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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Isabelle + +Author: Andre Gide + +Release Date: February 11, 2004 [EBook #11042] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISABELLE *** + + + + + + + + + +This Etext was prepared by Walter Debeuf, http://users.belgacom.net/gc782486 + + + + +ISABELLE. + +par + +ANDRE GIDE. + + + + +_A ANDRE RUYTERS_. + + +Gerard Lacase, chez qui nous nous retrouvames au mois d'Aouet 189., nous +mena, Francis Jammes et moi, visiter le chateau de la Quartfourche dont +il ne restera bientot plus que des ruines, et son grand parc delaisse ou +l'ete fastueux s'eployait a l'aventure. Rien plus n'en defendait +l'entree: le fosse a demi comble, la haie crevee, ni la grille descellee +qui ceda de travers a notre premier coup d'epaule. Plus d'allees; sur +les pelouses debordees quelques vaches paturaient librement l'herbe +surabondante et folle: d'autres cherchaient le frais au creux des +massifs eventres; a peine distinguait-on de ci de la, parmi la profusion +sauvage, quelque fleur ou quelque feuillage insolite, patient reste des +anciennes cultures, presque etouffe deja par les especes plus communes. +Nous suivions Gerard sans parler, oppresses par la beaute du lieu, de la +saison, de l'heure, et parce que nous sentions aussi tout ce que cette +excessive opulence pouvait cacher d'abandon et de deuil. Nous parvinmes +devant le perron du chateau, dont les premieres marches etaient noyees +dans l'herbe, celles d'en haut disjointes et brisees; mais, devant les +portes-fenetres du salon, les volets resistants nous arreterent. C'est +par un soupirail de la cave que, nous glissant comme des voleurs, nos +entrames; un escalier montait aux cuisines; aucune porte interieure +n'etait close ... Nous avancions de piece en piece, precautionneusement +car le plancher par endroits flechissait et faisait mine de se rompre; +etouffant nos pas, non que quelqu'un put etre la pour les entendre, +mais, dans le grand silence de cette maison vide, le bruit de notre +presence retentissait indecemment, nous effrayait presque. Aux fenetres +du rez-de-chaussee plusieurs carreaux manquaient; entre les lames des +contrevents un bignonia poussait dans la penombre de la salle a manger, +d'enormes tiges blanches et molles. + +Gerard nous avait quittes; nous pensames qu'il preferait revoir seul ces +lieux dont il avait connu les hotes, et nous continuames sans lui notre +visite. Sans doute nous avait-il precedes au premier etage, a travers la +desolation des chambres nues: dans l'une d'elles une branche de bois +pendait encore au mur, retenue a une sorte d'agrafe par une faveur +decoloree; il me parut qu'elle balancait faiblement au bout de son lien, +et je me persuadai que Gerard en passant venait d'en detacher une +ramille. + +Nous le retrouvames au second etage, pres de la fenetre devitree d'un +corridor par laquelle on avait ramene vers l'interieur une corde tombant +du dehors; c'etait la corde d'une cloche, et je l'allais tirer +doucement, quand je me sentis saisir le bras par Gerard; son geste, au +contraire d'arreter le mien, l'amplifia: soudain retenti un glas +rauque,si proche de nous, si brutal, qu'il nous fit peniblement +tressaillir; puis lorsqu'il semblait deja que se fut referme le silence, +deux notes pures tomberent encore, espacees, deja lointaines. Je m'etais +retourne vers Gerard et je vis que ses levres tremblaient. + +--Allons-nous en, fit-il. J'ai besoin de respirer un autre air. + +Sitot dehors il s'excusa de ne pouvoir nous accompagner: il connaissait +quelqu'un dans les environs, dont il voulait aller prendre des +nouvelles. Comprenant au ton de sa voix qu'il serait indiscret de le +suivre, nous rentrames seuls, Jammes et moi, a La R. ou Gerard nous +rejoignit dans la soiree. + +--Cher ami, lui dit bientot Jammes, apprenez que je suis resolu a ne +plus raconter la moindre histoire, que vous ne nous ayez sorti celle +qu'on voit qui vous tient au coeur. + +Or les recits de Jammes faisaient les delices de nos veillees. + +--Je vous raconterais volontiers le roman dont la maison que vous vites +tantot fut le theatre, commenca Gerard, mais outre que je ne sus le +decouvrir, ou le reconstituer, qu'en depouillant chaque evenement de +l'attrait enigmatique dont ma curiosite le revetait naguere ... + +--Apportez a votre recit tout le desordre, qu'il vous plaira, reprit +Jammes. + +--Pourquoi chercher a recomposer les faits selon leur ordre +chronologique, dis-je; que ne nous les presentez-vous comme vous les avez +decouverts? + +--Vous permettrez alors que je parle beaucoup de moi, dit Gerard. + +--Chacun de nous fait-il jamais rien d'autre! repartit Jammes. + + +C'est le recit de Gerard que voici. + + + + +I + + +J'ai presque peine a comprendre aujourd'hui l'impatience qui m'elancait +alors vers la vie. A vingt-cinq ans je n'en connaissais rien a peu pres, +que par les livres; et c'est pourquoi sans doute je me croyais +romancier; car j'ignorais encore avec quelle malignite les evenements +derobent a nos yeux le cote par ou ils nous interessaient davantage, et +combien peu de prise ils offrent a qui ne sait pas les forcer. + +Je preparais alors, en vue de mon doctorat, une these sur la chronologie +des sermons de Bossuet; non que je fusse particulierement attire par +l'eloquence de la chaire: j'avais choisi ce sujet par reverence pour mon +vieux maitre Albert Desnos, dont l'importante "Vie de Bossuet" achevait +precisement de paraitre. Aussitot qu'il connut mon projet d'etudes, +M. Desnos s'offrit a m'en faciliter les abords. Un de ses plus anciens +amis, Benjamin Floche, membre correspondant de l'Academie des +Inscriptions et Belles-Lettres, possedait divers documents qui sans +doute pourraient me servir; en particulier une Bible couverte +d'annotations de la main meme de Bossuet. M. Floche s'etait retire +depuis une quinzaine d'annees a la Quartfourche, qu'on appelait plus +communement: le Carrefour, propriete de famille aux environs de +Pont-l'Eveque, dont il ne bougeait plus, ou il se ferait un plaisir de +me recevoir et de mettre a ma disposition ses papiers, sa bibliotheque +et son erudition que M. Desnos me disait etre inepuisable. + +Entre M. Desnos et M. Floche des lettres furent echangees. Les documents +s'annoncerent plus nombreux que ne me l'avait d'abord fait esperer mon +maitre; il ne fut bientot plus question d'une simple visite: c'est un +sejour au chateau de la Quartfourche que, sur la recommandation de M. +Desnos, l'amabilite de M. Floche me proposait. Bien que ses enfants M. +et Madame Floche n'y vivaient pas seuls: quelques mots inconsideres de +M. Desnos, dont mon imagination s'empara, me firent esperer de trouver +la-bas une societe avenante, qui tous aussitot m'attira plus que les +documents poudreux du Grand Siecle; deja ma these n'etait plus qu'un +pretexte; j'entrais dans ce chateau non plus en scolar, mais en +Nejdanof, en Valmont; deja je le peuplais d'aventures. La Quartfourche! +je repetais ce nom mysterieux: c'est ici, pensais-je, qu'Hercule +hesite ... Je sais de reste ce qui l'attend sur le sentier de la vertu; +mais l'autre route?... l'autre route ... + +Vers le milieu de Septembre, je rassemblai le meilleur de ma modeste +garde-robe, renouvelai mon jeu de cravates, et partis. + +Quand j'arrivai a la station du Breuil-Blangy, entre Pont-l'Eveque et +Lisieux, la nuit etait a peu pres close. J'etais seul a descendre du +train. Une sorte de paysan en livree vint a ma rencontre, prit ma valise +et m'escorta vers la voiture qui stationnait de l'autre cote de la gare. +L'aspect du cheval et de la voiture coupa l'essor de mon imagination; on +ne pouvait rever rien de plus minable. Le paysan-cocher repartit pour +degager la malle que j'avais enregistree; sous ce poids les ressorts de +la caleche flechirent. A l'interieur, une odeur de poulailler +suffocante ... Je voulus baisser la vitre de la portiere, mais la poignee +de cuir me resta dans la main. Il avait plu dans la journee; la route +etait tirante; au bas de la premiere cote, une piece du harnais ceda. Le +cocher sortit de dessous son siege un bout de corde et se mit en posture +de rafistoler le trait. J'avais mis pied a terre et m'offris a tenir la +lanterne qu'il venait d'allumer; je pus voir que la livree du pauvre +homme, non plus que le harnachement, n'en etait pas a son premier +rapiecage. + +--Le cuir est un peu vieux, hasardai-je. + +Il me regarda comme si je lui avais dit une injure, et presque +brutalement: + +--Dites donc: c'est tout de meme heureux qu'on ait pu venir vous +chercher. + +--Il y a loin, d'ici le chateau? questionnai-je de ma voix la plus +douce. Il ne repondit pas directement, mais: + +--Pour sur qu'on ne fait pas le trajet tous les jours!--Puis au bout +d'un instant:--Voila peut-etre bien six mois qu'elle n'est pas sortie, +la caleche ... + +--Ah!... Vos maitres ne se promenent pas souvent? repris-je par un +effort desespere d'amorcer le conversation. + +--Vous pensez! Si l'on n'a pas autre chose a faire! + +Le desordre etait repare: d'un geste il m'invita a remonter dans la +voiture, qui repartit. + +Le cheval peinait aux montees, trebuchait aux descentes et tricotait +affreusement en terrain plat;parfois, tout inopinement, il stoppait. +--Du train dont nous allons, pensais-je, nous arriverons au Carrefour +longtemps apres que mes hotes se seront leves de table; et meme (nouvel +arret du cheval) apres qu'ils se seront couches. J'avais grand faim; ma +bonne humeur tournait a l'aigre. J'essayai de regarder le pays: sans que +je m'en fusse apercu, la voiture avait quitte la grande route et s'etait +engagee dans une route plus etroite et beaucoup moins bien entretenue; +les lanternes n'eclairaient de droite et de gauche qu'une haie continue, +touffue et haute; elle semblait nous en tourner, barrer la route, +s'ouvrir devant nous a l'instant de notre passage, puis, aussitot apres, +se refermer. + +Au bas d'une montee plus raide, la voiture s'arreta de nouveau. Le +cocher vint a la portiere et l'ouvrit, puis, sans facons: + +--Si Monsieur voulait bien descendre. La cote est un peu dure pour le +cheval.--Et lui-meme fit la montee en tenant par la bride la haridelle. +A mi-cote il se retourna vers moi, qui marchais en arriere: + +--On est bientot rendu, dit-il sur un ton radouci. Tenez: voila le parc. +Et je distinguai devant nous, encombrant le ciel decouvert, une sombre +masse d'arbres. C'etait une avenue de grands hetres, sous laquelle enfin +nous entrames, et ou nous rejoignimes la premiere route que nous avions +quittee. Le cocher m'invita a remonter dans la voiture, qui parvint +bientot a la grille; nous penetrames dans le jardin. + +Il faisait trop sombre pour que je pusse rien distinguer de la facade du +chateau; la voiture me deposa devant un perron de trois marches, que je +gravis, un peu ebloui par le flambeau qu'une femme sans age, sans grace, +epaisse et mediocrement vetue tenait a la main et dont elle rabattait +vers moi la lumiere. Elle me fit un salut un peux sec. Je m'inclinai +devant elle, incertain ... + +--Madame Floche, sans doute?... + +--Mademoiselle Verdure simplement. Monsieur et Madame Floche sont +couches. Ils vous prient d'excuser s'ils ne sont pas la pour vous +recevoir; mais on dine de bonne heure ici. + +--Vous-meme, Mademoiselle, je vous aurai fait veiller bien tard. + +--Oh! moi, j'y suis faite, dit-elle sans se retourner. Elle m'avait +precede dans le vestibule.--Vous serez peut-etre content de prendre +quelque chose? + +--Ma foi, je vous avoue que je n'ai pas dine. + +Elle me fit entrer dans une vaste salle a manger ou se trouvait prepare +un medianoche confortable. + +--A cette heure, le fourneau est eteint; et a la campagne il faut se +contenter de ce que l'on trouve. + +--Mais tout cela m'a l'air excellent, dis-je en m'attablant devant un +plat de viande froide. Elle s'assit de biais sur une autre chaise pres +de la porte, et, pendant tout le temps que je mangeais, resta les yeux +baisses, les mains croisees sur les genoux, deliberement subalterne. A +plusieurs reprises, comme la morne conversation retombait, je m'excusai +de la retenir; mais elle me donna a entendre qu'elle attendait que +j'eusse fini pour desservir: + +--Et votre chambre, comment feriez-vous pour la trouver tout seul?... + +Je depechais et mettais bouchees doubles lorsque la porte du vestibule +s'ouvrit: un abbe entra, a cheveux gris, de figure rude mais agreable. +Il vint a moi la main tendue: + +--Je ne voulais pas remettre a demain le plaisir de saluer notre hote. +Je ne suis pas descendu plus tot parce que je savais que vous causiez +avec Mademoiselle Olympe Verdure, dit-il, en tournant vers elle un +sourire qui pouvait etre malicieux, cependant qu'elle pincait les levres +et faisait visage de bois:--Mais a present que vous avez acheve de +manger, continua-t-il tandis que je me levais de table, nous allons +laisser Mademoiselle Olympe remettre ici un peu d'ordre; elle trouvera +plus decent, je le presume, de laisser un homme accompagner Monsieur +Lacasse jusqu'a sa chambre a coucher, et de resigner ici ses fonctions. + +Il s'inclina ceremonieusement devant Mademoiselle Verdure, qui lui fit +une reverence ecourtee. + +--Oh! je resigne; je resigne ... Monsieur l'abbe, devant vous, vous le +savez, je resigne toujours ... Puis revenant a nous brusquement:--Vous +alliez me faire oublier de demander a Monsieur Lacase ce qu'il prend a +son premier dejeuner. + +--Mais, ce que vous voudrez, Mademoiselle ... Que prend-on d'ordinaire +ici? + +--De tout. On prepare du the pour ces dames, du cafe pour Monsieur +Floche, un potage pour Monsieur l'abbe, et du racahout pour Monsieur +Casimir. + +--Et vous, Mademoiselle, vous ne prenez rien? + +--Oh! moi, du cafe au lait, simplement. + +--Si vous le permettez, je prendrai du cafe au lait avec vous. + +--Eh! eh! tenez-vous bien, Mademoiselle Verdure, dit l'abbe en me +prenant par le bras--Monsieur Lacase m'a tout l'air de vous faire la +cour! + +Elle haussa les epaules, puis me fit un rapide salut, tandis que l'abbe +m'entrainait. + + +Ma chambre etait au premier etage, presque a l'extremite d'un couloir. + +--C'est ici, dit l'abbe en ouvrant la porte d'une piece spacieuse +qu'illuminait un grand brasier,--Dieu me pardonne! on vous a fait du +feu!... Vous vous en seriez peut-etre bien passe ... Il est vrai que les +nuits de ce pays sont humides, et la saison, cette annee, est +anormalement pluvieuse ... + +Il s'etait approche du foyer vers lequel il tendit ses larges paumes +tout en ecartant le visage, comme un devot qui repousse la tentation. Il +semblait dispose a causer plutot qu'a me laisser dormir. + +--Oui, commenca-t-il, en avisant ma malle et mon sac de nuit,--Gratien +vous a monte vos colis. + +--Gratien, c'est le cocher qui m'a conduit? demandai-je. + +--Et c'est aussi le jardinier; car ses fonctions de cocher ne l'occupent +guere. + +--Il m'a dit en effet que la caleche ne sortait pas souvent. + +--Chaque fois qu'elle sort c'est un evenement historique. D'ailleurs +Monsieur de Saint-Aureol n'a depuis longtemps plus d'ecurie; dans les +grandes occasions, comme ce soir, on emprunte le cheval du fermier. + +--Monsieur de Saint-Aureol? repetai-je, surpris. + +--Oui, dit-il, je sais que c'est Monsieur Floche que vous venez voir; +mais la Quartfourche appartient a son beau-frere. Demain vous aurez +l'honneur d'etre presente a Monsieur et a Madame de Saint-Aureol. + +--Et qui est Monsieur Casimir? dont je ne sais qu'une chose, c'est qu'il +prend du racahout le matin. + +--Leur petit-fils et mon eleve. Dieu me permet de l'instruire depuis +trois ans. Il avait dit ces mots en fermant les yeux et avec une +componction modeste, comme s'il s'etait agi d'un prince du sang. + +--Ses parents ne sont pas ici? demandai-je. + +--En voyage. Il serra les levres fortement puis reprit aussitot: + +--Je sais, Monsieur, quelles nobles et saintes etudes vous amenent ... + +--Oh! ne vous exagerez pas leur saintete, interrompis-je aussitot en +riant, c'est en historien seulement qu'elles m'occupent. + +--N'importe, fit-il, ecartant de la main toute pensee desobligeante; +l'histoire a bien aussi ses droits. Vous trouverez en Monsieur Floche le +plus aimable et le plus sur des guides. + +--C'est ce que m'affirmait mon maitre, Monsieur Desnos. + +--Ah! Vous etes eleve d'Albert Desnos? Il serra les levres de nouveau. +J'eus l'imprudence de demander: + +--Vous avez suivi de ses cours? + +--Non! fit-il rudement. Ce que je sais de lui m'a mis en garde ... C'est +un aventurier de la pensee. A votre age on est assez facilement seduit +par ce qui sort de l'ordinaire ... Et, comme je ne repondais rien:--Ses +theories ont d'abord pris quelque ascendant sur la jeunesse; mais on en +revient deja, m'a-t-on dit. + +J'etais beaucoup moins desireux de discuter que de dormir. Voyant qu'il +n'obtiendrait pas de replique: + +--Monsieur Floche vous sera de conseil plus tranquille, reprit-il; puis, +devant un baillement que je ne dissimulai point: + +--Il se fait assez tard: demain, si vous le permettez, nous trouverons +loisir pour reprendre cet entretien. Apres ce voyage vous devez etre +fatigue. + +--Je vous avoue, Monsieur l'abbe, que je croule de sommeil. + +Des qu'il m'eut quitte, je relevai les buches du foyer, j'ouvris la +fenetre toute grande, repoussant les volets de bois. Un grand souffle +obscur et mouille vint incliner la flamme de ma bougie, que j'eteignis +pour contempler la nuit. Ma chambre ouvrait sur le parc, mais non sur le +devant de la maison comme celles du grand couloir qui devaient sans +doute jouir d'une vue plus etendue; mon regard etait aussitot arrete par +des arbres; au-dessus d'eux, a peine restait-il la place d'un peu de +ciel ou le croissant venait d'apparaitre, recouvert par les nuages +presque aussitot. Il avait plu de nouveau; les branches larmoyaient +encore ... + +--Voici qui m'invite guere a la fete, pensai-je, en refermant fenetre et +volets. Cette minute de contemplation m'avait transi, et l'ame encore +plus que la chair; je rabattis les buches, ranimai le feu, et fus +heureux de trouver dans mon lit une cruche d'eau chaude, que sans doute +l'attentionnee Mademoiselle Verdure y avait glissee. + +Au bout d'un instant je m'avisai que j'avais oublie de mettre a la porte +mes chaussures. Je me relevai et sortis un instant dans le couloir; a +l'autre extremite de la maison, je vis passer Mademoiselle Verdure. Sa +chambre etait au-dessus de la mienne, comme me l'indiqua son pas lourd +qui, peu de temps apres, commenca d'ebranler le plafond. Puis il se fit +un grand silence et, tandis que je plongeais dans le sommeil, la maison +leva l'ancre pour la traversee de la nuit. + + + + +II + + +Je fus reveille d'assez bon matin par les bruits de la cuisine dont une +porte ouvrait precisement sous ma fenetre. En poussant mes volets j'eus +la joie de voir un ciel a peu pres pur; le jardin, mal ressuye d'une +recente averse, brillait; l'air etait bleuissant. J'allais refermer ma +fenetre, lorsque je vis sortir du potager et accourir vers la cuisine un +grand enfant, d'age incertain car son visage marquait trois ou quatre +ans de plus que son corps; tout contrefait, il portait de guingois: ses +jambes torses lui donnaient une allure extraordinaire: il avancait +obliquement, ou plutot procedait par bonds, comme si, a marcher pas a +pas, ses pieds eussent du s'entraver ... C'etait evidemment l'eleve de +l'abbe, Casimir. Un enorme chien de Terre-Neuve gambadait a ses cotes, +sautait de conserve avec lui, lui faisait fete; l'enfant se defendait +tant bien que mal contre sa bousculante exuberance; mais au moment qu'il +allait atteindre la cuisine, culbute par le chien, soudain je le vis +rouler dans la boue. Une maritorne epaisse s'elanca, et tandis qu'elle +relevait l'enfant: + +--Ah ben! vous v'la beau! Si c'est Dieu permis de s'met' dans des etats +pareils! On vous l'a pourtant repete bien des fois d'quitter l'Terno +dans la remise!... Allons! v'nez-vous en par ici qu'on vous essuie ... + +Elle l'entraina dans la cuisine. A ce moment j'entendis frapper a ma +porte; une femme de chambre m'apportait de l'eau chaude pour ma +toilette. Un quart d'heure apres, la cloche sonna pour le dejeuner. + + +Comme j'entrais dans la salle a manger: + +--Madame Floche, je crois que voici notre aimable hote, dit l'abbe en +s'avancant a ma rencontre. + +Madame Floche s'etait levee de sa chaise, mais ne paraissait pas plus +grande debout qu'assise; je m'inclinai profondement devant elle; elle +m'honora d'un petit plongeon brusque; elle avait du recevoir a un +certain age quelque formidable evenement sur la tete; celle-ci en etait +restee irremediablement enfoncee entre les epaules; et meme un peu de +travers. Monsieur Floche s'etait mis tout a cote d'elle pour me tendre +la main. Les deux petits vieux etaient exactement de meme taille, de +meme habit, paraissaient de meme age, de meme chair ... Durant quelques +instants nous echangeames des compliments vagues, parlant tous les trois +a la fois. Puis, il y eut un noble silence, et Mademoiselle Verdure +arriva portant la theiere. + +--Mademoiselle Olympe, dit enfin Madame Floche, qui, ne pouvant tourner +la tete, s'adressait a vous de tout le buste.--Mademoiselle Olympe, +notre amie, s'inquietait beaucoup de savoir si vous aviez bien dormi et +si le lit etait a votre convenance. + +Je protestai que j'y avais repose on ne pouvait mieux et que la cruche +chaude que j'y avais trouvee en me couchant m'avait fait tout le bien du +monde. + +Mademoiselle Verdure, apres m'avoir souhaite le bonjour, ressortit. + +--Et, le matin, les bruits de la cuisine ne vous ont pas trop incommode? + +Je renouvelai mes protestations. + +--Il faut vous plaindre, je vous en prie, parce que rien ne serait plus +aise que de vous preparer une autre chambre ... + +Monsieur Floche, sans rien dire lui-meme, hochait la tete obliquement +et, d'un sourire, faisait sien chaque propos de sa femme. + +--Je vois bien, dis-je, que la maison est tres vaste; mais je vous +certifie que je ne saurais etre installe plus agreablement. + +--Monsieur et Madame Floche, dit l'abbe, se plaisent a gater leurs +hotes. + +Mademoiselle Olympe apportait sur une assiette des tranches de pain +grille; elle poussa devant elle le petit estropie que j'avais vu +culbuter tout a l'heure. L'abbe le saisit par le bras: + +--Allons, Casimir! Vous n'etes plus un bebe; venez saluer Monsieur +Lacase comme un homme. Tendez la main ... Regardez en face!... puis se +tournant vers moi comme pour l'excuser:--Nous n'avons pas encore grand +usage du monde ... + +La timidite de l'enfant me genait: + +--C'est votre petit-fils? demandai-je a Madame Floche, oublieux des +renseignements que l'abbe m'avait fournis la veille. + +--Notre petit-neveu, repondit-elle; vous verrez un peu plus tard mon +beau-frere et ma soeur, ses grands-parents. + +--Il n'osait pas rentrer parce qu'il avait empli de boue ses vetements +en jouant avec Terno, expliqua Mademoiselle Verdure. + +--Drole de facon de jouer, dis-je, en me tournant affablement vers +Casimir; j'etais a la fenetre quand il vous a culbute ... Il ne vous a +pas fait mal? + +--Il faut dire a Monsieur Lacase, expliqua l'abbe a son tour, que +l'equilibre n'est pas notre fort ... + +Parbleu! je m'en apercevais de reste, sans qu'il fut necessaire de me le +signaler. Ce grand gaillard d'abbe, aux yeux vairons, me devint +brusquement antipathique. + +L'enfant ne m'avait pas repondu, mais son visage s'etait empourpre. Je +regrettai ma phrase et qu'il y eut pu sentir quelque allusion a son +infirmite. L'abbe, son potage pris, s'etait leve de table et arpentait +la piece; des qu'il ne parlait plus, il gardait les levres si serrees +que celle de dessus formait un bourrelet, comme celle des vieillards +edentes. Il s'arreta derriere Casimir, et comme celui-ci vidait son bol: +--Allons! Allons, jeune homme, Avenzoar nous attend! + +L'enfant se leva; tous deux sortirent. + + +Sitot que le dejeuner fut acheve, Monsieur Floche me fit signe. + +--Venez avec moi dans le jardin, mon jeune hote, et me donnez des +nouvelles du Paris penseur. + +Le langage de Monsieur Floche fleurissait des l'aube. Sans trop ecouter +mes reponses, il me questionna sur Gaston Boissier son ami, et sur +plusieurs autres savants que je pouvais avoir eus pour maitres et avec +qui il correspondait encore de loin en loin; il s'informa de mes gouts, +de mes etudes ... Je ne lui parlai naturellement pas de mes projets +litteraires et ne laissai voir de moi que le sorbonnien; puis il +entreprit l'histoire de la Quartfourche, dont il n'avait a peu pres pas +bouge depuis pres de quinze ans, l'histoire du parc, du chateau; il +reserva pour plus tard l'histoire de la famille qui l'habitait +precedemment, mais commenca de me raconter comment il se trouvait en +possession des manuscrits du XVIIme siecle qui pouvaient interesser ma +these ... Il marchait a petits pas presses, ou, plus exactement, il +trottinait aupres de moi; je remarquai qu'il portait son pantalon si bas +que la fourche en restait a mi-cuisse; sur le devant du pied, l'etoffe +retombait en nombreux plis, mais par derriere restait au-dessus de la +chaussure, suspendue a l'aide de je ne sais quel artifice; je ne +l'ecoutais plus que d'une oreille distraite, l'esprit engourdi par la +moitiedeur de l'air et par une sorte de torpeur vegetale. En suivant une +allee de tres hauts marronniers qui formaient voute au-dessus de nos +tetes, nous etions parvenus presque a l'extremite du parc. La, protege +contre le soleil par un buisson d'arbres-a-plumes, se trouvait un banc +ou Monsieur Floche m'invita a m'asseoir. Puis tout-a-coup: + +--L'abbe Santal vous a-t-il dit que mon beau-frere est un peu ...? Il +n'acheva pas, mais se toucha le front de l'index. + +Je fus trop interloque pour pouvoir trouver rien a repondre. Il +continua: + +--Oui, le baron de Saint-Aureol, mon beau-frere; l'abbe ne vous l'a +peut-etre pas dit plus qu'a moi ... mais je sais neanmoins qu'il le +pense; et je le pense aussi ... Et de moi, l'abbe ne vous a pas dit que +j'etais un peu ...? + +--Oh! Monsieur Floche, comment pouvez-vous croire?... + +--Mais, mon jeune ami, dit-il en me tapant familierement sur la main, je +trouverais cela tout naturel. Que voulez-vous? nous avons pris ici des +habitudes, a nous enfermer loin du monde, un peu ... en dehors de la +circulation. Rien n'apporte ici de ... diversion; comment dirais-je? oui. +Vous etes bien aimable d'etre venu nous voir--et comme j'essayais un +geste:--je le repete: bien aimable, et je le recrirai ce soir a mon +excellent ami Desnos; mais vous vous aviseriez de me raconter ce qui +vous tient au coeur, les questions qui vous troublent, les problemes qui +vous interessent ... je suis sur que je ne vous comprendrais pas. + +Que pouvais-je repondre? Du bout de ma canne je grattais le sable ... + +--Voyez-vous, reprit-il, ici nous avons un peu perdu le contact. Mais +non, mais non! ne protestez donc pas; c'est inutile. Le baron est sourd +comme une calebasse; mais il est si coquet qu'il tient surtout a ne pas +le paraitre; il feint d'entendre plutot que de faire hausser la voix. +Pour moi, quant aux idees du jour, je me fais l'effet d'etre tout aussi +sourd que lui; et du reste je ne m'en plains pas. Je ne fais meme pas +grand effort pour entendre. A frequenter Massillon et Bossuet, j'ai fini +par croire que les problemes qui tourmentaient ces grands esprits sont +tout aussi beaux et importants que ceux qui passionnaient ma jeunesse ... +problemes que ces grands esprits n'auraient pas pu comprendre sans +doute ... non plus que moi je ne puis comprendre ceux qui vous +passionnent aujourd'hui ... Alors, si vous le voulez bien, mon futur +collegue, vous me parlerez de preference de vos etudes, puisque ce sont +les miennes egalement, et vous m'excuserez si je ne vous interroge pas +sur les musiciens, les poetes, les orateurs que vous aimez, ni sur la +forme de gouvernement que vous croyez la preferable. + +Il regarda l'heure a un oignon attache a un ruban noir: + +--Rentrons a present, dit-il en se levant. Je crois avoir perdu ma +journee quand je ne suis pas au travail a dix heures. + +Je lui offris mon bras qu'il accepta, et comme, a cause de lui, parfois, +je ralentissais mon allure: + +--Pressons! Pressons! me disait-il. Les pensees sont comme les fleurs, +celles qu'on cueille le matin se conservent le plus longtemps fraiches. + + +La bibliotheque de la Quartfourche est composee de deux pieces que +separe un simple rideau: une, tres exigue et surhaussee de trois +marches, ou travaille Monsieur Floche, a une table devant une fenetre. +Aucune vue; des rameaux d'orme ou d'aulne viennent battre les carreaux; +sur la table, une antique lampe a reservoir, que coiffe un abat-jour de +porcelaine vert; sous la table, une enorme chanceliere; un petit poele +dans un coin, dans l'autre coin, une seconde table; chargee de lexiques; +entre deux, une armoire amenagee en cartonnier. La seconde piece est +vaste; des livres tapissent le mur jusqu'au plafond; deux fenetres; une +grande table au milieu de la piece. + +--C'est ici que vous vous installerez, me dit Monsieur Floche;--et, +comme je me recriais: + +--Non, non; moi, je suis accoutume au reduit; a dire vrai, je m'y sens +mieux; il me semble que ma pensee s'y concentre. Occupez la grande table +sans vergogne; et, si vous y tenez, pour que nous ne nous derangions +pas, nous pourrons baisser le rideau. + +--Oh! pas pour moi, protestai-je; jusqu'a present, si pour travailler +j'avais eu besoin de solitude, je ne ... + +--Eh bien! reprit-il en m'interrompant, nous le laisserons donc releve. +J'aurai, pour ma part, grand plaisir a vous apercevoir du coin de +l'oeil. (Et, de fait, les jours suivants, je ne levais point la tete de +dessus mon travail sans rencontrer le regard du bonhomme, qui me +souriait en hochant la tete, ou qui, vite, par crainte de m'importuner, +detournait les yeux et feignait d'etre plonge dans sa lecture.) + +Il s'occupa tout aussitot de mettre a ma facile disposition les livres +et les manuscrits qui pouvaient m'interesser; la plupart se trouvaient +serres dans le cartonnier de la petite piece; leur nombre et leur +importance depassait tout ce que m'avait annonce M. Desnos; il m'allait +falloir au moins une semaine pour relever les precieuses indications que +j'y trouverais. Enfin M. Floche ouvrit, a cote du cartonnier, une tres +petite armoire et en sortit la fameuse Bible de Bossuet, sur laquelle +l'Aigle de Meaux avait inscrit, en regard des versets pris pour textes, +les dates des sermons qu'ils avaient inspires. Je m'etonnai qu'Albert +Desnos n'eut pas tire parti de ces indications dans ses travaux; mais ce +livre n'etait tombe que depuis peu entre les mains de M. Floche. + +--J'ai bien entrepris, continua-t-il, un memoire a son sujet; et je me +felicite aujourd'hui de n'en avoir encore donne connaissance a personne, +puisqu'il pourra servir a votre these en toute nouveaute! + +Je me defendis de nouveau: + +--Tout le merite de ma these, c'est votre obligeance que je le devrai. +Au moins en accepterez-vous la dedicace, Monsieur Floche, comme une +faible marque de ma reconnaissance? + +Il sourit un peu tristement: + +--Quand on est si pres de quitter la terre, on sourit volontiers a tout +ce qui promet quelque survie. + +Je crus malseant de surencherir a mon tour. + +--A present, reprit-il, vous allez prendre possession de la +bibliotheque, et vous ne vous souviendrez de ma presence que si vous +avez quelque renseignement a me demander. Emportez les papiers qu'il +vous faut ... Au revoir!... et comme en descendant les trois marches, je +retournais vers lui mon sourire, il agita sa main devant ses yeux: +--A tantot!-- + + +J'emportai dans la grande piece les quelques papiers qui devaient faire +l'objet de mon premier travail. Sans m'ecarter de la table devant +laquelle j'etais assis, je pouvais distinguer Monsieur Floche dans sa +portioncule: il s'agita quelques instants; ouvrant et refermant des +tiroirs, sortant des papiers, les rentrant, faisant mine d'homme +affaire ... Je soupconnais en verite qu'il etait fort trouble, sinon gene +par ma presence et que, dans cette vie si rangee le moindre ebranlement +risquait de compromettre l'equilibre de la pensee. Enfin il s'installa, +plongea jusqu'a mi-jambes dans la chanceliere, ne bougea plus ... + +De mon cote je feignais de m'absorber dans mon travail; mais j'avais +grand'peine a tenir en laisse ma pensee; et je n'y tachais meme pas; +elle tournait autour de la Quartfourche, ma pensee, comme autour d'un +donjon dont il faut decouvrir l'entree. Que je fusse subtil, c'est ce +dont il m'importait de me convaincre. Romancier, mon ami, me disais-je, +nous allons donc te voir a l'oeuvre. Decrire! Ah, fi! ce n'est pas de +cela qu'il s'agit, mais bien de decouvrir la realite sous l'aspect ... En +ce court laps de temps qu'il t'est permis de sejourner a la +Quartfourche, si tu laisses passer un geste, un tic sans t'en pouvoir +donner bientot l'explication psychologique, historique et complete, +c'est que tu ne sais pas ton metier. + +Alors je reportais mes yeux sur Monsieur Floche; il s'offrait a moi de +profil; je voyais un grand nez mou, inexpressif, des sourcils +buissonnants, un menton ras sans cesse en mouvement comme pour macher +une chique ... et je pensais que rien ne rend plus impenetrable un visage +que le masque de la bonte. + +La cloche du second dejeuner me surprit au milieu de ces reflexions. + + + + +III + + +C'est a ce dejeuner que, sans precaution oratoire, brusquement, Monsieur +Floche m'amena en presence du menage Saint-Aureol. L'abbe du moins, la +veille au soir, aurait bien pu m'avertir. Je me souviens d'avoir eprouve +la meme stupeur, jadis, quand, pour la premiere fois, au Jardin des +Plantes, je fis connaissance avec le _phoenicopterus antiquorum_ ou +flamant a spatule (1). Du baron ou de la baronne je n'aurais su dire +lequel etait le plus baroque; ils formaient un couple parfait; tout +comme les deux Floche, du reste: au Museum on les eut mis sous vitrine +l'un contre l'autre sans hesiter; pres des "especes disparues". +J'eprouvai devant eux d'abord cette sorte d'admiration confuse qui, +devant les oeuvres d'art accompli ou devant les merveilles de la Nature, +nous laisse, aux premiers instants, stupides et incapables d'analyse. Ce +n'est que lentement que je parvins a decomposer mon impression ... + +(1) Gerard fait erreur: le _phoenicopterus antiquorum_ n'a pas le bec en +spatule. + +Le baron Narcisse de Saint-Aureol portait culottes courtes, souliers a +boucle tres apparente, cravate de mousseline et jabot. Une pomme d'Adam, +aussi proeminente que le menton, sortait de l'echancrure du col et se +dissimulait de son mieux sous un bouillon de mousseline; le menton, au +moindre mouvement de la machoire faisait un extraordinaire effort pour +rejoindre le nez qui, de son cote, y mettait de la complaisance. Un oeil +restait hermetiquement clos; l'autre, vers qui remontait le coin de la +levre et tendaient tous les plis du visage, brillait clair, embusque +derriere la pommette et semblait dire: Attention! je suis seul, mais +rien ne m'echappe. + +Madame de Saint-Aureol disparaissait toute dans un flot de fausses +dentelles. Tapies au fond des manches frissonnantes, tremblaient ses +longues mains, chargees d'enormes bagues. Une sorte de capote en +taffetas noir double de lambeaux de dentelles blanches enveloppait tout +le visage; sous le menton se nouaient deux brides de taffetas, blanchies +par la poudre que le visage effroyablement farde laissait choir. Quand +je fus entre, elle se campa devant moi de profil, rejeta la tete en +arriere, et, d'une voix de tete assez forte et non inflechie: + +--Il y eut un temps, ma soeur, ou l'on temoignait au nom de Saint-Aureol +plus d'egards ... + +A qui en avait-elle? Sans doute tenait-elle a me faire sentir, et a +faire sentir a sa soeur, que je n'etais pas ici chez les Floche; car +elle continua, inclinant la tete de cote, minaudiere: et levant vers moi +sa main droite: + +--Le baron et moi, nous sommes heureux, Monsieur, de vous recevoir a +notre table. + +Je donnai de la levre contre une bague, et me relevai du baise-main en +rougissant, car ma position entre les Saint-Aureol et les Floche +s'annoncait genante. Mais Madame Floche ne semblait avoir prete aucune +attention a la sortie de sa soeur. Quant au baron, sa realite me +paraissait problematique, bien qu'il fit avec moi l'aimable et le sucre. +Durant tout mon sejour a la Quartfourche, on ne put le persuader de +m'appeler autrement que Monsieur de Las Cases; ce qui lui permettait +d'affirmer qu'il avait beaucoup vu mes parents aux Tuileries ... un mien +oncle principalement qui faisait avec lui son piquet: + +--Ah! C'etait un original! Chaque fois qu'il abattait tout, il criait +tres fort: Domino!... + +Les propos du baron etaient a peu pres tous de cette envergure. A table +il n'y avait presque que lui qui parlat; puis, sitot apres le repas, il +s'enfermait dans un silence de momie. + +Au moment que nous quittions la salle a manger, Madame Floche s'approcha +de moi, et, a voix basse: + +--Peut-etre, Monsieur Lacase sera-t-il assez aimable pour m'accorder un +petit entretien?--Entretien qu'elle ne voulait pas, apparemment, qu'on +entendit, car elle commenca par m'entrainer du cote du jardin potager, +en disant tres haut qu'elle voulait me montrer les espaliers. + +--C'est au sujet de mon petit-neveu, commenca-t-elle des qu'elle fut +assuree que l'on ne pouvait nous entendre ... Je ne voudrais pas vous +paraitre critiquer l'enseignement de l'abbe Santal ... mais, vous qui +plongez aux sources meme de l'instruction (ce fut sa phrase) vous +pourrez peut-etre nous etre de bon conseil. + +--Parlez, Madame; mon devouement vous est acquis. + +--Voici: je crains que le sujet de sa these, pour un enfant si jeune +encore, ne soit un peu special. + +--Quelle these? fis-je, legerement inquiet. + +--La these pour son baccalaureat. + +--Ah! parfaitement,--resolu desormais a ne m'etonner plus de rien. +--Sur quel sujet? repris-je. + +--Voici: Monsieur l'abbe craint que les sujets litteraires ou proprement +philosophiques ne flattent le vague d'un jeune esprit deja trop enclin a +la reverie ... (c'est du moins ce que trouve Monsieur l'abbe). Il a donc +pousse Casimir a choisir un sujet d'histoire. + +--Mais Madame, voici qui peut tres bien se defendre. Et le sujet choisi +c'est? + +--Excusez-moi; j'ai peur d'estropier le nom ...: Averrhoes. + +--Monsieur l'abbe a sans doute eu ses raisons pour choisir ce sujet, +qui, a premiere vue, peut en effet paraitre un peu particulier. + +--Ils l'ont choisi tous deux ensemble. Quant aux raisons que l'abbe fait +valoir, je suis prete a m'y ranger: Ce sujet presente, m'a-t-il dit, un +interet anecdotique particulierement propre a fixer l'attention de +Casimir, qui est souvent un peu flottante: puis (et il parait que ces +Messieurs les examinateurs attachent a cela la plus grande importance) +le sujet n'a jamais ete traite. + +--Il ne me souvient pas en effet ... + +--Et naturellement, pour trouver un sujet qui n'ait encore jamais ete +traite, on est force de chercher un peu en dehors des chemins battus. + +--Evidemment! + +--Seulement, je vais vous avouer ma crainte ... mais j'abuse peut-etre? + +--Madame, je vous en supplie de croire que ma bonne volonte et mon desir +de vous servir sont inepuisables. + +--Eh bien! voici: je ne mets pas en doute que Casimir ne soit a meme +bientot de passer sa these assez brillamment, mais je crains que, par +desir de specialiser ... par desir un peu premature ... l'abbe ne neglige +un peu l'instruction generale, le calcul par exemple, ou l'astronomie ... + +--Que pense Monsieur Floche de tout cela? demandai-je eperdu. + +--Oh! Monsieur Floche approuve tout ce que fait et ce que dit l'abbe. + +--Les parents? + +--Ils nous ont confie l'enfant, dit-elle apres une hesitation legere; +puis, s'arretant de marcher: + +--Par effet de votre complaisance, cher Monsieur Lacase, j'aurais aime +que vous causiez avec Casimir, pour vous rendre compte; sans avoir l'air +de l'interroger directement ... et surtout pas devant Monsieur l'abbe, +qui pourrait en prendre quelque ombrage. Je suis sure qu'ainsi vous +pourriez ... + +--Le plus volontiers du monde, Madame. Il ne me sera sans doute pas +difficile de trouver un pretexte pour sortir avec votre petit neveu. Il +me fera visiter quelque endroit du parc ... + +--Il se montre d'abord un peu timide avec ceux qu'il ne connait pas +encore, mais sa nature est confiante. + +--Je ne mets pas en doute que nous ne devenions promptement bons amis. + +Un peu plus tard, le gouter nous ayant de nouveau rassembles: + +--Casimir, tu devrais montrer la carriere a Monsieur Lacase; je suis +sure que cela l'interessera.--Puis s'approchant de moi: + +--Partez vite avant que l'abbe ne descende; il voudrait vous +accompagner. + +Je ressortis aussitot dans le parc; l'enfant clopin-clopant me guidait. + +--C'est l'heure de la recreation, commencai-je. + +Il ne repondit rien. Je repris: + +--Vous ne travaillez jamais apres gouter? + +--Oh! si; mais aujourd'hui je n'avais plus rien a copier. + +--Qu'est-ce que vous copiez ainsi? + +--La these. + +--Ah!... Apres quelques tatonnements je parvins a comprendre que cette +these etait un travail de l'abbe, que l'abbe faisait remettre au net et +copier par l'enfant dont l'ecriture etait correcte. Il en tirait quatre +grosses, dans quatre cahiers cartonnes dont chaque jour il noircissait +quelques pages. Casimir m'affirma du reste qu'il se plaisait beaucoup a +"copier". + +--Mais pourquoi quatre fois? + +--Parce que je retiens difficilement. + +--Vous comprenez ce que vous ecrivez? + +--Quelquefois. D'autres fois l'abbe m'explique; ou bien il dit que je +comprendrai quand je serai plus grand. + +L'abbe avait tout bonnement fait de son eleve une maniere de +secretaire-copiste. Est-ce ainsi qu'il entendait ses devoirs? Je sentais +mon coeur se gonfler et me proposai d'avoir incessamment avec lui une +conversation tragique. L'indignation m'avait fait presser le pas +inconsciemment; Casimir prenait peine a me suivre; je m'apercus qu'il +etait en nage. Je lui tendis une main qu'il garda dans la sienne, +clopinant a cote de moi tandis que je ralentissais mon allure. + +--C'est votre travail, cette these? + +--Oh! non, fit-il aussitot; mais, en poussant plus loin mes questions, +je compris que le reste se reduisait a peu de chose; et sans doute +fut-il sensible a mon etonnement: + +--Je lis beaucoup, ajouta-t-il, comme un pauvre dirait: j'ai d'autres +habits! + +--Et qu'est-ce que vous aimez lire? + +--Les grands voyages; puis tournant vers moi un regard ou deja +l'interrogation faisait place a la confiance: + +--L'abbe, lui, a ete en Chine; vous saviez?... et le ton de sa voix +exprimait pour son maitre une admiration, une veneration sans limites. + +Nous etions parvenus a cet endroit du parc que Madame Floche appelait +"la carriere"; abandonnee depuis longtemps, elle formait a flanc de +coteau une sorte de grotte dissimulee derriere les broussailles. Nous +nous assimes sur un quartier de roche que tiedissait le soleil deja bas. +La parc s'achevait la sans cloture; nous avions laisse a notre gauche un +chemin qui descendait obliquement et que coupait une petite barriere; le +devalement, partout ailleurs assez abrupt, servait de protection +naturelle. + +--Vous, Casimir, avez-vous deja voyage? demandai-je. + +Il ne repondit pas; baissa le front ... A nos pieds le vallon +s'emplissait d'ombre; deja le soleil touchait la colline qui fermait le +paysage devant nous. Un bosquet de chataigniers et de chenes y +couronnait un tertre crayeux crible des trous d'une garenne; le site un +peu romantique tranchait la mollesse uniforme de la contree. + +--Regardez les lapins, s'ecria tout a coup Casimir; puis, au bout d'un +instant, il ajouta, indiquant du doigt le bosquet: + +--Un jour, avec Monsieur l'abbe, j'ai monte la. + +En rentrant nous passames aupres d'une mare couverte de conferves. Je +promis a Casimir de lui appreter une ligne et de lui montrer comment on +pechait les grenouilles. + +Cette premiere soiree, qui ne se prolongea guere au dela de neuf heures, +ne differa point de celles qui suivirent, ni, je pense, de celles qui +l'avaient precedee, car, pour moi, mes hotes eurent le bon gout de ne se +point mettre en depense. Sitot apres diner, nous rentrions dans le salon +ou, pendant le repas, Gratien avait allume le feu. Une grande lampe, +posee a l'extremite d'une table de marqueterie, eclairait a la fois la +partie de jacquet que le baron engageait avec l'abbe a l'autre extremite +de la table, et le gueridon ou ces dames menaient une sorte de besigue +oriental et mouvemente. + +--Monsieur Lacase qui est habitue aux distractions de Paris, va sans +doute trouver notre amusement un peu terne ... avait d'abord dit Madame +de Saint-Aureol.--Cependant, Monsieur Floche, au coin du feu, somnolait +dans une bergere; Casimir, les coudes sur la table, la tete entre les +mains, levre tombante et salivant, progressait dans un "Tour du Monde.-- +Par contenance et politesse j'avais fait mine de prendre vif interet au +besigue de ces dames; on le pouvait mener, comme le whist, avec un mort, +mais on le jouait de preference a quatre, de sorte que Madame de +Saint-Aureol, avec empressement, m'avait accepte pour partenaire des que +je m'etais propose. Les premiers soirs, mes impairs firent la ruine de +notre camp et mirent en joie Madame Floche qui, apres chaque victoire, +se permettait sur mon bras une discrete taloche de sa maigre main +mitainee. Il y avait des temerites, des ruses, des delicatesses. +Mademoiselle Olympe jouait un jeu serre, concerte. Au debut de chaque +partie, on pointait, on hasardait la surenchere selon le jeu que l'on +avait; cela laissait un peu de marge au bluff; Madame de Saint-Aureol +s'aventurait effrontement, les yeux luisants, les pommettes vermeilles +et le menton fremissant; quand elle avait vraiment beau jeu, elle me +lancait un grand coup de pied sous la table; Mademoiselle Olympe +essayait de lui tenir tete, mais elle etait desarconnee par la voix +aigue de la vieille qui tout a coup, au lieu d'un nouveau chiffre, +criait: + +--Verdure, vous mentez! + +A la fin de la premiere partie, Madame Floche tirait sa montre, et, +comme si precisement, c'etait l'heure: + +--Casimir! Allons, Casimir; il est temps. + +L'enfant semblait sortir peniblement de lethargie, se levait, tendait +aux Messieurs sa main molle, a ces dames son front, puis sortait en +trainant un pied. + +Tandis que Madame de Saint-Aureol nous invitait a la revanche, le +premier jacquet finissait; parfois alors Monsieur Floche prenait la +place de son beau-frere; ni Monsieur Floche, ni l'abbe n'annoncaient les +coups; on n'entendait de leur cote que le roulement des des dans le +cornet et sur la table; Monsieur de Saint-Aureol dans la bergere +monologuait ou chantonnait a demi-voix, et parfois, tout-a-coup, +flanquait un enorme coup de pincette au travers du feu, si +impertinemment qu'il en eclaboussait au loin la braise; Mademoiselle +Olympe accourait precipitamment et executait sur le tapis ce que Madame +de Saint-Aureol appelait elegamment la danse des etincelles ... Le plus +souvent Monsieur Floche laissait le baron aux prises avec l'abbe et ne +quittait pas son fauteuil; de ma place je pouvais le voir, non point +dormant comme il disait, mais hochant la tete dans l'ombre; et le +premier soir, un sursaut de flamme ayant eclaire brusquement son visage, +je pus distinguer qu'il pleurait. + +A neuf heures et quart, le besigue termine, Madame Floche eteignait la +lampe, tandis que Mademoiselle Verdure allumait deux flambeaux qu'elle +posait des deux cotes du jacquet. + +--L'abbe, ne le faites pas veiller trop tard, recommandait Madame de +Saint-Aureol, en donnant un coup d'eventail sur l'epaule de son mari. + +J'avais cru decent, des le premier soir, d'obeir au signal de ces dames, +laissant aux prises les jacqueteurs et a sa meditation Monsieur Floche +qui ne montait que le dernier. Dans le vestibule, chacun se saisissait +d'un bougeoir; ces dames me souhaitaient le bonsoir qu'elles +accompagnaient des memes reverences que le matin. Je rentrais dans ma +chambre; j'entendais bientot monter ces Messieurs. Bientot tout se +taisait. Mais de la lumiere filtrait encore longtemps sous certaines +portes. Mais plus d'une heure apres si, presse par quelque besoin l'on +sortait dans le corridor, l'on risquait d'y rencontrer Madame Floche ou +Mademoiselle Verdure, en toilette de nuit, vaquant a de derniers +rangements. Plus tard encore, et quand on eut cru tout eteint, au +carreau d'un petit cagibis qui prenait jour mais non acces sur le +couloir, on pouvait voir, a son ombre chinoise, Madame de Saint-Aureol +ravauder. + + + + +IV + + +Ma seconde journee a la Quartfourche fut tres sensiblement pareille a la +premiere; d'heure en heure; mais la curiosite que d'abord j'avais pu +avoir quant aux occupations de mes hotes etait completement retombee. +Une petite pluie fine emplissait le ciel depuis le matin. La promenade +devenant impossible, la conversation de ces dames se faisant de plus en +plus insignifiante, j'occupai donc au travail a peu pres toutes les +heures du jour. A peine pus-je echanger quelques propos avec l'abbe; +c'etait apres le dejeuner; il m'invita a venir fumer une cigarette a +quelques pas du salon, dans une sorte de hangar vitre que l'on appelait +un peu pompeusement: l'orangerie, ou l'on avait rentre pour la mauvaise +saison les quelques bancs et chaises du jardin. + +--Mais, cher Monsieur, dit-il, lorsqu'un peu nerveusement j'abordai la +question de l'education de l'enfant,--je n'aurais as demande mieux que +d'eclairer Casimir de toutes mes faibles lumieres; ce n'est pas sans +regrets que j'ai du y renoncer. Est-ce que, claudicant comme il est, +vous m'approuveriez si j'allais me mettre en tete de le faire danser sur +la corde roide? J'ai vite du retrecir mes visees. S'il s'occupe avec moi +d'Averrhoes, c'est parce que je me suis charge d'un travail sur la +philosophie d'Aristote et que, plutot que d'anonner avec l'enfant sur je +ne sais quels rudiments, j'ai pris quelque plaisir de coeur a +l'entrainer dans mon travail. Autant ce sujet-la qu'un autre; +l'important c'est d'occuper Casimir trois ou quatre heures par jour; +aurais-je pu me defendre d'un peu d'aigreur s'il avait du me faire +perdre le meme temps? et sans profit pour lui, je vous le certifie ... +Suffit sur ce sujet, n'est-ce pas.--La-dessus jetant la cigarette qu'il +avait laisse eteindre, il se leva pour rentrer dans le salon. + +Le mauvais temps m'empechait de sortir avec Casimir; nous dumes remettre +au lendemain la partie de peche projetee; mais, devant le deception de +l'enfant, je m'igeniai a lui procurer quelque autre plaisir; ayant mis +la main sur un echiquier, je lui appris le jeu des poules et du renard, +qui le passionna jusqu'au souper. + +La soiree commenca tout pareille a la precedente; mais deja je +n'ecoutais ni ne regardais plus personne; un ennui sans nom commencait +de peser sur moi. + +Sitot apres diner, il s'eleva une espece de rafale; a deux reprises +Mademoiselle Verdure interrompit le besigue pour aller voir dans les +chambres d'en haut "si la pluie ne chassait pas." Nous dumes prendre la +revanche sans elle; le jeu manquait d'entrain. Au coin du feu, dans un +fauteuil bas qu'on appelait communement "la berline" Monsieur Floche, +berce par le bruit de l'averse, s'etait positivement endormi: dans la +bergere, le baron qui lui faisait face se plaignait de ses rhumatisme en +grognonnait. + +--La partie de jacquet vous distrairait, repetait vainement l'abbe qui, +faute d'adversaire, finit par se retirer, emmenant coucher Casimir. + +Quand, ce soir-la, je me retrouvai seul dans ma chambre, une angoisse +intolerable m'etreignit l'ame et le corps; mon ennui devenait presque de +la peur. Un mur de pluie me separait du reste du monde, loin de toute +passion, loin de la vie, m'enfermait dans un cauchemar gris, parmi +d'etranges etres a peine humains, a sang froid, decolores et dont le +coeur depuis longtemps ne battait plus. J'ouvris ma valise et saisis mon +indicateur: Un train! A quelque heure que ce soit, un jour ou de la +nuit ... qu'il m'emporte! J'etouffe ici ... + +L'impatience empecha longtemps mon sommeil. + +Lorsque je m'eveillai le lendemain, ma decision n'etait peut-etre pas +moins ferme, mais il ne me paraissait plus possible de fausser politesse +a mes hotes et de partir sans inventer quelque excuse a l'etranglement +de mon sejour. N'avais-je pas imprudemment parle de m'attarder une +semaine au moins a la Quartfourche! Bah! de mauvaises nouvelles me +rappelleront brusquement a Paris ... Heureusement j'avais donne mon +adresse; on devait me renvoyer a la Quartfourche tout mon courrier; +c'est bien miracle, pensai-je, s'ils ne me parvient pas des aujourd'hui +n'importe quelle enveloppe dont je puisse habilement me servir ... et je +reportai mon espoir dans l'arrivee du facteur. Celui-ci s'amenait peu +apres-midi, a l'heure ou finissait le dejeuner; nous ne nous serions pas +leves de table avant que Delphine n'eut apporte a Madame Floche le +maigre paquet de lettres et d'imprimes qu'elle distribuait aux convives. +Par malheur il arriva que ce jour-la l'abbe Santal etait convie a +dejeuner par le doyen de Pont-l'Eveque, vers onze heures il vint prendre +conge de M. Floche et de moi qui ne m'avisai pas aussitot qu'il me +soufflait ainsi cheval et carriole. + +Au dejeuner je jouai donc la petite comedie que j'avais premeditee: + +--Allons bon! Quel ennui!... murmurai-je en ouvrant une des enveloppes +que m'avait tendues Madame Floche; et comme, par discretion, aucun de +mes hotes ne relevait mon exclamation, je repris de plus belle: Quel +contre-temps! en jouant la surprise de la deconvenue, tandis que mes +yeux parcouraient un anodin billet. Enfin Madame Floche se hasarda a me +demander d'une voix timide: + +--Quelque facheuse nouvelle, cher Monsieur? + +--Oh! rien de tres grave, repondis-je aussitot. Mais helas! je vois +qu'il va me falloir rentrer a Paris sans retard, et de la vient ma +contrariete. + +D'un bout a l'autre de la table la stupeur fut generale, depassant mon +attente au point que je me sentis rougir de confusion. Cette stupeur se +traduisit d'abord par un morne silence, puis enfin Monsieur Floche, +d'une voix un peu tremblante: + +--Est-il vraiment possible, cher jeune ami? Mais votre travail! Mais +notre ... + +Il ne put achever. Je ne trouvais rien a repondre, rien a dire et, ma +foi, me sentais passablement emu moi-meme. Mes yeux se fixaient sur le +sommet de la tete de Casimir qui, le nez dans son assiette, coupait une +pomme en petits morceau. Mademoiselle Verdure etait devenue pourpre +d'indignation. + +--Je croirais indiscret d'insister pour vous retenir, hasarda faiblement +Madame Floche. + +--Pour les distractions que peut offrir la Quartfourche! dit aigrement +Madame de Saint-Aureol ... + +--Oh! Madame, croyez bien que rien ne ... essayai-je de protester; mais, +sans m'ecouter, la baronne criait a tue-tete dans l'oreille de son mari +assis a cote d'elle: + +--C'est Monsieur Lacase qui veut deja nous quitter. + +--Charmant! Charmant! tres sensible, fit le sourd en souriant vers moi. + +Cependant Madame Floche, vers Mademoiselle Verdure; + +--Mais comment allons-nous pouvoir faire ...? la jument qui vient de +partir avec l'abbe. + +Ici je rompis d'une semelle: + +--Pourvu que je sois a Paris demain matin a la premiere heure ... Au +besoin de train de cette nuit suffirait. + +--Que Gratien aille tout de suite voir si le cheval de Bouligny peut +servir. Dites qu'il faudrait mener quelqu'un pour le train de ... et se +tournant vers moi:--Vraiment le train de sept heures suffirait? + +--Oh! Madame, je suis desole de vous causer tant d'embarras ... + +Le dejeuner s'acheva dans le silence. Sitot apres, le petit pere Floche +m'entraina, et, des que nous fumes seuls dans le couloir qui menait a la +bibliotheque ... + +--Mais cher Monsieur ... cher ami ... je ne puis croire encore ... mais il +vous reste a prendre connaissance d'un tas de ... Se peut-il vraiment? +quel contretemps! quel facheux contretemps! Justement j'attendais la fin +de votre premier travail pour mettre entre vos mains d'autres papiers +que j'ai ressortis hier soir: je comptais sur eux, je l'avoue, pour vous +interesser a neuf et pour vous retenir davantage. Il va donc me falloir +vous montrer cela tout de suite. Venez avec moi; vous avez encore un peu +de temps jusqu'au soir; car je n'ose, n'est-ce pas, vous demander de +revenir ...? + +Devant la deconvenue du vieillard je prenais honte de ma conduite. +J'avais travaille d'arrache-pied toute la journee de la veille et cette +derniere matinee, de sorte qu'en realite il ne me restait plus beaucoup +a glaner sur les premiers papiers que m'avait confies Monsieur Floche; +mais sitot que nous fumes montes dans sa retraite, le voici qui, du fond +d'un tiroir, sortit avec un geste mysterieux un paquet enveloppe de +toiles et ficele; une fiche passee sous la ficelle portait, en maniere +de table, la nomenclature des papiers, leur provenance. + +--Emportez tout le paquet, dit-il; tout n'y est sans doute pas bien +fameux; mais vous aurez plus vite fait que moi de demeler la-dedans ce +qui vous interesse. + +Tandis qu'il ouvrait puis refermait d'autres tiroirs et s'affairait, je +descendis dans la bibliotheque avec la liasse que je developpai sur la +grande table. + +Certains papiers effectivement se rapportaient a mon travail, mais ils +etaient en petit nombre et d'importance mediocre; la plupart, de la main +meme de Monsieur Floche, avaient trait a la vie de Massillon, et, +partant, ne me touchaient guere. + +En verite le pauvre Floche comptait-il la-dessus pour me retenir? Je le +regardai; il s'etait a present renfonce dans sa chanceliere et +s'occupait a deboucher minutieusement avec une epingle chacun des trous +d'un petit instrument qui versait de la sandaraque. L'operation finie, +il leva la tete et rencontra mon regard. Un sourire si amical l'eclaira +que je me derangeai pour causer avec lui, et, appuye sur le linteau, a +l'entree de sa portioncule: + +--Monsieur Floche, lui dis-je, pourquoi ne venez-vous jamais a Paris? on +serait si heureux de vous y voir. + +--A mon age, les deplacements sont difficiles et couteux. + +--Et vous ne regrettez pas trop la ville? + +--Bah! fit-il en soulevant les mains, je m'appretais a la regretter +davantage. Les premiers temps, la solitude de la campagne parait un peu +severe a quiconque aime beaucoup causer; puis on s'y fait. + +--Ce n'est donc pas par gout que vous etes venu vous installer a la +Quartfourche? + +Il se degagea de sa chanceliere, se leva, puis posant sa main +familierement sur ma manche: + +--J'avais a l'Institut quelques collegues que j'affectionne, dont votre +cher maitre Albert Desnos; et je crois bien que j'etais en passe de +prendre bientot place aupres d'eux ... + +Il semblait vouloir parler davantage; pourtant je n'osais poser question +trop directe: + +--Est-ce Madame Floche qu'attirait a ce point la campagne? + +--N ... non. C'est pourtant pour Madame Floche que j'y suis venu; mais +elle-meme y etait appelee par un petit evenement de famille. + +Il etait descendu dans la grande salle et apercut la liasse que j'avais +deja reficelee. + +--Ah! vous avez deja tout regarde, dit-il tristement. Sans doute +aurez-vous trouve la peu de provende. Que voulez-vous? les moindres +miettes je les ramasse; parfois je me dis que je perds mon temps a +collectionner des broutilles; mais peut-etre faut-il des hommes comme +moi pour epargner ces menus travaux a d'autres qui comme vous, en +sauront tirer un brillant parti. Quand je lirai votre these je serai +heureux de me dire que ma peine vous aura un tout petit peu profite. + +La cloche du gouter nous appela. + +Comment arriver a connaitre quel "petit evenement de famille", +pensais-je, a suffi pour decider ainsi ces deux vieux? L'abbe le +connait-il? Au lieu de me butter contre lui, j'aurais du l'apprivoiser. +N'importe! Trop tard a present. Il n'en reste pas moins que Monsieur +Floche est un digne homme et dont je garderai bon souvenir ... + +Nous arrivames dans la salle a manger. + +--Casimir n'ose pas vous demander si vous ne feriez pas encore un petit +tour de jardin avec lui; je sais qu'il en a grande envie, dit Madame +Floche; mais le temps vous manquera peut-etre? + +L'enfant qui plongeait le visage dans un bol de lait s'engoua. + +--J'allais lui proposer de m'accompagner; j'ai pu mettre au pair mon +travail et vais etre libre jusqu'au depart. Precisement il ne pleut +plus ... Et j'entrainai l'enfant dans le parc. + +Au premier detour de l'allee, l'enfant qui tenait une de mes mains dans +les deux siennes, longuement la pressa contre son visage brulant: + +--Vous aviez dit que vous resteriez huit jours ... + +--Mon pauvre petit! je ne peux pas rester plus longtemps. + +--Vous vous ennuyez. + +--Non! mais il faut que je parte. + +--Ou allez-vous? + +--A Paris. Je reviendrai. + +A peine eus-je lache ce mot qu'il me regarda anxieusement. + +--C'est bien vrai? Vous le promettez? + +L'interrogation de cet enfant etait si confiante que je n'eus pas le +coeur de me dedire: + +--Veux-tu que je t'ecrive sur un petit papier que tu garderas? + +--Oh! oui, fit-il en embrassant ma main bien fort et manifestant sa joie +par de bondissements frenetiques. + +--Sais-tu ce qui serait gentil, maintenant? Au lieu d'aller pecher, nous +devrions cueillir des fleurs pour ta tante; on irait tous les deux lui +porter un gros bouquet dans sa chambre pour lui faire une belle +surprise. + +Je m'etais promis de ne point quitter la Quartfourche sans avoir visite +la chambre d'une des vieilles dames; comme elles circulaient +continuellement d'un bout a l'autre de la maison, je risquais fort +d'etre derange dans mon investigation indiscrete; je comptais sur +l'enfant pour autoriser ma presence; si peu naturel qu'il put paraitre +que je penetrasse a sa suite dans la chambre de sa grand'mere ou de sa +tante, grace au pretexte du bouquet trouverais-je, en cas de surprise, +une facile contenance. + +Mais cueiller des fleurs a la Quartfourche n'etais pas aussi aise que je +le supposais. Gratien exercait sur tout le jardin une surveillance +farouche; non seulement il indiquait les fleurs qui supportaient d'etre +cueillies, mais encore etait-il jalousement regardant sur la maniere de +les cueillir. Il y fallait secateur ou serpette et, de plus, quelles +precautions! C'est ce que Casimir m'expliquait. Gratien nous accompagna +jusqu'au bord d'une corbeille de dahlias superbes ou l'on pouvait +prelever maints bouquets sans que seulement il y parut. + +--Au-dessus de l'oeil. Monsieur Casimir; combien de fois faut-il qu'on +vous le repete? coupez toujours au-dessus de l'oeil. + +--En cette fin de saison, cela n'a plus aucune importance, m'ecriai-je +impatiemment. + +Il repondit en grommelant que "ca a toujours de l'importance" et que "il +n'y a pas de saison pour mal faire". J'ai horreur des bougons +sentencieux ... + +L'enfant me preceda, portant la gerbe. En passant dans le vestibule je +m'etais empare d'un vase ... + +Dans la chambre regnait un paix religieuse; les volets etaient clos; +pres du lit enfonce dans une alcove, un prie-Dieu d'acajou et de velours +grenat au pied d'un petit crucifix d'ivoire et d'ebene; contre le +crucifix, le cachant a demi, un mince rameau de buis suspendu a une +faveur rose et maintenu sous un bras de la croix. Le recueillement de +l'heure appelait la priere; j'oubliais ce que j'etais venu faire et la +vaine curiosite qui m'avait attire en ce lieu; je laissais Casimir +appreter a son gre les fleurs sur une commode, et je ne regardais plus +rien dans la chambre: C'est ici, dans ce grand lit, pensais-je, que la +bonne vieille Floche achevera bientot de s'eteindre, a l'abri des +souffles de la vie ... O barques qui souhaitez la tempete! que tranquille +est ce port! + +Casimir cependant s'impatientait contre les fleurs; les capitules +pesants des dahlias l'emportaient; tout le bouquet cabriolait a terre. + +--Si vous m'aidiez, dit-il enfin. + +Mais tendis que je m'evertuais a sa place, il courait a l'autre bout de +la piece vers un secretaire qu'il ouvrait. + +--Je vais vous faire le billet ou vous promettez de revenir. + +--C'est cela, repartis-je, me pretant a la simagree. Depeche-toi. Ta +tante serait tres fachee si elle te voyait fouiller dans son secretaire. + +--Oh! ma tante est occupee a la cuisine; et puis elle ne me gronde +jamais. + +De son ecriture la plus appliquee il couvrit une feuille de papier a +lettre. + +--A present venez signer. + +Je m'approchai: + +--Mais Casimir, tu n'avais pas a signer toi-meme! dis-je en riant. +L'enfant, pour donner plus de poids, sans doute, a cet engagement, et +pour qu'il lui parut y engager lui-meme sa parole, avait cru bon +d'ecrire aussi son nom au bas de la feuille ou je lus: + +_Monsieur Lacase promet de revenir l'annee prochaine a la Quartfourche. +Casimir de Saint-Aureol_. + +Un instant il resta tout deconcerte par ma remarque et par mon rire: il +y allait de tout son coeur, lui! Ne le prenais-je donc pas au serieux? +Il etait bien pres de pleurer. + +--Laisse-moi me mettre a ta place pour que je signe. + +Il se leva puis, quand j'eus signe le billet, sauta de joie et couvrit +ma main de baisers. J'allais partir: il me retint par la manche et, +penche sur le secretaire: + +--Je vais vous montrer quelque chose, dit-il en faisant jouer un ressort +et glisser un tiroir dont il connaissait le secret; puis ayant fouille +parmi des rubans et des quittances, il me tendit une fragile miniature +encadree: + +--Regardez. + +Je m'approchai de la fenetre. + +Quel est ce conte ou le heros tombe amoureux du seul portrait de la +princesse? Ce devait etre ce portrait-la. Je n'entends rien a la +peinture et me soucie peu du metier; sans doute un connaisseur eut-il +juge cette miniature affetee: sous trop de complaisante grace s'effacait +presque le caractere: mais cette pure grace etait telle qu'on ne la put +oublier. + +Peu m'importaient vous dis-je les qualites ou les defauts de la +peinture: la jeune femme que j'avais devant moi et dont je ne voyais que +le profil, une tempe a demi cachee par une lourde boucle noire, un oeil +languide et tristement reveur, la bouche entr'ouverte et comme +soupirante, le col fragile autant qu'une tige de fleur, cette femme +etait de la plus troublante, de la plus angelique beaute. A la +contempler j'avais perdu conscience du lieu, de l'heure; Casimir qui +d'abord s'etait eloigne, achevant d'appreter les fleurs, revint a moi, +se pencha: + +--C'est maman ... Elle est bien jolie n'est-ce pas! + +J'etais gene devant l'enfant de trouver sa mere si belle. + +--Ou est-elle a present, ta maman? + +--Je ne sais pas. + +--Pourquoi n'est-elle pas ici? + +--Elle s'ennuie ici. + +--Et ton papa? + +Un peu confusement, baissant la tete et comme honteux il repondit: + +--Mon papa est mort. + +Mes questions l'importunaient; mais j'etais resolu a pousser plus avant. + +--Elle vient bien te voir quelquefois, ta maman? + +--Oh! oui, souvent! dit-il avec conviction, en relevant soudain la tete. +Il ajouta un peu plus bas: + +--Elle vient causer avec ma tante. + +--Mais avec toi, elle cause bien aussi? + +--Oh! moi, je ne sais pas lui parler ... Et puis quand elle vient, je +suis couche. + +--Couche! + +--Oui, elle vient la nuit ... Puis, cedant a sa confiance (il avait pris +ma main, car j'avais repose le portrait) tendrement et comme en secret: + +--La derniere fois elle est venue m'embrasser dans mon lit. + +--Elle ne t'embrasse donc pas d'ordinaire? + +--Oh! si beaucoup. + +--Alors pourquoi dis-tu "la derniere fois"? + +--Parce qu'elle pleurait. + +--Elle etait avec ta tante? + +--Non; elle etait entree toute seule dans le noir; elle croyait que je +dormais. + +--Elle t'a reveille. + +--Oh! je ne dormais pas. Je l'attendais. + +--Tu savais donc qu'elle etait la. + +Il baissa la tete de nouveau, sans repondre. J'insistai: + +--Comment savais-tu qu'elle etait la? + +Pas de reponse. Je repris: + +--Dans le noir, comment as-tu pu voir qu'elle pleurait? + +--Oh! j'ai senti. + +--Tu ne lui as pas demande de rester? + +--Oh! si. Elle etait penchee sur mon lit; je la tenais par les +cheveux ... + +--Et qu'est-ce qu'elle disait? + +--Elle riait; elle disait que je la decoiffais; mais qu'il fallait +qu'elle s'en aile. + +--Elle ne t'aime donc pas? + +--Oh! si; elle m'aime beaucoup, cria-t-il, brusquement ecarte de moi et +le visage empourpre plus encore, d'une voix si passionnee que je pris +honte de ma question. + +La voix de Madame Floche retentit au bas de l'escalier: + +--Casimir! Casimir! va dire a Monsieur Lacase qu'il serait temps de +s'appreter. La voiture sera la dans une demi-heure. + +Je m'elancai, degringolai l'escalier, rejoignis la vieille dans le +vestibule. + +--Madame Floche! quelqu'un pourrait-il porter une depeche? J'ai trouve +un expedient qui me permettra je crois de passer quelques jours de plus +pres de vous. + +Elle pris mes deux mains dans les deux siennes: + +--Ah! Que c'est improbable! cher Monsieur ... Et comme son emotion ne +trouvait rien d'autre a dire, elle repetait: Que c'est improbable!... +puis, courant sous la fenetre de Floche: + +--Bon ami! Bon ami! (c'est ainsi qu'elle l'appelait) Monsieur Lacase +veut bien rester. + +La faible voix sonnait comme un grelot fele, mais parvint cependant; je +vis la fenetre s'ouvrir, Monsieur Floche se pencher un instant; puis, +aussitot qu'il eut compris: + +--Je descends! Je descends! + +Casimir je joignait a lui; durant quelques instants je dus faire face +aux congratulations de chacun; on eut dit que j'etais de la famille. + +Je redigeai je ne sais plus quel fantaisiste texte de depeche que je fis +expedier a une adresse imaginaire. + +--J'ai peur, a dejeuner, d'avoir ete un peu indiscrete en vous priant +trop fort, dit Madame Floche; puis-je esperer que, si vous restez, vos +affaires de Paris n'en souffriront pas trop? + +--J'espere que non, chere Madame. Je prie un ami de prendre soin de mes +interets. + +Madame de Saint-Aureol etait survenue; elle s'eventait et tournait dans +la piece en criant de sa voix la plus aigue.--Qu'il est aimable! Ah! +mille graces ... Qu'il est aimable!--puis disparut, et le calme se +retablit. + +Peu avant le diner l'abbe rentra de Pont-l'Eveque; comme il n'avait pas +eu connaissance de ma velleite de depart, il ne put etre surpris +d'apprendre que je restais. + +--Monsieur Lacase, dit-il assez affablement, j'ai rapporte de +Pont-l'Eveque quelques journaux; pour moi je ne suis pas grand amateur +des racontars de gazettes, mais j'ai pense qu'ici vous etiez un peu +prive de nouvelles et que ces feuilles pourraient vous interesser. + +Il fouillait sa soutane:--Allons! Gratien les aura montes dans ma +chambre avec mon sac. Attendez un instant; je m'en vais les querir. + +--N'en faites rien, Monsieur l'abbe, c'est moi qui monterai les +chercher. + +Je l'accompagnai jusqu'a sa chambre; il me pria d'entrer. Et tandis +qu'il brossait sa soutane et s'appretait pour le diner: + +--Vous connaissiez la famille de Saint-Aureol avant de venir a la +Quartfourche? demandai-je apres quelques propos vagues. + +--Non, me dit-il. + +--Ni Monsieur Floche? + +--J'ai passe brusquement des missions a l'enseignement. Mon superieur +avait ete en relations avec Monsieur Floche, et m'a designe pour les +fonctions que je remplis presentement; non, avant de venir ici je ne +connaissais ni mon eleve ni ses parents. + +--De sorte que vous ignorez quels evenements ont brusquement pousse +Monsieur Floche a quitter Paris il y a quelque quinze ans, au moment +qu'il allait entrer a l'Institut. + +--Revers de fortune, grommela-t-il. + +--Et quoi! Monsieur et Madame Floche vivraient ici aux crochets des +Saint-Aureol! + +--Mais non, mais non, fit-il impatiente; ce sont les Saint-Aureols qui +sont ruines ou presque; toutefois la Quartfourche leur appartient; les +Floche, qui sont dans une situation aisee, habitent avec eux pour les +aider; ils subviennent au train de maison et permettent ainsi aux +Saint-Aureol de conserver la Quartfourche, qui doit revenir plus tard a +Casimir; c'est je crois tout ce que l'enfant peut esperer ... + +--La belle-fille est sans fortune? + +--Quelle belle-fille? La mere de Casimir n'est pas la bru, c'est la +propre fille des Saint-Aureol. + +--Mais alors, le nom de l'enfant?--Il feignit de ne point comprendre.-- +Ne s'appelle-t-il pas Casimir de Saint-Aureol? + +--Vous croyez! dit-il ironiquement. Eh bien! il faut supposer que +Mademoiselle de Saint-Aureol aura epouse quelque cousin du meme nom. + +--Fort bien! fis-je, comprenant a demi, hesitant pourtant a conclure. Il +avait acheve de brosser sa soutane; un pied sur le rebord de la fenetre +il flanquait de grands coups de mouchoir pour epousseter ses souliers. +--Et vous la connaissez ... Mademoiselle de Saint-Aureol? + +--Je l'ai vue deux ou trois fois; mais elle ne vient ici qu'en courant. + +--Ou vit-elle? + +Il se releva, jeta dans un coin de la chambre le mouchoir empoussiere: + +--Alors c'est un interrogatoire?... puis se dirigeant vers sa toilette: +--On va sonner pour le diner et je ne serai pas pret! + +C'etait une invite a le laisser; ses levres serrees certainement en +gardaient gros a dire, mais pour l'instant ne laisseraient plus rien +echapper. + + + + +V + + +Quatre jours apres j'etais encore a la Quartfourche; moins angoisse +qu'au troisieme jour, mais plus las. Je n'avais rien surpris de nouveau, +ni dans les evenements de chaque jour, ni dans les propos de mes hotes; +d'inanition deja je sentais ma curiosite se mourir. Il faut donc +renoncer a en decouvrir davantage, pensais-je appretant de nouveau mon +depart: autour de moi tout se refuse a m'instruire; l'abbe fait le muet +depuis que j'ai laisse paraitre combien ce qu'il sait m'interesse; a +mesure que Casimir me marque plus de confiance, je me sens devant lui +plus contraint; je n'ose plus l'interroger et du reste je connais a +present tout ce qu'il aurait a me dire: rien de plus que le jour ou il +me montrait le portrait. + +Si pourtant; l'enfant innocemment m'avait appris le prenom de sa mere. +Sans doute j'etais fous de m'exalter ainsi sur une flatteuse image +vraisemblablement vieille de plus de quinze ans; et si meme Isabelle de +Saint-Aureol, durant mon sejour a la Quartfourche, risquait une de ces +fugitives apparition dont je savais a present qu'elle etait coutumiere, +sans doute je ne pourrais, n'oserais me trouver sur son passage. +N'importe! ma pensee soudain tout occupee d'elle echappait a l'ennui; +ces derniers jours avaient fui d'une fuite ailee et je m'etonnais que +s'achevat deja cette semaine. Il n'avait pas ete question que je +restasse plus longtemps chez les Floche et mon travail ne m'offrait plus +aucune raison de m'attarder, mais, ce dernier matin encore, je +parcourais le parc que l'automne rendait plus vaste et sonore, appelant +a demi-voix, puis a voix plus haute: Isabelle!... et ce nom qui m'avait +deplu tout d'abord, se revetait a present pour moi d'elegance, se +penetrait d'un charme clandestin ... Isabelle de Saint-Aureol! Isabelle! +J'imaginais sa robe blanche fuir au detour de chaque allee; a travers +l'inconstant feuillage, chaque rayon rappelait son regard, son sourire +melancolique, et comme encore j'ignorais l'amour, je me figurais que +j'aimais et, tout heureux d'etre amoureux, m'ecoutais avec complaisance. + +Que le parc etait beau! et qu'il s'appretait noblement a la melancolie +de cette saison declinante. J'y respirais avec enivrement l'odeur des +mousses et des feuilles pourrissantes. Les grands marronniers roux, a +demi depouilles deja, ployaient leurs branches jusqu'a terre; certains +buissons pourpres rutilaient a travers l'averse; l'herbe, aupres d'eux, +prenait une verdeur aigue; il y avait quelques colchiques dans les +pelouses du jardin; un peu plus bas, dans le vallon, une prairie en +etait rose, que l'on apercevait de la carriere ou, quand la pluie +cessait, j'allais m'asseoir--sur cette meme pierre ou je m'etais assis +le premier jour avec Casimir; ou, reveuse, Mademoiselle de Saint-Aureol +s'etait assise naguere, peut-etre ... et je m'imaginais assis pres +d'elle. + +Casimir m'accompagnait souvent, mais je preferais marcher seul. Et +presque chaque jour la pluie me surprenait dans le jardin; trempe, je +rentrais me secher devant le feu de la cuisine. Ni la cuisiniere, ni +Gratien ne m'aimaient; mes avances reiterees n'avaient pu leur arracher +trois paroles. Du chien non plus, caresses ou friandises n'avaient pu me +faire un ami; Terno passait presque toutes les heures du jour couche +dans l'atre vaste, et quand j'en approchais il grognait. Casimir que je +retrouvais souvent, assis sur la margelle du foyer, epluchant des +legumes ou lisant, y allait alors d'une tape, s'affectant que son chien +ne m'accueillit pas en ami. Prenant le livre des mains de l'enfant je +poursuivais a haute voix sa lecture; lui, restait appuye contre moi; je +le sentais m'ecouter de tout son corps. + +Mais ce matin-la l'averse me surprit si brusque et si violente que je ne +pus songer a rentrer au chateau; je courus m'abriter au plus proche; +c'etait ce pavillon abandonne que vous avez pu voir a l'autre extremite +du parc, pres de la grille; il etait a present delabre: pourtant une +premiere salle assez vaste restait elegamment lambrissee comme le salon +d'un pavillon de plaisance; mais les boiseries vermoulues crevaient au +moindre choc ... + +Quand j'entrai, poussant la porte mal close, quelques chauves-souris +tournoyerent, puis s'elancerent au dehors par la fenetre devitree. +J'avais cru l'averse passagere, mais, tandis que je patientais, le ciel +acheva de s'assombrir. Me voici bloque pour longtemps! Il etait dix +heures et demie; on ne dejeunait qu'a midi. J'attendrai jusqu'au premier +coup de cloche, que l'on entend d'ici certainement, pensai-je. J'avais +sur moi de quoi ecrire et, comme ma correspondance etait en retard, je +pretendis me prouver a moi-meme qu'il n'est pas moins aise d'occuper +bien une heure qu'une journee. Mais ma pensee incessamment me ramenait a +mon inquietude amoureuse: ah! si je savais que quelque jour elle dut +reparaitre en ce lieu, j'incendierais ces murs de declarations +passionnees ... Et lentement m'imbibait un ennui douloureux, lourd de +larmes. Je restais effondre dans un coin de la piece, n'ayant trouve +siege ou m'asseoir, et comme un enfant perdu je pleurais. + +Certes le mot Ennui est bien faible pour exprimer ces detresses +intolerables a quoi je fus sujet de tout temps; elles s'emparent de nous +tout-a-coup; la quantite de l'heure les declare; l'instant auparavant +tout vous riait et l'on riait a toute chose; tout-a-coup une vapeur +fuligineuse s'essore du fond de l'ame et s'interpose entre le desir et +la vie; elle forme un ecran livide, nous separe du reste du monde dont +la chaleur, l'amour, la couleur, l'harmonie ne nous parviennent plus que +refractes en une transposition abstraite: on constate, on n'est plus +emu; et l'effort desespere pour crever l'ecran isolateur de l'ame nous +menerait a tous les crimes, au meurtre ou au suicide, a la folie ... + +Ainsi revais-je en ecoutant ruisseler la pluie. Je gardais a la main le +canif que j'avais ouvert pour tailler mon crayon, mais la feuille de mon +carnet restait vide; a present, de la pointe de ce canif, sur le panneau +voisin je tachais de sculpter son nom; sans conviction, mais parce que +je savais que les amants transis ont accoutume d'ainsi faire; a tout +instant le bois pourri cedait; un trou venait en place de la lettre; +bientot, sans plus d'application, par desoeuvrement, imbecile besoin de +detruire, je commencai de taillader au hasard. Le lambris que j'abimais +se trouvait immediatement sous la fenetre; le cadre en etait disjoint a +la partie superieure, de sorte que le panneau tout entier pouvait +glisser de bas en haut dans les rainures laterales; c'est ce que je +remarquai lorsque l'effort de mon couteau inopinement le souleva. + +Quelques instants apres j'achevais d'emietter le lambris. Avec le debris +de bois, une enveloppe tomba sur le plancher; tachee, moisie, elle avait +pris le ton de la muraille, au point que tout d'abord elle n'etonna +point mon regard; non, je ne m'etonnai pas de la voir; il ne me +paraissait pas surprenant qu'elle fut la et telle etait mon apathie que +je ne cherchai pas aussitot a l'ouvrir. Laide, grise, souillee, on eut +dit un platras, vous dis-je. C'est par desoeuvrement que je la pris; +c'est machinalement que je la pris; c'est machinalement que je la +dechirai. J'en sortis deux feuillets couverts d'une grande ecriture +desordonnee, palie, presque effacee par endroits. Que venait faire la +cette lettre? Je regardai la signature et j'eus un eblouissement: le nom +d'Isabelle etait au bas de ces feuillets! + +Elle occupait a ce point mon esprit ... j'eus un instant l'illusion +qu'elle m'ecrivait a moi-meme: + +_Mon amour, voici ma derniere lettre ..._ disait-elle. _Vite ces quelques +mots encore, car je sais que ce soir je ne pourrai plus rien te dire; +mes levres, pres de toi, ne sauront plus trouver que des baisers. Vite, +pendant que je puis parler encore; ecoute: Onze heures c'est trop tot; +mieux vaut minuit. Tu sais que je meurs d'impatience et que l'attente +m'extenue, mais pour que je m'eveille a toi il faut que toute la maison +dorme. Oui, minuit; pas avant. Viens a ma rencontre jusqu'a la porte de +la cuisine, (en suivant le mur du potager qui est dans l'ombre et +ensuite il y a des buissons) attends-moi la et non pas devant la grille, +non que j'aie peur de traverser seule le jardin, mais parce que le sac +ou j'emporte un peu de vetements sera tres lourd et que je n'aurai pas +la force de le porter longtemps. + +En effet il vaut mieux que la voiture reste en bas de la ruelle ou nous +la retrouverons facilement. A cause des chiens de la ferme qui +pourraient aboyer et donner l'eveil, c'est plus prudent. + +Mais non mon ami, il n'y avait pas moyen, tu le sais, de nous voir +davantage et de convenir de tout ceci de vive voix. Tu sais qu'ici je +vis captive et que les vieux ne me laissent pas plus sortir qu'ils ne te +permettent a toi de rentrer. Ah! de quel cachot je m'echappe ... Oui +j'aurai soin de prendre des souliers de rechange que je mettrai sitot +que nous serons dans la voiture, car l'herbe du bas du jardin est +trempee. + +Comment peux-tu me demander encore si je suis resolue et prete? Mais mon +amour, voici des mois que je me prepare et que je me tien prete! des +annees que je vis dans l'attente de cet instant!--Et si je ne vais rien +regretter?--Tu m'as donc pas compris que j'ai pris tous ceux qui +s'attachent a moi en horreur, tous ceux qui m'attachent ici. Est-ce +vraiment la douce et la craintive Isa qui parle? Mon ami, mon amant, +qu'avez-vous fait de moi, mon amour?... + +J'etouffe ici; je songe a tout l'ailleurs qui s'entr'ouve ... J'ai +soif ... + +J'allais oublier de te dire qu'il n'y a pas eu moyen d'enlever les +saphirs de l'ecrin, parce que ma tante n'a plus laisse ses clefs dans sa +chambre; aucune de celles que j'ai essayees n'a pus aller au tiroir ... +Ne me gronde pas; j'ai le bracelet de maman, la chaine emaillee et deux +bagues--qui n'ont sans doute pas grande valeur puisqu'elle ne les met +pas; mais je crois que la chaine est tres belle. Pour de l'argent ... je +ferai mon possible; mais tu feras tout de meme bien de t'en procurer. + +A toi de toutes mes prieres. A bientot, ton Isa. + +Ce 22 Octobre, anniversaire de ma vingt-deuxieme annee et veille de mon +evasion._ + +Je songe avec terreur, si j'avais a cuisiner en roman cette histoire, +aux quatre ou cinq pages de developpements qu'il sierait ici de gonfler: +reflexions apres lecture de cette lettre, interrogations, perplexites ... +En verite, comme apres un tres violent choc, j'etais tombe dans un etat +semi-lethargique. Quand enfin parvint a mon oreille, a travers la +confuse rumeur de mon sang, un son de cloche, qui redoubla: c'est le +second appel du dejeuner, pensai-je; comment n'ai-je pas entendu le +premier? Je tirai ma montre: midi! Aussitot, bondissant au dehors, +l'ardente lettre pressee contre mon coeur, je m'elancai tete nue sous +l'averse. + +Les Floche deja s'inquietaient de moi et, quand j'arrivai tout +soufflant: + +--Mais vous etes trempe! completement trempe, cher Monsieur!--Puis ils +protesterent que personne ne se mettrait a table que je n'eusse change +de vetements: et des que je fus redescendu ils questionnerent avec +sollicitude; je dus raconter que, retenu dans le pavillon, j'attendais +en vain un repit de l'averse; alors ils s'excuserent du mauvais temps, +de l'affreux etat des allees, de ce que l'on avait sans doute sonne le +second coup plus tot, le premier coup moins fort qu'a l'ordinaire ... +Mademoiselle Verdure avait ete chercher un chale dont on me supplia de +couvrir mes epaules, parce que j'etais encore en sueur et que je +risquais de prendre mal. L'abbe cependant m'observait sans mot dire, les +levres serrees jusqu'a la grimace; et j'etais si nerveux que, sous +l'investigation de son regard, je me sentais rougir et me troubler comme +un enfant fautif. Il importe pourtant de l'amadouer, pensais-je, car +desormais je n'apprendrai rien que par lui seul; lui seul peut +m'eclairer le detour de cette tenebreuse histoire ou m'achemine deja +moins de curiosite que d'amour. + +Apres le cafe, la cigarette que j'offrais a l'abbe servait de pretexte +au dialogue; pour ne point incommoder la baronne, nous allions fumer +dans l'orangerie. + +--Je croyais que vous ne deviez rester ici que huit jours, commenca-t-il +sur un ton d'ironie. + +--Je comptais sans l'amabilite de nos hotes. + +--Alors, les documents de Monsieur Floche ...? + +--Assimiles ... Mais j'ai trouve de quoi m'occuper davantage. + +J'attendais une interrogation; rien ne vint. + +--Vous devez connaitre dans les coins le double fond de ce chateau +repartis-je impatiemment. + +Il ouvrit de grands yeux, plissa son front, prit un air de candeur +stupide. + +--Pourquoi Madame ou Mademoiselle de Saint-Aureol, la mere de votre +eleve, n'est-elle pas ici, pres de nous, a partager ses soins entre son +fils infirme et ses vieux parents? + +Pour mieux jouer l'etonnement il jeta sa cigarette et ouvrit les mains +en parentheses des deux cotes de son visage. + +--Sans doute que ses occupations la retiennent ailleurs ... +marmonna-t-il. Quelle insidieuse question est-ce la? + +--En souhaitez-vous une plus precise: Qu'a fait Madame ou Mademoiselle +de Saint-Aureol, la mere de votre eleve, certaine nuit du 22 Octobre que +devait venir l'enlever son amant? + +Il campa ses poings sur ses hanches: + +--Eh la! Eh la! Monsieur le romancier--(par vanite, par faiblesse, je +m'etais laisse aller precedemment a ce genre de confidences que devrait +inspirer jamais qu'une profonde sympathie; et depuis qu'il savait mes +pretentions il s'amusait de moi d'une maniere qui deja me devenait +insupportable)--N'allez-vous pas un peu trop vite?... Et puis-je vous +demander a mon tour comment vous etes si bien renseigne? + +--Parce que la lettre qu'Isabelle de Saint-Aureol ecrivait a son amant +ce jour-la, ce n'est pas lui qui l'a recue; c'est moi. + +Decidement il fallait compter sur moi, l'abbe a ce moment apercut une +petite tache sur la manche de sa soutane et commenca de la gratter du +bout de l'ongle; il entrait en composition. + +--J'admire ceci ... que des qu'on se croit ne romancier on s'accorde +aussitot tous les droits. Un autre y regarderait a deux fois avant de +prendre connaissance d'une lettre qui ne lui est pas adressee. + +--J'espere plutot, Monsieur l'abbe, qu'il n'en prendrait pas +connaissance du tout. + +Je le considerais fixement; mais il grattait toujours, les yeux baisses. + +--Je ne suppose pourtant pas qu'on vous l'ait donnee a lire. + +--Cette lettre est tombee dans mes mains par hasard; l'enveloppe, +vieille, sale, a demi dechiree, ne portait aucune trace d'ecriture; en +l'ouvrant j'ai vu une lettre de Mademoiselle de Saint-Aureol; mais +adressee a qui?... Allons! Monsieur l'abbe, secondez-moi: qui etait, il +y a quatorze ans, l'amant de Mademoiselle de Saint-Aureol? + +L'abbe s'etait leve; il commenca de marcher a petits pas de long en +large, la tete basse, les mains croisees dans le dos; repassant derriere +ma chaise, il s'arreta, et brusquement je sentis ses mains s'abattre sur +mes epaules: + +--Montrez-moi cette lettre. + +--Parlerez-vous? + +Je sentis fremir d'impatience son etreinte. + +--Ah! pas de condition, je vous en prie! Montrez-moi cette lettre ... +simplement. + +--Laissez que j'aille la chercher, dis-je en essayant de me degager. + +--Vous l'avez la dans votre poche. + +Ses yeux visaient au bon endroit, comme si ma veste eut ete +transparente; il n'allait pourtant pas me fouiller!... + +J'etais tres mal pose pour me defendre, et contre un grand gaillard plus +fort que moi; puis, quel moyen, ensuite, de le decider a parler. Je me +retournai pour voir presque contre le mien son visage; un visage gonfle, +congestionne, ou se marquaient subitement deux grosses veines sur le +front et de vilaines poches sous les yeux. Alors me forcant de rire par +crainte de voir tout se gater: + +--Parbleu l'abbe, avouez que vous aussi vous savez ce que c'est que la +curiosite! + +Il lacha prise; je me levai tout aussitot et fis mine de sortir. + +--Si vous n'aviez pas eu ces manieres de brigand, je vous l'aurais deja +montree; puis, le prenant par le bras:--mais rapprochons-nous du salon, +que je puisse appeler au secours. + +Par grand effort de volonte je gardais un ton enjoue, mais mon coeur +battait fort. + +--Tenez: lisez-la devant moi, dis-je en tirant la lettre de ma poche; je +veux apprendre de quel oeil un abbe lit une lettre d'amour. + +Mais, de nouveau maitre de lui, il ne laissait paraitre son emotion qu'a +l'irrepressible titillement d'un petit muscle de sa joue. Il lut; puis +huma le papier, renifla, en froncant aprement les sourcils de maniere +qu'il semblait que ses yeux s'indignassent de la gourmandise de son nez; +puis repliant le papier et me le rendant, dit d'un ton un peu solennel: + +--Ce meme 22 Octobre mourait le Vicomte Blaise de Gonfreville, victime +d'un accident de chasse. + +--Vous me faites fremir! (mon imagination aussitot construisait un drame +epouvantable). Sachez que j'ai trouve cette lettre derriere une boiserie +du pavillon ou certainement il eut du venir la chercher. + +L'abbe m'apprit alors que le fils aine des Gonfreville, dont la +propriete touchait a celle des Saint-Aureol, avait ete retrouve sans vie +au pied d'une barriere qu'apparemment il s'appretait a franchir, +lorsqu'un mouvement maladroit avait fait partir son fusil. Pourtant, +dans le canon du fusil ne se trouvait pas de cartouche. Aucun +renseignement ne put etre donne par personne; le jeune homme etait sorti +seul et personne ne l'avait vu; mais, le lendemain, un chien de la +Quartfourche fut surpris pres du pavillon lechant une flaque de sang. + +--Je n'etais pas encore a la Quartfourche, continua-t-il, mais, d'apres +les renseignements que j'ai pu recueillir, il me semble avere que le +crime a ete commis par Gratien, qui sans doute avait surpris les +relations de sa maitresse avec le vicomte, et peut-etre avait evente son +projet de fuite (projet que j'ignorais moi-meme avant d'avoir lu cette +lettre); c'est un vieux serviteur bute, butor meme au besoin, qui pour +defendre le bien de ses maitres ne croit devoir reculer devant rien. + +--Comment ne l'a-t-on pas arrete? + +--Personne n'avait interet a le poursuivre, et les deux familles de +Gonfreville et de Saint-Aureol craignaient egalement le bruit autour de +cette facheuse histoire; car, quelques mois apres, Mademoiselle de +Saint-Aureol mettait au monde un malheureux enfant. On attribue +l'infirmite de Casimir aux soins que sa mere avait pris pour dissimuler +sa grossesse; mais Dieu nous enseigne que c'est souvent sur les enfants +que retombe le chatiment des peres. Venez avec moi jusqu'au pavillon; je +suis curieux de voir l'endroit ou vous avez trouve la lettre. + +Le ciel s'etait eclairci; nous nous acheminames ensemble. + + +Tout alla fort bien a l'aller; l'abbe m'avait pris le bras; nous +marchions d'un meme pas et causions sans heurts. Mais au retour tout se +gata. Sans doute restions-nous passablement exaltes l'un et l'autre par +l'etrangete de l'aventure; mais chacun tres differemment; moi, vite +desarme par la complaisance souriante que l'abbe finalement avait mise a +me renseigner, deja j'oubliais sa soutane, ma retenue, je me laissais +aller a lui parler comme a un homme. Voici je crois comment la brouille +commenca: + +--Qui nous racontera, disais-je, ce que fit Mademoiselle de Saint-Aureol +cette nuit-la! Sans doute elle n'apprit que le lendemain la mort du +comte? L'attendit-elle, et jusqu'a quand, dans le jardin? Que +pensait-elle en ne le voyant pas venir? + +L'abbe se taisait, completement insensible a mon lyrisme psychologique; +je reprenais: + +--Imaginez cette delicate jeune fille, le coeur lourd d'amour et +d'ennui, la tete folle: Isabelle la passionnee ... + +--Isabelle la devergondee, soufflait l'abbe a demi-voix. + +Je continuais comme si je n'avais pas entendu, mais deja prenant elan +pour riposter a l'interjection prochaine: + +--Songez a tout ce qu'il a fallu d'esperance et de desespoir, de ... + +--Pourquoi songer a tout cela? interrompit-il sechement. Nous n'avons +pas a connaitre des evenements plus que ce qui peut nous instruire. + +--Mais suivant que nous en connaissons plus ou moins, ils nous +instruisent differemment ... + +--Que pretendez-vous dire? + +--Que la connaissance superficielle des evenements ne concorde pas +toujours, pas souvent meme, avec la connaissance profonde que nous en +pouvons prendre ensuite, et que l'enseignement que l'on en peut tirer +n'est pas le meme; qu'il est bon d'examiner avant de conclure ... + +--Mon jeune ami, faites attention que l'esprit d'examen et de curiosite +critique est la larve de l'esprit de revolte. Le grand homme que vous +avez pris pour modele aurait pu bien vous avertir que ... + +--Celui sur qui j'ecris ma these, voulez-vous dire ... + +--Quel ergoteur vous faites! C'est avec un pareil esprit que ... + +--Mais enfin, cher Monsieur l'abbe, j'aimerais bien savoir si ce n'est +pas cette meme curiosite qui vous fait m'accompagner, a cette heure, qui +vous penchait il a quelques instants sur ce lambris creve, et qui vous a +lentement pousse a connaitre de cette histoire tout ce que vous m'en +avez apporte!... + +Son pas se faisait plus saccade, sa voix plus breve; avec sa canne il +frappait le sol impatiemment. + +--Sans chercher comme vous des explications d'explications, quand j'ai +connu le fait, je m'y tiens. Les evenements lamentables que je vous ai +dits m'enseigneraient, s'il en etait encore besoin, l'horreur du peche +de la chair; ils sont la condamnation du divorce et de tout de que +l'homme a invente pour essayer de pallier aux consequences de ses +fautes. Voici qui suffit, n'est-ce pas! + +--Voici qui ne me suffit pas. Le fait ne m'est de rien tant que je ne +penetre pas sa cause. Connaitre la vie secrete d'Isabelle de +Saint-Aureol; savoir par quels chemins parfumes, pathetiques et +tenebreux ... + +--Jeune homme, mefiez-vous! vous commencez a en devenir amoureux!... + +--Ah! j'attendais cela! Parce que l'apparence ne me suffit pas, que je +ne me paie pas de mots, ni de gestes ... Etes-vous sur de ne pas mejuger +cette femme? + +--Une gourgandine! + +L'indignation chauffait mon front; je ne la contenais plus qu'a +grand'peine. + +--Monsieur l'abbe de tels mots surprennent dans votre bouche. Il me +semble que le Christ nous enseigne plus a pardonner qu'a servir. + +--De l'indulgence a la complaisance il n'y a qu'un pas. + +--Lui du moins ne l'eut pas condamnee comme vous faites. + +--D'abord, ca vous n'en savez rien. Puis Celui qui est sans peche peut +se permettre pour le peche d'autrui plus d'indulgence que celui dont ... +je veux dire que nous autres pecheurs nous n'avons pas a chercher plus +ou moins d'excuse au peche, mais tout simplement a nous en detourner +avec horreur. + +--Apres l'avoir bien renifle comme vous avez fait cette lettre. + +--Vous etes un impertinent.--Et quittant l'allee brusquement, il partit +a pas precipites par un petit chemin de traverse, jetant encore a la +maniere des Parthes des phrases acerees ou je ne distinguais que les +mots: enseignement moderne ... sorbonnard ... socinien ...! + + +Quand nous nous retrouvames au diner, il gardait un air renfrogne, mais +en sortant de table il vint a moi en souriant et me tendit une main +qu'en souriant aussi je serrai. + +La soiree me parut plus morne encore qu'a l'ordinaire. Le baron geignait +doucement au coin du feu; Monsieur Floche et l'abbe poussaient leurs +pions sans mot dire. Du coin de l'oeil je voyais Casimir, la tete +enfouie dans ses mains, saliver lentement sur son livre que par instants +il epongeait d'un coup de mouchoir. Je ne pretais a la partie de besigue +que ce qu'il fallait d'attention pour ne pas faire perdre trop +ignominieusement ma partenaire; Madame Floche s'apercevait et +s'inquietait de mon ennui; elle faisait de grands efforts pour animer un +peu la partie: + +--Allons Olympe! c'est a vous de jouer. Vous dormez? + +Non ce n'etait pas le sommeil, mais la mort dont je sentais deja le +tenebreux engourdissement glacer mes hotes; et moi-meme, une angoisse, +une sorte d'horreur, m'etreignait. O printemps! o vents du large, +parfums voluptueux, musiques aerees, jusqu'ici vous ne parviendrez plus +jamais! me disais-je; et je songeais a vous, Isabelle. De quelle tombe +aviez-vous su vous evader! vers quelle vie? La, dans la calme clarte de +la lampe, je vous imaginais, sur vos doigts delicats, laissant peser +votre front pale; une boucle de cheveux noirs touche, caresse votre +poignet. Comme vos yeux regardent loin! de quel ennui sans nom de votre +chair et de votre ame, raconte-t-il la plainte, ce soupir qu'ils +n'entendent pas? Et de moi-meme, a mon insu, s'echappait un soupir +enorme qui tenait du baillement, du sanglot, de sorte que Madame de +Saint-Aureol, jetant son dernier atout sur la table, s'ecriait: + +--Je crois que Monsieur Lacase a grande envie de s'en aller coucher.-- +Pauvre femme! + +Cette nuit je fis un reve absurde; un reve qui n'etait d'abord que la +continuation de la realite: + +La soiree n'etait pas achevee; j'etais encore dans le salon, pres de mes +hotes, mais a eux s'adjoignait une societe dont le nombre incessamment +croissait, bien que je ne visse point precisement arriver de personnes +nouvelles; je reconnaissais Casimir assis a la table devant un jeu de +patience vers lequel trois ou quatre figures se penchaient. On parlait a +voix basse, de sorte que je ne distinguais aucune phrase, mais je +comprenais que chacun signalait a son voisin quelque chose +d'extraordinaire et dont le voisin a son tour s'etonnait; l'attention se +portait vers un point, la pres de Casimir, ou tout a coup, je reconnus, +assise a table (comment ne l'avais-je pas dinstinguee plus tot) Isabelle +de Saint-Aureol. Seule parmi les costumes sombres, elle etait vetue tout +en blanc. D'abord elle m'apparut charmante, assez semblable a ce que la +montrait le medaillon; mais au bout d'un instant j'etais frappe par +l'immobilite de ses traits, la fixite de son regard, et soudain je +comprenais ce que l'on chuchotait a l'oreille: ce n'etait pas la la +veritable Isabelle, mais une poupee a sa ressemblance, qu'on mettait a +sa place durant l'absence de la vraie. Cette poupee a present me +paraissait affreuse; j'etais gene jusqu'a l'angoisse par son air de +pretentieuse stupidite; on l'eut dite immobile, mais, tandis que je la +regardais fixement, je la voyais lentement pencher de cote, pencher ... +elle allait chavirer, quand Mademoiselle Olympe, s'elancant de l'autre +extremite du salon, se courba jusqu'a terre, souleva la housse du +fauteuil et remonta je ne sais quel rouage qui faisait un grincement +bizarre et remettait le mannequin d'aplomb en communiquant a ses bras +une grotesque gesticulation d'automate. Puis chacun se leva, l'heure +etant sonnee du couvre-feu; on allait laisser la fausse Isabelle la +seule; en partant chacun la saluait a la turque, excepte le baron qui +s'approchait irreverencieusement, lui saisit a pleine main la perruque +et lui appliqua sur le sinciput deux gros baisers sonores en rigolant. +Des que la societe avait acheve de deserter le salon--et j'avais vu +sortir une foule--des que l'obscurite s'etait faite, je voyais, oui, +dans l'obscurite, je voyais la poupee palir, fremir et prendre vie. Elle +se soulevait lentement, et c'etait Mademoiselle de Saint-Aureol +elle-meme; elle glissait a moi sans bruit; tout a coup je sentais autour +de mon cou ses bras tiedes, et je me reveillais dans la moiteur de son +haleine au moment qu'elle me disait: + +--Pour eux je fais l'absente, mais pour toi je suis la. + + +Je ne suis ni superstitieux ni craintif; si je rallumai ma bougie, ce +fit pour chasser de mes yeux et de mon cerveau cette obsedante image; +j'y eus du mal. Malgre moi j'epiais tous les bruits. S'elle etait la +pourtant! En vain je m'efforcai de lire; je ne pouvais preter attention +a rien d'autre; c'est en pensant a elle que je me rendormis au matin. + + + + +VI + + +Ainsi retombaient les sursauts de ma curiosite amoureuse. Je ne pouvais +pourtant differer plus longtemps un depart que de nouveau j'avais +annonce a mes hotes, et ce jour etait le dernier que je devais passer a +la Quartfourche. Ce jour-la ... + +Nous sommes a dejeuner. L'on attend le courrier que Delphine, la femme +de Gratien, recoit du facteur et nous apporte d'ordinaire peu d'instants +avant le dessert. C'est a Madame Floche, je vous l'ai dit, qu'elle le +remet; puis celle-ci repartit les lettres et tend le _Journal des +Debats_ a Monsieur Floche, qui disparait derriere jusqu'a ce que nous +nous levions de table. Ce jour-la, une enveloppe mauve, prise a demi +dans la bande du journal, s'echappe du paquet et va voler sur la table +pres de l'assiette de Madame Floche; j'ai juste le temps de reconnaitre +la grande ecriture degingandee qui, la veille, m'avait fait deja battre +le coeur; Madame Floche aussi, apparemment, l'a reconnue; elle fait un +geste precipite pour couvrir l'enveloppe avec son assiette; l'assiette +s'en va cogner un verre, qui se brise et repand du vin sur la nappe; +tout cela fait un grand vacarme et la bonne Madame Floche profite de la +confusion generale pour subtiliser l'enveloppe dans sa mitaine. + +--J'ai voulu ecraser une araignee, dit-elle gauchement comme un enfant +qui s'excuse. (Elle appelle indifferemment: araignees, les cloportes et +les perce-oreilles qui s'echappent parfois de la corbeille de fruits.) + +--Et je parie que vous l'avez manquee, dit Madame de Saint-Aureol d'un +ton aigre, en se levant et jetant sa serviette non pliee sur la table. +Vous viendrez dans le salon me rejoindre, ma soeur. Ces Messieurs +m'excuseront: j'ai ma crampe de nombril. + +Le repas s'acheve en silence. Monsieur Floche n'a rien vu, Monsieur de +Saint-Aureol rien compris; Mademoiselle Verdure et l'abbe gardent les +yeux fixes sur leur assiette; si Casimir ne se mouchait pas, je crois +qu'on le verrait pleurer ... + +Il fait presque tiede. On a porte le cafe sur la petite terrasse que +forme le perron du salon. Je suis seul a en prendre avec Mademoiselle +Verdure et l'abbe; du salon ou sont enfermees ces deux dames, des eclats +de voix nous parviennent; puis plus rien; ces dames sont montees. + +C'est alors, s'il me souvient bien, qu'eclata la castille du +hetre-a-feuille-de-persil. + +Mademoiselle Verdure et l'abbe vivaient en etat de guerre. Les combats +n'etaient pas bien serieux et l'abbe ne faisait qu'en rire; mais rien +n'irritait tant Mademoiselle Verdure que le ton persifleur qu'il prenait +alors; elle se decouvrait a tous coups et l'abbe tirait dans le vif. +Presqu'aucun jour ne passait sans qu'eclatat entre eux quelqu'une de ces +escarmouches que l'abbe nommait des "castilles". Il pretendait que la +vieille fille en avait besoin pour sa sante; il la faisait monter a +l'arbre comme on emmene un chien faire un tour. Il n'y apportait +peut-etre pas de mechancete, mais certainement de la malice et s'y +montrait assez provoquant. Cela les occupait tous deux et assaisionnait +leur journee. + +Le petit incident du dessert nous avait laisses nerveux. Je cherchais +une diversion et, tandis que l'abbe versait les tasses, ma main +rencontra dans la poche de mon veston un paquet de feuilles, ramille +d'un arbre bizarre qui croissat pres de la grille d'entree et que +j'avais cueillie le matin pour en demander le nom a Mademoiselle +Verdure; non que je fusse bien curieux de le connaitre, mais elle se +trouvait flattee qu'on fit appel a son savoir. + +Car elle s'occupait de botanique. Certains jours elle partait +herboriser, portant en bandouliere sur ses robustes epaules une boite +verte qui lui donnait l'aspect bizarre d'une cantiniere; elle passait +entre son herbier et sa "loupe montee" le temps que lui laissaient les +soins domestiques ... Donc Mademoiselle Olympe prit la ramille et sans +hesiter: + +--Ceci, declara-t-elle, c'est du hetre-a-feuille-de-persil. + +--Curieuse appellation! hasardai-je; ces feuilles lanceolees n'ont +pourtant aucun rapport avec celles du ... + +L'abbe depuis un instant souriait avec pertinence: + +--C'est ainsi qu'on appelle a la Quartfourche le _fagus persicifolia_, +fit-il comme negligemment. Mademoiselle Verdure soubresauta: + +--Je ne vous savais pas si fort en botanique. + +--Non; mais j'entends un peu le latin. + +Puis, incline vers moi: Ces dames sont victimes d'un involontaire +calembour. _Persicus_, chere Mademoiselle, _persicus_ veut dire pecher, +non persil. Le _fagus persicifolia_ dont Monsieur Lacase remarquait les +feuilles qu'il appelle si justement lanceolees, le _fagus persicifolia_ +est un "hetre a feuilles de pecher." + +Mademoiselle Olympe etait devenue cramoisie: le calme qu'affectait +l'abbe achevait de la decomposer. + +--La vrai botanique ne s'occupe pas des anomalies et des monstruosites, +sut-elle trouver a dire sans tourner un regard vers l'abbe; puis vidant +sa tasse d'un trait elle partit en coup de vent. + +L'abbe avait fronce sa bouche en cul de poule, d'ou s'echappaient des +manieres de petits pets. J'avais grand'peine a retenir mon rire. + +--Seriez-vous mechant, Monsieur l'abbe? + +--Mais non! mais non ... Cette bonne demoiselle, qui ne prend pas assez +d'exercice, a besoin qu'on lui fouette le sang. Elle est tres combative, +croyez-moi; quand je reste trois jours sans pousser ma pointe c'est elle +qui vient ferrailler. A la Quartfourche les distractions ne sont pas si +nombreuses!... + +Et tous deux alors, sans parler, nous commencames de penser a la lettre +du dejeuner. + +--Vous avez reconnu cette ecriture? me hasardai-je a demander enfin. + +Il haussa les epaules: + +--Un peu plus tot, un peu plus tard, c'est la lettre qu'on recoit a la +Quartfourche deux fois par an, apres le paiement des fermages, et par +laquelle elle annonce a Madame Floche sa venue. + +--Elle va venir? m'ecriai-je. + +--Calmez-vous! Calmez-vous: vous ne la verrez pas. + +--Et pourquoi ne la pourrai-je point voir? + +--Parce qu'elle vient au milieu de la nuit qu'elle repart presque +aussitot, qu'elle fuit les regards et ... mefiez-vous de Gratien. Son +regard me scrutait: je ne bronchai point; il reprit sur un ton irrite: + +--Vous ne tiendrez aucun compte de ce que je vous en dis; je le vois a +votre air; mais vous etes averti. Allez! faites a votre guise; demain +matin vous m'en donnerez des nouvelles. + +Il se leva, me laissa, sans que j'aie pu demeler s'il cherchait a +refrener ma curiosite ou s'il ne s'amusait pas a l'eperonner au +contraire. + +Jusqu'au soir mon esprit, dont je renonce a peine le desordre, fut +uniquement occupe par l'attente. Pouvais-je aimer vraiment Isabelle? Non +sans doute, mais, amuse jusqu'au coeur par une excitation si violente, +comment ne me fusse-je pas mepris? reconnaissant a ma curiosite toute la +fremissante ardeur, la fougue, l'impatience de l'amour. Les dernieres +paroles de l'abbe n'avaient servi qu'a me stimuler davantage; que +pouvait contre moi Gratien? J'aurais traverse fourre d'epines et +brasiers! + +Certainement quelque chose d'anormal se preparait. Ce soir-la personne +ne proposa de partie. Sitot apres souper, Madame de Saint-Aureol +commenca de se plaindre de ce qu'elle appelait "sa gastrite" et se +retira sans facons, tandis que Mademoiselle Verdure lui preparait une +infusion. Peu d'instants apres, Madame Floche envoya se coucher Casimir; +puis, sitot que l'enfant fut parti: + +--Je crois que Monsieur Lacase a grande envie d'en faire autant; il a +l'air de tomber de sommeil. + +Et comme je ne repondais pas assez promptement a son invite: + +--Ah! je crois qu'aucun de nous ne va prolonger bien tard la veillee. + +Mademoiselle Verdure se leva pour allumer les bougeoirs; l'abbe et moi +nous la suivimes; je vis Madame Floche se pencher sur l'epaule de son +mari qui sommeillait au coin du feu dans la berline; il se leva tout +aussitot, puis entraina par le bras le baron qui se laissa faire, comme +s'il comprenait ce que lui signifiait. Sur le palier du premier etage, +ou chacun, muni d'un bougeoir, se retirait de son cote: + +--Bonne nuit! Dormez bien--me dit l'abbe avec un sourire ambigu. + +Je refermai la porte de ma chambre; puis j'attendis. Il n'etait encore +que neuf heures. J'entendis monter Madame Floche, puis Mademoiselle +Verdure. Il y eut sur le palier, entre Madame Floche et Madame de +Saint-Aureol qui etait ressortie de sa chambre, reprise d'une querelle +assez vive, trop loin de moi pour que j'en pusse distinguer les paroles; +puis un bruit de portes claquees; puis rien. + +Je m'etendis sur mon lit pour mieux reflechir. Je songeais a l'ironique +souhait de bon sommeil dont l'abbe avait accompagne sa derniere poignee +de main; j'aurais voulu savoir si lui, de son cote, s'appretait au +somme, ou si cette curiosite qu'il se defendait d'avoir devant moi, il +allait lui lacher la bride?... mais il couchait dans une autre partie du +chateau, faisant pendant a celle que j'occupais, et ou aucun motif +plausible ne m'appelait. Pourtant, qui de nous deux serait le plus +penaud, si nous nous surprenions l'un l'autre dans le couloir?... Ainsi +meditant il m'advint quelque chose d'inavouable, d'absurde, de +confondant: je m'endormis. + +Oui, moins surexcite sans doute qu'epuise par l'attente et fatigue en +outre par la mauvaise nuit de la veille, je m'endormis profondement. + + +Le crepitement de la bougie qui achevait de se consumer m'eveilla; ou, +peut-etre, vaguement percu a travers mon sommeil, un ebranlement sourd +du plancher: certainement quelqu'un avait marche dans le couloir. Je me +dressai sur mon seant. Ma bougie a ce moment s'eteignit; je demeurai, +dans le noir, tout pantois. Je n'avais plus pour m'eclairer que quelques +allumettes; j'en grattai une afin de regarder a ma montre: il etait pres +d'onze heures et demie; j'ecarquillai l'oreille ... plus un bruit. A +tatons je gagnai la porte et l'ouvris. + +Non, le coeur ne me battait point; je me sentais de corps agile, +imponderable; d'esprit calme, subtil, resolu. + +A l'autre extremite du couloir, une grande fenetre versait jusqu'a moi +une clarte non point egale comme celle des nuits tranquilles, mais +palpitante et defaillante par instants, car le ciel etait pluvieux et, +devant la lune, le vent charriait d'epais nuages. Je m'etais dechausse; +j'avancais sans bruit ... Je n'avais pas besoin d'y voir davantage pour +gagner le poste d'observation que je m'etais menage: c'etait, a cote de +celle de Madame Floche, ou vraisemblablement se tenait le conciliabule, +une petite chambre inhabitee, qu'avait occupee d'abord Monsieur Floche +(il preferait a present le voisinage de ses livres a celui de sa femme); +la porte de communication, dont j'avais soigneusement tire le verrou +pour me mettre a l'abri d'une surprise, avait un peu flechi, et je +m'etais assure qu'immediatement, sous le chambranle je pouvais glisser +mon regard; il me fallait, pour y atteindre, me jucher sur une commode +que j'avais poussee tout aupres. + +A present passait par cette fente un peu de lumiere qui, renvoyee par le +plafond blanc, me permettait de me guider. Je retrouvai tout comme je +l'avais laisse dans le jour. Je me hissai sur la commode, plongeai mes +regards dans la chambre voisine ... + +Isabelle de Saint-Aureol etait la. + + +Elle etait devant moi, a quelques pas de moi ... Elle etait assise sur un +de ces disgracieux sieges bas sans dossier, qu'on appelait je crois des +"poufs", dont la presence etonnait un peu dans cette chambre ancienne et +que je ne me souvenais point d'y avoir vu lorsque j'etais entre porter +des fleurs. Madame Floche se tenait enfoncee dans un grand fauteuil en +tapisserie; une lampe posee sur un gueridon pres du fauteuil les +eclairait discretement toutes deux. Isabelle me tournait le dos; elle +s'inclinait en avant, presque couchee sur les genoux de sa vieille +tante, de sorte que d'abord je ne vis pas son visage; bientot elle +releva la tete. Je m'attendais a la trouver davantage vieillie; pourtant +je reconnaissais a peine en elle la jeune fille du medaillon; non moins +belle sans doute, elle etait d'une beaute tres differente, plus +terrestre et comme humanisee; l'angelique candeur de la miniature le +cedait a une langueur passionnee, et je ne sais quel degout froissait le +coin de ses levres que le peintre avait dessinees entrouvertes. Un grand +manteau de voyage, une sorte de waterproof, d'une etoffe assez commune +semblait-il, la recouvrait, mais releve de cote, laissait voir une jupe +noire de taffetas luisant sur lequel sa main degantee, qu'elle laissait +pendre et qui tenait un mouchoir chiffonne, paraissait +extraordinairement pale et fragile. Une petite capote de feutre et de +plumes moirees, a brides de taffetas, la coiffait; une boucle de cheveux +tres noirs, repassait par dessus la bride et, des qu'elle baissait la +tete, revenait en avant cacher la tempe. On l'aurait dite en deuil sans +un ruban vert-scarabee qu'elle portait autour du cou. Madame Floche ni +elle ne disait rien; mais, de sa main droite, Isabelle caressait le +bras, la main de Madame Floche et l'attirait a elle, et puis la couvrait +de baisers. + +A present elle secouait la tete et ses boucles flottaient de gauche a +droite; alors, comme si elle reprenait une phrase: + +--Tous les moyens, dit-elle; j'ai vraiment essaye tous les moyens; je te +jure que ... + +--Ne jurez point, ma pauvre enfant; je vous crois sans cela, interrompit +la pauvre vieille en lui posant la main sur le front. Toutes deux +parlaient a voix tres basse comme si elles eussent craint d'etre +entendues. + +Madame Floche se redressa, repoussa doucement sa niece, et, s'appuyant +sur les deux bras de son fauteuil, se leva. Mademoiselle de Saint-Aureol +se leva pareillement, et tandis que sa tante se dirigeait vers le +secretaire d'ou Casimir, avant-hier, avait sorti le medaillon, elle fit +quelques pas dans le meme sens, s'arreta devant une console qui +supportait une grande miroir et, pendant que la vieille fouillait dans +un tiroir, s'avisant a son reflet du ruban emeraude qu'elle portait +autour du cou, elle le detacha prestement, le roula autour de son +doigt ... Avant que Madame Floche ne se fut retournee, le ruban vif avait +disparu, Isabelle avait pris une attitude meditative, les mains +retombees et croisees devant elle, le regard perdu ... + +La pauvre vieille Floche tenait encore d'une main son trousseau de +clefs, de l'autre la maigre liasse qu'elle avait ete querir dans le +tiroir; elle allait se rasseoir dans son fauteuil, quand la porte, en +face de celle ou j'etais poste, s'ouvrit brusquement toute grande--et +je faillis crier de stupeur. La baronne apparaissait dans l'embrasure, +guindee, decolletee, fardee, en grand costume d'apparat et le chef +surmonte d'une sorte de plumeau-marabout gigantesque. Elle brandissait +de son mieux un grand candelabre a six branches, toutes bougies +allumees, qui la baignait d'une tremblotante lumiere, et repandait des +pleurs de cire sur le plancher. A bout de forces sans doute, elle +commenca par courir poser le candelabre sur la console devant la glace; +puis reprenant en quatre petits bonds sa position dans l'embrasure, elle +s'avanca de nouveau, a pas rythmes, solennelle, portant loin devant elle +etendue sa main chargee d'enormes bagues. Au milieu de la chambre elle +s'arreta, se tourna tout d'une piece du cote de sa fille, le geste +toujours tendu, et, avec une voix aigue a percer les murailles: + +--Arriere de moi, fille ingrate! Je ne me laisserai plus emouvoir par +vos larmes, et vos protestations ont perdu pour jamais le chemin de mon +coeur. + +Tout cela etait debite, crie sur le meme fausset sans nuances. Isabelle +cependant s'etait jetee aux pieds de sa mere, dont elle avait saisi la +jupe, et la tirait, decouvrant deux ridicules petits escarpins de satin +blanc, cependant que de son front elle heurtait le plancher qu'un tapis +recouvrait a cet endroit. Madame de Saint-Aureol ne baissa pas les yeux +un instant, continua de lancer droit devant elle des regards aigus et +glaces comme sa voix, elle continua: + +--Ne vous aura-t-il pas suffi d'apporter au foyer de vos parents la +misere; pretendez-vous poursuivre plus loin les ... + +Ici brusquement la voix lui manqua; alors se tournant vers Madame Floche +qui se faisait toute petite et qui tremblait dans son fauteuil: + +--Et quant a vous ma soeur, si vous avez encore la faiblesse ...--puis se +reprenant:--Si vous avez la coupable faiblesse de ceder encore a ces +supplications, fut-ce pour un baiser, fut-ce pour une obole, aussi vrai +que je suis votre soeur ainee, je vous quitte, je recommande a Dieu mes +penates, et je ne vous revois de ma vie. + +J'etais comme au spectacle. Mais puisqu'elles ne se savaient pas +observees, pour qui ces deux marionnettes jouaient-elles la tragedie? +Les attitudes et les gestes de la fille me paraissaient aussi exageres, +aussi faux que ceux de la mere ... Celle-ci me faisait face, de sorte que +je voyais de dos Isabelle qui, prosternee, gardait sa pose d'Esther +suppliante; tout a coup je remarquai ses pieds: ils etaient chausses en +pou-de-soie couleur prune, autant qu'il me sembla et que l'on en pouvait +juger encore sous la couche de boue qui recouvrait les bottines; +au-dessus, un bas blanc, ou le volant de la jupe, en se relevant, +mouille, fangeux, avait fait une trainee sale ... Et soudain, plus haut +que la declamation de la vieille, retentit en moi tout ce que ces +pauvres objets racontaient d'aventureux, de miserable. Un sanglot +m'etreignit la gorge; et je me promis, quand Isa quitterait la maison, +de la suivre a travers le jardin. + +Madame de Saint-Aureol cependant avait fait trois pas vers le fauteuil +de Madame Floche: + +--Allons! donnez-moi ces billets! Pensez-vous que sous votre mitaine je +ne voie pas se froisser le papier? Me croyez-vous aveugle, ou folle? +Donnez-moi cet argent vous dis-je!--Et, melodramatiquement, approchant +les billets dont elle s'etait emparee, de la flamme d'une de ses bougies +du candelabre:--Je prefererais bruler le tout (faut-il dire qu'elle +n'en faisait rien) plutot que de lui donner un liard. + +Elle glissa les billets dans sa poche et reprit son geste declamatoire: + +--Fille ingrate! Fille denaturee! Le chemin qu'ont pris mes bracelets et +mes colliers, vous saurez l'apprendre a mes bagues!--Ce disant, d'un +geste habile de sa main etendue, elle en fit tomber deux ou trois sur le +tapis. Comme un chien affame se jette sur un os, Isabelle s'en saisit. + +--Partez, a present: nous n'avons plus rien a nous dire, et je ne vous +reconnais plus. + +Puis ayant ete prendre un eteignoir sur la table de nuit, elle en coiffa +successivement chaque bougie du candelabre, et partit. + +La piece a present paraissait sombre. Isabelle cependant s'etait +relevee; elle passait ses doigts sur ses tempes, rejetait en arriere ses +boucles eparses et rajustait son chapeau. D'une secousse elle remonta +son manteau qui avait un peu glisse des ses epaules, et se pencha vers +Madame Floche pour lui dire adieu. Il me parut que la pauvre femme +cherchait a lui parler, mais c'etait d'une voix si faible que je ne pus +rien distinguer. Isabelle sans rien dire pressa une des tremblantes +mains de la vieille contre ses levres. Un instant apres je m'elancais a +sa poursuite dans le couloir. + +Au moment de descendre l'escalier, un bruit de voix m'arreta. Je +reconnus celle de Mademoiselle Verdure qu'Isabelle avait deja rejointe +dans la vestibule, et je les apercus toutes deux en me penchant par +dessus la rampe. Olympe Verdure tenant une petite lanterne a la main. + +--Tu vas partir sans l'embrasser? disait-elle,--et je compris qu'il +s'agissait de Casimir.--Tu ne veux donc pas le voir? + +--Non, Loly; je suis trop pressee. Il ne doit pas savoir que je suis +venue. + +Il y eut un silence, une pantomime que d'abord je ne compris pas bien. +La lanterne s'agita projetant des ombres bondissantes. Mademoiselle +Verdure s'avancant, Isabelle se reculant, toutes deux se deplacerent de +quelques pas; puis j'entendis: + +--Si; si; en souvenir de moi. Je le gardais depuis longtemps. A present +que je suis vieille, qu'est-ce que je feras de cela? + +--Loly! Loly! Vous etes ce que je laisse ici de meilleur. + +Mademoiselle Verdure la pressait entre ses bras: + +--Ah! pauvrette! comme elle est trempee! + +--Mon manteau seulement ... ce n'est rien. Laisse-moi partir vite. + +--Prends un parapluie au moins. + +--Il ne pleut plus. + +--La lanterne. + +--Qu'est-ce que j'en ferais? La voiture est tout pres. Adieu. + +--Allons! Adieu, ma pauvre enfant! Que Dieu te ... le reste se perdit +dans un sanglot. Mademoiselle Verdure resta quelques instants penchee +dans la nuit, et une bouffee d'air humide monta du dehors dans la cage +de l'escalier; puis, sur la porte refermee, je l'entendis pousser les +verrous ... + +Je ne pouvais passer devant Mademoiselle Verdure. Gratien emportait +chaque soir la clef de la porte de la cuisine. Une autre porte ouvrait +de l'autre cote de la maison, par ou facilement j'eusse pu sortir, mais +c'etait un detour enorme. Avant que je ne l'aie retrouvee, Isabelle +aurait deja rejoint sa voiture. Ah! si de ma fenetre je l'appelais ... Je +courus a ma chambre. La lune etait de nouveau recouverte; guettant un +bruit de pas j'attendis un instant; un souffle puissant s'eleva et, +tandis que Gratien rentrait par la cuisine, a travers la chuchotante +agitation des arbres, j'entendis la voiture d'Isabelle de Saint-Aureol +s'eloigner. + + + + +VII + + +Je m'etais mis fort en retard, et, sitot de retour a Paris, s'emparerent +de moi mille soucis qui derouterent enfin mes pensees. La resolution que +j'avais prise de retourner l'ete suivant a la Quartfourche temperait mes +regrets de n'avoir su pousser plus loin une aventure que je commencais +d'oublier lorsque, vers la fin de Janvier, je recus un double +faire-part. Les epoux Floche avaient tous deux exhale vers Dieu leur ame +tremblante et douce, a quelques jours d'intervalle. Je reconnus sur +l'enveloppe du faire-part l'ecriture de Mademoiselle Verdure; mais c'est +a Casimir que j'envoyai l'expression banale de mes regrets et de ma +sympathie. Deux semaines apres je recus cette lettre: + +_Mon cher Monsieur Gerard._ + +(L'enfant n'avait jamais pu se decider a m'appeler par mon nom de +famille. + +--Comment vous appelez-vous, vous? m'avait-il demande dans une +promenade, precisement le jour ou j'avais commence a le tutoyer. + +--Mais tu le sais bien, Casimir, je m'appelle Monsieur Lacase. + +--Non; pas ce nom-la, l'autre? reclamait-il) + +_Vous etes bien bon de m'avoir ecrit, et votre lettre a ete bien bonne +parce qu'a present la Quartfourche est bien triste. Ma grand'maman avait +eu jeudi une attaque et ne pouvait plus quitter sa chambre; alors maman +est revenue a la Quartfourche et l'abbe est parti parce qu'il avait ete +cure du Breuil. C'est apres ca que mon oncle et ma tante sont morts. +D'abord mon oncle est mort, qui vous aimait bien, et puis dimanche apres +ma tante qui a ete malade trois jours. Maman n'etait plus la. J'etais +tout seul avec Loly et Delphine la femme de Gratien, qui m'aime bien; et +ca ete tres triste parce que ma tante ne voulait pas me quitter. Mais il +a bien fallu. Alors maintenant je couche dans la chambre a cote de +Delphine, parce que Loly a ete rappelee dans l'Orne par son frere. +Gratien aussi est tres bon pour moi. Il m'a montre a faire des boutures +et des greffes ce qui est tres amusant, et puis j'aide a abattre les +arbres. + +Vous savez, votre petit papier ousque vous avez ecrit votre promesse, il +faut l'oublier parce qu'il n'y aurait plus personne ici pour vous +recevoir. Mais ca me fait beaucoup de chagrin de ne pas vous revoir +parce que je vous aimais bien. Mais je ne vous oublie pas. Votre petit +ami, CASIMIR._ + +La mort de Monsieur et Madame Floche m'avait laisse assez indifferent, +mais cette lettre maladroite et depourvue me remua. Je n'etais pas libre +en ce moment, mais je me promis, des les vacances de Paques, de pousser +une reconnaissance jusqu'a la Quartfourche. Que m'importait qu'on ne put +m'y recevoir? Je descendrais a Pont-l'Eveque et louerais une voiture. +Ai-je besoin d'ajouter que la pensee d'y retrouver peut-etre la +mysterieuse Isabelle m'y attirait autant que ma grande pitie pour +l'enfant. Certains passages de cette lettre me restaient +incomprehensibles; j'enchainais mal les faits. L'attaque de la vieille, +l'arrivee d'Isabelle a la Quartfourche, le depart de l'abbe, la mort des +vieux a laquelle leur niece n'assistait point, le depart de Mademoiselle +Verdure ... ne fallait-il voir la qu'une suite fortuite d'evenements, ou +chercher entre eux quelque rapport? Ni Casimir n'aurait su, ni l'abbe +voulu m'en instruire. Force etait d'attendre Avril. Des mon second jour +de liberte, je partis. + +A la station de Breuil, j'apercus l'abbe Santal qui s'appretait a +prendre mon train; je le helai: + +--Vous revoila dans le pays, fit-il. + +--Je ne pensais pas en effet y revenir si tot. + +Il monta dans mon compartiment. Nous etions seuls. + +--Eh bien! Il y a eu du nouveau depuis votre visite. + +--Oui; j'appris que vous desserviez a present la cure du Breuil. + +--Ne parlons pas de cela; et il etendait la main d'un geste que je +reconnus. Vous avez recu un faire-part? + +--Et j'ai envoye aussitot mes condoleances a votre eleve; c'est par lui +que j'ai eu ensuite des nouvelles; mais il ma peu renseigne. J'ai failli +vous ecrire pour vous demander quelques details. + +--Il fallait le faire. + +--J'ai pense que vous ne me renseigneriez pas volontiers, ajoutai-je en +riant. + +Mais, sans doute tenu a moins de discretion que du temps ou il etait a +la Quartfourche, l'abbe semblait dispose a parler. + +--Croyez-vous que c'est malheureux, ce qui se passe la-bas? dit-il. +Toutes les avenues vont y passer! + +Je ne comprenais point d'abord; puis la phrase de Casimir me revint a la +memoire: "J'aide a abattre des arbres ..." + +--Pourquoi fait-on cela? demandai-je naivement. + +--Pourquoi? mon bon Monsieur. Allez donc le demander aux creanciers. Au +reste ca n'est pas eux que ca regarde, et tout se fait derriere leur +dos. La propriete est couverte d'hypotheques. Mademoiselle de +Saint-Aureol enleve tout ce qu'elle peut. + +--Elle est la-bas? + +--Comme si vous ne les saviez pas! + +--Je le supposais simplement d'apres quelques mots de ... + +--C'est depuis qu'elle est la-bas que tout va mal.--Il se ressaisit un +instant; mais cette fois le besoin de parler l'emporta; il n'attendait +meme plus mes questions et je jugeai plus sage de n'en point faire; il +reprit: + +--Comment a-t-elle appris la paralysie de sa mere? c'est ce que je n'ai +pas pu m'expliquer. Quand elle a su que la vieille baronne ne pouvait +plus quitter son fauteuil, elle s'est amenee avec son bagage, et Mme +Floche n'a pas eu le courage de la mettre dehors. C'est alors que moi je +suis parti. + +--Il est tres triste que vous ayez ainsi laisse Casimir. + +--C'est possible, mais ma place n'est pas aupres d'une creature ... +J'oublie que vous la defendiez!... + +--Je le ferais peut-etre encore, Monsieur le cure. + +--Allez toujours. Oui, oui; Mademoiselle Verdure aussi la defendait. +Elle l'a defendue jusqu'au temps qu'elle ait vu mourir ses maitres. + +J'admirais que l'abbe eut a peu pres completement depouillee cette +elegance de langage qu'il revetait a la Quartfourche; il avait adopte +deja le geste et le parler propre aux cures des villages normands. Il +reprit, poursuivant son propos: + +--A elle aussi ca a paru drole de les voir mourir tous les deux a la +fois. + +--Est-ce que ...? + +--Je ne dis rien;--et il gonflait sa levre superieure par vieille +habitude, mais repartait tout aussitot: + +--N'empeche que dans le pays on jasait. Ca deplaisait de voir heriter la +niece. Et vous voyez qu'elle aussi, la Verdure, a juge preferable de +s'en aller. + +--Qui reste aupres de Casimir? + +--Ah! vous avez tout de meme compris que sa mere n'est pas une societe +pour l'enfant. Eh bien! il passe presque tout son temps chez les +Chointreuil, vous savez bien: le jardinier et sa femme. + +--Gratien? + +--Oui Gratien; qui voulait s'opposer a ce qu'on abatit des arbres dans +le parc; mais il n'a pu empecher rien du tout. C'est la misere. + +--Les Floches n'etaient pourtant pas sans argent. + +--Mais tout etait mange, du premier jour, mon bon Monsieur. Sur trois +fermes de la Quartfourche, Madame Floche en possedait deux qu'on a +vendues, il y a beau temps, aux fermiers. La troisieme, la petite ferme +des Fonds, appartient encore a la baronne; elle n'etait plus affermee, +Gratien en surveillait le faire-valoir; mais elle sera bientot mise en +vente avec le reste. + +--La Quartfourche va etre mise en vente! + +--Par adjudication. Mais ca ne pourra pas se faire avant la fin de +l'ete. En attendant je vous prie de croire que la demoiselle profite. Il +lui faudra bien finir par mettre les pouces; quand on aura deja enleve +la moitie des arbres ... + +--Comment se trouve-t-il quelqu'un pour les lui acheter, si elle n'a pas +le droit, de les vendre? + +--Ah! vous etes jeune encore. Quand on vend a vil prix on trouve +toujours acquereur. + +--Le moindre huissier peut empecher cela. + +--L'huissier s'entend avec l'homme d'affaires des creanciers, qui s'est +installe la-bas et--il se pencha vers mon oreille--qui couche avec +elle, puisqu'il vous plait de tous savoir. + +--Les livres et les papiers de Monsieur Floche? demandai-je, sans +paraitre emu par sa derniere phrase. + +--Le mobilier du chateau et la bibliotheque feront l'effet d'une vente +prochaine; ou pour parler mieux: d'une saisie. La-bas, personne +heureusement ne se doute de la valeur de certains ouvrages; sans quoi +ceux-ci auraient disparu depuis longtemps. + +--Un coquin peut surgir ... + +--A present les scelles sont poses; n'ayez crainte; on ne les levera +qu'a l'occasion de l'inventaire. + +--Que dit de tout cela la baronne? + +--Elle ne se doute de rien; on lui porte a manger dans sa chambre; elle +ne sait seulement pas que sa fille est la. + +--Vous ne dites rien du baron? + +--Il est mort il y a trois semaines, a Caen, dans une maison de retraite +ou nous venions de le faire accepter. + +Nous arrivions a Pont-l'Eveque. Un pretre etait venu a la rencontre de +l'abbe Santal, qui prit conge de moi apres m'avoir indique un hotel et +un loueur de voitures. + + +La voiture que je louai le lendemain me deposa a l'entree du parc de la +Quartfourche; il fut convenu qu'elle viendrait me reprendre dans une +couple d'heures, apres que les chevaux se seraient reposes dans l'ecurie +d'une des fermes. + +Je trouvai la grille du parc grande ouverte; le sol de l'allee etait +abime par les charrois. Je m'attendais au plus affreux saccage et fus +joyeusement surpris, a l'entree, de reconnaitre bourgeonnant le "hetre a +feuilles de pecher", connaissance illustre; je ne reflechis pas que sans +doute il ne devait la vie qu'a la mediocre qualite de son bois; en +avancant, je constatai que la hache avait deja frappe les plus beaux +arbres. Avant de m'enfoncer dans le parc, je voulus revoir le petit +pavillon ou j'avais decouvert la lettre d'Isabelle; mais, suppleant la +serrure brisee, un cadenas maintenait la porte; (j'appris ensuite que +les bucherons serraient dans ce pavillon des outils et des vetements). +Je m'acheminai vers le chateau. L'allee que je suivais etait droite, +bordee de buissons bas; elle ne donnait pas sur la facade, mais sur le +cote des communs; elle menait a la cuisine et, presque vis-a-vis de +celle-ci, s'ouvrait la petite barriere du jardin potager; j'en etais +encore assez eloigne lorsque je vis sortir du potager Gratien avec un +panier de legumes; il m'apercut, mais ne me reconnut pas d'abord; je le +helai; il vint a ma rencontre, et brusquement: + +--Ah ben, Monsieur Lacase! pour sur qu'on ne vous attendait pas a cette +heure! Il restait a me regarder, hochant la tete et ne dissimulant pas +la contrariete que lui causait ma presence; pourtant il ajouta, plus +doucement: + +--Tout de meme le petit sera content de vous revoir. + +Nous avions fait quelques pas sans parler, du cote de la cuisine; il me +fit signe de l'attendre et entra poser son panier. + +--Alors vous etes venu voir ce qui se passe a la Quartfourche, dit-il, +en revenant a moi, plus civilement. + +--Et il parait que ca n'y va pas bien fort? + +Je le regardai; son menton tremblait; il restait sans me repondre; +brusquement il me saisit par le bras et m'entraina vers la pelouse qui +s'etendait devant le perron du salon. La gisait le cadavre d'un chene +enorme, sous lequel je me souvins de m'etre abrite de la pluie a +l'automne: autour de lui s'entassaient en buches et en fagots ses +branches dont, avant de l'abattre, on l'avait depouille. + +--Savez-vous combien ca vaut, un arbre comme ca? me dit-il: Douze +pistoles. Et savez-vous combien ils l'on paye?--Celui-la tout comme les +autres ... Cent sous. + +Je ne savais pas que dans ce pays ils appelaient pistoles les ecus de +dix francs; mais ce n'etait pas le moment de demander un +eclaircissement. Gratien parlait d'une voix contractee. Je me tournai +vers lui; il essuya du revers de sa main, sur son visage, larmes ou +sueur puis, serrant les poings: + +--Oh! les bandits! les bandits! Quand je les entends taper du couperet +ou la hache, Monsieur, je deviens fou; leurs coups me portent sur la +tete; j'ai envie de crier au secours? au voleur! j'ai envie de cogner a +mon tour; j'ai envie de tuer. Avant-hier j'ai passe la moitie du jour +dans la cave; j'entendais moins ... Au commencement, le petit, ca +l'amusait de voir travailler les bucherons; quand l'arbre etait pres de +tomber, on l'appelait pour tirer sur la corde; et puis, quand ces +brigands se sont approches du chateau, abattant toujours, le petit a +commence a trouver ca moins drole; il disait: ah! pas celui-ci! pas +celui-la!--Mon pauvre gars que je lui ai dit, celui-la ou un autre, +c'est toujours pas pour toi qu'on les laisse. Je lui ai bien dit qu'il +ne pourrait pas demeurer a la Quartfourche; mais c'est trop jeune; il ne +comprend pas que rien n'est deja plus a lui. Si seulement on pouvait +nous garder sur la petite ferme; je l'y prendrais bien volontiers avec +nous, pour sur; mais qui sait seulement qui va l'acheter, et le gredin +qu'on va vouloir y mettre a notre place!... Voyez-vous, Monsieur, je ne +suis pas encore bien vieux, mais j'aurais mieux aime mourir avant +d'avoir vu tout cela. + +--Qui est-ce qui habite au chateau, maintenant? + +--Je ne veux pas le savoir. Le petit mange avec nous a la cuisine; ca +vaut mieux. Madame la baronne ne quitte plus sa chambre; heureusement +pour elle, la pauvre dame ... C'est Delphine qui lui porte ses repas, en +passant par l'escalier de service rapport a ceux qu'elle ne veut pas +croiser. Les autres ont quelqu'un qui les sert et a qui nous ne parlons +pas. + +--Est-ce qu'on ne doit pas bientot faire une saisie du mobilier? + +--Alors on tachera d'emmener Madame la baronne sur la ferme, en +attendant qu'on mette la ferme en vente avec le chateau. + +--Et Made ... et sa fille? demandai-je en hesitant, car je ne savais +comment la nommer. + +--Elle peut bien aller ou il lui plaira; mais pas chez nous. C'est +pourtant a cause d'elle, tout ce qui arrive. + +Sa voix tremblait d'une si grave colere que je compris a ce moment +comment cet homme avait pu aller jusqu'au crime pour proteger l'honneur +de ses maitres. + +--Elle est dans le chateau, maintenant? + +--A l'heure qu'il est, elle doit se promener dans le parc. Parait que ca +ne lui fait pas de mal, a elle; elle regarde les ebrancheurs; il y meme +des jours qu'elle cause avec eux, sans honte. Mais quand il pleut, elle +ne quitte pas sa chambre; tenez, celle qui fait le coin; elle se tient +tout contre la vitre et regarde dans le jardin. Si son homme n'etait pas +a Lisieux pour le quart d'heure, je ne sortirais pas comme je fais. Ah! +on peut dire que c'est du beau monde, Monsieur Lacase; pour sur! Si +seulement nos pauvres vieux maitres revenaient pour voir ca chez eux, +ils retourneraient bien vite ou ils reposent. + +--Casimir est par la? + +--Je pense qu'il promene dans le parc lui aussi. Voulez-vous que je +l'appelle? + +--Non; je saurai bien le trouver. A tantot. Je vous reverrai sans doute, +Delphine et vous, avant de partir. + +Le saccage des bucherons paraissait plus atroce encore a ce moment de +l'annee ou tout s'appretait a revivre. Dans l'air attiedi les rameaux +deja se gonflaient; des bourgeons eclataient et, coupee, chaque branche +pleurait sa seve. J'avancais lentement, non point tant triste moi-meme +qu'exalte par la douleur du paysage, grise peut-etre un peu par +puissante odeur vegetale que l'arbre mourant et la terre en travail +exhalaient. A peine etais-je sensible au contraste de ces morts avec le +renouveau du printemps; le parc, ainsi, s'ouvrait plus largement a la +lumiere qui baignait et dorait egalement mort et vie; mais cependant, au +loin, le chant tragique des cognees, occupant l'air d'une solennite +funebre, rythmait secretement les battements heureux de mon coeur, et la +vieille lettre d'amour, que j'avais emportee, dont je m'etais promis de +ne me point servir, mais que par instants je pressais sur mon coeur, le +brulait. Rien plus ne saurait m'empecher aujourd'hui, me redisais-je, et +je souriais de sentir mes pas se presser a la seule pensee d'Isabelle; +ma volonte n'y pouvait, mais une force interieure m'activait. J'admirais +par quel exces de vie cet accent de sauvagerie que la depredation +apportait a la beaute du paysage en aiguisait pour moi la jouissance; +j'admirais que les medisances de l'abbe eussent si peu fait pour me +detacher d'Isabelle et que tout ce que je decouvrais d'elle avivat +inavouablement mon desir ... Qu'est-ce qui l'attachait encore a ces +lieux, peuples de hideux souvenirs? De la Quartfourche vendue, je le +savais, rien ne devait lui rester ni lui revenir. Que ne +s'enfuyait-elle? Et je revais de l'enlever ce soir dans ma voiture; je +precipitais mon allure; je courais presque, quand soudain, loin devant +moi, je l'apercus. C'etait elle, a n'en pas douter, en deuil et nu-tete, +assise sur le tronc d'un arbre abattu en travers de l'allee. Mon coeur +battit si fort que je dus m'arreter quelques instants; puis, vers elle, +lentement j'avancai, tranquille et indifferent promeneur. + +--Excusez-moi Madame ... je suis bien ici a la Quartfourche? + +Un petit papier a ouvrage etait pose sur le tronc d'arbre a cote d'elle +plein de bobines, d'instruments de couture, de morceaux de crepe +enroules sur eux-memes ou defaits, et elle s'occupait a en disposer +quelques lambeaux sur une modeste capote de feutre qu'elle tenait a la +main; un ruban vert, que sans doute elle venait d'en arracher, trainait +a terre. Un tres court mantelet de drap noir couvrait ses epaules, et, +quand elle leva la tete, je remarquai l'agrafe vulgaire qui en retenait +le col clos. Sans doute m'avait-elle apercu de loin, car ma voix ne +parut pas la surprendre. + +--Vous veniez pour acheter la propriete? dit-elle, et sa voix que je +reconnus me fit battre le coeur. Que son front decouvert etait beau! + +--Oh! je venais en simple visiteur. Les grilles etaient ouvertes et j'ai +vu des gens circuler. Mais peut-etre etait-il indiscret d'entrer? + +--A present, peut bien entrer qui veut! Elle soupira profondement, mais +se reprit a son ouvrage comme si nous ne pouvions avoir rien de plus a +nous dire. + +Ne sachant comment continuer un entretien qui peut-etre serait unique, +qui devait etre decisif, mais que le temps ne me paraissait pas venu de +brusquer; soucieux d'y apporter quelque precaution et la tete et le +coeur uniquement pleins d'attente et de questions que je n'osais encore +poser, je demeurais devant elle, chassant du bout de ma canne de menus +eclats de bois, si gene, si impertinent a la fois et si gauche, qu'a la +fin elle releva les yeux, me devisagea et je crus qu'elle allait eclater +de rire; mais elle me dit simplement, sans doute parce qu'alors je +portais un chapeau mou sur des cheveux longs, et parce que ne me +pressait apparemment aucune occupation pratique: + +--Vous etes artiste? + +--Helas! non, repliquai-je en souriant, mais qu'a cela ne tienne; je +sais gouter la poesie. Et sans oser la regarder encore, je sentais son +regard m'envelopper. L'hypocrite banalite de nos propos m'est odieuse et +je souffre a les rapporter ... + +--Comme ce parc est beau, reprenais-je. + +Il me parut qu'elle ne demandait qu'a causer et n'etait embarrassee, +ainsi que moi, que de savoir comment engager l'entretien; car elle se +recria que je ne pouvais malheureusement juger en cette saison de ce que +pouvait devenir a l'automne ce parc, encore grelottant et mal reveille +de l'hiver--du moins ce qu'il avait pu devenir, reprit-elle; qu'en +restera-t-il desormais apres l'affreux travail des bucherons?... + +--Ne pouvait-on les empecher? m'ecriai-je. + +--Les empecher! repeta-t-elle ironiquement en levant tres haut les +epaules; et je crus qu'elle me montrait son miserable chapeau de feutre +pour temoigner de sa detresse, mais elle le levait pour le reposer sur +sa tete, rejete en arriere et laissant decouvert son front; puis elle +commenca de ranger ses morceaux de crepe comme si elle s'appretait a +partir. Je me baissai, ramassai a ses pieds le ruban vert, le lui +tendis. + +--Qu'en ferais-je, a present, dit-elle sans le prendre. Vous voyez que +je suis en deuil. + +Aussitot je l'assurai de la tristesse avec laquelle j'avais appris la +mort de Monsieur et Madame Floche, puis enfin celle du baron; et comme +elle s'etonnait que j'eusse connu ses parents, je lui laissai savoir que +j'avais vecu aupres d'eux douze jours du dernier octobre. + +--Alors pourquoi tout-a-l'heure avez-vous feint de ne savoir ou vous +etiez? repartit-elle brusquement. + +--Je ne savais comment vous aborder. Puis, sans trop me decouvrir +encore, je commencai de lui raconter quelle passionnee curiosite m'avait +retenu de jour en jour a la Quartfourche dans l'espoir de la rencontrer +et, (car je ne lui parlai pas de la nuit ou mon indiscretion l'avait +surprise), mes regrets enfin de regagner Paris sans l'avoir vue. + +--Qu'est-ce donc qui vous avait donne si grand desir de me connaitre? + +Elle ne faisait plus mine de partir. J'avais traine jusqu'en face +d'elle, pres d'elle, un epais fagot ou je m'etais assis; plus bas +qu'elle, je levais les yeux pour la voir; elle s'occupait infantinement +a pelotonner des rubans de crepe et je ne saisissais plus son regard. Je +lui parlais de sa miniature et m'inquietait de ce qu'avait pu devenir ce +portrait dont j'etais amoureux; mais elle ne le savait point;--Sans +doute le retrouvera-t-on en levant les scelles ... Et il sera mis en +vente avec le reste, ajouta-t-elle avec un rire dont le secheresse me +fit mal.--Pour quelques sous vous pourrez l'acquerir, si le coeur vous +en dit toujours. + +Je protestai de mon chagrin de la voir ne prendre pas au serieux un +sentiment dont l'expression seule etait brusque, mais qui depuis +longtemps m'occupait; mais a present elle demeurait impassible et +semblait resolue a ne plus ecouter rien de moi. Le temps pressait. +N'avais-je pas sur moi de quoi violenter son silence? L'ardente lettre +fremissait sous mes doigts. J'avais prepare je ne sais quelle histoire +d'anciennes relations de ma famille avec celle de Gonfreville, pensant +l'amener incidemment a parler; mais a ce moment je ne sentis plus que +l'absurdite de ce mensonge et commencai de raconter tout simplement par +quel mysterieux hasard cette lettre--et je la lui tendis--etait tombee +entre mes mains. + +--Ah! je vous en conjure, Madame! ne dechirez pas ce papier! Rendez-le +moi ... + +Elle etait devenue mortellement pale et garda quelques instants sans la +lire la lettre ouverte sur ses genoux; le regard vague, les paupieres +battantes, elle murmurait: + +--Oublie de la reprendre! Comment avais-je pu l'oublier? + +--Sans doute aurez-vous cru qu'elle lui etait parvenue, qu'il etait venu +la chercher ... + +Elle ne m'ecoutait toujours pas. Je fis un mouvement pour me ressaisir +de la lettre; mais elle se meprit a mon geste: + +--Laissez-moi, cria-t-elle en repoussant brutalement ma main. Elle se +souleva, voulut fuir. A genoux devant elle je la retins. + +--N'ayez pas peur de moi, Madame; vous voyez bien que je ne vous veux +aucun mal; et comme elle se rasseyait, ou plutot retombait sans force; +je la suppliai de ne pas m'en vouloir si le hasard avait choisi pour +elle un confident involontaire, mais de me continuer une confiance que +je jurai de ne point trahir; ah! que ne me parlait-elle a present comme +a un ami veritable et comme si je ne savais rien d'elle qu'elle-meme ne +m'eut appris? + +Les larmes que je repandais en parlant firent peut-etre plus pour la +convaincre que mes paroles. + +--Helas! repris-je, je sais quelle mort miserable enlevait, ce meme soir +votre amant ... Mais comment avez-vous appris votre deuil? Cette nuit que +vous l'attendiez, prete a fuir avec lui, que pensiez-vous? que +fites-vous en ne le voyant pas apparaitre? + +--Puisque vous savez tout, dit-elle d'une voix desolee vous savez bien +que je n'avais plus a l'attendre, apres que j'avais averti Gratien. + +J'eus de l'affreuse verite une intuition si subite que ces mots +m'echapperent comme un cri: + +--Quoi! c'est vous qui l'avez fait tuer? + +Alors laissant tomber a terre la lettre et le panier dont les menus +objets se repandirent, elle courba son front dans ses mains et commenca +de sangloter eperdument. Je me penchai vers elle et tentai de prendre +une de ses mains dans les miennes. + +--Non! vous etes ingrat et brutal. + +Mon imprudent exclamation coupait court a sa confidence; elle se +raidissait a present contre moi; cependant je restais assis devant elle, +bien resolu a ne la quitter point qu'elle ne se fut expliquee davantage. +Ses sanglots enfin s'apaiserent; je lui persuadai doucement qu'elle +avait deja trop parle pour pouvoir impunement se taire, mais qu'une +confession sincere ne saurait la diminuer a mes yeux et qu'aucun aveu ne +me serait plus penible que son silence. Les coudes sur les genoux, ses +mains croisees cachant son front, voici ce qu'elle me raconta. + +La nuit qui preceda celle qu'elle avait fixee pour sa fuite, dans +l'amoureuse exaltation de la veillee, elle avait ecrit cette lettre; le +lendemain, elle l'avait portee au pavillon, glissee en cet endroit +secret que Blaise de Gonfreville connaissait et ou elle savait que +bientot il viendrait la prendre. Mais sitot de retour au chateau, +lorsqu'elle s'etait retrouvee dans cette chambre qu'elle voulait quitter +pour jamais, une angoisse indicible l'avait saisie, la peur de cette +liberte inconnue qu'elle avait si sauvagement desiree, la peur de cet +amant qu'elle appelait encore, de soi-meme et de ce qu'elle craignait +d'oser. Oui la resolution etait prise, oui le scrupule refoule, la honte +bue, mais a present que rien ne la retenait plus, devant la porte +ouverte pour sa fuite, le coeur brusquement lui manquait. L'idee de +cette fuite lui devenait odieuse, intolerable; elle courait dire a +Gratien que le baron de Gonfreville avait projete de l'enlever aux siens +cette nuit meme, qu'on le trouverait rodant avant le soir aupres du +pavillon de la grille, dont il fallait deja l'empecher d'approcher. + +Je m'etonnai qu'elle ne fut point allee simplement rechercher elle-meme +cette lettre et la remplacer par une autre ou d'une si folle entreprise +elle eut decourage son amant. Mais aux questions que je lui posais elle +se derobait sans cesse, repetant en pleurant qu'elle savait bien que je +ne la pouvais comprendre et qu'elle-meme ne se pouvait mieux expliquer, +mais qu'elle ne se sentait alors non plus capable de rebuter son amant +que le suivre; que la peur l'avait a ce point paralysee, qu'il devenait +au-dessus de ses forces de retourner au pavillon; que d'ailleurs, a +cette heure du jour, ses parents redoutes la surveillaient, et que c'est +pour cela qu'elle avait du recourir a Gratien. + +--Pouvais-je supposer qu'il prendrait au serieux des paroles echappees a +mon delire? Je pensais qu'il l'ecarterait seulement ... J'eus un sursaut +en entendant, une heure apres, un coup de fusil du cote de la grille; +mais ma pensee se detourna d'une supposition horrible et que je me +refusais d'envisager; au contraire, depuis que j'avais averti Gratien, +l'esprit et le coeur degages, je me sentais presque joyeuse ... Mais +quand la nuit vint, mais quand approcha l'heure qui eut du etre celle de +ma fuite, ah! malgre moi je commencai d'attendre, je recommencai +d'esperer; du moins une sorte de confiance, et que je savais mensongere, +se melait a mon desespoir; je ne pouvais realiser que la lachete, la +defaillance d'un moment eussent ruine d'un coup mon long reve; je n'en +etais pas reveillee; oui, comme en reve, je suis descendue dans le +jardin, epiant chaque bruit, chaque ombre; j'attendais; j'attendais +encore ... + +Elle commenca de sangloter: + +--Non, je n'attendais plus, reprit-elle; je cherchais a me tromper +moi-meme, et par pitie pour moi j'imitais celle qui attend. Je m'etais +assise devant la pelouse, sur la plus basse marche du perron; le coeur +sec a ne pouvoir verser une larme; et je ne pensais plus a rien, ne +savais plus qui j'etais, ni ou j'etais, ni ce que j'etais venu faire. La +lune qui tout a l'heure eclairait le gazon disparut; alors un frisson me +saisit; j'aurais voulu qu'il m'engourdit jusqu'a la mort. Le lendemain +je tombai gravement malade et le medecin qu'on appela revela ma +grossesse a ma mere. + +Elle s'arreta quelques instants. + +--Vous savez a present ce que vous desiriez savoir. Si je continuais mon +histoire, ce serait celle d'une autre femme ou vous ne reconnaitriez +plus l'Isabelle du medaillon. + +Deja je reconnaissais assez mal celle dont mon imagination s'etait +prise. Elle coupait ce recit d'interjections, il est vrai, recriminant +contre le destin, et elle deplorait que dans ce monde la poesie et le +sentiment eussent toujours tort; mais je m'attristais de ne distinguer +point dans la melodie de sa voix les chaudes harmoniques du coeur. Pas +un mot de regret que pour elle! Quoi! pensais-je, est-ce la comme elle +savait aimer?... + +A present je ramassais les menus objets de la corbeille renversee, qui +s'etaient eparpilles sur le sol. Je ne me sentais plus aucun desir de la +questionner davantage; subitement incurieux de sa personne et de sa vie, +je restais devant elle comme un enfant devant un jouet qu'il a brise +pour en decouvrir le mystere; et meme l'attrait physique dont encore +elle se revetait n'eveillait plus en ma chair aucun trouble, ni le +battement voluptueux de ses paupieres, qui tantot me faisait +tressaillir. Nous causions de son denuement; et comme je lui demandais +ce qu'elle se proposait de faire: + +--Je chercherai a donner des lecons, repondit-elle; des lecons de piano; +ou de chant. J'ai une tres bonne methode. + +--Ah! vous chantez? + +--Oui; et je joue du piano. Dans le temps j'ai beaucoup travaille. +J'etais eleve de Thalberg ... J'aime aussi beaucoup la poesie. + +Et comme je ne trouvais rien a lui dire: + +--Je suis sure que vous en savez par coeur! Vous ne voudriez pas m'en +reciter? + +Le degout, l'ecoeurement de cette trivialite poetique achevait de +chasser l'amour de mon ame. Je me levai pour prendre conge d'elle. + +--Quoi! vous partez deja? + +--Helas! vous sentez bien vous aussi qu'il vaut mieux maintenant que je +vous quitte. Figurez-vous qu'aupres de vos parents, a l'automne dernier, +dans la torpeur de la Quartfourche, je m'etais endormi, que je m'etais +epris d'un reve, et que je viens de m'eveiller. Adieu. + +Une petite forme claudicante apparut a l'extremite tournante de l'allee. + +--Je crois que j'apercois Casimir, qui sera content de me revoir. + +--Il vient. Attendez-le. + +L'enfant se rapprochait a petits bonds; il portait un rateau sur +l'epaule. + +--Permettez-moi d'aller a sa rencontre. Il serait peut-etre gene de me +retrouver pres de vous. Excusez-moi ... Et brusquant mon adieu de la +maniere la plus gauche, je saluai respectueusement et partis. + + +Je ne revis plus Isabelle de Saint-Aureol et n'appris rien de plus sur +elle. Si pourtant: lorsque je retournai a la Quartfourche l'automne +suivant, Gratien me dit que, la veille de la saisie du mobilier, +abandonnee par l'homme d'affaires, elle s'etait enfuie avec un cocher. + +--Voyez-vous, Monsieur Lacase, ajoutait-il sentencieusement,--elle n'a +jamais pu rester seule; il lui en a toujours fallu un. + +La bibliotheque de la Quartfourche fut vendue au milieu de l'ete. Malgre +les instructions que j'avais laissees, je ne fus point averti; et je +crois que le libraire de Caen qui fut appele a presider la vente se +souciait fort peu de m'y inviter non plus qu'aucun autre serieux +amateur. J'appris ensuite avec une stupeur indignee que la bible fameuse +s'etait vendu 70 fr. a un bouquiniste du pays; puis revenue 300 fr. +aussitot apres, je ne pus savoir a qui. Quant aux manuscrits du XVIIe +siecle, ils n'etaient meme pas mentionnes dans la vente et furent +adjuges comme vieux papiers. + +J'eusse voulu du moins assister a la vente du mobilier, car je me +proposais d'acheter quelques menus objets en souvenir des Floche; mais +prevenu trop tard je ne pus arriver a Pont-l'Eveque que pour la vente +des fermes et de la propriete. La Quartfourche fut acquise a vil prix +par le marchand de biens Moser-Schmidt, qui se disposait a convertir le +parc en prairies, lorsqu'un amateur americain la lui racheta; je ne sais +trop pourquoi, car il n'est pas revenu dans le pays, et laisse parc et +chateau dans l'etat que vous avez pu voir. + +Peu fortune comme j'etais alors, je pensais n'assister a la vente qu'en +curieux, mais, dans la matinee, j'avais revu Casimir, et, tandis que +j'ecoutais les encheres, une telle angoisse me prit a songer a la +detresse de ce petit que, soudain, je resolus de lui assurer l'existence +sur la ferme que souhaitait occuper Gratien. Vous ne saviez pas que j'en +etais devenu proprietaire? Presque sans m'en rendre compte j'avais +pousse l'enchere; c'etait folie; mais combien me recompensa la triste +joie du pauvre enfant ... + +J'allai passer les vacances de Paques et celles de l'ete suivant dans +cette petite ferme, chez Gratien, pres de Casimir. La vieille +Saint-Aureol vivait encore; nous nous etions arranges tant bien que mal +pour lui laisser la meilleure chambre; elle etait tombee en enfance, +mais pourtant elle me reconnut et se souvint a peu pres de mon nom; + +--Que c'est aimable, Monsieur de Las Cases! Que c'est aimable a vous, +repetait-elle quand elle me revit d'abord. Car elle s'etait +flatteusement persuadee que j'etais revenu dans le pays uniquement pour +lui rendre visite. + +--Ils font des reparations au chateau. Cela sera tres beau! me +disait-elle confidentiellement, comme pour m'expliquer son denument, ou +se l'expliquer a elle-meme. + +Le jour de la vente du mobilier, on l'avait d'abord sortie sur le perron +du salon, dans son grand fauteuil a oreillettes; l'huissier lui fut +presente comme un celebre architecte venu de Paris tout expres pour +surveiller les travaux a entreprendre (elle croyait sans peine a tout +ce qui la flattait); puis Gratien, Casimir et Delphine l'avaient +transportee jusque dans cette chambre qu'elle ne devait plus quitter, +mais ou elle vecut encore pres de trois ans. + +C'est pendant ce premier ete de villegiature sur ma ferme, que je fis +connaissance avec les B. dont j'epousai plus tard la fille ainee. La +R----, qui depuis la mort de mes beaux-parents nous appartient, n'est +pas, vous l'avez-vu, tres distante de la Quartfourche; deux ou trois +fois par an, je retourne causer avec Gratien et Casimir, qui cultivent +fort bien leurs terres et me versent regulierement le montant de leur +modeste fermage. C'est la que je m'en fus tantot apres que je vous eus +quittes. + + +La nuit etait bien avancee lorsque Gerard acheva son recit. C'est +pourtant cette meme nuit que Jammes, avant de s'endormir, ecrivit sa +quatrieme elegie: + +_Quand tu m'as demande de faire une elegie sur ce domaine abandonne ou +le grand vent ..._ + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Isabelle, by Andre Gide + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISABELLE *** + +***** This file should be named 11042.txt or 11042.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/0/4/11042/ + + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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