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+The Project Gutenberg EBook of Isabelle, by Andre Gide
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Isabelle
+
+Author: Andre Gide
+
+Release Date: February 11, 2004 [EBook #11042]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISABELLE ***
+
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+
+This Etext was prepared by Walter Debeuf, http://users.belgacom.net/gc782486
+
+
+
+
+ISABELLE.
+
+par
+
+ANDRE GIDE.
+
+
+
+
+_A ANDRE RUYTERS_.
+
+
+Gerard Lacase, chez qui nous nous retrouvames au mois d'Aouet 189., nous
+mena, Francis Jammes et moi, visiter le chateau de la Quartfourche dont
+il ne restera bientot plus que des ruines, et son grand parc delaisse ou
+l'ete fastueux s'eployait a l'aventure. Rien plus n'en defendait
+l'entree: le fosse a demi comble, la haie crevee, ni la grille descellee
+qui ceda de travers a notre premier coup d'epaule. Plus d'allees; sur
+les pelouses debordees quelques vaches paturaient librement l'herbe
+surabondante et folle: d'autres cherchaient le frais au creux des
+massifs eventres; a peine distinguait-on de ci de la, parmi la profusion
+sauvage, quelque fleur ou quelque feuillage insolite, patient reste des
+anciennes cultures, presque etouffe deja par les especes plus communes.
+Nous suivions Gerard sans parler, oppresses par la beaute du lieu, de la
+saison, de l'heure, et parce que nous sentions aussi tout ce que cette
+excessive opulence pouvait cacher d'abandon et de deuil. Nous parvinmes
+devant le perron du chateau, dont les premieres marches etaient noyees
+dans l'herbe, celles d'en haut disjointes et brisees; mais, devant les
+portes-fenetres du salon, les volets resistants nous arreterent. C'est
+par un soupirail de la cave que, nous glissant comme des voleurs, nos
+entrames; un escalier montait aux cuisines; aucune porte interieure
+n'etait close ... Nous avancions de piece en piece, precautionneusement
+car le plancher par endroits flechissait et faisait mine de se rompre;
+etouffant nos pas, non que quelqu'un put etre la pour les entendre,
+mais, dans le grand silence de cette maison vide, le bruit de notre
+presence retentissait indecemment, nous effrayait presque. Aux fenetres
+du rez-de-chaussee plusieurs carreaux manquaient; entre les lames des
+contrevents un bignonia poussait dans la penombre de la salle a manger,
+d'enormes tiges blanches et molles.
+
+Gerard nous avait quittes; nous pensames qu'il preferait revoir seul ces
+lieux dont il avait connu les hotes, et nous continuames sans lui notre
+visite. Sans doute nous avait-il precedes au premier etage, a travers la
+desolation des chambres nues: dans l'une d'elles une branche de bois
+pendait encore au mur, retenue a une sorte d'agrafe par une faveur
+decoloree; il me parut qu'elle balancait faiblement au bout de son lien,
+et je me persuadai que Gerard en passant venait d'en detacher une
+ramille.
+
+Nous le retrouvames au second etage, pres de la fenetre devitree d'un
+corridor par laquelle on avait ramene vers l'interieur une corde tombant
+du dehors; c'etait la corde d'une cloche, et je l'allais tirer
+doucement, quand je me sentis saisir le bras par Gerard; son geste, au
+contraire d'arreter le mien, l'amplifia: soudain retenti un glas
+rauque,si proche de nous, si brutal, qu'il nous fit peniblement
+tressaillir; puis lorsqu'il semblait deja que se fut referme le silence,
+deux notes pures tomberent encore, espacees, deja lointaines. Je m'etais
+retourne vers Gerard et je vis que ses levres tremblaient.
+
+--Allons-nous en, fit-il. J'ai besoin de respirer un autre air.
+
+Sitot dehors il s'excusa de ne pouvoir nous accompagner: il connaissait
+quelqu'un dans les environs, dont il voulait aller prendre des
+nouvelles. Comprenant au ton de sa voix qu'il serait indiscret de le
+suivre, nous rentrames seuls, Jammes et moi, a La R. ou Gerard nous
+rejoignit dans la soiree.
+
+--Cher ami, lui dit bientot Jammes, apprenez que je suis resolu a ne
+plus raconter la moindre histoire, que vous ne nous ayez sorti celle
+qu'on voit qui vous tient au coeur.
+
+Or les recits de Jammes faisaient les delices de nos veillees.
+
+--Je vous raconterais volontiers le roman dont la maison que vous vites
+tantot fut le theatre, commenca Gerard, mais outre que je ne sus le
+decouvrir, ou le reconstituer, qu'en depouillant chaque evenement de
+l'attrait enigmatique dont ma curiosite le revetait naguere ...
+
+--Apportez a votre recit tout le desordre, qu'il vous plaira, reprit
+Jammes.
+
+--Pourquoi chercher a recomposer les faits selon leur ordre
+chronologique, dis-je; que ne nous les presentez-vous comme vous les avez
+decouverts?
+
+--Vous permettrez alors que je parle beaucoup de moi, dit Gerard.
+
+--Chacun de nous fait-il jamais rien d'autre! repartit Jammes.
+
+
+C'est le recit de Gerard que voici.
+
+
+
+
+I
+
+
+J'ai presque peine a comprendre aujourd'hui l'impatience qui m'elancait
+alors vers la vie. A vingt-cinq ans je n'en connaissais rien a peu pres,
+que par les livres; et c'est pourquoi sans doute je me croyais
+romancier; car j'ignorais encore avec quelle malignite les evenements
+derobent a nos yeux le cote par ou ils nous interessaient davantage, et
+combien peu de prise ils offrent a qui ne sait pas les forcer.
+
+Je preparais alors, en vue de mon doctorat, une these sur la chronologie
+des sermons de Bossuet; non que je fusse particulierement attire par
+l'eloquence de la chaire: j'avais choisi ce sujet par reverence pour mon
+vieux maitre Albert Desnos, dont l'importante "Vie de Bossuet" achevait
+precisement de paraitre. Aussitot qu'il connut mon projet d'etudes,
+M. Desnos s'offrit a m'en faciliter les abords. Un de ses plus anciens
+amis, Benjamin Floche, membre correspondant de l'Academie des
+Inscriptions et Belles-Lettres, possedait divers documents qui sans
+doute pourraient me servir; en particulier une Bible couverte
+d'annotations de la main meme de Bossuet. M. Floche s'etait retire
+depuis une quinzaine d'annees a la Quartfourche, qu'on appelait plus
+communement: le Carrefour, propriete de famille aux environs de
+Pont-l'Eveque, dont il ne bougeait plus, ou il se ferait un plaisir de
+me recevoir et de mettre a ma disposition ses papiers, sa bibliotheque
+et son erudition que M. Desnos me disait etre inepuisable.
+
+Entre M. Desnos et M. Floche des lettres furent echangees. Les documents
+s'annoncerent plus nombreux que ne me l'avait d'abord fait esperer mon
+maitre; il ne fut bientot plus question d'une simple visite: c'est un
+sejour au chateau de la Quartfourche que, sur la recommandation de M.
+Desnos, l'amabilite de M. Floche me proposait. Bien que ses enfants M.
+et Madame Floche n'y vivaient pas seuls: quelques mots inconsideres de
+M. Desnos, dont mon imagination s'empara, me firent esperer de trouver
+la-bas une societe avenante, qui tous aussitot m'attira plus que les
+documents poudreux du Grand Siecle; deja ma these n'etait plus qu'un
+pretexte; j'entrais dans ce chateau non plus en scolar, mais en
+Nejdanof, en Valmont; deja je le peuplais d'aventures. La Quartfourche!
+je repetais ce nom mysterieux: c'est ici, pensais-je, qu'Hercule
+hesite ... Je sais de reste ce qui l'attend sur le sentier de la vertu;
+mais l'autre route?... l'autre route ...
+
+Vers le milieu de Septembre, je rassemblai le meilleur de ma modeste
+garde-robe, renouvelai mon jeu de cravates, et partis.
+
+Quand j'arrivai a la station du Breuil-Blangy, entre Pont-l'Eveque et
+Lisieux, la nuit etait a peu pres close. J'etais seul a descendre du
+train. Une sorte de paysan en livree vint a ma rencontre, prit ma valise
+et m'escorta vers la voiture qui stationnait de l'autre cote de la gare.
+L'aspect du cheval et de la voiture coupa l'essor de mon imagination; on
+ne pouvait rever rien de plus minable. Le paysan-cocher repartit pour
+degager la malle que j'avais enregistree; sous ce poids les ressorts de
+la caleche flechirent. A l'interieur, une odeur de poulailler
+suffocante ... Je voulus baisser la vitre de la portiere, mais la poignee
+de cuir me resta dans la main. Il avait plu dans la journee; la route
+etait tirante; au bas de la premiere cote, une piece du harnais ceda. Le
+cocher sortit de dessous son siege un bout de corde et se mit en posture
+de rafistoler le trait. J'avais mis pied a terre et m'offris a tenir la
+lanterne qu'il venait d'allumer; je pus voir que la livree du pauvre
+homme, non plus que le harnachement, n'en etait pas a son premier
+rapiecage.
+
+--Le cuir est un peu vieux, hasardai-je.
+
+Il me regarda comme si je lui avais dit une injure, et presque
+brutalement:
+
+--Dites donc: c'est tout de meme heureux qu'on ait pu venir vous
+chercher.
+
+--Il y a loin, d'ici le chateau? questionnai-je de ma voix la plus
+douce. Il ne repondit pas directement, mais:
+
+--Pour sur qu'on ne fait pas le trajet tous les jours!--Puis au bout
+d'un instant:--Voila peut-etre bien six mois qu'elle n'est pas sortie,
+la caleche ...
+
+--Ah!... Vos maitres ne se promenent pas souvent? repris-je par un
+effort desespere d'amorcer le conversation.
+
+--Vous pensez! Si l'on n'a pas autre chose a faire!
+
+Le desordre etait repare: d'un geste il m'invita a remonter dans la
+voiture, qui repartit.
+
+Le cheval peinait aux montees, trebuchait aux descentes et tricotait
+affreusement en terrain plat;parfois, tout inopinement, il stoppait.
+--Du train dont nous allons, pensais-je, nous arriverons au Carrefour
+longtemps apres que mes hotes se seront leves de table; et meme (nouvel
+arret du cheval) apres qu'ils se seront couches. J'avais grand faim; ma
+bonne humeur tournait a l'aigre. J'essayai de regarder le pays: sans que
+je m'en fusse apercu, la voiture avait quitte la grande route et s'etait
+engagee dans une route plus etroite et beaucoup moins bien entretenue;
+les lanternes n'eclairaient de droite et de gauche qu'une haie continue,
+touffue et haute; elle semblait nous en tourner, barrer la route,
+s'ouvrir devant nous a l'instant de notre passage, puis, aussitot apres,
+se refermer.
+
+Au bas d'une montee plus raide, la voiture s'arreta de nouveau. Le
+cocher vint a la portiere et l'ouvrit, puis, sans facons:
+
+--Si Monsieur voulait bien descendre. La cote est un peu dure pour le
+cheval.--Et lui-meme fit la montee en tenant par la bride la haridelle.
+A mi-cote il se retourna vers moi, qui marchais en arriere:
+
+--On est bientot rendu, dit-il sur un ton radouci. Tenez: voila le parc.
+Et je distinguai devant nous, encombrant le ciel decouvert, une sombre
+masse d'arbres. C'etait une avenue de grands hetres, sous laquelle enfin
+nous entrames, et ou nous rejoignimes la premiere route que nous avions
+quittee. Le cocher m'invita a remonter dans la voiture, qui parvint
+bientot a la grille; nous penetrames dans le jardin.
+
+Il faisait trop sombre pour que je pusse rien distinguer de la facade du
+chateau; la voiture me deposa devant un perron de trois marches, que je
+gravis, un peu ebloui par le flambeau qu'une femme sans age, sans grace,
+epaisse et mediocrement vetue tenait a la main et dont elle rabattait
+vers moi la lumiere. Elle me fit un salut un peux sec. Je m'inclinai
+devant elle, incertain ...
+
+--Madame Floche, sans doute?...
+
+--Mademoiselle Verdure simplement. Monsieur et Madame Floche sont
+couches. Ils vous prient d'excuser s'ils ne sont pas la pour vous
+recevoir; mais on dine de bonne heure ici.
+
+--Vous-meme, Mademoiselle, je vous aurai fait veiller bien tard.
+
+--Oh! moi, j'y suis faite, dit-elle sans se retourner. Elle m'avait
+precede dans le vestibule.--Vous serez peut-etre content de prendre
+quelque chose?
+
+--Ma foi, je vous avoue que je n'ai pas dine.
+
+Elle me fit entrer dans une vaste salle a manger ou se trouvait prepare
+un medianoche confortable.
+
+--A cette heure, le fourneau est eteint; et a la campagne il faut se
+contenter de ce que l'on trouve.
+
+--Mais tout cela m'a l'air excellent, dis-je en m'attablant devant un
+plat de viande froide. Elle s'assit de biais sur une autre chaise pres
+de la porte, et, pendant tout le temps que je mangeais, resta les yeux
+baisses, les mains croisees sur les genoux, deliberement subalterne. A
+plusieurs reprises, comme la morne conversation retombait, je m'excusai
+de la retenir; mais elle me donna a entendre qu'elle attendait que
+j'eusse fini pour desservir:
+
+--Et votre chambre, comment feriez-vous pour la trouver tout seul?...
+
+Je depechais et mettais bouchees doubles lorsque la porte du vestibule
+s'ouvrit: un abbe entra, a cheveux gris, de figure rude mais agreable.
+Il vint a moi la main tendue:
+
+--Je ne voulais pas remettre a demain le plaisir de saluer notre hote.
+Je ne suis pas descendu plus tot parce que je savais que vous causiez
+avec Mademoiselle Olympe Verdure, dit-il, en tournant vers elle un
+sourire qui pouvait etre malicieux, cependant qu'elle pincait les levres
+et faisait visage de bois:--Mais a present que vous avez acheve de
+manger, continua-t-il tandis que je me levais de table, nous allons
+laisser Mademoiselle Olympe remettre ici un peu d'ordre; elle trouvera
+plus decent, je le presume, de laisser un homme accompagner Monsieur
+Lacasse jusqu'a sa chambre a coucher, et de resigner ici ses fonctions.
+
+Il s'inclina ceremonieusement devant Mademoiselle Verdure, qui lui fit
+une reverence ecourtee.
+
+--Oh! je resigne; je resigne ... Monsieur l'abbe, devant vous, vous le
+savez, je resigne toujours ... Puis revenant a nous brusquement:--Vous
+alliez me faire oublier de demander a Monsieur Lacase ce qu'il prend a
+son premier dejeuner.
+
+--Mais, ce que vous voudrez, Mademoiselle ... Que prend-on d'ordinaire
+ici?
+
+--De tout. On prepare du the pour ces dames, du cafe pour Monsieur
+Floche, un potage pour Monsieur l'abbe, et du racahout pour Monsieur
+Casimir.
+
+--Et vous, Mademoiselle, vous ne prenez rien?
+
+--Oh! moi, du cafe au lait, simplement.
+
+--Si vous le permettez, je prendrai du cafe au lait avec vous.
+
+--Eh! eh! tenez-vous bien, Mademoiselle Verdure, dit l'abbe en me
+prenant par le bras--Monsieur Lacase m'a tout l'air de vous faire la
+cour!
+
+Elle haussa les epaules, puis me fit un rapide salut, tandis que l'abbe
+m'entrainait.
+
+
+Ma chambre etait au premier etage, presque a l'extremite d'un couloir.
+
+--C'est ici, dit l'abbe en ouvrant la porte d'une piece spacieuse
+qu'illuminait un grand brasier,--Dieu me pardonne! on vous a fait du
+feu!... Vous vous en seriez peut-etre bien passe ... Il est vrai que les
+nuits de ce pays sont humides, et la saison, cette annee, est
+anormalement pluvieuse ...
+
+Il s'etait approche du foyer vers lequel il tendit ses larges paumes
+tout en ecartant le visage, comme un devot qui repousse la tentation. Il
+semblait dispose a causer plutot qu'a me laisser dormir.
+
+--Oui, commenca-t-il, en avisant ma malle et mon sac de nuit,--Gratien
+vous a monte vos colis.
+
+--Gratien, c'est le cocher qui m'a conduit? demandai-je.
+
+--Et c'est aussi le jardinier; car ses fonctions de cocher ne l'occupent
+guere.
+
+--Il m'a dit en effet que la caleche ne sortait pas souvent.
+
+--Chaque fois qu'elle sort c'est un evenement historique. D'ailleurs
+Monsieur de Saint-Aureol n'a depuis longtemps plus d'ecurie; dans les
+grandes occasions, comme ce soir, on emprunte le cheval du fermier.
+
+--Monsieur de Saint-Aureol? repetai-je, surpris.
+
+--Oui, dit-il, je sais que c'est Monsieur Floche que vous venez voir;
+mais la Quartfourche appartient a son beau-frere. Demain vous aurez
+l'honneur d'etre presente a Monsieur et a Madame de Saint-Aureol.
+
+--Et qui est Monsieur Casimir? dont je ne sais qu'une chose, c'est qu'il
+prend du racahout le matin.
+
+--Leur petit-fils et mon eleve. Dieu me permet de l'instruire depuis
+trois ans. Il avait dit ces mots en fermant les yeux et avec une
+componction modeste, comme s'il s'etait agi d'un prince du sang.
+
+--Ses parents ne sont pas ici? demandai-je.
+
+--En voyage. Il serra les levres fortement puis reprit aussitot:
+
+--Je sais, Monsieur, quelles nobles et saintes etudes vous amenent ...
+
+--Oh! ne vous exagerez pas leur saintete, interrompis-je aussitot en
+riant, c'est en historien seulement qu'elles m'occupent.
+
+--N'importe, fit-il, ecartant de la main toute pensee desobligeante;
+l'histoire a bien aussi ses droits. Vous trouverez en Monsieur Floche le
+plus aimable et le plus sur des guides.
+
+--C'est ce que m'affirmait mon maitre, Monsieur Desnos.
+
+--Ah! Vous etes eleve d'Albert Desnos? Il serra les levres de nouveau.
+J'eus l'imprudence de demander:
+
+--Vous avez suivi de ses cours?
+
+--Non! fit-il rudement. Ce que je sais de lui m'a mis en garde ... C'est
+un aventurier de la pensee. A votre age on est assez facilement seduit
+par ce qui sort de l'ordinaire ... Et, comme je ne repondais rien:--Ses
+theories ont d'abord pris quelque ascendant sur la jeunesse; mais on en
+revient deja, m'a-t-on dit.
+
+J'etais beaucoup moins desireux de discuter que de dormir. Voyant qu'il
+n'obtiendrait pas de replique:
+
+--Monsieur Floche vous sera de conseil plus tranquille, reprit-il; puis,
+devant un baillement que je ne dissimulai point:
+
+--Il se fait assez tard: demain, si vous le permettez, nous trouverons
+loisir pour reprendre cet entretien. Apres ce voyage vous devez etre
+fatigue.
+
+--Je vous avoue, Monsieur l'abbe, que je croule de sommeil.
+
+Des qu'il m'eut quitte, je relevai les buches du foyer, j'ouvris la
+fenetre toute grande, repoussant les volets de bois. Un grand souffle
+obscur et mouille vint incliner la flamme de ma bougie, que j'eteignis
+pour contempler la nuit. Ma chambre ouvrait sur le parc, mais non sur le
+devant de la maison comme celles du grand couloir qui devaient sans
+doute jouir d'une vue plus etendue; mon regard etait aussitot arrete par
+des arbres; au-dessus d'eux, a peine restait-il la place d'un peu de
+ciel ou le croissant venait d'apparaitre, recouvert par les nuages
+presque aussitot. Il avait plu de nouveau; les branches larmoyaient
+encore ...
+
+--Voici qui m'invite guere a la fete, pensai-je, en refermant fenetre et
+volets. Cette minute de contemplation m'avait transi, et l'ame encore
+plus que la chair; je rabattis les buches, ranimai le feu, et fus
+heureux de trouver dans mon lit une cruche d'eau chaude, que sans doute
+l'attentionnee Mademoiselle Verdure y avait glissee.
+
+Au bout d'un instant je m'avisai que j'avais oublie de mettre a la porte
+mes chaussures. Je me relevai et sortis un instant dans le couloir; a
+l'autre extremite de la maison, je vis passer Mademoiselle Verdure. Sa
+chambre etait au-dessus de la mienne, comme me l'indiqua son pas lourd
+qui, peu de temps apres, commenca d'ebranler le plafond. Puis il se fit
+un grand silence et, tandis que je plongeais dans le sommeil, la maison
+leva l'ancre pour la traversee de la nuit.
+
+
+
+
+II
+
+
+Je fus reveille d'assez bon matin par les bruits de la cuisine dont une
+porte ouvrait precisement sous ma fenetre. En poussant mes volets j'eus
+la joie de voir un ciel a peu pres pur; le jardin, mal ressuye d'une
+recente averse, brillait; l'air etait bleuissant. J'allais refermer ma
+fenetre, lorsque je vis sortir du potager et accourir vers la cuisine un
+grand enfant, d'age incertain car son visage marquait trois ou quatre
+ans de plus que son corps; tout contrefait, il portait de guingois: ses
+jambes torses lui donnaient une allure extraordinaire: il avancait
+obliquement, ou plutot procedait par bonds, comme si, a marcher pas a
+pas, ses pieds eussent du s'entraver ... C'etait evidemment l'eleve de
+l'abbe, Casimir. Un enorme chien de Terre-Neuve gambadait a ses cotes,
+sautait de conserve avec lui, lui faisait fete; l'enfant se defendait
+tant bien que mal contre sa bousculante exuberance; mais au moment qu'il
+allait atteindre la cuisine, culbute par le chien, soudain je le vis
+rouler dans la boue. Une maritorne epaisse s'elanca, et tandis qu'elle
+relevait l'enfant:
+
+--Ah ben! vous v'la beau! Si c'est Dieu permis de s'met' dans des etats
+pareils! On vous l'a pourtant repete bien des fois d'quitter l'Terno
+dans la remise!... Allons! v'nez-vous en par ici qu'on vous essuie ...
+
+Elle l'entraina dans la cuisine. A ce moment j'entendis frapper a ma
+porte; une femme de chambre m'apportait de l'eau chaude pour ma
+toilette. Un quart d'heure apres, la cloche sonna pour le dejeuner.
+
+
+Comme j'entrais dans la salle a manger:
+
+--Madame Floche, je crois que voici notre aimable hote, dit l'abbe en
+s'avancant a ma rencontre.
+
+Madame Floche s'etait levee de sa chaise, mais ne paraissait pas plus
+grande debout qu'assise; je m'inclinai profondement devant elle; elle
+m'honora d'un petit plongeon brusque; elle avait du recevoir a un
+certain age quelque formidable evenement sur la tete; celle-ci en etait
+restee irremediablement enfoncee entre les epaules; et meme un peu de
+travers. Monsieur Floche s'etait mis tout a cote d'elle pour me tendre
+la main. Les deux petits vieux etaient exactement de meme taille, de
+meme habit, paraissaient de meme age, de meme chair ... Durant quelques
+instants nous echangeames des compliments vagues, parlant tous les trois
+a la fois. Puis, il y eut un noble silence, et Mademoiselle Verdure
+arriva portant la theiere.
+
+--Mademoiselle Olympe, dit enfin Madame Floche, qui, ne pouvant tourner
+la tete, s'adressait a vous de tout le buste.--Mademoiselle Olympe,
+notre amie, s'inquietait beaucoup de savoir si vous aviez bien dormi et
+si le lit etait a votre convenance.
+
+Je protestai que j'y avais repose on ne pouvait mieux et que la cruche
+chaude que j'y avais trouvee en me couchant m'avait fait tout le bien du
+monde.
+
+Mademoiselle Verdure, apres m'avoir souhaite le bonjour, ressortit.
+
+--Et, le matin, les bruits de la cuisine ne vous ont pas trop incommode?
+
+Je renouvelai mes protestations.
+
+--Il faut vous plaindre, je vous en prie, parce que rien ne serait plus
+aise que de vous preparer une autre chambre ...
+
+Monsieur Floche, sans rien dire lui-meme, hochait la tete obliquement
+et, d'un sourire, faisait sien chaque propos de sa femme.
+
+--Je vois bien, dis-je, que la maison est tres vaste; mais je vous
+certifie que je ne saurais etre installe plus agreablement.
+
+--Monsieur et Madame Floche, dit l'abbe, se plaisent a gater leurs
+hotes.
+
+Mademoiselle Olympe apportait sur une assiette des tranches de pain
+grille; elle poussa devant elle le petit estropie que j'avais vu
+culbuter tout a l'heure. L'abbe le saisit par le bras:
+
+--Allons, Casimir! Vous n'etes plus un bebe; venez saluer Monsieur
+Lacase comme un homme. Tendez la main ... Regardez en face!... puis se
+tournant vers moi comme pour l'excuser:--Nous n'avons pas encore grand
+usage du monde ...
+
+La timidite de l'enfant me genait:
+
+--C'est votre petit-fils? demandai-je a Madame Floche, oublieux des
+renseignements que l'abbe m'avait fournis la veille.
+
+--Notre petit-neveu, repondit-elle; vous verrez un peu plus tard mon
+beau-frere et ma soeur, ses grands-parents.
+
+--Il n'osait pas rentrer parce qu'il avait empli de boue ses vetements
+en jouant avec Terno, expliqua Mademoiselle Verdure.
+
+--Drole de facon de jouer, dis-je, en me tournant affablement vers
+Casimir; j'etais a la fenetre quand il vous a culbute ... Il ne vous a
+pas fait mal?
+
+--Il faut dire a Monsieur Lacase, expliqua l'abbe a son tour, que
+l'equilibre n'est pas notre fort ...
+
+Parbleu! je m'en apercevais de reste, sans qu'il fut necessaire de me le
+signaler. Ce grand gaillard d'abbe, aux yeux vairons, me devint
+brusquement antipathique.
+
+L'enfant ne m'avait pas repondu, mais son visage s'etait empourpre. Je
+regrettai ma phrase et qu'il y eut pu sentir quelque allusion a son
+infirmite. L'abbe, son potage pris, s'etait leve de table et arpentait
+la piece; des qu'il ne parlait plus, il gardait les levres si serrees
+que celle de dessus formait un bourrelet, comme celle des vieillards
+edentes. Il s'arreta derriere Casimir, et comme celui-ci vidait son bol:
+--Allons! Allons, jeune homme, Avenzoar nous attend!
+
+L'enfant se leva; tous deux sortirent.
+
+
+Sitot que le dejeuner fut acheve, Monsieur Floche me fit signe.
+
+--Venez avec moi dans le jardin, mon jeune hote, et me donnez des
+nouvelles du Paris penseur.
+
+Le langage de Monsieur Floche fleurissait des l'aube. Sans trop ecouter
+mes reponses, il me questionna sur Gaston Boissier son ami, et sur
+plusieurs autres savants que je pouvais avoir eus pour maitres et avec
+qui il correspondait encore de loin en loin; il s'informa de mes gouts,
+de mes etudes ... Je ne lui parlai naturellement pas de mes projets
+litteraires et ne laissai voir de moi que le sorbonnien; puis il
+entreprit l'histoire de la Quartfourche, dont il n'avait a peu pres pas
+bouge depuis pres de quinze ans, l'histoire du parc, du chateau; il
+reserva pour plus tard l'histoire de la famille qui l'habitait
+precedemment, mais commenca de me raconter comment il se trouvait en
+possession des manuscrits du XVIIme siecle qui pouvaient interesser ma
+these ... Il marchait a petits pas presses, ou, plus exactement, il
+trottinait aupres de moi; je remarquai qu'il portait son pantalon si bas
+que la fourche en restait a mi-cuisse; sur le devant du pied, l'etoffe
+retombait en nombreux plis, mais par derriere restait au-dessus de la
+chaussure, suspendue a l'aide de je ne sais quel artifice; je ne
+l'ecoutais plus que d'une oreille distraite, l'esprit engourdi par la
+moitiedeur de l'air et par une sorte de torpeur vegetale. En suivant une
+allee de tres hauts marronniers qui formaient voute au-dessus de nos
+tetes, nous etions parvenus presque a l'extremite du parc. La, protege
+contre le soleil par un buisson d'arbres-a-plumes, se trouvait un banc
+ou Monsieur Floche m'invita a m'asseoir. Puis tout-a-coup:
+
+--L'abbe Santal vous a-t-il dit que mon beau-frere est un peu ...? Il
+n'acheva pas, mais se toucha le front de l'index.
+
+Je fus trop interloque pour pouvoir trouver rien a repondre. Il
+continua:
+
+--Oui, le baron de Saint-Aureol, mon beau-frere; l'abbe ne vous l'a
+peut-etre pas dit plus qu'a moi ... mais je sais neanmoins qu'il le
+pense; et je le pense aussi ... Et de moi, l'abbe ne vous a pas dit que
+j'etais un peu ...?
+
+--Oh! Monsieur Floche, comment pouvez-vous croire?...
+
+--Mais, mon jeune ami, dit-il en me tapant familierement sur la main, je
+trouverais cela tout naturel. Que voulez-vous? nous avons pris ici des
+habitudes, a nous enfermer loin du monde, un peu ... en dehors de la
+circulation. Rien n'apporte ici de ... diversion; comment dirais-je? oui.
+Vous etes bien aimable d'etre venu nous voir--et comme j'essayais un
+geste:--je le repete: bien aimable, et je le recrirai ce soir a mon
+excellent ami Desnos; mais vous vous aviseriez de me raconter ce qui
+vous tient au coeur, les questions qui vous troublent, les problemes qui
+vous interessent ... je suis sur que je ne vous comprendrais pas.
+
+Que pouvais-je repondre? Du bout de ma canne je grattais le sable ...
+
+--Voyez-vous, reprit-il, ici nous avons un peu perdu le contact. Mais
+non, mais non! ne protestez donc pas; c'est inutile. Le baron est sourd
+comme une calebasse; mais il est si coquet qu'il tient surtout a ne pas
+le paraitre; il feint d'entendre plutot que de faire hausser la voix.
+Pour moi, quant aux idees du jour, je me fais l'effet d'etre tout aussi
+sourd que lui; et du reste je ne m'en plains pas. Je ne fais meme pas
+grand effort pour entendre. A frequenter Massillon et Bossuet, j'ai fini
+par croire que les problemes qui tourmentaient ces grands esprits sont
+tout aussi beaux et importants que ceux qui passionnaient ma jeunesse ...
+problemes que ces grands esprits n'auraient pas pu comprendre sans
+doute ... non plus que moi je ne puis comprendre ceux qui vous
+passionnent aujourd'hui ... Alors, si vous le voulez bien, mon futur
+collegue, vous me parlerez de preference de vos etudes, puisque ce sont
+les miennes egalement, et vous m'excuserez si je ne vous interroge pas
+sur les musiciens, les poetes, les orateurs que vous aimez, ni sur la
+forme de gouvernement que vous croyez la preferable.
+
+Il regarda l'heure a un oignon attache a un ruban noir:
+
+--Rentrons a present, dit-il en se levant. Je crois avoir perdu ma
+journee quand je ne suis pas au travail a dix heures.
+
+Je lui offris mon bras qu'il accepta, et comme, a cause de lui, parfois,
+je ralentissais mon allure:
+
+--Pressons! Pressons! me disait-il. Les pensees sont comme les fleurs,
+celles qu'on cueille le matin se conservent le plus longtemps fraiches.
+
+
+La bibliotheque de la Quartfourche est composee de deux pieces que
+separe un simple rideau: une, tres exigue et surhaussee de trois
+marches, ou travaille Monsieur Floche, a une table devant une fenetre.
+Aucune vue; des rameaux d'orme ou d'aulne viennent battre les carreaux;
+sur la table, une antique lampe a reservoir, que coiffe un abat-jour de
+porcelaine vert; sous la table, une enorme chanceliere; un petit poele
+dans un coin, dans l'autre coin, une seconde table; chargee de lexiques;
+entre deux, une armoire amenagee en cartonnier. La seconde piece est
+vaste; des livres tapissent le mur jusqu'au plafond; deux fenetres; une
+grande table au milieu de la piece.
+
+--C'est ici que vous vous installerez, me dit Monsieur Floche;--et,
+comme je me recriais:
+
+--Non, non; moi, je suis accoutume au reduit; a dire vrai, je m'y sens
+mieux; il me semble que ma pensee s'y concentre. Occupez la grande table
+sans vergogne; et, si vous y tenez, pour que nous ne nous derangions
+pas, nous pourrons baisser le rideau.
+
+--Oh! pas pour moi, protestai-je; jusqu'a present, si pour travailler
+j'avais eu besoin de solitude, je ne ...
+
+--Eh bien! reprit-il en m'interrompant, nous le laisserons donc releve.
+J'aurai, pour ma part, grand plaisir a vous apercevoir du coin de
+l'oeil. (Et, de fait, les jours suivants, je ne levais point la tete de
+dessus mon travail sans rencontrer le regard du bonhomme, qui me
+souriait en hochant la tete, ou qui, vite, par crainte de m'importuner,
+detournait les yeux et feignait d'etre plonge dans sa lecture.)
+
+Il s'occupa tout aussitot de mettre a ma facile disposition les livres
+et les manuscrits qui pouvaient m'interesser; la plupart se trouvaient
+serres dans le cartonnier de la petite piece; leur nombre et leur
+importance depassait tout ce que m'avait annonce M. Desnos; il m'allait
+falloir au moins une semaine pour relever les precieuses indications que
+j'y trouverais. Enfin M. Floche ouvrit, a cote du cartonnier, une tres
+petite armoire et en sortit la fameuse Bible de Bossuet, sur laquelle
+l'Aigle de Meaux avait inscrit, en regard des versets pris pour textes,
+les dates des sermons qu'ils avaient inspires. Je m'etonnai qu'Albert
+Desnos n'eut pas tire parti de ces indications dans ses travaux; mais ce
+livre n'etait tombe que depuis peu entre les mains de M. Floche.
+
+--J'ai bien entrepris, continua-t-il, un memoire a son sujet; et je me
+felicite aujourd'hui de n'en avoir encore donne connaissance a personne,
+puisqu'il pourra servir a votre these en toute nouveaute!
+
+Je me defendis de nouveau:
+
+--Tout le merite de ma these, c'est votre obligeance que je le devrai.
+Au moins en accepterez-vous la dedicace, Monsieur Floche, comme une
+faible marque de ma reconnaissance?
+
+Il sourit un peu tristement:
+
+--Quand on est si pres de quitter la terre, on sourit volontiers a tout
+ce qui promet quelque survie.
+
+Je crus malseant de surencherir a mon tour.
+
+--A present, reprit-il, vous allez prendre possession de la
+bibliotheque, et vous ne vous souviendrez de ma presence que si vous
+avez quelque renseignement a me demander. Emportez les papiers qu'il
+vous faut ... Au revoir!... et comme en descendant les trois marches, je
+retournais vers lui mon sourire, il agita sa main devant ses yeux:
+--A tantot!--
+
+
+J'emportai dans la grande piece les quelques papiers qui devaient faire
+l'objet de mon premier travail. Sans m'ecarter de la table devant
+laquelle j'etais assis, je pouvais distinguer Monsieur Floche dans sa
+portioncule: il s'agita quelques instants; ouvrant et refermant des
+tiroirs, sortant des papiers, les rentrant, faisant mine d'homme
+affaire ... Je soupconnais en verite qu'il etait fort trouble, sinon gene
+par ma presence et que, dans cette vie si rangee le moindre ebranlement
+risquait de compromettre l'equilibre de la pensee. Enfin il s'installa,
+plongea jusqu'a mi-jambes dans la chanceliere, ne bougea plus ...
+
+De mon cote je feignais de m'absorber dans mon travail; mais j'avais
+grand'peine a tenir en laisse ma pensee; et je n'y tachais meme pas;
+elle tournait autour de la Quartfourche, ma pensee, comme autour d'un
+donjon dont il faut decouvrir l'entree. Que je fusse subtil, c'est ce
+dont il m'importait de me convaincre. Romancier, mon ami, me disais-je,
+nous allons donc te voir a l'oeuvre. Decrire! Ah, fi! ce n'est pas de
+cela qu'il s'agit, mais bien de decouvrir la realite sous l'aspect ... En
+ce court laps de temps qu'il t'est permis de sejourner a la
+Quartfourche, si tu laisses passer un geste, un tic sans t'en pouvoir
+donner bientot l'explication psychologique, historique et complete,
+c'est que tu ne sais pas ton metier.
+
+Alors je reportais mes yeux sur Monsieur Floche; il s'offrait a moi de
+profil; je voyais un grand nez mou, inexpressif, des sourcils
+buissonnants, un menton ras sans cesse en mouvement comme pour macher
+une chique ... et je pensais que rien ne rend plus impenetrable un visage
+que le masque de la bonte.
+
+La cloche du second dejeuner me surprit au milieu de ces reflexions.
+
+
+
+
+III
+
+
+C'est a ce dejeuner que, sans precaution oratoire, brusquement, Monsieur
+Floche m'amena en presence du menage Saint-Aureol. L'abbe du moins, la
+veille au soir, aurait bien pu m'avertir. Je me souviens d'avoir eprouve
+la meme stupeur, jadis, quand, pour la premiere fois, au Jardin des
+Plantes, je fis connaissance avec le _phoenicopterus antiquorum_ ou
+flamant a spatule (1). Du baron ou de la baronne je n'aurais su dire
+lequel etait le plus baroque; ils formaient un couple parfait; tout
+comme les deux Floche, du reste: au Museum on les eut mis sous vitrine
+l'un contre l'autre sans hesiter; pres des "especes disparues".
+J'eprouvai devant eux d'abord cette sorte d'admiration confuse qui,
+devant les oeuvres d'art accompli ou devant les merveilles de la Nature,
+nous laisse, aux premiers instants, stupides et incapables d'analyse. Ce
+n'est que lentement que je parvins a decomposer mon impression ...
+
+(1) Gerard fait erreur: le _phoenicopterus antiquorum_ n'a pas le bec en
+spatule.
+
+Le baron Narcisse de Saint-Aureol portait culottes courtes, souliers a
+boucle tres apparente, cravate de mousseline et jabot. Une pomme d'Adam,
+aussi proeminente que le menton, sortait de l'echancrure du col et se
+dissimulait de son mieux sous un bouillon de mousseline; le menton, au
+moindre mouvement de la machoire faisait un extraordinaire effort pour
+rejoindre le nez qui, de son cote, y mettait de la complaisance. Un oeil
+restait hermetiquement clos; l'autre, vers qui remontait le coin de la
+levre et tendaient tous les plis du visage, brillait clair, embusque
+derriere la pommette et semblait dire: Attention! je suis seul, mais
+rien ne m'echappe.
+
+Madame de Saint-Aureol disparaissait toute dans un flot de fausses
+dentelles. Tapies au fond des manches frissonnantes, tremblaient ses
+longues mains, chargees d'enormes bagues. Une sorte de capote en
+taffetas noir double de lambeaux de dentelles blanches enveloppait tout
+le visage; sous le menton se nouaient deux brides de taffetas, blanchies
+par la poudre que le visage effroyablement farde laissait choir. Quand
+je fus entre, elle se campa devant moi de profil, rejeta la tete en
+arriere, et, d'une voix de tete assez forte et non inflechie:
+
+--Il y eut un temps, ma soeur, ou l'on temoignait au nom de Saint-Aureol
+plus d'egards ...
+
+A qui en avait-elle? Sans doute tenait-elle a me faire sentir, et a
+faire sentir a sa soeur, que je n'etais pas ici chez les Floche; car
+elle continua, inclinant la tete de cote, minaudiere: et levant vers moi
+sa main droite:
+
+--Le baron et moi, nous sommes heureux, Monsieur, de vous recevoir a
+notre table.
+
+Je donnai de la levre contre une bague, et me relevai du baise-main en
+rougissant, car ma position entre les Saint-Aureol et les Floche
+s'annoncait genante. Mais Madame Floche ne semblait avoir prete aucune
+attention a la sortie de sa soeur. Quant au baron, sa realite me
+paraissait problematique, bien qu'il fit avec moi l'aimable et le sucre.
+Durant tout mon sejour a la Quartfourche, on ne put le persuader de
+m'appeler autrement que Monsieur de Las Cases; ce qui lui permettait
+d'affirmer qu'il avait beaucoup vu mes parents aux Tuileries ... un mien
+oncle principalement qui faisait avec lui son piquet:
+
+--Ah! C'etait un original! Chaque fois qu'il abattait tout, il criait
+tres fort: Domino!...
+
+Les propos du baron etaient a peu pres tous de cette envergure. A table
+il n'y avait presque que lui qui parlat; puis, sitot apres le repas, il
+s'enfermait dans un silence de momie.
+
+Au moment que nous quittions la salle a manger, Madame Floche s'approcha
+de moi, et, a voix basse:
+
+--Peut-etre, Monsieur Lacase sera-t-il assez aimable pour m'accorder un
+petit entretien?--Entretien qu'elle ne voulait pas, apparemment, qu'on
+entendit, car elle commenca par m'entrainer du cote du jardin potager,
+en disant tres haut qu'elle voulait me montrer les espaliers.
+
+--C'est au sujet de mon petit-neveu, commenca-t-elle des qu'elle fut
+assuree que l'on ne pouvait nous entendre ... Je ne voudrais pas vous
+paraitre critiquer l'enseignement de l'abbe Santal ... mais, vous qui
+plongez aux sources meme de l'instruction (ce fut sa phrase) vous
+pourrez peut-etre nous etre de bon conseil.
+
+--Parlez, Madame; mon devouement vous est acquis.
+
+--Voici: je crains que le sujet de sa these, pour un enfant si jeune
+encore, ne soit un peu special.
+
+--Quelle these? fis-je, legerement inquiet.
+
+--La these pour son baccalaureat.
+
+--Ah! parfaitement,--resolu desormais a ne m'etonner plus de rien.
+--Sur quel sujet? repris-je.
+
+--Voici: Monsieur l'abbe craint que les sujets litteraires ou proprement
+philosophiques ne flattent le vague d'un jeune esprit deja trop enclin a
+la reverie ... (c'est du moins ce que trouve Monsieur l'abbe). Il a donc
+pousse Casimir a choisir un sujet d'histoire.
+
+--Mais Madame, voici qui peut tres bien se defendre. Et le sujet choisi
+c'est?
+
+--Excusez-moi; j'ai peur d'estropier le nom ...: Averrhoes.
+
+--Monsieur l'abbe a sans doute eu ses raisons pour choisir ce sujet,
+qui, a premiere vue, peut en effet paraitre un peu particulier.
+
+--Ils l'ont choisi tous deux ensemble. Quant aux raisons que l'abbe fait
+valoir, je suis prete a m'y ranger: Ce sujet presente, m'a-t-il dit, un
+interet anecdotique particulierement propre a fixer l'attention de
+Casimir, qui est souvent un peu flottante: puis (et il parait que ces
+Messieurs les examinateurs attachent a cela la plus grande importance)
+le sujet n'a jamais ete traite.
+
+--Il ne me souvient pas en effet ...
+
+--Et naturellement, pour trouver un sujet qui n'ait encore jamais ete
+traite, on est force de chercher un peu en dehors des chemins battus.
+
+--Evidemment!
+
+--Seulement, je vais vous avouer ma crainte ... mais j'abuse peut-etre?
+
+--Madame, je vous en supplie de croire que ma bonne volonte et mon desir
+de vous servir sont inepuisables.
+
+--Eh bien! voici: je ne mets pas en doute que Casimir ne soit a meme
+bientot de passer sa these assez brillamment, mais je crains que, par
+desir de specialiser ... par desir un peu premature ... l'abbe ne neglige
+un peu l'instruction generale, le calcul par exemple, ou l'astronomie ...
+
+--Que pense Monsieur Floche de tout cela? demandai-je eperdu.
+
+--Oh! Monsieur Floche approuve tout ce que fait et ce que dit l'abbe.
+
+--Les parents?
+
+--Ils nous ont confie l'enfant, dit-elle apres une hesitation legere;
+puis, s'arretant de marcher:
+
+--Par effet de votre complaisance, cher Monsieur Lacase, j'aurais aime
+que vous causiez avec Casimir, pour vous rendre compte; sans avoir l'air
+de l'interroger directement ... et surtout pas devant Monsieur l'abbe,
+qui pourrait en prendre quelque ombrage. Je suis sure qu'ainsi vous
+pourriez ...
+
+--Le plus volontiers du monde, Madame. Il ne me sera sans doute pas
+difficile de trouver un pretexte pour sortir avec votre petit neveu. Il
+me fera visiter quelque endroit du parc ...
+
+--Il se montre d'abord un peu timide avec ceux qu'il ne connait pas
+encore, mais sa nature est confiante.
+
+--Je ne mets pas en doute que nous ne devenions promptement bons amis.
+
+Un peu plus tard, le gouter nous ayant de nouveau rassembles:
+
+--Casimir, tu devrais montrer la carriere a Monsieur Lacase; je suis
+sure que cela l'interessera.--Puis s'approchant de moi:
+
+--Partez vite avant que l'abbe ne descende; il voudrait vous
+accompagner.
+
+Je ressortis aussitot dans le parc; l'enfant clopin-clopant me guidait.
+
+--C'est l'heure de la recreation, commencai-je.
+
+Il ne repondit rien. Je repris:
+
+--Vous ne travaillez jamais apres gouter?
+
+--Oh! si; mais aujourd'hui je n'avais plus rien a copier.
+
+--Qu'est-ce que vous copiez ainsi?
+
+--La these.
+
+--Ah!... Apres quelques tatonnements je parvins a comprendre que cette
+these etait un travail de l'abbe, que l'abbe faisait remettre au net et
+copier par l'enfant dont l'ecriture etait correcte. Il en tirait quatre
+grosses, dans quatre cahiers cartonnes dont chaque jour il noircissait
+quelques pages. Casimir m'affirma du reste qu'il se plaisait beaucoup a
+"copier".
+
+--Mais pourquoi quatre fois?
+
+--Parce que je retiens difficilement.
+
+--Vous comprenez ce que vous ecrivez?
+
+--Quelquefois. D'autres fois l'abbe m'explique; ou bien il dit que je
+comprendrai quand je serai plus grand.
+
+L'abbe avait tout bonnement fait de son eleve une maniere de
+secretaire-copiste. Est-ce ainsi qu'il entendait ses devoirs? Je sentais
+mon coeur se gonfler et me proposai d'avoir incessamment avec lui une
+conversation tragique. L'indignation m'avait fait presser le pas
+inconsciemment; Casimir prenait peine a me suivre; je m'apercus qu'il
+etait en nage. Je lui tendis une main qu'il garda dans la sienne,
+clopinant a cote de moi tandis que je ralentissais mon allure.
+
+--C'est votre travail, cette these?
+
+--Oh! non, fit-il aussitot; mais, en poussant plus loin mes questions,
+je compris que le reste se reduisait a peu de chose; et sans doute
+fut-il sensible a mon etonnement:
+
+--Je lis beaucoup, ajouta-t-il, comme un pauvre dirait: j'ai d'autres
+habits!
+
+--Et qu'est-ce que vous aimez lire?
+
+--Les grands voyages; puis tournant vers moi un regard ou deja
+l'interrogation faisait place a la confiance:
+
+--L'abbe, lui, a ete en Chine; vous saviez?... et le ton de sa voix
+exprimait pour son maitre une admiration, une veneration sans limites.
+
+Nous etions parvenus a cet endroit du parc que Madame Floche appelait
+"la carriere"; abandonnee depuis longtemps, elle formait a flanc de
+coteau une sorte de grotte dissimulee derriere les broussailles. Nous
+nous assimes sur un quartier de roche que tiedissait le soleil deja bas.
+La parc s'achevait la sans cloture; nous avions laisse a notre gauche un
+chemin qui descendait obliquement et que coupait une petite barriere; le
+devalement, partout ailleurs assez abrupt, servait de protection
+naturelle.
+
+--Vous, Casimir, avez-vous deja voyage? demandai-je.
+
+Il ne repondit pas; baissa le front ... A nos pieds le vallon
+s'emplissait d'ombre; deja le soleil touchait la colline qui fermait le
+paysage devant nous. Un bosquet de chataigniers et de chenes y
+couronnait un tertre crayeux crible des trous d'une garenne; le site un
+peu romantique tranchait la mollesse uniforme de la contree.
+
+--Regardez les lapins, s'ecria tout a coup Casimir; puis, au bout d'un
+instant, il ajouta, indiquant du doigt le bosquet:
+
+--Un jour, avec Monsieur l'abbe, j'ai monte la.
+
+En rentrant nous passames aupres d'une mare couverte de conferves. Je
+promis a Casimir de lui appreter une ligne et de lui montrer comment on
+pechait les grenouilles.
+
+Cette premiere soiree, qui ne se prolongea guere au dela de neuf heures,
+ne differa point de celles qui suivirent, ni, je pense, de celles qui
+l'avaient precedee, car, pour moi, mes hotes eurent le bon gout de ne se
+point mettre en depense. Sitot apres diner, nous rentrions dans le salon
+ou, pendant le repas, Gratien avait allume le feu. Une grande lampe,
+posee a l'extremite d'une table de marqueterie, eclairait a la fois la
+partie de jacquet que le baron engageait avec l'abbe a l'autre extremite
+de la table, et le gueridon ou ces dames menaient une sorte de besigue
+oriental et mouvemente.
+
+--Monsieur Lacase qui est habitue aux distractions de Paris, va sans
+doute trouver notre amusement un peu terne ... avait d'abord dit Madame
+de Saint-Aureol.--Cependant, Monsieur Floche, au coin du feu, somnolait
+dans une bergere; Casimir, les coudes sur la table, la tete entre les
+mains, levre tombante et salivant, progressait dans un "Tour du Monde.--
+Par contenance et politesse j'avais fait mine de prendre vif interet au
+besigue de ces dames; on le pouvait mener, comme le whist, avec un mort,
+mais on le jouait de preference a quatre, de sorte que Madame de
+Saint-Aureol, avec empressement, m'avait accepte pour partenaire des que
+je m'etais propose. Les premiers soirs, mes impairs firent la ruine de
+notre camp et mirent en joie Madame Floche qui, apres chaque victoire,
+se permettait sur mon bras une discrete taloche de sa maigre main
+mitainee. Il y avait des temerites, des ruses, des delicatesses.
+Mademoiselle Olympe jouait un jeu serre, concerte. Au debut de chaque
+partie, on pointait, on hasardait la surenchere selon le jeu que l'on
+avait; cela laissait un peu de marge au bluff; Madame de Saint-Aureol
+s'aventurait effrontement, les yeux luisants, les pommettes vermeilles
+et le menton fremissant; quand elle avait vraiment beau jeu, elle me
+lancait un grand coup de pied sous la table; Mademoiselle Olympe
+essayait de lui tenir tete, mais elle etait desarconnee par la voix
+aigue de la vieille qui tout a coup, au lieu d'un nouveau chiffre,
+criait:
+
+--Verdure, vous mentez!
+
+A la fin de la premiere partie, Madame Floche tirait sa montre, et,
+comme si precisement, c'etait l'heure:
+
+--Casimir! Allons, Casimir; il est temps.
+
+L'enfant semblait sortir peniblement de lethargie, se levait, tendait
+aux Messieurs sa main molle, a ces dames son front, puis sortait en
+trainant un pied.
+
+Tandis que Madame de Saint-Aureol nous invitait a la revanche, le
+premier jacquet finissait; parfois alors Monsieur Floche prenait la
+place de son beau-frere; ni Monsieur Floche, ni l'abbe n'annoncaient les
+coups; on n'entendait de leur cote que le roulement des des dans le
+cornet et sur la table; Monsieur de Saint-Aureol dans la bergere
+monologuait ou chantonnait a demi-voix, et parfois, tout-a-coup,
+flanquait un enorme coup de pincette au travers du feu, si
+impertinemment qu'il en eclaboussait au loin la braise; Mademoiselle
+Olympe accourait precipitamment et executait sur le tapis ce que Madame
+de Saint-Aureol appelait elegamment la danse des etincelles ... Le plus
+souvent Monsieur Floche laissait le baron aux prises avec l'abbe et ne
+quittait pas son fauteuil; de ma place je pouvais le voir, non point
+dormant comme il disait, mais hochant la tete dans l'ombre; et le
+premier soir, un sursaut de flamme ayant eclaire brusquement son visage,
+je pus distinguer qu'il pleurait.
+
+A neuf heures et quart, le besigue termine, Madame Floche eteignait la
+lampe, tandis que Mademoiselle Verdure allumait deux flambeaux qu'elle
+posait des deux cotes du jacquet.
+
+--L'abbe, ne le faites pas veiller trop tard, recommandait Madame de
+Saint-Aureol, en donnant un coup d'eventail sur l'epaule de son mari.
+
+J'avais cru decent, des le premier soir, d'obeir au signal de ces dames,
+laissant aux prises les jacqueteurs et a sa meditation Monsieur Floche
+qui ne montait que le dernier. Dans le vestibule, chacun se saisissait
+d'un bougeoir; ces dames me souhaitaient le bonsoir qu'elles
+accompagnaient des memes reverences que le matin. Je rentrais dans ma
+chambre; j'entendais bientot monter ces Messieurs. Bientot tout se
+taisait. Mais de la lumiere filtrait encore longtemps sous certaines
+portes. Mais plus d'une heure apres si, presse par quelque besoin l'on
+sortait dans le corridor, l'on risquait d'y rencontrer Madame Floche ou
+Mademoiselle Verdure, en toilette de nuit, vaquant a de derniers
+rangements. Plus tard encore, et quand on eut cru tout eteint, au
+carreau d'un petit cagibis qui prenait jour mais non acces sur le
+couloir, on pouvait voir, a son ombre chinoise, Madame de Saint-Aureol
+ravauder.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Ma seconde journee a la Quartfourche fut tres sensiblement pareille a la
+premiere; d'heure en heure; mais la curiosite que d'abord j'avais pu
+avoir quant aux occupations de mes hotes etait completement retombee.
+Une petite pluie fine emplissait le ciel depuis le matin. La promenade
+devenant impossible, la conversation de ces dames se faisant de plus en
+plus insignifiante, j'occupai donc au travail a peu pres toutes les
+heures du jour. A peine pus-je echanger quelques propos avec l'abbe;
+c'etait apres le dejeuner; il m'invita a venir fumer une cigarette a
+quelques pas du salon, dans une sorte de hangar vitre que l'on appelait
+un peu pompeusement: l'orangerie, ou l'on avait rentre pour la mauvaise
+saison les quelques bancs et chaises du jardin.
+
+--Mais, cher Monsieur, dit-il, lorsqu'un peu nerveusement j'abordai la
+question de l'education de l'enfant,--je n'aurais as demande mieux que
+d'eclairer Casimir de toutes mes faibles lumieres; ce n'est pas sans
+regrets que j'ai du y renoncer. Est-ce que, claudicant comme il est,
+vous m'approuveriez si j'allais me mettre en tete de le faire danser sur
+la corde roide? J'ai vite du retrecir mes visees. S'il s'occupe avec moi
+d'Averrhoes, c'est parce que je me suis charge d'un travail sur la
+philosophie d'Aristote et que, plutot que d'anonner avec l'enfant sur je
+ne sais quels rudiments, j'ai pris quelque plaisir de coeur a
+l'entrainer dans mon travail. Autant ce sujet-la qu'un autre;
+l'important c'est d'occuper Casimir trois ou quatre heures par jour;
+aurais-je pu me defendre d'un peu d'aigreur s'il avait du me faire
+perdre le meme temps? et sans profit pour lui, je vous le certifie ...
+Suffit sur ce sujet, n'est-ce pas.--La-dessus jetant la cigarette qu'il
+avait laisse eteindre, il se leva pour rentrer dans le salon.
+
+Le mauvais temps m'empechait de sortir avec Casimir; nous dumes remettre
+au lendemain la partie de peche projetee; mais, devant le deception de
+l'enfant, je m'igeniai a lui procurer quelque autre plaisir; ayant mis
+la main sur un echiquier, je lui appris le jeu des poules et du renard,
+qui le passionna jusqu'au souper.
+
+La soiree commenca tout pareille a la precedente; mais deja je
+n'ecoutais ni ne regardais plus personne; un ennui sans nom commencait
+de peser sur moi.
+
+Sitot apres diner, il s'eleva une espece de rafale; a deux reprises
+Mademoiselle Verdure interrompit le besigue pour aller voir dans les
+chambres d'en haut "si la pluie ne chassait pas." Nous dumes prendre la
+revanche sans elle; le jeu manquait d'entrain. Au coin du feu, dans un
+fauteuil bas qu'on appelait communement "la berline" Monsieur Floche,
+berce par le bruit de l'averse, s'etait positivement endormi: dans la
+bergere, le baron qui lui faisait face se plaignait de ses rhumatisme en
+grognonnait.
+
+--La partie de jacquet vous distrairait, repetait vainement l'abbe qui,
+faute d'adversaire, finit par se retirer, emmenant coucher Casimir.
+
+Quand, ce soir-la, je me retrouvai seul dans ma chambre, une angoisse
+intolerable m'etreignit l'ame et le corps; mon ennui devenait presque de
+la peur. Un mur de pluie me separait du reste du monde, loin de toute
+passion, loin de la vie, m'enfermait dans un cauchemar gris, parmi
+d'etranges etres a peine humains, a sang froid, decolores et dont le
+coeur depuis longtemps ne battait plus. J'ouvris ma valise et saisis mon
+indicateur: Un train! A quelque heure que ce soit, un jour ou de la
+nuit ... qu'il m'emporte! J'etouffe ici ...
+
+L'impatience empecha longtemps mon sommeil.
+
+Lorsque je m'eveillai le lendemain, ma decision n'etait peut-etre pas
+moins ferme, mais il ne me paraissait plus possible de fausser politesse
+a mes hotes et de partir sans inventer quelque excuse a l'etranglement
+de mon sejour. N'avais-je pas imprudemment parle de m'attarder une
+semaine au moins a la Quartfourche! Bah! de mauvaises nouvelles me
+rappelleront brusquement a Paris ... Heureusement j'avais donne mon
+adresse; on devait me renvoyer a la Quartfourche tout mon courrier;
+c'est bien miracle, pensai-je, s'ils ne me parvient pas des aujourd'hui
+n'importe quelle enveloppe dont je puisse habilement me servir ... et je
+reportai mon espoir dans l'arrivee du facteur. Celui-ci s'amenait peu
+apres-midi, a l'heure ou finissait le dejeuner; nous ne nous serions pas
+leves de table avant que Delphine n'eut apporte a Madame Floche le
+maigre paquet de lettres et d'imprimes qu'elle distribuait aux convives.
+Par malheur il arriva que ce jour-la l'abbe Santal etait convie a
+dejeuner par le doyen de Pont-l'Eveque, vers onze heures il vint prendre
+conge de M. Floche et de moi qui ne m'avisai pas aussitot qu'il me
+soufflait ainsi cheval et carriole.
+
+Au dejeuner je jouai donc la petite comedie que j'avais premeditee:
+
+--Allons bon! Quel ennui!... murmurai-je en ouvrant une des enveloppes
+que m'avait tendues Madame Floche; et comme, par discretion, aucun de
+mes hotes ne relevait mon exclamation, je repris de plus belle: Quel
+contre-temps! en jouant la surprise de la deconvenue, tandis que mes
+yeux parcouraient un anodin billet. Enfin Madame Floche se hasarda a me
+demander d'une voix timide:
+
+--Quelque facheuse nouvelle, cher Monsieur?
+
+--Oh! rien de tres grave, repondis-je aussitot. Mais helas! je vois
+qu'il va me falloir rentrer a Paris sans retard, et de la vient ma
+contrariete.
+
+D'un bout a l'autre de la table la stupeur fut generale, depassant mon
+attente au point que je me sentis rougir de confusion. Cette stupeur se
+traduisit d'abord par un morne silence, puis enfin Monsieur Floche,
+d'une voix un peu tremblante:
+
+--Est-il vraiment possible, cher jeune ami? Mais votre travail! Mais
+notre ...
+
+Il ne put achever. Je ne trouvais rien a repondre, rien a dire et, ma
+foi, me sentais passablement emu moi-meme. Mes yeux se fixaient sur le
+sommet de la tete de Casimir qui, le nez dans son assiette, coupait une
+pomme en petits morceau. Mademoiselle Verdure etait devenue pourpre
+d'indignation.
+
+--Je croirais indiscret d'insister pour vous retenir, hasarda faiblement
+Madame Floche.
+
+--Pour les distractions que peut offrir la Quartfourche! dit aigrement
+Madame de Saint-Aureol ...
+
+--Oh! Madame, croyez bien que rien ne ... essayai-je de protester; mais,
+sans m'ecouter, la baronne criait a tue-tete dans l'oreille de son mari
+assis a cote d'elle:
+
+--C'est Monsieur Lacase qui veut deja nous quitter.
+
+--Charmant! Charmant! tres sensible, fit le sourd en souriant vers moi.
+
+Cependant Madame Floche, vers Mademoiselle Verdure;
+
+--Mais comment allons-nous pouvoir faire ...? la jument qui vient de
+partir avec l'abbe.
+
+Ici je rompis d'une semelle:
+
+--Pourvu que je sois a Paris demain matin a la premiere heure ... Au
+besoin de train de cette nuit suffirait.
+
+--Que Gratien aille tout de suite voir si le cheval de Bouligny peut
+servir. Dites qu'il faudrait mener quelqu'un pour le train de ... et se
+tournant vers moi:--Vraiment le train de sept heures suffirait?
+
+--Oh! Madame, je suis desole de vous causer tant d'embarras ...
+
+Le dejeuner s'acheva dans le silence. Sitot apres, le petit pere Floche
+m'entraina, et, des que nous fumes seuls dans le couloir qui menait a la
+bibliotheque ...
+
+--Mais cher Monsieur ... cher ami ... je ne puis croire encore ... mais il
+vous reste a prendre connaissance d'un tas de ... Se peut-il vraiment?
+quel contretemps! quel facheux contretemps! Justement j'attendais la fin
+de votre premier travail pour mettre entre vos mains d'autres papiers
+que j'ai ressortis hier soir: je comptais sur eux, je l'avoue, pour vous
+interesser a neuf et pour vous retenir davantage. Il va donc me falloir
+vous montrer cela tout de suite. Venez avec moi; vous avez encore un peu
+de temps jusqu'au soir; car je n'ose, n'est-ce pas, vous demander de
+revenir ...?
+
+Devant la deconvenue du vieillard je prenais honte de ma conduite.
+J'avais travaille d'arrache-pied toute la journee de la veille et cette
+derniere matinee, de sorte qu'en realite il ne me restait plus beaucoup
+a glaner sur les premiers papiers que m'avait confies Monsieur Floche;
+mais sitot que nous fumes montes dans sa retraite, le voici qui, du fond
+d'un tiroir, sortit avec un geste mysterieux un paquet enveloppe de
+toiles et ficele; une fiche passee sous la ficelle portait, en maniere
+de table, la nomenclature des papiers, leur provenance.
+
+--Emportez tout le paquet, dit-il; tout n'y est sans doute pas bien
+fameux; mais vous aurez plus vite fait que moi de demeler la-dedans ce
+qui vous interesse.
+
+Tandis qu'il ouvrait puis refermait d'autres tiroirs et s'affairait, je
+descendis dans la bibliotheque avec la liasse que je developpai sur la
+grande table.
+
+Certains papiers effectivement se rapportaient a mon travail, mais ils
+etaient en petit nombre et d'importance mediocre; la plupart, de la main
+meme de Monsieur Floche, avaient trait a la vie de Massillon, et,
+partant, ne me touchaient guere.
+
+En verite le pauvre Floche comptait-il la-dessus pour me retenir? Je le
+regardai; il s'etait a present renfonce dans sa chanceliere et
+s'occupait a deboucher minutieusement avec une epingle chacun des trous
+d'un petit instrument qui versait de la sandaraque. L'operation finie,
+il leva la tete et rencontra mon regard. Un sourire si amical l'eclaira
+que je me derangeai pour causer avec lui, et, appuye sur le linteau, a
+l'entree de sa portioncule:
+
+--Monsieur Floche, lui dis-je, pourquoi ne venez-vous jamais a Paris? on
+serait si heureux de vous y voir.
+
+--A mon age, les deplacements sont difficiles et couteux.
+
+--Et vous ne regrettez pas trop la ville?
+
+--Bah! fit-il en soulevant les mains, je m'appretais a la regretter
+davantage. Les premiers temps, la solitude de la campagne parait un peu
+severe a quiconque aime beaucoup causer; puis on s'y fait.
+
+--Ce n'est donc pas par gout que vous etes venu vous installer a la
+Quartfourche?
+
+Il se degagea de sa chanceliere, se leva, puis posant sa main
+familierement sur ma manche:
+
+--J'avais a l'Institut quelques collegues que j'affectionne, dont votre
+cher maitre Albert Desnos; et je crois bien que j'etais en passe de
+prendre bientot place aupres d'eux ...
+
+Il semblait vouloir parler davantage; pourtant je n'osais poser question
+trop directe:
+
+--Est-ce Madame Floche qu'attirait a ce point la campagne?
+
+--N ... non. C'est pourtant pour Madame Floche que j'y suis venu; mais
+elle-meme y etait appelee par un petit evenement de famille.
+
+Il etait descendu dans la grande salle et apercut la liasse que j'avais
+deja reficelee.
+
+--Ah! vous avez deja tout regarde, dit-il tristement. Sans doute
+aurez-vous trouve la peu de provende. Que voulez-vous? les moindres
+miettes je les ramasse; parfois je me dis que je perds mon temps a
+collectionner des broutilles; mais peut-etre faut-il des hommes comme
+moi pour epargner ces menus travaux a d'autres qui comme vous, en
+sauront tirer un brillant parti. Quand je lirai votre these je serai
+heureux de me dire que ma peine vous aura un tout petit peu profite.
+
+La cloche du gouter nous appela.
+
+Comment arriver a connaitre quel "petit evenement de famille",
+pensais-je, a suffi pour decider ainsi ces deux vieux? L'abbe le
+connait-il? Au lieu de me butter contre lui, j'aurais du l'apprivoiser.
+N'importe! Trop tard a present. Il n'en reste pas moins que Monsieur
+Floche est un digne homme et dont je garderai bon souvenir ...
+
+Nous arrivames dans la salle a manger.
+
+--Casimir n'ose pas vous demander si vous ne feriez pas encore un petit
+tour de jardin avec lui; je sais qu'il en a grande envie, dit Madame
+Floche; mais le temps vous manquera peut-etre?
+
+L'enfant qui plongeait le visage dans un bol de lait s'engoua.
+
+--J'allais lui proposer de m'accompagner; j'ai pu mettre au pair mon
+travail et vais etre libre jusqu'au depart. Precisement il ne pleut
+plus ... Et j'entrainai l'enfant dans le parc.
+
+Au premier detour de l'allee, l'enfant qui tenait une de mes mains dans
+les deux siennes, longuement la pressa contre son visage brulant:
+
+--Vous aviez dit que vous resteriez huit jours ...
+
+--Mon pauvre petit! je ne peux pas rester plus longtemps.
+
+--Vous vous ennuyez.
+
+--Non! mais il faut que je parte.
+
+--Ou allez-vous?
+
+--A Paris. Je reviendrai.
+
+A peine eus-je lache ce mot qu'il me regarda anxieusement.
+
+--C'est bien vrai? Vous le promettez?
+
+L'interrogation de cet enfant etait si confiante que je n'eus pas le
+coeur de me dedire:
+
+--Veux-tu que je t'ecrive sur un petit papier que tu garderas?
+
+--Oh! oui, fit-il en embrassant ma main bien fort et manifestant sa joie
+par de bondissements frenetiques.
+
+--Sais-tu ce qui serait gentil, maintenant? Au lieu d'aller pecher, nous
+devrions cueillir des fleurs pour ta tante; on irait tous les deux lui
+porter un gros bouquet dans sa chambre pour lui faire une belle
+surprise.
+
+Je m'etais promis de ne point quitter la Quartfourche sans avoir visite
+la chambre d'une des vieilles dames; comme elles circulaient
+continuellement d'un bout a l'autre de la maison, je risquais fort
+d'etre derange dans mon investigation indiscrete; je comptais sur
+l'enfant pour autoriser ma presence; si peu naturel qu'il put paraitre
+que je penetrasse a sa suite dans la chambre de sa grand'mere ou de sa
+tante, grace au pretexte du bouquet trouverais-je, en cas de surprise,
+une facile contenance.
+
+Mais cueiller des fleurs a la Quartfourche n'etais pas aussi aise que je
+le supposais. Gratien exercait sur tout le jardin une surveillance
+farouche; non seulement il indiquait les fleurs qui supportaient d'etre
+cueillies, mais encore etait-il jalousement regardant sur la maniere de
+les cueillir. Il y fallait secateur ou serpette et, de plus, quelles
+precautions! C'est ce que Casimir m'expliquait. Gratien nous accompagna
+jusqu'au bord d'une corbeille de dahlias superbes ou l'on pouvait
+prelever maints bouquets sans que seulement il y parut.
+
+--Au-dessus de l'oeil. Monsieur Casimir; combien de fois faut-il qu'on
+vous le repete? coupez toujours au-dessus de l'oeil.
+
+--En cette fin de saison, cela n'a plus aucune importance, m'ecriai-je
+impatiemment.
+
+Il repondit en grommelant que "ca a toujours de l'importance" et que "il
+n'y a pas de saison pour mal faire". J'ai horreur des bougons
+sentencieux ...
+
+L'enfant me preceda, portant la gerbe. En passant dans le vestibule je
+m'etais empare d'un vase ...
+
+Dans la chambre regnait un paix religieuse; les volets etaient clos;
+pres du lit enfonce dans une alcove, un prie-Dieu d'acajou et de velours
+grenat au pied d'un petit crucifix d'ivoire et d'ebene; contre le
+crucifix, le cachant a demi, un mince rameau de buis suspendu a une
+faveur rose et maintenu sous un bras de la croix. Le recueillement de
+l'heure appelait la priere; j'oubliais ce que j'etais venu faire et la
+vaine curiosite qui m'avait attire en ce lieu; je laissais Casimir
+appreter a son gre les fleurs sur une commode, et je ne regardais plus
+rien dans la chambre: C'est ici, dans ce grand lit, pensais-je, que la
+bonne vieille Floche achevera bientot de s'eteindre, a l'abri des
+souffles de la vie ... O barques qui souhaitez la tempete! que tranquille
+est ce port!
+
+Casimir cependant s'impatientait contre les fleurs; les capitules
+pesants des dahlias l'emportaient; tout le bouquet cabriolait a terre.
+
+--Si vous m'aidiez, dit-il enfin.
+
+Mais tendis que je m'evertuais a sa place, il courait a l'autre bout de
+la piece vers un secretaire qu'il ouvrait.
+
+--Je vais vous faire le billet ou vous promettez de revenir.
+
+--C'est cela, repartis-je, me pretant a la simagree. Depeche-toi. Ta
+tante serait tres fachee si elle te voyait fouiller dans son secretaire.
+
+--Oh! ma tante est occupee a la cuisine; et puis elle ne me gronde
+jamais.
+
+De son ecriture la plus appliquee il couvrit une feuille de papier a
+lettre.
+
+--A present venez signer.
+
+Je m'approchai:
+
+--Mais Casimir, tu n'avais pas a signer toi-meme! dis-je en riant.
+L'enfant, pour donner plus de poids, sans doute, a cet engagement, et
+pour qu'il lui parut y engager lui-meme sa parole, avait cru bon
+d'ecrire aussi son nom au bas de la feuille ou je lus:
+
+_Monsieur Lacase promet de revenir l'annee prochaine a la Quartfourche.
+Casimir de Saint-Aureol_.
+
+Un instant il resta tout deconcerte par ma remarque et par mon rire: il
+y allait de tout son coeur, lui! Ne le prenais-je donc pas au serieux?
+Il etait bien pres de pleurer.
+
+--Laisse-moi me mettre a ta place pour que je signe.
+
+Il se leva puis, quand j'eus signe le billet, sauta de joie et couvrit
+ma main de baisers. J'allais partir: il me retint par la manche et,
+penche sur le secretaire:
+
+--Je vais vous montrer quelque chose, dit-il en faisant jouer un ressort
+et glisser un tiroir dont il connaissait le secret; puis ayant fouille
+parmi des rubans et des quittances, il me tendit une fragile miniature
+encadree:
+
+--Regardez.
+
+Je m'approchai de la fenetre.
+
+Quel est ce conte ou le heros tombe amoureux du seul portrait de la
+princesse? Ce devait etre ce portrait-la. Je n'entends rien a la
+peinture et me soucie peu du metier; sans doute un connaisseur eut-il
+juge cette miniature affetee: sous trop de complaisante grace s'effacait
+presque le caractere: mais cette pure grace etait telle qu'on ne la put
+oublier.
+
+Peu m'importaient vous dis-je les qualites ou les defauts de la
+peinture: la jeune femme que j'avais devant moi et dont je ne voyais que
+le profil, une tempe a demi cachee par une lourde boucle noire, un oeil
+languide et tristement reveur, la bouche entr'ouverte et comme
+soupirante, le col fragile autant qu'une tige de fleur, cette femme
+etait de la plus troublante, de la plus angelique beaute. A la
+contempler j'avais perdu conscience du lieu, de l'heure; Casimir qui
+d'abord s'etait eloigne, achevant d'appreter les fleurs, revint a moi,
+se pencha:
+
+--C'est maman ... Elle est bien jolie n'est-ce pas!
+
+J'etais gene devant l'enfant de trouver sa mere si belle.
+
+--Ou est-elle a present, ta maman?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Pourquoi n'est-elle pas ici?
+
+--Elle s'ennuie ici.
+
+--Et ton papa?
+
+Un peu confusement, baissant la tete et comme honteux il repondit:
+
+--Mon papa est mort.
+
+Mes questions l'importunaient; mais j'etais resolu a pousser plus avant.
+
+--Elle vient bien te voir quelquefois, ta maman?
+
+--Oh! oui, souvent! dit-il avec conviction, en relevant soudain la tete.
+Il ajouta un peu plus bas:
+
+--Elle vient causer avec ma tante.
+
+--Mais avec toi, elle cause bien aussi?
+
+--Oh! moi, je ne sais pas lui parler ... Et puis quand elle vient, je
+suis couche.
+
+--Couche!
+
+--Oui, elle vient la nuit ... Puis, cedant a sa confiance (il avait pris
+ma main, car j'avais repose le portrait) tendrement et comme en secret:
+
+--La derniere fois elle est venue m'embrasser dans mon lit.
+
+--Elle ne t'embrasse donc pas d'ordinaire?
+
+--Oh! si beaucoup.
+
+--Alors pourquoi dis-tu "la derniere fois"?
+
+--Parce qu'elle pleurait.
+
+--Elle etait avec ta tante?
+
+--Non; elle etait entree toute seule dans le noir; elle croyait que je
+dormais.
+
+--Elle t'a reveille.
+
+--Oh! je ne dormais pas. Je l'attendais.
+
+--Tu savais donc qu'elle etait la.
+
+Il baissa la tete de nouveau, sans repondre. J'insistai:
+
+--Comment savais-tu qu'elle etait la?
+
+Pas de reponse. Je repris:
+
+--Dans le noir, comment as-tu pu voir qu'elle pleurait?
+
+--Oh! j'ai senti.
+
+--Tu ne lui as pas demande de rester?
+
+--Oh! si. Elle etait penchee sur mon lit; je la tenais par les
+cheveux ...
+
+--Et qu'est-ce qu'elle disait?
+
+--Elle riait; elle disait que je la decoiffais; mais qu'il fallait
+qu'elle s'en aile.
+
+--Elle ne t'aime donc pas?
+
+--Oh! si; elle m'aime beaucoup, cria-t-il, brusquement ecarte de moi et
+le visage empourpre plus encore, d'une voix si passionnee que je pris
+honte de ma question.
+
+La voix de Madame Floche retentit au bas de l'escalier:
+
+--Casimir! Casimir! va dire a Monsieur Lacase qu'il serait temps de
+s'appreter. La voiture sera la dans une demi-heure.
+
+Je m'elancai, degringolai l'escalier, rejoignis la vieille dans le
+vestibule.
+
+--Madame Floche! quelqu'un pourrait-il porter une depeche? J'ai trouve
+un expedient qui me permettra je crois de passer quelques jours de plus
+pres de vous.
+
+Elle pris mes deux mains dans les deux siennes:
+
+--Ah! Que c'est improbable! cher Monsieur ... Et comme son emotion ne
+trouvait rien d'autre a dire, elle repetait: Que c'est improbable!...
+puis, courant sous la fenetre de Floche:
+
+--Bon ami! Bon ami! (c'est ainsi qu'elle l'appelait) Monsieur Lacase
+veut bien rester.
+
+La faible voix sonnait comme un grelot fele, mais parvint cependant; je
+vis la fenetre s'ouvrir, Monsieur Floche se pencher un instant; puis,
+aussitot qu'il eut compris:
+
+--Je descends! Je descends!
+
+Casimir je joignait a lui; durant quelques instants je dus faire face
+aux congratulations de chacun; on eut dit que j'etais de la famille.
+
+Je redigeai je ne sais plus quel fantaisiste texte de depeche que je fis
+expedier a une adresse imaginaire.
+
+--J'ai peur, a dejeuner, d'avoir ete un peu indiscrete en vous priant
+trop fort, dit Madame Floche; puis-je esperer que, si vous restez, vos
+affaires de Paris n'en souffriront pas trop?
+
+--J'espere que non, chere Madame. Je prie un ami de prendre soin de mes
+interets.
+
+Madame de Saint-Aureol etait survenue; elle s'eventait et tournait dans
+la piece en criant de sa voix la plus aigue.--Qu'il est aimable! Ah!
+mille graces ... Qu'il est aimable!--puis disparut, et le calme se
+retablit.
+
+Peu avant le diner l'abbe rentra de Pont-l'Eveque; comme il n'avait pas
+eu connaissance de ma velleite de depart, il ne put etre surpris
+d'apprendre que je restais.
+
+--Monsieur Lacase, dit-il assez affablement, j'ai rapporte de
+Pont-l'Eveque quelques journaux; pour moi je ne suis pas grand amateur
+des racontars de gazettes, mais j'ai pense qu'ici vous etiez un peu
+prive de nouvelles et que ces feuilles pourraient vous interesser.
+
+Il fouillait sa soutane:--Allons! Gratien les aura montes dans ma
+chambre avec mon sac. Attendez un instant; je m'en vais les querir.
+
+--N'en faites rien, Monsieur l'abbe, c'est moi qui monterai les
+chercher.
+
+Je l'accompagnai jusqu'a sa chambre; il me pria d'entrer. Et tandis
+qu'il brossait sa soutane et s'appretait pour le diner:
+
+--Vous connaissiez la famille de Saint-Aureol avant de venir a la
+Quartfourche? demandai-je apres quelques propos vagues.
+
+--Non, me dit-il.
+
+--Ni Monsieur Floche?
+
+--J'ai passe brusquement des missions a l'enseignement. Mon superieur
+avait ete en relations avec Monsieur Floche, et m'a designe pour les
+fonctions que je remplis presentement; non, avant de venir ici je ne
+connaissais ni mon eleve ni ses parents.
+
+--De sorte que vous ignorez quels evenements ont brusquement pousse
+Monsieur Floche a quitter Paris il y a quelque quinze ans, au moment
+qu'il allait entrer a l'Institut.
+
+--Revers de fortune, grommela-t-il.
+
+--Et quoi! Monsieur et Madame Floche vivraient ici aux crochets des
+Saint-Aureol!
+
+--Mais non, mais non, fit-il impatiente; ce sont les Saint-Aureols qui
+sont ruines ou presque; toutefois la Quartfourche leur appartient; les
+Floche, qui sont dans une situation aisee, habitent avec eux pour les
+aider; ils subviennent au train de maison et permettent ainsi aux
+Saint-Aureol de conserver la Quartfourche, qui doit revenir plus tard a
+Casimir; c'est je crois tout ce que l'enfant peut esperer ...
+
+--La belle-fille est sans fortune?
+
+--Quelle belle-fille? La mere de Casimir n'est pas la bru, c'est la
+propre fille des Saint-Aureol.
+
+--Mais alors, le nom de l'enfant?--Il feignit de ne point comprendre.--
+Ne s'appelle-t-il pas Casimir de Saint-Aureol?
+
+--Vous croyez! dit-il ironiquement. Eh bien! il faut supposer que
+Mademoiselle de Saint-Aureol aura epouse quelque cousin du meme nom.
+
+--Fort bien! fis-je, comprenant a demi, hesitant pourtant a conclure. Il
+avait acheve de brosser sa soutane; un pied sur le rebord de la fenetre
+il flanquait de grands coups de mouchoir pour epousseter ses souliers.
+--Et vous la connaissez ... Mademoiselle de Saint-Aureol?
+
+--Je l'ai vue deux ou trois fois; mais elle ne vient ici qu'en courant.
+
+--Ou vit-elle?
+
+Il se releva, jeta dans un coin de la chambre le mouchoir empoussiere:
+
+--Alors c'est un interrogatoire?... puis se dirigeant vers sa toilette:
+--On va sonner pour le diner et je ne serai pas pret!
+
+C'etait une invite a le laisser; ses levres serrees certainement en
+gardaient gros a dire, mais pour l'instant ne laisseraient plus rien
+echapper.
+
+
+
+
+V
+
+
+Quatre jours apres j'etais encore a la Quartfourche; moins angoisse
+qu'au troisieme jour, mais plus las. Je n'avais rien surpris de nouveau,
+ni dans les evenements de chaque jour, ni dans les propos de mes hotes;
+d'inanition deja je sentais ma curiosite se mourir. Il faut donc
+renoncer a en decouvrir davantage, pensais-je appretant de nouveau mon
+depart: autour de moi tout se refuse a m'instruire; l'abbe fait le muet
+depuis que j'ai laisse paraitre combien ce qu'il sait m'interesse; a
+mesure que Casimir me marque plus de confiance, je me sens devant lui
+plus contraint; je n'ose plus l'interroger et du reste je connais a
+present tout ce qu'il aurait a me dire: rien de plus que le jour ou il
+me montrait le portrait.
+
+Si pourtant; l'enfant innocemment m'avait appris le prenom de sa mere.
+Sans doute j'etais fous de m'exalter ainsi sur une flatteuse image
+vraisemblablement vieille de plus de quinze ans; et si meme Isabelle de
+Saint-Aureol, durant mon sejour a la Quartfourche, risquait une de ces
+fugitives apparition dont je savais a present qu'elle etait coutumiere,
+sans doute je ne pourrais, n'oserais me trouver sur son passage.
+N'importe! ma pensee soudain tout occupee d'elle echappait a l'ennui;
+ces derniers jours avaient fui d'une fuite ailee et je m'etonnais que
+s'achevat deja cette semaine. Il n'avait pas ete question que je
+restasse plus longtemps chez les Floche et mon travail ne m'offrait plus
+aucune raison de m'attarder, mais, ce dernier matin encore, je
+parcourais le parc que l'automne rendait plus vaste et sonore, appelant
+a demi-voix, puis a voix plus haute: Isabelle!... et ce nom qui m'avait
+deplu tout d'abord, se revetait a present pour moi d'elegance, se
+penetrait d'un charme clandestin ... Isabelle de Saint-Aureol! Isabelle!
+J'imaginais sa robe blanche fuir au detour de chaque allee; a travers
+l'inconstant feuillage, chaque rayon rappelait son regard, son sourire
+melancolique, et comme encore j'ignorais l'amour, je me figurais que
+j'aimais et, tout heureux d'etre amoureux, m'ecoutais avec complaisance.
+
+Que le parc etait beau! et qu'il s'appretait noblement a la melancolie
+de cette saison declinante. J'y respirais avec enivrement l'odeur des
+mousses et des feuilles pourrissantes. Les grands marronniers roux, a
+demi depouilles deja, ployaient leurs branches jusqu'a terre; certains
+buissons pourpres rutilaient a travers l'averse; l'herbe, aupres d'eux,
+prenait une verdeur aigue; il y avait quelques colchiques dans les
+pelouses du jardin; un peu plus bas, dans le vallon, une prairie en
+etait rose, que l'on apercevait de la carriere ou, quand la pluie
+cessait, j'allais m'asseoir--sur cette meme pierre ou je m'etais assis
+le premier jour avec Casimir; ou, reveuse, Mademoiselle de Saint-Aureol
+s'etait assise naguere, peut-etre ... et je m'imaginais assis pres
+d'elle.
+
+Casimir m'accompagnait souvent, mais je preferais marcher seul. Et
+presque chaque jour la pluie me surprenait dans le jardin; trempe, je
+rentrais me secher devant le feu de la cuisine. Ni la cuisiniere, ni
+Gratien ne m'aimaient; mes avances reiterees n'avaient pu leur arracher
+trois paroles. Du chien non plus, caresses ou friandises n'avaient pu me
+faire un ami; Terno passait presque toutes les heures du jour couche
+dans l'atre vaste, et quand j'en approchais il grognait. Casimir que je
+retrouvais souvent, assis sur la margelle du foyer, epluchant des
+legumes ou lisant, y allait alors d'une tape, s'affectant que son chien
+ne m'accueillit pas en ami. Prenant le livre des mains de l'enfant je
+poursuivais a haute voix sa lecture; lui, restait appuye contre moi; je
+le sentais m'ecouter de tout son corps.
+
+Mais ce matin-la l'averse me surprit si brusque et si violente que je ne
+pus songer a rentrer au chateau; je courus m'abriter au plus proche;
+c'etait ce pavillon abandonne que vous avez pu voir a l'autre extremite
+du parc, pres de la grille; il etait a present delabre: pourtant une
+premiere salle assez vaste restait elegamment lambrissee comme le salon
+d'un pavillon de plaisance; mais les boiseries vermoulues crevaient au
+moindre choc ...
+
+Quand j'entrai, poussant la porte mal close, quelques chauves-souris
+tournoyerent, puis s'elancerent au dehors par la fenetre devitree.
+J'avais cru l'averse passagere, mais, tandis que je patientais, le ciel
+acheva de s'assombrir. Me voici bloque pour longtemps! Il etait dix
+heures et demie; on ne dejeunait qu'a midi. J'attendrai jusqu'au premier
+coup de cloche, que l'on entend d'ici certainement, pensai-je. J'avais
+sur moi de quoi ecrire et, comme ma correspondance etait en retard, je
+pretendis me prouver a moi-meme qu'il n'est pas moins aise d'occuper
+bien une heure qu'une journee. Mais ma pensee incessamment me ramenait a
+mon inquietude amoureuse: ah! si je savais que quelque jour elle dut
+reparaitre en ce lieu, j'incendierais ces murs de declarations
+passionnees ... Et lentement m'imbibait un ennui douloureux, lourd de
+larmes. Je restais effondre dans un coin de la piece, n'ayant trouve
+siege ou m'asseoir, et comme un enfant perdu je pleurais.
+
+Certes le mot Ennui est bien faible pour exprimer ces detresses
+intolerables a quoi je fus sujet de tout temps; elles s'emparent de nous
+tout-a-coup; la quantite de l'heure les declare; l'instant auparavant
+tout vous riait et l'on riait a toute chose; tout-a-coup une vapeur
+fuligineuse s'essore du fond de l'ame et s'interpose entre le desir et
+la vie; elle forme un ecran livide, nous separe du reste du monde dont
+la chaleur, l'amour, la couleur, l'harmonie ne nous parviennent plus que
+refractes en une transposition abstraite: on constate, on n'est plus
+emu; et l'effort desespere pour crever l'ecran isolateur de l'ame nous
+menerait a tous les crimes, au meurtre ou au suicide, a la folie ...
+
+Ainsi revais-je en ecoutant ruisseler la pluie. Je gardais a la main le
+canif que j'avais ouvert pour tailler mon crayon, mais la feuille de mon
+carnet restait vide; a present, de la pointe de ce canif, sur le panneau
+voisin je tachais de sculpter son nom; sans conviction, mais parce que
+je savais que les amants transis ont accoutume d'ainsi faire; a tout
+instant le bois pourri cedait; un trou venait en place de la lettre;
+bientot, sans plus d'application, par desoeuvrement, imbecile besoin de
+detruire, je commencai de taillader au hasard. Le lambris que j'abimais
+se trouvait immediatement sous la fenetre; le cadre en etait disjoint a
+la partie superieure, de sorte que le panneau tout entier pouvait
+glisser de bas en haut dans les rainures laterales; c'est ce que je
+remarquai lorsque l'effort de mon couteau inopinement le souleva.
+
+Quelques instants apres j'achevais d'emietter le lambris. Avec le debris
+de bois, une enveloppe tomba sur le plancher; tachee, moisie, elle avait
+pris le ton de la muraille, au point que tout d'abord elle n'etonna
+point mon regard; non, je ne m'etonnai pas de la voir; il ne me
+paraissait pas surprenant qu'elle fut la et telle etait mon apathie que
+je ne cherchai pas aussitot a l'ouvrir. Laide, grise, souillee, on eut
+dit un platras, vous dis-je. C'est par desoeuvrement que je la pris;
+c'est machinalement que je la pris; c'est machinalement que je la
+dechirai. J'en sortis deux feuillets couverts d'une grande ecriture
+desordonnee, palie, presque effacee par endroits. Que venait faire la
+cette lettre? Je regardai la signature et j'eus un eblouissement: le nom
+d'Isabelle etait au bas de ces feuillets!
+
+Elle occupait a ce point mon esprit ... j'eus un instant l'illusion
+qu'elle m'ecrivait a moi-meme:
+
+_Mon amour, voici ma derniere lettre ..._ disait-elle. _Vite ces quelques
+mots encore, car je sais que ce soir je ne pourrai plus rien te dire;
+mes levres, pres de toi, ne sauront plus trouver que des baisers. Vite,
+pendant que je puis parler encore; ecoute: Onze heures c'est trop tot;
+mieux vaut minuit. Tu sais que je meurs d'impatience et que l'attente
+m'extenue, mais pour que je m'eveille a toi il faut que toute la maison
+dorme. Oui, minuit; pas avant. Viens a ma rencontre jusqu'a la porte de
+la cuisine, (en suivant le mur du potager qui est dans l'ombre et
+ensuite il y a des buissons) attends-moi la et non pas devant la grille,
+non que j'aie peur de traverser seule le jardin, mais parce que le sac
+ou j'emporte un peu de vetements sera tres lourd et que je n'aurai pas
+la force de le porter longtemps.
+
+En effet il vaut mieux que la voiture reste en bas de la ruelle ou nous
+la retrouverons facilement. A cause des chiens de la ferme qui
+pourraient aboyer et donner l'eveil, c'est plus prudent.
+
+Mais non mon ami, il n'y avait pas moyen, tu le sais, de nous voir
+davantage et de convenir de tout ceci de vive voix. Tu sais qu'ici je
+vis captive et que les vieux ne me laissent pas plus sortir qu'ils ne te
+permettent a toi de rentrer. Ah! de quel cachot je m'echappe ... Oui
+j'aurai soin de prendre des souliers de rechange que je mettrai sitot
+que nous serons dans la voiture, car l'herbe du bas du jardin est
+trempee.
+
+Comment peux-tu me demander encore si je suis resolue et prete? Mais mon
+amour, voici des mois que je me prepare et que je me tien prete! des
+annees que je vis dans l'attente de cet instant!--Et si je ne vais rien
+regretter?--Tu m'as donc pas compris que j'ai pris tous ceux qui
+s'attachent a moi en horreur, tous ceux qui m'attachent ici. Est-ce
+vraiment la douce et la craintive Isa qui parle? Mon ami, mon amant,
+qu'avez-vous fait de moi, mon amour?...
+
+J'etouffe ici; je songe a tout l'ailleurs qui s'entr'ouve ... J'ai
+soif ...
+
+J'allais oublier de te dire qu'il n'y a pas eu moyen d'enlever les
+saphirs de l'ecrin, parce que ma tante n'a plus laisse ses clefs dans sa
+chambre; aucune de celles que j'ai essayees n'a pus aller au tiroir ...
+Ne me gronde pas; j'ai le bracelet de maman, la chaine emaillee et deux
+bagues--qui n'ont sans doute pas grande valeur puisqu'elle ne les met
+pas; mais je crois que la chaine est tres belle. Pour de l'argent ... je
+ferai mon possible; mais tu feras tout de meme bien de t'en procurer.
+
+A toi de toutes mes prieres. A bientot, ton Isa.
+
+Ce 22 Octobre, anniversaire de ma vingt-deuxieme annee et veille de mon
+evasion._
+
+Je songe avec terreur, si j'avais a cuisiner en roman cette histoire,
+aux quatre ou cinq pages de developpements qu'il sierait ici de gonfler:
+reflexions apres lecture de cette lettre, interrogations, perplexites ...
+En verite, comme apres un tres violent choc, j'etais tombe dans un etat
+semi-lethargique. Quand enfin parvint a mon oreille, a travers la
+confuse rumeur de mon sang, un son de cloche, qui redoubla: c'est le
+second appel du dejeuner, pensai-je; comment n'ai-je pas entendu le
+premier? Je tirai ma montre: midi! Aussitot, bondissant au dehors,
+l'ardente lettre pressee contre mon coeur, je m'elancai tete nue sous
+l'averse.
+
+Les Floche deja s'inquietaient de moi et, quand j'arrivai tout
+soufflant:
+
+--Mais vous etes trempe! completement trempe, cher Monsieur!--Puis ils
+protesterent que personne ne se mettrait a table que je n'eusse change
+de vetements: et des que je fus redescendu ils questionnerent avec
+sollicitude; je dus raconter que, retenu dans le pavillon, j'attendais
+en vain un repit de l'averse; alors ils s'excuserent du mauvais temps,
+de l'affreux etat des allees, de ce que l'on avait sans doute sonne le
+second coup plus tot, le premier coup moins fort qu'a l'ordinaire ...
+Mademoiselle Verdure avait ete chercher un chale dont on me supplia de
+couvrir mes epaules, parce que j'etais encore en sueur et que je
+risquais de prendre mal. L'abbe cependant m'observait sans mot dire, les
+levres serrees jusqu'a la grimace; et j'etais si nerveux que, sous
+l'investigation de son regard, je me sentais rougir et me troubler comme
+un enfant fautif. Il importe pourtant de l'amadouer, pensais-je, car
+desormais je n'apprendrai rien que par lui seul; lui seul peut
+m'eclairer le detour de cette tenebreuse histoire ou m'achemine deja
+moins de curiosite que d'amour.
+
+Apres le cafe, la cigarette que j'offrais a l'abbe servait de pretexte
+au dialogue; pour ne point incommoder la baronne, nous allions fumer
+dans l'orangerie.
+
+--Je croyais que vous ne deviez rester ici que huit jours, commenca-t-il
+sur un ton d'ironie.
+
+--Je comptais sans l'amabilite de nos hotes.
+
+--Alors, les documents de Monsieur Floche ...?
+
+--Assimiles ... Mais j'ai trouve de quoi m'occuper davantage.
+
+J'attendais une interrogation; rien ne vint.
+
+--Vous devez connaitre dans les coins le double fond de ce chateau
+repartis-je impatiemment.
+
+Il ouvrit de grands yeux, plissa son front, prit un air de candeur
+stupide.
+
+--Pourquoi Madame ou Mademoiselle de Saint-Aureol, la mere de votre
+eleve, n'est-elle pas ici, pres de nous, a partager ses soins entre son
+fils infirme et ses vieux parents?
+
+Pour mieux jouer l'etonnement il jeta sa cigarette et ouvrit les mains
+en parentheses des deux cotes de son visage.
+
+--Sans doute que ses occupations la retiennent ailleurs ...
+marmonna-t-il. Quelle insidieuse question est-ce la?
+
+--En souhaitez-vous une plus precise: Qu'a fait Madame ou Mademoiselle
+de Saint-Aureol, la mere de votre eleve, certaine nuit du 22 Octobre que
+devait venir l'enlever son amant?
+
+Il campa ses poings sur ses hanches:
+
+--Eh la! Eh la! Monsieur le romancier--(par vanite, par faiblesse, je
+m'etais laisse aller precedemment a ce genre de confidences que devrait
+inspirer jamais qu'une profonde sympathie; et depuis qu'il savait mes
+pretentions il s'amusait de moi d'une maniere qui deja me devenait
+insupportable)--N'allez-vous pas un peu trop vite?... Et puis-je vous
+demander a mon tour comment vous etes si bien renseigne?
+
+--Parce que la lettre qu'Isabelle de Saint-Aureol ecrivait a son amant
+ce jour-la, ce n'est pas lui qui l'a recue; c'est moi.
+
+Decidement il fallait compter sur moi, l'abbe a ce moment apercut une
+petite tache sur la manche de sa soutane et commenca de la gratter du
+bout de l'ongle; il entrait en composition.
+
+--J'admire ceci ... que des qu'on se croit ne romancier on s'accorde
+aussitot tous les droits. Un autre y regarderait a deux fois avant de
+prendre connaissance d'une lettre qui ne lui est pas adressee.
+
+--J'espere plutot, Monsieur l'abbe, qu'il n'en prendrait pas
+connaissance du tout.
+
+Je le considerais fixement; mais il grattait toujours, les yeux baisses.
+
+--Je ne suppose pourtant pas qu'on vous l'ait donnee a lire.
+
+--Cette lettre est tombee dans mes mains par hasard; l'enveloppe,
+vieille, sale, a demi dechiree, ne portait aucune trace d'ecriture; en
+l'ouvrant j'ai vu une lettre de Mademoiselle de Saint-Aureol; mais
+adressee a qui?... Allons! Monsieur l'abbe, secondez-moi: qui etait, il
+y a quatorze ans, l'amant de Mademoiselle de Saint-Aureol?
+
+L'abbe s'etait leve; il commenca de marcher a petits pas de long en
+large, la tete basse, les mains croisees dans le dos; repassant derriere
+ma chaise, il s'arreta, et brusquement je sentis ses mains s'abattre sur
+mes epaules:
+
+--Montrez-moi cette lettre.
+
+--Parlerez-vous?
+
+Je sentis fremir d'impatience son etreinte.
+
+--Ah! pas de condition, je vous en prie! Montrez-moi cette lettre ...
+simplement.
+
+--Laissez que j'aille la chercher, dis-je en essayant de me degager.
+
+--Vous l'avez la dans votre poche.
+
+Ses yeux visaient au bon endroit, comme si ma veste eut ete
+transparente; il n'allait pourtant pas me fouiller!...
+
+J'etais tres mal pose pour me defendre, et contre un grand gaillard plus
+fort que moi; puis, quel moyen, ensuite, de le decider a parler. Je me
+retournai pour voir presque contre le mien son visage; un visage gonfle,
+congestionne, ou se marquaient subitement deux grosses veines sur le
+front et de vilaines poches sous les yeux. Alors me forcant de rire par
+crainte de voir tout se gater:
+
+--Parbleu l'abbe, avouez que vous aussi vous savez ce que c'est que la
+curiosite!
+
+Il lacha prise; je me levai tout aussitot et fis mine de sortir.
+
+--Si vous n'aviez pas eu ces manieres de brigand, je vous l'aurais deja
+montree; puis, le prenant par le bras:--mais rapprochons-nous du salon,
+que je puisse appeler au secours.
+
+Par grand effort de volonte je gardais un ton enjoue, mais mon coeur
+battait fort.
+
+--Tenez: lisez-la devant moi, dis-je en tirant la lettre de ma poche; je
+veux apprendre de quel oeil un abbe lit une lettre d'amour.
+
+Mais, de nouveau maitre de lui, il ne laissait paraitre son emotion qu'a
+l'irrepressible titillement d'un petit muscle de sa joue. Il lut; puis
+huma le papier, renifla, en froncant aprement les sourcils de maniere
+qu'il semblait que ses yeux s'indignassent de la gourmandise de son nez;
+puis repliant le papier et me le rendant, dit d'un ton un peu solennel:
+
+--Ce meme 22 Octobre mourait le Vicomte Blaise de Gonfreville, victime
+d'un accident de chasse.
+
+--Vous me faites fremir! (mon imagination aussitot construisait un drame
+epouvantable). Sachez que j'ai trouve cette lettre derriere une boiserie
+du pavillon ou certainement il eut du venir la chercher.
+
+L'abbe m'apprit alors que le fils aine des Gonfreville, dont la
+propriete touchait a celle des Saint-Aureol, avait ete retrouve sans vie
+au pied d'une barriere qu'apparemment il s'appretait a franchir,
+lorsqu'un mouvement maladroit avait fait partir son fusil. Pourtant,
+dans le canon du fusil ne se trouvait pas de cartouche. Aucun
+renseignement ne put etre donne par personne; le jeune homme etait sorti
+seul et personne ne l'avait vu; mais, le lendemain, un chien de la
+Quartfourche fut surpris pres du pavillon lechant une flaque de sang.
+
+--Je n'etais pas encore a la Quartfourche, continua-t-il, mais, d'apres
+les renseignements que j'ai pu recueillir, il me semble avere que le
+crime a ete commis par Gratien, qui sans doute avait surpris les
+relations de sa maitresse avec le vicomte, et peut-etre avait evente son
+projet de fuite (projet que j'ignorais moi-meme avant d'avoir lu cette
+lettre); c'est un vieux serviteur bute, butor meme au besoin, qui pour
+defendre le bien de ses maitres ne croit devoir reculer devant rien.
+
+--Comment ne l'a-t-on pas arrete?
+
+--Personne n'avait interet a le poursuivre, et les deux familles de
+Gonfreville et de Saint-Aureol craignaient egalement le bruit autour de
+cette facheuse histoire; car, quelques mois apres, Mademoiselle de
+Saint-Aureol mettait au monde un malheureux enfant. On attribue
+l'infirmite de Casimir aux soins que sa mere avait pris pour dissimuler
+sa grossesse; mais Dieu nous enseigne que c'est souvent sur les enfants
+que retombe le chatiment des peres. Venez avec moi jusqu'au pavillon; je
+suis curieux de voir l'endroit ou vous avez trouve la lettre.
+
+Le ciel s'etait eclairci; nous nous acheminames ensemble.
+
+
+Tout alla fort bien a l'aller; l'abbe m'avait pris le bras; nous
+marchions d'un meme pas et causions sans heurts. Mais au retour tout se
+gata. Sans doute restions-nous passablement exaltes l'un et l'autre par
+l'etrangete de l'aventure; mais chacun tres differemment; moi, vite
+desarme par la complaisance souriante que l'abbe finalement avait mise a
+me renseigner, deja j'oubliais sa soutane, ma retenue, je me laissais
+aller a lui parler comme a un homme. Voici je crois comment la brouille
+commenca:
+
+--Qui nous racontera, disais-je, ce que fit Mademoiselle de Saint-Aureol
+cette nuit-la! Sans doute elle n'apprit que le lendemain la mort du
+comte? L'attendit-elle, et jusqu'a quand, dans le jardin? Que
+pensait-elle en ne le voyant pas venir?
+
+L'abbe se taisait, completement insensible a mon lyrisme psychologique;
+je reprenais:
+
+--Imaginez cette delicate jeune fille, le coeur lourd d'amour et
+d'ennui, la tete folle: Isabelle la passionnee ...
+
+--Isabelle la devergondee, soufflait l'abbe a demi-voix.
+
+Je continuais comme si je n'avais pas entendu, mais deja prenant elan
+pour riposter a l'interjection prochaine:
+
+--Songez a tout ce qu'il a fallu d'esperance et de desespoir, de ...
+
+--Pourquoi songer a tout cela? interrompit-il sechement. Nous n'avons
+pas a connaitre des evenements plus que ce qui peut nous instruire.
+
+--Mais suivant que nous en connaissons plus ou moins, ils nous
+instruisent differemment ...
+
+--Que pretendez-vous dire?
+
+--Que la connaissance superficielle des evenements ne concorde pas
+toujours, pas souvent meme, avec la connaissance profonde que nous en
+pouvons prendre ensuite, et que l'enseignement que l'on en peut tirer
+n'est pas le meme; qu'il est bon d'examiner avant de conclure ...
+
+--Mon jeune ami, faites attention que l'esprit d'examen et de curiosite
+critique est la larve de l'esprit de revolte. Le grand homme que vous
+avez pris pour modele aurait pu bien vous avertir que ...
+
+--Celui sur qui j'ecris ma these, voulez-vous dire ...
+
+--Quel ergoteur vous faites! C'est avec un pareil esprit que ...
+
+--Mais enfin, cher Monsieur l'abbe, j'aimerais bien savoir si ce n'est
+pas cette meme curiosite qui vous fait m'accompagner, a cette heure, qui
+vous penchait il a quelques instants sur ce lambris creve, et qui vous a
+lentement pousse a connaitre de cette histoire tout ce que vous m'en
+avez apporte!...
+
+Son pas se faisait plus saccade, sa voix plus breve; avec sa canne il
+frappait le sol impatiemment.
+
+--Sans chercher comme vous des explications d'explications, quand j'ai
+connu le fait, je m'y tiens. Les evenements lamentables que je vous ai
+dits m'enseigneraient, s'il en etait encore besoin, l'horreur du peche
+de la chair; ils sont la condamnation du divorce et de tout de que
+l'homme a invente pour essayer de pallier aux consequences de ses
+fautes. Voici qui suffit, n'est-ce pas!
+
+--Voici qui ne me suffit pas. Le fait ne m'est de rien tant que je ne
+penetre pas sa cause. Connaitre la vie secrete d'Isabelle de
+Saint-Aureol; savoir par quels chemins parfumes, pathetiques et
+tenebreux ...
+
+--Jeune homme, mefiez-vous! vous commencez a en devenir amoureux!...
+
+--Ah! j'attendais cela! Parce que l'apparence ne me suffit pas, que je
+ne me paie pas de mots, ni de gestes ... Etes-vous sur de ne pas mejuger
+cette femme?
+
+--Une gourgandine!
+
+L'indignation chauffait mon front; je ne la contenais plus qu'a
+grand'peine.
+
+--Monsieur l'abbe de tels mots surprennent dans votre bouche. Il me
+semble que le Christ nous enseigne plus a pardonner qu'a servir.
+
+--De l'indulgence a la complaisance il n'y a qu'un pas.
+
+--Lui du moins ne l'eut pas condamnee comme vous faites.
+
+--D'abord, ca vous n'en savez rien. Puis Celui qui est sans peche peut
+se permettre pour le peche d'autrui plus d'indulgence que celui dont ...
+je veux dire que nous autres pecheurs nous n'avons pas a chercher plus
+ou moins d'excuse au peche, mais tout simplement a nous en detourner
+avec horreur.
+
+--Apres l'avoir bien renifle comme vous avez fait cette lettre.
+
+--Vous etes un impertinent.--Et quittant l'allee brusquement, il partit
+a pas precipites par un petit chemin de traverse, jetant encore a la
+maniere des Parthes des phrases acerees ou je ne distinguais que les
+mots: enseignement moderne ... sorbonnard ... socinien ...!
+
+
+Quand nous nous retrouvames au diner, il gardait un air renfrogne, mais
+en sortant de table il vint a moi en souriant et me tendit une main
+qu'en souriant aussi je serrai.
+
+La soiree me parut plus morne encore qu'a l'ordinaire. Le baron geignait
+doucement au coin du feu; Monsieur Floche et l'abbe poussaient leurs
+pions sans mot dire. Du coin de l'oeil je voyais Casimir, la tete
+enfouie dans ses mains, saliver lentement sur son livre que par instants
+il epongeait d'un coup de mouchoir. Je ne pretais a la partie de besigue
+que ce qu'il fallait d'attention pour ne pas faire perdre trop
+ignominieusement ma partenaire; Madame Floche s'apercevait et
+s'inquietait de mon ennui; elle faisait de grands efforts pour animer un
+peu la partie:
+
+--Allons Olympe! c'est a vous de jouer. Vous dormez?
+
+Non ce n'etait pas le sommeil, mais la mort dont je sentais deja le
+tenebreux engourdissement glacer mes hotes; et moi-meme, une angoisse,
+une sorte d'horreur, m'etreignait. O printemps! o vents du large,
+parfums voluptueux, musiques aerees, jusqu'ici vous ne parviendrez plus
+jamais! me disais-je; et je songeais a vous, Isabelle. De quelle tombe
+aviez-vous su vous evader! vers quelle vie? La, dans la calme clarte de
+la lampe, je vous imaginais, sur vos doigts delicats, laissant peser
+votre front pale; une boucle de cheveux noirs touche, caresse votre
+poignet. Comme vos yeux regardent loin! de quel ennui sans nom de votre
+chair et de votre ame, raconte-t-il la plainte, ce soupir qu'ils
+n'entendent pas? Et de moi-meme, a mon insu, s'echappait un soupir
+enorme qui tenait du baillement, du sanglot, de sorte que Madame de
+Saint-Aureol, jetant son dernier atout sur la table, s'ecriait:
+
+--Je crois que Monsieur Lacase a grande envie de s'en aller coucher.--
+Pauvre femme!
+
+Cette nuit je fis un reve absurde; un reve qui n'etait d'abord que la
+continuation de la realite:
+
+La soiree n'etait pas achevee; j'etais encore dans le salon, pres de mes
+hotes, mais a eux s'adjoignait une societe dont le nombre incessamment
+croissait, bien que je ne visse point precisement arriver de personnes
+nouvelles; je reconnaissais Casimir assis a la table devant un jeu de
+patience vers lequel trois ou quatre figures se penchaient. On parlait a
+voix basse, de sorte que je ne distinguais aucune phrase, mais je
+comprenais que chacun signalait a son voisin quelque chose
+d'extraordinaire et dont le voisin a son tour s'etonnait; l'attention se
+portait vers un point, la pres de Casimir, ou tout a coup, je reconnus,
+assise a table (comment ne l'avais-je pas dinstinguee plus tot) Isabelle
+de Saint-Aureol. Seule parmi les costumes sombres, elle etait vetue tout
+en blanc. D'abord elle m'apparut charmante, assez semblable a ce que la
+montrait le medaillon; mais au bout d'un instant j'etais frappe par
+l'immobilite de ses traits, la fixite de son regard, et soudain je
+comprenais ce que l'on chuchotait a l'oreille: ce n'etait pas la la
+veritable Isabelle, mais une poupee a sa ressemblance, qu'on mettait a
+sa place durant l'absence de la vraie. Cette poupee a present me
+paraissait affreuse; j'etais gene jusqu'a l'angoisse par son air de
+pretentieuse stupidite; on l'eut dite immobile, mais, tandis que je la
+regardais fixement, je la voyais lentement pencher de cote, pencher ...
+elle allait chavirer, quand Mademoiselle Olympe, s'elancant de l'autre
+extremite du salon, se courba jusqu'a terre, souleva la housse du
+fauteuil et remonta je ne sais quel rouage qui faisait un grincement
+bizarre et remettait le mannequin d'aplomb en communiquant a ses bras
+une grotesque gesticulation d'automate. Puis chacun se leva, l'heure
+etant sonnee du couvre-feu; on allait laisser la fausse Isabelle la
+seule; en partant chacun la saluait a la turque, excepte le baron qui
+s'approchait irreverencieusement, lui saisit a pleine main la perruque
+et lui appliqua sur le sinciput deux gros baisers sonores en rigolant.
+Des que la societe avait acheve de deserter le salon--et j'avais vu
+sortir une foule--des que l'obscurite s'etait faite, je voyais, oui,
+dans l'obscurite, je voyais la poupee palir, fremir et prendre vie. Elle
+se soulevait lentement, et c'etait Mademoiselle de Saint-Aureol
+elle-meme; elle glissait a moi sans bruit; tout a coup je sentais autour
+de mon cou ses bras tiedes, et je me reveillais dans la moiteur de son
+haleine au moment qu'elle me disait:
+
+--Pour eux je fais l'absente, mais pour toi je suis la.
+
+
+Je ne suis ni superstitieux ni craintif; si je rallumai ma bougie, ce
+fit pour chasser de mes yeux et de mon cerveau cette obsedante image;
+j'y eus du mal. Malgre moi j'epiais tous les bruits. S'elle etait la
+pourtant! En vain je m'efforcai de lire; je ne pouvais preter attention
+a rien d'autre; c'est en pensant a elle que je me rendormis au matin.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Ainsi retombaient les sursauts de ma curiosite amoureuse. Je ne pouvais
+pourtant differer plus longtemps un depart que de nouveau j'avais
+annonce a mes hotes, et ce jour etait le dernier que je devais passer a
+la Quartfourche. Ce jour-la ...
+
+Nous sommes a dejeuner. L'on attend le courrier que Delphine, la femme
+de Gratien, recoit du facteur et nous apporte d'ordinaire peu d'instants
+avant le dessert. C'est a Madame Floche, je vous l'ai dit, qu'elle le
+remet; puis celle-ci repartit les lettres et tend le _Journal des
+Debats_ a Monsieur Floche, qui disparait derriere jusqu'a ce que nous
+nous levions de table. Ce jour-la, une enveloppe mauve, prise a demi
+dans la bande du journal, s'echappe du paquet et va voler sur la table
+pres de l'assiette de Madame Floche; j'ai juste le temps de reconnaitre
+la grande ecriture degingandee qui, la veille, m'avait fait deja battre
+le coeur; Madame Floche aussi, apparemment, l'a reconnue; elle fait un
+geste precipite pour couvrir l'enveloppe avec son assiette; l'assiette
+s'en va cogner un verre, qui se brise et repand du vin sur la nappe;
+tout cela fait un grand vacarme et la bonne Madame Floche profite de la
+confusion generale pour subtiliser l'enveloppe dans sa mitaine.
+
+--J'ai voulu ecraser une araignee, dit-elle gauchement comme un enfant
+qui s'excuse. (Elle appelle indifferemment: araignees, les cloportes et
+les perce-oreilles qui s'echappent parfois de la corbeille de fruits.)
+
+--Et je parie que vous l'avez manquee, dit Madame de Saint-Aureol d'un
+ton aigre, en se levant et jetant sa serviette non pliee sur la table.
+Vous viendrez dans le salon me rejoindre, ma soeur. Ces Messieurs
+m'excuseront: j'ai ma crampe de nombril.
+
+Le repas s'acheve en silence. Monsieur Floche n'a rien vu, Monsieur de
+Saint-Aureol rien compris; Mademoiselle Verdure et l'abbe gardent les
+yeux fixes sur leur assiette; si Casimir ne se mouchait pas, je crois
+qu'on le verrait pleurer ...
+
+Il fait presque tiede. On a porte le cafe sur la petite terrasse que
+forme le perron du salon. Je suis seul a en prendre avec Mademoiselle
+Verdure et l'abbe; du salon ou sont enfermees ces deux dames, des eclats
+de voix nous parviennent; puis plus rien; ces dames sont montees.
+
+C'est alors, s'il me souvient bien, qu'eclata la castille du
+hetre-a-feuille-de-persil.
+
+Mademoiselle Verdure et l'abbe vivaient en etat de guerre. Les combats
+n'etaient pas bien serieux et l'abbe ne faisait qu'en rire; mais rien
+n'irritait tant Mademoiselle Verdure que le ton persifleur qu'il prenait
+alors; elle se decouvrait a tous coups et l'abbe tirait dans le vif.
+Presqu'aucun jour ne passait sans qu'eclatat entre eux quelqu'une de ces
+escarmouches que l'abbe nommait des "castilles". Il pretendait que la
+vieille fille en avait besoin pour sa sante; il la faisait monter a
+l'arbre comme on emmene un chien faire un tour. Il n'y apportait
+peut-etre pas de mechancete, mais certainement de la malice et s'y
+montrait assez provoquant. Cela les occupait tous deux et assaisionnait
+leur journee.
+
+Le petit incident du dessert nous avait laisses nerveux. Je cherchais
+une diversion et, tandis que l'abbe versait les tasses, ma main
+rencontra dans la poche de mon veston un paquet de feuilles, ramille
+d'un arbre bizarre qui croissat pres de la grille d'entree et que
+j'avais cueillie le matin pour en demander le nom a Mademoiselle
+Verdure; non que je fusse bien curieux de le connaitre, mais elle se
+trouvait flattee qu'on fit appel a son savoir.
+
+Car elle s'occupait de botanique. Certains jours elle partait
+herboriser, portant en bandouliere sur ses robustes epaules une boite
+verte qui lui donnait l'aspect bizarre d'une cantiniere; elle passait
+entre son herbier et sa "loupe montee" le temps que lui laissaient les
+soins domestiques ... Donc Mademoiselle Olympe prit la ramille et sans
+hesiter:
+
+--Ceci, declara-t-elle, c'est du hetre-a-feuille-de-persil.
+
+--Curieuse appellation! hasardai-je; ces feuilles lanceolees n'ont
+pourtant aucun rapport avec celles du ...
+
+L'abbe depuis un instant souriait avec pertinence:
+
+--C'est ainsi qu'on appelle a la Quartfourche le _fagus persicifolia_,
+fit-il comme negligemment. Mademoiselle Verdure soubresauta:
+
+--Je ne vous savais pas si fort en botanique.
+
+--Non; mais j'entends un peu le latin.
+
+Puis, incline vers moi: Ces dames sont victimes d'un involontaire
+calembour. _Persicus_, chere Mademoiselle, _persicus_ veut dire pecher,
+non persil. Le _fagus persicifolia_ dont Monsieur Lacase remarquait les
+feuilles qu'il appelle si justement lanceolees, le _fagus persicifolia_
+est un "hetre a feuilles de pecher."
+
+Mademoiselle Olympe etait devenue cramoisie: le calme qu'affectait
+l'abbe achevait de la decomposer.
+
+--La vrai botanique ne s'occupe pas des anomalies et des monstruosites,
+sut-elle trouver a dire sans tourner un regard vers l'abbe; puis vidant
+sa tasse d'un trait elle partit en coup de vent.
+
+L'abbe avait fronce sa bouche en cul de poule, d'ou s'echappaient des
+manieres de petits pets. J'avais grand'peine a retenir mon rire.
+
+--Seriez-vous mechant, Monsieur l'abbe?
+
+--Mais non! mais non ... Cette bonne demoiselle, qui ne prend pas assez
+d'exercice, a besoin qu'on lui fouette le sang. Elle est tres combative,
+croyez-moi; quand je reste trois jours sans pousser ma pointe c'est elle
+qui vient ferrailler. A la Quartfourche les distractions ne sont pas si
+nombreuses!...
+
+Et tous deux alors, sans parler, nous commencames de penser a la lettre
+du dejeuner.
+
+--Vous avez reconnu cette ecriture? me hasardai-je a demander enfin.
+
+Il haussa les epaules:
+
+--Un peu plus tot, un peu plus tard, c'est la lettre qu'on recoit a la
+Quartfourche deux fois par an, apres le paiement des fermages, et par
+laquelle elle annonce a Madame Floche sa venue.
+
+--Elle va venir? m'ecriai-je.
+
+--Calmez-vous! Calmez-vous: vous ne la verrez pas.
+
+--Et pourquoi ne la pourrai-je point voir?
+
+--Parce qu'elle vient au milieu de la nuit qu'elle repart presque
+aussitot, qu'elle fuit les regards et ... mefiez-vous de Gratien. Son
+regard me scrutait: je ne bronchai point; il reprit sur un ton irrite:
+
+--Vous ne tiendrez aucun compte de ce que je vous en dis; je le vois a
+votre air; mais vous etes averti. Allez! faites a votre guise; demain
+matin vous m'en donnerez des nouvelles.
+
+Il se leva, me laissa, sans que j'aie pu demeler s'il cherchait a
+refrener ma curiosite ou s'il ne s'amusait pas a l'eperonner au
+contraire.
+
+Jusqu'au soir mon esprit, dont je renonce a peine le desordre, fut
+uniquement occupe par l'attente. Pouvais-je aimer vraiment Isabelle? Non
+sans doute, mais, amuse jusqu'au coeur par une excitation si violente,
+comment ne me fusse-je pas mepris? reconnaissant a ma curiosite toute la
+fremissante ardeur, la fougue, l'impatience de l'amour. Les dernieres
+paroles de l'abbe n'avaient servi qu'a me stimuler davantage; que
+pouvait contre moi Gratien? J'aurais traverse fourre d'epines et
+brasiers!
+
+Certainement quelque chose d'anormal se preparait. Ce soir-la personne
+ne proposa de partie. Sitot apres souper, Madame de Saint-Aureol
+commenca de se plaindre de ce qu'elle appelait "sa gastrite" et se
+retira sans facons, tandis que Mademoiselle Verdure lui preparait une
+infusion. Peu d'instants apres, Madame Floche envoya se coucher Casimir;
+puis, sitot que l'enfant fut parti:
+
+--Je crois que Monsieur Lacase a grande envie d'en faire autant; il a
+l'air de tomber de sommeil.
+
+Et comme je ne repondais pas assez promptement a son invite:
+
+--Ah! je crois qu'aucun de nous ne va prolonger bien tard la veillee.
+
+Mademoiselle Verdure se leva pour allumer les bougeoirs; l'abbe et moi
+nous la suivimes; je vis Madame Floche se pencher sur l'epaule de son
+mari qui sommeillait au coin du feu dans la berline; il se leva tout
+aussitot, puis entraina par le bras le baron qui se laissa faire, comme
+s'il comprenait ce que lui signifiait. Sur le palier du premier etage,
+ou chacun, muni d'un bougeoir, se retirait de son cote:
+
+--Bonne nuit! Dormez bien--me dit l'abbe avec un sourire ambigu.
+
+Je refermai la porte de ma chambre; puis j'attendis. Il n'etait encore
+que neuf heures. J'entendis monter Madame Floche, puis Mademoiselle
+Verdure. Il y eut sur le palier, entre Madame Floche et Madame de
+Saint-Aureol qui etait ressortie de sa chambre, reprise d'une querelle
+assez vive, trop loin de moi pour que j'en pusse distinguer les paroles;
+puis un bruit de portes claquees; puis rien.
+
+Je m'etendis sur mon lit pour mieux reflechir. Je songeais a l'ironique
+souhait de bon sommeil dont l'abbe avait accompagne sa derniere poignee
+de main; j'aurais voulu savoir si lui, de son cote, s'appretait au
+somme, ou si cette curiosite qu'il se defendait d'avoir devant moi, il
+allait lui lacher la bride?... mais il couchait dans une autre partie du
+chateau, faisant pendant a celle que j'occupais, et ou aucun motif
+plausible ne m'appelait. Pourtant, qui de nous deux serait le plus
+penaud, si nous nous surprenions l'un l'autre dans le couloir?... Ainsi
+meditant il m'advint quelque chose d'inavouable, d'absurde, de
+confondant: je m'endormis.
+
+Oui, moins surexcite sans doute qu'epuise par l'attente et fatigue en
+outre par la mauvaise nuit de la veille, je m'endormis profondement.
+
+
+Le crepitement de la bougie qui achevait de se consumer m'eveilla; ou,
+peut-etre, vaguement percu a travers mon sommeil, un ebranlement sourd
+du plancher: certainement quelqu'un avait marche dans le couloir. Je me
+dressai sur mon seant. Ma bougie a ce moment s'eteignit; je demeurai,
+dans le noir, tout pantois. Je n'avais plus pour m'eclairer que quelques
+allumettes; j'en grattai une afin de regarder a ma montre: il etait pres
+d'onze heures et demie; j'ecarquillai l'oreille ... plus un bruit. A
+tatons je gagnai la porte et l'ouvris.
+
+Non, le coeur ne me battait point; je me sentais de corps agile,
+imponderable; d'esprit calme, subtil, resolu.
+
+A l'autre extremite du couloir, une grande fenetre versait jusqu'a moi
+une clarte non point egale comme celle des nuits tranquilles, mais
+palpitante et defaillante par instants, car le ciel etait pluvieux et,
+devant la lune, le vent charriait d'epais nuages. Je m'etais dechausse;
+j'avancais sans bruit ... Je n'avais pas besoin d'y voir davantage pour
+gagner le poste d'observation que je m'etais menage: c'etait, a cote de
+celle de Madame Floche, ou vraisemblablement se tenait le conciliabule,
+une petite chambre inhabitee, qu'avait occupee d'abord Monsieur Floche
+(il preferait a present le voisinage de ses livres a celui de sa femme);
+la porte de communication, dont j'avais soigneusement tire le verrou
+pour me mettre a l'abri d'une surprise, avait un peu flechi, et je
+m'etais assure qu'immediatement, sous le chambranle je pouvais glisser
+mon regard; il me fallait, pour y atteindre, me jucher sur une commode
+que j'avais poussee tout aupres.
+
+A present passait par cette fente un peu de lumiere qui, renvoyee par le
+plafond blanc, me permettait de me guider. Je retrouvai tout comme je
+l'avais laisse dans le jour. Je me hissai sur la commode, plongeai mes
+regards dans la chambre voisine ...
+
+Isabelle de Saint-Aureol etait la.
+
+
+Elle etait devant moi, a quelques pas de moi ... Elle etait assise sur un
+de ces disgracieux sieges bas sans dossier, qu'on appelait je crois des
+"poufs", dont la presence etonnait un peu dans cette chambre ancienne et
+que je ne me souvenais point d'y avoir vu lorsque j'etais entre porter
+des fleurs. Madame Floche se tenait enfoncee dans un grand fauteuil en
+tapisserie; une lampe posee sur un gueridon pres du fauteuil les
+eclairait discretement toutes deux. Isabelle me tournait le dos; elle
+s'inclinait en avant, presque couchee sur les genoux de sa vieille
+tante, de sorte que d'abord je ne vis pas son visage; bientot elle
+releva la tete. Je m'attendais a la trouver davantage vieillie; pourtant
+je reconnaissais a peine en elle la jeune fille du medaillon; non moins
+belle sans doute, elle etait d'une beaute tres differente, plus
+terrestre et comme humanisee; l'angelique candeur de la miniature le
+cedait a une langueur passionnee, et je ne sais quel degout froissait le
+coin de ses levres que le peintre avait dessinees entrouvertes. Un grand
+manteau de voyage, une sorte de waterproof, d'une etoffe assez commune
+semblait-il, la recouvrait, mais releve de cote, laissait voir une jupe
+noire de taffetas luisant sur lequel sa main degantee, qu'elle laissait
+pendre et qui tenait un mouchoir chiffonne, paraissait
+extraordinairement pale et fragile. Une petite capote de feutre et de
+plumes moirees, a brides de taffetas, la coiffait; une boucle de cheveux
+tres noirs, repassait par dessus la bride et, des qu'elle baissait la
+tete, revenait en avant cacher la tempe. On l'aurait dite en deuil sans
+un ruban vert-scarabee qu'elle portait autour du cou. Madame Floche ni
+elle ne disait rien; mais, de sa main droite, Isabelle caressait le
+bras, la main de Madame Floche et l'attirait a elle, et puis la couvrait
+de baisers.
+
+A present elle secouait la tete et ses boucles flottaient de gauche a
+droite; alors, comme si elle reprenait une phrase:
+
+--Tous les moyens, dit-elle; j'ai vraiment essaye tous les moyens; je te
+jure que ...
+
+--Ne jurez point, ma pauvre enfant; je vous crois sans cela, interrompit
+la pauvre vieille en lui posant la main sur le front. Toutes deux
+parlaient a voix tres basse comme si elles eussent craint d'etre
+entendues.
+
+Madame Floche se redressa, repoussa doucement sa niece, et, s'appuyant
+sur les deux bras de son fauteuil, se leva. Mademoiselle de Saint-Aureol
+se leva pareillement, et tandis que sa tante se dirigeait vers le
+secretaire d'ou Casimir, avant-hier, avait sorti le medaillon, elle fit
+quelques pas dans le meme sens, s'arreta devant une console qui
+supportait une grande miroir et, pendant que la vieille fouillait dans
+un tiroir, s'avisant a son reflet du ruban emeraude qu'elle portait
+autour du cou, elle le detacha prestement, le roula autour de son
+doigt ... Avant que Madame Floche ne se fut retournee, le ruban vif avait
+disparu, Isabelle avait pris une attitude meditative, les mains
+retombees et croisees devant elle, le regard perdu ...
+
+La pauvre vieille Floche tenait encore d'une main son trousseau de
+clefs, de l'autre la maigre liasse qu'elle avait ete querir dans le
+tiroir; elle allait se rasseoir dans son fauteuil, quand la porte, en
+face de celle ou j'etais poste, s'ouvrit brusquement toute grande--et
+je faillis crier de stupeur. La baronne apparaissait dans l'embrasure,
+guindee, decolletee, fardee, en grand costume d'apparat et le chef
+surmonte d'une sorte de plumeau-marabout gigantesque. Elle brandissait
+de son mieux un grand candelabre a six branches, toutes bougies
+allumees, qui la baignait d'une tremblotante lumiere, et repandait des
+pleurs de cire sur le plancher. A bout de forces sans doute, elle
+commenca par courir poser le candelabre sur la console devant la glace;
+puis reprenant en quatre petits bonds sa position dans l'embrasure, elle
+s'avanca de nouveau, a pas rythmes, solennelle, portant loin devant elle
+etendue sa main chargee d'enormes bagues. Au milieu de la chambre elle
+s'arreta, se tourna tout d'une piece du cote de sa fille, le geste
+toujours tendu, et, avec une voix aigue a percer les murailles:
+
+--Arriere de moi, fille ingrate! Je ne me laisserai plus emouvoir par
+vos larmes, et vos protestations ont perdu pour jamais le chemin de mon
+coeur.
+
+Tout cela etait debite, crie sur le meme fausset sans nuances. Isabelle
+cependant s'etait jetee aux pieds de sa mere, dont elle avait saisi la
+jupe, et la tirait, decouvrant deux ridicules petits escarpins de satin
+blanc, cependant que de son front elle heurtait le plancher qu'un tapis
+recouvrait a cet endroit. Madame de Saint-Aureol ne baissa pas les yeux
+un instant, continua de lancer droit devant elle des regards aigus et
+glaces comme sa voix, elle continua:
+
+--Ne vous aura-t-il pas suffi d'apporter au foyer de vos parents la
+misere; pretendez-vous poursuivre plus loin les ...
+
+Ici brusquement la voix lui manqua; alors se tournant vers Madame Floche
+qui se faisait toute petite et qui tremblait dans son fauteuil:
+
+--Et quant a vous ma soeur, si vous avez encore la faiblesse ...--puis se
+reprenant:--Si vous avez la coupable faiblesse de ceder encore a ces
+supplications, fut-ce pour un baiser, fut-ce pour une obole, aussi vrai
+que je suis votre soeur ainee, je vous quitte, je recommande a Dieu mes
+penates, et je ne vous revois de ma vie.
+
+J'etais comme au spectacle. Mais puisqu'elles ne se savaient pas
+observees, pour qui ces deux marionnettes jouaient-elles la tragedie?
+Les attitudes et les gestes de la fille me paraissaient aussi exageres,
+aussi faux que ceux de la mere ... Celle-ci me faisait face, de sorte que
+je voyais de dos Isabelle qui, prosternee, gardait sa pose d'Esther
+suppliante; tout a coup je remarquai ses pieds: ils etaient chausses en
+pou-de-soie couleur prune, autant qu'il me sembla et que l'on en pouvait
+juger encore sous la couche de boue qui recouvrait les bottines;
+au-dessus, un bas blanc, ou le volant de la jupe, en se relevant,
+mouille, fangeux, avait fait une trainee sale ... Et soudain, plus haut
+que la declamation de la vieille, retentit en moi tout ce que ces
+pauvres objets racontaient d'aventureux, de miserable. Un sanglot
+m'etreignit la gorge; et je me promis, quand Isa quitterait la maison,
+de la suivre a travers le jardin.
+
+Madame de Saint-Aureol cependant avait fait trois pas vers le fauteuil
+de Madame Floche:
+
+--Allons! donnez-moi ces billets! Pensez-vous que sous votre mitaine je
+ne voie pas se froisser le papier? Me croyez-vous aveugle, ou folle?
+Donnez-moi cet argent vous dis-je!--Et, melodramatiquement, approchant
+les billets dont elle s'etait emparee, de la flamme d'une de ses bougies
+du candelabre:--Je prefererais bruler le tout (faut-il dire qu'elle
+n'en faisait rien) plutot que de lui donner un liard.
+
+Elle glissa les billets dans sa poche et reprit son geste declamatoire:
+
+--Fille ingrate! Fille denaturee! Le chemin qu'ont pris mes bracelets et
+mes colliers, vous saurez l'apprendre a mes bagues!--Ce disant, d'un
+geste habile de sa main etendue, elle en fit tomber deux ou trois sur le
+tapis. Comme un chien affame se jette sur un os, Isabelle s'en saisit.
+
+--Partez, a present: nous n'avons plus rien a nous dire, et je ne vous
+reconnais plus.
+
+Puis ayant ete prendre un eteignoir sur la table de nuit, elle en coiffa
+successivement chaque bougie du candelabre, et partit.
+
+La piece a present paraissait sombre. Isabelle cependant s'etait
+relevee; elle passait ses doigts sur ses tempes, rejetait en arriere ses
+boucles eparses et rajustait son chapeau. D'une secousse elle remonta
+son manteau qui avait un peu glisse des ses epaules, et se pencha vers
+Madame Floche pour lui dire adieu. Il me parut que la pauvre femme
+cherchait a lui parler, mais c'etait d'une voix si faible que je ne pus
+rien distinguer. Isabelle sans rien dire pressa une des tremblantes
+mains de la vieille contre ses levres. Un instant apres je m'elancais a
+sa poursuite dans le couloir.
+
+Au moment de descendre l'escalier, un bruit de voix m'arreta. Je
+reconnus celle de Mademoiselle Verdure qu'Isabelle avait deja rejointe
+dans la vestibule, et je les apercus toutes deux en me penchant par
+dessus la rampe. Olympe Verdure tenant une petite lanterne a la main.
+
+--Tu vas partir sans l'embrasser? disait-elle,--et je compris qu'il
+s'agissait de Casimir.--Tu ne veux donc pas le voir?
+
+--Non, Loly; je suis trop pressee. Il ne doit pas savoir que je suis
+venue.
+
+Il y eut un silence, une pantomime que d'abord je ne compris pas bien.
+La lanterne s'agita projetant des ombres bondissantes. Mademoiselle
+Verdure s'avancant, Isabelle se reculant, toutes deux se deplacerent de
+quelques pas; puis j'entendis:
+
+--Si; si; en souvenir de moi. Je le gardais depuis longtemps. A present
+que je suis vieille, qu'est-ce que je feras de cela?
+
+--Loly! Loly! Vous etes ce que je laisse ici de meilleur.
+
+Mademoiselle Verdure la pressait entre ses bras:
+
+--Ah! pauvrette! comme elle est trempee!
+
+--Mon manteau seulement ... ce n'est rien. Laisse-moi partir vite.
+
+--Prends un parapluie au moins.
+
+--Il ne pleut plus.
+
+--La lanterne.
+
+--Qu'est-ce que j'en ferais? La voiture est tout pres. Adieu.
+
+--Allons! Adieu, ma pauvre enfant! Que Dieu te ... le reste se perdit
+dans un sanglot. Mademoiselle Verdure resta quelques instants penchee
+dans la nuit, et une bouffee d'air humide monta du dehors dans la cage
+de l'escalier; puis, sur la porte refermee, je l'entendis pousser les
+verrous ...
+
+Je ne pouvais passer devant Mademoiselle Verdure. Gratien emportait
+chaque soir la clef de la porte de la cuisine. Une autre porte ouvrait
+de l'autre cote de la maison, par ou facilement j'eusse pu sortir, mais
+c'etait un detour enorme. Avant que je ne l'aie retrouvee, Isabelle
+aurait deja rejoint sa voiture. Ah! si de ma fenetre je l'appelais ... Je
+courus a ma chambre. La lune etait de nouveau recouverte; guettant un
+bruit de pas j'attendis un instant; un souffle puissant s'eleva et,
+tandis que Gratien rentrait par la cuisine, a travers la chuchotante
+agitation des arbres, j'entendis la voiture d'Isabelle de Saint-Aureol
+s'eloigner.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Je m'etais mis fort en retard, et, sitot de retour a Paris, s'emparerent
+de moi mille soucis qui derouterent enfin mes pensees. La resolution que
+j'avais prise de retourner l'ete suivant a la Quartfourche temperait mes
+regrets de n'avoir su pousser plus loin une aventure que je commencais
+d'oublier lorsque, vers la fin de Janvier, je recus un double
+faire-part. Les epoux Floche avaient tous deux exhale vers Dieu leur ame
+tremblante et douce, a quelques jours d'intervalle. Je reconnus sur
+l'enveloppe du faire-part l'ecriture de Mademoiselle Verdure; mais c'est
+a Casimir que j'envoyai l'expression banale de mes regrets et de ma
+sympathie. Deux semaines apres je recus cette lettre:
+
+_Mon cher Monsieur Gerard._
+
+(L'enfant n'avait jamais pu se decider a m'appeler par mon nom de
+famille.
+
+--Comment vous appelez-vous, vous? m'avait-il demande dans une
+promenade, precisement le jour ou j'avais commence a le tutoyer.
+
+--Mais tu le sais bien, Casimir, je m'appelle Monsieur Lacase.
+
+--Non; pas ce nom-la, l'autre? reclamait-il)
+
+_Vous etes bien bon de m'avoir ecrit, et votre lettre a ete bien bonne
+parce qu'a present la Quartfourche est bien triste. Ma grand'maman avait
+eu jeudi une attaque et ne pouvait plus quitter sa chambre; alors maman
+est revenue a la Quartfourche et l'abbe est parti parce qu'il avait ete
+cure du Breuil. C'est apres ca que mon oncle et ma tante sont morts.
+D'abord mon oncle est mort, qui vous aimait bien, et puis dimanche apres
+ma tante qui a ete malade trois jours. Maman n'etait plus la. J'etais
+tout seul avec Loly et Delphine la femme de Gratien, qui m'aime bien; et
+ca ete tres triste parce que ma tante ne voulait pas me quitter. Mais il
+a bien fallu. Alors maintenant je couche dans la chambre a cote de
+Delphine, parce que Loly a ete rappelee dans l'Orne par son frere.
+Gratien aussi est tres bon pour moi. Il m'a montre a faire des boutures
+et des greffes ce qui est tres amusant, et puis j'aide a abattre les
+arbres.
+
+Vous savez, votre petit papier ousque vous avez ecrit votre promesse, il
+faut l'oublier parce qu'il n'y aurait plus personne ici pour vous
+recevoir. Mais ca me fait beaucoup de chagrin de ne pas vous revoir
+parce que je vous aimais bien. Mais je ne vous oublie pas. Votre petit
+ami, CASIMIR._
+
+La mort de Monsieur et Madame Floche m'avait laisse assez indifferent,
+mais cette lettre maladroite et depourvue me remua. Je n'etais pas libre
+en ce moment, mais je me promis, des les vacances de Paques, de pousser
+une reconnaissance jusqu'a la Quartfourche. Que m'importait qu'on ne put
+m'y recevoir? Je descendrais a Pont-l'Eveque et louerais une voiture.
+Ai-je besoin d'ajouter que la pensee d'y retrouver peut-etre la
+mysterieuse Isabelle m'y attirait autant que ma grande pitie pour
+l'enfant. Certains passages de cette lettre me restaient
+incomprehensibles; j'enchainais mal les faits. L'attaque de la vieille,
+l'arrivee d'Isabelle a la Quartfourche, le depart de l'abbe, la mort des
+vieux a laquelle leur niece n'assistait point, le depart de Mademoiselle
+Verdure ... ne fallait-il voir la qu'une suite fortuite d'evenements, ou
+chercher entre eux quelque rapport? Ni Casimir n'aurait su, ni l'abbe
+voulu m'en instruire. Force etait d'attendre Avril. Des mon second jour
+de liberte, je partis.
+
+A la station de Breuil, j'apercus l'abbe Santal qui s'appretait a
+prendre mon train; je le helai:
+
+--Vous revoila dans le pays, fit-il.
+
+--Je ne pensais pas en effet y revenir si tot.
+
+Il monta dans mon compartiment. Nous etions seuls.
+
+--Eh bien! Il y a eu du nouveau depuis votre visite.
+
+--Oui; j'appris que vous desserviez a present la cure du Breuil.
+
+--Ne parlons pas de cela; et il etendait la main d'un geste que je
+reconnus. Vous avez recu un faire-part?
+
+--Et j'ai envoye aussitot mes condoleances a votre eleve; c'est par lui
+que j'ai eu ensuite des nouvelles; mais il ma peu renseigne. J'ai failli
+vous ecrire pour vous demander quelques details.
+
+--Il fallait le faire.
+
+--J'ai pense que vous ne me renseigneriez pas volontiers, ajoutai-je en
+riant.
+
+Mais, sans doute tenu a moins de discretion que du temps ou il etait a
+la Quartfourche, l'abbe semblait dispose a parler.
+
+--Croyez-vous que c'est malheureux, ce qui se passe la-bas? dit-il.
+Toutes les avenues vont y passer!
+
+Je ne comprenais point d'abord; puis la phrase de Casimir me revint a la
+memoire: "J'aide a abattre des arbres ..."
+
+--Pourquoi fait-on cela? demandai-je naivement.
+
+--Pourquoi? mon bon Monsieur. Allez donc le demander aux creanciers. Au
+reste ca n'est pas eux que ca regarde, et tout se fait derriere leur
+dos. La propriete est couverte d'hypotheques. Mademoiselle de
+Saint-Aureol enleve tout ce qu'elle peut.
+
+--Elle est la-bas?
+
+--Comme si vous ne les saviez pas!
+
+--Je le supposais simplement d'apres quelques mots de ...
+
+--C'est depuis qu'elle est la-bas que tout va mal.--Il se ressaisit un
+instant; mais cette fois le besoin de parler l'emporta; il n'attendait
+meme plus mes questions et je jugeai plus sage de n'en point faire; il
+reprit:
+
+--Comment a-t-elle appris la paralysie de sa mere? c'est ce que je n'ai
+pas pu m'expliquer. Quand elle a su que la vieille baronne ne pouvait
+plus quitter son fauteuil, elle s'est amenee avec son bagage, et Mme
+Floche n'a pas eu le courage de la mettre dehors. C'est alors que moi je
+suis parti.
+
+--Il est tres triste que vous ayez ainsi laisse Casimir.
+
+--C'est possible, mais ma place n'est pas aupres d'une creature ...
+J'oublie que vous la defendiez!...
+
+--Je le ferais peut-etre encore, Monsieur le cure.
+
+--Allez toujours. Oui, oui; Mademoiselle Verdure aussi la defendait.
+Elle l'a defendue jusqu'au temps qu'elle ait vu mourir ses maitres.
+
+J'admirais que l'abbe eut a peu pres completement depouillee cette
+elegance de langage qu'il revetait a la Quartfourche; il avait adopte
+deja le geste et le parler propre aux cures des villages normands. Il
+reprit, poursuivant son propos:
+
+--A elle aussi ca a paru drole de les voir mourir tous les deux a la
+fois.
+
+--Est-ce que ...?
+
+--Je ne dis rien;--et il gonflait sa levre superieure par vieille
+habitude, mais repartait tout aussitot:
+
+--N'empeche que dans le pays on jasait. Ca deplaisait de voir heriter la
+niece. Et vous voyez qu'elle aussi, la Verdure, a juge preferable de
+s'en aller.
+
+--Qui reste aupres de Casimir?
+
+--Ah! vous avez tout de meme compris que sa mere n'est pas une societe
+pour l'enfant. Eh bien! il passe presque tout son temps chez les
+Chointreuil, vous savez bien: le jardinier et sa femme.
+
+--Gratien?
+
+--Oui Gratien; qui voulait s'opposer a ce qu'on abatit des arbres dans
+le parc; mais il n'a pu empecher rien du tout. C'est la misere.
+
+--Les Floches n'etaient pourtant pas sans argent.
+
+--Mais tout etait mange, du premier jour, mon bon Monsieur. Sur trois
+fermes de la Quartfourche, Madame Floche en possedait deux qu'on a
+vendues, il y a beau temps, aux fermiers. La troisieme, la petite ferme
+des Fonds, appartient encore a la baronne; elle n'etait plus affermee,
+Gratien en surveillait le faire-valoir; mais elle sera bientot mise en
+vente avec le reste.
+
+--La Quartfourche va etre mise en vente!
+
+--Par adjudication. Mais ca ne pourra pas se faire avant la fin de
+l'ete. En attendant je vous prie de croire que la demoiselle profite. Il
+lui faudra bien finir par mettre les pouces; quand on aura deja enleve
+la moitie des arbres ...
+
+--Comment se trouve-t-il quelqu'un pour les lui acheter, si elle n'a pas
+le droit, de les vendre?
+
+--Ah! vous etes jeune encore. Quand on vend a vil prix on trouve
+toujours acquereur.
+
+--Le moindre huissier peut empecher cela.
+
+--L'huissier s'entend avec l'homme d'affaires des creanciers, qui s'est
+installe la-bas et--il se pencha vers mon oreille--qui couche avec
+elle, puisqu'il vous plait de tous savoir.
+
+--Les livres et les papiers de Monsieur Floche? demandai-je, sans
+paraitre emu par sa derniere phrase.
+
+--Le mobilier du chateau et la bibliotheque feront l'effet d'une vente
+prochaine; ou pour parler mieux: d'une saisie. La-bas, personne
+heureusement ne se doute de la valeur de certains ouvrages; sans quoi
+ceux-ci auraient disparu depuis longtemps.
+
+--Un coquin peut surgir ...
+
+--A present les scelles sont poses; n'ayez crainte; on ne les levera
+qu'a l'occasion de l'inventaire.
+
+--Que dit de tout cela la baronne?
+
+--Elle ne se doute de rien; on lui porte a manger dans sa chambre; elle
+ne sait seulement pas que sa fille est la.
+
+--Vous ne dites rien du baron?
+
+--Il est mort il y a trois semaines, a Caen, dans une maison de retraite
+ou nous venions de le faire accepter.
+
+Nous arrivions a Pont-l'Eveque. Un pretre etait venu a la rencontre de
+l'abbe Santal, qui prit conge de moi apres m'avoir indique un hotel et
+un loueur de voitures.
+
+
+La voiture que je louai le lendemain me deposa a l'entree du parc de la
+Quartfourche; il fut convenu qu'elle viendrait me reprendre dans une
+couple d'heures, apres que les chevaux se seraient reposes dans l'ecurie
+d'une des fermes.
+
+Je trouvai la grille du parc grande ouverte; le sol de l'allee etait
+abime par les charrois. Je m'attendais au plus affreux saccage et fus
+joyeusement surpris, a l'entree, de reconnaitre bourgeonnant le "hetre a
+feuilles de pecher", connaissance illustre; je ne reflechis pas que sans
+doute il ne devait la vie qu'a la mediocre qualite de son bois; en
+avancant, je constatai que la hache avait deja frappe les plus beaux
+arbres. Avant de m'enfoncer dans le parc, je voulus revoir le petit
+pavillon ou j'avais decouvert la lettre d'Isabelle; mais, suppleant la
+serrure brisee, un cadenas maintenait la porte; (j'appris ensuite que
+les bucherons serraient dans ce pavillon des outils et des vetements).
+Je m'acheminai vers le chateau. L'allee que je suivais etait droite,
+bordee de buissons bas; elle ne donnait pas sur la facade, mais sur le
+cote des communs; elle menait a la cuisine et, presque vis-a-vis de
+celle-ci, s'ouvrait la petite barriere du jardin potager; j'en etais
+encore assez eloigne lorsque je vis sortir du potager Gratien avec un
+panier de legumes; il m'apercut, mais ne me reconnut pas d'abord; je le
+helai; il vint a ma rencontre, et brusquement:
+
+--Ah ben, Monsieur Lacase! pour sur qu'on ne vous attendait pas a cette
+heure! Il restait a me regarder, hochant la tete et ne dissimulant pas
+la contrariete que lui causait ma presence; pourtant il ajouta, plus
+doucement:
+
+--Tout de meme le petit sera content de vous revoir.
+
+Nous avions fait quelques pas sans parler, du cote de la cuisine; il me
+fit signe de l'attendre et entra poser son panier.
+
+--Alors vous etes venu voir ce qui se passe a la Quartfourche, dit-il,
+en revenant a moi, plus civilement.
+
+--Et il parait que ca n'y va pas bien fort?
+
+Je le regardai; son menton tremblait; il restait sans me repondre;
+brusquement il me saisit par le bras et m'entraina vers la pelouse qui
+s'etendait devant le perron du salon. La gisait le cadavre d'un chene
+enorme, sous lequel je me souvins de m'etre abrite de la pluie a
+l'automne: autour de lui s'entassaient en buches et en fagots ses
+branches dont, avant de l'abattre, on l'avait depouille.
+
+--Savez-vous combien ca vaut, un arbre comme ca? me dit-il: Douze
+pistoles. Et savez-vous combien ils l'on paye?--Celui-la tout comme les
+autres ... Cent sous.
+
+Je ne savais pas que dans ce pays ils appelaient pistoles les ecus de
+dix francs; mais ce n'etait pas le moment de demander un
+eclaircissement. Gratien parlait d'une voix contractee. Je me tournai
+vers lui; il essuya du revers de sa main, sur son visage, larmes ou
+sueur puis, serrant les poings:
+
+--Oh! les bandits! les bandits! Quand je les entends taper du couperet
+ou la hache, Monsieur, je deviens fou; leurs coups me portent sur la
+tete; j'ai envie de crier au secours? au voleur! j'ai envie de cogner a
+mon tour; j'ai envie de tuer. Avant-hier j'ai passe la moitie du jour
+dans la cave; j'entendais moins ... Au commencement, le petit, ca
+l'amusait de voir travailler les bucherons; quand l'arbre etait pres de
+tomber, on l'appelait pour tirer sur la corde; et puis, quand ces
+brigands se sont approches du chateau, abattant toujours, le petit a
+commence a trouver ca moins drole; il disait: ah! pas celui-ci! pas
+celui-la!--Mon pauvre gars que je lui ai dit, celui-la ou un autre,
+c'est toujours pas pour toi qu'on les laisse. Je lui ai bien dit qu'il
+ne pourrait pas demeurer a la Quartfourche; mais c'est trop jeune; il ne
+comprend pas que rien n'est deja plus a lui. Si seulement on pouvait
+nous garder sur la petite ferme; je l'y prendrais bien volontiers avec
+nous, pour sur; mais qui sait seulement qui va l'acheter, et le gredin
+qu'on va vouloir y mettre a notre place!... Voyez-vous, Monsieur, je ne
+suis pas encore bien vieux, mais j'aurais mieux aime mourir avant
+d'avoir vu tout cela.
+
+--Qui est-ce qui habite au chateau, maintenant?
+
+--Je ne veux pas le savoir. Le petit mange avec nous a la cuisine; ca
+vaut mieux. Madame la baronne ne quitte plus sa chambre; heureusement
+pour elle, la pauvre dame ... C'est Delphine qui lui porte ses repas, en
+passant par l'escalier de service rapport a ceux qu'elle ne veut pas
+croiser. Les autres ont quelqu'un qui les sert et a qui nous ne parlons
+pas.
+
+--Est-ce qu'on ne doit pas bientot faire une saisie du mobilier?
+
+--Alors on tachera d'emmener Madame la baronne sur la ferme, en
+attendant qu'on mette la ferme en vente avec le chateau.
+
+--Et Made ... et sa fille? demandai-je en hesitant, car je ne savais
+comment la nommer.
+
+--Elle peut bien aller ou il lui plaira; mais pas chez nous. C'est
+pourtant a cause d'elle, tout ce qui arrive.
+
+Sa voix tremblait d'une si grave colere que je compris a ce moment
+comment cet homme avait pu aller jusqu'au crime pour proteger l'honneur
+de ses maitres.
+
+--Elle est dans le chateau, maintenant?
+
+--A l'heure qu'il est, elle doit se promener dans le parc. Parait que ca
+ne lui fait pas de mal, a elle; elle regarde les ebrancheurs; il y meme
+des jours qu'elle cause avec eux, sans honte. Mais quand il pleut, elle
+ne quitte pas sa chambre; tenez, celle qui fait le coin; elle se tient
+tout contre la vitre et regarde dans le jardin. Si son homme n'etait pas
+a Lisieux pour le quart d'heure, je ne sortirais pas comme je fais. Ah!
+on peut dire que c'est du beau monde, Monsieur Lacase; pour sur! Si
+seulement nos pauvres vieux maitres revenaient pour voir ca chez eux,
+ils retourneraient bien vite ou ils reposent.
+
+--Casimir est par la?
+
+--Je pense qu'il promene dans le parc lui aussi. Voulez-vous que je
+l'appelle?
+
+--Non; je saurai bien le trouver. A tantot. Je vous reverrai sans doute,
+Delphine et vous, avant de partir.
+
+Le saccage des bucherons paraissait plus atroce encore a ce moment de
+l'annee ou tout s'appretait a revivre. Dans l'air attiedi les rameaux
+deja se gonflaient; des bourgeons eclataient et, coupee, chaque branche
+pleurait sa seve. J'avancais lentement, non point tant triste moi-meme
+qu'exalte par la douleur du paysage, grise peut-etre un peu par
+puissante odeur vegetale que l'arbre mourant et la terre en travail
+exhalaient. A peine etais-je sensible au contraste de ces morts avec le
+renouveau du printemps; le parc, ainsi, s'ouvrait plus largement a la
+lumiere qui baignait et dorait egalement mort et vie; mais cependant, au
+loin, le chant tragique des cognees, occupant l'air d'une solennite
+funebre, rythmait secretement les battements heureux de mon coeur, et la
+vieille lettre d'amour, que j'avais emportee, dont je m'etais promis de
+ne me point servir, mais que par instants je pressais sur mon coeur, le
+brulait. Rien plus ne saurait m'empecher aujourd'hui, me redisais-je, et
+je souriais de sentir mes pas se presser a la seule pensee d'Isabelle;
+ma volonte n'y pouvait, mais une force interieure m'activait. J'admirais
+par quel exces de vie cet accent de sauvagerie que la depredation
+apportait a la beaute du paysage en aiguisait pour moi la jouissance;
+j'admirais que les medisances de l'abbe eussent si peu fait pour me
+detacher d'Isabelle et que tout ce que je decouvrais d'elle avivat
+inavouablement mon desir ... Qu'est-ce qui l'attachait encore a ces
+lieux, peuples de hideux souvenirs? De la Quartfourche vendue, je le
+savais, rien ne devait lui rester ni lui revenir. Que ne
+s'enfuyait-elle? Et je revais de l'enlever ce soir dans ma voiture; je
+precipitais mon allure; je courais presque, quand soudain, loin devant
+moi, je l'apercus. C'etait elle, a n'en pas douter, en deuil et nu-tete,
+assise sur le tronc d'un arbre abattu en travers de l'allee. Mon coeur
+battit si fort que je dus m'arreter quelques instants; puis, vers elle,
+lentement j'avancai, tranquille et indifferent promeneur.
+
+--Excusez-moi Madame ... je suis bien ici a la Quartfourche?
+
+Un petit papier a ouvrage etait pose sur le tronc d'arbre a cote d'elle
+plein de bobines, d'instruments de couture, de morceaux de crepe
+enroules sur eux-memes ou defaits, et elle s'occupait a en disposer
+quelques lambeaux sur une modeste capote de feutre qu'elle tenait a la
+main; un ruban vert, que sans doute elle venait d'en arracher, trainait
+a terre. Un tres court mantelet de drap noir couvrait ses epaules, et,
+quand elle leva la tete, je remarquai l'agrafe vulgaire qui en retenait
+le col clos. Sans doute m'avait-elle apercu de loin, car ma voix ne
+parut pas la surprendre.
+
+--Vous veniez pour acheter la propriete? dit-elle, et sa voix que je
+reconnus me fit battre le coeur. Que son front decouvert etait beau!
+
+--Oh! je venais en simple visiteur. Les grilles etaient ouvertes et j'ai
+vu des gens circuler. Mais peut-etre etait-il indiscret d'entrer?
+
+--A present, peut bien entrer qui veut! Elle soupira profondement, mais
+se reprit a son ouvrage comme si nous ne pouvions avoir rien de plus a
+nous dire.
+
+Ne sachant comment continuer un entretien qui peut-etre serait unique,
+qui devait etre decisif, mais que le temps ne me paraissait pas venu de
+brusquer; soucieux d'y apporter quelque precaution et la tete et le
+coeur uniquement pleins d'attente et de questions que je n'osais encore
+poser, je demeurais devant elle, chassant du bout de ma canne de menus
+eclats de bois, si gene, si impertinent a la fois et si gauche, qu'a la
+fin elle releva les yeux, me devisagea et je crus qu'elle allait eclater
+de rire; mais elle me dit simplement, sans doute parce qu'alors je
+portais un chapeau mou sur des cheveux longs, et parce que ne me
+pressait apparemment aucune occupation pratique:
+
+--Vous etes artiste?
+
+--Helas! non, repliquai-je en souriant, mais qu'a cela ne tienne; je
+sais gouter la poesie. Et sans oser la regarder encore, je sentais son
+regard m'envelopper. L'hypocrite banalite de nos propos m'est odieuse et
+je souffre a les rapporter ...
+
+--Comme ce parc est beau, reprenais-je.
+
+Il me parut qu'elle ne demandait qu'a causer et n'etait embarrassee,
+ainsi que moi, que de savoir comment engager l'entretien; car elle se
+recria que je ne pouvais malheureusement juger en cette saison de ce que
+pouvait devenir a l'automne ce parc, encore grelottant et mal reveille
+de l'hiver--du moins ce qu'il avait pu devenir, reprit-elle; qu'en
+restera-t-il desormais apres l'affreux travail des bucherons?...
+
+--Ne pouvait-on les empecher? m'ecriai-je.
+
+--Les empecher! repeta-t-elle ironiquement en levant tres haut les
+epaules; et je crus qu'elle me montrait son miserable chapeau de feutre
+pour temoigner de sa detresse, mais elle le levait pour le reposer sur
+sa tete, rejete en arriere et laissant decouvert son front; puis elle
+commenca de ranger ses morceaux de crepe comme si elle s'appretait a
+partir. Je me baissai, ramassai a ses pieds le ruban vert, le lui
+tendis.
+
+--Qu'en ferais-je, a present, dit-elle sans le prendre. Vous voyez que
+je suis en deuil.
+
+Aussitot je l'assurai de la tristesse avec laquelle j'avais appris la
+mort de Monsieur et Madame Floche, puis enfin celle du baron; et comme
+elle s'etonnait que j'eusse connu ses parents, je lui laissai savoir que
+j'avais vecu aupres d'eux douze jours du dernier octobre.
+
+--Alors pourquoi tout-a-l'heure avez-vous feint de ne savoir ou vous
+etiez? repartit-elle brusquement.
+
+--Je ne savais comment vous aborder. Puis, sans trop me decouvrir
+encore, je commencai de lui raconter quelle passionnee curiosite m'avait
+retenu de jour en jour a la Quartfourche dans l'espoir de la rencontrer
+et, (car je ne lui parlai pas de la nuit ou mon indiscretion l'avait
+surprise), mes regrets enfin de regagner Paris sans l'avoir vue.
+
+--Qu'est-ce donc qui vous avait donne si grand desir de me connaitre?
+
+Elle ne faisait plus mine de partir. J'avais traine jusqu'en face
+d'elle, pres d'elle, un epais fagot ou je m'etais assis; plus bas
+qu'elle, je levais les yeux pour la voir; elle s'occupait infantinement
+a pelotonner des rubans de crepe et je ne saisissais plus son regard. Je
+lui parlais de sa miniature et m'inquietait de ce qu'avait pu devenir ce
+portrait dont j'etais amoureux; mais elle ne le savait point;--Sans
+doute le retrouvera-t-on en levant les scelles ... Et il sera mis en
+vente avec le reste, ajouta-t-elle avec un rire dont le secheresse me
+fit mal.--Pour quelques sous vous pourrez l'acquerir, si le coeur vous
+en dit toujours.
+
+Je protestai de mon chagrin de la voir ne prendre pas au serieux un
+sentiment dont l'expression seule etait brusque, mais qui depuis
+longtemps m'occupait; mais a present elle demeurait impassible et
+semblait resolue a ne plus ecouter rien de moi. Le temps pressait.
+N'avais-je pas sur moi de quoi violenter son silence? L'ardente lettre
+fremissait sous mes doigts. J'avais prepare je ne sais quelle histoire
+d'anciennes relations de ma famille avec celle de Gonfreville, pensant
+l'amener incidemment a parler; mais a ce moment je ne sentis plus que
+l'absurdite de ce mensonge et commencai de raconter tout simplement par
+quel mysterieux hasard cette lettre--et je la lui tendis--etait tombee
+entre mes mains.
+
+--Ah! je vous en conjure, Madame! ne dechirez pas ce papier! Rendez-le
+moi ...
+
+Elle etait devenue mortellement pale et garda quelques instants sans la
+lire la lettre ouverte sur ses genoux; le regard vague, les paupieres
+battantes, elle murmurait:
+
+--Oublie de la reprendre! Comment avais-je pu l'oublier?
+
+--Sans doute aurez-vous cru qu'elle lui etait parvenue, qu'il etait venu
+la chercher ...
+
+Elle ne m'ecoutait toujours pas. Je fis un mouvement pour me ressaisir
+de la lettre; mais elle se meprit a mon geste:
+
+--Laissez-moi, cria-t-elle en repoussant brutalement ma main. Elle se
+souleva, voulut fuir. A genoux devant elle je la retins.
+
+--N'ayez pas peur de moi, Madame; vous voyez bien que je ne vous veux
+aucun mal; et comme elle se rasseyait, ou plutot retombait sans force;
+je la suppliai de ne pas m'en vouloir si le hasard avait choisi pour
+elle un confident involontaire, mais de me continuer une confiance que
+je jurai de ne point trahir; ah! que ne me parlait-elle a present comme
+a un ami veritable et comme si je ne savais rien d'elle qu'elle-meme ne
+m'eut appris?
+
+Les larmes que je repandais en parlant firent peut-etre plus pour la
+convaincre que mes paroles.
+
+--Helas! repris-je, je sais quelle mort miserable enlevait, ce meme soir
+votre amant ... Mais comment avez-vous appris votre deuil? Cette nuit que
+vous l'attendiez, prete a fuir avec lui, que pensiez-vous? que
+fites-vous en ne le voyant pas apparaitre?
+
+--Puisque vous savez tout, dit-elle d'une voix desolee vous savez bien
+que je n'avais plus a l'attendre, apres que j'avais averti Gratien.
+
+J'eus de l'affreuse verite une intuition si subite que ces mots
+m'echapperent comme un cri:
+
+--Quoi! c'est vous qui l'avez fait tuer?
+
+Alors laissant tomber a terre la lettre et le panier dont les menus
+objets se repandirent, elle courba son front dans ses mains et commenca
+de sangloter eperdument. Je me penchai vers elle et tentai de prendre
+une de ses mains dans les miennes.
+
+--Non! vous etes ingrat et brutal.
+
+Mon imprudent exclamation coupait court a sa confidence; elle se
+raidissait a present contre moi; cependant je restais assis devant elle,
+bien resolu a ne la quitter point qu'elle ne se fut expliquee davantage.
+Ses sanglots enfin s'apaiserent; je lui persuadai doucement qu'elle
+avait deja trop parle pour pouvoir impunement se taire, mais qu'une
+confession sincere ne saurait la diminuer a mes yeux et qu'aucun aveu ne
+me serait plus penible que son silence. Les coudes sur les genoux, ses
+mains croisees cachant son front, voici ce qu'elle me raconta.
+
+La nuit qui preceda celle qu'elle avait fixee pour sa fuite, dans
+l'amoureuse exaltation de la veillee, elle avait ecrit cette lettre; le
+lendemain, elle l'avait portee au pavillon, glissee en cet endroit
+secret que Blaise de Gonfreville connaissait et ou elle savait que
+bientot il viendrait la prendre. Mais sitot de retour au chateau,
+lorsqu'elle s'etait retrouvee dans cette chambre qu'elle voulait quitter
+pour jamais, une angoisse indicible l'avait saisie, la peur de cette
+liberte inconnue qu'elle avait si sauvagement desiree, la peur de cet
+amant qu'elle appelait encore, de soi-meme et de ce qu'elle craignait
+d'oser. Oui la resolution etait prise, oui le scrupule refoule, la honte
+bue, mais a present que rien ne la retenait plus, devant la porte
+ouverte pour sa fuite, le coeur brusquement lui manquait. L'idee de
+cette fuite lui devenait odieuse, intolerable; elle courait dire a
+Gratien que le baron de Gonfreville avait projete de l'enlever aux siens
+cette nuit meme, qu'on le trouverait rodant avant le soir aupres du
+pavillon de la grille, dont il fallait deja l'empecher d'approcher.
+
+Je m'etonnai qu'elle ne fut point allee simplement rechercher elle-meme
+cette lettre et la remplacer par une autre ou d'une si folle entreprise
+elle eut decourage son amant. Mais aux questions que je lui posais elle
+se derobait sans cesse, repetant en pleurant qu'elle savait bien que je
+ne la pouvais comprendre et qu'elle-meme ne se pouvait mieux expliquer,
+mais qu'elle ne se sentait alors non plus capable de rebuter son amant
+que le suivre; que la peur l'avait a ce point paralysee, qu'il devenait
+au-dessus de ses forces de retourner au pavillon; que d'ailleurs, a
+cette heure du jour, ses parents redoutes la surveillaient, et que c'est
+pour cela qu'elle avait du recourir a Gratien.
+
+--Pouvais-je supposer qu'il prendrait au serieux des paroles echappees a
+mon delire? Je pensais qu'il l'ecarterait seulement ... J'eus un sursaut
+en entendant, une heure apres, un coup de fusil du cote de la grille;
+mais ma pensee se detourna d'une supposition horrible et que je me
+refusais d'envisager; au contraire, depuis que j'avais averti Gratien,
+l'esprit et le coeur degages, je me sentais presque joyeuse ... Mais
+quand la nuit vint, mais quand approcha l'heure qui eut du etre celle de
+ma fuite, ah! malgre moi je commencai d'attendre, je recommencai
+d'esperer; du moins une sorte de confiance, et que je savais mensongere,
+se melait a mon desespoir; je ne pouvais realiser que la lachete, la
+defaillance d'un moment eussent ruine d'un coup mon long reve; je n'en
+etais pas reveillee; oui, comme en reve, je suis descendue dans le
+jardin, epiant chaque bruit, chaque ombre; j'attendais; j'attendais
+encore ...
+
+Elle commenca de sangloter:
+
+--Non, je n'attendais plus, reprit-elle; je cherchais a me tromper
+moi-meme, et par pitie pour moi j'imitais celle qui attend. Je m'etais
+assise devant la pelouse, sur la plus basse marche du perron; le coeur
+sec a ne pouvoir verser une larme; et je ne pensais plus a rien, ne
+savais plus qui j'etais, ni ou j'etais, ni ce que j'etais venu faire. La
+lune qui tout a l'heure eclairait le gazon disparut; alors un frisson me
+saisit; j'aurais voulu qu'il m'engourdit jusqu'a la mort. Le lendemain
+je tombai gravement malade et le medecin qu'on appela revela ma
+grossesse a ma mere.
+
+Elle s'arreta quelques instants.
+
+--Vous savez a present ce que vous desiriez savoir. Si je continuais mon
+histoire, ce serait celle d'une autre femme ou vous ne reconnaitriez
+plus l'Isabelle du medaillon.
+
+Deja je reconnaissais assez mal celle dont mon imagination s'etait
+prise. Elle coupait ce recit d'interjections, il est vrai, recriminant
+contre le destin, et elle deplorait que dans ce monde la poesie et le
+sentiment eussent toujours tort; mais je m'attristais de ne distinguer
+point dans la melodie de sa voix les chaudes harmoniques du coeur. Pas
+un mot de regret que pour elle! Quoi! pensais-je, est-ce la comme elle
+savait aimer?...
+
+A present je ramassais les menus objets de la corbeille renversee, qui
+s'etaient eparpilles sur le sol. Je ne me sentais plus aucun desir de la
+questionner davantage; subitement incurieux de sa personne et de sa vie,
+je restais devant elle comme un enfant devant un jouet qu'il a brise
+pour en decouvrir le mystere; et meme l'attrait physique dont encore
+elle se revetait n'eveillait plus en ma chair aucun trouble, ni le
+battement voluptueux de ses paupieres, qui tantot me faisait
+tressaillir. Nous causions de son denuement; et comme je lui demandais
+ce qu'elle se proposait de faire:
+
+--Je chercherai a donner des lecons, repondit-elle; des lecons de piano;
+ou de chant. J'ai une tres bonne methode.
+
+--Ah! vous chantez?
+
+--Oui; et je joue du piano. Dans le temps j'ai beaucoup travaille.
+J'etais eleve de Thalberg ... J'aime aussi beaucoup la poesie.
+
+Et comme je ne trouvais rien a lui dire:
+
+--Je suis sure que vous en savez par coeur! Vous ne voudriez pas m'en
+reciter?
+
+Le degout, l'ecoeurement de cette trivialite poetique achevait de
+chasser l'amour de mon ame. Je me levai pour prendre conge d'elle.
+
+--Quoi! vous partez deja?
+
+--Helas! vous sentez bien vous aussi qu'il vaut mieux maintenant que je
+vous quitte. Figurez-vous qu'aupres de vos parents, a l'automne dernier,
+dans la torpeur de la Quartfourche, je m'etais endormi, que je m'etais
+epris d'un reve, et que je viens de m'eveiller. Adieu.
+
+Une petite forme claudicante apparut a l'extremite tournante de l'allee.
+
+--Je crois que j'apercois Casimir, qui sera content de me revoir.
+
+--Il vient. Attendez-le.
+
+L'enfant se rapprochait a petits bonds; il portait un rateau sur
+l'epaule.
+
+--Permettez-moi d'aller a sa rencontre. Il serait peut-etre gene de me
+retrouver pres de vous. Excusez-moi ... Et brusquant mon adieu de la
+maniere la plus gauche, je saluai respectueusement et partis.
+
+
+Je ne revis plus Isabelle de Saint-Aureol et n'appris rien de plus sur
+elle. Si pourtant: lorsque je retournai a la Quartfourche l'automne
+suivant, Gratien me dit que, la veille de la saisie du mobilier,
+abandonnee par l'homme d'affaires, elle s'etait enfuie avec un cocher.
+
+--Voyez-vous, Monsieur Lacase, ajoutait-il sentencieusement,--elle n'a
+jamais pu rester seule; il lui en a toujours fallu un.
+
+La bibliotheque de la Quartfourche fut vendue au milieu de l'ete. Malgre
+les instructions que j'avais laissees, je ne fus point averti; et je
+crois que le libraire de Caen qui fut appele a presider la vente se
+souciait fort peu de m'y inviter non plus qu'aucun autre serieux
+amateur. J'appris ensuite avec une stupeur indignee que la bible fameuse
+s'etait vendu 70 fr. a un bouquiniste du pays; puis revenue 300 fr.
+aussitot apres, je ne pus savoir a qui. Quant aux manuscrits du XVIIe
+siecle, ils n'etaient meme pas mentionnes dans la vente et furent
+adjuges comme vieux papiers.
+
+J'eusse voulu du moins assister a la vente du mobilier, car je me
+proposais d'acheter quelques menus objets en souvenir des Floche; mais
+prevenu trop tard je ne pus arriver a Pont-l'Eveque que pour la vente
+des fermes et de la propriete. La Quartfourche fut acquise a vil prix
+par le marchand de biens Moser-Schmidt, qui se disposait a convertir le
+parc en prairies, lorsqu'un amateur americain la lui racheta; je ne sais
+trop pourquoi, car il n'est pas revenu dans le pays, et laisse parc et
+chateau dans l'etat que vous avez pu voir.
+
+Peu fortune comme j'etais alors, je pensais n'assister a la vente qu'en
+curieux, mais, dans la matinee, j'avais revu Casimir, et, tandis que
+j'ecoutais les encheres, une telle angoisse me prit a songer a la
+detresse de ce petit que, soudain, je resolus de lui assurer l'existence
+sur la ferme que souhaitait occuper Gratien. Vous ne saviez pas que j'en
+etais devenu proprietaire? Presque sans m'en rendre compte j'avais
+pousse l'enchere; c'etait folie; mais combien me recompensa la triste
+joie du pauvre enfant ...
+
+J'allai passer les vacances de Paques et celles de l'ete suivant dans
+cette petite ferme, chez Gratien, pres de Casimir. La vieille
+Saint-Aureol vivait encore; nous nous etions arranges tant bien que mal
+pour lui laisser la meilleure chambre; elle etait tombee en enfance,
+mais pourtant elle me reconnut et se souvint a peu pres de mon nom;
+
+--Que c'est aimable, Monsieur de Las Cases! Que c'est aimable a vous,
+repetait-elle quand elle me revit d'abord. Car elle s'etait
+flatteusement persuadee que j'etais revenu dans le pays uniquement pour
+lui rendre visite.
+
+--Ils font des reparations au chateau. Cela sera tres beau! me
+disait-elle confidentiellement, comme pour m'expliquer son denument, ou
+se l'expliquer a elle-meme.
+
+Le jour de la vente du mobilier, on l'avait d'abord sortie sur le perron
+du salon, dans son grand fauteuil a oreillettes; l'huissier lui fut
+presente comme un celebre architecte venu de Paris tout expres pour
+surveiller les travaux a entreprendre (elle croyait sans peine a tout
+ce qui la flattait); puis Gratien, Casimir et Delphine l'avaient
+transportee jusque dans cette chambre qu'elle ne devait plus quitter,
+mais ou elle vecut encore pres de trois ans.
+
+C'est pendant ce premier ete de villegiature sur ma ferme, que je fis
+connaissance avec les B. dont j'epousai plus tard la fille ainee. La
+R----, qui depuis la mort de mes beaux-parents nous appartient, n'est
+pas, vous l'avez-vu, tres distante de la Quartfourche; deux ou trois
+fois par an, je retourne causer avec Gratien et Casimir, qui cultivent
+fort bien leurs terres et me versent regulierement le montant de leur
+modeste fermage. C'est la que je m'en fus tantot apres que je vous eus
+quittes.
+
+
+La nuit etait bien avancee lorsque Gerard acheva son recit. C'est
+pourtant cette meme nuit que Jammes, avant de s'endormir, ecrivit sa
+quatrieme elegie:
+
+_Quand tu m'as demande de faire une elegie sur ce domaine abandonne ou
+le grand vent ..._
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Isabelle, by Andre Gide
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISABELLE ***
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
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+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
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+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
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+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
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+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
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