summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:35:52 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:35:52 -0700
commit8eddb4ac5db1e86449408d28cddf1669cfb5353c (patch)
tree72601d0b4d97cfd249acb4caa9a73b12df9d2cf0
initial commit of ebook 11042HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--11042-0.txt3308
-rw-r--r--11042-h/11042-h.htm1505
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/11042-8.txt3726
-rw-r--r--old/11042-8.zipbin0 -> 69665 bytes
-rw-r--r--old/11042-h.zipbin0 -> 71066 bytes
-rw-r--r--old/11042-h/11042-h.htm1949
-rw-r--r--old/11042.txt3726
-rw-r--r--old/11042.zipbin0 -> 68425 bytes
11 files changed, 14230 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/11042-0.txt b/11042-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..7abc6b4
--- /dev/null
+++ b/11042-0.txt
@@ -0,0 +1,3308 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11042 ***
+
+This Etext was prepared by Walter Debeuf, http://users.belgacom.net/gc782486
+
+
+
+
+ISABELLE.
+
+par
+
+ANDRÉ GIDE.
+
+
+
+
+_A ANDRÉ RUYTERS_.
+
+
+Gérard Lacase, chez qui nous nous retrouvâmes au mois d'Aoüt 189., nous
+mena, Francis Jammes et moi, visiter le château de la Quartfourche dont
+il ne restera bientôt plus que des ruines, et son grand parc délaissé où
+l'été fastueux s'éployait à l'aventure. Rien plus n'en défendait
+l'entrée: le fossé à demi comblé, la haie crevée, ni la grille descellée
+qui céda de travers à notre premier coup d'épaule. Plus d'allées; sur
+les pelouses débordées quelques vaches pâturaient librement l'herbe
+surabondante et folle: d'autres cherchaient le frais au creux des
+massifs éventrés; à peine distinguait-on de ci de là, parmi la profusion
+sauvage, quelque fleur ou quelque feuillage insolite, patient reste des
+anciennes cultures, presque étouffé déjà par les espèces plus communes.
+Nous suivions Gérard sans parler, oppressés par la beauté du lieu, de la
+saison, de l'heure, et parce que nous sentions aussi tout ce que cette
+excessive opulence pouvait cacher d'abandon et de deuil. Nous parvînmes
+devant le perron du château, dont les premières marches étaient noyées
+dans l'herbe, celles d'en haut disjointes et brisées; mais, devant les
+portes-fenêtres du salon, les volets résistants nous arrêtèrent. C'est
+par un soupirail de la cave que, nous glissant comme des voleurs, nos
+entrâmes; un escalier montait aux cuisines; aucune porte intérieure
+n'était close ... Nous avancions de pièce en pièce, précautionneusement
+car le plancher par endroits fléchissait et faisait mine de se rompre;
+étouffant nos pas, non que quelqu'un pût être là pour les entendre,
+mais, dans le grand silence de cette maison vide, le bruit de notre
+présence retentissait indécemment, nous effrayait presque. Aux fenêtres
+du rez-de-chaussée plusieurs carreaux manquaient; entre les lames des
+contrevents un bignonia poussait dans la pénombre de la salle à manger,
+d'énormes tiges blanches et molles.
+
+Gérard nous avait quittés; nous pensâmes qu'il préférait revoir seul ces
+lieux dont il avait connu les hôtes, et nous continuâmes sans lui notre
+visite. Sans doute nous avait-il précédés au premier étage, à travers la
+désolation des chambres nues: dans l'une d'elles une branche de bois
+pendait encore au mur, retenue à une sorte d'agrafe par une faveur
+décolorée; il me parut qu'elle balançait faiblement au bout de son lien,
+et je me persuadai que Gérard en passant venait d'en détacher une
+ramille.
+
+Nous le retrouvâmes au second étage, près de la fenêtre dévitrée d'un
+corridor par laquelle on avait ramené vers l'intérieur une corde tombant
+du dehors; c'était la corde d'une cloche, et je l'allais tirer
+doucement, quand je me sentis saisir le bras par Gérard; son geste, au
+contraire d'arrêter le mien, l'amplifia: soudain retenti un glas
+rauque,si proche de nous, si brutal, qu'il nous fit péniblement
+tressaillir; puis lorsqu'il semblait déjà que se fût refermé le silence,
+deux notes pures tombèrent encore, espacées, déjà lointaines. Je m'étais
+retourné vers Gérard et je vis que ses lèvres tremblaient.
+
+--Allons-nous en, fit-il. J'ai besoin de respirer un autre air.
+
+Sitôt dehors il s'excusa de ne pouvoir nous accompagner: il connaissait
+quelqu'un dans les environs, dont il voulait aller prendre des
+nouvelles. Comprenant au ton de sa voix qu'il serait indiscret de le
+suivre, nous rentrâmes seuls, Jammes et moi, à La R. où Gérard nous
+rejoignit dans la soirée.
+
+--Cher ami, lui dit bientôt Jammes, apprenez que je suis résolu à ne
+plus raconter la moindre histoire, que vous ne nous ayez sorti celle
+qu'on voit qui vous tient au coeur.
+
+Or les récits de Jammes faisaient les délices de nos veillées.
+
+--Je vous raconterais volontiers le roman dont la maison que vous vîtes
+tantôt fut le théâtre, commença Gérard, mais outre que je ne sus le
+découvrir, ou le reconstituer, qu'en dépouillant chaque événement de
+l'attrait énigmatique dont ma curiosité le revêtait naguère ...
+
+--Apportez à votre récit tout le désordre, qu'il vous plaira, reprit
+Jammes.
+
+--Pourquoi chercher à recomposer les faits selon leur ordre
+chronologique, dis-je; que ne nous les présentez-vous comme vous les avez
+découverts?
+
+--Vous permettrez alors que je parle beaucoup de moi, dit Gérard.
+
+--Chacun de nous fait-il jamais rien d'autre! repartit Jammes.
+
+
+C'est le récit de Gérard que voici.
+
+
+
+
+I
+
+
+J'ai presque peine à comprendre aujourd'hui l'impatience qui m'élançait
+alors vers la vie. A vingt-cinq ans je n'en connaissais rien à peu près,
+que par les livres; et c'est pourquoi sans doute je me croyais
+romancier; car j'ignorais encore avec quelle malignité les événements
+dérobent à nos yeux le côté par où ils nous intéressaient davantage, et
+combien peu de prise ils offrent à qui ne sait pas les forcer.
+
+Je préparais alors, en vue de mon doctorat, une thèse sur la chronologie
+des sermons de Bossuet; non que je fusse particulièrement attiré par
+l'éloquence de la chaire: j'avais choisi ce sujet par révérence pour mon
+vieux maître Albert Desnos, dont l'importante "Vie de Bossuet" achevait
+précisément de paraître. Aussitôt qu'il connut mon projet d'études,
+M. Desnos s'offrit à m'en faciliter les abords. Un de ses plus anciens
+amis, Benjamin Floche, membre correspondant de l'Académie des
+Inscriptions et Belles-Lettres, possédait divers documents qui sans
+doute pourraient me servir; en particulier une Bible couverte
+d'annotations de la main même de Bossuet. M. Floche s'était retiré
+depuis une quinzaine d'années à la Quartfourche, qu'on appelait plus
+communément: le Carrefour, propriété de famille aux environs de
+Pont-l'Évêque, dont il ne bougeait plus, où il se ferait un plaisir de
+me recevoir et de mettre à ma disposition ses papiers, sa bibliothèque
+et son érudition que M. Desnos me disait être inépuisable.
+
+Entre M. Desnos et M. Floche des lettres furent échangées. Les documents
+s'annoncèrent plus nombreux que ne me l'avait d'abord fait espérer mon
+maître; il ne fut bientôt plus question d'une simple visite: c'est un
+séjour au château de la Quartfourche que, sur la recommandation de M.
+Desnos, l'amabilité de M. Floche me proposait. Bien que ses enfants M.
+et Madame Floche n'y vivaient pas seuls: quelques mots inconsidérés de
+M. Desnos, dont mon imagination s'empara, me firent espérer de trouver
+là-bas une société avenante, qui tous aussitôt m'attira plus que les
+documents poudreux du Grand Siècle; déjà ma thèse n'était plus qu'un
+prétexte; j'entrais dans ce château non plus en scolar, mais en
+Nejdanof, en Valmont; déjà je le peuplais d'aventures. La Quartfourche!
+je répétais ce nom mystérieux: c'est ici, pensais-je, qu'Hercule
+hésite ... Je sais de reste ce qui l'attend sur le sentier de la vertu;
+mais l'autre route?... l'autre route ...
+
+Vers le milieu de Septembre, je rassemblai le meilleur de ma modeste
+garde-robe, renouvelai mon jeu de cravates, et partis.
+
+Quand j'arrivai à la station du Breuil-Blangy, entre Pont-l'Évêque et
+Lisieux, la nuit était à peu près close. J'étais seul à descendre du
+train. Une sorte de paysan en livrée vint à ma rencontre, prit ma valise
+et m'escorta vers la voiture qui stationnait de l'autre côté de la gare.
+L'aspect du cheval et de la voiture coupa l'essor de mon imagination; on
+ne pouvait rêver rien de plus minable. Le paysan-cocher repartit pour
+dégager la malle que j'avais enregistrée; sous ce poids les ressorts de
+la calèche fléchirent. A l'intérieur, une odeur de poulailler
+suffocante ... Je voulus baisser la vitre de la portière, mais la poignée
+de cuir me resta dans la main. Il avait plu dans la journée; la route
+était tirante; au bas de la première côte, une pièce du harnais céda. Le
+cocher sortit de dessous son siège un bout de corde et se mit en posture
+de rafistoler le trait. J'avais mis pied à terre et m'offris à tenir la
+lanterne qu'il venait d'allumer; je pus voir que la livrée du pauvre
+homme, non plus que le harnachement, n'en était pas à son premier
+rapiéçage.
+
+--Le cuir est un peu vieux, hasardai-je.
+
+Il me regarda comme si je lui avais dit une injure, et presque
+brutalement:
+
+--Dites donc: c'est tout de même heureux qu'on ait pu venir vous
+chercher.
+
+--Il y a loin, d'ici le château? questionnai-je de ma voix la plus
+douce. Il ne répondit pas directement, mais:
+
+--Pour sûr qu'on ne fait pas le trajet tous les jours!--Puis au bout
+d'un instant:--Voilà peut-être bien six mois qu'elle n'est pas sortie,
+la calèche ...
+
+--Ah!... Vos maîtres ne se promènent pas souvent? repris-je par un
+effort désespéré d'amorcer le conversation.
+
+--Vous pensez! Si l'on n'a pas autre chose à faire!
+
+Le désordre était réparé: d'un geste il m'invita à remonter dans la
+voiture, qui repartit.
+
+Le cheval peinait aux montées, trébuchait aux descentes et tricotait
+affreusement en terrain plat;parfois, tout inopinément, il stoppait.
+--Du train dont nous allons, pensais-je, nous arriverons au Carrefour
+longtemps après que mes hôtes se seront levés de table; et même (nouvel
+arrêt du cheval) après qu'ils se seront couchés. J'avais grand faim; ma
+bonne humeur tournait à l'aigre. J'essayai de regarder le pays: sans que
+je m'en fusse aperçu, la voiture avait quitté la grande route et s'était
+engagée dans une route plus étroite et beaucoup moins bien entretenue;
+les lanternes n'éclairaient de droite et de gauche qu'une haie continue,
+touffue et haute; elle semblait nous en tourner, barrer la route,
+s'ouvrir devant nous à l'instant de notre passage, puis, aussitôt après,
+se refermer.
+
+Au bas d'une montée plus raide, la voiture s'arrêta de nouveau. Le
+cocher vint à la portière et l'ouvrit, puis, sans façons:
+
+--Si Monsieur voulait bien descendre. La côte est un peu dure pour le
+cheval.--Et lui-même fit la montée en tenant par la bride la haridelle.
+A mi-côte il se retourna vers moi, qui marchais en arrière:
+
+--On est bientôt rendu, dit-il sur un ton radouci. Tenez: voilà le parc.
+Et je distinguai devant nous, encombrant le ciel découvert, une sombre
+masse d'arbres. C'était une avenue de grands hêtres, sous laquelle enfin
+nous entrâmes, et où nous rejoignîmes la première route que nous avions
+quittée. Le cocher m'invita à remonter dans la voiture, qui parvint
+bientôt à la grille; nous pénétrâmes dans le jardin.
+
+Il faisait trop sombre pour que je pusse rien distinguer de la façade du
+château; la voiture me déposa devant un perron de trois marches, que je
+gravis, un peu ébloui par le flambeau qu'une femme sans âge, sans grâce,
+épaisse et médiocrement vêtue tenait à la main et dont elle rabattait
+vers moi la lumière. Elle me fit un salut un peux sec. Je m'inclinai
+devant elle, incertain ...
+
+--Madame Floche, sans doute?...
+
+--Mademoiselle Verdure simplement. Monsieur et Madame Floche sont
+couchés. Ils vous prient d'excuser s'ils ne sont pas là pour vous
+recevoir; mais on dîne de bonne heure ici.
+
+--Vous-même, Mademoiselle, je vous aurai fait veiller bien tard.
+
+--Oh! moi, j'y suis faite, dit-elle sans se retourner. Elle m'avait
+précédé dans le vestibule.--Vous serez peut-être content de prendre
+quelque chose?
+
+--Ma foi, je vous avoue que je n'ai pas dîné.
+
+Elle me fit entrer dans une vaste salle à manger où se trouvait préparé
+un médianoche confortable.
+
+--A cette heure, le fourneau est éteint; et à la campagne il faut se
+contenter de ce que l'on trouve.
+
+--Mais tout cela m'a l'air excellent, dis-je en m'attablant devant un
+plat de viande froide. Elle s'assit de biais sur une autre chaise près
+de la porte, et, pendant tout le temps que je mangeais, resta les yeux
+baissés, les mains croisées sur les genoux, délibérément subalterne. A
+plusieurs reprises, comme la morne conversation retombait, je m'excusai
+de la retenir; mais elle me donna à entendre qu'elle attendait que
+j'eusse fini pour desservir:
+
+--Et votre chambre, comment feriez-vous pour la trouver tout seul?...
+
+Je dépêchais et mettais bouchées doubles lorsque la porte du vestibule
+s'ouvrit: un abbé entra, à cheveux gris, de figure rude mais agréable.
+Il vint à moi la main tendue:
+
+--Je ne voulais pas remettre à demain le plaisir de saluer notre hôte.
+Je ne suis pas descendu plus tôt parce que je savais que vous causiez
+avec Mademoiselle Olympe Verdure, dit-il, en tournant vers elle un
+sourire qui pouvait être malicieux, cependant qu'elle pinçait les lèvres
+et faisait visage de bois:--Mais à présent que vous avez achevé de
+manger, continua-t-il tandis que je me levais de table, nous allons
+laisser Mademoiselle Olympe remettre ici un peu d'ordre; elle trouvera
+plus décent, je le présume, de laisser un homme accompagner Monsieur
+Lacasse jusqu'à sa chambre à coucher, et de résigner ici ses fonctions.
+
+Il s'inclina cérémonieusement devant Mademoiselle Verdure, qui lui fit
+une révérence écourtée.
+
+--Oh! je résigne; je résigne ... Monsieur l'abbé, devant vous, vous le
+savez, je résigne toujours ... Puis revenant à nous brusquement:--Vous
+alliez me faire oublier de demander à Monsieur Lacase ce qu'il prend à
+son premier déjeuner.
+
+--Mais, ce que vous voudrez, Mademoiselle ... Que prend-on d'ordinaire
+ici?
+
+--De tout. On prépare du thé pour ces dames, du café pour Monsieur
+Floche, un potage pour Monsieur l'abbé, et du racahout pour Monsieur
+Casimir.
+
+--Et vous, Mademoiselle, vous ne prenez rien?
+
+--Oh! moi, du café au lait, simplement.
+
+--Si vous le permettez, je prendrai du café au lait avec vous.
+
+--Eh! eh! tenez-vous bien, Mademoiselle Verdure, dit l'abbé en me
+prenant par le bras--Monsieur Lacase m'a tout l'air de vous faire la
+cour!
+
+Elle haussa les épaules, puis me fit un rapide salut, tandis que l'abbé
+m'entraînait.
+
+
+Ma chambre était au premier étage, presque à l'extrémité d'un couloir.
+
+--C'est ici, dit l'abbé en ouvrant la porte d'une pièce spacieuse
+qu'illuminait un grand brasier,--Dieu me pardonne! on vous a fait du
+feu!... Vous vous en seriez peut-être bien passé ... Il est vrai que les
+nuits de ce pays sont humides, et la saison, cette année, est
+anormalement pluvieuse ...
+
+Il s'était approché du foyer vers lequel il tendit ses larges paumes
+tout en écartant le visage, comme un dévot qui repousse la tentation. Il
+semblait disposé à causer plutôt qu'à me laisser dormir.
+
+--Oui, commença-t-il, en avisant ma malle et mon sac de nuit,--Gratien
+vous a monté vos colis.
+
+--Gratien, c'est le cocher qui m'a conduit? demandai-je.
+
+--Et c'est aussi le jardinier; car ses fonctions de cocher ne l'occupent
+guère.
+
+--Il m'a dit en effet que la calèche ne sortait pas souvent.
+
+--Chaque fois qu'elle sort c'est un événement historique. D'ailleurs
+Monsieur de Saint-Auréol n'a depuis longtemps plus d'écurie; dans les
+grandes occasions, comme ce soir, on emprunte le cheval du fermier.
+
+--Monsieur de Saint-Auréol? répétai-je, surpris.
+
+--Oui, dit-il, je sais que c'est Monsieur Floche que vous venez voir;
+mais la Quartfourche appartient à son beau-frère. Demain vous aurez
+l'honneur d'être présenté à Monsieur et à Madame de Saint-Auréol.
+
+--Et qui est Monsieur Casimir? dont je ne sais qu'une chose, c'est qu'il
+prend du racahout le matin.
+
+--Leur petit-fils et mon élève. Dieu me permet de l'instruire depuis
+trois ans. Il avait dit ces mots en fermant les yeux et avec une
+componction modeste, comme s'il s'était agi d'un prince du sang.
+
+--Ses parents ne sont pas ici? demandai-je.
+
+--En voyage. Il serra les lèvres fortement puis reprit aussitôt:
+
+--Je sais, Monsieur, quelles nobles et saintes études vous amènent ...
+
+--Oh! ne vous exagérez pas leur sainteté, interrompis-je aussitôt en
+riant, c'est en historien seulement qu'elles m'occupent.
+
+--N'importe, fit-il, écartant de la main toute pensée désobligeante;
+l'histoire a bien aussi ses droits. Vous trouverez en Monsieur Floche le
+plus aimable et le plus sûr des guides.
+
+--C'est ce que m'affirmait mon maître, Monsieur Desnos.
+
+--Ah! Vous êtes élève d'Albert Desnos? Il serra les lèvres de nouveau.
+J'eus l'imprudence de demander:
+
+--Vous avez suivi de ses cours?
+
+--Non! fit-il rudement. Ce que je sais de lui m'a mis en garde ... C'est
+un aventurier de la pensée. A votre âge on est assez facilement séduit
+par ce qui sort de l'ordinaire ... Et, comme je ne répondais rien:--Ses
+théories ont d'abord pris quelque ascendant sur la jeunesse; mais on en
+revient déjà, m'a-t-on dit.
+
+J'étais beaucoup moins désireux de discuter que de dormir. Voyant qu'il
+n'obtiendrait pas de réplique:
+
+--Monsieur Floche vous sera de conseil plus tranquille, reprit-il; puis,
+devant un bâillement que je ne dissimulai point:
+
+--Il se fait assez tard: demain, si vous le permettez, nous trouverons
+loisir pour reprendre cet entretien. Après ce voyage vous devez être
+fatigué.
+
+--Je vous avoue, Monsieur l'abbé, que je croule de sommeil.
+
+Dès qu'il m'eut quitté, je relevai les bûches du foyer, j'ouvris la
+fenêtre toute grande, repoussant les volets de bois. Un grand souffle
+obscur et mouillé vint incliner la flamme de ma bougie, que j'éteignis
+pour contempler la nuit. Ma chambre ouvrait sur le parc, mais non sur le
+devant de la maison comme celles du grand couloir qui devaient sans
+doute jouir d'une vue plus étendue; mon regard était aussitôt arrêté par
+des arbres; au-dessus d'eux, à peine restait-il la place d'un peu de
+ciel où le croissant venait d'apparaître, recouvert par les nuages
+presque aussitôt. Il avait plu de nouveau; les branches larmoyaient
+encore ...
+
+--Voici qui m'invite guère à la fête, pensai-je, en refermant fenêtre et
+volets. Cette minute de contemplation m'avait transi, et l'âme encore
+plus que la chair; je rabattis les bûches, ranimai le feu, et fus
+heureux de trouver dans mon lit une cruche d'eau chaude, que sans doute
+l'attentionnée Mademoiselle Verdure y avait glissée.
+
+Au bout d'un instant je m'avisai que j'avais oublié de mettre à la porte
+mes chaussures. Je me relevai et sortis un instant dans le couloir; à
+l'autre extrémité de la maison, je vis passer Mademoiselle Verdure. Sa
+chambre était au-dessus de la mienne, comme me l'indiqua son pas lourd
+qui, peu de temps après, commença d'ébranler le plafond. Puis il se fit
+un grand silence et, tandis que je plongeais dans le sommeil, la maison
+leva l'ancre pour la traversée de la nuit.
+
+
+
+
+II
+
+
+Je fus réveillé d'assez bon matin par les bruits de la cuisine dont une
+porte ouvrait précisément sous ma fenêtre. En poussant mes volets j'eus
+la joie de voir un ciel à peu près pur; le jardin, mal ressuyé d'une
+récente averse, brillait; l'air était bleuissant. J'allais refermer ma
+fenêtre, lorsque je vis sortir du potager et accourir vers la cuisine un
+grand enfant, d'âge incertain car son visage marquait trois ou quatre
+ans de plus que son corps; tout contrefait, il portait de guingois: ses
+jambes torses lui donnaient une allure extraordinaire: il avançait
+obliquement, ou plutôt procédait par bonds, comme si, à marcher pas à
+pas, ses pieds eussent dû s'entraver ... C'était évidemment l'élève de
+l'abbé, Casimir. Un énorme chien de Terre-Neuve gambadait à ses côtés,
+sautait de conserve avec lui, lui faisait fête; l'enfant se défendait
+tant bien que mal contre sa bousculante exubérance; mais au moment qu'il
+allait atteindre la cuisine, culbuté par le chien, soudain je le vis
+rouler dans la boue. Une maritorne épaisse s'élança, et tandis qu'elle
+relevait l'enfant:
+
+--Ah ben! vous v'la beau! Si c'est Dieu permis de s'met' dans des états
+pareils! On vous l'a pourtant répété bien des fois d'quitter l'Terno
+dans la remise!... Allons! v'nez-vous en par ici qu'on vous essuie ...
+
+Elle l'entraîna dans la cuisine. A ce moment j'entendis frapper à ma
+porte; une femme de chambre m'apportait de l'eau chaude pour ma
+toilette. Un quart d'heure après, la cloche sonna pour le déjeuner.
+
+
+Comme j'entrais dans la salle à manger:
+
+--Madame Floche, je crois que voici notre aimable hôte, dit l'abbé en
+s'avançant à ma rencontre.
+
+Madame Floche s'était levée de sa chaise, mais ne paraissait pas plus
+grande debout qu'assise; je m'inclinai profondément devant elle; elle
+m'honora d'un petit plongeon brusque; elle avait dû recevoir à un
+certain âge quelque formidable événement sur la tête; celle-ci en était
+restée irrémédiablement enfoncée entre les épaules; et même un peu de
+travers. Monsieur Floche s'était mis tout à côté d'elle pour me tendre
+la main. Les deux petits vieux étaient exactement de même taille, de
+même habit, paraissaient de même âge, de même chair ... Durant quelques
+instants nous échangeâmes des compliments vagues, parlant tous les trois
+à la fois. Puis, il y eut un noble silence, et Mademoiselle Verdure
+arriva portant la théière.
+
+--Mademoiselle Olympe, dit enfin Madame Floche, qui, ne pouvant tourner
+la tête, s'adressait à vous de tout le buste.--Mademoiselle Olympe,
+notre amie, s'inquiétait beaucoup de savoir si vous aviez bien dormi et
+si le lit était à votre convenance.
+
+Je protestai que j'y avais reposé on ne pouvait mieux et que la cruche
+chaude que j'y avais trouvée en me couchant m'avait fait tout le bien du
+monde.
+
+Mademoiselle Verdure, après m'avoir souhaité le bonjour, ressortit.
+
+--Et, le matin, les bruits de la cuisine ne vous ont pas trop incommodé?
+
+Je renouvelai mes protestations.
+
+--Il faut vous plaindre, je vous en prie, parce que rien ne serait plus
+aisé que de vous préparer une autre chambre ...
+
+Monsieur Floche, sans rien dire lui-même, hochait la tête obliquement
+et, d'un sourire, faisait sien chaque propos de sa femme.
+
+--Je vois bien, dis-je, que la maison est très vaste; mais je vous
+certifie que je ne saurais être installé plus agréablement.
+
+--Monsieur et Madame Floche, dit l'abbé, se plaisent à gâter leurs
+hôtes.
+
+Mademoiselle Olympe apportait sur une assiette des tranches de pain
+grillé; elle poussa devant elle le petit estropié que j'avais vu
+culbuter tout à l'heure. L'abbé le saisit par le bras:
+
+--Allons, Casimir! Vous n'êtes plus un bébé; venez saluer Monsieur
+Lacase comme un homme. Tendez la main ... Regardez en face!... puis se
+tournant vers moi comme pour l'excuser:--Nous n'avons pas encore grand
+usage du monde ...
+
+La timidité de l'enfant me gênait:
+
+--C'est votre petit-fils? demandai-je à Madame Floche, oublieux des
+renseignements que l'abbé m'avait fournis la veille.
+
+--Notre petit-neveu, répondit-elle; vous verrez un peu plus tard mon
+beau-frère et ma soeur, ses grands-parents.
+
+--Il n'osait pas rentrer parce qu'il avait empli de boue ses vêtements
+en jouant avec Terno, expliqua Mademoiselle Verdure.
+
+--Drôle de façon de jouer, dis-je, en me tournant affablement vers
+Casimir; j'étais à la fenêtre quand il vous a culbuté ... Il ne vous a
+pas fait mal?
+
+--Il faut dire à Monsieur Lacase, expliqua l'abbé à son tour, que
+l'équilibre n'est pas notre fort ...
+
+Parbleu! je m'en apercevais de reste, sans qu'il fût nécessaire de me le
+signaler. Ce grand gaillard d'abbé, aux yeux vairons, me devint
+brusquement antipathique.
+
+L'enfant ne m'avait pas répondu, mais son visage s'était empourpré. Je
+regrettai ma phrase et qu'il y eût pu sentir quelque allusion à son
+infirmité. L'abbé, son potage pris, s'était levé de table et arpentait
+la pièce; dès qu'il ne parlait plus, il gardait les lèvres si serrées
+que celle de dessus formait un bourrelet, comme celle des vieillards
+édentés. Il s'arrêta derrière Casimir, et comme celui-ci vidait son bol:
+--Allons! Allons, jeune homme, Avenzoar nous attend!
+
+L'enfant se leva; tous deux sortirent.
+
+
+Sitôt que le déjeuner fut achevé, Monsieur Floche me fit signe.
+
+--Venez avec moi dans le jardin, mon jeune hôte, et me donnez des
+nouvelles du Paris penseur.
+
+Le langage de Monsieur Floche fleurissait dès l'aube. Sans trop écouter
+mes réponses, il me questionna sur Gaston Boissier son ami, et sur
+plusieurs autres savants que je pouvais avoir eus pour maîtres et avec
+qui il correspondait encore de loin en loin; il s'informa de mes goûts,
+de mes études ... Je ne lui parlai naturellement pas de mes projets
+littéraires et ne laissai voir de moi que le sorbonnien; puis il
+entreprit l'histoire de la Quartfourche, dont il n'avait à peu près pas
+bougé depuis près de quinze ans, l'histoire du parc, du château; il
+réserva pour plus tard l'histoire de la famille qui l'habitait
+précédemment, mais commença de me raconter comment il se trouvait en
+possession des manuscrits du XVIIme siècle qui pouvaient intéresser ma
+thèse ... Il marchait à petits pas pressés, ou, plus exactement, il
+trottinait auprès de moi; je remarquai qu'il portait son pantalon si bas
+que la fourche en restait à mi-cuisse; sur le devant du pied, l'étoffe
+retombait en nombreux plis, mais par derrière restait au-dessus de la
+chaussure, suspendue à l'aide de je ne sais quel artifice; je ne
+l'écoutais plus que d'une oreille distraite, l'esprit engourdi par la
+moitiédeur de l'air et par une sorte de torpeur végétale. En suivant une
+allée de très hauts marronniers qui formaient voûte au-dessus de nos
+têtes, nous étions parvenus presque à l'extrémité du parc. Là, protégé
+contre le soleil par un buisson d'arbres-à-plumes, se trouvait un banc
+où Monsieur Floche m'invita à m'asseoir. Puis tout-à-coup:
+
+--L'abbé Santal vous a-t-il dit que mon beau-frère est un peu ...? Il
+n'acheva pas, mais se toucha le front de l'index.
+
+Je fus trop interloqué pour pouvoir trouver rien à répondre. Il
+continua:
+
+--Oui, le baron de Saint-Auréol, mon beau-frère; l'abbé ne vous l'a
+peut-être pas dit plus qu'à moi ... mais je sais néanmoins qu'il le
+pense; et je le pense aussi ... Et de moi, l'abbé ne vous a pas dit que
+j'étais un peu ...?
+
+--Oh! Monsieur Floche, comment pouvez-vous croire?...
+
+--Mais, mon jeune ami, dit-il en me tapant familièrement sur la main, je
+trouverais cela tout naturel. Que voulez-vous? nous avons pris ici des
+habitudes, à nous enfermer loin du monde, un peu ... en dehors de la
+circulation. Rien n'apporte ici de ... diversion; comment dirais-je? oui.
+Vous êtes bien aimable d'être venu nous voir--et comme j'essayais un
+geste:--je le répète: bien aimable, et je le récrirai ce soir à mon
+excellent ami Desnos; mais vous vous aviseriez de me raconter ce qui
+vous tient au coeur, les questions qui vous troublent, les problèmes qui
+vous intéressent ... je suis sûr que je ne vous comprendrais pas.
+
+Que pouvais-je répondre? Du bout de ma canne je grattais le sable ...
+
+--Voyez-vous, reprit-il, ici nous avons un peu perdu le contact. Mais
+non, mais non! ne protestez donc pas; c'est inutile. Le baron est sourd
+comme une calebasse; mais il est si coquet qu'il tient surtout à ne pas
+le paraître; il feint d'entendre plutôt que de faire hausser la voix.
+Pour moi, quant aux idées du jour, je me fais l'effet d'être tout aussi
+sourd que lui; et du reste je ne m'en plains pas. Je ne fais même pas
+grand effort pour entendre. A fréquenter Massillon et Bossuet, j'ai fini
+par croire que les problèmes qui tourmentaient ces grands esprits sont
+tout aussi beaux et importants que ceux qui passionnaient ma jeunesse ...
+problèmes que ces grands esprits n'auraient pas pu comprendre sans
+doute ... non plus que moi je ne puis comprendre ceux qui vous
+passionnent aujourd'hui ... Alors, si vous le voulez bien, mon futur
+collègue, vous me parlerez de préférence de vos études, puisque ce sont
+les miennes également, et vous m'excuserez si je ne vous interroge pas
+sur les musiciens, les poètes, les orateurs que vous aimez, ni sur la
+forme de gouvernement que vous croyez la préférable.
+
+Il regarda l'heure à un oignon attaché à un ruban noir:
+
+--Rentrons à présent, dit-il en se levant. Je crois avoir perdu ma
+journée quand je ne suis pas au travail à dix heures.
+
+Je lui offris mon bras qu'il accepta, et comme, à cause de lui, parfois,
+je ralentissais mon allure:
+
+--Pressons! Pressons! me disait-il. Les pensées sont comme les fleurs,
+celles qu'on cueille le matin se conservent le plus longtemps fraîches.
+
+
+La bibliothèque de la Quartfourche est composée de deux pièces que
+sépare un simple rideau: une, très exiguë et surhaussée de trois
+marches, où travaille Monsieur Floche, à une table devant une fenêtre.
+Aucune vue; des rameaux d'orme ou d'aulne viennent battre les carreaux;
+sur la table, une antique lampe à réservoir, que coiffe un abat-jour de
+porcelaine vert; sous la table, une énorme chancelière; un petit poêle
+dans un coin, dans l'autre coin, une seconde table; chargée de lexiques;
+entre deux, une armoire aménagée en cartonnier. La seconde pièce est
+vaste; des livres tapissent le mur jusqu'au plafond; deux fenêtres; une
+grande table au milieu de la pièce.
+
+--C'est ici que vous vous installerez, me dit Monsieur Floche;--et,
+comme je me récriais:
+
+--Non, non; moi, je suis accoutumé au réduit; à dire vrai, je m'y sens
+mieux; il me semble que ma pensée s'y concentre. Occupez la grande table
+sans vergogne; et, si vous y tenez, pour que nous ne nous dérangions
+pas, nous pourrons baisser le rideau.
+
+--Oh! pas pour moi, protestai-je; jusqu'à présent, si pour travailler
+j'avais eu besoin de solitude, je ne ...
+
+--Eh bien! reprit-il en m'interrompant, nous le laisserons donc relevé.
+J'aurai, pour ma part, grand plaisir à vous apercevoir du coin de
+l'oeil. (Et, de fait, les jours suivants, je ne levais point la tête de
+dessus mon travail sans rencontrer le regard du bonhomme, qui me
+souriait en hochant la tête, ou qui, vite, par crainte de m'importuner,
+détournait les yeux et feignait d'être plongé dans sa lecture.)
+
+Il s'occupa tout aussitôt de mettre à ma facile disposition les livres
+et les manuscrits qui pouvaient m'intéresser; la plupart se trouvaient
+serrés dans le cartonnier de la petite pièce; leur nombre et leur
+importance dépassait tout ce que m'avait annoncé M. Desnos; il m'allait
+falloir au moins une semaine pour relever les précieuses indications que
+j'y trouverais. Enfin M. Floche ouvrit, à côté du cartonnier, une très
+petite armoire et en sortit la fameuse Bible de Bossuet, sur laquelle
+l'Aigle de Meaux avait inscrit, en regard des versets pris pour textes,
+les dates des sermons qu'ils avaient inspirés. Je m'étonnai qu'Albert
+Desnos n'eût pas tiré parti de ces indications dans ses travaux; mais ce
+livre n'était tombé que depuis peu entre les mains de M. Floche.
+
+--J'ai bien entrepris, continua-t-il, un mémoire à son sujet; et je me
+félicite aujourd'hui de n'en avoir encore donné connaissance à personne,
+puisqu'il pourra servir à votre thèse en toute nouveauté!
+
+Je me défendis de nouveau:
+
+--Tout le mérite de ma thèse, c'est votre obligeance que je le devrai.
+Au moins en accepterez-vous la dédicace, Monsieur Floche, comme une
+faible marque de ma reconnaissance?
+
+Il sourit un peu tristement:
+
+--Quand on est si près de quitter la terre, on sourit volontiers à tout
+ce qui promet quelque survie.
+
+Je crus malséant de surenchérir à mon tour.
+
+--A présent, reprit-il, vous allez prendre possession de la
+bibliothèque, et vous ne vous souviendrez de ma présence que si vous
+avez quelque renseignement à me demander. Emportez les papiers qu'il
+vous faut ... Au revoir!... et comme en descendant les trois marches, je
+retournais vers lui mon sourire, il agita sa main devant ses yeux:
+--A tantôt!--
+
+
+J'emportai dans la grande pièce les quelques papiers qui devaient faire
+l'objet de mon premier travail. Sans m'écarter de la table devant
+laquelle j'étais assis, je pouvais distinguer Monsieur Floche dans sa
+portioncule: il s'agita quelques instants; ouvrant et refermant des
+tiroirs, sortant des papiers, les rentrant, faisant mine d'homme
+affairé ... Je soupçonnais en vérité qu'il était fort troublé, sinon gêné
+par ma présence et que, dans cette vie si rangée le moindre ébranlement
+risquait de compromettre l'équilibre de la pensée. Enfin il s'installa,
+plongea jusqu'à mi-jambes dans la chancelière, ne bougea plus ...
+
+De mon côté je feignais de m'absorber dans mon travail; mais j'avais
+grand'peine à tenir en laisse ma pensée; et je n'y tâchais même pas;
+elle tournait autour de la Quartfourche, ma pensée, comme autour d'un
+donjon dont il faut découvrir l'entrée. Que je fusse subtil, c'est ce
+dont il m'importait de me convaincre. Romancier, mon ami, me disais-je,
+nous allons donc te voir à l'oeuvre. Décrire! Ah, fi! ce n'est pas de
+cela qu'il s'agit, mais bien de découvrir la réalité sous l'aspect ... En
+ce court laps de temps qu'il t'est permis de séjourner à la
+Quartfourche, si tu laisses passer un geste, un tic sans t'en pouvoir
+donner bientôt l'explication psychologique, historique et complète,
+c'est que tu ne sais pas ton métier.
+
+Alors je reportais mes yeux sur Monsieur Floche; il s'offrait à moi de
+profil; je voyais un grand nez mou, inexpressif, des sourcils
+buissonnants, un menton ras sans cesse en mouvement comme pour mâcher
+une chique ... et je pensais que rien ne rend plus impénétrable un visage
+que le masque de la bonté.
+
+La cloche du second déjeuner me surprit au milieu de ces réflexions.
+
+
+
+
+III
+
+
+C'est à ce déjeuner que, sans précaution oratoire, brusquement, Monsieur
+Floche m'amena en présence du ménage Saint-Auréol. L'abbé du moins, la
+veille au soir, aurait bien pu m'avertir. Je me souviens d'avoir éprouvé
+la même stupeur, jadis, quand, pour la première fois, au Jardin des
+Plantes, je fis connaissance avec le _phoenicopterus antiquorum_ ou
+flamant à spatule (1). Du baron ou de la baronne je n'aurais su dire
+lequel était le plus baroque; ils formaient un couple parfait; tout
+comme les deux Floche, du reste: au Muséum on les eût mis sous vitrine
+l'un contre l'autre sans hésiter; près des "espèces disparues".
+J'éprouvai devant eux d'abord cette sorte d'admiration confuse qui,
+devant les oeuvres d'art accompli ou devant les merveilles de la Nature,
+nous laisse, aux premiers instants, stupides et incapables d'analyse. Ce
+n'est que lentement que je parvins à décomposer mon impression ...
+
+(1) Gérard fait erreur: le _phoenicopterus antiquorum_ n'a pas le bec en
+spatule.
+
+Le baron Narcisse de Saint-Auréol portait culottes courtes, souliers à
+boucle très apparente, cravate de mousseline et jabot. Une pomme d'Adam,
+aussi proéminente que le menton, sortait de l'échancrure du col et se
+dissimulait de son mieux sous un bouillon de mousseline; le menton, au
+moindre mouvement de la mâchoire faisait un extraordinaire effort pour
+rejoindre le nez qui, de son côté, y mettait de la complaisance. Un oeil
+restait hermétiquement clos; l'autre, vers qui remontait le coin de la
+lèvre et tendaient tous les plis du visage, brillait clair, embusqué
+derrière la pommette et semblait dire: Attention! je suis seul, mais
+rien ne m'échappe.
+
+Madame de Saint-Auréol disparaissait toute dans un flot de fausses
+dentelles. Tapies au fond des manches frissonnantes, tremblaient ses
+longues mains, chargées d'énormes bagues. Une sorte de capote en
+taffetas noir doublé de lambeaux de dentelles blanches enveloppait tout
+le visage; sous le menton se nouaient deux brides de taffetas, blanchies
+par la poudre que le visage effroyablement fardé laissait choir. Quand
+je fus entré, elle se campa devant moi de profil, rejeta la tête en
+arrière, et, d'une voix de tête assez forte et non infléchie:
+
+--Il y eut un temps, ma soeur, où l'on témoignait au nom de Saint-Auréol
+plus d'égards ...
+
+A qui en avait-elle? Sans doute tenait-elle à me faire sentir, et à
+faire sentir à sa soeur, que je n'étais pas ici chez les Floche; car
+elle continua, inclinant la tête de côté, minaudière: et levant vers moi
+sa main droite:
+
+--Le baron et moi, nous sommes heureux, Monsieur, de vous recevoir à
+notre table.
+
+Je donnai de la lèvre contre une bague, et me relevai du baise-main en
+rougissant, car ma position entre les Saint-Auréol et les Floche
+s'annonçait gênante. Mais Madame Floche ne semblait avoir prêté aucune
+attention à la sortie de sa soeur. Quant au baron, sa réalité me
+paraissait problématique, bien qu'il fît avec moi l'aimable et le sucré.
+Durant tout mon séjour à la Quartfourche, on ne put le persuader de
+m'appeler autrement que Monsieur de Las Cases; ce qui lui permettait
+d'affirmer qu'il avait beaucoup vu mes parents aux Tuileries ... un mien
+oncle principalement qui faisait avec lui son piquet:
+
+--Ah! C'était un original! Chaque fois qu'il abattait tout, il criait
+très fort: Domino!...
+
+Les propos du baron étaient à peu près tous de cette envergure. A table
+il n'y avait presque que lui qui parlât; puis, sitôt après le repas, il
+s'enfermait dans un silence de momie.
+
+Au moment que nous quittions la salle à manger, Madame Floche s'approcha
+de moi, et, à voix basse:
+
+--Peut-être, Monsieur Lacase sera-t-il assez aimable pour m'accorder un
+petit entretien?--Entretien qu'elle ne voulait pas, apparemment, qu'on
+entendit, car elle commença par m'entraîner du côté du jardin potager,
+en disant très haut qu'elle voulait me montrer les espaliers.
+
+--C'est au sujet de mon petit-neveu, commença-t-elle dès qu'elle fut
+assurée que l'on ne pouvait nous entendre ... Je ne voudrais pas vous
+paraître critiquer l'enseignement de l'abbé Santal ... mais, vous qui
+plongez aux sources même de l'instruction (ce fut sa phrase) vous
+pourrez peut-être nous être de bon conseil.
+
+--Parlez, Madame; mon dévouement vous est acquis.
+
+--Voici: je crains que le sujet de sa thèse, pour un enfant si jeune
+encore, ne soit un peu spécial.
+
+--Quelle thèse? fis-je, légèrement inquiet.
+
+--La thèse pour son baccalauréat.
+
+--Ah! parfaitement,--résolu désormais à ne m'étonner plus de rien.
+--Sur quel sujet? repris-je.
+
+--Voici: Monsieur l'abbé craint que les sujets littéraires ou proprement
+philosophiques ne flattent le vague d'un jeune esprit déjà trop enclin à
+la rêverie ... (c'est du moins ce que trouve Monsieur l'abbé). Il a donc
+poussé Casimir à choisir un sujet d'histoire.
+
+--Mais Madame, voici qui peut très bien se défendre. Et le sujet choisi
+c'est?
+
+--Excusez-moi; j'ai peur d'estropier le nom ...: Averrhoès.
+
+--Monsieur l'abbé a sans doute eu ses raisons pour choisir ce sujet,
+qui, à première vue, peut en effet paraître un peu particulier.
+
+--Ils l'ont choisi tous deux ensemble. Quant aux raisons que l'abbé fait
+valoir, je suis prête à m'y ranger: Ce sujet présente, m'a-t-il dit, un
+intérêt anecdotique particulièrement propre à fixer l'attention de
+Casimir, qui est souvent un peu flottante: puis (et il paraît que ces
+Messieurs les examinateurs attachent à cela la plus grande importance)
+le sujet n'a jamais été traité.
+
+--Il ne me souvient pas en effet ...
+
+--Et naturellement, pour trouver un sujet qui n'ait encore jamais été
+traité, on est forcé de chercher un peu en dehors des chemins battus.
+
+--Évidemment!
+
+--Seulement, je vais vous avouer ma crainte ... mais j'abuse peut-être?
+
+--Madame, je vous en supplie de croire que ma bonne volonté et mon désir
+de vous servir sont inépuisables.
+
+--Eh bien! voici: je ne mets pas en doute que Casimir ne soit à même
+bientôt de passer sa thèse assez brillamment, mais je crains que, par
+désir de spécialiser ... par désir un peu prématuré ... l'abbé ne néglige
+un peu l'instruction générale, le calcul par exemple, ou l'astronomie ...
+
+--Que pense Monsieur Floche de tout cela? demandai-je éperdu.
+
+--Oh! Monsieur Floche approuve tout ce que fait et ce que dit l'abbé.
+
+--Les parents?
+
+--Ils nous ont confié l'enfant, dit-elle après une hésitation légère;
+puis, s'arrêtant de marcher:
+
+--Par effet de votre complaisance, cher Monsieur Lacase, j'aurais aimé
+que vous causiez avec Casimir, pour vous rendre compte; sans avoir l'air
+de l'interroger directement ... et surtout pas devant Monsieur l'abbé,
+qui pourrait en prendre quelque ombrage. Je suis sûre qu'ainsi vous
+pourriez ...
+
+--Le plus volontiers du monde, Madame. Il ne me sera sans doute pas
+difficile de trouver un prétexte pour sortir avec votre petit neveu. Il
+me fera visiter quelque endroit du parc ...
+
+--Il se montre d'abord un peu timide avec ceux qu'il ne connaît pas
+encore, mais sa nature est confiante.
+
+--Je ne mets pas en doute que nous ne devenions promptement bons amis.
+
+Un peu plus tard, le goûter nous ayant de nouveau rassemblés:
+
+--Casimir, tu devrais montrer la carrière à Monsieur Lacase; je suis
+sûre que cela l'intéressera.--Puis s'approchant de moi:
+
+--Partez vite avant que l'abbé ne descende; il voudrait vous
+accompagner.
+
+Je ressortis aussitôt dans le parc; l'enfant clopin-clopant me guidait.
+
+--C'est l'heure de la récréation, commençai-je.
+
+Il ne répondit rien. Je repris:
+
+--Vous ne travaillez jamais après goûter?
+
+--Oh! si; mais aujourd'hui je n'avais plus rien à copier.
+
+--Qu'est-ce que vous copiez ainsi?
+
+--La thèse.
+
+--Ah!... Après quelques tâtonnements je parvins à comprendre que cette
+thèse était un travail de l'abbé, que l'abbé faisait remettre au net et
+copier par l'enfant dont l'écriture était correcte. Il en tirait quatre
+grosses, dans quatre cahiers cartonnés dont chaque jour il noircissait
+quelques pages. Casimir m'affirma du reste qu'il se plaisait beaucoup à
+"copier".
+
+--Mais pourquoi quatre fois?
+
+--Parce que je retiens difficilement.
+
+--Vous comprenez ce que vous écrivez?
+
+--Quelquefois. D'autres fois l'abbé m'explique; ou bien il dit que je
+comprendrai quand je serai plus grand.
+
+L'abbé avait tout bonnement fait de son élève une manière de
+sécrétaire-copiste. Est-ce ainsi qu'il entendait ses devoirs? Je sentais
+mon coeur se gonfler et me proposai d'avoir incessamment avec lui une
+conversation tragique. L'indignation m'avait fait presser le pas
+inconsciemment; Casimir prenait peine à me suivre; je m'aperçus qu'il
+était en nage. Je lui tendis une main qu'il garda dans la sienne,
+clopinant à côté de moi tandis que je ralentissais mon allure.
+
+--C'est votre travail, cette thèse?
+
+--Oh! non, fit-il aussitôt; mais, en poussant plus loin mes questions,
+je compris que le reste se réduisait à peu de chose; et sans doute
+fut-il sensible à mon étonnement:
+
+--Je lis beaucoup, ajouta-t-il, comme un pauvre dirait: j'ai d'autres
+habits!
+
+--Et qu'est-ce que vous aimez lire?
+
+--Les grands voyages; puis tournant vers moi un regard où déjà
+l'interrogation faisait place à la confiance:
+
+--L'abbé, lui, a été en Chine; vous saviez?... et le ton de sa voix
+exprimait pour son maître une admiration, une vénération sans limites.
+
+Nous étions parvenus a cet endroit du parc que Madame Floche appelait
+"la carrière"; abandonnée depuis longtemps, elle formait à flanc de
+coteau une sorte de grotte dissimulée derrière les broussailles. Nous
+nous assîmes sur un quartier de roche que tiédissait le soleil déjà bas.
+La parc s'achevait là sans clôture; nous avions laissé à notre gauche un
+chemin qui descendait obliquement et que coupait une petite barrière; le
+dévalement, partout ailleurs assez abrupt, servait de protection
+naturelle.
+
+--Vous, Casimir, avez-vous déjà voyagé? demandai-je.
+
+Il ne répondit pas; baissa le front ... A nos pieds le vallon
+s'emplissait d'ombre; déjà le soleil touchait la colline qui fermait le
+paysage devant nous. Un bosquet de châtaigniers et de chênes y
+couronnait un tertre crayeux criblé des trous d'une garenne; le site un
+peu romantique tranchait la mollesse uniforme de la contrée.
+
+--Regardez les lapins, s'écria tout à coup Casimir; puis, au bout d'un
+instant, il ajouta, indiquant du doigt le bosquet:
+
+--Un jour, avec Monsieur l'abbé, j'ai monté la.
+
+En rentrant nous passâmes auprès d'une mare couverte de conferves. Je
+promis à Casimir de lui apprêter une ligne et de lui montrer comment on
+pêchait les grenouilles.
+
+Cette première soirée, qui ne se prolongea guère au delà de neuf heures,
+ne différa point de celles qui suivirent, ni, je pense, de celles qui
+l'avaient précédée, car, pour moi, mes hôtes eurent le bon goût de ne se
+point mettre en dépense. Sitôt après dîner, nous rentrions dans le salon
+où, pendant le repas, Gratien avait allumé le feu. Une grande lampe,
+posée à l'extrémité d'une table de marqueterie, éclairait à la fois la
+partie de jacquet que le baron engageait avec l'abbé à l'autre extrémité
+de la table, et le guéridon où ces dames menaient une sorte de bésigue
+oriental et mouvementé.
+
+--Monsieur Lacase qui est habitué aux distractions de Paris, va sans
+doute trouver notre amusement un peu terne ... avait d'abord dit Madame
+de Saint-Auréol.--Cependant, Monsieur Floche, au coin du feu, somnolait
+dans une bergère; Casimir, les coudes sur la table, la tête entre les
+mains, lèvre tombante et salivant, progressait dans un "Tour du Monde.--
+Par contenance et politesse j'avais fait mine de prendre vif intérêt au
+bésigue de ces dames; on le pouvait mener, comme le whist, avec un mort,
+mais on le jouait de préférence à quatre, de sorte que Madame de
+Saint-Auréol, avec empressement, m'avait accepté pour partenaire dès que
+je m'étais proposé. Les premiers soirs, mes impairs firent la ruine de
+notre camp et mirent en joie Madame Floche qui, après chaque victoire,
+se permettait sur mon bras une discrète taloche de sa maigre main
+mitainée. Il y avait des témérités, des ruses, des délicatesses.
+Mademoiselle Olympe jouait un jeu serré, concerté. Au début de chaque
+partie, on pointait, on hasardait la surenchère selon le jeu que l'on
+avait; cela laissait un peu de marge au bluff; Madame de Saint-Auréol
+s'aventurait effrontément, les yeux luisants, les pommettes vermeilles
+et le menton frémissant; quand elle avait vraiment beau jeu, elle me
+lançait un grand coup de pied sous la table; Mademoiselle Olympe
+essayait de lui tenir tête, mais elle était désarçonnée par la voix
+aiguë de la vieille qui tout à coup, au lieu d'un nouveau chiffre,
+criait:
+
+--Verdure, vous mentez!
+
+A la fin de la première partie, Madame Floche tirait sa montre, et,
+comme si précisément, c'était l'heure:
+
+--Casimir! Allons, Casimir; il est temps.
+
+L'enfant semblait sortir péniblement de léthargie, se levait, tendait
+aux Messieurs sa main molle, à ces dames son front, puis sortait en
+traînant un pied.
+
+Tandis que Madame de Saint-Auréol nous invitait à la revanche, le
+premier jacquet finissait; parfois alors Monsieur Floche prenait la
+place de son beau-frère; ni Monsieur Floche, ni l'abbé n'annonçaient les
+coups; on n'entendait de leur côté que le roulement des dés dans le
+cornet et sur la table; Monsieur de Saint-Auréol dans la bergère
+monologuait ou chantonnait à demi-voix, et parfois, tout-à-coup,
+flanquait un énorme coup de pincette au travers du feu, si
+impertinemment qu'il en éclaboussait au loin la braise; Mademoiselle
+Olympe accourait précipitamment et exécutait sur le tapis ce que Madame
+de Saint-Auréol appelait élégamment la danse des étincelles ... Le plus
+souvent Monsieur Floche laissait le baron aux prises avec l'abbé et ne
+quittait pas son fauteuil; de ma place je pouvais le voir, non point
+dormant comme il disait, mais hochant la tête dans l'ombre; et le
+premier soir, un sursaut de flamme ayant éclairé brusquement son visage,
+je pus distinguer qu'il pleurait.
+
+A neuf heures et quart, le bésigue terminé, Madame Floche éteignait la
+lampe, tandis que Mademoiselle Verdure allumait deux flambeaux qu'elle
+posait des deux côtés du jacquet.
+
+--L'abbé, ne le faites pas veiller trop tard, recommandait Madame de
+Saint-Auréol, en donnant un coup d'éventail sur l'épaule de son mari.
+
+J'avais cru décent, dès le premier soir, d'obéir au signal de ces dames,
+laissant aux prises les jacqueteurs et à sa méditation Monsieur Floche
+qui ne montait que le dernier. Dans le vestibule, chacun se saisissait
+d'un bougeoir; ces dames me souhaitaient le bonsoir qu'elles
+accompagnaient des mêmes révérences que le matin. Je rentrais dans ma
+chambre; j'entendais bientôt monter ces Messieurs. Bientôt tout se
+taisait. Mais de la lumière filtrait encore longtemps sous certaines
+portes. Mais plus d'une heure après si, pressé par quelque besoin l'on
+sortait dans le corridor, l'on risquait d'y rencontrer Madame Floche ou
+Mademoiselle Verdure, en toilette de nuit, vaquant à de derniers
+rangements. Plus tard encore, et quand on eût cru tout éteint, au
+carreau d'un petit cagibis qui prenait jour mais non accès sur le
+couloir, on pouvait voir, à son ombre chinoise, Madame de Saint-Auréol
+ravauder.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Ma seconde journée à la Quartfourche fut très sensiblement pareille à la
+première; d'heure en heure; mais la curiosité que d'abord j'avais pu
+avoir quant aux occupations de mes hôtes était complètement retombée.
+Une petite pluie fine emplissait le ciel depuis le matin. La promenade
+devenant impossible, la conversation de ces dames se faisant de plus en
+plus insignifiante, j'occupai donc au travail à peu près toutes les
+heures du jour. A peine pus-je échanger quelques propos avec l'abbé;
+c'était après le déjeuner; il m'invita à venir fumer une cigarette à
+quelques pas du salon, dans une sorte de hangar vitré que l'on appelait
+un peu pompeusement: l'orangerie, où l'on avait rentré pour la mauvaise
+saison les quelques bancs et chaises du jardin.
+
+--Mais, cher Monsieur, dit-il, lorsqu'un peu nerveusement j'abordai la
+question de l'éducation de l'enfant,--je n'aurais as demandé mieux que
+d'éclairer Casimir de toutes mes faibles lumières; ce n'est pas sans
+regrets que j'ai dû y renoncer. Est-ce que, claudicant comme il est,
+vous m'approuveriez si j'allais me mettre en tête de le faire danser sur
+la corde roide? J'ai vite dû rétrécir mes visées. S'il s'occupe avec moi
+d'Averrhoès, c'est parce que je me suis chargé d'un travail sur la
+philosophie d'Aristote et que, plutôt que d'ânonner avec l'enfant sur je
+ne sais quels rudiments, j'ai pris quelque plaisir de coeur à
+l'entraîner dans mon travail. Autant ce sujet-là qu'un autre;
+l'important c'est d'occuper Casimir trois ou quatre heures par jour;
+aurais-je pu me défendre d'un peu d'aigreur s'il avait dû me faire
+perdre le même temps? et sans profit pour lui, je vous le certifie ...
+Suffit sur ce sujet, n'est-ce pas.--Là-dessus jetant la cigarette qu'il
+avait laissé éteindre, il se leva pour rentrer dans le salon.
+
+Le mauvais temps m'empêchait de sortir avec Casimir; nous dûmes remettre
+au lendemain la partie de pêche projetée; mais, devant le déception de
+l'enfant, je m'igéniai à lui procurer quelque autre plaisir; ayant mis
+la main sur un échiquier, je lui appris le jeu des poules et du renard,
+qui le passionna jusqu'au souper.
+
+La soirée commença tout pareille à la précédente; mais déjà je
+n'écoutais ni ne regardais plus personne; un ennui sans nom commençait
+de peser sur moi.
+
+Sitôt après dîner, il s'éleva une espèce de rafale; à deux reprises
+Mademoiselle Verdure interrompit le bésigue pour aller voir dans les
+chambres d'en haut "si la pluie ne chassait pas." Nous dûmes prendre la
+revanche sans elle; le jeu manquait d'entrain. Au coin du feu, dans un
+fauteuil bas qu'on appelait communément "la berline" Monsieur Floche,
+bercé par le bruit de l'averse, s'était positivement endormi: dans la
+bergère, le baron qui lui faisait face se plaignait de ses rhumatisme en
+grognonnait.
+
+--La partie de jacquet vous distrairait, répétait vainement l'abbé qui,
+faute d'adversaire, finit par se retirer, emmenant coucher Casimir.
+
+Quand, ce soir-là, je me retrouvai seul dans ma chambre, une angoisse
+intolérable m'étreignit l'âme et le corps; mon ennui devenait presque de
+la peur. Un mur de pluie me séparait du reste du monde, loin de toute
+passion, loin de la vie, m'enfermait dans un cauchemar gris, parmi
+d'étranges êtres à peine humains, à sang froid, décolorés et dont le
+coeur depuis longtemps ne battait plus. J'ouvris ma valise et saisis mon
+indicateur: Un train! A quelque heure que ce soit, un jour ou de la
+nuit ... qu'il m'emporte! J'étouffe ici ...
+
+L'impatience empêcha longtemps mon sommeil.
+
+Lorsque je m'éveillai le lendemain, ma décision n'était peut-être pas
+moins ferme, mais il ne me paraissait plus possible de fausser politesse
+à mes hôtes et de partir sans inventer quelque excuse à l'étranglement
+de mon séjour. N'avais-je pas imprudemment parlé de m'attarder une
+semaine au moins à la Quartfourche! Bah! de mauvaises nouvelles me
+rappelleront brusquement à Paris ... Heureusement j'avais donné mon
+adresse; on devait me renvoyer à la Quartfourche tout mon courrier;
+c'est bien miracle, pensai-je, s'ils ne me parvient pas dès aujourd'hui
+n'importe quelle enveloppe dont je puisse habilement me servir ... et je
+reportai mon espoir dans l'arrivée du facteur. Celui-ci s'amenait peu
+après-midi, à l'heure où finissait le déjeuner; nous ne nous serions pas
+levés de table avant que Delphine n'eût apporté à Madame Floche le
+maigre paquet de lettres et d'imprimés qu'elle distribuait aux convives.
+Par malheur il arriva que ce jour-là l'abbé Santal était convié à
+déjeuner par le doyen de Pont-l'Évêque, vers onze heures il vint prendre
+congé de M. Floche et de moi qui ne m'avisai pas aussitôt qu'il me
+soufflait ainsi cheval et carriole.
+
+Au déjeuner je jouai donc la petite comédie que j'avais préméditée:
+
+--Allons bon! Quel ennui!... murmurai-je en ouvrant une des enveloppes
+que m'avait tendues Madame Floche; et comme, par discrétion, aucun de
+mes hôtes ne relevait mon exclamation, je repris de plus belle: Quel
+contre-temps! en jouant la surprise de la déconvenue, tandis que mes
+yeux parcouraient un anodin billet. Enfin Madame Floche se hasarda à me
+demander d'une voix timide:
+
+--Quelque fâcheuse nouvelle, cher Monsieur?
+
+--Oh! rien de très grave, répondis-je aussitôt. Mais hélas! je vois
+qu'il va me falloir rentrer à Paris sans retard, et de là vient ma
+contrariété.
+
+D'un bout à l'autre de la table la stupeur fut générale, dépassant mon
+attente au point que je me sentis rougir de confusion. Cette stupeur se
+traduisit d'abord par un morne silence, puis enfin Monsieur Floche,
+d'une voix un peu tremblante:
+
+--Est-il vraiment possible, cher jeune ami? Mais votre travail! Mais
+notre ...
+
+Il ne put achever. Je ne trouvais rien à répondre, rien à dire et, ma
+foi, me sentais passablement ému moi-même. Mes yeux se fixaient sur le
+sommet de la tête de Casimir qui, le nez dans son assiette, coupait une
+pomme en petits morceau. Mademoiselle Verdure était devenue pourpre
+d'indignation.
+
+--Je croirais indiscret d'insister pour vous retenir, hasarda faiblement
+Madame Floche.
+
+--Pour les distractions que peut offrir la Quartfourche! dit aigrement
+Madame de Saint-Auréol ...
+
+--Oh! Madame, croyez bien que rien ne ... essayai-je de protester; mais,
+sans m'écouter, la baronne criait à tue-tête dans l'oreille de son mari
+assis à côté d'elle:
+
+--C'est Monsieur Lacase qui veut déjà nous quitter.
+
+--Charmant! Charmant! très sensible, fit le sourd en souriant vers moi.
+
+Cependant Madame Floche, vers Mademoiselle Verdure;
+
+--Mais comment allons-nous pouvoir faire ...? la jument qui vient de
+partir avec l'abbé.
+
+Ici je rompis d'une semelle:
+
+--Pourvu que je sois à Paris demain matin à la première heure ... Au
+besoin de train de cette nuit suffirait.
+
+--Que Gratien aille tout de suite voir si le cheval de Bouligny peut
+servir. Dites qu'il faudrait mener quelqu'un pour le train de ... et se
+tournant vers moi:--Vraiment le train de sept heures suffirait?
+
+--Oh! Madame, je suis désolé de vous causer tant d'embarras ...
+
+Le déjeuner s'acheva dans le silence. Sitôt après, le petit père Floche
+m'entraîna, et, dès que nous fûmes seuls dans le couloir qui menait à la
+bibliothèque ...
+
+--Mais cher Monsieur ... cher ami ... je ne puis croire encore ... mais il
+vous reste à prendre connaissance d'un tas de ... Se peut-il vraiment?
+quel contretemps! quel fâcheux contretemps! Justement j'attendais la fin
+de votre premier travail pour mettre entre vos mains d'autres papiers
+que j'ai ressortis hier soir: je comptais sur eux, je l'avoue, pour vous
+intéresser à neuf et pour vous retenir davantage. Il va donc me falloir
+vous montrer cela tout de suite. Venez avec moi; vous avez encore un peu
+de temps jusqu'au soir; car je n'ose, n'est-ce pas, vous demander de
+revenir ...?
+
+Devant la déconvenue du vieillard je prenais honte de ma conduite.
+J'avais travaillé d'arrache-pied toute la journée de la veille et cette
+dernière matinée, de sorte qu'en réalité il ne me restait plus beaucoup
+à glaner sur les premiers papiers que m'avait confiés Monsieur Floche;
+mais sitôt que nous fûmes montés dans sa retraite, le voici qui, du fond
+d'un tiroir, sortit avec un geste mystérieux un paquet enveloppé de
+toiles et ficelé; une fiche passée sous la ficelle portait, en manière
+de table, la nomenclature des papiers, leur provenance.
+
+--Emportez tout le paquet, dit-il; tout n'y est sans doute pas bien
+fameux; mais vous aurez plus vite fait que moi de démêler là-dedans ce
+qui vous intéresse.
+
+Tandis qu'il ouvrait puis refermait d'autres tiroirs et s'affairait, je
+descendis dans la bibliothèque avec la liasse que je développai sur la
+grande table.
+
+Certains papiers effectivement se rapportaient à mon travail, mais ils
+étaient en petit nombre et d'importance médiocre; la plupart, de la main
+même de Monsieur Floche, avaient trait à la vie de Massillon, et,
+partant, ne me touchaient guère.
+
+En vérité le pauvre Floche comptait-il là-dessus pour me retenir? Je le
+regardai; il s'était à présent renfoncé dans sa chancelière et
+s'occupait à déboucher minutieusement avec une épingle chacun des trous
+d'un petit instrument qui versait de la sandaraque. L'opération finie,
+il leva la tête et rencontra mon regard. Un sourire si amical l'éclaira
+que je me dérangeai pour causer avec lui, et, appuyé sur le linteau, à
+l'entrée de sa portioncule:
+
+--Monsieur Floche, lui dis-je, pourquoi ne venez-vous jamais à Paris? on
+serait si heureux de vous y voir.
+
+--A mon âge, les déplacements sont difficiles et coûteux.
+
+--Et vous ne regrettez pas trop la ville?
+
+--Bah! fit-il en soulevant les mains, je m'apprêtais à la regretter
+davantage. Les premiers temps, la solitude de la campagne paraît un peu
+sévère à quiconque aime beaucoup causer; puis on s'y fait.
+
+--Ce n'est donc pas par goût que vous êtes venu vous installer à la
+Quartfourche?
+
+Il se dégagea de sa chancelière, se leva, puis posant sa main
+familièrement sur ma manche:
+
+--J'avais à l'Institut quelques collègues que j'affectionne, dont votre
+cher maître Albert Desnos; et je crois bien que j'étais en passe de
+prendre bientôt place auprès d'eux ...
+
+Il semblait vouloir parler davantage; pourtant je n'osais poser question
+trop directe:
+
+--Est-ce Madame Floche qu'attirait à ce point la campagne?
+
+--N ... non. C'est pourtant pour Madame Floche que j'y suis venu; mais
+elle-même y était appelée par un petit événement de famille.
+
+Il était descendu dans la grande salle et aperçut la liasse que j'avais
+déjà reficelée.
+
+--Ah! vous avez déjà tout regardé, dit-il tristement. Sans doute
+aurez-vous trouvé là peu de provende. Que voulez-vous? les moindres
+miettes je les ramasse; parfois je me dis que je perds mon temps à
+collectionner des broutilles; mais peut-être faut-il des hommes comme
+moi pour épargner ces menus travaux à d'autres qui comme vous, en
+sauront tirer un brillant parti. Quand je lirai votre thèse je serai
+heureux de me dire que ma peine vous aura un tout petit peu profité.
+
+La cloche du goûter nous appela.
+
+Comment arriver à connaître quel "petit événement de famille",
+pensais-je, a suffi pour décider ainsi ces deux vieux? L'abbé le
+connaît-il? Au lieu de me butter contre lui, j'aurais dû l'apprivoiser.
+N'importe! Trop tard à présent. Il n'en reste pas moins que Monsieur
+Floche est un digne homme et dont je garderai bon souvenir ...
+
+Nous arrivâmes dans la salle à manger.
+
+--Casimir n'ose pas vous demander si vous ne feriez pas encore un petit
+tour de jardin avec lui; je sais qu'il en a grande envie, dit Madame
+Floche; mais le temps vous manquera peut-être?
+
+L'enfant qui plongeait le visage dans un bol de lait s'engoua.
+
+--J'allais lui proposer de m'accompagner; j'ai pu mettre au pair mon
+travail et vais être libre jusqu'au départ. Précisément il ne pleut
+plus ... Et j'entraînai l'enfant dans le parc.
+
+Au premier détour de l'allée, l'enfant qui tenait une de mes mains dans
+les deux siennes, longuement la pressa contre son visage brûlant:
+
+--Vous aviez dit que vous resteriez huit jours ...
+
+--Mon pauvre petit! je ne peux pas rester plus longtemps.
+
+--Vous vous ennuyez.
+
+--Non! mais il faut que je parte.
+
+--Où allez-vous?
+
+--A Paris. Je reviendrai.
+
+A peine eus-je lâché ce mot qu'il me regarda anxieusement.
+
+--C'est bien vrai? Vous le promettez?
+
+L'interrogation de cet enfant était si confiante que je n'eus pas le
+coeur de me dédire:
+
+--Veux-tu que je t'écrive sur un petit papier que tu garderas?
+
+--Oh! oui, fit-il en embrassant ma main bien fort et manifestant sa joie
+par de bondissements frénétiques.
+
+--Sais-tu ce qui serait gentil, maintenant? Au lieu d'aller pêcher, nous
+devrions cueillir des fleurs pour ta tante; on irait tous les deux lui
+porter un gros bouquet dans sa chambre pour lui faire une belle
+surprise.
+
+Je m'étais promis de ne point quitter la Quartfourche sans avoir visité
+la chambre d'une des vieilles dames; comme elles circulaient
+continuellement d'un bout à l'autre de la maison, je risquais fort
+d'être dérangé dans mon investigation indiscrète; je comptais sur
+l'enfant pour autoriser ma présence; si peu naturel qu'il pût paraître
+que je pénétrasse à sa suite dans la chambre de sa grand'mère ou de sa
+tante, grâce au prétexte du bouquet trouverais-je, en cas de surprise,
+une facile contenance.
+
+Mais cueiller des fleurs à la Quartfourche n'étais pas aussi aisé que je
+le supposais. Gratien exerçait sur tout le jardin une surveillance
+farouche; non seulement il indiquait les fleurs qui supportaient d'être
+cueillies, mais encore était-il jalousement regardant sur la manière de
+les cueillir. Il y fallait sécateur ou serpette et, de plus, quelles
+précautions! C'est ce que Casimir m'expliquait. Gratien nous accompagna
+jusqu'au bord d'une corbeille de dahlias superbes où l'on pouvait
+prélever maints bouquets sans que seulement il y parût.
+
+--Au-dessus de l'oeil. Monsieur Casimir; combien de fois faut-il qu'on
+vous le répète? coupez toujours au-dessus de l'oeil.
+
+--En cette fin de saison, cela n'a plus aucune importance, m'écriai-je
+impatiemment.
+
+Il répondit en grommelant que "ça a toujours de l'importance" et que "il
+n'y a pas de saison pour mal faire". J'ai horreur des bougons
+sentencieux ...
+
+L'enfant me précéda, portant la gerbe. En passant dans le vestibule je
+m'étais emparé d'un vase ...
+
+Dans la chambre régnait un paix religieuse; les volets étaient clos;
+près du lit enfoncé dans une alcôve, un prie-Dieu d'acajou et de velours
+grenat au pied d'un petit crucifix d'ivoire et d'ébène; contre le
+crucifix, le cachant à demi, un mince rameau de buis suspendu à une
+faveur rose et maintenu sous un bras de la croix. Le recueillement de
+l'heure appelait la prière; j'oubliais ce que j'étais venu faire et la
+vaine curiosité qui m'avait attiré en ce lieu; je laissais Casimir
+apprêter à son gré les fleurs sur une commode, et je ne regardais plus
+rien dans la chambre: C'est ici, dans ce grand lit, pensais-je, que la
+bonne vieille Floche achèvera bientôt de s'éteindre, à l'abri des
+souffles de la vie ... O barques qui souhaitez la tempête! que tranquille
+est ce port!
+
+Casimir cependant s'impatientait contre les fleurs; les capitules
+pesants des dahlias l'emportaient; tout le bouquet cabriolait à terre.
+
+--Si vous m'aidiez, dit-il enfin.
+
+Mais tendis que je m'évertuais à sa place, il courait à l'autre bout de
+la pièce vers un secrétaire qu'il ouvrait.
+
+--Je vais vous faire le billet où vous promettez de revenir.
+
+--C'est cela, repartis-je, me prêtant à la simagrée. Dépêche-toi. Ta
+tante serait très fâchée si elle te voyait fouiller dans son secrétaire.
+
+--Oh! ma tante est occupée à la cuisine; et puis elle ne me gronde
+jamais.
+
+De son écriture la plus appliquée il couvrit une feuille de papier à
+lettre.
+
+--A présent venez signer.
+
+Je m'approchai:
+
+--Mais Casimir, tu n'avais pas à signer toi-même! dis-je en riant.
+L'enfant, pour donner plus de poids, sans doute, à cet engagement, et
+pour qu'il lui parût y engager lui-même sa parole, avait cru bon
+d'écrire aussi son nom au bas de la feuille où je lus:
+
+_Monsieur Lacase promet de revenir l'année prochaine à la Quartfourche.
+Casimir de Saint-Auréol_.
+
+Un instant il resta tout déconcerté par ma remarque et par mon rire: il
+y allait de tout son coeur, lui! Ne le prenais-je donc pas au sérieux?
+Il était bien près de pleurer.
+
+--Laisse-moi me mettre à ta place pour que je signe.
+
+Il se leva puis, quand j'eus signé le billet, sauta de joie et couvrit
+ma main de baisers. J'allais partir: il me retint par la manche et,
+penché sur le secrétaire:
+
+--Je vais vous montrer quelque chose, dit-il en faisant jouer un ressort
+et glisser un tiroir dont il connaissait le secret; puis ayant fouillé
+parmi des rubans et des quittances, il me tendit une fragile miniature
+encadrée:
+
+--Regardez.
+
+Je m'approchai de la fenêtre.
+
+Quel est ce conte où le héros tombe amoureux du seul portrait de la
+princesse? Ce devait être ce portrait-là. Je n'entends rien à la
+peinture et me soucie peu du métier; sans doute un connaisseur eût-il
+jugé cette miniature affétée: sous trop de complaisante grâce s'effaçait
+presque le caractère: mais cette pure grâce était telle qu'on ne la pût
+oublier.
+
+Peu m'importaient vous dis-je les qualités ou les défauts de la
+peinture: la jeune femme que j'avais devant moi et dont je ne voyais que
+le profil, une tempe à demi cachée par une lourde boucle noire, un oeil
+languide et tristement rêveur, la bouche entr'ouverte et comme
+soupirante, le col fragile autant qu'une tige de fleur, cette femme
+était de la plus troublante, de la plus angélique beauté. A la
+contempler j'avais perdu conscience du lieu, de l'heure; Casimir qui
+d'abord s'était éloigné, achevant d'apprêter les fleurs, revint à moi,
+se pencha:
+
+--C'est maman ... Elle est bien jolie n'est-ce pas!
+
+J'étais gêné devant l'enfant de trouver sa mère si belle.
+
+--Où est-elle à présent, ta maman?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Pourquoi n'est-elle pas ici?
+
+--Elle s'ennuie ici.
+
+--Et ton papa?
+
+Un peu confusément, baissant la tête et comme honteux il répondit:
+
+--Mon papa est mort.
+
+Mes questions l'importunaient; mais j'étais résolu à pousser plus avant.
+
+--Elle vient bien te voir quelquefois, ta maman?
+
+--Oh! oui, souvent! dit-il avec conviction, en relevant soudain la tête.
+Il ajouta un peu plus bas:
+
+--Elle vient causer avec ma tante.
+
+--Mais avec toi, elle cause bien aussi?
+
+--Oh! moi, je ne sais pas lui parler ... Et puis quand elle vient, je
+suis couché.
+
+--Couché!
+
+--Oui, elle vient la nuit ... Puis, cédant à sa confiance (il avait pris
+ma main, car j'avais reposé le portrait) tendrement et comme en secret:
+
+--La dernière fois elle est venue m'embrasser dans mon lit.
+
+--Elle ne t'embrasse donc pas d'ordinaire?
+
+--Oh! si beaucoup.
+
+--Alors pourquoi dis-tu "la dernière fois"?
+
+--Parce qu'elle pleurait.
+
+--Elle était avec ta tante?
+
+--Non; elle était entrée toute seule dans le noir; elle croyait que je
+dormais.
+
+--Elle t'a réveillé.
+
+--Oh! je ne dormais pas. Je l'attendais.
+
+--Tu savais donc qu'elle était là.
+
+Il baissa la tête de nouveau, sans répondre. J'insistai:
+
+--Comment savais-tu qu'elle était là?
+
+Pas de réponse. Je repris:
+
+--Dans le noir, comment as-tu pu voir qu'elle pleurait?
+
+--Oh! j'ai senti.
+
+--Tu ne lui as pas demandé de rester?
+
+--Oh! si. Elle était penchée sur mon lit; je la tenais par les
+cheveux ...
+
+--Et qu'est-ce qu'elle disait?
+
+--Elle riait; elle disait que je la décoiffais; mais qu'il fallait
+qu'elle s'en aile.
+
+--Elle ne t'aime donc pas?
+
+--Oh! si; elle m'aime beaucoup, cria-t-il, brusquement écarté de moi et
+le visage empourpré plus encore, d'une voix si passionnée que je pris
+honte de ma question.
+
+La voix de Madame Floche retentit au bas de l'escalier:
+
+--Casimir! Casimir! va dire à Monsieur Lacase qu'il serait temps de
+s'apprêter. La voiture sera là dans une demi-heure.
+
+Je m'élançai, dégringolai l'escalier, rejoignis la vieille dans le
+vestibule.
+
+--Madame Floche! quelqu'un pourrait-il porter une dépêche? J'ai trouvé
+un expédient qui me permettra je crois de passer quelques jours de plus
+près de vous.
+
+Elle pris mes deux mains dans les deux siennes:
+
+--Ah! Que c'est improbable! cher Monsieur ... Et comme son émotion ne
+trouvait rien d'autre à dire, elle répétait: Que c'est improbable!...
+puis, courant sous la fenêtre de Floche:
+
+--Bon ami! Bon ami! (c'est ainsi qu'elle l'appelait) Monsieur Lacase
+veut bien rester.
+
+La faible voix sonnait comme un grelot fêlé, mais parvint cependant; je
+vis la fenêtre s'ouvrir, Monsieur Floche se pencher un instant; puis,
+aussitôt qu'il eut compris:
+
+--Je descends! Je descends!
+
+Casimir je joignait à lui; durant quelques instants je dus faire face
+aux congratulations de chacun; on eût dit que j'étais de la famille.
+
+Je rédigeai je ne sais plus quel fantaisiste texte de dépêche que je fis
+expédier à une adresse imaginaire.
+
+--J'ai peur, à déjeuner, d'avoir été un peu indiscrète en vous priant
+trop fort, dit Madame Floche; puis-je espérer que, si vous restez, vos
+affaires de Paris n'en souffriront pas trop?
+
+--J'espère que non, chère Madame. Je prie un ami de prendre soin de mes
+intérêts.
+
+Madame de Saint-Auréol était survenue; elle s'éventait et tournait dans
+la pièce en criant de sa voix la plus aiguë.--Qu'il est aimable! Ah!
+mille grâces ... Qu'il est aimable!--puis disparut, et le calme se
+rétablit.
+
+Peu avant le dîner l'abbé rentra de Pont-l'Évêque; comme il n'avait pas
+eu connaissance de ma velléité de départ, il ne put être surpris
+d'apprendre que je restais.
+
+--Monsieur Lacase, dit-il assez affablement, j'ai rapporté de
+Pont-l'Évêque quelques journaux; pour moi je ne suis pas grand amateur
+des racontars de gazettes, mais j'ai pensé qu'ici vous étiez un peu
+privé de nouvelles et que ces feuilles pourraient vous intéresser.
+
+Il fouillait sa soutane:--Allons! Gratien les aura montés dans ma
+chambre avec mon sac. Attendez un instant; je m'en vais les quérir.
+
+--N'en faites rien, Monsieur l'abbé, c'est moi qui monterai les
+chercher.
+
+Je l'accompagnai jusqu'à sa chambre; il me pria d'entrer. Et tandis
+qu'il brossait sa soutane et s'apprêtait pour le dîner:
+
+--Vous connaissiez la famille de Saint-Auréol avant de venir à la
+Quartfourche? demandai-je après quelques propos vagues.
+
+--Non, me dit-il.
+
+--Ni Monsieur Floche?
+
+--J'ai passé brusquement des missions à l'enseignement. Mon supérieur
+avait été en relations avec Monsieur Floche, et m'a désigné pour les
+fonctions que je remplis présentement; non, avant de venir ici je ne
+connaissais ni mon élève ni ses parents.
+
+--De sorte que vous ignorez quels événements ont brusquement poussé
+Monsieur Floche à quitter Paris il y a quelque quinze ans, au moment
+qu'il allait entrer à l'Institut.
+
+--Revers de fortune, grommela-t-il.
+
+--Et quoi! Monsieur et Madame Floche vivraient ici aux crochets des
+Saint-Auréol!
+
+--Mais non, mais non, fit-il impatienté; ce sont les Saint-Auréols qui
+sont ruinés ou presque; toutefois la Quartfourche leur appartient; les
+Floche, qui sont dans une situation aisée, habitent avec eux pour les
+aider; ils subviennent au train de maison et permettent ainsi aux
+Saint-Auréol de conserver la Quartfourche, qui doit revenir plus tard à
+Casimir; c'est je crois tout ce que l'enfant peut espérer ...
+
+--La belle-fille est sans fortune?
+
+--Quelle belle-fille? La mère de Casimir n'est pas la bru, c'est la
+propre fille des Saint-Auréol.
+
+--Mais alors, le nom de l'enfant?--Il feignit de ne point comprendre.--
+Ne s'appelle-t-il pas Casimir de Saint-Auréol?
+
+--Vous croyez! dit-il ironiquement. Eh bien! il faut supposer que
+Mademoiselle de Saint-Auréol aura épousé quelque cousin du même nom.
+
+--Fort bien! fis-je, comprenant à demi, hésitant pourtant à conclure. Il
+avait achevé de brosser sa soutane; un pied sur le rebord de la fenêtre
+il flanquait de grands coups de mouchoir pour épousseter ses souliers.
+--Et vous la connaissez ... Mademoiselle de Saint-Auréol?
+
+--Je l'ai vue deux ou trois fois; mais elle ne vient ici qu'en courant.
+
+--Où vit-elle?
+
+Il se releva, jeta dans un coin de la chambre le mouchoir empoussiéré:
+
+--Alors c'est un interrogatoire?... puis se dirigeant vers sa toilette:
+--On va sonner pour le dîner et je ne serai pas prêt!
+
+C'était une invite à le laisser; ses lèvres serrées certainement en
+gardaient gros à dire, mais pour l'instant ne laisseraient plus rien
+échapper.
+
+
+
+
+V
+
+
+Quatre jours après j'étais encore à la Quartfourche; moins angoissé
+qu'au troisième jour, mais plus las. Je n'avais rien surpris de nouveau,
+ni dans les événements de chaque jour, ni dans les propos de mes hôtes;
+d'inanition déjà je sentais ma curiosité se mourir. Il faut donc
+renoncer à en découvrir davantage, pensais-je apprêtant de nouveau mon
+départ: autour de moi tout se refuse à m'instruire; l'abbé fait le muet
+depuis que j'ai laissé paraître combien ce qu'il sait m'intéresse; à
+mesure que Casimir me marque plus de confiance, je me sens devant lui
+plus contraint; je n'ose plus l'interroger et du reste je connais à
+présent tout ce qu'il aurait à me dire: rien de plus que le jour où il
+me montrait le portrait.
+
+Si pourtant; l'enfant innocemment m'avait appris le prénom de sa mère.
+Sans doute j'étais fous de m'exalter ainsi sur une flatteuse image
+vraisemblablement vieille de plus de quinze ans; et si même Isabelle de
+Saint-Auréol, durant mon séjour à la Quartfourche, risquait une de ces
+fugitives apparition dont je savais à présent qu'elle était coutumière,
+sans doute je ne pourrais, n'oserais me trouver sur son passage.
+N'importe! ma pensée soudain tout occupée d'elle échappait à l'ennui;
+ces derniers jours avaient fui d'une fuite ailée et je m'étonnais que
+s'achevât déjà cette semaine. Il n'avait pas été question que je
+restasse plus longtemps chez les Floche et mon travail ne m'offrait plus
+aucune raison de m'attarder, mais, ce dernier matin encore, je
+parcourais le parc que l'automne rendait plus vaste et sonore, appelant
+à demi-voix, puis à voix plus haute: Isabelle!... et ce nom qui m'avait
+déplu tout d'abord, se revêtait à présent pour moi d'élégance, se
+pénétrait d'un charme clandestin ... Isabelle de Saint-Auréol! Isabelle!
+J'imaginais sa robe blanche fuir au détour de chaque allée; à travers
+l'inconstant feuillage, chaque rayon rappelait son regard, son sourire
+mélancolique, et comme encore j'ignorais l'amour, je me figurais que
+j'aimais et, tout heureux d'être amoureux, m'écoutais avec complaisance.
+
+Que le parc était beau! et qu'il s'apprêtait noblement à la mélancolie
+de cette saison déclinante. J'y respirais avec enivrement l'odeur des
+mousses et des feuilles pourrissantes. Les grands marronniers roux, à
+demi dépouillés déjà, ployaient leurs branches jusqu'à terre; certains
+buissons pourprés rutilaient à travers l'averse; l'herbe, auprès d'eux,
+prenait une verdeur aiguë; il y avait quelques colchiques dans les
+pelouses du jardin; un peu plus bas, dans le vallon, une prairie en
+était rose, que l'on apercevait de la carrière où, quand la pluie
+cessait, j'allais m'asseoir--sur cette même pierre où je m'étais assis
+le premier jour avec Casimir; où, rêveuse, Mademoiselle de Saint-Auréol
+s'était assise naguère, peut-être ... et je m'imaginais assis près
+d'elle.
+
+Casimir m'accompagnait souvent, mais je préférais marcher seul. Et
+presque chaque jour la pluie me surprenait dans le jardin; trempé, je
+rentrais me sécher devant le feu de la cuisine. Ni la cuisinière, ni
+Gratien ne m'aimaient; mes avances réitérées n'avaient pu leur arracher
+trois paroles. Du chien non plus, caresses ou friandises n'avaient pu me
+faire un ami; Terno passait presque toutes les heures du jour couché
+dans l'âtre vaste, et quand j'en approchais il grognait. Casimir que je
+retrouvais souvent, assis sur la margelle du foyer, épluchant des
+légumes ou lisant, y allait alors d'une tape, s'affectant que son chien
+ne m'accueillît pas en ami. Prenant le livre des mains de l'enfant je
+poursuivais à haute voix sa lecture; lui, restait appuyé contre moi; je
+le sentais m'écouter de tout son corps.
+
+Mais ce matin-là l'averse me surprit si brusque et si violente que je ne
+pus songer à rentrer au château; je courus m'abriter au plus proche;
+c'était ce pavillon abandonné que vous avez pu voir à l'autre extrémité
+du parc, près de la grille; il était à présent délabré: pourtant une
+première salle assez vaste restait élégamment lambrissée comme le salon
+d'un pavillon de plaisance; mais les boiseries vermoulues crevaient au
+moindre choc ...
+
+Quand j'entrai, poussant la porte mal close, quelques chauves-souris
+tournoyèrent, puis s'élancèrent au dehors par la fenêtre dévitrée.
+J'avais cru l'averse passagère, mais, tandis que je patientais, le ciel
+acheva de s'assombrir. Me voici bloqué pour longtemps! Il était dix
+heures et demie; on ne déjeunait qu'à midi. J'attendrai jusqu'au premier
+coup de cloche, que l'on entend d'ici certainement, pensai-je. J'avais
+sur moi de quoi écrire et, comme ma correspondance était en retard, je
+prétendis me prouver à moi-même qu'il n'est pas moins aisé d'occuper
+bien une heure qu'une journée. Mais ma pensée incessamment me ramenait à
+mon inquiétude amoureuse: ah! si je savais que quelque jour elle dût
+reparaître en ce lieu, j'incendierais ces murs de déclarations
+passionnées ... Et lentement m'imbibait un ennui douloureux, lourd de
+larmes. Je restais effondré dans un coin de la pièce, n'ayant trouvé
+siège où m'asseoir, et comme un enfant perdu je pleurais.
+
+Certes le mot Ennui est bien faible pour exprimer ces détresses
+intolérables à quoi je fus sujet de tout temps; elles s'emparent de nous
+tout-à-coup; la quantité de l'heure les déclare; l'instant auparavant
+tout vous riait et l'on riait à toute chose; tout-à-coup une vapeur
+fuligineuse s'essore du fond de l'âme et s'interpose entre le désir et
+la vie; elle forme un écran livide, nous sépare du reste du monde dont
+la chaleur, l'amour, la couleur, l'harmonie ne nous parviennent plus que
+réfractés en une transposition abstraite: on constate, on n'est plus
+ému; et l'effort désespéré pour crever l'écran isolateur de l'âme nous
+mènerait à tous les crimes, au meurtre ou au suicide, à la folie ...
+
+Ainsi rêvais-je en écoutant ruisseler la pluie. Je gardais à la main le
+canif que j'avais ouvert pour tailler mon crayon, mais la feuille de mon
+carnet restait vide; à présent, de la pointe de ce canif, sur le panneau
+voisin je tâchais de sculpter son nom; sans conviction, mais parce que
+je savais que les amants transis ont accoutumé d'ainsi faire; à tout
+instant le bois pourri cédait; un trou venait en place de la lettre;
+bientôt, sans plus d'application, par désoeuvrement, imbécile besoin de
+détruire, je commençai de taillader au hasard. Le lambris que j'abîmais
+se trouvait immédiatement sous la fenêtre; le cadre en était disjoint à
+la partie supérieure, de sorte que le panneau tout entier pouvait
+glisser de bas en haut dans les rainures latérales; c'est ce que je
+remarquai lorsque l'effort de mon couteau inopinément le souleva.
+
+Quelques instants après j'achevais d'émietter le lambris. Avec le débris
+de bois, une enveloppe tomba sur le plancher; tachée, moisie, elle avait
+pris le ton de la muraille, au point que tout d'abord elle n'étonna
+point mon regard; non, je ne m'étonnai pas de la voir; il ne me
+paraissait pas surprenant qu'elle fût là et telle était mon apathie que
+je ne cherchai pas aussitôt à l'ouvrir. Laide, grise, souillée, on eût
+dit un plâtras, vous dis-je. C'est par désoeuvrement que je la pris;
+c'est machinalement que je la pris; c'est machinalement que je la
+déchirai. J'en sortis deux feuillets couverts d'une grande écriture
+désordonnée, pâlie, presque effacée par endroits. Que venait faire là
+cette lettre? Je regardai la signature et j'eus un éblouissement: le nom
+d'Isabelle était au bas de ces feuillets!
+
+Elle occupait à ce point mon esprit ... j'eus un instant l'illusion
+qu'elle m'écrivait à moi-même:
+
+_Mon amour, voici ma dernière lettre ..._ disait-elle. _Vite ces quelques
+mots encore, car je sais que ce soir je ne pourrai plus rien te dire;
+mes lèvres, près de toi, ne sauront plus trouver que des baisers. Vite,
+pendant que je puis parler encore; écoute: Onze heures c'est trop tôt;
+mieux vaut minuit. Tu sais que je meurs d'impatience et que l'attente
+m'exténue, mais pour que je m'éveille à toi il faut que toute la maison
+dorme. Oui, minuit; pas avant. Viens à ma rencontre jusqu'à la porte de
+la cuisine, (en suivant le mur du potager qui est dans l'ombre et
+ensuite il y a des buissons) attends-moi là et non pas devant la grille,
+non que j'aie peur de traverser seule le jardin, mais parce que le sac
+où j'emporte un peu de vêtements sera très lourd et que je n'aurai pas
+la force de le porter longtemps.
+
+En effet il vaut mieux que la voiture reste en bas de la ruelle où nous
+la retrouverons facilement. A cause des chiens de la ferme qui
+pourraient aboyer et donner l'éveil, c'est plus prudent.
+
+Mais non mon ami, il n'y avait pas moyen, tu le sais, de nous voir
+davantage et de convenir de tout ceci de vive voix. Tu sais qu'ici je
+vis captive et que les vieux ne me laissent pas plus sortir qu'ils ne te
+permettent à toi de rentrer. Ah! de quel cachot je m'échappe ... Oui
+j'aurai soin de prendre des souliers de rechange que je mettrai sitôt
+que nous serons dans la voiture, car l'herbe du bas du jardin est
+trempée.
+
+Comment peux-tu me demander encore si je suis résolue et prête? Mais mon
+amour, voici des mois que je me prépare et que je me tien prête! des
+années que je vis dans l'attente de cet instant!--Et si je ne vais rien
+regretter?--Tu m'as donc pas compris que j'ai pris tous ceux qui
+s'attachent à moi en horreur, tous ceux qui m'attachent ici. Est-ce
+vraiment la douce et la craintive Isa qui parle? Mon ami, mon amant,
+qu'avez-vous fait de moi, mon amour?...
+
+J'étouffe ici; je songe à tout l'ailleurs qui s'entr'ouve ... J'ai
+soif ...
+
+J'allais oublier de te dire qu'il n'y a pas eu moyen d'enlever les
+saphirs de l'écrin, parce que ma tante n'a plus laissé ses clefs dans sa
+chambre; aucune de celles que j'ai essayées n'a pus aller au tiroir ...
+Ne me gronde pas; j'ai le bracelet de maman, la chaîne émaillée et deux
+bagues--qui n'ont sans doute pas grande valeur puisqu'elle ne les met
+pas; mais je crois que la chaîne est très belle. Pour de l'argent ... je
+ferai mon possible; mais tu feras tout de même bien de t'en procurer.
+
+A toi de toutes mes prières. A bientôt, ton Isa.
+
+Ce 22 Octobre, anniversaire de ma vingt-deuxième année et veille de mon
+évasion._
+
+Je songe avec terreur, si j'avais à cuisiner en roman cette histoire,
+aux quatre ou cinq pages de développements qu'il siérait ici de gonfler:
+réflexions après lecture de cette lettre, interrogations, perplexités ...
+En vérité, comme après un très violent choc, j'étais tombé dans un état
+semi-léthargique. Quand enfin parvint à mon oreille, à travers la
+confuse rumeur de mon sang, un son de cloche, qui redoubla: c'est le
+second appel du déjeuner, pensai-je; comment n'ai-je pas entendu le
+premier? Je tirai ma montre: midi! Aussitôt, bondissant au dehors,
+l'ardente lettre pressée contre mon coeur, je m'élançai tête nue sous
+l'averse.
+
+Les Floche déjà s'inquiétaient de moi et, quand j'arrivai tout
+soufflant:
+
+--Mais vous êtes trempé! complètement trempé, cher Monsieur!--Puis ils
+protestèrent que personne ne se mettrait à table que je n'eusse changé
+de vêtements: et dès que je fus redescendu ils questionnèrent avec
+sollicitude; je dus raconter que, retenu dans le pavillon, j'attendais
+en vain un répit de l'averse; alors ils s'excusèrent du mauvais temps,
+de l'affreux état des allées, de ce que l'on avait sans doute sonné le
+second coup plus tôt, le premier coup moins fort qu'à l'ordinaire ...
+Mademoiselle Verdure avait été chercher un châle dont on me supplia de
+couvrir mes épaules, parce que j'étais encore en sueur et que je
+risquais de prendre mal. L'abbé cependant m'observait sans mot dire, les
+lèvres serrées jusqu'à la grimace; et j'étais si nerveux que, sous
+l'investigation de son regard, je me sentais rougir et me troubler comme
+un enfant fautif. Il importe pourtant de l'amadouer, pensais-je, car
+désormais je n'apprendrai rien que par lui seul; lui seul peut
+m'éclairer le détour de cette ténébreuse histoire où m'achemine déjà
+moins de curiosité que d'amour.
+
+Après le café, la cigarette que j'offrais à l'abbé servait de prétexte
+au dialogue; pour ne point incommoder la baronne, nous allions fumer
+dans l'orangerie.
+
+--Je croyais que vous ne deviez rester ici que huit jours, commença-t-il
+sur un ton d'ironie.
+
+--Je comptais sans l'amabilité de nos hôtes.
+
+--Alors, les documents de Monsieur Floche ...?
+
+--Assimilés ... Mais j'ai trouvé de quoi m'occuper davantage.
+
+J'attendais une interrogation; rien ne vint.
+
+--Vous devez connaître dans les coins le double fond de ce château
+repartis-je impatiemment.
+
+Il ouvrit de grands yeux, plissa son front, prit un air de candeur
+stupide.
+
+--Pourquoi Madame ou Mademoiselle de Saint-Auréol, la mère de votre
+élève, n'est-elle pas ici, près de nous, à partager ses soins entre son
+fils infirme et ses vieux parents?
+
+Pour mieux jouer l'étonnement il jeta sa cigarette et ouvrit les mains
+en parenthèses des deux côtés de son visage.
+
+--Sans doute que ses occupations la retiennent ailleurs ...
+marmonna-t-il. Quelle insidieuse question est-ce là?
+
+--En souhaitez-vous une plus précise: Qu'a fait Madame ou Mademoiselle
+de Saint-Auréol, la mère de votre élève, certaine nuit du 22 Octobre que
+devait venir l'enlever son amant?
+
+Il campa ses poings sur ses hanches:
+
+--Eh là! Eh là! Monsieur le romancier--(par vanité, par faiblesse, je
+m'étais laissé aller précédemment à ce genre de confidences que devrait
+inspirer jamais qu'une profonde sympathie; et depuis qu'il savait mes
+prétentions il s'amusait de moi d'une manière qui déjà me devenait
+insupportable)--N'allez-vous pas un peu trop vite?... Et puis-je vous
+demander à mon tour comment vous êtes si bien renseigné?
+
+--Parce que la lettre qu'Isabelle de Saint-Auréol écrivait à son amant
+ce jour-là, ce n'est pas lui qui l'a reçue; c'est moi.
+
+Décidément il fallait compter sur moi, l'abbé à ce moment aperçut une
+petite tache sur la manche de sa soutane et commença de la gratter du
+bout de l'ongle; il entrait en composition.
+
+--J'admire ceci ... que dès qu'on se croit né romancier on s'accorde
+aussitôt tous les droits. Un autre y regarderait à deux fois avant de
+prendre connaissance d'une lettre qui ne lui est pas adressée.
+
+--J'espère plutôt, Monsieur l'abbé, qu'il n'en prendrait pas
+connaissance du tout.
+
+Je le considérais fixement; mais il grattait toujours, les yeux baissés.
+
+--Je ne suppose pourtant pas qu'on vous l'ait donnée à lire.
+
+--Cette lettre est tombée dans mes mains par hasard; l'enveloppe,
+vieille, sale, à demi déchirée, ne portait aucune trace d'écriture; en
+l'ouvrant j'ai vu une lettre de Mademoiselle de Saint-Auréol; mais
+adressée à qui?... Allons! Monsieur l'abbé, secondez-moi: qui était, il
+y a quatorze ans, l'amant de Mademoiselle de Saint-Auréol?
+
+L'abbé s'était levé; il commença de marcher à petits pas de long en
+large, la tête basse, les mains croisées dans le dos; repassant derrière
+ma chaise, il s'arrêta, et brusquement je sentis ses mains s'abattre sur
+mes épaules:
+
+--Montrez-moi cette lettre.
+
+--Parlerez-vous?
+
+Je sentis frémir d'impatience son étreinte.
+
+--Ah! pas de condition, je vous en prie! Montrez-moi cette lettre ...
+simplement.
+
+--Laissez que j'aille la chercher, dis-je en essayant de me dégager.
+
+--Vous l'avez là dans votre poche.
+
+Ses yeux visaient au bon endroit, comme si ma veste eût été
+transparente; il n'allait pourtant pas me fouiller!...
+
+J'étais très mal posé pour me défendre, et contre un grand gaillard plus
+fort que moi; puis, quel moyen, ensuite, de le décider à parler. Je me
+retournai pour voir presque contre le mien son visage; un visage gonflé,
+congestionné, où se marquaient subitement deux grosses veines sur le
+front et de vilaines poches sous les yeux. Alors me forçant de rire par
+crainte de voir tout se gâter:
+
+--Parbleu l'abbé, avouez que vous aussi vous savez ce que c'est que la
+curiosité!
+
+Il lâcha prise; je me levai tout aussitôt et fis mine de sortir.
+
+--Si vous n'aviez pas eu ces manières de brigand, je vous l'aurais déjà
+montrée; puis, le prenant par le bras:--mais rapprochons-nous du salon,
+que je puisse appeler au secours.
+
+Par grand effort de volonté je gardais un ton enjoué, mais mon coeur
+battait fort.
+
+--Tenez: lisez-la devant moi, dis-je en tirant la lettre de ma poche; je
+veux apprendre de quel oeil un abbé lit une lettre d'amour.
+
+Mais, de nouveau maître de lui, il ne laissait paraître son émotion qu'à
+l'irrépressible titillement d'un petit muscle de sa joue. Il lut; puis
+huma le papier, renifla, en fronçant âprement les sourcils de manière
+qu'il semblait que ses yeux s'indignassent de la gourmandise de son nez;
+puis repliant le papier et me le rendant, dit d'un ton un peu solennel:
+
+--Ce même 22 Octobre mourait le Vicomte Blaise de Gonfreville, victime
+d'un accident de chasse.
+
+--Vous me faites frémir! (mon imagination aussitôt construisait un drame
+épouvantable). Sachez que j'ai trouvé cette lettre derrière une boiserie
+du pavillon où certainement il eût dû venir la chercher.
+
+L'abbé m'apprit alors que le fils aîné des Gonfreville, dont la
+propriété touchait à celle des Saint-Auréol, avait été retrouvé sans vie
+au pied d'une barrière qu'apparemment il s'apprêtait à franchir,
+lorsqu'un mouvement maladroit avait fait partir son fusil. Pourtant,
+dans le canon du fusil ne se trouvait pas de cartouche. Aucun
+renseignement ne put être donné par personne; le jeune homme était sorti
+seul et personne ne l'avait vu; mais, le lendemain, un chien de la
+Quartfourche fut surpris près du pavillon léchant une flaque de sang.
+
+--Je n'étais pas encore à la Quartfourche, continua-t-il, mais, d'après
+les renseignements que j'ai pu recueillir, il me semble avéré que le
+crime a été commis par Gratien, qui sans doute avait surpris les
+relations de sa maîtresse avec le vicomte, et peut-être avait éventé son
+projet de fuite (projet que j'ignorais moi-même avant d'avoir lu cette
+lettre); c'est un vieux serviteur buté, butor même au besoin, qui pour
+défendre le bien de ses maîtres ne croit devoir reculer devant rien.
+
+--Comment ne l'a-t-on pas arrêté?
+
+--Personne n'avait intérêt à le poursuivre, et les deux familles de
+Gonfreville et de Saint-Auréol craignaient également le bruit autour de
+cette fâcheuse histoire; car, quelques mois après, Mademoiselle de
+Saint-Auréol mettait au monde un malheureux enfant. On attribue
+l'infirmité de Casimir aux soins que sa mère avait pris pour dissimuler
+sa grossesse; mais Dieu nous enseigne que c'est souvent sur les enfants
+que retombe le châtiment des pères. Venez avec moi jusqu'au pavillon; je
+suis curieux de voir l'endroit où vous avez trouvé la lettre.
+
+Le ciel s'était éclairci; nous nous acheminâmes ensemble.
+
+
+Tout alla fort bien à l'aller; l'abbé m'avait pris le bras; nous
+marchions d'un même pas et causions sans heurts. Mais au retour tout se
+gâta. Sans doute restions-nous passablement exaltés l'un et l'autre par
+l'étrangeté de l'aventure; mais chacun très différemment; moi, vite
+désarmé par la complaisance souriante que l'abbé finalement avait mise à
+me renseigner, déjà j'oubliais sa soutane, ma retenue, je me laissais
+aller à lui parler comme à un homme. Voici je crois comment la brouille
+commença:
+
+--Qui nous racontera, disais-je, ce que fit Mademoiselle de Saint-Auréol
+cette nuit-là! Sans doute elle n'apprit que le lendemain la mort du
+comte? L'attendit-elle, et jusqu'à quand, dans le jardin? Que
+pensait-elle en ne le voyant pas venir?
+
+L'abbé se taisait, complètement insensible à mon lyrisme psychologique;
+je reprenais:
+
+--Imaginez cette délicate jeune fille, le coeur lourd d'amour et
+d'ennui, la tête folle: Isabelle la passionnée ...
+
+--Isabelle la dévergondée, soufflait l'abbé à demi-voix.
+
+Je continuais comme si je n'avais pas entendu, mais déjà prenant élan
+pour riposter à l'interjection prochaine:
+
+--Songez à tout ce qu'il a fallu d'espérance et de désespoir, de ...
+
+--Pourquoi songer à tout cela? interrompit-il sèchement. Nous n'avons
+pas à connaître des événements plus que ce qui peut nous instruire.
+
+--Mais suivant que nous en connaissons plus ou moins, ils nous
+instruisent différemment ...
+
+--Que prétendez-vous dire?
+
+--Que la connaissance superficielle des événements ne concorde pas
+toujours, pas souvent même, avec la connaissance profonde que nous en
+pouvons prendre ensuite, et que l'enseignement que l'on en peut tirer
+n'est pas le même; qu'il est bon d'examiner avant de conclure ...
+
+--Mon jeune ami, faites attention que l'esprit d'examen et de curiosité
+critique est la larve de l'esprit de révolte. Le grand homme que vous
+avez pris pour modèle aurait pu bien vous avertir que ...
+
+--Celui sur qui j'écris ma thèse, voulez-vous dire ...
+
+--Quel ergoteur vous faites! C'est avec un pareil esprit que ...
+
+--Mais enfin, cher Monsieur l'abbé, j'aimerais bien savoir si ce n'est
+pas cette même curiosité qui vous fait m'accompagner, à cette heure, qui
+vous penchait il a quelques instants sur ce lambris crevé, et qui vous a
+lentement poussé à connaître de cette histoire tout ce que vous m'en
+avez apporté!...
+
+Son pas se faisait plus saccadé, sa voix plus brève; avec sa canne il
+frappait le sol impatiemment.
+
+--Sans chercher comme vous des explications d'explications, quand j'ai
+connu le fait, je m'y tiens. Les événements lamentables que je vous ai
+dits m'enseigneraient, s'il en était encore besoin, l'horreur du péché
+de la chair; ils sont la condamnation du divorce et de tout de que
+l'homme a inventé pour essayer de pallier aux conséquences de ses
+fautes. Voici qui suffit, n'est-ce pas!
+
+--Voici qui ne me suffit pas. Le fait ne m'est de rien tant que je ne
+pénètre pas sa cause. Connaître la vie secrète d'Isabelle de
+Saint-Auréol; savoir par quels chemins parfumés, pathétiques et
+ténébreux ...
+
+--Jeune homme, méfiez-vous! vous commencez à en devenir amoureux!...
+
+--Ah! j'attendais cela! Parce que l'apparence ne me suffit pas, que je
+ne me paie pas de mots, ni de gestes ... Êtes-vous sûr de ne pas méjuger
+cette femme?
+
+--Une gourgandine!
+
+L'indignation chauffait mon front; je ne la contenais plus qu'à
+grand'peine.
+
+--Monsieur l'abbé de tels mots surprennent dans votre bouche. Il me
+semble que le Christ nous enseigne plus à pardonner qu'à servir.
+
+--De l'indulgence à la complaisance il n'y a qu'un pas.
+
+--Lui du moins ne l'eût pas condamnée comme vous faites.
+
+--D'abord, ça vous n'en savez rien. Puis Celui qui est sans péché peut
+se permettre pour le péché d'autrui plus d'indulgence que celui dont ...
+je veux dire que nous autres pécheurs nous n'avons pas à chercher plus
+ou moins d'excuse au péché, mais tout simplement à nous en détourner
+avec horreur.
+
+--Après l'avoir bien reniflé comme vous avez fait cette lettre.
+
+--Vous êtes un impertinent.--Et quittant l'allée brusquement, il partit
+à pas précipités par un petit chemin de traverse, jetant encore à la
+manière des Parthes des phrases acérées où je ne distinguais que les
+mots: enseignement moderne ... sorbonnard ... socinien ...!
+
+
+Quand nous nous retrouvâmes au dîner, il gardait un air renfrogné, mais
+en sortant de table il vint à moi en souriant et me tendit une main
+qu'en souriant aussi je serrai.
+
+La soirée me parut plus morne encore qu'à l'ordinaire. Le baron geignait
+doucement au coin du feu; Monsieur Floche et l'abbé poussaient leurs
+pions sans mot dire. Du coin de l'oeil je voyais Casimir, la tête
+enfouie dans ses mains, saliver lentement sur son livre que par instants
+il épongeait d'un coup de mouchoir. Je ne prêtais à la partie de bésigue
+que ce qu'il fallait d'attention pour ne pas faire perdre trop
+ignominieusement ma partenaire; Madame Floche s'apercevait et
+s'inquiétait de mon ennui; elle faisait de grands efforts pour animer un
+peu la partie:
+
+--Allons Olympe! c'est à vous de jouer. Vous dormez?
+
+Non ce n'était pas le sommeil, mais la mort dont je sentais déjà le
+ténébreux engourdissement glacer mes hôtes; et moi-même, une angoisse,
+une sorte d'horreur, m'étreignait. O printemps! o vents du large,
+parfums voluptueux, musiques aérées, jusqu'ici vous ne parviendrez plus
+jamais! me disais-je; et je songeais à vous, Isabelle. De quelle tombe
+aviez-vous su vous évader! vers quelle vie? Là, dans la calme clarté de
+la lampe, je vous imaginais, sur vos doigts délicats, laissant peser
+votre front pâle; une boucle de cheveux noirs touche, caresse votre
+poignet. Comme vos yeux regardent loin! de quel ennui sans nom de votre
+chair et de votre âme, raconte-t-il la plainte, ce soupir qu'ils
+n'entendent pas? Et de moi-même, à mon insu, s'échappait un soupir
+énorme qui tenait du bâillement, du sanglot, de sorte que Madame de
+Saint-Auréol, jetant son dernier atout sur la table, s'écriait:
+
+--Je crois que Monsieur Lacase a grande envie de s'en aller coucher.--
+Pauvre femme!
+
+Cette nuit je fis un rêve absurde; un rêve qui n'était d'abord que la
+continuation de la réalité:
+
+La soirée n'était pas achevée; j'étais encore dans le salon, près de mes
+hôtes, mais à eux s'adjoignait une société dont le nombre incessamment
+croissait, bien que je ne visse point précisément arriver de personnes
+nouvelles; je reconnaissais Casimir assis à la table devant un jeu de
+patience vers lequel trois ou quatre figures se penchaient. On parlait à
+voix basse, de sorte que je ne distinguais aucune phrase, mais je
+comprenais que chacun signalait à son voisin quelque chose
+d'extraordinaire et dont le voisin à son tour s'étonnait; l'attention se
+portait vers un point, là près de Casimir, où tout à coup, je reconnus,
+assise à table (comment ne l'avais-je pas dinstinguée plus tôt) Isabelle
+de Saint-Auréol. Seule parmi les costumes sombres, elle était vêtue tout
+en blanc. D'abord elle m'apparut charmante, assez semblable à ce que la
+montrait le médaillon; mais au bout d'un instant j'étais frappé par
+l'immobilité de ses traits, la fixité de son regard, et soudain je
+comprenais ce que l'on chuchotait à l'oreille: ce n'était pas là la
+véritable Isabelle, mais une poupée à sa ressemblance, qu'on mettait à
+sa place durant l'absence de la vraie. Cette poupée à présent me
+paraissait affreuse; j'étais gêné jusqu'à l'angoisse par son air de
+prétentieuse stupidité; on l'eût dite immobile, mais, tandis que je la
+regardais fixement, je la voyais lentement pencher de côté, pencher ...
+elle allait chavirer, quand Mademoiselle Olympe, s'élançant de l'autre
+extrémité du salon, se courba jusqu'à terre, souleva la housse du
+fauteuil et remonta je ne sais quel rouage qui faisait un grincement
+bizarre et remettait le mannequin d'aplomb en communiquant à ses bras
+une grotesque gesticulation d'automate. Puis chacun se leva, l'heure
+étant sonnée du couvre-feu; on allait laisser la fausse Isabelle là
+seule; en partant chacun la saluait à la turque, excepté le baron qui
+s'approchait irrévérencieusement, lui saisit à pleine main la perruque
+et lui appliqua sur le sinciput deux gros baisers sonores en rigolant.
+Dès que la société avait achevé de déserter le salon--et j'avais vu
+sortir une foule--dès que l'obscurité s'était faite, je voyais, oui,
+dans l'obscurité, je voyais la poupée pâlir, frémir et prendre vie. Elle
+se soulevait lentement, et c'était Mademoiselle de Saint-Auréol
+elle-même; elle glissait à moi sans bruit; tout à coup je sentais autour
+de mon cou ses bras tièdes, et je me réveillais dans la moiteur de son
+haleine au moment qu'elle me disait:
+
+--Pour eux je fais l'absente, mais pour toi je suis là.
+
+
+Je ne suis ni superstitieux ni craintif; si je rallumai ma bougie, ce
+fit pour chasser de mes yeux et de mon cerveau cette obsédante image;
+j'y eus du mal. Malgré moi j'épiais tous les bruits. S'elle était là
+pourtant! En vain je m'efforçai de lire; je ne pouvais prêter attention
+à rien d'autre; c'est en pensant à elle que je me rendormis au matin.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Ainsi retombaient les sursauts de ma curiosité amoureuse. Je ne pouvais
+pourtant différer plus longtemps un départ que de nouveau j'avais
+annoncé à mes hôtes, et ce jour était le dernier que je devais passer à
+la Quartfourche. Ce jour-là ...
+
+Nous sommes à déjeuner. L'on attend le courrier que Delphine, la femme
+de Gratien, reçoit du facteur et nous apporte d'ordinaire peu d'instants
+avant le dessert. C'est à Madame Floche, je vous l'ai dit, qu'elle le
+remet; puis celle-ci répartit les lettres et tend le _Journal des
+Débats_ à Monsieur Floche, qui disparaît derrière jusqu'à ce que nous
+nous levions de table. Ce jour-là, une enveloppe mauve, prise à demi
+dans la bande du journal, s'échappe du paquet et va voler sur la table
+près de l'assiette de Madame Floche; j'ai juste le temps de reconnaître
+la grande écriture dégingandée qui, la veille, m'avait fait déjà battre
+le coeur; Madame Floche aussi, apparemment, l'a reconnue; elle fait un
+geste précipité pour couvrir l'enveloppe avec son assiette; l'assiette
+s'en va cogner un verre, qui se brise et répand du vin sur la nappe;
+tout cela fait un grand vacarme et la bonne Madame Floche profite de la
+confusion générale pour subtiliser l'enveloppe dans sa mitaine.
+
+--J'ai voulu écraser une araignée, dit-elle gauchement comme un enfant
+qui s'excuse. (Elle appelle indifféremment: araignées, les cloportes et
+les perce-oreilles qui s'échappent parfois de la corbeille de fruits.)
+
+--Et je parie que vous l'avez manquée, dit Madame de Saint-Auréol d'un
+ton aigre, en se levant et jetant sa serviette non pliée sur la table.
+Vous viendrez dans le salon me rejoindre, ma soeur. Ces Messieurs
+m'excuseront: j'ai ma crampe de nombril.
+
+Le repas s'achève en silence. Monsieur Floche n'a rien vu, Monsieur de
+Saint-Auréol rien compris; Mademoiselle Verdure et l'abbé gardent les
+yeux fixés sur leur assiette; si Casimir ne se mouchait pas, je crois
+qu'on le verrait pleurer ...
+
+Il fait presque tiède. On a porté le café sur la petite terrasse que
+forme le perron du salon. Je suis seul à en prendre avec Mademoiselle
+Verdure et l'abbé; du salon où sont enfermées ces deux dames, des éclats
+de voix nous parviennent; puis plus rien; ces dames sont montées.
+
+C'est alors, s'il me souvient bien, qu'éclata la castille du
+hètre-à-feuille-de-persil.
+
+Mademoiselle Verdure et l'abbé vivaient en état de guerre. Les combats
+n'étaient pas bien sérieux et l'abbé ne faisait qu'en rire; mais rien
+n'irritait tant Mademoiselle Verdure que le ton persifleur qu'il prenait
+alors; elle se découvrait à tous coups et l'abbé tirait dans le vif.
+Presqu'aucun jour ne passait sans qu'éclatât entre eux quelqu'une de ces
+escarmouches que l'abbé nommait des "castilles". Il prétendait que la
+vieille fille en avait besoin pour sa santé; il la faisait monter à
+l'arbre comme on emmène un chien faire un tour. Il n'y apportait
+peut-être pas de méchanceté, mais certainement de la malice et s'y
+montrait assez provoquant. Cela les occupait tous deux et assaisionnait
+leur journée.
+
+Le petit incident du dessert nous avait laissés nerveux. Je cherchais
+une diversion et, tandis que l'abbé versait les tasses, ma main
+rencontra dans la poche de mon veston un paquet de feuilles, ramille
+d'un arbre bizarre qui croissat près de la grille d'entrée et que
+j'avais cueillie le matin pour en demander le nom à Mademoiselle
+Verdure; non que je fusse bien curieux de le connaître, mais elle se
+trouvait flattée qu'on fît appel à son savoir.
+
+Car elle s'occupait de botanique. Certains jours elle partait
+herboriser, portant en bandoulière sur ses robustes épaules une boîte
+verte qui lui donnait l'aspect bizarre d'une cantinière; elle passait
+entre son herbier et sa "loupe montée" le temps que lui laissaient les
+soins domestiques ... Donc Mademoiselle Olympe prit la ramille et sans
+hésiter:
+
+--Ceci, déclara-t-elle, c'est du hêtre-à-feuille-de-persil.
+
+--Curieuse appellation! hasardai-je; ces feuilles lancéolées n'ont
+pourtant aucun rapport avec celles du ...
+
+L'abbé depuis un instant souriait avec pertinence:
+
+--C'est ainsi qu'on appelle à la Quartfourche le _fagus persicifolia_,
+fit-il comme négligemment. Mademoiselle Verdure soubresauta:
+
+--Je ne vous savais pas si fort en botanique.
+
+--Non; mais j'entends un peu le latin.
+
+Puis, incliné vers moi: Ces dames sont victimes d'un involontaire
+calembour. _Persicus_, chère Mademoiselle, _persicus_ veut dire pêcher,
+non persil. Le _fagus persicifolia_ dont Monsieur Lacase remarquait les
+feuilles qu'il appelle si justement lancéolées, le _fagus persicifolia_
+est un "hêtre à feuilles de pêcher."
+
+Mademoiselle Olympe était devenue cramoisie: le calme qu'affectait
+l'abbé achevait de la décomposer.
+
+--La vrai botanique ne s'occupe pas des anomalies et des monstruosités,
+sut-elle trouver à dire sans tourner un regard vers l'abbé; puis vidant
+sa tasse d'un trait elle partit en coup de vent.
+
+L'abbé avait froncé sa bouche en cul de poule, d'où s'échappaient des
+manières de petits pets. J'avais grand'peine à retenir mon rire.
+
+--Seriez-vous méchant, Monsieur l'abbé?
+
+--Mais non! mais non ... Cette bonne demoiselle, qui ne prend pas assez
+d'exercice, a besoin qu'on lui fouette le sang. Elle est très combative,
+croyez-moi; quand je reste trois jours sans pousser ma pointe c'est elle
+qui vient ferrailler. A la Quartfourche les distractions ne sont pas si
+nombreuses!...
+
+Et tous deux alors, sans parler, nous commençames de penser à la lettre
+du déjeuner.
+
+--Vous avez reconnu cette écriture? me hasardai-je à demander enfin.
+
+Il haussa les épaules:
+
+--Un peu plus tôt, un peu plus tard, c'est la lettre qu'on reçoit à la
+Quartfourche deux fois par an, après le paiement des fermages, et par
+laquelle elle annonce à Madame Floche sa venue.
+
+--Elle va venir? m'écriai-je.
+
+--Calmez-vous! Calmez-vous: vous ne la verrez pas.
+
+--Et pourquoi ne la pourrai-je point voir?
+
+--Parce qu'elle vient au milieu de la nuit qu'elle repart presque
+aussitôt, qu'elle fuit les regards et ... méfiez-vous de Gratien. Son
+regard me scrutait: je ne bronchai point; il reprit sur un ton irrité:
+
+--Vous ne tiendrez aucun compte de ce que je vous en dis; je le vois à
+votre air; mais vous êtes averti. Allez! faites à votre guise; demain
+matin vous m'en donnerez des nouvelles.
+
+Il se leva, me laissa, sans que j'aie pu démêler s'il cherchait à
+réfréner ma curiosité ou s'il ne s'amusait pas à l'éperonner au
+contraire.
+
+Jusqu'au soir mon esprit, dont je renonce à peine le désordre, fut
+uniquement occupé par l'attente. Pouvais-je aimer vraiment Isabelle? Non
+sans doute, mais, amusé jusqu'au coeur par une excitation si violente,
+comment ne me fûssé-je pas mépris? reconnaissant à ma curiosité toute la
+frémissante ardeur, la fougue, l'impatience de l'amour. Les dernières
+paroles de l'abbé n'avaient servi qu'à me stimuler davantage; que
+pouvait contre moi Gratien? J'aurais traversé fourré d'épines et
+brasiers!
+
+Certainement quelque chose d'anormal se préparait. Ce soir-là personne
+ne proposa de partie. Sitôt après souper, Madame de Saint-Auréol
+commença de se plaindre de ce qu'elle appelait "sa gastrite" et se
+retira sans façons, tandis que Mademoiselle Verdure lui préparait une
+infusion. Peu d'instants après, Madame Floche envoya se coucher Casimir;
+puis, sitôt que l'enfant fut parti:
+
+--Je crois que Monsieur Lacase a grande envie d'en faire autant; il a
+l'air de tomber de sommeil.
+
+Et comme je ne répondais pas assez promptement à son invite:
+
+--Ah! je crois qu'aucun de nous ne va prolonger bien tard la veillée.
+
+Mademoiselle Verdure se leva pour allumer les bougeoirs; l'abbé et moi
+nous la suivîmes; je vis Madame Floche se pencher sur l'épaule de son
+mari qui sommeillait au coin du feu dans la berline; il se leva tout
+aussitôt, puis entraîna par le bras le baron qui se laissa faire, comme
+s'il comprenait ce que lui signifiait. Sur le palier du premier étage,
+où chacun, muni d'un bougeoir, se retirait de son côté:
+
+--Bonne nuit! Dormez bien--me dit l'abbé avec un sourire ambigu.
+
+Je refermai la porte de ma chambre; puis j'attendis. Il n'était encore
+que neuf heures. J'entendis monter Madame Floche, puis Mademoiselle
+Verdure. Il y eut sur le palier, entre Madame Floche et Madame de
+Saint-Auréol qui était ressortie de sa chambre, reprise d'une querelle
+assez vive, trop loin de moi pour que j'en pusse distinguer les paroles;
+puis un bruit de portes claquées; puis rien.
+
+Je m'étendis sur mon lit pour mieux réfléchir. Je songeais à l'ironique
+souhait de bon sommeil dont l'abbé avait accompagné sa dernière poignée
+de main; j'aurais voulu savoir si lui, de son côté, s'apprêtait au
+somme, ou si cette curiosité qu'il se défendait d'avoir devant moi, il
+allait lui lâcher la bride?... mais il couchait dans une autre partie du
+château, faisant pendant à celle que j'occupais, et où aucun motif
+plausible ne m'appelait. Pourtant, qui de nous deux serait le plus
+penaud, si nous nous surprenions l'un l'autre dans le couloir?... Ainsi
+méditant il m'advint quelque chose d'inavouable, d'absurde, de
+confondant: je m'endormis.
+
+Oui, moins surexcité sans doute qu'épuisé par l'attente et fatigué en
+outre par la mauvaise nuit de la veille, je m'endormis profondément.
+
+
+Le crépitement de la bougie qui achevait de se consumer m'éveilla; ou,
+peut-être, vaguement perçu à travers mon sommeil, un ébranlement sourd
+du plancher: certainement quelqu'un avait marché dans le couloir. Je me
+dressai sur mon séant. Ma bougie à ce moment s'éteignit; je demeurai,
+dans le noir, tout pantois. Je n'avais plus pour m'éclairer que quelques
+allumettes; j'en grattai une afin de regarder à ma montre: il était près
+d'onze heures et demie; j'écarquillai l'oreille ... plus un bruit. A
+tâtons je gagnai la porte et l'ouvris.
+
+Non, le coeur ne me battait point; je me sentais de corps agile,
+impondérable; d'esprit calme, subtil, résolu.
+
+A l'autre extrémité du couloir, une grande fenêtre versait jusqu'à moi
+une clarté non point égale comme celle des nuits tranquilles, mais
+palpitante et défaillante par instants, car le ciel était pluvieux et,
+devant la lune, le vent charriait d'épais nuages. Je m'étais déchaussé;
+j'avançais sans bruit ... Je n'avais pas besoin d'y voir davantage pour
+gagner le poste d'observation que je m'étais ménagé: c'était, à côté de
+celle de Madame Floche, où vraisemblablement se tenait le conciliabule,
+une petite chambre inhabitée, qu'avait occupée d'abord Monsieur Floche
+(il préférait à présent le voisinage de ses livres à celui de sa femme);
+la porte de communication, dont j'avais soigneusement tiré le verrou
+pour me mettre à l'abri d'une surprise, avait un peu fléchi, et je
+m'étais assuré qu'immédiatement, sous le chambranle je pouvais glisser
+mon regard; il me fallait, pour y atteindre, me jucher sur une commode
+que j'avais poussée tout auprès.
+
+A présent passait par cette fente un peu de lumière qui, renvoyée par le
+plafond blanc, me permettait de me guider. Je retrouvai tout comme je
+l'avais laissé dans le jour. Je me hissai sur la commode, plongeai mes
+regards dans la chambre voisine ...
+
+Isabelle de Saint-Auréol était là.
+
+
+Elle était devant moi, à quelques pas de moi ... Elle était assise sur un
+de ces disgracieux sièges bas sans dossier, qu'on appelait je crois des
+"poufs", dont la présence étonnait un peu dans cette chambre ancienne et
+que je ne me souvenais point d'y avoir vu lorsque j'étais entré porter
+des fleurs. Madame Floche se tenait enfoncée dans un grand fauteuil en
+tapisserie; une lampe posée sur un guéridon près du fauteuil les
+éclairait discrètement toutes deux. Isabelle me tournait le dos; elle
+s'inclinait en avant, presque couchée sur les genoux de sa vieille
+tante, de sorte que d'abord je ne vis pas son visage; bientôt elle
+releva la tête. Je m'attendais à la trouver davantage vieillie; pourtant
+je reconnaissais à peine en elle la jeune fille du médaillon; non moins
+belle sans doute, elle était d'une beauté très différente, plus
+terrestre et comme humanisée; l'angélique candeur de la miniature le
+cédait à une langueur passionnée, et je ne sais quel dégoût froissait le
+coin de ses lèvres que le peintre avait dessinées entrouvertes. Un grand
+manteau de voyage, une sorte de waterproof, d'une étoffe assez commune
+semblait-il, la recouvrait, mais relevé de côté, laissait voir une jupe
+noire de taffetas luisant sur lequel sa main dégantée, qu'elle laissait
+pendre et qui tenait un mouchoir chiffonné, paraissait
+extraordinairement pâle et fragile. Une petite capote de feutre et de
+plumes moirées, à brides de taffetas, la coiffait; une boucle de cheveux
+très noirs, repassait par dessus la bride et, dès qu'elle baissait la
+tête, revenait en avant cacher la tempe. On l'aurait dite en deuil sans
+un ruban vert-scarabée qu'elle portait autour du cou. Madame Floche ni
+elle ne disait rien; mais, de sa main droite, Isabelle caressait le
+bras, la main de Madame Floche et l'attirait à elle, et puis la couvrait
+de baisers.
+
+A présent elle secouait la tête et ses boucles flottaient de gauche à
+droite; alors, comme si elle reprenait une phrase:
+
+--Tous les moyens, dit-elle; j'ai vraiment essayé tous les moyens; je te
+jure que ...
+
+--Ne jurez point, ma pauvre enfant; je vous crois sans cela, interrompit
+la pauvre vieille en lui posant la main sur le front. Toutes deux
+parlaient à voix très basse comme si elles eussent craint d'être
+entendues.
+
+Madame Floche se redressa, repoussa doucement sa nièce, et, s'appuyant
+sur les deux bras de son fauteuil, se leva. Mademoiselle de Saint-Auréol
+se leva pareillement, et tandis que sa tante se dirigeait vers le
+secrétaire d'où Casimir, avant-hier, avait sorti le médaillon, elle fit
+quelques pas dans le même sens, s'arrêta devant une console qui
+supportait une grande miroir et, pendant que la vieille fouillait dans
+un tiroir, s'avisant à son reflet du ruban émeraude qu'elle portait
+autour du cou, elle le détacha prestement, le roula autour de son
+doigt ... Avant que Madame Floche ne se fût retournée, le ruban vif avait
+disparu, Isabelle avait pris une attitude méditative, les mains
+retombées et croisées devant elle, le regard perdu ...
+
+La pauvre vieille Floche tenait encore d'une main son trousseau de
+clefs, de l'autre la maigre liasse qu'elle avait été quérir dans le
+tiroir; elle allait se rasseoir dans son fauteuil, quand la porte, en
+face de celle où j'étais posté, s'ouvrit brusquement toute grande--et
+je faillis crier de stupeur. La baronne apparaissait dans l'embrasure,
+guindée, décolletée, fardée, en grand costume d'apparat et le chef
+surmonté d'une sorte de plumeau-marabout gigantesque. Elle brandissait
+de son mieux un grand candélabre à six branches, toutes bougies
+allumées, qui la baignait d'une tremblotante lumière, et répandait des
+pleurs de cire sur le plancher. A bout de forces sans doute, elle
+commença par courir poser le candélabre sur la console devant la glace;
+puis reprenant en quatre petits bonds sa position dans l'embrasure, elle
+s'avança de nouveau, à pas rythmés, solennelle, portant loin devant elle
+étendue sa main chargée d'énormes bagues. Au milieu de la chambre elle
+s'arrêta, se tourna tout d'une pièce du côté de sa fille, le geste
+toujours tendu, et, avec une voix aiguë à percer les murailles:
+
+--Arrière de moi, fille ingrate! Je ne me laisserai plus émouvoir par
+vos larmes, et vos protestations ont perdu pour jamais le chemin de mon
+coeur.
+
+Tout cela était débité, crié sur le même fausset sans nuances. Isabelle
+cependant s'était jetée aux pieds de sa mère, dont elle avait saisi la
+jupe, et la tirait, découvrant deux ridicules petits escarpins de satin
+blanc, cependant que de son front elle heurtait le plancher qu'un tapis
+recouvrait à cet endroit. Madame de Saint-Auréol ne baissa pas les yeux
+un instant, continua de lancer droit devant elle des regards aigus et
+glacés comme sa voix, elle continua:
+
+--Ne vous aura-t-il pas suffi d'apporter au foyer de vos parents la
+misère; prétendez-vous poursuivre plus loin les ...
+
+Ici brusquement la voix lui manqua; alors se tournant vers Madame Floche
+qui se faisait toute petite et qui tremblait dans son fauteuil:
+
+--Et quant à vous ma soeur, si vous avez encore la faiblesse ...--puis se
+reprenant:--Si vous avez la coupable faiblesse de céder encore à ces
+supplications, fût-ce pour un baiser, fût-ce pour une obole, aussi vrai
+que je suis votre soeur aînée, je vous quitte, je recommande à Dieu mes
+pénates, et je ne vous revois de ma vie.
+
+J'étais comme au spectacle. Mais puisqu'elles ne se savaient pas
+observées, pour qui ces deux marionnettes jouaient-elles la tragédie?
+Les attitudes et les gestes de la fille me paraissaient aussi exagérés,
+aussi faux que ceux de la mère ... Celle-ci me faisait face, de sorte que
+je voyais de dos Isabelle qui, prosternée, gardait sa pose d'Esther
+suppliante; tout à coup je remarquai ses pieds: ils étaient chaussés en
+pou-de-soie couleur prune, autant qu'il me sembla et que l'on en pouvait
+juger encore sous la couche de boue qui recouvrait les bottines;
+au-dessus, un bas blanc, où le volant de la jupe, en se relevant,
+mouillé, fangeux, avait fait une traînée sale ... Et soudain, plus haut
+que la déclamation de la vieille, retentit en moi tout ce que ces
+pauvres objets racontaient d'aventureux, de misérable. Un sanglot
+m'étreignit la gorge; et je me promis, quand Isa quitterait la maison,
+de la suivre à travers le jardin.
+
+Madame de Saint-Auréol cependant avait fait trois pas vers le fauteuil
+de Madame Floche:
+
+--Allons! donnez-moi ces billets! Pensez-vous que sous votre mitaine je
+ne voie pas se froisser le papier? Me croyez-vous aveugle, ou folle?
+Donnez-moi cet argent vous dis-je!--Et, mélodramatiquement, approchant
+les billets dont elle s'était emparée, de la flamme d'une de ses bougies
+du candélabre:--Je préférerais brûler le tout (faut-il dire qu'elle
+n'en faisait rien) plutôt que de lui donner un liard.
+
+Elle glissa les billets dans sa poche et reprit son geste déclamatoire:
+
+--Fille ingrate! Fille dénaturée! Le chemin qu'ont pris mes bracelets et
+mes colliers, vous saurez l'apprendre à mes bagues!--Ce disant, d'un
+geste habile de sa main étendue, elle en fit tomber deux ou trois sur le
+tapis. Comme un chien affamé se jette sur un os, Isabelle s'en saisit.
+
+--Partez, à présent: nous n'avons plus rien à nous dire, et je ne vous
+reconnais plus.
+
+Puis ayant été prendre un éteignoir sur la table de nuit, elle en coiffa
+successivement chaque bougie du candélabre, et partit.
+
+La pièce à présent paraissait sombre. Isabelle cependant s'était
+relevée; elle passait ses doigts sur ses tempes, rejetait en arrière ses
+boucles éparses et rajustait son chapeau. D'une secousse elle remonta
+son manteau qui avait un peu glissé des ses épaules, et se pencha vers
+Madame Floche pour lui dire adieu. Il me parut que la pauvre femme
+cherchait à lui parler, mais c'était d'une voix si faible que je ne pus
+rien distinguer. Isabelle sans rien dire pressa une des tremblantes
+mains de la vieille contre ses lèvres. Un instant après je m'élançais à
+sa poursuite dans le couloir.
+
+Au moment de descendre l'escalier, un bruit de voix m'arrêta. Je
+reconnus celle de Mademoiselle Verdure qu'Isabelle avait déjà rejointe
+dans la vestibule, et je les aperçus toutes deux en me penchant par
+dessus la rampe. Olympe Verdure tenant une petite lanterne à la main.
+
+--Tu vas partir sans l'embrasser? disait-elle,--et je compris qu'il
+s'agissait de Casimir.--Tu ne veux donc pas le voir?
+
+--Non, Loly; je suis trop pressée. Il ne doit pas savoir que je suis
+venue.
+
+Il y eut un silence, une pantomime que d'abord je ne compris pas bien.
+La lanterne s'agita projetant des ombres bondissantes. Mademoiselle
+Verdure s'avançant, Isabelle se reculant, toutes deux se déplacèrent de
+quelques pas; puis j'entendis:
+
+--Si; si; en souvenir de moi. Je le gardais depuis longtemps. A présent
+que je suis vieille, qu'est-ce que je feras de cela?
+
+--Loly! Loly! Vous êtes ce que je laisse ici de meilleur.
+
+Mademoiselle Verdure la pressait entre ses bras:
+
+--Ah! pauvrette! comme elle est trempée!
+
+--Mon manteau seulement ... ce n'est rien. Laisse-moi partir vite.
+
+--Prends un parapluie au moins.
+
+--Il ne pleut plus.
+
+--La lanterne.
+
+--Qu'est-ce que j'en ferais? La voiture est tout près. Adieu.
+
+--Allons! Adieu, ma pauvre enfant! Que Dieu te ... le reste se perdit
+dans un sanglot. Mademoiselle Verdure resta quelques instants penchée
+dans la nuit, et une bouffée d'air humide monta du dehors dans la cage
+de l'escalier; puis, sur la porte refermée, je l'entendis pousser les
+verrous ...
+
+Je ne pouvais passer devant Mademoiselle Verdure. Gratien emportait
+chaque soir la clef de la porte de la cuisine. Une autre porte ouvrait
+de l'autre côté de la maison, par où facilement j'eusse pu sortir, mais
+c'était un détour énorme. Avant que je ne l'aie retrouvée, Isabelle
+aurait déjà rejoint sa voiture. Ah! si de ma fenêtre je l'appelais ... Je
+courus à ma chambre. La lune était de nouveau recouverte; guettant un
+bruit de pas j'attendis un instant; un souffle puissant s'éleva et,
+tandis que Gratien rentrait par la cuisine, à travers la chuchotante
+agitation des arbres, j'entendis la voiture d'Isabelle de Saint-Auréol
+s'éloigner.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Je m'étais mis fort en retard, et, sitôt de retour à Paris, s'emparèrent
+de moi mille soucis qui déroutèrent enfin mes pensées. La résolution que
+j'avais prise de retourner l'été suivant à la Quartfourche tempérait mes
+regrets de n'avoir su pousser plus loin une aventure que je commençais
+d'oublier lorsque, vers la fin de Janvier, je reçus un double
+faire-part. Les époux Floche avaient tous deux exhalé vers Dieu leur âme
+tremblante et douce, à quelques jours d'intervalle. Je reconnus sur
+l'enveloppe du faire-part l'écriture de Mademoiselle Verdure; mais c'est
+à Casimir que j'envoyai l'expression banale de mes regrets et de ma
+sympathie. Deux semaines après je reçus cette lettre:
+
+_Mon cher Monsieur Gérard._
+
+(L'enfant n'avait jamais pu se décider à m'appeler par mon nom de
+famille.
+
+--Comment vous appelez-vous, vous? m'avait-il demandé dans une
+promenade, précisément le jour où j'avais commencé à le tutoyer.
+
+--Mais tu le sais bien, Casimir, je m'appelle Monsieur Lacase.
+
+--Non; pas ce nom-là, l'autre? reclamait-il)
+
+_Vous êtes bien bon de m'avoir écrit, et votre lettre a été bien bonne
+parce qu'à présent la Quartfourche est bien triste. Ma grand'maman avait
+eu jeudi une attaque et ne pouvait plus quitter sa chambre; alors maman
+est revenue à la Quartfourche et l'abbé est parti parce qu'il avait été
+curé du Breuil. C'est après ça que mon oncle et ma tante sont morts.
+D'abord mon oncle est mort, qui vous aimait bien, et puis dimanche après
+ma tante qui a été malade trois jours. Maman n'était plus là. J'étais
+tout seul avec Loly et Delphine la femme de Gratien, qui m'aime bien; et
+ça été très triste parce que ma tante ne voulait pas me quitter. Mais il
+a bien fallu. Alors maintenant je couche dans la chambre à côté de
+Delphine, parce que Loly a été rappelée dans l'Orne par son frère.
+Gratien aussi est très bon pour moi. Il m'a montré à faire des boutures
+et des greffes ce qui est très amusant, et puis j'aide à abattre les
+arbres.
+
+Vous savez, votre petit papier ousque vous avez écrit votre promesse, il
+faut l'oublier parce qu'il n'y aurait plus personne ici pour vous
+recevoir. Mais ça me fait beaucoup de chagrin de ne pas vous revoir
+parce que je vous aimais bien. Mais je ne vous oublie pas. Votre petit
+ami, CASIMIR._
+
+La mort de Monsieur et Madame Floche m'avait laissé assez indifférent,
+mais cette lettre maladroite et dépourvue me remua. Je n'étais pas libre
+en ce moment, mais je me promis, dès les vacances de Pâques, de pousser
+une reconnaissance jusqu'à la Quartfourche. Que m'importait qu'on ne pût
+m'y recevoir? Je descendrais à Pont-l'Évêque et louerais une voiture.
+Ai-je besoin d'ajouter que la pensée d'y retrouver peut-être la
+mystérieuse Isabelle m'y attirait autant que ma grande pitié pour
+l'enfant. Certains passages de cette lettre me restaient
+incompréhensibles; j'enchaînais mal les faits. L'attaque de la vieille,
+l'arrivée d'Isabelle à la Quartfourche, le départ de l'abbé, la mort des
+vieux à laquelle leur nièce n'assistait point, le départ de Mademoiselle
+Verdure ... ne fallait-il voir là qu'une suite fortuite d'événements, ou
+chercher entre eux quelque rapport? Ni Casimir n'aurait su, ni l'abbé
+voulu m'en instruire. Force était d'attendre Avril. Dès mon second jour
+de liberté, je partis.
+
+A la station de Breuil, j'aperçus l'abbé Santal qui s'apprêtait à
+prendre mon train; je le hélai:
+
+--Vous revoilà dans le pays, fit-il.
+
+--Je ne pensais pas en effet y revenir si tôt.
+
+Il monta dans mon compartiment. Nous étions seuls.
+
+--Eh bien! Il y a eu du nouveau depuis votre visite.
+
+--Oui; j'appris que vous desserviez à présent la cure du Breuil.
+
+--Ne parlons pas de cela; et il étendait la main d'un geste que je
+reconnus. Vous avez reçu un faire-part?
+
+--Et j'ai envoyé aussitôt mes condoléances à votre élève; c'est par lui
+que j'ai eu ensuite des nouvelles; mais il ma peu renseigné. J'ai failli
+vous écrire pour vous demander quelques détails.
+
+--Il fallait le faire.
+
+--J'ai pensé que vous ne me renseigneriez pas volontiers, ajoutai-je en
+riant.
+
+Mais, sans doute tenu à moins de discrétion que du temps où il était à
+la Quartfourche, l'abbé semblait disposé à parler.
+
+--Croyez-vous que c'est malheureux, ce qui se passe là-bas? dit-il.
+Toutes les avenues vont y passer!
+
+Je ne comprenais point d'abord; puis la phrase de Casimir me revint à la
+mémoire: "J'aide à abattre des arbres ..."
+
+--Pourquoi fait-on cela? demandai-je naïvement.
+
+--Pourquoi? mon bon Monsieur. Allez donc le demander aux créanciers. Au
+reste ça n'est pas eux que ça regarde, et tout se fait derrière leur
+dos. La propriété est couverte d'hypothèques. Mademoiselle de
+Saint-Auréol enlève tout ce qu'elle peut.
+
+--Elle est là-bas?
+
+--Comme si vous ne les saviez pas!
+
+--Je le supposais simplement d'après quelques mots de ...
+
+--C'est depuis qu'elle est là-bas que tout va mal.--Il se ressaisit un
+instant; mais cette fois le besoin de parler l'emporta; il n'attendait
+même plus mes questions et je jugeai plus sage de n'en point faire; il
+reprit:
+
+--Comment a-t-elle appris la paralysie de sa mère? c'est ce que je n'ai
+pas pu m'expliquer. Quand elle a su que la vieille baronne ne pouvait
+plus quitter son fauteuil, elle s'est amenée avec son bagage, et Mme
+Floche n'a pas eu le courage de la mettre dehors. C'est alors que moi je
+suis parti.
+
+--Il est très triste que vous ayez ainsi laissé Casimir.
+
+--C'est possible, mais ma place n'est pas auprès d'une créature ...
+J'oublie que vous la défendiez!...
+
+--Je le ferais peut-être encore, Monsieur le curé.
+
+--Allez toujours. Oui, oui; Mademoiselle Verdure aussi la défendait.
+Elle l'a défendue jusqu'au temps qu'elle ait vu mourir ses maîtres.
+
+J'admirais que l'abbé eût à peu près complètement dépouillée cette
+élégance de langage qu'il revêtait à la Quartfourche; il avait adopté
+déjà le geste et le parler propre aux curés des villages normands. Il
+reprit, poursuivant son propos:
+
+--A elle aussi ça a paru drôle de les voir mourir tous les deux à la
+fois.
+
+--Est-ce que ...?
+
+--Je ne dis rien;--et il gonflait sa lèvre supérieure par vieille
+habitude, mais repartait tout aussitôt:
+
+--N'empêche que dans le pays on jasait. Ça déplaisait de voir hériter la
+nièce. Et vous voyez qu'elle aussi, la Verdure, a jugé préférable de
+s'en aller.
+
+--Qui reste auprès de Casimir?
+
+--Ah! vous avez tout de même compris que sa mère n'est pas une société
+pour l'enfant. Eh bien! il passe presque tout son temps chez les
+Chointreuil, vous savez bien: le jardinier et sa femme.
+
+--Gratien?
+
+--Oui Gratien; qui voulait s'opposer à ce qu'on abatît des arbres dans
+le parc; mais il n'a pu empêcher rien du tout. C'est la misère.
+
+--Les Floches n'étaient pourtant pas sans argent.
+
+--Mais tout était mangé, du premier jour, mon bon Monsieur. Sur trois
+fermes de la Quartfourche, Madame Floche en possédait deux qu'on a
+vendues, il y a beau temps, aux fermiers. La troisième, la petite ferme
+des Fonds, appartient encore à la baronne; elle n'était plus affermée,
+Gratien en surveillait le faire-valoir; mais elle sera bientôt mise en
+vente avec le reste.
+
+--La Quartfourche va être mise en vente!
+
+--Par adjudication. Mais ça ne pourra pas se faire avant la fin de
+l'été. En attendant je vous prie de croire que la demoiselle profite. Il
+lui faudra bien finir par mettre les pouces; quand on aura déjà enlevé
+la moitié des arbres ...
+
+--Comment se trouve-t-il quelqu'un pour les lui acheter, si elle n'a pas
+le droit, de les vendre?
+
+--Ah! vous êtes jeune encore. Quand on vend à vil prix on trouve
+toujours acquéreur.
+
+--Le moindre huissier peut empêcher cela.
+
+--L'huissier s'entend avec l'homme d'affaires des créanciers, qui s'est
+installé là-bas et--il se pencha vers mon oreille--qui couche avec
+elle, puisqu'il vous plaît de tous savoir.
+
+--Les livres et les papiers de Monsieur Floche? demandai-je, sans
+paraître ému par sa dernière phrase.
+
+--Le mobilier du château et la bibliothèque feront l'effet d'une vente
+prochaine; ou pour parler mieux: d'une saisie. Là-bas, personne
+heureusement ne se doute de la valeur de certains ouvrages; sans quoi
+ceux-ci auraient disparu depuis longtemps.
+
+--Un coquin peut surgir ...
+
+--A présent les scellés sont posés; n'ayez crainte; on ne les lèvera
+qu'à l'occasion de l'inventaire.
+
+--Que dit de tout cela la baronne?
+
+--Elle ne se doute de rien; on lui porte à manger dans sa chambre; elle
+ne sait seulement pas que sa fille est là.
+
+--Vous ne dites rien du baron?
+
+--Il est mort il y a trois semaines, à Caen, dans une maison de retraite
+où nous venions de le faire accepter.
+
+Nous arrivions à Pont-l'Évêque. Un prêtre était venu à la rencontre de
+l'abbé Santal, qui prit congé de moi après m'avoir indiqué un hôtel et
+un loueur de voitures.
+
+
+La voiture que je louai le lendemain me déposa à l'entrée du parc de la
+Quartfourche; il fut convenu qu'elle viendrait me reprendre dans une
+couple d'heures, après que les chevaux se seraient reposés dans l'écurie
+d'une des fermes.
+
+Je trouvai la grille du parc grande ouverte; le sol de l'allée était
+abîmé par les charrois. Je m'attendais au plus affreux saccage et fus
+joyeusement surpris, à l'entrée, de reconnaître bourgeonnant le "hêtre à
+feuilles de pêcher", connaissance illustre; je ne réfléchis pas que sans
+doute il ne devait la vie qu'à la médiocre qualité de son bois; en
+avançant, je constatai que la hache avait déjà frappé les plus beaux
+arbres. Avant de m'enfoncer dans le parc, je voulus revoir le petit
+pavillon où j'avais découvert la lettre d'Isabelle; mais, suppléant la
+serrure brisée, un cadenas maintenait la porte; (j'appris ensuite que
+les bûcherons serraient dans ce pavillon des outils et des vêtements).
+Je m'acheminai vers le château. L'allée que je suivais était droite,
+bordée de buissons bas; elle ne donnait pas sur la façade, mais sur le
+côté des communs; elle menait à la cuisine et, presque vis-à-vis de
+celle-ci, s'ouvrait la petite barrière du jardin potager; j'en étais
+encore assez éloigné lorsque je vis sortir du potager Gratien avec un
+panier de légumes; il m'aperçut, mais ne me reconnut pas d'abord; je le
+hélai; il vint à ma rencontre, et brusquement:
+
+--Ah ben, Monsieur Lacase! pour sûr qu'on ne vous attendait pas à cette
+heure! Il restait à me regarder, hochant la tête et ne dissimulant pas
+la contrariété que lui causait ma présence; pourtant il ajouta, plus
+doucement:
+
+--Tout de même le petit sera content de vous revoir.
+
+Nous avions fait quelques pas sans parler, du côté de la cuisine; il me
+fit signe de l'attendre et entra poser son panier.
+
+--Alors vous êtes venu voir ce qui se passe à la Quartfourche, dit-il,
+en revenant à moi, plus civilement.
+
+--Et il paraît que ça n'y va pas bien fort?
+
+Je le regardai; son menton tremblait; il restait sans me répondre;
+brusquement il me saisit par le bras et m'entraîna vers la pelouse qui
+s'étendait devant le perron du salon. Là gisait le cadavre d'un chêne
+énorme, sous lequel je me souvins de m'être abrité de la pluie à
+l'automne: autour de lui s'entassaient en bûches et en fagots ses
+branches dont, avant de l'abattre, on l'avait dépouillé.
+
+--Savez-vous combien ça vaut, un arbre comme ça? me dit-il: Douze
+pistoles. Et savez-vous combien ils l'on payé?--Celui-là tout comme les
+autres ... Cent sous.
+
+Je ne savais pas que dans ce pays ils appelaient pistoles les écus de
+dix francs; mais ce n'était pas le moment de demander un
+éclaircissement. Gratien parlait d'une voix contractée. Je me tournai
+vers lui; il essuya du revers de sa main, sur son visage, larmes ou
+sueur puis, serrant les poings:
+
+--Oh! les bandits! les bandits! Quand je les entends taper du couperet
+ou la hache, Monsieur, je deviens fou; leurs coups me portent sur la
+tête; j'ai envie de crier au secours? au voleur! j'ai envie de cogner à
+mon tour; j'ai envie de tuer. Avant-hier j'ai passé la moitié du jour
+dans la cave; j'entendais moins ... Au commencement, le petit, ça
+l'amusait de voir travailler les bûcherons; quand l'arbre était près de
+tomber, on l'appelait pour tirer sur la corde; et puis, quand ces
+brigands se sont approchés du château, abattant toujours, le petit a
+commencé à trouver ça moins drôle; il disait: ah! pas celui-ci! pas
+celui-là!--Mon pauvre gars que je lui ai dit, celui-là ou un autre,
+c'est toujours pas pour toi qu'on les laisse. Je lui ai bien dit qu'il
+ne pourrait pas demeurer à la Quartfourche; mais c'est trop jeune; il ne
+comprend pas que rien n'est déjà plus à lui. Si seulement on pouvait
+nous garder sur la petite ferme; je l'y prendrais bien volontiers avec
+nous, pour sûr; mais qui sait seulement qui va l'acheter, et le gredin
+qu'on va vouloir y mettre à notre place!... Voyez-vous, Monsieur, je ne
+suis pas encore bien vieux, mais j'aurais mieux aimé mourir avant
+d'avoir vu tout cela.
+
+--Qui est-ce qui habite au château, maintenant?
+
+--Je ne veux pas le savoir. Le petit mange avec nous à la cuisine; ça
+vaut mieux. Madame la baronne ne quitte plus sa chambre; heureusement
+pour elle, la pauvre dame ... C'est Delphine qui lui porte ses repas, en
+passant par l'escalier de service rapport à ceux qu'elle ne veut pas
+croiser. Les autres ont quelqu'un qui les sert et à qui nous ne parlons
+pas.
+
+--Est-ce qu'on ne doit pas bientôt faire une saisie du mobilier?
+
+--Alors on tâchera d'emmener Madame la baronne sur la ferme, en
+attendant qu'on mette la ferme en vente avec le château.
+
+--Et Made ... et sa fille? demandai-je en hésitant, car je ne savais
+comment la nommer.
+
+--Elle peut bien aller où il lui plaira; mais pas chez nous. C'est
+pourtant à cause d'elle, tout ce qui arrive.
+
+Sa voix tremblait d'une si grave colère que je compris à ce moment
+comment cet homme avait pu aller jusqu'au crime pour protéger l'honneur
+de ses maîtres.
+
+--Elle est dans le château, maintenant?
+
+--A l'heure qu'il est, elle doit se promener dans le parc. Paraît que ça
+ne lui fait pas de mal, à elle; elle regarde les ébrancheurs; il y même
+des jours qu'elle cause avec eux, sans honte. Mais quand il pleut, elle
+ne quitte pas sa chambre; tenez, celle qui fait le coin; elle se tient
+tout contre la vitre et regarde dans le jardin. Si son homme n'était pas
+à Lisieux pour le quart d'heure, je ne sortirais pas comme je fais. Ah!
+on peut dire que c'est du beau monde, Monsieur Lacase; pour sûr! Si
+seulement nos pauvres vieux maîtres revenaient pour voir ça chez eux,
+ils retourneraient bien vite où ils reposent.
+
+--Casimir est par là?
+
+--Je pense qu'il promène dans le parc lui aussi. Voulez-vous que je
+l'appelle?
+
+--Non; je saurai bien le trouver. A tantôt. Je vous reverrai sans doute,
+Delphine et vous, avant de partir.
+
+Le saccage des bûcherons paraissait plus atroce encore à ce moment de
+l'année où tout s'apprêtait à revivre. Dans l'air attiédi les rameaux
+déjà se gonflaient; des bourgeons éclataient et, coupée, chaque branche
+pleurait sa sève. J'avançais lentement, non point tant triste moi-même
+qu'exalté par la douleur du paysage, grisé peut-être un peu par
+puissante odeur végétale que l'arbre mourant et la terre en travail
+exhalaient. A peine étais-je sensible au contraste de ces morts avec le
+renouveau du printemps; le parc, ainsi, s'ouvrait plus largement à la
+lumière qui baignait et dorait également mort et vie; mais cependant, au
+loin, le chant tragique des cognées, occupant l'air d'une solennité
+funèbre, rythmait secrètement les battements heureux de mon coeur, et la
+vieille lettre d'amour, que j'avais emportée, dont je m'étais promis de
+ne me point servir, mais que par instants je pressais sur mon coeur, le
+brûlait. Rien plus ne saurait m'empêcher aujourd'hui, me redisais-je, et
+je souriais de sentir mes pas se presser à la seule pensée d'Isabelle;
+ma volonté n'y pouvait, mais une force intérieure m'activait. J'admirais
+par quel excès de vie cet accent de sauvagerie que la déprédation
+apportait à la beauté du paysage en aiguisait pour moi la jouissance;
+j'admirais que les médisances de l'abbé eussent si peu fait pour me
+détacher d'Isabelle et que tout ce que je découvrais d'elle avivât
+inavouablement mon désir ... Qu'est-ce qui l'attachait encore à ces
+lieux, peuplés de hideux souvenirs? De la Quartfourche vendue, je le
+savais, rien ne devait lui rester ni lui revenir. Que ne
+s'enfuyait-elle? Et je rêvais de l'enlever ce soir dans ma voiture; je
+précipitais mon allure; je courais presque, quand soudain, loin devant
+moi, je l'aperçus. C'était elle, à n'en pas douter, en deuil et nu-tête,
+assise sur le tronc d'un arbre abattu en travers de l'allée. Mon coeur
+battit si fort que je dus m'arrêter quelques instants; puis, vers elle,
+lentement j'avançai, tranquille et indifférent promeneur.
+
+--Excusez-moi Madame ... je suis bien ici à la Quartfourche?
+
+Un petit papier à ouvrage était posé sur le tronc d'arbre à côté d'elle
+plein de bobines, d'instruments de couture, de morceaux de crêpe
+enroulés sur eux-mêmes ou défaits, et elle s'occupait à en disposer
+quelques lambeaux sur une modeste capote de feutre qu'elle tenait à la
+main; un ruban vert, que sans doute elle venait d'en arracher, traînait
+à terre. Un très court mantelet de drap noir couvrait ses épaules, et,
+quand elle leva la tête, je remarquai l'agrafe vulgaire qui en retenait
+le col clos. Sans doute m'avait-elle aperçu de loin, car ma voix ne
+parut pas la surprendre.
+
+--Vous veniez pour acheter la propriété? dit-elle, et sa voix que je
+reconnus me fit battre le coeur. Que son front découvert était beau!
+
+--Oh! je venais en simple visiteur. Les grilles étaient ouvertes et j'ai
+vu des gens circuler. Mais peut-être était-il indiscret d'entrer?
+
+--A présent, peut bien entrer qui veut! Elle soupira profondément, mais
+se reprit à son ouvrage comme si nous ne pouvions avoir rien de plus à
+nous dire.
+
+Ne sachant comment continuer un entretien qui peut-être serait unique,
+qui devait être décisif, mais que le temps ne me paraissait pas venu de
+brusquer; soucieux d'y apporter quelque précaution et la tête et le
+coeur uniquement pleins d'attente et de questions que je n'osais encore
+poser, je demeurais devant elle, chassant du bout de ma canne de menus
+éclats de bois, si gêné, si impertinent à la fois et si gauche, qu'à la
+fin elle releva les yeux, me dévisagea et je crus qu'elle allait éclater
+de rire; mais elle me dit simplement, sans doute parce qu'alors je
+portais un chapeau mou sur des cheveux longs, et parce que ne me
+pressait apparemment aucune occupation pratique:
+
+--Vous êtes artiste?
+
+--Hélas! non, répliquai-je en souriant, mais qu'à cela ne tienne; je
+sais goûter la poésie. Et sans oser la regarder encore, je sentais son
+regard m'envelopper. L'hypocrite banalité de nos propos m'est odieuse et
+je souffre à les rapporter ...
+
+--Comme ce parc est beau, reprenais-je.
+
+Il me parut qu'elle ne demandait qu'à causer et n'était embarrassée,
+ainsi que moi, que de savoir comment engager l'entretien; car elle se
+récria que je ne pouvais malheureusement juger en cette saison de ce que
+pouvait devenir à l'automne ce parc, encore grelottant et mal réveillé
+de l'hiver--du moins ce qu'il avait pu devenir, reprit-elle; qu'en
+restera-t-il désormais après l'affreux travail des bûcherons?...
+
+--Ne pouvait-on les empêcher? m'écriai-je.
+
+--Les empêcher! répéta-t-elle ironiquement en levant très haut les
+épaules; et je crus qu'elle me montrait son misérable chapeau de feutre
+pour témoigner de sa détresse, mais elle le levait pour le reposer sur
+sa tête, rejeté en arrière et laissant découvert son front; puis elle
+commença de ranger ses morceaux de crêpe comme si elle s'apprêtait à
+partir. Je me baissai, ramassai à ses pieds le ruban vert, le lui
+tendis.
+
+--Qu'en ferais-je, à présent, dit-elle sans le prendre. Vous voyez que
+je suis en deuil.
+
+Aussitôt je l'assurai de la tristesse avec laquelle j'avais appris la
+mort de Monsieur et Madame Floche, puis enfin celle du baron; et comme
+elle s'étonnait que j'eusse connu ses parents, je lui laissai savoir que
+j'avais vécu auprès d'eux douze jours du dernier octobre.
+
+--Alors pourquoi tout-à-l'heure avez-vous feint de ne savoir où vous
+étiez? repartit-elle brusquement.
+
+--Je ne savais comment vous aborder. Puis, sans trop me découvrir
+encore, je commençai de lui raconter quelle passionnée curiosité m'avait
+retenu de jour en jour à la Quartfourche dans l'espoir de la rencontrer
+et, (car je ne lui parlai pas de la nuit où mon indiscrétion l'avait
+surprise), mes regrets enfin de regagner Paris sans l'avoir vue.
+
+--Qu'est-ce donc qui vous avait donné si grand désir de me connaître?
+
+Elle ne faisait plus mine de partir. J'avais trainé jusqu'en face
+d'elle, près d'elle, un épais fagot où je m'étais assis; plus bas
+qu'elle, je levais les yeux pour la voir; elle s'occupait infantinement
+à pelotonner des rubans de crêpe et je ne saisissais plus son regard. Je
+lui parlais de sa miniature et m'inquiétait de ce qu'avait pu devenir ce
+portrait dont j'étais amoureux; mais elle ne le savait point;--Sans
+doute le retrouvera-t-on en levant les scellés ... Et il sera mis en
+vente avec le reste, ajouta-t-elle avec un rire dont le séchéresse me
+fit mal.--Pour quelques sous vous pourrez l'acquérir, si le coeur vous
+en dit toujours.
+
+Je protestai de mon chagrin de la voir ne prendre pas au sérieux un
+sentiment dont l'expression seule était brusque, mais qui depuis
+longtemps m'occupait; mais à présent elle demeurait impassible et
+semblait résolue à ne plus écouter rien de moi. Le temps pressait.
+N'avais-je pas sur moi de quoi violenter son silence? L'ardente lettre
+frémissait sous mes doigts. J'avais préparé je ne sais quelle histoire
+d'anciennes relations de ma famille avec celle de Gonfreville, pensant
+l'amener incidemment à parler; mais à ce moment je ne sentis plus que
+l'absurdité de ce mensonge et commençai de raconter tout simplement par
+quel mystérieux hasard cette lettre--et je la lui tendis--était tombée
+entre mes mains.
+
+--Ah! je vous en conjure, Madame! ne déchirez pas ce papier! Rendez-le
+moi ...
+
+Elle était devenue mortellement pâle et garda quelques instants sans la
+lire la lettre ouverte sur ses genoux; le regard vague, les paupières
+battantes, elle murmurait:
+
+--Oublié de la reprendre! Comment avais-je pu l'oublier?
+
+--Sans doute aurez-vous cru qu'elle lui était parvenue, qu'il était venu
+la chercher ...
+
+Elle ne m'écoutait toujours pas. Je fis un mouvement pour me ressaisir
+de la lettre; mais elle se méprit à mon geste:
+
+--Laissez-moi, cria-t-elle en repoussant brutalement ma main. Elle se
+souleva, voulut fuir. A genoux devant elle je la retins.
+
+--N'ayez pas peur de moi, Madame; vous voyez bien que je ne vous veux
+aucun mal; et comme elle se rasseyait, ou plutôt retombait sans force;
+je la suppliai de ne pas m'en vouloir si le hasard avait choisi pour
+elle un confident involontaire, mais de me continuer une confiance que
+je jurai de ne point trahir; ah! que ne me parlait-elle à présent comme
+à un ami véritable et comme si je ne savais rien d'elle qu'elle-même ne
+m'eût appris?
+
+Les larmes que je répandais en parlant firent peut-être plus pour la
+convaincre que mes paroles.
+
+--Hélas! repris-je, je sais quelle mort misérable enlevait, ce même soir
+votre amant ... Mais comment avez-vous appris votre deuil? Cette nuit que
+vous l'attendiez, prête à fuir avec lui, que pensiez-vous? que
+fîtes-vous en ne le voyant pas apparaître?
+
+--Puisque vous savez tout, dit-elle d'une voix désolée vous savez bien
+que je n'avais plus à l'attendre, après que j'avais averti Gratien.
+
+J'eus de l'affreuse vérité une intuition si subite que ces mots
+m'échappèrent comme un cri:
+
+--Quoi! c'est vous qui l'avez fait tuer?
+
+Alors laissant tomber à terre la lettre et le panier dont les menus
+objets se répandirent, elle courba son front dans ses mains et commença
+de sangloter éperdument. Je me penchai vers elle et tentai de prendre
+une de ses mains dans les miennes.
+
+--Non! vous êtes ingrat et brutal.
+
+Mon imprudent exclamation coupait court à sa confidence; elle se
+raidissait à présent contre moi; cependant je restais assis devant elle,
+bien résolu à ne la quitter point qu'elle ne se fût expliquée davantage.
+Ses sanglots enfin s'apaisèrent; je lui persuadai doucement qu'elle
+avait déjà trop parlé pour pouvoir impunément se taire, mais qu'une
+confession sincère ne saurait la diminuer à mes yeux et qu'aucun aveu ne
+me serait plus pénible que son silence. Les coudes sur les genoux, ses
+mains croisées cachant son front, voici ce qu'elle me raconta.
+
+La nuit qui précéda celle qu'elle avait fixée pour sa fuite, dans
+l'amoureuse exaltation de la veillée, elle avait écrit cette lettre; le
+lendemain, elle l'avait portée au pavillon, glissée en cet endroit
+secret que Blaise de Gonfreville connaissait et où elle savait que
+bientôt il viendrait la prendre. Mais sitôt de retour au château,
+lorsqu'elle s'était retrouvée dans cette chambre qu'elle voulait quitter
+pour jamais, une angoisse indicible l'avait saisie, la peur de cette
+liberté inconnue qu'elle avait si sauvagement désirée, la peur de cet
+amant qu'elle appelait encore, de soi-même et de ce qu'elle craignait
+d'oser. Oui la résolution était prise, oui le scrupule refoulé, la honte
+bue, mais à présent que rien ne la retenait plus, devant la porte
+ouverte pour sa fuite, le coeur brusquement lui manquait. L'idée de
+cette fuite lui devenait odieuse, intolérable; elle courait dire à
+Gratien que le baron de Gonfreville avait projeté de l'enlever aux siens
+cette nuit même, qu'on le trouverait rôdant avant le soir auprès du
+pavillon de la grille, dont il fallait déjà l'empêcher d'approcher.
+
+Je m'étonnai qu'elle ne fût point allée simplement rechercher elle-même
+cette lettre et la remplacer par une autre où d'une si folle entreprise
+elle eût découragé son amant. Mais aux questions que je lui posais elle
+se dérobait sans cesse, répétant en pleurant qu'elle savait bien que je
+ne la pouvais comprendre et qu'elle-même ne se pouvait mieux expliquer,
+mais qu'elle ne se sentait alors non plus capable de rebuter son amant
+que le suivre; que la peur l'avait à ce point paralysée, qu'il devenait
+au-dessus de ses forces de retourner au pavillon; que d'ailleurs, à
+cette heure du jour, ses parents redoutés la surveillaient, et que c'est
+pour cela qu'elle avait dû recourir à Gratien.
+
+--Pouvais-je supposer qu'il prendrait au sérieux des paroles échappées à
+mon délire? Je pensais qu'il l'écarterait seulement ... J'eus un sursaut
+en entendant, une heure après, un coup de fusil du côté de la grille;
+mais ma pensée se détourna d'une supposition horrible et que je me
+refusais d'envisager; au contraire, depuis que j'avais averti Gratien,
+l'esprit et le coeur dégagés, je me sentais presque joyeuse ... Mais
+quand la nuit vint, mais quand approcha l'heure qui eût dû être celle de
+ma fuite, ah! malgré moi je commençai d'attendre, je recommençai
+d'espérer; du moins une sorte de confiance, et que je savais mensongère,
+se mêlait à mon désespoir; je ne pouvais réaliser que la lâcheté, la
+défaillance d'un moment eussent ruiné d'un coup mon long rêve; je n'en
+étais pas réveillée; oui, comme en rêve, je suis descendue dans le
+jardin, épiant chaque bruit, chaque ombre; j'attendais; j'attendais
+encore ...
+
+Elle commença de sangloter:
+
+--Non, je n'attendais plus, reprit-elle; je cherchais à me tromper
+moi-même, et par pitié pour moi j'imitais celle qui attend. Je m'étais
+assise devant la pelouse, sur la plus basse marche du perron; le coeur
+sec à ne pouvoir verser une larme; et je ne pensais plus à rien, ne
+savais plus qui j'étais, ni où j'étais, ni ce que j'étais venu faire. La
+lune qui tout à l'heure éclairait le gazon disparut; alors un frisson me
+saisit; j'aurais voulu qu'il m'engourdît jusqu'à la mort. Le lendemain
+je tombai gravement malade et le médecin qu'on appela révéla ma
+grossesse à ma mère.
+
+Elle s'arrêta quelques instants.
+
+--Vous savez à présent ce que vous désiriez savoir. Si je continuais mon
+histoire, ce serait celle d'une autre femme où vous ne reconnaîtriez
+plus l'Isabelle du médaillon.
+
+Déjà je reconnaissais assez mal celle dont mon imagination s'était
+prise. Elle coupait ce récit d'interjections, il est vrai, récriminant
+contre le destin, et elle déplorait que dans ce monde la poésie et le
+sentiment eussent toujours tort; mais je m'attristais de ne distinguer
+point dans la mélodie de sa voix les chaudes harmoniques du coeur. Pas
+un mot de regret que pour elle! Quoi! pensais-je, est-ce là comme elle
+savait aimer?...
+
+A présent je ramassais les menus objets de la corbeille renversée, qui
+s'étaient éparpillés sur le sol. Je ne me sentais plus aucun désir de la
+questionner davantage; subitement incurieux de sa personne et de sa vie,
+je restais devant elle comme un enfant devant un jouet qu'il a brisé
+pour en découvrir le mystère; et même l'attrait physique dont encore
+elle se revêtait n'éveillait plus en ma chair aucun trouble, ni le
+battement voluptueux de ses paupières, qui tantôt me faisait
+tressaillir. Nous causions de son dénuement; et comme je lui demandais
+ce qu'elle se proposait de faire:
+
+--Je chercherai à donner des leçons, répondit-elle; des leçons de piano;
+ou de chant. J'ai une très bonne méthode.
+
+--Ah! vous chantez?
+
+--Oui; et je joue du piano. Dans le temps j'ai beaucoup travaillé.
+J'étais élève de Thalberg ... J'aime aussi beaucoup la poésie.
+
+Et comme je ne trouvais rien à lui dire:
+
+--Je suis sûre que vous en savez par coeur! Vous ne voudriez pas m'en
+réciter?
+
+Le dégoût, l'écoeurement de cette trivialité poétique achevait de
+chasser l'amour de mon âme. Je me levai pour prendre congé d'elle.
+
+--Quoi! vous partez déjà?
+
+--Hélas! vous sentez bien vous aussi qu'il vaut mieux maintenant que je
+vous quitte. Figurez-vous qu'auprès de vos parents, à l'automne dernier,
+dans la torpeur de la Quartfourche, je m'étais endormi, que je m'étais
+épris d'un rêve, et que je viens de m'éveiller. Adieu.
+
+Une petite forme claudicante apparut à l'extrémité tournante de l'allée.
+
+--Je crois que j'aperçois Casimir, qui sera content de me revoir.
+
+--Il vient. Attendez-le.
+
+L'enfant se rapprochait à petits bonds; il portait un rateau sur
+l'épaule.
+
+--Permettez-moi d'aller à sa rencontre. Il serait peut-être gêné de me
+retrouver près de vous. Excusez-moi ... Et brusquant mon adieu de la
+manière la plus gauche, je saluai respectueusement et partis.
+
+
+Je ne revis plus Isabelle de Saint-Auréol et n'appris rien de plus sur
+elle. Si pourtant: lorsque je retournai à la Quartfourche l'automne
+suivant, Gratien me dit que, la veille de la saisie du mobilier,
+abandonnée par l'homme d'affaires, elle s'était enfuie avec un cocher.
+
+--Voyez-vous, Monsieur Lacase, ajoutait-il sentencieusement,--elle n'a
+jamais pu rester seule; il lui en a toujours fallu un.
+
+La bibliothèque de la Quartfourche fut vendue au milieu de l'été. Malgré
+les instructions que j'avais laissées, je ne fus point averti; et je
+crois que le libraire de Caen qui fut appelé à présider la vente se
+souciait fort peu de m'y inviter non plus qu'aucun autre sérieux
+amateur. J'appris ensuite avec une stupeur indignée que la bible fameuse
+s'était vendu 70 fr. à un bouquiniste du pays; puis revenue 300 fr.
+aussitôt après, je ne pus savoir à qui. Quant aux manuscrits du XVIIe
+siècle, ils n'étaient même pas mentionnés dans la vente et furent
+adjugés comme vieux papiers.
+
+J'eusse voulu du moins assister à la vente du mobilier, car je me
+proposais d'acheter quelques menus objets en souvenir des Floche; mais
+prévenu trop tard je ne pus arriver à Pont-l'Évêque que pour la vente
+des fermes et de la propriété. La Quartfourche fut acquise à vil prix
+par le marchand de biens Moser-Schmidt, qui se disposait à convertir le
+parc en prairies, lorsqu'un amateur américain la lui racheta; je ne sais
+trop pourquoi, car il n'est pas revenu dans le pays, et laisse parc et
+château dans l'état que vous avez pu voir.
+
+Peu fortuné comme j'étais alors, je pensais n'assister à la vente qu'en
+curieux, mais, dans la matinée, j'avais revu Casimir, et, tandis que
+j'écoutais les enchères, une telle angoisse me prit à songer à la
+détresse de ce petit que, soudain, je résolus de lui assurer l'existence
+sur la ferme que souhaitait occuper Gratien. Vous ne saviez pas que j'en
+étais devenu propriétaire? Presque sans m'en rendre compte j'avais
+poussé l'enchère; c'était folie; mais combien me récompensa la triste
+joie du pauvre enfant ...
+
+J'allai passer les vacances de Pâques et celles de l'été suivant dans
+cette petite ferme, chez Gratien, près de Casimir. La vieille
+Saint-Auréol vivait encore; nous nous étions arrangés tant bien que mal
+pour lui laisser la meilleure chambre; elle était tombée en enfance,
+mais pourtant elle me reconnut et se souvint à peu près de mon nom;
+
+--Que c'est aimable, Monsieur de Las Cases! Que c'est aimable à vous,
+répétait-elle quand elle me revit d'abord. Car elle s'était
+flatteusement persuadée que j'étais revenu dans le pays uniquement pour
+lui rendre visite.
+
+--Ils font des réparations au château. Cela sera très beau! me
+disait-elle confidentiellement, comme pour m'expliquer son dénûment, ou
+se l'expliquer à elle-même.
+
+Le jour de la vente du mobilier, on l'avait d'abord sortie sur le perron
+du salon, dans son grand fauteuil à oreillettes; l'huissier lui fut
+présenté comme un célèbre architecte venu de Paris tout exprès pour
+surveiller les travaux à entreprendre (elle croyait sans peine à tout
+ce qui la flattait); puis Gratien, Casimir et Delphine l'avaient
+transportée jusque dans cette chambre qu'elle ne devait plus quitter,
+mais où elle vécut encore près de trois ans.
+
+C'est pendant ce premier été de villégiature sur ma ferme, que je fis
+connaissance avec les B. dont j'épousai plus tard la fille aînée. La
+R----, qui depuis la mort de mes beaux-parents nous appartient, n'est
+pas, vous l'avez-vu, très distante de la Quartfourche; deux ou trois
+fois par an, je retourne causer avec Gratien et Casimir, qui cultivent
+fort bien leurs terres et me versent régulièrement le montant de leur
+modeste fermage. C'est là que je m'en fus tantôt après que je vous eus
+quittés.
+
+
+La nuit était bien avancée lorsque Gérard acheva son récit. C'est
+pourtant cette même nuit que Jammes, avant de s'endormir, écrivit sa
+quatrième élégie:
+
+_Quand tu m'as demandé de faire une élégie sur ce domaine abandonné où
+le grand vent ..._
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Isabelle, by Andre Gide
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11042 ***
diff --git a/11042-h/11042-h.htm b/11042-h/11042-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..7352851
--- /dev/null
+++ b/11042-h/11042-h.htm
@@ -0,0 +1,1505 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=UTF-8">
+<meta name="generator" content="NoteTab Pro">
+<title>Isabelle, par Andr&eacute; Gide</title>
+</head>
+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11042 ***</div>
+
+<p>This Etext was prepared by Walter Debeuf, http://users.belgacom.net/gc782486</p>
+
+<p>Andr&eacute; Gide.</p>
+
+<h2>Isabelle.</h2>
+
+<br>
+<br>
+
+
+<p><i>A ANDR&Eacute; RUYTERS</i>.</p>
+
+<p>G&eacute;rard Lacase, chez qui nous nous retrouv&acirc;mes au mois d'Ao&uuml;t 189., nous mena, Francis Jammes et moi, visiter le ch&acirc;teau de la Quartfourche dont il ne restera bient&ocirc;t plus que des ruines, et son grand parc d&eacute;laiss&eacute; o&ugrave; l'&eacute;t&eacute; fastueux s'&eacute;ployait &agrave; l'aventure. Rien plus n'en d&eacute;fendait l'entr&eacute;e: le foss&eacute; &agrave; demi combl&eacute;, la haie crev&eacute;e, ni la grille descell&eacute;e qui c&eacute;da de travers &agrave; notre premier coup d'&eacute;paule. Plus d'all&eacute;es; sur les pelouses d&eacute;bord&eacute;es quelques vaches p&acirc;turaient librement l'herbe surabondante et folle: d'autres cherchaient le frais au creux des massifs &eacute;ventr&eacute;s; &agrave; peine distinguait-on de ci de l&agrave;, parmi la profusion sauvage, quelque fleur ou quelque feuillage insolite, patient reste des anciennes cultures, presque &eacute;touff&eacute; d&eacute;j&agrave; par les esp&egrave;ces plus communes. Nous suivions G&eacute;rard sans parler, oppress&eacute;s par la beaut&eacute; du lieu, de la saison, de l'heure, et parce que nous sentions aussi tout ce que cette excessive opulence pouvait cacher d'abandon et de deuil. Nous parv&icirc;nmes devant le perron du ch&acirc;teau, dont les premi&egrave;res marches &eacute;taient noy&eacute;es dans l'herbe, celles d'en haut disjointes et bris&eacute;es; mais, devant les portes-fen&ecirc;tres du salon, les volets r&eacute;sistants nous arr&ecirc;t&egrave;rent. C'est par un soupirail de la cave que, nous glissant comme des voleurs, nos entr&acirc;mes; un escalier montait aux cuisines; aucune porte int&eacute;rieure n'&eacute;tait close... Nous avancions de pi&egrave;ce en pi&egrave;ce, pr&eacute;cautionneusement car le plancher par endroits fl&eacute;chissait et faisait mine de se rompre; &eacute;touffant nos pas, non que quelqu'un p&ucirc;t &ecirc;tre l&agrave; pour les entendre, mais, dans le grand silence de cette maison vide, le bruit de notre pr&eacute;sence retentissait ind&eacute;cemment, nous effrayait presque. Aux fen&ecirc;tres du rez-de-chauss&eacute;e plusieurs carreaux manquaient; entre les lames des contrevents un bignonia poussait dans la p&eacute;nombre de la salle &agrave; manger, d'&eacute;normes tiges blanches et molles.</p>
+
+<p>G&eacute;rard nous avait quitt&eacute;s; nous pens&acirc;mes qu'il pr&eacute;f&eacute;rait revoir seul ces lieux dont il avait connu les h&ocirc;tes, et nous continu&acirc;mes sans lui notre visite. Sans doute nous avait-il pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s au premier &eacute;tage, &agrave; travers la d&eacute;solation des chambres nues: dans l'une d'elles une branche de bois pendait encore au mur, retenue &agrave; une sorte d'agrafe par une faveur d&eacute;color&eacute;e; il me parut qu'elle balan&ccedil;ait faiblement au bout de son lien, et je me persuadai que G&eacute;rard en passant venait d'en d&eacute;tacher une ramille.</p>
+
+<p>Nous le retrouv&acirc;mes au second &eacute;tage, pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre d&eacute;vitr&eacute;e d'un corridor par laquelle on avait ramen&eacute; vers l'int&eacute;rieur une corde tombant du dehors; c'&eacute;tait la corde d'une cloche, et je l'allais tirer doucement, quand je me sentis saisir le bras par G&eacute;rard; son geste, au contraire d'arr&ecirc;ter le mien, l'amplifia: soudain retenti un glas rauque,si proche de nous, si brutal, qu'il nous fit p&eacute;niblement tressaillir; puis lorsqu'il semblait d&eacute;j&agrave; que se f&ucirc;t referm&eacute; le silence, deux notes pures tomb&egrave;rent encore, espac&eacute;es, d&eacute;j&agrave; lointaines. Je m'&eacute;tais retourn&eacute; vers G&eacute;rard et je vis que ses l&egrave;vres tremblaient.</p>
+
+<p>--Allons-nous en, fit-il. J'ai besoin de respirer un autre air.</p>
+
+<p>Sit&ocirc;t dehors il s'excusa de ne pouvoir nous accompagner: il connaissait quelqu'un dans les environs, dont il voulait aller prendre des nouvelles. Comprenant au ton de sa voix qu'il serait indiscret de le suivre, nous rentr&acirc;mes seuls, Jammes et moi, &agrave; La R. o&ugrave; G&eacute;rard nous rejoignit dans la soir&eacute;e.</p>
+
+<p>--Cher ami, lui dit bient&ocirc;t Jammes, apprenez que je suis r&eacute;solu &agrave; ne plus raconter la moindre histoire, que vous ne nous ayez sorti celle qu'on voit qui vous tient au coeur.</p>
+
+<p>Or les r&eacute;cits de Jammes faisaient les d&eacute;lices de nos veill&eacute;es.</p>
+
+<p>--Je vous raconterais volontiers le roman dont la maison que vous v&icirc;tes tant&ocirc;t fut le th&eacute;&acirc;tre, commen&ccedil;a G&eacute;rard, mais outre que je ne sus le d&eacute;couvrir, ou le reconstituer, qu'en d&eacute;pouillant chaque &eacute;v&eacute;nement de l'attrait &eacute;nigmatique dont ma curiosit&eacute; le rev&ecirc;tait nagu&egrave;re...</p>
+
+<p>--Apportez &agrave; votre r&eacute;cit tout le d&eacute;sordre, qu'il vous plaira, reprit Jammes.</p>
+
+<p>--Pourquoi chercher &agrave; recomposer les faits selon leur ordre chronologique, dis-je; que ne nous les pr&eacute;sentez-vous comme vous les avez d&eacute;couverts?</p>
+
+<p>--Vous permettrez alors que je parle beaucoup de moi, dit G&eacute;rard.</p>
+
+<p>--Chacun de nous fait-il jamais rien d'autre! repartit Jammes.</p>
+
+<p>C'est le r&eacute;cit de G&eacute;rard que voici.</p>
+
+<h2>I</h2>
+
+<p>J'ai presque peine &agrave; comprendre aujourd'hui l'impatience qui m'&eacute;lan&ccedil;ait alors vers la vie. A vingt-cinq ans je n'en connaissais rien &agrave; peu pr&egrave;s, que par les livres; et c'est pourquoi sans doute je me croyais romancier; car j'ignorais encore avec quelle malignit&eacute; les &eacute;v&eacute;nements d&eacute;robent &agrave; nos yeux le c&ocirc;t&eacute; par o&ugrave; ils nous int&eacute;ressaient davantage, et combien peu de prise ils offrent &agrave; qui ne sait pas les forcer.</p>
+
+<p>Je pr&eacute;parais alors, en vue de mon doctorat, une th&egrave;se sur la chronologie des sermons de Bossuet; non que je fusse particuli&egrave;rement attir&eacute; par l'&eacute;loquence de la chaire: j'avais choisi ce sujet par r&eacute;v&eacute;rence pour mon vieux ma&icirc;tre Albert Desnos, dont l'importante "Vie de Bossuet" achevait pr&eacute;cis&eacute;ment de para&icirc;tre. Aussit&ocirc;t qu'il connut mon projet d'&eacute;tudes, M. Desnos s'offrit &agrave; m'en faciliter les abords. Un de ses plus anciens amis, Benjamin Floche, membre correspondant de l'Acad&eacute;mie des Inscriptions et Belles-Lettres, poss&eacute;dait divers documents qui sans doute pourraient me servir; en particulier une Bible couverte d'annotations de la main m&ecirc;me de Bossuet. M. Floche s'&eacute;tait retir&eacute; depuis une quinzaine d'ann&eacute;es &agrave; la Quartfourche, qu'on appelait plus commun&eacute;ment: le Carrefour, propri&eacute;t&eacute; de famille aux environs de Pont-l'&Eacute;v&ecirc;que, dont il ne bougeait plus, o&ugrave; il se ferait un plaisir de me recevoir et de mettre &agrave; ma disposition ses papiers, sa biblioth&egrave;que et son &eacute;rudition que M. Desnos me disait &ecirc;tre in&eacute;puisable.</p>
+
+<p>Entre M. Desnos et M. Floche des lettres furent &eacute;chang&eacute;es. Les documents s'annonc&egrave;rent plus nombreux que ne me l'avait d'abord fait esp&eacute;rer mon ma&icirc;tre; il ne fut bient&ocirc;t plus question d'une simple visite: c'est un s&eacute;jour au ch&acirc;teau de la Quartfourche que, sur la recommandation de M. Desnos, l'amabilit&eacute; de M. Floche me proposait. Bien que ses enfants M. et Madame Floche n'y vivaient pas seuls: quelques mots inconsid&eacute;r&eacute;s de M. Desnos, dont mon imagination s'empara, me firent esp&eacute;rer de trouver l&agrave;-bas une soci&eacute;t&eacute; avenante, qui tous aussit&ocirc;t m'attira plus que les documents poudreux du Grand Si&egrave;cle; d&eacute;j&agrave; ma th&egrave;se n'&eacute;tait plus qu'un pr&eacute;texte; j'entrais dans ce ch&acirc;teau non plus en scolar, mais en Nejdanof, en Valmont; d&eacute;j&agrave; je le peuplais d'aventures. La Quartfourche! je r&eacute;p&eacute;tais ce nom myst&eacute;rieux: c'est ici, pensais-je, qu'Hercule h&eacute;site... Je sais de reste ce qui l'attend sur le sentier de la vertu; mais l'autre route?... l'autre route...</p>
+
+<p>Vers le milieu de Septembre, je rassemblai le meilleur de ma modeste garde-robe, renouvelai mon jeu de cravates, et partis.</p>
+
+<p>Quand j'arrivai &agrave; la station du Breuil-Blangy, entre Pont-l'&Eacute;v&ecirc;que et Lisieux, la nuit &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s close. J'&eacute;tais seul &agrave; descendre du train. Une sorte de paysan en livr&eacute;e vint &agrave; ma rencontre, prit ma valise et m'escorta vers la voiture qui stationnait de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la gare. L'aspect du cheval et de la voiture coupa l'essor de mon imagination; on ne pouvait r&ecirc;ver rien de plus minable. Le paysan-cocher repartit pour d&eacute;gager la malle que j'avais enregistr&eacute;e; sous ce poids les ressorts de la cal&egrave;che fl&eacute;chirent. A l'int&eacute;rieur, une odeur de poulailler suffocante... Je voulus baisser la vitre de la porti&egrave;re, mais la poign&eacute;e de cuir me resta dans la main. Il avait plu dans la journ&eacute;e; la route &eacute;tait tirante; au bas de la premi&egrave;re c&ocirc;te, une pi&egrave;ce du harnais c&eacute;da. Le cocher sortit de dessous son si&egrave;ge un bout de corde et se mit en posture de rafistoler le trait. J'avais mis pied &agrave; terre et m'offris &agrave; tenir la lanterne qu'il venait d'allumer; je pus voir que la livr&eacute;e du pauvre homme, non plus que le harnachement, n'en &eacute;tait pas &agrave; son premier rapi&eacute;&ccedil;age.</p>
+
+<p>--Le cuir est un peu vieux, hasardai-je.</p>
+
+<p>Il me regarda comme si je lui avais dit une injure, et presque brutalement:</p>
+
+<p>--Dites donc: c'est tout de m&ecirc;me heureux qu'on ait pu venir vous chercher.</p>
+
+<p>--Il y a loin, d'ici le ch&acirc;teau? questionnai-je de ma voix la plus douce. Il ne r&eacute;pondit pas directement, mais:</p>
+
+<p>--Pour s&ucirc;r qu'on ne fait pas le trajet tous les jours! --Puis au bout d'un instant: --Voil&agrave; peut-&ecirc;tre bien six mois qu'elle n'est pas sortie, la cal&egrave;che...</p>
+
+<p>--Ah!... Vos ma&icirc;tres ne se prom&egrave;nent pas souvent? repris-je par un effort d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; d'amorcer le conversation.</p>
+
+<p>--Vous pensez! Si l'on n'a pas autre chose &agrave; faire!</p>
+
+<p>Le d&eacute;sordre &eacute;tait r&eacute;par&eacute;: d'un geste il m'invita &agrave; remonter dans la voiture, qui repartit.</p>
+
+<p>Le cheval peinait aux mont&eacute;es, tr&eacute;buchait aux descentes et tricotait affreusement en terrain plat;parfois, tout inopin&eacute;ment, il stoppait. --Du train dont nous allons, pensais-je, nous arriverons au Carrefour longtemps apr&egrave;s que mes h&ocirc;tes se seront lev&eacute;s de table; et m&ecirc;me (nouvel arr&ecirc;t du cheval) apr&egrave;s qu'ils se seront couch&eacute;s. J'avais grand faim; ma bonne humeur tournait &agrave; l'aigre. J'essayai de regarder le pays: sans que je m'en fusse aper&ccedil;u, la voiture avait quitt&eacute; la grande route et s'&eacute;tait engag&eacute;e dans une route plus &eacute;troite et beaucoup moins bien entretenue; les lanternes n'&eacute;clairaient de droite et de gauche qu'une haie continue, touffue et haute; elle semblait nous en tourner, barrer la route, s'ouvrir devant nous &agrave; l'instant de notre passage, puis, aussit&ocirc;t apr&egrave;s, se refermer.</p>
+
+<p>Au bas d'une mont&eacute;e plus raide, la voiture s'arr&ecirc;ta de nouveau. Le cocher vint &agrave; la porti&egrave;re et l'ouvrit, puis, sans fa&ccedil;ons:</p>
+
+<p>--Si Monsieur voulait bien descendre. La c&ocirc;te est un peu dure pour le cheval. --Et lui-m&ecirc;me fit la mont&eacute;e en tenant par la bride la haridelle. A mi-c&ocirc;te il se retourna vers moi, qui marchais en arri&egrave;re:</p>
+
+<p>--On est bient&ocirc;t rendu, dit-il sur un ton radouci. Tenez: voil&agrave; le parc. Et je distinguai devant nous, encombrant le ciel d&eacute;couvert, une sombre masse d'arbres. C'&eacute;tait une avenue de grands h&ecirc;tres, sous laquelle enfin nous entr&acirc;mes, et o&ugrave; nous rejoign&icirc;mes la premi&egrave;re route que nous avions quitt&eacute;e. Le cocher m'invita &agrave; remonter dans la voiture, qui parvint bient&ocirc;t &agrave; la grille; nous p&eacute;n&eacute;tr&acirc;mes dans le jardin.</p>
+
+<p>Il faisait trop sombre pour que je pusse rien distinguer de la fa&ccedil;ade du ch&acirc;teau; la voiture me d&eacute;posa devant un perron de trois marches, que je gravis, un peu &eacute;bloui par le flambeau qu'une femme sans &acirc;ge, sans gr&acirc;ce, &eacute;paisse et m&eacute;diocrement v&ecirc;tue tenait &agrave; la main et dont elle rabattait vers moi la lumi&egrave;re. Elle me fit un salut un peux sec. Je m'inclinai devant elle, incertain...</p>
+
+<p>--Madame Floche, sans doute?...</p>
+
+<p>--Mademoiselle Verdure simplement. Monsieur et Madame Floche sont couch&eacute;s. Ils vous prient d'excuser s'ils ne sont pas l&agrave; pour vous recevoir; mais on d&icirc;ne de bonne heure ici.</p>
+
+<p>--Vous-m&ecirc;me, Mademoiselle, je vous aurai fait veiller bien tard.</p>
+
+<p>--Oh! moi, j'y suis faite, dit-elle sans se retourner. Elle m'avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute; dans le vestibule. --Vous serez peut-&ecirc;tre content de prendre quelque chose?</p>
+
+<p>--Ma foi, je vous avoue que je n'ai pas d&icirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>Elle me fit entrer dans une vaste salle &agrave; manger o&ugrave; se trouvait pr&eacute;par&eacute; un m&eacute;dianoche confortable.</p>
+
+<p>--A cette heure, le fourneau est &eacute;teint; et &agrave; la campagne il faut se contenter de ce que l'on trouve.</p>
+
+<p>--Mais tout cela m'a l'air excellent, dis-je en m'attablant devant un plat de viande froide. Elle s'assit de biais sur une autre chaise pr&egrave;s de la porte, et, pendant tout le temps que je mangeais, resta les yeux baiss&eacute;s, les mains crois&eacute;es sur les genoux, d&eacute;lib&eacute;r&eacute;ment subalterne. A plusieurs reprises, comme la morne conversation retombait, je m'excusai de la retenir; mais elle me donna &agrave; entendre qu'elle attendait que j'eusse fini pour desservir:</p>
+
+<p>--Et votre chambre, comment feriez-vous pour la trouver tout seul?...</p>
+
+<p>Je d&eacute;p&ecirc;chais et mettais bouch&eacute;es doubles lorsque la porte du vestibule s'ouvrit: un abb&eacute; entra, &agrave; cheveux gris, de figure rude mais agr&eacute;able. Il vint &agrave; moi la main tendue:</p>
+
+<p>--Je ne voulais pas remettre &agrave; demain le plaisir de saluer notre h&ocirc;te. Je ne suis pas descendu plus t&ocirc;t parce que je savais que vous causiez avec Mademoiselle Olympe Verdure, dit-il, en tournant vers elle un sourire qui pouvait &ecirc;tre malicieux, cependant qu'elle pin&ccedil;ait les l&egrave;vres et faisait visage de bois: --Mais &agrave; pr&eacute;sent que vous avez achev&eacute; de manger, continua-t-il tandis que je me levais de table, nous allons laisser Mademoiselle Olympe remettre ici un peu d'ordre; elle trouvera plus d&eacute;cent, je le pr&eacute;sume, de laisser un homme accompagner Monsieur Lacasse jusqu'&agrave; sa chambre &agrave; coucher, et de r&eacute;signer ici ses fonctions.</p>
+
+<p>Il s'inclina c&eacute;r&eacute;monieusement devant Mademoiselle Verdure, qui lui fit une r&eacute;v&eacute;rence &eacute;court&eacute;e.</p>
+
+<p>--Oh! je r&eacute;signe; je r&eacute;signe... Monsieur l'abb&eacute;, devant vous, vous le savez, je r&eacute;signe toujours... Puis revenant &agrave; nous brusquement: --Vous alliez me faire oublier de demander &agrave; Monsieur Lacase ce qu'il prend &agrave; son premier d&eacute;jeuner.</p>
+
+<p>--Mais, ce que vous voudrez, Mademoiselle... Que prend-on d'ordinaire ici?</p>
+
+<p>--De tout. On pr&eacute;pare du th&eacute; pour ces dames, du caf&eacute; pour Monsieur Floche, un potage pour Monsieur l'abb&eacute;, et du racahout pour Monsieur Casimir.</p>
+
+<p>--Et vous, Mademoiselle, vous ne prenez rien?</p>
+
+<p>--Oh! moi, du caf&eacute; au lait, simplement.</p>
+
+<p>--Si vous le permettez, je prendrai du caf&eacute; au lait avec vous.</p>
+
+<p>--Eh! eh! tenez-vous bien, Mademoiselle Verdure, dit l'abb&eacute; en me prenant par le bras --Monsieur Lacase m'a tout l'air de vous faire la cour!</p>
+
+<p>Elle haussa les &eacute;paules, puis me fit un rapide salut, tandis que l'abb&eacute; m'entra&icirc;nait.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>Ma chambre &eacute;tait au premier &eacute;tage, presque &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; d'un couloir.</p>
+
+<p>--C'est ici, dit l'abb&eacute; en ouvrant la porte d'une pi&egrave;ce spacieuse qu'illuminait un grand brasier, --Dieu me pardonne! on vous a fait du feu!... Vous vous en seriez peut-&ecirc;tre bien pass&eacute;... Il est vrai que les nuits de ce pays sont humides, et la saison, cette ann&eacute;e, est anormalement pluvieuse...</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait approch&eacute; du foyer vers lequel il tendit ses larges paumes tout en &eacute;cartant le visage, comme un d&eacute;vot qui repousse la tentation. Il semblait dispos&eacute; &agrave; causer plut&ocirc;t qu'&agrave; me laisser dormir.</p>
+
+<p>--Oui, commen&ccedil;a-t-il, en avisant ma malle et mon sac de nuit, --Gratien vous a mont&eacute; vos colis.</p>
+
+<p>--Gratien, c'est le cocher qui m'a conduit? demandai-je.</p>
+
+<p>--Et c'est aussi le jardinier; car ses fonctions de cocher ne l'occupent gu&egrave;re.</p>
+
+<p>--Il m'a dit en effet que la cal&egrave;che ne sortait pas souvent.</p>
+
+<p>--Chaque fois qu'elle sort c'est un &eacute;v&eacute;nement historique. D'ailleurs Monsieur de Saint-Aur&eacute;ol n'a depuis longtemps plus d'&eacute;curie; dans les grandes occasions, comme ce soir, on emprunte le cheval du fermier.</p>
+
+<p>--Monsieur de Saint-Aur&eacute;ol? r&eacute;p&eacute;tai-je, surpris.</p>
+
+<p>--Oui, dit-il, je sais que c'est Monsieur Floche que vous venez voir; mais la Quartfourche appartient &agrave; son beau-fr&egrave;re. Demain vous aurez l'honneur d'&ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute; &agrave; Monsieur et &agrave; Madame de Saint-Aur&eacute;ol.</p>
+
+<p>--Et qui est Monsieur Casimir? dont je ne sais qu'une chose, c'est qu'il prend du racahout le matin.</p>
+
+<p>--Leur petit-fils et mon &eacute;l&egrave;ve. Dieu me permet de l'instruire depuis trois ans. Il avait dit ces mots en fermant les yeux et avec une componction modeste, comme s'il s'&eacute;tait agi d'un prince du sang.</p>
+
+<p>--Ses parents ne sont pas ici? demandai-je.</p>
+
+<p>--En voyage. Il serra les l&egrave;vres fortement puis reprit aussit&ocirc;t:</p>
+
+<p>--Je sais, Monsieur, quelles nobles et saintes &eacute;tudes vous am&egrave;nent...</p>
+
+<p>--Oh! ne vous exag&eacute;rez pas leur saintet&eacute;, interrompis-je aussit&ocirc;t en riant, c'est en historien seulement qu'elles m'occupent.</p>
+
+<p>--N'importe, fit-il, &eacute;cartant de la main toute pens&eacute;e d&eacute;sobligeante; l'histoire a bien aussi ses droits. Vous trouverez en Monsieur Floche le plus aimable et le plus s&ucirc;r des guides.</p>
+
+<p>--C'est ce que m'affirmait mon ma&icirc;tre, Monsieur Desnos.</p>
+
+<p>--Ah! Vous &ecirc;tes &eacute;l&egrave;ve d'Albert Desnos? Il serra les l&egrave;vres de nouveau. J'eus l'imprudence de demander:</p>
+
+<p>--Vous avez suivi de ses cours?</p>
+
+<p>--Non! fit-il rudement. Ce que je sais de lui m'a mis en garde... C'est un aventurier de la pens&eacute;e. A votre &acirc;ge on est assez facilement s&eacute;duit par ce qui sort de l'ordinaire... Et, comme je ne r&eacute;pondais rien: --Ses th&eacute;ories ont d'abord pris quelque ascendant sur la jeunesse; mais on en revient d&eacute;j&agrave;, m'a-t-on dit.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais beaucoup moins d&eacute;sireux de discuter que de dormir. Voyant qu'il n'obtiendrait pas de r&eacute;plique:</p>
+
+<p>--Monsieur Floche vous sera de conseil plus tranquille, reprit-il; puis, devant un b&acirc;illement que je ne dissimulai point:</p>
+
+<p>--Il se fait assez tard: demain, si vous le permettez, nous trouverons loisir pour reprendre cet entretien. Apr&egrave;s ce voyage vous devez &ecirc;tre fatigu&eacute;.</p>
+
+<p>--Je vous avoue, Monsieur l'abb&eacute;, que je croule de sommeil.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il m'eut quitt&eacute;, je relevai les b&ucirc;ches du foyer, j'ouvris la fen&ecirc;tre toute grande, repoussant les volets de bois. Un grand souffle obscur et mouill&eacute; vint incliner la flamme de ma bougie, que j'&eacute;teignis pour contempler la nuit. Ma chambre ouvrait sur le parc, mais non sur le devant de la maison comme celles du grand couloir qui devaient sans doute jouir d'une vue plus &eacute;tendue; mon regard &eacute;tait aussit&ocirc;t arr&ecirc;t&eacute; par des arbres; au-dessus d'eux, &agrave; peine restait-il la place d'un peu de ciel o&ugrave; le croissant venait d'appara&icirc;tre, recouvert par les nuages presque aussit&ocirc;t. Il avait plu de nouveau; les branches larmoyaient encore...</p>
+
+<p>--Voici qui m'invite gu&egrave;re &agrave; la f&ecirc;te, pensai-je, en refermant fen&ecirc;tre et volets. Cette minute de contemplation m'avait transi, et l'&acirc;me encore plus que la chair; je rabattis les b&ucirc;ches, ranimai le feu, et fus heureux de trouver dans mon lit une cruche d'eau chaude, que sans doute l'attentionn&eacute;e Mademoiselle Verdure y avait gliss&eacute;e.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant je m'avisai que j'avais oubli&eacute; de mettre &agrave; la porte mes chaussures. Je me relevai et sortis un instant dans le couloir; &agrave; l'autre extr&eacute;mit&eacute; de la maison, je vis passer Mademoiselle Verdure. Sa chambre &eacute;tait au-dessus de la mienne, comme me l'indiqua son pas lourd qui, peu de temps apr&egrave;s, commen&ccedil;a d'&eacute;branler le plafond. Puis il se fit un grand silence et, tandis que je plongeais dans le sommeil, la maison leva l'ancre pour la travers&eacute;e de la nuit.</p>
+
+<h2>II</h2>
+
+<p>Je fus r&eacute;veill&eacute; d'assez bon matin par les bruits de la cuisine dont une porte ouvrait pr&eacute;cis&eacute;ment sous ma fen&ecirc;tre. En poussant mes volets j'eus la joie de voir un ciel &agrave; peu pr&egrave;s pur; le jardin, mal ressuy&eacute; d'une r&eacute;cente averse, brillait; l'air &eacute;tait bleuissant. J'allais refermer ma fen&ecirc;tre, lorsque je vis sortir du potager et accourir vers la cuisine un grand enfant, d'&acirc;ge incertain car son visage marquait trois ou quatre ans de plus que son corps; tout contrefait, il portait de guingois: ses jambes torses lui donnaient une allure extraordinaire: il avan&ccedil;ait obliquement, ou plut&ocirc;t proc&eacute;dait par bonds, comme si, &nbsp;&agrave; marcher pas &agrave; pas, ses pieds eussent d&ucirc; s'entraver... C'&eacute;tait &eacute;videmment l'&eacute;l&egrave;ve de l'abb&eacute;, Casimir. Un &eacute;norme chien de Terre-Neuve gambadait &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, sautait de conserve avec lui, lui faisait f&ecirc;te; l'enfant se d&eacute;fendait tant bien que mal contre sa bousculante exub&eacute;rance; mais au moment qu'il allait atteindre la cuisine, culbut&eacute; par le chien, soudain je le vis rouler dans la boue. Une maritorne &eacute;paisse s'&eacute;lan&ccedil;a, et tandis qu'elle relevait l'enfant:</p>
+
+<p>--Ah ben! vous v'la beau! Si c'est Dieu permis de s'met' dans des &eacute;tats pareils! On vous l'a pourtant r&eacute;p&eacute;t&eacute; bien des fois d'quitter l'Terno dans la remise!... Allons! v'nez-vous en par ici qu'on vous essuie...</p>
+
+<p>Elle l'entra&icirc;na dans la cuisine. A ce moment j'entendis frapper &agrave; ma porte; une femme de chambre m'apportait de l'eau chaude pour ma toilette. Un quart d'heure apr&egrave;s, la cloche sonna pour le d&eacute;jeuner.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>Comme j'entrais dans la salle &agrave; manger:</p>
+
+<p>--Madame Floche, je crois que voici notre aimable h&ocirc;te, dit l'abb&eacute; en s'avan&ccedil;ant &agrave; ma rencontre.</p>
+
+<p>Madame Floche s'&eacute;tait lev&eacute;e de sa chaise, mais ne paraissait pas plus grande debout qu'assise; je m'inclinai profond&eacute;ment devant elle; elle m'honora d'un petit plongeon brusque; elle avait d&ucirc; recevoir &agrave; un certain &acirc;ge quelque formidable &eacute;v&eacute;nement sur la t&ecirc;te; celle-ci en &eacute;tait rest&eacute;e irr&eacute;m&eacute;diablement enfonc&eacute;e entre les &eacute;paules; et m&ecirc;me un peu de travers. Monsieur Floche s'&eacute;tait mis tout &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle pour me tendre la main. Les deux petits vieux &eacute;taient exactement de m&ecirc;me taille, de m&ecirc;me habit, paraissaient de m&ecirc;me &acirc;ge, de m&ecirc;me chair... Durant quelques instants nous &eacute;change&acirc;mes des compliments vagues, parlant tous les trois &agrave; la fois. Puis, il y eut un noble silence, et Mademoiselle Verdure arriva portant la th&eacute;i&egrave;re.</p>
+
+<p>--Mademoiselle Olympe, dit enfin Madame Floche, qui, ne pouvant tourner la t&ecirc;te, s'adressait &agrave; vous de tout le buste. --Mademoiselle Olympe, notre amie, s'inqui&eacute;tait beaucoup de savoir si vous aviez bien dormi et si le lit &eacute;tait &agrave; votre convenance.</p>
+
+<p>Je protestai que j'y avais repos&eacute; on ne pouvait mieux et que la cruche chaude que j'y avais trouv&eacute;e en me couchant m'avait fait tout le bien du monde.</p>
+
+<p>Mademoiselle Verdure, apr&egrave;s m'avoir souhait&eacute; le bonjour, ressortit.</p>
+
+<p>--Et, le matin, les bruits de la cuisine ne vous ont pas trop incommod&eacute;?</p>
+
+<p>Je renouvelai mes protestations.</p>
+
+<p>--Il faut vous plaindre, je vous en prie, parce que rien ne serait plus ais&eacute; que de vous pr&eacute;parer une autre chambre...</p>
+
+<p>Monsieur Floche, sans rien dire lui-m&ecirc;me, hochait la t&ecirc;te obliquement et, d'un sourire, faisait sien chaque propos de sa femme.</p>
+
+<p>--Je vois bien, dis-je, que la maison est tr&egrave;s vaste; mais je vous certifie que je ne saurais &ecirc;tre install&eacute; plus agr&eacute;ablement.</p>
+
+<p>--Monsieur et Madame Floche, dit l'abb&eacute;, se plaisent &agrave; g&acirc;ter leurs h&ocirc;tes.</p>
+
+<p>Mademoiselle Olympe apportait sur une assiette des tranches de pain grill&eacute;; elle poussa devant elle le petit estropi&eacute; que j'avais vu culbuter tout &agrave; l'heure. L'abb&eacute; le saisit par le bras:</p>
+
+<p>--Allons, Casimir! Vous n'&ecirc;tes plus un b&eacute;b&eacute;; venez saluer Monsieur Lacase comme un homme. Tendez la main... Regardez en face!... puis se tournant vers moi comme pour l'excuser: --Nous n'avons pas encore grand usage du monde...</p>
+
+<p>La timidit&eacute; de l'enfant me g&ecirc;nait:</p>
+
+<p>--C'est votre petit-fils? demandai-je &agrave; Madame Floche, oublieux des renseignements que l'abb&eacute; m'avait fournis la veille.</p>
+
+<p>--Notre petit-neveu, r&eacute;pondit-elle; vous verrez un peu plus tard mon beau-fr&egrave;re et ma soeur, ses grands-parents.</p>
+
+<p>--Il n'osait pas rentrer parce qu'il avait empli de boue ses v&ecirc;tements en jouant avec Terno, expliqua Mademoiselle Verdure.</p>
+
+<p>--Dr&ocirc;le de fa&ccedil;on de jouer, dis-je, en me tournant affablement vers Casimir; j'&eacute;tais &agrave; la fen&ecirc;tre quand il vous a culbut&eacute;... Il ne vous a pas fait mal?</p>
+
+<p>--Il faut dire &agrave; Monsieur Lacase, expliqua l'abb&eacute; &agrave; son tour, que l'&eacute;quilibre n'est pas notre fort...</p>
+
+<p>Parbleu! je m'en apercevais de reste, sans qu'il f&ucirc;t n&eacute;cessaire de me le signaler. Ce grand gaillard d'abb&eacute;, aux yeux vairons, me devint brusquement antipathique.</p>
+
+<p>L'enfant ne m'avait pas r&eacute;pondu, mais son visage s'&eacute;tait empourpr&eacute;. Je regrettai ma phrase et qu'il y e&ucirc;t pu sentir quelque allusion &agrave; son infirmit&eacute;. L'abb&eacute;, son potage pris, s'&eacute;tait lev&eacute; de table et arpentait la pi&egrave;ce; d&egrave;s qu'il ne parlait plus, il gardait les l&egrave;vres si serr&eacute;es que celle de dessus formait un bourrelet, comme celle des vieillards &eacute;dent&eacute;s. Il s'arr&ecirc;ta derri&egrave;re Casimir, et comme celui-ci vidait son bol: --Allons! Allons, jeune homme, Avenzoar nous attend!</p>
+
+<p>L'enfant se leva; tous deux sortirent.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>Sit&ocirc;t que le d&eacute;jeuner fut achev&eacute;, Monsieur Floche me fit signe.</p>
+
+<p>--Venez avec moi dans le jardin, mon jeune h&ocirc;te, et me donnez des nouvelles du Paris penseur.</p>
+
+<p>Le langage de Monsieur Floche fleurissait d&egrave;s l'aube. Sans trop &eacute;couter mes r&eacute;ponses, il me questionna sur Gaston Boissier son ami, et sur plusieurs autres savants que je pouvais avoir eus pour ma&icirc;tres et avec qui il correspondait encore de loin en loin; il s'informa de mes go&ucirc;ts, de mes &eacute;tudes... Je ne lui parlai naturellement pas de mes projets litt&eacute;raires et ne laissai voir de moi que le sorbonnien; puis il entreprit l'histoire de la Quartfourche, dont il n'avait &agrave; peu pr&egrave;s pas boug&eacute; depuis pr&egrave;s de quinze ans, l'histoire du parc, du ch&acirc;teau; il r&eacute;serva pour plus tard l'histoire de la famille qui l'habitait pr&eacute;c&eacute;demment, mais commen&ccedil;a de me raconter comment il se trouvait en possession des manuscrits du XVIIme si&egrave;cle qui pouvaient int&eacute;resser ma th&egrave;se... Il marchait &agrave; petits pas press&eacute;s, ou, plus exactement, il trottinait aupr&egrave;s de moi; je remarquai qu'il portait son pantalon si bas que la fourche en restait &agrave; mi-cuisse; sur le devant du pied, l'&eacute;toffe retombait en nombreux plis, mais par derri&egrave;re restait au-dessus de la chaussure, suspendue &agrave; l'aide de je ne sais quel artifice; je ne l'&eacute;coutais plus que d'une oreille distraite, l'esprit engourdi par la moiti&eacute;deur de l'air et par une sorte de torpeur v&eacute;g&eacute;tale. En suivant une all&eacute;e de tr&egrave;s hauts marronniers qui formaient vo&ucirc;te au-dessus de nos t&ecirc;tes, nous &eacute;tions parvenus presque &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; du parc. L&agrave;, prot&eacute;g&eacute; contre le soleil par un buisson d'arbres-&agrave;-plumes, se trouvait un banc o&ugrave; Monsieur Floche m'invita &agrave; m'asseoir. Puis tout-&agrave;-coup:</p>
+
+<p>--L'abb&eacute; Santal vous a-t-il dit que mon beau-fr&egrave;re est un peu...? Il n'acheva pas, mais se toucha le front de l'index.</p>
+
+<p>Je fus trop interloqu&eacute; pour pouvoir trouver rien &agrave; r&eacute;pondre. Il continua:</p>
+
+<p>--Oui, le baron de Saint-Aur&eacute;ol, mon beau-fr&egrave;re; l'abb&eacute; ne vous l'a peut-&ecirc;tre pas dit plus qu'&agrave; moi... mais je sais n&eacute;anmoins qu'il le pense; et je le pense aussi... Et de moi, l'abb&eacute; ne vous a pas dit que j'&eacute;tais un peu...?</p>
+
+<p>--Oh! Monsieur Floche, comment pouvez-vous croire?...</p>
+
+<p>--Mais, mon jeune ami, dit-il en me tapant famili&egrave;rement sur la main, je trouverais cela tout naturel. Que voulez-vous? nous avons pris ici des habitudes, &agrave; nous enfermer loin du monde, un peu... en dehors de la circulation. Rien n'apporte ici de... diversion; comment dirais-je? oui. Vous &ecirc;tes bien aimable d'&ecirc;tre venu nous voir --et comme j'essayais un geste:-- je le r&eacute;p&egrave;te: bien aimable, et je le r&eacute;crirai ce soir &agrave; mon excellent ami Desnos; mais vous vous aviseriez de me raconter ce qui vous tient au coeur, les questions qui vous troublent, les probl&egrave;mes qui vous int&eacute;ressent... je suis s&ucirc;r que je ne vous comprendrais pas.</p>
+
+<p>Que pouvais-je r&eacute;pondre? Du bout de ma canne je grattais le sable...</p>
+
+<p>--Voyez-vous, reprit-il, ici nous avons un peu perdu le contact. Mais non, mais non! ne protestez donc pas; c'est inutile. Le baron est sourd comme une calebasse; mais il est si coquet qu'il tient surtout &agrave; ne pas le para&icirc;tre; il feint d'entendre plut&ocirc;t que de faire hausser la voix. Pour moi, quant aux id&eacute;es du jour, je me fais l'effet d'&ecirc;tre tout aussi sourd que lui; et du reste je ne m'en plains pas. Je ne fais m&ecirc;me pas grand effort pour entendre. A fr&eacute;quenter Massillon et Bossuet, j'ai fini par croire que les probl&egrave;mes qui tourmentaient ces grands esprits sont tout aussi beaux et importants que ceux qui passionnaient ma jeunesse... probl&egrave;mes que ces grands esprits n'auraient pas pu comprendre sans doute... non plus que moi je ne puis comprendre ceux qui vous passionnent aujourd'hui... Alors, si vous le voulez bien, mon futur coll&egrave;gue, vous me parlerez de pr&eacute;f&eacute;rence de vos &eacute;tudes, puisque ce sont les miennes &eacute;galement, et vous m'excuserez si je ne vous interroge pas sur les musiciens, les po&egrave;tes, les orateurs que vous aimez, ni sur la forme de gouvernement que vous croyez la pr&eacute;f&eacute;rable.</p>
+
+<p>Il regarda l'heure &agrave; un oignon attach&eacute; &agrave; un ruban noir:</p>
+
+<p>--Rentrons &agrave; pr&eacute;sent, dit-il en se levant. Je crois avoir perdu ma journ&eacute;e quand je ne suis pas au travail &agrave; dix heures.</p>
+
+<p>Je lui offris mon bras qu'il accepta, et comme, &agrave; cause de lui, parfois, je ralentissais mon allure:</p>
+
+<p>--Pressons! Pressons! me disait-il. Les pens&eacute;es sont comme les fleurs, celles qu'on cueille le matin se conservent le plus longtemps fra&icirc;ches.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>La biblioth&egrave;que de la Quartfourche est compos&eacute;e de deux pi&egrave;ces que s&eacute;pare un simple rideau: une, tr&egrave;s exigu&euml; et surhauss&eacute;e de trois marches, o&ugrave; travaille Monsieur Floche, &agrave; une table devant une fen&ecirc;tre. Aucune vue; des rameaux d'orme ou d'aulne viennent battre les carreaux; sur la table, une antique lampe &agrave; r&eacute;servoir, que coiffe un abat-jour de porcelaine vert; sous la table, une &eacute;norme chanceli&egrave;re; un petit po&ecirc;le dans un coin, dans l'autre coin, une seconde table; charg&eacute;e de lexiques; entre deux, une armoire am&eacute;nag&eacute;e en cartonnier. La seconde pi&egrave;ce est vaste; des livres tapissent le mur jusqu'au plafond; deux fen&ecirc;tres; une grande table au milieu de la pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>--C'est ici que vous vous installerez, me dit Monsieur Floche; --et, comme je me r&eacute;criais:</p>
+
+<p>--Non, non; moi, je suis accoutum&eacute; au r&eacute;duit; &agrave; dire vrai, je m'y sens mieux; il me semble que ma pens&eacute;e s'y concentre. Occupez la grande table sans vergogne; et, si vous y tenez, pour que nous ne nous d&eacute;rangions pas, nous pourrons baisser le rideau.</p>
+
+<p>--Oh! pas pour moi, protestai-je; jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, si pour travailler j'avais eu besoin de solitude, je ne...</p>
+
+<p>--Eh bien! reprit-il en m'interrompant, nous le laisserons donc relev&eacute;. J'aurai, pour ma part, grand plaisir &agrave; vous apercevoir du coin de l'oeil. (Et, de fait, les jours suivants, je ne levais point la t&ecirc;te de dessus mon travail sans rencontrer le regard du bonhomme, qui me souriait en hochant la t&ecirc;te, ou qui, vite, par crainte de m'importuner, d&eacute;tournait les yeux et feignait d'&ecirc;tre plong&eacute; dans sa lecture.)</p>
+
+<p>Il s'occupa tout aussit&ocirc;t de mettre &agrave; ma facile disposition les livres et les manuscrits qui pouvaient m'int&eacute;resser; la plupart se trouvaient serr&eacute;s dans le cartonnier de la petite pi&egrave;ce; leur nombre et leur importance d&eacute;passait tout ce que m'avait annonc&eacute; M. Desnos; il m'allait falloir au moins une semaine pour relever les pr&eacute;cieuses indications que j'y trouverais. Enfin M. Floche ouvrit, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du cartonnier, une tr&egrave;s petite armoire et en sortit la fameuse Bible de Bossuet, sur laquelle l'Aigle de Meaux avait inscrit, en regard des versets pris pour textes, les dates des sermons qu'ils avaient inspir&eacute;s. Je m'&eacute;tonnai qu'Albert Desnos n'e&ucirc;t pas tir&eacute; parti de ces indications dans ses travaux; mais ce livre n'&eacute;tait tomb&eacute; que depuis peu entre les mains de M. Floche.</p>
+
+<p>--J'ai bien entrepris, continua-t-il, un m&eacute;moire &agrave; son sujet; et je me f&eacute;licite aujourd'hui de n'en avoir encore donn&eacute; connaissance &agrave; personne, puisqu'il pourra servir &agrave; votre th&egrave;se en toute nouveaut&eacute;!</p>
+
+<p>Je me d&eacute;fendis de nouveau:</p>
+
+<p>--Tout le m&eacute;rite de ma th&egrave;se, c'est votre obligeance que je le devrai. Au moins en accepterez-vous la d&eacute;dicace, Monsieur Floche, comme une faible marque de ma reconnaissance?</p>
+
+<p>Il sourit un peu tristement:</p>
+
+<p>--Quand on est si pr&egrave;s de quitter la terre, on sourit volontiers &agrave; tout ce qui promet quelque survie.</p>
+
+<p>Je crus mals&eacute;ant de surench&eacute;rir &agrave; mon tour.</p>
+
+<p>--A pr&eacute;sent, reprit-il, vous allez prendre possession de la biblioth&egrave;que, et vous ne vous souviendrez de ma pr&eacute;sence que si vous avez quelque renseignement &agrave; me demander. Emportez les papiers qu'il vous faut... Au revoir!... et comme en descendant les trois marches, je retournais vers lui mon sourire, il agita sa main devant ses yeux: --A tant&ocirc;t!--</p>
+
+<br>
+
+
+<p>J'emportai dans la grande pi&egrave;ce les quelques papiers qui devaient faire l'objet de mon premier travail. Sans m'&eacute;carter de la table devant laquelle j'&eacute;tais assis, je pouvais distinguer Monsieur Floche dans sa portioncule: il s'agita quelques instants; ouvrant et refermant des tiroirs, sortant des papiers, les rentrant, faisant mine d'homme affair&eacute;... Je soup&ccedil;onnais en v&eacute;rit&eacute; qu'il &eacute;tait fort troubl&eacute;, sinon g&ecirc;n&eacute; par ma pr&eacute;sence et que, dans cette vie si rang&eacute;e le moindre &eacute;branlement risquait de compromettre l'&eacute;quilibre de la pens&eacute;e. Enfin il s'installa, plongea jusqu'&agrave; mi-jambes dans la chanceli&egrave;re, ne bougea plus...</p>
+
+<p>De mon c&ocirc;t&eacute; je feignais de m'absorber dans mon travail; mais j'avais grand'peine &agrave; tenir en laisse ma pens&eacute;e; et je n'y t&acirc;chais m&ecirc;me pas; elle tournait autour de la Quartfourche, ma pens&eacute;e, comme autour d'un donjon dont il faut d&eacute;couvrir l'entr&eacute;e. Que je fusse subtil, c'est ce dont il m'importait de me convaincre. Romancier, mon ami, me disais-je, nous allons donc te voir &agrave; l'oeuvre. D&eacute;crire! Ah, fi! ce n'est pas de cela qu'il s'agit, mais bien de d&eacute;couvrir la r&eacute;alit&eacute; sous l'aspect... En ce court laps de temps qu'il t'est permis de s&eacute;journer &agrave; la Quartfourche, si tu laisses passer un geste, un tic sans t'en pouvoir donner bient&ocirc;t l'explication psychologique, historique et compl&egrave;te, c'est que tu ne sais pas ton m&eacute;tier.</p>
+
+<p>Alors je reportais mes yeux sur Monsieur Floche; il s'offrait &agrave; moi de profil; je voyais un grand nez mou, inexpressif, des sourcils buissonnants, un menton ras sans cesse en mouvement comme pour m&acirc;cher une chique... et je pensais que rien ne rend plus imp&eacute;n&eacute;trable un visage que le masque de la bont&eacute;.</p>
+
+<p>La cloche du second d&eacute;jeuner me surprit au milieu de ces r&eacute;flexions.</p>
+
+<h2>III</h2>
+
+<p>C'est &agrave; ce d&eacute;jeuner que, sans pr&eacute;caution oratoire, brusquement, Monsieur Floche m'amena en pr&eacute;sence du m&eacute;nage Saint-Aur&eacute;ol. L'abb&eacute; du moins, la veille au soir, aurait bien pu m'avertir. Je me souviens d'avoir &eacute;prouv&eacute; la m&ecirc;me stupeur, jadis, quand, pour la premi&egrave;re fois, au Jardin des Plantes, je fis connaissance avec le <i>phoenicopterus antiquorum</i> ou flamant &agrave; spatule (1). Du baron ou de la baronne je n'aurais su dire lequel &eacute;tait le plus baroque; ils formaient un couple parfait; tout comme les deux Floche, du reste: au Mus&eacute;um on les e&ucirc;t mis sous vitrine l'un contre l'autre sans h&eacute;siter; pr&egrave;s des "esp&egrave;ces disparues". J'&eacute;prouvai devant eux d'abord cette sorte d'admiration confuse qui, devant les oeuvres d'art accompli ou devant les merveilles de la Nature, nous laisse, aux premiers instants, stupides et incapables d'analyse. Ce n'est que lentement que je parvins &agrave; d&eacute;composer mon impression...</p>
+
+<pre>
+<br>
+(1) G&eacute;rard fait erreur: le <i>phoenicopterus antiquorum</i> n'a pas le bec en spatule.
+
+</pre>
+
+<p>Le baron Narcisse de Saint-Aur&eacute;ol portait culottes courtes, souliers &agrave; boucle tr&egrave;s apparente, cravate de mousseline et jabot. Une pomme d'Adam, aussi pro&eacute;minente que le menton, sortait de l'&eacute;chancrure du col et se dissimulait de son mieux sous un bouillon de mousseline; le menton, au moindre mouvement de la m&acirc;choire faisait un extraordinaire effort pour rejoindre le nez qui, de son c&ocirc;t&eacute;, y mettait de la complaisance. Un oeil restait herm&eacute;tiquement clos; l'autre, vers qui remontait le coin de la l&egrave;vre et tendaient tous les plis du visage, brillait clair, embusqu&eacute; derri&egrave;re la pommette et semblait dire: Attention! je suis seul, mais rien ne m'&eacute;chappe.</p>
+
+<p>Madame de Saint-Aur&eacute;ol disparaissait toute dans un flot de fausses dentelles. Tapies au fond des manches frissonnantes, tremblaient ses longues mains, charg&eacute;es d'&eacute;normes bagues. Une sorte de capote en taffetas noir doubl&eacute; de lambeaux de dentelles blanches enveloppait tout le visage; sous le menton se nouaient deux brides de taffetas, blanchies par la poudre que le visage effroyablement fard&eacute; laissait choir. Quand je fus entr&eacute;, elle se campa devant moi de profil, rejeta la t&ecirc;te en arri&egrave;re, et, d'une voix de t&ecirc;te assez forte et non infl&eacute;chie:</p>
+
+<p>--Il y eut un temps, ma soeur, o&ugrave; l'on t&eacute;moignait au nom de Saint-Aur&eacute;ol plus d'&eacute;gards...</p>
+
+<p>A qui en avait-elle? Sans doute tenait-elle &agrave; me faire sentir, et &agrave; faire sentir &agrave; sa soeur, que je n'&eacute;tais pas ici chez les Floche; car elle continua, inclinant la t&ecirc;te de c&ocirc;t&eacute;, minaudi&egrave;re: et levant vers moi sa main droite:</p>
+
+<p>--Le baron et moi, nous sommes heureux, Monsieur, de vous recevoir &agrave; notre table.</p>
+
+<p>Je donnai de la l&egrave;vre contre une bague, et me relevai du baise-main en rougissant, car ma position entre les Saint-Aur&eacute;ol et les Floche s'annon&ccedil;ait g&ecirc;nante. Mais Madame Floche ne semblait avoir pr&ecirc;t&eacute; aucune attention &agrave; la sortie de sa soeur. Quant au baron, sa r&eacute;alit&eacute; me paraissait probl&eacute;matique, bien qu'il f&icirc;t avec moi l'aimable et le sucr&eacute;. Durant tout mon s&eacute;jour &agrave; la Quartfourche, on ne put le persuader de m'appeler autrement que Monsieur de Las Cases; ce qui lui permettait d'affirmer qu'il avait beaucoup vu mes parents aux Tuileries... un mien oncle principalement qui faisait avec lui son piquet:</p>
+
+<p>--Ah! C'&eacute;tait un original! Chaque fois qu'il abattait tout, il criait tr&egrave;s fort: Domino!...</p>
+
+<p>Les propos du baron &eacute;taient &agrave; peu pr&egrave;s tous de cette envergure. A table il n'y avait presque que lui qui parl&acirc;t; puis, sit&ocirc;t apr&egrave;s le repas, il s'enfermait dans un silence de momie.</p>
+
+<p>Au moment que nous quittions la salle &agrave; manger, Madame Floche s'approcha de moi, et, &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>--Peut-&ecirc;tre, Monsieur Lacase sera-t-il assez aimable pour m'accorder un petit entretien? --Entretien qu'elle ne voulait pas, apparemment, qu'on entendit, car elle commen&ccedil;a par m'entra&icirc;ner du c&ocirc;t&eacute; du jardin potager, en disant tr&egrave;s haut qu'elle voulait me montrer les espaliers.</p>
+
+<p>--C'est au sujet de mon petit-neveu, commen&ccedil;a-t-elle d&egrave;s qu'elle fut assur&eacute;e que l'on ne pouvait nous entendre... Je ne voudrais pas vous para&icirc;tre critiquer l'enseignement de l'abb&eacute; Santal... mais, vous qui plongez aux sources m&ecirc;me de l'instruction (ce fut sa phrase) vous pourrez peut-&ecirc;tre nous &ecirc;tre de bon conseil.</p>
+
+<p>--Parlez, Madame; mon d&eacute;vouement vous est acquis.</p>
+
+<p>--Voici: je crains que le sujet de sa th&egrave;se, pour un enfant si jeune encore, ne soit un peu sp&eacute;cial.</p>
+
+<p>--Quelle th&egrave;se? fis-je, l&eacute;g&egrave;rement inquiet.</p>
+
+<p>--La th&egrave;se pour son baccalaur&eacute;at.</p>
+
+<p>--Ah! parfaitement, --r&eacute;solu d&eacute;sormais &agrave; ne m'&eacute;tonner plus de rien. --Sur quel sujet? repris-je.</p>
+
+<p>--Voici: Monsieur l'abb&eacute; craint que les sujets litt&eacute;raires ou proprement philosophiques ne flattent le vague d'un jeune esprit d&eacute;j&agrave; trop enclin &agrave; la r&ecirc;verie... (c'est du moins ce que trouve Monsieur l'abb&eacute;). Il a donc pouss&eacute; Casimir &agrave; choisir un sujet d'histoire.</p>
+
+<p>--Mais Madame, voici qui peut tr&egrave;s bien se d&eacute;fendre. Et le sujet choisi c'est?</p>
+
+<p>--Excusez-moi; j'ai peur d'estropier le nom...: Averrho&egrave;s.</p>
+
+<p>--Monsieur l'abb&eacute; a sans doute eu ses raisons pour choisir ce sujet, qui, &agrave; premi&egrave;re vue, peut en effet para&icirc;tre un peu particulier.</p>
+
+<p>--Ils l'ont choisi tous deux ensemble. Quant aux raisons que l'abb&eacute; fait valoir, je suis pr&ecirc;te &agrave; m'y ranger: Ce sujet pr&eacute;sente, m'a-t-il dit, un int&eacute;r&ecirc;t anecdotique particuli&egrave;rement propre &agrave; fixer l'attention de Casimir, qui est souvent un peu flottante: puis (et il para&icirc;t que ces Messieurs les examinateurs attachent &agrave; cela la plus grande importance) le sujet n'a jamais &eacute;t&eacute; trait&eacute;.</p>
+
+<p>--Il ne me souvient pas en effet...</p>
+
+<p>--Et naturellement, pour trouver un sujet qui n'ait encore jamais &eacute;t&eacute; trait&eacute;, on est forc&eacute; de chercher un peu en dehors des chemins battus.</p>
+
+<p>--&Eacute;videmment!</p>
+
+<p>--Seulement, je vais vous avouer ma crainte... mais j'abuse peut-&ecirc;tre?</p>
+
+<p>--Madame, je vous en supplie de croire que ma bonne volont&eacute; et mon d&eacute;sir de vous servir sont in&eacute;puisables.</p>
+
+<p>--Eh bien! voici: je ne mets pas en doute que Casimir ne soit &agrave; m&ecirc;me bient&ocirc;t de passer sa th&egrave;se assez brillamment, mais je crains que, par d&eacute;sir de sp&eacute;cialiser... par d&eacute;sir un peu pr&eacute;matur&eacute;... l'abb&eacute; ne n&eacute;glige un peu l'instruction g&eacute;n&eacute;rale, le calcul par exemple, ou l'astronomie...</p>
+
+<p>--Que pense Monsieur Floche de tout cela? demandai-je &eacute;perdu.</p>
+
+<p>--Oh! Monsieur Floche approuve tout ce que fait et ce que dit l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>--Les parents?</p>
+
+<p>--Ils nous ont confi&eacute; l'enfant, dit-elle apr&egrave;s une h&eacute;sitation l&eacute;g&egrave;re; puis, s'arr&ecirc;tant de marcher:</p>
+
+<p>--Par effet de votre complaisance, cher Monsieur Lacase, j'aurais aim&eacute; que vous causiez avec Casimir, pour vous rendre compte; sans avoir l'air de l'interroger directement... et surtout pas devant Monsieur l'abb&eacute;, qui pourrait en prendre quelque ombrage. Je suis s&ucirc;re qu'ainsi vous pourriez...</p>
+
+<p>--Le plus volontiers du monde, Madame. Il ne me sera sans doute pas difficile de trouver un pr&eacute;texte pour sortir avec votre petit neveu. Il me fera visiter quelque endroit du parc...</p>
+
+<p>--Il se montre d'abord un peu timide avec ceux qu'il ne conna&icirc;t pas encore, mais sa nature est confiante.</p>
+
+<p>--Je ne mets pas en doute que nous ne devenions promptement bons amis.</p>
+
+<p>Un peu plus tard, le go&ucirc;ter nous ayant de nouveau rassembl&eacute;s:</p>
+
+<p>--Casimir, tu devrais montrer la carri&egrave;re &agrave; Monsieur Lacase; je suis s&ucirc;re que cela l'int&eacute;ressera. --Puis s'approchant de moi:</p>
+
+<p>--Partez vite avant que l'abb&eacute; ne descende; il voudrait vous accompagner.</p>
+
+<p>Je ressortis aussit&ocirc;t dans le parc; l'enfant clopin-clopant me guidait.</p>
+
+<p>--C'est l'heure de la r&eacute;cr&eacute;ation, commen&ccedil;ai-je.</p>
+
+<p>Il ne r&eacute;pondit rien. Je repris:</p>
+
+<p>--Vous ne travaillez jamais apr&egrave;s go&ucirc;ter?</p>
+
+<p>--Oh! si; mais aujourd'hui je n'avais plus rien &agrave; copier.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que vous copiez ainsi?</p>
+
+<p>--La th&egrave;se.</p>
+
+<p>--Ah!... Apr&egrave;s quelques t&acirc;tonnements je parvins &agrave; comprendre que cette th&egrave;se &eacute;tait un travail de l'abb&eacute;, que l'abb&eacute; faisait remettre au net et copier par l'enfant dont l'&eacute;criture &eacute;tait correcte. Il en tirait quatre grosses, dans quatre cahiers cartonn&eacute;s dont chaque jour il noircissait quelques pages. Casimir m'affirma du reste qu'il se plaisait beaucoup &agrave; "copier".</p>
+
+<p>--Mais pourquoi quatre fois?</p>
+
+<p>--Parce que je retiens difficilement.</p>
+
+<p>--Vous comprenez ce que vous &eacute;crivez?</p>
+
+<p>--Quelquefois. D'autres fois l'abb&eacute; m'explique; ou bien il dit que je comprendrai quand je serai plus grand.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; avait tout bonnement fait de son &eacute;l&egrave;ve une mani&egrave;re de s&eacute;cr&eacute;taire-copiste. Est-ce ainsi qu'il entendait ses devoirs? Je sentais mon coeur se gonfler et me proposai d'avoir incessamment avec lui une conversation tragique. L'indignation m'avait fait presser le pas inconsciemment; Casimir prenait peine &agrave; me suivre; je m'aper&ccedil;us qu'il &eacute;tait en nage. Je lui tendis une main qu'il garda dans la sienne, clopinant &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi tandis que je ralentissais mon allure.</p>
+
+<p>--C'est votre travail, cette th&egrave;se?</p>
+
+<p>--Oh! non, fit-il aussit&ocirc;t; mais, en poussant plus loin mes questions, je compris que le reste se r&eacute;duisait &agrave; peu de chose; et sans doute fut-il sensible &agrave; mon &eacute;tonnement:</p>
+
+<p>--Je lis beaucoup, ajouta-t-il, comme un pauvre dirait: j'ai d'autres habits!</p>
+
+<p>--Et qu'est-ce que vous aimez lire?</p>
+
+<p>--Les grands voyages; puis tournant vers moi un regard o&ugrave; d&eacute;j&agrave; l'interrogation faisait place &agrave; la confiance:</p>
+
+<p>--L'abb&eacute;, lui, a &eacute;t&eacute; en Chine; vous saviez?... et le ton de sa voix exprimait pour son ma&icirc;tre une admiration, une v&eacute;n&eacute;ration sans limites.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions parvenus a cet endroit du parc que Madame Floche appelait "la carri&egrave;re"; abandonn&eacute;e depuis longtemps, elle formait &agrave; flanc de coteau une sorte de grotte dissimul&eacute;e derri&egrave;re les broussailles. Nous nous ass&icirc;mes sur un quartier de roche que ti&eacute;dissait le soleil d&eacute;j&agrave; bas. La parc s'achevait l&agrave; sans cl&ocirc;ture; nous avions laiss&eacute; &agrave; notre gauche un chemin qui descendait obliquement et que coupait une petite barri&egrave;re; le d&eacute;valement, partout ailleurs assez abrupt, servait de protection naturelle.</p>
+
+<p>--Vous, Casimir, avez-vous d&eacute;j&agrave; voyag&eacute;? demandai-je.</p>
+
+<p>Il ne r&eacute;pondit pas; baissa le front... A nos pieds le vallon s'emplissait d'ombre; d&eacute;j&agrave; le soleil touchait la colline qui fermait le paysage devant nous. Un bosquet de ch&acirc;taigniers et de ch&ecirc;nes y couronnait un tertre crayeux cribl&eacute; des trous d'une garenne; le site un peu romantique tranchait la mollesse uniforme de la contr&eacute;e.</p>
+
+<p>--Regardez les lapins, s'&eacute;cria tout &agrave; coup Casimir; puis, au bout d'un instant, il ajouta, indiquant du doigt le bosquet:</p>
+
+<p>--Un jour, avec Monsieur l'abb&eacute;, j'ai mont&eacute; la.</p>
+
+<p>En rentrant nous pass&acirc;mes aupr&egrave;s d'une mare couverte de conferves. Je promis &agrave; Casimir de lui appr&ecirc;ter une ligne et de lui montrer comment on p&ecirc;chait les grenouilles.</p>
+
+<p>Cette premi&egrave;re soir&eacute;e, qui ne se prolongea gu&egrave;re au del&agrave; de neuf heures, ne diff&eacute;ra point de celles qui suivirent, ni, je pense, de celles qui l'avaient pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e, car, pour moi, mes h&ocirc;tes eurent le bon go&ucirc;t de ne se point mettre en d&eacute;pense. Sit&ocirc;t apr&egrave;s d&icirc;ner, nous rentrions dans le salon o&ugrave;, pendant le repas, Gratien avait allum&eacute; le feu. Une grande lampe, pos&eacute;e &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; d'une table de marqueterie, &eacute;clairait &agrave; la fois la partie de jacquet que le baron engageait avec l'abb&eacute; &agrave; l'autre extr&eacute;mit&eacute; de la table, et le gu&eacute;ridon o&ugrave; ces dames menaient une sorte de b&eacute;sigue oriental et mouvement&eacute;.</p>
+
+<p>--Monsieur Lacase qui est habitu&eacute; aux distractions de Paris, va sans doute trouver notre amusement un peu terne... avait d'abord dit Madame de Saint-Aur&eacute;ol. --Cependant, Monsieur Floche, au coin du feu, somnolait dans une berg&egrave;re; Casimir, les coudes sur la table, la t&ecirc;te entre les mains, l&egrave;vre tombante et salivant, progressait dans un "Tour du Monde.-- Par contenance et politesse j'avais fait mine de prendre vif int&eacute;r&ecirc;t au b&eacute;sigue de ces dames; on le pouvait mener, comme le whist, avec un mort, mais on le jouait de pr&eacute;f&eacute;rence &agrave; quatre, de sorte que Madame de Saint-Aur&eacute;ol, avec empressement, m'avait accept&eacute; pour partenaire d&egrave;s que je m'&eacute;tais propos&eacute;. Les premiers soirs, mes impairs firent la ruine de notre camp et mirent en joie Madame Floche qui, apr&egrave;s chaque victoire, se permettait sur mon bras une discr&egrave;te taloche de sa maigre main mitain&eacute;e. Il y avait des t&eacute;m&eacute;rit&eacute;s, des ruses, des d&eacute;licatesses. Mademoiselle Olympe jouait un jeu serr&eacute;, concert&eacute;. Au d&eacute;but de chaque partie, on pointait, on hasardait la surench&egrave;re selon le jeu que l'on avait; cela laissait un peu de marge au bluff; Madame de Saint-Aur&eacute;ol s'aventurait effront&eacute;ment, les yeux luisants, les pommettes vermeilles et le menton fr&eacute;missant; quand elle avait vraiment beau jeu, elle me lan&ccedil;ait un grand coup de pied sous la table; Mademoiselle Olympe essayait de lui tenir t&ecirc;te, mais elle &eacute;tait d&eacute;sar&ccedil;onn&eacute;e par la voix aigu&euml; de la vieille qui tout &agrave; coup, au lieu d'un nouveau chiffre, criait:</p>
+
+<p>--Verdure, vous mentez!</p>
+
+<p>A la fin de la premi&egrave;re partie, Madame Floche tirait sa montre, et, comme si pr&eacute;cis&eacute;ment, c'&eacute;tait l'heure:</p>
+
+<p>--Casimir! Allons, Casimir; il est temps.</p>
+
+<p>L'enfant semblait sortir p&eacute;niblement de l&eacute;thargie, se levait, tendait aux Messieurs sa main molle, &agrave; ces dames son front, puis sortait en tra&icirc;nant un pied.</p>
+
+<p>Tandis que Madame de Saint-Aur&eacute;ol nous invitait &agrave; la revanche, le premier jacquet finissait; parfois alors Monsieur Floche prenait la place de son beau-fr&egrave;re; ni Monsieur Floche, ni l'abb&eacute; n'annon&ccedil;aient les coups; on n'entendait de leur c&ocirc;t&eacute; que le roulement des d&eacute;s dans le cornet et sur la table; Monsieur de Saint-Aur&eacute;ol dans la berg&egrave;re monologuait ou chantonnait &agrave; demi-voix, et parfois, tout-&agrave;-coup, flanquait un &eacute;norme coup de pincette au travers du feu, si impertinemment qu'il en &eacute;claboussait au loin la braise; Mademoiselle Olympe accourait pr&eacute;cipitamment et ex&eacute;cutait sur le tapis ce que Madame de Saint-Aur&eacute;ol appelait &eacute;l&eacute;gamment la danse des &eacute;tincelles... Le plus souvent Monsieur Floche laissait le baron aux prises avec l'abb&eacute; et ne quittait pas son fauteuil; de ma place je pouvais le voir, non point dormant comme il disait, mais hochant la t&ecirc;te dans l'ombre; et le premier soir, un sursaut de flamme ayant &eacute;clair&eacute; brusquement son visage, je pus distinguer qu'il pleurait.</p>
+
+<p>A neuf heures et quart, le b&eacute;sigue termin&eacute;, Madame Floche &eacute;teignait la lampe, tandis que Mademoiselle Verdure allumait deux flambeaux qu'elle posait des deux c&ocirc;t&eacute;s du jacquet.</p>
+
+<p>--L'abb&eacute;, ne le faites pas veiller trop tard, recommandait Madame de Saint-Aur&eacute;ol, en donnant un coup d'&eacute;ventail sur l'&eacute;paule de son mari.</p>
+
+<p>J'avais cru d&eacute;cent, d&egrave;s le premier soir, d'ob&eacute;ir au signal de ces dames, laissant aux prises les jacqueteurs et &agrave; sa m&eacute;ditation Monsieur Floche qui ne montait que le dernier. Dans le vestibule, chacun se saisissait d'un bougeoir; ces dames me souhaitaient le bonsoir qu'elles accompagnaient des m&ecirc;mes r&eacute;v&eacute;rences que le matin. Je rentrais dans ma chambre; j'entendais bient&ocirc;t monter ces Messieurs. Bient&ocirc;t tout se taisait. Mais de la lumi&egrave;re filtrait encore longtemps sous certaines portes. Mais plus d'une heure apr&egrave;s si, press&eacute; par quelque besoin l'on sortait dans le corridor, l'on risquait d'y rencontrer Madame Floche ou Mademoiselle Verdure, en toilette de nuit, vaquant &agrave; de derniers rangements. Plus tard encore, et quand on e&ucirc;t cru tout &eacute;teint, au carreau d'un petit cagibis qui prenait jour mais non acc&egrave;s sur le couloir, on pouvait voir, &agrave; son ombre chinoise, Madame de Saint-Aur&eacute;ol ravauder.</p>
+
+<h2>IV</h2>
+
+<p>Ma seconde journ&eacute;e &agrave; la Quartfourche fut tr&egrave;s sensiblement pareille &agrave; la premi&egrave;re; d'heure en heure; mais la curiosit&eacute; que d'abord j'avais pu avoir quant aux occupations de mes h&ocirc;tes &eacute;tait compl&egrave;tement retomb&eacute;e. Une petite pluie fine emplissait le ciel depuis le matin. La promenade devenant impossible, la conversation de ces dames se faisant de plus en plus insignifiante, j'occupai donc au travail &agrave; peu pr&egrave;s toutes les heures du jour. A peine pus-je &eacute;changer quelques propos avec l'abb&eacute;; c'&eacute;tait apr&egrave;s le d&eacute;jeuner; il m'invita &agrave; venir fumer une cigarette &agrave; quelques pas du salon, dans une sorte de hangar vitr&eacute; que l'on appelait un peu pompeusement: l'orangerie, o&ugrave; l'on avait rentr&eacute; pour la mauvaise saison les quelques bancs et chaises du jardin.</p>
+
+<p>--Mais, cher Monsieur, dit-il, lorsqu'un peu nerveusement j'abordai la question de l'&eacute;ducation de l'enfant, --je n'aurais as demand&eacute; mieux que d'&eacute;clairer Casimir de toutes mes faibles lumi&egrave;res; ce n'est pas sans regrets que j'ai d&ucirc; y renoncer. Est-ce que, claudicant comme il est, vous m'approuveriez si j'allais me mettre en t&ecirc;te de le faire danser sur la corde roide? J'ai vite d&ucirc; r&eacute;tr&eacute;cir mes vis&eacute;es. S'il s'occupe avec moi d'Averrho&egrave;s, c'est parce que je me suis charg&eacute; d'un travail sur la philosophie d'Aristote et que, plut&ocirc;t que d'&acirc;nonner avec l'enfant sur je ne sais quels rudiments, j'ai pris quelque plaisir de coeur &agrave; l'entra&icirc;ner dans mon travail. Autant ce sujet-l&agrave; qu'un autre; l'important c'est d'occuper Casimir trois ou quatre heures par jour; aurais-je pu me d&eacute;fendre d'un peu d'aigreur s'il avait d&ucirc; me faire perdre le m&ecirc;me temps? et sans profit pour lui, je vous le certifie... Suffit sur ce sujet, n'est-ce pas.-- L&agrave;-dessus jetant la cigarette qu'il avait laiss&eacute; &eacute;teindre, il se leva pour rentrer dans le salon.</p>
+
+<p>Le mauvais temps m'emp&ecirc;chait de sortir avec Casimir; nous d&ucirc;mes remettre au lendemain la partie de p&ecirc;che projet&eacute;e; mais, devant le d&eacute;ception de l'enfant, je m'ig&eacute;niai &agrave; lui procurer quelque autre plaisir; ayant mis la main sur un &eacute;chiquier, je lui appris le jeu des poules et du renard, qui le passionna jusqu'au souper.</p>
+
+<p>La soir&eacute;e commen&ccedil;a tout pareille &agrave; la pr&eacute;c&eacute;dente; mais d&eacute;j&agrave; je n'&eacute;coutais ni ne regardais plus personne; un ennui sans nom commen&ccedil;ait de peser sur moi.</p>
+
+<p>Sit&ocirc;t apr&egrave;s d&icirc;ner, il s'&eacute;leva une esp&egrave;ce de rafale; &agrave; deux reprises Mademoiselle Verdure interrompit le b&eacute;sigue pour aller voir dans les chambres d'en haut "si la pluie ne chassait pas." Nous d&ucirc;mes prendre la revanche sans elle; le jeu manquait d'entrain. Au coin du feu, dans un fauteuil bas qu'on appelait commun&eacute;ment "la berline" Monsieur Floche, berc&eacute; par le bruit de l'averse, s'&eacute;tait positivement endormi: dans la berg&egrave;re, le baron qui lui faisait face se plaignait de ses rhumatisme en grognonnait.</p>
+
+<p>--La partie de jacquet vous distrairait, r&eacute;p&eacute;tait vainement l'abb&eacute; qui, faute d'adversaire, finit par se retirer, emmenant coucher Casimir.</p>
+
+<p>Quand, ce soir-l&agrave;, je me retrouvai seul dans ma chambre, une angoisse intol&eacute;rable m'&eacute;treignit l'&acirc;me et le corps; mon ennui devenait presque de la peur. Un mur de pluie me s&eacute;parait du reste du monde, loin de toute passion, loin de la vie, m'enfermait dans un cauchemar gris, parmi d'&eacute;tranges &ecirc;tres &agrave; peine humains, &agrave; sang froid, d&eacute;color&eacute;s et dont le coeur depuis longtemps ne battait plus. J'ouvris ma valise et saisis mon indicateur: Un train! A quelque heure que ce soit, un jour ou de la nuit... qu'il m'emporte! J'&eacute;touffe ici...</p>
+
+<p>L'impatience emp&ecirc;cha longtemps mon sommeil.</p>
+
+<p>Lorsque je m'&eacute;veillai le lendemain, ma d&eacute;cision n'&eacute;tait peut-&ecirc;tre pas moins ferme, mais il ne me paraissait plus possible de fausser politesse &agrave; mes h&ocirc;tes et de partir sans inventer quelque excuse &agrave; l'&eacute;tranglement de mon s&eacute;jour. N'avais-je pas imprudemment parl&eacute; de m'attarder une semaine au moins &agrave; la Quartfourche! Bah! de mauvaises nouvelles me rappelleront brusquement &agrave; Paris... Heureusement j'avais donn&eacute; mon adresse; on devait me renvoyer &agrave; la Quartfourche tout mon courrier; c'est bien miracle, pensai-je, s'ils ne me parvient pas d&egrave;s aujourd'hui n'importe quelle enveloppe dont je puisse habilement me servir... et je reportai mon espoir dans l'arriv&eacute;e du facteur. Celui-ci s'amenait peu apr&egrave;s-midi, &agrave; l'heure o&ugrave; finissait le d&eacute;jeuner; nous ne nous serions pas lev&eacute;s de table avant que Delphine n'e&ucirc;t apport&eacute; &agrave; Madame Floche le maigre paquet de lettres et d'imprim&eacute;s qu'elle distribuait aux convives. Par malheur il arriva que ce jour-l&agrave; l'abb&eacute; Santal &eacute;tait convi&eacute; &agrave; d&eacute;jeuner par le doyen de Pont-l'&Eacute;v&ecirc;que, vers onze heures il vint prendre cong&eacute; de M. Floche et de moi qui ne m'avisai pas aussit&ocirc;t qu'il me soufflait ainsi cheval et carriole.</p>
+
+<p>Au d&eacute;jeuner je jouai donc la petite com&eacute;die que j'avais pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;e:</p>
+
+<p>--Allons bon! Quel ennui!... murmurai-je en ouvrant une des enveloppes que m'avait tendues Madame Floche; et comme, par discr&eacute;tion, aucun de mes h&ocirc;tes ne relevait mon exclamation, je repris de plus belle: Quel contre-temps! en jouant la surprise de la d&eacute;convenue, tandis que mes yeux parcouraient un anodin billet. Enfin Madame Floche se hasarda &agrave; me demander d'une voix timide:</p>
+
+<p>--Quelque f&acirc;cheuse nouvelle, cher Monsieur?</p>
+
+<p>--Oh! rien de tr&egrave;s grave, r&eacute;pondis-je aussit&ocirc;t. Mais h&eacute;las! je vois qu'il va me falloir rentrer &agrave; Paris sans retard, et de l&agrave; vient ma contrari&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>D'un bout &agrave; l'autre de la table la stupeur fut g&eacute;n&eacute;rale, d&eacute;passant mon attente au point que je me sentis rougir de confusion. Cette stupeur se traduisit d'abord par un morne silence, puis enfin Monsieur Floche, d'une voix un peu tremblante:</p>
+
+<p>--Est-il vraiment possible, cher jeune ami? Mais votre travail! Mais notre...</p>
+
+<p>Il ne put achever. Je ne trouvais rien &agrave; r&eacute;pondre, rien &agrave; dire et, ma foi, me sentais passablement &eacute;mu moi-m&ecirc;me. Mes yeux se fixaient sur le sommet de la t&ecirc;te de Casimir qui, le nez dans son assiette, coupait une pomme en petits morceau. Mademoiselle Verdure &eacute;tait devenue pourpre d'indignation.</p>
+
+<p>--Je croirais indiscret d'insister pour vous retenir, hasarda faiblement Madame Floche.</p>
+
+<p>--Pour les distractions que peut offrir la Quartfourche! dit aigrement Madame de Saint-Aur&eacute;ol...</p>
+
+<p>--Oh! Madame, croyez bien que rien ne... essayai-je de protester; mais, sans m'&eacute;couter, la baronne criait &agrave; tue-t&ecirc;te dans l'oreille de son mari assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle:</p>
+
+<p>--C'est Monsieur Lacase qui veut d&eacute;j&agrave; nous quitter.</p>
+
+<p>--Charmant! Charmant! tr&egrave;s sensible, fit le sourd en souriant vers moi.</p>
+
+<p>Cependant Madame Floche, vers Mademoiselle Verdure;</p>
+
+<p>--Mais comment allons-nous pouvoir faire...? la jument qui vient de partir avec l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>Ici je rompis d'une semelle:</p>
+
+<p>--Pourvu que je sois &agrave; Paris demain matin &agrave; la premi&egrave;re heure... Au besoin de train de cette nuit suffirait.</p>
+
+<p>--Que Gratien aille tout de suite voir si le cheval de Bouligny peut servir. Dites qu'il faudrait mener quelqu'un pour le train de... et se tournant vers moi: --Vraiment le train de sept heures suffirait?</p>
+
+<p>--Oh! Madame, je suis d&eacute;sol&eacute; de vous causer tant d'embarras...</p>
+
+<p>Le d&eacute;jeuner s'acheva dans le silence. Sit&ocirc;t apr&egrave;s, le petit p&egrave;re Floche m'entra&icirc;na, et, d&egrave;s que nous f&ucirc;mes seuls dans le couloir qui menait &agrave; la biblioth&egrave;que...</p>
+
+<p>--Mais cher Monsieur... cher ami... je ne puis croire encore... mais il vous reste &agrave; prendre connaissance d'un tas de... Se peut-il vraiment? quel contretemps! quel f&acirc;cheux contretemps! Justement j'attendais la fin de votre premier travail pour mettre entre vos mains d'autres papiers que j'ai ressortis hier soir: je comptais sur eux, je l'avoue, pour vous int&eacute;resser &agrave; neuf et pour vous retenir davantage. Il va donc me falloir vous montrer cela tout de suite. Venez avec moi; vous avez encore un peu de temps jusqu'au soir; car je n'ose, n'est-ce pas, vous demander de revenir...?</p>
+
+<p>Devant la d&eacute;convenue du vieillard je prenais honte de ma conduite. J'avais travaill&eacute; d'arrache-pied toute la journ&eacute;e de la veille et cette derni&egrave;re matin&eacute;e, de sorte qu'en r&eacute;alit&eacute; il ne me restait plus beaucoup &agrave; glaner sur les premiers papiers que m'avait confi&eacute;s Monsieur Floche; mais sit&ocirc;t que nous f&ucirc;mes mont&eacute;s dans sa retraite, le voici qui, du fond d'un tiroir, sortit avec un geste myst&eacute;rieux un paquet envelopp&eacute; de toiles et ficel&eacute;; une fiche pass&eacute;e sous la ficelle portait, en mani&egrave;re de table, la nomenclature des papiers, leur provenance.</p>
+
+<p>--Emportez tout le paquet, dit-il; tout n'y est sans doute pas bien fameux; mais vous aurez plus vite fait que moi de d&eacute;m&ecirc;ler l&agrave;-dedans ce qui vous int&eacute;resse.</p>
+
+<p>Tandis qu'il ouvrait puis refermait d'autres tiroirs et s'affairait, je descendis dans la biblioth&egrave;que avec la liasse que je d&eacute;veloppai sur la grande table.</p>
+
+<p>Certains papiers effectivement se rapportaient &agrave; mon travail, mais ils &eacute;taient en petit nombre et d'importance m&eacute;diocre; la plupart, de la main m&ecirc;me de Monsieur Floche, avaient trait &agrave; la vie de Massillon, et, partant, ne me touchaient gu&egrave;re.</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute; le pauvre Floche comptait-il l&agrave;-dessus pour me retenir? Je le regardai; il s'&eacute;tait &agrave; pr&eacute;sent renfonc&eacute; dans sa chanceli&egrave;re et s'occupait &agrave; d&eacute;boucher minutieusement avec une &eacute;pingle chacun des trous d'un petit instrument qui versait de la sandaraque. L'op&eacute;ration finie, il leva la t&ecirc;te et rencontra mon regard. Un sourire si amical l'&eacute;claira que je me d&eacute;rangeai pour causer avec lui, et, appuy&eacute; sur le linteau, &agrave; l'entr&eacute;e de sa portioncule:</p>
+
+<p>--Monsieur Floche, lui dis-je, pourquoi ne venez-vous jamais &agrave; Paris? on serait si heureux de vous y voir.</p>
+
+<p>--A mon &acirc;ge, les d&eacute;placements sont difficiles et co&ucirc;teux.</p>
+
+<p>--Et vous ne regrettez pas trop la ville?</p>
+
+<p>--Bah! fit-il en soulevant les mains, je m'appr&ecirc;tais &agrave; la regretter davantage. Les premiers temps, la solitude de la campagne para&icirc;t un peu s&eacute;v&egrave;re &agrave; quiconque aime beaucoup causer; puis on s'y fait.</p>
+
+<p>--Ce n'est donc pas par go&ucirc;t que vous &ecirc;tes venu vous installer &agrave; la Quartfourche?</p>
+
+<p>Il se d&eacute;gagea de sa chanceli&egrave;re, se leva, puis posant sa main famili&egrave;rement sur ma manche:</p>
+
+<p>--J'avais &agrave; l'Institut quelques coll&egrave;gues que j'affectionne, dont votre cher ma&icirc;tre Albert Desnos; et je crois bien que j'&eacute;tais en passe de prendre bient&ocirc;t place aupr&egrave;s d'eux...</p>
+
+<p>Il semblait vouloir parler davantage; pourtant je n'osais poser question trop directe:</p>
+
+<p>--Est-ce Madame Floche qu'attirait &agrave; ce point la campagne?</p>
+
+<p>--N... non. C'est pourtant pour Madame Floche que j'y suis venu; mais elle-m&ecirc;me y &eacute;tait appel&eacute;e par un petit &eacute;v&eacute;nement de famille.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait descendu dans la grande salle et aper&ccedil;ut la liasse que j'avais d&eacute;j&agrave; reficel&eacute;e.</p>
+
+<p>--Ah! vous avez d&eacute;j&agrave; tout regard&eacute;, dit-il tristement. Sans doute aurez-vous trouv&eacute; l&agrave; peu de provende. Que voulez-vous? les moindres miettes je les ramasse; parfois je me dis que je perds mon temps &agrave; collectionner des broutilles; mais peut-&ecirc;tre faut-il des hommes comme moi pour &eacute;pargner ces menus travaux &agrave; d'autres qui comme vous, en sauront tirer un brillant parti. Quand je lirai votre th&egrave;se je serai heureux de me dire que ma peine vous aura un tout petit peu profit&eacute;.</p>
+
+<p>La cloche du go&ucirc;ter nous appela.</p>
+
+<p>Comment arriver &agrave; conna&icirc;tre quel "petit &eacute;v&eacute;nement de famille", pensais-je, a suffi pour d&eacute;cider ainsi ces deux vieux? L'abb&eacute; le conna&icirc;t-il? Au lieu de me butter contre lui, j'aurais d&ucirc; l'apprivoiser. N'importe! Trop tard &agrave; pr&eacute;sent. Il n'en reste pas moins que Monsieur Floche est un digne homme et dont je garderai bon souvenir...</p>
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes dans la salle &agrave; manger.</p>
+
+<p>--Casimir n'ose pas vous demander si vous ne feriez pas encore un petit tour de jardin avec lui; je sais qu'il en a grande envie, dit Madame Floche; mais le temps vous manquera peut-&ecirc;tre?</p>
+
+<p>L'enfant qui plongeait le visage dans un bol de lait s'engoua.</p>
+
+<p>--J'allais lui proposer de m'accompagner; j'ai pu mettre au pair mon travail et vais &ecirc;tre libre jusqu'au d&eacute;part. Pr&eacute;cis&eacute;ment il ne pleut plus... Et j'entra&icirc;nai l'enfant dans le parc.</p>
+
+<p>Au premier d&eacute;tour de l'all&eacute;e, l'enfant qui tenait une de mes mains dans les deux siennes, longuement la pressa contre son visage br&ucirc;lant:</p>
+
+<p>--Vous aviez dit que vous resteriez huit jours...</p>
+
+<p>--Mon pauvre petit! je ne peux pas rester plus longtemps.</p>
+
+<p>--Vous vous ennuyez.</p>
+
+<p>--Non! mais il faut que je parte.</p>
+
+<p>--O&ugrave; allez-vous?</p>
+
+<p>--A Paris. Je reviendrai.</p>
+
+<p>A peine eus-je l&acirc;ch&eacute; ce mot qu'il me regarda anxieusement.</p>
+
+<p>--C'est bien vrai? Vous le promettez?</p>
+
+<p>L'interrogation de cet enfant &eacute;tait si confiante que je n'eus pas le coeur de me d&eacute;dire:</p>
+
+<p>--Veux-tu que je t'&eacute;crive sur un petit papier que tu garderas?</p>
+
+<p>--Oh! oui, fit-il en embrassant ma main bien fort et manifestant sa joie par de bondissements fr&eacute;n&eacute;tiques.</p>
+
+<p>--Sais-tu ce qui serait gentil, maintenant? Au lieu d'aller p&ecirc;cher, nous devrions cueillir des fleurs pour ta tante; on irait tous les deux lui porter un gros bouquet dans sa chambre pour lui faire une belle surprise.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais promis de ne point quitter la Quartfourche sans avoir visit&eacute; la chambre d'une des vieilles dames; comme elles circulaient continuellement d'un bout &agrave; l'autre de la maison, je risquais fort d'&ecirc;tre d&eacute;rang&eacute; dans mon investigation indiscr&egrave;te; je comptais sur l'enfant pour autoriser ma pr&eacute;sence; si peu naturel qu'il p&ucirc;t para&icirc;tre que je p&eacute;n&eacute;trasse &agrave; sa suite dans la chambre de sa grand'm&egrave;re ou de sa tante, gr&acirc;ce au pr&eacute;texte du bouquet trouverais-je, en cas de surprise, une facile contenance.</p>
+
+<p>Mais cueiller des fleurs &agrave; la Quartfourche n'&eacute;tais pas aussi ais&eacute; que je le supposais. Gratien exer&ccedil;ait sur tout le jardin une surveillance farouche; non seulement il indiquait les fleurs qui supportaient d'&ecirc;tre cueillies, mais encore &eacute;tait-il jalousement regardant sur la mani&egrave;re de les cueillir. Il y fallait s&eacute;cateur ou serpette et, de plus, quelles pr&eacute;cautions! C'est ce que Casimir m'expliquait. Gratien nous accompagna jusqu'au bord d'une corbeille de dahlias superbes o&ugrave; l'on pouvait pr&eacute;lever maints bouquets sans que seulement il y par&ucirc;t.</p>
+
+<p>--Au-dessus de l'oeil. Monsieur Casimir; combien de fois faut-il qu'on vous le r&eacute;p&egrave;te? coupez toujours au-dessus de l'oeil.</p>
+
+<p>--En cette fin de saison, cela n'a plus aucune importance, m'&eacute;criai-je impatiemment.</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit en grommelant que "&ccedil;a a toujours de l'importance" et que "il n'y a pas de saison pour mal faire". J'ai horreur des bougons sentencieux...</p>
+
+<p>L'enfant me pr&eacute;c&eacute;da, portant la gerbe. En passant dans le vestibule je m'&eacute;tais empar&eacute; d'un vase...</p>
+
+<p>Dans la chambre r&eacute;gnait un paix religieuse; les volets &eacute;taient clos; pr&egrave;s du lit enfonc&eacute; dans une alc&ocirc;ve, un prie-Dieu d'acajou et de velours grenat au pied d'un petit crucifix d'ivoire et d'&eacute;b&egrave;ne; contre le crucifix, le cachant &agrave; demi, un mince rameau de buis suspendu &agrave; une faveur rose et maintenu sous un bras de la croix. Le recueillement de l'heure appelait la pri&egrave;re; j'oubliais ce que j'&eacute;tais venu faire et la vaine curiosit&eacute; qui m'avait attir&eacute; en ce lieu; je laissais Casimir appr&ecirc;ter &agrave; son gr&eacute; les fleurs sur une commode, et je ne regardais plus rien dans la chambre: C'est ici, dans ce grand lit, pensais-je, que la bonne vieille Floche ach&egrave;vera bient&ocirc;t de s'&eacute;teindre, &agrave; l'abri des souffles de la vie... O barques qui souhaitez la temp&ecirc;te! que tranquille est ce port!</p>
+
+<p>Casimir cependant s'impatientait contre les fleurs; les capitules pesants des dahlias l'emportaient; tout le bouquet cabriolait &agrave; terre.</p>
+
+<p>--Si vous m'aidiez, dit-il enfin.</p>
+
+<p>Mais tendis que je m'&eacute;vertuais &agrave; sa place, il courait &agrave; l'autre bout de la pi&egrave;ce vers un secr&eacute;taire qu'il ouvrait.</p>
+
+<p>--Je vais vous faire le billet o&ugrave; vous promettez de revenir.</p>
+
+<p>--C'est cela, repartis-je, me pr&ecirc;tant &agrave; la simagr&eacute;e. D&eacute;p&ecirc;che-toi. Ta tante serait tr&egrave;s f&acirc;ch&eacute;e si elle te voyait fouiller dans son secr&eacute;taire.</p>
+
+<p>--Oh! ma tante est occup&eacute;e &agrave; la cuisine; et puis elle ne me gronde jamais.</p>
+
+<p>De son &eacute;criture la plus appliqu&eacute;e il couvrit une feuille de papier &agrave; lettre.</p>
+
+<p>--A pr&eacute;sent venez signer.</p>
+
+<p>Je m'approchai:</p>
+
+<p>--Mais Casimir, tu n'avais pas &agrave; signer toi-m&ecirc;me! dis-je en riant. L'enfant, pour donner plus de poids, sans doute, &agrave; cet engagement, et pour qu'il lui par&ucirc;t y engager lui-m&ecirc;me sa parole, avait cru bon d'&eacute;crire aussi son nom au bas de la feuille o&ugrave; je lus:</p>
+
+<p><i>Monsieur Lacase promet de revenir l'ann&eacute;e prochaine &agrave; la Quartfourche.</i><br>
+<i>Casimir de Saint-Aur&eacute;ol</i>.</p>
+
+<p>Un instant il resta tout d&eacute;concert&eacute; par ma remarque et par mon rire: il y allait de tout son coeur, lui! Ne le prenais-je donc pas au s&eacute;rieux? Il &eacute;tait bien pr&egrave;s de pleurer.</p>
+
+<p>--Laisse-moi me mettre &agrave; ta place pour que je signe.</p>
+
+<p>Il se leva puis, quand j'eus sign&eacute; le billet, sauta de joie et couvrit ma main de baisers. J'allais partir: il me retint par la manche et, pench&eacute; sur le secr&eacute;taire:</p>
+
+<p>--Je vais vous montrer quelque chose, dit-il en faisant jouer un ressort et glisser un tiroir dont il connaissait le secret; puis ayant fouill&eacute; parmi des rubans et des quittances, il me tendit une fragile miniature encadr&eacute;e:</p>
+
+<p>--Regardez.</p>
+
+<p>Je m'approchai de la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Quel est ce conte o&ugrave; le h&eacute;ros tombe amoureux du seul portrait de la princesse? Ce devait &ecirc;tre ce portrait-l&agrave;. Je n'entends rien &agrave; la peinture et me soucie peu du m&eacute;tier; sans doute un connaisseur e&ucirc;t-il jug&eacute; cette miniature aff&eacute;t&eacute;e: sous trop de complaisante gr&acirc;ce s'effa&ccedil;ait presque le caract&egrave;re: mais cette pure gr&acirc;ce &eacute;tait telle qu'on ne la p&ucirc;t oublier.</p>
+
+<p>Peu m'importaient vous dis-je les qualit&eacute;s ou les d&eacute;fauts de la peinture: la jeune femme que j'avais devant moi et dont je ne voyais que le profil, une tempe &agrave; demi cach&eacute;e par une lourde boucle noire, un oeil languide et tristement r&ecirc;veur, la bouche entr'ouverte et comme soupirante, le col fragile autant qu'une tige de fleur, cette femme &eacute;tait de la plus troublante, de la plus ang&eacute;lique beaut&eacute;. A la contempler j'avais perdu conscience du lieu, de l'heure; Casimir qui d'abord s'&eacute;tait &eacute;loign&eacute;, achevant d'appr&ecirc;ter les fleurs, revint &agrave; moi, se pencha:</p>
+
+<p>--C'est maman... Elle est bien jolie n'est-ce pas!</p>
+
+<p>J'&eacute;tais g&ecirc;n&eacute; devant l'enfant de trouver sa m&egrave;re si belle.</p>
+
+<p>--O&ugrave; est-elle &agrave; pr&eacute;sent, ta maman?</p>
+
+<p>--Je ne sais pas.</p>
+
+<p>--Pourquoi n'est-elle pas ici?</p>
+
+<p>--Elle s'ennuie ici.</p>
+
+<p>--Et ton papa?</p>
+
+<p>Un peu confus&eacute;ment, baissant la t&ecirc;te et comme honteux il r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>--Mon papa est mort.</p>
+
+<p>Mes questions l'importunaient; mais j'&eacute;tais r&eacute;solu &agrave; pousser plus avant.</p>
+
+<p>--Elle vient bien te voir quelquefois, ta maman?</p>
+
+<p>--Oh! oui, souvent! dit-il avec conviction, en relevant soudain la t&ecirc;te. Il ajouta un peu plus bas:</p>
+
+<p>--Elle vient causer avec ma tante.</p>
+
+<p>--Mais avec toi, elle cause bien aussi?</p>
+
+<p>--Oh! moi, je ne sais pas lui parler... Et puis quand elle vient, je suis couch&eacute;.</p>
+
+<p>--Couch&eacute;!</p>
+
+<p>--Oui, elle vient la nuit... Puis, c&eacute;dant &agrave; sa confiance (il avait pris ma main, car j'avais repos&eacute; le portrait) tendrement et comme en secret:</p>
+
+<p>--La derni&egrave;re fois elle est venue m'embrasser dans mon lit.</p>
+
+<p>--Elle ne t'embrasse donc pas d'ordinaire?</p>
+
+<p>--Oh! si beaucoup.</p>
+
+<p>--Alors pourquoi dis-tu "la derni&egrave;re fois"?</p>
+
+<p>--Parce qu'elle pleurait.</p>
+
+<p>--Elle &eacute;tait avec ta tante?</p>
+
+<p>--Non; elle &eacute;tait entr&eacute;e toute seule dans le noir; elle croyait que je dormais.</p>
+
+<p>--Elle t'a r&eacute;veill&eacute;.</p>
+
+<p>--Oh! je ne dormais pas. Je l'attendais.</p>
+
+<p>--Tu savais donc qu'elle &eacute;tait l&agrave;.</p>
+
+<p>Il baissa la t&ecirc;te de nouveau, sans r&eacute;pondre. J'insistai:</p>
+
+<p>--Comment savais-tu qu'elle &eacute;tait l&agrave;?</p>
+
+<p>Pas de r&eacute;ponse. Je repris:</p>
+
+<p>--Dans le noir, comment as-tu pu voir qu'elle pleurait?</p>
+
+<p>--Oh! j'ai senti.</p>
+
+<p>--Tu ne lui as pas demand&eacute; de rester?</p>
+
+<p>--Oh! si. Elle &eacute;tait pench&eacute;e sur mon lit; je la tenais par les cheveux...</p>
+
+<p>--Et qu'est-ce qu'elle disait?</p>
+
+<p>--Elle riait; elle disait que je la d&eacute;coiffais; mais qu'il fallait qu'elle s'en aile.</p>
+
+<p>--Elle ne t'aime donc pas?</p>
+
+<p>--Oh! si; elle m'aime beaucoup, cria-t-il, brusquement &eacute;cart&eacute; de moi et le visage empourpr&eacute; plus encore, d'une voix si passionn&eacute;e que je pris honte de ma question.</p>
+
+<p>La voix de Madame Floche retentit au bas de l'escalier:</p>
+
+<p>--Casimir! Casimir! va dire &agrave; Monsieur Lacase qu'il serait temps de s'appr&ecirc;ter. La voiture sera l&agrave; dans une demi-heure.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;lan&ccedil;ai, d&eacute;gringolai l'escalier, rejoignis la vieille dans le vestibule.</p>
+
+<p>--Madame Floche! quelqu'un pourrait-il porter une d&eacute;p&ecirc;che? J'ai trouv&eacute; un exp&eacute;dient qui me permettra je crois de passer quelques jours de plus pr&egrave;s de vous.</p>
+
+<p>Elle pris mes deux mains dans les deux siennes:</p>
+
+<p>--Ah! Que c'est improbable! cher Monsieur... Et comme son &eacute;motion ne trouvait rien d'autre &agrave; dire, elle r&eacute;p&eacute;tait: Que c'est improbable!... puis, courant sous la fen&ecirc;tre de Floche:</p>
+
+<p>--Bon ami! Bon ami! (c'est ainsi qu'elle l'appelait) Monsieur Lacase veut bien rester.</p>
+
+<p>La faible voix sonnait comme un grelot f&ecirc;l&eacute;, mais parvint cependant; je vis la fen&ecirc;tre s'ouvrir, Monsieur Floche se pencher un instant; puis, aussit&ocirc;t qu'il eut compris:</p>
+
+<p>--Je descends! Je descends!</p>
+
+<p>Casimir je joignait &agrave; lui; durant quelques instants je dus faire face aux congratulations de chacun; on e&ucirc;t dit que j'&eacute;tais de la famille.</p>
+
+<p>Je r&eacute;digeai je ne sais plus quel fantaisiste texte de d&eacute;p&ecirc;che que je fis exp&eacute;dier &agrave; une adresse imaginaire.</p>
+
+<p>--J'ai peur, &agrave; d&eacute;jeuner, d'avoir &eacute;t&eacute; un peu indiscr&egrave;te en vous priant trop fort, dit Madame Floche; puis-je esp&eacute;rer que, si vous restez, vos affaires de Paris n'en souffriront pas trop?</p>
+
+<p>--J'esp&egrave;re que non, ch&egrave;re Madame. Je prie un ami de prendre soin de mes int&eacute;r&ecirc;ts.</p>
+
+<p>Madame de Saint-Aur&eacute;ol &eacute;tait survenue; elle s'&eacute;ventait et tournait dans la pi&egrave;ce en criant de sa voix la plus aigu&euml;. --Qu'il est aimable! Ah! mille gr&acirc;ces... Qu'il est aimable!-- puis disparut, et le calme se r&eacute;tablit.</p>
+
+<p>Peu avant le d&icirc;ner l'abb&eacute; rentra de Pont-l'&Eacute;v&ecirc;que; comme il n'avait pas eu connaissance de ma vell&eacute;it&eacute; de d&eacute;part, il ne put &ecirc;tre surpris d'apprendre que je restais.</p>
+
+<p>--Monsieur Lacase, dit-il assez affablement, j'ai rapport&eacute; de Pont-l'&Eacute;v&ecirc;que quelques journaux; pour moi je ne suis pas grand amateur des racontars de gazettes, mais j'ai pens&eacute; qu'ici vous &eacute;tiez un peu priv&eacute; de nouvelles et que ces feuilles pourraient vous int&eacute;resser.</p>
+
+<p>Il fouillait sa soutane: --Allons! Gratien les aura mont&eacute;s dans ma chambre avec mon sac. Attendez un instant; je m'en vais les qu&eacute;rir.</p>
+
+<p>--N'en faites rien, Monsieur l'abb&eacute;, c'est moi qui monterai les chercher.</p>
+
+<p>Je l'accompagnai jusqu'&agrave; sa chambre; il me pria d'entrer. Et tandis qu'il brossait sa soutane et s'appr&ecirc;tait pour le d&icirc;ner:</p>
+
+<p>--Vous connaissiez la famille de Saint-Aur&eacute;ol avant de venir &agrave; la Quartfourche? demandai-je apr&egrave;s quelques propos vagues.</p>
+
+<p>--Non, me dit-il.</p>
+
+<p>--Ni Monsieur Floche?</p>
+
+<p>--J'ai pass&eacute; brusquement des missions &agrave; l'enseignement. Mon sup&eacute;rieur avait &eacute;t&eacute; en relations avec Monsieur Floche, et m'a d&eacute;sign&eacute; pour les fonctions que je remplis pr&eacute;sentement; non, avant de venir ici je ne connaissais ni mon &eacute;l&egrave;ve ni ses parents.</p>
+
+<p>--De sorte que vous ignorez quels &eacute;v&eacute;nements ont brusquement pouss&eacute; Monsieur Floche &agrave; quitter Paris il y a quelque quinze ans, au moment qu'il allait entrer &agrave; l'Institut.</p>
+
+<p>--Revers de fortune, grommela-t-il.</p>
+
+<p>--Et quoi! Monsieur et Madame Floche vivraient ici aux crochets des Saint-Aur&eacute;ol!</p>
+
+<p>--Mais non, mais non, fit-il impatient&eacute;; ce sont les Saint-Aur&eacute;ols qui sont ruin&eacute;s ou presque; toutefois la Quartfourche leur appartient; les Floche, qui sont dans une situation ais&eacute;e, habitent avec eux pour les aider; ils subviennent au train de maison et permettent ainsi aux Saint-Aur&eacute;ol de conserver la Quartfourche, qui doit revenir plus tard &agrave; Casimir; c'est je crois tout ce que l'enfant peut esp&eacute;rer...</p>
+
+<p>--La belle-fille est sans fortune?</p>
+
+<p>--Quelle belle-fille? La m&egrave;re de Casimir n'est pas la bru, c'est la propre fille des Saint-Aur&eacute;ol.</p>
+
+<p>--Mais alors, le nom de l'enfant? --Il feignit de ne point comprendre.-- Ne s'appelle-t-il pas Casimir de Saint-Aur&eacute;ol?</p>
+
+<p>--Vous croyez! dit-il ironiquement. Eh bien! il faut supposer que Mademoiselle de Saint-Aur&eacute;ol aura &eacute;pous&eacute; quelque cousin du m&ecirc;me nom.</p>
+
+<p>--Fort bien! fis-je, comprenant &agrave; demi, h&eacute;sitant pourtant &agrave; conclure. Il avait achev&eacute; de brosser sa soutane; un pied sur le rebord de la fen&ecirc;tre il flanquait de grands coups de mouchoir pour &eacute;pousseter ses souliers. --Et vous la connaissez... Mademoiselle de Saint-Aur&eacute;ol?</p>
+
+<p>--Je l'ai vue deux ou trois fois; mais elle ne vient ici qu'en courant.</p>
+
+<p>--O&ugrave; vit-elle?</p>
+
+<p>Il se releva, jeta dans un coin de la chambre le mouchoir empoussi&eacute;r&eacute;:</p>
+
+<p>--Alors c'est un interrogatoire?... puis se dirigeant vers sa toilette: --On va sonner pour le d&icirc;ner et je ne serai pas pr&ecirc;t!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une invite &agrave; le laisser; ses l&egrave;vres serr&eacute;es certainement en gardaient gros &agrave; dire, mais pour l'instant ne laisseraient plus rien &eacute;chapper.</p>
+
+<h2>V</h2>
+
+<p>Quatre jours apr&egrave;s j'&eacute;tais encore &agrave; la Quartfourche; moins angoiss&eacute; qu'au troisi&egrave;me jour, mais plus las. Je n'avais rien surpris de nouveau, ni dans les &eacute;v&eacute;nements de chaque jour, ni dans les propos de mes h&ocirc;tes; d'inanition d&eacute;j&agrave; je sentais ma curiosit&eacute; se mourir. Il faut donc renoncer &agrave; en d&eacute;couvrir davantage, pensais-je appr&ecirc;tant de nouveau mon d&eacute;part: autour de moi tout se refuse &agrave; m'instruire; l'abb&eacute; fait le muet depuis que j'ai laiss&eacute; para&icirc;tre combien ce qu'il sait m'int&eacute;resse; &agrave; mesure que Casimir me marque plus de confiance, je me sens devant lui plus contraint; je n'ose plus l'interroger et du reste je connais &agrave; pr&eacute;sent tout ce qu'il aurait &agrave; me dire: rien de plus que le jour o&ugrave; il me montrait le portrait.</p>
+
+<p>Si pourtant; l'enfant innocemment m'avait appris le pr&eacute;nom de sa m&egrave;re. Sans doute j'&eacute;tais fous de m'exalter ainsi sur une flatteuse image vraisemblablement vieille de plus de quinze ans; et si m&ecirc;me Isabelle de Saint-Aur&eacute;ol, durant mon s&eacute;jour &agrave; la Quartfourche, risquait une de ces fugitives apparition dont je savais &agrave; pr&eacute;sent qu'elle &eacute;tait coutumi&egrave;re, sans doute je ne pourrais, n'oserais me trouver sur son passage. N'importe! ma pens&eacute;e soudain tout occup&eacute;e d'elle &eacute;chappait &agrave; l'ennui; ces derniers jours avaient fui d'une fuite ail&eacute;e et je m'&eacute;tonnais que s'achev&acirc;t d&eacute;j&agrave; cette semaine. Il n'avait pas &eacute;t&eacute; question que je restasse plus longtemps chez les Floche et mon travail ne m'offrait plus aucune raison de m'attarder, mais, ce dernier matin encore, je parcourais le parc que l'automne rendait plus vaste et sonore, appelant &agrave; demi-voix, puis &agrave; voix plus haute: Isabelle!... et ce nom qui m'avait d&eacute;plu tout d'abord, se rev&ecirc;tait &agrave; pr&eacute;sent pour moi d'&eacute;l&eacute;gance, se p&eacute;n&eacute;trait d'un charme clandestin... Isabelle de Saint-Aur&eacute;ol! Isabelle! J'imaginais sa robe blanche fuir au d&eacute;tour de chaque all&eacute;e; &agrave; travers l'inconstant feuillage, chaque rayon rappelait son regard, son sourire m&eacute;lancolique, et comme encore j'ignorais l'amour, je me figurais que j'aimais et, tout heureux d'&ecirc;tre amoureux, m'&eacute;coutais avec complaisance.</p>
+
+<p>Que le parc &eacute;tait beau! et qu'il s'appr&ecirc;tait noblement &agrave; la m&eacute;lancolie de cette saison d&eacute;clinante. J'y respirais avec enivrement l'odeur des mousses et des feuilles pourrissantes. Les grands marronniers roux, &agrave; demi d&eacute;pouill&eacute;s d&eacute;j&agrave;, ployaient leurs branches jusqu'&agrave; terre; certains buissons pourpr&eacute;s rutilaient &agrave; travers l'averse; l'herbe, aupr&egrave;s d'eux, prenait une verdeur aigu&euml;; il y avait quelques colchiques dans les pelouses du jardin; un peu plus bas, dans le vallon, une prairie en &eacute;tait rose, que l'on apercevait de la carri&egrave;re o&ugrave;, quand la pluie cessait, j'allais m'asseoir --sur cette m&ecirc;me pierre o&ugrave; je m'&eacute;tais assis le premier jour avec Casimir; o&ugrave;, r&ecirc;veuse, Mademoiselle de Saint-Aur&eacute;ol s'&eacute;tait assise nagu&egrave;re, peut-&ecirc;tre... et je m'imaginais assis pr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>Casimir m'accompagnait souvent, mais je pr&eacute;f&eacute;rais marcher seul. Et presque chaque jour la pluie me surprenait dans le jardin; tremp&eacute;, je rentrais me s&eacute;cher devant le feu de la cuisine. Ni la cuisini&egrave;re, ni Gratien ne m'aimaient; mes avances r&eacute;it&eacute;r&eacute;es n'avaient pu leur arracher trois paroles. Du chien non plus, caresses ou friandises n'avaient pu me faire un ami; Terno passait presque toutes les heures du jour couch&eacute; dans l'&acirc;tre vaste, et quand j'en approchais il grognait. Casimir que je retrouvais souvent, assis sur la margelle du foyer, &eacute;pluchant des l&eacute;gumes ou lisant, y allait alors d'une tape, s'affectant que son chien ne m'accueill&icirc;t pas en ami. Prenant le livre des mains de l'enfant je poursuivais &agrave; haute voix sa lecture; lui, restait appuy&eacute; contre moi; je le sentais m'&eacute;couter de tout son corps.</p>
+
+<p>Mais ce matin-l&agrave; l'averse me surprit si brusque et si violente que je ne pus songer &agrave; rentrer au ch&acirc;teau; je courus m'abriter au plus proche; c'&eacute;tait ce pavillon abandonn&eacute; que vous avez pu voir &agrave; l'autre extr&eacute;mit&eacute; du parc, pr&egrave;s de la grille; il &eacute;tait &agrave; pr&eacute;sent d&eacute;labr&eacute;: pourtant une premi&egrave;re salle assez vaste restait &eacute;l&eacute;gamment lambriss&eacute;e comme le salon d'un pavillon de plaisance; mais les boiseries vermoulues crevaient au moindre choc...</p>
+
+<p>Quand j'entrai, poussant la porte mal close, quelques chauves-souris tournoy&egrave;rent, puis s'&eacute;lanc&egrave;rent au dehors par la fen&ecirc;tre d&eacute;vitr&eacute;e. J'avais cru l'averse passag&egrave;re, mais, tandis que je patientais, le ciel acheva de s'assombrir. Me voici bloqu&eacute; pour longtemps! Il &eacute;tait dix heures et demie; on ne d&eacute;jeunait qu'&agrave; midi. J'attendrai jusqu'au premier coup de cloche, que l'on entend d'ici certainement, pensai-je. J'avais sur moi de quoi &eacute;crire et, comme ma correspondance &eacute;tait en retard, je pr&eacute;tendis me prouver &agrave; moi-m&ecirc;me qu'il n'est pas moins ais&eacute; d'occuper bien une heure qu'une journ&eacute;e. Mais ma pens&eacute;e incessamment me ramenait &agrave; mon inqui&eacute;tude amoureuse: ah! si je savais que quelque jour elle d&ucirc;t repara&icirc;tre en ce lieu, j'incendierais ces murs de d&eacute;clarations passionn&eacute;es... Et lentement m'imbibait un ennui douloureux, lourd de larmes. Je restais effondr&eacute; dans un coin de la pi&egrave;ce, n'ayant trouv&eacute; si&egrave;ge o&ugrave; m'asseoir, et comme un enfant perdu je pleurais.</p>
+
+<p>Certes le mot Ennui est bien faible pour exprimer ces d&eacute;tresses intol&eacute;rables &agrave; quoi je fus sujet de tout temps; elles s'emparent de nous tout-&agrave;-coup; la quantit&eacute; de l'heure les d&eacute;clare; l'instant auparavant tout vous riait et l'on riait &agrave; toute chose; tout-&agrave;-coup une vapeur fuligineuse s'essore du fond de l'&acirc;me et s'interpose entre le d&eacute;sir et la vie; elle forme un &eacute;cran livide, nous s&eacute;pare du reste du monde dont la chaleur, l'amour, la couleur, l'harmonie ne nous parviennent plus que r&eacute;fract&eacute;s en une transposition abstraite: on constate, on n'est plus &eacute;mu; et l'effort d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; pour crever l'&eacute;cran isolateur de l'&acirc;me nous m&egrave;nerait &agrave; tous les crimes, au meurtre ou au suicide, &agrave; la folie...</p>
+
+<p>Ainsi r&ecirc;vais-je en &eacute;coutant ruisseler la pluie. Je gardais &agrave; la main le canif que j'avais ouvert pour tailler mon crayon, mais la feuille de mon carnet restait vide; &agrave; pr&eacute;sent, de la pointe de ce canif, sur le panneau voisin je t&acirc;chais de sculpter son nom; sans conviction, mais parce que je savais que les amants transis ont accoutum&eacute; d'ainsi faire; &agrave; tout instant le bois pourri c&eacute;dait; un trou venait en place de la lettre; bient&ocirc;t, sans plus d'application, par d&eacute;soeuvrement, imb&eacute;cile besoin de d&eacute;truire, je commen&ccedil;ai de taillader au hasard. Le lambris que j'ab&icirc;mais se trouvait imm&eacute;diatement sous la fen&ecirc;tre; le cadre en &eacute;tait disjoint &agrave; la partie sup&eacute;rieure, de sorte que le panneau tout entier pouvait glisser de bas en haut dans les rainures lat&eacute;rales; c'est ce que je remarquai lorsque l'effort de mon couteau inopin&eacute;ment le souleva.</p>
+
+<p>Quelques instants apr&egrave;s j'achevais d'&eacute;mietter le lambris. Avec le d&eacute;bris de bois, une enveloppe tomba sur le plancher; tach&eacute;e, moisie, elle avait pris le ton de la muraille, au point que tout d'abord elle n'&eacute;tonna point mon regard; non, je ne m'&eacute;tonnai pas de la voir; il ne me paraissait pas surprenant qu'elle f&ucirc;t l&agrave; et telle &eacute;tait mon apathie que je ne cherchai pas aussit&ocirc;t &agrave; l'ouvrir. Laide, grise, souill&eacute;e, on e&ucirc;t dit un pl&acirc;tras, vous dis-je. &nbsp;C'est par d&eacute;soeuvrement que je la pris; c'est machinalement que je la pris; c'est machinalement que je la d&eacute;chirai. J'en sortis deux feuillets couverts d'une grande &eacute;criture d&eacute;sordonn&eacute;e, p&acirc;lie, presque effac&eacute;e par endroits. Que venait faire l&agrave; cette lettre? Je regardai la signature et j'eus un &eacute;blouissement: le nom d'Isabelle &eacute;tait au bas de ces feuillets!</p>
+
+<p>Elle occupait &agrave; ce point mon esprit... j'eus un instant l'illusion qu'elle m'&eacute;crivait &agrave; moi-m&ecirc;me:</p>
+
+<p><i>Mon amour, voici ma derni&egrave;re lettre...</i> disait-elle. <i>Vite ces quelques mots encore, car je sais que ce soir je ne pourrai plus rien te dire; mes l&egrave;vres, pr&egrave;s de toi, ne sauront plus trouver que des baisers. Vite, pendant que je puis parler encore; &eacute;coute:</i><br>
+<i>Onze heures c'est trop t&ocirc;t; mieux vaut minuit. Tu sais que je meurs d'impatience et que l'attente m'ext&eacute;nue, mais pour que je m'&eacute;veille &agrave; toi il faut que toute la maison dorme. Oui, minuit; pas avant. Viens &agrave; ma rencontre jusqu'&agrave; la porte de la cuisine, (en suivant le mur du potager qui est dans l'ombre et ensuite il y a des buissons) attends-moi l&agrave; et non pas devant la grille, non que j'aie peur de traverser seule le jardin, mais parce que le sac o&ugrave; j'emporte un peu de v&ecirc;tements sera tr&egrave;s lourd et que je n'aurai pas la force de le porter longtemps.</i></p>
+
+<p><i>En effet il vaut mieux que la voiture reste en bas de la ruelle o&ugrave; nous la retrouverons facilement. A cause des chiens de la ferme qui pourraient aboyer et donner l'&eacute;veil, c'est plus prudent</i>.</p>
+
+<p><i>Mais non mon ami, il n'y avait pas moyen, tu le sais, de nous voir davantage et de convenir de tout ceci de vive voix. Tu sais qu'ici je vis captive et que les vieux ne me laissent pas plus sortir qu'ils ne te permettent &agrave; toi de rentrer. Ah! de quel cachot je m'&eacute;chappe... Oui j'aurai soin de prendre des souliers de rechange que je mettrai sit&ocirc;t que nous serons dans la voiture, car l'herbe du bas du jardin est tremp&eacute;e.</i></p>
+
+<p><i>Comment peux-tu me demander encore si je suis r&eacute;solue et pr&ecirc;te? Mais mon amour, voici des mois que je me pr&eacute;pare et que je me tien pr&ecirc;te! des ann&eacute;es que je vis dans l'attente de cet instant! --Et si je ne vais rien regretter?-- Tu m'as donc pas compris que j'ai pris tous ceux qui s'attachent &agrave; moi en horreur, tous ceux qui m'attachent ici. Est-ce vraiment la douce et la craintive Isa qui parle? Mon ami, mon amant, qu'avez-vous fait de moi, mon amour?..</i>.</p>
+
+<p><i>J'&eacute;touffe ici; je songe &agrave; tout l'ailleurs qui s'entr'ouve... J'ai soif..</i>.</p>
+
+<p><i>J'allais oublier de te dire qu'il n'y a pas eu moyen d'enlever les saphirs de l'&eacute;crin, parce que ma tante n'a plus laiss&eacute; ses clefs dans sa chambre; aucune de celles que j'ai essay&eacute;es n'a pus aller au tiroir... Ne me gronde pas; j'ai le bracelet de maman, la cha&icirc;ne &eacute;maill&eacute;e et deux bagues --qui n'ont sans doute pas grande valeur puisqu'elle ne les met pas; mais je crois que la cha&icirc;ne est tr&egrave;s belle. Pour de l'argent... je ferai mon possible; mais tu feras tout de m&ecirc;me bien de t'en procurer.</i></p>
+
+<p><i>A toi de toutes mes pri&egrave;res. A bient&ocirc;t, ton Isa.</i></p>
+
+<p><i>Ce 22 Octobre, anniversaire de ma vingt-deuxi&egrave;me ann&eacute;e et veille de mon &eacute;vasion</i>.</p>
+
+<p>Je songe avec terreur, si j'avais &agrave; cuisiner en roman cette histoire, aux quatre ou cinq pages de d&eacute;veloppements qu'il si&eacute;rait ici de gonfler: r&eacute;flexions apr&egrave;s lecture de cette lettre, interrogations, perplexit&eacute;s... En v&eacute;rit&eacute;, comme apr&egrave;s un tr&egrave;s violent choc, j'&eacute;tais tomb&eacute; dans un &eacute;tat semi-l&eacute;thargique. Quand enfin parvint &agrave; mon oreille, &agrave; travers la confuse rumeur de mon sang, un son de cloche, qui redoubla: c'est le second appel du d&eacute;jeuner, pensai-je; comment n'ai-je pas entendu le premier? Je tirai ma montre: midi! Aussit&ocirc;t, bondissant au dehors, l'ardente lettre press&eacute;e contre mon coeur, je m'&eacute;lan&ccedil;ai t&ecirc;te nue sous l'averse.</p>
+
+<p>Les Floche d&eacute;j&agrave; s'inqui&eacute;taient de moi et, quand j'arrivai tout soufflant:</p>
+
+<p>--Mais vous &ecirc;tes tremp&eacute;! compl&egrave;tement tremp&eacute;, cher Monsieur!-- Puis ils protest&egrave;rent que personne ne se mettrait &agrave; table que je n'eusse chang&eacute; de v&ecirc;tements: et d&egrave;s que je fus redescendu ils questionn&egrave;rent avec sollicitude; je dus raconter que, retenu dans le pavillon, j'attendais en vain un r&eacute;pit de l'averse; alors ils s'excus&egrave;rent du mauvais temps, de l'affreux &eacute;tat des all&eacute;es, de ce que l'on avait sans doute sonn&eacute; le second coup plus t&ocirc;t, le premier coup moins fort qu'&agrave; l'ordinaire... Mademoiselle Verdure avait &eacute;t&eacute; chercher un ch&acirc;le dont on me supplia de couvrir mes &eacute;paules, parce que j'&eacute;tais encore en sueur et que je risquais de prendre mal. L'abb&eacute; cependant m'observait sans mot dire, les l&egrave;vres serr&eacute;es jusqu'&agrave; la grimace; et j'&eacute;tais si nerveux que, sous l'investigation de son regard, je me sentais rougir et me troubler comme un enfant fautif. Il importe pourtant de l'amadouer, pensais-je, car d&eacute;sormais je n'apprendrai rien que par lui seul; lui seul peut m'&eacute;clairer le d&eacute;tour de cette t&eacute;n&eacute;breuse histoire o&ugrave; m'achemine d&eacute;j&agrave; moins de curiosit&eacute; que d'amour.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le caf&eacute;, la cigarette que j'offrais &agrave; l'abb&eacute; servait de pr&eacute;texte au dialogue; pour ne point incommoder la baronne, nous allions fumer dans l'orangerie.</p>
+
+<p>--Je croyais que vous ne deviez rester ici que huit jours, commen&ccedil;a-t-il sur un ton d'ironie.</p>
+
+<p>--Je comptais sans l'amabilit&eacute; de nos h&ocirc;tes.</p>
+
+<p>--Alors, les documents de Monsieur Floche...?</p>
+
+<p>--Assimil&eacute;s... Mais j'ai trouv&eacute; de quoi m'occuper davantage.</p>
+
+<p>J'attendais une interrogation; rien ne vint.</p>
+
+<p>--Vous devez conna&icirc;tre dans les coins le double fond de ce ch&acirc;teau repartis-je impatiemment.</p>
+
+<p>Il ouvrit de grands yeux, plissa son front, prit un air de candeur stupide.</p>
+
+<p>--Pourquoi Madame ou Mademoiselle de Saint-Aur&eacute;ol, la m&egrave;re de votre &eacute;l&egrave;ve, n'est-elle pas ici, pr&egrave;s de nous, &agrave; partager ses soins entre son fils infirme et ses vieux parents?</p>
+
+<p>Pour mieux jouer l'&eacute;tonnement il jeta sa cigarette et ouvrit les mains en parenth&egrave;ses des deux c&ocirc;t&eacute;s de son visage.</p>
+
+<p>--Sans doute que ses occupations la retiennent ailleurs... marmonna-t-il. Quelle insidieuse question est-ce l&agrave;?</p>
+
+<p>--En souhaitez-vous une plus pr&eacute;cise: Qu'a fait Madame ou Mademoiselle de Saint-Aur&eacute;ol, la m&egrave;re de votre &eacute;l&egrave;ve, certaine nuit du 22 Octobre que devait venir l'enlever son amant?</p>
+
+<p>Il campa ses poings sur ses hanches:</p>
+
+<p>--Eh l&agrave;! Eh l&agrave;! Monsieur le romancier --(par vanit&eacute;, par faiblesse, je m'&eacute;tais laiss&eacute; aller pr&eacute;c&eacute;demment &agrave; ce genre de confidences que devrait inspirer jamais qu'une profonde sympathie; et depuis qu'il savait mes pr&eacute;tentions il s'amusait de moi d'une mani&egrave;re qui d&eacute;j&agrave; me devenait insupportable)-- N'allez-vous pas un peu trop vite?... Et puis-je vous demander &agrave; mon tour comment vous &ecirc;tes si bien renseign&eacute;?</p>
+
+<p>--Parce que la lettre qu'Isabelle de Saint-Aur&eacute;ol &eacute;crivait &agrave; son amant ce jour-l&agrave;, ce n'est pas lui qui l'a re&ccedil;ue; c'est moi.</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment il fallait compter sur moi, l'abb&eacute; &agrave; ce moment aper&ccedil;ut une petite tache sur la manche de sa soutane et commen&ccedil;a de la gratter du bout de l'ongle; il entrait en composition.</p>
+
+<p>--J'admire ceci... que d&egrave;s qu'on se croit n&eacute; romancier on s'accorde aussit&ocirc;t tous les droits. Un autre y regarderait &agrave; deux fois avant de prendre connaissance d'une lettre qui ne lui est pas adress&eacute;e.</p>
+
+<p>--J'esp&egrave;re plut&ocirc;t, Monsieur l'abb&eacute;, qu'il n'en prendrait pas connaissance du tout.</p>
+
+<p>Je le consid&eacute;rais fixement; mais il grattait toujours, les yeux baiss&eacute;s.</p>
+
+<p>--Je ne suppose pourtant pas qu'on vous l'ait donn&eacute;e &agrave; lire.</p>
+
+<p>--Cette lettre est tomb&eacute;e dans mes mains par hasard; l'enveloppe, vieille, sale, &agrave; demi d&eacute;chir&eacute;e, ne portait aucune trace d'&eacute;criture; en l'ouvrant j'ai vu une lettre de Mademoiselle de Saint-Aur&eacute;ol; mais adress&eacute;e &agrave; qui?... Allons! Monsieur l'abb&eacute;, secondez-moi: qui &eacute;tait, il y a quatorze ans, l'amant de Mademoiselle de Saint-Aur&eacute;ol?</p>
+
+<p>L'abb&eacute; s'&eacute;tait lev&eacute;; il commen&ccedil;a de marcher &agrave; petits pas de long en large, la t&ecirc;te basse, les mains crois&eacute;es dans le dos; repassant derri&egrave;re ma chaise, il s'arr&ecirc;ta, et brusquement je sentis ses mains s'abattre sur mes &eacute;paules:</p>
+
+<p>--Montrez-moi cette lettre.</p>
+
+<p>--Parlerez-vous?</p>
+
+<p>Je sentis fr&eacute;mir d'impatience son &eacute;treinte.</p>
+
+<p>--Ah! pas de condition, je vous en prie! Montrez-moi cette lettre... simplement.</p>
+
+<p>--Laissez que j'aille la chercher, dis-je en essayant de me d&eacute;gager.</p>
+
+<p>--Vous l'avez l&agrave; dans votre poche.</p>
+
+<p>Ses yeux visaient au bon endroit, comme si ma veste e&ucirc;t &eacute;t&eacute; transparente; il n'allait pourtant pas me fouiller!...</p>
+
+<p>J'&eacute;tais tr&egrave;s mal pos&eacute; pour me d&eacute;fendre, et contre un grand gaillard plus fort que moi; puis, quel moyen, ensuite, de le d&eacute;cider &agrave; parler. Je me retournai pour voir presque contre le mien son visage; un visage gonfl&eacute;, congestionn&eacute;, o&ugrave; se marquaient subitement deux grosses veines sur le front et de vilaines poches sous les yeux. Alors me for&ccedil;ant de rire par crainte de voir tout se g&acirc;ter:</p>
+
+<p>--Parbleu l'abb&eacute;, avouez que vous aussi vous savez ce que c'est que la curiosit&eacute;!</p>
+
+<p>Il l&acirc;cha prise; je me levai tout aussit&ocirc;t et fis mine de sortir.</p>
+
+<p>--Si vous n'aviez pas eu ces mani&egrave;res de brigand, je vous l'aurais d&eacute;j&agrave; montr&eacute;e; puis, le prenant par le bras:-- mais rapprochons-nous du salon, que je puisse appeler au secours.</p>
+
+<p>Par grand effort de volont&eacute; je gardais un ton enjou&eacute;, mais mon coeur battait fort.</p>
+
+<p>--Tenez: lisez-la devant moi, dis-je en tirant la lettre de ma poche; je veux apprendre de quel oeil un abb&eacute; lit une lettre d'amour.</p>
+
+<p>Mais, de nouveau ma&icirc;tre de lui, il ne laissait para&icirc;tre son &eacute;motion qu'&agrave; l'irr&eacute;pressible titillement d'un petit muscle de sa joue. Il lut; puis huma le papier, renifla, en fron&ccedil;ant &acirc;prement les sourcils de mani&egrave;re qu'il semblait que ses yeux s'indignassent de la gourmandise de son nez; puis repliant le papier et me le rendant, dit d'un ton un peu solennel:</p>
+
+<p>--Ce m&ecirc;me 22 Octobre mourait le Vicomte Blaise de Gonfreville, victime d'un accident de chasse.</p>
+
+<p>--Vous me faites fr&eacute;mir! (mon imagination aussit&ocirc;t construisait un drame &eacute;pouvantable). Sachez que j'ai trouv&eacute; cette lettre derri&egrave;re une boiserie du pavillon o&ugrave; certainement il e&ucirc;t d&ucirc; venir la chercher.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; m'apprit alors que le fils a&icirc;n&eacute; des Gonfreville, dont la propri&eacute;t&eacute; touchait &agrave; celle des Saint-Aur&eacute;ol, avait &eacute;t&eacute; retrouv&eacute; sans vie au pied d'une barri&egrave;re qu'apparemment il s'appr&ecirc;tait &agrave; franchir, lorsqu'un mouvement maladroit avait fait partir son fusil. Pourtant, dans le canon du fusil ne se trouvait pas de cartouche. Aucun renseignement ne put &ecirc;tre donn&eacute; par personne; le jeune homme &eacute;tait sorti seul et personne ne l'avait vu; mais, le lendemain, un chien de la Quartfourche fut surpris pr&egrave;s du pavillon l&eacute;chant une flaque de sang.</p>
+
+<p>--Je n'&eacute;tais pas encore &agrave; la Quartfourche, continua-t-il, mais, d'apr&egrave;s les renseignements que j'ai pu recueillir, il me semble av&eacute;r&eacute; que le crime a &eacute;t&eacute; commis par Gratien, qui sans doute avait surpris les relations de sa ma&icirc;tresse avec le vicomte, et peut-&ecirc;tre avait &eacute;vent&eacute; son projet de fuite (projet que j'ignorais moi-m&ecirc;me avant d'avoir lu cette lettre); c'est un vieux serviteur but&eacute;, butor m&ecirc;me au besoin, qui pour d&eacute;fendre le bien de ses ma&icirc;tres ne croit devoir reculer devant rien.</p>
+
+<p>--Comment ne l'a-t-on pas arr&ecirc;t&eacute;?</p>
+
+<p>--Personne n'avait int&eacute;r&ecirc;t &agrave; le poursuivre, et les deux familles de Gonfreville et de Saint-Aur&eacute;ol craignaient &eacute;galement le bruit autour de cette f&acirc;cheuse histoire; car, quelques mois apr&egrave;s, Mademoiselle de Saint-Aur&eacute;ol mettait au monde un malheureux enfant. On attribue l'infirmit&eacute; de Casimir aux soins que sa m&egrave;re avait pris pour dissimuler sa grossesse; mais Dieu nous enseigne que c'est souvent sur les enfants que retombe le ch&acirc;timent des p&egrave;res. Venez avec moi jusqu'au pavillon; je suis curieux de voir l'endroit o&ugrave; vous avez trouv&eacute; la lettre.</p>
+
+<p>Le ciel s'&eacute;tait &eacute;clairci; nous nous achemin&acirc;mes ensemble.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>Tout alla fort bien &agrave; l'aller; l'abb&eacute; m'avait pris le bras; nous marchions d'un m&ecirc;me pas et causions sans heurts. Mais au retour tout se g&acirc;ta. Sans doute restions-nous passablement exalt&eacute;s l'un et l'autre par l'&eacute;tranget&eacute; de l'aventure; mais chacun tr&egrave;s diff&eacute;remment; moi, vite d&eacute;sarm&eacute; par la complaisance souriante que l'abb&eacute; finalement avait mise &agrave; me renseigner, d&eacute;j&agrave; j'oubliais sa soutane, ma retenue, je me laissais aller &agrave; lui parler comme &agrave; un homme. Voici je crois comment la brouille commen&ccedil;a:</p>
+
+<p>--Qui nous racontera, disais-je, ce que fit Mademoiselle de Saint-Aur&eacute;ol cette nuit-l&agrave;! Sans doute elle n'apprit que le lendemain la mort du comte? L'attendit-elle, et jusqu'&agrave; quand, dans le jardin? Que pensait-elle en ne le voyant pas venir?</p>
+
+<p>L'abb&eacute; se taisait, compl&egrave;tement insensible &agrave; mon lyrisme psychologique; je reprenais:</p>
+
+<p>--Imaginez cette d&eacute;licate jeune fille, le coeur lourd d'amour et d'ennui, la t&ecirc;te folle: Isabelle la passionn&eacute;e...</p>
+
+<p>--Isabelle la d&eacute;vergond&eacute;e, soufflait l'abb&eacute; &agrave; demi-voix.</p>
+
+<p>Je continuais comme si je n'avais pas entendu, mais d&eacute;j&agrave; prenant &eacute;lan pour riposter &agrave; l'interjection prochaine:</p>
+
+<p>--Songez &agrave; tout ce qu'il a fallu d'esp&eacute;rance et de d&eacute;sespoir, de...</p>
+
+<p>--Pourquoi songer &agrave; tout cela? interrompit-il s&egrave;chement. Nous n'avons pas &agrave; conna&icirc;tre des &eacute;v&eacute;nements plus que ce qui peut nous instruire.</p>
+
+<p>--Mais suivant que nous en connaissons plus ou moins, ils nous instruisent diff&eacute;remment...</p>
+
+<p>--Que pr&eacute;tendez-vous dire?</p>
+
+<p>--Que la connaissance superficielle des &eacute;v&eacute;nements ne concorde pas toujours, pas souvent m&ecirc;me, avec la connaissance profonde que nous en pouvons prendre ensuite, et que l'enseignement que l'on en peut tirer n'est pas le m&ecirc;me; qu'il est bon d'examiner avant de conclure...</p>
+
+<p>--Mon jeune ami, faites attention que l'esprit d'examen et de curiosit&eacute; critique est la larve de l'esprit de r&eacute;volte. Le grand homme que vous avez pris pour mod&egrave;le aurait pu bien vous avertir que...</p>
+
+<p>--Celui sur qui j'&eacute;cris ma th&egrave;se, voulez-vous dire...</p>
+
+<p>--Quel ergoteur vous faites! C'est avec un pareil esprit que...</p>
+
+<p>--Mais enfin, cher Monsieur l'abb&eacute;, j'aimerais bien savoir si ce n'est pas cette m&ecirc;me curiosit&eacute; qui vous fait m'accompagner, &agrave; cette heure, qui vous penchait il a quelques instants sur ce lambris crev&eacute;, et qui vous a lentement pouss&eacute; &agrave; conna&icirc;tre de cette histoire tout ce que vous m'en avez apport&eacute;!...</p>
+
+<p>Son pas se faisait plus saccad&eacute;, sa voix plus br&egrave;ve; avec sa canne il frappait le sol impatiemment.</p>
+
+<p>--Sans chercher comme vous des explications d'explications, quand j'ai connu le fait, je m'y tiens. Les &eacute;v&eacute;nements lamentables que je vous ai dits m'enseigneraient, s'il en &eacute;tait encore besoin, l'horreur du p&eacute;ch&eacute; de la chair; ils sont la condamnation du divorce et de tout de que l'homme a invent&eacute; pour essayer de pallier aux cons&eacute;quences de ses fautes. Voici qui suffit, n'est-ce pas!</p>
+
+<p>--Voici qui ne me suffit pas. Le fait ne m'est de rien tant que je ne p&eacute;n&egrave;tre pas sa cause. Conna&icirc;tre la vie secr&egrave;te d'Isabelle de Saint-Aur&eacute;ol; savoir par quels chemins parfum&eacute;s, path&eacute;tiques et t&eacute;n&eacute;breux...</p>
+
+<p>--Jeune homme, m&eacute;fiez-vous! vous commencez &agrave; en devenir amoureux!...</p>
+
+<p>--Ah! j'attendais cela! Parce que l'apparence ne me suffit pas, que je ne me paie pas de mots, ni de gestes... &Ecirc;tes-vous s&ucirc;r de ne pas m&eacute;juger cette femme?</p>
+
+<p>--Une gourgandine!</p>
+
+<p>L'indignation chauffait mon front; je ne la contenais plus qu'&agrave; grand'peine.</p>
+
+<p>--Monsieur l'abb&eacute; de tels mots surprennent dans votre bouche. Il me semble que le Christ nous enseigne plus &agrave; pardonner qu'&agrave; servir.</p>
+
+<p>--De l'indulgence &agrave; la complaisance il n'y a qu'un pas.</p>
+
+<p>--Lui du moins ne l'e&ucirc;t pas condamn&eacute;e comme vous faites.</p>
+
+<p>--D'abord, &ccedil;a vous n'en savez rien. Puis Celui qui est sans p&eacute;ch&eacute; peut se permettre pour le p&eacute;ch&eacute; d'autrui plus d'indulgence que celui dont... je veux dire que nous autres p&eacute;cheurs nous n'avons pas &agrave; chercher plus ou moins d'excuse au p&eacute;ch&eacute;, mais tout simplement &agrave; nous en d&eacute;tourner avec horreur.</p>
+
+<p>--Apr&egrave;s l'avoir bien renifl&eacute; comme vous avez fait cette lettre.</p>
+
+<p>--Vous &ecirc;tes un impertinent.-- Et quittant l'all&eacute;e brusquement, il partit &agrave; pas pr&eacute;cipit&eacute;s par un petit chemin de traverse, jetant encore &agrave; la mani&egrave;re des Parthes des phrases ac&eacute;r&eacute;es o&ugrave; je ne distinguais que les mots: enseignement moderne... sorbonnard... socinien...!</p>
+
+<br>
+
+
+<p>Quand nous nous retrouv&acirc;mes au d&icirc;ner, il gardait un air renfrogn&eacute;, mais en sortant de table il vint &agrave; moi en souriant et me tendit une main qu'en souriant aussi je serrai.</p>
+
+<p>La soir&eacute;e me parut plus morne encore qu'&agrave; l'ordinaire. Le baron geignait doucement au coin du feu; Monsieur Floche et l'abb&eacute; poussaient leurs pions sans mot dire. Du coin de l'oeil je voyais Casimir, la t&ecirc;te enfouie dans ses mains, saliver lentement sur son livre que par instants il &eacute;pongeait d'un coup de mouchoir. Je ne pr&ecirc;tais &agrave; la partie de b&eacute;sigue que ce qu'il fallait d'attention pour ne pas faire perdre trop ignominieusement ma partenaire; Madame Floche s'apercevait et s'inqui&eacute;tait de mon ennui; elle faisait de grands efforts pour animer un peu la partie:</p>
+
+<p>--Allons Olympe! c'est &agrave; vous de jouer. Vous dormez?</p>
+
+<p>Non ce n'&eacute;tait pas le sommeil, mais la mort dont je sentais d&eacute;j&agrave; le t&eacute;n&eacute;breux engourdissement glacer mes h&ocirc;tes; et moi-m&ecirc;me, une angoisse, une sorte d'horreur, m'&eacute;treignait. O printemps! o vents du large, parfums voluptueux, musiques a&eacute;r&eacute;es, jusqu'ici vous ne parviendrez plus jamais! me disais-je; et je songeais &agrave; vous, Isabelle. De quelle tombe aviez-vous su vous &eacute;vader! vers quelle vie? L&agrave;, dans la calme clart&eacute; de la lampe, je vous imaginais, sur vos doigts d&eacute;licats, laissant peser votre front p&acirc;le; une boucle de cheveux noirs touche, caresse votre poignet. Comme vos yeux regardent loin! de quel ennui sans nom de votre chair et de votre &acirc;me, raconte-t-il la plainte, ce soupir qu'ils n'entendent pas? Et de moi-m&ecirc;me, &agrave; mon insu, s'&eacute;chappait un soupir &eacute;norme qui tenait du b&acirc;illement, du sanglot, de sorte que Madame de Saint-Aur&eacute;ol, jetant son dernier atout sur la table, s'&eacute;criait:</p>
+
+<p>--Je crois que Monsieur Lacase a grande envie de s'en aller coucher.-- Pauvre femme!</p>
+
+<p>Cette nuit je fis un r&ecirc;ve absurde; un r&ecirc;ve qui n'&eacute;tait d'abord que la continuation de la r&eacute;alit&eacute;:</p>
+
+<p>La soir&eacute;e n'&eacute;tait pas achev&eacute;e; j'&eacute;tais encore dans le salon, pr&egrave;s de mes h&ocirc;tes, mais &agrave; eux s'adjoignait une soci&eacute;t&eacute; dont le nombre incessamment croissait, bien que je ne visse point pr&eacute;cis&eacute;ment arriver de personnes nouvelles; je reconnaissais Casimir assis &agrave; la table devant un jeu de patience vers lequel trois ou quatre figures se penchaient. On parlait &agrave; voix basse, de sorte que je ne distinguais aucune phrase, mais je comprenais que chacun signalait &agrave; son voisin quelque chose d'extraordinaire et dont le voisin &agrave; son tour s'&eacute;tonnait; l'attention se portait vers un point, l&agrave; pr&egrave;s de Casimir, o&ugrave; tout &agrave; coup, je reconnus, assise &agrave; table (comment ne l'avais-je pas dinstingu&eacute;e plus t&ocirc;t) Isabelle de Saint-Aur&eacute;ol. Seule parmi les costumes sombres, elle &eacute;tait v&ecirc;tue tout en blanc. D'abord elle m'apparut charmante, assez semblable &agrave; ce que la montrait le m&eacute;daillon; mais au bout d'un instant j'&eacute;tais frapp&eacute; par l'immobilit&eacute; de ses traits, la fixit&eacute; de son regard, et soudain je comprenais ce que l'on chuchotait &agrave; l'oreille: ce n'&eacute;tait pas l&agrave; la v&eacute;ritable Isabelle, mais une poup&eacute;e &agrave; sa ressemblance, qu'on mettait &agrave; sa place durant l'absence de la vraie. Cette poup&eacute;e &agrave; pr&eacute;sent me paraissait affreuse; j'&eacute;tais g&ecirc;n&eacute; jusqu'&agrave; l'angoisse par son air de pr&eacute;tentieuse stupidit&eacute;; on l'e&ucirc;t dite immobile, mais, tandis que je la regardais fixement, je la voyais lentement pencher de c&ocirc;t&eacute;, pencher... elle allait chavirer, quand Mademoiselle Olympe, s'&eacute;lan&ccedil;ant de l'autre extr&eacute;mit&eacute; du salon, se courba jusqu'&agrave; terre, souleva la housse du fauteuil et remonta je ne sais quel rouage qui faisait un grincement bizarre et remettait le mannequin d'aplomb en communiquant &agrave; ses bras une grotesque gesticulation d'automate. Puis chacun se leva, l'heure &eacute;tant sonn&eacute;e du couvre-feu; on allait laisser la fausse Isabelle l&agrave; seule; en partant chacun la saluait &agrave; la turque, except&eacute; le baron qui s'approchait irr&eacute;v&eacute;rencieusement, lui saisit &agrave; pleine main la perruque et lui appliqua sur le sinciput deux gros baisers sonores en rigolant. D&egrave;s que la soci&eacute;t&eacute; avait achev&eacute; de d&eacute;serter le salon --et j'avais vu sortir une foule-- d&egrave;s que l'obscurit&eacute; s'&eacute;tait faite, je voyais, oui, dans l'obscurit&eacute;, je voyais la poup&eacute;e p&acirc;lir, fr&eacute;mir et prendre vie. Elle se soulevait lentement, et c'&eacute;tait Mademoiselle de Saint-Aur&eacute;ol elle-m&ecirc;me; elle glissait &agrave; moi sans bruit; tout &agrave; coup je sentais autour de mon cou ses bras ti&egrave;des, et je me r&eacute;veillais dans la moiteur de son haleine au moment qu'elle me disait:</p>
+
+<p>--Pour eux je fais l'absente, mais pour toi je suis l&agrave;.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>Je ne suis ni superstitieux ni craintif; si je rallumai ma bougie, ce fit pour chasser de mes yeux et de mon cerveau cette obs&eacute;dante image; j'y eus du mal. Malgr&eacute; moi j'&eacute;piais tous les bruits. S'elle &eacute;tait l&agrave; pourtant! En vain je m'effor&ccedil;ai de lire; je ne pouvais pr&ecirc;ter attention &agrave; rien d'autre; c'est en pensant &agrave; elle que je me rendormis au matin.</p>
+
+<h2>VI</h2>
+
+<p>Ainsi retombaient les sursauts de ma curiosit&eacute; amoureuse. Je ne pouvais pourtant diff&eacute;rer plus longtemps un d&eacute;part que de nouveau j'avais annonc&eacute; &agrave; mes h&ocirc;tes, et ce jour &eacute;tait le dernier que je devais passer &agrave; la Quartfourche. Ce jour-l&agrave;...</p>
+
+<p>Nous sommes &agrave; d&eacute;jeuner. L'on attend le courrier que Delphine, la femme de Gratien, re&ccedil;oit du facteur et nous apporte d'ordinaire peu d'instants avant le dessert. C'est &agrave; Madame Floche, je vous l'ai dit, qu'elle le remet; puis celle-ci r&eacute;partit les lettres et tend le <i>Journal des D&eacute;bats</i> &agrave; Monsieur Floche, qui dispara&icirc;t derri&egrave;re jusqu'&agrave; ce que nous nous levions de table. Ce jour-l&agrave;, une enveloppe mauve, prise &agrave; demi dans la bande du journal, s'&eacute;chappe du paquet et va voler sur la table pr&egrave;s de l'assiette de Madame Floche; j'ai juste le temps de reconna&icirc;tre la grande &eacute;criture d&eacute;gingand&eacute;e qui, la veille, m'avait fait d&eacute;j&agrave; battre le coeur; Madame Floche aussi, apparemment, l'a reconnue; elle fait un geste pr&eacute;cipit&eacute; pour couvrir l'enveloppe avec son assiette; l'assiette s'en va cogner un verre, qui se brise et r&eacute;pand du vin sur la nappe; tout cela fait un grand vacarme et la bonne Madame Floche profite de la confusion g&eacute;n&eacute;rale pour subtiliser l'enveloppe dans sa mitaine.</p>
+
+<p>--J'ai voulu &eacute;craser une araign&eacute;e, dit-elle gauchement comme un enfant qui s'excuse. (Elle appelle indiff&eacute;remment: araign&eacute;es, les cloportes et les perce-oreilles qui s'&eacute;chappent parfois de la corbeille de fruits.)</p>
+
+<p>--Et je parie que vous l'avez manqu&eacute;e, dit Madame de Saint-Aur&eacute;ol d'un ton aigre, en se levant et jetant sa serviette non pli&eacute;e sur la table. Vous viendrez dans le salon me rejoindre, ma soeur. Ces Messieurs m'excuseront: j'ai ma crampe de nombril.</p>
+
+<p>Le repas s'ach&egrave;ve en silence. Monsieur Floche n'a rien vu, Monsieur de Saint-Aur&eacute;ol rien compris; Mademoiselle Verdure et l'abb&eacute; gardent les yeux fix&eacute;s sur leur assiette; si Casimir ne se mouchait pas, je crois qu'on le verrait pleurer...</p>
+
+<p>Il fait presque ti&egrave;de. On a port&eacute; le caf&eacute; sur la petite terrasse que forme le perron du salon. Je suis seul &agrave; en prendre avec Mademoiselle Verdure et l'abb&eacute;; du salon o&ugrave; sont enferm&eacute;es ces deux dames, des &eacute;clats de voix nous parviennent; puis plus rien; ces dames sont mont&eacute;es.</p>
+
+<p>C'est alors, s'il me souvient bien, qu'&eacute;clata la castille du h&egrave;tre-&agrave;-feuille-de-persil.</p>
+
+<p>Mademoiselle Verdure et l'abb&eacute; vivaient en &eacute;tat de guerre. Les combats n'&eacute;taient pas bien s&eacute;rieux et l'abb&eacute; ne faisait qu'en rire; mais rien n'irritait tant Mademoiselle Verdure que le ton persifleur qu'il prenait alors; elle se d&eacute;couvrait &agrave; tous coups et l'abb&eacute; tirait dans le vif. Presqu'aucun jour ne passait sans qu'&eacute;clat&acirc;t entre eux quelqu'une de ces escarmouches que l'abb&eacute; nommait des "castilles". Il pr&eacute;tendait que la vieille fille en avait besoin pour sa sant&eacute;; il la faisait monter &agrave; l'arbre comme on emm&egrave;ne un chien faire un tour. Il n'y apportait peut-&ecirc;tre pas de m&eacute;chancet&eacute;, mais certainement de la malice et s'y montrait assez provoquant. Cela les occupait tous deux et assaisionnait leur journ&eacute;e.</p>
+
+<p>Le petit incident du dessert nous avait laiss&eacute;s nerveux. Je cherchais une diversion et, tandis que l'abb&eacute; versait les tasses, ma main rencontra dans la poche de mon veston un paquet de feuilles, ramille d'un arbre bizarre qui croissat pr&egrave;s de la grille d'entr&eacute;e et que j'avais cueillie le matin pour en demander le nom &agrave; Mademoiselle Verdure; non que je fusse bien curieux de le conna&icirc;tre, mais elle se trouvait flatt&eacute;e qu'on f&icirc;t appel &agrave; son savoir.</p>
+
+<p>Car elle s'occupait de botanique. Certains jours elle partait herboriser, portant en bandouli&egrave;re sur ses robustes &eacute;paules une bo&icirc;te verte qui lui donnait l'aspect bizarre d'une cantini&egrave;re; elle passait entre son herbier et sa "loupe mont&eacute;e" le temps que lui laissaient les soins domestiques... Donc Mademoiselle Olympe prit la ramille et sans h&eacute;siter:</p>
+
+<p>--Ceci, d&eacute;clara-t-elle, c'est du h&ecirc;tre-&agrave;-feuille-de-persil.</p>
+
+<p>--Curieuse appellation! hasardai-je; ces feuilles lanc&eacute;ol&eacute;es n'ont pourtant aucun rapport avec celles du...</p>
+
+<p>L'abb&eacute; depuis un instant souriait avec pertinence:</p>
+
+<p>--C'est ainsi qu'on appelle &agrave; la Quartfourche le <i>fagus persicifolia</i>, fit-il comme n&eacute;gligemment. Mademoiselle Verdure soubresauta:</p>
+
+<p>--Je ne vous savais pas si fort en botanique.</p>
+
+<p>--Non; mais j'entends un peu le latin.</p>
+
+<p>Puis, inclin&eacute; vers moi: Ces dames sont victimes d'un involontaire calembour. <i>Persicus,</i> ch&egrave;re Mademoiselle, <i>persicus</i> veut dire p&ecirc;cher, non persil. Le <i>fagus persicifolia</i> dont Monsieur Lacase remarquait les feuilles qu'il appelle si justement lanc&eacute;ol&eacute;es, le <i>fagus persicifolia</i> est un "h&ecirc;tre &agrave; feuilles de p&ecirc;cher."</p>
+
+<p>Mademoiselle Olympe &eacute;tait devenue cramoisie: le calme qu'affectait l'abb&eacute; achevait de la d&eacute;composer.</p>
+
+<p>--La vrai botanique ne s'occupe pas des anomalies et des monstruosit&eacute;s, sut-elle trouver &agrave; dire sans tourner un regard vers l'abb&eacute;; puis vidant sa tasse d'un trait elle partit en coup de vent.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; avait fronc&eacute; sa bouche en cul de poule, d'o&ugrave; s'&eacute;chappaient des mani&egrave;res de petits pets. J'avais grand'peine &agrave; retenir mon rire.</p>
+
+<p>--Seriez-vous m&eacute;chant, Monsieur l'abb&eacute;?</p>
+
+<p>--Mais non! mais non... Cette bonne demoiselle, qui ne prend pas assez d'exercice, a besoin qu'on lui fouette le sang. Elle est tr&egrave;s combative, croyez-moi; quand je reste trois jours sans pousser ma pointe c'est elle qui vient ferrailler. A la Quartfourche les distractions ne sont pas si nombreuses!...</p>
+
+<p>Et tous deux alors, sans parler, nous commen&ccedil;ames de penser &agrave; la lettre du d&eacute;jeuner.</p>
+
+<p>--Vous avez reconnu cette &eacute;criture? me hasardai-je &agrave; demander enfin.</p>
+
+<p>Il haussa les &eacute;paules:</p>
+
+<p>--Un peu plus t&ocirc;t, un peu plus tard, c'est la lettre qu'on re&ccedil;oit &agrave; la Quartfourche deux fois par an, apr&egrave;s le paiement des fermages, et par laquelle elle annonce &agrave; Madame Floche sa venue.</p>
+
+<p>--Elle va venir? m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>--Calmez-vous! Calmez-vous: vous ne la verrez pas.</p>
+
+<p>--Et pourquoi ne la pourrai-je point voir?</p>
+
+<p>--Parce qu'elle vient au milieu de la nuit qu'elle repart presque aussit&ocirc;t, qu'elle fuit les regards et... m&eacute;fiez-vous de Gratien. Son regard me scrutait: je ne bronchai point; il reprit sur un ton irrit&eacute;:</p>
+
+<p>--Vous ne tiendrez aucun compte de ce que je vous en dis; je le vois &agrave; votre air; mais vous &ecirc;tes averti. Allez! faites &agrave; votre guise; demain matin vous m'en donnerez des nouvelles.</p>
+
+<p>Il se leva, me laissa, sans que j'aie pu d&eacute;m&ecirc;ler s'il cherchait &agrave; r&eacute;fr&eacute;ner ma curiosit&eacute; ou s'il ne s'amusait pas &agrave; l'&eacute;peronner au contraire.</p>
+
+<p>Jusqu'au soir mon esprit, dont je renonce &agrave; peine le d&eacute;sordre, fut uniquement occup&eacute; par l'attente. Pouvais-je aimer vraiment Isabelle? Non sans doute, mais, amus&eacute; jusqu'au coeur par une excitation si violente, comment ne me f&ucirc;ss&eacute;-je pas m&eacute;pris? reconnaissant &agrave; ma curiosit&eacute; toute la fr&eacute;missante ardeur, la fougue, l'impatience de l'amour. Les derni&egrave;res paroles de l'abb&eacute; n'avaient servi qu'&agrave; me stimuler davantage; que pouvait contre moi Gratien? J'aurais travers&eacute; fourr&eacute; d'&eacute;pines et brasiers!</p>
+
+<p>Certainement quelque chose d'anormal se pr&eacute;parait. Ce soir-l&agrave; personne ne proposa de partie. Sit&ocirc;t apr&egrave;s souper, Madame de Saint-Aur&eacute;ol commen&ccedil;a de se plaindre de ce qu'elle appelait "sa gastrite" et se retira sans fa&ccedil;ons, tandis que Mademoiselle Verdure lui pr&eacute;parait une infusion. Peu d'instants apr&egrave;s, Madame Floche envoya se coucher Casimir; puis, sit&ocirc;t que l'enfant fut parti:</p>
+
+<p>--Je crois que Monsieur Lacase a grande envie d'en faire autant; il a l'air de tomber de sommeil.</p>
+
+<p>Et comme je ne r&eacute;pondais pas assez promptement &agrave; son invite:</p>
+
+<p>--Ah! je crois qu'aucun de nous ne va prolonger bien tard la veill&eacute;e.</p>
+
+<p>Mademoiselle Verdure se leva pour allumer les bougeoirs; l'abb&eacute; et moi nous la suiv&icirc;mes; je vis Madame Floche se pencher sur l'&eacute;paule de son mari qui sommeillait au coin du feu dans la berline; il se leva tout aussit&ocirc;t, puis entra&icirc;na par le bras le baron qui se laissa faire, comme s'il comprenait ce que lui signifiait. Sur le palier du premier &eacute;tage, o&ugrave; chacun, muni d'un bougeoir, se retirait de son c&ocirc;t&eacute;:</p>
+
+<p>--Bonne nuit! Dormez bien-- me dit l'abb&eacute; avec un sourire ambigu.</p>
+
+<p>Je refermai la porte de ma chambre; puis j'attendis. Il n'&eacute;tait encore que neuf heures. J'entendis monter Madame Floche, puis Mademoiselle Verdure. Il y eut sur le palier, entre Madame Floche et Madame de Saint-Aur&eacute;ol qui &eacute;tait ressortie de sa chambre, reprise d'une querelle assez vive, trop loin de moi pour que j'en pusse distinguer les paroles; puis un bruit de portes claqu&eacute;es; puis rien.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tendis sur mon lit pour mieux r&eacute;fl&eacute;chir. Je songeais &agrave; l'ironique souhait de bon sommeil dont l'abb&eacute; avait accompagn&eacute; sa derni&egrave;re poign&eacute;e de main; j'aurais voulu savoir si lui, de son c&ocirc;t&eacute;, s'appr&ecirc;tait au somme, ou si cette curiosit&eacute; qu'il se d&eacute;fendait d'avoir devant moi, il allait lui l&acirc;cher la bride?... mais il couchait dans une autre partie du ch&acirc;teau, faisant pendant &agrave; celle que j'occupais, et o&ugrave; aucun motif plausible ne m'appelait. Pourtant, qui de nous deux serait le plus penaud, si nous nous surprenions l'un l'autre dans le couloir?... Ainsi m&eacute;ditant il m'advint quelque chose d'inavouable, d'absurde, de confondant: je m'endormis.</p>
+
+<p>Oui, moins surexcit&eacute; sans doute qu'&eacute;puis&eacute; par l'attente et fatigu&eacute; en outre par la mauvaise nuit de la veille, je m'endormis profond&eacute;ment.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>Le cr&eacute;pitement de la bougie qui achevait de se consumer m'&eacute;veilla; ou, peut-&ecirc;tre, vaguement per&ccedil;u &agrave; travers mon sommeil, un &eacute;branlement sourd du plancher: certainement quelqu'un avait march&eacute; dans le couloir. Je me dressai sur mon s&eacute;ant. Ma bougie &agrave; ce moment s'&eacute;teignit; je demeurai, dans le noir, tout pantois. Je n'avais plus pour m'&eacute;clairer que quelques allumettes; j'en grattai une afin de regarder &agrave; ma montre: il &eacute;tait pr&egrave;s d'onze heures et demie; j'&eacute;carquillai l'oreille... plus un bruit. A t&acirc;tons je gagnai la porte et l'ouvris.</p>
+
+<p>Non, le coeur ne me battait point; je me sentais de corps agile, impond&eacute;rable; d'esprit calme, subtil, r&eacute;solu.</p>
+
+<p>A l'autre extr&eacute;mit&eacute; du couloir, une grande fen&ecirc;tre versait jusqu'&agrave; moi une clart&eacute; non point &eacute;gale comme celle des nuits tranquilles, mais palpitante et d&eacute;faillante par instants, car le ciel &eacute;tait pluvieux et, devant la lune, le vent charriait d'&eacute;pais nuages. Je m'&eacute;tais d&eacute;chauss&eacute;; j'avan&ccedil;ais sans bruit... Je n'avais pas besoin d'y voir davantage pour gagner le poste d'observation que je m'&eacute;tais m&eacute;nag&eacute;: c'&eacute;tait, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de celle de Madame Floche, o&ugrave; vraisemblablement se tenait le conciliabule, une petite chambre inhabit&eacute;e, qu'avait occup&eacute;e d'abord Monsieur Floche (il pr&eacute;f&eacute;rait &agrave; pr&eacute;sent le voisinage de ses livres &agrave; celui de sa femme); la porte de communication, dont j'avais soigneusement tir&eacute; le verrou pour me mettre &agrave; l'abri d'une surprise, avait un peu fl&eacute;chi, et je m'&eacute;tais assur&eacute; qu'imm&eacute;diatement, sous le chambranle je pouvais glisser mon regard; il me fallait, pour y atteindre, me jucher sur une commode que j'avais pouss&eacute;e tout aupr&egrave;s.</p>
+
+<p>A pr&eacute;sent passait par cette fente un peu de lumi&egrave;re qui, renvoy&eacute;e par le plafond blanc, me permettait de me guider. Je retrouvai tout comme je l'avais laiss&eacute; dans le jour. Je me hissai sur la commode, plongeai mes regards dans la chambre voisine...</p>
+
+<p>Isabelle de Saint-Aur&eacute;ol &eacute;tait l&agrave;.</p>
+
+<br>
+<p>Elle &eacute;tait devant moi, &agrave; quelques pas de moi... Elle &eacute;tait assise sur un de ces disgracieux si&egrave;ges bas sans dossier, qu'on appelait je crois des "poufs", dont la pr&eacute;sence &eacute;tonnait un peu dans cette chambre ancienne et que je ne me souvenais point d'y avoir vu lorsque j'&eacute;tais entr&eacute; porter des fleurs. Madame Floche se tenait enfonc&eacute;e dans un grand fauteuil en tapisserie; une lampe pos&eacute;e sur un gu&eacute;ridon pr&egrave;s du fauteuil les &eacute;clairait discr&egrave;tement toutes deux. Isabelle me tournait le dos; elle s'inclinait en avant, presque couch&eacute;e sur les genoux de sa vieille tante, de sorte que d'abord je ne vis pas son visage; bient&ocirc;t elle releva la t&ecirc;te. Je m'attendais &agrave; la trouver davantage vieillie; pourtant je reconnaissais &agrave; peine en elle la jeune fille du m&eacute;daillon; non moins belle sans doute, elle &eacute;tait d'une beaut&eacute; tr&egrave;s diff&eacute;rente, plus terrestre et comme humanis&eacute;e; l'ang&eacute;lique candeur de la miniature le c&eacute;dait &agrave; une langueur passionn&eacute;e, et je ne sais quel d&eacute;go&ucirc;t froissait le coin de ses l&egrave;vres que le peintre avait dessin&eacute;es entrouvertes. Un grand manteau de voyage, une sorte de waterproof, d'une &eacute;toffe assez commune semblait-il, la recouvrait, mais relev&eacute; de c&ocirc;t&eacute;, laissait voir une jupe noire de taffetas luisant sur lequel sa main d&eacute;gant&eacute;e, qu'elle laissait pendre et qui tenait un mouchoir chiffonn&eacute;, paraissait extraordinairement p&acirc;le et fragile. Une petite capote de feutre et de plumes moir&eacute;es, &agrave; brides de taffetas, la coiffait; une boucle de cheveux tr&egrave;s noirs, repassait par dessus la bride et, d&egrave;s qu'elle baissait la t&ecirc;te, revenait en avant cacher la tempe. On l'aurait dite en deuil sans un ruban vert-scarab&eacute;e qu'elle portait autour du cou. Madame Floche ni elle ne disait rien; mais, de sa main droite, Isabelle caressait le bras, la main de Madame Floche et l'attirait &agrave; elle, et puis la couvrait de baisers.</p>
+
+<p>A pr&eacute;sent elle secouait la t&ecirc;te et ses boucles flottaient de gauche &agrave; droite; alors, comme si elle reprenait une phrase:</p>
+
+<p>--Tous les moyens, dit-elle; j'ai vraiment essay&eacute; tous les moyens; je te jure que...</p>
+
+<p>--Ne jurez point, ma pauvre enfant; je vous crois sans cela, interrompit la pauvre vieille en lui posant la main sur le front. Toutes deux parlaient &agrave; voix tr&egrave;s basse comme si elles eussent craint d'&ecirc;tre entendues.</p>
+
+<p>Madame Floche se redressa, repoussa doucement sa ni&egrave;ce, et, s'appuyant sur les deux bras de son fauteuil, se leva. Mademoiselle de Saint-Aur&eacute;ol se leva pareillement, et tandis que sa tante se dirigeait vers le secr&eacute;taire d'o&ugrave; Casimir, avant-hier, avait sorti le m&eacute;daillon, elle fit quelques pas dans le m&ecirc;me sens, s'arr&ecirc;ta devant une console qui supportait une grande miroir et, pendant que la vieille fouillait dans un tiroir, s'avisant &agrave; son reflet du ruban &eacute;meraude qu'elle portait autour du cou, elle le d&eacute;tacha prestement, le roula autour de son doigt... Avant que Madame Floche ne se f&ucirc;t retourn&eacute;e, le ruban vif avait disparu, Isabelle avait pris une attitude m&eacute;ditative, les mains retomb&eacute;es et crois&eacute;es devant elle, le regard perdu...</p>
+
+<p>La pauvre vieille Floche tenait encore d'une main son trousseau de clefs, de l'autre la maigre liasse qu'elle avait &eacute;t&eacute; qu&eacute;rir dans le tiroir; elle allait se rasseoir dans son fauteuil, quand la porte, en face de celle o&ugrave; j'&eacute;tais post&eacute;, s'ouvrit brusquement toute grande --et je faillis crier de stupeur. La baronne apparaissait dans l'embrasure, guind&eacute;e, d&eacute;collet&eacute;e, fard&eacute;e, en grand costume d'apparat et le chef surmont&eacute; d'une sorte de plumeau-marabout gigantesque. Elle brandissait de son mieux un grand cand&eacute;labre &agrave; six branches, toutes bougies allum&eacute;es, qui la baignait d'une tremblotante lumi&egrave;re, et r&eacute;pandait des pleurs de cire sur le plancher. A bout de forces sans doute, elle commen&ccedil;a par courir poser le cand&eacute;labre sur la console devant la glace; puis reprenant en quatre petits bonds sa position dans l'embrasure, elle s'avan&ccedil;a de nouveau, &agrave; pas rythm&eacute;s, solennelle, portant loin devant elle &eacute;tendue sa main charg&eacute;e d'&eacute;normes bagues. Au milieu de la chambre elle s'arr&ecirc;ta, se tourna tout d'une pi&egrave;ce du c&ocirc;t&eacute; de sa fille, le geste toujours tendu, et, avec une voix aigu&euml; &agrave; percer les murailles:</p>
+
+<p>--Arri&egrave;re de moi, fille ingrate! Je ne me laisserai plus &eacute;mouvoir par vos larmes, et vos protestations ont perdu pour jamais le chemin de mon coeur.</p>
+
+<p>Tout cela &eacute;tait d&eacute;bit&eacute;, cri&eacute; sur le m&ecirc;me fausset sans nuances. Isabelle cependant s'&eacute;tait jet&eacute;e aux pieds de sa m&egrave;re, dont elle avait saisi la jupe, et la tirait, d&eacute;couvrant deux ridicules petits escarpins de satin blanc, cependant que de son front elle heurtait le plancher qu'un tapis recouvrait &agrave; cet endroit. Madame de Saint-Aur&eacute;ol ne baissa pas les yeux un instant, continua de lancer droit devant elle des regards aigus et glac&eacute;s comme sa voix, elle continua:</p>
+
+<p>--Ne vous aura-t-il pas suffi d'apporter au foyer de vos parents la mis&egrave;re; pr&eacute;tendez-vous poursuivre plus loin les...</p>
+
+<p>Ici brusquement la voix lui manqua; alors se tournant vers Madame Floche qui se faisait toute petite et qui tremblait dans son fauteuil:</p>
+
+<p>--Et quant &agrave; vous ma soeur, si vous avez encore la faiblesse...--puis se reprenant: --Si vous avez la coupable faiblesse de c&eacute;der encore &agrave; ces supplications, f&ucirc;t-ce pour un baiser, f&ucirc;t-ce pour une obole, aussi vrai que je suis votre soeur a&icirc;n&eacute;e, je vous quitte, je recommande &agrave; Dieu mes p&eacute;nates, et je ne vous revois de ma vie.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais comme au spectacle. Mais puisqu'elles ne se savaient pas observ&eacute;es, pour qui ces deux marionnettes jouaient-elles la trag&eacute;die? Les attitudes et les gestes de la fille me paraissaient aussi exag&eacute;r&eacute;s, aussi faux que ceux de la m&egrave;re... Celle-ci me faisait face, de sorte que je voyais de dos Isabelle qui, prostern&eacute;e, gardait sa pose d'Esther suppliante; tout &agrave; coup je remarquai ses pieds: ils &eacute;taient chauss&eacute;s en pou-de-soie couleur prune, autant qu'il me sembla et que l'on en pouvait juger encore sous la couche de boue qui recouvrait les bottines; au-dessus, un bas blanc, o&ugrave; le volant de la jupe, en se relevant, mouill&eacute;, fangeux, avait fait une tra&icirc;n&eacute;e sale... Et soudain, plus haut que la d&eacute;clamation de la vieille, retentit en moi tout ce que ces pauvres objets racontaient d'aventureux, de mis&eacute;rable. Un sanglot m'&eacute;treignit la gorge; et je me promis, quand Isa quitterait la maison, de la suivre &agrave; travers le jardin.</p>
+
+<p>Madame de Saint-Aur&eacute;ol cependant avait fait trois pas vers le fauteuil de Madame Floche:</p>
+
+<p>--Allons! donnez-moi ces billets! Pensez-vous que sous votre mitaine je ne voie pas se froisser le papier? Me croyez-vous aveugle, ou folle? Donnez-moi cet argent vous dis-je! --Et, m&eacute;lodramatiquement, approchant les billets dont elle s'&eacute;tait empar&eacute;e, de la flamme d'une de ses bougies du cand&eacute;labre: --Je pr&eacute;f&eacute;rerais br&ucirc;ler le tout (faut-il dire qu'elle n'en faisait rien) plut&ocirc;t que de lui donner un liard.</p>
+
+<p>Elle glissa les billets dans sa poche et reprit son geste d&eacute;clamatoire:</p>
+
+<p>--Fille ingrate! Fille d&eacute;natur&eacute;e! Le chemin qu'ont pris mes bracelets et mes colliers, vous saurez l'apprendre &agrave; mes bagues!-- Ce disant, d'un geste habile de sa main &eacute;tendue, elle en fit tomber deux ou trois sur le tapis. Comme un chien affam&eacute; se jette sur un os, Isabelle s'en saisit.</p>
+
+<p>--Partez, &agrave; pr&eacute;sent: nous n'avons plus rien &agrave; nous dire, et je ne vous reconnais plus.</p>
+
+<p>Puis ayant &eacute;t&eacute; prendre un &eacute;teignoir sur la table de nuit, elle en coiffa successivement chaque bougie du cand&eacute;labre, et partit.</p>
+
+<p>La pi&egrave;ce &agrave; pr&eacute;sent paraissait sombre. Isabelle cependant s'&eacute;tait relev&eacute;e; elle passait ses doigts sur ses tempes, rejetait en arri&egrave;re ses boucles &eacute;parses et rajustait son chapeau. D'une secousse elle remonta son manteau qui avait un peu gliss&eacute; des ses &eacute;paules, et se pencha vers Madame Floche pour lui dire adieu. Il me parut que la pauvre femme cherchait &agrave; lui parler, mais c'&eacute;tait d'une voix si faible que je ne pus rien distinguer. Isabelle sans rien dire pressa une des tremblantes mains de la vieille contre ses l&egrave;vres. Un instant apr&egrave;s je m'&eacute;lan&ccedil;ais &agrave; sa poursuite dans le couloir.</p>
+
+<p>Au moment de descendre l'escalier, un bruit de voix m'arr&ecirc;ta. Je reconnus celle de Mademoiselle Verdure qu'Isabelle avait d&eacute;j&agrave; rejointe dans la vestibule, et je les aper&ccedil;us toutes deux en me penchant par dessus la rampe. Olympe Verdure tenant une petite lanterne &agrave; la main.</p>
+
+<p>--Tu vas partir sans l'embrasser? disait-elle, --et je compris qu'il s'agissait de Casimir.-- Tu ne veux donc pas le voir?</p>
+
+<p>--Non, Loly; je suis trop press&eacute;e. Il ne doit pas savoir que je suis venue.</p>
+
+<p>Il y eut un silence, une pantomime que d'abord je ne compris pas bien. La lanterne s'agita projetant des ombres bondissantes. Mademoiselle Verdure s'avan&ccedil;ant, Isabelle se reculant, toutes deux se d&eacute;plac&egrave;rent de quelques pas; puis j'entendis:</p>
+
+<p>--Si; si; en souvenir de moi. Je le gardais depuis longtemps. A pr&eacute;sent que je suis vieille, qu'est-ce que je feras de cela?</p>
+
+<p>--Loly! Loly! Vous &ecirc;tes ce que je laisse ici de meilleur.</p>
+
+<p>Mademoiselle Verdure la pressait entre ses bras:</p>
+
+<p>--Ah! pauvrette! comme elle est tremp&eacute;e!</p>
+
+<p>--Mon manteau seulement... ce n'est rien. Laisse-moi partir vite.</p>
+
+<p>--Prends un parapluie au moins.</p>
+
+<p>--Il ne pleut plus.</p>
+
+<p>--La lanterne.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que j'en ferais? La voiture est tout pr&egrave;s. Adieu.</p>
+
+<p>--Allons! Adieu, ma pauvre enfant! Que Dieu te... le reste se perdit dans un sanglot. Mademoiselle Verdure resta quelques instants pench&eacute;e dans la nuit, et une bouff&eacute;e d'air humide monta du dehors dans la cage de l'escalier; puis, sur la porte referm&eacute;e, je l'entendis pousser les verrous...</p>
+
+<p>Je ne pouvais passer devant Mademoiselle Verdure. Gratien emportait chaque soir la clef de la porte de la cuisine. Une autre porte ouvrait de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la maison, par o&ugrave; facilement j'eusse pu sortir, mais c'&eacute;tait un d&eacute;tour &eacute;norme. Avant que je ne l'aie retrouv&eacute;e, Isabelle aurait d&eacute;j&agrave; rejoint sa voiture. Ah! si de ma fen&ecirc;tre je l'appelais... Je courus &agrave; ma chambre. La lune &eacute;tait de nouveau recouverte; guettant un bruit de pas j'attendis un instant; un souffle puissant s'&eacute;leva et, tandis que Gratien rentrait par la cuisine, &agrave; travers la chuchotante agitation des arbres, j'entendis la voiture d'Isabelle de Saint-Aur&eacute;ol s'&eacute;loigner.</p>
+
+<br>
+
+
+<h2>VII</h2>
+
+<p>Je m'&eacute;tais mis fort en retard, et, sit&ocirc;t de retour &agrave; Paris, s'empar&egrave;rent de moi mille soucis qui d&eacute;rout&egrave;rent enfin mes pens&eacute;es. La r&eacute;solution que j'avais prise de retourner l'&eacute;t&eacute; suivant &agrave; la Quartfourche temp&eacute;rait mes regrets de n'avoir su pousser plus loin une aventure que je commen&ccedil;ais d'oublier lorsque, vers la fin de Janvier, je re&ccedil;us un double faire-part. Les &eacute;poux &nbsp;Floche avaient tous deux exhal&eacute; vers Dieu leur &acirc;me tremblante et douce, &agrave; quelques jours d'intervalle. Je reconnus sur l'enveloppe du faire-part l'&eacute;criture de Mademoiselle Verdure; mais c'est &agrave; Casimir que j'envoyai l'expression banale de mes regrets et de ma sympathie. Deux semaines apr&egrave;s je re&ccedil;us cette lettre:</p>
+
+<p><i>Mon cher Monsieur G&eacute;rard.</i></p>
+
+<p>(L'enfant n'avait jamais pu se d&eacute;cider &agrave; m'appeler par mon nom de famille.</p>
+
+<p>--Comment vous appelez-vous, vous? m'avait-il demand&eacute; dans une promenade, pr&eacute;cis&eacute;ment le jour o&ugrave; j'avais commenc&eacute; &agrave; le tutoyer.</p>
+
+<p>--Mais tu le sais bien, Casimir, je m'appelle Monsieur Lacase.</p>
+
+<p>--Non; pas ce nom-l&agrave;, l'autre? reclamait-il)</p>
+
+<p><i>Vous &ecirc;tes bien bon de m'avoir &eacute;crit, et votre lettre a &eacute;t&eacute; bien bonne parce qu'&agrave; pr&eacute;sent la Quartfourche est bien triste. Ma grand'maman avait eu jeudi une attaque et ne pouvait plus quitter sa chambre; alors maman est revenue &agrave; la Quartfourche et l'abb&eacute; est parti parce qu'il avait &eacute;t&eacute; cur&eacute; du Breuil. C'est apr&egrave;s &ccedil;a que mon oncle et ma tante sont morts. D'abord mon oncle est mort, qui vous aimait bien, et puis dimanche apr&egrave;s ma tante qui a &eacute;t&eacute; malade trois jours. Maman n'&eacute;tait plus l&agrave;. J'&eacute;tais tout seul avec Loly et Delphine la femme de Gratien, qui m'aime bien; et &ccedil;a &eacute;t&eacute; tr&egrave;s triste parce que ma tante ne voulait pas me quitter. Mais il a bien fallu. Alors maintenant je couche dans la chambre &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Delphine, parce que Loly a &eacute;t&eacute; rappel&eacute;e dans l'Orne par son fr&egrave;re. Gratien aussi est tr&egrave;s bon pour moi. Il m'a montr&eacute; &agrave; faire des boutures et des greffes ce qui est tr&egrave;s amusant, et puis j'aide &agrave; abattre les arbres.</i></p>
+
+<p><i>Vous savez, votre petit papier ousque vous avez &eacute;crit votre promesse, il faut l'oublier parce qu'il n'y aurait plus personne ici pour vous recevoir. Mais &ccedil;a me fait beaucoup de chagrin de ne pas vous revoir parce que je vous aimais bien. Mais je ne vous oublie pas.<br>
+<br>
+ Votre petit ami,<br>
+ CASIMIR.</i></p>
+
+<p>La mort de Monsieur et Madame Floche m'avait laiss&eacute; assez indiff&eacute;rent, mais cette lettre maladroite et d&eacute;pourvue me remua. Je n'&eacute;tais pas libre en ce moment, mais je me promis, d&egrave;s les vacances de P&acirc;ques, de pousser une reconnaissance jusqu'&agrave; la Quartfourche. Que m'importait qu'on ne p&ucirc;t m'y recevoir? Je descendrais &agrave; Pont-l'&Eacute;v&ecirc;que et louerais une voiture. Ai-je besoin d'ajouter que la pens&eacute;e d'y retrouver peut-&ecirc;tre la myst&eacute;rieuse Isabelle m'y attirait autant que ma grande piti&eacute; pour l'enfant. Certains passages de cette lettre me restaient incompr&eacute;hensibles; j'encha&icirc;nais mal les faits. L'attaque de la vieille, l'arriv&eacute;e d'Isabelle &agrave; la Quartfourche, le d&eacute;part de l'abb&eacute;, la mort des vieux &agrave; laquelle leur ni&egrave;ce n'assistait point, le d&eacute;part de Mademoiselle Verdure... ne fallait-il voir l&agrave; qu'une suite fortuite d'&eacute;v&eacute;nements, ou chercher entre eux quelque rapport? Ni Casimir n'aurait su, ni l'abb&eacute; voulu m'en instruire. Force &eacute;tait d'attendre Avril. D&egrave;s mon second jour de libert&eacute;, je partis.</p>
+
+<p>A la station de Breuil, j'aper&ccedil;us l'abb&eacute; Santal qui s'appr&ecirc;tait &agrave; prendre mon train; je le h&eacute;lai:</p>
+
+<p>--Vous revoil&agrave; dans le pays, fit-il.</p>
+
+<p>--Je ne pensais pas en effet y revenir si t&ocirc;t.</p>
+
+<p>Il monta dans mon compartiment. Nous &eacute;tions seuls.</p>
+
+<p>--Eh bien! Il y a eu du nouveau depuis votre visite.</p>
+
+<p>--Oui; j'appris que vous desserviez &agrave; pr&eacute;sent la cure du Breuil.</p>
+
+<p>--Ne parlons pas de cela; et il &eacute;tendait la main d'un geste que je reconnus. Vous avez re&ccedil;u un faire-part?</p>
+
+<p>--Et j'ai envoy&eacute; aussit&ocirc;t mes condol&eacute;ances &agrave; votre &eacute;l&egrave;ve; c'est par lui que j'ai eu ensuite des nouvelles; mais il ma peu renseign&eacute;. J'ai failli vous &eacute;crire pour vous demander quelques d&eacute;tails.</p>
+
+<p>--Il fallait le faire.</p>
+
+<p>--J'ai pens&eacute; que vous ne me renseigneriez pas volontiers, ajoutai-je en riant.</p>
+
+<p>Mais, sans doute tenu &agrave; moins de discr&eacute;tion que du temps o&ugrave; il &eacute;tait &agrave; la Quartfourche, l'abb&eacute; semblait dispos&eacute; &agrave; parler.</p>
+
+<p>--Croyez-vous que c'est malheureux, ce qui se passe l&agrave;-bas? dit-il. Toutes les avenues vont y passer!</p>
+
+<p>Je ne comprenais point d'abord; puis la phrase de Casimir me revint &agrave; la m&eacute;moire: "J'aide &agrave; abattre des arbres..."</p>
+
+<p>--Pourquoi fait-on cela? demandai-je na&iuml;vement.</p>
+
+<p>--Pourquoi? mon bon Monsieur. Allez donc le demander aux cr&eacute;anciers. Au reste &ccedil;a n'est pas eux que &ccedil;a regarde, et tout se fait derri&egrave;re leur dos. La propri&eacute;t&eacute; est couverte d'hypoth&egrave;ques. Mademoiselle de Saint-Aur&eacute;ol enl&egrave;ve tout ce qu'elle peut.</p>
+
+<p>--Elle est l&agrave;-bas?</p>
+
+<p>--Comme si vous ne les saviez pas!</p>
+
+<p>--Je le supposais simplement d'apr&egrave;s quelques mots de...</p>
+
+<p>--C'est depuis qu'elle est l&agrave;-bas que tout va mal.-- Il se ressaisit un instant; mais cette fois le besoin de parler l'emporta; il n'attendait m&ecirc;me plus mes questions et je jugeai plus sage de n'en point faire; il reprit:</p>
+
+<p>--Comment a-t-elle appris la paralysie de sa m&egrave;re? c'est ce que je n'ai pas pu m'expliquer. Quand elle a su que la vieille baronne ne pouvait plus quitter son fauteuil, elle s'est amen&eacute;e avec son bagage, et Mme Floche n'a pas eu le courage de la mettre dehors. C'est alors que moi je suis parti.</p>
+
+<p>--Il est tr&egrave;s triste que vous ayez ainsi laiss&eacute; Casimir.</p>
+
+<p>--C'est possible, mais ma place n'est pas aupr&egrave;s d'une cr&eacute;ature... J'oublie que vous la d&eacute;fendiez!...</p>
+
+<p>--Je le ferais peut-&ecirc;tre encore, Monsieur le cur&eacute;.</p>
+
+<p>--Allez toujours. Oui, oui; Mademoiselle Verdure aussi la d&eacute;fendait. Elle l'a d&eacute;fendue jusqu'au temps qu'elle ait vu mourir ses ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>J'admirais que l'abb&eacute; e&ucirc;t &agrave; peu pr&egrave;s compl&egrave;tement d&eacute;pouill&eacute;e cette &eacute;l&eacute;gance de langage qu'il rev&ecirc;tait &agrave; la Quartfourche; il avait adopt&eacute; d&eacute;j&agrave; le geste et le parler propre aux cur&eacute;s des villages normands. Il reprit, poursuivant son propos:</p>
+
+<p>--A elle aussi &ccedil;a a paru dr&ocirc;le de les voir mourir tous les deux &agrave; la fois.</p>
+
+<p>--Est-ce que...?</p>
+
+<p>--Je ne dis rien; -- et il gonflait sa l&egrave;vre sup&eacute;rieure par vieille habitude, mais repartait tout aussit&ocirc;t:</p>
+
+<p>--N'emp&ecirc;che que dans le pays on jasait. &Ccedil;a d&eacute;plaisait de voir h&eacute;riter la ni&egrave;ce. Et vous voyez qu'elle aussi, la Verdure, a jug&eacute; pr&eacute;f&eacute;rable de s'en aller.</p>
+
+<p>--Qui reste aupr&egrave;s de Casimir?</p>
+
+<p>--Ah! vous avez tout de m&ecirc;me compris que sa m&egrave;re n'est pas une soci&eacute;t&eacute; pour l'enfant. Eh bien! il passe presque tout son temps chez les Chointreuil, vous savez bien: le jardinier et sa femme.</p>
+
+<p>--Gratien?</p>
+
+<p>--Oui Gratien; qui voulait s'opposer &agrave; ce qu'on abat&icirc;t des arbres dans le parc; mais il n'a pu emp&ecirc;cher rien du tout. C'est la mis&egrave;re.</p>
+
+<p>--Les Floches n'&eacute;taient pourtant pas sans argent.</p>
+
+<p>--Mais tout &eacute;tait mang&eacute;, du premier jour, mon bon Monsieur. Sur trois fermes de la Quartfourche, Madame Floche en poss&eacute;dait deux qu'on a vendues, il y a beau temps, aux fermiers. La troisi&egrave;me, la petite ferme des Fonds, appartient encore &agrave; la baronne; elle n'&eacute;tait plus afferm&eacute;e, Gratien en surveillait le faire-valoir; mais elle sera bient&ocirc;t mise en vente avec le reste.</p>
+
+<p>--La Quartfourche va &ecirc;tre mise en vente!</p>
+
+<p>--Par adjudication. Mais &ccedil;a ne pourra pas se faire avant la fin de l'&eacute;t&eacute;. En attendant je vous prie de croire que la demoiselle profite. Il lui faudra bien finir par mettre les pouces; quand on aura d&eacute;j&agrave; enlev&eacute; la moiti&eacute; des arbres...</p>
+
+<p>--Comment se trouve-t-il quelqu'un pour les lui acheter, si elle n'a pas le droit, de les vendre?</p>
+
+<p>--Ah! vous &ecirc;tes jeune encore. Quand on vend &agrave; vil prix on trouve toujours acqu&eacute;reur.</p>
+
+<p>--Le moindre huissier peut emp&ecirc;cher cela.</p>
+
+<p>--L'huissier s'entend avec l'homme d'affaires des cr&eacute;anciers, qui s'est install&eacute; l&agrave;-bas et --il se pencha vers mon oreille-- qui couche avec elle, puisqu'il vous pla&icirc;t de tous savoir.</p>
+
+<p>--Les livres et les papiers de Monsieur Floche? demandai-je, sans para&icirc;tre &eacute;mu par sa derni&egrave;re phrase.</p>
+
+<p>--Le mobilier du ch&acirc;teau et la biblioth&egrave;que feront l'effet d'une vente prochaine; ou pour parler mieux: d'une saisie. L&agrave;-bas, personne heureusement ne se doute de la valeur de certains ouvrages; sans quoi ceux-ci auraient disparu depuis longtemps.</p>
+
+<p>--Un coquin peut surgir...</p>
+
+<p>--A pr&eacute;sent les scell&eacute;s sont pos&eacute;s; n'ayez crainte; on ne les l&egrave;vera qu'&agrave; l'occasion de l'inventaire.</p>
+
+<p>--Que dit de tout cela la baronne?</p>
+
+<p>--Elle ne se doute de rien; on lui porte &agrave; manger dans sa chambre; elle ne sait seulement pas que sa fille est l&agrave;.</p>
+
+<p>--Vous ne dites rien du baron?</p>
+
+<p>--Il est mort il y a trois semaines, &agrave; Caen, dans une maison de retraite o&ugrave; nous venions de le faire accepter.</p>
+
+<p>Nous arrivions &agrave; Pont-l'&Eacute;v&ecirc;que. Un pr&ecirc;tre &eacute;tait venu &agrave; la rencontre de l'abb&eacute; Santal, qui prit cong&eacute; de moi apr&egrave;s m'avoir indiqu&eacute; un h&ocirc;tel et un loueur de voitures.</p>
+
+<br>
+<p>La voiture que je louai le lendemain me d&eacute;posa &agrave; l'entr&eacute;e du parc de la Quartfourche; il fut convenu qu'elle viendrait me reprendre dans une couple d'heures, apr&egrave;s que les chevaux se seraient repos&eacute;s dans l'&eacute;curie d'une des fermes.</p>
+
+<p>Je trouvai la grille du parc grande ouverte; le sol de l'all&eacute;e &eacute;tait ab&icirc;m&eacute; par les charrois. Je m'attendais au plus affreux saccage et fus joyeusement surpris, &agrave; l'entr&eacute;e, de reconna&icirc;tre bourgeonnant le "h&ecirc;tre &agrave; feuilles de p&ecirc;cher", connaissance illustre; je ne r&eacute;fl&eacute;chis pas que sans doute il ne devait la vie qu'&agrave; la m&eacute;diocre qualit&eacute; de son bois; en avan&ccedil;ant, je constatai que la hache avait d&eacute;j&agrave; frapp&eacute; les plus beaux arbres. Avant de m'enfoncer dans le parc, je voulus revoir le petit pavillon o&ugrave; j'avais d&eacute;couvert la lettre d'Isabelle; mais, suppl&eacute;ant la serrure bris&eacute;e, un cadenas maintenait la porte; (j'appris ensuite que les b&ucirc;cherons serraient dans ce pavillon des outils et des v&ecirc;tements). Je m'acheminai vers le ch&acirc;teau. L'all&eacute;e que je suivais &eacute;tait droite, bord&eacute;e de buissons bas; elle ne donnait pas sur la fa&ccedil;ade, mais sur le c&ocirc;t&eacute; des communs; elle menait &agrave; la cuisine et, presque vis-&agrave;-vis de celle-ci, s'ouvrait la petite barri&egrave;re du jardin potager; j'en &eacute;tais encore assez &eacute;loign&eacute; lorsque je vis sortir du potager Gratien avec un panier de l&eacute;gumes; il m'aper&ccedil;ut, mais ne me reconnut pas d'abord; je le h&eacute;lai; il vint &agrave; ma rencontre, et brusquement:</p>
+
+<p>--Ah ben, Monsieur Lacase! pour s&ucirc;r qu'on ne vous attendait pas &agrave; cette heure! Il restait &agrave; me regarder, hochant la t&ecirc;te et ne dissimulant pas la contrari&eacute;t&eacute; que lui causait ma pr&eacute;sence; pourtant il ajouta, plus doucement:</p>
+
+<p>--Tout de m&ecirc;me le petit sera content de vous revoir.</p>
+
+<p>Nous avions fait quelques pas sans parler, du c&ocirc;t&eacute; de la cuisine; il me fit signe de l'attendre et entra poser son panier.</p>
+
+<p>--Alors vous &ecirc;tes venu voir ce qui se passe &agrave; la Quartfourche, dit-il, en revenant &agrave; moi, plus civilement.</p>
+
+<p>--Et il para&icirc;t que &ccedil;a n'y va pas bien fort?</p>
+
+<p>Je le regardai; son menton tremblait; il restait sans me r&eacute;pondre; brusquement il me saisit par le bras et m'entra&icirc;na vers la pelouse qui s'&eacute;tendait devant le perron du salon. L&agrave; gisait le cadavre d'un ch&ecirc;ne &eacute;norme, sous lequel je me souvins de m'&ecirc;tre abrit&eacute; de la pluie &agrave; l'automne: autour de lui s'entassaient en b&ucirc;ches et en fagots ses branches dont, avant de l'abattre, on l'avait d&eacute;pouill&eacute;.</p>
+
+<p>--Savez-vous combien &ccedil;a vaut, un arbre comme &ccedil;a? me dit-il: Douze pistoles. Et savez-vous combien ils l'on pay&eacute;? --Celui-l&agrave; tout comme les autres... Cent sous.</p>
+
+<p>Je ne savais pas que dans ce pays ils appelaient pistoles les &eacute;cus de dix francs; mais ce n'&eacute;tait pas le moment de demander un &eacute;claircissement. Gratien parlait d'une voix contract&eacute;e. Je me tournai vers lui; il essuya du revers de sa main, sur son visage, larmes ou sueur puis, serrant les poings:</p>
+
+<p>--Oh! les bandits! les bandits! Quand je les entends taper du couperet ou la hache, Monsieur, je deviens fou; leurs coups me portent sur la t&ecirc;te; j'ai envie de crier au secours? au voleur! j'ai envie de cogner &agrave; mon tour; j'ai envie de tuer. Avant-hier j'ai pass&eacute; la moiti&eacute; du jour dans la cave; j'entendais moins... Au commencement, le petit, &ccedil;a l'amusait de voir travailler les b&ucirc;cherons; quand l'arbre &eacute;tait pr&egrave;s de tomber, on l'appelait pour tirer sur la corde; et puis, quand ces brigands se sont approch&eacute;s du ch&acirc;teau, abattant toujours, le petit a commenc&eacute; &agrave; trouver &ccedil;a moins dr&ocirc;le; il disait: ah! pas celui-ci! pas celui-l&agrave;! --Mon pauvre gars que je lui ai dit, celui-l&agrave; ou un autre, c'est toujours pas pour toi qu'on les laisse. Je lui ai bien dit qu'il ne pourrait pas demeurer &agrave; la Quartfourche; mais c'est trop jeune; il ne comprend pas que rien n'est d&eacute;j&agrave; plus &agrave; lui. Si seulement on pouvait nous garder sur la petite ferme; je l'y prendrais bien volontiers avec nous, pour s&ucirc;r; mais qui sait seulement qui va l'acheter, et le gredin qu'on va vouloir y mettre &agrave; notre place!... Voyez-vous, Monsieur, je ne suis pas encore bien vieux, mais j'aurais mieux aim&eacute; mourir avant d'avoir vu tout cela.</p>
+
+<p>--Qui est-ce qui habite au ch&acirc;teau, maintenant?</p>
+
+<p>--Je ne veux pas le savoir. Le petit mange avec nous &agrave; la cuisine; &ccedil;a vaut mieux. Madame la baronne ne quitte plus sa chambre; heureusement pour elle, la pauvre dame... C'est Delphine qui lui porte ses repas, en passant par l'escalier de service rapport &agrave; ceux qu'elle ne veut pas croiser. Les autres ont quelqu'un qui les sert et &agrave; qui nous ne parlons pas.</p>
+
+<p>--Est-ce qu'on ne doit pas bient&ocirc;t faire une saisie du mobilier?</p>
+
+<p>--Alors on t&acirc;chera d'emmener Madame la baronne sur la ferme, en attendant qu'on mette la ferme en vente avec le ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>--Et Made... et sa fille? demandai-e en h&eacute;sitant, car je ne savais comment la nommer.</p>
+
+<p>--Elle peut bien aller o&ugrave; il lui plaira; mais pas chez nous. C'est pourtant &agrave; cause d'elle, tout ce qui arrive.</p>
+
+<p>Sa voix tremblait d'une si grave col&egrave;re que je compris &agrave; ce moment comment cet homme avait pu aller jusqu'au crime pour prot&eacute;ger l'honneur de ses ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>--Elle est dans le ch&acirc;teau, maintenant?</p>
+
+<p>--A l'heure qu'il est, elle doit se promener dans le parc. Para&icirc;t que &ccedil;a ne lui fait pas de mal, &agrave; elle; elle regarde les &eacute;brancheurs; il y m&ecirc;me des jours qu'elle cause avec eux, sans honte. Mais quand il pleut, elle ne quitte pas sa chambre; tenez, celle qui fait le coin; elle se tient tout contre la vitre et regarde dans le jardin. Si son homme n'&eacute;tait pas &agrave; Lisieux pour le quart d'heure, je ne sortirais pas comme je fais. Ah! on peut dire que c'est du beau monde, Monsieur Lacase; pour s&ucirc;r! Si seulement nos pauvres vieux ma&icirc;tres revenaient pour voir &ccedil;a chez eux, ils retourneraient bien vite o&ugrave; ils reposent.</p>
+
+<p>--Casimir est par l&agrave;?</p>
+
+<p>--Je pense qu'il prom&egrave;ne dans le parc lui aussi. Voulez-vous que je l'appelle?</p>
+
+<p>--Non; je saurai bien le trouver. A tant&ocirc;t. Je vous reverrai sans doute, Delphine et vous, avant de partir.</p>
+
+<p>Le saccage des b&ucirc;cherons paraissait plus atroce encore &agrave; ce moment de l'ann&eacute;e o&ugrave; tout s'appr&ecirc;tait &agrave; revivre. Dans l'air atti&eacute;di les rameaux d&eacute;j&agrave; se gonflaient; des bourgeons &eacute;clataient et, coup&eacute;e, chaque branche pleurait sa s&egrave;ve. J'avan&ccedil;ais lentement, non point tant triste moi-m&ecirc;me qu'exalt&eacute; par la douleur du paysage, gris&eacute; peut-&ecirc;tre un peu par puissante odeur v&eacute;g&eacute;tale que l'arbre mourant et la terre en travail exhalaient. &nbsp;A peine &eacute;tais-je sensible au contraste de ces morts avec le renouveau du printemps; le parc, ainsi, s'ouvrait plus largement &agrave; la lumi&egrave;re qui baignait et dorait &eacute;galement mort et vie; mais cependant, au loin, le chant tragique des cogn&eacute;es, occupant l'air d'une solennit&eacute; fun&egrave;bre, rythmait secr&egrave;tement les battements heureux de mon coeur, et la vieille lettre d'amour, que j'avais emport&eacute;e, dont je m'&eacute;tais promis de ne me point servir, mais que par instants je pressais sur mon coeur, le br&ucirc;lait. Rien plus ne saurait m'emp&ecirc;cher aujourd'hui, me redisais-je, et je souriais de sentir mes pas se presser &agrave; la seule pens&eacute;e d'Isabelle; ma volont&eacute; n'y pouvait, mais une force int&eacute;rieure m'activait. J'admirais par quel exc&egrave;s de vie cet accent de sauvagerie que la d&eacute;pr&eacute;dation apportait &agrave; la beaut&eacute; du paysage en aiguisait pour moi la jouissance; j'admirais que les m&eacute;disances de l'abb&eacute; eussent si peu fait pour me d&eacute;tacher d'Isabelle et que tout ce que je d&eacute;couvrais d'elle aviv&acirc;t inavouablement mon d&eacute;sir... Qu'est-ce qui l'attachait encore &agrave; ces lieux, peupl&eacute;s de hideux souvenirs? De la Quartfourche vendue, je le savais, rien ne devait lui rester ni lui revenir. Que ne s'enfuyait-elle? Et je r&ecirc;vais de l'enlever ce soir dans ma voiture; je pr&eacute;cipitais mon allure; je courais presque, quand soudain, loin devant moi, je l'aper&ccedil;us. C'&eacute;tait elle, &agrave; n'en pas douter, en deuil et nu-t&ecirc;te, assise sur le tronc d'un arbre abattu en travers de l'all&eacute;e. Mon coeur battit si fort que je dus m'arr&ecirc;ter quelques instants; puis, vers elle, lentement j'avan&ccedil;ai, tranquille et indiff&eacute;rent promeneur.</p>
+
+<p>--Excusez-moi Madame... je suis bien ici &agrave; la Quartfourche?</p>
+
+<p>Un petit papier &agrave; ouvrage &eacute;tait pos&eacute; sur le tronc d'arbre &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle plein de bobines, d'instruments de couture, de morceaux de cr&ecirc;pe enroul&eacute;s sur eux-m&ecirc;mes ou d&eacute;faits, et elle s'occupait &agrave; en disposer quelques lambeaux sur une modeste capote de feutre qu'elle tenait &agrave; la main; un ruban vert, que sans doute elle venait d'en arracher, tra&icirc;nait &agrave; terre. Un tr&egrave;s court mantelet de drap noir couvrait ses &eacute;paules, et, quand elle leva la t&ecirc;te, je remarquai l'agrafe vulgaire qui en retenait le col clos. Sans doute m'avait-elle aper&ccedil;u de loin, car ma voix ne parut pas la surprendre.</p>
+
+<p>--Vous veniez pour acheter la propri&eacute;t&eacute;? dit-elle, et sa voix que je reconnus me fit battre le coeur. Que son front d&eacute;couvert &eacute;tait beau!</p>
+
+<p>--Oh! je venais en simple visiteur. Les grilles &eacute;taient ouvertes et j'ai vu des gens circuler. Mais peut-&ecirc;tre &eacute;tait-il indiscret d'entrer?</p>
+
+<p>--A pr&eacute;sent, peut bien entrer qui veut! Elle soupira profond&eacute;ment, mais se reprit &agrave; son ouvrage comme si nous ne pouvions avoir rien de plus &agrave; nous dire.</p>
+
+<p>Ne sachant comment continuer un entretien qui peut-&ecirc;tre serait unique, qui devait &ecirc;tre d&eacute;cisif, mais que le temps ne me paraissait pas venu de brusquer; soucieux d'y apporter quelque pr&eacute;caution et la t&ecirc;te et le coeur uniquement pleins d'attente et de questions que je n'osais encore poser, je demeurais devant elle, chassant du bout de ma canne de menus &eacute;clats de bois, si g&ecirc;n&eacute;, si impertinent &agrave; la fois et si gauche, qu'&agrave; la fin elle releva les yeux, me d&eacute;visagea et je crus qu'elle allait &eacute;clater de rire; mais elle me dit simplement, sans doute parce qu'alors je portais un chapeau mou sur des cheveux longs, et parce que ne me pressait apparemment aucune occupation pratique:</p>
+
+<p>--Vous &ecirc;tes artiste?</p>
+
+<p>--H&eacute;las! non, r&eacute;pliquai-je en souriant, mais qu'&agrave; cela ne tienne; je sais go&ucirc;ter la po&eacute;sie. Et sans oser la regarder encore, je sentais son regard m'envelopper. L'hypocrite banalit&eacute; de nos propos m'est odieuse et je souffre &agrave; les rapporter...</p>
+
+<p>--Comme ce parc est beau, reprenais-je.</p>
+
+<p>Il me parut qu'elle ne demandait qu'&agrave; causer et n'&eacute;tait embarrass&eacute;e, ainsi que moi, que de savoir comment engager l'entretien; car elle se r&eacute;cria que je ne pouvais malheureusement juger en cette saison de ce que pouvait devenir &agrave; l'automne ce parc, encore grelottant et mal r&eacute;veill&eacute; de l'hiver --du moins ce qu'il avait pu devenir, reprit-elle; qu'en restera-t-il d&eacute;sormais apr&egrave;s l'affreux travail des b&ucirc;cherons?...</p>
+
+<p>--Ne pouvait-on les emp&ecirc;cher? m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>--Les emp&ecirc;cher! r&eacute;p&eacute;ta-t-elle ironiquement en levant tr&egrave;s haut les &eacute;paules; et je crus qu'elle me montrait son mis&eacute;rable chapeau de feutre pour t&eacute;moigner de sa d&eacute;tresse, mais elle le levait pour le reposer sur sa t&ecirc;te, rejet&eacute; en arri&egrave;re et laissant d&eacute;couvert son front; puis elle commen&ccedil;a de ranger ses morceaux de cr&ecirc;pe comme si elle s'appr&ecirc;tait &agrave; partir. Je me baissai, ramassai &agrave; ses pieds le ruban vert, le lui tendis.</p>
+
+<p>--Qu'en ferais-je, &agrave; pr&eacute;sent, dit-elle sans le prendre. Vous voyez que je suis en deuil.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t je l'assurai de la tristesse avec laquelle j'avais appris la mort de Monsieur et Madame Floche, puis enfin celle du baron; et comme elle s'&eacute;tonnait que j'eusse connu ses parents, je lui laissai savoir que j'avais v&eacute;cu aupr&egrave;s d'eux douze jours du dernier octobre.</p>
+
+<p>--Alors pourquoi tout-&agrave;-l'heure avez-vous feint de ne savoir o&ugrave; vous &eacute;tiez? repartit-elle brusquement.</p>
+
+<p>--Je ne savais comment vous aborder. Puis, sans trop me d&eacute;couvrir encore, je commen&ccedil;ai de lui raconter quelle passionn&eacute;e curiosit&eacute; m'avait retenu de jour en jour &agrave; la Quartfourche dans l'espoir &nbsp;de la rencontrer et, (car je ne lui parlai pas de la nuit o&ugrave; mon indiscr&eacute;tion l'avait surprise), mes regrets enfin de regagner Paris sans l'avoir vue.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce donc qui vous avait donn&eacute; si grand d&eacute;sir de me conna&icirc;tre?</p>
+
+<p>Elle ne faisait plus mine de partir. J'avais train&eacute; jusqu'en face d'elle, pr&egrave;s d'elle, un &eacute;pais fagot o&ugrave; je m'&eacute;tais assis; plus bas qu'elle, je levais les yeux pour la voir; elle s'occupait infantinement &agrave; pelotonner des rubans de cr&ecirc;pe et je ne saisissais plus son regard. Je lui parlais de sa miniature et m'inqui&eacute;tait de ce qu'avait pu devenir ce portrait dont j'&eacute;tais amoureux; mais elle ne le savait point; --Sans doute le retrouvera-t-on en levant les scell&eacute;s... Et il sera mis en vente avec le reste, ajouta-t-elle avec un rire dont le s&eacute;ch&eacute;resse me fit mal. --Pour quelques sous vous pourrez l'acqu&eacute;rir, si le coeur vous en dit toujours.</p>
+
+<p>Je protestai de mon chagrin de la voir ne prendre pas au s&eacute;rieux un sentiment dont l'expression seule &eacute;tait brusque, mais qui depuis longtemps m'occupait; mais &agrave; pr&eacute;sent elle demeurait impassible et semblait r&eacute;solue &agrave; ne plus &eacute;couter rien de moi. Le temps pressait. N'avais-je pas sur moi de quoi violenter son silence? L'ardente lettre fr&eacute;missait sous mes doigts. J'avais pr&eacute;par&eacute; je ne sais quelle histoire d'anciennes relations de ma famille avec celle de Gonfreville, pensant l'amener incidemment &agrave; parler; mais &agrave; ce moment je ne sentis plus que l'absurdit&eacute; de ce mensonge et commen&ccedil;ai de raconter tout simplement par quel myst&eacute;rieux hasard cette lettre --et je la lui tendis-- &eacute;tait tomb&eacute;e entre mes mains.</p>
+
+<p>--Ah! je vous en conjure, Madame! ne d&eacute;chirez pas ce papier! Rendez-le moi...</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait devenue mortellement p&acirc;le et garda quelques instants sans la lire la lettre ouverte sur ses genoux; le regard vague, les paupi&egrave;res battantes, elle murmurait:</p>
+
+<p>--Oubli&eacute; de la reprendre! Comment avais-je pu l'oublier?</p>
+
+<p>--Sans doute aurez-vous cru qu'elle lui &eacute;tait parvenue, qu'il &eacute;tait venu la chercher...</p>
+
+<p>Elle ne m'&eacute;coutait toujours pas. Je fis un mouvement pour me ressaisir de la lettre; mais elle se m&eacute;prit &agrave; mon geste:</p>
+
+<p>--Laissez-moi, cria-t-elle en repoussant brutalement ma main. Elle se souleva, voulut fuir. A genoux devant elle je la retins.</p>
+
+<p>--N'ayez pas peur de moi, Madame; vous voyez bien que je ne vous veux aucun mal; et comme elle se rasseyait, ou plut&ocirc;t retombait sans force; je la suppliai de ne pas m'en vouloir si le hasard avait choisi pour elle un confident involontaire, mais de me continuer une confiance que je jurai de ne point trahir; ah! que ne me parlait-elle &agrave; pr&eacute;sent comme &agrave; un ami v&eacute;ritable et comme si je ne savais rien d'elle qu'elle-m&ecirc;me ne m'e&ucirc;t appris?</p>
+
+<p>Les larmes que je r&eacute;pandais en parlant firent peut-&ecirc;tre plus pour la convaincre que mes paroles.</p>
+
+<p>--H&eacute;las! repris-je, je sais quelle mort mis&eacute;rable enlevait, ce m&ecirc;me soir votre amant... Mais comment avez-vous appris votre deuil? Cette nuit que vous l'attendiez, pr&ecirc;te &agrave; fuir avec lui, que pensiez-vous? que f&icirc;tes-vous en ne le voyant pas appara&icirc;tre?</p>
+
+<p>--Puisque vous savez tout, dit-elle d'une voix d&eacute;sol&eacute;e vous savez bien que je n'avais plus &agrave; l'attendre, apr&egrave;s que j'avais averti Gratien.</p>
+
+<p>J'eus de l'affreuse v&eacute;rit&eacute; une intuition si subite que ces mots m'&eacute;chapp&egrave;rent comme un cri:</p>
+
+<p>--Quoi! c'est vous qui l'avez fait tuer?</p>
+
+<p>Alors laissant tomber &agrave; terre la lettre et le panier dont les menus objets se r&eacute;pandirent, elle courba son front dans ses mains et commen&ccedil;a de sangloter &eacute;perdument. Je me penchai vers elle et tentai de prendre une de ses mains dans les miennes.</p>
+
+<p>--Non! vous &ecirc;tes ingrat et brutal.</p>
+
+<p>Mon imprudent exclamation coupait court &agrave; sa confidence; elle se raidissait &agrave; pr&eacute;sent contre moi; cependant je restais assis devant elle, bien r&eacute;solu &agrave; ne la quitter point qu'elle ne se f&ucirc;t expliqu&eacute;e davantage. Ses sanglots enfin s'apais&egrave;rent; je lui persuadai doucement qu'elle avait d&eacute;j&agrave; trop parl&eacute; pour pouvoir impun&eacute;ment se taire, mais qu'une confession sinc&egrave;re ne saurait la diminuer &agrave; mes yeux et qu'aucun aveu ne me serait plus p&eacute;nible que son silence. &nbsp;Les coudes sur les genoux, ses mains crois&eacute;es cachant son front, voici ce qu'elle me raconta.</p>
+
+<p>La nuit qui pr&eacute;c&eacute;da celle qu'elle avait fix&eacute;e pour sa fuite, dans l'amoureuse exaltation de la veill&eacute;e, elle avait &eacute;crit cette lettre; le lendemain, elle l'avait port&eacute;e au pavillon, gliss&eacute;e en cet endroit secret que Blaise de Gonfreville connaissait et o&ugrave; elle savait que bient&ocirc;t il viendrait la prendre. Mais sit&ocirc;t de retour au ch&acirc;teau, lorsqu'elle s'&eacute;tait retrouv&eacute;e dans cette chambre qu'elle voulait quitter pour jamais, une angoisse indicible l'avait saisie, la peur de cette libert&eacute; inconnue qu'elle avait si sauvagement d&eacute;sir&eacute;e, la peur de cet amant qu'elle appelait encore, de soi-m&ecirc;me et de ce qu'elle craignait d'oser. Oui la r&eacute;solution &eacute;tait prise, oui le scrupule refoul&eacute;, la honte bue, mais &agrave; pr&eacute;sent que rien ne la retenait plus, devant la porte ouverte pour sa fuite, le coeur brusquement lui manquait. &nbsp;L'id&eacute;e de cette fuite lui devenait odieuse, intol&eacute;rable; elle courait dire &agrave; Gratien que le baron de Gonfreville avait projet&eacute; de l'enlever aux siens cette nuit m&ecirc;me, qu'on le trouverait r&ocirc;dant avant le soir aupr&egrave;s du pavillon de la grille, dont il fallait d&eacute;j&agrave; l'emp&ecirc;cher d'approcher.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tonnai qu'elle ne f&ucirc;t point all&eacute;e simplement rechercher elle-m&ecirc;me cette lettre et la remplacer par une autre o&ugrave; d'une si folle entreprise elle e&ucirc;t d&eacute;courag&eacute; son amant. Mais aux questions que je lui posais elle se d&eacute;robait sans cesse, r&eacute;p&eacute;tant en pleurant qu'elle savait bien que je ne la pouvais comprendre et qu'elle-m&ecirc;me ne se pouvait mieux expliquer, mais qu'elle ne se sentait alors non plus capable de rebuter son amant que le suivre; que la peur l'avait &agrave; ce point paralys&eacute;e, qu'il devenait au-dessus de ses forces de retourner au pavillon; que d'ailleurs, &agrave; cette heure du jour, ses parents redout&eacute;s la surveillaient, et que c'est pour cela qu'elle avait d&ucirc; recourir &agrave; Gratien.</p>
+
+<p>--Pouvais-je supposer qu'il prendrait au s&eacute;rieux des paroles &eacute;chapp&eacute;es &agrave; mon d&eacute;lire? Je pensais qu'il l'&eacute;carterait seulement... J'eus un sursaut en entendant, une heure apr&egrave;s, un coup de fusil du c&ocirc;t&eacute; de la grille; mais ma pens&eacute;e se d&eacute;tourna d'une supposition horrible et que je me refusais d'envisager; au contraire, depuis que j'avais averti Gratien, l'esprit et le coeur d&eacute;gag&eacute;s, je me sentais presque joyeuse... Mais quand la nuit vint, mais quand approcha l'heure qui e&ucirc;t d&ucirc; &ecirc;tre celle de ma fuite, ah! malgr&eacute; moi je commen&ccedil;ai d'attendre, je recommen&ccedil;ai d'esp&eacute;rer; du moins une sorte de confiance, et que je savais mensong&egrave;re, se m&ecirc;lait &agrave; mon d&eacute;sespoir; je ne pouvais r&eacute;aliser que la l&acirc;chet&eacute;, la d&eacute;faillance d'un moment eussent ruin&eacute; d'un coup mon long r&ecirc;ve; je n'en &eacute;tais pas r&eacute;veill&eacute;e; oui, comme en r&ecirc;ve, je suis descendue dans le jardin, &eacute;piant chaque bruit, chaque ombre; j'attendais; j'attendais encore...</p>
+
+<p>Elle commen&ccedil;a de sangloter:</p>
+
+<p>--Non, je n'attendais plus, reprit-elle; je cherchais &agrave; me tromper moi-m&ecirc;me, et par piti&eacute; pour moi j'imitais celle qui attend. Je m'&eacute;tais assise devant la pelouse, sur la plus basse marche du perron; le coeur sec &agrave; ne pouvoir verser une larme; et je ne pensais plus &agrave; rien, ne savais plus qui j'&eacute;tais, ni o&ugrave; j'&eacute;tais, ni ce que j'&eacute;tais venu faire. La lune qui tout &agrave; l'heure &eacute;clairait le gazon disparut; alors un frisson me saisit; j'aurais voulu qu'il m'engourd&icirc;t jusqu'&agrave; la mort. Le lendemain je tombai gravement malade et le m&eacute;decin qu'on appela r&eacute;v&eacute;la ma grossesse &agrave; ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta quelques instants.</p>
+
+<p>--Vous savez &agrave; pr&eacute;sent ce que vous d&eacute;siriez savoir. Si je continuais mon histoire, ce serait celle d'une autre femme o&ugrave; vous ne reconna&icirc;triez plus l'Isabelle du m&eacute;daillon.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; je reconnaissais assez mal celle dont mon imagination s'&eacute;tait prise. Elle coupait ce r&eacute;cit d'interjections, il est vrai, r&eacute;criminant contre le destin, et elle d&eacute;plorait que dans ce monde la po&eacute;sie et le sentiment eussent toujours tort; mais je m'attristais de ne distinguer point dans la m&eacute;lodie de sa voix les chaudes harmoniques du coeur. Pas un mot de regret que pour elle! Quoi! pensais-je, est-ce l&agrave; comme elle savait aimer?...</p>
+
+<p>A pr&eacute;sent je ramassais les menus objets de la corbeille renvers&eacute;e, qui s'&eacute;taient &eacute;parpill&eacute;s sur le sol. Je ne me sentais plus aucun d&eacute;sir de la questionner davantage; subitement incurieux de sa personne et de sa vie, je restais devant elle comme un enfant devant un jouet qu'il a bris&eacute; pour en d&eacute;couvrir le myst&egrave;re; et m&ecirc;me l'attrait physique dont encore elle se rev&ecirc;tait n'&eacute;veillait plus en ma chair aucun trouble, ni le battement voluptueux de ses paupi&egrave;res, qui tant&ocirc;t me faisait tressaillir. Nous causions de son d&eacute;nuement; et comme je lui demandais ce qu'elle se proposait de faire:</p>
+
+<p>--Je chercherai &agrave; donner des le&ccedil;ons, r&eacute;pondit-elle; des le&ccedil;ons de piano; ou de chant. J'ai une tr&egrave;s bonne m&eacute;thode.</p>
+
+<p>--Ah! vous chantez?</p>
+
+<p>--Oui; et je joue du piano. Dans le temps j'ai beaucoup travaill&eacute;. J'&eacute;tais &eacute;l&egrave;ve de Thalberg... J'aime aussi beaucoup la po&eacute;sie.</p>
+
+<p>Et comme je ne trouvais rien &agrave; lui dire:</p>
+
+<p>--Je suis s&ucirc;re que vous en savez par coeur! Vous ne voudriez pas m'en r&eacute;citer?</p>
+
+<p>Le d&eacute;go&ucirc;t, l'&eacute;coeurement de cette trivialit&eacute; po&eacute;tique achevait de chasser l'amour de mon &acirc;me. Je me levai pour prendre cong&eacute; d'elle.</p>
+
+<p>--Quoi! vous partez d&eacute;j&agrave;?</p>
+
+<p>--H&eacute;las! vous sentez bien vous aussi qu'il vaut mieux maintenant que je vous quitte. Figurez-vous qu'aupr&egrave;s de vos parents, &agrave; l'automne dernier, dans la torpeur de la Quartfourche, je m'&eacute;tais endormi, que je m'&eacute;tais &eacute;pris d'un r&ecirc;ve, et que je viens de m'&eacute;veiller. Adieu.</p>
+
+<p>Une petite forme claudicante apparut &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; tournante de l'all&eacute;e.</p>
+
+<p>--Je crois que j'aper&ccedil;ois Casimir, qui sera content de me revoir.</p>
+
+<p>--Il vient. Attendez-le.</p>
+
+<p>L'enfant se rapprochait &agrave; petits bonds; il portait un rateau sur l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>--Permettez-moi d'aller &agrave; sa rencontre. Il serait peut-&ecirc;tre g&ecirc;n&eacute; de me retrouver pr&egrave;s de vous. Excusez-moi... Et brusquant mon adieu de la mani&egrave;re la plus gauche, je saluai respectueusement et partis.</p>
+
+<br>
+<p>Je ne revis plus Isabelle de Saint-Aur&eacute;ol et n'appris rien de plus sur elle. Si pourtant: lorsque je retournai &agrave; la Quartfourche l'automne suivant, Gratien me dit que, la veille de la saisie du mobilier, abandonn&eacute;e par l'homme d'affaires, elle s'&eacute;tait enfuie avec un cocher.</p>
+
+<p>--Voyez-vous, Monsieur Lacase, ajoutait-il sentencieusement, --elle n'a jamais pu rester seule; il lui en a toujours fallu un.</p>
+
+<p>La biblioth&egrave;que de la Quartfourche fut vendue au milieu de l'&eacute;t&eacute;. Malgr&eacute; les instructions que j'avais laiss&eacute;es, je ne fus point averti; et je crois que le libraire de Caen qui fut appel&eacute; &agrave; pr&eacute;sider la vente se souciait fort peu de m'y inviter non plus qu'aucun autre s&eacute;rieux amateur. J'appris ensuite avec une stupeur indign&eacute;e que la bible fameuse s'&eacute;tait vendu 70 fr. &agrave; un bouquiniste du pays; puis revenue 300 fr. aussit&ocirc;t apr&egrave;s, je ne pus savoir &agrave; qui. Quant aux manuscrits du XVIIe si&egrave;cle, ils n'&eacute;taient m&ecirc;me pas mentionn&eacute;s dans la vente et furent adjug&eacute;s comme vieux papiers.</p>
+
+<p>J'eusse voulu du moins assister &agrave; la vente du mobilier, car je me proposais &nbsp;d'acheter quelques menus objets en souvenir des Floche; mais pr&eacute;venu trop tard je ne pus arriver &agrave; Pont-l'&Eacute;v&ecirc;que que pour la vente des fermes et de la propri&eacute;t&eacute;. La Quartfourche fut acquise &agrave; vil prix par le marchand de biens Moser-Schmidt, qui se disposait &agrave; convertir le parc en prairies, lorsqu'un amateur am&eacute;ricain la lui racheta; je ne sais trop pourquoi, car il n'est pas revenu dans le pays, et laisse parc et ch&acirc;teau dans l'&eacute;tat que vous avez pu voir.</p>
+
+<p>Peu fortun&eacute; comme j'&eacute;tais alors, je pensais n'assister &agrave; la vente qu'en curieux, mais, dans la matin&eacute;e, j'avais revu Casimir, et, tandis que j'&eacute;coutais les ench&egrave;res, une telle angoisse me prit &agrave; songer &agrave; la d&eacute;tresse de ce petit que, soudain, je r&eacute;solus de lui assurer l'existence sur la ferme que souhaitait occuper Gratien. Vous ne saviez pas que j'en &eacute;tais devenu propri&eacute;taire? Presque sans m'en rendre compte j'avais pouss&eacute; l'ench&egrave;re; c'&eacute;tait folie; mais combien me r&eacute;compensa la triste joie du pauvre enfant...</p>
+
+<p>J'allai passer les vacances de P&acirc;ques et celles de l'&eacute;t&eacute; suivant dans cette petite ferme, chez Gratien, pr&egrave;s de Casimir. La vieille Saint-Aur&eacute;ol vivait encore; nous nous &eacute;tions arrang&eacute;s tant bien que mal pour lui laisser la meilleure chambre; elle &eacute;tait tomb&eacute;e en enfance, mais pourtant elle me reconnut et se souvint &agrave; peu pr&egrave;s de mon nom;</p>
+
+<p>--Que c'est aimable, Monsieur de Las Cases! Que c'est aimable &agrave; vous, r&eacute;p&eacute;tait-elle quand elle me revit d'abord. Car elle s'&eacute;tait flatteusement persuad&eacute;e que j'&eacute;tais revenu dans le pays uniquement pour lui rendre visite.</p>
+
+<p>--Ils font des r&eacute;parations au ch&acirc;teau. Cela sera tr&egrave;s beau! me disait-elle confidentiellement, comme pour m'expliquer son d&eacute;n&ucirc;ment, ou se l'expliquer &agrave; elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le jour de la vente du mobilier, on l'avait d'abord sortie sur le perron du salon, dans son grand fauteuil &agrave; oreillettes; l'huissier lui fut pr&eacute;sent&eacute; comme un c&eacute;l&egrave;bre architecte venu de Paris tout expr&egrave;s pour surveiller les travaux &agrave; entreprendre (elle croyait sans peine &agrave; tout ce qui la flattait); puis Gratien, Casimir et Delphine l'avaient transport&eacute;e jusque dans cette chambre qu'elle ne devait plus quitter, mais o&ugrave; elle v&eacute;cut encore pr&egrave;s de trois ans.</p>
+
+<p>C'est pendant ce premier &eacute;t&eacute; de vill&eacute;giature sur ma ferme, que je fis connaissance avec les B. dont j'&eacute;pousai plus tard la fille a&icirc;n&eacute;e. La R----, qui depuis la mort de mes beaux-parents nous appartient, n'est pas, vous l'avez-vu, tr&egrave;s distante de la Quartfourche; deux ou trois fois par an, je retourne causer avec Gratien et Casimir, qui cultivent fort bien leurs terres et me versent r&eacute;guli&egrave;rement le montant de leur modeste fermage. C'est l&agrave; que je m'en fus tant&ocirc;t apr&egrave;s que je vous eus quitt&eacute;s.</p>
+<br>
+
+<p>
+La nuit &eacute;tait bien avanc&eacute;e lorsque G&eacute;rard acheva son r&eacute;cit. C'est pourtant cette m&ecirc;me nuit que Jammes, avant de s'endormir, &eacute;crivit sa quatri&egrave;me &eacute;l&eacute;gie:</p>
+
+<p><i>Quand tu m'as demand&eacute; de faire une &eacute;l&eacute;gie sur ce domaine abandonn&eacute; o&ugrave; le grand vent...</i></p>
+<br>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11042 ***</div>
+</body>
+</html>
+
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..39cef89
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #11042 (https://www.gutenberg.org/ebooks/11042)
diff --git a/old/11042-8.txt b/old/11042-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..22eb4ed
--- /dev/null
+++ b/old/11042-8.txt
@@ -0,0 +1,3726 @@
+The Project Gutenberg EBook of Isabelle, by Andre Gide
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Isabelle
+
+Author: Andre Gide
+
+Release Date: February 11, 2004 [EBook #11042]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISABELLE ***
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+This Etext was prepared by Walter Debeuf, http://users.belgacom.net/gc782486
+
+
+
+
+ISABELLE.
+
+par
+
+ANDRÉ GIDE.
+
+
+
+
+_A ANDRÉ RUYTERS_.
+
+
+Gérard Lacase, chez qui nous nous retrouvâmes au mois d'Aoüt 189., nous
+mena, Francis Jammes et moi, visiter le château de la Quartfourche dont
+il ne restera bientôt plus que des ruines, et son grand parc délaissé où
+l'été fastueux s'éployait à l'aventure. Rien plus n'en défendait
+l'entrée: le fossé à demi comblé, la haie crevée, ni la grille descellée
+qui céda de travers à notre premier coup d'épaule. Plus d'allées; sur
+les pelouses débordées quelques vaches pâturaient librement l'herbe
+surabondante et folle: d'autres cherchaient le frais au creux des
+massifs éventrés; à peine distinguait-on de ci de là, parmi la profusion
+sauvage, quelque fleur ou quelque feuillage insolite, patient reste des
+anciennes cultures, presque étouffé déjà par les espèces plus communes.
+Nous suivions Gérard sans parler, oppressés par la beauté du lieu, de la
+saison, de l'heure, et parce que nous sentions aussi tout ce que cette
+excessive opulence pouvait cacher d'abandon et de deuil. Nous parvînmes
+devant le perron du château, dont les premières marches étaient noyées
+dans l'herbe, celles d'en haut disjointes et brisées; mais, devant les
+portes-fenêtres du salon, les volets résistants nous arrêtèrent. C'est
+par un soupirail de la cave que, nous glissant comme des voleurs, nos
+entrâmes; un escalier montait aux cuisines; aucune porte intérieure
+n'était close ... Nous avancions de pièce en pièce, précautionneusement
+car le plancher par endroits fléchissait et faisait mine de se rompre;
+étouffant nos pas, non que quelqu'un pût être là pour les entendre,
+mais, dans le grand silence de cette maison vide, le bruit de notre
+présence retentissait indécemment, nous effrayait presque. Aux fenêtres
+du rez-de-chaussée plusieurs carreaux manquaient; entre les lames des
+contrevents un bignonia poussait dans la pénombre de la salle à manger,
+d'énormes tiges blanches et molles.
+
+Gérard nous avait quittés; nous pensâmes qu'il préférait revoir seul ces
+lieux dont il avait connu les hôtes, et nous continuâmes sans lui notre
+visite. Sans doute nous avait-il précédés au premier étage, à travers la
+désolation des chambres nues: dans l'une d'elles une branche de bois
+pendait encore au mur, retenue à une sorte d'agrafe par une faveur
+décolorée; il me parut qu'elle balançait faiblement au bout de son lien,
+et je me persuadai que Gérard en passant venait d'en détacher une
+ramille.
+
+Nous le retrouvâmes au second étage, près de la fenêtre dévitrée d'un
+corridor par laquelle on avait ramené vers l'intérieur une corde tombant
+du dehors; c'était la corde d'une cloche, et je l'allais tirer
+doucement, quand je me sentis saisir le bras par Gérard; son geste, au
+contraire d'arrêter le mien, l'amplifia: soudain retenti un glas
+rauque,si proche de nous, si brutal, qu'il nous fit péniblement
+tressaillir; puis lorsqu'il semblait déjà que se fût refermé le silence,
+deux notes pures tombèrent encore, espacées, déjà lointaines. Je m'étais
+retourné vers Gérard et je vis que ses lèvres tremblaient.
+
+--Allons-nous en, fit-il. J'ai besoin de respirer un autre air.
+
+Sitôt dehors il s'excusa de ne pouvoir nous accompagner: il connaissait
+quelqu'un dans les environs, dont il voulait aller prendre des
+nouvelles. Comprenant au ton de sa voix qu'il serait indiscret de le
+suivre, nous rentrâmes seuls, Jammes et moi, à La R. où Gérard nous
+rejoignit dans la soirée.
+
+--Cher ami, lui dit bientôt Jammes, apprenez que je suis résolu à ne
+plus raconter la moindre histoire, que vous ne nous ayez sorti celle
+qu'on voit qui vous tient au coeur.
+
+Or les récits de Jammes faisaient les délices de nos veillées.
+
+--Je vous raconterais volontiers le roman dont la maison que vous vîtes
+tantôt fut le théâtre, commença Gérard, mais outre que je ne sus le
+découvrir, ou le reconstituer, qu'en dépouillant chaque événement de
+l'attrait énigmatique dont ma curiosité le revêtait naguère ...
+
+--Apportez à votre récit tout le désordre, qu'il vous plaira, reprit
+Jammes.
+
+--Pourquoi chercher à recomposer les faits selon leur ordre
+chronologique, dis-je; que ne nous les présentez-vous comme vous les avez
+découverts?
+
+--Vous permettrez alors que je parle beaucoup de moi, dit Gérard.
+
+--Chacun de nous fait-il jamais rien d'autre! repartit Jammes.
+
+
+C'est le récit de Gérard que voici.
+
+
+
+
+I
+
+
+J'ai presque peine à comprendre aujourd'hui l'impatience qui m'élançait
+alors vers la vie. A vingt-cinq ans je n'en connaissais rien à peu près,
+que par les livres; et c'est pourquoi sans doute je me croyais
+romancier; car j'ignorais encore avec quelle malignité les événements
+dérobent à nos yeux le côté par où ils nous intéressaient davantage, et
+combien peu de prise ils offrent à qui ne sait pas les forcer.
+
+Je préparais alors, en vue de mon doctorat, une thèse sur la chronologie
+des sermons de Bossuet; non que je fusse particulièrement attiré par
+l'éloquence de la chaire: j'avais choisi ce sujet par révérence pour mon
+vieux maître Albert Desnos, dont l'importante "Vie de Bossuet" achevait
+précisément de paraître. Aussitôt qu'il connut mon projet d'études,
+M. Desnos s'offrit à m'en faciliter les abords. Un de ses plus anciens
+amis, Benjamin Floche, membre correspondant de l'Académie des
+Inscriptions et Belles-Lettres, possédait divers documents qui sans
+doute pourraient me servir; en particulier une Bible couverte
+d'annotations de la main même de Bossuet. M. Floche s'était retiré
+depuis une quinzaine d'années à la Quartfourche, qu'on appelait plus
+communément: le Carrefour, propriété de famille aux environs de
+Pont-l'Évêque, dont il ne bougeait plus, où il se ferait un plaisir de
+me recevoir et de mettre à ma disposition ses papiers, sa bibliothèque
+et son érudition que M. Desnos me disait être inépuisable.
+
+Entre M. Desnos et M. Floche des lettres furent échangées. Les documents
+s'annoncèrent plus nombreux que ne me l'avait d'abord fait espérer mon
+maître; il ne fut bientôt plus question d'une simple visite: c'est un
+séjour au château de la Quartfourche que, sur la recommandation de M.
+Desnos, l'amabilité de M. Floche me proposait. Bien que ses enfants M.
+et Madame Floche n'y vivaient pas seuls: quelques mots inconsidérés de
+M. Desnos, dont mon imagination s'empara, me firent espérer de trouver
+là-bas une société avenante, qui tous aussitôt m'attira plus que les
+documents poudreux du Grand Siècle; déjà ma thèse n'était plus qu'un
+prétexte; j'entrais dans ce château non plus en scolar, mais en
+Nejdanof, en Valmont; déjà je le peuplais d'aventures. La Quartfourche!
+je répétais ce nom mystérieux: c'est ici, pensais-je, qu'Hercule
+hésite ... Je sais de reste ce qui l'attend sur le sentier de la vertu;
+mais l'autre route?... l'autre route ...
+
+Vers le milieu de Septembre, je rassemblai le meilleur de ma modeste
+garde-robe, renouvelai mon jeu de cravates, et partis.
+
+Quand j'arrivai à la station du Breuil-Blangy, entre Pont-l'Évêque et
+Lisieux, la nuit était à peu près close. J'étais seul à descendre du
+train. Une sorte de paysan en livrée vint à ma rencontre, prit ma valise
+et m'escorta vers la voiture qui stationnait de l'autre côté de la gare.
+L'aspect du cheval et de la voiture coupa l'essor de mon imagination; on
+ne pouvait rêver rien de plus minable. Le paysan-cocher repartit pour
+dégager la malle que j'avais enregistrée; sous ce poids les ressorts de
+la calèche fléchirent. A l'intérieur, une odeur de poulailler
+suffocante ... Je voulus baisser la vitre de la portière, mais la poignée
+de cuir me resta dans la main. Il avait plu dans la journée; la route
+était tirante; au bas de la première côte, une pièce du harnais céda. Le
+cocher sortit de dessous son siège un bout de corde et se mit en posture
+de rafistoler le trait. J'avais mis pied à terre et m'offris à tenir la
+lanterne qu'il venait d'allumer; je pus voir que la livrée du pauvre
+homme, non plus que le harnachement, n'en était pas à son premier
+rapiéçage.
+
+--Le cuir est un peu vieux, hasardai-je.
+
+Il me regarda comme si je lui avais dit une injure, et presque
+brutalement:
+
+--Dites donc: c'est tout de même heureux qu'on ait pu venir vous
+chercher.
+
+--Il y a loin, d'ici le château? questionnai-je de ma voix la plus
+douce. Il ne répondit pas directement, mais:
+
+--Pour sûr qu'on ne fait pas le trajet tous les jours!--Puis au bout
+d'un instant:--Voilà peut-être bien six mois qu'elle n'est pas sortie,
+la calèche ...
+
+--Ah!... Vos maîtres ne se promènent pas souvent? repris-je par un
+effort désespéré d'amorcer le conversation.
+
+--Vous pensez! Si l'on n'a pas autre chose à faire!
+
+Le désordre était réparé: d'un geste il m'invita à remonter dans la
+voiture, qui repartit.
+
+Le cheval peinait aux montées, trébuchait aux descentes et tricotait
+affreusement en terrain plat;parfois, tout inopinément, il stoppait.
+--Du train dont nous allons, pensais-je, nous arriverons au Carrefour
+longtemps après que mes hôtes se seront levés de table; et même (nouvel
+arrêt du cheval) après qu'ils se seront couchés. J'avais grand faim; ma
+bonne humeur tournait à l'aigre. J'essayai de regarder le pays: sans que
+je m'en fusse aperçu, la voiture avait quitté la grande route et s'était
+engagée dans une route plus étroite et beaucoup moins bien entretenue;
+les lanternes n'éclairaient de droite et de gauche qu'une haie continue,
+touffue et haute; elle semblait nous en tourner, barrer la route,
+s'ouvrir devant nous à l'instant de notre passage, puis, aussitôt après,
+se refermer.
+
+Au bas d'une montée plus raide, la voiture s'arrêta de nouveau. Le
+cocher vint à la portière et l'ouvrit, puis, sans façons:
+
+--Si Monsieur voulait bien descendre. La côte est un peu dure pour le
+cheval.--Et lui-même fit la montée en tenant par la bride la haridelle.
+A mi-côte il se retourna vers moi, qui marchais en arrière:
+
+--On est bientôt rendu, dit-il sur un ton radouci. Tenez: voilà le parc.
+Et je distinguai devant nous, encombrant le ciel découvert, une sombre
+masse d'arbres. C'était une avenue de grands hêtres, sous laquelle enfin
+nous entrâmes, et où nous rejoignîmes la première route que nous avions
+quittée. Le cocher m'invita à remonter dans la voiture, qui parvint
+bientôt à la grille; nous pénétrâmes dans le jardin.
+
+Il faisait trop sombre pour que je pusse rien distinguer de la façade du
+château; la voiture me déposa devant un perron de trois marches, que je
+gravis, un peu ébloui par le flambeau qu'une femme sans âge, sans grâce,
+épaisse et médiocrement vêtue tenait à la main et dont elle rabattait
+vers moi la lumière. Elle me fit un salut un peux sec. Je m'inclinai
+devant elle, incertain ...
+
+--Madame Floche, sans doute?...
+
+--Mademoiselle Verdure simplement. Monsieur et Madame Floche sont
+couchés. Ils vous prient d'excuser s'ils ne sont pas là pour vous
+recevoir; mais on dîne de bonne heure ici.
+
+--Vous-même, Mademoiselle, je vous aurai fait veiller bien tard.
+
+--Oh! moi, j'y suis faite, dit-elle sans se retourner. Elle m'avait
+précédé dans le vestibule.--Vous serez peut-être content de prendre
+quelque chose?
+
+--Ma foi, je vous avoue que je n'ai pas dîné.
+
+Elle me fit entrer dans une vaste salle à manger où se trouvait préparé
+un médianoche confortable.
+
+--A cette heure, le fourneau est éteint; et à la campagne il faut se
+contenter de ce que l'on trouve.
+
+--Mais tout cela m'a l'air excellent, dis-je en m'attablant devant un
+plat de viande froide. Elle s'assit de biais sur une autre chaise près
+de la porte, et, pendant tout le temps que je mangeais, resta les yeux
+baissés, les mains croisées sur les genoux, délibérément subalterne. A
+plusieurs reprises, comme la morne conversation retombait, je m'excusai
+de la retenir; mais elle me donna à entendre qu'elle attendait que
+j'eusse fini pour desservir:
+
+--Et votre chambre, comment feriez-vous pour la trouver tout seul?...
+
+Je dépêchais et mettais bouchées doubles lorsque la porte du vestibule
+s'ouvrit: un abbé entra, à cheveux gris, de figure rude mais agréable.
+Il vint à moi la main tendue:
+
+--Je ne voulais pas remettre à demain le plaisir de saluer notre hôte.
+Je ne suis pas descendu plus tôt parce que je savais que vous causiez
+avec Mademoiselle Olympe Verdure, dit-il, en tournant vers elle un
+sourire qui pouvait être malicieux, cependant qu'elle pinçait les lèvres
+et faisait visage de bois:--Mais à présent que vous avez achevé de
+manger, continua-t-il tandis que je me levais de table, nous allons
+laisser Mademoiselle Olympe remettre ici un peu d'ordre; elle trouvera
+plus décent, je le présume, de laisser un homme accompagner Monsieur
+Lacasse jusqu'à sa chambre à coucher, et de résigner ici ses fonctions.
+
+Il s'inclina cérémonieusement devant Mademoiselle Verdure, qui lui fit
+une révérence écourtée.
+
+--Oh! je résigne; je résigne ... Monsieur l'abbé, devant vous, vous le
+savez, je résigne toujours ... Puis revenant à nous brusquement:--Vous
+alliez me faire oublier de demander à Monsieur Lacase ce qu'il prend à
+son premier déjeuner.
+
+--Mais, ce que vous voudrez, Mademoiselle ... Que prend-on d'ordinaire
+ici?
+
+--De tout. On prépare du thé pour ces dames, du café pour Monsieur
+Floche, un potage pour Monsieur l'abbé, et du racahout pour Monsieur
+Casimir.
+
+--Et vous, Mademoiselle, vous ne prenez rien?
+
+--Oh! moi, du café au lait, simplement.
+
+--Si vous le permettez, je prendrai du café au lait avec vous.
+
+--Eh! eh! tenez-vous bien, Mademoiselle Verdure, dit l'abbé en me
+prenant par le bras--Monsieur Lacase m'a tout l'air de vous faire la
+cour!
+
+Elle haussa les épaules, puis me fit un rapide salut, tandis que l'abbé
+m'entraînait.
+
+
+Ma chambre était au premier étage, presque à l'extrémité d'un couloir.
+
+--C'est ici, dit l'abbé en ouvrant la porte d'une pièce spacieuse
+qu'illuminait un grand brasier,--Dieu me pardonne! on vous a fait du
+feu!... Vous vous en seriez peut-être bien passé ... Il est vrai que les
+nuits de ce pays sont humides, et la saison, cette année, est
+anormalement pluvieuse ...
+
+Il s'était approché du foyer vers lequel il tendit ses larges paumes
+tout en écartant le visage, comme un dévot qui repousse la tentation. Il
+semblait disposé à causer plutôt qu'à me laisser dormir.
+
+--Oui, commença-t-il, en avisant ma malle et mon sac de nuit,--Gratien
+vous a monté vos colis.
+
+--Gratien, c'est le cocher qui m'a conduit? demandai-je.
+
+--Et c'est aussi le jardinier; car ses fonctions de cocher ne l'occupent
+guère.
+
+--Il m'a dit en effet que la calèche ne sortait pas souvent.
+
+--Chaque fois qu'elle sort c'est un événement historique. D'ailleurs
+Monsieur de Saint-Auréol n'a depuis longtemps plus d'écurie; dans les
+grandes occasions, comme ce soir, on emprunte le cheval du fermier.
+
+--Monsieur de Saint-Auréol? répétai-je, surpris.
+
+--Oui, dit-il, je sais que c'est Monsieur Floche que vous venez voir;
+mais la Quartfourche appartient à son beau-frère. Demain vous aurez
+l'honneur d'être présenté à Monsieur et à Madame de Saint-Auréol.
+
+--Et qui est Monsieur Casimir? dont je ne sais qu'une chose, c'est qu'il
+prend du racahout le matin.
+
+--Leur petit-fils et mon élève. Dieu me permet de l'instruire depuis
+trois ans. Il avait dit ces mots en fermant les yeux et avec une
+componction modeste, comme s'il s'était agi d'un prince du sang.
+
+--Ses parents ne sont pas ici? demandai-je.
+
+--En voyage. Il serra les lèvres fortement puis reprit aussitôt:
+
+--Je sais, Monsieur, quelles nobles et saintes études vous amènent ...
+
+--Oh! ne vous exagérez pas leur sainteté, interrompis-je aussitôt en
+riant, c'est en historien seulement qu'elles m'occupent.
+
+--N'importe, fit-il, écartant de la main toute pensée désobligeante;
+l'histoire a bien aussi ses droits. Vous trouverez en Monsieur Floche le
+plus aimable et le plus sûr des guides.
+
+--C'est ce que m'affirmait mon maître, Monsieur Desnos.
+
+--Ah! Vous êtes élève d'Albert Desnos? Il serra les lèvres de nouveau.
+J'eus l'imprudence de demander:
+
+--Vous avez suivi de ses cours?
+
+--Non! fit-il rudement. Ce que je sais de lui m'a mis en garde ... C'est
+un aventurier de la pensée. A votre âge on est assez facilement séduit
+par ce qui sort de l'ordinaire ... Et, comme je ne répondais rien:--Ses
+théories ont d'abord pris quelque ascendant sur la jeunesse; mais on en
+revient déjà, m'a-t-on dit.
+
+J'étais beaucoup moins désireux de discuter que de dormir. Voyant qu'il
+n'obtiendrait pas de réplique:
+
+--Monsieur Floche vous sera de conseil plus tranquille, reprit-il; puis,
+devant un bâillement que je ne dissimulai point:
+
+--Il se fait assez tard: demain, si vous le permettez, nous trouverons
+loisir pour reprendre cet entretien. Après ce voyage vous devez être
+fatigué.
+
+--Je vous avoue, Monsieur l'abbé, que je croule de sommeil.
+
+Dès qu'il m'eut quitté, je relevai les bûches du foyer, j'ouvris la
+fenêtre toute grande, repoussant les volets de bois. Un grand souffle
+obscur et mouillé vint incliner la flamme de ma bougie, que j'éteignis
+pour contempler la nuit. Ma chambre ouvrait sur le parc, mais non sur le
+devant de la maison comme celles du grand couloir qui devaient sans
+doute jouir d'une vue plus étendue; mon regard était aussitôt arrêté par
+des arbres; au-dessus d'eux, à peine restait-il la place d'un peu de
+ciel où le croissant venait d'apparaître, recouvert par les nuages
+presque aussitôt. Il avait plu de nouveau; les branches larmoyaient
+encore ...
+
+--Voici qui m'invite guère à la fête, pensai-je, en refermant fenêtre et
+volets. Cette minute de contemplation m'avait transi, et l'âme encore
+plus que la chair; je rabattis les bûches, ranimai le feu, et fus
+heureux de trouver dans mon lit une cruche d'eau chaude, que sans doute
+l'attentionnée Mademoiselle Verdure y avait glissée.
+
+Au bout d'un instant je m'avisai que j'avais oublié de mettre à la porte
+mes chaussures. Je me relevai et sortis un instant dans le couloir; à
+l'autre extrémité de la maison, je vis passer Mademoiselle Verdure. Sa
+chambre était au-dessus de la mienne, comme me l'indiqua son pas lourd
+qui, peu de temps après, commença d'ébranler le plafond. Puis il se fit
+un grand silence et, tandis que je plongeais dans le sommeil, la maison
+leva l'ancre pour la traversée de la nuit.
+
+
+
+
+II
+
+
+Je fus réveillé d'assez bon matin par les bruits de la cuisine dont une
+porte ouvrait précisément sous ma fenêtre. En poussant mes volets j'eus
+la joie de voir un ciel à peu près pur; le jardin, mal ressuyé d'une
+récente averse, brillait; l'air était bleuissant. J'allais refermer ma
+fenêtre, lorsque je vis sortir du potager et accourir vers la cuisine un
+grand enfant, d'âge incertain car son visage marquait trois ou quatre
+ans de plus que son corps; tout contrefait, il portait de guingois: ses
+jambes torses lui donnaient une allure extraordinaire: il avançait
+obliquement, ou plutôt procédait par bonds, comme si, à marcher pas à
+pas, ses pieds eussent dû s'entraver ... C'était évidemment l'élève de
+l'abbé, Casimir. Un énorme chien de Terre-Neuve gambadait à ses côtés,
+sautait de conserve avec lui, lui faisait fête; l'enfant se défendait
+tant bien que mal contre sa bousculante exubérance; mais au moment qu'il
+allait atteindre la cuisine, culbuté par le chien, soudain je le vis
+rouler dans la boue. Une maritorne épaisse s'élança, et tandis qu'elle
+relevait l'enfant:
+
+--Ah ben! vous v'la beau! Si c'est Dieu permis de s'met' dans des états
+pareils! On vous l'a pourtant répété bien des fois d'quitter l'Terno
+dans la remise!... Allons! v'nez-vous en par ici qu'on vous essuie ...
+
+Elle l'entraîna dans la cuisine. A ce moment j'entendis frapper à ma
+porte; une femme de chambre m'apportait de l'eau chaude pour ma
+toilette. Un quart d'heure après, la cloche sonna pour le déjeuner.
+
+
+Comme j'entrais dans la salle à manger:
+
+--Madame Floche, je crois que voici notre aimable hôte, dit l'abbé en
+s'avançant à ma rencontre.
+
+Madame Floche s'était levée de sa chaise, mais ne paraissait pas plus
+grande debout qu'assise; je m'inclinai profondément devant elle; elle
+m'honora d'un petit plongeon brusque; elle avait dû recevoir à un
+certain âge quelque formidable événement sur la tête; celle-ci en était
+restée irrémédiablement enfoncée entre les épaules; et même un peu de
+travers. Monsieur Floche s'était mis tout à côté d'elle pour me tendre
+la main. Les deux petits vieux étaient exactement de même taille, de
+même habit, paraissaient de même âge, de même chair ... Durant quelques
+instants nous échangeâmes des compliments vagues, parlant tous les trois
+à la fois. Puis, il y eut un noble silence, et Mademoiselle Verdure
+arriva portant la théière.
+
+--Mademoiselle Olympe, dit enfin Madame Floche, qui, ne pouvant tourner
+la tête, s'adressait à vous de tout le buste.--Mademoiselle Olympe,
+notre amie, s'inquiétait beaucoup de savoir si vous aviez bien dormi et
+si le lit était à votre convenance.
+
+Je protestai que j'y avais reposé on ne pouvait mieux et que la cruche
+chaude que j'y avais trouvée en me couchant m'avait fait tout le bien du
+monde.
+
+Mademoiselle Verdure, après m'avoir souhaité le bonjour, ressortit.
+
+--Et, le matin, les bruits de la cuisine ne vous ont pas trop incommodé?
+
+Je renouvelai mes protestations.
+
+--Il faut vous plaindre, je vous en prie, parce que rien ne serait plus
+aisé que de vous préparer une autre chambre ...
+
+Monsieur Floche, sans rien dire lui-même, hochait la tête obliquement
+et, d'un sourire, faisait sien chaque propos de sa femme.
+
+--Je vois bien, dis-je, que la maison est très vaste; mais je vous
+certifie que je ne saurais être installé plus agréablement.
+
+--Monsieur et Madame Floche, dit l'abbé, se plaisent à gâter leurs
+hôtes.
+
+Mademoiselle Olympe apportait sur une assiette des tranches de pain
+grillé; elle poussa devant elle le petit estropié que j'avais vu
+culbuter tout à l'heure. L'abbé le saisit par le bras:
+
+--Allons, Casimir! Vous n'êtes plus un bébé; venez saluer Monsieur
+Lacase comme un homme. Tendez la main ... Regardez en face!... puis se
+tournant vers moi comme pour l'excuser:--Nous n'avons pas encore grand
+usage du monde ...
+
+La timidité de l'enfant me gênait:
+
+--C'est votre petit-fils? demandai-je à Madame Floche, oublieux des
+renseignements que l'abbé m'avait fournis la veille.
+
+--Notre petit-neveu, répondit-elle; vous verrez un peu plus tard mon
+beau-frère et ma soeur, ses grands-parents.
+
+--Il n'osait pas rentrer parce qu'il avait empli de boue ses vêtements
+en jouant avec Terno, expliqua Mademoiselle Verdure.
+
+--Drôle de façon de jouer, dis-je, en me tournant affablement vers
+Casimir; j'étais à la fenêtre quand il vous a culbuté ... Il ne vous a
+pas fait mal?
+
+--Il faut dire à Monsieur Lacase, expliqua l'abbé à son tour, que
+l'équilibre n'est pas notre fort ...
+
+Parbleu! je m'en apercevais de reste, sans qu'il fût nécessaire de me le
+signaler. Ce grand gaillard d'abbé, aux yeux vairons, me devint
+brusquement antipathique.
+
+L'enfant ne m'avait pas répondu, mais son visage s'était empourpré. Je
+regrettai ma phrase et qu'il y eût pu sentir quelque allusion à son
+infirmité. L'abbé, son potage pris, s'était levé de table et arpentait
+la pièce; dès qu'il ne parlait plus, il gardait les lèvres si serrées
+que celle de dessus formait un bourrelet, comme celle des vieillards
+édentés. Il s'arrêta derrière Casimir, et comme celui-ci vidait son bol:
+--Allons! Allons, jeune homme, Avenzoar nous attend!
+
+L'enfant se leva; tous deux sortirent.
+
+
+Sitôt que le déjeuner fut achevé, Monsieur Floche me fit signe.
+
+--Venez avec moi dans le jardin, mon jeune hôte, et me donnez des
+nouvelles du Paris penseur.
+
+Le langage de Monsieur Floche fleurissait dès l'aube. Sans trop écouter
+mes réponses, il me questionna sur Gaston Boissier son ami, et sur
+plusieurs autres savants que je pouvais avoir eus pour maîtres et avec
+qui il correspondait encore de loin en loin; il s'informa de mes goûts,
+de mes études ... Je ne lui parlai naturellement pas de mes projets
+littéraires et ne laissai voir de moi que le sorbonnien; puis il
+entreprit l'histoire de la Quartfourche, dont il n'avait à peu près pas
+bougé depuis près de quinze ans, l'histoire du parc, du château; il
+réserva pour plus tard l'histoire de la famille qui l'habitait
+précédemment, mais commença de me raconter comment il se trouvait en
+possession des manuscrits du XVIIme siècle qui pouvaient intéresser ma
+thèse ... Il marchait à petits pas pressés, ou, plus exactement, il
+trottinait auprès de moi; je remarquai qu'il portait son pantalon si bas
+que la fourche en restait à mi-cuisse; sur le devant du pied, l'étoffe
+retombait en nombreux plis, mais par derrière restait au-dessus de la
+chaussure, suspendue à l'aide de je ne sais quel artifice; je ne
+l'écoutais plus que d'une oreille distraite, l'esprit engourdi par la
+moitiédeur de l'air et par une sorte de torpeur végétale. En suivant une
+allée de très hauts marronniers qui formaient voûte au-dessus de nos
+têtes, nous étions parvenus presque à l'extrémité du parc. Là, protégé
+contre le soleil par un buisson d'arbres-à-plumes, se trouvait un banc
+où Monsieur Floche m'invita à m'asseoir. Puis tout-à-coup:
+
+--L'abbé Santal vous a-t-il dit que mon beau-frère est un peu ...? Il
+n'acheva pas, mais se toucha le front de l'index.
+
+Je fus trop interloqué pour pouvoir trouver rien à répondre. Il
+continua:
+
+--Oui, le baron de Saint-Auréol, mon beau-frère; l'abbé ne vous l'a
+peut-être pas dit plus qu'à moi ... mais je sais néanmoins qu'il le
+pense; et je le pense aussi ... Et de moi, l'abbé ne vous a pas dit que
+j'étais un peu ...?
+
+--Oh! Monsieur Floche, comment pouvez-vous croire?...
+
+--Mais, mon jeune ami, dit-il en me tapant familièrement sur la main, je
+trouverais cela tout naturel. Que voulez-vous? nous avons pris ici des
+habitudes, à nous enfermer loin du monde, un peu ... en dehors de la
+circulation. Rien n'apporte ici de ... diversion; comment dirais-je? oui.
+Vous êtes bien aimable d'être venu nous voir--et comme j'essayais un
+geste:--je le répète: bien aimable, et je le récrirai ce soir à mon
+excellent ami Desnos; mais vous vous aviseriez de me raconter ce qui
+vous tient au coeur, les questions qui vous troublent, les problèmes qui
+vous intéressent ... je suis sûr que je ne vous comprendrais pas.
+
+Que pouvais-je répondre? Du bout de ma canne je grattais le sable ...
+
+--Voyez-vous, reprit-il, ici nous avons un peu perdu le contact. Mais
+non, mais non! ne protestez donc pas; c'est inutile. Le baron est sourd
+comme une calebasse; mais il est si coquet qu'il tient surtout à ne pas
+le paraître; il feint d'entendre plutôt que de faire hausser la voix.
+Pour moi, quant aux idées du jour, je me fais l'effet d'être tout aussi
+sourd que lui; et du reste je ne m'en plains pas. Je ne fais même pas
+grand effort pour entendre. A fréquenter Massillon et Bossuet, j'ai fini
+par croire que les problèmes qui tourmentaient ces grands esprits sont
+tout aussi beaux et importants que ceux qui passionnaient ma jeunesse ...
+problèmes que ces grands esprits n'auraient pas pu comprendre sans
+doute ... non plus que moi je ne puis comprendre ceux qui vous
+passionnent aujourd'hui ... Alors, si vous le voulez bien, mon futur
+collègue, vous me parlerez de préférence de vos études, puisque ce sont
+les miennes également, et vous m'excuserez si je ne vous interroge pas
+sur les musiciens, les poètes, les orateurs que vous aimez, ni sur la
+forme de gouvernement que vous croyez la préférable.
+
+Il regarda l'heure à un oignon attaché à un ruban noir:
+
+--Rentrons à présent, dit-il en se levant. Je crois avoir perdu ma
+journée quand je ne suis pas au travail à dix heures.
+
+Je lui offris mon bras qu'il accepta, et comme, à cause de lui, parfois,
+je ralentissais mon allure:
+
+--Pressons! Pressons! me disait-il. Les pensées sont comme les fleurs,
+celles qu'on cueille le matin se conservent le plus longtemps fraîches.
+
+
+La bibliothèque de la Quartfourche est composée de deux pièces que
+sépare un simple rideau: une, très exiguë et surhaussée de trois
+marches, où travaille Monsieur Floche, à une table devant une fenêtre.
+Aucune vue; des rameaux d'orme ou d'aulne viennent battre les carreaux;
+sur la table, une antique lampe à réservoir, que coiffe un abat-jour de
+porcelaine vert; sous la table, une énorme chancelière; un petit poêle
+dans un coin, dans l'autre coin, une seconde table; chargée de lexiques;
+entre deux, une armoire aménagée en cartonnier. La seconde pièce est
+vaste; des livres tapissent le mur jusqu'au plafond; deux fenêtres; une
+grande table au milieu de la pièce.
+
+--C'est ici que vous vous installerez, me dit Monsieur Floche;--et,
+comme je me récriais:
+
+--Non, non; moi, je suis accoutumé au réduit; à dire vrai, je m'y sens
+mieux; il me semble que ma pensée s'y concentre. Occupez la grande table
+sans vergogne; et, si vous y tenez, pour que nous ne nous dérangions
+pas, nous pourrons baisser le rideau.
+
+--Oh! pas pour moi, protestai-je; jusqu'à présent, si pour travailler
+j'avais eu besoin de solitude, je ne ...
+
+--Eh bien! reprit-il en m'interrompant, nous le laisserons donc relevé.
+J'aurai, pour ma part, grand plaisir à vous apercevoir du coin de
+l'oeil. (Et, de fait, les jours suivants, je ne levais point la tête de
+dessus mon travail sans rencontrer le regard du bonhomme, qui me
+souriait en hochant la tête, ou qui, vite, par crainte de m'importuner,
+détournait les yeux et feignait d'être plongé dans sa lecture.)
+
+Il s'occupa tout aussitôt de mettre à ma facile disposition les livres
+et les manuscrits qui pouvaient m'intéresser; la plupart se trouvaient
+serrés dans le cartonnier de la petite pièce; leur nombre et leur
+importance dépassait tout ce que m'avait annoncé M. Desnos; il m'allait
+falloir au moins une semaine pour relever les précieuses indications que
+j'y trouverais. Enfin M. Floche ouvrit, à côté du cartonnier, une très
+petite armoire et en sortit la fameuse Bible de Bossuet, sur laquelle
+l'Aigle de Meaux avait inscrit, en regard des versets pris pour textes,
+les dates des sermons qu'ils avaient inspirés. Je m'étonnai qu'Albert
+Desnos n'eût pas tiré parti de ces indications dans ses travaux; mais ce
+livre n'était tombé que depuis peu entre les mains de M. Floche.
+
+--J'ai bien entrepris, continua-t-il, un mémoire à son sujet; et je me
+félicite aujourd'hui de n'en avoir encore donné connaissance à personne,
+puisqu'il pourra servir à votre thèse en toute nouveauté!
+
+Je me défendis de nouveau:
+
+--Tout le mérite de ma thèse, c'est votre obligeance que je le devrai.
+Au moins en accepterez-vous la dédicace, Monsieur Floche, comme une
+faible marque de ma reconnaissance?
+
+Il sourit un peu tristement:
+
+--Quand on est si près de quitter la terre, on sourit volontiers à tout
+ce qui promet quelque survie.
+
+Je crus malséant de surenchérir à mon tour.
+
+--A présent, reprit-il, vous allez prendre possession de la
+bibliothèque, et vous ne vous souviendrez de ma présence que si vous
+avez quelque renseignement à me demander. Emportez les papiers qu'il
+vous faut ... Au revoir!... et comme en descendant les trois marches, je
+retournais vers lui mon sourire, il agita sa main devant ses yeux:
+--A tantôt!--
+
+
+J'emportai dans la grande pièce les quelques papiers qui devaient faire
+l'objet de mon premier travail. Sans m'écarter de la table devant
+laquelle j'étais assis, je pouvais distinguer Monsieur Floche dans sa
+portioncule: il s'agita quelques instants; ouvrant et refermant des
+tiroirs, sortant des papiers, les rentrant, faisant mine d'homme
+affairé ... Je soupçonnais en vérité qu'il était fort troublé, sinon gêné
+par ma présence et que, dans cette vie si rangée le moindre ébranlement
+risquait de compromettre l'équilibre de la pensée. Enfin il s'installa,
+plongea jusqu'à mi-jambes dans la chancelière, ne bougea plus ...
+
+De mon côté je feignais de m'absorber dans mon travail; mais j'avais
+grand'peine à tenir en laisse ma pensée; et je n'y tâchais même pas;
+elle tournait autour de la Quartfourche, ma pensée, comme autour d'un
+donjon dont il faut découvrir l'entrée. Que je fusse subtil, c'est ce
+dont il m'importait de me convaincre. Romancier, mon ami, me disais-je,
+nous allons donc te voir à l'oeuvre. Décrire! Ah, fi! ce n'est pas de
+cela qu'il s'agit, mais bien de découvrir la réalité sous l'aspect ... En
+ce court laps de temps qu'il t'est permis de séjourner à la
+Quartfourche, si tu laisses passer un geste, un tic sans t'en pouvoir
+donner bientôt l'explication psychologique, historique et complète,
+c'est que tu ne sais pas ton métier.
+
+Alors je reportais mes yeux sur Monsieur Floche; il s'offrait à moi de
+profil; je voyais un grand nez mou, inexpressif, des sourcils
+buissonnants, un menton ras sans cesse en mouvement comme pour mâcher
+une chique ... et je pensais que rien ne rend plus impénétrable un visage
+que le masque de la bonté.
+
+La cloche du second déjeuner me surprit au milieu de ces réflexions.
+
+
+
+
+III
+
+
+C'est à ce déjeuner que, sans précaution oratoire, brusquement, Monsieur
+Floche m'amena en présence du ménage Saint-Auréol. L'abbé du moins, la
+veille au soir, aurait bien pu m'avertir. Je me souviens d'avoir éprouvé
+la même stupeur, jadis, quand, pour la première fois, au Jardin des
+Plantes, je fis connaissance avec le _phoenicopterus antiquorum_ ou
+flamant à spatule (1). Du baron ou de la baronne je n'aurais su dire
+lequel était le plus baroque; ils formaient un couple parfait; tout
+comme les deux Floche, du reste: au Muséum on les eût mis sous vitrine
+l'un contre l'autre sans hésiter; près des "espèces disparues".
+J'éprouvai devant eux d'abord cette sorte d'admiration confuse qui,
+devant les oeuvres d'art accompli ou devant les merveilles de la Nature,
+nous laisse, aux premiers instants, stupides et incapables d'analyse. Ce
+n'est que lentement que je parvins à décomposer mon impression ...
+
+(1) Gérard fait erreur: le _phoenicopterus antiquorum_ n'a pas le bec en
+spatule.
+
+Le baron Narcisse de Saint-Auréol portait culottes courtes, souliers à
+boucle très apparente, cravate de mousseline et jabot. Une pomme d'Adam,
+aussi proéminente que le menton, sortait de l'échancrure du col et se
+dissimulait de son mieux sous un bouillon de mousseline; le menton, au
+moindre mouvement de la mâchoire faisait un extraordinaire effort pour
+rejoindre le nez qui, de son côté, y mettait de la complaisance. Un oeil
+restait hermétiquement clos; l'autre, vers qui remontait le coin de la
+lèvre et tendaient tous les plis du visage, brillait clair, embusqué
+derrière la pommette et semblait dire: Attention! je suis seul, mais
+rien ne m'échappe.
+
+Madame de Saint-Auréol disparaissait toute dans un flot de fausses
+dentelles. Tapies au fond des manches frissonnantes, tremblaient ses
+longues mains, chargées d'énormes bagues. Une sorte de capote en
+taffetas noir doublé de lambeaux de dentelles blanches enveloppait tout
+le visage; sous le menton se nouaient deux brides de taffetas, blanchies
+par la poudre que le visage effroyablement fardé laissait choir. Quand
+je fus entré, elle se campa devant moi de profil, rejeta la tête en
+arrière, et, d'une voix de tête assez forte et non infléchie:
+
+--Il y eut un temps, ma soeur, où l'on témoignait au nom de Saint-Auréol
+plus d'égards ...
+
+A qui en avait-elle? Sans doute tenait-elle à me faire sentir, et à
+faire sentir à sa soeur, que je n'étais pas ici chez les Floche; car
+elle continua, inclinant la tête de côté, minaudière: et levant vers moi
+sa main droite:
+
+--Le baron et moi, nous sommes heureux, Monsieur, de vous recevoir à
+notre table.
+
+Je donnai de la lèvre contre une bague, et me relevai du baise-main en
+rougissant, car ma position entre les Saint-Auréol et les Floche
+s'annonçait gênante. Mais Madame Floche ne semblait avoir prêté aucune
+attention à la sortie de sa soeur. Quant au baron, sa réalité me
+paraissait problématique, bien qu'il fît avec moi l'aimable et le sucré.
+Durant tout mon séjour à la Quartfourche, on ne put le persuader de
+m'appeler autrement que Monsieur de Las Cases; ce qui lui permettait
+d'affirmer qu'il avait beaucoup vu mes parents aux Tuileries ... un mien
+oncle principalement qui faisait avec lui son piquet:
+
+--Ah! C'était un original! Chaque fois qu'il abattait tout, il criait
+très fort: Domino!...
+
+Les propos du baron étaient à peu près tous de cette envergure. A table
+il n'y avait presque que lui qui parlât; puis, sitôt après le repas, il
+s'enfermait dans un silence de momie.
+
+Au moment que nous quittions la salle à manger, Madame Floche s'approcha
+de moi, et, à voix basse:
+
+--Peut-être, Monsieur Lacase sera-t-il assez aimable pour m'accorder un
+petit entretien?--Entretien qu'elle ne voulait pas, apparemment, qu'on
+entendit, car elle commença par m'entraîner du côté du jardin potager,
+en disant très haut qu'elle voulait me montrer les espaliers.
+
+--C'est au sujet de mon petit-neveu, commença-t-elle dès qu'elle fut
+assurée que l'on ne pouvait nous entendre ... Je ne voudrais pas vous
+paraître critiquer l'enseignement de l'abbé Santal ... mais, vous qui
+plongez aux sources même de l'instruction (ce fut sa phrase) vous
+pourrez peut-être nous être de bon conseil.
+
+--Parlez, Madame; mon dévouement vous est acquis.
+
+--Voici: je crains que le sujet de sa thèse, pour un enfant si jeune
+encore, ne soit un peu spécial.
+
+--Quelle thèse? fis-je, légèrement inquiet.
+
+--La thèse pour son baccalauréat.
+
+--Ah! parfaitement,--résolu désormais à ne m'étonner plus de rien.
+--Sur quel sujet? repris-je.
+
+--Voici: Monsieur l'abbé craint que les sujets littéraires ou proprement
+philosophiques ne flattent le vague d'un jeune esprit déjà trop enclin à
+la rêverie ... (c'est du moins ce que trouve Monsieur l'abbé). Il a donc
+poussé Casimir à choisir un sujet d'histoire.
+
+--Mais Madame, voici qui peut très bien se défendre. Et le sujet choisi
+c'est?
+
+--Excusez-moi; j'ai peur d'estropier le nom ...: Averrhoès.
+
+--Monsieur l'abbé a sans doute eu ses raisons pour choisir ce sujet,
+qui, à première vue, peut en effet paraître un peu particulier.
+
+--Ils l'ont choisi tous deux ensemble. Quant aux raisons que l'abbé fait
+valoir, je suis prête à m'y ranger: Ce sujet présente, m'a-t-il dit, un
+intérêt anecdotique particulièrement propre à fixer l'attention de
+Casimir, qui est souvent un peu flottante: puis (et il paraît que ces
+Messieurs les examinateurs attachent à cela la plus grande importance)
+le sujet n'a jamais été traité.
+
+--Il ne me souvient pas en effet ...
+
+--Et naturellement, pour trouver un sujet qui n'ait encore jamais été
+traité, on est forcé de chercher un peu en dehors des chemins battus.
+
+--Évidemment!
+
+--Seulement, je vais vous avouer ma crainte ... mais j'abuse peut-être?
+
+--Madame, je vous en supplie de croire que ma bonne volonté et mon désir
+de vous servir sont inépuisables.
+
+--Eh bien! voici: je ne mets pas en doute que Casimir ne soit à même
+bientôt de passer sa thèse assez brillamment, mais je crains que, par
+désir de spécialiser ... par désir un peu prématuré ... l'abbé ne néglige
+un peu l'instruction générale, le calcul par exemple, ou l'astronomie ...
+
+--Que pense Monsieur Floche de tout cela? demandai-je éperdu.
+
+--Oh! Monsieur Floche approuve tout ce que fait et ce que dit l'abbé.
+
+--Les parents?
+
+--Ils nous ont confié l'enfant, dit-elle après une hésitation légère;
+puis, s'arrêtant de marcher:
+
+--Par effet de votre complaisance, cher Monsieur Lacase, j'aurais aimé
+que vous causiez avec Casimir, pour vous rendre compte; sans avoir l'air
+de l'interroger directement ... et surtout pas devant Monsieur l'abbé,
+qui pourrait en prendre quelque ombrage. Je suis sûre qu'ainsi vous
+pourriez ...
+
+--Le plus volontiers du monde, Madame. Il ne me sera sans doute pas
+difficile de trouver un prétexte pour sortir avec votre petit neveu. Il
+me fera visiter quelque endroit du parc ...
+
+--Il se montre d'abord un peu timide avec ceux qu'il ne connaît pas
+encore, mais sa nature est confiante.
+
+--Je ne mets pas en doute que nous ne devenions promptement bons amis.
+
+Un peu plus tard, le goûter nous ayant de nouveau rassemblés:
+
+--Casimir, tu devrais montrer la carrière à Monsieur Lacase; je suis
+sûre que cela l'intéressera.--Puis s'approchant de moi:
+
+--Partez vite avant que l'abbé ne descende; il voudrait vous
+accompagner.
+
+Je ressortis aussitôt dans le parc; l'enfant clopin-clopant me guidait.
+
+--C'est l'heure de la récréation, commençai-je.
+
+Il ne répondit rien. Je repris:
+
+--Vous ne travaillez jamais après goûter?
+
+--Oh! si; mais aujourd'hui je n'avais plus rien à copier.
+
+--Qu'est-ce que vous copiez ainsi?
+
+--La thèse.
+
+--Ah!... Après quelques tâtonnements je parvins à comprendre que cette
+thèse était un travail de l'abbé, que l'abbé faisait remettre au net et
+copier par l'enfant dont l'écriture était correcte. Il en tirait quatre
+grosses, dans quatre cahiers cartonnés dont chaque jour il noircissait
+quelques pages. Casimir m'affirma du reste qu'il se plaisait beaucoup à
+"copier".
+
+--Mais pourquoi quatre fois?
+
+--Parce que je retiens difficilement.
+
+--Vous comprenez ce que vous écrivez?
+
+--Quelquefois. D'autres fois l'abbé m'explique; ou bien il dit que je
+comprendrai quand je serai plus grand.
+
+L'abbé avait tout bonnement fait de son élève une manière de
+sécrétaire-copiste. Est-ce ainsi qu'il entendait ses devoirs? Je sentais
+mon coeur se gonfler et me proposai d'avoir incessamment avec lui une
+conversation tragique. L'indignation m'avait fait presser le pas
+inconsciemment; Casimir prenait peine à me suivre; je m'aperçus qu'il
+était en nage. Je lui tendis une main qu'il garda dans la sienne,
+clopinant à côté de moi tandis que je ralentissais mon allure.
+
+--C'est votre travail, cette thèse?
+
+--Oh! non, fit-il aussitôt; mais, en poussant plus loin mes questions,
+je compris que le reste se réduisait à peu de chose; et sans doute
+fut-il sensible à mon étonnement:
+
+--Je lis beaucoup, ajouta-t-il, comme un pauvre dirait: j'ai d'autres
+habits!
+
+--Et qu'est-ce que vous aimez lire?
+
+--Les grands voyages; puis tournant vers moi un regard où déjà
+l'interrogation faisait place à la confiance:
+
+--L'abbé, lui, a été en Chine; vous saviez?... et le ton de sa voix
+exprimait pour son maître une admiration, une vénération sans limites.
+
+Nous étions parvenus a cet endroit du parc que Madame Floche appelait
+"la carrière"; abandonnée depuis longtemps, elle formait à flanc de
+coteau une sorte de grotte dissimulée derrière les broussailles. Nous
+nous assîmes sur un quartier de roche que tiédissait le soleil déjà bas.
+La parc s'achevait là sans clôture; nous avions laissé à notre gauche un
+chemin qui descendait obliquement et que coupait une petite barrière; le
+dévalement, partout ailleurs assez abrupt, servait de protection
+naturelle.
+
+--Vous, Casimir, avez-vous déjà voyagé? demandai-je.
+
+Il ne répondit pas; baissa le front ... A nos pieds le vallon
+s'emplissait d'ombre; déjà le soleil touchait la colline qui fermait le
+paysage devant nous. Un bosquet de châtaigniers et de chênes y
+couronnait un tertre crayeux criblé des trous d'une garenne; le site un
+peu romantique tranchait la mollesse uniforme de la contrée.
+
+--Regardez les lapins, s'écria tout à coup Casimir; puis, au bout d'un
+instant, il ajouta, indiquant du doigt le bosquet:
+
+--Un jour, avec Monsieur l'abbé, j'ai monté la.
+
+En rentrant nous passâmes auprès d'une mare couverte de conferves. Je
+promis à Casimir de lui apprêter une ligne et de lui montrer comment on
+pêchait les grenouilles.
+
+Cette première soirée, qui ne se prolongea guère au delà de neuf heures,
+ne différa point de celles qui suivirent, ni, je pense, de celles qui
+l'avaient précédée, car, pour moi, mes hôtes eurent le bon goût de ne se
+point mettre en dépense. Sitôt après dîner, nous rentrions dans le salon
+où, pendant le repas, Gratien avait allumé le feu. Une grande lampe,
+posée à l'extrémité d'une table de marqueterie, éclairait à la fois la
+partie de jacquet que le baron engageait avec l'abbé à l'autre extrémité
+de la table, et le guéridon où ces dames menaient une sorte de bésigue
+oriental et mouvementé.
+
+--Monsieur Lacase qui est habitué aux distractions de Paris, va sans
+doute trouver notre amusement un peu terne ... avait d'abord dit Madame
+de Saint-Auréol.--Cependant, Monsieur Floche, au coin du feu, somnolait
+dans une bergère; Casimir, les coudes sur la table, la tête entre les
+mains, lèvre tombante et salivant, progressait dans un "Tour du Monde.--
+Par contenance et politesse j'avais fait mine de prendre vif intérêt au
+bésigue de ces dames; on le pouvait mener, comme le whist, avec un mort,
+mais on le jouait de préférence à quatre, de sorte que Madame de
+Saint-Auréol, avec empressement, m'avait accepté pour partenaire dès que
+je m'étais proposé. Les premiers soirs, mes impairs firent la ruine de
+notre camp et mirent en joie Madame Floche qui, après chaque victoire,
+se permettait sur mon bras une discrète taloche de sa maigre main
+mitainée. Il y avait des témérités, des ruses, des délicatesses.
+Mademoiselle Olympe jouait un jeu serré, concerté. Au début de chaque
+partie, on pointait, on hasardait la surenchère selon le jeu que l'on
+avait; cela laissait un peu de marge au bluff; Madame de Saint-Auréol
+s'aventurait effrontément, les yeux luisants, les pommettes vermeilles
+et le menton frémissant; quand elle avait vraiment beau jeu, elle me
+lançait un grand coup de pied sous la table; Mademoiselle Olympe
+essayait de lui tenir tête, mais elle était désarçonnée par la voix
+aiguë de la vieille qui tout à coup, au lieu d'un nouveau chiffre,
+criait:
+
+--Verdure, vous mentez!
+
+A la fin de la première partie, Madame Floche tirait sa montre, et,
+comme si précisément, c'était l'heure:
+
+--Casimir! Allons, Casimir; il est temps.
+
+L'enfant semblait sortir péniblement de léthargie, se levait, tendait
+aux Messieurs sa main molle, à ces dames son front, puis sortait en
+traînant un pied.
+
+Tandis que Madame de Saint-Auréol nous invitait à la revanche, le
+premier jacquet finissait; parfois alors Monsieur Floche prenait la
+place de son beau-frère; ni Monsieur Floche, ni l'abbé n'annonçaient les
+coups; on n'entendait de leur côté que le roulement des dés dans le
+cornet et sur la table; Monsieur de Saint-Auréol dans la bergère
+monologuait ou chantonnait à demi-voix, et parfois, tout-à-coup,
+flanquait un énorme coup de pincette au travers du feu, si
+impertinemment qu'il en éclaboussait au loin la braise; Mademoiselle
+Olympe accourait précipitamment et exécutait sur le tapis ce que Madame
+de Saint-Auréol appelait élégamment la danse des étincelles ... Le plus
+souvent Monsieur Floche laissait le baron aux prises avec l'abbé et ne
+quittait pas son fauteuil; de ma place je pouvais le voir, non point
+dormant comme il disait, mais hochant la tête dans l'ombre; et le
+premier soir, un sursaut de flamme ayant éclairé brusquement son visage,
+je pus distinguer qu'il pleurait.
+
+A neuf heures et quart, le bésigue terminé, Madame Floche éteignait la
+lampe, tandis que Mademoiselle Verdure allumait deux flambeaux qu'elle
+posait des deux côtés du jacquet.
+
+--L'abbé, ne le faites pas veiller trop tard, recommandait Madame de
+Saint-Auréol, en donnant un coup d'éventail sur l'épaule de son mari.
+
+J'avais cru décent, dès le premier soir, d'obéir au signal de ces dames,
+laissant aux prises les jacqueteurs et à sa méditation Monsieur Floche
+qui ne montait que le dernier. Dans le vestibule, chacun se saisissait
+d'un bougeoir; ces dames me souhaitaient le bonsoir qu'elles
+accompagnaient des mêmes révérences que le matin. Je rentrais dans ma
+chambre; j'entendais bientôt monter ces Messieurs. Bientôt tout se
+taisait. Mais de la lumière filtrait encore longtemps sous certaines
+portes. Mais plus d'une heure après si, pressé par quelque besoin l'on
+sortait dans le corridor, l'on risquait d'y rencontrer Madame Floche ou
+Mademoiselle Verdure, en toilette de nuit, vaquant à de derniers
+rangements. Plus tard encore, et quand on eût cru tout éteint, au
+carreau d'un petit cagibis qui prenait jour mais non accès sur le
+couloir, on pouvait voir, à son ombre chinoise, Madame de Saint-Auréol
+ravauder.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Ma seconde journée à la Quartfourche fut très sensiblement pareille à la
+première; d'heure en heure; mais la curiosité que d'abord j'avais pu
+avoir quant aux occupations de mes hôtes était complètement retombée.
+Une petite pluie fine emplissait le ciel depuis le matin. La promenade
+devenant impossible, la conversation de ces dames se faisant de plus en
+plus insignifiante, j'occupai donc au travail à peu près toutes les
+heures du jour. A peine pus-je échanger quelques propos avec l'abbé;
+c'était après le déjeuner; il m'invita à venir fumer une cigarette à
+quelques pas du salon, dans une sorte de hangar vitré que l'on appelait
+un peu pompeusement: l'orangerie, où l'on avait rentré pour la mauvaise
+saison les quelques bancs et chaises du jardin.
+
+--Mais, cher Monsieur, dit-il, lorsqu'un peu nerveusement j'abordai la
+question de l'éducation de l'enfant,--je n'aurais as demandé mieux que
+d'éclairer Casimir de toutes mes faibles lumières; ce n'est pas sans
+regrets que j'ai dû y renoncer. Est-ce que, claudicant comme il est,
+vous m'approuveriez si j'allais me mettre en tête de le faire danser sur
+la corde roide? J'ai vite dû rétrécir mes visées. S'il s'occupe avec moi
+d'Averrhoès, c'est parce que je me suis chargé d'un travail sur la
+philosophie d'Aristote et que, plutôt que d'ânonner avec l'enfant sur je
+ne sais quels rudiments, j'ai pris quelque plaisir de coeur à
+l'entraîner dans mon travail. Autant ce sujet-là qu'un autre;
+l'important c'est d'occuper Casimir trois ou quatre heures par jour;
+aurais-je pu me défendre d'un peu d'aigreur s'il avait dû me faire
+perdre le même temps? et sans profit pour lui, je vous le certifie ...
+Suffit sur ce sujet, n'est-ce pas.--Là-dessus jetant la cigarette qu'il
+avait laissé éteindre, il se leva pour rentrer dans le salon.
+
+Le mauvais temps m'empêchait de sortir avec Casimir; nous dûmes remettre
+au lendemain la partie de pêche projetée; mais, devant le déception de
+l'enfant, je m'igéniai à lui procurer quelque autre plaisir; ayant mis
+la main sur un échiquier, je lui appris le jeu des poules et du renard,
+qui le passionna jusqu'au souper.
+
+La soirée commença tout pareille à la précédente; mais déjà je
+n'écoutais ni ne regardais plus personne; un ennui sans nom commençait
+de peser sur moi.
+
+Sitôt après dîner, il s'éleva une espèce de rafale; à deux reprises
+Mademoiselle Verdure interrompit le bésigue pour aller voir dans les
+chambres d'en haut "si la pluie ne chassait pas." Nous dûmes prendre la
+revanche sans elle; le jeu manquait d'entrain. Au coin du feu, dans un
+fauteuil bas qu'on appelait communément "la berline" Monsieur Floche,
+bercé par le bruit de l'averse, s'était positivement endormi: dans la
+bergère, le baron qui lui faisait face se plaignait de ses rhumatisme en
+grognonnait.
+
+--La partie de jacquet vous distrairait, répétait vainement l'abbé qui,
+faute d'adversaire, finit par se retirer, emmenant coucher Casimir.
+
+Quand, ce soir-là, je me retrouvai seul dans ma chambre, une angoisse
+intolérable m'étreignit l'âme et le corps; mon ennui devenait presque de
+la peur. Un mur de pluie me séparait du reste du monde, loin de toute
+passion, loin de la vie, m'enfermait dans un cauchemar gris, parmi
+d'étranges êtres à peine humains, à sang froid, décolorés et dont le
+coeur depuis longtemps ne battait plus. J'ouvris ma valise et saisis mon
+indicateur: Un train! A quelque heure que ce soit, un jour ou de la
+nuit ... qu'il m'emporte! J'étouffe ici ...
+
+L'impatience empêcha longtemps mon sommeil.
+
+Lorsque je m'éveillai le lendemain, ma décision n'était peut-être pas
+moins ferme, mais il ne me paraissait plus possible de fausser politesse
+à mes hôtes et de partir sans inventer quelque excuse à l'étranglement
+de mon séjour. N'avais-je pas imprudemment parlé de m'attarder une
+semaine au moins à la Quartfourche! Bah! de mauvaises nouvelles me
+rappelleront brusquement à Paris ... Heureusement j'avais donné mon
+adresse; on devait me renvoyer à la Quartfourche tout mon courrier;
+c'est bien miracle, pensai-je, s'ils ne me parvient pas dès aujourd'hui
+n'importe quelle enveloppe dont je puisse habilement me servir ... et je
+reportai mon espoir dans l'arrivée du facteur. Celui-ci s'amenait peu
+après-midi, à l'heure où finissait le déjeuner; nous ne nous serions pas
+levés de table avant que Delphine n'eût apporté à Madame Floche le
+maigre paquet de lettres et d'imprimés qu'elle distribuait aux convives.
+Par malheur il arriva que ce jour-là l'abbé Santal était convié à
+déjeuner par le doyen de Pont-l'Évêque, vers onze heures il vint prendre
+congé de M. Floche et de moi qui ne m'avisai pas aussitôt qu'il me
+soufflait ainsi cheval et carriole.
+
+Au déjeuner je jouai donc la petite comédie que j'avais préméditée:
+
+--Allons bon! Quel ennui!... murmurai-je en ouvrant une des enveloppes
+que m'avait tendues Madame Floche; et comme, par discrétion, aucun de
+mes hôtes ne relevait mon exclamation, je repris de plus belle: Quel
+contre-temps! en jouant la surprise de la déconvenue, tandis que mes
+yeux parcouraient un anodin billet. Enfin Madame Floche se hasarda à me
+demander d'une voix timide:
+
+--Quelque fâcheuse nouvelle, cher Monsieur?
+
+--Oh! rien de très grave, répondis-je aussitôt. Mais hélas! je vois
+qu'il va me falloir rentrer à Paris sans retard, et de là vient ma
+contrariété.
+
+D'un bout à l'autre de la table la stupeur fut générale, dépassant mon
+attente au point que je me sentis rougir de confusion. Cette stupeur se
+traduisit d'abord par un morne silence, puis enfin Monsieur Floche,
+d'une voix un peu tremblante:
+
+--Est-il vraiment possible, cher jeune ami? Mais votre travail! Mais
+notre ...
+
+Il ne put achever. Je ne trouvais rien à répondre, rien à dire et, ma
+foi, me sentais passablement ému moi-même. Mes yeux se fixaient sur le
+sommet de la tête de Casimir qui, le nez dans son assiette, coupait une
+pomme en petits morceau. Mademoiselle Verdure était devenue pourpre
+d'indignation.
+
+--Je croirais indiscret d'insister pour vous retenir, hasarda faiblement
+Madame Floche.
+
+--Pour les distractions que peut offrir la Quartfourche! dit aigrement
+Madame de Saint-Auréol ...
+
+--Oh! Madame, croyez bien que rien ne ... essayai-je de protester; mais,
+sans m'écouter, la baronne criait à tue-tête dans l'oreille de son mari
+assis à côté d'elle:
+
+--C'est Monsieur Lacase qui veut déjà nous quitter.
+
+--Charmant! Charmant! très sensible, fit le sourd en souriant vers moi.
+
+Cependant Madame Floche, vers Mademoiselle Verdure;
+
+--Mais comment allons-nous pouvoir faire ...? la jument qui vient de
+partir avec l'abbé.
+
+Ici je rompis d'une semelle:
+
+--Pourvu que je sois à Paris demain matin à la première heure ... Au
+besoin de train de cette nuit suffirait.
+
+--Que Gratien aille tout de suite voir si le cheval de Bouligny peut
+servir. Dites qu'il faudrait mener quelqu'un pour le train de ... et se
+tournant vers moi:--Vraiment le train de sept heures suffirait?
+
+--Oh! Madame, je suis désolé de vous causer tant d'embarras ...
+
+Le déjeuner s'acheva dans le silence. Sitôt après, le petit père Floche
+m'entraîna, et, dès que nous fûmes seuls dans le couloir qui menait à la
+bibliothèque ...
+
+--Mais cher Monsieur ... cher ami ... je ne puis croire encore ... mais il
+vous reste à prendre connaissance d'un tas de ... Se peut-il vraiment?
+quel contretemps! quel fâcheux contretemps! Justement j'attendais la fin
+de votre premier travail pour mettre entre vos mains d'autres papiers
+que j'ai ressortis hier soir: je comptais sur eux, je l'avoue, pour vous
+intéresser à neuf et pour vous retenir davantage. Il va donc me falloir
+vous montrer cela tout de suite. Venez avec moi; vous avez encore un peu
+de temps jusqu'au soir; car je n'ose, n'est-ce pas, vous demander de
+revenir ...?
+
+Devant la déconvenue du vieillard je prenais honte de ma conduite.
+J'avais travaillé d'arrache-pied toute la journée de la veille et cette
+dernière matinée, de sorte qu'en réalité il ne me restait plus beaucoup
+à glaner sur les premiers papiers que m'avait confiés Monsieur Floche;
+mais sitôt que nous fûmes montés dans sa retraite, le voici qui, du fond
+d'un tiroir, sortit avec un geste mystérieux un paquet enveloppé de
+toiles et ficelé; une fiche passée sous la ficelle portait, en manière
+de table, la nomenclature des papiers, leur provenance.
+
+--Emportez tout le paquet, dit-il; tout n'y est sans doute pas bien
+fameux; mais vous aurez plus vite fait que moi de démêler là-dedans ce
+qui vous intéresse.
+
+Tandis qu'il ouvrait puis refermait d'autres tiroirs et s'affairait, je
+descendis dans la bibliothèque avec la liasse que je développai sur la
+grande table.
+
+Certains papiers effectivement se rapportaient à mon travail, mais ils
+étaient en petit nombre et d'importance médiocre; la plupart, de la main
+même de Monsieur Floche, avaient trait à la vie de Massillon, et,
+partant, ne me touchaient guère.
+
+En vérité le pauvre Floche comptait-il là-dessus pour me retenir? Je le
+regardai; il s'était à présent renfoncé dans sa chancelière et
+s'occupait à déboucher minutieusement avec une épingle chacun des trous
+d'un petit instrument qui versait de la sandaraque. L'opération finie,
+il leva la tête et rencontra mon regard. Un sourire si amical l'éclaira
+que je me dérangeai pour causer avec lui, et, appuyé sur le linteau, à
+l'entrée de sa portioncule:
+
+--Monsieur Floche, lui dis-je, pourquoi ne venez-vous jamais à Paris? on
+serait si heureux de vous y voir.
+
+--A mon âge, les déplacements sont difficiles et coûteux.
+
+--Et vous ne regrettez pas trop la ville?
+
+--Bah! fit-il en soulevant les mains, je m'apprêtais à la regretter
+davantage. Les premiers temps, la solitude de la campagne paraît un peu
+sévère à quiconque aime beaucoup causer; puis on s'y fait.
+
+--Ce n'est donc pas par goût que vous êtes venu vous installer à la
+Quartfourche?
+
+Il se dégagea de sa chancelière, se leva, puis posant sa main
+familièrement sur ma manche:
+
+--J'avais à l'Institut quelques collègues que j'affectionne, dont votre
+cher maître Albert Desnos; et je crois bien que j'étais en passe de
+prendre bientôt place auprès d'eux ...
+
+Il semblait vouloir parler davantage; pourtant je n'osais poser question
+trop directe:
+
+--Est-ce Madame Floche qu'attirait à ce point la campagne?
+
+--N ... non. C'est pourtant pour Madame Floche que j'y suis venu; mais
+elle-même y était appelée par un petit événement de famille.
+
+Il était descendu dans la grande salle et aperçut la liasse que j'avais
+déjà reficelée.
+
+--Ah! vous avez déjà tout regardé, dit-il tristement. Sans doute
+aurez-vous trouvé là peu de provende. Que voulez-vous? les moindres
+miettes je les ramasse; parfois je me dis que je perds mon temps à
+collectionner des broutilles; mais peut-être faut-il des hommes comme
+moi pour épargner ces menus travaux à d'autres qui comme vous, en
+sauront tirer un brillant parti. Quand je lirai votre thèse je serai
+heureux de me dire que ma peine vous aura un tout petit peu profité.
+
+La cloche du goûter nous appela.
+
+Comment arriver à connaître quel "petit événement de famille",
+pensais-je, a suffi pour décider ainsi ces deux vieux? L'abbé le
+connaît-il? Au lieu de me butter contre lui, j'aurais dû l'apprivoiser.
+N'importe! Trop tard à présent. Il n'en reste pas moins que Monsieur
+Floche est un digne homme et dont je garderai bon souvenir ...
+
+Nous arrivâmes dans la salle à manger.
+
+--Casimir n'ose pas vous demander si vous ne feriez pas encore un petit
+tour de jardin avec lui; je sais qu'il en a grande envie, dit Madame
+Floche; mais le temps vous manquera peut-être?
+
+L'enfant qui plongeait le visage dans un bol de lait s'engoua.
+
+--J'allais lui proposer de m'accompagner; j'ai pu mettre au pair mon
+travail et vais être libre jusqu'au départ. Précisément il ne pleut
+plus ... Et j'entraînai l'enfant dans le parc.
+
+Au premier détour de l'allée, l'enfant qui tenait une de mes mains dans
+les deux siennes, longuement la pressa contre son visage brûlant:
+
+--Vous aviez dit que vous resteriez huit jours ...
+
+--Mon pauvre petit! je ne peux pas rester plus longtemps.
+
+--Vous vous ennuyez.
+
+--Non! mais il faut que je parte.
+
+--Où allez-vous?
+
+--A Paris. Je reviendrai.
+
+A peine eus-je lâché ce mot qu'il me regarda anxieusement.
+
+--C'est bien vrai? Vous le promettez?
+
+L'interrogation de cet enfant était si confiante que je n'eus pas le
+coeur de me dédire:
+
+--Veux-tu que je t'écrive sur un petit papier que tu garderas?
+
+--Oh! oui, fit-il en embrassant ma main bien fort et manifestant sa joie
+par de bondissements frénétiques.
+
+--Sais-tu ce qui serait gentil, maintenant? Au lieu d'aller pêcher, nous
+devrions cueillir des fleurs pour ta tante; on irait tous les deux lui
+porter un gros bouquet dans sa chambre pour lui faire une belle
+surprise.
+
+Je m'étais promis de ne point quitter la Quartfourche sans avoir visité
+la chambre d'une des vieilles dames; comme elles circulaient
+continuellement d'un bout à l'autre de la maison, je risquais fort
+d'être dérangé dans mon investigation indiscrète; je comptais sur
+l'enfant pour autoriser ma présence; si peu naturel qu'il pût paraître
+que je pénétrasse à sa suite dans la chambre de sa grand'mère ou de sa
+tante, grâce au prétexte du bouquet trouverais-je, en cas de surprise,
+une facile contenance.
+
+Mais cueiller des fleurs à la Quartfourche n'étais pas aussi aisé que je
+le supposais. Gratien exerçait sur tout le jardin une surveillance
+farouche; non seulement il indiquait les fleurs qui supportaient d'être
+cueillies, mais encore était-il jalousement regardant sur la manière de
+les cueillir. Il y fallait sécateur ou serpette et, de plus, quelles
+précautions! C'est ce que Casimir m'expliquait. Gratien nous accompagna
+jusqu'au bord d'une corbeille de dahlias superbes où l'on pouvait
+prélever maints bouquets sans que seulement il y parût.
+
+--Au-dessus de l'oeil. Monsieur Casimir; combien de fois faut-il qu'on
+vous le répète? coupez toujours au-dessus de l'oeil.
+
+--En cette fin de saison, cela n'a plus aucune importance, m'écriai-je
+impatiemment.
+
+Il répondit en grommelant que "ça a toujours de l'importance" et que "il
+n'y a pas de saison pour mal faire". J'ai horreur des bougons
+sentencieux ...
+
+L'enfant me précéda, portant la gerbe. En passant dans le vestibule je
+m'étais emparé d'un vase ...
+
+Dans la chambre régnait un paix religieuse; les volets étaient clos;
+près du lit enfoncé dans une alcôve, un prie-Dieu d'acajou et de velours
+grenat au pied d'un petit crucifix d'ivoire et d'ébène; contre le
+crucifix, le cachant à demi, un mince rameau de buis suspendu à une
+faveur rose et maintenu sous un bras de la croix. Le recueillement de
+l'heure appelait la prière; j'oubliais ce que j'étais venu faire et la
+vaine curiosité qui m'avait attiré en ce lieu; je laissais Casimir
+apprêter à son gré les fleurs sur une commode, et je ne regardais plus
+rien dans la chambre: C'est ici, dans ce grand lit, pensais-je, que la
+bonne vieille Floche achèvera bientôt de s'éteindre, à l'abri des
+souffles de la vie ... O barques qui souhaitez la tempête! que tranquille
+est ce port!
+
+Casimir cependant s'impatientait contre les fleurs; les capitules
+pesants des dahlias l'emportaient; tout le bouquet cabriolait à terre.
+
+--Si vous m'aidiez, dit-il enfin.
+
+Mais tendis que je m'évertuais à sa place, il courait à l'autre bout de
+la pièce vers un secrétaire qu'il ouvrait.
+
+--Je vais vous faire le billet où vous promettez de revenir.
+
+--C'est cela, repartis-je, me prêtant à la simagrée. Dépêche-toi. Ta
+tante serait très fâchée si elle te voyait fouiller dans son secrétaire.
+
+--Oh! ma tante est occupée à la cuisine; et puis elle ne me gronde
+jamais.
+
+De son écriture la plus appliquée il couvrit une feuille de papier à
+lettre.
+
+--A présent venez signer.
+
+Je m'approchai:
+
+--Mais Casimir, tu n'avais pas à signer toi-même! dis-je en riant.
+L'enfant, pour donner plus de poids, sans doute, à cet engagement, et
+pour qu'il lui parût y engager lui-même sa parole, avait cru bon
+d'écrire aussi son nom au bas de la feuille où je lus:
+
+_Monsieur Lacase promet de revenir l'année prochaine à la Quartfourche.
+Casimir de Saint-Auréol_.
+
+Un instant il resta tout déconcerté par ma remarque et par mon rire: il
+y allait de tout son coeur, lui! Ne le prenais-je donc pas au sérieux?
+Il était bien près de pleurer.
+
+--Laisse-moi me mettre à ta place pour que je signe.
+
+Il se leva puis, quand j'eus signé le billet, sauta de joie et couvrit
+ma main de baisers. J'allais partir: il me retint par la manche et,
+penché sur le secrétaire:
+
+--Je vais vous montrer quelque chose, dit-il en faisant jouer un ressort
+et glisser un tiroir dont il connaissait le secret; puis ayant fouillé
+parmi des rubans et des quittances, il me tendit une fragile miniature
+encadrée:
+
+--Regardez.
+
+Je m'approchai de la fenêtre.
+
+Quel est ce conte où le héros tombe amoureux du seul portrait de la
+princesse? Ce devait être ce portrait-là. Je n'entends rien à la
+peinture et me soucie peu du métier; sans doute un connaisseur eût-il
+jugé cette miniature affétée: sous trop de complaisante grâce s'effaçait
+presque le caractère: mais cette pure grâce était telle qu'on ne la pût
+oublier.
+
+Peu m'importaient vous dis-je les qualités ou les défauts de la
+peinture: la jeune femme que j'avais devant moi et dont je ne voyais que
+le profil, une tempe à demi cachée par une lourde boucle noire, un oeil
+languide et tristement rêveur, la bouche entr'ouverte et comme
+soupirante, le col fragile autant qu'une tige de fleur, cette femme
+était de la plus troublante, de la plus angélique beauté. A la
+contempler j'avais perdu conscience du lieu, de l'heure; Casimir qui
+d'abord s'était éloigné, achevant d'apprêter les fleurs, revint à moi,
+se pencha:
+
+--C'est maman ... Elle est bien jolie n'est-ce pas!
+
+J'étais gêné devant l'enfant de trouver sa mère si belle.
+
+--Où est-elle à présent, ta maman?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Pourquoi n'est-elle pas ici?
+
+--Elle s'ennuie ici.
+
+--Et ton papa?
+
+Un peu confusément, baissant la tête et comme honteux il répondit:
+
+--Mon papa est mort.
+
+Mes questions l'importunaient; mais j'étais résolu à pousser plus avant.
+
+--Elle vient bien te voir quelquefois, ta maman?
+
+--Oh! oui, souvent! dit-il avec conviction, en relevant soudain la tête.
+Il ajouta un peu plus bas:
+
+--Elle vient causer avec ma tante.
+
+--Mais avec toi, elle cause bien aussi?
+
+--Oh! moi, je ne sais pas lui parler ... Et puis quand elle vient, je
+suis couché.
+
+--Couché!
+
+--Oui, elle vient la nuit ... Puis, cédant à sa confiance (il avait pris
+ma main, car j'avais reposé le portrait) tendrement et comme en secret:
+
+--La dernière fois elle est venue m'embrasser dans mon lit.
+
+--Elle ne t'embrasse donc pas d'ordinaire?
+
+--Oh! si beaucoup.
+
+--Alors pourquoi dis-tu "la dernière fois"?
+
+--Parce qu'elle pleurait.
+
+--Elle était avec ta tante?
+
+--Non; elle était entrée toute seule dans le noir; elle croyait que je
+dormais.
+
+--Elle t'a réveillé.
+
+--Oh! je ne dormais pas. Je l'attendais.
+
+--Tu savais donc qu'elle était là.
+
+Il baissa la tête de nouveau, sans répondre. J'insistai:
+
+--Comment savais-tu qu'elle était là?
+
+Pas de réponse. Je repris:
+
+--Dans le noir, comment as-tu pu voir qu'elle pleurait?
+
+--Oh! j'ai senti.
+
+--Tu ne lui as pas demandé de rester?
+
+--Oh! si. Elle était penchée sur mon lit; je la tenais par les
+cheveux ...
+
+--Et qu'est-ce qu'elle disait?
+
+--Elle riait; elle disait que je la décoiffais; mais qu'il fallait
+qu'elle s'en aile.
+
+--Elle ne t'aime donc pas?
+
+--Oh! si; elle m'aime beaucoup, cria-t-il, brusquement écarté de moi et
+le visage empourpré plus encore, d'une voix si passionnée que je pris
+honte de ma question.
+
+La voix de Madame Floche retentit au bas de l'escalier:
+
+--Casimir! Casimir! va dire à Monsieur Lacase qu'il serait temps de
+s'apprêter. La voiture sera là dans une demi-heure.
+
+Je m'élançai, dégringolai l'escalier, rejoignis la vieille dans le
+vestibule.
+
+--Madame Floche! quelqu'un pourrait-il porter une dépêche? J'ai trouvé
+un expédient qui me permettra je crois de passer quelques jours de plus
+près de vous.
+
+Elle pris mes deux mains dans les deux siennes:
+
+--Ah! Que c'est improbable! cher Monsieur ... Et comme son émotion ne
+trouvait rien d'autre à dire, elle répétait: Que c'est improbable!...
+puis, courant sous la fenêtre de Floche:
+
+--Bon ami! Bon ami! (c'est ainsi qu'elle l'appelait) Monsieur Lacase
+veut bien rester.
+
+La faible voix sonnait comme un grelot fêlé, mais parvint cependant; je
+vis la fenêtre s'ouvrir, Monsieur Floche se pencher un instant; puis,
+aussitôt qu'il eut compris:
+
+--Je descends! Je descends!
+
+Casimir je joignait à lui; durant quelques instants je dus faire face
+aux congratulations de chacun; on eût dit que j'étais de la famille.
+
+Je rédigeai je ne sais plus quel fantaisiste texte de dépêche que je fis
+expédier à une adresse imaginaire.
+
+--J'ai peur, à déjeuner, d'avoir été un peu indiscrète en vous priant
+trop fort, dit Madame Floche; puis-je espérer que, si vous restez, vos
+affaires de Paris n'en souffriront pas trop?
+
+--J'espère que non, chère Madame. Je prie un ami de prendre soin de mes
+intérêts.
+
+Madame de Saint-Auréol était survenue; elle s'éventait et tournait dans
+la pièce en criant de sa voix la plus aiguë.--Qu'il est aimable! Ah!
+mille grâces ... Qu'il est aimable!--puis disparut, et le calme se
+rétablit.
+
+Peu avant le dîner l'abbé rentra de Pont-l'Évêque; comme il n'avait pas
+eu connaissance de ma velléité de départ, il ne put être surpris
+d'apprendre que je restais.
+
+--Monsieur Lacase, dit-il assez affablement, j'ai rapporté de
+Pont-l'Évêque quelques journaux; pour moi je ne suis pas grand amateur
+des racontars de gazettes, mais j'ai pensé qu'ici vous étiez un peu
+privé de nouvelles et que ces feuilles pourraient vous intéresser.
+
+Il fouillait sa soutane:--Allons! Gratien les aura montés dans ma
+chambre avec mon sac. Attendez un instant; je m'en vais les quérir.
+
+--N'en faites rien, Monsieur l'abbé, c'est moi qui monterai les
+chercher.
+
+Je l'accompagnai jusqu'à sa chambre; il me pria d'entrer. Et tandis
+qu'il brossait sa soutane et s'apprêtait pour le dîner:
+
+--Vous connaissiez la famille de Saint-Auréol avant de venir à la
+Quartfourche? demandai-je après quelques propos vagues.
+
+--Non, me dit-il.
+
+--Ni Monsieur Floche?
+
+--J'ai passé brusquement des missions à l'enseignement. Mon supérieur
+avait été en relations avec Monsieur Floche, et m'a désigné pour les
+fonctions que je remplis présentement; non, avant de venir ici je ne
+connaissais ni mon élève ni ses parents.
+
+--De sorte que vous ignorez quels événements ont brusquement poussé
+Monsieur Floche à quitter Paris il y a quelque quinze ans, au moment
+qu'il allait entrer à l'Institut.
+
+--Revers de fortune, grommela-t-il.
+
+--Et quoi! Monsieur et Madame Floche vivraient ici aux crochets des
+Saint-Auréol!
+
+--Mais non, mais non, fit-il impatienté; ce sont les Saint-Auréols qui
+sont ruinés ou presque; toutefois la Quartfourche leur appartient; les
+Floche, qui sont dans une situation aisée, habitent avec eux pour les
+aider; ils subviennent au train de maison et permettent ainsi aux
+Saint-Auréol de conserver la Quartfourche, qui doit revenir plus tard à
+Casimir; c'est je crois tout ce que l'enfant peut espérer ...
+
+--La belle-fille est sans fortune?
+
+--Quelle belle-fille? La mère de Casimir n'est pas la bru, c'est la
+propre fille des Saint-Auréol.
+
+--Mais alors, le nom de l'enfant?--Il feignit de ne point comprendre.--
+Ne s'appelle-t-il pas Casimir de Saint-Auréol?
+
+--Vous croyez! dit-il ironiquement. Eh bien! il faut supposer que
+Mademoiselle de Saint-Auréol aura épousé quelque cousin du même nom.
+
+--Fort bien! fis-je, comprenant à demi, hésitant pourtant à conclure. Il
+avait achevé de brosser sa soutane; un pied sur le rebord de la fenêtre
+il flanquait de grands coups de mouchoir pour épousseter ses souliers.
+--Et vous la connaissez ... Mademoiselle de Saint-Auréol?
+
+--Je l'ai vue deux ou trois fois; mais elle ne vient ici qu'en courant.
+
+--Où vit-elle?
+
+Il se releva, jeta dans un coin de la chambre le mouchoir empoussiéré:
+
+--Alors c'est un interrogatoire?... puis se dirigeant vers sa toilette:
+--On va sonner pour le dîner et je ne serai pas prêt!
+
+C'était une invite à le laisser; ses lèvres serrées certainement en
+gardaient gros à dire, mais pour l'instant ne laisseraient plus rien
+échapper.
+
+
+
+
+V
+
+
+Quatre jours après j'étais encore à la Quartfourche; moins angoissé
+qu'au troisième jour, mais plus las. Je n'avais rien surpris de nouveau,
+ni dans les événements de chaque jour, ni dans les propos de mes hôtes;
+d'inanition déjà je sentais ma curiosité se mourir. Il faut donc
+renoncer à en découvrir davantage, pensais-je apprêtant de nouveau mon
+départ: autour de moi tout se refuse à m'instruire; l'abbé fait le muet
+depuis que j'ai laissé paraître combien ce qu'il sait m'intéresse; à
+mesure que Casimir me marque plus de confiance, je me sens devant lui
+plus contraint; je n'ose plus l'interroger et du reste je connais à
+présent tout ce qu'il aurait à me dire: rien de plus que le jour où il
+me montrait le portrait.
+
+Si pourtant; l'enfant innocemment m'avait appris le prénom de sa mère.
+Sans doute j'étais fous de m'exalter ainsi sur une flatteuse image
+vraisemblablement vieille de plus de quinze ans; et si même Isabelle de
+Saint-Auréol, durant mon séjour à la Quartfourche, risquait une de ces
+fugitives apparition dont je savais à présent qu'elle était coutumière,
+sans doute je ne pourrais, n'oserais me trouver sur son passage.
+N'importe! ma pensée soudain tout occupée d'elle échappait à l'ennui;
+ces derniers jours avaient fui d'une fuite ailée et je m'étonnais que
+s'achevât déjà cette semaine. Il n'avait pas été question que je
+restasse plus longtemps chez les Floche et mon travail ne m'offrait plus
+aucune raison de m'attarder, mais, ce dernier matin encore, je
+parcourais le parc que l'automne rendait plus vaste et sonore, appelant
+à demi-voix, puis à voix plus haute: Isabelle!... et ce nom qui m'avait
+déplu tout d'abord, se revêtait à présent pour moi d'élégance, se
+pénétrait d'un charme clandestin ... Isabelle de Saint-Auréol! Isabelle!
+J'imaginais sa robe blanche fuir au détour de chaque allée; à travers
+l'inconstant feuillage, chaque rayon rappelait son regard, son sourire
+mélancolique, et comme encore j'ignorais l'amour, je me figurais que
+j'aimais et, tout heureux d'être amoureux, m'écoutais avec complaisance.
+
+Que le parc était beau! et qu'il s'apprêtait noblement à la mélancolie
+de cette saison déclinante. J'y respirais avec enivrement l'odeur des
+mousses et des feuilles pourrissantes. Les grands marronniers roux, à
+demi dépouillés déjà, ployaient leurs branches jusqu'à terre; certains
+buissons pourprés rutilaient à travers l'averse; l'herbe, auprès d'eux,
+prenait une verdeur aiguë; il y avait quelques colchiques dans les
+pelouses du jardin; un peu plus bas, dans le vallon, une prairie en
+était rose, que l'on apercevait de la carrière où, quand la pluie
+cessait, j'allais m'asseoir--sur cette même pierre où je m'étais assis
+le premier jour avec Casimir; où, rêveuse, Mademoiselle de Saint-Auréol
+s'était assise naguère, peut-être ... et je m'imaginais assis près
+d'elle.
+
+Casimir m'accompagnait souvent, mais je préférais marcher seul. Et
+presque chaque jour la pluie me surprenait dans le jardin; trempé, je
+rentrais me sécher devant le feu de la cuisine. Ni la cuisinière, ni
+Gratien ne m'aimaient; mes avances réitérées n'avaient pu leur arracher
+trois paroles. Du chien non plus, caresses ou friandises n'avaient pu me
+faire un ami; Terno passait presque toutes les heures du jour couché
+dans l'âtre vaste, et quand j'en approchais il grognait. Casimir que je
+retrouvais souvent, assis sur la margelle du foyer, épluchant des
+légumes ou lisant, y allait alors d'une tape, s'affectant que son chien
+ne m'accueillît pas en ami. Prenant le livre des mains de l'enfant je
+poursuivais à haute voix sa lecture; lui, restait appuyé contre moi; je
+le sentais m'écouter de tout son corps.
+
+Mais ce matin-là l'averse me surprit si brusque et si violente que je ne
+pus songer à rentrer au château; je courus m'abriter au plus proche;
+c'était ce pavillon abandonné que vous avez pu voir à l'autre extrémité
+du parc, près de la grille; il était à présent délabré: pourtant une
+première salle assez vaste restait élégamment lambrissée comme le salon
+d'un pavillon de plaisance; mais les boiseries vermoulues crevaient au
+moindre choc ...
+
+Quand j'entrai, poussant la porte mal close, quelques chauves-souris
+tournoyèrent, puis s'élancèrent au dehors par la fenêtre dévitrée.
+J'avais cru l'averse passagère, mais, tandis que je patientais, le ciel
+acheva de s'assombrir. Me voici bloqué pour longtemps! Il était dix
+heures et demie; on ne déjeunait qu'à midi. J'attendrai jusqu'au premier
+coup de cloche, que l'on entend d'ici certainement, pensai-je. J'avais
+sur moi de quoi écrire et, comme ma correspondance était en retard, je
+prétendis me prouver à moi-même qu'il n'est pas moins aisé d'occuper
+bien une heure qu'une journée. Mais ma pensée incessamment me ramenait à
+mon inquiétude amoureuse: ah! si je savais que quelque jour elle dût
+reparaître en ce lieu, j'incendierais ces murs de déclarations
+passionnées ... Et lentement m'imbibait un ennui douloureux, lourd de
+larmes. Je restais effondré dans un coin de la pièce, n'ayant trouvé
+siège où m'asseoir, et comme un enfant perdu je pleurais.
+
+Certes le mot Ennui est bien faible pour exprimer ces détresses
+intolérables à quoi je fus sujet de tout temps; elles s'emparent de nous
+tout-à-coup; la quantité de l'heure les déclare; l'instant auparavant
+tout vous riait et l'on riait à toute chose; tout-à-coup une vapeur
+fuligineuse s'essore du fond de l'âme et s'interpose entre le désir et
+la vie; elle forme un écran livide, nous sépare du reste du monde dont
+la chaleur, l'amour, la couleur, l'harmonie ne nous parviennent plus que
+réfractés en une transposition abstraite: on constate, on n'est plus
+ému; et l'effort désespéré pour crever l'écran isolateur de l'âme nous
+mènerait à tous les crimes, au meurtre ou au suicide, à la folie ...
+
+Ainsi rêvais-je en écoutant ruisseler la pluie. Je gardais à la main le
+canif que j'avais ouvert pour tailler mon crayon, mais la feuille de mon
+carnet restait vide; à présent, de la pointe de ce canif, sur le panneau
+voisin je tâchais de sculpter son nom; sans conviction, mais parce que
+je savais que les amants transis ont accoutumé d'ainsi faire; à tout
+instant le bois pourri cédait; un trou venait en place de la lettre;
+bientôt, sans plus d'application, par désoeuvrement, imbécile besoin de
+détruire, je commençai de taillader au hasard. Le lambris que j'abîmais
+se trouvait immédiatement sous la fenêtre; le cadre en était disjoint à
+la partie supérieure, de sorte que le panneau tout entier pouvait
+glisser de bas en haut dans les rainures latérales; c'est ce que je
+remarquai lorsque l'effort de mon couteau inopinément le souleva.
+
+Quelques instants après j'achevais d'émietter le lambris. Avec le débris
+de bois, une enveloppe tomba sur le plancher; tachée, moisie, elle avait
+pris le ton de la muraille, au point que tout d'abord elle n'étonna
+point mon regard; non, je ne m'étonnai pas de la voir; il ne me
+paraissait pas surprenant qu'elle fût là et telle était mon apathie que
+je ne cherchai pas aussitôt à l'ouvrir. Laide, grise, souillée, on eût
+dit un plâtras, vous dis-je. C'est par désoeuvrement que je la pris;
+c'est machinalement que je la pris; c'est machinalement que je la
+déchirai. J'en sortis deux feuillets couverts d'une grande écriture
+désordonnée, pâlie, presque effacée par endroits. Que venait faire là
+cette lettre? Je regardai la signature et j'eus un éblouissement: le nom
+d'Isabelle était au bas de ces feuillets!
+
+Elle occupait à ce point mon esprit ... j'eus un instant l'illusion
+qu'elle m'écrivait à moi-même:
+
+_Mon amour, voici ma dernière lettre ..._ disait-elle. _Vite ces quelques
+mots encore, car je sais que ce soir je ne pourrai plus rien te dire;
+mes lèvres, près de toi, ne sauront plus trouver que des baisers. Vite,
+pendant que je puis parler encore; écoute: Onze heures c'est trop tôt;
+mieux vaut minuit. Tu sais que je meurs d'impatience et que l'attente
+m'exténue, mais pour que je m'éveille à toi il faut que toute la maison
+dorme. Oui, minuit; pas avant. Viens à ma rencontre jusqu'à la porte de
+la cuisine, (en suivant le mur du potager qui est dans l'ombre et
+ensuite il y a des buissons) attends-moi là et non pas devant la grille,
+non que j'aie peur de traverser seule le jardin, mais parce que le sac
+où j'emporte un peu de vêtements sera très lourd et que je n'aurai pas
+la force de le porter longtemps.
+
+En effet il vaut mieux que la voiture reste en bas de la ruelle où nous
+la retrouverons facilement. A cause des chiens de la ferme qui
+pourraient aboyer et donner l'éveil, c'est plus prudent.
+
+Mais non mon ami, il n'y avait pas moyen, tu le sais, de nous voir
+davantage et de convenir de tout ceci de vive voix. Tu sais qu'ici je
+vis captive et que les vieux ne me laissent pas plus sortir qu'ils ne te
+permettent à toi de rentrer. Ah! de quel cachot je m'échappe ... Oui
+j'aurai soin de prendre des souliers de rechange que je mettrai sitôt
+que nous serons dans la voiture, car l'herbe du bas du jardin est
+trempée.
+
+Comment peux-tu me demander encore si je suis résolue et prête? Mais mon
+amour, voici des mois que je me prépare et que je me tien prête! des
+années que je vis dans l'attente de cet instant!--Et si je ne vais rien
+regretter?--Tu m'as donc pas compris que j'ai pris tous ceux qui
+s'attachent à moi en horreur, tous ceux qui m'attachent ici. Est-ce
+vraiment la douce et la craintive Isa qui parle? Mon ami, mon amant,
+qu'avez-vous fait de moi, mon amour?...
+
+J'étouffe ici; je songe à tout l'ailleurs qui s'entr'ouve ... J'ai
+soif ...
+
+J'allais oublier de te dire qu'il n'y a pas eu moyen d'enlever les
+saphirs de l'écrin, parce que ma tante n'a plus laissé ses clefs dans sa
+chambre; aucune de celles que j'ai essayées n'a pus aller au tiroir ...
+Ne me gronde pas; j'ai le bracelet de maman, la chaîne émaillée et deux
+bagues--qui n'ont sans doute pas grande valeur puisqu'elle ne les met
+pas; mais je crois que la chaîne est très belle. Pour de l'argent ... je
+ferai mon possible; mais tu feras tout de même bien de t'en procurer.
+
+A toi de toutes mes prières. A bientôt, ton Isa.
+
+Ce 22 Octobre, anniversaire de ma vingt-deuxième année et veille de mon
+évasion._
+
+Je songe avec terreur, si j'avais à cuisiner en roman cette histoire,
+aux quatre ou cinq pages de développements qu'il siérait ici de gonfler:
+réflexions après lecture de cette lettre, interrogations, perplexités ...
+En vérité, comme après un très violent choc, j'étais tombé dans un état
+semi-léthargique. Quand enfin parvint à mon oreille, à travers la
+confuse rumeur de mon sang, un son de cloche, qui redoubla: c'est le
+second appel du déjeuner, pensai-je; comment n'ai-je pas entendu le
+premier? Je tirai ma montre: midi! Aussitôt, bondissant au dehors,
+l'ardente lettre pressée contre mon coeur, je m'élançai tête nue sous
+l'averse.
+
+Les Floche déjà s'inquiétaient de moi et, quand j'arrivai tout
+soufflant:
+
+--Mais vous êtes trempé! complètement trempé, cher Monsieur!--Puis ils
+protestèrent que personne ne se mettrait à table que je n'eusse changé
+de vêtements: et dès que je fus redescendu ils questionnèrent avec
+sollicitude; je dus raconter que, retenu dans le pavillon, j'attendais
+en vain un répit de l'averse; alors ils s'excusèrent du mauvais temps,
+de l'affreux état des allées, de ce que l'on avait sans doute sonné le
+second coup plus tôt, le premier coup moins fort qu'à l'ordinaire ...
+Mademoiselle Verdure avait été chercher un châle dont on me supplia de
+couvrir mes épaules, parce que j'étais encore en sueur et que je
+risquais de prendre mal. L'abbé cependant m'observait sans mot dire, les
+lèvres serrées jusqu'à la grimace; et j'étais si nerveux que, sous
+l'investigation de son regard, je me sentais rougir et me troubler comme
+un enfant fautif. Il importe pourtant de l'amadouer, pensais-je, car
+désormais je n'apprendrai rien que par lui seul; lui seul peut
+m'éclairer le détour de cette ténébreuse histoire où m'achemine déjà
+moins de curiosité que d'amour.
+
+Après le café, la cigarette que j'offrais à l'abbé servait de prétexte
+au dialogue; pour ne point incommoder la baronne, nous allions fumer
+dans l'orangerie.
+
+--Je croyais que vous ne deviez rester ici que huit jours, commença-t-il
+sur un ton d'ironie.
+
+--Je comptais sans l'amabilité de nos hôtes.
+
+--Alors, les documents de Monsieur Floche ...?
+
+--Assimilés ... Mais j'ai trouvé de quoi m'occuper davantage.
+
+J'attendais une interrogation; rien ne vint.
+
+--Vous devez connaître dans les coins le double fond de ce château
+repartis-je impatiemment.
+
+Il ouvrit de grands yeux, plissa son front, prit un air de candeur
+stupide.
+
+--Pourquoi Madame ou Mademoiselle de Saint-Auréol, la mère de votre
+élève, n'est-elle pas ici, près de nous, à partager ses soins entre son
+fils infirme et ses vieux parents?
+
+Pour mieux jouer l'étonnement il jeta sa cigarette et ouvrit les mains
+en parenthèses des deux côtés de son visage.
+
+--Sans doute que ses occupations la retiennent ailleurs ...
+marmonna-t-il. Quelle insidieuse question est-ce là?
+
+--En souhaitez-vous une plus précise: Qu'a fait Madame ou Mademoiselle
+de Saint-Auréol, la mère de votre élève, certaine nuit du 22 Octobre que
+devait venir l'enlever son amant?
+
+Il campa ses poings sur ses hanches:
+
+--Eh là! Eh là! Monsieur le romancier--(par vanité, par faiblesse, je
+m'étais laissé aller précédemment à ce genre de confidences que devrait
+inspirer jamais qu'une profonde sympathie; et depuis qu'il savait mes
+prétentions il s'amusait de moi d'une manière qui déjà me devenait
+insupportable)--N'allez-vous pas un peu trop vite?... Et puis-je vous
+demander à mon tour comment vous êtes si bien renseigné?
+
+--Parce que la lettre qu'Isabelle de Saint-Auréol écrivait à son amant
+ce jour-là, ce n'est pas lui qui l'a reçue; c'est moi.
+
+Décidément il fallait compter sur moi, l'abbé à ce moment aperçut une
+petite tache sur la manche de sa soutane et commença de la gratter du
+bout de l'ongle; il entrait en composition.
+
+--J'admire ceci ... que dès qu'on se croit né romancier on s'accorde
+aussitôt tous les droits. Un autre y regarderait à deux fois avant de
+prendre connaissance d'une lettre qui ne lui est pas adressée.
+
+--J'espère plutôt, Monsieur l'abbé, qu'il n'en prendrait pas
+connaissance du tout.
+
+Je le considérais fixement; mais il grattait toujours, les yeux baissés.
+
+--Je ne suppose pourtant pas qu'on vous l'ait donnée à lire.
+
+--Cette lettre est tombée dans mes mains par hasard; l'enveloppe,
+vieille, sale, à demi déchirée, ne portait aucune trace d'écriture; en
+l'ouvrant j'ai vu une lettre de Mademoiselle de Saint-Auréol; mais
+adressée à qui?... Allons! Monsieur l'abbé, secondez-moi: qui était, il
+y a quatorze ans, l'amant de Mademoiselle de Saint-Auréol?
+
+L'abbé s'était levé; il commença de marcher à petits pas de long en
+large, la tête basse, les mains croisées dans le dos; repassant derrière
+ma chaise, il s'arrêta, et brusquement je sentis ses mains s'abattre sur
+mes épaules:
+
+--Montrez-moi cette lettre.
+
+--Parlerez-vous?
+
+Je sentis frémir d'impatience son étreinte.
+
+--Ah! pas de condition, je vous en prie! Montrez-moi cette lettre ...
+simplement.
+
+--Laissez que j'aille la chercher, dis-je en essayant de me dégager.
+
+--Vous l'avez là dans votre poche.
+
+Ses yeux visaient au bon endroit, comme si ma veste eût été
+transparente; il n'allait pourtant pas me fouiller!...
+
+J'étais très mal posé pour me défendre, et contre un grand gaillard plus
+fort que moi; puis, quel moyen, ensuite, de le décider à parler. Je me
+retournai pour voir presque contre le mien son visage; un visage gonflé,
+congestionné, où se marquaient subitement deux grosses veines sur le
+front et de vilaines poches sous les yeux. Alors me forçant de rire par
+crainte de voir tout se gâter:
+
+--Parbleu l'abbé, avouez que vous aussi vous savez ce que c'est que la
+curiosité!
+
+Il lâcha prise; je me levai tout aussitôt et fis mine de sortir.
+
+--Si vous n'aviez pas eu ces manières de brigand, je vous l'aurais déjà
+montrée; puis, le prenant par le bras:--mais rapprochons-nous du salon,
+que je puisse appeler au secours.
+
+Par grand effort de volonté je gardais un ton enjoué, mais mon coeur
+battait fort.
+
+--Tenez: lisez-la devant moi, dis-je en tirant la lettre de ma poche; je
+veux apprendre de quel oeil un abbé lit une lettre d'amour.
+
+Mais, de nouveau maître de lui, il ne laissait paraître son émotion qu'à
+l'irrépressible titillement d'un petit muscle de sa joue. Il lut; puis
+huma le papier, renifla, en fronçant âprement les sourcils de manière
+qu'il semblait que ses yeux s'indignassent de la gourmandise de son nez;
+puis repliant le papier et me le rendant, dit d'un ton un peu solennel:
+
+--Ce même 22 Octobre mourait le Vicomte Blaise de Gonfreville, victime
+d'un accident de chasse.
+
+--Vous me faites frémir! (mon imagination aussitôt construisait un drame
+épouvantable). Sachez que j'ai trouvé cette lettre derrière une boiserie
+du pavillon où certainement il eût dû venir la chercher.
+
+L'abbé m'apprit alors que le fils aîné des Gonfreville, dont la
+propriété touchait à celle des Saint-Auréol, avait été retrouvé sans vie
+au pied d'une barrière qu'apparemment il s'apprêtait à franchir,
+lorsqu'un mouvement maladroit avait fait partir son fusil. Pourtant,
+dans le canon du fusil ne se trouvait pas de cartouche. Aucun
+renseignement ne put être donné par personne; le jeune homme était sorti
+seul et personne ne l'avait vu; mais, le lendemain, un chien de la
+Quartfourche fut surpris près du pavillon léchant une flaque de sang.
+
+--Je n'étais pas encore à la Quartfourche, continua-t-il, mais, d'après
+les renseignements que j'ai pu recueillir, il me semble avéré que le
+crime a été commis par Gratien, qui sans doute avait surpris les
+relations de sa maîtresse avec le vicomte, et peut-être avait éventé son
+projet de fuite (projet que j'ignorais moi-même avant d'avoir lu cette
+lettre); c'est un vieux serviteur buté, butor même au besoin, qui pour
+défendre le bien de ses maîtres ne croit devoir reculer devant rien.
+
+--Comment ne l'a-t-on pas arrêté?
+
+--Personne n'avait intérêt à le poursuivre, et les deux familles de
+Gonfreville et de Saint-Auréol craignaient également le bruit autour de
+cette fâcheuse histoire; car, quelques mois après, Mademoiselle de
+Saint-Auréol mettait au monde un malheureux enfant. On attribue
+l'infirmité de Casimir aux soins que sa mère avait pris pour dissimuler
+sa grossesse; mais Dieu nous enseigne que c'est souvent sur les enfants
+que retombe le châtiment des pères. Venez avec moi jusqu'au pavillon; je
+suis curieux de voir l'endroit où vous avez trouvé la lettre.
+
+Le ciel s'était éclairci; nous nous acheminâmes ensemble.
+
+
+Tout alla fort bien à l'aller; l'abbé m'avait pris le bras; nous
+marchions d'un même pas et causions sans heurts. Mais au retour tout se
+gâta. Sans doute restions-nous passablement exaltés l'un et l'autre par
+l'étrangeté de l'aventure; mais chacun très différemment; moi, vite
+désarmé par la complaisance souriante que l'abbé finalement avait mise à
+me renseigner, déjà j'oubliais sa soutane, ma retenue, je me laissais
+aller à lui parler comme à un homme. Voici je crois comment la brouille
+commença:
+
+--Qui nous racontera, disais-je, ce que fit Mademoiselle de Saint-Auréol
+cette nuit-là! Sans doute elle n'apprit que le lendemain la mort du
+comte? L'attendit-elle, et jusqu'à quand, dans le jardin? Que
+pensait-elle en ne le voyant pas venir?
+
+L'abbé se taisait, complètement insensible à mon lyrisme psychologique;
+je reprenais:
+
+--Imaginez cette délicate jeune fille, le coeur lourd d'amour et
+d'ennui, la tête folle: Isabelle la passionnée ...
+
+--Isabelle la dévergondée, soufflait l'abbé à demi-voix.
+
+Je continuais comme si je n'avais pas entendu, mais déjà prenant élan
+pour riposter à l'interjection prochaine:
+
+--Songez à tout ce qu'il a fallu d'espérance et de désespoir, de ...
+
+--Pourquoi songer à tout cela? interrompit-il sèchement. Nous n'avons
+pas à connaître des événements plus que ce qui peut nous instruire.
+
+--Mais suivant que nous en connaissons plus ou moins, ils nous
+instruisent différemment ...
+
+--Que prétendez-vous dire?
+
+--Que la connaissance superficielle des événements ne concorde pas
+toujours, pas souvent même, avec la connaissance profonde que nous en
+pouvons prendre ensuite, et que l'enseignement que l'on en peut tirer
+n'est pas le même; qu'il est bon d'examiner avant de conclure ...
+
+--Mon jeune ami, faites attention que l'esprit d'examen et de curiosité
+critique est la larve de l'esprit de révolte. Le grand homme que vous
+avez pris pour modèle aurait pu bien vous avertir que ...
+
+--Celui sur qui j'écris ma thèse, voulez-vous dire ...
+
+--Quel ergoteur vous faites! C'est avec un pareil esprit que ...
+
+--Mais enfin, cher Monsieur l'abbé, j'aimerais bien savoir si ce n'est
+pas cette même curiosité qui vous fait m'accompagner, à cette heure, qui
+vous penchait il a quelques instants sur ce lambris crevé, et qui vous a
+lentement poussé à connaître de cette histoire tout ce que vous m'en
+avez apporté!...
+
+Son pas se faisait plus saccadé, sa voix plus brève; avec sa canne il
+frappait le sol impatiemment.
+
+--Sans chercher comme vous des explications d'explications, quand j'ai
+connu le fait, je m'y tiens. Les événements lamentables que je vous ai
+dits m'enseigneraient, s'il en était encore besoin, l'horreur du péché
+de la chair; ils sont la condamnation du divorce et de tout de que
+l'homme a inventé pour essayer de pallier aux conséquences de ses
+fautes. Voici qui suffit, n'est-ce pas!
+
+--Voici qui ne me suffit pas. Le fait ne m'est de rien tant que je ne
+pénètre pas sa cause. Connaître la vie secrète d'Isabelle de
+Saint-Auréol; savoir par quels chemins parfumés, pathétiques et
+ténébreux ...
+
+--Jeune homme, méfiez-vous! vous commencez à en devenir amoureux!...
+
+--Ah! j'attendais cela! Parce que l'apparence ne me suffit pas, que je
+ne me paie pas de mots, ni de gestes ... Êtes-vous sûr de ne pas méjuger
+cette femme?
+
+--Une gourgandine!
+
+L'indignation chauffait mon front; je ne la contenais plus qu'à
+grand'peine.
+
+--Monsieur l'abbé de tels mots surprennent dans votre bouche. Il me
+semble que le Christ nous enseigne plus à pardonner qu'à servir.
+
+--De l'indulgence à la complaisance il n'y a qu'un pas.
+
+--Lui du moins ne l'eût pas condamnée comme vous faites.
+
+--D'abord, ça vous n'en savez rien. Puis Celui qui est sans péché peut
+se permettre pour le péché d'autrui plus d'indulgence que celui dont ...
+je veux dire que nous autres pécheurs nous n'avons pas à chercher plus
+ou moins d'excuse au péché, mais tout simplement à nous en détourner
+avec horreur.
+
+--Après l'avoir bien reniflé comme vous avez fait cette lettre.
+
+--Vous êtes un impertinent.--Et quittant l'allée brusquement, il partit
+à pas précipités par un petit chemin de traverse, jetant encore à la
+manière des Parthes des phrases acérées où je ne distinguais que les
+mots: enseignement moderne ... sorbonnard ... socinien ...!
+
+
+Quand nous nous retrouvâmes au dîner, il gardait un air renfrogné, mais
+en sortant de table il vint à moi en souriant et me tendit une main
+qu'en souriant aussi je serrai.
+
+La soirée me parut plus morne encore qu'à l'ordinaire. Le baron geignait
+doucement au coin du feu; Monsieur Floche et l'abbé poussaient leurs
+pions sans mot dire. Du coin de l'oeil je voyais Casimir, la tête
+enfouie dans ses mains, saliver lentement sur son livre que par instants
+il épongeait d'un coup de mouchoir. Je ne prêtais à la partie de bésigue
+que ce qu'il fallait d'attention pour ne pas faire perdre trop
+ignominieusement ma partenaire; Madame Floche s'apercevait et
+s'inquiétait de mon ennui; elle faisait de grands efforts pour animer un
+peu la partie:
+
+--Allons Olympe! c'est à vous de jouer. Vous dormez?
+
+Non ce n'était pas le sommeil, mais la mort dont je sentais déjà le
+ténébreux engourdissement glacer mes hôtes; et moi-même, une angoisse,
+une sorte d'horreur, m'étreignait. O printemps! o vents du large,
+parfums voluptueux, musiques aérées, jusqu'ici vous ne parviendrez plus
+jamais! me disais-je; et je songeais à vous, Isabelle. De quelle tombe
+aviez-vous su vous évader! vers quelle vie? Là, dans la calme clarté de
+la lampe, je vous imaginais, sur vos doigts délicats, laissant peser
+votre front pâle; une boucle de cheveux noirs touche, caresse votre
+poignet. Comme vos yeux regardent loin! de quel ennui sans nom de votre
+chair et de votre âme, raconte-t-il la plainte, ce soupir qu'ils
+n'entendent pas? Et de moi-même, à mon insu, s'échappait un soupir
+énorme qui tenait du bâillement, du sanglot, de sorte que Madame de
+Saint-Auréol, jetant son dernier atout sur la table, s'écriait:
+
+--Je crois que Monsieur Lacase a grande envie de s'en aller coucher.--
+Pauvre femme!
+
+Cette nuit je fis un rêve absurde; un rêve qui n'était d'abord que la
+continuation de la réalité:
+
+La soirée n'était pas achevée; j'étais encore dans le salon, près de mes
+hôtes, mais à eux s'adjoignait une société dont le nombre incessamment
+croissait, bien que je ne visse point précisément arriver de personnes
+nouvelles; je reconnaissais Casimir assis à la table devant un jeu de
+patience vers lequel trois ou quatre figures se penchaient. On parlait à
+voix basse, de sorte que je ne distinguais aucune phrase, mais je
+comprenais que chacun signalait à son voisin quelque chose
+d'extraordinaire et dont le voisin à son tour s'étonnait; l'attention se
+portait vers un point, là près de Casimir, où tout à coup, je reconnus,
+assise à table (comment ne l'avais-je pas dinstinguée plus tôt) Isabelle
+de Saint-Auréol. Seule parmi les costumes sombres, elle était vêtue tout
+en blanc. D'abord elle m'apparut charmante, assez semblable à ce que la
+montrait le médaillon; mais au bout d'un instant j'étais frappé par
+l'immobilité de ses traits, la fixité de son regard, et soudain je
+comprenais ce que l'on chuchotait à l'oreille: ce n'était pas là la
+véritable Isabelle, mais une poupée à sa ressemblance, qu'on mettait à
+sa place durant l'absence de la vraie. Cette poupée à présent me
+paraissait affreuse; j'étais gêné jusqu'à l'angoisse par son air de
+prétentieuse stupidité; on l'eût dite immobile, mais, tandis que je la
+regardais fixement, je la voyais lentement pencher de côté, pencher ...
+elle allait chavirer, quand Mademoiselle Olympe, s'élançant de l'autre
+extrémité du salon, se courba jusqu'à terre, souleva la housse du
+fauteuil et remonta je ne sais quel rouage qui faisait un grincement
+bizarre et remettait le mannequin d'aplomb en communiquant à ses bras
+une grotesque gesticulation d'automate. Puis chacun se leva, l'heure
+étant sonnée du couvre-feu; on allait laisser la fausse Isabelle là
+seule; en partant chacun la saluait à la turque, excepté le baron qui
+s'approchait irrévérencieusement, lui saisit à pleine main la perruque
+et lui appliqua sur le sinciput deux gros baisers sonores en rigolant.
+Dès que la société avait achevé de déserter le salon--et j'avais vu
+sortir une foule--dès que l'obscurité s'était faite, je voyais, oui,
+dans l'obscurité, je voyais la poupée pâlir, frémir et prendre vie. Elle
+se soulevait lentement, et c'était Mademoiselle de Saint-Auréol
+elle-même; elle glissait à moi sans bruit; tout à coup je sentais autour
+de mon cou ses bras tièdes, et je me réveillais dans la moiteur de son
+haleine au moment qu'elle me disait:
+
+--Pour eux je fais l'absente, mais pour toi je suis là.
+
+
+Je ne suis ni superstitieux ni craintif; si je rallumai ma bougie, ce
+fit pour chasser de mes yeux et de mon cerveau cette obsédante image;
+j'y eus du mal. Malgré moi j'épiais tous les bruits. S'elle était là
+pourtant! En vain je m'efforçai de lire; je ne pouvais prêter attention
+à rien d'autre; c'est en pensant à elle que je me rendormis au matin.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Ainsi retombaient les sursauts de ma curiosité amoureuse. Je ne pouvais
+pourtant différer plus longtemps un départ que de nouveau j'avais
+annoncé à mes hôtes, et ce jour était le dernier que je devais passer à
+la Quartfourche. Ce jour-là ...
+
+Nous sommes à déjeuner. L'on attend le courrier que Delphine, la femme
+de Gratien, reçoit du facteur et nous apporte d'ordinaire peu d'instants
+avant le dessert. C'est à Madame Floche, je vous l'ai dit, qu'elle le
+remet; puis celle-ci répartit les lettres et tend le _Journal des
+Débats_ à Monsieur Floche, qui disparaît derrière jusqu'à ce que nous
+nous levions de table. Ce jour-là, une enveloppe mauve, prise à demi
+dans la bande du journal, s'échappe du paquet et va voler sur la table
+près de l'assiette de Madame Floche; j'ai juste le temps de reconnaître
+la grande écriture dégingandée qui, la veille, m'avait fait déjà battre
+le coeur; Madame Floche aussi, apparemment, l'a reconnue; elle fait un
+geste précipité pour couvrir l'enveloppe avec son assiette; l'assiette
+s'en va cogner un verre, qui se brise et répand du vin sur la nappe;
+tout cela fait un grand vacarme et la bonne Madame Floche profite de la
+confusion générale pour subtiliser l'enveloppe dans sa mitaine.
+
+--J'ai voulu écraser une araignée, dit-elle gauchement comme un enfant
+qui s'excuse. (Elle appelle indifféremment: araignées, les cloportes et
+les perce-oreilles qui s'échappent parfois de la corbeille de fruits.)
+
+--Et je parie que vous l'avez manquée, dit Madame de Saint-Auréol d'un
+ton aigre, en se levant et jetant sa serviette non pliée sur la table.
+Vous viendrez dans le salon me rejoindre, ma soeur. Ces Messieurs
+m'excuseront: j'ai ma crampe de nombril.
+
+Le repas s'achève en silence. Monsieur Floche n'a rien vu, Monsieur de
+Saint-Auréol rien compris; Mademoiselle Verdure et l'abbé gardent les
+yeux fixés sur leur assiette; si Casimir ne se mouchait pas, je crois
+qu'on le verrait pleurer ...
+
+Il fait presque tiède. On a porté le café sur la petite terrasse que
+forme le perron du salon. Je suis seul à en prendre avec Mademoiselle
+Verdure et l'abbé; du salon où sont enfermées ces deux dames, des éclats
+de voix nous parviennent; puis plus rien; ces dames sont montées.
+
+C'est alors, s'il me souvient bien, qu'éclata la castille du
+hètre-à-feuille-de-persil.
+
+Mademoiselle Verdure et l'abbé vivaient en état de guerre. Les combats
+n'étaient pas bien sérieux et l'abbé ne faisait qu'en rire; mais rien
+n'irritait tant Mademoiselle Verdure que le ton persifleur qu'il prenait
+alors; elle se découvrait à tous coups et l'abbé tirait dans le vif.
+Presqu'aucun jour ne passait sans qu'éclatât entre eux quelqu'une de ces
+escarmouches que l'abbé nommait des "castilles". Il prétendait que la
+vieille fille en avait besoin pour sa santé; il la faisait monter à
+l'arbre comme on emmène un chien faire un tour. Il n'y apportait
+peut-être pas de méchanceté, mais certainement de la malice et s'y
+montrait assez provoquant. Cela les occupait tous deux et assaisionnait
+leur journée.
+
+Le petit incident du dessert nous avait laissés nerveux. Je cherchais
+une diversion et, tandis que l'abbé versait les tasses, ma main
+rencontra dans la poche de mon veston un paquet de feuilles, ramille
+d'un arbre bizarre qui croissat près de la grille d'entrée et que
+j'avais cueillie le matin pour en demander le nom à Mademoiselle
+Verdure; non que je fusse bien curieux de le connaître, mais elle se
+trouvait flattée qu'on fît appel à son savoir.
+
+Car elle s'occupait de botanique. Certains jours elle partait
+herboriser, portant en bandoulière sur ses robustes épaules une boîte
+verte qui lui donnait l'aspect bizarre d'une cantinière; elle passait
+entre son herbier et sa "loupe montée" le temps que lui laissaient les
+soins domestiques ... Donc Mademoiselle Olympe prit la ramille et sans
+hésiter:
+
+--Ceci, déclara-t-elle, c'est du hêtre-à-feuille-de-persil.
+
+--Curieuse appellation! hasardai-je; ces feuilles lancéolées n'ont
+pourtant aucun rapport avec celles du ...
+
+L'abbé depuis un instant souriait avec pertinence:
+
+--C'est ainsi qu'on appelle à la Quartfourche le _fagus persicifolia_,
+fit-il comme négligemment. Mademoiselle Verdure soubresauta:
+
+--Je ne vous savais pas si fort en botanique.
+
+--Non; mais j'entends un peu le latin.
+
+Puis, incliné vers moi: Ces dames sont victimes d'un involontaire
+calembour. _Persicus_, chère Mademoiselle, _persicus_ veut dire pêcher,
+non persil. Le _fagus persicifolia_ dont Monsieur Lacase remarquait les
+feuilles qu'il appelle si justement lancéolées, le _fagus persicifolia_
+est un "hêtre à feuilles de pêcher."
+
+Mademoiselle Olympe était devenue cramoisie: le calme qu'affectait
+l'abbé achevait de la décomposer.
+
+--La vrai botanique ne s'occupe pas des anomalies et des monstruosités,
+sut-elle trouver à dire sans tourner un regard vers l'abbé; puis vidant
+sa tasse d'un trait elle partit en coup de vent.
+
+L'abbé avait froncé sa bouche en cul de poule, d'où s'échappaient des
+manières de petits pets. J'avais grand'peine à retenir mon rire.
+
+--Seriez-vous méchant, Monsieur l'abbé?
+
+--Mais non! mais non ... Cette bonne demoiselle, qui ne prend pas assez
+d'exercice, a besoin qu'on lui fouette le sang. Elle est très combative,
+croyez-moi; quand je reste trois jours sans pousser ma pointe c'est elle
+qui vient ferrailler. A la Quartfourche les distractions ne sont pas si
+nombreuses!...
+
+Et tous deux alors, sans parler, nous commençames de penser à la lettre
+du déjeuner.
+
+--Vous avez reconnu cette écriture? me hasardai-je à demander enfin.
+
+Il haussa les épaules:
+
+--Un peu plus tôt, un peu plus tard, c'est la lettre qu'on reçoit à la
+Quartfourche deux fois par an, après le paiement des fermages, et par
+laquelle elle annonce à Madame Floche sa venue.
+
+--Elle va venir? m'écriai-je.
+
+--Calmez-vous! Calmez-vous: vous ne la verrez pas.
+
+--Et pourquoi ne la pourrai-je point voir?
+
+--Parce qu'elle vient au milieu de la nuit qu'elle repart presque
+aussitôt, qu'elle fuit les regards et ... méfiez-vous de Gratien. Son
+regard me scrutait: je ne bronchai point; il reprit sur un ton irrité:
+
+--Vous ne tiendrez aucun compte de ce que je vous en dis; je le vois à
+votre air; mais vous êtes averti. Allez! faites à votre guise; demain
+matin vous m'en donnerez des nouvelles.
+
+Il se leva, me laissa, sans que j'aie pu démêler s'il cherchait à
+réfréner ma curiosité ou s'il ne s'amusait pas à l'éperonner au
+contraire.
+
+Jusqu'au soir mon esprit, dont je renonce à peine le désordre, fut
+uniquement occupé par l'attente. Pouvais-je aimer vraiment Isabelle? Non
+sans doute, mais, amusé jusqu'au coeur par une excitation si violente,
+comment ne me fûssé-je pas mépris? reconnaissant à ma curiosité toute la
+frémissante ardeur, la fougue, l'impatience de l'amour. Les dernières
+paroles de l'abbé n'avaient servi qu'à me stimuler davantage; que
+pouvait contre moi Gratien? J'aurais traversé fourré d'épines et
+brasiers!
+
+Certainement quelque chose d'anormal se préparait. Ce soir-là personne
+ne proposa de partie. Sitôt après souper, Madame de Saint-Auréol
+commença de se plaindre de ce qu'elle appelait "sa gastrite" et se
+retira sans façons, tandis que Mademoiselle Verdure lui préparait une
+infusion. Peu d'instants après, Madame Floche envoya se coucher Casimir;
+puis, sitôt que l'enfant fut parti:
+
+--Je crois que Monsieur Lacase a grande envie d'en faire autant; il a
+l'air de tomber de sommeil.
+
+Et comme je ne répondais pas assez promptement à son invite:
+
+--Ah! je crois qu'aucun de nous ne va prolonger bien tard la veillée.
+
+Mademoiselle Verdure se leva pour allumer les bougeoirs; l'abbé et moi
+nous la suivîmes; je vis Madame Floche se pencher sur l'épaule de son
+mari qui sommeillait au coin du feu dans la berline; il se leva tout
+aussitôt, puis entraîna par le bras le baron qui se laissa faire, comme
+s'il comprenait ce que lui signifiait. Sur le palier du premier étage,
+où chacun, muni d'un bougeoir, se retirait de son côté:
+
+--Bonne nuit! Dormez bien--me dit l'abbé avec un sourire ambigu.
+
+Je refermai la porte de ma chambre; puis j'attendis. Il n'était encore
+que neuf heures. J'entendis monter Madame Floche, puis Mademoiselle
+Verdure. Il y eut sur le palier, entre Madame Floche et Madame de
+Saint-Auréol qui était ressortie de sa chambre, reprise d'une querelle
+assez vive, trop loin de moi pour que j'en pusse distinguer les paroles;
+puis un bruit de portes claquées; puis rien.
+
+Je m'étendis sur mon lit pour mieux réfléchir. Je songeais à l'ironique
+souhait de bon sommeil dont l'abbé avait accompagné sa dernière poignée
+de main; j'aurais voulu savoir si lui, de son côté, s'apprêtait au
+somme, ou si cette curiosité qu'il se défendait d'avoir devant moi, il
+allait lui lâcher la bride?... mais il couchait dans une autre partie du
+château, faisant pendant à celle que j'occupais, et où aucun motif
+plausible ne m'appelait. Pourtant, qui de nous deux serait le plus
+penaud, si nous nous surprenions l'un l'autre dans le couloir?... Ainsi
+méditant il m'advint quelque chose d'inavouable, d'absurde, de
+confondant: je m'endormis.
+
+Oui, moins surexcité sans doute qu'épuisé par l'attente et fatigué en
+outre par la mauvaise nuit de la veille, je m'endormis profondément.
+
+
+Le crépitement de la bougie qui achevait de se consumer m'éveilla; ou,
+peut-être, vaguement perçu à travers mon sommeil, un ébranlement sourd
+du plancher: certainement quelqu'un avait marché dans le couloir. Je me
+dressai sur mon séant. Ma bougie à ce moment s'éteignit; je demeurai,
+dans le noir, tout pantois. Je n'avais plus pour m'éclairer que quelques
+allumettes; j'en grattai une afin de regarder à ma montre: il était près
+d'onze heures et demie; j'écarquillai l'oreille ... plus un bruit. A
+tâtons je gagnai la porte et l'ouvris.
+
+Non, le coeur ne me battait point; je me sentais de corps agile,
+impondérable; d'esprit calme, subtil, résolu.
+
+A l'autre extrémité du couloir, une grande fenêtre versait jusqu'à moi
+une clarté non point égale comme celle des nuits tranquilles, mais
+palpitante et défaillante par instants, car le ciel était pluvieux et,
+devant la lune, le vent charriait d'épais nuages. Je m'étais déchaussé;
+j'avançais sans bruit ... Je n'avais pas besoin d'y voir davantage pour
+gagner le poste d'observation que je m'étais ménagé: c'était, à côté de
+celle de Madame Floche, où vraisemblablement se tenait le conciliabule,
+une petite chambre inhabitée, qu'avait occupée d'abord Monsieur Floche
+(il préférait à présent le voisinage de ses livres à celui de sa femme);
+la porte de communication, dont j'avais soigneusement tiré le verrou
+pour me mettre à l'abri d'une surprise, avait un peu fléchi, et je
+m'étais assuré qu'immédiatement, sous le chambranle je pouvais glisser
+mon regard; il me fallait, pour y atteindre, me jucher sur une commode
+que j'avais poussée tout auprès.
+
+A présent passait par cette fente un peu de lumière qui, renvoyée par le
+plafond blanc, me permettait de me guider. Je retrouvai tout comme je
+l'avais laissé dans le jour. Je me hissai sur la commode, plongeai mes
+regards dans la chambre voisine ...
+
+Isabelle de Saint-Auréol était là.
+
+
+Elle était devant moi, à quelques pas de moi ... Elle était assise sur un
+de ces disgracieux sièges bas sans dossier, qu'on appelait je crois des
+"poufs", dont la présence étonnait un peu dans cette chambre ancienne et
+que je ne me souvenais point d'y avoir vu lorsque j'étais entré porter
+des fleurs. Madame Floche se tenait enfoncée dans un grand fauteuil en
+tapisserie; une lampe posée sur un guéridon près du fauteuil les
+éclairait discrètement toutes deux. Isabelle me tournait le dos; elle
+s'inclinait en avant, presque couchée sur les genoux de sa vieille
+tante, de sorte que d'abord je ne vis pas son visage; bientôt elle
+releva la tête. Je m'attendais à la trouver davantage vieillie; pourtant
+je reconnaissais à peine en elle la jeune fille du médaillon; non moins
+belle sans doute, elle était d'une beauté très différente, plus
+terrestre et comme humanisée; l'angélique candeur de la miniature le
+cédait à une langueur passionnée, et je ne sais quel dégoût froissait le
+coin de ses lèvres que le peintre avait dessinées entrouvertes. Un grand
+manteau de voyage, une sorte de waterproof, d'une étoffe assez commune
+semblait-il, la recouvrait, mais relevé de côté, laissait voir une jupe
+noire de taffetas luisant sur lequel sa main dégantée, qu'elle laissait
+pendre et qui tenait un mouchoir chiffonné, paraissait
+extraordinairement pâle et fragile. Une petite capote de feutre et de
+plumes moirées, à brides de taffetas, la coiffait; une boucle de cheveux
+très noirs, repassait par dessus la bride et, dès qu'elle baissait la
+tête, revenait en avant cacher la tempe. On l'aurait dite en deuil sans
+un ruban vert-scarabée qu'elle portait autour du cou. Madame Floche ni
+elle ne disait rien; mais, de sa main droite, Isabelle caressait le
+bras, la main de Madame Floche et l'attirait à elle, et puis la couvrait
+de baisers.
+
+A présent elle secouait la tête et ses boucles flottaient de gauche à
+droite; alors, comme si elle reprenait une phrase:
+
+--Tous les moyens, dit-elle; j'ai vraiment essayé tous les moyens; je te
+jure que ...
+
+--Ne jurez point, ma pauvre enfant; je vous crois sans cela, interrompit
+la pauvre vieille en lui posant la main sur le front. Toutes deux
+parlaient à voix très basse comme si elles eussent craint d'être
+entendues.
+
+Madame Floche se redressa, repoussa doucement sa nièce, et, s'appuyant
+sur les deux bras de son fauteuil, se leva. Mademoiselle de Saint-Auréol
+se leva pareillement, et tandis que sa tante se dirigeait vers le
+secrétaire d'où Casimir, avant-hier, avait sorti le médaillon, elle fit
+quelques pas dans le même sens, s'arrêta devant une console qui
+supportait une grande miroir et, pendant que la vieille fouillait dans
+un tiroir, s'avisant à son reflet du ruban émeraude qu'elle portait
+autour du cou, elle le détacha prestement, le roula autour de son
+doigt ... Avant que Madame Floche ne se fût retournée, le ruban vif avait
+disparu, Isabelle avait pris une attitude méditative, les mains
+retombées et croisées devant elle, le regard perdu ...
+
+La pauvre vieille Floche tenait encore d'une main son trousseau de
+clefs, de l'autre la maigre liasse qu'elle avait été quérir dans le
+tiroir; elle allait se rasseoir dans son fauteuil, quand la porte, en
+face de celle où j'étais posté, s'ouvrit brusquement toute grande--et
+je faillis crier de stupeur. La baronne apparaissait dans l'embrasure,
+guindée, décolletée, fardée, en grand costume d'apparat et le chef
+surmonté d'une sorte de plumeau-marabout gigantesque. Elle brandissait
+de son mieux un grand candélabre à six branches, toutes bougies
+allumées, qui la baignait d'une tremblotante lumière, et répandait des
+pleurs de cire sur le plancher. A bout de forces sans doute, elle
+commença par courir poser le candélabre sur la console devant la glace;
+puis reprenant en quatre petits bonds sa position dans l'embrasure, elle
+s'avança de nouveau, à pas rythmés, solennelle, portant loin devant elle
+étendue sa main chargée d'énormes bagues. Au milieu de la chambre elle
+s'arrêta, se tourna tout d'une pièce du côté de sa fille, le geste
+toujours tendu, et, avec une voix aiguë à percer les murailles:
+
+--Arrière de moi, fille ingrate! Je ne me laisserai plus émouvoir par
+vos larmes, et vos protestations ont perdu pour jamais le chemin de mon
+coeur.
+
+Tout cela était débité, crié sur le même fausset sans nuances. Isabelle
+cependant s'était jetée aux pieds de sa mère, dont elle avait saisi la
+jupe, et la tirait, découvrant deux ridicules petits escarpins de satin
+blanc, cependant que de son front elle heurtait le plancher qu'un tapis
+recouvrait à cet endroit. Madame de Saint-Auréol ne baissa pas les yeux
+un instant, continua de lancer droit devant elle des regards aigus et
+glacés comme sa voix, elle continua:
+
+--Ne vous aura-t-il pas suffi d'apporter au foyer de vos parents la
+misère; prétendez-vous poursuivre plus loin les ...
+
+Ici brusquement la voix lui manqua; alors se tournant vers Madame Floche
+qui se faisait toute petite et qui tremblait dans son fauteuil:
+
+--Et quant à vous ma soeur, si vous avez encore la faiblesse ...--puis se
+reprenant:--Si vous avez la coupable faiblesse de céder encore à ces
+supplications, fût-ce pour un baiser, fût-ce pour une obole, aussi vrai
+que je suis votre soeur aînée, je vous quitte, je recommande à Dieu mes
+pénates, et je ne vous revois de ma vie.
+
+J'étais comme au spectacle. Mais puisqu'elles ne se savaient pas
+observées, pour qui ces deux marionnettes jouaient-elles la tragédie?
+Les attitudes et les gestes de la fille me paraissaient aussi exagérés,
+aussi faux que ceux de la mère ... Celle-ci me faisait face, de sorte que
+je voyais de dos Isabelle qui, prosternée, gardait sa pose d'Esther
+suppliante; tout à coup je remarquai ses pieds: ils étaient chaussés en
+pou-de-soie couleur prune, autant qu'il me sembla et que l'on en pouvait
+juger encore sous la couche de boue qui recouvrait les bottines;
+au-dessus, un bas blanc, où le volant de la jupe, en se relevant,
+mouillé, fangeux, avait fait une traînée sale ... Et soudain, plus haut
+que la déclamation de la vieille, retentit en moi tout ce que ces
+pauvres objets racontaient d'aventureux, de misérable. Un sanglot
+m'étreignit la gorge; et je me promis, quand Isa quitterait la maison,
+de la suivre à travers le jardin.
+
+Madame de Saint-Auréol cependant avait fait trois pas vers le fauteuil
+de Madame Floche:
+
+--Allons! donnez-moi ces billets! Pensez-vous que sous votre mitaine je
+ne voie pas se froisser le papier? Me croyez-vous aveugle, ou folle?
+Donnez-moi cet argent vous dis-je!--Et, mélodramatiquement, approchant
+les billets dont elle s'était emparée, de la flamme d'une de ses bougies
+du candélabre:--Je préférerais brûler le tout (faut-il dire qu'elle
+n'en faisait rien) plutôt que de lui donner un liard.
+
+Elle glissa les billets dans sa poche et reprit son geste déclamatoire:
+
+--Fille ingrate! Fille dénaturée! Le chemin qu'ont pris mes bracelets et
+mes colliers, vous saurez l'apprendre à mes bagues!--Ce disant, d'un
+geste habile de sa main étendue, elle en fit tomber deux ou trois sur le
+tapis. Comme un chien affamé se jette sur un os, Isabelle s'en saisit.
+
+--Partez, à présent: nous n'avons plus rien à nous dire, et je ne vous
+reconnais plus.
+
+Puis ayant été prendre un éteignoir sur la table de nuit, elle en coiffa
+successivement chaque bougie du candélabre, et partit.
+
+La pièce à présent paraissait sombre. Isabelle cependant s'était
+relevée; elle passait ses doigts sur ses tempes, rejetait en arrière ses
+boucles éparses et rajustait son chapeau. D'une secousse elle remonta
+son manteau qui avait un peu glissé des ses épaules, et se pencha vers
+Madame Floche pour lui dire adieu. Il me parut que la pauvre femme
+cherchait à lui parler, mais c'était d'une voix si faible que je ne pus
+rien distinguer. Isabelle sans rien dire pressa une des tremblantes
+mains de la vieille contre ses lèvres. Un instant après je m'élançais à
+sa poursuite dans le couloir.
+
+Au moment de descendre l'escalier, un bruit de voix m'arrêta. Je
+reconnus celle de Mademoiselle Verdure qu'Isabelle avait déjà rejointe
+dans la vestibule, et je les aperçus toutes deux en me penchant par
+dessus la rampe. Olympe Verdure tenant une petite lanterne à la main.
+
+--Tu vas partir sans l'embrasser? disait-elle,--et je compris qu'il
+s'agissait de Casimir.--Tu ne veux donc pas le voir?
+
+--Non, Loly; je suis trop pressée. Il ne doit pas savoir que je suis
+venue.
+
+Il y eut un silence, une pantomime que d'abord je ne compris pas bien.
+La lanterne s'agita projetant des ombres bondissantes. Mademoiselle
+Verdure s'avançant, Isabelle se reculant, toutes deux se déplacèrent de
+quelques pas; puis j'entendis:
+
+--Si; si; en souvenir de moi. Je le gardais depuis longtemps. A présent
+que je suis vieille, qu'est-ce que je feras de cela?
+
+--Loly! Loly! Vous êtes ce que je laisse ici de meilleur.
+
+Mademoiselle Verdure la pressait entre ses bras:
+
+--Ah! pauvrette! comme elle est trempée!
+
+--Mon manteau seulement ... ce n'est rien. Laisse-moi partir vite.
+
+--Prends un parapluie au moins.
+
+--Il ne pleut plus.
+
+--La lanterne.
+
+--Qu'est-ce que j'en ferais? La voiture est tout près. Adieu.
+
+--Allons! Adieu, ma pauvre enfant! Que Dieu te ... le reste se perdit
+dans un sanglot. Mademoiselle Verdure resta quelques instants penchée
+dans la nuit, et une bouffée d'air humide monta du dehors dans la cage
+de l'escalier; puis, sur la porte refermée, je l'entendis pousser les
+verrous ...
+
+Je ne pouvais passer devant Mademoiselle Verdure. Gratien emportait
+chaque soir la clef de la porte de la cuisine. Une autre porte ouvrait
+de l'autre côté de la maison, par où facilement j'eusse pu sortir, mais
+c'était un détour énorme. Avant que je ne l'aie retrouvée, Isabelle
+aurait déjà rejoint sa voiture. Ah! si de ma fenêtre je l'appelais ... Je
+courus à ma chambre. La lune était de nouveau recouverte; guettant un
+bruit de pas j'attendis un instant; un souffle puissant s'éleva et,
+tandis que Gratien rentrait par la cuisine, à travers la chuchotante
+agitation des arbres, j'entendis la voiture d'Isabelle de Saint-Auréol
+s'éloigner.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Je m'étais mis fort en retard, et, sitôt de retour à Paris, s'emparèrent
+de moi mille soucis qui déroutèrent enfin mes pensées. La résolution que
+j'avais prise de retourner l'été suivant à la Quartfourche tempérait mes
+regrets de n'avoir su pousser plus loin une aventure que je commençais
+d'oublier lorsque, vers la fin de Janvier, je reçus un double
+faire-part. Les époux Floche avaient tous deux exhalé vers Dieu leur âme
+tremblante et douce, à quelques jours d'intervalle. Je reconnus sur
+l'enveloppe du faire-part l'écriture de Mademoiselle Verdure; mais c'est
+à Casimir que j'envoyai l'expression banale de mes regrets et de ma
+sympathie. Deux semaines après je reçus cette lettre:
+
+_Mon cher Monsieur Gérard._
+
+(L'enfant n'avait jamais pu se décider à m'appeler par mon nom de
+famille.
+
+--Comment vous appelez-vous, vous? m'avait-il demandé dans une
+promenade, précisément le jour où j'avais commencé à le tutoyer.
+
+--Mais tu le sais bien, Casimir, je m'appelle Monsieur Lacase.
+
+--Non; pas ce nom-là, l'autre? reclamait-il)
+
+_Vous êtes bien bon de m'avoir écrit, et votre lettre a été bien bonne
+parce qu'à présent la Quartfourche est bien triste. Ma grand'maman avait
+eu jeudi une attaque et ne pouvait plus quitter sa chambre; alors maman
+est revenue à la Quartfourche et l'abbé est parti parce qu'il avait été
+curé du Breuil. C'est après ça que mon oncle et ma tante sont morts.
+D'abord mon oncle est mort, qui vous aimait bien, et puis dimanche après
+ma tante qui a été malade trois jours. Maman n'était plus là. J'étais
+tout seul avec Loly et Delphine la femme de Gratien, qui m'aime bien; et
+ça été très triste parce que ma tante ne voulait pas me quitter. Mais il
+a bien fallu. Alors maintenant je couche dans la chambre à côté de
+Delphine, parce que Loly a été rappelée dans l'Orne par son frère.
+Gratien aussi est très bon pour moi. Il m'a montré à faire des boutures
+et des greffes ce qui est très amusant, et puis j'aide à abattre les
+arbres.
+
+Vous savez, votre petit papier ousque vous avez écrit votre promesse, il
+faut l'oublier parce qu'il n'y aurait plus personne ici pour vous
+recevoir. Mais ça me fait beaucoup de chagrin de ne pas vous revoir
+parce que je vous aimais bien. Mais je ne vous oublie pas. Votre petit
+ami, CASIMIR._
+
+La mort de Monsieur et Madame Floche m'avait laissé assez indifférent,
+mais cette lettre maladroite et dépourvue me remua. Je n'étais pas libre
+en ce moment, mais je me promis, dès les vacances de Pâques, de pousser
+une reconnaissance jusqu'à la Quartfourche. Que m'importait qu'on ne pût
+m'y recevoir? Je descendrais à Pont-l'Évêque et louerais une voiture.
+Ai-je besoin d'ajouter que la pensée d'y retrouver peut-être la
+mystérieuse Isabelle m'y attirait autant que ma grande pitié pour
+l'enfant. Certains passages de cette lettre me restaient
+incompréhensibles; j'enchaînais mal les faits. L'attaque de la vieille,
+l'arrivée d'Isabelle à la Quartfourche, le départ de l'abbé, la mort des
+vieux à laquelle leur nièce n'assistait point, le départ de Mademoiselle
+Verdure ... ne fallait-il voir là qu'une suite fortuite d'événements, ou
+chercher entre eux quelque rapport? Ni Casimir n'aurait su, ni l'abbé
+voulu m'en instruire. Force était d'attendre Avril. Dès mon second jour
+de liberté, je partis.
+
+A la station de Breuil, j'aperçus l'abbé Santal qui s'apprêtait à
+prendre mon train; je le hélai:
+
+--Vous revoilà dans le pays, fit-il.
+
+--Je ne pensais pas en effet y revenir si tôt.
+
+Il monta dans mon compartiment. Nous étions seuls.
+
+--Eh bien! Il y a eu du nouveau depuis votre visite.
+
+--Oui; j'appris que vous desserviez à présent la cure du Breuil.
+
+--Ne parlons pas de cela; et il étendait la main d'un geste que je
+reconnus. Vous avez reçu un faire-part?
+
+--Et j'ai envoyé aussitôt mes condoléances à votre élève; c'est par lui
+que j'ai eu ensuite des nouvelles; mais il ma peu renseigné. J'ai failli
+vous écrire pour vous demander quelques détails.
+
+--Il fallait le faire.
+
+--J'ai pensé que vous ne me renseigneriez pas volontiers, ajoutai-je en
+riant.
+
+Mais, sans doute tenu à moins de discrétion que du temps où il était à
+la Quartfourche, l'abbé semblait disposé à parler.
+
+--Croyez-vous que c'est malheureux, ce qui se passe là-bas? dit-il.
+Toutes les avenues vont y passer!
+
+Je ne comprenais point d'abord; puis la phrase de Casimir me revint à la
+mémoire: "J'aide à abattre des arbres ..."
+
+--Pourquoi fait-on cela? demandai-je naïvement.
+
+--Pourquoi? mon bon Monsieur. Allez donc le demander aux créanciers. Au
+reste ça n'est pas eux que ça regarde, et tout se fait derrière leur
+dos. La propriété est couverte d'hypothèques. Mademoiselle de
+Saint-Auréol enlève tout ce qu'elle peut.
+
+--Elle est là-bas?
+
+--Comme si vous ne les saviez pas!
+
+--Je le supposais simplement d'après quelques mots de ...
+
+--C'est depuis qu'elle est là-bas que tout va mal.--Il se ressaisit un
+instant; mais cette fois le besoin de parler l'emporta; il n'attendait
+même plus mes questions et je jugeai plus sage de n'en point faire; il
+reprit:
+
+--Comment a-t-elle appris la paralysie de sa mère? c'est ce que je n'ai
+pas pu m'expliquer. Quand elle a su que la vieille baronne ne pouvait
+plus quitter son fauteuil, elle s'est amenée avec son bagage, et Mme
+Floche n'a pas eu le courage de la mettre dehors. C'est alors que moi je
+suis parti.
+
+--Il est très triste que vous ayez ainsi laissé Casimir.
+
+--C'est possible, mais ma place n'est pas auprès d'une créature ...
+J'oublie que vous la défendiez!...
+
+--Je le ferais peut-être encore, Monsieur le curé.
+
+--Allez toujours. Oui, oui; Mademoiselle Verdure aussi la défendait.
+Elle l'a défendue jusqu'au temps qu'elle ait vu mourir ses maîtres.
+
+J'admirais que l'abbé eût à peu près complètement dépouillée cette
+élégance de langage qu'il revêtait à la Quartfourche; il avait adopté
+déjà le geste et le parler propre aux curés des villages normands. Il
+reprit, poursuivant son propos:
+
+--A elle aussi ça a paru drôle de les voir mourir tous les deux à la
+fois.
+
+--Est-ce que ...?
+
+--Je ne dis rien;--et il gonflait sa lèvre supérieure par vieille
+habitude, mais repartait tout aussitôt:
+
+--N'empêche que dans le pays on jasait. Ça déplaisait de voir hériter la
+nièce. Et vous voyez qu'elle aussi, la Verdure, a jugé préférable de
+s'en aller.
+
+--Qui reste auprès de Casimir?
+
+--Ah! vous avez tout de même compris que sa mère n'est pas une société
+pour l'enfant. Eh bien! il passe presque tout son temps chez les
+Chointreuil, vous savez bien: le jardinier et sa femme.
+
+--Gratien?
+
+--Oui Gratien; qui voulait s'opposer à ce qu'on abatît des arbres dans
+le parc; mais il n'a pu empêcher rien du tout. C'est la misère.
+
+--Les Floches n'étaient pourtant pas sans argent.
+
+--Mais tout était mangé, du premier jour, mon bon Monsieur. Sur trois
+fermes de la Quartfourche, Madame Floche en possédait deux qu'on a
+vendues, il y a beau temps, aux fermiers. La troisième, la petite ferme
+des Fonds, appartient encore à la baronne; elle n'était plus affermée,
+Gratien en surveillait le faire-valoir; mais elle sera bientôt mise en
+vente avec le reste.
+
+--La Quartfourche va être mise en vente!
+
+--Par adjudication. Mais ça ne pourra pas se faire avant la fin de
+l'été. En attendant je vous prie de croire que la demoiselle profite. Il
+lui faudra bien finir par mettre les pouces; quand on aura déjà enlevé
+la moitié des arbres ...
+
+--Comment se trouve-t-il quelqu'un pour les lui acheter, si elle n'a pas
+le droit, de les vendre?
+
+--Ah! vous êtes jeune encore. Quand on vend à vil prix on trouve
+toujours acquéreur.
+
+--Le moindre huissier peut empêcher cela.
+
+--L'huissier s'entend avec l'homme d'affaires des créanciers, qui s'est
+installé là-bas et--il se pencha vers mon oreille--qui couche avec
+elle, puisqu'il vous plaît de tous savoir.
+
+--Les livres et les papiers de Monsieur Floche? demandai-je, sans
+paraître ému par sa dernière phrase.
+
+--Le mobilier du château et la bibliothèque feront l'effet d'une vente
+prochaine; ou pour parler mieux: d'une saisie. Là-bas, personne
+heureusement ne se doute de la valeur de certains ouvrages; sans quoi
+ceux-ci auraient disparu depuis longtemps.
+
+--Un coquin peut surgir ...
+
+--A présent les scellés sont posés; n'ayez crainte; on ne les lèvera
+qu'à l'occasion de l'inventaire.
+
+--Que dit de tout cela la baronne?
+
+--Elle ne se doute de rien; on lui porte à manger dans sa chambre; elle
+ne sait seulement pas que sa fille est là.
+
+--Vous ne dites rien du baron?
+
+--Il est mort il y a trois semaines, à Caen, dans une maison de retraite
+où nous venions de le faire accepter.
+
+Nous arrivions à Pont-l'Évêque. Un prêtre était venu à la rencontre de
+l'abbé Santal, qui prit congé de moi après m'avoir indiqué un hôtel et
+un loueur de voitures.
+
+
+La voiture que je louai le lendemain me déposa à l'entrée du parc de la
+Quartfourche; il fut convenu qu'elle viendrait me reprendre dans une
+couple d'heures, après que les chevaux se seraient reposés dans l'écurie
+d'une des fermes.
+
+Je trouvai la grille du parc grande ouverte; le sol de l'allée était
+abîmé par les charrois. Je m'attendais au plus affreux saccage et fus
+joyeusement surpris, à l'entrée, de reconnaître bourgeonnant le "hêtre à
+feuilles de pêcher", connaissance illustre; je ne réfléchis pas que sans
+doute il ne devait la vie qu'à la médiocre qualité de son bois; en
+avançant, je constatai que la hache avait déjà frappé les plus beaux
+arbres. Avant de m'enfoncer dans le parc, je voulus revoir le petit
+pavillon où j'avais découvert la lettre d'Isabelle; mais, suppléant la
+serrure brisée, un cadenas maintenait la porte; (j'appris ensuite que
+les bûcherons serraient dans ce pavillon des outils et des vêtements).
+Je m'acheminai vers le château. L'allée que je suivais était droite,
+bordée de buissons bas; elle ne donnait pas sur la façade, mais sur le
+côté des communs; elle menait à la cuisine et, presque vis-à-vis de
+celle-ci, s'ouvrait la petite barrière du jardin potager; j'en étais
+encore assez éloigné lorsque je vis sortir du potager Gratien avec un
+panier de légumes; il m'aperçut, mais ne me reconnut pas d'abord; je le
+hélai; il vint à ma rencontre, et brusquement:
+
+--Ah ben, Monsieur Lacase! pour sûr qu'on ne vous attendait pas à cette
+heure! Il restait à me regarder, hochant la tête et ne dissimulant pas
+la contrariété que lui causait ma présence; pourtant il ajouta, plus
+doucement:
+
+--Tout de même le petit sera content de vous revoir.
+
+Nous avions fait quelques pas sans parler, du côté de la cuisine; il me
+fit signe de l'attendre et entra poser son panier.
+
+--Alors vous êtes venu voir ce qui se passe à la Quartfourche, dit-il,
+en revenant à moi, plus civilement.
+
+--Et il paraît que ça n'y va pas bien fort?
+
+Je le regardai; son menton tremblait; il restait sans me répondre;
+brusquement il me saisit par le bras et m'entraîna vers la pelouse qui
+s'étendait devant le perron du salon. Là gisait le cadavre d'un chêne
+énorme, sous lequel je me souvins de m'être abrité de la pluie à
+l'automne: autour de lui s'entassaient en bûches et en fagots ses
+branches dont, avant de l'abattre, on l'avait dépouillé.
+
+--Savez-vous combien ça vaut, un arbre comme ça? me dit-il: Douze
+pistoles. Et savez-vous combien ils l'on payé?--Celui-là tout comme les
+autres ... Cent sous.
+
+Je ne savais pas que dans ce pays ils appelaient pistoles les écus de
+dix francs; mais ce n'était pas le moment de demander un
+éclaircissement. Gratien parlait d'une voix contractée. Je me tournai
+vers lui; il essuya du revers de sa main, sur son visage, larmes ou
+sueur puis, serrant les poings:
+
+--Oh! les bandits! les bandits! Quand je les entends taper du couperet
+ou la hache, Monsieur, je deviens fou; leurs coups me portent sur la
+tête; j'ai envie de crier au secours? au voleur! j'ai envie de cogner à
+mon tour; j'ai envie de tuer. Avant-hier j'ai passé la moitié du jour
+dans la cave; j'entendais moins ... Au commencement, le petit, ça
+l'amusait de voir travailler les bûcherons; quand l'arbre était près de
+tomber, on l'appelait pour tirer sur la corde; et puis, quand ces
+brigands se sont approchés du château, abattant toujours, le petit a
+commencé à trouver ça moins drôle; il disait: ah! pas celui-ci! pas
+celui-là!--Mon pauvre gars que je lui ai dit, celui-là ou un autre,
+c'est toujours pas pour toi qu'on les laisse. Je lui ai bien dit qu'il
+ne pourrait pas demeurer à la Quartfourche; mais c'est trop jeune; il ne
+comprend pas que rien n'est déjà plus à lui. Si seulement on pouvait
+nous garder sur la petite ferme; je l'y prendrais bien volontiers avec
+nous, pour sûr; mais qui sait seulement qui va l'acheter, et le gredin
+qu'on va vouloir y mettre à notre place!... Voyez-vous, Monsieur, je ne
+suis pas encore bien vieux, mais j'aurais mieux aimé mourir avant
+d'avoir vu tout cela.
+
+--Qui est-ce qui habite au château, maintenant?
+
+--Je ne veux pas le savoir. Le petit mange avec nous à la cuisine; ça
+vaut mieux. Madame la baronne ne quitte plus sa chambre; heureusement
+pour elle, la pauvre dame ... C'est Delphine qui lui porte ses repas, en
+passant par l'escalier de service rapport à ceux qu'elle ne veut pas
+croiser. Les autres ont quelqu'un qui les sert et à qui nous ne parlons
+pas.
+
+--Est-ce qu'on ne doit pas bientôt faire une saisie du mobilier?
+
+--Alors on tâchera d'emmener Madame la baronne sur la ferme, en
+attendant qu'on mette la ferme en vente avec le château.
+
+--Et Made ... et sa fille? demandai-je en hésitant, car je ne savais
+comment la nommer.
+
+--Elle peut bien aller où il lui plaira; mais pas chez nous. C'est
+pourtant à cause d'elle, tout ce qui arrive.
+
+Sa voix tremblait d'une si grave colère que je compris à ce moment
+comment cet homme avait pu aller jusqu'au crime pour protéger l'honneur
+de ses maîtres.
+
+--Elle est dans le château, maintenant?
+
+--A l'heure qu'il est, elle doit se promener dans le parc. Paraît que ça
+ne lui fait pas de mal, à elle; elle regarde les ébrancheurs; il y même
+des jours qu'elle cause avec eux, sans honte. Mais quand il pleut, elle
+ne quitte pas sa chambre; tenez, celle qui fait le coin; elle se tient
+tout contre la vitre et regarde dans le jardin. Si son homme n'était pas
+à Lisieux pour le quart d'heure, je ne sortirais pas comme je fais. Ah!
+on peut dire que c'est du beau monde, Monsieur Lacase; pour sûr! Si
+seulement nos pauvres vieux maîtres revenaient pour voir ça chez eux,
+ils retourneraient bien vite où ils reposent.
+
+--Casimir est par là?
+
+--Je pense qu'il promène dans le parc lui aussi. Voulez-vous que je
+l'appelle?
+
+--Non; je saurai bien le trouver. A tantôt. Je vous reverrai sans doute,
+Delphine et vous, avant de partir.
+
+Le saccage des bûcherons paraissait plus atroce encore à ce moment de
+l'année où tout s'apprêtait à revivre. Dans l'air attiédi les rameaux
+déjà se gonflaient; des bourgeons éclataient et, coupée, chaque branche
+pleurait sa sève. J'avançais lentement, non point tant triste moi-même
+qu'exalté par la douleur du paysage, grisé peut-être un peu par
+puissante odeur végétale que l'arbre mourant et la terre en travail
+exhalaient. A peine étais-je sensible au contraste de ces morts avec le
+renouveau du printemps; le parc, ainsi, s'ouvrait plus largement à la
+lumière qui baignait et dorait également mort et vie; mais cependant, au
+loin, le chant tragique des cognées, occupant l'air d'une solennité
+funèbre, rythmait secrètement les battements heureux de mon coeur, et la
+vieille lettre d'amour, que j'avais emportée, dont je m'étais promis de
+ne me point servir, mais que par instants je pressais sur mon coeur, le
+brûlait. Rien plus ne saurait m'empêcher aujourd'hui, me redisais-je, et
+je souriais de sentir mes pas se presser à la seule pensée d'Isabelle;
+ma volonté n'y pouvait, mais une force intérieure m'activait. J'admirais
+par quel excès de vie cet accent de sauvagerie que la déprédation
+apportait à la beauté du paysage en aiguisait pour moi la jouissance;
+j'admirais que les médisances de l'abbé eussent si peu fait pour me
+détacher d'Isabelle et que tout ce que je découvrais d'elle avivât
+inavouablement mon désir ... Qu'est-ce qui l'attachait encore à ces
+lieux, peuplés de hideux souvenirs? De la Quartfourche vendue, je le
+savais, rien ne devait lui rester ni lui revenir. Que ne
+s'enfuyait-elle? Et je rêvais de l'enlever ce soir dans ma voiture; je
+précipitais mon allure; je courais presque, quand soudain, loin devant
+moi, je l'aperçus. C'était elle, à n'en pas douter, en deuil et nu-tête,
+assise sur le tronc d'un arbre abattu en travers de l'allée. Mon coeur
+battit si fort que je dus m'arrêter quelques instants; puis, vers elle,
+lentement j'avançai, tranquille et indifférent promeneur.
+
+--Excusez-moi Madame ... je suis bien ici à la Quartfourche?
+
+Un petit papier à ouvrage était posé sur le tronc d'arbre à côté d'elle
+plein de bobines, d'instruments de couture, de morceaux de crêpe
+enroulés sur eux-mêmes ou défaits, et elle s'occupait à en disposer
+quelques lambeaux sur une modeste capote de feutre qu'elle tenait à la
+main; un ruban vert, que sans doute elle venait d'en arracher, traînait
+à terre. Un très court mantelet de drap noir couvrait ses épaules, et,
+quand elle leva la tête, je remarquai l'agrafe vulgaire qui en retenait
+le col clos. Sans doute m'avait-elle aperçu de loin, car ma voix ne
+parut pas la surprendre.
+
+--Vous veniez pour acheter la propriété? dit-elle, et sa voix que je
+reconnus me fit battre le coeur. Que son front découvert était beau!
+
+--Oh! je venais en simple visiteur. Les grilles étaient ouvertes et j'ai
+vu des gens circuler. Mais peut-être était-il indiscret d'entrer?
+
+--A présent, peut bien entrer qui veut! Elle soupira profondément, mais
+se reprit à son ouvrage comme si nous ne pouvions avoir rien de plus à
+nous dire.
+
+Ne sachant comment continuer un entretien qui peut-être serait unique,
+qui devait être décisif, mais que le temps ne me paraissait pas venu de
+brusquer; soucieux d'y apporter quelque précaution et la tête et le
+coeur uniquement pleins d'attente et de questions que je n'osais encore
+poser, je demeurais devant elle, chassant du bout de ma canne de menus
+éclats de bois, si gêné, si impertinent à la fois et si gauche, qu'à la
+fin elle releva les yeux, me dévisagea et je crus qu'elle allait éclater
+de rire; mais elle me dit simplement, sans doute parce qu'alors je
+portais un chapeau mou sur des cheveux longs, et parce que ne me
+pressait apparemment aucune occupation pratique:
+
+--Vous êtes artiste?
+
+--Hélas! non, répliquai-je en souriant, mais qu'à cela ne tienne; je
+sais goûter la poésie. Et sans oser la regarder encore, je sentais son
+regard m'envelopper. L'hypocrite banalité de nos propos m'est odieuse et
+je souffre à les rapporter ...
+
+--Comme ce parc est beau, reprenais-je.
+
+Il me parut qu'elle ne demandait qu'à causer et n'était embarrassée,
+ainsi que moi, que de savoir comment engager l'entretien; car elle se
+récria que je ne pouvais malheureusement juger en cette saison de ce que
+pouvait devenir à l'automne ce parc, encore grelottant et mal réveillé
+de l'hiver--du moins ce qu'il avait pu devenir, reprit-elle; qu'en
+restera-t-il désormais après l'affreux travail des bûcherons?...
+
+--Ne pouvait-on les empêcher? m'écriai-je.
+
+--Les empêcher! répéta-t-elle ironiquement en levant très haut les
+épaules; et je crus qu'elle me montrait son misérable chapeau de feutre
+pour témoigner de sa détresse, mais elle le levait pour le reposer sur
+sa tête, rejeté en arrière et laissant découvert son front; puis elle
+commença de ranger ses morceaux de crêpe comme si elle s'apprêtait à
+partir. Je me baissai, ramassai à ses pieds le ruban vert, le lui
+tendis.
+
+--Qu'en ferais-je, à présent, dit-elle sans le prendre. Vous voyez que
+je suis en deuil.
+
+Aussitôt je l'assurai de la tristesse avec laquelle j'avais appris la
+mort de Monsieur et Madame Floche, puis enfin celle du baron; et comme
+elle s'étonnait que j'eusse connu ses parents, je lui laissai savoir que
+j'avais vécu auprès d'eux douze jours du dernier octobre.
+
+--Alors pourquoi tout-à-l'heure avez-vous feint de ne savoir où vous
+étiez? repartit-elle brusquement.
+
+--Je ne savais comment vous aborder. Puis, sans trop me découvrir
+encore, je commençai de lui raconter quelle passionnée curiosité m'avait
+retenu de jour en jour à la Quartfourche dans l'espoir de la rencontrer
+et, (car je ne lui parlai pas de la nuit où mon indiscrétion l'avait
+surprise), mes regrets enfin de regagner Paris sans l'avoir vue.
+
+--Qu'est-ce donc qui vous avait donné si grand désir de me connaître?
+
+Elle ne faisait plus mine de partir. J'avais trainé jusqu'en face
+d'elle, près d'elle, un épais fagot où je m'étais assis; plus bas
+qu'elle, je levais les yeux pour la voir; elle s'occupait infantinement
+à pelotonner des rubans de crêpe et je ne saisissais plus son regard. Je
+lui parlais de sa miniature et m'inquiétait de ce qu'avait pu devenir ce
+portrait dont j'étais amoureux; mais elle ne le savait point;--Sans
+doute le retrouvera-t-on en levant les scellés ... Et il sera mis en
+vente avec le reste, ajouta-t-elle avec un rire dont le séchéresse me
+fit mal.--Pour quelques sous vous pourrez l'acquérir, si le coeur vous
+en dit toujours.
+
+Je protestai de mon chagrin de la voir ne prendre pas au sérieux un
+sentiment dont l'expression seule était brusque, mais qui depuis
+longtemps m'occupait; mais à présent elle demeurait impassible et
+semblait résolue à ne plus écouter rien de moi. Le temps pressait.
+N'avais-je pas sur moi de quoi violenter son silence? L'ardente lettre
+frémissait sous mes doigts. J'avais préparé je ne sais quelle histoire
+d'anciennes relations de ma famille avec celle de Gonfreville, pensant
+l'amener incidemment à parler; mais à ce moment je ne sentis plus que
+l'absurdité de ce mensonge et commençai de raconter tout simplement par
+quel mystérieux hasard cette lettre--et je la lui tendis--était tombée
+entre mes mains.
+
+--Ah! je vous en conjure, Madame! ne déchirez pas ce papier! Rendez-le
+moi ...
+
+Elle était devenue mortellement pâle et garda quelques instants sans la
+lire la lettre ouverte sur ses genoux; le regard vague, les paupières
+battantes, elle murmurait:
+
+--Oublié de la reprendre! Comment avais-je pu l'oublier?
+
+--Sans doute aurez-vous cru qu'elle lui était parvenue, qu'il était venu
+la chercher ...
+
+Elle ne m'écoutait toujours pas. Je fis un mouvement pour me ressaisir
+de la lettre; mais elle se méprit à mon geste:
+
+--Laissez-moi, cria-t-elle en repoussant brutalement ma main. Elle se
+souleva, voulut fuir. A genoux devant elle je la retins.
+
+--N'ayez pas peur de moi, Madame; vous voyez bien que je ne vous veux
+aucun mal; et comme elle se rasseyait, ou plutôt retombait sans force;
+je la suppliai de ne pas m'en vouloir si le hasard avait choisi pour
+elle un confident involontaire, mais de me continuer une confiance que
+je jurai de ne point trahir; ah! que ne me parlait-elle à présent comme
+à un ami véritable et comme si je ne savais rien d'elle qu'elle-même ne
+m'eût appris?
+
+Les larmes que je répandais en parlant firent peut-être plus pour la
+convaincre que mes paroles.
+
+--Hélas! repris-je, je sais quelle mort misérable enlevait, ce même soir
+votre amant ... Mais comment avez-vous appris votre deuil? Cette nuit que
+vous l'attendiez, prête à fuir avec lui, que pensiez-vous? que
+fîtes-vous en ne le voyant pas apparaître?
+
+--Puisque vous savez tout, dit-elle d'une voix désolée vous savez bien
+que je n'avais plus à l'attendre, après que j'avais averti Gratien.
+
+J'eus de l'affreuse vérité une intuition si subite que ces mots
+m'échappèrent comme un cri:
+
+--Quoi! c'est vous qui l'avez fait tuer?
+
+Alors laissant tomber à terre la lettre et le panier dont les menus
+objets se répandirent, elle courba son front dans ses mains et commença
+de sangloter éperdument. Je me penchai vers elle et tentai de prendre
+une de ses mains dans les miennes.
+
+--Non! vous êtes ingrat et brutal.
+
+Mon imprudent exclamation coupait court à sa confidence; elle se
+raidissait à présent contre moi; cependant je restais assis devant elle,
+bien résolu à ne la quitter point qu'elle ne se fût expliquée davantage.
+Ses sanglots enfin s'apaisèrent; je lui persuadai doucement qu'elle
+avait déjà trop parlé pour pouvoir impunément se taire, mais qu'une
+confession sincère ne saurait la diminuer à mes yeux et qu'aucun aveu ne
+me serait plus pénible que son silence. Les coudes sur les genoux, ses
+mains croisées cachant son front, voici ce qu'elle me raconta.
+
+La nuit qui précéda celle qu'elle avait fixée pour sa fuite, dans
+l'amoureuse exaltation de la veillée, elle avait écrit cette lettre; le
+lendemain, elle l'avait portée au pavillon, glissée en cet endroit
+secret que Blaise de Gonfreville connaissait et où elle savait que
+bientôt il viendrait la prendre. Mais sitôt de retour au château,
+lorsqu'elle s'était retrouvée dans cette chambre qu'elle voulait quitter
+pour jamais, une angoisse indicible l'avait saisie, la peur de cette
+liberté inconnue qu'elle avait si sauvagement désirée, la peur de cet
+amant qu'elle appelait encore, de soi-même et de ce qu'elle craignait
+d'oser. Oui la résolution était prise, oui le scrupule refoulé, la honte
+bue, mais à présent que rien ne la retenait plus, devant la porte
+ouverte pour sa fuite, le coeur brusquement lui manquait. L'idée de
+cette fuite lui devenait odieuse, intolérable; elle courait dire à
+Gratien que le baron de Gonfreville avait projeté de l'enlever aux siens
+cette nuit même, qu'on le trouverait rôdant avant le soir auprès du
+pavillon de la grille, dont il fallait déjà l'empêcher d'approcher.
+
+Je m'étonnai qu'elle ne fût point allée simplement rechercher elle-même
+cette lettre et la remplacer par une autre où d'une si folle entreprise
+elle eût découragé son amant. Mais aux questions que je lui posais elle
+se dérobait sans cesse, répétant en pleurant qu'elle savait bien que je
+ne la pouvais comprendre et qu'elle-même ne se pouvait mieux expliquer,
+mais qu'elle ne se sentait alors non plus capable de rebuter son amant
+que le suivre; que la peur l'avait à ce point paralysée, qu'il devenait
+au-dessus de ses forces de retourner au pavillon; que d'ailleurs, à
+cette heure du jour, ses parents redoutés la surveillaient, et que c'est
+pour cela qu'elle avait dû recourir à Gratien.
+
+--Pouvais-je supposer qu'il prendrait au sérieux des paroles échappées à
+mon délire? Je pensais qu'il l'écarterait seulement ... J'eus un sursaut
+en entendant, une heure après, un coup de fusil du côté de la grille;
+mais ma pensée se détourna d'une supposition horrible et que je me
+refusais d'envisager; au contraire, depuis que j'avais averti Gratien,
+l'esprit et le coeur dégagés, je me sentais presque joyeuse ... Mais
+quand la nuit vint, mais quand approcha l'heure qui eût dû être celle de
+ma fuite, ah! malgré moi je commençai d'attendre, je recommençai
+d'espérer; du moins une sorte de confiance, et que je savais mensongère,
+se mêlait à mon désespoir; je ne pouvais réaliser que la lâcheté, la
+défaillance d'un moment eussent ruiné d'un coup mon long rêve; je n'en
+étais pas réveillée; oui, comme en rêve, je suis descendue dans le
+jardin, épiant chaque bruit, chaque ombre; j'attendais; j'attendais
+encore ...
+
+Elle commença de sangloter:
+
+--Non, je n'attendais plus, reprit-elle; je cherchais à me tromper
+moi-même, et par pitié pour moi j'imitais celle qui attend. Je m'étais
+assise devant la pelouse, sur la plus basse marche du perron; le coeur
+sec à ne pouvoir verser une larme; et je ne pensais plus à rien, ne
+savais plus qui j'étais, ni où j'étais, ni ce que j'étais venu faire. La
+lune qui tout à l'heure éclairait le gazon disparut; alors un frisson me
+saisit; j'aurais voulu qu'il m'engourdît jusqu'à la mort. Le lendemain
+je tombai gravement malade et le médecin qu'on appela révéla ma
+grossesse à ma mère.
+
+Elle s'arrêta quelques instants.
+
+--Vous savez à présent ce que vous désiriez savoir. Si je continuais mon
+histoire, ce serait celle d'une autre femme où vous ne reconnaîtriez
+plus l'Isabelle du médaillon.
+
+Déjà je reconnaissais assez mal celle dont mon imagination s'était
+prise. Elle coupait ce récit d'interjections, il est vrai, récriminant
+contre le destin, et elle déplorait que dans ce monde la poésie et le
+sentiment eussent toujours tort; mais je m'attristais de ne distinguer
+point dans la mélodie de sa voix les chaudes harmoniques du coeur. Pas
+un mot de regret que pour elle! Quoi! pensais-je, est-ce là comme elle
+savait aimer?...
+
+A présent je ramassais les menus objets de la corbeille renversée, qui
+s'étaient éparpillés sur le sol. Je ne me sentais plus aucun désir de la
+questionner davantage; subitement incurieux de sa personne et de sa vie,
+je restais devant elle comme un enfant devant un jouet qu'il a brisé
+pour en découvrir le mystère; et même l'attrait physique dont encore
+elle se revêtait n'éveillait plus en ma chair aucun trouble, ni le
+battement voluptueux de ses paupières, qui tantôt me faisait
+tressaillir. Nous causions de son dénuement; et comme je lui demandais
+ce qu'elle se proposait de faire:
+
+--Je chercherai à donner des leçons, répondit-elle; des leçons de piano;
+ou de chant. J'ai une très bonne méthode.
+
+--Ah! vous chantez?
+
+--Oui; et je joue du piano. Dans le temps j'ai beaucoup travaillé.
+J'étais élève de Thalberg ... J'aime aussi beaucoup la poésie.
+
+Et comme je ne trouvais rien à lui dire:
+
+--Je suis sûre que vous en savez par coeur! Vous ne voudriez pas m'en
+réciter?
+
+Le dégoût, l'écoeurement de cette trivialité poétique achevait de
+chasser l'amour de mon âme. Je me levai pour prendre congé d'elle.
+
+--Quoi! vous partez déjà?
+
+--Hélas! vous sentez bien vous aussi qu'il vaut mieux maintenant que je
+vous quitte. Figurez-vous qu'auprès de vos parents, à l'automne dernier,
+dans la torpeur de la Quartfourche, je m'étais endormi, que je m'étais
+épris d'un rêve, et que je viens de m'éveiller. Adieu.
+
+Une petite forme claudicante apparut à l'extrémité tournante de l'allée.
+
+--Je crois que j'aperçois Casimir, qui sera content de me revoir.
+
+--Il vient. Attendez-le.
+
+L'enfant se rapprochait à petits bonds; il portait un rateau sur
+l'épaule.
+
+--Permettez-moi d'aller à sa rencontre. Il serait peut-être gêné de me
+retrouver près de vous. Excusez-moi ... Et brusquant mon adieu de la
+manière la plus gauche, je saluai respectueusement et partis.
+
+
+Je ne revis plus Isabelle de Saint-Auréol et n'appris rien de plus sur
+elle. Si pourtant: lorsque je retournai à la Quartfourche l'automne
+suivant, Gratien me dit que, la veille de la saisie du mobilier,
+abandonnée par l'homme d'affaires, elle s'était enfuie avec un cocher.
+
+--Voyez-vous, Monsieur Lacase, ajoutait-il sentencieusement,--elle n'a
+jamais pu rester seule; il lui en a toujours fallu un.
+
+La bibliothèque de la Quartfourche fut vendue au milieu de l'été. Malgré
+les instructions que j'avais laissées, je ne fus point averti; et je
+crois que le libraire de Caen qui fut appelé à présider la vente se
+souciait fort peu de m'y inviter non plus qu'aucun autre sérieux
+amateur. J'appris ensuite avec une stupeur indignée que la bible fameuse
+s'était vendu 70 fr. à un bouquiniste du pays; puis revenue 300 fr.
+aussitôt après, je ne pus savoir à qui. Quant aux manuscrits du XVIIe
+siècle, ils n'étaient même pas mentionnés dans la vente et furent
+adjugés comme vieux papiers.
+
+J'eusse voulu du moins assister à la vente du mobilier, car je me
+proposais d'acheter quelques menus objets en souvenir des Floche; mais
+prévenu trop tard je ne pus arriver à Pont-l'Évêque que pour la vente
+des fermes et de la propriété. La Quartfourche fut acquise à vil prix
+par le marchand de biens Moser-Schmidt, qui se disposait à convertir le
+parc en prairies, lorsqu'un amateur américain la lui racheta; je ne sais
+trop pourquoi, car il n'est pas revenu dans le pays, et laisse parc et
+château dans l'état que vous avez pu voir.
+
+Peu fortuné comme j'étais alors, je pensais n'assister à la vente qu'en
+curieux, mais, dans la matinée, j'avais revu Casimir, et, tandis que
+j'écoutais les enchères, une telle angoisse me prit à songer à la
+détresse de ce petit que, soudain, je résolus de lui assurer l'existence
+sur la ferme que souhaitait occuper Gratien. Vous ne saviez pas que j'en
+étais devenu propriétaire? Presque sans m'en rendre compte j'avais
+poussé l'enchère; c'était folie; mais combien me récompensa la triste
+joie du pauvre enfant ...
+
+J'allai passer les vacances de Pâques et celles de l'été suivant dans
+cette petite ferme, chez Gratien, près de Casimir. La vieille
+Saint-Auréol vivait encore; nous nous étions arrangés tant bien que mal
+pour lui laisser la meilleure chambre; elle était tombée en enfance,
+mais pourtant elle me reconnut et se souvint à peu près de mon nom;
+
+--Que c'est aimable, Monsieur de Las Cases! Que c'est aimable à vous,
+répétait-elle quand elle me revit d'abord. Car elle s'était
+flatteusement persuadée que j'étais revenu dans le pays uniquement pour
+lui rendre visite.
+
+--Ils font des réparations au château. Cela sera très beau! me
+disait-elle confidentiellement, comme pour m'expliquer son dénûment, ou
+se l'expliquer à elle-même.
+
+Le jour de la vente du mobilier, on l'avait d'abord sortie sur le perron
+du salon, dans son grand fauteuil à oreillettes; l'huissier lui fut
+présenté comme un célèbre architecte venu de Paris tout exprès pour
+surveiller les travaux à entreprendre (elle croyait sans peine à tout
+ce qui la flattait); puis Gratien, Casimir et Delphine l'avaient
+transportée jusque dans cette chambre qu'elle ne devait plus quitter,
+mais où elle vécut encore près de trois ans.
+
+C'est pendant ce premier été de villégiature sur ma ferme, que je fis
+connaissance avec les B. dont j'épousai plus tard la fille aînée. La
+R----, qui depuis la mort de mes beaux-parents nous appartient, n'est
+pas, vous l'avez-vu, très distante de la Quartfourche; deux ou trois
+fois par an, je retourne causer avec Gratien et Casimir, qui cultivent
+fort bien leurs terres et me versent régulièrement le montant de leur
+modeste fermage. C'est là que je m'en fus tantôt après que je vous eus
+quittés.
+
+
+La nuit était bien avancée lorsque Gérard acheva son récit. C'est
+pourtant cette même nuit que Jammes, avant de s'endormir, écrivit sa
+quatrième élégie:
+
+_Quand tu m'as demandé de faire une élégie sur ce domaine abandonné où
+le grand vent ..._
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Isabelle, by Andre Gide
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISABELLE ***
+
+***** This file should be named 11042-8.txt or 11042-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/1/0/4/11042/
+
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/11042-8.zip b/old/11042-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..1d89f10
--- /dev/null
+++ b/old/11042-8.zip
Binary files differ
diff --git a/old/11042-h.zip b/old/11042-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..6344f24
--- /dev/null
+++ b/old/11042-h.zip
Binary files differ
diff --git a/old/11042-h/11042-h.htm b/old/11042-h/11042-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..d39da72
--- /dev/null
+++ b/old/11042-h/11042-h.htm
@@ -0,0 +1,1949 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1">
+<meta name="generator" content="NoteTab Pro">
+<title>Isabelle, par Andr&eacute; Gide</title>
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Isabelle, by Andre Gide
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Isabelle
+
+Author: Andre Gide
+
+Release Date: February 11, 2004 [EBook #11042]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISABELLE ***
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<p>This Etext was prepared by Walter Debeuf, http://users.belgacom.net/gc782486</p>
+
+<p>Andr&eacute; Gide.</p>
+
+<h2>Isabelle.</h2>
+
+<br>
+<br>
+
+
+<p><i>A ANDR&Eacute; RUYTERS</i>.</p>
+
+<p>G&eacute;rard Lacase, chez qui nous nous retrouv&acirc;mes au mois d'Ao&uuml;t 189., nous mena, Francis Jammes et moi, visiter le ch&acirc;teau de la Quartfourche dont il ne restera bient&ocirc;t plus que des ruines, et son grand parc d&eacute;laiss&eacute; o&ugrave; l'&eacute;t&eacute; fastueux s'&eacute;ployait &agrave; l'aventure. Rien plus n'en d&eacute;fendait l'entr&eacute;e: le foss&eacute; &agrave; demi combl&eacute;, la haie crev&eacute;e, ni la grille descell&eacute;e qui c&eacute;da de travers &agrave; notre premier coup d'&eacute;paule. Plus d'all&eacute;es; sur les pelouses d&eacute;bord&eacute;es quelques vaches p&acirc;turaient librement l'herbe surabondante et folle: d'autres cherchaient le frais au creux des massifs &eacute;ventr&eacute;s; &agrave; peine distinguait-on de ci de l&agrave;, parmi la profusion sauvage, quelque fleur ou quelque feuillage insolite, patient reste des anciennes cultures, presque &eacute;touff&eacute; d&eacute;j&agrave; par les esp&egrave;ces plus communes. Nous suivions G&eacute;rard sans parler, oppress&eacute;s par la beaut&eacute; du lieu, de la saison, de l'heure, et parce que nous sentions aussi tout ce que cette excessive opulence pouvait cacher d'abandon et de deuil. Nous parv&icirc;nmes devant le perron du ch&acirc;teau, dont les premi&egrave;res marches &eacute;taient noy&eacute;es dans l'herbe, celles d'en haut disjointes et bris&eacute;es; mais, devant les portes-fen&ecirc;tres du salon, les volets r&eacute;sistants nous arr&ecirc;t&egrave;rent. C'est par un soupirail de la cave que, nous glissant comme des voleurs, nos entr&acirc;mes; un escalier montait aux cuisines; aucune porte int&eacute;rieure n'&eacute;tait close... Nous avancions de pi&egrave;ce en pi&egrave;ce, pr&eacute;cautionneusement car le plancher par endroits fl&eacute;chissait et faisait mine de se rompre; &eacute;touffant nos pas, non que quelqu'un p&ucirc;t &ecirc;tre l&agrave; pour les entendre, mais, dans le grand silence de cette maison vide, le bruit de notre pr&eacute;sence retentissait ind&eacute;cemment, nous effrayait presque. Aux fen&ecirc;tres du rez-de-chauss&eacute;e plusieurs carreaux manquaient; entre les lames des contrevents un bignonia poussait dans la p&eacute;nombre de la salle &agrave; manger, d'&eacute;normes tiges blanches et molles.</p>
+
+<p>G&eacute;rard nous avait quitt&eacute;s; nous pens&acirc;mes qu'il pr&eacute;f&eacute;rait revoir seul ces lieux dont il avait connu les h&ocirc;tes, et nous continu&acirc;mes sans lui notre visite. Sans doute nous avait-il pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s au premier &eacute;tage, &agrave; travers la d&eacute;solation des chambres nues: dans l'une d'elles une branche de bois pendait encore au mur, retenue &agrave; une sorte d'agrafe par une faveur d&eacute;color&eacute;e; il me parut qu'elle balan&ccedil;ait faiblement au bout de son lien, et je me persuadai que G&eacute;rard en passant venait d'en d&eacute;tacher une ramille.</p>
+
+<p>Nous le retrouv&acirc;mes au second &eacute;tage, pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre d&eacute;vitr&eacute;e d'un corridor par laquelle on avait ramen&eacute; vers l'int&eacute;rieur une corde tombant du dehors; c'&eacute;tait la corde d'une cloche, et je l'allais tirer doucement, quand je me sentis saisir le bras par G&eacute;rard; son geste, au contraire d'arr&ecirc;ter le mien, l'amplifia: soudain retenti un glas rauque,si proche de nous, si brutal, qu'il nous fit p&eacute;niblement tressaillir; puis lorsqu'il semblait d&eacute;j&agrave; que se f&ucirc;t referm&eacute; le silence, deux notes pures tomb&egrave;rent encore, espac&eacute;es, d&eacute;j&agrave; lointaines. Je m'&eacute;tais retourn&eacute; vers G&eacute;rard et je vis que ses l&egrave;vres tremblaient.</p>
+
+<p>--Allons-nous en, fit-il. J'ai besoin de respirer un autre air.</p>
+
+<p>Sit&ocirc;t dehors il s'excusa de ne pouvoir nous accompagner: il connaissait quelqu'un dans les environs, dont il voulait aller prendre des nouvelles. Comprenant au ton de sa voix qu'il serait indiscret de le suivre, nous rentr&acirc;mes seuls, Jammes et moi, &agrave; La R. o&ugrave; G&eacute;rard nous rejoignit dans la soir&eacute;e.</p>
+
+<p>--Cher ami, lui dit bient&ocirc;t Jammes, apprenez que je suis r&eacute;solu &agrave; ne plus raconter la moindre histoire, que vous ne nous ayez sorti celle qu'on voit qui vous tient au coeur.</p>
+
+<p>Or les r&eacute;cits de Jammes faisaient les d&eacute;lices de nos veill&eacute;es.</p>
+
+<p>--Je vous raconterais volontiers le roman dont la maison que vous v&icirc;tes tant&ocirc;t fut le th&eacute;&acirc;tre, commen&ccedil;a G&eacute;rard, mais outre que je ne sus le d&eacute;couvrir, ou le reconstituer, qu'en d&eacute;pouillant chaque &eacute;v&eacute;nement de l'attrait &eacute;nigmatique dont ma curiosit&eacute; le rev&ecirc;tait nagu&egrave;re...</p>
+
+<p>--Apportez &agrave; votre r&eacute;cit tout le d&eacute;sordre, qu'il vous plaira, reprit Jammes.</p>
+
+<p>--Pourquoi chercher &agrave; recomposer les faits selon leur ordre chronologique, dis-je; que ne nous les pr&eacute;sentez-vous comme vous les avez d&eacute;couverts?</p>
+
+<p>--Vous permettrez alors que je parle beaucoup de moi, dit G&eacute;rard.</p>
+
+<p>--Chacun de nous fait-il jamais rien d'autre! repartit Jammes.</p>
+
+<p>C'est le r&eacute;cit de G&eacute;rard que voici.</p>
+
+<h2>I</h2>
+
+<p>J'ai presque peine &agrave; comprendre aujourd'hui l'impatience qui m'&eacute;lan&ccedil;ait alors vers la vie. A vingt-cinq ans je n'en connaissais rien &agrave; peu pr&egrave;s, que par les livres; et c'est pourquoi sans doute je me croyais romancier; car j'ignorais encore avec quelle malignit&eacute; les &eacute;v&eacute;nements d&eacute;robent &agrave; nos yeux le c&ocirc;t&eacute; par o&ugrave; ils nous int&eacute;ressaient davantage, et combien peu de prise ils offrent &agrave; qui ne sait pas les forcer.</p>
+
+<p>Je pr&eacute;parais alors, en vue de mon doctorat, une th&egrave;se sur la chronologie des sermons de Bossuet; non que je fusse particuli&egrave;rement attir&eacute; par l'&eacute;loquence de la chaire: j'avais choisi ce sujet par r&eacute;v&eacute;rence pour mon vieux ma&icirc;tre Albert Desnos, dont l'importante "Vie de Bossuet" achevait pr&eacute;cis&eacute;ment de para&icirc;tre. Aussit&ocirc;t qu'il connut mon projet d'&eacute;tudes, M. Desnos s'offrit &agrave; m'en faciliter les abords. Un de ses plus anciens amis, Benjamin Floche, membre correspondant de l'Acad&eacute;mie des Inscriptions et Belles-Lettres, poss&eacute;dait divers documents qui sans doute pourraient me servir; en particulier une Bible couverte d'annotations de la main m&ecirc;me de Bossuet. M. Floche s'&eacute;tait retir&eacute; depuis une quinzaine d'ann&eacute;es &agrave; la Quartfourche, qu'on appelait plus commun&eacute;ment: le Carrefour, propri&eacute;t&eacute; de famille aux environs de Pont-l'&Eacute;v&ecirc;que, dont il ne bougeait plus, o&ugrave; il se ferait un plaisir de me recevoir et de mettre &agrave; ma disposition ses papiers, sa biblioth&egrave;que et son &eacute;rudition que M. Desnos me disait &ecirc;tre in&eacute;puisable.</p>
+
+<p>Entre M. Desnos et M. Floche des lettres furent &eacute;chang&eacute;es. Les documents s'annonc&egrave;rent plus nombreux que ne me l'avait d'abord fait esp&eacute;rer mon ma&icirc;tre; il ne fut bient&ocirc;t plus question d'une simple visite: c'est un s&eacute;jour au ch&acirc;teau de la Quartfourche que, sur la recommandation de M. Desnos, l'amabilit&eacute; de M. Floche me proposait. Bien que ses enfants M. et Madame Floche n'y vivaient pas seuls: quelques mots inconsid&eacute;r&eacute;s de M. Desnos, dont mon imagination s'empara, me firent esp&eacute;rer de trouver l&agrave;-bas une soci&eacute;t&eacute; avenante, qui tous aussit&ocirc;t m'attira plus que les documents poudreux du Grand Si&egrave;cle; d&eacute;j&agrave; ma th&egrave;se n'&eacute;tait plus qu'un pr&eacute;texte; j'entrais dans ce ch&acirc;teau non plus en scolar, mais en Nejdanof, en Valmont; d&eacute;j&agrave; je le peuplais d'aventures. La Quartfourche! je r&eacute;p&eacute;tais ce nom myst&eacute;rieux: c'est ici, pensais-je, qu'Hercule h&eacute;site... Je sais de reste ce qui l'attend sur le sentier de la vertu; mais l'autre route?... l'autre route...</p>
+
+<p>Vers le milieu de Septembre, je rassemblai le meilleur de ma modeste garde-robe, renouvelai mon jeu de cravates, et partis.</p>
+
+<p>Quand j'arrivai &agrave; la station du Breuil-Blangy, entre Pont-l'&Eacute;v&ecirc;que et Lisieux, la nuit &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s close. J'&eacute;tais seul &agrave; descendre du train. Une sorte de paysan en livr&eacute;e vint &agrave; ma rencontre, prit ma valise et m'escorta vers la voiture qui stationnait de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la gare. L'aspect du cheval et de la voiture coupa l'essor de mon imagination; on ne pouvait r&ecirc;ver rien de plus minable. Le paysan-cocher repartit pour d&eacute;gager la malle que j'avais enregistr&eacute;e; sous ce poids les ressorts de la cal&egrave;che fl&eacute;chirent. A l'int&eacute;rieur, une odeur de poulailler suffocante... Je voulus baisser la vitre de la porti&egrave;re, mais la poign&eacute;e de cuir me resta dans la main. Il avait plu dans la journ&eacute;e; la route &eacute;tait tirante; au bas de la premi&egrave;re c&ocirc;te, une pi&egrave;ce du harnais c&eacute;da. Le cocher sortit de dessous son si&egrave;ge un bout de corde et se mit en posture de rafistoler le trait. J'avais mis pied &agrave; terre et m'offris &agrave; tenir la lanterne qu'il venait d'allumer; je pus voir que la livr&eacute;e du pauvre homme, non plus que le harnachement, n'en &eacute;tait pas &agrave; son premier rapi&eacute;&ccedil;age.</p>
+
+<p>--Le cuir est un peu vieux, hasardai-je.</p>
+
+<p>Il me regarda comme si je lui avais dit une injure, et presque brutalement:</p>
+
+<p>--Dites donc: c'est tout de m&ecirc;me heureux qu'on ait pu venir vous chercher.</p>
+
+<p>--Il y a loin, d'ici le ch&acirc;teau? questionnai-je de ma voix la plus douce. Il ne r&eacute;pondit pas directement, mais:</p>
+
+<p>--Pour s&ucirc;r qu'on ne fait pas le trajet tous les jours! --Puis au bout d'un instant: --Voil&agrave; peut-&ecirc;tre bien six mois qu'elle n'est pas sortie, la cal&egrave;che...</p>
+
+<p>--Ah!... Vos ma&icirc;tres ne se prom&egrave;nent pas souvent? repris-je par un effort d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; d'amorcer le conversation.</p>
+
+<p>--Vous pensez! Si l'on n'a pas autre chose &agrave; faire!</p>
+
+<p>Le d&eacute;sordre &eacute;tait r&eacute;par&eacute;: d'un geste il m'invita &agrave; remonter dans la voiture, qui repartit.</p>
+
+<p>Le cheval peinait aux mont&eacute;es, tr&eacute;buchait aux descentes et tricotait affreusement en terrain plat;parfois, tout inopin&eacute;ment, il stoppait. --Du train dont nous allons, pensais-je, nous arriverons au Carrefour longtemps apr&egrave;s que mes h&ocirc;tes se seront lev&eacute;s de table; et m&ecirc;me (nouvel arr&ecirc;t du cheval) apr&egrave;s qu'ils se seront couch&eacute;s. J'avais grand faim; ma bonne humeur tournait &agrave; l'aigre. J'essayai de regarder le pays: sans que je m'en fusse aper&ccedil;u, la voiture avait quitt&eacute; la grande route et s'&eacute;tait engag&eacute;e dans une route plus &eacute;troite et beaucoup moins bien entretenue; les lanternes n'&eacute;clairaient de droite et de gauche qu'une haie continue, touffue et haute; elle semblait nous en tourner, barrer la route, s'ouvrir devant nous &agrave; l'instant de notre passage, puis, aussit&ocirc;t apr&egrave;s, se refermer.</p>
+
+<p>Au bas d'une mont&eacute;e plus raide, la voiture s'arr&ecirc;ta de nouveau. Le cocher vint &agrave; la porti&egrave;re et l'ouvrit, puis, sans fa&ccedil;ons:</p>
+
+<p>--Si Monsieur voulait bien descendre. La c&ocirc;te est un peu dure pour le cheval. --Et lui-m&ecirc;me fit la mont&eacute;e en tenant par la bride la haridelle. A mi-c&ocirc;te il se retourna vers moi, qui marchais en arri&egrave;re:</p>
+
+<p>--On est bient&ocirc;t rendu, dit-il sur un ton radouci. Tenez: voil&agrave; le parc. Et je distinguai devant nous, encombrant le ciel d&eacute;couvert, une sombre masse d'arbres. C'&eacute;tait une avenue de grands h&ecirc;tres, sous laquelle enfin nous entr&acirc;mes, et o&ugrave; nous rejoign&icirc;mes la premi&egrave;re route que nous avions quitt&eacute;e. Le cocher m'invita &agrave; remonter dans la voiture, qui parvint bient&ocirc;t &agrave; la grille; nous p&eacute;n&eacute;tr&acirc;mes dans le jardin.</p>
+
+<p>Il faisait trop sombre pour que je pusse rien distinguer de la fa&ccedil;ade du ch&acirc;teau; la voiture me d&eacute;posa devant un perron de trois marches, que je gravis, un peu &eacute;bloui par le flambeau qu'une femme sans &acirc;ge, sans gr&acirc;ce, &eacute;paisse et m&eacute;diocrement v&ecirc;tue tenait &agrave; la main et dont elle rabattait vers moi la lumi&egrave;re. Elle me fit un salut un peux sec. Je m'inclinai devant elle, incertain...</p>
+
+<p>--Madame Floche, sans doute?...</p>
+
+<p>--Mademoiselle Verdure simplement. Monsieur et Madame Floche sont couch&eacute;s. Ils vous prient d'excuser s'ils ne sont pas l&agrave; pour vous recevoir; mais on d&icirc;ne de bonne heure ici.</p>
+
+<p>--Vous-m&ecirc;me, Mademoiselle, je vous aurai fait veiller bien tard.</p>
+
+<p>--Oh! moi, j'y suis faite, dit-elle sans se retourner. Elle m'avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute; dans le vestibule. --Vous serez peut-&ecirc;tre content de prendre quelque chose?</p>
+
+<p>--Ma foi, je vous avoue que je n'ai pas d&icirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>Elle me fit entrer dans une vaste salle &agrave; manger o&ugrave; se trouvait pr&eacute;par&eacute; un m&eacute;dianoche confortable.</p>
+
+<p>--A cette heure, le fourneau est &eacute;teint; et &agrave; la campagne il faut se contenter de ce que l'on trouve.</p>
+
+<p>--Mais tout cela m'a l'air excellent, dis-je en m'attablant devant un plat de viande froide. Elle s'assit de biais sur une autre chaise pr&egrave;s de la porte, et, pendant tout le temps que je mangeais, resta les yeux baiss&eacute;s, les mains crois&eacute;es sur les genoux, d&eacute;lib&eacute;r&eacute;ment subalterne. A plusieurs reprises, comme la morne conversation retombait, je m'excusai de la retenir; mais elle me donna &agrave; entendre qu'elle attendait que j'eusse fini pour desservir:</p>
+
+<p>--Et votre chambre, comment feriez-vous pour la trouver tout seul?...</p>
+
+<p>Je d&eacute;p&ecirc;chais et mettais bouch&eacute;es doubles lorsque la porte du vestibule s'ouvrit: un abb&eacute; entra, &agrave; cheveux gris, de figure rude mais agr&eacute;able. Il vint &agrave; moi la main tendue:</p>
+
+<p>--Je ne voulais pas remettre &agrave; demain le plaisir de saluer notre h&ocirc;te. Je ne suis pas descendu plus t&ocirc;t parce que je savais que vous causiez avec Mademoiselle Olympe Verdure, dit-il, en tournant vers elle un sourire qui pouvait &ecirc;tre malicieux, cependant qu'elle pin&ccedil;ait les l&egrave;vres et faisait visage de bois: --Mais &agrave; pr&eacute;sent que vous avez achev&eacute; de manger, continua-t-il tandis que je me levais de table, nous allons laisser Mademoiselle Olympe remettre ici un peu d'ordre; elle trouvera plus d&eacute;cent, je le pr&eacute;sume, de laisser un homme accompagner Monsieur Lacasse jusqu'&agrave; sa chambre &agrave; coucher, et de r&eacute;signer ici ses fonctions.</p>
+
+<p>Il s'inclina c&eacute;r&eacute;monieusement devant Mademoiselle Verdure, qui lui fit une r&eacute;v&eacute;rence &eacute;court&eacute;e.</p>
+
+<p>--Oh! je r&eacute;signe; je r&eacute;signe... Monsieur l'abb&eacute;, devant vous, vous le savez, je r&eacute;signe toujours... Puis revenant &agrave; nous brusquement: --Vous alliez me faire oublier de demander &agrave; Monsieur Lacase ce qu'il prend &agrave; son premier d&eacute;jeuner.</p>
+
+<p>--Mais, ce que vous voudrez, Mademoiselle... Que prend-on d'ordinaire ici?</p>
+
+<p>--De tout. On pr&eacute;pare du th&eacute; pour ces dames, du caf&eacute; pour Monsieur Floche, un potage pour Monsieur l'abb&eacute;, et du racahout pour Monsieur Casimir.</p>
+
+<p>--Et vous, Mademoiselle, vous ne prenez rien?</p>
+
+<p>--Oh! moi, du caf&eacute; au lait, simplement.</p>
+
+<p>--Si vous le permettez, je prendrai du caf&eacute; au lait avec vous.</p>
+
+<p>--Eh! eh! tenez-vous bien, Mademoiselle Verdure, dit l'abb&eacute; en me prenant par le bras --Monsieur Lacase m'a tout l'air de vous faire la cour!</p>
+
+<p>Elle haussa les &eacute;paules, puis me fit un rapide salut, tandis que l'abb&eacute; m'entra&icirc;nait.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>Ma chambre &eacute;tait au premier &eacute;tage, presque &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; d'un couloir.</p>
+
+<p>--C'est ici, dit l'abb&eacute; en ouvrant la porte d'une pi&egrave;ce spacieuse qu'illuminait un grand brasier, --Dieu me pardonne! on vous a fait du feu!... Vous vous en seriez peut-&ecirc;tre bien pass&eacute;... Il est vrai que les nuits de ce pays sont humides, et la saison, cette ann&eacute;e, est anormalement pluvieuse...</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait approch&eacute; du foyer vers lequel il tendit ses larges paumes tout en &eacute;cartant le visage, comme un d&eacute;vot qui repousse la tentation. Il semblait dispos&eacute; &agrave; causer plut&ocirc;t qu'&agrave; me laisser dormir.</p>
+
+<p>--Oui, commen&ccedil;a-t-il, en avisant ma malle et mon sac de nuit, --Gratien vous a mont&eacute; vos colis.</p>
+
+<p>--Gratien, c'est le cocher qui m'a conduit? demandai-je.</p>
+
+<p>--Et c'est aussi le jardinier; car ses fonctions de cocher ne l'occupent gu&egrave;re.</p>
+
+<p>--Il m'a dit en effet que la cal&egrave;che ne sortait pas souvent.</p>
+
+<p>--Chaque fois qu'elle sort c'est un &eacute;v&eacute;nement historique. D'ailleurs Monsieur de Saint-Aur&eacute;ol n'a depuis longtemps plus d'&eacute;curie; dans les grandes occasions, comme ce soir, on emprunte le cheval du fermier.</p>
+
+<p>--Monsieur de Saint-Aur&eacute;ol? r&eacute;p&eacute;tai-je, surpris.</p>
+
+<p>--Oui, dit-il, je sais que c'est Monsieur Floche que vous venez voir; mais la Quartfourche appartient &agrave; son beau-fr&egrave;re. Demain vous aurez l'honneur d'&ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute; &agrave; Monsieur et &agrave; Madame de Saint-Aur&eacute;ol.</p>
+
+<p>--Et qui est Monsieur Casimir? dont je ne sais qu'une chose, c'est qu'il prend du racahout le matin.</p>
+
+<p>--Leur petit-fils et mon &eacute;l&egrave;ve. Dieu me permet de l'instruire depuis trois ans. Il avait dit ces mots en fermant les yeux et avec une componction modeste, comme s'il s'&eacute;tait agi d'un prince du sang.</p>
+
+<p>--Ses parents ne sont pas ici? demandai-je.</p>
+
+<p>--En voyage. Il serra les l&egrave;vres fortement puis reprit aussit&ocirc;t:</p>
+
+<p>--Je sais, Monsieur, quelles nobles et saintes &eacute;tudes vous am&egrave;nent...</p>
+
+<p>--Oh! ne vous exag&eacute;rez pas leur saintet&eacute;, interrompis-je aussit&ocirc;t en riant, c'est en historien seulement qu'elles m'occupent.</p>
+
+<p>--N'importe, fit-il, &eacute;cartant de la main toute pens&eacute;e d&eacute;sobligeante; l'histoire a bien aussi ses droits. Vous trouverez en Monsieur Floche le plus aimable et le plus s&ucirc;r des guides.</p>
+
+<p>--C'est ce que m'affirmait mon ma&icirc;tre, Monsieur Desnos.</p>
+
+<p>--Ah! Vous &ecirc;tes &eacute;l&egrave;ve d'Albert Desnos? Il serra les l&egrave;vres de nouveau. J'eus l'imprudence de demander:</p>
+
+<p>--Vous avez suivi de ses cours?</p>
+
+<p>--Non! fit-il rudement. Ce que je sais de lui m'a mis en garde... C'est un aventurier de la pens&eacute;e. A votre &acirc;ge on est assez facilement s&eacute;duit par ce qui sort de l'ordinaire... Et, comme je ne r&eacute;pondais rien: --Ses th&eacute;ories ont d'abord pris quelque ascendant sur la jeunesse; mais on en revient d&eacute;j&agrave;, m'a-t-on dit.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais beaucoup moins d&eacute;sireux de discuter que de dormir. Voyant qu'il n'obtiendrait pas de r&eacute;plique:</p>
+
+<p>--Monsieur Floche vous sera de conseil plus tranquille, reprit-il; puis, devant un b&acirc;illement que je ne dissimulai point:</p>
+
+<p>--Il se fait assez tard: demain, si vous le permettez, nous trouverons loisir pour reprendre cet entretien. Apr&egrave;s ce voyage vous devez &ecirc;tre fatigu&eacute;.</p>
+
+<p>--Je vous avoue, Monsieur l'abb&eacute;, que je croule de sommeil.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il m'eut quitt&eacute;, je relevai les b&ucirc;ches du foyer, j'ouvris la fen&ecirc;tre toute grande, repoussant les volets de bois. Un grand souffle obscur et mouill&eacute; vint incliner la flamme de ma bougie, que j'&eacute;teignis pour contempler la nuit. Ma chambre ouvrait sur le parc, mais non sur le devant de la maison comme celles du grand couloir qui devaient sans doute jouir d'une vue plus &eacute;tendue; mon regard &eacute;tait aussit&ocirc;t arr&ecirc;t&eacute; par des arbres; au-dessus d'eux, &agrave; peine restait-il la place d'un peu de ciel o&ugrave; le croissant venait d'appara&icirc;tre, recouvert par les nuages presque aussit&ocirc;t. Il avait plu de nouveau; les branches larmoyaient encore...</p>
+
+<p>--Voici qui m'invite gu&egrave;re &agrave; la f&ecirc;te, pensai-je, en refermant fen&ecirc;tre et volets. Cette minute de contemplation m'avait transi, et l'&acirc;me encore plus que la chair; je rabattis les b&ucirc;ches, ranimai le feu, et fus heureux de trouver dans mon lit une cruche d'eau chaude, que sans doute l'attentionn&eacute;e Mademoiselle Verdure y avait gliss&eacute;e.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant je m'avisai que j'avais oubli&eacute; de mettre &agrave; la porte mes chaussures. Je me relevai et sortis un instant dans le couloir; &agrave; l'autre extr&eacute;mit&eacute; de la maison, je vis passer Mademoiselle Verdure. Sa chambre &eacute;tait au-dessus de la mienne, comme me l'indiqua son pas lourd qui, peu de temps apr&egrave;s, commen&ccedil;a d'&eacute;branler le plafond. Puis il se fit un grand silence et, tandis que je plongeais dans le sommeil, la maison leva l'ancre pour la travers&eacute;e de la nuit.</p>
+
+<h2>II</h2>
+
+<p>Je fus r&eacute;veill&eacute; d'assez bon matin par les bruits de la cuisine dont une porte ouvrait pr&eacute;cis&eacute;ment sous ma fen&ecirc;tre. En poussant mes volets j'eus la joie de voir un ciel &agrave; peu pr&egrave;s pur; le jardin, mal ressuy&eacute; d'une r&eacute;cente averse, brillait; l'air &eacute;tait bleuissant. J'allais refermer ma fen&ecirc;tre, lorsque je vis sortir du potager et accourir vers la cuisine un grand enfant, d'&acirc;ge incertain car son visage marquait trois ou quatre ans de plus que son corps; tout contrefait, il portait de guingois: ses jambes torses lui donnaient une allure extraordinaire: il avan&ccedil;ait obliquement, ou plut&ocirc;t proc&eacute;dait par bonds, comme si, &nbsp;&agrave; marcher pas &agrave; pas, ses pieds eussent d&ucirc; s'entraver... C'&eacute;tait &eacute;videmment l'&eacute;l&egrave;ve de l'abb&eacute;, Casimir. Un &eacute;norme chien de Terre-Neuve gambadait &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, sautait de conserve avec lui, lui faisait f&ecirc;te; l'enfant se d&eacute;fendait tant bien que mal contre sa bousculante exub&eacute;rance; mais au moment qu'il allait atteindre la cuisine, culbut&eacute; par le chien, soudain je le vis rouler dans la boue. Une maritorne &eacute;paisse s'&eacute;lan&ccedil;a, et tandis qu'elle relevait l'enfant:</p>
+
+<p>--Ah ben! vous v'la beau! Si c'est Dieu permis de s'met' dans des &eacute;tats pareils! On vous l'a pourtant r&eacute;p&eacute;t&eacute; bien des fois d'quitter l'Terno dans la remise!... Allons! v'nez-vous en par ici qu'on vous essuie...</p>
+
+<p>Elle l'entra&icirc;na dans la cuisine. A ce moment j'entendis frapper &agrave; ma porte; une femme de chambre m'apportait de l'eau chaude pour ma toilette. Un quart d'heure apr&egrave;s, la cloche sonna pour le d&eacute;jeuner.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>Comme j'entrais dans la salle &agrave; manger:</p>
+
+<p>--Madame Floche, je crois que voici notre aimable h&ocirc;te, dit l'abb&eacute; en s'avan&ccedil;ant &agrave; ma rencontre.</p>
+
+<p>Madame Floche s'&eacute;tait lev&eacute;e de sa chaise, mais ne paraissait pas plus grande debout qu'assise; je m'inclinai profond&eacute;ment devant elle; elle m'honora d'un petit plongeon brusque; elle avait d&ucirc; recevoir &agrave; un certain &acirc;ge quelque formidable &eacute;v&eacute;nement sur la t&ecirc;te; celle-ci en &eacute;tait rest&eacute;e irr&eacute;m&eacute;diablement enfonc&eacute;e entre les &eacute;paules; et m&ecirc;me un peu de travers. Monsieur Floche s'&eacute;tait mis tout &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle pour me tendre la main. Les deux petits vieux &eacute;taient exactement de m&ecirc;me taille, de m&ecirc;me habit, paraissaient de m&ecirc;me &acirc;ge, de m&ecirc;me chair... Durant quelques instants nous &eacute;change&acirc;mes des compliments vagues, parlant tous les trois &agrave; la fois. Puis, il y eut un noble silence, et Mademoiselle Verdure arriva portant la th&eacute;i&egrave;re.</p>
+
+<p>--Mademoiselle Olympe, dit enfin Madame Floche, qui, ne pouvant tourner la t&ecirc;te, s'adressait &agrave; vous de tout le buste. --Mademoiselle Olympe, notre amie, s'inqui&eacute;tait beaucoup de savoir si vous aviez bien dormi et si le lit &eacute;tait &agrave; votre convenance.</p>
+
+<p>Je protestai que j'y avais repos&eacute; on ne pouvait mieux et que la cruche chaude que j'y avais trouv&eacute;e en me couchant m'avait fait tout le bien du monde.</p>
+
+<p>Mademoiselle Verdure, apr&egrave;s m'avoir souhait&eacute; le bonjour, ressortit.</p>
+
+<p>--Et, le matin, les bruits de la cuisine ne vous ont pas trop incommod&eacute;?</p>
+
+<p>Je renouvelai mes protestations.</p>
+
+<p>--Il faut vous plaindre, je vous en prie, parce que rien ne serait plus ais&eacute; que de vous pr&eacute;parer une autre chambre...</p>
+
+<p>Monsieur Floche, sans rien dire lui-m&ecirc;me, hochait la t&ecirc;te obliquement et, d'un sourire, faisait sien chaque propos de sa femme.</p>
+
+<p>--Je vois bien, dis-je, que la maison est tr&egrave;s vaste; mais je vous certifie que je ne saurais &ecirc;tre install&eacute; plus agr&eacute;ablement.</p>
+
+<p>--Monsieur et Madame Floche, dit l'abb&eacute;, se plaisent &agrave; g&acirc;ter leurs h&ocirc;tes.</p>
+
+<p>Mademoiselle Olympe apportait sur une assiette des tranches de pain grill&eacute;; elle poussa devant elle le petit estropi&eacute; que j'avais vu culbuter tout &agrave; l'heure. L'abb&eacute; le saisit par le bras:</p>
+
+<p>--Allons, Casimir! Vous n'&ecirc;tes plus un b&eacute;b&eacute;; venez saluer Monsieur Lacase comme un homme. Tendez la main... Regardez en face!... puis se tournant vers moi comme pour l'excuser: --Nous n'avons pas encore grand usage du monde...</p>
+
+<p>La timidit&eacute; de l'enfant me g&ecirc;nait:</p>
+
+<p>--C'est votre petit-fils? demandai-je &agrave; Madame Floche, oublieux des renseignements que l'abb&eacute; m'avait fournis la veille.</p>
+
+<p>--Notre petit-neveu, r&eacute;pondit-elle; vous verrez un peu plus tard mon beau-fr&egrave;re et ma soeur, ses grands-parents.</p>
+
+<p>--Il n'osait pas rentrer parce qu'il avait empli de boue ses v&ecirc;tements en jouant avec Terno, expliqua Mademoiselle Verdure.</p>
+
+<p>--Dr&ocirc;le de fa&ccedil;on de jouer, dis-je, en me tournant affablement vers Casimir; j'&eacute;tais &agrave; la fen&ecirc;tre quand il vous a culbut&eacute;... Il ne vous a pas fait mal?</p>
+
+<p>--Il faut dire &agrave; Monsieur Lacase, expliqua l'abb&eacute; &agrave; son tour, que l'&eacute;quilibre n'est pas notre fort...</p>
+
+<p>Parbleu! je m'en apercevais de reste, sans qu'il f&ucirc;t n&eacute;cessaire de me le signaler. Ce grand gaillard d'abb&eacute;, aux yeux vairons, me devint brusquement antipathique.</p>
+
+<p>L'enfant ne m'avait pas r&eacute;pondu, mais son visage s'&eacute;tait empourpr&eacute;. Je regrettai ma phrase et qu'il y e&ucirc;t pu sentir quelque allusion &agrave; son infirmit&eacute;. L'abb&eacute;, son potage pris, s'&eacute;tait lev&eacute; de table et arpentait la pi&egrave;ce; d&egrave;s qu'il ne parlait plus, il gardait les l&egrave;vres si serr&eacute;es que celle de dessus formait un bourrelet, comme celle des vieillards &eacute;dent&eacute;s. Il s'arr&ecirc;ta derri&egrave;re Casimir, et comme celui-ci vidait son bol: --Allons! Allons, jeune homme, Avenzoar nous attend!</p>
+
+<p>L'enfant se leva; tous deux sortirent.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>Sit&ocirc;t que le d&eacute;jeuner fut achev&eacute;, Monsieur Floche me fit signe.</p>
+
+<p>--Venez avec moi dans le jardin, mon jeune h&ocirc;te, et me donnez des nouvelles du Paris penseur.</p>
+
+<p>Le langage de Monsieur Floche fleurissait d&egrave;s l'aube. Sans trop &eacute;couter mes r&eacute;ponses, il me questionna sur Gaston Boissier son ami, et sur plusieurs autres savants que je pouvais avoir eus pour ma&icirc;tres et avec qui il correspondait encore de loin en loin; il s'informa de mes go&ucirc;ts, de mes &eacute;tudes... Je ne lui parlai naturellement pas de mes projets litt&eacute;raires et ne laissai voir de moi que le sorbonnien; puis il entreprit l'histoire de la Quartfourche, dont il n'avait &agrave; peu pr&egrave;s pas boug&eacute; depuis pr&egrave;s de quinze ans, l'histoire du parc, du ch&acirc;teau; il r&eacute;serva pour plus tard l'histoire de la famille qui l'habitait pr&eacute;c&eacute;demment, mais commen&ccedil;a de me raconter comment il se trouvait en possession des manuscrits du XVIIme si&egrave;cle qui pouvaient int&eacute;resser ma th&egrave;se... Il marchait &agrave; petits pas press&eacute;s, ou, plus exactement, il trottinait aupr&egrave;s de moi; je remarquai qu'il portait son pantalon si bas que la fourche en restait &agrave; mi-cuisse; sur le devant du pied, l'&eacute;toffe retombait en nombreux plis, mais par derri&egrave;re restait au-dessus de la chaussure, suspendue &agrave; l'aide de je ne sais quel artifice; je ne l'&eacute;coutais plus que d'une oreille distraite, l'esprit engourdi par la moiti&eacute;deur de l'air et par une sorte de torpeur v&eacute;g&eacute;tale. En suivant une all&eacute;e de tr&egrave;s hauts marronniers qui formaient vo&ucirc;te au-dessus de nos t&ecirc;tes, nous &eacute;tions parvenus presque &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; du parc. L&agrave;, prot&eacute;g&eacute; contre le soleil par un buisson d'arbres-&agrave;-plumes, se trouvait un banc o&ugrave; Monsieur Floche m'invita &agrave; m'asseoir. Puis tout-&agrave;-coup:</p>
+
+<p>--L'abb&eacute; Santal vous a-t-il dit que mon beau-fr&egrave;re est un peu...? Il n'acheva pas, mais se toucha le front de l'index.</p>
+
+<p>Je fus trop interloqu&eacute; pour pouvoir trouver rien &agrave; r&eacute;pondre. Il continua:</p>
+
+<p>--Oui, le baron de Saint-Aur&eacute;ol, mon beau-fr&egrave;re; l'abb&eacute; ne vous l'a peut-&ecirc;tre pas dit plus qu'&agrave; moi... mais je sais n&eacute;anmoins qu'il le pense; et je le pense aussi... Et de moi, l'abb&eacute; ne vous a pas dit que j'&eacute;tais un peu...?</p>
+
+<p>--Oh! Monsieur Floche, comment pouvez-vous croire?...</p>
+
+<p>--Mais, mon jeune ami, dit-il en me tapant famili&egrave;rement sur la main, je trouverais cela tout naturel. Que voulez-vous? nous avons pris ici des habitudes, &agrave; nous enfermer loin du monde, un peu... en dehors de la circulation. Rien n'apporte ici de... diversion; comment dirais-je? oui. Vous &ecirc;tes bien aimable d'&ecirc;tre venu nous voir --et comme j'essayais un geste:-- je le r&eacute;p&egrave;te: bien aimable, et je le r&eacute;crirai ce soir &agrave; mon excellent ami Desnos; mais vous vous aviseriez de me raconter ce qui vous tient au coeur, les questions qui vous troublent, les probl&egrave;mes qui vous int&eacute;ressent... je suis s&ucirc;r que je ne vous comprendrais pas.</p>
+
+<p>Que pouvais-je r&eacute;pondre? Du bout de ma canne je grattais le sable...</p>
+
+<p>--Voyez-vous, reprit-il, ici nous avons un peu perdu le contact. Mais non, mais non! ne protestez donc pas; c'est inutile. Le baron est sourd comme une calebasse; mais il est si coquet qu'il tient surtout &agrave; ne pas le para&icirc;tre; il feint d'entendre plut&ocirc;t que de faire hausser la voix. Pour moi, quant aux id&eacute;es du jour, je me fais l'effet d'&ecirc;tre tout aussi sourd que lui; et du reste je ne m'en plains pas. Je ne fais m&ecirc;me pas grand effort pour entendre. A fr&eacute;quenter Massillon et Bossuet, j'ai fini par croire que les probl&egrave;mes qui tourmentaient ces grands esprits sont tout aussi beaux et importants que ceux qui passionnaient ma jeunesse... probl&egrave;mes que ces grands esprits n'auraient pas pu comprendre sans doute... non plus que moi je ne puis comprendre ceux qui vous passionnent aujourd'hui... Alors, si vous le voulez bien, mon futur coll&egrave;gue, vous me parlerez de pr&eacute;f&eacute;rence de vos &eacute;tudes, puisque ce sont les miennes &eacute;galement, et vous m'excuserez si je ne vous interroge pas sur les musiciens, les po&egrave;tes, les orateurs que vous aimez, ni sur la forme de gouvernement que vous croyez la pr&eacute;f&eacute;rable.</p>
+
+<p>Il regarda l'heure &agrave; un oignon attach&eacute; &agrave; un ruban noir:</p>
+
+<p>--Rentrons &agrave; pr&eacute;sent, dit-il en se levant. Je crois avoir perdu ma journ&eacute;e quand je ne suis pas au travail &agrave; dix heures.</p>
+
+<p>Je lui offris mon bras qu'il accepta, et comme, &agrave; cause de lui, parfois, je ralentissais mon allure:</p>
+
+<p>--Pressons! Pressons! me disait-il. Les pens&eacute;es sont comme les fleurs, celles qu'on cueille le matin se conservent le plus longtemps fra&icirc;ches.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>La biblioth&egrave;que de la Quartfourche est compos&eacute;e de deux pi&egrave;ces que s&eacute;pare un simple rideau: une, tr&egrave;s exigu&euml; et surhauss&eacute;e de trois marches, o&ugrave; travaille Monsieur Floche, &agrave; une table devant une fen&ecirc;tre. Aucune vue; des rameaux d'orme ou d'aulne viennent battre les carreaux; sur la table, une antique lampe &agrave; r&eacute;servoir, que coiffe un abat-jour de porcelaine vert; sous la table, une &eacute;norme chanceli&egrave;re; un petit po&ecirc;le dans un coin, dans l'autre coin, une seconde table; charg&eacute;e de lexiques; entre deux, une armoire am&eacute;nag&eacute;e en cartonnier. La seconde pi&egrave;ce est vaste; des livres tapissent le mur jusqu'au plafond; deux fen&ecirc;tres; une grande table au milieu de la pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>--C'est ici que vous vous installerez, me dit Monsieur Floche; --et, comme je me r&eacute;criais:</p>
+
+<p>--Non, non; moi, je suis accoutum&eacute; au r&eacute;duit; &agrave; dire vrai, je m'y sens mieux; il me semble que ma pens&eacute;e s'y concentre. Occupez la grande table sans vergogne; et, si vous y tenez, pour que nous ne nous d&eacute;rangions pas, nous pourrons baisser le rideau.</p>
+
+<p>--Oh! pas pour moi, protestai-je; jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, si pour travailler j'avais eu besoin de solitude, je ne...</p>
+
+<p>--Eh bien! reprit-il en m'interrompant, nous le laisserons donc relev&eacute;. J'aurai, pour ma part, grand plaisir &agrave; vous apercevoir du coin de l'oeil. (Et, de fait, les jours suivants, je ne levais point la t&ecirc;te de dessus mon travail sans rencontrer le regard du bonhomme, qui me souriait en hochant la t&ecirc;te, ou qui, vite, par crainte de m'importuner, d&eacute;tournait les yeux et feignait d'&ecirc;tre plong&eacute; dans sa lecture.)</p>
+
+<p>Il s'occupa tout aussit&ocirc;t de mettre &agrave; ma facile disposition les livres et les manuscrits qui pouvaient m'int&eacute;resser; la plupart se trouvaient serr&eacute;s dans le cartonnier de la petite pi&egrave;ce; leur nombre et leur importance d&eacute;passait tout ce que m'avait annonc&eacute; M. Desnos; il m'allait falloir au moins une semaine pour relever les pr&eacute;cieuses indications que j'y trouverais. Enfin M. Floche ouvrit, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du cartonnier, une tr&egrave;s petite armoire et en sortit la fameuse Bible de Bossuet, sur laquelle l'Aigle de Meaux avait inscrit, en regard des versets pris pour textes, les dates des sermons qu'ils avaient inspir&eacute;s. Je m'&eacute;tonnai qu'Albert Desnos n'e&ucirc;t pas tir&eacute; parti de ces indications dans ses travaux; mais ce livre n'&eacute;tait tomb&eacute; que depuis peu entre les mains de M. Floche.</p>
+
+<p>--J'ai bien entrepris, continua-t-il, un m&eacute;moire &agrave; son sujet; et je me f&eacute;licite aujourd'hui de n'en avoir encore donn&eacute; connaissance &agrave; personne, puisqu'il pourra servir &agrave; votre th&egrave;se en toute nouveaut&eacute;!</p>
+
+<p>Je me d&eacute;fendis de nouveau:</p>
+
+<p>--Tout le m&eacute;rite de ma th&egrave;se, c'est votre obligeance que je le devrai. Au moins en accepterez-vous la d&eacute;dicace, Monsieur Floche, comme une faible marque de ma reconnaissance?</p>
+
+<p>Il sourit un peu tristement:</p>
+
+<p>--Quand on est si pr&egrave;s de quitter la terre, on sourit volontiers &agrave; tout ce qui promet quelque survie.</p>
+
+<p>Je crus mals&eacute;ant de surench&eacute;rir &agrave; mon tour.</p>
+
+<p>--A pr&eacute;sent, reprit-il, vous allez prendre possession de la biblioth&egrave;que, et vous ne vous souviendrez de ma pr&eacute;sence que si vous avez quelque renseignement &agrave; me demander. Emportez les papiers qu'il vous faut... Au revoir!... et comme en descendant les trois marches, je retournais vers lui mon sourire, il agita sa main devant ses yeux: --A tant&ocirc;t!--</p>
+
+<br>
+
+
+<p>J'emportai dans la grande pi&egrave;ce les quelques papiers qui devaient faire l'objet de mon premier travail. Sans m'&eacute;carter de la table devant laquelle j'&eacute;tais assis, je pouvais distinguer Monsieur Floche dans sa portioncule: il s'agita quelques instants; ouvrant et refermant des tiroirs, sortant des papiers, les rentrant, faisant mine d'homme affair&eacute;... Je soup&ccedil;onnais en v&eacute;rit&eacute; qu'il &eacute;tait fort troubl&eacute;, sinon g&ecirc;n&eacute; par ma pr&eacute;sence et que, dans cette vie si rang&eacute;e le moindre &eacute;branlement risquait de compromettre l'&eacute;quilibre de la pens&eacute;e. Enfin il s'installa, plongea jusqu'&agrave; mi-jambes dans la chanceli&egrave;re, ne bougea plus...</p>
+
+<p>De mon c&ocirc;t&eacute; je feignais de m'absorber dans mon travail; mais j'avais grand'peine &agrave; tenir en laisse ma pens&eacute;e; et je n'y t&acirc;chais m&ecirc;me pas; elle tournait autour de la Quartfourche, ma pens&eacute;e, comme autour d'un donjon dont il faut d&eacute;couvrir l'entr&eacute;e. Que je fusse subtil, c'est ce dont il m'importait de me convaincre. Romancier, mon ami, me disais-je, nous allons donc te voir &agrave; l'oeuvre. D&eacute;crire! Ah, fi! ce n'est pas de cela qu'il s'agit, mais bien de d&eacute;couvrir la r&eacute;alit&eacute; sous l'aspect... En ce court laps de temps qu'il t'est permis de s&eacute;journer &agrave; la Quartfourche, si tu laisses passer un geste, un tic sans t'en pouvoir donner bient&ocirc;t l'explication psychologique, historique et compl&egrave;te, c'est que tu ne sais pas ton m&eacute;tier.</p>
+
+<p>Alors je reportais mes yeux sur Monsieur Floche; il s'offrait &agrave; moi de profil; je voyais un grand nez mou, inexpressif, des sourcils buissonnants, un menton ras sans cesse en mouvement comme pour m&acirc;cher une chique... et je pensais que rien ne rend plus imp&eacute;n&eacute;trable un visage que le masque de la bont&eacute;.</p>
+
+<p>La cloche du second d&eacute;jeuner me surprit au milieu de ces r&eacute;flexions.</p>
+
+<h2>III</h2>
+
+<p>C'est &agrave; ce d&eacute;jeuner que, sans pr&eacute;caution oratoire, brusquement, Monsieur Floche m'amena en pr&eacute;sence du m&eacute;nage Saint-Aur&eacute;ol. L'abb&eacute; du moins, la veille au soir, aurait bien pu m'avertir. Je me souviens d'avoir &eacute;prouv&eacute; la m&ecirc;me stupeur, jadis, quand, pour la premi&egrave;re fois, au Jardin des Plantes, je fis connaissance avec le <i>phoenicopterus antiquorum</i> ou flamant &agrave; spatule (1). Du baron ou de la baronne je n'aurais su dire lequel &eacute;tait le plus baroque; ils formaient un couple parfait; tout comme les deux Floche, du reste: au Mus&eacute;um on les e&ucirc;t mis sous vitrine l'un contre l'autre sans h&eacute;siter; pr&egrave;s des "esp&egrave;ces disparues". J'&eacute;prouvai devant eux d'abord cette sorte d'admiration confuse qui, devant les oeuvres d'art accompli ou devant les merveilles de la Nature, nous laisse, aux premiers instants, stupides et incapables d'analyse. Ce n'est que lentement que je parvins &agrave; d&eacute;composer mon impression...</p>
+
+<pre>
+<br>
+(1) G&eacute;rard fait erreur: le <i>phoenicopterus antiquorum</i> n'a pas le bec en spatule.
+
+</pre>
+
+<p>Le baron Narcisse de Saint-Aur&eacute;ol portait culottes courtes, souliers &agrave; boucle tr&egrave;s apparente, cravate de mousseline et jabot. Une pomme d'Adam, aussi pro&eacute;minente que le menton, sortait de l'&eacute;chancrure du col et se dissimulait de son mieux sous un bouillon de mousseline; le menton, au moindre mouvement de la m&acirc;choire faisait un extraordinaire effort pour rejoindre le nez qui, de son c&ocirc;t&eacute;, y mettait de la complaisance. Un oeil restait herm&eacute;tiquement clos; l'autre, vers qui remontait le coin de la l&egrave;vre et tendaient tous les plis du visage, brillait clair, embusqu&eacute; derri&egrave;re la pommette et semblait dire: Attention! je suis seul, mais rien ne m'&eacute;chappe.</p>
+
+<p>Madame de Saint-Aur&eacute;ol disparaissait toute dans un flot de fausses dentelles. Tapies au fond des manches frissonnantes, tremblaient ses longues mains, charg&eacute;es d'&eacute;normes bagues. Une sorte de capote en taffetas noir doubl&eacute; de lambeaux de dentelles blanches enveloppait tout le visage; sous le menton se nouaient deux brides de taffetas, blanchies par la poudre que le visage effroyablement fard&eacute; laissait choir. Quand je fus entr&eacute;, elle se campa devant moi de profil, rejeta la t&ecirc;te en arri&egrave;re, et, d'une voix de t&ecirc;te assez forte et non infl&eacute;chie:</p>
+
+<p>--Il y eut un temps, ma soeur, o&ugrave; l'on t&eacute;moignait au nom de Saint-Aur&eacute;ol plus d'&eacute;gards...</p>
+
+<p>A qui en avait-elle? Sans doute tenait-elle &agrave; me faire sentir, et &agrave; faire sentir &agrave; sa soeur, que je n'&eacute;tais pas ici chez les Floche; car elle continua, inclinant la t&ecirc;te de c&ocirc;t&eacute;, minaudi&egrave;re: et levant vers moi sa main droite:</p>
+
+<p>--Le baron et moi, nous sommes heureux, Monsieur, de vous recevoir &agrave; notre table.</p>
+
+<p>Je donnai de la l&egrave;vre contre une bague, et me relevai du baise-main en rougissant, car ma position entre les Saint-Aur&eacute;ol et les Floche s'annon&ccedil;ait g&ecirc;nante. Mais Madame Floche ne semblait avoir pr&ecirc;t&eacute; aucune attention &agrave; la sortie de sa soeur. Quant au baron, sa r&eacute;alit&eacute; me paraissait probl&eacute;matique, bien qu'il f&icirc;t avec moi l'aimable et le sucr&eacute;. Durant tout mon s&eacute;jour &agrave; la Quartfourche, on ne put le persuader de m'appeler autrement que Monsieur de Las Cases; ce qui lui permettait d'affirmer qu'il avait beaucoup vu mes parents aux Tuileries... un mien oncle principalement qui faisait avec lui son piquet:</p>
+
+<p>--Ah! C'&eacute;tait un original! Chaque fois qu'il abattait tout, il criait tr&egrave;s fort: Domino!...</p>
+
+<p>Les propos du baron &eacute;taient &agrave; peu pr&egrave;s tous de cette envergure. A table il n'y avait presque que lui qui parl&acirc;t; puis, sit&ocirc;t apr&egrave;s le repas, il s'enfermait dans un silence de momie.</p>
+
+<p>Au moment que nous quittions la salle &agrave; manger, Madame Floche s'approcha de moi, et, &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>--Peut-&ecirc;tre, Monsieur Lacase sera-t-il assez aimable pour m'accorder un petit entretien? --Entretien qu'elle ne voulait pas, apparemment, qu'on entendit, car elle commen&ccedil;a par m'entra&icirc;ner du c&ocirc;t&eacute; du jardin potager, en disant tr&egrave;s haut qu'elle voulait me montrer les espaliers.</p>
+
+<p>--C'est au sujet de mon petit-neveu, commen&ccedil;a-t-elle d&egrave;s qu'elle fut assur&eacute;e que l'on ne pouvait nous entendre... Je ne voudrais pas vous para&icirc;tre critiquer l'enseignement de l'abb&eacute; Santal... mais, vous qui plongez aux sources m&ecirc;me de l'instruction (ce fut sa phrase) vous pourrez peut-&ecirc;tre nous &ecirc;tre de bon conseil.</p>
+
+<p>--Parlez, Madame; mon d&eacute;vouement vous est acquis.</p>
+
+<p>--Voici: je crains que le sujet de sa th&egrave;se, pour un enfant si jeune encore, ne soit un peu sp&eacute;cial.</p>
+
+<p>--Quelle th&egrave;se? fis-je, l&eacute;g&egrave;rement inquiet.</p>
+
+<p>--La th&egrave;se pour son baccalaur&eacute;at.</p>
+
+<p>--Ah! parfaitement, --r&eacute;solu d&eacute;sormais &agrave; ne m'&eacute;tonner plus de rien. --Sur quel sujet? repris-je.</p>
+
+<p>--Voici: Monsieur l'abb&eacute; craint que les sujets litt&eacute;raires ou proprement philosophiques ne flattent le vague d'un jeune esprit d&eacute;j&agrave; trop enclin &agrave; la r&ecirc;verie... (c'est du moins ce que trouve Monsieur l'abb&eacute;). Il a donc pouss&eacute; Casimir &agrave; choisir un sujet d'histoire.</p>
+
+<p>--Mais Madame, voici qui peut tr&egrave;s bien se d&eacute;fendre. Et le sujet choisi c'est?</p>
+
+<p>--Excusez-moi; j'ai peur d'estropier le nom...: Averrho&egrave;s.</p>
+
+<p>--Monsieur l'abb&eacute; a sans doute eu ses raisons pour choisir ce sujet, qui, &agrave; premi&egrave;re vue, peut en effet para&icirc;tre un peu particulier.</p>
+
+<p>--Ils l'ont choisi tous deux ensemble. Quant aux raisons que l'abb&eacute; fait valoir, je suis pr&ecirc;te &agrave; m'y ranger: Ce sujet pr&eacute;sente, m'a-t-il dit, un int&eacute;r&ecirc;t anecdotique particuli&egrave;rement propre &agrave; fixer l'attention de Casimir, qui est souvent un peu flottante: puis (et il para&icirc;t que ces Messieurs les examinateurs attachent &agrave; cela la plus grande importance) le sujet n'a jamais &eacute;t&eacute; trait&eacute;.</p>
+
+<p>--Il ne me souvient pas en effet...</p>
+
+<p>--Et naturellement, pour trouver un sujet qui n'ait encore jamais &eacute;t&eacute; trait&eacute;, on est forc&eacute; de chercher un peu en dehors des chemins battus.</p>
+
+<p>--&Eacute;videmment!</p>
+
+<p>--Seulement, je vais vous avouer ma crainte... mais j'abuse peut-&ecirc;tre?</p>
+
+<p>--Madame, je vous en supplie de croire que ma bonne volont&eacute; et mon d&eacute;sir de vous servir sont in&eacute;puisables.</p>
+
+<p>--Eh bien! voici: je ne mets pas en doute que Casimir ne soit &agrave; m&ecirc;me bient&ocirc;t de passer sa th&egrave;se assez brillamment, mais je crains que, par d&eacute;sir de sp&eacute;cialiser... par d&eacute;sir un peu pr&eacute;matur&eacute;... l'abb&eacute; ne n&eacute;glige un peu l'instruction g&eacute;n&eacute;rale, le calcul par exemple, ou l'astronomie...</p>
+
+<p>--Que pense Monsieur Floche de tout cela? demandai-je &eacute;perdu.</p>
+
+<p>--Oh! Monsieur Floche approuve tout ce que fait et ce que dit l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>--Les parents?</p>
+
+<p>--Ils nous ont confi&eacute; l'enfant, dit-elle apr&egrave;s une h&eacute;sitation l&eacute;g&egrave;re; puis, s'arr&ecirc;tant de marcher:</p>
+
+<p>--Par effet de votre complaisance, cher Monsieur Lacase, j'aurais aim&eacute; que vous causiez avec Casimir, pour vous rendre compte; sans avoir l'air de l'interroger directement... et surtout pas devant Monsieur l'abb&eacute;, qui pourrait en prendre quelque ombrage. Je suis s&ucirc;re qu'ainsi vous pourriez...</p>
+
+<p>--Le plus volontiers du monde, Madame. Il ne me sera sans doute pas difficile de trouver un pr&eacute;texte pour sortir avec votre petit neveu. Il me fera visiter quelque endroit du parc...</p>
+
+<p>--Il se montre d'abord un peu timide avec ceux qu'il ne conna&icirc;t pas encore, mais sa nature est confiante.</p>
+
+<p>--Je ne mets pas en doute que nous ne devenions promptement bons amis.</p>
+
+<p>Un peu plus tard, le go&ucirc;ter nous ayant de nouveau rassembl&eacute;s:</p>
+
+<p>--Casimir, tu devrais montrer la carri&egrave;re &agrave; Monsieur Lacase; je suis s&ucirc;re que cela l'int&eacute;ressera. --Puis s'approchant de moi:</p>
+
+<p>--Partez vite avant que l'abb&eacute; ne descende; il voudrait vous accompagner.</p>
+
+<p>Je ressortis aussit&ocirc;t dans le parc; l'enfant clopin-clopant me guidait.</p>
+
+<p>--C'est l'heure de la r&eacute;cr&eacute;ation, commen&ccedil;ai-je.</p>
+
+<p>Il ne r&eacute;pondit rien. Je repris:</p>
+
+<p>--Vous ne travaillez jamais apr&egrave;s go&ucirc;ter?</p>
+
+<p>--Oh! si; mais aujourd'hui je n'avais plus rien &agrave; copier.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que vous copiez ainsi?</p>
+
+<p>--La th&egrave;se.</p>
+
+<p>--Ah!... Apr&egrave;s quelques t&acirc;tonnements je parvins &agrave; comprendre que cette th&egrave;se &eacute;tait un travail de l'abb&eacute;, que l'abb&eacute; faisait remettre au net et copier par l'enfant dont l'&eacute;criture &eacute;tait correcte. Il en tirait quatre grosses, dans quatre cahiers cartonn&eacute;s dont chaque jour il noircissait quelques pages. Casimir m'affirma du reste qu'il se plaisait beaucoup &agrave; "copier".</p>
+
+<p>--Mais pourquoi quatre fois?</p>
+
+<p>--Parce que je retiens difficilement.</p>
+
+<p>--Vous comprenez ce que vous &eacute;crivez?</p>
+
+<p>--Quelquefois. D'autres fois l'abb&eacute; m'explique; ou bien il dit que je comprendrai quand je serai plus grand.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; avait tout bonnement fait de son &eacute;l&egrave;ve une mani&egrave;re de s&eacute;cr&eacute;taire-copiste. Est-ce ainsi qu'il entendait ses devoirs? Je sentais mon coeur se gonfler et me proposai d'avoir incessamment avec lui une conversation tragique. L'indignation m'avait fait presser le pas inconsciemment; Casimir prenait peine &agrave; me suivre; je m'aper&ccedil;us qu'il &eacute;tait en nage. Je lui tendis une main qu'il garda dans la sienne, clopinant &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi tandis que je ralentissais mon allure.</p>
+
+<p>--C'est votre travail, cette th&egrave;se?</p>
+
+<p>--Oh! non, fit-il aussit&ocirc;t; mais, en poussant plus loin mes questions, je compris que le reste se r&eacute;duisait &agrave; peu de chose; et sans doute fut-il sensible &agrave; mon &eacute;tonnement:</p>
+
+<p>--Je lis beaucoup, ajouta-t-il, comme un pauvre dirait: j'ai d'autres habits!</p>
+
+<p>--Et qu'est-ce que vous aimez lire?</p>
+
+<p>--Les grands voyages; puis tournant vers moi un regard o&ugrave; d&eacute;j&agrave; l'interrogation faisait place &agrave; la confiance:</p>
+
+<p>--L'abb&eacute;, lui, a &eacute;t&eacute; en Chine; vous saviez?... et le ton de sa voix exprimait pour son ma&icirc;tre une admiration, une v&eacute;n&eacute;ration sans limites.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions parvenus a cet endroit du parc que Madame Floche appelait "la carri&egrave;re"; abandonn&eacute;e depuis longtemps, elle formait &agrave; flanc de coteau une sorte de grotte dissimul&eacute;e derri&egrave;re les broussailles. Nous nous ass&icirc;mes sur un quartier de roche que ti&eacute;dissait le soleil d&eacute;j&agrave; bas. La parc s'achevait l&agrave; sans cl&ocirc;ture; nous avions laiss&eacute; &agrave; notre gauche un chemin qui descendait obliquement et que coupait une petite barri&egrave;re; le d&eacute;valement, partout ailleurs assez abrupt, servait de protection naturelle.</p>
+
+<p>--Vous, Casimir, avez-vous d&eacute;j&agrave; voyag&eacute;? demandai-je.</p>
+
+<p>Il ne r&eacute;pondit pas; baissa le front... A nos pieds le vallon s'emplissait d'ombre; d&eacute;j&agrave; le soleil touchait la colline qui fermait le paysage devant nous. Un bosquet de ch&acirc;taigniers et de ch&ecirc;nes y couronnait un tertre crayeux cribl&eacute; des trous d'une garenne; le site un peu romantique tranchait la mollesse uniforme de la contr&eacute;e.</p>
+
+<p>--Regardez les lapins, s'&eacute;cria tout &agrave; coup Casimir; puis, au bout d'un instant, il ajouta, indiquant du doigt le bosquet:</p>
+
+<p>--Un jour, avec Monsieur l'abb&eacute;, j'ai mont&eacute; la.</p>
+
+<p>En rentrant nous pass&acirc;mes aupr&egrave;s d'une mare couverte de conferves. Je promis &agrave; Casimir de lui appr&ecirc;ter une ligne et de lui montrer comment on p&ecirc;chait les grenouilles.</p>
+
+<p>Cette premi&egrave;re soir&eacute;e, qui ne se prolongea gu&egrave;re au del&agrave; de neuf heures, ne diff&eacute;ra point de celles qui suivirent, ni, je pense, de celles qui l'avaient pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e, car, pour moi, mes h&ocirc;tes eurent le bon go&ucirc;t de ne se point mettre en d&eacute;pense. Sit&ocirc;t apr&egrave;s d&icirc;ner, nous rentrions dans le salon o&ugrave;, pendant le repas, Gratien avait allum&eacute; le feu. Une grande lampe, pos&eacute;e &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; d'une table de marqueterie, &eacute;clairait &agrave; la fois la partie de jacquet que le baron engageait avec l'abb&eacute; &agrave; l'autre extr&eacute;mit&eacute; de la table, et le gu&eacute;ridon o&ugrave; ces dames menaient une sorte de b&eacute;sigue oriental et mouvement&eacute;.</p>
+
+<p>--Monsieur Lacase qui est habitu&eacute; aux distractions de Paris, va sans doute trouver notre amusement un peu terne... avait d'abord dit Madame de Saint-Aur&eacute;ol. --Cependant, Monsieur Floche, au coin du feu, somnolait dans une berg&egrave;re; Casimir, les coudes sur la table, la t&ecirc;te entre les mains, l&egrave;vre tombante et salivant, progressait dans un "Tour du Monde.-- Par contenance et politesse j'avais fait mine de prendre vif int&eacute;r&ecirc;t au b&eacute;sigue de ces dames; on le pouvait mener, comme le whist, avec un mort, mais on le jouait de pr&eacute;f&eacute;rence &agrave; quatre, de sorte que Madame de Saint-Aur&eacute;ol, avec empressement, m'avait accept&eacute; pour partenaire d&egrave;s que je m'&eacute;tais propos&eacute;. Les premiers soirs, mes impairs firent la ruine de notre camp et mirent en joie Madame Floche qui, apr&egrave;s chaque victoire, se permettait sur mon bras une discr&egrave;te taloche de sa maigre main mitain&eacute;e. Il y avait des t&eacute;m&eacute;rit&eacute;s, des ruses, des d&eacute;licatesses. Mademoiselle Olympe jouait un jeu serr&eacute;, concert&eacute;. Au d&eacute;but de chaque partie, on pointait, on hasardait la surench&egrave;re selon le jeu que l'on avait; cela laissait un peu de marge au bluff; Madame de Saint-Aur&eacute;ol s'aventurait effront&eacute;ment, les yeux luisants, les pommettes vermeilles et le menton fr&eacute;missant; quand elle avait vraiment beau jeu, elle me lan&ccedil;ait un grand coup de pied sous la table; Mademoiselle Olympe essayait de lui tenir t&ecirc;te, mais elle &eacute;tait d&eacute;sar&ccedil;onn&eacute;e par la voix aigu&euml; de la vieille qui tout &agrave; coup, au lieu d'un nouveau chiffre, criait:</p>
+
+<p>--Verdure, vous mentez!</p>
+
+<p>A la fin de la premi&egrave;re partie, Madame Floche tirait sa montre, et, comme si pr&eacute;cis&eacute;ment, c'&eacute;tait l'heure:</p>
+
+<p>--Casimir! Allons, Casimir; il est temps.</p>
+
+<p>L'enfant semblait sortir p&eacute;niblement de l&eacute;thargie, se levait, tendait aux Messieurs sa main molle, &agrave; ces dames son front, puis sortait en tra&icirc;nant un pied.</p>
+
+<p>Tandis que Madame de Saint-Aur&eacute;ol nous invitait &agrave; la revanche, le premier jacquet finissait; parfois alors Monsieur Floche prenait la place de son beau-fr&egrave;re; ni Monsieur Floche, ni l'abb&eacute; n'annon&ccedil;aient les coups; on n'entendait de leur c&ocirc;t&eacute; que le roulement des d&eacute;s dans le cornet et sur la table; Monsieur de Saint-Aur&eacute;ol dans la berg&egrave;re monologuait ou chantonnait &agrave; demi-voix, et parfois, tout-&agrave;-coup, flanquait un &eacute;norme coup de pincette au travers du feu, si impertinemment qu'il en &eacute;claboussait au loin la braise; Mademoiselle Olympe accourait pr&eacute;cipitamment et ex&eacute;cutait sur le tapis ce que Madame de Saint-Aur&eacute;ol appelait &eacute;l&eacute;gamment la danse des &eacute;tincelles... Le plus souvent Monsieur Floche laissait le baron aux prises avec l'abb&eacute; et ne quittait pas son fauteuil; de ma place je pouvais le voir, non point dormant comme il disait, mais hochant la t&ecirc;te dans l'ombre; et le premier soir, un sursaut de flamme ayant &eacute;clair&eacute; brusquement son visage, je pus distinguer qu'il pleurait.</p>
+
+<p>A neuf heures et quart, le b&eacute;sigue termin&eacute;, Madame Floche &eacute;teignait la lampe, tandis que Mademoiselle Verdure allumait deux flambeaux qu'elle posait des deux c&ocirc;t&eacute;s du jacquet.</p>
+
+<p>--L'abb&eacute;, ne le faites pas veiller trop tard, recommandait Madame de Saint-Aur&eacute;ol, en donnant un coup d'&eacute;ventail sur l'&eacute;paule de son mari.</p>
+
+<p>J'avais cru d&eacute;cent, d&egrave;s le premier soir, d'ob&eacute;ir au signal de ces dames, laissant aux prises les jacqueteurs et &agrave; sa m&eacute;ditation Monsieur Floche qui ne montait que le dernier. Dans le vestibule, chacun se saisissait d'un bougeoir; ces dames me souhaitaient le bonsoir qu'elles accompagnaient des m&ecirc;mes r&eacute;v&eacute;rences que le matin. Je rentrais dans ma chambre; j'entendais bient&ocirc;t monter ces Messieurs. Bient&ocirc;t tout se taisait. Mais de la lumi&egrave;re filtrait encore longtemps sous certaines portes. Mais plus d'une heure apr&egrave;s si, press&eacute; par quelque besoin l'on sortait dans le corridor, l'on risquait d'y rencontrer Madame Floche ou Mademoiselle Verdure, en toilette de nuit, vaquant &agrave; de derniers rangements. Plus tard encore, et quand on e&ucirc;t cru tout &eacute;teint, au carreau d'un petit cagibis qui prenait jour mais non acc&egrave;s sur le couloir, on pouvait voir, &agrave; son ombre chinoise, Madame de Saint-Aur&eacute;ol ravauder.</p>
+
+<h2>IV</h2>
+
+<p>Ma seconde journ&eacute;e &agrave; la Quartfourche fut tr&egrave;s sensiblement pareille &agrave; la premi&egrave;re; d'heure en heure; mais la curiosit&eacute; que d'abord j'avais pu avoir quant aux occupations de mes h&ocirc;tes &eacute;tait compl&egrave;tement retomb&eacute;e. Une petite pluie fine emplissait le ciel depuis le matin. La promenade devenant impossible, la conversation de ces dames se faisant de plus en plus insignifiante, j'occupai donc au travail &agrave; peu pr&egrave;s toutes les heures du jour. A peine pus-je &eacute;changer quelques propos avec l'abb&eacute;; c'&eacute;tait apr&egrave;s le d&eacute;jeuner; il m'invita &agrave; venir fumer une cigarette &agrave; quelques pas du salon, dans une sorte de hangar vitr&eacute; que l'on appelait un peu pompeusement: l'orangerie, o&ugrave; l'on avait rentr&eacute; pour la mauvaise saison les quelques bancs et chaises du jardin.</p>
+
+<p>--Mais, cher Monsieur, dit-il, lorsqu'un peu nerveusement j'abordai la question de l'&eacute;ducation de l'enfant, --je n'aurais as demand&eacute; mieux que d'&eacute;clairer Casimir de toutes mes faibles lumi&egrave;res; ce n'est pas sans regrets que j'ai d&ucirc; y renoncer. Est-ce que, claudicant comme il est, vous m'approuveriez si j'allais me mettre en t&ecirc;te de le faire danser sur la corde roide? J'ai vite d&ucirc; r&eacute;tr&eacute;cir mes vis&eacute;es. S'il s'occupe avec moi d'Averrho&egrave;s, c'est parce que je me suis charg&eacute; d'un travail sur la philosophie d'Aristote et que, plut&ocirc;t que d'&acirc;nonner avec l'enfant sur je ne sais quels rudiments, j'ai pris quelque plaisir de coeur &agrave; l'entra&icirc;ner dans mon travail. Autant ce sujet-l&agrave; qu'un autre; l'important c'est d'occuper Casimir trois ou quatre heures par jour; aurais-je pu me d&eacute;fendre d'un peu d'aigreur s'il avait d&ucirc; me faire perdre le m&ecirc;me temps? et sans profit pour lui, je vous le certifie... Suffit sur ce sujet, n'est-ce pas.-- L&agrave;-dessus jetant la cigarette qu'il avait laiss&eacute; &eacute;teindre, il se leva pour rentrer dans le salon.</p>
+
+<p>Le mauvais temps m'emp&ecirc;chait de sortir avec Casimir; nous d&ucirc;mes remettre au lendemain la partie de p&ecirc;che projet&eacute;e; mais, devant le d&eacute;ception de l'enfant, je m'ig&eacute;niai &agrave; lui procurer quelque autre plaisir; ayant mis la main sur un &eacute;chiquier, je lui appris le jeu des poules et du renard, qui le passionna jusqu'au souper.</p>
+
+<p>La soir&eacute;e commen&ccedil;a tout pareille &agrave; la pr&eacute;c&eacute;dente; mais d&eacute;j&agrave; je n'&eacute;coutais ni ne regardais plus personne; un ennui sans nom commen&ccedil;ait de peser sur moi.</p>
+
+<p>Sit&ocirc;t apr&egrave;s d&icirc;ner, il s'&eacute;leva une esp&egrave;ce de rafale; &agrave; deux reprises Mademoiselle Verdure interrompit le b&eacute;sigue pour aller voir dans les chambres d'en haut "si la pluie ne chassait pas." Nous d&ucirc;mes prendre la revanche sans elle; le jeu manquait d'entrain. Au coin du feu, dans un fauteuil bas qu'on appelait commun&eacute;ment "la berline" Monsieur Floche, berc&eacute; par le bruit de l'averse, s'&eacute;tait positivement endormi: dans la berg&egrave;re, le baron qui lui faisait face se plaignait de ses rhumatisme en grognonnait.</p>
+
+<p>--La partie de jacquet vous distrairait, r&eacute;p&eacute;tait vainement l'abb&eacute; qui, faute d'adversaire, finit par se retirer, emmenant coucher Casimir.</p>
+
+<p>Quand, ce soir-l&agrave;, je me retrouvai seul dans ma chambre, une angoisse intol&eacute;rable m'&eacute;treignit l'&acirc;me et le corps; mon ennui devenait presque de la peur. Un mur de pluie me s&eacute;parait du reste du monde, loin de toute passion, loin de la vie, m'enfermait dans un cauchemar gris, parmi d'&eacute;tranges &ecirc;tres &agrave; peine humains, &agrave; sang froid, d&eacute;color&eacute;s et dont le coeur depuis longtemps ne battait plus. J'ouvris ma valise et saisis mon indicateur: Un train! A quelque heure que ce soit, un jour ou de la nuit... qu'il m'emporte! J'&eacute;touffe ici...</p>
+
+<p>L'impatience emp&ecirc;cha longtemps mon sommeil.</p>
+
+<p>Lorsque je m'&eacute;veillai le lendemain, ma d&eacute;cision n'&eacute;tait peut-&ecirc;tre pas moins ferme, mais il ne me paraissait plus possible de fausser politesse &agrave; mes h&ocirc;tes et de partir sans inventer quelque excuse &agrave; l'&eacute;tranglement de mon s&eacute;jour. N'avais-je pas imprudemment parl&eacute; de m'attarder une semaine au moins &agrave; la Quartfourche! Bah! de mauvaises nouvelles me rappelleront brusquement &agrave; Paris... Heureusement j'avais donn&eacute; mon adresse; on devait me renvoyer &agrave; la Quartfourche tout mon courrier; c'est bien miracle, pensai-je, s'ils ne me parvient pas d&egrave;s aujourd'hui n'importe quelle enveloppe dont je puisse habilement me servir... et je reportai mon espoir dans l'arriv&eacute;e du facteur. Celui-ci s'amenait peu apr&egrave;s-midi, &agrave; l'heure o&ugrave; finissait le d&eacute;jeuner; nous ne nous serions pas lev&eacute;s de table avant que Delphine n'e&ucirc;t apport&eacute; &agrave; Madame Floche le maigre paquet de lettres et d'imprim&eacute;s qu'elle distribuait aux convives. Par malheur il arriva que ce jour-l&agrave; l'abb&eacute; Santal &eacute;tait convi&eacute; &agrave; d&eacute;jeuner par le doyen de Pont-l'&Eacute;v&ecirc;que, vers onze heures il vint prendre cong&eacute; de M. Floche et de moi qui ne m'avisai pas aussit&ocirc;t qu'il me soufflait ainsi cheval et carriole.</p>
+
+<p>Au d&eacute;jeuner je jouai donc la petite com&eacute;die que j'avais pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;e:</p>
+
+<p>--Allons bon! Quel ennui!... murmurai-je en ouvrant une des enveloppes que m'avait tendues Madame Floche; et comme, par discr&eacute;tion, aucun de mes h&ocirc;tes ne relevait mon exclamation, je repris de plus belle: Quel contre-temps! en jouant la surprise de la d&eacute;convenue, tandis que mes yeux parcouraient un anodin billet. Enfin Madame Floche se hasarda &agrave; me demander d'une voix timide:</p>
+
+<p>--Quelque f&acirc;cheuse nouvelle, cher Monsieur?</p>
+
+<p>--Oh! rien de tr&egrave;s grave, r&eacute;pondis-je aussit&ocirc;t. Mais h&eacute;las! je vois qu'il va me falloir rentrer &agrave; Paris sans retard, et de l&agrave; vient ma contrari&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>D'un bout &agrave; l'autre de la table la stupeur fut g&eacute;n&eacute;rale, d&eacute;passant mon attente au point que je me sentis rougir de confusion. Cette stupeur se traduisit d'abord par un morne silence, puis enfin Monsieur Floche, d'une voix un peu tremblante:</p>
+
+<p>--Est-il vraiment possible, cher jeune ami? Mais votre travail! Mais notre...</p>
+
+<p>Il ne put achever. Je ne trouvais rien &agrave; r&eacute;pondre, rien &agrave; dire et, ma foi, me sentais passablement &eacute;mu moi-m&ecirc;me. Mes yeux se fixaient sur le sommet de la t&ecirc;te de Casimir qui, le nez dans son assiette, coupait une pomme en petits morceau. Mademoiselle Verdure &eacute;tait devenue pourpre d'indignation.</p>
+
+<p>--Je croirais indiscret d'insister pour vous retenir, hasarda faiblement Madame Floche.</p>
+
+<p>--Pour les distractions que peut offrir la Quartfourche! dit aigrement Madame de Saint-Aur&eacute;ol...</p>
+
+<p>--Oh! Madame, croyez bien que rien ne... essayai-je de protester; mais, sans m'&eacute;couter, la baronne criait &agrave; tue-t&ecirc;te dans l'oreille de son mari assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle:</p>
+
+<p>--C'est Monsieur Lacase qui veut d&eacute;j&agrave; nous quitter.</p>
+
+<p>--Charmant! Charmant! tr&egrave;s sensible, fit le sourd en souriant vers moi.</p>
+
+<p>Cependant Madame Floche, vers Mademoiselle Verdure;</p>
+
+<p>--Mais comment allons-nous pouvoir faire...? la jument qui vient de partir avec l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>Ici je rompis d'une semelle:</p>
+
+<p>--Pourvu que je sois &agrave; Paris demain matin &agrave; la premi&egrave;re heure... Au besoin de train de cette nuit suffirait.</p>
+
+<p>--Que Gratien aille tout de suite voir si le cheval de Bouligny peut servir. Dites qu'il faudrait mener quelqu'un pour le train de... et se tournant vers moi: --Vraiment le train de sept heures suffirait?</p>
+
+<p>--Oh! Madame, je suis d&eacute;sol&eacute; de vous causer tant d'embarras...</p>
+
+<p>Le d&eacute;jeuner s'acheva dans le silence. Sit&ocirc;t apr&egrave;s, le petit p&egrave;re Floche m'entra&icirc;na, et, d&egrave;s que nous f&ucirc;mes seuls dans le couloir qui menait &agrave; la biblioth&egrave;que...</p>
+
+<p>--Mais cher Monsieur... cher ami... je ne puis croire encore... mais il vous reste &agrave; prendre connaissance d'un tas de... Se peut-il vraiment? quel contretemps! quel f&acirc;cheux contretemps! Justement j'attendais la fin de votre premier travail pour mettre entre vos mains d'autres papiers que j'ai ressortis hier soir: je comptais sur eux, je l'avoue, pour vous int&eacute;resser &agrave; neuf et pour vous retenir davantage. Il va donc me falloir vous montrer cela tout de suite. Venez avec moi; vous avez encore un peu de temps jusqu'au soir; car je n'ose, n'est-ce pas, vous demander de revenir...?</p>
+
+<p>Devant la d&eacute;convenue du vieillard je prenais honte de ma conduite. J'avais travaill&eacute; d'arrache-pied toute la journ&eacute;e de la veille et cette derni&egrave;re matin&eacute;e, de sorte qu'en r&eacute;alit&eacute; il ne me restait plus beaucoup &agrave; glaner sur les premiers papiers que m'avait confi&eacute;s Monsieur Floche; mais sit&ocirc;t que nous f&ucirc;mes mont&eacute;s dans sa retraite, le voici qui, du fond d'un tiroir, sortit avec un geste myst&eacute;rieux un paquet envelopp&eacute; de toiles et ficel&eacute;; une fiche pass&eacute;e sous la ficelle portait, en mani&egrave;re de table, la nomenclature des papiers, leur provenance.</p>
+
+<p>--Emportez tout le paquet, dit-il; tout n'y est sans doute pas bien fameux; mais vous aurez plus vite fait que moi de d&eacute;m&ecirc;ler l&agrave;-dedans ce qui vous int&eacute;resse.</p>
+
+<p>Tandis qu'il ouvrait puis refermait d'autres tiroirs et s'affairait, je descendis dans la biblioth&egrave;que avec la liasse que je d&eacute;veloppai sur la grande table.</p>
+
+<p>Certains papiers effectivement se rapportaient &agrave; mon travail, mais ils &eacute;taient en petit nombre et d'importance m&eacute;diocre; la plupart, de la main m&ecirc;me de Monsieur Floche, avaient trait &agrave; la vie de Massillon, et, partant, ne me touchaient gu&egrave;re.</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute; le pauvre Floche comptait-il l&agrave;-dessus pour me retenir? Je le regardai; il s'&eacute;tait &agrave; pr&eacute;sent renfonc&eacute; dans sa chanceli&egrave;re et s'occupait &agrave; d&eacute;boucher minutieusement avec une &eacute;pingle chacun des trous d'un petit instrument qui versait de la sandaraque. L'op&eacute;ration finie, il leva la t&ecirc;te et rencontra mon regard. Un sourire si amical l'&eacute;claira que je me d&eacute;rangeai pour causer avec lui, et, appuy&eacute; sur le linteau, &agrave; l'entr&eacute;e de sa portioncule:</p>
+
+<p>--Monsieur Floche, lui dis-je, pourquoi ne venez-vous jamais &agrave; Paris? on serait si heureux de vous y voir.</p>
+
+<p>--A mon &acirc;ge, les d&eacute;placements sont difficiles et co&ucirc;teux.</p>
+
+<p>--Et vous ne regrettez pas trop la ville?</p>
+
+<p>--Bah! fit-il en soulevant les mains, je m'appr&ecirc;tais &agrave; la regretter davantage. Les premiers temps, la solitude de la campagne para&icirc;t un peu s&eacute;v&egrave;re &agrave; quiconque aime beaucoup causer; puis on s'y fait.</p>
+
+<p>--Ce n'est donc pas par go&ucirc;t que vous &ecirc;tes venu vous installer &agrave; la Quartfourche?</p>
+
+<p>Il se d&eacute;gagea de sa chanceli&egrave;re, se leva, puis posant sa main famili&egrave;rement sur ma manche:</p>
+
+<p>--J'avais &agrave; l'Institut quelques coll&egrave;gues que j'affectionne, dont votre cher ma&icirc;tre Albert Desnos; et je crois bien que j'&eacute;tais en passe de prendre bient&ocirc;t place aupr&egrave;s d'eux...</p>
+
+<p>Il semblait vouloir parler davantage; pourtant je n'osais poser question trop directe:</p>
+
+<p>--Est-ce Madame Floche qu'attirait &agrave; ce point la campagne?</p>
+
+<p>--N... non. C'est pourtant pour Madame Floche que j'y suis venu; mais elle-m&ecirc;me y &eacute;tait appel&eacute;e par un petit &eacute;v&eacute;nement de famille.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait descendu dans la grande salle et aper&ccedil;ut la liasse que j'avais d&eacute;j&agrave; reficel&eacute;e.</p>
+
+<p>--Ah! vous avez d&eacute;j&agrave; tout regard&eacute;, dit-il tristement. Sans doute aurez-vous trouv&eacute; l&agrave; peu de provende. Que voulez-vous? les moindres miettes je les ramasse; parfois je me dis que je perds mon temps &agrave; collectionner des broutilles; mais peut-&ecirc;tre faut-il des hommes comme moi pour &eacute;pargner ces menus travaux &agrave; d'autres qui comme vous, en sauront tirer un brillant parti. Quand je lirai votre th&egrave;se je serai heureux de me dire que ma peine vous aura un tout petit peu profit&eacute;.</p>
+
+<p>La cloche du go&ucirc;ter nous appela.</p>
+
+<p>Comment arriver &agrave; conna&icirc;tre quel "petit &eacute;v&eacute;nement de famille", pensais-je, a suffi pour d&eacute;cider ainsi ces deux vieux? L'abb&eacute; le conna&icirc;t-il? Au lieu de me butter contre lui, j'aurais d&ucirc; l'apprivoiser. N'importe! Trop tard &agrave; pr&eacute;sent. Il n'en reste pas moins que Monsieur Floche est un digne homme et dont je garderai bon souvenir...</p>
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes dans la salle &agrave; manger.</p>
+
+<p>--Casimir n'ose pas vous demander si vous ne feriez pas encore un petit tour de jardin avec lui; je sais qu'il en a grande envie, dit Madame Floche; mais le temps vous manquera peut-&ecirc;tre?</p>
+
+<p>L'enfant qui plongeait le visage dans un bol de lait s'engoua.</p>
+
+<p>--J'allais lui proposer de m'accompagner; j'ai pu mettre au pair mon travail et vais &ecirc;tre libre jusqu'au d&eacute;part. Pr&eacute;cis&eacute;ment il ne pleut plus... Et j'entra&icirc;nai l'enfant dans le parc.</p>
+
+<p>Au premier d&eacute;tour de l'all&eacute;e, l'enfant qui tenait une de mes mains dans les deux siennes, longuement la pressa contre son visage br&ucirc;lant:</p>
+
+<p>--Vous aviez dit que vous resteriez huit jours...</p>
+
+<p>--Mon pauvre petit! je ne peux pas rester plus longtemps.</p>
+
+<p>--Vous vous ennuyez.</p>
+
+<p>--Non! mais il faut que je parte.</p>
+
+<p>--O&ugrave; allez-vous?</p>
+
+<p>--A Paris. Je reviendrai.</p>
+
+<p>A peine eus-je l&acirc;ch&eacute; ce mot qu'il me regarda anxieusement.</p>
+
+<p>--C'est bien vrai? Vous le promettez?</p>
+
+<p>L'interrogation de cet enfant &eacute;tait si confiante que je n'eus pas le coeur de me d&eacute;dire:</p>
+
+<p>--Veux-tu que je t'&eacute;crive sur un petit papier que tu garderas?</p>
+
+<p>--Oh! oui, fit-il en embrassant ma main bien fort et manifestant sa joie par de bondissements fr&eacute;n&eacute;tiques.</p>
+
+<p>--Sais-tu ce qui serait gentil, maintenant? Au lieu d'aller p&ecirc;cher, nous devrions cueillir des fleurs pour ta tante; on irait tous les deux lui porter un gros bouquet dans sa chambre pour lui faire une belle surprise.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais promis de ne point quitter la Quartfourche sans avoir visit&eacute; la chambre d'une des vieilles dames; comme elles circulaient continuellement d'un bout &agrave; l'autre de la maison, je risquais fort d'&ecirc;tre d&eacute;rang&eacute; dans mon investigation indiscr&egrave;te; je comptais sur l'enfant pour autoriser ma pr&eacute;sence; si peu naturel qu'il p&ucirc;t para&icirc;tre que je p&eacute;n&eacute;trasse &agrave; sa suite dans la chambre de sa grand'm&egrave;re ou de sa tante, gr&acirc;ce au pr&eacute;texte du bouquet trouverais-je, en cas de surprise, une facile contenance.</p>
+
+<p>Mais cueiller des fleurs &agrave; la Quartfourche n'&eacute;tais pas aussi ais&eacute; que je le supposais. Gratien exer&ccedil;ait sur tout le jardin une surveillance farouche; non seulement il indiquait les fleurs qui supportaient d'&ecirc;tre cueillies, mais encore &eacute;tait-il jalousement regardant sur la mani&egrave;re de les cueillir. Il y fallait s&eacute;cateur ou serpette et, de plus, quelles pr&eacute;cautions! C'est ce que Casimir m'expliquait. Gratien nous accompagna jusqu'au bord d'une corbeille de dahlias superbes o&ugrave; l'on pouvait pr&eacute;lever maints bouquets sans que seulement il y par&ucirc;t.</p>
+
+<p>--Au-dessus de l'oeil. Monsieur Casimir; combien de fois faut-il qu'on vous le r&eacute;p&egrave;te? coupez toujours au-dessus de l'oeil.</p>
+
+<p>--En cette fin de saison, cela n'a plus aucune importance, m'&eacute;criai-je impatiemment.</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit en grommelant que "&ccedil;a a toujours de l'importance" et que "il n'y a pas de saison pour mal faire". J'ai horreur des bougons sentencieux...</p>
+
+<p>L'enfant me pr&eacute;c&eacute;da, portant la gerbe. En passant dans le vestibule je m'&eacute;tais empar&eacute; d'un vase...</p>
+
+<p>Dans la chambre r&eacute;gnait un paix religieuse; les volets &eacute;taient clos; pr&egrave;s du lit enfonc&eacute; dans une alc&ocirc;ve, un prie-Dieu d'acajou et de velours grenat au pied d'un petit crucifix d'ivoire et d'&eacute;b&egrave;ne; contre le crucifix, le cachant &agrave; demi, un mince rameau de buis suspendu &agrave; une faveur rose et maintenu sous un bras de la croix. Le recueillement de l'heure appelait la pri&egrave;re; j'oubliais ce que j'&eacute;tais venu faire et la vaine curiosit&eacute; qui m'avait attir&eacute; en ce lieu; je laissais Casimir appr&ecirc;ter &agrave; son gr&eacute; les fleurs sur une commode, et je ne regardais plus rien dans la chambre: C'est ici, dans ce grand lit, pensais-je, que la bonne vieille Floche ach&egrave;vera bient&ocirc;t de s'&eacute;teindre, &agrave; l'abri des souffles de la vie... O barques qui souhaitez la temp&ecirc;te! que tranquille est ce port!</p>
+
+<p>Casimir cependant s'impatientait contre les fleurs; les capitules pesants des dahlias l'emportaient; tout le bouquet cabriolait &agrave; terre.</p>
+
+<p>--Si vous m'aidiez, dit-il enfin.</p>
+
+<p>Mais tendis que je m'&eacute;vertuais &agrave; sa place, il courait &agrave; l'autre bout de la pi&egrave;ce vers un secr&eacute;taire qu'il ouvrait.</p>
+
+<p>--Je vais vous faire le billet o&ugrave; vous promettez de revenir.</p>
+
+<p>--C'est cela, repartis-je, me pr&ecirc;tant &agrave; la simagr&eacute;e. D&eacute;p&ecirc;che-toi. Ta tante serait tr&egrave;s f&acirc;ch&eacute;e si elle te voyait fouiller dans son secr&eacute;taire.</p>
+
+<p>--Oh! ma tante est occup&eacute;e &agrave; la cuisine; et puis elle ne me gronde jamais.</p>
+
+<p>De son &eacute;criture la plus appliqu&eacute;e il couvrit une feuille de papier &agrave; lettre.</p>
+
+<p>--A pr&eacute;sent venez signer.</p>
+
+<p>Je m'approchai:</p>
+
+<p>--Mais Casimir, tu n'avais pas &agrave; signer toi-m&ecirc;me! dis-je en riant. L'enfant, pour donner plus de poids, sans doute, &agrave; cet engagement, et pour qu'il lui par&ucirc;t y engager lui-m&ecirc;me sa parole, avait cru bon d'&eacute;crire aussi son nom au bas de la feuille o&ugrave; je lus:</p>
+
+<p><i>Monsieur Lacase promet de revenir l'ann&eacute;e prochaine &agrave; la Quartfourche.</i><br>
+<i>Casimir de Saint-Aur&eacute;ol</i>.</p>
+
+<p>Un instant il resta tout d&eacute;concert&eacute; par ma remarque et par mon rire: il y allait de tout son coeur, lui! Ne le prenais-je donc pas au s&eacute;rieux? Il &eacute;tait bien pr&egrave;s de pleurer.</p>
+
+<p>--Laisse-moi me mettre &agrave; ta place pour que je signe.</p>
+
+<p>Il se leva puis, quand j'eus sign&eacute; le billet, sauta de joie et couvrit ma main de baisers. J'allais partir: il me retint par la manche et, pench&eacute; sur le secr&eacute;taire:</p>
+
+<p>--Je vais vous montrer quelque chose, dit-il en faisant jouer un ressort et glisser un tiroir dont il connaissait le secret; puis ayant fouill&eacute; parmi des rubans et des quittances, il me tendit une fragile miniature encadr&eacute;e:</p>
+
+<p>--Regardez.</p>
+
+<p>Je m'approchai de la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Quel est ce conte o&ugrave; le h&eacute;ros tombe amoureux du seul portrait de la princesse? Ce devait &ecirc;tre ce portrait-l&agrave;. Je n'entends rien &agrave; la peinture et me soucie peu du m&eacute;tier; sans doute un connaisseur e&ucirc;t-il jug&eacute; cette miniature aff&eacute;t&eacute;e: sous trop de complaisante gr&acirc;ce s'effa&ccedil;ait presque le caract&egrave;re: mais cette pure gr&acirc;ce &eacute;tait telle qu'on ne la p&ucirc;t oublier.</p>
+
+<p>Peu m'importaient vous dis-je les qualit&eacute;s ou les d&eacute;fauts de la peinture: la jeune femme que j'avais devant moi et dont je ne voyais que le profil, une tempe &agrave; demi cach&eacute;e par une lourde boucle noire, un oeil languide et tristement r&ecirc;veur, la bouche entr'ouverte et comme soupirante, le col fragile autant qu'une tige de fleur, cette femme &eacute;tait de la plus troublante, de la plus ang&eacute;lique beaut&eacute;. A la contempler j'avais perdu conscience du lieu, de l'heure; Casimir qui d'abord s'&eacute;tait &eacute;loign&eacute;, achevant d'appr&ecirc;ter les fleurs, revint &agrave; moi, se pencha:</p>
+
+<p>--C'est maman... Elle est bien jolie n'est-ce pas!</p>
+
+<p>J'&eacute;tais g&ecirc;n&eacute; devant l'enfant de trouver sa m&egrave;re si belle.</p>
+
+<p>--O&ugrave; est-elle &agrave; pr&eacute;sent, ta maman?</p>
+
+<p>--Je ne sais pas.</p>
+
+<p>--Pourquoi n'est-elle pas ici?</p>
+
+<p>--Elle s'ennuie ici.</p>
+
+<p>--Et ton papa?</p>
+
+<p>Un peu confus&eacute;ment, baissant la t&ecirc;te et comme honteux il r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>--Mon papa est mort.</p>
+
+<p>Mes questions l'importunaient; mais j'&eacute;tais r&eacute;solu &agrave; pousser plus avant.</p>
+
+<p>--Elle vient bien te voir quelquefois, ta maman?</p>
+
+<p>--Oh! oui, souvent! dit-il avec conviction, en relevant soudain la t&ecirc;te. Il ajouta un peu plus bas:</p>
+
+<p>--Elle vient causer avec ma tante.</p>
+
+<p>--Mais avec toi, elle cause bien aussi?</p>
+
+<p>--Oh! moi, je ne sais pas lui parler... Et puis quand elle vient, je suis couch&eacute;.</p>
+
+<p>--Couch&eacute;!</p>
+
+<p>--Oui, elle vient la nuit... Puis, c&eacute;dant &agrave; sa confiance (il avait pris ma main, car j'avais repos&eacute; le portrait) tendrement et comme en secret:</p>
+
+<p>--La derni&egrave;re fois elle est venue m'embrasser dans mon lit.</p>
+
+<p>--Elle ne t'embrasse donc pas d'ordinaire?</p>
+
+<p>--Oh! si beaucoup.</p>
+
+<p>--Alors pourquoi dis-tu "la derni&egrave;re fois"?</p>
+
+<p>--Parce qu'elle pleurait.</p>
+
+<p>--Elle &eacute;tait avec ta tante?</p>
+
+<p>--Non; elle &eacute;tait entr&eacute;e toute seule dans le noir; elle croyait que je dormais.</p>
+
+<p>--Elle t'a r&eacute;veill&eacute;.</p>
+
+<p>--Oh! je ne dormais pas. Je l'attendais.</p>
+
+<p>--Tu savais donc qu'elle &eacute;tait l&agrave;.</p>
+
+<p>Il baissa la t&ecirc;te de nouveau, sans r&eacute;pondre. J'insistai:</p>
+
+<p>--Comment savais-tu qu'elle &eacute;tait l&agrave;?</p>
+
+<p>Pas de r&eacute;ponse. Je repris:</p>
+
+<p>--Dans le noir, comment as-tu pu voir qu'elle pleurait?</p>
+
+<p>--Oh! j'ai senti.</p>
+
+<p>--Tu ne lui as pas demand&eacute; de rester?</p>
+
+<p>--Oh! si. Elle &eacute;tait pench&eacute;e sur mon lit; je la tenais par les cheveux...</p>
+
+<p>--Et qu'est-ce qu'elle disait?</p>
+
+<p>--Elle riait; elle disait que je la d&eacute;coiffais; mais qu'il fallait qu'elle s'en aile.</p>
+
+<p>--Elle ne t'aime donc pas?</p>
+
+<p>--Oh! si; elle m'aime beaucoup, cria-t-il, brusquement &eacute;cart&eacute; de moi et le visage empourpr&eacute; plus encore, d'une voix si passionn&eacute;e que je pris honte de ma question.</p>
+
+<p>La voix de Madame Floche retentit au bas de l'escalier:</p>
+
+<p>--Casimir! Casimir! va dire &agrave; Monsieur Lacase qu'il serait temps de s'appr&ecirc;ter. La voiture sera l&agrave; dans une demi-heure.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;lan&ccedil;ai, d&eacute;gringolai l'escalier, rejoignis la vieille dans le vestibule.</p>
+
+<p>--Madame Floche! quelqu'un pourrait-il porter une d&eacute;p&ecirc;che? J'ai trouv&eacute; un exp&eacute;dient qui me permettra je crois de passer quelques jours de plus pr&egrave;s de vous.</p>
+
+<p>Elle pris mes deux mains dans les deux siennes:</p>
+
+<p>--Ah! Que c'est improbable! cher Monsieur... Et comme son &eacute;motion ne trouvait rien d'autre &agrave; dire, elle r&eacute;p&eacute;tait: Que c'est improbable!... puis, courant sous la fen&ecirc;tre de Floche:</p>
+
+<p>--Bon ami! Bon ami! (c'est ainsi qu'elle l'appelait) Monsieur Lacase veut bien rester.</p>
+
+<p>La faible voix sonnait comme un grelot f&ecirc;l&eacute;, mais parvint cependant; je vis la fen&ecirc;tre s'ouvrir, Monsieur Floche se pencher un instant; puis, aussit&ocirc;t qu'il eut compris:</p>
+
+<p>--Je descends! Je descends!</p>
+
+<p>Casimir je joignait &agrave; lui; durant quelques instants je dus faire face aux congratulations de chacun; on e&ucirc;t dit que j'&eacute;tais de la famille.</p>
+
+<p>Je r&eacute;digeai je ne sais plus quel fantaisiste texte de d&eacute;p&ecirc;che que je fis exp&eacute;dier &agrave; une adresse imaginaire.</p>
+
+<p>--J'ai peur, &agrave; d&eacute;jeuner, d'avoir &eacute;t&eacute; un peu indiscr&egrave;te en vous priant trop fort, dit Madame Floche; puis-je esp&eacute;rer que, si vous restez, vos affaires de Paris n'en souffriront pas trop?</p>
+
+<p>--J'esp&egrave;re que non, ch&egrave;re Madame. Je prie un ami de prendre soin de mes int&eacute;r&ecirc;ts.</p>
+
+<p>Madame de Saint-Aur&eacute;ol &eacute;tait survenue; elle s'&eacute;ventait et tournait dans la pi&egrave;ce en criant de sa voix la plus aigu&euml;. --Qu'il est aimable! Ah! mille gr&acirc;ces... Qu'il est aimable!-- puis disparut, et le calme se r&eacute;tablit.</p>
+
+<p>Peu avant le d&icirc;ner l'abb&eacute; rentra de Pont-l'&Eacute;v&ecirc;que; comme il n'avait pas eu connaissance de ma vell&eacute;it&eacute; de d&eacute;part, il ne put &ecirc;tre surpris d'apprendre que je restais.</p>
+
+<p>--Monsieur Lacase, dit-il assez affablement, j'ai rapport&eacute; de Pont-l'&Eacute;v&ecirc;que quelques journaux; pour moi je ne suis pas grand amateur des racontars de gazettes, mais j'ai pens&eacute; qu'ici vous &eacute;tiez un peu priv&eacute; de nouvelles et que ces feuilles pourraient vous int&eacute;resser.</p>
+
+<p>Il fouillait sa soutane: --Allons! Gratien les aura mont&eacute;s dans ma chambre avec mon sac. Attendez un instant; je m'en vais les qu&eacute;rir.</p>
+
+<p>--N'en faites rien, Monsieur l'abb&eacute;, c'est moi qui monterai les chercher.</p>
+
+<p>Je l'accompagnai jusqu'&agrave; sa chambre; il me pria d'entrer. Et tandis qu'il brossait sa soutane et s'appr&ecirc;tait pour le d&icirc;ner:</p>
+
+<p>--Vous connaissiez la famille de Saint-Aur&eacute;ol avant de venir &agrave; la Quartfourche? demandai-je apr&egrave;s quelques propos vagues.</p>
+
+<p>--Non, me dit-il.</p>
+
+<p>--Ni Monsieur Floche?</p>
+
+<p>--J'ai pass&eacute; brusquement des missions &agrave; l'enseignement. Mon sup&eacute;rieur avait &eacute;t&eacute; en relations avec Monsieur Floche, et m'a d&eacute;sign&eacute; pour les fonctions que je remplis pr&eacute;sentement; non, avant de venir ici je ne connaissais ni mon &eacute;l&egrave;ve ni ses parents.</p>
+
+<p>--De sorte que vous ignorez quels &eacute;v&eacute;nements ont brusquement pouss&eacute; Monsieur Floche &agrave; quitter Paris il y a quelque quinze ans, au moment qu'il allait entrer &agrave; l'Institut.</p>
+
+<p>--Revers de fortune, grommela-t-il.</p>
+
+<p>--Et quoi! Monsieur et Madame Floche vivraient ici aux crochets des Saint-Aur&eacute;ol!</p>
+
+<p>--Mais non, mais non, fit-il impatient&eacute;; ce sont les Saint-Aur&eacute;ols qui sont ruin&eacute;s ou presque; toutefois la Quartfourche leur appartient; les Floche, qui sont dans une situation ais&eacute;e, habitent avec eux pour les aider; ils subviennent au train de maison et permettent ainsi aux Saint-Aur&eacute;ol de conserver la Quartfourche, qui doit revenir plus tard &agrave; Casimir; c'est je crois tout ce que l'enfant peut esp&eacute;rer...</p>
+
+<p>--La belle-fille est sans fortune?</p>
+
+<p>--Quelle belle-fille? La m&egrave;re de Casimir n'est pas la bru, c'est la propre fille des Saint-Aur&eacute;ol.</p>
+
+<p>--Mais alors, le nom de l'enfant? --Il feignit de ne point comprendre.-- Ne s'appelle-t-il pas Casimir de Saint-Aur&eacute;ol?</p>
+
+<p>--Vous croyez! dit-il ironiquement. Eh bien! il faut supposer que Mademoiselle de Saint-Aur&eacute;ol aura &eacute;pous&eacute; quelque cousin du m&ecirc;me nom.</p>
+
+<p>--Fort bien! fis-je, comprenant &agrave; demi, h&eacute;sitant pourtant &agrave; conclure. Il avait achev&eacute; de brosser sa soutane; un pied sur le rebord de la fen&ecirc;tre il flanquait de grands coups de mouchoir pour &eacute;pousseter ses souliers. --Et vous la connaissez... Mademoiselle de Saint-Aur&eacute;ol?</p>
+
+<p>--Je l'ai vue deux ou trois fois; mais elle ne vient ici qu'en courant.</p>
+
+<p>--O&ugrave; vit-elle?</p>
+
+<p>Il se releva, jeta dans un coin de la chambre le mouchoir empoussi&eacute;r&eacute;:</p>
+
+<p>--Alors c'est un interrogatoire?... puis se dirigeant vers sa toilette: --On va sonner pour le d&icirc;ner et je ne serai pas pr&ecirc;t!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une invite &agrave; le laisser; ses l&egrave;vres serr&eacute;es certainement en gardaient gros &agrave; dire, mais pour l'instant ne laisseraient plus rien &eacute;chapper.</p>
+
+<h2>V</h2>
+
+<p>Quatre jours apr&egrave;s j'&eacute;tais encore &agrave; la Quartfourche; moins angoiss&eacute; qu'au troisi&egrave;me jour, mais plus las. Je n'avais rien surpris de nouveau, ni dans les &eacute;v&eacute;nements de chaque jour, ni dans les propos de mes h&ocirc;tes; d'inanition d&eacute;j&agrave; je sentais ma curiosit&eacute; se mourir. Il faut donc renoncer &agrave; en d&eacute;couvrir davantage, pensais-je appr&ecirc;tant de nouveau mon d&eacute;part: autour de moi tout se refuse &agrave; m'instruire; l'abb&eacute; fait le muet depuis que j'ai laiss&eacute; para&icirc;tre combien ce qu'il sait m'int&eacute;resse; &agrave; mesure que Casimir me marque plus de confiance, je me sens devant lui plus contraint; je n'ose plus l'interroger et du reste je connais &agrave; pr&eacute;sent tout ce qu'il aurait &agrave; me dire: rien de plus que le jour o&ugrave; il me montrait le portrait.</p>
+
+<p>Si pourtant; l'enfant innocemment m'avait appris le pr&eacute;nom de sa m&egrave;re. Sans doute j'&eacute;tais fous de m'exalter ainsi sur une flatteuse image vraisemblablement vieille de plus de quinze ans; et si m&ecirc;me Isabelle de Saint-Aur&eacute;ol, durant mon s&eacute;jour &agrave; la Quartfourche, risquait une de ces fugitives apparition dont je savais &agrave; pr&eacute;sent qu'elle &eacute;tait coutumi&egrave;re, sans doute je ne pourrais, n'oserais me trouver sur son passage. N'importe! ma pens&eacute;e soudain tout occup&eacute;e d'elle &eacute;chappait &agrave; l'ennui; ces derniers jours avaient fui d'une fuite ail&eacute;e et je m'&eacute;tonnais que s'achev&acirc;t d&eacute;j&agrave; cette semaine. Il n'avait pas &eacute;t&eacute; question que je restasse plus longtemps chez les Floche et mon travail ne m'offrait plus aucune raison de m'attarder, mais, ce dernier matin encore, je parcourais le parc que l'automne rendait plus vaste et sonore, appelant &agrave; demi-voix, puis &agrave; voix plus haute: Isabelle!... et ce nom qui m'avait d&eacute;plu tout d'abord, se rev&ecirc;tait &agrave; pr&eacute;sent pour moi d'&eacute;l&eacute;gance, se p&eacute;n&eacute;trait d'un charme clandestin... Isabelle de Saint-Aur&eacute;ol! Isabelle! J'imaginais sa robe blanche fuir au d&eacute;tour de chaque all&eacute;e; &agrave; travers l'inconstant feuillage, chaque rayon rappelait son regard, son sourire m&eacute;lancolique, et comme encore j'ignorais l'amour, je me figurais que j'aimais et, tout heureux d'&ecirc;tre amoureux, m'&eacute;coutais avec complaisance.</p>
+
+<p>Que le parc &eacute;tait beau! et qu'il s'appr&ecirc;tait noblement &agrave; la m&eacute;lancolie de cette saison d&eacute;clinante. J'y respirais avec enivrement l'odeur des mousses et des feuilles pourrissantes. Les grands marronniers roux, &agrave; demi d&eacute;pouill&eacute;s d&eacute;j&agrave;, ployaient leurs branches jusqu'&agrave; terre; certains buissons pourpr&eacute;s rutilaient &agrave; travers l'averse; l'herbe, aupr&egrave;s d'eux, prenait une verdeur aigu&euml;; il y avait quelques colchiques dans les pelouses du jardin; un peu plus bas, dans le vallon, une prairie en &eacute;tait rose, que l'on apercevait de la carri&egrave;re o&ugrave;, quand la pluie cessait, j'allais m'asseoir --sur cette m&ecirc;me pierre o&ugrave; je m'&eacute;tais assis le premier jour avec Casimir; o&ugrave;, r&ecirc;veuse, Mademoiselle de Saint-Aur&eacute;ol s'&eacute;tait assise nagu&egrave;re, peut-&ecirc;tre... et je m'imaginais assis pr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>Casimir m'accompagnait souvent, mais je pr&eacute;f&eacute;rais marcher seul. Et presque chaque jour la pluie me surprenait dans le jardin; tremp&eacute;, je rentrais me s&eacute;cher devant le feu de la cuisine. Ni la cuisini&egrave;re, ni Gratien ne m'aimaient; mes avances r&eacute;it&eacute;r&eacute;es n'avaient pu leur arracher trois paroles. Du chien non plus, caresses ou friandises n'avaient pu me faire un ami; Terno passait presque toutes les heures du jour couch&eacute; dans l'&acirc;tre vaste, et quand j'en approchais il grognait. Casimir que je retrouvais souvent, assis sur la margelle du foyer, &eacute;pluchant des l&eacute;gumes ou lisant, y allait alors d'une tape, s'affectant que son chien ne m'accueill&icirc;t pas en ami. Prenant le livre des mains de l'enfant je poursuivais &agrave; haute voix sa lecture; lui, restait appuy&eacute; contre moi; je le sentais m'&eacute;couter de tout son corps.</p>
+
+<p>Mais ce matin-l&agrave; l'averse me surprit si brusque et si violente que je ne pus songer &agrave; rentrer au ch&acirc;teau; je courus m'abriter au plus proche; c'&eacute;tait ce pavillon abandonn&eacute; que vous avez pu voir &agrave; l'autre extr&eacute;mit&eacute; du parc, pr&egrave;s de la grille; il &eacute;tait &agrave; pr&eacute;sent d&eacute;labr&eacute;: pourtant une premi&egrave;re salle assez vaste restait &eacute;l&eacute;gamment lambriss&eacute;e comme le salon d'un pavillon de plaisance; mais les boiseries vermoulues crevaient au moindre choc...</p>
+
+<p>Quand j'entrai, poussant la porte mal close, quelques chauves-souris tournoy&egrave;rent, puis s'&eacute;lanc&egrave;rent au dehors par la fen&ecirc;tre d&eacute;vitr&eacute;e. J'avais cru l'averse passag&egrave;re, mais, tandis que je patientais, le ciel acheva de s'assombrir. Me voici bloqu&eacute; pour longtemps! Il &eacute;tait dix heures et demie; on ne d&eacute;jeunait qu'&agrave; midi. J'attendrai jusqu'au premier coup de cloche, que l'on entend d'ici certainement, pensai-je. J'avais sur moi de quoi &eacute;crire et, comme ma correspondance &eacute;tait en retard, je pr&eacute;tendis me prouver &agrave; moi-m&ecirc;me qu'il n'est pas moins ais&eacute; d'occuper bien une heure qu'une journ&eacute;e. Mais ma pens&eacute;e incessamment me ramenait &agrave; mon inqui&eacute;tude amoureuse: ah! si je savais que quelque jour elle d&ucirc;t repara&icirc;tre en ce lieu, j'incendierais ces murs de d&eacute;clarations passionn&eacute;es... Et lentement m'imbibait un ennui douloureux, lourd de larmes. Je restais effondr&eacute; dans un coin de la pi&egrave;ce, n'ayant trouv&eacute; si&egrave;ge o&ugrave; m'asseoir, et comme un enfant perdu je pleurais.</p>
+
+<p>Certes le mot Ennui est bien faible pour exprimer ces d&eacute;tresses intol&eacute;rables &agrave; quoi je fus sujet de tout temps; elles s'emparent de nous tout-&agrave;-coup; la quantit&eacute; de l'heure les d&eacute;clare; l'instant auparavant tout vous riait et l'on riait &agrave; toute chose; tout-&agrave;-coup une vapeur fuligineuse s'essore du fond de l'&acirc;me et s'interpose entre le d&eacute;sir et la vie; elle forme un &eacute;cran livide, nous s&eacute;pare du reste du monde dont la chaleur, l'amour, la couleur, l'harmonie ne nous parviennent plus que r&eacute;fract&eacute;s en une transposition abstraite: on constate, on n'est plus &eacute;mu; et l'effort d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; pour crever l'&eacute;cran isolateur de l'&acirc;me nous m&egrave;nerait &agrave; tous les crimes, au meurtre ou au suicide, &agrave; la folie...</p>
+
+<p>Ainsi r&ecirc;vais-je en &eacute;coutant ruisseler la pluie. Je gardais &agrave; la main le canif que j'avais ouvert pour tailler mon crayon, mais la feuille de mon carnet restait vide; &agrave; pr&eacute;sent, de la pointe de ce canif, sur le panneau voisin je t&acirc;chais de sculpter son nom; sans conviction, mais parce que je savais que les amants transis ont accoutum&eacute; d'ainsi faire; &agrave; tout instant le bois pourri c&eacute;dait; un trou venait en place de la lettre; bient&ocirc;t, sans plus d'application, par d&eacute;soeuvrement, imb&eacute;cile besoin de d&eacute;truire, je commen&ccedil;ai de taillader au hasard. Le lambris que j'ab&icirc;mais se trouvait imm&eacute;diatement sous la fen&ecirc;tre; le cadre en &eacute;tait disjoint &agrave; la partie sup&eacute;rieure, de sorte que le panneau tout entier pouvait glisser de bas en haut dans les rainures lat&eacute;rales; c'est ce que je remarquai lorsque l'effort de mon couteau inopin&eacute;ment le souleva.</p>
+
+<p>Quelques instants apr&egrave;s j'achevais d'&eacute;mietter le lambris. Avec le d&eacute;bris de bois, une enveloppe tomba sur le plancher; tach&eacute;e, moisie, elle avait pris le ton de la muraille, au point que tout d'abord elle n'&eacute;tonna point mon regard; non, je ne m'&eacute;tonnai pas de la voir; il ne me paraissait pas surprenant qu'elle f&ucirc;t l&agrave; et telle &eacute;tait mon apathie que je ne cherchai pas aussit&ocirc;t &agrave; l'ouvrir. Laide, grise, souill&eacute;e, on e&ucirc;t dit un pl&acirc;tras, vous dis-je. &nbsp;C'est par d&eacute;soeuvrement que je la pris; c'est machinalement que je la pris; c'est machinalement que je la d&eacute;chirai. J'en sortis deux feuillets couverts d'une grande &eacute;criture d&eacute;sordonn&eacute;e, p&acirc;lie, presque effac&eacute;e par endroits. Que venait faire l&agrave; cette lettre? Je regardai la signature et j'eus un &eacute;blouissement: le nom d'Isabelle &eacute;tait au bas de ces feuillets!</p>
+
+<p>Elle occupait &agrave; ce point mon esprit... j'eus un instant l'illusion qu'elle m'&eacute;crivait &agrave; moi-m&ecirc;me:</p>
+
+<p><i>Mon amour, voici ma derni&egrave;re lettre...</i> disait-elle. <i>Vite ces quelques mots encore, car je sais que ce soir je ne pourrai plus rien te dire; mes l&egrave;vres, pr&egrave;s de toi, ne sauront plus trouver que des baisers. Vite, pendant que je puis parler encore; &eacute;coute:</i><br>
+<i>Onze heures c'est trop t&ocirc;t; mieux vaut minuit. Tu sais que je meurs d'impatience et que l'attente m'ext&eacute;nue, mais pour que je m'&eacute;veille &agrave; toi il faut que toute la maison dorme. Oui, minuit; pas avant. Viens &agrave; ma rencontre jusqu'&agrave; la porte de la cuisine, (en suivant le mur du potager qui est dans l'ombre et ensuite il y a des buissons) attends-moi l&agrave; et non pas devant la grille, non que j'aie peur de traverser seule le jardin, mais parce que le sac o&ugrave; j'emporte un peu de v&ecirc;tements sera tr&egrave;s lourd et que je n'aurai pas la force de le porter longtemps.</i></p>
+
+<p><i>En effet il vaut mieux que la voiture reste en bas de la ruelle o&ugrave; nous la retrouverons facilement. A cause des chiens de la ferme qui pourraient aboyer et donner l'&eacute;veil, c'est plus prudent</i>.</p>
+
+<p><i>Mais non mon ami, il n'y avait pas moyen, tu le sais, de nous voir davantage et de convenir de tout ceci de vive voix. Tu sais qu'ici je vis captive et que les vieux ne me laissent pas plus sortir qu'ils ne te permettent &agrave; toi de rentrer. Ah! de quel cachot je m'&eacute;chappe... Oui j'aurai soin de prendre des souliers de rechange que je mettrai sit&ocirc;t que nous serons dans la voiture, car l'herbe du bas du jardin est tremp&eacute;e.</i></p>
+
+<p><i>Comment peux-tu me demander encore si je suis r&eacute;solue et pr&ecirc;te? Mais mon amour, voici des mois que je me pr&eacute;pare et que je me tien pr&ecirc;te! des ann&eacute;es que je vis dans l'attente de cet instant! --Et si je ne vais rien regretter?-- Tu m'as donc pas compris que j'ai pris tous ceux qui s'attachent &agrave; moi en horreur, tous ceux qui m'attachent ici. Est-ce vraiment la douce et la craintive Isa qui parle? Mon ami, mon amant, qu'avez-vous fait de moi, mon amour?..</i>.</p>
+
+<p><i>J'&eacute;touffe ici; je songe &agrave; tout l'ailleurs qui s'entr'ouve... J'ai soif..</i>.</p>
+
+<p><i>J'allais oublier de te dire qu'il n'y a pas eu moyen d'enlever les saphirs de l'&eacute;crin, parce que ma tante n'a plus laiss&eacute; ses clefs dans sa chambre; aucune de celles que j'ai essay&eacute;es n'a pus aller au tiroir... Ne me gronde pas; j'ai le bracelet de maman, la cha&icirc;ne &eacute;maill&eacute;e et deux bagues --qui n'ont sans doute pas grande valeur puisqu'elle ne les met pas; mais je crois que la cha&icirc;ne est tr&egrave;s belle. Pour de l'argent... je ferai mon possible; mais tu feras tout de m&ecirc;me bien de t'en procurer.</i></p>
+
+<p><i>A toi de toutes mes pri&egrave;res. A bient&ocirc;t, ton Isa.</i></p>
+
+<p><i>Ce 22 Octobre, anniversaire de ma vingt-deuxi&egrave;me ann&eacute;e et veille de mon &eacute;vasion</i>.</p>
+
+<p>Je songe avec terreur, si j'avais &agrave; cuisiner en roman cette histoire, aux quatre ou cinq pages de d&eacute;veloppements qu'il si&eacute;rait ici de gonfler: r&eacute;flexions apr&egrave;s lecture de cette lettre, interrogations, perplexit&eacute;s... En v&eacute;rit&eacute;, comme apr&egrave;s un tr&egrave;s violent choc, j'&eacute;tais tomb&eacute; dans un &eacute;tat semi-l&eacute;thargique. Quand enfin parvint &agrave; mon oreille, &agrave; travers la confuse rumeur de mon sang, un son de cloche, qui redoubla: c'est le second appel du d&eacute;jeuner, pensai-je; comment n'ai-je pas entendu le premier? Je tirai ma montre: midi! Aussit&ocirc;t, bondissant au dehors, l'ardente lettre press&eacute;e contre mon coeur, je m'&eacute;lan&ccedil;ai t&ecirc;te nue sous l'averse.</p>
+
+<p>Les Floche d&eacute;j&agrave; s'inqui&eacute;taient de moi et, quand j'arrivai tout soufflant:</p>
+
+<p>--Mais vous &ecirc;tes tremp&eacute;! compl&egrave;tement tremp&eacute;, cher Monsieur!-- Puis ils protest&egrave;rent que personne ne se mettrait &agrave; table que je n'eusse chang&eacute; de v&ecirc;tements: et d&egrave;s que je fus redescendu ils questionn&egrave;rent avec sollicitude; je dus raconter que, retenu dans le pavillon, j'attendais en vain un r&eacute;pit de l'averse; alors ils s'excus&egrave;rent du mauvais temps, de l'affreux &eacute;tat des all&eacute;es, de ce que l'on avait sans doute sonn&eacute; le second coup plus t&ocirc;t, le premier coup moins fort qu'&agrave; l'ordinaire... Mademoiselle Verdure avait &eacute;t&eacute; chercher un ch&acirc;le dont on me supplia de couvrir mes &eacute;paules, parce que j'&eacute;tais encore en sueur et que je risquais de prendre mal. L'abb&eacute; cependant m'observait sans mot dire, les l&egrave;vres serr&eacute;es jusqu'&agrave; la grimace; et j'&eacute;tais si nerveux que, sous l'investigation de son regard, je me sentais rougir et me troubler comme un enfant fautif. Il importe pourtant de l'amadouer, pensais-je, car d&eacute;sormais je n'apprendrai rien que par lui seul; lui seul peut m'&eacute;clairer le d&eacute;tour de cette t&eacute;n&eacute;breuse histoire o&ugrave; m'achemine d&eacute;j&agrave; moins de curiosit&eacute; que d'amour.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le caf&eacute;, la cigarette que j'offrais &agrave; l'abb&eacute; servait de pr&eacute;texte au dialogue; pour ne point incommoder la baronne, nous allions fumer dans l'orangerie.</p>
+
+<p>--Je croyais que vous ne deviez rester ici que huit jours, commen&ccedil;a-t-il sur un ton d'ironie.</p>
+
+<p>--Je comptais sans l'amabilit&eacute; de nos h&ocirc;tes.</p>
+
+<p>--Alors, les documents de Monsieur Floche...?</p>
+
+<p>--Assimil&eacute;s... Mais j'ai trouv&eacute; de quoi m'occuper davantage.</p>
+
+<p>J'attendais une interrogation; rien ne vint.</p>
+
+<p>--Vous devez conna&icirc;tre dans les coins le double fond de ce ch&acirc;teau repartis-je impatiemment.</p>
+
+<p>Il ouvrit de grands yeux, plissa son front, prit un air de candeur stupide.</p>
+
+<p>--Pourquoi Madame ou Mademoiselle de Saint-Aur&eacute;ol, la m&egrave;re de votre &eacute;l&egrave;ve, n'est-elle pas ici, pr&egrave;s de nous, &agrave; partager ses soins entre son fils infirme et ses vieux parents?</p>
+
+<p>Pour mieux jouer l'&eacute;tonnement il jeta sa cigarette et ouvrit les mains en parenth&egrave;ses des deux c&ocirc;t&eacute;s de son visage.</p>
+
+<p>--Sans doute que ses occupations la retiennent ailleurs... marmonna-t-il. Quelle insidieuse question est-ce l&agrave;?</p>
+
+<p>--En souhaitez-vous une plus pr&eacute;cise: Qu'a fait Madame ou Mademoiselle de Saint-Aur&eacute;ol, la m&egrave;re de votre &eacute;l&egrave;ve, certaine nuit du 22 Octobre que devait venir l'enlever son amant?</p>
+
+<p>Il campa ses poings sur ses hanches:</p>
+
+<p>--Eh l&agrave;! Eh l&agrave;! Monsieur le romancier --(par vanit&eacute;, par faiblesse, je m'&eacute;tais laiss&eacute; aller pr&eacute;c&eacute;demment &agrave; ce genre de confidences que devrait inspirer jamais qu'une profonde sympathie; et depuis qu'il savait mes pr&eacute;tentions il s'amusait de moi d'une mani&egrave;re qui d&eacute;j&agrave; me devenait insupportable)-- N'allez-vous pas un peu trop vite?... Et puis-je vous demander &agrave; mon tour comment vous &ecirc;tes si bien renseign&eacute;?</p>
+
+<p>--Parce que la lettre qu'Isabelle de Saint-Aur&eacute;ol &eacute;crivait &agrave; son amant ce jour-l&agrave;, ce n'est pas lui qui l'a re&ccedil;ue; c'est moi.</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment il fallait compter sur moi, l'abb&eacute; &agrave; ce moment aper&ccedil;ut une petite tache sur la manche de sa soutane et commen&ccedil;a de la gratter du bout de l'ongle; il entrait en composition.</p>
+
+<p>--J'admire ceci... que d&egrave;s qu'on se croit n&eacute; romancier on s'accorde aussit&ocirc;t tous les droits. Un autre y regarderait &agrave; deux fois avant de prendre connaissance d'une lettre qui ne lui est pas adress&eacute;e.</p>
+
+<p>--J'esp&egrave;re plut&ocirc;t, Monsieur l'abb&eacute;, qu'il n'en prendrait pas connaissance du tout.</p>
+
+<p>Je le consid&eacute;rais fixement; mais il grattait toujours, les yeux baiss&eacute;s.</p>
+
+<p>--Je ne suppose pourtant pas qu'on vous l'ait donn&eacute;e &agrave; lire.</p>
+
+<p>--Cette lettre est tomb&eacute;e dans mes mains par hasard; l'enveloppe, vieille, sale, &agrave; demi d&eacute;chir&eacute;e, ne portait aucune trace d'&eacute;criture; en l'ouvrant j'ai vu une lettre de Mademoiselle de Saint-Aur&eacute;ol; mais adress&eacute;e &agrave; qui?... Allons! Monsieur l'abb&eacute;, secondez-moi: qui &eacute;tait, il y a quatorze ans, l'amant de Mademoiselle de Saint-Aur&eacute;ol?</p>
+
+<p>L'abb&eacute; s'&eacute;tait lev&eacute;; il commen&ccedil;a de marcher &agrave; petits pas de long en large, la t&ecirc;te basse, les mains crois&eacute;es dans le dos; repassant derri&egrave;re ma chaise, il s'arr&ecirc;ta, et brusquement je sentis ses mains s'abattre sur mes &eacute;paules:</p>
+
+<p>--Montrez-moi cette lettre.</p>
+
+<p>--Parlerez-vous?</p>
+
+<p>Je sentis fr&eacute;mir d'impatience son &eacute;treinte.</p>
+
+<p>--Ah! pas de condition, je vous en prie! Montrez-moi cette lettre... simplement.</p>
+
+<p>--Laissez que j'aille la chercher, dis-je en essayant de me d&eacute;gager.</p>
+
+<p>--Vous l'avez l&agrave; dans votre poche.</p>
+
+<p>Ses yeux visaient au bon endroit, comme si ma veste e&ucirc;t &eacute;t&eacute; transparente; il n'allait pourtant pas me fouiller!...</p>
+
+<p>J'&eacute;tais tr&egrave;s mal pos&eacute; pour me d&eacute;fendre, et contre un grand gaillard plus fort que moi; puis, quel moyen, ensuite, de le d&eacute;cider &agrave; parler. Je me retournai pour voir presque contre le mien son visage; un visage gonfl&eacute;, congestionn&eacute;, o&ugrave; se marquaient subitement deux grosses veines sur le front et de vilaines poches sous les yeux. Alors me for&ccedil;ant de rire par crainte de voir tout se g&acirc;ter:</p>
+
+<p>--Parbleu l'abb&eacute;, avouez que vous aussi vous savez ce que c'est que la curiosit&eacute;!</p>
+
+<p>Il l&acirc;cha prise; je me levai tout aussit&ocirc;t et fis mine de sortir.</p>
+
+<p>--Si vous n'aviez pas eu ces mani&egrave;res de brigand, je vous l'aurais d&eacute;j&agrave; montr&eacute;e; puis, le prenant par le bras:-- mais rapprochons-nous du salon, que je puisse appeler au secours.</p>
+
+<p>Par grand effort de volont&eacute; je gardais un ton enjou&eacute;, mais mon coeur battait fort.</p>
+
+<p>--Tenez: lisez-la devant moi, dis-je en tirant la lettre de ma poche; je veux apprendre de quel oeil un abb&eacute; lit une lettre d'amour.</p>
+
+<p>Mais, de nouveau ma&icirc;tre de lui, il ne laissait para&icirc;tre son &eacute;motion qu'&agrave; l'irr&eacute;pressible titillement d'un petit muscle de sa joue. Il lut; puis huma le papier, renifla, en fron&ccedil;ant &acirc;prement les sourcils de mani&egrave;re qu'il semblait que ses yeux s'indignassent de la gourmandise de son nez; puis repliant le papier et me le rendant, dit d'un ton un peu solennel:</p>
+
+<p>--Ce m&ecirc;me 22 Octobre mourait le Vicomte Blaise de Gonfreville, victime d'un accident de chasse.</p>
+
+<p>--Vous me faites fr&eacute;mir! (mon imagination aussit&ocirc;t construisait un drame &eacute;pouvantable). Sachez que j'ai trouv&eacute; cette lettre derri&egrave;re une boiserie du pavillon o&ugrave; certainement il e&ucirc;t d&ucirc; venir la chercher.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; m'apprit alors que le fils a&icirc;n&eacute; des Gonfreville, dont la propri&eacute;t&eacute; touchait &agrave; celle des Saint-Aur&eacute;ol, avait &eacute;t&eacute; retrouv&eacute; sans vie au pied d'une barri&egrave;re qu'apparemment il s'appr&ecirc;tait &agrave; franchir, lorsqu'un mouvement maladroit avait fait partir son fusil. Pourtant, dans le canon du fusil ne se trouvait pas de cartouche. Aucun renseignement ne put &ecirc;tre donn&eacute; par personne; le jeune homme &eacute;tait sorti seul et personne ne l'avait vu; mais, le lendemain, un chien de la Quartfourche fut surpris pr&egrave;s du pavillon l&eacute;chant une flaque de sang.</p>
+
+<p>--Je n'&eacute;tais pas encore &agrave; la Quartfourche, continua-t-il, mais, d'apr&egrave;s les renseignements que j'ai pu recueillir, il me semble av&eacute;r&eacute; que le crime a &eacute;t&eacute; commis par Gratien, qui sans doute avait surpris les relations de sa ma&icirc;tresse avec le vicomte, et peut-&ecirc;tre avait &eacute;vent&eacute; son projet de fuite (projet que j'ignorais moi-m&ecirc;me avant d'avoir lu cette lettre); c'est un vieux serviteur but&eacute;, butor m&ecirc;me au besoin, qui pour d&eacute;fendre le bien de ses ma&icirc;tres ne croit devoir reculer devant rien.</p>
+
+<p>--Comment ne l'a-t-on pas arr&ecirc;t&eacute;?</p>
+
+<p>--Personne n'avait int&eacute;r&ecirc;t &agrave; le poursuivre, et les deux familles de Gonfreville et de Saint-Aur&eacute;ol craignaient &eacute;galement le bruit autour de cette f&acirc;cheuse histoire; car, quelques mois apr&egrave;s, Mademoiselle de Saint-Aur&eacute;ol mettait au monde un malheureux enfant. On attribue l'infirmit&eacute; de Casimir aux soins que sa m&egrave;re avait pris pour dissimuler sa grossesse; mais Dieu nous enseigne que c'est souvent sur les enfants que retombe le ch&acirc;timent des p&egrave;res. Venez avec moi jusqu'au pavillon; je suis curieux de voir l'endroit o&ugrave; vous avez trouv&eacute; la lettre.</p>
+
+<p>Le ciel s'&eacute;tait &eacute;clairci; nous nous achemin&acirc;mes ensemble.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>Tout alla fort bien &agrave; l'aller; l'abb&eacute; m'avait pris le bras; nous marchions d'un m&ecirc;me pas et causions sans heurts. Mais au retour tout se g&acirc;ta. Sans doute restions-nous passablement exalt&eacute;s l'un et l'autre par l'&eacute;tranget&eacute; de l'aventure; mais chacun tr&egrave;s diff&eacute;remment; moi, vite d&eacute;sarm&eacute; par la complaisance souriante que l'abb&eacute; finalement avait mise &agrave; me renseigner, d&eacute;j&agrave; j'oubliais sa soutane, ma retenue, je me laissais aller &agrave; lui parler comme &agrave; un homme. Voici je crois comment la brouille commen&ccedil;a:</p>
+
+<p>--Qui nous racontera, disais-je, ce que fit Mademoiselle de Saint-Aur&eacute;ol cette nuit-l&agrave;! Sans doute elle n'apprit que le lendemain la mort du comte? L'attendit-elle, et jusqu'&agrave; quand, dans le jardin? Que pensait-elle en ne le voyant pas venir?</p>
+
+<p>L'abb&eacute; se taisait, compl&egrave;tement insensible &agrave; mon lyrisme psychologique; je reprenais:</p>
+
+<p>--Imaginez cette d&eacute;licate jeune fille, le coeur lourd d'amour et d'ennui, la t&ecirc;te folle: Isabelle la passionn&eacute;e...</p>
+
+<p>--Isabelle la d&eacute;vergond&eacute;e, soufflait l'abb&eacute; &agrave; demi-voix.</p>
+
+<p>Je continuais comme si je n'avais pas entendu, mais d&eacute;j&agrave; prenant &eacute;lan pour riposter &agrave; l'interjection prochaine:</p>
+
+<p>--Songez &agrave; tout ce qu'il a fallu d'esp&eacute;rance et de d&eacute;sespoir, de...</p>
+
+<p>--Pourquoi songer &agrave; tout cela? interrompit-il s&egrave;chement. Nous n'avons pas &agrave; conna&icirc;tre des &eacute;v&eacute;nements plus que ce qui peut nous instruire.</p>
+
+<p>--Mais suivant que nous en connaissons plus ou moins, ils nous instruisent diff&eacute;remment...</p>
+
+<p>--Que pr&eacute;tendez-vous dire?</p>
+
+<p>--Que la connaissance superficielle des &eacute;v&eacute;nements ne concorde pas toujours, pas souvent m&ecirc;me, avec la connaissance profonde que nous en pouvons prendre ensuite, et que l'enseignement que l'on en peut tirer n'est pas le m&ecirc;me; qu'il est bon d'examiner avant de conclure...</p>
+
+<p>--Mon jeune ami, faites attention que l'esprit d'examen et de curiosit&eacute; critique est la larve de l'esprit de r&eacute;volte. Le grand homme que vous avez pris pour mod&egrave;le aurait pu bien vous avertir que...</p>
+
+<p>--Celui sur qui j'&eacute;cris ma th&egrave;se, voulez-vous dire...</p>
+
+<p>--Quel ergoteur vous faites! C'est avec un pareil esprit que...</p>
+
+<p>--Mais enfin, cher Monsieur l'abb&eacute;, j'aimerais bien savoir si ce n'est pas cette m&ecirc;me curiosit&eacute; qui vous fait m'accompagner, &agrave; cette heure, qui vous penchait il a quelques instants sur ce lambris crev&eacute;, et qui vous a lentement pouss&eacute; &agrave; conna&icirc;tre de cette histoire tout ce que vous m'en avez apport&eacute;!...</p>
+
+<p>Son pas se faisait plus saccad&eacute;, sa voix plus br&egrave;ve; avec sa canne il frappait le sol impatiemment.</p>
+
+<p>--Sans chercher comme vous des explications d'explications, quand j'ai connu le fait, je m'y tiens. Les &eacute;v&eacute;nements lamentables que je vous ai dits m'enseigneraient, s'il en &eacute;tait encore besoin, l'horreur du p&eacute;ch&eacute; de la chair; ils sont la condamnation du divorce et de tout de que l'homme a invent&eacute; pour essayer de pallier aux cons&eacute;quences de ses fautes. Voici qui suffit, n'est-ce pas!</p>
+
+<p>--Voici qui ne me suffit pas. Le fait ne m'est de rien tant que je ne p&eacute;n&egrave;tre pas sa cause. Conna&icirc;tre la vie secr&egrave;te d'Isabelle de Saint-Aur&eacute;ol; savoir par quels chemins parfum&eacute;s, path&eacute;tiques et t&eacute;n&eacute;breux...</p>
+
+<p>--Jeune homme, m&eacute;fiez-vous! vous commencez &agrave; en devenir amoureux!...</p>
+
+<p>--Ah! j'attendais cela! Parce que l'apparence ne me suffit pas, que je ne me paie pas de mots, ni de gestes... &Ecirc;tes-vous s&ucirc;r de ne pas m&eacute;juger cette femme?</p>
+
+<p>--Une gourgandine!</p>
+
+<p>L'indignation chauffait mon front; je ne la contenais plus qu'&agrave; grand'peine.</p>
+
+<p>--Monsieur l'abb&eacute; de tels mots surprennent dans votre bouche. Il me semble que le Christ nous enseigne plus &agrave; pardonner qu'&agrave; servir.</p>
+
+<p>--De l'indulgence &agrave; la complaisance il n'y a qu'un pas.</p>
+
+<p>--Lui du moins ne l'e&ucirc;t pas condamn&eacute;e comme vous faites.</p>
+
+<p>--D'abord, &ccedil;a vous n'en savez rien. Puis Celui qui est sans p&eacute;ch&eacute; peut se permettre pour le p&eacute;ch&eacute; d'autrui plus d'indulgence que celui dont... je veux dire que nous autres p&eacute;cheurs nous n'avons pas &agrave; chercher plus ou moins d'excuse au p&eacute;ch&eacute;, mais tout simplement &agrave; nous en d&eacute;tourner avec horreur.</p>
+
+<p>--Apr&egrave;s l'avoir bien renifl&eacute; comme vous avez fait cette lettre.</p>
+
+<p>--Vous &ecirc;tes un impertinent.-- Et quittant l'all&eacute;e brusquement, il partit &agrave; pas pr&eacute;cipit&eacute;s par un petit chemin de traverse, jetant encore &agrave; la mani&egrave;re des Parthes des phrases ac&eacute;r&eacute;es o&ugrave; je ne distinguais que les mots: enseignement moderne... sorbonnard... socinien...!</p>
+
+<br>
+
+
+<p>Quand nous nous retrouv&acirc;mes au d&icirc;ner, il gardait un air renfrogn&eacute;, mais en sortant de table il vint &agrave; moi en souriant et me tendit une main qu'en souriant aussi je serrai.</p>
+
+<p>La soir&eacute;e me parut plus morne encore qu'&agrave; l'ordinaire. Le baron geignait doucement au coin du feu; Monsieur Floche et l'abb&eacute; poussaient leurs pions sans mot dire. Du coin de l'oeil je voyais Casimir, la t&ecirc;te enfouie dans ses mains, saliver lentement sur son livre que par instants il &eacute;pongeait d'un coup de mouchoir. Je ne pr&ecirc;tais &agrave; la partie de b&eacute;sigue que ce qu'il fallait d'attention pour ne pas faire perdre trop ignominieusement ma partenaire; Madame Floche s'apercevait et s'inqui&eacute;tait de mon ennui; elle faisait de grands efforts pour animer un peu la partie:</p>
+
+<p>--Allons Olympe! c'est &agrave; vous de jouer. Vous dormez?</p>
+
+<p>Non ce n'&eacute;tait pas le sommeil, mais la mort dont je sentais d&eacute;j&agrave; le t&eacute;n&eacute;breux engourdissement glacer mes h&ocirc;tes; et moi-m&ecirc;me, une angoisse, une sorte d'horreur, m'&eacute;treignait. O printemps! o vents du large, parfums voluptueux, musiques a&eacute;r&eacute;es, jusqu'ici vous ne parviendrez plus jamais! me disais-je; et je songeais &agrave; vous, Isabelle. De quelle tombe aviez-vous su vous &eacute;vader! vers quelle vie? L&agrave;, dans la calme clart&eacute; de la lampe, je vous imaginais, sur vos doigts d&eacute;licats, laissant peser votre front p&acirc;le; une boucle de cheveux noirs touche, caresse votre poignet. Comme vos yeux regardent loin! de quel ennui sans nom de votre chair et de votre &acirc;me, raconte-t-il la plainte, ce soupir qu'ils n'entendent pas? Et de moi-m&ecirc;me, &agrave; mon insu, s'&eacute;chappait un soupir &eacute;norme qui tenait du b&acirc;illement, du sanglot, de sorte que Madame de Saint-Aur&eacute;ol, jetant son dernier atout sur la table, s'&eacute;criait:</p>
+
+<p>--Je crois que Monsieur Lacase a grande envie de s'en aller coucher.-- Pauvre femme!</p>
+
+<p>Cette nuit je fis un r&ecirc;ve absurde; un r&ecirc;ve qui n'&eacute;tait d'abord que la continuation de la r&eacute;alit&eacute;:</p>
+
+<p>La soir&eacute;e n'&eacute;tait pas achev&eacute;e; j'&eacute;tais encore dans le salon, pr&egrave;s de mes h&ocirc;tes, mais &agrave; eux s'adjoignait une soci&eacute;t&eacute; dont le nombre incessamment croissait, bien que je ne visse point pr&eacute;cis&eacute;ment arriver de personnes nouvelles; je reconnaissais Casimir assis &agrave; la table devant un jeu de patience vers lequel trois ou quatre figures se penchaient. On parlait &agrave; voix basse, de sorte que je ne distinguais aucune phrase, mais je comprenais que chacun signalait &agrave; son voisin quelque chose d'extraordinaire et dont le voisin &agrave; son tour s'&eacute;tonnait; l'attention se portait vers un point, l&agrave; pr&egrave;s de Casimir, o&ugrave; tout &agrave; coup, je reconnus, assise &agrave; table (comment ne l'avais-je pas dinstingu&eacute;e plus t&ocirc;t) Isabelle de Saint-Aur&eacute;ol. Seule parmi les costumes sombres, elle &eacute;tait v&ecirc;tue tout en blanc. D'abord elle m'apparut charmante, assez semblable &agrave; ce que la montrait le m&eacute;daillon; mais au bout d'un instant j'&eacute;tais frapp&eacute; par l'immobilit&eacute; de ses traits, la fixit&eacute; de son regard, et soudain je comprenais ce que l'on chuchotait &agrave; l'oreille: ce n'&eacute;tait pas l&agrave; la v&eacute;ritable Isabelle, mais une poup&eacute;e &agrave; sa ressemblance, qu'on mettait &agrave; sa place durant l'absence de la vraie. Cette poup&eacute;e &agrave; pr&eacute;sent me paraissait affreuse; j'&eacute;tais g&ecirc;n&eacute; jusqu'&agrave; l'angoisse par son air de pr&eacute;tentieuse stupidit&eacute;; on l'e&ucirc;t dite immobile, mais, tandis que je la regardais fixement, je la voyais lentement pencher de c&ocirc;t&eacute;, pencher... elle allait chavirer, quand Mademoiselle Olympe, s'&eacute;lan&ccedil;ant de l'autre extr&eacute;mit&eacute; du salon, se courba jusqu'&agrave; terre, souleva la housse du fauteuil et remonta je ne sais quel rouage qui faisait un grincement bizarre et remettait le mannequin d'aplomb en communiquant &agrave; ses bras une grotesque gesticulation d'automate. Puis chacun se leva, l'heure &eacute;tant sonn&eacute;e du couvre-feu; on allait laisser la fausse Isabelle l&agrave; seule; en partant chacun la saluait &agrave; la turque, except&eacute; le baron qui s'approchait irr&eacute;v&eacute;rencieusement, lui saisit &agrave; pleine main la perruque et lui appliqua sur le sinciput deux gros baisers sonores en rigolant. D&egrave;s que la soci&eacute;t&eacute; avait achev&eacute; de d&eacute;serter le salon --et j'avais vu sortir une foule-- d&egrave;s que l'obscurit&eacute; s'&eacute;tait faite, je voyais, oui, dans l'obscurit&eacute;, je voyais la poup&eacute;e p&acirc;lir, fr&eacute;mir et prendre vie. Elle se soulevait lentement, et c'&eacute;tait Mademoiselle de Saint-Aur&eacute;ol elle-m&ecirc;me; elle glissait &agrave; moi sans bruit; tout &agrave; coup je sentais autour de mon cou ses bras ti&egrave;des, et je me r&eacute;veillais dans la moiteur de son haleine au moment qu'elle me disait:</p>
+
+<p>--Pour eux je fais l'absente, mais pour toi je suis l&agrave;.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>Je ne suis ni superstitieux ni craintif; si je rallumai ma bougie, ce fit pour chasser de mes yeux et de mon cerveau cette obs&eacute;dante image; j'y eus du mal. Malgr&eacute; moi j'&eacute;piais tous les bruits. S'elle &eacute;tait l&agrave; pourtant! En vain je m'effor&ccedil;ai de lire; je ne pouvais pr&ecirc;ter attention &agrave; rien d'autre; c'est en pensant &agrave; elle que je me rendormis au matin.</p>
+
+<h2>VI</h2>
+
+<p>Ainsi retombaient les sursauts de ma curiosit&eacute; amoureuse. Je ne pouvais pourtant diff&eacute;rer plus longtemps un d&eacute;part que de nouveau j'avais annonc&eacute; &agrave; mes h&ocirc;tes, et ce jour &eacute;tait le dernier que je devais passer &agrave; la Quartfourche. Ce jour-l&agrave;...</p>
+
+<p>Nous sommes &agrave; d&eacute;jeuner. L'on attend le courrier que Delphine, la femme de Gratien, re&ccedil;oit du facteur et nous apporte d'ordinaire peu d'instants avant le dessert. C'est &agrave; Madame Floche, je vous l'ai dit, qu'elle le remet; puis celle-ci r&eacute;partit les lettres et tend le <i>Journal des D&eacute;bats</i> &agrave; Monsieur Floche, qui dispara&icirc;t derri&egrave;re jusqu'&agrave; ce que nous nous levions de table. Ce jour-l&agrave;, une enveloppe mauve, prise &agrave; demi dans la bande du journal, s'&eacute;chappe du paquet et va voler sur la table pr&egrave;s de l'assiette de Madame Floche; j'ai juste le temps de reconna&icirc;tre la grande &eacute;criture d&eacute;gingand&eacute;e qui, la veille, m'avait fait d&eacute;j&agrave; battre le coeur; Madame Floche aussi, apparemment, l'a reconnue; elle fait un geste pr&eacute;cipit&eacute; pour couvrir l'enveloppe avec son assiette; l'assiette s'en va cogner un verre, qui se brise et r&eacute;pand du vin sur la nappe; tout cela fait un grand vacarme et la bonne Madame Floche profite de la confusion g&eacute;n&eacute;rale pour subtiliser l'enveloppe dans sa mitaine.</p>
+
+<p>--J'ai voulu &eacute;craser une araign&eacute;e, dit-elle gauchement comme un enfant qui s'excuse. (Elle appelle indiff&eacute;remment: araign&eacute;es, les cloportes et les perce-oreilles qui s'&eacute;chappent parfois de la corbeille de fruits.)</p>
+
+<p>--Et je parie que vous l'avez manqu&eacute;e, dit Madame de Saint-Aur&eacute;ol d'un ton aigre, en se levant et jetant sa serviette non pli&eacute;e sur la table. Vous viendrez dans le salon me rejoindre, ma soeur. Ces Messieurs m'excuseront: j'ai ma crampe de nombril.</p>
+
+<p>Le repas s'ach&egrave;ve en silence. Monsieur Floche n'a rien vu, Monsieur de Saint-Aur&eacute;ol rien compris; Mademoiselle Verdure et l'abb&eacute; gardent les yeux fix&eacute;s sur leur assiette; si Casimir ne se mouchait pas, je crois qu'on le verrait pleurer...</p>
+
+<p>Il fait presque ti&egrave;de. On a port&eacute; le caf&eacute; sur la petite terrasse que forme le perron du salon. Je suis seul &agrave; en prendre avec Mademoiselle Verdure et l'abb&eacute;; du salon o&ugrave; sont enferm&eacute;es ces deux dames, des &eacute;clats de voix nous parviennent; puis plus rien; ces dames sont mont&eacute;es.</p>
+
+<p>C'est alors, s'il me souvient bien, qu'&eacute;clata la castille du h&egrave;tre-&agrave;-feuille-de-persil.</p>
+
+<p>Mademoiselle Verdure et l'abb&eacute; vivaient en &eacute;tat de guerre. Les combats n'&eacute;taient pas bien s&eacute;rieux et l'abb&eacute; ne faisait qu'en rire; mais rien n'irritait tant Mademoiselle Verdure que le ton persifleur qu'il prenait alors; elle se d&eacute;couvrait &agrave; tous coups et l'abb&eacute; tirait dans le vif. Presqu'aucun jour ne passait sans qu'&eacute;clat&acirc;t entre eux quelqu'une de ces escarmouches que l'abb&eacute; nommait des "castilles". Il pr&eacute;tendait que la vieille fille en avait besoin pour sa sant&eacute;; il la faisait monter &agrave; l'arbre comme on emm&egrave;ne un chien faire un tour. Il n'y apportait peut-&ecirc;tre pas de m&eacute;chancet&eacute;, mais certainement de la malice et s'y montrait assez provoquant. Cela les occupait tous deux et assaisionnait leur journ&eacute;e.</p>
+
+<p>Le petit incident du dessert nous avait laiss&eacute;s nerveux. Je cherchais une diversion et, tandis que l'abb&eacute; versait les tasses, ma main rencontra dans la poche de mon veston un paquet de feuilles, ramille d'un arbre bizarre qui croissat pr&egrave;s de la grille d'entr&eacute;e et que j'avais cueillie le matin pour en demander le nom &agrave; Mademoiselle Verdure; non que je fusse bien curieux de le conna&icirc;tre, mais elle se trouvait flatt&eacute;e qu'on f&icirc;t appel &agrave; son savoir.</p>
+
+<p>Car elle s'occupait de botanique. Certains jours elle partait herboriser, portant en bandouli&egrave;re sur ses robustes &eacute;paules une bo&icirc;te verte qui lui donnait l'aspect bizarre d'une cantini&egrave;re; elle passait entre son herbier et sa "loupe mont&eacute;e" le temps que lui laissaient les soins domestiques... Donc Mademoiselle Olympe prit la ramille et sans h&eacute;siter:</p>
+
+<p>--Ceci, d&eacute;clara-t-elle, c'est du h&ecirc;tre-&agrave;-feuille-de-persil.</p>
+
+<p>--Curieuse appellation! hasardai-je; ces feuilles lanc&eacute;ol&eacute;es n'ont pourtant aucun rapport avec celles du...</p>
+
+<p>L'abb&eacute; depuis un instant souriait avec pertinence:</p>
+
+<p>--C'est ainsi qu'on appelle &agrave; la Quartfourche le <i>fagus persicifolia</i>, fit-il comme n&eacute;gligemment. Mademoiselle Verdure soubresauta:</p>
+
+<p>--Je ne vous savais pas si fort en botanique.</p>
+
+<p>--Non; mais j'entends un peu le latin.</p>
+
+<p>Puis, inclin&eacute; vers moi: Ces dames sont victimes d'un involontaire calembour. <i>Persicus,</i> ch&egrave;re Mademoiselle, <i>persicus</i> veut dire p&ecirc;cher, non persil. Le <i>fagus persicifolia</i> dont Monsieur Lacase remarquait les feuilles qu'il appelle si justement lanc&eacute;ol&eacute;es, le <i>fagus persicifolia</i> est un "h&ecirc;tre &agrave; feuilles de p&ecirc;cher."</p>
+
+<p>Mademoiselle Olympe &eacute;tait devenue cramoisie: le calme qu'affectait l'abb&eacute; achevait de la d&eacute;composer.</p>
+
+<p>--La vrai botanique ne s'occupe pas des anomalies et des monstruosit&eacute;s, sut-elle trouver &agrave; dire sans tourner un regard vers l'abb&eacute;; puis vidant sa tasse d'un trait elle partit en coup de vent.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; avait fronc&eacute; sa bouche en cul de poule, d'o&ugrave; s'&eacute;chappaient des mani&egrave;res de petits pets. J'avais grand'peine &agrave; retenir mon rire.</p>
+
+<p>--Seriez-vous m&eacute;chant, Monsieur l'abb&eacute;?</p>
+
+<p>--Mais non! mais non... Cette bonne demoiselle, qui ne prend pas assez d'exercice, a besoin qu'on lui fouette le sang. Elle est tr&egrave;s combative, croyez-moi; quand je reste trois jours sans pousser ma pointe c'est elle qui vient ferrailler. A la Quartfourche les distractions ne sont pas si nombreuses!...</p>
+
+<p>Et tous deux alors, sans parler, nous commen&ccedil;ames de penser &agrave; la lettre du d&eacute;jeuner.</p>
+
+<p>--Vous avez reconnu cette &eacute;criture? me hasardai-je &agrave; demander enfin.</p>
+
+<p>Il haussa les &eacute;paules:</p>
+
+<p>--Un peu plus t&ocirc;t, un peu plus tard, c'est la lettre qu'on re&ccedil;oit &agrave; la Quartfourche deux fois par an, apr&egrave;s le paiement des fermages, et par laquelle elle annonce &agrave; Madame Floche sa venue.</p>
+
+<p>--Elle va venir? m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>--Calmez-vous! Calmez-vous: vous ne la verrez pas.</p>
+
+<p>--Et pourquoi ne la pourrai-je point voir?</p>
+
+<p>--Parce qu'elle vient au milieu de la nuit qu'elle repart presque aussit&ocirc;t, qu'elle fuit les regards et... m&eacute;fiez-vous de Gratien. Son regard me scrutait: je ne bronchai point; il reprit sur un ton irrit&eacute;:</p>
+
+<p>--Vous ne tiendrez aucun compte de ce que je vous en dis; je le vois &agrave; votre air; mais vous &ecirc;tes averti. Allez! faites &agrave; votre guise; demain matin vous m'en donnerez des nouvelles.</p>
+
+<p>Il se leva, me laissa, sans que j'aie pu d&eacute;m&ecirc;ler s'il cherchait &agrave; r&eacute;fr&eacute;ner ma curiosit&eacute; ou s'il ne s'amusait pas &agrave; l'&eacute;peronner au contraire.</p>
+
+<p>Jusqu'au soir mon esprit, dont je renonce &agrave; peine le d&eacute;sordre, fut uniquement occup&eacute; par l'attente. Pouvais-je aimer vraiment Isabelle? Non sans doute, mais, amus&eacute; jusqu'au coeur par une excitation si violente, comment ne me f&ucirc;ss&eacute;-je pas m&eacute;pris? reconnaissant &agrave; ma curiosit&eacute; toute la fr&eacute;missante ardeur, la fougue, l'impatience de l'amour. Les derni&egrave;res paroles de l'abb&eacute; n'avaient servi qu'&agrave; me stimuler davantage; que pouvait contre moi Gratien? J'aurais travers&eacute; fourr&eacute; d'&eacute;pines et brasiers!</p>
+
+<p>Certainement quelque chose d'anormal se pr&eacute;parait. Ce soir-l&agrave; personne ne proposa de partie. Sit&ocirc;t apr&egrave;s souper, Madame de Saint-Aur&eacute;ol commen&ccedil;a de se plaindre de ce qu'elle appelait "sa gastrite" et se retira sans fa&ccedil;ons, tandis que Mademoiselle Verdure lui pr&eacute;parait une infusion. Peu d'instants apr&egrave;s, Madame Floche envoya se coucher Casimir; puis, sit&ocirc;t que l'enfant fut parti:</p>
+
+<p>--Je crois que Monsieur Lacase a grande envie d'en faire autant; il a l'air de tomber de sommeil.</p>
+
+<p>Et comme je ne r&eacute;pondais pas assez promptement &agrave; son invite:</p>
+
+<p>--Ah! je crois qu'aucun de nous ne va prolonger bien tard la veill&eacute;e.</p>
+
+<p>Mademoiselle Verdure se leva pour allumer les bougeoirs; l'abb&eacute; et moi nous la suiv&icirc;mes; je vis Madame Floche se pencher sur l'&eacute;paule de son mari qui sommeillait au coin du feu dans la berline; il se leva tout aussit&ocirc;t, puis entra&icirc;na par le bras le baron qui se laissa faire, comme s'il comprenait ce que lui signifiait. Sur le palier du premier &eacute;tage, o&ugrave; chacun, muni d'un bougeoir, se retirait de son c&ocirc;t&eacute;:</p>
+
+<p>--Bonne nuit! Dormez bien-- me dit l'abb&eacute; avec un sourire ambigu.</p>
+
+<p>Je refermai la porte de ma chambre; puis j'attendis. Il n'&eacute;tait encore que neuf heures. J'entendis monter Madame Floche, puis Mademoiselle Verdure. Il y eut sur le palier, entre Madame Floche et Madame de Saint-Aur&eacute;ol qui &eacute;tait ressortie de sa chambre, reprise d'une querelle assez vive, trop loin de moi pour que j'en pusse distinguer les paroles; puis un bruit de portes claqu&eacute;es; puis rien.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tendis sur mon lit pour mieux r&eacute;fl&eacute;chir. Je songeais &agrave; l'ironique souhait de bon sommeil dont l'abb&eacute; avait accompagn&eacute; sa derni&egrave;re poign&eacute;e de main; j'aurais voulu savoir si lui, de son c&ocirc;t&eacute;, s'appr&ecirc;tait au somme, ou si cette curiosit&eacute; qu'il se d&eacute;fendait d'avoir devant moi, il allait lui l&acirc;cher la bride?... mais il couchait dans une autre partie du ch&acirc;teau, faisant pendant &agrave; celle que j'occupais, et o&ugrave; aucun motif plausible ne m'appelait. Pourtant, qui de nous deux serait le plus penaud, si nous nous surprenions l'un l'autre dans le couloir?... Ainsi m&eacute;ditant il m'advint quelque chose d'inavouable, d'absurde, de confondant: je m'endormis.</p>
+
+<p>Oui, moins surexcit&eacute; sans doute qu'&eacute;puis&eacute; par l'attente et fatigu&eacute; en outre par la mauvaise nuit de la veille, je m'endormis profond&eacute;ment.</p>
+
+<br>
+
+
+<p>Le cr&eacute;pitement de la bougie qui achevait de se consumer m'&eacute;veilla; ou, peut-&ecirc;tre, vaguement per&ccedil;u &agrave; travers mon sommeil, un &eacute;branlement sourd du plancher: certainement quelqu'un avait march&eacute; dans le couloir. Je me dressai sur mon s&eacute;ant. Ma bougie &agrave; ce moment s'&eacute;teignit; je demeurai, dans le noir, tout pantois. Je n'avais plus pour m'&eacute;clairer que quelques allumettes; j'en grattai une afin de regarder &agrave; ma montre: il &eacute;tait pr&egrave;s d'onze heures et demie; j'&eacute;carquillai l'oreille... plus un bruit. A t&acirc;tons je gagnai la porte et l'ouvris.</p>
+
+<p>Non, le coeur ne me battait point; je me sentais de corps agile, impond&eacute;rable; d'esprit calme, subtil, r&eacute;solu.</p>
+
+<p>A l'autre extr&eacute;mit&eacute; du couloir, une grande fen&ecirc;tre versait jusqu'&agrave; moi une clart&eacute; non point &eacute;gale comme celle des nuits tranquilles, mais palpitante et d&eacute;faillante par instants, car le ciel &eacute;tait pluvieux et, devant la lune, le vent charriait d'&eacute;pais nuages. Je m'&eacute;tais d&eacute;chauss&eacute;; j'avan&ccedil;ais sans bruit... Je n'avais pas besoin d'y voir davantage pour gagner le poste d'observation que je m'&eacute;tais m&eacute;nag&eacute;: c'&eacute;tait, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de celle de Madame Floche, o&ugrave; vraisemblablement se tenait le conciliabule, une petite chambre inhabit&eacute;e, qu'avait occup&eacute;e d'abord Monsieur Floche (il pr&eacute;f&eacute;rait &agrave; pr&eacute;sent le voisinage de ses livres &agrave; celui de sa femme); la porte de communication, dont j'avais soigneusement tir&eacute; le verrou pour me mettre &agrave; l'abri d'une surprise, avait un peu fl&eacute;chi, et je m'&eacute;tais assur&eacute; qu'imm&eacute;diatement, sous le chambranle je pouvais glisser mon regard; il me fallait, pour y atteindre, me jucher sur une commode que j'avais pouss&eacute;e tout aupr&egrave;s.</p>
+
+<p>A pr&eacute;sent passait par cette fente un peu de lumi&egrave;re qui, renvoy&eacute;e par le plafond blanc, me permettait de me guider. Je retrouvai tout comme je l'avais laiss&eacute; dans le jour. Je me hissai sur la commode, plongeai mes regards dans la chambre voisine...</p>
+
+<p>Isabelle de Saint-Aur&eacute;ol &eacute;tait l&agrave;.</p>
+
+<br>
+<p>Elle &eacute;tait devant moi, &agrave; quelques pas de moi... Elle &eacute;tait assise sur un de ces disgracieux si&egrave;ges bas sans dossier, qu'on appelait je crois des "poufs", dont la pr&eacute;sence &eacute;tonnait un peu dans cette chambre ancienne et que je ne me souvenais point d'y avoir vu lorsque j'&eacute;tais entr&eacute; porter des fleurs. Madame Floche se tenait enfonc&eacute;e dans un grand fauteuil en tapisserie; une lampe pos&eacute;e sur un gu&eacute;ridon pr&egrave;s du fauteuil les &eacute;clairait discr&egrave;tement toutes deux. Isabelle me tournait le dos; elle s'inclinait en avant, presque couch&eacute;e sur les genoux de sa vieille tante, de sorte que d'abord je ne vis pas son visage; bient&ocirc;t elle releva la t&ecirc;te. Je m'attendais &agrave; la trouver davantage vieillie; pourtant je reconnaissais &agrave; peine en elle la jeune fille du m&eacute;daillon; non moins belle sans doute, elle &eacute;tait d'une beaut&eacute; tr&egrave;s diff&eacute;rente, plus terrestre et comme humanis&eacute;e; l'ang&eacute;lique candeur de la miniature le c&eacute;dait &agrave; une langueur passionn&eacute;e, et je ne sais quel d&eacute;go&ucirc;t froissait le coin de ses l&egrave;vres que le peintre avait dessin&eacute;es entrouvertes. Un grand manteau de voyage, une sorte de waterproof, d'une &eacute;toffe assez commune semblait-il, la recouvrait, mais relev&eacute; de c&ocirc;t&eacute;, laissait voir une jupe noire de taffetas luisant sur lequel sa main d&eacute;gant&eacute;e, qu'elle laissait pendre et qui tenait un mouchoir chiffonn&eacute;, paraissait extraordinairement p&acirc;le et fragile. Une petite capote de feutre et de plumes moir&eacute;es, &agrave; brides de taffetas, la coiffait; une boucle de cheveux tr&egrave;s noirs, repassait par dessus la bride et, d&egrave;s qu'elle baissait la t&ecirc;te, revenait en avant cacher la tempe. On l'aurait dite en deuil sans un ruban vert-scarab&eacute;e qu'elle portait autour du cou. Madame Floche ni elle ne disait rien; mais, de sa main droite, Isabelle caressait le bras, la main de Madame Floche et l'attirait &agrave; elle, et puis la couvrait de baisers.</p>
+
+<p>A pr&eacute;sent elle secouait la t&ecirc;te et ses boucles flottaient de gauche &agrave; droite; alors, comme si elle reprenait une phrase:</p>
+
+<p>--Tous les moyens, dit-elle; j'ai vraiment essay&eacute; tous les moyens; je te jure que...</p>
+
+<p>--Ne jurez point, ma pauvre enfant; je vous crois sans cela, interrompit la pauvre vieille en lui posant la main sur le front. Toutes deux parlaient &agrave; voix tr&egrave;s basse comme si elles eussent craint d'&ecirc;tre entendues.</p>
+
+<p>Madame Floche se redressa, repoussa doucement sa ni&egrave;ce, et, s'appuyant sur les deux bras de son fauteuil, se leva. Mademoiselle de Saint-Aur&eacute;ol se leva pareillement, et tandis que sa tante se dirigeait vers le secr&eacute;taire d'o&ugrave; Casimir, avant-hier, avait sorti le m&eacute;daillon, elle fit quelques pas dans le m&ecirc;me sens, s'arr&ecirc;ta devant une console qui supportait une grande miroir et, pendant que la vieille fouillait dans un tiroir, s'avisant &agrave; son reflet du ruban &eacute;meraude qu'elle portait autour du cou, elle le d&eacute;tacha prestement, le roula autour de son doigt... Avant que Madame Floche ne se f&ucirc;t retourn&eacute;e, le ruban vif avait disparu, Isabelle avait pris une attitude m&eacute;ditative, les mains retomb&eacute;es et crois&eacute;es devant elle, le regard perdu...</p>
+
+<p>La pauvre vieille Floche tenait encore d'une main son trousseau de clefs, de l'autre la maigre liasse qu'elle avait &eacute;t&eacute; qu&eacute;rir dans le tiroir; elle allait se rasseoir dans son fauteuil, quand la porte, en face de celle o&ugrave; j'&eacute;tais post&eacute;, s'ouvrit brusquement toute grande --et je faillis crier de stupeur. La baronne apparaissait dans l'embrasure, guind&eacute;e, d&eacute;collet&eacute;e, fard&eacute;e, en grand costume d'apparat et le chef surmont&eacute; d'une sorte de plumeau-marabout gigantesque. Elle brandissait de son mieux un grand cand&eacute;labre &agrave; six branches, toutes bougies allum&eacute;es, qui la baignait d'une tremblotante lumi&egrave;re, et r&eacute;pandait des pleurs de cire sur le plancher. A bout de forces sans doute, elle commen&ccedil;a par courir poser le cand&eacute;labre sur la console devant la glace; puis reprenant en quatre petits bonds sa position dans l'embrasure, elle s'avan&ccedil;a de nouveau, &agrave; pas rythm&eacute;s, solennelle, portant loin devant elle &eacute;tendue sa main charg&eacute;e d'&eacute;normes bagues. Au milieu de la chambre elle s'arr&ecirc;ta, se tourna tout d'une pi&egrave;ce du c&ocirc;t&eacute; de sa fille, le geste toujours tendu, et, avec une voix aigu&euml; &agrave; percer les murailles:</p>
+
+<p>--Arri&egrave;re de moi, fille ingrate! Je ne me laisserai plus &eacute;mouvoir par vos larmes, et vos protestations ont perdu pour jamais le chemin de mon coeur.</p>
+
+<p>Tout cela &eacute;tait d&eacute;bit&eacute;, cri&eacute; sur le m&ecirc;me fausset sans nuances. Isabelle cependant s'&eacute;tait jet&eacute;e aux pieds de sa m&egrave;re, dont elle avait saisi la jupe, et la tirait, d&eacute;couvrant deux ridicules petits escarpins de satin blanc, cependant que de son front elle heurtait le plancher qu'un tapis recouvrait &agrave; cet endroit. Madame de Saint-Aur&eacute;ol ne baissa pas les yeux un instant, continua de lancer droit devant elle des regards aigus et glac&eacute;s comme sa voix, elle continua:</p>
+
+<p>--Ne vous aura-t-il pas suffi d'apporter au foyer de vos parents la mis&egrave;re; pr&eacute;tendez-vous poursuivre plus loin les...</p>
+
+<p>Ici brusquement la voix lui manqua; alors se tournant vers Madame Floche qui se faisait toute petite et qui tremblait dans son fauteuil:</p>
+
+<p>--Et quant &agrave; vous ma soeur, si vous avez encore la faiblesse...--puis se reprenant: --Si vous avez la coupable faiblesse de c&eacute;der encore &agrave; ces supplications, f&ucirc;t-ce pour un baiser, f&ucirc;t-ce pour une obole, aussi vrai que je suis votre soeur a&icirc;n&eacute;e, je vous quitte, je recommande &agrave; Dieu mes p&eacute;nates, et je ne vous revois de ma vie.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais comme au spectacle. Mais puisqu'elles ne se savaient pas observ&eacute;es, pour qui ces deux marionnettes jouaient-elles la trag&eacute;die? Les attitudes et les gestes de la fille me paraissaient aussi exag&eacute;r&eacute;s, aussi faux que ceux de la m&egrave;re... Celle-ci me faisait face, de sorte que je voyais de dos Isabelle qui, prostern&eacute;e, gardait sa pose d'Esther suppliante; tout &agrave; coup je remarquai ses pieds: ils &eacute;taient chauss&eacute;s en pou-de-soie couleur prune, autant qu'il me sembla et que l'on en pouvait juger encore sous la couche de boue qui recouvrait les bottines; au-dessus, un bas blanc, o&ugrave; le volant de la jupe, en se relevant, mouill&eacute;, fangeux, avait fait une tra&icirc;n&eacute;e sale... Et soudain, plus haut que la d&eacute;clamation de la vieille, retentit en moi tout ce que ces pauvres objets racontaient d'aventureux, de mis&eacute;rable. Un sanglot m'&eacute;treignit la gorge; et je me promis, quand Isa quitterait la maison, de la suivre &agrave; travers le jardin.</p>
+
+<p>Madame de Saint-Aur&eacute;ol cependant avait fait trois pas vers le fauteuil de Madame Floche:</p>
+
+<p>--Allons! donnez-moi ces billets! Pensez-vous que sous votre mitaine je ne voie pas se froisser le papier? Me croyez-vous aveugle, ou folle? Donnez-moi cet argent vous dis-je! --Et, m&eacute;lodramatiquement, approchant les billets dont elle s'&eacute;tait empar&eacute;e, de la flamme d'une de ses bougies du cand&eacute;labre: --Je pr&eacute;f&eacute;rerais br&ucirc;ler le tout (faut-il dire qu'elle n'en faisait rien) plut&ocirc;t que de lui donner un liard.</p>
+
+<p>Elle glissa les billets dans sa poche et reprit son geste d&eacute;clamatoire:</p>
+
+<p>--Fille ingrate! Fille d&eacute;natur&eacute;e! Le chemin qu'ont pris mes bracelets et mes colliers, vous saurez l'apprendre &agrave; mes bagues!-- Ce disant, d'un geste habile de sa main &eacute;tendue, elle en fit tomber deux ou trois sur le tapis. Comme un chien affam&eacute; se jette sur un os, Isabelle s'en saisit.</p>
+
+<p>--Partez, &agrave; pr&eacute;sent: nous n'avons plus rien &agrave; nous dire, et je ne vous reconnais plus.</p>
+
+<p>Puis ayant &eacute;t&eacute; prendre un &eacute;teignoir sur la table de nuit, elle en coiffa successivement chaque bougie du cand&eacute;labre, et partit.</p>
+
+<p>La pi&egrave;ce &agrave; pr&eacute;sent paraissait sombre. Isabelle cependant s'&eacute;tait relev&eacute;e; elle passait ses doigts sur ses tempes, rejetait en arri&egrave;re ses boucles &eacute;parses et rajustait son chapeau. D'une secousse elle remonta son manteau qui avait un peu gliss&eacute; des ses &eacute;paules, et se pencha vers Madame Floche pour lui dire adieu. Il me parut que la pauvre femme cherchait &agrave; lui parler, mais c'&eacute;tait d'une voix si faible que je ne pus rien distinguer. Isabelle sans rien dire pressa une des tremblantes mains de la vieille contre ses l&egrave;vres. Un instant apr&egrave;s je m'&eacute;lan&ccedil;ais &agrave; sa poursuite dans le couloir.</p>
+
+<p>Au moment de descendre l'escalier, un bruit de voix m'arr&ecirc;ta. Je reconnus celle de Mademoiselle Verdure qu'Isabelle avait d&eacute;j&agrave; rejointe dans la vestibule, et je les aper&ccedil;us toutes deux en me penchant par dessus la rampe. Olympe Verdure tenant une petite lanterne &agrave; la main.</p>
+
+<p>--Tu vas partir sans l'embrasser? disait-elle, --et je compris qu'il s'agissait de Casimir.-- Tu ne veux donc pas le voir?</p>
+
+<p>--Non, Loly; je suis trop press&eacute;e. Il ne doit pas savoir que je suis venue.</p>
+
+<p>Il y eut un silence, une pantomime que d'abord je ne compris pas bien. La lanterne s'agita projetant des ombres bondissantes. Mademoiselle Verdure s'avan&ccedil;ant, Isabelle se reculant, toutes deux se d&eacute;plac&egrave;rent de quelques pas; puis j'entendis:</p>
+
+<p>--Si; si; en souvenir de moi. Je le gardais depuis longtemps. A pr&eacute;sent que je suis vieille, qu'est-ce que je feras de cela?</p>
+
+<p>--Loly! Loly! Vous &ecirc;tes ce que je laisse ici de meilleur.</p>
+
+<p>Mademoiselle Verdure la pressait entre ses bras:</p>
+
+<p>--Ah! pauvrette! comme elle est tremp&eacute;e!</p>
+
+<p>--Mon manteau seulement... ce n'est rien. Laisse-moi partir vite.</p>
+
+<p>--Prends un parapluie au moins.</p>
+
+<p>--Il ne pleut plus.</p>
+
+<p>--La lanterne.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que j'en ferais? La voiture est tout pr&egrave;s. Adieu.</p>
+
+<p>--Allons! Adieu, ma pauvre enfant! Que Dieu te... le reste se perdit dans un sanglot. Mademoiselle Verdure resta quelques instants pench&eacute;e dans la nuit, et une bouff&eacute;e d'air humide monta du dehors dans la cage de l'escalier; puis, sur la porte referm&eacute;e, je l'entendis pousser les verrous...</p>
+
+<p>Je ne pouvais passer devant Mademoiselle Verdure. Gratien emportait chaque soir la clef de la porte de la cuisine. Une autre porte ouvrait de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la maison, par o&ugrave; facilement j'eusse pu sortir, mais c'&eacute;tait un d&eacute;tour &eacute;norme. Avant que je ne l'aie retrouv&eacute;e, Isabelle aurait d&eacute;j&agrave; rejoint sa voiture. Ah! si de ma fen&ecirc;tre je l'appelais... Je courus &agrave; ma chambre. La lune &eacute;tait de nouveau recouverte; guettant un bruit de pas j'attendis un instant; un souffle puissant s'&eacute;leva et, tandis que Gratien rentrait par la cuisine, &agrave; travers la chuchotante agitation des arbres, j'entendis la voiture d'Isabelle de Saint-Aur&eacute;ol s'&eacute;loigner.</p>
+
+<br>
+
+
+<h2>VII</h2>
+
+<p>Je m'&eacute;tais mis fort en retard, et, sit&ocirc;t de retour &agrave; Paris, s'empar&egrave;rent de moi mille soucis qui d&eacute;rout&egrave;rent enfin mes pens&eacute;es. La r&eacute;solution que j'avais prise de retourner l'&eacute;t&eacute; suivant &agrave; la Quartfourche temp&eacute;rait mes regrets de n'avoir su pousser plus loin une aventure que je commen&ccedil;ais d'oublier lorsque, vers la fin de Janvier, je re&ccedil;us un double faire-part. Les &eacute;poux &nbsp;Floche avaient tous deux exhal&eacute; vers Dieu leur &acirc;me tremblante et douce, &agrave; quelques jours d'intervalle. Je reconnus sur l'enveloppe du faire-part l'&eacute;criture de Mademoiselle Verdure; mais c'est &agrave; Casimir que j'envoyai l'expression banale de mes regrets et de ma sympathie. Deux semaines apr&egrave;s je re&ccedil;us cette lettre:</p>
+
+<p><i>Mon cher Monsieur G&eacute;rard.</i></p>
+
+<p>(L'enfant n'avait jamais pu se d&eacute;cider &agrave; m'appeler par mon nom de famille.</p>
+
+<p>--Comment vous appelez-vous, vous? m'avait-il demand&eacute; dans une promenade, pr&eacute;cis&eacute;ment le jour o&ugrave; j'avais commenc&eacute; &agrave; le tutoyer.</p>
+
+<p>--Mais tu le sais bien, Casimir, je m'appelle Monsieur Lacase.</p>
+
+<p>--Non; pas ce nom-l&agrave;, l'autre? reclamait-il)</p>
+
+<p><i>Vous &ecirc;tes bien bon de m'avoir &eacute;crit, et votre lettre a &eacute;t&eacute; bien bonne parce qu'&agrave; pr&eacute;sent la Quartfourche est bien triste. Ma grand'maman avait eu jeudi une attaque et ne pouvait plus quitter sa chambre; alors maman est revenue &agrave; la Quartfourche et l'abb&eacute; est parti parce qu'il avait &eacute;t&eacute; cur&eacute; du Breuil. C'est apr&egrave;s &ccedil;a que mon oncle et ma tante sont morts. D'abord mon oncle est mort, qui vous aimait bien, et puis dimanche apr&egrave;s ma tante qui a &eacute;t&eacute; malade trois jours. Maman n'&eacute;tait plus l&agrave;. J'&eacute;tais tout seul avec Loly et Delphine la femme de Gratien, qui m'aime bien; et &ccedil;a &eacute;t&eacute; tr&egrave;s triste parce que ma tante ne voulait pas me quitter. Mais il a bien fallu. Alors maintenant je couche dans la chambre &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Delphine, parce que Loly a &eacute;t&eacute; rappel&eacute;e dans l'Orne par son fr&egrave;re. Gratien aussi est tr&egrave;s bon pour moi. Il m'a montr&eacute; &agrave; faire des boutures et des greffes ce qui est tr&egrave;s amusant, et puis j'aide &agrave; abattre les arbres.</i></p>
+
+<p><i>Vous savez, votre petit papier ousque vous avez &eacute;crit votre promesse, il faut l'oublier parce qu'il n'y aurait plus personne ici pour vous recevoir. Mais &ccedil;a me fait beaucoup de chagrin de ne pas vous revoir parce que je vous aimais bien. Mais je ne vous oublie pas.<br>
+<br>
+ Votre petit ami,<br>
+ CASIMIR.</i></p>
+
+<p>La mort de Monsieur et Madame Floche m'avait laiss&eacute; assez indiff&eacute;rent, mais cette lettre maladroite et d&eacute;pourvue me remua. Je n'&eacute;tais pas libre en ce moment, mais je me promis, d&egrave;s les vacances de P&acirc;ques, de pousser une reconnaissance jusqu'&agrave; la Quartfourche. Que m'importait qu'on ne p&ucirc;t m'y recevoir? Je descendrais &agrave; Pont-l'&Eacute;v&ecirc;que et louerais une voiture. Ai-je besoin d'ajouter que la pens&eacute;e d'y retrouver peut-&ecirc;tre la myst&eacute;rieuse Isabelle m'y attirait autant que ma grande piti&eacute; pour l'enfant. Certains passages de cette lettre me restaient incompr&eacute;hensibles; j'encha&icirc;nais mal les faits. L'attaque de la vieille, l'arriv&eacute;e d'Isabelle &agrave; la Quartfourche, le d&eacute;part de l'abb&eacute;, la mort des vieux &agrave; laquelle leur ni&egrave;ce n'assistait point, le d&eacute;part de Mademoiselle Verdure... ne fallait-il voir l&agrave; qu'une suite fortuite d'&eacute;v&eacute;nements, ou chercher entre eux quelque rapport? Ni Casimir n'aurait su, ni l'abb&eacute; voulu m'en instruire. Force &eacute;tait d'attendre Avril. D&egrave;s mon second jour de libert&eacute;, je partis.</p>
+
+<p>A la station de Breuil, j'aper&ccedil;us l'abb&eacute; Santal qui s'appr&ecirc;tait &agrave; prendre mon train; je le h&eacute;lai:</p>
+
+<p>--Vous revoil&agrave; dans le pays, fit-il.</p>
+
+<p>--Je ne pensais pas en effet y revenir si t&ocirc;t.</p>
+
+<p>Il monta dans mon compartiment. Nous &eacute;tions seuls.</p>
+
+<p>--Eh bien! Il y a eu du nouveau depuis votre visite.</p>
+
+<p>--Oui; j'appris que vous desserviez &agrave; pr&eacute;sent la cure du Breuil.</p>
+
+<p>--Ne parlons pas de cela; et il &eacute;tendait la main d'un geste que je reconnus. Vous avez re&ccedil;u un faire-part?</p>
+
+<p>--Et j'ai envoy&eacute; aussit&ocirc;t mes condol&eacute;ances &agrave; votre &eacute;l&egrave;ve; c'est par lui que j'ai eu ensuite des nouvelles; mais il ma peu renseign&eacute;. J'ai failli vous &eacute;crire pour vous demander quelques d&eacute;tails.</p>
+
+<p>--Il fallait le faire.</p>
+
+<p>--J'ai pens&eacute; que vous ne me renseigneriez pas volontiers, ajoutai-je en riant.</p>
+
+<p>Mais, sans doute tenu &agrave; moins de discr&eacute;tion que du temps o&ugrave; il &eacute;tait &agrave; la Quartfourche, l'abb&eacute; semblait dispos&eacute; &agrave; parler.</p>
+
+<p>--Croyez-vous que c'est malheureux, ce qui se passe l&agrave;-bas? dit-il. Toutes les avenues vont y passer!</p>
+
+<p>Je ne comprenais point d'abord; puis la phrase de Casimir me revint &agrave; la m&eacute;moire: "J'aide &agrave; abattre des arbres..."</p>
+
+<p>--Pourquoi fait-on cela? demandai-je na&iuml;vement.</p>
+
+<p>--Pourquoi? mon bon Monsieur. Allez donc le demander aux cr&eacute;anciers. Au reste &ccedil;a n'est pas eux que &ccedil;a regarde, et tout se fait derri&egrave;re leur dos. La propri&eacute;t&eacute; est couverte d'hypoth&egrave;ques. Mademoiselle de Saint-Aur&eacute;ol enl&egrave;ve tout ce qu'elle peut.</p>
+
+<p>--Elle est l&agrave;-bas?</p>
+
+<p>--Comme si vous ne les saviez pas!</p>
+
+<p>--Je le supposais simplement d'apr&egrave;s quelques mots de...</p>
+
+<p>--C'est depuis qu'elle est l&agrave;-bas que tout va mal.-- Il se ressaisit un instant; mais cette fois le besoin de parler l'emporta; il n'attendait m&ecirc;me plus mes questions et je jugeai plus sage de n'en point faire; il reprit:</p>
+
+<p>--Comment a-t-elle appris la paralysie de sa m&egrave;re? c'est ce que je n'ai pas pu m'expliquer. Quand elle a su que la vieille baronne ne pouvait plus quitter son fauteuil, elle s'est amen&eacute;e avec son bagage, et Mme Floche n'a pas eu le courage de la mettre dehors. C'est alors que moi je suis parti.</p>
+
+<p>--Il est tr&egrave;s triste que vous ayez ainsi laiss&eacute; Casimir.</p>
+
+<p>--C'est possible, mais ma place n'est pas aupr&egrave;s d'une cr&eacute;ature... J'oublie que vous la d&eacute;fendiez!...</p>
+
+<p>--Je le ferais peut-&ecirc;tre encore, Monsieur le cur&eacute;.</p>
+
+<p>--Allez toujours. Oui, oui; Mademoiselle Verdure aussi la d&eacute;fendait. Elle l'a d&eacute;fendue jusqu'au temps qu'elle ait vu mourir ses ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>J'admirais que l'abb&eacute; e&ucirc;t &agrave; peu pr&egrave;s compl&egrave;tement d&eacute;pouill&eacute;e cette &eacute;l&eacute;gance de langage qu'il rev&ecirc;tait &agrave; la Quartfourche; il avait adopt&eacute; d&eacute;j&agrave; le geste et le parler propre aux cur&eacute;s des villages normands. Il reprit, poursuivant son propos:</p>
+
+<p>--A elle aussi &ccedil;a a paru dr&ocirc;le de les voir mourir tous les deux &agrave; la fois.</p>
+
+<p>--Est-ce que...?</p>
+
+<p>--Je ne dis rien; -- et il gonflait sa l&egrave;vre sup&eacute;rieure par vieille habitude, mais repartait tout aussit&ocirc;t:</p>
+
+<p>--N'emp&ecirc;che que dans le pays on jasait. &Ccedil;a d&eacute;plaisait de voir h&eacute;riter la ni&egrave;ce. Et vous voyez qu'elle aussi, la Verdure, a jug&eacute; pr&eacute;f&eacute;rable de s'en aller.</p>
+
+<p>--Qui reste aupr&egrave;s de Casimir?</p>
+
+<p>--Ah! vous avez tout de m&ecirc;me compris que sa m&egrave;re n'est pas une soci&eacute;t&eacute; pour l'enfant. Eh bien! il passe presque tout son temps chez les Chointreuil, vous savez bien: le jardinier et sa femme.</p>
+
+<p>--Gratien?</p>
+
+<p>--Oui Gratien; qui voulait s'opposer &agrave; ce qu'on abat&icirc;t des arbres dans le parc; mais il n'a pu emp&ecirc;cher rien du tout. C'est la mis&egrave;re.</p>
+
+<p>--Les Floches n'&eacute;taient pourtant pas sans argent.</p>
+
+<p>--Mais tout &eacute;tait mang&eacute;, du premier jour, mon bon Monsieur. Sur trois fermes de la Quartfourche, Madame Floche en poss&eacute;dait deux qu'on a vendues, il y a beau temps, aux fermiers. La troisi&egrave;me, la petite ferme des Fonds, appartient encore &agrave; la baronne; elle n'&eacute;tait plus afferm&eacute;e, Gratien en surveillait le faire-valoir; mais elle sera bient&ocirc;t mise en vente avec le reste.</p>
+
+<p>--La Quartfourche va &ecirc;tre mise en vente!</p>
+
+<p>--Par adjudication. Mais &ccedil;a ne pourra pas se faire avant la fin de l'&eacute;t&eacute;. En attendant je vous prie de croire que la demoiselle profite. Il lui faudra bien finir par mettre les pouces; quand on aura d&eacute;j&agrave; enlev&eacute; la moiti&eacute; des arbres...</p>
+
+<p>--Comment se trouve-t-il quelqu'un pour les lui acheter, si elle n'a pas le droit, de les vendre?</p>
+
+<p>--Ah! vous &ecirc;tes jeune encore. Quand on vend &agrave; vil prix on trouve toujours acqu&eacute;reur.</p>
+
+<p>--Le moindre huissier peut emp&ecirc;cher cela.</p>
+
+<p>--L'huissier s'entend avec l'homme d'affaires des cr&eacute;anciers, qui s'est install&eacute; l&agrave;-bas et --il se pencha vers mon oreille-- qui couche avec elle, puisqu'il vous pla&icirc;t de tous savoir.</p>
+
+<p>--Les livres et les papiers de Monsieur Floche? demandai-je, sans para&icirc;tre &eacute;mu par sa derni&egrave;re phrase.</p>
+
+<p>--Le mobilier du ch&acirc;teau et la biblioth&egrave;que feront l'effet d'une vente prochaine; ou pour parler mieux: d'une saisie. L&agrave;-bas, personne heureusement ne se doute de la valeur de certains ouvrages; sans quoi ceux-ci auraient disparu depuis longtemps.</p>
+
+<p>--Un coquin peut surgir...</p>
+
+<p>--A pr&eacute;sent les scell&eacute;s sont pos&eacute;s; n'ayez crainte; on ne les l&egrave;vera qu'&agrave; l'occasion de l'inventaire.</p>
+
+<p>--Que dit de tout cela la baronne?</p>
+
+<p>--Elle ne se doute de rien; on lui porte &agrave; manger dans sa chambre; elle ne sait seulement pas que sa fille est l&agrave;.</p>
+
+<p>--Vous ne dites rien du baron?</p>
+
+<p>--Il est mort il y a trois semaines, &agrave; Caen, dans une maison de retraite o&ugrave; nous venions de le faire accepter.</p>
+
+<p>Nous arrivions &agrave; Pont-l'&Eacute;v&ecirc;que. Un pr&ecirc;tre &eacute;tait venu &agrave; la rencontre de l'abb&eacute; Santal, qui prit cong&eacute; de moi apr&egrave;s m'avoir indiqu&eacute; un h&ocirc;tel et un loueur de voitures.</p>
+
+<br>
+<p>La voiture que je louai le lendemain me d&eacute;posa &agrave; l'entr&eacute;e du parc de la Quartfourche; il fut convenu qu'elle viendrait me reprendre dans une couple d'heures, apr&egrave;s que les chevaux se seraient repos&eacute;s dans l'&eacute;curie d'une des fermes.</p>
+
+<p>Je trouvai la grille du parc grande ouverte; le sol de l'all&eacute;e &eacute;tait ab&icirc;m&eacute; par les charrois. Je m'attendais au plus affreux saccage et fus joyeusement surpris, &agrave; l'entr&eacute;e, de reconna&icirc;tre bourgeonnant le "h&ecirc;tre &agrave; feuilles de p&ecirc;cher", connaissance illustre; je ne r&eacute;fl&eacute;chis pas que sans doute il ne devait la vie qu'&agrave; la m&eacute;diocre qualit&eacute; de son bois; en avan&ccedil;ant, je constatai que la hache avait d&eacute;j&agrave; frapp&eacute; les plus beaux arbres. Avant de m'enfoncer dans le parc, je voulus revoir le petit pavillon o&ugrave; j'avais d&eacute;couvert la lettre d'Isabelle; mais, suppl&eacute;ant la serrure bris&eacute;e, un cadenas maintenait la porte; (j'appris ensuite que les b&ucirc;cherons serraient dans ce pavillon des outils et des v&ecirc;tements). Je m'acheminai vers le ch&acirc;teau. L'all&eacute;e que je suivais &eacute;tait droite, bord&eacute;e de buissons bas; elle ne donnait pas sur la fa&ccedil;ade, mais sur le c&ocirc;t&eacute; des communs; elle menait &agrave; la cuisine et, presque vis-&agrave;-vis de celle-ci, s'ouvrait la petite barri&egrave;re du jardin potager; j'en &eacute;tais encore assez &eacute;loign&eacute; lorsque je vis sortir du potager Gratien avec un panier de l&eacute;gumes; il m'aper&ccedil;ut, mais ne me reconnut pas d'abord; je le h&eacute;lai; il vint &agrave; ma rencontre, et brusquement:</p>
+
+<p>--Ah ben, Monsieur Lacase! pour s&ucirc;r qu'on ne vous attendait pas &agrave; cette heure! Il restait &agrave; me regarder, hochant la t&ecirc;te et ne dissimulant pas la contrari&eacute;t&eacute; que lui causait ma pr&eacute;sence; pourtant il ajouta, plus doucement:</p>
+
+<p>--Tout de m&ecirc;me le petit sera content de vous revoir.</p>
+
+<p>Nous avions fait quelques pas sans parler, du c&ocirc;t&eacute; de la cuisine; il me fit signe de l'attendre et entra poser son panier.</p>
+
+<p>--Alors vous &ecirc;tes venu voir ce qui se passe &agrave; la Quartfourche, dit-il, en revenant &agrave; moi, plus civilement.</p>
+
+<p>--Et il para&icirc;t que &ccedil;a n'y va pas bien fort?</p>
+
+<p>Je le regardai; son menton tremblait; il restait sans me r&eacute;pondre; brusquement il me saisit par le bras et m'entra&icirc;na vers la pelouse qui s'&eacute;tendait devant le perron du salon. L&agrave; gisait le cadavre d'un ch&ecirc;ne &eacute;norme, sous lequel je me souvins de m'&ecirc;tre abrit&eacute; de la pluie &agrave; l'automne: autour de lui s'entassaient en b&ucirc;ches et en fagots ses branches dont, avant de l'abattre, on l'avait d&eacute;pouill&eacute;.</p>
+
+<p>--Savez-vous combien &ccedil;a vaut, un arbre comme &ccedil;a? me dit-il: Douze pistoles. Et savez-vous combien ils l'on pay&eacute;? --Celui-l&agrave; tout comme les autres... Cent sous.</p>
+
+<p>Je ne savais pas que dans ce pays ils appelaient pistoles les &eacute;cus de dix francs; mais ce n'&eacute;tait pas le moment de demander un &eacute;claircissement. Gratien parlait d'une voix contract&eacute;e. Je me tournai vers lui; il essuya du revers de sa main, sur son visage, larmes ou sueur puis, serrant les poings:</p>
+
+<p>--Oh! les bandits! les bandits! Quand je les entends taper du couperet ou la hache, Monsieur, je deviens fou; leurs coups me portent sur la t&ecirc;te; j'ai envie de crier au secours? au voleur! j'ai envie de cogner &agrave; mon tour; j'ai envie de tuer. Avant-hier j'ai pass&eacute; la moiti&eacute; du jour dans la cave; j'entendais moins... Au commencement, le petit, &ccedil;a l'amusait de voir travailler les b&ucirc;cherons; quand l'arbre &eacute;tait pr&egrave;s de tomber, on l'appelait pour tirer sur la corde; et puis, quand ces brigands se sont approch&eacute;s du ch&acirc;teau, abattant toujours, le petit a commenc&eacute; &agrave; trouver &ccedil;a moins dr&ocirc;le; il disait: ah! pas celui-ci! pas celui-l&agrave;! --Mon pauvre gars que je lui ai dit, celui-l&agrave; ou un autre, c'est toujours pas pour toi qu'on les laisse. Je lui ai bien dit qu'il ne pourrait pas demeurer &agrave; la Quartfourche; mais c'est trop jeune; il ne comprend pas que rien n'est d&eacute;j&agrave; plus &agrave; lui. Si seulement on pouvait nous garder sur la petite ferme; je l'y prendrais bien volontiers avec nous, pour s&ucirc;r; mais qui sait seulement qui va l'acheter, et le gredin qu'on va vouloir y mettre &agrave; notre place!... Voyez-vous, Monsieur, je ne suis pas encore bien vieux, mais j'aurais mieux aim&eacute; mourir avant d'avoir vu tout cela.</p>
+
+<p>--Qui est-ce qui habite au ch&acirc;teau, maintenant?</p>
+
+<p>--Je ne veux pas le savoir. Le petit mange avec nous &agrave; la cuisine; &ccedil;a vaut mieux. Madame la baronne ne quitte plus sa chambre; heureusement pour elle, la pauvre dame... C'est Delphine qui lui porte ses repas, en passant par l'escalier de service rapport &agrave; ceux qu'elle ne veut pas croiser. Les autres ont quelqu'un qui les sert et &agrave; qui nous ne parlons pas.</p>
+
+<p>--Est-ce qu'on ne doit pas bient&ocirc;t faire une saisie du mobilier?</p>
+
+<p>--Alors on t&acirc;chera d'emmener Madame la baronne sur la ferme, en attendant qu'on mette la ferme en vente avec le ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>--Et Made... et sa fille? demandai-e en h&eacute;sitant, car je ne savais comment la nommer.</p>
+
+<p>--Elle peut bien aller o&ugrave; il lui plaira; mais pas chez nous. C'est pourtant &agrave; cause d'elle, tout ce qui arrive.</p>
+
+<p>Sa voix tremblait d'une si grave col&egrave;re que je compris &agrave; ce moment comment cet homme avait pu aller jusqu'au crime pour prot&eacute;ger l'honneur de ses ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>--Elle est dans le ch&acirc;teau, maintenant?</p>
+
+<p>--A l'heure qu'il est, elle doit se promener dans le parc. Para&icirc;t que &ccedil;a ne lui fait pas de mal, &agrave; elle; elle regarde les &eacute;brancheurs; il y m&ecirc;me des jours qu'elle cause avec eux, sans honte. Mais quand il pleut, elle ne quitte pas sa chambre; tenez, celle qui fait le coin; elle se tient tout contre la vitre et regarde dans le jardin. Si son homme n'&eacute;tait pas &agrave; Lisieux pour le quart d'heure, je ne sortirais pas comme je fais. Ah! on peut dire que c'est du beau monde, Monsieur Lacase; pour s&ucirc;r! Si seulement nos pauvres vieux ma&icirc;tres revenaient pour voir &ccedil;a chez eux, ils retourneraient bien vite o&ugrave; ils reposent.</p>
+
+<p>--Casimir est par l&agrave;?</p>
+
+<p>--Je pense qu'il prom&egrave;ne dans le parc lui aussi. Voulez-vous que je l'appelle?</p>
+
+<p>--Non; je saurai bien le trouver. A tant&ocirc;t. Je vous reverrai sans doute, Delphine et vous, avant de partir.</p>
+
+<p>Le saccage des b&ucirc;cherons paraissait plus atroce encore &agrave; ce moment de l'ann&eacute;e o&ugrave; tout s'appr&ecirc;tait &agrave; revivre. Dans l'air atti&eacute;di les rameaux d&eacute;j&agrave; se gonflaient; des bourgeons &eacute;clataient et, coup&eacute;e, chaque branche pleurait sa s&egrave;ve. J'avan&ccedil;ais lentement, non point tant triste moi-m&ecirc;me qu'exalt&eacute; par la douleur du paysage, gris&eacute; peut-&ecirc;tre un peu par puissante odeur v&eacute;g&eacute;tale que l'arbre mourant et la terre en travail exhalaient. &nbsp;A peine &eacute;tais-je sensible au contraste de ces morts avec le renouveau du printemps; le parc, ainsi, s'ouvrait plus largement &agrave; la lumi&egrave;re qui baignait et dorait &eacute;galement mort et vie; mais cependant, au loin, le chant tragique des cogn&eacute;es, occupant l'air d'une solennit&eacute; fun&egrave;bre, rythmait secr&egrave;tement les battements heureux de mon coeur, et la vieille lettre d'amour, que j'avais emport&eacute;e, dont je m'&eacute;tais promis de ne me point servir, mais que par instants je pressais sur mon coeur, le br&ucirc;lait. Rien plus ne saurait m'emp&ecirc;cher aujourd'hui, me redisais-je, et je souriais de sentir mes pas se presser &agrave; la seule pens&eacute;e d'Isabelle; ma volont&eacute; n'y pouvait, mais une force int&eacute;rieure m'activait. J'admirais par quel exc&egrave;s de vie cet accent de sauvagerie que la d&eacute;pr&eacute;dation apportait &agrave; la beaut&eacute; du paysage en aiguisait pour moi la jouissance; j'admirais que les m&eacute;disances de l'abb&eacute; eussent si peu fait pour me d&eacute;tacher d'Isabelle et que tout ce que je d&eacute;couvrais d'elle aviv&acirc;t inavouablement mon d&eacute;sir... Qu'est-ce qui l'attachait encore &agrave; ces lieux, peupl&eacute;s de hideux souvenirs? De la Quartfourche vendue, je le savais, rien ne devait lui rester ni lui revenir. Que ne s'enfuyait-elle? Et je r&ecirc;vais de l'enlever ce soir dans ma voiture; je pr&eacute;cipitais mon allure; je courais presque, quand soudain, loin devant moi, je l'aper&ccedil;us. C'&eacute;tait elle, &agrave; n'en pas douter, en deuil et nu-t&ecirc;te, assise sur le tronc d'un arbre abattu en travers de l'all&eacute;e. Mon coeur battit si fort que je dus m'arr&ecirc;ter quelques instants; puis, vers elle, lentement j'avan&ccedil;ai, tranquille et indiff&eacute;rent promeneur.</p>
+
+<p>--Excusez-moi Madame... je suis bien ici &agrave; la Quartfourche?</p>
+
+<p>Un petit papier &agrave; ouvrage &eacute;tait pos&eacute; sur le tronc d'arbre &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle plein de bobines, d'instruments de couture, de morceaux de cr&ecirc;pe enroul&eacute;s sur eux-m&ecirc;mes ou d&eacute;faits, et elle s'occupait &agrave; en disposer quelques lambeaux sur une modeste capote de feutre qu'elle tenait &agrave; la main; un ruban vert, que sans doute elle venait d'en arracher, tra&icirc;nait &agrave; terre. Un tr&egrave;s court mantelet de drap noir couvrait ses &eacute;paules, et, quand elle leva la t&ecirc;te, je remarquai l'agrafe vulgaire qui en retenait le col clos. Sans doute m'avait-elle aper&ccedil;u de loin, car ma voix ne parut pas la surprendre.</p>
+
+<p>--Vous veniez pour acheter la propri&eacute;t&eacute;? dit-elle, et sa voix que je reconnus me fit battre le coeur. Que son front d&eacute;couvert &eacute;tait beau!</p>
+
+<p>--Oh! je venais en simple visiteur. Les grilles &eacute;taient ouvertes et j'ai vu des gens circuler. Mais peut-&ecirc;tre &eacute;tait-il indiscret d'entrer?</p>
+
+<p>--A pr&eacute;sent, peut bien entrer qui veut! Elle soupira profond&eacute;ment, mais se reprit &agrave; son ouvrage comme si nous ne pouvions avoir rien de plus &agrave; nous dire.</p>
+
+<p>Ne sachant comment continuer un entretien qui peut-&ecirc;tre serait unique, qui devait &ecirc;tre d&eacute;cisif, mais que le temps ne me paraissait pas venu de brusquer; soucieux d'y apporter quelque pr&eacute;caution et la t&ecirc;te et le coeur uniquement pleins d'attente et de questions que je n'osais encore poser, je demeurais devant elle, chassant du bout de ma canne de menus &eacute;clats de bois, si g&ecirc;n&eacute;, si impertinent &agrave; la fois et si gauche, qu'&agrave; la fin elle releva les yeux, me d&eacute;visagea et je crus qu'elle allait &eacute;clater de rire; mais elle me dit simplement, sans doute parce qu'alors je portais un chapeau mou sur des cheveux longs, et parce que ne me pressait apparemment aucune occupation pratique:</p>
+
+<p>--Vous &ecirc;tes artiste?</p>
+
+<p>--H&eacute;las! non, r&eacute;pliquai-je en souriant, mais qu'&agrave; cela ne tienne; je sais go&ucirc;ter la po&eacute;sie. Et sans oser la regarder encore, je sentais son regard m'envelopper. L'hypocrite banalit&eacute; de nos propos m'est odieuse et je souffre &agrave; les rapporter...</p>
+
+<p>--Comme ce parc est beau, reprenais-je.</p>
+
+<p>Il me parut qu'elle ne demandait qu'&agrave; causer et n'&eacute;tait embarrass&eacute;e, ainsi que moi, que de savoir comment engager l'entretien; car elle se r&eacute;cria que je ne pouvais malheureusement juger en cette saison de ce que pouvait devenir &agrave; l'automne ce parc, encore grelottant et mal r&eacute;veill&eacute; de l'hiver --du moins ce qu'il avait pu devenir, reprit-elle; qu'en restera-t-il d&eacute;sormais apr&egrave;s l'affreux travail des b&ucirc;cherons?...</p>
+
+<p>--Ne pouvait-on les emp&ecirc;cher? m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>--Les emp&ecirc;cher! r&eacute;p&eacute;ta-t-elle ironiquement en levant tr&egrave;s haut les &eacute;paules; et je crus qu'elle me montrait son mis&eacute;rable chapeau de feutre pour t&eacute;moigner de sa d&eacute;tresse, mais elle le levait pour le reposer sur sa t&ecirc;te, rejet&eacute; en arri&egrave;re et laissant d&eacute;couvert son front; puis elle commen&ccedil;a de ranger ses morceaux de cr&ecirc;pe comme si elle s'appr&ecirc;tait &agrave; partir. Je me baissai, ramassai &agrave; ses pieds le ruban vert, le lui tendis.</p>
+
+<p>--Qu'en ferais-je, &agrave; pr&eacute;sent, dit-elle sans le prendre. Vous voyez que je suis en deuil.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t je l'assurai de la tristesse avec laquelle j'avais appris la mort de Monsieur et Madame Floche, puis enfin celle du baron; et comme elle s'&eacute;tonnait que j'eusse connu ses parents, je lui laissai savoir que j'avais v&eacute;cu aupr&egrave;s d'eux douze jours du dernier octobre.</p>
+
+<p>--Alors pourquoi tout-&agrave;-l'heure avez-vous feint de ne savoir o&ugrave; vous &eacute;tiez? repartit-elle brusquement.</p>
+
+<p>--Je ne savais comment vous aborder. Puis, sans trop me d&eacute;couvrir encore, je commen&ccedil;ai de lui raconter quelle passionn&eacute;e curiosit&eacute; m'avait retenu de jour en jour &agrave; la Quartfourche dans l'espoir &nbsp;de la rencontrer et, (car je ne lui parlai pas de la nuit o&ugrave; mon indiscr&eacute;tion l'avait surprise), mes regrets enfin de regagner Paris sans l'avoir vue.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce donc qui vous avait donn&eacute; si grand d&eacute;sir de me conna&icirc;tre?</p>
+
+<p>Elle ne faisait plus mine de partir. J'avais train&eacute; jusqu'en face d'elle, pr&egrave;s d'elle, un &eacute;pais fagot o&ugrave; je m'&eacute;tais assis; plus bas qu'elle, je levais les yeux pour la voir; elle s'occupait infantinement &agrave; pelotonner des rubans de cr&ecirc;pe et je ne saisissais plus son regard. Je lui parlais de sa miniature et m'inqui&eacute;tait de ce qu'avait pu devenir ce portrait dont j'&eacute;tais amoureux; mais elle ne le savait point; --Sans doute le retrouvera-t-on en levant les scell&eacute;s... Et il sera mis en vente avec le reste, ajouta-t-elle avec un rire dont le s&eacute;ch&eacute;resse me fit mal. --Pour quelques sous vous pourrez l'acqu&eacute;rir, si le coeur vous en dit toujours.</p>
+
+<p>Je protestai de mon chagrin de la voir ne prendre pas au s&eacute;rieux un sentiment dont l'expression seule &eacute;tait brusque, mais qui depuis longtemps m'occupait; mais &agrave; pr&eacute;sent elle demeurait impassible et semblait r&eacute;solue &agrave; ne plus &eacute;couter rien de moi. Le temps pressait. N'avais-je pas sur moi de quoi violenter son silence? L'ardente lettre fr&eacute;missait sous mes doigts. J'avais pr&eacute;par&eacute; je ne sais quelle histoire d'anciennes relations de ma famille avec celle de Gonfreville, pensant l'amener incidemment &agrave; parler; mais &agrave; ce moment je ne sentis plus que l'absurdit&eacute; de ce mensonge et commen&ccedil;ai de raconter tout simplement par quel myst&eacute;rieux hasard cette lettre --et je la lui tendis-- &eacute;tait tomb&eacute;e entre mes mains.</p>
+
+<p>--Ah! je vous en conjure, Madame! ne d&eacute;chirez pas ce papier! Rendez-le moi...</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait devenue mortellement p&acirc;le et garda quelques instants sans la lire la lettre ouverte sur ses genoux; le regard vague, les paupi&egrave;res battantes, elle murmurait:</p>
+
+<p>--Oubli&eacute; de la reprendre! Comment avais-je pu l'oublier?</p>
+
+<p>--Sans doute aurez-vous cru qu'elle lui &eacute;tait parvenue, qu'il &eacute;tait venu la chercher...</p>
+
+<p>Elle ne m'&eacute;coutait toujours pas. Je fis un mouvement pour me ressaisir de la lettre; mais elle se m&eacute;prit &agrave; mon geste:</p>
+
+<p>--Laissez-moi, cria-t-elle en repoussant brutalement ma main. Elle se souleva, voulut fuir. A genoux devant elle je la retins.</p>
+
+<p>--N'ayez pas peur de moi, Madame; vous voyez bien que je ne vous veux aucun mal; et comme elle se rasseyait, ou plut&ocirc;t retombait sans force; je la suppliai de ne pas m'en vouloir si le hasard avait choisi pour elle un confident involontaire, mais de me continuer une confiance que je jurai de ne point trahir; ah! que ne me parlait-elle &agrave; pr&eacute;sent comme &agrave; un ami v&eacute;ritable et comme si je ne savais rien d'elle qu'elle-m&ecirc;me ne m'e&ucirc;t appris?</p>
+
+<p>Les larmes que je r&eacute;pandais en parlant firent peut-&ecirc;tre plus pour la convaincre que mes paroles.</p>
+
+<p>--H&eacute;las! repris-je, je sais quelle mort mis&eacute;rable enlevait, ce m&ecirc;me soir votre amant... Mais comment avez-vous appris votre deuil? Cette nuit que vous l'attendiez, pr&ecirc;te &agrave; fuir avec lui, que pensiez-vous? que f&icirc;tes-vous en ne le voyant pas appara&icirc;tre?</p>
+
+<p>--Puisque vous savez tout, dit-elle d'une voix d&eacute;sol&eacute;e vous savez bien que je n'avais plus &agrave; l'attendre, apr&egrave;s que j'avais averti Gratien.</p>
+
+<p>J'eus de l'affreuse v&eacute;rit&eacute; une intuition si subite que ces mots m'&eacute;chapp&egrave;rent comme un cri:</p>
+
+<p>--Quoi! c'est vous qui l'avez fait tuer?</p>
+
+<p>Alors laissant tomber &agrave; terre la lettre et le panier dont les menus objets se r&eacute;pandirent, elle courba son front dans ses mains et commen&ccedil;a de sangloter &eacute;perdument. Je me penchai vers elle et tentai de prendre une de ses mains dans les miennes.</p>
+
+<p>--Non! vous &ecirc;tes ingrat et brutal.</p>
+
+<p>Mon imprudent exclamation coupait court &agrave; sa confidence; elle se raidissait &agrave; pr&eacute;sent contre moi; cependant je restais assis devant elle, bien r&eacute;solu &agrave; ne la quitter point qu'elle ne se f&ucirc;t expliqu&eacute;e davantage. Ses sanglots enfin s'apais&egrave;rent; je lui persuadai doucement qu'elle avait d&eacute;j&agrave; trop parl&eacute; pour pouvoir impun&eacute;ment se taire, mais qu'une confession sinc&egrave;re ne saurait la diminuer &agrave; mes yeux et qu'aucun aveu ne me serait plus p&eacute;nible que son silence. &nbsp;Les coudes sur les genoux, ses mains crois&eacute;es cachant son front, voici ce qu'elle me raconta.</p>
+
+<p>La nuit qui pr&eacute;c&eacute;da celle qu'elle avait fix&eacute;e pour sa fuite, dans l'amoureuse exaltation de la veill&eacute;e, elle avait &eacute;crit cette lettre; le lendemain, elle l'avait port&eacute;e au pavillon, gliss&eacute;e en cet endroit secret que Blaise de Gonfreville connaissait et o&ugrave; elle savait que bient&ocirc;t il viendrait la prendre. Mais sit&ocirc;t de retour au ch&acirc;teau, lorsqu'elle s'&eacute;tait retrouv&eacute;e dans cette chambre qu'elle voulait quitter pour jamais, une angoisse indicible l'avait saisie, la peur de cette libert&eacute; inconnue qu'elle avait si sauvagement d&eacute;sir&eacute;e, la peur de cet amant qu'elle appelait encore, de soi-m&ecirc;me et de ce qu'elle craignait d'oser. Oui la r&eacute;solution &eacute;tait prise, oui le scrupule refoul&eacute;, la honte bue, mais &agrave; pr&eacute;sent que rien ne la retenait plus, devant la porte ouverte pour sa fuite, le coeur brusquement lui manquait. &nbsp;L'id&eacute;e de cette fuite lui devenait odieuse, intol&eacute;rable; elle courait dire &agrave; Gratien que le baron de Gonfreville avait projet&eacute; de l'enlever aux siens cette nuit m&ecirc;me, qu'on le trouverait r&ocirc;dant avant le soir aupr&egrave;s du pavillon de la grille, dont il fallait d&eacute;j&agrave; l'emp&ecirc;cher d'approcher.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tonnai qu'elle ne f&ucirc;t point all&eacute;e simplement rechercher elle-m&ecirc;me cette lettre et la remplacer par une autre o&ugrave; d'une si folle entreprise elle e&ucirc;t d&eacute;courag&eacute; son amant. Mais aux questions que je lui posais elle se d&eacute;robait sans cesse, r&eacute;p&eacute;tant en pleurant qu'elle savait bien que je ne la pouvais comprendre et qu'elle-m&ecirc;me ne se pouvait mieux expliquer, mais qu'elle ne se sentait alors non plus capable de rebuter son amant que le suivre; que la peur l'avait &agrave; ce point paralys&eacute;e, qu'il devenait au-dessus de ses forces de retourner au pavillon; que d'ailleurs, &agrave; cette heure du jour, ses parents redout&eacute;s la surveillaient, et que c'est pour cela qu'elle avait d&ucirc; recourir &agrave; Gratien.</p>
+
+<p>--Pouvais-je supposer qu'il prendrait au s&eacute;rieux des paroles &eacute;chapp&eacute;es &agrave; mon d&eacute;lire? Je pensais qu'il l'&eacute;carterait seulement... J'eus un sursaut en entendant, une heure apr&egrave;s, un coup de fusil du c&ocirc;t&eacute; de la grille; mais ma pens&eacute;e se d&eacute;tourna d'une supposition horrible et que je me refusais d'envisager; au contraire, depuis que j'avais averti Gratien, l'esprit et le coeur d&eacute;gag&eacute;s, je me sentais presque joyeuse... Mais quand la nuit vint, mais quand approcha l'heure qui e&ucirc;t d&ucirc; &ecirc;tre celle de ma fuite, ah! malgr&eacute; moi je commen&ccedil;ai d'attendre, je recommen&ccedil;ai d'esp&eacute;rer; du moins une sorte de confiance, et que je savais mensong&egrave;re, se m&ecirc;lait &agrave; mon d&eacute;sespoir; je ne pouvais r&eacute;aliser que la l&acirc;chet&eacute;, la d&eacute;faillance d'un moment eussent ruin&eacute; d'un coup mon long r&ecirc;ve; je n'en &eacute;tais pas r&eacute;veill&eacute;e; oui, comme en r&ecirc;ve, je suis descendue dans le jardin, &eacute;piant chaque bruit, chaque ombre; j'attendais; j'attendais encore...</p>
+
+<p>Elle commen&ccedil;a de sangloter:</p>
+
+<p>--Non, je n'attendais plus, reprit-elle; je cherchais &agrave; me tromper moi-m&ecirc;me, et par piti&eacute; pour moi j'imitais celle qui attend. Je m'&eacute;tais assise devant la pelouse, sur la plus basse marche du perron; le coeur sec &agrave; ne pouvoir verser une larme; et je ne pensais plus &agrave; rien, ne savais plus qui j'&eacute;tais, ni o&ugrave; j'&eacute;tais, ni ce que j'&eacute;tais venu faire. La lune qui tout &agrave; l'heure &eacute;clairait le gazon disparut; alors un frisson me saisit; j'aurais voulu qu'il m'engourd&icirc;t jusqu'&agrave; la mort. Le lendemain je tombai gravement malade et le m&eacute;decin qu'on appela r&eacute;v&eacute;la ma grossesse &agrave; ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta quelques instants.</p>
+
+<p>--Vous savez &agrave; pr&eacute;sent ce que vous d&eacute;siriez savoir. Si je continuais mon histoire, ce serait celle d'une autre femme o&ugrave; vous ne reconna&icirc;triez plus l'Isabelle du m&eacute;daillon.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; je reconnaissais assez mal celle dont mon imagination s'&eacute;tait prise. Elle coupait ce r&eacute;cit d'interjections, il est vrai, r&eacute;criminant contre le destin, et elle d&eacute;plorait que dans ce monde la po&eacute;sie et le sentiment eussent toujours tort; mais je m'attristais de ne distinguer point dans la m&eacute;lodie de sa voix les chaudes harmoniques du coeur. Pas un mot de regret que pour elle! Quoi! pensais-je, est-ce l&agrave; comme elle savait aimer?...</p>
+
+<p>A pr&eacute;sent je ramassais les menus objets de la corbeille renvers&eacute;e, qui s'&eacute;taient &eacute;parpill&eacute;s sur le sol. Je ne me sentais plus aucun d&eacute;sir de la questionner davantage; subitement incurieux de sa personne et de sa vie, je restais devant elle comme un enfant devant un jouet qu'il a bris&eacute; pour en d&eacute;couvrir le myst&egrave;re; et m&ecirc;me l'attrait physique dont encore elle se rev&ecirc;tait n'&eacute;veillait plus en ma chair aucun trouble, ni le battement voluptueux de ses paupi&egrave;res, qui tant&ocirc;t me faisait tressaillir. Nous causions de son d&eacute;nuement; et comme je lui demandais ce qu'elle se proposait de faire:</p>
+
+<p>--Je chercherai &agrave; donner des le&ccedil;ons, r&eacute;pondit-elle; des le&ccedil;ons de piano; ou de chant. J'ai une tr&egrave;s bonne m&eacute;thode.</p>
+
+<p>--Ah! vous chantez?</p>
+
+<p>--Oui; et je joue du piano. Dans le temps j'ai beaucoup travaill&eacute;. J'&eacute;tais &eacute;l&egrave;ve de Thalberg... J'aime aussi beaucoup la po&eacute;sie.</p>
+
+<p>Et comme je ne trouvais rien &agrave; lui dire:</p>
+
+<p>--Je suis s&ucirc;re que vous en savez par coeur! Vous ne voudriez pas m'en r&eacute;citer?</p>
+
+<p>Le d&eacute;go&ucirc;t, l'&eacute;coeurement de cette trivialit&eacute; po&eacute;tique achevait de chasser l'amour de mon &acirc;me. Je me levai pour prendre cong&eacute; d'elle.</p>
+
+<p>--Quoi! vous partez d&eacute;j&agrave;?</p>
+
+<p>--H&eacute;las! vous sentez bien vous aussi qu'il vaut mieux maintenant que je vous quitte. Figurez-vous qu'aupr&egrave;s de vos parents, &agrave; l'automne dernier, dans la torpeur de la Quartfourche, je m'&eacute;tais endormi, que je m'&eacute;tais &eacute;pris d'un r&ecirc;ve, et que je viens de m'&eacute;veiller. Adieu.</p>
+
+<p>Une petite forme claudicante apparut &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; tournante de l'all&eacute;e.</p>
+
+<p>--Je crois que j'aper&ccedil;ois Casimir, qui sera content de me revoir.</p>
+
+<p>--Il vient. Attendez-le.</p>
+
+<p>L'enfant se rapprochait &agrave; petits bonds; il portait un rateau sur l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>--Permettez-moi d'aller &agrave; sa rencontre. Il serait peut-&ecirc;tre g&ecirc;n&eacute; de me retrouver pr&egrave;s de vous. Excusez-moi... Et brusquant mon adieu de la mani&egrave;re la plus gauche, je saluai respectueusement et partis.</p>
+
+<br>
+<p>Je ne revis plus Isabelle de Saint-Aur&eacute;ol et n'appris rien de plus sur elle. Si pourtant: lorsque je retournai &agrave; la Quartfourche l'automne suivant, Gratien me dit que, la veille de la saisie du mobilier, abandonn&eacute;e par l'homme d'affaires, elle s'&eacute;tait enfuie avec un cocher.</p>
+
+<p>--Voyez-vous, Monsieur Lacase, ajoutait-il sentencieusement, --elle n'a jamais pu rester seule; il lui en a toujours fallu un.</p>
+
+<p>La biblioth&egrave;que de la Quartfourche fut vendue au milieu de l'&eacute;t&eacute;. Malgr&eacute; les instructions que j'avais laiss&eacute;es, je ne fus point averti; et je crois que le libraire de Caen qui fut appel&eacute; &agrave; pr&eacute;sider la vente se souciait fort peu de m'y inviter non plus qu'aucun autre s&eacute;rieux amateur. J'appris ensuite avec une stupeur indign&eacute;e que la bible fameuse s'&eacute;tait vendu 70 fr. &agrave; un bouquiniste du pays; puis revenue 300 fr. aussit&ocirc;t apr&egrave;s, je ne pus savoir &agrave; qui. Quant aux manuscrits du XVIIe si&egrave;cle, ils n'&eacute;taient m&ecirc;me pas mentionn&eacute;s dans la vente et furent adjug&eacute;s comme vieux papiers.</p>
+
+<p>J'eusse voulu du moins assister &agrave; la vente du mobilier, car je me proposais &nbsp;d'acheter quelques menus objets en souvenir des Floche; mais pr&eacute;venu trop tard je ne pus arriver &agrave; Pont-l'&Eacute;v&ecirc;que que pour la vente des fermes et de la propri&eacute;t&eacute;. La Quartfourche fut acquise &agrave; vil prix par le marchand de biens Moser-Schmidt, qui se disposait &agrave; convertir le parc en prairies, lorsqu'un amateur am&eacute;ricain la lui racheta; je ne sais trop pourquoi, car il n'est pas revenu dans le pays, et laisse parc et ch&acirc;teau dans l'&eacute;tat que vous avez pu voir.</p>
+
+<p>Peu fortun&eacute; comme j'&eacute;tais alors, je pensais n'assister &agrave; la vente qu'en curieux, mais, dans la matin&eacute;e, j'avais revu Casimir, et, tandis que j'&eacute;coutais les ench&egrave;res, une telle angoisse me prit &agrave; songer &agrave; la d&eacute;tresse de ce petit que, soudain, je r&eacute;solus de lui assurer l'existence sur la ferme que souhaitait occuper Gratien. Vous ne saviez pas que j'en &eacute;tais devenu propri&eacute;taire? Presque sans m'en rendre compte j'avais pouss&eacute; l'ench&egrave;re; c'&eacute;tait folie; mais combien me r&eacute;compensa la triste joie du pauvre enfant...</p>
+
+<p>J'allai passer les vacances de P&acirc;ques et celles de l'&eacute;t&eacute; suivant dans cette petite ferme, chez Gratien, pr&egrave;s de Casimir. La vieille Saint-Aur&eacute;ol vivait encore; nous nous &eacute;tions arrang&eacute;s tant bien que mal pour lui laisser la meilleure chambre; elle &eacute;tait tomb&eacute;e en enfance, mais pourtant elle me reconnut et se souvint &agrave; peu pr&egrave;s de mon nom;</p>
+
+<p>--Que c'est aimable, Monsieur de Las Cases! Que c'est aimable &agrave; vous, r&eacute;p&eacute;tait-elle quand elle me revit d'abord. Car elle s'&eacute;tait flatteusement persuad&eacute;e que j'&eacute;tais revenu dans le pays uniquement pour lui rendre visite.</p>
+
+<p>--Ils font des r&eacute;parations au ch&acirc;teau. Cela sera tr&egrave;s beau! me disait-elle confidentiellement, comme pour m'expliquer son d&eacute;n&ucirc;ment, ou se l'expliquer &agrave; elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le jour de la vente du mobilier, on l'avait d'abord sortie sur le perron du salon, dans son grand fauteuil &agrave; oreillettes; l'huissier lui fut pr&eacute;sent&eacute; comme un c&eacute;l&egrave;bre architecte venu de Paris tout expr&egrave;s pour surveiller les travaux &agrave; entreprendre (elle croyait sans peine &agrave; tout ce qui la flattait); puis Gratien, Casimir et Delphine l'avaient transport&eacute;e jusque dans cette chambre qu'elle ne devait plus quitter, mais o&ugrave; elle v&eacute;cut encore pr&egrave;s de trois ans.</p>
+
+<p>C'est pendant ce premier &eacute;t&eacute; de vill&eacute;giature sur ma ferme, que je fis connaissance avec les B. dont j'&eacute;pousai plus tard la fille a&icirc;n&eacute;e. La R----, qui depuis la mort de mes beaux-parents nous appartient, n'est pas, vous l'avez-vu, tr&egrave;s distante de la Quartfourche; deux ou trois fois par an, je retourne causer avec Gratien et Casimir, qui cultivent fort bien leurs terres et me versent r&eacute;guli&egrave;rement le montant de leur modeste fermage. C'est l&agrave; que je m'en fus tant&ocirc;t apr&egrave;s que je vous eus quitt&eacute;s.</p>
+<br>
+
+<p>
+La nuit &eacute;tait bien avanc&eacute;e lorsque G&eacute;rard acheva son r&eacute;cit. C'est pourtant cette m&ecirc;me nuit que Jammes, avant de s'endormir, &eacute;crivit sa quatri&egrave;me &eacute;l&eacute;gie:</p>
+
+<p><i>Quand tu m'as demand&eacute; de faire une &eacute;l&eacute;gie sur ce domaine abandonn&eacute; o&ugrave; le grand vent...</i></p>
+<br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Isabelle, by Andre Gide
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISABELLE ***
+
+***** This file should be named 11042-h.htm or 11042-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/1/0/4/11042/
+
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
diff --git a/old/11042.txt b/old/11042.txt
new file mode 100644
index 0000000..46d40e9
--- /dev/null
+++ b/old/11042.txt
@@ -0,0 +1,3726 @@
+The Project Gutenberg EBook of Isabelle, by Andre Gide
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Isabelle
+
+Author: Andre Gide
+
+Release Date: February 11, 2004 [EBook #11042]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISABELLE ***
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+This Etext was prepared by Walter Debeuf, http://users.belgacom.net/gc782486
+
+
+
+
+ISABELLE.
+
+par
+
+ANDRE GIDE.
+
+
+
+
+_A ANDRE RUYTERS_.
+
+
+Gerard Lacase, chez qui nous nous retrouvames au mois d'Aouet 189., nous
+mena, Francis Jammes et moi, visiter le chateau de la Quartfourche dont
+il ne restera bientot plus que des ruines, et son grand parc delaisse ou
+l'ete fastueux s'eployait a l'aventure. Rien plus n'en defendait
+l'entree: le fosse a demi comble, la haie crevee, ni la grille descellee
+qui ceda de travers a notre premier coup d'epaule. Plus d'allees; sur
+les pelouses debordees quelques vaches paturaient librement l'herbe
+surabondante et folle: d'autres cherchaient le frais au creux des
+massifs eventres; a peine distinguait-on de ci de la, parmi la profusion
+sauvage, quelque fleur ou quelque feuillage insolite, patient reste des
+anciennes cultures, presque etouffe deja par les especes plus communes.
+Nous suivions Gerard sans parler, oppresses par la beaute du lieu, de la
+saison, de l'heure, et parce que nous sentions aussi tout ce que cette
+excessive opulence pouvait cacher d'abandon et de deuil. Nous parvinmes
+devant le perron du chateau, dont les premieres marches etaient noyees
+dans l'herbe, celles d'en haut disjointes et brisees; mais, devant les
+portes-fenetres du salon, les volets resistants nous arreterent. C'est
+par un soupirail de la cave que, nous glissant comme des voleurs, nos
+entrames; un escalier montait aux cuisines; aucune porte interieure
+n'etait close ... Nous avancions de piece en piece, precautionneusement
+car le plancher par endroits flechissait et faisait mine de se rompre;
+etouffant nos pas, non que quelqu'un put etre la pour les entendre,
+mais, dans le grand silence de cette maison vide, le bruit de notre
+presence retentissait indecemment, nous effrayait presque. Aux fenetres
+du rez-de-chaussee plusieurs carreaux manquaient; entre les lames des
+contrevents un bignonia poussait dans la penombre de la salle a manger,
+d'enormes tiges blanches et molles.
+
+Gerard nous avait quittes; nous pensames qu'il preferait revoir seul ces
+lieux dont il avait connu les hotes, et nous continuames sans lui notre
+visite. Sans doute nous avait-il precedes au premier etage, a travers la
+desolation des chambres nues: dans l'une d'elles une branche de bois
+pendait encore au mur, retenue a une sorte d'agrafe par une faveur
+decoloree; il me parut qu'elle balancait faiblement au bout de son lien,
+et je me persuadai que Gerard en passant venait d'en detacher une
+ramille.
+
+Nous le retrouvames au second etage, pres de la fenetre devitree d'un
+corridor par laquelle on avait ramene vers l'interieur une corde tombant
+du dehors; c'etait la corde d'une cloche, et je l'allais tirer
+doucement, quand je me sentis saisir le bras par Gerard; son geste, au
+contraire d'arreter le mien, l'amplifia: soudain retenti un glas
+rauque,si proche de nous, si brutal, qu'il nous fit peniblement
+tressaillir; puis lorsqu'il semblait deja que se fut referme le silence,
+deux notes pures tomberent encore, espacees, deja lointaines. Je m'etais
+retourne vers Gerard et je vis que ses levres tremblaient.
+
+--Allons-nous en, fit-il. J'ai besoin de respirer un autre air.
+
+Sitot dehors il s'excusa de ne pouvoir nous accompagner: il connaissait
+quelqu'un dans les environs, dont il voulait aller prendre des
+nouvelles. Comprenant au ton de sa voix qu'il serait indiscret de le
+suivre, nous rentrames seuls, Jammes et moi, a La R. ou Gerard nous
+rejoignit dans la soiree.
+
+--Cher ami, lui dit bientot Jammes, apprenez que je suis resolu a ne
+plus raconter la moindre histoire, que vous ne nous ayez sorti celle
+qu'on voit qui vous tient au coeur.
+
+Or les recits de Jammes faisaient les delices de nos veillees.
+
+--Je vous raconterais volontiers le roman dont la maison que vous vites
+tantot fut le theatre, commenca Gerard, mais outre que je ne sus le
+decouvrir, ou le reconstituer, qu'en depouillant chaque evenement de
+l'attrait enigmatique dont ma curiosite le revetait naguere ...
+
+--Apportez a votre recit tout le desordre, qu'il vous plaira, reprit
+Jammes.
+
+--Pourquoi chercher a recomposer les faits selon leur ordre
+chronologique, dis-je; que ne nous les presentez-vous comme vous les avez
+decouverts?
+
+--Vous permettrez alors que je parle beaucoup de moi, dit Gerard.
+
+--Chacun de nous fait-il jamais rien d'autre! repartit Jammes.
+
+
+C'est le recit de Gerard que voici.
+
+
+
+
+I
+
+
+J'ai presque peine a comprendre aujourd'hui l'impatience qui m'elancait
+alors vers la vie. A vingt-cinq ans je n'en connaissais rien a peu pres,
+que par les livres; et c'est pourquoi sans doute je me croyais
+romancier; car j'ignorais encore avec quelle malignite les evenements
+derobent a nos yeux le cote par ou ils nous interessaient davantage, et
+combien peu de prise ils offrent a qui ne sait pas les forcer.
+
+Je preparais alors, en vue de mon doctorat, une these sur la chronologie
+des sermons de Bossuet; non que je fusse particulierement attire par
+l'eloquence de la chaire: j'avais choisi ce sujet par reverence pour mon
+vieux maitre Albert Desnos, dont l'importante "Vie de Bossuet" achevait
+precisement de paraitre. Aussitot qu'il connut mon projet d'etudes,
+M. Desnos s'offrit a m'en faciliter les abords. Un de ses plus anciens
+amis, Benjamin Floche, membre correspondant de l'Academie des
+Inscriptions et Belles-Lettres, possedait divers documents qui sans
+doute pourraient me servir; en particulier une Bible couverte
+d'annotations de la main meme de Bossuet. M. Floche s'etait retire
+depuis une quinzaine d'annees a la Quartfourche, qu'on appelait plus
+communement: le Carrefour, propriete de famille aux environs de
+Pont-l'Eveque, dont il ne bougeait plus, ou il se ferait un plaisir de
+me recevoir et de mettre a ma disposition ses papiers, sa bibliotheque
+et son erudition que M. Desnos me disait etre inepuisable.
+
+Entre M. Desnos et M. Floche des lettres furent echangees. Les documents
+s'annoncerent plus nombreux que ne me l'avait d'abord fait esperer mon
+maitre; il ne fut bientot plus question d'une simple visite: c'est un
+sejour au chateau de la Quartfourche que, sur la recommandation de M.
+Desnos, l'amabilite de M. Floche me proposait. Bien que ses enfants M.
+et Madame Floche n'y vivaient pas seuls: quelques mots inconsideres de
+M. Desnos, dont mon imagination s'empara, me firent esperer de trouver
+la-bas une societe avenante, qui tous aussitot m'attira plus que les
+documents poudreux du Grand Siecle; deja ma these n'etait plus qu'un
+pretexte; j'entrais dans ce chateau non plus en scolar, mais en
+Nejdanof, en Valmont; deja je le peuplais d'aventures. La Quartfourche!
+je repetais ce nom mysterieux: c'est ici, pensais-je, qu'Hercule
+hesite ... Je sais de reste ce qui l'attend sur le sentier de la vertu;
+mais l'autre route?... l'autre route ...
+
+Vers le milieu de Septembre, je rassemblai le meilleur de ma modeste
+garde-robe, renouvelai mon jeu de cravates, et partis.
+
+Quand j'arrivai a la station du Breuil-Blangy, entre Pont-l'Eveque et
+Lisieux, la nuit etait a peu pres close. J'etais seul a descendre du
+train. Une sorte de paysan en livree vint a ma rencontre, prit ma valise
+et m'escorta vers la voiture qui stationnait de l'autre cote de la gare.
+L'aspect du cheval et de la voiture coupa l'essor de mon imagination; on
+ne pouvait rever rien de plus minable. Le paysan-cocher repartit pour
+degager la malle que j'avais enregistree; sous ce poids les ressorts de
+la caleche flechirent. A l'interieur, une odeur de poulailler
+suffocante ... Je voulus baisser la vitre de la portiere, mais la poignee
+de cuir me resta dans la main. Il avait plu dans la journee; la route
+etait tirante; au bas de la premiere cote, une piece du harnais ceda. Le
+cocher sortit de dessous son siege un bout de corde et se mit en posture
+de rafistoler le trait. J'avais mis pied a terre et m'offris a tenir la
+lanterne qu'il venait d'allumer; je pus voir que la livree du pauvre
+homme, non plus que le harnachement, n'en etait pas a son premier
+rapiecage.
+
+--Le cuir est un peu vieux, hasardai-je.
+
+Il me regarda comme si je lui avais dit une injure, et presque
+brutalement:
+
+--Dites donc: c'est tout de meme heureux qu'on ait pu venir vous
+chercher.
+
+--Il y a loin, d'ici le chateau? questionnai-je de ma voix la plus
+douce. Il ne repondit pas directement, mais:
+
+--Pour sur qu'on ne fait pas le trajet tous les jours!--Puis au bout
+d'un instant:--Voila peut-etre bien six mois qu'elle n'est pas sortie,
+la caleche ...
+
+--Ah!... Vos maitres ne se promenent pas souvent? repris-je par un
+effort desespere d'amorcer le conversation.
+
+--Vous pensez! Si l'on n'a pas autre chose a faire!
+
+Le desordre etait repare: d'un geste il m'invita a remonter dans la
+voiture, qui repartit.
+
+Le cheval peinait aux montees, trebuchait aux descentes et tricotait
+affreusement en terrain plat;parfois, tout inopinement, il stoppait.
+--Du train dont nous allons, pensais-je, nous arriverons au Carrefour
+longtemps apres que mes hotes se seront leves de table; et meme (nouvel
+arret du cheval) apres qu'ils se seront couches. J'avais grand faim; ma
+bonne humeur tournait a l'aigre. J'essayai de regarder le pays: sans que
+je m'en fusse apercu, la voiture avait quitte la grande route et s'etait
+engagee dans une route plus etroite et beaucoup moins bien entretenue;
+les lanternes n'eclairaient de droite et de gauche qu'une haie continue,
+touffue et haute; elle semblait nous en tourner, barrer la route,
+s'ouvrir devant nous a l'instant de notre passage, puis, aussitot apres,
+se refermer.
+
+Au bas d'une montee plus raide, la voiture s'arreta de nouveau. Le
+cocher vint a la portiere et l'ouvrit, puis, sans facons:
+
+--Si Monsieur voulait bien descendre. La cote est un peu dure pour le
+cheval.--Et lui-meme fit la montee en tenant par la bride la haridelle.
+A mi-cote il se retourna vers moi, qui marchais en arriere:
+
+--On est bientot rendu, dit-il sur un ton radouci. Tenez: voila le parc.
+Et je distinguai devant nous, encombrant le ciel decouvert, une sombre
+masse d'arbres. C'etait une avenue de grands hetres, sous laquelle enfin
+nous entrames, et ou nous rejoignimes la premiere route que nous avions
+quittee. Le cocher m'invita a remonter dans la voiture, qui parvint
+bientot a la grille; nous penetrames dans le jardin.
+
+Il faisait trop sombre pour que je pusse rien distinguer de la facade du
+chateau; la voiture me deposa devant un perron de trois marches, que je
+gravis, un peu ebloui par le flambeau qu'une femme sans age, sans grace,
+epaisse et mediocrement vetue tenait a la main et dont elle rabattait
+vers moi la lumiere. Elle me fit un salut un peux sec. Je m'inclinai
+devant elle, incertain ...
+
+--Madame Floche, sans doute?...
+
+--Mademoiselle Verdure simplement. Monsieur et Madame Floche sont
+couches. Ils vous prient d'excuser s'ils ne sont pas la pour vous
+recevoir; mais on dine de bonne heure ici.
+
+--Vous-meme, Mademoiselle, je vous aurai fait veiller bien tard.
+
+--Oh! moi, j'y suis faite, dit-elle sans se retourner. Elle m'avait
+precede dans le vestibule.--Vous serez peut-etre content de prendre
+quelque chose?
+
+--Ma foi, je vous avoue que je n'ai pas dine.
+
+Elle me fit entrer dans une vaste salle a manger ou se trouvait prepare
+un medianoche confortable.
+
+--A cette heure, le fourneau est eteint; et a la campagne il faut se
+contenter de ce que l'on trouve.
+
+--Mais tout cela m'a l'air excellent, dis-je en m'attablant devant un
+plat de viande froide. Elle s'assit de biais sur une autre chaise pres
+de la porte, et, pendant tout le temps que je mangeais, resta les yeux
+baisses, les mains croisees sur les genoux, deliberement subalterne. A
+plusieurs reprises, comme la morne conversation retombait, je m'excusai
+de la retenir; mais elle me donna a entendre qu'elle attendait que
+j'eusse fini pour desservir:
+
+--Et votre chambre, comment feriez-vous pour la trouver tout seul?...
+
+Je depechais et mettais bouchees doubles lorsque la porte du vestibule
+s'ouvrit: un abbe entra, a cheveux gris, de figure rude mais agreable.
+Il vint a moi la main tendue:
+
+--Je ne voulais pas remettre a demain le plaisir de saluer notre hote.
+Je ne suis pas descendu plus tot parce que je savais que vous causiez
+avec Mademoiselle Olympe Verdure, dit-il, en tournant vers elle un
+sourire qui pouvait etre malicieux, cependant qu'elle pincait les levres
+et faisait visage de bois:--Mais a present que vous avez acheve de
+manger, continua-t-il tandis que je me levais de table, nous allons
+laisser Mademoiselle Olympe remettre ici un peu d'ordre; elle trouvera
+plus decent, je le presume, de laisser un homme accompagner Monsieur
+Lacasse jusqu'a sa chambre a coucher, et de resigner ici ses fonctions.
+
+Il s'inclina ceremonieusement devant Mademoiselle Verdure, qui lui fit
+une reverence ecourtee.
+
+--Oh! je resigne; je resigne ... Monsieur l'abbe, devant vous, vous le
+savez, je resigne toujours ... Puis revenant a nous brusquement:--Vous
+alliez me faire oublier de demander a Monsieur Lacase ce qu'il prend a
+son premier dejeuner.
+
+--Mais, ce que vous voudrez, Mademoiselle ... Que prend-on d'ordinaire
+ici?
+
+--De tout. On prepare du the pour ces dames, du cafe pour Monsieur
+Floche, un potage pour Monsieur l'abbe, et du racahout pour Monsieur
+Casimir.
+
+--Et vous, Mademoiselle, vous ne prenez rien?
+
+--Oh! moi, du cafe au lait, simplement.
+
+--Si vous le permettez, je prendrai du cafe au lait avec vous.
+
+--Eh! eh! tenez-vous bien, Mademoiselle Verdure, dit l'abbe en me
+prenant par le bras--Monsieur Lacase m'a tout l'air de vous faire la
+cour!
+
+Elle haussa les epaules, puis me fit un rapide salut, tandis que l'abbe
+m'entrainait.
+
+
+Ma chambre etait au premier etage, presque a l'extremite d'un couloir.
+
+--C'est ici, dit l'abbe en ouvrant la porte d'une piece spacieuse
+qu'illuminait un grand brasier,--Dieu me pardonne! on vous a fait du
+feu!... Vous vous en seriez peut-etre bien passe ... Il est vrai que les
+nuits de ce pays sont humides, et la saison, cette annee, est
+anormalement pluvieuse ...
+
+Il s'etait approche du foyer vers lequel il tendit ses larges paumes
+tout en ecartant le visage, comme un devot qui repousse la tentation. Il
+semblait dispose a causer plutot qu'a me laisser dormir.
+
+--Oui, commenca-t-il, en avisant ma malle et mon sac de nuit,--Gratien
+vous a monte vos colis.
+
+--Gratien, c'est le cocher qui m'a conduit? demandai-je.
+
+--Et c'est aussi le jardinier; car ses fonctions de cocher ne l'occupent
+guere.
+
+--Il m'a dit en effet que la caleche ne sortait pas souvent.
+
+--Chaque fois qu'elle sort c'est un evenement historique. D'ailleurs
+Monsieur de Saint-Aureol n'a depuis longtemps plus d'ecurie; dans les
+grandes occasions, comme ce soir, on emprunte le cheval du fermier.
+
+--Monsieur de Saint-Aureol? repetai-je, surpris.
+
+--Oui, dit-il, je sais que c'est Monsieur Floche que vous venez voir;
+mais la Quartfourche appartient a son beau-frere. Demain vous aurez
+l'honneur d'etre presente a Monsieur et a Madame de Saint-Aureol.
+
+--Et qui est Monsieur Casimir? dont je ne sais qu'une chose, c'est qu'il
+prend du racahout le matin.
+
+--Leur petit-fils et mon eleve. Dieu me permet de l'instruire depuis
+trois ans. Il avait dit ces mots en fermant les yeux et avec une
+componction modeste, comme s'il s'etait agi d'un prince du sang.
+
+--Ses parents ne sont pas ici? demandai-je.
+
+--En voyage. Il serra les levres fortement puis reprit aussitot:
+
+--Je sais, Monsieur, quelles nobles et saintes etudes vous amenent ...
+
+--Oh! ne vous exagerez pas leur saintete, interrompis-je aussitot en
+riant, c'est en historien seulement qu'elles m'occupent.
+
+--N'importe, fit-il, ecartant de la main toute pensee desobligeante;
+l'histoire a bien aussi ses droits. Vous trouverez en Monsieur Floche le
+plus aimable et le plus sur des guides.
+
+--C'est ce que m'affirmait mon maitre, Monsieur Desnos.
+
+--Ah! Vous etes eleve d'Albert Desnos? Il serra les levres de nouveau.
+J'eus l'imprudence de demander:
+
+--Vous avez suivi de ses cours?
+
+--Non! fit-il rudement. Ce que je sais de lui m'a mis en garde ... C'est
+un aventurier de la pensee. A votre age on est assez facilement seduit
+par ce qui sort de l'ordinaire ... Et, comme je ne repondais rien:--Ses
+theories ont d'abord pris quelque ascendant sur la jeunesse; mais on en
+revient deja, m'a-t-on dit.
+
+J'etais beaucoup moins desireux de discuter que de dormir. Voyant qu'il
+n'obtiendrait pas de replique:
+
+--Monsieur Floche vous sera de conseil plus tranquille, reprit-il; puis,
+devant un baillement que je ne dissimulai point:
+
+--Il se fait assez tard: demain, si vous le permettez, nous trouverons
+loisir pour reprendre cet entretien. Apres ce voyage vous devez etre
+fatigue.
+
+--Je vous avoue, Monsieur l'abbe, que je croule de sommeil.
+
+Des qu'il m'eut quitte, je relevai les buches du foyer, j'ouvris la
+fenetre toute grande, repoussant les volets de bois. Un grand souffle
+obscur et mouille vint incliner la flamme de ma bougie, que j'eteignis
+pour contempler la nuit. Ma chambre ouvrait sur le parc, mais non sur le
+devant de la maison comme celles du grand couloir qui devaient sans
+doute jouir d'une vue plus etendue; mon regard etait aussitot arrete par
+des arbres; au-dessus d'eux, a peine restait-il la place d'un peu de
+ciel ou le croissant venait d'apparaitre, recouvert par les nuages
+presque aussitot. Il avait plu de nouveau; les branches larmoyaient
+encore ...
+
+--Voici qui m'invite guere a la fete, pensai-je, en refermant fenetre et
+volets. Cette minute de contemplation m'avait transi, et l'ame encore
+plus que la chair; je rabattis les buches, ranimai le feu, et fus
+heureux de trouver dans mon lit une cruche d'eau chaude, que sans doute
+l'attentionnee Mademoiselle Verdure y avait glissee.
+
+Au bout d'un instant je m'avisai que j'avais oublie de mettre a la porte
+mes chaussures. Je me relevai et sortis un instant dans le couloir; a
+l'autre extremite de la maison, je vis passer Mademoiselle Verdure. Sa
+chambre etait au-dessus de la mienne, comme me l'indiqua son pas lourd
+qui, peu de temps apres, commenca d'ebranler le plafond. Puis il se fit
+un grand silence et, tandis que je plongeais dans le sommeil, la maison
+leva l'ancre pour la traversee de la nuit.
+
+
+
+
+II
+
+
+Je fus reveille d'assez bon matin par les bruits de la cuisine dont une
+porte ouvrait precisement sous ma fenetre. En poussant mes volets j'eus
+la joie de voir un ciel a peu pres pur; le jardin, mal ressuye d'une
+recente averse, brillait; l'air etait bleuissant. J'allais refermer ma
+fenetre, lorsque je vis sortir du potager et accourir vers la cuisine un
+grand enfant, d'age incertain car son visage marquait trois ou quatre
+ans de plus que son corps; tout contrefait, il portait de guingois: ses
+jambes torses lui donnaient une allure extraordinaire: il avancait
+obliquement, ou plutot procedait par bonds, comme si, a marcher pas a
+pas, ses pieds eussent du s'entraver ... C'etait evidemment l'eleve de
+l'abbe, Casimir. Un enorme chien de Terre-Neuve gambadait a ses cotes,
+sautait de conserve avec lui, lui faisait fete; l'enfant se defendait
+tant bien que mal contre sa bousculante exuberance; mais au moment qu'il
+allait atteindre la cuisine, culbute par le chien, soudain je le vis
+rouler dans la boue. Une maritorne epaisse s'elanca, et tandis qu'elle
+relevait l'enfant:
+
+--Ah ben! vous v'la beau! Si c'est Dieu permis de s'met' dans des etats
+pareils! On vous l'a pourtant repete bien des fois d'quitter l'Terno
+dans la remise!... Allons! v'nez-vous en par ici qu'on vous essuie ...
+
+Elle l'entraina dans la cuisine. A ce moment j'entendis frapper a ma
+porte; une femme de chambre m'apportait de l'eau chaude pour ma
+toilette. Un quart d'heure apres, la cloche sonna pour le dejeuner.
+
+
+Comme j'entrais dans la salle a manger:
+
+--Madame Floche, je crois que voici notre aimable hote, dit l'abbe en
+s'avancant a ma rencontre.
+
+Madame Floche s'etait levee de sa chaise, mais ne paraissait pas plus
+grande debout qu'assise; je m'inclinai profondement devant elle; elle
+m'honora d'un petit plongeon brusque; elle avait du recevoir a un
+certain age quelque formidable evenement sur la tete; celle-ci en etait
+restee irremediablement enfoncee entre les epaules; et meme un peu de
+travers. Monsieur Floche s'etait mis tout a cote d'elle pour me tendre
+la main. Les deux petits vieux etaient exactement de meme taille, de
+meme habit, paraissaient de meme age, de meme chair ... Durant quelques
+instants nous echangeames des compliments vagues, parlant tous les trois
+a la fois. Puis, il y eut un noble silence, et Mademoiselle Verdure
+arriva portant la theiere.
+
+--Mademoiselle Olympe, dit enfin Madame Floche, qui, ne pouvant tourner
+la tete, s'adressait a vous de tout le buste.--Mademoiselle Olympe,
+notre amie, s'inquietait beaucoup de savoir si vous aviez bien dormi et
+si le lit etait a votre convenance.
+
+Je protestai que j'y avais repose on ne pouvait mieux et que la cruche
+chaude que j'y avais trouvee en me couchant m'avait fait tout le bien du
+monde.
+
+Mademoiselle Verdure, apres m'avoir souhaite le bonjour, ressortit.
+
+--Et, le matin, les bruits de la cuisine ne vous ont pas trop incommode?
+
+Je renouvelai mes protestations.
+
+--Il faut vous plaindre, je vous en prie, parce que rien ne serait plus
+aise que de vous preparer une autre chambre ...
+
+Monsieur Floche, sans rien dire lui-meme, hochait la tete obliquement
+et, d'un sourire, faisait sien chaque propos de sa femme.
+
+--Je vois bien, dis-je, que la maison est tres vaste; mais je vous
+certifie que je ne saurais etre installe plus agreablement.
+
+--Monsieur et Madame Floche, dit l'abbe, se plaisent a gater leurs
+hotes.
+
+Mademoiselle Olympe apportait sur une assiette des tranches de pain
+grille; elle poussa devant elle le petit estropie que j'avais vu
+culbuter tout a l'heure. L'abbe le saisit par le bras:
+
+--Allons, Casimir! Vous n'etes plus un bebe; venez saluer Monsieur
+Lacase comme un homme. Tendez la main ... Regardez en face!... puis se
+tournant vers moi comme pour l'excuser:--Nous n'avons pas encore grand
+usage du monde ...
+
+La timidite de l'enfant me genait:
+
+--C'est votre petit-fils? demandai-je a Madame Floche, oublieux des
+renseignements que l'abbe m'avait fournis la veille.
+
+--Notre petit-neveu, repondit-elle; vous verrez un peu plus tard mon
+beau-frere et ma soeur, ses grands-parents.
+
+--Il n'osait pas rentrer parce qu'il avait empli de boue ses vetements
+en jouant avec Terno, expliqua Mademoiselle Verdure.
+
+--Drole de facon de jouer, dis-je, en me tournant affablement vers
+Casimir; j'etais a la fenetre quand il vous a culbute ... Il ne vous a
+pas fait mal?
+
+--Il faut dire a Monsieur Lacase, expliqua l'abbe a son tour, que
+l'equilibre n'est pas notre fort ...
+
+Parbleu! je m'en apercevais de reste, sans qu'il fut necessaire de me le
+signaler. Ce grand gaillard d'abbe, aux yeux vairons, me devint
+brusquement antipathique.
+
+L'enfant ne m'avait pas repondu, mais son visage s'etait empourpre. Je
+regrettai ma phrase et qu'il y eut pu sentir quelque allusion a son
+infirmite. L'abbe, son potage pris, s'etait leve de table et arpentait
+la piece; des qu'il ne parlait plus, il gardait les levres si serrees
+que celle de dessus formait un bourrelet, comme celle des vieillards
+edentes. Il s'arreta derriere Casimir, et comme celui-ci vidait son bol:
+--Allons! Allons, jeune homme, Avenzoar nous attend!
+
+L'enfant se leva; tous deux sortirent.
+
+
+Sitot que le dejeuner fut acheve, Monsieur Floche me fit signe.
+
+--Venez avec moi dans le jardin, mon jeune hote, et me donnez des
+nouvelles du Paris penseur.
+
+Le langage de Monsieur Floche fleurissait des l'aube. Sans trop ecouter
+mes reponses, il me questionna sur Gaston Boissier son ami, et sur
+plusieurs autres savants que je pouvais avoir eus pour maitres et avec
+qui il correspondait encore de loin en loin; il s'informa de mes gouts,
+de mes etudes ... Je ne lui parlai naturellement pas de mes projets
+litteraires et ne laissai voir de moi que le sorbonnien; puis il
+entreprit l'histoire de la Quartfourche, dont il n'avait a peu pres pas
+bouge depuis pres de quinze ans, l'histoire du parc, du chateau; il
+reserva pour plus tard l'histoire de la famille qui l'habitait
+precedemment, mais commenca de me raconter comment il se trouvait en
+possession des manuscrits du XVIIme siecle qui pouvaient interesser ma
+these ... Il marchait a petits pas presses, ou, plus exactement, il
+trottinait aupres de moi; je remarquai qu'il portait son pantalon si bas
+que la fourche en restait a mi-cuisse; sur le devant du pied, l'etoffe
+retombait en nombreux plis, mais par derriere restait au-dessus de la
+chaussure, suspendue a l'aide de je ne sais quel artifice; je ne
+l'ecoutais plus que d'une oreille distraite, l'esprit engourdi par la
+moitiedeur de l'air et par une sorte de torpeur vegetale. En suivant une
+allee de tres hauts marronniers qui formaient voute au-dessus de nos
+tetes, nous etions parvenus presque a l'extremite du parc. La, protege
+contre le soleil par un buisson d'arbres-a-plumes, se trouvait un banc
+ou Monsieur Floche m'invita a m'asseoir. Puis tout-a-coup:
+
+--L'abbe Santal vous a-t-il dit que mon beau-frere est un peu ...? Il
+n'acheva pas, mais se toucha le front de l'index.
+
+Je fus trop interloque pour pouvoir trouver rien a repondre. Il
+continua:
+
+--Oui, le baron de Saint-Aureol, mon beau-frere; l'abbe ne vous l'a
+peut-etre pas dit plus qu'a moi ... mais je sais neanmoins qu'il le
+pense; et je le pense aussi ... Et de moi, l'abbe ne vous a pas dit que
+j'etais un peu ...?
+
+--Oh! Monsieur Floche, comment pouvez-vous croire?...
+
+--Mais, mon jeune ami, dit-il en me tapant familierement sur la main, je
+trouverais cela tout naturel. Que voulez-vous? nous avons pris ici des
+habitudes, a nous enfermer loin du monde, un peu ... en dehors de la
+circulation. Rien n'apporte ici de ... diversion; comment dirais-je? oui.
+Vous etes bien aimable d'etre venu nous voir--et comme j'essayais un
+geste:--je le repete: bien aimable, et je le recrirai ce soir a mon
+excellent ami Desnos; mais vous vous aviseriez de me raconter ce qui
+vous tient au coeur, les questions qui vous troublent, les problemes qui
+vous interessent ... je suis sur que je ne vous comprendrais pas.
+
+Que pouvais-je repondre? Du bout de ma canne je grattais le sable ...
+
+--Voyez-vous, reprit-il, ici nous avons un peu perdu le contact. Mais
+non, mais non! ne protestez donc pas; c'est inutile. Le baron est sourd
+comme une calebasse; mais il est si coquet qu'il tient surtout a ne pas
+le paraitre; il feint d'entendre plutot que de faire hausser la voix.
+Pour moi, quant aux idees du jour, je me fais l'effet d'etre tout aussi
+sourd que lui; et du reste je ne m'en plains pas. Je ne fais meme pas
+grand effort pour entendre. A frequenter Massillon et Bossuet, j'ai fini
+par croire que les problemes qui tourmentaient ces grands esprits sont
+tout aussi beaux et importants que ceux qui passionnaient ma jeunesse ...
+problemes que ces grands esprits n'auraient pas pu comprendre sans
+doute ... non plus que moi je ne puis comprendre ceux qui vous
+passionnent aujourd'hui ... Alors, si vous le voulez bien, mon futur
+collegue, vous me parlerez de preference de vos etudes, puisque ce sont
+les miennes egalement, et vous m'excuserez si je ne vous interroge pas
+sur les musiciens, les poetes, les orateurs que vous aimez, ni sur la
+forme de gouvernement que vous croyez la preferable.
+
+Il regarda l'heure a un oignon attache a un ruban noir:
+
+--Rentrons a present, dit-il en se levant. Je crois avoir perdu ma
+journee quand je ne suis pas au travail a dix heures.
+
+Je lui offris mon bras qu'il accepta, et comme, a cause de lui, parfois,
+je ralentissais mon allure:
+
+--Pressons! Pressons! me disait-il. Les pensees sont comme les fleurs,
+celles qu'on cueille le matin se conservent le plus longtemps fraiches.
+
+
+La bibliotheque de la Quartfourche est composee de deux pieces que
+separe un simple rideau: une, tres exigue et surhaussee de trois
+marches, ou travaille Monsieur Floche, a une table devant une fenetre.
+Aucune vue; des rameaux d'orme ou d'aulne viennent battre les carreaux;
+sur la table, une antique lampe a reservoir, que coiffe un abat-jour de
+porcelaine vert; sous la table, une enorme chanceliere; un petit poele
+dans un coin, dans l'autre coin, une seconde table; chargee de lexiques;
+entre deux, une armoire amenagee en cartonnier. La seconde piece est
+vaste; des livres tapissent le mur jusqu'au plafond; deux fenetres; une
+grande table au milieu de la piece.
+
+--C'est ici que vous vous installerez, me dit Monsieur Floche;--et,
+comme je me recriais:
+
+--Non, non; moi, je suis accoutume au reduit; a dire vrai, je m'y sens
+mieux; il me semble que ma pensee s'y concentre. Occupez la grande table
+sans vergogne; et, si vous y tenez, pour que nous ne nous derangions
+pas, nous pourrons baisser le rideau.
+
+--Oh! pas pour moi, protestai-je; jusqu'a present, si pour travailler
+j'avais eu besoin de solitude, je ne ...
+
+--Eh bien! reprit-il en m'interrompant, nous le laisserons donc releve.
+J'aurai, pour ma part, grand plaisir a vous apercevoir du coin de
+l'oeil. (Et, de fait, les jours suivants, je ne levais point la tete de
+dessus mon travail sans rencontrer le regard du bonhomme, qui me
+souriait en hochant la tete, ou qui, vite, par crainte de m'importuner,
+detournait les yeux et feignait d'etre plonge dans sa lecture.)
+
+Il s'occupa tout aussitot de mettre a ma facile disposition les livres
+et les manuscrits qui pouvaient m'interesser; la plupart se trouvaient
+serres dans le cartonnier de la petite piece; leur nombre et leur
+importance depassait tout ce que m'avait annonce M. Desnos; il m'allait
+falloir au moins une semaine pour relever les precieuses indications que
+j'y trouverais. Enfin M. Floche ouvrit, a cote du cartonnier, une tres
+petite armoire et en sortit la fameuse Bible de Bossuet, sur laquelle
+l'Aigle de Meaux avait inscrit, en regard des versets pris pour textes,
+les dates des sermons qu'ils avaient inspires. Je m'etonnai qu'Albert
+Desnos n'eut pas tire parti de ces indications dans ses travaux; mais ce
+livre n'etait tombe que depuis peu entre les mains de M. Floche.
+
+--J'ai bien entrepris, continua-t-il, un memoire a son sujet; et je me
+felicite aujourd'hui de n'en avoir encore donne connaissance a personne,
+puisqu'il pourra servir a votre these en toute nouveaute!
+
+Je me defendis de nouveau:
+
+--Tout le merite de ma these, c'est votre obligeance que je le devrai.
+Au moins en accepterez-vous la dedicace, Monsieur Floche, comme une
+faible marque de ma reconnaissance?
+
+Il sourit un peu tristement:
+
+--Quand on est si pres de quitter la terre, on sourit volontiers a tout
+ce qui promet quelque survie.
+
+Je crus malseant de surencherir a mon tour.
+
+--A present, reprit-il, vous allez prendre possession de la
+bibliotheque, et vous ne vous souviendrez de ma presence que si vous
+avez quelque renseignement a me demander. Emportez les papiers qu'il
+vous faut ... Au revoir!... et comme en descendant les trois marches, je
+retournais vers lui mon sourire, il agita sa main devant ses yeux:
+--A tantot!--
+
+
+J'emportai dans la grande piece les quelques papiers qui devaient faire
+l'objet de mon premier travail. Sans m'ecarter de la table devant
+laquelle j'etais assis, je pouvais distinguer Monsieur Floche dans sa
+portioncule: il s'agita quelques instants; ouvrant et refermant des
+tiroirs, sortant des papiers, les rentrant, faisant mine d'homme
+affaire ... Je soupconnais en verite qu'il etait fort trouble, sinon gene
+par ma presence et que, dans cette vie si rangee le moindre ebranlement
+risquait de compromettre l'equilibre de la pensee. Enfin il s'installa,
+plongea jusqu'a mi-jambes dans la chanceliere, ne bougea plus ...
+
+De mon cote je feignais de m'absorber dans mon travail; mais j'avais
+grand'peine a tenir en laisse ma pensee; et je n'y tachais meme pas;
+elle tournait autour de la Quartfourche, ma pensee, comme autour d'un
+donjon dont il faut decouvrir l'entree. Que je fusse subtil, c'est ce
+dont il m'importait de me convaincre. Romancier, mon ami, me disais-je,
+nous allons donc te voir a l'oeuvre. Decrire! Ah, fi! ce n'est pas de
+cela qu'il s'agit, mais bien de decouvrir la realite sous l'aspect ... En
+ce court laps de temps qu'il t'est permis de sejourner a la
+Quartfourche, si tu laisses passer un geste, un tic sans t'en pouvoir
+donner bientot l'explication psychologique, historique et complete,
+c'est que tu ne sais pas ton metier.
+
+Alors je reportais mes yeux sur Monsieur Floche; il s'offrait a moi de
+profil; je voyais un grand nez mou, inexpressif, des sourcils
+buissonnants, un menton ras sans cesse en mouvement comme pour macher
+une chique ... et je pensais que rien ne rend plus impenetrable un visage
+que le masque de la bonte.
+
+La cloche du second dejeuner me surprit au milieu de ces reflexions.
+
+
+
+
+III
+
+
+C'est a ce dejeuner que, sans precaution oratoire, brusquement, Monsieur
+Floche m'amena en presence du menage Saint-Aureol. L'abbe du moins, la
+veille au soir, aurait bien pu m'avertir. Je me souviens d'avoir eprouve
+la meme stupeur, jadis, quand, pour la premiere fois, au Jardin des
+Plantes, je fis connaissance avec le _phoenicopterus antiquorum_ ou
+flamant a spatule (1). Du baron ou de la baronne je n'aurais su dire
+lequel etait le plus baroque; ils formaient un couple parfait; tout
+comme les deux Floche, du reste: au Museum on les eut mis sous vitrine
+l'un contre l'autre sans hesiter; pres des "especes disparues".
+J'eprouvai devant eux d'abord cette sorte d'admiration confuse qui,
+devant les oeuvres d'art accompli ou devant les merveilles de la Nature,
+nous laisse, aux premiers instants, stupides et incapables d'analyse. Ce
+n'est que lentement que je parvins a decomposer mon impression ...
+
+(1) Gerard fait erreur: le _phoenicopterus antiquorum_ n'a pas le bec en
+spatule.
+
+Le baron Narcisse de Saint-Aureol portait culottes courtes, souliers a
+boucle tres apparente, cravate de mousseline et jabot. Une pomme d'Adam,
+aussi proeminente que le menton, sortait de l'echancrure du col et se
+dissimulait de son mieux sous un bouillon de mousseline; le menton, au
+moindre mouvement de la machoire faisait un extraordinaire effort pour
+rejoindre le nez qui, de son cote, y mettait de la complaisance. Un oeil
+restait hermetiquement clos; l'autre, vers qui remontait le coin de la
+levre et tendaient tous les plis du visage, brillait clair, embusque
+derriere la pommette et semblait dire: Attention! je suis seul, mais
+rien ne m'echappe.
+
+Madame de Saint-Aureol disparaissait toute dans un flot de fausses
+dentelles. Tapies au fond des manches frissonnantes, tremblaient ses
+longues mains, chargees d'enormes bagues. Une sorte de capote en
+taffetas noir double de lambeaux de dentelles blanches enveloppait tout
+le visage; sous le menton se nouaient deux brides de taffetas, blanchies
+par la poudre que le visage effroyablement farde laissait choir. Quand
+je fus entre, elle se campa devant moi de profil, rejeta la tete en
+arriere, et, d'une voix de tete assez forte et non inflechie:
+
+--Il y eut un temps, ma soeur, ou l'on temoignait au nom de Saint-Aureol
+plus d'egards ...
+
+A qui en avait-elle? Sans doute tenait-elle a me faire sentir, et a
+faire sentir a sa soeur, que je n'etais pas ici chez les Floche; car
+elle continua, inclinant la tete de cote, minaudiere: et levant vers moi
+sa main droite:
+
+--Le baron et moi, nous sommes heureux, Monsieur, de vous recevoir a
+notre table.
+
+Je donnai de la levre contre une bague, et me relevai du baise-main en
+rougissant, car ma position entre les Saint-Aureol et les Floche
+s'annoncait genante. Mais Madame Floche ne semblait avoir prete aucune
+attention a la sortie de sa soeur. Quant au baron, sa realite me
+paraissait problematique, bien qu'il fit avec moi l'aimable et le sucre.
+Durant tout mon sejour a la Quartfourche, on ne put le persuader de
+m'appeler autrement que Monsieur de Las Cases; ce qui lui permettait
+d'affirmer qu'il avait beaucoup vu mes parents aux Tuileries ... un mien
+oncle principalement qui faisait avec lui son piquet:
+
+--Ah! C'etait un original! Chaque fois qu'il abattait tout, il criait
+tres fort: Domino!...
+
+Les propos du baron etaient a peu pres tous de cette envergure. A table
+il n'y avait presque que lui qui parlat; puis, sitot apres le repas, il
+s'enfermait dans un silence de momie.
+
+Au moment que nous quittions la salle a manger, Madame Floche s'approcha
+de moi, et, a voix basse:
+
+--Peut-etre, Monsieur Lacase sera-t-il assez aimable pour m'accorder un
+petit entretien?--Entretien qu'elle ne voulait pas, apparemment, qu'on
+entendit, car elle commenca par m'entrainer du cote du jardin potager,
+en disant tres haut qu'elle voulait me montrer les espaliers.
+
+--C'est au sujet de mon petit-neveu, commenca-t-elle des qu'elle fut
+assuree que l'on ne pouvait nous entendre ... Je ne voudrais pas vous
+paraitre critiquer l'enseignement de l'abbe Santal ... mais, vous qui
+plongez aux sources meme de l'instruction (ce fut sa phrase) vous
+pourrez peut-etre nous etre de bon conseil.
+
+--Parlez, Madame; mon devouement vous est acquis.
+
+--Voici: je crains que le sujet de sa these, pour un enfant si jeune
+encore, ne soit un peu special.
+
+--Quelle these? fis-je, legerement inquiet.
+
+--La these pour son baccalaureat.
+
+--Ah! parfaitement,--resolu desormais a ne m'etonner plus de rien.
+--Sur quel sujet? repris-je.
+
+--Voici: Monsieur l'abbe craint que les sujets litteraires ou proprement
+philosophiques ne flattent le vague d'un jeune esprit deja trop enclin a
+la reverie ... (c'est du moins ce que trouve Monsieur l'abbe). Il a donc
+pousse Casimir a choisir un sujet d'histoire.
+
+--Mais Madame, voici qui peut tres bien se defendre. Et le sujet choisi
+c'est?
+
+--Excusez-moi; j'ai peur d'estropier le nom ...: Averrhoes.
+
+--Monsieur l'abbe a sans doute eu ses raisons pour choisir ce sujet,
+qui, a premiere vue, peut en effet paraitre un peu particulier.
+
+--Ils l'ont choisi tous deux ensemble. Quant aux raisons que l'abbe fait
+valoir, je suis prete a m'y ranger: Ce sujet presente, m'a-t-il dit, un
+interet anecdotique particulierement propre a fixer l'attention de
+Casimir, qui est souvent un peu flottante: puis (et il parait que ces
+Messieurs les examinateurs attachent a cela la plus grande importance)
+le sujet n'a jamais ete traite.
+
+--Il ne me souvient pas en effet ...
+
+--Et naturellement, pour trouver un sujet qui n'ait encore jamais ete
+traite, on est force de chercher un peu en dehors des chemins battus.
+
+--Evidemment!
+
+--Seulement, je vais vous avouer ma crainte ... mais j'abuse peut-etre?
+
+--Madame, je vous en supplie de croire que ma bonne volonte et mon desir
+de vous servir sont inepuisables.
+
+--Eh bien! voici: je ne mets pas en doute que Casimir ne soit a meme
+bientot de passer sa these assez brillamment, mais je crains que, par
+desir de specialiser ... par desir un peu premature ... l'abbe ne neglige
+un peu l'instruction generale, le calcul par exemple, ou l'astronomie ...
+
+--Que pense Monsieur Floche de tout cela? demandai-je eperdu.
+
+--Oh! Monsieur Floche approuve tout ce que fait et ce que dit l'abbe.
+
+--Les parents?
+
+--Ils nous ont confie l'enfant, dit-elle apres une hesitation legere;
+puis, s'arretant de marcher:
+
+--Par effet de votre complaisance, cher Monsieur Lacase, j'aurais aime
+que vous causiez avec Casimir, pour vous rendre compte; sans avoir l'air
+de l'interroger directement ... et surtout pas devant Monsieur l'abbe,
+qui pourrait en prendre quelque ombrage. Je suis sure qu'ainsi vous
+pourriez ...
+
+--Le plus volontiers du monde, Madame. Il ne me sera sans doute pas
+difficile de trouver un pretexte pour sortir avec votre petit neveu. Il
+me fera visiter quelque endroit du parc ...
+
+--Il se montre d'abord un peu timide avec ceux qu'il ne connait pas
+encore, mais sa nature est confiante.
+
+--Je ne mets pas en doute que nous ne devenions promptement bons amis.
+
+Un peu plus tard, le gouter nous ayant de nouveau rassembles:
+
+--Casimir, tu devrais montrer la carriere a Monsieur Lacase; je suis
+sure que cela l'interessera.--Puis s'approchant de moi:
+
+--Partez vite avant que l'abbe ne descende; il voudrait vous
+accompagner.
+
+Je ressortis aussitot dans le parc; l'enfant clopin-clopant me guidait.
+
+--C'est l'heure de la recreation, commencai-je.
+
+Il ne repondit rien. Je repris:
+
+--Vous ne travaillez jamais apres gouter?
+
+--Oh! si; mais aujourd'hui je n'avais plus rien a copier.
+
+--Qu'est-ce que vous copiez ainsi?
+
+--La these.
+
+--Ah!... Apres quelques tatonnements je parvins a comprendre que cette
+these etait un travail de l'abbe, que l'abbe faisait remettre au net et
+copier par l'enfant dont l'ecriture etait correcte. Il en tirait quatre
+grosses, dans quatre cahiers cartonnes dont chaque jour il noircissait
+quelques pages. Casimir m'affirma du reste qu'il se plaisait beaucoup a
+"copier".
+
+--Mais pourquoi quatre fois?
+
+--Parce que je retiens difficilement.
+
+--Vous comprenez ce que vous ecrivez?
+
+--Quelquefois. D'autres fois l'abbe m'explique; ou bien il dit que je
+comprendrai quand je serai plus grand.
+
+L'abbe avait tout bonnement fait de son eleve une maniere de
+secretaire-copiste. Est-ce ainsi qu'il entendait ses devoirs? Je sentais
+mon coeur se gonfler et me proposai d'avoir incessamment avec lui une
+conversation tragique. L'indignation m'avait fait presser le pas
+inconsciemment; Casimir prenait peine a me suivre; je m'apercus qu'il
+etait en nage. Je lui tendis une main qu'il garda dans la sienne,
+clopinant a cote de moi tandis que je ralentissais mon allure.
+
+--C'est votre travail, cette these?
+
+--Oh! non, fit-il aussitot; mais, en poussant plus loin mes questions,
+je compris que le reste se reduisait a peu de chose; et sans doute
+fut-il sensible a mon etonnement:
+
+--Je lis beaucoup, ajouta-t-il, comme un pauvre dirait: j'ai d'autres
+habits!
+
+--Et qu'est-ce que vous aimez lire?
+
+--Les grands voyages; puis tournant vers moi un regard ou deja
+l'interrogation faisait place a la confiance:
+
+--L'abbe, lui, a ete en Chine; vous saviez?... et le ton de sa voix
+exprimait pour son maitre une admiration, une veneration sans limites.
+
+Nous etions parvenus a cet endroit du parc que Madame Floche appelait
+"la carriere"; abandonnee depuis longtemps, elle formait a flanc de
+coteau une sorte de grotte dissimulee derriere les broussailles. Nous
+nous assimes sur un quartier de roche que tiedissait le soleil deja bas.
+La parc s'achevait la sans cloture; nous avions laisse a notre gauche un
+chemin qui descendait obliquement et que coupait une petite barriere; le
+devalement, partout ailleurs assez abrupt, servait de protection
+naturelle.
+
+--Vous, Casimir, avez-vous deja voyage? demandai-je.
+
+Il ne repondit pas; baissa le front ... A nos pieds le vallon
+s'emplissait d'ombre; deja le soleil touchait la colline qui fermait le
+paysage devant nous. Un bosquet de chataigniers et de chenes y
+couronnait un tertre crayeux crible des trous d'une garenne; le site un
+peu romantique tranchait la mollesse uniforme de la contree.
+
+--Regardez les lapins, s'ecria tout a coup Casimir; puis, au bout d'un
+instant, il ajouta, indiquant du doigt le bosquet:
+
+--Un jour, avec Monsieur l'abbe, j'ai monte la.
+
+En rentrant nous passames aupres d'une mare couverte de conferves. Je
+promis a Casimir de lui appreter une ligne et de lui montrer comment on
+pechait les grenouilles.
+
+Cette premiere soiree, qui ne se prolongea guere au dela de neuf heures,
+ne differa point de celles qui suivirent, ni, je pense, de celles qui
+l'avaient precedee, car, pour moi, mes hotes eurent le bon gout de ne se
+point mettre en depense. Sitot apres diner, nous rentrions dans le salon
+ou, pendant le repas, Gratien avait allume le feu. Une grande lampe,
+posee a l'extremite d'une table de marqueterie, eclairait a la fois la
+partie de jacquet que le baron engageait avec l'abbe a l'autre extremite
+de la table, et le gueridon ou ces dames menaient une sorte de besigue
+oriental et mouvemente.
+
+--Monsieur Lacase qui est habitue aux distractions de Paris, va sans
+doute trouver notre amusement un peu terne ... avait d'abord dit Madame
+de Saint-Aureol.--Cependant, Monsieur Floche, au coin du feu, somnolait
+dans une bergere; Casimir, les coudes sur la table, la tete entre les
+mains, levre tombante et salivant, progressait dans un "Tour du Monde.--
+Par contenance et politesse j'avais fait mine de prendre vif interet au
+besigue de ces dames; on le pouvait mener, comme le whist, avec un mort,
+mais on le jouait de preference a quatre, de sorte que Madame de
+Saint-Aureol, avec empressement, m'avait accepte pour partenaire des que
+je m'etais propose. Les premiers soirs, mes impairs firent la ruine de
+notre camp et mirent en joie Madame Floche qui, apres chaque victoire,
+se permettait sur mon bras une discrete taloche de sa maigre main
+mitainee. Il y avait des temerites, des ruses, des delicatesses.
+Mademoiselle Olympe jouait un jeu serre, concerte. Au debut de chaque
+partie, on pointait, on hasardait la surenchere selon le jeu que l'on
+avait; cela laissait un peu de marge au bluff; Madame de Saint-Aureol
+s'aventurait effrontement, les yeux luisants, les pommettes vermeilles
+et le menton fremissant; quand elle avait vraiment beau jeu, elle me
+lancait un grand coup de pied sous la table; Mademoiselle Olympe
+essayait de lui tenir tete, mais elle etait desarconnee par la voix
+aigue de la vieille qui tout a coup, au lieu d'un nouveau chiffre,
+criait:
+
+--Verdure, vous mentez!
+
+A la fin de la premiere partie, Madame Floche tirait sa montre, et,
+comme si precisement, c'etait l'heure:
+
+--Casimir! Allons, Casimir; il est temps.
+
+L'enfant semblait sortir peniblement de lethargie, se levait, tendait
+aux Messieurs sa main molle, a ces dames son front, puis sortait en
+trainant un pied.
+
+Tandis que Madame de Saint-Aureol nous invitait a la revanche, le
+premier jacquet finissait; parfois alors Monsieur Floche prenait la
+place de son beau-frere; ni Monsieur Floche, ni l'abbe n'annoncaient les
+coups; on n'entendait de leur cote que le roulement des des dans le
+cornet et sur la table; Monsieur de Saint-Aureol dans la bergere
+monologuait ou chantonnait a demi-voix, et parfois, tout-a-coup,
+flanquait un enorme coup de pincette au travers du feu, si
+impertinemment qu'il en eclaboussait au loin la braise; Mademoiselle
+Olympe accourait precipitamment et executait sur le tapis ce que Madame
+de Saint-Aureol appelait elegamment la danse des etincelles ... Le plus
+souvent Monsieur Floche laissait le baron aux prises avec l'abbe et ne
+quittait pas son fauteuil; de ma place je pouvais le voir, non point
+dormant comme il disait, mais hochant la tete dans l'ombre; et le
+premier soir, un sursaut de flamme ayant eclaire brusquement son visage,
+je pus distinguer qu'il pleurait.
+
+A neuf heures et quart, le besigue termine, Madame Floche eteignait la
+lampe, tandis que Mademoiselle Verdure allumait deux flambeaux qu'elle
+posait des deux cotes du jacquet.
+
+--L'abbe, ne le faites pas veiller trop tard, recommandait Madame de
+Saint-Aureol, en donnant un coup d'eventail sur l'epaule de son mari.
+
+J'avais cru decent, des le premier soir, d'obeir au signal de ces dames,
+laissant aux prises les jacqueteurs et a sa meditation Monsieur Floche
+qui ne montait que le dernier. Dans le vestibule, chacun se saisissait
+d'un bougeoir; ces dames me souhaitaient le bonsoir qu'elles
+accompagnaient des memes reverences que le matin. Je rentrais dans ma
+chambre; j'entendais bientot monter ces Messieurs. Bientot tout se
+taisait. Mais de la lumiere filtrait encore longtemps sous certaines
+portes. Mais plus d'une heure apres si, presse par quelque besoin l'on
+sortait dans le corridor, l'on risquait d'y rencontrer Madame Floche ou
+Mademoiselle Verdure, en toilette de nuit, vaquant a de derniers
+rangements. Plus tard encore, et quand on eut cru tout eteint, au
+carreau d'un petit cagibis qui prenait jour mais non acces sur le
+couloir, on pouvait voir, a son ombre chinoise, Madame de Saint-Aureol
+ravauder.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Ma seconde journee a la Quartfourche fut tres sensiblement pareille a la
+premiere; d'heure en heure; mais la curiosite que d'abord j'avais pu
+avoir quant aux occupations de mes hotes etait completement retombee.
+Une petite pluie fine emplissait le ciel depuis le matin. La promenade
+devenant impossible, la conversation de ces dames se faisant de plus en
+plus insignifiante, j'occupai donc au travail a peu pres toutes les
+heures du jour. A peine pus-je echanger quelques propos avec l'abbe;
+c'etait apres le dejeuner; il m'invita a venir fumer une cigarette a
+quelques pas du salon, dans une sorte de hangar vitre que l'on appelait
+un peu pompeusement: l'orangerie, ou l'on avait rentre pour la mauvaise
+saison les quelques bancs et chaises du jardin.
+
+--Mais, cher Monsieur, dit-il, lorsqu'un peu nerveusement j'abordai la
+question de l'education de l'enfant,--je n'aurais as demande mieux que
+d'eclairer Casimir de toutes mes faibles lumieres; ce n'est pas sans
+regrets que j'ai du y renoncer. Est-ce que, claudicant comme il est,
+vous m'approuveriez si j'allais me mettre en tete de le faire danser sur
+la corde roide? J'ai vite du retrecir mes visees. S'il s'occupe avec moi
+d'Averrhoes, c'est parce que je me suis charge d'un travail sur la
+philosophie d'Aristote et que, plutot que d'anonner avec l'enfant sur je
+ne sais quels rudiments, j'ai pris quelque plaisir de coeur a
+l'entrainer dans mon travail. Autant ce sujet-la qu'un autre;
+l'important c'est d'occuper Casimir trois ou quatre heures par jour;
+aurais-je pu me defendre d'un peu d'aigreur s'il avait du me faire
+perdre le meme temps? et sans profit pour lui, je vous le certifie ...
+Suffit sur ce sujet, n'est-ce pas.--La-dessus jetant la cigarette qu'il
+avait laisse eteindre, il se leva pour rentrer dans le salon.
+
+Le mauvais temps m'empechait de sortir avec Casimir; nous dumes remettre
+au lendemain la partie de peche projetee; mais, devant le deception de
+l'enfant, je m'igeniai a lui procurer quelque autre plaisir; ayant mis
+la main sur un echiquier, je lui appris le jeu des poules et du renard,
+qui le passionna jusqu'au souper.
+
+La soiree commenca tout pareille a la precedente; mais deja je
+n'ecoutais ni ne regardais plus personne; un ennui sans nom commencait
+de peser sur moi.
+
+Sitot apres diner, il s'eleva une espece de rafale; a deux reprises
+Mademoiselle Verdure interrompit le besigue pour aller voir dans les
+chambres d'en haut "si la pluie ne chassait pas." Nous dumes prendre la
+revanche sans elle; le jeu manquait d'entrain. Au coin du feu, dans un
+fauteuil bas qu'on appelait communement "la berline" Monsieur Floche,
+berce par le bruit de l'averse, s'etait positivement endormi: dans la
+bergere, le baron qui lui faisait face se plaignait de ses rhumatisme en
+grognonnait.
+
+--La partie de jacquet vous distrairait, repetait vainement l'abbe qui,
+faute d'adversaire, finit par se retirer, emmenant coucher Casimir.
+
+Quand, ce soir-la, je me retrouvai seul dans ma chambre, une angoisse
+intolerable m'etreignit l'ame et le corps; mon ennui devenait presque de
+la peur. Un mur de pluie me separait du reste du monde, loin de toute
+passion, loin de la vie, m'enfermait dans un cauchemar gris, parmi
+d'etranges etres a peine humains, a sang froid, decolores et dont le
+coeur depuis longtemps ne battait plus. J'ouvris ma valise et saisis mon
+indicateur: Un train! A quelque heure que ce soit, un jour ou de la
+nuit ... qu'il m'emporte! J'etouffe ici ...
+
+L'impatience empecha longtemps mon sommeil.
+
+Lorsque je m'eveillai le lendemain, ma decision n'etait peut-etre pas
+moins ferme, mais il ne me paraissait plus possible de fausser politesse
+a mes hotes et de partir sans inventer quelque excuse a l'etranglement
+de mon sejour. N'avais-je pas imprudemment parle de m'attarder une
+semaine au moins a la Quartfourche! Bah! de mauvaises nouvelles me
+rappelleront brusquement a Paris ... Heureusement j'avais donne mon
+adresse; on devait me renvoyer a la Quartfourche tout mon courrier;
+c'est bien miracle, pensai-je, s'ils ne me parvient pas des aujourd'hui
+n'importe quelle enveloppe dont je puisse habilement me servir ... et je
+reportai mon espoir dans l'arrivee du facteur. Celui-ci s'amenait peu
+apres-midi, a l'heure ou finissait le dejeuner; nous ne nous serions pas
+leves de table avant que Delphine n'eut apporte a Madame Floche le
+maigre paquet de lettres et d'imprimes qu'elle distribuait aux convives.
+Par malheur il arriva que ce jour-la l'abbe Santal etait convie a
+dejeuner par le doyen de Pont-l'Eveque, vers onze heures il vint prendre
+conge de M. Floche et de moi qui ne m'avisai pas aussitot qu'il me
+soufflait ainsi cheval et carriole.
+
+Au dejeuner je jouai donc la petite comedie que j'avais premeditee:
+
+--Allons bon! Quel ennui!... murmurai-je en ouvrant une des enveloppes
+que m'avait tendues Madame Floche; et comme, par discretion, aucun de
+mes hotes ne relevait mon exclamation, je repris de plus belle: Quel
+contre-temps! en jouant la surprise de la deconvenue, tandis que mes
+yeux parcouraient un anodin billet. Enfin Madame Floche se hasarda a me
+demander d'une voix timide:
+
+--Quelque facheuse nouvelle, cher Monsieur?
+
+--Oh! rien de tres grave, repondis-je aussitot. Mais helas! je vois
+qu'il va me falloir rentrer a Paris sans retard, et de la vient ma
+contrariete.
+
+D'un bout a l'autre de la table la stupeur fut generale, depassant mon
+attente au point que je me sentis rougir de confusion. Cette stupeur se
+traduisit d'abord par un morne silence, puis enfin Monsieur Floche,
+d'une voix un peu tremblante:
+
+--Est-il vraiment possible, cher jeune ami? Mais votre travail! Mais
+notre ...
+
+Il ne put achever. Je ne trouvais rien a repondre, rien a dire et, ma
+foi, me sentais passablement emu moi-meme. Mes yeux se fixaient sur le
+sommet de la tete de Casimir qui, le nez dans son assiette, coupait une
+pomme en petits morceau. Mademoiselle Verdure etait devenue pourpre
+d'indignation.
+
+--Je croirais indiscret d'insister pour vous retenir, hasarda faiblement
+Madame Floche.
+
+--Pour les distractions que peut offrir la Quartfourche! dit aigrement
+Madame de Saint-Aureol ...
+
+--Oh! Madame, croyez bien que rien ne ... essayai-je de protester; mais,
+sans m'ecouter, la baronne criait a tue-tete dans l'oreille de son mari
+assis a cote d'elle:
+
+--C'est Monsieur Lacase qui veut deja nous quitter.
+
+--Charmant! Charmant! tres sensible, fit le sourd en souriant vers moi.
+
+Cependant Madame Floche, vers Mademoiselle Verdure;
+
+--Mais comment allons-nous pouvoir faire ...? la jument qui vient de
+partir avec l'abbe.
+
+Ici je rompis d'une semelle:
+
+--Pourvu que je sois a Paris demain matin a la premiere heure ... Au
+besoin de train de cette nuit suffirait.
+
+--Que Gratien aille tout de suite voir si le cheval de Bouligny peut
+servir. Dites qu'il faudrait mener quelqu'un pour le train de ... et se
+tournant vers moi:--Vraiment le train de sept heures suffirait?
+
+--Oh! Madame, je suis desole de vous causer tant d'embarras ...
+
+Le dejeuner s'acheva dans le silence. Sitot apres, le petit pere Floche
+m'entraina, et, des que nous fumes seuls dans le couloir qui menait a la
+bibliotheque ...
+
+--Mais cher Monsieur ... cher ami ... je ne puis croire encore ... mais il
+vous reste a prendre connaissance d'un tas de ... Se peut-il vraiment?
+quel contretemps! quel facheux contretemps! Justement j'attendais la fin
+de votre premier travail pour mettre entre vos mains d'autres papiers
+que j'ai ressortis hier soir: je comptais sur eux, je l'avoue, pour vous
+interesser a neuf et pour vous retenir davantage. Il va donc me falloir
+vous montrer cela tout de suite. Venez avec moi; vous avez encore un peu
+de temps jusqu'au soir; car je n'ose, n'est-ce pas, vous demander de
+revenir ...?
+
+Devant la deconvenue du vieillard je prenais honte de ma conduite.
+J'avais travaille d'arrache-pied toute la journee de la veille et cette
+derniere matinee, de sorte qu'en realite il ne me restait plus beaucoup
+a glaner sur les premiers papiers que m'avait confies Monsieur Floche;
+mais sitot que nous fumes montes dans sa retraite, le voici qui, du fond
+d'un tiroir, sortit avec un geste mysterieux un paquet enveloppe de
+toiles et ficele; une fiche passee sous la ficelle portait, en maniere
+de table, la nomenclature des papiers, leur provenance.
+
+--Emportez tout le paquet, dit-il; tout n'y est sans doute pas bien
+fameux; mais vous aurez plus vite fait que moi de demeler la-dedans ce
+qui vous interesse.
+
+Tandis qu'il ouvrait puis refermait d'autres tiroirs et s'affairait, je
+descendis dans la bibliotheque avec la liasse que je developpai sur la
+grande table.
+
+Certains papiers effectivement se rapportaient a mon travail, mais ils
+etaient en petit nombre et d'importance mediocre; la plupart, de la main
+meme de Monsieur Floche, avaient trait a la vie de Massillon, et,
+partant, ne me touchaient guere.
+
+En verite le pauvre Floche comptait-il la-dessus pour me retenir? Je le
+regardai; il s'etait a present renfonce dans sa chanceliere et
+s'occupait a deboucher minutieusement avec une epingle chacun des trous
+d'un petit instrument qui versait de la sandaraque. L'operation finie,
+il leva la tete et rencontra mon regard. Un sourire si amical l'eclaira
+que je me derangeai pour causer avec lui, et, appuye sur le linteau, a
+l'entree de sa portioncule:
+
+--Monsieur Floche, lui dis-je, pourquoi ne venez-vous jamais a Paris? on
+serait si heureux de vous y voir.
+
+--A mon age, les deplacements sont difficiles et couteux.
+
+--Et vous ne regrettez pas trop la ville?
+
+--Bah! fit-il en soulevant les mains, je m'appretais a la regretter
+davantage. Les premiers temps, la solitude de la campagne parait un peu
+severe a quiconque aime beaucoup causer; puis on s'y fait.
+
+--Ce n'est donc pas par gout que vous etes venu vous installer a la
+Quartfourche?
+
+Il se degagea de sa chanceliere, se leva, puis posant sa main
+familierement sur ma manche:
+
+--J'avais a l'Institut quelques collegues que j'affectionne, dont votre
+cher maitre Albert Desnos; et je crois bien que j'etais en passe de
+prendre bientot place aupres d'eux ...
+
+Il semblait vouloir parler davantage; pourtant je n'osais poser question
+trop directe:
+
+--Est-ce Madame Floche qu'attirait a ce point la campagne?
+
+--N ... non. C'est pourtant pour Madame Floche que j'y suis venu; mais
+elle-meme y etait appelee par un petit evenement de famille.
+
+Il etait descendu dans la grande salle et apercut la liasse que j'avais
+deja reficelee.
+
+--Ah! vous avez deja tout regarde, dit-il tristement. Sans doute
+aurez-vous trouve la peu de provende. Que voulez-vous? les moindres
+miettes je les ramasse; parfois je me dis que je perds mon temps a
+collectionner des broutilles; mais peut-etre faut-il des hommes comme
+moi pour epargner ces menus travaux a d'autres qui comme vous, en
+sauront tirer un brillant parti. Quand je lirai votre these je serai
+heureux de me dire que ma peine vous aura un tout petit peu profite.
+
+La cloche du gouter nous appela.
+
+Comment arriver a connaitre quel "petit evenement de famille",
+pensais-je, a suffi pour decider ainsi ces deux vieux? L'abbe le
+connait-il? Au lieu de me butter contre lui, j'aurais du l'apprivoiser.
+N'importe! Trop tard a present. Il n'en reste pas moins que Monsieur
+Floche est un digne homme et dont je garderai bon souvenir ...
+
+Nous arrivames dans la salle a manger.
+
+--Casimir n'ose pas vous demander si vous ne feriez pas encore un petit
+tour de jardin avec lui; je sais qu'il en a grande envie, dit Madame
+Floche; mais le temps vous manquera peut-etre?
+
+L'enfant qui plongeait le visage dans un bol de lait s'engoua.
+
+--J'allais lui proposer de m'accompagner; j'ai pu mettre au pair mon
+travail et vais etre libre jusqu'au depart. Precisement il ne pleut
+plus ... Et j'entrainai l'enfant dans le parc.
+
+Au premier detour de l'allee, l'enfant qui tenait une de mes mains dans
+les deux siennes, longuement la pressa contre son visage brulant:
+
+--Vous aviez dit que vous resteriez huit jours ...
+
+--Mon pauvre petit! je ne peux pas rester plus longtemps.
+
+--Vous vous ennuyez.
+
+--Non! mais il faut que je parte.
+
+--Ou allez-vous?
+
+--A Paris. Je reviendrai.
+
+A peine eus-je lache ce mot qu'il me regarda anxieusement.
+
+--C'est bien vrai? Vous le promettez?
+
+L'interrogation de cet enfant etait si confiante que je n'eus pas le
+coeur de me dedire:
+
+--Veux-tu que je t'ecrive sur un petit papier que tu garderas?
+
+--Oh! oui, fit-il en embrassant ma main bien fort et manifestant sa joie
+par de bondissements frenetiques.
+
+--Sais-tu ce qui serait gentil, maintenant? Au lieu d'aller pecher, nous
+devrions cueillir des fleurs pour ta tante; on irait tous les deux lui
+porter un gros bouquet dans sa chambre pour lui faire une belle
+surprise.
+
+Je m'etais promis de ne point quitter la Quartfourche sans avoir visite
+la chambre d'une des vieilles dames; comme elles circulaient
+continuellement d'un bout a l'autre de la maison, je risquais fort
+d'etre derange dans mon investigation indiscrete; je comptais sur
+l'enfant pour autoriser ma presence; si peu naturel qu'il put paraitre
+que je penetrasse a sa suite dans la chambre de sa grand'mere ou de sa
+tante, grace au pretexte du bouquet trouverais-je, en cas de surprise,
+une facile contenance.
+
+Mais cueiller des fleurs a la Quartfourche n'etais pas aussi aise que je
+le supposais. Gratien exercait sur tout le jardin une surveillance
+farouche; non seulement il indiquait les fleurs qui supportaient d'etre
+cueillies, mais encore etait-il jalousement regardant sur la maniere de
+les cueillir. Il y fallait secateur ou serpette et, de plus, quelles
+precautions! C'est ce que Casimir m'expliquait. Gratien nous accompagna
+jusqu'au bord d'une corbeille de dahlias superbes ou l'on pouvait
+prelever maints bouquets sans que seulement il y parut.
+
+--Au-dessus de l'oeil. Monsieur Casimir; combien de fois faut-il qu'on
+vous le repete? coupez toujours au-dessus de l'oeil.
+
+--En cette fin de saison, cela n'a plus aucune importance, m'ecriai-je
+impatiemment.
+
+Il repondit en grommelant que "ca a toujours de l'importance" et que "il
+n'y a pas de saison pour mal faire". J'ai horreur des bougons
+sentencieux ...
+
+L'enfant me preceda, portant la gerbe. En passant dans le vestibule je
+m'etais empare d'un vase ...
+
+Dans la chambre regnait un paix religieuse; les volets etaient clos;
+pres du lit enfonce dans une alcove, un prie-Dieu d'acajou et de velours
+grenat au pied d'un petit crucifix d'ivoire et d'ebene; contre le
+crucifix, le cachant a demi, un mince rameau de buis suspendu a une
+faveur rose et maintenu sous un bras de la croix. Le recueillement de
+l'heure appelait la priere; j'oubliais ce que j'etais venu faire et la
+vaine curiosite qui m'avait attire en ce lieu; je laissais Casimir
+appreter a son gre les fleurs sur une commode, et je ne regardais plus
+rien dans la chambre: C'est ici, dans ce grand lit, pensais-je, que la
+bonne vieille Floche achevera bientot de s'eteindre, a l'abri des
+souffles de la vie ... O barques qui souhaitez la tempete! que tranquille
+est ce port!
+
+Casimir cependant s'impatientait contre les fleurs; les capitules
+pesants des dahlias l'emportaient; tout le bouquet cabriolait a terre.
+
+--Si vous m'aidiez, dit-il enfin.
+
+Mais tendis que je m'evertuais a sa place, il courait a l'autre bout de
+la piece vers un secretaire qu'il ouvrait.
+
+--Je vais vous faire le billet ou vous promettez de revenir.
+
+--C'est cela, repartis-je, me pretant a la simagree. Depeche-toi. Ta
+tante serait tres fachee si elle te voyait fouiller dans son secretaire.
+
+--Oh! ma tante est occupee a la cuisine; et puis elle ne me gronde
+jamais.
+
+De son ecriture la plus appliquee il couvrit une feuille de papier a
+lettre.
+
+--A present venez signer.
+
+Je m'approchai:
+
+--Mais Casimir, tu n'avais pas a signer toi-meme! dis-je en riant.
+L'enfant, pour donner plus de poids, sans doute, a cet engagement, et
+pour qu'il lui parut y engager lui-meme sa parole, avait cru bon
+d'ecrire aussi son nom au bas de la feuille ou je lus:
+
+_Monsieur Lacase promet de revenir l'annee prochaine a la Quartfourche.
+Casimir de Saint-Aureol_.
+
+Un instant il resta tout deconcerte par ma remarque et par mon rire: il
+y allait de tout son coeur, lui! Ne le prenais-je donc pas au serieux?
+Il etait bien pres de pleurer.
+
+--Laisse-moi me mettre a ta place pour que je signe.
+
+Il se leva puis, quand j'eus signe le billet, sauta de joie et couvrit
+ma main de baisers. J'allais partir: il me retint par la manche et,
+penche sur le secretaire:
+
+--Je vais vous montrer quelque chose, dit-il en faisant jouer un ressort
+et glisser un tiroir dont il connaissait le secret; puis ayant fouille
+parmi des rubans et des quittances, il me tendit une fragile miniature
+encadree:
+
+--Regardez.
+
+Je m'approchai de la fenetre.
+
+Quel est ce conte ou le heros tombe amoureux du seul portrait de la
+princesse? Ce devait etre ce portrait-la. Je n'entends rien a la
+peinture et me soucie peu du metier; sans doute un connaisseur eut-il
+juge cette miniature affetee: sous trop de complaisante grace s'effacait
+presque le caractere: mais cette pure grace etait telle qu'on ne la put
+oublier.
+
+Peu m'importaient vous dis-je les qualites ou les defauts de la
+peinture: la jeune femme que j'avais devant moi et dont je ne voyais que
+le profil, une tempe a demi cachee par une lourde boucle noire, un oeil
+languide et tristement reveur, la bouche entr'ouverte et comme
+soupirante, le col fragile autant qu'une tige de fleur, cette femme
+etait de la plus troublante, de la plus angelique beaute. A la
+contempler j'avais perdu conscience du lieu, de l'heure; Casimir qui
+d'abord s'etait eloigne, achevant d'appreter les fleurs, revint a moi,
+se pencha:
+
+--C'est maman ... Elle est bien jolie n'est-ce pas!
+
+J'etais gene devant l'enfant de trouver sa mere si belle.
+
+--Ou est-elle a present, ta maman?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Pourquoi n'est-elle pas ici?
+
+--Elle s'ennuie ici.
+
+--Et ton papa?
+
+Un peu confusement, baissant la tete et comme honteux il repondit:
+
+--Mon papa est mort.
+
+Mes questions l'importunaient; mais j'etais resolu a pousser plus avant.
+
+--Elle vient bien te voir quelquefois, ta maman?
+
+--Oh! oui, souvent! dit-il avec conviction, en relevant soudain la tete.
+Il ajouta un peu plus bas:
+
+--Elle vient causer avec ma tante.
+
+--Mais avec toi, elle cause bien aussi?
+
+--Oh! moi, je ne sais pas lui parler ... Et puis quand elle vient, je
+suis couche.
+
+--Couche!
+
+--Oui, elle vient la nuit ... Puis, cedant a sa confiance (il avait pris
+ma main, car j'avais repose le portrait) tendrement et comme en secret:
+
+--La derniere fois elle est venue m'embrasser dans mon lit.
+
+--Elle ne t'embrasse donc pas d'ordinaire?
+
+--Oh! si beaucoup.
+
+--Alors pourquoi dis-tu "la derniere fois"?
+
+--Parce qu'elle pleurait.
+
+--Elle etait avec ta tante?
+
+--Non; elle etait entree toute seule dans le noir; elle croyait que je
+dormais.
+
+--Elle t'a reveille.
+
+--Oh! je ne dormais pas. Je l'attendais.
+
+--Tu savais donc qu'elle etait la.
+
+Il baissa la tete de nouveau, sans repondre. J'insistai:
+
+--Comment savais-tu qu'elle etait la?
+
+Pas de reponse. Je repris:
+
+--Dans le noir, comment as-tu pu voir qu'elle pleurait?
+
+--Oh! j'ai senti.
+
+--Tu ne lui as pas demande de rester?
+
+--Oh! si. Elle etait penchee sur mon lit; je la tenais par les
+cheveux ...
+
+--Et qu'est-ce qu'elle disait?
+
+--Elle riait; elle disait que je la decoiffais; mais qu'il fallait
+qu'elle s'en aile.
+
+--Elle ne t'aime donc pas?
+
+--Oh! si; elle m'aime beaucoup, cria-t-il, brusquement ecarte de moi et
+le visage empourpre plus encore, d'une voix si passionnee que je pris
+honte de ma question.
+
+La voix de Madame Floche retentit au bas de l'escalier:
+
+--Casimir! Casimir! va dire a Monsieur Lacase qu'il serait temps de
+s'appreter. La voiture sera la dans une demi-heure.
+
+Je m'elancai, degringolai l'escalier, rejoignis la vieille dans le
+vestibule.
+
+--Madame Floche! quelqu'un pourrait-il porter une depeche? J'ai trouve
+un expedient qui me permettra je crois de passer quelques jours de plus
+pres de vous.
+
+Elle pris mes deux mains dans les deux siennes:
+
+--Ah! Que c'est improbable! cher Monsieur ... Et comme son emotion ne
+trouvait rien d'autre a dire, elle repetait: Que c'est improbable!...
+puis, courant sous la fenetre de Floche:
+
+--Bon ami! Bon ami! (c'est ainsi qu'elle l'appelait) Monsieur Lacase
+veut bien rester.
+
+La faible voix sonnait comme un grelot fele, mais parvint cependant; je
+vis la fenetre s'ouvrir, Monsieur Floche se pencher un instant; puis,
+aussitot qu'il eut compris:
+
+--Je descends! Je descends!
+
+Casimir je joignait a lui; durant quelques instants je dus faire face
+aux congratulations de chacun; on eut dit que j'etais de la famille.
+
+Je redigeai je ne sais plus quel fantaisiste texte de depeche que je fis
+expedier a une adresse imaginaire.
+
+--J'ai peur, a dejeuner, d'avoir ete un peu indiscrete en vous priant
+trop fort, dit Madame Floche; puis-je esperer que, si vous restez, vos
+affaires de Paris n'en souffriront pas trop?
+
+--J'espere que non, chere Madame. Je prie un ami de prendre soin de mes
+interets.
+
+Madame de Saint-Aureol etait survenue; elle s'eventait et tournait dans
+la piece en criant de sa voix la plus aigue.--Qu'il est aimable! Ah!
+mille graces ... Qu'il est aimable!--puis disparut, et le calme se
+retablit.
+
+Peu avant le diner l'abbe rentra de Pont-l'Eveque; comme il n'avait pas
+eu connaissance de ma velleite de depart, il ne put etre surpris
+d'apprendre que je restais.
+
+--Monsieur Lacase, dit-il assez affablement, j'ai rapporte de
+Pont-l'Eveque quelques journaux; pour moi je ne suis pas grand amateur
+des racontars de gazettes, mais j'ai pense qu'ici vous etiez un peu
+prive de nouvelles et que ces feuilles pourraient vous interesser.
+
+Il fouillait sa soutane:--Allons! Gratien les aura montes dans ma
+chambre avec mon sac. Attendez un instant; je m'en vais les querir.
+
+--N'en faites rien, Monsieur l'abbe, c'est moi qui monterai les
+chercher.
+
+Je l'accompagnai jusqu'a sa chambre; il me pria d'entrer. Et tandis
+qu'il brossait sa soutane et s'appretait pour le diner:
+
+--Vous connaissiez la famille de Saint-Aureol avant de venir a la
+Quartfourche? demandai-je apres quelques propos vagues.
+
+--Non, me dit-il.
+
+--Ni Monsieur Floche?
+
+--J'ai passe brusquement des missions a l'enseignement. Mon superieur
+avait ete en relations avec Monsieur Floche, et m'a designe pour les
+fonctions que je remplis presentement; non, avant de venir ici je ne
+connaissais ni mon eleve ni ses parents.
+
+--De sorte que vous ignorez quels evenements ont brusquement pousse
+Monsieur Floche a quitter Paris il y a quelque quinze ans, au moment
+qu'il allait entrer a l'Institut.
+
+--Revers de fortune, grommela-t-il.
+
+--Et quoi! Monsieur et Madame Floche vivraient ici aux crochets des
+Saint-Aureol!
+
+--Mais non, mais non, fit-il impatiente; ce sont les Saint-Aureols qui
+sont ruines ou presque; toutefois la Quartfourche leur appartient; les
+Floche, qui sont dans une situation aisee, habitent avec eux pour les
+aider; ils subviennent au train de maison et permettent ainsi aux
+Saint-Aureol de conserver la Quartfourche, qui doit revenir plus tard a
+Casimir; c'est je crois tout ce que l'enfant peut esperer ...
+
+--La belle-fille est sans fortune?
+
+--Quelle belle-fille? La mere de Casimir n'est pas la bru, c'est la
+propre fille des Saint-Aureol.
+
+--Mais alors, le nom de l'enfant?--Il feignit de ne point comprendre.--
+Ne s'appelle-t-il pas Casimir de Saint-Aureol?
+
+--Vous croyez! dit-il ironiquement. Eh bien! il faut supposer que
+Mademoiselle de Saint-Aureol aura epouse quelque cousin du meme nom.
+
+--Fort bien! fis-je, comprenant a demi, hesitant pourtant a conclure. Il
+avait acheve de brosser sa soutane; un pied sur le rebord de la fenetre
+il flanquait de grands coups de mouchoir pour epousseter ses souliers.
+--Et vous la connaissez ... Mademoiselle de Saint-Aureol?
+
+--Je l'ai vue deux ou trois fois; mais elle ne vient ici qu'en courant.
+
+--Ou vit-elle?
+
+Il se releva, jeta dans un coin de la chambre le mouchoir empoussiere:
+
+--Alors c'est un interrogatoire?... puis se dirigeant vers sa toilette:
+--On va sonner pour le diner et je ne serai pas pret!
+
+C'etait une invite a le laisser; ses levres serrees certainement en
+gardaient gros a dire, mais pour l'instant ne laisseraient plus rien
+echapper.
+
+
+
+
+V
+
+
+Quatre jours apres j'etais encore a la Quartfourche; moins angoisse
+qu'au troisieme jour, mais plus las. Je n'avais rien surpris de nouveau,
+ni dans les evenements de chaque jour, ni dans les propos de mes hotes;
+d'inanition deja je sentais ma curiosite se mourir. Il faut donc
+renoncer a en decouvrir davantage, pensais-je appretant de nouveau mon
+depart: autour de moi tout se refuse a m'instruire; l'abbe fait le muet
+depuis que j'ai laisse paraitre combien ce qu'il sait m'interesse; a
+mesure que Casimir me marque plus de confiance, je me sens devant lui
+plus contraint; je n'ose plus l'interroger et du reste je connais a
+present tout ce qu'il aurait a me dire: rien de plus que le jour ou il
+me montrait le portrait.
+
+Si pourtant; l'enfant innocemment m'avait appris le prenom de sa mere.
+Sans doute j'etais fous de m'exalter ainsi sur une flatteuse image
+vraisemblablement vieille de plus de quinze ans; et si meme Isabelle de
+Saint-Aureol, durant mon sejour a la Quartfourche, risquait une de ces
+fugitives apparition dont je savais a present qu'elle etait coutumiere,
+sans doute je ne pourrais, n'oserais me trouver sur son passage.
+N'importe! ma pensee soudain tout occupee d'elle echappait a l'ennui;
+ces derniers jours avaient fui d'une fuite ailee et je m'etonnais que
+s'achevat deja cette semaine. Il n'avait pas ete question que je
+restasse plus longtemps chez les Floche et mon travail ne m'offrait plus
+aucune raison de m'attarder, mais, ce dernier matin encore, je
+parcourais le parc que l'automne rendait plus vaste et sonore, appelant
+a demi-voix, puis a voix plus haute: Isabelle!... et ce nom qui m'avait
+deplu tout d'abord, se revetait a present pour moi d'elegance, se
+penetrait d'un charme clandestin ... Isabelle de Saint-Aureol! Isabelle!
+J'imaginais sa robe blanche fuir au detour de chaque allee; a travers
+l'inconstant feuillage, chaque rayon rappelait son regard, son sourire
+melancolique, et comme encore j'ignorais l'amour, je me figurais que
+j'aimais et, tout heureux d'etre amoureux, m'ecoutais avec complaisance.
+
+Que le parc etait beau! et qu'il s'appretait noblement a la melancolie
+de cette saison declinante. J'y respirais avec enivrement l'odeur des
+mousses et des feuilles pourrissantes. Les grands marronniers roux, a
+demi depouilles deja, ployaient leurs branches jusqu'a terre; certains
+buissons pourpres rutilaient a travers l'averse; l'herbe, aupres d'eux,
+prenait une verdeur aigue; il y avait quelques colchiques dans les
+pelouses du jardin; un peu plus bas, dans le vallon, une prairie en
+etait rose, que l'on apercevait de la carriere ou, quand la pluie
+cessait, j'allais m'asseoir--sur cette meme pierre ou je m'etais assis
+le premier jour avec Casimir; ou, reveuse, Mademoiselle de Saint-Aureol
+s'etait assise naguere, peut-etre ... et je m'imaginais assis pres
+d'elle.
+
+Casimir m'accompagnait souvent, mais je preferais marcher seul. Et
+presque chaque jour la pluie me surprenait dans le jardin; trempe, je
+rentrais me secher devant le feu de la cuisine. Ni la cuisiniere, ni
+Gratien ne m'aimaient; mes avances reiterees n'avaient pu leur arracher
+trois paroles. Du chien non plus, caresses ou friandises n'avaient pu me
+faire un ami; Terno passait presque toutes les heures du jour couche
+dans l'atre vaste, et quand j'en approchais il grognait. Casimir que je
+retrouvais souvent, assis sur la margelle du foyer, epluchant des
+legumes ou lisant, y allait alors d'une tape, s'affectant que son chien
+ne m'accueillit pas en ami. Prenant le livre des mains de l'enfant je
+poursuivais a haute voix sa lecture; lui, restait appuye contre moi; je
+le sentais m'ecouter de tout son corps.
+
+Mais ce matin-la l'averse me surprit si brusque et si violente que je ne
+pus songer a rentrer au chateau; je courus m'abriter au plus proche;
+c'etait ce pavillon abandonne que vous avez pu voir a l'autre extremite
+du parc, pres de la grille; il etait a present delabre: pourtant une
+premiere salle assez vaste restait elegamment lambrissee comme le salon
+d'un pavillon de plaisance; mais les boiseries vermoulues crevaient au
+moindre choc ...
+
+Quand j'entrai, poussant la porte mal close, quelques chauves-souris
+tournoyerent, puis s'elancerent au dehors par la fenetre devitree.
+J'avais cru l'averse passagere, mais, tandis que je patientais, le ciel
+acheva de s'assombrir. Me voici bloque pour longtemps! Il etait dix
+heures et demie; on ne dejeunait qu'a midi. J'attendrai jusqu'au premier
+coup de cloche, que l'on entend d'ici certainement, pensai-je. J'avais
+sur moi de quoi ecrire et, comme ma correspondance etait en retard, je
+pretendis me prouver a moi-meme qu'il n'est pas moins aise d'occuper
+bien une heure qu'une journee. Mais ma pensee incessamment me ramenait a
+mon inquietude amoureuse: ah! si je savais que quelque jour elle dut
+reparaitre en ce lieu, j'incendierais ces murs de declarations
+passionnees ... Et lentement m'imbibait un ennui douloureux, lourd de
+larmes. Je restais effondre dans un coin de la piece, n'ayant trouve
+siege ou m'asseoir, et comme un enfant perdu je pleurais.
+
+Certes le mot Ennui est bien faible pour exprimer ces detresses
+intolerables a quoi je fus sujet de tout temps; elles s'emparent de nous
+tout-a-coup; la quantite de l'heure les declare; l'instant auparavant
+tout vous riait et l'on riait a toute chose; tout-a-coup une vapeur
+fuligineuse s'essore du fond de l'ame et s'interpose entre le desir et
+la vie; elle forme un ecran livide, nous separe du reste du monde dont
+la chaleur, l'amour, la couleur, l'harmonie ne nous parviennent plus que
+refractes en une transposition abstraite: on constate, on n'est plus
+emu; et l'effort desespere pour crever l'ecran isolateur de l'ame nous
+menerait a tous les crimes, au meurtre ou au suicide, a la folie ...
+
+Ainsi revais-je en ecoutant ruisseler la pluie. Je gardais a la main le
+canif que j'avais ouvert pour tailler mon crayon, mais la feuille de mon
+carnet restait vide; a present, de la pointe de ce canif, sur le panneau
+voisin je tachais de sculpter son nom; sans conviction, mais parce que
+je savais que les amants transis ont accoutume d'ainsi faire; a tout
+instant le bois pourri cedait; un trou venait en place de la lettre;
+bientot, sans plus d'application, par desoeuvrement, imbecile besoin de
+detruire, je commencai de taillader au hasard. Le lambris que j'abimais
+se trouvait immediatement sous la fenetre; le cadre en etait disjoint a
+la partie superieure, de sorte que le panneau tout entier pouvait
+glisser de bas en haut dans les rainures laterales; c'est ce que je
+remarquai lorsque l'effort de mon couteau inopinement le souleva.
+
+Quelques instants apres j'achevais d'emietter le lambris. Avec le debris
+de bois, une enveloppe tomba sur le plancher; tachee, moisie, elle avait
+pris le ton de la muraille, au point que tout d'abord elle n'etonna
+point mon regard; non, je ne m'etonnai pas de la voir; il ne me
+paraissait pas surprenant qu'elle fut la et telle etait mon apathie que
+je ne cherchai pas aussitot a l'ouvrir. Laide, grise, souillee, on eut
+dit un platras, vous dis-je. C'est par desoeuvrement que je la pris;
+c'est machinalement que je la pris; c'est machinalement que je la
+dechirai. J'en sortis deux feuillets couverts d'une grande ecriture
+desordonnee, palie, presque effacee par endroits. Que venait faire la
+cette lettre? Je regardai la signature et j'eus un eblouissement: le nom
+d'Isabelle etait au bas de ces feuillets!
+
+Elle occupait a ce point mon esprit ... j'eus un instant l'illusion
+qu'elle m'ecrivait a moi-meme:
+
+_Mon amour, voici ma derniere lettre ..._ disait-elle. _Vite ces quelques
+mots encore, car je sais que ce soir je ne pourrai plus rien te dire;
+mes levres, pres de toi, ne sauront plus trouver que des baisers. Vite,
+pendant que je puis parler encore; ecoute: Onze heures c'est trop tot;
+mieux vaut minuit. Tu sais que je meurs d'impatience et que l'attente
+m'extenue, mais pour que je m'eveille a toi il faut que toute la maison
+dorme. Oui, minuit; pas avant. Viens a ma rencontre jusqu'a la porte de
+la cuisine, (en suivant le mur du potager qui est dans l'ombre et
+ensuite il y a des buissons) attends-moi la et non pas devant la grille,
+non que j'aie peur de traverser seule le jardin, mais parce que le sac
+ou j'emporte un peu de vetements sera tres lourd et que je n'aurai pas
+la force de le porter longtemps.
+
+En effet il vaut mieux que la voiture reste en bas de la ruelle ou nous
+la retrouverons facilement. A cause des chiens de la ferme qui
+pourraient aboyer et donner l'eveil, c'est plus prudent.
+
+Mais non mon ami, il n'y avait pas moyen, tu le sais, de nous voir
+davantage et de convenir de tout ceci de vive voix. Tu sais qu'ici je
+vis captive et que les vieux ne me laissent pas plus sortir qu'ils ne te
+permettent a toi de rentrer. Ah! de quel cachot je m'echappe ... Oui
+j'aurai soin de prendre des souliers de rechange que je mettrai sitot
+que nous serons dans la voiture, car l'herbe du bas du jardin est
+trempee.
+
+Comment peux-tu me demander encore si je suis resolue et prete? Mais mon
+amour, voici des mois que je me prepare et que je me tien prete! des
+annees que je vis dans l'attente de cet instant!--Et si je ne vais rien
+regretter?--Tu m'as donc pas compris que j'ai pris tous ceux qui
+s'attachent a moi en horreur, tous ceux qui m'attachent ici. Est-ce
+vraiment la douce et la craintive Isa qui parle? Mon ami, mon amant,
+qu'avez-vous fait de moi, mon amour?...
+
+J'etouffe ici; je songe a tout l'ailleurs qui s'entr'ouve ... J'ai
+soif ...
+
+J'allais oublier de te dire qu'il n'y a pas eu moyen d'enlever les
+saphirs de l'ecrin, parce que ma tante n'a plus laisse ses clefs dans sa
+chambre; aucune de celles que j'ai essayees n'a pus aller au tiroir ...
+Ne me gronde pas; j'ai le bracelet de maman, la chaine emaillee et deux
+bagues--qui n'ont sans doute pas grande valeur puisqu'elle ne les met
+pas; mais je crois que la chaine est tres belle. Pour de l'argent ... je
+ferai mon possible; mais tu feras tout de meme bien de t'en procurer.
+
+A toi de toutes mes prieres. A bientot, ton Isa.
+
+Ce 22 Octobre, anniversaire de ma vingt-deuxieme annee et veille de mon
+evasion._
+
+Je songe avec terreur, si j'avais a cuisiner en roman cette histoire,
+aux quatre ou cinq pages de developpements qu'il sierait ici de gonfler:
+reflexions apres lecture de cette lettre, interrogations, perplexites ...
+En verite, comme apres un tres violent choc, j'etais tombe dans un etat
+semi-lethargique. Quand enfin parvint a mon oreille, a travers la
+confuse rumeur de mon sang, un son de cloche, qui redoubla: c'est le
+second appel du dejeuner, pensai-je; comment n'ai-je pas entendu le
+premier? Je tirai ma montre: midi! Aussitot, bondissant au dehors,
+l'ardente lettre pressee contre mon coeur, je m'elancai tete nue sous
+l'averse.
+
+Les Floche deja s'inquietaient de moi et, quand j'arrivai tout
+soufflant:
+
+--Mais vous etes trempe! completement trempe, cher Monsieur!--Puis ils
+protesterent que personne ne se mettrait a table que je n'eusse change
+de vetements: et des que je fus redescendu ils questionnerent avec
+sollicitude; je dus raconter que, retenu dans le pavillon, j'attendais
+en vain un repit de l'averse; alors ils s'excuserent du mauvais temps,
+de l'affreux etat des allees, de ce que l'on avait sans doute sonne le
+second coup plus tot, le premier coup moins fort qu'a l'ordinaire ...
+Mademoiselle Verdure avait ete chercher un chale dont on me supplia de
+couvrir mes epaules, parce que j'etais encore en sueur et que je
+risquais de prendre mal. L'abbe cependant m'observait sans mot dire, les
+levres serrees jusqu'a la grimace; et j'etais si nerveux que, sous
+l'investigation de son regard, je me sentais rougir et me troubler comme
+un enfant fautif. Il importe pourtant de l'amadouer, pensais-je, car
+desormais je n'apprendrai rien que par lui seul; lui seul peut
+m'eclairer le detour de cette tenebreuse histoire ou m'achemine deja
+moins de curiosite que d'amour.
+
+Apres le cafe, la cigarette que j'offrais a l'abbe servait de pretexte
+au dialogue; pour ne point incommoder la baronne, nous allions fumer
+dans l'orangerie.
+
+--Je croyais que vous ne deviez rester ici que huit jours, commenca-t-il
+sur un ton d'ironie.
+
+--Je comptais sans l'amabilite de nos hotes.
+
+--Alors, les documents de Monsieur Floche ...?
+
+--Assimiles ... Mais j'ai trouve de quoi m'occuper davantage.
+
+J'attendais une interrogation; rien ne vint.
+
+--Vous devez connaitre dans les coins le double fond de ce chateau
+repartis-je impatiemment.
+
+Il ouvrit de grands yeux, plissa son front, prit un air de candeur
+stupide.
+
+--Pourquoi Madame ou Mademoiselle de Saint-Aureol, la mere de votre
+eleve, n'est-elle pas ici, pres de nous, a partager ses soins entre son
+fils infirme et ses vieux parents?
+
+Pour mieux jouer l'etonnement il jeta sa cigarette et ouvrit les mains
+en parentheses des deux cotes de son visage.
+
+--Sans doute que ses occupations la retiennent ailleurs ...
+marmonna-t-il. Quelle insidieuse question est-ce la?
+
+--En souhaitez-vous une plus precise: Qu'a fait Madame ou Mademoiselle
+de Saint-Aureol, la mere de votre eleve, certaine nuit du 22 Octobre que
+devait venir l'enlever son amant?
+
+Il campa ses poings sur ses hanches:
+
+--Eh la! Eh la! Monsieur le romancier--(par vanite, par faiblesse, je
+m'etais laisse aller precedemment a ce genre de confidences que devrait
+inspirer jamais qu'une profonde sympathie; et depuis qu'il savait mes
+pretentions il s'amusait de moi d'une maniere qui deja me devenait
+insupportable)--N'allez-vous pas un peu trop vite?... Et puis-je vous
+demander a mon tour comment vous etes si bien renseigne?
+
+--Parce que la lettre qu'Isabelle de Saint-Aureol ecrivait a son amant
+ce jour-la, ce n'est pas lui qui l'a recue; c'est moi.
+
+Decidement il fallait compter sur moi, l'abbe a ce moment apercut une
+petite tache sur la manche de sa soutane et commenca de la gratter du
+bout de l'ongle; il entrait en composition.
+
+--J'admire ceci ... que des qu'on se croit ne romancier on s'accorde
+aussitot tous les droits. Un autre y regarderait a deux fois avant de
+prendre connaissance d'une lettre qui ne lui est pas adressee.
+
+--J'espere plutot, Monsieur l'abbe, qu'il n'en prendrait pas
+connaissance du tout.
+
+Je le considerais fixement; mais il grattait toujours, les yeux baisses.
+
+--Je ne suppose pourtant pas qu'on vous l'ait donnee a lire.
+
+--Cette lettre est tombee dans mes mains par hasard; l'enveloppe,
+vieille, sale, a demi dechiree, ne portait aucune trace d'ecriture; en
+l'ouvrant j'ai vu une lettre de Mademoiselle de Saint-Aureol; mais
+adressee a qui?... Allons! Monsieur l'abbe, secondez-moi: qui etait, il
+y a quatorze ans, l'amant de Mademoiselle de Saint-Aureol?
+
+L'abbe s'etait leve; il commenca de marcher a petits pas de long en
+large, la tete basse, les mains croisees dans le dos; repassant derriere
+ma chaise, il s'arreta, et brusquement je sentis ses mains s'abattre sur
+mes epaules:
+
+--Montrez-moi cette lettre.
+
+--Parlerez-vous?
+
+Je sentis fremir d'impatience son etreinte.
+
+--Ah! pas de condition, je vous en prie! Montrez-moi cette lettre ...
+simplement.
+
+--Laissez que j'aille la chercher, dis-je en essayant de me degager.
+
+--Vous l'avez la dans votre poche.
+
+Ses yeux visaient au bon endroit, comme si ma veste eut ete
+transparente; il n'allait pourtant pas me fouiller!...
+
+J'etais tres mal pose pour me defendre, et contre un grand gaillard plus
+fort que moi; puis, quel moyen, ensuite, de le decider a parler. Je me
+retournai pour voir presque contre le mien son visage; un visage gonfle,
+congestionne, ou se marquaient subitement deux grosses veines sur le
+front et de vilaines poches sous les yeux. Alors me forcant de rire par
+crainte de voir tout se gater:
+
+--Parbleu l'abbe, avouez que vous aussi vous savez ce que c'est que la
+curiosite!
+
+Il lacha prise; je me levai tout aussitot et fis mine de sortir.
+
+--Si vous n'aviez pas eu ces manieres de brigand, je vous l'aurais deja
+montree; puis, le prenant par le bras:--mais rapprochons-nous du salon,
+que je puisse appeler au secours.
+
+Par grand effort de volonte je gardais un ton enjoue, mais mon coeur
+battait fort.
+
+--Tenez: lisez-la devant moi, dis-je en tirant la lettre de ma poche; je
+veux apprendre de quel oeil un abbe lit une lettre d'amour.
+
+Mais, de nouveau maitre de lui, il ne laissait paraitre son emotion qu'a
+l'irrepressible titillement d'un petit muscle de sa joue. Il lut; puis
+huma le papier, renifla, en froncant aprement les sourcils de maniere
+qu'il semblait que ses yeux s'indignassent de la gourmandise de son nez;
+puis repliant le papier et me le rendant, dit d'un ton un peu solennel:
+
+--Ce meme 22 Octobre mourait le Vicomte Blaise de Gonfreville, victime
+d'un accident de chasse.
+
+--Vous me faites fremir! (mon imagination aussitot construisait un drame
+epouvantable). Sachez que j'ai trouve cette lettre derriere une boiserie
+du pavillon ou certainement il eut du venir la chercher.
+
+L'abbe m'apprit alors que le fils aine des Gonfreville, dont la
+propriete touchait a celle des Saint-Aureol, avait ete retrouve sans vie
+au pied d'une barriere qu'apparemment il s'appretait a franchir,
+lorsqu'un mouvement maladroit avait fait partir son fusil. Pourtant,
+dans le canon du fusil ne se trouvait pas de cartouche. Aucun
+renseignement ne put etre donne par personne; le jeune homme etait sorti
+seul et personne ne l'avait vu; mais, le lendemain, un chien de la
+Quartfourche fut surpris pres du pavillon lechant une flaque de sang.
+
+--Je n'etais pas encore a la Quartfourche, continua-t-il, mais, d'apres
+les renseignements que j'ai pu recueillir, il me semble avere que le
+crime a ete commis par Gratien, qui sans doute avait surpris les
+relations de sa maitresse avec le vicomte, et peut-etre avait evente son
+projet de fuite (projet que j'ignorais moi-meme avant d'avoir lu cette
+lettre); c'est un vieux serviteur bute, butor meme au besoin, qui pour
+defendre le bien de ses maitres ne croit devoir reculer devant rien.
+
+--Comment ne l'a-t-on pas arrete?
+
+--Personne n'avait interet a le poursuivre, et les deux familles de
+Gonfreville et de Saint-Aureol craignaient egalement le bruit autour de
+cette facheuse histoire; car, quelques mois apres, Mademoiselle de
+Saint-Aureol mettait au monde un malheureux enfant. On attribue
+l'infirmite de Casimir aux soins que sa mere avait pris pour dissimuler
+sa grossesse; mais Dieu nous enseigne que c'est souvent sur les enfants
+que retombe le chatiment des peres. Venez avec moi jusqu'au pavillon; je
+suis curieux de voir l'endroit ou vous avez trouve la lettre.
+
+Le ciel s'etait eclairci; nous nous acheminames ensemble.
+
+
+Tout alla fort bien a l'aller; l'abbe m'avait pris le bras; nous
+marchions d'un meme pas et causions sans heurts. Mais au retour tout se
+gata. Sans doute restions-nous passablement exaltes l'un et l'autre par
+l'etrangete de l'aventure; mais chacun tres differemment; moi, vite
+desarme par la complaisance souriante que l'abbe finalement avait mise a
+me renseigner, deja j'oubliais sa soutane, ma retenue, je me laissais
+aller a lui parler comme a un homme. Voici je crois comment la brouille
+commenca:
+
+--Qui nous racontera, disais-je, ce que fit Mademoiselle de Saint-Aureol
+cette nuit-la! Sans doute elle n'apprit que le lendemain la mort du
+comte? L'attendit-elle, et jusqu'a quand, dans le jardin? Que
+pensait-elle en ne le voyant pas venir?
+
+L'abbe se taisait, completement insensible a mon lyrisme psychologique;
+je reprenais:
+
+--Imaginez cette delicate jeune fille, le coeur lourd d'amour et
+d'ennui, la tete folle: Isabelle la passionnee ...
+
+--Isabelle la devergondee, soufflait l'abbe a demi-voix.
+
+Je continuais comme si je n'avais pas entendu, mais deja prenant elan
+pour riposter a l'interjection prochaine:
+
+--Songez a tout ce qu'il a fallu d'esperance et de desespoir, de ...
+
+--Pourquoi songer a tout cela? interrompit-il sechement. Nous n'avons
+pas a connaitre des evenements plus que ce qui peut nous instruire.
+
+--Mais suivant que nous en connaissons plus ou moins, ils nous
+instruisent differemment ...
+
+--Que pretendez-vous dire?
+
+--Que la connaissance superficielle des evenements ne concorde pas
+toujours, pas souvent meme, avec la connaissance profonde que nous en
+pouvons prendre ensuite, et que l'enseignement que l'on en peut tirer
+n'est pas le meme; qu'il est bon d'examiner avant de conclure ...
+
+--Mon jeune ami, faites attention que l'esprit d'examen et de curiosite
+critique est la larve de l'esprit de revolte. Le grand homme que vous
+avez pris pour modele aurait pu bien vous avertir que ...
+
+--Celui sur qui j'ecris ma these, voulez-vous dire ...
+
+--Quel ergoteur vous faites! C'est avec un pareil esprit que ...
+
+--Mais enfin, cher Monsieur l'abbe, j'aimerais bien savoir si ce n'est
+pas cette meme curiosite qui vous fait m'accompagner, a cette heure, qui
+vous penchait il a quelques instants sur ce lambris creve, et qui vous a
+lentement pousse a connaitre de cette histoire tout ce que vous m'en
+avez apporte!...
+
+Son pas se faisait plus saccade, sa voix plus breve; avec sa canne il
+frappait le sol impatiemment.
+
+--Sans chercher comme vous des explications d'explications, quand j'ai
+connu le fait, je m'y tiens. Les evenements lamentables que je vous ai
+dits m'enseigneraient, s'il en etait encore besoin, l'horreur du peche
+de la chair; ils sont la condamnation du divorce et de tout de que
+l'homme a invente pour essayer de pallier aux consequences de ses
+fautes. Voici qui suffit, n'est-ce pas!
+
+--Voici qui ne me suffit pas. Le fait ne m'est de rien tant que je ne
+penetre pas sa cause. Connaitre la vie secrete d'Isabelle de
+Saint-Aureol; savoir par quels chemins parfumes, pathetiques et
+tenebreux ...
+
+--Jeune homme, mefiez-vous! vous commencez a en devenir amoureux!...
+
+--Ah! j'attendais cela! Parce que l'apparence ne me suffit pas, que je
+ne me paie pas de mots, ni de gestes ... Etes-vous sur de ne pas mejuger
+cette femme?
+
+--Une gourgandine!
+
+L'indignation chauffait mon front; je ne la contenais plus qu'a
+grand'peine.
+
+--Monsieur l'abbe de tels mots surprennent dans votre bouche. Il me
+semble que le Christ nous enseigne plus a pardonner qu'a servir.
+
+--De l'indulgence a la complaisance il n'y a qu'un pas.
+
+--Lui du moins ne l'eut pas condamnee comme vous faites.
+
+--D'abord, ca vous n'en savez rien. Puis Celui qui est sans peche peut
+se permettre pour le peche d'autrui plus d'indulgence que celui dont ...
+je veux dire que nous autres pecheurs nous n'avons pas a chercher plus
+ou moins d'excuse au peche, mais tout simplement a nous en detourner
+avec horreur.
+
+--Apres l'avoir bien renifle comme vous avez fait cette lettre.
+
+--Vous etes un impertinent.--Et quittant l'allee brusquement, il partit
+a pas precipites par un petit chemin de traverse, jetant encore a la
+maniere des Parthes des phrases acerees ou je ne distinguais que les
+mots: enseignement moderne ... sorbonnard ... socinien ...!
+
+
+Quand nous nous retrouvames au diner, il gardait un air renfrogne, mais
+en sortant de table il vint a moi en souriant et me tendit une main
+qu'en souriant aussi je serrai.
+
+La soiree me parut plus morne encore qu'a l'ordinaire. Le baron geignait
+doucement au coin du feu; Monsieur Floche et l'abbe poussaient leurs
+pions sans mot dire. Du coin de l'oeil je voyais Casimir, la tete
+enfouie dans ses mains, saliver lentement sur son livre que par instants
+il epongeait d'un coup de mouchoir. Je ne pretais a la partie de besigue
+que ce qu'il fallait d'attention pour ne pas faire perdre trop
+ignominieusement ma partenaire; Madame Floche s'apercevait et
+s'inquietait de mon ennui; elle faisait de grands efforts pour animer un
+peu la partie:
+
+--Allons Olympe! c'est a vous de jouer. Vous dormez?
+
+Non ce n'etait pas le sommeil, mais la mort dont je sentais deja le
+tenebreux engourdissement glacer mes hotes; et moi-meme, une angoisse,
+une sorte d'horreur, m'etreignait. O printemps! o vents du large,
+parfums voluptueux, musiques aerees, jusqu'ici vous ne parviendrez plus
+jamais! me disais-je; et je songeais a vous, Isabelle. De quelle tombe
+aviez-vous su vous evader! vers quelle vie? La, dans la calme clarte de
+la lampe, je vous imaginais, sur vos doigts delicats, laissant peser
+votre front pale; une boucle de cheveux noirs touche, caresse votre
+poignet. Comme vos yeux regardent loin! de quel ennui sans nom de votre
+chair et de votre ame, raconte-t-il la plainte, ce soupir qu'ils
+n'entendent pas? Et de moi-meme, a mon insu, s'echappait un soupir
+enorme qui tenait du baillement, du sanglot, de sorte que Madame de
+Saint-Aureol, jetant son dernier atout sur la table, s'ecriait:
+
+--Je crois que Monsieur Lacase a grande envie de s'en aller coucher.--
+Pauvre femme!
+
+Cette nuit je fis un reve absurde; un reve qui n'etait d'abord que la
+continuation de la realite:
+
+La soiree n'etait pas achevee; j'etais encore dans le salon, pres de mes
+hotes, mais a eux s'adjoignait une societe dont le nombre incessamment
+croissait, bien que je ne visse point precisement arriver de personnes
+nouvelles; je reconnaissais Casimir assis a la table devant un jeu de
+patience vers lequel trois ou quatre figures se penchaient. On parlait a
+voix basse, de sorte que je ne distinguais aucune phrase, mais je
+comprenais que chacun signalait a son voisin quelque chose
+d'extraordinaire et dont le voisin a son tour s'etonnait; l'attention se
+portait vers un point, la pres de Casimir, ou tout a coup, je reconnus,
+assise a table (comment ne l'avais-je pas dinstinguee plus tot) Isabelle
+de Saint-Aureol. Seule parmi les costumes sombres, elle etait vetue tout
+en blanc. D'abord elle m'apparut charmante, assez semblable a ce que la
+montrait le medaillon; mais au bout d'un instant j'etais frappe par
+l'immobilite de ses traits, la fixite de son regard, et soudain je
+comprenais ce que l'on chuchotait a l'oreille: ce n'etait pas la la
+veritable Isabelle, mais une poupee a sa ressemblance, qu'on mettait a
+sa place durant l'absence de la vraie. Cette poupee a present me
+paraissait affreuse; j'etais gene jusqu'a l'angoisse par son air de
+pretentieuse stupidite; on l'eut dite immobile, mais, tandis que je la
+regardais fixement, je la voyais lentement pencher de cote, pencher ...
+elle allait chavirer, quand Mademoiselle Olympe, s'elancant de l'autre
+extremite du salon, se courba jusqu'a terre, souleva la housse du
+fauteuil et remonta je ne sais quel rouage qui faisait un grincement
+bizarre et remettait le mannequin d'aplomb en communiquant a ses bras
+une grotesque gesticulation d'automate. Puis chacun se leva, l'heure
+etant sonnee du couvre-feu; on allait laisser la fausse Isabelle la
+seule; en partant chacun la saluait a la turque, excepte le baron qui
+s'approchait irreverencieusement, lui saisit a pleine main la perruque
+et lui appliqua sur le sinciput deux gros baisers sonores en rigolant.
+Des que la societe avait acheve de deserter le salon--et j'avais vu
+sortir une foule--des que l'obscurite s'etait faite, je voyais, oui,
+dans l'obscurite, je voyais la poupee palir, fremir et prendre vie. Elle
+se soulevait lentement, et c'etait Mademoiselle de Saint-Aureol
+elle-meme; elle glissait a moi sans bruit; tout a coup je sentais autour
+de mon cou ses bras tiedes, et je me reveillais dans la moiteur de son
+haleine au moment qu'elle me disait:
+
+--Pour eux je fais l'absente, mais pour toi je suis la.
+
+
+Je ne suis ni superstitieux ni craintif; si je rallumai ma bougie, ce
+fit pour chasser de mes yeux et de mon cerveau cette obsedante image;
+j'y eus du mal. Malgre moi j'epiais tous les bruits. S'elle etait la
+pourtant! En vain je m'efforcai de lire; je ne pouvais preter attention
+a rien d'autre; c'est en pensant a elle que je me rendormis au matin.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Ainsi retombaient les sursauts de ma curiosite amoureuse. Je ne pouvais
+pourtant differer plus longtemps un depart que de nouveau j'avais
+annonce a mes hotes, et ce jour etait le dernier que je devais passer a
+la Quartfourche. Ce jour-la ...
+
+Nous sommes a dejeuner. L'on attend le courrier que Delphine, la femme
+de Gratien, recoit du facteur et nous apporte d'ordinaire peu d'instants
+avant le dessert. C'est a Madame Floche, je vous l'ai dit, qu'elle le
+remet; puis celle-ci repartit les lettres et tend le _Journal des
+Debats_ a Monsieur Floche, qui disparait derriere jusqu'a ce que nous
+nous levions de table. Ce jour-la, une enveloppe mauve, prise a demi
+dans la bande du journal, s'echappe du paquet et va voler sur la table
+pres de l'assiette de Madame Floche; j'ai juste le temps de reconnaitre
+la grande ecriture degingandee qui, la veille, m'avait fait deja battre
+le coeur; Madame Floche aussi, apparemment, l'a reconnue; elle fait un
+geste precipite pour couvrir l'enveloppe avec son assiette; l'assiette
+s'en va cogner un verre, qui se brise et repand du vin sur la nappe;
+tout cela fait un grand vacarme et la bonne Madame Floche profite de la
+confusion generale pour subtiliser l'enveloppe dans sa mitaine.
+
+--J'ai voulu ecraser une araignee, dit-elle gauchement comme un enfant
+qui s'excuse. (Elle appelle indifferemment: araignees, les cloportes et
+les perce-oreilles qui s'echappent parfois de la corbeille de fruits.)
+
+--Et je parie que vous l'avez manquee, dit Madame de Saint-Aureol d'un
+ton aigre, en se levant et jetant sa serviette non pliee sur la table.
+Vous viendrez dans le salon me rejoindre, ma soeur. Ces Messieurs
+m'excuseront: j'ai ma crampe de nombril.
+
+Le repas s'acheve en silence. Monsieur Floche n'a rien vu, Monsieur de
+Saint-Aureol rien compris; Mademoiselle Verdure et l'abbe gardent les
+yeux fixes sur leur assiette; si Casimir ne se mouchait pas, je crois
+qu'on le verrait pleurer ...
+
+Il fait presque tiede. On a porte le cafe sur la petite terrasse que
+forme le perron du salon. Je suis seul a en prendre avec Mademoiselle
+Verdure et l'abbe; du salon ou sont enfermees ces deux dames, des eclats
+de voix nous parviennent; puis plus rien; ces dames sont montees.
+
+C'est alors, s'il me souvient bien, qu'eclata la castille du
+hetre-a-feuille-de-persil.
+
+Mademoiselle Verdure et l'abbe vivaient en etat de guerre. Les combats
+n'etaient pas bien serieux et l'abbe ne faisait qu'en rire; mais rien
+n'irritait tant Mademoiselle Verdure que le ton persifleur qu'il prenait
+alors; elle se decouvrait a tous coups et l'abbe tirait dans le vif.
+Presqu'aucun jour ne passait sans qu'eclatat entre eux quelqu'une de ces
+escarmouches que l'abbe nommait des "castilles". Il pretendait que la
+vieille fille en avait besoin pour sa sante; il la faisait monter a
+l'arbre comme on emmene un chien faire un tour. Il n'y apportait
+peut-etre pas de mechancete, mais certainement de la malice et s'y
+montrait assez provoquant. Cela les occupait tous deux et assaisionnait
+leur journee.
+
+Le petit incident du dessert nous avait laisses nerveux. Je cherchais
+une diversion et, tandis que l'abbe versait les tasses, ma main
+rencontra dans la poche de mon veston un paquet de feuilles, ramille
+d'un arbre bizarre qui croissat pres de la grille d'entree et que
+j'avais cueillie le matin pour en demander le nom a Mademoiselle
+Verdure; non que je fusse bien curieux de le connaitre, mais elle se
+trouvait flattee qu'on fit appel a son savoir.
+
+Car elle s'occupait de botanique. Certains jours elle partait
+herboriser, portant en bandouliere sur ses robustes epaules une boite
+verte qui lui donnait l'aspect bizarre d'une cantiniere; elle passait
+entre son herbier et sa "loupe montee" le temps que lui laissaient les
+soins domestiques ... Donc Mademoiselle Olympe prit la ramille et sans
+hesiter:
+
+--Ceci, declara-t-elle, c'est du hetre-a-feuille-de-persil.
+
+--Curieuse appellation! hasardai-je; ces feuilles lanceolees n'ont
+pourtant aucun rapport avec celles du ...
+
+L'abbe depuis un instant souriait avec pertinence:
+
+--C'est ainsi qu'on appelle a la Quartfourche le _fagus persicifolia_,
+fit-il comme negligemment. Mademoiselle Verdure soubresauta:
+
+--Je ne vous savais pas si fort en botanique.
+
+--Non; mais j'entends un peu le latin.
+
+Puis, incline vers moi: Ces dames sont victimes d'un involontaire
+calembour. _Persicus_, chere Mademoiselle, _persicus_ veut dire pecher,
+non persil. Le _fagus persicifolia_ dont Monsieur Lacase remarquait les
+feuilles qu'il appelle si justement lanceolees, le _fagus persicifolia_
+est un "hetre a feuilles de pecher."
+
+Mademoiselle Olympe etait devenue cramoisie: le calme qu'affectait
+l'abbe achevait de la decomposer.
+
+--La vrai botanique ne s'occupe pas des anomalies et des monstruosites,
+sut-elle trouver a dire sans tourner un regard vers l'abbe; puis vidant
+sa tasse d'un trait elle partit en coup de vent.
+
+L'abbe avait fronce sa bouche en cul de poule, d'ou s'echappaient des
+manieres de petits pets. J'avais grand'peine a retenir mon rire.
+
+--Seriez-vous mechant, Monsieur l'abbe?
+
+--Mais non! mais non ... Cette bonne demoiselle, qui ne prend pas assez
+d'exercice, a besoin qu'on lui fouette le sang. Elle est tres combative,
+croyez-moi; quand je reste trois jours sans pousser ma pointe c'est elle
+qui vient ferrailler. A la Quartfourche les distractions ne sont pas si
+nombreuses!...
+
+Et tous deux alors, sans parler, nous commencames de penser a la lettre
+du dejeuner.
+
+--Vous avez reconnu cette ecriture? me hasardai-je a demander enfin.
+
+Il haussa les epaules:
+
+--Un peu plus tot, un peu plus tard, c'est la lettre qu'on recoit a la
+Quartfourche deux fois par an, apres le paiement des fermages, et par
+laquelle elle annonce a Madame Floche sa venue.
+
+--Elle va venir? m'ecriai-je.
+
+--Calmez-vous! Calmez-vous: vous ne la verrez pas.
+
+--Et pourquoi ne la pourrai-je point voir?
+
+--Parce qu'elle vient au milieu de la nuit qu'elle repart presque
+aussitot, qu'elle fuit les regards et ... mefiez-vous de Gratien. Son
+regard me scrutait: je ne bronchai point; il reprit sur un ton irrite:
+
+--Vous ne tiendrez aucun compte de ce que je vous en dis; je le vois a
+votre air; mais vous etes averti. Allez! faites a votre guise; demain
+matin vous m'en donnerez des nouvelles.
+
+Il se leva, me laissa, sans que j'aie pu demeler s'il cherchait a
+refrener ma curiosite ou s'il ne s'amusait pas a l'eperonner au
+contraire.
+
+Jusqu'au soir mon esprit, dont je renonce a peine le desordre, fut
+uniquement occupe par l'attente. Pouvais-je aimer vraiment Isabelle? Non
+sans doute, mais, amuse jusqu'au coeur par une excitation si violente,
+comment ne me fusse-je pas mepris? reconnaissant a ma curiosite toute la
+fremissante ardeur, la fougue, l'impatience de l'amour. Les dernieres
+paroles de l'abbe n'avaient servi qu'a me stimuler davantage; que
+pouvait contre moi Gratien? J'aurais traverse fourre d'epines et
+brasiers!
+
+Certainement quelque chose d'anormal se preparait. Ce soir-la personne
+ne proposa de partie. Sitot apres souper, Madame de Saint-Aureol
+commenca de se plaindre de ce qu'elle appelait "sa gastrite" et se
+retira sans facons, tandis que Mademoiselle Verdure lui preparait une
+infusion. Peu d'instants apres, Madame Floche envoya se coucher Casimir;
+puis, sitot que l'enfant fut parti:
+
+--Je crois que Monsieur Lacase a grande envie d'en faire autant; il a
+l'air de tomber de sommeil.
+
+Et comme je ne repondais pas assez promptement a son invite:
+
+--Ah! je crois qu'aucun de nous ne va prolonger bien tard la veillee.
+
+Mademoiselle Verdure se leva pour allumer les bougeoirs; l'abbe et moi
+nous la suivimes; je vis Madame Floche se pencher sur l'epaule de son
+mari qui sommeillait au coin du feu dans la berline; il se leva tout
+aussitot, puis entraina par le bras le baron qui se laissa faire, comme
+s'il comprenait ce que lui signifiait. Sur le palier du premier etage,
+ou chacun, muni d'un bougeoir, se retirait de son cote:
+
+--Bonne nuit! Dormez bien--me dit l'abbe avec un sourire ambigu.
+
+Je refermai la porte de ma chambre; puis j'attendis. Il n'etait encore
+que neuf heures. J'entendis monter Madame Floche, puis Mademoiselle
+Verdure. Il y eut sur le palier, entre Madame Floche et Madame de
+Saint-Aureol qui etait ressortie de sa chambre, reprise d'une querelle
+assez vive, trop loin de moi pour que j'en pusse distinguer les paroles;
+puis un bruit de portes claquees; puis rien.
+
+Je m'etendis sur mon lit pour mieux reflechir. Je songeais a l'ironique
+souhait de bon sommeil dont l'abbe avait accompagne sa derniere poignee
+de main; j'aurais voulu savoir si lui, de son cote, s'appretait au
+somme, ou si cette curiosite qu'il se defendait d'avoir devant moi, il
+allait lui lacher la bride?... mais il couchait dans une autre partie du
+chateau, faisant pendant a celle que j'occupais, et ou aucun motif
+plausible ne m'appelait. Pourtant, qui de nous deux serait le plus
+penaud, si nous nous surprenions l'un l'autre dans le couloir?... Ainsi
+meditant il m'advint quelque chose d'inavouable, d'absurde, de
+confondant: je m'endormis.
+
+Oui, moins surexcite sans doute qu'epuise par l'attente et fatigue en
+outre par la mauvaise nuit de la veille, je m'endormis profondement.
+
+
+Le crepitement de la bougie qui achevait de se consumer m'eveilla; ou,
+peut-etre, vaguement percu a travers mon sommeil, un ebranlement sourd
+du plancher: certainement quelqu'un avait marche dans le couloir. Je me
+dressai sur mon seant. Ma bougie a ce moment s'eteignit; je demeurai,
+dans le noir, tout pantois. Je n'avais plus pour m'eclairer que quelques
+allumettes; j'en grattai une afin de regarder a ma montre: il etait pres
+d'onze heures et demie; j'ecarquillai l'oreille ... plus un bruit. A
+tatons je gagnai la porte et l'ouvris.
+
+Non, le coeur ne me battait point; je me sentais de corps agile,
+imponderable; d'esprit calme, subtil, resolu.
+
+A l'autre extremite du couloir, une grande fenetre versait jusqu'a moi
+une clarte non point egale comme celle des nuits tranquilles, mais
+palpitante et defaillante par instants, car le ciel etait pluvieux et,
+devant la lune, le vent charriait d'epais nuages. Je m'etais dechausse;
+j'avancais sans bruit ... Je n'avais pas besoin d'y voir davantage pour
+gagner le poste d'observation que je m'etais menage: c'etait, a cote de
+celle de Madame Floche, ou vraisemblablement se tenait le conciliabule,
+une petite chambre inhabitee, qu'avait occupee d'abord Monsieur Floche
+(il preferait a present le voisinage de ses livres a celui de sa femme);
+la porte de communication, dont j'avais soigneusement tire le verrou
+pour me mettre a l'abri d'une surprise, avait un peu flechi, et je
+m'etais assure qu'immediatement, sous le chambranle je pouvais glisser
+mon regard; il me fallait, pour y atteindre, me jucher sur une commode
+que j'avais poussee tout aupres.
+
+A present passait par cette fente un peu de lumiere qui, renvoyee par le
+plafond blanc, me permettait de me guider. Je retrouvai tout comme je
+l'avais laisse dans le jour. Je me hissai sur la commode, plongeai mes
+regards dans la chambre voisine ...
+
+Isabelle de Saint-Aureol etait la.
+
+
+Elle etait devant moi, a quelques pas de moi ... Elle etait assise sur un
+de ces disgracieux sieges bas sans dossier, qu'on appelait je crois des
+"poufs", dont la presence etonnait un peu dans cette chambre ancienne et
+que je ne me souvenais point d'y avoir vu lorsque j'etais entre porter
+des fleurs. Madame Floche se tenait enfoncee dans un grand fauteuil en
+tapisserie; une lampe posee sur un gueridon pres du fauteuil les
+eclairait discretement toutes deux. Isabelle me tournait le dos; elle
+s'inclinait en avant, presque couchee sur les genoux de sa vieille
+tante, de sorte que d'abord je ne vis pas son visage; bientot elle
+releva la tete. Je m'attendais a la trouver davantage vieillie; pourtant
+je reconnaissais a peine en elle la jeune fille du medaillon; non moins
+belle sans doute, elle etait d'une beaute tres differente, plus
+terrestre et comme humanisee; l'angelique candeur de la miniature le
+cedait a une langueur passionnee, et je ne sais quel degout froissait le
+coin de ses levres que le peintre avait dessinees entrouvertes. Un grand
+manteau de voyage, une sorte de waterproof, d'une etoffe assez commune
+semblait-il, la recouvrait, mais releve de cote, laissait voir une jupe
+noire de taffetas luisant sur lequel sa main degantee, qu'elle laissait
+pendre et qui tenait un mouchoir chiffonne, paraissait
+extraordinairement pale et fragile. Une petite capote de feutre et de
+plumes moirees, a brides de taffetas, la coiffait; une boucle de cheveux
+tres noirs, repassait par dessus la bride et, des qu'elle baissait la
+tete, revenait en avant cacher la tempe. On l'aurait dite en deuil sans
+un ruban vert-scarabee qu'elle portait autour du cou. Madame Floche ni
+elle ne disait rien; mais, de sa main droite, Isabelle caressait le
+bras, la main de Madame Floche et l'attirait a elle, et puis la couvrait
+de baisers.
+
+A present elle secouait la tete et ses boucles flottaient de gauche a
+droite; alors, comme si elle reprenait une phrase:
+
+--Tous les moyens, dit-elle; j'ai vraiment essaye tous les moyens; je te
+jure que ...
+
+--Ne jurez point, ma pauvre enfant; je vous crois sans cela, interrompit
+la pauvre vieille en lui posant la main sur le front. Toutes deux
+parlaient a voix tres basse comme si elles eussent craint d'etre
+entendues.
+
+Madame Floche se redressa, repoussa doucement sa niece, et, s'appuyant
+sur les deux bras de son fauteuil, se leva. Mademoiselle de Saint-Aureol
+se leva pareillement, et tandis que sa tante se dirigeait vers le
+secretaire d'ou Casimir, avant-hier, avait sorti le medaillon, elle fit
+quelques pas dans le meme sens, s'arreta devant une console qui
+supportait une grande miroir et, pendant que la vieille fouillait dans
+un tiroir, s'avisant a son reflet du ruban emeraude qu'elle portait
+autour du cou, elle le detacha prestement, le roula autour de son
+doigt ... Avant que Madame Floche ne se fut retournee, le ruban vif avait
+disparu, Isabelle avait pris une attitude meditative, les mains
+retombees et croisees devant elle, le regard perdu ...
+
+La pauvre vieille Floche tenait encore d'une main son trousseau de
+clefs, de l'autre la maigre liasse qu'elle avait ete querir dans le
+tiroir; elle allait se rasseoir dans son fauteuil, quand la porte, en
+face de celle ou j'etais poste, s'ouvrit brusquement toute grande--et
+je faillis crier de stupeur. La baronne apparaissait dans l'embrasure,
+guindee, decolletee, fardee, en grand costume d'apparat et le chef
+surmonte d'une sorte de plumeau-marabout gigantesque. Elle brandissait
+de son mieux un grand candelabre a six branches, toutes bougies
+allumees, qui la baignait d'une tremblotante lumiere, et repandait des
+pleurs de cire sur le plancher. A bout de forces sans doute, elle
+commenca par courir poser le candelabre sur la console devant la glace;
+puis reprenant en quatre petits bonds sa position dans l'embrasure, elle
+s'avanca de nouveau, a pas rythmes, solennelle, portant loin devant elle
+etendue sa main chargee d'enormes bagues. Au milieu de la chambre elle
+s'arreta, se tourna tout d'une piece du cote de sa fille, le geste
+toujours tendu, et, avec une voix aigue a percer les murailles:
+
+--Arriere de moi, fille ingrate! Je ne me laisserai plus emouvoir par
+vos larmes, et vos protestations ont perdu pour jamais le chemin de mon
+coeur.
+
+Tout cela etait debite, crie sur le meme fausset sans nuances. Isabelle
+cependant s'etait jetee aux pieds de sa mere, dont elle avait saisi la
+jupe, et la tirait, decouvrant deux ridicules petits escarpins de satin
+blanc, cependant que de son front elle heurtait le plancher qu'un tapis
+recouvrait a cet endroit. Madame de Saint-Aureol ne baissa pas les yeux
+un instant, continua de lancer droit devant elle des regards aigus et
+glaces comme sa voix, elle continua:
+
+--Ne vous aura-t-il pas suffi d'apporter au foyer de vos parents la
+misere; pretendez-vous poursuivre plus loin les ...
+
+Ici brusquement la voix lui manqua; alors se tournant vers Madame Floche
+qui se faisait toute petite et qui tremblait dans son fauteuil:
+
+--Et quant a vous ma soeur, si vous avez encore la faiblesse ...--puis se
+reprenant:--Si vous avez la coupable faiblesse de ceder encore a ces
+supplications, fut-ce pour un baiser, fut-ce pour une obole, aussi vrai
+que je suis votre soeur ainee, je vous quitte, je recommande a Dieu mes
+penates, et je ne vous revois de ma vie.
+
+J'etais comme au spectacle. Mais puisqu'elles ne se savaient pas
+observees, pour qui ces deux marionnettes jouaient-elles la tragedie?
+Les attitudes et les gestes de la fille me paraissaient aussi exageres,
+aussi faux que ceux de la mere ... Celle-ci me faisait face, de sorte que
+je voyais de dos Isabelle qui, prosternee, gardait sa pose d'Esther
+suppliante; tout a coup je remarquai ses pieds: ils etaient chausses en
+pou-de-soie couleur prune, autant qu'il me sembla et que l'on en pouvait
+juger encore sous la couche de boue qui recouvrait les bottines;
+au-dessus, un bas blanc, ou le volant de la jupe, en se relevant,
+mouille, fangeux, avait fait une trainee sale ... Et soudain, plus haut
+que la declamation de la vieille, retentit en moi tout ce que ces
+pauvres objets racontaient d'aventureux, de miserable. Un sanglot
+m'etreignit la gorge; et je me promis, quand Isa quitterait la maison,
+de la suivre a travers le jardin.
+
+Madame de Saint-Aureol cependant avait fait trois pas vers le fauteuil
+de Madame Floche:
+
+--Allons! donnez-moi ces billets! Pensez-vous que sous votre mitaine je
+ne voie pas se froisser le papier? Me croyez-vous aveugle, ou folle?
+Donnez-moi cet argent vous dis-je!--Et, melodramatiquement, approchant
+les billets dont elle s'etait emparee, de la flamme d'une de ses bougies
+du candelabre:--Je prefererais bruler le tout (faut-il dire qu'elle
+n'en faisait rien) plutot que de lui donner un liard.
+
+Elle glissa les billets dans sa poche et reprit son geste declamatoire:
+
+--Fille ingrate! Fille denaturee! Le chemin qu'ont pris mes bracelets et
+mes colliers, vous saurez l'apprendre a mes bagues!--Ce disant, d'un
+geste habile de sa main etendue, elle en fit tomber deux ou trois sur le
+tapis. Comme un chien affame se jette sur un os, Isabelle s'en saisit.
+
+--Partez, a present: nous n'avons plus rien a nous dire, et je ne vous
+reconnais plus.
+
+Puis ayant ete prendre un eteignoir sur la table de nuit, elle en coiffa
+successivement chaque bougie du candelabre, et partit.
+
+La piece a present paraissait sombre. Isabelle cependant s'etait
+relevee; elle passait ses doigts sur ses tempes, rejetait en arriere ses
+boucles eparses et rajustait son chapeau. D'une secousse elle remonta
+son manteau qui avait un peu glisse des ses epaules, et se pencha vers
+Madame Floche pour lui dire adieu. Il me parut que la pauvre femme
+cherchait a lui parler, mais c'etait d'une voix si faible que je ne pus
+rien distinguer. Isabelle sans rien dire pressa une des tremblantes
+mains de la vieille contre ses levres. Un instant apres je m'elancais a
+sa poursuite dans le couloir.
+
+Au moment de descendre l'escalier, un bruit de voix m'arreta. Je
+reconnus celle de Mademoiselle Verdure qu'Isabelle avait deja rejointe
+dans la vestibule, et je les apercus toutes deux en me penchant par
+dessus la rampe. Olympe Verdure tenant une petite lanterne a la main.
+
+--Tu vas partir sans l'embrasser? disait-elle,--et je compris qu'il
+s'agissait de Casimir.--Tu ne veux donc pas le voir?
+
+--Non, Loly; je suis trop pressee. Il ne doit pas savoir que je suis
+venue.
+
+Il y eut un silence, une pantomime que d'abord je ne compris pas bien.
+La lanterne s'agita projetant des ombres bondissantes. Mademoiselle
+Verdure s'avancant, Isabelle se reculant, toutes deux se deplacerent de
+quelques pas; puis j'entendis:
+
+--Si; si; en souvenir de moi. Je le gardais depuis longtemps. A present
+que je suis vieille, qu'est-ce que je feras de cela?
+
+--Loly! Loly! Vous etes ce que je laisse ici de meilleur.
+
+Mademoiselle Verdure la pressait entre ses bras:
+
+--Ah! pauvrette! comme elle est trempee!
+
+--Mon manteau seulement ... ce n'est rien. Laisse-moi partir vite.
+
+--Prends un parapluie au moins.
+
+--Il ne pleut plus.
+
+--La lanterne.
+
+--Qu'est-ce que j'en ferais? La voiture est tout pres. Adieu.
+
+--Allons! Adieu, ma pauvre enfant! Que Dieu te ... le reste se perdit
+dans un sanglot. Mademoiselle Verdure resta quelques instants penchee
+dans la nuit, et une bouffee d'air humide monta du dehors dans la cage
+de l'escalier; puis, sur la porte refermee, je l'entendis pousser les
+verrous ...
+
+Je ne pouvais passer devant Mademoiselle Verdure. Gratien emportait
+chaque soir la clef de la porte de la cuisine. Une autre porte ouvrait
+de l'autre cote de la maison, par ou facilement j'eusse pu sortir, mais
+c'etait un detour enorme. Avant que je ne l'aie retrouvee, Isabelle
+aurait deja rejoint sa voiture. Ah! si de ma fenetre je l'appelais ... Je
+courus a ma chambre. La lune etait de nouveau recouverte; guettant un
+bruit de pas j'attendis un instant; un souffle puissant s'eleva et,
+tandis que Gratien rentrait par la cuisine, a travers la chuchotante
+agitation des arbres, j'entendis la voiture d'Isabelle de Saint-Aureol
+s'eloigner.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Je m'etais mis fort en retard, et, sitot de retour a Paris, s'emparerent
+de moi mille soucis qui derouterent enfin mes pensees. La resolution que
+j'avais prise de retourner l'ete suivant a la Quartfourche temperait mes
+regrets de n'avoir su pousser plus loin une aventure que je commencais
+d'oublier lorsque, vers la fin de Janvier, je recus un double
+faire-part. Les epoux Floche avaient tous deux exhale vers Dieu leur ame
+tremblante et douce, a quelques jours d'intervalle. Je reconnus sur
+l'enveloppe du faire-part l'ecriture de Mademoiselle Verdure; mais c'est
+a Casimir que j'envoyai l'expression banale de mes regrets et de ma
+sympathie. Deux semaines apres je recus cette lettre:
+
+_Mon cher Monsieur Gerard._
+
+(L'enfant n'avait jamais pu se decider a m'appeler par mon nom de
+famille.
+
+--Comment vous appelez-vous, vous? m'avait-il demande dans une
+promenade, precisement le jour ou j'avais commence a le tutoyer.
+
+--Mais tu le sais bien, Casimir, je m'appelle Monsieur Lacase.
+
+--Non; pas ce nom-la, l'autre? reclamait-il)
+
+_Vous etes bien bon de m'avoir ecrit, et votre lettre a ete bien bonne
+parce qu'a present la Quartfourche est bien triste. Ma grand'maman avait
+eu jeudi une attaque et ne pouvait plus quitter sa chambre; alors maman
+est revenue a la Quartfourche et l'abbe est parti parce qu'il avait ete
+cure du Breuil. C'est apres ca que mon oncle et ma tante sont morts.
+D'abord mon oncle est mort, qui vous aimait bien, et puis dimanche apres
+ma tante qui a ete malade trois jours. Maman n'etait plus la. J'etais
+tout seul avec Loly et Delphine la femme de Gratien, qui m'aime bien; et
+ca ete tres triste parce que ma tante ne voulait pas me quitter. Mais il
+a bien fallu. Alors maintenant je couche dans la chambre a cote de
+Delphine, parce que Loly a ete rappelee dans l'Orne par son frere.
+Gratien aussi est tres bon pour moi. Il m'a montre a faire des boutures
+et des greffes ce qui est tres amusant, et puis j'aide a abattre les
+arbres.
+
+Vous savez, votre petit papier ousque vous avez ecrit votre promesse, il
+faut l'oublier parce qu'il n'y aurait plus personne ici pour vous
+recevoir. Mais ca me fait beaucoup de chagrin de ne pas vous revoir
+parce que je vous aimais bien. Mais je ne vous oublie pas. Votre petit
+ami, CASIMIR._
+
+La mort de Monsieur et Madame Floche m'avait laisse assez indifferent,
+mais cette lettre maladroite et depourvue me remua. Je n'etais pas libre
+en ce moment, mais je me promis, des les vacances de Paques, de pousser
+une reconnaissance jusqu'a la Quartfourche. Que m'importait qu'on ne put
+m'y recevoir? Je descendrais a Pont-l'Eveque et louerais une voiture.
+Ai-je besoin d'ajouter que la pensee d'y retrouver peut-etre la
+mysterieuse Isabelle m'y attirait autant que ma grande pitie pour
+l'enfant. Certains passages de cette lettre me restaient
+incomprehensibles; j'enchainais mal les faits. L'attaque de la vieille,
+l'arrivee d'Isabelle a la Quartfourche, le depart de l'abbe, la mort des
+vieux a laquelle leur niece n'assistait point, le depart de Mademoiselle
+Verdure ... ne fallait-il voir la qu'une suite fortuite d'evenements, ou
+chercher entre eux quelque rapport? Ni Casimir n'aurait su, ni l'abbe
+voulu m'en instruire. Force etait d'attendre Avril. Des mon second jour
+de liberte, je partis.
+
+A la station de Breuil, j'apercus l'abbe Santal qui s'appretait a
+prendre mon train; je le helai:
+
+--Vous revoila dans le pays, fit-il.
+
+--Je ne pensais pas en effet y revenir si tot.
+
+Il monta dans mon compartiment. Nous etions seuls.
+
+--Eh bien! Il y a eu du nouveau depuis votre visite.
+
+--Oui; j'appris que vous desserviez a present la cure du Breuil.
+
+--Ne parlons pas de cela; et il etendait la main d'un geste que je
+reconnus. Vous avez recu un faire-part?
+
+--Et j'ai envoye aussitot mes condoleances a votre eleve; c'est par lui
+que j'ai eu ensuite des nouvelles; mais il ma peu renseigne. J'ai failli
+vous ecrire pour vous demander quelques details.
+
+--Il fallait le faire.
+
+--J'ai pense que vous ne me renseigneriez pas volontiers, ajoutai-je en
+riant.
+
+Mais, sans doute tenu a moins de discretion que du temps ou il etait a
+la Quartfourche, l'abbe semblait dispose a parler.
+
+--Croyez-vous que c'est malheureux, ce qui se passe la-bas? dit-il.
+Toutes les avenues vont y passer!
+
+Je ne comprenais point d'abord; puis la phrase de Casimir me revint a la
+memoire: "J'aide a abattre des arbres ..."
+
+--Pourquoi fait-on cela? demandai-je naivement.
+
+--Pourquoi? mon bon Monsieur. Allez donc le demander aux creanciers. Au
+reste ca n'est pas eux que ca regarde, et tout se fait derriere leur
+dos. La propriete est couverte d'hypotheques. Mademoiselle de
+Saint-Aureol enleve tout ce qu'elle peut.
+
+--Elle est la-bas?
+
+--Comme si vous ne les saviez pas!
+
+--Je le supposais simplement d'apres quelques mots de ...
+
+--C'est depuis qu'elle est la-bas que tout va mal.--Il se ressaisit un
+instant; mais cette fois le besoin de parler l'emporta; il n'attendait
+meme plus mes questions et je jugeai plus sage de n'en point faire; il
+reprit:
+
+--Comment a-t-elle appris la paralysie de sa mere? c'est ce que je n'ai
+pas pu m'expliquer. Quand elle a su que la vieille baronne ne pouvait
+plus quitter son fauteuil, elle s'est amenee avec son bagage, et Mme
+Floche n'a pas eu le courage de la mettre dehors. C'est alors que moi je
+suis parti.
+
+--Il est tres triste que vous ayez ainsi laisse Casimir.
+
+--C'est possible, mais ma place n'est pas aupres d'une creature ...
+J'oublie que vous la defendiez!...
+
+--Je le ferais peut-etre encore, Monsieur le cure.
+
+--Allez toujours. Oui, oui; Mademoiselle Verdure aussi la defendait.
+Elle l'a defendue jusqu'au temps qu'elle ait vu mourir ses maitres.
+
+J'admirais que l'abbe eut a peu pres completement depouillee cette
+elegance de langage qu'il revetait a la Quartfourche; il avait adopte
+deja le geste et le parler propre aux cures des villages normands. Il
+reprit, poursuivant son propos:
+
+--A elle aussi ca a paru drole de les voir mourir tous les deux a la
+fois.
+
+--Est-ce que ...?
+
+--Je ne dis rien;--et il gonflait sa levre superieure par vieille
+habitude, mais repartait tout aussitot:
+
+--N'empeche que dans le pays on jasait. Ca deplaisait de voir heriter la
+niece. Et vous voyez qu'elle aussi, la Verdure, a juge preferable de
+s'en aller.
+
+--Qui reste aupres de Casimir?
+
+--Ah! vous avez tout de meme compris que sa mere n'est pas une societe
+pour l'enfant. Eh bien! il passe presque tout son temps chez les
+Chointreuil, vous savez bien: le jardinier et sa femme.
+
+--Gratien?
+
+--Oui Gratien; qui voulait s'opposer a ce qu'on abatit des arbres dans
+le parc; mais il n'a pu empecher rien du tout. C'est la misere.
+
+--Les Floches n'etaient pourtant pas sans argent.
+
+--Mais tout etait mange, du premier jour, mon bon Monsieur. Sur trois
+fermes de la Quartfourche, Madame Floche en possedait deux qu'on a
+vendues, il y a beau temps, aux fermiers. La troisieme, la petite ferme
+des Fonds, appartient encore a la baronne; elle n'etait plus affermee,
+Gratien en surveillait le faire-valoir; mais elle sera bientot mise en
+vente avec le reste.
+
+--La Quartfourche va etre mise en vente!
+
+--Par adjudication. Mais ca ne pourra pas se faire avant la fin de
+l'ete. En attendant je vous prie de croire que la demoiselle profite. Il
+lui faudra bien finir par mettre les pouces; quand on aura deja enleve
+la moitie des arbres ...
+
+--Comment se trouve-t-il quelqu'un pour les lui acheter, si elle n'a pas
+le droit, de les vendre?
+
+--Ah! vous etes jeune encore. Quand on vend a vil prix on trouve
+toujours acquereur.
+
+--Le moindre huissier peut empecher cela.
+
+--L'huissier s'entend avec l'homme d'affaires des creanciers, qui s'est
+installe la-bas et--il se pencha vers mon oreille--qui couche avec
+elle, puisqu'il vous plait de tous savoir.
+
+--Les livres et les papiers de Monsieur Floche? demandai-je, sans
+paraitre emu par sa derniere phrase.
+
+--Le mobilier du chateau et la bibliotheque feront l'effet d'une vente
+prochaine; ou pour parler mieux: d'une saisie. La-bas, personne
+heureusement ne se doute de la valeur de certains ouvrages; sans quoi
+ceux-ci auraient disparu depuis longtemps.
+
+--Un coquin peut surgir ...
+
+--A present les scelles sont poses; n'ayez crainte; on ne les levera
+qu'a l'occasion de l'inventaire.
+
+--Que dit de tout cela la baronne?
+
+--Elle ne se doute de rien; on lui porte a manger dans sa chambre; elle
+ne sait seulement pas que sa fille est la.
+
+--Vous ne dites rien du baron?
+
+--Il est mort il y a trois semaines, a Caen, dans une maison de retraite
+ou nous venions de le faire accepter.
+
+Nous arrivions a Pont-l'Eveque. Un pretre etait venu a la rencontre de
+l'abbe Santal, qui prit conge de moi apres m'avoir indique un hotel et
+un loueur de voitures.
+
+
+La voiture que je louai le lendemain me deposa a l'entree du parc de la
+Quartfourche; il fut convenu qu'elle viendrait me reprendre dans une
+couple d'heures, apres que les chevaux se seraient reposes dans l'ecurie
+d'une des fermes.
+
+Je trouvai la grille du parc grande ouverte; le sol de l'allee etait
+abime par les charrois. Je m'attendais au plus affreux saccage et fus
+joyeusement surpris, a l'entree, de reconnaitre bourgeonnant le "hetre a
+feuilles de pecher", connaissance illustre; je ne reflechis pas que sans
+doute il ne devait la vie qu'a la mediocre qualite de son bois; en
+avancant, je constatai que la hache avait deja frappe les plus beaux
+arbres. Avant de m'enfoncer dans le parc, je voulus revoir le petit
+pavillon ou j'avais decouvert la lettre d'Isabelle; mais, suppleant la
+serrure brisee, un cadenas maintenait la porte; (j'appris ensuite que
+les bucherons serraient dans ce pavillon des outils et des vetements).
+Je m'acheminai vers le chateau. L'allee que je suivais etait droite,
+bordee de buissons bas; elle ne donnait pas sur la facade, mais sur le
+cote des communs; elle menait a la cuisine et, presque vis-a-vis de
+celle-ci, s'ouvrait la petite barriere du jardin potager; j'en etais
+encore assez eloigne lorsque je vis sortir du potager Gratien avec un
+panier de legumes; il m'apercut, mais ne me reconnut pas d'abord; je le
+helai; il vint a ma rencontre, et brusquement:
+
+--Ah ben, Monsieur Lacase! pour sur qu'on ne vous attendait pas a cette
+heure! Il restait a me regarder, hochant la tete et ne dissimulant pas
+la contrariete que lui causait ma presence; pourtant il ajouta, plus
+doucement:
+
+--Tout de meme le petit sera content de vous revoir.
+
+Nous avions fait quelques pas sans parler, du cote de la cuisine; il me
+fit signe de l'attendre et entra poser son panier.
+
+--Alors vous etes venu voir ce qui se passe a la Quartfourche, dit-il,
+en revenant a moi, plus civilement.
+
+--Et il parait que ca n'y va pas bien fort?
+
+Je le regardai; son menton tremblait; il restait sans me repondre;
+brusquement il me saisit par le bras et m'entraina vers la pelouse qui
+s'etendait devant le perron du salon. La gisait le cadavre d'un chene
+enorme, sous lequel je me souvins de m'etre abrite de la pluie a
+l'automne: autour de lui s'entassaient en buches et en fagots ses
+branches dont, avant de l'abattre, on l'avait depouille.
+
+--Savez-vous combien ca vaut, un arbre comme ca? me dit-il: Douze
+pistoles. Et savez-vous combien ils l'on paye?--Celui-la tout comme les
+autres ... Cent sous.
+
+Je ne savais pas que dans ce pays ils appelaient pistoles les ecus de
+dix francs; mais ce n'etait pas le moment de demander un
+eclaircissement. Gratien parlait d'une voix contractee. Je me tournai
+vers lui; il essuya du revers de sa main, sur son visage, larmes ou
+sueur puis, serrant les poings:
+
+--Oh! les bandits! les bandits! Quand je les entends taper du couperet
+ou la hache, Monsieur, je deviens fou; leurs coups me portent sur la
+tete; j'ai envie de crier au secours? au voleur! j'ai envie de cogner a
+mon tour; j'ai envie de tuer. Avant-hier j'ai passe la moitie du jour
+dans la cave; j'entendais moins ... Au commencement, le petit, ca
+l'amusait de voir travailler les bucherons; quand l'arbre etait pres de
+tomber, on l'appelait pour tirer sur la corde; et puis, quand ces
+brigands se sont approches du chateau, abattant toujours, le petit a
+commence a trouver ca moins drole; il disait: ah! pas celui-ci! pas
+celui-la!--Mon pauvre gars que je lui ai dit, celui-la ou un autre,
+c'est toujours pas pour toi qu'on les laisse. Je lui ai bien dit qu'il
+ne pourrait pas demeurer a la Quartfourche; mais c'est trop jeune; il ne
+comprend pas que rien n'est deja plus a lui. Si seulement on pouvait
+nous garder sur la petite ferme; je l'y prendrais bien volontiers avec
+nous, pour sur; mais qui sait seulement qui va l'acheter, et le gredin
+qu'on va vouloir y mettre a notre place!... Voyez-vous, Monsieur, je ne
+suis pas encore bien vieux, mais j'aurais mieux aime mourir avant
+d'avoir vu tout cela.
+
+--Qui est-ce qui habite au chateau, maintenant?
+
+--Je ne veux pas le savoir. Le petit mange avec nous a la cuisine; ca
+vaut mieux. Madame la baronne ne quitte plus sa chambre; heureusement
+pour elle, la pauvre dame ... C'est Delphine qui lui porte ses repas, en
+passant par l'escalier de service rapport a ceux qu'elle ne veut pas
+croiser. Les autres ont quelqu'un qui les sert et a qui nous ne parlons
+pas.
+
+--Est-ce qu'on ne doit pas bientot faire une saisie du mobilier?
+
+--Alors on tachera d'emmener Madame la baronne sur la ferme, en
+attendant qu'on mette la ferme en vente avec le chateau.
+
+--Et Made ... et sa fille? demandai-je en hesitant, car je ne savais
+comment la nommer.
+
+--Elle peut bien aller ou il lui plaira; mais pas chez nous. C'est
+pourtant a cause d'elle, tout ce qui arrive.
+
+Sa voix tremblait d'une si grave colere que je compris a ce moment
+comment cet homme avait pu aller jusqu'au crime pour proteger l'honneur
+de ses maitres.
+
+--Elle est dans le chateau, maintenant?
+
+--A l'heure qu'il est, elle doit se promener dans le parc. Parait que ca
+ne lui fait pas de mal, a elle; elle regarde les ebrancheurs; il y meme
+des jours qu'elle cause avec eux, sans honte. Mais quand il pleut, elle
+ne quitte pas sa chambre; tenez, celle qui fait le coin; elle se tient
+tout contre la vitre et regarde dans le jardin. Si son homme n'etait pas
+a Lisieux pour le quart d'heure, je ne sortirais pas comme je fais. Ah!
+on peut dire que c'est du beau monde, Monsieur Lacase; pour sur! Si
+seulement nos pauvres vieux maitres revenaient pour voir ca chez eux,
+ils retourneraient bien vite ou ils reposent.
+
+--Casimir est par la?
+
+--Je pense qu'il promene dans le parc lui aussi. Voulez-vous que je
+l'appelle?
+
+--Non; je saurai bien le trouver. A tantot. Je vous reverrai sans doute,
+Delphine et vous, avant de partir.
+
+Le saccage des bucherons paraissait plus atroce encore a ce moment de
+l'annee ou tout s'appretait a revivre. Dans l'air attiedi les rameaux
+deja se gonflaient; des bourgeons eclataient et, coupee, chaque branche
+pleurait sa seve. J'avancais lentement, non point tant triste moi-meme
+qu'exalte par la douleur du paysage, grise peut-etre un peu par
+puissante odeur vegetale que l'arbre mourant et la terre en travail
+exhalaient. A peine etais-je sensible au contraste de ces morts avec le
+renouveau du printemps; le parc, ainsi, s'ouvrait plus largement a la
+lumiere qui baignait et dorait egalement mort et vie; mais cependant, au
+loin, le chant tragique des cognees, occupant l'air d'une solennite
+funebre, rythmait secretement les battements heureux de mon coeur, et la
+vieille lettre d'amour, que j'avais emportee, dont je m'etais promis de
+ne me point servir, mais que par instants je pressais sur mon coeur, le
+brulait. Rien plus ne saurait m'empecher aujourd'hui, me redisais-je, et
+je souriais de sentir mes pas se presser a la seule pensee d'Isabelle;
+ma volonte n'y pouvait, mais une force interieure m'activait. J'admirais
+par quel exces de vie cet accent de sauvagerie que la depredation
+apportait a la beaute du paysage en aiguisait pour moi la jouissance;
+j'admirais que les medisances de l'abbe eussent si peu fait pour me
+detacher d'Isabelle et que tout ce que je decouvrais d'elle avivat
+inavouablement mon desir ... Qu'est-ce qui l'attachait encore a ces
+lieux, peuples de hideux souvenirs? De la Quartfourche vendue, je le
+savais, rien ne devait lui rester ni lui revenir. Que ne
+s'enfuyait-elle? Et je revais de l'enlever ce soir dans ma voiture; je
+precipitais mon allure; je courais presque, quand soudain, loin devant
+moi, je l'apercus. C'etait elle, a n'en pas douter, en deuil et nu-tete,
+assise sur le tronc d'un arbre abattu en travers de l'allee. Mon coeur
+battit si fort que je dus m'arreter quelques instants; puis, vers elle,
+lentement j'avancai, tranquille et indifferent promeneur.
+
+--Excusez-moi Madame ... je suis bien ici a la Quartfourche?
+
+Un petit papier a ouvrage etait pose sur le tronc d'arbre a cote d'elle
+plein de bobines, d'instruments de couture, de morceaux de crepe
+enroules sur eux-memes ou defaits, et elle s'occupait a en disposer
+quelques lambeaux sur une modeste capote de feutre qu'elle tenait a la
+main; un ruban vert, que sans doute elle venait d'en arracher, trainait
+a terre. Un tres court mantelet de drap noir couvrait ses epaules, et,
+quand elle leva la tete, je remarquai l'agrafe vulgaire qui en retenait
+le col clos. Sans doute m'avait-elle apercu de loin, car ma voix ne
+parut pas la surprendre.
+
+--Vous veniez pour acheter la propriete? dit-elle, et sa voix que je
+reconnus me fit battre le coeur. Que son front decouvert etait beau!
+
+--Oh! je venais en simple visiteur. Les grilles etaient ouvertes et j'ai
+vu des gens circuler. Mais peut-etre etait-il indiscret d'entrer?
+
+--A present, peut bien entrer qui veut! Elle soupira profondement, mais
+se reprit a son ouvrage comme si nous ne pouvions avoir rien de plus a
+nous dire.
+
+Ne sachant comment continuer un entretien qui peut-etre serait unique,
+qui devait etre decisif, mais que le temps ne me paraissait pas venu de
+brusquer; soucieux d'y apporter quelque precaution et la tete et le
+coeur uniquement pleins d'attente et de questions que je n'osais encore
+poser, je demeurais devant elle, chassant du bout de ma canne de menus
+eclats de bois, si gene, si impertinent a la fois et si gauche, qu'a la
+fin elle releva les yeux, me devisagea et je crus qu'elle allait eclater
+de rire; mais elle me dit simplement, sans doute parce qu'alors je
+portais un chapeau mou sur des cheveux longs, et parce que ne me
+pressait apparemment aucune occupation pratique:
+
+--Vous etes artiste?
+
+--Helas! non, repliquai-je en souriant, mais qu'a cela ne tienne; je
+sais gouter la poesie. Et sans oser la regarder encore, je sentais son
+regard m'envelopper. L'hypocrite banalite de nos propos m'est odieuse et
+je souffre a les rapporter ...
+
+--Comme ce parc est beau, reprenais-je.
+
+Il me parut qu'elle ne demandait qu'a causer et n'etait embarrassee,
+ainsi que moi, que de savoir comment engager l'entretien; car elle se
+recria que je ne pouvais malheureusement juger en cette saison de ce que
+pouvait devenir a l'automne ce parc, encore grelottant et mal reveille
+de l'hiver--du moins ce qu'il avait pu devenir, reprit-elle; qu'en
+restera-t-il desormais apres l'affreux travail des bucherons?...
+
+--Ne pouvait-on les empecher? m'ecriai-je.
+
+--Les empecher! repeta-t-elle ironiquement en levant tres haut les
+epaules; et je crus qu'elle me montrait son miserable chapeau de feutre
+pour temoigner de sa detresse, mais elle le levait pour le reposer sur
+sa tete, rejete en arriere et laissant decouvert son front; puis elle
+commenca de ranger ses morceaux de crepe comme si elle s'appretait a
+partir. Je me baissai, ramassai a ses pieds le ruban vert, le lui
+tendis.
+
+--Qu'en ferais-je, a present, dit-elle sans le prendre. Vous voyez que
+je suis en deuil.
+
+Aussitot je l'assurai de la tristesse avec laquelle j'avais appris la
+mort de Monsieur et Madame Floche, puis enfin celle du baron; et comme
+elle s'etonnait que j'eusse connu ses parents, je lui laissai savoir que
+j'avais vecu aupres d'eux douze jours du dernier octobre.
+
+--Alors pourquoi tout-a-l'heure avez-vous feint de ne savoir ou vous
+etiez? repartit-elle brusquement.
+
+--Je ne savais comment vous aborder. Puis, sans trop me decouvrir
+encore, je commencai de lui raconter quelle passionnee curiosite m'avait
+retenu de jour en jour a la Quartfourche dans l'espoir de la rencontrer
+et, (car je ne lui parlai pas de la nuit ou mon indiscretion l'avait
+surprise), mes regrets enfin de regagner Paris sans l'avoir vue.
+
+--Qu'est-ce donc qui vous avait donne si grand desir de me connaitre?
+
+Elle ne faisait plus mine de partir. J'avais traine jusqu'en face
+d'elle, pres d'elle, un epais fagot ou je m'etais assis; plus bas
+qu'elle, je levais les yeux pour la voir; elle s'occupait infantinement
+a pelotonner des rubans de crepe et je ne saisissais plus son regard. Je
+lui parlais de sa miniature et m'inquietait de ce qu'avait pu devenir ce
+portrait dont j'etais amoureux; mais elle ne le savait point;--Sans
+doute le retrouvera-t-on en levant les scelles ... Et il sera mis en
+vente avec le reste, ajouta-t-elle avec un rire dont le secheresse me
+fit mal.--Pour quelques sous vous pourrez l'acquerir, si le coeur vous
+en dit toujours.
+
+Je protestai de mon chagrin de la voir ne prendre pas au serieux un
+sentiment dont l'expression seule etait brusque, mais qui depuis
+longtemps m'occupait; mais a present elle demeurait impassible et
+semblait resolue a ne plus ecouter rien de moi. Le temps pressait.
+N'avais-je pas sur moi de quoi violenter son silence? L'ardente lettre
+fremissait sous mes doigts. J'avais prepare je ne sais quelle histoire
+d'anciennes relations de ma famille avec celle de Gonfreville, pensant
+l'amener incidemment a parler; mais a ce moment je ne sentis plus que
+l'absurdite de ce mensonge et commencai de raconter tout simplement par
+quel mysterieux hasard cette lettre--et je la lui tendis--etait tombee
+entre mes mains.
+
+--Ah! je vous en conjure, Madame! ne dechirez pas ce papier! Rendez-le
+moi ...
+
+Elle etait devenue mortellement pale et garda quelques instants sans la
+lire la lettre ouverte sur ses genoux; le regard vague, les paupieres
+battantes, elle murmurait:
+
+--Oublie de la reprendre! Comment avais-je pu l'oublier?
+
+--Sans doute aurez-vous cru qu'elle lui etait parvenue, qu'il etait venu
+la chercher ...
+
+Elle ne m'ecoutait toujours pas. Je fis un mouvement pour me ressaisir
+de la lettre; mais elle se meprit a mon geste:
+
+--Laissez-moi, cria-t-elle en repoussant brutalement ma main. Elle se
+souleva, voulut fuir. A genoux devant elle je la retins.
+
+--N'ayez pas peur de moi, Madame; vous voyez bien que je ne vous veux
+aucun mal; et comme elle se rasseyait, ou plutot retombait sans force;
+je la suppliai de ne pas m'en vouloir si le hasard avait choisi pour
+elle un confident involontaire, mais de me continuer une confiance que
+je jurai de ne point trahir; ah! que ne me parlait-elle a present comme
+a un ami veritable et comme si je ne savais rien d'elle qu'elle-meme ne
+m'eut appris?
+
+Les larmes que je repandais en parlant firent peut-etre plus pour la
+convaincre que mes paroles.
+
+--Helas! repris-je, je sais quelle mort miserable enlevait, ce meme soir
+votre amant ... Mais comment avez-vous appris votre deuil? Cette nuit que
+vous l'attendiez, prete a fuir avec lui, que pensiez-vous? que
+fites-vous en ne le voyant pas apparaitre?
+
+--Puisque vous savez tout, dit-elle d'une voix desolee vous savez bien
+que je n'avais plus a l'attendre, apres que j'avais averti Gratien.
+
+J'eus de l'affreuse verite une intuition si subite que ces mots
+m'echapperent comme un cri:
+
+--Quoi! c'est vous qui l'avez fait tuer?
+
+Alors laissant tomber a terre la lettre et le panier dont les menus
+objets se repandirent, elle courba son front dans ses mains et commenca
+de sangloter eperdument. Je me penchai vers elle et tentai de prendre
+une de ses mains dans les miennes.
+
+--Non! vous etes ingrat et brutal.
+
+Mon imprudent exclamation coupait court a sa confidence; elle se
+raidissait a present contre moi; cependant je restais assis devant elle,
+bien resolu a ne la quitter point qu'elle ne se fut expliquee davantage.
+Ses sanglots enfin s'apaiserent; je lui persuadai doucement qu'elle
+avait deja trop parle pour pouvoir impunement se taire, mais qu'une
+confession sincere ne saurait la diminuer a mes yeux et qu'aucun aveu ne
+me serait plus penible que son silence. Les coudes sur les genoux, ses
+mains croisees cachant son front, voici ce qu'elle me raconta.
+
+La nuit qui preceda celle qu'elle avait fixee pour sa fuite, dans
+l'amoureuse exaltation de la veillee, elle avait ecrit cette lettre; le
+lendemain, elle l'avait portee au pavillon, glissee en cet endroit
+secret que Blaise de Gonfreville connaissait et ou elle savait que
+bientot il viendrait la prendre. Mais sitot de retour au chateau,
+lorsqu'elle s'etait retrouvee dans cette chambre qu'elle voulait quitter
+pour jamais, une angoisse indicible l'avait saisie, la peur de cette
+liberte inconnue qu'elle avait si sauvagement desiree, la peur de cet
+amant qu'elle appelait encore, de soi-meme et de ce qu'elle craignait
+d'oser. Oui la resolution etait prise, oui le scrupule refoule, la honte
+bue, mais a present que rien ne la retenait plus, devant la porte
+ouverte pour sa fuite, le coeur brusquement lui manquait. L'idee de
+cette fuite lui devenait odieuse, intolerable; elle courait dire a
+Gratien que le baron de Gonfreville avait projete de l'enlever aux siens
+cette nuit meme, qu'on le trouverait rodant avant le soir aupres du
+pavillon de la grille, dont il fallait deja l'empecher d'approcher.
+
+Je m'etonnai qu'elle ne fut point allee simplement rechercher elle-meme
+cette lettre et la remplacer par une autre ou d'une si folle entreprise
+elle eut decourage son amant. Mais aux questions que je lui posais elle
+se derobait sans cesse, repetant en pleurant qu'elle savait bien que je
+ne la pouvais comprendre et qu'elle-meme ne se pouvait mieux expliquer,
+mais qu'elle ne se sentait alors non plus capable de rebuter son amant
+que le suivre; que la peur l'avait a ce point paralysee, qu'il devenait
+au-dessus de ses forces de retourner au pavillon; que d'ailleurs, a
+cette heure du jour, ses parents redoutes la surveillaient, et que c'est
+pour cela qu'elle avait du recourir a Gratien.
+
+--Pouvais-je supposer qu'il prendrait au serieux des paroles echappees a
+mon delire? Je pensais qu'il l'ecarterait seulement ... J'eus un sursaut
+en entendant, une heure apres, un coup de fusil du cote de la grille;
+mais ma pensee se detourna d'une supposition horrible et que je me
+refusais d'envisager; au contraire, depuis que j'avais averti Gratien,
+l'esprit et le coeur degages, je me sentais presque joyeuse ... Mais
+quand la nuit vint, mais quand approcha l'heure qui eut du etre celle de
+ma fuite, ah! malgre moi je commencai d'attendre, je recommencai
+d'esperer; du moins une sorte de confiance, et que je savais mensongere,
+se melait a mon desespoir; je ne pouvais realiser que la lachete, la
+defaillance d'un moment eussent ruine d'un coup mon long reve; je n'en
+etais pas reveillee; oui, comme en reve, je suis descendue dans le
+jardin, epiant chaque bruit, chaque ombre; j'attendais; j'attendais
+encore ...
+
+Elle commenca de sangloter:
+
+--Non, je n'attendais plus, reprit-elle; je cherchais a me tromper
+moi-meme, et par pitie pour moi j'imitais celle qui attend. Je m'etais
+assise devant la pelouse, sur la plus basse marche du perron; le coeur
+sec a ne pouvoir verser une larme; et je ne pensais plus a rien, ne
+savais plus qui j'etais, ni ou j'etais, ni ce que j'etais venu faire. La
+lune qui tout a l'heure eclairait le gazon disparut; alors un frisson me
+saisit; j'aurais voulu qu'il m'engourdit jusqu'a la mort. Le lendemain
+je tombai gravement malade et le medecin qu'on appela revela ma
+grossesse a ma mere.
+
+Elle s'arreta quelques instants.
+
+--Vous savez a present ce que vous desiriez savoir. Si je continuais mon
+histoire, ce serait celle d'une autre femme ou vous ne reconnaitriez
+plus l'Isabelle du medaillon.
+
+Deja je reconnaissais assez mal celle dont mon imagination s'etait
+prise. Elle coupait ce recit d'interjections, il est vrai, recriminant
+contre le destin, et elle deplorait que dans ce monde la poesie et le
+sentiment eussent toujours tort; mais je m'attristais de ne distinguer
+point dans la melodie de sa voix les chaudes harmoniques du coeur. Pas
+un mot de regret que pour elle! Quoi! pensais-je, est-ce la comme elle
+savait aimer?...
+
+A present je ramassais les menus objets de la corbeille renversee, qui
+s'etaient eparpilles sur le sol. Je ne me sentais plus aucun desir de la
+questionner davantage; subitement incurieux de sa personne et de sa vie,
+je restais devant elle comme un enfant devant un jouet qu'il a brise
+pour en decouvrir le mystere; et meme l'attrait physique dont encore
+elle se revetait n'eveillait plus en ma chair aucun trouble, ni le
+battement voluptueux de ses paupieres, qui tantot me faisait
+tressaillir. Nous causions de son denuement; et comme je lui demandais
+ce qu'elle se proposait de faire:
+
+--Je chercherai a donner des lecons, repondit-elle; des lecons de piano;
+ou de chant. J'ai une tres bonne methode.
+
+--Ah! vous chantez?
+
+--Oui; et je joue du piano. Dans le temps j'ai beaucoup travaille.
+J'etais eleve de Thalberg ... J'aime aussi beaucoup la poesie.
+
+Et comme je ne trouvais rien a lui dire:
+
+--Je suis sure que vous en savez par coeur! Vous ne voudriez pas m'en
+reciter?
+
+Le degout, l'ecoeurement de cette trivialite poetique achevait de
+chasser l'amour de mon ame. Je me levai pour prendre conge d'elle.
+
+--Quoi! vous partez deja?
+
+--Helas! vous sentez bien vous aussi qu'il vaut mieux maintenant que je
+vous quitte. Figurez-vous qu'aupres de vos parents, a l'automne dernier,
+dans la torpeur de la Quartfourche, je m'etais endormi, que je m'etais
+epris d'un reve, et que je viens de m'eveiller. Adieu.
+
+Une petite forme claudicante apparut a l'extremite tournante de l'allee.
+
+--Je crois que j'apercois Casimir, qui sera content de me revoir.
+
+--Il vient. Attendez-le.
+
+L'enfant se rapprochait a petits bonds; il portait un rateau sur
+l'epaule.
+
+--Permettez-moi d'aller a sa rencontre. Il serait peut-etre gene de me
+retrouver pres de vous. Excusez-moi ... Et brusquant mon adieu de la
+maniere la plus gauche, je saluai respectueusement et partis.
+
+
+Je ne revis plus Isabelle de Saint-Aureol et n'appris rien de plus sur
+elle. Si pourtant: lorsque je retournai a la Quartfourche l'automne
+suivant, Gratien me dit que, la veille de la saisie du mobilier,
+abandonnee par l'homme d'affaires, elle s'etait enfuie avec un cocher.
+
+--Voyez-vous, Monsieur Lacase, ajoutait-il sentencieusement,--elle n'a
+jamais pu rester seule; il lui en a toujours fallu un.
+
+La bibliotheque de la Quartfourche fut vendue au milieu de l'ete. Malgre
+les instructions que j'avais laissees, je ne fus point averti; et je
+crois que le libraire de Caen qui fut appele a presider la vente se
+souciait fort peu de m'y inviter non plus qu'aucun autre serieux
+amateur. J'appris ensuite avec une stupeur indignee que la bible fameuse
+s'etait vendu 70 fr. a un bouquiniste du pays; puis revenue 300 fr.
+aussitot apres, je ne pus savoir a qui. Quant aux manuscrits du XVIIe
+siecle, ils n'etaient meme pas mentionnes dans la vente et furent
+adjuges comme vieux papiers.
+
+J'eusse voulu du moins assister a la vente du mobilier, car je me
+proposais d'acheter quelques menus objets en souvenir des Floche; mais
+prevenu trop tard je ne pus arriver a Pont-l'Eveque que pour la vente
+des fermes et de la propriete. La Quartfourche fut acquise a vil prix
+par le marchand de biens Moser-Schmidt, qui se disposait a convertir le
+parc en prairies, lorsqu'un amateur americain la lui racheta; je ne sais
+trop pourquoi, car il n'est pas revenu dans le pays, et laisse parc et
+chateau dans l'etat que vous avez pu voir.
+
+Peu fortune comme j'etais alors, je pensais n'assister a la vente qu'en
+curieux, mais, dans la matinee, j'avais revu Casimir, et, tandis que
+j'ecoutais les encheres, une telle angoisse me prit a songer a la
+detresse de ce petit que, soudain, je resolus de lui assurer l'existence
+sur la ferme que souhaitait occuper Gratien. Vous ne saviez pas que j'en
+etais devenu proprietaire? Presque sans m'en rendre compte j'avais
+pousse l'enchere; c'etait folie; mais combien me recompensa la triste
+joie du pauvre enfant ...
+
+J'allai passer les vacances de Paques et celles de l'ete suivant dans
+cette petite ferme, chez Gratien, pres de Casimir. La vieille
+Saint-Aureol vivait encore; nous nous etions arranges tant bien que mal
+pour lui laisser la meilleure chambre; elle etait tombee en enfance,
+mais pourtant elle me reconnut et se souvint a peu pres de mon nom;
+
+--Que c'est aimable, Monsieur de Las Cases! Que c'est aimable a vous,
+repetait-elle quand elle me revit d'abord. Car elle s'etait
+flatteusement persuadee que j'etais revenu dans le pays uniquement pour
+lui rendre visite.
+
+--Ils font des reparations au chateau. Cela sera tres beau! me
+disait-elle confidentiellement, comme pour m'expliquer son denument, ou
+se l'expliquer a elle-meme.
+
+Le jour de la vente du mobilier, on l'avait d'abord sortie sur le perron
+du salon, dans son grand fauteuil a oreillettes; l'huissier lui fut
+presente comme un celebre architecte venu de Paris tout expres pour
+surveiller les travaux a entreprendre (elle croyait sans peine a tout
+ce qui la flattait); puis Gratien, Casimir et Delphine l'avaient
+transportee jusque dans cette chambre qu'elle ne devait plus quitter,
+mais ou elle vecut encore pres de trois ans.
+
+C'est pendant ce premier ete de villegiature sur ma ferme, que je fis
+connaissance avec les B. dont j'epousai plus tard la fille ainee. La
+R----, qui depuis la mort de mes beaux-parents nous appartient, n'est
+pas, vous l'avez-vu, tres distante de la Quartfourche; deux ou trois
+fois par an, je retourne causer avec Gratien et Casimir, qui cultivent
+fort bien leurs terres et me versent regulierement le montant de leur
+modeste fermage. C'est la que je m'en fus tantot apres que je vous eus
+quittes.
+
+
+La nuit etait bien avancee lorsque Gerard acheva son recit. C'est
+pourtant cette meme nuit que Jammes, avant de s'endormir, ecrivit sa
+quatrieme elegie:
+
+_Quand tu m'as demande de faire une elegie sur ce domaine abandonne ou
+le grand vent ..._
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Isabelle, by Andre Gide
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISABELLE ***
+
+***** This file should be named 11042.txt or 11042.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/1/0/4/11042/
+
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/11042.zip b/old/11042.zip
new file mode 100644
index 0000000..06e4039
--- /dev/null
+++ b/old/11042.zip
Binary files differ