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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:35:52 -0700
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+The Project Gutenberg eBook of En ballon! Pendant le siège de Paris, by Gaston Tissandier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: En ballon! Pendant le siège de Paris
+
+Author: Gaston Tissandier
+
+Release Date: February 11, 2004 [eBook #11038]
+[Most recently updated: October 14, 2023]
+
+Language: French
+
+Produced by: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIÈGE DE PARIS ***
+
+
+
+
+EN BALLON!
+
+PENDANT
+
+LE SIÈGE DE PARIS
+
+
+par Gaston Tissandier
+
+
+AU GÉNÉRAL CHANZY EX-COMMANDANT EN CHEF L'ARMÉE DE LA LOIRE DÉPUTÉ À
+L'ASSEMBLÉE NATIONALE
+
+HOMMAGE DE SINCÈRE DÉVOUEMENT
+
+En souvenir des ascensions captives du Mans et de Laval.
+
+G.T.
+
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Personne ne niera que la découverte des aérostats est une des gloires de
+la physique moderne; nul esprit éclairé ne mettra en doute l'intérêt de
+premier ordre que les voyages aériens offrent aux amis de la nature,
+véritablement soucieux des progrès de la science. Tout le monde, au
+contraire, s'accordera à reconnaître que l'étude des ballons est bien
+faite pour passionner et stimuler la clairvoyance des chercheurs. Mais ce
+qui offre un motif de surprise bien légitimé, c'est l'invariable état de
+_statu quo_ d'une telle invention. Comment! le chemin de fer, la machine
+à vapeur, le télégraphe, nés au commencement du siècle, sont devenus, en
+moins de soixante ans, les plus formidables puissances de l'industrie; on
+les voit sans cesse grandir, s'accroître, se fortifier ... et le ballon
+reste toujours,--aujourd'hui comme hier,--ce qu'il était déjà il y
+bientôt un siècle! Les aérostats seraient-ils donc marqués au sceau
+de l'infécondité? Les aurait-on condamnés, comme Sisyphe, à rester
+invariablement stationnaires, malgré des efforts sans cesse renouvelés?
+
+Pour notre part, nous avons la persuasion que la navigation aérienne ne
+sera pas éternellement un vain mot; car aucun motif plausible ne peut
+faire admettre que les ballons ne soient pas perfectibles, comme toute
+oeuvre humaine. Pourquoi demeureraient-ils à l'état d'une perpétuelle
+enfance?--Rien ne pourra nous empêcher de croire qu'ils grandiront.
+Mais pour qu'ils se modifient, pour qu'ils se transforment en appareils
+nouveaux, il est de toute nécessité qu'ils attirent à eux les hommes
+d'intelligence et d'initiative. Il faut qu'ils cessent d'être la propriété
+exclusive des entrepreneurs de fêtes publiques; il est indispensable
+qu'ils reprennent dans la science le rang qui leur est dû.
+
+Qu'a t-on fait pour les ballons depuis vingt ans? Si l'on excepte les
+admirables travaux de M. Henry Giffard qui a doté l'aérostation, de
+progrès d'une importance capitale, quoique insuffisamment appréciés, qui a
+créé les ballons imperméables à l'hydrogène, les ballons captifs à vapeur,
+où trouve-t-on ailleurs des innovations, des découvertes véritablement
+dignes de ce nom?--Qui s'est attaché à l'aérostation pratique dans ces
+dernières années? A part quelques ascensions remarquables, on cherche en
+vain une étude sérieuse, suivie, propre à conduire à quelque résultat
+saillant.
+
+Un tel état de choses s'explique par l'indifférence que les ballons,
+abandonnés aux spectacles forains, ont fini par rencontrer de toutes
+parts. On ne les considérait plus, comme dignes d'enlever dans les airs
+des Gay-Lussac, des Barrai, des Bixio, des Robertson, des Saccharoft et
+des Glaisher, ces navires aériens, compromis avec les _filles de l'air_ de
+l'Hippodrome et les lauréats de l'école du trapèze! Certes, il n'y a pas
+grand inconvénient à ce que les aérostats concourent à l'amusement des
+badauds du dimanche, et nous ne voudrions pas être accusé de rigorisme en
+condamnant d'une manière absolue les cabrioles aériennes. Il ne faudrait
+pas oublier cependant qu'à côté du frivole, il y a le sérieux et
+l'utile.--Que la pile électrique serve à faire marcher l'horloge magique
+de Robert Houdin, ou le tambour enchanté de M. Robin, rien de mieux; elle
+fait fonctionner aussi le télégraphe. Mais si cette même pile électrique
+ne fournit uniquement son concours qu'aux prestidigitateurs, les
+physiciens n'auront-ils pas le droit de réclamer à bien juste titre?
+
+En 1863, les campagnes aérostatiques du _Géant_ ont attiré l'attention
+du monde entier, prouvant ainsi que l'oeuvre des Montgolfier suscitera
+toujours de nombreuses marques de sympathie; mais M. Nadar, qui voulait
+tuer un principe, et créer sur ses débris une nouvelle machine, n'a réussi
+qu'à fournir à l'histoire des ballons, des aventures aériennes vraiment
+surprenantes, mais infertiles.--M. Flammarion a exécuté, en 1867,
+une série d'ascensions en compagnie de M. Eugène Godard, dans un but
+d'observations météorologiques; M. de Fonvielle et moi, nous nous sommes
+aussi résolûment lancés dans la carrière aérienne, et depuis quelques
+années, nous avons exécuté, soit ensemble, soit isolément, un grand nombre
+d'excursions dans les nuages; nous avons sondé l'atmosphère dans les
+conditions les plus variables, par un ciel serein, comme dans un air
+agité, de jour comme de nuit, au-dessus de la terre et au-dessus de la
+mer[1]. Mais là se bornent,--en plaçant à part, comme ayant une importance
+exceptionnelle, l'exploitation du ballon captif de l'Exposition, et
+en faisant mention de quelques autres ascensions d'aéronautes
+forains,--l'histoire des ballons dans ces dernières années. Était-ce
+assez de ces efforts isolés? Que pouvait-on faire, abandonné à soi-même,
+rencontrant pour ses expériences de nombreux obstacles, n'ayant souvent à
+sa disposition qu'un matériel insuffisant ou en mauvais état?
+
+[Note 1: Consulter à ce sujet le volume des _Voyages aériens_, publié
+par la librairie Hachette, et contenant le récit des ascensions de MM.
+Glaisher, Flammarion, W. de Fonvielle et G. Tissandier.]
+
+Toutefois nous ne cessions de répéter, sans avoir l'ambition ni la
+prétention d'être des révélateurs, que l'aérostation est un art trop
+séduisant, trop admirable, pour qu'il ne soit pas sans cesse étudié,
+cultivé, pour qu'il ne s'entoure pas de nombreux et fervents adeptes.
+Nous disions qu'il faut s'élancer dans les airs pour faire progresser la
+navigation aérienne, que c'est un mécanicien qui a trouvé les organes
+de la machine à vapeur, un physicien qui a inventé le télescope, et que
+l'aéronaute seul, le praticien qui a appris à connaître l'outil qu'il veut
+améliorer, soulèvera quelque jour le coin du voile sous lequel est cachée
+la solution du grand problème! Nous affirmions que les excursions dans
+l'atmosphère offrent à l'artiste des spectacles imposants, des scènes
+sublimes, des tableaux grandioses où la nature se révèle dans toute sa
+grandeur, dans son imposante majesté; fournissent au savant des sources
+d'étude intarissables, bien propres à éveiller son esprit, à le conduire
+à la découverte des lois inconnues qui régissent les mouvements de
+l'atmosphère, qui commandent le mécanisme de la météorologie. Nous
+tâchions de faire comprendre que c'est en s'aventurant dans les plages
+aériennes que les aéronautes fonderont la véritable _science de l'air_,
+comme c'est en s'élançant sur la cime des vagues, que les navigateurs ont
+créé la _science de l'Océan_. Mais l'exemple des touristes aériens ne
+trouvait pas d'imitateurs; à leur grand regret, nul rival ne se présentait
+à eux dans les hautes régions de l'air; aucun savant ne voulait risquer sa
+fortune dans l'empire d'Eole!
+
+Plus tard, nous attirions l'attention sur l'importance de l'organisation
+d'un corps d'aérostiers pour les observations militaires; huit mois avant
+la guerre, nous écrivions les lignes suivantes: «L'Ecole aérostatique de
+Meudon, supprimée dans un moment de mauvaise humeur, ne devrait-elle pas
+être reconstituée? Attendra-t-on qu'une guerre éclate pour former des
+aéronautes, pour improviser des ballons? Ce serait une imprudence, une
+folie des plus grandes, _car dans notre siècle, les guerres vont vite,
+et le sort d'un empire pourrait bien avoir été décidé pendant qu'on
+ajusterait ensemble les fuseaux d'un ballon_[2]!» Mais les paroles le plus
+sensées n'entrent pas dans les oreilles volontairement fermées.
+
+[Note 2: _Voyages aériens_, page 556.]
+
+Comment se rappeler sans un bien légitime étonnement que la France,
+la véritable patrie des ballons, n'a jamais compté depuis Coutelle,
+c'est-à-dire depuis 1794, la moindre école aérostatique où des appareils
+bien confectionnés auraient été mis à la disposition des explorateurs
+audacieux, vraiment épris de la navigation aérienne; que l'Observatoire de
+Paris, dont le devoir est d'étudier les éclipses, les averses d'étoiles
+filantes, n'a jamais eu l'idée, depuis Arago, de recourir aux nacelles
+aériennes pour faciliter les études de ce genre? Comment expliquer le
+dédain des généraux de l'Empire pour les aérostats militaires, qui avaient
+été si efficacement employés, sous la première République, et pendant la
+guerre d'Amérique?
+
+Les infortunés ballons semblaient être les parias du monde scientifique
+et administratif! Les aéronautes qui avaient la passion des aventures
+de l'air, ceux qui avaient la foi, rencontraient bien,--il y aurait
+ingratitude à l'oublier,--quelques précieux appuis de la part d'hommes
+éminents et éclairés, mais c'était pour ainsi dire à l'état d'exception.
+Quand ils osaient demander d'utiliser le ballon _l'Impérial_, pour
+faire des expériences sérieuses et privées, le ministre de la Maison
+de l'Empereur se gardait bien de confier à qui que ce fût le matériel
+aérostatique de l'Empire; il préférait le laisser moisir, sans soin, sans
+nulle surveillance, dans les greniers du Garde-Meuble[3].
+
+[Note 3: Parmi les ballons qui existaient à Paris en septembre 1870,
+_l'Impérial_ est le seul qui n'ait pu être utilisé pendant le siège. C'est
+en vain qu'on essaya de le réparer. Cet aérostat était tombé en lambeaux;
+il avait coûté 30,000 fr.]
+
+Les aérostats, malgré leurs imperfections, sont aujourd'hui les seuls
+appareils, ne l'oublions pas, qui nous permettent de rivaliser avec
+l'oiseau, de sillonner l'étendue de l'atmosphère, de quitter le plancher
+terrestre, où, sans eux, nous serions impitoyablement attachés; ils
+étaient à la veille de périr faute de culture. Sans l'inventeur des
+ballons captifs à vapeur, qui avait toujours quelques ballons dans son
+hangar, comme d'autres ont des chevaux dans leur écurie, sans quelques
+aéronautes, qui malgré leurs modestes ressources, construisaient de temps
+en temps des ballons, personne ne se serait préoccupé de cette grave et
+importante question de la navigation dans l'air; l'aérostat passait peu à
+peu à l'état de bric-à-brac, et nos fils en eussent parlé un jour comme du
+feu grégeois ou de l'émail italien.
+
+Voilà jusqu'où était tombée l'aéronautique sous le second Empire. Le
+gouvernement ne voulait rien faire pour encourager les études aériennes;
+ici comme ailleurs, l'initiative privée, quand elle avait l'audace de se
+montrer, était vite écrasée sous les obstacles qu'on ne manquait pas de
+lui opposer. Une des plus grandes découvertes de notre génie scientifique
+allait peut-être s'éteindre dans la France même; on aurait laissé à des
+étrangers le soin de faire croître ce germe que les Montgolfier avaient
+semé sur le champ des découvertes.
+
+Il a fallu que les Prussiens viennent nous écraser, nous faire sortir
+de notre torpeur; il a fallu que la première métropole du monde soit
+investie, cernée, bloquée par les innombrables légions des barbares
+modernes, pour que l'on s'aperçoive enfin que les ballons valent bien la
+peine d'être gonflés! Après les immenses services qu'ils ont rendus à la
+patrie, est-il permis de croire qu'ils ne seront plus délaissés d'une
+façon vraiment coupable? Est-il permis d'espérer que le gouvernement
+protégera sérieusement les études aériennes, que nos sociétés savantes
+s'en préoccuperont d'une manière efficace?
+
+On ne manquera pas de trouver dans cet ordre d'idées de nombreux
+prosélytes; la navigation aérienne a toujours eu le privilège d'émouvoir
+et d'intéresser le public. Ce ne sont pas les hommes de bonne volonté qui
+feront défaut pour un tel genre d'investigation, car, comme nous le disait
+avec esprit un des plus illustres savants de l'Angleterre: «Le Français
+est essentiellement aéronaute; son caractère aventureux, un peu volage,
+est bien fait pour cet art merveilleux, où l'imprévu joue un si grand
+rôle.»
+
+En effet, les questions aérostatiques ont toujours eu en France le
+privilège de passionner le peuple, et ce fait offre une importance réelle,
+car il y a, au-dessus des appréciations de la science, au-dessus de l'avis
+des hommes du métier, il y a quelque chose d'indéfinissable qu'on appelle
+l'opinion publique. Rarement elle s'égare dans les jugements qu'elle porte
+instinctivement sur les problèmes de ce genre, et nul ne peut nier qu'elle
+n'accorde aux ballons une large part d'admiration. Le peuple, le public,
+si vous voulez, aime les ballons, comme il admire une oeuvre d'art, comme
+il écoute un opéra des maîtres; dans un musée, sans être peintre, le
+public marque du doigt le chef-d'oeuvre; sans être écrivain, il trouve le
+bon livre; sans être savant, il sait flairer les grandes découvertes dans
+les choses de la science. Malgré les hommes spéciaux qui dénigrent à sa
+naissance le gaz de l'éclairage, il accourt aux expériences de Philippe
+Lebon, et les impose à l'administration; il applaudit à l'apparition
+des chemins de fer, en dépit des savants qui les dénigrent. Or, nous le
+répétons, il aime les aérostats, il PRESSENT qu'il y a là un inconnu plein
+de mystère, mais plein d'espérance, il CROIT à la navigation aérienne.
+L'avenir donnera raison à l'intuition populaire, à ce que l'auteur latin
+appelle «_vox populi_.»
+
+Que de progrès à rêver; que de perfectionnements à entrevoir dans
+l'aéronautique comme dans toutes les branches du savoir humain! Mais la
+science est un sol qui, quoique fertile, ne donne une ample moisson qu'à
+ceux qui la cultivent avec acharnement. Et combien la culture a été
+négligée depuis vingt ans! Mais pour notre malheur, ce n'est pas seulement
+l'art des Montgolfier qu'on a laissé dépérir dans une criminelle
+négligence. Il faut avouer et reconnaître que toutes les sciences ont
+subi chez nous une trop visible déchéance; aussi quand l'heure du péril
+a sonné, les hommes supérieurs ont manqué pour recourir aux immenses
+ressources de la nation.
+
+Le 4 septembre 1870, après un nouveau Waterloo, on espérait un autre 1792!
+Mais on oubliait que vers la fin du siècle dernier, la Convention, en
+décrétant la levée en masse pour résister à l'ouragan déchaîné sur nos
+frontières, avait entre les mains un pays riche en génies illustres,
+tellement fertile en intelligences, qu'il marchait dans le monde à la tête
+des sciences et de la philosophie! A cette époque mémorable, en même temps
+que Carnot organise la victoire, les savants créent toute une industrie
+nouvelle. Quand il s'agit de faire de la poudre sans le soufre de Sicile,
+sans le salpêtre de l'Amérique, des inventeurs se lèvent à l'appel du
+pays; ils ont du soufre qu'ils viennent d'extraire des pyrites, ils
+produisent du salpêtre, dont ils ont trouvé les éléments dans les vieilles
+murailles, dans la poussière des écuries. Nicolas Leblanc jette les bases
+de la fabrication de la soude artificielle, Chappe crée le télégraphe
+aérien qui, en quelques minutes, envoie des ordres aux armées.
+L'industrie, privée par le blocus des matières premières indispensables
+à la confection des armes, à la préparation de la poudre, au travail des
+manufactures, se régénère, se transforme pour sauver la nation, et pour
+donner naissance en même temps aux étonnantes opérations de nos usines
+modernes. La science française du XVIIIe siècle prépare les premiers
+triomphes de Valmy et de Jemmapes!--Quel abîme, hélas! sépare cette France
+de 1792 d'avec celle de 1870!
+
+Puissent les grands exemples d'un tel passé nous servir d'enseignements;
+puissent les illustres génies du XVIIIe siècle, trouver bientôt des
+successeurs! Puisse la chimie rencontrer encore des Lavoisier, des
+Fourcroy, des Berthollet, des Guyton de Morveau, les sciences naturelles
+des Cuvier, des Buffon, des Jussieu, des Geoffroy Saint-Hilaire; les
+mathématiques et l'astronomie, des Monge, des Laplace, des Lagrange;
+la géographie des Bougainville et des Lapérouse; la philosophie, des
+Montesquieu, des Voltaire, des Rousseau et des d'Alembert!
+
+Puissent enfin les aérostats trouver d'autres Montgolfier, de nouveaux
+Charles et de nouveaux Pilâtre!
+
+G.T.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+Août 1871. LE CÉLESTE ET LE JEAN-BART
+
+
+
+
+I
+
+
+Paris investi.--Les ballons-poste.--L'aérostat _le Céleste_.--Lâchez
+tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade prussienne.--Les
+proclamations.--La forêt d'Houdan.--Les uhlans.--Descente à Dreux.
+
+30 septembre 1870.
+
+Les historiens qui raconteront les drames du siège de Paris se chargeront
+de juger les crimes de l'Empire, ses négligences inouïes, ses oublis
+insensés; ils diront que la capitale du monde, à la veille d'être cernée
+par l'ennemi, n'avait pas un canon sur ses remparts, pas un soldat dans
+ses forts. Mais ce qu'ils ne manqueront pas d'affirmer, c'est que les
+habitants de Paris, en traversant ces heures les plus néfastes de leur
+histoire, puisaient comme une nouvelle force dans les malheurs qui
+venaient de frapper la France, sans pitiés sans relâche; c'est que leur
+énergie semblait croître en raison directe des dangers qui les menaçaient.
+
+Quand, le 15 septembre, les journaux annoncent que les uhlans sont
+signalés aux portes de Paris, le public accueille cette nouvelle avec
+le sang-froid qui dénote la résignation. On sent que quelque chose de
+terrible est menaçant, que des événements uniques dans les annales des
+peuples vont se produire; il y a dans l'air des nuages épais, précurseurs
+d'une tempête horrible; mais on envisage l'avenir sinon sans émotion, du
+moins sans défaillance ni faiblesse. Tous les coeurs vibrent à l'unisson
+au sentiment de la Patrie en danger.
+
+Rien n'est prêt pour la défense; il faut tout faire à la fois et en toute
+hâte. Chaque enfant de Paris, entraîné par un irrésistible élan, veut
+avoir sa part de travail dans l'oeuvre commune. Les architectes, les
+ingénieurs remuent la terre des bastions; les chimistes préparent des
+poudres fulminantes et des torpilles; les métallurgistes fondent des
+canons et des mitrailleuses, tous les bras s'arment de fusils.
+
+Mais au milieu de cette effervescence, une question de premier ordre,
+question vitale, s'il en fut, vient s'imposer à l'administration. En
+dépit des affirmations du génie militaire, les Parisiens sont bel et bien
+bloqués dans leurs murs. Quelques courriers à pied franchissent d'abord
+les lignes ennemies, mais bientôt, d'autres reviennent consternés, ils
+n'ont pas rencontré un sentier sur quelque point que ce fût, où le «qui
+vive» ennemi ne les ait contraints de rebrousser chemin. M. de Moltke a
+résolu ce problème inouï: investir une ville de deux millions d'habitants,
+faire disparaître sous un cordon de baïonnettes, la plus immense place
+forte de l'univers. La capitale du monde se laissera-t-elle emprisonner
+vivante dans un tombeau? Lui sera-t-il interdit de parler à la France,
+de communiquer au dehors son énergie, sa foi, son courage, d'avouer ses
+déceptions, ses faiblesses, ses inquiétudes, d'affirmer ses joies, sa
+force et ses espérances? Ne pourra-t-elle pas protester à haute voix
+contre un bombardement barbare, contre un assassinat monstrueux de femmes
+et d'enfants? L'ennemi tiendra-t-il au secret une des plus grandes
+agglomérations humaines, sous l'inflexible vigilance d'une armée de
+geôliers? Arrivera-t-il à tuer la France en étouffant la voix de Paris?
+
+Il allait être donné à l'une des plus grandes découvertes de notre génie
+scientifique, de déjouer les projets de nos envahisseurs. Les aérostats si
+oubliés, si délaissés depuis leur apparition, ces merveilleux appareils
+sortis tout d'une pièce du cerveau des Montgolfier et des Charles,
+allaient tout à coup reparaître, pour contribuer à la défense de la
+Patrie, en lui portant par la voie des airs, l'âme de sa capitale. Les
+aéronautes, plus audacieux que l'ancien monarque de Syrie, se préparaient
+à franchir le cercle d'un nouveau Popilius!
+
+Sans les ballons, pas une lettre ne serait sortie de l'enceinte des forts,
+pas une dépêche n'y serait rentrée. Les portes ne se seraient ouvertes
+qu'au mensonge, à la ruse, à l'espionnage. Un silence de cinq mois n'eût
+pas été possible. La grande métropole, baillonnée, aurait vite fait
+entendre un murmure de détresse, puis un cri de grâce! Car n'oublions pas
+que les aérostats n'ont pas seulement emporté les dépêches parisiennes,
+ils ont emmené avec eux les pigeons voyageurs, qui devaient rentrer dans
+les murs de la capitale cernée. Les missives du dedans ont pu recevoir
+ainsi les réponses du dehors. Tours a entendu Paris, Paris a entendu
+Tours. L'Attila des temps modernes, qui avait écrasé des armées, bombardé
+des villes, décimé des populations entières, s'est trouvé impuissant
+devant l'aérostat qui traversait les airs, comme devant l'oiseau qui
+fendait l'espace!
+
+Le premier départ aérien s'exécuta le 23 septembre; Jules Duruof s'élève
+en ballon du la place Saint-Pierre à 8 heures du matin. Deux aérostats le
+suivent dans les airs, le 25 et le 26 du même mois. Mon frère et moi,
+qui avons fait, les années précédentes, un grand nombre d'ascensions en
+artistes et en amateurs, nous offrons nos services à M. Rampont. Paris,
+disons-nous, peut perdre deux soldats pour gagner deux courriers aériens.
+Les gardes nationaux ne manquent pas ici, mais les aéronautes sont rares.
+
+Le jour même du départ de Louis Godard, un des administrateurs de la Poste
+m'appelle auprès de lui.
+
+--Vous êtes prêt à partir en ballon, me dit-il.
+
+--Quand vous voudrez.
+
+--Eh bien! nous comptons sur vous demain matin à 6 heures, à l'usine de
+Vaugirard; votre ballon sera gonflé, nous vous confierons nos lettres et
+nos dépêches.
+
+Le 30 septembre, à 5 heures du matin, je pars de chez moi avec mes deux
+frères qui m'accompagnent. J'arrive à l'usine de Vaugirard, mon ballon est
+gisant à terre comme une vieille loque de chiffons. C'est le _Céleste_, un
+petit aérostat de 700 mètres cubes, que son propriétaire a généreusement
+offert au génie militaire. Pour moi c'est presque'un ami, je le connais
+de longue date; il a failli me rompre les os, l'année précédente. Je le
+regarde avec soin, je le touche respectueusement, et je m'aperçois, hélas!
+qu'il est dans un état déplorable. Il a gelé la nuit; le froid l'a saisi,
+son étoffe est raide et cassante. Grand Dieu! qu'aperçois-je près de la
+soupape? des trous où l'on passerait le petit doigt, ils sont entourés de
+toute une constellation de piqûres. Ceci n'est plus un ballon, c'est une
+écumoire.
+
+Cependant les aéronautes qui doivent gonfler mon navire aérien, arrivent.
+Ils ont avec eux une bonne couturière qui, armée de son aiguille, répare
+les avaries. Mon frère prend un pot de colle, un pinceau, et applique
+des bandelettes de papier sur tous les petits trous qui s'offrent à son
+investigation minutieuse. C'est égal, je ne suis que médiocrement rassuré,
+je vais partir seul dans ce méchant ballon, usé par l'âge et le service;
+j'entends le canon qui tonne à nos portes; mon imagination me montre les
+Prussiens qui m'attendent, les fusils qui se dressent et vomissent sur mon
+navire aérien une pluie de balles!
+
+La dernière fois que je suis monté dans le _Céleste_, je n'ai pu rester en
+l'air que trente-cinq minutes! Toutes les perspectives qui s'ouvrent à mes
+yeux ne sont pas très-rassurantes.
+
+--Ne partez pas, me disent des amis, attendez au moins un bon ballon;
+c'est folie de s'aventurer ainsi dans un outil de pacotille.
+
+Cependant, MM. Bechet et Chassinat arrivent de la Poste avec des ballots
+de lettres. M. Hervé Mangon me dit que le vent est très-favorable, qu'il
+souffle de l'est et que je vais descendre en Normandie; le colonel Usquin
+me serre la main et me souhaite bon succès. Puis bientôt M. Ernest Picard,
+à qui je suis spécialement recommandé, demande à m'entretenir; pendant une
+heure, il m'informe des recommandations que j'aurai à faire à Tours au
+nom du gouvernement de Paris; il me remet un petit paquet de lettres
+importantes que je devrai, dit-il, avaler ou brûler en cas de danger. Sur
+ces entrefaites, le soleil se lève, et le ballon se gonfle. Ma foi, le
+sort en est jeté. Pas d'hésitations! Mon frère surveille toujours la
+réparation du ballon, il bouche les trous avec une attention dont il ne se
+sentirait pas capable, s'il travaillait pour lui-même: la besogne qu'il
+exécute si bien, me rassure. Il est certain que je préférerais un bon
+ballon, tout frais verni et tout neuf, mais je me suis toujours persuadé
+qu'il y avait un Dieu pour les aéronautes. Je me laisse conduire par ma
+destinée, les yeux bien ouverts, le coeur et les bras résolus. Je ne puis
+m'empêcher de penser à mon dernier voyage aérien. C'était le 27 juin 1869,
+au milieu du Champ de Mars. Je partais avec huit voyageurs dans l'immense
+ballon _le Pôle Nord_. Qui aurait pu soupçonner, alors, la nécessité
+future des ballons-poste!
+
+A 9 heures, le ballon est gonflé, on attache la nacelle. J'y entasse des
+sacs de lest et trois ballots de dépêches pesant 80 kilog.
+
+On m'apporte une cage contenant trois pigeons.
+
+--Tenez, me dit Van Roosebeke, chargé du service de ces précieux
+messagers, ayez bien soin de mes oiseaux. A la descente, vous leur
+donnerez à boire, vous leur servirez quelques grains de blé. Quand ils
+auront bien mangé, vous en lancerez deux, après avoir attaché à une plume
+de leur queue la dépêche qui nous annoncera votre heureuse descente. Quant
+au troisième pigeon, celui ci qui a la tête brune, c'est un vieux malin
+que je ne donnerais pas pour cinq cents francs. Il a déjà fait de grands
+voyages. Vous le porterez à Tours. Ayez-en bien soin. Prenez garde qu'il
+ne se fatigue en chemin de fer.
+
+Je monte dans la nacelle au moment où le canon gronde avec une violence
+extrême. J'embrasse mes frères, mes amis. Je pense à nos soldats qui
+combattent et qui meurent à deux pas de moi. L'idée de la patrie en danger
+remplit mon âme. On attend là-bas ces ballots de dépêches qui me sont
+confiés. Le moment est grave et solennel; nul sentiment d'émotion ne
+saurait plus m'atteindre. Lâchez tout!
+
+Me voilà flottant au milieu de l'air!
+
+
+ * * * * *
+
+
+Mon ballon s'élève dans l'espace avec une force ascensionnelle
+très-modérée. Je ne quitte pas de vue l'usine de Vaugirard et le groupe
+d'amis qui me saluent de la main: je leur réponds de loin en agitant
+mon chapeau avec enthousiasme, mais bientôt l'horizon s'élargit. Paris
+immense, solennel, s'étend à mes pieds, les bastions des fortifications
+l'entourent comme un chapelet; là, près de Vaugirard, j'aperçois la fumée
+de la canonnade, dont le grondement sourd et puissant, tout à la fois,
+monte jusqu'à mes oreilles comme un concert lugubre. Les forts d'Issy et
+de Vanves m'apparaissent comme des forteresses en miniature; bientôt je
+passe au-dessus de la Seine, en vue de l'île de Billancourt.
+
+Il est 9 heures 50; je plane à 1,000 mètres de haut; mes yeux ne se
+détachent pas de la campagne, où j'aperçois un spectacle navrant qui ne
+s'effacera jamais de mon esprit. Ce ne sont plus ces environs de Paris,
+riants et animés, ce n'est plus la Seine, dont les bateaux sillonnent
+l'onde, où les canotiers agitent leurs avirons. C'est un désert, triste,
+dénudé, horrible. Pas un habitant sur les routes, pas une voiture, pas
+un convoi de chemin de fer. Tous les ponts détruits offrent l'aspect de
+ruines abandonnées, pas un canot sur la Seine qui déroule toujours son
+onde au milieu des campagnes, mais avec tristesse et monotonie. Pas un
+soldat, pas une sentinelle, rien, rien, l'abandon du cimetière. On se
+croirait aux abords d'une ville antique, détruite par le temps; il faut
+forcer son souvenir pour entrevoir par la pensée les deux millions
+d'hommes emprisonnés près de là dans une vaste muraille! LE CÉLESTE.
+
+Il est dix heures; le soleil est ardent et donne des ailes à mon ballon;
+le gaz contenu dans le _Céleste_ se dilate sous l'action de la chaleur;
+il sort avec rapidité par l'appendice ouvert au-dessus de ma tête, et
+m'incommode momentanément par son odeur. J'entends un léger roucoulement
+au-dessus de moi. Ce sont mes pigeons qui gémissent. Ils ne paraissent
+nullement rassurés et me regardent avec inquiétude.
+
+--Pauvres oiseaux, vous êtes mes seuls compagnons; aéronautes improvisés,
+vous allez défier tous les marins de l'air, car vos ailes vous dirigeront
+bientôt vers Paris, que vous quittez, et nos ballons sauront-ils y
+revenir?
+
+L'aiguille de mon baromètre Breguet tourne assez vite autour de son
+cadran, elle m'indique que je monte toujours..., puis elle s'arrête au
+point qui correspond à une altitude de 4,800 mètres au-dessus du niveau de
+la mer.
+
+Il fait ici une chaleur vraiment insupportable: le soleil me lance ses
+rayons en pleine figure et me brûle; je me désaltère d'un peu d'eau. Je
+retire mon paletot, je m'assieds sur mes sacs de dépêches, et le coude
+appuyé sur le bord de la nacelle, je contemple en silence l'admirable
+panorama qui s'étale devant moi.
+
+Le ciel est d'un bleu indigo; sa limpidité, son ton chaud, coloré, me
+feraient croire que je suis en Italie; de beaux nuages argentés planent
+au-dessus des campagnes; quelques-uns d'entre eux sont si loin de moi,
+qu'ils paraissent mollement se reposer au-dessus des arbres. Pendant
+quelques instants, je m'abandonne à une douce rêverie, à une muette
+contemplation, charme merveilleux des voyages aériens: je plane dans un
+pays enchanté, monde abandonné de tout être vivant, le seul où la guerre
+n'ait pas encore porté ses maux! Mais la vue de Saint-Cloud que j'aperçois
+à mes pieds, sur l'autre rive de la Seine, me ramène aux choses d'en bas.
+Je me reporte vers la réalité, vers l'invasion. Je jette mes regards du
+côté de Paris, que je n'entrevois plus que sous une mousseline de brume.
+
+Une profonde tristesse s'empare de moi; j'éprouve la sensation du marin
+qui quitte le port pour un long voyage. Je pars; mais quand reviendrai-je?
+Je te quitte, Paris; te retrouverai-je? Comment définir ces pensées qui
+se heurtent confusément dans mon cerveau? C'est là-bas, au milieu de ce
+monceau de constructions, de ce labyrinthe de rues et de boulevards, que
+j'ai vu le jour; c'est sous cette mer de brume que s'est écoulée mon
+enfance! C'est toi, Paris, qui as su ouvrir mon coeur aux sentiments
+d'indépendance et de liberté qui m'animent! Te voilà captif aujourd'hui?
+L'heure de la délivrance sonnera-t-elle pour toi? Je sais bien que la foi,
+la constance, ne manqueront jamais à tes enfants; mais qui peut compter
+sans les hasards de la guerre?
+
+Pendant que mille réflexions naissent et s'agitent ainsi dans mon esprit,
+le vent me pousse toujours dans la direction de l'Ouest, comme l'atteste
+ma boussole. Après Saint-Cloud, c'est Versailles qui étale à mes yeux les
+merveilles de ses monuments et de ses jardins.
+
+Jusqu'ici je n'ai vu que déserts et solitudes, mais au-dessus du parc la
+scène change. Ce sont des Prussiens que j'aperçois sous la nacelle. Je
+suis à 1,600 mètres de haut; aucune balle ne saurait m'atteindre. Je
+puis donc m'armer d'une lunette et observer attentivement ces soldats,
+lilliputiens vus de si haut.
+
+Je vois sortir de Trianon des officiers qui me visent avec des lorgnettes,
+ils me regardent longtemps; un certain mouvement se produit de toutes
+parts. Des Prussiens se chauffent le ventre sur le tapis vert, sur cette
+pelouse que foulait aux pieds Louis XIV. Ils se lèvent, et dressent
+la tête vers le _Céleste_. Quelle joie j'éprouve en pensant à leur
+dépit.--Voilà des lettres que vous n'arrêterez pas, et des dépêches que
+vous ne pourrez lire! Mais je me rappelle au même moment qu'il m'a été
+remis 10,000 proclamations imprimées en allemand à l'adresse de l'armée
+ennemie.
+
+J'en empoigne une centaine que je lance par dessus bord; je les vois
+voltiger dans l'air en revenant lentement à terre; j'en jette à plusieurs
+reprises un millier environ, gardant le reste de ma provision pour les
+autres Prussiens que je pourrai rencontrer sur ma route.
+
+Que contenait cette proclamation? Quelques paroles simples disant à
+l'armée allemande que nous n'avions plus chez nous ni empereur, ni roi,
+et que s'ils avaient le bon sens de nous imiter, on ne se tuerait plus
+inutilement comme des bêtes sauvages. Paroles sensées, mais jetées au
+vent, emportées par la brise comme elles sont venues!
+
+Le _Céleste_ se maintient à 1,600 mètres d'altitude; je n'ai pas à jeter
+une pincée de lest, tant le soleil est ardent; car il n'est pas douteux
+que mon ballon fuit, et, sans la chaleur exceptionnelle de l'atmosphère,
+mon mauvais navire n'aurait pas été long à descendre avec rapidité, et
+peut-être au milieu des Prussiens. En quittant Versailles, je plane
+au-dessus d'un petit bois dont j'ignore le nom et l'exacte position. Tous
+les arbres sont abattus au milieu du fourré; le sol est aplani, une double
+rangée de tentes se dressent des deux côtés de ce parallélogramme. A peine
+le ballon passe-t-il au-dessus de ce camp, j'aperçois les soldats qui
+s'alignent; je vois briller de loin les baïonnettes; les fusils se lèvent
+et vomissent l'éclair au milieu d'un nuage de fumée.
+
+Ce n'est que quelques secondes après que j'entends au-dessous de la
+nacelle le bruit des balles et la détonation des armes à feu. Après, cette
+première fusillade, c'en est une autre qui m'est adressée, et ainsi de
+suite jusqu'à ce que le vent m'ait chassé de ces parages inhospitaliers.
+Pour toute réponse, je lance à mes agresseurs une véritable pluie de
+proclamations.
+
+C'est un panorama toujours nouveau qui se déroule aux yeux de l'aéronaute;
+suspendu dans l'immensité de l'espace, la terre se creuse sous la nacelle
+comme une vaste cuvette dont les bords se confondent au loin avec la voûte
+céleste. On n'a pas le loisir de contempler longtemps le même paysage
+quand le vent est rapide; si le puissant aquilon vous entraîne, la scène
+terrestre est toujours nouvelle, toujours changeante. Je ne tarde pas
+à voir disparaître les Prussiens qui ont perdu leur poudre contre moi:
+d'autres tableaux m'attendent. J'aperçois une forêt vers laquelle je
+m'avance assez rapidement. Je ne suis pas sans une certaine inquiétude,
+car le _Céleste_ commence à descendre; je jette du lest poignée par
+poignée, et ma provision n'est pas très-abondante. Cependant je ne dois
+pas être bien éloigné de Paris. L'accueil que m'a fait l'ennemi en passant
+au-dessus d'un de ses camps ne me donne nulle envie de descendre chez lui.
+
+J'ai toujours remarqué, non sans surprise, que l'aéronaute, même à une
+assez grande hauteur, subit d'une façon très-appréciable l'influence du
+terrain au-dessus duquel il navigue. S'il plane au-dessus des déserts de
+craie de la Champagne, il sent un effet de chaleur intense, les rayons
+solaires sont réfléchis jusqu'à lui; il est comme un promeneur qui
+passerait au soleil devant un mur blanc. S'il trace, en l'air, son sillage
+au-dessus d'une forêt, le voyageur aérien est brusquement saisi d'une
+impression de fraîcheur étonnante, comme s'il entrait, en été, dans une
+cave.--C'est ce que j'éprouve à 10 heures 45 en passant à 1420 mètres
+au-dessus des arbres, que je ne tarde pas à reconnaître pour être ceux de
+la forêt d'Houdan.--Ma boussole et ma carte ne me permettent aucun doute à
+cet égard. Mais ce froid que je ressens, après une insolation brûlante,
+le gaz en subit comme moi l'influence; il se refroidit, se contracte,
+l'aérostat pique une tête vers la forêt; on dirait que les arbres
+l'appellent à lui. Comme l'oiseau, le Céleste voudrait-il aller se poser
+sur les branches?
+
+Je me jette sur un sac de lest, que je vide par dessus bord, mais mon
+baromètre m'indique que je descends toujours; le froid me pénètre
+jusqu'aux os. Voilà le ballon qui atteint rapidement les altitudes de
+1000 mètres, de 800 mètres, de 600 mètres. Il descend encore. Je vide
+successivement trois sacs de lest, pour maintenir mon aérostat à 500
+mètres seulement au-dessus de la forêt, car il se refuse à monter plus
+haut!
+
+A ce moment, je plane au-dessus d'un carrefour. Un groupe d'hommes s'y
+trouve rassemblé; grand Dieu! ce sont des Prussiens. En voici d'autres
+plus loin; voici des uhlans, des cavaliers qui accourent par les chemins.
+Je n'ai plus qu'un sac de lest. Je lance dans l'espace mon dernier
+paquet de proclamations. Mais le ballon a perdu beaucoup de gaz, par
+la dilatation solaire, par ses fuites, il est refroidi, sa force
+ascensionnelle est terriblement diminuée. Je ne suis qu'à une hauteur de
+420 mètres, une balle pourrait bien m'atteindre.
+
+Je regarde attentivement sous mes pas. Si un soldat lève son fusil vers
+moi, je lui jette sur la tête tout un ballot de lettres de 40 kilogrammes;
+mon navire aérien allégé de ce poids retrouvera bien ses ailes. Malgré mon
+vif désir de remplir ma mission, je n'hésiterai pas à perdre mes dépêches
+pour sauver ma vie.
+
+Heureusement pour moi le vent est vif; je file comme la flèche au-dessus
+des arbres; les uhlans me regardent étonnés, et me voient passer, sans
+qu'une seule balle m'ait menacé. Je continue ma route au-dessus de
+prairies verdoyantes, gracieusement encadrées de haies d'aubépine.
+
+Il est bientôt midi, je passe assez près de terre; les spectateurs qui me
+regardent sont bel et bien, cette fois, des paysans français, en sabots et
+en blouse. Ils lèvent les bras vers moi, on dirait qu'ils m'appellent à
+eux; mais je suis encore bien près de la forêt, je préfère prolonger mon
+voyage le plus longtemps possible. Je me contente de lancer dans l'espace
+quelques exemplaires d'un journal de Paris que son directeur m'a envoyés
+au moment de mon départ. Je vois les paysans courir après ces journaux,
+qui se sont ouverts dans leur chute, et voltigent comme de grandes
+feuilles emportées par le vent.
+
+Une petite ville apparaît bientôt à l'horizon. C'est Dreux avec sa grande
+tour carrée. Le _Céleste_ descend, je le laisse revenir vers le sol. Voilà
+une nuée d'habitants qui accourent. Je me penche vers eux et je crie de
+toute la force de mes poumons:
+
+--Y a-t-il des Prussiens par ici? Mille voix me répondent en choeur:
+
+--Non, non, descendez!
+
+Je ne suis plus qu'à 50 mètres de terre, mon guide-rope rase les champs,
+mais un coup de vent me saisit, et me lance subitement coutre un
+monticule. Le ballon se penche, je reçois un choc terrible, qui me fait
+éprouver une vive douleur, ma nacelle se trouve tellement renversée que ma
+tête se cogne contre terre.--M'apercevant que je descendais trop vite je
+me suis jeté sur mon dernier sac de lest; dans ce mouvement le couteau que
+je tenais pour couper les liens qui servent à enrouler la corde d'ancre
+s'est échappé de mes mains, de sorte qu'en voulant faire deux choses à la
+fois j'ai manqué toute la manoeuvre. Mais je n'ai pas le loisir de méditer
+sur l'inconvénient d'être seul en ballon. Le _Céleste_, après ce choc
+violent, bondit à 60 mètres de haut, puis il retombe lourdement à terre,
+cette fois j'ai pu réussir à lancer l'ancre, à saisir la corde de soupape.
+L'aérostat est arrêté; les habitants de Dreux accourent en foule, j'ai un
+bras foulé, une bosse à la tête, mais je descends du ciel en pays ami!
+
+Ah! quelle joie j'éprouve à serrer la main à tous ces braves gens qui
+m'entourent. Ils me pressent de questions.--Que devient Paris? Que
+pense-t-on à Paris? Paris résistera-t-il? Je réponds de mon mieux à ces
+mille demandes qu'on m'adresse de toutes parts.--Je prononce un petit
+discours bien senti qui excite un certain enthousiasme.--Oui, Paris
+tiendra tête à l'ennemi. Ce n'est pas chez cette vaillante population que
+l'on trouvera jamais découragement ou faiblesse, on n'y verra toujours que
+ténacité et vaillance. Que la province imite la capitale, et la France est
+sauvée!
+
+Je dégonfle à la hâte le _Céleste_, faisant écarter la foule par quelques
+gardes nationaux accourus en toute hâte. Une voiture vient me prendre,
+m'enlève avec mes sacs de dépêches et ma cage de pigeons. Les pauvres
+oiseaux immobiles ne sont pas encore remis de leurs émotions!
+
+En descendant sur la place, plus de cinquante personnes m'invitent à
+déjeuner, mais j'ai déjà accepté l'hospitalité que m'a gracieusement
+offerte le propriétaire de la voiture. Mon hôte a lu par hasard mon nom
+sur ma valise, il a reconnu en moi un des voisins de son associé de la rue
+Bleue. Je mange gaiement, avec appétit, et je me fais conduire au bureau
+de poste avec mes sacs de lettres parisiennes.
+
+Je les pose à terre, et je ne puis m'empêcher de les contempler avec
+émotion. Il y a sous mes yeux trente mille lettres de Paris. Trente mille
+familles vont penser au ballon qui leur a apporté au-dessus des nuages la
+missive de l'assiégé!
+
+Que de larmes de joie enfermées dans ces ballots! Que de romans, que
+d'histoires, que de drames peut-être, sont cachés sous l'enveloppe
+grossière du sac de la poste!
+
+Le directeur du bureau de poste entre, et parait stupéfait de la besogne
+que je lui apporte. Je vois son commis qui ouvre des yeux énormes en
+pensant aux trente mille coups de timbre humide qu'il va frapper. Il n'a
+jamais à Dreux été à pareille fête. On en sera quitte pour prendre un
+supplément d'employés; mais la besogne marchera vite: le directeur me
+l'assure. Quant au petit sac officiel, je vais le porter moi-même à Tours,
+par un train spécial que je demande par télégramme.
+
+Qu'ai-je à faire maintenant? A lancer mes pigeons pour apprendre à mes
+amis que je suis encore de ce monde, et pour annoncer que mes dépêches
+sont en lieu sûr. Je cours à la sous-préfecture, où j'ai envoyé mes
+messagers ailés. On leur a donné du blé et de l'eau, ils agitent leurs
+ailes dans leur cage. J'en saisis un qui se laisse prendre sans remuer. Je
+lui attache à une plume de la queue ma petite missive écrite sur papier
+fin. Je le lâche; il vient se poser à mes pieds, sur le sable d'une allée.
+Je renouvelle la même opération pour le second pigeon, qui va se placera
+côté de son compagnon. Nous les observons attentivement. Quelques secondes
+se passent. Tout à coup les deux pigeons battent de l'aile et bondissent
+d'un trait à 100 mètres de haut. Là, ils planent et s'orientent de la
+tête, ils se tournent vivement vers tous les points de l'horizon, leur bec
+oscille comme l'aiguille d'une boussole, cherchant un pôle mystérieux. Les
+voilà bientôt qui ont reconnu leur route, ils filent comme des flèches...
+en droite ligne dans la direction de Paris!
+
+
+II
+
+
+Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de retour
+à Paris par voie aérienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage à
+Lyon.--Les nouveaux débarqués du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_.
+
+Du 1er au 15 octobre.
+
+Faire le récit de mon voyage en chemin de fer de Dreux à Tours, par
+Argentan, par le Mans; dire que dans toutes les gares j'étais reçu comme
+le Messie tombé du ciel, questionné toujours, partout, et que les curieux
+m'ont empêché de fermer l'oeil un seul instant pendant mon voyage
+nocturne, n'offrirait pas grand intérêt. Je préfère arriver tout de suite
+à Tours où je suis rendu le 1er octobre à sept heures du matin. Mais Tours
+n'est plus Tours; ce n'est plus la ville paisible et calme que j'ai connue
+jadis; où les affaires s'élaboraient tranquillement et sans bruit.
+
+Les touristes et les flâneurs ont cessé de s'y donner rendez-vous; les
+commis-voyageurs ne s'y rencontrent plus dans les hôtels. Tours est animé,
+regorge de monde; c'est la seconde capitale de France; aussi m'est-il
+complètement impossible d'y trouver un traversin pour y reposer mes deux
+oreilles.
+
+Je fais un somme léger sur un divan de l'_hôtel de la Boule-d'Or_, et
+l'après-midi se passe en visites officielles. J'ai une longue entrevue
+avec l'amiral Fourichon, qui m'explique comment il n'a pas encore envoyé
+de troupes au secours de Paris; je lance sur le pont de Tours mon
+beau pigeon à tête brune, porteur d'une dépêche chiffrée; je vois M.
+Steenackers, M. Laurier, qui m'affirme qu'il a beaucoup de poigne, et que
+la France sera sauvée par son ministère; je vois M. et Mme Crémieux, M.
+Glais-Bizoin, qui me prend pour un député de la droite, et me fait un
+discours d'une heure. Je suis présenté le soir au conseil des ministres,
+et sans être ni médisant, ni méchante langue je ne puis m'empêcher de dire
+que je ne vois nulle part le Carnot qui sauvera la France... Mais je n'ai
+pas la prétention ni l'autorité propres à juger les hommes et les choses.
+
+La politique n'est pas mon affaire, j'ai rempli ma mission, remettant à
+chacun les lettres qu'on m'a confiées, répétant de mon mieux tout ce que
+j'avais à dire; j'ai résolu pendant la guerre d'être aéronaute. Revenons à
+nos ballons!
+
+Quel pouvait être le désir le plus ardent d'un Parisien sorti de Paris
+au-dessus des nuages, c'était de revenir par le même chemin. On avait
+organisé à Tours une commission scientifique chargée d'examiner, d'étudier
+la possibilité de semblables projets; aussi, les trois aéronautes qui
+m'ont précédé et moi, nous sommes immédiatement appelés à donner notre
+avis à ce sujet. MM. Marié Davy de l'Observatoire, M. Serret de l'Institut
+et les autres membres qui pendant la durée de la guerre ont contribué à
+faire naître un grand nombre d'idées utiles et fructueuses, nous parlent
+d'abord de la nuée de mémoires, de projets qu'ils reçoivent des quatre
+coins de la France. Les inventeurs se sont montrés très-nombreux, mais peu
+sérieux. Quels rêves insensés; quelles utopies, quelles bouffonneries!
+
+Je n'oublierai jamais le monsieur qui voulait faire revenir à Paris un
+convoi de cent mille montgolfières, portant cent mille bêtes à cornes,
+et celui qui voulait atteler deux mille pigeons à un aérostat, et des
+centaines d'autres inventeurs qui voulaient diriger les ballons avec
+des voiles latines, des phoques et des mâts, comme un navire. Quant
+aux mémoires sur les ballons-poissons, les ballons-bateaux, les
+ballons-oiseaux, on en formerait dix encyclopédies. Pour ma part je
+suis obsédé par les inventeurs qui me proposent les merveilles de leurs
+conceptions. L'un d'eux surtout me poursuit, il veut munir les ballons
+d'une grande voilure de son système.
+
+--Mais, monsieur, je ne veux pas vous écouter, il n'y a pas de vent en
+ballon, vos voiles ne seront jamais gonflées.
+
+--Ah! voilà bien comme sont les hommes du métier, vous chassez, sans même
+l'écouter, le génie incompris. J'ai déjà fait une grande invention, mais
+l'humanité m'a repoussé. C'était du papier à cigarette fabriqué avec la
+racine même du tabac. Personne n'en a voulu.
+
+Je me sauve, et je cours encore!
+
+Le plan que nous nous proposons de tenter pour rentrer dans Paris par la
+voie des airs n'exige pas des efforts d'intelligence bien extraordinaires.
+C'est celui auquel se sont arrêtés tous les praticiens sensés. Voici en
+quoi il consiste, dans toute sa simplicité:
+
+On va envoyer des ballons et des aéronautes à Orléans, à Chartres, à
+Evreux, à Dreux, à Rouen, à Amiens, dans toutes les villes non occupées
+par l'ennemi, dans toutes celles qui sont proches de Paris, et où le gaz
+de l'éclairage ne fait pas défaut.
+
+Chaque aéronaute aura une bonne boussole, et, connaissant l'angle de route
+vers Paris, observera les nuages tous les matins au moyen d'une glace
+horizontale fixe où sera tracée une ligne se dirigeant au centre de Paris.
+Quand il verra les nuages marcher suivant cette ligne, c'est-à-dire quand
+la masse d'air supérieure se dirigera sur Paris, il gonflera son ballon
+à la hâte, demandera à Tours, par le télégraphe, des instructions, des
+dépêches, et il partira. Son point de départ est à vingt lieues de Paris
+environ; il va chercher une ville qui, en y comprenant les forts, offre
+une étendue de plusieurs lieues; n'a-t-il pas bien des chances de la
+rencontrer dans ces circonstances spéciales? S'il passe à côté, il
+continuera son voyage et descendra plus loin, en dehors des lignes
+prussiennes. Quand le vent sera du nord, le ballon d'Amiens pourra partir;
+lorsqu'il soufflera du sud ou de l'ouest, les aérostats d'Orléans et de
+Dreux se trouveront prêts. Avec une douzaine de stations échelonnées sur
+plusieurs lignes de la rose des vents, les tentatives seront nombreuses.
+
+L'une d'elles aura de grandes chances de succès, surtout si la
+persévérance ne fait pas défaut, et si l'on ne craint pas de renouveler
+fréquemment les voyages. Si un ballon est assez heureux pour passer
+au-dessus de Paris, il descendra dans l'enceinte des forts. Là, la
+campagne est assez vaste pour que l'atterrissage soit facile. Au pis
+aller, il pourra risquer la descente sur les toits si le vent n'est pas
+trop rapide. Enfin, s'il manque l'entrée, il aura la sortie pour lui, où
+de nouveaux forts le protégeront. Dans tous les cas, il lui sera possible
+de lancer par dessus bord des lettres et des dépêches.
+
+Nous verrons plus tard pourquoi ce projet n'a été réalisé que
+très-incomplètement, comment il se fait que mon frère et moi soyons les
+seuls aéronautes assez heureux pour avoir tenté deux fois le voyage. Mais
+n'anticipons pas sur les événements. Disons toutefois dès à présent que la
+commission scientifique a apporté ici son concours le plus utile, et que
+M. Steenackers n'a jamais reculé devant aucun sacrifice pour mener à bonne
+fin une entreprise dont l'influence morale aurait été considérable.
+
+Les ballons de Paris, disions-nous, sont excellents pour un voyage, mais
+leur étoffe est en coton; s'il faut qu'ils restent longtemps gonflés,
+qu'ils supportent un grand vent, ils se déchireront. N'oublions pas
+d'ailleurs que nous sommes seulement dans les premiers jours d'octobre et
+que pas un ballon neuf n'est encore sorti de Paris. Il est décidé qu'on
+fabriquera à la hâte des ballons de soie. Duruof sera chargé de la
+construction avec le concours de Mangin et de Louis Godard; on commencera
+par confectionner un premier type. La commission m'envoie à la hâte à Lyon
+pour acheter l'étoffe nécessaire.
+
+_5 octobre_.--Je m'aperçois que les chemins de fer fonctionnent pendant
+la guerre d'une façon bien singulière. Je passe deux grands jours et deux
+grandes nuits dans mon wagon, avant d'arriver dans la patrie de la soie.
+Les gares sont encombrées partout de troupes, de voyageurs; c'est un
+désordre épouvantable. Je passe à Orléans, où j'apprends que l'armée de
+la Loire, qu'on attend à Paris, n'existe que dans le cerveau des bons
+Français qui voient les événements couleur de rose, mais on me parle
+beaucoup de l'armée du Rhône. À Lyon, j'aperçois le drapeau rouge sur
+l'Hôtel-de-Ville, des braillards dans les rues, des caricatures chez les
+libraires, mais d'armée et de canons, point.
+
+--Ici, me dit-on, nous n'avons pas de troupes, mais, croyez-moi, monsieur,
+l'armée de la Loire est vraiment formidable. Je cours chez tous les
+fabricants de soie de la ville, accompagné d'un membre du conseil
+municipal, qui me sert de guide de la façon la plus obligeante, sous les
+auspices du préfet, M. Challemel-Lacour. Je fixe mon choix sur des pièces
+roses et bleues; ce sont les seules que l'on puisse trouver de suite en
+quantité suffisante.
+
+J'en achète, pour le compte de l'État, deux mille huit cents mètres, à
+quatre francs cinquante, prix très-modéré, que le fabricant appelle avec
+raison un prix patriotique.
+
+Bientôt, à Tours, le nouveau théâtre est transformé eu atelier de
+construction. Je reviens avec mes ballots de soie; Duruof et Mangin ont
+déjà dressé des tables, fait l'épure pour la construction d'un aérostat
+de 1200 mètres cubes. On se prépare à couper l'étoffe, on s'efforce de
+trouver des ouvrières. Quelques jours après, quatre-vingts aiguilles
+marchent sans cesse, car les côtes sont étroites, et la longueur de la
+piqûre qu'il s'agit de faire est considérable. Le travail est lancé avec
+activité, et se terminera dans un délai de quinze jours.
+
+On n'a pas perdu le temps pendant mon absence; le vendredi 7, une
+expérience est faite avec un ballon captif de 20 mètres cubes pour
+connaître à quelle hauteur un ballon est à l'abri des balles de chassepot.
+Un aérostat captif en papier est monté à 400 mètres de haut. Dix-huit bons
+tireurs le visent à cette hauteur. On ramène l'aérostat à terre, il est
+percé de 11 balles. A 500 mètres de haut, pas une balle n'a porté. MM.
+l'amiral Fourichon et Glois-Bizoin assistaient à l'expérience: ce dernier
+fit même le coup de feu avec une grande habileté.
+
+J'utilise mes moments de loisir à publier dans le _Moniteur Universel_ une
+série d'articles sur _Paris assiégé_. On a soif de savoir ce qui se passe
+dans les murs de la capitale, les détails que j'apporte sur la physionomie
+des bastions, sur les travaux effectués au bois de Boulogne, au
+Point-du-Jour, les récits que je fais sur la formation des ambulances,
+sur l'organisation des gardes nationaux, excitent vivement l'attention
+de tous. Mais bientôt, d'autres ballons viennent après moi apporter des
+nouvelles plus récentes.
+
+Les aérostats continuent en effet à attirer l'attention générale. On
+apprend que Gambetta a confié sa fortune à l'esquif aérien, qu'il est
+descendu près d'Amiens, après un voyage émouvant, rempli de dangers
+auxquels il a échappé comme par miracle. En même temps que Gambetta, un
+deuxième aérostat est parti de la place Saint-Pierre, conduit par M.
+Revilliod. L'arrivée du ministre de l'intérieur à Tours, le 11 octobre,
+produit une véritable révolution; on ne doute pas que la face des choses
+va changer, chacun est persuadé qu'une main énergique va enfin imprimer à
+la France l'élan du salut et de la délivrance.
+
+Peu de jours après, les descentes d'aérostats se succèdent. Farcot et
+Tracelet descendent en Belgique le 12 octobre. Bertoux et Van Roosebeke
+tombent à Cambrai, et subissent un traînage périlleux. M. Bertoux est
+grièvement blessé, et Van Roosebeke, roulé dans la nacelle, parvient à
+sauver les pigeons voyageurs qu'il amène de Paris.
+
+On ne peut plus douter, non sans une joie indicible, que le service des
+ballons-poste est définitivement organisé. Cependant je suis profondément
+surpris de ne pas voir mon frère Albert Tissandier parmi les nouveaux
+débarqués du ciel.--Il devait partir le lendemain de mon départ et voilà
+plusieurs ballons qui viennent sans lui; les aéronautes n'ont même pas
+entendu parler de son départ... Ce silence m'inquiète, car je ne puis
+croire que mon frère ait renoncé à son projet.
+
+_Dimanche 16 octobre_.--Je rencontre rue Royale à Tours un de mes amis.
+
+--Vous savez la nouvelle? me dit-il.
+
+--Quoi donc?
+
+--Votre frère Albert est ici. Nous venons de le voir, il vous attend à
+déjeuner, je vous cherche depuis ce matin.
+
+Je trouve mon frère à _l'hôtel de l'Univers;_--nous nous jetons dans les
+bras l'un de l'autre. Il me raconte qu'il a manqué deux départs, que son
+voyage a été retardé, qu'il est parti enfin avec deux voyageurs.
+
+Voici le récit qu'il a publié lui-même de son ascension; j'en reproduis
+les passages les plus intéressants.
+
+VOYAGE DU JEAN-BART.
+
+«Le 14 octobre, à une heure un quart, le ballon le Jean-Bart s'élevait de
+Paris dans les airs, conduisant MM. Rane, maire du 9e arrondissement,
+et Ferrand, chargés d'une mission spéciale du gouvernement. Outre les
+voyageurs confiés à mes soins, j'emportais avec moi 400 kilogrammes de
+dépêches, c'est-à-dire cent mille lettres, cent mille souvenirs envoyés de
+Paris par la voie des airs à cent mille familles anxieuses! Par un soleil
+ardent et superbe, nous passons les lignes des forts, à 1,000 mètres, nous
+distinguons nos ennemis qui en toute hâte se mettent en mesure de nous
+envoyer des balles. Mais nous planons trop loin de la terre, pour que
+l'artillerie puisse nous faire peur; nous entendons les balles qui
+bourdonnent comme des mouches au-dessous de notre nacelle, et nous moquant
+des uhlans, des cuirassiers blancs, et de tous les Prussiens du
+monde, nous nous laissons mollement bercer par les ailes de la brise
+jusqu'au-dessus de la forêt d'Armonviliers.»
+
+«Là un spectacle plein de désolation s'offre à nos yeux. Les maisons, les
+habitations, les châteaux, sont déserts, abandonnés: nul bruit ne s'élève
+jusqu'à nous, si ce n'est celui de l'aboiement rauque et sinistre de
+quelques chiens abandonnés.»
+
+«Plus loin, au milieu même de la forêt de Jouy, c'est un camp prussien qui
+s'étend sous notre nacelle; on remarque des travaux de défense habilement
+organisés pour répondre à toute surprise. Les tentes forment deux lignes
+parallèles aux extrémités desquelles s'élèvent des remparts de gabions et
+de fascines. Près de là nous apercevons un immense convoi de munitions
+qui couvre les routes entières; il est suivi d'une infinité de petites
+charrettes couvertes de bâches blanches; des uhlans l'accompagnent
+en grand nombre. A la vue de notre aérostat, ils s'arrêtent, et nous
+devinons, malgré la distance qui nous éloigne, qu'ils nous jettent un
+regard de haine et de dépit.»
+
+«Cependant le soleil échauffe nos toiles, et dilate le gaz qui les gonfle;
+les rayons ardents nous donnent des ailes, nous bondissons vers les plages
+aériennes supérieures, et bientôt la terre disparaît à nos yeux. Quelle
+splendeur incomparable, quelle munificence innommée dans cette mer de
+nuages que semblent terminer des franges argentées aux éclats vraiment
+éblouissants! Au milieu du silence et du calme, nous admirons ces sublimes
+décors du ciel, et pendant quelques secondes nous perdons de vue les
+misères terrestres. Je charge M. Ferrand de surveiller le baromètre
+pendant que je dessine la scène grandiose qui s'offre à ma vue.»
+
+«Mais voilà la nuit qui couvre de son manteau le ciel et la campagne. Il
+faut songer à revenir à terre, regagner le plancher des braves défenseurs
+de la patrie. Nous voyons accourir des paysans qui nous crient à tue-tête:
+«Il n'y a pas de Prussiens ici! Vous êtes près de Nogent-sur-Seine, à
+Montpothier; descendez vite!» Tous ces cris nous décident enfin, et nous
+tombons pour ainsi dire dans les bras de nos braves amis sans aucune
+secousse.»
+
+«Grâce à leur aide obligeante, à celle de leur curé, dont nous ne saurions
+oublier l'accueil touchant, nous emportons vivement dépêches et ballon.
+«Les Prussiens ne sont pas loin, disent-ils; ils vous ont vu descendre, et
+peuvent vous surprendre. Allez-vous-en au plus vite.» C'est ce que nous
+nous empressons de faire, et nous arrivons chez le sous-préfet de Nogent,
+M. Ebling. Une réception enthousiaste nous est offerte; nous le quittons
+bientôt, ne voulant pas perdre un seul instant pour gagner Tours, où notre
+devoir nous appelle.»
+
+«Nous sommes obligés de faire un détour immense, de passer par Troyes,
+Dijon, Nevers, Bourges, pour arriver enfin à bon port.»
+
+A peine nous sommes-nous retrouvés, mon frère et moi, que nous ne parlons
+plus que du retour à Paris,--notre enthousiasme partagé se multiplie par
+deux, nous voudrions déjà être en l'air!
+
+Comme certains détails d'organisation pour le retour aérien ne marchent
+pas à mon gré, je me décide à demander une entrevue à M. Gambetta.
+J'arrive au ministère, où je suis reçu par M. Cavalié, dit _Pipe-en-Bois,_
+chef du cabinet. Il m'introduit auprès de M. le Ministre de l'intérieur et
+de la guerre, qui m'accueille avec une bonne grâce pleine d'affabilité.
+M. Gambetta me félicite sur mes projets, et m'apprend que M. Steenackers,
+nommé directeur des télégraphes et des postes, se chargera du service des
+ballons. Puis, prenant un papier, il y écrit ces mots:
+
+«Je prie M. Steenackers d'activer le projet si courageux de M.
+Tissandier.»
+
+M. Gambetta me serre la main et me congédie en me disant d'un ton
+dictatorial: «Bonne chance et bon vent!»
+
+Depuis ce jour, tous les chemins nous ont été ouverts pour activer nos
+Projets!
+
+
+III
+
+
+Lettres pour Paris par ballon monté.--Le bon vent souffle à
+Chartres.--Cernés par les Prussiens!--Evasion nocturne.--L'hôtel du
+Paradis.--Allons chercher le vent!
+
+Du 15 octobre au 1er novembre.
+
+Cependant, la nouvelle de la construction d'un ballon s'est répandue à
+Tours; comme nous ne voulons pas renseigner l'ennemi sur nos projets, nous
+nous gardons bien de rien publier à cet égard; aussi l'imagination du
+public se livre-t-elle à toutes les fantaisies. Les mieux renseignés
+prétendent que l'on construit un ballon dirigeable, qui, à coup sûr, va
+rentrer à Paris. L'apparition au bureau du télégraphe d'une vaste boîte
+aux lettres avec cette inscription: LETTRES POUR PARIS PAR BALLON MONTÉ,
+accrédite singulièrement cette manière de voir; j'ai beau dire partout
+que nous voulons seulement essayer un voyage périlleux, incertain, que la
+réussite est douteuse, personne ne veut ajouter foi à cette opinion. On se
+répète de toutes parts: Un ballon va partir pour Paris, il va rentrer à
+Paris. Comment? On l'ignore, mais on oublie que les deux mots tentative et
+succès sont souvent séparés par un abîme; l'esprit humain est ainsi fait
+qu'il croit toujours ce qu'il désire, et souvent, sans réflexion, il se
+plaît à transformer le projet en fait accompli.
+
+Mon frère et moi nous recevons sans cesse de véritables ovations; on nous
+montre du doigt: «Voilà, dit-on, les aéronautes qui vont rentrer à Paris.»
+J'enrage parfois, car je sais bien, hélas! que nous ne sommes pas
+encore dans l'enceinte des fortifications. «Nous n'allons pas à Paris,
+disons-nous, nous allons essayer d'y aller, c'est bien différent.» Mais
+rien n'y fait. Nous recevons des lettres innombrables; ce sont des amis
+et des inconnus qui nous écrivent: «Voulez-vous être assez bons pour vous
+charger de porter à Paris la petite lettre que vous trouverez sous ce
+pli?» En quelques jours, j'ai rempli de lettres pour la capitale tout un
+tiroir de ma commode. Les gens plus osés, plus indiscrets, viennent nous
+voir à l'hôtel et nous demandent à porter des paquets. On se figure qu'à
+nous seuls nous représentons les messageries. Je n'oublierai jamais un
+monsieur que je n'avais jamais vu et qui vient me réveiller à six heures
+du matin. Il me supplie de prendre la clef de son appartement à Paris pour
+visiter ses meubles, et de lui dire à mon retour si son mobilier est
+en bon état. Il me charge en outre de rassurer sa bonne, qui doit être
+très-inquiète sur son sort. Je n'avais jamais fermé une porte sur le nez
+de personne, mais ce jour-là, je me suis offert avec délices cette petite
+satisfaction.
+
+Pendant que les lettres pleuvent sur nos têtes comme la grêle au mois de
+mars, mon frère et moi nous nous occupons de faire tous nos préparatifs.
+La construction du ballon de soie, malgré les efforts de Duruof, traîne en
+longueur; la commission scientifique nous engage à ne pas attendre plus
+longtemps. Mon frère va chercher son ballon le _Jean-Bart_ qui est resté à
+Dijon, et M. Revilliod, qui a appris nos projets, se propose spontanément
+pour tenter un voyage. D'après les renseignements fournis par
+l'Observatoire, il y a des chances pour que le vent sud-ouest règne
+longtemps en France à cette époque; c'est à Chartres que s'exécutera la
+première tentative. La commission me prie de fournir mon concours au
+départ de M. Revilliod, pendant que mon frère court après le ballon qui
+devra plus tard nous servir à nous-mêmes.
+
+Je fais l'acquisition d'une bonne boussole. M. Marié Davy, de
+l'Observatoire, me donne l'angle de route de Paris à Chartres. Nous
+emballons un aérostat, nous prenons une provision de ballons en papier
+qui nous serviront à examiner la direction du vent. Nous allons voir M.
+Steenackers qui nous confie des dépêches, nous donne toutes les lettres de
+recommandations, de réquisitions, propres à faciliter le départ, et
+nous voilà bientôt partis, Revilliod, Gabriel Mangin qui se chargera du
+gonflement et moi. Nous étions loin de soupçonner les aventures qui nous
+attendaient!
+
+_Jeudi 20 octobre_.--Nous sommes à Chartres. L'Observatoire s'est montré
+prophète. Le vent souffle du sud-ouest, Mangin gonfle de suite le ballon.
+Il a fallu se donner bien du mouvement pour obtenir douze cents mètres
+de gaz séance tenante, car les gazomètres, à Chartres, ne sont pas
+volumineux. La veille, le directeur de l'usine a déclaré que le gonflement
+était impossible, mais le préfet a pris notre parti avec beaucoup
+d'énergie, de patriotisme, et nous a tirés d'un grand embarras. Il fait
+venir le directeur de l'usine.
+
+--Il faut absolument, lui dit-il, que vous fournissiez à ces messieurs
+douze cents mètres cubes de gaz.
+
+--Mais, monsieur le préfet, je n'ai que ce volume de gaz dans mes
+gazomètres, et c'est précisément ce que la ville va m'absorber pour
+l'éclairage de la nuit.
+
+--Eh bien! vous n'éclairerez pas la ville, on ne vous fera aucun procès,
+je me charge de tout.
+
+Voilà comment les becs de gaz, à Chartres, n'ont pas été allumés dans la
+nuit du 19 au 20 octobre. Les rues étaient noires comme un four éteint,
+mais personne ne songeait à se plaindre: on savait dans quel but il
+fallait se passer de lumière.
+
+Le jeudi, à midi, le ballon est gonflé, mais le vent est d'une violence
+extrême. Le commandant Duval, qui est à Chartres avec 1,200 marins, nous
+a envoyé une trentaine de matelots, qui ont toutes les peines du monde à
+maîtriser l'aérostat. On nous dit en ville que les Prussiens ne sont pas
+loin, qu'il est temps de partir; d'ailleurs, depuis quelques jours, les
+événements sont accablants, désastreux. Orléans vient d'être pris par
+l'ennemi; Dreux a été envahi; Soissons a capitulé, et au moment où
+nous faisons les préparatifs du départ, Châteaudun est impitoyablement
+bombardé. Mais les nouvelles venues de Paris ont affermi le courage de
+tous; on a foi dans le triomphe final; Gambetta vient de nous dire: «A
+Paris, le peuple, de jour en jour plus héroïque, prépare le salut de la
+France.»
+
+A deux heures, les rafales s'élèvent puissantes et terribles; le ballon
+est tellement torturé, secoué, penché, que c'est un miracle s'il ne crève
+pas. M. Revilliod est calme, plein de résolution; malgré la tempête, il va
+partir. Au moment où il se dispose à monter dans la nacelle, un officier
+nous aborde et nous remet une lettre du commandant, «M. l'aéronaute est
+prévenu que s'il ne peut partir immédiatement, il doit brûler son
+ballon et ses dépêches, s'il veut les sauver des mains de l'ennemi.» Le
+commandant demeure à deux pas; nous courons chez lui. Nous le trouvons
+avec ses officiers.
+
+Un grand feu flambe dans la cheminée, il y jette une quantité de lettres
+et de papiers.
+
+--Messieurs, nous dit-il, j'ai ordre d'évacuer Chartres, qui ne sera pas
+défendu; si vous ne pouvez partir, brûlez tout, les Prussiens peuvent être
+ici dans un quart d'heure.
+
+Nous revenons vers le ballon; les marins sont déjà partis, et les rues
+sont sillonnées de bataillons de mobiles qui se retirent. Par surcroît de
+malheur, le vent a été si violent qu'un accident irréparable est survenu.
+Le ballon, enlevé par la rafale, s'est heurté contre les arbres; les
+caoutchoucs de la soupape ont été enlevés, les clapets se sont ouverts, et
+l'aérostat se vide; Gabriel Mangin achève le dégonflement. On nous avertit
+que les Prussiens vont arriver. Nous nous demandons s'il n'est pas prudent
+de mettre immédiatement le feu à tout le matériel. Mais comment des
+aéronautes auraient-ils le courage de brûler leur navire? Nous préférons
+cacher le ballon dans l'usine, derrière un monceau de charbon. Le
+directeur nous avertit qu'il ne veut pas prendre la responsabilité de
+ce qui surviendra, mais brûler pour brûler, n'est-il pas préférable
+d'attendre au dernier moment?
+
+Nous allons à la gare du chemin de fer.
+
+--Tout est coupé, nous dit-on, les trains ne partent plus.
+
+Le bureau du télégraphe est désert. A la préfecture, nous apprenons que
+le préfet est parti. En ville, on dit partout que les Prussiens cernent
+Chartres, nous voilà pris comme dans une souricière, et en notre qualité
+d'aéronautes, nous ne tenons que médiocrement à être présentés à nos
+ennemis.
+
+C'est ainsi que j'assiste à une première débâcle, bien loin de me douter
+alors que ce spectacle n'est que le prélude insignifiant d'un drame
+épouvantable, dont nous allions voir les tableaux navrants se dérouler
+devant nous pendant quatre mois. Les boutiques se ferment, les habitants
+rentrent, Chartres est un désert, mais derrière chaque porte, les coeurs
+palpitent, les femmes tremblent, et sans défense, sans moyens de secours,
+chacun attend avec anxiété.
+
+Le jour est bientôt à son déclin; il est certain que les Prussiens
+n'entreront ici que demain matin. Nous avons devant nous toute une nuit
+pour nous évader. Malgré l'ordre du commandant, nous voulons au moins
+sauver notre matériel, et nous courons la ville pour trouver une voiture
+à notre usage et une charrette pour le ballon. Mais le problème est bien
+plus difficile à résoudre que nous ne pouvions le croire. Un premier
+loueur nous répond avec beaucoup de flegme:
+
+--Vous comprenez, messieurs, que ma voiture, escortée par un ballon,
+pourra certainement quitter Chartres, mais je ne suis pas bien sûr qu'elle
+y rentre; je préfère la garder dans ma remise.
+
+Le cocher qui entendait ces paroles ajoute avec vivacité:
+
+--D'ailleurs ce n'est pas moi qui me chargerai de vous conduire, les
+Prussiens entourent la ville, nous serons pris!
+
+Malgré nos instances, le loueur de remises est inflexible comme le destin,
+il nous abandonne à notre malheureux sort.
+
+Nous finissons par rencontrer un voiturier intelligent et courageux qui se
+charge de nous tirer d'affaire.
+
+--J'ai un de mes amis, nous dit-il, qui arrive de Dreux, où les Prussiens
+ne sont plus. Je vous affirme que l'on peut passer sur la route de Dreux,
+à moins que les uhlans n'y aient paru depuis deux heures; mais le gros
+de l'armée ennemie est de l'autre côté de Chartres. Nous partirons à dix
+heures du soir, sans lumière, sans bruit, nous trouverons bien quelque bon
+chemin. Je connais le pays.
+
+A 10 heures, Chartres était désert; si vous aviez passé près de l'usine
+à gaz à ce moment, vous auriez vu sur la route un petit omnibus à
+quatre places, attelé d'un bon cheval. Vous auriez aperçu plus loin une
+charrette, sur laquelle une dizaine d'hommes chargeaient un gros ballot
+lourd et massif. C'était notre ballon. Une nuit obscure vint nous donner
+son aide. Nous filons au trot dans l'omnibus, un voiturier nous suit dans
+la charrette chargée de l'aérostat. Nous avons donné nos instructions au
+cocher.
+
+--Si vous voyez des Prussiens, filez au grand galop; s'ils sont en petit
+nombre et s'ils veulent vous arrêter, nos revolvers feront leur service.
+Nous sommes quatre avec l'aide-aéronaute, nous avons vingt-quatre balles à
+notre disposition.
+
+Nous quittons Chartres; nous sommes bientôt arrêtés par un poste de gardes
+nationaux; on nous demande nos papiers; on nous laisse passer. Nous
+continuons notre route au milieu de l'obscurité, et, pendant une heure, le
+silence de la nuit n'est troublé que par le roulement de nos voitures. La
+fatigue nous fait fermer les yeux; nous commençons à nous endormir, quand
+notre véhicule est arrêté brusquement.
+
+--Voilà les Prussiens, s'écrie d'une voix étranglée notre aide-aéronaute.
+
+Je me réveille en sursaut et j'aperçois une dizaine d'hommes couverts de
+grands manteaux blancs. Ils ont saisi notre cheval par la bride!...
+
+Ces Prussiens étaient simplement de braves mobiles normands, qui
+nous prenaient eux-mêmes pour des ennemis, et se figuraient que nous
+emportions, dans notre charrette les richesses de la ville de Chartres.
+
+Nous rions bien de notre double méprise, et nous continuons gaiement notre
+chemin. A une heure du matin, nous arrivons à Dreux, nous traversons la
+ligne des avant-postes français sans que le moindre «qui vive» retentisse.
+
+--Voilà, disons-nous, une ville bien gardée.
+
+Nous arrivons, en effet, sur la place sans rencontrer un factionnaire. Un
+corps de garde s'offre à notre vue. Nous y entrons. Je montre au chef de
+poste nos papiers, les lettres de réquisition s'adressant à l'autorité
+militaire, je le prie de nous aider à trouver un asile. Les chevaux n'ont
+pas mangé, il leur faut une place dans une écurie.
+
+--Dreux est bien encombré, nous dit-on, et je ne sais si vous aurez de
+bons lits, mais on vous donnera toujours bien un abri. Je vais vous mener
+à l'_Hôtel du Paradis_.
+
+Nous frappons à la porte. Une vieille mégère arrive de très-mauvaise
+humeur.--Madame, dit très poliment l'officier qui nous sert de guide, ces
+messieurs ont des lettres de recommandation du gouvernement, ils sont
+chargés d'une mission importante, ils sont fatigués et désirent une
+chambre, une place à l'écurie pour leurs chevaux.
+
+La patronne réplique très-insolemment:--On ne vient pas chez les gens à
+deux heures du matin. Je n'ai pas de place. Et puis je ne connais pas ces
+hommes-là, dit-elle en nous montrant, je ne peux pas loger les premiers
+venus.
+
+L'amabilité de la patronne du _Paradis_ nous fait monter la moutarde au
+nez. Nous ne répliquons rien; l'officier, comme nous, est furieux; nous
+partons et nous revenons avec quatre hommes et un caporal. Nous frappons
+une seconde fois à la porte de l'hôtel, et toujours très-poliment, nous
+disons à la patronne:
+
+--Ouvrez vos portes, nous allons fouiller votre maison. Nous allons voir
+si la place manque.
+
+La dame de l'_Hôtel du Paradis_ est devenue muette sous l'effet d'une
+exaspération rentrée. Mais bientôt sa langue a retrouvé le mouvement.
+
+--Monsieur, dit-elle à l'officier, c'est indigne; je préférerais recevoir
+les Prussiens que tous les mobiles comme vous qui nous maltraitent. Vous
+êtes étranger à Dreux; si vous étiez de la garde nationale, les choses se
+passeraient différemment.
+
+--Vous traitez bien, madame, m'écriai-je, un officier français qui
+vient ici défendre votre ville, votre maison; je vous félicite de votre
+patriotisme.
+
+Cependant, nous nous assurons que l'hôtel est plein; mais il y a bel et
+bien des places à l'écurie, et nos chevaux y prennent le repos jusqu'au
+lendemain, malgré les réclamations de la patronne.
+
+Je n'ai cité cette histoire que pour montrer comment certains Français
+comprenaient la guerre; le fait malheureusement n'est pas isolé, et ce
+n'est pas sans raison que l'on a dit que bien des paysans, bien des
+habitants de province, préféraient ouvrir leurs bras à l'ennemi qu'à ceux
+qui combattent pour la patrie. Nos soldats ont parfois trouvé un mauvais
+accueil, bien des officiers me l'ont affirmé; il aurait fallu, dans ces
+cas-là, ne pas craindre de parler le revolver à la main; on n'aurait pas
+dû avoir de pitié pour les faux Français qui, par un sentiment d'égoïsme
+ignoble, se refusaient d'apporter leur concours à l'oeuvre de la défense
+nationale.
+
+Revilliod, Mangin et moi, nous passons la nuit au poste.
+
+Le lendemain, nous faisons une visite au sous-préfet de Dreux. Il apprend
+avec désespoir que Chartres n'a pas résisté.
+
+--Que voulez-vous que je fasse; je n'ai que 8,000 mobiles à Dreux?
+Chartres avait 12,000 soldats!
+
+--Mais n'y a-t-il pas ici de l'artillerie, des canons? On le dit en ville.
+
+--Chut! s'écrie le sous-préfet en me parlant bas à l'oreille. Nous avons
+deux canons, mais il n'y a de munitions que pour les charger sept fois
+chacun!
+
+Deux jours après, nous étions revenus à Tours. Je retrouve mon frère qui a
+lui-même retrouvé son ballon. Chartres a été occupé le lendemain de notre
+départ.--C'est au Mans que vont maintenant commencer nos tentatives.
+Revilliod et Mangin seront des nôtres; il y aura ainsi deux ballons prêts
+à partir ensemble quand le vent sera favorable.
+
+_22 octobre_.--Nous sommes au Mans dans la nuit, le ballon est débarqué à
+la gare.
+
+--Surveillez-le bien, dis-je au sous-chef de gare. Nous viendrons le
+prendre demain matin de bien bonne heure.
+
+A 6 heures du matin nous demandons le ballon.--Pas de ballon. Un employé
+maladroit l'a expédié à Tours croyant qu'il venait directement de Paris.
+Me voilà forcé d'aller à Tours avec Revilliod. Je commence à avoir une
+véritable indigestion des chemins de fer surchargés de trains qui font des
+courses de lenteur. Il a fallu 40 heures pour aller à Lyon. Nous mettrons
+cette fois 6 heures pour nous rendre à Tours. Chaque gare est encombrée de
+troupes, de francs-tireurs; c'est un remue-ménage inouï; à chaque station,
+on ajoute des wagons, et on attend une heure. Revilliod reprend son ballon
+le _George Sand_ qu'il reporte au Mans.
+
+_23 octobre_.--Nous rejoignons notre collègue aujourd'hui avec le
+_Jean-Bart_. Nous voilà dans le département de la Sarthe, qui est aussi,
+comme nous l'avons appris, la patrie de Coutelle, le célèbre aérostier de
+Fleurus. A une station, nous nous sommes croisés avec les voyageurs
+d'un nouveau ballon descendu récemment. L'un d'eux est un de mes amis
+d'enfance, Gaston Prunières, que je n'avais pas vu depuis 12 ans! Il m'a
+montré le _Journal Officiel_ de Paris, où est insérée une dépêche que
+nous avons envoyée par pigeons, prévenant les Parisiens de donner aide
+et protection aux ballons qu'ils pourront apercevoir au-dessus de leurs
+têtes.
+
+Le lendemain de notre arrivée au Mans, nous rendons visite au préfet, M.
+Georges Lechevalier, qui est un ancien camarade de collège de mon frère;
+il nous accueille de la façon la plus obligeante, et nous prête le plus
+utile concours. Une fois nos dispositions prises pour le gonflement, il
+faut bon gré mal gré patienter, car le vent est défavorable: il souffle du
+nord, et il n'y a guère de chance de le voir tourner rapidement vers le
+sud-ouest. Je ferai remarquer ici que le projet adopté à l'origine n'a
+pas été réalisé. Pendant notre séjour au Mans, le vent ne nous a pas
+favorisés. Mais il aurait dû y avoir un ballon à Amiens, à Rouen, et, à
+cette époque, ceux-là auraient pu plusieurs fois tenter le voyage dans
+d'excellentes circonstances.
+
+Le dimanche 30 octobre, l'aérostat est gonflé sur les bords de la Sarthe.
+On exécute plusieurs ascensions captives pour sonder l'air. Nous enlevons
+dans la nacelle quelques officiers, bien loin de soupçonner alors que
+plus tard nous devions nous retrouver à la même place, comme aérostiers
+militaires, sous les ordres du général Chanzy. Le temps est calme et le
+ballon plane immobile au-dessus de la Sarthe, où il se reflète comme dans
+un miroir. Une foule considérable assiste à nos ascensions captives et
+attend avec impatience le moment du départ. Mais le vent est toujours
+impitoyablement tourné au nord et au nord-ouest.
+
+L'aérostat est confié à la garde d'un poste de zouaves pontificaux; ces
+braves soldats viennent d'arriver de Rome avec Charette.
+
+Les journées se passent et le bon vent n'arrive pas. Toujours vent
+nord-ouest. M. Marié Davy nous télégraphie que les circonstances
+atmosphériques ne changeront probablement pas avant longtemps. «Ah! si
+nous étions à Rouen, nous pourrions partir et les courants aériens nous
+entraîneraient doucement sur Paris.» En faisant cette réflexion, il me
+prend l'idée d'imiter Mahomet qui marche vers la montagne. Le vent ne veut
+pas venir nous trouver. Allons le chercher.
+
+Revilliod et Mangin restent au Mans avec un ballon; et nous voilà partis,
+avec l'aérostat le _Jean-Bart_, qu'il faut traîner péniblement, de gare
+en gare, car le chemin de fer fonctionne difficilement. Le train s'arrête
+toutes les dix minutes, et passant par des voies détournées, il met
+vingt-quatre heures pour gagner le chef-lieu de la Seine-Inférieure.
+
+
+IV
+
+
+Première tentative de retour à Paris par ballon.--Préparatifs du
+voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.-Le
+déjeuner en ballon.--Le vent a tourné.--En ballon captif.
+
+Du 1er au 8 novembre 1870.
+
+Nous arrivons à Rouen, mon frère et moi, le 2 novembre, avec le ballon «le
+_Jean-Bart_.» Le préfet a été prévenu de nos projets; il a eu l'obligeance
+de faire mettre à notre disposition un grand local où l'aérostat
+pourra être ventilé et vernis à neuf. C'est la grande salle de bal du
+Château-Baubet, le Casino de l'endroit, qui se transforme ainsi en atelier
+aérostatique. L'inspecteur du télégraphe envoie ses facteurs qui nous
+aident avec beaucoup de zèle dans l'opération de vernissage, vilaine
+besogne qui consiste à enduire l'aérostat d'huile de lin cuite sur toute
+sa surface. Le ballon ventilé est gonflé à l'air, on pénètre dans son
+intérieur, afin d'examiner, par transparence, l'étoffe dans toute son
+étendue.
+
+Chaque fois qu'un petit trou se montre, il est bouché avec une pièce: la
+plus petite piqûre est cachée sous une feuille de baudruche. C'est mon
+frère qui s'occupe surtout de cette besogne avec un soin scrupuleux;
+il fallait la guerre pour transformer ainsi un architecte de talent en
+réparateur de ballons.
+
+Mais nous sommes seuls; c'est nous qui conduirons notre aérostat: s'il
+fuit, s'il est en mauvais état, qui donc, si ce n'est nous, en subira la
+conséquence? Le voyage sera peut-être long, périlleux; ayons au moins
+un bon aérostat, bien réparé, bien imperméable. S'il arrive un malheur,
+n'ayons aucun reproche à nous faire!
+
+Pendant quelques jours, le vent n'est pas favorable; il souffle plein nord
+et nord-est. La patience est devenue de notre part, une ferme résolution.
+L'accueil que nous recevons à Rouen est si affable, si gracieux, que le
+temps se passe assez vite, malgré les nouvelles de la guerre, toujours
+désastreuses, qui accablent le pays. Nous avons appris au Mans l'infâme
+trahison de Bazaine, qui a soulevé dans toute la foule un cri d'horreur
+et de dégoût[4]. Voilà que Dijon vient de succomber sous les coups d'une
+armée de 10,000 Badois. Quand s'arrêtera donc la série des malheurs qui
+frappent la France sans trêve, sans pitié? Parfois le découragement
+trouble notre esprit, mais ce n'est qu'une impression fugitive; non, la
+France ne peut pas tomber, Paris résiste, et l'ennemi sera écrasé sous ses
+murs. Voilà ce que nous disions tous au mois de novembre. Voilà ce que
+l'on répétait alors dans toute la France!
+
+[Note 4: Ce chapitre a été écrit quelques jours après la proclamation
+de M. Gambetta qui qualifiait lui-même de _trahison_ la conduite du
+maréchal Bazaine. Sans doute aujourd'hui nous ne serions plus si
+affirmatif, nous disant que l'histoire seule sera le grand juge.--Mais
+nous ne voulons pas dénaturer notre récit, ici comme ailleurs, en lui
+ôtant le caractère de l'impression première,]
+
+_6 novembre_.--Le vent a passé momentanément au nord-est. D'après les avis
+de l'Observatoire, il faut ouvrir l'oeil, le vent nord-ouest favorable
+pourrait bien régner d'une façon durable, d'un moment à l'autre.
+
+Pour être prêts à toute heure du jour et de la nuit, nous prenons la
+résolution de gonfler le _Jean-Bart_, afin qu'il puisse partir subitement
+à l'instant voulu. Une foule considérable assiste au gonflement qui
+s'opère dans d'excellentes conditions près de l'usine à gaz. Voilà les
+lettres pour Paris qui recommencent à surgir de toutes parts. On nous suit
+dans la rue, on nous supplie de prendre encore une lettre bien légère. A
+l'hôtel, en rentrant, il y a toujours à notre adresse tout un paquet de
+petites lettres, qui, quoique bien légères, finissent par faire un ballot
+très-lourd. Nous prenons des deux mains, bien heureux de faire des
+heureux, mais ayant toujours soin d'ajouter: «Votre lettre suivra notre
+destinée, il n'y a pas de garantie pour le succès. Nous essayons, voilà
+tout!» Le directeur du bureau de la poste ajoute à ces paquets quatre sacs
+de lettres pesant 250 kilogrammes, ce qui met entre nos mains une centaine
+de mille lettres venant des quatre coins de France. Ah! si nous
+pouvions les apporter à Paris. Que de bénédictions, que de marques de
+reconnaissance nous seraient données! Comment songer sans émotion à cette
+belle perspective!
+
+L'opération du gonflement est assez longue, car nos hommes d'équipe
+improvisés n'ont jamais touché un ballon. Il faut tout surveiller de près.
+J'ai été obligé de préparer le _cataplasme_ aérostatique, formé de suif
+fondu et de farine de lin, et destiné à boucher les joints de la soupape;
+en ma qualité de chimiste, j'ai parfaitement réussi cette petite cuisine.
+Nous descendons nous-mêmes les sacs de lest autour du filet; le ballon est
+couvert d'huile, et nos vêtements ne tardent pas à être aussi luisants que
+notre aérostat. Il n'est décidément pas agréable de seller soi-même le
+cheval qu'on doit monter, et surtout de cirer ses harnais!
+
+Mon frère montre le ballon à un inventeur avec lequel nous avons dîné la
+veillé, à l'_Hôtel d'Angleterre_. Il nous expliquait son système avec un
+enthousiasme fougueux.--«Je veux réunir, disait-il, un grand nombre de
+ballons, dans une charpente légère ayant forme de navire; mon appareil,
+muni de mâts, de voilures, pourra louvoyer dans les airs!» En face de
+nous, un Anglais souriait. J'ai su depuis que c'était un des plus célèbres
+ingénieurs de la Grande-Bretagne.
+
+En voyant le _Jean-Bart_, la ténuité de l'étoffe aérostatique, en
+s'apercevant que l'appareil oscille si facilement sous le moindre souffle
+de l'air, l'inventeur a enfin ouvert les yeux. Il est guéri de sa folie!
+Je ne m'attendais pas à voir mon frère faire une cure aussi merveilleuse!
+
+A cinq heures, le _Jean-Bart_ est gonflé.
+
+J'observe attentivement les nuages, leur direction, ma boussole et
+ma carte à la main. Connaissant l'angle de Rouen avec le méridien
+astronomique, et la déclinaison, je puis tracer sur le sol une ligne
+qui s'étend vers le centre de Paris. Nous partirons quand les nuages se
+dirigeront suivant cette ligne, quand nos petits ballons d'essai prendront
+bien cette direction. Les conditions atmosphériques ne permettent pas
+encore de lancer le ballon dans l'espace. Attendons le nord-ouest;
+beaucoup d'habitants de Rouen regardent comme nous le ciel, les
+girouettes, et se demandent: «Quand le vend nord-ouest soufflera-t-il?»
+
+Les nouvelles que l'on apprend le soir au bureau du télégraphe ne sont
+pas très rassurantes. Les Prussiens sont à sept lieues de Rouen. Si notre
+départ est ajourné, il serait bien possible que les aéronautes soient
+délogés de Rouen, comme ils l'ont été de Chartres. Pendant la nuit, nous
+faisons, mon frère et moi, une série de réflexions tantôt agréables,
+tantôt peu rassurantes. Mais notre imagination ouvre Paris à nos yeux. La
+possibilité du succès fait oublier celle d'un échec. On a fait courir le
+bruit que les Prussiens condamnaient à mort les aéronautes qu'ils avaient
+pris, et, dans nos rêves, nous nous voyons parfois fusillés comme des
+espions! Mais qu'est-ce que la vie à de tels moments? Ne les compte-t-on
+pas par milliers, les héros qui meurent sur le champ de bataille? Ne
+saurons-nous pas, s'il le faut, nous aventurer aussi bien dans la nacelle
+d'un ballon que près de l'affût d'un canon.
+
+Le lendemain, 7 novembre, nous gommes réveillés en sursaut. C'est un
+ancien marin qui a surveillé le gonflement et qui entre précipitamment
+dans notre chambre.
+
+--Messieurs, dit-il tout ému, je crois que le vent souffle vers Paris;
+voyez donc si je ne me trompe pas!
+
+D'un bond je me précipite sur le balcon de l'hôtel où nous logeons. Les
+nuages se reflètent dans la Seine qui s'étend sous mes yeux; ils se
+dirigent bien, en effet, vers le sud-est, mais il est de toute nécessité
+de confirmer cette observation en lançant des ballons d'essai.
+
+Nous courons à l'usine à gaz. Un petit ballon de caoutchouc est gonflé,
+lancé dans l'espace, le vent de terre le jette d'abord au-dessus de nos
+têtes, mais le courant supérieur lui fait décrire dans le ciel une ligne
+parallèle à celle que j'ai tracée sur le sol et qui donne la route de
+Paris! Nos coeurs bondissent de joie, d'émotion, d'espérance.
+
+L'inspecteur du télégraphe est prévenu à la hâte, il annonce à Tours notre
+départ; une heure après on remet entre nos mains la dernière instruction
+du gouvernement[5].
+
+[Note 5: Voici la dépêche qui nous a été remise au moment du départ:
+«Extrême urgence, Rouen de Tours--Directeur général à inspecteur
+Rouen--Dites à Tissandier de partir et de dire à Paris, à nos amis, que
+nous sommes prêts à mourir tous pour sauver l'honneur du pays.»]
+
+Le directeur de la poste ne tarde pas à accourir avec un nouveau sac de
+lettres importantes. Nous rentrons précipitamment à l'hôtel prendre nos
+paquets; notre voiture est suivie dans la rue par une foule considérable,
+et grand nombre de Rouennais nous mettent dans la main leurs dernières
+lettres pour Paris.
+
+A onze heures, mon frère et moi nous montons dans la nacelle. Le vent n'a
+pas varié depuis le matin. Nos sacs de dépêches sont attachés au bordage
+extérieur. Notre malle, nos couvertures pendent au cercle du ballon. Une
+foule si compacte entoure l'aérostat que nous procédons avec peine à
+l'équilibrage. On jette à même dans la nacelle les dernières lettres. Une
+vieille dévote remet à mon frère une médaille bénite et une prière qui,
+dit-elle, nous porteront bonheur.
+
+Un monsieur très-bien mis me donne un papier plié que j'ouvre. C'est le
+prospectus d'une maison d'habillement, d'un BON DIABLE rouennais. Cette
+plaisanterie de mauvais goût me fait fâcher tout rouge, et met fin à la
+pluie de missives. On fait reculer la foule. Les mains qui retiennent
+la nacelle se soulèvent sous nos ordres, le ballon bientôt s'élève avec
+majesté au milieu des cris d'enthousiasme de toute la foule.
+
+Le public suit de terre notre direction et trois quarts d'heure après
+l'ascension, le gouvernement recevait à Tours le télégramme suivant qu'il
+publiait le lendemain dans son _Journal officiel_:
+
+Rouen, 7 novembre, midi.
+
+«Inspecteur Rouen à directeur général Télégraphes à Tours. Le ballon le
+_Jean-Bart_ monté par MM. Tissandier frères est parti à 11 heures et demie
+se dirigeant sur Paris, au milieu des acclamations.
+
+«Vent favorable. Temps brumeux, ils font bonne route. Ces messieurs
+emportent lettres, paquets et dépêches.»
+
+Le ballon le _Jean-Bart_, en quittant terre, passe au-dessus des
+gazomètres de l'usine; il bondit mollement au-dessus des nuages, en
+traçant dans l'espace une courbe gracieuse; puis il s'arrête un instant,
+immobile, hésitant comme l'oiseau qui cherche sa route. Il tourne sur
+son axe, oscille lentement et s'abandonne enfin au courant aérien qui
+l'entraîne.
+
+Nous sommes à 1,200 mètres d'altitude: la ville de Rouen est vraiment
+admirable, vue du haut de notre observatoire flottant. A nos pieds, l'île
+Lacroix d'où nous venons de quitter terre, se baigne dans l'onde azurée de
+la Seine. Plus loin, le fleuve traverse la ville, comme un ruban jeté au
+hasard au milieu des maisonnettes d'une boîte de jouets de Nuremberg. Un
+soleil d'automne colore de tons vigoureux ce délicieux tableau qu'encadre
+un cercle de brume; l'air est semi-transparent, mais le coloris de la
+scène terrestre, pour être moins vif, moins éclatant qu'au milieu de
+l'été, n'en est pas moins pur et moins beau.
+
+La plaine où le ballon s'est gonflé tout à l'heure est littéralement
+cachée sous les têtes humaines, qui toutes sont dirigées vers nous! Les
+hommes lèvent les bras vers le ciel, les femmes agitent leurs mouchoirs.
+Les voeux de tous nous accompagnent! Comment ne pas être profondément ému
+de ces marques de sympathie qui sont envoyées de si loin!
+
+Cependant le _Jean-Bart_ domine bientôt le sommet d'une falaise dont le
+pied est arrosé par les eaux de la Seine. Au même moment, mon frère fait
+une observation qui devient une révélation sans prix! Le ballon plane
+juste au-dessus de la chapelle de Notre-Dame de Bon-Secours, qui, droite
+comme un I, est perchée sur le rocher..., et cette chapelle,--nous l'avons
+remarqué à terre,--est précisément située sur la ligne qui conduit de
+Rouen au centre de Paris!
+
+Mon émotion est si vive, ma joie si grande, que j'en ai la respiration
+momentanément arrêtée. Quant à mon frère, il regarde, ébahi comme moi, le
+clocher dont la pointe aigue apparaît, comme le merveilleux jalon placé
+sur le bord de la route. Tous deux immobiles, silencieux, suspendus dans
+l'immensité céleste, nous avons la même pensée; la même espérance fait
+battre nos coeurs! Notre imagination nous ouvre, dans le lointain,
+l'imposant tableau de la capitale assiégée; elle fait tomber à nos yeux la
+muraille de brume, immense toile de fond qui nous cache l'horizon.
+
+Derrière ce rideau de vapeurs se dressent l'enceinte des forts hérissés
+de canons, la ligne des bastions de Paris couverte de combattants; c'est
+comme une apparition féerique qui surgirait au milieu des nuages....
+Là-bas sont nos amis, nos frères, prêts à mourir pour la patrie; ils nous
+aperçoivent dans le ciel; ils tendent les bras avec attendrissement vers
+la nacelle aérienne qui leur apporte la consolation avec l'espérance,
+comme la colombe au rameau béni!
+
+ * * * * *
+
+Il est midi. Le soleil est au zénith. Il y a bientôt une heure que le
+_Jean-Bart_ plane au-dessus des nuages, nous n'avons pas encore perdu de
+vue la ville de Rouen. Nous marchons dans le bon chemin, mais avec une
+lenteur désespérante! Le ciel au lieu de s'éclaircir se couvre partout
+d'une brume épaisse qui parait s'abaisser lentement vers la terre, comme
+un immense couvercle de vapeurs. Mon frère observe attentivement la carte
+et la boussole pour trouver notre route au milieu des détours de la Seine.
+
+Je ne quitte pas de vue mon baromètre, dont l'aiguille tourne rapidement
+autour de son cadran. La descente est rapide, le _Jean-Bart_, au milieu
+de la brume, s'est couvert d'humidité qui charge ses épaules. Je vide
+par dessus bord un demi-sac de lest, nous remontons bientôt à deux mille
+mètres de haut.
+
+Le ballon est plongé au milieu d'un brouillard foncé, si épais qu'il
+disparaît à nos yeux. Il ne faut pas songer non plus à distinguer la terre
+noyée sous une brume épaisse; impossible de suivre de l'oeil les contours
+de la Seine, précieux points de repère échelonnés sur notre route. Nous
+laissons l'aérostat descendre bientôt pour chercher à revoir le sol; mais
+le brouillard est compacte dans toute l'épaisseur de l'atmosphère.
+
+--Il faut, dis-je à mon frère, attendre patiemment. Dans une heure, nous
+nous rapprocherons de terre pour reconnaître le pays.
+
+Le lest est semé sur notre route pour maintenir le ballon à une altitude
+de 1,800 mètres. Ce n'est plus dans l'air que nous nous trouvons, c'est au
+milieu d'une véritable étuve de vapeur. Il n'y a plus rien à voir, rien à
+faire qu'à attendre ... et à espérer. Car notre marche initiale a été si
+favorable, que nous ne doutons pas encore du succès. Nous causons de
+nos projets, nous nous répétons ce que nous ferons à Paris, ce que nous
+dirons; nous allons même jusqu'à penser à un nouveau départ aérien de la
+gare du Nord ou de la gare d'Orléans. Et cependant nous connaissons la
+_peau de l'ours_ de la fable! Mais on oublie trop souvent dans la vie le
+bonhomme La Fontaine.
+
+Le ballon est équilibré à 2,300 mètres d'altitude. Nous réparons le
+désordre de notre nacelle, le guide-rope est largué, les sacs de dépêches
+et les sacs de lest sont soigneusement rangés, l'appétit ne nous fait pas
+défaut malgré nos émotions: le déjeuner nous attend. Un morceau de poulet
+et un bon verre d'un vin de Sauterne qui nous a été donné par un ami,
+voilà notre repas. Le couvert est simple, il se compose d'un journal
+étalé sur nos genoux, où le repas est servi. Nous mangeons, ma foi,
+très-gaiement, oubliant notre navigation dans les hautes régions de
+l'atmosphère!
+
+Quelle sensation bizarre et charmante tout à la fois, que celle de
+planer dans les airs, au milieu d'un brouillard épais! La nacelle parait
+immobile, et quand on ne remue pas soi-même, pas la moindre trépidation ne
+vous dérange. C'est le sentiment du calme absolu, inconnu sur la terre,
+même dans le désert, où le vent frôle le sable et produit un bruissement
+monotone.
+
+Ici le silence complet règne dans ces régions aériennes, pas un être
+vivant ne trouble là sérénité de ces plaines vaporeuses que l'on sillonne,
+mollement bercé par l'air.
+
+Que ne pouvons-nous fixer là notre demeure, oubliant les misères
+terrestres, la guerre et ses calamités, nous moquant des tyrans qui sèment
+sous leurs pas l'incendie, le meurtre et le pillage!
+
+Je regarde ma montre, et je m'aperçois que le temps s'est écoulé vite;
+il est bientôt deux heures. Il y a une heure que nous voguons dans le
+brouillard, dans une véritable étuve!
+
+Se trouver pendant cinquante ou soixante minutes dans un bain de vapeur
+épais et compact, n'offre rien de bien émouvant. Si l'on a entre les mains
+un baromètre qui vous rappelle que dans votre bain de vapeur vous êtes
+à plus de 2,000 mètres au-dessus de la terre, si l'on se souvient qu'un
+ballon presque caché dans la brume est suspendu au-dessus de votre tête,
+on n'a certes pas encore lieu d'être inquiet, quand on a quelque peu
+l'habitude des voyages aériens.
+
+Mais où l'impression peut changer, c'est quand on vient à se rappeler que
+l'on a quitté une ville, où les Prussiens allaient bientôt entrer; c'est
+quand on se demande si dans le fond de son bain de vapeur on ne trouvera
+pas des fusils ennemis, l'emprisonnement et peut-être l'horrible mort
+d'un espion! Si ce n'est la crainte qui vous agite, c'est au moins une
+curiosité bien légitime qui vous pousse à jeter les yeux sur le plancher
+du commun des mortels.
+
+Aussi, quand, après trois heures de voyage, le _Jean-Bart_ descendit vers
+la terre qu'il avait complètement abandonnée pendant une grande heure, le
+lecteur ne s'étonnera pas quand il apprendra que les deux voyageurs dont
+il suit les péripéties se sont dit mutuellement:
+
+--Si nous laissions revenir l'aérostat en vue de terre? Nous ne serions
+pas fâchés de voir où nous sommes.
+
+Notre ballon descend lentement dans l'atmosphère, il traverse le manteau
+de brouillard qui s'étend sur la campagne; nous apercevons la terre. Une
+inspection rapide nous fait connaître sur les replis de la Seine les
+hauteurs des Andelys. Le _Jean-Bart_ a plané sans presque avancer; il n'a
+guère marché plus vite qu'une mauvaise charrette. Mais la lenteur de notre
+course n'est pas notre seule remarque; le vent a changé de direction, car
+nous avons laissé la Seine déjà bien loin sur la gauche, et c'est toujours
+à notre droite que nous aurions dû l'apercevoir, si nous avions continué
+à nous diriger vers Paris. C'est ainsi que tout à coup, nos beaux rêves
+s'envolent en fumée! Qui peut, hélas! compter sur les courants de l'air
+mobiles et changeants: bien fol est qui s'y fie!
+
+--A quoi bon continuer le voyage? disons-nous; en passant la nuit en
+ballon, nous serons jetés vers le sud, sur Orléans peut-être! Là n'est pas
+notre but. Revenons à terre, peut-être un second essai sera-t-il couronné
+par le succès. Ce n'est que partie remise.
+
+Un coup de soupape nous jette à cent mètres au-dessus des champs; notre
+guide-rope toucha terre; une foule de paysans accourent de toutes parts.
+Le vent est si faible, l'air est si calme qu'ils rattrapent la nacelle en
+courant. Les voilà qui touchent notre câble traînant.
+
+--Tirez la corde! Leur crions-nous.
+
+Une centaine de bras vigoureux font descendre le _Jean-Bart_ lentement,
+sans secousse, sans que nous ayons eu la peine de jeter notre ancre.
+Jamais meilleure descente n'est venue seconder nos efforts; mais combien
+n'aurions-nous pas préféré un traînage, au milieu de la tempête, pourvu
+qu'il ait eu lieu sous les murs de Paris.
+
+Des centaines de spectateurs nous entourent, une nuée de mobiles arrive,
+car la nacelle a touché terre au milieu des avant-postes français. A
+quelques milliers de mètres plus loin nous tombions chez les Prussiens!
+Nous demandons où nous sommes.
+
+--A Pose, nous dit-on.
+
+--Y a-t-il près d'ici une usine à gaz où notre aérostat qui a perdu du gaz
+dans le trajet, puisse s'arrondir?
+
+Un chef d'usine des environs, M.L...., met gracieusement à notre
+disposition sa maison pour nous recevoir, son gazomètre pour nous fournir
+une centaine de mètres cubes de gaz.--Mais pour aller jusque chez lui, il
+faut traverser une ligne de chemin de fer, un fil télégraphique et passer
+la Seine! C'est bien difficile de faire arriver jusque-là un ballon
+captif. Toutefois nous voulons essayer quand même.
+
+Je harangue la foule et lui demande son aide. Mille hourrahs répondent à
+ma proposition. Je descends de la nacelle une corde de 50 mètres,
+pendant que mon frère en attache une autre au cercle. Nous attelons une
+cinquantaine d'hommes à chaque câble et le ballon captif s'élève à trente
+mètres de haut. Après nous être renseignés sur l'itinéraire à suivre, on
+nous traîne dans la nacelle jusqu'au petit village de Pose, où le maire
+reçoit les voyageurs tombés des nues.--Nous voici arrivés sur les rives
+de la Seine, où de vieux bateliers se concertent pour le passage de
+l'aérostat sur l'autre rive. Le temps est calme, et malgré la largeur du
+fleuve, le ballon est attaché par deux cordes à un bachot solide, où huit
+rameurs prennent place. Ils se lancent au large; c'est merveille de nous
+voir dans notre panier d'osier à 30 mètres au-dessus du courant rapide,
+remorqués par les solides biceps de nos mariniers, qui font parvenir le
+_Jean-Bart_ sur l'autre rive, après un travail pénible et plein de danger
+pour eux. Car la moindre brise eût soulevé le ballon et fuit chavirer
+l'embarcation! Mais ces braves gens sont si heureux de venir en aide à des
+aéronautes, qu'ils ne veulent pas connaître d'obstacles!
+
+Nous continuons notre route jusqu'à la voie du chemin de fer où les fils
+télégraphiques se dressent, comme ces dragons des _Mille et une Nuits_ qui
+crient au voyageur téméraire: «Tu n'iras pas plus loin!» Comment en effet
+faire passer un ballon captif retenu par des câbles à travers des fils
+tendus à quelques mètres du sol?--Cet obstacle est surmonté. Suspendus
+dans l'air à une vingtaine de mètres, nous jetons au delà des fils une
+corde que saisissent nos conducteurs, tandis que l'on abandonne le câble
+qui est de l'autre côté des poteaux. Bientôt une petite rivière arrête
+encore notre marche, mais l'aérostat passe ce dernier Rubicon et arrive
+enfin à Romilly-sur-Andelle. Notre ballon est attaché à des masses de
+fonte pesantes, nous le clouons au sol, où des gardes nationaux le
+surveillent. Il passe la nuit dans la prairie, tandis que nous jouissons
+des douceurs de la plus charmante hospitalité que puissent recevoir des
+voyageurs tombés du ciel.
+
+
+V
+
+
+Seconde tentative de retour à Paris.--Le coucher du soleil et le lever
+de la lune.--La Seine et les forêts.--Adieu Paris!--Descente dans le
+fleuve.--Les paysans normands.
+
+Du 8 au 20 novembre.
+
+Le lendemain le _Jean-Bart_ a reçu une petite ration de gaz qui lui
+a donné des ailes. Mon frère et moi nous observons avec attention
+l'atmosphère. Le vent de terre est du sud-est, mais nous croyons remarquer
+que des nuages très-élevés se dirigent dans la direction de Paris. Nous
+sommes dans le feu de l'action, comme les soldats au milieu des fumées
+de la poudre, nous voulons marcher en avant, décidés à tenter un nouveau
+voyage à de grandes hauteurs, sans nous soucier de la nuit qui tombe, ni
+des Prussiens qui nous entourent.
+
+Cette fois, ce n'est plus la même confiance qui anime notre esprit, car le
+courant inférieur est complètement défavorable; mais il semble devoir
+nous pousser sur Rouen, où de toute façon il faut revenir. Dans le cas
+d'insuccès, ce trajet serait accepté comme un pis-aller favorable. Quant
+au courant supérieur, il est très-élevé; comment se dissimuler les
+difficultés à vaincre pour s'y maintenir, pendant un temps d'une longue
+durée? Nous faisons la part du possible et du probable, comptant beaucoup
+sur ce je ne sais quoi, qui parfois vous vient en aide. Partons toujours,
+disons-nous, on avisera en l'air. _Audaces fortuna juvat!_ ce qui veut
+dire, en style aérostatique, qu'il faut s'élever en ballon pour que le bon
+vent vous favorise.
+
+A quatre heures trente minutes, nous prenons les dispositions du départ.
+Nos valises bouclées à la hâte sont attachées au cercle du filet, un
+dernier paquet de lettres qu'apporte le maire de Romilly est placé dans
+la nacelle. Nous montons dans notre esquif d'osier; il fait un temps
+magnifique, de grands nuages blancs se bercent dans l'air, l'heure du
+crépuscule va sonner, la nature est calme et majestueuse.
+
+Le départ s'exécute dans les meilleures conditions, en présence d'une
+foule complètement étrangère aux manoeuvres aérostatiques. Elle manifeste
+son étonnement par le silence et l'immobilité. Tous les spectateurs
+ont les yeux fixés sur l'aérostat; quand il quitte terre, les têtes se
+dressent, les bras se lèvent, les bouches sont béantes.
+
+Je ne me rappelle pas avoir jamais fait d'ascension dans des circonstances
+si remarquables. Nous quittons lentement les prairies verdoyantes, les
+lignes de peupliers qui les encadrent. Une légère vapeur, opaline,
+diaphane, couvre ces richesses végétales, avant que le manteau de la nuit
+ne s'y étende. Une indicible fraîcheur, odorante, pénétrante, monte dans
+l'air comme la plus suave émanation, elle nous enveloppe, jusqu'au moment
+où le _Jean-Bart_ s'enfonce dans la zone des nuages; jamais je n'avais
+éprouvé cette volupté secrète du voyage aérien, ce vertige merveilleux de
+l'esprit qui s'abandonne à la nature.
+
+On croirait en se séparant du plancher terrestre, qu'on y laisse quelque
+chose de soi-même, la partie physique, matérielle: ce qu'on emporte
+avec soi, c'est l'idéal. Lisez Goethe: le poète décrit quelque part,
+l'impression qu'éprouve l'âme lorsqu'elle se sépare du corps au moment du
+trépas; il y a dans cette description poétique, imagée, écrite en un style
+puissant, quelque chose qui rappelle cet abandon des choses terrestres,
+dans la nacelle de l'aérostat!
+
+Nous traversons comme la flèche le massif des nuages. Impression vraiment
+curieuse. Pendant ce passage rapide, c'est une buée légère qui vous
+entoure, une nébulosité semi-transparente. Puis au-dessus, c'est la
+lumière resplendissante, c'est le spectacle du soleil, qui lance ses
+rayons ardents sur les montagnes de vapeurs, Alpes célestes aux mamelons
+escarpés, arrondis. Sous les nuages, nous avons laissé la nature,
+presque endormie, somnolente à l'heure du crépuscule. Au-dessus, nous la
+retrouvons éveillée, pleine de vie, ivre de lumière. Quels tons puissants
+dans ces rayons qui s'échappent du soleil au déclin, quand on les
+contemple à la hauteur de trente pyramides! Quels reflets magiques
+au milieu de ces vallées vaporeuses, aussi blanches que la neige des
+montagnes, aussi étincelantes que des paillettes adamantines!
+
+Dans un de nos précédents voyages, nous avons pu montrer un spectacle
+analogue à un navigateur qui avait sondé tous les coins du globe; juché
+dans la nacelle, il admirait, muet d'étonnement.
+
+--J'ai vu, nous disait-il, le soleil se coucher au milieu des glaciers
+polaires, se perdre dans la mer d'azur de la baie de San-Francisco, j'ai
+vu les grandes scènes que la nature dessine au cap Horn, j'ai fait le tour
+du monde, mais jamais pareille scène ne m'avait tant ému!
+
+Qu'on ne nous accuse pas d'enthousiasme facile, ou d'exagération. Quand
+la nature se mêle de faire du beau dans ce monde aérien, elle enfante
+d'incomparables merveilles. Là haut, il y a toute une révélation de
+couleurs et de lumières, qui défieront à jamais le pinceau des Michel-Ange
+futurs aussi bien que la plume des Goethe de l'avenir.
+
+Peu à peu le soleil s'abaisse à l'horizon. Quand il va se noyer dans la
+mer des nuages, il y jette ses derniers feux. L'immensité s'embrase, pour
+s'éteindre tout à coup.
+
+Ces rayons ardents nous évitent de jeter du lest; mon frère retrace sur
+son album aérostatique, ce tableau céleste aussi fidèlement que crayon
+peut le faire. Quant à moi je surveille l'aiguille du baromètre. Le soleil
+nous aspire, nous appelle à lui, et de couches d'air en couches d'air,
+nous atteignons l'altitude de 3,200 mètres.
+
+A 5 heures, l'obscurité est presque complète. Le froid ne tarde pas à
+se faire sentir; aussi l'aérostat, plus impressionnable que l'organisme
+humain, est brusquement saisi; son gaz se contracte, sa force
+ascensionnelle diminue. Il descend avec une grande rapidité, revient en
+vue de terre, où le vent le jette sur la Seine, qu'il traverse lentement à
+500 mètres de haut. Bientôt nous planons au-dessus d'une campagne couverte
+d'arbres, comprise entre deux bras du fleuve. C'est la forêt de Rouvray,
+qui s'étend à nos pieds comme un immense tapis de verdure.
+
+Le vent parait avoir changé de direction, il nous dirige vers l'Océan. Ce
+n'est pas encore dans l'enceinte des forts de Paris que nous toucherons
+terre! Ayons le courage de faire contre fortune bon coeur, abandonnons nos
+belles espérances, comptant bien les retrouver plus tard.
+
+Nous descendons si près de terre que nos guide-ropes, longs de 200 mètres,
+touchent le sommet des arbres et impriment de violentes secousses à notre
+nacelle. Nous entendons distinctement le frôlement des cordes contre les
+feuilles. Elles glissent dans les branches en imitant le murmure d'un
+ruisseau qui coule sur un lit de cailloux. Quelquefois un bruit sec se
+fait entendre; il est suivi d'un brusque soubresaut de l'aérostat; c'est
+un de nos câbles qui s'est enroulé autour d'une branche qu'il a brisée
+comme un fétu de paille.
+
+L'aspect de la forêt est celui d'un immense lit de mousse, car vus d'en
+haut, les arbres perdent leur grandeur, on n'en aperçoit que les cimes.
+On serait presque tenté de sauter à pied joint sur ce duvet qui repose la
+vue. Au milieu des bois quelques lueurs paraissent comme des étoiles qui
+brilleraient en un ciel sombre. Ce sont des paysans qui allument la lampe
+dans leur chaumière. Se doutent-ils qu'un regard leur est lancé du ciel?
+
+Nous ne voulons pas descendre au milieu de la forêt, dans la crainte de
+mettre en pièces le _Jean-Bart_. Quelques poignées de lest nous font
+remonter à un demi kilomètre dans l'air; mais voilà qu'une circonstance
+inattendue va prolonger malgré nous notre voyage, en nous entraînant
+encore une fois dans les régions supérieures.
+
+La lune vient de se lever au milieu de l'atmosphère. Elle dissipe les
+vapeurs suspendues dans l'air; enlève-t-elle aussi l'humidité fixée
+aux cordages, à l'étoffe du _Jean-Bart_? Nous le supposons, car nous
+remontons, lentement il est vrai, mais sans jeter la moindre parcelle de
+lest, à une hauteur de 2,400 mètres.
+
+La scène qui s'offre à nos regards pour avoir changé d'aspect n'en est
+pas moins belle, moins saisissante. L'astre des nuits trône sous un dais
+d'argent, formé par une voûte de nuages étincelants. Jusqu'à perte de vue,
+ses rayons caressent la surface des vapeurs atmosphériques, les découpent
+comme en écailles irisées, et s'y reflètent sur le fond obscur des régions
+inférieures. Il fait ici un froid pénétrant, intense, nous nous couvrons
+de nos fourrures, mais nos pieds et nos mains sont littéralement gelés.
+L'action de l'abaissement de température se fait sentir d'autant plus
+qu'il y a plus longtemps que nous sommes immobiles, nous finissons par
+subir les épreuves d'un réel malaise. La lueur indécise de la lune lance
+sur notre aérostat de faibles rayons qui ne suffisent plus à éclairer
+notre baromètre. Nous distinguons à peine son aiguille d'acier.
+Navigateurs sans boussole, nous errons au hasard dans l'immensité de
+l'atmosphère.
+
+A 9 heures, nous sommes revenus eu vue de terre; c'est encore un bras de
+la Seine qui se déroule sous nos yeux, comme un serpent d'argent. A 400
+mètres de haut, nous planons au-dessus du fleuve où l'ombre du ballon
+se découpe en une grande tache noire. Sur l'autre rive, nous apercevons
+encore un immense bouquet d'arbres, serrés et touffus, où pas une
+clairière ne se présente pour faciliter notre descente. C'est la forêt de
+Roumare.
+
+La nuit est venue, il faut absolument songer à la descente; mais où
+trouverons-nous une plaine hospitalière pour jeter notre ancre? Voilà la
+Seine qui plus loin, revient sur ses pas, et, au delà, à perte de vue, une
+forêt plus vaste encore que les précédentes, semble nous défier de ses
+cimes touffues et compactes. C'est la forêt de Mauny.--Quelle luxuriante
+campagne nous traversons du haut des airs, où l'eau et la végétation se
+disputent la nature! quel pays riche et verdoyant! Mais quelle déplorable
+contrée pour le navigateur aérien, qui ne rencontre sous sa nacelle que
+récifs, écueils qui le menacent du naufrage!
+
+Semant du lest sur notre route, nous maintenons le _Jean-Bart_ à 300
+mètres de haut. Nous épions une plaine, mais il n'y a sous nos pieds qu'un
+amoncellement d'arbres répandus à profusion sur toute la campagne. Le vent
+est calme, nous sillonnons l'espace avec une extrême lenteur.
+
+A 9 heures 30, nous sommes en vue d'un nouveau bras de Seine que le ballon
+va traverser encore. L'espérance nous fait croire que sur l'autre versant,
+une terre propice à la descente viendra prêter son aide aux aéronautes.
+Nous tombons de Charybde en Scylla.
+
+Le _Jean-Bart_ s'avance en droite ligne vers le milieu de la forêt de
+Bretonne, qui s'étend jusqu'à la mer, où le vent nous dirige, et par
+surcroît de malheur, les rives de la Seine sont hérissées de hautes
+falaises qui nous menacent. Traverser successivement quatre bras de Seine,
+et trois forêts, sans apercevoir un espace vide, c'est comme une fatalité
+qui nous poursuit. Il n'y a peut-être pas d'autres points du globe où
+pareil voyage pourrait se faire. Nous sommes à 100 mètres de haut, le
+ballon peut être brisé contre les rochers, s'il ne gravit pas les hautes
+plages aériennes. Mais s'il remonte, le vent le lancera sur la forêt de
+Bretonne, et le poussera jusqu'à la mer où nous courrons grande chance
+de nous perdre. Tout en faisant ces observations peu rassurantes, le
+_Jean-Bart_ arrive au-dessus de la Seine, en vue de Jumiège. En cet
+endroit le fleuve est d'une grande largeur, il s'étend comme un lac
+immense dont les rayons lunaires font le plus admirable miroir. Le moment
+de l'hésitation est passé, il faut prendre une résolution subite et
+décisive. Le vent va nous lancer sur la rive opposée, contre une falaise
+énorme; en un instant nous nous pendons à la corde de la soupape, elle
+s'ouvre béante, fait entendre une musique étrange: c'est le gaz qui
+s'échappe. Nous rendons la main, les clapets se ferment, avec un bruit
+sonore qu'amplifie la rotondité de la sphère d'étoffe. Nous piquons une
+tête dans la Seine, mais en aéronautes experts, nous avons calculé notre
+chute. Nos cordes tombent dans l'eau, y glissent, et notre nacelle
+s'arrête à 45 mètres au-dessus du fleuve. Sachant imiter le mouvement de
+l'oiseau qui se laisse tomber de haut, pour effleurer la surface liquide,
+le _Jean-Bart_ a évité la noyade.
+
+La falaise est un écran immense qui intercepte le vent, et l'air est si
+calme au-dessus de la Seine, que notre ballon reste complètement immobile
+à quelques mètres au-dessus du fleuve. Le courant frappe les cordes
+traînantes, y clapote avec un léger bruissement; la lune éclaire le
+globe aérien, qui, au milieu de ce tableau nocturne, offre un aspect
+merveilleux.
+
+Nous entendons bientôt des clameurs sur le rivage. Une foule de mariniers
+sont venus, à l'approche de l'aérostat tombé des nues. Parmi les cris de
+tous, on distingue quelques voix féminines qui se détachent de ce concert
+humain, comme les flûtes aiguës d'un orchestre.
+
+--Si ce sont des Prussiens, dit l'une d'elles, nous allons les tenir, ils
+ne nous échapperont pas!
+
+--Tirez les cordes, répondons-nous en criant de toute la force de nos
+poumons. Amenez-les sur le rivage.
+
+Sur ces entrefaites une barque montée par quatre ou cinq hommes vient de
+paraître à la surface de l'eau. L'un d'eux nous crie qu'il arrive à notre
+aide.
+
+Bientôt en effet les rameurs nous ont rejoints au milieu du fleuve, ils
+saisissent un de nos câbles qu'ils amènent péniblement au rivage. On a
+toutes les peines du monde à se faire entendre au milieu des clameurs.
+
+--Silence, silence, crions-nous avec le ton des huissiers à la Chambre,
+écoutez-nous!...
+
+Le bruit se calme en effet, et sur nos ordres, les mariniers que l'on
+distingue difficilement au milieu de la nuit, tirent notre corde, mais ils
+s'y pendent tous avec un enthousiasme qu'il est impossible de modérer.
+Ils s'y cramponnent si brusquement dans leur ardeur, qu'ils impriment au
+_Jean-Bart_ de terribles secousses. Nos protestations sont vaines. Il faut
+nous contraindre à être secoués dans la nacelle comme des feuilles de
+salade qu'on égoutte dans un panier.
+
+En quelques minutes la nacelle a quitté la Seine, nous sommes suspendus
+au-dessus des peupliers qui bordent le chemin de halage. Nous disons aux
+mariniers de conduire le ballon dans un espace libre d'arbres. Ils se
+mettent tous en marche aux cris du «_oh hisse!_» familier aux bateliers.
+Notre ancre est encore pendante et s'accroche à un peuplier, d'où il faut
+la déloger. C'est tout un travail. Mais nous tranchons ce noeud gordien
+comme l'aurait fait Alexandre lui-même. Nous faisons tirer les câbles
+de l'aérostat, par nos remorqueurs, de toute la force de leurs biceps.
+L'arbre cède et se casse, non sans une violente secousse de notre esquif.
+Mais en vrais _loups d'air_, il ne faut pas regarder aux torgnioles!
+
+On arrive enfin au village d'Heurtrauville, dont les maisons assises
+coquettement au pied d'une immense falaise, bordent le cours de la Seine.
+L'aérostat est ramené à terre sur la berge, les sacs de lest vides sont
+remplis de sable, on les entasse dans le panier d'osier, qu'ils rivent au
+sol. Nous mettons pied à terre.
+
+Les femmes, qui nous prenaient pour des Prussiens, se sont vite détrompées
+en nous entendant parler le langage qui leur est familier. Mais elles
+se figurent maintenant que nous sommes envoyés par le gouvernement pour
+enlever _leurs hommes_, et les enrôler dans l'armée. Décidément ces braves
+Normandes voient dans l'aérostat un oiseau de mauvais augure. Il paraît
+que nos mines ne sont pas trop suspectes, car nos explications ne tardent
+pas à rassurer sur nos intentions la plus belle moitié du village
+d'Heurtrauville.
+
+Voilà un groupe de paysans qui s'avance avec la gravité de présidents de
+cour. Ce sont des membres du conseil municipal précédés de M. le maire.
+Ils nous demandent nos papiers. Braves gens les Normands, mais un peu
+méfiants. L'un d'eux prend connaissance des pièces qui nous ont été
+données par le gouvernement, il les examine avec le sérieux d'un changeur
+qui flairerait un faux billet de banque.
+
+--C'est bien, Messieurs, nous sommes à votre disposition.
+
+Nous demandons un piquet de six gardes nationaux pour être de faction
+pendant la nuit autour du ballon, pour empêcher les fumeurs d'y mettre le
+feu, et les curieux de s'en approcher.
+
+M. le maire donne ses ordres au commandant de place. Il nous conduit
+ensuite au _Grand-Hôtel_ de la localité. C'est une humble chaumière, un
+cabaret de village, très propret, fort bien tenu. La patronne nous fait
+les honneurs avec une bonne grâce, ma foi! charmante. Elle nous offre sa
+chambre, pour passer la nuit. De grand coeur nous la remercions, heureux
+de trouver un lit pour nous reposer de nos fatigues et de nos émotions.
+
+Nous dînons dans ce cabaret avec un appétit tout aérien. Mon frère et moi
+nous répondons aux questions des curieux, faisant l'un et l'autre de la
+propagande aérostatique.
+
+--C'est égal, dit un vieux malin, quel fier toupet vous avez pour vous
+promener dans les nuages, avec une telle machine. Bonté divine! il faut
+avoir envie de voir la lune pour monter si haut.
+
+La conversation ne tarde pas à s'engager sur la politique. La nouvelle de
+la levée des hommes mariés n'est pas reçue ici avec tout le patriotisme
+qu'on pourrait attendre. Cependant quelques hommes sont résolus, et dans
+leur langage un peu rude, font preuve d'énergie, de courage.
+
+--Qu'ils y viennent donc ici, les Prussiens, avec nos falaises nous ne les
+craignons pas!
+
+Mais ceux-là malheureusement sont rares, d'autres bien plus nombreux
+protestent contre cette ardeur belliqueuse.
+
+--Il n'y a rien à faire, allez, mes enfants! Les Prussiens sont plus
+malins que nous. S'ils viennent ici, pourvu que nous leur donnions à
+manger et à boire, ils ne nous feront pas de mal. A quoi bon faire brûler
+nos maisons, et nous faire étrangler! Nous serons bien avancés après.
+
+On a beau dire que ce langage est indigne, que l'Alsace et la Lorraine,
+provinces françaises comme la Normandie, sont envahies, qu'il faut
+secourir ses frères, ces raisonnements n'entrent pas dans la tête des
+paysans qui ne voient dans la France que leur toit, leur femme, leurs
+enfants et surtout la vente de leurs produits.
+
+--Que diriez-vous, braves Normands, si votre pays dévasté était en proie
+aux brigandages de l'ennemi et que toute la France vous abandonne?
+
+--Ah ben! Monsieur! je ne suis pas assez savant pour répondre à vos beaux
+discours, mais si les Prussiens viennent chez moi, je leur offrirai un bon
+souper. Je ne connais que ça.
+
+Après notre repas, un des plus anciens membres du conseil municipal
+nous invite à venir chez lui. Nous acceptons, et nous sommes contraints
+d'avaler un grand verre de cidre.--Nous n'avons pas la moindre soif, mais
+comment refuser de trinquer avec une des autorités du pays? Notre hôte est
+un vieux finot, qui n'aime pas le gouvernement, mais il déteste surtout
+de tout coeur le maire d'Heurtrauville, le «maire de Gambetta» comme il
+l'appelle.
+
+--Dans le pays, nous avions d'honnêtes gens pour nous diriger, c'est bien
+autre chose à présent. Not' maire, voyez-vous bien, messieurs, il ne vaut
+pas ça.... Et le vieux faisait claquer l'ongle de son pouce contre ses
+dents, d'un air expressif.
+
+Ne croyez pas qu'il y ait seulement des nuages et des clairs de lune à
+observer en ballon.--Le touriste aérien peut faire en route ample moisson
+d'observations philosophiques et sociales, car je ne sais par quel
+enchantement, partout où il passe, il est reçu comme un personnage. On
+l'accueille, on lui conte ses peines et ses joies, toutes les portes lui
+sont ouvertes, et s'il est _bon enfant_, les coeurs ne tardent pas à
+imiter les portes. Que ne ferait pas un Aroun-al-Raschild, s'il visitait
+ses provinces dans la nacelle d'un ballon! Que de vérités apparaîtraient
+à ses yeux sous une forme saisissante! que d'abus à châtier, que de
+bienfaits à répandre, il trouverait en route! Pour ma part, toutes les
+fois que je suis descendu des plages aériennes j'ai toujours pris plaisir
+à m'asseoir au seuil de Jacques Bonhomme. Lui ai-je appris grand'chose?
+je l'ignore, mais il m'a toujours donné, le verre en main, de précieux
+enseignements!
+
+A 11 heures du soir, nous allons dire bonsoir à notre _Jean-Bart_.--Il
+est là, sur le bord de l'eau, et reluit au clair de lune. Quatre
+factionnaires, l'arme sur l'épaule, montent la garde. Ils ont de grandes
+houppelandes, et le bonnet de coton traditionnel, perché sur leurs têtes
+normandes, remplace le casque ou le képi. Je ne me permettrai jamais de
+railler la garde nationale d'Heurtrauville; aussi je garde mon sérieux,
+tandis que j'aperçois mon frère, caché derrière une muraille comme un
+malfaiteur. Sans être vu, il fixe sur le papier l'image fidèle des quatre
+plus beaux bonnets de coton qu'on puisse rencontrer chez les défenseurs de
+la patrie.
+
+A trois heures du matin, nous sommes réveillés en sursaut, le ballon en
+grande partie dégonflé fait voile sous l'effort du vent qui s'est levé. Il
+menace de se fendre contre un toit.--Un de nos factionnaires nous appelle
+à la hâte.
+
+Le gaz s'est échappé par les fentes mal jointes de la soupape. Il est bien
+à regretter que l'on ait fabriqué à Paris des ballons munis d'appareils
+si grossiers.--Les clapets, une fois ouverts, ne se referment plus
+qu'imparfaitement, car ils ont fait tomber le lut grossier qui bouche les
+joints, souvent très-distants, quand le bois a travaillé. Que n'a-t-on pas
+façonné d'autres soupapes, il aurait été si simple de perfectionner dans
+ses détails le navire aérien. Mais il aurait fallu compter sans l'habitude
+et la routine.--O routine, sainte routine, que de prosélytes se
+prosternent devant toi dans le pays de France! Je sais bien que la
+hâte d'une construction faite à Paris dans des circonstances tout
+exceptionnelles, plaide les circonstances atténuantes. Mais notre
+ballon n'en a pas moins bel et bien perdu en quelques heures le gaz qui
+l'emplissait. Il était resté gonflé deux jours et deux nuits, quand on
+n'avait pas encore ouvert sa soupape.
+
+Au lever du jour le _Jean-Bart_, séparé de son filet, est plié dans la
+nacelle. Après renseignements, le plus sûr chemin pour retourner à Rouen
+avec un ballot de 500 kilog. est la Seine. Nous prendrons un des bateaux à
+vapeur du touage qui passe à 11 heures.
+
+Les gardes nationaux, qui ont fait leur devoir, peuvent rentrer dans leurs
+foyers, je les remercie de leur aide obligeante. Mais voilà que l'un d'eux
+se détache du groupe et me demande un pourboire.--Un pourboire, grand
+Dieu! on n'a donc pas lu nos lettres de réquisitions, la force armée
+doit nous prêter son aide. Paye-t-on le soldat sur le champ de bataille?
+Paye-t-on le factionnaire qui monte sa garde?
+
+Bientôt le maire s'avance, je m'adresse à lui.
+
+--Mon Dieu, me dit-il, ces braves gens ne sont pas habitués au service
+militaire, ils ont _travaillé_ toute la nuit, ils sont dix: Cela vaut bien
+trente francs.
+
+--Toi, mon ami, pensai-je, tu veux faire de la popularité. Ma foi, soyons
+généreux. Je transige pour vingt francs que je donne aux gardes nationaux.
+
+Je pensais bien que l'histoire en finirait là, malgré son étrangeté. Mais
+je comptais sans le vieux conseiller municipal qui avait assisté à cette
+scène. Il se chargea d'en faire jaser dans son Landerneau....
+
+Huit jours après cette aventure, je recevais à Rouen un envoyé du conseil
+municipal d'Heurtrauville.
+
+--Monsieur, me dit-il, le conseil municipal, après avoir entendu la
+réclamation d'un de ses membres, a blâmé très-énergiquement la conduite
+du maire, qui vous a demandé un salaire pour quelques-uns de nos
+compatriotes.--Le conseil municipal n'a pas voulu qu'on puisse dire que
+des Français aient été payés pour un service qu'ils doivent gratuitement
+à l'État, il a décidé qu'on voterait les fonds nécessaires à votre
+remboursement. Voilà vingt francs que je vous apporte, avec toutes nos
+excuses.
+
+A 10 heures du matin, le _Jean-Bart_ est hissé à bord d'un chaland que le
+vapeur du touage va remorquer à Rouen. Le capitaine nous fait déjeuner
+abord, et dans une cabine à peine grande comme la moitié d'une commode,
+nous faisons la cuisine nous-mêmes. Mon frère confectionne une magnifique
+omelette aux oignons, je surveille la cuisson d'un lièvre.
+
+Bientôt le toueur passe, nous accroche à lui, il siffle, il part. Pendant
+sept heures, nous voyageons au milieu de la Seine, admirant ses rivages
+vraiment grandiose, où de belles falaises, couvertes de verdure,
+encaissent le lit du fleuve.--Nous revenons à Rouen, non sans dépit, mais
+nous nous consolons en pensant que les deux voyages que nous venons de
+faire n'ont pas été inutiles à notre entreprise. Ils nous ont montré
+l'aspect du pays que nous devons traverser pour rentrer à Paris, ils nous
+ont initié au louvoiement aérien, au transport terrestre du ballon captif.
+Pour réussir, il faudra sans doute renouveler fréquemment les ascensions
+jusqu'à ce que le dieu des airs nous favorise, jusqu'à ce qu'il nous
+envoie un vent bien franc, bien rapide, nous poussant en droite ligne dans
+la direction de Paris.
+
+_11 novembre_.--Nous trouvons à Rouen un excellent accueil. On nous
+félicite, on plaint nos malheurs. Les journaux que nous lisons parlent de
+nos voyages. Mais ils ont commis une singulière balourdise. Ils ont fait
+descendre les _frères Tissandier_ à Jumiége, en Belgique!
+
+Le soir, une dépêche du gouvernement est placardée à l'Hôtel-de-Ville.
+C'est la victoire de Coulmiers, la reprise d'Orléans qui nous sont
+annoncées. L'enthousiasme ici est énorme. On a presque envie d'illuminer.
+
+_Dimanche 13_.--Nous avons réparé hier les avaries du _Jean-Bart_. Nous
+le reportons sur le lieu de gonflement. Quand le bon vent soufflera, nous
+l'emplirons de gaz immédiatement. Mais une dépêche de l'Observatoire nous
+annonce que le temps n'est pas favorable, que le vent sud-ouest actuel a
+chance de souffler longtemps!
+
+_Lundi 14_.--Vent sud-ouest violent et rapide. Temps brumeux. On parle ici
+d'un mouvement de l'armée de Bretagne commandée par M. de Kératry.
+
+_Mardi 15_.--Pluie battante. Vent sud-ouest. Notre _Jean-Bart_, malgré les
+bâches qui le couvrent est inondé. Il faudra le ventiler et le revernir.
+
+Le directeur du télégraphe nous offre de faire passer une lettre à Paris
+par un courrier, à pied: c'est une bonne fortune.--Nous écrivons quelques
+lignes à notre frère aîné, qui doit être actuellement dans les bataillons
+de marche.
+
+Nous voyons ce brave courrier, qui a déjà fait une tentative, mais à pied,
+il a échoué comme nous en ballon. Les Prussiens l'ont arrêté et l'ont
+fouillé, nu comme ver. Sa dépêche était cachée dans la semelle de ses
+souliers, qu'il avait choisis percés et vieux, car s'ils avaient été
+neufs, on n'aurait pas manqué de les lui prendre[6].
+
+[Note 6: Ce courrier n'a pas réussi, comme je l'ai su plus tard.]
+
+Nous nous disposons à revernir le _Jean-Bart_ aujourd'hui, mais les
+circonstances doivent nous faire abandonner nos projets qui n'ont nulle
+part été tentés par d'autres, à notre grand regret. Ils auraient sans
+doute conduit au résultat voulu, s'ils s'étaient renouvelés, mais comme
+nous l'avons déjà dit, on nous a laissés seuls à Rouen, tandis qu'il
+aurait fallu placer des stations de départ tout autour de Paris.
+
+Le service des ballons-poste est définitivement créé à Paris; depuis notre
+séjour à Rouen, quatorze ballons sont sortis de la capitale, et parmi
+ceux-là on cite le voyage fantastique de M. Rolier à Christiania! Les
+pigeons voyageurs rentrent à Paris, aujourd'hui le retour d'un ballon dans
+l'enceinte assiégée n'offre plus une si grande importance.
+
+En outre notre armée de la Loire vient de chasser l'ennemi d'Orléans qu'il
+avait envahi. Toute la France frémit de joie, d'espérance à la nouvelle
+de la victoire de Coulmiers. C'est sur les bords de la Loire que vont se
+porter les efforts de tous. On songe aux aéronautes, aux ballons captifs
+comme éclaireurs de nos armées. Le ministre de la guerre se rappelle enfin
+Coutelle et les aérostiers militaires de la première République. Mon frère
+et moi, nous sommes appelés à Orléans avec le _Jean-Bart_.
+
+_Vendredi 18_.--Nous partons de Rouen à 11 heures du matin. Nous
+n'arrivons à Tours qu'après 24 heures de voyage.
+
+En wagon, nos compagnons de route sont des officiers français échappés de
+Metz et de Mayence. Leur indignation contre Bazaine est extrême. Ils ne
+doutent pas un instant de la trahison.
+
+La deuxième partie du trajet se passe en compagnie de deux Espagnols qui
+reviennent de Londres.
+
+--Les Anglais, nous disent-ils, sont dans un état de surexcitation
+indicible contre la Russie qui veut déchirer ses traités.--Ils
+applaudissent pour la France.--A l'Alhambra, on chante tous les soirs la
+_Marseillaise_, le _Rhin Allemand_ et on crie _Vive la République_ en
+français!
+
+Mais ces manifestations anglaises ne sauraient plus toucher aucun
+Français. Elles sont trop tardives et trop intéressées!
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+LES AÉROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMÉE DE LA LOIRE.
+
+
+
+
+I
+
+
+Le ballon «la _Ville de Langres_.»--Premières expériences d'aérostation
+militaire à Gidy.--La télégraphie aérienne.--Le _Jean-Bart_ à
+Orléans.--Anecdotes sur les Prussiens.
+
+Du 16 au 29 novembre 1870.
+
+Avant notre arrivée à Orléans, le gouvernement de Tours avait déjà
+organisé une première équipe d'aérostiers destinés à surveiller les
+mouvements de l'ennemi, soit avant l'attaque, soit pendant la bataille.
+
+--Nous sommes toujours surpris à l'improviste, se disait-on; comment ne
+pas profiter de ces ballons, observatoires aériens qui, à 300 mètres de
+haut, ouvrent au regard une campagne de plusieurs lieues d'étendue? Un
+ballon captif au milieu du camp français sera pour le soldat un objet de
+distraction et de sécurité tout à la fois. Quelle ne sera pas sa confiance
+quand il verra qu'une sentinelle aérienne veille sur lui à la hauteur
+de plusieurs pyramides? De quelles ressources ne seront pas des ballons
+captifs au milieu de la mêlée du combat? Un officier d'état major juché
+dans la nacelle pourra dévoiler les manoeuvres de l'ennemi, signaler les
+mouvements tournants. Plus de soixante-dix ans se sont écoulés, depuis le
+jour où Coutelle, du haut des airs, contribuait par ses renseignements à
+la défaite des ennemis. Pourquoi nos aéronautes ne contempleraient-ils pas
+une nouvelle victoire de Fleurus?
+
+Aussi ne négligea-t-on rien pour organiser un service régulier de ballons
+captifs, et pendant nos expéditions de Rouen, Duruof et Bertaux, assistés
+des marins Jossec, Labadie, Hervé et Guillaume, sortis de Paris en ballon,
+avaient été envoyés à Orléans avec le ballon de soie fabriqué à Tours.--Ce
+ballon avait été baptisé la _Ville de Langres_. M. Steenackers avait
+tenu à ce nom, c'était un hommage qu'il rendait à ses électeurs de la
+Haute-Marne.
+
+Mon ami Bertaux a bien voulu me communiquer le récit des expériences
+préliminaires exécutées à Orléans avant notre arrivée; je dois les résumer
+ici, car elles offrent un intérêt réel.
+
+C'est le mardi 16 novembre que fut gonflé pour la première fois le
+ballon la _Ville de Langres_. Dès le matin le gaz de l'usine d'Orléans
+arrondissait les flancs de l'aérostat. A 1 heure précise, deux marins
+montent dans la nacelle, attachent au cercle quatre câbles de 50 mètres de
+haut que retiennent 150 hommes du 39e de ligne. Ils se font élever à 30
+mètres de haut environ, et, fouette, cocher! le ballon se met en marche
+remorqué par les braves soldats.
+
+La _Ville de Langres_ sur son chemin rencontre des obstacles, des ponts où
+les soldats sont obligés de se réunir en un seul groupe qui n'offre
+plus alors qu'un point d'attache unique et moins équilibré, des fils
+télégraphiques, le désespoir des aérostiers obligés de se faire hisser
+dans l'air, et de jeter des câbles au-dessus des poteaux. Heureusement le
+temps est calme; le voyage s'effectue dans de bonnes conditions. Après
+deux heures de marche l'aérostat arrive à Saran près Cercotte, sur les
+derrières de l'armée française. Il est 3 heures, l'équipe se met en mesure
+de faire une première ascension d'essai.
+
+On installe à terre des plateaux de bois chargés de pierres, et munis de
+deux poulies solides, autour desquelles glissent les câbles destinés à
+retenir au sol l'aérostat. A chaque corde une trentaine de soldats font la
+manoeuvre. Suivant qu'ils laissent filer la corde ou qu'ils la tirent, le
+ballon convenablement lesté monte ou descend.
+
+La première ascension s'exécute dans de bonnes conditions à 200 mètres
+de haut, et de cette hauteur, qui est celle de trois tours de Notre-Dame
+superposées, on a sous les yeux un vaste et splendide horizon.
+
+Après cette expérience, une estafette accourt, c'est un aide de camp
+du général d'Aurelies de Paladine dont le quartier général est à
+Saint-Péravy; il vient savoir d'où est parti ce ballon qu'il croit
+libre; le chef de l'armée de la Loire n'a pas encore été prévenu par le
+gouvernement de l'arrivée des aérostiers militaires.
+
+Pendant que des employés du télégraphe envoyés par M. Steenackers
+s'occupent des démarches à faire auprès du général, l'aérostat captif
+continue le lendemain ses ascensions. M. Bertaux s'élève à 180 mètres
+de haut, avec M. Regnault, employé du télégraphe. Un appareil Morse est
+installé dans la nacelle, le fil télégraphique descend jusqu'à terre et
+communique à un autre fil qui va jusqu'à Tours.
+
+Suspendus au milieu des airs en présence de l'armée française, les
+aéronautes correspondent par l'électricité avec le gouvernement de Tours.
+Voici la dépêche qu'ils envoient au directeur des télégraphes:
+
+--Nous sommes en l'air à 180 mètres de haut, nous découvrons fort bien la
+plaine, mais un brouillard épais nous cache la forêt. Nous recommencerons
+expérience par temps plus clair.
+
+Vingt minutes après, le ballon plane toujours dans l'espace retenu à la
+même hauteur par ses deux cordes; l'appareil Morse s'agite, c'est une
+réponse qui vient de Tours.
+
+--Nous vous félicitons, répète l'appareil électrique, tenez-nous au
+courant de tous vos essais.
+
+Le temps est calme, l'air est presque immobile, les ascensions se
+succèdent ce jour-là jusqu'à six fois. M. Aubry, chef de la mission
+télégraphique à l'armée de la Loire, un capitaine d'état-major montent à
+tour de rôle et paraissent ravis de leurs impressions aériennes.
+
+Le 19 novembre, on a reçu l'ordre de porter le ballon en avant jusqu'à
+Gidy, au milieu du camp français. Mais il est neuf et a perdu du gaz, il a
+besoin de recevoir une nouvelle couche de vernis. Duruof prend le parti de
+dégonfler le ballon, de le reporter à Orléans où il est reverni sur toutes
+ses côtes. Le 20, la _Ville de Langres_, bien imperméable, est regonflé,
+mais le vent violent souffle par rafales et le transport est pénible.
+Malgré les lenteurs de la marche, malgré des difficultés de toutes sortes,
+l'aérostat, à la nuit tombante, arrive enfin au milieu du camp français à
+Gidy.
+
+Il est impossible de décrire l'enthousiasme des soldats à la vue de
+ce merveilleux appareil si nouveau pour eux; ils se précipitent à sa
+rencontre et poussent des clameurs de joie, comme pour féliciter le
+nouveau factionnaire qui va monter la garde à 200 mètres au-dessus de
+leurs têtes. C'est bien autre chose encore quand, le lundi 21, ils voient
+l'aérostat s'élever dans les airs: nos braves soldats ne se tiennent plus
+de joie, c'est comme une fête dans tout le camp. Un officier d'état-major
+monte dans la nacelle et ne paraît que fort médiocrement rassuré.
+
+--Je veux descendre, dit-il, à quarante mètres de haut, jetez du lest,
+criait-il à l'aéronaute.
+
+Or, on jette du lest, comme chacun sait, pour monter et non pour revenir
+à terre; mais il paraît qu'on peut être tout à la fois un excellent
+militaire et un très-mauvais aéronaute. Cette ascension, au reste, était
+assez émouvante, le vent était vif et la machine aérienne se penchait
+fréquemment à terre, oscillant au bout de son câble à la façon d'un grand
+pendule retourné. Dans la nuit, l'air devient menaçant, une véritable
+tempête se met à souffler, et le ballon, malgré sa solidité, ne peut
+résister à l'effort de l'ouragan. Le cercle de bois, qui craque comme la
+mâture d'un navire pendant la tourmente, vole en éclats; le ballon, qui
+n'a plus de point d'attache suffisant, va être enlevé. Duruof et les
+marins se jettent sur la corde de soupape et dégonflent la _Ville de
+Langres_.
+
+C'est ce jour-là même que nous arrivons à Orléans, mon frère et moi, avec
+le ballon le _Jean-Bart_. L'accident qu'on nous raconte ne décourage
+personne, nous sommes tous décidés à recommencer ces tentatives avec le
+même enthousiasme, la même ardeur.
+
+Deux jours après, le ballon la _Ville de Langres_, remis en état, était
+gonflé et transporté à quatre kilomètres d'Orléans, sur la pelouse du
+château du Colombier, devenu, comme nous le verrons plus tard, le quartier
+central des aérostiers militaires. On devait rester là en attendant les
+ordres du général en chef de l'armée de la Loire.
+
+_Lundi 21 novembre_.--On se met en mesure de ventiler et de vernir le
+_Jean-Bart_. Pendant que mon frère commence cette besogne avec les marins
+Jossec et Guillaume, je cours la ville pour m'assurer du gaz propre au
+gonflement et faire l'acquisition des cordes nécessaires aux ascensions
+captives.
+
+Ça et là, en chemin, je cause et je fais une moisson d'anecdotes sur
+l'invasion prussienne des premiers jours de novembre. C'est un brave
+cordier du faubourg Banier, qui, le premier, me raconte ses émotions. Il a
+la physionomie d'un bon vieillard, d'un honnête commerçant; je n'oublierai
+jamais l'émotion, l'indignation de son récit.
+
+--«Oh! monsieur, quels gueux, quels misérables que ces soldats barbares!
+Ils étaient dix-sept dans mon magasin, couchant les uns sur les autres,
+sales comme des pourceaux. A l'heure des repas, il fallait les regorger
+de vivres, et ma pauvre femme était obligée de remplir de café toute une
+énorme soupière, où s'entassait ma provision de sucre. S'ils n'étaient pas
+servis en toute hâte, ces soldats me menaçaient; l'un d'eux, monsieur, osa
+lever la main sur moi. Le rouge de la honte et de l'indignation me monta
+au visage. Mais que faire contre la force brutale? Ce sont toutefois de
+ces injures que l'on n'oublie pas. Je dois dire, cependant, que quand on
+menaçait les Prussiens de leurs chefs, ils se tenaient tranquilles.
+Une simple réclamation faite à un sergent les faisait trembler. Et les
+réquisitions, monsieur! quelle ruine pour notre malheureuse ville! Les
+Prussiens sont venus me prendre toutes mes cordes et ils me donnaient en
+raillant un bon à payer pour la mairie.
+
+Un jour, ils dénichent une provision de cordes qu'ils veulent me prendre
+pour leurs attelages. Cette fois je n'y tiens plus, c'est la troisième
+fois qu'on me vole. Je m'arme de résolution et je demande une audience au
+général Von der Tann. Je suis reçu par un colonel, son chef d'état-major,
+je crois.
+
+--Que me voulez-vous? me dit cet officier d'un ton bourru.
+
+--Je viens réclamer, protester contre les vols dont je suis l'objet. Toute
+ma provision de cordes, toute ma fortune est dévalisée pas vos soldats.
+
+--Oh là! mon bonhomme, ne le prenez pas trop haut avec moi. Mais,
+dites-moi, n'avez-vous pas de lettres de réquisition qui vous sont
+données? Après notre départ, c'est la ville qui vous réglera notre compte.
+
+--Tout cela est très-bien, mais pourra-t-on me payer?
+
+--Oh! cela ne me regarde pas, je suis en règle avec vous, allez-vous-en.
+
+Au moment où je partais, l'officier prussien se ravise et m'appelle.
+
+--J'ai une idée, me dit-il; si le maire d'Orléans ne veut pas vous
+payer, vous m'apporterez deux mètres de corde avec laquelle je le ferai
+pendre.--Je me sauve, entendant les éclats de rire du colonel qui a sans
+doute trouvé sa plaisanterie très-fine et très-spirituelle.»
+
+Le brave cordier continue son récit, et sa femme qui l'écoute les larmes
+aux yeux, ne tarde pas à prendre part à la conversation.
+
+--Heureusement nous en sommes débarrassés, de ces Prussiens, dit-elle,
+ils ne reviendront plus maintenant, ces maudits Allemands, car nous avons
+autour de nous les soldats de Coulmiers. Oh! comme ils s'en allaient
+piteux et tristes, les bataillons bavarois; ils ne s'attendaient pas à
+être chassés de notre ville par l'armée de la Loire dont ils se riaient
+tout haut. En quittant Orléans, Von der Tann dit au préfet d'un air
+gouailleur:
+
+--Au revoir, monsieur le préfet, sans adieu, car je reviendrai bientôt.
+
+--Mais il ne reviendra pas, ajouta la brave femme.
+
+Et toute l'armée, tout Orléans, toute la France disait alors: il ne
+reviendra pas.
+
+Hélas! il n'est que trop bien revenu pour frapper Orléans de nouveaux
+malheurs et de nouvelles ruines.
+
+Il faut avoir vu l'occupation prussienne pour se douter des désespoirs,
+des haines qu'elle soulève sur son passage. Les maisons du faubourg
+Banier étaient pillées, et chacun, accablé de soldats à nourrir et de
+réquisitions à payer, voyait la ruine venir de jour en jour.
+
+C'était en outre de perpétuelles taquineries. Les Prussiens étaient
+furieux de l'accueil qui leur était fait. Ils auraient voulu, ces
+Teutons barbares, qu'on les reçût à bras ouverts; ils s'étonnaient qu'on
+n'applaudît pas à leur passage, et que les dames en toilettes élégantes ne
+vinssent pas écouter la musique militaire qu'ils faisaient entendre sur la
+place Jeanne d'Arc.
+
+Tout le monde était en deuil, les rues étaient désertes. Le soir, nul ne
+pouvait circuler dans la ville sans tenir une lanterne à la main. Quelques
+jeunes gens s'amusaient à attacher des lanternes vénitiennes aux pans de
+leurs habits, comme pour gouailler ces ordonnances ridicules de l'autorité
+prussienne. Mais Von der Tann ne goûtait pas la plaisanterie, il fallait
+céder, sous les ordres des barbares, cacher sa haine et son indignation au
+plus profond de son coeur.
+
+ * * * * *
+
+_Mardi 29 novembre_.--Dès six heures du matin, nous commençons le
+gonflement du _Jean-Bart_, qui convenablement plié depuis la veille,
+attend sa ration de gaz. Notre chef d'équipe Jossec, un marin breton,
+a tout _paré_, suivant son expression navale, avec le plus grand soin;
+l'opération s'exécute dans les meilleures conditions. A deux heures de
+l'après-midi, le _Jean-Bart_ arrondi, frais verni, brille au soleil comme
+une énorme pomme de rainette. Il tend ses câbles avec force et ne demande
+qu'à voltiger dans les nuages, mais il est cloué au rivage terrestre par
+des poids qui défient sa force ascensionnelle.
+
+Ce n'a pas été sans peine que nous avons obtenu les réquisitions
+nécessaires à la fourniture du gaz; il a fallu aller voir le préfet, le
+maire, toutes les autorités; selon l'excellent usage administratif, ces
+fonctionnaires ont entravé nos projets d'une foule de petits obstacles
+qui, réunis, deviennent des montagnes à soulever. Mais nos campagnes
+aérostatiques faites sous l'Empire nous ont familiarisés avec les
+difficultés administratives, nous savons amadouer le garçon de bureau,
+qui consent à nous ouvrir le sanctuaire du secrétaire, d'où il n'y a plus
+qu'un pas à franchir pour pénétrer chez le maître. Celui-ci, préfet ou
+maire, ne manque pas de froncer le sourcil à notre demande de gaz; malgré
+les papiers dont nous sommes munis, malgré l'utilité incontestable de
+notre mission, malgré l'urgence commandée par les circonstances, son
+devoir d'administrateur dévoué lui impose des difficultés, qu'il trouve
+toujours.
+
+--C'est très-grave, messieurs; qui payera le gaz? Est-ce la guerre, est-ce
+le département? Revenez dans une heure. Je vais étudier la question avant
+de vous donner la réquisition nécessaire.
+
+On revient une heure après, trop heureux si l'on peut pénétrer dans le
+cabinet du fonctionnaire. Il n'a nullement songé à votre affaire, il y
+répond en homme qui l'a méditée. Il trouve là bien des irrégularités,
+mais, en vrai patriote, il vous donne l'ordre demandé. N'aurait-t-il
+pas été bien plus simple de le donner de suite? Les saintes règles de
+l'administration s'y opposent.
+
+A midi le _Jean-Bart_ va se mettre en marche. Jossec, et son compagnon
+Guillaume, regardent le ballon avec admiration. Tous deux sont sortis de
+Paris en ballon, sans avoir auparavant jamais vu l'admirable appareil
+dû au génie des Montgolfier. Ils ont déjà bravé la tempête et les vents
+furieux, mais l'aérostat leur a laissé un souvenir plus profond que celui
+du navire. Ils nous ont parlé avec enthousiasme de leur premier voyage
+aérien; en hommes énergiques et dévoués, ils sont devenus les plus chauds
+partisans de la navigation aérienne.
+
+--Ah! Monsieur, me disait Jossec, quelle différence entre le ballon et le
+vaisseau!--Il n'y a plus dans la nacelle aérienne ni vent, ni roulis,
+ni tangage, et rien à faire qu'à admirer le ciel. Je veux renoncer à la
+marine et me faire aéronaute.
+
+Mais le brave Jossec parlait des ascensions en ballon libre, il n'avait
+pas encore goûté du ballon captif, il devait voir que le voyage est moins
+agréable, et hérissé de difficultés sans nombre.
+
+Bientôt tout est prêt pour le départ, il faut nous rendre avec notre
+aérostat gonflé au château du Colombier, à côté du ballon la _Ville de
+Langres_, et là nous attendrons les ordres. Quatre cordes sont fixées au
+cercle du ballon. Cent cinquante mobiles empoignent chacune d'elles. Je
+monte dans la nacelle avec Jossec, mon frère reste à terre pour commander
+la marche. Nous vidons par dessus bord un assez grand nombre de sacs de
+lest, jusqu'à ce que le _Jean-Bart_ s'élève; il monte lentement à 40
+mètres de haut où il est retenu par ses quatre câbles, à l'extrémité
+desquels sont pendues des grappes humaines. Le ballon se penche à droite
+et à gauche sous l'effort de la brise. Pauvre aérostat! Fils de l'air; ami
+des nuages floconneux, le voilà rivé au plancher terrestre, il fait crier
+ses cordages et semble souffrir de cette captivité, dont il se plaint par
+le gémissement de la nacelle, tirée dans tous les sens.
+
+Les mobiles attelés aux cordes remorquent le ballon dans la direction
+voulue; c'est merveille de voir cette promenade que nous exécutons à 30
+mètres au-dessus des toits. Jossec et moi, nous sommes bercés dans l'air,
+comme à l'avant d'un navire. Ce mouvement de va-et-vient nous donnerait
+le mal de mer si nous n'avions le pied aussi marin qu'aéronautique.--Les
+habitants d'Orléans qui se sont réunis à la hâte autour de nous, nous
+regardent avec admiration, et montrent, par leur air ébahi, que ce moyen
+de transport leur est complètement inconnu. Ne croyez pas que le ballon
+reste à la même hauteur au bout de ses cordes, le vent le fait osciller à
+la façon d'un grand pendule retourné; il pique une tête jusqu'à proximité
+des toits, pour bondir à 40 mètres; quelquefois le mouvement d'oscillation
+est tel que l'aérostat soulève de terra une corde entière, avec les
+mobiles qui y sont pendus. Ceux-ci sont ravis de cette besogne si nouvelle
+pour eux; ils ont les biceps tendus, et attraperont de bonnes courbatures;
+ils reçoivent quelquefois des horions, sont jetés par terre au milieu des
+éclats de rire de leurs compagnons, mais tout cela n'est-il pas cent
+fois préférable aux obus et aux boîtes à mitraille? Pour le moment ces
+amabilités prussiennes ne sont pas à craindre. Vive la manoeuvre du ballon
+captif! elle vaut mieux que celle du chassepot sous le feu des batteries
+ennemies. Mais ne nous félicitons pas trop à l'avance, l'heure du danger
+sonnera peut-être aussi pour nous!
+
+Si le transport en ballon captif est pittoresque, curieux et dramatique,
+il faut avouer qu'il est d'une lenteur vraiment désespérante. Nous avons
+à passer le chemin de fer et les fils télégraphiques, c'est un travail de
+Romain. Il faut retenir le ballon par deux cordes seulement, en jeter deux
+autres au-dessus des fils, que nos hommes saisissent, recommencer une
+seconde fois la même manoeuvre. Il faut avoir soin, pendant cette
+opération délicate, que les mobiles ne lâchent pas prise tous à la fois,
+car le _Jean-Bart_ ne serait pas long à bondir à 2 ou 3,000 mètres de
+haut, abandonnant et les Prussiens, et l'armée de la Loire. Nous venons à
+bout du passage de notre Rubicon et nous continuons notre route au-dessus
+des champs hérissés d'échalas de vignes. Le vent qui est vif nous est
+contraire, il frappe le ballon sur une surface de 400 mètres carrés, voile
+énorme d'une force surprenante, aussi nos pauvres mobiles dépensent toute
+leur force pour nous traîner avec la vitesse d'une tortue. Il y a une
+heure que nous marchons et nous n'avons fait que deux kilomètres! Nous
+sommes à moitié chemin.... Arrêtons-nous quelques moments au milieu de
+cette verte prairie. «Oh hisse! larguez les cordages!» Le ballon descend
+lentement et vient se reposer mollement sur un tapis de verdure, où nous
+faisons la sieste pendant un bon quart d'heure.
+
+Il fait un froid de loup dans la nacelle, mon frère et le marin Guillaume
+nous y remplacent; bientôt le ballon reprend sa marche avec une lenteur
+plus grande encore, car l'ardeur de nos moblots s'est ralentie; les cris
+et les rires sont plus rares, voilà déjà quelques traînards qui ne veulent
+plus rien traîner du tout. Je fais reprendre les cordes à ces paresseux
+qui se font un peu tirer l'oreille, et qui ne se mettent à l'oeuvre
+qu'avec un enthousiasme bien modéré. Quoi qu'il en soit, nous arrivons au
+château du Colombier. Le ballon passe sans encombre au-dessus d'un rideau
+d'arbres qui entoure une vaste pelouse où le ballon la _Ville de Langres_
+est déjà posé.
+
+La nacelle ramenée à terre est remplie de sacs de lest pleins de terre,
+et de grosses pierres qu'on y entasse. Le _Jean-Bart_ ainsi chargé peut
+passer la nuit sans qu'il y ait crainte de le voir s'envoler.
+
+Nous allons prendre possession des chambres qui nous sont réservées dans
+le château où Duruof et des employés du télégraphe sont déjà installés;
+cette habitation est devenue le quartier général des aérostiers
+militaires.
+
+Quel ne serait pas l'étonnement du propriétaire s'il voyait le sans-gêne
+avec lequel on couche dans ses lits! Mais quelle ne serait pas surtout sa
+douleur, s'il savait comment les Prussiens, qui ont passé par là avant
+nous, ont arrangé son mobilier!
+
+Tous les meubles sont brisés, les tiroirs gisent pêle-mêle, des lettres,
+des papiers, couvrent les parquets. Tout est décimé, mis en pièces. Les
+lits sont d'un aspect repoussant, on voit qu'une armée y a couché avec
+des souliers crottés. On n'a respecté que la batterie de cuisine, où le
+cuisinier des moblots travaille déjà à la préparation de notre dîner. Il
+a déniché un grand tablier dans quelque coin, et il préside à la cuisson
+d'un gigot avec la dignité d'un Vatel émérite. Deux de ses compagnons
+d'armes lui servent de gâte-sauce, et font cuire la soupe. Inutile de leur
+demander s'ils soignent le repas, car ils en mangeront comme nous!
+
+Le capitaine de la compagnie est un charmant homme, très-gai,
+très-affable, nous sommes déjà les meilleurs amis du monde; nous nous
+disposons à mettre le couvert, avec les assiettes qui ont échappé aux
+dévastations prussiennes. Quant au lieutenant, c'est un étudiant du
+quartier Latin, un Parisien comme nous; au milieu des péripéties de
+nos voyages, nous avons plaisir à causer ensemble des souvenirs de la
+capitale, des bonnes parties d'autrefois, de parler de ce temps où
+la France jouissait d'une prospérité factice, inquiétante, que notre
+aveuglement nous montrait comme réelle. Où est le temps où l'orchestre
+du bal Bullier faisait bondir sur un plancher poussiéreux une jeunesse
+insouciante? Notre lieutenant parle de tout cela en connaisseur! Pauvre
+garçon, j'ai les larmes aux yeux en pensant à lui. Quinze jours après
+cette bonne causerie, il devait mourir, et son corps de vingt-deux ans
+allait reposer, à jamais enfoui sous la terre des champs de bataille. O
+guerre horrible, fléau désastreux, où conduis-tu ces milliers de jeunes
+gens, pleins de force, pleins d'enthousiasme? A la mort, à la plus cruelle
+de toutes, celle que le bon sens des peuples pourrait éviter. Combien
+d'entre vous dorment-ils à cette heure dans ces campagnes, où notre ballon
+vient de passer? Que de larmes, que de scènes de désolation sont à jamais
+gravées sur ces prairies, où nous passions alors presque gaiement, avec
+l'espoir du succès! Comme nous étions loin d'envisager l'avenir, à ces
+heures où l'espérance était encore permise! Comme nous pensions peu aux
+malheurs qui allaient impitoyablement s'abattre sur notre malheureux pays!
+Dormez sous les champs de bataille, héros inconnus! Vos petits-fils vous
+vengeront un jour! Vous êtes morts au lendemain de Coulmiers, croyant
+encore à la Victoire. Vous n'avez pas vu de nouveaux et terribles
+désastres, vous ne saurez jamais à quelle honte la France a été condamnée!
+Dormez en paix, dans ces campagnes dévastées! Un Luther, en voyant vos
+ossements, ne manquerait pas de s'écrier, comme au cimetière de Worms:
+«Heureux les morts: ils reposent!»
+
+Pendant que nous dînons, un télégramme nous est remis au nom du directeur
+des télégraphes, qui a pris les ordres du général d'Aurelles de Paladine.
+On nous dit de transporter immédiatement notre ballon au camp de Chilleur,
+éloigné de notre première station de douze kilomètres. Il est décidé que
+nous partirons le lendemain de grand matin, car si le vent est vif, il
+nous faudra peut-être dix ou douze heures pour faire ce trajet. Nous
+étudions notre chemin sur une bonne carte, et nous nous décidons à suivre
+le lendemain une voie de chemin de fer en construction, où les arbres ne
+gêneront pas le transport de notre aérostat.
+
+Après l'examen de notre itinéraire, la soirée se passe dans le salon du
+château, où un piano à queue reste intact: il a besoin d'être accordé,
+mais, malgré les sons de casserole fêlée qu'il fait entendre, il contribue
+à charmer nos loisirs. Un secrétaire, dans la pièce où nous sommes, a été
+forcé, et les lettres dont il était rempli sont entassées sur le parquet.
+Parmi ces débris, nous trouvons un petit paquet soigneusement ficelé, où
+sont écrits ces mots: «Cheveux de ma Virginie.» Un de nous recueille ce
+souvenir cher au propriétaire inconnu, qui nous donne l'hospitalité sans
+le savoir, il se promet après la guerre de le renvoyer sous enveloppe au
+château du Colombier. Est-ce un père qui retrouvera la précieuse relique
+d'une fille morte, ou un mari celle de sa femme? Nous l'ignorons. Mais
+quoi qu'il en soit, une victime des barbaries prussiennes verra qu'une
+main sympathique a passé parmi le pillage et les ruines.
+
+A onze heures, nous nous couchons tout habillés sur nos lits qui ne sont
+guère plus propres qu'une étable. Je m'endors d'un profond sommeil à
+l'idée que les ballons captifs vont pouvoir venir en aide à l'armée de
+la Loire, mes rêves me montrent l'ennemi que j'observe du haut de notre
+observatoire aérien; la vaillante armée de la Loire avance sur Paris, elle
+repousse les légions prussiennes, et bientôt c'est la zone des forts de la
+capitale qui s'offre à sa vue. Encore une illusion que la triste réalité
+devait dissiper bientôt.
+
+
+II
+
+
+Le départ.--Le voyage en ballon captif.--Accident à Chanteau.--Réparation
+d'une avarie.--Arrivée à Rebréchien.--Tempête nocturne.--Le _Jean-Bart_
+est crevé.--Retour à Orléans.--Gonflement du ballon _la République_.
+
+Du 30 novembre au 3 décembre 1870.
+
+Le temps est légèrement brumeux, des nuages opaques se promènent lentement
+dans des régions atmosphériques assez rapprochées de la surface du sol. Le
+ballon a été si bien réparé, si bien verni qu'il est presque aussi rond
+que la veille, c'est à peine s'il accuse une déperdition de gaz par
+quelques plis légers qui rident un peu sa partie inférieure. Vers
+l'équateur, il est toujours tendu par la pression intérieure, et son filet
+forme à sa surface comme un capiton qui défierait la main du plus habile
+tapissier.
+
+Il est 7 heures du matin, il y a grand branle-bas au château du Colombier.
+La compagnie des mobiles a plié ses tentes; les fusils, les sacs sont
+entassés sur des charrettes qui vont nous suivre, car les hommes ont assez
+de besogne à remorquer l'aérostat captif, le moindre fardeau gênerait la
+liberté de leurs mouvements. Le capitaine fait l'appel, il n'y a pas de
+déserteurs.
+
+Nous allons partir, laissant Duruof et la _Ville de Langres_ comme équipe
+de réserve.
+
+Jossec et Guillaume déchargent la nacelle des pierres qu'on y a placées,
+ce n'est pas une petite affaire, car un de nos _moblots_, ancien maçon,
+solide comme Samson, a apporté là de véritables rochers d'un poids énorme.
+
+Nous avons envoyé en avant les plateaux qui nous serviront pour les
+ascensions captives, et la batterie que j'ai fait construire pour
+remplacer, par de l'hydrogène pur, le gaz perdu par la dilatation ou
+l'endosmose. Bertaux, notre capitaine-trésorier, a acheté pour nous
+mille kilog. de zinc et dix touries d'acide sulfurique, qui représentent
+plusieurs rations de vivres pour le _Jean-Bart_. Un bon commandant
+n'envoie pas ses soldats en campagne sans biscuits, par la même raison, un
+aéronaute ne doit pas partir avec son ballon sans une bonne provision de
+gaz. Aussi nous sommes-nous munis de tout le matériel nécessaire pour le
+produire.
+
+Mon frère rassemble les hommes, je monte dans la nacelle qui, suffisamment
+délestée, s'élève. Le ballon est suspendu dans l'espace à la hauteur de
+deux maisons de cinq étages; les quatre cordes qui le retiennent sont
+tendues aux quatre angles d'un grand carré par les mobiles répartis à
+chacune d'elles en nombre égal. On se croirait attaché sous le ballon à
+un grand faucheux à quatre pattes qui rampe sur les champs, car qu'est-ce
+qu'une hauteur de quelques étages pour l'aéronaute qui pourrait compter
+ses étapes verticales par plusieurs dizaines de tours de Notre-Dame
+superposées?
+
+Ah! décidément, le voyage en ballon captif ne ressemble guère à
+l'excursion en ballon libre. C'est la différence qui existe entre la
+prison et le grand air de la liberté. L'aérostat n'aime pas traîner un
+boulet à sa nacelle. Il s'incline sous l'effort du vent, il fait grincer
+ses cordes et sa nacelle. Le voyageur est secoué dans son panier comme un
+nautonnier sur sa barque au sommet des vagues. Le vent siffle violent et
+froid. Tandis que là-haut, en liberté, on plane avec l'air en mouvement,
+que nulle brise ne se fait sentir, ici-bas, en captivité, il faut retenir
+son chapeau des deux mains, si l'on ne veut pas qu'il s'envole.
+
+Au-dessus des nuages, les villages, les villes, les provinces défilent
+sous vos yeux comme un vaste panorama roulant; à la surface du sol, nous
+comptons notre route arbre par arbre. Les mobiles se pendent aux cordages
+et s'évertuent, le moindre coup de vent les soulève de terre. Mais
+patience et persévérance doit être maintenant notre devise. Arrivés au
+camp, nous aurons l'espoir de surveiller les Prussiens de haut, et si
+nous pouvons dévoiler leurs mouvements, quelle récompense de nos efforts,
+quelle compensation apportée à nos fatigues!
+
+A midi, le soleil a paru, il a écarté les nuages de ses rayons brillants,
+mais avec lui la brise s'est élevée. Le vent souffle âpre et froid; il
+imprime des oscillations fréquentes à notre navire aérien. Nous sillonnons
+l'espace au-dessus de la voie de chemin de fer en construction que nous
+avons appris à connaître sur notre carte, mais quelquefois le _Jean-Bart_
+se rapproche de la cime des arbres, véritables récifs du navigateur
+aérien. Il ne faut qu'une branche verticale pour crever l'étoffe du
+ballon, à tous les pas nous redoutons un malheur. Chaque cime est une épée
+de Damoclès retournée sous notre nacelle.
+
+Il est une heure, une clairière s'offre à nous, le ballon y est descendu;
+nos hommes se reposent. Je suis littéralement gelé, et mon frère se
+dispose à faire son quart après moi. Il prend place dans l'esquif avec
+le lieutenant de mobiles, mais à peine le ballon a-t-il été traîné de
+quelques centaines de mètres qu'une voix nous crie de la nacelle: «J'en ai
+assez, faites-moi descendre!» C'est le pauvre lieutenant qui a eu le mal
+de mer. Il est vert comme une pomme en mai et vient de lancer son déjeuner
+pardessus bord en guise de lest! Il revient à terre complètement guéri de
+sa passion aérostatique.
+
+Nous continuons notre marche bien lentement jusqu'à Chanteau. Nous avons
+là à passer un chemin étroit bordé de rideaux d'arbres, que nous allons
+franchir en faisant monter le ballon jusqu'à l'extrémité de ses cordes.
+Mon frère vide deux sacs de lest pour maintenir le ballon à une hauteur
+suffisante, et augmenter par l'accroissement de force ascensionnelle la
+résistance à l'action du vent. Je crie aux mobiles de marcher vite s'ils
+le peuvent, afin de passer rapidement ce détroit dangereux. Le _Jean-Bart_
+se penche, et frise le sommet des premiers arbres, sans les toucher, puis
+il se balance vers ceux qui se dressent de l'autre côté de la route. Il
+oscille de nouveau et redescend vers un chêne élevé... Il s'en rapproche
+rapidement; va-t-il s'y briser? mon coeur bondit d'inquiétude. Patatra!
+C'en est fait du _Jean-Bart_, une branche s'est enfoncée dans l'appendice,
+et l'a crevé comme une peau de tambour! Tout est perdu! pensons-nous.
+Nous ramenons le ballon à terre, nous voyons avec joie qu'il n'en est
+heureusement pas ainsi: l'avarie peut se réparer. L'appendice seul est
+crevé. Jossec monte dans le cercle, et de son cache-nez, étrangle le
+ballon au-dessus du cercle de l'appendice.--Nous l'aidons dans ce travail
+difficile, car perchés dans le cercle, et les mains levées, nous touchons
+à peine la partie malade de l'aérostat. Il faut faire une ligature à bras
+tendu, pendant que le vent nous balance, et nous jette dans les cordages,
+tantôt sur le dos, tantôt à plat ventre. En nous soutenant mutuellement,
+nous cicatrisons la plaie du _Jean-Bart_. Jossec qui sait ce que c'est
+qu'une voie d'eau dans un navire, a appris qu'une voie de gaz ouverte dans
+un aérostat n'est pas moins dangereuse. Mais il a su réparer celle-ci
+en habile aéronaute; il est excellent gabier, et la navigation aérienne
+touche en bien des points à la navigation océanique.
+
+L'air est agité, et le vent augmente d'intensité. Les rafales sifflent, et
+font bondir le ballon qu'elles ont déjà en partie dégonflé. L'étoffe n'est
+plus aussi bien tendue, elle se creuse par moment, en faisant entendre un
+bruit sourd et lugubre.--Il faut attendre que la tourmente ait passé.
+Car le transport devient actuellement impossible. Nous postons quatre
+factionnaires autour du _Jean-Bart_, et nous allons jusqu'au village de
+Chanteau, où nous prenons un modeste repas que nous avons tous bien gagné.
+On remplit de vin deux seaux, et nos moblots y puisent à tour de rôle.
+Cette collation ranime leur ardeur. Ils trouvent que, décidément, il y a
+du bon dans le service des ballons captifs.
+
+En dépit du vent, nous nous décidons à continuer notre route, car nous
+voulons arriver au camp de Chilleur. Nous savons que le général d'Aurelles
+n'est pas bien convaincu de l'utilité des ballons captifs; que dira-t-il
+si ses premiers ordres n'ont pu être exécutés pour cause de vent?
+Qu'importent les obstacles imprévus, l'insuffisance d'un matériel
+improvisé, les difficultés dues à la mauvaise saison? Expliquer toutes ces
+bonnes raisons quand on a échoué, c'est perdre son temps. Il faut réussir
+à tout prix. Un général vaincu est un mauvais soldat. Un ballon dans une
+première tentative a été crevé. Supprimons les ballons. Voilà comme on
+juge aujourd'hui. Nous ne l'ignorons pas, aussi faut-il nous efforcer de
+vaincre le vent, notre ennemi à nous.
+
+Les mobiles se remettent en marche traînant à la remorque le _Jean-Bart_,
+où nous sommes montés tous deux mon frère et moi. Les chemins sont
+couverts d'une boue gluante, qui se colle aux semelles, et nous préférons
+geler dans la nacelle que patauger dans la crotte. D'ailleurs tout à
+l'heure un coup de vent sec, imprévu, a failli faire lâcher prise à tous
+nos hommes à la fois. Nous avons entrevu la possibilité d'une ascension
+libre, faite malgré nous. Dans le cas d'un semblable accident, nous tenons
+à nous trouver ensemble. Nous songeons même que nous n'avons pas d'ancre
+dans la nacelle et qu'en cas de départ dans les nuages, le retour à terre
+ne serait pas facile. Mais nous chassons de notre esprit cette vilaine
+perspective, nous ne pouvons pas, pour le présent, réparer cette omission,
+n'y pensons plus.
+
+Le traînage de l'aérostat devient de plus en plus pénible.--Les mobiles
+sont fatigués.--Nous essayons d'un nouveau moyen de locomotion que nous
+regrettons bientôt de ne pas avoir usité plus tôt, car il est plus
+pratique et moins fatigant. Au lieu de traîner le ballon juché dans l'air
+à 30 mètres de haut, nous le faisons descendre jusqu'à un mètre ou deux de
+la surface du sol, les mobiles le maintiennent presque au-dessus de leurs
+têtes. Dans ces conditions les oscillations ont une amplitude moindre, et
+le travail de traction est plus facile. Il était bien simple de songer de
+suite à ce procédé, mais on n'apprend décidément qu'à ses dépens.
+
+Nous arrivons bientôt au milieu de vastes plaines, où nous n'avons plus
+à craindre les récifs terrestres. Mais le soleil se couche et le vent ne
+s'apaise pas. Il est six heures. Nos hommes sont épuisés. Ils commencent
+à se plaindre, ils ne tirent que mollement, et ont toutes les peines
+du monde à ne pas laisser entraîner le ballon par le vent qui nous est
+toujours contraire. C'est à peine si nous faisons un kilomètre à l'heure.
+
+--Courage, leur crions-nous, nous arrivons bientôt à Rebréchien. Il faut
+aller jusque-là, car en restant ici, il n'y aurait pas de dîner. Et
+là-bas, vous aurez un bon repas!
+
+Nous avons les pieds et les mains littéralement glacés, et le mouvement de
+roulis de la nacelle devient insupportable. Mais nous n'osons rien dire.
+Quel exemple pour les soldats si les chefs se plaignaient déjà!
+
+Bientôt, il fait nuit noire, quelques paysans regardent stupéfaits le
+passage de ce monstre inconnu pour eux. Le ballon se découpe sur le ciel,
+en une vaste silhouette noire qui se balance au-dessus de la plaine; il
+est tiré par des groupes humains qui ressemblent de loin à des ombres
+échappées du monde infernal. Tous ces travailleurs sont fatigués et
+silencieux. On dirait l'apparition fantastique d'une légende.
+
+A 7 heures, la lune se montre et complète le merveilleux de cette scène
+bizarre; elle nous éclaire de ses rayons, et se reflète sur l'aérostat, en
+lui donnant l'aspect d'une grande sphère de métal poli.
+
+S'il fallait continuer quelques heures de plus un semblable voyage, nous
+ne tarderions pas à tomber de fatigue, au milieu des champs. Les pauvres
+mobiles ont les mains coupées par les cordes, ils marchent avec peine
+dans la terre labourée. Depuis que la lune s'est montrée, le froid
+est insupportable.--Une bise glacée nous paralyse dans la nacelle.
+Heureusement nous apercevons dans le lointain le petit village de
+Rebréchien qui allume ses feux du soir.
+
+C'est la terre promise qui s'ouvre à nous. Il faudra demain recommencer le
+voyage. Mais une bonne nuit nous aura rendu nos forces.
+
+A 8 heures, nous faisons arrêter le ballon à l'entrée du village. Il y a
+douze heures que nous sommes traînés en ballon captif, il y a douze heures
+que nos mobiles tirent sur des cordes de toute la force de leurs poignets:
+ma foi ce sont de solides gaillards, et bien d'autres à leur place
+auraient succombé à la tâche. Mais leur bonne volonté est à la hauteur de
+leurs poignes, ils aiment, malgré eux, leur ballon captif qui leur a donné
+tant de mal, car leur instinct leur fait comprendre qu'il y a là quelque
+chose de nouveau, d'inconnu, d'utile. Braves coeurs! Ils aiment la patrie,
+ils sont pleins d'ardeur, pleins de zèle. Que n'aurait-on pas fait avec de
+tels soldats! Mais il aurait fallu savoir les conduire, les soigner. Ils
+travailleront demain avec la même ardeur, mais à condition que ce soir ils
+dîneront et dormiront bien. C'est ce qui ne leur arrive pas tous les jours
+en présence de l'ennemi. Privés de sommeil, privés de nourriture, accablés
+de fatigue, ils fuient sous le feu des batteries prussiennes. Mais qui
+donc tiendrait tête à des solides combattants quand les privations de
+tous genres ont transformé l'homme robuste en un malade, chez lequel
+l'abattement, le découragement ont succédé au courage, à la résolution? Un
+estomac trop longtemps vide ne sait plus avoir d'énergie.
+
+Avant de nous livrer à un repos dont nous avons tous grand besoin, nous
+prenons soin de disposer le ballon de telle sorte que les coups de vent
+violents auxquels il est soumis sans cesse ne puissent l'entraîner au
+loin. Jossec et Guillaume vont chercher des pelles et des pioches; ils
+creusent un trou carré où la nacelle, remplie de pierres et de sacs de
+lest, est enterrée jusqu'au bordage supérieur. Nous ne tardons pas à nous
+apercevoir que ces précautions sont insuffisantes, le ballon qui a perdu
+une quantité appréciable de gaz, est flasque et distendu, son étoffe
+devient concave sous l'effort de l'air agité, et ce qui nous étonne, c'est
+qu'il ne vole pas en lambeaux d'un moment à l'autre. En se creusant ainsi,
+l'aérostat forme voile, et acquiert une force de traction énorme; en
+quelques minutes, il a si bien élargi le trou de la nacelle, qu'il l'en
+retire, et courrait à la surface des champs avec la vitesse d'un train
+exprès si les _moblots_ ne s'étaient jetés à temps sur les cordages; nous
+faisons rentrer la nacelle du _Jean-Bart_ dans sa prison; nous attachons
+au cercle une corde solide à l'extrémité de laquelle nous fixons une ancre
+que nous enfouissons à deux ou trois pieds sous terre. Cette fois le
+_Jean-Bart_, croyons-nous, est cloué au sol, il sera peut-être éventré
+sous l'action du vent, mais il ne se débarrassera pas de ses liens. Hélas!
+L'un et l'autre accidents allaient survenir dans la nuit au plus fort de
+la tempête.
+
+A 6 heures du matin, les rafales sont si puissantes que l'aérostat se
+penche complètement jusqu'à terre; là il roule sur lui-même, son étoffe
+se soulève avec force comme une poitrine opprimée. On dirait le râle d'un
+être vivant qui va succomber, et qui lutte encore contre la mort. Les
+mobiles en faction nous ont éveillés à temps pour assister à cette agonie.
+Mais que faire pour conjurer le mal? Nous sommes de pauvres médecins qui
+viennent trop tard, et qui ont à lutter contre une force qu'ils ne peuvent
+vaincre. Ces tortures du _Jean-Bart_ nous font mal à voir; que de peines,
+que de tourments, que de patience devenus inutiles!--Nous allons échouer
+en vue du port.
+
+Pauvre ballon! Son étoffe est bien solide, car elle est froissée par le
+vent, avec une violence inouïe, l'air s'y engouffre précipitamment, et y
+résonne sourdement. Le _Jean-Bart_ se crispe, s'agite, touche le sol,
+puis se redresse, bondit et s'allonge, comprimé par le poids de l'air
+en mouvement. Tout à coup une rafale siffle dans les arbres avoisinants
+qu'elle fait ployer, elle enlève le ballon comme un fétu de paille, et
+l'entraîne à cent mètres de son point d'attache. Arrivé là, le _Jean-Bart_
+s'affaisse, il a succombé dans cette lutte inégale du faible contre
+le fort, son étoffe s'est fendue de l'appendice à la soupape. Le gaz
+s'échappe en une seconde: Le fier aérostat si beau, si puissant, n'est
+plus qu'un lambeau d'étoffe informe, un amas de chiffons, une guenille. Il
+a perdu sa vie, son âme, il est mort. Mais, contrairement à l'être animé,
+il ressuscitera sous la même forme; une bonne couture, une pièce d'étoffe
+et deux mille mètres cubes d'hydrogène carboné, produiront le miracle.
+
+Les témoins de cette scène étrange sont stupéfaits de cette force de
+l'air, frappant une surface légère, car ils ont assisté à une expérience
+vraiment remarquable. Le ballon a soulevé sa nacelle remplie d'un poids de
+deux à trois mille kilogrammes, il a entraîné son ancre avec lui, en lui
+faisant tracer dans la terre labourée un sillon d'un mètre de profondeur.
+Je crois pouvoir affirmer que cinquante chevaux et peut-être même
+davantage n'auraient pas déraciné ce fardeau.
+
+Cherchez donc la direction des ballons, avec un vent pareil! Où vous
+cacheriez-vous, utopistes et faux inventeurs qui voulez conduire les
+aérostats dans l'air avec une paire de rames, avec une voile, grecque ou
+latine, si vous aviez été là parmi nous à voir succomber le _Jean-Bart_!
+Apprenez à connaître l'outil que vous voulez améliorer, avant de rêver
+pour lui des progrès insensés. Maniez les ballons, montez dans leurs
+nacelles, gravissez les sommets des nuages, conduisez-les à terre et
+en l'air, et dans ces promenades pratiques vous rencontrerez peut-être
+l'inconnu que vous cherchez.--Mais vous ne trouverez jamais rien, en
+faisant de l'aéronautique en chambre. Ce n'est pas assis devant un bureau
+que Watt a trouvé les merveilleux organes de la machine à vapeur, c'est le
+marteau à la main, dans un atelier de mécanicien.
+
+Nous replions l'aérostat, et la foule des paysans qui n'était pas là hier
+à notre arrivée, accourt pour voir le ballon. La figure de quelques-uns
+d'entre eux est vraiment comique.
+
+--Jean-Pierre, tu verras le ballon demain matin, avait dit un témoin de
+notre arrivée à son ami, c'est une grande machine ronde qui se remue,
+souffle, s'agite, qui est deux fois grande comme notre clocher et qui
+traîne dans un panier des messieurs de Paris.
+
+Et Jean-Pierre est ébahi de voir un paquet d'étoffe pliée, qui tient dans
+un panier d'osier. Il se demande si on ne s'est pas moqué de lui. Mais il
+ne sait pas qu'il faut voir un ballon gonflé. Je ne puis m'empêcher
+de comparer le gaz d'un aérostat à la parole de certains avocats; que
+reste-t-il, quand le gaz est sorti?
+
+Nous sommes assez penauds pour notre part, et c'est l'oreille basse que
+nous nous décidons à envoyer un télégramme à Tours où l'on attend de nos
+nouvelles. Nous revenons à pied à Orléans.
+
+Après quatre heures de marche, nous entrons en ville; la réponse à notre
+missive est déjà venue. Sachons rendre justice à l'intelligence du
+directeur des télégraphes qui s'occupe du service des ballons captifs, au
+lieu de bouder, de se plaindre et de nous décourager comme l'auraient fait
+tant d'autres, il nous félicite chaleureusement de nos efforts, et nous
+excite à recommencer. «Je vous envoie six ballons, nous dit-il, crevez-en
+autant que vous voudrez, mais réussissez.» Voilà de bonnes paroles
+qui nous réconfortent, c'est ainsi qu'on fait marcher des hommes
+d'action.--Malgré notre premier échec, on ne nous congédie pas avec
+l'épithète de traîtres.--Nous sommes décidément plus heureux que nos
+généraux.
+
+Du reste, ce n'est pas la persévérance qui nous manquera, mon frère et
+moi, nous avons le défaut ou la qualité d'être têtus comme mulets, quand
+nous avons un projet en tête. Le lendemain nous réparons de bon coeur un
+autre ballon, la _République universelle_, venu de Paris le 14 octobre.
+Nous allons le gonfler au premier signal, et nous pensons bien qu'il n'y
+aura pas de tempête tous les jours aux environs d'Orléans. Pour plus de
+précautions, nous préparerons même aussi un second aérostat, voulant avoir
+deux cordes à notre arc. Je n'oublie pas d'ailleurs un conseil de mon
+ami Gustave Lambert qui a appris à connaître la vie: «Pour réussir, me
+disait-il un jour, il y a un mot qu'il est indispensable de bannir de la
+langue française, c'est le mot découragement.» Quelque modeste que soit
+notre sphère d'action, prenons le parti de le rayer de notre dictionnaire.
+
+Un télégramme envoyé de Tours nous apprend que le mouvement de nos troupes
+est retardé de deux ou trois jours, et que nous avons le temps de prendre
+nos dis-positions avant l'attaque. Cette nouvelle vient à point, car
+l'usine d'Orléans ne pourra nous fournir 2,000 mètres cubes de gaz avant
+le 3 décembre.
+
+En attendant le jour du gonflement, nous faisons une visite au camp
+français accompagnés de quelques amis. Nous sommes reçus d'abord par les
+turcos, dont le campement si bizarre, si pittoresque, doit ressembler aux
+smalas du désert. Ces braves moricauds nous offrent un café excellent, et
+boivent à la santé de la France. Pauvres Arabes, quels vides effroyables
+sont ouverts dans vos rangs par le mécanisme de l'artillerie prussienne!
+L'homme est faible devant la machine impitoyable! Que peut le courage
+contre un projectile aveugle, contre une puissance aussi brutale
+qu'invincible?
+
+_Samedi 3 décembre_.--Nous commençons au lever du jour le gonflement de
+notre nouveau ballon, la _République universelle_. Ce nom un peu long
+n'est pas très-heureux, mais nous ne voulons pas toucher au baptême de
+Paris. Nos marins Jossec et Guillaume, et les mobiles sont à leur poste,
+ils commencent à se familiariser aux manoeuvres aérostatiques, que
+facilitent aujourd'hui un temps calme, un ciel serein.
+
+A 3 heures de l'après-midi, nous nous mettons en route, et bientôt perchés
+dans notre nacelle, nous passons au-dessus des campagnes, remorqués par
+les mobiles, à travers les échalas de vigne. L'air est à peine agité, et
+la _République universelle_ mollement bercée, à l'extrémité de ses cordes,
+ne nous secoue pas trop violemment dans notre panier d'osier. Nous
+dirigeons notre marche à côté du château du Colombier, vers un petit
+village, où nous ferons notre première étape. Demain nous espérons
+arriver, à la fin du jour, au camp de Chilleur, où l'on nous attend.
+
+Duruof avec son ballon restera encore en réserve; il ne se plaint pas de
+son inaction et nous nous demandons s'il ne se félicite pas de se tenir à
+l'abri des projectiles prussiens.
+
+
+III
+
+
+La déroute de l'armée de la Loire.--Les ballons captifs au château du
+Colombier.--Aspect d'Orléans.--Le dernier train.--Les blessés.--Vierzon.
+
+Dimanche 4 décembre 1870.
+
+Après bien des difficultés, analogues à celles que nous avons décrites, le
+ballon la _République_ arrive enfin au terme de sa première étape, près
+d'un petit hameau situé à 4 kilomètre à peine du château du Colombier. Il
+n'y a là que quelques chaumières tristes et monotones. Il est cinq heures,
+le vent assez vif agite l'aérostat qui plie sur son cercle, comme un arbre
+pendant l'orage. Les marins creusent dans le sol un trou profond pour y
+enfouir la nacelle, ils manient la pioche au milieu d'une plaine abritée
+par des peupliers, privés de feuilles et roides comme les mâtures d'un
+navire. On entend au loin le bruit de la canonnade qui fait retentir
+l'air comme le tonnerre pendant la tempête. Depuis deux jours, ce concert
+lugubre frappe sans cesse nos oreilles.
+
+Le capitaine des mobiles préside à la distribution des vivres de ses
+soldats, nos marins cherchent des habitations où ils pourront trouver un
+abri. Quant à nous, l'hospitalité nous est offerte par de braves paysans.
+Ils ouvrent aux aérostiers leur humble maisonnette; un feu flambant
+pétille dans l'âtre; l'hôtesse prépare à notre intention un repas frugal
+composé d'une omelette et de fromage arrosés de vin blanc. Le soir, après
+l'inspection du ballon qui s'agite toujours convulsivement sous le souffle
+de l'air, nous rentrons nous coucher, mon frère et moi, étendus tout
+habillés sur deux matelas placés à terre. Le capitaine et le lieutenant de
+la compagnie de mobiles restent assis au coin du feu. La chambre qui nous
+abrite est ouverte à tous les vents, les carreaux des fenêtres ont été
+brisés par les Prussiens à l'époque de leur première visite à Orléans. Ces
+pillards n'ont rien respecté dans l'humble habitation; quand ils y sont
+entrés, on leur a donné des fromages, du pain et du vin, tous les vivres
+de la campagne, mais ils ont cassé sans pitié les chaises, les commodes,
+ils ont brisé un vieux coucou, précieux souvenir de famille, ils ont mis
+en morceaux une glace, seul objet de luxe de l'ameublement de la pauvre
+chaumière.
+
+A minuit, des pas sonores nous réveillent en sursaut. Ce sont des mobiles
+qui viennent appeler le capitaine.
+
+--Venez, capitaine, disent-ils, on entend au loin un bruit singulier; sur
+toutes les routes c'est comme le roulement de nombreuses voitures, on
+croit apercevoir aussi des cavaliers qui passent sur le sol glacé.
+
+Tout le monde est bientôt sur pied. Rendus à travers champ à la route
+la plus proche, un sinistre défilé s'offre à nos yeux. Des voitures
+d'approvisionnement passent en files serrées, puis ce sont des cuirassiers
+qui trottent au milieu des ténèbres suivis d'une formidable procession de
+canons et de caissons d'artillerie. Çà et là des soldats égarés traversent
+les champs, comme des ombres effarées, sautent par dessus les haies;
+mornes, abattus, ils marchent la tête basse, sans rien dire, sans rien
+voir, leurs vêtements sont en lambeaux, les uns ont la tête enveloppée
+d'un foulard, les autres, demi-nus, se drapent dans de méchantes
+couvertures; ceux-ci boitent et traînent le pas, ceux-là ont le bras en
+écharpe, quelques-uns, maladifs et pâles, s'appuient sur l'épaule d'un
+ami.
+
+--Tout est perdu, nous dit un vieux zouave à barbe grise, les obus tombent
+on ne sait d'où. Dieu me damne, si j'ai rien vu de semblable! Ces maudits
+Prussiens sortent du sol pour nous écraser, nulle résistance n'est
+possible!
+
+Tout en faisant la part de l'exagération des fuyards, nous nous rendons à
+l'évidence, car le lugubre défilé se prolonge à perte de vue, avec
+toute la physionomie d'une déroute. Comment traduire les sentiments qui
+s'agitent dans notre esprit consterné? Quelle tristesse s'empare de notre
+âme au retour dans la pauvre chaumière! C'en est donc fait de la France!
+L'armée de la Loire, victorieuse à ses débuts, est déjà terrassée!
+
+La fatigue est le meilleur palliatif de la douleur; malgré l'émotion qu'a
+fait naître l'horrible tableau du désastre, nos yeux se ferment, et le
+sommeil vient arrêter le souvenir.
+
+_Lundi 5 décembre_.--A 5 heures du matin, tout le monde est sur pied. La
+déroute a duré toute la nuit, le défilé lugubre n'a pas discontinué un
+instant. Au lever du jour, elle s'accentue plus complète encore, et les
+premiers rayons d'un soleil d'hiver éclairent les milliers de voitures qui
+se dirigent vers Orléans. Plus loin, on voit encore des cuirassiers aux
+manteaux rouges, et de nombreuses pièces d'artillerie. Des blessés, le
+teint pâle, l'oeil livide, sont ramenés sur des cacolets.
+
+La _République_ est toujours gonflé au milieu de la prairie. Que faire?
+Nul ordre ne nous est envoyé! Nous laisserons-nous prendre sottement par
+les Prussiens qui approchent? Un mobile court au château du Colombier, où
+est installé un poste télégraphique. Aucune nouvelle, aucun ordre: notre
+devoir nous impose l'obligation d'attendre jusqu'à la fin. Comment se
+décider à plier bagage, en songeant que le ballon peut être utilisé au
+dernier moment.
+
+Que les Prussiens viennent s'ils le veulent! Qu'ils nous cernent, qu'ils
+nous entourent! Il sera toujours temps de couper nos cordes, et de
+lancer la _République_ au-dessus des nuages! Nos mobiles et nos marins,
+débarrassés de leur ballon, trouveront bien à se sauver à pied. Ils ont
+tous des chassepots, des revolvers et sont décidés s'il le faut à en faire
+bon usage.
+
+Attendons. C'est la décision qui est prise au milieu de la panique.
+
+--Attendons si vous voulez, nous crie d'un air insouciant le lieutenant
+des mobiles qui vient de se joindre à nous, mais, pour Dieu! déjeunons.
+
+Et disant ces mots, il nous montre en riant un magnifique lapin qu'il
+vient d'acheter trente centimes à un paysan. Ce brave homme s'est excusé
+de le faire payer un peu cher. Mais les temps sont durs. Hélas! A trente
+lieues d'ici, dans les murs de Paris, ce lapin coûterait à nos amis autant
+de pièces de cinq francs que nous l'avons payé de sous!
+
+A 11 heures, le bruit de la canonnade se rapproche singulièrement, des
+paysans accourent consternés! Les obus, disent-ils, tombent à 1000 mètres
+d'ici.
+
+Qu'allons-nous devenir? L'équipe est vite rassemblée, il faut faire les
+préparatifs de l'ascension. Au même moment, une estafette accourt. On nous
+donne l'ordre de plier le ballon, et de le porter de l'autre côté de la
+Loire, où l'armée se rassemble. Le dégonflement se fait en toute hâte.
+Mais il y a pour une bonne heure de travail.
+
+Voilà une charrette qui passe attelée d'un bon cheval.
+
+--Holà! mon bonhomme, crie le capitaine au charretier, vous êtes vide, je
+mets votre voiture en réquisition, nous en avons besoin.
+
+--Ma foi, mon capitaine, prenez, si vous voulez, la voiture et le cheval
+ne sont pas à moi.
+
+Le filet plié, le ballon, la nacelle, sont hissés sur la charrette qui se
+met en marche. Il était temps: les projectiles ennemis sifflaient dans
+l'air et tombaient à profusion sur le château du Colombier.
+
+Je cours payer notre brave hôtesse, et je vois le lieutenant de mobiles
+devant le foyer de la cheminée. Une cuiller à la main, il fait mijoter son
+lapin.
+
+--Allons, mon lieutenant, en route. Vous avez fait là un joli déjeuner
+pour les Prussiens. Mais consolez-vous, nous mangerons à Orléans!
+
+Le pauvre village va être abandonné. Les ennemis vont venir. Tous les
+paysans sont en proie à la plus violente émotion, on en voit qui se
+sauvent, on en voit d'autres qui se hâtent de cacher les objets qui leur
+sont chers!
+
+Nos 150 mobiles suivent la charrette. On arrive bientôt par un chemin de
+traverse à la grande route qui conduit en ville. Mais nous attendons
+une grande demi-heure pour prendre rang au milieu de la longue queue de
+voitures d'approvisionnement et de troupes qui défilent depuis plus de
+douze heures.
+
+Il faut avoir assisté au spectacle de la retraite de cent mille hommes
+pour se faire une juste idée du chaos, de l'encombrement désordonné qui en
+résulte. Deux files de charrettes suivent la route au milieu des troupes;
+des cavaliers dominent pêle-mêle cet océan humain, chaque charretier veut
+devancer son voisin, à chaque minute la file s'arrête pour ne reprendre
+qu'un pas lent et irrégulier. Tout le monde est silencieux, atterré, comme
+abruti. Tantôt des estafettes courent pour porter des ordres; il faut
+leur ouvrir un passage; des canons remontent le courant pour protéger la
+retraite jusqu'à la nuit.--Cependant le bruit de la canonnade augmente
+d'amplitude, l'ennemi approche! Aura-t-on le temps de traverser la Loire?
+Fasse le ciel que les obus ne tombent pas sur la route, cachée sous un
+ruban de soldats et de voitures!
+
+L'encombrement augmente à mesure qu'on avance. Devant la porte d'Orléans
+le courant s'arrête pendant près d'une heure. La foule serrée, est
+immobile. Chacun est cloué à la même place, sans pouvoir faire un pas en
+avant ou reculer d'une semelle. Je ne sais quoi de triste, de lugubre
+domine ce tableau. Toutes les maisons du faubourg Banier se ferment, les
+ruines du premier envahissement sont encore fumantes et semblent menacer
+les habitations intactes. Les portes sont tirées au dedans, les volets
+sont clos; de temps en temps une tête passe pour voir si ce sont encore
+des pantalons rouges qui défilent!
+
+A trois heures de l'après-midi, les pièces de canon de la marine, placées
+en avant des faubourgs d'Orléans, commencent à tonner au moment où nous
+arrivons place Jeanne d'Arc; nous voyons là un colonel furieux, les yeux
+injectés de sang, qui court après des fuyards un revolver à la main;
+il les rassemble en un peloton. Un tambour résonne, et les lâches sont
+contraints de se porter à l'ennemi. La caisse sonne la charge d'un ton
+lugubre et monotone.
+
+La faim commence à nous faire subir ses angoisses, mais il ne reste plus
+un morceau de pain à Orléans. Cent mille hommes viennent de passer là
+avant nous. Nous courons à la gare où Bertaux, Duruof et son équipe, les
+colombophiles Van Roosebeke et Cassiers sont réunis. Nos ballons sont
+sauvés du naufrage. Nous allons tous partir par le dernier train qui se
+forme sous nos yeux. Il est uniquement composé de fourgons où s'entasse
+une foule énorme.
+
+Jamais je n'oublierai l'épouvantable tableau qu'offre en ce moment la
+gare d'Orléans. Elle est encombrée de blessés, aux yeux hagards, qui se
+traînent jusqu'au train pour s'enfuir. Nôtre fourgon contient six ballons,
+nous sommes dix-sept avec nos équipes, et en outre cinq capitaines de la
+ligue ont pris place accroupis sur les nacelles. De malheureux blessés
+nous supplient de leur donner asile, mais il est de toute impossibilité de
+placer une aiguille parmi nous. Les uns ont la tête ouverte par une balle,
+d'autres ont le bras ballant et inerte, d'autres s'appuient sur les
+épaules d'un camarade. Tous ces soldats sont à demi couverts de vêtements
+en lambeaux, des zouaves n'ont plus ni molletières ni souliers, la plupart
+n'ont pas de capotes, ni de képis, ni de couvertures ... et il gèle à
+pierre fendre!
+
+Le train va partir. C'est le dernier, il est cinq heures Les blessés qui
+ont encore quelque force se hissent sur le toit des fourgons; malgré le
+froid, ils se tiennent là immobiles, couchés à plat ventre. Ceux-là sont
+encore privilégiés, car d'autres, bien plus nombreux, ne partiront pas.
+La captivité les attend! Ils gémissent, ils pleurent, ces malheureux, à
+l'idée d'être enlevés à ce lieu si cher, à la patrie, à la famille, aux
+amis. Le coeur saigne devant de tels tableaux que nulle plume ne saurait
+décrire! Au milieu de tout cela, des têtes affolées crient et s'agitent,
+des paniques s'emparent de la foule.
+
+--Les rails sont coupés, disent les uns, votre train va être brisé!
+
+--Les canons prussiens, disent les autres, vous attendent au tournant de
+la Loire.
+
+A cinq heures et demie, la locomotive siffle. Le train part, au milieu
+du gémissement des blessés exposés sur le toit des fourgons. Le coup de
+collier brusque de la machine a ouvert leurs plaies et leur a arraché des
+cris de douleur. Nous suivons lentement le bord de la Loire; les boulets
+français sifflent à travers les arbres, on aperçoit au loin le pont
+d'Orléans littéralement couvert d'une mer humaine. A côté, un pont de
+bateaux jeté sur le fleuve facilite le mouvement de la retraite. Le soleil
+se couche; son disque, rouge comme du sang, lance ses derniers rayons sur
+cet horrible panorama qu'accompagne le bruit du canon. Au milieu d'une
+telle désolation, je me figure entendre la grande voix du poëte, s'écrier
+comme après Waterloo:
+
+ C'est alors
+ Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée,
+ La déroute géante, à la face effarée,
+ Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons,
+ Changeant subitement les drapeaux en haillons,
+ A de certains moments, spectre fait de fumée,
+ Se lève grandissante au milieu des armées,
+ La déroute apparut au soldat qui s'émeut
+ Et, se tordant les bras, cria: Sauve qui peut!
+
+Nous croisons en chemin le train de M. Gambetta, mais un signal le fait
+arrêter. Il n'est plus temps d'entrer à Orléans. Les rails viennent
+d'être coupés. Le ministre de l'intérieur et de la guerre est obligé de
+rebrousser chemin, de revenir à Tours.
+
+Cependant nous sommes entassés pêle-mêle dans notre fourgon, plongés dans
+une obscurité complète, l'estomac vide et littéralement gelés, car la bise
+glaciale siffle à travers les portes mal jointes. Mais comment oser se
+plaindre en entendant sur nos têtes le bruit que font en frappant du pied
+les malheureux blessés juchés sur le toit du fourgon? Quelques-uns sont
+râlants, la douleur les a vaincus, la mort va les saisir! En effet, à
+minuit, le train s'arrête à Vierzon. On retire des cadavres des voitures.
+Quelques blessés, pendant le voyage, sont morts de froid! Détournons les
+yeux de scènes aussi épouvantables et entrons à Vierzon, où nous devons
+rester jusqu'à quatre heures du matin.
+
+Il fait nuit noire. Pas un passant dans les rues. Un hôtel est en face la
+gare, une lumière y brille. Le marin Jossec frappe à la porte, on ouvre.
+
+Nous entrons dans une grande salle qui est le restaurant de l'endroit.
+
+--Que voulez-vous? nous dit le patron d'un ton grognon, je n'ai pas de
+place ici pour vous loger.
+
+--Nous venons d'Orléans, épuisés de fatigue, de faim. Voilà plus de
+vingt-quatre heures que nous n'avons pas mangé. Donnez-nous à souper et
+allumez un bon feu. Nous partons dans trois heures.
+
+--Impossible, riposte le patron, il est passé minuit et je ferme. Je ne
+peux vous recevoir, retirez-vous.
+
+J'insiste poliment en faisant comprendre à mon interlocuteur que nous
+venons de l'armée, que son patriotisme devrait le mettre dans l'obligation
+de nous mieux accueillir. Il ne veut pas entendre raison.
+
+--Retirez-vous, dit-il insolemment, et il ferme la porte au nez de nos
+marins qui viennent nous rejoindre. Nous commençons à nous fâcher tout
+rouge.
+
+--Ouvrez de suite, disons-nous, ou la porte vole en éclats.
+
+Et voilà nos marins qui frappent au dehors avec violence. Le patron se
+décide à ouvrir, il est furieux.
+
+--Je vais aller chercher le poste, dit-il. D'ailleurs, qui êtes-vous? Je
+ne vous connais pas.
+
+--Votre insolence nous dispenserait de vous donner d'explication, mais
+voici nos papiers bien en règle qui vous montreront d'où nous venons.
+Maintenant, rappelez-vous que nous sommes ici quatorze hommes bien
+décidés, forts de notre droit et de notre argent, à prendre l'asile et le
+dîner que vous refusez.
+
+Cette menace ne produit pas mauvais effet. La patronne est descendue, elle
+appelle son mari dans la cuisine; la bonne arrive. Il se tient là un petit
+conseil de guerre qui se termine en notre faveur.
+
+Le maître d'hôtel se décide à allumer un grand feu, à nous servir un
+excellent repas que nous dévorons avec un appétit de naufragés. Il nous
+fait chauffer du café, nous causons en fumant jusqu'à quatre heures du
+matin, heure à laquelle nous reprenons un train qui nous transporte à
+Tours.
+
+
+IV
+
+
+Organisation définitive des aérostiers militaires à Tours.--Expérience
+d'une montgolfière captive.--Expédition de Blois.--M. Gambetta et le
+chef de gare.--Nouvelle défaite.--Tours et le Mans.--Le camp de
+Gonlie.--Ascensions captives.
+
+Du 6 au 20 décembre 1870.
+
+Tours, que nous retrouvons, n'a pas changé d'aspect. Toujours même
+mouvement dans les rues. On rencontre des officiers de tous les régiments,
+des francs tireurs de tous les costumes, de toutes les espèces, des
+solliciteurs de tous les rangs. Mais le niveau de l'espérance a
+singulièrement baissé, on parle du déménagement du gouvernement; les
+optimistes les plus convaincus ne se dissimulent plus la gravité de la
+situation. Où nous mèneront ces désastres accumulés? Où allons-nous? C'est
+ce que chacun se demande avec anxiété.
+
+Le nouveau théâtre est transformé en un arsenal aérostatique où sont
+amoncelés les ballons venus de Paris. Ils sont réparés, pliés dans leurs
+nacelles, afin qu'il soit possible au moment voulu de les utiliser. La
+famille Poitevin, venue d'Italie, pour offrir ses services aériens à la
+France, critique l'emploi des ballons à gaz pour les usages de l'armée,
+et veut substituer les montgolfières qui, sans exiger une usine pour être
+gonflées, nécessitent seulement quelques bottes de paille enflammées.
+
+M. Steenackers me fait l'honneur de me demander mon avis à ce sujet. Je ne
+lui dissimule pas ma façon de penser:--Certes, lui dis-je, le ballon à
+gaz a contre lui l'embarras du gonflement, mais une fois rempli, il a une
+force ascensionnelle assez considérable pour résister à un vent d'une
+intensité moyenne, il reste gonflé plusieurs jours de suite, toujours prêt
+à transporter l'observateur à deux cents mètres dans l'atmosphère.--La
+montgolfière se gonfle vite, mais elle a une faible force ascensionnelle,
+elle se penchera contre terre sous l'effort de la moindre brise, et vite
+refroidie, elle perdra en un clin d'oeil toute son énergie.
+
+Du reste toute discussion, toute opinion, ne valent pas une expérience.
+Que ceux qui ne partagent pas notre manière de voir sachent nous
+convaincre par les faits; nous ne demandons pas mieux que de changer
+d'avis quand nous aurons vu.
+
+_7 décembre_.--Une montgolfière construite à Tours, se gonfle à midi, dans
+le jardin de la Préfecture. Les membres de la Commission scientifique, M.
+Steenackers, quelques aéronautes assistent à l'expérience. L'appareil est
+suspendu à une corde horizontale fixée à la cime de deux grands arbres;
+on apporte des bottes de paille que l'on allume à sa partie inférieure.
+L'élévation de température produite par la combustion, dilate l'air
+contenu dans la sphère de toile, qui s'arrondit complètement en moins de
+vingt minutes. On attache à la hâte une petite nacelle où le fils Poitevin
+se tient à peine; il jette un peu de lest, et la montgolfière s'élève,
+enlevant avec elle un câble que quelques hommes retiennent à terre. Mais
+c'est bien péniblement que l'appareil se soulève du sol, il monte à dix
+mètres et s'arrête là, haletant, épuisé. L'aéronaute jette un sac de lest,
+puis un second, et tout ce qu'il peut faire, c'est d'atteindre le sommet
+d'un bouquet d'arbres, où il se pose comme un pauvre oiseau auquel on
+aurait coupé les ailes. Déjà la montgolfière se dégonfle, elle est fixée
+à un obstacle terrestre qu'elle ne veut plus quitter.--Le fils Poitevin
+abandonne sa nacelle, et descend de l'arbre de branche en branche. Une
+mauvaise langue lui dit au retour de son humble voyage:--Pour en faire
+autant, il n'est pas besoin de montgolfière. Vous auriez pu monter à
+l'arbre comme vous en êtes descendu!
+
+Pour ma part je m'attendais à ce résultat, et je me demande même comment
+des aéronautes experts ont pu s'engager dans une semblable tentative. Il
+est bien facile de calculer la force ascensionnelle d'un aérostat à gaz ou
+à air chaud, il n'est pas nécessaire d'être mathématicien pour savoir que
+si elle varie, ce n'est certes pas selon la volonté de son aéronaute. Un
+athlète qui est capable de porter 20 kilogrammes à bras tendu, ne s'engage
+jamais à en porter 100. Une montgolfière de 1200 mètres cubes enlève un
+voyageur en liberté, mais elle n'est pas capable de soulever en outre
+la corde qui la retient captive, et de lutter par un excès de force
+ascensionnelle, qu'elle ne possède pas, contre l'impulsion du vent.
+
+Cette expérience a cela de bon, qu'on ne parle plus des montgolfières. On
+en revient aux ballons à gaz, et il est décidé que pour régulariser notre
+situation, on organisera une compagnie d'aérostiers militaires, attachés
+à l'armée et dépendant du ministère de la guerre, car à Orléans nous
+n'avions aucune commission en règle. Si l'ennemi nous avait pris avec nos
+ballons, il n'aurait certainement pas manqué de nous fusiller d'abord. On
+aurait avisé ensuite.
+
+Voici les aéronautes que M. Steenackers a signalés au ministre de la
+guerre, et qui viennent de recevoir les galons de capitaines:
+
+ Gaston Tissandier.
+ Albert Tissandier.
+ J. Revilliod.
+ A. Bertaux.
+ Poirrier.
+ Nadal.
+ J. Duruof.
+ Mangin.
+
+Il est convenu que mon frère et moi, nous prendrons possession du ballon
+de soie la _Ville de Langres_, et du _Jean-Bart_ qui sera réparé. Nous
+aurons, comme chefs d'équipe, Jossec et Guillaume, et quatre autres
+matelots comme aides-manoeuvres.
+
+MM. Revilliod et Poirrier dirigeront les opérations de deux ballons de
+2000 mètres cubes. Leurs chefs d'équipe sont les marins Hervé et Labadie,
+venus de Paris en ballon, qui seront aidés par quatre matelots.
+
+M. Bertaux est choisi comme capitaine trésorier de la compagnie: il sera
+assisté de M. Bidault. M. Nadal sera chargé des démarches à faire pour le
+gonflement, il prêtera son concours aux deux équipes.
+
+MM.J. Duruof et Mangin sont incorporés dans la compagnie, mais ils
+resteront à Bordeaux, chargés de surveiller le matériel de réserve, et de
+préparer ce qui est nécessaire à leurs collègues en activité.
+
+Chaque ballon en campagne sera accompagné de 150 mobiles.
+
+On nous a fait faire un costume très-simple, qui offre quelque analogie
+avec celui de la marine. Seulement les galons sont en argent et l'ancre de
+la casquette est penchée. On nous remet notre nomination du ministère de
+la guerre, et nous touchons le jour même notre solde d'entrée en campagne,
+qui s'élève à 600 francs. Elle est destinée à nos frais d'équipement. Nous
+avons des appointements de 10 fr. par jour.
+
+La compagnie des aérostiers militaires est ainsi parfaitement organisée,
+mais on en complique malheureusement la formation par la nomination d'un
+colonel et d'un commandant.--Rien de mieux, direz-vous?--Sans aucun doute,
+si ces chefs que l'on nous impose ont quelque connaissance pratique qu'ils
+sont à même d'utiliser. Mais leur seul mérite aérostatique est d'être
+parents et amis de hauts fonctionnaires. Ils n'ont jamais été en ballon
+et n'iront probablement jamais, mais ils n'en touchent pas moins de gros
+appointements. On leur donne en outre la direction du service des pigeons
+voyageurs qu'ils ne connaissent pas mieux que les ballons; ils regardent
+faire les hommes spéciaux, Van Roosebeke, Cassiers et leurs collègues
+venus de Paris en ballon avec leurs messagers ailés, mais ils touchent
+encore de ce côté de bonnes et grasses rétributions.--Pendant que nous
+allons gonfler plus tard nos ballons au Mans, à Laval, notre colonel et
+notre commandant resteront à Poitiers, jouant au billard et fumant des
+cigares. Le premier janvier, ils seront nommés chevaliers de la Légion
+d'honneur pour action d'éclat.--Vous riez, n'est-ce pas? Et cependant
+rien n'est plus vrai, les choses se sont passées exactement comme nous le
+disons là. Ce serait comique, si ce n'était navrant, car il est à supposer
+malheureusement que ce fait n'est pas isolé, et que la France a été en
+proie à un désordre, un gaspillage inouïs, élevés à la hauteur d'une
+institution.
+
+Hélas! faut-il qu'aujourd'hui, comme hier, il y ait mêmes abus, mêmes
+faveurs! Est-il donc écrit que les gouvernements doivent se suivre et se
+ressembler! Suivant l'expression d'un de nos plus spirituels journalistes,
+serait-ce bien toujours la même boutique, et n'y aurait-il de changé que
+l'enseigne?
+
+_Vendredi 9 décembre_.--A 8 heures du matin, la compagnie des aérostiers
+militaires part pour Blois. Nous avons à notre disposition deux fourgons,
+où sont nos ballons, une plate-forme roulante où se trouve la batterie
+à gaz; le zinc en lamelles et les touries d'acide sulfurique. Il
+paraît qu'on va se battre dans ces parages et que nous pourrons rendre
+d'importants services.
+
+Nous arrivons à Blois, dans nos fourgons, car il ne faut plus songer aux
+wagons de voyageurs. Du reste, quoique ce mode de locomotion soit peu
+confortable, c'est bien là le cadet de nos soucis.
+
+On ne vit plus réellement dans les temps où nous sommes, les malheurs
+s'abattent sur la France avec une telle rapidité, que l'esprit égaré,
+éperdu, est en proie à un vertige perpétuel qui lui ôte toute réflexion.
+A Blois, nous trouvons une ville bouleversée. Tout le monde parle de
+nouveaux revers, de nouveaux désastres. Dans les rues, on nous apprend que
+les Prussiens sont aux portes, nous courons à la préfecture et ces tristes
+renseignements se confirment.
+
+Le général P.... fait sauter sous nos yeux le pont de pierre. On nous
+apprend ensuite que dans sa précipitation, il a oublié d'envoyer chercher
+les approvisionnements de farine qu'on a laissés de l'autre côté du
+fleuve. On nous affirme que 10,000 soldats qui s'étaient cachés à
+Chambord, pour attaquer les Prussiens à l'improviste, ont été surpris
+eux-mêmes pendant la nuit, que trois batteries de canons ont été prises
+par l'ennemi. Mon Dieu! mon Dieu! quelle confusion, quel désordre!
+
+A la gare, nous voyons revenir des convois chargés de blessés, voilà ce
+qui ne manque plus aux spectacles que nous sommes appelés à voir. Dans
+l'ambulance un jeune soldat a la mâchoire inférieure enlevée, sa bouche
+est devenue béante, son oeil hagard est effrayant. Je détourne la tête.
+C'est horrible à voir. Une soeur de charité panse cette plaie.
+
+Quel tableau pour un grand artiste! Au lieu de nous représenter la guerre
+par des bataillons qui prennent une redoute au milieu d'une fumée de
+poudre et de gloire, qu'il retrace cette scène navrante, et que, dans le
+lointain, il nous montre une mère qui pleure. Ce sera là la véritable
+image de la guerre.
+
+Et nos ballons? Nous n'y songeons déjà plus! Pourquoi nous envoyer ici, il
+est trop tard, il n'y a plus rien à faire.
+
+Voilà un train spécial qui accourt sur la voie ferrée. C'est M. Gambetta
+qui arrive. Il descend précipitamment, avec M. Spuller, son chef de
+cabinet. Il demande le chef de gare qui n'a pas été prévenu de l'arrivée
+du ministre, et qui, au milieu d'un travail incessant, a pris quelques
+minutes de repos.
+
+M. Gambetta s'agite et tempête contre le chef de gare qui ne vient pas.
+Il se promène impatiemment, puis s'arrête en frappant du pied. Il est
+furieux.
+
+Le chef de gare arrive enfin, c'est un vieillard modeste et respectable.
+M. Gambetta le malmène, et lui dit les choses les plus dures, les plus
+humiliantes, devant un public nombreux qui n'approuve nullement du reste
+cette manière d'agir si peu courtoise.
+
+--Pauvre chef de gare, disait un spectateur, un si excellent homme, si
+dévoué, si laborieux, c'est bien triste.
+
+--Ce qui est bien plus triste, répondit quelqu'un, c'est de voir M.
+Gambetta, un ministre, un souverain, humilier injustement un vieillard,
+sans savoir seulement s'il est coupable.
+
+Je me rappelais à ce moment ce qu'un homme d'un grand mérite m'avait dit
+sur notre dictateur: «Il a deux défauts dont il ne guérira jamais, il est
+avocat et méridional.»
+
+M. Gambetta part comme il est venu, et les choses ne vont pas mieux. Le
+chef de gare reçoit dans la soirée l'ordre d'évacuer son matériel de
+guerre. Il nous conseille de partir. Nous voulons attendre, persuadés
+qu'un télégramme va être envoyé, qu'on n'a pu expédier ici les aérostiers
+et leur matériel sans but, sans motif. Nous attendons jusqu'au lendemain
+matin, passant la nuit dans la gare, assistant à la funèbre procession des
+trains chargés de blessés, qui passent de quart d'heure en quart d'heure.
+A l'ambulance de la gare, il y a une soeur de charité et un moine, ils ont
+à soigner des centaines de blessés à la fois. Heureusement que nos
+marins sont là, ils se mettent sous les ordres de la soeur de charité,
+distribuent les bouillons aux malades, et se transforment en infirmiers.
+Les aérostiers à Blois n'auront pas passé tout à fait inutiles.
+
+Le lendemain à 10 heures, il ne reste absolument rien en gare, les
+Prussiens vont arriver, dit-on. Il serait trop maladroit de se laisser
+prendre avec son matériel. Une locomotive est accrochée à nos fourgons,
+elle nous ramène à Tours.
+
+A notre arrivée à Tours, nous apprenons que décidément la délégation
+du gouvernement de la Défense nationale va se _replier_ à Bordeaux.
+Le chef-lieu de l'Indre-et-Loire ressemble à une fourmilière remuée
+fortuitement par un bâton. C'est un mouvement fébrile, une agitation
+sombre et lugubre.
+
+M. Steenackers nous donne l'ordre de gagner le Mans, pour nous mettre à la
+disposition du général Marivaux, commandant l'armée de Bretagne.
+
+_11 décembre_.--Nous partons dans nos fourgons à 8 heures du soir. La gare
+de Tours est envahie par une foule énorme qui abandonne ses foyers. Des
+milliers de wagons, chargés de vivres, de munitions, s'évacuent lentement
+au milieu d'un gâchis indescriptible. Nous sommes obligés de nous tenir
+prêts à partir trois ou quatre heures à l'avance. Si nous avons le malheur
+d'abandonner nos ballons, ils seront enlevés par une locomotive, emportés
+je ne sais où. Il faut rester auprès de notre matériel, et demander de
+quart d'heure en quart d'heure, si le moment d'être attachés à un train
+est arrivé. Personne ne sait plus où donner de la tête. Des officiers,
+chargés de faire partir des fourgons de munitions, se querellent avec les
+employés du chemin de fer, ce sont des discussions, des cris à n'en plus
+finir, il s'élève sur ce flot de têtes qui encombre la gare, un brouhaha
+perpétuel, qui souffle comme un vent d'inquiétude et de désespoir. C'est
+la panique, c'est la débâcle!
+
+Nous sommes entassés dans notre fourgon comme des harengs dans une
+barrique. Les ballons pliés tiennent presque toute la place. Par dessus
+ces ballots, on se perche tant bien que mal, Bertaux, Poirrier, Revilliod,
+mon frère et moi, avec nos quatre chefs d'équipes et nos huit marins. Nous
+sommes plongés dans l'obscurité la plus complète, il fait un froid de
+loup, et six heures de voyage nous séparent du Mans; trop heureux si
+quelque retard imprévu ne nous fait pas faire le tour du cadran dans notre
+prison cellulaire.
+
+Nous arrivons à 2 heures du matin, moulus, brisés, mais nous arrivons,
+c'est l'essentiel. Les jours suivants se passent à chercher un local pour
+nos ballons. L'atelier des bâches à la gare est mis à notre disposition.
+La _Ville de Langres_ y est étalé; nos marins le vernissent à neuf.
+
+Il faut s'occuper à présent des rations de vivres que le ministre de la
+guerre a mises à la disposition des marins aérostiers. Nous avons nos
+commissions en règle, l'intendance ne fera pas de difficultés. Erreur
+profonde. L'intendant n'a pas reçu d'ordre direct, il y a encore quelques
+formalités à remplir; bref, il ne nous donne pas nos vivres, mais il a eu
+soin de nous faire attendre une heure dans son bureau pour arriver à cette
+solution. Heureusement que nous sommes assez riches pour avancer deux
+francs par jour à huit hommes, mais si nous commandions un bataillon, que
+ferions-nous? Il faut le demander aux colonels de notre armée qui se sont
+vu refuser des vivres pour leurs soldats par des intendances, où des
+milliers de pains moisissaient dans la cour. Mais à quoi bon se donner la
+peine d'attaquer l'intendance française? On n'en dira jamais assez à ce
+sujet, c'est chose malheureusement connue et convenue.
+
+Notre ballon est prêt, allons prendre les ordres du général commandant en
+chef l'armée de Bretagne. Le jeudi 15, à 10 heures, nous arrivons au camp
+de Conlie. Est-ce bien un camp? C'est plutôt un vaste marécage, une plaine
+liquéfiée, un lac de boue! Tout ce qu'on a pu dire sur ce camp trop
+célèbre est au-dessous de la vérité. On y enfonce jusqu'aux genoux dans
+une pâte molle et humide. Les malheureux mobiles se sont pourvus de sabots
+et pataugent dans la boue où ils pourraient certainement faire des parties
+de canots. Ils sont là quarante mille, nous dit-on, et tous les jours on
+enlève cinq ou six cents malades. Quand il pleut trop fort, on retrouve
+dans les bas-fonds des baraquements submergés. Il y a eu ces jours
+derniers quelques soldats engloutis, noyés dans leur lit pendant un orage.
+
+Mais, sont-ce bien des soldats ces hommes que nous voyons errer comme
+les ombres du Dante? Comment connaîtraient-ils un métier qu'on ne leur a
+jamais appris? Arrachés à leurs familles, à leurs campagnes, on leur
+a parlé des Prussiens, de l'invasion de la patrie en danger. Ils sont
+partis, pleins de résolution, pleins d'enthousiasme. Ils rêvaient le
+succès, la gloire du combat, le salut de leur pays. On les enferme dans
+un marais où ils sont emprisonnés plusieurs semaines. Jamais ils ne
+manoeuvrent, jamais ils n'apprennent le maniement des armes. Leurs
+souliers sont percés à jour, ils n'ont pas une couverture pour se
+préserver du froid. La nourriture est rare. En ont-ils même tous les
+jours? Ils souffrent, ils s'ennuient, mais ils sont résignés et patients,
+quoiqu'ils se demandent, si c'est bien là ce qu'ils doivent faire pour
+sauver le pays. Les jours se passent au milieu de ces tortures physiques
+et morales, le découragement, la lassitude arrivent. A force d'attendre,
+ils désespèrent. Ils errent dans ce camp si triste sans avoir conscience
+de la vie; ils ne savent plus ce qu'ils font ni ce qu'ils vont faire, ils
+perdent confiance en leurs chefs, ils en arrivent à regarder d'un air
+mélancolique ces malades qu'emportent les civières! Ils sont heureux,
+ceux-là, ils vont mourir!
+
+Un beau jour, le tambour résonne, les bataillons se rassemblent, on va
+partir. Partir où, grand Dieu! Aller à l'ennemi, résister à des troupes
+solides, aguerries, bien nourries, recevoir la mitraille et la pluie
+d'obus!--Mais ces fusils que nous portons sur nos épaules, nous ne savons
+pas les charger, nous n'avons jamais fait brûler une seule cartouche
+dans leurs canons! Nous sommes fatigués, malades, nous ne savons rien
+faire!--Qu'importe, il faut partir, il faut vaincre ou mourir.
+
+Ils reviennent vaincus. Ils ont fui sous le feu de l'ennemi. Qui donc
+oserait leur jeter la pierre?
+
+Nous sommes d'abord reçus par le chef d'état-major qui nous fait conduire
+dans une humble baraque en bois, où nous arrivons en nous tenant en
+équilibre sur des planches qui forment un chemin à travers les lagunes du
+camp. Une construction primitive en planches, forme le quartier général de
+l'armée de Bretagne. Il y a dans la pièce d'entrée un assez grand nombre
+d'officiers qui attendent leur tour; on prend place à côté d'eux.
+
+Bientôt, l'aide de camp me prie d'écrire sur une feuille de papier le but
+de notre visite au général. Je rédige quelques lignes que je soumets à
+l'approbation de mon frère, de mes collègues et que je fais passer à M.
+de Marivaux. Quelques secondes après, le général me fait entrer dans
+son bureau. Je suis reçu avec la plus grande affabilité. Le général me
+félicite sur mes ascensions antérieures dont il a connaissance, il me
+parle aussi de mon frère, dont un de ses voyageurs lui a fait le plus
+grand éloge. Il me questionne longuement sur l'usage des ballons captifs,
+et approuve l'emploi des aérostats dans la guerre. Le général est un
+marin, homme de progrès, d'initiative, il comprend l'importance de ces
+appareils merveilleux, qui peuvent si bien observer les mouvements de
+l'ennemi du haut des airs.
+
+--Je serai très-désireux d'assister à des expériences préliminaires,
+gonflez au Mans un de vos aérostats, je verrai le parti que l'on peut
+tirer des ascensions captives. Du reste, je ne puis prendre encore aucune
+décision, car le camp de Conlie forme une réserve où les Prussiens ne
+viendront pas, et les plans de l'ennemi ne sont pas encore connus. Mais
+attendez patiemment; les occasions ne vous manqueront pas de vous rendre
+utiles.
+
+Nous ne tardons pas à faire tous les préparatifs nécessaires à l'exécution
+de nos ascensions captives. Je me charge de surveiller le transport du
+ballon au lieu de gonflement situé près de l'usine, sur les bords de
+la Sarthe. Mon frère rend visite au préfet, au maire, pour obtenir les
+réquisitions de gaz. Revilliod, Bertaux, Poirrier, vont à l'intendance
+pour demander une tente où nos marins pourront passer la nuit auprès de
+l'aérostat.
+
+_Samedi 17_.--On commence le gonflement de la _Ville de Langres_, mais les
+provisions de gaz de l'usine ne sont pas très-abondantes. Impossible
+de remplir entièrement le ballon. Par bonheur, le temps est favorable,
+l'aérostat, chargé de sacs de lest, dresse son hémisphère supérieur
+au-dessus du sol, l'opération sera terminée demain.
+
+_Dimanche 18_.--A midi, l'aérostat est plein. La nacelle est attachée
+au cercle, il ne reste plus qu'à essayer le matériel par une première
+ascension.
+
+Le système que nous employons est extrêmement simple. Le cercle du ballon
+est muni, aux extrémités, d'un axe en cordage, de deux câbles d'une
+longueur de 400 mètres. Chaque câble s'enroule dans la gorge d'une poulie
+fixée à un plateau de bois, que l'on remplit de pierres, et qui forme
+ainsi un point d appui fixe. Des hommes, au nombre de vingt-cinq, tiennent
+chacune des cordes, qu'ils laissent glisser dans la poulie quand le ballon
+s'élève. En la tirant à eux, ils font descendre l'aérostat.
+
+Le temps est très-calme et la première ascension s'exécute dans les
+meilleures conditions. Je m'élève à une hauteur de 300 mètres. L'aérostat
+plane au-dessus de la Sarthe et s'y reflète comme dans un miroir de
+cristal. Je reste là quelques minutes, suspendu à l'extrémité des
+cordages, et j'admire la belle campagne qui entoure le Mans. Ma vue se
+porte jusqu'à plusieurs lieues tout autour de la ville, je distingue les
+routes, les maisons, les champs; et je verrais facilement le moindre
+bataillon à une très-grande distance. Pour monter et descendre à volonté,
+nous avons une trompe qui sert de signal: un coup de trompe donne le
+signal de l'ascension, deux coups, celui de l'arrêt, trois coups, celui de
+la descente.
+
+Quand je veux revenir à la surface du sol, je donne trois coups de trompe.
+Le chef d'équipe répète à terre le signal, et les cordes, tirées par les
+mobiles, ramènent bientôt l'aérostat dans son enceinte.
+
+Mon frère, assisté de Jossec, fait une seconde ascension, il dépasse la
+hauteur que j'ai atteinte et' s'élève à 320 mètres. Une troisième et une
+quatrième ascensions sont exécutées avec le même succès par Bertaux,
+Revilliod et Poirrier.
+
+_Lundi 19_.--Le ciel est légèrement brumeux, l'horizon est très-borné.
+Le ballon a passé la nuit sans perdre de gaz, il est aussi gonflé que la
+veille.
+
+A une heure, nous exécutons une première ascension. Mon frère, Jossec et
+un de nos matelots sont dans la nacelle. Celui-ci n'a jamais été en ballon
+et paraît ravi de faire ses premières armes aériennes. Nous voulons faire
+monter successivement les huit matelots de l'équipe.
+
+Le vent est assez vif et l'aérostat ne s'élève pas à une grande hauteur.
+Il serait dangereux de le laisser monter comme hier à 300 mètres
+d'altitude.
+
+Je fais une deuxième ascension captive avec deux marins, puis une
+troisième, mais le brouillard est assez épais, et c'est à peine si l'on
+distingue les prairies les plus voisines du Mans.
+
+Ces premiers résultats nous paraissent aussi satisfaisants que possible.
+Le ballon la _Ville de Langres_, en soie double, est d'une grande
+solidité et résiste à des vents intenses sans se détériorer. Il est d'une
+imperméabilité presque complète et paraît remplir toutes les conditions
+d'un aérostat captif transportable. Que ne ferait-on pas avec un semblable
+appareil bien utilisé? Qui empêcherait qu'on n'exécutât des ascensions
+nocturnes en enlevant à bord un fanal électrique qui, de son rayon
+lumineux, sonderait au loin la campagne? Ce n'est pas le désir qui nous
+manque de tenter cette belle expérience, mais le professeur de physique du
+Mans, M. Charault, qui a déjà mis à notre disposition plusieurs appareils,
+n'a pas de bobine de Ruhmkorff suffisante à la production d'une lumière
+intense.
+
+_Mardi 20_.--Nous voyons le général de Marivaux. Il n'a pu assister encore
+à nos ascensions et nous annonce qu'il ne sait pas s'il devra s'en occuper
+à l'avenir. Le général Chanzy va venir au Mans avec son armée.
+
+A une heure, nous nous mettons en mesure de faire quelques ascensions. Le
+temps est limpide et clair. Nous atteignons, au bout de nos câbles, la
+hauteur de 300 mètres. Le spectacle qui s'offre à notre vue est admirable.
+La campagne s'ouvre à nous en un cercle immense qui n'a pas moins de
+quarante à cinquante kilomètres de diamètre.
+
+Jusqu'à perte de vue, nous apercevons des bataillons français qui défilent
+sur les routes et qui reviennent au Mans. C'est l'armée du général Chanzy
+qui se replie de Vendôme.
+
+Des escadrons de cuirassiers aux manteaux rouges, défilent au milieu des
+prés verts, ils offrent l'aspect de rubans de coquelicots. Nous sondons
+le lointain avec notre lunette, mais les mouvements de la nacelle gênent
+l'observation. Toutefois, avec un peu d'application, on arrive à viser
+un point déterminé. Mais que ne ferait-on pas avec la pratique, avec
+l'habitude? L'art des ascensions captives est à faire, c'est une école à
+organiser.
+
+Les soldats lèvent la tête de toutes parts et se demandent quelle est
+cette nouvelle sentinelle juchée dans les nuages. Nous sommes vus à la
+fois par cent mille hommes dont nous dominons les têtes du haut des airs.
+
+Nous profitons du temps clair pour faire monter et descendre la _Ville de
+Langres_, nos collègues Bertaux, Revilliod, Poirrier, nous succèdent à
+tour de rôle dans la nacelle. Un grand nombre d'habitants du Mans, des
+dames, voudraient bien tenter l'ascension, mais nous ne permettons pas
+qu'on se fasse un jeu de notre aérostat. Il appartient à l'armée, quelques
+rares privilégiés seulement prennent part aux ascensions.
+
+A quatre heures, le capitaine de la compagnie des mobiles qui font nos
+manoeuvres, nous apprend qu'il a reçu l'ordre de nous quitter. C'est le
+général Chanzy qui va prendre au Mans le commandement militaire. Il va
+falloir sans doute nous mettre en rapport avec lui.
+
+Les journaux ne parlent qu'en termes assez vagues des mouvements de la
+deuxième armée qui revient au Mans. On s'accorde à rendre hommage à
+l'habileté, à l'énergie de son général en chef. Chacun espère que la
+France a enfin trouvé un sauveur.
+
+
+V
+
+
+Une visite au général Chanzy.--Ascension faite en sa présence.--Accident
+à la descente.--Un peuplier cassé.--Opinion du général sur les ballons
+militaires.
+
+21 décembre 1870 au 11 janvier 1871.
+
+On savait depuis quelques jours que l'armée du général Chanzy allait se
+replier sur le Mans, après de terribles combats qu'elle avait livrés sans
+trêve ni relâche.
+
+C'est le mercredi 21 décembre que l'on apprit l'arrivée du commandant en
+chef de l'armée de la Loire, qui établit son quartier général dans un
+hôtel particulier en face la préfecture.
+
+Notre ballon était gonflé, mais à la suite des mouvements de troupes
+occasionnés par l'approche d'une nouvelle armée, on nous avait retiré les
+mobiles qui aidaient aux manoeuvres des ascensions captives. Nous nous
+décidons à nous adresser au préfet, M. Georges Lechevalier.
+
+Mes collègues aéronautes me désignent pour cette démarche. Le préfet
+m'accueille avec la meilleure grâce.
+
+--C'est au général Chanzy, me dit-il quand je lui eus demandé conseil,
+qu'il faut vous adresser pour utiliser vos ballons; il commande en chef la
+deuxième armée de la Loire campée autour du Mans. Je vais vous donner un
+mot pour lui.
+
+Et le préfet me donne quelques lignes des plus aimables, qui me serviront
+d'introduction auprès du général.
+
+--Traversez la place, me dit M. Lechevalier, le général vous recevra au
+reçu de cette lettre.
+
+Dix minutes après, un officier d'ordonnance m'introduisait auprès du
+général Chanzy, que j'aperçus debout, devant une grande table, décachetant
+des dépêches électriques, et examinant en même temps une grande carte des
+environs du Mans qu'il avait déployée devant lui. Un aide de camp était
+debout à côté de lui.
+
+J'attendis quelques instants: quand le général eut fini d'examiner son
+courrier, il se tourna vers moi. Je pus voir son visage intelligent,
+expressif qui me parut être celui d'un homme affable et _sans pose_, comme
+on dit dans le langage parisien.
+
+--Le gouvernement vous envoie ici avec des ballons captifs, mais dites-moi
+ce que vous pouvez faire avec ces aérostats, et comment je puis les
+utiliser.
+
+--Général, répondis-je, mes collègues et moi nous avons ici cinq aérostats
+tout prêts à être gonflés; une fois remplis de gaz, un de ces ballons peut
+être transporté où bon vous semblera aux environs du Mans. Là nous aurons
+une batterie à gaz pour préparer de l'hydrogène et compenser les pertes
+de gaz dues aux fuites, à l'incomplète imperméabilité de l'étoffe. Notre
+ballon reste ainsi toujours gonflé; à tout moment, il peut monter à 100 à
+200 à 300 mètres de haut, et l'officier d'état-major qui nous accompagnera
+dans nos ascensions pourra voir l'ennemi jusqu'à plusieurs lieues si le
+temps est clair.
+
+--Mais c'est merveilleux, je veux employer tous vos ballons.
+
+--Je dois ajouter cependant, répliquai-je, que des accidents peuvent
+malheureusement survenir, que nos ballons ne résistent pas aux tempêtes,
+et qu'ils ne servent à rien quand le temps est couvert. Mais si le jour de
+la bataille, le ciel est pur, il n'est pas douteux qu'ils donneront les
+renseignements les plus précieux sur les mouvements de l'ennemi.
+
+--Quel malheur, dit le général, que je ne vous aie pas eu avec moi à
+Marchenoir, l'ennemi avait si bien caché ses positions que je ne pouvais
+savoir d'où étaient lancés les obus qui accablaient mes soldats. Je suis
+monté sur un clocher, mais je n'ai pu m'élever assez pour dominer un
+rideau d'arbres qui arrêtait mes regards. Vous en souvient-il? ajouta
+le général en se tournant vers son aide de camp. Ah! ce fut une rude et
+terrible journée.
+
+Il y eut un moment de silence que rompit bientôt le général Chanzy.
+
+--Votre ballon est gonflé? me dit-il.
+
+--Oui, mon général.
+
+--Où est-il?
+
+--Près de l'usine à gaz, sur le bord de la Sarthe.
+
+--Êtes-vous prêt à faire une ascension en ma présence? Je serai curieux
+d'assister à vos expériences.
+
+--Quand vous voudrez, général, mon frère et moi, nous nous élèverons
+devant vous à trois cents mètres de haut.
+
+--Eh bien! je me rends de suite auprès de votre ballon.
+
+Puis le commandant en chef de la deuxième armée dit à son aide de camp:
+
+--Faites seller mes chevaux; je pars de suite.
+
+Je me sauve, en courant de joie, prévenir notre équipe, afin de tout
+disposer pour l'ascension.
+
+--Enfin, m'écriai-je, voilà donc un homme intelligent, qui a oublié la
+routine, la vieille et sainte routine! Il ne m'a pas demandé si je sortais
+de Saint-Cyr ou du génie militaire, il m'a questionné sur ce que je
+pouvais faire, et prend au moins la peine de venir voir des expériences
+aérostatiques. Voilà vingt ans que des aéronautes se présentent aux
+généraux, au gouvernement, s'offrent dans toutes les guerres; mais les
+officiers de cour ont toujours dit avec dédain:
+
+--Vous n'êtes pas de l'armée, mes amis, passez votre chemin!
+
+Ce sont ceux-là même qui disaient aux rudes habitants de l'Ardenne et des
+Vosges:
+
+--Vous n'êtes pas de l'armée, vous n'aurez pas de fusils.
+
+Et aux paysans qui connaissent les ravins, les défilés, les gorges
+escarpées, les bons coins, en un mot:
+
+--Vous n'êtes pas de l'armée, vous ne pouvez pas nous renseigner.
+
+J'accours auprès du ballon.
+
+--Le général va venir, dis-je à mon frère et aux marins, vite à la
+besogne!
+
+Nous voilà tous joyeux, car nous brûlons du désir de nous montrer, d'agir,
+de nous rendre utiles. Et nos braves marins comme ils se mettaient à
+l'ouvrage avec ardeur, car eux aussi ils n'avaient qu'une seule ambition,
+c'était de voir l'ennemi du haut de notre ballon, et de braver plus tard
+au milieu de l'air la pluie d'obus et de mitraille.
+
+On se met en mesure de tout préparer pour l'ascension, mais le vent si
+calme depuis trois jours s'est élevé et souffle par rafales. En outre le
+général de Marivaux nous a retiré nos hommes de manoeuvre. Nous ne voulons
+pas être arrêtés par ces obstacles.
+
+Une foule de francs-tireurs, de flâneurs, de soldats, accourent autour
+de notre aérostat. Le marin Jossec leur adresse quelques paroles et leur
+demande le concours de leurs bras pour tenir les cordes. Tous acceptent
+de grand coeur. Je monte dans la nacelle pour faire une ascension
+préliminaire, mais l'air est agité, le ballon se penche avec violence, il
+ne faut pas songer à s'élever très-haut.
+
+Je suis seul dans mon panier d'osier, je jette par-dessus bord plusieurs
+sacs de lest, pour donner au ballon une force ascensionnelle capable de
+résister à l'effort de la brise. Je parviens à m'élever à 80 mètres de
+haut, mais à cette hauteur un coup de vent me fait décrire au bout des
+câbles un grand arc de cercle qui me jette presque au-dessus des maisons
+avoisinant le point de départ. Deux sacs de lest vidés à propos me
+ramènent sur la verticale.
+
+Cette expérience montre clairement que malgré le vent l'ascension est
+possible, on pourra montrer au général Chanzy ce dont les ballons
+sont capables. A la hauteur où j'ai pu m'élever, les horizons du Mans
+s'étendaient sous mes yeux comme un vaste panorama, au milieu duquel
+j'apercevais distinctement les tentes du camp de Pontlieu.
+
+A peine suis-je revenu à terre, on aperçoit de l'autre côté de la Sarthe,
+un groupe de cavaliers qui accourent au galop.
+
+C'est le général Chanzy et son état-major. Il est monté sur un magnifique
+cheval arabe qui caracole avec grâce, trois aides de camp le suivent, et
+derrière les officiers, galopent des goumiers arabes, aux manteaux rouges
+et blancs: ce sont des grands nègres, qui se tiennent sur leurs selles,
+droits comme des I, et semblent étreindre de leurs jambes, comme dans
+un étau, leurs minces chevaux qui bondissent avec la légèreté la plus
+gracieuse.
+
+En quelques secondes, les chevaux ont passé le pont et s'arrêtent devant
+le ballon. Le général descend de cheval, je vais à sa rencontre en lui
+disant:--Nous sommes prêts, mais le vent est violent, il sera impossible
+d'atteindre une grande hauteur. Vous aurez toutefois une idée des services
+que nous pouvons rendre.
+
+Mon frère saute dans la nacelle, et le ballon s'élève lentement, se
+penche à l'extrémité des câbles qu'il tend avec force, en leur donnant
+la rigidité de barres de fer. Arrivé à 100 mètres de haut, l'aérostat
+s'arrête, il a une force ascensionnelle considérable, par moment il
+oscille dans l'air, en se rapprochant de terre, mais ce n'est que pour
+bondir bientôt au bout de ses cordes. Le général observe le ballon avec
+attention, il se fait expliquer la disposition des câbles, les moyens de
+transport de l'appareil, il me demande ce qu'il nous faudrait de soldats
+pour nous aider, de voitures pour porter nos acides et nos batteries.
+
+--Quand j'aurai besoin de vous, me dit-il, quand je connaîtrai les
+positions de l'ennemi, je vous indiquerai votre poste d'observation.
+Mais, dites-moi, à quelle distance faut-il vous placer de l'ennemi?
+Craignez-vous les balles et les boulets?
+
+--Général, répondis-je, nous ne craindrions pas personnellement de nous
+exposer au danger, et les balles de fusil à 300 mètres de haut ne nous
+feraient pas très-peur. Si le ballon était atteint, il serait percé de
+deux petits trous qui ne l'endommageraient pas sensiblement. Mais il
+est indispensable d'être hors de portée des obus qui incendieraient nos
+ballons.
+
+Sur ces entrefaites, un coup de vent pousse l'aérostat toujours en l'air,
+et le ramène à une trentaine de mètres au-dessus du sol; il décrit un
+grand arc de cercle, et rebondit ensuite comme une balle, en planant d'une
+façon imposante. Le général regarde attentivement, et les Arabes qui sont
+autour de lui paraissent stupéfaits à la vue d'un spectacle si bien fait
+pour exciter leur curiosité.
+
+--Faites revenir à terre l'aérostat, dit le général, afin que j'assiste à
+toute votre manoeuvre.
+
+Trois coups de trompe sont donnés. Les marins font tirer les câbles,
+l'aérostat revient près de terre, mais le mouvement qui lui est imprimé le
+fait osciller, il se penche au-dessus d'un peuplier, et une des cordes qui
+le retiennent s'enroule autour de l'arbre à quelques mètres au-dessous de
+la nacelle. Une nouvelle rafale siffle, et l'arbre se casse en deux comme
+un fétu de paille. Le ballon éprouve une secousse terrible, mais mon frère
+est tellement tranquille et impassible dans la nacelle que personne ne
+pense au danger qu'il y a pour lui de se rompre les os.
+
+Après cet incident, l'aérostat revient dans son enceinte.
+
+--C'est égal, dit le général, il faut un certain sang-froid pour faire ces
+ascensions. Et se tournant en souriant vers un de ses aides de camp:
+
+--Voudrez-vous vous charger de faire les observations avec ces messieurs?
+
+--Ma foi, général, dit l'officier, je vous répondrai franchement:
+Non.--Envoyez-moi contre des canons, j'irai sans sourciller. Mais les
+ballons ne sont pas mon affaire.
+
+--Eh bien! j'irai moi-même, répliqua gaiement le général Chanzy. Au
+revoir, Messieurs, je connaîtrai demain les positions de l'ennemi et
+n'ayez pas peur, ce n'est pas la besogne ni l'émotion qui vous feront
+défaut.
+
+Le général nous entretient encore quelques instants, il se fait présenter
+nos collègues, MM. Revilliod, Bertaux et les marins, puis il s'élance
+légèrement sur son cheval, qui l'emporte avec la rapidité de la flèche.
+
+
+_Jeudi_ 22 _décembre_.--Les nouvelles qui circulent au Mans depuis
+l'arrivée du général Chanzy et de son armée paraissent monter au beau. A
+la gare ce ne sont que convois d'approvisionnement, fourgons de munitions,
+plate-formes d'artillerie qui arrivent sans cesse.
+
+L'atmosphère devient respirable.
+
+La visite du général nous a donné du coeur, nous ne doutons pas que le
+moment de l'action est proche.
+
+Malheureusement on n'a jamais tous les bonheurs à la fois. Le temps est
+mauvais. Le vent est d'une force extrême. Le froid est terrible. Je ne me
+rappelle pas avoir vu d'hiver aussi rigoureux. La _Ville de Langres_ est
+torturé par les rafales. Le ballon gémit et se cabre avec violence. Il va
+crever si cela dure. Il vole en éclats, vers la fin de la journée!
+
+Nous nous mettons eu mesure de le réparer de suite, et de faire gonfler,
+si cela est nécessaire, le ballon de Revilliod et Poirrier.
+
+_Samedi_ 24.--A midi le ballon captif, complètement remis à neuf après un
+travail de 12 heures, est gonflé.--Je cours au quartier du général Chanzy,
+qui me reçoit. Il ne connaît pas la position de l'ennemi, et ne peut
+encore nous assigner aux environs du Mans un poste d'observation.
+
+Le ballon s'agite toujours avec assez de force. Nous essayons de le
+maintenir vertical à l'aide de 16 cordes d'équateur attachées à son filet
+et fixées au sol. Il ne bouge plus, et paraît se fatiguer moins par ce
+procédé d'amarrage.
+
+_Dimanche 25. Noël_.--Froid terrible. Vent du nord très-violent.--Dans
+la journée une bourrasque rompt toutes les cordes d'équateur de notre
+aérostat.--Malgré la tempête, le ballon tient toujours, mais plusieurs
+mailles de son filet sont brisées.
+
+_Lundi 26_.--Le vent est tombé. Dans l'après-midi nous réparons les
+avaries de la _Ville de Langres_. Jossec raccommode le filet, nous
+bouchons des petits trous qui se sont ouverts dans l'étoffe.
+
+On dit que les Prussiens s'éloignent du Mans. On se demande si c'est une
+feinte, pour masquer une attaque prochaine.
+
+_Mardi 27_.--_La Ville de Langres_ fuit. Le ballon est en partie dégonflé.
+Nous y introduisons 200 mètres cubes de gaz qui l'arrondissent.
+
+_Mercredi 28_.--Temps brumeux. Neige. Mon frère et moi nous faisons deux
+ascensions captives à 100 mètres de haut, mais l'horizon est entièrement
+caché par le brouillard.
+
+Le Mans offre une physionomie bien curieuse, surtout le soir. Les cafés
+étaient ces jours-ci encombrés d'officiers, les rues remplies de soldats
+errants. Il a fallu remédier à tout prix à ce relâchement de la discipline
+militaire.--On vient de prendre des mesures rigoureuses. Des patrouilles
+de gendarmes arrêtent tous les soldats, et les mènent aux avant-postes.
+Les cafés, les hôtels sont gardés par des factionnaires qui empêchent
+d'entrer tous les officiers qui ne sont pas munis de cartes spéciales
+émanées du commandant de place.
+
+A table d'hôte les officiers qui dînent à côté de nous sont interrogés par
+des gendarmes qui leur demandent d'exhiber leur carte de circulation.
+
+Il fallait cette surveillance, car le désordre était dans les rangs de
+l'armée. Les officiers, au lieu de rester dans leurs cantonnements,
+venaient en ville. Et les soldats ne tardaient pas à suivre l'exemple
+donné par leurs chefs.
+
+_Jeudi 29_.--Le vent est toujours d'une violence extrême. Le ballon
+souffre et s'use inutilement. Le général Chanzy nous donne l'ordre de le
+dégonfler. Il nous dit qu'il ne suppose pas qu'il y ait de combat avant
+quelque temps. Il nous fera signe au moment voulu.
+
+_Samedi 31_.--Un ballon de Paris vient de tomber aux environs du Mans.
+L'aéronaute, M. Lemoine, est ici. Nous passons la soirée avec lui.
+
+Il nous rapporte que Paris est toujours dans les mêmes conditions, qu'il y
+a encore des vivres pour longtemps, que la physionomie de la ville n'est
+guère changée, que des boutiques du jour de l'an se sont établies sur le
+boulevard, etc.
+
+Nous craignons bien qu'il n'obéisse à un mot d'ordre en donnant partout
+d'aussi merveilleuses nouvelles.
+
+Nous nous séparons à onze heures, nous souhaitant une bonne fin d'année.
+Adieu 1870, année funeste, 1871 te ressemblera-t-il par ses désastres?
+Est-il permis d'espérer des beaux jours!
+
+_Dimanche 1er janvier 1871_.--Nous déjeunons avec nos collègues
+Bertaux, Poirrier, et un capitaine de mobiles, avec qui nous avons fait
+connaissance. La tristesse préside au repas. Depuis notre plus grande
+enfance, c'est le premier _jour de l'an_ qui se passe si loin des nôtres.
+
+Nos marins viennent nous souhaiter la bonne année. Braves gens, ils se
+sont attachés à nous et nous aiment déjà. Mais nous leur rendons bien leur
+affection, leur sympathie.
+
+J'écris une longue lettre à mon frère aîné, par un nouveau procédé
+mystérieux auquel je ne crois guère. Il faut adresser la lettre à Paris
+_par Moulins_ (_Allier_) et l'affranchir avec quatre-vingts centimes de
+timbres-poste.
+
+_Lundi_ 2.--Le Mans est triste. L'armée est cantonnée à Changé et à
+Pontlieue. L'ordre est rétabli. Pas un soldat, pas un officier dans les
+rues. Aucune nouvelle. Rien que le silence du cimetière!
+
+Nous recevons une lettre de Paris. Notre frère aîné nous raconte ses
+campagnes dans les bataillons de marche. Il est campé hors Paris et mène
+une bien dure existence. Mais il est confiant et résolu.
+
+3 _janvier_.--Nous mettons en ordre notre matériel aérostatique, pour être
+prêts à gonfler au premier signal.
+
+A la table d'hôte de l'_hôtel de France_, où nous logeons, nous dînons en
+face d'officiers prussiens prisonniers sur parole. Ils parlent haut, et
+rient bruyamment; leur conduite pleine d'inconvenance nous indigne, mais
+nous sommes trente à table, et il n'y aurait pas grande gloire à faire
+cesser leur insolence. Notre capitaine trésorier Bertaux est malade. Il
+est poitrinaire, le pauvre garçon, et la chute qu'il a faite à la descente
+en ballon lors de sa sortie de Paris, a aggravé son mal.--Nous lui tenons
+compagnie dans sa chambre[7].
+
+[Note 7: A son retour à Paris après l'armistice, M. Bertaux est mort,
+suffoqué dans la nuit par une congestion. Il avait trente ans à peine.]
+
+Grands mouvements de troupes autour du Mans. Arrivée d'une quantité énorme
+de voitures d'approvisionnements, et de troupeaux de boeufs, destinés,
+dit-on, au ravitaillement de Paris.
+
+On annonce que Gambetta va venir.
+
+Voici enfin des nouvelles de Paris. On apprend le bombardement du plateau
+d'Avron et des forts du sud.
+
+Des officiers nous affirment que l'armée française devait marcher en
+avant aujourd'hui même, mais qu'un contre-ordre a subitement arrêté le
+mouvement.
+
+_Mercredi 4 janvier_.--Nous passons une partie de la journée avec notre
+ami M.G... directeur de la compagnie du Touage de la Seine. Il a été
+chargé d'étudier la question du ravitaillement de Paris, et il se fait
+fort de transporter par ses bateaux à vapeur jusqu'à Paris 11,000 tonnes
+de marchandises!
+
+Hélas! que de rêves on fait ainsi d'heure en heure! On parle
+d'approvisionner Paris, de voler à son secours. Mais il y a auparavant
+des combats à livrer, des victoires à remporter! Toutes nos espérances
+se réaliseront-elles? N'est-ce pas folie que d'y ajouter foi? Quelle
+déception quand on s'adresse non plus à l'imagination, mais à la raison!
+
+Nous allons à la gare, où des ouvrières réparent notre ballon de
+soie.--Nous faisons mettre de bonnes pièces neuves dans les parties
+faibles.
+
+_Vendredi 6_.--Le général Chanzy s'informe de l'état de nos ballons. Il
+nous fait dire que l'armée est toujours en repos, mais que bientôt sans
+doute de graves événements vont se dérouler.
+
+_Dimanche 8_.--Des bruits contradictoires de toute nature circulent au
+Mans. On nous affirme au bureau du télégraphe que l'armée du général
+Chanzy va décidément marcher en avant demain matin.
+
+Cette armée compte deux cent mille hommes, cinq cents pièces de canon,
+la victoire n'est pas douteuse. Ah! quand on se souvient de ces époques,
+comme on se rappelle jusqu'où peut aller l'illusion conduite par le désir!
+Après avoir vu les débâcles d'Orléans, de Blois, après avoir touché du
+doigt les causes de désorganisation de l'armée, poussés par l'amour de la
+Patrie, nous espérions encore!
+
+Les Prussiens, nous dit-on le soir, s'avancent du côté de
+Nogent-le-Rotrou.--Les nouvelles de l'armée de Bourbaki, dans l'Est, sont
+favorables.
+
+_Mardi 10_.--On entend des coups de canon. Cette fois, la grande action
+va s'engager. Le bruit de la canonnade est assez éloigné, il est faible,
+c'est le grondement lugubre du tonnerre avant la tempête.
+
+Le soir des paniques courent la ville. On prétend que les Prussiens sont
+à cinq lieues, que nos avant-postes ont été surpris. Mais les gens sensés
+n'ajoutent pas créance à ces bruits de mauvais augure. Il n'est pas
+douteux qu'une grande bataille va s'engager.
+
+
+VI
+
+
+La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le champ
+de bataille.--La déroute.--Laval.--Rennes.
+
+Du 11 janvier au 18 février 1871.
+
+Dans la matinée du 11, on entendait autour du Mans le bruit d'une violente
+canonnade. Tout le monde est surexcité par ce concert lugubre; la grande
+partie est en jeu. Je vole au quartier général, pour recevoir des ordres.
+Le moment n'est-il pas venu de gonfler un ballon, et de surveiller du haut
+des airs les mouvements de l'ennemi?
+
+Mais je crois comprendre, d'après ce qui m'est dit, que l'attaque des
+Prussiens a eu lieu à l'improviste; le général Chanzy, quoique malade, est
+à cheval au milieu du combat. Un de ses officiers m'affirme qu'il a pensé
+aux ballons, et que l'ordre du gonflement va nous arriver d'un moment à
+l'autre, on me conseille toutefois de m'approcher du champ de bataille
+pour choisir un bon poste aérostatique, j'ai le _laissez-passer_ qui me
+permettra de m'avancer jusqu'auprès des batteries.
+
+Le combat a lieu tout près du Mans, au pied des collines que domine
+Yvré-l'Évêque. Je pars à pied, et au sortir de la ville j'aperçois déjà
+des gendarmes postés de distance en distance pour arrêter les fuyards qui
+sont rares aujourd'hui. La canonnade est d'une violence formidable. On
+entend le bruit des mitrailleuses, de pièces de campagne que domine la
+puissante voix des pièces de marine installées sur les hauteurs. Je
+suis la route d'Yvré-l'Évêque, et sur mon chemin je traverse des parcs
+d'artillerie. C'est la réserve qui ne donne pas encore.
+
+La campagne est couverte de neige, le froid est intense, le ciel est d'une
+pureté absolue, j'arrive à 3 kilomètres du Mans, sur le sommet d'une
+colline, où se trouve un groupe de spectateurs. En face de nous, à 600
+mètres environ, nous découvrons le feu d'une batterie qui tonne de
+seconde en seconde. Je me risque à m'avancer jusqu'auprès des canons. Les
+artilleurs me disent que pas un obus n'est encore tombé là, et que je puis
+rester auprès d'eux sans danger.
+
+Le champ de bataille tout entier s'offre à ma vue. Sur une étendue de
+plusieurs lieues, les canons français sont placés sur les hauteurs,
+ils vomissent la mitraille, et lancent dans l'espace des éclairs qui
+illuminent au loin le ciel. En face de nous est le bois d'Yvré-l'Évêque,
+où nos troupes sont en partie massées. A trois heures des colonnes
+prussiennes serrées et compactes se mettent en marche pour forcer la
+vallée d'Yvré-l'Évêque qui ouvre l'entrée du Mans. Elles sont reçues
+par des mitrailleuses et des troupes de ligne, qui font leur devoir. A
+plusieurs reprises les Prussiens reviennent contre cette barrière qu'ils
+veulent enlever, mais ils sont repoussés et reculent. A cinq heures, ils
+cessent d'attaquer ce point qu'ils renoncent à franchir.
+
+Que se passe-t-il sur les autres points du champ de bataille? Je l'ignore.
+Mais il semble que la canonnade ennemie est moins nourrie, moins
+puissante.
+
+Combien je regrette de me trouver là à pied, au milieu de la neige, au
+lieu de gravir l'espace dans la nacelle de notre ballon, pour embrasser
+d'un seul coup d'oeil le champ de bataille.--Mais toutefois la colline où
+je me trouve me paraît un point favorable pour le lendemain.
+
+À 6 heures, le soleil commence à descendre à l'horizon. Le feu des ennemis
+est ralenti, le bruit du canon est affaibli. Nul doute les Prussiens
+s'éloignent! A 7 heures, des signaux lumineux s'élèvent successivement de
+toutes nos batteries qui éteignent leurs feux! Tout à coup le silence de
+la mort succède au vacarme qui a retenti pendant 12 heures. Mais il ne me
+semble pas douteux que la victoire est de notre côté.
+
+Je retourne au Mans. Tout le monde est dans l'enthousiasme; les Prussiens
+sont battus, dit-on, de toutes parts ils reculent. Pas une batterie
+française n'a bougé de place, demain on poursuivra l'ennemi[8].
+
+[Note 8: Le général Chanzy a publié un remarquable ouvrage sur les
+opérations militaires de la 2e armée. On pourra voir, en lisant ce livre,
+que nos appréciations sur les incidents de la bataille du Mans sont
+exactes. Du reste, les Prussiens eux-mêmes, une fois arrivés dans le
+chef-lieu de la Sarthe, ont affirmé que le soir du 11 janvier ils avaient
+reçu l'ordre de battre en retraite, comme nous l'avons appris en passant
+au Mans sous la Commune.]
+
+Nous passons la soirée dans un état d'excitation facile à comprendre.
+Notre joie est encore retenue par des sentiments de doute dont nous ne
+pouvons nous défendre. Car nous avons été si souvent le jouet d'illusions!
+Mais cependant le général Chanzy cette fois a tenu bon, s'il n'a pas
+vaincu, au moins il n'a pas cédé un mètre de terrain.
+
+A minuit, nous commencions à sommeiller quand on nous réveille en sursaut.
+C'est une estafette du général Chanzy qui me remet la lettre suivante,
+dont voici la copie textuelle:
+
+
+«11 janvier 1871.
+
+2e ARMÉE DE LA LOIRE.
+
+_Le général en chef._
+
+Monsieur,
+
+Je crois que le moment est venu de mettre à profit les renseignements que
+l'emploi des ballons captifs peut fournir sur les positions de l'ennemi.
+En conséquence, je vous prie de vouloir bien venir demain au quartier
+général, à 8 heures et demie du matin, conférer avec mon chef d'état-major
+général, au sujet des expériences aérostatiques que vous pouvez organiser
+pour étudier le terrain autour du Mans.
+
+Recevez, monsieur, l'assurance de ma considération.
+
+Le général en chef,
+P.O. Le général chef d'état-major,
+VUILLEMOT.
+
+A M. Tissandier, chargé des reconnaissances aérostatiques de la 2e armée.»
+
+
+_12 janvier_.--A 8 heures je cours au quartier général, la joie dans
+l'âme. La journée d'hier a dû être favorable, comme nous le pensons. Le
+général Chanzy est à la veille de remporter une grande victoire, avec
+quel bonheur nous allons gonfler nos ballons, avec quel enthousiasme nous
+allons procéder à nos ascensions devant l'ennemi!
+
+Nous arrivons mon frère et moi au quartier général, en face la préfecture
+du Mans. Nous entrons dans le salon où se tiennent le chef d'état-major
+et les officiers d'ordonnance; ces messieurs, semblent affairés, navrés,
+abattus. Quelque chose de sinistre est dans l'air.
+
+--Vous voilà, me dit l'un d'eux, vous venez chercher l'ordre du général?
+Eh bien! vous pouvez vous sauver de suite, replier votre matériel, et
+partir à la hâte si vous ne voulez pas être pris par les Prussiens.
+
+--Est-ce une plaisanterie?
+
+--C'est bien la triste réalité. Nos positions ont été tournées cette nuit.
+Les mobilisés ont lâché pied à 4 heures du matin du côté de Pontlieu. La
+retraite a été ordonnée. Elle commence depuis 5 heures du matin. Tout le
+matériel de guerre s'évacue sur Laval. Partez, vous n'avez pas un moment à
+perdre, si vous voulez sauver vos ballons.
+
+--Mais les Prussiens ne peuvent pas entrer au Mans instantanément. Ne se
+bat-on pas encore?
+
+--Je ne puis vous donner des détails. Mais il se pourrait que presque
+toute l'armée soit tournée. Sauvez-vous vite, vous dis-je.
+
+Nous partons la mort dans l'âme! En traversant la place du Mans, une
+affiche qui vient d'être placardée, nous apprend par le ballon _le
+Gambetta_ la nouvelle du bombardement de Paris. Nous lisons que le
+Panthéon, le Val-de-Grâce, le Muséum, sont criblés de projectiles, mais
+que les Parisiens apprenant les succès des armées de province sont pleins
+de courage et de résignation!
+
+C'en est trop cette fois! Des larmes abondantes me mouillent les yeux! Je
+viens d'assister au succès que l'on a appris à l'avance aux habitants de
+Paris!
+
+Nous retournons à l'_hôtel de France_, dire à nos collègues, Bertaux et
+Poirrier, de faire leurs paquets. Sur la place, on saupoudre avec de la
+cendre les pavés rendus glissants par la gelée; c'est pour faciliter le
+passage de notre artillerie. Des troupes défilent déjà et se replient.
+
+Mais les habitants, toujours confiants, croient à un mouvement
+stratégique. Ils ne se doutent pas que c'est la débâcle qui commence!
+
+A 1 heure nos fourgons de ballons sont accrochés à un train, il y a encore
+en gare deux ou trois cents voitures de munitions et de vivres. Aura-t-on
+le temps de les faire partir?
+
+Le train se met en marche au milieu d'un encombrement indescriptible. Par
+surcroît de malheur, la neige a collé les roues contre les rails, et on
+a toutes les peines du monde à faire glisser les wagons. Nous avançons
+lentement, le train passe sur le pont de la Sarthe, de chaque côté
+des masses humaines se pressent et rentrent en ville. Les routes sont
+couvertes de voitures, de canons, de fourgons, de soldats qui se heurtent
+pêle-mêle; c'est un chaos indescriptible.
+
+Au moment où nous quittons le Mans, des obus tombent sur la gare!
+
+A 7 heures du soir, notre train s'arrête à une lieue de Laval. Il y a
+sur la voie, dix trains qui stationnent avec le nôtre. Nous laissons nos
+ballons à la garde de deux marins, et nous entrons à pied à Laval.
+
+_Vendredi 13_.--Nous allons à la mairie, chercher des billets de logement
+pour nous et nos hommes d'équipe.
+
+Dans la journée nous recevons des nouvelles du Mans. La ville a été prise
+une heure après notre départ. L'arrière-garde française s'est battue
+sur la place des Halles. Il y a 10,000 Français faits prisonniers. Les
+Prussiens se sont emparés à la gare de deux cents fourgons, et de trois
+machines à vapeur. Les derniers trains n'ont pas pu marcher, car la voie
+était encombrée par les troupes en débâcle.
+
+Le train qui est parti après le nôtre à 1 heure 30, a été criblé d'obus,
+et plusieurs hommes ont été tués. Pour surcroît de malheurs, il a déraillé
+à 5 kilomètres de Laval. Il y a eu 13 voyageurs écrasés dans les fourgons.
+
+Cette journée est décidément riche en nouvelles horribles. Le ballon le
+_Képler_ vient de tomber aux portes de Laval. Il donne d'épouvantables
+détails sur le bombardement de Paris.
+
+Il parait d'autre part que l'armée de Bourbaki est perdue dans l'Est et
+que celle de Faidherbe, dans le Nord, occupe des positions difficiles.
+
+Que peut-on nous apprendre encore?
+
+_Samedi 14 janvier_.--Mon frère et moi, après avoir passé une excellente
+nuit dans de bons lits, chez M.D., nous retrouvons Bertaux et Poirrier
+à l'_Hôtel de Paris_. Nous allons voir le marin Roux, l'aéronaute du
+_Képler_. Il nous dit que le fort de Rosny n'est pas pris comme on l'a
+affirmé, que Paris à encore des vivres, mais que le bombardement a
+commencé dans le quartier Latin.
+
+Nous rencontrons le général de M... qui nous félicite d'avoir sauvé notre
+matériel. Il regrette que l'on n'ait pas utilisé à temps nos aérostats.
+
+--On retombe toujours dans les mêmes errements, dit-il, fatiguant les
+hommes inutilement, les lassant, les décourageant, et quand le moment est
+venu d'agir, l'énergie, dépensée à l'avance, est épuisée.--L'armée de
+Chanzy a été perdue au Mans par la fuite des 10,000 mobilisés de Pontlieu
+qui ont lâché pied à quatre heures du matin au premier coup de feu. 600
+bons soldats valent bien mieux que ces hommes inexpérimentés, ne sachant
+pas se servir de leurs armes et écoutant les alarmistes qui leur disent
+que leurs fusils ne valent rien. Toujours les mêmes erreurs, on compte sur
+le nombre des hommes, au lieu de ne se baser que sur leur valeur comme
+soldats.
+
+--Mais, général, répondis-je, une lueur d'espoir est-elle encore permise,
+pensez-vous qu'une revanche soit possible?
+
+--Hélas! je ne compte plus sur rien maintenant! la France est perdue!
+Pour la sauver, il n'y a plus à attendre que quelques-uns de ces hasards
+providentiels qui se voient dans l'histoire, espérance bien incertaine.
+
+A six heures, nous dînons, mon frère et moi, chez M.D. Société charmante
+fort distinguée. On parle des événements actuels; que de reproches
+s'entrecroisent dans la conversation sur les préfets du jour, nommés à
+la hâte par Gambetta. La plupart des départements sont honteux des chefs
+qu'ils ont à leur tête, et qui, dit-on, paralysent toute action. A tort ou
+à raison, ce n'est pas à Laval que les récriminations font défaut.
+
+_Dimanche 15 janvier_.--Une panique effroyable règne aujourd'hui à Laval.
+On dit que les Prussiens vont venir, que l'ennemi n'est pas à six lieues
+de la ville. A Sillé-le-Guillaume on s'est battu hier; les armées de
+Mecklembourg et de Frédéric-Charles poursuivraient les Français en
+déroute.
+
+Le soir, à table d'hôte, nous causons avec un officier français échappé de
+Hombourg, après avoir été fait prisonnier à Sedan. Il est arrivé à l'armée
+de Chanzy en passant par le Luxembourg, la Belgique, Londres et Bordeaux.
+
+On dit ce soir que Paris a capitulé. Je ne veux pas croire une telle
+nouvelle. Et cependant, cette terrible catastrophe est imminente.
+
+_Lundi 16 janvier_.--Dès le matin, mon frère apprend à la gare de Laval
+que le matériel de guerre qui s'y trouve va être évacué sur Rennes. Nos
+fourgons de ballons sont accrochés à un train. Il faut partir de suite.
+
+Nous montons dans le train, à 10 heures 25, avec Poirrier, Bertaux et nos
+marins, campés dans nos fourgons, selon notre habitude. Le train s'arrête
+plus d'une heure entre Vitré et Rennes. Le temps se passe dans une petite
+auberge de campagne, où une brave bretonne, coiffée d'un énorme bonnet
+blanc, nous sert des crêpes de sarrasin et du café.
+
+En arrivant à Rennes, à 9 heures, les aérostiers sont l'objet de la plus
+vive curiosité. Nos marins, qui nous suivent avec nos bagages, sont
+arrêtés et questionnés par la foule qui leur demande avec anxiété des
+nouvelles du Mans.
+
+Les journaux d'ici disent que Chanzy s'est battu avec énergie à
+Sillé-le-Guillaume. Les nouvelles de Bourbaki dans l'Est paraissent
+bonnes. Celles de Paris, arrivées par un nouveau ballon, sont favorables.
+
+Fasse le ciel qu'il soit permis d'espérer encore!
+
+On voit passer à Rennes une quarantaine de prisonniers prussiens, dont un
+officier, tous beaux hommes et bien équipés.
+
+En approchant de la gare de Rennes, nous avons compté plus de cinq cents
+fourgons remplis de vivres destiné à l'approvisionnement de Paris. Dans
+les circonstances actuelles, ce spectacle n'est-il pas navrant? Quel
+abîme, hélas! sépare les Parisiens de ces vivres qu'on a amassés pour eux!
+
+En rentrant ce soir dans les rues de Rennes, je me demandais, avec
+mon frère, où j'étais. Notre vie, depuis quatre mois, est vraiment
+extraordinaire. Toujours en mouvement, allant d'émotions en émotions,
+c'est un étourdissement, un rêve perpétuel.
+
+Impossible de coucher trois jours à la même place! Quand je me réveille
+le matin, je ne sais plus où je suis! Je cherche des yeux ma chambre de
+Paris, mon _at home_, ma bibliothèque, et ne retrouvant rien, la triste
+réalité se représente à mes yeux.
+
+_Mardi 17 janvier_.--Il pleut toute la journée. Pas un passant dans les
+rues de Rennes.
+
+Nous envoyons au général Chanzy, dont le quartier général est décidément à
+Laval, le télégramme suivant:
+
+«Compagnie des aérostiers est à Rennes attendant vos ordres.»
+
+Le soir, à dix heures, on m'apporte une réponse envoyée avec une
+exactitude toute militaire.
+
+«Attendez à demain, je vous donnerai des instructions.»
+
+Mais de longues journées devaient se passer dans le silence. La deuxième
+armée prenait de nouvelles positions autour de Laval.
+
+_Vendredi 20 janvier_.--Les nouvelles montent encore une fois au beau.
+Toutes les troupes régulières de Rennes sont rappelées à Laval.
+
+La ville offre une physionomie très-animée, des régiments partent,
+d'autres arrivent. Ceux-ci sont les bataillons des mobilisés qui se sont
+enfuis au Mans; le général Chanzy s'en est débarrassé. Il ne veut plus que
+des soldats sur lesquels il puisse compter.
+
+Le bruit court que la deuxième armée a obtenu quelques avantages.
+Quant aux armées du Nord, de l'Est et de Paris, les nouvelles les plus
+contradictoires circulent, mais en réalité, on ne sait rien.
+
+La compagnie des aérostiers est triste et se plaint de son inactivité
+forcée. Elle ne demande qu'à agir. Rennes est une grande ville, monotone
+et bigote. On y vend des cierges, des gravures de piété et des coeurs de
+Jésus en drap rouge qui arrêtent les balles prussiennes. Qu'on en vende,
+je le conçois, mais qu'on les achète comme _pare à balles_, voilà ce que
+je ne comprends plus.
+
+Nous tuons le temps en faisant de longues promenades aux environs de la
+ville. La conversation revient toujours sur Paris! Quel cauchemar
+sans trêve! Nos yeux se dirigent de ce côté, et malgré nos espérances
+passagères, comment ne pas entrevoir l'horrible situation de la France?
+Chanzy vient d'être battu. Les mouvements de Bourbaki sont arrêtés
+dans l'Est. Quel drame nous attend encore? Ce ne peut être, hélas! que
+l'agonie. On pense à ses amis de Paris, à leurs souffrances. Comme nous,
+ils attendent! s'ils voyaient l'armée de la Loire à cent lieues de leurs
+murs, quelle brèche dans leur courage si résigné!
+
+_Mardi 24 janvier_.--Les journaux parlent enfin de Paris, ils ont reçu des
+nouvelles tombées du ciel par ballon monté. Il est question d'une grande
+sortie, opérée le 19, en avant du Mont-Valérien, mais les résultats ne
+sont pas connus. Quelque chose nous dit que le dénoûment du drame de la
+guerre est proche, mais quel supplice que le silence de mort qui règne
+autour de nous. On ne sait rien d'officiel, c'est l'incertain qui se
+dresse aux yeux de tous, l'inconnu de mauvais augure.
+
+Le soir, encore une nouvelle qui, inopinément, réveille le courage.
+Garibaldi a battu les Prussiens devant Dijon. Nous sommes ainsi faits,
+que dans l'horrible suite de nos malheurs, le plus petit revirement de
+la fortune se transforme en un événement destiné à changer la face des
+choses. Comment ne pas croire aveuglément à ce que l'on désire avec
+ardeur? Le prisonnier, dans son cachot, ne pense-t-il pas à la délivrance,
+quand un rayon de soleil apparaît à ses yeux!
+
+Une lettre reçue de notre frère aîné qui est à Paris dans les bataillons
+de marche, augmente notre joie momentanée. Il nous apprend qu'il a reçu de
+nos nouvelles, par pigeon, pour la première fois, le 15 janvier.
+
+Il raconte ses émotions de soldat, avec entrain, avec animation, et c'est
+les larmes aux yeux que nous lisons le récit du départ des bataillons
+de marche pour les avant-postes. Les sédentaires, musique en tête, les
+femmes, accompagnant jusqu'aux portes des bastions, leurs maris, leurs
+fils, leur insufflant l'énergie des résolutions vaillantes, quel admirable
+tableau, quelle scène touchante et pleine de grandeur! Soldats improvisés,
+Paris a les yeux sur vous, mais, de bien loin aussi, des voeux sincères
+accompagnent vos bataillons.
+
+_Jeudi 26 janvier_.--Le ballon _la Poste de Paris_ apporte des nouvelles
+de la capitale des 19, 20, 21 et 22 janvier. La sortie de Trochu a avorté!
+Voilà des événements aussi funestes que décisifs. Quelle triste et
+lamentable journée! Notre collègue Poirrier nous parle de sa femme, de ses
+filles enfermées à Paris; Bertaux, de ses parents, de ses amis restés dans
+la capitale. Quel avenir va s'ouvrir à la France? Il faut entrevoir le
+jour où Paris affamé ouvrira ses portes aux soldats de Guillaume.
+
+_Vendredi 27 janvier_.--Le général Chanzy s'apprête à une attaque
+énergique. Nous recevons le télégramme suivant qui nous tire de nos
+cauchemars:
+
+«Général Chanzy à Tissandier, aérostier, à Rennes.
+
+«Prière venir ici de suite avec tous les ballons; vous vous entendrez avec
+l'amiral pour observer les mouvements ennemis sur la rive gauche en avant
+de Laval.»
+
+
+VII
+
+
+Les ballons captifs à Laval.--Ascensions
+quotidiennes.--L'armistice.--Nantes.--Bordeaux.--L'Assemblée
+nationale.--Paris!--Vides dans les rangs.
+
+Du 28 janvier au 17 février 1871.
+
+A peine arrivés à Laval, nous allons en toute hâte au quartier du général
+Chanzy. Le commandant en chef de la deuxième armée nous félicite sur notre
+exactitude. Les hostilités vont reprendre plus énergiques et plus actives
+que jamais, il est nécessaire de gonfler de suite trois ballons. Il y en a
+un d'entre eux qui restera à Laval sous les ordres du général Colomb, les
+deux autres seront mis à la disposition de l'amiral Jaureguiberry.
+
+
+_Dimanche 29 janvier_.--Pas une minute n'a été perdue, le préfet, le
+directeur de l'usine à gaz ont tout fait pour activer nos opérations.
+A trois heures de l'après-midi, le ballon _la Ville de Langres_, tout
+arrimé, tout gonflé est prêt à monter dans l'atmosphère.
+
+Il fait un temps magnifique, notre sphère de soie immobile ressemble de
+loin à une grosse toupie qui ronfle. A quatre heures elle va s'envoler au
+bout de ses cordes.
+
+Trois ascensions consécutives s'exécutent dans les meilleures conditions,
+nos marins sont maintenant initiés à la manoeuvre qui s'opère avec la plus
+remarquable précision.
+
+Mon frère et Poirrier ouvrent l'ascension, ils s'élèvent jusqu'à 300
+mètres de haut, et reviennent enthousiasmés de leur voyage. La vue est
+admirable, l'oeil embrasse une campagne d'une étendue énorme.
+
+Je fais une seconde et superbe ascension avec Lissagaray, le commissaire
+extraordinaire de la République, qui trouve un grand charme à ce voyage si
+nouveau pour lui.
+
+Jossec s'élève ensuite avec trois passagers. Jamais _la Ville de Langres_
+n'avait si bien enlevé quatre voyageurs à l'extrémité de ses cordes.
+
+--Bravo, mes amis, m'écriai-je à la descente. Le temps est beau, tout va
+bien. Mais ne flânons pas, demain nous gonflerons s'il est possible les
+deux autres ballons que nous conduirons aux avant-postes de l'armée. Il
+ne sera pas dit que les aérostiers militaires, toujours surpris par les
+déroutes et les désastres, ne recevront pas en l'air le véritable baptême
+de feu!
+
+A peine ai-je ainsi parlé qu'un capitaine de la ligne s'approche de nous.
+
+--Vous ne savez pas la grande nouvelle!
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--La guerre est finie! Un armistice vient d'être signé.
+
+Inutile d'ajouter que toute la ville de Laval est en émoi. On ne parle que
+de l'armistice. Quels sont les termes de cet acte immense?
+
+Mais le fait est-il bien vrai? On a été si souvent trompé que, malgré soi,
+on en arrive à l'incrédulité de saint Thomas lui-même.
+
+
+_Lundi 30 janvier_.--Grand nombre de sceptiques croient que décidément
+l'armistice est un canard. Pour plus de sûreté, occupons-nous toujours
+de notre ballon. Si l'armée doit combattre, elle aura cette fois sa
+sentinelle aérienne.
+
+L'air est d'un calme absolu. On exécute dans l'après-midi cinq ascensions.
+Le ballon s'élève verticalement sans dévier d'une ligne de sa marche
+perpendiculaire au sol. Le préfet, M. Delattre, est monté dans la nacelle,
+il est resté immobile avec mon frère à 350 mètres de haut, ne se lassant
+pas d'admirer l'admirable panorama étalé à ses yeux surpris. Je m'élève
+avec le secrétaire de la Préfecture, et je suis remplacé dans la nacelle
+par un commandant des éclaireurs à cheval, qui demande la perche à 30
+mètres de haut et fait revenir le ballon à terre.
+
+_Mardi 31 janvier_.--L'armistice est confirmé. Il n'y a plus de doute à
+cet égard. Les Prussiens occupent les forts, l'armée de Paris va être
+désarmée.
+
+Voilà le triste dénoûment de ce drame horrible, qui compte trois
+événements également funestes pour la France, et qu'on peut résumer en
+trois mots: Sedan, Metz, Paris!
+
+Nous recevons l'ordre de dégonfler _la Ville de Langres_. Je monte une
+dernière fois dans la nacelle, mais le vent est assez vif, et me lance à
+deux mètres d'une cheminée d'usine, où le ballon manque de se briser.
+
+Bientôt l'aérostat est vidé, plié dans sa nacelle, non sans regrets de
+la part de l'équipe. Pauvre ballon! quand te retrouverons-nous, fier et
+majestueux, gracieusement arrondi dans l'atmosphère!
+
+Nos expériences de ballon captif devaient se terminer là. Les tentatives
+exécutées ailleurs pendant la guerre, n'ont donné lieu à aucune
+expérience. MM. Gilles et Farcot ont été envoyés à Lyon, mais l'occasion
+ne s'est jamais montrée pour eux de gonfler un ballon.
+
+Il en a été de même pour M. Revilliod, qui avait été rejoindre le général
+Bourbaki à Besançon. Le commandant en chef de l'armée de l'Est, comme le
+général Chanzy, approuvait l'usage des ballons militaires, il comptait
+beaucoup sur les services de M. Revilliod. La déroute est venue comme
+partout en France déjouer tous ces projets.
+
+Avant l'expédition dans l'Est, M. Revilliod, accompagné de Mangin, avait
+été à Amiens se mettre aux services de l'armée du Nord. On gonfla le
+ballon _le Georges Sand_, mais il ne fut pas amené à temps sur le champ de
+bataille.
+
+Quelques jours avant l'armistice, MM. Duruof et de Fonvielle avaient été
+chargés de se mettre à la disposition du général Faidherbe avec deux
+ballons.
+
+On a vu par les expériences réitérées que nous avons successivement
+exécutées à Orléans, au Mans, à Laval, que les aérostats sont
+susceptibles, presque par tous les temps, de fournir à un général d'armée
+un observatoire aérien d'où il peut embrasser d'un seul coup d'oeil le
+champ de bataille. Mais, vers la fin de cette guerre malheureuse, on n'a
+trouvé presque nulle part, hélas! un véritable champ de bataille, on n'a
+vu guère que des _champs de déroute_! Il est certain que les aérostats
+pourront être efficaces dans des temps moins désastreux et dans des
+saisons plus clémentes!
+
+_Dimanche 5 février_.--La discipline est rigoureuse à Laval, nul officier
+ne peut, sous quelque prétexte que ce soit, quitter son poste. Cependant
+sachant ce que parler veut dire, nous ne doutons pas que le mot armistice
+dans les circonstances présentes signifie: paix. A quoi bon demeurer
+inutilement ici, nos ballons ne se sauveront pas tout seuls. Faisons nos
+efforts pour quitter Laval, allons à Bordeaux, et nous reverrons bientôt
+Paris! C'était là notre rêve le plus cher.
+
+A force de démarches, de pourparlers, de diplomatie, le chef d'état-major
+consent à nous donner nos feuilles de route pour Bordeaux. Nous partons le
+lendemain, avec nos papiers en règle.
+
+Le voyage s'effectue dans des conditions de lenteur désespérante. Nous
+passons par Rennes, Nantes, Poitiers et Bordeaux. Trois nuits consécutives
+sont passées en chemin de fer.
+
+_Jeudi 9 février_.--Le train s'arrête à Bordeaux à 7 heures du matin.
+Impossible de voir M. Steenackers, il est tout aux élections. Il attend
+avec impatience les résultats du scrutin, et ne se doute certainement pas
+qu'ils ne lui seront pas favorables.
+
+Nous faisons la rencontre de trois aéronautes: MM. Martin, Turbiaux et
+Vibert; ces deux derniers sont venus vers la fin de janvier, ils nous
+racontent leurs intéressants voyages. M. Vibert est parti de Paris le 16
+janvier, dans le ballon _le Steenackers_, il est descendu en Hollande
+après une longue traversée. Il avait avec lui deux caisses de dynamite,
+matière fulminante effroyable, que mon ami M. Paul Champion a si bien
+étudiée pendant le siège. On la destinait, parait-il, à l'armée de
+Bourbaki. M. Turbiaux a quitté la gare du Nord le 18 janvier dans le
+ballon _la Poste de Paris_, sa descente s'est opérée à Venray dans les
+Pays-Bas. Quant à M. Martin, mon frère et moi avions déjà eu le plaisir
+de faire sa connaissance à Tours. Il était parti de Paris le 30 novembre,
+pour descendre à Belle-Ile-en-Mer, après un voyage vraiment dramatique.
+Nous reparlerons plus tard de cette curieuse ascension.
+
+_Vendredi 10 février_.--Mon frère rencontre un de ses anciens camarades
+de l'école des Beaux-Arts, qui lui donne un laissez-passer prussien pour
+Paris. Il part de suite, trop heureux de retrouver après tant d'aventures
+son toit et ses foyers. Je suis présenté par un de mes amis à un avocat
+distingué qui, pendant la guerre, a eu le courage et le dévouement d'aller
+à Berlin même, recueillir des renseignements sur l'organisation militaire
+en Prusse. Il a rapporté avec lui la liste de composition de tous les
+régiments allemands, le nombre des tués et blessés, etc. La discrétion
+m'impose de ne pas trop m'étendre en détails à cet égard. Je me rappelle
+deux chiffres que je puis signaler au lecteur. Le nombre des soldats de
+Bismark s'est élevé en France à un million cent quarante-sept mille. Autre
+fait qui m'est resté gravé dans la tête, à la suite de la conversation si
+intéressante que j'ai eue avec cet intelligent et hardi patriote. «Une des
+causes de la force de l'Allemagne est l'instruction de ses habitants, il
+n'y a dans tous les pays d'outre-Rhin que cinq hommes sur cent qui ne
+sachent ni lire ni écrire. En France on en compte 70 pour cent!» N'est-ce
+pas le cas de dire que les chiffres ont parfois une éloquence brutale,
+mais significative!
+
+_Lundi 13 février_.--La place du Théâtre, à Bordeaux, est couverte d'une
+foule énorme. Des cuirassiers, des gardes nationaux entourent le théâtre
+qu'ils protègent d'un mur vivant. L'Assemblée nationale est en séance!
+C'est ce jour-là que la droite étouffe de ses cris la voix de Garibaldi,
+de l'illustre général qui a prêté à la France le secours de son épée; la
+population est exaspérée à la sortie des députés. On le serait à moins.
+
+_Jeudi 16 février_.--La direction des télégraphes m'a enfin donné un
+laissez-passer pour rentrer à Paris. Je vais partir.
+
+Bordeaux est toujours très-animé. Une haie compacte de gardes nationaux et
+de soldats défend les abords du théâtre. Dans plusieurs rues avoisinantes,
+on voit des nombreux escadrons de lanciers et de cuirassiers.--La
+population est cependant bien calme et bien inoffensive. Elle ne semble
+en aucune façon manifester le désir de faire l'assaut de l'Assemblée
+nationale.
+
+Je pars pour Paris à 6 heures!
+
+_Vendredi 17 février_.--Je viens de passer une nuit fatigante en chemin
+de fer. J'écris tant bien que mal, pour tuer le temps, sur mon carnet de
+voyage.
+
+A 8 heures on s'arrête à La Souterraine. On accroche à notre train
+QUARANTE-CINQ fourgons de marchandises. Je les ai comptés un à un:
+volailles, porcs et boeufs deviennent nos compagnons de voyage. Tout
+le monde fête ces animaux si respectables aujourd'hui. Ils seront
+certainement bien reçus à Paris! On ajoute deux machines à l'avant du
+train, et l'on se met en marche bien péniblement.
+
+Je m'ennuie tellement dans mon wagon, que je pense à calculer le nombre
+d'heures que nous avons passées en chemin de fer, pendant le siège de
+Paris.--J'arrive à un total de 266 heures, soit 11 jours et 11 nuits en
+cinq mois. O merveilles de la statistique, où ne me conduiriez-vous pas,
+si je calculais les minutes et les secondes! Arrivés à 1 kilomètre de
+Vierzon, nous restons en arrêt sur la voie quatre heures consécutives.
+Il faut voir la tête échevelée des voyageurs et des malheureuses femmes,
+chiffonnées par le voyage. Un tel trajet donne un peu l'idée de la prison
+cellulaire.
+
+On est en gare à Vierzon à 10 heures du soir.
+
+--Messieurs, nous dit un chef d'équipe,--vous ne pouvez reprendre un train
+qu'à cinq heures du matin.--Voilà la salle d'attente pour vous reposer.
+
+Les voyageurs ahuris se précipitent comme une avalanche dans les rues de
+Vierzon, où l'on dîne tant bien que mal.
+
+Une heure après, on est revenu dans la salle d'attente, car il n'y a pas
+un lit vide dans toute la ville. Nous sommes deux cents dans une salle
+où l'on tiendrait trente à l'aise. Chacun se perche sur sa valise, ou se
+couche par terre, et on attend là jusqu'à cinq heures du matin.
+
+Le lendemain, nous nous approchons sensiblement de la capitale! A mesure
+que le train avance, l'émotion de tous est visible. Chacun va revoir ceux
+qu'il aime après une longue et terrible absence, après d'épouvantables
+désastres! Je n'oublierai jamais, pour ma part, la fin de ce voyage.
+En passant à travers les environs de Paris, au milieu des campagnes
+dévastées, les pensées les plus sombres dévorent mon esprit. Quel
+spectacle navrant! Quelle douleur, quelle humiliation en voyant ces
+soldats prussiens se promener sur les routes, ou monter la garde dans nos
+gares!
+
+Près de Juvisy, les voyageurs qui sont dans le même compartiment que moi
+me montrent sur la route un convoi d'approvisionnement prussien qui
+attire l'attention générale. Un grand nombre de voitures uniformes, bien
+construites, circulent sur le chemin, tirées par une belle locomotive
+routière. Cette machine à vapeur vient de Berlin, elle fonctionne ici. Et
+voilà dix ans que l'on dit en France que les machines routières ne valent
+rien. Je compare ce convoi prussien, aux méchantes charrettes de l'armée
+de la Loire!
+
+A 2 heures je suis à Paris. La grande ville est sombre et lugubre! Ses
+habitants sont fatigués, abattus et consternés!
+
+Quel triste retour, après mon départ aérien du 30 septembre! C'est comme
+le réveil après un beau rêve!
+
+Je retrouve mon frère Albert et mon frère aîné qui a servi dans les
+bataillons de marche, et qui me raconte ses campagnes; je revois mes amis.
+
+L'un d'eux manque à l'appel. C'est Gustave Lambert, l'intrépide pionnier
+du Pôle Nord. Il s'est engagé comme simple soldat, et une balle stupide,
+lancée par quelque brute, a frappé au coeur cet homme d'élite, cet
+apôtre d'une grande idée de science et d'initiative.--Gustave Lambert
+m'embrassait la veille de mon départ, et se félicitait de voir les ballons
+qu'il affectionnait contribuer à la défense de Paris.
+
+--Au revoir, me disait-il, bon courage, bonne chance! Nous nous
+retrouverons bientôt. Vous continuerez vos ascensions. Quant à moi
+j'irai au Pôle Nord.--Soldat aujourd'hui, je reprendrai demain ma grande
+_toquade_.
+
+Gustave Lambert a été frappé le même jour que l'illustre peintre Regnault.
+Ce jour-là les Prussiens, qui se prétendent les soldats de la science et
+de la civilisation, ont pu se féliciter de leur besogne!
+
+C'est par son souvenir que je termine le récit de mes voyages, car
+la dernière parole que je lui ai entendu prononcer s'appliquait aux
+ballons-poste. «Mon cher ami, me disait-il le 28 septembre, la guerre est
+une chose hideuse, monstrueuse, c'est un grand crime des peuples. Mais
+tout homme de coeur dans ces moments-ci doit se dévouer pour son pays. Je
+vous félicite de votre entreprise. En ballon vous allez rendre à votre
+pays plus de services qu'en étant soldat, et vous êtes sur de ne tuer
+personne.»
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+HISTOIRE DE LA POSTE AÉRIENNE
+
+
+
+
+I
+
+
+Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les
+premiers départs avec l'ancien matériel.--Construction des aérostats.
+
+En retraçant dans les pages qui précèdent mes impressions de voyages
+aériens pendant la guerre, je n'ai eu ni la volonté, ni la prétention de
+me séparer de mes collègues; j'ai pensé que je ne devais pas écrire cet
+ouvrage sans donner les détails que j'ai pu recueillir sur la _poste
+aérienne_, sur les voyages les plus curieux des aéronautes improvisés de
+la République, sur les courageux courriers à pied, qui tous ont droit au
+même titre à la reconnaissance de leurs concitoyens pour les services
+qu'ils ont rendus à la Patrie.
+
+On se rappelle que le 6 septembre 1870, les habitants des environs de
+Paris reçurent l'invitation de rentrer immédiatement dans les murs de
+l'enceinte.--Tous songent au départ, ils emportent les objets qui leur
+sont précieux, brûlent les approvisionnements qu'ils ne peuvent soustraire
+à l'ennemi. Le spectacle de cette émigration restera toujours présent à
+l'esprit des Parisiens qui étaient là, aux portes des bastions, voyant
+défiler les charrettes chargées de meubles, les voitures à bras couvertes
+de paquets, les femmes, les enfants se pressant en files serrées,
+comme dans les scènes bibliques de la fuite en Egypte! Mais il ne nous
+appartient pas de raconter ces épisodes du siège, nous ne voulons rappeler
+ici que des dates.
+
+Les Prussiens ce jour-là, étaient encore éloignés de Paris; avec la
+rapidité foudroyante qui caractérise leurs mouvements, ils ne tardent pas
+à investir la capitale. Le 19 septembre la voiture postale qui la
+veille encore, avait emporté hors Paris des ballots, de dépêches, dut
+rétrograder. Le 20, trois voitures, deux cavaliers, cinq piétons sont
+lancés hors de l'enceinte. Un seul piéton nommé Létoile, parvient jusqu'à
+Evreux, et peut en rapporter sept jours après 150 lettres en risquant
+deux fois sa vie. Le 21, un des employés de la poste nous disait avec
+stupéfaction: «Je n'oserais pas affirmer qu'une souris pourrait maintenant
+franchir les lignes prussiennes!»
+
+La terre est fermée, on songe à l'eau, comme moyen de transport. Des
+bouchons creux seront lancés dans la Seine qui les portera au dehors,
+ou qui les amènera au dedans. Mais des barrages ont été construits par
+l'ennemi qui a tout prévu. Un fil télégraphique a même été retiré par lui
+du fond de la Seine. Les routes aquatiques sont interceptées comme les
+chemins terrestres.
+
+L'air seul reste ouvert. On se souvient que Metz a déjà lancé des ballons
+libres au-dessus des lignes ennemies. Paris enverra ses messagers planer
+au milieu des nuages!
+
+Avant de songer à la poste aérienne, on avait pensé dès le lendemain du 1
+septembre, à organiser des aérostats militaires destinés à surveiller les
+mouvements ennemis au moyen d'ascensions captives.--Le gouvernement
+de l'Empire n'avait même pas voulu répondre aux offres de service des
+aéronautes. M. de Fonvielle et moi, nous avions adressé chacun de notre
+côté des pétitions au ministre de la guerre, nous proposant de suivre
+l'armée du Rhin en ballon captif. Mais le major général Leboeuf ne voulait
+compter que sur son propre génie, il n'aurait su que faire des ballons!
+
+Si le gouvernement du 1 septembre a échoué, on ne peut nier que sa bonne
+volonté n'ait été à la hauteur de ses intentions. MM. Nadar, E. Godard
+et W. de Fonvielle furent accueillis par le nouveau ministère, et
+furent chargés successivement d'organiser trois postes d'observations
+aérostatiques.
+
+Nadar s'installa place Saint-Pierre, avec le ballon _le Neptune_
+appartenant à J. Duruof. Cet aérostat, dans lequel j'avais fait, en 1868,
+l'ascension maritime de Calais et le voyage des Arts-et-Métiers à Laigle,
+était en assez mauvais état, mais Duruof le répara; il put rester gonflé
+quinze jours, et exécuter un grand nombre d'ascensions captives, dont
+quelques-unes ne furent pas sans utilité. Eugène Godard gonfla, au
+boulevard d'Italie, sa _Ville de Florence_, excellent aérostat, fort bien
+construit; en 1869 M. Godard m'avait offert gracieusement l'occasion
+de faire une ascension dans cet aérostat, à Dijon. M. de Fonvielle
+fit réparer _le Céleste_, aérostat de 750 mètres que M. Giffard, son
+propriétaire, avait généreusement offert au génie militaire, et dans
+lequel j'étais encore monté en 1868. M. de Fonvielle fit quelques
+tentatives à l'usine de Vaugirard.
+
+Ces trois postes aérostatiques devaient agir sous la surveillance d'une
+commission présidée par le colonel Usquin. Il était question de me confier
+une quatrième station, quand les nécessités nouvelles créées à la poste
+par l'investissement de Paris, transformèrent ces ballons militaires en
+ballons messagers.
+
+Il y avait encore à Paris six autres aérostats, l'_Impérial_ qui faisait
+partie du mobilier de la couronne, ballon pourri que l'on n'a jamais pu
+réparer, l'_Union_, appartenant à Gabriel Mangin, qui après une tentative
+d'ascension dut renoncer à boucher les trous de son ballon, que ses
+collègues appelaient par ironie le ballon-passoire, tant il était criblé
+de piqûres; le _Napoléon_ et l'_Hirondelle_, deux méchants ballonneaux
+appartenant à Louis Godard, le _Ballon captif de l'Exposition_ construit
+pas M. Giffard. J. Duruof avait encore laissé à Paris un petit aérostat de
+400 mètres cubes, avec lequel M. Nadar fit quelques ascensions captives.
+L'art de l'aérostation était tombé si bas, que la patrie des Montgolfier
+ne comptait que quelques ballons usés par l'âge et le service. Mais on
+tira parti tant bien que mal de tout ce matériel.
+
+Les ballons militaires furent achetés à la Commission, par
+l'administration des Postes, et le premier départ fut organisé par M.
+Nadar à la place Saint-Pierre.
+
+
+PREMIERS DÉPARTS DE PARIS.
+
+1re Ascension. _23 septembre_.--J. Duruof s'éleva seul du pied des
+buttes Montmartre à 8 heures du matin. Il emportait avec lui 125
+kilogrammes de dépêches. La traversée fut heureuse. L'aéronaute descendit
+à 11 heures à Craconville, près Evreux.
+
+
+2eme ASCENSION.--Le 25 du même mois le ballon de M. Eugène Godard,
+_la Ville de Florence_, partait à 11 heures du boulevard d'Italie.
+Il était monté par M. Mangin aéronaute et par M. Lutz, passager. Les
+voyageurs descendirent sans accident à Vernouillet, près Triel, dans le
+département de Seine-et-Oise. Les Prussiens n'étaient pas loin, Mangin dut
+replier son ballon à la hâte, et charger des paysans de le cacher, car
+il était impossible de songer à l'emporter sans courir les plus grands
+dangers.
+
+Pendant que l'aéronaute s'occupe ainsi de son matériel, le voyageur, M.
+Lutz, s'empare des dépêches importantes, court à Vernouillet prévenir les
+autorités de son arrivée de Paris. Il file à Tours, et là il raconte qu'il
+est venu seul, chargé d'une mission du gouvernement. Dans un hôtel, on m'a
+dit qu'il s'était fait passer pour M. Nadar. Quel était le but de toutes
+ces inventions? C'est ce que j'ai toujours ignoré.--Sur ces entrefaites,
+Mangin arrive et se présente comme l'aéronaute de _la Ville de Florence_.
+
+--Mais, lui dit-on, nous l'avons déjà vu, cet aéronaute, il est ici, et
+nous a affirmé qu'il était seul en ballon.
+
+De là des explications, des éclaircissements. On cherche M. Lutz. Il n'est
+plus à Tours. Quelques jours après les journaux donnent de ses nouvelles.
+Il a été arrêté à Dijon, puis on raconte qu'il a été fusillé comme espion.
+Pendant quelques jours, mille récits se croisent au sujet de cet illustre
+Lutz. Quel mystère est caché sous toutes ces aventures? On ne l'a jamais
+bien su. Mais il ressort de tout cela que la conduite du voyageur de la
+_Ville de Florence_ est au moins singulière.
+
+Dans un récit qu'il a publié à Tours sur son voyage, il laisse entendre
+qu'il était seul dans le ballon, et se présente comme _commissaire délégué
+du gouvernement de la Défense nationale_.
+
+_La Ville de Florence_ avait à bord 300 kilogr. de dépêches et trois
+pigeons qui sont revenus à Paris, apportant les nouvelles des aéronautes.
+
+
+3e ASCENSION. _29 septembre_.--Louis Godard part de l'usine à gaz
+de la Villette avec M. Courtin à 10 heures 30. Il a réuni par une grande
+perche les nacelles des deux ballons _le Napoléon_ (800 mèt. cub.) et
+_l'Hirondelle_ (500 mèt. cub.). Ces ballons se touchent à l'équateur et
+ils comprennent entre eux un troisième petit aérostat de 40 mèt. cub.
+L'appareil est un peu baroque, mais il ne s'en enlève pas moins dans de
+bonnes conditions à 10 heures 30 du matin. Les deux ballons attachés qu'on
+a appelés depuis les _États-Unis_, passent au-dessus des buttes Montmartre
+et tombent à Mantes à 1 heure de l'après-midi. Nous donnons le récit du
+voyage d'après le _Moniteur officiel_ de Tours.
+
+«M.J.-G. Courtin, fournisseur de l'armée, chargé de conduire les dépêches
+du gouvernement, est parti jeudi de Paris. L'aéronaute, Louis Godard,
+commandait l'escadrille aérienne, qui se composait de deux ballons et de
+deux nacelles, liés ensemble et marchant de conserve. Le poids total des
+dépêches confiées à M. Courtin s'élevait à 83 kilogrammes.
+
+«Le départ a eu lieu jeudi, à 10 heures du matin, à l'usine à gaz de la
+Villette. Nos voyageurs ont passé sur le Mont-Valérien à 800 mètres de
+hauteur. Après avoir dépassé la forteresse, à deux kilomètres environ,
+ils ont essuyé quelques coups de feu, qui naturellement n'ont point porté
+jusqu'à eux. Ils ont jeté du lest, et se sont élevés jusqu'à 1,500 mètres.
+Ils étaient en ce moment sur la forêt de Saint-Germain, d'où les Prussiens
+ont, avec le même insuccès, tiré sur les ballons. Faute de vent, ils
+ont plané assez longtemps et ont dû redescendre à 800 mètres, afin de
+rencontrer un courant.
+
+«Le reste du voyage aérien s'est accompli sans encombre et sans incidents.
+
+«M.J.-G. Courtin et M. Godard ayant traversé Mantes, ont pris leurs
+dispositions pour atterrir.
+
+«C'est à trois kilomètres de cette ville qu'ils ont touché terre; mais
+ils ont été traînés pendant au moins 150 mètres. Ils étaient dans cette
+position désagréable, quand une troupe de cavaliers est arrivée sur eux
+ventre à terre. Ils ont pris ces hommes pour des Prussiens et se sont crus
+perdus. Heureusement la troupe était commandée par M. Estancelin, qui est
+chargé d'organiser la défense dans le nord-ouest, et qui s'est empressé,
+après avoir aidé nos voyageurs à prendre terre, de donner à l'envoyé du
+gouvernement une escorte pour gagner Mantes, où son arrivée a causé une
+alerte, car les Prussiens étaient d'un côté de la ville pendant que M.
+Courtin y entrait de l'autre.
+
+«Celui-ci a été parfaitement accueilli, et a reçu, avec une ovation, des
+offres de services de tout le monde. Une voiture à deux chevaux a été mise
+immédiatement à sa disposition pour gagner Evreux.»
+
+
+4e ASCENSION. _30 septembre_.--_Le Céleste_, 750 mètres; aéronaute,
+G. Tissandier. Pas de passager. J'ai donné, dans la première partie de cet
+ouvrage, tous les détails de mon ascension, mais je crois devoir rapporter
+ici quelques faits curieux qui se rattachent à l'histoire générale des
+ballons-poste. Je ne devais pas d'abord partir dans _le Céleste_; ce
+ballon était réservé à un autre aéronaute, homme d'affaires généralement
+aussi connu que peu estimé, que je demanderai permission de ne désigner
+que sous le nom de M.X...
+
+X..., avec l'aplomb qui le caractérise, s'en va trouver M. Jules Favre.
+
+--Monsieur le ministre, dit-il, je suis désigné par M. Rampont pour partir
+comme courrier de la poste dans un ballon. Avez-vous des recommandations à
+me faire?
+
+--Certainement, dit M.J. Favre; voici un mot pour le ministre de
+l'intérieur, on vous donnera des instructions et vous reviendrez me voir.
+
+X..., armé de ce document, court chez M. Rampont.
+
+--Monsieur le directeur des postes, dit-il avec un aplomb toujours
+croissant, le ministre des affaires étrangères m'a chargé d'une mission
+importante en province. Voici un mot de sa main qui le prouve. J'ai fait
+des ascensions; voulez-vous me confier la direction d'un de vos ballons?
+
+--Comment donc, dit M. Rampont, vous êtes recommandé par le ministre des
+affaires étrangères, vous partirez de suite.
+
+Malheureusement pour X..., le bout de l'oreille s'est montré au dernier
+moment, on a été aux renseignements, aux informations. La trame qu'il
+avait si bien cousue s'est emmêlée subitement. X... n'est jamais sorti de
+Paris en ballon. Je l'ai remplacé dans _le Céleste_.
+
+La veille de son départ, X... me disait:
+
+--Vous partez après moi. Vous me retrouverez à Tours. Si vous voulez, je
+vous nommerai préfet. J'ai une mission très-importante; je suis chargé de
+désigner des candidats pour les préfectures et les sous-préfectures.
+
+Jusqu'où n'aurait pas été ce trop habile escamoteur, s'il avait pu
+débarquer à Tours? Il avait des lettres des membres du gouvernement. Que
+d'histoires il aurait pu forger, sachant que la vérification de ses récits
+était impossible! X... serait peut-être devenu général en chef.
+
+Pour compléter les informations relatives à la quatrième ascension du 30
+septembre, je donne le texte des proclamations que j'ai jetées au nombre
+de 10,000 sur la tête des Prussiens.
+
+Chaque proclamation était imprimée en deux colonnes sur une feuille
+de papier format in-8°. La colonne de gauche était imprimée en texte
+allemand, celle de droite était la traduction française de ce document.
+
+
+TEXTE FRANÇAIS DES PROCLAMATIONS LANCÉES EN BALLON SUR LES CAMPS
+PRUSSIENS.
+
+«Au commencement de la guerre, la nation allemande a pu croire que la
+nation française encourageait l'Empereur Napoléon III dans ses projets
+d'agression.
+
+«La nation allemande a pu se convaincre depuis la chute de l'Empereur que
+la nation française veut la paix. Elle désire vivre unie avec l'Allemagne,
+sans contrarier son mouvement d'unité, qui profitera aux deux peuples.
+
+«Il semblerait d'abord naturel que les deux nations missent bas les
+armes et cessassent de s'entre-tuer. «La France a reconnu qu'elle était
+responsable des fautes de son gouvernement. Elle a déclaré être prête à
+réparer les maux que ce gouvernement a faits.
+
+«L'Allemagne laissée à elle-même accepterait de grand coeur ces conditions
+honorables. Elle a montré sa vaillance et sa science militaires. Elle n'a
+aucun intérêt à continuer cette lutte qui la ruine et lui enlève ses plus
+glorieux enfants.
+
+«Mais l'Allemagne n'est pas libre.
+
+«Elle est dominée par la Prusse, et la Prusse elle-même est sous la main
+d'un monarque et d'un ministre ambitieux.
+
+«Ce sont ces deux hommes qui ont repoussé la paix qu'on leur offrait. Ils
+veulent satisfaire leur vanité en enlevant Paris. Paris résistera jusqu'à
+la dernière extrémité; Paris peut être le tombeau de l'armée assiégeante.
+
+«Dans tous les cas, le siège sera long; voici l'Allemagne hors de chez
+elle tout l'hiver, et l'absence de la fleur de la population laisse les
+familles dans la misère.
+
+«Jusques à quand les peuples seront-ils la dupe de ceux qui les
+gouvernent? Ce sont les rois et leurs ministres qui les poussent les uns
+contre les autres à des a combats homicides. Commandée par Napoléon, la
+France marchait à la bataille; maintenant que Napoléon est renversé, elle
+ouvre les bras à l'Allemagne. Sans doute elle défendra pied à pied son
+foyer, elle ne se laissera rien enlever de son sol; mais aussi elle prend
+l'engagement de respecter celui de ses voisins. Elle leur propose une
+alliance fraternelle. Que l'Allemagne ne soit pas plus longtemps l'esclave
+d'une ambition aveugle; qu'elle ne lui donne plus ses enfants à égorger.»
+
+On a renoncé à ces proclamations qui ne produisaient sans doute pas grand
+effet sur les Allemands. Il parait en outre que des paysans français, en
+ayant ramassé quelques-unes, avaient cru qu'elles étaient lancées par un
+ballon prussien; ils se seraient empressés de tirer des coups de fusil sur
+l'aérostat.
+
+
+ESSAI D'UN BALLON LIBRE.
+
+Le jour même du départ du _Céleste_, Eugène Godard lançait, au boulevard
+d'Italie, un petit ballon libre muni de sacs de lettres qui devaient
+tomber successivement durant le voyage, au moyen d'un système automatique
+très-simple. Ce début ne fut pas heureux. Le ballonneau tomba près des
+remparts au milieu d'un retranchement prussien.
+
+L'accident ne tarda pas à être connu à Paris, mais il fut singulièrement
+exagéré; quelques journaux racontèrent que les Allemands avaient fait la
+capture d'un ballon monté, le 30 septembre. Cet aérostat ne pouvait être
+que le _Céleste_. La nouvelle parvint aux oreilles de mes amis qu'elle
+émut d'autant plus vivement que mes pigeons sont arrivés à Paris ayant
+perdu leurs dépêches. Heureusement, mon frère Albert avait pu suivre mon
+ballon pendant plus d'une heure, il affirma que je devais être sauvé.
+Mon ami de Fonvielle, dans la _Liberté_, eut l'obligeance de donner
+d'excellentes raisons sur l'improbabilité de ma capture. Il disait vrai.
+
+On renonça aux ballons libres, et il fut décidé que les dépêches de la
+poste ne seraient plus confiées qu'à des aéronautes.
+
+CONSTRUCTION DES BALLONS-POSTES
+
+Les quatre premiers voyages aériens exécutés dans de bonnes conditions du
+23 au 30 septembre, ont réellement fondé la poste aérienne. A compter de
+ce jour, l'administration décida que des ballons neufs, fabriqués dans
+de bonnes conditions, devaient sortir régulièrement de Paris. La plus
+vigoureuse impulsion fut donnée à la construction de ces aérostats.
+
+La direction des postes confia l'organisation de deux ateliers de
+fabrication aérostatique à M. Eugène Godard d'une part, et à MM. Yon et
+Camille d'Artois d'autre part.
+
+M. Eugène Godard est un praticien d'un mérite incontestable; il a exécuté
+dans sa vie plus de 800 voyages en ballon, et construit un nombre
+considérable d'aérostats. On ne pouvait mieux choisir pour accélérer une
+construction si spéciale. Eugène Godard s'installa à la gare du Nord.
+
+MM. Yon et Camille d'Artois organisèrent à leur tour un atelier
+aérostatique à la gare du Nord. M. Yon est l'habile constructeur des
+admirables ballons captifs créés par M. Giffard; c'est en même temps
+un aéronaute distingué. Quant à M. Camille d'Artois, ses ascensions
+publiques, à l'Hippodrome et à bord du _Géant_, lui ont acquis un juste
+renom dans l'art de la navigation aérienne. M. Nadar s'était d'abord
+chargé des opérations aérostatiques de la gare du Nord, mais il se retira
+bientôt.
+
+Voici quelles étaient les conditions des traités acceptés entre ces
+messieurs et l'administration des postes: «Les ballons devaient être de la
+capacité de 2,000 mètres cubes, en percaline de première qualité, vernie
+à l'huile de lin, munis d'un filet en corde de chanvre goudronné, d'une
+nacelle pouvant recevoir quatre personnes et de tous les apparaux
+nécessaires: soupape, ancres, sacs de lest, etc.
+
+«Les ballons devaient supporter l'expérience suivante: Remplis de gaz,
+ils devaient demeurer pendant dix heures suspendus, et, après ce temps
+d'épreuve, soulever encore un poids net de 500 kilogrammes.
+
+«Les dates de livraison étaient échelonnées à époques fixes: 50 francs
+d'amende étaient infligés aux constructeurs pour chaque jour de retard. Le
+prix d'un ballon remplissant ces conditions était de 4,000 francs, dont
+300 francs pour l'aéronaute, que procurait le constructeur. Le gaz était à
+part. C'est ce prix qui a été primitivement payé par la direction générale
+des postes, au comptant, aussitôt l'ascension effectuée, le ballon hors de
+vue. Il a été réduit postérieurement à 3,500 francs, plus 500 francs dont
+300 francs pour le gaz et 200 francs pour l'aéronaute. A ces frais il faut
+ajouter des sommes pour valeur d'accessoires, dont le a montant a varié
+de 300 à 600 francs par ascension, Le _Davy_, ne cubant que 1,200 mètres
+cubes, n'a coûté que 3,800 francs[9].»
+
+[Note 9: Extrait du _Journal officiel_, n° du 2 mars 1871.]
+
+La construction des ballons, une fois mise en train, s'exécuta avec une
+grande rapidité.
+
+Nous croyons devoir donner ici quelques détails techniques sur la
+fabrication des aérostats si peu connus généralement dans la masse du
+public.
+
+L'étoffe qui convient le mieux pour la construction d'un aérostat est sans
+contredit la soie; mais la soie est d'un prix très-élevé; on la remplace
+souvent par un tissu de toile ou de coton qui, une fois verni, est
+suffisamment imperméable pour contenir sans déperdition les masses de gaz
+d'éclairage ou d'hydrogène qui doivent l'emplir. C'est ce qui a été fait,
+comme on l'a vu, pour les nouveaux ballons du siège.
+
+La forme à donner à un aérostat peut être variable; mais il est certain
+que la sphère offre de grands avantages et une incontestable supériorité,
+puisqu'elle est la figure qui offre le moins de surface sur le plus grand
+volume.
+
+Nous n'entrerons pas dans les détails géométriques de la coupe de
+l'étoile; l'épure étant faite, supposons que nous n'avons plus qu'à réunir
+les fuseaux et à les coudre pour former l'aérostat sphérique. Cette
+couture s'exécute aujourd'hui très-facilement à l'aide de la machine à
+coudre, que les aéronautes de profession ont d'abord voulu bannir, mais à
+laquelle ils ont dû bientôt reconnaître une grande supériorité. M. Eugène
+Godard est resté presque seul partisan des coutures à la main. Ses ballons
+étaient cousus par des ouvrières.
+
+Le ballon de coton n'est pas imperméable, et laisse échapper le gaz avec
+une telle rapidité qu'il ne pourrait certainement pas être gonflé, même au
+moyen du gaz de l'éclairage, si on ne prenait soin de le vernir. Le vernis
+employé est tout simplement de l'huile de lin cuite avec de la litharge.
+On a l'habitude de l'employer à chaud et de l'étendre a l'aide de tampons
+sur toute la surface intérieure et extérieure de l'aérostat.
+
+Le ballon est muni à sa partie supérieure d'une soupape qui est destinée à
+laisser échapper du gaz au gré de l'aéronaute, pendant toute la durée de
+l'ascension. Les soupapes sont formées de deux clapets qui s'ouvrent, de
+l'extérieur à l'intérieur, sous la traction d'une corde que l'on tire de
+la nacelle. Pour que la fermeture soit hermétique, on lute les joints avec
+un mélange de suif et de farine de lin que l'on nomme _cataplasme_. On
+voit que cet organe est très-grossier, et qu'il serait bien facile de le
+perfectionner; mais le temps était trop rare pendant le siège pour qu'il
+ait été possible de songer aux innovations qui nécessitent des recherches
+longues et minutieuses.
+
+La sphère d'étoffe, munie de sa soupape à sa partie supérieure, est
+pourvue à sa partie inférieure d'une ouverture que l'on appelle
+_appendice_, et qui reste toujours béante pendant l'ascension, afin de
+permettre au gaz, dilaté par suite de la diminution de pression, de
+trouver une issue. Sans cette précaution, l'aérostat pourrait éclater
+par suite de la force expansive du gaz. Le ballon est recouvert dans sa
+totalité d'un vaste filet attaché à la soupape, et qui se termine vers la
+partie de l'appendice par trente-deux cordes qui servent à y attacher la
+nacelle. Celle-ci se fixe au filet par l'intermédiaire d'un cercle de bois
+pourvu de trente-deux petites olives de bois, appelées _gabillots_,
+qui s'ajustent dans les boucles façonnées à la partie inférieure des
+trente-deux cordes du filet. Huit autres gabillots permettent d'attacher
+la nacelle au cercle par les cordes dont elle est munie. Le cercle
+que nous venons de décrire est un des organes les plus essentiels de
+l'aérostat, il est régulièrement fixé au filet et sert de point d'attache
+à l'ancre, qui est l'engin d'arrêt à la descente. Il répartit uniformément
+les tractions, et donne à tout l'appareil une grande élasticité.
+
+La nacelle est confectionnée en osier souple, flexible. C'est
+incontestablement la meilleure substance à employer pour construire un
+esquif propre à supporter des chocs, des traînages, sans se détériorer
+et sans blesser les touristes aériens qui s'y sont confiés. On tresse un
+véritable panier d'osier avec les huit cordes d'attache, qui passent par
+le plancher de la nacelle et en font, pour ainsi dire, partie intégrante.
+Deux banquettes permettent aux aéronautes de s'asseoir commodément.
+
+Le ballon, tel que nous venons de le décrire, est prêt à gravir l'espace
+quand il est gonflé de gaz de l'éclairage. En effet, ce gaz a une densité
+de 0gr.650, c'est-à-dire qu'un mètre cube dans l'air aura une force
+ascensionnelle de 730 grammes environ. Les ballons du siège ont 2,000
+mètres cubes, ils auront donc une force ascensionnelle de 1,460
+kilogrammes. L'étoffe, le filet et la nacelle réunis ne pèsent guère
+plus de 500 kilogrammes; il nous reste 960 kilogrammes pour le poids des
+voyageurs, du sable de lest et des organes d'arrêt.
+
+Quand un ballon s'élève, il tend bientôt à se mettre en équilibre, il a
+perdu une certaine quantité de gaz par l'appendice; il en perd constamment
+de petites quantités, si, comme il arrive souvent, il n'est pas
+parfaitement imperméable; en outre, il se refroidit, et le gaz, se
+contractant, est encore privé d'une partie de sa force ascensionnelle.
+Livré à lui-même, le ballon, après avoir atteint le sommet de sa course,
+tendrait immédiatement à redescendre et ne tarderait pas à revenir à
+terre. Pour empêcher cette descente, l'aéronaute allège sa nacelle; il
+jette par-dessus bord un corps pesant qu'on appelle le _lest_, et qui se
+compose de sable tamisé. Ce sable forme un nuage floconneux qui ne tombe à
+terre que lentement et sous forme de grains imperceptibles, incapables de
+causer le moindre dégât, comme cela ne manquerait pas d'arriver si l'on
+jetait du haut des airs des pierres ou des corps non divisés.
+
+Pour que la description de l'aérostat soit complète, il faut encore que
+nous parlions des organes d'arrêt, dont on doit se munir pour assurer le
+retour à terre. L'aéronaute emporte à bord une ancre évasée, non pas
+une ancre de marine qui ne mordrait pas dans les champs, mais un engin
+confectionné pour les ascensions aérostatiques. On pourrait encore se
+munir d'un grappin à six branches, qui est même préférable à l'ancre, au
+dire de quelques vieux marins de l'atmosphère. Enfin, il est indispensable
+de ne pas oublier le _guide-rope_, un des engins essentiels du ballon.
+Qu'est-ce que le guide-rope? C'est tout simplement une corde de 150 mètres
+de long, qui s'attache au cercle et que l'on laisse pendre dans l'espace.
+En l'air, elle n'est d'aucun usage; mais il n'en est pas de même au retour
+à terre. D'abord, si l'aéronaute touche terre, il sait qu'il est à 150
+mètres du sol, puisqu'il connaît la longueur de sa corde, et quand il
+revient des hautes régions, l'oeil le plus expert ne sait guère apprécier
+les distances. Ce sera donc un véritable guide, d'où le nom qui lui a
+été donné, _rope_, voulant dire câble en anglais. En outre, si le ballon
+descend, le guide-rope va successivement toucher terre dans toute sa
+longueur, et il délestera l'aérostat, en amortissant le premier choc.
+Cette corde agit donc encore comme un véritable ressort qui empêche
+le retour vers le sol d'être trop brusque. Si l'ancre ne mord pas
+immédiatement, le guide-rope sera traîné à la remorque du ballon; mais
+il tendra à l'arrêter; car il produira contre le sol une résistance de
+frottement considérable; il pourra même s'enrouler autour d'un obstacle,
+d'un arbre, d'un poteau, et enfin offrir prise aux braves paysans qui ne
+manquent pas de venir en aide aux ballons quand ils le peuvent.
+Cette simple corde qui pend après le cercle est donc d'une utilité
+extraordinaire; c'est à l'illustre aéronaute anglais Green que revient
+l'honneur de l'avoir employée le premier. L'invention, direz-vous, est
+bien simple. Sans doute, mais personne n'y avait songé avant lui, et vous
+et moi, peut-être, ne penserions pas au guide-rope sans le vieux Green.
+
+L'armement ainsi opéré est à peu près complet; il ne faut pas oublier de
+mettre dans les bottes de la nacelle un bon couteau, quelques cordelettes,
+des couvertures, et des vivres froids; quelques bonnes bouteilles de vin,
+un carafon d'eau-de-vie, ne sont pas non plus à dédaigner, car l'air des
+nuages donne un appétit d'enfer.
+
+Pour connaître sa route dans l'air, l'aéronaute emporte une boussole; s'il
+voit la terre, il reconnaît le sillage tracé par le ballon et l'aiguille
+aimantée lui donne sa route. Le baromètre indique enfin avec une grande
+précision les altitudes au-dessus du niveau de la mer.
+
+Les constructeurs aérostatiques du siège de Paris fabriquèrent environ
+soixante ballons de 2,000 mètres cubes. L'installation de M. Eugène Godard
+à la gare d'Orléans offrait un aspect merveilleux. D'un côté des femmes
+cousaient les fuseaux du ballon, de l'autre des marins confectionnaient
+les filets. Ailleurs enfin, le vernis s'étalait sur les aérostats cousus.
+
+Au milieu de la gare, quelques ballons gonflés d'air séchaient leur couche
+de vernis. Ils dominaient le sol comme le dos immense de ces cétacés qui
+forment des îles flottantes au milieu de l'Océan.
+
+Les aérostats de M. Godard étaient à côtes bicolores bleues et rouges, ou
+jaunes. Ceux de MM. Yon et Camille d'Artois étaient blancs. Cette couleur
+est la meilleure sans contredit, car elle reflète, au lieu de les
+absorber, les rayons lumineux. Un ballon blanc doit être moins sensible
+aux dilatations et aux contractions brusques qu'un aérostat coloré.
+
+
+L'ASCENSION.
+
+MM. Eugène Godard, Camille d'Artois et Yon étaient chargés de trouver des
+aéronautes destinés à s'élever dans les ballons-poste. Les braves marins
+jouèrent ici un rôle très-important, car sur soixante-quatre ballons, il
+y en eut trente qui furent conduits dans les airs par nos loups de mer,
+transformés en _loups aériens_.
+
+On donnait quelques leçons préliminaires aux novices, mais quelles leçons!
+Une nacelle était pendue à une des poutres de fer de la gare, l'élève y
+grimpait et criait le «lâchez tout.» Mais il va sans dire qu'il restait en
+place. On lui faisait jeter du lest et tirer une corde de soupape. Puis il
+lançait son ancre et simulait l'atterrissage. Singulier apprentissage qui
+rappelle les leçons de natation à calle sèche.
+
+Le jour de l'ascension désigné, les passagers arrivaient au lieu du
+départ, et remettaient leurs destinée entre les mains de l'apprenti
+aéronaute. Ils s'élevaient dans les airs quelquefois par une nuit noire,
+marchant à l'inconnu. Ma foi, quand on a pratiqué les ballons, qu'on a
+souvent gravi les hautes régions de l'air, on ne peut s'empêcher d'admirer
+le courage et le dévouement de ces hardis explorateurs. Ici le mot
+dévouement n'est pas exagéré, car les aéronautes sont partis de Paris en
+ballon pour une somme insignifiante, quelques-uns ne recevaient comme
+gratification pécuniaire que deux cents francs à peine. Je n'oublierai
+jamais la stupéfaction d'un Anglais que j'ai vu à Tours et qui me disait:
+
+--O monsieur! comme on doit vous payer pour entreprendre de tels voyages!
+Une ascension faite au-dessus des Prussiens, cela vaut deux mille livres
+sterling.
+
+--Je ne sais ce que cela vaut, monsieur. Mais en France ces choses-là ne
+se font pas, ou se font pour rien.
+
+Le brave Anglais n'a pas cru un mot de ce que je lui disais.
+
+--Cela vaut cinquante mille francs, répétait-il.
+
+Au moment du départ d'un ballon-poste, MM. Bechet, sous-directeur des
+postes, ou Chassinat, directeur des postes de la Seine, apportaient les
+ballots de lettres et les dépêches. Enfin M. Hervé-Mangon, avec un zèle
+bien louable, donnait les renseignements météorologiques sur la direction
+du vent, son intensité, etc. MM. Bechet, Chassinat et Hervé-Mangon ont
+passé le temps du siège à se lever à trois heures du matin, ou à une
+heure, pour assister aux départs; la part qu'ils ont prise à la poste
+aérienne ne sera pas oubliée: mais que de dérangements inutiles, que de
+peine perdue! Souvent le vent n'était pas assez vif, on ne pouvait pas
+partir; ou il était trop violent, et au dernier moment l'aérostat volait
+en éclats.
+
+L'organisation du service des ballons-poste a été en définitive créée avec
+la plus grande régularité, la plus remarquable précision. Cette
+création restera un vrai titre de gloire pour M. Rampont et pour les
+administrateurs de la poste française.
+
+Dans les circonstances graves, M.E. Picard donnait lui-même des
+recommandations aux aéronautes. Car quelques ballons avaient à porter hors
+Paris les nouvelles les plus importantes que les Prussiens ne pouvaient
+pas intercepter au-dessus des nuages.
+
+Continuons à présent l'énumération des voyages aériens en nous fixant sur
+ceux qui offrent le plus d'intérêt.
+
+
+DÉPARTS DE BALLONS EN OCTOBRE 1870.
+
+VOYAGE DE H. GAMBETTA.
+
+5e et 6e Ascensions. _7 octobre_.
+
+1° L'_Armand Barbès_, 1,200 mèt. cubes. Aéronaute, J. Trichet; passagers,
+MM. Gambetta et Spuller.
+
+2° _Le George Sand_, 1,200 mèt. cubes. Aéronaute, J. Revilliod; passagers,
+deux Américains et un sous-préfet.
+
+Le double départ de l'_Armand Barbès_ et du _George Sand_ s'est effectué
+dans des conditions assez dramatiques, comme l'ont raconté les journaux
+de Paris. Nous cédons la parole au _Gaulois_ du 7 octobre qui a donné des
+détails curieux sur ces mémorables ascensions:
+
+«Une foule énorme attendait ce matin, sur la place Saint-Pierre à
+Montmartre, le départ des ballons l'_Armand Barbès_ et le _George Sand_,
+ce n'était pas un vain sentiment de curiosité qui excitait l'avide anxiété
+de cette population; on venait d'apprendre que chacun de ces aérostats
+emportait des voyageurs entreprenant courageusement ce périlleux voyage
+avec d'importantes missions.
+
+«Dans la nacelle de l'_Armand Barbès_, conduit par M. Trichet, prirent
+place Gambetta et son secrétaire Spuller; dans celle du _George Sand_,
+dirigé par M. Revilliod, montèrent MM. May et Raynold, citoyens
+américains, chargés d'une mission spéciale pour le gouvernement de la
+défense, et un sous-préfet.
+
+«On remarquait dans l'enceinte Charles et Louis Blanc, MM. Rampont et
+Charles Ferry, et le colonel Husquin.
+
+«MM. Nadar, Dartois, et Yon dirigeaient, avec l'autorité et l'entrain
+qu'on leur connaît, le double départ.
+
+«Les dernières poignées de main échangées au milieu de l'émotion générale,
+au cri de «lâchez tout!» les deux ballons s'élevèrent majestueusement.
+
+«Il était onze heures dix minutes.
+
+«Une immense clameur de: «Vive la République!» retentit sur la place et
+sur la butte; les hardis voyageurs agitaient leurs chapeaux et leurs voix
+répétaient comme un écho lointain le cri de la foule.
+
+«Par une illusion d'optique, lorsque les ballons franchirent la butte
+Montmartre, ils se dirigeaient vers le nord-est, l'on crut qu'ils
+descendaient et allaient échouer dans la plaine. La foule désespérée,
+anxieuse, tumultueuse, escalada la butte. Les factionnaires marins eurent
+toutes les peines du monde à la retenir: il fallut qu'elle vit les
+deux ballons continuer leur route poussés par un vent qui (d'après les
+observations faites) filait dix lieues à l'heure.
+
+«On attend impatiemment le retour des pigeons voyageurs qui nous diront où
+les deux aérostats ont atterri.»
+
+Le _Moniteur universel_ du 10 octobre (édition de Tours) peut aujourd'hui
+satisfaire la curiosité de ceux qui n'ont qu'une vague connaissance des
+péripéties du voyage de M. Gambetta. «Poussés par un vent très-faible, dit
+ce journal, les deux aérostats ont laissé Saint-Denis sur la droite; mais
+à peine avaient-ils dépassé la ligne des forts, qu'ils ont été assaillis
+par une fusillade partie des avant-postes prussiens; quelques coups de
+canon ont été aussi tirés sur eux. Les ballons se trouvaient alors à la
+hauteur de 600 mètres, et les voyageurs aériens ont entendu siffler les
+balles autour d'eux; ils se sont alors élevés à une altitude qui les a mis
+hors d'atteinte; mais, par suite de quelque accident ou de quelque fausse
+manoeuvre, le ballon qui portait le ministre de l'intérieur s'est mis à
+descendre rapidement, et il est venu prendre terre dans un champ traversé
+quelques heures avant par des régiments ennemis, et à une faible distance
+d'un poste allemand. En jetant du lest, il s'est relevé, et a continué sa
+route. Il n'était qu'à deux cents mètres de hauteur lorsque, vers Creil,
+il a reçu une nouvelle fusillade, dirigée sur lui par des soldats
+wurtembergeois. En ce moment, le danger était grand; heureusement les
+soldats ennemis avaient leurs armes en faisceau; avant qu'ils les eussent
+saisies, le ballon, allégé de son lest, remontait à huit cents mètres;
+les balles ne l'ont pas plus atteint que la première fois, mais elles ont
+passé bien près des voyageurs, et M. Gambetta a eu même la main effleurée
+par un projectile.
+
+«L'_Armand Barbès_ n'était pas au terme de ses aventures.
+
+«Manquant de lest, il ne se maintint pas à une élévation suffisante; il
+fut encore exposé à une salve de coups de fusils partie d'un campement
+prussien, placé sur la lisière d'un bois, et alla, en passant par dessus
+la forêt, s'accrocher aux plus hautes branches d'un chêne où il resta
+suspendu; des paysans accoururent, et, avec leur aide, les voyageurs
+purent prendre terre, près de Montdidier, à 3 heures moins un quart.
+Un propriétaire du voisinage passait avec sa voiture, il s'empressa de
+l'offrir à M. Gambetta et à ses compagnons, qui eurent bientôt atteint
+Montdidier, et se dirigèrent sur Amiens. Ils y arrivèrent dans la soirée
+et y passèrent la nuit.
+
+«Le voyage du second ballon a été marqué par moins de péripéties. Après
+avoir essuyé la première fusillade, il a pu se maintenir à une assez
+grande hauteur pour éviter un nouveau danger de ce genre; il est allé
+descendre, à 4 heures, à Crémery près de Roye, dont les habitants ont
+très-bien accueilli les voyageurs. M. Bertin, fabricant de sucre et maire
+de Roye, a donné l'hospitalité pour la nuit à l'aéronaute; son adjoint a
+logé chez lui les deux Américains.
+
+«Le lendemain, samedi, l'équipage du second ballon rejoignait celui du
+premier à Amiens, et l'on partait ensuite de cette ville à midi. A Rouen,
+où l'on arriva ensuite, M. Gambetta fut reçu par la garde nationale, et
+prononça un discours qui excita l'enthousiasme. De Rouen, M. le ministre
+et ses compagnons de route se dirigèrent sur le Mans; ils y couchèrent, et
+en partirent le lendemain, dimanche, à 10 heures et demie[10].»
+
+[Note 10: «Le 10 octobre on lisait dans le _Journal officiel_
+de Paris: Le gouvernement a reçu ce soir une dépêche ainsi conçue:
+«Montdidier (Somme), 8 heures du soir. Arrivée après accident en forêt
+à Epineuse. Ballon dégonflé. Nous avons pu échapper aux tirailleurs
+prussiens, et grâce au maire d'Epineuse, venir ici, d'où nous partons dans
+une heure pour Amiens, d'où voie ferrée jusqu'au Mans et à Tours. Les
+lignes prussiennes s'arrêtent à Clermont, Compiègne et Breteuil dans
+l'Oise. Pas de Prussiens dans la Somme. De toutes parts on se lève en
+masse. Le gouvernement de la défense nationale est partout acclamé.»
+
+Cette dépêche avait été apportée par un joli pigeon gris, compagnon de
+voyage aérien du ministre de l'intérieur.--On l'appella depuis Gambetta.]
+
+7e Ascension. _12 octobre_.--Le ballon _le Washington_ (2,000 mèt.
+cub.), conduit par M. Bertaux, reçoit dans sa nacelle M. Van Roosebecke,
+propriétaire de pigeons, et M. Lefebvre, consul de Vienne.--Il porte en
+outre 300 kilogr. de dépêches et 25 pigeons. L'aérostat part de la gare
+d'Orléans à 8 heures 30 du soir et tombe à 11 heures 30 près de Cambrai.
+
+A la descente, le vent est assez violent, l'aéronaute M. Bertaux, en
+jetant l'ancre, tombe de la nacelle et fait une chute terrible dans un
+champ de betteraves. MM. Van Roosebecke et Lefebvre sont emportés dans la
+nacelle avec une violence extrême, ils subissent un traînage périlleux,
+mais le ballon se déchire et s'arrête; les voyageurs en sont quittes pour
+l'émotion.
+
+Quant à M. Bertaux, il était déjà malade, poitrinaire en sortant de Paris.
+Il a fait partie, d'Orléans au Mans, comme nous l'avons raconté, de la
+compagnie des aérostiers militaires. Il a trouvé la mort, en revenant
+à Paris après l'armistice. C'était un jeune homme plein d'avenir;
+littérateur et poëte, il avait composé plusieurs volumes de poésies, il
+s'était lancé avec passion dans les aventures de la navigation aérienne.
+
+
+8e Ascension. _12 octobre_.--Le _Louis Blanc_, 1,200 mèt. cub.,
+conduit par M. Farcot, mécanicien, part à 9 heures du matin, de
+Montmartre. Passager: M. Tracelet, propriétaire de pigeons.--Poids des
+dépêches, 125 kilogr. Nombre de pigeons, 8.
+
+L'aérostat descend à midi 30 à Beclerc dans le Hainaut (Belgique).
+
+
+9e et 10e Ascensions. _14 octobre_.
+
+1° Le _G. Cavaignac_, 2,000
+mèt. cub., dirigé par M. Godard père, reçoit dans sa nacelle M. de Kératry
+et deux passagers, 710 kilogr. de dépêches et 6 pigeons. Il s'élève de
+la gare d'Orléans à 10 heures 15 minutes et descend à 3 heures de
+l'après-midi à Brillon (Meuse).
+
+Le retour à terre s'est exécuté avec une précipitation regrettable. La
+nacelle reçoit un choc des plus violents; M. de Kératry a la tête blessée
+par le cercle qui le frappe, et une jambe contusionnée.
+
+2° Le _Jean-Bart_, 2,000 mèt. cub., qu'on a appelé aussi le _Guillaume
+Tell_ et le _Christophe Colomb_. Aéronaute, Albert Tissandier. Passagers,
+MM. Ranc et Ferrand.
+
+Il y a eu entre le quatrième voyage et le cinquième, un intervalle de
+plusieurs jours, où les tentatives d'ascension ont presque toujours
+avorté. M. Albert Tissandier devait partir le 3 octobre. A 8 heures du
+matin, il se rend à l'usine de Vaugirard. Le _ballon Impérial_ a été
+réparé, il est gonflé, mais il fuit sensiblement. D'ailleurs l'air est
+d'un calme absolu. MM. Hervé-Mangon, Rampont et Chassinat, décident qu'il
+est prudent de remettre le départ.
+
+Le lendemain, à 5 heures du matin, MM. Tissandier et Hervé-Mangon
+s'aperçoivent que le ballon est presque dégonflé. L'empire n'aura même pas
+laissé à la France un ballon en bon état!
+
+On retarde l'ascension. Jusqu'au 7 octobre, les tentatives de départ
+sont vaines. Ce jour-là MM. Gambetta et Spuller s'élèvent de la place
+Saint-Pierre.
+
+M.A. Tissandier est remis au 12 octobre. Il se rend à la gare d'Orléans à
+6 heures du matin. On gonfle un magnifique ballon de 2,000 m. cub. où il
+va partir.--Une rafale survient et met l'aérostat en pièces.--Enfin le
+voyage peut s'exécuter le 14 octobre.
+
+11e et 12e Ascensions. _16 octobre_.
+
+1° Le _Jules Favre_ (1,200 mèt. cub.). Aéronaute, L. Godard
+jeune.--Passagers: MM. Malapert, Ribaut et Béoté.
+Dépêches: 195k. Pigeons: 6.
+L'aérostat quitte la gare d'Orléans à 7h. 20m., il descend à
+Foix-Chapelle (Belgique) à midi 20.
+
+2° Le _Lafayette_, (2,000 mèt. cub.).--Aéronaute: M. Labadie,
+marin.--Passagers: MM. Daru et Barthélemy.
+Dépêches: 270k. Pigeons: 4.
+Départ, gare d'Orléans 9h. 50m.
+Arrivée: Dinant (Belgique) 2h. 45s.
+
+A la descente le ballon est emporté par un vent violent; le marin Labadie
+coupe toutes les cordes de la nacelle, et le ballon s'échappe seul. Les
+voyageurs restent assis à terre dans leur panier devenu immobile comme un
+berceau.--Ce procédé n'est pas très-aérostatique, mais il a réussi. Tant
+mieux pour les passagers.
+
+Labadie est le premier marin qui ait quitté Paris en ballon. On ne saurait
+trop admirer le courage, l'intrépidité de ces braves matelots, qui n'ayant
+jamais vu un ballon osaient se risquer dans les flots invisibles de
+l'air.--Deux de ces praticiens improvisés ont trouvé la mort dans ces
+voyages périlleux. On peut dire qu'il est étonnant que des ballons
+conduits par des mains inexpérimentées n'aient pas donné lieu à plus
+d'accidents. Après l'exemple des ballons du siège, arrivés presque tous à
+bon port, on ne rencontrera plus, espérons-le, tant d'esprits craintifs,
+qui se figurent qu'il faut écrire son testament avant de monter dans la
+nacelle aérienne. Le chemin de fer est tout aussi dangereux que le ballon.
+
+13e Ascension. _18 octobre_.--Le _Victor Hugo_ (1,200 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Nadal.--Pas de passager.
+Dépêches: 440 k. Pigeons: 6.
+Départ: Jardin des Tuileries, 11h. 45m.
+Arrivée: près Bar-le-Duc (Meuse), 5h. 30s.
+
+En quittant terre l'aéronaute a crié: Vive la République démocratique et
+sociale! Plus tard, il s'est mis au service de la Commune comme aérostier
+militaire.
+
+14e Ascension. _19 octobre_.--La _République universelle,_ désigné
+aussi sous le nom de: _Jean Bart_ par quelques journaux (2,000 mèt. cub.).
+Aéronaute: Jossec, marin.--Passagers: Dubost, secrétaire de M. de Kératry,
+et Gaston Prunières.
+Dépêches: 305k. Pigeons: 6.
+Départ: gare d'Orléans, 9h. 10m.
+Arrivée: près Mézières (Ardennes), 11h. 20m.
+
+Le ballon est descendu au-dessus des arbres de la forêt des Ardennes où il
+a été mis en pièces.
+
+15e Ascension. _22 octobre_.--Le _Garibaldi_ (2,000 mèt. cub.).
+Aéronaute: Iglésia, mécanicien, ancien homme d'équipe du grand ballon
+captif de Londres.--Passager: de Jouvencel, ancien député.
+Dépêches: 450k. Pigeons: 6.
+Départ: jardin des Tuileries, 11h. 30m.
+Arrivée: Quincy-Segy (Hollande), 1h. 30s.
+
+16e Ascension. _25 octobre,_--Le _Montgolfier_ (2,000 mèt. cub.).
+Aéronaute: Hervé, marin. Passagers: MM. le Bouedec et colonel Lapierre,
+Dépêches: 390k. Pigeons: 2.
+Départ: gare d'Orléans, 8 h. 30m.
+Arrivée: Holigenberg (Hollande), midi 30.
+
+
+CAPTURE DU BALLON «LA BRETAGNE.»
+
+17e et 18e Ascensions. _27 octobre_.--1° Le _Vauban_ (1,200 mèt.
+cub.). Aéronaute: Guillaume, marin.--Passagers: Reitlinger, photographe;
+Cassiers, propriétaire de pigeons.
+Dépêches: 270k. Pigeons: 23.
+Départ: gare d'Orléans, 9h. m.
+Arrivée: Vignoles (Meuse), 1h. s.
+
+2° _La Bretagne_ (2,000 mèt. cub.), appartenant à une entreprise
+particulière.
+Aéronaute: Cuzon.--Passagers: MM. Woerth, Manceau et Hudin.
+Départ: usine à gaz, la Villette, midi.
+Arrivée: Verdun (Meuse), 3h. s.
+
+La _Bretagne_ et le _Vauban_ sont, comme on le voit, partis le même jour.
+Le premier de ces ballons était destiné à tomber entre les mains des
+Prussiens. Il allait commencer la série des catastrophes aériennes. Nous
+laisserons M. de Fonvielle, qui a pu se procurer des détails sur ces
+voyages, en raconter les émouvantes péripéties.
+
+«Le 27 octobre est un jour fatal à la République; car c'est alors que Metz
+capitula, et que l'armée cernant Bazaine put se rendre autour de Paris
+pour prendre une part active tant à l'investissement de la capitale
+qu'à la défaite des armées de secours. Au point de vue aéronautique, le
+résultat ne fut guère meilleur.
+
+«Le _Vauban_ fut le plus heureux des deux ballons; cependant il alla
+tomber près de Verdun, dans un district occupé par les Prussiens. M.
+Reitlinger, que j'ai vu à Londres, m'a dit qu'il ne s'en serait pas
+tiré sans sa connaissance de la langue allemande, qu'il manie comme le
+français, ce qui n'a rien d'étonnant, puisqu'il est Bavarois de naissance.
+
+«Le marchand de pigeons fut grièvement blessé dans le traînage. Mais les
+péripéties du _Vauban_ ne sont rien auprès de celles de la _Bretagne_, que
+M. Manceau nous a racontées et qui nous serviront à faire comprendre la
+manière dont certaines ascensions ont été conduites.
+
+«Au moment du départ, le vent poussait le ballon vers le nord-est avec une
+certaine stabilité, car la _Bretagne_ et le _Vauban_ ne sont descendus
+qu'à quelques kilomètres l'un de l'autre, quoique partis à trois heures de
+différence de temps.
+
+«Après être resté deux heures à naviguer dans une direction qui n'avait
+rien de bien attrayant, M. Cuzon eut envie de descendre. Malgré les
+protestations de M. Manceau, il donna deux coups de soupape, et le
+ballon ne tarda point à se rapprocher de la surface de la terre... terre
+inhospitalière s'il en fut; car les voyageurs aériens furent reçus par
+une vive mousqueterie. Ils étaient tombés au milieu d'un tas de Prussiens
+qu'ils n'avaient pas vus, quoiqu'ils eussent huit yeux et des lunettes
+à bord! Mais comme on était près de terre, au-dessus d'une prairie, M.
+Woerth s'élance de la nacelle, contrairement aux règles de la discipline
+et de la solidarité.
+
+«Il tombe au milieu des ennemis, auxquels il fait signe en agitant un
+mouchoir blanc au dessus de sa tête. On lui fait grâce de la vie, et on
+l'entraîne en prison.
+
+«Malgré ses pressantes réclamations, celles de sa famille et celles de son
+gouvernement, car il est sujet anglais, il est retenu jusqu'à la fin de la
+guerre. La captivité de M. Woerth a fait beaucoup de bruit en Angleterre,
+et, en effet, cette circonstance est une de celles dans lesquelles le
+gouvernement britannique a le mieux montré combien il était méprisable et
+lâche.
+
+«Le ballon, allégé du poids de ce déserteur, se redressa avec rapidité; il
+aurait remonté à une grande hauteur si M. Cuzon n'avait donné de nouveaux
+coups de soupape. Le ballon ne tarda point à redescendre. Quand M. Guzon
+et M. Hudin se voient à portée, ils se hâtent de sauter à terre, laissant
+dans la nacelle M. Manceau, qui est entraîné avec la rapidité d'une flèche
+dans la région des nuages. Il ne tarde point à pénétrer dans une zone où
+règne une pluie abondante. Il éprouve un froid intense; le sang lui sort
+par les oreilles.... Il a le sangfroid de tirer de toute sa force la
+corde, et il retombe avec rapidité. Bientôt il arrive à une prairie; mais,
+entraîné par l'exemple, il saute. Il a mal calculé la hauteur: il tombe
+de quarante pieds de haut et se casse la jambe. Le ballon rebondit et
+redescend; il s'aplatit à quelque distance.
+
+«Le malheureux Manceau souffre horriblement, il patauge en plein marécage,
+au milieu des ténèbres, car la nuit est venue. Il se traîne péniblement
+moitié nageant, moitié à quatre pattes, vers un endroit où il aperçoit
+de la lumière.... Ce sont des paysans, mais en le voyant sortir de
+l'obscurité, ces brutes veulent le mettre en pièces. Le curé du village
+arrive et le sauve. On le transporte dans une cabane; on le couche; on le
+soigne, et le curé commande une escouade de paysans, qui va à la recherche
+du ballon pour sauver les dépêches. La nuit même, le curé part chargé de
+ce précieux fardeau... et bien lui en prit, car pendant qu'il partait, un
+lâche, un Judas, un traître allait à Corny, au quartier général du prince
+Frédéric-Charles, prévenir de ce qui était arrivé à quelques kilomètres de
+Metz!
+
+«Le lendemain matin, des hommes du 4e uhlans viennent enlever Manceau. Ces
+misérables l'obligent, à coups de crosse de fusil, à se traîner, malgré sa
+blessure. On le mène ainsi à Mayence, où il arrive dans un état affreux.
+Pour le guérir, on le jette dans un cachot où l'on oublie pendant deux
+jours de lui donner à manger. Puis on le fait paraître devant le général
+qui procède à son interrogatoire. Le malheureux était fusillé s'il n'avait
+eu dans sa poche un contrat d'association prouvant qu'il était simple
+négociant.
+
+«Les Prussiens ont fini par s'humaniser, on a donné à Manceau des éclisses
+pour guérir sa jambe cassée, et au lieu de le garder en prison, on l'a
+interné dans la ville. De plus, M. le comte de Bismark, toujours galant,
+a daigné faire prévenir Mme Manceau de la captivité de son mari, tombé
+vivant entre les mains des Prussiens et actuellement détenu dans la
+forteresse de Mayence.
+
+«M. Manceau est de retour à Paris, consolé de ses mésaventures et
+parfaitement guéri de sa blessure[11].»
+
+[Note 11: La _Liberté_, 19 mars, 1871.]
+
+
+19e Ascension. _29 octobre_.--Le _Colonel Charras_ (2,000m. cub.).
+Aéronaute: Gilles.--Pas de passager.
+Dépêches: 460kil. Pigeons: 6.
+Départ: gare du Nord, midi.
+Arrivée: Montigny (Haute-Marne), 5h. soir.
+
+Une plaisante histoire que raconte M. Gilles pendant ses voyages durant le
+siège:
+
+M. Steenackers, au mois de décembre, l'envoie, avec l'aérostat _Colonel
+Charras_, à Lyon, dans le cas d'un investissement de la ville.
+
+Dans le trajet, un préfet a reçu la dépêche suivante:
+
+«Gilles, aéronaute, arrive avec Colonel Charras.»
+
+Le préfet, un peu naïf, comme on va le voir, se présente à l'arrivée du
+train: il trouve M. Gilles, et lui dit:
+
+--Vous êtes seul, monsieur, où est le colonel Charras?
+
+--Il est là, dans le fourgon.
+
+--Pourquoi ne le faites-vous pas descendre?
+
+--Je ne peux pas, monsieur, il pèse 100 kilogrammes!
+
+M. le préfet, le Pirée devait être de vos amis!
+
+
+ASCENSIONS DE NOVEMBRE 1870.
+
+20e Ascension. _2 novembre_,--Le _Fulton_ (2,000m. cub.).
+Aéronaute: Le Gloennec, marin.--Passager: M. Cézanne, ingénieur.
+Dépêches: 250 kil. Pigeons: 6.
+Départ: gare d'Orléans, 8h. 30m.
+Arrivée: près d'Angers (Maine-et-Loire), 2h. 30 soir.
+
+Le marin le Gloennec, huit jours après son arrivée à Tours, est mort d'une
+fluxion de poitrine. Ses funérailles ont été imposantes. Les aéronautes
+présents à Tours, et les délégués des membres du gouvernement ont suivi
+jusqu'au cimetière le corps du jeune et courageux marin.
+
+DEUXIÈME BALLON PRISONNIER.
+
+21e et 22e Ascensions. _4 novembre_.--1° Le _Ferdinand Flocon_
+(2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Vidal.--Passager: Lemercier de Janvelle.
+Dépêches: 130 kil. Pigeons: 6.
+Départ: gare du Nord, 9h. m.
+Arrivée: près Châteaubriant (Loire-Inférieure), 3h. 45 soir.
+
+2° Le _Galilée_ (2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Husson, marin.--Passager: M.
+Etienne Antonin.
+Dépêches: 420 kil. Pas de pigeons.
+Départ: gare du Nord, 2h. soir.
+Arrivée: près Chartres (Eure-et-Loir), 6h. s.
+
+Le _Galilée_ a été pris par les Prussiens, qui se sont emparés de
+l'aéronaute et des dépêches. Le passager M. Etienne Antonin a pu
+s'échapper des ennemis.
+
+23e Ascension. _6 novembre_.--La _Ville de Châteaudun_ (2,000 mèt.
+cub.). Aéronaute: Bosc, négociant.--Pas de passager.
+Dépêches: 455 kil. Pigeons: 6.
+Départ: gare du Nord, 9h. 45m.
+Arrivée: Reclainville, près Voives, 5h. s.
+
+Le lendemain du départ de ce ballon, on recevait, par pigeon, la dépêche
+suivante de l'aéronaute:
+
+«Prussiens tiré sur ballon jusqu'à deux heures et demie sans me toucher.
+Descente heureuse à Reclainville, à cinq heures et demie soir. Remis
+toutes dépêches bureau Voives. Dirigé sur Vendôme où je suis arrivé à
+neuf heures du matin. Transmis immédiatement par télégraphe dépêches
+officielles à destination. Prussiens Orléans, Chartres. Quartier
+général, Patay. Bonne garde faite par nos troupes et francs-tireurs avec
+artillerie. L'ennemi vient réquisitionner à Châteaudun tous les jours.
+Repoussé de cette ville par francs-tireurs, qui ont fait quarante tués et
+autant de prisonniers. Ballon monté par un marin et un voyageur a été pris
+par les Prussiens qui ont fait tout prisonnier.»
+
+24e Ascension. _8 novembre_.--La _Gironde_ (2,000 m. cub.).
+Aéronaute: Gallay, marin.--Passagers: MM. Herbaut, Gambès et Barry.
+Dépêches: 60 kil.
+Départ: gare d'Orléans, 8h. 20 matin.
+Arrivée: Granville (Eure), 3h. 40 soir.
+
+
+TROISIÈME BALLON PRISONNIER.
+
+25e et 26e Ascensions. _12 novembre_. 1° Le _Daguerre_ (2,000 mèt.
+cub.). Aéronaute: Jubert, marin.--Passagers: MM. Pierrou, ingénieur, et
+Nobécourt, propriétaire de pigeons.
+Dépêches: 260 kil. Pigeons: 30.
+Départ: gare d'Orléans, 9h. 45 matin.
+Arrivée: Ferrières (Seine-et-Marne).
+
+2° Le _Niepce_ (2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Pugano, marin.--Passagers:
+MM. Dagron, Fernique, Poisot et Gnochi.
+Départ: gare d'Orléans, 9h. 15 matin.
+Arrivée: Vitry (Seine-et-Marne), 2h. 30 soir.
+
+Cet aérostat emportait des appareils de photographie qui ont servi à la
+préparation des dépêches attachées aux pigeons voyageurs.
+
+La descente s'est opérée non loin des Prussiens, et le sauvetage des
+caisses d'appareil n'a pas duré moins de huit jours.
+
+Le _Niepce_ et le _Daguerre_, partis le même jour, ont tous deux couru
+de grandes péripéties. Le premier ballon, descendu à Ferrières, a été
+poursuivi par les Prussiens et fait prisonnier.
+
+Les deux ballons ont fait route ensemble au-dessus des nuages. Les
+voyageurs des deux nacelles ont pu échanger des signaux dans les airs. Les
+passagers du _Niepce_ ont vu le _Daguerre_ atterrir; ils ont aperçu les
+Prussiens qui se jetaient à sa rencontre pour s'en emparer!
+
+
+II
+
+
+Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages
+aériens.--Voyage extraordinaire de Paris en Norwége.--Descente à
+Belle-Isle-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du siège.
+
+Trois ballons venaient d'être capturés dans un espace de temps
+très-restreint: on se demandait si la poste aérienne n'allait pas
+rencontrer des obstacles imprévus qu'il fallait à tout prix surmonter pour
+éviter de nouvelles captures, pour sauvegarder les aéronautes, ces uniques
+messagers de Paris assiégé. On venait d'apprendre que les Prussiens,
+consternés de voir les courriers de l'air défier leurs armes à feu, passer
+si librement à quelques milliers de mètres au-dessus de leurs lignes
+d'investissement, étudiaient sérieusement les moyens d'arrêter les trop
+audacieux ballons. L'illustre Krupp construisit un engin spécial destiné
+à atteindre les esquifs de l'air, admirable canon dont on attendait
+merveille. Ce _gun balloon_ fut promené triomphalement dans les rues
+de Versailles; c'était une longue bouche à feu mobile autour d'un axe,
+ressemblant bien plus à un télescope qu'à un canon. Les soldats de Bismark
+disaient tout haut qu'ils allaient abattre les aérostats comme des
+perdrix, mais le grand canon destiné à la chasse aux ballons fit plus de
+bruit que de besogne. L'ennemi organisa bientôt un système d'observations
+régulières. Quand un ballon sortait de Paris, des sentinelles examinaient
+la route qu'il suivait, et, par le télégraphe, prévenaient les postes
+prussiens situés dans la ligne probable du voyage. Des uhlans, prévenus
+à temps, couraient la tête en l'air, l'oeil braqué dans le ciel et
+s'efforçaient d'arriver au moment de la descente.
+
+Il fut décidé à Paris que les ascensions se feraient la nuit, au milieu
+des ténèbres. Les ballons, disait-on, vont partir à minuit, ils seront
+cachés à tout regard humain, en planant dans l'obscurité du ciel.
+
+Mais en évitant ainsi le péril de la capture, on courait vers d'immenses
+et nombreux dangers, comme nous allons essayer de le démontrer.
+
+En effet, rien de plus important en ballon, surtout quand on doit éviter
+les surprises d'un ennemi dangereux, que de voir les pays que l'on
+parcourt. Avec un peu d'attention, connaissant son point de départ,
+suivant sur une bonne carte les cours d'eau, les villes que l'on aperçoit
+du haut des airs, à la surface du sol, il est possible d'apprécier sa
+route. Quand on plane à 1,500 mètres de haut, nul projectile n'est à
+craindre, et rien n'empêche l'aéronaute, pour plus de sécurité, de
+naviguer à 2,000 mètres ou à 3,000 mètres au-dessus du niveau des
+Prussiens. En partant au lever du jour, il peut donc impunément examiner
+l'aspect du sol, voir les ennemis, ou s'assurer de leur absence. Même en
+hiver, il a devant lui de longues heures de jour, comprises entre le lever
+et le coucher du soleil, c'est-à-dire au moins 9 heures de voyage. Il
+peut avoir la certitude de trouver dans ce laps de temps une terre
+hospitalière.
+
+En partant à minuit, au contraire, on se lance dans les ténèbres, à
+l'inconnu. Tant que l'obscurité est complète, on n'ose pas descendre, ne
+sachant pas où la brise vous pousse. On attend le lever du jour. Mais le
+soleil levant peut vous montrer trop tard, hélas! que les courants aériens
+vous ont poussé en mer. C'en est fait alors du navire aérien s'il n'est
+sauvé par quelque hasard providentiel!
+
+
+PREMIER DÉPART DE NUIT.
+
+27e Ascension. _18 novembre_.--Le _général Uhrich_ (3,000 mèt.
+cub.). Aéronaute: Lemoine, marin.--Passagers: Thomas, propriétaire de
+pigeons et deux autres voyageurs.
+Dépêches: 80 kil. Pigeons: 34.
+Départ: gare du Nord, 11h. 15 soir.
+Arrivée: Luzarches (Seine-et-Oise), 8h. matin.
+
+Cette première ascension nocturne a été vraiment dramatique; elle a
+vivement impressionné les Parisiens, comme l'attestent les quelques lignes
+suivantes, que nous empruntons au _Gaulois_ paru le lendemain du départ de
+l'aérostat:
+
+«Ceux qui n'ont pas assisté à ce premier départ de nuit ne sauraient
+se figurer ce qu'il y a à la fois de triste, d'émouvant, de beau et de
+vraiment grand dans ce spectacle que le blocus de Paris nous a valu hier
+soir.
+
+«Nous étions là une centaine: des privilégiés; car on n'ébruite plus
+les départs des ballons-poste comme auparavant. L'ennemi, régulièrement
+informé quelques heures à l'avance, envoyait depuis quelque temps sur nos
+ballons des fusées incendiaires qui exposaient les aéronautes aux plus
+graves dangers. Aussi maintenant part-on mystérieusement, la nuit, et
+cette nuit et ce mystère ajoutent singulièrement aux émotions du départ.
+
+«Au milieu d'une vaste cour se trouve le ballon à peu près gonflé.
+«Un ballon énorme en taffetas jaune; les lanternes à réflecteur des
+locomotives l'éclairent étrangement; on le dirait transparent. Des ombres
+immenses courent le long du filet. Tout autour, on fait silence. Seul le
+sifflet aigu de M. Dartois, donnant le signal des manoeuvres, se fait
+entendre à des intervalles réguliers.
+
+«A dix heures et demie, un aide de camp arrive essoufflé.
+
+«--Une dépêche du gouverneur!
+
+«La dépêche est précieusement mise de côté. La nacelle est fixée. On
+entend le sifflet de la... pardon! le «_lâchez tout!_» et lentement,
+majestueusement, le ballon s'élève, c'est-à-dire s'évanouit dans les
+ténèbres. A peine a-t-il dépassé le toit de la gare, déjà nous l'avons
+perdu de vue. Cette masse s'est fondue dans les brouillards[12]!»
+
+[Note 12: Le _Gaulois_, 18 novembre 1870.]
+
+Le voyage exécuté par cet aérostat est des plus curieux. Les voyageurs
+sont restés 10 heures en ballon pour tomber seulement à quelques lieues de
+Paris. Ils croient avoir traversé Paris plusieurs fois pendant la nuit,
+ce qui est possible en admettant la présence dans l'air de courants
+contraires superposés à différentes altitudes.
+
+
+VOYAGE DE NORWÉGE.
+
+28e Ascension. _24 novembre_.--La _Ville d'Orléans_. Aéronaute:
+Rolier, ingénieur.--Passager: M. Deschamps, franc-tireur.
+Dépêches: 250 kil. Pigeons: 6.
+Départ: gare du Nord, 11h. 45 soir.
+Arrivée: Norwége, à cent lieues au nord de Christiania, le lendemain à 1
+h. soir.
+
+Ce voyage est un des plus curieux de l'histoire des ballons. Nous en
+rendons compte d'après une lettre adressée à l'_Indépendance belge_.
+
+«Copenhague, 3 décembre.
+
+«Je vous apporte le récit du merveilleux voyage aérien de MM. Paul Rolier
+et Deschamps.
+
+«Ce sont eux, vous le savez déjà, qui descendirent en ballon auprès de
+Christiania, en Norwége, il y a quelques jours. Je tiens les détails qui
+suivent de la bouche même de l'un des aéronautes.
+
+«Ils sont partis de Paris le 24 novembre, à 11 heures trois quarts du
+soir, espérant se diriger sur Tours. Le ballon atteint bientôt une hauteur
+de 2,000 mètres, hors de portée des balles prussiennes, et il dominait
+alors tout le camp prussien. Puis, il passa successivement au-dessus de
+plusieurs villes du nord.
+
+«Bientôt les aéronautes crurent entendre le bruit d'un grand nombre de
+locomotives; ils étaient sur les côtes de la mer; et c'était le bruit des
+vagues sur les rochers qu'ils pouvaient parfaitement distinguer. Puis ils
+entrèrent dans un brouillard épais, n'ayant aucun moyen de déterminer leur
+rapidité ou le mouvement horizontal de l'aérostat.
+
+«Le brouillard s'étant dissipé, ils se trouvèrent au-dessus de la mer
+et virent successivement un grand nombre de vaisseaux (dix-sept), entre
+autres une corvette française à laquelle ils firent des signaux, qui ne
+furent sans doute pas compris; on ne leur répondit point. Leur intention
+était de se laisser tomber sur la mer et de se tenir là, jusqu'à ce qu'ils
+fussent recueillis par la corvette.
+
+«Plus tard, on tira sur eux, sans doute d'un vaisseau allemand, mais sans
+les atteindre. Ils avançaient toujours vers le nord avec une rapidité
+vertigineuse. Ne voyant nulle part la terre et se trouvant de nouveau dans
+le brouillard, ils expédièrent un de leurs pigeons voyageurs, annonçant
+qu'ils se croyaient perdus. Alors, ils jetèrent une longue corde de la
+nacelle, ce qui ralentit leur marche, le bout de la corde trempant dans
+l'eau. Enfin, ils aperçurent la terre et jetèrent un sac de journaux et de
+lettres. Le ballon, allégé, remonta et prit une nouvelle direction vers
+l'est.
+
+«Ce fut une heureuse inspiration; sans cela, d'après toute probabilité, le
+ballon était conduit vers la mer glaciale. Placé dans ce nouveau courant,
+l'aérostat continua son mouvement sur la terre ferme. Perdant de son lest,
+il s'était relevé à une plus grande hauteur.
+
+«On ouvrit la soupape pour lâcher du gaz et faire descendre le ballon.
+Près de Lifjeld, paroisse de Silgjord, le ballon toucha le sommet des
+arbres. Les voyageurs descendirent à l'aide de la corde qu'ils avaient
+laissée pendre, et arrivèrent à grande peine presque sains et saufs.
+
+«Aussitôt allégé d'une grande partie de son poids, le ballon s'éleva avec
+rapidité sans qu'on pût le retenir. Il était alors 3 heures 40 minutes
+de l'après-midi, d'après le méridien de Paris; c'était le vendredi 25
+novembre. «Quinze heures s'étaient écoulées depuis leur départ de Paris;
+ils ignoraient dans quel pays ils étaient tombés et comment ils y seraient
+reçus.
+
+«Accablés de lassitude, mourant de faim, suffoqués par le gaz qui
+s'échappait du ballon, ils s'évanouirent tous les deux. Bientôt rétablis,
+ils se mirent à marcher en enfonçant profondément dans la neige. Les
+premiers êtres vivants qu'ils rencontrèrent furent trois loups, qui les
+laissèrent passer sans les attaquer. Après cinq ou six heures de marche,
+ils atteignirent une pauvre cabane, où ils s'abritèrent. Le lendemain, ils
+rencontrent une nouvelle cabane. Là, ils trouvèrent des traces de feu et
+comprirent alors qu'ils n'étaient pas éloignés d'un endroit habité.
+
+«Peu après deux bûcherons survinrent; mais il leur fut impossible, à eux,
+Français, de se faire comprendre ou de savoir en quel pays ils étaient. Un
+des bûcherons sortit de sa poche une boîte d'allumettes pour allumer du
+feu. Rolier prit aussitôt la boite et lut dessus Christiania. Plus
+de doute, ils étaient en Norwége, nom que les paysans ne comprirent
+naturellement pas; mais ils se doutèrent pourtant que les étrangers
+voulaient se rendre à Christiania. Ils les conduisirent d'abord à leur
+domicile pour les réconforter et leur donnèrent tous les soins que
+nécessitait leur état, puis ils les menèrent chez le pasteur Celmer,
+où arrivèrent le docteur de l'endroit et l'ingénieur des mines, nommé
+Nielsen. Ce dernier parlait très-bien le français, et ils purent raconter
+leur voyage.
+
+«Le journal de Drammen raconte que des paysans travaillant dans la forêt
+et apercevant le feu, s'élancèrent vers cet endroit, croyant que des
+vagabonds voulaient incendier la cabane.
+
+«Les Français, ajoute-t-il, reçurent nos compatriotes avec des visages
+souriants, battant des mains et criant: Norwégiens! _Normoed_(?) Il faut
+alors qu'ils aient pu calculer qu'ils étaient en Norwége.
+
+«Les voyageurs furent conduits à Kappellangaarden, où l'on ne comprend pas
+le français; mais ils se firent comprendre en dessinant un cercle dans
+lequel ils mirent un point qu'ils appelèrent Paris, expliquant par geste
+l'ascension du ballon et que les Prussiens avaient tiré sur eux. Plus tard
+on les conduisit à Kroasberg, dans la nuit, vers deux heures. Ils étaient
+munis de pièces d'or, dont ils donnèrent dans leur joie quelques-unes à un
+pauvre petit garçon.
+
+«A Drammen, ils reçurent leurs cinq sacs de poste, pesant 230 livres,
+leurs six pigeons voyageurs et leurs autres objets qu'ils avaient laissés
+dans la nacelle: une couverture, deux bouteilles et demie de vin, un
+baromètre, un sextant, un thermomètre, un drapeau de signal, une casquette
+d'officier, etc., etc.
+
+«Ils se déterminèrent à donner à l'université de Christiania le ballon qui
+mesure une hauteur de 2,000 m.c. et qui en quinze heures a fait un trajet
+de plus de 300 lieues.
+
+«Il sera d'abord exposé à Christiania et le profit de la recette sera
+offert aux blessés français.»
+
+M. Rolier nous a fait l'honneur de nous rendre visite tout récemment; nous
+avons pris le plus vif plaisir, à entendre de sa bouche le récit de ses
+périlleuses aventures, vraiment dignes de Jules Verne ou d'Edgard Poë.
+Il n'y a qu'un voyage aérien qui puisse se comparer à celui-là; c'est la
+grande traversée de Green qui, parti de Londres, passa la Manche, franchit
+la France entière, une partie de l'Allemagne, pour descendre vingt heures
+après son départ dans le duché de Nassau. Mais cette grande excursion de
+Green ne s'est pas exécutée dans des circonstances aussi dramatiques.--M.
+Rolier et son compagnon ont eu l'impression d'une perte imminente, presque
+certaine.--Égarés dans les profondeurs de la mer du Nord, ils devaient se
+préparer à la plus horrible des morts!
+
+Une des parties les plus intéressantes du récit de M. Rolier est relatif à
+son séjour à Christiania.--L'enthousiasme des Norvégiens était extrême,
+on fêtait partout les voyageurs; dans des banquets, dans des réunions
+on portait des toasts à la France. Des dépêches télégraphiques étaient
+lancées de toutes les villes du royaume pour féliciter les Français tombés
+des nues. Les dames envoyaient à M. Rolier des souvenirs, des bouquets,
+des cadeaux; l'heureux aéronaute, en descendant du ciel, avait trouvé le
+paradis sur la terre!
+
+
+DE PARIS EN HOLLANDE.
+
+29e Ascension. _24 novembre_.--_L'Archimède_ (2,000 mèt. cub.).
+Aéronaute, J. Buffet, marin.--Passagers: MM. de Saint-Valry et Jaudas.
+Dépêches: 220 kil. Pigeons: 5.
+Départ: gare d'Orléans. Minuit 45.
+Arrivée: Castelré (Hollande), 6h. 45m.
+
+L'aéronaute de l'_Archimède_, M.J. Buffet, n'est pas seulement un marin de
+coeur, c'est aussi un homme distingué, qui a publié dans le _Moniteur_ de
+Tours une lettre très-intéressante, qui mérite d'être publiée. Ce récit
+respire la vérité, et donne une excellente idée des premières impressions
+aériennes.
+
+«Mon cher ami,
+
+«Quelques détails sur le voyage de l'_Archimède_ t'intéresseront sans
+doute; aussi, sans autre préambule, vais-je commencer une petite narration
+de notre traversée.
+
+«Le jeudi 24 novembre, à 4 heures du soir, je recevais l'ordre de partir;
+j'employai le mieux possible le temps qui me restait, car à 10 heures je
+devais m'élancer dans les airs.
+
+«A l'heure dite tout était prêt, quelques papiers importants nous
+manquaient encore, il fallait attendre. Je te fais grâce de toute
+l'opération du gonflement: qu'il te suffise de savoir que tout se passa le
+mieux du monde. J'avais deux passagers, MM. Albert Jaudas et Saint-Valry.
+
+«A minuit et demi, nous étions dans la nacelle. Le fameux _lâchez-tout_
+de Godard ne se fit pas attendre, et bientôt notre aérostat s'élevait au
+milieu des souhaits de bon voyage que nous envoyait la foule;--car il y
+avait foule à la gare d'Orléans. Tout en surveillant l'ascension de mon
+ballon, je regardais émerveillé le panorama qui se déroulait sous nous;
+le silence régnait dans la nacelle, et n'était interrompu que par les
+interjections admiratives qui s'échappaient de nos lèvres. En effet,
+Paris, de nuit et à cette hauteur (nous étions à 2,000 mètres), a quelque
+chose de saisissant; les lumières des remparts se réunissent pour entourer
+la ville comme d'une ceinture de feu, et les rues se dessinent en lignes
+brillantes s'entre-coupant les unes les autres; bientôt tout se confondit,
+Paris ne fut plus qu'une tache brillante, qu'un point, qu'une lueur,
+puis tout s'éteignit. Rien autour de la ville n'indiquait les positions
+prussiennes. L'aérostat suivait rapidement la ligne du sud vers le nord,
+la manoeuvre était facile, le ballon excellent; tous trois nous montions
+pour la première fois et le titre d'aéronaute pesait un peu sur mes
+épaules, fort jeunes en pareille matière.
+
+A une heure nous vîmes distinctement des feux disposés en rectangle et
+régulièrement espacés; nous ne pûmes que faire des conjectures et tout
+nous fit penser que cela devait être des forts ou redoutes destinés
+à protéger l'armée prussienne sur ses derrières. Nous causions, mes
+passagers et moi, de tout ce que nous pouvions apercevoir, et cette
+conversation, faite à trois kilomètres en l'air, avec cet énorme dôme
+suspendu au-dessus de nos têtes, au milieu de ce silence parfait, de
+cette immobilité apparente, avait quelque chose de bizarre; les routes se
+découpaient en lignes blanchâtres sur le fond noir du tableau, éclairé ça
+et là de quelques points lumineux. Les villes, toujours en lignes de feu,
+se succédaient les unes aux autres. Tout à coup la terre nous parait
+illuminée; des lueurs rouges très-rapprochées, s'éteignant et se rallumant
+tour à tour, attirèrent nos regards, des grondements lointains arrivèrent
+jusqu'à nous. C'était, je l'appris depuis, le bassin houiller de
+Charleroi, et les innombrables forges et hauts-fourneaux qui causaient ces
+lueurs et ces bruits effrayants.
+
+La nuit s'écoula avec des alternatives d'ombre et de lumière, et bientôt,
+à la lueur blafarde qui envahit le ciel, nous vîmes que le jour allait
+paraître. Le temps, toujours superbe; aussi je te laisse à penser ce
+qu'était ce lever du soleil, à 2,500 mètres de hauteur et vu dans ces
+conditions-là.
+
+Ce fut un véritable changement à vue, la terre apparut peu à peu; nous
+n'avions pas assez d'yeux pour voir. Silence parfait, et, chose étrange,
+nous entendions distinctement le chant du coq. Je renonce à décrire le
+spectacle auquel nous assistions, ce fut comme un beau tableau dont ou
+soulève peu à peu le voile qui le recouvre. Les bois étaient des touffes
+d'herbe, les maisons des points blancs, çà et là quelques plaques
+brillantes, de l'eau, sans doute; de l'aspect plat et uniforme du pays,
+nous fûmes unanimes à reconnaître les Flandres. Aussi, après avoir prévenu
+nos passagers, je résolus de commencer ma descente.
+
+Mes dispositions prises, mon lest sous la main, je saisis la corde de la
+soupape et j'ouvris: l'aérostat descendit rapidement. A 80 mètres du sol,
+j'arrêtai sa descente, coupai le guide rope (longue corde destinée à
+enrayer la marche du ballon); je me laissai courir à cette hauteur; nous
+filions avec une extrême vitesse, le vent était fort.
+
+Un château apparut à notre gauche; devant nous, une plaine: c'était une
+occasion, je fis descendre le ballon, un toit jaillit derrière un
+rang d'arbres, je n'eus que le temps de jeter deux sacs de lest, nous
+franchîmes heureusement l'obstacle. De l'autre côté, je coupai l'ancre
+et me suspendis à la soupape. Deux chocs violents, puis tout fut dit;
+l'_Archimède_ était vaincu.
+
+Déjà les paysans accouraient de toutes parts.--«Où sommes-nous?»
+m'écriai-je. Impossible de comprendre, mais les cris de joie dont ils
+accueillirent le drapeau français que je fis flotter, nous eurent bientôt
+rassurés.
+
+«Enfin, l'un d'eux, vêtu d'une blouse bleue et coiffé d'une casquette
+à galons, me dit: «Castelré, Hollande.» Un gros soupir de satisfaction
+s'échappa de nos poitrines, en même temps qu'une expression d'étonnement,
+puisqu'on 7 heures nous avions fait près de 100 lieues.
+
+«Aidé de ces bons paysans, j'opérai le dépouillement de l'aérostat; je ne
+puis assez témoigner ma reconnaissance pour le bon vouloir que ces braves
+gens mettaient à m'aider dans une opération si nouvelle pour eux; la seule
+difficulté fut de faire éteindre les pipes. Ces gaillards-là fumaient en
+venant respirer le gaz qui s'échappait de la soupape, et qui les faisait
+reculer à moitié asphyxiés et les yeux pleins de larmes.
+
+«Pendant que j'encourageais par tous les moyens possibles ces braves
+Hollandais à travailler, nous vîmes arriver près de nous deux personnes,
+accourues en toute hâte du château dont j'ai parlé, et qui nous firent les
+offres les plus gracieuses.
+
+«On amena une voiture, la nacelle dedans, le ballon dans la nacelle, le
+filet par-dessus, et tout en remerciant du fond du coeur ces bons amis,
+nous nous acheminâmes vers le château dont nous avions fini par accepter
+l'hospitalité.
+
+«Le château s'appelait Hoogstraeten, et le propriétaire, M. le major de
+Lobel, était absent pour la journée. Les honneurs nous en furent faits
+le plus gracieusement possible par toute la famille présente au château.
+Inutile de raconter les soins dont nous fûmes l'objet. On mit tout en
+réquisition pour nous, et, reposés, restaurés, on fit encore atteler pour
+nous deux voitures; l'une pour les aéronautes, pour nous transporter à
+Turnhout, station belge, et de là rejoindre la France. Les adieux furent
+touchants; nous ne savions que dire.
+
+Enfin nous nous séparâmes, le soir même nous étions à Bruxelles.
+
+Il m'est impossible de te faire un tableau exact de la sympathie que nous
+avons rencontrée sur notre route en Belgique. Chacun, selon ses moyens,
+cherchait à nous éviter quelque peine, et, fonctionnaires et gens du pays,
+tous nous accueillaient avec acclamation. Nous étions fort touchés de ces
+marques d'amitié réelle, et c'est avec bonheur que nous avons pu constater
+que la France est aimée plus qu'on ne croit. Aussi, au nom de nos
+passagers et au mien voudrais-je pouvoir dire assez haut pour être entendu
+partout: Merci, merci, à la Belgique, à la Hollande!
+
+Voilà, mon brave ami, le récit de mon voyage; je n'ai dit que ce que j'ai
+personnellement ressenti, mais je crois résumer notre impression commune.
+
+À bientôt donc et tout à toi.
+
+JULES BUFFET.
+
+Faisons remarquer après le récit de ce voyage que M. Buffet est parti
+le même jour que M. Rolier. Mais il a quitté terre une heure après le
+voyageur de Norwége, ce qui lui a permis au lever du soleil de toucher
+terre à l'extrémité de la Hollande. S'il était parti à la même heure, il
+est probable qu'il aurait quitté les côtes de la Hollande, sans voir
+la mer, et qu'il se serait également égaré!
+
+30e Ascension. _24
+novembre_.--L'_Egalité_ (3,000 mèt. cub.).--Aéronaute: W. de
+Fonvielle.--Passagers: MM. de Viloutray, Bunel, Rouzé et un quatrième
+voyageur.
+Départ: usine à gaz, Vaugirard, 10h. matin.
+Arrivée: Louvain (Belgique), 2h. 15 soir.
+
+Cette ascension est une entreprise particulière organisée par M. de
+Fonvielle, qui a d'abord voulu utiliser l'ancien ballon captif de
+l'Exposition universelle de 1867.
+
+Mais cette première tentative ne fut pas heureuse. L'ex-ballon captif, mal
+gonflé, se sépara de son filet, quand on voulut le baisser contre terre
+pour réparer une fente ouverte dans l'étoffe. Il s'échappa tout seul dans
+les airs, sans filet, sans nacelle, et tomba entre les lignes prussiennes
+et les lignes françaises.--On le voyait de loin, s'agiter contre terre,
+comme une baleine échouée sur le rivage. Mais les postes français ne se
+décidèrent pas à aller le chercher sans une autorisation de la place.
+Quand on obtint la permission, trois jours après, il était trop tard! Les
+Prussiens s'étaient emparés de l'aérostat!
+
+
+PREMIER BALLON PERDU EN MER.
+
+31e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jacquard_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Prince, marin.--Pas de passager.
+Dépêches: 250 kil.
+Départ: gare d'Orléans, 11h. soir.
+Arrivée: lieu inconnu.
+
+Il paraît que lorsque le marin Prince partit en ballon, il s'écria
+avec enthousiasme: «Je veux faire un immense voyage, on parlera de mon
+ascension!» Il s'éleva lentement à 11 heures du soir, par une nuit
+noire.--On ne l'a jamais revu depuis.
+
+Un navire anglais aperçut le ballon, en vue de Plymouth; il se perdit en
+mer. Quel drame épouvantable a dû torturer l'esprit de l'infortuné Prince,
+avant de trouver la plus horrible des morts! Seul du haut des airs, il
+contemple l'étendue de l'Océan où fatalement il doit descendre. Il compte
+les sacs de lest, et ne les sacrifie qu'avec une parcimonie scrupuleuse.
+Chaque poignée de sable qu'il lance est un peu de sa vie qui s'en va.--Il
+arrive, ce moment suprême, où tout est jeté par dessus bord! Le ballon
+descend, se rapproche du gouffre immense!... La nacelle se heurte sur la
+cime des vagues, elle n'enfonce pas, elle glisse à la surface des flots,
+entraînée par le globe aérien, qui se creuse comme une grande voile!
+Pendant combien de temps durera ce sinistre voyage? Il peut se prolonger
+jusqu'à ce que la mort saisisse l'aéronaute, par la faim, par le froid
+peut-être!--Quel épouvantable et navrant tableau, que celui de ce
+voyageur, perdu dans l'immensité de la mer! Il cherche de loin un
+navire..., jusqu'au dernier moment il espère le salut!
+
+Pauvre Prince, brave marin, tu as perdu la vie pour ton pays, l'histoire
+enregistrera ton nom--ainsi que celui de Lacaze qui est mort comme toi, au
+milieu de l'Océan--sur la liste des hommes de coeur, qui dans les moments
+suprêmes savent noblement mourir pour la patrie!
+
+
+VOYAGE DE BELLE-ILE-EN-MER.
+
+32e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jules Favre_ (2,000 mèt.
+cub).--Aéronaute: Martin, négociant.--Passager: M. Ducauroy.
+Dépêches: 50 kil. Pigeons: 10.
+Départ: gare du Nord, 11h. 30 soir.
+Arrivée: Belle-Ile-en-Mer.
+
+Le _Jules Favre_, parti quelques minutes après le _Jacquard_, a échappé
+d'une manière vraiment miraculeuse au sort de ce dernier ballon.
+
+Le récit suivant a été envoyé le 2 décembre au _Phare de la Loire_, il
+donne les épisodes de ce voyage dramatique:
+
+«Nous sortons à l'instant et profondément émus de la chambre où est né
+le général Trochu, et où sont étendus sur leur lit de douleur les deux
+aéronautes qu'un hasard providentiel a jetés sur notre île, point perdu
+de l'Océan, et il est hors de doute que sur mille cas semblables, pas un
+ballon n'échapperait aux vagues, par le vent d'est qui pousse vers la
+grande mer. Nous avons eu l'honneur de serrer la main à ces braves enfants
+de Paris qui apportent à la France l'espoir et même la certitude de sa
+délivrance prochaine. Un de ces messieurs, le moins contusionné, a bien
+voulu nous raconter les péripéties émouvantes du voyage.
+
+«Parti à minuit de Paris, le _Jules Favre_ s'éleva à 2,000 mètres,
+apercevant distinctement les feux prussiens. Ils rencontrèrent une couche
+d'air chaud et tellement calme, qu'ils croyaient faire à peine une lieue
+à l'heure. L'appareil électrique qui devait les éclairer n'ayant pu
+fonctionner, ils ne purent savoir quelle direction suivait le ballon, et
+comme le vent était nord au moment de leur départ, ils étaient persuadés
+aller vers Lyon. Sans s'en douter, ils étaient dans un courant violent qui
+les poussait de l'est à l'ouest. «Vers six heures, ils approchaient de la
+mer. Ils aperçurent alors la petite île d'Hoédic, voisine de Belle-Ile de
+quatre lieues. Sur cette île est un fort, qui fit croire à ces Messieurs
+qu'ils étaient sur une île de la Marne ou de la Seine, tant le ballon
+leur paraissait immobile. J'ai omis de dire que jusque-là ils s'étaient
+toujours trouvés au-dessus d'un épais brouillard.
+
+«Bientôt ils apercevaient la mer, qu'un bruit confus leur avait fait
+pressentir devoir être non loin d'eux. Ils furent poussés vers Belle-Ile
+avec la rapidité d'une flèche et malheureusement vers une de ses
+extrémités ayant à peine cinq kilomètres de largeur; le danger était
+suprême. M. Martin monta dans les cordages, ouvrit en grand la soupape,
+car ils ne pouvaient échapper à la mort que par une descente prompte: s'il
+n'avait ouvert la soupape avant d'atteindre l'île, ils étaient évidemment
+perdus.
+
+«Dans deux minutes, ils descendirent de 2,000 mètres; le premier choc
+fut terrible, le ballon remonta et retomba deux fois encore. En ouvrant
+brusquement la soupape, le ballon se dégonfla à sa partie inférieure, ce
+qui lui fit faire parachute et amortit le choc de la descente. Il était
+dans d'excellentes conditions pour la descente, ayant encore vingt sacs de
+lest sur 26. Au dernier choc, le ballon s'accrocha à un mur d'environ un
+mètre. M. Martin se précipita hors de la nacelle et frappa contre le mur
+où il eut la jambe et la poitrine violemment contusionnées.
+
+«Quant à M.D.C, il fut précipité contre terre à une vingtaine de mètres
+plus loin.
+
+«M. Martin, revenu de son étourdissement, aperçut alors son ami couché sur
+le dos, ayant un masque de sang à la figure; il le crut mort.
+
+«L'intrépide M. Martin nous a avoué que son unique préoccupation dans ce
+danger suprême et même dès la descente vertigineuse, fut le souvenir de
+l'assurance faite à la dame de M.D.C. que nul danger n'existait pour
+l'excellent chef de famille, le citoyen dévoué à sa patrie qui allait le
+suivre.
+
+«Espérons que ces Messieurs sortiront bientôt saufs de leur chute
+effrayante!
+
+«Les dépêches partent cette nuit pour Saint-Nazaire par l'_Euménide_.
+
+«M. JOUAN.»
+
+
+DÉPARTS DE DÉCEMBRE 1870.
+
+_33e Ascension_. _1er décembre_.--_La Bataille de Paris_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Poirrier, professeur de gymnastique.--Passagers: MM.
+Lissajoux et Youx.
+Départ: gare du Nord, 5h. 45 m.
+Arrivée: Grand-Champ (Bretagne), midi.
+
+La descente de cet aérostat a été très-accidentée. L'ancre jetée ne
+mordait pas et les voyageurs étaient entraînés par un vent violent.
+L'aéronaute crut bien faire en sautant de la nacelle à terre pour chercher
+à attacher lui-même le guide-rope à un arbre. Mais il ne peut réussir
+cette manoeuvre. MM. Lissajoux et Youx furent emportés, par l'aérostat
+délesté du poids de l'aéronaute, avec une violence vertigineuse. Le ballon
+se creva à un kilomètre de là; il s'arrêta. Les voyageurs en furent
+quittes pour l'émotion!
+
+La plus indispensable union est rigoureusement commandée à la descente.
+Sauter de la nacelle, c'est risquer d'abord sa propre vie, mais ce qui est
+plus grave encore, c'est compromettre celle des autres!
+
+
+UNE ASCENSION SCIENTIFIQUE.
+
+34e Ascension. _2 décembre_.--_Le Volta_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Chapelain, marin.--Passager: M. Janssen astronome.
+Départ: gare d'Orléans, 6h. m.
+Arrivée: Savenay (Loire-Inférieure), 11h. 30 m.
+
+M. Janssen emportait avec lui les instruments nécessaires pour observer en
+Algérie l'éclipse de soleil.
+
+Ainsi, pendant que l'étranger souillait par sa présence et ses ravages
+le sol de la patrie, l'Académie des sciences, restant en dehors de ces
+monstruosités sociales, portait toujours ses regards vers les grands
+problèmes de la science. Nous croyons devoir reproduire les nobles paroles
+de M. Dumas, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, au sujet de
+l'expédition scientifique organisée pendant le siège.
+
+Dans la séance du 5 décembre 1870, voici comment s'est exprimé l'illustre
+secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences:
+
+«Une éclipse de soleil, totale pour une partie de l'Algérie, aura lieu le
+27 décembre. M. Janssen, si célèbre par les belles découvertes qu'il
+a effectuées dans l'Inde, à l'occasion de l'éclipse de 1868, était
+naturellement désigné de nouveau, pour compléter ses observations, au
+patronage et au concours du bureau des longitudes et de l'Académie, qui,
+avec l'autorisation de M. le ministre de l'instruction publique, se sont
+empressés de les lui accorder.
+
+«M. Janssen est parti de Paris, vendredi à 5 heures du matin, par un
+ballon spécial: le _Volta_. L'administration avait bien voulu se mettre
+entièrement à sa disposition; cet appareil n'emportait que le savant,
+les instruments de la science, et le marin chargé de la manoeuvre. Notre
+confrère, M. Charles Deville et moi, nous assistions au départ de M.
+Janssen, soit pour l'aider dans ses derniers apprêts, soit pour lui donner
+une preuve de plus de l'intérêt que l'Académie porte à ses travaux.
+L'ascension, grâce aux précautions minutieuses de M. Godard aîné, s'est
+accomplie dans les meilleures conditions, et la direction excellente
+prise par l'aérostat, doit faire espérer le succès d'une expédition que
+menacent, il est vrai, des périls de plus d'un genre.
+
+«Les secrétaires perpétuels de l'Académie, il est utile de le déclarer
+publiquement, se portant garants du caractère absolument scientifique de
+l'expédition et de la parfaite loyauté de M. Janssen, l'ont recommandé
+officiellement à la protection et à la bienveillance des autorités et des
+amis de la science, en quelque lien que les chances du voyage l'aient
+dirigé. Il fut un temps, où ce témoignage aurait suffi pour lui assurer un
+accueil chevaleresque dans les lignes ennemies. On nous a appris le doute
+sur ce point. Aussi chacun a-t-il compris que des rigueurs et des menaces,
+non justifiées par les lois de la guerre, aient fait à M. Janssen comme
+un devoir de compter sur son propre courage et non sur la générosité
+d'autrui. Je suis entouré de témoins qui peuvent attester, cependant,
+qu'en pleine guerre, en 1813, Davy, un Anglais, recevait, dans ce palais
+même, l'hospitalité de la France, comme un hommage rendu au génie et aux
+droits supérieurs de la civilisation.
+
+«En suivant du regard notre digne missionnaire dans l'espace, où il se
+perdait peu à peu, j'ai senti ce souvenir se réveiller et renouveler en
+moi le besoin de protester, soit au nom de la science, soit au nom des
+principes eux-mêmes, contre tout empêchement qui pourrait être mis à son
+expédition. Deux inventions françaises, liées aux gloires de l'Académie,
+ont concouru aux opérations de la défense: les ballons que Paris investi
+expédie, les dépêches microscopiques qui lui reviennent sur l'aile des
+pigeons.
+
+«La décision prise par le comte de Bismark de renvoyer devant un conseil
+de guerre les personnes qui, montées dans les ballons, auront, sans
+autorisation préalable, franchi les lignes ennemies, intéresse donc
+l'Académie. Elle ne saurait accepter que des opérations soient punissables
+parce qu'elles reposent sur des principes scientifiques nouveaux; que
+l'homme dévoué qui, dans l'intérêt de la science, passe au-dessus des
+lignes prussiennes, soit coupable de manoeuvre illicite; qu'en donnant,
+enfin, nos soins à l'aéronautique, nous ayons contribué nous-mêmes à
+fabriquer des engins de guerre prohibés.
+
+«Comment! les voies de terre, de fer nous étaient interdites, la voie de
+l'air nous restait seule, inconstante et douteuse; elle n'avait jamais été
+pratiquée; quoi de plus légitime que son emploi! Nous l'avons conquise par
+des procédés méthodiques, et si elle fonctionne régulièrement au profit de
+nos armes, où est le délit?
+
+«Que l'ennemi détruise, s'il le peut, nos ballons au passage; qu'il
+s'empare de nos aéronautes au moment où ils touchent terre, soit; c'est
+son intérêt, c'est chance de guerre. Mais que les personnes, tombant ainsi
+entre ses mains, soient livrées à une cour martiale, au loin, en pays
+ennemi, comme des criminels, c'est un abus de la force....
+
+«Dans Syracuse assiégée, Archimède opposant aussi aux efforts de l'ennemi
+toutes les ressources de la science de son temps, rendait pour les Romains
+l'attaque de plus en plus meurtrière. Marcellus, loin de lui faire un
+crime d'avoir prolongé la défense par ses inventions, ordonna que la
+vie de ce grand homme fût respectée, et, plein de regret pour sa mort
+fortuite, entoura sa famille de soins et d'égards!...»
+
+Ajoutons pour l'honneur de M. Janssen que, lors de son départ, il apprit
+que les savants anglais lui offraient un laisser-passer à travers les
+lignes prussiennes, M. Janssen refusa; il préféra ne rien devoir à
+l'ennemi de son pays, et il aima mieux risquer les chances du voyage
+aérien!
+
+35e Ascension. _4 décembre_.--_Le Franklin_ (2,050 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Marcia, marin.--Passager: M. le comte d'Andrecourt,
+officier d'état-major du général Trochu, il apporte en province les
+nouvelles de la prise du plateau d'Avron.
+Départ: gare d'Orléans, 1h. m.
+Arrivée: près Nantes (Loire-Inférieure), 8h. m.
+
+36e Ascension. _5 décembre_.--_L'armée de Bretagne_ (
+mèt. cub.). Aéronaute: Surrel.--Passager: M. Lavoine, consul à
+Jersey.--Dépêches: 400 kil.
+Départ: gare du Nord, 6h. m.
+Arrivée: Bouillet (Deux-Sèvres). L'aéronaute à la descente a été assez
+grièvement blessé à la tête.
+
+37e Ascension. _7 décembre_.--_Le Denis Papin_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Domalin, marin.--Passagers: MM. Montgaillard, Delort et
+Robert, inventeurs des cylindres sous-aquatiques, pour le transport des
+lettres de province par la Seine.--Dépêches: 55 kil. Pigeons: 3.
+Départ: gare d'Orléans, 4h. m.
+Arrivée: près le Mans (Sarthe), 7 h.m.
+
+38e Ascension. _11 décembre_.--_Le général Renault_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Joignerey, gymnaste.--Passagers: MM. Wolff et
+Lermanjat.--Dépêches: 1,000 kil.--Pigeons: 12.
+Départ: gare du Nord, 3h. 15m.
+Arrivée: (Seine-Inférieure) près Rouen, 5h. 30m., 130 kil. en 3h. 15.
+
+
+QUATRIÈME BALLON PRISONNIER.
+
+39e Ascension. _15 décembre_.--_La Ville de Paris_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Delamarne.--Passagers: Morel, rédacteur _du Gaulois_,
+et Billebault.--Dépêches: 65 kil.--Pigeons: 12.
+Départ: gare du Nord, 4h. m.
+Arrivée: Wertzlur (Prusse), 4h. 5m. Fait prisonnier en Prusse, M.
+Delamarne a failli être fusillé par les Prussiens, et n'a échappé à la
+mort que par miracle. M. Morel a subi des mauvais traitements les plus
+humiliants.
+
+40e et 41e Ascensions. _17 décembre_.--1° _Le Parmentier_ (2,000
+mèt. cub.).--Aéronaute: Paul, marin.--Passagers: M. Desdouet et un
+franc-tireur.--Dépêches: 460 kil.--Pigeons 4.
+Départ: gare d'Orléans, 1h. 15m.
+Arrivée: Gourganson (Marne), 9h. m.
+
+2° _Le Guttemberg _(2,000 mèt. cub.).--Aéronaute: Perruchon,
+marin.--Passagers: MM. d'Alméida, Lévy et Louisy.
+Dépêches 0.--Pigeons: 6.
+Départ: gare d'Orléans, 1h. 30m.
+Arrivée: Montpreux (Marne), 9h. m.
+
+Ces deux ballons furent lancés à peu près en même temps de la gare
+d'Orléans.--Le franc-tireur, monté dans le premier aérostat, M. Lepère,
+ami du général Trochu, devait porter au général Faidherbe l'ordre de faire
+un énergique mouvement en avant pour faciliter une grande sortie. M.
+Lepère avait un signe de reconnaissance, et une mission verbale: son
+message put être délivré avec une étonnante rapidité. Ce fait est un
+admirable exemple de l'utilisation des ballons pendant la guerre.
+
+M. d'Alméida, monté dans _le Guttemberg_ était chargé de coordonner les
+efforts pour communiquer avec la ville assiégée.
+
+42e Ascension. _18 décembre_.--_Le Davy_ (1,000 m.
+cub.).--Aéronaute: Chaumont, marin.--Passager: M. Deschamps.
+Dépêches: 25 kil.
+Départ: gare d'Orléans, 5h. m.
+Arrivée: Chuney près Beaune (Côte-d'Or).
+
+
+CINQUIÈME BALLON PRISONNIER.
+
+43e Ascension. _20 décembre_.--_Le général Chanzy_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Werrecke, gymnaste.--Passagers: MM. de l'Épynay,
+Julliac, Joufryon.--Dépêches: 25 kil.--Pigeons: 4.
+Départ: gare du Nord, 2h. 30 m.
+Arrivée: Rotembery (Bavière), 10h. 45 m. Fait prisonnier en Allemagne.
+
+Cette expédition avait pour but d'organiser en province un corps de
+plongeurs qui à l'aide de scaphandres auraient pu revenir à Paris par la
+Seine.
+
+44e Ascension. _22 décembre.--Le Lavoisier_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Ledret, marin.--Passager: Raoul de
+Boisdeffre.--Dépêches: 175 kil.--Pigeons: 6.
+Départ: gare d'Orléans, 2h. 30m.
+Arrivée: Beaufort (Maine-et-Loire), 9h. m.
+
+M. Raoul de Boisdeffre, officier d'état-major du général Trochu, avait une
+mission importante auprès du général Chanzy. Il venait lui dire que Paris
+cesserait d'avoir des vivres le 20 janvier et que le moment d'agir était
+venu.
+
+45e Ascension. _23 décembre.--La Délivrance_ (2,050 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Gauchet, commerçant,--Passager: M. Reboul.
+Dépêches: 40 k.--Pigeons: 4.
+Départ: gare du Nord, 3h. 30m.
+Arrivée: La Roche (Morbihan), 11h. 45m. 560 kil. en 8h. 30.
+
+46e Ascension. _24 décembre.--Le Rouget de l'Isle_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Jahn, marin.--Passager: M. Garnier.
+Départ: gare d'Orléans, 3h. m.
+Arrivée: Alençon (Orne), 9h. m.
+
+47e Ascension. _27 décembre.--Le Tourville_ (2,050 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Mouttet, marin.--Passagers: MM. Miége et Delaleu.
+Dépêches: 160k.--Pigeons: 4.
+Départ: gare d'Orléans, 4h. m.
+Arrivée: Eymoutiers (Haute-Vienne), 1h. s.
+
+48e Ascension. _29 décembre.--Le Bayard_ (2,045 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Réginensi, marin.--Passager: M. Ducoux.
+Dépêches: 110k.--Pigeons: 4.
+Départ: gare d'Orléans, 4h. m.
+Arrivée: La Mothe-Achard (Vendée), 10h. 10m.
+
+49e Ascension. _30 décembre.--L'Armée de la Loire_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Lemoine.--Pas de passager.
+Dépêches: 250k.
+Départ: gare du Nord, 5h. m.
+Arrivée: près le Mans (Sarthe), 4 h. s.
+
+Ce ballon est tombé au milieu de l'armée de la Loire dont il portait le
+nom.
+
+
+DÉPARTS DE JANVIER 1871.
+
+50e Ascension. _3 janvier.--Le Merlin de Douai_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: L. Griseaux.--Passager: M. Eug. Tarbé.
+Départ: gare du Nord, 4h. m.
+Arrivée: Massay (Cher), 11h. 45m.
+
+Entreprise particulière.
+
+51e Ascension. _4 janvier_.--_Le Newton_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Ours, marin.--Passager: M. Brousseau.
+Dépêches: 310 k.--Pigeons, 4.
+Départ: gare du Nord, 4h. m.
+Arrivée: Digny (Eure-et-Loir).
+
+52e et 53e Ascensions. _9 janvier_.--1° _Le Duquesne_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Richard, quartier-maître et trois marins.
+Départ: gare d'Orléans, 3h. 50m.
+Arrivée: Bizieu près Reims (Marne).
+
+Tentative de direction avec une hélice. (Voir chap. III.)
+
+2° _Le Gambetta_ (2,000 mèt. cub.).--Aéronaute: Duvivier,
+marin.--Passager: M. de Fourcy.
+Dépêches: 240k.--Pigeons: 3.
+Départ: gare du Nord, 3h. 55m.
+Arrivée: Clamecy près Auxerre (Yonne), 2h. 30s.
+
+54e Ascension. _11 janvier_.--_Le Kepler_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Roux, marin.--Passager: M. Dupuy.
+Dépêches: 160k.--Pigeons: 3.
+Départ: gare d'Orléans, 3h. 30m.
+Arrivée: Laval (Mayenne), 9h. 15m.
+
+55e et 56e Ascensions. _13 janvier_.
+
+1° _Le Monge_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Raoul.--Passager: M. Guigné.
+Départ: gare d'Orléans, midi 50.
+Arrivée: Harfeuille (Indre), 8 h. s.
+
+2° _Le général Faidherbe_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Van Seymortier.--Passager: M. Hurel et cinq chiens
+destinés à rentrer à Paris avec des dépêches.
+Dépêches: 60k.--Pigeons: 2.
+Départ: gare du Nord, 3h. 30m.
+Arrivée: Saint-Avit (Gironde), 2h. s.
+
+57e Ascension. 45 _janvier_.--_Le Vaucanson_ (2,000 mèt. Cub.).
+Aéronaute: Clariot, marin.--Passagers: MM. Valade et Delente.
+Dépêches: 75 k.--Pigeons: 3.
+Départ: gare d'Orléans, 3h. M.
+Arrivée:
+Armentières (Belgique), 9h. 15m.
+
+58e Ascension. 16 _janvier_.--_Le Steenackers_ (2,000 mèt. cub.).
+Aéronaute: Vibert, ingénieur.--Passager: M. Goleron.
+Départ: gare du Nord, 7h. m.
+Arrivée: Hynd (Hollande), dans les dunes du Zuyderzée.
+M. Vibert emportait avec lui deux caisses de dynamite, destinées, dit-on,
+À l'armée de Bourbaki, qui commençait à battre en retraite.
+
+59e Ascension. 18 _janvier_.--_La poste de Paris_ (2,000 mèt. Cub.).
+Aéronaute: Turbiaux, mécanicien.--Passagers: MM. Cleray et
+Cavailhon. Dépêches: 70k.--Pigeons: 3.
+Départ: gare du Nord, 3h. m.
+Arrivée: Venray (Pays-Bas).
+
+60e Ascension. 20 _janvier_.--_Le général Bourbaki_ (2,000 mèt. Cubes).
+Aéronaute: Mangin jeune.--Passager: M. Boisenfrey.
+Dépêches: 125 k.--Pigeons: 4.
+Départ: gare du Nord, 5h. m.
+Arrivée: Hasancourt près Reims (Marne).
+
+L'aéronaute, tombé en pays occupé par l'ennemi, peut sauver ses dépêches;
+il brûle son ballon pour le dissimuler aux Prussiens.
+
+61e Ascension. _22 janvier_.--_Le général Daumesnil_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Robin, marin.--Pas de passager.
+Dépêches: 280 kil.--Pigeons: 3.
+Départ: gare de l'Est, 4h. m.
+Arrivée: Charleroi (Belgique), 8h. 20m.
+
+62e Ascension. _24 janvier._--_Le Toricelli_ (2,000 mèt. cub.).
+Aéronaute: Bely, marin.--Pas de passager.
+Dépêches: 230 kil. Pigeons: 3.
+Départ: gare de l'Est, 3h. m.
+Arrivée: Fuchemout (Oise), 11h. m.
+
+Ballon caché; dépêches sauvées et remises au bureau de Blanzy.
+
+
+
+DEUXIÈME BALLON PERDU EN MER.
+
+63e Ascension. _27 janvier_.--_Le Richard Wallace_ (2,000 mèt.
+Cub.). Aéronaute: E. Lacaze, soldat.--Pas de passager.
+Dépêches: 220 kil.--Pigeons: 2.
+Départ: gare du Nord, 3h. 30 m.
+Arrivée: inconnu. Ce ballon a été perdu en mer en vue de la Rochelle.
+
+Il est difficile d'expliquer la cause de ce malheur. L'aérostat monté par
+M. Lacaze, a presque touché terre en vue de Niort; on a crié à l'aéronaute
+de descendre, mais il est reparti dans les hautes régions de l'air après
+avoir vidé un sac de lest. Il a été vu à la Rochelle à une grande hauteur;
+au lieu de descendre sur le rivage de la mer, il a continué sa course vers
+l'Océan, où on l'a vu se perdre à l'horizon.
+
+L'infortuné Lacaze n'a-t-il pas pu trouver la corde de soupape pour
+descendre? S'est-il évanoui dans la nacelle? C'est ce que l'on ne saura
+jamais. Ses restes ont aujourd'hui pour tombeau l'immensité des flots!
+
+64e Ascension. 38 _janvier_.--_Le général Cambronne_ (3,000 mèt. cub.).
+Aéronaute: Tristan, marin.--Pas de passager.
+Dépêches: 20 kilogr.
+Départ: gare de l'Est, 6h. m.
+Arrivée: Mayenne (Mayenne), 4h. S.
+
+Cet aérostat a apporté en province la nouvelle de l'armistice.
+
+Tels sont les voyages aériens exécutés pendant le siège de Paris.
+
+Soixante-quatre ballons ont franchi les lignes ennemies. Cinq d'entre eux,
+comme on l'a vu, ont été faits prisonniers, deux autres se sont perdus
+en mer.--Ils ont enlevé dans les airs 64 aéronautes, 94 passagers, 363
+pigeons voyageurs, et 9,000 kilogr. de dépêches représentant trois
+millions de lettres à 3 gr. Nous ne terminerons pas ce chapitre, sans dire
+que les ballons-poste qui ont si puissamment contribué à la prolongation
+du siège de Paris, resteront dans l'histoire un sujet d'admiration pour
+les amis de la France, comme ils susciteront pendant longtemps la jalousie
+de ses ennemis. Un prisonnier de guerre français, retenu à Mayence
+pendant la guerre, m'affirmait récemment que les Allemands avaient été
+profondément surpris des merveilles de la poste aérienne. Pendant le
+siège, il avait entendu dire ces mots à un sujet de Bismark:
+
+--Ces maudits ballons nous font bien du tort, car grâce à eux le
+gouverneur de Paris parle sans cesse aux généraux de province. Décidément
+ces diables de Français sont ingénieux!
+
+
+III
+
+Les pigeons voyageurs.--La Société l'Espérance.--La poste terrestre.--La
+poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables.
+
+Ainsi, grâce aux ballons, Paris parlait à la province, les assiégés
+envoyaient des messages aux amis du dehors; la grande ville n'avait pas
+été bâillonnée. C'était beaucoup, mais ce n'était pas assez. Après avoir
+ouvert le chemin de l'aller, il était nécessaire d'en trouver un pour le
+retour. Le gouvernement fit appel aux inventeurs, aux hommes ingénieux,
+à la science. L'appel fut entendu, mille projets prirent subitement
+naissance, et si beaucoup d'entre eux n'ont pas rempli les promesses
+qu'il était permis d'en attendre, il faut en accuser un ennemi non moins
+puissant que la Prusse, c'était l'hiver, c'était le froid, c'étaient les
+neiges et les glaces.
+
+On fit de nombreuses tentatives de tout genre, dans toutes conditions,
+mais c'est encore l'air qui se montra le plus favorable aux assiégés.--Les
+pigeons voyageurs, emportés de Paris dans la nacelle des ballons,
+rentrèrent dans les murs de la capitale cernée. Si la France n'a pu
+secourir Paris par ses armées, elle n'a cessé de lui tendre la main
+par-dessus les remparts des ennemis!
+
+LES PIGEONS ET LES DÉPÊCHES MICROSCOPIQUES.
+
+L'explorateur Thévenot raconte dans le récit de ses voyages publiés
+vers 1650, que les habitants d'Alep recevaient souvent des nouvelles
+d'Alexandrie par des pigeons voyageurs. Il parait certain que les
+messagers ailés étaient fréquemment usités dans l'antiquité. Cependant
+Aristote et Pline n'en disent rien. Le fait que nous venons de citer
+prouve toutefois que la poste aérienne par pigeon est connue depuis plus
+de deux cents ans. Mais ce n'est guère que depuis le commencement de
+notre siècle que la Belgique a créé le _sport_ des colombes. Plusieurs
+propriétaires de pigeons se réunissaient; chacun d'eux confiait un de ses
+pigeons à un homme sûr, qui les laissait envoler à 20 ou 30 lieues du
+point de départ.--Le premier pigeon revenu au logis gagnait pour son
+maître les enjeux mis sur la tête de tous les autres. Ces pigeons
+servaient souvent aussi pour le commerce, les affaires, et plus d'un
+spéculateur a profité habilement de ces messagers ailés.
+
+Dans les temps modernes on se rappelle sans doute que Venise en 1849,
+assiégée par les Autrichiens, fit un usage efficace des colombes; pour
+porter des dépêches au dehors. Du reste, depuis quelques années, de grands
+perfectionnements ont été apportés dans l'élevage des pigeons par la
+sélection des types et des croisements habilement exécutés. On est
+arrivé à former des individus dont le vol est d'une rapidité vraiment
+extraordinaire. C'est ainsi que l'énorme distance qui sépare Toulouse de
+Bruxelles a été franchie par le _Gladiateur_ des pigeons en une seule
+journée. Généralement la vitesse des pigeons varie entre 1,000 et 1,200
+mètres à la minute, soit environ 60 kilomètres à l'heure. Il va sans dire
+qu'il n'y a rien d'absolu dans cette estimation, et que la vitesse varie
+singulièrement suivant que l'oiseau a le vent _derrière_ ou le vent
+_debout_, comme diraient les marins. Les pigeons voyageurs ont l'oeil
+très-perçant et la mémoire locale extraordinairement développée. On les
+élève dans des pigeonniers où ils sont en liberté; ils accomplissent
+d'eux-mêmes de longues promenades autour de leur habitation, et arrivent
+sans doute à connaître les environs de la ville qu'ils habitent. Les
+brouillards, qui les empêchent de retrouver les points de repère que leur
+a fait observer un merveilleux instinct, rendent presque impossible leur
+retour au colombier. Par une cause qui n'est pas encore expliquée, ils
+perdent aussi leurs facultés, par les temps de gelée, et surtout quand la
+neige couvre le sol. On comprendra que l'hiver exceptionnellement froid de
+1870-1871 a été bien défavorable à la poste par pigeons.
+
+Nous compléterons ces renseignements par quelques lignes extraites du
+_Journal Officiel_ (mars 1871), où se trouvent des détails sur les types
+de pigeons les plus recherchés des amateurs du sport aérien.
+
+«Le pigeon voyageur est élégant et gracieux de forme.
+
+«Le _liégeois_ (1er type) est petit, à tête régulièrement convexe, que
+termine un bec très-court. Les yeux sont saillants et entourés d'une
+membrane nue; l'iris est jaune orange foncé; les caroncules nasales sont
+plus grosses chez le mâle que chez la femelle.
+
+«Le pigeon d'_Anvers_ (2e type) est beaucoup plus gros, plus élancé, plus
+haut sur ses pattes, le cou est long; son vol est très-rapide, mais il est
+moins fidèle à son colombier que le liégeois; sa tête est moins arrondie,
+comme si les lobes cérébraux correspondant à la mémoire étaient moins
+développés; le bec est plus grand, l'iris est entouré d'un cercle
+blanc. «L'_irlandais_ (3e type) est fort; les caroncules nasales sont
+très-grosses; la membrane nue qui entoure l'oeil est large; l'oeil est
+souvent tout noir (en termes techniques, oeil de vesce).
+
+«Le plumage est très-varié, très-doux de nuance, très-fourni: les couleurs
+uniformes, telles que rouge, blanc, noir, sont rares. Les plus communes
+sont le bleu, le bleu étincelé, le rouge étincelé ou taché de noir, et les
+nuances binaires; blanc et bleu, blanc et rouge, et blanc et noir.
+
+«Ce sont ces trois races croisées qui fournissent les meilleurs coureurs,
+réunissant la mémoire, la force, la vue (qui prédominent dans chacune des
+races signalées), à la beauté et à la solidité de la charpente osseuse.»
+
+Il existait à Paris bien avant la guerre une société colombophile, la
+société _l'Espérance_. Quand les premiers ballons du siège s'élevèrent
+dans les airs, les membres de cette société songèrent à leurs pigeons.
+«Les ballons s'envolent, disaient-ils, mais qui nous donnera de leurs
+nouvelles? Qu'ils enlèvent avec eux nos pigeons; ceux-ci se chargeront
+bien de revenir!»
+
+Le vice-président de la Société _l'Espérance_, M. Van Roosebecke, alla
+trouver le général Trochu, vers le 25 septembre, après le départ du
+premier ballon-poste, et lui exposa son projet. Le Gouverneur de Paris
+l'écouta avec intérêt, et le renvoya à M. Rampont.
+
+Le 27, trois pigeons partaient dans le ballon _la Ville de Florence_,
+six heures après ils étaient revenus à Paris, avec une dépêche signée de
+l'aéronaute qui annonçait sa descente près de Mantes.
+
+La poste par pigeons était créée.
+
+On ne tarda pas toutefois à s'apercevoir qu'il fallait une certaine
+habitude des pigeons, pour les bien lancer. Souvent les oiseaux étaient
+mal soignés par les aéronautes, ils ne revenaient pas à Paris, ou
+rentraient après avoir laissé tomber une dépêche mal attachée.
+
+L'administration fit partir successivement les membres de la société
+_l'Espérance_. MM. Van Roosebecke, Cassiers se rendirent à Tours par
+ballon, avec une trentaine de pigeons chacun. Leurs collègues, MM.
+Tracelet, Nobecourt, etc., les rejoignirent plus tard. Ils se mirent à la
+disposition de M. Steenackers vers le milieu d'octobre.
+
+Dix-huit pigeons lancés de Dreux, de Blois, de Vendôme, rentrèrent presque
+successivement à Paris, munis de dépêches photographiques.
+
+Ce succès dépassa toute espérance. Aussi M. Steenackers se décida-t-il à
+ouvrir au public la poste colombophile. On envoyait à Tours les dépêches
+privées pour Paris, elles partaient par pigeon moyennant 0 fr. 50 par mot.
+
+Mais le mauvais temps, le brouillard, la neige, ne tardèrent pas à rendre
+le service très-irrégulier. Un grand nombre de pigeons ne rentrèrent pas à
+Paris.
+
+Trois cent soixante-trois pigeons ont été emportés de Paris en ballon et
+lancés sur Paris. Il n'en est rentré que 37, savoir: 4 en septembre, 18
+en octobre, 17 en novembre, 12 en décembre, 3 en janvier, et 3 en
+février.--Quelques-uns d'entre eux sont restés absents fort longtemps.
+C'est ainsi que le 6 février 1871, on reçut à Paris un pigeon qui avait
+été lancé aux environs d'Orléans le 18 novembre 1870. Il rapporta la
+dépêche n° 26, tandis que la veille un pigeon avait rapporté la dépêche n°
+51.
+
+Le 23 janvier, on reçut un pigeon qui avait perdu sa dépêche et trois
+plumes de la queue. Il avait été sans doute atteint par une balle
+prussienne.
+
+Les Parisiens se rappellent la joie produite par l'arrivée des messagers
+ailés pendant le siège. Quand un pigeon volait au-dessus des toits, quand
+il se posait sur une gouttière, des rassemblements se formaient de
+toutes parts; tous les passants mettaient le nez en l'air. Quel bonheur
+ineffable! Ce sont des nouvelles qui arrivent! Nous ferons observer
+toutefois que généralement le pigeon-voyageur rentre tout droit au
+colombier, sans s'arrêter. Il n'est pas probable que l'attention des
+Parisiens se soit portée sur les pigeons-voyageurs qu'ils n'ont pas dû
+pouvoir remarquer. Il se pourrait bien que les pigeons des Tuileries aient
+obtenu un succès peu légitime.
+
+Le service des pigeons à Tours était placé sous la direction de M.
+Steenackers; MM. Van Roosebecke et Cassiers étaient chargés de lancer les
+messagers ailés, ils s'aventuraient jusqu'auprès des lignes ennemies, pour
+laisser envoler les pigeons le plus près possible de Paris. On ne saurait
+donner trop d'éloges à la belle conduite de ces messieurs et de leurs
+collègues qui ont quitté Paris en ballon pour organiser en province cet
+admirable système de poste aérienne.
+
+A Paris, la surveillance du service administratif de la poste par pigeons
+était confiée à M. Chassinat, directeur des Postes de la Seine; M. Mottet,
+receveur principal, était l'agent d'exécution.
+
+M. Derouard, secrétaire de la société colombophile _l'Espérance_ était
+chargé de surveiller les colombiers, de la réception des pigeons, etc.
+
+La poste colombophile complétait ainsi le service des ballons-poste; mais
+ce qui la rendit surtout utile, ce qui en fit une véritable création
+nouvelle, c'est le système des dépêches photographiques que rapportaient à
+Paris les messagers ailés.
+
+Un pigeon ne peut être chargé que d'un bien faible poids. Il emporte dans
+les airs une feuille de papier, de quatre ou cinq centimètres carrés,
+roulée finement, et attachée à une des plumes de sa queue. Une lettre
+aussi petite est bien laconique. On peut y écrire à la main quelques mots,
+quelques phrases, peut-être,--ce n'est là qu'un télégramme insignifiant.
+
+Dès le commencement du siège on songea aux merveilles de la photographie
+microscopique. On se rappela avoir vu à l'Exposition universelle de
+petites breloques-lunettes, où les 400 députés étaient représentés sur une
+surface de 1 millimètre carré. En regardant à travers la loupe placée à
+une des extrémités, on voyait nettement l'image de tous ces personnages,
+réunis sur la surface d'une tête d'épingle! C'était à M. Dagron que l'on
+devait ce tour de force photographique.
+
+Ce fut lui qui, pendant la guerre, se chargea de réduire les dépêches pour
+pigeons voyageurs.
+
+Grâce aux procédés photographiques, on écrivait à Tours toutes les
+dépêches privées ou publiques sur une grande feuille de papier à dessin.
+On y traçait jusqu'à 20,000 lettres ou chiffres. M. Dagron, par la
+photographie, réduisait cette véritable affiche en un petit cliché qui
+avait à peu près le quart de la superficie d'une carte à jouer. L'épreuve
+était tirée sur une mince feuille de collodion qui ne pesait que quelques
+centigrammes et qui contenait un texte réduit assez considérable pour
+composer un journal entier.
+
+A Paris, la dépêche amenée par pigeon, était placée sur le porte-objet
+d'un microscope photo-électrique, véritable lanterne magique d'une
+puissance extrême. L'image de la dépêche était projetée sur un écran, mais
+amplifiée, agrandie, au point qu'à l'oeil nu, on pouvait lire nettement
+tous les chiffres, toutes les lettres tracés.
+
+N'est-ce pas merveilleux? n'y a-t-il pas lieu d'admirer là, sincèrement,
+les applications étonnantes de la science moderne?
+
+M. Dagron partit en ballon avec son collaborateur, M. Fernique, vers
+le milieu du mois de novembre. Après un voyage des plus périlleux, ces
+messieurs organisèrent tous leurs appareils photographiques avec la plus
+grande habileté.
+
+Quatre cent soixante-dix pages typographiées ont été reproduites par les
+procédés de MM. Dagron et Fernique. Chaque page contenait près de 15,000
+lettres, soit environ 200 dépêches. Seize de ces pages tenaient sur
+une pellicule de 3 centimètres sur 5, ne pesant pas plus de un
+demi-décigramme. La réduction était faite au _huit centième_.
+
+Chaque pigeon pouvait emporter dans un tuyau de plumes une vingtaine de
+ces pellicules, qui n'atteignaient en somme que le poids de 4 gramme. Ces
+dépêches réunies formaient un total de 300,000 lettres, c'est-à-dire la
+matière d'un volume in-12, analogue à celui que le lecteur a sous les
+yeux.
+
+Avant l'arrivée de M. Dagron, rappelons que M. Blaise, photographe à
+Tours, avait déjà reproduit des dépêches photographiques sur papier, sous
+les auspices de MM. Barreswill et Delafolie.
+
+Les dépêches photomicroscopiques étaient en général tirées à 30 ou 40
+exemplaires, et envoyées par autant de pigeons.
+
+PRÈS DE CENT MILLE DÉPÊCHES ont été envoyées ainsi à Paris avant
+l'armistice. En imprimant toutes ces dépêches en caractères ordinaires,
+on formerait certainement une bibliothèque de plus de cinq cents volumes!
+Tout cela a été envoyé par des oiseaux!
+
+Aussitôt que le tube était reçu à l'administration des télégraphes, M.
+Mercadier procédait à l'ouverture en fendant le tube avec un canif. Les
+pellicules étaient délicatement placées dans une petite cuvette remplie
+d'eau, contenant quelques gouttes d'ammoniaque. Au sein de ce liquide, les
+dépêches se déroulaient; on les séchait, on les mettait entre deux verres.
+Il ne restait plus qu'à les placer sur le porte-objet des microscopes
+photo-électriques.
+
+Quand les dépêches étaient nombreuses, la lecture en était assez lente;
+mais la pellicule renfermait 144 pages ou petits carrés, on pouvait la
+diviser, et la lire en même temps avec plusieurs microscopes.--Certaines
+dépêches chiffrées étaient séparées et lues à part par le directeur. Les
+autres étaient lues et copiées par des employés qui les envoyaient de
+suite aux divers bureaux de Paris.
+
+MM. Cornu et Mercadier perfectionnèrent le procédé de lecture des dépêches
+avec le microscope. La pellicule de collodion, intercalée entre deux
+glaces, était reçue sur un porte-glace, auquel un mécanisme imprimait
+un double mouvement horizontal et vertical. Chaque partie de la dépêche
+passait lentement au foyer du microscope. Sur l'écran, les caractères se
+déroulaient suffisamment agrandis pour être lus et copiés.
+
+L'installation, la mise en train durait environ 4 heures; il fallait en
+outre quelques heures pour copier les dépêches. MM. Cornu et Mercadier
+tentèrent de photographier directement les caractères projetés sur l'écran
+par un procédé rapide.--Les progrès auraient marché ainsi à grands pas,
+mais l'hiver, le froid ne tardèrent pas à rendre de plus en plus rare
+l'arrivée des pigeons.
+
+On ignorait les causes de ces retards. L'administration se décida à
+envoyer en province par ballon MM. Levy et d'Alméida, pour mettre en
+oeuvre de nouveaux procédés photographiques. Mais la poste des pigeons
+manquait par la base; les messagers n'arrivaient plus régulièrement.--La
+mauvaise saison de l'hiver leur faisait perdre leurs merveilleuses
+facultés. Nous avons déjà dit qu'il ne rentra à Paris que 2 pigeons dans
+le courant de janvier!
+
+Quoi qu'il en soit les Parisiens n'oublieront jamais les pigeons
+voyageurs. Il est à souhaiter que l'art d'élever ces messagers ailés soit
+cultivé dans notre capitale. On devrait réunir les pigeons voyageurs dans
+un colombier modèle, favoriser les conditions de leur développement,
+organiser en un mot une école colombophile qui certainement trouverait
+des amateurs. Les pigeons du siège ne doivent pas être délaissés; ne
+méritent-ils pas au moins les honneurs que l'ancienne Rome ne refusait pas
+aux oies du Capitole?
+
+
+LES PIÉTONS.
+
+Le fait de l'investissement complet de Paris par l'armée prussienne
+restera dans l'histoire comme un grand sujet d'étonnement. L'esprit
+français, léger, superficiel, est ainsi fait qu'il admet sans contrôle les
+illusions de sa vanité nationale, et qu'il est toujours prêt à
+accepter comme un axiome, un fait douteux qui flatte ses sentiments
+patriotiques.--Si quelqu'un avait dit le 16 septembre que l'armée
+allemande allait bloquer Paris, il se serait fait écharper sur les
+boulevards.--Mais, Monsieur, il est impossible de cerner Paris. Tout le
+monde le dit. Demandez au génie militaire!
+
+Tout au commencement de l'arrivée de l'armée prussienne, des voitures de
+la poste se rendaient jusqu'à Triel. Les conducteurs racontèrent qu'ils
+avaient été arrêtés en route par un poste bavarois. A leur grand
+étonnement, les soldats les accueillirent bien et leur demandèrent des
+cigares. Un officier s'écria à leur vue qu'il était presque Parisien de
+coeur, quoique Allemand d'origine, et qu'il avait fait ses études au
+quartier Latin. Il laissa passer les voitures de la poste. Mais cet état
+de choses ne dura pas, et bientôt la consigne prussienne fut observée
+partout avec la plus stricte sévérité.
+
+A partir du 21 septembre, on s'aperçut qu'un homme si résolu, si habile
+qu'il fût, ne pouvait plus traverser les lignes ennemies.
+
+La Prusse venait de nous réserver cette nouvelle surprise!
+
+Le service des piétons destinés à forcer les lignes ennemies pour
+rapporter ensuite des nouvelles de province, n'en fut pas moins organisé
+par l'administration des postes. Ce n'est ni le dévouement, ni le courage
+qui firent défaut, mais malgré la multiplicité des essais, le nombre des
+réussites est peu considérable.
+
+Sur 28 piétons envoyés le 21 septembre, un seul, le facteur Brare, put
+se rendre à Saint-Germain et y livrer à un fonctionnaire français ses
+dépêches pour Tours, après avoir été momentanément gardé à vue par
+les soldats allemands. Deux autres employés des postes furent faits
+prisonniers ce jour-là même, leurs dépêches furent prises, et ils durent
+rebrousser chemin vers Nanterre. Le facteur Poulain, parti de Paris à la
+même époque, n'est jamais reparu.
+
+«Sept piétons envoyés le 22 et le 23 septembre furent faits prisonniers,
+mais, sur 4 hommes expédiés le 24, le nommé Gême réussit à franchir les
+lignes, à présenter ses dépêches à la mairie de Triel et à revenir le 25.
+Deux de ses camarades, moins heureux que lui, furent faits prisonniers.
+
+«Le 27, les mêmes facteurs, Brare et Gême, tentèrent une nouvelle percée
+et eurent le bonheur d'arriver à Triel et d'en revenir le 28; quatre
+autres piétons avaient renoncé à leur tentative.
+
+«Le 5 octobre, les facteurs Loyet et Chourrier rentrent avec 714 dépêches
+livrées à Triel le 30 septembre.
+
+«Brare fait une nouvelle expédition le 4 octobre, et arrive à Tours après
+avoir été fait prisonnier et s'être évadé.
+
+«Dix-huit autres piétons font encore de vains efforts pour passer les
+lignes. Parmi les seize envoyés dans le reste du mois, le nommé Ayrolles
+est fait prisonnier, jeté dans un cachot et fort maltraité; deux autres
+sont gardés plusieurs jours par l'ennemi, puis mis en liberté.
+
+«Lorsqu'on réfléchit aux difficultés sans nombre qu'ont eu à affronter
+ces braves employés, aux périls auxquels ils se sont exposés sciemment,
+à l'ingéniosité des moyens employés par eux pour faire passer leurs
+missives, toute admiration est au-dessous de ce qui leur est dû.
+Quelques-uns n'ont pas hésité à cacher des dépêches chiffrées sous
+l'épiderme incisé; d'autres ont imaginé de faire évider habilement des
+pièces de dix centimes, de manière à laisser les coins de la monnaie
+intacts; d'autres ont fait forer des clefs à vis forcée pour y introduire
+les missives. L'artifice employé par les nègres indiens pour dissimuler
+les diamants volés dans les laveries, ne put être appliqué, les Allemands
+ne manquant jamais, assurait-on, d'administrer tout d'abord aux suspects
+une purge énergique.
+
+«Le facteur Brare est un de ceux qui ont réussi à passer plusieurs fois
+les lignes prussiennes. Mais il fut victime de son dévouement, de son
+courage. Il finit par être fusillé par les Prussiens à l'île de Chatou. Il
+laisse derrière lui une femme et cinq enfants[13].»
+
+[Note 13: _Journal officiel_, mars 1871.]
+
+Il y eut en dehors de la poste des tentatives qui furent couronnées de
+succès. M. François Oswald du _Gaulois_, quitta Paris à pied dans le
+courant d'octobre, et après avoir été menacé de la mort d'un espion, il
+parvint enfin à s'échapper et à gagner Tours, où il publia le récit de
+ses aventures dramatiques.--M. Lucien Morel parvint aussi à s'échapper de
+Paris à pied.
+
+Il eut l'audace d'essayer d'y rentrer, et profitant d'une nuit de brume,
+sa tentative si hardie, si périlleuse le conduisit au but tant espéré. Il
+pénétra dans la ville assiégée. M. Morel, rentré à Paris, en ressortit
+encore par la voie des airs. Il partit en ballon le 15 décembre, mais le
+vent le poussa en Prusse, où il fut retenu prisonnier jusqu'à la fin de la
+guerre, comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent.
+
+M. Steenackers, directeur des postes et des télégraphes à Tours, envoya
+vers Paris un grand nombre de courriers à pied. Toutes les ruses ont été
+imaginées. Les uns se déguisaient en marchands ambulants, les autres en
+paysans. Ils arrivaient à une première ligne d'occupation où ils étaient
+arrêtés et fouillés, puis on les contraignait de rétrograder.
+
+L'inspection prussienne était pleine de péril. Malheur à celui qui
+laissait prendre sa dépêche, il courait le risque d'être fusillé comme
+espion. Un facteur du télégraphe fait plusieurs fois prisonnier, et
+fouillé à nu, cachait la dépêche chiffrée dont il était porteur dans une
+dent artificielle et creuse. Les Prussiens ne savaient pas dévoiler cette
+cachette ingénieuse, mais quelques journaux commirent l'indiscrétion de
+raconter le fait. Il fallut renoncer à la dent creuse.
+
+Le 12 janvier, MM. Imbert, Roche, Perney, Fontaine et Leblanc, tentèrent
+de franchir les lignes ennemies en suivant sous terre les carrières
+souterraines de la rive gauche. L'entreprise échoua.
+
+Il en fut encore de même pour les plongeurs qui devaient revenir à Paris,
+en suivant le fond de la Seine dans des scaphandres.
+
+Ainsi, Paris, qui recevait quelques mois auparavant des centaines de
+trains de marchandises et de voyageurs, n'était plus accessible à un seul
+piéton portant quelques chiffres sur un carré de papier!
+
+
+LA POSTE FLUVIALE.
+
+«Le 6 décembre, MM. Versoven, Delort et E. Robert s'étaient engagés à
+expédier par eau, au moyen de sphères dont ils étaient les inventeurs,
+les lettres ordinaires ou photo-micrographiques qui pourraient leur être
+confiées dans les départements pour être transmises à Paris. Il leur était
+accordé 1 fr. par lettre close, du poids de 4 grammes; 0 fr. 25 c. par
+dépêche-lettre photographique, et 0 fr, 05 c. par dépêche réponse aux
+cartes-poste. Les lettres ordinaires transportées par ces messieurs
+devaient être affranchies par timbres-poste, conformément au tarif
+en vigueur; il était convenu que les dépêches officielles seraient
+transportées gratuitement.
+
+«Toutes les lettres devaient être concentrées au bureau de poste de
+Moulins (Allier). MM. Delort et Robert partirent le 7 décembre par le
+ballon le _Denis Papin_.
+
+«Une modification fut faite à cette convention par M. Steenackers, dans sa
+dépêche par pigeon du 25 décembre, c'est-à-dire dix-neuf jours après: elle
+portait l'affranchissement de la lettre à 1 fr. pour le poids maximum de 4
+grammes; la taxe à 40 c. par lettre déposée au bureau de Moulins, et à 40
+c. par lettre reçue au bureau de Paris.
+
+«Les journaux ont récemment parlé de cette poste fluviale; les boules de
+zinc de 25 centimètres de diamètre étaient garnies d'ailettes et jetées
+dans la Seine ou dans ses affluents: là elles naviguaient entre deux eaux.
+Les lettres de province sont arrivées au nombre de huit cents par la voie
+de Moulins, après l'armistice; mais pendant l'investissement, c'est-à-dire
+précisément pendant la période où elles étaient si fiévreusement attendues
+et plus d'un mois durant, la pêche aux filets n'a rien produit.
+
+«Il est probable que les barrages ont arrêté le transport, si les boules
+ont été jetées avant l'armistice, ou que les Allemands n'ont laissé passer
+les sphères à hélices de MM. Vorsoven et Cie qu'à partir de la conclusion
+de l'armistice, toute surveillance ayant cessé dès lors.
+
+«Un autre système fort ingénieux avait été présenté également par M.
+Baylard, commis à l'Hôtel-de-Ville et expéditionnaire du Gouvernement. A
+une extrême économie, ce système joignait une grande simplicité et une
+grande facilité d'exécution. Au prix de quinze centimes on pouvait obtenir
+une centaine de petites boules de verre soufflées, creuses et terminées à
+la base par un petit orifice où s'introduisait la dépêche, et qu'on
+jetait ensuite dans l'eau. Ces boules d'un petit diamètre figuraient si
+merveilleusement les bulles d'eau naturelles, qu'il devenait impossible de
+les distinguer, quand on les remuait dans un bassin et qu'on cherchait à
+les saisir. Prenant à cause de leur transparence le reflet même de l'eau
+dans laquelle elles plongent, mobiles et légères, glissant avec la plus
+grande facilité le long des roseaux, des tiges, des plantes et des bords
+de la rivière qui pourraient leur servir d'obstacles, franchissant
+aisément, sans se rompre, les petits ressauts des barrages, échappant par
+leur petite dimension aux grosses mailles des filets prussiens et aux
+mains des pêcheurs ennemis, ces petites boules messagères étaient appelées
+à rendre de grands services à la défense pour le transport des dépêches
+micrographiques. M. Rebou emporta un grand nombre de ces globules en
+ballon et l'idée était en pleine voie d'exécution, lorsque les glaces
+vinrent empêcher le développement de cet ingénieux mode de transport.
+
+«Vers la même époque, M. le directeur des Postes écoutait les propositions
+de M. Delente qui, le 14 janvier, s'engageait à se rendre en province et
+à faire parvenir à Paris, à l'aide d'un bateau sous-marin dont il est
+l'inventeur, des correspondances privées ou autres.
+
+«Le ballon-poste le _Vaucanson_ enleva M. Delente, muni d'un permis
+de parcours général sur tous les chemins de fer, et de lettres qui
+l'accréditaient auprès de la délégation dans les départements, avec
+laquelle il avait à s'entendre pour les conditions de rémunération.
+L'investissement a pris également fin avant que M. Delente ait réussi à
+faire arriver des lettres dans Paris[14].»
+
+[Note 14: _Journal Officiel_, mars 1871.]
+
+LES FILS TÉLÉGRAPHIQUES.
+
+Quand Paris fut complètement bloqué par les Prussiens, que les
+communications furent interrompues de toutes parts, bien des gens se
+dirent: «Pourquoi n'a-t-on pas jeté un câble électrique au fond de la
+Seine? Ce simple fil eût permis d'ouvrir une correspondance occulte!»
+
+Comment n'aurait-on pas songé à ce projet si simple? Ce câble a été en
+effet posé dans la basse Seine, mais la chute d'un pont le brisa quelques
+jours après. Toutes les tentatives faites pour l'utiliser furent vaines.
+On ne put relier les deux bouts de cette unique artère qui aurait permis
+au grand organisme qu'on nomme la France, d'entendre les battements de son
+coeur qu'on nomme Paris!
+
+Quelque temps après cet irréparable accident, on fit un nouvel essai du
+même genre. Depuis longtemps un câble placé sur la route de Fontainebleau,
+se raccordait avec les fils aériens du chemin de fer. Il fallait pour
+utiliser ce fil électrique, faire une tranchée sur la route en avant de
+Juvisy, et souder un fil mince au câble. M. Lemercier de Janvelle, chargé
+de cette mission périlleuse, partit dans le ballon _le Ferdinand Flocon_,
+le 4 novembre; mais sous les yeux de l'ennemi, il ne put accomplir la
+liaison des fils. Il la tenta cependant à trois reprises différentes,
+dans les circonstances les plus difficiles. M. de Janvelle, assisté de M.
+Forivon, capitaine des francs-tireurs, osa pénétrer jusqu'au milieu des
+lignes ennemies. La nuit, il réparait les fils aériens coupés par les
+Prussiens, en les unissant par de petits fils isolés très-minces, placés
+contre terre. Quand on passait là on voyait les poteaux brisés, les fils
+visiblement cassés. On ne soupçonnait pas qu'ils étaient réunis par des
+conducteurs presque invisibles. Mais il fallait pour réussir complètement
+recommencer l'oeuvre de réparation sur d'autres points. Malgré leur
+audace, leur habileté, MM. de Janvelle et Forivon n'ont pu mener à bonne
+fin l'entreprise si ingénieuse qu'ils avaient si bien commencée.
+
+
+LES CHIENS FACTEURS.
+
+N'oublions pas de mentionner le projet de M. Hurel, qui est parti en
+ballon avec cinq chiens destinés à revenir à Paris. C'étaient de
+gros chiens bouviers, de bonnes bêtes, à l'oeil franc, à la figure
+intelligente. Ils étaient fort robustes, et ne se seraient pas embarrassés
+de dévorer un Prussien. Le propriétaire de ces animaux affirmait qu'ils
+sauraient rentrer dans la capitale d'où ils étaient sortis; on leur aurait
+attaché quelques dépêches entre les deux cuirs d'un collier.
+
+Les chiens ont été lancés, mais on ne les a jamais revus. L'expérience n'a
+pas été renouvelée, car peu de temps après le voyage de M. Hurel et de ses
+courriers à quatre pattes, l'armistice est venu mettre un terme au siège
+de Paris.
+
+L'entreprise aurait-elle réussi une seconde fois? Il est permis d'en
+douter. Certains chiens font de grands voyages, s'orientent, reviennent au
+logis, mais ils en sont partis pédestrement, ils ont examiné la route. En
+feraient-ils de même après un voyage en ballon? Auraient-ils l'instinct
+des pigeons voyageurs?
+
+
+DIRECTION DES AÉROSTATS.
+
+Depuis le jour de leur naissance, les ballons n'ont guère fait de progrès.
+Quand les Montgolfier lancèrent dans l'espace un des premiers navires
+aériens, Franklin, qui assistait à l'expérience, s'écria comme on le
+consultait sur cette découverte: «C'est l'enfant qui vient de naître!»
+L'illustre philosophe faisait ainsi entendre que l'enfant, d'abord faible,
+deviendrait homme et puissant. L'enfant n'a pas grandi. Mais il faut
+avouer que son éducation a été singulièrement négligée. Il a couru les
+fêtes publiques, et s'est perdu dans les foires. Depuis cinquante ans, il
+est peu de savants qui aient étudié sérieusement la navigation aérienne.
+
+M. Henry Giffard, un de nos ingénieurs les plus distingués, eut l'honneur
+d'exécuter, en 1852, la première ascension faite dans un ballon de forme
+allongée, muni d'une hélice mise en mouvement par une machine à vapeur. Un
+de nos plus éminents publicistes le désigna alors sous le nom du Fulton de
+la navigation aérienne: il ne tient qu'à M. Giffard de le devenir. Depuis
+cette époque, malgré de nombreuses études, il n'a pas cessé de porter son
+attention sur les questions aériennes. Il a créé les ballons captifs à
+vapeur, que le public n'a pas assez connus. Il a résolu là un problème de
+premier ordre, indispensable à la direction des ballons; il est arrivé à
+construire des BALLONS IMPERMÉABLES AU GAZ.
+
+Le grand ballon captif construit à Londres en 1870 par M. Giffard cubait
+douze mille mètres. Il était rempli d'hydrogène pur, et enlevait 34
+passagers à 650 mètres de haut. L'immense aérostat était retenu dans
+l'espace par un câble pesant 4,000 kilogrammes, que deux machines à vapeur
+de 400 chevaux enroulaient autour d'un treuil gigantesque. Ce ballon,
+malgré le vent, malgré la pluie, est resté gonflé plus d'un mois, _sans
+perdre de gaz_. Son étoffe était formée de plusieurs tissus superposés: 1°
+une étoffe en toile; 2° une couche de caoutchouc naturel; 3° une deuxième
+étoffe de toile; 4° une deuxième couche de caoutchouc vulcanisé; 5° une
+mousseline extérieure; 6° une couche de vernis à l'huile de lin.
+
+Cet étoffe imperméable est d'un poids considérable, mais en augmentant
+le volume des ballons sphériques, on diminue proportionnellement leur
+surface, ce que nous pourrons exprimer plus clairement en disant qu'un
+ballon de 10,000 mètres cubes, construit avec l'étoffe de M. Giffard, a
+une force ascensionnelle bien plus grande que dix ballons ordinaires de
+mille mètres cubes réunis.
+
+La première condition de la direction des ballons, _l'imperméabilité_ de
+l'étoffe, a été résolue par M. Giffard.
+
+Que l'on construise avec le nouveau tissu un ballon de forme allongée,
+muni d'un gouvernail, permettant de s'orienter dans la direction du vent,
+afin d'offrir une surface de résistance aussi petite que possible; qu'on
+le munisse à sa partie inférieure d'une hélice, mise en mouvement par
+une forte machine à vapeur, que l'on recommence, en un mot, dans des
+conditions plus favorables, l'expérience de M. Giffard en 1852, il
+ne parait pas douteux qu'on remontera un courant aérien d'intensité
+moyenne.--L'ascension de M. Giffard a malheureusement été exécutée à une
+époque où il n'avait pas encore l'expérience qu'il a acquise; elle a eu
+lieu par un temps défavorable, avec un appareil d'une faible puissance.
+
+On répondra qu'une machine à vapeur, est un engin pesant pour un ballon;
+mais en construisant des aérostats d'un volume considérable de dix
+à quinze mille mètres cubes, on arrive à leur donner une force
+ascensionnelle énorme. Un ballon de quinze mille mètres cubes dont
+l'étoffe, le filet, etc., pèseraient environ cinq mille kilogr., rempli
+d'hydrogène pur, aurait un excédant de force ascensionnelle de plus de
+huit mille kilogr. Il serait capable d'enlever une machine puissante.
+
+Plusieurs objections des plus sérieuses se présentent ici; nous ne les
+ignorons pas. La première consiste dans l'extrême irrégularité des
+mouvements atmosphériques. Il est des jours ou le vent est faible,
+quelquefois même presque nul; quand il ne souffle qu'avec une vitesse de
+quelques lieues à l'heure, le ballon à vapeur que nous avons succinctement
+décrit, se dirigera. Mais l'air est parfois soumis à des agitations
+violentes; lorsque le vent souffle impétueux et violent, quand il oppose
+un obstacle insurmontable à l'oiseau, nul ballon ne se dirigera. Quoi
+qu'il en soit, la direction obtenue, dans certaines circonstances
+atmosphériques, quoique incomplète constituerait un progrès considérable.
+
+Une autre objection non moins importante consiste dans le combustible que
+nécessite une machine à vapeur. La machine, pour produire de la force,
+brûle du charbon, et beaucoup: si l'effort est continu, énergique, la
+destruction du combustible est énorme. Pour lutter contre l'air, la
+machine aurait vite mangé sa provision.--Il y aurait là deux graves
+inconvénients.--Les conditions d'équilibre de l'aérostat seraient
+changées, puisqu'il aurait perdu le poids de son combustible brûlé. La
+force qui fait agir l'appareil serait anéantie n'ayant plus d'aliment.
+
+Il serait nécessaire, pour résoudre avec efficacité le problème, de
+trouver à alimenter le moteur avec un autre combustible que la houille.
+Le pétrole, en brûlant, forme de l'eau, qui pourrait être condensée,
+recueillie et servirait à la machine. Il offre des qualités précieuses à
+la construction d'une bonne machine aérostatique. Mais il faut, dans ce
+sens, bien des études, bien des progrès, dont l'importance est bien faite
+pour exciter les inventeurs.
+
+Dans la situation de Paris, pendant le siège, il n'était pas nécessaire
+de résoudre tout d'un coup le problème de la direction d'un ballon. Il
+s'agissait de se diriger vers un point donné, vers Tours, par exemple,
+par un temps calme qu'on aurait pu attendre, dans la suite des longues
+journées du siège. Il n'était pas indispensable de faire un bien long
+voyage, on pouvait renoncer à la machine à vapeur comme moteur, et
+s'adresser au bras de l'homme. Un ballon de grande dimension pouvait
+enlever plusieurs manoeuvres qui travaillant alternativement auraient
+produit une force constante. C'est principalement dans ce sens que des
+projets nombreux ont pris naissance.
+
+
+LE BALLON DE M. DUPUY DE LÔME.
+
+M. Dupuy de Lôme a pour but de construire un aérostat de forme allongée,
+muni d'un système d'hélice, mis en mouvement par des hommes. L'inventeur
+n'a la prétention de remonter un courant aérien que s'il a une faible
+intensité; si le vent est fort, il pourra faire dévier l'appareil, à
+droite ou à gauche de la direction du courant aérien. Si le vent souffle
+par exemple du nord vers le sud; le ballon de M. Dupuy de Lôme ne pourra
+pas se remorquer contre le vent et monter au nord; mais il lui sera
+possible de se diriger vers l'est ou l'ouest. Si l'expérience confirmait
+les espérances de l'inventeur, on voit que le résultat obtenu aurait déjà
+une importance de premier ordre.
+
+M. Dupuy de Lôme adopte pour la forme du ballon une forme oblongue,
+«celle d'une surface de révolution engendrée par une courbe spéciale se
+rapprochant d'un arc de cercle de 7 mètres de flèche, et tournant autour
+de sa corde de 42 mètres de longueur. Cette corde constitue l'axe
+horizontal du ballon dont la longueur est réduite à 40 mètres, en
+substituant, pour la solidité de la construction, une petite surface
+sphérique à la pointe des extrémités.
+
+«Le volume est ainsi de 3,860 mètres cubes, et la maîtresse section
+verticale de 154 mètres carrés.
+
+«La résistance à la déformation sous l'action du vent, provenant de la
+vitesse propre à l'aérostat, s'obtient par le maintien dans son intérieur
+d'une tension de gaz sans cesse un peu supérieure (de 3 à 4 dix-millièmes
+d'atmosphère) à celle de l'air ambiant. Pour s'opposer, d'autre part, à la
+déformation sous la traction des suspentes (indépendamment de l'effet de
+la pression intérieure des gaz), la nacelle est d'une forme allongée et
+d'une construction rigide. Pour maintenir le ballon sans cesse gonflé
+en présence des déperditions de gaz sur lesquelles il faut compter, ou
+lorsque l'aéronaute en fera échapper volontairement pour opérer une
+descente partielle ou totale, il sera introduit de l'air atmosphérique
+dans un petit ballon logé à cet effet dans l'intérieur du grand, et
+remplissant ainsi une fonction ayant quelque analogie avec la vessie
+natatoire des poissons.»
+
+La nacelle de l'aérostat est munie d'une hélice de 8 mètres de diamètre
+en arc horizontal. C'est l'appareil propulseur; il est situé à 17 mètres
+environ au-dessous du grand axe de l'aérostat. Pour imprimer au ballon une
+vitesse de deux lieues à l'heure, il suffit de transmettre à l'hélice un
+travail total de 30 kilogrammètres.
+
+«En présence de cette petite puissance motrice, dit M. Dupuy de Lôme, il
+m'a paru avantageux de ne pas recourir à une machine à feu quelconque,
+et d'employer simplement la force des hommes. Quatre hommes peuvent sans
+fatigue soutenir, _pendant une heure_, en agissant sur une manivelle,
+ce travail de 30 kilogrammètres, qui n'exige de chacun d'eux que 7
+kilogrammètres, 5. Avec une relève de deux hommes, chacun d'eux pourra
+travailler une heure, se reposer une demi-heure, et ainsi de suite,
+pendant les dix heures du voyage, qui sont une des conditions de cette
+étude.»
+
+L'aérostat allongé de M. Dupuy de Lôme est muni d'un gouvernail, fixé
+à l'arrière de la nacelle. L'appareil pourra s'orienter. Le ballon est
+rempli de gaz de l'éclairage. Il va sans dire que l'excès de force
+ascensionnelle est calculé pour compenser les poids à enlever, ballon,
+moteur, manoeuvres, etc. «Un appareil de ce genre, ajoute l'inventeur, ne
+permettra d'avancer, vent debout, ou de suivre par rapport à cette surface
+toutes les directions désirées, que quand le vent n'aura qu'une vitesse
+au-dessous de 8 kilomètres. Cela ne sera sans doute pas très-fréquent,
+car cette vitesse n'est que celle d'un vent qualifié _brise légère_. Quoi
+qu'il en soit, cet aérostat ayant une vitesse propre de 8 kilomètres à
+l'heure, lorsqu'il sera emporté par un vent plus rapide, aura la faculté
+de suivre à volonté toute route comprise dans un angle résultant de la
+composante des deux vitesses. Chacun peut se rendre compte d'ailleurs que,
+d'une manière générale, la direction à donner à l'aérostat, par rapport à
+celle du vent, pour obtenir comme résultante des deux vitesses et des deux
+directions le _maximum d'écart possible_, fait avec la direction du vent
+un angle un peu plus ouvert que l'angle droit.»
+
+Tel est le projet présenté par M. Dupuy de Lôme, et pour l'exécution
+duquel le gouvernement a alloué une somme de 40,000 francs. Ce plan offre
+l'inconvénient de ne pas présenter le caractère de la nouveauté. Il
+est difficile de voir en quoi il diffère sensiblement du système de M.
+Giffard. Mais M. Dupuy de Lôme ne connaissait pas les travaux de cet
+ingénieur. Il a chargé M. Yon, le constructeur des ballons captifs à
+vapeur, de fabriquer le nouvel appareil. Les travaux ont été commencés,
+ils ont traîné en longueur; la guerre s'est terminée, la Commune a passé
+sur Paris, ils ne sont pas encore achevés. Nous faisons des voeux sincères
+pour que M. Dupuy de Lôme mette à exécution son projet intéressant, et
+qu'une expérience soit faite prochainement dans de bonnes conditions
+atmosphériques.
+
+
+LES HÉLICES DU BALLON «LE DUQUESNE.»
+
+M. l'amiral Labrousse a pu tenter une expérience de direction, en faisant
+construire une nacelle spéciale pour le ballon _le Duquesne_. Cette
+nacelle était munie d'une hélice, mue par quatre marins. Nous ferons
+remarquer que le ballon _le Duquesne_ cubait 2,000 mètres, il était
+sphérique, forme très-défavorable à toute tentative de direction. Voici un
+extrait de la note que M. Labrousse a adressée à l'Académie des sciences,
+au sujet de cette tentative:
+
+«Le ballon _le Duquesne_ est parti ce matin (9 janvier) des ateliers de
+M. Godard à la gare d'Orléans, armé de l'appareil d'hélice en question,
+construit par les ordres de M. Dorian, ministre des travaux publics.
+
+«Le vent portait directement à l'est, c'est-à-dire chez les Prussiens,
+avec une vitesse approximative de 4 mètres par seconde; c'est pourquoi on
+a recommandé aux hommes de faire agir les hélices de manière à pousser le
+ballon dans la direction du sud. L'impression des personnes présentes a
+été que le ballon gagnait en effet notablement dans cette direction; il
+faut donc espérer qu'au lieu de tomber chez les Prussiens, il viendra
+tomber dans les environs de Besançon, peut-être en Suisse.»
+
+Qu'il nous suffise de dire que le ballon est tombé en pleine direction
+d'est, tout près de Reims, où il a pu s'échapper des Prussiens, et que
+par conséquent les hélices n'ont produit aucun effet efficace. Du reste
+l'expérience a été contrariée pendant le voyage par les rotations
+fréquentes de l'aérostat sphérique. Tous les aéronautes savent que le
+ballon, dans l'air, tourne fréquemment autour de son axe.
+
+
+PROJETS DIVERS DE BALLONS DIRIGEABLES.
+
+Si les inventeurs de ballons dirigeables ont abondé à Tours, comme nous
+l'avons dit dans le courant de cet ouvrage, ils n'ont pas non plus fait
+défaut à Paris. Nous parlerons en quelques mots des différents projets
+soumis à l'Académie des sciences.
+
+M. Sorel (21 novembre 1870) cherche à produire d'abord une différence de
+vitesse entre celle du vent et celle du ballon. Il munit la nacelle de
+deux hélices, l'une à l'arrière, l'autre à l'avant, il la garnit de trois
+voiles latérales. La marche et la direction du ballon devront être la
+résultante des forces combinées du vent agissant sur les voiles et sur
+l'action mécanique de l'hélice latérale, prenant son point d'appui sur
+l'air. L'inventeur oublie dans son système une voile, qui entraînera
+probablement toutes les autres. Cette voile immense, qu'il n'a pas vue,
+c'est le ballon lui-même.
+
+M. Deroïde (28 novembre 1870) munit son ballon d'un plan incliné, il
+s'élève verticalement. Puis, en descendant, il oriente son parachute
+plan-incliné, et lance obliquement l'aérostat dans une direction voulue.
+Il compte se diriger complètement, en renouvelant successivement et à
+plusieurs reprises, ces mouvements d'ascensions verticales et de descentes
+obliques. Pour faire descendre à volonté l'aérostat, M. Deroïde se sert
+de deux gaz, l'hydrogène et l'ammoniaque; il diminuera la force
+ascensionnelle du ballon et le fera descendre, en absorbant l'ammoniaque
+par l'eau.
+
+M. Bouvet (12 et 19 décembre 1870) propose de soumettre le gaz du ballon
+à l'action de la chaleur, pour obtenir à volonté les ascensions et les
+descentes. C'est le gaz du ballon lui-même qui sert de combustible.
+
+Il faudrait prendre garde de ne pas tout enflammer! Voilà un aérostat que
+peu d'aéronautes aimeraient conduire dans les airs.
+
+M. Hir (30 janvier 187l) propose de construire un ballon muni de trois
+hélices. L'une, placée à l'avant, servira d'hélice de propulsion pour
+diriger la marche de l'aérostat, l'autre, placée à l'arrière, tournera
+dans un plan perpendiculaire à l'hélice de marche, et servira de
+gouvernail. La troisième tournera horizontalement au-dessus du ballon, et
+servira à faire monter ou descendre le grand poisson aérien.
+
+Ah! Messieurs les inventeurs! voilà certes des idées ingénieuses en
+théorie, mais que de difficultés pratiques dans les constructions, que
+d'impossibilités que vous n'entrevoyez même pas! Quand vous aurez fait une
+douzaine de bonnes ascensions dans nos aérostats tels qu'ils sont, vous
+connaîtrez le ballon, vous saurez ce que c'est que cet océan immense
+aux flots mobiles et capricieux qu'on appelle l'atmosphère! A votre
+intelligence s'ouvriront des horizons inconnus, des idées nouvelles et
+peut-être fécondes. Montez en ballon, devenez des aéronautes, vous pourrez
+alors perfectionner la machine que vous aurez étudiée. Jacquard, avant de
+construire le métier à tisser, était tisserand lui-même. Bernard Palissy
+s'est fait peintre céramiste avant de trouver le secret de l'émail
+italien. Si vous voulez améliorer les ballons, les modifier, les munir
+d'appareils dirigeables, devenez aéronautes!
+
+
+
+
+CONCLUSION.
+
+
+
+
+LES BALLONS ET LA GUERRE.
+
+
+Quand les frères Montgolfier eurent lancé dans l'espace le premier globe
+aérien, qui lentement se détacha du sol pour prendre possession des plages
+mystérieuses de l'atmosphère, on crut entrevoir, dans le fait de cette
+expérience, une date à jamais célèbre dans les annales de la science.
+L'Institut, représenté par une commission de savants illustres, présidée
+par Lavoisier, essaya de tracer la voie que la nouvelle découverte allait
+suivre dans l'avenir; le célèbre chimiste se chargea, dans un rapport
+remarquable, de faire l'apologie des ballons; il parla des progrès qu'ils
+avaient à compter, des services qu'ils étaient appelés à rendre. Il les
+voyait jouant un rôle important dans les études météorologiques, dans
+certaines entreprises industrielles; mais il ne songea jamais à signaler
+l'usage qu'on en pouvait faire dans ces immenses conflits qui divisent les
+peuples, et qui les portent à se ruer les uns contre les autres pendant la
+guerre.
+
+C'est que le génie de l'invention est essentiellement pacifique; né du
+travail et des rudes labeurs, il ne pense qu'à créer; il n'admet pas que
+l'on puisse détruire. Les Montgolfier, en trouvant le principe qui rendra
+leur nom à jamais impérissable, songeaient aux bienfaits dont il devait
+doter la société. Quelle n'eût pas été leur stupéfaction, si quelqu'un
+leur avait dit alors que les nécessités de la guerre, qui usent de
+toutes les ressources d'un pays, allaient plus tard recourir aux ballons
+eux-mêmes? Sans entrer dans des discussions d'un ordre moral, qui ne sont
+pas de nature à trouver place ici, contentons-nous de constater que la
+guerre, cette grande calamité, ce grand mal, est sans doute nécessaire,
+puisqu'on ne trouve pas, dans l'histoire des peuples, une période de vingt
+ans où elle n'apparaisse avec ses horreurs et ses ravages. Que ceux qui
+rêvent la paix universelle, l'harmonie des peuples, l'âge d'or, aillent
+porter leurs théories dans d'autres planètes, mais sur notre globe, ils
+parleront toujours à des sourds. Comme l'a dit La Bruyère, s'il n'y avait
+que deux hommes sur la terre, et qu'ils aient reçu chacun en partage un
+hémisphère, ils trouveraient encore le moyen de se rencontrer pour se
+battre entre eux.
+
+La guerre a existé hier; elle existera demain. Notre malheureux pays a
+succombé dans une lutte récente et effroyable, mettons tout en oeuvre
+pour qu'il triomphe quand l'heure de la revanche aura sonné. Les hommes
+compétents se chargeront des graves problèmes de la réorganisation
+militaire, de la fabrication des engins meurtriers, des canons, des
+mitrailleuses. Tout cela est une besogne hideuse qui répugne à un peuple
+civilisé, personne n'en disconviendra, mais étant donné ce fait qu'il faut
+se battre, tâchons au moins d'être les plus forts et les plus habiles.
+
+Dans notre humble et modeste sphère d'aérostation, nous avons acquis
+quelque expérience, par une pratique vraiment assidue qui nous permettra
+peut-être d'indiquer, avec quelque efficacité, les ressources que les
+ballons peuvent fournir à la guerre. Les aérostats du siège de Paris ont
+bien amplement prouvé les immenses avantages que la navigation aérienne,
+telle qu'elle est, avec toutes ses imperfections, est capable d'offrir à
+une place assiégée; mais nous croyons être en droit d'affirmer que les
+ballons sont appelés à rendre des services plus grands encore, si on les
+utilise comme moyens d'observation militaire, et même dans certains cas
+comme engins de destruction, en leur confiant la mission de lancer sur
+l'ennemi des bombes incendiaires. Toutefois, avant d'étudier ce qu'on
+pourrait faire, il est utile d'examiner ce qui a été fait, et de passer
+rapidement en revue les expériences exécutées dans le passé.
+
+
+LES AÉROSTIERS MILITAIRES DE LA PREMIÈRE REPUBLIQUE.
+
+En 1793, lors du siège de la ville de Condé, le commandant Chanal,
+homme d'action et d'intelligence, enfermé dans la place-forte investie,
+cherchait à tout prix à donner de ses nouvelles, à envoyer des dépêches au
+colonel Dampierre, qui commandait une division française hors des lignes
+d'investissement. Il recourut aux ballons. Il fit construire un aérostat
+de papier qu'il lança en liberté dans l'espace, avec un petit paquet de
+dépêches. L'appareil tomba juste au milieu du camp ennemi, et fournit au
+prince de Cobourg des renseignements sur la situation de la forteresse.
+Un tel début n'était pas d'heureux présage pour la fortune future des
+aérostats messagers! Mais ce fait isolé passa inaperçu; pendant que le
+commandant Chanal tentait cette expérience, le célèbre chimiste Guyton de
+Morveau envisageait l'usage qu'on pouvait faire des ballons pendant la
+guerre, sous un tout autre aspect. Il songea à organiser des postes de
+ballons captifs pour étudier les mouvements de l'ennemi, pour surveiller
+du haut des airs ses allures et ses changements de position. Guyton de
+Morveau n'était pas un esprit ordinaire, il s'était signalé déjà par de
+remarquables travaux en chimie; homme de science, il s'éprenait de tout
+ce qui touche à la véritable investigation scientifique; il n'avait pas
+laissé passer auprès de lui la découverte des Montgolfier, sans y fixer
+ses regards; il s'était familiarisé avec l'aérostation par de nombreuses
+ascensions, exécutées à Dijon.--Guyton de Morveau avait été nommé
+représentant du peuple à la Convention nationale; il venait d'être choisi
+par le Comité de salut public, avec Monge, Berthollet, Carnot et Fourcroy,
+comme membre d'une commission destinée à faire servir aux besoins de la
+guerre les récentes découvertes de la science.
+
+Guyton de Morveau proposa d'organiser, pour l'armée, des aérostats
+d'observation militaire. Sa proposition fut immédiatement acceptée par
+le Comité de salut public. On marchait vite à cette époque, et tous les
+moyens que suscitait l'esprit scientifique pour la défense du sol de la
+République, étaient mis en action avec la plus étonnante promptitude.
+On ne se payait pas de mots, mais d'actes énergiques; on avait à lutter
+contre toute l'Europe coalisée!
+
+La seule condition qui fut imposée à Guyton de Morveau, c'était de
+préparer l'hydrogène destiné à gonfler ses ballons sans employer d'acide
+sulfurique fabriqué avec le soufre, dont on avait besoin pour faire de la
+poudre. Lavoisier venait de découvrir un nouveau mode de préparation de
+l'hydrogène, par l'action du fer chauffé au rouge sur la vapeur d'eau.
+Guyton de Morveau ne perd pas son temps, il court au laboratoire de
+Lavoisier, fait un essai en grand, qui réussit; il communique ce résultat
+important au Comité de salut public qui l'encourage dans ses essais.
+Aussitôt, le célèbre chimiste s'adjoint un physicien distingué, nommé
+Coutelle, qui était connu à Paris par le beau cabinet de physique qu'il
+avait organisé avec toutes les ressources de la science actuelle.
+
+Coutelle fait fabriquer à la hâte un aérostat de 9 mètres de diamètre, il
+étudie les vernis, les conditions d'une bonne fabrication. Le Comité de
+salut public l'installe aux Tuileries dans la salle des maréchaux, où il
+construit un grand fourneau, muni d'un long tube de fonte au milieu duquel
+la vapeur d'eau se décomposera par le contact de tournure de fer chauffée
+au rouge. Quand tout est prêt, Coutelle fait une première expérience; la
+production de l'hydrogène s'opère dans de bonnes conditions, comme le
+constatent les physiciens Charles et Conté, qui assistent aux détails de
+l'opération.
+
+Dès le lendemain, Coutelle reçoit l'ordre d'aller se mettre à la
+disposition du général Jourdan qui vient de recevoir le commandement de
+_l'armée de Sambre-et-Meuse_. Il part, il arrive à Maubeuge. Mais l'armée
+française a quitté ses positions, il faut courir à six lieues de là, à
+Beaumont, chercher le quartier général. Coutelle arrive enfin près du
+général Jourdan, qui le reçoit d'un air rébarbatif. «Un ballon, dit-il,
+qu'est-ce que c'est que cela? Vous m'avez tout l'air d'un suspect, j'ai
+bonne envie de vous faire fusiller.» Coutelle s'explique. Le général
+Jourdan se calme; il ne demande pas mieux que de faire des essais; il
+appellera l'aérostier dès que le moment sera venu d'agir.
+
+Cependant des expériences se continuent à Paris, avec Conté, cet homme
+si habile que Monge avait pu dire en parlant de lui: «Il a toutes les
+sciences dans la tête et tous les arts dans la main,» et bientôt avec
+Coutelle qui est revenu de Beaumont. Un ballon construit dans de bonnes
+conditions s'élève quelques jours après à 500 mètres à l'état captif, et
+ouvre à l'oeil un espace très-étendu; le Comité de salut public se décide
+à décréter la formation d'une compagnie à'aérostiers militaires.
+
+Voici cette pièce d'un haut intérêt:
+
+ARRÊTÉ DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC, CONCERNANT LA FORMATION D'UNE COMPAGNIE
+D'AÉROSTIERS MILITAIRES.
+
+«13 germinal an II (2 avril 1794).
+
+«Vu le procès-verbal de l'épreuve faite à Meudon, le 9 de ce mois, d'un
+aérostat portant des observateurs, le Comité de salut public, désirant
+faire promptement servir à la défense de la République cette nouvelle
+machine, qui présente des avantages précieux, arrête ce qui suit:
+
+«Art. 1er. Il sera incessamment formé, pour le service d'un aérostat
+près l'une des armées de la République, une compagnie qui portera le nom
+d'aérostiers.
+
+«Art. 2. Elle sera composée d'un capitaine, ayant les appointements de
+ceux de première classe, d'un sergent-major, qui fera en même temps les
+fonctions de quartier-maître; d'un sergent, de deux caporaux et de vingt
+hommes, dont la moitié aura au moins un commencement de pratique dans les
+arts nécessaires à ce service, tels que maçonnerie, charpenterie, peinture
+d'impression, chimie, etc.
+
+«Art. 3. La compagnie sera pour le surplus de son organisation et pour la
+solde à l'instar d'une compagnie, et recevra le supplément de campagne,
+comme les autres troupes de la République, conformément à la loi du 30
+frimaire.
+
+«Art. 4. Son uniforme sera habit, veste et culotte bleus, passe-poil
+rouge, collets, parements noirs, boutons d'infanterie avec pantalon et
+veste de coutil bleu pour le travail.
+
+«Art. 5. L'armement de ladite compagnie consistera en un sabre et deux
+pistolets.
+
+«Art. 6. Le citoyen Coutelle, qui a dirigé jusqu'à ce jour les opérations
+ordonnées à ce sujet par le comité, est nommé capitaine de ladite
+compagnie et chargé de lui remettre incessamment la liste de ceux qui se
+présenteront pour y être admis, et qu'il jugera capables de remplir les
+différents grades.
+
+«Art. 7. Aussitôt que ladite compagnie sera formée, et même avant qu'elle
+soit complète, ceux qui y seront reçus se rendront sur-le-champ à Meudon,
+pour y être exercés aux ouvrages et manoeuvres relatifs à cet art.
+
+«Art. 8. La compagnie des aérostiers, lorsqu'elle sera à l'armée où dans
+une place de guerre, sera entièrement soumise pour son service au régime
+militaire, et prendra les ordres du commandant en chef. Quant à la dépense
+résultant des dépenses relatives à l'aérostat et des appointements de la
+compagnie, elle sera prise sur les fonds à la disposition de la commission
+des armes et poudres, qui fera passer les sommes nécessaires au
+sergent-major et recevra les comptes.
+
+«Signé au registre: les membres du Comité de salut public:
+«C.A. PRIEUR, CARNOT, ROBESPIERRE, LINDET, BILLAUD-VARENNES, BARRÈRE.
+
+«Pour extrait:
+«BARRÈRE, BILLAUD-VARENNES, CARNOT, C.A. PRIEUR.»
+
+Peu de temps après, Coutelle est à Maubeuge, avec son ballon et son
+équipe. La place vient d'être assiégée par les Autrichiens.
+
+Le capitaine aérostier se met en mesure de construire son fourneau à gaz,
+de gonfler l'aérostat qu'il a baptisé l'_Entreprenant_; quand tout est
+prêt, il s'en va prévenir le général commandant en chef et le supplie de
+le faire agir immédiatement. Le lendemain une sortie s'organise contre les
+Autrichiens; Coutelle s'élance dans la nacelle de l'_Entreprenant_, que
+remorquent avec des cordes une poignée de soldats; il s'avance jusque sous
+le feu des ennemis, et deux de ses hommes sont grièvement blessés.
+
+Rentré en ville après cette affaire, le ballon l'_Entreprenant_ exécute
+des ascensions captives deux fois par jour. Du haut des airs, Coutelle
+lance à terre de petites dépêches attachées à un sac de sable, et
+fournissant le récit du spectacle qui s'offre à ses yeux. Chaque jour il
+donne de nouveaux détails sur les travaux des assiégeants qu'il surveille
+du haut de son observatoire aérien.
+
+L'ennemi s'inquiète vivement de ce ballon si nouveau pour lui, qu'il voit
+planer dans l'espace, comme un oeil mystérieux l'épiant sans cesse. Il
+lui tire des coups de canon, mais sans l'atteindre; quelques soldats
+autrichiens sont frappés d'une terreur superstitieuse devant ce globe,
+qu'ils considèrent comme une oeuvre diabolique; parfois ils s'agenouillent
+et se mettent en prières devant un tel prodige[15].
+
+[Note 15: _Mémoire sur Carnot_.]
+
+Peu de temps après, le général Jourdan se dispose à aller investir
+Charleroi, où l'armée hollandaise se prépare contre la France à une rude
+résistance. Il donne l'ordre à Coutelle de transporter son aérostat de
+Maubeuge à Charleroi, qui n'est pas éloigné de moins de douze lieues. Ce
+n'est pas une entreprise facile, mais malgré toutes les difficultés de
+la route, Coutelle arrive à bon port avec l'_Entreprenant_ qu'il a fait
+transporter tout gonflé.
+
+Il a fallu attacher à la hâte, tout autour du ballon, des cordes
+d'équateur, destinées à remorquer l'appareil par des piétons. Il a fallu
+faire passer l'_Entreprenant_ au-dessus des toits de la ville de Maubeuge,
+lui faire franchir des bastions et des fossés, il a fallu enfin tromper la
+vigilance des ennemis, leur dissimuler le passage d'un globe de soie de 40
+mètres de haut; l'entreprise a réussi au prix des plus rudes fatigues!
+
+Quand l'_Entreprenant_ apparaît aux yeux des Français campés autour de
+Charleroi, les soldats courent à sa rencontre en faisant retentir l'air de
+clameurs de joie. Ils lèvent les bras au ciel, en signe d'admiration, et
+bientôt la fanfare militaire retentit pour fêter la bienvenue au nouvel
+appareil.
+
+Avant la fin du jour, Coutelle dirige son ballon captif vers la ville,
+et fait une reconnaissance importante; il a aperçu les assiégés et a pu
+donner des renseignements utiles sur leurs forces et leurs positions. Le
+lendemain l'aérostier de la République reste huit heures consécutives dans
+la nacelle, en compagnie du général Morelot; le surlendemain Charleroi
+capitule. La garnison hollandaise tout entière est faite prisonnière.
+
+Quelques heures après, les Autrichiens accourent au secours de la place
+investie, mais trop tard!
+
+La prise de Charleroi eut une importance capitale dans les opérations
+de l'armée française, et le ballon de Coutelle n'a certainement pas été
+étranger à ce succès, qui prépara pour Jourdan la victoire de Fleurus.
+
+En effet, les Autrichiens s'avancent rapidement vers Charleroi, sous les
+ordres du prince de Cobourg. L'armée française les attend de pied ferme
+sur les hauteurs de Fleurus, d'où elle va se précipiter bientôt pour
+écraser l'ennemi.
+
+L'aérostat l'_Entreprenant_ s'élève dans les airs vers la fin de la
+bataille, et pendant plusieurs heures de suite, Coutelle envoie au général
+en chef des notes précieuses sur les mouvements de l'ennemi.
+
+Jourdan n'hésite pas à reconnaître les services des aérostiers militaires,
+et Carnot, dans ses Mémoires, déclare que sans l'_Entreprenant_, bien
+des opérations de l'armée autrichienne auraient été cachées au général
+français, par des accidents de terrain qui n'arrêtaient pas le regard de
+l'aéronaute juché dans sa nacelle.
+
+Malheureusement, malgré cette brillante campagne, les aérostiers
+militaires devaient bientôt être arrêtés par de nombreux
+obstacles.--Coutelle, après Fleurus, suivit l'armée française avec
+son ballon, mais, arrivé près des hauteurs de Namur, il reconnut que
+l'_Entreprenant_, usé par le service, était hors d'état de rester gonflé.
+
+Pendant que ces événements se passaient, la Convention nationale, ayant
+pris connaissance des premiers résultats fournis par les observations
+aérostatiques, prenait la décision de former une deuxième équipe
+d'aérostiers militaires, qui resterait à Meudon, sous le commandement de
+Conté. Le Comité de salut public transforma bientôt ce dépôt en
+école aérostatique. On avait compris que les ballons ne peuvent être
+efficacement utilisés que sous la condition d'être confiés à des hommes
+initiés à la pratique du gonflement, à la manoeuvre des ascensions,
+habitués à observer du haut des airs une campagne étendue, rompus enfin à
+toutes les nombreuses besognes qui se rattachent à l'art si compliqué de
+l'aéronautique. Le Comité de salut public fit paraître le décret suivant:
+
+ARRÊTÉ DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC RELATIF A L'INSTALLATION D'UNE ÉCOLE
+AÉROSTATIQUE
+
+«10 brumaire an III (31 octobre 1794).
+
+«Le Comité de salut public, considérant que le service des aérostiers
+exige des connaissances et une pratique dans les arts que l'on ne peut
+espérer de réunir qu'en préparant, par des études et des exercices
+appropriés, les hommes qui s'y destinent, et voulant assurer ce service
+et en étendre les ressources, soit auprès des armées, où l'expérience a
+constaté déjà son utilité, soit par l'application que l'on peut faire de
+ce nouvel art pour le figuré du terrain sur les cartes, «Arrête ce qui
+suit:
+
+«Art. 1er. Il sera établi dans la maison nationale de Meudon une école
+d'aérostiers, dans laquelle, indépendamment des exercices pour les former
+à la discipline militaire, et des travaux de construction et de réparation
+des aérostats auxquels ils sont employés, ils recevront des leçons de
+physique générale, de chimie, de géographie, et des différents arts
+mécaniques, relatifs à l'aérostation.
+
+«Art. 2. Cette école sera composée de soixante aérostiers, y compris ceux
+déjà reçus pour entrer dans la nouvelle compagnie que le Comité avait été
+chargé de former. Ils seront logés dans la partie de la maison nationale
+de Meudon qui leur sera assignée; ils auront le même uniforme que celui
+qui a été réglé pour la deuxième compagnie d'aérostiers, et recevront
+également la solde de canonniers de première classe.
+
+«Art. 3. Les soixante aérostiers seront divisés en trois sections, chacune
+de vingt hommes.
+
+«Art. 4. Il y aura, pour chaque section, un officier ayant le grade de
+sous-lieutenant, un sergent et deux caporaux, lesquels seront assimilés
+aux officiers d'artillerie de même grade, et jouiront des traitements et
+soldes qui leur sont attribués.
+
+«Art. 5. L'école des aérostiers aura pour chef un directeur chargé de
+diriger toutes les opérations de construction et de réparation des
+aérostats, de régler et ordonner les exercices et manoeuvres et de
+maintenir l'ordre et la discipline. Il correspondra avec la commission des
+armes et poudres, lui adressera les demandes de matières nécessaires, et
+l'informera de ce qui pourra être mis à sa disposition pour le service des
+aérostats en campagne. Les appointements seront de six mille livres.
+
+«Art. 6. Il y aura un sous-directeur avec appointements de quatre mille
+livres, chargé des mêmes fonctions en l'absence et sous les ordres du
+directeur.
+
+«Art. 7. Il y aura pour les trois sections un quartier-maître chargé du
+décompte et des mêmes dépenses du matériel, pour lesquelles il lui sera
+remis un fonds d'avances sur la proposition de la commission des armes
+et poudres. Il en comptera tous les quinze jours à ladite commission sur
+mémoires visés par le directeur.
+
+«Art. 8. Un tambour est attaché à ladite école.
+
+«Art. 9. Il y aura dans l'école un garde-magasin chargé de tenir registre
+de l'entrée et sortie de toutes matières, soit de consommation, soit
+destinées aux épreuves et constructions, ainsi que de veiller à la
+conservation des meubles, ustensiles, livres et machines, servant à
+l'instruction; il lui sera donné un aide ou sous-garde lorsqu'il sera jugé
+nécessaire.
+
+«Art. 10. Le directeur présentera incessamment à l'approbation du comité
+un règlement sur la distribution du temps pour les leçons et exercices,
+de manière que les élèves aérostiers reçoivent l'instruction qui leur est
+nécessaire dans les sciences physiques et mathématiques, et se forment
+dans la pratique des arts mécaniques, autant néanmoins que le permettront
+les travaux de la fabrication et les exercices des opérations et
+manoeuvres.
+
+«Art. 11. Le citoyen Conté, chargé de la conduite des travaux de Meudon
+relatifs à l'aérostation, est nommé directeur. Le citoyen Bouchard, reçu
+aérostier de la deuxième compagnie dont la levée avait été ordonnée, est
+nommé sous-directeur.
+
+«Art. 12. Le directeur présentera à l'approbation du Comité la nomination
+des citoyens qu'il jugera propres à remplir les places des officiers,
+sous-officiers et garde-magasin.
+
+«Art. 13. Il présentera de même à son approbation la nomination des
+instructeurs pour les diverses parties, lesquels seront pris, autant qu'il
+sera possible, parmi les aérostiers reçus qui ont donné des preuves de
+capacité.
+
+«Art. 14. Le présent arrêté sera adressé aux représentants du peuple, à la
+maison nationale de Meudon, qui sont invités à prendre les mesures
+qu'ils jugeront convenables pour assurer le succès de cet établissement,
+maintenir l'ordre et la discipline de l'école, et empêcher qu'il n'en
+résulte aucun inconvénient pour les autres opérations mises sous leur
+surveillance.
+
+«Art. 15. Expédition du présent arrêté sera pareillement envoyée à la
+commission des armes et poudres, chargée de concourir à son exécution en
+ce qui la concerne.
+
+«Signé:
+«L.-B. GUYTON, FOURCROY, J.-F.-B. DELMAS, PRIEUR, PELET, MERLIN,
+CAMBACÉRÈS.
+
+«Pour copie conforme:
+«_Le directeur de l'Ecole nationale aérostatique_,
+«Signé: CONTÉ.»
+
+
+Bientôt, nous retrouvons Coutelle au siège de Mayence d'où l'armée
+française veut déloger les Autrichiens. L'intrépide aérostier continue ses
+reconnaissances aérostatiques.
+
+Il reçoit un jour l'ordre de s'approcher de la ville avec son ballon
+captif, pour donner des renseignements sur l'état des fortifications. Il
+s'élance dans la nacelle, mais le vent est violent, et à peine parvient-il
+à s'élever dans l'espace, que des bourrasques rabattent violemment
+l'_Entreprenant_ jusque vers la terre. A chaque rafale, les 64 aérostiers
+qui retiennent les câbles sont soulevés du sol. La nacelle par moments se
+heurte contre terre, elle ne tarde pas à se briser sous l'action de ces
+chocs énergiques.
+
+Les généraux autrichiens contemplent de loin ce spectacle dramatique du
+haut des remparts de Mayence. Ils ne peuvent s'empêcher d'admirer ce globe
+aérien, mais ils ne peuvent non plus maîtriser l'émotion que fait naître
+en eux le spectacle des oscillations de la nacelle, où un homme risque sa
+vie avec tant d'héroïsme.
+
+Ils font immédiatement sortir un parlementaire de la place, et l'envoient
+au général français, auquel ils demandent en grâce de faire descendre le
+brave officier de la nacelle aérienne où il expose ses jours: ils lui
+offrent d'entrer dans les lignes autrichiennes, pour examiner librement la
+disposition des fortifications!
+
+Voilà comment la France était traitée par ses ennemis sous la première
+République!
+
+Malgré les efforts de Coutelle, malgré les tentatives renouvelées
+ailleurs, les ballons militaires ne retrouvèrent plus l'occasion de se
+signaler comme à Maubeuge, comme à Fleurus. Après quelques insuccès, après
+quelques accidents, au lieu de persévérer, Hoche se présenta, qui ne
+croyait pas aux ballons et qui demanda le licenciement du corps des
+aérostiers. Cependant l'école de Meudon resta toujours ouverte; elle
+aurait certainement exercé de nombreux aérostiers, organisé des équipes,
+construit des ballons, mais Bonaparte, à son retour de l'expédition
+d'Egypte, la fit fermer sans rémission. Le futur empereur connaissait les
+fondateurs de cette école, Coutelle et Conté, il savait quel était leur
+zèle pour la liberté, leur dévouement pour la République!
+
+L'école aérostatique attend encore sa réouverture!
+
+
+ESSAIS DIVERS.--LES BALLONS MILITAIRES AUX ÉTATS-UNIS.
+
+L'étranger ne manqua pas de profiter des enseignements fournis par le
+ballon de Fleuras. Mais il ne se rencontra nulle part un autre Coutelle
+ou un nouveau Conté, car les différentes entreprises exécutées depuis, ne
+donnèrent aucun résultat. En 1812, les Russes étudièrent les aérostats au
+point de vue militaire; ils ne se décidèrent pas à les utiliser pour les
+reconnaissances, mais ils songèrent à les employer à l'état libre, pour
+faire tomber, du haut des airs, des bombes sur l'armée française. Ils
+modifièrent ensuite ce projet, et firent construire à Moscou un immense
+ballon qui devait pouvoir porter au moins cinquante hommes. Cet aérostat
+ne fut jamais achevé; il est probable du reste qu'il n'aurait jamais pu
+répondre aux espérances qu'il avait fait naître.
+
+En 1815, Carnot, commandant en chef la ville d'Anvers, assiégée par
+l'ennemi, fit exécuter des reconnaissances en ballon captif, mais on
+manque de renseignements précis sur les expériences qui furent exécutées.
+
+En 1826, l'attention du gouvernement français fut sérieusement attirée sur
+la question des ballons militaires, par un ancien professeur de l'école
+militaire, M. Ferry. Une commission fut nommée, elle approuva les projets
+de M. Ferry, et termina son rapport en disant que les premiers travaux des
+aérostiers de la République devaient être continués.
+
+Le gouvernement de la Restauration engloutit le rapport de la commission,
+et le mémoire de M. Ferry dans les profondeurs les plus cachées de ses
+cartons ministériels!
+
+En 1849, les Autrichiens, pendant le siège de Venise, gonflèrent des
+petits ballons de papier, munis de bombes, qui devaient tomber sur la
+ville assiégée. Ils lancèrent deux cents de ces ballonneaux incendiaires.
+Les ballons s'élèvent, ils marchent sur Venise, ils s'élèvent encore, et
+sont pris par un contre-courant qui les ramène sur la campagne occupée par
+l'armée autrichienne, où les bombes incendiaires viennent tomber, sans
+causer de grands dégâts.
+
+Depuis cette époque, on ne retrouva plus les ballons militaires que de
+l'autre côté de l'Atlantique. Pendant la guerre des Etats-Unis, le général
+Mac-Clellan employa successivement, en 1861, les aéronautes La Mountain
+et Allan. Le premier partit un jour du camp de l'Union, il traversa
+Washington en ballon captif, puis coupant ses cordes, il s'éleva en
+liberté. Il embrasse d'un seul coup d'oeil le panorama des positions
+ennemies, il prend des notes minutieuses qu'il communique au général
+Mac-Clellan, après être descendu à Maryland.
+
+M. Allan entreprit sans grand succès des expériences de télégraphie
+aérostatique; mais dans cet ordre de tentatives, d'autres essais
+satisfaisants furent tentés en Amérique, comme nous l'apprend le _Journal
+militaire de Darmstadt_.
+
+«Dans les derniers jours de mai 1862, dit ce journal, l'armée unioniste,
+campée devant Richmond, lança au-dessus de la place un ballon captif. Un
+appareil photographique fut dirigé vers la terre et permit de prendre, en
+perspective, sur une carte, tout le terrain de Richmond à Manchester, à
+l'ouest, et à Chikahoming, à l'est. La rivière qui arrose la capitale, les
+cours d'eau, les chemins de fer, les chemins de traverse, les marais, bois
+de pins, etc., furent tracés; on y porta aussi la disposition des
+troupes, batteries d'artillerie, infanterie et cavalerie. On en tira deux
+exemplaires. On les divisa en 64 parties, comme un champ de bataille, avec
+les signes conventionnels, A, Ae, etc. Le général Mac-Clellan eut un de
+ces exemplaires, le conducteur de ballon eut l'autre.
+
+«L'armée fut d'abord retenue dans le camp, par le mauvais temps, une
+journée tout entière; le 1er juin, l'aérostat s'éleva, vers midi, à une
+hauteur de plus de mille pieds, au-dessus du champ de bataille, et se mit
+en relation avec le quartier-général par un fil télégraphique. Pendant une
+heure, les mouvements de l'ennemi furent signalés avec exactitude. Une
+demi-heure plus tard, la dépêche porta: _Sortie de la maison Cadeys_.
+Mac-Clellan put, en un instant, donner ordre d'avancer au général
+Heinsselmann, et prescrivit au général Summer, qui était déjà au-delà de
+Chikahoming, de marcher tout de suite sur la petite rivière. Les deux
+divisions, réunies en deux heures de temps, faisaient face à l'ennemi, et
+défendaient le champ de bataille. Partout où les assiégés hasardèrent une
+attaque, ils furent repoussés avec des pertes considérables, et furent
+attaqués sur les points les plus faibles par des forces supérieures.
+Ils dirigèrent contre le ballon un canon rayé, d'une énorme portée. Les
+projectiles firent explosion près du ballon, et si près que les aéronautes
+jugèrent prudent de s'éloigner. Le ballon fut descendu à terre, lancé dans
+une autre direction, et assez haut pour être hors de portée des pièces
+ennemies. Il fut mis de nouveau en communication avec la terre ferme, et
+l'armée assiégeante eut avis que de fortes masses de troupes accouraient
+sur le champ de bataille dans une autre direction. Dès qu'elles furent
+arrivées à la portée du canon des fédéraux, elles se virent prévenues avec
+une rapidité qui dut leur paraître inconcevable. Il semblait que le Dieu
+des batailles les eût complètement abandonnées en ce jour. Elles se
+voyaient conduites en avant pour servir de but au canon des Yankees.
+Elles ne pouvaient suivre aucune direction, sans rencontrer un mur de
+baïonnettes impénétrables. Toutes les tentatives de l'armée du Sud pour
+enfoncer les lignes ennemies ayant échoué, Mac-Clellan commanda une
+attaque générale à la baïonnette et repoussa ses adversaires avec une
+perte énorme. Ce général n'eût pu obtenir un succès aussi complet sans le
+secours du ballon, et sans l'appareil dont il était muni[16].»
+
+[Note 16: Extrait d'un article intitulé: _Application des aérostats
+à l'art de la guerre_, publié dans le _Journal militaire_ de Darmstadt,
+traduit par le colonel d'Herbelot.] PROJET D'ORGANISATION DE BALLONS
+MILITAIRES.
+
+Une des modifications les plus importantes à introduire dans la
+construction des ballons captifs destinés aux observations militaires,
+serait de changer leur forme sphérique. L'aérostat, immergé à l'état de
+liberté dans l'atmosphère, fait pour ainsi dire partie intégrante du
+courant aérien qui le transporte, il se déplace avec l'air, il peut, et il
+doit même offrir la forme sphérique; mais s'il est destiné à être remorqué
+à l'état captif, contre le vent, s'il est appelé à s'élever dans l'air,
+retenu par des cibles qui l'attachent à un même point, cette forme, qui
+offre une grande prise à l'effort du vent, devient très-désavantageuse.
+
+Les ballons d'observations devraient présenter un volume géométrique
+allongé, analogue à celui d'un poisson. Le filet s'attacherait au-dessous
+de l'aérostat, à une longue barre transversale, où serait suspendue la
+nacelle. L'appareil muni à l'arrière d'un gouvernail, pourrait être
+orienté dans la direction du vent, l'air n'agirait plus alors que sur une
+petite section du système. Ce ballon se dirigerait toujours dans le sens
+du vent comme une véritable girouette, il s'élèverait aisément dans
+l'espace, sans exiger une force ascensionnelle considérable; son transport
+à terre s'effectuerait avec une grande facilité, il ne se balancerait plus
+à l'extrémité de ses cordes d'attache, comme les ballons ronds.
+
+S'agirait-il de passer une route bordée d'arbres, l'axe de l'aérostat
+allongé serait placé parallèlement à la route, l'appareil y circulerait,
+sans effort de la part des hommes qui le remorquent, sans crainte
+d'accidents pour les aérostiers juchés dans la nacelle. L'étoffe dont il
+serait formé devrait être la soie, qui offre une grande solidité, unie à
+un poids très-faible; son volume n'excéderait pas 1,200 mètres cubes.
+
+On le gonflerait à l'usine à gaz la plus proche des opérations militaires;
+il serait ainsi rempli de gaz d'éclairage, et une fois arrimé, on le
+transporterait au milieu du camp, à la place que le général en chef aurait
+assignée.
+
+Comme il est impossible d'admettre que le ballon d'observations puisse
+arriver juste à heure fixe, au moment de l'action, il devrait être à son
+poste quelques jours à l'avance. Dans ces conditions, il ne manquerait pas
+de perdre peu à peu, par endosmose, une certaine quantité du gaz qu'il
+contient; il serait de toute nécessité de compenser ces pertes, en lui
+fournissant tous les soirs une ration de gaz.
+
+L'expérience nous a démontré qu'un ballon de soie de 1,200 mètres cubes,
+bien construit et bien verni, ne perd que 60 à 80 mètres de gaz par jour.
+Il serait donc indispensable de préparer sur place cette quantité de gaz.
+On aurait recours à l'hydrogène pur, qui prendrait naissance avec la plus
+grande facilité, par la décomposition de l'eau sous l'action du fer et de
+l'acide sulfurique.
+
+La batterie à gaz serait formée d'un grand réservoir en bois placé sur des
+roues; ce qui faciliterait son transport. Une ouverture supérieure, munie
+d'une soupape de sûreté, permettrait l'introduction des réactifs. On
+aurait ainsi une batterie-mobile, placée sur des roues, et munie d'un
+brancard où s'attellerait un cheval. Avec deux voitures semblables, on
+produirait 100 mètres cubes d'hydrogène en moins d'une heure. A la partie
+inférieure de la voiture, on pendrait une caisse où seraient placées les
+provisions de fer et les touries d'acide sulfurique. Avec ce matériel, et
+de l'eau qu'on trouve partout, le ballon pourrait être alimenté tous les
+jours.
+
+Pour bien exposer les différentes manoeuvres du ballon militaire,
+supposons qu'un corps d'armée prenne ses positions en avant d'une ville
+quelconque, de Reims, si vous voulez. Le général en chef dispose de trois
+ballons d'observations qu'il va placer, l'un à l'aile droite de son armée,
+l'autre à l'aile gauche, le troisième au centre. Les aérostiers militaires
+sont à Reims. Dès que l'ordre leur est donné de se porter vers leurs
+postes d'observations, ils gonflent de suite un premier ballon, ce qui est
+fait en une journée. Les deux autres aérostats se remplissent de même le
+lendemain et le surlendemain.
+
+L'équipe du ballon militaire se compose d'un capitaine aérostier, d'un
+lieutenant, d'un chef d'équipe, et de six hommes de manoeuvre. Une
+compagnie de quatre-vingts soldats est chargée du transport de l'aérostat
+à terre et des manoeuvres des ascensions captives.
+
+Le ballon gonflé va se mettre en route; le chef aérostier monte dans
+la nacelle avec son lieutenant; huit cordes sont attachées à la barre
+transversale de l'aérostat, quatre hommes s'attellent à chacune d'elles
+et font avancer l'appareil, en tirant en même temps les quatre cordes de
+droite et les quatre cordes de gauche. On n'utilise ainsi que quarante
+hommes qui, lorsqu'ils ont besoin de repos, peuvent être remplacés par les
+quarante autres. Le ballon est suivi des deux voitures-batteries, pour la
+préparation du gaz, et d'un fourgon, où sont placés les plateaux et les
+cordes d'ascension, des pelles et des pioches pour enfouir la nacelle en
+terre, des tuyaux de gonflement, des cordes pour les réparations, etc.
+
+Arrivé au lieu d'observation, l'aérostat est placé sur le sol. Sa pointe
+est orientée dans le sens du vent, et des cordes d'équateur attachées à
+des pieux, enfoncés en terre, le maintiennent à l'état de repos absolu.
+
+Quand les trois ballons sont installés à leurs postes, ils sont prêts à
+renseigner le général en chef à toute heure du jour. Lorsque l'ascension
+doit s'exécuter, un officier d'état-major monte dans la nacelle avec le
+chef aérostier. Le ballon s'élève à 200 mètres de haut, retenu par deux
+cordes que quarante hommes laissent glisser dans des poulies, amarrées à
+des plateaux de bois remplis de pierres. Tandis que l'aéronaute surveille
+le ballon, jette du lest, s'il le juge nécessaire, l'officier sonde
+l'horizon soit à l'oeil nu, soit à l'aide d'une lunette. Si le temps est
+pur, il aperçoit, sous la nacelle, une immense campagne, d'une étendue de
+plusieurs lieues, il peut distinguer au loin des camps ou des lignes de
+bataille, il étudie minutieusement les positions et les mouvements de
+l'ennemi.
+
+Rien n'empêche de munir les trois ballons d'un appareil électrique. Un
+employé du télégraphe ferait alors partie de la compagnie des aérostiers.
+Juché dans la nacelle, il ferait fonctionner l'appareil Morse sous la
+dictée de l'officier d'état-major; un fil électrique descendrait du ballon
+jusqu'à terre et s'étendrait jusqu'au quartier-général.
+
+Si un combat est livré et que l'aérostat captif plane dans les airs,
+l'observateur voit les bataillons ennemis reculer ou avancer, il surveille
+leur moindre mouvement, il fait part de tout ce qu'il-voit, à l'aide du
+télégraphe. Avec trois aérostats ainsi organisés, un général en chef peut
+connaître à tout moment toutes les phases successives de la grande partie
+qui est en jeu.
+
+Mais, pourra-t-on objecter, le ballon sera le point de mire des ennemis,
+ils lui lanceront une pluie de balles et de mitraille, et finiront
+certainement par l'abattre.
+
+N'oublions pas que l'aérostat captif, à 200 mètres de haut, et à une
+distance de 1,500 mètres des feux ennemis, n'est pas un point de mire
+facile à atteindre; car la hauteur à laquelle il plane rend le tir du
+canon contre lui presque impossible. Quant aux balles de fusil, il ne les
+craint pas à cette distance. S'il était surpris par un détachement ennemi,
+et qu'il se trouvât percé de quelques trous de balles, il perdrait
+rapidement du gaz, et ne pourrait certainement plus continuer ses
+opérations, mais la vie des observateurs ne serait pas compromise pour si
+peu. Si les aéronautes étaient menacés d'être faits prisonniers dans un
+cas de panique, ils auraient la ressource de couper leurs cordes et de
+faire une ascension libre. Enfin, si par malheur un obus atteignait
+l'aérostat, et y mettait le feu, les observateurs seraient, cette fois,
+bel et bien perdus, mais pour ce cas particulier, nous n'aurons qu'à
+dire avec un brave officier qui défendait autrefois la cause des ballons
+militaires: «Au pis-aller, on sauterait, et cela n'arriverait pas tous
+les jours. Ce sont des désagréments dont il est difficile de s'affranchir
+absolument à la guerre.»
+
+Dans le cas où les mouvements de l'armée, pendant le combat, rendent
+nécessaire de porter les ballons d'observation, soit en avant, soit en
+arrière, n'oublions pas qu'ils sont très-facilement transportables. Avec
+une équipe expérimentée, bien rompue aux manoeuvres, les aérostats se
+déplaceraient avec une grande rapidité. Nous pouvons affirmer que
+dans tout ce que nous venons d'exposer sur l'organisation des ballons
+militaires, il n'y a rien qui ne soit parfaitement pratique, rien qui ne
+puisse se réaliser avec les plus grandes chances de succès. Or, étant
+donnée cette possibilité--que nul aéronaute ne mettra en doute,--de
+transporter à l'avance des ballons, au milieu des lignes d'une armée,
+nous avons la persuasion que pas un militaire expérimenté ne pourra nier
+l'efficacité d'observatoires qui lui ouvrent, à 200 mètres de haut, le
+panorama d'un champ de bataille.
+
+Quant à la dépense que nécessiterait une telle organisation, elle est
+presque insignifiante. Les trois ballons de soie d'un corps d'armée ne
+coûteraient pas plus de cent mille francs avec tout leur matériel. Les
+frais de rétribution de l'équipe, les frais de préparation du gaz,
+s'élèveraient pour chacun d'eux à quelques centaines de francs par jour.
+Qu'est-ce qu'une semblable dépense pour une armée, qui coûte des millions
+par jour?
+
+Pour que l'organisation des ballons militaires soit efficace, il serait
+de toute nécessité de créer une école aérostatique, où l'on formerait des
+aérostiers, car il en est de la manoeuvre du ballon, comme de celle du
+canon. On n'improvise pas des aéronautes, pas plus que des artilleurs.
+Dans cette école, on exercerait les hommes d'équipe et les chefs
+aérostiers, au gonflement des aérostats, à leur transport d'un point à un
+autre. Des officiers d'état-major seraient initiés aux ascensions captives
+et libres, ils exerceraient leurs yeux à bien voir du haut des airs, art
+très-compliqué qui nécessite une longue pratique.
+
+Les élèves de l'école aérostatique apprendraient aussi à construire des
+ballons; on les enverrait plus tard, en temps de guerre, dans les places
+assiégées, et ils ne seraient plus embarrassés pour construire des ballons
+messagers de grandes dimensions, ou de petits aérostats libres en papier.
+
+Mais nous n'avons pas l'intention de tracer ici un programme complet, et
+sans parler davantage des ballons d'observations militaires, nous voulons
+dire quelques mots des aérostats incendiaires.
+
+Le procédé qu'ont employé les Autrichiens au siège de Venise est
+évidemment celui qui offre la plus grande chance de succès dans la
+pratique. Rien n'est plus simple que d'attacher à un ballonneau libre,
+un obus fixé à un fil de fer, muni d'une mèche combustible, qui brûle
+lentement, et arrive à enflammer l'aérostat au bout d'un temps déterminé.
+Le ballon brûlé, l'obus tombe. Si l'on attaque une ville, une place
+forte que l'on cerne, on trouvera toujours sur un point de la ligne
+d'investissement un vent favorable, poussant un aérostat vers l'enceinte
+assiégée. On lancera quelques ballons d'essai avec des corps pesants
+inoffensifs, pour s'assurer de la vitesse du vent, du temps que l'aérostat
+met à parcourir pour passer au-dessus de l'ennemi. Si l'on voit qu'un
+premier ballon n'arrive à traverser la ville assiégée que cinq minutes
+après son ascension, on a les conditions nécessaires au succès du
+bombardement; on fixe les bombes successivement à cent ou deux cents
+ballonneaux, on munit ceux-ci de mèches d'une longueur déterminée
+qui brûlent entièrement en cinq minutes, et qui ne peuvent enflammer
+l'aérostat que lorsque leur combustion va s'achever. Ces mèches sont
+préparées à l'avance; on a constaté, par exemple, qu'une longueur de
+10 centimètres a brûlé en 1 minute, on en prendra 50 centimètres, pour
+obtenir la combustion du globe aérien au moment voulu.
+
+Pour plus de sécurité, on ne tentera l'expérience définitive qu'après
+avoir sondé l'atmosphère, par des ballons d'essai, afin d'être bien
+certain qu'il n'existe pas de courants supérieurs capables de ramener les
+projectiles sur ceux qui les ont lancés.--Une fois que les conditions des
+mouvements de l'air sont étudiées, le bombardement par aérostats peut se
+prolonger autant de temps que le vent restera le même.--Pour enlever une
+bombe de vingt kilogrammes, il suffit d'un petit ballonneau de papier de
+25 à 30 mètres cubes, gonflé d'hydrogène pur. Avec quelques hommes initiés
+au gonflement et à la préparation du gaz, on pourrait lancer ainsi, dans
+un temps assez restreint, plusieurs centaines de ballons munis de bombes.
+
+Ce procédé vraiment terrible ne serait surtout efficace que dans l'attaque
+d'une place forte, où l'on peut aller toujours chercher le vent, puisqu'on
+occupe des positions circulaires, où se trouvent compris les quatre points
+cardinaux; cependant il pourrait, dans certains cas, être utilisé en rase
+campagne, quand le vent se dirigerait, du point que l'on occupe, vers les
+lignes ennemies.
+
+En augmentant le nombre des batteries qui serviraient aux aérostats
+d'observation, on aurait toujours le gaz nécessaire pour gonfler les
+ballons de bombardement. Il est vraiment affligeant de parler de l'usage
+si effroyable qu'il serait possible de faire des aérostats, mais nous ne
+devons pas oublier le bombardement de Strasbourg et le bombardement de
+Paris. Que les engins meurtriers décrivent dans l'air une vaste parabole
+dont l'origine est la gueule d'un canon, qu'ils s'échappent des hauteurs
+de l'atmosphère, en tombant d'un aérostat qui brûle, le résultat n'est-il
+pas toujours le même? Je sais bien qu'en France on n'emploiera jamais sans
+répugnance des moyens de destruction vraiment barbares et féroces, mais
+si l'on ne veut pas s'attacher à l'étude des ballons incendiaires, qu'on
+n'oublie pas, au moins, les ballons d'observations militaires, dont il est
+permis de faire usage sans être accusé de franchir les bornes des droits
+de la guerre.
+
+Nous avons rappelé succinctement les expériences aérostatiques du passé;
+il appartient à ceux qui réorganisent l'armée de songer aux ballons
+militaires pour l'avenir. Après 1871, espérons qu'on saura bien
+recommencer ce qui a été fait en 1794, par les aérostiers de la première
+République!
+
+
+
+APPENDICE.
+
+
+
+DÉCRETS DE PARIS.
+
+DÉCRET CONCERNANT LES BALLONS-POSTE.
+
+_Extrait du Journal officiel de Paris._
+27 septembre 1870.
+Direction générale des postes.
+
+AVIS AU PUBLIC.
+
+«Le gouvernement de la défense nationale a rendu, sous la date du 46
+septembre, les deux décrets dont la teneur suit:
+
+PREMIER DÉCRET.
+
+«Art. 1er. L'administration des postes est autorisée à expédier par la
+voie d'aérostats montés les lettres ordinaires à destination de la France,
+de l'Algérie et de l'étranger.
+
+«Art. 2. Le poids des lettres expédiées par les aérostats ne devra pas
+dépasser 4 grammes.
+
+«La taxe à percevoir pour le transport de ces lettres reste fixée à 20
+centimes.
+
+«L'affranchissement en est obligatoire.
+
+«Art. 3. Le ministre des finances est chargé de l'exécution du présent
+décret.»
+
+(_Suivent les signatures._)
+
+
+DEUXIÈME DÉCRET.
+
+«Art. 1er. L'Administration des postes est autorisée à transporter par la
+voie d'aérostats libres et non montés des cartes-poste portant sur l'une
+des faces l'adresse du destinataire et sur l'autre la correspondance du
+public.
+
+«Art. 2. Les cartes-poste sont en carton vélin du poids de 3 grammes au
+maximum et de 11 centimètres de long sur 7 centimètres de large.
+
+«Art. 3. L'affranchissement des cartes-poste est obligatoire.
+
+«La taxe à percevoir est de 10 centimes pour la France et l'Algérie.
+
+«Le tarif des lettres ordinaires est applicable aux cartes-poste à
+destination de l'étranger.
+
+«Art. 4. Le gouvernement se réserve la faculté de retenir toute
+carte-poste qui contiendrait des renseignements de nature à être utilisés
+par l'ennemi.
+
+«Art. 5. Le ministre des finances est chargé de l'exécution du présent
+décret.»
+
+(_Suivent les signatures._)
+
+
+«En exécution des décrets qui précèdent, le directeur général des postes
+a l'honneur d'informer le public que l'ascension des ballons montés ne
+pouvant avoir lieu qu'à des époques indéterminées, des ballons libres
+seront lancés à partir de demain, 28 septembre, si le temps le permet.
+«Les correspondances que le public voudrait tenter de faire parvenir par
+ce moyen devront être écrites sur carton vélin du poids de 3 grammes au
+maximum, et ne dépassant pas les dimensions d'une enveloppe ordinaire,
+savoir: longueur, 11 centimètres; largeur, 7 centimètres. Cette carte sera
+expédiée à découvert, c'est-à-dire sans enveloppe, et l'une de ses faces
+sera exclusivement réservée à l'adresse.
+
+«L'affranchissement en timbres-poste desdites cartes, fixé à 10 centimes
+pour la France et l'Algérie, sera obligatoire; celles qui seraient
+adressées à l'étranger devront être affranchies d'après le tarif des
+lettres ordinaires.
+
+«Le public comprendra qu'il n'est possible de confier aux ballons non
+montés que des correspondances à découvert, à cause du défaut de sécurité
+de ce mode de transport et du risque que courent ces ballons de tomber
+dans les lignes prussiennes.
+
+«Les lettres fermées que le public entendra réserver pour être acheminées
+par les ballons montés devront porter sur l'adresse la mention expresse;
+_par ballon monté_. L'affranchissement en sera également obligatoire,
+d'après les tarifs _actuellement en vigueur_, tant pour l'intérieur _que
+pour l'étranger_. Le poids desdites lettres ne devra pas dépasser 4
+grammes.
+
+«Dans le cas où toutes les lettres recueillies ne pourraient être
+expédiées par le ballon monté en partance, la préférence sera donnée aux
+lettres les plus légères.
+
+«Paris, le 27 septembre 1870.
+«G. RAMPONT.»
+
+A la suite de ces avis la plupart des journaux donnèrent des
+renseignements détaillés sur la forme des lettres, la manière de mettre
+les adresses. Certains papetiers vendirent même du papier à lettre
+pelure, pesant le poids réglementaire, et sur le verso duquel la place de
+l'adresse était marquée à l'avance. Voici le _fac-similé_ du verso de ces
+feuilles de papier à lettre:
+
+[Illustration]
+
+Plus tard un imprimeur, M. Jouaust, eut l'excellente idée de livrer au
+public, des dépêches-ballons, où les nouvelles générales étaient imprimées
+à l'avance; on envoyait cette feuille en province, en y ajoutant sur le
+verso ses nouvelles personnelles.
+
+
+DÉCRET RELATIF AU VOYAGE M. GAMBETTA.
+
+Le jour même de l'ascension, le _Journal officiel_ avait appris aux
+Parisiens le départ de M. Gambetta dans les termes suivants:
+
+«Le gouvernement de la défense nationale,
+
+Considérant qu'à raison de la prolongation de l'investissement de Paris,
+il est indispensable que le ministre de l'intérieur puisse être en rapport
+direct avec les départements, et mettre ceux-ci en rapport avec Paris,
+pour faire sortir de ce concours une défense énergique,
+
+DÉCRÈTE:
+
+«Art. 1er. M. Gambetta, membre du gouvernement, ministre de l'intérieur,
+est adjoint à la délégation de Tours; il se rendra sans délai à son poste.
+
+«Art. 2. M. Jules Favre, ministre des affaires étrangères, est chargé de
+l'intérim du ministère de l'intérieur à Paris.
+
+«En exécution de ce décret, le ministre de l'intérieur est parti ce matin
+même par ballon. Il a emporté la proclamation qui suit à l'adresse des
+départements:
+
+«Français,
+
+«La population de Paris offre en ce moment un spectacle unique au monde.
+
+«Une ville de deux millions d'âmes, investie de toutes parts, privée
+jusqu'à présent, par la criminelle incurie du dernier régime, de toute
+armée de secours, et qui accepte avec courage, avec sérénité, tous les
+périls, toutes les horreurs d'un siège.
+
+«L'ennemi n'y comptait pas. Il croyait trouver Paris sans défense; la
+capitale lui est apparue hérissée de travaux formidables, et, ce qui vaut
+mieux encore, «défendue par 400,000 citoyens qui ont fait d'avance le
+sacrifice de leur vie.
+
+«L'ennemi croyait trouver Paris en proie à l'anarchie; il attendait la
+sédition, qui égare et qui déprave; la sédition, qui, plus sûrement que le
+canon, ouvre à l'ennemi les places assiégées,
+
+«Il l'attendra toujours. Unis, armés, approvisionnés, résolus, pleins de
+foi dans la fortune de la France, les Parisiens savent qu'il ne dépend
+plus que d'eux, de leur bon ordre et de leur patience, d'arrêter pendant
+de longs mois la marche des envahisseurs.
+
+«Français! c'est pour la patrie, pour sa gloire, pour son avenir, que la
+population parisienne affronte le fer et le feu de l'étranger.
+
+«Vous qui avez déjà donné vos fils, vous qui nous avez envoyé cette
+vaillante garde mobile, dont chaque jour signale l'ardeur et les exploits,
+levez-vous en masse, et venez à nous; isolés, nous saurions sauver
+l'honneur; mais avec vous, et par vous, nous jurons de sauver la France!»
+
+Paris, le 7 octobre 1870.
+
+
+DÉCRET CONCERNANT LES DÉPÊCHES PAR PIGEONS.
+
+_Journal officiel de Paris_.
+10 novembre 1870.
+
+Le gouvernement de la défense nationale a rendu, sous la date du 10
+novembre 1870, le décret dont la teneur suit:
+
+«Le gouvernement de la défense nationale, »Considérant la nécessité de
+rétablir dans une certaine mesure les communications postales entre les
+départements et Paris, pendant la durée du siège,
+
+DÉCRÈTE:
+
+«Art. 1er. L'administration des postes est autorisée à faire reproduire
+par la photographie microscopique, et à expédier par les pigeons voyageurs
+ou par toute autre voie, des dépêches que les habitants des départements
+adresseront à Paris et dans l'enceinte fortifiée.
+
+«Art. 2. Ces dépêches pourront consister en quatre réponses, par OUI ou
+par NON, écrites sur cartes spéciales envoyées par le correspondant de
+Paris.
+
+«Les habitants des départements auront en outre la faculté d'expédier,
+sous forme de lettres, des dépêches composées de quarante mots au maximum,
+adresse comprise.
+
+«Art. 3. L'administration des postes mettra en vente dans les bureaux
+de Paris, au prix de 5 centimes, des cartes que les habitants de Paris
+inséreront dans les lettres adressées par eux aux personnes dont ils
+désirent des réponses.
+
+«Art. 4. Le prix de la _dépêche-réponse_ par OUI ou par NON est fixé à 1
+franc, en dehors des 5 centimes montant du prix de la carte.
+
+«Le prix des _dépêches-lettres_ sera de 50 centimes par mot.
+
+«Dans les deux cas, l'affranchissement est obligatoire. Le prix en sera
+perçu, dans les départements, aux guichets des bureaux de poste.
+
+«Art. 5. Des mandats de poste jusqu'à 300 francs inclusivement pourront
+être délivrés à destination de Paris et de l'enceinte fortifiée moyennant
+le payement des droits ordinaires et d'une taxe de 3 francs en sus.
+
+«Art. 6. Les dépêches-réponses, les dépêches-lettres et les mandats à
+destination de Paris seront adressés par les soins des receveurs des
+postes au délégué du directeur général à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme).
+
+«Art. 7. Les dépêches photo-microscopiques seront, à leur arrivée à Paris,
+transcrites par les soins de l'administration des postes et distribuées à
+domicile.
+
+«Art. 8. Le ministre des finances est chargé de l'exécution du présent
+décret.
+
+«Paris, le 10 novembre 1870,»
+(Suivent les signatures.)
+
+FAC-SIMILE D'UNE DÉPÊCHE-RÉPONSE,
+Recto. DÉPÊCHE-RÉPONSE.
+
+(Décret du Gouvernement de la défense nationale en date de 10 novembre
+1870.)
+
+Il est dû, pour le prix de la présente carte, un droit de CINQ CENTIMES.
+Ce droit sera acquitté au moyen d'un timbre-poste qui sera placé dans le
+cadre ci-contre. Les réponses doivent être exprimées par OUI et par NON
+dans les colonnes 4 à 7; elles ne peuvent excéder le nombre de 4. La taxe
+d'affranchissement des réponses, qu'elles atteignent ce nombre ou qu'elles
+y soient inférieures, est uniformément fixée à UN FRANC.
+
+__________________________________________________________________________
+| | INITIALES | NOM ET DOMICILE |RÉPONSES aux quatre |
+|NOM DU PAIS | du prénom | | questions posées. |
+| où | et du nom |en toutes lettres|_____________________|
+|réside l'expéditeur| de | | Q1 | Q2 | Q3 | Q4 |
+| |l'expéditeur| du destinataire.| | | | |
+| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7
+|________________________________________________________________________|
+| | | | | | | |
+| | | | | | | |
+
+
+Verso.
+
+La présente carte, revêtue des réponses par OUI ou par NON qui doivent
+être portées aux colonnes 4 à 7, d'autre part, devra être remise par
+l'envoyeur entre les mains du receveur du bureau de poste d'expédition,
+qui est tenu d'y apposer lui-même, ci-dessous, les timbres-poste destinés
+à en opérer l'affranchissement, et de l'adresser ensuite, par le premier
+courrier, au délégué du Directeur général des postes à Clermont-Ferrand.
+Ces timbres-poste, ainsi que celui de cinq centimes placé au recto,
+devront être laissés intacts; ils seront oblitérés à Clermont-Ferrand.
+
+«Le gouvernement de la défense nationale,
+
+«Vu les propositions faites par M. Dupuy de Lôme, membre de l'Institut,
+membre du conseil de défense, pour la construction de ballons susceptibles
+de recevoir une direction et spécialement applicables aux correspondances
+du gouvernement avec l'extérieur;
+
+«Considérant que ces travaux sont d'un grand intérêt pour la défense
+nationale,
+
+DÉCRÈTE:
+
+«Art. 1er. Un crédit de 40,000 fr. est ouvert au budget extraordinaire du
+ministère de l'instruction publique pour être affecté à la construction
+des ballons.
+
+«Art. 2. M. Dupuy de Lôme est chargé de l'exécution et de la direction des
+travaux, auxquels il imprimera toute l'activité possible.
+
+«Paris le 28 octobre 1870,»
+
+
+DÉCRETS DE TOURS.
+
+CORRESPONDANCE PAR PIGEONS.
+
+_(Moniteur universel de Tours)_
+7 novembre 1870.
+
+«La délégation du gouvernement de la défense nationale,
+
+«Considérant que depuis l'investissement de Paris il a été établi par les
+soins du double service des télégraphes et des postes, au moyen de ballons
+partant de Paris et de pigeons voyageurs partant de Tours, un échange
+spécial de correspondances destiné à suppléer, entre Tours et Paris, aux
+moyens de correspondance ordinaires momentanément suspendus;
+
+«Considérant que cet échange, jusqu'à présent réservé aux communications
+du gouvernement, se trouve aujourd'hui suffisamment assuré pour qu'il soit
+possible d'en faire profiter les particuliers pour leurs relations avec la
+capitale, sans en garantir cependant la parfaite régularité;
+
+«Considérant, toutefois, que ce mode extraordinaire de correspondance,
+d'ailleurs coûteux, n'offre encore que des facilités très-restreintes et
+que les exigences supérieures de la défense nationale ne permettent d'en
+accorder l'usage public que dans d'étroites limites et à des conditions de
+taxe relativement élevées;
+
+«Sur la proposition, du directeur général des télégraphes et des postes;
+
+DÉCRÈTE:
+
+«Art. 1er.--Il est permis à toute personne résidant sur le territoire de
+la République de correspondre avec Paris par les pigeons voyageurs de
+l'administration des télégraphes et des postes, moyennant une taxe de
+cinquante centimes par mot, à percevoir au départ, et dans des limites
+qui seront déterminées par des arrêtés du directeur général de cette
+administration.
+
+«Art. 2.--Les télégrammes destinés à cette transmission spéciale seront
+reçus dans les bureaux de télégraphe et de poste qui seront désignés par
+l'administration, et transmis au point de départ des pigeons voyageurs par
+la poste, ou par le télégraphe, lorsque les exigences du service général
+le permettront.
+
+«Il ne sera perçu aucune taxe complémentaire à raison de la transmission
+postale ou télégraphique, ni à raison de la distribution des télégrammes à
+domicile à Paris.
+
+«Art. 3.--L'État ne sera soumis à aucune responsabilité à raison de ce
+service spécial. La taxe perçue ne sera remboursée dans aucun cas.
+
+«Art. 4.--Le directeur-général des télégraphes et des postes est chargé de
+l'exécution du présent décret.
+
+«Fait à Tours, le 4 novembre 1870.
+«_Léon Gambetta, Fourichon, Crémieux, Glais-Bizoin._
+«Par le gouvernement:
+«_Le Directeur général des télégraphes et des postes,_
+«F. Steenackers.»
+
+
+Arrêté déterminant les conditions d'expédition des dépêches privées
+entre les départements et Paris, au moyen des pigeons voyageurs de
+l'administration des télégraphes et des postes.
+
+«Le directeur général des Télégraphes et des Postes,
+
+«Vu le décret du 4 novembre 1870,
+
+«Arrête:
+
+«Art. 1er.--Les dépêches privées destinées à être transmises à Paris par
+des pigeons voyageurs, seront reçues dans tous les bureaux de télégraphe
+et de poste du territoire de la République, aux conditions de taxe fixées
+par le décret susvisé et d'après les règles ci-après.
+
+«Art. 2.--Ces dépêches devront être rédigées en français, en langage clair
+et intelligible, sans aucun signe ou chiffre conventionnel. Elles ne
+devront contenir que des communications d'intérêt privé, à l'exclusion
+absolue de tout renseignement ou appréciation de politique ou de guerre.
+
+«Art. 3.--Le nombre maximum des mots de chaque dépêche est fixé à vingt.
+
+«Les expressions réunies par un trait d'union ou séparées par une
+apostrophe, seront comptées pour le nombre de mots servant à les former.
+
+«Par exception, dans l'adresse, la désignation du destinataire, celle du
+lieu et du domicile ne compteront chacune que pour un seul mot, bien que
+formées d'expressions composées.
+
+«Il en sera de même de la signature de l'expéditeur.
+
+«Toute lettre isolée comptera pour un mot.
+
+«Les nombres devront être écrits en toutes lettres, et seront comptés
+d'après les règles ci dessus.
+
+«Art. 4.--L'indication du lieu de destination ne sera obligatoire que pour
+les dépêches à distribuer hors de l'enceinte de Paris dans la banlieue
+investie. Les dépêches ne portant aucune indication de cette nature,
+seront considérées comme à destination de Paris même. La mention «rue»
+pourra être supprimée, aux risques et périls de l'expéditeur.
+
+«L'indication de la date et du lieu d'origine n'est pas non plus
+obligatoire.
+
+«Art. 5.--Les dépêches présentées dans les bureaux télégraphiques
+seront traitées, en ce qui concerne la perception de la taxe, comme les
+télégrammes ordinaires. La taxe sera perçue en numéraire. La souche du
+registre des recettes devra porter la mention «pigeons voyageurs.»
+
+«Les dépêches présentées dans les bureaux de poste devront être
+affranchies au moyen de timbres-poste, qui seront oblitérés par les
+receveurs. Elles seront vérifiées au guichet en ce qui concerne
+l'application de la taxe. En cas d'insuffisance d'approvisionnement
+de timbres, l'affranchissement pourra, par exception, avoir lieu en
+numéraire, dans les formes habituelles.
+
+«Art. 6.--Les bureaux soit de télégraphe soit de poste, réuniront sous une
+même enveloppe toutes les dépêches qu'ils auront reçues dans la journée,
+et les adresseront au directeur général des télégraphes et des postes,
+à Tours, avec la mention spéciale: pigeons voyageurs, inscrite au coin
+supérieur droit de l'enveloppe.
+
+«Art. 7.--Les dépêches présentées après le départ du courrier de la poste
+dans les bureaux du télégraphe, où le service de la télégraphie
+privée n'est pas suspendu, pourront être, dans le cas où les lignes
+départementales seraient en mesure de les recevoir sans aucun préjudice
+pour le service public, transmises par le télégraphe au bureau du même
+département qui serait le mieux en situation de les diriger immédiatement
+par la poste sur la direction générale.
+
+«Art. 8.--Tout envoi sera accompagné d'un bordereau portant, avec la date
+de l'envoi et le numéro d'ordre, l'indication du nombre total des dépêches
+transmises, et de la somme totale des taxes perçues pour cet envoi.
+
+«Les envois de chaque catégorie de bureaux, tant de télégraphe que de
+poste, seront faits directement, sans confusion entre les deux services.
+
+«Art. 9.--Les dépêches centralisées à Tours seront dirigées sur Paris, par
+les soins de la direction générale, au fur et à mesure qu'elle disposera
+des moyens d'expédition suffisants, et distribuées à Paris à la diligence
+du service télégraphique central.
+
+«Art. 10.--Conformément à l'article 3 du décret sus-visé, aucune
+réclamation ne sera admise en cas de non remise ou d'erreur de
+distribution, toute taxe perçue demeurant, à raison des difficultés que
+présente ce service spécial, définitivement acquise à l'État.
+
+«Art. 11.--Les dispositions du présent arrêté sont applicables à partir
+du 8 courant. «Tours, le 4 novembre 1870. «Le directeur général des
+télégraphes et des postes,
+
+«F. STEENACKERS.
+«Pour ampliation,
+«Le secrétaire général,
+«LE GOFF.»
+
+
+DOCUMENTS RELATIFS AUX LETTRES DE LA PROVINCE POUR PARIS.
+
+DIRECTION GÉNÉRALE DES TÉLÉGRAPHES ET DES POSTES.
+
+AVIS.
+
+«15 novembre 1870,
+
+«A l'avenir, les lettres à expédier à Paris par ballon monté pourront être
+adressées directement à l'administration centrale des télégraphes et des
+postes, à Tours.
+
+«Ces lettres devront être renfermées dans une enveloppe portant la
+suscription suivante:
+
+ _A. Monsieur
+ Le Directeur général des télégraphes et des postes,
+ à Tours_.
+ (Pour Paris, par ballon monté.)
+
+
+«Le directeur général ayant la franchise illimitée, l'enveloppe portant
+son adresse ne devra pas être munie de timbres-poste. La lettre à expédier
+à Paris sera seule désormais soumise aux droits de poste.
+
+«Sont maintenues les autres conditions qui ont été indiquées dans un
+précédent avis pour l'expédition de correspondances par ballon monté.
+
+«Le directeur général des télégraphes et des postes a fait transmettre,
+par les pigeons voyageurs, pour être inséré dans le _Journal officiel_
+et dans les autres journaux de Paris, un avis portant que les lettres
+envoyées de la capitale, par ballon monté, parviennent généralement à leur
+destination.
+
+
+GRANDEUR ET ASPECT D'UNE DÉPÊCHE MICROSCOPIQUE POUR PIGEONS.
+ ________________________
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ |_____|_____|_____|_____|
+
+
+
+NOMINATION DES AÉROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMÉE DE LA LOIRE.
+
+ MINISTÈRE DE LA GUERRE
+
+ Première division.
+
+ BUREAU
+ de la correspondance
+ générale
+ et des opération
+ militaires.
+
+
+LE MINISTRE DE L'INTERIEUR ET DE LA GUERRE,
+informe M.... que, par décision de ce jour, il est attaché en qualité
+d'aéronaute au service des ballons captifs de l'armée de la Loire. «Dans
+cette position M..... recevra une rétribution de 10 fr. par jour, et une
+indemnité d'entrée en campagne de 600 fr.
+
+«Il aura droit, en outre, à une ration et demie de vivres et à 4 rations
+de chauffage.
+
+«Cette lettre lui servira de titre dans l'exercice de ses fonctions.
+
+« Tours, le 1er décembre 1870.
+
+«Pour le ministre de l'intérieur et de la guerre, «_Le général directeur
+par intérim_,»
+
+
+AVIS AU PUBLIC
+
+(RELATIF AUX CYLINDRES POSTAUX ROULANT DANS LA SEINE).
+
+Extrait du _Moniteur_ de Tours:
+
+«27 décembre.
+
+«On a offert à l'administration des postes, à Paris, de faire parvenir des
+lettres des départements à Paris, à l'aide d'un procédé pour lequel les
+inventeurs sont brevetés.
+
+«Ce procédé, pour conserver ses chances de réussite, doit rester secret;
+mais il a été reconnu suffisamment pratique pour être essayé.
+
+«En conséquence, l'administration, dont le devoir est d'utiliser tout
+moyen paraissant propre à la transmission des lettres pour la capitale,
+a cru pouvoir autoriser la mise à exécution du nouveau procédé, sans
+toutefois en endosser la responsabilité.
+
+«Un traité a été conclu à cet effet, entre l'administration des postes, à
+Paris, et les inventeurs du procédé en question. Ce traité a été approuvé
+par un décret du gouvernement de la défense nationale en date du 14
+décembre courant.
+
+«Aux termes dudit décret, les lettres à transporter à Paris devront être
+affranchies au moyen de timbres-poste représentant une taxe d'un franc
+(dont 20 centimes pour l'administration et 80 centimes pour les frais et
+risques de l'entreprise).
+
+«Le poids maximum des lettres est fixé à 4 grammes.
+
+«Les lettres de la France et de l'Algérie pour Paris, que le public voudra
+confier au procédé dont il s'agit, devront, en dehors des conditions de
+poids et d'affranchissement indiquées ci-dessus, porter, en caractères
+très-apparents, sûr la suscription, à la suite de l'adresse du
+destinataire, les mots:
+
+_Paris, par Moulins (Allier)._
+
+»Les expéditeurs ayant ainsi préparé leurs lettres, n'auront qu'à les
+jeter à la boite, comme toute lettre ordinaire.»
+
+ * * * * *
+
+LES BALLONS DE LA COMMUNE.
+
+Le lecteur se rappelle sans doute que la Commune a voulu singer le service
+des ballons-poste, si glorieux pendant le siège. Nous donnons le curieux
+décret qu'ont signé les Cournet, les Delescluze et les Pyat au sujet d'une
+organisation de ballons militaires. Il est à regretter que parmi les
+aéronautes de Paris, il s'en soit trouvé deux qui aient consenti à placer
+leurs noms à côté de celui des odieux personnages de l'insurrection!
+
+_Journal officiel de la Commune._
+«20 avril 1871.
+«La Commune de Paris,
+
+«Considérant:
+
+«Que des dépenses importantes ont été faites par l'ex-gouvernement dit de
+la défense nationale, pour les services aérostatiques postaux;
+
+«Que, par suite de la désertion de l'ex-gouvernement, dit de la défense
+nationale, sur ce point des services publics, comme sur tous les autres,
+une quantité de ballons construits, représentant une dépense de plusieurs
+centaines de mille francs, payés des deniers de la nation, se
+trouvent actuellement disséminés en plusieurs endroits et exposés aux
+détournements;
+
+«Qu'il importe d'urgence de réunir sous le contrôle de la Commune, en des
+mains sûres, d'inventorier et de préserver, ce matériel, auquel sont venus
+s'adjoindre les ballons expédiés en province pendant le siège de Paris;
+«Considérant que l'ex-gouvernement, dit de la défense nationale, qui, en
+fait gouverne toujours à Versailles, a supprimé, dans une intention
+facile à comprendre, tout échange de nouvelles, journaux, correspondances
+privées, toutes communications intellectuelles entre Paris et les
+départements, comptant ainsi se réserver impunément la trop facile
+distribution des calomnies destinées à égarer l'opinion publique en
+province et à l'étranger;
+
+«Que la Commune de Paris a, tout au contraire, le plus grand intérêt à ce
+que la vérité soit connue, et à faire connaître à tous et ses actes, et
+ses intentions;
+
+«Considérant que l'aérostation est naturellement et légitimement appelée
+en ces circonstances à rendre des services en répandant partout la lumière
+salutaire;
+
+«Considérant enfin que, dans l'état de guerre offensive déclarée et
+poursuivie par le gouvernement de Versailles, il est important à
+la défensive d'utiliser les observations aérostatiques militaires,
+systématiquement et intentionnellement repoussées pendant la durée du
+siège de Paris, et alors, en effet, inutiles à ceux qui devaient livrer
+Paris;
+
+ARRÊTE:
+
+«1° Une compagnie d'aérostiers civils et militaires de la Commune de Paris
+est créée;
+
+«2° Cette compagnie se compose provisoirement d'un capitaine, d'un
+lieutenant, d'un sous-lieutenant, d'un sergent, de deux chefs d'équipe et
+douze aérostiers;
+
+«3° La solde du capitaine est de 300 fr., du lieutenant 250 fr., des
+équipiers 150 fr. par mois;
+
+«4° La compagnie des aérostiers civils et militaires de la Commune de
+Paris relève directement du commandement de la commission exécutive; «5°
+Le citoyen Claude-Jules Duruof est nommé capitaine des aérostiers civils
+et militaires de la Commune de Paris.
+
+«Le citoyen Jean-Pierre-Alfred Nadal est nommé lieutenant-magasinier
+général.
+
+«Paris, le 20 avril 1871.
+
+«_La commission exécutive_,
+
+«AVRIAL, F. COURNET, CH. DELESCLUZE, FÉLIX PYAT, G. TRIDON, A. VERMOREL,
+E. VAILLANT.»
+
+«Les aérostiers qui se présenteront pour faire partie de la compagnie
+devront s'adresser, pour leur inscription immédiate, au capitaine Duruof
+seul.»
+
+Terminons en disant que les aéronautes de la Commune, n'ont obtenu aucun
+résultat. L'art de l'aérostation n'a pas servi la cause de l'infamie!
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+LE CÉLESTE ET LE JEAN-BART.
+
+I. Paris investi.--Les ballons-poste.--L'aérostat _le
+Céleste_.--Lâchez-tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade
+prussienne.--Les proclamations.--La forêt d'Houdan.--Les uhlans.--Descente
+à Dreux.
+
+30 septembre 1870
+
+
+II. Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de
+retour à Paris par voie aérienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage
+à Lyon.--Les nouveaux débarqués du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_.
+
+Du 1er au 15 octobre.
+
+
+III. Lettres pour Paris par ballon monté.--Le bon vent souffle à
+Chartres.--Cernés par les Prussiens!--Évasion nocturne.--L'hôtel du
+Paradis.--Allons chercher le vent!
+
+Du 15 octobre au 1er novembre.
+
+
+IV. Première tentative de retour à Paris par ballon.--Préparatifs du
+voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.--Le
+déjeuner en ballon.--Le vent a tourné.--En ballon captif.
+
+Du 1er au 8 novembre 1870.
+
+
+V. Seconde tentative de retour à Paris.--Le coucher du soleil et le lever
+de la lune.--La Seine et les forêts.--Adieu Paris!--Descente dans le
+fleuve.--Les paysans normands.
+
+Du 8 au 20 novembre.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+LES AÉROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMÉE DE LA LOIRE.
+
+I. Le ballon «la _Ville de Langres_.»--Premières expériences d'aérostation
+militaire à Gidy.--La télégraphie aérienne.--Le _Jean-Bart_ à
+Orléans.--Anecdotes sur les Prussiens.
+
+Du 16 au 29 novembre 1870.
+
+
+II. Le départ.--Le voyage en ballon captif.--Accident à
+Chanteau.--Réparation d'une avarie.--Arrivée à Rebréchien.--Tempête
+nocturne.--Le _Jean-Bart_ est crevé.--Retour à Orléans.--Gonflement du
+ballon la _République_.
+
+Du 30 novembre au 3 décembre 1870.
+
+
+III. La déroute de l'armée de la Loire.--Les ballons captifs au château du
+Colombier.--Aspect d'Orléans.--Le dernier train.--Les blessés.--Vierzon.
+
+Dimanche 4 décembre 1870.
+
+
+IV. Organisation définitive des aérostiers militaires à Tours.
+--Expérience d'une montgolfière captive.--Expédition de Blois.--M.
+Gambetta et le chef de gare.--Nouvelle défaite.--Tours et le Mans.--Le
+camp de Conlie.--Ascensions captives.
+
+Du 6 au 20 décembre 1870.
+
+
+V. Une visite au général Chanzy.--Ascension faite en sa présence.
+--Accident à la descente.--Un peuplier cassé.--Opinion du général sur les
+ballons militaires.
+
+21 décembre au 11 janvier 1870.
+
+
+VI. La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le
+champ de bataille.--La déroute.--Laval.--Rennes.
+
+Du 11 janvier au 18 février 1871.
+
+
+VII. Les ballons captifs à Laval.--Ascensions
+quotidiennes.--L'armistice--Nantes.--Bordeaux.--L'assemblée
+nationale.--Paris!--Vides dans les rangs.
+
+Du 28 janvier au 17 février 1871.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+
+Histoire de la poste aérienne
+
+I. Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les
+premiers départs avec l'ancien matériel.--Construction des aérostats.
+
+ Premiers départs de Paris
+ Essai d'un ballon libre
+ Construction des ballons-poste
+ L'ascension
+ Départs de ballons en octobre 1870
+ Voyage de M. Gambetta
+ Capture du ballon la Bretagne
+ Départs de novembre 1870
+ Deuxième ballon prisonnier
+ Troisième ballon prisonnier
+
+II. Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages
+aériens.--Voyages extraordinaires de Paris en Norwége.--Descente à
+Belle-Ile-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du siège.
+
+ Premier départ de nuit
+ Voyage de Norwége
+ De Paris en Hollande
+ Premier ballon perdu en mer
+ Voyage de Belle-Ile-en-Mer
+ Départs de décembre 1870
+ Une ascension scientifique
+ Quatrième ballon prisonnier
+ Cinquième ballon prisonnier
+ Départ de janvier 1871
+ Deuxième ballon perdu en mer
+
+III. Les pigeons voyageurs.--La Société l'Espérance.--La poste
+terrestre.--La poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables.
+
+ Les pigeons et les dépêches microscopiques
+ Les piétons
+ La poste fluviale
+ Les fils télégraphiques
+ Les chiens facteurs
+ Direction des aérostats
+ Le ballon de M. Dupuy de Lôme
+ Les hélices du ballon «Le Duquesne.»
+
+
+
+
+CONCLUSION.
+
+ Les ballons et la guerre
+ Les aérostiers de la première république
+ Essais divers. Les ballons militaires aux Etats-Unis
+ Projet d'organisation de ballons militaires
+
+
+
+
+Appendice
+
+
+
+FIN DE LA TABLE
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIÈGE DE PARIS ***
+
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+without further opportunities to fix the problem.
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index 0000000..498b2ae
--- /dev/null
+++ b/old/11038-8.txt
@@ -0,0 +1,9895 @@
+The Project Gutenberg EBook of En ballon! Pendant le siege de Paris
+by Gaston Tissandier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: En ballon! Pendant le siege de Paris
+
+Author: Gaston Tissandier
+
+Release Date: February 11, 2004 [EBook #11038]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIEGE ***
+
+
+
+
+Credits: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders.
+This file was produced from images generously made available by the
+Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+EN BALLON!
+
+PENDANT
+
+LE SIGE DE PARIS
+
+
+par Gaston Tissandier
+
+
+AU GNRAL CHANZY EX-COMMANDANT EN CHEF L'ARME DE LA LOIRE DPUT
+L'ASSEMBLE NATIONALE
+
+HOMMAGE DE SINCRE DVOUEMENT
+
+En souvenir des ascensions captives du Mans et de Laval.
+
+G.T.
+
+
+
+
+
+PRFACE
+
+
+Personne ne niera que la dcouverte des arostats est une des gloires de
+la physique moderne; nul esprit clair ne mettra en doute l'intrt de
+premier ordre que les voyages ariens offrent aux amis de la nature,
+vritablement soucieux des progrs de la science. Tout le monde, au
+contraire, s'accordera reconnatre que l'tude des ballons est bien
+faite pour passionner et stimuler la clairvoyance des chercheurs. Mais ce
+qui offre un motif de surprise bien lgitim, c'est l'invariable tat de
+_statu quo_ d'une telle invention. Comment! le chemin de fer, la machine
+ vapeur, le tlgraphe, ns au commencement du sicle, sont devenus, en
+moins de soixante ans, les plus formidables puissances de l'industrie; on
+les voit sans cesse grandir, s'accrotre, se fortifier ... et le ballon
+reste toujours,--aujourd'hui comme hier,--ce qu'il tait dj il y
+bientt un sicle! Les arostats seraient-ils donc marqus au sceau
+de l'infcondit? Les aurait-on condamns, comme Sisyphe, rester
+invariablement stationnaires, malgr des efforts sans cesse renouvels?
+
+Pour notre part, nous avons la persuasion que la navigation arienne ne
+sera pas ternellement un vain mot; car aucun motif plausible ne peut
+faire admettre que les ballons ne soient pas perfectibles, comme toute
+oeuvre humaine. Pourquoi demeureraient-ils l'tat d'une perptuelle
+enfance?--Rien ne pourra nous empcher de croire qu'ils grandiront.
+Mais pour qu'ils se modifient, pour qu'ils se transforment en appareils
+nouveaux, il est de toute ncessit qu'ils attirent eux les hommes
+d'intelligence et d'initiative. Il faut qu'ils cessent d'tre la proprit
+exclusive des entrepreneurs de ftes publiques; il est indispensable
+qu'ils reprennent dans la science le rang qui leur est d.
+
+Qu'a t-on fait pour les ballons depuis vingt ans? Si l'on excepte les
+admirables travaux de M. Henry Giffard qui a dot l'arostation, de
+progrs d'une importance capitale, quoique insuffisamment apprcis, qui a
+cr les ballons impermables l'hydrogne, les ballons captifs vapeur,
+o trouve-t-on ailleurs des innovations, des dcouvertes vritablement
+dignes de ce nom?--Qui s'est attach l'arostation pratique dans ces
+dernires annes? A part quelques ascensions remarquables, on cherche en
+vain une tude srieuse, suivie, propre conduire quelque rsultat
+saillant.
+
+Un tel tat de choses s'explique par l'indiffrence que les ballons,
+abandonns aux spectacles forains, ont fini par rencontrer de toutes
+parts. On ne les considrait plus, comme dignes d'enlever dans les airs
+des Gay-Lussac, des Barrai, des Bixio, des Robertson, des Saccharoft et
+des Glaisher, ces navires ariens, compromis avec les _filles de l'air_ de
+l'Hippodrome et les laurats de l'cole du trapze! Certes, il n'y a pas
+grand inconvnient ce que les arostats concourent l'amusement des
+badauds du dimanche, et nous ne voudrions pas tre accus de rigorisme en
+condamnant d'une manire absolue les cabrioles ariennes. Il ne faudrait
+pas oublier cependant qu' ct du frivole, il y a le srieux et
+l'utile.--Que la pile lectrique serve faire marcher l'horloge magique
+de Robert Houdin, ou le tambour enchant de M. Robin, rien de mieux; elle
+fait fonctionner aussi le tlgraphe. Mais si cette mme pile lectrique
+ne fournit uniquement son concours qu'aux prestidigitateurs, les
+physiciens n'auront-ils pas le droit de rclamer bien juste titre?
+
+En 1863, les campagnes arostatiques du _Gant_ ont attir l'attention
+du monde entier, prouvant ainsi que l'oeuvre des Montgolfier suscitera
+toujours de nombreuses marques de sympathie; mais M. Nadar, qui voulait
+tuer un principe, et crer sur ses dbris une nouvelle machine, n'a russi
+qu' fournir l'histoire des ballons, des aventures ariennes vraiment
+surprenantes, mais infertiles.--M. Flammarion a excut, en 1867,
+une srie d'ascensions en compagnie de M. Eugne Godard, dans un but
+d'observations mtorologiques; M. de Fonvielle et moi, nous nous sommes
+aussi rsolment lancs dans la carrire arienne, et depuis quelques
+annes, nous avons excut, soit ensemble, soit isolment, un grand nombre
+d'excursions dans les nuages; nous avons sond l'atmosphre dans les
+conditions les plus variables, par un ciel serein, comme dans un air
+agit, de jour comme de nuit, au-dessus de la terre et au-dessus de la
+mer[1]. Mais l se bornent,--en plaant part, comme ayant une importance
+exceptionnelle, l'exploitation du ballon captif de l'Exposition, et
+en faisant mention de quelques autres ascensions d'aronautes
+forains,--l'histoire des ballons dans ces dernires annes. tait-ce
+assez de ces efforts isols? Que pouvait-on faire, abandonn soi-mme,
+rencontrant pour ses expriences de nombreux obstacles, n'ayant souvent
+sa disposition qu'un matriel insuffisant ou en mauvais tat?
+
+[Note 1: Consulter ce sujet le volume des _Voyages ariens_, publi
+par la librairie Hachette, et contenant le rcit des ascensions de MM.
+Glaisher, Flammarion, W. de Fonvielle et G. Tissandier.]
+
+Toutefois nous ne cessions de rpter, sans avoir l'ambition ni la
+prtention d'tre des rvlateurs, que l'arostation est un art trop
+sduisant, trop admirable, pour qu'il ne soit pas sans cesse tudi,
+cultiv, pour qu'il ne s'entoure pas de nombreux et fervents adeptes.
+Nous disions qu'il faut s'lancer dans les airs pour faire progresser la
+navigation arienne, que c'est un mcanicien qui a trouv les organes
+de la machine vapeur, un physicien qui a invent le tlescope, et que
+l'aronaute seul, le praticien qui a appris connatre l'outil qu'il veut
+amliorer, soulvera quelque jour le coin du voile sous lequel est cache
+la solution du grand problme! Nous affirmions que les excursions dans
+l'atmosphre offrent l'artiste des spectacles imposants, des scnes
+sublimes, des tableaux grandioses o la nature se rvle dans toute sa
+grandeur, dans son imposante majest; fournissent au savant des sources
+d'tude intarissables, bien propres veiller son esprit, le conduire
+ la dcouverte des lois inconnues qui rgissent les mouvements de
+l'atmosphre, qui commandent le mcanisme de la mtorologie. Nous
+tchions de faire comprendre que c'est en s'aventurant dans les plages
+ariennes que les aronautes fonderont la vritable _science de l'air_,
+comme c'est en s'lanant sur la cime des vagues, que les navigateurs ont
+cr la _science de l'Ocan_. Mais l'exemple des touristes ariens ne
+trouvait pas d'imitateurs; leur grand regret, nul rival ne se prsentait
+ eux dans les hautes rgions de l'air; aucun savant ne voulait risquer sa
+fortune dans l'empire d'Eole!
+
+Plus tard, nous attirions l'attention sur l'importance de l'organisation
+d'un corps d'arostiers pour les observations militaires; huit mois avant
+la guerre, nous crivions les lignes suivantes: L'Ecole arostatique de
+Meudon, supprime dans un moment de mauvaise humeur, ne devrait-elle pas
+tre reconstitue? Attendra-t-on qu'une guerre clate pour former des
+aronautes, pour improviser des ballons? Ce serait une imprudence, une
+folie des plus grandes, _car dans notre sicle, les guerres vont vite,
+et le sort d'un empire pourrait bien avoir t dcid pendant qu'on
+ajusterait ensemble les fuseaux d'un ballon_[2]! Mais les paroles le plus
+senses n'entrent pas dans les oreilles volontairement fermes.
+
+[Note 2: _Voyages ariens_, page 556.]
+
+Comment se rappeler sans un bien lgitime tonnement que la France,
+la vritable patrie des ballons, n'a jamais compt depuis Coutelle,
+c'est--dire depuis 1794, la moindre cole arostatique o des appareils
+bien confectionns auraient t mis la disposition des explorateurs
+audacieux, vraiment pris de la navigation arienne; que l'Observatoire de
+Paris, dont le devoir est d'tudier les clipses, les averses d'toiles
+filantes, n'a jamais eu l'ide, depuis Arago, de recourir aux nacelles
+ariennes pour faciliter les tudes de ce genre? Comment expliquer le
+ddain des gnraux de l'Empire pour les arostats militaires, qui avaient
+t si efficacement employs, sous la premire Rpublique, et pendant la
+guerre d'Amrique?
+
+Les infortuns ballons semblaient tre les parias du monde scientifique
+et administratif! Les aronautes qui avaient la passion des aventures
+de l'air, ceux qui avaient la foi, rencontraient bien,--il y aurait
+ingratitude l'oublier,--quelques prcieux appuis de la part d'hommes
+minents et clairs, mais c'tait pour ainsi dire l'tat d'exception.
+Quand ils osaient demander d'utiliser le ballon _l'Imprial_, pour
+faire des expriences srieuses et prives, le ministre de la Maison
+de l'Empereur se gardait bien de confier qui que ce ft le matriel
+arostatique de l'Empire; il prfrait le laisser moisir, sans soin, sans
+nulle surveillance, dans les greniers du Garde-Meuble[3].
+
+[Note 3: Parmi les ballons qui existaient Paris en septembre 1870,
+_l'Imprial_ est le seul qui n'ait pu tre utilis pendant le sige. C'est
+en vain qu'on essaya de le rparer. Cet arostat tait tomb en lambeaux;
+il avait cot 30,000 fr.]
+
+Les arostats, malgr leurs imperfections, sont aujourd'hui les seuls
+appareils, ne l'oublions pas, qui nous permettent de rivaliser avec
+l'oiseau, de sillonner l'tendue de l'atmosphre, de quitter le plancher
+terrestre, o, sans eux, nous serions impitoyablement attachs; ils
+taient la veille de prir faute de culture. Sans l'inventeur des
+ballons captifs vapeur, qui avait toujours quelques ballons dans son
+hangar, comme d'autres ont des chevaux dans leur curie, sans quelques
+aronautes, qui malgr leurs modestes ressources, construisaient de temps
+en temps des ballons, personne ne se serait proccup de cette grave et
+importante question de la navigation dans l'air; l'arostat passait peu
+peu l'tat de bric--brac, et nos fils en eussent parl un jour comme du
+feu grgeois ou de l'mail italien.
+
+Voil jusqu'o tait tombe l'aronautique sous le second Empire. Le
+gouvernement ne voulait rien faire pour encourager les tudes ariennes;
+ici comme ailleurs, l'initiative prive, quand elle avait l'audace de se
+montrer, tait vite crase sous les obstacles qu'on ne manquait pas de
+lui opposer. Une des plus grandes dcouvertes de notre gnie scientifique
+allait peut-tre s'teindre dans la France mme; on aurait laiss des
+trangers le soin de faire crotre ce germe que les Montgolfier avaient
+sem sur le champ des dcouvertes.
+
+Il a fallu que les Prussiens viennent nous craser, nous faire sortir
+de notre torpeur; il a fallu que la premire mtropole du monde soit
+investie, cerne, bloque par les innombrables lgions des barbares
+modernes, pour que l'on s'aperoive enfin que les ballons valent bien la
+peine d'tre gonfls! Aprs les immenses services qu'ils ont rendus la
+patrie, est-il permis de croire qu'ils ne seront plus dlaisss d'une
+faon vraiment coupable? Est-il permis d'esprer que le gouvernement
+protgera srieusement les tudes ariennes, que nos socits savantes
+s'en proccuperont d'une manire efficace?
+
+On ne manquera pas de trouver dans cet ordre d'ides de nombreux
+proslytes; la navigation arienne a toujours eu le privilge d'mouvoir
+et d'intresser le public. Ce ne sont pas les hommes de bonne volont qui
+feront dfaut pour un tel genre d'investigation, car, comme nous le disait
+avec esprit un des plus illustres savants de l'Angleterre: Le Franais
+est essentiellement aronaute; son caractre aventureux, un peu volage,
+est bien fait pour cet art merveilleux, o l'imprvu joue un si grand
+rle.
+
+En effet, les questions arostatiques ont toujours eu en France le
+privilge de passionner le peuple, et ce fait offre une importance relle,
+car il y a, au-dessus des apprciations de la science, au-dessus de l'avis
+des hommes du mtier, il y a quelque chose d'indfinissable qu'on appelle
+l'opinion publique. Rarement elle s'gare dans les jugements qu'elle porte
+instinctivement sur les problmes de ce genre, et nul ne peut nier qu'elle
+n'accorde aux ballons une large part d'admiration. Le peuple, le public,
+si vous voulez, aime les ballons, comme il admire une oeuvre d'art, comme
+il coute un opra des matres; dans un muse, sans tre peintre, le
+public marque du doigt le chef-d'oeuvre; sans tre crivain, il trouve le
+bon livre; sans tre savant, il sait flairer les grandes dcouvertes dans
+les choses de la science. Malgr les hommes spciaux qui dnigrent sa
+naissance le gaz de l'clairage, il accourt aux expriences de Philippe
+Lebon, et les impose l'administration; il applaudit l'apparition
+des chemins de fer, en dpit des savants qui les dnigrent. Or, nous le
+rptons, il aime les arostats, il PRESSENT qu'il y a l un inconnu plein
+de mystre, mais plein d'esprance, il CROIT la navigation arienne.
+L'avenir donnera raison l'intuition populaire, ce que l'auteur latin
+appelle _vox populi_.
+
+Que de progrs rver; que de perfectionnements entrevoir dans
+l'aronautique comme dans toutes les branches du savoir humain! Mais la
+science est un sol qui, quoique fertile, ne donne une ample moisson qu'
+ceux qui la cultivent avec acharnement. Et combien la culture a t
+nglige depuis vingt ans! Mais pour notre malheur, ce n'est pas seulement
+l'art des Montgolfier qu'on a laiss dprir dans une criminelle
+ngligence. Il faut avouer et reconnatre que toutes les sciences ont
+subi chez nous une trop visible dchance; aussi quand l'heure du pril
+a sonn, les hommes suprieurs ont manqu pour recourir aux immenses
+ressources de la nation.
+
+Le 4 septembre 1870, aprs un nouveau Waterloo, on esprait un autre 1792!
+Mais on oubliait que vers la fin du sicle dernier, la Convention, en
+dcrtant la leve en masse pour rsister l'ouragan dchan sur nos
+frontires, avait entre les mains un pays riche en gnies illustres,
+tellement fertile en intelligences, qu'il marchait dans le monde la tte
+des sciences et de la philosophie! A cette poque mmorable, en mme temps
+que Carnot organise la victoire, les savants crent toute une industrie
+nouvelle. Quand il s'agit de faire de la poudre sans le soufre de Sicile,
+sans le salptre de l'Amrique, des inventeurs se lvent l'appel du
+pays; ils ont du soufre qu'ils viennent d'extraire des pyrites, ils
+produisent du salptre, dont ils ont trouv les lments dans les vieilles
+murailles, dans la poussire des curies. Nicolas Leblanc jette les bases
+de la fabrication de la soude artificielle, Chappe cre le tlgraphe
+arien qui, en quelques minutes, envoie des ordres aux armes.
+L'industrie, prive par le blocus des matires premires indispensables
+ la confection des armes, la prparation de la poudre, au travail des
+manufactures, se rgnre, se transforme pour sauver la nation, et pour
+donner naissance en mme temps aux tonnantes oprations de nos usines
+modernes. La science franaise du XVIIIe sicle prpare les premiers
+triomphes de Valmy et de Jemmapes!--Quel abme, hlas! spare cette France
+de 1792 d'avec celle de 1870!
+
+Puissent les grands exemples d'un tel pass nous servir d'enseignements;
+puissent les illustres gnies du XVIIIe sicle, trouver bientt des
+successeurs! Puisse la chimie rencontrer encore des Lavoisier, des
+Fourcroy, des Berthollet, des Guyton de Morveau, les sciences naturelles
+des Cuvier, des Buffon, des Jussieu, des Geoffroy Saint-Hilaire; les
+mathmatiques et l'astronomie, des Monge, des Laplace, des Lagrange;
+la gographie des Bougainville et des Laprouse; la philosophie, des
+Montesquieu, des Voltaire, des Rousseau et des d'Alembert!
+
+Puissent enfin les arostats trouver d'autres Montgolfier, de nouveaux
+Charles et de nouveaux Piltre!
+
+G.T.
+
+
+
+
+PREMIRE PARTIE
+
+Aot 1871. LE CLESTE ET LE JEAN-BART
+
+
+
+
+I
+
+
+Paris investi.--Les ballons-poste.--L'arostat _le Cleste_.--Lchez
+tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade prussienne.--Les
+proclamations.--La fort d'Houdan.--Les uhlans.--Descente Dreux.
+
+30 septembre 1870.
+
+Les historiens qui raconteront les drames du sige de Paris se chargeront
+de juger les crimes de l'Empire, ses ngligences inoues, ses oublis
+insenss; ils diront que la capitale du monde, la veille d'tre cerne
+par l'ennemi, n'avait pas un canon sur ses remparts, pas un soldat dans
+ses forts. Mais ce qu'ils ne manqueront pas d'affirmer, c'est que les
+habitants de Paris, en traversant ces heures les plus nfastes de leur
+histoire, puisaient comme une nouvelle force dans les malheurs qui
+venaient de frapper la France, sans pitis sans relche; c'est que leur
+nergie semblait crotre en raison directe des dangers qui les menaaient.
+
+Quand, le 15 septembre, les journaux annoncent que les uhlans sont
+signals aux portes de Paris, le public accueille cette nouvelle avec
+le sang-froid qui dnote la rsignation. On sent que quelque chose de
+terrible est menaant, que des vnements uniques dans les annales des
+peuples vont se produire; il y a dans l'air des nuages pais, prcurseurs
+d'une tempte horrible; mais on envisage l'avenir sinon sans motion, du
+moins sans dfaillance ni faiblesse. Tous les coeurs vibrent l'unisson
+au sentiment de la Patrie en danger.
+
+Rien n'est prt pour la dfense; il faut tout faire la fois et en toute
+hte. Chaque enfant de Paris, entran par un irrsistible lan, veut
+avoir sa part de travail dans l'oeuvre commune. Les architectes, les
+ingnieurs remuent la terre des bastions; les chimistes prparent des
+poudres fulminantes et des torpilles; les mtallurgistes fondent des
+canons et des mitrailleuses, tous les bras s'arment de fusils.
+
+Mais au milieu de cette effervescence, une question de premier ordre,
+question vitale, s'il en fut, vient s'imposer l'administration. En
+dpit des affirmations du gnie militaire, les Parisiens sont bel et bien
+bloqus dans leurs murs. Quelques courriers pied franchissent d'abord
+les lignes ennemies, mais bientt, d'autres reviennent consterns, ils
+n'ont pas rencontr un sentier sur quelque point que ce ft, o le qui
+vive ennemi ne les ait contraints de rebrousser chemin. M. de Moltke a
+rsolu ce problme inou: investir une ville de deux millions d'habitants,
+faire disparatre sous un cordon de baonnettes, la plus immense place
+forte de l'univers. La capitale du monde se laissera-t-elle emprisonner
+vivante dans un tombeau? Lui sera-t-il interdit de parler la France,
+de communiquer au dehors son nergie, sa foi, son courage, d'avouer ses
+dceptions, ses faiblesses, ses inquitudes, d'affirmer ses joies, sa
+force et ses esprances? Ne pourra-t-elle pas protester haute voix
+contre un bombardement barbare, contre un assassinat monstrueux de femmes
+et d'enfants? L'ennemi tiendra-t-il au secret une des plus grandes
+agglomrations humaines, sous l'inflexible vigilance d'une arme de
+geliers? Arrivera-t-il tuer la France en touffant la voix de Paris?
+
+Il allait tre donn l'une des plus grandes dcouvertes de notre gnie
+scientifique, de djouer les projets de nos envahisseurs. Les arostats si
+oublis, si dlaisss depuis leur apparition, ces merveilleux appareils
+sortis tout d'une pice du cerveau des Montgolfier et des Charles,
+allaient tout coup reparatre, pour contribuer la dfense de la
+Patrie, en lui portant par la voie des airs, l'me de sa capitale. Les
+aronautes, plus audacieux que l'ancien monarque de Syrie, se prparaient
+ franchir le cercle d'un nouveau Popilius!
+
+Sans les ballons, pas une lettre ne serait sortie de l'enceinte des forts,
+pas une dpche n'y serait rentre. Les portes ne se seraient ouvertes
+qu'au mensonge, la ruse, l'espionnage. Un silence de cinq mois n'et
+pas t possible. La grande mtropole, baillonne, aurait vite fait
+entendre un murmure de dtresse, puis un cri de grce! Car n'oublions pas
+que les arostats n'ont pas seulement emport les dpches parisiennes,
+ils ont emmen avec eux les pigeons voyageurs, qui devaient rentrer dans
+les murs de la capitale cerne. Les missives du dedans ont pu recevoir
+ainsi les rponses du dehors. Tours a entendu Paris, Paris a entendu
+Tours. L'Attila des temps modernes, qui avait cras des armes, bombard
+des villes, dcim des populations entires, s'est trouv impuissant
+devant l'arostat qui traversait les airs, comme devant l'oiseau qui
+fendait l'espace!
+
+Le premier dpart arien s'excuta le 23 septembre; Jules Duruof s'lve
+en ballon du la place Saint-Pierre 8 heures du matin. Deux arostats le
+suivent dans les airs, le 25 et le 26 du mme mois. Mon frre et moi,
+qui avons fait, les annes prcdentes, un grand nombre d'ascensions en
+artistes et en amateurs, nous offrons nos services M. Rampont. Paris,
+disons-nous, peut perdre deux soldats pour gagner deux courriers ariens.
+Les gardes nationaux ne manquent pas ici, mais les aronautes sont rares.
+
+Le jour mme du dpart de Louis Godard, un des administrateurs de la Poste
+m'appelle auprs de lui.
+
+--Vous tes prt partir en ballon, me dit-il.
+
+--Quand vous voudrez.
+
+--Eh bien! nous comptons sur vous demain matin 6 heures, l'usine de
+Vaugirard; votre ballon sera gonfl, nous vous confierons nos lettres et
+nos dpches.
+
+Le 30 septembre, 5 heures du matin, je pars de chez moi avec mes deux
+frres qui m'accompagnent. J'arrive l'usine de Vaugirard, mon ballon est
+gisant terre comme une vieille loque de chiffons. C'est le _Cleste_, un
+petit arostat de 700 mtres cubes, que son propritaire a gnreusement
+offert au gnie militaire. Pour moi c'est presque'un ami, je le connais
+de longue date; il a failli me rompre les os, l'anne prcdente. Je le
+regarde avec soin, je le touche respectueusement, et je m'aperois, hlas!
+qu'il est dans un tat dplorable. Il a gel la nuit; le froid l'a saisi,
+son toffe est raide et cassante. Grand Dieu! qu'aperois-je prs de la
+soupape? des trous o l'on passerait le petit doigt, ils sont entours de
+toute une constellation de piqres. Ceci n'est plus un ballon, c'est une
+cumoire.
+
+Cependant les aronautes qui doivent gonfler mon navire arien, arrivent.
+Ils ont avec eux une bonne couturire qui, arme de son aiguille, rpare
+les avaries. Mon frre prend un pot de colle, un pinceau, et applique
+des bandelettes de papier sur tous les petits trous qui s'offrent son
+investigation minutieuse. C'est gal, je ne suis que mdiocrement rassur,
+je vais partir seul dans ce mchant ballon, us par l'ge et le service;
+j'entends le canon qui tonne nos portes; mon imagination me montre les
+Prussiens qui m'attendent, les fusils qui se dressent et vomissent sur mon
+navire arien une pluie de balles!
+
+La dernire fois que je suis mont dans le _Cleste_, je n'ai pu rester en
+l'air que trente-cinq minutes! Toutes les perspectives qui s'ouvrent mes
+yeux ne sont pas trs-rassurantes.
+
+--Ne partez pas, me disent des amis, attendez au moins un bon ballon;
+c'est folie de s'aventurer ainsi dans un outil de pacotille.
+
+Cependant, MM. Bechet et Chassinat arrivent de la Poste avec des ballots
+de lettres. M. Herv Mangon me dit que le vent est trs-favorable, qu'il
+souffle de l'est et que je vais descendre en Normandie; le colonel Usquin
+me serre la main et me souhaite bon succs. Puis bientt M. Ernest Picard,
+ qui je suis spcialement recommand, demande m'entretenir; pendant une
+heure, il m'informe des recommandations que j'aurai faire Tours au
+nom du gouvernement de Paris; il me remet un petit paquet de lettres
+importantes que je devrai, dit-il, avaler ou brler en cas de danger. Sur
+ces entrefaites, le soleil se lve, et le ballon se gonfle. Ma foi, le
+sort en est jet. Pas d'hsitations! Mon frre surveille toujours la
+rparation du ballon, il bouche les trous avec une attention dont il ne se
+sentirait pas capable, s'il travaillait pour lui-mme: la besogne qu'il
+excute si bien, me rassure. Il est certain que je prfrerais un bon
+ballon, tout frais verni et tout neuf, mais je me suis toujours persuad
+qu'il y avait un Dieu pour les aronautes. Je me laisse conduire par ma
+destine, les yeux bien ouverts, le coeur et les bras rsolus. Je ne puis
+m'empcher de penser mon dernier voyage arien. C'tait le 27 juin 1869,
+au milieu du Champ de Mars. Je partais avec huit voyageurs dans l'immense
+ballon _le Ple Nord_. Qui aurait pu souponner, alors, la ncessit
+future des ballons-poste!
+
+A 9 heures, le ballon est gonfl, on attache la nacelle. J'y entasse des
+sacs de lest et trois ballots de dpches pesant 80 kilog.
+
+On m'apporte une cage contenant trois pigeons.
+
+--Tenez, me dit Van Roosebeke, charg du service de ces prcieux
+messagers, ayez bien soin de mes oiseaux. A la descente, vous leur
+donnerez boire, vous leur servirez quelques grains de bl. Quand ils
+auront bien mang, vous en lancerez deux, aprs avoir attach une plume
+de leur queue la dpche qui nous annoncera votre heureuse descente. Quant
+au troisime pigeon, celui ci qui a la tte brune, c'est un vieux malin
+que je ne donnerais pas pour cinq cents francs. Il a dj fait de grands
+voyages. Vous le porterez Tours. Ayez-en bien soin. Prenez garde qu'il
+ne se fatigue en chemin de fer.
+
+Je monte dans la nacelle au moment o le canon gronde avec une violence
+extrme. J'embrasse mes frres, mes amis. Je pense nos soldats qui
+combattent et qui meurent deux pas de moi. L'ide de la patrie en danger
+remplit mon me. On attend l-bas ces ballots de dpches qui me sont
+confis. Le moment est grave et solennel; nul sentiment d'motion ne
+saurait plus m'atteindre. Lchez tout!
+
+Me voil flottant au milieu de l'air!
+
+
+ * * * * *
+
+
+Mon ballon s'lve dans l'espace avec une force ascensionnelle
+trs-modre. Je ne quitte pas de vue l'usine de Vaugirard et le groupe
+d'amis qui me saluent de la main: je leur rponds de loin en agitant
+mon chapeau avec enthousiasme, mais bientt l'horizon s'largit. Paris
+immense, solennel, s'tend mes pieds, les bastions des fortifications
+l'entourent comme un chapelet; l, prs de Vaugirard, j'aperois la fume
+de la canonnade, dont le grondement sourd et puissant, tout la fois,
+monte jusqu' mes oreilles comme un concert lugubre. Les forts d'Issy et
+de Vanves m'apparaissent comme des forteresses en miniature; bientt je
+passe au-dessus de la Seine, en vue de l'le de Billancourt.
+
+Il est 9 heures 50; je plane 1,000 mtres de haut; mes yeux ne se
+dtachent pas de la campagne, o j'aperois un spectacle navrant qui ne
+s'effacera jamais de mon esprit. Ce ne sont plus ces environs de Paris,
+riants et anims, ce n'est plus la Seine, dont les bateaux sillonnent
+l'onde, o les canotiers agitent leurs avirons. C'est un dsert, triste,
+dnud, horrible. Pas un habitant sur les routes, pas une voiture, pas
+un convoi de chemin de fer. Tous les ponts dtruits offrent l'aspect de
+ruines abandonnes, pas un canot sur la Seine qui droule toujours son
+onde au milieu des campagnes, mais avec tristesse et monotonie. Pas un
+soldat, pas une sentinelle, rien, rien, l'abandon du cimetire. On se
+croirait aux abords d'une ville antique, dtruite par le temps; il faut
+forcer son souvenir pour entrevoir par la pense les deux millions
+d'hommes emprisonns prs de l dans une vaste muraille! LE CLESTE.
+
+Il est dix heures; le soleil est ardent et donne des ailes mon ballon;
+le gaz contenu dans le _Cleste_ se dilate sous l'action de la chaleur;
+il sort avec rapidit par l'appendice ouvert au-dessus de ma tte, et
+m'incommode momentanment par son odeur. J'entends un lger roucoulement
+au-dessus de moi. Ce sont mes pigeons qui gmissent. Ils ne paraissent
+nullement rassurs et me regardent avec inquitude.
+
+--Pauvres oiseaux, vous tes mes seuls compagnons; aronautes improviss,
+vous allez dfier tous les marins de l'air, car vos ailes vous dirigeront
+bientt vers Paris, que vous quittez, et nos ballons sauront-ils y
+revenir?
+
+L'aiguille de mon baromtre Breguet tourne assez vite autour de son
+cadran, elle m'indique que je monte toujours..., puis elle s'arrte au
+point qui correspond une altitude de 4,800 mtres au-dessus du niveau de
+la mer.
+
+Il fait ici une chaleur vraiment insupportable: le soleil me lance ses
+rayons en pleine figure et me brle; je me dsaltre d'un peu d'eau. Je
+retire mon paletot, je m'assieds sur mes sacs de dpches, et le coude
+appuy sur le bord de la nacelle, je contemple en silence l'admirable
+panorama qui s'tale devant moi.
+
+Le ciel est d'un bleu indigo; sa limpidit, son ton chaud, color, me
+feraient croire que je suis en Italie; de beaux nuages argents planent
+au-dessus des campagnes; quelques-uns d'entre eux sont si loin de moi,
+qu'ils paraissent mollement se reposer au-dessus des arbres. Pendant
+quelques instants, je m'abandonne une douce rverie, une muette
+contemplation, charme merveilleux des voyages ariens: je plane dans un
+pays enchant, monde abandonn de tout tre vivant, le seul o la guerre
+n'ait pas encore port ses maux! Mais la vue de Saint-Cloud que j'aperois
+ mes pieds, sur l'autre rive de la Seine, me ramne aux choses d'en bas.
+Je me reporte vers la ralit, vers l'invasion. Je jette mes regards du
+ct de Paris, que je n'entrevois plus que sous une mousseline de brume.
+
+Une profonde tristesse s'empare de moi; j'prouve la sensation du marin
+qui quitte le port pour un long voyage. Je pars; mais quand reviendrai-je?
+Je te quitte, Paris; te retrouverai-je? Comment dfinir ces penses qui
+se heurtent confusment dans mon cerveau? C'est l-bas, au milieu de ce
+monceau de constructions, de ce labyrinthe de rues et de boulevards, que
+j'ai vu le jour; c'est sous cette mer de brume que s'est coule mon
+enfance! C'est toi, Paris, qui as su ouvrir mon coeur aux sentiments
+d'indpendance et de libert qui m'animent! Te voil captif aujourd'hui?
+L'heure de la dlivrance sonnera-t-elle pour toi? Je sais bien que la foi,
+la constance, ne manqueront jamais tes enfants; mais qui peut compter
+sans les hasards de la guerre?
+
+Pendant que mille rflexions naissent et s'agitent ainsi dans mon esprit,
+le vent me pousse toujours dans la direction de l'Ouest, comme l'atteste
+ma boussole. Aprs Saint-Cloud, c'est Versailles qui tale mes yeux les
+merveilles de ses monuments et de ses jardins.
+
+Jusqu'ici je n'ai vu que dserts et solitudes, mais au-dessus du parc la
+scne change. Ce sont des Prussiens que j'aperois sous la nacelle. Je
+suis 1,600 mtres de haut; aucune balle ne saurait m'atteindre. Je
+puis donc m'armer d'une lunette et observer attentivement ces soldats,
+lilliputiens vus de si haut.
+
+Je vois sortir de Trianon des officiers qui me visent avec des lorgnettes,
+ils me regardent longtemps; un certain mouvement se produit de toutes
+parts. Des Prussiens se chauffent le ventre sur le tapis vert, sur cette
+pelouse que foulait aux pieds Louis XIV. Ils se lvent, et dressent
+la tte vers le _Cleste_. Quelle joie j'prouve en pensant leur
+dpit.--Voil des lettres que vous n'arrterez pas, et des dpches que
+vous ne pourrez lire! Mais je me rappelle au mme moment qu'il m'a t
+remis 10,000 proclamations imprimes en allemand l'adresse de l'arme
+ennemie.
+
+J'en empoigne une centaine que je lance par dessus bord; je les vois
+voltiger dans l'air en revenant lentement terre; j'en jette plusieurs
+reprises un millier environ, gardant le reste de ma provision pour les
+autres Prussiens que je pourrai rencontrer sur ma route.
+
+Que contenait cette proclamation? Quelques paroles simples disant
+l'arme allemande que nous n'avions plus chez nous ni empereur, ni roi,
+et que s'ils avaient le bon sens de nous imiter, on ne se tuerait plus
+inutilement comme des btes sauvages. Paroles senses, mais jetes au
+vent, emportes par la brise comme elles sont venues!
+
+Le _Cleste_ se maintient 1,600 mtres d'altitude; je n'ai pas jeter
+une pince de lest, tant le soleil est ardent; car il n'est pas douteux
+que mon ballon fuit, et, sans la chaleur exceptionnelle de l'atmosphre,
+mon mauvais navire n'aurait pas t long descendre avec rapidit, et
+peut-tre au milieu des Prussiens. En quittant Versailles, je plane
+au-dessus d'un petit bois dont j'ignore le nom et l'exacte position. Tous
+les arbres sont abattus au milieu du fourr; le sol est aplani, une double
+range de tentes se dressent des deux cts de ce paralllogramme. A peine
+le ballon passe-t-il au-dessus de ce camp, j'aperois les soldats qui
+s'alignent; je vois briller de loin les baonnettes; les fusils se lvent
+et vomissent l'clair au milieu d'un nuage de fume.
+
+Ce n'est que quelques secondes aprs que j'entends au-dessous de la
+nacelle le bruit des balles et la dtonation des armes feu. Aprs, cette
+premire fusillade, c'en est une autre qui m'est adresse, et ainsi de
+suite jusqu' ce que le vent m'ait chass de ces parages inhospitaliers.
+Pour toute rponse, je lance mes agresseurs une vritable pluie de
+proclamations.
+
+C'est un panorama toujours nouveau qui se droule aux yeux de l'aronaute;
+suspendu dans l'immensit de l'espace, la terre se creuse sous la nacelle
+comme une vaste cuvette dont les bords se confondent au loin avec la vote
+cleste. On n'a pas le loisir de contempler longtemps le mme paysage
+quand le vent est rapide; si le puissant aquilon vous entrane, la scne
+terrestre est toujours nouvelle, toujours changeante. Je ne tarde pas
+ voir disparatre les Prussiens qui ont perdu leur poudre contre moi:
+d'autres tableaux m'attendent. J'aperois une fort vers laquelle je
+m'avance assez rapidement. Je ne suis pas sans une certaine inquitude,
+car le _Cleste_ commence descendre; je jette du lest poigne par
+poigne, et ma provision n'est pas trs-abondante. Cependant je ne dois
+pas tre bien loign de Paris. L'accueil que m'a fait l'ennemi en passant
+au-dessus d'un de ses camps ne me donne nulle envie de descendre chez lui.
+
+J'ai toujours remarqu, non sans surprise, que l'aronaute, mme une
+assez grande hauteur, subit d'une faon trs-apprciable l'influence du
+terrain au-dessus duquel il navigue. S'il plane au-dessus des dserts de
+craie de la Champagne, il sent un effet de chaleur intense, les rayons
+solaires sont rflchis jusqu' lui; il est comme un promeneur qui
+passerait au soleil devant un mur blanc. S'il trace, en l'air, son sillage
+au-dessus d'une fort, le voyageur arien est brusquement saisi d'une
+impression de fracheur tonnante, comme s'il entrait, en t, dans une
+cave.--C'est ce que j'prouve 10 heures 45 en passant 1420 mtres
+au-dessus des arbres, que je ne tarde pas reconnatre pour tre ceux de
+la fort d'Houdan.--Ma boussole et ma carte ne me permettent aucun doute
+cet gard. Mais ce froid que je ressens, aprs une insolation brlante,
+le gaz en subit comme moi l'influence; il se refroidit, se contracte,
+l'arostat pique une tte vers la fort; on dirait que les arbres
+l'appellent lui. Comme l'oiseau, le Cleste voudrait-il aller se poser
+sur les branches?
+
+Je me jette sur un sac de lest, que je vide par dessus bord, mais mon
+baromtre m'indique que je descends toujours; le froid me pntre
+jusqu'aux os. Voil le ballon qui atteint rapidement les altitudes de
+1000 mtres, de 800 mtres, de 600 mtres. Il descend encore. Je vide
+successivement trois sacs de lest, pour maintenir mon arostat 500
+mtres seulement au-dessus de la fort, car il se refuse monter plus
+haut!
+
+A ce moment, je plane au-dessus d'un carrefour. Un groupe d'hommes s'y
+trouve rassembl; grand Dieu! ce sont des Prussiens. En voici d'autres
+plus loin; voici des uhlans, des cavaliers qui accourent par les chemins.
+Je n'ai plus qu'un sac de lest. Je lance dans l'espace mon dernier
+paquet de proclamations. Mais le ballon a perdu beaucoup de gaz, par
+la dilatation solaire, par ses fuites, il est refroidi, sa force
+ascensionnelle est terriblement diminue. Je ne suis qu' une hauteur de
+420 mtres, une balle pourrait bien m'atteindre.
+
+Je regarde attentivement sous mes pas. Si un soldat lve son fusil vers
+moi, je lui jette sur la tte tout un ballot de lettres de 40 kilogrammes;
+mon navire arien allg de ce poids retrouvera bien ses ailes. Malgr mon
+vif dsir de remplir ma mission, je n'hsiterai pas perdre mes dpches
+pour sauver ma vie.
+
+Heureusement pour moi le vent est vif; je file comme la flche au-dessus
+des arbres; les uhlans me regardent tonns, et me voient passer, sans
+qu'une seule balle m'ait menac. Je continue ma route au-dessus de
+prairies verdoyantes, gracieusement encadres de haies d'aubpine.
+
+Il est bientt midi, je passe assez prs de terre; les spectateurs qui me
+regardent sont bel et bien, cette fois, des paysans franais, en sabots et
+en blouse. Ils lvent les bras vers moi, on dirait qu'ils m'appellent
+eux; mais je suis encore bien prs de la fort, je prfre prolonger mon
+voyage le plus longtemps possible. Je me contente de lancer dans l'espace
+quelques exemplaires d'un journal de Paris que son directeur m'a envoys
+au moment de mon dpart. Je vois les paysans courir aprs ces journaux,
+qui se sont ouverts dans leur chute, et voltigent comme de grandes
+feuilles emportes par le vent.
+
+Une petite ville apparat bientt l'horizon. C'est Dreux avec sa grande
+tour carre. Le _Cleste_ descend, je le laisse revenir vers le sol. Voil
+une nue d'habitants qui accourent. Je me penche vers eux et je crie de
+toute la force de mes poumons:
+
+--Y a-t-il des Prussiens par ici? Mille voix me rpondent en choeur:
+
+--Non, non, descendez!
+
+Je ne suis plus qu' 50 mtres de terre, mon guide-rope rase les champs,
+mais un coup de vent me saisit, et me lance subitement coutre un
+monticule. Le ballon se penche, je reois un choc terrible, qui me fait
+prouver une vive douleur, ma nacelle se trouve tellement renverse que ma
+tte se cogne contre terre.--M'apercevant que je descendais trop vite je
+me suis jet sur mon dernier sac de lest; dans ce mouvement le couteau que
+je tenais pour couper les liens qui servent enrouler la corde d'ancre
+s'est chapp de mes mains, de sorte qu'en voulant faire deux choses la
+fois j'ai manqu toute la manoeuvre. Mais je n'ai pas le loisir de mditer
+sur l'inconvnient d'tre seul en ballon. Le _Cleste_, aprs ce choc
+violent, bondit 60 mtres de haut, puis il retombe lourdement terre,
+cette fois j'ai pu russir lancer l'ancre, saisir la corde de soupape.
+L'arostat est arrt; les habitants de Dreux accourent en foule, j'ai un
+bras foul, une bosse la tte, mais je descends du ciel en pays ami!
+
+Ah! quelle joie j'prouve serrer la main tous ces braves gens qui
+m'entourent. Ils me pressent de questions.--Que devient Paris? Que
+pense-t-on Paris? Paris rsistera-t-il? Je rponds de mon mieux ces
+mille demandes qu'on m'adresse de toutes parts.--Je prononce un petit
+discours bien senti qui excite un certain enthousiasme.--Oui, Paris
+tiendra tte l'ennemi. Ce n'est pas chez cette vaillante population que
+l'on trouvera jamais dcouragement ou faiblesse, on n'y verra toujours que
+tnacit et vaillance. Que la province imite la capitale, et la France est
+sauve!
+
+Je dgonfle la hte le _Cleste_, faisant carter la foule par quelques
+gardes nationaux accourus en toute hte. Une voiture vient me prendre,
+m'enlve avec mes sacs de dpches et ma cage de pigeons. Les pauvres
+oiseaux immobiles ne sont pas encore remis de leurs motions!
+
+En descendant sur la place, plus de cinquante personnes m'invitent
+djeuner, mais j'ai dj accept l'hospitalit que m'a gracieusement
+offerte le propritaire de la voiture. Mon hte a lu par hasard mon nom
+sur ma valise, il a reconnu en moi un des voisins de son associ de la rue
+Bleue. Je mange gaiement, avec apptit, et je me fais conduire au bureau
+de poste avec mes sacs de lettres parisiennes.
+
+Je les pose terre, et je ne puis m'empcher de les contempler avec
+motion. Il y a sous mes yeux trente mille lettres de Paris. Trente mille
+familles vont penser au ballon qui leur a apport au-dessus des nuages la
+missive de l'assig!
+
+Que de larmes de joie enfermes dans ces ballots! Que de romans, que
+d'histoires, que de drames peut-tre, sont cachs sous l'enveloppe
+grossire du sac de la poste!
+
+Le directeur du bureau de poste entre, et parait stupfait de la besogne
+que je lui apporte. Je vois son commis qui ouvre des yeux normes en
+pensant aux trente mille coups de timbre humide qu'il va frapper. Il n'a
+jamais Dreux t pareille fte. On en sera quitte pour prendre un
+supplment d'employs; mais la besogne marchera vite: le directeur me
+l'assure. Quant au petit sac officiel, je vais le porter moi-mme Tours,
+par un train spcial que je demande par tlgramme.
+
+Qu'ai-je faire maintenant? A lancer mes pigeons pour apprendre mes
+amis que je suis encore de ce monde, et pour annoncer que mes dpches
+sont en lieu sr. Je cours la sous-prfecture, o j'ai envoy mes
+messagers ails. On leur a donn du bl et de l'eau, ils agitent leurs
+ailes dans leur cage. J'en saisis un qui se laisse prendre sans remuer. Je
+lui attache une plume de la queue ma petite missive crite sur papier
+fin. Je le lche; il vient se poser mes pieds, sur le sable d'une alle.
+Je renouvelle la mme opration pour le second pigeon, qui va se placera
+ct de son compagnon. Nous les observons attentivement. Quelques secondes
+se passent. Tout coup les deux pigeons battent de l'aile et bondissent
+d'un trait 100 mtres de haut. L, ils planent et s'orientent de la
+tte, ils se tournent vivement vers tous les points de l'horizon, leur bec
+oscille comme l'aiguille d'une boussole, cherchant un ple mystrieux. Les
+voil bientt qui ont reconnu leur route, ils filent comme des flches...
+en droite ligne dans la direction de Paris!
+
+
+II
+
+
+Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de retour
+ Paris par voie arienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage
+Lyon.--Les nouveaux dbarqus du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_.
+
+Du 1er au 15 octobre.
+
+Faire le rcit de mon voyage en chemin de fer de Dreux Tours, par
+Argentan, par le Mans; dire que dans toutes les gares j'tais reu comme
+le Messie tomb du ciel, questionn toujours, partout, et que les curieux
+m'ont empch de fermer l'oeil un seul instant pendant mon voyage
+nocturne, n'offrirait pas grand intrt. Je prfre arriver tout de suite
+ Tours o je suis rendu le 1er octobre sept heures du matin. Mais Tours
+n'est plus Tours; ce n'est plus la ville paisible et calme que j'ai connue
+jadis; o les affaires s'laboraient tranquillement et sans bruit.
+
+Les touristes et les flneurs ont cess de s'y donner rendez-vous; les
+commis-voyageurs ne s'y rencontrent plus dans les htels. Tours est anim,
+regorge de monde; c'est la seconde capitale de France; aussi m'est-il
+compltement impossible d'y trouver un traversin pour y reposer mes deux
+oreilles.
+
+Je fais un somme lger sur un divan de l'_htel de la Boule-d'Or_, et
+l'aprs-midi se passe en visites officielles. J'ai une longue entrevue
+avec l'amiral Fourichon, qui m'explique comment il n'a pas encore envoy
+de troupes au secours de Paris; je lance sur le pont de Tours mon
+beau pigeon tte brune, porteur d'une dpche chiffre; je vois M.
+Steenackers, M. Laurier, qui m'affirme qu'il a beaucoup de poigne, et que
+la France sera sauve par son ministre; je vois M. et Mme Crmieux, M.
+Glais-Bizoin, qui me prend pour un dput de la droite, et me fait un
+discours d'une heure. Je suis prsent le soir au conseil des ministres,
+et sans tre ni mdisant, ni mchante langue je ne puis m'empcher de dire
+que je ne vois nulle part le Carnot qui sauvera la France... Mais je n'ai
+pas la prtention ni l'autorit propres juger les hommes et les choses.
+
+La politique n'est pas mon affaire, j'ai rempli ma mission, remettant
+chacun les lettres qu'on m'a confies, rptant de mon mieux tout ce que
+j'avais dire; j'ai rsolu pendant la guerre d'tre aronaute. Revenons
+nos ballons!
+
+Quel pouvait tre le dsir le plus ardent d'un Parisien sorti de Paris
+au-dessus des nuages, c'tait de revenir par le mme chemin. On avait
+organis Tours une commission scientifique charge d'examiner, d'tudier
+la possibilit de semblables projets; aussi, les trois aronautes qui
+m'ont prcd et moi, nous sommes immdiatement appels donner notre
+avis ce sujet. MM. Mari Davy de l'Observatoire, M. Serret de l'Institut
+et les autres membres qui pendant la dure de la guerre ont contribu
+faire natre un grand nombre d'ides utiles et fructueuses, nous parlent
+d'abord de la nue de mmoires, de projets qu'ils reoivent des quatre
+coins de la France. Les inventeurs se sont montrs trs-nombreux, mais peu
+srieux. Quels rves insenss; quelles utopies, quelles bouffonneries!
+
+Je n'oublierai jamais le monsieur qui voulait faire revenir Paris un
+convoi de cent mille montgolfires, portant cent mille btes cornes,
+et celui qui voulait atteler deux mille pigeons un arostat, et des
+centaines d'autres inventeurs qui voulaient diriger les ballons avec
+des voiles latines, des phoques et des mts, comme un navire. Quant
+aux mmoires sur les ballons-poissons, les ballons-bateaux, les
+ballons-oiseaux, on en formerait dix encyclopdies. Pour ma part je
+suis obsd par les inventeurs qui me proposent les merveilles de leurs
+conceptions. L'un d'eux surtout me poursuit, il veut munir les ballons
+d'une grande voilure de son systme.
+
+--Mais, monsieur, je ne veux pas vous couter, il n'y a pas de vent en
+ballon, vos voiles ne seront jamais gonfles.
+
+--Ah! voil bien comme sont les hommes du mtier, vous chassez, sans mme
+l'couter, le gnie incompris. J'ai dj fait une grande invention, mais
+l'humanit m'a repouss. C'tait du papier cigarette fabriqu avec la
+racine mme du tabac. Personne n'en a voulu.
+
+Je me sauve, et je cours encore!
+
+Le plan que nous nous proposons de tenter pour rentrer dans Paris par la
+voie des airs n'exige pas des efforts d'intelligence bien extraordinaires.
+C'est celui auquel se sont arrts tous les praticiens senss. Voici en
+quoi il consiste, dans toute sa simplicit:
+
+On va envoyer des ballons et des aronautes Orlans, Chartres,
+Evreux, Dreux, Rouen, Amiens, dans toutes les villes non occupes
+par l'ennemi, dans toutes celles qui sont proches de Paris, et o le gaz
+de l'clairage ne fait pas dfaut.
+
+Chaque aronaute aura une bonne boussole, et, connaissant l'angle de route
+vers Paris, observera les nuages tous les matins au moyen d'une glace
+horizontale fixe o sera trace une ligne se dirigeant au centre de Paris.
+Quand il verra les nuages marcher suivant cette ligne, c'est--dire quand
+la masse d'air suprieure se dirigera sur Paris, il gonflera son ballon
+ la hte, demandera Tours, par le tlgraphe, des instructions, des
+dpches, et il partira. Son point de dpart est vingt lieues de Paris
+environ; il va chercher une ville qui, en y comprenant les forts, offre
+une tendue de plusieurs lieues; n'a-t-il pas bien des chances de la
+rencontrer dans ces circonstances spciales? S'il passe ct, il
+continuera son voyage et descendra plus loin, en dehors des lignes
+prussiennes. Quand le vent sera du nord, le ballon d'Amiens pourra partir;
+lorsqu'il soufflera du sud ou de l'ouest, les arostats d'Orlans et de
+Dreux se trouveront prts. Avec une douzaine de stations chelonnes sur
+plusieurs lignes de la rose des vents, les tentatives seront nombreuses.
+
+L'une d'elles aura de grandes chances de succs, surtout si la
+persvrance ne fait pas dfaut, et si l'on ne craint pas de renouveler
+frquemment les voyages. Si un ballon est assez heureux pour passer
+au-dessus de Paris, il descendra dans l'enceinte des forts. L, la
+campagne est assez vaste pour que l'atterrissage soit facile. Au pis
+aller, il pourra risquer la descente sur les toits si le vent n'est pas
+trop rapide. Enfin, s'il manque l'entre, il aura la sortie pour lui, o
+de nouveaux forts le protgeront. Dans tous les cas, il lui sera possible
+de lancer par dessus bord des lettres et des dpches.
+
+Nous verrons plus tard pourquoi ce projet n'a t ralis que
+trs-incompltement, comment il se fait que mon frre et moi soyons les
+seuls aronautes assez heureux pour avoir tent deux fois le voyage. Mais
+n'anticipons pas sur les vnements. Disons toutefois ds prsent que la
+commission scientifique a apport ici son concours le plus utile, et que
+M. Steenackers n'a jamais recul devant aucun sacrifice pour mener bonne
+fin une entreprise dont l'influence morale aurait t considrable.
+
+Les ballons de Paris, disions-nous, sont excellents pour un voyage, mais
+leur toffe est en coton; s'il faut qu'ils restent longtemps gonfls,
+qu'ils supportent un grand vent, ils se dchireront. N'oublions pas
+d'ailleurs que nous sommes seulement dans les premiers jours d'octobre et
+que pas un ballon neuf n'est encore sorti de Paris. Il est dcid qu'on
+fabriquera la hte des ballons de soie. Duruof sera charg de la
+construction avec le concours de Mangin et de Louis Godard; on commencera
+par confectionner un premier type. La commission m'envoie la hte Lyon
+pour acheter l'toffe ncessaire.
+
+_5 octobre_.--Je m'aperois que les chemins de fer fonctionnent pendant
+la guerre d'une faon bien singulire. Je passe deux grands jours et deux
+grandes nuits dans mon wagon, avant d'arriver dans la patrie de la soie.
+Les gares sont encombres partout de troupes, de voyageurs; c'est un
+dsordre pouvantable. Je passe Orlans, o j'apprends que l'arme de
+la Loire, qu'on attend Paris, n'existe que dans le cerveau des bons
+Franais qui voient les vnements couleur de rose, mais on me parle
+beaucoup de l'arme du Rhne. Lyon, j'aperois le drapeau rouge sur
+l'Htel-de-Ville, des braillards dans les rues, des caricatures chez les
+libraires, mais d'arme et de canons, point.
+
+--Ici, me dit-on, nous n'avons pas de troupes, mais, croyez-moi, monsieur,
+l'arme de la Loire est vraiment formidable. Je cours chez tous les
+fabricants de soie de la ville, accompagn d'un membre du conseil
+municipal, qui me sert de guide de la faon la plus obligeante, sous les
+auspices du prfet, M. Challemel-Lacour. Je fixe mon choix sur des pices
+roses et bleues; ce sont les seules que l'on puisse trouver de suite en
+quantit suffisante.
+
+J'en achte, pour le compte de l'tat, deux mille huit cents mtres,
+quatre francs cinquante, prix trs-modr, que le fabricant appelle avec
+raison un prix patriotique.
+
+Bientt, Tours, le nouveau thtre est transform eu atelier de
+construction. Je reviens avec mes ballots de soie; Duruof et Mangin ont
+dj dress des tables, fait l'pure pour la construction d'un arostat
+de 1200 mtres cubes. On se prpare couper l'toffe, on s'efforce de
+trouver des ouvrires. Quelques jours aprs, quatre-vingts aiguilles
+marchent sans cesse, car les ctes sont troites, et la longueur de la
+piqre qu'il s'agit de faire est considrable. Le travail est lanc avec
+activit, et se terminera dans un dlai de quinze jours.
+
+On n'a pas perdu le temps pendant mon absence; le vendredi 7, une
+exprience est faite avec un ballon captif de 20 mtres cubes pour
+connatre quelle hauteur un ballon est l'abri des balles de chassepot.
+Un arostat captif en papier est mont 400 mtres de haut. Dix-huit bons
+tireurs le visent cette hauteur. On ramne l'arostat terre, il est
+perc de 11 balles. A 500 mtres de haut, pas une balle n'a port. MM.
+l'amiral Fourichon et Glois-Bizoin assistaient l'exprience: ce dernier
+fit mme le coup de feu avec une grande habilet.
+
+J'utilise mes moments de loisir publier dans le _Moniteur Universel_ une
+srie d'articles sur _Paris assig_. On a soif de savoir ce qui se passe
+dans les murs de la capitale, les dtails que j'apporte sur la physionomie
+des bastions, sur les travaux effectus au bois de Boulogne, au
+Point-du-Jour, les rcits que je fais sur la formation des ambulances,
+sur l'organisation des gardes nationaux, excitent vivement l'attention
+de tous. Mais bientt, d'autres ballons viennent aprs moi apporter des
+nouvelles plus rcentes.
+
+Les arostats continuent en effet attirer l'attention gnrale. On
+apprend que Gambetta a confi sa fortune l'esquif arien, qu'il est
+descendu prs d'Amiens, aprs un voyage mouvant, rempli de dangers
+auxquels il a chapp comme par miracle. En mme temps que Gambetta, un
+deuxime arostat est parti de la place Saint-Pierre, conduit par M.
+Revilliod. L'arrive du ministre de l'intrieur Tours, le 11 octobre,
+produit une vritable rvolution; on ne doute pas que la face des choses
+va changer, chacun est persuad qu'une main nergique va enfin imprimer
+la France l'lan du salut et de la dlivrance.
+
+Peu de jours aprs, les descentes d'arostats se succdent. Farcot et
+Tracelet descendent en Belgique le 12 octobre. Bertoux et Van Roosebeke
+tombent Cambrai, et subissent un tranage prilleux. M. Bertoux est
+grivement bless, et Van Roosebeke, roul dans la nacelle, parvient
+sauver les pigeons voyageurs qu'il amne de Paris.
+
+On ne peut plus douter, non sans une joie indicible, que le service des
+ballons-poste est dfinitivement organis. Cependant je suis profondment
+surpris de ne pas voir mon frre Albert Tissandier parmi les nouveaux
+dbarqus du ciel.--Il devait partir le lendemain de mon dpart et voil
+plusieurs ballons qui viennent sans lui; les aronautes n'ont mme pas
+entendu parler de son dpart... Ce silence m'inquite, car je ne puis
+croire que mon frre ait renonc son projet.
+
+_Dimanche 16 octobre_.--Je rencontre rue Royale Tours un de mes amis.
+
+--Vous savez la nouvelle? me dit-il.
+
+--Quoi donc?
+
+--Votre frre Albert est ici. Nous venons de le voir, il vous attend
+djeuner, je vous cherche depuis ce matin.
+
+Je trouve mon frre _l'htel de l'Univers;_--nous nous jetons dans les
+bras l'un de l'autre. Il me raconte qu'il a manqu deux dparts, que son
+voyage a t retard, qu'il est parti enfin avec deux voyageurs.
+
+Voici le rcit qu'il a publi lui-mme de son ascension; j'en reproduis
+les passages les plus intressants.
+
+VOYAGE DU JEAN-BART.
+
+Le 14 octobre, une heure un quart, le ballon le Jean-Bart s'levait de
+Paris dans les airs, conduisant MM. Rane, maire du 9e arrondissement,
+et Ferrand, chargs d'une mission spciale du gouvernement. Outre les
+voyageurs confis mes soins, j'emportais avec moi 400 kilogrammes de
+dpches, c'est--dire cent mille lettres, cent mille souvenirs envoys de
+Paris par la voie des airs cent mille familles anxieuses! Par un soleil
+ardent et superbe, nous passons les lignes des forts, 1,000 mtres, nous
+distinguons nos ennemis qui en toute hte se mettent en mesure de nous
+envoyer des balles. Mais nous planons trop loin de la terre, pour que
+l'artillerie puisse nous faire peur; nous entendons les balles qui
+bourdonnent comme des mouches au-dessous de notre nacelle, et nous moquant
+des uhlans, des cuirassiers blancs, et de tous les Prussiens du
+monde, nous nous laissons mollement bercer par les ailes de la brise
+jusqu'au-dessus de la fort d'Armonviliers.
+
+L un spectacle plein de dsolation s'offre nos yeux. Les maisons, les
+habitations, les chteaux, sont dserts, abandonns: nul bruit ne s'lve
+jusqu' nous, si ce n'est celui de l'aboiement rauque et sinistre de
+quelques chiens abandonns.
+
+Plus loin, au milieu mme de la fort de Jouy, c'est un camp prussien qui
+s'tend sous notre nacelle; on remarque des travaux de dfense habilement
+organiss pour rpondre toute surprise. Les tentes forment deux lignes
+parallles aux extrmits desquelles s'lvent des remparts de gabions et
+de fascines. Prs de l nous apercevons un immense convoi de munitions
+qui couvre les routes entires; il est suivi d'une infinit de petites
+charrettes couvertes de bches blanches; des uhlans l'accompagnent
+en grand nombre. A la vue de notre arostat, ils s'arrtent, et nous
+devinons, malgr la distance qui nous loigne, qu'ils nous jettent un
+regard de haine et de dpit.
+
+Cependant le soleil chauffe nos toiles, et dilate le gaz qui les gonfle;
+les rayons ardents nous donnent des ailes, nous bondissons vers les plages
+ariennes suprieures, et bientt la terre disparat nos yeux. Quelle
+splendeur incomparable, quelle munificence innomme dans cette mer de
+nuages que semblent terminer des franges argentes aux clats vraiment
+blouissants! Au milieu du silence et du calme, nous admirons ces sublimes
+dcors du ciel, et pendant quelques secondes nous perdons de vue les
+misres terrestres. Je charge M. Ferrand de surveiller le baromtre
+pendant que je dessine la scne grandiose qui s'offre ma vue.
+
+Mais voil la nuit qui couvre de son manteau le ciel et la campagne. Il
+faut songer revenir terre, regagner le plancher des braves dfenseurs
+de la patrie. Nous voyons accourir des paysans qui nous crient tue-tte:
+Il n'y a pas de Prussiens ici! Vous tes prs de Nogent-sur-Seine,
+Montpothier; descendez vite! Tous ces cris nous dcident enfin, et nous
+tombons pour ainsi dire dans les bras de nos braves amis sans aucune
+secousse.
+
+Grce leur aide obligeante, celle de leur cur, dont nous ne saurions
+oublier l'accueil touchant, nous emportons vivement dpches et ballon.
+Les Prussiens ne sont pas loin, disent-ils; ils vous ont vu descendre, et
+peuvent vous surprendre. Allez-vous-en au plus vite. C'est ce que nous
+nous empressons de faire, et nous arrivons chez le sous-prfet de Nogent,
+M. Ebling. Une rception enthousiaste nous est offerte; nous le quittons
+bientt, ne voulant pas perdre un seul instant pour gagner Tours, o notre
+devoir nous appelle.
+
+Nous sommes obligs de faire un dtour immense, de passer par Troyes,
+Dijon, Nevers, Bourges, pour arriver enfin bon port.
+
+A peine nous sommes-nous retrouvs, mon frre et moi, que nous ne parlons
+plus que du retour Paris,--notre enthousiasme partag se multiplie par
+deux, nous voudrions dj tre en l'air!
+
+Comme certains dtails d'organisation pour le retour arien ne marchent
+pas mon gr, je me dcide demander une entrevue M. Gambetta.
+J'arrive au ministre, o je suis reu par M. Cavali, dit _Pipe-en-Bois,_
+chef du cabinet. Il m'introduit auprs de M. le Ministre de l'intrieur et
+de la guerre, qui m'accueille avec une bonne grce pleine d'affabilit.
+M. Gambetta me flicite sur mes projets, et m'apprend que M. Steenackers,
+nomm directeur des tlgraphes et des postes, se chargera du service des
+ballons. Puis, prenant un papier, il y crit ces mots:
+
+Je prie M. Steenackers d'activer le projet si courageux de M.
+Tissandier.
+
+M. Gambetta me serre la main et me congdie en me disant d'un ton
+dictatorial: Bonne chance et bon vent!
+
+Depuis ce jour, tous les chemins nous ont t ouverts pour activer nos
+Projets!
+
+
+III
+
+
+Lettres pour Paris par ballon mont.--Le bon vent souffle
+Chartres.--Cerns par les Prussiens!--Evasion nocturne.--L'htel du
+Paradis.--Allons chercher le vent!
+
+Du 15 octobre au 1er novembre.
+
+Cependant, la nouvelle de la construction d'un ballon s'est rpandue
+Tours; comme nous ne voulons pas renseigner l'ennemi sur nos projets, nous
+nous gardons bien de rien publier cet gard; aussi l'imagination du
+public se livre-t-elle toutes les fantaisies. Les mieux renseigns
+prtendent que l'on construit un ballon dirigeable, qui, coup sr, va
+rentrer Paris. L'apparition au bureau du tlgraphe d'une vaste bote
+aux lettres avec cette inscription: LETTRES POUR PARIS PAR BALLON MONT,
+accrdite singulirement cette manire de voir; j'ai beau dire partout
+que nous voulons seulement essayer un voyage prilleux, incertain, que la
+russite est douteuse, personne ne veut ajouter foi cette opinion. On se
+rpte de toutes parts: Un ballon va partir pour Paris, il va rentrer
+Paris. Comment? On l'ignore, mais on oublie que les deux mots tentative et
+succs sont souvent spars par un abme; l'esprit humain est ainsi fait
+qu'il croit toujours ce qu'il dsire, et souvent, sans rflexion, il se
+plat transformer le projet en fait accompli.
+
+Mon frre et moi nous recevons sans cesse de vritables ovations; on nous
+montre du doigt: Voil, dit-on, les aronautes qui vont rentrer Paris.
+J'enrage parfois, car je sais bien, hlas! que nous ne sommes pas
+encore dans l'enceinte des fortifications. Nous n'allons pas Paris,
+disons-nous, nous allons essayer d'y aller, c'est bien diffrent. Mais
+rien n'y fait. Nous recevons des lettres innombrables; ce sont des amis
+et des inconnus qui nous crivent: Voulez-vous tre assez bons pour vous
+charger de porter Paris la petite lettre que vous trouverez sous ce
+pli? En quelques jours, j'ai rempli de lettres pour la capitale tout un
+tiroir de ma commode. Les gens plus oss, plus indiscrets, viennent nous
+voir l'htel et nous demandent porter des paquets. On se figure qu'
+nous seuls nous reprsentons les messageries. Je n'oublierai jamais un
+monsieur que je n'avais jamais vu et qui vient me rveiller six heures
+du matin. Il me supplie de prendre la clef de son appartement Paris pour
+visiter ses meubles, et de lui dire mon retour si son mobilier est
+en bon tat. Il me charge en outre de rassurer sa bonne, qui doit tre
+trs-inquite sur son sort. Je n'avais jamais ferm une porte sur le nez
+de personne, mais ce jour-l, je me suis offert avec dlices cette petite
+satisfaction.
+
+Pendant que les lettres pleuvent sur nos ttes comme la grle au mois de
+mars, mon frre et moi nous nous occupons de faire tous nos prparatifs.
+La construction du ballon de soie, malgr les efforts de Duruof, trane en
+longueur; la commission scientifique nous engage ne pas attendre plus
+longtemps. Mon frre va chercher son ballon le _Jean-Bart_ qui est rest
+Dijon, et M. Revilliod, qui a appris nos projets, se propose spontanment
+pour tenter un voyage. D'aprs les renseignements fournis par
+l'Observatoire, il y a des chances pour que le vent sud-ouest rgne
+longtemps en France cette poque; c'est Chartres que s'excutera la
+premire tentative. La commission me prie de fournir mon concours au
+dpart de M. Revilliod, pendant que mon frre court aprs le ballon qui
+devra plus tard nous servir nous-mmes.
+
+Je fais l'acquisition d'une bonne boussole. M. Mari Davy, de
+l'Observatoire, me donne l'angle de route de Paris Chartres. Nous
+emballons un arostat, nous prenons une provision de ballons en papier
+qui nous serviront examiner la direction du vent. Nous allons voir M.
+Steenackers qui nous confie des dpches, nous donne toutes les lettres de
+recommandations, de rquisitions, propres faciliter le dpart, et
+nous voil bientt partis, Revilliod, Gabriel Mangin qui se chargera du
+gonflement et moi. Nous tions loin de souponner les aventures qui nous
+attendaient!
+
+_Jeudi 20 octobre_.--Nous sommes Chartres. L'Observatoire s'est montr
+prophte. Le vent souffle du sud-ouest, Mangin gonfle de suite le ballon.
+Il a fallu se donner bien du mouvement pour obtenir douze cents mtres
+de gaz sance tenante, car les gazomtres, Chartres, ne sont pas
+volumineux. La veille, le directeur de l'usine a dclar que le gonflement
+tait impossible, mais le prfet a pris notre parti avec beaucoup
+d'nergie, de patriotisme, et nous a tirs d'un grand embarras. Il fait
+venir le directeur de l'usine.
+
+--Il faut absolument, lui dit-il, que vous fournissiez ces messieurs
+douze cents mtres cubes de gaz.
+
+--Mais, monsieur le prfet, je n'ai que ce volume de gaz dans mes
+gazomtres, et c'est prcisment ce que la ville va m'absorber pour
+l'clairage de la nuit.
+
+--Eh bien! vous n'clairerez pas la ville, on ne vous fera aucun procs,
+je me charge de tout.
+
+Voil comment les becs de gaz, Chartres, n'ont pas t allums dans la
+nuit du 19 au 20 octobre. Les rues taient noires comme un four teint,
+mais personne ne songeait se plaindre: on savait dans quel but il
+fallait se passer de lumire.
+
+Le jeudi, midi, le ballon est gonfl, mais le vent est d'une violence
+extrme. Le commandant Duval, qui est Chartres avec 1,200 marins, nous
+a envoy une trentaine de matelots, qui ont toutes les peines du monde
+matriser l'arostat. On nous dit en ville que les Prussiens ne sont pas
+loin, qu'il est temps de partir; d'ailleurs, depuis quelques jours, les
+vnements sont accablants, dsastreux. Orlans vient d'tre pris par
+l'ennemi; Dreux a t envahi; Soissons a capitul, et au moment o
+nous faisons les prparatifs du dpart, Chteaudun est impitoyablement
+bombard. Mais les nouvelles venues de Paris ont affermi le courage de
+tous; on a foi dans le triomphe final; Gambetta vient de nous dire: A
+Paris, le peuple, de jour en jour plus hroque, prpare le salut de la
+France.
+
+A deux heures, les rafales s'lvent puissantes et terribles; le ballon
+est tellement tortur, secou, pench, que c'est un miracle s'il ne crve
+pas. M. Revilliod est calme, plein de rsolution; malgr la tempte, il va
+partir. Au moment o il se dispose monter dans la nacelle, un officier
+nous aborde et nous remet une lettre du commandant, M. l'aronaute est
+prvenu que s'il ne peut partir immdiatement, il doit brler son
+ballon et ses dpches, s'il veut les sauver des mains de l'ennemi. Le
+commandant demeure deux pas; nous courons chez lui. Nous le trouvons
+avec ses officiers.
+
+Un grand feu flambe dans la chemine, il y jette une quantit de lettres
+et de papiers.
+
+--Messieurs, nous dit-il, j'ai ordre d'vacuer Chartres, qui ne sera pas
+dfendu; si vous ne pouvez partir, brlez tout, les Prussiens peuvent tre
+ici dans un quart d'heure.
+
+Nous revenons vers le ballon; les marins sont dj partis, et les rues
+sont sillonnes de bataillons de mobiles qui se retirent. Par surcrot de
+malheur, le vent a t si violent qu'un accident irrparable est survenu.
+Le ballon, enlev par la rafale, s'est heurt contre les arbres; les
+caoutchoucs de la soupape ont t enlevs, les clapets se sont ouverts, et
+l'arostat se vide; Gabriel Mangin achve le dgonflement. On nous avertit
+que les Prussiens vont arriver. Nous nous demandons s'il n'est pas prudent
+de mettre immdiatement le feu tout le matriel. Mais comment des
+aronautes auraient-ils le courage de brler leur navire? Nous prfrons
+cacher le ballon dans l'usine, derrire un monceau de charbon. Le
+directeur nous avertit qu'il ne veut pas prendre la responsabilit de
+ce qui surviendra, mais brler pour brler, n'est-il pas prfrable
+d'attendre au dernier moment?
+
+Nous allons la gare du chemin de fer.
+
+--Tout est coup, nous dit-on, les trains ne partent plus.
+
+Le bureau du tlgraphe est dsert. A la prfecture, nous apprenons que
+le prfet est parti. En ville, on dit partout que les Prussiens cernent
+Chartres, nous voil pris comme dans une souricire, et en notre qualit
+d'aronautes, nous ne tenons que mdiocrement tre prsents nos
+ennemis.
+
+C'est ainsi que j'assiste une premire dbcle, bien loin de me douter
+alors que ce spectacle n'est que le prlude insignifiant d'un drame
+pouvantable, dont nous allions voir les tableaux navrants se drouler
+devant nous pendant quatre mois. Les boutiques se ferment, les habitants
+rentrent, Chartres est un dsert, mais derrire chaque porte, les coeurs
+palpitent, les femmes tremblent, et sans dfense, sans moyens de secours,
+chacun attend avec anxit.
+
+Le jour est bientt son dclin; il est certain que les Prussiens
+n'entreront ici que demain matin. Nous avons devant nous toute une nuit
+pour nous vader. Malgr l'ordre du commandant, nous voulons au moins
+sauver notre matriel, et nous courons la ville pour trouver une voiture
+ notre usage et une charrette pour le ballon. Mais le problme est bien
+plus difficile rsoudre que nous ne pouvions le croire. Un premier
+loueur nous rpond avec beaucoup de flegme:
+
+--Vous comprenez, messieurs, que ma voiture, escorte par un ballon,
+pourra certainement quitter Chartres, mais je ne suis pas bien sr qu'elle
+y rentre; je prfre la garder dans ma remise.
+
+Le cocher qui entendait ces paroles ajoute avec vivacit:
+
+--D'ailleurs ce n'est pas moi qui me chargerai de vous conduire, les
+Prussiens entourent la ville, nous serons pris!
+
+Malgr nos instances, le loueur de remises est inflexible comme le destin,
+il nous abandonne notre malheureux sort.
+
+Nous finissons par rencontrer un voiturier intelligent et courageux qui se
+charge de nous tirer d'affaire.
+
+--J'ai un de mes amis, nous dit-il, qui arrive de Dreux, o les Prussiens
+ne sont plus. Je vous affirme que l'on peut passer sur la route de Dreux,
+ moins que les uhlans n'y aient paru depuis deux heures; mais le gros
+de l'arme ennemie est de l'autre ct de Chartres. Nous partirons dix
+heures du soir, sans lumire, sans bruit, nous trouverons bien quelque bon
+chemin. Je connais le pays.
+
+A 10 heures, Chartres tait dsert; si vous aviez pass prs de l'usine
+ gaz ce moment, vous auriez vu sur la route un petit omnibus
+quatre places, attel d'un bon cheval. Vous auriez aperu plus loin une
+charrette, sur laquelle une dizaine d'hommes chargeaient un gros ballot
+lourd et massif. C'tait notre ballon. Une nuit obscure vint nous donner
+son aide. Nous filons au trot dans l'omnibus, un voiturier nous suit dans
+la charrette charge de l'arostat. Nous avons donn nos instructions au
+cocher.
+
+--Si vous voyez des Prussiens, filez au grand galop; s'ils sont en petit
+nombre et s'ils veulent vous arrter, nos revolvers feront leur service.
+Nous sommes quatre avec l'aide-aronaute, nous avons vingt-quatre balles
+notre disposition.
+
+Nous quittons Chartres; nous sommes bientt arrts par un poste de gardes
+nationaux; on nous demande nos papiers; on nous laisse passer. Nous
+continuons notre route au milieu de l'obscurit, et, pendant une heure, le
+silence de la nuit n'est troubl que par le roulement de nos voitures. La
+fatigue nous fait fermer les yeux; nous commenons nous endormir, quand
+notre vhicule est arrt brusquement.
+
+--Voil les Prussiens, s'crie d'une voix trangle notre aide-aronaute.
+
+Je me rveille en sursaut et j'aperois une dizaine d'hommes couverts de
+grands manteaux blancs. Ils ont saisi notre cheval par la bride!...
+
+Ces Prussiens taient simplement de braves mobiles normands, qui
+nous prenaient eux-mmes pour des ennemis, et se figuraient que nous
+emportions, dans notre charrette les richesses de la ville de Chartres.
+
+Nous rions bien de notre double mprise, et nous continuons gaiement notre
+chemin. A une heure du matin, nous arrivons Dreux, nous traversons la
+ligne des avant-postes franais sans que le moindre qui vive retentisse.
+
+--Voil, disons-nous, une ville bien garde.
+
+Nous arrivons, en effet, sur la place sans rencontrer un factionnaire. Un
+corps de garde s'offre notre vue. Nous y entrons. Je montre au chef de
+poste nos papiers, les lettres de rquisition s'adressant l'autorit
+militaire, je le prie de nous aider trouver un asile. Les chevaux n'ont
+pas mang, il leur faut une place dans une curie.
+
+--Dreux est bien encombr, nous dit-on, et je ne sais si vous aurez de
+bons lits, mais on vous donnera toujours bien un abri. Je vais vous mener
+ l'_Htel du Paradis_.
+
+Nous frappons la porte. Une vieille mgre arrive de trs-mauvaise
+humeur.--Madame, dit trs poliment l'officier qui nous sert de guide, ces
+messieurs ont des lettres de recommandation du gouvernement, ils sont
+chargs d'une mission importante, ils sont fatigus et dsirent une
+chambre, une place l'curie pour leurs chevaux.
+
+La patronne rplique trs-insolemment:--On ne vient pas chez les gens
+deux heures du matin. Je n'ai pas de place. Et puis je ne connais pas ces
+hommes-l, dit-elle en nous montrant, je ne peux pas loger les premiers
+venus.
+
+L'amabilit de la patronne du _Paradis_ nous fait monter la moutarde au
+nez. Nous ne rpliquons rien; l'officier, comme nous, est furieux; nous
+partons et nous revenons avec quatre hommes et un caporal. Nous frappons
+une seconde fois la porte de l'htel, et toujours trs-poliment, nous
+disons la patronne:
+
+--Ouvrez vos portes, nous allons fouiller votre maison. Nous allons voir
+si la place manque.
+
+La dame de l'_Htel du Paradis_ est devenue muette sous l'effet d'une
+exaspration rentre. Mais bientt sa langue a retrouv le mouvement.
+
+--Monsieur, dit-elle l'officier, c'est indigne; je prfrerais recevoir
+les Prussiens que tous les mobiles comme vous qui nous maltraitent. Vous
+tes tranger Dreux; si vous tiez de la garde nationale, les choses se
+passeraient diffremment.
+
+--Vous traitez bien, madame, m'criai-je, un officier franais qui
+vient ici dfendre votre ville, votre maison; je vous flicite de votre
+patriotisme.
+
+Cependant, nous nous assurons que l'htel est plein; mais il y a bel et
+bien des places l'curie, et nos chevaux y prennent le repos jusqu'au
+lendemain, malgr les rclamations de la patronne.
+
+Je n'ai cit cette histoire que pour montrer comment certains Franais
+comprenaient la guerre; le fait malheureusement n'est pas isol, et ce
+n'est pas sans raison que l'on a dit que bien des paysans, bien des
+habitants de province, prfraient ouvrir leurs bras l'ennemi qu' ceux
+qui combattent pour la patrie. Nos soldats ont parfois trouv un mauvais
+accueil, bien des officiers me l'ont affirm; il aurait fallu, dans ces
+cas-l, ne pas craindre de parler le revolver la main; on n'aurait pas
+d avoir de piti pour les faux Franais qui, par un sentiment d'gosme
+ignoble, se refusaient d'apporter leur concours l'oeuvre de la dfense
+nationale.
+
+Revilliod, Mangin et moi, nous passons la nuit au poste.
+
+Le lendemain, nous faisons une visite au sous-prfet de Dreux. Il apprend
+avec dsespoir que Chartres n'a pas rsist.
+
+--Que voulez-vous que je fasse; je n'ai que 8,000 mobiles Dreux?
+Chartres avait 12,000 soldats!
+
+--Mais n'y a-t-il pas ici de l'artillerie, des canons? On le dit en ville.
+
+--Chut! s'crie le sous-prfet en me parlant bas l'oreille. Nous avons
+deux canons, mais il n'y a de munitions que pour les charger sept fois
+chacun!
+
+Deux jours aprs, nous tions revenus Tours. Je retrouve mon frre qui a
+lui-mme retrouv son ballon. Chartres a t occup le lendemain de notre
+dpart.--C'est au Mans que vont maintenant commencer nos tentatives.
+Revilliod et Mangin seront des ntres; il y aura ainsi deux ballons prts
+ partir ensemble quand le vent sera favorable.
+
+_22 octobre_.--Nous sommes au Mans dans la nuit, le ballon est dbarqu
+la gare.
+
+--Surveillez-le bien, dis-je au sous-chef de gare. Nous viendrons le
+prendre demain matin de bien bonne heure.
+
+A 6 heures du matin nous demandons le ballon.--Pas de ballon. Un employ
+maladroit l'a expdi Tours croyant qu'il venait directement de Paris.
+Me voil forc d'aller Tours avec Revilliod. Je commence avoir une
+vritable indigestion des chemins de fer surchargs de trains qui font des
+courses de lenteur. Il a fallu 40 heures pour aller Lyon. Nous mettrons
+cette fois 6 heures pour nous rendre Tours. Chaque gare est encombre de
+troupes, de francs-tireurs; c'est un remue-mnage inou; chaque station,
+on ajoute des wagons, et on attend une heure. Revilliod reprend son ballon
+le _George Sand_ qu'il reporte au Mans.
+
+_23 octobre_.--Nous rejoignons notre collgue aujourd'hui avec le
+_Jean-Bart_. Nous voil dans le dpartement de la Sarthe, qui est aussi,
+comme nous l'avons appris, la patrie de Coutelle, le clbre arostier de
+Fleurus. A une station, nous nous sommes croiss avec les voyageurs
+d'un nouveau ballon descendu rcemment. L'un d'eux est un de mes amis
+d'enfance, Gaston Prunires, que je n'avais pas vu depuis 12 ans! Il m'a
+montr le _Journal Officiel_ de Paris, o est insre une dpche que
+nous avons envoye par pigeons, prvenant les Parisiens de donner aide
+et protection aux ballons qu'ils pourront apercevoir au-dessus de leurs
+ttes.
+
+Le lendemain de notre arrive au Mans, nous rendons visite au prfet, M.
+Georges Lechevalier, qui est un ancien camarade de collge de mon frre;
+il nous accueille de la faon la plus obligeante, et nous prte le plus
+utile concours. Une fois nos dispositions prises pour le gonflement, il
+faut bon gr mal gr patienter, car le vent est dfavorable: il souffle du
+nord, et il n'y a gure de chance de le voir tourner rapidement vers le
+sud-ouest. Je ferai remarquer ici que le projet adopt l'origine n'a
+pas t ralis. Pendant notre sjour au Mans, le vent ne nous a pas
+favoriss. Mais il aurait d y avoir un ballon Amiens, Rouen, et,
+cette poque, ceux-l auraient pu plusieurs fois tenter le voyage dans
+d'excellentes circonstances.
+
+Le dimanche 30 octobre, l'arostat est gonfl sur les bords de la Sarthe.
+On excute plusieurs ascensions captives pour sonder l'air. Nous enlevons
+dans la nacelle quelques officiers, bien loin de souponner alors que
+plus tard nous devions nous retrouver la mme place, comme arostiers
+militaires, sous les ordres du gnral Chanzy. Le temps est calme et le
+ballon plane immobile au-dessus de la Sarthe, o il se reflte comme dans
+un miroir. Une foule considrable assiste nos ascensions captives et
+attend avec impatience le moment du dpart. Mais le vent est toujours
+impitoyablement tourn au nord et au nord-ouest.
+
+L'arostat est confi la garde d'un poste de zouaves pontificaux; ces
+braves soldats viennent d'arriver de Rome avec Charette.
+
+Les journes se passent et le bon vent n'arrive pas. Toujours vent
+nord-ouest. M. Mari Davy nous tlgraphie que les circonstances
+atmosphriques ne changeront probablement pas avant longtemps. Ah! si
+nous tions Rouen, nous pourrions partir et les courants ariens nous
+entraneraient doucement sur Paris. En faisant cette rflexion, il me
+prend l'ide d'imiter Mahomet qui marche vers la montagne. Le vent ne veut
+pas venir nous trouver. Allons le chercher.
+
+Revilliod et Mangin restent au Mans avec un ballon; et nous voil partis,
+avec l'arostat le _Jean-Bart_, qu'il faut traner pniblement, de gare
+en gare, car le chemin de fer fonctionne difficilement. Le train s'arrte
+toutes les dix minutes, et passant par des voies dtournes, il met
+vingt-quatre heures pour gagner le chef-lieu de la Seine-Infrieure.
+
+
+IV
+
+
+Premire tentative de retour Paris par ballon.--Prparatifs du
+voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.-Le
+djeuner en ballon.--Le vent a tourn.--En ballon captif.
+
+Du 1er au 8 novembre 1870.
+
+Nous arrivons Rouen, mon frre et moi, le 2 novembre, avec le ballon le
+_Jean-Bart_. Le prfet a t prvenu de nos projets; il a eu l'obligeance
+de faire mettre notre disposition un grand local o l'arostat
+pourra tre ventil et vernis neuf. C'est la grande salle de bal du
+Chteau-Baubet, le Casino de l'endroit, qui se transforme ainsi en atelier
+arostatique. L'inspecteur du tlgraphe envoie ses facteurs qui nous
+aident avec beaucoup de zle dans l'opration de vernissage, vilaine
+besogne qui consiste enduire l'arostat d'huile de lin cuite sur toute
+sa surface. Le ballon ventil est gonfl l'air, on pntre dans son
+intrieur, afin d'examiner, par transparence, l'toffe dans toute son
+tendue.
+
+Chaque fois qu'un petit trou se montre, il est bouch avec une pice: la
+plus petite piqre est cache sous une feuille de baudruche. C'est mon
+frre qui s'occupe surtout de cette besogne avec un soin scrupuleux;
+il fallait la guerre pour transformer ainsi un architecte de talent en
+rparateur de ballons.
+
+Mais nous sommes seuls; c'est nous qui conduirons notre arostat: s'il
+fuit, s'il est en mauvais tat, qui donc, si ce n'est nous, en subira la
+consquence? Le voyage sera peut-tre long, prilleux; ayons au moins
+un bon arostat, bien rpar, bien impermable. S'il arrive un malheur,
+n'ayons aucun reproche nous faire!
+
+Pendant quelques jours, le vent n'est pas favorable; il souffle plein nord
+et nord-est. La patience est devenue de notre part, une ferme rsolution.
+L'accueil que nous recevons Rouen est si affable, si gracieux, que le
+temps se passe assez vite, malgr les nouvelles de la guerre, toujours
+dsastreuses, qui accablent le pays. Nous avons appris au Mans l'infme
+trahison de Bazaine, qui a soulev dans toute la foule un cri d'horreur
+et de dgot[4]. Voil que Dijon vient de succomber sous les coups d'une
+arme de 10,000 Badois. Quand s'arrtera donc la srie des malheurs qui
+frappent la France sans trve, sans piti? Parfois le dcouragement
+trouble notre esprit, mais ce n'est qu'une impression fugitive; non, la
+France ne peut pas tomber, Paris rsiste, et l'ennemi sera cras sous ses
+murs. Voil ce que nous disions tous au mois de novembre. Voil ce que
+l'on rptait alors dans toute la France!
+
+[Note 4: Ce chapitre a t crit quelques jours aprs la proclamation
+de M. Gambetta qui qualifiait lui-mme de _trahison_ la conduite du
+marchal Bazaine. Sans doute aujourd'hui nous ne serions plus si
+affirmatif, nous disant que l'histoire seule sera le grand juge.--Mais
+nous ne voulons pas dnaturer notre rcit, ici comme ailleurs, en lui
+tant le caractre de l'impression premire,]
+
+_6 novembre_.--Le vent a pass momentanment au nord-est. D'aprs les avis
+de l'Observatoire, il faut ouvrir l'oeil, le vent nord-ouest favorable
+pourrait bien rgner d'une faon durable, d'un moment l'autre.
+
+Pour tre prts toute heure du jour et de la nuit, nous prenons la
+rsolution de gonfler le _Jean-Bart_, afin qu'il puisse partir subitement
+ l'instant voulu. Une foule considrable assiste au gonflement qui
+s'opre dans d'excellentes conditions prs de l'usine gaz. Voil les
+lettres pour Paris qui recommencent surgir de toutes parts. On nous suit
+dans la rue, on nous supplie de prendre encore une lettre bien lgre. A
+l'htel, en rentrant, il y a toujours notre adresse tout un paquet de
+petites lettres, qui, quoique bien lgres, finissent par faire un ballot
+trs-lourd. Nous prenons des deux mains, bien heureux de faire des
+heureux, mais ayant toujours soin d'ajouter: Votre lettre suivra notre
+destine, il n'y a pas de garantie pour le succs. Nous essayons, voil
+tout! Le directeur du bureau de la poste ajoute ces paquets quatre sacs
+de lettres pesant 250 kilogrammes, ce qui met entre nos mains une centaine
+de mille lettres venant des quatre coins de France. Ah! si nous
+pouvions les apporter Paris. Que de bndictions, que de marques de
+reconnaissance nous seraient donnes! Comment songer sans motion cette
+belle perspective!
+
+L'opration du gonflement est assez longue, car nos hommes d'quipe
+improviss n'ont jamais touch un ballon. Il faut tout surveiller de prs.
+J'ai t oblig de prparer le _cataplasme_ arostatique, form de suif
+fondu et de farine de lin, et destin boucher les joints de la soupape;
+en ma qualit de chimiste, j'ai parfaitement russi cette petite cuisine.
+Nous descendons nous-mmes les sacs de lest autour du filet; le ballon est
+couvert d'huile, et nos vtements ne tardent pas tre aussi luisants que
+notre arostat. Il n'est dcidment pas agrable de seller soi-mme le
+cheval qu'on doit monter, et surtout de cirer ses harnais!
+
+Mon frre montre le ballon un inventeur avec lequel nous avons dn la
+veill, l'_Htel d'Angleterre_. Il nous expliquait son systme avec un
+enthousiasme fougueux.--Je veux runir, disait-il, un grand nombre de
+ballons, dans une charpente lgre ayant forme de navire; mon appareil,
+muni de mts, de voilures, pourra louvoyer dans les airs! En face de
+nous, un Anglais souriait. J'ai su depuis que c'tait un des plus clbres
+ingnieurs de la Grande-Bretagne.
+
+En voyant le _Jean-Bart_, la tnuit de l'toffe arostatique, en
+s'apercevant que l'appareil oscille si facilement sous le moindre souffle
+de l'air, l'inventeur a enfin ouvert les yeux. Il est guri de sa folie!
+Je ne m'attendais pas voir mon frre faire une cure aussi merveilleuse!
+
+A cinq heures, le _Jean-Bart_ est gonfl.
+
+J'observe attentivement les nuages, leur direction, ma boussole et
+ma carte la main. Connaissant l'angle de Rouen avec le mridien
+astronomique, et la dclinaison, je puis tracer sur le sol une ligne
+qui s'tend vers le centre de Paris. Nous partirons quand les nuages se
+dirigeront suivant cette ligne, quand nos petits ballons d'essai prendront
+bien cette direction. Les conditions atmosphriques ne permettent pas
+encore de lancer le ballon dans l'espace. Attendons le nord-ouest;
+beaucoup d'habitants de Rouen regardent comme nous le ciel, les
+girouettes, et se demandent: Quand le vend nord-ouest soufflera-t-il?
+
+Les nouvelles que l'on apprend le soir au bureau du tlgraphe ne sont
+pas trs rassurantes. Les Prussiens sont sept lieues de Rouen. Si notre
+dpart est ajourn, il serait bien possible que les aronautes soient
+dlogs de Rouen, comme ils l'ont t de Chartres. Pendant la nuit, nous
+faisons, mon frre et moi, une srie de rflexions tantt agrables,
+tantt peu rassurantes. Mais notre imagination ouvre Paris nos yeux. La
+possibilit du succs fait oublier celle d'un chec. On a fait courir le
+bruit que les Prussiens condamnaient mort les aronautes qu'ils avaient
+pris, et, dans nos rves, nous nous voyons parfois fusills comme des
+espions! Mais qu'est-ce que la vie de tels moments? Ne les compte-t-on
+pas par milliers, les hros qui meurent sur le champ de bataille? Ne
+saurons-nous pas, s'il le faut, nous aventurer aussi bien dans la nacelle
+d'un ballon que prs de l'afft d'un canon.
+
+Le lendemain, 7 novembre, nous gommes rveills en sursaut. C'est un
+ancien marin qui a surveill le gonflement et qui entre prcipitamment
+dans notre chambre.
+
+--Messieurs, dit-il tout mu, je crois que le vent souffle vers Paris;
+voyez donc si je ne me trompe pas!
+
+D'un bond je me prcipite sur le balcon de l'htel o nous logeons. Les
+nuages se refltent dans la Seine qui s'tend sous mes yeux; ils se
+dirigent bien, en effet, vers le sud-est, mais il est de toute ncessit
+de confirmer cette observation en lanant des ballons d'essai.
+
+Nous courons l'usine gaz. Un petit ballon de caoutchouc est gonfl,
+lanc dans l'espace, le vent de terre le jette d'abord au-dessus de nos
+ttes, mais le courant suprieur lui fait dcrire dans le ciel une ligne
+parallle celle que j'ai trace sur le sol et qui donne la route de
+Paris! Nos coeurs bondissent de joie, d'motion, d'esprance.
+
+L'inspecteur du tlgraphe est prvenu la hte, il annonce Tours notre
+dpart; une heure aprs on remet entre nos mains la dernire instruction
+du gouvernement[5].
+
+[Note 5: Voici la dpche qui nous a t remise au moment du dpart:
+Extrme urgence, Rouen de Tours--Directeur gnral inspecteur
+Rouen--Dites Tissandier de partir et de dire Paris, nos amis, que
+nous sommes prts mourir tous pour sauver l'honneur du pays.]
+
+Le directeur de la poste ne tarde pas accourir avec un nouveau sac de
+lettres importantes. Nous rentrons prcipitamment l'htel prendre nos
+paquets; notre voiture est suivie dans la rue par une foule considrable,
+et grand nombre de Rouennais nous mettent dans la main leurs dernires
+lettres pour Paris.
+
+A onze heures, mon frre et moi nous montons dans la nacelle. Le vent n'a
+pas vari depuis le matin. Nos sacs de dpches sont attachs au bordage
+extrieur. Notre malle, nos couvertures pendent au cercle du ballon. Une
+foule si compacte entoure l'arostat que nous procdons avec peine
+l'quilibrage. On jette mme dans la nacelle les dernires lettres. Une
+vieille dvote remet mon frre une mdaille bnite et une prire qui,
+dit-elle, nous porteront bonheur.
+
+Un monsieur trs-bien mis me donne un papier pli que j'ouvre. C'est le
+prospectus d'une maison d'habillement, d'un BON DIABLE rouennais. Cette
+plaisanterie de mauvais got me fait fcher tout rouge, et met fin la
+pluie de missives. On fait reculer la foule. Les mains qui retiennent
+la nacelle se soulvent sous nos ordres, le ballon bientt s'lve avec
+majest au milieu des cris d'enthousiasme de toute la foule.
+
+Le public suit de terre notre direction et trois quarts d'heure aprs
+l'ascension, le gouvernement recevait Tours le tlgramme suivant qu'il
+publiait le lendemain dans son _Journal officiel_:
+
+Rouen, 7 novembre, midi.
+
+Inspecteur Rouen directeur gnral Tlgraphes Tours. Le ballon le
+_Jean-Bart_ mont par MM. Tissandier frres est parti 11 heures et demie
+se dirigeant sur Paris, au milieu des acclamations.
+
+Vent favorable. Temps brumeux, ils font bonne route. Ces messieurs
+emportent lettres, paquets et dpches.
+
+Le ballon le _Jean-Bart_, en quittant terre, passe au-dessus des
+gazomtres de l'usine; il bondit mollement au-dessus des nuages, en
+traant dans l'espace une courbe gracieuse; puis il s'arrte un instant,
+immobile, hsitant comme l'oiseau qui cherche sa route. Il tourne sur
+son axe, oscille lentement et s'abandonne enfin au courant arien qui
+l'entrane.
+
+Nous sommes 1,200 mtres d'altitude: la ville de Rouen est vraiment
+admirable, vue du haut de notre observatoire flottant. A nos pieds, l'le
+Lacroix d'o nous venons de quitter terre, se baigne dans l'onde azure de
+la Seine. Plus loin, le fleuve traverse la ville, comme un ruban jet au
+hasard au milieu des maisonnettes d'une bote de jouets de Nuremberg. Un
+soleil d'automne colore de tons vigoureux ce dlicieux tableau qu'encadre
+un cercle de brume; l'air est semi-transparent, mais le coloris de la
+scne terrestre, pour tre moins vif, moins clatant qu'au milieu de
+l't, n'en est pas moins pur et moins beau.
+
+La plaine o le ballon s'est gonfl tout l'heure est littralement
+cache sous les ttes humaines, qui toutes sont diriges vers nous! Les
+hommes lvent les bras vers le ciel, les femmes agitent leurs mouchoirs.
+Les voeux de tous nous accompagnent! Comment ne pas tre profondment mu
+de ces marques de sympathie qui sont envoyes de si loin!
+
+Cependant le _Jean-Bart_ domine bientt le sommet d'une falaise dont le
+pied est arros par les eaux de la Seine. Au mme moment, mon frre fait
+une observation qui devient une rvlation sans prix! Le ballon plane
+juste au-dessus de la chapelle de Notre-Dame de Bon-Secours, qui, droite
+comme un I, est perche sur le rocher..., et cette chapelle,--nous l'avons
+remarqu terre,--est prcisment situe sur la ligne qui conduit de
+Rouen au centre de Paris!
+
+Mon motion est si vive, ma joie si grande, que j'en ai la respiration
+momentanment arrte. Quant mon frre, il regarde, bahi comme moi, le
+clocher dont la pointe aigue apparat, comme le merveilleux jalon plac
+sur le bord de la route. Tous deux immobiles, silencieux, suspendus dans
+l'immensit cleste, nous avons la mme pense; la mme esprance fait
+battre nos coeurs! Notre imagination nous ouvre, dans le lointain,
+l'imposant tableau de la capitale assige; elle fait tomber nos yeux la
+muraille de brume, immense toile de fond qui nous cache l'horizon.
+
+Derrire ce rideau de vapeurs se dressent l'enceinte des forts hrisss
+de canons, la ligne des bastions de Paris couverte de combattants; c'est
+comme une apparition ferique qui surgirait au milieu des nuages....
+L-bas sont nos amis, nos frres, prts mourir pour la patrie; ils nous
+aperoivent dans le ciel; ils tendent les bras avec attendrissement vers
+la nacelle arienne qui leur apporte la consolation avec l'esprance,
+comme la colombe au rameau bni!
+
+ * * * * *
+
+Il est midi. Le soleil est au znith. Il y a bientt une heure que le
+_Jean-Bart_ plane au-dessus des nuages, nous n'avons pas encore perdu de
+vue la ville de Rouen. Nous marchons dans le bon chemin, mais avec une
+lenteur dsesprante! Le ciel au lieu de s'claircir se couvre partout
+d'une brume paisse qui parait s'abaisser lentement vers la terre, comme
+un immense couvercle de vapeurs. Mon frre observe attentivement la carte
+et la boussole pour trouver notre route au milieu des dtours de la Seine.
+
+Je ne quitte pas de vue mon baromtre, dont l'aiguille tourne rapidement
+autour de son cadran. La descente est rapide, le _Jean-Bart_, au milieu
+de la brume, s'est couvert d'humidit qui charge ses paules. Je vide
+par dessus bord un demi-sac de lest, nous remontons bientt deux mille
+mtres de haut.
+
+Le ballon est plong au milieu d'un brouillard fonc, si pais qu'il
+disparat nos yeux. Il ne faut pas songer non plus distinguer la terre
+noye sous une brume paisse; impossible de suivre de l'oeil les contours
+de la Seine, prcieux points de repre chelonns sur notre route. Nous
+laissons l'arostat descendre bientt pour chercher revoir le sol; mais
+le brouillard est compacte dans toute l'paisseur de l'atmosphre.
+
+--Il faut, dis-je mon frre, attendre patiemment. Dans une heure, nous
+nous rapprocherons de terre pour reconnatre le pays.
+
+Le lest est sem sur notre route pour maintenir le ballon une altitude
+de 1,800 mtres. Ce n'est plus dans l'air que nous nous trouvons, c'est au
+milieu d'une vritable tuve de vapeur. Il n'y a plus rien voir, rien
+faire qu' attendre ... et esprer. Car notre marche initiale a t si
+favorable, que nous ne doutons pas encore du succs. Nous causons de
+nos projets, nous nous rptons ce que nous ferons Paris, ce que nous
+dirons; nous allons mme jusqu' penser un nouveau dpart arien de la
+gare du Nord ou de la gare d'Orlans. Et cependant nous connaissons la
+_peau de l'ours_ de la fable! Mais on oublie trop souvent dans la vie le
+bonhomme La Fontaine.
+
+Le ballon est quilibr 2,300 mtres d'altitude. Nous rparons le
+dsordre de notre nacelle, le guide-rope est largu, les sacs de dpches
+et les sacs de lest sont soigneusement rangs, l'apptit ne nous fait pas
+dfaut malgr nos motions: le djeuner nous attend. Un morceau de poulet
+et un bon verre d'un vin de Sauterne qui nous a t donn par un ami,
+voil notre repas. Le couvert est simple, il se compose d'un journal
+tal sur nos genoux, o le repas est servi. Nous mangeons, ma foi,
+trs-gaiement, oubliant notre navigation dans les hautes rgions de
+l'atmosphre!
+
+Quelle sensation bizarre et charmante tout la fois, que celle de
+planer dans les airs, au milieu d'un brouillard pais! La nacelle parait
+immobile, et quand on ne remue pas soi-mme, pas la moindre trpidation ne
+vous drange. C'est le sentiment du calme absolu, inconnu sur la terre,
+mme dans le dsert, o le vent frle le sable et produit un bruissement
+monotone.
+
+Ici le silence complet rgne dans ces rgions ariennes, pas un tre
+vivant ne trouble l srnit de ces plaines vaporeuses que l'on sillonne,
+mollement berc par l'air.
+
+Que ne pouvons-nous fixer l notre demeure, oubliant les misres
+terrestres, la guerre et ses calamits, nous moquant des tyrans qui sment
+sous leurs pas l'incendie, le meurtre et le pillage!
+
+Je regarde ma montre, et je m'aperois que le temps s'est coul vite;
+il est bientt deux heures. Il y a une heure que nous voguons dans le
+brouillard, dans une vritable tuve!
+
+Se trouver pendant cinquante ou soixante minutes dans un bain de vapeur
+pais et compact, n'offre rien de bien mouvant. Si l'on a entre les mains
+un baromtre qui vous rappelle que dans votre bain de vapeur vous tes
+ plus de 2,000 mtres au-dessus de la terre, si l'on se souvient qu'un
+ballon presque cach dans la brume est suspendu au-dessus de votre tte,
+on n'a certes pas encore lieu d'tre inquiet, quand on a quelque peu
+l'habitude des voyages ariens.
+
+Mais o l'impression peut changer, c'est quand on vient se rappeler que
+l'on a quitt une ville, o les Prussiens allaient bientt entrer; c'est
+quand on se demande si dans le fond de son bain de vapeur on ne trouvera
+pas des fusils ennemis, l'emprisonnement et peut-tre l'horrible mort
+d'un espion! Si ce n'est la crainte qui vous agite, c'est au moins une
+curiosit bien lgitime qui vous pousse jeter les yeux sur le plancher
+du commun des mortels.
+
+Aussi, quand, aprs trois heures de voyage, le _Jean-Bart_ descendit vers
+la terre qu'il avait compltement abandonne pendant une grande heure, le
+lecteur ne s'tonnera pas quand il apprendra que les deux voyageurs dont
+il suit les pripties se sont dit mutuellement:
+
+--Si nous laissions revenir l'arostat en vue de terre? Nous ne serions
+pas fchs de voir o nous sommes.
+
+Notre ballon descend lentement dans l'atmosphre, il traverse le manteau
+de brouillard qui s'tend sur la campagne; nous apercevons la terre. Une
+inspection rapide nous fait connatre sur les replis de la Seine les
+hauteurs des Andelys. Le _Jean-Bart_ a plan sans presque avancer; il n'a
+gure march plus vite qu'une mauvaise charrette. Mais la lenteur de notre
+course n'est pas notre seule remarque; le vent a chang de direction, car
+nous avons laiss la Seine dj bien loin sur la gauche, et c'est toujours
+ notre droite que nous aurions d l'apercevoir, si nous avions continu
+ nous diriger vers Paris. C'est ainsi que tout coup, nos beaux rves
+s'envolent en fume! Qui peut, hlas! compter sur les courants de l'air
+mobiles et changeants: bien fol est qui s'y fie!
+
+--A quoi bon continuer le voyage? disons-nous; en passant la nuit en
+ballon, nous serons jets vers le sud, sur Orlans peut-tre! L n'est pas
+notre but. Revenons terre, peut-tre un second essai sera-t-il couronn
+par le succs. Ce n'est que partie remise.
+
+Un coup de soupape nous jette cent mtres au-dessus des champs; notre
+guide-rope toucha terre; une foule de paysans accourent de toutes parts.
+Le vent est si faible, l'air est si calme qu'ils rattrapent la nacelle en
+courant. Les voil qui touchent notre cble tranant.
+
+--Tirez la corde! Leur crions-nous.
+
+Une centaine de bras vigoureux font descendre le _Jean-Bart_ lentement,
+sans secousse, sans que nous ayons eu la peine de jeter notre ancre.
+Jamais meilleure descente n'est venue seconder nos efforts; mais combien
+n'aurions-nous pas prfr un tranage, au milieu de la tempte, pourvu
+qu'il ait eu lieu sous les murs de Paris.
+
+Des centaines de spectateurs nous entourent, une nue de mobiles arrive,
+car la nacelle a touch terre au milieu des avant-postes franais. A
+quelques milliers de mtres plus loin nous tombions chez les Prussiens!
+Nous demandons o nous sommes.
+
+--A Pose, nous dit-on.
+
+--Y a-t-il prs d'ici une usine gaz o notre arostat qui a perdu du gaz
+dans le trajet, puisse s'arrondir?
+
+Un chef d'usine des environs, M.L...., met gracieusement notre
+disposition sa maison pour nous recevoir, son gazomtre pour nous fournir
+une centaine de mtres cubes de gaz.--Mais pour aller jusque chez lui, il
+faut traverser une ligne de chemin de fer, un fil tlgraphique et passer
+la Seine! C'est bien difficile de faire arriver jusque-l un ballon
+captif. Toutefois nous voulons essayer quand mme.
+
+Je harangue la foule et lui demande son aide. Mille hourrahs rpondent
+ma proposition. Je descends de la nacelle une corde de 50 mtres,
+pendant que mon frre en attache une autre au cercle. Nous attelons une
+cinquantaine d'hommes chaque cble et le ballon captif s'lve trente
+mtres de haut. Aprs nous tre renseigns sur l'itinraire suivre, on
+nous trane dans la nacelle jusqu'au petit village de Pose, o le maire
+reoit les voyageurs tombs des nues.--Nous voici arrivs sur les rives
+de la Seine, o de vieux bateliers se concertent pour le passage de
+l'arostat sur l'autre rive. Le temps est calme, et malgr la largeur du
+fleuve, le ballon est attach par deux cordes un bachot solide, o huit
+rameurs prennent place. Ils se lancent au large; c'est merveille de nous
+voir dans notre panier d'osier 30 mtres au-dessus du courant rapide,
+remorqus par les solides biceps de nos mariniers, qui font parvenir le
+_Jean-Bart_ sur l'autre rive, aprs un travail pnible et plein de danger
+pour eux. Car la moindre brise et soulev le ballon et fuit chavirer
+l'embarcation! Mais ces braves gens sont si heureux de venir en aide des
+aronautes, qu'ils ne veulent pas connatre d'obstacles!
+
+Nous continuons notre route jusqu' la voie du chemin de fer o les fils
+tlgraphiques se dressent, comme ces dragons des _Mille et une Nuits_ qui
+crient au voyageur tmraire: Tu n'iras pas plus loin! Comment en effet
+faire passer un ballon captif retenu par des cbles travers des fils
+tendus quelques mtres du sol?--Cet obstacle est surmont. Suspendus
+dans l'air une vingtaine de mtres, nous jetons au del des fils une
+corde que saisissent nos conducteurs, tandis que l'on abandonne le cble
+qui est de l'autre ct des poteaux. Bientt une petite rivire arrte
+encore notre marche, mais l'arostat passe ce dernier Rubicon et arrive
+enfin Romilly-sur-Andelle. Notre ballon est attach des masses de
+fonte pesantes, nous le clouons au sol, o des gardes nationaux le
+surveillent. Il passe la nuit dans la prairie, tandis que nous jouissons
+des douceurs de la plus charmante hospitalit que puissent recevoir des
+voyageurs tombs du ciel.
+
+
+V
+
+
+Seconde tentative de retour Paris.--Le coucher du soleil et le lever
+de la lune.--La Seine et les forts.--Adieu Paris!--Descente dans le
+fleuve.--Les paysans normands.
+
+Du 8 au 20 novembre.
+
+Le lendemain le _Jean-Bart_ a reu une petite ration de gaz qui lui
+a donn des ailes. Mon frre et moi nous observons avec attention
+l'atmosphre. Le vent de terre est du sud-est, mais nous croyons remarquer
+que des nuages trs-levs se dirigent dans la direction de Paris. Nous
+sommes dans le feu de l'action, comme les soldats au milieu des fumes
+de la poudre, nous voulons marcher en avant, dcids tenter un nouveau
+voyage de grandes hauteurs, sans nous soucier de la nuit qui tombe, ni
+des Prussiens qui nous entourent.
+
+Cette fois, ce n'est plus la mme confiance qui anime notre esprit, car le
+courant infrieur est compltement dfavorable; mais il semble devoir
+nous pousser sur Rouen, o de toute faon il faut revenir. Dans le cas
+d'insuccs, ce trajet serait accept comme un pis-aller favorable. Quant
+au courant suprieur, il est trs-lev; comment se dissimuler les
+difficults vaincre pour s'y maintenir, pendant un temps d'une longue
+dure? Nous faisons la part du possible et du probable, comptant beaucoup
+sur ce je ne sais quoi, qui parfois vous vient en aide. Partons toujours,
+disons-nous, on avisera en l'air. _Audaces fortuna juvat!_ ce qui veut
+dire, en style arostatique, qu'il faut s'lever en ballon pour que le bon
+vent vous favorise.
+
+A quatre heures trente minutes, nous prenons les dispositions du dpart.
+Nos valises boucles la hte sont attaches au cercle du filet, un
+dernier paquet de lettres qu'apporte le maire de Romilly est plac dans
+la nacelle. Nous montons dans notre esquif d'osier; il fait un temps
+magnifique, de grands nuages blancs se bercent dans l'air, l'heure du
+crpuscule va sonner, la nature est calme et majestueuse.
+
+Le dpart s'excute dans les meilleures conditions, en prsence d'une
+foule compltement trangre aux manoeuvres arostatiques. Elle manifeste
+son tonnement par le silence et l'immobilit. Tous les spectateurs
+ont les yeux fixs sur l'arostat; quand il quitte terre, les ttes se
+dressent, les bras se lvent, les bouches sont bantes.
+
+Je ne me rappelle pas avoir jamais fait d'ascension dans des circonstances
+si remarquables. Nous quittons lentement les prairies verdoyantes, les
+lignes de peupliers qui les encadrent. Une lgre vapeur, opaline,
+diaphane, couvre ces richesses vgtales, avant que le manteau de la nuit
+ne s'y tende. Une indicible fracheur, odorante, pntrante, monte dans
+l'air comme la plus suave manation, elle nous enveloppe, jusqu'au moment
+o le _Jean-Bart_ s'enfonce dans la zone des nuages; jamais je n'avais
+prouv cette volupt secrte du voyage arien, ce vertige merveilleux de
+l'esprit qui s'abandonne la nature.
+
+On croirait en se sparant du plancher terrestre, qu'on y laisse quelque
+chose de soi-mme, la partie physique, matrielle: ce qu'on emporte
+avec soi, c'est l'idal. Lisez Goethe: le pote dcrit quelque part,
+l'impression qu'prouve l'me lorsqu'elle se spare du corps au moment du
+trpas; il y a dans cette description potique, image, crite en un style
+puissant, quelque chose qui rappelle cet abandon des choses terrestres,
+dans la nacelle de l'arostat!
+
+Nous traversons comme la flche le massif des nuages. Impression vraiment
+curieuse. Pendant ce passage rapide, c'est une bue lgre qui vous
+entoure, une nbulosit semi-transparente. Puis au-dessus, c'est la
+lumire resplendissante, c'est le spectacle du soleil, qui lance ses
+rayons ardents sur les montagnes de vapeurs, Alpes clestes aux mamelons
+escarps, arrondis. Sous les nuages, nous avons laiss la nature,
+presque endormie, somnolente l'heure du crpuscule. Au-dessus, nous la
+retrouvons veille, pleine de vie, ivre de lumire. Quels tons puissants
+dans ces rayons qui s'chappent du soleil au dclin, quand on les
+contemple la hauteur de trente pyramides! Quels reflets magiques
+au milieu de ces valles vaporeuses, aussi blanches que la neige des
+montagnes, aussi tincelantes que des paillettes adamantines!
+
+Dans un de nos prcdents voyages, nous avons pu montrer un spectacle
+analogue un navigateur qui avait sond tous les coins du globe; juch
+dans la nacelle, il admirait, muet d'tonnement.
+
+--J'ai vu, nous disait-il, le soleil se coucher au milieu des glaciers
+polaires, se perdre dans la mer d'azur de la baie de San-Francisco, j'ai
+vu les grandes scnes que la nature dessine au cap Horn, j'ai fait le tour
+du monde, mais jamais pareille scne ne m'avait tant mu!
+
+Qu'on ne nous accuse pas d'enthousiasme facile, ou d'exagration. Quand
+la nature se mle de faire du beau dans ce monde arien, elle enfante
+d'incomparables merveilles. L haut, il y a toute une rvlation de
+couleurs et de lumires, qui dfieront jamais le pinceau des Michel-Ange
+futurs aussi bien que la plume des Goethe de l'avenir.
+
+Peu peu le soleil s'abaisse l'horizon. Quand il va se noyer dans la
+mer des nuages, il y jette ses derniers feux. L'immensit s'embrase, pour
+s'teindre tout coup.
+
+Ces rayons ardents nous vitent de jeter du lest; mon frre retrace sur
+son album arostatique, ce tableau cleste aussi fidlement que crayon
+peut le faire. Quant moi je surveille l'aiguille du baromtre. Le soleil
+nous aspire, nous appelle lui, et de couches d'air en couches d'air,
+nous atteignons l'altitude de 3,200 mtres.
+
+A 5 heures, l'obscurit est presque complte. Le froid ne tarde pas
+se faire sentir; aussi l'arostat, plus impressionnable que l'organisme
+humain, est brusquement saisi; son gaz se contracte, sa force
+ascensionnelle diminue. Il descend avec une grande rapidit, revient en
+vue de terre, o le vent le jette sur la Seine, qu'il traverse lentement
+500 mtres de haut. Bientt nous planons au-dessus d'une campagne couverte
+d'arbres, comprise entre deux bras du fleuve. C'est la fort de Rouvray,
+qui s'tend nos pieds comme un immense tapis de verdure.
+
+Le vent parait avoir chang de direction, il nous dirige vers l'Ocan. Ce
+n'est pas encore dans l'enceinte des forts de Paris que nous toucherons
+terre! Ayons le courage de faire contre fortune bon coeur, abandonnons nos
+belles esprances, comptant bien les retrouver plus tard.
+
+Nous descendons si prs de terre que nos guide-ropes, longs de 200 mtres,
+touchent le sommet des arbres et impriment de violentes secousses notre
+nacelle. Nous entendons distinctement le frlement des cordes contre les
+feuilles. Elles glissent dans les branches en imitant le murmure d'un
+ruisseau qui coule sur un lit de cailloux. Quelquefois un bruit sec se
+fait entendre; il est suivi d'un brusque soubresaut de l'arostat; c'est
+un de nos cbles qui s'est enroul autour d'une branche qu'il a brise
+comme un ftu de paille.
+
+L'aspect de la fort est celui d'un immense lit de mousse, car vus d'en
+haut, les arbres perdent leur grandeur, on n'en aperoit que les cimes.
+On serait presque tent de sauter pied joint sur ce duvet qui repose la
+vue. Au milieu des bois quelques lueurs paraissent comme des toiles qui
+brilleraient en un ciel sombre. Ce sont des paysans qui allument la lampe
+dans leur chaumire. Se doutent-ils qu'un regard leur est lanc du ciel?
+
+Nous ne voulons pas descendre au milieu de la fort, dans la crainte de
+mettre en pices le _Jean-Bart_. Quelques poignes de lest nous font
+remonter un demi kilomtre dans l'air; mais voil qu'une circonstance
+inattendue va prolonger malgr nous notre voyage, en nous entranant
+encore une fois dans les rgions suprieures.
+
+La lune vient de se lever au milieu de l'atmosphre. Elle dissipe les
+vapeurs suspendues dans l'air; enlve-t-elle aussi l'humidit fixe
+aux cordages, l'toffe du _Jean-Bart_? Nous le supposons, car nous
+remontons, lentement il est vrai, mais sans jeter la moindre parcelle de
+lest, une hauteur de 2,400 mtres.
+
+La scne qui s'offre nos regards pour avoir chang d'aspect n'en est
+pas moins belle, moins saisissante. L'astre des nuits trne sous un dais
+d'argent, form par une vote de nuages tincelants. Jusqu' perte de vue,
+ses rayons caressent la surface des vapeurs atmosphriques, les dcoupent
+comme en cailles irises, et s'y refltent sur le fond obscur des rgions
+infrieures. Il fait ici un froid pntrant, intense, nous nous couvrons
+de nos fourrures, mais nos pieds et nos mains sont littralement gels.
+L'action de l'abaissement de temprature se fait sentir d'autant plus
+qu'il y a plus longtemps que nous sommes immobiles, nous finissons par
+subir les preuves d'un rel malaise. La lueur indcise de la lune lance
+sur notre arostat de faibles rayons qui ne suffisent plus clairer
+notre baromtre. Nous distinguons peine son aiguille d'acier.
+Navigateurs sans boussole, nous errons au hasard dans l'immensit de
+l'atmosphre.
+
+A 9 heures, nous sommes revenus eu vue de terre; c'est encore un bras de
+la Seine qui se droule sous nos yeux, comme un serpent d'argent. A 400
+mtres de haut, nous planons au-dessus du fleuve o l'ombre du ballon
+se dcoupe en une grande tache noire. Sur l'autre rive, nous apercevons
+encore un immense bouquet d'arbres, serrs et touffus, o pas une
+clairire ne se prsente pour faciliter notre descente. C'est la fort de
+Roumare.
+
+La nuit est venue, il faut absolument songer la descente; mais o
+trouverons-nous une plaine hospitalire pour jeter notre ancre? Voil la
+Seine qui plus loin, revient sur ses pas, et, au del, perte de vue, une
+fort plus vaste encore que les prcdentes, semble nous dfier de ses
+cimes touffues et compactes. C'est la fort de Mauny.--Quelle luxuriante
+campagne nous traversons du haut des airs, o l'eau et la vgtation se
+disputent la nature! quel pays riche et verdoyant! Mais quelle dplorable
+contre pour le navigateur arien, qui ne rencontre sous sa nacelle que
+rcifs, cueils qui le menacent du naufrage!
+
+Semant du lest sur notre route, nous maintenons le _Jean-Bart_ 300
+mtres de haut. Nous pions une plaine, mais il n'y a sous nos pieds qu'un
+amoncellement d'arbres rpandus profusion sur toute la campagne. Le vent
+est calme, nous sillonnons l'espace avec une extrme lenteur.
+
+A 9 heures 30, nous sommes en vue d'un nouveau bras de Seine que le ballon
+va traverser encore. L'esprance nous fait croire que sur l'autre versant,
+une terre propice la descente viendra prter son aide aux aronautes.
+Nous tombons de Charybde en Scylla.
+
+Le _Jean-Bart_ s'avance en droite ligne vers le milieu de la fort de
+Bretonne, qui s'tend jusqu' la mer, o le vent nous dirige, et par
+surcrot de malheur, les rives de la Seine sont hrisses de hautes
+falaises qui nous menacent. Traverser successivement quatre bras de Seine,
+et trois forts, sans apercevoir un espace vide, c'est comme une fatalit
+qui nous poursuit. Il n'y a peut-tre pas d'autres points du globe o
+pareil voyage pourrait se faire. Nous sommes 100 mtres de haut, le
+ballon peut tre bris contre les rochers, s'il ne gravit pas les hautes
+plages ariennes. Mais s'il remonte, le vent le lancera sur la fort de
+Bretonne, et le poussera jusqu' la mer o nous courrons grande chance
+de nous perdre. Tout en faisant ces observations peu rassurantes, le
+_Jean-Bart_ arrive au-dessus de la Seine, en vue de Jumige. En cet
+endroit le fleuve est d'une grande largeur, il s'tend comme un lac
+immense dont les rayons lunaires font le plus admirable miroir. Le moment
+de l'hsitation est pass, il faut prendre une rsolution subite et
+dcisive. Le vent va nous lancer sur la rive oppose, contre une falaise
+norme; en un instant nous nous pendons la corde de la soupape, elle
+s'ouvre bante, fait entendre une musique trange: c'est le gaz qui
+s'chappe. Nous rendons la main, les clapets se ferment, avec un bruit
+sonore qu'amplifie la rotondit de la sphre d'toffe. Nous piquons une
+tte dans la Seine, mais en aronautes experts, nous avons calcul notre
+chute. Nos cordes tombent dans l'eau, y glissent, et notre nacelle
+s'arrte 45 mtres au-dessus du fleuve. Sachant imiter le mouvement de
+l'oiseau qui se laisse tomber de haut, pour effleurer la surface liquide,
+le _Jean-Bart_ a vit la noyade.
+
+La falaise est un cran immense qui intercepte le vent, et l'air est si
+calme au-dessus de la Seine, que notre ballon reste compltement immobile
+ quelques mtres au-dessus du fleuve. Le courant frappe les cordes
+tranantes, y clapote avec un lger bruissement; la lune claire le
+globe arien, qui, au milieu de ce tableau nocturne, offre un aspect
+merveilleux.
+
+Nous entendons bientt des clameurs sur le rivage. Une foule de mariniers
+sont venus, l'approche de l'arostat tomb des nues. Parmi les cris de
+tous, on distingue quelques voix fminines qui se dtachent de ce concert
+humain, comme les fltes aigus d'un orchestre.
+
+--Si ce sont des Prussiens, dit l'une d'elles, nous allons les tenir, ils
+ne nous chapperont pas!
+
+--Tirez les cordes, rpondons-nous en criant de toute la force de nos
+poumons. Amenez-les sur le rivage.
+
+Sur ces entrefaites une barque monte par quatre ou cinq hommes vient de
+paratre la surface de l'eau. L'un d'eux nous crie qu'il arrive notre
+aide.
+
+Bientt en effet les rameurs nous ont rejoints au milieu du fleuve, ils
+saisissent un de nos cbles qu'ils amnent pniblement au rivage. On a
+toutes les peines du monde se faire entendre au milieu des clameurs.
+
+--Silence, silence, crions-nous avec le ton des huissiers la Chambre,
+coutez-nous!...
+
+Le bruit se calme en effet, et sur nos ordres, les mariniers que l'on
+distingue difficilement au milieu de la nuit, tirent notre corde, mais ils
+s'y pendent tous avec un enthousiasme qu'il est impossible de modrer.
+Ils s'y cramponnent si brusquement dans leur ardeur, qu'ils impriment au
+_Jean-Bart_ de terribles secousses. Nos protestations sont vaines. Il faut
+nous contraindre tre secous dans la nacelle comme des feuilles de
+salade qu'on goutte dans un panier.
+
+En quelques minutes la nacelle a quitt la Seine, nous sommes suspendus
+au-dessus des peupliers qui bordent le chemin de halage. Nous disons aux
+mariniers de conduire le ballon dans un espace libre d'arbres. Ils se
+mettent tous en marche aux cris du _oh hisse!_ familier aux bateliers.
+Notre ancre est encore pendante et s'accroche un peuplier, d'o il faut
+la dloger. C'est tout un travail. Mais nous tranchons ce noeud gordien
+comme l'aurait fait Alexandre lui-mme. Nous faisons tirer les cbles
+de l'arostat, par nos remorqueurs, de toute la force de leurs biceps.
+L'arbre cde et se casse, non sans une violente secousse de notre esquif.
+Mais en vrais _loups d'air_, il ne faut pas regarder aux torgnioles!
+
+On arrive enfin au village d'Heurtrauville, dont les maisons assises
+coquettement au pied d'une immense falaise, bordent le cours de la Seine.
+L'arostat est ramen terre sur la berge, les sacs de lest vides sont
+remplis de sable, on les entasse dans le panier d'osier, qu'ils rivent au
+sol. Nous mettons pied terre.
+
+Les femmes, qui nous prenaient pour des Prussiens, se sont vite dtrompes
+en nous entendant parler le langage qui leur est familier. Mais elles
+se figurent maintenant que nous sommes envoys par le gouvernement pour
+enlever _leurs hommes_, et les enrler dans l'arme. Dcidment ces braves
+Normandes voient dans l'arostat un oiseau de mauvais augure. Il parat
+que nos mines ne sont pas trop suspectes, car nos explications ne tardent
+pas rassurer sur nos intentions la plus belle moiti du village
+d'Heurtrauville.
+
+Voil un groupe de paysans qui s'avance avec la gravit de prsidents de
+cour. Ce sont des membres du conseil municipal prcds de M. le maire.
+Ils nous demandent nos papiers. Braves gens les Normands, mais un peu
+mfiants. L'un d'eux prend connaissance des pices qui nous ont t
+donnes par le gouvernement, il les examine avec le srieux d'un changeur
+qui flairerait un faux billet de banque.
+
+--C'est bien, Messieurs, nous sommes votre disposition.
+
+Nous demandons un piquet de six gardes nationaux pour tre de faction
+pendant la nuit autour du ballon, pour empcher les fumeurs d'y mettre le
+feu, et les curieux de s'en approcher.
+
+M. le maire donne ses ordres au commandant de place. Il nous conduit
+ensuite au _Grand-Htel_ de la localit. C'est une humble chaumire, un
+cabaret de village, trs propret, fort bien tenu. La patronne nous fait
+les honneurs avec une bonne grce, ma foi! charmante. Elle nous offre sa
+chambre, pour passer la nuit. De grand coeur nous la remercions, heureux
+de trouver un lit pour nous reposer de nos fatigues et de nos motions.
+
+Nous dnons dans ce cabaret avec un apptit tout arien. Mon frre et moi
+nous rpondons aux questions des curieux, faisant l'un et l'autre de la
+propagande arostatique.
+
+--C'est gal, dit un vieux malin, quel fier toupet vous avez pour vous
+promener dans les nuages, avec une telle machine. Bont divine! il faut
+avoir envie de voir la lune pour monter si haut.
+
+La conversation ne tarde pas s'engager sur la politique. La nouvelle de
+la leve des hommes maris n'est pas reue ici avec tout le patriotisme
+qu'on pourrait attendre. Cependant quelques hommes sont rsolus, et dans
+leur langage un peu rude, font preuve d'nergie, de courage.
+
+--Qu'ils y viennent donc ici, les Prussiens, avec nos falaises nous ne les
+craignons pas!
+
+Mais ceux-l malheureusement sont rares, d'autres bien plus nombreux
+protestent contre cette ardeur belliqueuse.
+
+--Il n'y a rien faire, allez, mes enfants! Les Prussiens sont plus
+malins que nous. S'ils viennent ici, pourvu que nous leur donnions
+manger et boire, ils ne nous feront pas de mal. A quoi bon faire brler
+nos maisons, et nous faire trangler! Nous serons bien avancs aprs.
+
+On a beau dire que ce langage est indigne, que l'Alsace et la Lorraine,
+provinces franaises comme la Normandie, sont envahies, qu'il faut
+secourir ses frres, ces raisonnements n'entrent pas dans la tte des
+paysans qui ne voient dans la France que leur toit, leur femme, leurs
+enfants et surtout la vente de leurs produits.
+
+--Que diriez-vous, braves Normands, si votre pays dvast tait en proie
+aux brigandages de l'ennemi et que toute la France vous abandonne?
+
+--Ah ben! Monsieur! je ne suis pas assez savant pour rpondre vos beaux
+discours, mais si les Prussiens viennent chez moi, je leur offrirai un bon
+souper. Je ne connais que a.
+
+Aprs notre repas, un des plus anciens membres du conseil municipal
+nous invite venir chez lui. Nous acceptons, et nous sommes contraints
+d'avaler un grand verre de cidre.--Nous n'avons pas la moindre soif, mais
+comment refuser de trinquer avec une des autorits du pays? Notre hte est
+un vieux finot, qui n'aime pas le gouvernement, mais il dteste surtout
+de tout coeur le maire d'Heurtrauville, le maire de Gambetta comme il
+l'appelle.
+
+--Dans le pays, nous avions d'honntes gens pour nous diriger, c'est bien
+autre chose prsent. Not' maire, voyez-vous bien, messieurs, il ne vaut
+pas a.... Et le vieux faisait claquer l'ongle de son pouce contre ses
+dents, d'un air expressif.
+
+Ne croyez pas qu'il y ait seulement des nuages et des clairs de lune
+observer en ballon.--Le touriste arien peut faire en route ample moisson
+d'observations philosophiques et sociales, car je ne sais par quel
+enchantement, partout o il passe, il est reu comme un personnage. On
+l'accueille, on lui conte ses peines et ses joies, toutes les portes lui
+sont ouvertes, et s'il est _bon enfant_, les coeurs ne tardent pas
+imiter les portes. Que ne ferait pas un Aroun-al-Raschild, s'il visitait
+ses provinces dans la nacelle d'un ballon! Que de vrits apparatraient
+ ses yeux sous une forme saisissante! que d'abus chtier, que de
+bienfaits rpandre, il trouverait en route! Pour ma part, toutes les
+fois que je suis descendu des plages ariennes j'ai toujours pris plaisir
+ m'asseoir au seuil de Jacques Bonhomme. Lui ai-je appris grand'chose?
+je l'ignore, mais il m'a toujours donn, le verre en main, de prcieux
+enseignements!
+
+A 11 heures du soir, nous allons dire bonsoir notre _Jean-Bart_.--Il
+est l, sur le bord de l'eau, et reluit au clair de lune. Quatre
+factionnaires, l'arme sur l'paule, montent la garde. Ils ont de grandes
+houppelandes, et le bonnet de coton traditionnel, perch sur leurs ttes
+normandes, remplace le casque ou le kpi. Je ne me permettrai jamais de
+railler la garde nationale d'Heurtrauville; aussi je garde mon srieux,
+tandis que j'aperois mon frre, cach derrire une muraille comme un
+malfaiteur. Sans tre vu, il fixe sur le papier l'image fidle des quatre
+plus beaux bonnets de coton qu'on puisse rencontrer chez les dfenseurs de
+la patrie.
+
+A trois heures du matin, nous sommes rveills en sursaut, le ballon en
+grande partie dgonfl fait voile sous l'effort du vent qui s'est lev. Il
+menace de se fendre contre un toit.--Un de nos factionnaires nous appelle
+ la hte.
+
+Le gaz s'est chapp par les fentes mal jointes de la soupape. Il est bien
+ regretter que l'on ait fabriqu Paris des ballons munis d'appareils
+si grossiers.--Les clapets, une fois ouverts, ne se referment plus
+qu'imparfaitement, car ils ont fait tomber le lut grossier qui bouche les
+joints, souvent trs-distants, quand le bois a travaill. Que n'a-t-on pas
+faonn d'autres soupapes, il aurait t si simple de perfectionner dans
+ses dtails le navire arien. Mais il aurait fallu compter sans l'habitude
+et la routine.--O routine, sainte routine, que de proslytes se
+prosternent devant toi dans le pays de France! Je sais bien que la
+hte d'une construction faite Paris dans des circonstances tout
+exceptionnelles, plaide les circonstances attnuantes. Mais notre
+ballon n'en a pas moins bel et bien perdu en quelques heures le gaz qui
+l'emplissait. Il tait rest gonfl deux jours et deux nuits, quand on
+n'avait pas encore ouvert sa soupape.
+
+Au lever du jour le _Jean-Bart_, spar de son filet, est pli dans la
+nacelle. Aprs renseignements, le plus sr chemin pour retourner Rouen
+avec un ballot de 500 kilog. est la Seine. Nous prendrons un des bateaux
+vapeur du touage qui passe 11 heures.
+
+Les gardes nationaux, qui ont fait leur devoir, peuvent rentrer dans leurs
+foyers, je les remercie de leur aide obligeante. Mais voil que l'un d'eux
+se dtache du groupe et me demande un pourboire.--Un pourboire, grand
+Dieu! on n'a donc pas lu nos lettres de rquisitions, la force arme
+doit nous prter son aide. Paye-t-on le soldat sur le champ de bataille?
+Paye-t-on le factionnaire qui monte sa garde?
+
+Bientt le maire s'avance, je m'adresse lui.
+
+--Mon Dieu, me dit-il, ces braves gens ne sont pas habitus au service
+militaire, ils ont _travaill_ toute la nuit, ils sont dix: Cela vaut bien
+trente francs.
+
+--Toi, mon ami, pensai-je, tu veux faire de la popularit. Ma foi, soyons
+gnreux. Je transige pour vingt francs que je donne aux gardes nationaux.
+
+Je pensais bien que l'histoire en finirait l, malgr son tranget. Mais
+je comptais sans le vieux conseiller municipal qui avait assist cette
+scne. Il se chargea d'en faire jaser dans son Landerneau....
+
+Huit jours aprs cette aventure, je recevais Rouen un envoy du conseil
+municipal d'Heurtrauville.
+
+--Monsieur, me dit-il, le conseil municipal, aprs avoir entendu la
+rclamation d'un de ses membres, a blm trs-nergiquement la conduite
+du maire, qui vous a demand un salaire pour quelques-uns de nos
+compatriotes.--Le conseil municipal n'a pas voulu qu'on puisse dire que
+des Franais aient t pays pour un service qu'ils doivent gratuitement
+ l'tat, il a dcid qu'on voterait les fonds ncessaires votre
+remboursement. Voil vingt francs que je vous apporte, avec toutes nos
+excuses.
+
+A 10 heures du matin, le _Jean-Bart_ est hiss bord d'un chaland que le
+vapeur du touage va remorquer Rouen. Le capitaine nous fait djeuner
+abord, et dans une cabine peine grande comme la moiti d'une commode,
+nous faisons la cuisine nous-mmes. Mon frre confectionne une magnifique
+omelette aux oignons, je surveille la cuisson d'un livre.
+
+Bientt le toueur passe, nous accroche lui, il siffle, il part. Pendant
+sept heures, nous voyageons au milieu de la Seine, admirant ses rivages
+vraiment grandiose, o de belles falaises, couvertes de verdure,
+encaissent le lit du fleuve.--Nous revenons Rouen, non sans dpit, mais
+nous nous consolons en pensant que les deux voyages que nous venons de
+faire n'ont pas t inutiles notre entreprise. Ils nous ont montr
+l'aspect du pays que nous devons traverser pour rentrer Paris, ils nous
+ont initi au louvoiement arien, au transport terrestre du ballon captif.
+Pour russir, il faudra sans doute renouveler frquemment les ascensions
+jusqu' ce que le dieu des airs nous favorise, jusqu' ce qu'il nous
+envoie un vent bien franc, bien rapide, nous poussant en droite ligne dans
+la direction de Paris.
+
+_11 novembre_.--Nous trouvons Rouen un excellent accueil. On nous
+flicite, on plaint nos malheurs. Les journaux que nous lisons parlent de
+nos voyages. Mais ils ont commis une singulire balourdise. Ils ont fait
+descendre les _frres Tissandier_ Jumige, en Belgique!
+
+Le soir, une dpche du gouvernement est placarde l'Htel-de-Ville.
+C'est la victoire de Coulmiers, la reprise d'Orlans qui nous sont
+annonces. L'enthousiasme ici est norme. On a presque envie d'illuminer.
+
+_Dimanche 13_.--Nous avons rpar hier les avaries du _Jean-Bart_. Nous
+le reportons sur le lieu de gonflement. Quand le bon vent soufflera, nous
+l'emplirons de gaz immdiatement. Mais une dpche de l'Observatoire nous
+annonce que le temps n'est pas favorable, que le vent sud-ouest actuel a
+chance de souffler longtemps!
+
+_Lundi 14_.--Vent sud-ouest violent et rapide. Temps brumeux. On parle ici
+d'un mouvement de l'arme de Bretagne commande par M. de Kratry.
+
+_Mardi 15_.--Pluie battante. Vent sud-ouest. Notre _Jean-Bart_, malgr les
+bches qui le couvrent est inond. Il faudra le ventiler et le revernir.
+
+Le directeur du tlgraphe nous offre de faire passer une lettre Paris
+par un courrier, pied: c'est une bonne fortune.--Nous crivons quelques
+lignes notre frre an, qui doit tre actuellement dans les bataillons
+de marche.
+
+Nous voyons ce brave courrier, qui a dj fait une tentative, mais pied,
+il a chou comme nous en ballon. Les Prussiens l'ont arrt et l'ont
+fouill, nu comme ver. Sa dpche tait cache dans la semelle de ses
+souliers, qu'il avait choisis percs et vieux, car s'ils avaient t
+neufs, on n'aurait pas manqu de les lui prendre[6].
+
+[Note 6: Ce courrier n'a pas russi, comme je l'ai su plus tard.]
+
+Nous nous disposons revernir le _Jean-Bart_ aujourd'hui, mais les
+circonstances doivent nous faire abandonner nos projets qui n'ont nulle
+part t tents par d'autres, notre grand regret. Ils auraient sans
+doute conduit au rsultat voulu, s'ils s'taient renouvels, mais comme
+nous l'avons dj dit, on nous a laisss seuls Rouen, tandis qu'il
+aurait fallu placer des stations de dpart tout autour de Paris.
+
+Le service des ballons-poste est dfinitivement cr Paris; depuis notre
+sjour Rouen, quatorze ballons sont sortis de la capitale, et parmi
+ceux-l on cite le voyage fantastique de M. Rolier Christiania! Les
+pigeons voyageurs rentrent Paris, aujourd'hui le retour d'un ballon dans
+l'enceinte assige n'offre plus une si grande importance.
+
+En outre notre arme de la Loire vient de chasser l'ennemi d'Orlans qu'il
+avait envahi. Toute la France frmit de joie, d'esprance la nouvelle
+de la victoire de Coulmiers. C'est sur les bords de la Loire que vont se
+porter les efforts de tous. On songe aux aronautes, aux ballons captifs
+comme claireurs de nos armes. Le ministre de la guerre se rappelle enfin
+Coutelle et les arostiers militaires de la premire Rpublique. Mon frre
+et moi, nous sommes appels Orlans avec le _Jean-Bart_.
+
+_Vendredi 18_.--Nous partons de Rouen 11 heures du matin. Nous
+n'arrivons Tours qu'aprs 24 heures de voyage.
+
+En wagon, nos compagnons de route sont des officiers franais chapps de
+Metz et de Mayence. Leur indignation contre Bazaine est extrme. Ils ne
+doutent pas un instant de la trahison.
+
+La deuxime partie du trajet se passe en compagnie de deux Espagnols qui
+reviennent de Londres.
+
+--Les Anglais, nous disent-ils, sont dans un tat de surexcitation
+indicible contre la Russie qui veut dchirer ses traits.--Ils
+applaudissent pour la France.--A l'Alhambra, on chante tous les soirs la
+_Marseillaise_, le _Rhin Allemand_ et on crie _Vive la Rpublique_ en
+franais!
+
+Mais ces manifestations anglaises ne sauraient plus toucher aucun
+Franais. Elles sont trop tardives et trop intresses!
+
+
+
+DEUXIME PARTIE
+
+LES AROSTIERS MILITAIRES DE L'ARME DE LA LOIRE.
+
+
+
+
+I
+
+
+Le ballon la _Ville de Langres_.--Premires expriences d'arostation
+militaire Gidy.--La tlgraphie arienne.--Le _Jean-Bart_
+Orlans.--Anecdotes sur les Prussiens.
+
+Du 16 au 29 novembre 1870.
+
+Avant notre arrive Orlans, le gouvernement de Tours avait dj
+organis une premire quipe d'arostiers destins surveiller les
+mouvements de l'ennemi, soit avant l'attaque, soit pendant la bataille.
+
+--Nous sommes toujours surpris l'improviste, se disait-on; comment ne
+pas profiter de ces ballons, observatoires ariens qui, 300 mtres de
+haut, ouvrent au regard une campagne de plusieurs lieues d'tendue? Un
+ballon captif au milieu du camp franais sera pour le soldat un objet de
+distraction et de scurit tout la fois. Quelle ne sera pas sa confiance
+quand il verra qu'une sentinelle arienne veille sur lui la hauteur
+de plusieurs pyramides? De quelles ressources ne seront pas des ballons
+captifs au milieu de la mle du combat? Un officier d'tat major juch
+dans la nacelle pourra dvoiler les manoeuvres de l'ennemi, signaler les
+mouvements tournants. Plus de soixante-dix ans se sont couls, depuis le
+jour o Coutelle, du haut des airs, contribuait par ses renseignements
+la dfaite des ennemis. Pourquoi nos aronautes ne contempleraient-ils pas
+une nouvelle victoire de Fleurus?
+
+Aussi ne ngligea-t-on rien pour organiser un service rgulier de ballons
+captifs, et pendant nos expditions de Rouen, Duruof et Bertaux, assists
+des marins Jossec, Labadie, Herv et Guillaume, sortis de Paris en ballon,
+avaient t envoys Orlans avec le ballon de soie fabriqu Tours.--Ce
+ballon avait t baptis la _Ville de Langres_. M. Steenackers avait
+tenu ce nom, c'tait un hommage qu'il rendait ses lecteurs de la
+Haute-Marne.
+
+Mon ami Bertaux a bien voulu me communiquer le rcit des expriences
+prliminaires excutes Orlans avant notre arrive; je dois les rsumer
+ici, car elles offrent un intrt rel.
+
+C'est le mardi 16 novembre que fut gonfl pour la premire fois le
+ballon la _Ville de Langres_. Ds le matin le gaz de l'usine d'Orlans
+arrondissait les flancs de l'arostat. A 1 heure prcise, deux marins
+montent dans la nacelle, attachent au cercle quatre cbles de 50 mtres de
+haut que retiennent 150 hommes du 39e de ligne. Ils se font lever 30
+mtres de haut environ, et, fouette, cocher! le ballon se met en marche
+remorqu par les braves soldats.
+
+La _Ville de Langres_ sur son chemin rencontre des obstacles, des ponts o
+les soldats sont obligs de se runir en un seul groupe qui n'offre
+plus alors qu'un point d'attache unique et moins quilibr, des fils
+tlgraphiques, le dsespoir des arostiers obligs de se faire hisser
+dans l'air, et de jeter des cbles au-dessus des poteaux. Heureusement le
+temps est calme; le voyage s'effectue dans de bonnes conditions. Aprs
+deux heures de marche l'arostat arrive Saran prs Cercotte, sur les
+derrires de l'arme franaise. Il est 3 heures, l'quipe se met en mesure
+de faire une premire ascension d'essai.
+
+On installe terre des plateaux de bois chargs de pierres, et munis de
+deux poulies solides, autour desquelles glissent les cbles destins
+retenir au sol l'arostat. A chaque corde une trentaine de soldats font la
+manoeuvre. Suivant qu'ils laissent filer la corde ou qu'ils la tirent, le
+ballon convenablement lest monte ou descend.
+
+La premire ascension s'excute dans de bonnes conditions 200 mtres
+de haut, et de cette hauteur, qui est celle de trois tours de Notre-Dame
+superposes, on a sous les yeux un vaste et splendide horizon.
+
+Aprs cette exprience, une estafette accourt, c'est un aide de camp
+du gnral d'Aurelies de Paladine dont le quartier gnral est
+Saint-Pravy; il vient savoir d'o est parti ce ballon qu'il croit
+libre; le chef de l'arme de la Loire n'a pas encore t prvenu par le
+gouvernement de l'arrive des arostiers militaires.
+
+Pendant que des employs du tlgraphe envoys par M. Steenackers
+s'occupent des dmarches faire auprs du gnral, l'arostat captif
+continue le lendemain ses ascensions. M. Bertaux s'lve 180 mtres
+de haut, avec M. Regnault, employ du tlgraphe. Un appareil Morse est
+install dans la nacelle, le fil tlgraphique descend jusqu' terre et
+communique un autre fil qui va jusqu' Tours.
+
+Suspendus au milieu des airs en prsence de l'arme franaise, les
+aronautes correspondent par l'lectricit avec le gouvernement de Tours.
+Voici la dpche qu'ils envoient au directeur des tlgraphes:
+
+--Nous sommes en l'air 180 mtres de haut, nous dcouvrons fort bien la
+plaine, mais un brouillard pais nous cache la fort. Nous recommencerons
+exprience par temps plus clair.
+
+Vingt minutes aprs, le ballon plane toujours dans l'espace retenu la
+mme hauteur par ses deux cordes; l'appareil Morse s'agite, c'est une
+rponse qui vient de Tours.
+
+--Nous vous flicitons, rpte l'appareil lectrique, tenez-nous au
+courant de tous vos essais.
+
+Le temps est calme, l'air est presque immobile, les ascensions se
+succdent ce jour-l jusqu' six fois. M. Aubry, chef de la mission
+tlgraphique l'arme de la Loire, un capitaine d'tat-major montent
+tour de rle et paraissent ravis de leurs impressions ariennes.
+
+Le 19 novembre, on a reu l'ordre de porter le ballon en avant jusqu'
+Gidy, au milieu du camp franais. Mais il est neuf et a perdu du gaz, il a
+besoin de recevoir une nouvelle couche de vernis. Duruof prend le parti de
+dgonfler le ballon, de le reporter Orlans o il est reverni sur toutes
+ses ctes. Le 20, la _Ville de Langres_, bien impermable, est regonfl,
+mais le vent violent souffle par rafales et le transport est pnible.
+Malgr les lenteurs de la marche, malgr des difficults de toutes sortes,
+l'arostat, la nuit tombante, arrive enfin au milieu du camp franais
+Gidy.
+
+Il est impossible de dcrire l'enthousiasme des soldats la vue de
+ce merveilleux appareil si nouveau pour eux; ils se prcipitent sa
+rencontre et poussent des clameurs de joie, comme pour fliciter le
+nouveau factionnaire qui va monter la garde 200 mtres au-dessus de
+leurs ttes. C'est bien autre chose encore quand, le lundi 21, ils voient
+l'arostat s'lever dans les airs: nos braves soldats ne se tiennent plus
+de joie, c'est comme une fte dans tout le camp. Un officier d'tat-major
+monte dans la nacelle et ne parat que fort mdiocrement rassur.
+
+--Je veux descendre, dit-il, quarante mtres de haut, jetez du lest,
+criait-il l'aronaute.
+
+Or, on jette du lest, comme chacun sait, pour monter et non pour revenir
+ terre; mais il parat qu'on peut tre tout la fois un excellent
+militaire et un trs-mauvais aronaute. Cette ascension, au reste, tait
+assez mouvante, le vent tait vif et la machine arienne se penchait
+frquemment terre, oscillant au bout de son cble la faon d'un grand
+pendule retourn. Dans la nuit, l'air devient menaant, une vritable
+tempte se met souffler, et le ballon, malgr sa solidit, ne peut
+rsister l'effort de l'ouragan. Le cercle de bois, qui craque comme la
+mture d'un navire pendant la tourmente, vole en clats; le ballon, qui
+n'a plus de point d'attache suffisant, va tre enlev. Duruof et les
+marins se jettent sur la corde de soupape et dgonflent la _Ville de
+Langres_.
+
+C'est ce jour-l mme que nous arrivons Orlans, mon frre et moi, avec
+le ballon le _Jean-Bart_. L'accident qu'on nous raconte ne dcourage
+personne, nous sommes tous dcids recommencer ces tentatives avec le
+mme enthousiasme, la mme ardeur.
+
+Deux jours aprs, le ballon la _Ville de Langres_, remis en tat, tait
+gonfl et transport quatre kilomtres d'Orlans, sur la pelouse du
+chteau du Colombier, devenu, comme nous le verrons plus tard, le quartier
+central des arostiers militaires. On devait rester l en attendant les
+ordres du gnral en chef de l'arme de la Loire.
+
+_Lundi 21 novembre_.--On se met en mesure de ventiler et de vernir le
+_Jean-Bart_. Pendant que mon frre commence cette besogne avec les marins
+Jossec et Guillaume, je cours la ville pour m'assurer du gaz propre au
+gonflement et faire l'acquisition des cordes ncessaires aux ascensions
+captives.
+
+a et l, en chemin, je cause et je fais une moisson d'anecdotes sur
+l'invasion prussienne des premiers jours de novembre. C'est un brave
+cordier du faubourg Banier, qui, le premier, me raconte ses motions. Il a
+la physionomie d'un bon vieillard, d'un honnte commerant; je n'oublierai
+jamais l'motion, l'indignation de son rcit.
+
+--Oh! monsieur, quels gueux, quels misrables que ces soldats barbares!
+Ils taient dix-sept dans mon magasin, couchant les uns sur les autres,
+sales comme des pourceaux. A l'heure des repas, il fallait les regorger
+de vivres, et ma pauvre femme tait oblige de remplir de caf toute une
+norme soupire, o s'entassait ma provision de sucre. S'ils n'taient pas
+servis en toute hte, ces soldats me menaaient; l'un d'eux, monsieur, osa
+lever la main sur moi. Le rouge de la honte et de l'indignation me monta
+au visage. Mais que faire contre la force brutale? Ce sont toutefois de
+ces injures que l'on n'oublie pas. Je dois dire, cependant, que quand on
+menaait les Prussiens de leurs chefs, ils se tenaient tranquilles.
+Une simple rclamation faite un sergent les faisait trembler. Et les
+rquisitions, monsieur! quelle ruine pour notre malheureuse ville! Les
+Prussiens sont venus me prendre toutes mes cordes et ils me donnaient en
+raillant un bon payer pour la mairie.
+
+Un jour, ils dnichent une provision de cordes qu'ils veulent me prendre
+pour leurs attelages. Cette fois je n'y tiens plus, c'est la troisime
+fois qu'on me vole. Je m'arme de rsolution et je demande une audience au
+gnral Von der Tann. Je suis reu par un colonel, son chef d'tat-major,
+je crois.
+
+--Que me voulez-vous? me dit cet officier d'un ton bourru.
+
+--Je viens rclamer, protester contre les vols dont je suis l'objet. Toute
+ma provision de cordes, toute ma fortune est dvalise pas vos soldats.
+
+--Oh l! mon bonhomme, ne le prenez pas trop haut avec moi. Mais,
+dites-moi, n'avez-vous pas de lettres de rquisition qui vous sont
+donnes? Aprs notre dpart, c'est la ville qui vous rglera notre compte.
+
+--Tout cela est trs-bien, mais pourra-t-on me payer?
+
+--Oh! cela ne me regarde pas, je suis en rgle avec vous, allez-vous-en.
+
+Au moment o je partais, l'officier prussien se ravise et m'appelle.
+
+--J'ai une ide, me dit-il; si le maire d'Orlans ne veut pas vous
+payer, vous m'apporterez deux mtres de corde avec laquelle je le ferai
+pendre.--Je me sauve, entendant les clats de rire du colonel qui a sans
+doute trouv sa plaisanterie trs-fine et trs-spirituelle.
+
+Le brave cordier continue son rcit, et sa femme qui l'coute les larmes
+aux yeux, ne tarde pas prendre part la conversation.
+
+--Heureusement nous en sommes dbarrasss, de ces Prussiens, dit-elle,
+ils ne reviendront plus maintenant, ces maudits Allemands, car nous avons
+autour de nous les soldats de Coulmiers. Oh! comme ils s'en allaient
+piteux et tristes, les bataillons bavarois; ils ne s'attendaient pas
+tre chasss de notre ville par l'arme de la Loire dont ils se riaient
+tout haut. En quittant Orlans, Von der Tann dit au prfet d'un air
+gouailleur:
+
+--Au revoir, monsieur le prfet, sans adieu, car je reviendrai bientt.
+
+--Mais il ne reviendra pas, ajouta la brave femme.
+
+Et toute l'arme, tout Orlans, toute la France disait alors: il ne
+reviendra pas.
+
+Hlas! il n'est que trop bien revenu pour frapper Orlans de nouveaux
+malheurs et de nouvelles ruines.
+
+Il faut avoir vu l'occupation prussienne pour se douter des dsespoirs,
+des haines qu'elle soulve sur son passage. Les maisons du faubourg
+Banier taient pilles, et chacun, accabl de soldats nourrir et de
+rquisitions payer, voyait la ruine venir de jour en jour.
+
+C'tait en outre de perptuelles taquineries. Les Prussiens taient
+furieux de l'accueil qui leur tait fait. Ils auraient voulu, ces
+Teutons barbares, qu'on les ret bras ouverts; ils s'tonnaient qu'on
+n'applaudt pas leur passage, et que les dames en toilettes lgantes ne
+vinssent pas couter la musique militaire qu'ils faisaient entendre sur la
+place Jeanne d'Arc.
+
+Tout le monde tait en deuil, les rues taient dsertes. Le soir, nul ne
+pouvait circuler dans la ville sans tenir une lanterne la main. Quelques
+jeunes gens s'amusaient attacher des lanternes vnitiennes aux pans de
+leurs habits, comme pour gouailler ces ordonnances ridicules de l'autorit
+prussienne. Mais Von der Tann ne gotait pas la plaisanterie, il fallait
+cder, sous les ordres des barbares, cacher sa haine et son indignation au
+plus profond de son coeur.
+
+ * * * * *
+
+_Mardi 29 novembre_.--Ds six heures du matin, nous commenons le
+gonflement du _Jean-Bart_, qui convenablement pli depuis la veille,
+attend sa ration de gaz. Notre chef d'quipe Jossec, un marin breton,
+a tout _par_, suivant son expression navale, avec le plus grand soin;
+l'opration s'excute dans les meilleures conditions. A deux heures de
+l'aprs-midi, le _Jean-Bart_ arrondi, frais verni, brille au soleil comme
+une norme pomme de rainette. Il tend ses cbles avec force et ne demande
+qu' voltiger dans les nuages, mais il est clou au rivage terrestre par
+des poids qui dfient sa force ascensionnelle.
+
+Ce n'a pas t sans peine que nous avons obtenu les rquisitions
+ncessaires la fourniture du gaz; il a fallu aller voir le prfet, le
+maire, toutes les autorits; selon l'excellent usage administratif, ces
+fonctionnaires ont entrav nos projets d'une foule de petits obstacles
+qui, runis, deviennent des montagnes soulever. Mais nos campagnes
+arostatiques faites sous l'Empire nous ont familiariss avec les
+difficults administratives, nous savons amadouer le garon de bureau,
+qui consent nous ouvrir le sanctuaire du secrtaire, d'o il n'y a plus
+qu'un pas franchir pour pntrer chez le matre. Celui-ci, prfet ou
+maire, ne manque pas de froncer le sourcil notre demande de gaz; malgr
+les papiers dont nous sommes munis, malgr l'utilit incontestable de
+notre mission, malgr l'urgence commande par les circonstances, son
+devoir d'administrateur dvou lui impose des difficults, qu'il trouve
+toujours.
+
+--C'est trs-grave, messieurs; qui payera le gaz? Est-ce la guerre, est-ce
+le dpartement? Revenez dans une heure. Je vais tudier la question avant
+de vous donner la rquisition ncessaire.
+
+On revient une heure aprs, trop heureux si l'on peut pntrer dans le
+cabinet du fonctionnaire. Il n'a nullement song votre affaire, il y
+rpond en homme qui l'a mdite. Il trouve l bien des irrgularits,
+mais, en vrai patriote, il vous donne l'ordre demand. N'aurait-t-il
+pas t bien plus simple de le donner de suite? Les saintes rgles de
+l'administration s'y opposent.
+
+A midi le _Jean-Bart_ va se mettre en marche. Jossec, et son compagnon
+Guillaume, regardent le ballon avec admiration. Tous deux sont sortis de
+Paris en ballon, sans avoir auparavant jamais vu l'admirable appareil
+d au gnie des Montgolfier. Ils ont dj brav la tempte et les vents
+furieux, mais l'arostat leur a laiss un souvenir plus profond que celui
+du navire. Ils nous ont parl avec enthousiasme de leur premier voyage
+arien; en hommes nergiques et dvous, ils sont devenus les plus chauds
+partisans de la navigation arienne.
+
+--Ah! Monsieur, me disait Jossec, quelle diffrence entre le ballon et le
+vaisseau!--Il n'y a plus dans la nacelle arienne ni vent, ni roulis,
+ni tangage, et rien faire qu' admirer le ciel. Je veux renoncer la
+marine et me faire aronaute.
+
+Mais le brave Jossec parlait des ascensions en ballon libre, il n'avait
+pas encore got du ballon captif, il devait voir que le voyage est moins
+agrable, et hriss de difficults sans nombre.
+
+Bientt tout est prt pour le dpart, il faut nous rendre avec notre
+arostat gonfl au chteau du Colombier, ct du ballon la _Ville de
+Langres_, et l nous attendrons les ordres. Quatre cordes sont fixes au
+cercle du ballon. Cent cinquante mobiles empoignent chacune d'elles. Je
+monte dans la nacelle avec Jossec, mon frre reste terre pour commander
+la marche. Nous vidons par dessus bord un assez grand nombre de sacs de
+lest, jusqu' ce que le _Jean-Bart_ s'lve; il monte lentement 40
+mtres de haut o il est retenu par ses quatre cbles, l'extrmit
+desquels sont pendues des grappes humaines. Le ballon se penche droite
+et gauche sous l'effort de la brise. Pauvre arostat! Fils de l'air; ami
+des nuages floconneux, le voil riv au plancher terrestre, il fait crier
+ses cordages et semble souffrir de cette captivit, dont il se plaint par
+le gmissement de la nacelle, tire dans tous les sens.
+
+Les mobiles attels aux cordes remorquent le ballon dans la direction
+voulue; c'est merveille de voir cette promenade que nous excutons 30
+mtres au-dessus des toits. Jossec et moi, nous sommes bercs dans l'air,
+comme l'avant d'un navire. Ce mouvement de va-et-vient nous donnerait
+le mal de mer si nous n'avions le pied aussi marin qu'aronautique.--Les
+habitants d'Orlans qui se sont runis la hte autour de nous, nous
+regardent avec admiration, et montrent, par leur air bahi, que ce moyen
+de transport leur est compltement inconnu. Ne croyez pas que le ballon
+reste la mme hauteur au bout de ses cordes, le vent le fait osciller
+la faon d'un grand pendule retourn; il pique une tte jusqu' proximit
+des toits, pour bondir 40 mtres; quelquefois le mouvement d'oscillation
+est tel que l'arostat soulve de terra une corde entire, avec les
+mobiles qui y sont pendus. Ceux-ci sont ravis de cette besogne si nouvelle
+pour eux; ils ont les biceps tendus, et attraperont de bonnes courbatures;
+ils reoivent quelquefois des horions, sont jets par terre au milieu des
+clats de rire de leurs compagnons, mais tout cela n'est-il pas cent
+fois prfrable aux obus et aux botes mitraille? Pour le moment ces
+amabilits prussiennes ne sont pas craindre. Vive la manoeuvre du ballon
+captif! elle vaut mieux que celle du chassepot sous le feu des batteries
+ennemies. Mais ne nous flicitons pas trop l'avance, l'heure du danger
+sonnera peut-tre aussi pour nous!
+
+Si le transport en ballon captif est pittoresque, curieux et dramatique,
+il faut avouer qu'il est d'une lenteur vraiment dsesprante. Nous avons
+ passer le chemin de fer et les fils tlgraphiques, c'est un travail de
+Romain. Il faut retenir le ballon par deux cordes seulement, en jeter deux
+autres au-dessus des fils, que nos hommes saisissent, recommencer une
+seconde fois la mme manoeuvre. Il faut avoir soin, pendant cette
+opration dlicate, que les mobiles ne lchent pas prise tous la fois,
+car le _Jean-Bart_ ne serait pas long bondir 2 ou 3,000 mtres de
+haut, abandonnant et les Prussiens, et l'arme de la Loire. Nous venons
+bout du passage de notre Rubicon et nous continuons notre route au-dessus
+des champs hrisss d'chalas de vignes. Le vent qui est vif nous est
+contraire, il frappe le ballon sur une surface de 400 mtres carrs, voile
+norme d'une force surprenante, aussi nos pauvres mobiles dpensent toute
+leur force pour nous traner avec la vitesse d'une tortue. Il y a une
+heure que nous marchons et nous n'avons fait que deux kilomtres! Nous
+sommes moiti chemin.... Arrtons-nous quelques moments au milieu de
+cette verte prairie. Oh hisse! larguez les cordages! Le ballon descend
+lentement et vient se reposer mollement sur un tapis de verdure, o nous
+faisons la sieste pendant un bon quart d'heure.
+
+Il fait un froid de loup dans la nacelle, mon frre et le marin Guillaume
+nous y remplacent; bientt le ballon reprend sa marche avec une lenteur
+plus grande encore, car l'ardeur de nos moblots s'est ralentie; les cris
+et les rires sont plus rares, voil dj quelques tranards qui ne veulent
+plus rien traner du tout. Je fais reprendre les cordes ces paresseux
+qui se font un peu tirer l'oreille, et qui ne se mettent l'oeuvre
+qu'avec un enthousiasme bien modr. Quoi qu'il en soit, nous arrivons au
+chteau du Colombier. Le ballon passe sans encombre au-dessus d'un rideau
+d'arbres qui entoure une vaste pelouse o le ballon la _Ville de Langres_
+est dj pos.
+
+La nacelle ramene terre est remplie de sacs de lest pleins de terre,
+et de grosses pierres qu'on y entasse. Le _Jean-Bart_ ainsi charg peut
+passer la nuit sans qu'il y ait crainte de le voir s'envoler.
+
+Nous allons prendre possession des chambres qui nous sont rserves dans
+le chteau o Duruof et des employs du tlgraphe sont dj installs;
+cette habitation est devenue le quartier gnral des arostiers
+militaires.
+
+Quel ne serait pas l'tonnement du propritaire s'il voyait le sans-gne
+avec lequel on couche dans ses lits! Mais quelle ne serait pas surtout sa
+douleur, s'il savait comment les Prussiens, qui ont pass par l avant
+nous, ont arrang son mobilier!
+
+Tous les meubles sont briss, les tiroirs gisent ple-mle, des lettres,
+des papiers, couvrent les parquets. Tout est dcim, mis en pices. Les
+lits sont d'un aspect repoussant, on voit qu'une arme y a couch avec
+des souliers crotts. On n'a respect que la batterie de cuisine, o le
+cuisinier des moblots travaille dj la prparation de notre dner. Il
+a dnich un grand tablier dans quelque coin, et il prside la cuisson
+d'un gigot avec la dignit d'un Vatel mrite. Deux de ses compagnons
+d'armes lui servent de gte-sauce, et font cuire la soupe. Inutile de leur
+demander s'ils soignent le repas, car ils en mangeront comme nous!
+
+Le capitaine de la compagnie est un charmant homme, trs-gai,
+trs-affable, nous sommes dj les meilleurs amis du monde; nous nous
+disposons mettre le couvert, avec les assiettes qui ont chapp aux
+dvastations prussiennes. Quant au lieutenant, c'est un tudiant du
+quartier Latin, un Parisien comme nous; au milieu des pripties de
+nos voyages, nous avons plaisir causer ensemble des souvenirs de la
+capitale, des bonnes parties d'autrefois, de parler de ce temps o
+la France jouissait d'une prosprit factice, inquitante, que notre
+aveuglement nous montrait comme relle. O est le temps o l'orchestre
+du bal Bullier faisait bondir sur un plancher poussireux une jeunesse
+insouciante? Notre lieutenant parle de tout cela en connaisseur! Pauvre
+garon, j'ai les larmes aux yeux en pensant lui. Quinze jours aprs
+cette bonne causerie, il devait mourir, et son corps de vingt-deux ans
+allait reposer, jamais enfoui sous la terre des champs de bataille. O
+guerre horrible, flau dsastreux, o conduis-tu ces milliers de jeunes
+gens, pleins de force, pleins d'enthousiasme? A la mort, la plus cruelle
+de toutes, celle que le bon sens des peuples pourrait viter. Combien
+d'entre vous dorment-ils cette heure dans ces campagnes, o notre ballon
+vient de passer? Que de larmes, que de scnes de dsolation sont jamais
+graves sur ces prairies, o nous passions alors presque gaiement, avec
+l'espoir du succs! Comme nous tions loin d'envisager l'avenir, ces
+heures o l'esprance tait encore permise! Comme nous pensions peu aux
+malheurs qui allaient impitoyablement s'abattre sur notre malheureux pays!
+Dormez sous les champs de bataille, hros inconnus! Vos petits-fils vous
+vengeront un jour! Vous tes morts au lendemain de Coulmiers, croyant
+encore la Victoire. Vous n'avez pas vu de nouveaux et terribles
+dsastres, vous ne saurez jamais quelle honte la France a t condamne!
+Dormez en paix, dans ces campagnes dvastes! Un Luther, en voyant vos
+ossements, ne manquerait pas de s'crier, comme au cimetire de Worms:
+Heureux les morts: ils reposent!
+
+Pendant que nous dnons, un tlgramme nous est remis au nom du directeur
+des tlgraphes, qui a pris les ordres du gnral d'Aurelles de Paladine.
+On nous dit de transporter immdiatement notre ballon au camp de Chilleur,
+loign de notre premire station de douze kilomtres. Il est dcid que
+nous partirons le lendemain de grand matin, car si le vent est vif, il
+nous faudra peut-tre dix ou douze heures pour faire ce trajet. Nous
+tudions notre chemin sur une bonne carte, et nous nous dcidons suivre
+le lendemain une voie de chemin de fer en construction, o les arbres ne
+gneront pas le transport de notre arostat.
+
+Aprs l'examen de notre itinraire, la soire se passe dans le salon du
+chteau, o un piano queue reste intact: il a besoin d'tre accord,
+mais, malgr les sons de casserole fle qu'il fait entendre, il contribue
+ charmer nos loisirs. Un secrtaire, dans la pice o nous sommes, a t
+forc, et les lettres dont il tait rempli sont entasses sur le parquet.
+Parmi ces dbris, nous trouvons un petit paquet soigneusement ficel, o
+sont crits ces mots: Cheveux de ma Virginie. Un de nous recueille ce
+souvenir cher au propritaire inconnu, qui nous donne l'hospitalit sans
+le savoir, il se promet aprs la guerre de le renvoyer sous enveloppe au
+chteau du Colombier. Est-ce un pre qui retrouvera la prcieuse relique
+d'une fille morte, ou un mari celle de sa femme? Nous l'ignorons. Mais
+quoi qu'il en soit, une victime des barbaries prussiennes verra qu'une
+main sympathique a pass parmi le pillage et les ruines.
+
+A onze heures, nous nous couchons tout habills sur nos lits qui ne sont
+gure plus propres qu'une table. Je m'endors d'un profond sommeil
+l'ide que les ballons captifs vont pouvoir venir en aide l'arme de
+la Loire, mes rves me montrent l'ennemi que j'observe du haut de notre
+observatoire arien; la vaillante arme de la Loire avance sur Paris, elle
+repousse les lgions prussiennes, et bientt c'est la zone des forts de la
+capitale qui s'offre sa vue. Encore une illusion que la triste ralit
+devait dissiper bientt.
+
+
+II
+
+
+Le dpart.--Le voyage en ballon captif.--Accident Chanteau.--Rparation
+d'une avarie.--Arrive Rebrchien.--Tempte nocturne.--Le _Jean-Bart_
+est crev.--Retour Orlans.--Gonflement du ballon _la Rpublique_.
+
+Du 30 novembre au 3 dcembre 1870.
+
+Le temps est lgrement brumeux, des nuages opaques se promnent lentement
+dans des rgions atmosphriques assez rapproches de la surface du sol. Le
+ballon a t si bien rpar, si bien verni qu'il est presque aussi rond
+que la veille, c'est peine s'il accuse une dperdition de gaz par
+quelques plis lgers qui rident un peu sa partie infrieure. Vers
+l'quateur, il est toujours tendu par la pression intrieure, et son filet
+forme sa surface comme un capiton qui dfierait la main du plus habile
+tapissier.
+
+Il est 7 heures du matin, il y a grand branle-bas au chteau du Colombier.
+La compagnie des mobiles a pli ses tentes; les fusils, les sacs sont
+entasss sur des charrettes qui vont nous suivre, car les hommes ont assez
+de besogne remorquer l'arostat captif, le moindre fardeau gnerait la
+libert de leurs mouvements. Le capitaine fait l'appel, il n'y a pas de
+dserteurs.
+
+Nous allons partir, laissant Duruof et la _Ville de Langres_ comme quipe
+de rserve.
+
+Jossec et Guillaume dchargent la nacelle des pierres qu'on y a places,
+ce n'est pas une petite affaire, car un de nos _moblots_, ancien maon,
+solide comme Samson, a apport l de vritables rochers d'un poids norme.
+
+Nous avons envoy en avant les plateaux qui nous serviront pour les
+ascensions captives, et la batterie que j'ai fait construire pour
+remplacer, par de l'hydrogne pur, le gaz perdu par la dilatation ou
+l'endosmose. Bertaux, notre capitaine-trsorier, a achet pour nous
+mille kilog. de zinc et dix touries d'acide sulfurique, qui reprsentent
+plusieurs rations de vivres pour le _Jean-Bart_. Un bon commandant
+n'envoie pas ses soldats en campagne sans biscuits, par la mme raison, un
+aronaute ne doit pas partir avec son ballon sans une bonne provision de
+gaz. Aussi nous sommes-nous munis de tout le matriel ncessaire pour le
+produire.
+
+Mon frre rassemble les hommes, je monte dans la nacelle qui, suffisamment
+dleste, s'lve. Le ballon est suspendu dans l'espace la hauteur de
+deux maisons de cinq tages; les quatre cordes qui le retiennent sont
+tendues aux quatre angles d'un grand carr par les mobiles rpartis
+chacune d'elles en nombre gal. On se croirait attach sous le ballon
+un grand faucheux quatre pattes qui rampe sur les champs, car qu'est-ce
+qu'une hauteur de quelques tages pour l'aronaute qui pourrait compter
+ses tapes verticales par plusieurs dizaines de tours de Notre-Dame
+superposes?
+
+Ah! dcidment, le voyage en ballon captif ne ressemble gure
+l'excursion en ballon libre. C'est la diffrence qui existe entre la
+prison et le grand air de la libert. L'arostat n'aime pas traner un
+boulet sa nacelle. Il s'incline sous l'effort du vent, il fait grincer
+ses cordes et sa nacelle. Le voyageur est secou dans son panier comme un
+nautonnier sur sa barque au sommet des vagues. Le vent siffle violent et
+froid. Tandis que l-haut, en libert, on plane avec l'air en mouvement,
+que nulle brise ne se fait sentir, ici-bas, en captivit, il faut retenir
+son chapeau des deux mains, si l'on ne veut pas qu'il s'envole.
+
+Au-dessus des nuages, les villages, les villes, les provinces dfilent
+sous vos yeux comme un vaste panorama roulant; la surface du sol, nous
+comptons notre route arbre par arbre. Les mobiles se pendent aux cordages
+et s'vertuent, le moindre coup de vent les soulve de terre. Mais
+patience et persvrance doit tre maintenant notre devise. Arrivs au
+camp, nous aurons l'espoir de surveiller les Prussiens de haut, et si
+nous pouvons dvoiler leurs mouvements, quelle rcompense de nos efforts,
+quelle compensation apporte nos fatigues!
+
+A midi, le soleil a paru, il a cart les nuages de ses rayons brillants,
+mais avec lui la brise s'est leve. Le vent souffle pre et froid; il
+imprime des oscillations frquentes notre navire arien. Nous sillonnons
+l'espace au-dessus de la voie de chemin de fer en construction que nous
+avons appris connatre sur notre carte, mais quelquefois le _Jean-Bart_
+se rapproche de la cime des arbres, vritables rcifs du navigateur
+arien. Il ne faut qu'une branche verticale pour crever l'toffe du
+ballon, tous les pas nous redoutons un malheur. Chaque cime est une pe
+de Damocls retourne sous notre nacelle.
+
+Il est une heure, une clairire s'offre nous, le ballon y est descendu;
+nos hommes se reposent. Je suis littralement gel, et mon frre se
+dispose faire son quart aprs moi. Il prend place dans l'esquif avec
+le lieutenant de mobiles, mais peine le ballon a-t-il t tran de
+quelques centaines de mtres qu'une voix nous crie de la nacelle: J'en ai
+assez, faites-moi descendre! C'est le pauvre lieutenant qui a eu le mal
+de mer. Il est vert comme une pomme en mai et vient de lancer son djeuner
+pardessus bord en guise de lest! Il revient terre compltement guri de
+sa passion arostatique.
+
+Nous continuons notre marche bien lentement jusqu' Chanteau. Nous avons
+l passer un chemin troit bord de rideaux d'arbres, que nous allons
+franchir en faisant monter le ballon jusqu' l'extrmit de ses cordes.
+Mon frre vide deux sacs de lest pour maintenir le ballon une hauteur
+suffisante, et augmenter par l'accroissement de force ascensionnelle la
+rsistance l'action du vent. Je crie aux mobiles de marcher vite s'ils
+le peuvent, afin de passer rapidement ce dtroit dangereux. Le _Jean-Bart_
+se penche, et frise le sommet des premiers arbres, sans les toucher, puis
+il se balance vers ceux qui se dressent de l'autre ct de la route. Il
+oscille de nouveau et redescend vers un chne lev... Il s'en rapproche
+rapidement; va-t-il s'y briser? mon coeur bondit d'inquitude. Patatra!
+C'en est fait du _Jean-Bart_, une branche s'est enfonce dans l'appendice,
+et l'a crev comme une peau de tambour! Tout est perdu! pensons-nous.
+Nous ramenons le ballon terre, nous voyons avec joie qu'il n'en est
+heureusement pas ainsi: l'avarie peut se rparer. L'appendice seul est
+crev. Jossec monte dans le cercle, et de son cache-nez, trangle le
+ballon au-dessus du cercle de l'appendice.--Nous l'aidons dans ce travail
+difficile, car perchs dans le cercle, et les mains leves, nous touchons
+ peine la partie malade de l'arostat. Il faut faire une ligature bras
+tendu, pendant que le vent nous balance, et nous jette dans les cordages,
+tantt sur le dos, tantt plat ventre. En nous soutenant mutuellement,
+nous cicatrisons la plaie du _Jean-Bart_. Jossec qui sait ce que c'est
+qu'une voie d'eau dans un navire, a appris qu'une voie de gaz ouverte dans
+un arostat n'est pas moins dangereuse. Mais il a su rparer celle-ci
+en habile aronaute; il est excellent gabier, et la navigation arienne
+touche en bien des points la navigation ocanique.
+
+L'air est agit, et le vent augmente d'intensit. Les rafales sifflent, et
+font bondir le ballon qu'elles ont dj en partie dgonfl. L'toffe n'est
+plus aussi bien tendue, elle se creuse par moment, en faisant entendre un
+bruit sourd et lugubre.--Il faut attendre que la tourmente ait pass.
+Car le transport devient actuellement impossible. Nous postons quatre
+factionnaires autour du _Jean-Bart_, et nous allons jusqu'au village de
+Chanteau, o nous prenons un modeste repas que nous avons tous bien gagn.
+On remplit de vin deux seaux, et nos moblots y puisent tour de rle.
+Cette collation ranime leur ardeur. Ils trouvent que, dcidment, il y a
+du bon dans le service des ballons captifs.
+
+En dpit du vent, nous nous dcidons continuer notre route, car nous
+voulons arriver au camp de Chilleur. Nous savons que le gnral d'Aurelles
+n'est pas bien convaincu de l'utilit des ballons captifs; que dira-t-il
+si ses premiers ordres n'ont pu tre excuts pour cause de vent?
+Qu'importent les obstacles imprvus, l'insuffisance d'un matriel
+improvis, les difficults dues la mauvaise saison? Expliquer toutes ces
+bonnes raisons quand on a chou, c'est perdre son temps. Il faut russir
+ tout prix. Un gnral vaincu est un mauvais soldat. Un ballon dans une
+premire tentative a t crev. Supprimons les ballons. Voil comme on
+juge aujourd'hui. Nous ne l'ignorons pas, aussi faut-il nous efforcer de
+vaincre le vent, notre ennemi nous.
+
+Les mobiles se remettent en marche tranant la remorque le _Jean-Bart_,
+o nous sommes monts tous deux mon frre et moi. Les chemins sont
+couverts d'une boue gluante, qui se colle aux semelles, et nous prfrons
+geler dans la nacelle que patauger dans la crotte. D'ailleurs tout
+l'heure un coup de vent sec, imprvu, a failli faire lcher prise tous
+nos hommes la fois. Nous avons entrevu la possibilit d'une ascension
+libre, faite malgr nous. Dans le cas d'un semblable accident, nous tenons
+ nous trouver ensemble. Nous songeons mme que nous n'avons pas d'ancre
+dans la nacelle et qu'en cas de dpart dans les nuages, le retour terre
+ne serait pas facile. Mais nous chassons de notre esprit cette vilaine
+perspective, nous ne pouvons pas, pour le prsent, rparer cette omission,
+n'y pensons plus.
+
+Le tranage de l'arostat devient de plus en plus pnible.--Les mobiles
+sont fatigus.--Nous essayons d'un nouveau moyen de locomotion que nous
+regrettons bientt de ne pas avoir usit plus tt, car il est plus
+pratique et moins fatigant. Au lieu de traner le ballon juch dans l'air
+ 30 mtres de haut, nous le faisons descendre jusqu' un mtre ou deux de
+la surface du sol, les mobiles le maintiennent presque au-dessus de leurs
+ttes. Dans ces conditions les oscillations ont une amplitude moindre, et
+le travail de traction est plus facile. Il tait bien simple de songer de
+suite ce procd, mais on n'apprend dcidment qu' ses dpens.
+
+Nous arrivons bientt au milieu de vastes plaines, o nous n'avons plus
+ craindre les rcifs terrestres. Mais le soleil se couche et le vent ne
+s'apaise pas. Il est six heures. Nos hommes sont puiss. Ils commencent
+ se plaindre, ils ne tirent que mollement, et ont toutes les peines
+du monde ne pas laisser entraner le ballon par le vent qui nous est
+toujours contraire. C'est peine si nous faisons un kilomtre l'heure.
+
+--Courage, leur crions-nous, nous arrivons bientt Rebrchien. Il faut
+aller jusque-l, car en restant ici, il n'y aurait pas de dner. Et
+l-bas, vous aurez un bon repas!
+
+Nous avons les pieds et les mains littralement glacs, et le mouvement de
+roulis de la nacelle devient insupportable. Mais nous n'osons rien dire.
+Quel exemple pour les soldats si les chefs se plaignaient dj!
+
+Bientt, il fait nuit noire, quelques paysans regardent stupfaits le
+passage de ce monstre inconnu pour eux. Le ballon se dcoupe sur le ciel,
+en une vaste silhouette noire qui se balance au-dessus de la plaine; il
+est tir par des groupes humains qui ressemblent de loin des ombres
+chappes du monde infernal. Tous ces travailleurs sont fatigus et
+silencieux. On dirait l'apparition fantastique d'une lgende.
+
+A 7 heures, la lune se montre et complte le merveilleux de cette scne
+bizarre; elle nous claire de ses rayons, et se reflte sur l'arostat, en
+lui donnant l'aspect d'une grande sphre de mtal poli.
+
+S'il fallait continuer quelques heures de plus un semblable voyage, nous
+ne tarderions pas tomber de fatigue, au milieu des champs. Les pauvres
+mobiles ont les mains coupes par les cordes, ils marchent avec peine
+dans la terre laboure. Depuis que la lune s'est montre, le froid
+est insupportable.--Une bise glace nous paralyse dans la nacelle.
+Heureusement nous apercevons dans le lointain le petit village de
+Rebrchien qui allume ses feux du soir.
+
+C'est la terre promise qui s'ouvre nous. Il faudra demain recommencer le
+voyage. Mais une bonne nuit nous aura rendu nos forces.
+
+A 8 heures, nous faisons arrter le ballon l'entre du village. Il y a
+douze heures que nous sommes trans en ballon captif, il y a douze heures
+que nos mobiles tirent sur des cordes de toute la force de leurs poignets:
+ma foi ce sont de solides gaillards, et bien d'autres leur place
+auraient succomb la tche. Mais leur bonne volont est la hauteur de
+leurs poignes, ils aiment, malgr eux, leur ballon captif qui leur a donn
+tant de mal, car leur instinct leur fait comprendre qu'il y a l quelque
+chose de nouveau, d'inconnu, d'utile. Braves coeurs! Ils aiment la patrie,
+ils sont pleins d'ardeur, pleins de zle. Que n'aurait-on pas fait avec de
+tels soldats! Mais il aurait fallu savoir les conduire, les soigner. Ils
+travailleront demain avec la mme ardeur, mais condition que ce soir ils
+dneront et dormiront bien. C'est ce qui ne leur arrive pas tous les jours
+en prsence de l'ennemi. Privs de sommeil, privs de nourriture, accabls
+de fatigue, ils fuient sous le feu des batteries prussiennes. Mais qui
+donc tiendrait tte des solides combattants quand les privations de
+tous genres ont transform l'homme robuste en un malade, chez lequel
+l'abattement, le dcouragement ont succd au courage, la rsolution? Un
+estomac trop longtemps vide ne sait plus avoir d'nergie.
+
+Avant de nous livrer un repos dont nous avons tous grand besoin, nous
+prenons soin de disposer le ballon de telle sorte que les coups de vent
+violents auxquels il est soumis sans cesse ne puissent l'entraner au
+loin. Jossec et Guillaume vont chercher des pelles et des pioches; ils
+creusent un trou carr o la nacelle, remplie de pierres et de sacs de
+lest, est enterre jusqu'au bordage suprieur. Nous ne tardons pas nous
+apercevoir que ces prcautions sont insuffisantes, le ballon qui a perdu
+une quantit apprciable de gaz, est flasque et distendu, son toffe
+devient concave sous l'effort de l'air agit, et ce qui nous tonne, c'est
+qu'il ne vole pas en lambeaux d'un moment l'autre. En se creusant ainsi,
+l'arostat forme voile, et acquiert une force de traction norme; en
+quelques minutes, il a si bien largi le trou de la nacelle, qu'il l'en
+retire, et courrait la surface des champs avec la vitesse d'un train
+exprs si les _moblots_ ne s'taient jets temps sur les cordages; nous
+faisons rentrer la nacelle du _Jean-Bart_ dans sa prison; nous attachons
+au cercle une corde solide l'extrmit de laquelle nous fixons une ancre
+que nous enfouissons deux ou trois pieds sous terre. Cette fois le
+_Jean-Bart_, croyons-nous, est clou au sol, il sera peut-tre ventr
+sous l'action du vent, mais il ne se dbarrassera pas de ses liens. Hlas!
+L'un et l'autre accidents allaient survenir dans la nuit au plus fort de
+la tempte.
+
+A 6 heures du matin, les rafales sont si puissantes que l'arostat se
+penche compltement jusqu' terre; l il roule sur lui-mme, son toffe
+se soulve avec force comme une poitrine opprime. On dirait le rle d'un
+tre vivant qui va succomber, et qui lutte encore contre la mort. Les
+mobiles en faction nous ont veills temps pour assister cette agonie.
+Mais que faire pour conjurer le mal? Nous sommes de pauvres mdecins qui
+viennent trop tard, et qui ont lutter contre une force qu'ils ne peuvent
+vaincre. Ces tortures du _Jean-Bart_ nous font mal voir; que de peines,
+que de tourments, que de patience devenus inutiles!--Nous allons chouer
+en vue du port.
+
+Pauvre ballon! Son toffe est bien solide, car elle est froisse par le
+vent, avec une violence inoue, l'air s'y engouffre prcipitamment, et y
+rsonne sourdement. Le _Jean-Bart_ se crispe, s'agite, touche le sol,
+puis se redresse, bondit et s'allonge, comprim par le poids de l'air
+en mouvement. Tout coup une rafale siffle dans les arbres avoisinants
+qu'elle fait ployer, elle enlve le ballon comme un ftu de paille, et
+l'entrane cent mtres de son point d'attache. Arriv l, le _Jean-Bart_
+s'affaisse, il a succomb dans cette lutte ingale du faible contre
+le fort, son toffe s'est fendue de l'appendice la soupape. Le gaz
+s'chappe en une seconde: Le fier arostat si beau, si puissant, n'est
+plus qu'un lambeau d'toffe informe, un amas de chiffons, une guenille. Il
+a perdu sa vie, son me, il est mort. Mais, contrairement l'tre anim,
+il ressuscitera sous la mme forme; une bonne couture, une pice d'toffe
+et deux mille mtres cubes d'hydrogne carbon, produiront le miracle.
+
+Les tmoins de cette scne trange sont stupfaits de cette force de
+l'air, frappant une surface lgre, car ils ont assist une exprience
+vraiment remarquable. Le ballon a soulev sa nacelle remplie d'un poids de
+deux trois mille kilogrammes, il a entran son ancre avec lui, en lui
+faisant tracer dans la terre laboure un sillon d'un mtre de profondeur.
+Je crois pouvoir affirmer que cinquante chevaux et peut-tre mme
+davantage n'auraient pas dracin ce fardeau.
+
+Cherchez donc la direction des ballons, avec un vent pareil! O vous
+cacheriez-vous, utopistes et faux inventeurs qui voulez conduire les
+arostats dans l'air avec une paire de rames, avec une voile, grecque ou
+latine, si vous aviez t l parmi nous voir succomber le _Jean-Bart_!
+Apprenez connatre l'outil que vous voulez amliorer, avant de rver
+pour lui des progrs insenss. Maniez les ballons, montez dans leurs
+nacelles, gravissez les sommets des nuages, conduisez-les terre et
+en l'air, et dans ces promenades pratiques vous rencontrerez peut-tre
+l'inconnu que vous cherchez.--Mais vous ne trouverez jamais rien, en
+faisant de l'aronautique en chambre. Ce n'est pas assis devant un bureau
+que Watt a trouv les merveilleux organes de la machine vapeur, c'est le
+marteau la main, dans un atelier de mcanicien.
+
+Nous replions l'arostat, et la foule des paysans qui n'tait pas l hier
+ notre arrive, accourt pour voir le ballon. La figure de quelques-uns
+d'entre eux est vraiment comique.
+
+--Jean-Pierre, tu verras le ballon demain matin, avait dit un tmoin de
+notre arrive son ami, c'est une grande machine ronde qui se remue,
+souffle, s'agite, qui est deux fois grande comme notre clocher et qui
+trane dans un panier des messieurs de Paris.
+
+Et Jean-Pierre est bahi de voir un paquet d'toffe plie, qui tient dans
+un panier d'osier. Il se demande si on ne s'est pas moqu de lui. Mais il
+ne sait pas qu'il faut voir un ballon gonfl. Je ne puis m'empcher
+de comparer le gaz d'un arostat la parole de certains avocats; que
+reste-t-il, quand le gaz est sorti?
+
+Nous sommes assez penauds pour notre part, et c'est l'oreille basse que
+nous nous dcidons envoyer un tlgramme Tours o l'on attend de nos
+nouvelles. Nous revenons pied Orlans.
+
+Aprs quatre heures de marche, nous entrons en ville; la rponse notre
+missive est dj venue. Sachons rendre justice l'intelligence du
+directeur des tlgraphes qui s'occupe du service des ballons captifs, au
+lieu de bouder, de se plaindre et de nous dcourager comme l'auraient fait
+tant d'autres, il nous flicite chaleureusement de nos efforts, et nous
+excite recommencer. Je vous envoie six ballons, nous dit-il, crevez-en
+autant que vous voudrez, mais russissez. Voil de bonnes paroles
+qui nous rconfortent, c'est ainsi qu'on fait marcher des hommes
+d'action.--Malgr notre premier chec, on ne nous congdie pas avec
+l'pithte de tratres.--Nous sommes dcidment plus heureux que nos
+gnraux.
+
+Du reste, ce n'est pas la persvrance qui nous manquera, mon frre et
+moi, nous avons le dfaut ou la qualit d'tre ttus comme mulets, quand
+nous avons un projet en tte. Le lendemain nous rparons de bon coeur un
+autre ballon, la _Rpublique universelle_, venu de Paris le 14 octobre.
+Nous allons le gonfler au premier signal, et nous pensons bien qu'il n'y
+aura pas de tempte tous les jours aux environs d'Orlans. Pour plus de
+prcautions, nous prparerons mme aussi un second arostat, voulant avoir
+deux cordes notre arc. Je n'oublie pas d'ailleurs un conseil de mon
+ami Gustave Lambert qui a appris connatre la vie: Pour russir, me
+disait-il un jour, il y a un mot qu'il est indispensable de bannir de la
+langue franaise, c'est le mot dcouragement. Quelque modeste que soit
+notre sphre d'action, prenons le parti de le rayer de notre dictionnaire.
+
+Un tlgramme envoy de Tours nous apprend que le mouvement de nos troupes
+est retard de deux ou trois jours, et que nous avons le temps de prendre
+nos dis-positions avant l'attaque. Cette nouvelle vient point, car
+l'usine d'Orlans ne pourra nous fournir 2,000 mtres cubes de gaz avant
+le 3 dcembre.
+
+En attendant le jour du gonflement, nous faisons une visite au camp
+franais accompagns de quelques amis. Nous sommes reus d'abord par les
+turcos, dont le campement si bizarre, si pittoresque, doit ressembler aux
+smalas du dsert. Ces braves moricauds nous offrent un caf excellent, et
+boivent la sant de la France. Pauvres Arabes, quels vides effroyables
+sont ouverts dans vos rangs par le mcanisme de l'artillerie prussienne!
+L'homme est faible devant la machine impitoyable! Que peut le courage
+contre un projectile aveugle, contre une puissance aussi brutale
+qu'invincible?
+
+_Samedi 3 dcembre_.--Nous commenons au lever du jour le gonflement de
+notre nouveau ballon, la _Rpublique universelle_. Ce nom un peu long
+n'est pas trs-heureux, mais nous ne voulons pas toucher au baptme de
+Paris. Nos marins Jossec et Guillaume, et les mobiles sont leur poste,
+ils commencent se familiariser aux manoeuvres arostatiques, que
+facilitent aujourd'hui un temps calme, un ciel serein.
+
+A 3 heures de l'aprs-midi, nous nous mettons en route, et bientt perchs
+dans notre nacelle, nous passons au-dessus des campagnes, remorqus par
+les mobiles, travers les chalas de vigne. L'air est peine agit, et
+la _Rpublique universelle_ mollement berce, l'extrmit de ses cordes,
+ne nous secoue pas trop violemment dans notre panier d'osier. Nous
+dirigeons notre marche ct du chteau du Colombier, vers un petit
+village, o nous ferons notre premire tape. Demain nous esprons
+arriver, la fin du jour, au camp de Chilleur, o l'on nous attend.
+
+Duruof avec son ballon restera encore en rserve; il ne se plaint pas de
+son inaction et nous nous demandons s'il ne se flicite pas de se tenir
+l'abri des projectiles prussiens.
+
+
+III
+
+
+La droute de l'arme de la Loire.--Les ballons captifs au chteau du
+Colombier.--Aspect d'Orlans.--Le dernier train.--Les blesss.--Vierzon.
+
+Dimanche 4 dcembre 1870.
+
+Aprs bien des difficults, analogues celles que nous avons dcrites, le
+ballon la _Rpublique_ arrive enfin au terme de sa premire tape, prs
+d'un petit hameau situ 4 kilomtre peine du chteau du Colombier. Il
+n'y a l que quelques chaumires tristes et monotones. Il est cinq heures,
+le vent assez vif agite l'arostat qui plie sur son cercle, comme un arbre
+pendant l'orage. Les marins creusent dans le sol un trou profond pour y
+enfouir la nacelle, ils manient la pioche au milieu d'une plaine abrite
+par des peupliers, privs de feuilles et roides comme les mtures d'un
+navire. On entend au loin le bruit de la canonnade qui fait retentir
+l'air comme le tonnerre pendant la tempte. Depuis deux jours, ce concert
+lugubre frappe sans cesse nos oreilles.
+
+Le capitaine des mobiles prside la distribution des vivres de ses
+soldats, nos marins cherchent des habitations o ils pourront trouver un
+abri. Quant nous, l'hospitalit nous est offerte par de braves paysans.
+Ils ouvrent aux arostiers leur humble maisonnette; un feu flambant
+ptille dans l'tre; l'htesse prpare notre intention un repas frugal
+compos d'une omelette et de fromage arross de vin blanc. Le soir, aprs
+l'inspection du ballon qui s'agite toujours convulsivement sous le souffle
+de l'air, nous rentrons nous coucher, mon frre et moi, tendus tout
+habills sur deux matelas placs terre. Le capitaine et le lieutenant de
+la compagnie de mobiles restent assis au coin du feu. La chambre qui nous
+abrite est ouverte tous les vents, les carreaux des fentres ont t
+briss par les Prussiens l'poque de leur premire visite Orlans. Ces
+pillards n'ont rien respect dans l'humble habitation; quand ils y sont
+entrs, on leur a donn des fromages, du pain et du vin, tous les vivres
+de la campagne, mais ils ont cass sans piti les chaises, les commodes,
+ils ont bris un vieux coucou, prcieux souvenir de famille, ils ont mis
+en morceaux une glace, seul objet de luxe de l'ameublement de la pauvre
+chaumire.
+
+A minuit, des pas sonores nous rveillent en sursaut. Ce sont des mobiles
+qui viennent appeler le capitaine.
+
+--Venez, capitaine, disent-ils, on entend au loin un bruit singulier; sur
+toutes les routes c'est comme le roulement de nombreuses voitures, on
+croit apercevoir aussi des cavaliers qui passent sur le sol glac.
+
+Tout le monde est bientt sur pied. Rendus travers champ la route
+la plus proche, un sinistre dfil s'offre nos yeux. Des voitures
+d'approvisionnement passent en files serres, puis ce sont des cuirassiers
+qui trottent au milieu des tnbres suivis d'une formidable procession de
+canons et de caissons d'artillerie. et l des soldats gars traversent
+les champs, comme des ombres effares, sautent par dessus les haies;
+mornes, abattus, ils marchent la tte basse, sans rien dire, sans rien
+voir, leurs vtements sont en lambeaux, les uns ont la tte enveloppe
+d'un foulard, les autres, demi-nus, se drapent dans de mchantes
+couvertures; ceux-ci boitent et tranent le pas, ceux-l ont le bras en
+charpe, quelques-uns, maladifs et ples, s'appuient sur l'paule d'un
+ami.
+
+--Tout est perdu, nous dit un vieux zouave barbe grise, les obus tombent
+on ne sait d'o. Dieu me damne, si j'ai rien vu de semblable! Ces maudits
+Prussiens sortent du sol pour nous craser, nulle rsistance n'est
+possible!
+
+Tout en faisant la part de l'exagration des fuyards, nous nous rendons
+l'vidence, car le lugubre dfil se prolonge perte de vue, avec
+toute la physionomie d'une droute. Comment traduire les sentiments qui
+s'agitent dans notre esprit constern? Quelle tristesse s'empare de notre
+me au retour dans la pauvre chaumire! C'en est donc fait de la France!
+L'arme de la Loire, victorieuse ses dbuts, est dj terrasse!
+
+La fatigue est le meilleur palliatif de la douleur; malgr l'motion qu'a
+fait natre l'horrible tableau du dsastre, nos yeux se ferment, et le
+sommeil vient arrter le souvenir.
+
+_Lundi 5 dcembre_.--A 5 heures du matin, tout le monde est sur pied. La
+droute a dur toute la nuit, le dfil lugubre n'a pas discontinu un
+instant. Au lever du jour, elle s'accentue plus complte encore, et les
+premiers rayons d'un soleil d'hiver clairent les milliers de voitures qui
+se dirigent vers Orlans. Plus loin, on voit encore des cuirassiers aux
+manteaux rouges, et de nombreuses pices d'artillerie. Des blesss, le
+teint ple, l'oeil livide, sont ramens sur des cacolets.
+
+La _Rpublique_ est toujours gonfl au milieu de la prairie. Que faire?
+Nul ordre ne nous est envoy! Nous laisserons-nous prendre sottement par
+les Prussiens qui approchent? Un mobile court au chteau du Colombier, o
+est install un poste tlgraphique. Aucune nouvelle, aucun ordre: notre
+devoir nous impose l'obligation d'attendre jusqu' la fin. Comment se
+dcider plier bagage, en songeant que le ballon peut tre utilis au
+dernier moment.
+
+Que les Prussiens viennent s'ils le veulent! Qu'ils nous cernent, qu'ils
+nous entourent! Il sera toujours temps de couper nos cordes, et de
+lancer la _Rpublique_ au-dessus des nuages! Nos mobiles et nos marins,
+dbarrasss de leur ballon, trouveront bien se sauver pied. Ils ont
+tous des chassepots, des revolvers et sont dcids s'il le faut en faire
+bon usage.
+
+Attendons. C'est la dcision qui est prise au milieu de la panique.
+
+--Attendons si vous voulez, nous crie d'un air insouciant le lieutenant
+des mobiles qui vient de se joindre nous, mais, pour Dieu! djeunons.
+
+Et disant ces mots, il nous montre en riant un magnifique lapin qu'il
+vient d'acheter trente centimes un paysan. Ce brave homme s'est excus
+de le faire payer un peu cher. Mais les temps sont durs. Hlas! A trente
+lieues d'ici, dans les murs de Paris, ce lapin coterait nos amis autant
+de pices de cinq francs que nous l'avons pay de sous!
+
+A 11 heures, le bruit de la canonnade se rapproche singulirement, des
+paysans accourent consterns! Les obus, disent-ils, tombent 1000 mtres
+d'ici.
+
+Qu'allons-nous devenir? L'quipe est vite rassemble, il faut faire les
+prparatifs de l'ascension. Au mme moment, une estafette accourt. On nous
+donne l'ordre de plier le ballon, et de le porter de l'autre ct de la
+Loire, o l'arme se rassemble. Le dgonflement se fait en toute hte.
+Mais il y a pour une bonne heure de travail.
+
+Voil une charrette qui passe attele d'un bon cheval.
+
+--Hol! mon bonhomme, crie le capitaine au charretier, vous tes vide, je
+mets votre voiture en rquisition, nous en avons besoin.
+
+--Ma foi, mon capitaine, prenez, si vous voulez, la voiture et le cheval
+ne sont pas moi.
+
+Le filet pli, le ballon, la nacelle, sont hisss sur la charrette qui se
+met en marche. Il tait temps: les projectiles ennemis sifflaient dans
+l'air et tombaient profusion sur le chteau du Colombier.
+
+Je cours payer notre brave htesse, et je vois le lieutenant de mobiles
+devant le foyer de la chemine. Une cuiller la main, il fait mijoter son
+lapin.
+
+--Allons, mon lieutenant, en route. Vous avez fait l un joli djeuner
+pour les Prussiens. Mais consolez-vous, nous mangerons Orlans!
+
+Le pauvre village va tre abandonn. Les ennemis vont venir. Tous les
+paysans sont en proie la plus violente motion, on en voit qui se
+sauvent, on en voit d'autres qui se htent de cacher les objets qui leur
+sont chers!
+
+Nos 150 mobiles suivent la charrette. On arrive bientt par un chemin de
+traverse la grande route qui conduit en ville. Mais nous attendons
+une grande demi-heure pour prendre rang au milieu de la longue queue de
+voitures d'approvisionnement et de troupes qui dfilent depuis plus de
+douze heures.
+
+Il faut avoir assist au spectacle de la retraite de cent mille hommes
+pour se faire une juste ide du chaos, de l'encombrement dsordonn qui en
+rsulte. Deux files de charrettes suivent la route au milieu des troupes;
+des cavaliers dominent ple-mle cet ocan humain, chaque charretier veut
+devancer son voisin, chaque minute la file s'arrte pour ne reprendre
+qu'un pas lent et irrgulier. Tout le monde est silencieux, atterr, comme
+abruti. Tantt des estafettes courent pour porter des ordres; il faut
+leur ouvrir un passage; des canons remontent le courant pour protger la
+retraite jusqu' la nuit.--Cependant le bruit de la canonnade augmente
+d'amplitude, l'ennemi approche! Aura-t-on le temps de traverser la Loire?
+Fasse le ciel que les obus ne tombent pas sur la route, cache sous un
+ruban de soldats et de voitures!
+
+L'encombrement augmente mesure qu'on avance. Devant la porte d'Orlans
+le courant s'arrte pendant prs d'une heure. La foule serre, est
+immobile. Chacun est clou la mme place, sans pouvoir faire un pas en
+avant ou reculer d'une semelle. Je ne sais quoi de triste, de lugubre
+domine ce tableau. Toutes les maisons du faubourg Banier se ferment, les
+ruines du premier envahissement sont encore fumantes et semblent menacer
+les habitations intactes. Les portes sont tires au dedans, les volets
+sont clos; de temps en temps une tte passe pour voir si ce sont encore
+des pantalons rouges qui dfilent!
+
+A trois heures de l'aprs-midi, les pices de canon de la marine, places
+en avant des faubourgs d'Orlans, commencent tonner au moment o nous
+arrivons place Jeanne d'Arc; nous voyons l un colonel furieux, les yeux
+injects de sang, qui court aprs des fuyards un revolver la main;
+il les rassemble en un peloton. Un tambour rsonne, et les lches sont
+contraints de se porter l'ennemi. La caisse sonne la charge d'un ton
+lugubre et monotone.
+
+La faim commence nous faire subir ses angoisses, mais il ne reste plus
+un morceau de pain Orlans. Cent mille hommes viennent de passer l
+avant nous. Nous courons la gare o Bertaux, Duruof et son quipe, les
+colombophiles Van Roosebeke et Cassiers sont runis. Nos ballons sont
+sauvs du naufrage. Nous allons tous partir par le dernier train qui se
+forme sous nos yeux. Il est uniquement compos de fourgons o s'entasse
+une foule norme.
+
+Jamais je n'oublierai l'pouvantable tableau qu'offre en ce moment la
+gare d'Orlans. Elle est encombre de blesss, aux yeux hagards, qui se
+tranent jusqu'au train pour s'enfuir. Ntre fourgon contient six ballons,
+nous sommes dix-sept avec nos quipes, et en outre cinq capitaines de la
+ligue ont pris place accroupis sur les nacelles. De malheureux blesss
+nous supplient de leur donner asile, mais il est de toute impossibilit de
+placer une aiguille parmi nous. Les uns ont la tte ouverte par une balle,
+d'autres ont le bras ballant et inerte, d'autres s'appuient sur les
+paules d'un camarade. Tous ces soldats sont demi couverts de vtements
+en lambeaux, des zouaves n'ont plus ni molletires ni souliers, la plupart
+n'ont pas de capotes, ni de kpis, ni de couvertures ... et il gle
+pierre fendre!
+
+Le train va partir. C'est le dernier, il est cinq heures Les blesss qui
+ont encore quelque force se hissent sur le toit des fourgons; malgr le
+froid, ils se tiennent l immobiles, couchs plat ventre. Ceux-l sont
+encore privilgis, car d'autres, bien plus nombreux, ne partiront pas.
+La captivit les attend! Ils gmissent, ils pleurent, ces malheureux,
+l'ide d'tre enlevs ce lieu si cher, la patrie, la famille, aux
+amis. Le coeur saigne devant de tels tableaux que nulle plume ne saurait
+dcrire! Au milieu de tout cela, des ttes affoles crient et s'agitent,
+des paniques s'emparent de la foule.
+
+--Les rails sont coups, disent les uns, votre train va tre bris!
+
+--Les canons prussiens, disent les autres, vous attendent au tournant de
+la Loire.
+
+A cinq heures et demie, la locomotive siffle. Le train part, au milieu
+du gmissement des blesss exposs sur le toit des fourgons. Le coup de
+collier brusque de la machine a ouvert leurs plaies et leur a arrach des
+cris de douleur. Nous suivons lentement le bord de la Loire; les boulets
+franais sifflent travers les arbres, on aperoit au loin le pont
+d'Orlans littralement couvert d'une mer humaine. A ct, un pont de
+bateaux jet sur le fleuve facilite le mouvement de la retraite. Le soleil
+se couche; son disque, rouge comme du sang, lance ses derniers rayons sur
+cet horrible panorama qu'accompagne le bruit du canon. Au milieu d'une
+telle dsolation, je me figure entendre la grande voix du pote, s'crier
+comme aprs Waterloo:
+
+ C'est alors
+ Qu'levant tout coup sa voix dsespre,
+ La droute gante, la face effare,
+ Qui, ple, pouvantant les plus fiers bataillons,
+ Changeant subitement les drapeaux en haillons,
+ A de certains moments, spectre fait de fume,
+ Se lve grandissante au milieu des armes,
+ La droute apparut au soldat qui s'meut
+ Et, se tordant les bras, cria: Sauve qui peut!
+
+Nous croisons en chemin le train de M. Gambetta, mais un signal le fait
+arrter. Il n'est plus temps d'entrer Orlans. Les rails viennent
+d'tre coups. Le ministre de l'intrieur et de la guerre est oblig de
+rebrousser chemin, de revenir Tours.
+
+Cependant nous sommes entasss ple-mle dans notre fourgon, plongs dans
+une obscurit complte, l'estomac vide et littralement gels, car la bise
+glaciale siffle travers les portes mal jointes. Mais comment oser se
+plaindre en entendant sur nos ttes le bruit que font en frappant du pied
+les malheureux blesss juchs sur le toit du fourgon? Quelques-uns sont
+rlants, la douleur les a vaincus, la mort va les saisir! En effet,
+minuit, le train s'arrte Vierzon. On retire des cadavres des voitures.
+Quelques blesss, pendant le voyage, sont morts de froid! Dtournons les
+yeux de scnes aussi pouvantables et entrons Vierzon, o nous devons
+rester jusqu' quatre heures du matin.
+
+Il fait nuit noire. Pas un passant dans les rues. Un htel est en face la
+gare, une lumire y brille. Le marin Jossec frappe la porte, on ouvre.
+
+Nous entrons dans une grande salle qui est le restaurant de l'endroit.
+
+--Que voulez-vous? nous dit le patron d'un ton grognon, je n'ai pas de
+place ici pour vous loger.
+
+--Nous venons d'Orlans, puiss de fatigue, de faim. Voil plus de
+vingt-quatre heures que nous n'avons pas mang. Donnez-nous souper et
+allumez un bon feu. Nous partons dans trois heures.
+
+--Impossible, riposte le patron, il est pass minuit et je ferme. Je ne
+peux vous recevoir, retirez-vous.
+
+J'insiste poliment en faisant comprendre mon interlocuteur que nous
+venons de l'arme, que son patriotisme devrait le mettre dans l'obligation
+de nous mieux accueillir. Il ne veut pas entendre raison.
+
+--Retirez-vous, dit-il insolemment, et il ferme la porte au nez de nos
+marins qui viennent nous rejoindre. Nous commenons nous fcher tout
+rouge.
+
+--Ouvrez de suite, disons-nous, ou la porte vole en clats.
+
+Et voil nos marins qui frappent au dehors avec violence. Le patron se
+dcide ouvrir, il est furieux.
+
+--Je vais aller chercher le poste, dit-il. D'ailleurs, qui tes-vous? Je
+ne vous connais pas.
+
+--Votre insolence nous dispenserait de vous donner d'explication, mais
+voici nos papiers bien en rgle qui vous montreront d'o nous venons.
+Maintenant, rappelez-vous que nous sommes ici quatorze hommes bien
+dcids, forts de notre droit et de notre argent, prendre l'asile et le
+dner que vous refusez.
+
+Cette menace ne produit pas mauvais effet. La patronne est descendue, elle
+appelle son mari dans la cuisine; la bonne arrive. Il se tient l un petit
+conseil de guerre qui se termine en notre faveur.
+
+Le matre d'htel se dcide allumer un grand feu, nous servir un
+excellent repas que nous dvorons avec un apptit de naufrags. Il nous
+fait chauffer du caf, nous causons en fumant jusqu' quatre heures du
+matin, heure laquelle nous reprenons un train qui nous transporte
+Tours.
+
+
+IV
+
+
+Organisation dfinitive des arostiers militaires Tours.--Exprience
+d'une montgolfire captive.--Expdition de Blois.--M. Gambetta et le
+chef de gare.--Nouvelle dfaite.--Tours et le Mans.--Le camp de
+Gonlie.--Ascensions captives.
+
+Du 6 au 20 dcembre 1870.
+
+Tours, que nous retrouvons, n'a pas chang d'aspect. Toujours mme
+mouvement dans les rues. On rencontre des officiers de tous les rgiments,
+des francs tireurs de tous les costumes, de toutes les espces, des
+solliciteurs de tous les rangs. Mais le niveau de l'esprance a
+singulirement baiss, on parle du dmnagement du gouvernement; les
+optimistes les plus convaincus ne se dissimulent plus la gravit de la
+situation. O nous mneront ces dsastres accumuls? O allons-nous? C'est
+ce que chacun se demande avec anxit.
+
+Le nouveau thtre est transform en un arsenal arostatique o sont
+amoncels les ballons venus de Paris. Ils sont rpars, plis dans leurs
+nacelles, afin qu'il soit possible au moment voulu de les utiliser. La
+famille Poitevin, venue d'Italie, pour offrir ses services ariens la
+France, critique l'emploi des ballons gaz pour les usages de l'arme,
+et veut substituer les montgolfires qui, sans exiger une usine pour tre
+gonfles, ncessitent seulement quelques bottes de paille enflammes.
+
+M. Steenackers me fait l'honneur de me demander mon avis ce sujet. Je ne
+lui dissimule pas ma faon de penser:--Certes, lui dis-je, le ballon
+gaz a contre lui l'embarras du gonflement, mais une fois rempli, il a une
+force ascensionnelle assez considrable pour rsister un vent d'une
+intensit moyenne, il reste gonfl plusieurs jours de suite, toujours prt
+ transporter l'observateur deux cents mtres dans l'atmosphre.--La
+montgolfire se gonfle vite, mais elle a une faible force ascensionnelle,
+elle se penchera contre terre sous l'effort de la moindre brise, et vite
+refroidie, elle perdra en un clin d'oeil toute son nergie.
+
+Du reste toute discussion, toute opinion, ne valent pas une exprience.
+Que ceux qui ne partagent pas notre manire de voir sachent nous
+convaincre par les faits; nous ne demandons pas mieux que de changer
+d'avis quand nous aurons vu.
+
+_7 dcembre_.--Une montgolfire construite Tours, se gonfle midi, dans
+le jardin de la Prfecture. Les membres de la Commission scientifique, M.
+Steenackers, quelques aronautes assistent l'exprience. L'appareil est
+suspendu une corde horizontale fixe la cime de deux grands arbres;
+on apporte des bottes de paille que l'on allume sa partie infrieure.
+L'lvation de temprature produite par la combustion, dilate l'air
+contenu dans la sphre de toile, qui s'arrondit compltement en moins de
+vingt minutes. On attache la hte une petite nacelle o le fils Poitevin
+se tient peine; il jette un peu de lest, et la montgolfire s'lve,
+enlevant avec elle un cble que quelques hommes retiennent terre. Mais
+c'est bien pniblement que l'appareil se soulve du sol, il monte dix
+mtres et s'arrte l, haletant, puis. L'aronaute jette un sac de lest,
+puis un second, et tout ce qu'il peut faire, c'est d'atteindre le sommet
+d'un bouquet d'arbres, o il se pose comme un pauvre oiseau auquel on
+aurait coup les ailes. Dj la montgolfire se dgonfle, elle est fixe
+ un obstacle terrestre qu'elle ne veut plus quitter.--Le fils Poitevin
+abandonne sa nacelle, et descend de l'arbre de branche en branche. Une
+mauvaise langue lui dit au retour de son humble voyage:--Pour en faire
+autant, il n'est pas besoin de montgolfire. Vous auriez pu monter
+l'arbre comme vous en tes descendu!
+
+Pour ma part je m'attendais ce rsultat, et je me demande mme comment
+des aronautes experts ont pu s'engager dans une semblable tentative. Il
+est bien facile de calculer la force ascensionnelle d'un arostat gaz ou
+ air chaud, il n'est pas ncessaire d'tre mathmaticien pour savoir que
+si elle varie, ce n'est certes pas selon la volont de son aronaute. Un
+athlte qui est capable de porter 20 kilogrammes bras tendu, ne s'engage
+jamais en porter 100. Une montgolfire de 1200 mtres cubes enlve un
+voyageur en libert, mais elle n'est pas capable de soulever en outre
+la corde qui la retient captive, et de lutter par un excs de force
+ascensionnelle, qu'elle ne possde pas, contre l'impulsion du vent.
+
+Cette exprience a cela de bon, qu'on ne parle plus des montgolfires. On
+en revient aux ballons gaz, et il est dcid que pour rgulariser notre
+situation, on organisera une compagnie d'arostiers militaires, attachs
+ l'arme et dpendant du ministre de la guerre, car Orlans nous
+n'avions aucune commission en rgle. Si l'ennemi nous avait pris avec nos
+ballons, il n'aurait certainement pas manqu de nous fusiller d'abord. On
+aurait avis ensuite.
+
+Voici les aronautes que M. Steenackers a signals au ministre de la
+guerre, et qui viennent de recevoir les galons de capitaines:
+
+ Gaston Tissandier.
+ Albert Tissandier.
+ J. Revilliod.
+ A. Bertaux.
+ Poirrier.
+ Nadal.
+ J. Duruof.
+ Mangin.
+
+Il est convenu que mon frre et moi, nous prendrons possession du ballon
+de soie la _Ville de Langres_, et du _Jean-Bart_ qui sera rpar. Nous
+aurons, comme chefs d'quipe, Jossec et Guillaume, et quatre autres
+matelots comme aides-manoeuvres.
+
+MM. Revilliod et Poirrier dirigeront les oprations de deux ballons de
+2000 mtres cubes. Leurs chefs d'quipe sont les marins Herv et Labadie,
+venus de Paris en ballon, qui seront aids par quatre matelots.
+
+M. Bertaux est choisi comme capitaine trsorier de la compagnie: il sera
+assist de M. Bidault. M. Nadal sera charg des dmarches faire pour le
+gonflement, il prtera son concours aux deux quipes.
+
+MM.J. Duruof et Mangin sont incorpors dans la compagnie, mais ils
+resteront Bordeaux, chargs de surveiller le matriel de rserve, et de
+prparer ce qui est ncessaire leurs collgues en activit.
+
+Chaque ballon en campagne sera accompagn de 150 mobiles.
+
+On nous a fait faire un costume trs-simple, qui offre quelque analogie
+avec celui de la marine. Seulement les galons sont en argent et l'ancre de
+la casquette est penche. On nous remet notre nomination du ministre de
+la guerre, et nous touchons le jour mme notre solde d'entre en campagne,
+qui s'lve 600 francs. Elle est destine nos frais d'quipement. Nous
+avons des appointements de 10 fr. par jour.
+
+La compagnie des arostiers militaires est ainsi parfaitement organise,
+mais on en complique malheureusement la formation par la nomination d'un
+colonel et d'un commandant.--Rien de mieux, direz-vous?--Sans aucun doute,
+si ces chefs que l'on nous impose ont quelque connaissance pratique qu'ils
+sont mme d'utiliser. Mais leur seul mrite arostatique est d'tre
+parents et amis de hauts fonctionnaires. Ils n'ont jamais t en ballon
+et n'iront probablement jamais, mais ils n'en touchent pas moins de gros
+appointements. On leur donne en outre la direction du service des pigeons
+voyageurs qu'ils ne connaissent pas mieux que les ballons; ils regardent
+faire les hommes spciaux, Van Roosebeke, Cassiers et leurs collgues
+venus de Paris en ballon avec leurs messagers ails, mais ils touchent
+encore de ce ct de bonnes et grasses rtributions.--Pendant que nous
+allons gonfler plus tard nos ballons au Mans, Laval, notre colonel et
+notre commandant resteront Poitiers, jouant au billard et fumant des
+cigares. Le premier janvier, ils seront nomms chevaliers de la Lgion
+d'honneur pour action d'clat.--Vous riez, n'est-ce pas? Et cependant
+rien n'est plus vrai, les choses se sont passes exactement comme nous le
+disons l. Ce serait comique, si ce n'tait navrant, car il est supposer
+malheureusement que ce fait n'est pas isol, et que la France a t en
+proie un dsordre, un gaspillage inous, levs la hauteur d'une
+institution.
+
+Hlas! faut-il qu'aujourd'hui, comme hier, il y ait mmes abus, mmes
+faveurs! Est-il donc crit que les gouvernements doivent se suivre et se
+ressembler! Suivant l'expression d'un de nos plus spirituels journalistes,
+serait-ce bien toujours la mme boutique, et n'y aurait-il de chang que
+l'enseigne?
+
+_Vendredi 9 dcembre_.--A 8 heures du matin, la compagnie des arostiers
+militaires part pour Blois. Nous avons notre disposition deux fourgons,
+o sont nos ballons, une plate-forme roulante o se trouve la batterie
+ gaz; le zinc en lamelles et les touries d'acide sulfurique. Il
+parat qu'on va se battre dans ces parages et que nous pourrons rendre
+d'importants services.
+
+Nous arrivons Blois, dans nos fourgons, car il ne faut plus songer aux
+wagons de voyageurs. Du reste, quoique ce mode de locomotion soit peu
+confortable, c'est bien l le cadet de nos soucis.
+
+On ne vit plus rellement dans les temps o nous sommes, les malheurs
+s'abattent sur la France avec une telle rapidit, que l'esprit gar,
+perdu, est en proie un vertige perptuel qui lui te toute rflexion.
+A Blois, nous trouvons une ville bouleverse. Tout le monde parle de
+nouveaux revers, de nouveaux dsastres. Dans les rues, on nous apprend que
+les Prussiens sont aux portes, nous courons la prfecture et ces tristes
+renseignements se confirment.
+
+Le gnral P.... fait sauter sous nos yeux le pont de pierre. On nous
+apprend ensuite que dans sa prcipitation, il a oubli d'envoyer chercher
+les approvisionnements de farine qu'on a laisss de l'autre ct du
+fleuve. On nous affirme que 10,000 soldats qui s'taient cachs
+Chambord, pour attaquer les Prussiens l'improviste, ont t surpris
+eux-mmes pendant la nuit, que trois batteries de canons ont t prises
+par l'ennemi. Mon Dieu! mon Dieu! quelle confusion, quel dsordre!
+
+A la gare, nous voyons revenir des convois chargs de blesss, voil ce
+qui ne manque plus aux spectacles que nous sommes appels voir. Dans
+l'ambulance un jeune soldat a la mchoire infrieure enleve, sa bouche
+est devenue bante, son oeil hagard est effrayant. Je dtourne la tte.
+C'est horrible voir. Une soeur de charit panse cette plaie.
+
+Quel tableau pour un grand artiste! Au lieu de nous reprsenter la guerre
+par des bataillons qui prennent une redoute au milieu d'une fume de
+poudre et de gloire, qu'il retrace cette scne navrante, et que, dans le
+lointain, il nous montre une mre qui pleure. Ce sera l la vritable
+image de la guerre.
+
+Et nos ballons? Nous n'y songeons dj plus! Pourquoi nous envoyer ici, il
+est trop tard, il n'y a plus rien faire.
+
+Voil un train spcial qui accourt sur la voie ferre. C'est M. Gambetta
+qui arrive. Il descend prcipitamment, avec M. Spuller, son chef de
+cabinet. Il demande le chef de gare qui n'a pas t prvenu de l'arrive
+du ministre, et qui, au milieu d'un travail incessant, a pris quelques
+minutes de repos.
+
+M. Gambetta s'agite et tempte contre le chef de gare qui ne vient pas.
+Il se promne impatiemment, puis s'arrte en frappant du pied. Il est
+furieux.
+
+Le chef de gare arrive enfin, c'est un vieillard modeste et respectable.
+M. Gambetta le malmne, et lui dit les choses les plus dures, les plus
+humiliantes, devant un public nombreux qui n'approuve nullement du reste
+cette manire d'agir si peu courtoise.
+
+--Pauvre chef de gare, disait un spectateur, un si excellent homme, si
+dvou, si laborieux, c'est bien triste.
+
+--Ce qui est bien plus triste, rpondit quelqu'un, c'est de voir M.
+Gambetta, un ministre, un souverain, humilier injustement un vieillard,
+sans savoir seulement s'il est coupable.
+
+Je me rappelais ce moment ce qu'un homme d'un grand mrite m'avait dit
+sur notre dictateur: Il a deux dfauts dont il ne gurira jamais, il est
+avocat et mridional.
+
+M. Gambetta part comme il est venu, et les choses ne vont pas mieux. Le
+chef de gare reoit dans la soire l'ordre d'vacuer son matriel de
+guerre. Il nous conseille de partir. Nous voulons attendre, persuads
+qu'un tlgramme va tre envoy, qu'on n'a pu expdier ici les arostiers
+et leur matriel sans but, sans motif. Nous attendons jusqu'au lendemain
+matin, passant la nuit dans la gare, assistant la funbre procession des
+trains chargs de blesss, qui passent de quart d'heure en quart d'heure.
+A l'ambulance de la gare, il y a une soeur de charit et un moine, ils ont
+ soigner des centaines de blesss la fois. Heureusement que nos
+marins sont l, ils se mettent sous les ordres de la soeur de charit,
+distribuent les bouillons aux malades, et se transforment en infirmiers.
+Les arostiers Blois n'auront pas pass tout fait inutiles.
+
+Le lendemain 10 heures, il ne reste absolument rien en gare, les
+Prussiens vont arriver, dit-on. Il serait trop maladroit de se laisser
+prendre avec son matriel. Une locomotive est accroche nos fourgons,
+elle nous ramne Tours.
+
+A notre arrive Tours, nous apprenons que dcidment la dlgation
+du gouvernement de la Dfense nationale va se _replier_ Bordeaux.
+Le chef-lieu de l'Indre-et-Loire ressemble une fourmilire remue
+fortuitement par un bton. C'est un mouvement fbrile, une agitation
+sombre et lugubre.
+
+M. Steenackers nous donne l'ordre de gagner le Mans, pour nous mettre la
+disposition du gnral Marivaux, commandant l'arme de Bretagne.
+
+_11 dcembre_.--Nous partons dans nos fourgons 8 heures du soir. La gare
+de Tours est envahie par une foule norme qui abandonne ses foyers. Des
+milliers de wagons, chargs de vivres, de munitions, s'vacuent lentement
+au milieu d'un gchis indescriptible. Nous sommes obligs de nous tenir
+prts partir trois ou quatre heures l'avance. Si nous avons le malheur
+d'abandonner nos ballons, ils seront enlevs par une locomotive, emports
+je ne sais o. Il faut rester auprs de notre matriel, et demander de
+quart d'heure en quart d'heure, si le moment d'tre attachs un train
+est arriv. Personne ne sait plus o donner de la tte. Des officiers,
+chargs de faire partir des fourgons de munitions, se querellent avec les
+employs du chemin de fer, ce sont des discussions, des cris n'en plus
+finir, il s'lve sur ce flot de ttes qui encombre la gare, un brouhaha
+perptuel, qui souffle comme un vent d'inquitude et de dsespoir. C'est
+la panique, c'est la dbcle!
+
+Nous sommes entasss dans notre fourgon comme des harengs dans une
+barrique. Les ballons plis tiennent presque toute la place. Par dessus
+ces ballots, on se perche tant bien que mal, Bertaux, Poirrier, Revilliod,
+mon frre et moi, avec nos quatre chefs d'quipes et nos huit marins. Nous
+sommes plongs dans l'obscurit la plus complte, il fait un froid de
+loup, et six heures de voyage nous sparent du Mans; trop heureux si
+quelque retard imprvu ne nous fait pas faire le tour du cadran dans notre
+prison cellulaire.
+
+Nous arrivons 2 heures du matin, moulus, briss, mais nous arrivons,
+c'est l'essentiel. Les jours suivants se passent chercher un local pour
+nos ballons. L'atelier des bches la gare est mis notre disposition.
+La _Ville de Langres_ y est tal; nos marins le vernissent neuf.
+
+Il faut s'occuper prsent des rations de vivres que le ministre de la
+guerre a mises la disposition des marins arostiers. Nous avons nos
+commissions en rgle, l'intendance ne fera pas de difficults. Erreur
+profonde. L'intendant n'a pas reu d'ordre direct, il y a encore quelques
+formalits remplir; bref, il ne nous donne pas nos vivres, mais il a eu
+soin de nous faire attendre une heure dans son bureau pour arriver cette
+solution. Heureusement que nous sommes assez riches pour avancer deux
+francs par jour huit hommes, mais si nous commandions un bataillon, que
+ferions-nous? Il faut le demander aux colonels de notre arme qui se sont
+vu refuser des vivres pour leurs soldats par des intendances, o des
+milliers de pains moisissaient dans la cour. Mais quoi bon se donner la
+peine d'attaquer l'intendance franaise? On n'en dira jamais assez ce
+sujet, c'est chose malheureusement connue et convenue.
+
+Notre ballon est prt, allons prendre les ordres du gnral commandant en
+chef l'arme de Bretagne. Le jeudi 15, 10 heures, nous arrivons au camp
+de Conlie. Est-ce bien un camp? C'est plutt un vaste marcage, une plaine
+liqufie, un lac de boue! Tout ce qu'on a pu dire sur ce camp trop
+clbre est au-dessous de la vrit. On y enfonce jusqu'aux genoux dans
+une pte molle et humide. Les malheureux mobiles se sont pourvus de sabots
+et pataugent dans la boue o ils pourraient certainement faire des parties
+de canots. Ils sont l quarante mille, nous dit-on, et tous les jours on
+enlve cinq ou six cents malades. Quand il pleut trop fort, on retrouve
+dans les bas-fonds des baraquements submergs. Il y a eu ces jours
+derniers quelques soldats engloutis, noys dans leur lit pendant un orage.
+
+Mais, sont-ce bien des soldats ces hommes que nous voyons errer comme
+les ombres du Dante? Comment connatraient-ils un mtier qu'on ne leur a
+jamais appris? Arrachs leurs familles, leurs campagnes, on leur
+a parl des Prussiens, de l'invasion de la patrie en danger. Ils sont
+partis, pleins de rsolution, pleins d'enthousiasme. Ils rvaient le
+succs, la gloire du combat, le salut de leur pays. On les enferme dans
+un marais o ils sont emprisonns plusieurs semaines. Jamais ils ne
+manoeuvrent, jamais ils n'apprennent le maniement des armes. Leurs
+souliers sont percs jour, ils n'ont pas une couverture pour se
+prserver du froid. La nourriture est rare. En ont-ils mme tous les
+jours? Ils souffrent, ils s'ennuient, mais ils sont rsigns et patients,
+quoiqu'ils se demandent, si c'est bien l ce qu'ils doivent faire pour
+sauver le pays. Les jours se passent au milieu de ces tortures physiques
+et morales, le dcouragement, la lassitude arrivent. A force d'attendre,
+ils dsesprent. Ils errent dans ce camp si triste sans avoir conscience
+de la vie; ils ne savent plus ce qu'ils font ni ce qu'ils vont faire, ils
+perdent confiance en leurs chefs, ils en arrivent regarder d'un air
+mlancolique ces malades qu'emportent les civires! Ils sont heureux,
+ceux-l, ils vont mourir!
+
+Un beau jour, le tambour rsonne, les bataillons se rassemblent, on va
+partir. Partir o, grand Dieu! Aller l'ennemi, rsister des troupes
+solides, aguerries, bien nourries, recevoir la mitraille et la pluie
+d'obus!--Mais ces fusils que nous portons sur nos paules, nous ne savons
+pas les charger, nous n'avons jamais fait brler une seule cartouche
+dans leurs canons! Nous sommes fatigus, malades, nous ne savons rien
+faire!--Qu'importe, il faut partir, il faut vaincre ou mourir.
+
+Ils reviennent vaincus. Ils ont fui sous le feu de l'ennemi. Qui donc
+oserait leur jeter la pierre?
+
+Nous sommes d'abord reus par le chef d'tat-major qui nous fait conduire
+dans une humble baraque en bois, o nous arrivons en nous tenant en
+quilibre sur des planches qui forment un chemin travers les lagunes du
+camp. Une construction primitive en planches, forme le quartier gnral de
+l'arme de Bretagne. Il y a dans la pice d'entre un assez grand nombre
+d'officiers qui attendent leur tour; on prend place ct d'eux.
+
+Bientt, l'aide de camp me prie d'crire sur une feuille de papier le but
+de notre visite au gnral. Je rdige quelques lignes que je soumets
+l'approbation de mon frre, de mes collgues et que je fais passer M.
+de Marivaux. Quelques secondes aprs, le gnral me fait entrer dans
+son bureau. Je suis reu avec la plus grande affabilit. Le gnral me
+flicite sur mes ascensions antrieures dont il a connaissance, il me
+parle aussi de mon frre, dont un de ses voyageurs lui a fait le plus
+grand loge. Il me questionne longuement sur l'usage des ballons captifs,
+et approuve l'emploi des arostats dans la guerre. Le gnral est un
+marin, homme de progrs, d'initiative, il comprend l'importance de ces
+appareils merveilleux, qui peuvent si bien observer les mouvements de
+l'ennemi du haut des airs.
+
+--Je serai trs-dsireux d'assister des expriences prliminaires,
+gonflez au Mans un de vos arostats, je verrai le parti que l'on peut
+tirer des ascensions captives. Du reste, je ne puis prendre encore aucune
+dcision, car le camp de Conlie forme une rserve o les Prussiens ne
+viendront pas, et les plans de l'ennemi ne sont pas encore connus. Mais
+attendez patiemment; les occasions ne vous manqueront pas de vous rendre
+utiles.
+
+Nous ne tardons pas faire tous les prparatifs ncessaires l'excution
+de nos ascensions captives. Je me charge de surveiller le transport du
+ballon au lieu de gonflement situ prs de l'usine, sur les bords de
+la Sarthe. Mon frre rend visite au prfet, au maire, pour obtenir les
+rquisitions de gaz. Revilliod, Bertaux, Poirrier, vont l'intendance
+pour demander une tente o nos marins pourront passer la nuit auprs de
+l'arostat.
+
+_Samedi 17_.--On commence le gonflement de la _Ville de Langres_, mais les
+provisions de gaz de l'usine ne sont pas trs-abondantes. Impossible
+de remplir entirement le ballon. Par bonheur, le temps est favorable,
+l'arostat, charg de sacs de lest, dresse son hmisphre suprieur
+au-dessus du sol, l'opration sera termine demain.
+
+_Dimanche 18_.--A midi, l'arostat est plein. La nacelle est attache
+au cercle, il ne reste plus qu' essayer le matriel par une premire
+ascension.
+
+Le systme que nous employons est extrmement simple. Le cercle du ballon
+est muni, aux extrmits, d'un axe en cordage, de deux cbles d'une
+longueur de 400 mtres. Chaque cble s'enroule dans la gorge d'une poulie
+fixe un plateau de bois, que l'on remplit de pierres, et qui forme
+ainsi un point d appui fixe. Des hommes, au nombre de vingt-cinq, tiennent
+chacune des cordes, qu'ils laissent glisser dans la poulie quand le ballon
+s'lve. En la tirant eux, ils font descendre l'arostat.
+
+Le temps est trs-calme et la premire ascension s'excute dans les
+meilleures conditions. Je m'lve une hauteur de 300 mtres. L'arostat
+plane au-dessus de la Sarthe et s'y reflte comme dans un miroir de
+cristal. Je reste l quelques minutes, suspendu l'extrmit des
+cordages, et j'admire la belle campagne qui entoure le Mans. Ma vue se
+porte jusqu' plusieurs lieues tout autour de la ville, je distingue les
+routes, les maisons, les champs; et je verrais facilement le moindre
+bataillon une trs-grande distance. Pour monter et descendre volont,
+nous avons une trompe qui sert de signal: un coup de trompe donne le
+signal de l'ascension, deux coups, celui de l'arrt, trois coups, celui de
+la descente.
+
+Quand je veux revenir la surface du sol, je donne trois coups de trompe.
+Le chef d'quipe rpte terre le signal, et les cordes, tires par les
+mobiles, ramnent bientt l'arostat dans son enceinte.
+
+Mon frre, assist de Jossec, fait une seconde ascension, il dpasse la
+hauteur que j'ai atteinte et' s'lve 320 mtres. Une troisime et une
+quatrime ascensions sont excutes avec le mme succs par Bertaux,
+Revilliod et Poirrier.
+
+_Lundi 19_.--Le ciel est lgrement brumeux, l'horizon est trs-born.
+Le ballon a pass la nuit sans perdre de gaz, il est aussi gonfl que la
+veille.
+
+A une heure, nous excutons une premire ascension. Mon frre, Jossec et
+un de nos matelots sont dans la nacelle. Celui-ci n'a jamais t en ballon
+et parat ravi de faire ses premires armes ariennes. Nous voulons faire
+monter successivement les huit matelots de l'quipe.
+
+Le vent est assez vif et l'arostat ne s'lve pas une grande hauteur.
+Il serait dangereux de le laisser monter comme hier 300 mtres
+d'altitude.
+
+Je fais une deuxime ascension captive avec deux marins, puis une
+troisime, mais le brouillard est assez pais, et c'est peine si l'on
+distingue les prairies les plus voisines du Mans.
+
+Ces premiers rsultats nous paraissent aussi satisfaisants que possible.
+Le ballon la _Ville de Langres_, en soie double, est d'une grande
+solidit et rsiste des vents intenses sans se dtriorer. Il est d'une
+impermabilit presque complte et parat remplir toutes les conditions
+d'un arostat captif transportable. Que ne ferait-on pas avec un semblable
+appareil bien utilis? Qui empcherait qu'on n'excutt des ascensions
+nocturnes en enlevant bord un fanal lectrique qui, de son rayon
+lumineux, sonderait au loin la campagne? Ce n'est pas le dsir qui nous
+manque de tenter cette belle exprience, mais le professeur de physique du
+Mans, M. Charault, qui a dj mis notre disposition plusieurs appareils,
+n'a pas de bobine de Ruhmkorff suffisante la production d'une lumire
+intense.
+
+_Mardi 20_.--Nous voyons le gnral de Marivaux. Il n'a pu assister encore
+ nos ascensions et nous annonce qu'il ne sait pas s'il devra s'en occuper
+ l'avenir. Le gnral Chanzy va venir au Mans avec son arme.
+
+A une heure, nous nous mettons en mesure de faire quelques ascensions. Le
+temps est limpide et clair. Nous atteignons, au bout de nos cbles, la
+hauteur de 300 mtres. Le spectacle qui s'offre notre vue est admirable.
+La campagne s'ouvre nous en un cercle immense qui n'a pas moins de
+quarante cinquante kilomtres de diamtre.
+
+Jusqu' perte de vue, nous apercevons des bataillons franais qui dfilent
+sur les routes et qui reviennent au Mans. C'est l'arme du gnral Chanzy
+qui se replie de Vendme.
+
+Des escadrons de cuirassiers aux manteaux rouges, dfilent au milieu des
+prs verts, ils offrent l'aspect de rubans de coquelicots. Nous sondons
+le lointain avec notre lunette, mais les mouvements de la nacelle gnent
+l'observation. Toutefois, avec un peu d'application, on arrive viser
+un point dtermin. Mais que ne ferait-on pas avec la pratique, avec
+l'habitude? L'art des ascensions captives est faire, c'est une cole
+organiser.
+
+Les soldats lvent la tte de toutes parts et se demandent quelle est
+cette nouvelle sentinelle juche dans les nuages. Nous sommes vus la
+fois par cent mille hommes dont nous dominons les ttes du haut des airs.
+
+Nous profitons du temps clair pour faire monter et descendre la _Ville de
+Langres_, nos collgues Bertaux, Revilliod, Poirrier, nous succdent
+tour de rle dans la nacelle. Un grand nombre d'habitants du Mans, des
+dames, voudraient bien tenter l'ascension, mais nous ne permettons pas
+qu'on se fasse un jeu de notre arostat. Il appartient l'arme, quelques
+rares privilgis seulement prennent part aux ascensions.
+
+A quatre heures, le capitaine de la compagnie des mobiles qui font nos
+manoeuvres, nous apprend qu'il a reu l'ordre de nous quitter. C'est le
+gnral Chanzy qui va prendre au Mans le commandement militaire. Il va
+falloir sans doute nous mettre en rapport avec lui.
+
+Les journaux ne parlent qu'en termes assez vagues des mouvements de la
+deuxime arme qui revient au Mans. On s'accorde rendre hommage
+l'habilet, l'nergie de son gnral en chef. Chacun espre que la
+France a enfin trouv un sauveur.
+
+
+V
+
+
+Une visite au gnral Chanzy.--Ascension faite en sa prsence.--Accident
+ la descente.--Un peuplier cass.--Opinion du gnral sur les ballons
+militaires.
+
+21 dcembre 1870 au 11 janvier 1871.
+
+On savait depuis quelques jours que l'arme du gnral Chanzy allait se
+replier sur le Mans, aprs de terribles combats qu'elle avait livrs sans
+trve ni relche.
+
+C'est le mercredi 21 dcembre que l'on apprit l'arrive du commandant en
+chef de l'arme de la Loire, qui tablit son quartier gnral dans un
+htel particulier en face la prfecture.
+
+Notre ballon tait gonfl, mais la suite des mouvements de troupes
+occasionns par l'approche d'une nouvelle arme, on nous avait retir les
+mobiles qui aidaient aux manoeuvres des ascensions captives. Nous nous
+dcidons nous adresser au prfet, M. Georges Lechevalier.
+
+Mes collgues aronautes me dsignent pour cette dmarche. Le prfet
+m'accueille avec la meilleure grce.
+
+--C'est au gnral Chanzy, me dit-il quand je lui eus demand conseil,
+qu'il faut vous adresser pour utiliser vos ballons; il commande en chef la
+deuxime arme de la Loire campe autour du Mans. Je vais vous donner un
+mot pour lui.
+
+Et le prfet me donne quelques lignes des plus aimables, qui me serviront
+d'introduction auprs du gnral.
+
+--Traversez la place, me dit M. Lechevalier, le gnral vous recevra au
+reu de cette lettre.
+
+Dix minutes aprs, un officier d'ordonnance m'introduisait auprs du
+gnral Chanzy, que j'aperus debout, devant une grande table, dcachetant
+des dpches lectriques, et examinant en mme temps une grande carte des
+environs du Mans qu'il avait dploye devant lui. Un aide de camp tait
+debout ct de lui.
+
+J'attendis quelques instants: quand le gnral eut fini d'examiner son
+courrier, il se tourna vers moi. Je pus voir son visage intelligent,
+expressif qui me parut tre celui d'un homme affable et _sans pose_, comme
+on dit dans le langage parisien.
+
+--Le gouvernement vous envoie ici avec des ballons captifs, mais dites-moi
+ce que vous pouvez faire avec ces arostats, et comment je puis les
+utiliser.
+
+--Gnral, rpondis-je, mes collgues et moi nous avons ici cinq arostats
+tout prts tre gonfls; une fois remplis de gaz, un de ces ballons peut
+tre transport o bon vous semblera aux environs du Mans. L nous aurons
+une batterie gaz pour prparer de l'hydrogne et compenser les pertes
+de gaz dues aux fuites, l'incomplte impermabilit de l'toffe. Notre
+ballon reste ainsi toujours gonfl; tout moment, il peut monter 100
+200 300 mtres de haut, et l'officier d'tat-major qui nous accompagnera
+dans nos ascensions pourra voir l'ennemi jusqu' plusieurs lieues si le
+temps est clair.
+
+--Mais c'est merveilleux, je veux employer tous vos ballons.
+
+--Je dois ajouter cependant, rpliquai-je, que des accidents peuvent
+malheureusement survenir, que nos ballons ne rsistent pas aux temptes,
+et qu'ils ne servent rien quand le temps est couvert. Mais si le jour de
+la bataille, le ciel est pur, il n'est pas douteux qu'ils donneront les
+renseignements les plus prcieux sur les mouvements de l'ennemi.
+
+--Quel malheur, dit le gnral, que je ne vous aie pas eu avec moi
+Marchenoir, l'ennemi avait si bien cach ses positions que je ne pouvais
+savoir d'o taient lancs les obus qui accablaient mes soldats. Je suis
+mont sur un clocher, mais je n'ai pu m'lever assez pour dominer un
+rideau d'arbres qui arrtait mes regards. Vous en souvient-il? ajouta
+le gnral en se tournant vers son aide de camp. Ah! ce fut une rude et
+terrible journe.
+
+Il y eut un moment de silence que rompit bientt le gnral Chanzy.
+
+--Votre ballon est gonfl? me dit-il.
+
+--Oui, mon gnral.
+
+--O est-il?
+
+--Prs de l'usine gaz, sur le bord de la Sarthe.
+
+--tes-vous prt faire une ascension en ma prsence? Je serai curieux
+d'assister vos expriences.
+
+--Quand vous voudrez, gnral, mon frre et moi, nous nous lverons
+devant vous trois cents mtres de haut.
+
+--Eh bien! je me rends de suite auprs de votre ballon.
+
+Puis le commandant en chef de la deuxime arme dit son aide de camp:
+
+--Faites seller mes chevaux; je pars de suite.
+
+Je me sauve, en courant de joie, prvenir notre quipe, afin de tout
+disposer pour l'ascension.
+
+--Enfin, m'criai-je, voil donc un homme intelligent, qui a oubli la
+routine, la vieille et sainte routine! Il ne m'a pas demand si je sortais
+de Saint-Cyr ou du gnie militaire, il m'a questionn sur ce que je
+pouvais faire, et prend au moins la peine de venir voir des expriences
+arostatiques. Voil vingt ans que des aronautes se prsentent aux
+gnraux, au gouvernement, s'offrent dans toutes les guerres; mais les
+officiers de cour ont toujours dit avec ddain:
+
+--Vous n'tes pas de l'arme, mes amis, passez votre chemin!
+
+Ce sont ceux-l mme qui disaient aux rudes habitants de l'Ardenne et des
+Vosges:
+
+--Vous n'tes pas de l'arme, vous n'aurez pas de fusils.
+
+Et aux paysans qui connaissent les ravins, les dfils, les gorges
+escarpes, les bons coins, en un mot:
+
+--Vous n'tes pas de l'arme, vous ne pouvez pas nous renseigner.
+
+J'accours auprs du ballon.
+
+--Le gnral va venir, dis-je mon frre et aux marins, vite la
+besogne!
+
+Nous voil tous joyeux, car nous brlons du dsir de nous montrer, d'agir,
+de nous rendre utiles. Et nos braves marins comme ils se mettaient
+l'ouvrage avec ardeur, car eux aussi ils n'avaient qu'une seule ambition,
+c'tait de voir l'ennemi du haut de notre ballon, et de braver plus tard
+au milieu de l'air la pluie d'obus et de mitraille.
+
+On se met en mesure de tout prparer pour l'ascension, mais le vent si
+calme depuis trois jours s'est lev et souffle par rafales. En outre le
+gnral de Marivaux nous a retir nos hommes de manoeuvre. Nous ne voulons
+pas tre arrts par ces obstacles.
+
+Une foule de francs-tireurs, de flneurs, de soldats, accourent autour
+de notre arostat. Le marin Jossec leur adresse quelques paroles et leur
+demande le concours de leurs bras pour tenir les cordes. Tous acceptent
+de grand coeur. Je monte dans la nacelle pour faire une ascension
+prliminaire, mais l'air est agit, le ballon se penche avec violence, il
+ne faut pas songer s'lever trs-haut.
+
+Je suis seul dans mon panier d'osier, je jette par-dessus bord plusieurs
+sacs de lest, pour donner au ballon une force ascensionnelle capable de
+rsister l'effort de la brise. Je parviens m'lever 80 mtres de
+haut, mais cette hauteur un coup de vent me fait dcrire au bout des
+cbles un grand arc de cercle qui me jette presque au-dessus des maisons
+avoisinant le point de dpart. Deux sacs de lest vids propos me
+ramnent sur la verticale.
+
+Cette exprience montre clairement que malgr le vent l'ascension est
+possible, on pourra montrer au gnral Chanzy ce dont les ballons
+sont capables. A la hauteur o j'ai pu m'lever, les horizons du Mans
+s'tendaient sous mes yeux comme un vaste panorama, au milieu duquel
+j'apercevais distinctement les tentes du camp de Pontlieu.
+
+A peine suis-je revenu terre, on aperoit de l'autre ct de la Sarthe,
+un groupe de cavaliers qui accourent au galop.
+
+C'est le gnral Chanzy et son tat-major. Il est mont sur un magnifique
+cheval arabe qui caracole avec grce, trois aides de camp le suivent, et
+derrire les officiers, galopent des goumiers arabes, aux manteaux rouges
+et blancs: ce sont des grands ngres, qui se tiennent sur leurs selles,
+droits comme des I, et semblent treindre de leurs jambes, comme dans
+un tau, leurs minces chevaux qui bondissent avec la lgret la plus
+gracieuse.
+
+En quelques secondes, les chevaux ont pass le pont et s'arrtent devant
+le ballon. Le gnral descend de cheval, je vais sa rencontre en lui
+disant:--Nous sommes prts, mais le vent est violent, il sera impossible
+d'atteindre une grande hauteur. Vous aurez toutefois une ide des services
+que nous pouvons rendre.
+
+Mon frre saute dans la nacelle, et le ballon s'lve lentement, se
+penche l'extrmit des cbles qu'il tend avec force, en leur donnant
+la rigidit de barres de fer. Arriv 100 mtres de haut, l'arostat
+s'arrte, il a une force ascensionnelle considrable, par moment il
+oscille dans l'air, en se rapprochant de terre, mais ce n'est que pour
+bondir bientt au bout de ses cordes. Le gnral observe le ballon avec
+attention, il se fait expliquer la disposition des cbles, les moyens de
+transport de l'appareil, il me demande ce qu'il nous faudrait de soldats
+pour nous aider, de voitures pour porter nos acides et nos batteries.
+
+--Quand j'aurai besoin de vous, me dit-il, quand je connatrai les
+positions de l'ennemi, je vous indiquerai votre poste d'observation.
+Mais, dites-moi, quelle distance faut-il vous placer de l'ennemi?
+Craignez-vous les balles et les boulets?
+
+--Gnral, rpondis-je, nous ne craindrions pas personnellement de nous
+exposer au danger, et les balles de fusil 300 mtres de haut ne nous
+feraient pas trs-peur. Si le ballon tait atteint, il serait perc de
+deux petits trous qui ne l'endommageraient pas sensiblement. Mais il
+est indispensable d'tre hors de porte des obus qui incendieraient nos
+ballons.
+
+Sur ces entrefaites, un coup de vent pousse l'arostat toujours en l'air,
+et le ramne une trentaine de mtres au-dessus du sol; il dcrit un
+grand arc de cercle, et rebondit ensuite comme une balle, en planant d'une
+faon imposante. Le gnral regarde attentivement, et les Arabes qui sont
+autour de lui paraissent stupfaits la vue d'un spectacle si bien fait
+pour exciter leur curiosit.
+
+--Faites revenir terre l'arostat, dit le gnral, afin que j'assiste
+toute votre manoeuvre.
+
+Trois coups de trompe sont donns. Les marins font tirer les cbles,
+l'arostat revient prs de terre, mais le mouvement qui lui est imprim le
+fait osciller, il se penche au-dessus d'un peuplier, et une des cordes qui
+le retiennent s'enroule autour de l'arbre quelques mtres au-dessous de
+la nacelle. Une nouvelle rafale siffle, et l'arbre se casse en deux comme
+un ftu de paille. Le ballon prouve une secousse terrible, mais mon frre
+est tellement tranquille et impassible dans la nacelle que personne ne
+pense au danger qu'il y a pour lui de se rompre les os.
+
+Aprs cet incident, l'arostat revient dans son enceinte.
+
+--C'est gal, dit le gnral, il faut un certain sang-froid pour faire ces
+ascensions. Et se tournant en souriant vers un de ses aides de camp:
+
+--Voudrez-vous vous charger de faire les observations avec ces messieurs?
+
+--Ma foi, gnral, dit l'officier, je vous rpondrai franchement:
+Non.--Envoyez-moi contre des canons, j'irai sans sourciller. Mais les
+ballons ne sont pas mon affaire.
+
+--Eh bien! j'irai moi-mme, rpliqua gaiement le gnral Chanzy. Au
+revoir, Messieurs, je connatrai demain les positions de l'ennemi et
+n'ayez pas peur, ce n'est pas la besogne ni l'motion qui vous feront
+dfaut.
+
+Le gnral nous entretient encore quelques instants, il se fait prsenter
+nos collgues, MM. Revilliod, Bertaux et les marins, puis il s'lance
+lgrement sur son cheval, qui l'emporte avec la rapidit de la flche.
+
+
+_Jeudi_ 22 _dcembre_.--Les nouvelles qui circulent au Mans depuis
+l'arrive du gnral Chanzy et de son arme paraissent monter au beau. A
+la gare ce ne sont que convois d'approvisionnement, fourgons de munitions,
+plate-formes d'artillerie qui arrivent sans cesse.
+
+L'atmosphre devient respirable.
+
+La visite du gnral nous a donn du coeur, nous ne doutons pas que le
+moment de l'action est proche.
+
+Malheureusement on n'a jamais tous les bonheurs la fois. Le temps est
+mauvais. Le vent est d'une force extrme. Le froid est terrible. Je ne me
+rappelle pas avoir vu d'hiver aussi rigoureux. La _Ville de Langres_ est
+tortur par les rafales. Le ballon gmit et se cabre avec violence. Il va
+crever si cela dure. Il vole en clats, vers la fin de la journe!
+
+Nous nous mettons eu mesure de le rparer de suite, et de faire gonfler,
+si cela est ncessaire, le ballon de Revilliod et Poirrier.
+
+_Samedi_ 24.--A midi le ballon captif, compltement remis neuf aprs un
+travail de 12 heures, est gonfl.--Je cours au quartier du gnral Chanzy,
+qui me reoit. Il ne connat pas la position de l'ennemi, et ne peut
+encore nous assigner aux environs du Mans un poste d'observation.
+
+Le ballon s'agite toujours avec assez de force. Nous essayons de le
+maintenir vertical l'aide de 16 cordes d'quateur attaches son filet
+et fixes au sol. Il ne bouge plus, et parat se fatiguer moins par ce
+procd d'amarrage.
+
+_Dimanche 25. Nol_.--Froid terrible. Vent du nord trs-violent.--Dans
+la journe une bourrasque rompt toutes les cordes d'quateur de notre
+arostat.--Malgr la tempte, le ballon tient toujours, mais plusieurs
+mailles de son filet sont brises.
+
+_Lundi 26_.--Le vent est tomb. Dans l'aprs-midi nous rparons les
+avaries de la _Ville de Langres_. Jossec raccommode le filet, nous
+bouchons des petits trous qui se sont ouverts dans l'toffe.
+
+On dit que les Prussiens s'loignent du Mans. On se demande si c'est une
+feinte, pour masquer une attaque prochaine.
+
+_Mardi 27_.--_La Ville de Langres_ fuit. Le ballon est en partie dgonfl.
+Nous y introduisons 200 mtres cubes de gaz qui l'arrondissent.
+
+_Mercredi 28_.--Temps brumeux. Neige. Mon frre et moi nous faisons deux
+ascensions captives 100 mtres de haut, mais l'horizon est entirement
+cach par le brouillard.
+
+Le Mans offre une physionomie bien curieuse, surtout le soir. Les cafs
+taient ces jours-ci encombrs d'officiers, les rues remplies de soldats
+errants. Il a fallu remdier tout prix ce relchement de la discipline
+militaire.--On vient de prendre des mesures rigoureuses. Des patrouilles
+de gendarmes arrtent tous les soldats, et les mnent aux avant-postes.
+Les cafs, les htels sont gards par des factionnaires qui empchent
+d'entrer tous les officiers qui ne sont pas munis de cartes spciales
+manes du commandant de place.
+
+A table d'hte les officiers qui dnent ct de nous sont interrogs par
+des gendarmes qui leur demandent d'exhiber leur carte de circulation.
+
+Il fallait cette surveillance, car le dsordre tait dans les rangs de
+l'arme. Les officiers, au lieu de rester dans leurs cantonnements,
+venaient en ville. Et les soldats ne tardaient pas suivre l'exemple
+donn par leurs chefs.
+
+_Jeudi 29_.--Le vent est toujours d'une violence extrme. Le ballon
+souffre et s'use inutilement. Le gnral Chanzy nous donne l'ordre de le
+dgonfler. Il nous dit qu'il ne suppose pas qu'il y ait de combat avant
+quelque temps. Il nous fera signe au moment voulu.
+
+_Samedi 31_.--Un ballon de Paris vient de tomber aux environs du Mans.
+L'aronaute, M. Lemoine, est ici. Nous passons la soire avec lui.
+
+Il nous rapporte que Paris est toujours dans les mmes conditions, qu'il y
+a encore des vivres pour longtemps, que la physionomie de la ville n'est
+gure change, que des boutiques du jour de l'an se sont tablies sur le
+boulevard, etc.
+
+Nous craignons bien qu'il n'obisse un mot d'ordre en donnant partout
+d'aussi merveilleuses nouvelles.
+
+Nous nous sparons onze heures, nous souhaitant une bonne fin d'anne.
+Adieu 1870, anne funeste, 1871 te ressemblera-t-il par ses dsastres?
+Est-il permis d'esprer des beaux jours!
+
+_Dimanche 1er janvier 1871_.--Nous djeunons avec nos collgues
+Bertaux, Poirrier, et un capitaine de mobiles, avec qui nous avons fait
+connaissance. La tristesse prside au repas. Depuis notre plus grande
+enfance, c'est le premier _jour de l'an_ qui se passe si loin des ntres.
+
+Nos marins viennent nous souhaiter la bonne anne. Braves gens, ils se
+sont attachs nous et nous aiment dj. Mais nous leur rendons bien leur
+affection, leur sympathie.
+
+J'cris une longue lettre mon frre an, par un nouveau procd
+mystrieux auquel je ne crois gure. Il faut adresser la lettre Paris
+_par Moulins_ (_Allier_) et l'affranchir avec quatre-vingts centimes de
+timbres-poste.
+
+_Lundi_ 2.--Le Mans est triste. L'arme est cantonne Chang et
+Pontlieue. L'ordre est rtabli. Pas un soldat, pas un officier dans les
+rues. Aucune nouvelle. Rien que le silence du cimetire!
+
+Nous recevons une lettre de Paris. Notre frre an nous raconte ses
+campagnes dans les bataillons de marche. Il est camp hors Paris et mne
+une bien dure existence. Mais il est confiant et rsolu.
+
+3 _janvier_.--Nous mettons en ordre notre matriel arostatique, pour tre
+prts gonfler au premier signal.
+
+A la table d'hte de l'_htel de France_, o nous logeons, nous dnons en
+face d'officiers prussiens prisonniers sur parole. Ils parlent haut, et
+rient bruyamment; leur conduite pleine d'inconvenance nous indigne, mais
+nous sommes trente table, et il n'y aurait pas grande gloire faire
+cesser leur insolence. Notre capitaine trsorier Bertaux est malade. Il
+est poitrinaire, le pauvre garon, et la chute qu'il a faite la descente
+en ballon lors de sa sortie de Paris, a aggrav son mal.--Nous lui tenons
+compagnie dans sa chambre[7].
+
+[Note 7: A son retour Paris aprs l'armistice, M. Bertaux est mort,
+suffoqu dans la nuit par une congestion. Il avait trente ans peine.]
+
+Grands mouvements de troupes autour du Mans. Arrive d'une quantit norme
+de voitures d'approvisionnements, et de troupeaux de boeufs, destins,
+dit-on, au ravitaillement de Paris.
+
+On annonce que Gambetta va venir.
+
+Voici enfin des nouvelles de Paris. On apprend le bombardement du plateau
+d'Avron et des forts du sud.
+
+Des officiers nous affirment que l'arme franaise devait marcher en
+avant aujourd'hui mme, mais qu'un contre-ordre a subitement arrt le
+mouvement.
+
+_Mercredi 4 janvier_.--Nous passons une partie de la journe avec notre
+ami M.G... directeur de la compagnie du Touage de la Seine. Il a t
+charg d'tudier la question du ravitaillement de Paris, et il se fait
+fort de transporter par ses bateaux vapeur jusqu' Paris 11,000 tonnes
+de marchandises!
+
+Hlas! que de rves on fait ainsi d'heure en heure! On parle
+d'approvisionner Paris, de voler son secours. Mais il y a auparavant
+des combats livrer, des victoires remporter! Toutes nos esprances
+se raliseront-elles? N'est-ce pas folie que d'y ajouter foi? Quelle
+dception quand on s'adresse non plus l'imagination, mais la raison!
+
+Nous allons la gare, o des ouvrires rparent notre ballon de
+soie.--Nous faisons mettre de bonnes pices neuves dans les parties
+faibles.
+
+_Vendredi 6_.--Le gnral Chanzy s'informe de l'tat de nos ballons. Il
+nous fait dire que l'arme est toujours en repos, mais que bientt sans
+doute de graves vnements vont se drouler.
+
+_Dimanche 8_.--Des bruits contradictoires de toute nature circulent au
+Mans. On nous affirme au bureau du tlgraphe que l'arme du gnral
+Chanzy va dcidment marcher en avant demain matin.
+
+Cette arme compte deux cent mille hommes, cinq cents pices de canon,
+la victoire n'est pas douteuse. Ah! quand on se souvient de ces poques,
+comme on se rappelle jusqu'o peut aller l'illusion conduite par le dsir!
+Aprs avoir vu les dbcles d'Orlans, de Blois, aprs avoir touch du
+doigt les causes de dsorganisation de l'arme, pousss par l'amour de la
+Patrie, nous esprions encore!
+
+Les Prussiens, nous dit-on le soir, s'avancent du ct de
+Nogent-le-Rotrou.--Les nouvelles de l'arme de Bourbaki, dans l'Est, sont
+favorables.
+
+_Mardi 10_.--On entend des coups de canon. Cette fois, la grande action
+va s'engager. Le bruit de la canonnade est assez loign, il est faible,
+c'est le grondement lugubre du tonnerre avant la tempte.
+
+Le soir des paniques courent la ville. On prtend que les Prussiens sont
+ cinq lieues, que nos avant-postes ont t surpris. Mais les gens senss
+n'ajoutent pas crance ces bruits de mauvais augure. Il n'est pas
+douteux qu'une grande bataille va s'engager.
+
+
+VI
+
+
+La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le champ
+de bataille.--La droute.--Laval.--Rennes.
+
+Du 11 janvier au 18 fvrier 1871.
+
+Dans la matine du 11, on entendait autour du Mans le bruit d'une violente
+canonnade. Tout le monde est surexcit par ce concert lugubre; la grande
+partie est en jeu. Je vole au quartier gnral, pour recevoir des ordres.
+Le moment n'est-il pas venu de gonfler un ballon, et de surveiller du haut
+des airs les mouvements de l'ennemi?
+
+Mais je crois comprendre, d'aprs ce qui m'est dit, que l'attaque des
+Prussiens a eu lieu l'improviste; le gnral Chanzy, quoique malade, est
+ cheval au milieu du combat. Un de ses officiers m'affirme qu'il a pens
+aux ballons, et que l'ordre du gonflement va nous arriver d'un moment
+l'autre, on me conseille toutefois de m'approcher du champ de bataille
+pour choisir un bon poste arostatique, j'ai le _laissez-passer_ qui me
+permettra de m'avancer jusqu'auprs des batteries.
+
+Le combat a lieu tout prs du Mans, au pied des collines que domine
+Yvr-l'vque. Je pars pied, et au sortir de la ville j'aperois dj
+des gendarmes posts de distance en distance pour arrter les fuyards qui
+sont rares aujourd'hui. La canonnade est d'une violence formidable. On
+entend le bruit des mitrailleuses, de pices de campagne que domine la
+puissante voix des pices de marine installes sur les hauteurs. Je
+suis la route d'Yvr-l'vque, et sur mon chemin je traverse des parcs
+d'artillerie. C'est la rserve qui ne donne pas encore.
+
+La campagne est couverte de neige, le froid est intense, le ciel est d'une
+puret absolue, j'arrive 3 kilomtres du Mans, sur le sommet d'une
+colline, o se trouve un groupe de spectateurs. En face de nous, 600
+mtres environ, nous dcouvrons le feu d'une batterie qui tonne de
+seconde en seconde. Je me risque m'avancer jusqu'auprs des canons. Les
+artilleurs me disent que pas un obus n'est encore tomb l, et que je puis
+rester auprs d'eux sans danger.
+
+Le champ de bataille tout entier s'offre ma vue. Sur une tendue de
+plusieurs lieues, les canons franais sont placs sur les hauteurs,
+ils vomissent la mitraille, et lancent dans l'espace des clairs qui
+illuminent au loin le ciel. En face de nous est le bois d'Yvr-l'vque,
+o nos troupes sont en partie masses. A trois heures des colonnes
+prussiennes serres et compactes se mettent en marche pour forcer la
+valle d'Yvr-l'vque qui ouvre l'entre du Mans. Elles sont reues
+par des mitrailleuses et des troupes de ligne, qui font leur devoir. A
+plusieurs reprises les Prussiens reviennent contre cette barrire qu'ils
+veulent enlever, mais ils sont repousss et reculent. A cinq heures, ils
+cessent d'attaquer ce point qu'ils renoncent franchir.
+
+Que se passe-t-il sur les autres points du champ de bataille? Je l'ignore.
+Mais il semble que la canonnade ennemie est moins nourrie, moins
+puissante.
+
+Combien je regrette de me trouver l pied, au milieu de la neige, au
+lieu de gravir l'espace dans la nacelle de notre ballon, pour embrasser
+d'un seul coup d'oeil le champ de bataille.--Mais toutefois la colline o
+je me trouve me parat un point favorable pour le lendemain.
+
+ 6 heures, le soleil commence descendre l'horizon. Le feu des ennemis
+est ralenti, le bruit du canon est affaibli. Nul doute les Prussiens
+s'loignent! A 7 heures, des signaux lumineux s'lvent successivement de
+toutes nos batteries qui teignent leurs feux! Tout coup le silence de
+la mort succde au vacarme qui a retenti pendant 12 heures. Mais il ne me
+semble pas douteux que la victoire est de notre ct.
+
+Je retourne au Mans. Tout le monde est dans l'enthousiasme; les Prussiens
+sont battus, dit-on, de toutes parts ils reculent. Pas une batterie
+franaise n'a boug de place, demain on poursuivra l'ennemi[8].
+
+[Note 8: Le gnral Chanzy a publi un remarquable ouvrage sur les
+oprations militaires de la 2e arme. On pourra voir, en lisant ce livre,
+que nos apprciations sur les incidents de la bataille du Mans sont
+exactes. Du reste, les Prussiens eux-mmes, une fois arrivs dans le
+chef-lieu de la Sarthe, ont affirm que le soir du 11 janvier ils avaient
+reu l'ordre de battre en retraite, comme nous l'avons appris en passant
+au Mans sous la Commune.]
+
+Nous passons la soire dans un tat d'excitation facile comprendre.
+Notre joie est encore retenue par des sentiments de doute dont nous ne
+pouvons nous dfendre. Car nous avons t si souvent le jouet d'illusions!
+Mais cependant le gnral Chanzy cette fois a tenu bon, s'il n'a pas
+vaincu, au moins il n'a pas cd un mtre de terrain.
+
+A minuit, nous commencions sommeiller quand on nous rveille en sursaut.
+C'est une estafette du gnral Chanzy qui me remet la lettre suivante,
+dont voici la copie textuelle:
+
+
+11 janvier 1871.
+
+2e ARME DE LA LOIRE.
+
+_Le gnral en chef._
+
+Monsieur,
+
+Je crois que le moment est venu de mettre profit les renseignements que
+l'emploi des ballons captifs peut fournir sur les positions de l'ennemi.
+En consquence, je vous prie de vouloir bien venir demain au quartier
+gnral, 8 heures et demie du matin, confrer avec mon chef d'tat-major
+gnral, au sujet des expriences arostatiques que vous pouvez organiser
+pour tudier le terrain autour du Mans.
+
+Recevez, monsieur, l'assurance de ma considration.
+
+Le gnral en chef,
+P.O. Le gnral chef d'tat-major,
+VUILLEMOT.
+
+A M. Tissandier, charg des reconnaissances arostatiques de la 2e arme.
+
+
+_12 janvier_.--A 8 heures je cours au quartier gnral, la joie dans
+l'me. La journe d'hier a d tre favorable, comme nous le pensons. Le
+gnral Chanzy est la veille de remporter une grande victoire, avec
+quel bonheur nous allons gonfler nos ballons, avec quel enthousiasme nous
+allons procder nos ascensions devant l'ennemi!
+
+Nous arrivons mon frre et moi au quartier gnral, en face la prfecture
+du Mans. Nous entrons dans le salon o se tiennent le chef d'tat-major
+et les officiers d'ordonnance; ces messieurs, semblent affairs, navrs,
+abattus. Quelque chose de sinistre est dans l'air.
+
+--Vous voil, me dit l'un d'eux, vous venez chercher l'ordre du gnral?
+Eh bien! vous pouvez vous sauver de suite, replier votre matriel, et
+partir la hte si vous ne voulez pas tre pris par les Prussiens.
+
+--Est-ce une plaisanterie?
+
+--C'est bien la triste ralit. Nos positions ont t tournes cette nuit.
+Les mobiliss ont lch pied 4 heures du matin du ct de Pontlieu. La
+retraite a t ordonne. Elle commence depuis 5 heures du matin. Tout le
+matriel de guerre s'vacue sur Laval. Partez, vous n'avez pas un moment
+perdre, si vous voulez sauver vos ballons.
+
+--Mais les Prussiens ne peuvent pas entrer au Mans instantanment. Ne se
+bat-on pas encore?
+
+--Je ne puis vous donner des dtails. Mais il se pourrait que presque
+toute l'arme soit tourne. Sauvez-vous vite, vous dis-je.
+
+Nous partons la mort dans l'me! En traversant la place du Mans, une
+affiche qui vient d'tre placarde, nous apprend par le ballon _le
+Gambetta_ la nouvelle du bombardement de Paris. Nous lisons que le
+Panthon, le Val-de-Grce, le Musum, sont cribls de projectiles, mais
+que les Parisiens apprenant les succs des armes de province sont pleins
+de courage et de rsignation!
+
+C'en est trop cette fois! Des larmes abondantes me mouillent les yeux! Je
+viens d'assister au succs que l'on a appris l'avance aux habitants de
+Paris!
+
+Nous retournons l'_htel de France_, dire nos collgues, Bertaux et
+Poirrier, de faire leurs paquets. Sur la place, on saupoudre avec de la
+cendre les pavs rendus glissants par la gele; c'est pour faciliter le
+passage de notre artillerie. Des troupes dfilent dj et se replient.
+
+Mais les habitants, toujours confiants, croient un mouvement
+stratgique. Ils ne se doutent pas que c'est la dbcle qui commence!
+
+A 1 heure nos fourgons de ballons sont accrochs un train, il y a encore
+en gare deux ou trois cents voitures de munitions et de vivres. Aura-t-on
+le temps de les faire partir?
+
+Le train se met en marche au milieu d'un encombrement indescriptible. Par
+surcrot de malheur, la neige a coll les roues contre les rails, et on
+a toutes les peines du monde faire glisser les wagons. Nous avanons
+lentement, le train passe sur le pont de la Sarthe, de chaque ct
+des masses humaines se pressent et rentrent en ville. Les routes sont
+couvertes de voitures, de canons, de fourgons, de soldats qui se heurtent
+ple-mle; c'est un chaos indescriptible.
+
+Au moment o nous quittons le Mans, des obus tombent sur la gare!
+
+A 7 heures du soir, notre train s'arrte une lieue de Laval. Il y a
+sur la voie, dix trains qui stationnent avec le ntre. Nous laissons nos
+ballons la garde de deux marins, et nous entrons pied Laval.
+
+_Vendredi 13_.--Nous allons la mairie, chercher des billets de logement
+pour nous et nos hommes d'quipe.
+
+Dans la journe nous recevons des nouvelles du Mans. La ville a t prise
+une heure aprs notre dpart. L'arrire-garde franaise s'est battue
+sur la place des Halles. Il y a 10,000 Franais faits prisonniers. Les
+Prussiens se sont empars la gare de deux cents fourgons, et de trois
+machines vapeur. Les derniers trains n'ont pas pu marcher, car la voie
+tait encombre par les troupes en dbcle.
+
+Le train qui est parti aprs le ntre 1 heure 30, a t cribl d'obus,
+et plusieurs hommes ont t tus. Pour surcrot de malheurs, il a draill
+ 5 kilomtres de Laval. Il y a eu 13 voyageurs crass dans les fourgons.
+
+Cette journe est dcidment riche en nouvelles horribles. Le ballon le
+_Kpler_ vient de tomber aux portes de Laval. Il donne d'pouvantables
+dtails sur le bombardement de Paris.
+
+Il parait d'autre part que l'arme de Bourbaki est perdue dans l'Est et
+que celle de Faidherbe, dans le Nord, occupe des positions difficiles.
+
+Que peut-on nous apprendre encore?
+
+_Samedi 14 janvier_.--Mon frre et moi, aprs avoir pass une excellente
+nuit dans de bons lits, chez M.D., nous retrouvons Bertaux et Poirrier
+ l'_Htel de Paris_. Nous allons voir le marin Roux, l'aronaute du
+_Kpler_. Il nous dit que le fort de Rosny n'est pas pris comme on l'a
+affirm, que Paris encore des vivres, mais que le bombardement a
+commenc dans le quartier Latin.
+
+Nous rencontrons le gnral de M... qui nous flicite d'avoir sauv notre
+matriel. Il regrette que l'on n'ait pas utilis temps nos arostats.
+
+--On retombe toujours dans les mmes errements, dit-il, fatiguant les
+hommes inutilement, les lassant, les dcourageant, et quand le moment est
+venu d'agir, l'nergie, dpense l'avance, est puise.--L'arme de
+Chanzy a t perdue au Mans par la fuite des 10,000 mobiliss de Pontlieu
+qui ont lch pied quatre heures du matin au premier coup de feu. 600
+bons soldats valent bien mieux que ces hommes inexpriments, ne sachant
+pas se servir de leurs armes et coutant les alarmistes qui leur disent
+que leurs fusils ne valent rien. Toujours les mmes erreurs, on compte sur
+le nombre des hommes, au lieu de ne se baser que sur leur valeur comme
+soldats.
+
+--Mais, gnral, rpondis-je, une lueur d'espoir est-elle encore permise,
+pensez-vous qu'une revanche soit possible?
+
+--Hlas! je ne compte plus sur rien maintenant! la France est perdue!
+Pour la sauver, il n'y a plus attendre que quelques-uns de ces hasards
+providentiels qui se voient dans l'histoire, esprance bien incertaine.
+
+A six heures, nous dnons, mon frre et moi, chez M.D. Socit charmante
+fort distingue. On parle des vnements actuels; que de reproches
+s'entrecroisent dans la conversation sur les prfets du jour, nomms
+la hte par Gambetta. La plupart des dpartements sont honteux des chefs
+qu'ils ont leur tte, et qui, dit-on, paralysent toute action. A tort ou
+ raison, ce n'est pas Laval que les rcriminations font dfaut.
+
+_Dimanche 15 janvier_.--Une panique effroyable rgne aujourd'hui Laval.
+On dit que les Prussiens vont venir, que l'ennemi n'est pas six lieues
+de la ville. A Sill-le-Guillaume on s'est battu hier; les armes de
+Mecklembourg et de Frdric-Charles poursuivraient les Franais en
+droute.
+
+Le soir, table d'hte, nous causons avec un officier franais chapp de
+Hombourg, aprs avoir t fait prisonnier Sedan. Il est arriv l'arme
+de Chanzy en passant par le Luxembourg, la Belgique, Londres et Bordeaux.
+
+On dit ce soir que Paris a capitul. Je ne veux pas croire une telle
+nouvelle. Et cependant, cette terrible catastrophe est imminente.
+
+_Lundi 16 janvier_.--Ds le matin, mon frre apprend la gare de Laval
+que le matriel de guerre qui s'y trouve va tre vacu sur Rennes. Nos
+fourgons de ballons sont accrochs un train. Il faut partir de suite.
+
+Nous montons dans le train, 10 heures 25, avec Poirrier, Bertaux et nos
+marins, camps dans nos fourgons, selon notre habitude. Le train s'arrte
+plus d'une heure entre Vitr et Rennes. Le temps se passe dans une petite
+auberge de campagne, o une brave bretonne, coiffe d'un norme bonnet
+blanc, nous sert des crpes de sarrasin et du caf.
+
+En arrivant Rennes, 9 heures, les arostiers sont l'objet de la plus
+vive curiosit. Nos marins, qui nous suivent avec nos bagages, sont
+arrts et questionns par la foule qui leur demande avec anxit des
+nouvelles du Mans.
+
+Les journaux d'ici disent que Chanzy s'est battu avec nergie
+Sill-le-Guillaume. Les nouvelles de Bourbaki dans l'Est paraissent
+bonnes. Celles de Paris, arrives par un nouveau ballon, sont favorables.
+
+Fasse le ciel qu'il soit permis d'esprer encore!
+
+On voit passer Rennes une quarantaine de prisonniers prussiens, dont un
+officier, tous beaux hommes et bien quips.
+
+En approchant de la gare de Rennes, nous avons compt plus de cinq cents
+fourgons remplis de vivres destin l'approvisionnement de Paris. Dans
+les circonstances actuelles, ce spectacle n'est-il pas navrant? Quel
+abme, hlas! spare les Parisiens de ces vivres qu'on a amasss pour eux!
+
+En rentrant ce soir dans les rues de Rennes, je me demandais, avec
+mon frre, o j'tais. Notre vie, depuis quatre mois, est vraiment
+extraordinaire. Toujours en mouvement, allant d'motions en motions,
+c'est un tourdissement, un rve perptuel.
+
+Impossible de coucher trois jours la mme place! Quand je me rveille
+le matin, je ne sais plus o je suis! Je cherche des yeux ma chambre de
+Paris, mon _at home_, ma bibliothque, et ne retrouvant rien, la triste
+ralit se reprsente mes yeux.
+
+_Mardi 17 janvier_.--Il pleut toute la journe. Pas un passant dans les
+rues de Rennes.
+
+Nous envoyons au gnral Chanzy, dont le quartier gnral est dcidment
+Laval, le tlgramme suivant:
+
+Compagnie des arostiers est Rennes attendant vos ordres.
+
+Le soir, dix heures, on m'apporte une rponse envoye avec une
+exactitude toute militaire.
+
+Attendez demain, je vous donnerai des instructions.
+
+Mais de longues journes devaient se passer dans le silence. La deuxime
+arme prenait de nouvelles positions autour de Laval.
+
+_Vendredi 20 janvier_.--Les nouvelles montent encore une fois au beau.
+Toutes les troupes rgulires de Rennes sont rappeles Laval.
+
+La ville offre une physionomie trs-anime, des rgiments partent,
+d'autres arrivent. Ceux-ci sont les bataillons des mobiliss qui se sont
+enfuis au Mans; le gnral Chanzy s'en est dbarrass. Il ne veut plus que
+des soldats sur lesquels il puisse compter.
+
+Le bruit court que la deuxime arme a obtenu quelques avantages.
+Quant aux armes du Nord, de l'Est et de Paris, les nouvelles les plus
+contradictoires circulent, mais en ralit, on ne sait rien.
+
+La compagnie des arostiers est triste et se plaint de son inactivit
+force. Elle ne demande qu' agir. Rennes est une grande ville, monotone
+et bigote. On y vend des cierges, des gravures de pit et des coeurs de
+Jsus en drap rouge qui arrtent les balles prussiennes. Qu'on en vende,
+je le conois, mais qu'on les achte comme _pare balles_, voil ce que
+je ne comprends plus.
+
+Nous tuons le temps en faisant de longues promenades aux environs de la
+ville. La conversation revient toujours sur Paris! Quel cauchemar
+sans trve! Nos yeux se dirigent de ce ct, et malgr nos esprances
+passagres, comment ne pas entrevoir l'horrible situation de la France?
+Chanzy vient d'tre battu. Les mouvements de Bourbaki sont arrts
+dans l'Est. Quel drame nous attend encore? Ce ne peut tre, hlas! que
+l'agonie. On pense ses amis de Paris, leurs souffrances. Comme nous,
+ils attendent! s'ils voyaient l'arme de la Loire cent lieues de leurs
+murs, quelle brche dans leur courage si rsign!
+
+_Mardi 24 janvier_.--Les journaux parlent enfin de Paris, ils ont reu des
+nouvelles tombes du ciel par ballon mont. Il est question d'une grande
+sortie, opre le 19, en avant du Mont-Valrien, mais les rsultats ne
+sont pas connus. Quelque chose nous dit que le dnoment du drame de la
+guerre est proche, mais quel supplice que le silence de mort qui rgne
+autour de nous. On ne sait rien d'officiel, c'est l'incertain qui se
+dresse aux yeux de tous, l'inconnu de mauvais augure.
+
+Le soir, encore une nouvelle qui, inopinment, rveille le courage.
+Garibaldi a battu les Prussiens devant Dijon. Nous sommes ainsi faits,
+que dans l'horrible suite de nos malheurs, le plus petit revirement de
+la fortune se transforme en un vnement destin changer la face des
+choses. Comment ne pas croire aveuglment ce que l'on dsire avec
+ardeur? Le prisonnier, dans son cachot, ne pense-t-il pas la dlivrance,
+quand un rayon de soleil apparat ses yeux!
+
+Une lettre reue de notre frre an qui est Paris dans les bataillons
+de marche, augmente notre joie momentane. Il nous apprend qu'il a reu de
+nos nouvelles, par pigeon, pour la premire fois, le 15 janvier.
+
+Il raconte ses motions de soldat, avec entrain, avec animation, et c'est
+les larmes aux yeux que nous lisons le rcit du dpart des bataillons
+de marche pour les avant-postes. Les sdentaires, musique en tte, les
+femmes, accompagnant jusqu'aux portes des bastions, leurs maris, leurs
+fils, leur insufflant l'nergie des rsolutions vaillantes, quel admirable
+tableau, quelle scne touchante et pleine de grandeur! Soldats improviss,
+Paris a les yeux sur vous, mais, de bien loin aussi, des voeux sincres
+accompagnent vos bataillons.
+
+_Jeudi 26 janvier_.--Le ballon _la Poste de Paris_ apporte des nouvelles
+de la capitale des 19, 20, 21 et 22 janvier. La sortie de Trochu a avort!
+Voil des vnements aussi funestes que dcisifs. Quelle triste et
+lamentable journe! Notre collgue Poirrier nous parle de sa femme, de ses
+filles enfermes Paris; Bertaux, de ses parents, de ses amis rests dans
+la capitale. Quel avenir va s'ouvrir la France? Il faut entrevoir le
+jour o Paris affam ouvrira ses portes aux soldats de Guillaume.
+
+_Vendredi 27 janvier_.--Le gnral Chanzy s'apprte une attaque
+nergique. Nous recevons le tlgramme suivant qui nous tire de nos
+cauchemars:
+
+Gnral Chanzy Tissandier, arostier, Rennes.
+
+Prire venir ici de suite avec tous les ballons; vous vous entendrez avec
+l'amiral pour observer les mouvements ennemis sur la rive gauche en avant
+de Laval.
+
+
+VII
+
+
+Les ballons captifs Laval.--Ascensions
+quotidiennes.--L'armistice.--Nantes.--Bordeaux.--L'Assemble
+nationale.--Paris!--Vides dans les rangs.
+
+Du 28 janvier au 17 fvrier 1871.
+
+A peine arrivs Laval, nous allons en toute hte au quartier du gnral
+Chanzy. Le commandant en chef de la deuxime arme nous flicite sur notre
+exactitude. Les hostilits vont reprendre plus nergiques et plus actives
+que jamais, il est ncessaire de gonfler de suite trois ballons. Il y en a
+un d'entre eux qui restera Laval sous les ordres du gnral Colomb, les
+deux autres seront mis la disposition de l'amiral Jaureguiberry.
+
+
+_Dimanche 29 janvier_.--Pas une minute n'a t perdue, le prfet, le
+directeur de l'usine gaz ont tout fait pour activer nos oprations.
+A trois heures de l'aprs-midi, le ballon _la Ville de Langres_, tout
+arrim, tout gonfl est prt monter dans l'atmosphre.
+
+Il fait un temps magnifique, notre sphre de soie immobile ressemble de
+loin une grosse toupie qui ronfle. A quatre heures elle va s'envoler au
+bout de ses cordes.
+
+Trois ascensions conscutives s'excutent dans les meilleures conditions,
+nos marins sont maintenant initis la manoeuvre qui s'opre avec la plus
+remarquable prcision.
+
+Mon frre et Poirrier ouvrent l'ascension, ils s'lvent jusqu' 300
+mtres de haut, et reviennent enthousiasms de leur voyage. La vue est
+admirable, l'oeil embrasse une campagne d'une tendue norme.
+
+Je fais une seconde et superbe ascension avec Lissagaray, le commissaire
+extraordinaire de la Rpublique, qui trouve un grand charme ce voyage si
+nouveau pour lui.
+
+Jossec s'lve ensuite avec trois passagers. Jamais _la Ville de Langres_
+n'avait si bien enlev quatre voyageurs l'extrmit de ses cordes.
+
+--Bravo, mes amis, m'criai-je la descente. Le temps est beau, tout va
+bien. Mais ne flnons pas, demain nous gonflerons s'il est possible les
+deux autres ballons que nous conduirons aux avant-postes de l'arme. Il
+ne sera pas dit que les arostiers militaires, toujours surpris par les
+droutes et les dsastres, ne recevront pas en l'air le vritable baptme
+de feu!
+
+A peine ai-je ainsi parl qu'un capitaine de la ligne s'approche de nous.
+
+--Vous ne savez pas la grande nouvelle!
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--La guerre est finie! Un armistice vient d'tre sign.
+
+Inutile d'ajouter que toute la ville de Laval est en moi. On ne parle que
+de l'armistice. Quels sont les termes de cet acte immense?
+
+Mais le fait est-il bien vrai? On a t si souvent tromp que, malgr soi,
+on en arrive l'incrdulit de saint Thomas lui-mme.
+
+
+_Lundi 30 janvier_.--Grand nombre de sceptiques croient que dcidment
+l'armistice est un canard. Pour plus de sret, occupons-nous toujours
+de notre ballon. Si l'arme doit combattre, elle aura cette fois sa
+sentinelle arienne.
+
+L'air est d'un calme absolu. On excute dans l'aprs-midi cinq ascensions.
+Le ballon s'lve verticalement sans dvier d'une ligne de sa marche
+perpendiculaire au sol. Le prfet, M. Delattre, est mont dans la nacelle,
+il est rest immobile avec mon frre 350 mtres de haut, ne se lassant
+pas d'admirer l'admirable panorama tal ses yeux surpris. Je m'lve
+avec le secrtaire de la Prfecture, et je suis remplac dans la nacelle
+par un commandant des claireurs cheval, qui demande la perche 30
+mtres de haut et fait revenir le ballon terre.
+
+_Mardi 31 janvier_.--L'armistice est confirm. Il n'y a plus de doute
+cet gard. Les Prussiens occupent les forts, l'arme de Paris va tre
+dsarme.
+
+Voil le triste dnoment de ce drame horrible, qui compte trois
+vnements galement funestes pour la France, et qu'on peut rsumer en
+trois mots: Sedan, Metz, Paris!
+
+Nous recevons l'ordre de dgonfler _la Ville de Langres_. Je monte une
+dernire fois dans la nacelle, mais le vent est assez vif, et me lance
+deux mtres d'une chemine d'usine, o le ballon manque de se briser.
+
+Bientt l'arostat est vid, pli dans sa nacelle, non sans regrets de
+la part de l'quipe. Pauvre ballon! quand te retrouverons-nous, fier et
+majestueux, gracieusement arrondi dans l'atmosphre!
+
+Nos expriences de ballon captif devaient se terminer l. Les tentatives
+excutes ailleurs pendant la guerre, n'ont donn lieu aucune
+exprience. MM. Gilles et Farcot ont t envoys Lyon, mais l'occasion
+ne s'est jamais montre pour eux de gonfler un ballon.
+
+Il en a t de mme pour M. Revilliod, qui avait t rejoindre le gnral
+Bourbaki Besanon. Le commandant en chef de l'arme de l'Est, comme le
+gnral Chanzy, approuvait l'usage des ballons militaires, il comptait
+beaucoup sur les services de M. Revilliod. La droute est venue comme
+partout en France djouer tous ces projets.
+
+Avant l'expdition dans l'Est, M. Revilliod, accompagn de Mangin, avait
+t Amiens se mettre aux services de l'arme du Nord. On gonfla le
+ballon _le Georges Sand_, mais il ne fut pas amen temps sur le champ de
+bataille.
+
+Quelques jours avant l'armistice, MM. Duruof et de Fonvielle avaient t
+chargs de se mettre la disposition du gnral Faidherbe avec deux
+ballons.
+
+On a vu par les expriences ritres que nous avons successivement
+excutes Orlans, au Mans, Laval, que les arostats sont
+susceptibles, presque par tous les temps, de fournir un gnral d'arme
+un observatoire arien d'o il peut embrasser d'un seul coup d'oeil le
+champ de bataille. Mais, vers la fin de cette guerre malheureuse, on n'a
+trouv presque nulle part, hlas! un vritable champ de bataille, on n'a
+vu gure que des _champs de droute_! Il est certain que les arostats
+pourront tre efficaces dans des temps moins dsastreux et dans des
+saisons plus clmentes!
+
+_Dimanche 5 fvrier_.--La discipline est rigoureuse Laval, nul officier
+ne peut, sous quelque prtexte que ce soit, quitter son poste. Cependant
+sachant ce que parler veut dire, nous ne doutons pas que le mot armistice
+dans les circonstances prsentes signifie: paix. A quoi bon demeurer
+inutilement ici, nos ballons ne se sauveront pas tout seuls. Faisons nos
+efforts pour quitter Laval, allons Bordeaux, et nous reverrons bientt
+Paris! C'tait l notre rve le plus cher.
+
+A force de dmarches, de pourparlers, de diplomatie, le chef d'tat-major
+consent nous donner nos feuilles de route pour Bordeaux. Nous partons le
+lendemain, avec nos papiers en rgle.
+
+Le voyage s'effectue dans des conditions de lenteur dsesprante. Nous
+passons par Rennes, Nantes, Poitiers et Bordeaux. Trois nuits conscutives
+sont passes en chemin de fer.
+
+_Jeudi 9 fvrier_.--Le train s'arrte Bordeaux 7 heures du matin.
+Impossible de voir M. Steenackers, il est tout aux lections. Il attend
+avec impatience les rsultats du scrutin, et ne se doute certainement pas
+qu'ils ne lui seront pas favorables.
+
+Nous faisons la rencontre de trois aronautes: MM. Martin, Turbiaux et
+Vibert; ces deux derniers sont venus vers la fin de janvier, ils nous
+racontent leurs intressants voyages. M. Vibert est parti de Paris le 16
+janvier, dans le ballon _le Steenackers_, il est descendu en Hollande
+aprs une longue traverse. Il avait avec lui deux caisses de dynamite,
+matire fulminante effroyable, que mon ami M. Paul Champion a si bien
+tudie pendant le sige. On la destinait, parait-il, l'arme de
+Bourbaki. M. Turbiaux a quitt la gare du Nord le 18 janvier dans le
+ballon _la Poste de Paris_, sa descente s'est opre Venray dans les
+Pays-Bas. Quant M. Martin, mon frre et moi avions dj eu le plaisir
+de faire sa connaissance Tours. Il tait parti de Paris le 30 novembre,
+pour descendre Belle-Ile-en-Mer, aprs un voyage vraiment dramatique.
+Nous reparlerons plus tard de cette curieuse ascension.
+
+_Vendredi 10 fvrier_.--Mon frre rencontre un de ses anciens camarades
+de l'cole des Beaux-Arts, qui lui donne un laissez-passer prussien pour
+Paris. Il part de suite, trop heureux de retrouver aprs tant d'aventures
+son toit et ses foyers. Je suis prsent par un de mes amis un avocat
+distingu qui, pendant la guerre, a eu le courage et le dvouement d'aller
+ Berlin mme, recueillir des renseignements sur l'organisation militaire
+en Prusse. Il a rapport avec lui la liste de composition de tous les
+rgiments allemands, le nombre des tus et blesss, etc. La discrtion
+m'impose de ne pas trop m'tendre en dtails cet gard. Je me rappelle
+deux chiffres que je puis signaler au lecteur. Le nombre des soldats de
+Bismark s'est lev en France un million cent quarante-sept mille. Autre
+fait qui m'est rest grav dans la tte, la suite de la conversation si
+intressante que j'ai eue avec cet intelligent et hardi patriote. Une des
+causes de la force de l'Allemagne est l'instruction de ses habitants, il
+n'y a dans tous les pays d'outre-Rhin que cinq hommes sur cent qui ne
+sachent ni lire ni crire. En France on en compte 70 pour cent! N'est-ce
+pas le cas de dire que les chiffres ont parfois une loquence brutale,
+mais significative!
+
+_Lundi 13 fvrier_.--La place du Thtre, Bordeaux, est couverte d'une
+foule norme. Des cuirassiers, des gardes nationaux entourent le thtre
+qu'ils protgent d'un mur vivant. L'Assemble nationale est en sance!
+C'est ce jour-l que la droite touffe de ses cris la voix de Garibaldi,
+de l'illustre gnral qui a prt la France le secours de son pe; la
+population est exaspre la sortie des dputs. On le serait moins.
+
+_Jeudi 16 fvrier_.--La direction des tlgraphes m'a enfin donn un
+laissez-passer pour rentrer Paris. Je vais partir.
+
+Bordeaux est toujours trs-anim. Une haie compacte de gardes nationaux et
+de soldats dfend les abords du thtre. Dans plusieurs rues avoisinantes,
+on voit des nombreux escadrons de lanciers et de cuirassiers.--La
+population est cependant bien calme et bien inoffensive. Elle ne semble
+en aucune faon manifester le dsir de faire l'assaut de l'Assemble
+nationale.
+
+Je pars pour Paris 6 heures!
+
+_Vendredi 17 fvrier_.--Je viens de passer une nuit fatigante en chemin
+de fer. J'cris tant bien que mal, pour tuer le temps, sur mon carnet de
+voyage.
+
+A 8 heures on s'arrte La Souterraine. On accroche notre train
+QUARANTE-CINQ fourgons de marchandises. Je les ai compts un un:
+volailles, porcs et boeufs deviennent nos compagnons de voyage. Tout
+le monde fte ces animaux si respectables aujourd'hui. Ils seront
+certainement bien reus Paris! On ajoute deux machines l'avant du
+train, et l'on se met en marche bien pniblement.
+
+Je m'ennuie tellement dans mon wagon, que je pense calculer le nombre
+d'heures que nous avons passes en chemin de fer, pendant le sige de
+Paris.--J'arrive un total de 266 heures, soit 11 jours et 11 nuits en
+cinq mois. O merveilles de la statistique, o ne me conduiriez-vous pas,
+si je calculais les minutes et les secondes! Arrivs 1 kilomtre de
+Vierzon, nous restons en arrt sur la voie quatre heures conscutives.
+Il faut voir la tte chevele des voyageurs et des malheureuses femmes,
+chiffonnes par le voyage. Un tel trajet donne un peu l'ide de la prison
+cellulaire.
+
+On est en gare Vierzon 10 heures du soir.
+
+--Messieurs, nous dit un chef d'quipe,--vous ne pouvez reprendre un train
+qu' cinq heures du matin.--Voil la salle d'attente pour vous reposer.
+
+Les voyageurs ahuris se prcipitent comme une avalanche dans les rues de
+Vierzon, o l'on dne tant bien que mal.
+
+Une heure aprs, on est revenu dans la salle d'attente, car il n'y a pas
+un lit vide dans toute la ville. Nous sommes deux cents dans une salle
+o l'on tiendrait trente l'aise. Chacun se perche sur sa valise, ou se
+couche par terre, et on attend l jusqu' cinq heures du matin.
+
+Le lendemain, nous nous approchons sensiblement de la capitale! A mesure
+que le train avance, l'motion de tous est visible. Chacun va revoir ceux
+qu'il aime aprs une longue et terrible absence, aprs d'pouvantables
+dsastres! Je n'oublierai jamais, pour ma part, la fin de ce voyage.
+En passant travers les environs de Paris, au milieu des campagnes
+dvastes, les penses les plus sombres dvorent mon esprit. Quel
+spectacle navrant! Quelle douleur, quelle humiliation en voyant ces
+soldats prussiens se promener sur les routes, ou monter la garde dans nos
+gares!
+
+Prs de Juvisy, les voyageurs qui sont dans le mme compartiment que moi
+me montrent sur la route un convoi d'approvisionnement prussien qui
+attire l'attention gnrale. Un grand nombre de voitures uniformes, bien
+construites, circulent sur le chemin, tires par une belle locomotive
+routire. Cette machine vapeur vient de Berlin, elle fonctionne ici. Et
+voil dix ans que l'on dit en France que les machines routires ne valent
+rien. Je compare ce convoi prussien, aux mchantes charrettes de l'arme
+de la Loire!
+
+A 2 heures je suis Paris. La grande ville est sombre et lugubre! Ses
+habitants sont fatigus, abattus et consterns!
+
+Quel triste retour, aprs mon dpart arien du 30 septembre! C'est comme
+le rveil aprs un beau rve!
+
+Je retrouve mon frre Albert et mon frre an qui a servi dans les
+bataillons de marche, et qui me raconte ses campagnes; je revois mes amis.
+
+L'un d'eux manque l'appel. C'est Gustave Lambert, l'intrpide pionnier
+du Ple Nord. Il s'est engag comme simple soldat, et une balle stupide,
+lance par quelque brute, a frapp au coeur cet homme d'lite, cet
+aptre d'une grande ide de science et d'initiative.--Gustave Lambert
+m'embrassait la veille de mon dpart, et se flicitait de voir les ballons
+qu'il affectionnait contribuer la dfense de Paris.
+
+--Au revoir, me disait-il, bon courage, bonne chance! Nous nous
+retrouverons bientt. Vous continuerez vos ascensions. Quant moi
+j'irai au Ple Nord.--Soldat aujourd'hui, je reprendrai demain ma grande
+_toquade_.
+
+Gustave Lambert a t frapp le mme jour que l'illustre peintre Regnault.
+Ce jour-l les Prussiens, qui se prtendent les soldats de la science et
+de la civilisation, ont pu se fliciter de leur besogne!
+
+C'est par son souvenir que je termine le rcit de mes voyages, car
+la dernire parole que je lui ai entendu prononcer s'appliquait aux
+ballons-poste. Mon cher ami, me disait-il le 28 septembre, la guerre est
+une chose hideuse, monstrueuse, c'est un grand crime des peuples. Mais
+tout homme de coeur dans ces moments-ci doit se dvouer pour son pays. Je
+vous flicite de votre entreprise. En ballon vous allez rendre votre
+pays plus de services qu'en tant soldat, et vous tes sur de ne tuer
+personne.
+
+
+
+TROISIME PARTIE
+
+HISTOIRE DE LA POSTE ARIENNE
+
+
+
+
+I
+
+
+Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les
+premiers dparts avec l'ancien matriel.--Construction des arostats.
+
+En retraant dans les pages qui prcdent mes impressions de voyages
+ariens pendant la guerre, je n'ai eu ni la volont, ni la prtention de
+me sparer de mes collgues; j'ai pens que je ne devais pas crire cet
+ouvrage sans donner les dtails que j'ai pu recueillir sur la _poste
+arienne_, sur les voyages les plus curieux des aronautes improviss de
+la Rpublique, sur les courageux courriers pied, qui tous ont droit au
+mme titre la reconnaissance de leurs concitoyens pour les services
+qu'ils ont rendus la Patrie.
+
+On se rappelle que le 6 septembre 1870, les habitants des environs de
+Paris reurent l'invitation de rentrer immdiatement dans les murs de
+l'enceinte.--Tous songent au dpart, ils emportent les objets qui leur
+sont prcieux, brlent les approvisionnements qu'ils ne peuvent soustraire
+ l'ennemi. Le spectacle de cette migration restera toujours prsent
+l'esprit des Parisiens qui taient l, aux portes des bastions, voyant
+dfiler les charrettes charges de meubles, les voitures bras couvertes
+de paquets, les femmes, les enfants se pressant en files serres,
+comme dans les scnes bibliques de la fuite en Egypte! Mais il ne nous
+appartient pas de raconter ces pisodes du sige, nous ne voulons rappeler
+ici que des dates.
+
+Les Prussiens ce jour-l, taient encore loigns de Paris; avec la
+rapidit foudroyante qui caractrise leurs mouvements, ils ne tardent pas
+ investir la capitale. Le 19 septembre la voiture postale qui la
+veille encore, avait emport hors Paris des ballots, de dpches, dut
+rtrograder. Le 20, trois voitures, deux cavaliers, cinq pitons sont
+lancs hors de l'enceinte. Un seul piton nomm Ltoile, parvient jusqu'
+Evreux, et peut en rapporter sept jours aprs 150 lettres en risquant
+deux fois sa vie. Le 21, un des employs de la poste nous disait avec
+stupfaction: Je n'oserais pas affirmer qu'une souris pourrait maintenant
+franchir les lignes prussiennes!
+
+La terre est ferme, on songe l'eau, comme moyen de transport. Des
+bouchons creux seront lancs dans la Seine qui les portera au dehors,
+ou qui les amnera au dedans. Mais des barrages ont t construits par
+l'ennemi qui a tout prvu. Un fil tlgraphique a mme t retir par lui
+du fond de la Seine. Les routes aquatiques sont interceptes comme les
+chemins terrestres.
+
+L'air seul reste ouvert. On se souvient que Metz a dj lanc des ballons
+libres au-dessus des lignes ennemies. Paris enverra ses messagers planer
+au milieu des nuages!
+
+Avant de songer la poste arienne, on avait pens ds le lendemain du 1
+septembre, organiser des arostats militaires destins surveiller les
+mouvements ennemis au moyen d'ascensions captives.--Le gouvernement
+de l'Empire n'avait mme pas voulu rpondre aux offres de service des
+aronautes. M. de Fonvielle et moi, nous avions adress chacun de notre
+ct des ptitions au ministre de la guerre, nous proposant de suivre
+l'arme du Rhin en ballon captif. Mais le major gnral Leboeuf ne voulait
+compter que sur son propre gnie, il n'aurait su que faire des ballons!
+
+Si le gouvernement du 1 septembre a chou, on ne peut nier que sa bonne
+volont n'ait t la hauteur de ses intentions. MM. Nadar, E. Godard
+et W. de Fonvielle furent accueillis par le nouveau ministre, et
+furent chargs successivement d'organiser trois postes d'observations
+arostatiques.
+
+Nadar s'installa place Saint-Pierre, avec le ballon _le Neptune_
+appartenant J. Duruof. Cet arostat, dans lequel j'avais fait, en 1868,
+l'ascension maritime de Calais et le voyage des Arts-et-Mtiers Laigle,
+tait en assez mauvais tat, mais Duruof le rpara; il put rester gonfl
+quinze jours, et excuter un grand nombre d'ascensions captives, dont
+quelques-unes ne furent pas sans utilit. Eugne Godard gonfla, au
+boulevard d'Italie, sa _Ville de Florence_, excellent arostat, fort bien
+construit; en 1869 M. Godard m'avait offert gracieusement l'occasion
+de faire une ascension dans cet arostat, Dijon. M. de Fonvielle
+fit rparer _le Cleste_, arostat de 750 mtres que M. Giffard, son
+propritaire, avait gnreusement offert au gnie militaire, et dans
+lequel j'tais encore mont en 1868. M. de Fonvielle fit quelques
+tentatives l'usine de Vaugirard.
+
+Ces trois postes arostatiques devaient agir sous la surveillance d'une
+commission prside par le colonel Usquin. Il tait question de me confier
+une quatrime station, quand les ncessits nouvelles cres la poste
+par l'investissement de Paris, transformrent ces ballons militaires en
+ballons messagers.
+
+Il y avait encore Paris six autres arostats, l'_Imprial_ qui faisait
+partie du mobilier de la couronne, ballon pourri que l'on n'a jamais pu
+rparer, l'_Union_, appartenant Gabriel Mangin, qui aprs une tentative
+d'ascension dut renoncer boucher les trous de son ballon, que ses
+collgues appelaient par ironie le ballon-passoire, tant il tait cribl
+de piqres; le _Napolon_ et l'_Hirondelle_, deux mchants ballonneaux
+appartenant Louis Godard, le _Ballon captif de l'Exposition_ construit
+pas M. Giffard. J. Duruof avait encore laiss Paris un petit arostat de
+400 mtres cubes, avec lequel M. Nadar fit quelques ascensions captives.
+L'art de l'arostation tait tomb si bas, que la patrie des Montgolfier
+ne comptait que quelques ballons uss par l'ge et le service. Mais on
+tira parti tant bien que mal de tout ce matriel.
+
+Les ballons militaires furent achets la Commission, par
+l'administration des Postes, et le premier dpart fut organis par M.
+Nadar la place Saint-Pierre.
+
+
+PREMIERS DPARTS DE PARIS.
+
+1re Ascension. _23 septembre_.--J. Duruof s'leva seul du pied des
+buttes Montmartre 8 heures du matin. Il emportait avec lui 125
+kilogrammes de dpches. La traverse fut heureuse. L'aronaute descendit
+ 11 heures Craconville, prs Evreux.
+
+
+2eme ASCENSION.--Le 25 du mme mois le ballon de M. Eugne Godard,
+_la Ville de Florence_, partait 11 heures du boulevard d'Italie.
+Il tait mont par M. Mangin aronaute et par M. Lutz, passager. Les
+voyageurs descendirent sans accident Vernouillet, prs Triel, dans le
+dpartement de Seine-et-Oise. Les Prussiens n'taient pas loin, Mangin dut
+replier son ballon la hte, et charger des paysans de le cacher, car
+il tait impossible de songer l'emporter sans courir les plus grands
+dangers.
+
+Pendant que l'aronaute s'occupe ainsi de son matriel, le voyageur, M.
+Lutz, s'empare des dpches importantes, court Vernouillet prvenir les
+autorits de son arrive de Paris. Il file Tours, et l il raconte qu'il
+est venu seul, charg d'une mission du gouvernement. Dans un htel, on m'a
+dit qu'il s'tait fait passer pour M. Nadar. Quel tait le but de toutes
+ces inventions? C'est ce que j'ai toujours ignor.--Sur ces entrefaites,
+Mangin arrive et se prsente comme l'aronaute de _la Ville de Florence_.
+
+--Mais, lui dit-on, nous l'avons dj vu, cet aronaute, il est ici, et
+nous a affirm qu'il tait seul en ballon.
+
+De l des explications, des claircissements. On cherche M. Lutz. Il n'est
+plus Tours. Quelques jours aprs les journaux donnent de ses nouvelles.
+Il a t arrt Dijon, puis on raconte qu'il a t fusill comme espion.
+Pendant quelques jours, mille rcits se croisent au sujet de cet illustre
+Lutz. Quel mystre est cach sous toutes ces aventures? On ne l'a jamais
+bien su. Mais il ressort de tout cela que la conduite du voyageur de la
+_Ville de Florence_ est au moins singulire.
+
+Dans un rcit qu'il a publi Tours sur son voyage, il laisse entendre
+qu'il tait seul dans le ballon, et se prsente comme _commissaire dlgu
+du gouvernement de la Dfense nationale_.
+
+_La Ville de Florence_ avait bord 300 kilogr. de dpches et trois
+pigeons qui sont revenus Paris, apportant les nouvelles des aronautes.
+
+
+3e ASCENSION. _29 septembre_.--Louis Godard part de l'usine gaz
+de la Villette avec M. Courtin 10 heures 30. Il a runi par une grande
+perche les nacelles des deux ballons _le Napolon_ (800 mt. cub.) et
+_l'Hirondelle_ (500 mt. cub.). Ces ballons se touchent l'quateur et
+ils comprennent entre eux un troisime petit arostat de 40 mt. cub.
+L'appareil est un peu baroque, mais il ne s'en enlve pas moins dans de
+bonnes conditions 10 heures 30 du matin. Les deux ballons attachs qu'on
+a appels depuis les _tats-Unis_, passent au-dessus des buttes Montmartre
+et tombent Mantes 1 heure de l'aprs-midi. Nous donnons le rcit du
+voyage d'aprs le _Moniteur officiel_ de Tours.
+
+M.J.-G. Courtin, fournisseur de l'arme, charg de conduire les dpches
+du gouvernement, est parti jeudi de Paris. L'aronaute, Louis Godard,
+commandait l'escadrille arienne, qui se composait de deux ballons et de
+deux nacelles, lis ensemble et marchant de conserve. Le poids total des
+dpches confies M. Courtin s'levait 83 kilogrammes.
+
+Le dpart a eu lieu jeudi, 10 heures du matin, l'usine gaz de la
+Villette. Nos voyageurs ont pass sur le Mont-Valrien 800 mtres de
+hauteur. Aprs avoir dpass la forteresse, deux kilomtres environ,
+ils ont essuy quelques coups de feu, qui naturellement n'ont point port
+jusqu' eux. Ils ont jet du lest, et se sont levs jusqu' 1,500 mtres.
+Ils taient en ce moment sur la fort de Saint-Germain, d'o les Prussiens
+ont, avec le mme insuccs, tir sur les ballons. Faute de vent, ils
+ont plan assez longtemps et ont d redescendre 800 mtres, afin de
+rencontrer un courant.
+
+Le reste du voyage arien s'est accompli sans encombre et sans incidents.
+
+M.J.-G. Courtin et M. Godard ayant travers Mantes, ont pris leurs
+dispositions pour atterrir.
+
+C'est trois kilomtres de cette ville qu'ils ont touch terre; mais
+ils ont t trans pendant au moins 150 mtres. Ils taient dans cette
+position dsagrable, quand une troupe de cavaliers est arrive sur eux
+ventre terre. Ils ont pris ces hommes pour des Prussiens et se sont crus
+perdus. Heureusement la troupe tait commande par M. Estancelin, qui est
+charg d'organiser la dfense dans le nord-ouest, et qui s'est empress,
+aprs avoir aid nos voyageurs prendre terre, de donner l'envoy du
+gouvernement une escorte pour gagner Mantes, o son arrive a caus une
+alerte, car les Prussiens taient d'un ct de la ville pendant que M.
+Courtin y entrait de l'autre.
+
+Celui-ci a t parfaitement accueilli, et a reu, avec une ovation, des
+offres de services de tout le monde. Une voiture deux chevaux a t mise
+immdiatement sa disposition pour gagner Evreux.
+
+
+4e ASCENSION. _30 septembre_.--_Le Cleste_, 750 mtres; aronaute,
+G. Tissandier. Pas de passager. J'ai donn, dans la premire partie de cet
+ouvrage, tous les dtails de mon ascension, mais je crois devoir rapporter
+ici quelques faits curieux qui se rattachent l'histoire gnrale des
+ballons-poste. Je ne devais pas d'abord partir dans _le Cleste_; ce
+ballon tait rserv un autre aronaute, homme d'affaires gnralement
+aussi connu que peu estim, que je demanderai permission de ne dsigner
+que sous le nom de M.X...
+
+X..., avec l'aplomb qui le caractrise, s'en va trouver M. Jules Favre.
+
+--Monsieur le ministre, dit-il, je suis dsign par M. Rampont pour partir
+comme courrier de la poste dans un ballon. Avez-vous des recommandations
+me faire?
+
+--Certainement, dit M.J. Favre; voici un mot pour le ministre de
+l'intrieur, on vous donnera des instructions et vous reviendrez me voir.
+
+X..., arm de ce document, court chez M. Rampont.
+
+--Monsieur le directeur des postes, dit-il avec un aplomb toujours
+croissant, le ministre des affaires trangres m'a charg d'une mission
+importante en province. Voici un mot de sa main qui le prouve. J'ai fait
+des ascensions; voulez-vous me confier la direction d'un de vos ballons?
+
+--Comment donc, dit M. Rampont, vous tes recommand par le ministre des
+affaires trangres, vous partirez de suite.
+
+Malheureusement pour X..., le bout de l'oreille s'est montr au dernier
+moment, on a t aux renseignements, aux informations. La trame qu'il
+avait si bien cousue s'est emmle subitement. X... n'est jamais sorti de
+Paris en ballon. Je l'ai remplac dans _le Cleste_.
+
+La veille de son dpart, X... me disait:
+
+--Vous partez aprs moi. Vous me retrouverez Tours. Si vous voulez, je
+vous nommerai prfet. J'ai une mission trs-importante; je suis charg de
+dsigner des candidats pour les prfectures et les sous-prfectures.
+
+Jusqu'o n'aurait pas t ce trop habile escamoteur, s'il avait pu
+dbarquer Tours? Il avait des lettres des membres du gouvernement. Que
+d'histoires il aurait pu forger, sachant que la vrification de ses rcits
+tait impossible! X... serait peut-tre devenu gnral en chef.
+
+Pour complter les informations relatives la quatrime ascension du 30
+septembre, je donne le texte des proclamations que j'ai jetes au nombre
+de 10,000 sur la tte des Prussiens.
+
+Chaque proclamation tait imprime en deux colonnes sur une feuille
+de papier format in-8. La colonne de gauche tait imprime en texte
+allemand, celle de droite tait la traduction franaise de ce document.
+
+
+TEXTE FRANAIS DES PROCLAMATIONS LANCES EN BALLON SUR LES CAMPS
+PRUSSIENS.
+
+Au commencement de la guerre, la nation allemande a pu croire que la
+nation franaise encourageait l'Empereur Napolon III dans ses projets
+d'agression.
+
+La nation allemande a pu se convaincre depuis la chute de l'Empereur que
+la nation franaise veut la paix. Elle dsire vivre unie avec l'Allemagne,
+sans contrarier son mouvement d'unit, qui profitera aux deux peuples.
+
+Il semblerait d'abord naturel que les deux nations missent bas les
+armes et cessassent de s'entre-tuer. La France a reconnu qu'elle tait
+responsable des fautes de son gouvernement. Elle a dclar tre prte
+rparer les maux que ce gouvernement a faits.
+
+L'Allemagne laisse elle-mme accepterait de grand coeur ces conditions
+honorables. Elle a montr sa vaillance et sa science militaires. Elle n'a
+aucun intrt continuer cette lutte qui la ruine et lui enlve ses plus
+glorieux enfants.
+
+Mais l'Allemagne n'est pas libre.
+
+Elle est domine par la Prusse, et la Prusse elle-mme est sous la main
+d'un monarque et d'un ministre ambitieux.
+
+Ce sont ces deux hommes qui ont repouss la paix qu'on leur offrait. Ils
+veulent satisfaire leur vanit en enlevant Paris. Paris rsistera jusqu'
+la dernire extrmit; Paris peut tre le tombeau de l'arme assigeante.
+
+Dans tous les cas, le sige sera long; voici l'Allemagne hors de chez
+elle tout l'hiver, et l'absence de la fleur de la population laisse les
+familles dans la misre.
+
+Jusques quand les peuples seront-ils la dupe de ceux qui les
+gouvernent? Ce sont les rois et leurs ministres qui les poussent les uns
+contre les autres des a combats homicides. Commande par Napolon, la
+France marchait la bataille; maintenant que Napolon est renvers, elle
+ouvre les bras l'Allemagne. Sans doute elle dfendra pied pied son
+foyer, elle ne se laissera rien enlever de son sol; mais aussi elle prend
+l'engagement de respecter celui de ses voisins. Elle leur propose une
+alliance fraternelle. Que l'Allemagne ne soit pas plus longtemps l'esclave
+d'une ambition aveugle; qu'elle ne lui donne plus ses enfants gorger.
+
+On a renonc ces proclamations qui ne produisaient sans doute pas grand
+effet sur les Allemands. Il parait en outre que des paysans franais, en
+ayant ramass quelques-unes, avaient cru qu'elles taient lances par un
+ballon prussien; ils se seraient empresss de tirer des coups de fusil sur
+l'arostat.
+
+
+ESSAI D'UN BALLON LIBRE.
+
+Le jour mme du dpart du _Cleste_, Eugne Godard lanait, au boulevard
+d'Italie, un petit ballon libre muni de sacs de lettres qui devaient
+tomber successivement durant le voyage, au moyen d'un systme automatique
+trs-simple. Ce dbut ne fut pas heureux. Le ballonneau tomba prs des
+remparts au milieu d'un retranchement prussien.
+
+L'accident ne tarda pas tre connu Paris, mais il fut singulirement
+exagr; quelques journaux racontrent que les Allemands avaient fait la
+capture d'un ballon mont, le 30 septembre. Cet arostat ne pouvait tre
+que le _Cleste_. La nouvelle parvint aux oreilles de mes amis qu'elle
+mut d'autant plus vivement que mes pigeons sont arrivs Paris ayant
+perdu leurs dpches. Heureusement, mon frre Albert avait pu suivre mon
+ballon pendant plus d'une heure, il affirma que je devais tre sauv.
+Mon ami de Fonvielle, dans la _Libert_, eut l'obligeance de donner
+d'excellentes raisons sur l'improbabilit de ma capture. Il disait vrai.
+
+On renona aux ballons libres, et il fut dcid que les dpches de la
+poste ne seraient plus confies qu' des aronautes.
+
+CONSTRUCTION DES BALLONS-POSTES
+
+Les quatre premiers voyages ariens excuts dans de bonnes conditions du
+23 au 30 septembre, ont rellement fond la poste arienne. A compter de
+ce jour, l'administration dcida que des ballons neufs, fabriqus dans
+de bonnes conditions, devaient sortir rgulirement de Paris. La plus
+vigoureuse impulsion fut donne la construction de ces arostats.
+
+La direction des postes confia l'organisation de deux ateliers de
+fabrication arostatique M. Eugne Godard d'une part, et MM. Yon et
+Camille d'Artois d'autre part.
+
+M. Eugne Godard est un praticien d'un mrite incontestable; il a excut
+dans sa vie plus de 800 voyages en ballon, et construit un nombre
+considrable d'arostats. On ne pouvait mieux choisir pour acclrer une
+construction si spciale. Eugne Godard s'installa la gare du Nord.
+
+MM. Yon et Camille d'Artois organisrent leur tour un atelier
+arostatique la gare du Nord. M. Yon est l'habile constructeur des
+admirables ballons captifs crs par M. Giffard; c'est en mme temps
+un aronaute distingu. Quant M. Camille d'Artois, ses ascensions
+publiques, l'Hippodrome et bord du _Gant_, lui ont acquis un juste
+renom dans l'art de la navigation arienne. M. Nadar s'tait d'abord
+charg des oprations arostatiques de la gare du Nord, mais il se retira
+bientt.
+
+Voici quelles taient les conditions des traits accepts entre ces
+messieurs et l'administration des postes: Les ballons devaient tre de la
+capacit de 2,000 mtres cubes, en percaline de premire qualit, vernie
+ l'huile de lin, munis d'un filet en corde de chanvre goudronn, d'une
+nacelle pouvant recevoir quatre personnes et de tous les apparaux
+ncessaires: soupape, ancres, sacs de lest, etc.
+
+Les ballons devaient supporter l'exprience suivante: Remplis de gaz,
+ils devaient demeurer pendant dix heures suspendus, et, aprs ce temps
+d'preuve, soulever encore un poids net de 500 kilogrammes.
+
+Les dates de livraison taient chelonnes poques fixes: 50 francs
+d'amende taient infligs aux constructeurs pour chaque jour de retard. Le
+prix d'un ballon remplissant ces conditions tait de 4,000 francs, dont
+300 francs pour l'aronaute, que procurait le constructeur. Le gaz tait
+part. C'est ce prix qui a t primitivement pay par la direction gnrale
+des postes, au comptant, aussitt l'ascension effectue, le ballon hors de
+vue. Il a t rduit postrieurement 3,500 francs, plus 500 francs dont
+300 francs pour le gaz et 200 francs pour l'aronaute. A ces frais il faut
+ajouter des sommes pour valeur d'accessoires, dont le a montant a vari
+de 300 600 francs par ascension, Le _Davy_, ne cubant que 1,200 mtres
+cubes, n'a cot que 3,800 francs[9].
+
+[Note 9: Extrait du _Journal officiel_, n du 2 mars 1871.]
+
+La construction des ballons, une fois mise en train, s'excuta avec une
+grande rapidit.
+
+Nous croyons devoir donner ici quelques dtails techniques sur la
+fabrication des arostats si peu connus gnralement dans la masse du
+public.
+
+L'toffe qui convient le mieux pour la construction d'un arostat est sans
+contredit la soie; mais la soie est d'un prix trs-lev; on la remplace
+souvent par un tissu de toile ou de coton qui, une fois verni, est
+suffisamment impermable pour contenir sans dperdition les masses de gaz
+d'clairage ou d'hydrogne qui doivent l'emplir. C'est ce qui a t fait,
+comme on l'a vu, pour les nouveaux ballons du sige.
+
+La forme donner un arostat peut tre variable; mais il est certain
+que la sphre offre de grands avantages et une incontestable supriorit,
+puisqu'elle est la figure qui offre le moins de surface sur le plus grand
+volume.
+
+Nous n'entrerons pas dans les dtails gomtriques de la coupe de
+l'toile; l'pure tant faite, supposons que nous n'avons plus qu' runir
+les fuseaux et les coudre pour former l'arostat sphrique. Cette
+couture s'excute aujourd'hui trs-facilement l'aide de la machine
+coudre, que les aronautes de profession ont d'abord voulu bannir, mais
+laquelle ils ont d bientt reconnatre une grande supriorit. M. Eugne
+Godard est rest presque seul partisan des coutures la main. Ses ballons
+taient cousus par des ouvrires.
+
+Le ballon de coton n'est pas impermable, et laisse chapper le gaz avec
+une telle rapidit qu'il ne pourrait certainement pas tre gonfl, mme au
+moyen du gaz de l'clairage, si on ne prenait soin de le vernir. Le vernis
+employ est tout simplement de l'huile de lin cuite avec de la litharge.
+On a l'habitude de l'employer chaud et de l'tendre a l'aide de tampons
+sur toute la surface intrieure et extrieure de l'arostat.
+
+Le ballon est muni sa partie suprieure d'une soupape qui est destine
+laisser chapper du gaz au gr de l'aronaute, pendant toute la dure de
+l'ascension. Les soupapes sont formes de deux clapets qui s'ouvrent, de
+l'extrieur l'intrieur, sous la traction d'une corde que l'on tire de
+la nacelle. Pour que la fermeture soit hermtique, on lute les joints avec
+un mlange de suif et de farine de lin que l'on nomme _cataplasme_. On
+voit que cet organe est trs-grossier, et qu'il serait bien facile de le
+perfectionner; mais le temps tait trop rare pendant le sige pour qu'il
+ait t possible de songer aux innovations qui ncessitent des recherches
+longues et minutieuses.
+
+La sphre d'toffe, munie de sa soupape sa partie suprieure, est
+pourvue sa partie infrieure d'une ouverture que l'on appelle
+_appendice_, et qui reste toujours bante pendant l'ascension, afin de
+permettre au gaz, dilat par suite de la diminution de pression, de
+trouver une issue. Sans cette prcaution, l'arostat pourrait clater
+par suite de la force expansive du gaz. Le ballon est recouvert dans sa
+totalit d'un vaste filet attach la soupape, et qui se termine vers la
+partie de l'appendice par trente-deux cordes qui servent y attacher la
+nacelle. Celle-ci se fixe au filet par l'intermdiaire d'un cercle de bois
+pourvu de trente-deux petites olives de bois, appeles _gabillots_,
+qui s'ajustent dans les boucles faonnes la partie infrieure des
+trente-deux cordes du filet. Huit autres gabillots permettent d'attacher
+la nacelle au cercle par les cordes dont elle est munie. Le cercle
+que nous venons de dcrire est un des organes les plus essentiels de
+l'arostat, il est rgulirement fix au filet et sert de point d'attache
+ l'ancre, qui est l'engin d'arrt la descente. Il rpartit uniformment
+les tractions, et donne tout l'appareil une grande lasticit.
+
+La nacelle est confectionne en osier souple, flexible. C'est
+incontestablement la meilleure substance employer pour construire un
+esquif propre supporter des chocs, des tranages, sans se dtriorer
+et sans blesser les touristes ariens qui s'y sont confis. On tresse un
+vritable panier d'osier avec les huit cordes d'attache, qui passent par
+le plancher de la nacelle et en font, pour ainsi dire, partie intgrante.
+Deux banquettes permettent aux aronautes de s'asseoir commodment.
+
+Le ballon, tel que nous venons de le dcrire, est prt gravir l'espace
+quand il est gonfl de gaz de l'clairage. En effet, ce gaz a une densit
+de 0gr.650, c'est--dire qu'un mtre cube dans l'air aura une force
+ascensionnelle de 730 grammes environ. Les ballons du sige ont 2,000
+mtres cubes, ils auront donc une force ascensionnelle de 1,460
+kilogrammes. L'toffe, le filet et la nacelle runis ne psent gure
+plus de 500 kilogrammes; il nous reste 960 kilogrammes pour le poids des
+voyageurs, du sable de lest et des organes d'arrt.
+
+Quand un ballon s'lve, il tend bientt se mettre en quilibre, il a
+perdu une certaine quantit de gaz par l'appendice; il en perd constamment
+de petites quantits, si, comme il arrive souvent, il n'est pas
+parfaitement impermable; en outre, il se refroidit, et le gaz, se
+contractant, est encore priv d'une partie de sa force ascensionnelle.
+Livr lui-mme, le ballon, aprs avoir atteint le sommet de sa course,
+tendrait immdiatement redescendre et ne tarderait pas revenir
+terre. Pour empcher cette descente, l'aronaute allge sa nacelle; il
+jette par-dessus bord un corps pesant qu'on appelle le _lest_, et qui se
+compose de sable tamis. Ce sable forme un nuage floconneux qui ne tombe
+terre que lentement et sous forme de grains imperceptibles, incapables de
+causer le moindre dgt, comme cela ne manquerait pas d'arriver si l'on
+jetait du haut des airs des pierres ou des corps non diviss.
+
+Pour que la description de l'arostat soit complte, il faut encore que
+nous parlions des organes d'arrt, dont on doit se munir pour assurer le
+retour terre. L'aronaute emporte bord une ancre vase, non pas
+une ancre de marine qui ne mordrait pas dans les champs, mais un engin
+confectionn pour les ascensions arostatiques. On pourrait encore se
+munir d'un grappin six branches, qui est mme prfrable l'ancre, au
+dire de quelques vieux marins de l'atmosphre. Enfin, il est indispensable
+de ne pas oublier le _guide-rope_, un des engins essentiels du ballon.
+Qu'est-ce que le guide-rope? C'est tout simplement une corde de 150 mtres
+de long, qui s'attache au cercle et que l'on laisse pendre dans l'espace.
+En l'air, elle n'est d'aucun usage; mais il n'en est pas de mme au retour
+ terre. D'abord, si l'aronaute touche terre, il sait qu'il est 150
+mtres du sol, puisqu'il connat la longueur de sa corde, et quand il
+revient des hautes rgions, l'oeil le plus expert ne sait gure apprcier
+les distances. Ce sera donc un vritable guide, d'o le nom qui lui a
+t donn, _rope_, voulant dire cble en anglais. En outre, si le ballon
+descend, le guide-rope va successivement toucher terre dans toute sa
+longueur, et il dlestera l'arostat, en amortissant le premier choc.
+Cette corde agit donc encore comme un vritable ressort qui empche
+le retour vers le sol d'tre trop brusque. Si l'ancre ne mord pas
+immdiatement, le guide-rope sera tran la remorque du ballon; mais
+il tendra l'arrter; car il produira contre le sol une rsistance de
+frottement considrable; il pourra mme s'enrouler autour d'un obstacle,
+d'un arbre, d'un poteau, et enfin offrir prise aux braves paysans qui ne
+manquent pas de venir en aide aux ballons quand ils le peuvent.
+Cette simple corde qui pend aprs le cercle est donc d'une utilit
+extraordinaire; c'est l'illustre aronaute anglais Green que revient
+l'honneur de l'avoir employe le premier. L'invention, direz-vous, est
+bien simple. Sans doute, mais personne n'y avait song avant lui, et vous
+et moi, peut-tre, ne penserions pas au guide-rope sans le vieux Green.
+
+L'armement ainsi opr est peu prs complet; il ne faut pas oublier de
+mettre dans les bottes de la nacelle un bon couteau, quelques cordelettes,
+des couvertures, et des vivres froids; quelques bonnes bouteilles de vin,
+un carafon d'eau-de-vie, ne sont pas non plus ddaigner, car l'air des
+nuages donne un apptit d'enfer.
+
+Pour connatre sa route dans l'air, l'aronaute emporte une boussole; s'il
+voit la terre, il reconnat le sillage trac par le ballon et l'aiguille
+aimante lui donne sa route. Le baromtre indique enfin avec une grande
+prcision les altitudes au-dessus du niveau de la mer.
+
+Les constructeurs arostatiques du sige de Paris fabriqurent environ
+soixante ballons de 2,000 mtres cubes. L'installation de M. Eugne Godard
+ la gare d'Orlans offrait un aspect merveilleux. D'un ct des femmes
+cousaient les fuseaux du ballon, de l'autre des marins confectionnaient
+les filets. Ailleurs enfin, le vernis s'talait sur les arostats cousus.
+
+Au milieu de la gare, quelques ballons gonfls d'air schaient leur couche
+de vernis. Ils dominaient le sol comme le dos immense de ces ctacs qui
+forment des les flottantes au milieu de l'Ocan.
+
+Les arostats de M. Godard taient ctes bicolores bleues et rouges, ou
+jaunes. Ceux de MM. Yon et Camille d'Artois taient blancs. Cette couleur
+est la meilleure sans contredit, car elle reflte, au lieu de les
+absorber, les rayons lumineux. Un ballon blanc doit tre moins sensible
+aux dilatations et aux contractions brusques qu'un arostat color.
+
+
+L'ASCENSION.
+
+MM. Eugne Godard, Camille d'Artois et Yon taient chargs de trouver des
+aronautes destins s'lever dans les ballons-poste. Les braves marins
+jourent ici un rle trs-important, car sur soixante-quatre ballons, il
+y en eut trente qui furent conduits dans les airs par nos loups de mer,
+transforms en _loups ariens_.
+
+On donnait quelques leons prliminaires aux novices, mais quelles leons!
+Une nacelle tait pendue une des poutres de fer de la gare, l'lve y
+grimpait et criait le lchez tout. Mais il va sans dire qu'il restait en
+place. On lui faisait jeter du lest et tirer une corde de soupape. Puis il
+lanait son ancre et simulait l'atterrissage. Singulier apprentissage qui
+rappelle les leons de natation calle sche.
+
+Le jour de l'ascension dsign, les passagers arrivaient au lieu du
+dpart, et remettaient leurs destine entre les mains de l'apprenti
+aronaute. Ils s'levaient dans les airs quelquefois par une nuit noire,
+marchant l'inconnu. Ma foi, quand on a pratiqu les ballons, qu'on a
+souvent gravi les hautes rgions de l'air, on ne peut s'empcher d'admirer
+le courage et le dvouement de ces hardis explorateurs. Ici le mot
+dvouement n'est pas exagr, car les aronautes sont partis de Paris en
+ballon pour une somme insignifiante, quelques-uns ne recevaient comme
+gratification pcuniaire que deux cents francs peine. Je n'oublierai
+jamais la stupfaction d'un Anglais que j'ai vu Tours et qui me disait:
+
+--O monsieur! comme on doit vous payer pour entreprendre de tels voyages!
+Une ascension faite au-dessus des Prussiens, cela vaut deux mille livres
+sterling.
+
+--Je ne sais ce que cela vaut, monsieur. Mais en France ces choses-l ne
+se font pas, ou se font pour rien.
+
+Le brave Anglais n'a pas cru un mot de ce que je lui disais.
+
+--Cela vaut cinquante mille francs, rptait-il.
+
+Au moment du dpart d'un ballon-poste, MM. Bechet, sous-directeur des
+postes, ou Chassinat, directeur des postes de la Seine, apportaient les
+ballots de lettres et les dpches. Enfin M. Herv-Mangon, avec un zle
+bien louable, donnait les renseignements mtorologiques sur la direction
+du vent, son intensit, etc. MM. Bechet, Chassinat et Herv-Mangon ont
+pass le temps du sige se lever trois heures du matin, ou une
+heure, pour assister aux dparts; la part qu'ils ont prise la poste
+arienne ne sera pas oublie: mais que de drangements inutiles, que de
+peine perdue! Souvent le vent n'tait pas assez vif, on ne pouvait pas
+partir; ou il tait trop violent, et au dernier moment l'arostat volait
+en clats.
+
+L'organisation du service des ballons-poste a t en dfinitive cre avec
+la plus grande rgularit, la plus remarquable prcision. Cette
+cration restera un vrai titre de gloire pour M. Rampont et pour les
+administrateurs de la poste franaise.
+
+Dans les circonstances graves, M.E. Picard donnait lui-mme des
+recommandations aux aronautes. Car quelques ballons avaient porter hors
+Paris les nouvelles les plus importantes que les Prussiens ne pouvaient
+pas intercepter au-dessus des nuages.
+
+Continuons prsent l'numration des voyages ariens en nous fixant sur
+ceux qui offrent le plus d'intrt.
+
+
+DPARTS DE BALLONS EN OCTOBRE 1870.
+
+VOYAGE DE H. GAMBETTA.
+
+5e et 6e Ascensions. _7 octobre_.
+
+1 L'_Armand Barbs_, 1,200 mt. cubes. Aronaute, J. Trichet; passagers,
+MM. Gambetta et Spuller.
+
+2 _Le George Sand_, 1,200 mt. cubes. Aronaute, J. Revilliod; passagers,
+deux Amricains et un sous-prfet.
+
+Le double dpart de l'_Armand Barbs_ et du _George Sand_ s'est effectu
+dans des conditions assez dramatiques, comme l'ont racont les journaux
+de Paris. Nous cdons la parole au _Gaulois_ du 7 octobre qui a donn des
+dtails curieux sur ces mmorables ascensions:
+
+Une foule norme attendait ce matin, sur la place Saint-Pierre
+Montmartre, le dpart des ballons l'_Armand Barbs_ et le _George Sand_,
+ce n'tait pas un vain sentiment de curiosit qui excitait l'avide anxit
+de cette population; on venait d'apprendre que chacun de ces arostats
+emportait des voyageurs entreprenant courageusement ce prilleux voyage
+avec d'importantes missions.
+
+Dans la nacelle de l'_Armand Barbs_, conduit par M. Trichet, prirent
+place Gambetta et son secrtaire Spuller; dans celle du _George Sand_,
+dirig par M. Revilliod, montrent MM. May et Raynold, citoyens
+amricains, chargs d'une mission spciale pour le gouvernement de la
+dfense, et un sous-prfet.
+
+On remarquait dans l'enceinte Charles et Louis Blanc, MM. Rampont et
+Charles Ferry, et le colonel Husquin.
+
+MM. Nadar, Dartois, et Yon dirigeaient, avec l'autorit et l'entrain
+qu'on leur connat, le double dpart.
+
+Les dernires poignes de main changes au milieu de l'motion gnrale,
+au cri de lchez tout! les deux ballons s'levrent majestueusement.
+
+Il tait onze heures dix minutes.
+
+Une immense clameur de: Vive la Rpublique! retentit sur la place et
+sur la butte; les hardis voyageurs agitaient leurs chapeaux et leurs voix
+rptaient comme un cho lointain le cri de la foule.
+
+Par une illusion d'optique, lorsque les ballons franchirent la butte
+Montmartre, ils se dirigeaient vers le nord-est, l'on crut qu'ils
+descendaient et allaient chouer dans la plaine. La foule dsespre,
+anxieuse, tumultueuse, escalada la butte. Les factionnaires marins eurent
+toutes les peines du monde la retenir: il fallut qu'elle vit les
+deux ballons continuer leur route pousss par un vent qui (d'aprs les
+observations faites) filait dix lieues l'heure.
+
+On attend impatiemment le retour des pigeons voyageurs qui nous diront o
+les deux arostats ont atterri.
+
+Le _Moniteur universel_ du 10 octobre (dition de Tours) peut aujourd'hui
+satisfaire la curiosit de ceux qui n'ont qu'une vague connaissance des
+pripties du voyage de M. Gambetta. Pousss par un vent trs-faible, dit
+ce journal, les deux arostats ont laiss Saint-Denis sur la droite; mais
+ peine avaient-ils dpass la ligne des forts, qu'ils ont t assaillis
+par une fusillade partie des avant-postes prussiens; quelques coups de
+canon ont t aussi tirs sur eux. Les ballons se trouvaient alors la
+hauteur de 600 mtres, et les voyageurs ariens ont entendu siffler les
+balles autour d'eux; ils se sont alors levs une altitude qui les a mis
+hors d'atteinte; mais, par suite de quelque accident ou de quelque fausse
+manoeuvre, le ballon qui portait le ministre de l'intrieur s'est mis
+descendre rapidement, et il est venu prendre terre dans un champ travers
+quelques heures avant par des rgiments ennemis, et une faible distance
+d'un poste allemand. En jetant du lest, il s'est relev, et a continu sa
+route. Il n'tait qu' deux cents mtres de hauteur lorsque, vers Creil,
+il a reu une nouvelle fusillade, dirige sur lui par des soldats
+wurtembergeois. En ce moment, le danger tait grand; heureusement les
+soldats ennemis avaient leurs armes en faisceau; avant qu'ils les eussent
+saisies, le ballon, allg de son lest, remontait huit cents mtres;
+les balles ne l'ont pas plus atteint que la premire fois, mais elles ont
+pass bien prs des voyageurs, et M. Gambetta a eu mme la main effleure
+par un projectile.
+
+L'_Armand Barbs_ n'tait pas au terme de ses aventures.
+
+Manquant de lest, il ne se maintint pas une lvation suffisante; il
+fut encore expos une salve de coups de fusils partie d'un campement
+prussien, plac sur la lisire d'un bois, et alla, en passant par dessus
+la fort, s'accrocher aux plus hautes branches d'un chne o il resta
+suspendu; des paysans accoururent, et, avec leur aide, les voyageurs
+purent prendre terre, prs de Montdidier, 3 heures moins un quart.
+Un propritaire du voisinage passait avec sa voiture, il s'empressa de
+l'offrir M. Gambetta et ses compagnons, qui eurent bientt atteint
+Montdidier, et se dirigrent sur Amiens. Ils y arrivrent dans la soire
+et y passrent la nuit.
+
+Le voyage du second ballon a t marqu par moins de pripties. Aprs
+avoir essuy la premire fusillade, il a pu se maintenir une assez
+grande hauteur pour viter un nouveau danger de ce genre; il est all
+descendre, 4 heures, Crmery prs de Roye, dont les habitants ont
+trs-bien accueilli les voyageurs. M. Bertin, fabricant de sucre et maire
+de Roye, a donn l'hospitalit pour la nuit l'aronaute; son adjoint a
+log chez lui les deux Amricains.
+
+Le lendemain, samedi, l'quipage du second ballon rejoignait celui du
+premier Amiens, et l'on partait ensuite de cette ville midi. A Rouen,
+o l'on arriva ensuite, M. Gambetta fut reu par la garde nationale, et
+pronona un discours qui excita l'enthousiasme. De Rouen, M. le ministre
+et ses compagnons de route se dirigrent sur le Mans; ils y couchrent, et
+en partirent le lendemain, dimanche, 10 heures et demie[10].
+
+[Note 10: Le 10 octobre on lisait dans le _Journal officiel_
+de Paris: Le gouvernement a reu ce soir une dpche ainsi conue:
+Montdidier (Somme), 8 heures du soir. Arrive aprs accident en fort
+ Epineuse. Ballon dgonfl. Nous avons pu chapper aux tirailleurs
+prussiens, et grce au maire d'Epineuse, venir ici, d'o nous partons dans
+une heure pour Amiens, d'o voie ferre jusqu'au Mans et Tours. Les
+lignes prussiennes s'arrtent Clermont, Compigne et Breteuil dans
+l'Oise. Pas de Prussiens dans la Somme. De toutes parts on se lve en
+masse. Le gouvernement de la dfense nationale est partout acclam.
+
+Cette dpche avait t apporte par un joli pigeon gris, compagnon de
+voyage arien du ministre de l'intrieur.--On l'appella depuis Gambetta.]
+
+7e Ascension. _12 octobre_.--Le ballon _le Washington_ (2,000 mt.
+cub.), conduit par M. Bertaux, reoit dans sa nacelle M. Van Roosebecke,
+propritaire de pigeons, et M. Lefebvre, consul de Vienne.--Il porte en
+outre 300 kilogr. de dpches et 25 pigeons. L'arostat part de la gare
+d'Orlans 8 heures 30 du soir et tombe 11 heures 30 prs de Cambrai.
+
+A la descente, le vent est assez violent, l'aronaute M. Bertaux, en
+jetant l'ancre, tombe de la nacelle et fait une chute terrible dans un
+champ de betteraves. MM. Van Roosebecke et Lefebvre sont emports dans la
+nacelle avec une violence extrme, ils subissent un tranage prilleux,
+mais le ballon se dchire et s'arrte; les voyageurs en sont quittes pour
+l'motion.
+
+Quant M. Bertaux, il tait dj malade, poitrinaire en sortant de Paris.
+Il a fait partie, d'Orlans au Mans, comme nous l'avons racont, de la
+compagnie des arostiers militaires. Il a trouv la mort, en revenant
+ Paris aprs l'armistice. C'tait un jeune homme plein d'avenir;
+littrateur et pote, il avait compos plusieurs volumes de posies, il
+s'tait lanc avec passion dans les aventures de la navigation arienne.
+
+
+8e Ascension. _12 octobre_.--Le _Louis Blanc_, 1,200 mt. cub.,
+conduit par M. Farcot, mcanicien, part 9 heures du matin, de
+Montmartre. Passager: M. Tracelet, propritaire de pigeons.--Poids des
+dpches, 125 kilogr. Nombre de pigeons, 8.
+
+L'arostat descend midi 30 Beclerc dans le Hainaut (Belgique).
+
+
+9e et 10e Ascensions. _14 octobre_.
+
+1 Le _G. Cavaignac_, 2,000
+mt. cub., dirig par M. Godard pre, reoit dans sa nacelle M. de Kratry
+et deux passagers, 710 kilogr. de dpches et 6 pigeons. Il s'lve de
+la gare d'Orlans 10 heures 15 minutes et descend 3 heures de
+l'aprs-midi Brillon (Meuse).
+
+Le retour terre s'est excut avec une prcipitation regrettable. La
+nacelle reoit un choc des plus violents; M. de Kratry a la tte blesse
+par le cercle qui le frappe, et une jambe contusionne.
+
+2 Le _Jean-Bart_, 2,000 mt. cub., qu'on a appel aussi le _Guillaume
+Tell_ et le _Christophe Colomb_. Aronaute, Albert Tissandier. Passagers,
+MM. Ranc et Ferrand.
+
+Il y a eu entre le quatrime voyage et le cinquime, un intervalle de
+plusieurs jours, o les tentatives d'ascension ont presque toujours
+avort. M. Albert Tissandier devait partir le 3 octobre. A 8 heures du
+matin, il se rend l'usine de Vaugirard. Le _ballon Imprial_ a t
+rpar, il est gonfl, mais il fuit sensiblement. D'ailleurs l'air est
+d'un calme absolu. MM. Herv-Mangon, Rampont et Chassinat, dcident qu'il
+est prudent de remettre le dpart.
+
+Le lendemain, 5 heures du matin, MM. Tissandier et Herv-Mangon
+s'aperoivent que le ballon est presque dgonfl. L'empire n'aura mme pas
+laiss la France un ballon en bon tat!
+
+On retarde l'ascension. Jusqu'au 7 octobre, les tentatives de dpart
+sont vaines. Ce jour-l MM. Gambetta et Spuller s'lvent de la place
+Saint-Pierre.
+
+M.A. Tissandier est remis au 12 octobre. Il se rend la gare d'Orlans
+6 heures du matin. On gonfle un magnifique ballon de 2,000 m. cub. o il
+va partir.--Une rafale survient et met l'arostat en pices.--Enfin le
+voyage peut s'excuter le 14 octobre.
+
+11e et 12e Ascensions. _16 octobre_.
+
+1 Le _Jules Favre_ (1,200 mt. cub.). Aronaute, L. Godard
+jeune.--Passagers: MM. Malapert, Ribaut et Bot.
+Dpches: 195k. Pigeons: 6.
+L'arostat quitte la gare d'Orlans 7h. 20m., il descend
+Foix-Chapelle (Belgique) midi 20.
+
+2 Le _Lafayette_, (2,000 mt. cub.).--Aronaute: M. Labadie,
+marin.--Passagers: MM. Daru et Barthlemy.
+Dpches: 270k. Pigeons: 4.
+Dpart, gare d'Orlans 9h. 50m.
+Arrive: Dinant (Belgique) 2h. 45s.
+
+A la descente le ballon est emport par un vent violent; le marin Labadie
+coupe toutes les cordes de la nacelle, et le ballon s'chappe seul. Les
+voyageurs restent assis terre dans leur panier devenu immobile comme un
+berceau.--Ce procd n'est pas trs-arostatique, mais il a russi. Tant
+mieux pour les passagers.
+
+Labadie est le premier marin qui ait quitt Paris en ballon. On ne saurait
+trop admirer le courage, l'intrpidit de ces braves matelots, qui n'ayant
+jamais vu un ballon osaient se risquer dans les flots invisibles de
+l'air.--Deux de ces praticiens improviss ont trouv la mort dans ces
+voyages prilleux. On peut dire qu'il est tonnant que des ballons
+conduits par des mains inexprimentes n'aient pas donn lieu plus
+d'accidents. Aprs l'exemple des ballons du sige, arrivs presque tous
+bon port, on ne rencontrera plus, esprons-le, tant d'esprits craintifs,
+qui se figurent qu'il faut crire son testament avant de monter dans la
+nacelle arienne. Le chemin de fer est tout aussi dangereux que le ballon.
+
+13e Ascension. _18 octobre_.--Le _Victor Hugo_ (1,200 mt.
+cub.).--Aronaute: Nadal.--Pas de passager.
+Dpches: 440 k. Pigeons: 6.
+Dpart: Jardin des Tuileries, 11h. 45m.
+Arrive: prs Bar-le-Duc (Meuse), 5h. 30s.
+
+En quittant terre l'aronaute a cri: Vive la Rpublique dmocratique et
+sociale! Plus tard, il s'est mis au service de la Commune comme arostier
+militaire.
+
+14e Ascension. _19 octobre_.--La _Rpublique universelle,_ dsign
+aussi sous le nom de: _Jean Bart_ par quelques journaux (2,000 mt. cub.).
+Aronaute: Jossec, marin.--Passagers: Dubost, secrtaire de M. de Kratry,
+et Gaston Prunires.
+Dpches: 305k. Pigeons: 6.
+Dpart: gare d'Orlans, 9h. 10m.
+Arrive: prs Mzires (Ardennes), 11h. 20m.
+
+Le ballon est descendu au-dessus des arbres de la fort des Ardennes o il
+a t mis en pices.
+
+15e Ascension. _22 octobre_.--Le _Garibaldi_ (2,000 mt. cub.).
+Aronaute: Iglsia, mcanicien, ancien homme d'quipe du grand ballon
+captif de Londres.--Passager: de Jouvencel, ancien dput.
+Dpches: 450k. Pigeons: 6.
+Dpart: jardin des Tuileries, 11h. 30m.
+Arrive: Quincy-Segy (Hollande), 1h. 30s.
+
+16e Ascension. _25 octobre,_--Le _Montgolfier_ (2,000 mt. cub.).
+Aronaute: Herv, marin. Passagers: MM. le Bouedec et colonel Lapierre,
+Dpches: 390k. Pigeons: 2.
+Dpart: gare d'Orlans, 8 h. 30m.
+Arrive: Holigenberg (Hollande), midi 30.
+
+
+CAPTURE DU BALLON LA BRETAGNE.
+
+17e et 18e Ascensions. _27 octobre_.--1 Le _Vauban_ (1,200 mt.
+cub.). Aronaute: Guillaume, marin.--Passagers: Reitlinger, photographe;
+Cassiers, propritaire de pigeons.
+Dpches: 270k. Pigeons: 23.
+Dpart: gare d'Orlans, 9h. m.
+Arrive: Vignoles (Meuse), 1h. s.
+
+2 _La Bretagne_ (2,000 mt. cub.), appartenant une entreprise
+particulire.
+Aronaute: Cuzon.--Passagers: MM. Woerth, Manceau et Hudin.
+Dpart: usine gaz, la Villette, midi.
+Arrive: Verdun (Meuse), 3h. s.
+
+La _Bretagne_ et le _Vauban_ sont, comme on le voit, partis le mme jour.
+Le premier de ces ballons tait destin tomber entre les mains des
+Prussiens. Il allait commencer la srie des catastrophes ariennes. Nous
+laisserons M. de Fonvielle, qui a pu se procurer des dtails sur ces
+voyages, en raconter les mouvantes pripties.
+
+Le 27 octobre est un jour fatal la Rpublique; car c'est alors que Metz
+capitula, et que l'arme cernant Bazaine put se rendre autour de Paris
+pour prendre une part active tant l'investissement de la capitale
+qu' la dfaite des armes de secours. Au point de vue aronautique, le
+rsultat ne fut gure meilleur.
+
+Le _Vauban_ fut le plus heureux des deux ballons; cependant il alla
+tomber prs de Verdun, dans un district occup par les Prussiens. M.
+Reitlinger, que j'ai vu Londres, m'a dit qu'il ne s'en serait pas
+tir sans sa connaissance de la langue allemande, qu'il manie comme le
+franais, ce qui n'a rien d'tonnant, puisqu'il est Bavarois de naissance.
+
+Le marchand de pigeons fut grivement bless dans le tranage. Mais les
+pripties du _Vauban_ ne sont rien auprs de celles de la _Bretagne_, que
+M. Manceau nous a racontes et qui nous serviront faire comprendre la
+manire dont certaines ascensions ont t conduites.
+
+Au moment du dpart, le vent poussait le ballon vers le nord-est avec une
+certaine stabilit, car la _Bretagne_ et le _Vauban_ ne sont descendus
+qu' quelques kilomtres l'un de l'autre, quoique partis trois heures de
+diffrence de temps.
+
+Aprs tre rest deux heures naviguer dans une direction qui n'avait
+rien de bien attrayant, M. Cuzon eut envie de descendre. Malgr les
+protestations de M. Manceau, il donna deux coups de soupape, et le
+ballon ne tarda point se rapprocher de la surface de la terre... terre
+inhospitalire s'il en fut; car les voyageurs ariens furent reus par
+une vive mousqueterie. Ils taient tombs au milieu d'un tas de Prussiens
+qu'ils n'avaient pas vus, quoiqu'ils eussent huit yeux et des lunettes
+ bord! Mais comme on tait prs de terre, au-dessus d'une prairie, M.
+Woerth s'lance de la nacelle, contrairement aux rgles de la discipline
+et de la solidarit.
+
+Il tombe au milieu des ennemis, auxquels il fait signe en agitant un
+mouchoir blanc au dessus de sa tte. On lui fait grce de la vie, et on
+l'entrane en prison.
+
+Malgr ses pressantes rclamations, celles de sa famille et celles de son
+gouvernement, car il est sujet anglais, il est retenu jusqu' la fin de la
+guerre. La captivit de M. Woerth a fait beaucoup de bruit en Angleterre,
+et, en effet, cette circonstance est une de celles dans lesquelles le
+gouvernement britannique a le mieux montr combien il tait mprisable et
+lche.
+
+Le ballon, allg du poids de ce dserteur, se redressa avec rapidit; il
+aurait remont une grande hauteur si M. Cuzon n'avait donn de nouveaux
+coups de soupape. Le ballon ne tarda point redescendre. Quand M. Guzon
+et M. Hudin se voient porte, ils se htent de sauter terre, laissant
+dans la nacelle M. Manceau, qui est entran avec la rapidit d'une flche
+dans la rgion des nuages. Il ne tarde point pntrer dans une zone o
+rgne une pluie abondante. Il prouve un froid intense; le sang lui sort
+par les oreilles.... Il a le sangfroid de tirer de toute sa force la
+corde, et il retombe avec rapidit. Bientt il arrive une prairie; mais,
+entran par l'exemple, il saute. Il a mal calcul la hauteur: il tombe
+de quarante pieds de haut et se casse la jambe. Le ballon rebondit et
+redescend; il s'aplatit quelque distance.
+
+Le malheureux Manceau souffre horriblement, il patauge en plein marcage,
+au milieu des tnbres, car la nuit est venue. Il se trane pniblement
+moiti nageant, moiti quatre pattes, vers un endroit o il aperoit
+de la lumire.... Ce sont des paysans, mais en le voyant sortir de
+l'obscurit, ces brutes veulent le mettre en pices. Le cur du village
+arrive et le sauve. On le transporte dans une cabane; on le couche; on le
+soigne, et le cur commande une escouade de paysans, qui va la recherche
+du ballon pour sauver les dpches. La nuit mme, le cur part charg de
+ce prcieux fardeau... et bien lui en prit, car pendant qu'il partait, un
+lche, un Judas, un tratre allait Corny, au quartier gnral du prince
+Frdric-Charles, prvenir de ce qui tait arriv quelques kilomtres de
+Metz!
+
+Le lendemain matin, des hommes du 4e uhlans viennent enlever Manceau. Ces
+misrables l'obligent, coups de crosse de fusil, se traner, malgr sa
+blessure. On le mne ainsi Mayence, o il arrive dans un tat affreux.
+Pour le gurir, on le jette dans un cachot o l'on oublie pendant deux
+jours de lui donner manger. Puis on le fait paratre devant le gnral
+qui procde son interrogatoire. Le malheureux tait fusill s'il n'avait
+eu dans sa poche un contrat d'association prouvant qu'il tait simple
+ngociant.
+
+Les Prussiens ont fini par s'humaniser, on a donn Manceau des clisses
+pour gurir sa jambe casse, et au lieu de le garder en prison, on l'a
+intern dans la ville. De plus, M. le comte de Bismark, toujours galant,
+a daign faire prvenir Mme Manceau de la captivit de son mari, tomb
+vivant entre les mains des Prussiens et actuellement dtenu dans la
+forteresse de Mayence.
+
+M. Manceau est de retour Paris, consol de ses msaventures et
+parfaitement guri de sa blessure[11].
+
+[Note 11: La _Libert_, 19 mars, 1871.]
+
+
+19e Ascension. _29 octobre_.--Le _Colonel Charras_ (2,000m. cub.).
+Aronaute: Gilles.--Pas de passager.
+Dpches: 460kil. Pigeons: 6.
+Dpart: gare du Nord, midi.
+Arrive: Montigny (Haute-Marne), 5h. soir.
+
+Une plaisante histoire que raconte M. Gilles pendant ses voyages durant le
+sige:
+
+M. Steenackers, au mois de dcembre, l'envoie, avec l'arostat _Colonel
+Charras_, Lyon, dans le cas d'un investissement de la ville.
+
+Dans le trajet, un prfet a reu la dpche suivante:
+
+Gilles, aronaute, arrive avec Colonel Charras.
+
+Le prfet, un peu naf, comme on va le voir, se prsente l'arrive du
+train: il trouve M. Gilles, et lui dit:
+
+--Vous tes seul, monsieur, o est le colonel Charras?
+
+--Il est l, dans le fourgon.
+
+--Pourquoi ne le faites-vous pas descendre?
+
+--Je ne peux pas, monsieur, il pse 100 kilogrammes!
+
+M. le prfet, le Pire devait tre de vos amis!
+
+
+ASCENSIONS DE NOVEMBRE 1870.
+
+20e Ascension. _2 novembre_,--Le _Fulton_ (2,000m. cub.).
+Aronaute: Le Gloennec, marin.--Passager: M. Czanne, ingnieur.
+Dpches: 250 kil. Pigeons: 6.
+Dpart: gare d'Orlans, 8h. 30m.
+Arrive: prs d'Angers (Maine-et-Loire), 2h. 30 soir.
+
+Le marin le Gloennec, huit jours aprs son arrive Tours, est mort d'une
+fluxion de poitrine. Ses funrailles ont t imposantes. Les aronautes
+prsents Tours, et les dlgus des membres du gouvernement ont suivi
+jusqu'au cimetire le corps du jeune et courageux marin.
+
+DEUXIME BALLON PRISONNIER.
+
+21e et 22e Ascensions. _4 novembre_.--1 Le _Ferdinand Flocon_
+(2,000 mt. cub.). Aronaute: Vidal.--Passager: Lemercier de Janvelle.
+Dpches: 130 kil. Pigeons: 6.
+Dpart: gare du Nord, 9h. m.
+Arrive: prs Chteaubriant (Loire-Infrieure), 3h. 45 soir.
+
+2 Le _Galile_ (2,000 mt. cub.). Aronaute: Husson, marin.--Passager: M.
+Etienne Antonin.
+Dpches: 420 kil. Pas de pigeons.
+Dpart: gare du Nord, 2h. soir.
+Arrive: prs Chartres (Eure-et-Loir), 6h. s.
+
+Le _Galile_ a t pris par les Prussiens, qui se sont empars de
+l'aronaute et des dpches. Le passager M. Etienne Antonin a pu
+s'chapper des ennemis.
+
+23e Ascension. _6 novembre_.--La _Ville de Chteaudun_ (2,000 mt.
+cub.). Aronaute: Bosc, ngociant.--Pas de passager.
+Dpches: 455 kil. Pigeons: 6.
+Dpart: gare du Nord, 9h. 45m.
+Arrive: Reclainville, prs Voives, 5h. s.
+
+Le lendemain du dpart de ce ballon, on recevait, par pigeon, la dpche
+suivante de l'aronaute:
+
+Prussiens tir sur ballon jusqu' deux heures et demie sans me toucher.
+Descente heureuse Reclainville, cinq heures et demie soir. Remis
+toutes dpches bureau Voives. Dirig sur Vendme o je suis arriv
+neuf heures du matin. Transmis immdiatement par tlgraphe dpches
+officielles destination. Prussiens Orlans, Chartres. Quartier
+gnral, Patay. Bonne garde faite par nos troupes et francs-tireurs avec
+artillerie. L'ennemi vient rquisitionner Chteaudun tous les jours.
+Repouss de cette ville par francs-tireurs, qui ont fait quarante tus et
+autant de prisonniers. Ballon mont par un marin et un voyageur a t pris
+par les Prussiens qui ont fait tout prisonnier.
+
+24e Ascension. _8 novembre_.--La _Gironde_ (2,000 m. cub.).
+Aronaute: Gallay, marin.--Passagers: MM. Herbaut, Gambs et Barry.
+Dpches: 60 kil.
+Dpart: gare d'Orlans, 8h. 20 matin.
+Arrive: Granville (Eure), 3h. 40 soir.
+
+
+TROISIME BALLON PRISONNIER.
+
+25e et 26e Ascensions. _12 novembre_. 1 Le _Daguerre_ (2,000 mt.
+cub.). Aronaute: Jubert, marin.--Passagers: MM. Pierrou, ingnieur, et
+Nobcourt, propritaire de pigeons.
+Dpches: 260 kil. Pigeons: 30.
+Dpart: gare d'Orlans, 9h. 45 matin.
+Arrive: Ferrires (Seine-et-Marne).
+
+2 Le _Niepce_ (2,000 mt. cub.). Aronaute: Pugano, marin.--Passagers:
+MM. Dagron, Fernique, Poisot et Gnochi.
+Dpart: gare d'Orlans, 9h. 15 matin.
+Arrive: Vitry (Seine-et-Marne), 2h. 30 soir.
+
+Cet arostat emportait des appareils de photographie qui ont servi la
+prparation des dpches attaches aux pigeons voyageurs.
+
+La descente s'est opre non loin des Prussiens, et le sauvetage des
+caisses d'appareil n'a pas dur moins de huit jours.
+
+Le _Niepce_ et le _Daguerre_, partis le mme jour, ont tous deux couru
+de grandes pripties. Le premier ballon, descendu Ferrires, a t
+poursuivi par les Prussiens et fait prisonnier.
+
+Les deux ballons ont fait route ensemble au-dessus des nuages. Les
+voyageurs des deux nacelles ont pu changer des signaux dans les airs. Les
+passagers du _Niepce_ ont vu le _Daguerre_ atterrir; ils ont aperu les
+Prussiens qui se jetaient sa rencontre pour s'en emparer!
+
+
+II
+
+
+Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages
+ariens.--Voyage extraordinaire de Paris en Norwge.--Descente
+Belle-Isle-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du sige.
+
+Trois ballons venaient d'tre capturs dans un espace de temps
+trs-restreint: on se demandait si la poste arienne n'allait pas
+rencontrer des obstacles imprvus qu'il fallait tout prix surmonter pour
+viter de nouvelles captures, pour sauvegarder les aronautes, ces uniques
+messagers de Paris assig. On venait d'apprendre que les Prussiens,
+consterns de voir les courriers de l'air dfier leurs armes feu, passer
+si librement quelques milliers de mtres au-dessus de leurs lignes
+d'investissement, tudiaient srieusement les moyens d'arrter les trop
+audacieux ballons. L'illustre Krupp construisit un engin spcial destin
+ atteindre les esquifs de l'air, admirable canon dont on attendait
+merveille. Ce _gun balloon_ fut promen triomphalement dans les rues
+de Versailles; c'tait une longue bouche feu mobile autour d'un axe,
+ressemblant bien plus un tlescope qu' un canon. Les soldats de Bismark
+disaient tout haut qu'ils allaient abattre les arostats comme des
+perdrix, mais le grand canon destin la chasse aux ballons fit plus de
+bruit que de besogne. L'ennemi organisa bientt un systme d'observations
+rgulires. Quand un ballon sortait de Paris, des sentinelles examinaient
+la route qu'il suivait, et, par le tlgraphe, prvenaient les postes
+prussiens situs dans la ligne probable du voyage. Des uhlans, prvenus
+ temps, couraient la tte en l'air, l'oeil braqu dans le ciel et
+s'efforaient d'arriver au moment de la descente.
+
+Il fut dcid Paris que les ascensions se feraient la nuit, au milieu
+des tnbres. Les ballons, disait-on, vont partir minuit, ils seront
+cachs tout regard humain, en planant dans l'obscurit du ciel.
+
+Mais en vitant ainsi le pril de la capture, on courait vers d'immenses
+et nombreux dangers, comme nous allons essayer de le dmontrer.
+
+En effet, rien de plus important en ballon, surtout quand on doit viter
+les surprises d'un ennemi dangereux, que de voir les pays que l'on
+parcourt. Avec un peu d'attention, connaissant son point de dpart,
+suivant sur une bonne carte les cours d'eau, les villes que l'on aperoit
+du haut des airs, la surface du sol, il est possible d'apprcier sa
+route. Quand on plane 1,500 mtres de haut, nul projectile n'est
+craindre, et rien n'empche l'aronaute, pour plus de scurit, de
+naviguer 2,000 mtres ou 3,000 mtres au-dessus du niveau des
+Prussiens. En partant au lever du jour, il peut donc impunment examiner
+l'aspect du sol, voir les ennemis, ou s'assurer de leur absence. Mme en
+hiver, il a devant lui de longues heures de jour, comprises entre le lever
+et le coucher du soleil, c'est--dire au moins 9 heures de voyage. Il
+peut avoir la certitude de trouver dans ce laps de temps une terre
+hospitalire.
+
+En partant minuit, au contraire, on se lance dans les tnbres,
+l'inconnu. Tant que l'obscurit est complte, on n'ose pas descendre, ne
+sachant pas o la brise vous pousse. On attend le lever du jour. Mais le
+soleil levant peut vous montrer trop tard, hlas! que les courants ariens
+vous ont pouss en mer. C'en est fait alors du navire arien s'il n'est
+sauv par quelque hasard providentiel!
+
+
+PREMIER DPART DE NUIT.
+
+27e Ascension. _18 novembre_.--Le _gnral Uhrich_ (3,000 mt.
+cub.). Aronaute: Lemoine, marin.--Passagers: Thomas, propritaire de
+pigeons et deux autres voyageurs.
+Dpches: 80 kil. Pigeons: 34.
+Dpart: gare du Nord, 11h. 15 soir.
+Arrive: Luzarches (Seine-et-Oise), 8h. matin.
+
+Cette premire ascension nocturne a t vraiment dramatique; elle a
+vivement impressionn les Parisiens, comme l'attestent les quelques lignes
+suivantes, que nous empruntons au _Gaulois_ paru le lendemain du dpart de
+l'arostat:
+
+Ceux qui n'ont pas assist ce premier dpart de nuit ne sauraient
+se figurer ce qu'il y a la fois de triste, d'mouvant, de beau et de
+vraiment grand dans ce spectacle que le blocus de Paris nous a valu hier
+soir.
+
+Nous tions l une centaine: des privilgis; car on n'bruite plus
+les dparts des ballons-poste comme auparavant. L'ennemi, rgulirement
+inform quelques heures l'avance, envoyait depuis quelque temps sur nos
+ballons des fuses incendiaires qui exposaient les aronautes aux plus
+graves dangers. Aussi maintenant part-on mystrieusement, la nuit, et
+cette nuit et ce mystre ajoutent singulirement aux motions du dpart.
+
+Au milieu d'une vaste cour se trouve le ballon peu prs gonfl.
+Un ballon norme en taffetas jaune; les lanternes rflecteur des
+locomotives l'clairent trangement; on le dirait transparent. Des ombres
+immenses courent le long du filet. Tout autour, on fait silence. Seul le
+sifflet aigu de M. Dartois, donnant le signal des manoeuvres, se fait
+entendre des intervalles rguliers.
+
+A dix heures et demie, un aide de camp arrive essouffl.
+
+--Une dpche du gouverneur!
+
+La dpche est prcieusement mise de ct. La nacelle est fixe. On
+entend le sifflet de la... pardon! le _lchez tout!_ et lentement,
+majestueusement, le ballon s'lve, c'est--dire s'vanouit dans les
+tnbres. A peine a-t-il dpass le toit de la gare, dj nous l'avons
+perdu de vue. Cette masse s'est fondue dans les brouillards[12]!
+
+[Note 12: Le _Gaulois_, 18 novembre 1870.]
+
+Le voyage excut par cet arostat est des plus curieux. Les voyageurs
+sont rests 10 heures en ballon pour tomber seulement quelques lieues de
+Paris. Ils croient avoir travers Paris plusieurs fois pendant la nuit,
+ce qui est possible en admettant la prsence dans l'air de courants
+contraires superposs diffrentes altitudes.
+
+
+VOYAGE DE NORWGE.
+
+28e Ascension. _24 novembre_.--La _Ville d'Orlans_. Aronaute:
+Rolier, ingnieur.--Passager: M. Deschamps, franc-tireur.
+Dpches: 250 kil. Pigeons: 6.
+Dpart: gare du Nord, 11h. 45 soir.
+Arrive: Norwge, cent lieues au nord de Christiania, le lendemain 1
+h. soir.
+
+Ce voyage est un des plus curieux de l'histoire des ballons. Nous en
+rendons compte d'aprs une lettre adresse l'_Indpendance belge_.
+
+Copenhague, 3 dcembre.
+
+Je vous apporte le rcit du merveilleux voyage arien de MM. Paul Rolier
+et Deschamps.
+
+Ce sont eux, vous le savez dj, qui descendirent en ballon auprs de
+Christiania, en Norwge, il y a quelques jours. Je tiens les dtails qui
+suivent de la bouche mme de l'un des aronautes.
+
+Ils sont partis de Paris le 24 novembre, 11 heures trois quarts du
+soir, esprant se diriger sur Tours. Le ballon atteint bientt une hauteur
+de 2,000 mtres, hors de porte des balles prussiennes, et il dominait
+alors tout le camp prussien. Puis, il passa successivement au-dessus de
+plusieurs villes du nord.
+
+Bientt les aronautes crurent entendre le bruit d'un grand nombre de
+locomotives; ils taient sur les ctes de la mer; et c'tait le bruit des
+vagues sur les rochers qu'ils pouvaient parfaitement distinguer. Puis ils
+entrrent dans un brouillard pais, n'ayant aucun moyen de dterminer leur
+rapidit ou le mouvement horizontal de l'arostat.
+
+Le brouillard s'tant dissip, ils se trouvrent au-dessus de la mer
+et virent successivement un grand nombre de vaisseaux (dix-sept), entre
+autres une corvette franaise laquelle ils firent des signaux, qui ne
+furent sans doute pas compris; on ne leur rpondit point. Leur intention
+tait de se laisser tomber sur la mer et de se tenir l, jusqu' ce qu'ils
+fussent recueillis par la corvette.
+
+Plus tard, on tira sur eux, sans doute d'un vaisseau allemand, mais sans
+les atteindre. Ils avanaient toujours vers le nord avec une rapidit
+vertigineuse. Ne voyant nulle part la terre et se trouvant de nouveau dans
+le brouillard, ils expdirent un de leurs pigeons voyageurs, annonant
+qu'ils se croyaient perdus. Alors, ils jetrent une longue corde de la
+nacelle, ce qui ralentit leur marche, le bout de la corde trempant dans
+l'eau. Enfin, ils aperurent la terre et jetrent un sac de journaux et de
+lettres. Le ballon, allg, remonta et prit une nouvelle direction vers
+l'est.
+
+Ce fut une heureuse inspiration; sans cela, d'aprs toute probabilit, le
+ballon tait conduit vers la mer glaciale. Plac dans ce nouveau courant,
+l'arostat continua son mouvement sur la terre ferme. Perdant de son lest,
+il s'tait relev une plus grande hauteur.
+
+On ouvrit la soupape pour lcher du gaz et faire descendre le ballon.
+Prs de Lifjeld, paroisse de Silgjord, le ballon toucha le sommet des
+arbres. Les voyageurs descendirent l'aide de la corde qu'ils avaient
+laisse pendre, et arrivrent grande peine presque sains et saufs.
+
+Aussitt allg d'une grande partie de son poids, le ballon s'leva avec
+rapidit sans qu'on pt le retenir. Il tait alors 3 heures 40 minutes
+de l'aprs-midi, d'aprs le mridien de Paris; c'tait le vendredi 25
+novembre. Quinze heures s'taient coules depuis leur dpart de Paris;
+ils ignoraient dans quel pays ils taient tombs et comment ils y seraient
+reus.
+
+Accabls de lassitude, mourant de faim, suffoqus par le gaz qui
+s'chappait du ballon, ils s'vanouirent tous les deux. Bientt rtablis,
+ils se mirent marcher en enfonant profondment dans la neige. Les
+premiers tres vivants qu'ils rencontrrent furent trois loups, qui les
+laissrent passer sans les attaquer. Aprs cinq ou six heures de marche,
+ils atteignirent une pauvre cabane, o ils s'abritrent. Le lendemain, ils
+rencontrent une nouvelle cabane. L, ils trouvrent des traces de feu et
+comprirent alors qu'ils n'taient pas loigns d'un endroit habit.
+
+Peu aprs deux bcherons survinrent; mais il leur fut impossible, eux,
+Franais, de se faire comprendre ou de savoir en quel pays ils taient. Un
+des bcherons sortit de sa poche une bote d'allumettes pour allumer du
+feu. Rolier prit aussitt la boite et lut dessus Christiania. Plus
+de doute, ils taient en Norwge, nom que les paysans ne comprirent
+naturellement pas; mais ils se doutrent pourtant que les trangers
+voulaient se rendre Christiania. Ils les conduisirent d'abord leur
+domicile pour les rconforter et leur donnrent tous les soins que
+ncessitait leur tat, puis ils les menrent chez le pasteur Celmer,
+o arrivrent le docteur de l'endroit et l'ingnieur des mines, nomm
+Nielsen. Ce dernier parlait trs-bien le franais, et ils purent raconter
+leur voyage.
+
+Le journal de Drammen raconte que des paysans travaillant dans la fort
+et apercevant le feu, s'lancrent vers cet endroit, croyant que des
+vagabonds voulaient incendier la cabane.
+
+Les Franais, ajoute-t-il, reurent nos compatriotes avec des visages
+souriants, battant des mains et criant: Norwgiens! _Normoed_(?) Il faut
+alors qu'ils aient pu calculer qu'ils taient en Norwge.
+
+Les voyageurs furent conduits Kappellangaarden, o l'on ne comprend pas
+le franais; mais ils se firent comprendre en dessinant un cercle dans
+lequel ils mirent un point qu'ils appelrent Paris, expliquant par geste
+l'ascension du ballon et que les Prussiens avaient tir sur eux. Plus tard
+on les conduisit Kroasberg, dans la nuit, vers deux heures. Ils taient
+munis de pices d'or, dont ils donnrent dans leur joie quelques-unes un
+pauvre petit garon.
+
+A Drammen, ils reurent leurs cinq sacs de poste, pesant 230 livres,
+leurs six pigeons voyageurs et leurs autres objets qu'ils avaient laisss
+dans la nacelle: une couverture, deux bouteilles et demie de vin, un
+baromtre, un sextant, un thermomtre, un drapeau de signal, une casquette
+d'officier, etc., etc.
+
+Ils se dterminrent donner l'universit de Christiania le ballon qui
+mesure une hauteur de 2,000 m.c. et qui en quinze heures a fait un trajet
+de plus de 300 lieues.
+
+Il sera d'abord expos Christiania et le profit de la recette sera
+offert aux blesss franais.
+
+M. Rolier nous a fait l'honneur de nous rendre visite tout rcemment; nous
+avons pris le plus vif plaisir, entendre de sa bouche le rcit de ses
+prilleuses aventures, vraiment dignes de Jules Verne ou d'Edgard Po.
+Il n'y a qu'un voyage arien qui puisse se comparer celui-l; c'est la
+grande traverse de Green qui, parti de Londres, passa la Manche, franchit
+la France entire, une partie de l'Allemagne, pour descendre vingt heures
+aprs son dpart dans le duch de Nassau. Mais cette grande excursion de
+Green ne s'est pas excute dans des circonstances aussi dramatiques.--M.
+Rolier et son compagnon ont eu l'impression d'une perte imminente, presque
+certaine.--gars dans les profondeurs de la mer du Nord, ils devaient se
+prparer la plus horrible des morts!
+
+Une des parties les plus intressantes du rcit de M. Rolier est relatif
+son sjour Christiania.--L'enthousiasme des Norvgiens tait extrme,
+on ftait partout les voyageurs; dans des banquets, dans des runions
+on portait des toasts la France. Des dpches tlgraphiques taient
+lances de toutes les villes du royaume pour fliciter les Franais tombs
+des nues. Les dames envoyaient M. Rolier des souvenirs, des bouquets,
+des cadeaux; l'heureux aronaute, en descendant du ciel, avait trouv le
+paradis sur la terre!
+
+
+DE PARIS EN HOLLANDE.
+
+29e Ascension. _24 novembre_.--_L'Archimde_ (2,000 mt. cub.).
+Aronaute, J. Buffet, marin.--Passagers: MM. de Saint-Valry et Jaudas.
+Dpches: 220 kil. Pigeons: 5.
+Dpart: gare d'Orlans. Minuit 45.
+Arrive: Castelr (Hollande), 6h. 45m.
+
+L'aronaute de l'_Archimde_, M.J. Buffet, n'est pas seulement un marin de
+coeur, c'est aussi un homme distingu, qui a publi dans le _Moniteur_ de
+Tours une lettre trs-intressante, qui mrite d'tre publie. Ce rcit
+respire la vrit, et donne une excellente ide des premires impressions
+ariennes.
+
+Mon cher ami,
+
+Quelques dtails sur le voyage de l'_Archimde_ t'intresseront sans
+doute; aussi, sans autre prambule, vais-je commencer une petite narration
+de notre traverse.
+
+Le jeudi 24 novembre, 4 heures du soir, je recevais l'ordre de partir;
+j'employai le mieux possible le temps qui me restait, car 10 heures je
+devais m'lancer dans les airs.
+
+A l'heure dite tout tait prt, quelques papiers importants nous
+manquaient encore, il fallait attendre. Je te fais grce de toute
+l'opration du gonflement: qu'il te suffise de savoir que tout se passa le
+mieux du monde. J'avais deux passagers, MM. Albert Jaudas et Saint-Valry.
+
+A minuit et demi, nous tions dans la nacelle. Le fameux _lchez-tout_
+de Godard ne se fit pas attendre, et bientt notre arostat s'levait au
+milieu des souhaits de bon voyage que nous envoyait la foule;--car il y
+avait foule la gare d'Orlans. Tout en surveillant l'ascension de mon
+ballon, je regardais merveill le panorama qui se droulait sous nous;
+le silence rgnait dans la nacelle, et n'tait interrompu que par les
+interjections admiratives qui s'chappaient de nos lvres. En effet,
+Paris, de nuit et cette hauteur (nous tions 2,000 mtres), a quelque
+chose de saisissant; les lumires des remparts se runissent pour entourer
+la ville comme d'une ceinture de feu, et les rues se dessinent en lignes
+brillantes s'entre-coupant les unes les autres; bientt tout se confondit,
+Paris ne fut plus qu'une tache brillante, qu'un point, qu'une lueur,
+puis tout s'teignit. Rien autour de la ville n'indiquait les positions
+prussiennes. L'arostat suivait rapidement la ligne du sud vers le nord,
+la manoeuvre tait facile, le ballon excellent; tous trois nous montions
+pour la premire fois et le titre d'aronaute pesait un peu sur mes
+paules, fort jeunes en pareille matire.
+
+A une heure nous vmes distinctement des feux disposs en rectangle et
+rgulirement espacs; nous ne pmes que faire des conjectures et tout
+nous fit penser que cela devait tre des forts ou redoutes destins
+ protger l'arme prussienne sur ses derrires. Nous causions, mes
+passagers et moi, de tout ce que nous pouvions apercevoir, et cette
+conversation, faite trois kilomtres en l'air, avec cet norme dme
+suspendu au-dessus de nos ttes, au milieu de ce silence parfait, de
+cette immobilit apparente, avait quelque chose de bizarre; les routes se
+dcoupaient en lignes blanchtres sur le fond noir du tableau, clair a
+et l de quelques points lumineux. Les villes, toujours en lignes de feu,
+se succdaient les unes aux autres. Tout coup la terre nous parait
+illumine; des lueurs rouges trs-rapproches, s'teignant et se rallumant
+tour tour, attirrent nos regards, des grondements lointains arrivrent
+jusqu' nous. C'tait, je l'appris depuis, le bassin houiller de
+Charleroi, et les innombrables forges et hauts-fourneaux qui causaient ces
+lueurs et ces bruits effrayants.
+
+La nuit s'coula avec des alternatives d'ombre et de lumire, et bientt,
+ la lueur blafarde qui envahit le ciel, nous vmes que le jour allait
+paratre. Le temps, toujours superbe; aussi je te laisse penser ce
+qu'tait ce lever du soleil, 2,500 mtres de hauteur et vu dans ces
+conditions-l.
+
+Ce fut un vritable changement vue, la terre apparut peu peu; nous
+n'avions pas assez d'yeux pour voir. Silence parfait, et, chose trange,
+nous entendions distinctement le chant du coq. Je renonce dcrire le
+spectacle auquel nous assistions, ce fut comme un beau tableau dont ou
+soulve peu peu le voile qui le recouvre. Les bois taient des touffes
+d'herbe, les maisons des points blancs, et l quelques plaques
+brillantes, de l'eau, sans doute; de l'aspect plat et uniforme du pays,
+nous fmes unanimes reconnatre les Flandres. Aussi, aprs avoir prvenu
+nos passagers, je rsolus de commencer ma descente.
+
+Mes dispositions prises, mon lest sous la main, je saisis la corde de la
+soupape et j'ouvris: l'arostat descendit rapidement. A 80 mtres du sol,
+j'arrtai sa descente, coupai le guide rope (longue corde destine
+enrayer la marche du ballon); je me laissai courir cette hauteur; nous
+filions avec une extrme vitesse, le vent tait fort.
+
+Un chteau apparut notre gauche; devant nous, une plaine: c'tait une
+occasion, je fis descendre le ballon, un toit jaillit derrire un
+rang d'arbres, je n'eus que le temps de jeter deux sacs de lest, nous
+franchmes heureusement l'obstacle. De l'autre ct, je coupai l'ancre
+et me suspendis la soupape. Deux chocs violents, puis tout fut dit;
+l'_Archimde_ tait vaincu.
+
+Dj les paysans accouraient de toutes parts.--O sommes-nous?
+m'criai-je. Impossible de comprendre, mais les cris de joie dont ils
+accueillirent le drapeau franais que je fis flotter, nous eurent bientt
+rassurs.
+
+Enfin, l'un d'eux, vtu d'une blouse bleue et coiff d'une casquette
+ galons, me dit: Castelr, Hollande. Un gros soupir de satisfaction
+s'chappa de nos poitrines, en mme temps qu'une expression d'tonnement,
+puisqu'on 7 heures nous avions fait prs de 100 lieues.
+
+Aid de ces bons paysans, j'oprai le dpouillement de l'arostat; je ne
+puis assez tmoigner ma reconnaissance pour le bon vouloir que ces braves
+gens mettaient m'aider dans une opration si nouvelle pour eux; la seule
+difficult fut de faire teindre les pipes. Ces gaillards-l fumaient en
+venant respirer le gaz qui s'chappait de la soupape, et qui les faisait
+reculer moiti asphyxis et les yeux pleins de larmes.
+
+Pendant que j'encourageais par tous les moyens possibles ces braves
+Hollandais travailler, nous vmes arriver prs de nous deux personnes,
+accourues en toute hte du chteau dont j'ai parl, et qui nous firent les
+offres les plus gracieuses.
+
+On amena une voiture, la nacelle dedans, le ballon dans la nacelle, le
+filet par-dessus, et tout en remerciant du fond du coeur ces bons amis,
+nous nous acheminmes vers le chteau dont nous avions fini par accepter
+l'hospitalit.
+
+Le chteau s'appelait Hoogstraeten, et le propritaire, M. le major de
+Lobel, tait absent pour la journe. Les honneurs nous en furent faits
+le plus gracieusement possible par toute la famille prsente au chteau.
+Inutile de raconter les soins dont nous fmes l'objet. On mit tout en
+rquisition pour nous, et, reposs, restaurs, on fit encore atteler pour
+nous deux voitures; l'une pour les aronautes, pour nous transporter
+Turnhout, station belge, et de l rejoindre la France. Les adieux furent
+touchants; nous ne savions que dire.
+
+Enfin nous nous sparmes, le soir mme nous tions Bruxelles.
+
+Il m'est impossible de te faire un tableau exact de la sympathie que nous
+avons rencontre sur notre route en Belgique. Chacun, selon ses moyens,
+cherchait nous viter quelque peine, et, fonctionnaires et gens du pays,
+tous nous accueillaient avec acclamation. Nous tions fort touchs de ces
+marques d'amiti relle, et c'est avec bonheur que nous avons pu constater
+que la France est aime plus qu'on ne croit. Aussi, au nom de nos
+passagers et au mien voudrais-je pouvoir dire assez haut pour tre entendu
+partout: Merci, merci, la Belgique, la Hollande!
+
+Voil, mon brave ami, le rcit de mon voyage; je n'ai dit que ce que j'ai
+personnellement ressenti, mais je crois rsumer notre impression commune.
+
+ bientt donc et tout toi.
+
+JULES BUFFET.
+
+Faisons remarquer aprs le rcit de ce voyage que M. Buffet est parti
+le mme jour que M. Rolier. Mais il a quitt terre une heure aprs le
+voyageur de Norwge, ce qui lui a permis au lever du soleil de toucher
+terre l'extrmit de la Hollande. S'il tait parti la mme heure, il
+est probable qu'il aurait quitt les ctes de la Hollande, sans voir
+la mer, et qu'il se serait galement gar!
+
+30e Ascension. _24
+novembre_.--L'_Egalit_ (3,000 mt. cub.).--Aronaute: W. de
+Fonvielle.--Passagers: MM. de Viloutray, Bunel, Rouz et un quatrime
+voyageur.
+Dpart: usine gaz, Vaugirard, 10h. matin.
+Arrive: Louvain (Belgique), 2h. 15 soir.
+
+Cette ascension est une entreprise particulire organise par M. de
+Fonvielle, qui a d'abord voulu utiliser l'ancien ballon captif de
+l'Exposition universelle de 1867.
+
+Mais cette premire tentative ne fut pas heureuse. L'ex-ballon captif, mal
+gonfl, se spara de son filet, quand on voulut le baisser contre terre
+pour rparer une fente ouverte dans l'toffe. Il s'chappa tout seul dans
+les airs, sans filet, sans nacelle, et tomba entre les lignes prussiennes
+et les lignes franaises.--On le voyait de loin, s'agiter contre terre,
+comme une baleine choue sur le rivage. Mais les postes franais ne se
+dcidrent pas aller le chercher sans une autorisation de la place.
+Quand on obtint la permission, trois jours aprs, il tait trop tard! Les
+Prussiens s'taient empars de l'arostat!
+
+
+PREMIER BALLON PERDU EN MER.
+
+31e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jacquard_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Prince, marin.--Pas de passager.
+Dpches: 250 kil.
+Dpart: gare d'Orlans, 11h. soir.
+Arrive: lieu inconnu.
+
+Il parat que lorsque le marin Prince partit en ballon, il s'cria
+avec enthousiasme: Je veux faire un immense voyage, on parlera de mon
+ascension! Il s'leva lentement 11 heures du soir, par une nuit
+noire.--On ne l'a jamais revu depuis.
+
+Un navire anglais aperut le ballon, en vue de Plymouth; il se perdit en
+mer. Quel drame pouvantable a d torturer l'esprit de l'infortun Prince,
+avant de trouver la plus horrible des morts! Seul du haut des airs, il
+contemple l'tendue de l'Ocan o fatalement il doit descendre. Il compte
+les sacs de lest, et ne les sacrifie qu'avec une parcimonie scrupuleuse.
+Chaque poigne de sable qu'il lance est un peu de sa vie qui s'en va.--Il
+arrive, ce moment suprme, o tout est jet par dessus bord! Le ballon
+descend, se rapproche du gouffre immense!... La nacelle se heurte sur la
+cime des vagues, elle n'enfonce pas, elle glisse la surface des flots,
+entrane par le globe arien, qui se creuse comme une grande voile!
+Pendant combien de temps durera ce sinistre voyage? Il peut se prolonger
+jusqu' ce que la mort saisisse l'aronaute, par la faim, par le froid
+peut-tre!--Quel pouvantable et navrant tableau, que celui de ce
+voyageur, perdu dans l'immensit de la mer! Il cherche de loin un
+navire..., jusqu'au dernier moment il espre le salut!
+
+Pauvre Prince, brave marin, tu as perdu la vie pour ton pays, l'histoire
+enregistrera ton nom--ainsi que celui de Lacaze qui est mort comme toi, au
+milieu de l'Ocan--sur la liste des hommes de coeur, qui dans les moments
+suprmes savent noblement mourir pour la patrie!
+
+
+VOYAGE DE BELLE-ILE-EN-MER.
+
+32e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jules Favre_ (2,000 mt.
+cub).--Aronaute: Martin, ngociant.--Passager: M. Ducauroy.
+Dpches: 50 kil. Pigeons: 10.
+Dpart: gare du Nord, 11h. 30 soir.
+Arrive: Belle-Ile-en-Mer.
+
+Le _Jules Favre_, parti quelques minutes aprs le _Jacquard_, a chapp
+d'une manire vraiment miraculeuse au sort de ce dernier ballon.
+
+Le rcit suivant a t envoy le 2 dcembre au _Phare de la Loire_, il
+donne les pisodes de ce voyage dramatique:
+
+Nous sortons l'instant et profondment mus de la chambre o est n
+le gnral Trochu, et o sont tendus sur leur lit de douleur les deux
+aronautes qu'un hasard providentiel a jets sur notre le, point perdu
+de l'Ocan, et il est hors de doute que sur mille cas semblables, pas un
+ballon n'chapperait aux vagues, par le vent d'est qui pousse vers la
+grande mer. Nous avons eu l'honneur de serrer la main ces braves enfants
+de Paris qui apportent la France l'espoir et mme la certitude de sa
+dlivrance prochaine. Un de ces messieurs, le moins contusionn, a bien
+voulu nous raconter les pripties mouvantes du voyage.
+
+Parti minuit de Paris, le _Jules Favre_ s'leva 2,000 mtres,
+apercevant distinctement les feux prussiens. Ils rencontrrent une couche
+d'air chaud et tellement calme, qu'ils croyaient faire peine une lieue
+ l'heure. L'appareil lectrique qui devait les clairer n'ayant pu
+fonctionner, ils ne purent savoir quelle direction suivait le ballon, et
+comme le vent tait nord au moment de leur dpart, ils taient persuads
+aller vers Lyon. Sans s'en douter, ils taient dans un courant violent qui
+les poussait de l'est l'ouest. Vers six heures, ils approchaient de la
+mer. Ils aperurent alors la petite le d'Hodic, voisine de Belle-Ile de
+quatre lieues. Sur cette le est un fort, qui fit croire ces Messieurs
+qu'ils taient sur une le de la Marne ou de la Seine, tant le ballon
+leur paraissait immobile. J'ai omis de dire que jusque-l ils s'taient
+toujours trouvs au-dessus d'un pais brouillard.
+
+Bientt ils apercevaient la mer, qu'un bruit confus leur avait fait
+pressentir devoir tre non loin d'eux. Ils furent pousss vers Belle-Ile
+avec la rapidit d'une flche et malheureusement vers une de ses
+extrmits ayant peine cinq kilomtres de largeur; le danger tait
+suprme. M. Martin monta dans les cordages, ouvrit en grand la soupape,
+car ils ne pouvaient chapper la mort que par une descente prompte: s'il
+n'avait ouvert la soupape avant d'atteindre l'le, ils taient videmment
+perdus.
+
+Dans deux minutes, ils descendirent de 2,000 mtres; le premier choc
+fut terrible, le ballon remonta et retomba deux fois encore. En ouvrant
+brusquement la soupape, le ballon se dgonfla sa partie infrieure, ce
+qui lui fit faire parachute et amortit le choc de la descente. Il tait
+dans d'excellentes conditions pour la descente, ayant encore vingt sacs de
+lest sur 26. Au dernier choc, le ballon s'accrocha un mur d'environ un
+mtre. M. Martin se prcipita hors de la nacelle et frappa contre le mur
+o il eut la jambe et la poitrine violemment contusionnes.
+
+Quant M.D.C, il fut prcipit contre terre une vingtaine de mtres
+plus loin.
+
+M. Martin, revenu de son tourdissement, aperut alors son ami couch sur
+le dos, ayant un masque de sang la figure; il le crut mort.
+
+L'intrpide M. Martin nous a avou que son unique proccupation dans ce
+danger suprme et mme ds la descente vertigineuse, fut le souvenir de
+l'assurance faite la dame de M.D.C. que nul danger n'existait pour
+l'excellent chef de famille, le citoyen dvou sa patrie qui allait le
+suivre.
+
+Esprons que ces Messieurs sortiront bientt saufs de leur chute
+effrayante!
+
+Les dpches partent cette nuit pour Saint-Nazaire par l'_Eumnide_.
+
+M. JOUAN.
+
+
+DPARTS DE DCEMBRE 1870.
+
+_33e Ascension_. _1er dcembre_.--_La Bataille de Paris_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Poirrier, professeur de gymnastique.--Passagers: MM.
+Lissajoux et Youx.
+Dpart: gare du Nord, 5h. 45 m.
+Arrive: Grand-Champ (Bretagne), midi.
+
+La descente de cet arostat a t trs-accidente. L'ancre jete ne
+mordait pas et les voyageurs taient entrans par un vent violent.
+L'aronaute crut bien faire en sautant de la nacelle terre pour chercher
+ attacher lui-mme le guide-rope un arbre. Mais il ne peut russir
+cette manoeuvre. MM. Lissajoux et Youx furent emports, par l'arostat
+dlest du poids de l'aronaute, avec une violence vertigineuse. Le ballon
+se creva un kilomtre de l; il s'arrta. Les voyageurs en furent
+quittes pour l'motion!
+
+La plus indispensable union est rigoureusement commande la descente.
+Sauter de la nacelle, c'est risquer d'abord sa propre vie, mais ce qui est
+plus grave encore, c'est compromettre celle des autres!
+
+
+UNE ASCENSION SCIENTIFIQUE.
+
+34e Ascension. _2 dcembre_.--_Le Volta_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Chapelain, marin.--Passager: M. Janssen astronome.
+Dpart: gare d'Orlans, 6h. m.
+Arrive: Savenay (Loire-Infrieure), 11h. 30 m.
+
+M. Janssen emportait avec lui les instruments ncessaires pour observer en
+Algrie l'clipse de soleil.
+
+Ainsi, pendant que l'tranger souillait par sa prsence et ses ravages
+le sol de la patrie, l'Acadmie des sciences, restant en dehors de ces
+monstruosits sociales, portait toujours ses regards vers les grands
+problmes de la science. Nous croyons devoir reproduire les nobles paroles
+de M. Dumas, secrtaire perptuel de l'Acadmie des sciences, au sujet de
+l'expdition scientifique organise pendant le sige.
+
+Dans la sance du 5 dcembre 1870, voici comment s'est exprim l'illustre
+secrtaire perptuel de l'Acadmie des sciences:
+
+Une clipse de soleil, totale pour une partie de l'Algrie, aura lieu le
+27 dcembre. M. Janssen, si clbre par les belles dcouvertes qu'il
+a effectues dans l'Inde, l'occasion de l'clipse de 1868, tait
+naturellement dsign de nouveau, pour complter ses observations, au
+patronage et au concours du bureau des longitudes et de l'Acadmie, qui,
+avec l'autorisation de M. le ministre de l'instruction publique, se sont
+empresss de les lui accorder.
+
+M. Janssen est parti de Paris, vendredi 5 heures du matin, par un
+ballon spcial: le _Volta_. L'administration avait bien voulu se mettre
+entirement sa disposition; cet appareil n'emportait que le savant,
+les instruments de la science, et le marin charg de la manoeuvre. Notre
+confrre, M. Charles Deville et moi, nous assistions au dpart de M.
+Janssen, soit pour l'aider dans ses derniers apprts, soit pour lui donner
+une preuve de plus de l'intrt que l'Acadmie porte ses travaux.
+L'ascension, grce aux prcautions minutieuses de M. Godard an, s'est
+accomplie dans les meilleures conditions, et la direction excellente
+prise par l'arostat, doit faire esprer le succs d'une expdition que
+menacent, il est vrai, des prils de plus d'un genre.
+
+Les secrtaires perptuels de l'Acadmie, il est utile de le dclarer
+publiquement, se portant garants du caractre absolument scientifique de
+l'expdition et de la parfaite loyaut de M. Janssen, l'ont recommand
+officiellement la protection et la bienveillance des autorits et des
+amis de la science, en quelque lien que les chances du voyage l'aient
+dirig. Il fut un temps, o ce tmoignage aurait suffi pour lui assurer un
+accueil chevaleresque dans les lignes ennemies. On nous a appris le doute
+sur ce point. Aussi chacun a-t-il compris que des rigueurs et des menaces,
+non justifies par les lois de la guerre, aient fait M. Janssen comme
+un devoir de compter sur son propre courage et non sur la gnrosit
+d'autrui. Je suis entour de tmoins qui peuvent attester, cependant,
+qu'en pleine guerre, en 1813, Davy, un Anglais, recevait, dans ce palais
+mme, l'hospitalit de la France, comme un hommage rendu au gnie et aux
+droits suprieurs de la civilisation.
+
+En suivant du regard notre digne missionnaire dans l'espace, o il se
+perdait peu peu, j'ai senti ce souvenir se rveiller et renouveler en
+moi le besoin de protester, soit au nom de la science, soit au nom des
+principes eux-mmes, contre tout empchement qui pourrait tre mis son
+expdition. Deux inventions franaises, lies aux gloires de l'Acadmie,
+ont concouru aux oprations de la dfense: les ballons que Paris investi
+expdie, les dpches microscopiques qui lui reviennent sur l'aile des
+pigeons.
+
+La dcision prise par le comte de Bismark de renvoyer devant un conseil
+de guerre les personnes qui, montes dans les ballons, auront, sans
+autorisation pralable, franchi les lignes ennemies, intresse donc
+l'Acadmie. Elle ne saurait accepter que des oprations soient punissables
+parce qu'elles reposent sur des principes scientifiques nouveaux; que
+l'homme dvou qui, dans l'intrt de la science, passe au-dessus des
+lignes prussiennes, soit coupable de manoeuvre illicite; qu'en donnant,
+enfin, nos soins l'aronautique, nous ayons contribu nous-mmes
+fabriquer des engins de guerre prohibs.
+
+Comment! les voies de terre, de fer nous taient interdites, la voie de
+l'air nous restait seule, inconstante et douteuse; elle n'avait jamais t
+pratique; quoi de plus lgitime que son emploi! Nous l'avons conquise par
+des procds mthodiques, et si elle fonctionne rgulirement au profit de
+nos armes, o est le dlit?
+
+Que l'ennemi dtruise, s'il le peut, nos ballons au passage; qu'il
+s'empare de nos aronautes au moment o ils touchent terre, soit; c'est
+son intrt, c'est chance de guerre. Mais que les personnes, tombant ainsi
+entre ses mains, soient livres une cour martiale, au loin, en pays
+ennemi, comme des criminels, c'est un abus de la force....
+
+Dans Syracuse assige, Archimde opposant aussi aux efforts de l'ennemi
+toutes les ressources de la science de son temps, rendait pour les Romains
+l'attaque de plus en plus meurtrire. Marcellus, loin de lui faire un
+crime d'avoir prolong la dfense par ses inventions, ordonna que la
+vie de ce grand homme ft respecte, et, plein de regret pour sa mort
+fortuite, entoura sa famille de soins et d'gards!...
+
+Ajoutons pour l'honneur de M. Janssen que, lors de son dpart, il apprit
+que les savants anglais lui offraient un laisser-passer travers les
+lignes prussiennes, M. Janssen refusa; il prfra ne rien devoir
+l'ennemi de son pays, et il aima mieux risquer les chances du voyage
+arien!
+
+35e Ascension. _4 dcembre_.--_Le Franklin_ (2,050 mt.
+cub.).--Aronaute: Marcia, marin.--Passager: M. le comte d'Andrecourt,
+officier d'tat-major du gnral Trochu, il apporte en province les
+nouvelles de la prise du plateau d'Avron.
+Dpart: gare d'Orlans, 1h. m.
+Arrive: prs Nantes (Loire-Infrieure), 8h. m.
+
+36e Ascension. _5 dcembre_.--_L'arme de Bretagne_ (
+mt. cub.). Aronaute: Surrel.--Passager: M. Lavoine, consul
+Jersey.--Dpches: 400 kil.
+Dpart: gare du Nord, 6h. m.
+Arrive: Bouillet (Deux-Svres). L'aronaute la descente a t assez
+grivement bless la tte.
+
+37e Ascension. _7 dcembre_.--_Le Denis Papin_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Domalin, marin.--Passagers: MM. Montgaillard, Delort et
+Robert, inventeurs des cylindres sous-aquatiques, pour le transport des
+lettres de province par la Seine.--Dpches: 55 kil. Pigeons: 3.
+Dpart: gare d'Orlans, 4h. m.
+Arrive: prs le Mans (Sarthe), 7 h.m.
+
+38e Ascension. _11 dcembre_.--_Le gnral Renault_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Joignerey, gymnaste.--Passagers: MM. Wolff et
+Lermanjat.--Dpches: 1,000 kil.--Pigeons: 12.
+Dpart: gare du Nord, 3h. 15m.
+Arrive: (Seine-Infrieure) prs Rouen, 5h. 30m., 130 kil. en 3h. 15.
+
+
+QUATRIME BALLON PRISONNIER.
+
+39e Ascension. _15 dcembre_.--_La Ville de Paris_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Delamarne.--Passagers: Morel, rdacteur _du Gaulois_,
+et Billebault.--Dpches: 65 kil.--Pigeons: 12.
+Dpart: gare du Nord, 4h. m.
+Arrive: Wertzlur (Prusse), 4h. 5m. Fait prisonnier en Prusse, M.
+Delamarne a failli tre fusill par les Prussiens, et n'a chapp la
+mort que par miracle. M. Morel a subi des mauvais traitements les plus
+humiliants.
+
+40e et 41e Ascensions. _17 dcembre_.--1 _Le Parmentier_ (2,000
+mt. cub.).--Aronaute: Paul, marin.--Passagers: M. Desdouet et un
+franc-tireur.--Dpches: 460 kil.--Pigeons 4.
+Dpart: gare d'Orlans, 1h. 15m.
+Arrive: Gourganson (Marne), 9h. m.
+
+2 _Le Guttemberg _(2,000 mt. cub.).--Aronaute: Perruchon,
+marin.--Passagers: MM. d'Almida, Lvy et Louisy.
+Dpches 0.--Pigeons: 6.
+Dpart: gare d'Orlans, 1h. 30m.
+Arrive: Montpreux (Marne), 9h. m.
+
+Ces deux ballons furent lancs peu prs en mme temps de la gare
+d'Orlans.--Le franc-tireur, mont dans le premier arostat, M. Lepre,
+ami du gnral Trochu, devait porter au gnral Faidherbe l'ordre de faire
+un nergique mouvement en avant pour faciliter une grande sortie. M.
+Lepre avait un signe de reconnaissance, et une mission verbale: son
+message put tre dlivr avec une tonnante rapidit. Ce fait est un
+admirable exemple de l'utilisation des ballons pendant la guerre.
+
+M. d'Almida, mont dans _le Guttemberg_ tait charg de coordonner les
+efforts pour communiquer avec la ville assige.
+
+42e Ascension. _18 dcembre_.--_Le Davy_ (1,000 m.
+cub.).--Aronaute: Chaumont, marin.--Passager: M. Deschamps.
+Dpches: 25 kil.
+Dpart: gare d'Orlans, 5h. m.
+Arrive: Chuney prs Beaune (Cte-d'Or).
+
+
+CINQUIME BALLON PRISONNIER.
+
+43e Ascension. _20 dcembre_.--_Le gnral Chanzy_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Werrecke, gymnaste.--Passagers: MM. de l'pynay,
+Julliac, Joufryon.--Dpches: 25 kil.--Pigeons: 4.
+Dpart: gare du Nord, 2h. 30 m.
+Arrive: Rotembery (Bavire), 10h. 45 m. Fait prisonnier en Allemagne.
+
+Cette expdition avait pour but d'organiser en province un corps de
+plongeurs qui l'aide de scaphandres auraient pu revenir Paris par la
+Seine.
+
+44e Ascension. _22 dcembre.--Le Lavoisier_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Ledret, marin.--Passager: Raoul de
+Boisdeffre.--Dpches: 175 kil.--Pigeons: 6.
+Dpart: gare d'Orlans, 2h. 30m.
+Arrive: Beaufort (Maine-et-Loire), 9h. m.
+
+M. Raoul de Boisdeffre, officier d'tat-major du gnral Trochu, avait une
+mission importante auprs du gnral Chanzy. Il venait lui dire que Paris
+cesserait d'avoir des vivres le 20 janvier et que le moment d'agir tait
+venu.
+
+45e Ascension. _23 dcembre.--La Dlivrance_ (2,050 mt.
+cub.).--Aronaute: Gauchet, commerant,--Passager: M. Reboul.
+Dpches: 40 k.--Pigeons: 4.
+Dpart: gare du Nord, 3h. 30m.
+Arrive: La Roche (Morbihan), 11h. 45m. 560 kil. en 8h. 30.
+
+46e Ascension. _24 dcembre.--Le Rouget de l'Isle_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Jahn, marin.--Passager: M. Garnier.
+Dpart: gare d'Orlans, 3h. m.
+Arrive: Alenon (Orne), 9h. m.
+
+47e Ascension. _27 dcembre.--Le Tourville_ (2,050 mt.
+cub.).--Aronaute: Mouttet, marin.--Passagers: MM. Mige et Delaleu.
+Dpches: 160k.--Pigeons: 4.
+Dpart: gare d'Orlans, 4h. m.
+Arrive: Eymoutiers (Haute-Vienne), 1h. s.
+
+48e Ascension. _29 dcembre.--Le Bayard_ (2,045 mt.
+cub.).--Aronaute: Rginensi, marin.--Passager: M. Ducoux.
+Dpches: 110k.--Pigeons: 4.
+Dpart: gare d'Orlans, 4h. m.
+Arrive: La Mothe-Achard (Vende), 10h. 10m.
+
+49e Ascension. _30 dcembre.--L'Arme de la Loire_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Lemoine.--Pas de passager.
+Dpches: 250k.
+Dpart: gare du Nord, 5h. m.
+Arrive: prs le Mans (Sarthe), 4 h. s.
+
+Ce ballon est tomb au milieu de l'arme de la Loire dont il portait le
+nom.
+
+
+DPARTS DE JANVIER 1871.
+
+50e Ascension. _3 janvier.--Le Merlin de Douai_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: L. Griseaux.--Passager: M. Eug. Tarb.
+Dpart: gare du Nord, 4h. m.
+Arrive: Massay (Cher), 11h. 45m.
+
+Entreprise particulire.
+
+51e Ascension. _4 janvier_.--_Le Newton_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Ours, marin.--Passager: M. Brousseau.
+Dpches: 310 k.--Pigeons, 4.
+Dpart: gare du Nord, 4h. m.
+Arrive: Digny (Eure-et-Loir).
+
+52e et 53e Ascensions. _9 janvier_.--1 _Le Duquesne_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Richard, quartier-matre et trois marins.
+Dpart: gare d'Orlans, 3h. 50m.
+Arrive: Bizieu prs Reims (Marne).
+
+Tentative de direction avec une hlice. (Voir chap. III.)
+
+2 _Le Gambetta_ (2,000 mt. cub.).--Aronaute: Duvivier,
+marin.--Passager: M. de Fourcy.
+Dpches: 240k.--Pigeons: 3.
+Dpart: gare du Nord, 3h. 55m.
+Arrive: Clamecy prs Auxerre (Yonne), 2h. 30s.
+
+54e Ascension. _11 janvier_.--_Le Kepler_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Roux, marin.--Passager: M. Dupuy.
+Dpches: 160k.--Pigeons: 3.
+Dpart: gare d'Orlans, 3h. 30m.
+Arrive: Laval (Mayenne), 9h. 15m.
+
+55e et 56e Ascensions. _13 janvier_.
+
+1 _Le Monge_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Raoul.--Passager: M. Guign.
+Dpart: gare d'Orlans, midi 50.
+Arrive: Harfeuille (Indre), 8 h. s.
+
+2 _Le gnral Faidherbe_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Van Seymortier.--Passager: M. Hurel et cinq chiens
+destins rentrer Paris avec des dpches.
+Dpches: 60k.--Pigeons: 2.
+Dpart: gare du Nord, 3h. 30m.
+Arrive: Saint-Avit (Gironde), 2h. s.
+
+57e Ascension. 45 _janvier_.--_Le Vaucanson_ (2,000 mt. Cub.).
+Aronaute: Clariot, marin.--Passagers: MM. Valade et Delente.
+Dpches: 75 k.--Pigeons: 3.
+Dpart: gare d'Orlans, 3h. M.
+Arrive:
+Armentires (Belgique), 9h. 15m.
+
+58e Ascension. 16 _janvier_.--_Le Steenackers_ (2,000 mt. cub.).
+Aronaute: Vibert, ingnieur.--Passager: M. Goleron.
+Dpart: gare du Nord, 7h. m.
+Arrive: Hynd (Hollande), dans les dunes du Zuyderze.
+M. Vibert emportait avec lui deux caisses de dynamite, destines, dit-on,
+ l'arme de Bourbaki, qui commenait battre en retraite.
+
+59e Ascension. 18 _janvier_.--_La poste de Paris_ (2,000 mt. Cub.).
+Aronaute: Turbiaux, mcanicien.--Passagers: MM. Cleray et
+Cavailhon. Dpches: 70k.--Pigeons: 3.
+Dpart: gare du Nord, 3h. m.
+Arrive: Venray (Pays-Bas).
+
+60e Ascension. 20 _janvier_.--_Le gnral Bourbaki_ (2,000 mt. Cubes).
+Aronaute: Mangin jeune.--Passager: M. Boisenfrey.
+Dpches: 125 k.--Pigeons: 4.
+Dpart: gare du Nord, 5h. m.
+Arrive: Hasancourt prs Reims (Marne).
+
+L'aronaute, tomb en pays occup par l'ennemi, peut sauver ses dpches;
+il brle son ballon pour le dissimuler aux Prussiens.
+
+61e Ascension. _22 janvier_.--_Le gnral Daumesnil_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Robin, marin.--Pas de passager.
+Dpches: 280 kil.--Pigeons: 3.
+Dpart: gare de l'Est, 4h. m.
+Arrive: Charleroi (Belgique), 8h. 20m.
+
+62e Ascension. _24 janvier._--_Le Toricelli_ (2,000 mt. cub.).
+Aronaute: Bely, marin.--Pas de passager.
+Dpches: 230 kil. Pigeons: 3.
+Dpart: gare de l'Est, 3h. m.
+Arrive: Fuchemout (Oise), 11h. m.
+
+Ballon cach; dpches sauves et remises au bureau de Blanzy.
+
+
+
+DEUXIME BALLON PERDU EN MER.
+
+63e Ascension. _27 janvier_.--_Le Richard Wallace_ (2,000 mt.
+Cub.). Aronaute: E. Lacaze, soldat.--Pas de passager.
+Dpches: 220 kil.--Pigeons: 2.
+Dpart: gare du Nord, 3h. 30 m.
+Arrive: inconnu. Ce ballon a t perdu en mer en vue de la Rochelle.
+
+Il est difficile d'expliquer la cause de ce malheur. L'arostat mont par
+M. Lacaze, a presque touch terre en vue de Niort; on a cri l'aronaute
+de descendre, mais il est reparti dans les hautes rgions de l'air aprs
+avoir vid un sac de lest. Il a t vu la Rochelle une grande hauteur;
+au lieu de descendre sur le rivage de la mer, il a continu sa course vers
+l'Ocan, o on l'a vu se perdre l'horizon.
+
+L'infortun Lacaze n'a-t-il pas pu trouver la corde de soupape pour
+descendre? S'est-il vanoui dans la nacelle? C'est ce que l'on ne saura
+jamais. Ses restes ont aujourd'hui pour tombeau l'immensit des flots!
+
+64e Ascension. 38 _janvier_.--_Le gnral Cambronne_ (3,000 mt. cub.).
+Aronaute: Tristan, marin.--Pas de passager.
+Dpches: 20 kilogr.
+Dpart: gare de l'Est, 6h. m.
+Arrive: Mayenne (Mayenne), 4h. S.
+
+Cet arostat a apport en province la nouvelle de l'armistice.
+
+Tels sont les voyages ariens excuts pendant le sige de Paris.
+
+Soixante-quatre ballons ont franchi les lignes ennemies. Cinq d'entre eux,
+comme on l'a vu, ont t faits prisonniers, deux autres se sont perdus
+en mer.--Ils ont enlev dans les airs 64 aronautes, 94 passagers, 363
+pigeons voyageurs, et 9,000 kilogr. de dpches reprsentant trois
+millions de lettres 3 gr. Nous ne terminerons pas ce chapitre, sans dire
+que les ballons-poste qui ont si puissamment contribu la prolongation
+du sige de Paris, resteront dans l'histoire un sujet d'admiration pour
+les amis de la France, comme ils susciteront pendant longtemps la jalousie
+de ses ennemis. Un prisonnier de guerre franais, retenu Mayence
+pendant la guerre, m'affirmait rcemment que les Allemands avaient t
+profondment surpris des merveilles de la poste arienne. Pendant le
+sige, il avait entendu dire ces mots un sujet de Bismark:
+
+--Ces maudits ballons nous font bien du tort, car grce eux le
+gouverneur de Paris parle sans cesse aux gnraux de province. Dcidment
+ces diables de Franais sont ingnieux!
+
+
+III
+
+Les pigeons voyageurs.--La Socit l'Esprance.--La poste terrestre.--La
+poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables.
+
+Ainsi, grce aux ballons, Paris parlait la province, les assigs
+envoyaient des messages aux amis du dehors; la grande ville n'avait pas
+t billonne. C'tait beaucoup, mais ce n'tait pas assez. Aprs avoir
+ouvert le chemin de l'aller, il tait ncessaire d'en trouver un pour le
+retour. Le gouvernement fit appel aux inventeurs, aux hommes ingnieux,
+ la science. L'appel fut entendu, mille projets prirent subitement
+naissance, et si beaucoup d'entre eux n'ont pas rempli les promesses
+qu'il tait permis d'en attendre, il faut en accuser un ennemi non moins
+puissant que la Prusse, c'tait l'hiver, c'tait le froid, c'taient les
+neiges et les glaces.
+
+On fit de nombreuses tentatives de tout genre, dans toutes conditions,
+mais c'est encore l'air qui se montra le plus favorable aux assigs.--Les
+pigeons voyageurs, emports de Paris dans la nacelle des ballons,
+rentrrent dans les murs de la capitale cerne. Si la France n'a pu
+secourir Paris par ses armes, elle n'a cess de lui tendre la main
+par-dessus les remparts des ennemis!
+
+LES PIGEONS ET LES DPCHES MICROSCOPIQUES.
+
+L'explorateur Thvenot raconte dans le rcit de ses voyages publis
+vers 1650, que les habitants d'Alep recevaient souvent des nouvelles
+d'Alexandrie par des pigeons voyageurs. Il parait certain que les
+messagers ails taient frquemment usits dans l'antiquit. Cependant
+Aristote et Pline n'en disent rien. Le fait que nous venons de citer
+prouve toutefois que la poste arienne par pigeon est connue depuis plus
+de deux cents ans. Mais ce n'est gure que depuis le commencement de
+notre sicle que la Belgique a cr le _sport_ des colombes. Plusieurs
+propritaires de pigeons se runissaient; chacun d'eux confiait un de ses
+pigeons un homme sr, qui les laissait envoler 20 ou 30 lieues du
+point de dpart.--Le premier pigeon revenu au logis gagnait pour son
+matre les enjeux mis sur la tte de tous les autres. Ces pigeons
+servaient souvent aussi pour le commerce, les affaires, et plus d'un
+spculateur a profit habilement de ces messagers ails.
+
+Dans les temps modernes on se rappelle sans doute que Venise en 1849,
+assige par les Autrichiens, fit un usage efficace des colombes; pour
+porter des dpches au dehors. Du reste, depuis quelques annes, de grands
+perfectionnements ont t apports dans l'levage des pigeons par la
+slection des types et des croisements habilement excuts. On est
+arriv former des individus dont le vol est d'une rapidit vraiment
+extraordinaire. C'est ainsi que l'norme distance qui spare Toulouse de
+Bruxelles a t franchie par le _Gladiateur_ des pigeons en une seule
+journe. Gnralement la vitesse des pigeons varie entre 1,000 et 1,200
+mtres la minute, soit environ 60 kilomtres l'heure. Il va sans dire
+qu'il n'y a rien d'absolu dans cette estimation, et que la vitesse varie
+singulirement suivant que l'oiseau a le vent _derrire_ ou le vent
+_debout_, comme diraient les marins. Les pigeons voyageurs ont l'oeil
+trs-perant et la mmoire locale extraordinairement dveloppe. On les
+lve dans des pigeonniers o ils sont en libert; ils accomplissent
+d'eux-mmes de longues promenades autour de leur habitation, et arrivent
+sans doute connatre les environs de la ville qu'ils habitent. Les
+brouillards, qui les empchent de retrouver les points de repre que leur
+a fait observer un merveilleux instinct, rendent presque impossible leur
+retour au colombier. Par une cause qui n'est pas encore explique, ils
+perdent aussi leurs facults, par les temps de gele, et surtout quand la
+neige couvre le sol. On comprendra que l'hiver exceptionnellement froid de
+1870-1871 a t bien dfavorable la poste par pigeons.
+
+Nous complterons ces renseignements par quelques lignes extraites du
+_Journal Officiel_ (mars 1871), o se trouvent des dtails sur les types
+de pigeons les plus recherchs des amateurs du sport arien.
+
+Le pigeon voyageur est lgant et gracieux de forme.
+
+Le _ligeois_ (1er type) est petit, tte rgulirement convexe, que
+termine un bec trs-court. Les yeux sont saillants et entours d'une
+membrane nue; l'iris est jaune orange fonc; les caroncules nasales sont
+plus grosses chez le mle que chez la femelle.
+
+Le pigeon d'_Anvers_ (2e type) est beaucoup plus gros, plus lanc, plus
+haut sur ses pattes, le cou est long; son vol est trs-rapide, mais il est
+moins fidle son colombier que le ligeois; sa tte est moins arrondie,
+comme si les lobes crbraux correspondant la mmoire taient moins
+dvelopps; le bec est plus grand, l'iris est entour d'un cercle
+blanc. L'_irlandais_ (3e type) est fort; les caroncules nasales sont
+trs-grosses; la membrane nue qui entoure l'oeil est large; l'oeil est
+souvent tout noir (en termes techniques, oeil de vesce).
+
+Le plumage est trs-vari, trs-doux de nuance, trs-fourni: les couleurs
+uniformes, telles que rouge, blanc, noir, sont rares. Les plus communes
+sont le bleu, le bleu tincel, le rouge tincel ou tach de noir, et les
+nuances binaires; blanc et bleu, blanc et rouge, et blanc et noir.
+
+Ce sont ces trois races croises qui fournissent les meilleurs coureurs,
+runissant la mmoire, la force, la vue (qui prdominent dans chacune des
+races signales), la beaut et la solidit de la charpente osseuse.
+
+Il existait Paris bien avant la guerre une socit colombophile, la
+socit _l'Esprance_. Quand les premiers ballons du sige s'levrent
+dans les airs, les membres de cette socit songrent leurs pigeons.
+Les ballons s'envolent, disaient-ils, mais qui nous donnera de leurs
+nouvelles? Qu'ils enlvent avec eux nos pigeons; ceux-ci se chargeront
+bien de revenir!
+
+Le vice-prsident de la Socit _l'Esprance_, M. Van Roosebecke, alla
+trouver le gnral Trochu, vers le 25 septembre, aprs le dpart du
+premier ballon-poste, et lui exposa son projet. Le Gouverneur de Paris
+l'couta avec intrt, et le renvoya M. Rampont.
+
+Le 27, trois pigeons partaient dans le ballon _la Ville de Florence_,
+six heures aprs ils taient revenus Paris, avec une dpche signe de
+l'aronaute qui annonait sa descente prs de Mantes.
+
+La poste par pigeons tait cre.
+
+On ne tarda pas toutefois s'apercevoir qu'il fallait une certaine
+habitude des pigeons, pour les bien lancer. Souvent les oiseaux taient
+mal soigns par les aronautes, ils ne revenaient pas Paris, ou
+rentraient aprs avoir laiss tomber une dpche mal attache.
+
+L'administration fit partir successivement les membres de la socit
+_l'Esprance_. MM. Van Roosebecke, Cassiers se rendirent Tours par
+ballon, avec une trentaine de pigeons chacun. Leurs collgues, MM.
+Tracelet, Nobecourt, etc., les rejoignirent plus tard. Ils se mirent la
+disposition de M. Steenackers vers le milieu d'octobre.
+
+Dix-huit pigeons lancs de Dreux, de Blois, de Vendme, rentrrent presque
+successivement Paris, munis de dpches photographiques.
+
+Ce succs dpassa toute esprance. Aussi M. Steenackers se dcida-t-il
+ouvrir au public la poste colombophile. On envoyait Tours les dpches
+prives pour Paris, elles partaient par pigeon moyennant 0 fr. 50 par mot.
+
+Mais le mauvais temps, le brouillard, la neige, ne tardrent pas rendre
+le service trs-irrgulier. Un grand nombre de pigeons ne rentrrent pas
+Paris.
+
+Trois cent soixante-trois pigeons ont t emports de Paris en ballon et
+lancs sur Paris. Il n'en est rentr que 37, savoir: 4 en septembre, 18
+en octobre, 17 en novembre, 12 en dcembre, 3 en janvier, et 3 en
+fvrier.--Quelques-uns d'entre eux sont rests absents fort longtemps.
+C'est ainsi que le 6 fvrier 1871, on reut Paris un pigeon qui avait
+t lanc aux environs d'Orlans le 18 novembre 1870. Il rapporta la
+dpche n 26, tandis que la veille un pigeon avait rapport la dpche n
+51.
+
+Le 23 janvier, on reut un pigeon qui avait perdu sa dpche et trois
+plumes de la queue. Il avait t sans doute atteint par une balle
+prussienne.
+
+Les Parisiens se rappellent la joie produite par l'arrive des messagers
+ails pendant le sige. Quand un pigeon volait au-dessus des toits, quand
+il se posait sur une gouttire, des rassemblements se formaient de
+toutes parts; tous les passants mettaient le nez en l'air. Quel bonheur
+ineffable! Ce sont des nouvelles qui arrivent! Nous ferons observer
+toutefois que gnralement le pigeon-voyageur rentre tout droit au
+colombier, sans s'arrter. Il n'est pas probable que l'attention des
+Parisiens se soit porte sur les pigeons-voyageurs qu'ils n'ont pas d
+pouvoir remarquer. Il se pourrait bien que les pigeons des Tuileries aient
+obtenu un succs peu lgitime.
+
+Le service des pigeons Tours tait plac sous la direction de M.
+Steenackers; MM. Van Roosebecke et Cassiers taient chargs de lancer les
+messagers ails, ils s'aventuraient jusqu'auprs des lignes ennemies, pour
+laisser envoler les pigeons le plus prs possible de Paris. On ne saurait
+donner trop d'loges la belle conduite de ces messieurs et de leurs
+collgues qui ont quitt Paris en ballon pour organiser en province cet
+admirable systme de poste arienne.
+
+A Paris, la surveillance du service administratif de la poste par pigeons
+tait confie M. Chassinat, directeur des Postes de la Seine; M. Mottet,
+receveur principal, tait l'agent d'excution.
+
+M. Derouard, secrtaire de la socit colombophile _l'Esprance_ tait
+charg de surveiller les colombiers, de la rception des pigeons, etc.
+
+La poste colombophile compltait ainsi le service des ballons-poste; mais
+ce qui la rendit surtout utile, ce qui en fit une vritable cration
+nouvelle, c'est le systme des dpches photographiques que rapportaient
+Paris les messagers ails.
+
+Un pigeon ne peut tre charg que d'un bien faible poids. Il emporte dans
+les airs une feuille de papier, de quatre ou cinq centimtres carrs,
+roule finement, et attache une des plumes de sa queue. Une lettre
+aussi petite est bien laconique. On peut y crire la main quelques mots,
+quelques phrases, peut-tre,--ce n'est l qu'un tlgramme insignifiant.
+
+Ds le commencement du sige on songea aux merveilles de la photographie
+microscopique. On se rappela avoir vu l'Exposition universelle de
+petites breloques-lunettes, o les 400 dputs taient reprsents sur une
+surface de 1 millimtre carr. En regardant travers la loupe place
+une des extrmits, on voyait nettement l'image de tous ces personnages,
+runis sur la surface d'une tte d'pingle! C'tait M. Dagron que l'on
+devait ce tour de force photographique.
+
+Ce fut lui qui, pendant la guerre, se chargea de rduire les dpches pour
+pigeons voyageurs.
+
+Grce aux procds photographiques, on crivait Tours toutes les
+dpches prives ou publiques sur une grande feuille de papier dessin.
+On y traait jusqu' 20,000 lettres ou chiffres. M. Dagron, par la
+photographie, rduisait cette vritable affiche en un petit clich qui
+avait peu prs le quart de la superficie d'une carte jouer. L'preuve
+tait tire sur une mince feuille de collodion qui ne pesait que quelques
+centigrammes et qui contenait un texte rduit assez considrable pour
+composer un journal entier.
+
+A Paris, la dpche amene par pigeon, tait place sur le porte-objet
+d'un microscope photo-lectrique, vritable lanterne magique d'une
+puissance extrme. L'image de la dpche tait projete sur un cran, mais
+amplifie, agrandie, au point qu' l'oeil nu, on pouvait lire nettement
+tous les chiffres, toutes les lettres tracs.
+
+N'est-ce pas merveilleux? n'y a-t-il pas lieu d'admirer l, sincrement,
+les applications tonnantes de la science moderne?
+
+M. Dagron partit en ballon avec son collaborateur, M. Fernique, vers
+le milieu du mois de novembre. Aprs un voyage des plus prilleux, ces
+messieurs organisrent tous leurs appareils photographiques avec la plus
+grande habilet.
+
+Quatre cent soixante-dix pages typographies ont t reproduites par les
+procds de MM. Dagron et Fernique. Chaque page contenait prs de 15,000
+lettres, soit environ 200 dpches. Seize de ces pages tenaient sur
+une pellicule de 3 centimtres sur 5, ne pesant pas plus de un
+demi-dcigramme. La rduction tait faite au _huit centime_.
+
+Chaque pigeon pouvait emporter dans un tuyau de plumes une vingtaine de
+ces pellicules, qui n'atteignaient en somme que le poids de 4 gramme. Ces
+dpches runies formaient un total de 300,000 lettres, c'est--dire la
+matire d'un volume in-12, analogue celui que le lecteur a sous les
+yeux.
+
+Avant l'arrive de M. Dagron, rappelons que M. Blaise, photographe
+Tours, avait dj reproduit des dpches photographiques sur papier, sous
+les auspices de MM. Barreswill et Delafolie.
+
+Les dpches photomicroscopiques taient en gnral tires 30 ou 40
+exemplaires, et envoyes par autant de pigeons.
+
+PRS DE CENT MILLE DPCHES ont t envoyes ainsi Paris avant
+l'armistice. En imprimant toutes ces dpches en caractres ordinaires,
+on formerait certainement une bibliothque de plus de cinq cents volumes!
+Tout cela a t envoy par des oiseaux!
+
+Aussitt que le tube tait reu l'administration des tlgraphes, M.
+Mercadier procdait l'ouverture en fendant le tube avec un canif. Les
+pellicules taient dlicatement places dans une petite cuvette remplie
+d'eau, contenant quelques gouttes d'ammoniaque. Au sein de ce liquide, les
+dpches se droulaient; on les schait, on les mettait entre deux verres.
+Il ne restait plus qu' les placer sur le porte-objet des microscopes
+photo-lectriques.
+
+Quand les dpches taient nombreuses, la lecture en tait assez lente;
+mais la pellicule renfermait 144 pages ou petits carrs, on pouvait la
+diviser, et la lire en mme temps avec plusieurs microscopes.--Certaines
+dpches chiffres taient spares et lues part par le directeur. Les
+autres taient lues et copies par des employs qui les envoyaient de
+suite aux divers bureaux de Paris.
+
+MM. Cornu et Mercadier perfectionnrent le procd de lecture des dpches
+avec le microscope. La pellicule de collodion, intercale entre deux
+glaces, tait reue sur un porte-glace, auquel un mcanisme imprimait
+un double mouvement horizontal et vertical. Chaque partie de la dpche
+passait lentement au foyer du microscope. Sur l'cran, les caractres se
+droulaient suffisamment agrandis pour tre lus et copis.
+
+L'installation, la mise en train durait environ 4 heures; il fallait en
+outre quelques heures pour copier les dpches. MM. Cornu et Mercadier
+tentrent de photographier directement les caractres projets sur l'cran
+par un procd rapide.--Les progrs auraient march ainsi grands pas,
+mais l'hiver, le froid ne tardrent pas rendre de plus en plus rare
+l'arrive des pigeons.
+
+On ignorait les causes de ces retards. L'administration se dcida
+envoyer en province par ballon MM. Levy et d'Almida, pour mettre en
+oeuvre de nouveaux procds photographiques. Mais la poste des pigeons
+manquait par la base; les messagers n'arrivaient plus rgulirement.--La
+mauvaise saison de l'hiver leur faisait perdre leurs merveilleuses
+facults. Nous avons dj dit qu'il ne rentra Paris que 2 pigeons dans
+le courant de janvier!
+
+Quoi qu'il en soit les Parisiens n'oublieront jamais les pigeons
+voyageurs. Il est souhaiter que l'art d'lever ces messagers ails soit
+cultiv dans notre capitale. On devrait runir les pigeons voyageurs dans
+un colombier modle, favoriser les conditions de leur dveloppement,
+organiser en un mot une cole colombophile qui certainement trouverait
+des amateurs. Les pigeons du sige ne doivent pas tre dlaisss; ne
+mritent-ils pas au moins les honneurs que l'ancienne Rome ne refusait pas
+aux oies du Capitole?
+
+
+LES PITONS.
+
+Le fait de l'investissement complet de Paris par l'arme prussienne
+restera dans l'histoire comme un grand sujet d'tonnement. L'esprit
+franais, lger, superficiel, est ainsi fait qu'il admet sans contrle les
+illusions de sa vanit nationale, et qu'il est toujours prt
+accepter comme un axiome, un fait douteux qui flatte ses sentiments
+patriotiques.--Si quelqu'un avait dit le 16 septembre que l'arme
+allemande allait bloquer Paris, il se serait fait charper sur les
+boulevards.--Mais, Monsieur, il est impossible de cerner Paris. Tout le
+monde le dit. Demandez au gnie militaire!
+
+Tout au commencement de l'arrive de l'arme prussienne, des voitures de
+la poste se rendaient jusqu' Triel. Les conducteurs racontrent qu'ils
+avaient t arrts en route par un poste bavarois. A leur grand
+tonnement, les soldats les accueillirent bien et leur demandrent des
+cigares. Un officier s'cria leur vue qu'il tait presque Parisien de
+coeur, quoique Allemand d'origine, et qu'il avait fait ses tudes au
+quartier Latin. Il laissa passer les voitures de la poste. Mais cet tat
+de choses ne dura pas, et bientt la consigne prussienne fut observe
+partout avec la plus stricte svrit.
+
+A partir du 21 septembre, on s'aperut qu'un homme si rsolu, si habile
+qu'il ft, ne pouvait plus traverser les lignes ennemies.
+
+La Prusse venait de nous rserver cette nouvelle surprise!
+
+Le service des pitons destins forcer les lignes ennemies pour
+rapporter ensuite des nouvelles de province, n'en fut pas moins organis
+par l'administration des postes. Ce n'est ni le dvouement, ni le courage
+qui firent dfaut, mais malgr la multiplicit des essais, le nombre des
+russites est peu considrable.
+
+Sur 28 pitons envoys le 21 septembre, un seul, le facteur Brare, put
+se rendre Saint-Germain et y livrer un fonctionnaire franais ses
+dpches pour Tours, aprs avoir t momentanment gard vue par
+les soldats allemands. Deux autres employs des postes furent faits
+prisonniers ce jour-l mme, leurs dpches furent prises, et ils durent
+rebrousser chemin vers Nanterre. Le facteur Poulain, parti de Paris la
+mme poque, n'est jamais reparu.
+
+Sept pitons envoys le 22 et le 23 septembre furent faits prisonniers,
+mais, sur 4 hommes expdis le 24, le nomm Gme russit franchir les
+lignes, prsenter ses dpches la mairie de Triel et revenir le 25.
+Deux de ses camarades, moins heureux que lui, furent faits prisonniers.
+
+Le 27, les mmes facteurs, Brare et Gme, tentrent une nouvelle perce
+et eurent le bonheur d'arriver Triel et d'en revenir le 28; quatre
+autres pitons avaient renonc leur tentative.
+
+Le 5 octobre, les facteurs Loyet et Chourrier rentrent avec 714 dpches
+livres Triel le 30 septembre.
+
+Brare fait une nouvelle expdition le 4 octobre, et arrive Tours aprs
+avoir t fait prisonnier et s'tre vad.
+
+Dix-huit autres pitons font encore de vains efforts pour passer les
+lignes. Parmi les seize envoys dans le reste du mois, le nomm Ayrolles
+est fait prisonnier, jet dans un cachot et fort maltrait; deux autres
+sont gards plusieurs jours par l'ennemi, puis mis en libert.
+
+Lorsqu'on rflchit aux difficults sans nombre qu'ont eu affronter
+ces braves employs, aux prils auxquels ils se sont exposs sciemment,
+ l'ingniosit des moyens employs par eux pour faire passer leurs
+missives, toute admiration est au-dessous de ce qui leur est d.
+Quelques-uns n'ont pas hsit cacher des dpches chiffres sous
+l'piderme incis; d'autres ont imagin de faire vider habilement des
+pices de dix centimes, de manire laisser les coins de la monnaie
+intacts; d'autres ont fait forer des clefs vis force pour y introduire
+les missives. L'artifice employ par les ngres indiens pour dissimuler
+les diamants vols dans les laveries, ne put tre appliqu, les Allemands
+ne manquant jamais, assurait-on, d'administrer tout d'abord aux suspects
+une purge nergique.
+
+Le facteur Brare est un de ceux qui ont russi passer plusieurs fois
+les lignes prussiennes. Mais il fut victime de son dvouement, de son
+courage. Il finit par tre fusill par les Prussiens l'le de Chatou. Il
+laisse derrire lui une femme et cinq enfants[13].
+
+[Note 13: _Journal officiel_, mars 1871.]
+
+Il y eut en dehors de la poste des tentatives qui furent couronnes de
+succs. M. Franois Oswald du _Gaulois_, quitta Paris pied dans le
+courant d'octobre, et aprs avoir t menac de la mort d'un espion, il
+parvint enfin s'chapper et gagner Tours, o il publia le rcit de
+ses aventures dramatiques.--M. Lucien Morel parvint aussi s'chapper de
+Paris pied.
+
+Il eut l'audace d'essayer d'y rentrer, et profitant d'une nuit de brume,
+sa tentative si hardie, si prilleuse le conduisit au but tant espr. Il
+pntra dans la ville assige. M. Morel, rentr Paris, en ressortit
+encore par la voie des airs. Il partit en ballon le 15 dcembre, mais le
+vent le poussa en Prusse, o il fut retenu prisonnier jusqu' la fin de la
+guerre, comme nous l'avons dit dans le chapitre prcdent.
+
+M. Steenackers, directeur des postes et des tlgraphes Tours, envoya
+vers Paris un grand nombre de courriers pied. Toutes les ruses ont t
+imagines. Les uns se dguisaient en marchands ambulants, les autres en
+paysans. Ils arrivaient une premire ligne d'occupation o ils taient
+arrts et fouills, puis on les contraignait de rtrograder.
+
+L'inspection prussienne tait pleine de pril. Malheur celui qui
+laissait prendre sa dpche, il courait le risque d'tre fusill comme
+espion. Un facteur du tlgraphe fait plusieurs fois prisonnier, et
+fouill nu, cachait la dpche chiffre dont il tait porteur dans une
+dent artificielle et creuse. Les Prussiens ne savaient pas dvoiler cette
+cachette ingnieuse, mais quelques journaux commirent l'indiscrtion de
+raconter le fait. Il fallut renoncer la dent creuse.
+
+Le 12 janvier, MM. Imbert, Roche, Perney, Fontaine et Leblanc, tentrent
+de franchir les lignes ennemies en suivant sous terre les carrires
+souterraines de la rive gauche. L'entreprise choua.
+
+Il en fut encore de mme pour les plongeurs qui devaient revenir Paris,
+en suivant le fond de la Seine dans des scaphandres.
+
+Ainsi, Paris, qui recevait quelques mois auparavant des centaines de
+trains de marchandises et de voyageurs, n'tait plus accessible un seul
+piton portant quelques chiffres sur un carr de papier!
+
+
+LA POSTE FLUVIALE.
+
+Le 6 dcembre, MM. Versoven, Delort et E. Robert s'taient engags
+expdier par eau, au moyen de sphres dont ils taient les inventeurs,
+les lettres ordinaires ou photo-micrographiques qui pourraient leur tre
+confies dans les dpartements pour tre transmises Paris. Il leur tait
+accord 1 fr. par lettre close, du poids de 4 grammes; 0 fr. 25 c. par
+dpche-lettre photographique, et 0 fr, 05 c. par dpche rponse aux
+cartes-poste. Les lettres ordinaires transportes par ces messieurs
+devaient tre affranchies par timbres-poste, conformment au tarif
+en vigueur; il tait convenu que les dpches officielles seraient
+transportes gratuitement.
+
+Toutes les lettres devaient tre concentres au bureau de poste de
+Moulins (Allier). MM. Delort et Robert partirent le 7 dcembre par le
+ballon le _Denis Papin_.
+
+Une modification fut faite cette convention par M. Steenackers, dans sa
+dpche par pigeon du 25 dcembre, c'est--dire dix-neuf jours aprs: elle
+portait l'affranchissement de la lettre 1 fr. pour le poids maximum de 4
+grammes; la taxe 40 c. par lettre dpose au bureau de Moulins, et 40
+c. par lettre reue au bureau de Paris.
+
+Les journaux ont rcemment parl de cette poste fluviale; les boules de
+zinc de 25 centimtres de diamtre taient garnies d'ailettes et jetes
+dans la Seine ou dans ses affluents: l elles naviguaient entre deux eaux.
+Les lettres de province sont arrives au nombre de huit cents par la voie
+de Moulins, aprs l'armistice; mais pendant l'investissement, c'est--dire
+prcisment pendant la priode o elles taient si fivreusement attendues
+et plus d'un mois durant, la pche aux filets n'a rien produit.
+
+Il est probable que les barrages ont arrt le transport, si les boules
+ont t jetes avant l'armistice, ou que les Allemands n'ont laiss passer
+les sphres hlices de MM. Vorsoven et Cie qu' partir de la conclusion
+de l'armistice, toute surveillance ayant cess ds lors.
+
+Un autre systme fort ingnieux avait t prsent galement par M.
+Baylard, commis l'Htel-de-Ville et expditionnaire du Gouvernement. A
+une extrme conomie, ce systme joignait une grande simplicit et une
+grande facilit d'excution. Au prix de quinze centimes on pouvait obtenir
+une centaine de petites boules de verre souffles, creuses et termines
+la base par un petit orifice o s'introduisait la dpche, et qu'on
+jetait ensuite dans l'eau. Ces boules d'un petit diamtre figuraient si
+merveilleusement les bulles d'eau naturelles, qu'il devenait impossible de
+les distinguer, quand on les remuait dans un bassin et qu'on cherchait
+les saisir. Prenant cause de leur transparence le reflet mme de l'eau
+dans laquelle elles plongent, mobiles et lgres, glissant avec la plus
+grande facilit le long des roseaux, des tiges, des plantes et des bords
+de la rivire qui pourraient leur servir d'obstacles, franchissant
+aisment, sans se rompre, les petits ressauts des barrages, chappant par
+leur petite dimension aux grosses mailles des filets prussiens et aux
+mains des pcheurs ennemis, ces petites boules messagres taient appeles
+ rendre de grands services la dfense pour le transport des dpches
+micrographiques. M. Rebou emporta un grand nombre de ces globules en
+ballon et l'ide tait en pleine voie d'excution, lorsque les glaces
+vinrent empcher le dveloppement de cet ingnieux mode de transport.
+
+Vers la mme poque, M. le directeur des Postes coutait les propositions
+de M. Delente qui, le 14 janvier, s'engageait se rendre en province et
+ faire parvenir Paris, l'aide d'un bateau sous-marin dont il est
+l'inventeur, des correspondances prives ou autres.
+
+Le ballon-poste le _Vaucanson_ enleva M. Delente, muni d'un permis
+de parcours gnral sur tous les chemins de fer, et de lettres qui
+l'accrditaient auprs de la dlgation dans les dpartements, avec
+laquelle il avait s'entendre pour les conditions de rmunration.
+L'investissement a pris galement fin avant que M. Delente ait russi
+faire arriver des lettres dans Paris[14].
+
+[Note 14: _Journal Officiel_, mars 1871.]
+
+LES FILS TLGRAPHIQUES.
+
+Quand Paris fut compltement bloqu par les Prussiens, que les
+communications furent interrompues de toutes parts, bien des gens se
+dirent: Pourquoi n'a-t-on pas jet un cble lectrique au fond de la
+Seine? Ce simple fil et permis d'ouvrir une correspondance occulte!
+
+Comment n'aurait-on pas song ce projet si simple? Ce cble a t en
+effet pos dans la basse Seine, mais la chute d'un pont le brisa quelques
+jours aprs. Toutes les tentatives faites pour l'utiliser furent vaines.
+On ne put relier les deux bouts de cette unique artre qui aurait permis
+au grand organisme qu'on nomme la France, d'entendre les battements de son
+coeur qu'on nomme Paris!
+
+Quelque temps aprs cet irrparable accident, on fit un nouvel essai du
+mme genre. Depuis longtemps un cble plac sur la route de Fontainebleau,
+se raccordait avec les fils ariens du chemin de fer. Il fallait pour
+utiliser ce fil lectrique, faire une tranche sur la route en avant de
+Juvisy, et souder un fil mince au cble. M. Lemercier de Janvelle, charg
+de cette mission prilleuse, partit dans le ballon _le Ferdinand Flocon_,
+le 4 novembre; mais sous les yeux de l'ennemi, il ne put accomplir la
+liaison des fils. Il la tenta cependant trois reprises diffrentes,
+dans les circonstances les plus difficiles. M. de Janvelle, assist de M.
+Forivon, capitaine des francs-tireurs, osa pntrer jusqu'au milieu des
+lignes ennemies. La nuit, il rparait les fils ariens coups par les
+Prussiens, en les unissant par de petits fils isols trs-minces, placs
+contre terre. Quand on passait l on voyait les poteaux briss, les fils
+visiblement casss. On ne souponnait pas qu'ils taient runis par des
+conducteurs presque invisibles. Mais il fallait pour russir compltement
+recommencer l'oeuvre de rparation sur d'autres points. Malgr leur
+audace, leur habilet, MM. de Janvelle et Forivon n'ont pu mener bonne
+fin l'entreprise si ingnieuse qu'ils avaient si bien commence.
+
+
+LES CHIENS FACTEURS.
+
+N'oublions pas de mentionner le projet de M. Hurel, qui est parti en
+ballon avec cinq chiens destins revenir Paris. C'taient de
+gros chiens bouviers, de bonnes btes, l'oeil franc, la figure
+intelligente. Ils taient fort robustes, et ne se seraient pas embarrasss
+de dvorer un Prussien. Le propritaire de ces animaux affirmait qu'ils
+sauraient rentrer dans la capitale d'o ils taient sortis; on leur aurait
+attach quelques dpches entre les deux cuirs d'un collier.
+
+Les chiens ont t lancs, mais on ne les a jamais revus. L'exprience n'a
+pas t renouvele, car peu de temps aprs le voyage de M. Hurel et de ses
+courriers quatre pattes, l'armistice est venu mettre un terme au sige
+de Paris.
+
+L'entreprise aurait-elle russi une seconde fois? Il est permis d'en
+douter. Certains chiens font de grands voyages, s'orientent, reviennent au
+logis, mais ils en sont partis pdestrement, ils ont examin la route. En
+feraient-ils de mme aprs un voyage en ballon? Auraient-ils l'instinct
+des pigeons voyageurs?
+
+
+DIRECTION DES AROSTATS.
+
+Depuis le jour de leur naissance, les ballons n'ont gure fait de progrs.
+Quand les Montgolfier lancrent dans l'espace un des premiers navires
+ariens, Franklin, qui assistait l'exprience, s'cria comme on le
+consultait sur cette dcouverte: C'est l'enfant qui vient de natre!
+L'illustre philosophe faisait ainsi entendre que l'enfant, d'abord faible,
+deviendrait homme et puissant. L'enfant n'a pas grandi. Mais il faut
+avouer que son ducation a t singulirement nglige. Il a couru les
+ftes publiques, et s'est perdu dans les foires. Depuis cinquante ans, il
+est peu de savants qui aient tudi srieusement la navigation arienne.
+
+M. Henry Giffard, un de nos ingnieurs les plus distingus, eut l'honneur
+d'excuter, en 1852, la premire ascension faite dans un ballon de forme
+allonge, muni d'une hlice mise en mouvement par une machine vapeur. Un
+de nos plus minents publicistes le dsigna alors sous le nom du Fulton de
+la navigation arienne: il ne tient qu' M. Giffard de le devenir. Depuis
+cette poque, malgr de nombreuses tudes, il n'a pas cess de porter son
+attention sur les questions ariennes. Il a cr les ballons captifs
+vapeur, que le public n'a pas assez connus. Il a rsolu l un problme de
+premier ordre, indispensable la direction des ballons; il est arriv
+construire des BALLONS IMPERMABLES AU GAZ.
+
+Le grand ballon captif construit Londres en 1870 par M. Giffard cubait
+douze mille mtres. Il tait rempli d'hydrogne pur, et enlevait 34
+passagers 650 mtres de haut. L'immense arostat tait retenu dans
+l'espace par un cble pesant 4,000 kilogrammes, que deux machines vapeur
+de 400 chevaux enroulaient autour d'un treuil gigantesque. Ce ballon,
+malgr le vent, malgr la pluie, est rest gonfl plus d'un mois, _sans
+perdre de gaz_. Son toffe tait forme de plusieurs tissus superposs: 1
+une toffe en toile; 2 une couche de caoutchouc naturel; 3 une deuxime
+toffe de toile; 4 une deuxime couche de caoutchouc vulcanis; 5 une
+mousseline extrieure; 6 une couche de vernis l'huile de lin.
+
+Cet toffe impermable est d'un poids considrable, mais en augmentant
+le volume des ballons sphriques, on diminue proportionnellement leur
+surface, ce que nous pourrons exprimer plus clairement en disant qu'un
+ballon de 10,000 mtres cubes, construit avec l'toffe de M. Giffard, a
+une force ascensionnelle bien plus grande que dix ballons ordinaires de
+mille mtres cubes runis.
+
+La premire condition de la direction des ballons, _l'impermabilit_ de
+l'toffe, a t rsolue par M. Giffard.
+
+Que l'on construise avec le nouveau tissu un ballon de forme allonge,
+muni d'un gouvernail, permettant de s'orienter dans la direction du vent,
+afin d'offrir une surface de rsistance aussi petite que possible; qu'on
+le munisse sa partie infrieure d'une hlice, mise en mouvement par
+une forte machine vapeur, que l'on recommence, en un mot, dans des
+conditions plus favorables, l'exprience de M. Giffard en 1852, il
+ne parait pas douteux qu'on remontera un courant arien d'intensit
+moyenne.--L'ascension de M. Giffard a malheureusement t excute une
+poque o il n'avait pas encore l'exprience qu'il a acquise; elle a eu
+lieu par un temps dfavorable, avec un appareil d'une faible puissance.
+
+On rpondra qu'une machine vapeur, est un engin pesant pour un ballon;
+mais en construisant des arostats d'un volume considrable de dix
+ quinze mille mtres cubes, on arrive leur donner une force
+ascensionnelle norme. Un ballon de quinze mille mtres cubes dont
+l'toffe, le filet, etc., pseraient environ cinq mille kilogr., rempli
+d'hydrogne pur, aurait un excdant de force ascensionnelle de plus de
+huit mille kilogr. Il serait capable d'enlever une machine puissante.
+
+Plusieurs objections des plus srieuses se prsentent ici; nous ne les
+ignorons pas. La premire consiste dans l'extrme irrgularit des
+mouvements atmosphriques. Il est des jours ou le vent est faible,
+quelquefois mme presque nul; quand il ne souffle qu'avec une vitesse de
+quelques lieues l'heure, le ballon vapeur que nous avons succinctement
+dcrit, se dirigera. Mais l'air est parfois soumis des agitations
+violentes; lorsque le vent souffle imptueux et violent, quand il oppose
+un obstacle insurmontable l'oiseau, nul ballon ne se dirigera. Quoi
+qu'il en soit, la direction obtenue, dans certaines circonstances
+atmosphriques, quoique incomplte constituerait un progrs considrable.
+
+Une autre objection non moins importante consiste dans le combustible que
+ncessite une machine vapeur. La machine, pour produire de la force,
+brle du charbon, et beaucoup: si l'effort est continu, nergique, la
+destruction du combustible est norme. Pour lutter contre l'air, la
+machine aurait vite mang sa provision.--Il y aurait l deux graves
+inconvnients.--Les conditions d'quilibre de l'arostat seraient
+changes, puisqu'il aurait perdu le poids de son combustible brl. La
+force qui fait agir l'appareil serait anantie n'ayant plus d'aliment.
+
+Il serait ncessaire, pour rsoudre avec efficacit le problme, de
+trouver alimenter le moteur avec un autre combustible que la houille.
+Le ptrole, en brlant, forme de l'eau, qui pourrait tre condense,
+recueillie et servirait la machine. Il offre des qualits prcieuses
+la construction d'une bonne machine arostatique. Mais il faut, dans ce
+sens, bien des tudes, bien des progrs, dont l'importance est bien faite
+pour exciter les inventeurs.
+
+Dans la situation de Paris, pendant le sige, il n'tait pas ncessaire
+de rsoudre tout d'un coup le problme de la direction d'un ballon. Il
+s'agissait de se diriger vers un point donn, vers Tours, par exemple,
+par un temps calme qu'on aurait pu attendre, dans la suite des longues
+journes du sige. Il n'tait pas indispensable de faire un bien long
+voyage, on pouvait renoncer la machine vapeur comme moteur, et
+s'adresser au bras de l'homme. Un ballon de grande dimension pouvait
+enlever plusieurs manoeuvres qui travaillant alternativement auraient
+produit une force constante. C'est principalement dans ce sens que des
+projets nombreux ont pris naissance.
+
+
+LE BALLON DE M. DUPUY DE LME.
+
+M. Dupuy de Lme a pour but de construire un arostat de forme allonge,
+muni d'un systme d'hlice, mis en mouvement par des hommes. L'inventeur
+n'a la prtention de remonter un courant arien que s'il a une faible
+intensit; si le vent est fort, il pourra faire dvier l'appareil,
+droite ou gauche de la direction du courant arien. Si le vent souffle
+par exemple du nord vers le sud; le ballon de M. Dupuy de Lme ne pourra
+pas se remorquer contre le vent et monter au nord; mais il lui sera
+possible de se diriger vers l'est ou l'ouest. Si l'exprience confirmait
+les esprances de l'inventeur, on voit que le rsultat obtenu aurait dj
+une importance de premier ordre.
+
+M. Dupuy de Lme adopte pour la forme du ballon une forme oblongue,
+celle d'une surface de rvolution engendre par une courbe spciale se
+rapprochant d'un arc de cercle de 7 mtres de flche, et tournant autour
+de sa corde de 42 mtres de longueur. Cette corde constitue l'axe
+horizontal du ballon dont la longueur est rduite 40 mtres, en
+substituant, pour la solidit de la construction, une petite surface
+sphrique la pointe des extrmits.
+
+Le volume est ainsi de 3,860 mtres cubes, et la matresse section
+verticale de 154 mtres carrs.
+
+La rsistance la dformation sous l'action du vent, provenant de la
+vitesse propre l'arostat, s'obtient par le maintien dans son intrieur
+d'une tension de gaz sans cesse un peu suprieure (de 3 4 dix-millimes
+d'atmosphre) celle de l'air ambiant. Pour s'opposer, d'autre part, la
+dformation sous la traction des suspentes (indpendamment de l'effet de
+la pression intrieure des gaz), la nacelle est d'une forme allonge et
+d'une construction rigide. Pour maintenir le ballon sans cesse gonfl
+en prsence des dperditions de gaz sur lesquelles il faut compter, ou
+lorsque l'aronaute en fera chapper volontairement pour oprer une
+descente partielle ou totale, il sera introduit de l'air atmosphrique
+dans un petit ballon log cet effet dans l'intrieur du grand, et
+remplissant ainsi une fonction ayant quelque analogie avec la vessie
+natatoire des poissons.
+
+La nacelle de l'arostat est munie d'une hlice de 8 mtres de diamtre
+en arc horizontal. C'est l'appareil propulseur; il est situ 17 mtres
+environ au-dessous du grand axe de l'arostat. Pour imprimer au ballon une
+vitesse de deux lieues l'heure, il suffit de transmettre l'hlice un
+travail total de 30 kilogrammtres.
+
+En prsence de cette petite puissance motrice, dit M. Dupuy de Lme, il
+m'a paru avantageux de ne pas recourir une machine feu quelconque,
+et d'employer simplement la force des hommes. Quatre hommes peuvent sans
+fatigue soutenir, _pendant une heure_, en agissant sur une manivelle,
+ce travail de 30 kilogrammtres, qui n'exige de chacun d'eux que 7
+kilogrammtres, 5. Avec une relve de deux hommes, chacun d'eux pourra
+travailler une heure, se reposer une demi-heure, et ainsi de suite,
+pendant les dix heures du voyage, qui sont une des conditions de cette
+tude.
+
+L'arostat allong de M. Dupuy de Lme est muni d'un gouvernail, fix
+ l'arrire de la nacelle. L'appareil pourra s'orienter. Le ballon est
+rempli de gaz de l'clairage. Il va sans dire que l'excs de force
+ascensionnelle est calcul pour compenser les poids enlever, ballon,
+moteur, manoeuvres, etc. Un appareil de ce genre, ajoute l'inventeur, ne
+permettra d'avancer, vent debout, ou de suivre par rapport cette surface
+toutes les directions dsires, que quand le vent n'aura qu'une vitesse
+au-dessous de 8 kilomtres. Cela ne sera sans doute pas trs-frquent,
+car cette vitesse n'est que celle d'un vent qualifi _brise lgre_. Quoi
+qu'il en soit, cet arostat ayant une vitesse propre de 8 kilomtres
+l'heure, lorsqu'il sera emport par un vent plus rapide, aura la facult
+de suivre volont toute route comprise dans un angle rsultant de la
+composante des deux vitesses. Chacun peut se rendre compte d'ailleurs que,
+d'une manire gnrale, la direction donner l'arostat, par rapport
+celle du vent, pour obtenir comme rsultante des deux vitesses et des deux
+directions le _maximum d'cart possible_, fait avec la direction du vent
+un angle un peu plus ouvert que l'angle droit.
+
+Tel est le projet prsent par M. Dupuy de Lme, et pour l'excution
+duquel le gouvernement a allou une somme de 40,000 francs. Ce plan offre
+l'inconvnient de ne pas prsenter le caractre de la nouveaut. Il
+est difficile de voir en quoi il diffre sensiblement du systme de M.
+Giffard. Mais M. Dupuy de Lme ne connaissait pas les travaux de cet
+ingnieur. Il a charg M. Yon, le constructeur des ballons captifs
+vapeur, de fabriquer le nouvel appareil. Les travaux ont t commencs,
+ils ont tran en longueur; la guerre s'est termine, la Commune a pass
+sur Paris, ils ne sont pas encore achevs. Nous faisons des voeux sincres
+pour que M. Dupuy de Lme mette excution son projet intressant, et
+qu'une exprience soit faite prochainement dans de bonnes conditions
+atmosphriques.
+
+
+LES HLICES DU BALLON LE DUQUESNE.
+
+M. l'amiral Labrousse a pu tenter une exprience de direction, en faisant
+construire une nacelle spciale pour le ballon _le Duquesne_. Cette
+nacelle tait munie d'une hlice, mue par quatre marins. Nous ferons
+remarquer que le ballon _le Duquesne_ cubait 2,000 mtres, il tait
+sphrique, forme trs-dfavorable toute tentative de direction. Voici un
+extrait de la note que M. Labrousse a adresse l'Acadmie des sciences,
+au sujet de cette tentative:
+
+Le ballon _le Duquesne_ est parti ce matin (9 janvier) des ateliers de
+M. Godard la gare d'Orlans, arm de l'appareil d'hlice en question,
+construit par les ordres de M. Dorian, ministre des travaux publics.
+
+Le vent portait directement l'est, c'est--dire chez les Prussiens,
+avec une vitesse approximative de 4 mtres par seconde; c'est pourquoi on
+a recommand aux hommes de faire agir les hlices de manire pousser le
+ballon dans la direction du sud. L'impression des personnes prsentes a
+t que le ballon gagnait en effet notablement dans cette direction; il
+faut donc esprer qu'au lieu de tomber chez les Prussiens, il viendra
+tomber dans les environs de Besanon, peut-tre en Suisse.
+
+Qu'il nous suffise de dire que le ballon est tomb en pleine direction
+d'est, tout prs de Reims, o il a pu s'chapper des Prussiens, et que
+par consquent les hlices n'ont produit aucun effet efficace. Du reste
+l'exprience a t contrarie pendant le voyage par les rotations
+frquentes de l'arostat sphrique. Tous les aronautes savent que le
+ballon, dans l'air, tourne frquemment autour de son axe.
+
+
+PROJETS DIVERS DE BALLONS DIRIGEABLES.
+
+Si les inventeurs de ballons dirigeables ont abond Tours, comme nous
+l'avons dit dans le courant de cet ouvrage, ils n'ont pas non plus fait
+dfaut Paris. Nous parlerons en quelques mots des diffrents projets
+soumis l'Acadmie des sciences.
+
+M. Sorel (21 novembre 1870) cherche produire d'abord une diffrence de
+vitesse entre celle du vent et celle du ballon. Il munit la nacelle de
+deux hlices, l'une l'arrire, l'autre l'avant, il la garnit de trois
+voiles latrales. La marche et la direction du ballon devront tre la
+rsultante des forces combines du vent agissant sur les voiles et sur
+l'action mcanique de l'hlice latrale, prenant son point d'appui sur
+l'air. L'inventeur oublie dans son systme une voile, qui entranera
+probablement toutes les autres. Cette voile immense, qu'il n'a pas vue,
+c'est le ballon lui-mme.
+
+M. Derode (28 novembre 1870) munit son ballon d'un plan inclin, il
+s'lve verticalement. Puis, en descendant, il oriente son parachute
+plan-inclin, et lance obliquement l'arostat dans une direction voulue.
+Il compte se diriger compltement, en renouvelant successivement et
+plusieurs reprises, ces mouvements d'ascensions verticales et de descentes
+obliques. Pour faire descendre volont l'arostat, M. Derode se sert
+de deux gaz, l'hydrogne et l'ammoniaque; il diminuera la force
+ascensionnelle du ballon et le fera descendre, en absorbant l'ammoniaque
+par l'eau.
+
+M. Bouvet (12 et 19 dcembre 1870) propose de soumettre le gaz du ballon
+ l'action de la chaleur, pour obtenir volont les ascensions et les
+descentes. C'est le gaz du ballon lui-mme qui sert de combustible.
+
+Il faudrait prendre garde de ne pas tout enflammer! Voil un arostat que
+peu d'aronautes aimeraient conduire dans les airs.
+
+M. Hir (30 janvier 187l) propose de construire un ballon muni de trois
+hlices. L'une, place l'avant, servira d'hlice de propulsion pour
+diriger la marche de l'arostat, l'autre, place l'arrire, tournera
+dans un plan perpendiculaire l'hlice de marche, et servira de
+gouvernail. La troisime tournera horizontalement au-dessus du ballon, et
+servira faire monter ou descendre le grand poisson arien.
+
+Ah! Messieurs les inventeurs! voil certes des ides ingnieuses en
+thorie, mais que de difficults pratiques dans les constructions, que
+d'impossibilits que vous n'entrevoyez mme pas! Quand vous aurez fait une
+douzaine de bonnes ascensions dans nos arostats tels qu'ils sont, vous
+connatrez le ballon, vous saurez ce que c'est que cet ocan immense
+aux flots mobiles et capricieux qu'on appelle l'atmosphre! A votre
+intelligence s'ouvriront des horizons inconnus, des ides nouvelles et
+peut-tre fcondes. Montez en ballon, devenez des aronautes, vous pourrez
+alors perfectionner la machine que vous aurez tudie. Jacquard, avant de
+construire le mtier tisser, tait tisserand lui-mme. Bernard Palissy
+s'est fait peintre cramiste avant de trouver le secret de l'mail
+italien. Si vous voulez amliorer les ballons, les modifier, les munir
+d'appareils dirigeables, devenez aronautes!
+
+
+
+
+CONCLUSION.
+
+
+
+
+LES BALLONS ET LA GUERRE.
+
+
+Quand les frres Montgolfier eurent lanc dans l'espace le premier globe
+arien, qui lentement se dtacha du sol pour prendre possession des plages
+mystrieuses de l'atmosphre, on crut entrevoir, dans le fait de cette
+exprience, une date jamais clbre dans les annales de la science.
+L'Institut, reprsent par une commission de savants illustres, prside
+par Lavoisier, essaya de tracer la voie que la nouvelle dcouverte allait
+suivre dans l'avenir; le clbre chimiste se chargea, dans un rapport
+remarquable, de faire l'apologie des ballons; il parla des progrs qu'ils
+avaient compter, des services qu'ils taient appels rendre. Il les
+voyait jouant un rle important dans les tudes mtorologiques, dans
+certaines entreprises industrielles; mais il ne songea jamais signaler
+l'usage qu'on en pouvait faire dans ces immenses conflits qui divisent les
+peuples, et qui les portent se ruer les uns contre les autres pendant la
+guerre.
+
+C'est que le gnie de l'invention est essentiellement pacifique; n du
+travail et des rudes labeurs, il ne pense qu' crer; il n'admet pas que
+l'on puisse dtruire. Les Montgolfier, en trouvant le principe qui rendra
+leur nom jamais imprissable, songeaient aux bienfaits dont il devait
+doter la socit. Quelle n'et pas t leur stupfaction, si quelqu'un
+leur avait dit alors que les ncessits de la guerre, qui usent de
+toutes les ressources d'un pays, allaient plus tard recourir aux ballons
+eux-mmes? Sans entrer dans des discussions d'un ordre moral, qui ne sont
+pas de nature trouver place ici, contentons-nous de constater que la
+guerre, cette grande calamit, ce grand mal, est sans doute ncessaire,
+puisqu'on ne trouve pas, dans l'histoire des peuples, une priode de vingt
+ans o elle n'apparaisse avec ses horreurs et ses ravages. Que ceux qui
+rvent la paix universelle, l'harmonie des peuples, l'ge d'or, aillent
+porter leurs thories dans d'autres plantes, mais sur notre globe, ils
+parleront toujours des sourds. Comme l'a dit La Bruyre, s'il n'y avait
+que deux hommes sur la terre, et qu'ils aient reu chacun en partage un
+hmisphre, ils trouveraient encore le moyen de se rencontrer pour se
+battre entre eux.
+
+La guerre a exist hier; elle existera demain. Notre malheureux pays a
+succomb dans une lutte rcente et effroyable, mettons tout en oeuvre
+pour qu'il triomphe quand l'heure de la revanche aura sonn. Les hommes
+comptents se chargeront des graves problmes de la rorganisation
+militaire, de la fabrication des engins meurtriers, des canons, des
+mitrailleuses. Tout cela est une besogne hideuse qui rpugne un peuple
+civilis, personne n'en disconviendra, mais tant donn ce fait qu'il faut
+se battre, tchons au moins d'tre les plus forts et les plus habiles.
+
+Dans notre humble et modeste sphre d'arostation, nous avons acquis
+quelque exprience, par une pratique vraiment assidue qui nous permettra
+peut-tre d'indiquer, avec quelque efficacit, les ressources que les
+ballons peuvent fournir la guerre. Les arostats du sige de Paris ont
+bien amplement prouv les immenses avantages que la navigation arienne,
+telle qu'elle est, avec toutes ses imperfections, est capable d'offrir
+une place assige; mais nous croyons tre en droit d'affirmer que les
+ballons sont appels rendre des services plus grands encore, si on les
+utilise comme moyens d'observation militaire, et mme dans certains cas
+comme engins de destruction, en leur confiant la mission de lancer sur
+l'ennemi des bombes incendiaires. Toutefois, avant d'tudier ce qu'on
+pourrait faire, il est utile d'examiner ce qui a t fait, et de passer
+rapidement en revue les expriences excutes dans le pass.
+
+
+LES AROSTIERS MILITAIRES DE LA PREMIRE REPUBLIQUE.
+
+En 1793, lors du sige de la ville de Cond, le commandant Chanal,
+homme d'action et d'intelligence, enferm dans la place-forte investie,
+cherchait tout prix donner de ses nouvelles, envoyer des dpches au
+colonel Dampierre, qui commandait une division franaise hors des lignes
+d'investissement. Il recourut aux ballons. Il fit construire un arostat
+de papier qu'il lana en libert dans l'espace, avec un petit paquet de
+dpches. L'appareil tomba juste au milieu du camp ennemi, et fournit au
+prince de Cobourg des renseignements sur la situation de la forteresse.
+Un tel dbut n'tait pas d'heureux prsage pour la fortune future des
+arostats messagers! Mais ce fait isol passa inaperu; pendant que le
+commandant Chanal tentait cette exprience, le clbre chimiste Guyton de
+Morveau envisageait l'usage qu'on pouvait faire des ballons pendant la
+guerre, sous un tout autre aspect. Il songea organiser des postes de
+ballons captifs pour tudier les mouvements de l'ennemi, pour surveiller
+du haut des airs ses allures et ses changements de position. Guyton de
+Morveau n'tait pas un esprit ordinaire, il s'tait signal dj par de
+remarquables travaux en chimie; homme de science, il s'prenait de tout
+ce qui touche la vritable investigation scientifique; il n'avait pas
+laiss passer auprs de lui la dcouverte des Montgolfier, sans y fixer
+ses regards; il s'tait familiaris avec l'arostation par de nombreuses
+ascensions, excutes Dijon.--Guyton de Morveau avait t nomm
+reprsentant du peuple la Convention nationale; il venait d'tre choisi
+par le Comit de salut public, avec Monge, Berthollet, Carnot et Fourcroy,
+comme membre d'une commission destine faire servir aux besoins de la
+guerre les rcentes dcouvertes de la science.
+
+Guyton de Morveau proposa d'organiser, pour l'arme, des arostats
+d'observation militaire. Sa proposition fut immdiatement accepte par
+le Comit de salut public. On marchait vite cette poque, et tous les
+moyens que suscitait l'esprit scientifique pour la dfense du sol de la
+Rpublique, taient mis en action avec la plus tonnante promptitude.
+On ne se payait pas de mots, mais d'actes nergiques; on avait lutter
+contre toute l'Europe coalise!
+
+La seule condition qui fut impose Guyton de Morveau, c'tait de
+prparer l'hydrogne destin gonfler ses ballons sans employer d'acide
+sulfurique fabriqu avec le soufre, dont on avait besoin pour faire de la
+poudre. Lavoisier venait de dcouvrir un nouveau mode de prparation de
+l'hydrogne, par l'action du fer chauff au rouge sur la vapeur d'eau.
+Guyton de Morveau ne perd pas son temps, il court au laboratoire de
+Lavoisier, fait un essai en grand, qui russit; il communique ce rsultat
+important au Comit de salut public qui l'encourage dans ses essais.
+Aussitt, le clbre chimiste s'adjoint un physicien distingu, nomm
+Coutelle, qui tait connu Paris par le beau cabinet de physique qu'il
+avait organis avec toutes les ressources de la science actuelle.
+
+Coutelle fait fabriquer la hte un arostat de 9 mtres de diamtre, il
+tudie les vernis, les conditions d'une bonne fabrication. Le Comit de
+salut public l'installe aux Tuileries dans la salle des marchaux, o il
+construit un grand fourneau, muni d'un long tube de fonte au milieu duquel
+la vapeur d'eau se dcomposera par le contact de tournure de fer chauffe
+au rouge. Quand tout est prt, Coutelle fait une premire exprience; la
+production de l'hydrogne s'opre dans de bonnes conditions, comme le
+constatent les physiciens Charles et Cont, qui assistent aux dtails de
+l'opration.
+
+Ds le lendemain, Coutelle reoit l'ordre d'aller se mettre la
+disposition du gnral Jourdan qui vient de recevoir le commandement de
+_l'arme de Sambre-et-Meuse_. Il part, il arrive Maubeuge. Mais l'arme
+franaise a quitt ses positions, il faut courir six lieues de l,
+Beaumont, chercher le quartier gnral. Coutelle arrive enfin prs du
+gnral Jourdan, qui le reoit d'un air rbarbatif. Un ballon, dit-il,
+qu'est-ce que c'est que cela? Vous m'avez tout l'air d'un suspect, j'ai
+bonne envie de vous faire fusiller. Coutelle s'explique. Le gnral
+Jourdan se calme; il ne demande pas mieux que de faire des essais; il
+appellera l'arostier ds que le moment sera venu d'agir.
+
+Cependant des expriences se continuent Paris, avec Cont, cet homme
+si habile que Monge avait pu dire en parlant de lui: Il a toutes les
+sciences dans la tte et tous les arts dans la main, et bientt avec
+Coutelle qui est revenu de Beaumont. Un ballon construit dans de bonnes
+conditions s'lve quelques jours aprs 500 mtres l'tat captif, et
+ouvre l'oeil un espace trs-tendu; le Comit de salut public se dcide
+ dcrter la formation d'une compagnie 'arostiers militaires.
+
+Voici cette pice d'un haut intrt:
+
+ARRT DU COMIT DE SALUT PUBLIC, CONCERNANT LA FORMATION D'UNE COMPAGNIE
+D'AROSTIERS MILITAIRES.
+
+13 germinal an II (2 avril 1794).
+
+Vu le procs-verbal de l'preuve faite Meudon, le 9 de ce mois, d'un
+arostat portant des observateurs, le Comit de salut public, dsirant
+faire promptement servir la dfense de la Rpublique cette nouvelle
+machine, qui prsente des avantages prcieux, arrte ce qui suit:
+
+Art. 1er. Il sera incessamment form, pour le service d'un arostat
+prs l'une des armes de la Rpublique, une compagnie qui portera le nom
+d'arostiers.
+
+Art. 2. Elle sera compose d'un capitaine, ayant les appointements de
+ceux de premire classe, d'un sergent-major, qui fera en mme temps les
+fonctions de quartier-matre; d'un sergent, de deux caporaux et de vingt
+hommes, dont la moiti aura au moins un commencement de pratique dans les
+arts ncessaires ce service, tels que maonnerie, charpenterie, peinture
+d'impression, chimie, etc.
+
+Art. 3. La compagnie sera pour le surplus de son organisation et pour la
+solde l'instar d'une compagnie, et recevra le supplment de campagne,
+comme les autres troupes de la Rpublique, conformment la loi du 30
+frimaire.
+
+Art. 4. Son uniforme sera habit, veste et culotte bleus, passe-poil
+rouge, collets, parements noirs, boutons d'infanterie avec pantalon et
+veste de coutil bleu pour le travail.
+
+Art. 5. L'armement de ladite compagnie consistera en un sabre et deux
+pistolets.
+
+Art. 6. Le citoyen Coutelle, qui a dirig jusqu' ce jour les oprations
+ordonnes ce sujet par le comit, est nomm capitaine de ladite
+compagnie et charg de lui remettre incessamment la liste de ceux qui se
+prsenteront pour y tre admis, et qu'il jugera capables de remplir les
+diffrents grades.
+
+Art. 7. Aussitt que ladite compagnie sera forme, et mme avant qu'elle
+soit complte, ceux qui y seront reus se rendront sur-le-champ Meudon,
+pour y tre exercs aux ouvrages et manoeuvres relatifs cet art.
+
+Art. 8. La compagnie des arostiers, lorsqu'elle sera l'arme o dans
+une place de guerre, sera entirement soumise pour son service au rgime
+militaire, et prendra les ordres du commandant en chef. Quant la dpense
+rsultant des dpenses relatives l'arostat et des appointements de la
+compagnie, elle sera prise sur les fonds la disposition de la commission
+des armes et poudres, qui fera passer les sommes ncessaires au
+sergent-major et recevra les comptes.
+
+Sign au registre: les membres du Comit de salut public:
+C.A. PRIEUR, CARNOT, ROBESPIERRE, LINDET, BILLAUD-VARENNES, BARRRE.
+
+Pour extrait:
+BARRRE, BILLAUD-VARENNES, CARNOT, C.A. PRIEUR.
+
+Peu de temps aprs, Coutelle est Maubeuge, avec son ballon et son
+quipe. La place vient d'tre assige par les Autrichiens.
+
+Le capitaine arostier se met en mesure de construire son fourneau gaz,
+de gonfler l'arostat qu'il a baptis l'_Entreprenant_; quand tout est
+prt, il s'en va prvenir le gnral commandant en chef et le supplie de
+le faire agir immdiatement. Le lendemain une sortie s'organise contre les
+Autrichiens; Coutelle s'lance dans la nacelle de l'_Entreprenant_, que
+remorquent avec des cordes une poigne de soldats; il s'avance jusque sous
+le feu des ennemis, et deux de ses hommes sont grivement blesss.
+
+Rentr en ville aprs cette affaire, le ballon l'_Entreprenant_ excute
+des ascensions captives deux fois par jour. Du haut des airs, Coutelle
+lance terre de petites dpches attaches un sac de sable, et
+fournissant le rcit du spectacle qui s'offre ses yeux. Chaque jour il
+donne de nouveaux dtails sur les travaux des assigeants qu'il surveille
+du haut de son observatoire arien.
+
+L'ennemi s'inquite vivement de ce ballon si nouveau pour lui, qu'il voit
+planer dans l'espace, comme un oeil mystrieux l'piant sans cesse. Il
+lui tire des coups de canon, mais sans l'atteindre; quelques soldats
+autrichiens sont frapps d'une terreur superstitieuse devant ce globe,
+qu'ils considrent comme une oeuvre diabolique; parfois ils s'agenouillent
+et se mettent en prires devant un tel prodige[15].
+
+[Note 15: _Mmoire sur Carnot_.]
+
+Peu de temps aprs, le gnral Jourdan se dispose aller investir
+Charleroi, o l'arme hollandaise se prpare contre la France une rude
+rsistance. Il donne l'ordre Coutelle de transporter son arostat de
+Maubeuge Charleroi, qui n'est pas loign de moins de douze lieues. Ce
+n'est pas une entreprise facile, mais malgr toutes les difficults de
+la route, Coutelle arrive bon port avec l'_Entreprenant_ qu'il a fait
+transporter tout gonfl.
+
+Il a fallu attacher la hte, tout autour du ballon, des cordes
+d'quateur, destines remorquer l'appareil par des pitons. Il a fallu
+faire passer l'_Entreprenant_ au-dessus des toits de la ville de Maubeuge,
+lui faire franchir des bastions et des fosss, il a fallu enfin tromper la
+vigilance des ennemis, leur dissimuler le passage d'un globe de soie de 40
+mtres de haut; l'entreprise a russi au prix des plus rudes fatigues!
+
+Quand l'_Entreprenant_ apparat aux yeux des Franais camps autour de
+Charleroi, les soldats courent sa rencontre en faisant retentir l'air de
+clameurs de joie. Ils lvent les bras au ciel, en signe d'admiration, et
+bientt la fanfare militaire retentit pour fter la bienvenue au nouvel
+appareil.
+
+Avant la fin du jour, Coutelle dirige son ballon captif vers la ville,
+et fait une reconnaissance importante; il a aperu les assigs et a pu
+donner des renseignements utiles sur leurs forces et leurs positions. Le
+lendemain l'arostier de la Rpublique reste huit heures conscutives dans
+la nacelle, en compagnie du gnral Morelot; le surlendemain Charleroi
+capitule. La garnison hollandaise tout entire est faite prisonnire.
+
+Quelques heures aprs, les Autrichiens accourent au secours de la place
+investie, mais trop tard!
+
+La prise de Charleroi eut une importance capitale dans les oprations
+de l'arme franaise, et le ballon de Coutelle n'a certainement pas t
+tranger ce succs, qui prpara pour Jourdan la victoire de Fleurus.
+
+En effet, les Autrichiens s'avancent rapidement vers Charleroi, sous les
+ordres du prince de Cobourg. L'arme franaise les attend de pied ferme
+sur les hauteurs de Fleurus, d'o elle va se prcipiter bientt pour
+craser l'ennemi.
+
+L'arostat l'_Entreprenant_ s'lve dans les airs vers la fin de la
+bataille, et pendant plusieurs heures de suite, Coutelle envoie au gnral
+en chef des notes prcieuses sur les mouvements de l'ennemi.
+
+Jourdan n'hsite pas reconnatre les services des arostiers militaires,
+et Carnot, dans ses Mmoires, dclare que sans l'_Entreprenant_, bien
+des oprations de l'arme autrichienne auraient t caches au gnral
+franais, par des accidents de terrain qui n'arrtaient pas le regard de
+l'aronaute juch dans sa nacelle.
+
+Malheureusement, malgr cette brillante campagne, les arostiers
+militaires devaient bientt tre arrts par de nombreux
+obstacles.--Coutelle, aprs Fleurus, suivit l'arme franaise avec
+son ballon, mais, arriv prs des hauteurs de Namur, il reconnut que
+l'_Entreprenant_, us par le service, tait hors d'tat de rester gonfl.
+
+Pendant que ces vnements se passaient, la Convention nationale, ayant
+pris connaissance des premiers rsultats fournis par les observations
+arostatiques, prenait la dcision de former une deuxime quipe
+d'arostiers militaires, qui resterait Meudon, sous le commandement de
+Cont. Le Comit de salut public transforma bientt ce dpt en
+cole arostatique. On avait compris que les ballons ne peuvent tre
+efficacement utiliss que sous la condition d'tre confis des hommes
+initis la pratique du gonflement, la manoeuvre des ascensions,
+habitus observer du haut des airs une campagne tendue, rompus enfin
+toutes les nombreuses besognes qui se rattachent l'art si compliqu de
+l'aronautique. Le Comit de salut public fit paratre le dcret suivant:
+
+ARRT DU COMIT DE SALUT PUBLIC RELATIF A L'INSTALLATION D'UNE COLE
+AROSTATIQUE
+
+10 brumaire an III (31 octobre 1794).
+
+Le Comit de salut public, considrant que le service des arostiers
+exige des connaissances et une pratique dans les arts que l'on ne peut
+esprer de runir qu'en prparant, par des tudes et des exercices
+appropris, les hommes qui s'y destinent, et voulant assurer ce service
+et en tendre les ressources, soit auprs des armes, o l'exprience a
+constat dj son utilit, soit par l'application que l'on peut faire de
+ce nouvel art pour le figur du terrain sur les cartes, Arrte ce qui
+suit:
+
+Art. 1er. Il sera tabli dans la maison nationale de Meudon une cole
+d'arostiers, dans laquelle, indpendamment des exercices pour les former
+ la discipline militaire, et des travaux de construction et de rparation
+des arostats auxquels ils sont employs, ils recevront des leons de
+physique gnrale, de chimie, de gographie, et des diffrents arts
+mcaniques, relatifs l'arostation.
+
+Art. 2. Cette cole sera compose de soixante arostiers, y compris ceux
+dj reus pour entrer dans la nouvelle compagnie que le Comit avait t
+charg de former. Ils seront logs dans la partie de la maison nationale
+de Meudon qui leur sera assigne; ils auront le mme uniforme que celui
+qui a t rgl pour la deuxime compagnie d'arostiers, et recevront
+galement la solde de canonniers de premire classe.
+
+Art. 3. Les soixante arostiers seront diviss en trois sections, chacune
+de vingt hommes.
+
+Art. 4. Il y aura, pour chaque section, un officier ayant le grade de
+sous-lieutenant, un sergent et deux caporaux, lesquels seront assimils
+aux officiers d'artillerie de mme grade, et jouiront des traitements et
+soldes qui leur sont attribus.
+
+Art. 5. L'cole des arostiers aura pour chef un directeur charg de
+diriger toutes les oprations de construction et de rparation des
+arostats, de rgler et ordonner les exercices et manoeuvres et de
+maintenir l'ordre et la discipline. Il correspondra avec la commission des
+armes et poudres, lui adressera les demandes de matires ncessaires, et
+l'informera de ce qui pourra tre mis sa disposition pour le service des
+arostats en campagne. Les appointements seront de six mille livres.
+
+Art. 6. Il y aura un sous-directeur avec appointements de quatre mille
+livres, charg des mmes fonctions en l'absence et sous les ordres du
+directeur.
+
+Art. 7. Il y aura pour les trois sections un quartier-matre charg du
+dcompte et des mmes dpenses du matriel, pour lesquelles il lui sera
+remis un fonds d'avances sur la proposition de la commission des armes
+et poudres. Il en comptera tous les quinze jours ladite commission sur
+mmoires viss par le directeur.
+
+Art. 8. Un tambour est attach ladite cole.
+
+Art. 9. Il y aura dans l'cole un garde-magasin charg de tenir registre
+de l'entre et sortie de toutes matires, soit de consommation, soit
+destines aux preuves et constructions, ainsi que de veiller la
+conservation des meubles, ustensiles, livres et machines, servant
+l'instruction; il lui sera donn un aide ou sous-garde lorsqu'il sera jug
+ncessaire.
+
+Art. 10. Le directeur prsentera incessamment l'approbation du comit
+un rglement sur la distribution du temps pour les leons et exercices,
+de manire que les lves arostiers reoivent l'instruction qui leur est
+ncessaire dans les sciences physiques et mathmatiques, et se forment
+dans la pratique des arts mcaniques, autant nanmoins que le permettront
+les travaux de la fabrication et les exercices des oprations et
+manoeuvres.
+
+Art. 11. Le citoyen Cont, charg de la conduite des travaux de Meudon
+relatifs l'arostation, est nomm directeur. Le citoyen Bouchard, reu
+arostier de la deuxime compagnie dont la leve avait t ordonne, est
+nomm sous-directeur.
+
+Art. 12. Le directeur prsentera l'approbation du Comit la nomination
+des citoyens qu'il jugera propres remplir les places des officiers,
+sous-officiers et garde-magasin.
+
+Art. 13. Il prsentera de mme son approbation la nomination des
+instructeurs pour les diverses parties, lesquels seront pris, autant qu'il
+sera possible, parmi les arostiers reus qui ont donn des preuves de
+capacit.
+
+Art. 14. Le prsent arrt sera adress aux reprsentants du peuple, la
+maison nationale de Meudon, qui sont invits prendre les mesures
+qu'ils jugeront convenables pour assurer le succs de cet tablissement,
+maintenir l'ordre et la discipline de l'cole, et empcher qu'il n'en
+rsulte aucun inconvnient pour les autres oprations mises sous leur
+surveillance.
+
+Art. 15. Expdition du prsent arrt sera pareillement envoye la
+commission des armes et poudres, charge de concourir son excution en
+ce qui la concerne.
+
+Sign:
+L.-B. GUYTON, FOURCROY, J.-F.-B. DELMAS, PRIEUR, PELET, MERLIN,
+CAMBACRS.
+
+Pour copie conforme:
+_Le directeur de l'Ecole nationale arostatique_,
+Sign: CONT.
+
+
+Bientt, nous retrouvons Coutelle au sige de Mayence d'o l'arme
+franaise veut dloger les Autrichiens. L'intrpide arostier continue ses
+reconnaissances arostatiques.
+
+Il reoit un jour l'ordre de s'approcher de la ville avec son ballon
+captif, pour donner des renseignements sur l'tat des fortifications. Il
+s'lance dans la nacelle, mais le vent est violent, et peine parvient-il
+ s'lever dans l'espace, que des bourrasques rabattent violemment
+l'_Entreprenant_ jusque vers la terre. A chaque rafale, les 64 arostiers
+qui retiennent les cbles sont soulevs du sol. La nacelle par moments se
+heurte contre terre, elle ne tarde pas se briser sous l'action de ces
+chocs nergiques.
+
+Les gnraux autrichiens contemplent de loin ce spectacle dramatique du
+haut des remparts de Mayence. Ils ne peuvent s'empcher d'admirer ce globe
+arien, mais ils ne peuvent non plus matriser l'motion que fait natre
+en eux le spectacle des oscillations de la nacelle, o un homme risque sa
+vie avec tant d'hrosme.
+
+Ils font immdiatement sortir un parlementaire de la place, et l'envoient
+au gnral franais, auquel ils demandent en grce de faire descendre le
+brave officier de la nacelle arienne o il expose ses jours: ils lui
+offrent d'entrer dans les lignes autrichiennes, pour examiner librement la
+disposition des fortifications!
+
+Voil comment la France tait traite par ses ennemis sous la premire
+Rpublique!
+
+Malgr les efforts de Coutelle, malgr les tentatives renouveles
+ailleurs, les ballons militaires ne retrouvrent plus l'occasion de se
+signaler comme Maubeuge, comme Fleurus. Aprs quelques insuccs, aprs
+quelques accidents, au lieu de persvrer, Hoche se prsenta, qui ne
+croyait pas aux ballons et qui demanda le licenciement du corps des
+arostiers. Cependant l'cole de Meudon resta toujours ouverte; elle
+aurait certainement exerc de nombreux arostiers, organis des quipes,
+construit des ballons, mais Bonaparte, son retour de l'expdition
+d'Egypte, la fit fermer sans rmission. Le futur empereur connaissait les
+fondateurs de cette cole, Coutelle et Cont, il savait quel tait leur
+zle pour la libert, leur dvouement pour la Rpublique!
+
+L'cole arostatique attend encore sa rouverture!
+
+
+ESSAIS DIVERS.--LES BALLONS MILITAIRES AUX TATS-UNIS.
+
+L'tranger ne manqua pas de profiter des enseignements fournis par le
+ballon de Fleuras. Mais il ne se rencontra nulle part un autre Coutelle
+ou un nouveau Cont, car les diffrentes entreprises excutes depuis, ne
+donnrent aucun rsultat. En 1812, les Russes tudirent les arostats au
+point de vue militaire; ils ne se dcidrent pas les utiliser pour les
+reconnaissances, mais ils songrent les employer l'tat libre, pour
+faire tomber, du haut des airs, des bombes sur l'arme franaise. Ils
+modifirent ensuite ce projet, et firent construire Moscou un immense
+ballon qui devait pouvoir porter au moins cinquante hommes. Cet arostat
+ne fut jamais achev; il est probable du reste qu'il n'aurait jamais pu
+rpondre aux esprances qu'il avait fait natre.
+
+En 1815, Carnot, commandant en chef la ville d'Anvers, assige par
+l'ennemi, fit excuter des reconnaissances en ballon captif, mais on
+manque de renseignements prcis sur les expriences qui furent excutes.
+
+En 1826, l'attention du gouvernement franais fut srieusement attire sur
+la question des ballons militaires, par un ancien professeur de l'cole
+militaire, M. Ferry. Une commission fut nomme, elle approuva les projets
+de M. Ferry, et termina son rapport en disant que les premiers travaux des
+arostiers de la Rpublique devaient tre continus.
+
+Le gouvernement de la Restauration engloutit le rapport de la commission,
+et le mmoire de M. Ferry dans les profondeurs les plus caches de ses
+cartons ministriels!
+
+En 1849, les Autrichiens, pendant le sige de Venise, gonflrent des
+petits ballons de papier, munis de bombes, qui devaient tomber sur la
+ville assige. Ils lancrent deux cents de ces ballonneaux incendiaires.
+Les ballons s'lvent, ils marchent sur Venise, ils s'lvent encore, et
+sont pris par un contre-courant qui les ramne sur la campagne occupe par
+l'arme autrichienne, o les bombes incendiaires viennent tomber, sans
+causer de grands dgts.
+
+Depuis cette poque, on ne retrouva plus les ballons militaires que de
+l'autre ct de l'Atlantique. Pendant la guerre des Etats-Unis, le gnral
+Mac-Clellan employa successivement, en 1861, les aronautes La Mountain
+et Allan. Le premier partit un jour du camp de l'Union, il traversa
+Washington en ballon captif, puis coupant ses cordes, il s'leva en
+libert. Il embrasse d'un seul coup d'oeil le panorama des positions
+ennemies, il prend des notes minutieuses qu'il communique au gnral
+Mac-Clellan, aprs tre descendu Maryland.
+
+M. Allan entreprit sans grand succs des expriences de tlgraphie
+arostatique; mais dans cet ordre de tentatives, d'autres essais
+satisfaisants furent tents en Amrique, comme nous l'apprend le _Journal
+militaire de Darmstadt_.
+
+Dans les derniers jours de mai 1862, dit ce journal, l'arme unioniste,
+campe devant Richmond, lana au-dessus de la place un ballon captif. Un
+appareil photographique fut dirig vers la terre et permit de prendre, en
+perspective, sur une carte, tout le terrain de Richmond Manchester,
+l'ouest, et Chikahoming, l'est. La rivire qui arrose la capitale, les
+cours d'eau, les chemins de fer, les chemins de traverse, les marais, bois
+de pins, etc., furent tracs; on y porta aussi la disposition des
+troupes, batteries d'artillerie, infanterie et cavalerie. On en tira deux
+exemplaires. On les divisa en 64 parties, comme un champ de bataille, avec
+les signes conventionnels, A, Ae, etc. Le gnral Mac-Clellan eut un de
+ces exemplaires, le conducteur de ballon eut l'autre.
+
+L'arme fut d'abord retenue dans le camp, par le mauvais temps, une
+journe tout entire; le 1er juin, l'arostat s'leva, vers midi, une
+hauteur de plus de mille pieds, au-dessus du champ de bataille, et se mit
+en relation avec le quartier-gnral par un fil tlgraphique. Pendant une
+heure, les mouvements de l'ennemi furent signals avec exactitude. Une
+demi-heure plus tard, la dpche porta: _Sortie de la maison Cadeys_.
+Mac-Clellan put, en un instant, donner ordre d'avancer au gnral
+Heinsselmann, et prescrivit au gnral Summer, qui tait dj au-del de
+Chikahoming, de marcher tout de suite sur la petite rivire. Les deux
+divisions, runies en deux heures de temps, faisaient face l'ennemi, et
+dfendaient le champ de bataille. Partout o les assigs hasardrent une
+attaque, ils furent repousss avec des pertes considrables, et furent
+attaqus sur les points les plus faibles par des forces suprieures.
+Ils dirigrent contre le ballon un canon ray, d'une norme porte. Les
+projectiles firent explosion prs du ballon, et si prs que les aronautes
+jugrent prudent de s'loigner. Le ballon fut descendu terre, lanc dans
+une autre direction, et assez haut pour tre hors de porte des pices
+ennemies. Il fut mis de nouveau en communication avec la terre ferme, et
+l'arme assigeante eut avis que de fortes masses de troupes accouraient
+sur le champ de bataille dans une autre direction. Ds qu'elles furent
+arrives la porte du canon des fdraux, elles se virent prvenues avec
+une rapidit qui dut leur paratre inconcevable. Il semblait que le Dieu
+des batailles les et compltement abandonnes en ce jour. Elles se
+voyaient conduites en avant pour servir de but au canon des Yankees.
+Elles ne pouvaient suivre aucune direction, sans rencontrer un mur de
+baonnettes impntrables. Toutes les tentatives de l'arme du Sud pour
+enfoncer les lignes ennemies ayant chou, Mac-Clellan commanda une
+attaque gnrale la baonnette et repoussa ses adversaires avec une
+perte norme. Ce gnral n'et pu obtenir un succs aussi complet sans le
+secours du ballon, et sans l'appareil dont il tait muni[16].
+
+[Note 16: Extrait d'un article intitul: _Application des arostats
+ l'art de la guerre_, publi dans le _Journal militaire_ de Darmstadt,
+traduit par le colonel d'Herbelot.] PROJET D'ORGANISATION DE BALLONS
+MILITAIRES.
+
+Une des modifications les plus importantes introduire dans la
+construction des ballons captifs destins aux observations militaires,
+serait de changer leur forme sphrique. L'arostat, immerg l'tat de
+libert dans l'atmosphre, fait pour ainsi dire partie intgrante du
+courant arien qui le transporte, il se dplace avec l'air, il peut, et il
+doit mme offrir la forme sphrique; mais s'il est destin tre remorqu
+ l'tat captif, contre le vent, s'il est appel s'lever dans l'air,
+retenu par des cibles qui l'attachent un mme point, cette forme, qui
+offre une grande prise l'effort du vent, devient trs-dsavantageuse.
+
+Les ballons d'observations devraient prsenter un volume gomtrique
+allong, analogue celui d'un poisson. Le filet s'attacherait au-dessous
+de l'arostat, une longue barre transversale, o serait suspendue la
+nacelle. L'appareil muni l'arrire d'un gouvernail, pourrait tre
+orient dans la direction du vent, l'air n'agirait plus alors que sur une
+petite section du systme. Ce ballon se dirigerait toujours dans le sens
+du vent comme une vritable girouette, il s'lverait aisment dans
+l'espace, sans exiger une force ascensionnelle considrable; son transport
+ terre s'effectuerait avec une grande facilit, il ne se balancerait plus
+ l'extrmit de ses cordes d'attache, comme les ballons ronds.
+
+S'agirait-il de passer une route borde d'arbres, l'axe de l'arostat
+allong serait plac paralllement la route, l'appareil y circulerait,
+sans effort de la part des hommes qui le remorquent, sans crainte
+d'accidents pour les arostiers juchs dans la nacelle. L'toffe dont il
+serait form devrait tre la soie, qui offre une grande solidit, unie
+un poids trs-faible; son volume n'excderait pas 1,200 mtres cubes.
+
+On le gonflerait l'usine gaz la plus proche des oprations militaires;
+il serait ainsi rempli de gaz d'clairage, et une fois arrim, on le
+transporterait au milieu du camp, la place que le gnral en chef aurait
+assigne.
+
+Comme il est impossible d'admettre que le ballon d'observations puisse
+arriver juste heure fixe, au moment de l'action, il devrait tre son
+poste quelques jours l'avance. Dans ces conditions, il ne manquerait pas
+de perdre peu peu, par endosmose, une certaine quantit du gaz qu'il
+contient; il serait de toute ncessit de compenser ces pertes, en lui
+fournissant tous les soirs une ration de gaz.
+
+L'exprience nous a dmontr qu'un ballon de soie de 1,200 mtres cubes,
+bien construit et bien verni, ne perd que 60 80 mtres de gaz par jour.
+Il serait donc indispensable de prparer sur place cette quantit de gaz.
+On aurait recours l'hydrogne pur, qui prendrait naissance avec la plus
+grande facilit, par la dcomposition de l'eau sous l'action du fer et de
+l'acide sulfurique.
+
+La batterie gaz serait forme d'un grand rservoir en bois plac sur des
+roues; ce qui faciliterait son transport. Une ouverture suprieure, munie
+d'une soupape de sret, permettrait l'introduction des ractifs. On
+aurait ainsi une batterie-mobile, place sur des roues, et munie d'un
+brancard o s'attellerait un cheval. Avec deux voitures semblables, on
+produirait 100 mtres cubes d'hydrogne en moins d'une heure. A la partie
+infrieure de la voiture, on pendrait une caisse o seraient places les
+provisions de fer et les touries d'acide sulfurique. Avec ce matriel, et
+de l'eau qu'on trouve partout, le ballon pourrait tre aliment tous les
+jours.
+
+Pour bien exposer les diffrentes manoeuvres du ballon militaire,
+supposons qu'un corps d'arme prenne ses positions en avant d'une ville
+quelconque, de Reims, si vous voulez. Le gnral en chef dispose de trois
+ballons d'observations qu'il va placer, l'un l'aile droite de son arme,
+l'autre l'aile gauche, le troisime au centre. Les arostiers militaires
+sont Reims. Ds que l'ordre leur est donn de se porter vers leurs
+postes d'observations, ils gonflent de suite un premier ballon, ce qui est
+fait en une journe. Les deux autres arostats se remplissent de mme le
+lendemain et le surlendemain.
+
+L'quipe du ballon militaire se compose d'un capitaine arostier, d'un
+lieutenant, d'un chef d'quipe, et de six hommes de manoeuvre. Une
+compagnie de quatre-vingts soldats est charge du transport de l'arostat
+ terre et des manoeuvres des ascensions captives.
+
+Le ballon gonfl va se mettre en route; le chef arostier monte dans
+la nacelle avec son lieutenant; huit cordes sont attaches la barre
+transversale de l'arostat, quatre hommes s'attellent chacune d'elles
+et font avancer l'appareil, en tirant en mme temps les quatre cordes de
+droite et les quatre cordes de gauche. On n'utilise ainsi que quarante
+hommes qui, lorsqu'ils ont besoin de repos, peuvent tre remplacs par les
+quarante autres. Le ballon est suivi des deux voitures-batteries, pour la
+prparation du gaz, et d'un fourgon, o sont placs les plateaux et les
+cordes d'ascension, des pelles et des pioches pour enfouir la nacelle en
+terre, des tuyaux de gonflement, des cordes pour les rparations, etc.
+
+Arriv au lieu d'observation, l'arostat est plac sur le sol. Sa pointe
+est oriente dans le sens du vent, et des cordes d'quateur attaches
+des pieux, enfoncs en terre, le maintiennent l'tat de repos absolu.
+
+Quand les trois ballons sont installs leurs postes, ils sont prts
+renseigner le gnral en chef toute heure du jour. Lorsque l'ascension
+doit s'excuter, un officier d'tat-major monte dans la nacelle avec le
+chef arostier. Le ballon s'lve 200 mtres de haut, retenu par deux
+cordes que quarante hommes laissent glisser dans des poulies, amarres
+des plateaux de bois remplis de pierres. Tandis que l'aronaute surveille
+le ballon, jette du lest, s'il le juge ncessaire, l'officier sonde
+l'horizon soit l'oeil nu, soit l'aide d'une lunette. Si le temps est
+pur, il aperoit, sous la nacelle, une immense campagne, d'une tendue de
+plusieurs lieues, il peut distinguer au loin des camps ou des lignes de
+bataille, il tudie minutieusement les positions et les mouvements de
+l'ennemi.
+
+Rien n'empche de munir les trois ballons d'un appareil lectrique. Un
+employ du tlgraphe ferait alors partie de la compagnie des arostiers.
+Juch dans la nacelle, il ferait fonctionner l'appareil Morse sous la
+dicte de l'officier d'tat-major; un fil lectrique descendrait du ballon
+jusqu' terre et s'tendrait jusqu'au quartier-gnral.
+
+Si un combat est livr et que l'arostat captif plane dans les airs,
+l'observateur voit les bataillons ennemis reculer ou avancer, il surveille
+leur moindre mouvement, il fait part de tout ce qu'il-voit, l'aide du
+tlgraphe. Avec trois arostats ainsi organiss, un gnral en chef peut
+connatre tout moment toutes les phases successives de la grande partie
+qui est en jeu.
+
+Mais, pourra-t-on objecter, le ballon sera le point de mire des ennemis,
+ils lui lanceront une pluie de balles et de mitraille, et finiront
+certainement par l'abattre.
+
+N'oublions pas que l'arostat captif, 200 mtres de haut, et une
+distance de 1,500 mtres des feux ennemis, n'est pas un point de mire
+facile atteindre; car la hauteur laquelle il plane rend le tir du
+canon contre lui presque impossible. Quant aux balles de fusil, il ne les
+craint pas cette distance. S'il tait surpris par un dtachement ennemi,
+et qu'il se trouvt perc de quelques trous de balles, il perdrait
+rapidement du gaz, et ne pourrait certainement plus continuer ses
+oprations, mais la vie des observateurs ne serait pas compromise pour si
+peu. Si les aronautes taient menacs d'tre faits prisonniers dans un
+cas de panique, ils auraient la ressource de couper leurs cordes et de
+faire une ascension libre. Enfin, si par malheur un obus atteignait
+l'arostat, et y mettait le feu, les observateurs seraient, cette fois,
+bel et bien perdus, mais pour ce cas particulier, nous n'aurons qu'
+dire avec un brave officier qui dfendait autrefois la cause des ballons
+militaires: Au pis-aller, on sauterait, et cela n'arriverait pas tous
+les jours. Ce sont des dsagrments dont il est difficile de s'affranchir
+absolument la guerre.
+
+Dans le cas o les mouvements de l'arme, pendant le combat, rendent
+ncessaire de porter les ballons d'observation, soit en avant, soit en
+arrire, n'oublions pas qu'ils sont trs-facilement transportables. Avec
+une quipe exprimente, bien rompue aux manoeuvres, les arostats se
+dplaceraient avec une grande rapidit. Nous pouvons affirmer que
+dans tout ce que nous venons d'exposer sur l'organisation des ballons
+militaires, il n'y a rien qui ne soit parfaitement pratique, rien qui ne
+puisse se raliser avec les plus grandes chances de succs. Or, tant
+donne cette possibilit--que nul aronaute ne mettra en doute,--de
+transporter l'avance des ballons, au milieu des lignes d'une arme,
+nous avons la persuasion que pas un militaire expriment ne pourra nier
+l'efficacit d'observatoires qui lui ouvrent, 200 mtres de haut, le
+panorama d'un champ de bataille.
+
+Quant la dpense que ncessiterait une telle organisation, elle est
+presque insignifiante. Les trois ballons de soie d'un corps d'arme ne
+coteraient pas plus de cent mille francs avec tout leur matriel. Les
+frais de rtribution de l'quipe, les frais de prparation du gaz,
+s'lveraient pour chacun d'eux quelques centaines de francs par jour.
+Qu'est-ce qu'une semblable dpense pour une arme, qui cote des millions
+par jour?
+
+Pour que l'organisation des ballons militaires soit efficace, il serait
+de toute ncessit de crer une cole arostatique, o l'on formerait des
+arostiers, car il en est de la manoeuvre du ballon, comme de celle du
+canon. On n'improvise pas des aronautes, pas plus que des artilleurs.
+Dans cette cole, on exercerait les hommes d'quipe et les chefs
+arostiers, au gonflement des arostats, leur transport d'un point un
+autre. Des officiers d'tat-major seraient initis aux ascensions captives
+et libres, ils exerceraient leurs yeux bien voir du haut des airs, art
+trs-compliqu qui ncessite une longue pratique.
+
+Les lves de l'cole arostatique apprendraient aussi construire des
+ballons; on les enverrait plus tard, en temps de guerre, dans les places
+assiges, et ils ne seraient plus embarrasss pour construire des ballons
+messagers de grandes dimensions, ou de petits arostats libres en papier.
+
+Mais nous n'avons pas l'intention de tracer ici un programme complet, et
+sans parler davantage des ballons d'observations militaires, nous voulons
+dire quelques mots des arostats incendiaires.
+
+Le procd qu'ont employ les Autrichiens au sige de Venise est
+videmment celui qui offre la plus grande chance de succs dans la
+pratique. Rien n'est plus simple que d'attacher un ballonneau libre,
+un obus fix un fil de fer, muni d'une mche combustible, qui brle
+lentement, et arrive enflammer l'arostat au bout d'un temps dtermin.
+Le ballon brl, l'obus tombe. Si l'on attaque une ville, une place
+forte que l'on cerne, on trouvera toujours sur un point de la ligne
+d'investissement un vent favorable, poussant un arostat vers l'enceinte
+assige. On lancera quelques ballons d'essai avec des corps pesants
+inoffensifs, pour s'assurer de la vitesse du vent, du temps que l'arostat
+met parcourir pour passer au-dessus de l'ennemi. Si l'on voit qu'un
+premier ballon n'arrive traverser la ville assige que cinq minutes
+aprs son ascension, on a les conditions ncessaires au succs du
+bombardement; on fixe les bombes successivement cent ou deux cents
+ballonneaux, on munit ceux-ci de mches d'une longueur dtermine
+qui brlent entirement en cinq minutes, et qui ne peuvent enflammer
+l'arostat que lorsque leur combustion va s'achever. Ces mches sont
+prpares l'avance; on a constat, par exemple, qu'une longueur de
+10 centimtres a brl en 1 minute, on en prendra 50 centimtres, pour
+obtenir la combustion du globe arien au moment voulu.
+
+Pour plus de scurit, on ne tentera l'exprience dfinitive qu'aprs
+avoir sond l'atmosphre, par des ballons d'essai, afin d'tre bien
+certain qu'il n'existe pas de courants suprieurs capables de ramener les
+projectiles sur ceux qui les ont lancs.--Une fois que les conditions des
+mouvements de l'air sont tudies, le bombardement par arostats peut se
+prolonger autant de temps que le vent restera le mme.--Pour enlever une
+bombe de vingt kilogrammes, il suffit d'un petit ballonneau de papier de
+25 30 mtres cubes, gonfl d'hydrogne pur. Avec quelques hommes initis
+au gonflement et la prparation du gaz, on pourrait lancer ainsi, dans
+un temps assez restreint, plusieurs centaines de ballons munis de bombes.
+
+Ce procd vraiment terrible ne serait surtout efficace que dans l'attaque
+d'une place forte, o l'on peut aller toujours chercher le vent, puisqu'on
+occupe des positions circulaires, o se trouvent compris les quatre points
+cardinaux; cependant il pourrait, dans certains cas, tre utilis en rase
+campagne, quand le vent se dirigerait, du point que l'on occupe, vers les
+lignes ennemies.
+
+En augmentant le nombre des batteries qui serviraient aux arostats
+d'observation, on aurait toujours le gaz ncessaire pour gonfler les
+ballons de bombardement. Il est vraiment affligeant de parler de l'usage
+si effroyable qu'il serait possible de faire des arostats, mais nous ne
+devons pas oublier le bombardement de Strasbourg et le bombardement de
+Paris. Que les engins meurtriers dcrivent dans l'air une vaste parabole
+dont l'origine est la gueule d'un canon, qu'ils s'chappent des hauteurs
+de l'atmosphre, en tombant d'un arostat qui brle, le rsultat n'est-il
+pas toujours le mme? Je sais bien qu'en France on n'emploiera jamais sans
+rpugnance des moyens de destruction vraiment barbares et froces, mais
+si l'on ne veut pas s'attacher l'tude des ballons incendiaires, qu'on
+n'oublie pas, au moins, les ballons d'observations militaires, dont il est
+permis de faire usage sans tre accus de franchir les bornes des droits
+de la guerre.
+
+Nous avons rappel succinctement les expriences arostatiques du pass;
+il appartient ceux qui rorganisent l'arme de songer aux ballons
+militaires pour l'avenir. Aprs 1871, esprons qu'on saura bien
+recommencer ce qui a t fait en 1794, par les arostiers de la premire
+Rpublique!
+
+
+
+APPENDICE.
+
+
+
+DCRETS DE PARIS.
+
+DCRET CONCERNANT LES BALLONS-POSTE.
+
+_Extrait du Journal officiel de Paris._
+27 septembre 1870.
+Direction gnrale des postes.
+
+AVIS AU PUBLIC.
+
+Le gouvernement de la dfense nationale a rendu, sous la date du 46
+septembre, les deux dcrets dont la teneur suit:
+
+PREMIER DCRET.
+
+Art. 1er. L'administration des postes est autorise expdier par la
+voie d'arostats monts les lettres ordinaires destination de la France,
+de l'Algrie et de l'tranger.
+
+Art. 2. Le poids des lettres expdies par les arostats ne devra pas
+dpasser 4 grammes.
+
+La taxe percevoir pour le transport de ces lettres reste fixe 20
+centimes.
+
+L'affranchissement en est obligatoire.
+
+Art. 3. Le ministre des finances est charg de l'excution du prsent
+dcret.
+
+(_Suivent les signatures._)
+
+
+DEUXIME DCRET.
+
+Art. 1er. L'Administration des postes est autorise transporter par la
+voie d'arostats libres et non monts des cartes-poste portant sur l'une
+des faces l'adresse du destinataire et sur l'autre la correspondance du
+public.
+
+Art. 2. Les cartes-poste sont en carton vlin du poids de 3 grammes au
+maximum et de 11 centimtres de long sur 7 centimtres de large.
+
+Art. 3. L'affranchissement des cartes-poste est obligatoire.
+
+La taxe percevoir est de 10 centimes pour la France et l'Algrie.
+
+Le tarif des lettres ordinaires est applicable aux cartes-poste
+destination de l'tranger.
+
+Art. 4. Le gouvernement se rserve la facult de retenir toute
+carte-poste qui contiendrait des renseignements de nature tre utiliss
+par l'ennemi.
+
+Art. 5. Le ministre des finances est charg de l'excution du prsent
+dcret.
+
+(_Suivent les signatures._)
+
+
+En excution des dcrets qui prcdent, le directeur gnral des postes
+a l'honneur d'informer le public que l'ascension des ballons monts ne
+pouvant avoir lieu qu' des poques indtermines, des ballons libres
+seront lancs partir de demain, 28 septembre, si le temps le permet.
+Les correspondances que le public voudrait tenter de faire parvenir par
+ce moyen devront tre crites sur carton vlin du poids de 3 grammes au
+maximum, et ne dpassant pas les dimensions d'une enveloppe ordinaire,
+savoir: longueur, 11 centimtres; largeur, 7 centimtres. Cette carte sera
+expdie dcouvert, c'est--dire sans enveloppe, et l'une de ses faces
+sera exclusivement rserve l'adresse.
+
+L'affranchissement en timbres-poste desdites cartes, fix 10 centimes
+pour la France et l'Algrie, sera obligatoire; celles qui seraient
+adresses l'tranger devront tre affranchies d'aprs le tarif des
+lettres ordinaires.
+
+Le public comprendra qu'il n'est possible de confier aux ballons non
+monts que des correspondances dcouvert, cause du dfaut de scurit
+de ce mode de transport et du risque que courent ces ballons de tomber
+dans les lignes prussiennes.
+
+Les lettres fermes que le public entendra rserver pour tre achemines
+par les ballons monts devront porter sur l'adresse la mention expresse;
+_par ballon mont_. L'affranchissement en sera galement obligatoire,
+d'aprs les tarifs _actuellement en vigueur_, tant pour l'intrieur _que
+pour l'tranger_. Le poids desdites lettres ne devra pas dpasser 4
+grammes.
+
+Dans le cas o toutes les lettres recueillies ne pourraient tre
+expdies par le ballon mont en partance, la prfrence sera donne aux
+lettres les plus lgres.
+
+Paris, le 27 septembre 1870.
+G. RAMPONT.
+
+A la suite de ces avis la plupart des journaux donnrent des
+renseignements dtaills sur la forme des lettres, la manire de mettre
+les adresses. Certains papetiers vendirent mme du papier lettre
+pelure, pesant le poids rglementaire, et sur le verso duquel la place de
+l'adresse tait marque l'avance. Voici le _fac-simil_ du verso de ces
+feuilles de papier lettre:
+
+[Illustration]
+
+Plus tard un imprimeur, M. Jouaust, eut l'excellente ide de livrer au
+public, des dpches-ballons, o les nouvelles gnrales taient imprimes
+ l'avance; on envoyait cette feuille en province, en y ajoutant sur le
+verso ses nouvelles personnelles.
+
+
+DCRET RELATIF AU VOYAGE M. GAMBETTA.
+
+Le jour mme de l'ascension, le _Journal officiel_ avait appris aux
+Parisiens le dpart de M. Gambetta dans les termes suivants:
+
+Le gouvernement de la dfense nationale,
+
+Considrant qu' raison de la prolongation de l'investissement de Paris,
+il est indispensable que le ministre de l'intrieur puisse tre en rapport
+direct avec les dpartements, et mettre ceux-ci en rapport avec Paris,
+pour faire sortir de ce concours une dfense nergique,
+
+DCRTE:
+
+Art. 1er. M. Gambetta, membre du gouvernement, ministre de l'intrieur,
+est adjoint la dlgation de Tours; il se rendra sans dlai son poste.
+
+Art. 2. M. Jules Favre, ministre des affaires trangres, est charg de
+l'intrim du ministre de l'intrieur Paris.
+
+En excution de ce dcret, le ministre de l'intrieur est parti ce matin
+mme par ballon. Il a emport la proclamation qui suit l'adresse des
+dpartements:
+
+Franais,
+
+La population de Paris offre en ce moment un spectacle unique au monde.
+
+Une ville de deux millions d'mes, investie de toutes parts, prive
+jusqu' prsent, par la criminelle incurie du dernier rgime, de toute
+arme de secours, et qui accepte avec courage, avec srnit, tous les
+prils, toutes les horreurs d'un sige.
+
+L'ennemi n'y comptait pas. Il croyait trouver Paris sans dfense; la
+capitale lui est apparue hrisse de travaux formidables, et, ce qui vaut
+mieux encore, dfendue par 400,000 citoyens qui ont fait d'avance le
+sacrifice de leur vie.
+
+L'ennemi croyait trouver Paris en proie l'anarchie; il attendait la
+sdition, qui gare et qui dprave; la sdition, qui, plus srement que le
+canon, ouvre l'ennemi les places assiges,
+
+Il l'attendra toujours. Unis, arms, approvisionns, rsolus, pleins de
+foi dans la fortune de la France, les Parisiens savent qu'il ne dpend
+plus que d'eux, de leur bon ordre et de leur patience, d'arrter pendant
+de longs mois la marche des envahisseurs.
+
+Franais! c'est pour la patrie, pour sa gloire, pour son avenir, que la
+population parisienne affronte le fer et le feu de l'tranger.
+
+Vous qui avez dj donn vos fils, vous qui nous avez envoy cette
+vaillante garde mobile, dont chaque jour signale l'ardeur et les exploits,
+levez-vous en masse, et venez nous; isols, nous saurions sauver
+l'honneur; mais avec vous, et par vous, nous jurons de sauver la France!
+
+Paris, le 7 octobre 1870.
+
+
+DCRET CONCERNANT LES DPCHES PAR PIGEONS.
+
+_Journal officiel de Paris_.
+10 novembre 1870.
+
+Le gouvernement de la dfense nationale a rendu, sous la date du 10
+novembre 1870, le dcret dont la teneur suit:
+
+Le gouvernement de la dfense nationale, Considrant la ncessit de
+rtablir dans une certaine mesure les communications postales entre les
+dpartements et Paris, pendant la dure du sige,
+
+DCRTE:
+
+Art. 1er. L'administration des postes est autorise faire reproduire
+par la photographie microscopique, et expdier par les pigeons voyageurs
+ou par toute autre voie, des dpches que les habitants des dpartements
+adresseront Paris et dans l'enceinte fortifie.
+
+Art. 2. Ces dpches pourront consister en quatre rponses, par OUI ou
+par NON, crites sur cartes spciales envoyes par le correspondant de
+Paris.
+
+Les habitants des dpartements auront en outre la facult d'expdier,
+sous forme de lettres, des dpches composes de quarante mots au maximum,
+adresse comprise.
+
+Art. 3. L'administration des postes mettra en vente dans les bureaux
+de Paris, au prix de 5 centimes, des cartes que les habitants de Paris
+insreront dans les lettres adresses par eux aux personnes dont ils
+dsirent des rponses.
+
+Art. 4. Le prix de la _dpche-rponse_ par OUI ou par NON est fix 1
+franc, en dehors des 5 centimes montant du prix de la carte.
+
+Le prix des _dpches-lettres_ sera de 50 centimes par mot.
+
+Dans les deux cas, l'affranchissement est obligatoire. Le prix en sera
+peru, dans les dpartements, aux guichets des bureaux de poste.
+
+Art. 5. Des mandats de poste jusqu' 300 francs inclusivement pourront
+tre dlivrs destination de Paris et de l'enceinte fortifie moyennant
+le payement des droits ordinaires et d'une taxe de 3 francs en sus.
+
+Art. 6. Les dpches-rponses, les dpches-lettres et les mandats
+destination de Paris seront adresss par les soins des receveurs des
+postes au dlgu du directeur gnral Clermont-Ferrand (Puy-de-Dme).
+
+Art. 7. Les dpches photo-microscopiques seront, leur arrive Paris,
+transcrites par les soins de l'administration des postes et distribues
+domicile.
+
+Art. 8. Le ministre des finances est charg de l'excution du prsent
+dcret.
+
+Paris, le 10 novembre 1870,
+(Suivent les signatures.)
+
+FAC-SIMILE D'UNE DPCHE-RPONSE,
+Recto. DPCHE-RPONSE.
+
+(Dcret du Gouvernement de la dfense nationale en date de 10 novembre
+1870.)
+
+Il est d, pour le prix de la prsente carte, un droit de CINQ CENTIMES.
+Ce droit sera acquitt au moyen d'un timbre-poste qui sera plac dans le
+cadre ci-contre. Les rponses doivent tre exprimes par OUI et par NON
+dans les colonnes 4 7; elles ne peuvent excder le nombre de 4. La taxe
+d'affranchissement des rponses, qu'elles atteignent ce nombre ou qu'elles
+y soient infrieures, est uniformment fixe UN FRANC.
+
+__________________________________________________________________________
+| | INITIALES | NOM ET DOMICILE |RPONSES aux quatre |
+|NOM DU PAIS | du prnom | | questions poses. |
+| o | et du nom |en toutes lettres|_____________________|
+|rside l'expditeur| de | | Q1 | Q2 | Q3 | Q4 |
+| |l'expditeur| du destinataire.| | | | |
+| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7
+|________________________________________________________________________|
+| | | | | | | |
+| | | | | | | |
+
+
+Verso.
+
+La prsente carte, revtue des rponses par OUI ou par NON qui doivent
+tre portes aux colonnes 4 7, d'autre part, devra tre remise par
+l'envoyeur entre les mains du receveur du bureau de poste d'expdition,
+qui est tenu d'y apposer lui-mme, ci-dessous, les timbres-poste destins
+ en oprer l'affranchissement, et de l'adresser ensuite, par le premier
+courrier, au dlgu du Directeur gnral des postes Clermont-Ferrand.
+Ces timbres-poste, ainsi que celui de cinq centimes plac au recto,
+devront tre laisss intacts; ils seront oblitrs Clermont-Ferrand.
+
+Le gouvernement de la dfense nationale,
+
+Vu les propositions faites par M. Dupuy de Lme, membre de l'Institut,
+membre du conseil de dfense, pour la construction de ballons susceptibles
+de recevoir une direction et spcialement applicables aux correspondances
+du gouvernement avec l'extrieur;
+
+Considrant que ces travaux sont d'un grand intrt pour la dfense
+nationale,
+
+DCRTE:
+
+Art. 1er. Un crdit de 40,000 fr. est ouvert au budget extraordinaire du
+ministre de l'instruction publique pour tre affect la construction
+des ballons.
+
+Art. 2. M. Dupuy de Lme est charg de l'excution et de la direction des
+travaux, auxquels il imprimera toute l'activit possible.
+
+Paris le 28 octobre 1870,
+
+
+DCRETS DE TOURS.
+
+CORRESPONDANCE PAR PIGEONS.
+
+_(Moniteur universel de Tours)_
+7 novembre 1870.
+
+La dlgation du gouvernement de la dfense nationale,
+
+Considrant que depuis l'investissement de Paris il a t tabli par les
+soins du double service des tlgraphes et des postes, au moyen de ballons
+partant de Paris et de pigeons voyageurs partant de Tours, un change
+spcial de correspondances destin suppler, entre Tours et Paris, aux
+moyens de correspondance ordinaires momentanment suspendus;
+
+Considrant que cet change, jusqu' prsent rserv aux communications
+du gouvernement, se trouve aujourd'hui suffisamment assur pour qu'il soit
+possible d'en faire profiter les particuliers pour leurs relations avec la
+capitale, sans en garantir cependant la parfaite rgularit;
+
+Considrant, toutefois, que ce mode extraordinaire de correspondance,
+d'ailleurs coteux, n'offre encore que des facilits trs-restreintes et
+que les exigences suprieures de la dfense nationale ne permettent d'en
+accorder l'usage public que dans d'troites limites et des conditions de
+taxe relativement leves;
+
+Sur la proposition, du directeur gnral des tlgraphes et des postes;
+
+DCRTE:
+
+Art. 1er.--Il est permis toute personne rsidant sur le territoire de
+la Rpublique de correspondre avec Paris par les pigeons voyageurs de
+l'administration des tlgraphes et des postes, moyennant une taxe de
+cinquante centimes par mot, percevoir au dpart, et dans des limites
+qui seront dtermines par des arrts du directeur gnral de cette
+administration.
+
+Art. 2.--Les tlgrammes destins cette transmission spciale seront
+reus dans les bureaux de tlgraphe et de poste qui seront dsigns par
+l'administration, et transmis au point de dpart des pigeons voyageurs par
+la poste, ou par le tlgraphe, lorsque les exigences du service gnral
+le permettront.
+
+Il ne sera peru aucune taxe complmentaire raison de la transmission
+postale ou tlgraphique, ni raison de la distribution des tlgrammes
+domicile Paris.
+
+Art. 3.--L'tat ne sera soumis aucune responsabilit raison de ce
+service spcial. La taxe perue ne sera rembourse dans aucun cas.
+
+Art. 4.--Le directeur-gnral des tlgraphes et des postes est charg de
+l'excution du prsent dcret.
+
+Fait Tours, le 4 novembre 1870.
+_Lon Gambetta, Fourichon, Crmieux, Glais-Bizoin._
+Par le gouvernement:
+_Le Directeur gnral des tlgraphes et des postes,_
+F. Steenackers.
+
+
+Arrt dterminant les conditions d'expdition des dpches prives
+entre les dpartements et Paris, au moyen des pigeons voyageurs de
+l'administration des tlgraphes et des postes.
+
+Le directeur gnral des Tlgraphes et des Postes,
+
+Vu le dcret du 4 novembre 1870,
+
+Arrte:
+
+Art. 1er.--Les dpches prives destines tre transmises Paris par
+des pigeons voyageurs, seront reues dans tous les bureaux de tlgraphe
+et de poste du territoire de la Rpublique, aux conditions de taxe fixes
+par le dcret susvis et d'aprs les rgles ci-aprs.
+
+Art. 2.--Ces dpches devront tre rdiges en franais, en langage clair
+et intelligible, sans aucun signe ou chiffre conventionnel. Elles ne
+devront contenir que des communications d'intrt priv, l'exclusion
+absolue de tout renseignement ou apprciation de politique ou de guerre.
+
+Art. 3.--Le nombre maximum des mots de chaque dpche est fix vingt.
+
+Les expressions runies par un trait d'union ou spares par une
+apostrophe, seront comptes pour le nombre de mots servant les former.
+
+Par exception, dans l'adresse, la dsignation du destinataire, celle du
+lieu et du domicile ne compteront chacune que pour un seul mot, bien que
+formes d'expressions composes.
+
+Il en sera de mme de la signature de l'expditeur.
+
+Toute lettre isole comptera pour un mot.
+
+Les nombres devront tre crits en toutes lettres, et seront compts
+d'aprs les rgles ci dessus.
+
+Art. 4.--L'indication du lieu de destination ne sera obligatoire que pour
+les dpches distribuer hors de l'enceinte de Paris dans la banlieue
+investie. Les dpches ne portant aucune indication de cette nature,
+seront considres comme destination de Paris mme. La mention rue
+pourra tre supprime, aux risques et prils de l'expditeur.
+
+L'indication de la date et du lieu d'origine n'est pas non plus
+obligatoire.
+
+Art. 5.--Les dpches prsentes dans les bureaux tlgraphiques
+seront traites, en ce qui concerne la perception de la taxe, comme les
+tlgrammes ordinaires. La taxe sera perue en numraire. La souche du
+registre des recettes devra porter la mention pigeons voyageurs.
+
+Les dpches prsentes dans les bureaux de poste devront tre
+affranchies au moyen de timbres-poste, qui seront oblitrs par les
+receveurs. Elles seront vrifies au guichet en ce qui concerne
+l'application de la taxe. En cas d'insuffisance d'approvisionnement
+de timbres, l'affranchissement pourra, par exception, avoir lieu en
+numraire, dans les formes habituelles.
+
+Art. 6.--Les bureaux soit de tlgraphe soit de poste, runiront sous une
+mme enveloppe toutes les dpches qu'ils auront reues dans la journe,
+et les adresseront au directeur gnral des tlgraphes et des postes,
+ Tours, avec la mention spciale: pigeons voyageurs, inscrite au coin
+suprieur droit de l'enveloppe.
+
+Art. 7.--Les dpches prsentes aprs le dpart du courrier de la poste
+dans les bureaux du tlgraphe, o le service de la tlgraphie
+prive n'est pas suspendu, pourront tre, dans le cas o les lignes
+dpartementales seraient en mesure de les recevoir sans aucun prjudice
+pour le service public, transmises par le tlgraphe au bureau du mme
+dpartement qui serait le mieux en situation de les diriger immdiatement
+par la poste sur la direction gnrale.
+
+Art. 8.--Tout envoi sera accompagn d'un bordereau portant, avec la date
+de l'envoi et le numro d'ordre, l'indication du nombre total des dpches
+transmises, et de la somme totale des taxes perues pour cet envoi.
+
+Les envois de chaque catgorie de bureaux, tant de tlgraphe que de
+poste, seront faits directement, sans confusion entre les deux services.
+
+Art. 9.--Les dpches centralises Tours seront diriges sur Paris, par
+les soins de la direction gnrale, au fur et mesure qu'elle disposera
+des moyens d'expdition suffisants, et distribues Paris la diligence
+du service tlgraphique central.
+
+Art. 10.--Conformment l'article 3 du dcret sus-vis, aucune
+rclamation ne sera admise en cas de non remise ou d'erreur de
+distribution, toute taxe perue demeurant, raison des difficults que
+prsente ce service spcial, dfinitivement acquise l'tat.
+
+Art. 11.--Les dispositions du prsent arrt sont applicables partir
+du 8 courant. Tours, le 4 novembre 1870. Le directeur gnral des
+tlgraphes et des postes,
+
+F. STEENACKERS.
+Pour ampliation,
+Le secrtaire gnral,
+LE GOFF.
+
+
+DOCUMENTS RELATIFS AUX LETTRES DE LA PROVINCE POUR PARIS.
+
+DIRECTION GNRALE DES TLGRAPHES ET DES POSTES.
+
+AVIS.
+
+15 novembre 1870,
+
+A l'avenir, les lettres expdier Paris par ballon mont pourront tre
+adresses directement l'administration centrale des tlgraphes et des
+postes, Tours.
+
+Ces lettres devront tre renfermes dans une enveloppe portant la
+suscription suivante:
+
+ _A. Monsieur
+ Le Directeur gnral des tlgraphes et des postes,
+ Tours_.
+ (Pour Paris, par ballon mont.)
+
+
+Le directeur gnral ayant la franchise illimite, l'enveloppe portant
+son adresse ne devra pas tre munie de timbres-poste. La lettre expdier
+ Paris sera seule dsormais soumise aux droits de poste.
+
+Sont maintenues les autres conditions qui ont t indiques dans un
+prcdent avis pour l'expdition de correspondances par ballon mont.
+
+Le directeur gnral des tlgraphes et des postes a fait transmettre,
+par les pigeons voyageurs, pour tre insr dans le _Journal officiel_
+et dans les autres journaux de Paris, un avis portant que les lettres
+envoyes de la capitale, par ballon mont, parviennent gnralement leur
+destination.
+
+
+GRANDEUR ET ASPECT D'UNE DPCHE MICROSCOPIQUE POUR PIGEONS.
+ ________________________
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ |_____|_____|_____|_____|
+
+
+
+NOMINATION DES AROSTIERS MILITAIRES DE L'ARME DE LA LOIRE.
+
+ MINISTRE DE LA GUERRE
+
+ Premire division.
+
+ BUREAU
+ de la correspondance
+ gnrale
+ et des opration
+ militaires.
+
+
+LE MINISTRE DE L'INTERIEUR ET DE LA GUERRE,
+informe M.... que, par dcision de ce jour, il est attach en qualit
+d'aronaute au service des ballons captifs de l'arme de la Loire. Dans
+cette position M..... recevra une rtribution de 10 fr. par jour, et une
+indemnit d'entre en campagne de 600 fr.
+
+Il aura droit, en outre, une ration et demie de vivres et 4 rations
+de chauffage.
+
+Cette lettre lui servira de titre dans l'exercice de ses fonctions.
+
+ Tours, le 1er dcembre 1870.
+
+Pour le ministre de l'intrieur et de la guerre, _Le gnral directeur
+par intrim_,
+
+
+AVIS AU PUBLIC
+
+(RELATIF AUX CYLINDRES POSTAUX ROULANT DANS LA SEINE).
+
+Extrait du _Moniteur_ de Tours:
+
+27 dcembre.
+
+On a offert l'administration des postes, Paris, de faire parvenir des
+lettres des dpartements Paris, l'aide d'un procd pour lequel les
+inventeurs sont brevets.
+
+Ce procd, pour conserver ses chances de russite, doit rester secret;
+mais il a t reconnu suffisamment pratique pour tre essay.
+
+En consquence, l'administration, dont le devoir est d'utiliser tout
+moyen paraissant propre la transmission des lettres pour la capitale,
+a cru pouvoir autoriser la mise excution du nouveau procd, sans
+toutefois en endosser la responsabilit.
+
+Un trait a t conclu cet effet, entre l'administration des postes,
+Paris, et les inventeurs du procd en question. Ce trait a t approuv
+par un dcret du gouvernement de la dfense nationale en date du 14
+dcembre courant.
+
+Aux termes dudit dcret, les lettres transporter Paris devront tre
+affranchies au moyen de timbres-poste reprsentant une taxe d'un franc
+(dont 20 centimes pour l'administration et 80 centimes pour les frais et
+risques de l'entreprise).
+
+Le poids maximum des lettres est fix 4 grammes.
+
+Les lettres de la France et de l'Algrie pour Paris, que le public voudra
+confier au procd dont il s'agit, devront, en dehors des conditions de
+poids et d'affranchissement indiques ci-dessus, porter, en caractres
+trs-apparents, sr la suscription, la suite de l'adresse du
+destinataire, les mots:
+
+_Paris, par Moulins (Allier)._
+
+Les expditeurs ayant ainsi prpar leurs lettres, n'auront qu' les
+jeter la boite, comme toute lettre ordinaire.
+
+ * * * * *
+
+LES BALLONS DE LA COMMUNE.
+
+Le lecteur se rappelle sans doute que la Commune a voulu singer le service
+des ballons-poste, si glorieux pendant le sige. Nous donnons le curieux
+dcret qu'ont sign les Cournet, les Delescluze et les Pyat au sujet d'une
+organisation de ballons militaires. Il est regretter que parmi les
+aronautes de Paris, il s'en soit trouv deux qui aient consenti placer
+leurs noms ct de celui des odieux personnages de l'insurrection!
+
+_Journal officiel de la Commune._
+20 avril 1871.
+La Commune de Paris,
+
+Considrant:
+
+Que des dpenses importantes ont t faites par l'ex-gouvernement dit de
+la dfense nationale, pour les services arostatiques postaux;
+
+Que, par suite de la dsertion de l'ex-gouvernement, dit de la dfense
+nationale, sur ce point des services publics, comme sur tous les autres,
+une quantit de ballons construits, reprsentant une dpense de plusieurs
+centaines de mille francs, pays des deniers de la nation, se
+trouvent actuellement dissmins en plusieurs endroits et exposs aux
+dtournements;
+
+Qu'il importe d'urgence de runir sous le contrle de la Commune, en des
+mains sres, d'inventorier et de prserver, ce matriel, auquel sont venus
+s'adjoindre les ballons expdis en province pendant le sige de Paris;
+Considrant que l'ex-gouvernement, dit de la dfense nationale, qui, en
+fait gouverne toujours Versailles, a supprim, dans une intention
+facile comprendre, tout change de nouvelles, journaux, correspondances
+prives, toutes communications intellectuelles entre Paris et les
+dpartements, comptant ainsi se rserver impunment la trop facile
+distribution des calomnies destines garer l'opinion publique en
+province et l'tranger;
+
+Que la Commune de Paris a, tout au contraire, le plus grand intrt ce
+que la vrit soit connue, et faire connatre tous et ses actes, et
+ses intentions;
+
+Considrant que l'arostation est naturellement et lgitimement appele
+en ces circonstances rendre des services en rpandant partout la lumire
+salutaire;
+
+Considrant enfin que, dans l'tat de guerre offensive dclare et
+poursuivie par le gouvernement de Versailles, il est important
+la dfensive d'utiliser les observations arostatiques militaires,
+systmatiquement et intentionnellement repousses pendant la dure du
+sige de Paris, et alors, en effet, inutiles ceux qui devaient livrer
+Paris;
+
+ARRTE:
+
+1 Une compagnie d'arostiers civils et militaires de la Commune de Paris
+est cre;
+
+2 Cette compagnie se compose provisoirement d'un capitaine, d'un
+lieutenant, d'un sous-lieutenant, d'un sergent, de deux chefs d'quipe et
+douze arostiers;
+
+3 La solde du capitaine est de 300 fr., du lieutenant 250 fr., des
+quipiers 150 fr. par mois;
+
+4 La compagnie des arostiers civils et militaires de la Commune de
+Paris relve directement du commandement de la commission excutive; 5
+Le citoyen Claude-Jules Duruof est nomm capitaine des arostiers civils
+et militaires de la Commune de Paris.
+
+Le citoyen Jean-Pierre-Alfred Nadal est nomm lieutenant-magasinier
+gnral.
+
+Paris, le 20 avril 1871.
+
+_La commission excutive_,
+
+AVRIAL, F. COURNET, CH. DELESCLUZE, FLIX PYAT, G. TRIDON, A. VERMOREL,
+E. VAILLANT.
+
+Les arostiers qui se prsenteront pour faire partie de la compagnie
+devront s'adresser, pour leur inscription immdiate, au capitaine Duruof
+seul.
+
+Terminons en disant que les aronautes de la Commune, n'ont obtenu aucun
+rsultat. L'art de l'arostation n'a pas servi la cause de l'infamie!
+
+
+
+
+TABLE DES MATIRES.
+
+
+
+PRFACE
+
+
+PREMIRE PARTIE.
+
+
+
+LE CLESTE ET LE JEAN-BART.
+
+I. Paris investi.--Les ballons-poste.--L'arostat _le
+Cleste_.--Lchez-tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade
+prussienne.--Les proclamations.--La fort d'Houdan.--Les uhlans.--Descente
+ Dreux.
+
+30 septembre 1870
+
+
+II. Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de
+retour Paris par voie arienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage
+ Lyon.--Les nouveaux dbarqus du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_.
+
+Du 1er au 15 octobre.
+
+
+III. Lettres pour Paris par ballon mont.--Le bon vent souffle
+Chartres.--Cerns par les Prussiens!--vasion nocturne.--L'htel du
+Paradis.--Allons chercher le vent!
+
+Du 15 octobre au 1er novembre.
+
+
+IV. Premire tentative de retour Paris par ballon.--Prparatifs du
+voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.--Le
+djeuner en ballon.--Le vent a tourn.--En ballon captif.
+
+Du 1er au 8 novembre 1870.
+
+
+V. Seconde tentative de retour Paris.--Le coucher du soleil et le lever
+de la lune.--La Seine et les forts.--Adieu Paris!--Descente dans le
+fleuve.--Les paysans normands.
+
+Du 8 au 20 novembre.
+
+
+
+
+DEUXIME PARTIE.
+
+
+LES AROSTIERS MILITAIRES DE L'ARME DE LA LOIRE.
+
+I. Le ballon la _Ville de Langres_.--Premires expriences d'arostation
+militaire Gidy.--La tlgraphie arienne.--Le _Jean-Bart_
+Orlans.--Anecdotes sur les Prussiens.
+
+Du 16 au 29 novembre 1870.
+
+
+II. Le dpart.--Le voyage en ballon captif.--Accident
+Chanteau.--Rparation d'une avarie.--Arrive Rebrchien.--Tempte
+nocturne.--Le _Jean-Bart_ est crev.--Retour Orlans.--Gonflement du
+ballon la _Rpublique_.
+
+Du 30 novembre au 3 dcembre 1870.
+
+
+III. La droute de l'arme de la Loire.--Les ballons captifs au chteau du
+Colombier.--Aspect d'Orlans.--Le dernier train.--Les blesss.--Vierzon.
+
+Dimanche 4 dcembre 1870.
+
+
+IV. Organisation dfinitive des arostiers militaires Tours.
+--Exprience d'une montgolfire captive.--Expdition de Blois.--M.
+Gambetta et le chef de gare.--Nouvelle dfaite.--Tours et le Mans.--Le
+camp de Conlie.--Ascensions captives.
+
+Du 6 au 20 dcembre 1870.
+
+
+V. Une visite au gnral Chanzy.--Ascension faite en sa prsence.
+--Accident la descente.--Un peuplier cass.--Opinion du gnral sur les
+ballons militaires.
+
+21 dcembre au 11 janvier 1870.
+
+
+VI. La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le
+champ de bataille.--La droute.--Laval.--Rennes.
+
+Du 11 janvier au 18 fvrier 1871.
+
+
+VII. Les ballons captifs Laval.--Ascensions
+quotidiennes.--L'armistice--Nantes.--Bordeaux.--L'assemble
+nationale.--Paris!--Vides dans les rangs.
+
+Du 28 janvier au 17 fvrier 1871.
+
+
+
+
+TROISIME PARTIE.
+
+
+Histoire de la poste arienne
+
+I. Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les
+premiers dparts avec l'ancien matriel.--Construction des arostats.
+
+ Premiers dparts de Paris
+ Essai d'un ballon libre
+ Construction des ballons-poste
+ L'ascension
+ Dparts de ballons en octobre 1870
+ Voyage de M. Gambetta
+ Capture du ballon la Bretagne
+ Dparts de novembre 1870
+ Deuxime ballon prisonnier
+ Troisime ballon prisonnier
+
+II. Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages
+ariens.--Voyages extraordinaires de Paris en Norwge.--Descente
+Belle-Ile-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du sige.
+
+ Premier dpart de nuit
+ Voyage de Norwge
+ De Paris en Hollande
+ Premier ballon perdu en mer
+ Voyage de Belle-Ile-en-Mer
+ Dparts de dcembre 1870
+ Une ascension scientifique
+ Quatrime ballon prisonnier
+ Cinquime ballon prisonnier
+ Dpart de janvier 1871
+ Deuxime ballon perdu en mer
+
+III. Les pigeons voyageurs.--La Socit l'Esprance.--La poste
+terrestre.--La poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables.
+
+ Les pigeons et les dpches microscopiques
+ Les pitons
+ La poste fluviale
+ Les fils tlgraphiques
+ Les chiens facteurs
+ Direction des arostats
+ Le ballon de M. Dupuy de Lme
+ Les hlices du ballon Le Duquesne.
+
+
+
+
+CONCLUSION.
+
+ Les ballons et la guerre
+ Les arostiers de la premire rpublique
+ Essais divers. Les ballons militaires aux Etats-Unis
+ Projet d'organisation de ballons militaires
+
+
+
+
+Appendice
+
+
+
+FIN DE LA TABLE
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of En ballon! Pendant le siege de Paris
+by Gaston Tissandier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIEGE ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
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--- /dev/null
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+
+<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of En ballon! Pendant le siège de Paris, by Gaston Tissandier</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
+at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
+are not located in the United States, you will have to check the laws of the
+country where you are located before using this eBook.
+</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: En ballon! Pendant le siège de Paris</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Gaston Tissandier</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: February 11, 2004 [eBook #11038]<br />
+[Most recently updated: October 14, 2023]</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
+<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders</div>
+<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIÈGE DE PARIS ***</div>
+
+<h1>EN BALLON!<br/>
+PENDANT<br/>
+LE SIÈGE DE PARIS</h1>
+
+<h3>AU GÉNÉRAL CHANZY EX-COMMANDANT EN CHEF L'ARMÉE DE LA LOIRE DÉPUTÉ À
+L'ASSEMBLÉE NATIONALE<br/><br/>
+
+HOMMAGE DE SINCÈRE DÉVOUEMENT<br/><br/>
+
+En souvenir des ascensions captives du Mans et de Laval.<br/><br/>
+
+G.T.</h3>
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>PRÉFACE</h2>
+
+<p>Personne ne niera que la découverte des aérostats est une des gloires de
+la physique moderne; nul esprit éclairé ne mettra en doute l'intérêt de
+premier ordre que les voyages aériens offrent aux amis de la nature,
+véritablement soucieux des progrès de la science. Tout le monde, au
+contraire, s'accordera à reconnaître que l'étude des ballons est bien
+faite pour passionner et stimuler la clairvoyance des chercheurs. Mais ce
+qui offre un motif de surprise bien légitimé, c'est l'invariable état de
+<i>statu quo</i> d'une telle invention. Comment! le chemin de fer, la machine
+à vapeur, le télégraphe, nés au commencement du siècle, sont devenus, en
+moins de soixante ans, les plus formidables puissances de l'industrie; on
+les voit sans cesse grandir, s'accroître, se fortifier ... et le ballon
+reste toujours,—aujourd'hui comme hier,—ce qu'il était déjà il y
+bientôt un siècle! Les aérostats seraient-ils donc marqués au sceau
+de l'infécondité? Les aurait-on condamnés, comme Sisyphe, à rester
+invariablement stationnaires, malgré des efforts sans cesse renouvelés?</p>
+
+<p>Pour notre part, nous avons la persuasion que la navigation aérienne ne
+sera pas éternellement un vain mot; car aucun motif plausible ne peut
+faire admettre que les ballons ne soient pas perfectibles, comme toute
+oeuvre humaine. Pourquoi demeureraient-ils à l'état d'une perpétuelle
+enfance?—Rien ne pourra nous empêcher de croire qu'ils grandiront.
+Mais pour qu'ils se modifient, pour qu'ils se transforment en appareils
+nouveaux, il est de toute nécessité qu'ils attirent à eux les hommes
+d'intelligence et d'initiative. Il faut qu'ils cessent d'être la propriété
+exclusive des entrepreneurs de fêtes publiques; il est indispensable
+qu'ils reprennent dans la science le rang qui leur est dû.</p>
+
+<p>Qu'a t-on fait pour les ballons depuis vingt ans? Si l'on excepte les
+admirables travaux de M. Henry Giffard qui a doté l'aérostation, de
+progrès d'une importance capitale, quoique insuffisamment appréciés, qui a
+créé les ballons imperméables à l'hydrogène, les ballons captifs à vapeur,
+où trouve-t-on ailleurs des innovations, des découvertes véritablement
+dignes de ce nom?—Qui s'est attaché à l'aérostation pratique dans ces
+dernières années? A part quelques ascensions remarquables, on cherche en
+vain une étude sérieuse, suivie, propre à conduire à quelque résultat
+saillant.</p>
+
+<p>Un tel état de choses s'explique par l'indifférence que les ballons,
+abandonnés aux spectacles forains, ont fini par rencontrer de toutes
+parts. On ne les considérait plus, comme dignes d'enlever dans les airs
+des Gay-Lussac, des Barrai, des Bixio, des Robertson, des Saccharoft et
+des Glaisher, ces navires aériens, compromis avec les <i>filles de l'air</i> de
+l'Hippodrome et les lauréats de l'école du trapèze! Certes, il n'y a pas
+grand inconvénient à ce que les aérostats concourent à l'amusement des
+badauds du dimanche, et nous ne voudrions pas être accusé de rigorisme en
+condamnant d'une manière absolue les cabrioles aériennes. Il ne faudrait
+pas oublier cependant qu'à côté du frivole, il y a le sérieux et
+l'utile.—Que la pile électrique serve à faire marcher l'horloge magique
+de Robert Houdin, ou le tambour enchanté de M. Robin, rien de mieux; elle
+fait fonctionner aussi le télégraphe. Mais si cette même pile électrique
+ne fournit uniquement son concours qu'aux prestidigitateurs, les
+physiciens n'auront-ils pas le droit de réclamer à bien juste titre?</p>
+
+<p>En 1863, les campagnes aérostatiques du <i>Géant</i> ont attiré l'attention
+du monde entier, prouvant ainsi que l'oeuvre des Montgolfier suscitera
+toujours de nombreuses marques de sympathie; mais M. Nadar, qui voulait
+tuer un principe, et créer sur ses débris une nouvelle machine, n'a réussi
+qu'à fournir à l'histoire des ballons, des aventures aériennes vraiment
+surprenantes, mais infertiles.—M. Flammarion a exécuté, en 1867,
+une série d'ascensions en compagnie de M. Eugène Godard, dans un but
+d'observations météorologiques; M. de Fonvielle et moi, nous nous sommes
+aussi résolûment lancés dans la carrière aérienne, et depuis quelques
+années, nous avons exécuté, soit ensemble, soit isolément, un grand nombre
+d'excursions dans les nuages; nous avons sondé l'atmosphère dans les
+conditions les plus variables, par un ciel serein, comme dans un air
+agité, de jour comme de nuit, au-dessus de la terre et au-dessus de la
+mer[1]. Mais là se bornent,—en plaçant à part, comme ayant une importance
+exceptionnelle, l'exploitation du ballon captif de l'Exposition, et
+en faisant mention de quelques autres ascensions d'aéronautes
+forains,—l'histoire des ballons dans ces dernières années. Était-ce
+assez de ces efforts isolés? Que pouvait-on faire, abandonné à soi-même,
+rencontrant pour ses expériences de nombreux obstacles, n'ayant souvent à
+sa disposition qu'un matériel insuffisant ou en mauvais état?</p>
+
+<p class="footnote">[Note 1: Consulter à ce sujet le volume des <i>Voyages aériens</i>, publié
+par la librairie Hachette, et contenant le récit des ascensions de MM.
+Glaisher, Flammarion, W. de Fonvielle et G. Tissandier.]</p>
+
+<p>Toutefois nous ne cessions de répéter, sans avoir l'ambition ni la
+prétention d'être des révélateurs, que l'aérostation est un art trop
+séduisant, trop admirable, pour qu'il ne soit pas sans cesse étudié,
+cultivé, pour qu'il ne s'entoure pas de nombreux et fervents adeptes.
+Nous disions qu'il faut s'élancer dans les airs pour faire progresser la
+navigation aérienne, que c'est un mécanicien qui a trouvé les organes
+de la machine à vapeur, un physicien qui a inventé le télescope, et que
+l'aéronaute seul, le praticien qui a appris à connaître l'outil qu'il veut
+améliorer, soulèvera quelque jour le coin du voile sous lequel est cachée
+la solution du grand problème! Nous affirmions que les excursions dans
+l'atmosphère offrent à l'artiste des spectacles imposants, des scènes
+sublimes, des tableaux grandioses où la nature se révèle dans toute sa
+grandeur, dans son imposante majesté; fournissent au savant des sources
+d'étude intarissables, bien propres à éveiller son esprit, à le conduire
+à la découverte des lois inconnues qui régissent les mouvements de
+l'atmosphère, qui commandent le mécanisme de la météorologie. Nous
+tâchions de faire comprendre que c'est en s'aventurant dans les plages
+aériennes que les aéronautes fonderont la véritable <i>science de l'air</i>,
+comme c'est en s'élançant sur la cime des vagues, que les navigateurs ont
+créé la <i>science de l'Océan</i>. Mais l'exemple des touristes aériens ne
+trouvait pas d'imitateurs; à leur grand regret, nul rival ne se présentait
+à eux dans les hautes régions de l'air; aucun savant ne voulait risquer sa
+fortune dans l'empire d'Eole!</p>
+
+<p>Plus tard, nous attirions l'attention sur l'importance de l'organisation
+d'un corps d'aérostiers pour les observations militaires; huit mois avant
+la guerre, nous écrivions les lignes suivantes: «L'Ecole aérostatique de
+Meudon, supprimée dans un moment de mauvaise humeur, ne devrait-elle pas
+être reconstituée? Attendra-t-on qu'une guerre éclate pour former des
+aéronautes, pour improviser des ballons? Ce serait une imprudence, une
+folie des plus grandes, <i>car dans notre siècle, les guerres vont vite,
+et le sort d'un empire pourrait bien avoir été décidé pendant qu'on
+ajusterait ensemble les fuseaux d'un ballon</i>[2]!» Mais les paroles le plus
+sensées n'entrent pas dans les oreilles volontairement fermées.</p>
+
+<p class="footnote">[Note 2: <i>Voyages aériens</i>, page 556.]</p>
+
+<p>Comment se rappeler sans un bien légitime étonnement que la France,
+la véritable patrie des ballons, n'a jamais compté depuis Coutelle,
+c'est-à-dire depuis 1794, la moindre école aérostatique où des appareils
+bien confectionnés auraient été mis à la disposition des explorateurs
+audacieux, vraiment épris de la navigation aérienne; que l'Observatoire de
+Paris, dont le devoir est d'étudier les éclipses, les averses d'étoiles
+filantes, n'a jamais eu l'idée, depuis Arago, de recourir aux nacelles
+aériennes pour faciliter les études de ce genre? Comment expliquer le
+dédain des généraux de l'Empire pour les aérostats militaires, qui avaient
+été si efficacement employés, sous la première République, et pendant la
+guerre d'Amérique?</p>
+
+<p>Les infortunés ballons semblaient être les parias du monde scientifique
+et administratif! Les aéronautes qui avaient la passion des aventures
+de l'air, ceux qui avaient la foi, rencontraient bien,—il y aurait
+ingratitude à l'oublier,—quelques précieux appuis de la part d'hommes
+éminents et éclairés, mais c'était pour ainsi dire à l'état d'exception.
+Quand ils osaient demander d'utiliser le ballon <i>l'Impérial</i>, pour
+faire des expériences sérieuses et privées, le ministre de la Maison
+de l'Empereur se gardait bien de confier à qui que ce fût le matériel
+aérostatique de l'Empire; il préférait le laisser moisir, sans soin, sans
+nulle surveillance, dans les greniers du Garde-Meuble[3].</p>
+
+<p class="footnote">[Note 3: Parmi les ballons qui existaient à Paris en septembre 1870,
+<i>l'Impérial</i> est le seul qui n'ait pu être utilisé pendant le siège. C'est
+en vain qu'on essaya de le réparer. Cet aérostat était tombé en lambeaux;
+il avait coûté 30,000 fr.]</p>
+
+<p>Les aérostats, malgré leurs imperfections, sont aujourd'hui les seuls
+appareils, ne l'oublions pas, qui nous permettent de rivaliser avec
+l'oiseau, de sillonner l'étendue de l'atmosphère, de quitter le plancher
+terrestre, où, sans eux, nous serions impitoyablement attachés; ils
+étaient à la veille de périr faute de culture. Sans l'inventeur des
+ballons captifs à vapeur, qui avait toujours quelques ballons dans son
+hangar, comme d'autres ont des chevaux dans leur écurie, sans quelques
+aéronautes, qui malgré leurs modestes ressources, construisaient de temps
+en temps des ballons, personne ne se serait préoccupé de cette grave et
+importante question de la navigation dans l'air; l'aérostat passait peu à
+peu à l'état de bric-à-brac, et nos fils en eussent parlé un jour comme du
+feu grégeois ou de l'émail italien.</p>
+
+<p>Voilà jusqu'où était tombée l'aéronautique sous le second Empire. Le
+gouvernement ne voulait rien faire pour encourager les études aériennes;
+ici comme ailleurs, l'initiative privée, quand elle avait l'audace de se
+montrer, était vite écrasée sous les obstacles qu'on ne manquait pas de
+lui opposer. Une des plus grandes découvertes de notre génie scientifique
+allait peut-être s'éteindre dans la France même; on aurait laissé à des
+étrangers le soin de faire croître ce germe que les Montgolfier avaient
+semé sur le champ des découvertes.</p>
+
+<p>Il a fallu que les Prussiens viennent nous écraser, nous faire sortir
+de notre torpeur; il a fallu que la première métropole du monde soit
+investie, cernée, bloquée par les innombrables légions des barbares
+modernes, pour que l'on s'aperçoive enfin que les ballons valent bien la
+peine d'être gonflés! Après les immenses services qu'ils ont rendus à la
+patrie, est-il permis de croire qu'ils ne seront plus délaissés d'une
+façon vraiment coupable? Est-il permis d'espérer que le gouvernement
+protégera sérieusement les études aériennes, que nos sociétés savantes
+s'en préoccuperont d'une manière efficace? </p>
+
+<p>On ne manquera pas de trouver dans cet ordre d'idées de nombreux
+prosélytes; la navigation aérienne a toujours eu le privilège d'émouvoir
+et d'intéresser le public. Ce ne sont pas les hommes de bonne volonté qui
+feront défaut pour un tel genre d'investigation, car, comme nous le disait
+avec esprit un des plus illustres savants de l'Angleterre: «Le Français
+est essentiellement aéronaute; son caractère aventureux, un peu volage,
+est bien fait pour cet art merveilleux, où l'imprévu joue un si grand
+rôle.»</p>
+
+<p>En effet, les questions aérostatiques ont toujours eu en France le
+privilège de passionner le peuple, et ce fait offre une importance réelle,
+car il y a, au-dessus des appréciations de la science, au-dessus de l'avis
+des hommes du métier, il y a quelque chose d'indéfinissable qu'on appelle
+l'opinion publique. Rarement elle s'égare dans les jugements qu'elle porte
+instinctivement sur les problèmes de ce genre, et nul ne peut nier qu'elle
+n'accorde aux ballons une large part d'admiration. Le peuple, le public,
+si vous voulez, aime les ballons, comme il admire une oeuvre d'art, comme
+il écoute un opéra des maîtres; dans un musée, sans être peintre, le
+public marque du doigt le chef-d'oeuvre; sans être écrivain, il trouve le
+bon livre; sans être savant, il sait flairer les grandes découvertes dans
+les choses de la science. Malgré les hommes spéciaux qui dénigrent à sa
+naissance le gaz de l'éclairage, il accourt aux expériences de Philippe
+Lebon, et les impose à l'administration; il applaudit à l'apparition
+des chemins de fer, en dépit des savants qui les dénigrent. Or, nous le
+répétons, il aime les aérostats, il PRESSENT qu'il y a là un inconnu plein
+de mystère, mais plein d'espérance, il CROIT à la navigation aérienne.
+L'avenir donnera raison à l'intuition populaire, à ce que l'auteur latin
+appelle «<i>vox populi</i>.»</p>
+
+<p>Que de progrès à rêver; que de perfectionnements à entrevoir dans
+l'aéronautique comme dans toutes les branches du savoir humain! Mais la
+science est un sol qui, quoique fertile, ne donne une ample moisson qu'à
+ceux qui la cultivent avec acharnement. Et combien la culture a été
+négligée depuis vingt ans! Mais pour notre malheur, ce n'est pas seulement
+l'art des Montgolfier qu'on a laissé dépérir dans une criminelle
+négligence. Il faut avouer et reconnaître que toutes les sciences ont
+subi chez nous une trop visible déchéance; aussi quand l'heure du péril
+a sonné, les hommes supérieurs ont manqué pour recourir aux immenses
+ressources de la nation.</p>
+
+<p>Le 4 septembre 1870, après un nouveau Waterloo, on espérait un autre 1792!
+Mais on oubliait que vers la fin du siècle dernier, la Convention, en
+décrétant la levée en masse pour résister à l'ouragan déchaîné sur nos
+frontières, avait entre les mains un pays riche en génies illustres,
+tellement fertile en intelligences, qu'il marchait dans le monde à la tête
+des sciences et de la philosophie! A cette époque mémorable, en même temps
+que Carnot organise la victoire, les savants créent toute une industrie
+nouvelle. Quand il s'agit de faire de la poudre sans le soufre de Sicile,
+sans le salpêtre de l'Amérique, des inventeurs se lèvent à l'appel du
+pays; ils ont du soufre qu'ils viennent d'extraire des pyrites, ils
+produisent du salpêtre, dont ils ont trouvé les éléments dans les vieilles
+murailles, dans la poussière des écuries. Nicolas Leblanc jette les bases
+de la fabrication de la soude artificielle, Chappe crée le télégraphe
+aérien qui, en quelques minutes, envoie des ordres aux armées.
+L'industrie, privée par le blocus des matières premières indispensables
+à la confection des armes, à la préparation de la poudre, au travail des
+manufactures, se régénère, se transforme pour sauver la nation, et pour
+donner naissance en même temps aux étonnantes opérations de nos usines
+modernes. La science française du XVIIIe siècle prépare les premiers
+triomphes de Valmy et de Jemmapes!—Quel abîme, hélas! sépare cette France
+de 1792 d'avec celle de 1870!</p>
+
+<p>Puissent les grands exemples d'un tel passé nous servir d'enseignements;
+puissent les illustres génies du XVIIIe siècle, trouver bientôt des
+successeurs! Puisse la chimie rencontrer encore des Lavoisier, des
+Fourcroy, des Berthollet, des Guyton de Morveau, les sciences naturelles
+des Cuvier, des Buffon, des Jussieu, des Geoffroy Saint-Hilaire; les
+mathématiques et l'astronomie, des Monge, des Laplace, des Lagrange;
+la géographie des Bougainville et des Lapérouse; la philosophie, des
+Montesquieu, des Voltaire, des Rousseau et des d'Alembert!</p>
+
+<p>Puissent enfin les aérostats trouver d'autres Montgolfier, de nouveaux
+Charles et de nouveaux Pilâtre!</p>
+
+<p>G.T.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2>
+
+<p>Août 1871. LE CÉLESTE ET LE JEAN-BART</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>I</h2>
+
+<p>Paris investi.—Les ballons-poste.—L'aérostat <i>le Céleste</i>.—Lâchez
+tout!—L'ascension.—Versailles.—La fusillade prussienne.—Les
+proclamations.—La forêt d'Houdan.—Les uhlans.—Descente à Dreux.</p>
+
+<p>30 septembre 1870.</p>
+
+<p>Les historiens qui raconteront les drames du siège de Paris se chargeront
+de juger les crimes de l'Empire, ses négligences inouïes, ses oublis
+insensés; ils diront que la capitale du monde, à la veille d'être cernée
+par l'ennemi, n'avait pas un canon sur ses remparts, pas un soldat dans
+ses forts. Mais ce qu'ils ne manqueront pas d'affirmer, c'est que les
+habitants de Paris, en traversant ces heures les plus néfastes de leur
+histoire, puisaient comme une nouvelle force dans les malheurs qui
+venaient de frapper la France, sans pitiés sans relâche; c'est que leur
+énergie semblait croître en raison directe des dangers qui les menaçaient.</p>
+
+<p>Quand, le 15 septembre, les journaux annoncent que les uhlans sont
+signalés aux portes de Paris, le public accueille cette nouvelle avec
+le sang-froid qui dénote la résignation. On sent que quelque chose de
+terrible est menaçant, que des événements uniques dans les annales des
+peuples vont se produire; il y a dans l'air des nuages épais, précurseurs
+d'une tempête horrible; mais on envisage l'avenir sinon sans émotion, du
+moins sans défaillance ni faiblesse. Tous les coeurs vibrent à l'unisson
+au sentiment de la Patrie en danger.</p>
+
+<p>Rien n'est prêt pour la défense; il faut tout faire à la fois et en toute
+hâte. Chaque enfant de Paris, entraîné par un irrésistible élan, veut
+avoir sa part de travail dans l'oeuvre commune. Les architectes, les
+ingénieurs remuent la terre des bastions; les chimistes préparent des
+poudres fulminantes et des torpilles; les métallurgistes fondent des
+canons et des mitrailleuses, tous les bras s'arment de fusils.</p>
+
+<p>Mais au milieu de cette effervescence, une question de premier ordre,
+question vitale, s'il en fut, vient s'imposer à l'administration. En
+dépit des affirmations du génie militaire, les Parisiens sont bel et bien
+bloqués dans leurs murs. Quelques courriers à pied franchissent d'abord
+les lignes ennemies, mais bientôt, d'autres reviennent consternés, ils
+n'ont pas rencontré un sentier sur quelque point que ce fût, où le «qui
+vive» ennemi ne les ait contraints de rebrousser chemin. M. de Moltke a
+résolu ce problème inouï: investir une ville de deux millions d'habitants,
+faire disparaître sous un cordon de baïonnettes, la plus immense place
+forte de l'univers. La capitale du monde se laissera-t-elle emprisonner
+vivante dans un tombeau? Lui sera-t-il interdit de parler à la France,
+de communiquer au dehors son énergie, sa foi, son courage, d'avouer ses
+déceptions, ses faiblesses, ses inquiétudes, d'affirmer ses joies, sa
+force et ses espérances? Ne pourra-t-elle pas protester à haute voix
+contre un bombardement barbare, contre un assassinat monstrueux de femmes
+et d'enfants? L'ennemi tiendra-t-il au secret une des plus grandes
+agglomérations humaines, sous l'inflexible vigilance d'une armée de
+geôliers? Arrivera-t-il à tuer la France en étouffant la voix de Paris?</p>
+
+<p>Il allait être donné à l'une des plus grandes découvertes de notre génie
+scientifique, de déjouer les projets de nos envahisseurs. Les aérostats si
+oubliés, si délaissés depuis leur apparition, ces merveilleux appareils
+sortis tout d'une pièce du cerveau des Montgolfier et des Charles,
+allaient tout à coup reparaître, pour contribuer à la défense de la
+Patrie, en lui portant par la voie des airs, l'âme de sa capitale. Les
+aéronautes, plus audacieux que l'ancien monarque de Syrie, se préparaient
+à franchir le cercle d'un nouveau Popilius!</p>
+
+<p>Sans les ballons, pas une lettre ne serait sortie de l'enceinte des forts,
+pas une dépêche n'y serait rentrée. Les portes ne se seraient ouvertes
+qu'au mensonge, à la ruse, à l'espionnage. Un silence de cinq mois n'eût
+pas été possible. La grande métropole, baillonnée, aurait vite fait
+entendre un murmure de détresse, puis un cri de grâce! Car n'oublions pas
+que les aérostats n'ont pas seulement emporté les dépêches parisiennes,
+ils ont emmené avec eux les pigeons voyageurs, qui devaient rentrer dans
+les murs de la capitale cernée. Les missives du dedans ont pu recevoir
+ainsi les réponses du dehors. Tours a entendu Paris, Paris a entendu
+Tours. L'Attila des temps modernes, qui avait écrasé des armées, bombardé
+des villes, décimé des populations entières, s'est trouvé impuissant
+devant l'aérostat qui traversait les airs, comme devant l'oiseau qui
+fendait l'espace!</p>
+
+<p>Le premier départ aérien s'exécuta le 23 septembre; Jules Duruof s'élève
+en ballon du la place Saint-Pierre à 8 heures du matin. Deux aérostats le
+suivent dans les airs, le 25 et le 26 du même mois. Mon frère et moi,
+qui avons fait, les années précédentes, un grand nombre d'ascensions en
+artistes et en amateurs, nous offrons nos services à M. Rampont. Paris,
+disons-nous, peut perdre deux soldats pour gagner deux courriers aériens.
+Les gardes nationaux ne manquent pas ici, mais les aéronautes sont rares.</p>
+
+<p>Le jour même du départ de Louis Godard, un des administrateurs de la Poste
+m'appelle auprès de lui.</p>
+
+<p>—Vous êtes prêt à partir en ballon, me dit-il.</p>
+
+<p>—Quand vous voudrez.</p>
+
+<p>—Eh bien! nous comptons sur vous demain matin à 6 heures, à l'usine de
+Vaugirard; votre ballon sera gonflé, nous vous confierons nos lettres et
+nos dépêches.</p>
+
+<p>Le 30 septembre, à 5 heures du matin, je pars de chez moi avec mes deux
+frères qui m'accompagnent. J'arrive à l'usine de Vaugirard, mon ballon est
+gisant à terre comme une vieille loque de chiffons. C'est le <i>Céleste</i>, un
+petit aérostat de 700 mètres cubes, que son propriétaire a généreusement
+offert au génie militaire. Pour moi c'est presque'un ami, je le connais
+de longue date; il a failli me rompre les os, l'année précédente. Je le
+regarde avec soin, je le touche respectueusement, et je m'aperçois, hélas!
+qu'il est dans un état déplorable. Il a gelé la nuit; le froid l'a saisi,
+son étoffe est raide et cassante. Grand Dieu! qu'aperçois-je près de la
+soupape? des trous où l'on passerait le petit doigt, ils sont entourés de
+toute une constellation de piqûres. Ceci n'est plus un ballon, c'est une
+écumoire.</p>
+
+<p>Cependant les aéronautes qui doivent gonfler mon navire aérien, arrivent.
+Ils ont avec eux une bonne couturière qui, armée de son aiguille, répare
+les avaries. Mon frère prend un pot de colle, un pinceau, et applique
+des bandelettes de papier sur tous les petits trous qui s'offrent à son
+investigation minutieuse. C'est égal, je ne suis que médiocrement rassuré,
+je vais partir seul dans ce méchant ballon, usé par l'âge et le service;
+j'entends le canon qui tonne à nos portes; mon imagination me montre les
+Prussiens qui m'attendent, les fusils qui se dressent et vomissent sur mon
+navire aérien une pluie de balles!</p>
+
+<p>La dernière fois que je suis monté dans le <i>Céleste</i>, je n'ai pu rester en
+l'air que trente-cinq minutes! Toutes les perspectives qui s'ouvrent à mes
+yeux ne sont pas très-rassurantes.</p>
+
+<p>—Ne partez pas, me disent des amis, attendez au moins un bon ballon;
+c'est folie de s'aventurer ainsi dans un outil de pacotille.</p>
+
+<p>Cependant, MM. Bechet et Chassinat arrivent de la Poste avec des ballots
+de lettres. M. Hervé Mangon me dit que le vent est très-favorable, qu'il
+souffle de l'est et que je vais descendre en Normandie; le colonel Usquin
+me serre la main et me souhaite bon succès. Puis bientôt M. Ernest Picard,
+à qui je suis spécialement recommandé, demande à m'entretenir; pendant une
+heure, il m'informe des recommandations que j'aurai à faire à Tours au
+nom du gouvernement de Paris; il me remet un petit paquet de lettres
+importantes que je devrai, dit-il, avaler ou brûler en cas de danger. Sur
+ces entrefaites, le soleil se lève, et le ballon se gonfle. Ma foi, le
+sort en est jeté. Pas d'hésitations! Mon frère surveille toujours la
+réparation du ballon, il bouche les trous avec une attention dont il ne se
+sentirait pas capable, s'il travaillait pour lui-même: la besogne qu'il
+exécute si bien, me rassure. Il est certain que je préférerais un bon
+ballon, tout frais verni et tout neuf, mais je me suis toujours persuadé
+qu'il y avait un Dieu pour les aéronautes. Je me laisse conduire par ma
+destinée, les yeux bien ouverts, le coeur et les bras résolus. Je ne puis
+m'empêcher de penser à mon dernier voyage aérien. C'était le 27 juin 1869,
+au milieu du Champ de Mars. Je partais avec huit voyageurs dans l'immense
+ballon <i>le Pôle Nord</i>. Qui aurait pu soupçonner, alors, la nécessité
+future des ballons-poste!</p>
+
+<p>A 9 heures, le ballon est gonflé, on attache la nacelle. J'y entasse des
+sacs de lest et trois ballots de dépêches pesant 80 kilog.</p>
+
+<p>On m'apporte une cage contenant trois pigeons.</p>
+
+<p>—Tenez, me dit Van Roosebeke, chargé du service de ces précieux
+messagers, ayez bien soin de mes oiseaux. A la descente, vous leur
+donnerez à boire, vous leur servirez quelques grains de blé. Quand ils
+auront bien mangé, vous en lancerez deux, après avoir attaché à une plume
+de leur queue la dépêche qui nous annoncera votre heureuse descente. Quant
+au troisième pigeon, celui ci qui a la tête brune, c'est un vieux malin
+que je ne donnerais pas pour cinq cents francs. Il a déjà fait de grands
+voyages. Vous le porterez à Tours. Ayez-en bien soin. Prenez garde qu'il
+ne se fatigue en chemin de fer.</p>
+
+<p>Je monte dans la nacelle au moment où le canon gronde avec une violence
+extrême. J'embrasse mes frères, mes amis. Je pense à nos soldats qui
+combattent et qui meurent à deux pas de moi. L'idée de la patrie en danger
+remplit mon âme. On attend là-bas ces ballots de dépêches qui me sont
+confiés. Le moment est grave et solennel; nul sentiment d'émotion ne
+saurait plus m'atteindre. Lâchez tout!</p>
+
+<p>Me voilà flottant au milieu de l'air!</p>
+
+<hr />
+
+<p>Mon ballon s'élève dans l'espace avec une force ascensionnelle
+très-modérée. Je ne quitte pas de vue l'usine de Vaugirard et le groupe
+d'amis qui me saluent de la main: je leur réponds de loin en agitant
+mon chapeau avec enthousiasme, mais bientôt l'horizon s'élargit. Paris
+immense, solennel, s'étend à mes pieds, les bastions des fortifications
+l'entourent comme un chapelet; là, près de Vaugirard, j'aperçois la fumée
+de la canonnade, dont le grondement sourd et puissant, tout à la fois,
+monte jusqu'à mes oreilles comme un concert lugubre. Les forts d'Issy et
+de Vanves m'apparaissent comme des forteresses en miniature; bientôt je
+passe au-dessus de la Seine, en vue de l'île de Billancourt.</p>
+
+<p>Il est 9 heures 50; je plane à 1,000 mètres de haut; mes yeux ne se
+détachent pas de la campagne, où j'aperçois un spectacle navrant qui ne
+s'effacera jamais de mon esprit. Ce ne sont plus ces environs de Paris,
+riants et animés, ce n'est plus la Seine, dont les bateaux sillonnent
+l'onde, où les canotiers agitent leurs avirons. C'est un désert, triste,
+dénudé, horrible. Pas un habitant sur les routes, pas une voiture, pas
+un convoi de chemin de fer. Tous les ponts détruits offrent l'aspect de
+ruines abandonnées, pas un canot sur la Seine qui déroule toujours son
+onde au milieu des campagnes, mais avec tristesse et monotonie. Pas un
+soldat, pas une sentinelle, rien, rien, l'abandon du cimetière. On se
+croirait aux abords d'une ville antique, détruite par le temps; il faut
+forcer son souvenir pour entrevoir par la pensée les deux millions
+d'hommes emprisonnés près de là dans une vaste muraille!</p>
+
+<p>LE CÉLESTE</p>
+
+<p>Il est dix heures; le soleil est ardent et donne des ailes à mon ballon;
+le gaz contenu dans le <i>Céleste</i> se dilate sous l'action de la chaleur;
+il sort avec rapidité par l'appendice ouvert au-dessus de ma tête, et
+m'incommode momentanément par son odeur. J'entends un léger roucoulement
+au-dessus de moi. Ce sont mes pigeons qui gémissent. Ils ne paraissent
+nullement rassurés et me regardent avec inquiétude.</p>
+
+<p>—Pauvres oiseaux, vous êtes mes seuls compagnons; aéronautes improvisés,
+vous allez défier tous les marins de l'air, car vos ailes vous dirigeront
+bientôt vers Paris, que vous quittez, et nos ballons sauront-ils y
+revenir?</p>
+
+<p>L'aiguille de mon baromètre Breguet tourne assez vite autour de son
+cadran, elle m'indique que je monte toujours..., puis elle s'arrête au
+point qui correspond à une altitude de 4,800 mètres au-dessus du niveau de
+la mer.</p>
+
+<p>Il fait ici une chaleur vraiment insupportable: le soleil me lance ses
+rayons en pleine figure et me brûle; je me désaltère d'un peu d'eau. Je
+retire mon paletot, je m'assieds sur mes sacs de dépêches, et le coude
+appuyé sur le bord de la nacelle, je contemple en silence l'admirable
+panorama qui s'étale devant moi.</p>
+
+<p>Le ciel est d'un bleu indigo; sa limpidité, son ton chaud, coloré, me
+feraient croire que je suis en Italie; de beaux nuages argentés planent
+au-dessus des campagnes; quelques-uns d'entre eux sont si loin de moi,
+qu'ils paraissent mollement se reposer au-dessus des arbres. Pendant
+quelques instants, je m'abandonne à une douce rêverie, à une muette
+contemplation, charme merveilleux des voyages aériens: je plane dans un
+pays enchanté, monde abandonné de tout être vivant, le seul où la guerre
+n'ait pas encore porté ses maux! Mais la vue de Saint-Cloud que j'aperçois
+à mes pieds, sur l'autre rive de la Seine, me ramène aux choses d'en bas.
+Je me reporte vers la réalité, vers l'invasion. Je jette mes regards du
+côté de Paris, que je n'entrevois plus que sous une mousseline de brume.</p>
+
+<p>Une profonde tristesse s'empare de moi; j'éprouve la sensation du marin
+qui quitte le port pour un long voyage. Je pars; mais quand reviendrai-je?
+Je te quitte, Paris; te retrouverai-je? Comment définir ces pensées qui
+se heurtent confusément dans mon cerveau? C'est là-bas, au milieu de ce
+monceau de constructions, de ce labyrinthe de rues et de boulevards, que
+j'ai vu le jour; c'est sous cette mer de brume que s'est écoulée mon
+enfance! C'est toi, Paris, qui as su ouvrir mon coeur aux sentiments
+d'indépendance et de liberté qui m'animent! Te voilà captif aujourd'hui?
+L'heure de la délivrance sonnera-t-elle pour toi? Je sais bien que la foi,
+la constance, ne manqueront jamais à tes enfants; mais qui peut compter
+sans les hasards de la guerre?</p>
+
+<p>Pendant que mille réflexions naissent et s'agitent ainsi dans mon esprit,
+le vent me pousse toujours dans la direction de l'Ouest, comme l'atteste
+ma boussole. Après Saint-Cloud, c'est Versailles qui étale à mes yeux les
+merveilles de ses monuments et de ses jardins.</p>
+
+<p>Jusqu'ici je n'ai vu que déserts et solitudes, mais au-dessus du parc la
+scène change. Ce sont des Prussiens que j'aperçois sous la nacelle. Je
+suis à 1,600 mètres de haut; aucune balle ne saurait m'atteindre. Je
+puis donc m'armer d'une lunette et observer attentivement ces soldats,
+lilliputiens vus de si haut.</p>
+
+<p>Je vois sortir de Trianon des officiers qui me visent avec des lorgnettes,
+ils me regardent longtemps; un certain mouvement se produit de toutes
+parts. Des Prussiens se chauffent le ventre sur le tapis vert, sur cette
+pelouse que foulait aux pieds Louis XIV. Ils se lèvent, et dressent
+la tête vers le <i>Céleste</i>. Quelle joie j'éprouve en pensant à leur
+dépit.—Voilà des lettres que vous n'arrêterez pas, et des dépêches que
+vous ne pourrez lire! Mais je me rappelle au même moment qu'il m'a été
+remis 10,000 proclamations imprimées en allemand à l'adresse de l'armée
+ennemie.</p>
+
+<p>J'en empoigne une centaine que je lance par dessus bord; je les vois
+voltiger dans l'air en revenant lentement à terre; j'en jette à plusieurs
+reprises un millier environ, gardant le reste de ma provision pour les
+autres Prussiens que je pourrai rencontrer sur ma route.</p>
+
+<p>Que contenait cette proclamation? Quelques paroles simples disant à
+l'armée allemande que nous n'avions plus chez nous ni empereur, ni roi,
+et que s'ils avaient le bon sens de nous imiter, on ne se tuerait plus
+inutilement comme des bêtes sauvages. Paroles sensées, mais jetées au
+vent, emportées par la brise comme elles sont venues!</p>
+
+<p>Le <i>Céleste</i> se maintient à 1,600 mètres d'altitude; je n'ai pas à jeter
+une pincée de lest, tant le soleil est ardent; car il n'est pas douteux
+que mon ballon fuit, et, sans la chaleur exceptionnelle de l'atmosphère,
+mon mauvais navire n'aurait pas été long à descendre avec rapidité, et
+peut-être au milieu des Prussiens. En quittant Versailles, je plane
+au-dessus d'un petit bois dont j'ignore le nom et l'exacte position. Tous
+les arbres sont abattus au milieu du fourré; le sol est aplani, une double
+rangée de tentes se dressent des deux côtés de ce parallélogramme. A peine
+le ballon passe-t-il au-dessus de ce camp, j'aperçois les soldats qui
+s'alignent; je vois briller de loin les baïonnettes; les fusils se lèvent
+et vomissent l'éclair au milieu d'un nuage de fumée.</p>
+
+<p>Ce n'est que quelques secondes après que j'entends au-dessous de la
+nacelle le bruit des balles et la détonation des armes à feu. Après, cette
+première fusillade, c'en est une autre qui m'est adressée, et ainsi de
+suite jusqu'à ce que le vent m'ait chassé de ces parages inhospitaliers.
+Pour toute réponse, je lance à mes agresseurs une véritable pluie de
+proclamations.</p>
+
+<p>C'est un panorama toujours nouveau qui se déroule aux yeux de l'aéronaute;
+suspendu dans l'immensité de l'espace, la terre se creuse sous la nacelle
+comme une vaste cuvette dont les bords se confondent au loin avec la voûte
+céleste. On n'a pas le loisir de contempler longtemps le même paysage
+quand le vent est rapide; si le puissant aquilon vous entraîne, la scène
+terrestre est toujours nouvelle, toujours changeante. Je ne tarde pas
+à voir disparaître les Prussiens qui ont perdu leur poudre contre moi:
+d'autres tableaux m'attendent. J'aperçois une forêt vers laquelle je
+m'avance assez rapidement. Je ne suis pas sans une certaine inquiétude,
+car le <i>Céleste</i> commence à descendre; je jette du lest poignée par
+poignée, et ma provision n'est pas très-abondante. Cependant je ne dois
+pas être bien éloigné de Paris. L'accueil que m'a fait l'ennemi en passant
+au-dessus d'un de ses camps ne me donne nulle envie de descendre chez lui.</p>
+
+<p>J'ai toujours remarqué, non sans surprise, que l'aéronaute, même à une
+assez grande hauteur, subit d'une façon très-appréciable l'influence du
+terrain au-dessus duquel il navigue. S'il plane au-dessus des déserts de
+craie de la Champagne, il sent un effet de chaleur intense, les rayons
+solaires sont réfléchis jusqu'à lui; il est comme un promeneur qui
+passerait au soleil devant un mur blanc. S'il trace, en l'air, son sillage
+au-dessus d'une forêt, le voyageur aérien est brusquement saisi d'une
+impression de fraîcheur étonnante, comme s'il entrait, en été, dans une
+cave.—C'est ce que j'éprouve à 10 heures 45 en passant à 1420 mètres
+au-dessus des arbres, que je ne tarde pas à reconnaître pour être ceux de
+la forêt d'Houdan.—Ma boussole et ma carte ne me permettent aucun doute à
+cet égard. Mais ce froid que je ressens, après une insolation brûlante,
+le gaz en subit comme moi l'influence; il se refroidit, se contracte,
+l'aérostat pique une tête vers la forêt; on dirait que les arbres
+l'appellent à lui. Comme l'oiseau, le Céleste voudrait-il aller se poser
+sur les branches?</p>
+
+<p>Je me jette sur un sac de lest, que je vide par dessus bord, mais mon
+baromètre m'indique que je descends toujours; le froid me pénètre
+jusqu'aux os. Voilà le ballon qui atteint rapidement les altitudes de
+1000 mètres, de 800 mètres, de 600 mètres. Il descend encore. Je vide
+successivement trois sacs de lest, pour maintenir mon aérostat à 500
+mètres seulement au-dessus de la forêt, car il se refuse à monter plus
+haut!</p>
+
+<p>A ce moment, je plane au-dessus d'un carrefour. Un groupe d'hommes s'y
+trouve rassemblé; grand Dieu! ce sont des Prussiens. En voici d'autres
+plus loin; voici des uhlans, des cavaliers qui accourent par les chemins.
+Je n'ai plus qu'un sac de lest. Je lance dans l'espace mon dernier
+paquet de proclamations. Mais le ballon a perdu beaucoup de gaz, par
+la dilatation solaire, par ses fuites, il est refroidi, sa force
+ascensionnelle est terriblement diminuée. Je ne suis qu'à une hauteur de
+420 mètres, une balle pourrait bien m'atteindre.</p>
+
+<p>Je regarde attentivement sous mes pas. Si un soldat lève son fusil vers
+moi, je lui jette sur la tête tout un ballot de lettres de 40 kilogrammes;
+mon navire aérien allégé de ce poids retrouvera bien ses ailes. Malgré mon
+vif désir de remplir ma mission, je n'hésiterai pas à perdre mes dépêches
+pour sauver ma vie.</p>
+
+<p>Heureusement pour moi le vent est vif; je file comme la flèche au-dessus
+des arbres; les uhlans me regardent étonnés, et me voient passer, sans
+qu'une seule balle m'ait menacé. Je continue ma route au-dessus de
+prairies verdoyantes, gracieusement encadrées de haies d'aubépine.</p>
+
+<p>Il est bientôt midi, je passe assez près de terre; les spectateurs qui me
+regardent sont bel et bien, cette fois, des paysans français, en sabots et
+en blouse. Ils lèvent les bras vers moi, on dirait qu'ils m'appellent à
+eux; mais je suis encore bien près de la forêt, je préfère prolonger mon
+voyage le plus longtemps possible. Je me contente de lancer dans l'espace
+quelques exemplaires d'un journal de Paris que son directeur m'a envoyés
+au moment de mon départ. Je vois les paysans courir après ces journaux,
+qui se sont ouverts dans leur chute, et voltigent comme de grandes
+feuilles emportées par le vent.</p>
+
+<p>Une petite ville apparaît bientôt à l'horizon. C'est Dreux avec sa grande
+tour carrée. Le <i>Céleste</i> descend, je le laisse revenir vers le sol. Voilà
+une nuée d'habitants qui accourent. Je me penche vers eux et je crie de
+toute la force de mes poumons:</p>
+
+<p>—Y a-t-il des Prussiens par ici? Mille voix me répondent en choeur:</p>
+
+<p>—Non, non, descendez!</p>
+
+<p>Je ne suis plus qu'à 50 mètres de terre, mon guide-rope rase les champs,
+mais un coup de vent me saisit, et me lance subitement coutre un
+monticule. Le ballon se penche, je reçois un choc terrible, qui me fait
+éprouver une vive douleur, ma nacelle se trouve tellement renversée que ma
+tête se cogne contre terre.—M'apercevant que je descendais trop vite je
+me suis jeté sur mon dernier sac de lest; dans ce mouvement le couteau que
+je tenais pour couper les liens qui servent à enrouler la corde d'ancre
+s'est échappé de mes mains, de sorte qu'en voulant faire deux choses à la
+fois j'ai manqué toute la manoeuvre. Mais je n'ai pas le loisir de méditer
+sur l'inconvénient d'être seul en ballon. Le <i>Céleste</i>, après ce choc
+violent, bondit à 60 mètres de haut, puis il retombe lourdement à terre,
+cette fois j'ai pu réussir à lancer l'ancre, à saisir la corde de soupape.
+L'aérostat est arrêté; les habitants de Dreux accourent en foule, j'ai un
+bras foulé, une bosse à la tête, mais je descends du ciel en pays ami!</p>
+
+<p>Ah! quelle joie j'éprouve à serrer la main à tous ces braves gens qui
+m'entourent. Ils me pressent de questions.—Que devient Paris? Que
+pense-t-on à Paris? Paris résistera-t-il? Je réponds de mon mieux à ces
+mille demandes qu'on m'adresse de toutes parts.—Je prononce un petit
+discours bien senti qui excite un certain enthousiasme.—Oui, Paris
+tiendra tête à l'ennemi. Ce n'est pas chez cette vaillante population que
+l'on trouvera jamais découragement ou faiblesse, on n'y verra toujours que
+ténacité et vaillance. Que la province imite la capitale, et la France est
+sauvée!</p>
+
+<p>Je dégonfle à la hâte le <i>Céleste</i>, faisant écarter la foule par quelques
+gardes nationaux accourus en toute hâte. Une voiture vient me prendre,
+m'enlève avec mes sacs de dépêches et ma cage de pigeons. Les pauvres
+oiseaux immobiles ne sont pas encore remis de leurs émotions!</p>
+
+<p>En descendant sur la place, plus de cinquante personnes m'invitent à
+déjeuner, mais j'ai déjà accepté l'hospitalité que m'a gracieusement
+offerte le propriétaire de la voiture. Mon hôte a lu par hasard mon nom
+sur ma valise, il a reconnu en moi un des voisins de son associé de la rue
+Bleue. Je mange gaiement, avec appétit, et je me fais conduire au bureau
+de poste avec mes sacs de lettres parisiennes.</p>
+
+<p>Je les pose à terre, et je ne puis m'empêcher de les contempler avec
+émotion. Il y a sous mes yeux trente mille lettres de Paris. Trente mille
+familles vont penser au ballon qui leur a apporté au-dessus des nuages la
+missive de l'assiégé!</p>
+
+<p>Que de larmes de joie enfermées dans ces ballots! Que de romans, que
+d'histoires, que de drames peut-être, sont cachés sous l'enveloppe
+grossière du sac de la poste!</p>
+
+<p>Le directeur du bureau de poste entre, et parait stupéfait de la besogne
+que je lui apporte. Je vois son commis qui ouvre des yeux énormes en
+pensant aux trente mille coups de timbre humide qu'il va frapper. Il n'a
+jamais à Dreux été à pareille fête. On en sera quitte pour prendre un
+supplément d'employés; mais la besogne marchera vite: le directeur me
+l'assure. Quant au petit sac officiel, je vais le porter moi-même à Tours,
+par un train spécial que je demande par télégramme.</p>
+
+<p>Qu'ai-je à faire maintenant? A lancer mes pigeons pour apprendre à mes
+amis que je suis encore de ce monde, et pour annoncer que mes dépêches
+sont en lieu sûr. Je cours à la sous-préfecture, où j'ai envoyé mes
+messagers ailés. On leur a donné du blé et de l'eau, ils agitent leurs
+ailes dans leur cage. J'en saisis un qui se laisse prendre sans remuer. Je
+lui attache à une plume de la queue ma petite missive écrite sur papier
+fin. Je le lâche; il vient se poser à mes pieds, sur le sable d'une allée.
+Je renouvelle la même opération pour le second pigeon, qui va se placera
+côté de son compagnon. Nous les observons attentivement. Quelques secondes
+se passent. Tout à coup les deux pigeons battent de l'aile et bondissent
+d'un trait à 100 mètres de haut. Là, ils planent et s'orientent de la
+tête, ils se tournent vivement vers tous les points de l'horizon, leur bec
+oscille comme l'aiguille d'une boussole, cherchant un pôle mystérieux. Les
+voilà bientôt qui ont reconnu leur route, ils filent comme des flèches...
+en droite ligne dans la direction de Paris!</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>II</h2>
+
+<p>Le gouvernement de Tours.—Les inventeurs de ballons.—Projet de retour
+à Paris par voie aérienne.—Confection d'un ballon de soie.—Voyage à
+Lyon.—Les nouveaux débarqués du ciel.— Ascension du <i>Jean-Bart</i>.</p>
+
+<p>Du 1er au 15 octobre.</p>
+
+<p>Faire le récit de mon voyage en chemin de fer de Dreux à Tours, par
+Argentan, par le Mans; dire que dans toutes les gares j'étais reçu comme
+le Messie tombé du ciel, questionné toujours, partout, et que les curieux
+m'ont empêché de fermer l'oeil un seul instant pendant mon voyage
+nocturne, n'offrirait pas grand intérêt. Je préfère arriver tout de suite
+à Tours où je suis rendu le 1er octobre à sept heures du matin. Mais Tours
+n'est plus Tours; ce n'est plus la ville paisible et calme que j'ai connue
+jadis; où les affaires s'élaboraient tranquillement et sans bruit.</p>
+
+<p>Les touristes et les flâneurs ont cessé de s'y donner rendez-vous; les
+commis-voyageurs ne s'y rencontrent plus dans les hôtels. Tours est animé,
+regorge de monde; c'est la seconde capitale de France; aussi m'est-il
+complètement impossible d'y trouver un traversin pour y reposer mes deux
+oreilles.</p>
+
+<p>Je fais un somme léger sur un divan de l'<i>hôtel de la Boule-d'Or</i>, et
+l'après-midi se passe en visites officielles. J'ai une longue entrevue
+avec l'amiral Fourichon, qui m'explique comment il n'a pas encore envoyé
+de troupes au secours de Paris; je lance sur le pont de Tours mon
+beau pigeon à tête brune, porteur d'une dépêche chiffrée; je vois M.
+Steenackers, M. Laurier, qui m'affirme qu'il a beaucoup de poigne, et que
+la France sera sauvée par son ministère; je vois M. et Mme Crémieux, M.
+Glais-Bizoin, qui me prend pour un député de la droite, et me fait un
+discours d'une heure. Je suis présenté le soir au conseil des ministres,
+et sans être ni médisant, ni méchante langue je ne puis m'empêcher de dire
+que je ne vois nulle part le Carnot qui sauvera la France... Mais je n'ai
+pas la prétention ni l'autorité propres à juger les hommes et les choses.</p>
+
+<p>La politique n'est pas mon affaire, j'ai rempli ma mission, remettant à
+chacun les lettres qu'on m'a confiées, répétant de mon mieux tout ce que
+j'avais à dire; j'ai résolu pendant la guerre d'être aéronaute. Revenons à
+nos ballons!</p>
+
+<p>Quel pouvait être le désir le plus ardent d'un Parisien sorti de Paris
+au-dessus des nuages, c'était de revenir par le même chemin. On avait
+organisé à Tours une commission scientifique chargée d'examiner, d'étudier
+la possibilité de semblables projets; aussi, les trois aéronautes qui
+m'ont précédé et moi, nous sommes immédiatement appelés à donner notre
+avis à ce sujet. MM. Marié Davy de l'Observatoire, M. Serret de l'Institut
+et les autres membres qui pendant la durée de la guerre ont contribué à
+faire naître un grand nombre d'idées utiles et fructueuses, nous parlent
+d'abord de la nuée de mémoires, de projets qu'ils reçoivent des quatre
+coins de la France. Les inventeurs se sont montrés très-nombreux, mais peu
+sérieux. Quels rêves insensés; quelles utopies, quelles bouffonneries!</p>
+
+<p>Je n'oublierai jamais le monsieur qui voulait faire revenir à Paris un
+convoi de cent mille montgolfières, portant cent mille bêtes à cornes,
+et celui qui voulait atteler deux mille pigeons à un aérostat, et des
+centaines d'autres inventeurs qui voulaient diriger les ballons avec
+des voiles latines, des phoques et des mâts, comme un navire. Quant
+aux mémoires sur les ballons-poissons, les ballons-bateaux, les
+ballons-oiseaux, on en formerait dix encyclopédies. Pour ma part je
+suis obsédé par les inventeurs qui me proposent les merveilles de leurs
+conceptions. L'un d'eux surtout me poursuit, il veut munir les ballons
+d'une grande voilure de son système.</p>
+
+<p>—Mais, monsieur, je ne veux pas vous écouter, il n'y a pas de vent en
+ballon, vos voiles ne seront jamais gonflées.</p>
+
+<p>—Ah! voilà bien comme sont les hommes du métier, vous chassez, sans même
+l'écouter, le génie incompris. J'ai déjà fait une grande invention, mais
+l'humanité m'a repoussé. C'était du papier à cigarette fabriqué avec la
+racine même du tabac. Personne n'en a voulu.</p>
+
+<p>Je me sauve, et je cours encore!</p>
+
+<p>Le plan que nous nous proposons de tenter pour rentrer dans Paris par la
+voie des airs n'exige pas des efforts d'intelligence bien extraordinaires.
+C'est celui auquel se sont arrêtés tous les praticiens sensés. Voici en
+quoi il consiste, dans toute sa simplicité:</p>
+
+<p>On va envoyer des ballons et des aéronautes à Orléans, à Chartres, à
+Evreux, à Dreux, à Rouen, à Amiens, dans toutes les villes non occupées
+par l'ennemi, dans toutes celles qui sont proches de Paris, et où le gaz
+de l'éclairage ne fait pas défaut.</p>
+
+<p>Chaque aéronaute aura une bonne boussole, et, connaissant l'angle de route
+vers Paris, observera les nuages tous les matins au moyen d'une glace
+horizontale fixe où sera tracée une ligne se dirigeant au centre de Paris.
+Quand il verra les nuages marcher suivant cette ligne, c'est-à-dire quand
+la masse d'air supérieure se dirigera sur Paris, il gonflera son ballon
+à la hâte, demandera à Tours, par le télégraphe, des instructions, des
+dépêches, et il partira. Son point de départ est à vingt lieues de Paris
+environ; il va chercher une ville qui, en y comprenant les forts, offre
+une étendue de plusieurs lieues; n'a-t-il pas bien des chances de la
+rencontrer dans ces circonstances spéciales? S'il passe à côté, il
+continuera son voyage et descendra plus loin, en dehors des lignes
+prussiennes. Quand le vent sera du nord, le ballon d'Amiens pourra partir;
+lorsqu'il soufflera du sud ou de l'ouest, les aérostats d'Orléans et de
+Dreux se trouveront prêts. Avec une douzaine de stations échelonnées sur
+plusieurs lignes de la rose des vents, les tentatives seront nombreuses.</p>
+
+<p>L'une d'elles aura de grandes chances de succès, surtout si la
+persévérance ne fait pas défaut, et si l'on ne craint pas de renouveler
+fréquemment les voyages. Si un ballon est assez heureux pour passer
+au-dessus de Paris, il descendra dans l'enceinte des forts. Là, la
+campagne est assez vaste pour que l'atterrissage soit facile. Au pis
+aller, il pourra risquer la descente sur les toits si le vent n'est pas
+trop rapide. Enfin, s'il manque l'entrée, il aura la sortie pour lui, où
+de nouveaux forts le protégeront. Dans tous les cas, il lui sera possible
+de lancer par dessus bord des lettres et des dépêches.</p>
+
+<p>Nous verrons plus tard pourquoi ce projet n'a été réalisé que
+très-incomplètement, comment il se fait que mon frère et moi soyons les
+seuls aéronautes assez heureux pour avoir tenté deux fois le voyage. Mais
+n'anticipons pas sur les événements. Disons toutefois dès à présent que la
+commission scientifique a apporté ici son concours le plus utile, et que
+M. Steenackers n'a jamais reculé devant aucun sacrifice pour mener à bonne
+fin une entreprise dont l'influence morale aurait été considérable.</p>
+
+<p>Les ballons de Paris, disions-nous, sont excellents pour un voyage, mais
+leur étoffe est en coton; s'il faut qu'ils restent longtemps gonflés,
+qu'ils supportent un grand vent, ils se déchireront. N'oublions pas
+d'ailleurs que nous sommes seulement dans les premiers jours d'octobre et
+que pas un ballon neuf n'est encore sorti de Paris. Il est décidé qu'on
+fabriquera à la hâte des ballons de soie. Duruof sera chargé de la
+construction avec le concours de Mangin et de Louis Godard; on commencera
+par confectionner un premier type. La commission m'envoie à la hâte à Lyon
+pour acheter l'étoffe nécessaire.</p>
+
+<p><i>5 octobre</i>.—Je m'aperçois que les chemins de fer fonctionnent pendant
+la guerre d'une façon bien singulière. Je passe deux grands jours et deux
+grandes nuits dans mon wagon, avant d'arriver dans la patrie de la soie.
+Les gares sont encombrées partout de troupes, de voyageurs; c'est un
+désordre épouvantable. Je passe à Orléans, où j'apprends que l'armée de
+la Loire, qu'on attend à Paris, n'existe que dans le cerveau des bons
+Français qui voient les événements couleur de rose, mais on me parle
+beaucoup de l'armée du Rhône. À Lyon, j'aperçois le drapeau rouge sur
+l'Hôtel-de-Ville, des braillards dans les rues, des caricatures chez les
+libraires, mais d'armée et de canons, point.</p>
+
+<p>—Ici, me dit-on, nous n'avons pas de troupes, mais, croyez-moi, monsieur,
+l'armée de la Loire est vraiment formidable. Je cours chez tous les
+fabricants de soie de la ville, accompagné d'un membre du conseil
+municipal, qui me sert de guide de la façon la plus obligeante, sous les
+auspices du préfet, M. Challemel-Lacour. Je fixe mon choix sur des pièces
+roses et bleues; ce sont les seules que l'on puisse trouver de suite en
+quantité suffisante.</p>
+
+<p>J'en achète, pour le compte de l'État, deux mille huit cents mètres, à
+quatre francs cinquante, prix très-modéré, que le fabricant appelle avec
+raison un prix patriotique.</p>
+
+<p>Bientôt, à Tours, le nouveau théâtre est transformé eu atelier de
+construction. Je reviens avec mes ballots de soie; Duruof et Mangin ont
+déjà dressé des tables, fait l'épure pour la construction d'un aérostat
+de 1200 mètres cubes. On se prépare à couper l'étoffe, on s'efforce de
+trouver des ouvrières. Quelques jours après, quatre-vingts aiguilles
+marchent sans cesse, car les côtes sont étroites, et la longueur de la
+piqûre qu'il s'agit de faire est considérable. Le travail est lancé avec
+activité, et se terminera dans un délai de quinze jours.</p>
+
+<p>On n'a pas perdu le temps pendant mon absence; le vendredi 7, une
+expérience est faite avec un ballon captif de 20 mètres cubes pour
+connaître à quelle hauteur un ballon est à l'abri des balles de chassepot.
+Un aérostat captif en papier est monté à 400 mètres de haut. Dix-huit bons
+tireurs le visent à cette hauteur. On ramène l'aérostat à terre, il est
+percé de 11 balles. A 500 mètres de haut, pas une balle n'a porté. MM.
+l'amiral Fourichon et Glois-Bizoin assistaient à l'expérience: ce dernier
+fit même le coup de feu avec une grande habileté.</p>
+
+<p>J'utilise mes moments de loisir à publier dans le <i>Moniteur Universel</i> une
+série d'articles sur <i>Paris assiégé</i>. On a soif de savoir ce qui se passe
+dans les murs de la capitale, les détails que j'apporte sur la physionomie
+des bastions, sur les travaux effectués au bois de Boulogne, au
+Point-du-Jour, les récits que je fais sur la formation des ambulances,
+sur l'organisation des gardes nationaux, excitent vivement l'attention
+de tous. Mais bientôt, d'autres ballons viennent après moi apporter des
+nouvelles plus récentes.</p>
+
+<p>Les aérostats continuent en effet à attirer l'attention générale. On
+apprend que Gambetta a confié sa fortune à l'esquif aérien, qu'il est
+descendu près d'Amiens, après un voyage émouvant, rempli de dangers
+auxquels il a échappé comme par miracle. En même temps que Gambetta, un
+deuxième aérostat est parti de la place Saint-Pierre, conduit par M.
+Revilliod. L'arrivée du ministre de l'intérieur à Tours, le 11 octobre,
+produit une véritable révolution; on ne doute pas que la face des choses
+va changer, chacun est persuadé qu'une main énergique va enfin imprimer à
+la France l'élan du salut et de la délivrance.</p>
+
+<p>Peu de jours après, les descentes d'aérostats se succèdent. Farcot et
+Tracelet descendent en Belgique le 12 octobre. Bertoux et Van Roosebeke
+tombent à Cambrai, et subissent un traînage périlleux. M. Bertoux est
+grièvement blessé, et Van Roosebeke, roulé dans la nacelle, parvient à
+sauver les pigeons voyageurs qu'il amène de Paris.</p>
+
+<p>On ne peut plus douter, non sans une joie indicible, que le service des
+ballons-poste est définitivement organisé. Cependant je suis profondément
+surpris de ne pas voir mon frère Albert Tissandier parmi les nouveaux
+débarqués du ciel.—Il devait partir le lendemain de mon départ et voilà
+plusieurs ballons qui viennent sans lui; les aéronautes n'ont même pas
+entendu parler de son départ... Ce silence m'inquiète, car je ne puis
+croire que mon frère ait renoncé à son projet.</p>
+
+<p><i>Dimanche 16 octobre</i>.—Je rencontre rue Royale à Tours un de mes amis.</p>
+
+<p>—Vous savez la nouvelle? me dit-il.</p>
+
+<p>—Quoi donc?</p>
+
+<p>—Votre frère Albert est ici. Nous venons de le voir, il vous attend à
+déjeuner, je vous cherche depuis ce matin.</p>
+
+<p>Je trouve mon frère à <i>l'hôtel de l'Univers;</i>—nous nous jetons dans les
+bras l'un de l'autre. Il me raconte qu'il a manqué deux départs, que son
+voyage a été retardé, qu'il est parti enfin avec deux voyageurs.</p>
+
+<p>Voici le récit qu'il a publié lui-même de son ascension; j'en reproduis
+les passages les plus intéressants.</p>
+
+<p>VOYAGE DU JEAN-BART.</p>
+
+<p>«Le 14 octobre, à une heure un quart, le ballon le Jean-Bart s'élevait de
+Paris dans les airs, conduisant MM. Rane, maire du 9e arrondissement,
+et Ferrand, chargés d'une mission spéciale du gouvernement. Outre les
+voyageurs confiés à mes soins, j'emportais avec moi 400 kilogrammes de
+dépêches, c'est-à-dire cent mille lettres, cent mille souvenirs envoyés de
+Paris par la voie des airs à cent mille familles anxieuses! Par un soleil
+ardent et superbe, nous passons les lignes des forts, à 1,000 mètres, nous
+distinguons nos ennemis qui en toute hâte se mettent en mesure de nous
+envoyer des balles. Mais nous planons trop loin de la terre, pour que
+l'artillerie puisse nous faire peur; nous entendons les balles qui
+bourdonnent comme des mouches au-dessous de notre nacelle, et nous moquant
+des uhlans, des cuirassiers blancs, et de tous les Prussiens du
+monde, nous nous laissons mollement bercer par les ailes de la brise
+jusqu'au-dessus de la forêt d'Armonviliers.»</p>
+
+<p>«Là un spectacle plein de désolation s'offre à nos yeux. Les maisons, les
+habitations, les châteaux, sont déserts, abandonnés: nul bruit ne s'élève
+jusqu'à nous, si ce n'est celui de l'aboiement rauque et sinistre de
+quelques chiens abandonnés.»</p>
+
+<p>«Plus loin, au milieu même de la forêt de Jouy, c'est un camp prussien qui
+s'étend sous notre nacelle; on remarque des travaux de défense habilement
+organisés pour répondre à toute surprise. Les tentes forment deux lignes
+parallèles aux extrémités desquelles s'élèvent des remparts de gabions et
+de fascines. Près de là nous apercevons un immense convoi de munitions
+qui couvre les routes entières; il est suivi d'une infinité de petites
+charrettes couvertes de bâches blanches; des uhlans l'accompagnent
+en grand nombre. A la vue de notre aérostat, ils s'arrêtent, et nous
+devinons, malgré la distance qui nous éloigne, qu'ils nous jettent un
+regard de haine et de dépit.»</p>
+
+<p>«Cependant le soleil échauffe nos toiles, et dilate le gaz qui les gonfle;
+les rayons ardents nous donnent des ailes, nous bondissons vers les plages
+aériennes supérieures, et bientôt la terre disparaît à nos yeux. Quelle
+splendeur incomparable, quelle munificence innommée dans cette mer de
+nuages que semblent terminer des franges argentées aux éclats vraiment
+éblouissants! Au milieu du silence et du calme, nous admirons ces sublimes
+décors du ciel, et pendant quelques secondes nous perdons de vue les
+misères terrestres. Je charge M. Ferrand de surveiller le baromètre
+pendant que je dessine la scène grandiose qui s'offre à ma vue.»</p>
+
+<p>«Mais voilà la nuit qui couvre de son manteau le ciel et la campagne. Il
+faut songer à revenir à terre, regagner le plancher des braves défenseurs
+de la patrie. Nous voyons accourir des paysans qui nous crient à tue-tête:
+"Il n'y a pas de Prussiens ici! Vous êtes près de Nogent-sur-Seine, à
+Montpothier; descendez vite!" Tous ces cris nous décident enfin, et nous
+tombons pour ainsi dire dans les bras de nos braves amis sans aucune
+secousse.»</p>
+
+<p>«Grâce à leur aide obligeante, à celle de leur curé, dont nous ne saurions
+oublier l'accueil touchant, nous emportons vivement dépêches et ballon.
+"Les Prussiens ne sont pas loin, disent-ils; ils vous ont vu descendre, et
+peuvent vous surprendre. Allez-vous-en au plus vite." C'est ce que nous
+nous empressons de faire, et nous arrivons chez le sous-préfet de Nogent,
+M. Ebling. Une réception enthousiaste nous est offerte; nous le quittons
+bientôt, ne voulant pas perdre un seul instant pour gagner Tours, où notre
+devoir nous appelle.»</p>
+
+<p>«Nous sommes obligés de faire un détour immense, de passer par Troyes,
+Dijon, Nevers, Bourges, pour arriver enfin à bon port.»</p>
+
+<p>A peine nous sommes-nous retrouvés, mon frère et moi, que nous ne parlons
+plus que du retour à Paris,—notre enthousiasme partagé se multiplie par
+deux, nous voudrions déjà être en l'air!</p>
+
+<p>Comme certains détails d'organisation pour le retour aérien ne marchent
+pas à mon gré, je me décide à demander une entrevue à M. Gambetta.
+J'arrive au ministère, où je suis reçu par M. Cavalié, dit <i>Pipe-en-Bois,</i>
+chef du cabinet. Il m'introduit auprès de M. le Ministre de l'intérieur et
+de la guerre, qui m'accueille avec une bonne grâce pleine d'affabilité.
+M. Gambetta me félicite sur mes projets, et m'apprend que M. Steenackers,
+nommé directeur des télégraphes et des postes, se chargera du service des
+ballons. Puis, prenant un papier, il y écrit ces mots:</p>
+
+<p>«Je prie M. Steenackers d'activer le projet si courageux de M.
+Tissandier.»</p>
+
+<p>M. Gambetta me serre la main et me congédie en me disant d'un ton
+dictatorial: «Bonne chance et bon vent!»</p>
+
+<p>Depuis ce jour, tous les chemins nous ont été ouverts pour activer nos
+Projets!</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>III</h2>
+
+<p>Lettres pour Paris par ballon monté.—Le bon vent souffle à
+Chartres.—Cernés par les Prussiens!—Evasion nocturne.—L'hôtel du
+Paradis.—Allons chercher le vent!</p>
+
+<p>Du 15 octobre au 1er novembre.</p>
+
+<p>Cependant, la nouvelle de la construction d'un ballon s'est répandue à
+Tours; comme nous ne voulons pas renseigner l'ennemi sur nos projets, nous
+nous gardons bien de rien publier à cet égard; aussi l'imagination du
+public se livre-t-elle à toutes les fantaisies. Les mieux renseignés
+prétendent que l'on construit un ballon dirigeable, qui, à coup sûr, va
+rentrer à Paris. L'apparition au bureau du télégraphe d'une vaste boîte
+aux lettres avec cette inscription: LETTRES POUR PARIS PAR BALLON MONTÉ,
+accrédite singulièrement cette manière de voir; j'ai beau dire partout
+que nous voulons seulement essayer un voyage périlleux, incertain, que la
+réussite est douteuse, personne ne veut ajouter foi à cette opinion. On se
+répète de toutes parts: Un ballon va partir pour Paris, il va rentrer à
+Paris. Comment? On l'ignore, mais on oublie que les deux mots tentative et
+succès sont souvent séparés par un abîme; l'esprit humain est ainsi fait
+qu'il croit toujours ce qu'il désire, et souvent, sans réflexion, il se
+plaît à transformer le projet en fait accompli.</p>
+
+<p>Mon frère et moi nous recevons sans cesse de véritables ovations; on nous
+montre du doigt: «Voilà, dit-on, les aéronautes qui vont rentrer à Paris.»
+J'enrage parfois, car je sais bien, hélas! que nous ne sommes pas
+encore dans l'enceinte des fortifications. «Nous n'allons pas à Paris,
+disons-nous, nous allons essayer d'y aller, c'est bien différent.» Mais
+rien n'y fait. Nous recevons des lettres innombrables; ce sont des amis
+et des inconnus qui nous écrivent: «Voulez-vous être assez bons pour vous
+charger de porter à Paris la petite lettre que vous trouverez sous ce
+pli?» En quelques jours, j'ai rempli de lettres pour la capitale tout un
+tiroir de ma commode. Les gens plus osés, plus indiscrets, viennent nous
+voir à l'hôtel et nous demandent à porter des paquets. On se figure qu'à
+nous seuls nous représentons les messageries. Je n'oublierai jamais un
+monsieur que je n'avais jamais vu et qui vient me réveiller à six heures
+du matin. Il me supplie de prendre la clef de son appartement à Paris pour
+visiter ses meubles, et de lui dire à mon retour si son mobilier est
+en bon état. Il me charge en outre de rassurer sa bonne, qui doit être
+très-inquiète sur son sort. Je n'avais jamais fermé une porte sur le nez
+de personne, mais ce jour-là, je me suis offert avec délices cette petite
+satisfaction.</p>
+
+<p>Pendant que les lettres pleuvent sur nos têtes comme la grêle au mois de
+mars, mon frère et moi nous nous occupons de faire tous nos préparatifs.
+La construction du ballon de soie, malgré les efforts de Duruof, traîne en
+longueur; la commission scientifique nous engage à ne pas attendre plus
+longtemps. Mon frère va chercher son ballon le <i>Jean-Bart</i> qui est resté à
+Dijon, et M. Revilliod, qui a appris nos projets, se propose spontanément
+pour tenter un voyage. D'après les renseignements fournis par
+l'Observatoire, il y a des chances pour que le vent sud-ouest règne
+longtemps en France à cette époque; c'est à Chartres que s'exécutera la
+première tentative. La commission me prie de fournir mon concours au
+départ de M. Revilliod, pendant que mon frère court après le ballon qui
+devra plus tard nous servir à nous-mêmes.</p>
+
+<p>Je fais l'acquisition d'une bonne boussole. M. Marié Davy, de
+l'Observatoire, me donne l'angle de route de Paris à Chartres. Nous
+emballons un aérostat, nous prenons une provision de ballons en papier
+qui nous serviront à examiner la direction du vent. Nous allons voir M.
+Steenackers qui nous confie des dépêches, nous donne toutes les lettres de
+recommandations, de réquisitions, propres à faciliter le départ, et
+nous voilà bientôt partis, Revilliod, Gabriel Mangin qui se chargera du
+gonflement et moi. Nous étions loin de soupçonner les aventures qui nous
+attendaient!</p>
+
+<p><i>Jeudi 20 octobre</i>.—Nous sommes à Chartres. L'Observatoire s'est montré
+prophète. Le vent souffle du sud-ouest, Mangin gonfle de suite le ballon.
+Il a fallu se donner bien du mouvement pour obtenir douze cents mètres
+de gaz séance tenante, car les gazomètres, à Chartres, ne sont pas
+volumineux. La veille, le directeur de l'usine a déclaré que le gonflement
+était impossible, mais le préfet a pris notre parti avec beaucoup
+d'énergie, de patriotisme, et nous a tirés d'un grand embarras. Il fait
+venir le directeur de l'usine.</p>
+
+<p>—Il faut absolument, lui dit-il, que vous fournissiez à ces messieurs
+douze cents mètres cubes de gaz.</p>
+
+<p>—Mais, monsieur le préfet, je n'ai que ce volume de gaz dans mes
+gazomètres, et c'est précisément ce que la ville va m'absorber pour
+l'éclairage de la nuit.</p>
+
+<p>—Eh bien! vous n'éclairerez pas la ville, on ne vous fera aucun procès,
+je me charge de tout.</p>
+
+<p>Voilà comment les becs de gaz, à Chartres, n'ont pas été allumés dans la
+nuit du 19 au 20 octobre. Les rues étaient noires comme un four éteint,
+mais personne ne songeait à se plaindre: on savait dans quel but il
+fallait se passer de lumière.</p>
+
+<p>Le jeudi, à midi, le ballon est gonflé, mais le vent est d'une violence
+extrême. Le commandant Duval, qui est à Chartres avec 1,200 marins, nous
+a envoyé une trentaine de matelots, qui ont toutes les peines du monde à
+maîtriser l'aérostat. On nous dit en ville que les Prussiens ne sont pas
+loin, qu'il est temps de partir; d'ailleurs, depuis quelques jours, les
+événements sont accablants, désastreux. Orléans vient d'être pris par
+l'ennemi; Dreux a été envahi; Soissons a capitulé, et au moment où
+nous faisons les préparatifs du départ, Châteaudun est impitoyablement
+bombardé. Mais les nouvelles venues de Paris ont affermi le courage de
+tous; on a foi dans le triomphe final; Gambetta vient de nous dire: «A
+Paris, le peuple, de jour en jour plus héroïque, prépare le salut de la
+France.»</p>
+
+<p>A deux heures, les rafales s'élèvent puissantes et terribles; le ballon
+est tellement torturé, secoué, penché, que c'est un miracle s'il ne crève
+pas. M. Revilliod est calme, plein de résolution; malgré la tempête, il va
+partir. Au moment où il se dispose à monter dans la nacelle, un officier
+nous aborde et nous remet une lettre du commandant, «M. l'aéronaute est
+prévenu que s'il ne peut partir immédiatement, il doit brûler son
+ballon et ses dépêches, s'il veut les sauver des mains de l'ennemi.» Le
+commandant demeure à deux pas; nous courons chez lui. Nous le trouvons
+avec ses officiers.</p>
+
+<p>Un grand feu flambe dans la cheminée, il y jette une quantité de lettres
+et de papiers.</p>
+
+<p>—Messieurs, nous dit-il, j'ai ordre d'évacuer Chartres, qui ne sera pas
+défendu; si vous ne pouvez partir, brûlez tout, les Prussiens peuvent être
+ici dans un quart d'heure.</p>
+
+<p>Nous revenons vers le ballon; les marins sont déjà partis, et les rues
+sont sillonnées de bataillons de mobiles qui se retirent. Par surcroît de
+malheur, le vent a été si violent qu'un accident irréparable est survenu.
+Le ballon, enlevé par la rafale, s'est heurté contre les arbres; les
+caoutchoucs de la soupape ont été enlevés, les clapets se sont ouverts, et
+l'aérostat se vide; Gabriel Mangin achève le dégonflement. On nous avertit
+que les Prussiens vont arriver. Nous nous demandons s'il n'est pas prudent
+de mettre immédiatement le feu à tout le matériel. Mais comment des
+aéronautes auraient-ils le courage de brûler leur navire? Nous préférons
+cacher le ballon dans l'usine, derrière un monceau de charbon. Le
+directeur nous avertit qu'il ne veut pas prendre la responsabilité de
+ce qui surviendra, mais brûler pour brûler, n'est-il pas préférable
+d'attendre au dernier moment?</p>
+
+<p>Nous allons à la gare du chemin de fer.</p>
+
+<p>—Tout est coupé, nous dit-on, les trains ne partent plus.</p>
+
+<p>Le bureau du télégraphe est désert. A la préfecture, nous apprenons que
+le préfet est parti. En ville, on dit partout que les Prussiens cernent
+Chartres, nous voilà pris comme dans une souricière, et en notre qualité
+d'aéronautes, nous ne tenons que médiocrement à être présentés à nos
+ennemis.</p>
+
+<p>C'est ainsi que j'assiste à une première débâcle, bien loin de me douter
+alors que ce spectacle n'est que le prélude insignifiant d'un drame
+épouvantable, dont nous allions voir les tableaux navrants se dérouler
+devant nous pendant quatre mois. Les boutiques se ferment, les habitants
+rentrent, Chartres est un désert, mais derrière chaque porte, les coeurs
+palpitent, les femmes tremblent, et sans défense, sans moyens de secours,
+chacun attend avec anxiété.</p>
+
+<p>Le jour est bientôt à son déclin; il est certain que les Prussiens
+n'entreront ici que demain matin. Nous avons devant nous toute une nuit
+pour nous évader. Malgré l'ordre du commandant, nous voulons au moins
+sauver notre matériel, et nous courons la ville pour trouver une voiture
+à notre usage et une charrette pour le ballon. Mais le problème est bien
+plus difficile à résoudre que nous ne pouvions le croire. Un premier
+loueur nous répond avec beaucoup de flegme:</p>
+
+<p>—Vous comprenez, messieurs, que ma voiture, escortée par un ballon,
+pourra certainement quitter Chartres, mais je ne suis pas bien sûr qu'elle
+y rentre; je préfère la garder dans ma remise.</p>
+
+<p>Le cocher qui entendait ces paroles ajoute avec vivacité:</p>
+
+<p>—D'ailleurs ce n'est pas moi qui me chargerai de vous conduire, les
+Prussiens entourent la ville, nous serons pris!</p>
+
+<p>Malgré nos instances, le loueur de remises est inflexible comme le destin,
+il nous abandonne à notre malheureux sort.</p>
+
+<p>Nous finissons par rencontrer un voiturier intelligent et courageux qui se
+charge de nous tirer d'affaire.</p>
+
+<p>—J'ai un de mes amis, nous dit-il, qui arrive de Dreux, où les Prussiens
+ne sont plus. Je vous affirme que l'on peut passer sur la route de Dreux,
+à moins que les uhlans n'y aient paru depuis deux heures; mais le gros
+de l'armée ennemie est de l'autre côté de Chartres. Nous partirons à dix
+heures du soir, sans lumière, sans bruit, nous trouverons bien quelque bon
+chemin. Je connais le pays.</p>
+
+<p>A 10 heures, Chartres était désert; si vous aviez passé près de l'usine
+à gaz à ce moment, vous auriez vu sur la route un petit omnibus à
+quatre places, attelé d'un bon cheval. Vous auriez aperçu plus loin une
+charrette, sur laquelle une dizaine d'hommes chargeaient un gros ballot
+lourd et massif. C'était notre ballon. Une nuit obscure vint nous donner
+son aide. Nous filons au trot dans l'omnibus, un voiturier nous suit dans
+la charrette chargée de l'aérostat. Nous avons donné nos instructions au
+cocher.</p>
+
+<p>—Si vous voyez des Prussiens, filez au grand galop; s'ils sont en petit
+nombre et s'ils veulent vous arrêter, nos revolvers feront leur service.
+Nous sommes quatre avec l'aide-aéronaute, nous avons vingt-quatre balles à
+notre disposition.</p>
+
+<p>Nous quittons Chartres; nous sommes bientôt arrêtés par un poste de gardes
+nationaux; on nous demande nos papiers; on nous laisse passer. Nous
+continuons notre route au milieu de l'obscurité, et, pendant une heure, le
+silence de la nuit n'est troublé que par le roulement de nos voitures. La
+fatigue nous fait fermer les yeux; nous commençons à nous endormir, quand
+notre véhicule est arrêté brusquement.</p>
+
+<p>—Voilà les Prussiens, s'écrie d'une voix étranglée notre aide-aéronaute.</p>
+
+<p>Je me réveille en sursaut et j'aperçois une dizaine d'hommes couverts de
+grands manteaux blancs. Ils ont saisi notre cheval par la bride!...</p>
+
+<p>Ces Prussiens étaient simplement de braves mobiles normands, qui
+nous prenaient eux-mêmes pour des ennemis, et se figuraient que nous
+emportions, dans notre charrette les richesses de la ville de Chartres.</p>
+
+<p>Nous rions bien de notre double méprise, et nous continuons gaiement notre
+chemin. A une heure du matin, nous arrivons à Dreux, nous traversons la
+ligne des avant-postes français sans que le moindre «qui vive» retentisse.</p>
+
+<p>—Voilà, disons-nous, une ville bien gardée.</p>
+
+<p>Nous arrivons, en effet, sur la place sans rencontrer un factionnaire. Un
+corps de garde s'offre à notre vue. Nous y entrons. Je montre au chef de
+poste nos papiers, les lettres de réquisition s'adressant à l'autorité
+militaire, je le prie de nous aider à trouver un asile. Les chevaux n'ont
+pas mangé, il leur faut une place dans une écurie.</p>
+
+<p>—Dreux est bien encombré, nous dit-on, et je ne sais si vous aurez de
+bons lits, mais on vous donnera toujours bien un abri. Je vais vous mener
+à l'<i>Hôtel du Paradis</i>.</p>
+
+<p>Nous frappons à la porte. Une vieille mégère arrive de très-mauvaise
+humeur.—Madame, dit très poliment l'officier qui nous sert de guide, ces
+messieurs ont des lettres de recommandation du gouvernement, ils sont
+chargés d'une mission importante, ils sont fatigués et désirent une
+chambre, une place à l'écurie pour leurs chevaux.</p>
+
+<p>La patronne réplique très-insolemment:—On ne vient pas chez les gens à
+deux heures du matin. Je n'ai pas de place. Et puis je ne connais pas ces
+hommes-là, dit-elle en nous montrant, je ne peux pas loger les premiers
+venus.</p>
+
+<p>L'amabilité de la patronne du <i>Paradis</i> nous fait monter la moutarde au
+nez. Nous ne répliquons rien; l'officier, comme nous, est furieux; nous
+partons et nous revenons avec quatre hommes et un caporal. Nous frappons
+une seconde fois à la porte de l'hôtel, et toujours très-poliment, nous
+disons à la patronne:</p>
+
+<p>—Ouvrez vos portes, nous allons fouiller votre maison. Nous allons voir
+si la place manque.</p>
+
+<p>La dame de l'<i>Hôtel du Paradis</i> est devenue muette sous l'effet d'une
+exaspération rentrée. Mais bientôt sa langue a retrouvé le mouvement.</p>
+
+<p>—Monsieur, dit-elle à l'officier, c'est indigne; je préférerais recevoir
+les Prussiens que tous les mobiles comme vous qui nous maltraitent. Vous
+êtes étranger à Dreux; si vous étiez de la garde nationale, les choses se
+passeraient différemment.</p>
+
+<p>—Vous traitez bien, madame, m'écriai-je, un officier français qui
+vient ici défendre votre ville, votre maison; je vous félicite de votre
+patriotisme.</p>
+
+<p>Cependant, nous nous assurons que l'hôtel est plein; mais il y a bel et
+bien des places à l'écurie, et nos chevaux y prennent le repos jusqu'au
+lendemain, malgré les réclamations de la patronne.</p>
+
+<p>Je n'ai cité cette histoire que pour montrer comment certains Français
+comprenaient la guerre; le fait malheureusement n'est pas isolé, et ce
+n'est pas sans raison que l'on a dit que bien des paysans, bien des
+habitants de province, préféraient ouvrir leurs bras à l'ennemi qu'à ceux
+qui combattent pour la patrie. Nos soldats ont parfois trouvé un mauvais
+accueil, bien des officiers me l'ont affirmé; il aurait fallu, dans ces
+cas-là, ne pas craindre de parler le revolver à la main; on n'aurait pas
+dû avoir de pitié pour les faux Français qui, par un sentiment d'égoïsme
+ignoble, se refusaient d'apporter leur concours à l'oeuvre de la défense
+nationale.</p>
+
+<p>Revilliod, Mangin et moi, nous passons la nuit au poste.</p>
+
+<p>Le lendemain, nous faisons une visite au sous-préfet de Dreux. Il apprend
+avec désespoir que Chartres n'a pas résisté.</p>
+
+<p>—Que voulez-vous que je fasse; je n'ai que 8,000 mobiles à Dreux?
+Chartres avait 12,000 soldats!</p>
+
+<p>—Mais n'y a-t-il pas ici de l'artillerie, des canons? On le dit en ville.</p>
+
+<p>—Chut! s'écrie le sous-préfet en me parlant bas à l'oreille. Nous avons
+deux canons, mais il n'y a de munitions que pour les charger sept fois
+chacun!</p>
+
+<p>Deux jours après, nous étions revenus à Tours. Je retrouve mon frère qui a
+lui-même retrouvé son ballon. Chartres a été occupé le lendemain de notre
+départ.—C'est au Mans que vont maintenant commencer nos tentatives.
+Revilliod et Mangin seront des nôtres; il y aura ainsi deux ballons prêts
+à partir ensemble quand le vent sera favorable.</p>
+
+<p><i>22 octobre</i>.—Nous sommes au Mans dans la nuit, le ballon est débarqué à
+la gare.</p>
+
+<p>—Surveillez-le bien, dis-je au sous-chef de gare. Nous viendrons le
+prendre demain matin de bien bonne heure.</p>
+
+<p>A 6 heures du matin nous demandons le ballon.—Pas de ballon. Un employé
+maladroit l'a expédié à Tours croyant qu'il venait directement de Paris.
+Me voilà forcé d'aller à Tours avec Revilliod. Je commence à avoir une
+véritable indigestion des chemins de fer surchargés de trains qui font des
+courses de lenteur. Il a fallu 40 heures pour aller à Lyon. Nous mettrons
+cette fois 6 heures pour nous rendre à Tours. Chaque gare est encombrée de
+troupes, de francs-tireurs; c'est un remue-ménage inouï; à chaque station,
+on ajoute des wagons, et on attend une heure. Revilliod reprend son ballon
+le <i>George Sand</i> qu'il reporte au Mans.</p>
+
+<p><i>23 octobre</i>.—Nous rejoignons notre collègue aujourd'hui avec le
+<i>Jean-Bart</i>. Nous voilà dans le département de la Sarthe, qui est aussi,
+comme nous l'avons appris, la patrie de Coutelle, le célèbre aérostier de
+Fleurus. A une station, nous nous sommes croisés avec les voyageurs
+d'un nouveau ballon descendu récemment. L'un d'eux est un de mes amis
+d'enfance, Gaston Prunières, que je n'avais pas vu depuis 12 ans! Il m'a
+montré le <i>Journal Officiel</i> de Paris, où est insérée une dépêche que
+nous avons envoyée par pigeons, prévenant les Parisiens de donner aide
+et protection aux ballons qu'ils pourront apercevoir au-dessus de leurs
+têtes.</p>
+
+<p>Le lendemain de notre arrivée au Mans, nous rendons visite au préfet, M.
+Georges Lechevalier, qui est un ancien camarade de collège de mon frère;
+il nous accueille de la façon la plus obligeante, et nous prête le plus
+utile concours. Une fois nos dispositions prises pour le gonflement, il
+faut bon gré mal gré patienter, car le vent est défavorable: il souffle du
+nord, et il n'y a guère de chance de le voir tourner rapidement vers le
+sud-ouest. Je ferai remarquer ici que le projet adopté à l'origine n'a
+pas été réalisé. Pendant notre séjour au Mans, le vent ne nous a pas
+favorisés. Mais il aurait dû y avoir un ballon à Amiens, à Rouen, et, à
+cette époque, ceux-là auraient pu plusieurs fois tenter le voyage dans
+d'excellentes circonstances.</p>
+
+<p>Le dimanche 30 octobre, l'aérostat est gonflé sur les bords de la Sarthe.
+On exécute plusieurs ascensions captives pour sonder l'air. Nous enlevons
+dans la nacelle quelques officiers, bien loin de soupçonner alors que
+plus tard nous devions nous retrouver à la même place, comme aérostiers
+militaires, sous les ordres du général Chanzy. Le temps est calme et le
+ballon plane immobile au-dessus de la Sarthe, où il se reflète comme dans
+un miroir. Une foule considérable assiste à nos ascensions captives et
+attend avec impatience le moment du départ. Mais le vent est toujours
+impitoyablement tourné au nord et au nord-ouest.</p>
+
+<p>L'aérostat est confié à la garde d'un poste de zouaves pontificaux; ces
+braves soldats viennent d'arriver de Rome avec Charette.</p>
+
+<p>Les journées se passent et le bon vent n'arrive pas. Toujours vent
+nord-ouest. M. Marié Davy nous télégraphie que les circonstances
+atmosphériques ne changeront probablement pas avant longtemps. «Ah! si
+nous étions à Rouen, nous pourrions partir et les courants aériens nous
+entraîneraient doucement sur Paris.» En faisant cette réflexion, il me
+prend l'idée d'imiter Mahomet qui marche vers la montagne. Le vent ne veut
+pas venir nous trouver. Allons le chercher.</p>
+
+<p>Revilliod et Mangin restent au Mans avec un ballon; et nous voilà partis,
+avec l'aérostat le <i>Jean-Bart</i>, qu'il faut traîner péniblement, de gare
+en gare, car le chemin de fer fonctionne difficilement. Le train s'arrête
+toutes les dix minutes, et passant par des voies détournées, il met
+vingt-quatre heures pour gagner le chef-lieu de la Seine-Inférieure.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>IV</h2>
+
+<p>Première tentative de retour à Paris par ballon.—Préparatifs du
+voyage.—Le bon vent.—L'ascension.—Le bon chemin.—Le brouillard.—Le
+déjeuner en ballon.—Le vent a tourné.—En ballon captif.</p>
+
+<p>Du 1er au 8 novembre 1870.</p>
+
+<p>Nous arrivons à Rouen, mon frère et moi, le 2 novembre, avec le ballon «le
+<i>Jean-Bart</i>.» Le préfet a été prévenu de nos projets; il a eu l'obligeance
+de faire mettre à notre disposition un grand local où l'aérostat
+pourra être ventilé et vernis à neuf. C'est la grande salle de bal du
+Château-Baubet, le Casino de l'endroit, qui se transforme ainsi en atelier
+aérostatique. L'inspecteur du télégraphe envoie ses facteurs qui nous
+aident avec beaucoup de zèle dans l'opération de vernissage, vilaine
+besogne qui consiste à enduire l'aérostat d'huile de lin cuite sur toute
+sa surface. Le ballon ventilé est gonflé à l'air, on pénètre dans son
+intérieur, afin d'examiner, par transparence, l'étoffe dans toute son
+étendue.</p>
+
+<p>Chaque fois qu'un petit trou se montre, il est bouché avec une pièce: la
+plus petite piqûre est cachée sous une feuille de baudruche. C'est mon
+frère qui s'occupe surtout de cette besogne avec un soin scrupuleux;
+il fallait la guerre pour transformer ainsi un architecte de talent en
+réparateur de ballons.</p>
+
+<p>Mais nous sommes seuls; c'est nous qui conduirons notre aérostat: s'il
+fuit, s'il est en mauvais état, qui donc, si ce n'est nous, en subira la
+conséquence? Le voyage sera peut-être long, périlleux; ayons au moins
+un bon aérostat, bien réparé, bien imperméable. S'il arrive un malheur,
+n'ayons aucun reproche à nous faire!</p>
+
+<p>Pendant quelques jours, le vent n'est pas favorable; il souffle plein nord
+et nord-est. La patience est devenue de notre part, une ferme résolution.
+L'accueil que nous recevons à Rouen est si affable, si gracieux, que le
+temps se passe assez vite, malgré les nouvelles de la guerre, toujours
+désastreuses, qui accablent le pays. Nous avons appris au Mans l'infâme
+trahison de Bazaine, qui a soulevé dans toute la foule un cri d'horreur
+et de dégoût[4]. Voilà que Dijon vient de succomber sous les coups d'une
+armée de 10,000 Badois. Quand s'arrêtera donc la série des malheurs qui
+frappent la France sans trêve, sans pitié? Parfois le découragement
+trouble notre esprit, mais ce n'est qu'une impression fugitive; non, la
+France ne peut pas tomber, Paris résiste, et l'ennemi sera écrasé sous ses
+murs. Voilà ce que nous disions tous au mois de novembre. Voilà ce que
+l'on répétait alors dans toute la France!</p>
+
+<p class="footnote">[Note 4: Ce chapitre a été écrit quelques jours après la proclamation
+de M. Gambetta qui qualifiait lui-même de <i>trahison</i> la conduite du
+maréchal Bazaine. Sans doute aujourd'hui nous ne serions plus si
+affirmatif, nous disant que l'histoire seule sera le grand juge.—Mais
+nous ne voulons pas dénaturer notre récit, ici comme ailleurs, en lui
+ôtant le caractère de l'impression première,]</p>
+
+<p><i>6 novembre</i>.—Le vent a passé momentanément au nord-est. D'après les avis
+de l'Observatoire, il faut ouvrir l'oeil, le vent nord-ouest favorable
+pourrait bien régner d'une façon durable, d'un moment à l'autre.</p>
+
+<p>Pour être prêts à toute heure du jour et de la nuit, nous prenons la
+résolution de gonfler le <i>Jean-Bart</i>, afin qu'il puisse partir subitement
+à l'instant voulu. Une foule considérable assiste au gonflement qui
+s'opère dans d'excellentes conditions près de l'usine à gaz. Voilà les
+lettres pour Paris qui recommencent à surgir de toutes parts. On nous suit
+dans la rue, on nous supplie de prendre encore une lettre bien légère. A
+l'hôtel, en rentrant, il y a toujours à notre adresse tout un paquet de
+petites lettres, qui, quoique bien légères, finissent par faire un ballot
+très-lourd. Nous prenons des deux mains, bien heureux de faire des
+heureux, mais ayant toujours soin d'ajouter: «Votre lettre suivra notre
+destinée, il n'y a pas de garantie pour le succès. Nous essayons, voilà
+tout!» Le directeur du bureau de la poste ajoute à ces paquets quatre sacs
+de lettres pesant 250 kilogrammes, ce qui met entre nos mains une centaine
+de mille lettres venant des quatre coins de France. Ah! si nous
+pouvions les apporter à Paris. Que de bénédictions, que de marques de
+reconnaissance nous seraient données! Comment songer sans émotion à cette
+belle perspective!</p>
+
+<p>L'opération du gonflement est assez longue, car nos hommes d'équipe
+improvisés n'ont jamais touché un ballon. Il faut tout surveiller de près.
+J'ai été obligé de préparer le <i>cataplasme</i> aérostatique, formé de suif
+fondu et de farine de lin, et destiné à boucher les joints de la soupape;
+en ma qualité de chimiste, j'ai parfaitement réussi cette petite cuisine.
+Nous descendons nous-mêmes les sacs de lest autour du filet; le ballon est
+couvert d'huile, et nos vêtements ne tardent pas à être aussi luisants que
+notre aérostat. Il n'est décidément pas agréable de seller soi-même le
+cheval qu'on doit monter, et surtout de cirer ses harnais!</p>
+
+<p>Mon frère montre le ballon à un inventeur avec lequel nous avons dîné la
+veillé, à l'<i>Hôtel d'Angleterre</i>. Il nous expliquait son système avec un
+enthousiasme fougueux.—«Je veux réunir, disait-il, un grand nombre de
+ballons, dans une charpente légère ayant forme de navire; mon appareil,
+muni de mâts, de voilures, pourra louvoyer dans les airs!» En face de
+nous, un Anglais souriait. J'ai su depuis que c'était un des plus célèbres
+ingénieurs de la Grande-Bretagne.</p>
+
+<p>En voyant le <i>Jean-Bart</i>, la ténuité de l'étoffe aérostatique, en
+s'apercevant que l'appareil oscille si facilement sous le moindre souffle
+de l'air, l'inventeur a enfin ouvert les yeux. Il est guéri de sa folie!
+Je ne m'attendais pas à voir mon frère faire une cure aussi merveilleuse!</p>
+
+<p>A cinq heures, le <i>Jean-Bart</i> est gonflé.</p>
+
+<p>J'observe attentivement les nuages, leur direction, ma boussole et
+ma carte à la main. Connaissant l'angle de Rouen avec le méridien
+astronomique, et la déclinaison, je puis tracer sur le sol une ligne
+qui s'étend vers le centre de Paris. Nous partirons quand les nuages se
+dirigeront suivant cette ligne, quand nos petits ballons d'essai prendront
+bien cette direction. Les conditions atmosphériques ne permettent pas
+encore de lancer le ballon dans l'espace. Attendons le nord-ouest;
+beaucoup d'habitants de Rouen regardent comme nous le ciel, les
+girouettes, et se demandent: «Quand le vend nord-ouest soufflera-t-il?»</p>
+
+<p>Les nouvelles que l'on apprend le soir au bureau du télégraphe ne sont
+pas très rassurantes. Les Prussiens sont à sept lieues de Rouen. Si notre
+départ est ajourné, il serait bien possible que les aéronautes soient
+délogés de Rouen, comme ils l'ont été de Chartres. Pendant la nuit, nous
+faisons, mon frère et moi, une série de réflexions tantôt agréables,
+tantôt peu rassurantes. Mais notre imagination ouvre Paris à nos yeux. La
+possibilité du succès fait oublier celle d'un échec. On a fait courir le
+bruit que les Prussiens condamnaient à mort les aéronautes qu'ils avaient
+pris, et, dans nos rêves, nous nous voyons parfois fusillés comme des
+espions! Mais qu'est-ce que la vie à de tels moments? Ne les compte-t-on
+pas par milliers, les héros qui meurent sur le champ de bataille? Ne
+saurons-nous pas, s'il le faut, nous aventurer aussi bien dans la nacelle
+d'un ballon que près de l'affût d'un canon.</p>
+
+<p>Le lendemain, 7 novembre, nous gommes réveillés en sursaut. C'est un
+ancien marin qui a surveillé le gonflement et qui entre précipitamment
+dans notre chambre.</p>
+
+<p>—Messieurs, dit-il tout ému, je crois que le vent souffle vers Paris;
+voyez donc si je ne me trompe pas!</p>
+
+<p>D'un bond je me précipite sur le balcon de l'hôtel où nous logeons. Les
+nuages se reflètent dans la Seine qui s'étend sous mes yeux; ils se
+dirigent bien, en effet, vers le sud-est, mais il est de toute nécessité
+de confirmer cette observation en lançant des ballons d'essai.</p>
+
+<p>Nous courons à l'usine à gaz. Un petit ballon de caoutchouc est gonflé,
+lancé dans l'espace, le vent de terre le jette d'abord au-dessus de nos
+têtes, mais le courant supérieur lui fait décrire dans le ciel une ligne
+parallèle à celle que j'ai tracée sur le sol et qui donne la route de
+Paris! Nos coeurs bondissent de joie, d'émotion, d'espérance.</p>
+
+<p>L'inspecteur du télégraphe est prévenu à la hâte, il annonce à Tours notre
+départ; une heure après on remet entre nos mains la dernière instruction
+du gouvernement[5].</p>
+
+<p class="footnote">[Note 5: Voici la dépêche qui nous a été remise au moment du départ:
+«Extrême urgence, Rouen de Tours—Directeur général à inspecteur
+Rouen—Dites à Tissandier de partir et de dire à Paris, à nos amis, que
+nous sommes prêts à mourir tous pour sauver l'honneur du pays.»]</p>
+
+<p>Le directeur de la poste ne tarde pas à accourir avec un nouveau sac de
+lettres importantes. Nous rentrons précipitamment à l'hôtel prendre nos
+paquets; notre voiture est suivie dans la rue par une foule considérable,
+et grand nombre de Rouennais nous mettent dans la main leurs dernières
+lettres pour Paris.</p>
+
+<p>A onze heures, mon frère et moi nous montons dans la nacelle. Le vent n'a
+pas varié depuis le matin. Nos sacs de dépêches sont attachés au bordage
+extérieur. Notre malle, nos couvertures pendent au cercle du ballon. Une
+foule si compacte entoure l'aérostat que nous procédons avec peine à
+l'équilibrage. On jette à même dans la nacelle les dernières lettres. Une
+vieille dévote remet à mon frère une médaille bénite et une prière qui,
+dit-elle, nous porteront bonheur.</p>
+
+<p>Un monsieur très-bien mis me donne un papier plié que j'ouvre. C'est le
+prospectus d'une maison d'habillement, d'un BON DIABLE rouennais. Cette
+plaisanterie de mauvais goût me fait fâcher tout rouge, et met fin à la
+pluie de missives. On fait reculer la foule. Les mains qui retiennent
+la nacelle se soulèvent sous nos ordres, le ballon bientôt s'élève avec
+majesté au milieu des cris d'enthousiasme de toute la foule.</p>
+
+<p>Le public suit de terre notre direction et trois quarts d'heure après
+l'ascension, le gouvernement recevait à Tours le télégramme suivant qu'il
+publiait le lendemain dans son <i>Journal officiel</i>:</p>
+
+<p>Rouen, 7 novembre, midi.</p>
+
+<p>«Inspecteur Rouen à directeur général Télégraphes à Tours. Le ballon le
+<i>Jean-Bart</i> monté par MM. Tissandier frères est parti à 11 heures et demie
+se dirigeant sur Paris, au milieu des acclamations.</p>
+
+<p>«Vent favorable. Temps brumeux, ils font bonne route. Ces messieurs
+emportent lettres, paquets et dépêches.»</p>
+
+<p>Le ballon le <i>Jean-Bart</i>, en quittant terre, passe au-dessus des
+gazomètres de l'usine; il bondit mollement au-dessus des nuages, en
+traçant dans l'espace une courbe gracieuse; puis il s'arrête un instant,
+immobile, hésitant comme l'oiseau qui cherche sa route. Il tourne sur
+son axe, oscille lentement et s'abandonne enfin au courant aérien qui
+l'entraîne.</p>
+
+<p>Nous sommes à 1,200 mètres d'altitude: la ville de Rouen est vraiment
+admirable, vue du haut de notre observatoire flottant. A nos pieds, l'île
+Lacroix d'où nous venons de quitter terre, se baigne dans l'onde azurée de
+la Seine. Plus loin, le fleuve traverse la ville, comme un ruban jeté au
+hasard au milieu des maisonnettes d'une boîte de jouets de Nuremberg. Un
+soleil d'automne colore de tons vigoureux ce délicieux tableau qu'encadre
+un cercle de brume; l'air est semi-transparent, mais le coloris de la
+scène terrestre, pour être moins vif, moins éclatant qu'au milieu de
+l'été, n'en est pas moins pur et moins beau.</p>
+
+<p>La plaine où le ballon s'est gonflé tout à l'heure est littéralement
+cachée sous les têtes humaines, qui toutes sont dirigées vers nous! Les
+hommes lèvent les bras vers le ciel, les femmes agitent leurs mouchoirs.
+Les voeux de tous nous accompagnent! Comment ne pas être profondément ému
+de ces marques de sympathie qui sont envoyées de si loin!</p>
+
+<p>Cependant le <i>Jean-Bart</i> domine bientôt le sommet d'une falaise dont le
+pied est arrosé par les eaux de la Seine. Au même moment, mon frère fait
+une observation qui devient une révélation sans prix! Le ballon plane
+juste au-dessus de la chapelle de Notre-Dame de Bon-Secours, qui, droite
+comme un I, est perchée sur le rocher..., et cette chapelle,—nous l'avons
+remarqué à terre,—est précisément située sur la ligne qui conduit de
+Rouen au centre de Paris!</p>
+
+<p>Mon émotion est si vive, ma joie si grande, que j'en ai la respiration
+momentanément arrêtée. Quant à mon frère, il regarde, ébahi comme moi, le
+clocher dont la pointe aigue apparaît, comme le merveilleux jalon placé
+sur le bord de la route. Tous deux immobiles, silencieux, suspendus dans
+l'immensité céleste, nous avons la même pensée; la même espérance fait
+battre nos coeurs! Notre imagination nous ouvre, dans le lointain,
+l'imposant tableau de la capitale assiégée; elle fait tomber à nos yeux la
+muraille de brume, immense toile de fond qui nous cache l'horizon.</p>
+
+<p>Derrière ce rideau de vapeurs se dressent l'enceinte des forts hérissés
+de canons, la ligne des bastions de Paris couverte de combattants; c'est
+comme une apparition féerique qui surgirait au milieu des nuages....
+Là-bas sont nos amis, nos frères, prêts à mourir pour la patrie; ils nous
+aperçoivent dans le ciel; ils tendent les bras avec attendrissement vers
+la nacelle aérienne qui leur apporte la consolation avec l'espérance,
+comme la colombe au rameau béni!</p>
+
+<hr />
+
+<p>Il est midi. Le soleil est au zénith. Il y a bientôt une heure que le
+<i>Jean-Bart</i> plane au-dessus des nuages, nous n'avons pas encore perdu de
+vue la ville de Rouen. Nous marchons dans le bon chemin, mais avec une
+lenteur désespérante! Le ciel au lieu de s'éclaircir se couvre partout
+d'une brume épaisse qui parait s'abaisser lentement vers la terre, comme
+un immense couvercle de vapeurs. Mon frère observe attentivement la carte
+et la boussole pour trouver notre route au milieu des détours de la Seine.</p>
+
+<p>Je ne quitte pas de vue mon baromètre, dont l'aiguille tourne rapidement
+autour de son cadran. La descente est rapide, le <i>Jean-Bart</i>, au milieu
+de la brume, s'est couvert d'humidité qui charge ses épaules. Je vide
+par dessus bord un demi-sac de lest, nous remontons bientôt à deux mille
+mètres de haut.</p>
+
+<p>Le ballon est plongé au milieu d'un brouillard foncé, si épais qu'il
+disparaît à nos yeux. Il ne faut pas songer non plus à distinguer la terre
+noyée sous une brume épaisse; impossible de suivre de l'oeil les contours
+de la Seine, précieux points de repère échelonnés sur notre route. Nous
+laissons l'aérostat descendre bientôt pour chercher à revoir le sol; mais
+le brouillard est compacte dans toute l'épaisseur de l'atmosphère.</p>
+
+<p>—Il faut, dis-je à mon frère, attendre patiemment. Dans une heure, nous
+nous rapprocherons de terre pour reconnaître le pays.</p>
+
+<p>Le lest est semé sur notre route pour maintenir le ballon à une altitude
+de 1,800 mètres. Ce n'est plus dans l'air que nous nous trouvons, c'est au
+milieu d'une véritable étuve de vapeur. Il n'y a plus rien à voir, rien à
+faire qu'à attendre ... et à espérer. Car notre marche initiale a été si
+favorable, que nous ne doutons pas encore du succès. Nous causons de
+nos projets, nous nous répétons ce que nous ferons à Paris, ce que nous
+dirons; nous allons même jusqu'à penser à un nouveau départ aérien de la
+gare du Nord ou de la gare d'Orléans. Et cependant nous connaissons la
+<i>peau de l'ours</i> de la fable! Mais on oublie trop souvent dans la vie le
+bonhomme La Fontaine.</p>
+
+<p>Le ballon est équilibré à 2,300 mètres d'altitude. Nous réparons le
+désordre de notre nacelle, le guide-rope est largué, les sacs de dépêches
+et les sacs de lest sont soigneusement rangés, l'appétit ne nous fait pas
+défaut malgré nos émotions: le déjeuner nous attend. Un morceau de poulet
+et un bon verre d'un vin de Sauterne qui nous a été donné par un ami,
+voilà notre repas. Le couvert est simple, il se compose d'un journal
+étalé sur nos genoux, où le repas est servi. Nous mangeons, ma foi,
+très-gaiement, oubliant notre navigation dans les hautes régions de
+l'atmosphère!</p>
+
+<p>Quelle sensation bizarre et charmante tout à la fois, que celle de
+planer dans les airs, au milieu d'un brouillard épais! La nacelle parait
+immobile, et quand on ne remue pas soi-même, pas la moindre trépidation ne
+vous dérange. C'est le sentiment du calme absolu, inconnu sur la terre,
+même dans le désert, où le vent frôle le sable et produit un bruissement
+monotone.</p>
+
+<p>Ici le silence complet règne dans ces régions aériennes, pas un être
+vivant ne trouble là sérénité de ces plaines vaporeuses que l'on sillonne,
+mollement bercé par l'air.</p>
+
+<p>Que ne pouvons-nous fixer là notre demeure, oubliant les misères
+terrestres, la guerre et ses calamités, nous moquant des tyrans qui sèment
+sous leurs pas l'incendie, le meurtre et le pillage!</p>
+
+<p>Je regarde ma montre, et je m'aperçois que le temps s'est écoulé vite;
+il est bientôt deux heures. Il y a une heure que nous voguons dans le
+brouillard, dans une véritable étuve!</p>
+
+<p>Se trouver pendant cinquante ou soixante minutes dans un bain de vapeur
+épais et compact, n'offre rien de bien émouvant. Si l'on a entre les mains
+un baromètre qui vous rappelle que dans votre bain de vapeur vous êtes
+à plus de 2,000 mètres au-dessus de la terre, si l'on se souvient qu'un
+ballon presque caché dans la brume est suspendu au-dessus de votre tête,
+on n'a certes pas encore lieu d'être inquiet, quand on a quelque peu
+l'habitude des voyages aériens.</p>
+
+<p>Mais où l'impression peut changer, c'est quand on vient à se rappeler que
+l'on a quitté une ville, où les Prussiens allaient bientôt entrer; c'est
+quand on se demande si dans le fond de son bain de vapeur on ne trouvera
+pas des fusils ennemis, l'emprisonnement et peut-être l'horrible mort
+d'un espion! Si ce n'est la crainte qui vous agite, c'est au moins une
+curiosité bien légitime qui vous pousse à jeter les yeux sur le plancher
+du commun des mortels.</p>
+
+<p>Aussi, quand, après trois heures de voyage, le <i>Jean-Bart</i> descendit vers
+la terre qu'il avait complètement abandonnée pendant une grande heure, le
+lecteur ne s'étonnera pas quand il apprendra que les deux voyageurs dont
+il suit les péripéties se sont dit mutuellement:</p>
+
+<p>—Si nous laissions revenir l'aérostat en vue de terre? Nous ne serions
+pas fâchés de voir où nous sommes.</p>
+
+<p>Notre ballon descend lentement dans l'atmosphère, il traverse le manteau
+de brouillard qui s'étend sur la campagne; nous apercevons la terre. Une
+inspection rapide nous fait connaître sur les replis de la Seine les
+hauteurs des Andelys. Le <i>Jean-Bart</i> a plané sans presque avancer; il n'a
+guère marché plus vite qu'une mauvaise charrette. Mais la lenteur de notre
+course n'est pas notre seule remarque; le vent a changé de direction, car
+nous avons laissé la Seine déjà bien loin sur la gauche, et c'est toujours
+à notre droite que nous aurions dû l'apercevoir, si nous avions continué
+à nous diriger vers Paris. C'est ainsi que tout à coup, nos beaux rêves
+s'envolent en fumée! Qui peut, hélas! compter sur les courants de l'air
+mobiles et changeants: bien fol est qui s'y fie!</p>
+
+<p>—A quoi bon continuer le voyage? disons-nous; en passant la nuit en
+ballon, nous serons jetés vers le sud, sur Orléans peut-être! Là n'est pas
+notre but. Revenons à terre, peut-être un second essai sera-t-il couronné
+par le succès. Ce n'est que partie remise.</p>
+
+<p>Un coup de soupape nous jette à cent mètres au-dessus des champs; notre
+guide-rope toucha terre; une foule de paysans accourent de toutes parts.
+Le vent est si faible, l'air est si calme qu'ils rattrapent la nacelle en
+courant. Les voilà qui touchent notre câble traînant.</p>
+
+<p>—Tirez la corde! Leur crions-nous.</p>
+
+<p>Une centaine de bras vigoureux font descendre le <i>Jean-Bart</i> lentement,
+sans secousse, sans que nous ayons eu la peine de jeter notre ancre.
+Jamais meilleure descente n'est venue seconder nos efforts; mais combien
+n'aurions-nous pas préféré un traînage, au milieu de la tempête, pourvu
+qu'il ait eu lieu sous les murs de Paris.</p>
+
+<p>Des centaines de spectateurs nous entourent, une nuée de mobiles arrive,
+car la nacelle a touché terre au milieu des avant-postes français. A
+quelques milliers de mètres plus loin nous tombions chez les Prussiens!
+Nous demandons où nous sommes.</p>
+
+<p>—A Pose, nous dit-on.</p>
+
+<p>—Y a-t-il près d'ici une usine à gaz où notre aérostat qui a perdu du gaz
+dans le trajet, puisse s'arrondir?</p>
+
+<p>Un chef d'usine des environs, M.L...., met gracieusement à notre
+disposition sa maison pour nous recevoir, son gazomètre pour nous fournir
+une centaine de mètres cubes de gaz.—Mais pour aller jusque chez lui, il
+faut traverser une ligne de chemin de fer, un fil télégraphique et passer
+la Seine! C'est bien difficile de faire arriver jusque-là un ballon
+captif. Toutefois nous voulons essayer quand même.</p>
+
+<p>Je harangue la foule et lui demande son aide. Mille hourrahs répondent à
+ma proposition. Je descends de la nacelle une corde de 50 mètres,
+pendant que mon frère en attache une autre au cercle. Nous attelons une
+cinquantaine d'hommes à chaque câble et le ballon captif s'élève à trente
+mètres de haut. Après nous être renseignés sur l'itinéraire à suivre, on
+nous traîne dans la nacelle jusqu'au petit village de Pose, où le maire
+reçoit les voyageurs tombés des nues.—Nous voici arrivés sur les rives
+de la Seine, où de vieux bateliers se concertent pour le passage de
+l'aérostat sur l'autre rive. Le temps est calme, et malgré la largeur du
+fleuve, le ballon est attaché par deux cordes à un bachot solide, où huit
+rameurs prennent place. Ils se lancent au large; c'est merveille de nous
+voir dans notre panier d'osier à 30 mètres au-dessus du courant rapide,
+remorqués par les solides biceps de nos mariniers, qui font parvenir le
+<i>Jean-Bart</i> sur l'autre rive, après un travail pénible et plein de danger
+pour eux. Car la moindre brise eût soulevé le ballon et fuit chavirer
+l'embarcation! Mais ces braves gens sont si heureux de venir en aide à des
+aéronautes, qu'ils ne veulent pas connaître d'obstacles!</p>
+
+<p>Nous continuons notre route jusqu'à la voie du chemin de fer où les fils
+télégraphiques se dressent, comme ces dragons des <i>Mille et une Nuits</i> qui
+crient au voyageur téméraire: «Tu n'iras pas plus loin!» Comment en effet
+faire passer un ballon captif retenu par des câbles à travers des fils
+tendus à quelques mètres du sol?—Cet obstacle est surmonté. Suspendus
+dans l'air à une vingtaine de mètres, nous jetons au delà des fils une
+corde que saisissent nos conducteurs, tandis que l'on abandonne le câble
+qui est de l'autre côté des poteaux. Bientôt une petite rivière arrête
+encore notre marche, mais l'aérostat passe ce dernier Rubicon et arrive
+enfin à Romilly-sur-Andelle. Notre ballon est attaché à des masses de
+fonte pesantes, nous le clouons au sol, où des gardes nationaux le
+surveillent. Il passe la nuit dans la prairie, tandis que nous jouissons
+des douceurs de la plus charmante hospitalité que puissent recevoir des
+voyageurs tombés du ciel.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>V</h2>
+
+<p>Seconde tentative de retour à Paris.—Le coucher du soleil et le lever
+de la lune.—La Seine et les forêts.—Adieu Paris!—Descente dans le
+fleuve.—Les paysans normands.</p>
+
+<p>Du 8 au 20 novembre.</p>
+
+<p>Le lendemain le <i>Jean-Bart</i> a reçu une petite ration de gaz qui lui
+a donné des ailes. Mon frère et moi nous observons avec attention
+l'atmosphère. Le vent de terre est du sud-est, mais nous croyons remarquer
+que des nuages très-élevés se dirigent dans la direction de Paris. Nous
+sommes dans le feu de l'action, comme les soldats au milieu des fumées
+de la poudre, nous voulons marcher en avant, décidés à tenter un nouveau
+voyage à de grandes hauteurs, sans nous soucier de la nuit qui tombe, ni
+des Prussiens qui nous entourent.</p>
+
+<p>Cette fois, ce n'est plus la même confiance qui anime notre esprit, car le
+courant inférieur est complètement défavorable; mais il semble devoir
+nous pousser sur Rouen, où de toute façon il faut revenir. Dans le cas
+d'insuccès, ce trajet serait accepté comme un pis-aller favorable. Quant
+au courant supérieur, il est très-élevé; comment se dissimuler les
+difficultés à vaincre pour s'y maintenir, pendant un temps d'une longue
+durée? Nous faisons la part du possible et du probable, comptant beaucoup
+sur ce je ne sais quoi, qui parfois vous vient en aide. Partons toujours,
+disons-nous, on avisera en l'air. <i>Audaces fortuna juvat!</i> ce qui veut
+dire, en style aérostatique, qu'il faut s'élever en ballon pour que le bon
+vent vous favorise.</p>
+
+<p>A quatre heures trente minutes, nous prenons les dispositions du départ.
+Nos valises bouclées à la hâte sont attachées au cercle du filet, un
+dernier paquet de lettres qu'apporte le maire de Romilly est placé dans
+la nacelle. Nous montons dans notre esquif d'osier; il fait un temps
+magnifique, de grands nuages blancs se bercent dans l'air, l'heure du
+crépuscule va sonner, la nature est calme et majestueuse.</p>
+
+<p>Le départ s'exécute dans les meilleures conditions, en présence d'une
+foule complètement étrangère aux manoeuvres aérostatiques. Elle manifeste
+son étonnement par le silence et l'immobilité. Tous les spectateurs
+ont les yeux fixés sur l'aérostat; quand il quitte terre, les têtes se
+dressent, les bras se lèvent, les bouches sont béantes.</p>
+
+<p>Je ne me rappelle pas avoir jamais fait d'ascension dans des circonstances
+si remarquables. Nous quittons lentement les prairies verdoyantes, les
+lignes de peupliers qui les encadrent. Une légère vapeur, opaline,
+diaphane, couvre ces richesses végétales, avant que le manteau de la nuit
+ne s'y étende. Une indicible fraîcheur, odorante, pénétrante, monte dans
+l'air comme la plus suave émanation, elle nous enveloppe, jusqu'au moment
+où le <i>Jean-Bart</i> s'enfonce dans la zone des nuages; jamais je n'avais
+éprouvé cette volupté secrète du voyage aérien, ce vertige merveilleux de
+l'esprit qui s'abandonne à la nature.</p>
+
+<p>On croirait en se séparant du plancher terrestre, qu'on y laisse quelque
+chose de soi-même, la partie physique, matérielle: ce qu'on emporte
+avec soi, c'est l'idéal. Lisez Goethe: le poète décrit quelque part,
+l'impression qu'éprouve l'âme lorsqu'elle se sépare du corps au moment du
+trépas; il y a dans cette description poétique, imagée, écrite en un style
+puissant, quelque chose qui rappelle cet abandon des choses terrestres,
+dans la nacelle de l'aérostat!</p>
+
+<p>Nous traversons comme la flèche le massif des nuages. Impression vraiment
+curieuse. Pendant ce passage rapide, c'est une buée légère qui vous
+entoure, une nébulosité semi-transparente. Puis au-dessus, c'est la
+lumière resplendissante, c'est le spectacle du soleil, qui lance ses
+rayons ardents sur les montagnes de vapeurs, Alpes célestes aux mamelons
+escarpés, arrondis. Sous les nuages, nous avons laissé la nature,
+presque endormie, somnolente à l'heure du crépuscule. Au-dessus, nous la
+retrouvons éveillée, pleine de vie, ivre de lumière. Quels tons puissants
+dans ces rayons qui s'échappent du soleil au déclin, quand on les
+contemple à la hauteur de trente pyramides! Quels reflets magiques
+au milieu de ces vallées vaporeuses, aussi blanches que la neige des
+montagnes, aussi étincelantes que des paillettes adamantines!</p>
+
+<p>Dans un de nos précédents voyages, nous avons pu montrer un spectacle
+analogue à un navigateur qui avait sondé tous les coins du globe; juché
+dans la nacelle, il admirait, muet d'étonnement.</p>
+
+<p>—J'ai vu, nous disait-il, le soleil se coucher au milieu des glaciers
+polaires, se perdre dans la mer d'azur de la baie de San-Francisco, j'ai
+vu les grandes scènes que la nature dessine au cap Horn, j'ai fait le tour
+du monde, mais jamais pareille scène ne m'avait tant ému!</p>
+
+<p>Qu'on ne nous accuse pas d'enthousiasme facile, ou d'exagération. Quand
+la nature se mêle de faire du beau dans ce monde aérien, elle enfante
+d'incomparables merveilles. Là haut, il y a toute une révélation de
+couleurs et de lumières, qui défieront à jamais le pinceau des Michel-Ange
+futurs aussi bien que la plume des Goethe de l'avenir.</p>
+
+<p>Peu à peu le soleil s'abaisse à l'horizon. Quand il va se noyer dans la
+mer des nuages, il y jette ses derniers feux. L'immensité s'embrase, pour
+s'éteindre tout à coup.</p>
+
+<p>Ces rayons ardents nous évitent de jeter du lest; mon frère retrace sur
+son album aérostatique, ce tableau céleste aussi fidèlement que crayon
+peut le faire. Quant à moi je surveille l'aiguille du baromètre. Le soleil
+nous aspire, nous appelle à lui, et de couches d'air en couches d'air,
+nous atteignons l'altitude de 3,200 mètres.</p>
+
+<p>A 5 heures, l'obscurité est presque complète. Le froid ne tarde pas à
+se faire sentir; aussi l'aérostat, plus impressionnable que l'organisme
+humain, est brusquement saisi; son gaz se contracte, sa force
+ascensionnelle diminue. Il descend avec une grande rapidité, revient en
+vue de terre, où le vent le jette sur la Seine, qu'il traverse lentement à
+500 mètres de haut. Bientôt nous planons au-dessus d'une campagne couverte
+d'arbres, comprise entre deux bras du fleuve. C'est la forêt de Rouvray,
+qui s'étend à nos pieds comme un immense tapis de verdure.</p>
+
+<p>Le vent parait avoir changé de direction, il nous dirige vers l'Océan. Ce
+n'est pas encore dans l'enceinte des forts de Paris que nous toucherons
+terre! Ayons le courage de faire contre fortune bon coeur, abandonnons nos
+belles espérances, comptant bien les retrouver plus tard.</p>
+
+<p>Nous descendons si près de terre que nos guide-ropes, longs de 200 mètres,
+touchent le sommet des arbres et impriment de violentes secousses à notre
+nacelle. Nous entendons distinctement le frôlement des cordes contre les
+feuilles. Elles glissent dans les branches en imitant le murmure d'un
+ruisseau qui coule sur un lit de cailloux. Quelquefois un bruit sec se
+fait entendre; il est suivi d'un brusque soubresaut de l'aérostat; c'est
+un de nos câbles qui s'est enroulé autour d'une branche qu'il a brisée
+comme un fétu de paille.</p>
+
+<p>L'aspect de la forêt est celui d'un immense lit de mousse, car vus d'en
+haut, les arbres perdent leur grandeur, on n'en aperçoit que les cimes.
+On serait presque tenté de sauter à pied joint sur ce duvet qui repose la
+vue. Au milieu des bois quelques lueurs paraissent comme des étoiles qui
+brilleraient en un ciel sombre. Ce sont des paysans qui allument la lampe
+dans leur chaumière. Se doutent-ils qu'un regard leur est lancé du ciel?</p>
+
+<p>Nous ne voulons pas descendre au milieu de la forêt, dans la crainte de
+mettre en pièces le <i>Jean-Bart</i>. Quelques poignées de lest nous font
+remonter à un demi kilomètre dans l'air; mais voilà qu'une circonstance
+inattendue va prolonger malgré nous notre voyage, en nous entraînant
+encore une fois dans les régions supérieures.</p>
+
+<p>La lune vient de se lever au milieu de l'atmosphère. Elle dissipe les
+vapeurs suspendues dans l'air; enlève-t-elle aussi l'humidité fixée
+aux cordages, à l'étoffe du <i>Jean-Bart</i>? Nous le supposons, car nous
+remontons, lentement il est vrai, mais sans jeter la moindre parcelle de
+lest, à une hauteur de 2,400 mètres.</p>
+
+<p>La scène qui s'offre à nos regards pour avoir changé d'aspect n'en est
+pas moins belle, moins saisissante. L'astre des nuits trône sous un dais
+d'argent, formé par une voûte de nuages étincelants. Jusqu'à perte de vue,
+ses rayons caressent la surface des vapeurs atmosphériques, les découpent
+comme en écailles irisées, et s'y reflètent sur le fond obscur des régions
+inférieures. Il fait ici un froid pénétrant, intense, nous nous couvrons
+de nos fourrures, mais nos pieds et nos mains sont littéralement gelés.
+L'action de l'abaissement de température se fait sentir d'autant plus
+qu'il y a plus longtemps que nous sommes immobiles, nous finissons par
+subir les épreuves d'un réel malaise. La lueur indécise de la lune lance
+sur notre aérostat de faibles rayons qui ne suffisent plus à éclairer
+notre baromètre. Nous distinguons à peine son aiguille d'acier.
+Navigateurs sans boussole, nous errons au hasard dans l'immensité de
+l'atmosphère.</p>
+
+<p>A 9 heures, nous sommes revenus eu vue de terre; c'est encore un bras de
+la Seine qui se déroule sous nos yeux, comme un serpent d'argent. A 400
+mètres de haut, nous planons au-dessus du fleuve où l'ombre du ballon
+se découpe en une grande tache noire. Sur l'autre rive, nous apercevons
+encore un immense bouquet d'arbres, serrés et touffus, où pas une
+clairière ne se présente pour faciliter notre descente. C'est la forêt de
+Roumare.</p>
+
+<p>La nuit est venue, il faut absolument songer à la descente; mais où
+trouverons-nous une plaine hospitalière pour jeter notre ancre? Voilà la
+Seine qui plus loin, revient sur ses pas, et, au delà, à perte de vue, une
+forêt plus vaste encore que les précédentes, semble nous défier de ses
+cimes touffues et compactes. C'est la forêt de Mauny.—Quelle luxuriante
+campagne nous traversons du haut des airs, où l'eau et la végétation se
+disputent la nature! quel pays riche et verdoyant! Mais quelle déplorable
+contrée pour le navigateur aérien, qui ne rencontre sous sa nacelle que
+récifs, écueils qui le menacent du naufrage!</p>
+
+<p>Semant du lest sur notre route, nous maintenons le <i>Jean-Bart</i> à 300
+mètres de haut. Nous épions une plaine, mais il n'y a sous nos pieds qu'un
+amoncellement d'arbres répandus à profusion sur toute la campagne. Le vent
+est calme, nous sillonnons l'espace avec une extrême lenteur.</p>
+
+<p>A 9 heures 30, nous sommes en vue d'un nouveau bras de Seine que le ballon
+va traverser encore. L'espérance nous fait croire que sur l'autre versant,
+une terre propice à la descente viendra prêter son aide aux aéronautes.
+Nous tombons de Charybde en Scylla.</p>
+
+<p>Le <i>Jean-Bart</i> s'avance en droite ligne vers le milieu de la forêt de
+Bretonne, qui s'étend jusqu'à la mer, où le vent nous dirige, et par
+surcroît de malheur, les rives de la Seine sont hérissées de hautes
+falaises qui nous menacent. Traverser successivement quatre bras de Seine,
+et trois forêts, sans apercevoir un espace vide, c'est comme une fatalité
+qui nous poursuit. Il n'y a peut-être pas d'autres points du globe où
+pareil voyage pourrait se faire. Nous sommes à 100 mètres de haut, le
+ballon peut être brisé contre les rochers, s'il ne gravit pas les hautes
+plages aériennes. Mais s'il remonte, le vent le lancera sur la forêt de
+Bretonne, et le poussera jusqu'à la mer où nous courrons grande chance
+de nous perdre. Tout en faisant ces observations peu rassurantes, le
+<i>Jean-Bart</i> arrive au-dessus de la Seine, en vue de Jumiège. En cet
+endroit le fleuve est d'une grande largeur, il s'étend comme un lac
+immense dont les rayons lunaires font le plus admirable miroir. Le moment
+de l'hésitation est passé, il faut prendre une résolution subite et
+décisive. Le vent va nous lancer sur la rive opposée, contre une falaise
+énorme; en un instant nous nous pendons à la corde de la soupape, elle
+s'ouvre béante, fait entendre une musique étrange: c'est le gaz qui
+s'échappe. Nous rendons la main, les clapets se ferment, avec un bruit
+sonore qu'amplifie la rotondité de la sphère d'étoffe. Nous piquons une
+tête dans la Seine, mais en aéronautes experts, nous avons calculé notre
+chute. Nos cordes tombent dans l'eau, y glissent, et notre nacelle
+s'arrête à 45 mètres au-dessus du fleuve. Sachant imiter le mouvement de
+l'oiseau qui se laisse tomber de haut, pour effleurer la surface liquide,
+le <i>Jean-Bart</i> a évité la noyade.</p>
+
+<p>La falaise est un écran immense qui intercepte le vent, et l'air est si
+calme au-dessus de la Seine, que notre ballon reste complètement immobile
+à quelques mètres au-dessus du fleuve. Le courant frappe les cordes
+traînantes, y clapote avec un léger bruissement; la lune éclaire le
+globe aérien, qui, au milieu de ce tableau nocturne, offre un aspect
+merveilleux.</p>
+
+<p>Nous entendons bientôt des clameurs sur le rivage. Une foule de mariniers
+sont venus, à l'approche de l'aérostat tombé des nues. Parmi les cris de
+tous, on distingue quelques voix féminines qui se détachent de ce concert
+humain, comme les flûtes aiguës d'un orchestre.</p>
+
+<p>—Si ce sont des Prussiens, dit l'une d'elles, nous allons les tenir, ils
+ne nous échapperont pas!</p>
+
+<p>—Tirez les cordes, répondons-nous en criant de toute la force de nos
+poumons. Amenez-les sur le rivage.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites une barque montée par quatre ou cinq hommes vient de
+paraître à la surface de l'eau. L'un d'eux nous crie qu'il arrive à notre
+aide.</p>
+
+<p>Bientôt en effet les rameurs nous ont rejoints au milieu du fleuve, ils
+saisissent un de nos câbles qu'ils amènent péniblement au rivage. On a
+toutes les peines du monde à se faire entendre au milieu des clameurs.</p>
+
+<p>—Silence, silence, crions-nous avec le ton des huissiers à la Chambre,
+écoutez-nous!...</p>
+
+<p>Le bruit se calme en effet, et sur nos ordres, les mariniers que l'on
+distingue difficilement au milieu de la nuit, tirent notre corde, mais ils
+s'y pendent tous avec un enthousiasme qu'il est impossible de modérer.
+Ils s'y cramponnent si brusquement dans leur ardeur, qu'ils impriment au
+<i>Jean-Bart</i> de terribles secousses. Nos protestations sont vaines. Il faut
+nous contraindre à être secoués dans la nacelle comme des feuilles de
+salade qu'on égoutte dans un panier.</p>
+
+<p>En quelques minutes la nacelle a quitté la Seine, nous sommes suspendus
+au-dessus des peupliers qui bordent le chemin de halage. Nous disons aux
+mariniers de conduire le ballon dans un espace libre d'arbres. Ils se
+mettent tous en marche aux cris du «<i>oh hisse!</i>» familier aux bateliers.
+Notre ancre est encore pendante et s'accroche à un peuplier, d'où il faut
+la déloger. C'est tout un travail. Mais nous tranchons ce noeud gordien
+comme l'aurait fait Alexandre lui-même. Nous faisons tirer les câbles
+de l'aérostat, par nos remorqueurs, de toute la force de leurs biceps.
+L'arbre cède et se casse, non sans une violente secousse de notre esquif.
+Mais en vrais <i>loups d'air</i>, il ne faut pas regarder aux torgnioles!</p>
+
+<p>On arrive enfin au village d'Heurtrauville, dont les maisons assises
+coquettement au pied d'une immense falaise, bordent le cours de la Seine.
+L'aérostat est ramené à terre sur la berge, les sacs de lest vides sont
+remplis de sable, on les entasse dans le panier d'osier, qu'ils rivent au
+sol. Nous mettons pied à terre.</p>
+
+<p>Les femmes, qui nous prenaient pour des Prussiens, se sont vite détrompées
+en nous entendant parler le langage qui leur est familier. Mais elles
+se figurent maintenant que nous sommes envoyés par le gouvernement pour
+enlever <i>leurs hommes</i>, et les enrôler dans l'armée. Décidément ces braves
+Normandes voient dans l'aérostat un oiseau de mauvais augure. Il paraît
+que nos mines ne sont pas trop suspectes, car nos explications ne tardent
+pas à rassurer sur nos intentions la plus belle moitié du village
+d'Heurtrauville.</p>
+
+<p>Voilà un groupe de paysans qui s'avance avec la gravité de présidents de
+cour. Ce sont des membres du conseil municipal précédés de M. le maire.
+Ils nous demandent nos papiers. Braves gens les Normands, mais un peu
+méfiants. L'un d'eux prend connaissance des pièces qui nous ont été
+données par le gouvernement, il les examine avec le sérieux d'un changeur
+qui flairerait un faux billet de banque.</p>
+
+<p>—C'est bien, Messieurs, nous sommes à votre disposition.</p>
+
+<p>Nous demandons un piquet de six gardes nationaux pour être de faction
+pendant la nuit autour du ballon, pour empêcher les fumeurs d'y mettre le
+feu, et les curieux de s'en approcher.</p>
+
+<p>M. le maire donne ses ordres au commandant de place. Il nous conduit
+ensuite au <i>Grand-Hôtel</i> de la localité. C'est une humble chaumière, un
+cabaret de village, très propret, fort bien tenu. La patronne nous fait
+les honneurs avec une bonne grâce, ma foi! charmante. Elle nous offre sa
+chambre, pour passer la nuit. De grand coeur nous la remercions, heureux
+de trouver un lit pour nous reposer de nos fatigues et de nos émotions.</p>
+
+<p>Nous dînons dans ce cabaret avec un appétit tout aérien. Mon frère et moi
+nous répondons aux questions des curieux, faisant l'un et l'autre de la
+propagande aérostatique.</p>
+
+<p>—C'est égal, dit un vieux malin, quel fier toupet vous avez pour vous
+promener dans les nuages, avec une telle machine. Bonté divine! il faut
+avoir envie de voir la lune pour monter si haut.</p>
+
+<p>La conversation ne tarde pas à s'engager sur la politique. La nouvelle de
+la levée des hommes mariés n'est pas reçue ici avec tout le patriotisme
+qu'on pourrait attendre. Cependant quelques hommes sont résolus, et dans
+leur langage un peu rude, font preuve d'énergie, de courage.</p>
+
+<p>—Qu'ils y viennent donc ici, les Prussiens, avec nos falaises nous ne les
+craignons pas!</p>
+
+<p>Mais ceux-là malheureusement sont rares, d'autres bien plus nombreux
+protestent contre cette ardeur belliqueuse.</p>
+
+<p>—Il n'y a rien à faire, allez, mes enfants! Les Prussiens sont plus
+malins que nous. S'ils viennent ici, pourvu que nous leur donnions à
+manger et à boire, ils ne nous feront pas de mal. A quoi bon faire brûler
+nos maisons, et nous faire étrangler! Nous serons bien avancés après.</p>
+
+<p>On a beau dire que ce langage est indigne, que l'Alsace et la Lorraine,
+provinces françaises comme la Normandie, sont envahies, qu'il faut
+secourir ses frères, ces raisonnements n'entrent pas dans la tête des
+paysans qui ne voient dans la France que leur toit, leur femme, leurs
+enfants et surtout la vente de leurs produits.</p>
+
+<p>—Que diriez-vous, braves Normands, si votre pays dévasté était en proie
+aux brigandages de l'ennemi et que toute la France vous abandonne?</p>
+
+<p>—Ah ben! Monsieur! je ne suis pas assez savant pour répondre à vos beaux
+discours, mais si les Prussiens viennent chez moi, je leur offrirai un bon
+souper. Je ne connais que ça.</p>
+
+<p>Après notre repas, un des plus anciens membres du conseil municipal
+nous invite à venir chez lui. Nous acceptons, et nous sommes contraints
+d'avaler un grand verre de cidre.—Nous n'avons pas la moindre soif, mais
+comment refuser de trinquer avec une des autorités du pays? Notre hôte est
+un vieux finot, qui n'aime pas le gouvernement, mais il déteste surtout
+de tout coeur le maire d'Heurtrauville, le «maire de Gambetta» comme il
+l'appelle.</p>
+
+<p>—Dans le pays, nous avions d'honnêtes gens pour nous diriger, c'est bien
+autre chose à présent. Not' maire, voyez-vous bien, messieurs, il ne vaut
+pas ça.... Et le vieux faisait claquer l'ongle de son pouce contre ses
+dents, d'un air expressif.</p>
+
+<p>Ne croyez pas qu'il y ait seulement des nuages et des clairs de lune à
+observer en ballon.—Le touriste aérien peut faire en route ample moisson
+d'observations philosophiques et sociales, car je ne sais par quel
+enchantement, partout où il passe, il est reçu comme un personnage. On
+l'accueille, on lui conte ses peines et ses joies, toutes les portes lui
+sont ouvertes, et s'il est <i>bon enfant</i>, les coeurs ne tardent pas à
+imiter les portes. Que ne ferait pas un Aroun-al-Raschild, s'il visitait
+ses provinces dans la nacelle d'un ballon! Que de vérités apparaîtraient
+à ses yeux sous une forme saisissante! que d'abus à châtier, que de
+bienfaits à répandre, il trouverait en route! Pour ma part, toutes les
+fois que je suis descendu des plages aériennes j'ai toujours pris plaisir
+à m'asseoir au seuil de Jacques Bonhomme. Lui ai-je appris grand'chose?
+je l'ignore, mais il m'a toujours donné, le verre en main, de précieux
+enseignements!</p>
+
+<p>A 11 heures du soir, nous allons dire bonsoir à notre <i>Jean-Bart</i>.—Il
+est là, sur le bord de l'eau, et reluit au clair de lune. Quatre
+factionnaires, l'arme sur l'épaule, montent la garde. Ils ont de grandes
+houppelandes, et le bonnet de coton traditionnel, perché sur leurs têtes
+normandes, remplace le casque ou le képi. Je ne me permettrai jamais de
+railler la garde nationale d'Heurtrauville; aussi je garde mon sérieux,
+tandis que j'aperçois mon frère, caché derrière une muraille comme un
+malfaiteur. Sans être vu, il fixe sur le papier l'image fidèle des quatre
+plus beaux bonnets de coton qu'on puisse rencontrer chez les défenseurs de
+la patrie.</p>
+
+<p>A trois heures du matin, nous sommes réveillés en sursaut, le ballon en
+grande partie dégonflé fait voile sous l'effort du vent qui s'est levé. Il
+menace de se fendre contre un toit.—Un de nos factionnaires nous appelle
+à la hâte.</p>
+
+<p>Le gaz s'est échappé par les fentes mal jointes de la soupape. Il est bien
+à regretter que l'on ait fabriqué à Paris des ballons munis d'appareils
+si grossiers.—Les clapets, une fois ouverts, ne se referment plus
+qu'imparfaitement, car ils ont fait tomber le lut grossier qui bouche les
+joints, souvent très-distants, quand le bois a travaillé. Que n'a-t-on pas
+façonné d'autres soupapes, il aurait été si simple de perfectionner dans
+ses détails le navire aérien. Mais il aurait fallu compter sans l'habitude
+et la routine.—O routine, sainte routine, que de prosélytes se
+prosternent devant toi dans le pays de France! Je sais bien que la
+hâte d'une construction faite à Paris dans des circonstances tout
+exceptionnelles, plaide les circonstances atténuantes. Mais notre
+ballon n'en a pas moins bel et bien perdu en quelques heures le gaz qui
+l'emplissait. Il était resté gonflé deux jours et deux nuits, quand on
+n'avait pas encore ouvert sa soupape.</p>
+
+<p>Au lever du jour le <i>Jean-Bart</i>, séparé de son filet, est plié dans la
+nacelle. Après renseignements, le plus sûr chemin pour retourner à Rouen
+avec un ballot de 500 kilog. est la Seine. Nous prendrons un des bateaux à
+vapeur du touage qui passe à 11 heures.</p>
+
+<p>Les gardes nationaux, qui ont fait leur devoir, peuvent rentrer dans leurs
+foyers, je les remercie de leur aide obligeante. Mais voilà que l'un d'eux
+se détache du groupe et me demande un pourboire.—Un pourboire, grand
+Dieu! on n'a donc pas lu nos lettres de réquisitions, la force armée
+doit nous prêter son aide. Paye-t-on le soldat sur le champ de bataille?
+Paye-t-on le factionnaire qui monte sa garde?</p>
+
+<p>Bientôt le maire s'avance, je m'adresse à lui.</p>
+
+<p>—Mon Dieu, me dit-il, ces braves gens ne sont pas habitués au service
+militaire, ils ont <i>travaillé</i> toute la nuit, ils sont dix: Cela vaut bien
+trente francs.</p>
+
+<p>—Toi, mon ami, pensai-je, tu veux faire de la popularité. Ma foi, soyons
+généreux. Je transige pour vingt francs que je donne aux gardes nationaux.</p>
+
+<p>Je pensais bien que l'histoire en finirait là, malgré son étrangeté. Mais
+je comptais sans le vieux conseiller municipal qui avait assisté à cette
+scène. Il se chargea d'en faire jaser dans son Landerneau....</p>
+
+<p>Huit jours après cette aventure, je recevais à Rouen un envoyé du conseil
+municipal d'Heurtrauville.</p>
+
+<p>—Monsieur, me dit-il, le conseil municipal, après avoir entendu la
+réclamation d'un de ses membres, a blâmé très-énergiquement la conduite
+du maire, qui vous a demandé un salaire pour quelques-uns de nos
+compatriotes.—Le conseil municipal n'a pas voulu qu'on puisse dire que
+des Français aient été payés pour un service qu'ils doivent gratuitement
+à l'État, il a décidé qu'on voterait les fonds nécessaires à votre
+remboursement. Voilà vingt francs que je vous apporte, avec toutes nos
+excuses.</p>
+
+<p>A 10 heures du matin, le <i>Jean-Bart</i> est hissé à bord d'un chaland que le
+vapeur du touage va remorquer à Rouen. Le capitaine nous fait déjeuner
+abord, et dans une cabine à peine grande comme la moitié d'une commode,
+nous faisons la cuisine nous-mêmes. Mon frère confectionne une magnifique
+omelette aux oignons, je surveille la cuisson d'un lièvre.</p>
+
+<p>Bientôt le toueur passe, nous accroche à lui, il siffle, il part. Pendant
+sept heures, nous voyageons au milieu de la Seine, admirant ses rivages
+vraiment grandiose, où de belles falaises, couvertes de verdure,
+encaissent le lit du fleuve.—Nous revenons à Rouen, non sans dépit, mais
+nous nous consolons en pensant que les deux voyages que nous venons de
+faire n'ont pas été inutiles à notre entreprise. Ils nous ont montré
+l'aspect du pays que nous devons traverser pour rentrer à Paris, ils nous
+ont initié au louvoiement aérien, au transport terrestre du ballon captif.
+Pour réussir, il faudra sans doute renouveler fréquemment les ascensions
+jusqu'à ce que le dieu des airs nous favorise, jusqu'à ce qu'il nous
+envoie un vent bien franc, bien rapide, nous poussant en droite ligne dans
+la direction de Paris.</p>
+
+<p><i>11 novembre</i>.—Nous trouvons à Rouen un excellent accueil. On nous
+félicite, on plaint nos malheurs. Les journaux que nous lisons parlent de
+nos voyages. Mais ils ont commis une singulière balourdise. Ils ont fait
+descendre les <i>frères Tissandier</i> à Jumiége, en Belgique!</p>
+
+<p>Le soir, une dépêche du gouvernement est placardée à l'Hôtel-de-Ville.
+C'est la victoire de Coulmiers, la reprise d'Orléans qui nous sont
+annoncées. L'enthousiasme ici est énorme. On a presque envie d'illuminer.</p>
+
+<p><i>Dimanche 13</i>.—Nous avons réparé hier les avaries du <i>Jean-Bart</i>. Nous
+le reportons sur le lieu de gonflement. Quand le bon vent soufflera, nous
+l'emplirons de gaz immédiatement. Mais une dépêche de l'Observatoire nous
+annonce que le temps n'est pas favorable, que le vent sud-ouest actuel a
+chance de souffler longtemps!</p>
+
+<p><i>Lundi 14</i>.—Vent sud-ouest violent et rapide. Temps brumeux. On parle ici
+d'un mouvement de l'armée de Bretagne commandée par M. de Kératry.</p>
+
+<p><i>Mardi 15</i>.—Pluie battante. Vent sud-ouest. Notre <i>Jean-Bart</i>, malgré les
+bâches qui le couvrent est inondé. Il faudra le ventiler et le revernir.</p>
+
+<p>Le directeur du télégraphe nous offre de faire passer une lettre à Paris
+par un courrier, à pied: c'est une bonne fortune.—Nous écrivons quelques
+lignes à notre frère aîné, qui doit être actuellement dans les bataillons
+de marche.</p>
+
+<p>Nous voyons ce brave courrier, qui a déjà fait une tentative, mais à pied,
+il a échoué comme nous en ballon. Les Prussiens l'ont arrêté et l'ont
+fouillé, nu comme ver. Sa dépêche était cachée dans la semelle de ses
+souliers, qu'il avait choisis percés et vieux, car s'ils avaient été
+neufs, on n'aurait pas manqué de les lui prendre[6].</p>
+
+<p class="footnote">[Note 6: Ce courrier n'a pas réussi, comme je l'ai su plus tard.]</p>
+
+<p>Nous nous disposons à revernir le <i>Jean-Bart</i> aujourd'hui, mais les
+circonstances doivent nous faire abandonner nos projets qui n'ont nulle
+part été tentés par d'autres, à notre grand regret. Ils auraient sans
+doute conduit au résultat voulu, s'ils s'étaient renouvelés, mais comme
+nous l'avons déjà dit, on nous a laissés seuls à Rouen, tandis qu'il
+aurait fallu placer des stations de départ tout autour de Paris.</p>
+
+<p>Le service des ballons-poste est définitivement créé à Paris; depuis notre
+séjour à Rouen, quatorze ballons sont sortis de la capitale, et parmi
+ceux-là on cite le voyage fantastique de M. Rolier à Christiania! Les
+pigeons voyageurs rentrent à Paris, aujourd'hui le retour d'un ballon dans
+l'enceinte assiégée n'offre plus une si grande importance.</p>
+
+<p>En outre notre armée de la Loire vient de chasser l'ennemi d'Orléans qu'il
+avait envahi. Toute la France frémit de joie, d'espérance à la nouvelle
+de la victoire de Coulmiers. C'est sur les bords de la Loire que vont se
+porter les efforts de tous. On songe aux aéronautes, aux ballons captifs
+comme éclaireurs de nos armées. Le ministre de la guerre se rappelle enfin
+Coutelle et les aérostiers militaires de la première République. Mon frère
+et moi, nous sommes appelés à Orléans avec le <i>Jean-Bart</i>.</p>
+
+<p><i>Vendredi 18</i>.—Nous partons de Rouen à 11 heures du matin. Nous
+n'arrivons à Tours qu'après 24 heures de voyage.</p>
+
+<p>En wagon, nos compagnons de route sont des officiers français échappés de
+Metz et de Mayence. Leur indignation contre Bazaine est extrême. Ils ne
+doutent pas un instant de la trahison.</p>
+
+<p>La deuxième partie du trajet se passe en compagnie de deux Espagnols qui
+reviennent de Londres.</p>
+
+<p>—Les Anglais, nous disent-ils, sont dans un état de surexcitation
+indicible contre la Russie qui veut déchirer ses traités.—Ils
+applaudissent pour la France.—A l'Alhambra, on chante tous les soirs la
+<i>Marseillaise</i>, le <i>Rhin Allemand</i> et on crie <i>Vive la République</i> en
+français!</p>
+
+<p>Mais ces manifestations anglaises ne sauraient plus toucher aucun
+Français. Elles sont trop tardives et trop intéressées!</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2>
+
+<p>LES AÉROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMÉE DE LA LOIRE.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>I</h2>
+
+<p>Le ballon «la <i>Ville de Langres</i>.»—Premières expériences d'aérostation
+militaire à Gidy.—La télégraphie aérienne.—Le <i>Jean-Bart</i> à
+Orléans.—Anecdotes sur les Prussiens.</p>
+
+<p>Du 16 au 29 novembre 1870.</p>
+
+<p>Avant notre arrivée à Orléans, le gouvernement de Tours avait déjà
+organisé une première équipe d'aérostiers destinés à surveiller les
+mouvements de l'ennemi, soit avant l'attaque, soit pendant la bataille.</p>
+
+<p>—Nous sommes toujours surpris à l'improviste, se disait-on; comment ne
+pas profiter de ces ballons, observatoires aériens qui, à 300 mètres de
+haut, ouvrent au regard une campagne de plusieurs lieues d'étendue? Un
+ballon captif au milieu du camp français sera pour le soldat un objet de
+distraction et de sécurité tout à la fois. Quelle ne sera pas sa confiance
+quand il verra qu'une sentinelle aérienne veille sur lui à la hauteur
+de plusieurs pyramides? De quelles ressources ne seront pas des ballons
+captifs au milieu de la mêlée du combat? Un officier d'état major juché
+dans la nacelle pourra dévoiler les manoeuvres de l'ennemi, signaler les
+mouvements tournants. Plus de soixante-dix ans se sont écoulés, depuis le
+jour où Coutelle, du haut des airs, contribuait par ses renseignements à
+la défaite des ennemis. Pourquoi nos aéronautes ne contempleraient-ils pas
+une nouvelle victoire de Fleurus?</p>
+
+<p>Aussi ne négligea-t-on rien pour organiser un service régulier de ballons
+captifs, et pendant nos expéditions de Rouen, Duruof et Bertaux, assistés
+des marins Jossec, Labadie, Hervé et Guillaume, sortis de Paris en ballon,
+avaient été envoyés à Orléans avec le ballon de soie fabriqué à Tours.—Ce
+ballon avait été baptisé la <i>Ville de Langres</i>. M. Steenackers avait
+tenu à ce nom, c'était un hommage qu'il rendait à ses électeurs de la
+Haute-Marne.</p>
+
+<p>Mon ami Bertaux a bien voulu me communiquer le récit des expériences
+préliminaires exécutées à Orléans avant notre arrivée; je dois les résumer
+ici, car elles offrent un intérêt réel.</p>
+
+<p>C'est le mardi 16 novembre que fut gonflé pour la première fois le
+ballon la <i>Ville de Langres</i>. Dès le matin le gaz de l'usine d'Orléans
+arrondissait les flancs de l'aérostat. A 1 heure précise, deux marins
+montent dans la nacelle, attachent au cercle quatre câbles de 50 mètres de
+haut que retiennent 150 hommes du 39e de ligne. Ils se font élever à 30
+mètres de haut environ, et, fouette, cocher! le ballon se met en marche
+remorqué par les braves soldats.</p>
+
+<p>La <i>Ville de Langres</i> sur son chemin rencontre des obstacles, des ponts où
+les soldats sont obligés de se réunir en un seul groupe qui n'offre
+plus alors qu'un point d'attache unique et moins équilibré, des fils
+télégraphiques, le désespoir des aérostiers obligés de se faire hisser
+dans l'air, et de jeter des câbles au-dessus des poteaux. Heureusement le
+temps est calme; le voyage s'effectue dans de bonnes conditions. Après
+deux heures de marche l'aérostat arrive à Saran près Cercotte, sur les
+derrières de l'armée française. Il est 3 heures, l'équipe se met en mesure
+de faire une première ascension d'essai.</p>
+
+<p>On installe à terre des plateaux de bois chargés de pierres, et munis de
+deux poulies solides, autour desquelles glissent les câbles destinés à
+retenir au sol l'aérostat. A chaque corde une trentaine de soldats font la
+manoeuvre. Suivant qu'ils laissent filer la corde ou qu'ils la tirent, le
+ballon convenablement lesté monte ou descend.</p>
+
+<p>La première ascension s'exécute dans de bonnes conditions à 200 mètres
+de haut, et de cette hauteur, qui est celle de trois tours de Notre-Dame
+superposées, on a sous les yeux un vaste et splendide horizon.</p>
+
+<p>Après cette expérience, une estafette accourt, c'est un aide de camp
+du général d'Aurelies de Paladine dont le quartier général est à
+Saint-Péravy; il vient savoir d'où est parti ce ballon qu'il croit
+libre; le chef de l'armée de la Loire n'a pas encore été prévenu par le
+gouvernement de l'arrivée des aérostiers militaires.</p>
+
+<p>Pendant que des employés du télégraphe envoyés par M. Steenackers
+s'occupent des démarches à faire auprès du général, l'aérostat captif
+continue le lendemain ses ascensions. M. Bertaux s'élève à 180 mètres
+de haut, avec M. Regnault, employé du télégraphe. Un appareil Morse est
+installé dans la nacelle, le fil télégraphique descend jusqu'à terre et
+communique à un autre fil qui va jusqu'à Tours.</p>
+
+<p>Suspendus au milieu des airs en présence de l'armée française, les
+aéronautes correspondent par l'électricité avec le gouvernement de Tours.
+Voici la dépêche qu'ils envoient au directeur des télégraphes:</p>
+
+<p>—Nous sommes en l'air à 180 mètres de haut, nous découvrons fort bien la
+plaine, mais un brouillard épais nous cache la forêt. Nous recommencerons
+expérience par temps plus clair.</p>
+
+<p>Vingt minutes après, le ballon plane toujours dans l'espace retenu à la
+même hauteur par ses deux cordes; l'appareil Morse s'agite, c'est une
+réponse qui vient de Tours.</p>
+
+<p>—Nous vous félicitons, répète l'appareil électrique, tenez-nous au
+courant de tous vos essais.</p>
+
+<p>Le temps est calme, l'air est presque immobile, les ascensions se
+succèdent ce jour-là jusqu'à six fois. M. Aubry, chef de la mission
+télégraphique à l'armée de la Loire, un capitaine d'état-major montent à
+tour de rôle et paraissent ravis de leurs impressions aériennes.</p>
+
+<p>Le 19 novembre, on a reçu l'ordre de porter le ballon en avant jusqu'à
+Gidy, au milieu du camp français. Mais il est neuf et a perdu du gaz, il a
+besoin de recevoir une nouvelle couche de vernis. Duruof prend le parti de
+dégonfler le ballon, de le reporter à Orléans où il est reverni sur toutes
+ses côtes. Le 20, la <i>Ville de Langres</i>, bien imperméable, est regonflé,
+mais le vent violent souffle par rafales et le transport est pénible.
+Malgré les lenteurs de la marche, malgré des difficultés de toutes sortes,
+l'aérostat, à la nuit tombante, arrive enfin au milieu du camp français à
+Gidy.</p>
+
+<p>Il est impossible de décrire l'enthousiasme des soldats à la vue de
+ce merveilleux appareil si nouveau pour eux; ils se précipitent à sa
+rencontre et poussent des clameurs de joie, comme pour féliciter le
+nouveau factionnaire qui va monter la garde à 200 mètres au-dessus de
+leurs têtes. C'est bien autre chose encore quand, le lundi 21, ils voient
+l'aérostat s'élever dans les airs: nos braves soldats ne se tiennent plus
+de joie, c'est comme une fête dans tout le camp. Un officier d'état-major
+monte dans la nacelle et ne paraît que fort médiocrement rassuré.</p>
+
+<p>—Je veux descendre, dit-il, à quarante mètres de haut, jetez du lest,
+criait-il à l'aéronaute.</p>
+
+<p>Or, on jette du lest, comme chacun sait, pour monter et non pour revenir
+à terre; mais il paraît qu'on peut être tout à la fois un excellent
+militaire et un très-mauvais aéronaute. Cette ascension, au reste, était
+assez émouvante, le vent était vif et la machine aérienne se penchait
+fréquemment à terre, oscillant au bout de son câble à la façon d'un grand
+pendule retourné. Dans la nuit, l'air devient menaçant, une véritable
+tempête se met à souffler, et le ballon, malgré sa solidité, ne peut
+résister à l'effort de l'ouragan. Le cercle de bois, qui craque comme la
+mâture d'un navire pendant la tourmente, vole en éclats; le ballon, qui
+n'a plus de point d'attache suffisant, va être enlevé. Duruof et les
+marins se jettent sur la corde de soupape et dégonflent la <i>Ville de
+Langres</i>.</p>
+
+<p>C'est ce jour-là même que nous arrivons à Orléans, mon frère et moi, avec
+le ballon le <i>Jean-Bart</i>. L'accident qu'on nous raconte ne décourage
+personne, nous sommes tous décidés à recommencer ces tentatives avec le
+même enthousiasme, la même ardeur.</p>
+
+<p>Deux jours après, le ballon la <i>Ville de Langres</i>, remis en état, était
+gonflé et transporté à quatre kilomètres d'Orléans, sur la pelouse du
+château du Colombier, devenu, comme nous le verrons plus tard, le quartier
+central des aérostiers militaires. On devait rester là en attendant les
+ordres du général en chef de l'armée de la Loire.</p>
+
+<p><i>Lundi 21 novembre</i>.—On se met en mesure de ventiler et de vernir le
+<i>Jean-Bart</i>. Pendant que mon frère commence cette besogne avec les marins
+Jossec et Guillaume, je cours la ville pour m'assurer du gaz propre au
+gonflement et faire l'acquisition des cordes nécessaires aux ascensions
+captives.</p>
+
+<p>Ça et là, en chemin, je cause et je fais une moisson d'anecdotes sur
+l'invasion prussienne des premiers jours de novembre. C'est un brave
+cordier du faubourg Banier, qui, le premier, me raconte ses émotions. Il a
+la physionomie d'un bon vieillard, d'un honnête commerçant; je n'oublierai
+jamais l'émotion, l'indignation de son récit.</p>
+
+<p>—«Oh! monsieur, quels gueux, quels misérables que ces soldats barbares!
+Ils étaient dix-sept dans mon magasin, couchant les uns sur les autres,
+sales comme des pourceaux. A l'heure des repas, il fallait les regorger
+de vivres, et ma pauvre femme était obligée de remplir de café toute une
+énorme soupière, où s'entassait ma provision de sucre. S'ils n'étaient pas
+servis en toute hâte, ces soldats me menaçaient; l'un d'eux, monsieur, osa
+lever la main sur moi. Le rouge de la honte et de l'indignation me monta
+au visage. Mais que faire contre la force brutale? Ce sont toutefois de
+ces injures que l'on n'oublie pas. Je dois dire, cependant, que quand on
+menaçait les Prussiens de leurs chefs, ils se tenaient tranquilles.
+Une simple réclamation faite à un sergent les faisait trembler. Et les
+réquisitions, monsieur! quelle ruine pour notre malheureuse ville! Les
+Prussiens sont venus me prendre toutes mes cordes et ils me donnaient en
+raillant un bon à payer pour la mairie.</p>
+
+<p>Un jour, ils dénichent une provision de cordes qu'ils veulent me prendre
+pour leurs attelages. Cette fois je n'y tiens plus, c'est la troisième
+fois qu'on me vole. Je m'arme de résolution et je demande une audience au
+général Von der Tann. Je suis reçu par un colonel, son chef d'état-major,
+je crois.</p>
+
+<p>—Que me voulez-vous? me dit cet officier d'un ton bourru.</p>
+
+<p>—Je viens réclamer, protester contre les vols dont je suis l'objet. Toute
+ma provision de cordes, toute ma fortune est dévalisée pas vos soldats.</p>
+
+<p>—Oh là! mon bonhomme, ne le prenez pas trop haut avec moi. Mais,
+dites-moi, n'avez-vous pas de lettres de réquisition qui vous sont
+données? Après notre départ, c'est la ville qui vous réglera notre compte.</p>
+
+<p>—Tout cela est très-bien, mais pourra-t-on me payer?</p>
+
+<p>—Oh! cela ne me regarde pas, je suis en règle avec vous, allez-vous-en.</p>
+
+<p>Au moment où je partais, l'officier prussien se ravise et m'appelle.</p>
+
+<p>—J'ai une idée, me dit-il; si le maire d'Orléans ne veut pas vous
+payer, vous m'apporterez deux mètres de corde avec laquelle je le ferai
+pendre.—Je me sauve, entendant les éclats de rire du colonel qui a sans
+doute trouvé sa plaisanterie très-fine et très-spirituelle.»</p>
+
+<p>Le brave cordier continue son récit, et sa femme qui l'écoute les larmes
+aux yeux, ne tarde pas à prendre part à la conversation.</p>
+
+<p>—Heureusement nous en sommes débarrassés, de ces Prussiens, dit-elle,
+ils ne reviendront plus maintenant, ces maudits Allemands, car nous avons
+autour de nous les soldats de Coulmiers. Oh! comme ils s'en allaient
+piteux et tristes, les bataillons bavarois; ils ne s'attendaient pas à
+être chassés de notre ville par l'armée de la Loire dont ils se riaient
+tout haut. En quittant Orléans, Von der Tann dit au préfet d'un air
+gouailleur:</p>
+
+<p>—Au revoir, monsieur le préfet, sans adieu, car je reviendrai bientôt.</p>
+
+<p>—Mais il ne reviendra pas, ajouta la brave femme.</p>
+
+<p>Et toute l'armée, tout Orléans, toute la France disait alors: il ne
+reviendra pas.</p>
+
+<p>Hélas! il n'est que trop bien revenu pour frapper Orléans de nouveaux
+malheurs et de nouvelles ruines.</p>
+
+<p>Il faut avoir vu l'occupation prussienne pour se douter des désespoirs,
+des haines qu'elle soulève sur son passage. Les maisons du faubourg
+Banier étaient pillées, et chacun, accablé de soldats à nourrir et de
+réquisitions à payer, voyait la ruine venir de jour en jour.</p>
+
+<p>C'était en outre de perpétuelles taquineries. Les Prussiens étaient
+furieux de l'accueil qui leur était fait. Ils auraient voulu, ces
+Teutons barbares, qu'on les reçût à bras ouverts; ils s'étonnaient qu'on
+n'applaudît pas à leur passage, et que les dames en toilettes élégantes ne
+vinssent pas écouter la musique militaire qu'ils faisaient entendre sur la
+place Jeanne d'Arc.</p>
+
+<p>Tout le monde était en deuil, les rues étaient désertes. Le soir, nul ne
+pouvait circuler dans la ville sans tenir une lanterne à la main. Quelques
+jeunes gens s'amusaient à attacher des lanternes vénitiennes aux pans de
+leurs habits, comme pour gouailler ces ordonnances ridicules de l'autorité
+prussienne. Mais Von der Tann ne goûtait pas la plaisanterie, il fallait
+céder, sous les ordres des barbares, cacher sa haine et son indignation au
+plus profond de son coeur.</p>
+
+<p><i>Mardi 29 novembre</i>.—Dès six heures du matin, nous commençons le
+gonflement du <i>Jean-Bart</i>, qui convenablement plié depuis la veille,
+attend sa ration de gaz. Notre chef d'équipe Jossec, un marin breton,
+a tout <i>paré</i>, suivant son expression navale, avec le plus grand soin;
+l'opération s'exécute dans les meilleures conditions. A deux heures de
+l'après-midi, le <i>Jean-Bart</i> arrondi, frais verni, brille au soleil comme
+une énorme pomme de rainette. Il tend ses câbles avec force et ne demande
+qu'à voltiger dans les nuages, mais il est cloué au rivage terrestre par
+des poids qui défient sa force ascensionnelle.</p>
+
+<p>Ce n'a pas été sans peine que nous avons obtenu les réquisitions
+nécessaires à la fourniture du gaz; il a fallu aller voir le préfet, le
+maire, toutes les autorités; selon l'excellent usage administratif, ces
+fonctionnaires ont entravé nos projets d'une foule de petits obstacles
+qui, réunis, deviennent des montagnes à soulever. Mais nos campagnes
+aérostatiques faites sous l'Empire nous ont familiarisés avec les
+difficultés administratives, nous savons amadouer le garçon de bureau,
+qui consent à nous ouvrir le sanctuaire du secrétaire, d'où il n'y a plus
+qu'un pas à franchir pour pénétrer chez le maître. Celui-ci, préfet ou
+maire, ne manque pas de froncer le sourcil à notre demande de gaz; malgré
+les papiers dont nous sommes munis, malgré l'utilité incontestable de
+notre mission, malgré l'urgence commandée par les circonstances, son
+devoir d'administrateur dévoué lui impose des difficultés, qu'il trouve
+toujours.</p>
+
+<p>—C'est très-grave, messieurs; qui payera le gaz? Est-ce la guerre, est-ce
+le département? Revenez dans une heure. Je vais étudier la question avant
+de vous donner la réquisition nécessaire.</p>
+
+<p>On revient une heure après, trop heureux si l'on peut pénétrer dans le
+cabinet du fonctionnaire. Il n'a nullement songé à votre affaire, il y
+répond en homme qui l'a méditée. Il trouve là bien des irrégularités,
+mais, en vrai patriote, il vous donne l'ordre demandé. N'aurait-t-il
+pas été bien plus simple de le donner de suite? Les saintes règles de
+l'administration s'y opposent.</p>
+
+<p>A midi le <i>Jean-Bart</i> va se mettre en marche. Jossec, et son compagnon
+Guillaume, regardent le ballon avec admiration. Tous deux sont sortis de
+Paris en ballon, sans avoir auparavant jamais vu l'admirable appareil
+dû au génie des Montgolfier. Ils ont déjà bravé la tempête et les vents
+furieux, mais l'aérostat leur a laissé un souvenir plus profond que celui
+du navire. Ils nous ont parlé avec enthousiasme de leur premier voyage
+aérien; en hommes énergiques et dévoués, ils sont devenus les plus chauds
+partisans de la navigation aérienne.</p>
+
+<p>—Ah! Monsieur, me disait Jossec, quelle différence entre le ballon et le
+vaisseau!—Il n'y a plus dans la nacelle aérienne ni vent, ni roulis,
+ni tangage, et rien à faire qu'à admirer le ciel. Je veux renoncer à la
+marine et me faire aéronaute.</p>
+
+<p>Mais le brave Jossec parlait des ascensions en ballon libre, il n'avait
+pas encore goûté du ballon captif, il devait voir que le voyage est moins
+agréable, et hérissé de difficultés sans nombre.</p>
+
+<p>Bientôt tout est prêt pour le départ, il faut nous rendre avec notre
+aérostat gonflé au château du Colombier, à côté du ballon la <i>Ville de
+Langres</i>, et là nous attendrons les ordres. Quatre cordes sont fixées au
+cercle du ballon. Cent cinquante mobiles empoignent chacune d'elles. Je
+monte dans la nacelle avec Jossec, mon frère reste à terre pour commander
+la marche. Nous vidons par dessus bord un assez grand nombre de sacs de
+lest, jusqu'à ce que le <i>Jean-Bart</i> s'élève; il monte lentement à 40
+mètres de haut où il est retenu par ses quatre câbles, à l'extrémité
+desquels sont pendues des grappes humaines. Le ballon se penche à droite
+et à gauche sous l'effort de la brise. Pauvre aérostat! Fils de l'air; ami
+des nuages floconneux, le voilà rivé au plancher terrestre, il fait crier
+ses cordages et semble souffrir de cette captivité, dont il se plaint par
+le gémissement de la nacelle, tirée dans tous les sens.</p>
+
+<p>Les mobiles attelés aux cordes remorquent le ballon dans la direction
+voulue; c'est merveille de voir cette promenade que nous exécutons à 30
+mètres au-dessus des toits. Jossec et moi, nous sommes bercés dans l'air,
+comme à l'avant d'un navire. Ce mouvement de va-et-vient nous donnerait
+le mal de mer si nous n'avions le pied aussi marin qu'aéronautique.—Les
+habitants d'Orléans qui se sont réunis à la hâte autour de nous, nous
+regardent avec admiration, et montrent, par leur air ébahi, que ce moyen
+de transport leur est complètement inconnu. Ne croyez pas que le ballon
+reste à la même hauteur au bout de ses cordes, le vent le fait osciller à
+la façon d'un grand pendule retourné; il pique une tête jusqu'à proximité
+des toits, pour bondir à 40 mètres; quelquefois le mouvement d'oscillation
+est tel que l'aérostat soulève de terra une corde entière, avec les
+mobiles qui y sont pendus. Ceux-ci sont ravis de cette besogne si nouvelle
+pour eux; ils ont les biceps tendus, et attraperont de bonnes courbatures;
+ils reçoivent quelquefois des horions, sont jetés par terre au milieu des
+éclats de rire de leurs compagnons, mais tout cela n'est-il pas cent
+fois préférable aux obus et aux boîtes à mitraille? Pour le moment ces
+amabilités prussiennes ne sont pas à craindre. Vive la manoeuvre du ballon
+captif! elle vaut mieux que celle du chassepot sous le feu des batteries
+ennemies. Mais ne nous félicitons pas trop à l'avance, l'heure du danger
+sonnera peut-être aussi pour nous!</p>
+
+<p>Si le transport en ballon captif est pittoresque, curieux et dramatique,
+il faut avouer qu'il est d'une lenteur vraiment désespérante. Nous avons
+à passer le chemin de fer et les fils télégraphiques, c'est un travail de
+Romain. Il faut retenir le ballon par deux cordes seulement, en jeter deux
+autres au-dessus des fils, que nos hommes saisissent, recommencer une
+seconde fois la même manoeuvre. Il faut avoir soin, pendant cette
+opération délicate, que les mobiles ne lâchent pas prise tous à la fois,
+car le <i>Jean-Bart</i> ne serait pas long à bondir à 2 ou 3,000 mètres de
+haut, abandonnant et les Prussiens, et l'armée de la Loire. Nous venons à
+bout du passage de notre Rubicon et nous continuons notre route au-dessus
+des champs hérissés d'échalas de vignes. Le vent qui est vif nous est
+contraire, il frappe le ballon sur une surface de 400 mètres carrés, voile
+énorme d'une force surprenante, aussi nos pauvres mobiles dépensent toute
+leur force pour nous traîner avec la vitesse d'une tortue. Il y a une
+heure que nous marchons et nous n'avons fait que deux kilomètres! Nous
+sommes à moitié chemin.... Arrêtons-nous quelques moments au milieu de
+cette verte prairie. «Oh hisse! larguez les cordages!» Le ballon descend
+lentement et vient se reposer mollement sur un tapis de verdure, où nous
+faisons la sieste pendant un bon quart d'heure.</p>
+
+<p>Il fait un froid de loup dans la nacelle, mon frère et le marin Guillaume
+nous y remplacent; bientôt le ballon reprend sa marche avec une lenteur
+plus grande encore, car l'ardeur de nos moblots s'est ralentie; les cris
+et les rires sont plus rares, voilà déjà quelques traînards qui ne veulent
+plus rien traîner du tout. Je fais reprendre les cordes à ces paresseux
+qui se font un peu tirer l'oreille, et qui ne se mettent à l'oeuvre
+qu'avec un enthousiasme bien modéré. Quoi qu'il en soit, nous arrivons au
+château du Colombier. Le ballon passe sans encombre au-dessus d'un rideau
+d'arbres qui entoure une vaste pelouse où le ballon la <i>Ville de Langres</i>
+est déjà posé.</p>
+
+<p>La nacelle ramenée à terre est remplie de sacs de lest pleins de terre,
+et de grosses pierres qu'on y entasse. Le <i>Jean-Bart</i> ainsi chargé peut
+passer la nuit sans qu'il y ait crainte de le voir s'envoler.</p>
+
+<p>Nous allons prendre possession des chambres qui nous sont réservées dans
+le château où Duruof et des employés du télégraphe sont déjà installés;
+cette habitation est devenue le quartier général des aérostiers
+militaires.</p>
+
+<p>Quel ne serait pas l'étonnement du propriétaire s'il voyait le sans-gêne
+avec lequel on couche dans ses lits! Mais quelle ne serait pas surtout sa
+douleur, s'il savait comment les Prussiens, qui ont passé par là avant
+nous, ont arrangé son mobilier!</p>
+
+<p>Tous les meubles sont brisés, les tiroirs gisent pêle-mêle, des lettres,
+des papiers, couvrent les parquets. Tout est décimé, mis en pièces. Les
+lits sont d'un aspect repoussant, on voit qu'une armée y a couché avec
+des souliers crottés. On n'a respecté que la batterie de cuisine, où le
+cuisinier des moblots travaille déjà à la préparation de notre dîner. Il
+a déniché un grand tablier dans quelque coin, et il préside à la cuisson
+d'un gigot avec la dignité d'un Vatel émérite. Deux de ses compagnons
+d'armes lui servent de gâte-sauce, et font cuire la soupe. Inutile de leur
+demander s'ils soignent le repas, car ils en mangeront comme nous!</p>
+
+<p>Le capitaine de la compagnie est un charmant homme, très-gai,
+très-affable, nous sommes déjà les meilleurs amis du monde; nous nous
+disposons à mettre le couvert, avec les assiettes qui ont échappé aux
+dévastations prussiennes. Quant au lieutenant, c'est un étudiant du
+quartier Latin, un Parisien comme nous; au milieu des péripéties de
+nos voyages, nous avons plaisir à causer ensemble des souvenirs de la
+capitale, des bonnes parties d'autrefois, de parler de ce temps où
+la France jouissait d'une prospérité factice, inquiétante, que notre
+aveuglement nous montrait comme réelle. Où est le temps où l'orchestre
+du bal Bullier faisait bondir sur un plancher poussiéreux une jeunesse
+insouciante? Notre lieutenant parle de tout cela en connaisseur! Pauvre
+garçon, j'ai les larmes aux yeux en pensant à lui. Quinze jours après
+cette bonne causerie, il devait mourir, et son corps de vingt-deux ans
+allait reposer, à jamais enfoui sous la terre des champs de bataille. O
+guerre horrible, fléau désastreux, où conduis-tu ces milliers de jeunes
+gens, pleins de force, pleins d'enthousiasme? A la mort, à la plus cruelle
+de toutes, celle que le bon sens des peuples pourrait éviter. Combien
+d'entre vous dorment-ils à cette heure dans ces campagnes, où notre ballon
+vient de passer? Que de larmes, que de scènes de désolation sont à jamais
+gravées sur ces prairies, où nous passions alors presque gaiement, avec
+l'espoir du succès! Comme nous étions loin d'envisager l'avenir, à ces
+heures où l'espérance était encore permise! Comme nous pensions peu aux
+malheurs qui allaient impitoyablement s'abattre sur notre malheureux pays!
+Dormez sous les champs de bataille, héros inconnus! Vos petits-fils vous
+vengeront un jour! Vous êtes morts au lendemain de Coulmiers, croyant
+encore à la Victoire. Vous n'avez pas vu de nouveaux et terribles
+désastres, vous ne saurez jamais à quelle honte la France a été condamnée!
+Dormez en paix, dans ces campagnes dévastées! Un Luther, en voyant vos
+ossements, ne manquerait pas de s'écrier, comme au cimetière de Worms:
+«Heureux les morts: ils reposent!»</p>
+
+<p>Pendant que nous dînons, un télégramme nous est remis au nom du directeur
+des télégraphes, qui a pris les ordres du général d'Aurelles de Paladine.
+On nous dit de transporter immédiatement notre ballon au camp de Chilleur,
+éloigné de notre première station de douze kilomètres. Il est décidé que
+nous partirons le lendemain de grand matin, car si le vent est vif, il
+nous faudra peut-être dix ou douze heures pour faire ce trajet. Nous
+étudions notre chemin sur une bonne carte, et nous nous décidons à suivre
+le lendemain une voie de chemin de fer en construction, où les arbres ne
+gêneront pas le transport de notre aérostat.</p>
+
+<p>Après l'examen de notre itinéraire, la soirée se passe dans le salon du
+château, où un piano à queue reste intact: il a besoin d'être accordé,
+mais, malgré les sons de casserole fêlée qu'il fait entendre, il contribue
+à charmer nos loisirs. Un secrétaire, dans la pièce où nous sommes, a été
+forcé, et les lettres dont il était rempli sont entassées sur le parquet.
+Parmi ces débris, nous trouvons un petit paquet soigneusement ficelé, où
+sont écrits ces mots: «Cheveux de ma Virginie.» Un de nous recueille ce
+souvenir cher au propriétaire inconnu, qui nous donne l'hospitalité sans
+le savoir, il se promet après la guerre de le renvoyer sous enveloppe au
+château du Colombier. Est-ce un père qui retrouvera la précieuse relique
+d'une fille morte, ou un mari celle de sa femme? Nous l'ignorons. Mais
+quoi qu'il en soit, une victime des barbaries prussiennes verra qu'une
+main sympathique a passé parmi le pillage et les ruines.</p>
+
+<p>A onze heures, nous nous couchons tout habillés sur nos lits qui ne sont
+guère plus propres qu'une étable. Je m'endors d'un profond sommeil à
+l'idée que les ballons captifs vont pouvoir venir en aide à l'armée de
+la Loire, mes rêves me montrent l'ennemi que j'observe du haut de notre
+observatoire aérien; la vaillante armée de la Loire avance sur Paris, elle
+repousse les légions prussiennes, et bientôt c'est la zone des forts de la
+capitale qui s'offre à sa vue. Encore une illusion que la triste réalité
+devait dissiper bientôt.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>II</h2>
+
+<p>Le départ.—Le voyage en ballon captif.—Accident à Chanteau.— Réparation
+d'une avarie.—Arrivée à Rebréchien.—Tempête nocturne.—Le <i>Jean-Bart</i>
+est crevé.—Retour à Orléans.— Gonflement du ballon <i>la République</i>.</p>
+
+<p>Du 30 novembre au 3 décembre 1870.</p>
+
+<p>Le temps est légèrement brumeux, des nuages opaques se promènent lentement
+dans des régions atmosphériques assez rapprochées de la surface du sol. Le
+ballon a été si bien réparé, si bien verni qu'il est presque aussi rond
+que la veille, c'est à peine s'il accuse une déperdition de gaz par
+quelques plis légers qui rident un peu sa partie inférieure. Vers
+l'équateur, il est toujours tendu par la pression intérieure, et son filet
+forme à sa surface comme un capiton qui défierait la main du plus habile
+tapissier.</p>
+
+<p>Il est 7 heures du matin, il y a grand branle-bas au château du Colombier.
+La compagnie des mobiles a plié ses tentes; les fusils, les sacs sont
+entassés sur des charrettes qui vont nous suivre, car les hommes ont assez
+de besogne à remorquer l'aérostat captif, le moindre fardeau gênerait la
+liberté de leurs mouvements. Le capitaine fait l'appel, il n'y a pas de
+déserteurs.</p>
+
+<p>Nous allons partir, laissant Duruof et la <i>Ville de Langres</i> comme équipe
+de réserve.</p>
+
+<p>Jossec et Guillaume déchargent la nacelle des pierres qu'on y a placées,
+ce n'est pas une petite affaire, car un de nos <i>moblots</i>, ancien maçon,
+solide comme Samson, a apporté là de véritables rochers d'un poids énorme.</p>
+
+<p>Nous avons envoyé en avant les plateaux qui nous serviront pour les
+ascensions captives, et la batterie que j'ai fait construire pour
+remplacer, par de l'hydrogène pur, le gaz perdu par la dilatation ou
+l'endosmose. Bertaux, notre capitaine-trésorier, a acheté pour nous
+mille kilog. de zinc et dix touries d'acide sulfurique, qui représentent
+plusieurs rations de vivres pour le <i>Jean-Bart</i>. Un bon commandant
+n'envoie pas ses soldats en campagne sans biscuits, par la même raison, un
+aéronaute ne doit pas partir avec son ballon sans une bonne provision de
+gaz. Aussi nous sommes-nous munis de tout le matériel nécessaire pour le
+produire.</p>
+
+<p>Mon frère rassemble les hommes, je monte dans la nacelle qui, suffisamment
+délestée, s'élève. Le ballon est suspendu dans l'espace à la hauteur de
+deux maisons de cinq étages; les quatre cordes qui le retiennent sont
+tendues aux quatre angles d'un grand carré par les mobiles répartis à
+chacune d'elles en nombre égal. On se croirait attaché sous le ballon à
+un grand faucheux à quatre pattes qui rampe sur les champs, car qu'est-ce
+qu'une hauteur de quelques étages pour l'aéronaute qui pourrait compter
+ses étapes verticales par plusieurs dizaines de tours de Notre-Dame
+superposées?</p>
+
+<p>Ah! décidément, le voyage en ballon captif ne ressemble guère à
+l'excursion en ballon libre. C'est la différence qui existe entre la
+prison et le grand air de la liberté. L'aérostat n'aime pas traîner un
+boulet à sa nacelle. Il s'incline sous l'effort du vent, il fait grincer
+ses cordes et sa nacelle. Le voyageur est secoué dans son panier comme un
+nautonnier sur sa barque au sommet des vagues. Le vent siffle violent et
+froid. Tandis que là-haut, en liberté, on plane avec l'air en mouvement,
+que nulle brise ne se fait sentir, ici-bas, en captivité, il faut retenir
+son chapeau des deux mains, si l'on ne veut pas qu'il s'envole.</p>
+
+<p>Au-dessus des nuages, les villages, les villes, les provinces défilent
+sous vos yeux comme un vaste panorama roulant; à la surface du sol, nous
+comptons notre route arbre par arbre. Les mobiles se pendent aux cordages
+et s'évertuent, le moindre coup de vent les soulève de terre. Mais
+patience et persévérance doit être maintenant notre devise. Arrivés au
+camp, nous aurons l'espoir de surveiller les Prussiens de haut, et si
+nous pouvons dévoiler leurs mouvements, quelle récompense de nos efforts,
+quelle compensation apportée à nos fatigues!</p>
+
+<p>A midi, le soleil a paru, il a écarté les nuages de ses rayons brillants,
+mais avec lui la brise s'est élevée. Le vent souffle âpre et froid; il
+imprime des oscillations fréquentes à notre navire aérien. Nous sillonnons
+l'espace au-dessus de la voie de chemin de fer en construction que nous
+avons appris à connaître sur notre carte, mais quelquefois le <i>Jean-Bart</i>
+se rapproche de la cime des arbres, véritables récifs du navigateur
+aérien. Il ne faut qu'une branche verticale pour crever l'étoffe du
+ballon, à tous les pas nous redoutons un malheur. Chaque cime est une épée
+de Damoclès retournée sous notre nacelle.</p>
+
+<p>Il est une heure, une clairière s'offre à nous, le ballon y est descendu;
+nos hommes se reposent. Je suis littéralement gelé, et mon frère se
+dispose à faire son quart après moi. Il prend place dans l'esquif avec
+le lieutenant de mobiles, mais à peine le ballon a-t-il été traîné de
+quelques centaines de mètres qu'une voix nous crie de la nacelle: «J'en ai
+assez, faites-moi descendre!» C'est le pauvre lieutenant qui a eu le mal
+de mer. Il est vert comme une pomme en mai et vient de lancer son déjeuner
+pardessus bord en guise de lest! Il revient à terre complètement guéri de
+sa passion aérostatique.</p>
+
+<p>Nous continuons notre marche bien lentement jusqu'à Chanteau. Nous avons
+là à passer un chemin étroit bordé de rideaux d'arbres, que nous allons
+franchir en faisant monter le ballon jusqu'à l'extrémité de ses cordes.
+Mon frère vide deux sacs de lest pour maintenir le ballon à une hauteur
+suffisante, et augmenter par l'accroissement de force ascensionnelle la
+résistance à l'action du vent. Je crie aux mobiles de marcher vite s'ils
+le peuvent, afin de passer rapidement ce détroit dangereux. Le <i>Jean-Bart</i>
+se penche, et frise le sommet des premiers arbres, sans les toucher, puis
+il se balance vers ceux qui se dressent de l'autre côté de la route. Il
+oscille de nouveau et redescend vers un chêne élevé... Il s'en rapproche
+rapidement; va-t-il s'y briser? mon coeur bondit d'inquiétude. Patatra!
+C'en est fait du <i>Jean-Bart</i>, une branche s'est enfoncée dans l'appendice,
+et l'a crevé comme une peau de tambour! Tout est perdu! pensons-nous.
+Nous ramenons le ballon à terre, nous voyons avec joie qu'il n'en est
+heureusement pas ainsi: l'avarie peut se réparer. L'appendice seul est
+crevé. Jossec monte dans le cercle, et de son cache-nez, étrangle le
+ballon au-dessus du cercle de l'appendice.—Nous l'aidons dans ce travail
+difficile, car perchés dans le cercle, et les mains levées, nous touchons
+à peine la partie malade de l'aérostat. Il faut faire une ligature à bras
+tendu, pendant que le vent nous balance, et nous jette dans les cordages,
+tantôt sur le dos, tantôt à plat ventre. En nous soutenant mutuellement,
+nous cicatrisons la plaie du <i>Jean-Bart</i>. Jossec qui sait ce que c'est
+qu'une voie d'eau dans un navire, a appris qu'une voie de gaz ouverte dans
+un aérostat n'est pas moins dangereuse. Mais il a su réparer celle-ci
+en habile aéronaute; il est excellent gabier, et la navigation aérienne
+touche en bien des points à la navigation océanique.</p>
+
+<p>L'air est agité, et le vent augmente d'intensité. Les rafales sifflent, et
+font bondir le ballon qu'elles ont déjà en partie dégonflé. L'étoffe n'est
+plus aussi bien tendue, elle se creuse par moment, en faisant entendre un
+bruit sourd et lugubre.—Il faut attendre que la tourmente ait passé.
+Car le transport devient actuellement impossible. Nous postons quatre
+factionnaires autour du <i>Jean-Bart</i>, et nous allons jusqu'au village de
+Chanteau, où nous prenons un modeste repas que nous avons tous bien gagné.
+On remplit de vin deux seaux, et nos moblots y puisent à tour de rôle.
+Cette collation ranime leur ardeur. Ils trouvent que, décidément, il y a
+du bon dans le service des ballons captifs.</p>
+
+<p>En dépit du vent, nous nous décidons à continuer notre route, car nous
+voulons arriver au camp de Chilleur. Nous savons que le général d'Aurelles
+n'est pas bien convaincu de l'utilité des ballons captifs; que dira-t-il
+si ses premiers ordres n'ont pu être exécutés pour cause de vent?
+Qu'importent les obstacles imprévus, l'insuffisance d'un matériel
+improvisé, les difficultés dues à la mauvaise saison? Expliquer toutes ces
+bonnes raisons quand on a échoué, c'est perdre son temps. Il faut réussir
+à tout prix. Un général vaincu est un mauvais soldat. Un ballon dans une
+première tentative a été crevé. Supprimons les ballons. Voilà comme on
+juge aujourd'hui. Nous ne l'ignorons pas, aussi faut-il nous efforcer de
+vaincre le vent, notre ennemi à nous.</p>
+
+<p>Les mobiles se remettent en marche traînant à la remorque le <i>Jean-Bart</i>,
+où nous sommes montés tous deux mon frère et moi. Les chemins sont
+couverts d'une boue gluante, qui se colle aux semelles, et nous préférons
+geler dans la nacelle que patauger dans la crotte. D'ailleurs tout à
+l'heure un coup de vent sec, imprévu, a failli faire lâcher prise à tous
+nos hommes à la fois. Nous avons entrevu la possibilité d'une ascension
+libre, faite malgré nous. Dans le cas d'un semblable accident, nous tenons
+à nous trouver ensemble. Nous songeons même que nous n'avons pas d'ancre
+dans la nacelle et qu'en cas de départ dans les nuages, le retour à terre
+ne serait pas facile. Mais nous chassons de notre esprit cette vilaine
+perspective, nous ne pouvons pas, pour le présent, réparer cette omission,
+n'y pensons plus.</p>
+
+<p>Le traînage de l'aérostat devient de plus en plus pénible.—Les mobiles
+sont fatigués.—Nous essayons d'un nouveau moyen de locomotion que nous
+regrettons bientôt de ne pas avoir usité plus tôt, car il est plus
+pratique et moins fatigant. Au lieu de traîner le ballon juché dans l'air
+à 30 mètres de haut, nous le faisons descendre jusqu'à un mètre ou deux de
+la surface du sol, les mobiles le maintiennent presque au-dessus de leurs
+têtes. Dans ces conditions les oscillations ont une amplitude moindre, et
+le travail de traction est plus facile. Il était bien simple de songer de
+suite à ce procédé, mais on n'apprend décidément qu'à ses dépens.</p>
+
+<p>Nous arrivons bientôt au milieu de vastes plaines, où nous n'avons plus
+à craindre les récifs terrestres. Mais le soleil se couche et le vent ne
+s'apaise pas. Il est six heures. Nos hommes sont épuisés. Ils commencent
+à se plaindre, ils ne tirent que mollement, et ont toutes les peines
+du monde à ne pas laisser entraîner le ballon par le vent qui nous est
+toujours contraire. C'est à peine si nous faisons un kilomètre à l'heure.</p>
+
+<p>—Courage, leur crions-nous, nous arrivons bientôt à Rebréchien. Il faut
+aller jusque-là, car en restant ici, il n'y aurait pas de dîner. Et
+là-bas, vous aurez un bon repas!</p>
+
+<p>Nous avons les pieds et les mains littéralement glacés, et le mouvement de
+roulis de la nacelle devient insupportable. Mais nous n'osons rien dire.
+Quel exemple pour les soldats si les chefs se plaignaient déjà!</p>
+
+<p>Bientôt, il fait nuit noire, quelques paysans regardent stupéfaits le
+passage de ce monstre inconnu pour eux. Le ballon se découpe sur le ciel,
+en une vaste silhouette noire qui se balance au-dessus de la plaine; il
+est tiré par des groupes humains qui ressemblent de loin à des ombres
+échappées du monde infernal. Tous ces travailleurs sont fatigués et
+silencieux. On dirait l'apparition fantastique d'une légende.</p>
+
+<p>A 7 heures, la lune se montre et complète le merveilleux de cette scène
+bizarre; elle nous éclaire de ses rayons, et se reflète sur l'aérostat, en
+lui donnant l'aspect d'une grande sphère de métal poli.</p>
+
+<p>S'il fallait continuer quelques heures de plus un semblable voyage, nous
+ne tarderions pas à tomber de fatigue, au milieu des champs. Les pauvres
+mobiles ont les mains coupées par les cordes, ils marchent avec peine
+dans la terre labourée. Depuis que la lune s'est montrée, le froid
+est insupportable.—Une bise glacée nous paralyse dans la nacelle.
+Heureusement nous apercevons dans le lointain le petit village de
+Rebréchien qui allume ses feux du soir.</p>
+
+<p>C'est la terre promise qui s'ouvre à nous. Il faudra demain recommencer le
+voyage. Mais une bonne nuit nous aura rendu nos forces.</p>
+
+<p>A 8 heures, nous faisons arrêter le ballon à l'entrée du village. Il y a
+douze heures que nous sommes traînés en ballon captif, il y a douze heures
+que nos mobiles tirent sur des cordes de toute la force de leurs poignets:
+ma foi ce sont de solides gaillards, et bien d'autres à leur place
+auraient succombé à la tâche. Mais leur bonne volonté est à la hauteur de
+leurs poignes, ils aiment, malgré eux, leur ballon captif qui leur a donné
+tant de mal, car leur instinct leur fait comprendre qu'il y a là quelque
+chose de nouveau, d'inconnu, d'utile. Braves coeurs! Ils aiment la patrie,
+ils sont pleins d'ardeur, pleins de zèle. Que n'aurait-on pas fait avec de
+tels soldats! Mais il aurait fallu savoir les conduire, les soigner. Ils
+travailleront demain avec la même ardeur, mais à condition que ce soir ils
+dîneront et dormiront bien. C'est ce qui ne leur arrive pas tous les jours
+en présence de l'ennemi. Privés de sommeil, privés de nourriture, accablés
+de fatigue, ils fuient sous le feu des batteries prussiennes. Mais qui
+donc tiendrait tête à des solides combattants quand les privations de
+tous genres ont transformé l'homme robuste en un malade, chez lequel
+l'abattement, le découragement ont succédé au courage, à la résolution? Un
+estomac trop longtemps vide ne sait plus avoir d'énergie.</p>
+
+<p>Avant de nous livrer à un repos dont nous avons tous grand besoin, nous
+prenons soin de disposer le ballon de telle sorte que les coups de vent
+violents auxquels il est soumis sans cesse ne puissent l'entraîner au
+loin. Jossec et Guillaume vont chercher des pelles et des pioches; ils
+creusent un trou carré où la nacelle, remplie de pierres et de sacs de
+lest, est enterrée jusqu'au bordage supérieur. Nous ne tardons pas à nous
+apercevoir que ces précautions sont insuffisantes, le ballon qui a perdu
+une quantité appréciable de gaz, est flasque et distendu, son étoffe
+devient concave sous l'effort de l'air agité, et ce qui nous étonne, c'est
+qu'il ne vole pas en lambeaux d'un moment à l'autre. En se creusant ainsi,
+l'aérostat forme voile, et acquiert une force de traction énorme; en
+quelques minutes, il a si bien élargi le trou de la nacelle, qu'il l'en
+retire, et courrait à la surface des champs avec la vitesse d'un train
+exprès si les <i>moblots</i> ne s'étaient jetés à temps sur les cordages; nous
+faisons rentrer la nacelle du <i>Jean-Bart</i> dans sa prison; nous attachons
+au cercle une corde solide à l'extrémité de laquelle nous fixons une ancre
+que nous enfouissons à deux ou trois pieds sous terre. Cette fois le
+<i>Jean-Bart</i>, croyons-nous, est cloué au sol, il sera peut-être éventré
+sous l'action du vent, mais il ne se débarrassera pas de ses liens. Hélas!
+L'un et l'autre accidents allaient survenir dans la nuit au plus fort de
+la tempête.</p>
+
+<p>A 6 heures du matin, les rafales sont si puissantes que l'aérostat se
+penche complètement jusqu'à terre; là il roule sur lui-même, son étoffe
+se soulève avec force comme une poitrine opprimée. On dirait le râle d'un
+être vivant qui va succomber, et qui lutte encore contre la mort. Les
+mobiles en faction nous ont éveillés à temps pour assister à cette agonie.
+Mais que faire pour conjurer le mal? Nous sommes de pauvres médecins qui
+viennent trop tard, et qui ont à lutter contre une force qu'ils ne peuvent
+vaincre. Ces tortures du <i>Jean-Bart</i> nous font mal à voir; que de peines,
+que de tourments, que de patience devenus inutiles!—Nous allons échouer
+en vue du port.</p>
+
+<p>Pauvre ballon! Son étoffe est bien solide, car elle est froissée par le
+vent, avec une violence inouïe, l'air s'y engouffre précipitamment, et y
+résonne sourdement. Le <i>Jean-Bart</i> se crispe, s'agite, touche le sol,
+puis se redresse, bondit et s'allonge, comprimé par le poids de l'air
+en mouvement. Tout à coup une rafale siffle dans les arbres avoisinants
+qu'elle fait ployer, elle enlève le ballon comme un fétu de paille, et
+l'entraîne à cent mètres de son point d'attache. Arrivé là, le <i>Jean-Bart</i>
+s'affaisse, il a succombé dans cette lutte inégale du faible contre
+le fort, son étoffe s'est fendue de l'appendice à la soupape. Le gaz
+s'échappe en une seconde: Le fier aérostat si beau, si puissant, n'est
+plus qu'un lambeau d'étoffe informe, un amas de chiffons, une guenille. Il
+a perdu sa vie, son âme, il est mort. Mais, contrairement à l'être animé,
+il ressuscitera sous la même forme; une bonne couture, une pièce d'étoffe
+et deux mille mètres cubes d'hydrogène carboné, produiront le miracle.</p>
+
+<p>Les témoins de cette scène étrange sont stupéfaits de cette force de
+l'air, frappant une surface légère, car ils ont assisté à une expérience
+vraiment remarquable. Le ballon a soulevé sa nacelle remplie d'un poids de
+deux à trois mille kilogrammes, il a entraîné son ancre avec lui, en lui
+faisant tracer dans la terre labourée un sillon d'un mètre de profondeur.
+Je crois pouvoir affirmer que cinquante chevaux et peut-être même
+davantage n'auraient pas déraciné ce fardeau.</p>
+
+<p>Cherchez donc la direction des ballons, avec un vent pareil! Où vous
+cacheriez-vous, utopistes et faux inventeurs qui voulez conduire les
+aérostats dans l'air avec une paire de rames, avec une voile, grecque ou
+latine, si vous aviez été là parmi nous à voir succomber le <i>Jean-Bart</i>!
+Apprenez à connaître l'outil que vous voulez améliorer, avant de rêver
+pour lui des progrès insensés. Maniez les ballons, montez dans leurs
+nacelles, gravissez les sommets des nuages, conduisez-les à terre et
+en l'air, et dans ces promenades pratiques vous rencontrerez peut-être
+l'inconnu que vous cherchez.—Mais vous ne trouverez jamais rien, en
+faisant de l'aéronautique en chambre. Ce n'est pas assis devant un bureau
+que Watt a trouvé les merveilleux organes de la machine à vapeur, c'est le
+marteau à la main, dans un atelier de mécanicien.</p>
+
+<p>Nous replions l'aérostat, et la foule des paysans qui n'était pas là hier
+à notre arrivée, accourt pour voir le ballon. La figure de quelques-uns
+d'entre eux est vraiment comique.</p>
+
+<p>—Jean-Pierre, tu verras le ballon demain matin, avait dit un témoin de
+notre arrivée à son ami, c'est une grande machine ronde qui se remue,
+souffle, s'agite, qui est deux fois grande comme notre clocher et qui
+traîne dans un panier des messieurs de Paris.</p>
+
+<p>Et Jean-Pierre est ébahi de voir un paquet d'étoffe pliée, qui tient dans
+un panier d'osier. Il se demande si on ne s'est pas moqué de lui. Mais il
+ne sait pas qu'il faut voir un ballon gonflé. Je ne puis m'empêcher
+de comparer le gaz d'un aérostat à la parole de certains avocats; que
+reste-t-il, quand le gaz est sorti?</p>
+
+<p>Nous sommes assez penauds pour notre part, et c'est l'oreille basse que
+nous nous décidons à envoyer un télégramme à Tours où l'on attend de nos
+nouvelles. Nous revenons à pied à Orléans.</p>
+
+<p>Après quatre heures de marche, nous entrons en ville; la réponse à notre
+missive est déjà venue. Sachons rendre justice à l'intelligence du
+directeur des télégraphes qui s'occupe du service des ballons captifs, au
+lieu de bouder, de se plaindre et de nous décourager comme l'auraient fait
+tant d'autres, il nous félicite chaleureusement de nos efforts, et nous
+excite à recommencer. «Je vous envoie six ballons, nous dit-il, crevez-en
+autant que vous voudrez, mais réussissez.» Voilà de bonnes paroles
+qui nous réconfortent, c'est ainsi qu'on fait marcher des hommes
+d'action.—Malgré notre premier échec, on ne nous congédie pas avec
+l'épithète de traîtres.—Nous sommes décidément plus heureux que nos
+généraux.</p>
+
+<p>Du reste, ce n'est pas la persévérance qui nous manquera, mon frère et
+moi, nous avons le défaut ou la qualité d'être têtus comme mulets, quand
+nous avons un projet en tête. Le lendemain nous réparons de bon coeur un
+autre ballon, la <i>République universelle</i>, venu de Paris le 14 octobre.
+Nous allons le gonfler au premier signal, et nous pensons bien qu'il n'y
+aura pas de tempête tous les jours aux environs d'Orléans. Pour plus de
+précautions, nous préparerons même aussi un second aérostat, voulant avoir
+deux cordes à notre arc. Je n'oublie pas d'ailleurs un conseil de mon
+ami Gustave Lambert qui a appris à connaître la vie: «Pour réussir, me
+disait-il un jour, il y a un mot qu'il est indispensable de bannir de la
+langue française, c'est le mot découragement.» Quelque modeste que soit
+notre sphère d'action, prenons le parti de le rayer de notre dictionnaire.</p>
+
+<p>Un télégramme envoyé de Tours nous apprend que le mouvement de nos troupes
+est retardé de deux ou trois jours, et que nous avons le temps de prendre
+nos dis-positions avant l'attaque. Cette nouvelle vient à point, car
+l'usine d'Orléans ne pourra nous fournir 2,000 mètres cubes de gaz avant
+le 3 décembre.</p>
+
+<p>En attendant le jour du gonflement, nous faisons une visite au camp
+français accompagnés de quelques amis. Nous sommes reçus d'abord par les
+turcos, dont le campement si bizarre, si pittoresque, doit ressembler aux
+smalas du désert. Ces braves moricauds nous offrent un café excellent, et
+boivent à la santé de la France. Pauvres Arabes, quels vides effroyables
+sont ouverts dans vos rangs par le mécanisme de l'artillerie prussienne!
+L'homme est faible devant la machine impitoyable! Que peut le courage
+contre un projectile aveugle, contre une puissance aussi brutale
+qu'invincible?</p>
+
+<p><i>Samedi 3 décembre</i>.—Nous commençons au lever du jour le gonflement de
+notre nouveau ballon, la <i>République universelle</i>. Ce nom un peu long
+n'est pas très-heureux, mais nous ne voulons pas toucher au baptême de
+Paris. Nos marins Jossec et Guillaume, et les mobiles sont à leur poste,
+ils commencent à se familiariser aux manoeuvres aérostatiques, que
+facilitent aujourd'hui un temps calme, un ciel serein.</p>
+
+<p>A 3 heures de l'après-midi, nous nous mettons en route, et bientôt perchés
+dans notre nacelle, nous passons au-dessus des campagnes, remorqués par
+les mobiles, à travers les échalas de vigne. L'air est à peine agité, et
+la <i>République universelle</i> mollement bercée, à l'extrémité de ses cordes,
+ne nous secoue pas trop violemment dans notre panier d'osier. Nous
+dirigeons notre marche à côté du château du Colombier, vers un petit
+village, où nous ferons notre première étape. Demain nous espérons
+arriver, à la fin du jour, au camp de Chilleur, où l'on nous attend.</p>
+
+<p>Duruof avec son ballon restera encore en réserve; il ne se plaint pas de
+son inaction et nous nous demandons s'il ne se félicite pas de se tenir à
+l'abri des projectiles prussiens.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>III</h2>
+
+<p>La déroute de l'armée de la Loire.—Les ballons captifs au château du
+Colombier.—Aspect d'Orléans.—Le dernier train.—Les blessés.—Vierzon.</p>
+
+<p>Dimanche 4 décembre 1870.</p>
+
+<p>Après bien des difficultés, analogues à celles que nous avons décrites, le
+ballon la <i>République</i> arrive enfin au terme de sa première étape, près
+d'un petit hameau situé à 4 kilomètre à peine du château du Colombier. Il
+n'y a là que quelques chaumières tristes et monotones. Il est cinq heures,
+le vent assez vif agite l'aérostat qui plie sur son cercle, comme un arbre
+pendant l'orage. Les marins creusent dans le sol un trou profond pour y
+enfouir la nacelle, ils manient la pioche au milieu d'une plaine abritée
+par des peupliers, privés de feuilles et roides comme les mâtures d'un
+navire. On entend au loin le bruit de la canonnade qui fait retentir
+l'air comme le tonnerre pendant la tempête. Depuis deux jours, ce concert
+lugubre frappe sans cesse nos oreilles.</p>
+
+<p>Le capitaine des mobiles préside à la distribution des vivres de ses
+soldats, nos marins cherchent des habitations où ils pourront trouver un
+abri. Quant à nous, l'hospitalité nous est offerte par de braves paysans.
+Ils ouvrent aux aérostiers leur humble maisonnette; un feu flambant
+pétille dans l'âtre; l'hôtesse prépare à notre intention un repas frugal
+composé d'une omelette et de fromage arrosés de vin blanc. Le soir, après
+l'inspection du ballon qui s'agite toujours convulsivement sous le souffle
+de l'air, nous rentrons nous coucher, mon frère et moi, étendus tout
+habillés sur deux matelas placés à terre. Le capitaine et le lieutenant de
+la compagnie de mobiles restent assis au coin du feu. La chambre qui nous
+abrite est ouverte à tous les vents, les carreaux des fenêtres ont été
+brisés par les Prussiens à l'époque de leur première visite à Orléans. Ces
+pillards n'ont rien respecté dans l'humble habitation; quand ils y sont
+entrés, on leur a donné des fromages, du pain et du vin, tous les vivres
+de la campagne, mais ils ont cassé sans pitié les chaises, les commodes,
+ils ont brisé un vieux coucou, précieux souvenir de famille, ils ont mis
+en morceaux une glace, seul objet de luxe de l'ameublement de la pauvre
+chaumière.</p>
+
+<p>A minuit, des pas sonores nous réveillent en sursaut. Ce sont des mobiles
+qui viennent appeler le capitaine.</p>
+
+<p>—Venez, capitaine, disent-ils, on entend au loin un bruit singulier; sur
+toutes les routes c'est comme le roulement de nombreuses voitures, on
+croit apercevoir aussi des cavaliers qui passent sur le sol glacé.</p>
+
+<p>Tout le monde est bientôt sur pied. Rendus à travers champ à la route
+la plus proche, un sinistre défilé s'offre à nos yeux. Des voitures
+d'approvisionnement passent en files serrées, puis ce sont des cuirassiers
+qui trottent au milieu des ténèbres suivis d'une formidable procession de
+canons et de caissons d'artillerie. Çà et là des soldats égarés traversent
+les champs, comme des ombres effarées, sautent par dessus les haies;
+mornes, abattus, ils marchent la tête basse, sans rien dire, sans rien
+voir, leurs vêtements sont en lambeaux, les uns ont la tête enveloppée
+d'un foulard, les autres, demi-nus, se drapent dans de méchantes
+couvertures; ceux-ci boitent et traînent le pas, ceux-là ont le bras en
+écharpe, quelques-uns, maladifs et pâles, s'appuient sur l'épaule d'un
+ami.</p>
+
+<p>—Tout est perdu, nous dit un vieux zouave à barbe grise, les obus tombent
+on ne sait d'où. Dieu me damne, si j'ai rien vu de semblable! Ces maudits
+Prussiens sortent du sol pour nous écraser, nulle résistance n'est
+possible!</p>
+
+<p>Tout en faisant la part de l'exagération des fuyards, nous nous rendons à
+l'évidence, car le lugubre défilé se prolonge à perte de vue, avec
+toute la physionomie d'une déroute. Comment traduire les sentiments qui
+s'agitent dans notre esprit consterné? Quelle tristesse s'empare de notre
+âme au retour dans la pauvre chaumière! C'en est donc fait de la France!
+L'armée de la Loire, victorieuse à ses débuts, est déjà terrassée!</p>
+
+<p>La fatigue est le meilleur palliatif de la douleur; malgré l'émotion qu'a
+fait naître l'horrible tableau du désastre, nos yeux se ferment, et le
+sommeil vient arrêter le souvenir.</p>
+
+<p><i>Lundi 5 décembre</i>.—A 5 heures du matin, tout le monde est sur pied. La
+déroute a duré toute la nuit, le défilé lugubre n'a pas discontinué un
+instant. Au lever du jour, elle s'accentue plus complète encore, et les
+premiers rayons d'un soleil d'hiver éclairent les milliers de voitures qui
+se dirigent vers Orléans. Plus loin, on voit encore des cuirassiers aux
+manteaux rouges, et de nombreuses pièces d'artillerie. Des blessés, le
+teint pâle, l'oeil livide, sont ramenés sur des cacolets.</p>
+
+<p>La <i>République</i> est toujours gonflé au milieu de la prairie. Que faire?
+Nul ordre ne nous est envoyé! Nous laisserons-nous prendre sottement par
+les Prussiens qui approchent? Un mobile court au château du Colombier, où
+est installé un poste télégraphique. Aucune nouvelle, aucun ordre: notre
+devoir nous impose l'obligation d'attendre jusqu'à la fin. Comment se
+décider à plier bagage, en songeant que le ballon peut être utilisé au
+dernier moment.</p>
+
+<p>Que les Prussiens viennent s'ils le veulent! Qu'ils nous cernent, qu'ils
+nous entourent! Il sera toujours temps de couper nos cordes, et de
+lancer la <i>République</i> au-dessus des nuages! Nos mobiles et nos marins,
+débarrassés de leur ballon, trouveront bien à se sauver à pied. Ils ont
+tous des chassepots, des revolvers et sont décidés s'il le faut à en faire
+bon usage.</p>
+
+<p>Attendons. C'est la décision qui est prise au milieu de la panique.</p>
+
+<p>—Attendons si vous voulez, nous crie d'un air insouciant le lieutenant
+des mobiles qui vient de se joindre à nous, mais, pour Dieu! déjeunons.</p>
+
+<p>Et disant ces mots, il nous montre en riant un magnifique lapin qu'il
+vient d'acheter trente centimes à un paysan. Ce brave homme s'est excusé
+de le faire payer un peu cher. Mais les temps sont durs. Hélas! A trente
+lieues d'ici, dans les murs de Paris, ce lapin coûterait à nos amis autant
+de pièces de cinq francs que nous l'avons payé de sous!</p>
+
+<p>A 11 heures, le bruit de la canonnade se rapproche singulièrement, des
+paysans accourent consternés! Les obus, disent-ils, tombent à 1000 mètres
+d'ici.</p>
+
+<p>Qu'allons-nous devenir? L'équipe est vite rassemblée, il faut faire les
+préparatifs de l'ascension. Au même moment, une estafette accourt. On nous
+donne l'ordre de plier le ballon, et de le porter de l'autre côté de la
+Loire, où l'armée se rassemble. Le dégonflement se fait en toute hâte.
+Mais il y a pour une bonne heure de travail.</p>
+
+<p>Voilà une charrette qui passe attelée d'un bon cheval.</p>
+
+<p>—Holà! mon bonhomme, crie le capitaine au charretier, vous êtes vide, je
+mets votre voiture en réquisition, nous en avons besoin.</p>
+
+<p>—Ma foi, mon capitaine, prenez, si vous voulez, la voiture et le cheval
+ne sont pas à moi.</p>
+
+<p>Le filet plié, le ballon, la nacelle, sont hissés sur la charrette qui se
+met en marche. Il était temps: les projectiles ennemis sifflaient dans
+l'air et tombaient à profusion sur le château du Colombier.</p>
+
+<p>Je cours payer notre brave hôtesse, et je vois le lieutenant de mobiles
+devant le foyer de la cheminée. Une cuiller à la main, il fait mijoter son
+lapin.</p>
+
+<p>—Allons, mon lieutenant, en route. Vous avez fait là un joli déjeuner
+pour les Prussiens. Mais consolez-vous, nous mangerons à Orléans!</p>
+
+<p>Le pauvre village va être abandonné. Les ennemis vont venir. Tous les
+paysans sont en proie à la plus violente émotion, on en voit qui se
+sauvent, on en voit d'autres qui se hâtent de cacher les objets qui leur
+sont chers!</p>
+
+<p>Nos 150 mobiles suivent la charrette. On arrive bientôt par un chemin de
+traverse à la grande route qui conduit en ville. Mais nous attendons
+une grande demi-heure pour prendre rang au milieu de la longue queue de
+voitures d'approvisionnement et de troupes qui défilent depuis plus de
+douze heures.</p>
+
+<p>Il faut avoir assisté au spectacle de la retraite de cent mille hommes
+pour se faire une juste idée du chaos, de l'encombrement désordonné qui en
+résulte. Deux files de charrettes suivent la route au milieu des troupes;
+des cavaliers dominent pêle-mêle cet océan humain, chaque charretier veut
+devancer son voisin, à chaque minute la file s'arrête pour ne reprendre
+qu'un pas lent et irrégulier. Tout le monde est silencieux, atterré, comme
+abruti. Tantôt des estafettes courent pour porter des ordres; il faut
+leur ouvrir un passage; des canons remontent le courant pour protéger la
+retraite jusqu'à la nuit.—Cependant le bruit de la canonnade augmente
+d'amplitude, l'ennemi approche! Aura-t-on le temps de traverser la Loire?
+Fasse le ciel que les obus ne tombent pas sur la route, cachée sous un
+ruban de soldats et de voitures!</p>
+
+<p>L'encombrement augmente à mesure qu'on avance. Devant la porte d'Orléans
+le courant s'arrête pendant près d'une heure. La foule serrée, est
+immobile. Chacun est cloué à la même place, sans pouvoir faire un pas en
+avant ou reculer d'une semelle. Je ne sais quoi de triste, de lugubre
+domine ce tableau. Toutes les maisons du faubourg Banier se ferment, les
+ruines du premier envahissement sont encore fumantes et semblent menacer
+les habitations intactes. Les portes sont tirées au dedans, les volets
+sont clos; de temps en temps une tête passe pour voir si ce sont encore
+des pantalons rouges qui défilent!</p>
+
+<p>A trois heures de l'après-midi, les pièces de canon de la marine, placées
+en avant des faubourgs d'Orléans, commencent à tonner au moment où nous
+arrivons place Jeanne d'Arc; nous voyons là un colonel furieux, les yeux
+injectés de sang, qui court après des fuyards un revolver à la main;
+il les rassemble en un peloton. Un tambour résonne, et les lâches sont
+contraints de se porter à l'ennemi. La caisse sonne la charge d'un ton
+lugubre et monotone.</p>
+
+<p>La faim commence à nous faire subir ses angoisses, mais il ne reste plus
+un morceau de pain à Orléans. Cent mille hommes viennent de passer là
+avant nous. Nous courons à la gare où Bertaux, Duruof et son équipe, les
+colombophiles Van Roosebeke et Cassiers sont réunis. Nos ballons sont
+sauvés du naufrage. Nous allons tous partir par le dernier train qui se
+forme sous nos yeux. Il est uniquement composé de fourgons où s'entasse
+une foule énorme.</p>
+
+<p>Jamais je n'oublierai l'épouvantable tableau qu'offre en ce moment la
+gare d'Orléans. Elle est encombrée de blessés, aux yeux hagards, qui se
+traînent jusqu'au train pour s'enfuir. Nôtre fourgon contient six ballons,
+nous sommes dix-sept avec nos équipes, et en outre cinq capitaines de la
+ligue ont pris place accroupis sur les nacelles. De malheureux blessés
+nous supplient de leur donner asile, mais il est de toute impossibilité de
+placer une aiguille parmi nous. Les uns ont la tête ouverte par une balle,
+d'autres ont le bras ballant et inerte, d'autres s'appuient sur les
+épaules d'un camarade. Tous ces soldats sont à demi couverts de vêtements
+en lambeaux, des zouaves n'ont plus ni molletières ni souliers, la plupart
+n'ont pas de capotes, ni de képis, ni de couvertures ... et il gèle à
+pierre fendre!</p>
+
+<p>Le train va partir. C'est le dernier, il est cinq heures Les blessés qui
+ont encore quelque force se hissent sur le toit des fourgons; malgré le
+froid, ils se tiennent là immobiles, couchés à plat ventre. Ceux-là sont
+encore privilégiés, car d'autres, bien plus nombreux, ne partiront pas.
+La captivité les attend! Ils gémissent, ils pleurent, ces malheureux, à
+l'idée d'être enlevés à ce lieu si cher, à la patrie, à la famille, aux
+amis. Le coeur saigne devant de tels tableaux que nulle plume ne saurait
+décrire! Au milieu de tout cela, des têtes affolées crient et s'agitent,
+des paniques s'emparent de la foule.</p>
+
+<p>—Les rails sont coupés, disent les uns, votre train va être brisé!</p>
+
+<p>—Les canons prussiens, disent les autres, vous attendent au tournant de
+la Loire.</p>
+
+<p>A cinq heures et demie, la locomotive siffle. Le train part, au milieu
+du gémissement des blessés exposés sur le toit des fourgons. Le coup de
+collier brusque de la machine a ouvert leurs plaies et leur a arraché des
+cris de douleur. Nous suivons lentement le bord de la Loire; les boulets
+français sifflent à travers les arbres, on aperçoit au loin le pont
+d'Orléans littéralement couvert d'une mer humaine. A côté, un pont de
+bateaux jeté sur le fleuve facilite le mouvement de la retraite. Le soleil
+se couche; son disque, rouge comme du sang, lance ses derniers rayons sur
+cet horrible panorama qu'accompagne le bruit du canon. Au milieu d'une
+telle désolation, je me figure entendre la grande voix du poëte, s'écrier
+comme après Waterloo:</p>
+
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; C'est alors<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée,<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La déroute géante, à la face effarée,<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons,<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Changeant subitement les drapeaux en haillons,<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; A de certains moments, spectre fait de fumée,<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Se lève grandissante au milieu des armées,<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La déroute apparut au soldat qui s'émeut<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et, se tordant les bras, cria: Sauve qui peut!</p>
+
+<p>Nous croisons en chemin le train de M. Gambetta, mais un signal le fait
+arrêter. Il n'est plus temps d'entrer à Orléans. Les rails viennent
+d'être coupés. Le ministre de l'intérieur et de la guerre est obligé de
+rebrousser chemin, de revenir à Tours.</p>
+
+<p>Cependant nous sommes entassés pêle-mêle dans notre fourgon, plongés dans
+une obscurité complète, l'estomac vide et littéralement gelés, car la bise
+glaciale siffle à travers les portes mal jointes. Mais comment oser se
+plaindre en entendant sur nos têtes le bruit que font en frappant du pied
+les malheureux blessés juchés sur le toit du fourgon? Quelques-uns sont
+râlants, la douleur les a vaincus, la mort va les saisir! En effet, à
+minuit, le train s'arrête à Vierzon. On retire des cadavres des voitures.
+Quelques blessés, pendant le voyage, sont morts de froid! Détournons les
+yeux de scènes aussi épouvantables et entrons à Vierzon, où nous devons
+rester jusqu'à quatre heures du matin.</p>
+
+<p>Il fait nuit noire. Pas un passant dans les rues. Un hôtel est en face la
+gare, une lumière y brille. Le marin Jossec frappe à la porte, on ouvre.</p>
+
+<p>Nous entrons dans une grande salle qui est le restaurant de l'endroit.</p>
+
+<p>—Que voulez-vous? nous dit le patron d'un ton grognon, je n'ai pas de
+place ici pour vous loger.</p>
+
+<p>—Nous venons d'Orléans, épuisés de fatigue, de faim. Voilà plus de
+vingt-quatre heures que nous n'avons pas mangé. Donnez-nous à souper et
+allumez un bon feu. Nous partons dans trois heures.</p>
+
+<p>—Impossible, riposte le patron, il est passé minuit et je ferme. Je ne
+peux vous recevoir, retirez-vous.</p>
+
+<p>J'insiste poliment en faisant comprendre à mon interlocuteur que nous
+venons de l'armée, que son patriotisme devrait le mettre dans l'obligation
+de nous mieux accueillir. Il ne veut pas entendre raison.</p>
+
+<p>—Retirez-vous, dit-il insolemment, et il ferme la porte au nez de nos
+marins qui viennent nous rejoindre. Nous commençons à nous fâcher tout
+rouge.</p>
+
+<p>—Ouvrez de suite, disons-nous, ou la porte vole en éclats.</p>
+
+<p>Et voilà nos marins qui frappent au dehors avec violence. Le patron se
+décide à ouvrir, il est furieux.</p>
+
+<p>—Je vais aller chercher le poste, dit-il. D'ailleurs, qui êtes-vous? Je
+ne vous connais pas.</p>
+
+<p>—Votre insolence nous dispenserait de vous donner d'explication, mais
+voici nos papiers bien en règle qui vous montreront d'où nous venons.
+Maintenant, rappelez-vous que nous sommes ici quatorze hommes bien
+décidés, forts de notre droit et de notre argent, à prendre l'asile et le
+dîner que vous refusez.</p>
+
+<p>Cette menace ne produit pas mauvais effet. La patronne est descendue, elle
+appelle son mari dans la cuisine; la bonne arrive. Il se tient là un petit
+conseil de guerre qui se termine en notre faveur.</p>
+
+<p>Le maître d'hôtel se décide à allumer un grand feu, à nous servir un
+excellent repas que nous dévorons avec un appétit de naufragés. Il nous
+fait chauffer du café, nous causons en fumant jusqu'à quatre heures du
+matin, heure à laquelle nous reprenons un train qui nous transporte à
+Tours.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>IV</h2>
+
+<p>Organisation définitive des aérostiers militaires à Tours.—Expérience
+d'une montgolfière captive.—Expédition de Blois.— M. Gambetta et le
+chef de gare.—Nouvelle défaite.—Tours et le Mans.—Le camp de
+Gonlie.—Ascensions captives.</p>
+
+<p>Du 6 au 20 décembre 1870.</p>
+
+<p>Tours, que nous retrouvons, n'a pas changé d'aspect. Toujours même
+mouvement dans les rues. On rencontre des officiers de tous les régiments,
+des francs tireurs de tous les costumes, de toutes les espèces, des
+solliciteurs de tous les rangs. Mais le niveau de l'espérance a
+singulièrement baissé, on parle du déménagement du gouvernement; les
+optimistes les plus convaincus ne se dissimulent plus la gravité de la
+situation. Où nous mèneront ces désastres accumulés? Où allons-nous? C'est
+ce que chacun se demande avec anxiété.</p>
+
+<p>Le nouveau théâtre est transformé en un arsenal aérostatique où sont
+amoncelés les ballons venus de Paris. Ils sont réparés, pliés dans leurs
+nacelles, afin qu'il soit possible au moment voulu de les utiliser. La
+famille Poitevin, venue d'Italie, pour offrir ses services aériens à la
+France, critique l'emploi des ballons à gaz pour les usages de l'armée,
+et veut substituer les montgolfières qui, sans exiger une usine pour être
+gonflées, nécessitent seulement quelques bottes de paille enflammées.</p>
+
+<p>M. Steenackers me fait l'honneur de me demander mon avis à ce sujet. Je ne
+lui dissimule pas ma façon de penser:—Certes, lui dis-je, le ballon à
+gaz a contre lui l'embarras du gonflement, mais une fois rempli, il a une
+force ascensionnelle assez considérable pour résister à un vent d'une
+intensité moyenne, il reste gonflé plusieurs jours de suite, toujours prêt
+à transporter l'observateur à deux cents mètres dans l'atmosphère.—La
+montgolfière se gonfle vite, mais elle a une faible force ascensionnelle,
+elle se penchera contre terre sous l'effort de la moindre brise, et vite
+refroidie, elle perdra en un clin d'oeil toute son énergie.</p>
+
+<p>Du reste toute discussion, toute opinion, ne valent pas une expérience.
+Que ceux qui ne partagent pas notre manière de voir sachent nous
+convaincre par les faits; nous ne demandons pas mieux que de changer
+d'avis quand nous aurons vu.</p>
+
+<p><i>7 décembre</i>.—Une montgolfière construite à Tours, se gonfle à midi, dans
+le jardin de la Préfecture. Les membres de la Commission scientifique, M.
+Steenackers, quelques aéronautes assistent à l'expérience. L'appareil est
+suspendu à une corde horizontale fixée à la cime de deux grands arbres;
+on apporte des bottes de paille que l'on allume à sa partie inférieure.
+L'élévation de température produite par la combustion, dilate l'air
+contenu dans la sphère de toile, qui s'arrondit complètement en moins de
+vingt minutes. On attache à la hâte une petite nacelle où le fils Poitevin
+se tient à peine; il jette un peu de lest, et la montgolfière s'élève,
+enlevant avec elle un câble que quelques hommes retiennent à terre. Mais
+c'est bien péniblement que l'appareil se soulève du sol, il monte à dix
+mètres et s'arrête là, haletant, épuisé. L'aéronaute jette un sac de lest,
+puis un second, et tout ce qu'il peut faire, c'est d'atteindre le sommet
+d'un bouquet d'arbres, où il se pose comme un pauvre oiseau auquel on
+aurait coupé les ailes. Déjà la montgolfière se dégonfle, elle est fixée
+à un obstacle terrestre qu'elle ne veut plus quitter.—Le fils Poitevin
+abandonne sa nacelle, et descend de l'arbre de branche en branche. Une
+mauvaise langue lui dit au retour de son humble voyage:—Pour en faire
+autant, il n'est pas besoin de montgolfière. Vous auriez pu monter à
+l'arbre comme vous en êtes descendu!</p>
+
+<p>Pour ma part je m'attendais à ce résultat, et je me demande même comment
+des aéronautes experts ont pu s'engager dans une semblable tentative. Il
+est bien facile de calculer la force ascensionnelle d'un aérostat à gaz ou
+à air chaud, il n'est pas nécessaire d'être mathématicien pour savoir que
+si elle varie, ce n'est certes pas selon la volonté de son aéronaute. Un
+athlète qui est capable de porter 20 kilogrammes à bras tendu, ne s'engage
+jamais à en porter 100. Une montgolfière de 1200 mètres cubes enlève un
+voyageur en liberté, mais elle n'est pas capable de soulever en outre
+la corde qui la retient captive, et de lutter par un excès de force
+ascensionnelle, qu'elle ne possède pas, contre l'impulsion du vent.</p>
+
+<p>Cette expérience a cela de bon, qu'on ne parle plus des montgolfières. On
+en revient aux ballons à gaz, et il est décidé que pour régulariser notre
+situation, on organisera une compagnie d'aérostiers militaires, attachés
+à l'armée et dépendant du ministère de la guerre, car à Orléans nous
+n'avions aucune commission en règle. Si l'ennemi nous avait pris avec nos
+ballons, il n'aurait certainement pas manqué de nous fusiller d'abord. On
+aurait avisé ensuite.</p>
+
+<p>Voici les aéronautes que M. Steenackers a signalés au ministre de la
+guerre, et qui viennent de recevoir les galons de capitaines:</p>
+
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Gaston Tissandier.<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Albert Tissandier.<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; J. Revilliod.<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; A. Bertaux.<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Poirrier.<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Nadal.<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; J. Duruof.<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mangin.</p>
+
+<p>Il est convenu que mon frère et moi, nous prendrons possession du ballon
+de soie la <i>Ville de Langres</i>, et du <i>Jean-Bart</i> qui sera réparé. Nous
+aurons, comme chefs d'équipe, Jossec et Guillaume, et quatre autres
+matelots comme aides-manoeuvres.</p>
+
+<p>MM. Revilliod et Poirrier dirigeront les opérations de deux ballons de
+2000 mètres cubes. Leurs chefs d'équipe sont les marins Hervé et Labadie,
+venus de Paris en ballon, qui seront aidés par quatre matelots.</p>
+
+<p>M. Bertaux est choisi comme capitaine trésorier de la compagnie: il sera
+assisté de M. Bidault. M. Nadal sera chargé des démarches à faire pour le
+gonflement, il prêtera son concours aux deux équipes.</p>
+
+<p>MM.J. Duruof et Mangin sont incorporés dans la compagnie, mais ils
+resteront à Bordeaux, chargés de surveiller le matériel de réserve, et de
+préparer ce qui est nécessaire à leurs collègues en activité.</p>
+
+<p>Chaque ballon en campagne sera accompagné de 150 mobiles.</p>
+
+<p>On nous a fait faire un costume très-simple, qui offre quelque analogie
+avec celui de la marine. Seulement les galons sont en argent et l'ancre de
+la casquette est penchée. On nous remet notre nomination du ministère de
+la guerre, et nous touchons le jour même notre solde d'entrée en campagne,
+qui s'élève à 600 francs. Elle est destinée à nos frais d'équipement. Nous
+avons des appointements de 10 fr. par jour.</p>
+
+<p>La compagnie des aérostiers militaires est ainsi parfaitement organisée,
+mais on en complique malheureusement la formation par la nomination d'un
+colonel et d'un commandant.—Rien de mieux, direz-vous?—Sans aucun doute,
+si ces chefs que l'on nous impose ont quelque connaissance pratique qu'ils
+sont à même d'utiliser. Mais leur seul mérite aérostatique est d'être
+parents et amis de hauts fonctionnaires. Ils n'ont jamais été en ballon
+et n'iront probablement jamais, mais ils n'en touchent pas moins de gros
+appointements. On leur donne en outre la direction du service des pigeons
+voyageurs qu'ils ne connaissent pas mieux que les ballons; ils regardent
+faire les hommes spéciaux, Van Roosebeke, Cassiers et leurs collègues
+venus de Paris en ballon avec leurs messagers ailés, mais ils touchent
+encore de ce côté de bonnes et grasses rétributions.—Pendant que nous
+allons gonfler plus tard nos ballons au Mans, à Laval, notre colonel et
+notre commandant resteront à Poitiers, jouant au billard et fumant des
+cigares. Le premier janvier, ils seront nommés chevaliers de la Légion
+d'honneur pour action d'éclat.—Vous riez, n'est-ce pas? Et cependant
+rien n'est plus vrai, les choses se sont passées exactement comme nous le
+disons là. Ce serait comique, si ce n'était navrant, car il est à supposer
+malheureusement que ce fait n'est pas isolé, et que la France a été en
+proie à un désordre, un gaspillage inouïs, élevés à la hauteur d'une
+institution.</p>
+
+<p>Hélas! faut-il qu'aujourd'hui, comme hier, il y ait mêmes abus, mêmes
+faveurs! Est-il donc écrit que les gouvernements doivent se suivre et se
+ressembler! Suivant l'expression d'un de nos plus spirituels journalistes,
+serait-ce bien toujours la même boutique, et n'y aurait-il de changé que
+l'enseigne?</p>
+
+<p><i>Vendredi 9 décembre</i>.—A 8 heures du matin, la compagnie des aérostiers
+militaires part pour Blois. Nous avons à notre disposition deux fourgons,
+où sont nos ballons, une plate-forme roulante où se trouve la batterie
+à gaz; le zinc en lamelles et les touries d'acide sulfurique. Il
+paraît qu'on va se battre dans ces parages et que nous pourrons rendre
+d'importants services.</p>
+
+<p>Nous arrivons à Blois, dans nos fourgons, car il ne faut plus songer aux
+wagons de voyageurs. Du reste, quoique ce mode de locomotion soit peu
+confortable, c'est bien là le cadet de nos soucis.</p>
+
+<p>On ne vit plus réellement dans les temps où nous sommes, les malheurs
+s'abattent sur la France avec une telle rapidité, que l'esprit égaré,
+éperdu, est en proie à un vertige perpétuel qui lui ôte toute réflexion.
+A Blois, nous trouvons une ville bouleversée. Tout le monde parle de
+nouveaux revers, de nouveaux désastres. Dans les rues, on nous apprend que
+les Prussiens sont aux portes, nous courons à la préfecture et ces tristes
+renseignements se confirment.</p>
+
+<p>Le général P.... fait sauter sous nos yeux le pont de pierre. On nous
+apprend ensuite que dans sa précipitation, il a oublié d'envoyer chercher
+les approvisionnements de farine qu'on a laissés de l'autre côté du
+fleuve. On nous affirme que 10,000 soldats qui s'étaient cachés à
+Chambord, pour attaquer les Prussiens à l'improviste, ont été surpris
+eux-mêmes pendant la nuit, que trois batteries de canons ont été prises
+par l'ennemi. Mon Dieu! mon Dieu! quelle confusion, quel désordre!</p>
+
+<p>A la gare, nous voyons revenir des convois chargés de blessés, voilà ce
+qui ne manque plus aux spectacles que nous sommes appelés à voir. Dans
+l'ambulance un jeune soldat a la mâchoire inférieure enlevée, sa bouche
+est devenue béante, son oeil hagard est effrayant. Je détourne la tête.
+C'est horrible à voir. Une soeur de charité panse cette plaie.</p>
+
+<p>Quel tableau pour un grand artiste! Au lieu de nous représenter la guerre
+par des bataillons qui prennent une redoute au milieu d'une fumée de
+poudre et de gloire, qu'il retrace cette scène navrante, et que, dans le
+lointain, il nous montre une mère qui pleure. Ce sera là la véritable
+image de la guerre.</p>
+
+<p>Et nos ballons? Nous n'y songeons déjà plus! Pourquoi nous envoyer ici, il
+est trop tard, il n'y a plus rien à faire.</p>
+
+<p>Voilà un train spécial qui accourt sur la voie ferrée. C'est M. Gambetta
+qui arrive. Il descend précipitamment, avec M. Spuller, son chef de
+cabinet. Il demande le chef de gare qui n'a pas été prévenu de l'arrivée
+du ministre, et qui, au milieu d'un travail incessant, a pris quelques
+minutes de repos.</p>
+
+<p>M. Gambetta s'agite et tempête contre le chef de gare qui ne vient pas.
+Il se promène impatiemment, puis s'arrête en frappant du pied. Il est
+furieux.</p>
+
+<p>Le chef de gare arrive enfin, c'est un vieillard modeste et respectable.
+M. Gambetta le malmène, et lui dit les choses les plus dures, les plus
+humiliantes, devant un public nombreux qui n'approuve nullement du reste
+cette manière d'agir si peu courtoise.</p>
+
+<p>—Pauvre chef de gare, disait un spectateur, un si excellent homme, si
+dévoué, si laborieux, c'est bien triste.</p>
+
+<p>—Ce qui est bien plus triste, répondit quelqu'un, c'est de voir M.
+Gambetta, un ministre, un souverain, humilier injustement un vieillard,
+sans savoir seulement s'il est coupable.</p>
+
+<p>Je me rappelais à ce moment ce qu'un homme d'un grand mérite m'avait dit
+sur notre dictateur: «Il a deux défauts dont il ne guérira jamais, il est
+avocat et méridional.»</p>
+
+<p>M. Gambetta part comme il est venu, et les choses ne vont pas mieux. Le
+chef de gare reçoit dans la soirée l'ordre d'évacuer son matériel de
+guerre. Il nous conseille de partir. Nous voulons attendre, persuadés
+qu'un télégramme va être envoyé, qu'on n'a pu expédier ici les aérostiers
+et leur matériel sans but, sans motif. Nous attendons jusqu'au lendemain
+matin, passant la nuit dans la gare, assistant à la funèbre procession des
+trains chargés de blessés, qui passent de quart d'heure en quart d'heure.
+A l'ambulance de la gare, il y a une soeur de charité et un moine, ils ont
+à soigner des centaines de blessés à la fois. Heureusement que nos
+marins sont là, ils se mettent sous les ordres de la soeur de charité,
+distribuent les bouillons aux malades, et se transforment en infirmiers.
+Les aérostiers à Blois n'auront pas passé tout à fait inutiles.</p>
+
+<p>Le lendemain à 10 heures, il ne reste absolument rien en gare, les
+Prussiens vont arriver, dit-on. Il serait trop maladroit de se laisser
+prendre avec son matériel. Une locomotive est accrochée à nos fourgons,
+elle nous ramène à Tours.</p>
+
+<p>A notre arrivée à Tours, nous apprenons que décidément la délégation
+du gouvernement de la Défense nationale va se <i>replier</i> à Bordeaux.
+Le chef-lieu de l'Indre-et-Loire ressemble à une fourmilière remuée
+fortuitement par un bâton. C'est un mouvement fébrile, une agitation
+sombre et lugubre.</p>
+
+<p>M. Steenackers nous donne l'ordre de gagner le Mans, pour nous mettre à la
+disposition du général Marivaux, commandant l'armée de Bretagne.</p>
+
+<p><i>11 décembre</i>.—Nous partons dans nos fourgons à 8 heures du soir. La gare
+de Tours est envahie par une foule énorme qui abandonne ses foyers. Des
+milliers de wagons, chargés de vivres, de munitions, s'évacuent lentement
+au milieu d'un gâchis indescriptible. Nous sommes obligés de nous tenir
+prêts à partir trois ou quatre heures à l'avance. Si nous avons le malheur
+d'abandonner nos ballons, ils seront enlevés par une locomotive, emportés
+je ne sais où. Il faut rester auprès de notre matériel, et demander de
+quart d'heure en quart d'heure, si le moment d'être attachés à un train
+est arrivé. Personne ne sait plus où donner de la tête. Des officiers,
+chargés de faire partir des fourgons de munitions, se querellent avec les
+employés du chemin de fer, ce sont des discussions, des cris à n'en plus
+finir, il s'élève sur ce flot de têtes qui encombre la gare, un brouhaha
+perpétuel, qui souffle comme un vent d'inquiétude et de désespoir. C'est
+la panique, c'est la débâcle!</p>
+
+<p>Nous sommes entassés dans notre fourgon comme des harengs dans une
+barrique. Les ballons pliés tiennent presque toute la place. Par dessus
+ces ballots, on se perche tant bien que mal, Bertaux, Poirrier, Revilliod,
+mon frère et moi, avec nos quatre chefs d'équipes et nos huit marins. Nous
+sommes plongés dans l'obscurité la plus complète, il fait un froid de
+loup, et six heures de voyage nous séparent du Mans; trop heureux si
+quelque retard imprévu ne nous fait pas faire le tour du cadran dans notre
+prison cellulaire.</p>
+
+<p>Nous arrivons à 2 heures du matin, moulus, brisés, mais nous arrivons,
+c'est l'essentiel. Les jours suivants se passent à chercher un local pour
+nos ballons. L'atelier des bâches à la gare est mis à notre disposition.
+La <i>Ville de Langres</i> y est étalé; nos marins le vernissent à neuf.</p>
+
+<p>Il faut s'occuper à présent des rations de vivres que le ministre de la
+guerre a mises à la disposition des marins aérostiers. Nous avons nos
+commissions en règle, l'intendance ne fera pas de difficultés. Erreur
+profonde. L'intendant n'a pas reçu d'ordre direct, il y a encore quelques
+formalités à remplir; bref, il ne nous donne pas nos vivres, mais il a eu
+soin de nous faire attendre une heure dans son bureau pour arriver à cette
+solution. Heureusement que nous sommes assez riches pour avancer deux
+francs par jour à huit hommes, mais si nous commandions un bataillon, que
+ferions-nous? Il faut le demander aux colonels de notre armée qui se sont
+vu refuser des vivres pour leurs soldats par des intendances, où des
+milliers de pains moisissaient dans la cour. Mais à quoi bon se donner la
+peine d'attaquer l'intendance française? On n'en dira jamais assez à ce
+sujet, c'est chose malheureusement connue et convenue.</p>
+
+<p>Notre ballon est prêt, allons prendre les ordres du général commandant en
+chef l'armée de Bretagne. Le jeudi 15, à 10 heures, nous arrivons au camp
+de Conlie. Est-ce bien un camp? C'est plutôt un vaste marécage, une plaine
+liquéfiée, un lac de boue! Tout ce qu'on a pu dire sur ce camp trop
+célèbre est au-dessous de la vérité. On y enfonce jusqu'aux genoux dans
+une pâte molle et humide. Les malheureux mobiles se sont pourvus de sabots
+et pataugent dans la boue où ils pourraient certainement faire des parties
+de canots. Ils sont là quarante mille, nous dit-on, et tous les jours on
+enlève cinq ou six cents malades. Quand il pleut trop fort, on retrouve
+dans les bas-fonds des baraquements submergés. Il y a eu ces jours
+derniers quelques soldats engloutis, noyés dans leur lit pendant un orage.</p>
+
+<p>Mais, sont-ce bien des soldats ces hommes que nous voyons errer comme
+les ombres du Dante? Comment connaîtraient-ils un métier qu'on ne leur a
+jamais appris? Arrachés à leurs familles, à leurs campagnes, on leur
+a parlé des Prussiens, de l'invasion de la patrie en danger. Ils sont
+partis, pleins de résolution, pleins d'enthousiasme. Ils rêvaient le
+succès, la gloire du combat, le salut de leur pays. On les enferme dans
+un marais où ils sont emprisonnés plusieurs semaines. Jamais ils ne
+manoeuvrent, jamais ils n'apprennent le maniement des armes. Leurs
+souliers sont percés à jour, ils n'ont pas une couverture pour se
+préserver du froid. La nourriture est rare. En ont-ils même tous les
+jours? Ils souffrent, ils s'ennuient, mais ils sont résignés et patients,
+quoiqu'ils se demandent, si c'est bien là ce qu'ils doivent faire pour
+sauver le pays. Les jours se passent au milieu de ces tortures physiques
+et morales, le découragement, la lassitude arrivent. A force d'attendre,
+ils désespèrent. Ils errent dans ce camp si triste sans avoir conscience
+de la vie; ils ne savent plus ce qu'ils font ni ce qu'ils vont faire, ils
+perdent confiance en leurs chefs, ils en arrivent à regarder d'un air
+mélancolique ces malades qu'emportent les civières! Ils sont heureux,
+ceux-là, ils vont mourir!</p>
+
+<p>Un beau jour, le tambour résonne, les bataillons se rassemblent, on va
+partir. Partir où, grand Dieu! Aller à l'ennemi, résister à des troupes
+solides, aguerries, bien nourries, recevoir la mitraille et la pluie
+d'obus!—Mais ces fusils que nous portons sur nos épaules, nous ne savons
+pas les charger, nous n'avons jamais fait brûler une seule cartouche
+dans leurs canons! Nous sommes fatigués, malades, nous ne savons rien
+faire!—Qu'importe, il faut partir, il faut vaincre ou mourir.</p>
+
+<p>Ils reviennent vaincus. Ils ont fui sous le feu de l'ennemi. Qui donc
+oserait leur jeter la pierre?</p>
+
+<p>Nous sommes d'abord reçus par le chef d'état-major qui nous fait conduire
+dans une humble baraque en bois, où nous arrivons en nous tenant en
+équilibre sur des planches qui forment un chemin à travers les lagunes du
+camp. Une construction primitive en planches, forme le quartier général de
+l'armée de Bretagne. Il y a dans la pièce d'entrée un assez grand nombre
+d'officiers qui attendent leur tour; on prend place à côté d'eux.</p>
+
+<p>Bientôt, l'aide de camp me prie d'écrire sur une feuille de papier le but
+de notre visite au général. Je rédige quelques lignes que je soumets à
+l'approbation de mon frère, de mes collègues et que je fais passer à M.
+de Marivaux. Quelques secondes après, le général me fait entrer dans
+son bureau. Je suis reçu avec la plus grande affabilité. Le général me
+félicite sur mes ascensions antérieures dont il a connaissance, il me
+parle aussi de mon frère, dont un de ses voyageurs lui a fait le plus
+grand éloge. Il me questionne longuement sur l'usage des ballons captifs,
+et approuve l'emploi des aérostats dans la guerre. Le général est un
+marin, homme de progrès, d'initiative, il comprend l'importance de ces
+appareils merveilleux, qui peuvent si bien observer les mouvements de
+l'ennemi du haut des airs.</p>
+
+<p>—Je serai très-désireux d'assister à des expériences préliminaires,
+gonflez au Mans un de vos aérostats, je verrai le parti que l'on peut
+tirer des ascensions captives. Du reste, je ne puis prendre encore aucune
+décision, car le camp de Conlie forme une réserve où les Prussiens ne
+viendront pas, et les plans de l'ennemi ne sont pas encore connus. Mais
+attendez patiemment; les occasions ne vous manqueront pas de vous rendre
+utiles.</p>
+
+<p>Nous ne tardons pas à faire tous les préparatifs nécessaires à l'exécution
+de nos ascensions captives. Je me charge de surveiller le transport du
+ballon au lieu de gonflement situé près de l'usine, sur les bords de
+la Sarthe. Mon frère rend visite au préfet, au maire, pour obtenir les
+réquisitions de gaz. Revilliod, Bertaux, Poirrier, vont à l'intendance
+pour demander une tente où nos marins pourront passer la nuit auprès de
+l'aérostat.</p>
+
+<p><i>Samedi 17</i>.—On commence le gonflement de la <i>Ville de Langres</i>, mais les
+provisions de gaz de l'usine ne sont pas très-abondantes. Impossible
+de remplir entièrement le ballon. Par bonheur, le temps est favorable,
+l'aérostat, chargé de sacs de lest, dresse son hémisphère supérieur
+au-dessus du sol, l'opération sera terminée demain.</p>
+
+<p><i>Dimanche 18</i>.—A midi, l'aérostat est plein. La nacelle est attachée
+au cercle, il ne reste plus qu'à essayer le matériel par une première
+ascension.</p>
+
+<p>Le système que nous employons est extrêmement simple. Le cercle du ballon
+est muni, aux extrémités, d'un axe en cordage, de deux câbles d'une
+longueur de 400 mètres. Chaque câble s'enroule dans la gorge d'une poulie
+fixée à un plateau de bois, que l'on remplit de pierres, et qui forme
+ainsi un point d appui fixe. Des hommes, au nombre de vingt-cinq, tiennent
+chacune des cordes, qu'ils laissent glisser dans la poulie quand le ballon
+s'élève. En la tirant à eux, ils font descendre l'aérostat.</p>
+
+<p>Le temps est très-calme et la première ascension s'exécute dans les
+meilleures conditions. Je m'élève à une hauteur de 300 mètres. L'aérostat
+plane au-dessus de la Sarthe et s'y reflète comme dans un miroir de
+cristal. Je reste là quelques minutes, suspendu à l'extrémité des
+cordages, et j'admire la belle campagne qui entoure le Mans. Ma vue se
+porte jusqu'à plusieurs lieues tout autour de la ville, je distingue les
+routes, les maisons, les champs; et je verrais facilement le moindre
+bataillon à une très-grande distance. Pour monter et descendre à volonté,
+nous avons une trompe qui sert de signal: un coup de trompe donne le
+signal de l'ascension, deux coups, celui de l'arrêt, trois coups, celui de
+la descente.</p>
+
+<p>Quand je veux revenir à la surface du sol, je donne trois coups de trompe.
+Le chef d'équipe répète à terre le signal, et les cordes, tirées par les
+mobiles, ramènent bientôt l'aérostat dans son enceinte.</p>
+
+<p>Mon frère, assisté de Jossec, fait une seconde ascension, il dépasse la
+hauteur que j'ai atteinte et' s'élève à 320 mètres. Une troisième et une
+quatrième ascensions sont exécutées avec le même succès par Bertaux,
+Revilliod et Poirrier.</p>
+
+<p><i>Lundi 19</i>.—Le ciel est légèrement brumeux, l'horizon est très-borné.
+Le ballon a passé la nuit sans perdre de gaz, il est aussi gonflé que la
+veille.</p>
+
+<p>A une heure, nous exécutons une première ascension. Mon frère, Jossec et
+un de nos matelots sont dans la nacelle. Celui-ci n'a jamais été en ballon
+et paraît ravi de faire ses premières armes aériennes. Nous voulons faire
+monter successivement les huit matelots de l'équipe.</p>
+
+<p>Le vent est assez vif et l'aérostat ne s'élève pas à une grande hauteur.
+Il serait dangereux de le laisser monter comme hier à 300 mètres
+d'altitude.</p>
+
+<p>Je fais une deuxième ascension captive avec deux marins, puis une
+troisième, mais le brouillard est assez épais, et c'est à peine si l'on
+distingue les prairies les plus voisines du Mans.</p>
+
+<p>Ces premiers résultats nous paraissent aussi satisfaisants que possible.
+Le ballon la <i>Ville de Langres</i>, en soie double, est d'une grande
+solidité et résiste à des vents intenses sans se détériorer. Il est d'une
+imperméabilité presque complète et paraît remplir toutes les conditions
+d'un aérostat captif transportable. Que ne ferait-on pas avec un semblable
+appareil bien utilisé? Qui empêcherait qu'on n'exécutât des ascensions
+nocturnes en enlevant à bord un fanal électrique qui, de son rayon
+lumineux, sonderait au loin la campagne? Ce n'est pas le désir qui nous
+manque de tenter cette belle expérience, mais le professeur de physique du
+Mans, M. Charault, qui a déjà mis à notre disposition plusieurs appareils,
+n'a pas de bobine de Ruhmkorff suffisante à la production d'une lumière
+intense.</p>
+
+<p><i>Mardi 20</i>.—Nous voyons le général de Marivaux. Il n'a pu assister encore
+à nos ascensions et nous annonce qu'il ne sait pas s'il devra s'en occuper
+à l'avenir. Le général Chanzy va venir au Mans avec son armée.</p>
+
+<p>A une heure, nous nous mettons en mesure de faire quelques ascensions. Le
+temps est limpide et clair. Nous atteignons, au bout de nos câbles, la
+hauteur de 300 mètres. Le spectacle qui s'offre à notre vue est admirable.
+La campagne s'ouvre à nous en un cercle immense qui n'a pas moins de
+quarante à cinquante kilomètres de diamètre.</p>
+
+<p>Jusqu'à perte de vue, nous apercevons des bataillons français qui défilent
+sur les routes et qui reviennent au Mans. C'est l'armée du général Chanzy
+qui se replie de Vendôme.</p>
+
+<p>Des escadrons de cuirassiers aux manteaux rouges, défilent au milieu des
+prés verts, ils offrent l'aspect de rubans de coquelicots. Nous sondons
+le lointain avec notre lunette, mais les mouvements de la nacelle gênent
+l'observation. Toutefois, avec un peu d'application, on arrive à viser
+un point déterminé. Mais que ne ferait-on pas avec la pratique, avec
+l'habitude? L'art des ascensions captives est à faire, c'est une école à
+organiser.</p>
+
+<p>Les soldats lèvent la tête de toutes parts et se demandent quelle est
+cette nouvelle sentinelle juchée dans les nuages. Nous sommes vus à la
+fois par cent mille hommes dont nous dominons les têtes du haut des airs.</p>
+
+<p>Nous profitons du temps clair pour faire monter et descendre la <i>Ville de
+Langres</i>, nos collègues Bertaux, Revilliod, Poirrier, nous succèdent à
+tour de rôle dans la nacelle. Un grand nombre d'habitants du Mans, des
+dames, voudraient bien tenter l'ascension, mais nous ne permettons pas
+qu'on se fasse un jeu de notre aérostat. Il appartient à l'armée, quelques
+rares privilégiés seulement prennent part aux ascensions.</p>
+
+<p>A quatre heures, le capitaine de la compagnie des mobiles qui font nos
+manoeuvres, nous apprend qu'il a reçu l'ordre de nous quitter. C'est le
+général Chanzy qui va prendre au Mans le commandement militaire. Il va
+falloir sans doute nous mettre en rapport avec lui.</p>
+
+<p>Les journaux ne parlent qu'en termes assez vagues des mouvements de la
+deuxième armée qui revient au Mans. On s'accorde à rendre hommage à
+l'habileté, à l'énergie de son général en chef. Chacun espère que la
+France a enfin trouvé un sauveur.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>V</h2>
+
+<p>Une visite au général Chanzy.—Ascension faite en sa présence.—Accident
+à la descente.—Un peuplier cassé.—Opinion du général sur les ballons
+militaires.</p>
+
+<p>21 décembre 1870 au 11 janvier 1871.</p>
+
+<p>On savait depuis quelques jours que l'armée du général Chanzy allait se
+replier sur le Mans, après de terribles combats qu'elle avait livrés sans
+trêve ni relâche.</p>
+
+<p>C'est le mercredi 21 décembre que l'on apprit l'arrivée du commandant en
+chef de l'armée de la Loire, qui établit son quartier général dans un
+hôtel particulier en face la préfecture.</p>
+
+<p>Notre ballon était gonflé, mais à la suite des mouvements de troupes
+occasionnés par l'approche d'une nouvelle armée, on nous avait retiré les
+mobiles qui aidaient aux manoeuvres des ascensions captives. Nous nous
+décidons à nous adresser au préfet, M. Georges Lechevalier.</p>
+
+<p>Mes collègues aéronautes me désignent pour cette démarche. Le préfet
+m'accueille avec la meilleure grâce.</p>
+
+<p>—C'est au général Chanzy, me dit-il quand je lui eus demandé conseil,
+qu'il faut vous adresser pour utiliser vos ballons; il commande en chef la
+deuxième armée de la Loire campée autour du Mans. Je vais vous donner un
+mot pour lui.</p>
+
+<p>Et le préfet me donne quelques lignes des plus aimables, qui me serviront
+d'introduction auprès du général.</p>
+
+<p>—Traversez la place, me dit M. Lechevalier, le général vous recevra au
+reçu de cette lettre.</p>
+
+<p>Dix minutes après, un officier d'ordonnance m'introduisait auprès du
+général Chanzy, que j'aperçus debout, devant une grande table, décachetant
+des dépêches électriques, et examinant en même temps une grande carte des
+environs du Mans qu'il avait déployée devant lui. Un aide de camp était
+debout à côté de lui.</p>
+
+<p>J'attendis quelques instants: quand le général eut fini d'examiner son
+courrier, il se tourna vers moi. Je pus voir son visage intelligent,
+expressif qui me parut être celui d'un homme affable et <i>sans pose</i>, comme
+on dit dans le langage parisien.</p>
+
+<p>—Le gouvernement vous envoie ici avec des ballons captifs, mais dites-moi
+ce que vous pouvez faire avec ces aérostats, et comment je puis les
+utiliser.</p>
+
+<p>—Général, répondis-je, mes collègues et moi nous avons ici cinq aérostats
+tout prêts à être gonflés; une fois remplis de gaz, un de ces ballons peut
+être transporté où bon vous semblera aux environs du Mans. Là nous aurons
+une batterie à gaz pour préparer de l'hydrogène et compenser les pertes
+de gaz dues aux fuites, à l'incomplète imperméabilité de l'étoffe. Notre
+ballon reste ainsi toujours gonflé; à tout moment, il peut monter à 100 à
+200 à 300 mètres de haut, et l'officier d'état-major qui nous accompagnera
+dans nos ascensions pourra voir l'ennemi jusqu'à plusieurs lieues si le
+temps est clair.</p>
+
+<p>—Mais c'est merveilleux, je veux employer tous vos ballons.</p>
+
+<p>—Je dois ajouter cependant, répliquai-je, que des accidents peuvent
+malheureusement survenir, que nos ballons ne résistent pas aux tempêtes,
+et qu'ils ne servent à rien quand le temps est couvert. Mais si le jour de
+la bataille, le ciel est pur, il n'est pas douteux qu'ils donneront les
+renseignements les plus précieux sur les mouvements de l'ennemi.</p>
+
+<p>—Quel malheur, dit le général, que je ne vous aie pas eu avec moi à
+Marchenoir, l'ennemi avait si bien caché ses positions que je ne pouvais
+savoir d'où étaient lancés les obus qui accablaient mes soldats. Je suis
+monté sur un clocher, mais je n'ai pu m'élever assez pour dominer un
+rideau d'arbres qui arrêtait mes regards. Vous en souvient-il? ajouta
+le général en se tournant vers son aide de camp. Ah! ce fut une rude et
+terrible journée.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence que rompit bientôt le général Chanzy.</p>
+
+<p>—Votre ballon est gonflé? me dit-il.</p>
+
+<p>—Oui, mon général.</p>
+
+<p>—Où est-il?</p>
+
+<p>—Près de l'usine à gaz, sur le bord de la Sarthe.</p>
+
+<p>—Êtes-vous prêt à faire une ascension en ma présence? Je serai curieux
+d'assister à vos expériences.</p>
+
+<p>—Quand vous voudrez, général, mon frère et moi, nous nous élèverons
+devant vous à trois cents mètres de haut.</p>
+
+<p>—Eh bien! je me rends de suite auprès de votre ballon.</p>
+
+<p>Puis le commandant en chef de la deuxième armée dit à son aide de camp:</p>
+
+<p>—Faites seller mes chevaux; je pars de suite.</p>
+
+<p>Je me sauve, en courant de joie, prévenir notre équipe, afin de tout
+disposer pour l'ascension.</p>
+
+<p>—Enfin, m'écriai-je, voilà donc un homme intelligent, qui a oublié la
+routine, la vieille et sainte routine! Il ne m'a pas demandé si je sortais
+de Saint-Cyr ou du génie militaire, il m'a questionné sur ce que je
+pouvais faire, et prend au moins la peine de venir voir des expériences
+aérostatiques. Voilà vingt ans que des aéronautes se présentent aux
+généraux, au gouvernement, s'offrent dans toutes les guerres; mais les
+officiers de cour ont toujours dit avec dédain:</p>
+
+<p>—Vous n'êtes pas de l'armée, mes amis, passez votre chemin!</p>
+
+<p>Ce sont ceux-là même qui disaient aux rudes habitants de l'Ardenne et des
+Vosges:</p>
+
+<p>—Vous n'êtes pas de l'armée, vous n'aurez pas de fusils.</p>
+
+<p>Et aux paysans qui connaissent les ravins, les défilés, les gorges
+escarpées, les bons coins, en un mot:</p>
+
+<p>—Vous n'êtes pas de l'armée, vous ne pouvez pas nous renseigner.</p>
+
+<p>J'accours auprès du ballon.</p>
+
+<p>—Le général va venir, dis-je à mon frère et aux marins, vite à la
+besogne!</p>
+
+<p>Nous voilà tous joyeux, car nous brûlons du désir de nous montrer, d'agir,
+de nous rendre utiles. Et nos braves marins comme ils se mettaient à
+l'ouvrage avec ardeur, car eux aussi ils n'avaient qu'une seule ambition,
+c'était de voir l'ennemi du haut de notre ballon, et de braver plus tard
+au milieu de l'air la pluie d'obus et de mitraille.</p>
+
+<p>On se met en mesure de tout préparer pour l'ascension, mais le vent si
+calme depuis trois jours s'est élevé et souffle par rafales. En outre le
+général de Marivaux nous a retiré nos hommes de manoeuvre. Nous ne voulons
+pas être arrêtés par ces obstacles.</p>
+
+<p>Une foule de francs-tireurs, de flâneurs, de soldats, accourent autour
+de notre aérostat. Le marin Jossec leur adresse quelques paroles et leur
+demande le concours de leurs bras pour tenir les cordes. Tous acceptent
+de grand coeur. Je monte dans la nacelle pour faire une ascension
+préliminaire, mais l'air est agité, le ballon se penche avec violence, il
+ne faut pas songer à s'élever très-haut.</p>
+
+<p>Je suis seul dans mon panier d'osier, je jette par-dessus bord plusieurs
+sacs de lest, pour donner au ballon une force ascensionnelle capable de
+résister à l'effort de la brise. Je parviens à m'élever à 80 mètres de
+haut, mais à cette hauteur un coup de vent me fait décrire au bout des
+câbles un grand arc de cercle qui me jette presque au-dessus des maisons
+avoisinant le point de départ. Deux sacs de lest vidés à propos me
+ramènent sur la verticale.</p>
+
+<p>Cette expérience montre clairement que malgré le vent l'ascension est
+possible, on pourra montrer au général Chanzy ce dont les ballons
+sont capables. A la hauteur où j'ai pu m'élever, les horizons du Mans
+s'étendaient sous mes yeux comme un vaste panorama, au milieu duquel
+j'apercevais distinctement les tentes du camp de Pontlieu.</p>
+
+<p>A peine suis-je revenu à terre, on aperçoit de l'autre côté de la Sarthe,
+un groupe de cavaliers qui accourent au galop.</p>
+
+<p>C'est le général Chanzy et son état-major. Il est monté sur un magnifique
+cheval arabe qui caracole avec grâce, trois aides de camp le suivent, et
+derrière les officiers, galopent des goumiers arabes, aux manteaux rouges
+et blancs: ce sont des grands nègres, qui se tiennent sur leurs selles,
+droits comme des I, et semblent étreindre de leurs jambes, comme dans
+un étau, leurs minces chevaux qui bondissent avec la légèreté la plus
+gracieuse.</p>
+
+<p>En quelques secondes, les chevaux ont passé le pont et s'arrêtent devant
+le ballon. Le général descend de cheval, je vais à sa rencontre en lui
+disant:—Nous sommes prêts, mais le vent est violent, il sera impossible
+d'atteindre une grande hauteur. Vous aurez toutefois une idée des services
+que nous pouvons rendre.</p>
+
+<p>Mon frère saute dans la nacelle, et le ballon s'élève lentement, se
+penche à l'extrémité des câbles qu'il tend avec force, en leur donnant
+la rigidité de barres de fer. Arrivé à 100 mètres de haut, l'aérostat
+s'arrête, il a une force ascensionnelle considérable, par moment il
+oscille dans l'air, en se rapprochant de terre, mais ce n'est que pour
+bondir bientôt au bout de ses cordes. Le général observe le ballon avec
+attention, il se fait expliquer la disposition des câbles, les moyens de
+transport de l'appareil, il me demande ce qu'il nous faudrait de soldats
+pour nous aider, de voitures pour porter nos acides et nos batteries.</p>
+
+<p>—Quand j'aurai besoin de vous, me dit-il, quand je connaîtrai les
+positions de l'ennemi, je vous indiquerai votre poste d'observation.
+Mais, dites-moi, à quelle distance faut-il vous placer de l'ennemi?
+Craignez-vous les balles et les boulets?</p>
+
+<p>—Général, répondis-je, nous ne craindrions pas personnellement de nous
+exposer au danger, et les balles de fusil à 300 mètres de haut ne nous
+feraient pas très-peur. Si le ballon était atteint, il serait percé de
+deux petits trous qui ne l'endommageraient pas sensiblement. Mais il
+est indispensable d'être hors de portée des obus qui incendieraient nos
+ballons.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, un coup de vent pousse l'aérostat toujours en l'air,
+et le ramène à une trentaine de mètres au-dessus du sol; il décrit un
+grand arc de cercle, et rebondit ensuite comme une balle, en planant d'une
+façon imposante. Le général regarde attentivement, et les Arabes qui sont
+autour de lui paraissent stupéfaits à la vue d'un spectacle si bien fait
+pour exciter leur curiosité.</p>
+
+<p>—Faites revenir à terre l'aérostat, dit le général, afin que j'assiste à
+toute votre manoeuvre.</p>
+
+<p>Trois coups de trompe sont donnés. Les marins font tirer les câbles,
+l'aérostat revient près de terre, mais le mouvement qui lui est imprimé le
+fait osciller, il se penche au-dessus d'un peuplier, et une des cordes qui
+le retiennent s'enroule autour de l'arbre à quelques mètres au-dessous de
+la nacelle. Une nouvelle rafale siffle, et l'arbre se casse en deux comme
+un fétu de paille. Le ballon éprouve une secousse terrible, mais mon frère
+est tellement tranquille et impassible dans la nacelle que personne ne
+pense au danger qu'il y a pour lui de se rompre les os.</p>
+
+<p>Après cet incident, l'aérostat revient dans son enceinte.</p>
+
+<p>—C'est égal, dit le général, il faut un certain sang-froid pour faire ces
+ascensions. Et se tournant en souriant vers un de ses aides de camp:</p>
+
+<p>—Voudrez-vous vous charger de faire les observations avec ces messieurs?</p>
+
+<p>—Ma foi, général, dit l'officier, je vous répondrai franchement:
+Non.—Envoyez-moi contre des canons, j'irai sans sourciller. Mais les
+ballons ne sont pas mon affaire.</p>
+
+<p>—Eh bien! j'irai moi-même, répliqua gaiement le général Chanzy. Au
+revoir, Messieurs, je connaîtrai demain les positions de l'ennemi et
+n'ayez pas peur, ce n'est pas la besogne ni l'émotion qui vous feront
+défaut.</p>
+
+<p>Le général nous entretient encore quelques instants, il se fait présenter
+nos collègues, MM. Revilliod, Bertaux et les marins, puis il s'élance
+légèrement sur son cheval, qui l'emporte avec la rapidité de la flèche.</p>
+
+<p><i>Jeudi</i> 22 <i>décembre</i>.—Les nouvelles qui circulent au Mans depuis
+l'arrivée du général Chanzy et de son armée paraissent monter au beau. A
+la gare ce ne sont que convois d'approvisionnement, fourgons de munitions,
+plate-formes d'artillerie qui arrivent sans cesse.</p>
+
+<p>L'atmosphère devient respirable.</p>
+
+<p>La visite du général nous a donné du coeur, nous ne doutons pas que le
+moment de l'action est proche.</p>
+
+<p>Malheureusement on n'a jamais tous les bonheurs à la fois. Le temps est
+mauvais. Le vent est d'une force extrême. Le froid est terrible. Je ne me
+rappelle pas avoir vu d'hiver aussi rigoureux. La <i>Ville de Langres</i> est
+torturé par les rafales. Le ballon gémit et se cabre avec violence. Il va
+crever si cela dure. Il vole en éclats, vers la fin de la journée!</p>
+
+<p>Nous nous mettons eu mesure de le réparer de suite, et de faire gonfler,
+si cela est nécessaire, le ballon de Revilliod et Poirrier.</p>
+
+<p><i>Samedi</i> 24.—A midi le ballon captif, complètement remis à neuf après un
+travail de 12 heures, est gonflé.—Je cours au quartier du général Chanzy,
+qui me reçoit. Il ne connaît pas la position de l'ennemi, et ne peut
+encore nous assigner aux environs du Mans un poste d'observation.</p>
+
+<p>Le ballon s'agite toujours avec assez de force. Nous essayons de le
+maintenir vertical à l'aide de 16 cordes d'équateur attachées à son filet
+et fixées au sol. Il ne bouge plus, et paraît se fatiguer moins par ce
+procédé d'amarrage.</p>
+
+<p><i>Dimanche 25. Noël</i>.—Froid terrible. Vent du nord très-violent.—Dans
+la journée une bourrasque rompt toutes les cordes d'équateur de notre
+aérostat.—Malgré la tempête, le ballon tient toujours, mais plusieurs
+mailles de son filet sont brisées.</p>
+
+<p><i>Lundi 26</i>.—Le vent est tombé. Dans l'après-midi nous réparons les
+avaries de la <i>Ville de Langres</i>. Jossec raccommode le filet, nous
+bouchons des petits trous qui se sont ouverts dans l'étoffe.</p>
+
+<p>On dit que les Prussiens s'éloignent du Mans. On se demande si c'est une
+feinte, pour masquer une attaque prochaine.</p>
+
+<p><i>Mardi 27</i>.—<i>La Ville de Langres</i> fuit. Le ballon est en partie dégonflé.
+Nous y introduisons 200 mètres cubes de gaz qui l'arrondissent.</p>
+
+<p><i>Mercredi 28</i>.—Temps brumeux. Neige. Mon frère et moi nous faisons deux
+ascensions captives à 100 mètres de haut, mais l'horizon est entièrement
+caché par le brouillard.</p>
+
+<p>Le Mans offre une physionomie bien curieuse, surtout le soir. Les cafés
+étaient ces jours-ci encombrés d'officiers, les rues remplies de soldats
+errants. Il a fallu remédier à tout prix à ce relâchement de la discipline
+militaire.—On vient de prendre des mesures rigoureuses. Des patrouilles
+de gendarmes arrêtent tous les soldats, et les mènent aux avant-postes.
+Les cafés, les hôtels sont gardés par des factionnaires qui empêchent
+d'entrer tous les officiers qui ne sont pas munis de cartes spéciales
+émanées du commandant de place.</p>
+
+<p>A table d'hôte les officiers qui dînent à côté de nous sont interrogés par
+des gendarmes qui leur demandent d'exhiber leur carte de circulation.</p>
+
+<p>Il fallait cette surveillance, car le désordre était dans les rangs de
+l'armée. Les officiers, au lieu de rester dans leurs cantonnements,
+venaient en ville. Et les soldats ne tardaient pas à suivre l'exemple
+donné par leurs chefs.</p>
+
+<p><i>Jeudi 29</i>.—Le vent est toujours d'une violence extrême. Le ballon
+souffre et s'use inutilement. Le général Chanzy nous donne l'ordre de le
+dégonfler. Il nous dit qu'il ne suppose pas qu'il y ait de combat avant
+quelque temps. Il nous fera signe au moment voulu.</p>
+
+<p><i>Samedi 31</i>.—Un ballon de Paris vient de tomber aux environs du Mans.
+L'aéronaute, M. Lemoine, est ici. Nous passons la soirée avec lui.</p>
+
+<p>Il nous rapporte que Paris est toujours dans les mêmes conditions, qu'il y
+a encore des vivres pour longtemps, que la physionomie de la ville n'est
+guère changée, que des boutiques du jour de l'an se sont établies sur le
+boulevard, etc.</p>
+
+<p>Nous craignons bien qu'il n'obéisse à un mot d'ordre en donnant partout
+d'aussi merveilleuses nouvelles.</p>
+
+<p>Nous nous séparons à onze heures, nous souhaitant une bonne fin d'année.
+Adieu 1870, année funeste, 1871 te ressemblera-t-il par ses désastres?
+Est-il permis d'espérer des beaux jours!</p>
+
+<p><i>Dimanche 1er janvier 1871</i>.—Nous déjeunons avec nos collègues
+Bertaux, Poirrier, et un capitaine de mobiles, avec qui nous avons fait
+connaissance. La tristesse préside au repas. Depuis notre plus grande
+enfance, c'est le premier <i>jour de l'an</i> qui se passe si loin des nôtres.</p>
+
+<p>Nos marins viennent nous souhaiter la bonne année. Braves gens, ils se
+sont attachés à nous et nous aiment déjà. Mais nous leur rendons bien leur
+affection, leur sympathie.</p>
+
+<p>J'écris une longue lettre à mon frère aîné, par un nouveau procédé
+mystérieux auquel je ne crois guère. Il faut adresser la lettre à Paris
+<i>par Moulins</i> (<i>Allier</i>) et l'affranchir avec quatre-vingts centimes de
+timbres-poste.</p>
+
+<p><i>Lundi</i> 2.—Le Mans est triste. L'armée est cantonnée à Changé et à
+Pontlieue. L'ordre est rétabli. Pas un soldat, pas un officier dans les
+rues. Aucune nouvelle. Rien que le silence du cimetière!</p>
+
+<p>Nous recevons une lettre de Paris. Notre frère aîné nous raconte ses
+campagnes dans les bataillons de marche. Il est campé hors Paris et mène
+une bien dure existence. Mais il est confiant et résolu.</p>
+
+<p>3 <i>janvier</i>.—Nous mettons en ordre notre matériel aérostatique, pour être
+prêts à gonfler au premier signal.</p>
+
+<p>A la table d'hôte de l'<i>hôtel de France</i>, où nous logeons, nous dînons en
+face d'officiers prussiens prisonniers sur parole. Ils parlent haut, et
+rient bruyamment; leur conduite pleine d'inconvenance nous indigne, mais
+nous sommes trente à table, et il n'y aurait pas grande gloire à faire
+cesser leur insolence. Notre capitaine trésorier Bertaux est malade. Il
+est poitrinaire, le pauvre garçon, et la chute qu'il a faite à la descente
+en ballon lors de sa sortie de Paris, a aggravé son mal.—Nous lui tenons
+compagnie dans sa chambre[7].</p>
+
+<p class="footnote">[Note 7: A son retour à Paris après l'armistice, M. Bertaux est mort,
+suffoqué dans la nuit par une congestion. Il avait trente ans à peine.]</p>
+
+<p>Grands mouvements de troupes autour du Mans. Arrivée d'une quantité énorme
+de voitures d'approvisionnements, et de troupeaux de boeufs, destinés,
+dit-on, au ravitaillement de Paris.</p>
+
+<p>On annonce que Gambetta va venir.</p>
+
+<p>Voici enfin des nouvelles de Paris. On apprend le bombardement du plateau
+d'Avron et des forts du sud.</p>
+
+<p>Des officiers nous affirment que l'armée française devait marcher en
+avant aujourd'hui même, mais qu'un contre-ordre a subitement arrêté le
+mouvement.</p>
+
+<p><i>Mercredi 4 janvier</i>.—Nous passons une partie de la journée avec notre
+ami M.G... directeur de la compagnie du Touage de la Seine. Il a été
+chargé d'étudier la question du ravitaillement de Paris, et il se fait
+fort de transporter par ses bateaux à vapeur jusqu'à Paris 11,000 tonnes
+de marchandises!</p>
+
+<p>Hélas! que de rêves on fait ainsi d'heure en heure! On parle
+d'approvisionner Paris, de voler à son secours. Mais il y a auparavant
+des combats à livrer, des victoires à remporter! Toutes nos espérances
+se réaliseront-elles? N'est-ce pas folie que d'y ajouter foi? Quelle
+déception quand on s'adresse non plus à l'imagination, mais à la raison!</p>
+
+<p>Nous allons à la gare, où des ouvrières réparent notre ballon de
+soie.—Nous faisons mettre de bonnes pièces neuves dans les parties
+faibles.</p>
+
+<p><i>Vendredi 6</i>.—Le général Chanzy s'informe de l'état de nos ballons. Il
+nous fait dire que l'armée est toujours en repos, mais que bientôt sans
+doute de graves événements vont se dérouler.</p>
+
+<p><i>Dimanche 8</i>.—Des bruits contradictoires de toute nature circulent au
+Mans. On nous affirme au bureau du télégraphe que l'armée du général
+Chanzy va décidément marcher en avant demain matin.</p>
+
+<p>Cette armée compte deux cent mille hommes, cinq cents pièces de canon,
+la victoire n'est pas douteuse. Ah! quand on se souvient de ces époques,
+comme on se rappelle jusqu'où peut aller l'illusion conduite par le désir!
+Après avoir vu les débâcles d'Orléans, de Blois, après avoir touché du
+doigt les causes de désorganisation de l'armée, poussés par l'amour de la
+Patrie, nous espérions encore!</p>
+
+<p>Les Prussiens, nous dit-on le soir, s'avancent du côté de
+Nogent-le-Rotrou.—Les nouvelles de l'armée de Bourbaki, dans l'Est, sont
+favorables.</p>
+
+<p><i>Mardi 10</i>.—On entend des coups de canon. Cette fois, la grande action
+va s'engager. Le bruit de la canonnade est assez éloigné, il est faible,
+c'est le grondement lugubre du tonnerre avant la tempête.</p>
+
+<p>Le soir des paniques courent la ville. On prétend que les Prussiens sont
+à cinq lieues, que nos avant-postes ont été surpris. Mais les gens sensés
+n'ajoutent pas créance à ces bruits de mauvais augure. Il n'est pas
+douteux qu'une grande bataille va s'engager.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>VI</h2>
+
+<p>La bataille du Mans.—Poste d'observation des ballons captifs.— Le champ
+de bataille.—La déroute.—Laval.—Rennes.</p>
+
+<p>Du 11 janvier au 18 février 1871.</p>
+
+<p>Dans la matinée du 11, on entendait autour du Mans le bruit d'une violente
+canonnade. Tout le monde est surexcité par ce concert lugubre; la grande
+partie est en jeu. Je vole au quartier général, pour recevoir des ordres.
+Le moment n'est-il pas venu de gonfler un ballon, et de surveiller du haut
+des airs les mouvements de l'ennemi?</p>
+
+<p>Mais je crois comprendre, d'après ce qui m'est dit, que l'attaque des
+Prussiens a eu lieu à l'improviste; le général Chanzy, quoique malade, est
+à cheval au milieu du combat. Un de ses officiers m'affirme qu'il a pensé
+aux ballons, et que l'ordre du gonflement va nous arriver d'un moment à
+l'autre, on me conseille toutefois de m'approcher du champ de bataille
+pour choisir un bon poste aérostatique, j'ai le <i>laissez-passer</i> qui me
+permettra de m'avancer jusqu'auprès des batteries.</p>
+
+<p>Le combat a lieu tout près du Mans, au pied des collines que domine
+Yvré-l'Évêque. Je pars à pied, et au sortir de la ville j'aperçois déjà
+des gendarmes postés de distance en distance pour arrêter les fuyards qui
+sont rares aujourd'hui. La canonnade est d'une violence formidable. On
+entend le bruit des mitrailleuses, de pièces de campagne que domine la
+puissante voix des pièces de marine installées sur les hauteurs. Je
+suis la route d'Yvré-l'Évêque, et sur mon chemin je traverse des parcs
+d'artillerie. C'est la réserve qui ne donne pas encore.</p>
+
+<p>La campagne est couverte de neige, le froid est intense, le ciel est d'une
+pureté absolue, j'arrive à 3 kilomètres du Mans, sur le sommet d'une
+colline, où se trouve un groupe de spectateurs. En face de nous, à 600
+mètres environ, nous découvrons le feu d'une batterie qui tonne de
+seconde en seconde. Je me risque à m'avancer jusqu'auprès des canons. Les
+artilleurs me disent que pas un obus n'est encore tombé là, et que je puis
+rester auprès d'eux sans danger.</p>
+
+<p>Le champ de bataille tout entier s'offre à ma vue. Sur une étendue de
+plusieurs lieues, les canons français sont placés sur les hauteurs,
+ils vomissent la mitraille, et lancent dans l'espace des éclairs qui
+illuminent au loin le ciel. En face de nous est le bois d'Yvré-l'Évêque,
+où nos troupes sont en partie massées. A trois heures des colonnes
+prussiennes serrées et compactes se mettent en marche pour forcer la
+vallée d'Yvré-l'Évêque qui ouvre l'entrée du Mans. Elles sont reçues
+par des mitrailleuses et des troupes de ligne, qui font leur devoir. A
+plusieurs reprises les Prussiens reviennent contre cette barrière qu'ils
+veulent enlever, mais ils sont repoussés et reculent. A cinq heures, ils
+cessent d'attaquer ce point qu'ils renoncent à franchir.</p>
+
+<p>Que se passe-t-il sur les autres points du champ de bataille? Je l'ignore.
+Mais il semble que la canonnade ennemie est moins nourrie, moins
+puissante.</p>
+
+<p>Combien je regrette de me trouver là à pied, au milieu de la neige, au
+lieu de gravir l'espace dans la nacelle de notre ballon, pour embrasser
+d'un seul coup d'oeil le champ de bataille.—Mais toutefois la colline où
+je me trouve me paraît un point favorable pour le lendemain.</p>
+
+<p>À 6 heures, le soleil commence à descendre à l'horizon. Le feu des ennemis
+est ralenti, le bruit du canon est affaibli. Nul doute les Prussiens
+s'éloignent! A 7 heures, des signaux lumineux s'élèvent successivement de
+toutes nos batteries qui éteignent leurs feux! Tout à coup le silence de
+la mort succède au vacarme qui a retenti pendant 12 heures. Mais il ne me
+semble pas douteux que la victoire est de notre côté.</p>
+
+<p>Je retourne au Mans. Tout le monde est dans l'enthousiasme; les Prussiens
+sont battus, dit-on, de toutes parts ils reculent. Pas une batterie
+française n'a bougé de place, demain on poursuivra l'ennemi[8].</p>
+
+<p class="footnote">[Note 8: Le général Chanzy a publié un remarquable ouvrage sur les
+opérations militaires de la 2e armée. On pourra voir, en lisant ce livre,
+que nos appréciations sur les incidents de la bataille du Mans sont
+exactes. Du reste, les Prussiens eux-mêmes, une fois arrivés dans le
+chef-lieu de la Sarthe, ont affirmé que le soir du 11 janvier ils avaient
+reçu l'ordre de battre en retraite, comme nous l'avons appris en passant
+au Mans sous la Commune.]</p>
+
+<p>Nous passons la soirée dans un état d'excitation facile à comprendre.
+Notre joie est encore retenue par des sentiments de doute dont nous ne
+pouvons nous défendre. Car nous avons été si souvent le jouet d'illusions!
+Mais cependant le général Chanzy cette fois a tenu bon, s'il n'a pas
+vaincu, au moins il n'a pas cédé un mètre de terrain.</p>
+
+<p>A minuit, nous commencions à sommeiller quand on nous réveille en sursaut.
+C'est une estafette du général Chanzy qui me remet la lettre suivante,
+dont voici la copie textuelle:</p>
+
+<p>«11 janvier 1871.</p>
+
+<p>2e ARMÉE DE LA LOIRE.</p>
+
+<p><i>Le général en chef.</i></p>
+
+<p>Monsieur,</p>
+
+<p>Je crois que le moment est venu de mettre à profit les renseignements que
+l'emploi des ballons captifs peut fournir sur les positions de l'ennemi.
+En conséquence, je vous prie de vouloir bien venir demain au quartier
+général, à 8 heures et demie du matin, conférer avec mon chef d'état-major
+général, au sujet des expériences aérostatiques que vous pouvez organiser
+pour étudier le terrain autour du Mans.</p>
+
+<p>Recevez, monsieur, l'assurance de ma considération.</p>
+
+<p>Le général en chef,<br/>
+P.O. Le général chef d'état-major,<br/>
+VUILLEMOT.</p>
+
+<p>A M. Tissandier, chargé des reconnaissances aérostatiques de la 2e armée.»</p>
+
+<p><i>12 janvier</i>.—A 8 heures je cours au quartier général, la joie dans
+l'âme. La journée d'hier a dû être favorable, comme nous le pensons. Le
+général Chanzy est à la veille de remporter une grande victoire, avec
+quel bonheur nous allons gonfler nos ballons, avec quel enthousiasme nous
+allons procéder à nos ascensions devant l'ennemi!</p>
+
+<p>Nous arrivons mon frère et moi au quartier général, en face la préfecture
+du Mans. Nous entrons dans le salon où se tiennent le chef d'état-major
+et les officiers d'ordonnance; ces messieurs, semblent affairés, navrés,
+abattus. Quelque chose de sinistre est dans l'air.</p>
+
+<p>—Vous voilà, me dit l'un d'eux, vous venez chercher l'ordre du général?
+Eh bien! vous pouvez vous sauver de suite, replier votre matériel, et
+partir à la hâte si vous ne voulez pas être pris par les Prussiens.</p>
+
+<p>—Est-ce une plaisanterie?</p>
+
+<p>—C'est bien la triste réalité. Nos positions ont été tournées cette nuit.
+Les mobilisés ont lâché pied à 4 heures du matin du côté de Pontlieu. La
+retraite a été ordonnée. Elle commence depuis 5 heures du matin. Tout le
+matériel de guerre s'évacue sur Laval. Partez, vous n'avez pas un moment à
+perdre, si vous voulez sauver vos ballons.</p>
+
+<p>—Mais les Prussiens ne peuvent pas entrer au Mans instantanément. Ne se
+bat-on pas encore?</p>
+
+<p>—Je ne puis vous donner des détails. Mais il se pourrait que presque
+toute l'armée soit tournée. Sauvez-vous vite, vous dis-je.</p>
+
+<p>Nous partons la mort dans l'âme! En traversant la place du Mans, une
+affiche qui vient d'être placardée, nous apprend par le ballon <i>le
+Gambetta</i> la nouvelle du bombardement de Paris. Nous lisons que le
+Panthéon, le Val-de-Grâce, le Muséum, sont criblés de projectiles, mais
+que les Parisiens apprenant les succès des armées de province sont pleins
+de courage et de résignation!</p>
+
+<p>C'en est trop cette fois! Des larmes abondantes me mouillent les yeux! Je
+viens d'assister au succès que l'on a appris à l'avance aux habitants de
+Paris!</p>
+
+<p>Nous retournons à l'<i>hôtel de France</i>, dire à nos collègues, Bertaux et
+Poirrier, de faire leurs paquets. Sur la place, on saupoudre avec de la
+cendre les pavés rendus glissants par la gelée; c'est pour faciliter le
+passage de notre artillerie. Des troupes défilent déjà et se replient.</p>
+
+<p>Mais les habitants, toujours confiants, croient à un mouvement
+stratégique. Ils ne se doutent pas que c'est la débâcle qui commence!</p>
+
+<p>A 1 heure nos fourgons de ballons sont accrochés à un train, il y a encore
+en gare deux ou trois cents voitures de munitions et de vivres. Aura-t-on
+le temps de les faire partir?</p>
+
+<p>Le train se met en marche au milieu d'un encombrement indescriptible. Par
+surcroît de malheur, la neige a collé les roues contre les rails, et on
+a toutes les peines du monde à faire glisser les wagons. Nous avançons
+lentement, le train passe sur le pont de la Sarthe, de chaque côté
+des masses humaines se pressent et rentrent en ville. Les routes sont
+couvertes de voitures, de canons, de fourgons, de soldats qui se heurtent
+pêle-mêle; c'est un chaos indescriptible.</p>
+
+<p>Au moment où nous quittons le Mans, des obus tombent sur la gare!</p>
+
+<p>A 7 heures du soir, notre train s'arrête à une lieue de Laval. Il y a
+sur la voie, dix trains qui stationnent avec le nôtre. Nous laissons nos
+ballons à la garde de deux marins, et nous entrons à pied à Laval.</p>
+
+<p><i>Vendredi 13</i>.—Nous allons à la mairie, chercher des billets de logement
+pour nous et nos hommes d'équipe.</p>
+
+<p>Dans la journée nous recevons des nouvelles du Mans. La ville a été prise
+une heure après notre départ. L'arrière-garde française s'est battue
+sur la place des Halles. Il y a 10,000 Français faits prisonniers. Les
+Prussiens se sont emparés à la gare de deux cents fourgons, et de trois
+machines à vapeur. Les derniers trains n'ont pas pu marcher, car la voie
+était encombrée par les troupes en débâcle.</p>
+
+<p>Le train qui est parti après le nôtre à 1 heure 30, a été criblé d'obus,
+et plusieurs hommes ont été tués. Pour surcroît de malheurs, il a déraillé
+à 5 kilomètres de Laval. Il y a eu 13 voyageurs écrasés dans les fourgons.</p>
+
+<p>Cette journée est décidément riche en nouvelles horribles. Le ballon le
+<i>Képler</i> vient de tomber aux portes de Laval. Il donne d'épouvantables
+détails sur le bombardement de Paris.</p>
+
+<p>Il parait d'autre part que l'armée de Bourbaki est perdue dans l'Est et
+que celle de Faidherbe, dans le Nord, occupe des positions difficiles.</p>
+
+<p>Que peut-on nous apprendre encore?</p>
+
+<p><i>Samedi 14 janvier</i>.—Mon frère et moi, après avoir passé une excellente
+nuit dans de bons lits, chez M.D., nous retrouvons Bertaux et Poirrier
+à l'<i>Hôtel de Paris</i>. Nous allons voir le marin Roux, l'aéronaute du
+<i>Képler</i>. Il nous dit que le fort de Rosny n'est pas pris comme on l'a
+affirmé, que Paris à encore des vivres, mais que le bombardement a
+commencé dans le quartier Latin.</p>
+
+<p>Nous rencontrons le général de M... qui nous félicite d'avoir sauvé notre
+matériel. Il regrette que l'on n'ait pas utilisé à temps nos aérostats.</p>
+
+<p>—On retombe toujours dans les mêmes errements, dit-il, fatiguant les
+hommes inutilement, les lassant, les décourageant, et quand le moment est
+venu d'agir, l'énergie, dépensée à l'avance, est épuisée.—L'armée de
+Chanzy a été perdue au Mans par la fuite des 10,000 mobilisés de Pontlieu
+qui ont lâché pied à quatre heures du matin au premier coup de feu. 600
+bons soldats valent bien mieux que ces hommes inexpérimentés, ne sachant
+pas se servir de leurs armes et écoutant les alarmistes qui leur disent
+que leurs fusils ne valent rien. Toujours les mêmes erreurs, on compte sur
+le nombre des hommes, au lieu de ne se baser que sur leur valeur comme
+soldats.</p>
+
+<p>—Mais, général, répondis-je, une lueur d'espoir est-elle encore permise,
+pensez-vous qu'une revanche soit possible?</p>
+
+<p>—Hélas! je ne compte plus sur rien maintenant! la France est perdue!
+Pour la sauver, il n'y a plus à attendre que quelques-uns de ces hasards
+providentiels qui se voient dans l'histoire, espérance bien incertaine.</p>
+
+<p>A six heures, nous dînons, mon frère et moi, chez M.D. Société charmante
+fort distinguée. On parle des événements actuels; que de reproches
+s'entrecroisent dans la conversation sur les préfets du jour, nommés à
+la hâte par Gambetta. La plupart des départements sont honteux des chefs
+qu'ils ont à leur tête, et qui, dit-on, paralysent toute action. A tort ou
+à raison, ce n'est pas à Laval que les récriminations font défaut.</p>
+
+<p><i>Dimanche 15 janvier</i>.—Une panique effroyable règne aujourd'hui à Laval.
+On dit que les Prussiens vont venir, que l'ennemi n'est pas à six lieues
+de la ville. A Sillé-le-Guillaume on s'est battu hier; les armées de
+Mecklembourg et de Frédéric-Charles poursuivraient les Français en
+déroute.</p>
+
+<p>Le soir, à table d'hôte, nous causons avec un officier français échappé de
+Hombourg, après avoir été fait prisonnier à Sedan. Il est arrivé à l'armée
+de Chanzy en passant par le Luxembourg, la Belgique, Londres et Bordeaux.</p>
+
+<p>On dit ce soir que Paris a capitulé. Je ne veux pas croire une telle
+nouvelle. Et cependant, cette terrible catastrophe est imminente.</p>
+
+<p><i>Lundi 16 janvier</i>.—Dès le matin, mon frère apprend à la gare de Laval
+que le matériel de guerre qui s'y trouve va être évacué sur Rennes. Nos
+fourgons de ballons sont accrochés à un train. Il faut partir de suite.</p>
+
+<p>Nous montons dans le train, à 10 heures 25, avec Poirrier, Bertaux et nos
+marins, campés dans nos fourgons, selon notre habitude. Le train s'arrête
+plus d'une heure entre Vitré et Rennes. Le temps se passe dans une petite
+auberge de campagne, où une brave bretonne, coiffée d'un énorme bonnet
+blanc, nous sert des crêpes de sarrasin et du café.</p>
+
+<p>En arrivant à Rennes, à 9 heures, les aérostiers sont l'objet de la plus
+vive curiosité. Nos marins, qui nous suivent avec nos bagages, sont
+arrêtés et questionnés par la foule qui leur demande avec anxiété des
+nouvelles du Mans.</p>
+
+<p>Les journaux d'ici disent que Chanzy s'est battu avec énergie à
+Sillé-le-Guillaume. Les nouvelles de Bourbaki dans l'Est paraissent
+bonnes. Celles de Paris, arrivées par un nouveau ballon, sont favorables.</p>
+
+<p>Fasse le ciel qu'il soit permis d'espérer encore!</p>
+
+<p>On voit passer à Rennes une quarantaine de prisonniers prussiens, dont un
+officier, tous beaux hommes et bien équipés.</p>
+
+<p>En approchant de la gare de Rennes, nous avons compté plus de cinq cents
+fourgons remplis de vivres destiné à l'approvisionnement de Paris. Dans
+les circonstances actuelles, ce spectacle n'est-il pas navrant? Quel
+abîme, hélas! sépare les Parisiens de ces vivres qu'on a amassés pour eux!</p>
+
+<p>En rentrant ce soir dans les rues de Rennes, je me demandais, avec
+mon frère, où j'étais. Notre vie, depuis quatre mois, est vraiment
+extraordinaire. Toujours en mouvement, allant d'émotions en émotions,
+c'est un étourdissement, un rêve perpétuel.</p>
+
+<p>Impossible de coucher trois jours à la même place! Quand je me réveille
+le matin, je ne sais plus où je suis! Je cherche des yeux ma chambre de
+Paris, mon <i>at home</i>, ma bibliothèque, et ne retrouvant rien, la triste
+réalité se représente à mes yeux.</p>
+
+<p><i>Mardi 17 janvier</i>.—Il pleut toute la journée. Pas un passant dans les
+rues de Rennes.</p>
+
+<p>Nous envoyons au général Chanzy, dont le quartier général est décidément à
+Laval, le télégramme suivant:</p>
+
+<p>«Compagnie des aérostiers est à Rennes attendant vos ordres.»</p>
+
+<p>Le soir, à dix heures, on m'apporte une réponse envoyée avec une
+exactitude toute militaire.</p>
+
+<p>«Attendez à demain, je vous donnerai des instructions.»</p>
+
+<p>Mais de longues journées devaient se passer dans le silence. La deuxième
+armée prenait de nouvelles positions autour de Laval.</p>
+
+<p><i>Vendredi 20 janvier</i>.—Les nouvelles montent encore une fois au beau.
+Toutes les troupes régulières de Rennes sont rappelées à Laval.</p>
+
+<p>La ville offre une physionomie très-animée, des régiments partent,
+d'autres arrivent. Ceux-ci sont les bataillons des mobilisés qui se sont
+enfuis au Mans; le général Chanzy s'en est débarrassé. Il ne veut plus que
+des soldats sur lesquels il puisse compter.</p>
+
+<p>Le bruit court que la deuxième armée a obtenu quelques avantages.
+Quant aux armées du Nord, de l'Est et de Paris, les nouvelles les plus
+contradictoires circulent, mais en réalité, on ne sait rien.</p>
+
+<p>La compagnie des aérostiers est triste et se plaint de son inactivité
+forcée. Elle ne demande qu'à agir. Rennes est une grande ville, monotone
+et bigote. On y vend des cierges, des gravures de piété et des coeurs de
+Jésus en drap rouge qui arrêtent les balles prussiennes. Qu'on en vende,
+je le conçois, mais qu'on les achète comme <i>pare à balles</i>, voilà ce que
+je ne comprends plus.</p>
+
+<p>Nous tuons le temps en faisant de longues promenades aux environs de la
+ville. La conversation revient toujours sur Paris! Quel cauchemar
+sans trêve! Nos yeux se dirigent de ce côté, et malgré nos espérances
+passagères, comment ne pas entrevoir l'horrible situation de la France?
+Chanzy vient d'être battu. Les mouvements de Bourbaki sont arrêtés
+dans l'Est. Quel drame nous attend encore? Ce ne peut être, hélas! que
+l'agonie. On pense à ses amis de Paris, à leurs souffrances. Comme nous,
+ils attendent! s'ils voyaient l'armée de la Loire à cent lieues de leurs
+murs, quelle brèche dans leur courage si résigné!</p>
+
+<p><i>Mardi 24 janvier</i>.—Les journaux parlent enfin de Paris, ils ont reçu des
+nouvelles tombées du ciel par ballon monté. Il est question d'une grande
+sortie, opérée le 19, en avant du Mont-Valérien, mais les résultats ne
+sont pas connus. Quelque chose nous dit que le dénoûment du drame de la
+guerre est proche, mais quel supplice que le silence de mort qui règne
+autour de nous. On ne sait rien d'officiel, c'est l'incertain qui se
+dresse aux yeux de tous, l'inconnu de mauvais augure.</p>
+
+<p>Le soir, encore une nouvelle qui, inopinément, réveille le courage.
+Garibaldi a battu les Prussiens devant Dijon. Nous sommes ainsi faits,
+que dans l'horrible suite de nos malheurs, le plus petit revirement de
+la fortune se transforme en un événement destiné à changer la face des
+choses. Comment ne pas croire aveuglément à ce que l'on désire avec
+ardeur? Le prisonnier, dans son cachot, ne pense-t-il pas à la délivrance,
+quand un rayon de soleil apparaît à ses yeux!</p>
+
+<p>Une lettre reçue de notre frère aîné qui est à Paris dans les bataillons
+de marche, augmente notre joie momentanée. Il nous apprend qu'il a reçu de
+nos nouvelles, par pigeon, pour la première fois, le 15 janvier.</p>
+
+<p>Il raconte ses émotions de soldat, avec entrain, avec animation, et c'est
+les larmes aux yeux que nous lisons le récit du départ des bataillons
+de marche pour les avant-postes. Les sédentaires, musique en tête, les
+femmes, accompagnant jusqu'aux portes des bastions, leurs maris, leurs
+fils, leur insufflant l'énergie des résolutions vaillantes, quel admirable
+tableau, quelle scène touchante et pleine de grandeur! Soldats improvisés,
+Paris a les yeux sur vous, mais, de bien loin aussi, des voeux sincères
+accompagnent vos bataillons.</p>
+
+<p><i>Jeudi 26 janvier</i>.—Le ballon <i>la Poste de Paris</i> apporte des nouvelles
+de la capitale des 19, 20, 21 et 22 janvier. La sortie de Trochu a avorté!
+Voilà des événements aussi funestes que décisifs. Quelle triste et
+lamentable journée! Notre collègue Poirrier nous parle de sa femme, de ses
+filles enfermées à Paris; Bertaux, de ses parents, de ses amis restés dans
+la capitale. Quel avenir va s'ouvrir à la France? Il faut entrevoir le
+jour où Paris affamé ouvrira ses portes aux soldats de Guillaume.</p>
+
+<p><i>Vendredi 27 janvier</i>.—Le général Chanzy s'apprête à une attaque
+énergique. Nous recevons le télégramme suivant qui nous tire de nos
+cauchemars:</p>
+
+<p>«Général Chanzy à Tissandier, aérostier, à Rennes.</p>
+
+<p>«Prière venir ici de suite avec tous les ballons; vous vous entendrez avec
+l'amiral pour observer les mouvements ennemis sur la rive gauche en avant
+de Laval.»</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>VII</h2>
+
+<p>Les ballons captifs à Laval.—Ascensions
+quotidiennes.—L'armistice.—Nantes.—Bordeaux. —L'Assemblée
+nationale.—Paris!—Vides dans les rangs.</p>
+
+<p>Du 28 janvier au 17 février 1871.</p>
+
+<p>A peine arrivés à Laval, nous allons en toute hâte au quartier du général
+Chanzy. Le commandant en chef de la deuxième armée nous félicite sur notre
+exactitude. Les hostilités vont reprendre plus énergiques et plus actives
+que jamais, il est nécessaire de gonfler de suite trois ballons. Il y en a
+un d'entre eux qui restera à Laval sous les ordres du général Colomb, les
+deux autres seront mis à la disposition de l'amiral Jaureguiberry.</p>
+
+<p><i>Dimanche 29 janvier</i>.—Pas une minute n'a été perdue, le préfet, le
+directeur de l'usine à gaz ont tout fait pour activer nos opérations.
+A trois heures de l'après-midi, le ballon <i>la Ville de Langres</i>, tout
+arrimé, tout gonflé est prêt à monter dans l'atmosphère.</p>
+
+<p>Il fait un temps magnifique, notre sphère de soie immobile ressemble de
+loin à une grosse toupie qui ronfle. A quatre heures elle va s'envoler au
+bout de ses cordes.</p>
+
+<p>Trois ascensions consécutives s'exécutent dans les meilleures conditions,
+nos marins sont maintenant initiés à la manoeuvre qui s'opère avec la plus
+remarquable précision.</p>
+
+<p>Mon frère et Poirrier ouvrent l'ascension, ils s'élèvent jusqu'à 300
+mètres de haut, et reviennent enthousiasmés de leur voyage. La vue est
+admirable, l'oeil embrasse une campagne d'une étendue énorme.</p>
+
+<p>Je fais une seconde et superbe ascension avec Lissagaray, le commissaire
+extraordinaire de la République, qui trouve un grand charme à ce voyage si
+nouveau pour lui.</p>
+
+<p>Jossec s'élève ensuite avec trois passagers. Jamais <i>la Ville de Langres</i>
+n'avait si bien enlevé quatre voyageurs à l'extrémité de ses cordes.</p>
+
+<p>—Bravo, mes amis, m'écriai-je à la descente. Le temps est beau, tout va
+bien. Mais ne flânons pas, demain nous gonflerons s'il est possible les
+deux autres ballons que nous conduirons aux avant-postes de l'armée. Il
+ne sera pas dit que les aérostiers militaires, toujours surpris par les
+déroutes et les désastres, ne recevront pas en l'air le véritable baptême
+de feu!</p>
+
+<p>A peine ai-je ainsi parlé qu'un capitaine de la ligne s'approche de nous.</p>
+
+<p>—Vous ne savez pas la grande nouvelle!</p>
+
+<p>—Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>—La guerre est finie! Un armistice vient d'être signé.</p>
+
+<p>Inutile d'ajouter que toute la ville de Laval est en émoi. On ne parle que
+de l'armistice. Quels sont les termes de cet acte immense?</p>
+
+<p>Mais le fait est-il bien vrai? On a été si souvent trompé que, malgré soi,
+on en arrive à l'incrédulité de saint Thomas lui-même.</p>
+
+<p><i>Lundi 30 janvier</i>.—Grand nombre de sceptiques croient que décidément
+l'armistice est un canard. Pour plus de sûreté, occupons-nous toujours
+de notre ballon. Si l'armée doit combattre, elle aura cette fois sa
+sentinelle aérienne.</p>
+
+<p>L'air est d'un calme absolu. On exécute dans l'après-midi cinq ascensions.
+Le ballon s'élève verticalement sans dévier d'une ligne de sa marche
+perpendiculaire au sol. Le préfet, M. Delattre, est monté dans la nacelle,
+il est resté immobile avec mon frère à 350 mètres de haut, ne se lassant
+pas d'admirer l'admirable panorama étalé à ses yeux surpris. Je m'élève
+avec le secrétaire de la Préfecture, et je suis remplacé dans la nacelle
+par un commandant des éclaireurs à cheval, qui demande la perche à 30
+mètres de haut et fait revenir le ballon à terre.</p>
+
+<p><i>Mardi 31 janvier</i>.—L'armistice est confirmé. Il n'y a plus de doute à
+cet égard. Les Prussiens occupent les forts, l'armée de Paris va être
+désarmée.</p>
+
+<p>Voilà le triste dénoûment de ce drame horrible, qui compte trois
+événements également funestes pour la France, et qu'on peut résumer en
+trois mots: Sedan, Metz, Paris!</p>
+
+<p>Nous recevons l'ordre de dégonfler <i>la Ville de Langres</i>. Je monte une
+dernière fois dans la nacelle, mais le vent est assez vif, et me lance à
+deux mètres d'une cheminée d'usine, où le ballon manque de se briser.</p>
+
+<p>Bientôt l'aérostat est vidé, plié dans sa nacelle, non sans regrets de
+la part de l'équipe. Pauvre ballon! quand te retrouverons-nous, fier et
+majestueux, gracieusement arrondi dans l'atmosphère!</p>
+
+<p>Nos expériences de ballon captif devaient se terminer là. Les tentatives
+exécutées ailleurs pendant la guerre, n'ont donné lieu à aucune
+expérience. MM. Gilles et Farcot ont été envoyés à Lyon, mais l'occasion
+ne s'est jamais montrée pour eux de gonfler un ballon.</p>
+
+<p>Il en a été de même pour M. Revilliod, qui avait été rejoindre le général
+Bourbaki à Besançon. Le commandant en chef de l'armée de l'Est, comme le
+général Chanzy, approuvait l'usage des ballons militaires, il comptait
+beaucoup sur les services de M. Revilliod. La déroute est venue comme
+partout en France déjouer tous ces projets.</p>
+
+<p>Avant l'expédition dans l'Est, M. Revilliod, accompagné de Mangin, avait
+été à Amiens se mettre aux services de l'armée du Nord. On gonfla le
+ballon <i>le Georges Sand</i>, mais il ne fut pas amené à temps sur le champ de
+bataille.</p>
+
+<p>Quelques jours avant l'armistice, MM. Duruof et de Fonvielle avaient été
+chargés de se mettre à la disposition du général Faidherbe avec deux
+ballons.</p>
+
+<p>On a vu par les expériences réitérées que nous avons successivement
+exécutées à Orléans, au Mans, à Laval, que les aérostats sont
+susceptibles, presque par tous les temps, de fournir à un général d'armée
+un observatoire aérien d'où il peut embrasser d'un seul coup d'oeil le
+champ de bataille. Mais, vers la fin de cette guerre malheureuse, on n'a
+trouvé presque nulle part, hélas! un véritable champ de bataille, on n'a
+vu guère que des <i>champs de déroute</i>! Il est certain que les aérostats
+pourront être efficaces dans des temps moins désastreux et dans des
+saisons plus clémentes!</p>
+
+<p><i>Dimanche 5 février</i>.—La discipline est rigoureuse à Laval, nul officier
+ne peut, sous quelque prétexte que ce soit, quitter son poste. Cependant
+sachant ce que parler veut dire, nous ne doutons pas que le mot armistice
+dans les circonstances présentes signifie: paix. A quoi bon demeurer
+inutilement ici, nos ballons ne se sauveront pas tout seuls. Faisons nos
+efforts pour quitter Laval, allons à Bordeaux, et nous reverrons bientôt
+Paris! C'était là notre rêve le plus cher.</p>
+
+<p>A force de démarches, de pourparlers, de diplomatie, le chef d'état-major
+consent à nous donner nos feuilles de route pour Bordeaux. Nous partons le
+lendemain, avec nos papiers en règle.</p>
+
+<p>Le voyage s'effectue dans des conditions de lenteur désespérante. Nous
+passons par Rennes, Nantes, Poitiers et Bordeaux. Trois nuits consécutives
+sont passées en chemin de fer.</p>
+
+<p><i>Jeudi 9 février</i>.—Le train s'arrête à Bordeaux à 7 heures du matin.
+Impossible de voir M. Steenackers, il est tout aux élections. Il attend
+avec impatience les résultats du scrutin, et ne se doute certainement pas
+qu'ils ne lui seront pas favorables.</p>
+
+<p>Nous faisons la rencontre de trois aéronautes: MM. Martin, Turbiaux et
+Vibert; ces deux derniers sont venus vers la fin de janvier, ils nous
+racontent leurs intéressants voyages. M. Vibert est parti de Paris le 16
+janvier, dans le ballon <i>le Steenackers</i>, il est descendu en Hollande
+après une longue traversée. Il avait avec lui deux caisses de dynamite,
+matière fulminante effroyable, que mon ami M. Paul Champion a si bien
+étudiée pendant le siège. On la destinait, parait-il, à l'armée de
+Bourbaki. M. Turbiaux a quitté la gare du Nord le 18 janvier dans le
+ballon <i>la Poste de Paris</i>, sa descente s'est opérée à Venray dans les
+Pays-Bas. Quant à M. Martin, mon frère et moi avions déjà eu le plaisir
+de faire sa connaissance à Tours. Il était parti de Paris le 30 novembre,
+pour descendre à Belle-Ile-en-Mer, après un voyage vraiment dramatique.
+Nous reparlerons plus tard de cette curieuse ascension.</p>
+
+<p><i>Vendredi 10 février</i>.—Mon frère rencontre un de ses anciens camarades
+de l'école des Beaux-Arts, qui lui donne un laissez-passer prussien pour
+Paris. Il part de suite, trop heureux de retrouver après tant d'aventures
+son toit et ses foyers. Je suis présenté par un de mes amis à un avocat
+distingué qui, pendant la guerre, a eu le courage et le dévouement d'aller
+à Berlin même, recueillir des renseignements sur l'organisation militaire
+en Prusse. Il a rapporté avec lui la liste de composition de tous les
+régiments allemands, le nombre des tués et blessés, etc. La discrétion
+m'impose de ne pas trop m'étendre en détails à cet égard. Je me rappelle
+deux chiffres que je puis signaler au lecteur. Le nombre des soldats de
+Bismark s'est élevé en France à un million cent quarante-sept mille. Autre
+fait qui m'est resté gravé dans la tête, à la suite de la conversation si
+intéressante que j'ai eue avec cet intelligent et hardi patriote. «Une des
+causes de la force de l'Allemagne est l'instruction de ses habitants, il
+n'y a dans tous les pays d'outre-Rhin que cinq hommes sur cent qui ne
+sachent ni lire ni écrire. En France on en compte 70 pour cent!» N'est-ce
+pas le cas de dire que les chiffres ont parfois une éloquence brutale,
+mais significative!</p>
+
+<p><i>Lundi 13 février</i>.—La place du Théâtre, à Bordeaux, est couverte d'une
+foule énorme. Des cuirassiers, des gardes nationaux entourent le théâtre
+qu'ils protègent d'un mur vivant. L'Assemblée nationale est en séance!
+C'est ce jour-là que la droite étouffe de ses cris la voix de Garibaldi,
+de l'illustre général qui a prêté à la France le secours de son épée; la
+population est exaspérée à la sortie des députés. On le serait à moins.</p>
+
+<p><i>Jeudi 16 février</i>.—La direction des télégraphes m'a enfin donné un
+laissez-passer pour rentrer à Paris. Je vais partir.</p>
+
+<p>Bordeaux est toujours très-animé. Une haie compacte de gardes nationaux et
+de soldats défend les abords du théâtre. Dans plusieurs rues avoisinantes,
+on voit des nombreux escadrons de lanciers et de cuirassiers.—La
+population est cependant bien calme et bien inoffensive. Elle ne semble
+en aucune façon manifester le désir de faire l'assaut de l'Assemblée
+nationale.</p>
+
+<p>Je pars pour Paris à 6 heures!</p>
+
+<p><i>Vendredi 17 février</i>.—Je viens de passer une nuit fatigante en chemin
+de fer. J'écris tant bien que mal, pour tuer le temps, sur mon carnet de
+voyage.</p>
+
+<p>A 8 heures on s'arrête à La Souterraine. On accroche à notre train
+QUARANTE-CINQ fourgons de marchandises. Je les ai comptés un à un:
+volailles, porcs et boeufs deviennent nos compagnons de voyage. Tout
+le monde fête ces animaux si respectables aujourd'hui. Ils seront
+certainement bien reçus à Paris! On ajoute deux machines à l'avant du
+train, et l'on se met en marche bien péniblement.</p>
+
+<p>Je m'ennuie tellement dans mon wagon, que je pense à calculer le nombre
+d'heures que nous avons passées en chemin de fer, pendant le siège de
+Paris.—J'arrive à un total de 266 heures, soit 11 jours et 11 nuits en
+cinq mois. O merveilles de la statistique, où ne me conduiriez-vous pas,
+si je calculais les minutes et les secondes! Arrivés à 1 kilomètre de
+Vierzon, nous restons en arrêt sur la voie quatre heures consécutives.
+Il faut voir la tête échevelée des voyageurs et des malheureuses femmes,
+chiffonnées par le voyage. Un tel trajet donne un peu l'idée de la prison
+cellulaire.</p>
+
+<p>On est en gare à Vierzon à 10 heures du soir.</p>
+
+<p>—Messieurs, nous dit un chef d'équipe,—vous ne pouvez reprendre un train
+qu'à cinq heures du matin.—Voilà la salle d'attente pour vous reposer.</p>
+
+<p>Les voyageurs ahuris se précipitent comme une avalanche dans les rues de
+Vierzon, où l'on dîne tant bien que mal.</p>
+
+<p>Une heure après, on est revenu dans la salle d'attente, car il n'y a pas
+un lit vide dans toute la ville. Nous sommes deux cents dans une salle
+où l'on tiendrait trente à l'aise. Chacun se perche sur sa valise, ou se
+couche par terre, et on attend là jusqu'à cinq heures du matin.</p>
+
+<p>Le lendemain, nous nous approchons sensiblement de la capitale! A mesure
+que le train avance, l'émotion de tous est visible. Chacun va revoir ceux
+qu'il aime après une longue et terrible absence, après d'épouvantables
+désastres! Je n'oublierai jamais, pour ma part, la fin de ce voyage.
+En passant à travers les environs de Paris, au milieu des campagnes
+dévastées, les pensées les plus sombres dévorent mon esprit. Quel
+spectacle navrant! Quelle douleur, quelle humiliation en voyant ces
+soldats prussiens se promener sur les routes, ou monter la garde dans nos
+gares!</p>
+
+<p>Près de Juvisy, les voyageurs qui sont dans le même compartiment que moi
+me montrent sur la route un convoi d'approvisionnement prussien qui
+attire l'attention générale. Un grand nombre de voitures uniformes, bien
+construites, circulent sur le chemin, tirées par une belle locomotive
+routière. Cette machine à vapeur vient de Berlin, elle fonctionne ici. Et
+voilà dix ans que l'on dit en France que les machines routières ne valent
+rien. Je compare ce convoi prussien, aux méchantes charrettes de l'armée
+de la Loire!</p>
+
+<p>A 2 heures je suis à Paris. La grande ville est sombre et lugubre! Ses
+habitants sont fatigués, abattus et consternés!</p>
+
+<p>Quel triste retour, après mon départ aérien du 30 septembre! C'est comme
+le réveil après un beau rêve!</p>
+
+<p>Je retrouve mon frère Albert et mon frère aîné qui a servi dans les
+bataillons de marche, et qui me raconte ses campagnes; je revois mes amis.</p>
+
+<p>L'un d'eux manque à l'appel. C'est Gustave Lambert, l'intrépide pionnier
+du Pôle Nord. Il s'est engagé comme simple soldat, et une balle stupide,
+lancée par quelque brute, a frappé au coeur cet homme d'élite, cet
+apôtre d'une grande idée de science et d'initiative.—Gustave Lambert
+m'embrassait la veille de mon départ, et se félicitait de voir les ballons
+qu'il affectionnait contribuer à la défense de Paris.</p>
+
+<p>—Au revoir, me disait-il, bon courage, bonne chance! Nous nous
+retrouverons bientôt. Vous continuerez vos ascensions. Quant à moi
+j'irai au Pôle Nord.—Soldat aujourd'hui, je reprendrai demain ma grande
+<i>toquade</i>.</p>
+
+<p>Gustave Lambert a été frappé le même jour que l'illustre peintre Regnault.
+Ce jour-là les Prussiens, qui se prétendent les soldats de la science et
+de la civilisation, ont pu se féliciter de leur besogne!</p>
+
+<p>C'est par son souvenir que je termine le récit de mes voyages, car
+la dernière parole que je lui ai entendu prononcer s'appliquait aux
+ballons-poste. «Mon cher ami, me disait-il le 28 septembre, la guerre est
+une chose hideuse, monstrueuse, c'est un grand crime des peuples. Mais
+tout homme de coeur dans ces moments-ci doit se dévouer pour son pays. Je
+vous félicite de votre entreprise. En ballon vous allez rendre à votre
+pays plus de services qu'en étant soldat, et vous êtes sur de ne tuer
+personne.»</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>TROISIÈME PARTIE</h2>
+
+<p>HISTOIRE DE LA POSTE AÉRIENNE</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>I</h2>
+
+<p>Naissance des ballons-poste.—Stations militaires autour de Paris. Les
+premiers départs avec l'ancien matériel.—Construction des aérostats.</p>
+
+<p>En retraçant dans les pages qui précèdent mes impressions de voyages
+aériens pendant la guerre, je n'ai eu ni la volonté, ni la prétention de
+me séparer de mes collègues; j'ai pensé que je ne devais pas écrire cet
+ouvrage sans donner les détails que j'ai pu recueillir sur la <i>poste
+aérienne</i>, sur les voyages les plus curieux des aéronautes improvisés de
+la République, sur les courageux courriers à pied, qui tous ont droit au
+même titre à la reconnaissance de leurs concitoyens pour les services
+qu'ils ont rendus à la Patrie.</p>
+
+<p>On se rappelle que le 6 septembre 1870, les habitants des environs de
+Paris reçurent l'invitation de rentrer immédiatement dans les murs de
+l'enceinte.—Tous songent au départ, ils emportent les objets qui leur
+sont précieux, brûlent les approvisionnements qu'ils ne peuvent soustraire
+à l'ennemi. Le spectacle de cette émigration restera toujours présent à
+l'esprit des Parisiens qui étaient là, aux portes des bastions, voyant
+défiler les charrettes chargées de meubles, les voitures à bras couvertes
+de paquets, les femmes, les enfants se pressant en files serrées,
+comme dans les scènes bibliques de la fuite en Egypte! Mais il ne nous
+appartient pas de raconter ces épisodes du siège, nous ne voulons rappeler
+ici que des dates.</p>
+
+<p>Les Prussiens ce jour-là, étaient encore éloignés de Paris; avec la
+rapidité foudroyante qui caractérise leurs mouvements, ils ne tardent pas
+à investir la capitale. Le 19 septembre la voiture postale qui la
+veille encore, avait emporté hors Paris des ballots, de dépêches, dut
+rétrograder. Le 20, trois voitures, deux cavaliers, cinq piétons sont
+lancés hors de l'enceinte. Un seul piéton nommé Létoile, parvient jusqu'à
+Evreux, et peut en rapporter sept jours après 150 lettres en risquant
+deux fois sa vie. Le 21, un des employés de la poste nous disait avec
+stupéfaction: «Je n'oserais pas affirmer qu'une souris pourrait maintenant
+franchir les lignes prussiennes!»</p>
+
+<p>La terre est fermée, on songe à l'eau, comme moyen de transport. Des
+bouchons creux seront lancés dans la Seine qui les portera au dehors,
+ou qui les amènera au dedans. Mais des barrages ont été construits par
+l'ennemi qui a tout prévu. Un fil télégraphique a même été retiré par lui
+du fond de la Seine. Les routes aquatiques sont interceptées comme les
+chemins terrestres.</p>
+
+<p>L'air seul reste ouvert. On se souvient que Metz a déjà lancé des ballons
+libres au-dessus des lignes ennemies. Paris enverra ses messagers planer
+au milieu des nuages!</p>
+
+<p>Avant de songer à la poste aérienne, on avait pensé dès le lendemain du 1
+septembre, à organiser des aérostats militaires destinés à surveiller les
+mouvements ennemis au moyen d'ascensions captives.—Le gouvernement
+de l'Empire n'avait même pas voulu répondre aux offres de service des
+aéronautes. M. de Fonvielle et moi, nous avions adressé chacun de notre
+côté des pétitions au ministre de la guerre, nous proposant de suivre
+l'armée du Rhin en ballon captif. Mais le major général Leboeuf ne voulait
+compter que sur son propre génie, il n'aurait su que faire des ballons!</p>
+
+<p>Si le gouvernement du 1 septembre a échoué, on ne peut nier que sa bonne
+volonté n'ait été à la hauteur de ses intentions. MM. Nadar, E. Godard
+et W. de Fonvielle furent accueillis par le nouveau ministère, et
+furent chargés successivement d'organiser trois postes d'observations
+aérostatiques.</p>
+
+<p>Nadar s'installa place Saint-Pierre, avec le ballon <i>le Neptune</i>
+appartenant à J. Duruof. Cet aérostat, dans lequel j'avais fait, en 1868,
+l'ascension maritime de Calais et le voyage des Arts-et-Métiers à Laigle,
+était en assez mauvais état, mais Duruof le répara; il put rester gonflé
+quinze jours, et exécuter un grand nombre d'ascensions captives, dont
+quelques-unes ne furent pas sans utilité. Eugène Godard gonfla, au
+boulevard d'Italie, sa <i>Ville de Florence</i>, excellent aérostat, fort bien
+construit; en 1869 M. Godard m'avait offert gracieusement l'occasion
+de faire une ascension dans cet aérostat, à Dijon. M. de Fonvielle
+fit réparer <i>le Céleste</i>, aérostat de 750 mètres que M. Giffard, son
+propriétaire, avait généreusement offert au génie militaire, et dans
+lequel j'étais encore monté en 1868. M. de Fonvielle fit quelques
+tentatives à l'usine de Vaugirard.</p>
+
+<p>Ces trois postes aérostatiques devaient agir sous la surveillance d'une
+commission présidée par le colonel Usquin. Il était question de me confier
+une quatrième station, quand les nécessités nouvelles créées à la poste
+par l'investissement de Paris, transformèrent ces ballons militaires en
+ballons messagers.</p>
+
+<p>Il y avait encore à Paris six autres aérostats, l'<i>Impérial</i> qui faisait
+partie du mobilier de la couronne, ballon pourri que l'on n'a jamais pu
+réparer, l'<i>Union</i>, appartenant à Gabriel Mangin, qui après une tentative
+d'ascension dut renoncer à boucher les trous de son ballon, que ses
+collègues appelaient par ironie le ballon-passoire, tant il était criblé
+de piqûres; le <i>Napoléon</i> et l'<i>Hirondelle</i>, deux méchants ballonneaux
+appartenant à Louis Godard, le <i>Ballon captif de l'Exposition</i> construit
+pas M. Giffard. J. Duruof avait encore laissé à Paris un petit aérostat de
+400 mètres cubes, avec lequel M. Nadar fit quelques ascensions captives.
+L'art de l'aérostation était tombé si bas, que la patrie des Montgolfier
+ne comptait que quelques ballons usés par l'âge et le service. Mais on
+tira parti tant bien que mal de tout ce matériel.</p>
+
+<p>Les ballons militaires furent achetés à la Commission, par
+l'administration des Postes, et le premier départ fut organisé par M.
+Nadar à la place Saint-Pierre.</p>
+
+<p>PREMIERS DÉPARTS DE PARIS.</p>
+
+<p><b>1re Ascension</b>. <i>23 septembre</i>.—J. Duruof s'éleva seul du pied des
+buttes Montmartre à 8 heures du matin. Il emportait avec lui 125
+kilogrammes de dépêches. La traversée fut heureuse. L'aéronaute descendit
+à 11 heures à Craconville, près Evreux.</p>
+
+<p><b>2eme ASCENSION</b>.—Le 25 du même mois le ballon de M. Eugène Godard,
+<i>la Ville de Florence</i>, partait à 11 heures du boulevard d'Italie.
+Il était monté par M. Mangin aéronaute et par M. Lutz, passager. Les
+voyageurs descendirent sans accident à Vernouillet, près Triel, dans le
+département de Seine-et-Oise. Les Prussiens n'étaient pas loin, Mangin dut
+replier son ballon à la hâte, et charger des paysans de le cacher, car
+il était impossible de songer à l'emporter sans courir les plus grands
+dangers.</p>
+
+<p>Pendant que l'aéronaute s'occupe ainsi de son matériel, le voyageur, M.
+Lutz, s'empare des dépêches importantes, court à Vernouillet prévenir les
+autorités de son arrivée de Paris. Il file à Tours, et là il raconte qu'il
+est venu seul, chargé d'une mission du gouvernement. Dans un hôtel, on m'a
+dit qu'il s'était fait passer pour M. Nadar. Quel était le but de toutes
+ces inventions? C'est ce que j'ai toujours ignoré.—Sur ces entrefaites,
+Mangin arrive et se présente comme l'aéronaute de <i>la Ville de Florence</i>.</p>
+
+<p>—Mais, lui dit-on, nous l'avons déjà vu, cet aéronaute, il est ici, et
+nous a affirmé qu'il était seul en ballon.</p>
+
+<p>De là des explications, des éclaircissements. On cherche M. Lutz. Il n'est
+plus à Tours. Quelques jours après les journaux donnent de ses nouvelles.
+Il a été arrêté à Dijon, puis on raconte qu'il a été fusillé comme espion.
+Pendant quelques jours, mille récits se croisent au sujet de cet illustre
+Lutz. Quel mystère est caché sous toutes ces aventures? On ne l'a jamais
+bien su. Mais il ressort de tout cela que la conduite du voyageur de la
+<i>Ville de Florence</i> est au moins singulière.</p>
+
+<p>Dans un récit qu'il a publié à Tours sur son voyage, il laisse entendre
+qu'il était seul dans le ballon, et se présente comme <i>commissaire délégué
+du gouvernement de la Défense nationale</i>.</p>
+
+<p><i>La Ville de Florence</i> avait à bord 300 kilogr. de dépêches et trois
+pigeons qui sont revenus à Paris, apportant les nouvelles des aéronautes.</p>
+
+<p><b>3e ASCENSION</b>. <i>29 septembre</i>.—Louis Godard part de l'usine à gaz
+de la Villette avec M. Courtin à 10 heures 30. Il a réuni par une grande
+perche les nacelles des deux ballons <i>le Napoléon</i> (800 mèt. cub.) et
+<i>l'Hirondelle</i> (500 mèt. cub.). Ces ballons se touchent à l'équateur et
+ils comprennent entre eux un troisième petit aérostat de 40 mèt. cub.
+L'appareil est un peu baroque, mais il ne s'en enlève pas moins dans de
+bonnes conditions à 10 heures 30 du matin. Les deux ballons attachés qu'on
+a appelés depuis les <i>États-Unis</i>, passent au-dessus des buttes Montmartre
+et tombent à Mantes à 1 heure de l'après-midi. Nous donnons le récit du
+voyage d'après le <i>Moniteur officiel</i> de Tours.</p>
+
+<p>«M.J.-G. Courtin, fournisseur de l'armée, chargé de conduire les dépêches
+du gouvernement, est parti jeudi de Paris. L'aéronaute, Louis Godard,
+commandait l'escadrille aérienne, qui se composait de deux ballons et de
+deux nacelles, liés ensemble et marchant de conserve. Le poids total des
+dépêches confiées à M. Courtin s'élevait à 83 kilogrammes.</p>
+
+<p>«Le départ a eu lieu jeudi, à 10 heures du matin, à l'usine à gaz de la
+Villette. Nos voyageurs ont passé sur le Mont-Valérien à 800 mètres de
+hauteur. Après avoir dépassé la forteresse, à deux kilomètres environ,
+ils ont essuyé quelques coups de feu, qui naturellement n'ont point porté
+jusqu'à eux. Ils ont jeté du lest, et se sont élevés jusqu'à 1,500 mètres.
+Ils étaient en ce moment sur la forêt de Saint-Germain, d'où les Prussiens
+ont, avec le même insuccès, tiré sur les ballons. Faute de vent, ils
+ont plané assez longtemps et ont dû redescendre à 800 mètres, afin de
+rencontrer un courant.</p>
+
+<p>«Le reste du voyage aérien s'est accompli sans encombre et sans incidents.</p>
+
+<p>«M.J.-G. Courtin et M. Godard ayant traversé Mantes, ont pris leurs
+dispositions pour atterrir.</p>
+
+<p>«C'est à trois kilomètres de cette ville qu'ils ont touché terre; mais
+ils ont été traînés pendant au moins 150 mètres. Ils étaient dans cette
+position désagréable, quand une troupe de cavaliers est arrivée sur eux
+ventre à terre. Ils ont pris ces hommes pour des Prussiens et se sont crus
+perdus. Heureusement la troupe était commandée par M. Estancelin, qui est
+chargé d'organiser la défense dans le nord-ouest, et qui s'est empressé,
+après avoir aidé nos voyageurs à prendre terre, de donner à l'envoyé du
+gouvernement une escorte pour gagner Mantes, où son arrivée a causé une
+alerte, car les Prussiens étaient d'un côté de la ville pendant que M.
+Courtin y entrait de l'autre.</p>
+
+<p>«Celui-ci a été parfaitement accueilli, et a reçu, avec une ovation, des
+offres de services de tout le monde. Une voiture à deux chevaux a été mise
+immédiatement à sa disposition pour gagner Evreux.»</p>
+
+<p><b>4e ASCENSION</b>. <i>30 septembre</i>.—<i>Le Céleste</i>, 750 mètres; aéronaute,
+G. Tissandier. Pas de passager. J'ai donné, dans la première partie de cet
+ouvrage, tous les détails de mon ascension, mais je crois devoir rapporter
+ici quelques faits curieux qui se rattachent à l'histoire générale des
+ballons-poste. Je ne devais pas d'abord partir dans <i>le Céleste</i>; ce
+ballon était réservé à un autre aéronaute, homme d'affaires généralement
+aussi connu que peu estimé, que je demanderai permission de ne désigner
+que sous le nom de M.X...</p>
+
+<p>X..., avec l'aplomb qui le caractérise, s'en va trouver M. Jules Favre.</p>
+
+<p>—Monsieur le ministre, dit-il, je suis désigné par M. Rampont pour partir
+comme courrier de la poste dans un ballon. Avez-vous des recommandations à
+me faire?</p>
+
+<p>—Certainement, dit M.J. Favre; voici un mot pour le ministre de
+l'intérieur, on vous donnera des instructions et vous reviendrez me voir.</p>
+
+<p>X..., armé de ce document, court chez M. Rampont.</p>
+
+<p>—Monsieur le directeur des postes, dit-il avec un aplomb toujours
+croissant, le ministre des affaires étrangères m'a chargé d'une mission
+importante en province. Voici un mot de sa main qui le prouve. J'ai fait
+des ascensions; voulez-vous me confier la direction d'un de vos ballons?</p>
+
+<p>—Comment donc, dit M. Rampont, vous êtes recommandé par le ministre des
+affaires étrangères, vous partirez de suite.</p>
+
+<p>Malheureusement pour X..., le bout de l'oreille s'est montré au dernier
+moment, on a été aux renseignements, aux informations. La trame qu'il
+avait si bien cousue s'est emmêlée subitement. X... n'est jamais sorti de
+Paris en ballon. Je l'ai remplacé dans <i>le Céleste</i>.</p>
+
+<p>La veille de son départ, X... me disait:</p>
+
+<p>—Vous partez après moi. Vous me retrouverez à Tours. Si vous voulez, je
+vous nommerai préfet. J'ai une mission très-importante; je suis chargé de
+désigner des candidats pour les préfectures et les sous-préfectures.</p>
+
+<p>Jusqu'où n'aurait pas été ce trop habile escamoteur, s'il avait pu
+débarquer à Tours? Il avait des lettres des membres du gouvernement. Que
+d'histoires il aurait pu forger, sachant que la vérification de ses récits
+était impossible! X... serait peut-être devenu général en chef.</p>
+
+<p>Pour compléter les informations relatives à la quatrième ascension du 30
+septembre, je donne le texte des proclamations que j'ai jetées au nombre
+de 10,000 sur la tête des Prussiens.</p>
+
+<p>Chaque proclamation était imprimée en deux colonnes sur une feuille
+de papier format in-8°. La colonne de gauche était imprimée en texte
+allemand, celle de droite était la traduction française de ce document.</p>
+
+<p>TEXTE FRANÇAIS DES PROCLAMATIONS LANCÉES EN BALLON SUR LES CAMPS
+PRUSSIENS.</p>
+
+<p>«Au commencement de la guerre, la nation allemande a pu croire que la
+nation française encourageait l'Empereur Napoléon III dans ses projets
+d'agression.</p>
+
+<p>«La nation allemande a pu se convaincre depuis la chute de l'Empereur que
+la nation française veut la paix. Elle désire vivre unie avec l'Allemagne,
+sans contrarier son mouvement d'unité, qui profitera aux deux peuples.</p>
+
+<p>«Il semblerait d'abord naturel que les deux nations missent bas les
+armes et cessassent de s'entre-tuer. «La France a reconnu qu'elle était
+responsable des fautes de son gouvernement. Elle a déclaré être prête à
+réparer les maux que ce gouvernement a faits.</p>
+
+<p>«L'Allemagne laissée à elle-même accepterait de grand coeur ces conditions
+honorables. Elle a montré sa vaillance et sa science militaires. Elle n'a
+aucun intérêt à continuer cette lutte qui la ruine et lui enlève ses plus
+glorieux enfants.</p>
+
+<p>«Mais l'Allemagne n'est pas libre.</p>
+
+<p>«Elle est dominée par la Prusse, et la Prusse elle-même est sous la main
+d'un monarque et d'un ministre ambitieux.</p>
+
+<p>«Ce sont ces deux hommes qui ont repoussé la paix qu'on leur offrait. Ils
+veulent satisfaire leur vanité en enlevant Paris. Paris résistera jusqu'à
+la dernière extrémité; Paris peut être le tombeau de l'armée assiégeante.</p>
+
+<p>«Dans tous les cas, le siège sera long; voici l'Allemagne hors de chez
+elle tout l'hiver, et l'absence de la fleur de la population laisse les
+familles dans la misère.</p>
+
+<p>«Jusques à quand les peuples seront-ils la dupe de ceux qui les
+gouvernent? Ce sont les rois et leurs ministres qui les poussent les uns
+contre les autres à des a combats homicides. Commandée par Napoléon, la
+France marchait à la bataille; maintenant que Napoléon est renversé, elle
+ouvre les bras à l'Allemagne. Sans doute elle défendra pied à pied son
+foyer, elle ne se laissera rien enlever de son sol; mais aussi elle prend
+l'engagement de respecter celui de ses voisins. Elle leur propose une
+alliance fraternelle. Que l'Allemagne ne soit pas plus longtemps l'esclave
+d'une ambition aveugle; qu'elle ne lui donne plus ses enfants à égorger.»</p>
+
+<p>On a renoncé à ces proclamations qui ne produisaient sans doute pas grand
+effet sur les Allemands. Il parait en outre que des paysans français, en
+ayant ramassé quelques-unes, avaient cru qu'elles étaient lancées par un
+ballon prussien; ils se seraient empressés de tirer des coups de fusil sur
+l'aérostat.</p>
+
+<p>ESSAI D'UN BALLON LIBRE.</p>
+
+<p>Le jour même du départ du <i>Céleste</i>, Eugène Godard lançait, au boulevard
+d'Italie, un petit ballon libre muni de sacs de lettres qui devaient
+tomber successivement durant le voyage, au moyen d'un système automatique
+très-simple. Ce début ne fut pas heureux. Le ballonneau tomba près des
+remparts au milieu d'un retranchement prussien.</p>
+
+<p>L'accident ne tarda pas à être connu à Paris, mais il fut singulièrement
+exagéré; quelques journaux racontèrent que les Allemands avaient fait la
+capture d'un ballon monté, le 30 septembre. Cet aérostat ne pouvait être
+que le <i>Céleste</i>. La nouvelle parvint aux oreilles de mes amis qu'elle
+émut d'autant plus vivement que mes pigeons sont arrivés à Paris ayant
+perdu leurs dépêches. Heureusement, mon frère Albert avait pu suivre mon
+ballon pendant plus d'une heure, il affirma que je devais être sauvé.
+Mon ami de Fonvielle, dans la <i>Liberté</i>, eut l'obligeance de donner
+d'excellentes raisons sur l'improbabilité de ma capture. Il disait vrai.</p>
+
+<p>On renonça aux ballons libres, et il fut décidé que les dépêches de la
+poste ne seraient plus confiées qu'à des aéronautes.</p>
+
+<p>CONSTRUCTION DES BALLONS-POSTES</p>
+
+<p>Les quatre premiers voyages aériens exécutés dans de bonnes conditions du
+23 au 30 septembre, ont réellement fondé la poste aérienne. A compter de
+ce jour, l'administration décida que des ballons neufs, fabriqués dans
+de bonnes conditions, devaient sortir régulièrement de Paris. La plus
+vigoureuse impulsion fut donnée à la construction de ces aérostats.</p>
+
+<p>La direction des postes confia l'organisation de deux ateliers de
+fabrication aérostatique à M. Eugène Godard d'une part, et à MM. Yon et
+Camille d'Artois d'autre part.</p>
+
+<p>M. Eugène Godard est un praticien d'un mérite incontestable; il a exécuté
+dans sa vie plus de 800 voyages en ballon, et construit un nombre
+considérable d'aérostats. On ne pouvait mieux choisir pour accélérer une
+construction si spéciale. Eugène Godard s'installa à la gare du Nord.</p>
+
+<p>MM. Yon et Camille d'Artois organisèrent à leur tour un atelier
+aérostatique à la gare du Nord. M. Yon est l'habile constructeur des
+admirables ballons captifs créés par M. Giffard; c'est en même temps
+un aéronaute distingué. Quant à M. Camille d'Artois, ses ascensions
+publiques, à l'Hippodrome et à bord du <i>Géant</i>, lui ont acquis un juste
+renom dans l'art de la navigation aérienne. M. Nadar s'était d'abord
+chargé des opérations aérostatiques de la gare du Nord, mais il se retira
+bientôt.</p>
+
+<p>Voici quelles étaient les conditions des traités acceptés entre ces
+messieurs et l'administration des postes: «Les ballons devaient être de la
+capacité de 2,000 mètres cubes, en percaline de première qualité, vernie
+à l'huile de lin, munis d'un filet en corde de chanvre goudronné, d'une
+nacelle pouvant recevoir quatre personnes et de tous les apparaux
+nécessaires: soupape, ancres, sacs de lest, etc.</p>
+
+<p>«Les ballons devaient supporter l'expérience suivante: Remplis de gaz,
+ils devaient demeurer pendant dix heures suspendus, et, après ce temps
+d'épreuve, soulever encore un poids net de 500 kilogrammes.</p>
+
+<p>«Les dates de livraison étaient échelonnées à époques fixes: 50 francs
+d'amende étaient infligés aux constructeurs pour chaque jour de retard. Le
+prix d'un ballon remplissant ces conditions était de 4,000 francs, dont
+300 francs pour l'aéronaute, que procurait le constructeur. Le gaz était à
+part. C'est ce prix qui a été primitivement payé par la direction générale
+des postes, au comptant, aussitôt l'ascension effectuée, le ballon hors de
+vue. Il a été réduit postérieurement à 3,500 francs, plus 500 francs dont
+300 francs pour le gaz et 200 francs pour l'aéronaute. A ces frais il faut
+ajouter des sommes pour valeur d'accessoires, dont le a montant a varié
+de 300 à 600 francs par ascension, Le <i>Davy</i>, ne cubant que 1,200 mètres
+cubes, n'a coûté que 3,800 francs[9].»</p>
+
+<p class="footnote">[Note 9: Extrait du <i>Journal officiel</i>, n° du 2 mars 1871.]</p>
+
+<p>La construction des ballons, une fois mise en train, s'exécuta avec une
+grande rapidité.</p>
+
+<p>Nous croyons devoir donner ici quelques détails techniques sur la
+fabrication des aérostats si peu connus généralement dans la masse du
+public.</p>
+
+<p>L'étoffe qui convient le mieux pour la construction d'un aérostat est sans
+contredit la soie; mais la soie est d'un prix très-élevé; on la remplace
+souvent par un tissu de toile ou de coton qui, une fois verni, est
+suffisamment imperméable pour contenir sans déperdition les masses de gaz
+d'éclairage ou d'hydrogène qui doivent l'emplir. C'est ce qui a été fait,
+comme on l'a vu, pour les nouveaux ballons du siège.</p>
+
+<p>La forme à donner à un aérostat peut être variable; mais il est certain
+que la sphère offre de grands avantages et une incontestable supériorité,
+puisqu'elle est la figure qui offre le moins de surface sur le plus grand
+volume.</p>
+
+<p>Nous n'entrerons pas dans les détails géométriques de la coupe de
+l'étoile; l'épure étant faite, supposons que nous n'avons plus qu'à réunir
+les fuseaux et à les coudre pour former l'aérostat sphérique. Cette
+couture s'exécute aujourd'hui très-facilement à l'aide de la machine à
+coudre, que les aéronautes de profession ont d'abord voulu bannir, mais à
+laquelle ils ont dû bientôt reconnaître une grande supériorité. M. Eugène
+Godard est resté presque seul partisan des coutures à la main. Ses ballons
+étaient cousus par des ouvrières.</p>
+
+<p>Le ballon de coton n'est pas imperméable, et laisse échapper le gaz avec
+une telle rapidité qu'il ne pourrait certainement pas être gonflé, même au
+moyen du gaz de l'éclairage, si on ne prenait soin de le vernir. Le vernis
+employé est tout simplement de l'huile de lin cuite avec de la litharge.
+On a l'habitude de l'employer à chaud et de l'étendre a l'aide de tampons
+sur toute la surface intérieure et extérieure de l'aérostat.</p>
+
+<p>Le ballon est muni à sa partie supérieure d'une soupape qui est destinée à
+laisser échapper du gaz au gré de l'aéronaute, pendant toute la durée de
+l'ascension. Les soupapes sont formées de deux clapets qui s'ouvrent, de
+l'extérieur à l'intérieur, sous la traction d'une corde que l'on tire de
+la nacelle. Pour que la fermeture soit hermétique, on lute les joints avec
+un mélange de suif et de farine de lin que l'on nomme <i>cataplasme</i>. On
+voit que cet organe est très-grossier, et qu'il serait bien facile de le
+perfectionner; mais le temps était trop rare pendant le siège pour qu'il
+ait été possible de songer aux innovations qui nécessitent des recherches
+longues et minutieuses.</p>
+
+<p>La sphère d'étoffe, munie de sa soupape à sa partie supérieure, est
+pourvue à sa partie inférieure d'une ouverture que l'on appelle
+<i>appendice</i>, et qui reste toujours béante pendant l'ascension, afin de
+permettre au gaz, dilaté par suite de la diminution de pression, de
+trouver une issue. Sans cette précaution, l'aérostat pourrait éclater
+par suite de la force expansive du gaz. Le ballon est recouvert dans sa
+totalité d'un vaste filet attaché à la soupape, et qui se termine vers la
+partie de l'appendice par trente-deux cordes qui servent à y attacher la
+nacelle. Celle-ci se fixe au filet par l'intermédiaire d'un cercle de bois
+pourvu de trente-deux petites olives de bois, appelées <i>gabillots</i>,
+qui s'ajustent dans les boucles façonnées à la partie inférieure des
+trente-deux cordes du filet. Huit autres gabillots permettent d'attacher
+la nacelle au cercle par les cordes dont elle est munie. Le cercle
+que nous venons de décrire est un des organes les plus essentiels de
+l'aérostat, il est régulièrement fixé au filet et sert de point d'attache
+à l'ancre, qui est l'engin d'arrêt à la descente. Il répartit uniformément
+les tractions, et donne à tout l'appareil une grande élasticité.</p>
+
+<p>La nacelle est confectionnée en osier souple, flexible. C'est
+incontestablement la meilleure substance à employer pour construire un
+esquif propre à supporter des chocs, des traînages, sans se détériorer
+et sans blesser les touristes aériens qui s'y sont confiés. On tresse un
+véritable panier d'osier avec les huit cordes d'attache, qui passent par
+le plancher de la nacelle et en font, pour ainsi dire, partie intégrante.
+Deux banquettes permettent aux aéronautes de s'asseoir commodément.</p>
+
+<p>Le ballon, tel que nous venons de le décrire, est prêt à gravir l'espace
+quand il est gonflé de gaz de l'éclairage. En effet, ce gaz a une densité
+de 0gr.650, c'est-à-dire qu'un mètre cube dans l'air aura une force
+ascensionnelle de 730 grammes environ. Les ballons du siège ont 2,000
+mètres cubes, ils auront donc une force ascensionnelle de 1,460
+kilogrammes. L'étoffe, le filet et la nacelle réunis ne pèsent guère
+plus de 500 kilogrammes; il nous reste 960 kilogrammes pour le poids des
+voyageurs, du sable de lest et des organes d'arrêt.</p>
+
+<p>Quand un ballon s'élève, il tend bientôt à se mettre en équilibre, il a
+perdu une certaine quantité de gaz par l'appendice; il en perd constamment
+de petites quantités, si, comme il arrive souvent, il n'est pas
+parfaitement imperméable; en outre, il se refroidit, et le gaz, se
+contractant, est encore privé d'une partie de sa force ascensionnelle.
+Livré à lui-même, le ballon, après avoir atteint le sommet de sa course,
+tendrait immédiatement à redescendre et ne tarderait pas à revenir à
+terre. Pour empêcher cette descente, l'aéronaute allège sa nacelle; il
+jette par-dessus bord un corps pesant qu'on appelle le <i>lest</i>, et qui se
+compose de sable tamisé. Ce sable forme un nuage floconneux qui ne tombe à
+terre que lentement et sous forme de grains imperceptibles, incapables de
+causer le moindre dégât, comme cela ne manquerait pas d'arriver si l'on
+jetait du haut des airs des pierres ou des corps non divisés.</p>
+
+<p>Pour que la description de l'aérostat soit complète, il faut encore que
+nous parlions des organes d'arrêt, dont on doit se munir pour assurer le
+retour à terre. L'aéronaute emporte à bord une ancre évasée, non pas
+une ancre de marine qui ne mordrait pas dans les champs, mais un engin
+confectionné pour les ascensions aérostatiques. On pourrait encore se
+munir d'un grappin à six branches, qui est même préférable à l'ancre, au
+dire de quelques vieux marins de l'atmosphère. Enfin, il est indispensable
+de ne pas oublier le <i>guide-rope</i>, un des engins essentiels du ballon.
+Qu'est-ce que le guide-rope? C'est tout simplement une corde de 150 mètres
+de long, qui s'attache au cercle et que l'on laisse pendre dans l'espace.
+En l'air, elle n'est d'aucun usage; mais il n'en est pas de même au retour
+à terre. D'abord, si l'aéronaute touche terre, il sait qu'il est à 150
+mètres du sol, puisqu'il connaît la longueur de sa corde, et quand il
+revient des hautes régions, l'oeil le plus expert ne sait guère apprécier
+les distances. Ce sera donc un véritable guide, d'où le nom qui lui a
+été donné, <i>rope</i>, voulant dire câble en anglais. En outre, si le ballon
+descend, le guide-rope va successivement toucher terre dans toute sa
+longueur, et il délestera l'aérostat, en amortissant le premier choc.
+Cette corde agit donc encore comme un véritable ressort qui empêche
+le retour vers le sol d'être trop brusque. Si l'ancre ne mord pas
+immédiatement, le guide-rope sera traîné à la remorque du ballon; mais
+il tendra à l'arrêter; car il produira contre le sol une résistance de
+frottement considérable; il pourra même s'enrouler autour d'un obstacle,
+d'un arbre, d'un poteau, et enfin offrir prise aux braves paysans qui ne
+manquent pas de venir en aide aux ballons quand ils le peuvent.
+Cette simple corde qui pend après le cercle est donc d'une utilité
+extraordinaire; c'est à l'illustre aéronaute anglais Green que revient
+l'honneur de l'avoir employée le premier. L'invention, direz-vous, est
+bien simple. Sans doute, mais personne n'y avait songé avant lui, et vous
+et moi, peut-être, ne penserions pas au guide-rope sans le vieux Green.</p>
+
+<p>L'armement ainsi opéré est à peu près complet; il ne faut pas oublier de
+mettre dans les bottes de la nacelle un bon couteau, quelques cordelettes,
+des couvertures, et des vivres froids; quelques bonnes bouteilles de vin,
+un carafon d'eau-de-vie, ne sont pas non plus à dédaigner, car l'air des
+nuages donne un appétit d'enfer.</p>
+
+<p>Pour connaître sa route dans l'air, l'aéronaute emporte une boussole; s'il
+voit la terre, il reconnaît le sillage tracé par le ballon et l'aiguille
+aimantée lui donne sa route. Le baromètre indique enfin avec une grande
+précision les altitudes au-dessus du niveau de la mer.</p>
+
+<p>Les constructeurs aérostatiques du siège de Paris fabriquèrent environ
+soixante ballons de 2,000 mètres cubes. L'installation de M. Eugène Godard
+à la gare d'Orléans offrait un aspect merveilleux. D'un côté des femmes
+cousaient les fuseaux du ballon, de l'autre des marins confectionnaient
+les filets. Ailleurs enfin, le vernis s'étalait sur les aérostats cousus.</p>
+
+<p>Au milieu de la gare, quelques ballons gonflés d'air séchaient leur couche
+de vernis. Ils dominaient le sol comme le dos immense de ces cétacés qui
+forment des îles flottantes au milieu de l'Océan.</p>
+
+<p>Les aérostats de M. Godard étaient à côtes bicolores bleues et rouges, ou
+jaunes. Ceux de MM. Yon et Camille d'Artois étaient blancs. Cette couleur
+est la meilleure sans contredit, car elle reflète, au lieu de les
+absorber, les rayons lumineux. Un ballon blanc doit être moins sensible
+aux dilatations et aux contractions brusques qu'un aérostat coloré.</p>
+
+<p>L'ASCENSION.</p>
+
+<p>MM. Eugène Godard, Camille d'Artois et Yon étaient chargés de trouver des
+aéronautes destinés à s'élever dans les ballons-poste. Les braves marins
+jouèrent ici un rôle très-important, car sur soixante-quatre ballons, il
+y en eut trente qui furent conduits dans les airs par nos loups de mer,
+transformés en <i>loups aériens</i>.</p>
+
+<p>On donnait quelques leçons préliminaires aux novices, mais quelles leçons!
+Une nacelle était pendue à une des poutres de fer de la gare, l'élève y
+grimpait et criait le «lâchez tout.» Mais il va sans dire qu'il restait en
+place. On lui faisait jeter du lest et tirer une corde de soupape. Puis il
+lançait son ancre et simulait l'atterrissage. Singulier apprentissage qui
+rappelle les leçons de natation à calle sèche.</p>
+
+<p>Le jour de l'ascension désigné, les passagers arrivaient au lieu du
+départ, et remettaient leurs destinée entre les mains de l'apprenti
+aéronaute. Ils s'élevaient dans les airs quelquefois par une nuit noire,
+marchant à l'inconnu. Ma foi, quand on a pratiqué les ballons, qu'on a
+souvent gravi les hautes régions de l'air, on ne peut s'empêcher d'admirer
+le courage et le dévouement de ces hardis explorateurs. Ici le mot
+dévouement n'est pas exagéré, car les aéronautes sont partis de Paris en
+ballon pour une somme insignifiante, quelques-uns ne recevaient comme
+gratification pécuniaire que deux cents francs à peine. Je n'oublierai
+jamais la stupéfaction d'un Anglais que j'ai vu à Tours et qui me disait:</p>
+
+<p>—O monsieur! comme on doit vous payer pour entreprendre de tels voyages!
+Une ascension faite au-dessus des Prussiens, cela vaut deux mille livres
+sterling.</p>
+
+<p>—Je ne sais ce que cela vaut, monsieur. Mais en France ces choses-là ne
+se font pas, ou se font pour rien.</p>
+
+<p>Le brave Anglais n'a pas cru un mot de ce que je lui disais.</p>
+
+<p>—Cela vaut cinquante mille francs, répétait-il.</p>
+
+<p>Au moment du départ d'un ballon-poste, MM. Bechet, sous-directeur des
+postes, ou Chassinat, directeur des postes de la Seine, apportaient les
+ballots de lettres et les dépêches. Enfin M. Hervé-Mangon, avec un zèle
+bien louable, donnait les renseignements météorologiques sur la direction
+du vent, son intensité, etc. MM. Bechet, Chassinat et Hervé-Mangon ont
+passé le temps du siège à se lever à trois heures du matin, ou à une
+heure, pour assister aux départs; la part qu'ils ont prise à la poste
+aérienne ne sera pas oubliée: mais que de dérangements inutiles, que de
+peine perdue! Souvent le vent n'était pas assez vif, on ne pouvait pas
+partir; ou il était trop violent, et au dernier moment l'aérostat volait
+en éclats.</p>
+
+<p>L'organisation du service des ballons-poste a été en définitive créée avec
+la plus grande régularité, la plus remarquable précision. Cette
+création restera un vrai titre de gloire pour M. Rampont et pour les
+administrateurs de la poste française.</p>
+
+<p>Dans les circonstances graves, M.E. Picard donnait lui-même des
+recommandations aux aéronautes. Car quelques ballons avaient à porter hors
+Paris les nouvelles les plus importantes que les Prussiens ne pouvaient
+pas intercepter au-dessus des nuages.</p>
+
+<p>Continuons à présent l'énumération des voyages aériens en nous fixant sur
+ceux qui offrent le plus d'intérêt.</p>
+
+<p>DÉPARTS DE BALLONS EN OCTOBRE 1870.</p>
+
+<p>VOYAGE DE H. GAMBETTA.</p>
+
+<p><b>5e et 6e Ascensions</b>. <i>7 octobre</i>.</p>
+
+<p>1° L'<i>Armand Barbès</i>, 1,200 mèt. cubes. Aéronaute, J. Trichet; passagers,
+MM. Gambetta et Spuller.</p>
+
+<p>2° <i>Le George Sand</i>, 1,200 mèt. cubes. Aéronaute, J. Revilliod; passagers,
+deux Américains et un sous-préfet.</p>
+
+<p>Le double départ de l'<i>Armand Barbès</i> et du <i>George Sand</i> s'est effectué
+dans des conditions assez dramatiques, comme l'ont raconté les journaux
+de Paris. Nous cédons la parole au <i>Gaulois</i> du 7 octobre qui a donné des
+détails curieux sur ces mémorables ascensions:</p>
+
+<p>«Une foule énorme attendait ce matin, sur la place Saint-Pierre à
+Montmartre, le départ des ballons l'<i>Armand Barbès</i> et le <i>George Sand</i>,
+ce n'était pas un vain sentiment de curiosité qui excitait l'avide anxiété
+de cette population; on venait d'apprendre que chacun de ces aérostats
+emportait des voyageurs entreprenant courageusement ce périlleux voyage
+avec d'importantes missions.</p>
+
+<p>«Dans la nacelle de l'<i>Armand Barbès</i>, conduit par M. Trichet, prirent
+place Gambetta et son secrétaire Spuller; dans celle du <i>George Sand</i>,
+dirigé par M. Revilliod, montèrent MM. May et Raynold, citoyens
+américains, chargés d'une mission spéciale pour le gouvernement de la
+défense, et un sous-préfet.</p>
+
+<p>«On remarquait dans l'enceinte Charles et Louis Blanc, MM. Rampont et
+Charles Ferry, et le colonel Husquin.</p>
+
+<p>«MM. Nadar, Dartois, et Yon dirigeaient, avec l'autorité et l'entrain
+qu'on leur connaît, le double départ.</p>
+
+<p>«Les dernières poignées de main échangées au milieu de l'émotion générale,
+au cri de «lâchez tout!» les deux ballons s'élevèrent majestueusement.</p>
+
+<p>«Il était onze heures dix minutes.</p>
+
+<p>«Une immense clameur de: «Vive la République!» retentit sur la place et
+sur la butte; les hardis voyageurs agitaient leurs chapeaux et leurs voix
+répétaient comme un écho lointain le cri de la foule.</p>
+
+<p>«Par une illusion d'optique, lorsque les ballons franchirent la butte
+Montmartre, ils se dirigeaient vers le nord-est, l'on crut qu'ils
+descendaient et allaient échouer dans la plaine. La foule désespérée,
+anxieuse, tumultueuse, escalada la butte. Les factionnaires marins eurent
+toutes les peines du monde à la retenir: il fallut qu'elle vit les
+deux ballons continuer leur route poussés par un vent qui (d'après les
+observations faites) filait dix lieues à l'heure.</p>
+
+<p>«On attend impatiemment le retour des pigeons voyageurs qui nous diront où
+les deux aérostats ont atterri.»</p>
+
+<p>Le <i>Moniteur universel</i> du 10 octobre (édition de Tours) peut aujourd'hui
+satisfaire la curiosité de ceux qui n'ont qu'une vague connaissance des
+péripéties du voyage de M. Gambetta. «Poussés par un vent très-faible, dit
+ce journal, les deux aérostats ont laissé Saint-Denis sur la droite; mais
+à peine avaient-ils dépassé la ligne des forts, qu'ils ont été assaillis
+par une fusillade partie des avant-postes prussiens; quelques coups de
+canon ont été aussi tirés sur eux. Les ballons se trouvaient alors à la
+hauteur de 600 mètres, et les voyageurs aériens ont entendu siffler les
+balles autour d'eux; ils se sont alors élevés à une altitude qui les a mis
+hors d'atteinte; mais, par suite de quelque accident ou de quelque fausse
+manoeuvre, le ballon qui portait le ministre de l'intérieur s'est mis à
+descendre rapidement, et il est venu prendre terre dans un champ traversé
+quelques heures avant par des régiments ennemis, et à une faible distance
+d'un poste allemand. En jetant du lest, il s'est relevé, et a continué sa
+route. Il n'était qu'à deux cents mètres de hauteur lorsque, vers Creil,
+il a reçu une nouvelle fusillade, dirigée sur lui par des soldats
+wurtembergeois. En ce moment, le danger était grand; heureusement les
+soldats ennemis avaient leurs armes en faisceau; avant qu'ils les eussent
+saisies, le ballon, allégé de son lest, remontait à huit cents mètres;
+les balles ne l'ont pas plus atteint que la première fois, mais elles ont
+passé bien près des voyageurs, et M. Gambetta a eu même la main effleurée
+par un projectile.</p>
+
+<p>«L'<i>Armand Barbès</i> n'était pas au terme de ses aventures.</p>
+
+<p>«Manquant de lest, il ne se maintint pas à une élévation suffisante; il
+fut encore exposé à une salve de coups de fusils partie d'un campement
+prussien, placé sur la lisière d'un bois, et alla, en passant par dessus
+la forêt, s'accrocher aux plus hautes branches d'un chêne où il resta
+suspendu; des paysans accoururent, et, avec leur aide, les voyageurs
+purent prendre terre, près de Montdidier, à 3 heures moins un quart.
+Un propriétaire du voisinage passait avec sa voiture, il s'empressa de
+l'offrir à M. Gambetta et à ses compagnons, qui eurent bientôt atteint
+Montdidier, et se dirigèrent sur Amiens. Ils y arrivèrent dans la soirée
+et y passèrent la nuit.</p>
+
+<p>«Le voyage du second ballon a été marqué par moins de péripéties. Après
+avoir essuyé la première fusillade, il a pu se maintenir à une assez
+grande hauteur pour éviter un nouveau danger de ce genre; il est allé
+descendre, à 4 heures, à Crémery près de Roye, dont les habitants ont
+très-bien accueilli les voyageurs. M. Bertin, fabricant de sucre et maire
+de Roye, a donné l'hospitalité pour la nuit à l'aéronaute; son adjoint a
+logé chez lui les deux Américains.</p>
+
+<p>«Le lendemain, samedi, l'équipage du second ballon rejoignait celui du
+premier à Amiens, et l'on partait ensuite de cette ville à midi. A Rouen,
+où l'on arriva ensuite, M. Gambetta fut reçu par la garde nationale, et
+prononça un discours qui excita l'enthousiasme. De Rouen, M. le ministre
+et ses compagnons de route se dirigèrent sur le Mans; ils y couchèrent, et
+en partirent le lendemain, dimanche, à 10 heures et demie[10].»</p>
+
+<p class="footnote">[Note 10: «Le 10 octobre on lisait dans le <i>Journal officiel</i>
+de Paris: Le gouvernement a reçu ce soir une dépêche ainsi conçue:
+«Montdidier (Somme), 8 heures du soir. Arrivée après accident en forêt
+à Epineuse. Ballon dégonflé. Nous avons pu échapper aux tirailleurs
+prussiens, et grâce au maire d'Epineuse, venir ici, d'où nous partons dans
+une heure pour Amiens, d'où voie ferrée jusqu'au Mans et à Tours. Les
+lignes prussiennes s'arrêtent à Clermont, Compiègne et Breteuil dans
+l'Oise. Pas de Prussiens dans la Somme. De toutes parts on se lève en
+masse. Le gouvernement de la défense nationale est partout acclamé.»</p>
+
+<p>Cette dépêche avait été apportée par un joli pigeon gris, compagnon de
+voyage aérien du ministre de l'intérieur.—On l'appella depuis Gambetta.]</p>
+
+<p><b>7e Ascension</b>. <i>12 octobre</i>.—Le ballon <i>le Washington</i> (2,000 mèt.
+cub.), conduit par M. Bertaux, reçoit dans sa nacelle M. Van Roosebecke,
+propriétaire de pigeons, et M. Lefebvre, consul de Vienne.—Il porte en
+outre 300 kilogr. de dépêches et 25 pigeons. L'aérostat part de la gare
+d'Orléans à 8 heures 30 du soir et tombe à 11 heures 30 près de Cambrai.</p>
+
+<p>A la descente, le vent est assez violent, l'aéronaute M. Bertaux, en
+jetant l'ancre, tombe de la nacelle et fait une chute terrible dans un
+champ de betteraves. MM. Van Roosebecke et Lefebvre sont emportés dans la
+nacelle avec une violence extrême, ils subissent un traînage périlleux,
+mais le ballon se déchire et s'arrête; les voyageurs en sont quittes pour
+l'émotion.</p>
+
+<p>Quant à M. Bertaux, il était déjà malade, poitrinaire en sortant de Paris.
+Il a fait partie, d'Orléans au Mans, comme nous l'avons raconté, de la
+compagnie des aérostiers militaires. Il a trouvé la mort, en revenant
+à Paris après l'armistice. C'était un jeune homme plein d'avenir;
+littérateur et poëte, il avait composé plusieurs volumes de poésies, il
+s'était lancé avec passion dans les aventures de la navigation aérienne.</p>
+
+<p><b>8e Ascension</b>. <i>12 octobre</i>.—Le <i>Louis Blanc</i>, 1,200 mèt. cub.,
+conduit par M. Farcot, mécanicien, part à 9 heures du matin, de
+Montmartre. Passager: M. Tracelet, propriétaire de pigeons.—Poids des
+dépêches, 125 kilogr. Nombre de pigeons, 8.</p>
+
+<p>L'aérostat descend à midi 30 à Beclerc dans le Hainaut (Belgique).</p>
+
+<p><b>9e et 10e Ascensions</b>. <i>14 octobre</i>.</p>
+
+<p>1° Le <i>G. Cavaignac</i>, 2,000
+mèt. cub., dirigé par M. Godard père, reçoit dans sa nacelle M. de Kératry
+et deux passagers, 710 kilogr. de dépêches et 6 pigeons. Il s'élève de
+la gare d'Orléans à 10 heures 15 minutes et descend à 3 heures de
+l'après-midi à Brillon (Meuse).</p>
+
+<p>Le retour à terre s'est exécuté avec une précipitation regrettable. La
+nacelle reçoit un choc des plus violents; M. de Kératry a la tête blessée
+par le cercle qui le frappe, et une jambe contusionnée.</p>
+
+<p>2° Le <i>Jean-Bart</i>, 2,000 mèt. cub., qu'on a appelé aussi le <i>Guillaume
+Tell</i> et le <i>Christophe Colomb</i>. Aéronaute, Albert Tissandier. Passagers,
+MM. Ranc et Ferrand.</p>
+
+<p>Il y a eu entre le quatrième voyage et le cinquième, un intervalle de
+plusieurs jours, où les tentatives d'ascension ont presque toujours
+avorté. M. Albert Tissandier devait partir le 3 octobre. A 8 heures du
+matin, il se rend à l'usine de Vaugirard. Le <i>ballon Impérial</i> a été
+réparé, il est gonflé, mais il fuit sensiblement. D'ailleurs l'air est
+d'un calme absolu. MM. Hervé-Mangon, Rampont et Chassinat, décident qu'il
+est prudent de remettre le départ.</p>
+
+<p>Le lendemain, à 5 heures du matin, MM. Tissandier et Hervé-Mangon
+s'aperçoivent que le ballon est presque dégonflé. L'empire n'aura même pas
+laissé à la France un ballon en bon état!</p>
+
+<p>On retarde l'ascension. Jusqu'au 7 octobre, les tentatives de départ
+sont vaines. Ce jour-là MM. Gambetta et Spuller s'élèvent de la place
+Saint-Pierre.</p>
+
+<p>M.A. Tissandier est remis au 12 octobre. Il se rend à la gare d'Orléans à
+6 heures du matin. On gonfle un magnifique ballon de 2,000 m. cub. où il
+va partir.—Une rafale survient et met l'aérostat en pièces.—Enfin le
+voyage peut s'exécuter le 14 octobre.</p>
+
+<p><b>11e et 12e Ascensions</b>. <i>16 octobre</i>.</p>
+
+<p>1° Le <i>Jules Favre</i> (1,200 mèt. cub.). Aéronaute, L. Godard
+jeune.—Passagers: MM. Malapert, Ribaut et Béoté.<br/>
+Dépêches: 195k. Pigeons: 6.<br/>
+L'aérostat quitte la gare d'Orléans à 7h. 20m., il descend à
+Foix-Chapelle (Belgique) à midi 20.</p>
+
+<p>2° Le <i>Lafayette</i>, (2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: M. Labadie,
+marin.—Passagers: MM. Daru et Barthélemy.<br/>
+Dépêches: 270k. Pigeons: 4.<br/>
+Départ, gare d'Orléans 9h. 50m.<br/>
+Arrivée: Dinant (Belgique) 2h. 45s.</p>
+
+<p>A la descente le ballon est emporté par un vent violent; le marin Labadie
+coupe toutes les cordes de la nacelle, et le ballon s'échappe seul. Les
+voyageurs restent assis à terre dans leur panier devenu immobile comme un
+berceau.—Ce procédé n'est pas très-aérostatique, mais il a réussi. Tant
+mieux pour les passagers.</p>
+
+<p>Labadie est le premier marin qui ait quitté Paris en ballon. On ne saurait
+trop admirer le courage, l'intrépidité de ces braves matelots, qui n'ayant
+jamais vu un ballon osaient se risquer dans les flots invisibles de
+l'air.—Deux de ces praticiens improvisés ont trouvé la mort dans ces
+voyages périlleux. On peut dire qu'il est étonnant que des ballons
+conduits par des mains inexpérimentées n'aient pas donné lieu à plus
+d'accidents. Après l'exemple des ballons du siège, arrivés presque tous à
+bon port, on ne rencontrera plus, espérons-le, tant d'esprits craintifs,
+qui se figurent qu'il faut écrire son testament avant de monter dans la
+nacelle aérienne. Le chemin de fer est tout aussi dangereux que le ballon.</p>
+
+<p><b>13e Ascension</b>. <i>18 octobre</i>.—Le <i>Victor Hugo</i> (1,200 mèt.
+cub.).—Aéronaute: Nadal.—Pas de passager.<br/>
+Dépêches: 440 k. Pigeons: 6.<br/>
+Départ: Jardin des Tuileries, 11h. 45m.<br/>
+Arrivée: près Bar-le-Duc (Meuse), 5h. 30s.</p>
+
+<p>En quittant terre l'aéronaute a crié: Vive la République démocratique et
+sociale! Plus tard, il s'est mis au service de la Commune comme aérostier
+militaire.</p>
+
+<p><b>14e Ascension</b>. <i>19 octobre</i>.—La <i>République universelle,</i> désigné
+aussi sous le nom de: <i>Jean Bart</i> par quelques journaux (2,000 mèt. cub.).
+Aéronaute: Jossec, marin.—Passagers: Dubost, secrétaire de M. de Kératry,
+et Gaston Prunières.<br/>
+Dépêches: 305k. Pigeons: 6.<br/>
+Départ: gare d'Orléans, 9h. 10m.<br/>
+Arrivée: près Mézières (Ardennes), 11h. 20m.</p>
+
+<p>Le ballon est descendu au-dessus des arbres de la forêt des Ardennes où il
+a été mis en pièces.</p>
+
+<p><b>15e Ascension</b>. <i>22 octobre</i>.—Le <i>Garibaldi</i> (2,000 mèt. cub.).
+Aéronaute: Iglésia, mécanicien, ancien homme d'équipe du grand ballon
+captif de Londres.—Passager: de Jouvencel, ancien député.<br/>
+Dépêches: 450k. Pigeons: 6.<br/>
+Départ: jardin des Tuileries, 11h. 30m.<br/>
+Arrivée: Quincy-Segy (Hollande), 1h. 30s.</p>
+
+<p><b>16e Ascension</b>. <i>25 octobre,</i>—Le <i>Montgolfier</i> (2,000 mèt. cub.).
+Aéronaute: Hervé, marin. Passagers: MM. le Bouedec et colonel Lapierre,<br/>
+Dépêches: 390k. Pigeons: 2.<br/>
+Départ: gare d'Orléans, 8 h. 30m.<br/>
+Arrivée: Holigenberg (Hollande), midi 30.</p>
+
+<p>CAPTURE DU BALLON «LA BRETAGNE.»</p>
+
+<p><b>17e et 18e Ascensions</b>. <i>27 octobre</i>.—1° Le <i>Vauban</i> (1,200 mèt.
+cub.). Aéronaute: Guillaume, marin.—Passagers: Reitlinger, photographe;
+Cassiers, propriétaire de pigeons.<br/>
+Dépêches: 270k. Pigeons: 23.<br/>
+Départ: gare d'Orléans, 9h. m.<br/>
+Arrivée: Vignoles (Meuse), 1h. s.</p>
+
+<p>2° <i>La Bretagne</i> (2,000 mèt. cub.), appartenant à une entreprise
+particulière.
+Aéronaute: Cuzon.—Passagers: MM. Woerth, Manceau et Hudin.<br/>
+Départ: usine à gaz, la Villette, midi.<br/>
+Arrivée: Verdun (Meuse), 3 h.s.</p>
+
+<p>La <i>Bretagne</i> et le <i>Vauban</i> sont, comme on le voit, partis le même jour.
+Le premier de ces ballons était destiné à tomber entre les mains des
+Prussiens. Il allait commencer la série des catastrophes aériennes. Nous
+laisserons M. de Fonvielle, qui a pu se procurer des détails sur ces
+voyages, en raconter les émouvantes péripéties.</p>
+
+<p>«Le 27 octobre est un jour fatal à la République; car c'est alors que Metz
+capitula, et que l'armée cernant Bazaine put se rendre autour de Paris
+pour prendre une part active tant à l'investissement de la capitale
+qu'à la défaite des armées de secours. Au point de vue aéronautique, le
+résultat ne fut guère meilleur.</p>
+
+<p>«Le <i>Vauban</i> fut le plus heureux des deux ballons; cependant il alla
+tomber près de Verdun, dans un district occupé par les Prussiens. M.
+Reitlinger, que j'ai vu à Londres, m'a dit qu'il ne s'en serait pas
+tiré sans sa connaissance de la langue allemande, qu'il manie comme le
+français, ce qui n'a rien d'étonnant, puisqu'il est Bavarois de naissance.</p>
+
+<p>«Le marchand de pigeons fut grièvement blessé dans le traînage. Mais les
+péripéties du <i>Vauban</i> ne sont rien auprès de celles de la <i>Bretagne</i>, que
+M. Manceau nous a racontées et qui nous serviront à faire comprendre la
+manière dont certaines ascensions ont été conduites.</p>
+
+<p>«Au moment du départ, le vent poussait le ballon vers le nord-est avec une
+certaine stabilité, car la <i>Bretagne</i> et le <i>Vauban</i> ne sont descendus
+qu'à quelques kilomètres l'un de l'autre, quoique partis à trois heures de
+différence de temps.</p>
+
+<p>«Après être resté deux heures à naviguer dans une direction qui n'avait
+rien de bien attrayant, M. Cuzon eut envie de descendre. Malgré les
+protestations de M. Manceau, il donna deux coups de soupape, et le
+ballon ne tarda point à se rapprocher de la surface de la terre... terre
+inhospitalière s'il en fut; car les voyageurs aériens furent reçus par
+une vive mousqueterie. Ils étaient tombés au milieu d'un tas de Prussiens
+qu'ils n'avaient pas vus, quoiqu'ils eussent huit yeux et des lunettes
+à bord! Mais comme on était près de terre, au-dessus d'une prairie, M.
+Woerth s'élance de la nacelle, contrairement aux règles de la discipline
+et de la solidarité.</p>
+
+<p>«Il tombe au milieu des ennemis, auxquels il fait signe en agitant un
+mouchoir blanc au dessus de sa tête. On lui fait grâce de la vie, et on
+l'entraîne en prison.</p>
+
+<p>«Malgré ses pressantes réclamations, celles de sa famille et celles de son
+gouvernement, car il est sujet anglais, il est retenu jusqu'à la fin de la
+guerre. La captivité de M. Woerth a fait beaucoup de bruit en Angleterre,
+et, en effet, cette circonstance est une de celles dans lesquelles le
+gouvernement britannique a le mieux montré combien il était méprisable et
+lâche.</p>
+
+<p>«Le ballon, allégé du poids de ce déserteur, se redressa avec rapidité; il
+aurait remonté à une grande hauteur si M. Cuzon n'avait donné de nouveaux
+coups de soupape. Le ballon ne tarda point à redescendre. Quand M. Guzon
+et M. Hudin se voient à portée, ils se hâtent de sauter à terre, laissant
+dans la nacelle M. Manceau, qui est entraîné avec la rapidité d'une flèche
+dans la région des nuages. Il ne tarde point à pénétrer dans une zone où
+règne une pluie abondante. Il éprouve un froid intense; le sang lui sort
+par les oreilles.... Il a le sangfroid de tirer de toute sa force la
+corde, et il retombe avec rapidité. Bientôt il arrive à une prairie; mais,
+entraîné par l'exemple, il saute. Il a mal calculé la hauteur: il tombe
+de quarante pieds de haut et se casse la jambe. Le ballon rebondit et
+redescend; il s'aplatit à quelque distance.</p>
+
+<p>«Le malheureux Manceau souffre horriblement, il patauge en plein marécage,
+au milieu des ténèbres, car la nuit est venue. Il se traîne péniblement
+moitié nageant, moitié à quatre pattes, vers un endroit où il aperçoit
+de la lumière.... Ce sont des paysans, mais en le voyant sortir de
+l'obscurité, ces brutes veulent le mettre en pièces. Le curé du village
+arrive et le sauve. On le transporte dans une cabane; on le couche; on le
+soigne, et le curé commande une escouade de paysans, qui va à la recherche
+du ballon pour sauver les dépêches. La nuit même, le curé part chargé de
+ce précieux fardeau... et bien lui en prit, car pendant qu'il partait, un
+lâche, un Judas, un traître allait à Corny, au quartier général du prince
+Frédéric-Charles, prévenir de ce qui était arrivé à quelques kilomètres de
+Metz!</p>
+
+<p>«Le lendemain matin, des hommes du 4e uhlans viennent enlever Manceau. Ces
+misérables l'obligent, à coups de crosse de fusil, à se traîner, malgré sa
+blessure. On le mène ainsi à Mayence, où il arrive dans un état affreux.
+Pour le guérir, on le jette dans un cachot où l'on oublie pendant deux
+jours de lui donner à manger. Puis on le fait paraître devant le général
+qui procède à son interrogatoire. Le malheureux était fusillé s'il n'avait
+eu dans sa poche un contrat d'association prouvant qu'il était simple
+négociant.</p>
+
+<p>«Les Prussiens ont fini par s'humaniser, on a donné à Manceau des éclisses
+pour guérir sa jambe cassée, et au lieu de le garder en prison, on l'a
+interné dans la ville. De plus, M. le comte de Bismark, toujours galant,
+a daigné faire prévenir Mme Manceau de la captivité de son mari, tombé
+vivant entre les mains des Prussiens et actuellement détenu dans la
+forteresse de Mayence.</p>
+
+<p>«M. Manceau est de retour à Paris, consolé de ses mésaventures et
+parfaitement guéri de sa blessure[11].»</p>
+
+<p class="footnote">[Note 11: La <i>Liberté</i>, 19 mars, 1871.]</p>
+
+<p><b>19e Ascension</b>. <i>29 octobre</i>.—Le <i>Colonel Charras</i> (2,000m. cub.).
+Aéronaute: Gilles.—Pas de passager.<br/>
+Dépêches: 460kil. Pigeons: 6.<br/>
+Départ: gare du Nord, midi.<br/>
+Arrivée: Montigny (Haute-Marne), 5h. soir.</p>
+
+<p>Une plaisante histoire que raconte M. Gilles pendant ses voyages durant le
+siège:</p>
+
+<p>M. Steenackers, au mois de décembre, l'envoie, avec l'aérostat <i>Colonel
+Charras</i>, à Lyon, dans le cas d'un investissement de la ville.</p>
+
+<p>Dans le trajet, un préfet a reçu la dépêche suivante:</p>
+
+<p>«Gilles, aéronaute, arrive avec Colonel Charras.»</p>
+
+<p>Le préfet, un peu naïf, comme on va le voir, se présente à l'arrivée du
+train: il trouve M. Gilles, et lui dit:</p>
+
+<p>—Vous êtes seul, monsieur, où est le colonel Charras?</p>
+
+<p>—Il est là, dans le fourgon.</p>
+
+<p>—Pourquoi ne le faites-vous pas descendre?</p>
+
+<p>—Je ne peux pas, monsieur, il pèse 100 kilogrammes!</p>
+
+<p>M. le préfet, le Pirée devait être de vos amis!</p>
+
+<p>ASCENSIONS DE NOVEMBRE 1870.</p>
+
+<p><b>20e Ascension</b>. <i>2 novembre</i>,—Le <i>Fulton</i> (2,000m. cub.).
+Aéronaute: Le Gloennec, marin.—Passager: M. Cézanne, ingénieur.<br/>
+Dépêches: 250 kil. Pigeons: 6.<br/>
+Départ: gare d'Orléans, 8h. 30m.<br/>
+Arrivée: près d'Angers (Maine-et-Loire), 2h. 30 soir.</p>
+
+<p>Le marin le Gloennec, huit jours après son arrivée à Tours, est mort d'une
+fluxion de poitrine. Ses funérailles ont été imposantes. Les aéronautes
+présents à Tours, et les délégués des membres du gouvernement ont suivi
+jusqu'au cimetière le corps du jeune et courageux marin.</p>
+
+<p>DEUXIÈME BALLON PRISONNIER.</p>
+
+<p><b>21e et 22e Ascensions</b>. <i>4 novembre</i>.—1° Le <i>Ferdinand Flocon</i>
+(2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Vidal.—Passager: Lemercier de Janvelle.<br/>
+Dépêches: 130 kil. Pigeons: 6.<br/>
+Départ: gare du Nord, 9h. m.<br/>
+Arrivée: près Châteaubriant (Loire-Inférieure), 3h. 45 soir.</p>
+
+<p>2° Le <i>Galilée</i> (2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Husson, marin.—Passager: M.
+Etienne Antonin.<br/>
+Dépêches: 420 kil. Pas de pigeons.<br/>
+Départ: gare du Nord, 2h. soir.<br/>
+Arrivée: près Chartres (Eure-et-Loir), 6h. s.</p>
+
+<p>Le <i>Galilée</i> a été pris par les Prussiens, qui se sont emparés de
+l'aéronaute et des dépêches. Le passager M. Etienne Antonin a pu
+s'échapper des ennemis.</p>
+
+<p><b>23e Ascension</b>. <i>6 novembre</i>.—La <i>Ville de Châteaudun</i> (2,000 mèt.
+cub.). Aéronaute: Bosc, négociant.—Pas de passager.<br/>
+Dépêches: 455 kil. Pigeons: 6.<br/>
+Départ: gare du Nord, 9h. 45m.<br/>
+Arrivée: Reclainville, près Voives, 5h. s.</p>
+
+<p>Le lendemain du départ de ce ballon, on recevait, par pigeon, la dépêche
+suivante de l'aéronaute:</p>
+
+<p>«Prussiens tiré sur ballon jusqu'à deux heures et demie sans me toucher.
+Descente heureuse à Reclainville, à cinq heures et demie soir. Remis
+toutes dépêches bureau Voives. Dirigé sur Vendôme où je suis arrivé à
+neuf heures du matin. Transmis immédiatement par télégraphe dépêches
+officielles à destination. Prussiens Orléans, Chartres. Quartier
+général, Patay. Bonne garde faite par nos troupes et francs-tireurs avec
+artillerie. L'ennemi vient réquisitionner à Châteaudun tous les jours.
+Repoussé de cette ville par francs-tireurs, qui ont fait quarante tués et
+autant de prisonniers. Ballon monté par un marin et un voyageur a été pris
+par les Prussiens qui ont fait tout prisonnier.»</p>
+
+<p><b>24e Ascension</b>. <i>8 novembre</i>.—La <i>Gironde</i> (2,000 m. cub.).
+Aéronaute: Gallay, marin.—Passagers: MM. Herbaut, Gambès et Barry.<br/>
+Dépêches: 60 kil.<br/>
+Départ: gare d'Orléans, 8h. 20 matin.<br/>
+Arrivée: Granville (Eure), 3h. 40 soir.</p>
+
+<p>TROISIÈME BALLON PRISONNIER.</p>
+
+<p><b>25e et 26e Ascensions</b>. <i>12 novembre</i>. 1° Le <i>Daguerre</i> (2,000 mèt.
+cub.). Aéronaute: Jubert, marin.—Passagers: MM. Pierrou, ingénieur, et
+Nobécourt, propriétaire de pigeons.<br/>
+Dépêches: 260 kil. Pigeons: 30.<br/>
+Départ: gare d'Orléans, 9h. 45 matin.<br/>
+Arrivée: Ferrières (Seine-et-Marne).</p>
+
+<p>2° Le <i>Niepce</i> (2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Pugano, marin.—Passagers:
+MM. Dagron, Fernique, Poisot et Gnochi.<br/>
+Départ: gare d'Orléans, 9h. 15 matin.<br/>
+Arrivée: Vitry (Seine-et-Marne), 2h. 30 soir.</p>
+
+<p>Cet aérostat emportait des appareils de photographie qui ont servi à la
+préparation des dépêches attachées aux pigeons voyageurs.</p>
+
+<p>La descente s'est opérée non loin des Prussiens, et le sauvetage des
+caisses d'appareil n'a pas duré moins de huit jours.</p>
+
+<p>Le <i>Niepce</i> et le <i>Daguerre</i>, partis le même jour, ont tous deux couru
+de grandes péripéties. Le premier ballon, descendu à Ferrières, a été
+poursuivi par les Prussiens et fait prisonnier.</p>
+
+<p>Les deux ballons ont fait route ensemble au-dessus des nuages. Les
+voyageurs des deux nacelles ont pu échanger des signaux dans les airs. Les
+passagers du <i>Niepce</i> ont vu le <i>Daguerre</i> atterrir; ils ont aperçu les
+Prussiens qui se jetaient à sa rencontre pour s'en emparer!</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>II</h2>
+
+<p>Suite des voyages de novembre.—Les ascensions nocturnes.—Naufrages
+aériens.—Voyage extraordinaire de Paris en Norwége.—Descente à
+Belle-Isle-en-Mer.—Les soixante-quatre ballons du siège.</p>
+
+<p>Trois ballons venaient d'être capturés dans un espace de temps
+très-restreint: on se demandait si la poste aérienne n'allait pas
+rencontrer des obstacles imprévus qu'il fallait à tout prix surmonter pour
+éviter de nouvelles captures, pour sauvegarder les aéronautes, ces uniques
+messagers de Paris assiégé. On venait d'apprendre que les Prussiens,
+consternés de voir les courriers de l'air défier leurs armes à feu, passer
+si librement à quelques milliers de mètres au-dessus de leurs lignes
+d'investissement, étudiaient sérieusement les moyens d'arrêter les trop
+audacieux ballons. L'illustre Krupp construisit un engin spécial destiné
+à atteindre les esquifs de l'air, admirable canon dont on attendait
+merveille. Ce <i>gun balloon</i> fut promené triomphalement dans les rues
+de Versailles; c'était une longue bouche à feu mobile autour d'un axe,
+ressemblant bien plus à un télescope qu'à un canon. Les soldats de Bismark
+disaient tout haut qu'ils allaient abattre les aérostats comme des
+perdrix, mais le grand canon destiné à la chasse aux ballons fit plus de
+bruit que de besogne. L'ennemi organisa bientôt un système d'observations
+régulières. Quand un ballon sortait de Paris, des sentinelles examinaient
+la route qu'il suivait, et, par le télégraphe, prévenaient les postes
+prussiens situés dans la ligne probable du voyage. Des uhlans, prévenus
+à temps, couraient la tête en l'air, l'oeil braqué dans le ciel et
+s'efforçaient d'arriver au moment de la descente.</p>
+
+<p>Il fut décidé à Paris que les ascensions se feraient la nuit, au milieu
+des ténèbres. Les ballons, disait-on, vont partir à minuit, ils seront
+cachés à tout regard humain, en planant dans l'obscurité du ciel.</p>
+
+<p>Mais en évitant ainsi le péril de la capture, on courait vers d'immenses
+et nombreux dangers, comme nous allons essayer de le démontrer.</p>
+
+<p>En effet, rien de plus important en ballon, surtout quand on doit éviter
+les surprises d'un ennemi dangereux, que de voir les pays que l'on
+parcourt. Avec un peu d'attention, connaissant son point de départ,
+suivant sur une bonne carte les cours d'eau, les villes que l'on aperçoit
+du haut des airs, à la surface du sol, il est possible d'apprécier sa
+route. Quand on plane à 1,500 mètres de haut, nul projectile n'est à
+craindre, et rien n'empêche l'aéronaute, pour plus de sécurité, de
+naviguer à 2,000 mètres ou à 3,000 mètres au-dessus du niveau des
+Prussiens. En partant au lever du jour, il peut donc impunément examiner
+l'aspect du sol, voir les ennemis, ou s'assurer de leur absence. Même en
+hiver, il a devant lui de longues heures de jour, comprises entre le lever
+et le coucher du soleil, c'est-à-dire au moins 9 heures de voyage. Il
+peut avoir la certitude de trouver dans ce laps de temps une terre
+hospitalière.</p>
+
+<p>En partant à minuit, au contraire, on se lance dans les ténèbres, à
+l'inconnu. Tant que l'obscurité est complète, on n'ose pas descendre, ne
+sachant pas où la brise vous pousse. On attend le lever du jour. Mais le
+soleil levant peut vous montrer trop tard, hélas! que les courants aériens
+vous ont poussé en mer. C'en est fait alors du navire aérien s'il n'est
+sauvé par quelque hasard providentiel!</p>
+
+<p>PREMIER DÉPART DE NUIT.</p>
+
+<p><b>27e Ascension</b>. <i>18 novembre</i>.—Le <i>général Uhrich</i> (3,000 mèt.
+cub.). Aéronaute: Lemoine, marin.—Passagers: Thomas, propriétaire de
+pigeons et deux autres voyageurs.<br/>
+Dépêches: 80 kil. Pigeons: 34.<br/>
+Départ: gare du Nord, 11h. 15 soir.<br/>
+Arrivée: Luzarches (Seine-et-Oise), 8h. matin.</p>
+
+<p>Cette première ascension nocturne a été vraiment dramatique; elle a
+vivement impressionné les Parisiens, comme l'attestent les quelques lignes
+suivantes, que nous empruntons au <i>Gaulois</i> paru le lendemain du départ de
+l'aérostat:</p>
+
+<p>«Ceux qui n'ont pas assisté à ce premier départ de nuit ne sauraient
+se figurer ce qu'il y a à la fois de triste, d'émouvant, de beau et de
+vraiment grand dans ce spectacle que le blocus de Paris nous a valu hier
+soir.</p>
+
+<p>«Nous étions là une centaine: des privilégiés; car on n'ébruite plus
+les départs des ballons-poste comme auparavant. L'ennemi, régulièrement
+informé quelques heures à l'avance, envoyait depuis quelque temps sur nos
+ballons des fusées incendiaires qui exposaient les aéronautes aux plus
+graves dangers. Aussi maintenant part-on mystérieusement, la nuit, et
+cette nuit et ce mystère ajoutent singulièrement aux émotions du départ.</p>
+
+<p>«Au milieu d'une vaste cour se trouve le ballon à peu près gonflé.
+«Un ballon énorme en taffetas jaune; les lanternes à réflecteur des
+locomotives l'éclairent étrangement; on le dirait transparent. Des ombres
+immenses courent le long du filet. Tout autour, on fait silence. Seul le
+sifflet aigu de M. Dartois, donnant le signal des manoeuvres, se fait
+entendre à des intervalles réguliers.</p>
+
+<p>«A dix heures et demie, un aide de camp arrive essoufflé.</p>
+
+<p>«—Une dépêche du gouverneur!</p>
+
+<p>«La dépêche est précieusement mise de côté. La nacelle est fixée. On
+entend le sifflet de la... pardon! le «<i>lâchez tout!</i>» et lentement,
+majestueusement, le ballon s'élève, c'est-à-dire s'évanouit dans les
+ténèbres. A peine a-t-il dépassé le toit de la gare, déjà nous l'avons
+perdu de vue. Cette masse s'est fondue dans les brouillards[12]!»</p>
+
+<p class="footnote">[Note 12: Le <i>Gaulois</i>, 18 novembre 1870.]</p>
+
+<p>Le voyage exécuté par cet aérostat est des plus curieux. Les voyageurs
+sont restés 10 heures en ballon pour tomber seulement à quelques lieues de
+Paris. Ils croient avoir traversé Paris plusieurs fois pendant la nuit,
+ce qui est possible en admettant la présence dans l'air de courants
+contraires superposés à différentes altitudes.</p>
+
+<p>VOYAGE DE NORWÉGE.</p>
+
+<p><b>28e Ascension</b>. <i>24 novembre</i>.—La <i>Ville d'Orléans</i>. Aéronaute:
+Rolier, ingénieur.—Passager: M. Deschamps, franc-tireur.<br/>
+Dépêches: 250 kil. Pigeons: 6.<br/>
+Départ: gare du Nord, 11h. 45 soir.<br/>
+Arrivée: Norwége, à cent lieues au nord de Christiania, le lendemain à 1
+h. soir.</p>
+
+<p>Ce voyage est un des plus curieux de l'histoire des ballons. Nous en
+rendons compte d'après une lettre adressée à l'<i>Indépendance belge</i>.</p>
+
+<p>«Copenhague, 3 décembre,</p>
+
+<p>«Je vous apporte le récit du merveilleux voyage aérien de MM. Paul Rolier
+et Deschamps.</p>
+
+<p>«Ce sont eux, vous le savez déjà, qui descendirent en ballon auprès de
+Christiania, en Norwége, il y a quelques jours. Je tiens les détails qui
+suivent de la bouche même de l'un des aéronautes.</p>
+
+<p>«Ils sont partis de Paris le 24 novembre, à 11 heures trois quarts du
+soir, espérant se diriger sur Tours. Le ballon atteint bientôt une hauteur
+de 2,000 mètres, hors de portée des balles prussiennes, et il dominait
+alors tout le camp prussien. Puis, il passa successivement au-dessus de
+plusieurs villes du nord.</p>
+
+<p>«Bientôt les aéronautes crurent entendre le bruit d'un grand nombre de
+locomotives; ils étaient sur les côtes de la mer; et c'était le bruit des
+vagues sur les rochers qu'ils pouvaient parfaitement distinguer. Puis ils
+entrèrent dans un brouillard épais, n'ayant aucun moyen de déterminer leur
+rapidité ou le mouvement horizontal de l'aérostat.</p>
+
+<p>«Le brouillard s'étant dissipé, ils se trouvèrent au-dessus de la mer
+et virent successivement un grand nombre de vaisseaux (dix-sept), entre
+autres une corvette française à laquelle ils firent des signaux, qui ne
+furent sans doute pas compris; on ne leur répondit point. Leur intention
+était de se laisser tomber sur la mer et de se tenir là, jusqu'à ce qu'ils
+fussent recueillis par la corvette.</p>
+
+<p>«Plus tard, on tira sur eux, sans doute d'un vaisseau allemand, mais sans
+les atteindre. Ils avançaient toujours vers le nord avec une rapidité
+vertigineuse. Ne voyant nulle part la terre et se trouvant de nouveau dans
+le brouillard, ils expédièrent un de leurs pigeons voyageurs, annonçant
+qu'ils se croyaient perdus. Alors, ils jetèrent une longue corde de la
+nacelle, ce qui ralentit leur marche, le bout de la corde trempant dans
+l'eau. Enfin, ils aperçurent la terre et jetèrent un sac de journaux et de
+lettres. Le ballon, allégé, remonta et prit une nouvelle direction vers
+l'est.</p>
+
+<p>«Ce fut une heureuse inspiration; sans cela, d'après toute probabilité, le
+ballon était conduit vers la mer glaciale. Placé dans ce nouveau courant,
+l'aérostat continua son mouvement sur la terre ferme. Perdant de son lest,
+il s'était relevé à une plus grande hauteur.</p>
+
+<p>«On ouvrit la soupape pour lâcher du gaz et faire descendre le ballon.
+Près de Lifjeld, paroisse de Silgjord, le ballon toucha le sommet des
+arbres. Les voyageurs descendirent à l'aide de la corde qu'ils avaient
+laissée pendre, et arrivèrent à grande peine presque sains et saufs.</p>
+
+<p>«Aussitôt allégé d'une grande partie de son poids, le ballon s'éleva avec
+rapidité sans qu'on pût le retenir. Il était alors 3 heures 40 minutes
+de l'après-midi, d'après le méridien de Paris; c'était le vendredi 25
+novembre. «Quinze heures s'étaient écoulées depuis leur départ de Paris;
+ils ignoraient dans quel pays ils étaient tombés et comment ils y seraient
+reçus.</p>
+
+<p>«Accablés de lassitude, mourant de faim, suffoqués par le gaz qui
+s'échappait du ballon, ils s'évanouirent tous les deux. Bientôt rétablis,
+ils se mirent à marcher en enfonçant profondément dans la neige. Les
+premiers êtres vivants qu'ils rencontrèrent furent trois loups, qui les
+laissèrent passer sans les attaquer. Après cinq ou six heures de marche,
+ils atteignirent une pauvre cabane, où ils s'abritèrent. Le lendemain, ils
+rencontrent une nouvelle cabane. Là, ils trouvèrent des traces de feu et
+comprirent alors qu'ils n'étaient pas éloignés d'un endroit habité.</p>
+
+<p>«Peu après deux bûcherons survinrent; mais il leur fut impossible, à eux,
+Français, de se faire comprendre ou de savoir en quel pays ils étaient. Un
+des bûcherons sortit de sa poche une boîte d'allumettes pour allumer du
+feu. Rolier prit aussitôt la boite et lut dessus Christiania. Plus
+de doute, ils étaient en Norwége, nom que les paysans ne comprirent
+naturellement pas; mais ils se doutèrent pourtant que les étrangers
+voulaient se rendre à Christiania. Ils les conduisirent d'abord à leur
+domicile pour les réconforter et leur donnèrent tous les soins que
+nécessitait leur état, puis ils les menèrent chez le pasteur Celmer,
+où arrivèrent le docteur de l'endroit et l'ingénieur des mines, nommé
+Nielsen. Ce dernier parlait très-bien le français, et ils purent raconter
+leur voyage.</p>
+
+<p>«Le journal de Drammen raconte que des paysans travaillant dans la forêt
+et apercevant le feu, s'élancèrent vers cet endroit, croyant que des
+vagabonds voulaient incendier la cabane.</p>
+
+<p>«Les Français, ajoute-t-il, reçurent nos compatriotes avec des visages
+souriants, battant des mains et criant: Norwégiens! <i>Normoed</i>(?) Il faut
+alors qu'ils aient pu calculer qu'ils étaient en Norwége.</p>
+
+<p>«Les voyageurs furent conduits à Kappellangaarden, où l'on ne comprend pas
+le français; mais ils se firent comprendre en dessinant un cercle dans
+lequel ils mirent un point qu'ils appelèrent Paris, expliquant par geste
+l'ascension du ballon et que les Prussiens avaient tiré sur eux. Plus tard
+on les conduisit à Kroasberg, dans la nuit, vers deux heures. Ils étaient
+munis de pièces d'or, dont ils donnèrent dans leur joie quelques-unes à un
+pauvre petit garçon.</p>
+
+<p>«A Drammen, ils reçurent leurs cinq sacs de poste, pesant 230 livres,
+leurs six pigeons voyageurs et leurs autres objets qu'ils avaient laissés
+dans la nacelle: une couverture, deux bouteilles et demie de vin, un
+baromètre, un sextant, un thermomètre, un drapeau de signal, une casquette
+d'officier, etc., etc.</p>
+
+<p>«Ils se déterminèrent à donner à l'université de Christiania le ballon qui
+mesure une hauteur de 2,000 m.c. et qui en quinze heures a fait un trajet
+de plus de 300 lieues.</p>
+
+<p>«Il sera d'abord exposé à Christiania et le profit de la recette sera
+offert aux blessés français.»</p>
+
+<p>M. Rolier nous a fait l'honneur de nous rendre visite tout récemment; nous
+avons pris le plus vif plaisir, à entendre de sa bouche le récit de ses
+périlleuses aventures, vraiment dignes de Jules Verne ou d'Edgard Poë.
+Il n'y a qu'un voyage aérien qui puisse se comparer à celui-là; c'est la
+grande traversée de Green qui, parti de Londres, passa la Manche, franchit
+la France entière, une partie de l'Allemagne, pour descendre vingt heures
+après son départ dans le duché de Nassau. Mais cette grande excursion de
+Green ne s'est pas exécutée dans des circonstances aussi dramatiques.—M.
+Rolier et son compagnon ont eu l'impression d'une perte imminente, presque
+certaine.—Égarés dans les profondeurs de la mer du Nord, ils devaient se
+préparer à la plus horrible des morts!</p>
+
+<p>Une des parties les plus intéressantes du récit de M. Rolier est relatif à
+son séjour à Christiania.—L'enthousiasme des Norvégiens était extrême,
+on fêtait partout les voyageurs; dans des banquets, dans des réunions
+on portait des toasts à la France. Des dépêches télégraphiques étaient
+lancées de toutes les villes du royaume pour féliciter les Français tombés
+des nues. Les dames envoyaient à M. Rolier des souvenirs, des bouquets,
+des cadeaux; l'heureux aéronaute, en descendant du ciel, avait trouvé le
+paradis sur la terre!</p>
+
+<p>DE PARIS EN HOLLANDE.</p>
+
+<p><b>29e Ascension</b>. <i>24 novembre</i>.—<i>L'Archimède</i> (2,000 mèt. cub.).
+Aéronaute, J. Buffet, marin.—Passagers: MM. de Saint-Valry et Jaudas.<br/>
+Dépêches: 220 kil. Pigeons: 5.<br/>
+Départ: gare d'Orléans. Minuit 45.<br/>
+Arrivée: Castelré (Hollande), 6h. 45m.</p>
+
+<p>L'aéronaute de l'<i>Archimède</i>, M.J. Buffet, n'est pas seulement un marin de
+coeur, c'est aussi un homme distingué, qui a publié dans le <i>Moniteur</i> de
+Tours une lettre très-intéressante, qui mérite d'être publiée. Ce récit
+respire la vérité, et donne une excellente idée des premières impressions
+aériennes.</p>
+
+<p>«Mon cher ami,</p>
+
+<p>«Quelques détails sur le voyage de l'<i>Archimède</i> t'intéresseront sans
+doute; aussi, sans autre préambule, vais-je commencer une petite narration
+de notre traversée.</p>
+
+<p>«Le jeudi 24 novembre, à 4 heures du soir, je recevais l'ordre de partir;
+j'employai le mieux possible le temps qui me restait, car à 10 heures je
+devais m'élancer dans les airs.</p>
+
+<p>«A l'heure dite tout était prêt, quelques papiers importants nous
+manquaient encore, il fallait attendre. Je te fais grâce de toute
+l'opération du gonflement: qu'il te suffise de savoir que tout se passa le
+mieux du monde. J'avais deux passagers, MM. Albert Jaudas et Saint-Valry.</p>
+
+<p>«A minuit et demi, nous étions dans la nacelle. Le fameux <i>lâchez-tout</i>
+de Godard ne se fit pas attendre, et bientôt notre aérostat s'élevait au
+milieu des souhaits de bon voyage que nous envoyait la foule;—car il y
+avait foule à la gare d'Orléans. Tout en surveillant l'ascension de mon
+ballon, je regardais émerveillé le panorama qui se déroulait sous nous;
+le silence régnait dans la nacelle, et n'était interrompu que par les
+interjections admiratives qui s'échappaient de nos lèvres. En effet,
+Paris, de nuit et à cette hauteur (nous étions à 2,000 mètres), a quelque
+chose de saisissant; les lumières des remparts se réunissent pour entourer
+la ville comme d'une ceinture de feu, et les rues se dessinent en lignes
+brillantes s'entre-coupant les unes les autres; bientôt tout se confondit,
+Paris ne fut plus qu'une tache brillante, qu'un point, qu'une lueur,
+puis tout s'éteignit. Rien autour de la ville n'indiquait les positions
+prussiennes. L'aérostat suivait rapidement la ligne du sud vers le nord,
+la manoeuvre était facile, le ballon excellent; tous trois nous montions
+pour la première fois et le titre d'aéronaute pesait un peu sur mes
+épaules, fort jeunes en pareille matière.</p>
+
+<p>A une heure nous vîmes distinctement des feux disposés en rectangle et
+régulièrement espacés; nous ne pûmes que faire des conjectures et tout
+nous fit penser que cela devait être des forts ou redoutes destinés
+à protéger l'armée prussienne sur ses derrières. Nous causions, mes
+passagers et moi, de tout ce que nous pouvions apercevoir, et cette
+conversation, faite à trois kilomètres en l'air, avec cet énorme dôme
+suspendu au-dessus de nos têtes, au milieu de ce silence parfait, de
+cette immobilité apparente, avait quelque chose de bizarre; les routes se
+découpaient en lignes blanchâtres sur le fond noir du tableau, éclairé ça
+et là de quelques points lumineux. Les villes, toujours en lignes de feu,
+se succédaient les unes aux autres. Tout à coup la terre nous parait
+illuminée; des lueurs rouges très-rapprochées, s'éteignant et se rallumant
+tour à tour, attirèrent nos regards, des grondements lointains arrivèrent
+jusqu'à nous. C'était, je l'appris depuis, le bassin houiller de
+Charleroi, et les innombrables forges et hauts-fourneaux qui causaient ces
+lueurs et ces bruits effrayants.</p>
+
+<p>La nuit s'écoula avec des alternatives d'ombre et de lumière, et bientôt,
+à la lueur blafarde qui envahit le ciel, nous vîmes que le jour allait
+paraître. Le temps, toujours superbe; aussi je te laisse à penser ce
+qu'était ce lever du soleil, à 2,500 mètres de hauteur et vu dans ces
+conditions-là.</p>
+
+<p>Ce fut un véritable changement à vue, la terre apparut peu à peu; nous
+n'avions pas assez d'yeux pour voir. Silence parfait, et, chose étrange,
+nous entendions distinctement le chant du coq. Je renonce à décrire le
+spectacle auquel nous assistions, ce fut comme un beau tableau dont ou
+soulève peu à peu le voile qui le recouvre. Les bois étaient des touffes
+d'herbe, les maisons des points blancs, çà et là quelques plaques
+brillantes, de l'eau, sans doute; de l'aspect plat et uniforme du pays,
+nous fûmes unanimes à reconnaître les Flandres. Aussi, après avoir prévenu
+nos passagers, je résolus de commencer ma descente.</p>
+
+<p>Mes dispositions prises, mon lest sous la main, je saisis la corde de la
+soupape et j'ouvris: l'aérostat descendit rapidement. A 80 mètres du sol,
+j'arrêtai sa descente, coupai le guide rope (longue corde destinée à
+enrayer la marche du ballon); je me laissai courir à cette hauteur; nous
+filions avec une extrême vitesse, le vent était fort.</p>
+
+<p>Un château apparut à notre gauche; devant nous, une plaine: c'était une
+occasion, je fis descendre le ballon, un toit jaillit derrière un
+rang d'arbres, je n'eus que le temps de jeter deux sacs de lest, nous
+franchîmes heureusement l'obstacle. De l'autre côté, je coupai l'ancre
+et me suspendis à la soupape. Deux chocs violents, puis tout fut dit;
+l'<i>Archimède</i> était vaincu.</p>
+
+<p>Déjà les paysans accouraient de toutes parts.—«Où sommes-nous?»
+m'écriai-je. Impossible de comprendre, mais les cris de joie dont ils
+accueillirent le drapeau français que je fis flotter, nous eurent bientôt
+rassurés.</p>
+
+<p>«Enfin, l'un d'eux, vêtu d'une blouse bleue et coiffé d'une casquette
+à galons, me dit: «Castelré, Hollande.» Un gros soupir de satisfaction
+s'échappa de nos poitrines, en même temps qu'une expression d'étonnement,
+puisqu'on 7 heures nous avions fait près de 100 lieues.</p>
+
+<p>«Aidé de ces bons paysans, j'opérai le dépouillement de l'aérostat; je ne
+puis assez témoigner ma reconnaissance pour le bon vouloir que ces braves
+gens mettaient à m'aider dans une opération si nouvelle pour eux; la seule
+difficulté fut de faire éteindre les pipes. Ces gaillards-là fumaient en
+venant respirer le gaz qui s'échappait de la soupape, et qui les faisait
+reculer à moitié asphyxiés et les yeux pleins de larmes.</p>
+
+<p>«Pendant que j'encourageais par tous les moyens possibles ces braves
+Hollandais à travailler, nous vîmes arriver près de nous deux personnes,
+accourues en toute hâte du château dont j'ai parlé, et qui nous firent les
+offres les plus gracieuses.</p>
+
+<p>«On amena une voiture, la nacelle dedans, le ballon dans la nacelle, le
+filet par-dessus, et tout en remerciant du fond du coeur ces bons amis,
+nous nous acheminâmes vers le château dont nous avions fini par accepter
+l'hospitalité.</p>
+
+<p>«Le château s'appelait Hoogstraeten, et le propriétaire, M. le major de
+Lobel, était absent pour la journée. Les honneurs nous en furent faits
+le plus gracieusement possible par toute la famille présente au château.
+Inutile de raconter les soins dont nous fûmes l'objet. On mit tout en
+réquisition pour nous, et, reposés, restaurés, on fit encore atteler pour
+nous deux voitures; l'une pour les aéronautes, pour nous transporter à
+Turnhout, station belge, et de là rejoindre la France. Les adieux furent
+touchants; nous ne savions que dire.</p>
+
+<p>Enfin nous nous séparâmes, le soir même nous étions à Bruxelles.</p>
+
+<p>Il m'est impossible de te faire un tableau exact de la sympathie que nous
+avons rencontrée sur notre route en Belgique. Chacun, selon ses moyens,
+cherchait à nous éviter quelque peine, et, fonctionnaires et gens du pays,
+tous nous accueillaient avec acclamation. Nous étions fort touchés de ces
+marques d'amitié réelle, et c'est avec bonheur que nous avons pu constater
+que la France est aimée plus qu'on ne croit. Aussi, au nom de nos
+passagers et au mien voudrais-je pouvoir dire assez haut pour être entendu
+partout: Merci, merci, à la Belgique, à la Hollande!</p>
+
+<p>Voilà, mon brave ami, le récit de mon voyage; je n'ai dit que ce que j'ai
+personnellement ressenti, mais je crois résumer notre impression commune.</p>
+
+<p>À bientôt donc et tout à toi.</p>
+
+<p>JULES BUFFET.</p>
+
+<p>Faisons remarquer après le récit de ce voyage que M. Buffet est parti
+le même jour que M. Rolier. Mais il a quitté terre une heure après le
+voyageur de Norwége, ce qui lui a permis au lever du soleil de toucher
+terre à l'extrémité de la Hollande. S'il était parti à la même heure, il
+est probable qu'il aurait quitté les côtes de la Hollande, sans voir
+la mer, et qu'il se serait également égaré!</p>
+
+<p><b>30e Ascension</b>.
+<i>24 novembre</i>.—L'<i>Egalité</i> (3,000 mèt. cub.).—Aéronaute: W. de
+Fonvielle.—Passagers: MM. de Viloutray, Bunel, Rouzé et un quatrième
+voyageur.<br/>
+Départ: usine à gaz, Vaugirard, 10h. matin.<br/>
+Arrivée: Louvain (Belgique), 2h. 15 soir.</p>
+
+<p>Cette ascension est une entreprise particulière organisée par M. de
+Fonvielle, qui a d'abord voulu utiliser l'ancien ballon captif de
+l'Exposition universelle de 1867.</p>
+
+<p>Mais cette première tentative ne fut pas heureuse. L'ex-ballon captif, mal
+gonflé, se sépara de son filet, quand on voulut le baisser contre terre
+pour réparer une fente ouverte dans l'étoffe. Il s'échappa tout seul dans
+les airs, sans filet, sans nacelle, et tomba entre les lignes prussiennes
+et les lignes françaises.—On le voyait de loin, s'agiter contre terre,
+comme une baleine échouée sur le rivage. Mais les postes français ne se
+décidèrent pas à aller le chercher sans une autorisation de la place.
+Quand on obtint la permission, trois jours après, il était trop tard! Les
+Prussiens s'étaient emparés de l'aérostat!</p>
+
+<p>PREMIER BALLON PERDU EN MER.</p>
+
+<p><b>31e Ascension</b>. <i>30 novembre</i>.—Le <i>Jacquard</i> (2,000 mèt.
+cub.).—Aéronaute: Prince, marin.—Pas de passager.<br/>
+Dépêches: 250 kil.<br/>
+Départ: gare d'Orléans, 11h. soir.<br/>
+Arrivée: lieu inconnu.</p>
+
+<p>Il paraît que lorsque le marin Prince partit en ballon, il s'écria
+avec enthousiasme: «Je veux faire un immense voyage, on parlera de mon
+ascension!» Il s'éleva lentement à 11 heures du soir, par une nuit
+noire.—On ne l'a jamais revu depuis.</p>
+
+<p>Un navire anglais aperçut le ballon, en vue de Plymouth; il se perdit en
+mer. Quel drame épouvantable a dû torturer l'esprit de l'infortuné Prince,
+avant de trouver la plus horrible des morts! Seul du haut des airs, il
+contemple l'étendue de l'Océan où fatalement il doit descendre. Il compte
+les sacs de lest, et ne les sacrifie qu'avec une parcimonie scrupuleuse.
+Chaque poignée de sable qu'il lance est un peu de sa vie qui s'en va.—Il
+arrive, ce moment suprême, où tout est jeté par dessus bord! Le ballon
+descend, se rapproche du gouffre immense!... La nacelle se heurte sur la
+cime des vagues, elle n'enfonce pas, elle glisse à la surface des flots,
+entraînée par le globe aérien, qui se creuse comme une grande voile!
+Pendant combien de temps durera ce sinistre voyage? Il peut se prolonger
+jusqu'à ce que la mort saisisse l'aéronaute, par la faim, par le froid
+peut-être!—Quel épouvantable et navrant tableau, que celui de ce
+voyageur, perdu dans l'immensité de la mer! Il cherche de loin un
+navire..., jusqu'au dernier moment il espère le salut!</p>
+
+<p>Pauvre Prince, brave marin, tu as perdu la vie pour ton pays, l'histoire
+enregistrera ton nom—ainsi que celui de Lacaze qui est mort comme toi, au
+milieu de l'Océan—sur la liste des hommes de coeur, qui dans les moments
+suprêmes savent noblement mourir pour la patrie!</p>
+
+<p>VOYAGE DE BELLE-ILE-EN-MER.</p>
+
+<p><b>32e Ascension</b>. <i>30 novembre</i>.—Le <i>Jules Favre</i> (2,000 mèt.
+cub).—Aéronaute: Martin, négociant.—Passager: M. Ducauroy.<br/>
+Dépêches: 50 kil. Pigeons: 10.<br/>
+Départ: gare du Nord, 11h. 30 soir.<br/>
+Arrivée: Belle-Ile-en-Mer.</p>
+
+<p>Le <i>Jules Favre</i>, parti quelques minutes après le <i>Jacquard</i>, a échappé
+d'une manière vraiment miraculeuse au sort de ce dernier ballon.</p>
+
+<p>Le récit suivant a été envoyé le 2 décembre au <i>Phare de la Loire</i>, il
+donne les épisodes de ce voyage dramatique:</p>
+
+<p>«Nous sortons à l'instant et profondément émus de la chambre où est né
+le général Trochu, et où sont étendus sur leur lit de douleur les deux
+aéronautes qu'un hasard providentiel a jetés sur notre île, point perdu
+de l'Océan, et il est hors de doute que sur mille cas semblables, pas un
+ballon n'échapperait aux vagues, par le vent d'est qui pousse vers la
+grande mer. Nous avons eu l'honneur de serrer la main à ces braves enfants
+de Paris qui apportent à la France l'espoir et même la certitude de sa
+délivrance prochaine. Un de ces messieurs, le moins contusionné, a bien
+voulu nous raconter les péripéties émouvantes du voyage.</p>
+
+<p>«Parti à minuit de Paris, le <i>Jules Favre</i> s'éleva à 2,000 mètres,
+apercevant distinctement les feux prussiens. Ils rencontrèrent une couche
+d'air chaud et tellement calme, qu'ils croyaient faire à peine une lieue
+à l'heure. L'appareil électrique qui devait les éclairer n'ayant pu
+fonctionner, ils ne purent savoir quelle direction suivait le ballon, et
+comme le vent était nord au moment de leur départ, ils étaient persuadés
+aller vers Lyon. Sans s'en douter, ils étaient dans un courant violent qui
+les poussait de l'est à l'ouest. «Vers six heures, ils approchaient de la
+mer. Ils aperçurent alors la petite île d'Hoédic, voisine de Belle-Ile de
+quatre lieues. Sur cette île est un fort, qui fit croire à ces Messieurs
+qu'ils étaient sur une île de la Marne ou de la Seine, tant le ballon
+leur paraissait immobile. J'ai omis de dire que jusque-là ils s'étaient
+toujours trouvés au-dessus d'un épais brouillard.</p>
+
+<p>«Bientôt ils apercevaient la mer, qu'un bruit confus leur avait fait
+pressentir devoir être non loin d'eux. Ils furent poussés vers Belle-Ile
+avec la rapidité d'une flèche et malheureusement vers une de ses
+extrémités ayant à peine cinq kilomètres de largeur; le danger était
+suprême. M. Martin monta dans les cordages, ouvrit en grand la soupape,
+car ils ne pouvaient échapper à la mort que par une descente prompte: s'il
+n'avait ouvert la soupape avant d'atteindre l'île, ils étaient évidemment
+perdus.</p>
+
+<p>«Dans deux minutes, ils descendirent de 2,000 mètres; le premier choc
+fut terrible, le ballon remonta et retomba deux fois encore. En ouvrant
+brusquement la soupape, le ballon se dégonfla à sa partie inférieure, ce
+qui lui fit faire parachute et amortit le choc de la descente. Il était
+dans d'excellentes conditions pour la descente, ayant encore vingt sacs de
+lest sur 26. Au dernier choc, le ballon s'accrocha à un mur d'environ un
+mètre. M. Martin se précipita hors de la nacelle et frappa contre le mur
+où il eut la jambe et la poitrine violemment contusionnées.</p>
+
+<p>«Quant à M.D.C, il fut précipité contre terre à une vingtaine de mètres
+plus loin.</p>
+
+<p>«M. Martin, revenu de son étourdissement, aperçut alors son ami couché sur
+le dos, ayant un masque de sang à la figure; il le crut mort.</p>
+
+<p>«L'intrépide M. Martin nous a avoué que son unique préoccupation dans ce
+danger suprême et même dès la descente vertigineuse, fut le souvenir de
+l'assurance faite à la dame de M.D.C. que nul danger n'existait pour
+l'excellent chef de famille, le citoyen dévoué à sa patrie qui allait le
+suivre.</p>
+
+<p>«Espérons que ces Messieurs sortiront bientôt saufs de leur chute
+effrayante!</p>
+
+<p>«Les dépêches partent cette nuit pour Saint-Nazaire par l'<i>Euménide</i>.</p>
+
+<p>«M. JOUAN.»</p>
+
+<p>DÉPARTS DE DÉCEMBRE 1870.</p>
+
+<p><b><i>33e Ascension</i></b>. <i>1er décembre</i>.—<i>La Bataille de Paris</i> (2,000 mèt.
+cub.).—Aéronaute: Poirrier, professeur de gymnastique.—Passagers: MM.
+Lissajoux et Youx.<br/>
+Départ: gare du Nord, 5h. 45 m.<br/>
+Arrivée: Grand-Champ (Bretagne), midi.</p>
+
+<p>La descente de cet aérostat a été très-accidentée. L'ancre jetée ne
+mordait pas et les voyageurs étaient entraînés par un vent violent.
+L'aéronaute crut bien faire en sautant de la nacelle à terre pour chercher
+à attacher lui-même le guide-rope à un arbre. Mais il ne peut réussir
+cette manoeuvre. MM. Lissajoux et Youx furent emportés, par l'aérostat
+délesté du poids de l'aéronaute, avec une violence vertigineuse. Le ballon
+se creva à un kilomètre de là; il s'arrêta. Les voyageurs en furent
+quittes pour l'émotion!</p>
+
+<p>La plus indispensable union est rigoureusement commandée à la descente.
+Sauter de la nacelle, c'est risquer d'abord sa propre vie, mais ce qui est
+plus grave encore, c'est compromettre celle des autres!</p>
+
+<p>UNE ASCENSION SCIENTIFIQUE.</p>
+
+<p><b>34e Ascension</b>. <i>2 décembre</i>.—<i>Le Volta</i> (2,000 mèt.
+cub.).—Aéronaute: Chapelain, marin.—Passager: M. Janssen astronome.<br/>
+Départ: gare d'Orléans, 6h. m.<br/>
+Arrivée: Savenay (Loire-Inférieure), 11h. 30 m.</p>
+
+<p>M. Janssen emportait avec lui les instruments nécessaires pour observer en
+Algérie l'éclipse de soleil.</p>
+
+<p>Ainsi, pendant que l'étranger souillait par sa présence et ses ravages
+le sol de la patrie, l'Académie des sciences, restant en dehors de ces
+monstruosités sociales, portait toujours ses regards vers les grands
+problèmes de la science. Nous croyons devoir reproduire les nobles paroles
+de M. Dumas, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, au sujet de
+l'expédition scientifique organisée pendant le siège.</p>
+
+<p>Dans la séance du 5 décembre 1870, voici comment s'est exprimé l'illustre
+secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences:</p>
+
+<p>«Une éclipse de soleil, totale pour une partie de l'Algérie, aura lieu le
+27 décembre. M. Janssen, si célèbre par les belles découvertes qu'il
+a effectuées dans l'Inde, à l'occasion de l'éclipse de 1868, était
+naturellement désigné de nouveau, pour compléter ses observations, au
+patronage et au concours du bureau des longitudes et de l'Académie, qui,
+avec l'autorisation de M. le ministre de l'instruction publique, se sont
+empressés de les lui accorder.</p>
+
+<p>«M. Janssen est parti de Paris, vendredi à 5 heures du matin, par un
+ballon spécial: le <i>Volta</i>. L'administration avait bien voulu se mettre
+entièrement à sa disposition; cet appareil n'emportait que le savant,
+les instruments de la science, et le marin chargé de la manoeuvre. Notre
+confrère, M. Charles Deville et moi, nous assistions au départ de M.
+Janssen, soit pour l'aider dans ses derniers apprêts, soit pour lui donner
+une preuve de plus de l'intérêt que l'Académie porte à ses travaux.
+L'ascension, grâce aux précautions minutieuses de M. Godard aîné, s'est
+accomplie dans les meilleures conditions, et la direction excellente
+prise par l'aérostat, doit faire espérer le succès d'une expédition que
+menacent, il est vrai, des périls de plus d'un genre.</p>
+
+<p>«Les secrétaires perpétuels de l'Académie, il est utile de le déclarer
+publiquement, se portant garants du caractère absolument scientifique de
+l'expédition et de la parfaite loyauté de M. Janssen, l'ont recommandé
+officiellement à la protection et à la bienveillance des autorités et des
+amis de la science, en quelque lien que les chances du voyage l'aient
+dirigé. Il fut un temps, où ce témoignage aurait suffi pour lui assurer un
+accueil chevaleresque dans les lignes ennemies. On nous a appris le doute
+sur ce point. Aussi chacun a-t-il compris que des rigueurs et des menaces,
+non justifiées par les lois de la guerre, aient fait à M. Janssen comme
+un devoir de compter sur son propre courage et non sur la générosité
+d'autrui. Je suis entouré de témoins qui peuvent attester, cependant,
+qu'en pleine guerre, en 1813, Davy, un Anglais, recevait, dans ce palais
+même, l'hospitalité de la France, comme un hommage rendu au génie et aux
+droits supérieurs de la civilisation.</p>
+
+<p>«En suivant du regard notre digne missionnaire dans l'espace, où il se
+perdait peu à peu, j'ai senti ce souvenir se réveiller et renouveler en
+moi le besoin de protester, soit au nom de la science, soit au nom des
+principes eux-mêmes, contre tout empêchement qui pourrait être mis à son
+expédition. Deux inventions françaises, liées aux gloires de l'Académie,
+ont concouru aux opérations de la défense: les ballons que Paris investi
+expédie, les dépêches microscopiques qui lui reviennent sur l'aile des
+pigeons.</p>
+
+<p>«La décision prise par le comte de Bismark de renvoyer devant un conseil
+de guerre les personnes qui, montées dans les ballons, auront, sans
+autorisation préalable, franchi les lignes ennemies, intéresse donc
+l'Académie. Elle ne saurait accepter que des opérations soient punissables
+parce qu'elles reposent sur des principes scientifiques nouveaux; que
+l'homme dévoué qui, dans l'intérêt de la science, passe au-dessus des
+lignes prussiennes, soit coupable de manoeuvre illicite; qu'en donnant,
+enfin, nos soins à l'aéronautique, nous ayons contribué nous-mêmes à
+fabriquer des engins de guerre prohibés.</p>
+
+<p>«Comment! les voies de terre, de fer nous étaient interdites, la voie de
+l'air nous restait seule, inconstante et douteuse; elle n'avait jamais été
+pratiquée; quoi de plus légitime que son emploi! Nous l'avons conquise par
+des procédés méthodiques, et si elle fonctionne régulièrement au profit de
+nos armes, où est le délit?</p>
+
+<p>«Que l'ennemi détruise, s'il le peut, nos ballons au passage; qu'il
+s'empare de nos aéronautes au moment où ils touchent terre, soit; c'est
+son intérêt, c'est chance de guerre. Mais que les personnes, tombant ainsi
+entre ses mains, soient livrées à une cour martiale, au loin, en pays
+ennemi, comme des criminels, c'est un abus de la force....</p>
+
+<p>«Dans Syracuse assiégée, Archimède opposant aussi aux efforts de l'ennemi
+toutes les ressources de la science de son temps, rendait pour les Romains
+l'attaque de plus en plus meurtrière. Marcellus, loin de lui faire un
+crime d'avoir prolongé la défense par ses inventions, ordonna que la
+vie de ce grand homme fût respectée, et, plein de regret pour sa mort
+fortuite, entoura sa famille de soins et d'égards!...»</p>
+
+<p>Ajoutons pour l'honneur de M. Janssen que, lors de son départ, il apprit
+que les savants anglais lui offraient un laisser-passer à travers les
+lignes prussiennes, M. Janssen refusa; il préféra ne rien devoir à
+l'ennemi de son pays, et il aima mieux risquer les chances du voyage
+aérien!</p>
+
+<p><b>35e Ascension</b>. <i>4 décembre</i>.—<i>Le Franklin</i> (2,050 mèt.
+cub.).—Aéronaute: Marcia, marin.—Passager: M. le comte d'Andrecourt,
+officier d'état-major du général Trochu, il apporte en province les
+nouvelles de la prise du plateau d'Avron.<br/>
+Départ: gare d'Orléans, 1h. m.<br/>
+Arrivée: près Nantes (Loire-Inférieure), 8h. m.</p>
+
+<p><b>36e Ascension</b>. <i>5 décembre</i>.—<i>L'armée de Bretagne</i> (
+mèt. cub.). Aéronaute: Surrel.—Passager: M. Lavoine, consul à
+Jersey.—Dépêches: 400 kil.<br/>
+Départ: gare du Nord, 6h. m.<br/>
+Arrivée: Bouillet (Deux-Sèvres). L'aéronaute à la descente a été assez
+grièvement blessé à la tête.</p>
+
+<p><b>37e Ascension</b>. <i>7 décembre</i>.—<i>Le Denis Papin</i> (2,000 mèt.
+cub.).—Aéronaute: Domalin, marin.—Passagers: MM. Montgaillard, Delort et
+Robert, inventeurs des cylindres sous-aquatiques, pour le transport des
+lettres de province par la Seine.<br/>
+Dépêches: 55 kil. Pigeons: 3.<br/>
+Départ: gare d'Orléans, 4h. m.<br/>
+Arrivée: près le Mans (Sarthe), 7 h.m.</p>
+
+<p><b>38e Ascension</b>. <i>11 décembre</i>.—<i>Le général Renault</i> (2,000 mèt.
+cub.).—Aéronaute: Joignerey, gymnaste.—Passagers: MM. Wolff et
+Lermanjat.<br/>
+Dépêches: 1,000 kil.—Pigeons: 12.<br/>
+Départ: gare du Nord, 3h. 15m.<br/>
+Arrivée: (Seine-Inférieure) près Rouen, 5h. 30m., 130 kil. en 3h. 15.</p>
+
+<p>QUATRIÈME BALLON PRISONNIER.</p>
+
+<p><b>39e Ascension</b>. <i>15 décembre</i>.—<i>La Ville de Paris</i> (2,000 mèt.
+cub.).—Aéronaute: Delamarne.—Passagers: Morel, rédacteur <i>du Gaulois</i>,
+et Billebault.—Dépêches: 65 kil.—Pigeons: 12.<br/>
+Départ: gare du Nord, 4h. m.<br/>
+Arrivée: Wertzlur (Prusse), 4h. 5m. Fait prisonnier en Prusse, M.
+Delamarne a failli être fusillé par les Prussiens, et n'a échappé à la
+mort que par miracle. M. Morel a subi des mauvais traitements les plus
+humiliants.</p>
+
+<p><b>40e et 41e Ascensions</b>. <i>17 décembre</i>.</p>
+
+<p>1° <i>Le Parmentier</i> (2,000
+mèt. cub.).—Aéronaute: Paul, marin.—Passagers: M. Desdouet et un
+franc-tireur.—Dépêches: 460 kil.—Pigeons 4.<br/>
+Départ: gare d'Orléans, 1h. 15m.<br/>
+Arrivée: Gourganson (Marne), 9h. m.</p>
+
+<p>2° <i>Le Guttemberg </i>(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Perruchon,
+marin.—Passagers: MM. d'Alméida, Lévy et Louisy.<br/>
+Dépêches 0.—Pigeons: 6.<br/>
+Départ: gare d'Orléans, 1h. 30m.<br/>
+Arrivée: Montpreux (Marne), 9h. m.</p>
+
+<p>Ces deux ballons furent lancés à peu près en même temps de la gare
+d'Orléans.—Le franc-tireur, monté dans le premier aérostat, M. Lepère,
+ami du général Trochu, devait porter au général Faidherbe l'ordre de faire
+un énergique mouvement en avant pour faciliter une grande sortie. M.
+Lepère avait un signe de reconnaissance, et une mission verbale: son
+message put être délivré avec une étonnante rapidité. Ce fait est un
+admirable exemple de l'utilisation des ballons pendant la guerre.</p>
+
+<p>M. d'Alméida, monté dans <i>Le Guttemberg</i> était chargé de coordonner les
+efforts pour communiquer avec la ville assiégée.</p>
+
+<p><b>42e Ascension</b>. <i>18 décembre</i>.—<i>Le Davy</i> (1,000 m.
+cub.).—Aéronaute: Chaumont, marin.—Passager: M. Deschamps.
+Dépêches: 25 kil.<br/>
+Départ: gare d'Orléans, 5h. m.<br/>
+Arrivée: Chuney près Beaune (Côte-d'Or).</p>
+
+<p>CINQUIÈME BALLON PRISONNIER.</p>
+
+<p><b>43e Ascension</b>. <i>20 décembre</i>.—<i>Le général Chanzy</i> (2,000 mèt.
+cub.).—Aéronaute: Werrecke, gymnaste.—Passagers: MM. de l'Épynay,
+Julliac, Joufryon.<br/>
+Dépêches: 25 kil.—Pigeons: 4.<br/>
+Départ: gare du Nord, 2h. 30 m.<br/>
+Arrivée: Rotembery (Bavière), 10h. 45 m. Fait prisonnier en Allemagne.</p>
+
+<p>Cette expédition avait pour but d'organiser en province un corps de
+plongeurs qui à l'aide de scaphandres auraient pu revenir à Paris par la
+Seine.</p>
+
+<p><b>44e Ascension</b>. <i>22 décembre.—Le Lavoisier</i> (2,000 mèt.
+cub.).—Aéronaute: Ledret, marin.—Passager: Raoul de
+Boisdeffre.<br/>
+Dépêches: 175 kil.—Pigeons: 6.<br/>
+Départ: gare d'Orléans, 2h. 30m.<br/>
+Arrivée: Beaufort (Maine-et-Loire), 9h. m.</p>
+
+<p>M. Raoul de Boisdeffre, officier d'état-major du général Trochu, avait une
+mission importante auprès du général Chanzy. Il venait lui dire que Paris
+cesserait d'avoir des vivres le 20 janvier et que le moment d'agir était
+venu.</p>
+
+<p><b>45e Ascension.</b> <i>23 décembre.—La Délivrance</i> (2,050 mèt.
+cub.).—Aéronaute: Gauchet, commerçant,—Passager: M. Reboul.<br/>
+Dépêches: 40 k.—Pigeons: 4.<br/>
+Départ: gare du Nord, 3h. 30m.<br/>
+Arrivée: La Roche (Morbihan), 11h. 45m. 560 kil. en 8h. 30.</p>
+
+<p><b>46e Ascension.</b> <i>24 décembre.—Le Rouget de l'Isle</i> (2,000 mèt.
+cub.).—Aéronaute: Jahn, marin.—Passager: M. Garnier.<br/>
+Départ: gare d'Orléans, 3h. m.<br/>
+Arrivée: Alençon (Orne), 9h. m.</p>
+
+<p><b>47e Ascension</b>. <i>27 décembre.—Le Tourville</i> (2,050 mèt.
+cub.).—Aéronaute: Mouttet, marin.—Passagers: MM. Miége et Delaleu.<br/>
+Dépêches: 160k.—Pigeons: 4.<br/>
+Départ: gare d'Orléans, 4h. m.<br/>
+Arrivée: Eymoutiers (Haute-Vienne), 1h. s.</p>
+
+<p><b>48e Ascension</b>. <i>29 décembre.—Le Bayard</i> (2,045 mèt.
+cub.).—Aéronaute: Réginensi, marin.—Passager: M. Ducoux.<br/>
+Dépêches: 110k.—Pigeons: 4.<br/>
+Départ: gare d'Orléans, 4h. m.<br/>
+Arrivée: La Mothe-Achard (Vendée), 10h. 10m.</p>
+
+<p><b>49e Ascension</b>. <i>30 décembre.—L'Armée de la Loire</i> (2,000 mèt.
+cub.).—Aéronaute: Lemoine.—Pas de passager.<br/>
+Dépêches: 250k.<br/>
+Départ: gare du Nord, 5h. m.<br/>
+Arrivée: près le Mans (Sarthe), 4 h. s.</p>
+
+<p>Ce ballon est tombé au milieu de l'armée de la Loire dont il portait le
+nom.</p>
+
+<p>DÉPARTS DE JANVIER 1871.</p>
+
+<p><b>50e Ascension</b>. <i>3 janvier.—Le Merlin de Douai</i> (2,000 mèt.
+cub.).—Aéronaute: L. Griseaux.—Passager: M. Eug. Tarbé.<br/>
+Départ: gare du Nord, 4h. m.<br/>
+Arrivée: Massay (Cher), 11h. 45m.</p>
+
+<p>Entreprise particulière.</p>
+
+<p><b>51e Ascension</b>. <i>4 janvier</i>.—<i>Le Newton</i> (2,000 mèt.
+cub.).—Aéronaute: Ours, marin.—Passager: M. Brousseau.<br/>
+Dépêches: 310 k.—Pigeons, 4.<br/>
+Départ: gare du Nord, 4h. m.<br/>
+Arrivée: Digny (Eure-et-Loir).</p>
+
+<p><b>52e et 53e Ascensions</b>. <i>9 janvier</i>.</p>
+
+<p>1° <i>Le Duquesne</i> (2,000 mèt.
+cub.).—Aéronaute: Richard, quartier-maître et trois marins.<br/>
+Départ: gare d'Orléans, 3h. 50m.<br/>
+Arrivée: Bizieu près Reims (Marne).</p>
+
+<p>Tentative de direction avec une hélice. (Voir chap. III.)</p>
+
+<p>2° <i>Le Gambetta</i> (2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Duvivier,
+marin.—Passager: M. de Fourcy.<br/>
+Dépêches: 240k.—Pigeons: 3.<br/>
+Départ: gare du Nord, 3h. 55m.<br/>
+Arrivée: Clamecy près Auxerre (Yonne), 2h. 30s.</p>
+
+<p><b>54e Ascension.</b> <i>11 janvier</i>.—<i>Le Kepler</i> (2,000 mèt.
+cub.).—Aéronaute: Roux, marin.—Passager: M. Dupuy.<br/>
+Dépêches: 160k.—Pigeons: 3.<br/>
+Départ: gare d'Orléans, 3h. 30m.<br/>
+Arrivée: Laval (Mayenne), 9h. 15m.</p>
+
+<p><b>55e et 56e Ascensions.</b> <i>13 janvier</i>.</p>
+
+<p>1° <i>Le Monge</i> (2,000 mèt.
+cub.).—Aéronaute: Raoul.—Passager: M. Guigné.<br/>
+Départ: gare d'Orléans, midi 50.<br/>
+Arrivée: Harfeuille (Indre), 8 h. s.</p>
+
+<p>2° <i>Le général Faidherbe</i> (2,000 mèt.
+cub.).—Aéronaute: Van Seymortier.—Passager: M. Hurel et cinq chiens
+destinés à rentrer à Paris avec des dépêches.<br/>
+Dépêches: 60k.—Pigeons: 2.<br/>
+Départ: gare du Nord, 3h. 30m.<br/>
+Arrivée: Saint-Avit (Gironde), 2h. s.</p>
+
+<p>57e Ascension. 45 <i>janvier</i>.—<i>Le Vaucanson</i> (2,000 mèt. Cub.).
+Aéronaute: Clariot, marin.—Passagers: MM. Valade et Delente.<br/>
+Dépêches: 75 k.—Pigeons: 3.<br/>
+Départ: gare d'Orléans, 3h. M.<br/>
+Arrivée: Armentières (Belgique), 9h. 15m.</p>
+
+<p>58e Ascension. 16 <i>janvier</i>.—<i>Le Steenackers</i> (2,000 mèt. cub.).
+Aéronaute: Vibert, ingénieur.—Passager: M. Goleron.<br/>
+Départ: gare du Nord, 7h. m.<br/>
+Arrivée: Hynd (Hollande), dans les dunes du Zuyderzée.
+M. Vibert emportait avec lui deux caisses de dynamite, destinées, dit-on,
+À l'armée de Bourbaki, qui commençait à battre en retraite.</p>
+
+<p>59e Ascension. 18 <i>janvier</i>.—<i>La poste de Paris</i> (2,000 mèt. Cub.).
+Aéronaute: Turbiaux, mécanicien.—Passagers: MM. Cleray et
+Cavailhon.<br/>
+Dépêches: 70k.—Pigeons: 3.<br/>
+Départ: gare du Nord, 3h. m.<br/>
+Arrivée: Venray (Pays-Bas).</p>
+
+<p>60e Ascension. 20 <i>janvier</i>.—<i>Le général Bourbaki</i> (2,000 mèt. Cubes).
+Aéronaute: Mangin jeune.—Passager: M. Boisenfrey.<br/>
+Dépêches: 125 k.—Pigeons: 4.<br/>
+Départ: gare du Nord, 5h. m.<br/>
+Arrivée: Hasancourt près Reims (Marne).</p>
+
+<p>L'aéronaute, tombé en pays occupé par l'ennemi, peut sauver ses dépêches;
+il brûle son ballon pour le dissimuler aux Prussiens.</p>
+
+<p><b>61e Ascension</b>. <i>22 janvier</i>.—<i>Le général Daumesnil</i> (2,000 mèt.
+cub.).—Aéronaute: Robin, marin.—Pas de passager.<br/>
+Dépêches: 280 kil.—Pigeons: 3.<br/>
+Départ: gare de l'Est, 4h. m.<br/>
+Arrivée: Charleroi (Belgique), 8h. 20m.</p>
+
+<p><b>62e Ascension</b>. <i>24 janvier.</i>—<i>Le Toricelli</i> (2,000 mèt. cub.).
+Aéronaute: Bely, marin.—Pas de passager.<br/>
+Dépêches: 230 kil. Pigeons: 3.<br/>
+Départ: gare de l'Est, 3h. m.<br/>
+Arrivée: Fuchemout (Oise), 11h. m.</p>
+
+<p>Ballon caché; dépêches sauvées et remises au bureau de Blanzy.</p>
+
+<p>DEUXIÈME BALLON PERDU EN MER.</p>
+
+<p><b>63e Ascension</b>. <i>27 janvier</i>.—<i>Le Richard Wallace</i> (2,000 mèt.
+Cub.). Aéronaute: E. Lacaze, soldat.—Pas de passager.<br/>
+Dépêches: 220 kil.—Pigeons: 2.<br/>
+Départ: gare du Nord, 3h. 30 m.<br/>
+Arrivée: inconnu. Ce ballon a été perdu en mer en vue de la Rochelle.</p>
+
+<p>Il est difficile d'expliquer la cause de ce malheur. L'aérostat monté par
+M. Lacaze, a presque touché terre en vue de Niort; on a crié à l'aéronaute
+de descendre, mais il est reparti dans les hautes régions de l'air après
+avoir vidé un sac de lest. Il a été vu à la Rochelle à une grande hauteur;
+au lieu de descendre sur le rivage de la mer, il a continué sa course vers
+l'Océan, où on l'a vu se perdre à l'horizon.</p>
+
+<p>L'infortuné Lacaze n'a-t-il pas pu trouver la corde de soupape pour
+descendre? S'est-il évanoui dans la nacelle? C'est ce que l'on ne saura
+jamais. Ses restes ont aujourd'hui pour tombeau l'immensité des flots!</p>
+
+<p><b>64e Ascension</b>. 38 <i>janvier</i>.—<i>Le général Cambronne</i> (3,000 mèt. cub.).
+Aéronaute: Tristan, marin.—Pas de passager.<br/>
+Dépêches: 20 kilogr.<br/>
+Départ: gare de l'Est, 6h. m.<br/>
+Arrivée: Mayenne (Mayenne), 4h. S.</p>
+
+<p>Cet aérostat a apporté en province la nouvelle de l'armistice.</p>
+
+<p>Tels sont les voyages aériens exécutés pendant le siège de Paris.</p>
+
+<p>Soixante-quatre ballons ont franchi les lignes ennemies. Cinq d'entre eux,
+comme on l'a vu, ont été faits prisonniers, deux autres se sont perdus
+en mer.—Ils ont enlevé dans les airs 64 aéronautes, 94 passagers, 363
+pigeons voyageurs, et 9,000 kilogr. de dépêches représentant trois
+millions de lettres à 3 gr. Nous ne terminerons pas ce chapitre, sans dire
+que les ballons-poste qui ont si puissamment contribué à la prolongation
+du siège de Paris, resteront dans l'histoire un sujet d'admiration pour
+les amis de la France, comme ils susciteront pendant longtemps la jalousie
+de ses ennemis. Un prisonnier de guerre français, retenu à Mayence
+pendant la guerre, m'affirmait récemment que les Allemands avaient été
+profondément surpris des merveilles de la poste aérienne. Pendant le
+siège, il avait entendu dire ces mots à un sujet de Bismark:</p>
+
+<p>—Ces maudits ballons nous font bien du tort, car grâce à eux le
+gouverneur de Paris parle sans cesse aux généraux de province. Décidément
+ces diables de Français sont ingénieux!</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>III</h2>
+
+<p>Les pigeons voyageurs.—La Société l'Espérance.—La poste terrestre.—La
+poste aquatique.—Projets divers.—Les ballons dirigeables.</p>
+
+<p>Ainsi, grâce aux ballons, Paris parlait à la province, les assiégés
+envoyaient des messages aux amis du dehors; la grande ville n'avait pas
+été bâillonnée. C'était beaucoup, mais ce n'était pas assez. Après avoir
+ouvert le chemin de l'aller, il était nécessaire d'en trouver un pour le
+retour. Le gouvernement fit appel aux inventeurs, aux hommes ingénieux,
+à la science. L'appel fut entendu, mille projets prirent subitement
+naissance, et si beaucoup d'entre eux n'ont pas rempli les promesses
+qu'il était permis d'en attendre, il faut en accuser un ennemi non moins
+puissant que la Prusse, c'était l'hiver, c'était le froid, c'étaient les
+neiges et les glaces.</p>
+
+<p>On fit de nombreuses tentatives de tout genre, dans toutes conditions,
+mais c'est encore l'air qui se montra le plus favorable aux assiégés.—Les
+pigeons voyageurs, emportés de Paris dans la nacelle des ballons,
+rentrèrent dans les murs de la capitale cernée. Si la France n'a pu
+secourir Paris par ses armées, elle n'a cessé de lui tendre la main
+par-dessus les remparts des ennemis!</p>
+
+<p>LES PIGEONS ET LES DÉPÊCHES MICROSCOPIQUES.</p>
+
+<p>L'explorateur Thévenot raconte dans le récit de ses voyages publiés
+vers 1650, que les habitants d'Alep recevaient souvent des nouvelles
+d'Alexandrie par des pigeons voyageurs. Il parait certain que les
+messagers ailés étaient fréquemment usités dans l'antiquité. Cependant
+Aristote et Pline n'en disent rien. Le fait que nous venons de citer
+prouve toutefois que la poste aérienne par pigeon est connue depuis plus
+de deux cents ans. Mais ce n'est guère que depuis le commencement de
+notre siècle que la Belgique a créé le <i>sport</i> des colombes. Plusieurs
+propriétaires de pigeons se réunissaient; chacun d'eux confiait un de ses
+pigeons à un homme sûr, qui les laissait envoler à 20 ou 30 lieues du
+point de départ.—Le premier pigeon revenu au logis gagnait pour son
+maître les enjeux mis sur la tête de tous les autres. Ces pigeons
+servaient souvent aussi pour le commerce, les affaires, et plus d'un
+spéculateur a profité habilement de ces messagers ailés.</p>
+
+<p>Dans les temps modernes on se rappelle sans doute que Venise en 1849,
+assiégée par les Autrichiens, fit un usage efficace des colombes; pour
+porter des dépêches au dehors. Du reste, depuis quelques années, de grands
+perfectionnements ont été apportés dans l'élevage des pigeons par la
+sélection des types et des croisements habilement exécutés. On est
+arrivé à former des individus dont le vol est d'une rapidité vraiment
+extraordinaire. C'est ainsi que l'énorme distance qui sépare Toulouse de
+Bruxelles a été franchie par le <i>Gladiateur</i> des pigeons en une seule
+journée. Généralement la vitesse des pigeons varie entre 1,000 et 1,200
+mètres à la minute, soit environ 60 kilomètres à l'heure. Il va sans dire
+qu'il n'y a rien d'absolu dans cette estimation, et que la vitesse varie
+singulièrement suivant que l'oiseau a le vent <i>derrière</i> ou le vent
+<i>debout</i>, comme diraient les marins. Les pigeons voyageurs ont l'oeil
+très-perçant et la mémoire locale extraordinairement développée. On les
+élève dans des pigeonniers où ils sont en liberté; ils accomplissent
+d'eux-mêmes de longues promenades autour de leur habitation, et arrivent
+sans doute à connaître les environs de la ville qu'ils habitent. Les
+brouillards, qui les empêchent de retrouver les points de repère que leur
+a fait observer un merveilleux instinct, rendent presque impossible leur
+retour au colombier. Par une cause qui n'est pas encore expliquée, ils
+perdent aussi leurs facultés, par les temps de gelée, et surtout quand la
+neige couvre le sol. On comprendra que l'hiver exceptionnellement froid de
+1870-1871 a été bien défavorable à la poste par pigeons.</p>
+
+<p>Nous compléterons ces renseignements par quelques lignes extraites du
+<i>Journal Officiel</i> (mars 1871), où se trouvent des détails sur les types
+de pigeons les plus recherchés des amateurs du sport aérien.</p>
+
+<p>«Le pigeon voyageur est élégant et gracieux de forme.</p>
+
+<p>«Le <i>liégeois</i> (1er type) est petit, à tête régulièrement convexe, que
+termine un bec très-court. Les yeux sont saillants et entourés d'une
+membrane nue; l'iris est jaune orange foncé; les caroncules nasales sont
+plus grosses chez le mâle que chez la femelle.</p>
+
+<p>«Le pigeon d'<i>Anvers</i> (2e type) est beaucoup plus gros, plus élancé, plus
+haut sur ses pattes, le cou est long; son vol est très-rapide, mais il est
+moins fidèle à son colombier que le liégeois; sa tête est moins arrondie,
+comme si les lobes cérébraux correspondant à la mémoire étaient moins
+développés; le bec est plus grand, l'iris est entouré d'un cercle
+blanc. «L'<i>irlandais</i> (3e type) est fort; les caroncules nasales sont
+très-grosses; la membrane nue qui entoure l'oeil est large; l'oeil est
+souvent tout noir (en termes techniques, oeil de vesce).</p>
+
+<p>«Le plumage est très-varié, très-doux de nuance, très-fourni: les couleurs
+uniformes, telles que rouge, blanc, noir, sont rares. Les plus communes
+sont le bleu, le bleu étincelé, le rouge étincelé ou taché de noir, et les
+nuances binaires; blanc et bleu, blanc et rouge, et blanc et noir.</p>
+
+<p>«Ce sont ces trois races croisées qui fournissent les meilleurs coureurs,
+réunissant la mémoire, la force, la vue (qui prédominent dans chacune des
+races signalées), à la beauté et à la solidité de la charpente osseuse.»</p>
+
+<p>Il existait à Paris bien avant la guerre une société colombophile, la
+société <i>l'Espérance</i>. Quand les premiers ballons du siège s'élevèrent
+dans les airs, les membres de cette société songèrent à leurs pigeons.
+«Les ballons s'envolent, disaient-ils, mais qui nous donnera de leurs
+nouvelles? Qu'ils enlèvent avec eux nos pigeons; ceux-ci se chargeront
+bien de revenir!»</p>
+
+<p>Le vice-président de la Société <i>l'Espérance</i>, M. Van Roosebecke, alla
+trouver le général Trochu, vers le 25 septembre, après le départ du
+premier ballon-poste, et lui exposa son projet. Le Gouverneur de Paris
+l'écouta avec intérêt, et le renvoya à M. Rampont.</p>
+
+<p>Le 27, trois pigeons partaient dans le ballon <i>la Ville de Florence</i>,
+six heures après ils étaient revenus à Paris, avec une dépêche signée de
+l'aéronaute qui annonçait sa descente près de Mantes.</p>
+
+<p>La poste par pigeons était créée.</p>
+
+<p>On ne tarda pas toutefois à s'apercevoir qu'il fallait une certaine
+habitude des pigeons, pour les bien lancer. Souvent les oiseaux étaient
+mal soignés par les aéronautes, ils ne revenaient pas à Paris, ou
+rentraient après avoir laissé tomber une dépêche mal attachée.</p>
+
+<p>L'administration fit partir successivement les membres de la société
+<i>l'Espérance</i>. MM. Van Roosebecke, Cassiers se rendirent à Tours par
+ballon, avec une trentaine de pigeons chacun. Leurs collègues, MM.
+Tracelet, Nobecourt, etc., les rejoignirent plus tard. Ils se mirent à la
+disposition de M. Steenackers vers le milieu d'octobre.</p>
+
+<p>Dix-huit pigeons lancés de Dreux, de Blois, de Vendôme, rentrèrent presque
+successivement à Paris, munis de dépêches photographiques.</p>
+
+<p>Ce succès dépassa toute espérance. Aussi M. Steenackers se décida-t-il à
+ouvrir au public la poste colombophile. On envoyait à Tours les dépêches
+privées pour Paris, elles partaient par pigeon moyennant 0 fr. 50 par mot.</p>
+
+<p>Mais le mauvais temps, le brouillard, la neige, ne tardèrent pas à rendre
+le service très-irrégulier. Un grand nombre de pigeons ne rentrèrent pas à
+Paris.</p>
+
+<p>Trois cent soixante-trois pigeons ont été emportés de Paris en ballon et
+lancés sur Paris. Il n'en est rentré que 37, savoir: 4 en septembre, 18
+en octobre, 17 en novembre, 12 en décembre, 3 en janvier, et 3 en
+février.—Quelques-uns d'entre eux sont restés absents fort longtemps.
+C'est ainsi que le 6 février 1871, on reçut à Paris un pigeon qui avait
+été lancé aux environs d'Orléans le 18 novembre 1870. Il rapporta la
+dépêche n° 26, tandis que la veille un pigeon avait rapporté la dépêche n°
+51.</p>
+
+<p>Le 23 janvier, on reçut un pigeon qui avait perdu sa dépêche et trois
+plumes de la queue. Il avait été sans doute atteint par une balle
+prussienne.</p>
+
+<p>Les Parisiens se rappellent la joie produite par l'arrivée des messagers
+ailés pendant le siège. Quand un pigeon volait au-dessus des toits, quand
+il se posait sur une gouttière, des rassemblements se formaient de
+toutes parts; tous les passants mettaient le nez en l'air. Quel bonheur
+ineffable! Ce sont des nouvelles qui arrivent! Nous ferons observer
+toutefois que généralement le pigeon-voyageur rentre tout droit au
+colombier, sans s'arrêter. Il n'est pas probable que l'attention des
+Parisiens se soit portée sur les pigeons-voyageurs qu'ils n'ont pas dû
+pouvoir remarquer. Il se pourrait bien que les pigeons des Tuileries aient
+obtenu un succès peu légitime.</p>
+
+<p>Le service des pigeons à Tours était placé sous la direction de M.
+Steenackers; MM. Van Roosebecke et Cassiers étaient chargés de lancer les
+messagers ailés, ils s'aventuraient jusqu'auprès des lignes ennemies, pour
+laisser envoler les pigeons le plus près possible de Paris. On ne saurait
+donner trop d'éloges à la belle conduite de ces messieurs et de leurs
+collègues qui ont quitté Paris en ballon pour organiser en province cet
+admirable système de poste aérienne.</p>
+
+<p>A Paris, la surveillance du service administratif de la poste par pigeons
+était confiée à M. Chassinat, directeur des Postes de la Seine; M. Mottet,
+receveur principal, était l'agent d'exécution.</p>
+
+<p>M. Derouard, secrétaire de la société colombophile <i>l'Espérance</i> était
+chargé de surveiller les colombiers, de la réception des pigeons, etc.</p>
+
+<p>La poste colombophile complétait ainsi le service des ballons-poste; mais
+ce qui la rendit surtout utile, ce qui en fit une véritable création
+nouvelle, c'est le système des dépêches photographiques que rapportaient à
+Paris les messagers ailés.</p>
+
+<p>Un pigeon ne peut être chargé que d'un bien faible poids. Il emporte dans
+les airs une feuille de papier, de quatre ou cinq centimètres carrés,
+roulée finement, et attachée à une des plumes de sa queue. Une lettre
+aussi petite est bien laconique. On peut y écrire à la main quelques mots,
+quelques phrases, peut-être,—ce n'est là qu'un télégramme insignifiant.</p>
+
+<p>Dès le commencement du siège on songea aux merveilles de la photographie
+microscopique. On se rappela avoir vu à l'Exposition universelle de
+petites breloques-lunettes, où les 400 députés étaient représentés sur une
+surface de 1 millimètre carré. En regardant à travers la loupe placée à
+une des extrémités, on voyait nettement l'image de tous ces personnages,
+réunis sur la surface d'une tête d'épingle! C'était à M. Dagron que l'on
+devait ce tour de force photographique.</p>
+
+<p>Ce fut lui qui, pendant la guerre, se chargea de réduire les dépêches pour
+pigeons voyageurs.</p>
+
+<p>Grâce aux procédés photographiques, on écrivait à Tours toutes les
+dépêches privées ou publiques sur une grande feuille de papier à dessin.
+On y traçait jusqu'à 20,000 lettres ou chiffres. M. Dagron, par la
+photographie, réduisait cette véritable affiche en un petit cliché qui
+avait à peu près le quart de la superficie d'une carte à jouer. L'épreuve
+était tirée sur une mince feuille de collodion qui ne pesait que quelques
+centigrammes et qui contenait un texte réduit assez considérable pour
+composer un journal entier.</p>
+
+<p>A Paris, la dépêche amenée par pigeon, était placée sur le porte-objet
+d'un microscope photo-électrique, véritable lanterne magique d'une
+puissance extrême. L'image de la dépêche était projetée sur un écran, mais
+amplifiée, agrandie, au point qu'à l'oeil nu, on pouvait lire nettement
+tous les chiffres, toutes les lettres tracés.</p>
+
+<p>N'est-ce pas merveilleux? n'y a-t-il pas lieu d'admirer là, sincèrement,
+les applications étonnantes de la science moderne?</p>
+
+<p>M. Dagron partit en ballon avec son collaborateur, M. Fernique, vers
+le milieu du mois de novembre. Après un voyage des plus périlleux, ces
+messieurs organisèrent tous leurs appareils photographiques avec la plus
+grande habileté.</p>
+
+<p>Quatre cent soixante-dix pages typographiées ont été reproduites par les
+procédés de MM. Dagron et Fernique. Chaque page contenait près de 15,000
+lettres, soit environ 200 dépêches. Seize de ces pages tenaient sur
+une pellicule de 3 centimètres sur 5, ne pesant pas plus de un
+demi-décigramme. La réduction était faite au <i>huit centième</i>.</p>
+
+<p>Chaque pigeon pouvait emporter dans un tuyau de plumes une vingtaine de
+ces pellicules, qui n'atteignaient en somme que le poids de 4 gramme. Ces
+dépêches réunies formaient un total de 300,000 lettres, c'est-à-dire la
+matière d'un volume in-12, analogue à celui que le lecteur a sous les
+yeux.</p>
+
+<p>Avant l'arrivée de M. Dagron, rappelons que M. Blaise, photographe à
+Tours, avait déjà reproduit des dépêches photographiques sur papier, sous
+les auspices de MM. Barreswill et Delafolie.</p>
+
+<p>Les dépêches photomicroscopiques étaient en général tirées à 30 ou 40
+exemplaires, et envoyées par autant de pigeons.</p>
+
+<p>PRÈS DE CENT MILLE DÉPÊCHES ont été envoyées ainsi à Paris avant
+l'armistice. En imprimant toutes ces dépêches en caractères ordinaires,
+on formerait certainement une bibliothèque de plus de cinq cents volumes!
+Tout cela a été envoyé par des oiseaux!</p>
+
+<p>Aussitôt que le tube était reçu à l'administration des télégraphes, M.
+Mercadier procédait à l'ouverture en fendant le tube avec un canif. Les
+pellicules étaient délicatement placées dans une petite cuvette remplie
+d'eau, contenant quelques gouttes d'ammoniaque. Au sein de ce liquide, les
+dépêches se déroulaient; on les séchait, on les mettait entre deux verres.
+Il ne restait plus qu'à les placer sur le porte-objet des microscopes
+photo-électriques.</p>
+
+<p>Quand les dépêches étaient nombreuses, la lecture en était assez lente;
+mais la pellicule renfermait 144 pages ou petits carrés, on pouvait la
+diviser, et la lire en même temps avec plusieurs microscopes.—Certaines
+dépêches chiffrées étaient séparées et lues à part par le directeur. Les
+autres étaient lues et copiées par des employés qui les envoyaient de
+suite aux divers bureaux de Paris.</p>
+
+<p>MM. Cornu et Mercadier perfectionnèrent le procédé de lecture des dépêches
+avec le microscope. La pellicule de collodion, intercalée entre deux
+glaces, était reçue sur un porte-glace, auquel un mécanisme imprimait
+un double mouvement horizontal et vertical. Chaque partie de la dépêche
+passait lentement au foyer du microscope. Sur l'écran, les caractères se
+déroulaient suffisamment agrandis pour être lus et copiés.</p>
+
+<p>L'installation, la mise en train durait environ 4 heures; il fallait en
+outre quelques heures pour copier les dépêches. MM. Cornu et Mercadier
+tentèrent de photographier directement les caractères projetés sur l'écran
+par un procédé rapide.—Les progrès auraient marché ainsi à grands pas,
+mais l'hiver, le froid ne tardèrent pas à rendre de plus en plus rare
+l'arrivée des pigeons.</p>
+
+<p>On ignorait les causes de ces retards. L'administration se décida à
+envoyer en province par ballon MM. Levy et d'Alméida, pour mettre en
+oeuvre de nouveaux procédés photographiques. Mais la poste des pigeons
+manquait par la base; les messagers n'arrivaient plus régulièrement.—La
+mauvaise saison de l'hiver leur faisait perdre leurs merveilleuses
+facultés. Nous avons déjà dit qu'il ne rentra à Paris que 2 pigeons dans
+le courant de janvier!</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit les Parisiens n'oublieront jamais les pigeons
+voyageurs. Il est à souhaiter que l'art d'élever ces messagers ailés soit
+cultivé dans notre capitale. On devrait réunir les pigeons voyageurs dans
+un colombier modèle, favoriser les conditions de leur développement,
+organiser en un mot une école colombophile qui certainement trouverait
+des amateurs. Les pigeons du siège ne doivent pas être délaissés; ne
+méritent-ils pas au moins les honneurs que l'ancienne Rome ne refusait pas
+aux oies du Capitole?</p>
+
+<p>LES PIÉTONS.</p>
+
+<p>Le fait de l'investissement complet de Paris par l'armée prussienne
+restera dans l'histoire comme un grand sujet d'étonnement. L'esprit
+français, léger, superficiel, est ainsi fait qu'il admet sans contrôle les
+illusions de sa vanité nationale, et qu'il est toujours prêt à
+accepter comme un axiome, un fait douteux qui flatte ses sentiments
+patriotiques.—Si quelqu'un avait dit le 16 septembre que l'armée
+allemande allait bloquer Paris, il se serait fait écharper sur les
+boulevards.—Mais, Monsieur, il est impossible de cerner Paris. Tout le
+monde le dit. Demandez au génie militaire!</p>
+
+<p>Tout au commencement de l'arrivée de l'armée prussienne, des voitures de
+la poste se rendaient jusqu'à Triel. Les conducteurs racontèrent qu'ils
+avaient été arrêtés en route par un poste bavarois. A leur grand
+étonnement, les soldats les accueillirent bien et leur demandèrent des
+cigares. Un officier s'écria à leur vue qu'il était presque Parisien de
+coeur, quoique Allemand d'origine, et qu'il avait fait ses études au
+quartier Latin. Il laissa passer les voitures de la poste. Mais cet état
+de choses ne dura pas, et bientôt la consigne prussienne fut observée
+partout avec la plus stricte sévérité.</p>
+
+<p>A partir du 21 septembre, on s'aperçut qu'un homme si résolu, si habile
+qu'il fût, ne pouvait plus traverser les lignes ennemies.</p>
+
+<p>La Prusse venait de nous réserver cette nouvelle surprise!</p>
+
+<p>Le service des piétons destinés à forcer les lignes ennemies pour
+rapporter ensuite des nouvelles de province, n'en fut pas moins organisé
+par l'administration des postes. Ce n'est ni le dévouement, ni le courage
+qui firent défaut, mais malgré la multiplicité des essais, le nombre des
+réussites est peu considérable.</p>
+
+<p>Sur 28 piétons envoyés le 21 septembre, un seul, le facteur Brare, put
+se rendre à Saint-Germain et y livrer à un fonctionnaire français ses
+dépêches pour Tours, après avoir été momentanément gardé à vue par
+les soldats allemands. Deux autres employés des postes furent faits
+prisonniers ce jour-là même, leurs dépêches furent prises, et ils durent
+rebrousser chemin vers Nanterre. Le facteur Poulain, parti de Paris à la
+même époque, n'est jamais reparu.</p>
+
+<p>«Sept piétons envoyés le 22 et le 23 septembre furent faits prisonniers,
+mais, sur 4 hommes expédiés le 24, le nommé Gême réussit à franchir les
+lignes, à présenter ses dépêches à la mairie de Triel et à revenir le 25.
+Deux de ses camarades, moins heureux que lui, furent faits prisonniers.</p>
+
+<p>«Le 27, les mêmes facteurs, Brare et Gême, tentèrent une nouvelle percée
+et eurent le bonheur d'arriver à Triel et d'en revenir le 28; quatre
+autres piétons avaient renoncé à leur tentative.</p>
+
+<p>«Le 5 octobre, les facteurs Loyet et Chourrier rentrent avec 714 dépêches
+livrées à Triel le 30 septembre.</p>
+
+<p>«Brare fait une nouvelle expédition le 4 octobre, et arrive à Tours après
+avoir été fait prisonnier et s'être évadé.</p>
+
+<p>«Dix-huit autres piétons font encore de vains efforts pour passer les
+lignes. Parmi les seize envoyés dans le reste du mois, le nommé Ayrolles
+est fait prisonnier, jeté dans un cachot et fort maltraité; deux autres
+sont gardés plusieurs jours par l'ennemi, puis mis en liberté.</p>
+
+<p>«Lorsqu'on réfléchit aux difficultés sans nombre qu'ont eu à affronter
+ces braves employés, aux périls auxquels ils se sont exposés sciemment,
+à l'ingéniosité des moyens employés par eux pour faire passer leurs
+missives, toute admiration est au-dessous de ce qui leur est dû.
+Quelques-uns n'ont pas hésité à cacher des dépêches chiffrées sous
+l'épiderme incisé; d'autres ont imaginé de faire évider habilement des
+pièces de dix centimes, de manière à laisser les coins de la monnaie
+intacts; d'autres ont fait forer des clefs à vis forcée pour y introduire
+les missives. L'artifice employé par les nègres indiens pour dissimuler
+les diamants volés dans les laveries, ne put être appliqué, les Allemands
+ne manquant jamais, assurait-on, d'administrer tout d'abord aux suspects
+une purge énergique.</p>
+
+<p>«Le facteur Brare est un de ceux qui ont réussi à passer plusieurs fois
+les lignes prussiennes. Mais il fut victime de son dévouement, de son
+courage. Il finit par être fusillé par les Prussiens à l'île de Chatou. Il
+laisse derrière lui une femme et cinq enfants[13].»</p>
+
+<p class="footnote">[Note 13: <i>Journal officiel</i>, mars 1871.]</p>
+
+<p>Il y eut en dehors de la poste des tentatives qui furent couronnées de
+succès. M. François Oswald du <i>Gaulois</i>, quitta Paris à pied dans le
+courant d'octobre, et après avoir été menacé de la mort d'un espion, il
+parvint enfin à s'échapper et à gagner Tours, où il publia le récit de
+ses aventures dramatiques.—M. Lucien Morel parvint aussi à s'échapper de
+Paris à pied.</p>
+
+<p>Il eut l'audace d'essayer d'y rentrer, et profitant d'une nuit de brume,
+sa tentative si hardie, si périlleuse le conduisit au but tant espéré. Il
+pénétra dans la ville assiégée. M. Morel, rentré à Paris, en ressortit
+encore par la voie des airs. Il partit en ballon le 15 décembre, mais le
+vent le poussa en Prusse, où il fut retenu prisonnier jusqu'à la fin de la
+guerre, comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent.</p>
+
+<p>M. Steenackers, directeur des postes et des télégraphes à Tours, envoya
+vers Paris un grand nombre de courriers à pied. Toutes les ruses ont été
+imaginées. Les uns se déguisaient en marchands ambulants, les autres en
+paysans. Ils arrivaient à une première ligne d'occupation où ils étaient
+arrêtés et fouillés, puis on les contraignait de rétrograder.</p>
+
+<p>L'inspection prussienne était pleine de péril. Malheur à celui qui
+laissait prendre sa dépêche, il courait le risque d'être fusillé comme
+espion. Un facteur du télégraphe fait plusieurs fois prisonnier, et
+fouillé à nu, cachait la dépêche chiffrée dont il était porteur dans une
+dent artificielle et creuse. Les Prussiens ne savaient pas dévoiler cette
+cachette ingénieuse, mais quelques journaux commirent l'indiscrétion de
+raconter le fait. Il fallut renoncer à la dent creuse.</p>
+
+<p>Le 12 janvier, MM. Imbert, Roche, Perney, Fontaine et Leblanc, tentèrent
+de franchir les lignes ennemies en suivant sous terre les carrières
+souterraines de la rive gauche. L'entreprise échoua.</p>
+
+<p>Il en fut encore de même pour les plongeurs qui devaient revenir à Paris,
+en suivant le fond de la Seine dans des scaphandres.</p>
+
+<p>Ainsi, Paris, qui recevait quelques mois auparavant des centaines de
+trains de marchandises et de voyageurs, n'était plus accessible à un seul
+piéton portant quelques chiffres sur un carré de papier!</p>
+
+<p>LA POSTE FLUVIALE.</p>
+
+<p>«Le 6 décembre, MM. Versoven, Delort et E. Robert s'étaient engagés à
+expédier par eau, au moyen de sphères dont ils étaient les inventeurs,
+les lettres ordinaires ou photo-micrographiques qui pourraient leur être
+confiées dans les départements pour être transmises à Paris. Il leur était
+accordé 1 fr. par lettre close, du poids de 4 grammes; 0 fr. 25 c. par
+dépêche-lettre photographique, et 0 fr, 05 c. par dépêche réponse aux
+cartes-poste. Les lettres ordinaires transportées par ces messieurs
+devaient être affranchies par timbres-poste, conformément au tarif
+en vigueur; il était convenu que les dépêches officielles seraient
+transportées gratuitement.</p>
+
+<p>«Toutes les lettres devaient être concentrées au bureau de poste de
+Moulins (Allier). MM. Delort et Robert partirent le 7 décembre par le
+ballon le <i>Denis Papin</i>.</p>
+
+<p>«Une modification fut faite à cette convention par M. Steenackers, dans sa
+dépêche par pigeon du 25 décembre, c'est-à-dire dix-neuf jours après: elle
+portait l'affranchissement de la lettre à 1 fr. pour le poids maximum de 4
+grammes; la taxe à 40 c. par lettre déposée au bureau de Moulins, et à 40
+c. par lettre reçue au bureau de Paris.</p>
+
+<p>«Les journaux ont récemment parlé de cette poste fluviale; les boules de
+zinc de 25 centimètres de diamètre étaient garnies d'ailettes et jetées
+dans la Seine ou dans ses affluents: là elles naviguaient entre deux eaux.
+Les lettres de province sont arrivées au nombre de huit cents par la voie
+de Moulins, après l'armistice; mais pendant l'investissement, c'est-à-dire
+précisément pendant la période où elles étaient si fiévreusement attendues
+et plus d'un mois durant, la pêche aux filets n'a rien produit.</p>
+
+<p>«Il est probable que les barrages ont arrêté le transport, si les boules
+ont été jetées avant l'armistice, ou que les Allemands n'ont laissé passer
+les sphères à hélices de MM. Vorsoven et Cie qu'à partir de la conclusion
+de l'armistice, toute surveillance ayant cessé dès lors.</p>
+
+<p>«Un autre système fort ingénieux avait été présenté également par M.
+Baylard, commis à l'Hôtel-de-Ville et expéditionnaire du Gouvernement. A
+une extrême économie, ce système joignait une grande simplicité et une
+grande facilité d'exécution. Au prix de quinze centimes on pouvait obtenir
+une centaine de petites boules de verre soufflées, creuses et terminées à
+la base par un petit orifice où s'introduisait la dépêche, et qu'on
+jetait ensuite dans l'eau. Ces boules d'un petit diamètre figuraient si
+merveilleusement les bulles d'eau naturelles, qu'il devenait impossible de
+les distinguer, quand on les remuait dans un bassin et qu'on cherchait à
+les saisir. Prenant à cause de leur transparence le reflet même de l'eau
+dans laquelle elles plongent, mobiles et légères, glissant avec la plus
+grande facilité le long des roseaux, des tiges, des plantes et des bords
+de la rivière qui pourraient leur servir d'obstacles, franchissant
+aisément, sans se rompre, les petits ressauts des barrages, échappant par
+leur petite dimension aux grosses mailles des filets prussiens et aux
+mains des pêcheurs ennemis, ces petites boules messagères étaient appelées
+à rendre de grands services à la défense pour le transport des dépêches
+micrographiques. M. Rebou emporta un grand nombre de ces globules en
+ballon et l'idée était en pleine voie d'exécution, lorsque les glaces
+vinrent empêcher le développement de cet ingénieux mode de transport.</p>
+
+<p>«Vers la même époque, M. le directeur des Postes écoutait les propositions
+de M. Delente qui, le 14 janvier, s'engageait à se rendre en province et
+à faire parvenir à Paris, à l'aide d'un bateau sous-marin dont il est
+l'inventeur, des correspondances privées ou autres.</p>
+
+<p>«Le ballon-poste le <i>Vaucanson</i> enleva M. Delente, muni d'un permis
+de parcours général sur tous les chemins de fer, et de lettres qui
+l'accréditaient auprès de la délégation dans les départements, avec
+laquelle il avait à s'entendre pour les conditions de rémunération.
+L'investissement a pris également fin avant que M. Delente ait réussi à
+faire arriver des lettres dans Paris[14].»</p>
+
+<p class="footnote">[Note 14: <i>Journal Officiel</i>, mars 1871.]</p>
+
+<p>LES FILS TÉLÉGRAPHIQUES.</p>
+
+<p>Quand Paris fut complètement bloqué par les Prussiens, que les
+communications furent interrompues de toutes parts, bien des gens se
+dirent: «Pourquoi n'a-t-on pas jeté un câble électrique au fond de la
+Seine? Ce simple fil eût permis d'ouvrir une correspondance occulte!»</p>
+
+<p>Comment n'aurait-on pas songé à ce projet si simple? Ce câble a été en
+effet posé dans la basse Seine, mais la chute d'un pont le brisa quelques
+jours après. Toutes les tentatives faites pour l'utiliser furent vaines.
+On ne put relier les deux bouts de cette unique artère qui aurait permis
+au grand organisme qu'on nomme la France, d'entendre les battements de son
+coeur qu'on nomme Paris!</p>
+
+<p>Quelque temps après cet irréparable accident, on fit un nouvel essai du
+même genre. Depuis longtemps un câble placé sur la route de Fontainebleau,
+se raccordait avec les fils aériens du chemin de fer. Il fallait pour
+utiliser ce fil électrique, faire une tranchée sur la route en avant de
+Juvisy, et souder un fil mince au câble. M. Lemercier de Janvelle, chargé
+de cette mission périlleuse, partit dans le ballon <i>le Ferdinand Flocon</i>,
+le 4 novembre; mais sous les yeux de l'ennemi, il ne put accomplir la
+liaison des fils. Il la tenta cependant à trois reprises différentes,
+dans les circonstances les plus difficiles. M. de Janvelle, assisté de M.
+Forivon, capitaine des francs-tireurs, osa pénétrer jusqu'au milieu des
+lignes ennemies. La nuit, il réparait les fils aériens coupés par les
+Prussiens, en les unissant par de petits fils isolés très-minces, placés
+contre terre. Quand on passait là on voyait les poteaux brisés, les fils
+visiblement cassés. On ne soupçonnait pas qu'ils étaient réunis par des
+conducteurs presque invisibles. Mais il fallait pour réussir complètement
+recommencer l'oeuvre de réparation sur d'autres points. Malgré leur
+audace, leur habileté, MM. de Janvelle et Forivon n'ont pu mener à bonne
+fin l'entreprise si ingénieuse qu'ils avaient si bien commencée.</p>
+
+<p>LES CHIENS FACTEURS.</p>
+
+<p>N'oublions pas de mentionner le projet de M. Hurel, qui est parti en
+ballon avec cinq chiens destinés à revenir à Paris. C'étaient de
+gros chiens bouviers, de bonnes bêtes, à l'oeil franc, à la figure
+intelligente. Ils étaient fort robustes, et ne se seraient pas embarrassés
+de dévorer un Prussien. Le propriétaire de ces animaux affirmait qu'ils
+sauraient rentrer dans la capitale d'où ils étaient sortis; on leur aurait
+attaché quelques dépêches entre les deux cuirs d'un collier.</p>
+
+<p>Les chiens ont été lancés, mais on ne les a jamais revus. L'expérience n'a
+pas été renouvelée, car peu de temps après le voyage de M. Hurel et de ses
+courriers à quatre pattes, l'armistice est venu mettre un terme au siège
+de Paris.</p>
+
+<p>L'entreprise aurait-elle réussi une seconde fois? Il est permis d'en
+douter. Certains chiens font de grands voyages, s'orientent, reviennent au
+logis, mais ils en sont partis pédestrement, ils ont examiné la route. En
+feraient-ils de même après un voyage en ballon? Auraient-ils l'instinct
+des pigeons voyageurs?</p>
+
+<p>DIRECTION DES AÉROSTATS.</p>
+
+<p>Depuis le jour de leur naissance, les ballons n'ont guère fait de progrès.
+Quand les Montgolfier lancèrent dans l'espace un des premiers navires
+aériens, Franklin, qui assistait à l'expérience, s'écria comme on le
+consultait sur cette découverte: «C'est l'enfant qui vient de naître!»
+L'illustre philosophe faisait ainsi entendre que l'enfant, d'abord faible,
+deviendrait homme et puissant. L'enfant n'a pas grandi. Mais il faut
+avouer que son éducation a été singulièrement négligée. Il a couru les
+fêtes publiques, et s'est perdu dans les foires. Depuis cinquante ans, il
+est peu de savants qui aient étudié sérieusement la navigation aérienne.</p>
+
+<p>M. Henry Giffard, un de nos ingénieurs les plus distingués, eut l'honneur
+d'exécuter, en 1852, la première ascension faite dans un ballon de forme
+allongée, muni d'une hélice mise en mouvement par une machine à vapeur. Un
+de nos plus éminents publicistes le désigna alors sous le nom du Fulton de
+la navigation aérienne: il ne tient qu'à M. Giffard de le devenir. Depuis
+cette époque, malgré de nombreuses études, il n'a pas cessé de porter son
+attention sur les questions aériennes. Il a créé les ballons captifs à
+vapeur, que le public n'a pas assez connus. Il a résolu là un problème de
+premier ordre, indispensable à la direction des ballons; il est arrivé à
+construire des BALLONS IMPERMÉABLES AU GAZ.</p>
+
+<p>Le grand ballon captif construit à Londres en 1870 par M. Giffard cubait
+douze mille mètres. Il était rempli d'hydrogène pur, et enlevait 34
+passagers à 650 mètres de haut. L'immense aérostat était retenu dans
+l'espace par un câble pesant 4,000 kilogrammes, que deux machines à vapeur
+de 400 chevaux enroulaient autour d'un treuil gigantesque. Ce ballon,
+malgré le vent, malgré la pluie, est resté gonflé plus d'un mois, <i>sans
+perdre de gaz</i>. Son étoffe était formée de plusieurs tissus superposés: 1°
+une étoffe en toile; 2° une couche de caoutchouc naturel; 3° une deuxième
+étoffe de toile; 4° une deuxième couche de caoutchouc vulcanisé; 5° une
+mousseline extérieure; 6° une couche de vernis à l'huile de lin.</p>
+
+<p>Cet étoffe imperméable est d'un poids considérable, mais en augmentant
+le volume des ballons sphériques, on diminue proportionnellement leur
+surface, ce que nous pourrons exprimer plus clairement en disant qu'un
+ballon de 10,000 mètres cubes, construit avec l'étoffe de M. Giffard, a
+une force ascensionnelle bien plus grande que dix ballons ordinaires de
+mille mètres cubes réunis.</p>
+
+<p>La première condition de la direction des ballons, <i>l'imperméabilité</i> de
+l'étoffe, a été résolue par M. Giffard.</p>
+
+<p>Que l'on construise avec le nouveau tissu un ballon de forme allongée,
+muni d'un gouvernail, permettant de s'orienter dans la direction du vent,
+afin d'offrir une surface de résistance aussi petite que possible; qu'on
+le munisse à sa partie inférieure d'une hélice, mise en mouvement par
+une forte machine à vapeur, que l'on recommence, en un mot, dans des
+conditions plus favorables, l'expérience de M. Giffard en 1852, il
+ne parait pas douteux qu'on remontera un courant aérien d'intensité
+moyenne.—L'ascension de M. Giffard a malheureusement été exécutée à une
+époque où il n'avait pas encore l'expérience qu'il a acquise; elle a eu
+lieu par un temps défavorable, avec un appareil d'une faible puissance.</p>
+
+<p>On répondra qu'une machine à vapeur, est un engin pesant pour un ballon;
+mais en construisant des aérostats d'un volume considérable de dix
+à quinze mille mètres cubes, on arrive à leur donner une force
+ascensionnelle énorme. Un ballon de quinze mille mètres cubes dont
+l'étoffe, le filet, etc., pèseraient environ cinq mille kilogr., rempli
+d'hydrogène pur, aurait un excédant de force ascensionnelle de plus de
+huit mille kilogr. Il serait capable d'enlever une machine puissante.</p>
+
+<p>Plusieurs objections des plus sérieuses se présentent ici; nous ne les
+ignorons pas. La première consiste dans l'extrême irrégularité des
+mouvements atmosphériques. Il est des jours ou le vent est faible,
+quelquefois même presque nul; quand il ne souffle qu'avec une vitesse de
+quelques lieues à l'heure, le ballon à vapeur que nous avons succinctement
+décrit, se dirigera. Mais l'air est parfois soumis à des agitations
+violentes; lorsque le vent souffle impétueux et violent, quand il oppose
+un obstacle insurmontable à l'oiseau, nul ballon ne se dirigera. Quoi
+qu'il en soit, la direction obtenue, dans certaines circonstances
+atmosphériques, quoique incomplète constituerait un progrès considérable.</p>
+
+<p>Une autre objection non moins importante consiste dans le combustible que
+nécessite une machine à vapeur. La machine, pour produire de la force,
+brûle du charbon, et beaucoup: si l'effort est continu, énergique, la
+destruction du combustible est énorme. Pour lutter contre l'air, la
+machine aurait vite mangé sa provision.—Il y aurait là deux graves
+inconvénients.—Les conditions d'équilibre de l'aérostat seraient
+changées, puisqu'il aurait perdu le poids de son combustible brûlé. La
+force qui fait agir l'appareil serait anéantie n'ayant plus d'aliment.</p>
+
+<p>Il serait nécessaire, pour résoudre avec efficacité le problème, de
+trouver à alimenter le moteur avec un autre combustible que la houille.
+Le pétrole, en brûlant, forme de l'eau, qui pourrait être condensée,
+recueillie et servirait à la machine. Il offre des qualités précieuses à
+la construction d'une bonne machine aérostatique. Mais il faut, dans ce
+sens, bien des études, bien des progrès, dont l'importance est bien faite
+pour exciter les inventeurs.</p>
+
+<p>Dans la situation de Paris, pendant le siège, il n'était pas nécessaire
+de résoudre tout d'un coup le problème de la direction d'un ballon. Il
+s'agissait de se diriger vers un point donné, vers Tours, par exemple,
+par un temps calme qu'on aurait pu attendre, dans la suite des longues
+journées du siège. Il n'était pas indispensable de faire un bien long
+voyage, on pouvait renoncer à la machine à vapeur comme moteur, et
+s'adresser au bras de l'homme. Un ballon de grande dimension pouvait
+enlever plusieurs manoeuvres qui travaillant alternativement auraient
+produit une force constante. C'est principalement dans ce sens que des
+projets nombreux ont pris naissance.</p>
+
+<p>LE BALLON DE M. DUPUY DE LÔME.</p>
+
+<p>M. Dupuy de Lôme a pour but de construire un aérostat de forme allongée,
+muni d'un système d'hélice, mis en mouvement par des hommes. L'inventeur
+n'a la prétention de remonter un courant aérien que s'il a une faible
+intensité; si le vent est fort, il pourra faire dévier l'appareil, à
+droite ou à gauche de la direction du courant aérien. Si le vent souffle
+par exemple du nord vers le sud; le ballon de M. Dupuy de Lôme ne pourra
+pas se remorquer contre le vent et monter au nord; mais il lui sera
+possible de se diriger vers l'est ou l'ouest. Si l'expérience confirmait
+les espérances de l'inventeur, on voit que le résultat obtenu aurait déjà
+une importance de premier ordre.</p>
+
+<p>M. Dupuy de Lôme adopte pour la forme du ballon une forme oblongue,
+«celle d'une surface de révolution engendrée par une courbe spéciale se
+rapprochant d'un arc de cercle de 7 mètres de flèche, et tournant autour
+de sa corde de 42 mètres de longueur. Cette corde constitue l'axe
+horizontal du ballon dont la longueur est réduite à 40 mètres, en
+substituant, pour la solidité de la construction, une petite surface
+sphérique à la pointe des extrémités.</p>
+
+<p>«Le volume est ainsi de 3,860 mètres cubes, et la maîtresse section
+verticale de 154 mètres carrés.</p>
+
+<p>«La résistance à la déformation sous l'action du vent, provenant de la
+vitesse propre à l'aérostat, s'obtient par le maintien dans son intérieur
+d'une tension de gaz sans cesse un peu supérieure (de 3 à 4 dix-millièmes
+d'atmosphère) à celle de l'air ambiant. Pour s'opposer, d'autre part, à la
+déformation sous la traction des suspentes (indépendamment de l'effet de
+la pression intérieure des gaz), la nacelle est d'une forme allongée et
+d'une construction rigide. Pour maintenir le ballon sans cesse gonflé
+en présence des déperditions de gaz sur lesquelles il faut compter, ou
+lorsque l'aéronaute en fera échapper volontairement pour opérer une
+descente partielle ou totale, il sera introduit de l'air atmosphérique
+dans un petit ballon logé à cet effet dans l'intérieur du grand, et
+remplissant ainsi une fonction ayant quelque analogie avec la vessie
+natatoire des poissons.»</p>
+
+<p>La nacelle de l'aérostat est munie d'une hélice de 8 mètres de diamètre
+en arc horizontal. C'est l'appareil propulseur; il est situé à 17 mètres
+environ au-dessous du grand axe de l'aérostat. Pour imprimer au ballon une
+vitesse de deux lieues à l'heure, il suffit de transmettre à l'hélice un
+travail total de 30 kilogrammètres.</p>
+
+<p>«En présence de cette petite puissance motrice, dit M. Dupuy de Lôme, il
+m'a paru avantageux de ne pas recourir à une machine à feu quelconque,
+et d'employer simplement la force des hommes. Quatre hommes peuvent sans
+fatigue soutenir, <i>pendant une heure</i>, en agissant sur une manivelle,
+ce travail de 30 kilogrammètres, qui n'exige de chacun d'eux que 7
+kilogrammètres, 5. Avec une relève de deux hommes, chacun d'eux pourra
+travailler une heure, se reposer une demi-heure, et ainsi de suite,
+pendant les dix heures du voyage, qui sont une des conditions de cette
+étude.»</p>
+
+<p>L'aérostat allongé de M. Dupuy de Lôme est muni d'un gouvernail, fixé
+à l'arrière de la nacelle. L'appareil pourra s'orienter. Le ballon est
+rempli de gaz de l'éclairage. Il va sans dire que l'excès de force
+ascensionnelle est calculé pour compenser les poids à enlever, ballon,
+moteur, manoeuvres, etc. «Un appareil de ce genre, ajoute l'inventeur, ne
+permettra d'avancer, vent debout, ou de suivre par rapport à cette surface
+toutes les directions désirées, que quand le vent n'aura qu'une vitesse
+au-dessous de 8 kilomètres. Cela ne sera sans doute pas très-fréquent,
+car cette vitesse n'est que celle d'un vent qualifié <i>brise légère</i>. Quoi
+qu'il en soit, cet aérostat ayant une vitesse propre de 8 kilomètres à
+l'heure, lorsqu'il sera emporté par un vent plus rapide, aura la faculté
+de suivre à volonté toute route comprise dans un angle résultant de la
+composante des deux vitesses. Chacun peut se rendre compte d'ailleurs que,
+d'une manière générale, la direction à donner à l'aérostat, par rapport à
+celle du vent, pour obtenir comme résultante des deux vitesses et des deux
+directions le <i>maximum d'écart possible</i>, fait avec la direction du vent
+un angle un peu plus ouvert que l'angle droit.»</p>
+
+<p>Tel est le projet présenté par M. Dupuy de Lôme, et pour l'exécution
+duquel le gouvernement a alloué une somme de 40,000 francs. Ce plan offre
+l'inconvénient de ne pas présenter le caractère de la nouveauté. Il
+est difficile de voir en quoi il diffère sensiblement du système de M.
+Giffard. Mais M. Dupuy de Lôme ne connaissait pas les travaux de cet
+ingénieur. Il a chargé M. Yon, le constructeur des ballons captifs à
+vapeur, de fabriquer le nouvel appareil. Les travaux ont été commencés,
+ils ont traîné en longueur; la guerre s'est terminée, la Commune a passé
+sur Paris, ils ne sont pas encore achevés. Nous faisons des voeux sincères
+pour que M. Dupuy de Lôme mette à exécution son projet intéressant, et
+qu'une expérience soit faite prochainement dans de bonnes conditions
+atmosphériques.</p>
+
+<p>LES HÉLICES DU BALLON «LE DUQUESNE.»</p>
+
+<p>M. l'amiral Labrousse a pu tenter une expérience de direction, en faisant
+construire une nacelle spéciale pour le ballon <i>le Duquesne</i>. Cette
+nacelle était munie d'une hélice, mue par quatre marins. Nous ferons
+remarquer que le ballon <i>le Duquesne</i> cubait 2,000 mètres, il était
+sphérique, forme très-défavorable à toute tentative de direction. Voici un
+extrait de la note que M. Labrousse a adressée à l'Académie des sciences,
+au sujet de cette tentative:</p>
+
+<p>«Le ballon <i>le Duquesne</i> est parti ce matin (9 janvier) des ateliers de
+M. Godard à la gare d'Orléans, armé de l'appareil d'hélice en question,
+construit par les ordres de M. Dorian, ministre des travaux publics.</p>
+
+<p>«Le vent portait directement à l'est, c'est-à-dire chez les Prussiens,
+avec une vitesse approximative de 4 mètres par seconde; c'est pourquoi on
+a recommandé aux hommes de faire agir les hélices de manière à pousser le
+ballon dans la direction du sud. L'impression des personnes présentes a
+été que le ballon gagnait en effet notablement dans cette direction; il
+faut donc espérer qu'au lieu de tomber chez les Prussiens, il viendra
+tomber dans les environs de Besançon, peut-être en Suisse.»</p>
+
+<p>Qu'il nous suffise de dire que le ballon est tombé en pleine direction
+d'est, tout près de Reims, où il a pu s'échapper des Prussiens, et que
+par conséquent les hélices n'ont produit aucun effet efficace. Du reste
+l'expérience a été contrariée pendant le voyage par les rotations
+fréquentes de l'aérostat sphérique. Tous les aéronautes savent que le
+ballon, dans l'air, tourne fréquemment autour de son axe.</p>
+
+<p>PROJETS DIVERS DE BALLONS DIRIGEABLES.</p>
+
+<p>Si les inventeurs de ballons dirigeables ont abondé à Tours, comme nous
+l'avons dit dans le courant de cet ouvrage, ils n'ont pas non plus fait
+défaut à Paris. Nous parlerons en quelques mots des différents projets
+soumis à l'Académie des sciences.</p>
+
+<p>M. Sorel (21 novembre 1870) cherche à produire d'abord une différence de
+vitesse entre celle du vent et celle du ballon. Il munit la nacelle de
+deux hélices, l'une à l'arrière, l'autre à l'avant, il la garnit de trois
+voiles latérales. La marche et la direction du ballon devront être la
+résultante des forces combinées du vent agissant sur les voiles et sur
+l'action mécanique de l'hélice latérale, prenant son point d'appui sur
+l'air. L'inventeur oublie dans son système une voile, qui entraînera
+probablement toutes les autres. Cette voile immense, qu'il n'a pas vue,
+c'est le ballon lui-même.</p>
+
+<p>M. Deroïde (28 novembre 1870) munit son ballon d'un plan incliné, il
+s'élève verticalement. Puis, en descendant, il oriente son parachute
+plan-incliné, et lance obliquement l'aérostat dans une direction voulue.
+Il compte se diriger complètement, en renouvelant successivement et à
+plusieurs reprises, ces mouvements d'ascensions verticales et de descentes
+obliques. Pour faire descendre à volonté l'aérostat, M. Deroïde se sert
+de deux gaz, l'hydrogène et l'ammoniaque; il diminuera la force
+ascensionnelle du ballon et le fera descendre, en absorbant l'ammoniaque
+par l'eau.</p>
+
+<p>M. Bouvet (12 et 19 décembre 1870) propose de soumettre le gaz du ballon
+à l'action de la chaleur, pour obtenir à volonté les ascensions et les
+descentes. C'est le gaz du ballon lui-même qui sert de combustible.</p>
+
+<p>Il faudrait prendre garde de ne pas tout enflammer! Voilà un aérostat que
+peu d'aéronautes aimeraient conduire dans les airs.</p>
+
+<p>M. Hir (30 janvier 187l) propose de construire un ballon muni de trois
+hélices. L'une, placée à l'avant, servira d'hélice de propulsion pour
+diriger la marche de l'aérostat, l'autre, placée à l'arrière, tournera
+dans un plan perpendiculaire à l'hélice de marche, et servira de
+gouvernail. La troisième tournera horizontalement au-dessus du ballon, et
+servira à faire monter ou descendre le grand poisson aérien.</p>
+
+<p>Ah! Messieurs les inventeurs! voilà certes des idées ingénieuses en
+théorie, mais que de difficultés pratiques dans les constructions, que
+d'impossibilités que vous n'entrevoyez même pas! Quand vous aurez fait une
+douzaine de bonnes ascensions dans nos aérostats tels qu'ils sont, vous
+connaîtrez le ballon, vous saurez ce que c'est que cet océan immense
+aux flots mobiles et capricieux qu'on appelle l'atmosphère! A votre
+intelligence s'ouvriront des horizons inconnus, des idées nouvelles et
+peut-être fécondes. Montez en ballon, devenez des aéronautes, vous pourrez
+alors perfectionner la machine que vous aurez étudiée. Jacquard, avant de
+construire le métier à tisser, était tisserand lui-même. Bernard Palissy
+s'est fait peintre céramiste avant de trouver le secret de l'émail
+italien. Si vous voulez améliorer les ballons, les modifier, les munir
+d'appareils dirigeables, devenez aéronautes!</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>CONCLUSION</h2>
+
+<p>LES BALLONS ET LA GUERRE.</p>
+
+<p>Quand les frères Montgolfier eurent lancé dans l'espace le premier globe
+aérien, qui lentement se détacha du sol pour prendre possession des plages
+mystérieuses de l'atmosphère, on crut entrevoir, dans le fait de cette
+expérience, une date à jamais célèbre dans les annales de la science.
+L'Institut, représenté par une commission de savants illustres, présidée
+par Lavoisier, essaya de tracer la voie que la nouvelle découverte allait
+suivre dans l'avenir; le célèbre chimiste se chargea, dans un rapport
+remarquable, de faire l'apologie des ballons; il parla des progrès qu'ils
+avaient à compter, des services qu'ils étaient appelés à rendre. Il les
+voyait jouant un rôle important dans les études météorologiques, dans
+certaines entreprises industrielles; mais il ne songea jamais à signaler
+l'usage qu'on en pouvait faire dans ces immenses conflits qui divisent les
+peuples, et qui les portent à se ruer les uns contre les autres pendant la
+guerre.</p>
+
+<p>C'est que le génie de l'invention est essentiellement pacifique; né du
+travail et des rudes labeurs, il ne pense qu'à créer; il n'admet pas que
+l'on puisse détruire. Les Montgolfier, en trouvant le principe qui rendra
+leur nom à jamais impérissable, songeaient aux bienfaits dont il devait
+doter la société. Quelle n'eût pas été leur stupéfaction, si quelqu'un
+leur avait dit alors que les nécessités de la guerre, qui usent de
+toutes les ressources d'un pays, allaient plus tard recourir aux ballons
+eux-mêmes? Sans entrer dans des discussions d'un ordre moral, qui ne sont
+pas de nature à trouver place ici, contentons-nous de constater que la
+guerre, cette grande calamité, ce grand mal, est sans doute nécessaire,
+puisqu'on ne trouve pas, dans l'histoire des peuples, une période de vingt
+ans où elle n'apparaisse avec ses horreurs et ses ravages. Que ceux qui
+rêvent la paix universelle, l'harmonie des peuples, l'âge d'or, aillent
+porter leurs théories dans d'autres planètes, mais sur notre globe, ils
+parleront toujours à des sourds. Comme l'a dit La Bruyère, s'il n'y avait
+que deux hommes sur la terre, et qu'ils aient reçu chacun en partage un
+hémisphère, ils trouveraient encore le moyen de se rencontrer pour se
+battre entre eux.</p>
+
+<p>La guerre a existé hier; elle existera demain. Notre malheureux pays a
+succombé dans une lutte récente et effroyable, mettons tout en oeuvre
+pour qu'il triomphe quand l'heure de la revanche aura sonné. Les hommes
+compétents se chargeront des graves problèmes de la réorganisation
+militaire, de la fabrication des engins meurtriers, des canons, des
+mitrailleuses. Tout cela est une besogne hideuse qui répugne à un peuple
+civilisé, personne n'en disconviendra, mais étant donné ce fait qu'il faut
+se battre, tâchons au moins d'être les plus forts et les plus habiles.</p>
+
+<p>Dans notre humble et modeste sphère d'aérostation, nous avons acquis
+quelque expérience, par une pratique vraiment assidue qui nous permettra
+peut-être d'indiquer, avec quelque efficacité, les ressources que les
+ballons peuvent fournir à la guerre. Les aérostats du siège de Paris ont
+bien amplement prouvé les immenses avantages que la navigation aérienne,
+telle qu'elle est, avec toutes ses imperfections, est capable d'offrir à
+une place assiégée; mais nous croyons être en droit d'affirmer que les
+ballons sont appelés à rendre des services plus grands encore, si on les
+utilise comme moyens d'observation militaire, et même dans certains cas
+comme engins de destruction, en leur confiant la mission de lancer sur
+l'ennemi des bombes incendiaires. Toutefois, avant d'étudier ce qu'on
+pourrait faire, il est utile d'examiner ce qui a été fait, et de passer
+rapidement en revue les expériences exécutées dans le passé.</p>
+
+<p>LES AÉROSTIERS MILITAIRES DE LA PREMIÈRE REPUBLIQUE.</p>
+
+<p>En 1793, lors du siège de la ville de Condé, le commandant Chanal,
+homme d'action et d'intelligence, enfermé dans la place-forte investie,
+cherchait à tout prix à donner de ses nouvelles, à envoyer des dépêches au
+colonel Dampierre, qui commandait une division française hors des lignes
+d'investissement. Il recourut aux ballons. Il fit construire un aérostat
+de papier qu'il lança en liberté dans l'espace, avec un petit paquet de
+dépêches. L'appareil tomba juste au milieu du camp ennemi, et fournit au
+prince de Cobourg des renseignements sur la situation de la forteresse.
+Un tel début n'était pas d'heureux présage pour la fortune future des
+aérostats messagers! Mais ce fait isolé passa inaperçu; pendant que le
+commandant Chanal tentait cette expérience, le célèbre chimiste Guyton de
+Morveau envisageait l'usage qu'on pouvait faire des ballons pendant la
+guerre, sous un tout autre aspect. Il songea à organiser des postes de
+ballons captifs pour étudier les mouvements de l'ennemi, pour surveiller
+du haut des airs ses allures et ses changements de position. Guyton de
+Morveau n'était pas un esprit ordinaire, il s'était signalé déjà par de
+remarquables travaux en chimie; homme de science, il s'éprenait de tout
+ce qui touche à la véritable investigation scientifique; il n'avait pas
+laissé passer auprès de lui la découverte des Montgolfier, sans y fixer
+ses regards; il s'était familiarisé avec l'aérostation par de nombreuses
+ascensions, exécutées à Dijon.—Guyton de Morveau avait été nommé
+représentant du peuple à la Convention nationale; il venait d'être choisi
+par le Comité de salut public, avec Monge, Berthollet, Carnot et Fourcroy,
+comme membre d'une commission destinée à faire servir aux besoins de la
+guerre les récentes découvertes de la science.</p>
+
+<p>Guyton de Morveau proposa d'organiser, pour l'armée, des aérostats
+d'observation militaire. Sa proposition fut immédiatement acceptée par
+le Comité de salut public. On marchait vite à cette époque, et tous les
+moyens que suscitait l'esprit scientifique pour la défense du sol de la
+République, étaient mis en action avec la plus étonnante promptitude.
+On ne se payait pas de mots, mais d'actes énergiques; on avait à lutter
+contre toute l'Europe coalisée!</p>
+
+<p>La seule condition qui fut imposée à Guyton de Morveau, c'était de
+préparer l'hydrogène destiné à gonfler ses ballons sans employer d'acide
+sulfurique fabriqué avec le soufre, dont on avait besoin pour faire de la
+poudre. Lavoisier venait de découvrir un nouveau mode de préparation de
+l'hydrogène, par l'action du fer chauffé au rouge sur la vapeur d'eau.
+Guyton de Morveau ne perd pas son temps, il court au laboratoire de
+Lavoisier, fait un essai en grand, qui réussit; il communique ce résultat
+important au Comité de salut public qui l'encourage dans ses essais.
+Aussitôt, le célèbre chimiste s'adjoint un physicien distingué, nommé
+Coutelle, qui était connu à Paris par le beau cabinet de physique qu'il
+avait organisé avec toutes les ressources de la science actuelle.</p>
+
+<p>Coutelle fait fabriquer à la hâte un aérostat de 9 mètres de diamètre, il
+étudie les vernis, les conditions d'une bonne fabrication. Le Comité de
+salut public l'installe aux Tuileries dans la salle des maréchaux, où il
+construit un grand fourneau, muni d'un long tube de fonte au milieu duquel
+la vapeur d'eau se décomposera par le contact de tournure de fer chauffée
+au rouge. Quand tout est prêt, Coutelle fait une première expérience; la
+production de l'hydrogène s'opère dans de bonnes conditions, comme le
+constatent les physiciens Charles et Conté, qui assistent aux détails de
+l'opération.</p>
+
+<p>Dès le lendemain, Coutelle reçoit l'ordre d'aller se mettre à la
+disposition du général Jourdan qui vient de recevoir le commandement de
+<i>l'armée de Sambre-et-Meuse</i>. Il part, il arrive à Maubeuge. Mais l'armée
+française a quitté ses positions, il faut courir à six lieues de là, à
+Beaumont, chercher le quartier général. Coutelle arrive enfin près du
+général Jourdan, qui le reçoit d'un air rébarbatif. «Un ballon, dit-il,
+qu'est-ce que c'est que cela? Vous m'avez tout l'air d'un suspect, j'ai
+bonne envie de vous faire fusiller.» Coutelle s'explique. Le général
+Jourdan se calme; il ne demande pas mieux que de faire des essais; il
+appellera l'aérostier dès que le moment sera venu d'agir.</p>
+
+<p>Cependant des expériences se continuent à Paris, avec Conté, cet homme
+si habile que Monge avait pu dire en parlant de lui: «Il a toutes les
+sciences dans la tête et tous les arts dans la main,» et bientôt avec
+Coutelle qui est revenu de Beaumont. Un ballon construit dans de bonnes
+conditions s'élève quelques jours après à 500 mètres à l'état captif, et
+ouvre à l'oeil un espace très-étendu; le Comité de salut public se décide
+à décréter la formation d'une compagnie à'aérostiers militaires.</p>
+
+<p>Voici cette pièce d'un haut intérêt:</p>
+
+<p>ARRÊTÉ DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC, CONCERNANT LA FORMATION D'UNE COMPAGNIE
+D'AÉROSTIERS MILITAIRES.</p>
+
+<p>«13 germinal an II (2 avril 1794).</p>
+
+<p>«Vu le procès-verbal de l'épreuve faite à Meudon, le 9 de ce mois, d'un
+aérostat portant des observateurs, le Comité de salut public, désirant
+faire promptement servir à la défense de la République cette nouvelle
+machine, qui présente des avantages précieux, arrête ce qui suit:</p>
+
+<p>«Art. 1er. Il sera incessamment formé, pour le service d'un aérostat
+près l'une des armées de la République, une compagnie qui portera le nom
+d'aérostiers.</p>
+
+<p>«Art. 2. Elle sera composée d'un capitaine, ayant les appointements de
+ceux de première classe, d'un sergent-major, qui fera en même temps les
+fonctions de quartier-maître; d'un sergent, de deux caporaux et de vingt
+hommes, dont la moitié aura au moins un commencement de pratique dans les
+arts nécessaires à ce service, tels que maçonnerie, charpenterie, peinture
+d'impression, chimie, etc.</p>
+
+<p>«Art. 3. La compagnie sera pour le surplus de son organisation et pour la
+solde à l'instar d'une compagnie, et recevra le supplément de campagne,
+comme les autres troupes de la République, conformément à la loi du 30
+frimaire.</p>
+
+<p>«Art. 4. Son uniforme sera habit, veste et culotte bleus, passe-poil
+rouge, collets, parements noirs, boutons d'infanterie avec pantalon et
+veste de coutil bleu pour le travail.</p>
+
+<p>«Art. 5. L'armement de ladite compagnie consistera en un sabre et deux
+pistolets.</p>
+
+<p>«Art. 6. Le citoyen Coutelle, qui a dirigé jusqu'à ce jour les opérations
+ordonnées à ce sujet par le comité, est nommé capitaine de ladite
+compagnie et chargé de lui remettre incessamment la liste de ceux qui se
+présenteront pour y être admis, et qu'il jugera capables de remplir les
+différents grades.</p>
+
+<p>«Art. 7. Aussitôt que ladite compagnie sera formée, et même avant qu'elle
+soit complète, ceux qui y seront reçus se rendront sur-le-champ à Meudon,
+pour y être exercés aux ouvrages et manoeuvres relatifs à cet art.</p>
+
+<p>«Art. 8. La compagnie des aérostiers, lorsqu'elle sera à l'armée où dans
+une place de guerre, sera entièrement soumise pour son service au régime
+militaire, et prendra les ordres du commandant en chef. Quant à la dépense
+résultant des dépenses relatives à l'aérostat et des appointements de la
+compagnie, elle sera prise sur les fonds à la disposition de la commission
+des armes et poudres, qui fera passer les sommes nécessaires au
+sergent-major et recevra les comptes.</p>
+
+<p>«Signé au registre: les membres du Comité de salut public:<br/>
+«C.A. PRIEUR, CARNOT, ROBESPIERRE, LINDET, BILLAUD-VARENNES, BARRÈRE.</p>
+
+<p>«Pour extrait:<br/>
+«BARRÈRE, BILLAUD-VARENNES, CARNOT, C.A. PRIEUR.»</p>
+
+<p>Peu de temps après, Coutelle est à Maubeuge, avec son ballon et son
+équipe. La place vient d'être assiégée par les Autrichiens.</p>
+
+<p>Le capitaine aérostier se met en mesure de construire son fourneau à gaz,
+de gonfler l'aérostat qu'il a baptisé l'<i>Entreprenant</i>; quand tout est
+prêt, il s'en va prévenir le général commandant en chef et le supplie de
+le faire agir immédiatement. Le lendemain une sortie s'organise contre les
+Autrichiens; Coutelle s'élance dans la nacelle de l'<i>Entreprenant</i>, que
+remorquent avec des cordes une poignée de soldats; il s'avance jusque sous
+le feu des ennemis, et deux de ses hommes sont grièvement blessés.</p>
+
+<p>Rentré en ville après cette affaire, le ballon l'<i>Entreprenant</i> exécute
+des ascensions captives deux fois par jour. Du haut des airs, Coutelle
+lance à terre de petites dépêches attachées à un sac de sable, et
+fournissant le récit du spectacle qui s'offre à ses yeux. Chaque jour il
+donne de nouveaux détails sur les travaux des assiégeants qu'il surveille
+du haut de son observatoire aérien.</p>
+
+<p>L'ennemi s'inquiète vivement de ce ballon si nouveau pour lui, qu'il voit
+planer dans l'espace, comme un oeil mystérieux l'épiant sans cesse. Il
+lui tire des coups de canon, mais sans l'atteindre; quelques soldats
+autrichiens sont frappés d'une terreur superstitieuse devant ce globe,
+qu'ils considèrent comme une oeuvre diabolique; parfois ils s'agenouillent
+et se mettent en prières devant un tel prodige[15].</p>
+
+<p class="footnote">[Note 15: <i>Mémoire sur Carnot</i>.]</p>
+
+<p>Peu de temps après, le général Jourdan se dispose à aller investir
+Charleroi, où l'armée hollandaise se prépare contre la France à une rude
+résistance. Il donne l'ordre à Coutelle de transporter son aérostat de
+Maubeuge à Charleroi, qui n'est pas éloigné de moins de douze lieues. Ce
+n'est pas une entreprise facile, mais malgré toutes les difficultés de
+la route, Coutelle arrive à bon port avec l'<i>Entreprenant</i> qu'il a fait
+transporter tout gonflé.</p>
+
+<p>Il a fallu attacher à la hâte, tout autour du ballon, des cordes
+d'équateur, destinées à remorquer l'appareil par des piétons. Il a fallu
+faire passer l'<i>Entreprenant</i> au-dessus des toits de la ville de Maubeuge,
+lui faire franchir des bastions et des fossés, il a fallu enfin tromper la
+vigilance des ennemis, leur dissimuler le passage d'un globe de soie de 40
+mètres de haut; l'entreprise a réussi au prix des plus rudes fatigues!</p>
+
+<p>Quand l'<i>Entreprenant</i> apparaît aux yeux des Français campés autour de
+Charleroi, les soldats courent à sa rencontre en faisant retentir l'air de
+clameurs de joie. Ils lèvent les bras au ciel, en signe d'admiration, et
+bientôt la fanfare militaire retentit pour fêter la bienvenue au nouvel
+appareil.</p>
+
+<p>Avant la fin du jour, Coutelle dirige son ballon captif vers la ville,
+et fait une reconnaissance importante; il a aperçu les assiégés et a pu
+donner des renseignements utiles sur leurs forces et leurs positions. Le
+lendemain l'aérostier de la République reste huit heures consécutives dans
+la nacelle, en compagnie du général Morelot; le surlendemain Charleroi
+capitule. La garnison hollandaise tout entière est faite prisonnière.</p>
+
+<p>Quelques heures après, les Autrichiens accourent au secours de la place
+investie, mais trop tard!</p>
+
+<p>La prise de Charleroi eut une importance capitale dans les opérations
+de l'armée française, et le ballon de Coutelle n'a certainement pas été
+étranger à ce succès, qui prépara pour Jourdan la victoire de Fleurus.</p>
+
+<p>En effet, les Autrichiens s'avancent rapidement vers Charleroi, sous les
+ordres du prince de Cobourg. L'armée française les attend de pied ferme
+sur les hauteurs de Fleurus, d'où elle va se précipiter bientôt pour
+écraser l'ennemi.</p>
+
+<p>L'aérostat l'<i>Entreprenant</i> s'élève dans les airs vers la fin de la
+bataille, et pendant plusieurs heures de suite, Coutelle envoie au général
+en chef des notes précieuses sur les mouvements de l'ennemi.</p>
+
+<p>Jourdan n'hésite pas à reconnaître les services des aérostiers militaires,
+et Carnot, dans ses Mémoires, déclare que sans l'<i>Entreprenant</i>, bien
+des opérations de l'armée autrichienne auraient été cachées au général
+français, par des accidents de terrain qui n'arrêtaient pas le regard de
+l'aéronaute juché dans sa nacelle.</p>
+
+<p>Malheureusement, malgré cette brillante campagne, les aérostiers
+militaires devaient bientôt être arrêtés par de nombreux
+obstacles.—Coutelle, après Fleurus, suivit l'armée française avec
+son ballon, mais, arrivé près des hauteurs de Namur, il reconnut que
+l'<i>Entreprenant</i>, usé par le service, était hors d'état de rester gonflé.</p>
+
+<p>Pendant que ces événements se passaient, la Convention nationale, ayant
+pris connaissance des premiers résultats fournis par les observations
+aérostatiques, prenait la décision de former une deuxième équipe
+d'aérostiers militaires, qui resterait à Meudon, sous le commandement de
+Conté. Le Comité de salut public transforma bientôt ce dépôt en
+école aérostatique. On avait compris que les ballons ne peuvent être
+efficacement utilisés que sous la condition d'être confiés à des hommes
+initiés à la pratique du gonflement, à la manoeuvre des ascensions,
+habitués à observer du haut des airs une campagne étendue, rompus enfin à
+toutes les nombreuses besognes qui se rattachent à l'art si compliqué de
+l'aéronautique. Le Comité de salut public fit paraître le décret suivant:</p>
+
+<p>ARRÊTÉ DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC RELATIF A L'INSTALLATION D'UNE ÉCOLE
+AÉROSTATIQUE</p>
+
+<p>«10 brumaire an III (31 octobre 1794).</p>
+
+<p>«Le Comité de salut public, considérant que le service des aérostiers
+exige des connaissances et une pratique dans les arts que l'on ne peut
+espérer de réunir qu'en préparant, par des études et des exercices
+appropriés, les hommes qui s'y destinent, et voulant assurer ce service
+et en étendre les ressources, soit auprès des armées, où l'expérience a
+constaté déjà son utilité, soit par l'application que l'on peut faire de
+ce nouvel art pour le figuré du terrain sur les cartes, «Arrête ce qui
+suit:</p>
+
+<p>«Art. 1er. Il sera établi dans la maison nationale de Meudon une école
+d'aérostiers, dans laquelle, indépendamment des exercices pour les former
+à la discipline militaire, et des travaux de construction et de réparation
+des aérostats auxquels ils sont employés, ils recevront des leçons de
+physique générale, de chimie, de géographie, et des différents arts
+mécaniques, relatifs à l'aérostation.</p>
+
+<p>«Art. 2. Cette école sera composée de soixante aérostiers, y compris ceux
+déjà reçus pour entrer dans la nouvelle compagnie que le Comité avait été
+chargé de former. Ils seront logés dans la partie de la maison nationale
+de Meudon qui leur sera assignée; ils auront le même uniforme que celui
+qui a été réglé pour la deuxième compagnie d'aérostiers, et recevront
+également la solde de canonniers de première classe.</p>
+
+<p>«Art. 3. Les soixante aérostiers seront divisés en trois sections, chacune
+de vingt hommes.</p>
+
+<p>«Art. 4. Il y aura, pour chaque section, un officier ayant le grade de
+sous-lieutenant, un sergent et deux caporaux, lesquels seront assimilés
+aux officiers d'artillerie de même grade, et jouiront des traitements et
+soldes qui leur sont attribués.</p>
+
+<p>«Art. 5. L'école des aérostiers aura pour chef un directeur chargé de
+diriger toutes les opérations de construction et de réparation des
+aérostats, de régler et ordonner les exercices et manoeuvres et de
+maintenir l'ordre et la discipline. Il correspondra avec la commission des
+armes et poudres, lui adressera les demandes de matières nécessaires, et
+l'informera de ce qui pourra être mis à sa disposition pour le service des
+aérostats en campagne. Les appointements seront de six mille livres.</p>
+
+<p>«Art. 6. Il y aura un sous-directeur avec appointements de quatre mille
+livres, chargé des mêmes fonctions en l'absence et sous les ordres du
+directeur.</p>
+
+<p>«Art. 7. Il y aura pour les trois sections un quartier-maître chargé du
+décompte et des mêmes dépenses du matériel, pour lesquelles il lui sera
+remis un fonds d'avances sur la proposition de la commission des armes
+et poudres. Il en comptera tous les quinze jours à ladite commission sur
+mémoires visés par le directeur.</p>
+
+<p>«Art. 8. Un tambour est attaché à ladite école.</p>
+
+<p>«Art. 9. Il y aura dans l'école un garde-magasin chargé de tenir registre
+de l'entrée et sortie de toutes matières, soit de consommation, soit
+destinées aux épreuves et constructions, ainsi que de veiller à la
+conservation des meubles, ustensiles, livres et machines, servant à
+l'instruction; il lui sera donné un aide ou sous-garde lorsqu'il sera jugé
+nécessaire.</p>
+
+<p>«Art. 10. Le directeur présentera incessamment à l'approbation du comité
+un règlement sur la distribution du temps pour les leçons et exercices,
+de manière que les élèves aérostiers reçoivent l'instruction qui leur est
+nécessaire dans les sciences physiques et mathématiques, et se forment
+dans la pratique des arts mécaniques, autant néanmoins que le permettront
+les travaux de la fabrication et les exercices des opérations et
+manoeuvres.</p>
+
+<p>«Art. 11. Le citoyen Conté, chargé de la conduite des travaux de Meudon
+relatifs à l'aérostation, est nommé directeur. Le citoyen Bouchard, reçu
+aérostier de la deuxième compagnie dont la levée avait été ordonnée, est
+nommé sous-directeur.</p>
+
+<p>«Art. 12. Le directeur présentera à l'approbation du Comité la nomination
+des citoyens qu'il jugera propres à remplir les places des officiers,
+sous-officiers et garde-magasin.</p>
+
+<p>«Art. 13. Il présentera de même à son approbation la nomination des
+instructeurs pour les diverses parties, lesquels seront pris, autant qu'il
+sera possible, parmi les aérostiers reçus qui ont donné des preuves de
+capacité.</p>
+
+<p>«Art. 14. Le présent arrêté sera adressé aux représentants du peuple, à la
+maison nationale de Meudon, qui sont invités à prendre les mesures
+qu'ils jugeront convenables pour assurer le succès de cet établissement,
+maintenir l'ordre et la discipline de l'école, et empêcher qu'il n'en
+résulte aucun inconvénient pour les autres opérations mises sous leur
+surveillance.</p>
+
+<p>«Art. 15. Expédition du présent arrêté sera pareillement envoyée à la
+commission des armes et poudres, chargée de concourir à son exécution en
+ce qui la concerne.</p>
+
+<p>«Signé:<br/>
+«L.-B. GUYTON, FOURCROY, J.-F.-B. DELMAS, PRIEUR, PELET, MERLIN,
+CAMBACÉRÈS.</p>
+
+<p>«Pour copie conforme:<br/>
+«<i>Le directeur de l'Ecole nationale aérostatique</i>,<br/>
+«Signé: CONTÉ.»</p>
+
+<p>Bientôt, nous retrouvons Coutelle au siège de Mayence d'où l'armée
+française veut déloger les Autrichiens. L'intrépide aérostier continue ses
+reconnaissances aérostatiques.</p>
+
+<p>l reçoit un jour l'ordre de s'approcher de la ville avec son ballon
+captif, pour donner des renseignements sur l'état des fortifications. Il
+s'élance dans la nacelle, mais le vent est violent, et à peine parvient-il
+à s'élever dans l'espace, que des bourrasques rabattent violemment
+l'<i>Entreprenant</i> jusque vers la terre. A chaque rafale, les 64 aérostiers
+qui retiennent les câbles sont soulevés du sol. La nacelle par moments se
+heurte contre terre, elle ne tarde pas à se briser sous l'action de ces
+chocs énergiques.</p>
+
+<p>Les généraux autrichiens contemplent de loin ce spectacle dramatique du
+haut des remparts de Mayence. Ils ne peuvent s'empêcher d'admirer ce globe
+aérien, mais ils ne peuvent non plus maîtriser l'émotion que fait naître
+en eux le spectacle des oscillations de la nacelle, où un homme risque sa
+vie avec tant d'héroïsme.</p>
+
+<p>Ils font immédiatement sortir un parlementaire de la place, et l'envoient
+au général français, auquel ils demandent en grâce de faire descendre le
+brave officier de la nacelle aérienne où il expose ses jours: ils lui
+offrent d'entrer dans les lignes autrichiennes, pour examiner librement la
+disposition des fortifications!</p>
+
+<p>Voilà comment la France était traitée par ses ennemis sous la première
+République!</p>
+
+<p>Malgré les efforts de Coutelle, malgré les tentatives renouvelées
+ailleurs, les ballons militaires ne retrouvèrent plus l'occasion de se
+signaler comme à Maubeuge, comme à Fleurus. Après quelques insuccès, après
+quelques accidents, au lieu de persévérer, Hoche se présenta, qui ne
+croyait pas aux ballons et qui demanda le licenciement du corps des
+aérostiers. Cependant l'école de Meudon resta toujours ouverte; elle
+aurait certainement exercé de nombreux aérostiers, organisé des équipes,
+construit des ballons, mais Bonaparte, à son retour de l'expédition
+d'Egypte, la fit fermer sans rémission. Le futur empereur connaissait les
+fondateurs de cette école, Coutelle et Conté, il savait quel était leur
+zèle pour la liberté, leur dévouement pour la République!</p>
+
+<p>L'école aérostatique attend encore sa réouverture!</p>
+
+<p>ESSAIS DIVERS.—LES BALLONS MILITAIRES AUX ÉTATS-UNIS.</p>
+
+<p>L'étranger ne manqua pas de profiter des enseignements fournis par le
+ballon de Fleuras. Mais il ne se rencontra nulle part un autre Coutelle
+ou un nouveau Conté, car les différentes entreprises exécutées depuis, ne
+donnèrent aucun résultat. En 1812, les Russes étudièrent les aérostats au
+point de vue militaire; ils ne se décidèrent pas à les utiliser pour les
+reconnaissances, mais ils songèrent à les employer à l'état libre, pour
+faire tomber, du haut des airs, des bombes sur l'armée française. Ils
+modifièrent ensuite ce projet, et firent construire à Moscou un immense
+ballon qui devait pouvoir porter au moins cinquante hommes. Cet aérostat
+ne fut jamais achevé; il est probable du reste qu'il n'aurait jamais pu
+répondre aux espérances qu'il avait fait naître.</p>
+
+<p>En 1815, Carnot, commandant en chef la ville d'Anvers, assiégée par
+l'ennemi, fit exécuter des reconnaissances en ballon captif, mais on
+manque de renseignements précis sur les expériences qui furent exécutées.</p>
+
+<p>En 1826, l'attention du gouvernement français fut sérieusement attirée sur
+la question des ballons militaires, par un ancien professeur de l'école
+militaire, M. Ferry. Une commission fut nommée, elle approuva les projets
+de M. Ferry, et termina son rapport en disant que les premiers travaux des
+aérostiers de la République devaient être continués.</p>
+
+<p>Le gouvernement de la Restauration engloutit le rapport de la commission,
+et le mémoire de M. Ferry dans les profondeurs les plus cachées de ses
+cartons ministériels!</p>
+
+<p>En 1849, les Autrichiens, pendant le siège de Venise, gonflèrent des
+petits ballons de papier, munis de bombes, qui devaient tomber sur la
+ville assiégée. Ils lancèrent deux cents de ces ballonneaux incendiaires.
+Les ballons s'élèvent, ils marchent sur Venise, ils s'élèvent encore, et
+sont pris par un contre-courant qui les ramène sur la campagne occupée par
+l'armée autrichienne, où les bombes incendiaires viennent tomber, sans
+causer de grands dégâts.</p>
+
+<p>Depuis cette époque, on ne retrouva plus les ballons militaires que de
+l'autre côté de l'Atlantique. Pendant la guerre des Etats-Unis, le général
+Mac-Clellan employa successivement, en 1861, les aéronautes La Mountain
+et Allan. Le premier partit un jour du camp de l'Union, il traversa
+Washington en ballon captif, puis coupant ses cordes, il s'éleva en
+liberté. Il embrasse d'un seul coup d'oeil le panorama des positions
+ennemies, il prend des notes minutieuses qu'il communique au général
+Mac-Clellan, après être descendu à Maryland.</p>
+
+<p>M. Allan entreprit sans grand succès des expériences de télégraphie
+aérostatique; mais dans cet ordre de tentatives, d'autres essais
+satisfaisants furent tentés en Amérique, comme nous l'apprend le <i>Journal
+militaire de Darmstadt</i>.</p>
+
+<p>«Dans les derniers jours de mai 1862, dit ce journal, l'armée unioniste,
+campée devant Richmond, lança au-dessus de la place un ballon captif. Un
+appareil photographique fut dirigé vers la terre et permit de prendre, en
+perspective, sur une carte, tout le terrain de Richmond à Manchester, à
+l'ouest, et à Chikahoming, à l'est. La rivière qui arrose la capitale, les
+cours d'eau, les chemins de fer, les chemins de traverse, les marais, bois
+de pins, etc., furent tracés; on y porta aussi la disposition des
+troupes, batteries d'artillerie, infanterie et cavalerie. On en tira deux
+exemplaires. On les divisa en 64 parties, comme un champ de bataille, avec
+les signes conventionnels, A, Ae, etc. Le général Mac-Clellan eut un de
+ces exemplaires, le conducteur de ballon eut l'autre.</p>
+
+<p>«L'armée fut d'abord retenue dans le camp, par le mauvais temps, une
+journée tout entière; le 1er juin, l'aérostat s'éleva, vers midi, à une
+hauteur de plus de mille pieds, au-dessus du champ de bataille, et se mit
+en relation avec le quartier-général par un fil télégraphique. Pendant une
+heure, les mouvements de l'ennemi furent signalés avec exactitude. Une
+demi-heure plus tard, la dépêche porta: <i>Sortie de la maison Cadeys</i>.
+Mac-Clellan put, en un instant, donner ordre d'avancer au général
+Heinsselmann, et prescrivit au général Summer, qui était déjà au-delà de
+Chikahoming, de marcher tout de suite sur la petite rivière. Les deux
+divisions, réunies en deux heures de temps, faisaient face à l'ennemi, et
+défendaient le champ de bataille. Partout où les assiégés hasardèrent une
+attaque, ils furent repoussés avec des pertes considérables, et furent
+attaqués sur les points les plus faibles par des forces supérieures.
+Ils dirigèrent contre le ballon un canon rayé, d'une énorme portée. Les
+projectiles firent explosion près du ballon, et si près que les aéronautes
+jugèrent prudent de s'éloigner. Le ballon fut descendu à terre, lancé dans
+une autre direction, et assez haut pour être hors de portée des pièces
+ennemies. Il fut mis de nouveau en communication avec la terre ferme, et
+l'armée assiégeante eut avis que de fortes masses de troupes accouraient
+sur le champ de bataille dans une autre direction. Dès qu'elles furent
+arrivées à la portée du canon des fédéraux, elles se virent prévenues avec
+une rapidité qui dut leur paraître inconcevable. Il semblait que le Dieu
+des batailles les eût complètement abandonnées en ce jour. Elles se
+voyaient conduites en avant pour servir de but au canon des Yankees.
+Elles ne pouvaient suivre aucune direction, sans rencontrer un mur de
+baïonnettes impénétrables. Toutes les tentatives de l'armée du Sud pour
+enfoncer les lignes ennemies ayant échoué, Mac-Clellan commanda une
+attaque générale à la baïonnette et repoussa ses adversaires avec une
+perte énorme. Ce général n'eût pu obtenir un succès aussi complet sans le
+secours du ballon, et sans l'appareil dont il était muni[16].»</p>
+
+<p class="footnote">[Note 16: Extrait d'un article intitulé: <i>Application des aérostats
+à l'art de la guerre</i>, publié dans le <i>Journal militaire</i> de Darmstadt,
+traduit par le colonel d'Herbelot.]</p>
+
+<p>PROJET D'ORGANISATION DE BALLONS
+MILITAIRES.</p>
+
+<p>Une des modifications les plus importantes à introduire dans la
+construction des ballons captifs destinés aux observations militaires,
+serait de changer leur forme sphérique. L'aérostat, immergé à l'état de
+liberté dans l'atmosphère, fait pour ainsi dire partie intégrante du
+courant aérien qui le transporte, il se déplace avec l'air, il peut, et il
+doit même offrir la forme sphérique; mais s'il est destiné à être remorqué
+à l'état captif, contre le vent, s'il est appelé à s'élever dans l'air,
+retenu par des cibles qui l'attachent à un même point, cette forme, qui
+offre une grande prise à l'effort du vent, devient très-désavantageuse.</p>
+
+<p>Les ballons d'observations devraient présenter un volume géométrique
+allongé, analogue à celui d'un poisson. Le filet s'attacherait au-dessous
+de l'aérostat, à une longue barre transversale, où serait suspendue la
+nacelle. L'appareil muni à l'arrière d'un gouvernail, pourrait être
+orienté dans la direction du vent, l'air n'agirait plus alors que sur une
+petite section du système. Ce ballon se dirigerait toujours dans le sens
+du vent comme une véritable girouette, il s'élèverait aisément dans
+l'espace, sans exiger une force ascensionnelle considérable; son transport
+à terre s'effectuerait avec une grande facilité, il ne se balancerait plus
+à l'extrémité de ses cordes d'attache, comme les ballons ronds.</p>
+
+<p>S'agirait-il de passer une route bordée d'arbres, l'axe de l'aérostat
+allongé serait placé parallèlement à la route, l'appareil y circulerait,
+sans effort de la part des hommes qui le remorquent, sans crainte
+d'accidents pour les aérostiers juchés dans la nacelle. L'étoffe dont il
+serait formé devrait être la soie, qui offre une grande solidité, unie à
+un poids très-faible; son volume n'excéderait pas 1,200 mètres cubes.</p>
+
+<p>On le gonflerait à l'usine à gaz la plus proche des opérations militaires;
+il serait ainsi rempli de gaz d'éclairage, et une fois arrimé, on le
+transporterait au milieu du camp, à la place que le général en chef aurait
+assignée.</p>
+
+<p>Comme il est impossible d'admettre que le ballon d'observations puisse
+arriver juste à heure fixe, au moment de l'action, il devrait être à son
+poste quelques jours à l'avance. Dans ces conditions, il ne manquerait pas
+de perdre peu à peu, par endosmose, une certaine quantité du gaz qu'il
+contient; il serait de toute nécessité de compenser ces pertes, en lui
+fournissant tous les soirs une ration de gaz.</p>
+
+<p>L'expérience nous a démontré qu'un ballon de soie de 1,200 mètres cubes,
+bien construit et bien verni, ne perd que 60 à 80 mètres de gaz par jour.
+Il serait donc indispensable de préparer sur place cette quantité de gaz.
+On aurait recours à l'hydrogène pur, qui prendrait naissance avec la plus
+grande facilité, par la décomposition de l'eau sous l'action du fer et de
+l'acide sulfurique.</p>
+
+<p>La batterie à gaz serait formée d'un grand réservoir en bois placé sur des
+roues; ce qui faciliterait son transport. Une ouverture supérieure, munie
+d'une soupape de sûreté, permettrait l'introduction des réactifs. On
+aurait ainsi une batterie-mobile, placée sur des roues, et munie d'un
+brancard où s'attellerait un cheval. Avec deux voitures semblables, on
+produirait 100 mètres cubes d'hydrogène en moins d'une heure. A la partie
+inférieure de la voiture, on pendrait une caisse où seraient placées les
+provisions de fer et les touries d'acide sulfurique. Avec ce matériel, et
+de l'eau qu'on trouve partout, le ballon pourrait être alimenté tous les
+jours.</p>
+
+<p>Pour bien exposer les différentes manoeuvres du ballon militaire,
+supposons qu'un corps d'armée prenne ses positions en avant d'une ville
+quelconque, de Reims, si vous voulez. Le général en chef dispose de trois
+ballons d'observations qu'il va placer, l'un à l'aile droite de son armée,
+l'autre à l'aile gauche, le troisième au centre. Les aérostiers militaires
+sont à Reims. Dès que l'ordre leur est donné de se porter vers leurs
+postes d'observations, ils gonflent de suite un premier ballon, ce qui est
+fait en une journée. Les deux autres aérostats se remplissent de même le
+lendemain et le surlendemain.</p>
+
+<p>L'équipe du ballon militaire se compose d'un capitaine aérostier, d'un
+lieutenant, d'un chef d'équipe, et de six hommes de manoeuvre. Une
+compagnie de quatre-vingts soldats est chargée du transport de l'aérostat
+à terre et des manoeuvres des ascensions captives.</p>
+
+<p>Le ballon gonflé va se mettre en route; le chef aérostier monte dans
+la nacelle avec son lieutenant; huit cordes sont attachées à la barre
+transversale de l'aérostat, quatre hommes s'attellent à chacune d'elles
+et font avancer l'appareil, en tirant en même temps les quatre cordes de
+droite et les quatre cordes de gauche. On n'utilise ainsi que quarante
+hommes qui, lorsqu'ils ont besoin de repos, peuvent être remplacés par les
+quarante autres. Le ballon est suivi des deux voitures-batteries, pour la
+préparation du gaz, et d'un fourgon, où sont placés les plateaux et les
+cordes d'ascension, des pelles et des pioches pour enfouir la nacelle en
+terre, des tuyaux de gonflement, des cordes pour les réparations, etc.</p>
+
+<p>Arrivé au lieu d'observation, l'aérostat est placé sur le sol. Sa pointe
+est orientée dans le sens du vent, et des cordes d'équateur attachées à
+des pieux, enfoncés en terre, le maintiennent à l'état de repos absolu.</p>
+
+<p>Quand les trois ballons sont installés à leurs postes, ils sont prêts à
+renseigner le général en chef à toute heure du jour. Lorsque l'ascension
+doit s'exécuter, un officier d'état-major monte dans la nacelle avec le
+chef aérostier. Le ballon s'élève à 200 mètres de haut, retenu par deux
+cordes que quarante hommes laissent glisser dans des poulies, amarrées à
+des plateaux de bois remplis de pierres. Tandis que l'aéronaute surveille
+le ballon, jette du lest, s'il le juge nécessaire, l'officier sonde
+l'horizon soit à l'oeil nu, soit à l'aide d'une lunette. Si le temps est
+pur, il aperçoit, sous la nacelle, une immense campagne, d'une étendue de
+plusieurs lieues, il peut distinguer au loin des camps ou des lignes de
+bataille, il étudie minutieusement les positions et les mouvements de
+l'ennemi.</p>
+
+<p>Rien n'empêche de munir les trois ballons d'un appareil électrique. Un
+employé du télégraphe ferait alors partie de la compagnie des aérostiers.
+Juché dans la nacelle, il ferait fonctionner l'appareil Morse sous la
+dictée de l'officier d'état-major; un fil électrique descendrait du ballon
+jusqu'à terre et s'étendrait jusqu'au quartier-général.</p>
+
+<p>Si un combat est livré et que l'aérostat captif plane dans les airs,
+l'observateur voit les bataillons ennemis reculer ou avancer, il surveille
+leur moindre mouvement, il fait part de tout ce qu'il-voit, à l'aide du
+télégraphe. Avec trois aérostats ainsi organisés, un général en chef peut
+connaître à tout moment toutes les phases successives de la grande partie
+qui est en jeu.</p>
+
+<p>Mais, pourra-t-on objecter, le ballon sera le point de mire des ennemis,
+ils lui lanceront une pluie de balles et de mitraille, et finiront
+certainement par l'abattre.</p>
+
+<p>N'oublions pas que l'aérostat captif, à 200 mètres de haut, et à une
+distance de 1,500 mètres des feux ennemis, n'est pas un point de mire
+facile à atteindre; car la hauteur à laquelle il plane rend le tir du
+canon contre lui presque impossible. Quant aux balles de fusil, il ne les
+craint pas à cette distance. S'il était surpris par un détachement ennemi,
+et qu'il se trouvât percé de quelques trous de balles, il perdrait
+rapidement du gaz, et ne pourrait certainement plus continuer ses
+opérations, mais la vie des observateurs ne serait pas compromise pour si
+peu. Si les aéronautes étaient menacés d'être faits prisonniers dans un
+cas de panique, ils auraient la ressource de couper leurs cordes et de
+faire une ascension libre. Enfin, si par malheur un obus atteignait
+l'aérostat, et y mettait le feu, les observateurs seraient, cette fois,
+bel et bien perdus, mais pour ce cas particulier, nous n'aurons qu'à
+dire avec un brave officier qui défendait autrefois la cause des ballons
+militaires: «Au pis-aller, on sauterait, et cela n'arriverait pas tous
+les jours. Ce sont des désagréments dont il est difficile de s'affranchir
+absolument à la guerre.»</p>
+
+<p>Dans le cas où les mouvements de l'armée, pendant le combat, rendent
+nécessaire de porter les ballons d'observation, soit en avant, soit en
+arrière, n'oublions pas qu'ils sont très-facilement transportables. Avec
+une équipe expérimentée, bien rompue aux manoeuvres, les aérostats se
+déplaceraient avec une grande rapidité. Nous pouvons affirmer que
+dans tout ce que nous venons d'exposer sur l'organisation des ballons
+militaires, il n'y a rien qui ne soit parfaitement pratique, rien qui ne
+puisse se réaliser avec les plus grandes chances de succès. Or, étant
+donnée cette possibilité—que nul aéronaute ne mettra en doute,—de
+transporter à l'avance des ballons, au milieu des lignes d'une armée,
+nous avons la persuasion que pas un militaire expérimenté ne pourra nier
+l'efficacité d'observatoires qui lui ouvrent, à 200 mètres de haut, le
+panorama d'un champ de bataille.</p>
+
+<p>Quant à la dépense que nécessiterait une telle organisation, elle est
+presque insignifiante. Les trois ballons de soie d'un corps d'armée ne
+coûteraient pas plus de cent mille francs avec tout leur matériel. Les
+frais de rétribution de l'équipe, les frais de préparation du gaz,
+s'élèveraient pour chacun d'eux à quelques centaines de francs par jour.
+Qu'est-ce qu'une semblable dépense pour une armée, qui coûte des millions
+par jour?</p>
+
+<p>Pour que l'organisation des ballons militaires soit efficace, il serait
+de toute nécessité de créer une école aérostatique, où l'on formerait des
+aérostiers, car il en est de la manoeuvre du ballon, comme de celle du
+canon. On n'improvise pas des aéronautes, pas plus que des artilleurs.
+Dans cette école, on exercerait les hommes d'équipe et les chefs
+aérostiers, au gonflement des aérostats, à leur transport d'un point à un
+autre. Des officiers d'état-major seraient initiés aux ascensions captives
+et libres, ils exerceraient leurs yeux à bien voir du haut des airs, art
+très-compliqué qui nécessite une longue pratique.</p>
+
+<p>Les élèves de l'école aérostatique apprendraient aussi à construire des
+ballons; on les enverrait plus tard, en temps de guerre, dans les places
+assiégées, et ils ne seraient plus embarrassés pour construire des ballons
+messagers de grandes dimensions, ou de petits aérostats libres en papier.</p>
+
+<p>Mais nous n'avons pas l'intention de tracer ici un programme complet, et
+sans parler davantage des ballons d'observations militaires, nous voulons
+dire quelques mots des aérostats incendiaires.</p>
+
+<p>Le procédé qu'ont employé les Autrichiens au siège de Venise est
+évidemment celui qui offre la plus grande chance de succès dans la
+pratique. Rien n'est plus simple que d'attacher à un ballonneau libre,
+un obus fixé à un fil de fer, muni d'une mèche combustible, qui brûle
+lentement, et arrive à enflammer l'aérostat au bout d'un temps déterminé.
+Le ballon brûlé, l'obus tombe. Si l'on attaque une ville, une place
+forte que l'on cerne, on trouvera toujours sur un point de la ligne
+d'investissement un vent favorable, poussant un aérostat vers l'enceinte
+assiégée. On lancera quelques ballons d'essai avec des corps pesants
+inoffensifs, pour s'assurer de la vitesse du vent, du temps que l'aérostat
+met à parcourir pour passer au-dessus de l'ennemi. Si l'on voit qu'un
+premier ballon n'arrive à traverser la ville assiégée que cinq minutes
+après son ascension, on a les conditions nécessaires au succès du
+bombardement; on fixe les bombes successivement à cent ou deux cents
+ballonneaux, on munit ceux-ci de mèches d'une longueur déterminée
+qui brûlent entièrement en cinq minutes, et qui ne peuvent enflammer
+l'aérostat que lorsque leur combustion va s'achever. Ces mèches sont
+préparées à l'avance; on a constaté, par exemple, qu'une longueur de
+10 centimètres a brûlé en 1 minute, on en prendra 50 centimètres, pour
+obtenir la combustion du globe aérien au moment voulu.</p>
+
+<p>Pour plus de sécurité, on ne tentera l'expérience définitive qu'après
+avoir sondé l'atmosphère, par des ballons d'essai, afin d'être bien
+certain qu'il n'existe pas de courants supérieurs capables de ramener les
+projectiles sur ceux qui les ont lancés.—Une fois que les conditions des
+mouvements de l'air sont étudiées, le bombardement par aérostats peut se
+prolonger autant de temps que le vent restera le même.—Pour enlever une
+bombe de vingt kilogrammes, il suffit d'un petit ballonneau de papier de
+25 à 30 mètres cubes, gonflé d'hydrogène pur. Avec quelques hommes initiés
+au gonflement et à la préparation du gaz, on pourrait lancer ainsi, dans
+un temps assez restreint, plusieurs centaines de ballons munis de bombes.</p>
+
+<p>Ce procédé vraiment terrible ne serait surtout efficace que dans l'attaque
+d'une place forte, où l'on peut aller toujours chercher le vent, puisqu'on
+occupe des positions circulaires, où se trouvent compris les quatre points
+cardinaux; cependant il pourrait, dans certains cas, être utilisé en rase
+campagne, quand le vent se dirigerait, du point que l'on occupe, vers les
+lignes ennemies.</p>
+
+<p>En augmentant le nombre des batteries qui serviraient aux aérostats
+d'observation, on aurait toujours le gaz nécessaire pour gonfler les
+ballons de bombardement. Il est vraiment affligeant de parler de l'usage
+si effroyable qu'il serait possible de faire des aérostats, mais nous ne
+devons pas oublier le bombardement de Strasbourg et le bombardement de
+Paris. Que les engins meurtriers décrivent dans l'air une vaste parabole
+dont l'origine est la gueule d'un canon, qu'ils s'échappent des hauteurs
+de l'atmosphère, en tombant d'un aérostat qui brûle, le résultat n'est-il
+pas toujours le même? Je sais bien qu'en France on n'emploiera jamais sans
+répugnance des moyens de destruction vraiment barbares et féroces, mais
+si l'on ne veut pas s'attacher à l'étude des ballons incendiaires, qu'on
+n'oublie pas, au moins, les ballons d'observations militaires, dont il est
+permis de faire usage sans être accusé de franchir les bornes des droits
+de la guerre.</p>
+
+<p>Nous avons rappelé succinctement les expériences aérostatiques du passé;
+il appartient à ceux qui réorganisent l'armée de songer aux ballons
+militaires pour l'avenir. Après 1871, espérons qu'on saura bien
+recommencer ce qui a été fait en 1794, par les aérostiers de la première
+République!</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>APPENDICE</h2>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>DÉCRETS DE PARIS.</h2>
+
+<p>DÉCRET CONCERNANT LES BALLONS-POSTE.<br/>
+<i>Extrait du Journal officiel de Paris.</i><br/>
+27 septembre 1870.<br/>
+Direction générale des postes.</p>
+
+<p>AVIS AU PUBLIC.</p>
+
+<p>«Le gouvernement de la défense nationale a rendu, sous la date du 46
+septembre, les deux décrets dont la teneur suit:</p>
+
+<p>PREMIER DÉCRET.</p>
+
+<p>«Art. 1er. L'administration des postes est autorisée à expédier par la
+voie d'aérostats montés les lettres ordinaires à destination de la France,
+de l'Algérie et de l'étranger.</p>
+
+<p>«Art. 2. Le poids des lettres expédiées par les aérostats ne devra pas
+dépasser 4 grammes.</p>
+
+<p>«La taxe à percevoir pour le transport de ces lettres reste fixée à 20
+centimes.</p>
+
+<p>«L'affranchissement en est obligatoire.</p>
+
+<p>«Art. 3. Le ministre des finances
+est chargé de l'exécution du présent décret.»</p>
+
+<p>(<i>Suivent les signatures.</i>)</p>
+
+<p>DEUXIÈME DÉCRET.</p>
+
+<p>«Art. 1er. L'Administration des postes est autorisée à transporter par la
+voie d'aérostats libres et non montés des cartes-poste portant sur l'une
+des faces l'adresse du destinataire et sur l'autre la correspondance du
+public.</p>
+
+<p>«Art. 2. Les cartes-poste sont en carton vélin du poids de 3 grammes au
+maximum et de 11 centimètres de long sur 7 centimètres de large.</p>
+
+<p>«Art. 3. L'affranchissement des cartes-poste est obligatoire.</p>
+
+<p>«La taxe à percevoir est de 10 centimes pour la France et l'Algérie.</p>
+
+<p>«Le tarif des lettres ordinaires est applicable aux cartes-poste à
+destination de l'étranger.</p>
+
+<p>«Art. 4. Le gouvernement se réserve la faculté de retenir toute
+carte-poste qui contiendrait des renseignements de nature à être utilisés
+par l'ennemi.</p>
+
+<p>«Art. 5. Le ministre des finances est chargé de l'exécution du présent
+décret.»</p>
+
+<p>(<i>Suivent les signatures.</i>)</p>
+
+<p>«En exécution des décrets qui précèdent, le directeur général des postes
+a l'honneur d'informer le public que l'ascension des ballons montés ne
+pouvant avoir lieu qu'à des époques indéterminées, des ballons libres
+seront lancés à partir de demain, 28 septembre, si le temps le permet.
+«Les correspondances que le public voudrait tenter de faire parvenir par
+ce moyen devront être écrites sur carton vélin du poids de 3 grammes au
+maximum, et ne dépassant pas les dimensions d'une enveloppe ordinaire,
+savoir: longueur, 11 centimètres; largeur, 7 centimètres. Cette carte sera
+expédiée à découvert, c'est-à-dire sans enveloppe, et l'une de ses faces
+sera exclusivement réservée à l'adresse.</p>
+
+<p>«L'affranchissement en timbres-poste desdites cartes, fixé à 10 centimes
+pour la France et l'Algérie, sera obligatoire; celles qui seraient
+adressées à l'étranger devront être affranchies d'après le tarif des
+lettres ordinaires.</p>
+
+<p>«Le public comprendra qu'il n'est possible de confier aux ballons non
+montés que des correspondances à découvert, à cause du défaut de sécurité
+de ce mode de transport et du risque que courent ces ballons de tomber
+dans les lignes prussiennes.</p>
+
+<p>«Les lettres fermées que le public entendra réserver pour être acheminées
+par les ballons montés devront porter sur l'adresse la mention expresse;
+<i>par ballon monté</i>. L'affranchissement en sera également obligatoire,
+d'après les tarifs <i>actuellement en vigueur</i>, tant pour l'intérieur <i>que
+pour l'étranger</i>. Le poids desdites lettres ne devra pas dépasser 4
+grammes.</p>
+
+<p>«Dans le cas où toutes les lettres recueillies ne pourraient être
+expédiées par le ballon monté en partance, la préférence sera donnée aux
+lettres les plus légères.</p>
+
+<p>«Paris, le 27 septembre 1870.<br/>
+«G. RAMPONT.»</p>
+
+<p>A la suite de ces avis la plupart des journaux donnèrent des
+renseignements détaillés sur la forme des lettres, la manière de mettre
+les adresses. Certains papetiers vendirent même du papier à lettre
+pelure, pesant le poids réglementaire, et sur le verso duquel la place de
+l'adresse était marquée à l'avance. Voici le <i>fac-similé</i> du verso de ces
+feuilles de papier à lettre:</p>
+
+<div class="fig" style="width:100%;">
+<img src="images/313a.png" width="500" height="331" alt="[Illustration]" />
+</div>
+
+<p>Plus tard un imprimeur, M. Jouaust, eut l'excellente idée de livrer au
+public, des dépêches-ballons, où les nouvelles générales étaient imprimées
+à l'avance; on envoyait cette feuille en province, en y ajoutant sur le
+verso ses nouvelles personnelles.</p>
+
+<p>DÉCRET RELATIF AU VOYAGE M. GAMBETTA.</p>
+
+<p>Le jour même de l'ascension, le <i>Journal officiel</i> avait appris aux
+Parisiens le départ de M. Gambetta dans les termes suivants:</p>
+
+<p>«Le gouvernement de la défense nationale,</p>
+
+<p>Considérant qu'à raison de la prolongation de l'investissement de Paris,
+il est indispensable que le ministre de l'intérieur puisse être en rapport
+direct avec les départements, et mettre ceux-ci en rapport avec Paris,
+pour faire sortir de ce concours une défense énergique,</p>
+
+<p>DÉCRÈTE:</p>
+
+<p>«Art. 1er. M. Gambetta, membre du gouvernement, ministre de l'intérieur,
+est adjoint à la délégation de Tours; il se rendra sans délai à son poste.</p>
+
+<p>«Art. 2. M. Jules Favre, ministre des affaires étrangères, est chargé de
+l'intérim du ministère de l'intérieur à Paris.</p>
+
+<p>«En exécution de ce décret, le ministre de l'intérieur est parti ce matin
+même par ballon. Il a emporté la proclamation qui suit à l'adresse des
+départements:</p>
+
+<p>«Français,</p>
+
+<p>«La population de Paris offre en ce moment un spectacle unique au monde.</p>
+
+<p>«Une ville de deux millions d'âmes, investie de toutes parts, privée
+jusqu'à présent, par la criminelle incurie du dernier régime, de toute
+armée de secours, et qui accepte avec courage, avec sérénité, tous les
+périls, toutes les horreurs d'un siège.</p>
+
+<p>«L'ennemi n'y comptait pas. Il croyait trouver Paris sans défense; la
+capitale lui est apparue hérissée de travaux formidables, et, ce qui vaut
+mieux encore, «défendue par 400,000 citoyens qui ont fait d'avance le
+sacrifice de leur vie.</p>
+
+<p>«L'ennemi croyait trouver Paris en proie à l'anarchie; il attendait la
+sédition, qui égare et qui déprave; la sédition, qui, plus sûrement que le
+canon, ouvre à l'ennemi les places assiégées,</p>
+
+<p>«Il l'attendra toujours. Unis, armés, approvisionnés, résolus, pleins de
+foi dans la fortune de la France, les Parisiens savent qu'il ne dépend
+plus que d'eux, de leur bon ordre et de leur patience, d'arrêter pendant
+de longs mois la marche des envahisseurs.</p>
+
+<p>«Français! c'est pour la patrie, pour sa gloire, pour son avenir, que la
+population parisienne affronte le fer et le feu de l'étranger.</p>
+
+<p>«Vous qui avez déjà donné vos fils, vous qui nous avez envoyé cette
+vaillante garde mobile, dont chaque jour signale l'ardeur et les exploits,
+levez-vous en masse, et venez à nous; isolés, nous saurions sauver
+l'honneur; mais avec vous, et par vous, nous jurons de sauver la France!»</p>
+
+<p>Paris, le 7 octobre 1870.</p>
+
+<p>DÉCRET CONCERNANT LES DÉPÊCHES PAR PIGEONS.<br/>
+<i>Journal officiel de Paris</i>.<br/>
+10 novembre 1870.</p>
+
+<p>Le gouvernement de la défense nationale a rendu, sous la date du 10
+novembre 1870, le décret dont la teneur suit:</p>
+
+<p>«Le gouvernement de la défense nationale, »Considérant la nécessité de
+rétablir dans une certaine mesure les communications postales entre les
+départements et Paris, pendant la durée du siège,</p>
+
+<p>DÉCRÈTE:</p>
+
+<p>«Art. 1er. L'administration des postes est autorisée à faire reproduire
+par la photographie microscopique, et à expédier par les pigeons voyageurs
+ou par toute autre voie, des dépêches que les habitants des départements
+adresseront à Paris et dans l'enceinte fortifiée.</p>
+
+<p>«Art. 2. Ces dépêches pourront consister en quatre réponses, par OUI ou
+par NON, écrites sur cartes spéciales envoyées par le correspondant de
+Paris.</p>
+
+<p>«Les habitants des départements auront en outre la faculté d'expédier,
+sous forme de lettres, des dépêches composées de quarante mots au maximum,
+adresse comprise.</p>
+
+<p>«Art. 3. L'administration des postes mettra en vente dans les bureaux
+de Paris, au prix de 5 centimes, des cartes que les habitants de Paris
+inséreront dans les lettres adressées par eux aux personnes dont ils
+désirent des réponses.</p>
+
+<p>«Art. 4. Le prix de la <i>dépêche-réponse</i> par OUI ou par NON est fixé à 1
+franc, en dehors des 5 centimes montant du prix de la carte.</p>
+
+<p>«Le prix des <i>dépêches-lettres</i> sera de 50 centimes par mot.</p>
+
+<p>«Dans les deux cas, l'affranchissement est obligatoire. Le prix en sera
+perçu, dans les départements, aux guichets des bureaux de poste.</p>
+
+<p>«Art. 5. Des mandats de poste jusqu'à 300 francs inclusivement pourront
+être délivrés à destination de Paris et de l'enceinte fortifiée moyennant
+le payement des droits ordinaires et d'une taxe de 3 francs en sus.</p>
+
+<p>«Art. 6. Les dépêches-réponses, les dépêches-lettres et les mandats à
+destination de Paris seront adressés par les soins des receveurs des
+postes au délégué du directeur général à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme).</p>
+
+<p>«Art. 7. Les dépêches photo-microscopiques seront, à leur arrivée à Paris,
+transcrites par les soins de l'administration des postes et distribuées à
+domicile.</p>
+
+<p>«Art. 8. Le ministre des finances est chargé de l'exécution du présent
+décret.</p>
+
+<p>«Paris, le 10 novembre 1870,»<br/>
+(Suivent les signatures.)</p>
+
+<div class="fig" style="width:100%;">
+<img src="images/318a.png" width="700" height="867" alt="[Illustration]" />
+</div>
+
+<p>«Le gouvernement de la défense nationale,</p>
+
+<p>«Vu les propositions faites par M. Dupuy de Lôme, membre de l'Institut,
+membre du conseil de défense, pour la construction de ballons susceptibles
+de recevoir une direction et spécialement applicables aux correspondances
+du gouvernement avec l'extérieur;</p>
+
+<p>«Considérant que ces travaux sont d'un grand intérêt pour la défense
+nationale,</p>
+
+<p>DÉCRÈTE:</p>
+
+<p>«Art. 1er. Un crédit de 40,000 fr. est ouvert au budget extraordinaire du
+ministère de l'instruction publique pour être affecté à la construction
+des ballons.</p>
+
+<p>«Art. 2. M. Dupuy de Lôme est chargé de l'exécution et de la direction des
+travaux, auxquels il imprimera toute l'activité possible.</p>
+
+<p>«Paris le 28 octobre 1870,»</p>
+
+<p><b>DÉCRETS DE TOURS.</b></p>
+
+<p>CORRESPONDANCE PAR PIGEONS.<br/>
+<i>(Moniteur universel de Tours)</i><br/>
+7 novembre 1870.</p>
+
+<p>«La délégation du gouvernement de la défense nationale,</p>
+
+<p>«Considérant que depuis l'investissement de Paris il a été établi par les
+soins du double service des télégraphes et des postes, au moyen de ballons
+partant de Paris et de pigeons voyageurs partant de Tours, un échange
+spécial de correspondances destiné à suppléer, entre Tours et Paris, aux
+moyens de correspondance ordinaires momentanément suspendus;</p>
+
+<p>«Considérant que cet échange, jusqu'à présent réservé aux communications
+du gouvernement, se trouve aujourd'hui suffisamment assuré pour qu'il soit
+possible d'en faire profiter les particuliers pour leurs relations avec la
+capitale, sans en garantir cependant la parfaite régularité;</p>
+
+<p>«Considérant, toutefois, que ce mode extraordinaire de correspondance,
+d'ailleurs coûteux, n'offre encore que des facilités très-restreintes et
+que les exigences supérieures de la défense nationale ne permettent d'en
+accorder l'usage public que dans d'étroites limites et à des conditions de
+taxe relativement élevées;</p>
+
+<p>«Sur la proposition, du directeur général des télégraphes et des postes;</p>
+
+<p>DÉCRÈTE:</p>
+
+<p>«Art. 1er.—Il est permis à toute personne résidant sur le territoire de
+la République de correspondre avec Paris par les pigeons voyageurs de
+l'administration des télégraphes et des postes, moyennant une taxe de
+cinquante centimes par mot, à percevoir au départ, et dans des limites
+qui seront déterminées par des arrêtés du directeur général de cette
+administration.</p>
+
+<p>«Art. 2.—Les télégrammes destinés à cette transmission spéciale seront
+reçus dans les bureaux de télégraphe et de poste qui seront désignés par
+l'administration, et transmis au point de départ des pigeons voyageurs par
+la poste, ou par le télégraphe, lorsque les exigences du service général
+le permettront.</p>
+
+<p>«Il ne sera perçu aucune taxe complémentaire à raison de la transmission
+postale ou télégraphique, ni à raison de la distribution des télégrammes à
+domicile à Paris.</p>
+
+<p>«Art. 3.—L'État ne sera soumis à aucune responsabilité à raison de ce
+service spécial. La taxe perçue ne sera remboursée dans aucun cas.</p>
+
+<p>«Art. 4.—Le directeur-général des télégraphes et des postes est chargé de
+l'exécution du présent décret.</p>
+
+<p>«Fait à Tours, le 4 novembre 1870.<br/>
+«<i>Léon Gambetta, Fourichon, Crémieux, Glais-Bizoin.</i><br/>
+«Par le gouvernement:<br/>
+«<i>Le Directeur général des télégraphes et des postes,</i><br/>
+«F. Steenackers.»</p>
+
+<p>Arrêté déterminant les conditions d'expédition des dépêches privées
+entre les départements et Paris, au moyen des pigeons voyageurs de
+l'administration des télégraphes et des postes.</p>
+
+<p>«Le directeur général des Télégraphes et des Postes,</p>
+
+<p>«Vu le décret du 4 novembre 1870,</p>
+
+<p>«Arrête:</p>
+
+<p>«Art. 1er.—Les dépêches privées destinées à être transmises à Paris par
+des pigeons voyageurs, seront reçues dans tous les bureaux de télégraphe
+et de poste du territoire de la République, aux conditions de taxe fixées
+par le décret susvisé et d'après les règles ci-après.</p>
+
+<p>«Art. 2.—Ces dépêches devront être rédigées en français, en langage clair
+et intelligible, sans aucun signe ou chiffre conventionnel. Elles ne
+devront contenir que des communications d'intérêt privé, à l'exclusion
+absolue de tout renseignement ou appréciation de politique ou de guerre.</p>
+
+<p>«Art. 3.—Le nombre maximum des mots de chaque dépêche est fixé à vingt.</p>
+
+<p>«Les expressions réunies par un trait d'union ou séparées par une
+apostrophe, seront comptées pour le nombre de mots servant à les former.</p>
+
+<p>«Par exception, dans l'adresse, la désignation du destinataire, celle du
+lieu et du domicile ne compteront chacune que pour un seul mot, bien que
+formées d'expressions composées.</p>
+
+<p>«Il en sera de même de la signature de l'expéditeur.</p>
+
+<p>«Toute lettre isolée comptera pour un mot.</p>
+
+<p>«Les nombres devront être écrits en toutes lettres, et seront comptés
+d'après les règles ci dessus.</p>
+
+<p>«Art. 4.—L'indication du lieu de destination ne sera obligatoire que pour
+les dépêches à distribuer hors de l'enceinte de Paris dans la banlieue
+investie. Les dépêches ne portant aucune indication de cette nature,
+seront considérées comme à destination de Paris même. La mention «rue»
+pourra être supprimée, aux risques et périls de l'expéditeur.</p>
+
+<p>«L'indication de la date et du lieu d'origine n'est pas non plus
+obligatoire.</p>
+
+<p>«Art. 5.—Les dépêches présentées dans les bureaux télégraphiques
+seront traitées, en ce qui concerne la perception de la taxe, comme les
+télégrammes ordinaires. La taxe sera perçue en numéraire. La souche du
+registre des recettes devra porter la mention «pigeons voyageurs.»</p>
+
+<p>«Les dépêches présentées dans les bureaux de poste devront être
+affranchies au moyen de timbres-poste, qui seront oblitérés par les
+receveurs. Elles seront vérifiées au guichet en ce qui concerne
+l'application de la taxe. En cas d'insuffisance d'approvisionnement
+de timbres, l'affranchissement pourra, par exception, avoir lieu en
+numéraire, dans les formes habituelles.</p>
+
+<p>«Art. 6.—Les bureaux soit de télégraphe soit de poste, réuniront sous une
+même enveloppe toutes les dépêches qu'ils auront reçues dans la journée,
+et les adresseront au directeur général des télégraphes et des postes,
+à Tours, avec la mention spéciale: pigeons voyageurs, inscrite au coin
+supérieur droit de l'enveloppe.</p>
+
+<p>«Art. 7.—Les dépêches présentées après le départ du courrier de la poste
+dans les bureaux du télégraphe, où le service de la télégraphie
+privée n'est pas suspendu, pourront être, dans le cas où les lignes
+départementales seraient en mesure de les recevoir sans aucun préjudice
+pour le service public, transmises par le télégraphe au bureau du même
+département qui serait le mieux en situation de les diriger immédiatement
+par la poste sur la direction générale.</p>
+
+<p>«Art. 8.—Tout envoi sera accompagné d'un bordereau portant, avec la date
+de l'envoi et le numéro d'ordre, l'indication du nombre total des dépêches
+transmises, et de la somme totale des taxes perçues pour cet envoi.</p>
+
+<p>«Les envois de chaque catégorie de bureaux, tant de télégraphe que de
+poste, seront faits directement, sans confusion entre les deux services.</p>
+
+<p>«Art. 9.—Les dépêches centralisées à Tours seront dirigées sur Paris, par
+les soins de la direction générale, au fur et à mesure qu'elle disposera
+des moyens d'expédition suffisants, et distribuées à Paris à la diligence
+du service télégraphique central.</p>
+
+<p>«Art. 10.—Conformément à l'article 3 du décret sus-visé, aucune
+réclamation ne sera admise en cas de non remise ou d'erreur de
+distribution, toute taxe perçue demeurant, à raison des difficultés que
+présente ce service spécial, définitivement acquise à l'État.</p>
+
+<p>«Art. 11.—Les dispositions du présent arrêté sont applicables à partir
+du 8 courant. «Tours, le 4 novembre 1870. «Le directeur général des
+télégraphes et des postes,</p>
+
+<p>«F. STEENACKERS.<br/>
+«Pour ampliation,<br/>
+«Le secrétaire général,<br/>
+«LE GOFF.»</p>
+
+<p>DOCUMENTS RELATIFS AUX LETTRES DE LA PROVINCE POUR PARIS.</p>
+
+<p>DIRECTION GÉNÉRALE DES TÉLÉGRAPHES ET DES POSTES.</p>
+
+<p>AVIS.</p>
+
+<p>«15 novembre 1870,</p>
+
+<p>«A l'avenir, les lettres à expédier à Paris par ballon monté pourront être
+adressées directement à l'administration centrale des télégraphes et des
+postes, à Tours.</p>
+
+<p>«Ces lettres devront être renfermées dans une enveloppe portant la
+suscription suivante:</p>
+
+<p> <i>A. Monsieur<br/>
+
+ Le Directeur général des télégraphes et des postes,
+
+ à Tours</i>.<br/>
+
+ (Pour Paris, par ballon monté.)</p>
+
+<p>«Le directeur général ayant la franchise illimitée, l'enveloppe portant
+son adresse ne devra pas être munie de timbres-poste. La lettre à expédier
+à Paris sera seule désormais soumise aux droits de poste.</p>
+
+<p>«Sont maintenues les autres conditions qui ont été indiquées dans un
+précédent avis pour l'expédition de correspondances par ballon monté.</p>
+
+<p>«Le directeur général des télégraphes et des postes a fait transmettre,
+par les pigeons voyageurs, pour être inséré dans le <i>Journal officiel</i>
+et dans les autres journaux de Paris, un avis portant que les lettres
+envoyéesde la capitale, par ballon monté, parviennent généralement à leur
+destination.</p>
+
+<div class="fig" style="width:100%;">
+<img src="images/326a.png" width="300" height="367" alt="[Illustration]" />
+</div>
+
+<p>GRANDEUR ET ASPECT D'UNE DÉPÊCHE MICROSCOPIQUE POUR PIGEONS.</p>
+
+<p>NOMINATION DES AÉR0STIERS MILITAIRES DE L'ARMÉE DE LA LOIRE.</p>
+
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; MINISTÈRE DE LA GUERRE<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Première division.<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; BUREAU<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; de la correspondance<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; générale<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; et des opération<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; militaires.</p>
+
+<p>LE MINISTRE DE L'INTERIEUR ET DE LA GUERRE
+informe M.... que, par décision de ce jour, il est attaché en qualité
+d'aéronaute au service des ballons captifs de l'armée de la Loire. «Dans
+cette position M..... recevra une rétribution de 10 fr. par jour, et une
+indemnité d'entrée en campagne de 600 fr.</p>
+
+<p>«Il aura droit, en outre, à une ration et demie de vivres et à 4 rations
+de chauffage.</p>
+
+<p>«Cette lettre lui servira de titre dans l'exercice de ses fonctions.</p>
+
+<p>«Tours, le 1er décembre 1870.</p>
+
+<p>«Pour le ministre de l'intérieur et de la guerre, «<i>Le général directeur
+par intérim</i>,»</p>
+
+<p>AVIS AU PUBLIC<br/>
+(RELATIF AUX CYLINDRES POSTAUX ROULANT DANS LA SEINE).<br/>
+Extrait du <i>Moniteur</i> de Tours:<br/>
+«27 décembre.</p>
+
+<p>«On a offert à l'administration des postes, à Paris, de faire parvenir des
+lettres des départements à Paris, à l'aide d'un procédé pour lequel les
+inventeurs sont brevetés.</p>
+
+<p>«Ce procédé, pour conserver ses chances de réussite, doit rester secret;
+mais il a été reconnu suffisamment pratique pour être essayé.</p>
+
+<p>«En conséquence, l'administration, dont le devoir est d'utiliser tout
+moyen paraissant propre à la transmission des lettres pour la capitale,
+a cru pouvoir autoriser la mise à exécution du nouveau procédé, sans
+toutefois en endosser la responsabilité.</p>
+
+<p>«Un traité a été conclu à cet effet, entre l'administration des postes, à
+Paris, et les inventeurs du procédé en question. Ce traité a été approuvé
+par un décret du gouvernement de la défense nationale en date du 14
+décembre courant.</p>
+
+<p>«Aux termes dudit décret, les lettres à transporter à Paris devront être
+affranchies au moyen de timbres-poste représentant une taxe d'un franc
+(dont 20 centimes pour l'administration et 80 centimes pour les frais et
+risques de l'entreprise).</p>
+
+<p>«Le poids maximum des lettres est fixé à 4 grammes.</p>
+
+<p>«Les lettres de la France et de l'Algérie pour Paris, que le public voudra
+confier au procédé dont il s'agit, devront, en dehors des conditions de
+poids et d'affranchissement indiquées ci-dessus, porter, en caractères
+très-apparents, sûr la suscription, à la suite de l'adresse du
+destinataire, les mots:</p>
+
+<p><i>Paris, par Moulins (Allier).</i></p>
+
+<p>»Les expéditeurs ayant ainsi préparé leurs lettres, n'auront qu'à les
+jeter à la boite, comme toute lettre ordinaire.»</p>
+
+<p>LES BALLONS DE LA COMMUNE.</p>
+
+<p>Le lecteur se rappelle sans doute que la Commune a voulu singer le service
+des ballons-poste, si glorieux pendant le siège. Nous donnons le curieux
+décret qu'ont signé les Cournet, les Delescluze et les Pyat au sujet d'une
+organisation de ballons militaires. Il est à regretter que parmi les
+aéronautes de Paris, il s'en soit trouvé deux qui aient consenti à placer
+leurs noms à côté de celui des odieux personnages de l'insurrection!</p>
+
+<p><i>Journal officiel de la Commune.</i><br/>
+«20 avril 1871.<br/>
+«La Commune de Paris,</p>
+
+<p>«Considérant:</p>
+
+<p>«Que des dépenses importantes ont été faites par l'ex-gouvernement dit de
+la défense nationale, pour les services aérostatiques postaux;</p>
+
+<p>«Que, par suite de la désertion de l'ex-gouvernement, dit de la défense
+nationale, sur ce point des services publics, comme sur tous les autres,
+une quantité de ballons construits, représentant une dépense de plusieurs
+centaines de mille francs, payés des deniers de la nation, se
+trouvent actuellement disséminés en plusieurs endroits et exposés aux
+détournements;</p>
+
+<p>«Qu'il importe d'urgence de réunir sous le contrôle de la Commune, en des
+mains sûres, d'inventorier et de préserver, ce matériel, auquel sont venus
+s'adjoindre les ballons expédiés en province pendant le siège de Paris;
+«Considérant que l'ex-gouvernement, dit de la défense nationale, qui, en
+fait gouverne toujours à Versailles, a supprimé, dans une intention
+facile à comprendre, tout échange de nouvelles, journaux, correspondances
+privées, toutes communications intellectuelles entre Paris et les
+départements, comptant ainsi se réserver impunément la trop facile
+distribution des calomnies destinées à égarer l'opinion publique en
+province et à l'étranger;</p>
+
+<p>«Que la Commune de Paris a, tout au contraire, le plus grand intérêt à ce
+que la vérité soit connue, et à faire connaître à tous et ses actes, et
+ses intentions;</p>
+
+<p>«Considérant que l'aérostation est naturellement et légitimement appelée
+en ces circonstances à rendre des services en répandant partout la lumière
+salutaire;</p>
+
+<p>«Considérant enfin que, dans l'état de guerre offensive déclarée et
+poursuivie par le gouvernement de Versailles, il est important à
+la défensive d'utiliser les observations aérostatiques militaires,
+systématiquement et intentionnellement repoussées pendant la durée du
+siège de Paris, et alors, en effet, inutiles à ceux qui devaient livrer
+Paris;</p>
+
+<p>ARRÊTE:</p>
+
+<p>«1° Une compagnie d'aérostiers civils et militaires de la Commune de Paris
+est créée;</p>
+
+<p>«2° Cette compagnie se compose provisoirement d'un capitaine, d'un
+lieutenant, d'un sous-lieutenant, d'un sergent, de deux chefs d'équipe et
+douze aérostiers;</p>
+
+<p>«3° La solde du capitaine est de 300 fr., du lieutenant 250 fr., des
+équipiers 150 fr. par mois;</p>
+
+<p>«4° La compagnie des aérostiers civils et militaires de la Commune de
+Paris relève directement du commandement de la commission exécutive; «5°
+Le citoyen Claude-Jules Duruof est nommé capitaine des aérostiers civils
+et militaires de la Commune de Paris.</p>
+
+<p>«Le citoyen Jean-Pierre-Alfred Nadal est nommé lieutenant-magasinier
+général.</p>
+
+<p>«Paris, le 20 avril 1871.</p>
+
+<p>«<i>La commission exécutive</i>,</p>
+
+<p>«AVRIAL, F. COURNET, CH. DELESCLUZE, FÉLIX PYAT, »G. TRIDON, A. VERMOREL,
+E. VAILLANT.»</p>
+
+<p>«Les aérostiers qui se présenteront pour faire partie de la compagnie
+devront s'adresser, pour leur inscription immédiate, au capitaine Duruof
+seul.»</p>
+
+<p>Terminons en disant que les aéronautes de la Commune, n'ont obtenu aucun
+résultat. L'art de l'aérostation n'a pas servi la cause de l'infamie!</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>TABLE DES MATIÈRES.</h2>
+
+<p>PRÉFACE</p>
+
+<p>PREMIÈRE PARTIE.</p>
+
+<p>LE CÉLESTE ET LE JEAN-BART.</p>
+
+<p>I. Paris investi.—Les ballons-poste.—L'aérostat <i>le
+Céleste</i>.—Lâchez-tout!—L'ascension.—Versailles.—La fusillade
+prussienne.—Les proclamations.—La forêt d'Houdan.—Les uhlans.—Descente
+à Dreux.</p>
+
+<p>30 septembre 1870</p>
+
+<p>II. Le gouvernement de Tours.—Les inventeurs de ballons.—Projet de
+retour à Paris par voie aérienne.—Confection d'un ballon de soie.—Voyage
+à Lyon.—Les nouveaux débarqués du ciel.—Ascension du <i>Jean-Bart</i>.</p>
+
+<p>Du 1er au 15 octobre.</p>
+
+<p>III. Lettres pour Paris par ballon monté.—Le bon vent souffle à
+Chartres.—Cernés par les Prussiens!—Évasion nocturne.—L'hôtel du
+Paradis.—Allons chercher le vent!</p>
+
+<p>Du 15 octobre au 1er novembre.</p>
+
+<p>IV. Première tentative de retour à Paris par ballon.—Préparatifs du
+voyage.—Le bon vent.—L'ascension.—Le bon chemin.—Le brouillard.—Le
+déjeuner en ballon.—Le vent a tourné.—En ballon captif.</p>
+
+<p>Du 1er au 8 novembre 1870.</p>
+
+<p>V. Seconde tentative de retour à Paris.—Le coucher du soleil et le lever
+de la lune.—La Seine et les forêts.—Adieu Paris!—Descente dans le
+fleuve.—Les paysans normands.</p>
+
+<p>Du 8 au 20 novembre.</p>
+
+<p>DEUXIÈME PARTIE.</p>
+
+<p>LES AÉROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMÉE DE LA LOIRE.</p>
+
+<p>I. Le ballon «la <i>Ville de Langres</i>.»—Premières expériences d'aérostation
+militaire à Gidy.—La télégraphie aérienne.—Le <i>Jean-Bart</i> à
+Orléans.—Anecdotes sur les Prussiens.</p>
+
+<p>Du 16 au 29 novembre 1870.</p>
+
+<p>II. Le départ.—Le voyage en ballon captif.—Accident à
+Chanteau.—Réparation d'une avarie.—Arrivée à Rebréchien. —Tempête
+nocturne.—Le <i>Jean-Bart</i> est crevé.—Retour à Orléans.—Gonflement du
+ballon la <i>République</i>.</p>
+
+<p>Du 30 novembre au 3 décembre 1870.</p>
+
+<p>III. La déroute de l'armée de la Loire.—Les ballons captifs au château du
+Colombier.—Aspect d'Orléans.—Le dernier train.—Les blessés.—Vierzon.</p>
+
+<p>Dimanche 4 décembre 1870.</p>
+
+<p>IV. Organisation définitive des aérostiers militaires à Tours.
+—Expérience d'une montgolfière captive.—Expédition de Blois.—M.
+Gambetta et le chef de gare.—Nouvelle défaite.—Tours et le Mans.—Le
+camp de Conlie.—Ascensions captives.</p>
+
+<p>Du 6 au 20 décembre 1870.</p>
+
+<p>V. Une visite au général Chanzy.—Ascension faite en sa présence.
+—Accident à la descente.—Un peuplier cassé.—Opinion du général sur les
+ballons militaires.</p>
+
+<p>21 décembre au 11 janvier 1870.</p>
+
+<p>VI. La bataille du Mans.—Poste d'observation des ballons captifs.—Le
+champ de bataille.—La déroute.—Laval. —Rennes.</p>
+
+<p>Du 11 janvier au 18 février 1871.</p>
+
+<p>VII. Les ballons captifs à Laval.—Ascensions
+quotidiennes.—L'armistice—Nantes.—Bordeaux.—L'assemblée
+nationale.—Paris!—Vides dans les rangs.</p>
+
+<p>Du 28 janvier au 17 février 1871.</p>
+
+<p>TROISIÈME PARTIE.</p>
+
+<p>Histoire de la poste aérienne</p>
+
+<p>I. Naissance des ballons-poste.—Stations militaires autour de Paris. Les
+premiers départs avec l'ancien matériel.—Construction des aérostats.</p>
+
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Premiers départs de Paris<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Essai d'un ballon libre<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Construction des ballons-poste<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; L'ascension<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Départs de ballons en octobre 1870<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Voyage de M. Gambetta<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Capture du ballon la Bretagne<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Départs de novembre 1870<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Deuxième ballon prisonnier<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Troisième ballon prisonnier</p>
+
+<p>II. Suite des voyages de novembre.—Les ascensions nocturnes.—Naufrages
+aériens.—Voyages extraordinaires de Paris en Norwége.—Descente à
+Belle-Ile-en-Mer.—Les soixante-quatre ballons du siège.</p>
+
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Premier départ de nuit<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Voyage de Norwége<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; De Paris en Hollande<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Premier ballon perdu en mer<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Voyage de Belle-Ile-en-Mer<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Départs de décembre 1870<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Une ascension scientifique<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Quatrième ballon prisonnier<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Cinquième ballon prisonnier<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Départ de janvier 1871<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Deuxième ballon perdu en mer</p>
+
+<p>III. Les pigeons voyageurs.—La Société l'Espérance.—La poste
+terrestre.—La poste aquatique.—Projets divers.—Les ballons dirigeables.</p>
+
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les pigeons et les dépêches microscopiques<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les piétons<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; La poste fluviale<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les fils télégraphiques<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les chiens facteurs<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Direction des aérostats<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le ballon de M. Dupuy de Lôme<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les hélices du ballon «Le Duquesne.</p>
+
+<p>CONCLUSION.</p>
+
+<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les ballons et la guerre<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les aérostiers de la première république<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Essais divers. Les ballons militaires aux Etats-Unis<br/>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp; Projet d'organisation de ballons militaires</p>
+
+<p>Appendice</p>
+
+<p>FIN DE LA TABLE</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIÈGE DE PARIS ***</div>
+<div style='text-align:left'>
+
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+</div>
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+</div>
+
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+1.F.
+</div>
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+</div>
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+without further opportunities to fix the problem.
+</div>
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you &#8216;AS-IS&#8217;, WITH NO
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+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of
+damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
+violates the law of the state applicable to this agreement, the
+agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
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+unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
+remaining provisions.
+</div>
+
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
+including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
+the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
+or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
+additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
+Defect you cause.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
+and official page at www.gutenberg.org/contact.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
+public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
+visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+</div>
+
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+</body>
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@@ -0,0 +1,9895 @@
+The Project Gutenberg EBook of En ballon! Pendant le siege de Paris
+by Gaston Tissandier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: En ballon! Pendant le siege de Paris
+
+Author: Gaston Tissandier
+
+Release Date: February 11, 2004 [EBook #11038]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIEGE ***
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+Credits: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders.
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+Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
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+EN BALLON!
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+PENDANT
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+LE SIEGE DE PARIS
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+par Gaston Tissandier
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+AU GENERAL CHANZY EX-COMMANDANT EN CHEF L'ARMEE DE LA LOIRE DEPUTE A
+L'ASSEMBLEE NATIONALE
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+HOMMAGE DE SINCERE DEVOUEMENT
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+En souvenir des ascensions captives du Mans et de Laval.
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+G.T.
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+PREFACE
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+Personne ne niera que la decouverte des aerostats est une des gloires de
+la physique moderne; nul esprit eclaire ne mettra en doute l'interet de
+premier ordre que les voyages aeriens offrent aux amis de la nature,
+veritablement soucieux des progres de la science. Tout le monde, au
+contraire, s'accordera a reconnaitre que l'etude des ballons est bien
+faite pour passionner et stimuler la clairvoyance des chercheurs. Mais ce
+qui offre un motif de surprise bien legitime, c'est l'invariable etat de
+_statu quo_ d'une telle invention. Comment! le chemin de fer, la machine
+a vapeur, le telegraphe, nes au commencement du siecle, sont devenus, en
+moins de soixante ans, les plus formidables puissances de l'industrie; on
+les voit sans cesse grandir, s'accroitre, se fortifier ... et le ballon
+reste toujours,--aujourd'hui comme hier,--ce qu'il etait deja il y
+bientot un siecle! Les aerostats seraient-ils donc marques au sceau
+de l'infecondite? Les aurait-on condamnes, comme Sisyphe, a rester
+invariablement stationnaires, malgre des efforts sans cesse renouveles?
+
+Pour notre part, nous avons la persuasion que la navigation aerienne ne
+sera pas eternellement un vain mot; car aucun motif plausible ne peut
+faire admettre que les ballons ne soient pas perfectibles, comme toute
+oeuvre humaine. Pourquoi demeureraient-ils a l'etat d'une perpetuelle
+enfance?--Rien ne pourra nous empecher de croire qu'ils grandiront.
+Mais pour qu'ils se modifient, pour qu'ils se transforment en appareils
+nouveaux, il est de toute necessite qu'ils attirent a eux les hommes
+d'intelligence et d'initiative. Il faut qu'ils cessent d'etre la propriete
+exclusive des entrepreneurs de fetes publiques; il est indispensable
+qu'ils reprennent dans la science le rang qui leur est du.
+
+Qu'a t-on fait pour les ballons depuis vingt ans? Si l'on excepte les
+admirables travaux de M. Henry Giffard qui a dote l'aerostation, de
+progres d'une importance capitale, quoique insuffisamment apprecies, qui a
+cree les ballons impermeables a l'hydrogene, les ballons captifs a vapeur,
+ou trouve-t-on ailleurs des innovations, des decouvertes veritablement
+dignes de ce nom?--Qui s'est attache a l'aerostation pratique dans ces
+dernieres annees? A part quelques ascensions remarquables, on cherche en
+vain une etude serieuse, suivie, propre a conduire a quelque resultat
+saillant.
+
+Un tel etat de choses s'explique par l'indifference que les ballons,
+abandonnes aux spectacles forains, ont fini par rencontrer de toutes
+parts. On ne les considerait plus, comme dignes d'enlever dans les airs
+des Gay-Lussac, des Barrai, des Bixio, des Robertson, des Saccharoft et
+des Glaisher, ces navires aeriens, compromis avec les _filles de l'air_ de
+l'Hippodrome et les laureats de l'ecole du trapeze! Certes, il n'y a pas
+grand inconvenient a ce que les aerostats concourent a l'amusement des
+badauds du dimanche, et nous ne voudrions pas etre accuse de rigorisme en
+condamnant d'une maniere absolue les cabrioles aeriennes. Il ne faudrait
+pas oublier cependant qu'a cote du frivole, il y a le serieux et
+l'utile.--Que la pile electrique serve a faire marcher l'horloge magique
+de Robert Houdin, ou le tambour enchante de M. Robin, rien de mieux; elle
+fait fonctionner aussi le telegraphe. Mais si cette meme pile electrique
+ne fournit uniquement son concours qu'aux prestidigitateurs, les
+physiciens n'auront-ils pas le droit de reclamer a bien juste titre?
+
+En 1863, les campagnes aerostatiques du _Geant_ ont attire l'attention
+du monde entier, prouvant ainsi que l'oeuvre des Montgolfier suscitera
+toujours de nombreuses marques de sympathie; mais M. Nadar, qui voulait
+tuer un principe, et creer sur ses debris une nouvelle machine, n'a reussi
+qu'a fournir a l'histoire des ballons, des aventures aeriennes vraiment
+surprenantes, mais infertiles.--M. Flammarion a execute, en 1867,
+une serie d'ascensions en compagnie de M. Eugene Godard, dans un but
+d'observations meteorologiques; M. de Fonvielle et moi, nous nous sommes
+aussi resolument lances dans la carriere aerienne, et depuis quelques
+annees, nous avons execute, soit ensemble, soit isolement, un grand nombre
+d'excursions dans les nuages; nous avons sonde l'atmosphere dans les
+conditions les plus variables, par un ciel serein, comme dans un air
+agite, de jour comme de nuit, au-dessus de la terre et au-dessus de la
+mer[1]. Mais la se bornent,--en placant a part, comme ayant une importance
+exceptionnelle, l'exploitation du ballon captif de l'Exposition, et
+en faisant mention de quelques autres ascensions d'aeronautes
+forains,--l'histoire des ballons dans ces dernieres annees. Etait-ce
+assez de ces efforts isoles? Que pouvait-on faire, abandonne a soi-meme,
+rencontrant pour ses experiences de nombreux obstacles, n'ayant souvent a
+sa disposition qu'un materiel insuffisant ou en mauvais etat?
+
+[Note 1: Consulter a ce sujet le volume des _Voyages aeriens_, publie
+par la librairie Hachette, et contenant le recit des ascensions de MM.
+Glaisher, Flammarion, W. de Fonvielle et G. Tissandier.]
+
+Toutefois nous ne cessions de repeter, sans avoir l'ambition ni la
+pretention d'etre des revelateurs, que l'aerostation est un art trop
+seduisant, trop admirable, pour qu'il ne soit pas sans cesse etudie,
+cultive, pour qu'il ne s'entoure pas de nombreux et fervents adeptes.
+Nous disions qu'il faut s'elancer dans les airs pour faire progresser la
+navigation aerienne, que c'est un mecanicien qui a trouve les organes
+de la machine a vapeur, un physicien qui a invente le telescope, et que
+l'aeronaute seul, le praticien qui a appris a connaitre l'outil qu'il veut
+ameliorer, soulevera quelque jour le coin du voile sous lequel est cachee
+la solution du grand probleme! Nous affirmions que les excursions dans
+l'atmosphere offrent a l'artiste des spectacles imposants, des scenes
+sublimes, des tableaux grandioses ou la nature se revele dans toute sa
+grandeur, dans son imposante majeste; fournissent au savant des sources
+d'etude intarissables, bien propres a eveiller son esprit, a le conduire
+a la decouverte des lois inconnues qui regissent les mouvements de
+l'atmosphere, qui commandent le mecanisme de la meteorologie. Nous
+tachions de faire comprendre que c'est en s'aventurant dans les plages
+aeriennes que les aeronautes fonderont la veritable _science de l'air_,
+comme c'est en s'elancant sur la cime des vagues, que les navigateurs ont
+cree la _science de l'Ocean_. Mais l'exemple des touristes aeriens ne
+trouvait pas d'imitateurs; a leur grand regret, nul rival ne se presentait
+a eux dans les hautes regions de l'air; aucun savant ne voulait risquer sa
+fortune dans l'empire d'Eole!
+
+Plus tard, nous attirions l'attention sur l'importance de l'organisation
+d'un corps d'aerostiers pour les observations militaires; huit mois avant
+la guerre, nous ecrivions les lignes suivantes: "L'Ecole aerostatique de
+Meudon, supprimee dans un moment de mauvaise humeur, ne devrait-elle pas
+etre reconstituee? Attendra-t-on qu'une guerre eclate pour former des
+aeronautes, pour improviser des ballons? Ce serait une imprudence, une
+folie des plus grandes, _car dans notre siecle, les guerres vont vite,
+et le sort d'un empire pourrait bien avoir ete decide pendant qu'on
+ajusterait ensemble les fuseaux d'un ballon_[2]!" Mais les paroles le plus
+sensees n'entrent pas dans les oreilles volontairement fermees.
+
+[Note 2: _Voyages aeriens_, page 556.]
+
+Comment se rappeler sans un bien legitime etonnement que la France,
+la veritable patrie des ballons, n'a jamais compte depuis Coutelle,
+c'est-a-dire depuis 1794, la moindre ecole aerostatique ou des appareils
+bien confectionnes auraient ete mis a la disposition des explorateurs
+audacieux, vraiment epris de la navigation aerienne; que l'Observatoire de
+Paris, dont le devoir est d'etudier les eclipses, les averses d'etoiles
+filantes, n'a jamais eu l'idee, depuis Arago, de recourir aux nacelles
+aeriennes pour faciliter les etudes de ce genre? Comment expliquer le
+dedain des generaux de l'Empire pour les aerostats militaires, qui avaient
+ete si efficacement employes, sous la premiere Republique, et pendant la
+guerre d'Amerique?
+
+Les infortunes ballons semblaient etre les parias du monde scientifique
+et administratif! Les aeronautes qui avaient la passion des aventures
+de l'air, ceux qui avaient la foi, rencontraient bien,--il y aurait
+ingratitude a l'oublier,--quelques precieux appuis de la part d'hommes
+eminents et eclaires, mais c'etait pour ainsi dire a l'etat d'exception.
+Quand ils osaient demander d'utiliser le ballon _l'Imperial_, pour
+faire des experiences serieuses et privees, le ministre de la Maison
+de l'Empereur se gardait bien de confier a qui que ce fut le materiel
+aerostatique de l'Empire; il preferait le laisser moisir, sans soin, sans
+nulle surveillance, dans les greniers du Garde-Meuble[3].
+
+[Note 3: Parmi les ballons qui existaient a Paris en septembre 1870,
+_l'Imperial_ est le seul qui n'ait pu etre utilise pendant le siege. C'est
+en vain qu'on essaya de le reparer. Cet aerostat etait tombe en lambeaux;
+il avait coute 30,000 fr.]
+
+Les aerostats, malgre leurs imperfections, sont aujourd'hui les seuls
+appareils, ne l'oublions pas, qui nous permettent de rivaliser avec
+l'oiseau, de sillonner l'etendue de l'atmosphere, de quitter le plancher
+terrestre, ou, sans eux, nous serions impitoyablement attaches; ils
+etaient a la veille de perir faute de culture. Sans l'inventeur des
+ballons captifs a vapeur, qui avait toujours quelques ballons dans son
+hangar, comme d'autres ont des chevaux dans leur ecurie, sans quelques
+aeronautes, qui malgre leurs modestes ressources, construisaient de temps
+en temps des ballons, personne ne se serait preoccupe de cette grave et
+importante question de la navigation dans l'air; l'aerostat passait peu a
+peu a l'etat de bric-a-brac, et nos fils en eussent parle un jour comme du
+feu gregeois ou de l'email italien.
+
+Voila jusqu'ou etait tombee l'aeronautique sous le second Empire. Le
+gouvernement ne voulait rien faire pour encourager les etudes aeriennes;
+ici comme ailleurs, l'initiative privee, quand elle avait l'audace de se
+montrer, etait vite ecrasee sous les obstacles qu'on ne manquait pas de
+lui opposer. Une des plus grandes decouvertes de notre genie scientifique
+allait peut-etre s'eteindre dans la France meme; on aurait laisse a des
+etrangers le soin de faire croitre ce germe que les Montgolfier avaient
+seme sur le champ des decouvertes.
+
+Il a fallu que les Prussiens viennent nous ecraser, nous faire sortir
+de notre torpeur; il a fallu que la premiere metropole du monde soit
+investie, cernee, bloquee par les innombrables legions des barbares
+modernes, pour que l'on s'apercoive enfin que les ballons valent bien la
+peine d'etre gonfles! Apres les immenses services qu'ils ont rendus a la
+patrie, est-il permis de croire qu'ils ne seront plus delaisses d'une
+facon vraiment coupable? Est-il permis d'esperer que le gouvernement
+protegera serieusement les etudes aeriennes, que nos societes savantes
+s'en preoccuperont d'une maniere efficace?
+
+On ne manquera pas de trouver dans cet ordre d'idees de nombreux
+proselytes; la navigation aerienne a toujours eu le privilege d'emouvoir
+et d'interesser le public. Ce ne sont pas les hommes de bonne volonte qui
+feront defaut pour un tel genre d'investigation, car, comme nous le disait
+avec esprit un des plus illustres savants de l'Angleterre: "Le Francais
+est essentiellement aeronaute; son caractere aventureux, un peu volage,
+est bien fait pour cet art merveilleux, ou l'imprevu joue un si grand
+role."
+
+En effet, les questions aerostatiques ont toujours eu en France le
+privilege de passionner le peuple, et ce fait offre une importance reelle,
+car il y a, au-dessus des appreciations de la science, au-dessus de l'avis
+des hommes du metier, il y a quelque chose d'indefinissable qu'on appelle
+l'opinion publique. Rarement elle s'egare dans les jugements qu'elle porte
+instinctivement sur les problemes de ce genre, et nul ne peut nier qu'elle
+n'accorde aux ballons une large part d'admiration. Le peuple, le public,
+si vous voulez, aime les ballons, comme il admire une oeuvre d'art, comme
+il ecoute un opera des maitres; dans un musee, sans etre peintre, le
+public marque du doigt le chef-d'oeuvre; sans etre ecrivain, il trouve le
+bon livre; sans etre savant, il sait flairer les grandes decouvertes dans
+les choses de la science. Malgre les hommes speciaux qui denigrent a sa
+naissance le gaz de l'eclairage, il accourt aux experiences de Philippe
+Lebon, et les impose a l'administration; il applaudit a l'apparition
+des chemins de fer, en depit des savants qui les denigrent. Or, nous le
+repetons, il aime les aerostats, il PRESSENT qu'il y a la un inconnu plein
+de mystere, mais plein d'esperance, il CROIT a la navigation aerienne.
+L'avenir donnera raison a l'intuition populaire, a ce que l'auteur latin
+appelle "_vox populi_."
+
+Que de progres a rever; que de perfectionnements a entrevoir dans
+l'aeronautique comme dans toutes les branches du savoir humain! Mais la
+science est un sol qui, quoique fertile, ne donne une ample moisson qu'a
+ceux qui la cultivent avec acharnement. Et combien la culture a ete
+negligee depuis vingt ans! Mais pour notre malheur, ce n'est pas seulement
+l'art des Montgolfier qu'on a laisse deperir dans une criminelle
+negligence. Il faut avouer et reconnaitre que toutes les sciences ont
+subi chez nous une trop visible decheance; aussi quand l'heure du peril
+a sonne, les hommes superieurs ont manque pour recourir aux immenses
+ressources de la nation.
+
+Le 4 septembre 1870, apres un nouveau Waterloo, on esperait un autre 1792!
+Mais on oubliait que vers la fin du siecle dernier, la Convention, en
+decretant la levee en masse pour resister a l'ouragan dechaine sur nos
+frontieres, avait entre les mains un pays riche en genies illustres,
+tellement fertile en intelligences, qu'il marchait dans le monde a la tete
+des sciences et de la philosophie! A cette epoque memorable, en meme temps
+que Carnot organise la victoire, les savants creent toute une industrie
+nouvelle. Quand il s'agit de faire de la poudre sans le soufre de Sicile,
+sans le salpetre de l'Amerique, des inventeurs se levent a l'appel du
+pays; ils ont du soufre qu'ils viennent d'extraire des pyrites, ils
+produisent du salpetre, dont ils ont trouve les elements dans les vieilles
+murailles, dans la poussiere des ecuries. Nicolas Leblanc jette les bases
+de la fabrication de la soude artificielle, Chappe cree le telegraphe
+aerien qui, en quelques minutes, envoie des ordres aux armees.
+L'industrie, privee par le blocus des matieres premieres indispensables
+a la confection des armes, a la preparation de la poudre, au travail des
+manufactures, se regenere, se transforme pour sauver la nation, et pour
+donner naissance en meme temps aux etonnantes operations de nos usines
+modernes. La science francaise du XVIIIe siecle prepare les premiers
+triomphes de Valmy et de Jemmapes!--Quel abime, helas! separe cette France
+de 1792 d'avec celle de 1870!
+
+Puissent les grands exemples d'un tel passe nous servir d'enseignements;
+puissent les illustres genies du XVIIIe siecle, trouver bientot des
+successeurs! Puisse la chimie rencontrer encore des Lavoisier, des
+Fourcroy, des Berthollet, des Guyton de Morveau, les sciences naturelles
+des Cuvier, des Buffon, des Jussieu, des Geoffroy Saint-Hilaire; les
+mathematiques et l'astronomie, des Monge, des Laplace, des Lagrange;
+la geographie des Bougainville et des Laperouse; la philosophie, des
+Montesquieu, des Voltaire, des Rousseau et des d'Alembert!
+
+Puissent enfin les aerostats trouver d'autres Montgolfier, de nouveaux
+Charles et de nouveaux Pilatre!
+
+G.T.
+
+
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+Aout 1871. LE CELESTE ET LE JEAN-BART
+
+
+
+
+I
+
+
+Paris investi.--Les ballons-poste.--L'aerostat _le Celeste_.--Lachez
+tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade prussienne.--Les
+proclamations.--La foret d'Houdan.--Les uhlans.--Descente a Dreux.
+
+30 septembre 1870.
+
+Les historiens qui raconteront les drames du siege de Paris se chargeront
+de juger les crimes de l'Empire, ses negligences inouies, ses oublis
+insenses; ils diront que la capitale du monde, a la veille d'etre cernee
+par l'ennemi, n'avait pas un canon sur ses remparts, pas un soldat dans
+ses forts. Mais ce qu'ils ne manqueront pas d'affirmer, c'est que les
+habitants de Paris, en traversant ces heures les plus nefastes de leur
+histoire, puisaient comme une nouvelle force dans les malheurs qui
+venaient de frapper la France, sans pities sans relache; c'est que leur
+energie semblait croitre en raison directe des dangers qui les menacaient.
+
+Quand, le 15 septembre, les journaux annoncent que les uhlans sont
+signales aux portes de Paris, le public accueille cette nouvelle avec
+le sang-froid qui denote la resignation. On sent que quelque chose de
+terrible est menacant, que des evenements uniques dans les annales des
+peuples vont se produire; il y a dans l'air des nuages epais, precurseurs
+d'une tempete horrible; mais on envisage l'avenir sinon sans emotion, du
+moins sans defaillance ni faiblesse. Tous les coeurs vibrent a l'unisson
+au sentiment de la Patrie en danger.
+
+Rien n'est pret pour la defense; il faut tout faire a la fois et en toute
+hate. Chaque enfant de Paris, entraine par un irresistible elan, veut
+avoir sa part de travail dans l'oeuvre commune. Les architectes, les
+ingenieurs remuent la terre des bastions; les chimistes preparent des
+poudres fulminantes et des torpilles; les metallurgistes fondent des
+canons et des mitrailleuses, tous les bras s'arment de fusils.
+
+Mais au milieu de cette effervescence, une question de premier ordre,
+question vitale, s'il en fut, vient s'imposer a l'administration. En
+depit des affirmations du genie militaire, les Parisiens sont bel et bien
+bloques dans leurs murs. Quelques courriers a pied franchissent d'abord
+les lignes ennemies, mais bientot, d'autres reviennent consternes, ils
+n'ont pas rencontre un sentier sur quelque point que ce fut, ou le "qui
+vive" ennemi ne les ait contraints de rebrousser chemin. M. de Moltke a
+resolu ce probleme inoui: investir une ville de deux millions d'habitants,
+faire disparaitre sous un cordon de baionnettes, la plus immense place
+forte de l'univers. La capitale du monde se laissera-t-elle emprisonner
+vivante dans un tombeau? Lui sera-t-il interdit de parler a la France,
+de communiquer au dehors son energie, sa foi, son courage, d'avouer ses
+deceptions, ses faiblesses, ses inquietudes, d'affirmer ses joies, sa
+force et ses esperances? Ne pourra-t-elle pas protester a haute voix
+contre un bombardement barbare, contre un assassinat monstrueux de femmes
+et d'enfants? L'ennemi tiendra-t-il au secret une des plus grandes
+agglomerations humaines, sous l'inflexible vigilance d'une armee de
+geoliers? Arrivera-t-il a tuer la France en etouffant la voix de Paris?
+
+Il allait etre donne a l'une des plus grandes decouvertes de notre genie
+scientifique, de dejouer les projets de nos envahisseurs. Les aerostats si
+oublies, si delaisses depuis leur apparition, ces merveilleux appareils
+sortis tout d'une piece du cerveau des Montgolfier et des Charles,
+allaient tout a coup reparaitre, pour contribuer a la defense de la
+Patrie, en lui portant par la voie des airs, l'ame de sa capitale. Les
+aeronautes, plus audacieux que l'ancien monarque de Syrie, se preparaient
+a franchir le cercle d'un nouveau Popilius!
+
+Sans les ballons, pas une lettre ne serait sortie de l'enceinte des forts,
+pas une depeche n'y serait rentree. Les portes ne se seraient ouvertes
+qu'au mensonge, a la ruse, a l'espionnage. Un silence de cinq mois n'eut
+pas ete possible. La grande metropole, baillonnee, aurait vite fait
+entendre un murmure de detresse, puis un cri de grace! Car n'oublions pas
+que les aerostats n'ont pas seulement emporte les depeches parisiennes,
+ils ont emmene avec eux les pigeons voyageurs, qui devaient rentrer dans
+les murs de la capitale cernee. Les missives du dedans ont pu recevoir
+ainsi les reponses du dehors. Tours a entendu Paris, Paris a entendu
+Tours. L'Attila des temps modernes, qui avait ecrase des armees, bombarde
+des villes, decime des populations entieres, s'est trouve impuissant
+devant l'aerostat qui traversait les airs, comme devant l'oiseau qui
+fendait l'espace!
+
+Le premier depart aerien s'executa le 23 septembre; Jules Duruof s'eleve
+en ballon du la place Saint-Pierre a 8 heures du matin. Deux aerostats le
+suivent dans les airs, le 25 et le 26 du meme mois. Mon frere et moi,
+qui avons fait, les annees precedentes, un grand nombre d'ascensions en
+artistes et en amateurs, nous offrons nos services a M. Rampont. Paris,
+disons-nous, peut perdre deux soldats pour gagner deux courriers aeriens.
+Les gardes nationaux ne manquent pas ici, mais les aeronautes sont rares.
+
+Le jour meme du depart de Louis Godard, un des administrateurs de la Poste
+m'appelle aupres de lui.
+
+--Vous etes pret a partir en ballon, me dit-il.
+
+--Quand vous voudrez.
+
+--Eh bien! nous comptons sur vous demain matin a 6 heures, a l'usine de
+Vaugirard; votre ballon sera gonfle, nous vous confierons nos lettres et
+nos depeches.
+
+Le 30 septembre, a 5 heures du matin, je pars de chez moi avec mes deux
+freres qui m'accompagnent. J'arrive a l'usine de Vaugirard, mon ballon est
+gisant a terre comme une vieille loque de chiffons. C'est le _Celeste_, un
+petit aerostat de 700 metres cubes, que son proprietaire a genereusement
+offert au genie militaire. Pour moi c'est presque'un ami, je le connais
+de longue date; il a failli me rompre les os, l'annee precedente. Je le
+regarde avec soin, je le touche respectueusement, et je m'apercois, helas!
+qu'il est dans un etat deplorable. Il a gele la nuit; le froid l'a saisi,
+son etoffe est raide et cassante. Grand Dieu! qu'apercois-je pres de la
+soupape? des trous ou l'on passerait le petit doigt, ils sont entoures de
+toute une constellation de piqures. Ceci n'est plus un ballon, c'est une
+ecumoire.
+
+Cependant les aeronautes qui doivent gonfler mon navire aerien, arrivent.
+Ils ont avec eux une bonne couturiere qui, armee de son aiguille, repare
+les avaries. Mon frere prend un pot de colle, un pinceau, et applique
+des bandelettes de papier sur tous les petits trous qui s'offrent a son
+investigation minutieuse. C'est egal, je ne suis que mediocrement rassure,
+je vais partir seul dans ce mechant ballon, use par l'age et le service;
+j'entends le canon qui tonne a nos portes; mon imagination me montre les
+Prussiens qui m'attendent, les fusils qui se dressent et vomissent sur mon
+navire aerien une pluie de balles!
+
+La derniere fois que je suis monte dans le _Celeste_, je n'ai pu rester en
+l'air que trente-cinq minutes! Toutes les perspectives qui s'ouvrent a mes
+yeux ne sont pas tres-rassurantes.
+
+--Ne partez pas, me disent des amis, attendez au moins un bon ballon;
+c'est folie de s'aventurer ainsi dans un outil de pacotille.
+
+Cependant, MM. Bechet et Chassinat arrivent de la Poste avec des ballots
+de lettres. M. Herve Mangon me dit que le vent est tres-favorable, qu'il
+souffle de l'est et que je vais descendre en Normandie; le colonel Usquin
+me serre la main et me souhaite bon succes. Puis bientot M. Ernest Picard,
+a qui je suis specialement recommande, demande a m'entretenir; pendant une
+heure, il m'informe des recommandations que j'aurai a faire a Tours au
+nom du gouvernement de Paris; il me remet un petit paquet de lettres
+importantes que je devrai, dit-il, avaler ou bruler en cas de danger. Sur
+ces entrefaites, le soleil se leve, et le ballon se gonfle. Ma foi, le
+sort en est jete. Pas d'hesitations! Mon frere surveille toujours la
+reparation du ballon, il bouche les trous avec une attention dont il ne se
+sentirait pas capable, s'il travaillait pour lui-meme: la besogne qu'il
+execute si bien, me rassure. Il est certain que je prefererais un bon
+ballon, tout frais verni et tout neuf, mais je me suis toujours persuade
+qu'il y avait un Dieu pour les aeronautes. Je me laisse conduire par ma
+destinee, les yeux bien ouverts, le coeur et les bras resolus. Je ne puis
+m'empecher de penser a mon dernier voyage aerien. C'etait le 27 juin 1869,
+au milieu du Champ de Mars. Je partais avec huit voyageurs dans l'immense
+ballon _le Pole Nord_. Qui aurait pu soupconner, alors, la necessite
+future des ballons-poste!
+
+A 9 heures, le ballon est gonfle, on attache la nacelle. J'y entasse des
+sacs de lest et trois ballots de depeches pesant 80 kilog.
+
+On m'apporte une cage contenant trois pigeons.
+
+--Tenez, me dit Van Roosebeke, charge du service de ces precieux
+messagers, ayez bien soin de mes oiseaux. A la descente, vous leur
+donnerez a boire, vous leur servirez quelques grains de ble. Quand ils
+auront bien mange, vous en lancerez deux, apres avoir attache a une plume
+de leur queue la depeche qui nous annoncera votre heureuse descente. Quant
+au troisieme pigeon, celui ci qui a la tete brune, c'est un vieux malin
+que je ne donnerais pas pour cinq cents francs. Il a deja fait de grands
+voyages. Vous le porterez a Tours. Ayez-en bien soin. Prenez garde qu'il
+ne se fatigue en chemin de fer.
+
+Je monte dans la nacelle au moment ou le canon gronde avec une violence
+extreme. J'embrasse mes freres, mes amis. Je pense a nos soldats qui
+combattent et qui meurent a deux pas de moi. L'idee de la patrie en danger
+remplit mon ame. On attend la-bas ces ballots de depeches qui me sont
+confies. Le moment est grave et solennel; nul sentiment d'emotion ne
+saurait plus m'atteindre. Lachez tout!
+
+Me voila flottant au milieu de l'air!
+
+
+ * * * * *
+
+
+Mon ballon s'eleve dans l'espace avec une force ascensionnelle
+tres-moderee. Je ne quitte pas de vue l'usine de Vaugirard et le groupe
+d'amis qui me saluent de la main: je leur reponds de loin en agitant
+mon chapeau avec enthousiasme, mais bientot l'horizon s'elargit. Paris
+immense, solennel, s'etend a mes pieds, les bastions des fortifications
+l'entourent comme un chapelet; la, pres de Vaugirard, j'apercois la fumee
+de la canonnade, dont le grondement sourd et puissant, tout a la fois,
+monte jusqu'a mes oreilles comme un concert lugubre. Les forts d'Issy et
+de Vanves m'apparaissent comme des forteresses en miniature; bientot je
+passe au-dessus de la Seine, en vue de l'ile de Billancourt.
+
+Il est 9 heures 50; je plane a 1,000 metres de haut; mes yeux ne se
+detachent pas de la campagne, ou j'apercois un spectacle navrant qui ne
+s'effacera jamais de mon esprit. Ce ne sont plus ces environs de Paris,
+riants et animes, ce n'est plus la Seine, dont les bateaux sillonnent
+l'onde, ou les canotiers agitent leurs avirons. C'est un desert, triste,
+denude, horrible. Pas un habitant sur les routes, pas une voiture, pas
+un convoi de chemin de fer. Tous les ponts detruits offrent l'aspect de
+ruines abandonnees, pas un canot sur la Seine qui deroule toujours son
+onde au milieu des campagnes, mais avec tristesse et monotonie. Pas un
+soldat, pas une sentinelle, rien, rien, l'abandon du cimetiere. On se
+croirait aux abords d'une ville antique, detruite par le temps; il faut
+forcer son souvenir pour entrevoir par la pensee les deux millions
+d'hommes emprisonnes pres de la dans une vaste muraille! LE CELESTE.
+
+Il est dix heures; le soleil est ardent et donne des ailes a mon ballon;
+le gaz contenu dans le _Celeste_ se dilate sous l'action de la chaleur;
+il sort avec rapidite par l'appendice ouvert au-dessus de ma tete, et
+m'incommode momentanement par son odeur. J'entends un leger roucoulement
+au-dessus de moi. Ce sont mes pigeons qui gemissent. Ils ne paraissent
+nullement rassures et me regardent avec inquietude.
+
+--Pauvres oiseaux, vous etes mes seuls compagnons; aeronautes improvises,
+vous allez defier tous les marins de l'air, car vos ailes vous dirigeront
+bientot vers Paris, que vous quittez, et nos ballons sauront-ils y
+revenir?
+
+L'aiguille de mon barometre Breguet tourne assez vite autour de son
+cadran, elle m'indique que je monte toujours..., puis elle s'arrete au
+point qui correspond a une altitude de 4,800 metres au-dessus du niveau de
+la mer.
+
+Il fait ici une chaleur vraiment insupportable: le soleil me lance ses
+rayons en pleine figure et me brule; je me desaltere d'un peu d'eau. Je
+retire mon paletot, je m'assieds sur mes sacs de depeches, et le coude
+appuye sur le bord de la nacelle, je contemple en silence l'admirable
+panorama qui s'etale devant moi.
+
+Le ciel est d'un bleu indigo; sa limpidite, son ton chaud, colore, me
+feraient croire que je suis en Italie; de beaux nuages argentes planent
+au-dessus des campagnes; quelques-uns d'entre eux sont si loin de moi,
+qu'ils paraissent mollement se reposer au-dessus des arbres. Pendant
+quelques instants, je m'abandonne a une douce reverie, a une muette
+contemplation, charme merveilleux des voyages aeriens: je plane dans un
+pays enchante, monde abandonne de tout etre vivant, le seul ou la guerre
+n'ait pas encore porte ses maux! Mais la vue de Saint-Cloud que j'apercois
+a mes pieds, sur l'autre rive de la Seine, me ramene aux choses d'en bas.
+Je me reporte vers la realite, vers l'invasion. Je jette mes regards du
+cote de Paris, que je n'entrevois plus que sous une mousseline de brume.
+
+Une profonde tristesse s'empare de moi; j'eprouve la sensation du marin
+qui quitte le port pour un long voyage. Je pars; mais quand reviendrai-je?
+Je te quitte, Paris; te retrouverai-je? Comment definir ces pensees qui
+se heurtent confusement dans mon cerveau? C'est la-bas, au milieu de ce
+monceau de constructions, de ce labyrinthe de rues et de boulevards, que
+j'ai vu le jour; c'est sous cette mer de brume que s'est ecoulee mon
+enfance! C'est toi, Paris, qui as su ouvrir mon coeur aux sentiments
+d'independance et de liberte qui m'animent! Te voila captif aujourd'hui?
+L'heure de la delivrance sonnera-t-elle pour toi? Je sais bien que la foi,
+la constance, ne manqueront jamais a tes enfants; mais qui peut compter
+sans les hasards de la guerre?
+
+Pendant que mille reflexions naissent et s'agitent ainsi dans mon esprit,
+le vent me pousse toujours dans la direction de l'Ouest, comme l'atteste
+ma boussole. Apres Saint-Cloud, c'est Versailles qui etale a mes yeux les
+merveilles de ses monuments et de ses jardins.
+
+Jusqu'ici je n'ai vu que deserts et solitudes, mais au-dessus du parc la
+scene change. Ce sont des Prussiens que j'apercois sous la nacelle. Je
+suis a 1,600 metres de haut; aucune balle ne saurait m'atteindre. Je
+puis donc m'armer d'une lunette et observer attentivement ces soldats,
+lilliputiens vus de si haut.
+
+Je vois sortir de Trianon des officiers qui me visent avec des lorgnettes,
+ils me regardent longtemps; un certain mouvement se produit de toutes
+parts. Des Prussiens se chauffent le ventre sur le tapis vert, sur cette
+pelouse que foulait aux pieds Louis XIV. Ils se levent, et dressent
+la tete vers le _Celeste_. Quelle joie j'eprouve en pensant a leur
+depit.--Voila des lettres que vous n'arreterez pas, et des depeches que
+vous ne pourrez lire! Mais je me rappelle au meme moment qu'il m'a ete
+remis 10,000 proclamations imprimees en allemand a l'adresse de l'armee
+ennemie.
+
+J'en empoigne une centaine que je lance par dessus bord; je les vois
+voltiger dans l'air en revenant lentement a terre; j'en jette a plusieurs
+reprises un millier environ, gardant le reste de ma provision pour les
+autres Prussiens que je pourrai rencontrer sur ma route.
+
+Que contenait cette proclamation? Quelques paroles simples disant a
+l'armee allemande que nous n'avions plus chez nous ni empereur, ni roi,
+et que s'ils avaient le bon sens de nous imiter, on ne se tuerait plus
+inutilement comme des betes sauvages. Paroles sensees, mais jetees au
+vent, emportees par la brise comme elles sont venues!
+
+Le _Celeste_ se maintient a 1,600 metres d'altitude; je n'ai pas a jeter
+une pincee de lest, tant le soleil est ardent; car il n'est pas douteux
+que mon ballon fuit, et, sans la chaleur exceptionnelle de l'atmosphere,
+mon mauvais navire n'aurait pas ete long a descendre avec rapidite, et
+peut-etre au milieu des Prussiens. En quittant Versailles, je plane
+au-dessus d'un petit bois dont j'ignore le nom et l'exacte position. Tous
+les arbres sont abattus au milieu du fourre; le sol est aplani, une double
+rangee de tentes se dressent des deux cotes de ce parallelogramme. A peine
+le ballon passe-t-il au-dessus de ce camp, j'apercois les soldats qui
+s'alignent; je vois briller de loin les baionnettes; les fusils se levent
+et vomissent l'eclair au milieu d'un nuage de fumee.
+
+Ce n'est que quelques secondes apres que j'entends au-dessous de la
+nacelle le bruit des balles et la detonation des armes a feu. Apres, cette
+premiere fusillade, c'en est une autre qui m'est adressee, et ainsi de
+suite jusqu'a ce que le vent m'ait chasse de ces parages inhospitaliers.
+Pour toute reponse, je lance a mes agresseurs une veritable pluie de
+proclamations.
+
+C'est un panorama toujours nouveau qui se deroule aux yeux de l'aeronaute;
+suspendu dans l'immensite de l'espace, la terre se creuse sous la nacelle
+comme une vaste cuvette dont les bords se confondent au loin avec la voute
+celeste. On n'a pas le loisir de contempler longtemps le meme paysage
+quand le vent est rapide; si le puissant aquilon vous entraine, la scene
+terrestre est toujours nouvelle, toujours changeante. Je ne tarde pas
+a voir disparaitre les Prussiens qui ont perdu leur poudre contre moi:
+d'autres tableaux m'attendent. J'apercois une foret vers laquelle je
+m'avance assez rapidement. Je ne suis pas sans une certaine inquietude,
+car le _Celeste_ commence a descendre; je jette du lest poignee par
+poignee, et ma provision n'est pas tres-abondante. Cependant je ne dois
+pas etre bien eloigne de Paris. L'accueil que m'a fait l'ennemi en passant
+au-dessus d'un de ses camps ne me donne nulle envie de descendre chez lui.
+
+J'ai toujours remarque, non sans surprise, que l'aeronaute, meme a une
+assez grande hauteur, subit d'une facon tres-appreciable l'influence du
+terrain au-dessus duquel il navigue. S'il plane au-dessus des deserts de
+craie de la Champagne, il sent un effet de chaleur intense, les rayons
+solaires sont reflechis jusqu'a lui; il est comme un promeneur qui
+passerait au soleil devant un mur blanc. S'il trace, en l'air, son sillage
+au-dessus d'une foret, le voyageur aerien est brusquement saisi d'une
+impression de fraicheur etonnante, comme s'il entrait, en ete, dans une
+cave.--C'est ce que j'eprouve a 10 heures 45 en passant a 1420 metres
+au-dessus des arbres, que je ne tarde pas a reconnaitre pour etre ceux de
+la foret d'Houdan.--Ma boussole et ma carte ne me permettent aucun doute a
+cet egard. Mais ce froid que je ressens, apres une insolation brulante,
+le gaz en subit comme moi l'influence; il se refroidit, se contracte,
+l'aerostat pique une tete vers la foret; on dirait que les arbres
+l'appellent a lui. Comme l'oiseau, le Celeste voudrait-il aller se poser
+sur les branches?
+
+Je me jette sur un sac de lest, que je vide par dessus bord, mais mon
+barometre m'indique que je descends toujours; le froid me penetre
+jusqu'aux os. Voila le ballon qui atteint rapidement les altitudes de
+1000 metres, de 800 metres, de 600 metres. Il descend encore. Je vide
+successivement trois sacs de lest, pour maintenir mon aerostat a 500
+metres seulement au-dessus de la foret, car il se refuse a monter plus
+haut!
+
+A ce moment, je plane au-dessus d'un carrefour. Un groupe d'hommes s'y
+trouve rassemble; grand Dieu! ce sont des Prussiens. En voici d'autres
+plus loin; voici des uhlans, des cavaliers qui accourent par les chemins.
+Je n'ai plus qu'un sac de lest. Je lance dans l'espace mon dernier
+paquet de proclamations. Mais le ballon a perdu beaucoup de gaz, par
+la dilatation solaire, par ses fuites, il est refroidi, sa force
+ascensionnelle est terriblement diminuee. Je ne suis qu'a une hauteur de
+420 metres, une balle pourrait bien m'atteindre.
+
+Je regarde attentivement sous mes pas. Si un soldat leve son fusil vers
+moi, je lui jette sur la tete tout un ballot de lettres de 40 kilogrammes;
+mon navire aerien allege de ce poids retrouvera bien ses ailes. Malgre mon
+vif desir de remplir ma mission, je n'hesiterai pas a perdre mes depeches
+pour sauver ma vie.
+
+Heureusement pour moi le vent est vif; je file comme la fleche au-dessus
+des arbres; les uhlans me regardent etonnes, et me voient passer, sans
+qu'une seule balle m'ait menace. Je continue ma route au-dessus de
+prairies verdoyantes, gracieusement encadrees de haies d'aubepine.
+
+Il est bientot midi, je passe assez pres de terre; les spectateurs qui me
+regardent sont bel et bien, cette fois, des paysans francais, en sabots et
+en blouse. Ils levent les bras vers moi, on dirait qu'ils m'appellent a
+eux; mais je suis encore bien pres de la foret, je prefere prolonger mon
+voyage le plus longtemps possible. Je me contente de lancer dans l'espace
+quelques exemplaires d'un journal de Paris que son directeur m'a envoyes
+au moment de mon depart. Je vois les paysans courir apres ces journaux,
+qui se sont ouverts dans leur chute, et voltigent comme de grandes
+feuilles emportees par le vent.
+
+Une petite ville apparait bientot a l'horizon. C'est Dreux avec sa grande
+tour carree. Le _Celeste_ descend, je le laisse revenir vers le sol. Voila
+une nuee d'habitants qui accourent. Je me penche vers eux et je crie de
+toute la force de mes poumons:
+
+--Y a-t-il des Prussiens par ici? Mille voix me repondent en choeur:
+
+--Non, non, descendez!
+
+Je ne suis plus qu'a 50 metres de terre, mon guide-rope rase les champs,
+mais un coup de vent me saisit, et me lance subitement coutre un
+monticule. Le ballon se penche, je recois un choc terrible, qui me fait
+eprouver une vive douleur, ma nacelle se trouve tellement renversee que ma
+tete se cogne contre terre.--M'apercevant que je descendais trop vite je
+me suis jete sur mon dernier sac de lest; dans ce mouvement le couteau que
+je tenais pour couper les liens qui servent a enrouler la corde d'ancre
+s'est echappe de mes mains, de sorte qu'en voulant faire deux choses a la
+fois j'ai manque toute la manoeuvre. Mais je n'ai pas le loisir de mediter
+sur l'inconvenient d'etre seul en ballon. Le _Celeste_, apres ce choc
+violent, bondit a 60 metres de haut, puis il retombe lourdement a terre,
+cette fois j'ai pu reussir a lancer l'ancre, a saisir la corde de soupape.
+L'aerostat est arrete; les habitants de Dreux accourent en foule, j'ai un
+bras foule, une bosse a la tete, mais je descends du ciel en pays ami!
+
+Ah! quelle joie j'eprouve a serrer la main a tous ces braves gens qui
+m'entourent. Ils me pressent de questions.--Que devient Paris? Que
+pense-t-on a Paris? Paris resistera-t-il? Je reponds de mon mieux a ces
+mille demandes qu'on m'adresse de toutes parts.--Je prononce un petit
+discours bien senti qui excite un certain enthousiasme.--Oui, Paris
+tiendra tete a l'ennemi. Ce n'est pas chez cette vaillante population que
+l'on trouvera jamais decouragement ou faiblesse, on n'y verra toujours que
+tenacite et vaillance. Que la province imite la capitale, et la France est
+sauvee!
+
+Je degonfle a la hate le _Celeste_, faisant ecarter la foule par quelques
+gardes nationaux accourus en toute hate. Une voiture vient me prendre,
+m'enleve avec mes sacs de depeches et ma cage de pigeons. Les pauvres
+oiseaux immobiles ne sont pas encore remis de leurs emotions!
+
+En descendant sur la place, plus de cinquante personnes m'invitent a
+dejeuner, mais j'ai deja accepte l'hospitalite que m'a gracieusement
+offerte le proprietaire de la voiture. Mon hote a lu par hasard mon nom
+sur ma valise, il a reconnu en moi un des voisins de son associe de la rue
+Bleue. Je mange gaiement, avec appetit, et je me fais conduire au bureau
+de poste avec mes sacs de lettres parisiennes.
+
+Je les pose a terre, et je ne puis m'empecher de les contempler avec
+emotion. Il y a sous mes yeux trente mille lettres de Paris. Trente mille
+familles vont penser au ballon qui leur a apporte au-dessus des nuages la
+missive de l'assiege!
+
+Que de larmes de joie enfermees dans ces ballots! Que de romans, que
+d'histoires, que de drames peut-etre, sont caches sous l'enveloppe
+grossiere du sac de la poste!
+
+Le directeur du bureau de poste entre, et parait stupefait de la besogne
+que je lui apporte. Je vois son commis qui ouvre des yeux enormes en
+pensant aux trente mille coups de timbre humide qu'il va frapper. Il n'a
+jamais a Dreux ete a pareille fete. On en sera quitte pour prendre un
+supplement d'employes; mais la besogne marchera vite: le directeur me
+l'assure. Quant au petit sac officiel, je vais le porter moi-meme a Tours,
+par un train special que je demande par telegramme.
+
+Qu'ai-je a faire maintenant? A lancer mes pigeons pour apprendre a mes
+amis que je suis encore de ce monde, et pour annoncer que mes depeches
+sont en lieu sur. Je cours a la sous-prefecture, ou j'ai envoye mes
+messagers ailes. On leur a donne du ble et de l'eau, ils agitent leurs
+ailes dans leur cage. J'en saisis un qui se laisse prendre sans remuer. Je
+lui attache a une plume de la queue ma petite missive ecrite sur papier
+fin. Je le lache; il vient se poser a mes pieds, sur le sable d'une allee.
+Je renouvelle la meme operation pour le second pigeon, qui va se placera
+cote de son compagnon. Nous les observons attentivement. Quelques secondes
+se passent. Tout a coup les deux pigeons battent de l'aile et bondissent
+d'un trait a 100 metres de haut. La, ils planent et s'orientent de la
+tete, ils se tournent vivement vers tous les points de l'horizon, leur bec
+oscille comme l'aiguille d'une boussole, cherchant un pole mysterieux. Les
+voila bientot qui ont reconnu leur route, ils filent comme des fleches...
+en droite ligne dans la direction de Paris!
+
+
+II
+
+
+Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de retour
+a Paris par voie aerienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage a
+Lyon.--Les nouveaux debarques du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_.
+
+Du 1er au 15 octobre.
+
+Faire le recit de mon voyage en chemin de fer de Dreux a Tours, par
+Argentan, par le Mans; dire que dans toutes les gares j'etais recu comme
+le Messie tombe du ciel, questionne toujours, partout, et que les curieux
+m'ont empeche de fermer l'oeil un seul instant pendant mon voyage
+nocturne, n'offrirait pas grand interet. Je prefere arriver tout de suite
+a Tours ou je suis rendu le 1er octobre a sept heures du matin. Mais Tours
+n'est plus Tours; ce n'est plus la ville paisible et calme que j'ai connue
+jadis; ou les affaires s'elaboraient tranquillement et sans bruit.
+
+Les touristes et les flaneurs ont cesse de s'y donner rendez-vous; les
+commis-voyageurs ne s'y rencontrent plus dans les hotels. Tours est anime,
+regorge de monde; c'est la seconde capitale de France; aussi m'est-il
+completement impossible d'y trouver un traversin pour y reposer mes deux
+oreilles.
+
+Je fais un somme leger sur un divan de l'_hotel de la Boule-d'Or_, et
+l'apres-midi se passe en visites officielles. J'ai une longue entrevue
+avec l'amiral Fourichon, qui m'explique comment il n'a pas encore envoye
+de troupes au secours de Paris; je lance sur le pont de Tours mon
+beau pigeon a tete brune, porteur d'une depeche chiffree; je vois M.
+Steenackers, M. Laurier, qui m'affirme qu'il a beaucoup de poigne, et que
+la France sera sauvee par son ministere; je vois M. et Mme Cremieux, M.
+Glais-Bizoin, qui me prend pour un depute de la droite, et me fait un
+discours d'une heure. Je suis presente le soir au conseil des ministres,
+et sans etre ni medisant, ni mechante langue je ne puis m'empecher de dire
+que je ne vois nulle part le Carnot qui sauvera la France... Mais je n'ai
+pas la pretention ni l'autorite propres a juger les hommes et les choses.
+
+La politique n'est pas mon affaire, j'ai rempli ma mission, remettant a
+chacun les lettres qu'on m'a confiees, repetant de mon mieux tout ce que
+j'avais a dire; j'ai resolu pendant la guerre d'etre aeronaute. Revenons a
+nos ballons!
+
+Quel pouvait etre le desir le plus ardent d'un Parisien sorti de Paris
+au-dessus des nuages, c'etait de revenir par le meme chemin. On avait
+organise a Tours une commission scientifique chargee d'examiner, d'etudier
+la possibilite de semblables projets; aussi, les trois aeronautes qui
+m'ont precede et moi, nous sommes immediatement appeles a donner notre
+avis a ce sujet. MM. Marie Davy de l'Observatoire, M. Serret de l'Institut
+et les autres membres qui pendant la duree de la guerre ont contribue a
+faire naitre un grand nombre d'idees utiles et fructueuses, nous parlent
+d'abord de la nuee de memoires, de projets qu'ils recoivent des quatre
+coins de la France. Les inventeurs se sont montres tres-nombreux, mais peu
+serieux. Quels reves insenses; quelles utopies, quelles bouffonneries!
+
+Je n'oublierai jamais le monsieur qui voulait faire revenir a Paris un
+convoi de cent mille montgolfieres, portant cent mille betes a cornes,
+et celui qui voulait atteler deux mille pigeons a un aerostat, et des
+centaines d'autres inventeurs qui voulaient diriger les ballons avec
+des voiles latines, des phoques et des mats, comme un navire. Quant
+aux memoires sur les ballons-poissons, les ballons-bateaux, les
+ballons-oiseaux, on en formerait dix encyclopedies. Pour ma part je
+suis obsede par les inventeurs qui me proposent les merveilles de leurs
+conceptions. L'un d'eux surtout me poursuit, il veut munir les ballons
+d'une grande voilure de son systeme.
+
+--Mais, monsieur, je ne veux pas vous ecouter, il n'y a pas de vent en
+ballon, vos voiles ne seront jamais gonflees.
+
+--Ah! voila bien comme sont les hommes du metier, vous chassez, sans meme
+l'ecouter, le genie incompris. J'ai deja fait une grande invention, mais
+l'humanite m'a repousse. C'etait du papier a cigarette fabrique avec la
+racine meme du tabac. Personne n'en a voulu.
+
+Je me sauve, et je cours encore!
+
+Le plan que nous nous proposons de tenter pour rentrer dans Paris par la
+voie des airs n'exige pas des efforts d'intelligence bien extraordinaires.
+C'est celui auquel se sont arretes tous les praticiens senses. Voici en
+quoi il consiste, dans toute sa simplicite:
+
+On va envoyer des ballons et des aeronautes a Orleans, a Chartres, a
+Evreux, a Dreux, a Rouen, a Amiens, dans toutes les villes non occupees
+par l'ennemi, dans toutes celles qui sont proches de Paris, et ou le gaz
+de l'eclairage ne fait pas defaut.
+
+Chaque aeronaute aura une bonne boussole, et, connaissant l'angle de route
+vers Paris, observera les nuages tous les matins au moyen d'une glace
+horizontale fixe ou sera tracee une ligne se dirigeant au centre de Paris.
+Quand il verra les nuages marcher suivant cette ligne, c'est-a-dire quand
+la masse d'air superieure se dirigera sur Paris, il gonflera son ballon
+a la hate, demandera a Tours, par le telegraphe, des instructions, des
+depeches, et il partira. Son point de depart est a vingt lieues de Paris
+environ; il va chercher une ville qui, en y comprenant les forts, offre
+une etendue de plusieurs lieues; n'a-t-il pas bien des chances de la
+rencontrer dans ces circonstances speciales? S'il passe a cote, il
+continuera son voyage et descendra plus loin, en dehors des lignes
+prussiennes. Quand le vent sera du nord, le ballon d'Amiens pourra partir;
+lorsqu'il soufflera du sud ou de l'ouest, les aerostats d'Orleans et de
+Dreux se trouveront prets. Avec une douzaine de stations echelonnees sur
+plusieurs lignes de la rose des vents, les tentatives seront nombreuses.
+
+L'une d'elles aura de grandes chances de succes, surtout si la
+perseverance ne fait pas defaut, et si l'on ne craint pas de renouveler
+frequemment les voyages. Si un ballon est assez heureux pour passer
+au-dessus de Paris, il descendra dans l'enceinte des forts. La, la
+campagne est assez vaste pour que l'atterrissage soit facile. Au pis
+aller, il pourra risquer la descente sur les toits si le vent n'est pas
+trop rapide. Enfin, s'il manque l'entree, il aura la sortie pour lui, ou
+de nouveaux forts le protegeront. Dans tous les cas, il lui sera possible
+de lancer par dessus bord des lettres et des depeches.
+
+Nous verrons plus tard pourquoi ce projet n'a ete realise que
+tres-incompletement, comment il se fait que mon frere et moi soyons les
+seuls aeronautes assez heureux pour avoir tente deux fois le voyage. Mais
+n'anticipons pas sur les evenements. Disons toutefois des a present que la
+commission scientifique a apporte ici son concours le plus utile, et que
+M. Steenackers n'a jamais recule devant aucun sacrifice pour mener a bonne
+fin une entreprise dont l'influence morale aurait ete considerable.
+
+Les ballons de Paris, disions-nous, sont excellents pour un voyage, mais
+leur etoffe est en coton; s'il faut qu'ils restent longtemps gonfles,
+qu'ils supportent un grand vent, ils se dechireront. N'oublions pas
+d'ailleurs que nous sommes seulement dans les premiers jours d'octobre et
+que pas un ballon neuf n'est encore sorti de Paris. Il est decide qu'on
+fabriquera a la hate des ballons de soie. Duruof sera charge de la
+construction avec le concours de Mangin et de Louis Godard; on commencera
+par confectionner un premier type. La commission m'envoie a la hate a Lyon
+pour acheter l'etoffe necessaire.
+
+_5 octobre_.--Je m'apercois que les chemins de fer fonctionnent pendant
+la guerre d'une facon bien singuliere. Je passe deux grands jours et deux
+grandes nuits dans mon wagon, avant d'arriver dans la patrie de la soie.
+Les gares sont encombrees partout de troupes, de voyageurs; c'est un
+desordre epouvantable. Je passe a Orleans, ou j'apprends que l'armee de
+la Loire, qu'on attend a Paris, n'existe que dans le cerveau des bons
+Francais qui voient les evenements couleur de rose, mais on me parle
+beaucoup de l'armee du Rhone. A Lyon, j'apercois le drapeau rouge sur
+l'Hotel-de-Ville, des braillards dans les rues, des caricatures chez les
+libraires, mais d'armee et de canons, point.
+
+--Ici, me dit-on, nous n'avons pas de troupes, mais, croyez-moi, monsieur,
+l'armee de la Loire est vraiment formidable. Je cours chez tous les
+fabricants de soie de la ville, accompagne d'un membre du conseil
+municipal, qui me sert de guide de la facon la plus obligeante, sous les
+auspices du prefet, M. Challemel-Lacour. Je fixe mon choix sur des pieces
+roses et bleues; ce sont les seules que l'on puisse trouver de suite en
+quantite suffisante.
+
+J'en achete, pour le compte de l'Etat, deux mille huit cents metres, a
+quatre francs cinquante, prix tres-modere, que le fabricant appelle avec
+raison un prix patriotique.
+
+Bientot, a Tours, le nouveau theatre est transforme eu atelier de
+construction. Je reviens avec mes ballots de soie; Duruof et Mangin ont
+deja dresse des tables, fait l'epure pour la construction d'un aerostat
+de 1200 metres cubes. On se prepare a couper l'etoffe, on s'efforce de
+trouver des ouvrieres. Quelques jours apres, quatre-vingts aiguilles
+marchent sans cesse, car les cotes sont etroites, et la longueur de la
+piqure qu'il s'agit de faire est considerable. Le travail est lance avec
+activite, et se terminera dans un delai de quinze jours.
+
+On n'a pas perdu le temps pendant mon absence; le vendredi 7, une
+experience est faite avec un ballon captif de 20 metres cubes pour
+connaitre a quelle hauteur un ballon est a l'abri des balles de chassepot.
+Un aerostat captif en papier est monte a 400 metres de haut. Dix-huit bons
+tireurs le visent a cette hauteur. On ramene l'aerostat a terre, il est
+perce de 11 balles. A 500 metres de haut, pas une balle n'a porte. MM.
+l'amiral Fourichon et Glois-Bizoin assistaient a l'experience: ce dernier
+fit meme le coup de feu avec une grande habilete.
+
+J'utilise mes moments de loisir a publier dans le _Moniteur Universel_ une
+serie d'articles sur _Paris assiege_. On a soif de savoir ce qui se passe
+dans les murs de la capitale, les details que j'apporte sur la physionomie
+des bastions, sur les travaux effectues au bois de Boulogne, au
+Point-du-Jour, les recits que je fais sur la formation des ambulances,
+sur l'organisation des gardes nationaux, excitent vivement l'attention
+de tous. Mais bientot, d'autres ballons viennent apres moi apporter des
+nouvelles plus recentes.
+
+Les aerostats continuent en effet a attirer l'attention generale. On
+apprend que Gambetta a confie sa fortune a l'esquif aerien, qu'il est
+descendu pres d'Amiens, apres un voyage emouvant, rempli de dangers
+auxquels il a echappe comme par miracle. En meme temps que Gambetta, un
+deuxieme aerostat est parti de la place Saint-Pierre, conduit par M.
+Revilliod. L'arrivee du ministre de l'interieur a Tours, le 11 octobre,
+produit une veritable revolution; on ne doute pas que la face des choses
+va changer, chacun est persuade qu'une main energique va enfin imprimer a
+la France l'elan du salut et de la delivrance.
+
+Peu de jours apres, les descentes d'aerostats se succedent. Farcot et
+Tracelet descendent en Belgique le 12 octobre. Bertoux et Van Roosebeke
+tombent a Cambrai, et subissent un trainage perilleux. M. Bertoux est
+grievement blesse, et Van Roosebeke, roule dans la nacelle, parvient a
+sauver les pigeons voyageurs qu'il amene de Paris.
+
+On ne peut plus douter, non sans une joie indicible, que le service des
+ballons-poste est definitivement organise. Cependant je suis profondement
+surpris de ne pas voir mon frere Albert Tissandier parmi les nouveaux
+debarques du ciel.--Il devait partir le lendemain de mon depart et voila
+plusieurs ballons qui viennent sans lui; les aeronautes n'ont meme pas
+entendu parler de son depart... Ce silence m'inquiete, car je ne puis
+croire que mon frere ait renonce a son projet.
+
+_Dimanche 16 octobre_.--Je rencontre rue Royale a Tours un de mes amis.
+
+--Vous savez la nouvelle? me dit-il.
+
+--Quoi donc?
+
+--Votre frere Albert est ici. Nous venons de le voir, il vous attend a
+dejeuner, je vous cherche depuis ce matin.
+
+Je trouve mon frere a _l'hotel de l'Univers;_--nous nous jetons dans les
+bras l'un de l'autre. Il me raconte qu'il a manque deux departs, que son
+voyage a ete retarde, qu'il est parti enfin avec deux voyageurs.
+
+Voici le recit qu'il a publie lui-meme de son ascension; j'en reproduis
+les passages les plus interessants.
+
+VOYAGE DU JEAN-BART.
+
+"Le 14 octobre, a une heure un quart, le ballon le Jean-Bart s'elevait de
+Paris dans les airs, conduisant MM. Rane, maire du 9e arrondissement,
+et Ferrand, charges d'une mission speciale du gouvernement. Outre les
+voyageurs confies a mes soins, j'emportais avec moi 400 kilogrammes de
+depeches, c'est-a-dire cent mille lettres, cent mille souvenirs envoyes de
+Paris par la voie des airs a cent mille familles anxieuses! Par un soleil
+ardent et superbe, nous passons les lignes des forts, a 1,000 metres, nous
+distinguons nos ennemis qui en toute hate se mettent en mesure de nous
+envoyer des balles. Mais nous planons trop loin de la terre, pour que
+l'artillerie puisse nous faire peur; nous entendons les balles qui
+bourdonnent comme des mouches au-dessous de notre nacelle, et nous moquant
+des uhlans, des cuirassiers blancs, et de tous les Prussiens du
+monde, nous nous laissons mollement bercer par les ailes de la brise
+jusqu'au-dessus de la foret d'Armonviliers."
+
+"La un spectacle plein de desolation s'offre a nos yeux. Les maisons, les
+habitations, les chateaux, sont deserts, abandonnes: nul bruit ne s'eleve
+jusqu'a nous, si ce n'est celui de l'aboiement rauque et sinistre de
+quelques chiens abandonnes."
+
+"Plus loin, au milieu meme de la foret de Jouy, c'est un camp prussien qui
+s'etend sous notre nacelle; on remarque des travaux de defense habilement
+organises pour repondre a toute surprise. Les tentes forment deux lignes
+paralleles aux extremites desquelles s'elevent des remparts de gabions et
+de fascines. Pres de la nous apercevons un immense convoi de munitions
+qui couvre les routes entieres; il est suivi d'une infinite de petites
+charrettes couvertes de baches blanches; des uhlans l'accompagnent
+en grand nombre. A la vue de notre aerostat, ils s'arretent, et nous
+devinons, malgre la distance qui nous eloigne, qu'ils nous jettent un
+regard de haine et de depit."
+
+"Cependant le soleil echauffe nos toiles, et dilate le gaz qui les gonfle;
+les rayons ardents nous donnent des ailes, nous bondissons vers les plages
+aeriennes superieures, et bientot la terre disparait a nos yeux. Quelle
+splendeur incomparable, quelle munificence innommee dans cette mer de
+nuages que semblent terminer des franges argentees aux eclats vraiment
+eblouissants! Au milieu du silence et du calme, nous admirons ces sublimes
+decors du ciel, et pendant quelques secondes nous perdons de vue les
+miseres terrestres. Je charge M. Ferrand de surveiller le barometre
+pendant que je dessine la scene grandiose qui s'offre a ma vue."
+
+"Mais voila la nuit qui couvre de son manteau le ciel et la campagne. Il
+faut songer a revenir a terre, regagner le plancher des braves defenseurs
+de la patrie. Nous voyons accourir des paysans qui nous crient a tue-tete:
+"Il n'y a pas de Prussiens ici! Vous etes pres de Nogent-sur-Seine, a
+Montpothier; descendez vite!" Tous ces cris nous decident enfin, et nous
+tombons pour ainsi dire dans les bras de nos braves amis sans aucune
+secousse."
+
+"Grace a leur aide obligeante, a celle de leur cure, dont nous ne saurions
+oublier l'accueil touchant, nous emportons vivement depeches et ballon.
+"Les Prussiens ne sont pas loin, disent-ils; ils vous ont vu descendre, et
+peuvent vous surprendre. Allez-vous-en au plus vite." C'est ce que nous
+nous empressons de faire, et nous arrivons chez le sous-prefet de Nogent,
+M. Ebling. Une reception enthousiaste nous est offerte; nous le quittons
+bientot, ne voulant pas perdre un seul instant pour gagner Tours, ou notre
+devoir nous appelle."
+
+"Nous sommes obliges de faire un detour immense, de passer par Troyes,
+Dijon, Nevers, Bourges, pour arriver enfin a bon port."
+
+A peine nous sommes-nous retrouves, mon frere et moi, que nous ne parlons
+plus que du retour a Paris,--notre enthousiasme partage se multiplie par
+deux, nous voudrions deja etre en l'air!
+
+Comme certains details d'organisation pour le retour aerien ne marchent
+pas a mon gre, je me decide a demander une entrevue a M. Gambetta.
+J'arrive au ministere, ou je suis recu par M. Cavalie, dit _Pipe-en-Bois,_
+chef du cabinet. Il m'introduit aupres de M. le Ministre de l'interieur et
+de la guerre, qui m'accueille avec une bonne grace pleine d'affabilite.
+M. Gambetta me felicite sur mes projets, et m'apprend que M. Steenackers,
+nomme directeur des telegraphes et des postes, se chargera du service des
+ballons. Puis, prenant un papier, il y ecrit ces mots:
+
+"Je prie M. Steenackers d'activer le projet si courageux de M.
+Tissandier."
+
+M. Gambetta me serre la main et me congedie en me disant d'un ton
+dictatorial: "Bonne chance et bon vent!"
+
+Depuis ce jour, tous les chemins nous ont ete ouverts pour activer nos
+Projets!
+
+
+III
+
+
+Lettres pour Paris par ballon monte.--Le bon vent souffle a
+Chartres.--Cernes par les Prussiens!--Evasion nocturne.--L'hotel du
+Paradis.--Allons chercher le vent!
+
+Du 15 octobre au 1er novembre.
+
+Cependant, la nouvelle de la construction d'un ballon s'est repandue a
+Tours; comme nous ne voulons pas renseigner l'ennemi sur nos projets, nous
+nous gardons bien de rien publier a cet egard; aussi l'imagination du
+public se livre-t-elle a toutes les fantaisies. Les mieux renseignes
+pretendent que l'on construit un ballon dirigeable, qui, a coup sur, va
+rentrer a Paris. L'apparition au bureau du telegraphe d'une vaste boite
+aux lettres avec cette inscription: LETTRES POUR PARIS PAR BALLON MONTE,
+accredite singulierement cette maniere de voir; j'ai beau dire partout
+que nous voulons seulement essayer un voyage perilleux, incertain, que la
+reussite est douteuse, personne ne veut ajouter foi a cette opinion. On se
+repete de toutes parts: Un ballon va partir pour Paris, il va rentrer a
+Paris. Comment? On l'ignore, mais on oublie que les deux mots tentative et
+succes sont souvent separes par un abime; l'esprit humain est ainsi fait
+qu'il croit toujours ce qu'il desire, et souvent, sans reflexion, il se
+plait a transformer le projet en fait accompli.
+
+Mon frere et moi nous recevons sans cesse de veritables ovations; on nous
+montre du doigt: "Voila, dit-on, les aeronautes qui vont rentrer a Paris."
+J'enrage parfois, car je sais bien, helas! que nous ne sommes pas
+encore dans l'enceinte des fortifications. "Nous n'allons pas a Paris,
+disons-nous, nous allons essayer d'y aller, c'est bien different." Mais
+rien n'y fait. Nous recevons des lettres innombrables; ce sont des amis
+et des inconnus qui nous ecrivent: "Voulez-vous etre assez bons pour vous
+charger de porter a Paris la petite lettre que vous trouverez sous ce
+pli?" En quelques jours, j'ai rempli de lettres pour la capitale tout un
+tiroir de ma commode. Les gens plus oses, plus indiscrets, viennent nous
+voir a l'hotel et nous demandent a porter des paquets. On se figure qu'a
+nous seuls nous representons les messageries. Je n'oublierai jamais un
+monsieur que je n'avais jamais vu et qui vient me reveiller a six heures
+du matin. Il me supplie de prendre la clef de son appartement a Paris pour
+visiter ses meubles, et de lui dire a mon retour si son mobilier est
+en bon etat. Il me charge en outre de rassurer sa bonne, qui doit etre
+tres-inquiete sur son sort. Je n'avais jamais ferme une porte sur le nez
+de personne, mais ce jour-la, je me suis offert avec delices cette petite
+satisfaction.
+
+Pendant que les lettres pleuvent sur nos tetes comme la grele au mois de
+mars, mon frere et moi nous nous occupons de faire tous nos preparatifs.
+La construction du ballon de soie, malgre les efforts de Duruof, traine en
+longueur; la commission scientifique nous engage a ne pas attendre plus
+longtemps. Mon frere va chercher son ballon le _Jean-Bart_ qui est reste a
+Dijon, et M. Revilliod, qui a appris nos projets, se propose spontanement
+pour tenter un voyage. D'apres les renseignements fournis par
+l'Observatoire, il y a des chances pour que le vent sud-ouest regne
+longtemps en France a cette epoque; c'est a Chartres que s'executera la
+premiere tentative. La commission me prie de fournir mon concours au
+depart de M. Revilliod, pendant que mon frere court apres le ballon qui
+devra plus tard nous servir a nous-memes.
+
+Je fais l'acquisition d'une bonne boussole. M. Marie Davy, de
+l'Observatoire, me donne l'angle de route de Paris a Chartres. Nous
+emballons un aerostat, nous prenons une provision de ballons en papier
+qui nous serviront a examiner la direction du vent. Nous allons voir M.
+Steenackers qui nous confie des depeches, nous donne toutes les lettres de
+recommandations, de requisitions, propres a faciliter le depart, et
+nous voila bientot partis, Revilliod, Gabriel Mangin qui se chargera du
+gonflement et moi. Nous etions loin de soupconner les aventures qui nous
+attendaient!
+
+_Jeudi 20 octobre_.--Nous sommes a Chartres. L'Observatoire s'est montre
+prophete. Le vent souffle du sud-ouest, Mangin gonfle de suite le ballon.
+Il a fallu se donner bien du mouvement pour obtenir douze cents metres
+de gaz seance tenante, car les gazometres, a Chartres, ne sont pas
+volumineux. La veille, le directeur de l'usine a declare que le gonflement
+etait impossible, mais le prefet a pris notre parti avec beaucoup
+d'energie, de patriotisme, et nous a tires d'un grand embarras. Il fait
+venir le directeur de l'usine.
+
+--Il faut absolument, lui dit-il, que vous fournissiez a ces messieurs
+douze cents metres cubes de gaz.
+
+--Mais, monsieur le prefet, je n'ai que ce volume de gaz dans mes
+gazometres, et c'est precisement ce que la ville va m'absorber pour
+l'eclairage de la nuit.
+
+--Eh bien! vous n'eclairerez pas la ville, on ne vous fera aucun proces,
+je me charge de tout.
+
+Voila comment les becs de gaz, a Chartres, n'ont pas ete allumes dans la
+nuit du 19 au 20 octobre. Les rues etaient noires comme un four eteint,
+mais personne ne songeait a se plaindre: on savait dans quel but il
+fallait se passer de lumiere.
+
+Le jeudi, a midi, le ballon est gonfle, mais le vent est d'une violence
+extreme. Le commandant Duval, qui est a Chartres avec 1,200 marins, nous
+a envoye une trentaine de matelots, qui ont toutes les peines du monde a
+maitriser l'aerostat. On nous dit en ville que les Prussiens ne sont pas
+loin, qu'il est temps de partir; d'ailleurs, depuis quelques jours, les
+evenements sont accablants, desastreux. Orleans vient d'etre pris par
+l'ennemi; Dreux a ete envahi; Soissons a capitule, et au moment ou
+nous faisons les preparatifs du depart, Chateaudun est impitoyablement
+bombarde. Mais les nouvelles venues de Paris ont affermi le courage de
+tous; on a foi dans le triomphe final; Gambetta vient de nous dire: "A
+Paris, le peuple, de jour en jour plus heroique, prepare le salut de la
+France."
+
+A deux heures, les rafales s'elevent puissantes et terribles; le ballon
+est tellement torture, secoue, penche, que c'est un miracle s'il ne creve
+pas. M. Revilliod est calme, plein de resolution; malgre la tempete, il va
+partir. Au moment ou il se dispose a monter dans la nacelle, un officier
+nous aborde et nous remet une lettre du commandant, "M. l'aeronaute est
+prevenu que s'il ne peut partir immediatement, il doit bruler son
+ballon et ses depeches, s'il veut les sauver des mains de l'ennemi." Le
+commandant demeure a deux pas; nous courons chez lui. Nous le trouvons
+avec ses officiers.
+
+Un grand feu flambe dans la cheminee, il y jette une quantite de lettres
+et de papiers.
+
+--Messieurs, nous dit-il, j'ai ordre d'evacuer Chartres, qui ne sera pas
+defendu; si vous ne pouvez partir, brulez tout, les Prussiens peuvent etre
+ici dans un quart d'heure.
+
+Nous revenons vers le ballon; les marins sont deja partis, et les rues
+sont sillonnees de bataillons de mobiles qui se retirent. Par surcroit de
+malheur, le vent a ete si violent qu'un accident irreparable est survenu.
+Le ballon, enleve par la rafale, s'est heurte contre les arbres; les
+caoutchoucs de la soupape ont ete enleves, les clapets se sont ouverts, et
+l'aerostat se vide; Gabriel Mangin acheve le degonflement. On nous avertit
+que les Prussiens vont arriver. Nous nous demandons s'il n'est pas prudent
+de mettre immediatement le feu a tout le materiel. Mais comment des
+aeronautes auraient-ils le courage de bruler leur navire? Nous preferons
+cacher le ballon dans l'usine, derriere un monceau de charbon. Le
+directeur nous avertit qu'il ne veut pas prendre la responsabilite de
+ce qui surviendra, mais bruler pour bruler, n'est-il pas preferable
+d'attendre au dernier moment?
+
+Nous allons a la gare du chemin de fer.
+
+--Tout est coupe, nous dit-on, les trains ne partent plus.
+
+Le bureau du telegraphe est desert. A la prefecture, nous apprenons que
+le prefet est parti. En ville, on dit partout que les Prussiens cernent
+Chartres, nous voila pris comme dans une souriciere, et en notre qualite
+d'aeronautes, nous ne tenons que mediocrement a etre presentes a nos
+ennemis.
+
+C'est ainsi que j'assiste a une premiere debacle, bien loin de me douter
+alors que ce spectacle n'est que le prelude insignifiant d'un drame
+epouvantable, dont nous allions voir les tableaux navrants se derouler
+devant nous pendant quatre mois. Les boutiques se ferment, les habitants
+rentrent, Chartres est un desert, mais derriere chaque porte, les coeurs
+palpitent, les femmes tremblent, et sans defense, sans moyens de secours,
+chacun attend avec anxiete.
+
+Le jour est bientot a son declin; il est certain que les Prussiens
+n'entreront ici que demain matin. Nous avons devant nous toute une nuit
+pour nous evader. Malgre l'ordre du commandant, nous voulons au moins
+sauver notre materiel, et nous courons la ville pour trouver une voiture
+a notre usage et une charrette pour le ballon. Mais le probleme est bien
+plus difficile a resoudre que nous ne pouvions le croire. Un premier
+loueur nous repond avec beaucoup de flegme:
+
+--Vous comprenez, messieurs, que ma voiture, escortee par un ballon,
+pourra certainement quitter Chartres, mais je ne suis pas bien sur qu'elle
+y rentre; je prefere la garder dans ma remise.
+
+Le cocher qui entendait ces paroles ajoute avec vivacite:
+
+--D'ailleurs ce n'est pas moi qui me chargerai de vous conduire, les
+Prussiens entourent la ville, nous serons pris!
+
+Malgre nos instances, le loueur de remises est inflexible comme le destin,
+il nous abandonne a notre malheureux sort.
+
+Nous finissons par rencontrer un voiturier intelligent et courageux qui se
+charge de nous tirer d'affaire.
+
+--J'ai un de mes amis, nous dit-il, qui arrive de Dreux, ou les Prussiens
+ne sont plus. Je vous affirme que l'on peut passer sur la route de Dreux,
+a moins que les uhlans n'y aient paru depuis deux heures; mais le gros
+de l'armee ennemie est de l'autre cote de Chartres. Nous partirons a dix
+heures du soir, sans lumiere, sans bruit, nous trouverons bien quelque bon
+chemin. Je connais le pays.
+
+A 10 heures, Chartres etait desert; si vous aviez passe pres de l'usine
+a gaz a ce moment, vous auriez vu sur la route un petit omnibus a
+quatre places, attele d'un bon cheval. Vous auriez apercu plus loin une
+charrette, sur laquelle une dizaine d'hommes chargeaient un gros ballot
+lourd et massif. C'etait notre ballon. Une nuit obscure vint nous donner
+son aide. Nous filons au trot dans l'omnibus, un voiturier nous suit dans
+la charrette chargee de l'aerostat. Nous avons donne nos instructions au
+cocher.
+
+--Si vous voyez des Prussiens, filez au grand galop; s'ils sont en petit
+nombre et s'ils veulent vous arreter, nos revolvers feront leur service.
+Nous sommes quatre avec l'aide-aeronaute, nous avons vingt-quatre balles a
+notre disposition.
+
+Nous quittons Chartres; nous sommes bientot arretes par un poste de gardes
+nationaux; on nous demande nos papiers; on nous laisse passer. Nous
+continuons notre route au milieu de l'obscurite, et, pendant une heure, le
+silence de la nuit n'est trouble que par le roulement de nos voitures. La
+fatigue nous fait fermer les yeux; nous commencons a nous endormir, quand
+notre vehicule est arrete brusquement.
+
+--Voila les Prussiens, s'ecrie d'une voix etranglee notre aide-aeronaute.
+
+Je me reveille en sursaut et j'apercois une dizaine d'hommes couverts de
+grands manteaux blancs. Ils ont saisi notre cheval par la bride!...
+
+Ces Prussiens etaient simplement de braves mobiles normands, qui
+nous prenaient eux-memes pour des ennemis, et se figuraient que nous
+emportions, dans notre charrette les richesses de la ville de Chartres.
+
+Nous rions bien de notre double meprise, et nous continuons gaiement notre
+chemin. A une heure du matin, nous arrivons a Dreux, nous traversons la
+ligne des avant-postes francais sans que le moindre "qui vive" retentisse.
+
+--Voila, disons-nous, une ville bien gardee.
+
+Nous arrivons, en effet, sur la place sans rencontrer un factionnaire. Un
+corps de garde s'offre a notre vue. Nous y entrons. Je montre au chef de
+poste nos papiers, les lettres de requisition s'adressant a l'autorite
+militaire, je le prie de nous aider a trouver un asile. Les chevaux n'ont
+pas mange, il leur faut une place dans une ecurie.
+
+--Dreux est bien encombre, nous dit-on, et je ne sais si vous aurez de
+bons lits, mais on vous donnera toujours bien un abri. Je vais vous mener
+a l'_Hotel du Paradis_.
+
+Nous frappons a la porte. Une vieille megere arrive de tres-mauvaise
+humeur.--Madame, dit tres poliment l'officier qui nous sert de guide, ces
+messieurs ont des lettres de recommandation du gouvernement, ils sont
+charges d'une mission importante, ils sont fatigues et desirent une
+chambre, une place a l'ecurie pour leurs chevaux.
+
+La patronne replique tres-insolemment:--On ne vient pas chez les gens a
+deux heures du matin. Je n'ai pas de place. Et puis je ne connais pas ces
+hommes-la, dit-elle en nous montrant, je ne peux pas loger les premiers
+venus.
+
+L'amabilite de la patronne du _Paradis_ nous fait monter la moutarde au
+nez. Nous ne repliquons rien; l'officier, comme nous, est furieux; nous
+partons et nous revenons avec quatre hommes et un caporal. Nous frappons
+une seconde fois a la porte de l'hotel, et toujours tres-poliment, nous
+disons a la patronne:
+
+--Ouvrez vos portes, nous allons fouiller votre maison. Nous allons voir
+si la place manque.
+
+La dame de l'_Hotel du Paradis_ est devenue muette sous l'effet d'une
+exasperation rentree. Mais bientot sa langue a retrouve le mouvement.
+
+--Monsieur, dit-elle a l'officier, c'est indigne; je prefererais recevoir
+les Prussiens que tous les mobiles comme vous qui nous maltraitent. Vous
+etes etranger a Dreux; si vous etiez de la garde nationale, les choses se
+passeraient differemment.
+
+--Vous traitez bien, madame, m'ecriai-je, un officier francais qui
+vient ici defendre votre ville, votre maison; je vous felicite de votre
+patriotisme.
+
+Cependant, nous nous assurons que l'hotel est plein; mais il y a bel et
+bien des places a l'ecurie, et nos chevaux y prennent le repos jusqu'au
+lendemain, malgre les reclamations de la patronne.
+
+Je n'ai cite cette histoire que pour montrer comment certains Francais
+comprenaient la guerre; le fait malheureusement n'est pas isole, et ce
+n'est pas sans raison que l'on a dit que bien des paysans, bien des
+habitants de province, preferaient ouvrir leurs bras a l'ennemi qu'a ceux
+qui combattent pour la patrie. Nos soldats ont parfois trouve un mauvais
+accueil, bien des officiers me l'ont affirme; il aurait fallu, dans ces
+cas-la, ne pas craindre de parler le revolver a la main; on n'aurait pas
+du avoir de pitie pour les faux Francais qui, par un sentiment d'egoisme
+ignoble, se refusaient d'apporter leur concours a l'oeuvre de la defense
+nationale.
+
+Revilliod, Mangin et moi, nous passons la nuit au poste.
+
+Le lendemain, nous faisons une visite au sous-prefet de Dreux. Il apprend
+avec desespoir que Chartres n'a pas resiste.
+
+--Que voulez-vous que je fasse; je n'ai que 8,000 mobiles a Dreux?
+Chartres avait 12,000 soldats!
+
+--Mais n'y a-t-il pas ici de l'artillerie, des canons? On le dit en ville.
+
+--Chut! s'ecrie le sous-prefet en me parlant bas a l'oreille. Nous avons
+deux canons, mais il n'y a de munitions que pour les charger sept fois
+chacun!
+
+Deux jours apres, nous etions revenus a Tours. Je retrouve mon frere qui a
+lui-meme retrouve son ballon. Chartres a ete occupe le lendemain de notre
+depart.--C'est au Mans que vont maintenant commencer nos tentatives.
+Revilliod et Mangin seront des notres; il y aura ainsi deux ballons prets
+a partir ensemble quand le vent sera favorable.
+
+_22 octobre_.--Nous sommes au Mans dans la nuit, le ballon est debarque a
+la gare.
+
+--Surveillez-le bien, dis-je au sous-chef de gare. Nous viendrons le
+prendre demain matin de bien bonne heure.
+
+A 6 heures du matin nous demandons le ballon.--Pas de ballon. Un employe
+maladroit l'a expedie a Tours croyant qu'il venait directement de Paris.
+Me voila force d'aller a Tours avec Revilliod. Je commence a avoir une
+veritable indigestion des chemins de fer surcharges de trains qui font des
+courses de lenteur. Il a fallu 40 heures pour aller a Lyon. Nous mettrons
+cette fois 6 heures pour nous rendre a Tours. Chaque gare est encombree de
+troupes, de francs-tireurs; c'est un remue-menage inoui; a chaque station,
+on ajoute des wagons, et on attend une heure. Revilliod reprend son ballon
+le _George Sand_ qu'il reporte au Mans.
+
+_23 octobre_.--Nous rejoignons notre collegue aujourd'hui avec le
+_Jean-Bart_. Nous voila dans le departement de la Sarthe, qui est aussi,
+comme nous l'avons appris, la patrie de Coutelle, le celebre aerostier de
+Fleurus. A une station, nous nous sommes croises avec les voyageurs
+d'un nouveau ballon descendu recemment. L'un d'eux est un de mes amis
+d'enfance, Gaston Prunieres, que je n'avais pas vu depuis 12 ans! Il m'a
+montre le _Journal Officiel_ de Paris, ou est inseree une depeche que
+nous avons envoyee par pigeons, prevenant les Parisiens de donner aide
+et protection aux ballons qu'ils pourront apercevoir au-dessus de leurs
+tetes.
+
+Le lendemain de notre arrivee au Mans, nous rendons visite au prefet, M.
+Georges Lechevalier, qui est un ancien camarade de college de mon frere;
+il nous accueille de la facon la plus obligeante, et nous prete le plus
+utile concours. Une fois nos dispositions prises pour le gonflement, il
+faut bon gre mal gre patienter, car le vent est defavorable: il souffle du
+nord, et il n'y a guere de chance de le voir tourner rapidement vers le
+sud-ouest. Je ferai remarquer ici que le projet adopte a l'origine n'a
+pas ete realise. Pendant notre sejour au Mans, le vent ne nous a pas
+favorises. Mais il aurait du y avoir un ballon a Amiens, a Rouen, et, a
+cette epoque, ceux-la auraient pu plusieurs fois tenter le voyage dans
+d'excellentes circonstances.
+
+Le dimanche 30 octobre, l'aerostat est gonfle sur les bords de la Sarthe.
+On execute plusieurs ascensions captives pour sonder l'air. Nous enlevons
+dans la nacelle quelques officiers, bien loin de soupconner alors que
+plus tard nous devions nous retrouver a la meme place, comme aerostiers
+militaires, sous les ordres du general Chanzy. Le temps est calme et le
+ballon plane immobile au-dessus de la Sarthe, ou il se reflete comme dans
+un miroir. Une foule considerable assiste a nos ascensions captives et
+attend avec impatience le moment du depart. Mais le vent est toujours
+impitoyablement tourne au nord et au nord-ouest.
+
+L'aerostat est confie a la garde d'un poste de zouaves pontificaux; ces
+braves soldats viennent d'arriver de Rome avec Charette.
+
+Les journees se passent et le bon vent n'arrive pas. Toujours vent
+nord-ouest. M. Marie Davy nous telegraphie que les circonstances
+atmospheriques ne changeront probablement pas avant longtemps. "Ah! si
+nous etions a Rouen, nous pourrions partir et les courants aeriens nous
+entraineraient doucement sur Paris." En faisant cette reflexion, il me
+prend l'idee d'imiter Mahomet qui marche vers la montagne. Le vent ne veut
+pas venir nous trouver. Allons le chercher.
+
+Revilliod et Mangin restent au Mans avec un ballon; et nous voila partis,
+avec l'aerostat le _Jean-Bart_, qu'il faut trainer peniblement, de gare
+en gare, car le chemin de fer fonctionne difficilement. Le train s'arrete
+toutes les dix minutes, et passant par des voies detournees, il met
+vingt-quatre heures pour gagner le chef-lieu de la Seine-Inferieure.
+
+
+IV
+
+
+Premiere tentative de retour a Paris par ballon.--Preparatifs du
+voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.-Le
+dejeuner en ballon.--Le vent a tourne.--En ballon captif.
+
+Du 1er au 8 novembre 1870.
+
+Nous arrivons a Rouen, mon frere et moi, le 2 novembre, avec le ballon "le
+_Jean-Bart_." Le prefet a ete prevenu de nos projets; il a eu l'obligeance
+de faire mettre a notre disposition un grand local ou l'aerostat
+pourra etre ventile et vernis a neuf. C'est la grande salle de bal du
+Chateau-Baubet, le Casino de l'endroit, qui se transforme ainsi en atelier
+aerostatique. L'inspecteur du telegraphe envoie ses facteurs qui nous
+aident avec beaucoup de zele dans l'operation de vernissage, vilaine
+besogne qui consiste a enduire l'aerostat d'huile de lin cuite sur toute
+sa surface. Le ballon ventile est gonfle a l'air, on penetre dans son
+interieur, afin d'examiner, par transparence, l'etoffe dans toute son
+etendue.
+
+Chaque fois qu'un petit trou se montre, il est bouche avec une piece: la
+plus petite piqure est cachee sous une feuille de baudruche. C'est mon
+frere qui s'occupe surtout de cette besogne avec un soin scrupuleux;
+il fallait la guerre pour transformer ainsi un architecte de talent en
+reparateur de ballons.
+
+Mais nous sommes seuls; c'est nous qui conduirons notre aerostat: s'il
+fuit, s'il est en mauvais etat, qui donc, si ce n'est nous, en subira la
+consequence? Le voyage sera peut-etre long, perilleux; ayons au moins
+un bon aerostat, bien repare, bien impermeable. S'il arrive un malheur,
+n'ayons aucun reproche a nous faire!
+
+Pendant quelques jours, le vent n'est pas favorable; il souffle plein nord
+et nord-est. La patience est devenue de notre part, une ferme resolution.
+L'accueil que nous recevons a Rouen est si affable, si gracieux, que le
+temps se passe assez vite, malgre les nouvelles de la guerre, toujours
+desastreuses, qui accablent le pays. Nous avons appris au Mans l'infame
+trahison de Bazaine, qui a souleve dans toute la foule un cri d'horreur
+et de degout[4]. Voila que Dijon vient de succomber sous les coups d'une
+armee de 10,000 Badois. Quand s'arretera donc la serie des malheurs qui
+frappent la France sans treve, sans pitie? Parfois le decouragement
+trouble notre esprit, mais ce n'est qu'une impression fugitive; non, la
+France ne peut pas tomber, Paris resiste, et l'ennemi sera ecrase sous ses
+murs. Voila ce que nous disions tous au mois de novembre. Voila ce que
+l'on repetait alors dans toute la France!
+
+[Note 4: Ce chapitre a ete ecrit quelques jours apres la proclamation
+de M. Gambetta qui qualifiait lui-meme de _trahison_ la conduite du
+marechal Bazaine. Sans doute aujourd'hui nous ne serions plus si
+affirmatif, nous disant que l'histoire seule sera le grand juge.--Mais
+nous ne voulons pas denaturer notre recit, ici comme ailleurs, en lui
+otant le caractere de l'impression premiere,]
+
+_6 novembre_.--Le vent a passe momentanement au nord-est. D'apres les avis
+de l'Observatoire, il faut ouvrir l'oeil, le vent nord-ouest favorable
+pourrait bien regner d'une facon durable, d'un moment a l'autre.
+
+Pour etre prets a toute heure du jour et de la nuit, nous prenons la
+resolution de gonfler le _Jean-Bart_, afin qu'il puisse partir subitement
+a l'instant voulu. Une foule considerable assiste au gonflement qui
+s'opere dans d'excellentes conditions pres de l'usine a gaz. Voila les
+lettres pour Paris qui recommencent a surgir de toutes parts. On nous suit
+dans la rue, on nous supplie de prendre encore une lettre bien legere. A
+l'hotel, en rentrant, il y a toujours a notre adresse tout un paquet de
+petites lettres, qui, quoique bien legeres, finissent par faire un ballot
+tres-lourd. Nous prenons des deux mains, bien heureux de faire des
+heureux, mais ayant toujours soin d'ajouter: "Votre lettre suivra notre
+destinee, il n'y a pas de garantie pour le succes. Nous essayons, voila
+tout!" Le directeur du bureau de la poste ajoute a ces paquets quatre sacs
+de lettres pesant 250 kilogrammes, ce qui met entre nos mains une centaine
+de mille lettres venant des quatre coins de France. Ah! si nous
+pouvions les apporter a Paris. Que de benedictions, que de marques de
+reconnaissance nous seraient donnees! Comment songer sans emotion a cette
+belle perspective!
+
+L'operation du gonflement est assez longue, car nos hommes d'equipe
+improvises n'ont jamais touche un ballon. Il faut tout surveiller de pres.
+J'ai ete oblige de preparer le _cataplasme_ aerostatique, forme de suif
+fondu et de farine de lin, et destine a boucher les joints de la soupape;
+en ma qualite de chimiste, j'ai parfaitement reussi cette petite cuisine.
+Nous descendons nous-memes les sacs de lest autour du filet; le ballon est
+couvert d'huile, et nos vetements ne tardent pas a etre aussi luisants que
+notre aerostat. Il n'est decidement pas agreable de seller soi-meme le
+cheval qu'on doit monter, et surtout de cirer ses harnais!
+
+Mon frere montre le ballon a un inventeur avec lequel nous avons dine la
+veille, a l'_Hotel d'Angleterre_. Il nous expliquait son systeme avec un
+enthousiasme fougueux.--"Je veux reunir, disait-il, un grand nombre de
+ballons, dans une charpente legere ayant forme de navire; mon appareil,
+muni de mats, de voilures, pourra louvoyer dans les airs!" En face de
+nous, un Anglais souriait. J'ai su depuis que c'etait un des plus celebres
+ingenieurs de la Grande-Bretagne.
+
+En voyant le _Jean-Bart_, la tenuite de l'etoffe aerostatique, en
+s'apercevant que l'appareil oscille si facilement sous le moindre souffle
+de l'air, l'inventeur a enfin ouvert les yeux. Il est gueri de sa folie!
+Je ne m'attendais pas a voir mon frere faire une cure aussi merveilleuse!
+
+A cinq heures, le _Jean-Bart_ est gonfle.
+
+J'observe attentivement les nuages, leur direction, ma boussole et
+ma carte a la main. Connaissant l'angle de Rouen avec le meridien
+astronomique, et la declinaison, je puis tracer sur le sol une ligne
+qui s'etend vers le centre de Paris. Nous partirons quand les nuages se
+dirigeront suivant cette ligne, quand nos petits ballons d'essai prendront
+bien cette direction. Les conditions atmospheriques ne permettent pas
+encore de lancer le ballon dans l'espace. Attendons le nord-ouest;
+beaucoup d'habitants de Rouen regardent comme nous le ciel, les
+girouettes, et se demandent: "Quand le vend nord-ouest soufflera-t-il?"
+
+Les nouvelles que l'on apprend le soir au bureau du telegraphe ne sont
+pas tres rassurantes. Les Prussiens sont a sept lieues de Rouen. Si notre
+depart est ajourne, il serait bien possible que les aeronautes soient
+deloges de Rouen, comme ils l'ont ete de Chartres. Pendant la nuit, nous
+faisons, mon frere et moi, une serie de reflexions tantot agreables,
+tantot peu rassurantes. Mais notre imagination ouvre Paris a nos yeux. La
+possibilite du succes fait oublier celle d'un echec. On a fait courir le
+bruit que les Prussiens condamnaient a mort les aeronautes qu'ils avaient
+pris, et, dans nos reves, nous nous voyons parfois fusilles comme des
+espions! Mais qu'est-ce que la vie a de tels moments? Ne les compte-t-on
+pas par milliers, les heros qui meurent sur le champ de bataille? Ne
+saurons-nous pas, s'il le faut, nous aventurer aussi bien dans la nacelle
+d'un ballon que pres de l'affut d'un canon.
+
+Le lendemain, 7 novembre, nous gommes reveilles en sursaut. C'est un
+ancien marin qui a surveille le gonflement et qui entre precipitamment
+dans notre chambre.
+
+--Messieurs, dit-il tout emu, je crois que le vent souffle vers Paris;
+voyez donc si je ne me trompe pas!
+
+D'un bond je me precipite sur le balcon de l'hotel ou nous logeons. Les
+nuages se refletent dans la Seine qui s'etend sous mes yeux; ils se
+dirigent bien, en effet, vers le sud-est, mais il est de toute necessite
+de confirmer cette observation en lancant des ballons d'essai.
+
+Nous courons a l'usine a gaz. Un petit ballon de caoutchouc est gonfle,
+lance dans l'espace, le vent de terre le jette d'abord au-dessus de nos
+tetes, mais le courant superieur lui fait decrire dans le ciel une ligne
+parallele a celle que j'ai tracee sur le sol et qui donne la route de
+Paris! Nos coeurs bondissent de joie, d'emotion, d'esperance.
+
+L'inspecteur du telegraphe est prevenu a la hate, il annonce a Tours notre
+depart; une heure apres on remet entre nos mains la derniere instruction
+du gouvernement[5].
+
+[Note 5: Voici la depeche qui nous a ete remise au moment du depart:
+"Extreme urgence, Rouen de Tours--Directeur general a inspecteur
+Rouen--Dites a Tissandier de partir et de dire a Paris, a nos amis, que
+nous sommes prets a mourir tous pour sauver l'honneur du pays."]
+
+Le directeur de la poste ne tarde pas a accourir avec un nouveau sac de
+lettres importantes. Nous rentrons precipitamment a l'hotel prendre nos
+paquets; notre voiture est suivie dans la rue par une foule considerable,
+et grand nombre de Rouennais nous mettent dans la main leurs dernieres
+lettres pour Paris.
+
+A onze heures, mon frere et moi nous montons dans la nacelle. Le vent n'a
+pas varie depuis le matin. Nos sacs de depeches sont attaches au bordage
+exterieur. Notre malle, nos couvertures pendent au cercle du ballon. Une
+foule si compacte entoure l'aerostat que nous procedons avec peine a
+l'equilibrage. On jette a meme dans la nacelle les dernieres lettres. Une
+vieille devote remet a mon frere une medaille benite et une priere qui,
+dit-elle, nous porteront bonheur.
+
+Un monsieur tres-bien mis me donne un papier plie que j'ouvre. C'est le
+prospectus d'une maison d'habillement, d'un BON DIABLE rouennais. Cette
+plaisanterie de mauvais gout me fait facher tout rouge, et met fin a la
+pluie de missives. On fait reculer la foule. Les mains qui retiennent
+la nacelle se soulevent sous nos ordres, le ballon bientot s'eleve avec
+majeste au milieu des cris d'enthousiasme de toute la foule.
+
+Le public suit de terre notre direction et trois quarts d'heure apres
+l'ascension, le gouvernement recevait a Tours le telegramme suivant qu'il
+publiait le lendemain dans son _Journal officiel_:
+
+Rouen, 7 novembre, midi.
+
+"Inspecteur Rouen a directeur general Telegraphes a Tours. Le ballon le
+_Jean-Bart_ monte par MM. Tissandier freres est parti a 11 heures et demie
+se dirigeant sur Paris, au milieu des acclamations.
+
+"Vent favorable. Temps brumeux, ils font bonne route. Ces messieurs
+emportent lettres, paquets et depeches."
+
+Le ballon le _Jean-Bart_, en quittant terre, passe au-dessus des
+gazometres de l'usine; il bondit mollement au-dessus des nuages, en
+tracant dans l'espace une courbe gracieuse; puis il s'arrete un instant,
+immobile, hesitant comme l'oiseau qui cherche sa route. Il tourne sur
+son axe, oscille lentement et s'abandonne enfin au courant aerien qui
+l'entraine.
+
+Nous sommes a 1,200 metres d'altitude: la ville de Rouen est vraiment
+admirable, vue du haut de notre observatoire flottant. A nos pieds, l'ile
+Lacroix d'ou nous venons de quitter terre, se baigne dans l'onde azuree de
+la Seine. Plus loin, le fleuve traverse la ville, comme un ruban jete au
+hasard au milieu des maisonnettes d'une boite de jouets de Nuremberg. Un
+soleil d'automne colore de tons vigoureux ce delicieux tableau qu'encadre
+un cercle de brume; l'air est semi-transparent, mais le coloris de la
+scene terrestre, pour etre moins vif, moins eclatant qu'au milieu de
+l'ete, n'en est pas moins pur et moins beau.
+
+La plaine ou le ballon s'est gonfle tout a l'heure est litteralement
+cachee sous les tetes humaines, qui toutes sont dirigees vers nous! Les
+hommes levent les bras vers le ciel, les femmes agitent leurs mouchoirs.
+Les voeux de tous nous accompagnent! Comment ne pas etre profondement emu
+de ces marques de sympathie qui sont envoyees de si loin!
+
+Cependant le _Jean-Bart_ domine bientot le sommet d'une falaise dont le
+pied est arrose par les eaux de la Seine. Au meme moment, mon frere fait
+une observation qui devient une revelation sans prix! Le ballon plane
+juste au-dessus de la chapelle de Notre-Dame de Bon-Secours, qui, droite
+comme un I, est perchee sur le rocher..., et cette chapelle,--nous l'avons
+remarque a terre,--est precisement situee sur la ligne qui conduit de
+Rouen au centre de Paris!
+
+Mon emotion est si vive, ma joie si grande, que j'en ai la respiration
+momentanement arretee. Quant a mon frere, il regarde, ebahi comme moi, le
+clocher dont la pointe aigue apparait, comme le merveilleux jalon place
+sur le bord de la route. Tous deux immobiles, silencieux, suspendus dans
+l'immensite celeste, nous avons la meme pensee; la meme esperance fait
+battre nos coeurs! Notre imagination nous ouvre, dans le lointain,
+l'imposant tableau de la capitale assiegee; elle fait tomber a nos yeux la
+muraille de brume, immense toile de fond qui nous cache l'horizon.
+
+Derriere ce rideau de vapeurs se dressent l'enceinte des forts herisses
+de canons, la ligne des bastions de Paris couverte de combattants; c'est
+comme une apparition feerique qui surgirait au milieu des nuages....
+La-bas sont nos amis, nos freres, prets a mourir pour la patrie; ils nous
+apercoivent dans le ciel; ils tendent les bras avec attendrissement vers
+la nacelle aerienne qui leur apporte la consolation avec l'esperance,
+comme la colombe au rameau beni!
+
+ * * * * *
+
+Il est midi. Le soleil est au zenith. Il y a bientot une heure que le
+_Jean-Bart_ plane au-dessus des nuages, nous n'avons pas encore perdu de
+vue la ville de Rouen. Nous marchons dans le bon chemin, mais avec une
+lenteur desesperante! Le ciel au lieu de s'eclaircir se couvre partout
+d'une brume epaisse qui parait s'abaisser lentement vers la terre, comme
+un immense couvercle de vapeurs. Mon frere observe attentivement la carte
+et la boussole pour trouver notre route au milieu des detours de la Seine.
+
+Je ne quitte pas de vue mon barometre, dont l'aiguille tourne rapidement
+autour de son cadran. La descente est rapide, le _Jean-Bart_, au milieu
+de la brume, s'est couvert d'humidite qui charge ses epaules. Je vide
+par dessus bord un demi-sac de lest, nous remontons bientot a deux mille
+metres de haut.
+
+Le ballon est plonge au milieu d'un brouillard fonce, si epais qu'il
+disparait a nos yeux. Il ne faut pas songer non plus a distinguer la terre
+noyee sous une brume epaisse; impossible de suivre de l'oeil les contours
+de la Seine, precieux points de repere echelonnes sur notre route. Nous
+laissons l'aerostat descendre bientot pour chercher a revoir le sol; mais
+le brouillard est compacte dans toute l'epaisseur de l'atmosphere.
+
+--Il faut, dis-je a mon frere, attendre patiemment. Dans une heure, nous
+nous rapprocherons de terre pour reconnaitre le pays.
+
+Le lest est seme sur notre route pour maintenir le ballon a une altitude
+de 1,800 metres. Ce n'est plus dans l'air que nous nous trouvons, c'est au
+milieu d'une veritable etuve de vapeur. Il n'y a plus rien a voir, rien a
+faire qu'a attendre ... et a esperer. Car notre marche initiale a ete si
+favorable, que nous ne doutons pas encore du succes. Nous causons de
+nos projets, nous nous repetons ce que nous ferons a Paris, ce que nous
+dirons; nous allons meme jusqu'a penser a un nouveau depart aerien de la
+gare du Nord ou de la gare d'Orleans. Et cependant nous connaissons la
+_peau de l'ours_ de la fable! Mais on oublie trop souvent dans la vie le
+bonhomme La Fontaine.
+
+Le ballon est equilibre a 2,300 metres d'altitude. Nous reparons le
+desordre de notre nacelle, le guide-rope est largue, les sacs de depeches
+et les sacs de lest sont soigneusement ranges, l'appetit ne nous fait pas
+defaut malgre nos emotions: le dejeuner nous attend. Un morceau de poulet
+et un bon verre d'un vin de Sauterne qui nous a ete donne par un ami,
+voila notre repas. Le couvert est simple, il se compose d'un journal
+etale sur nos genoux, ou le repas est servi. Nous mangeons, ma foi,
+tres-gaiement, oubliant notre navigation dans les hautes regions de
+l'atmosphere!
+
+Quelle sensation bizarre et charmante tout a la fois, que celle de
+planer dans les airs, au milieu d'un brouillard epais! La nacelle parait
+immobile, et quand on ne remue pas soi-meme, pas la moindre trepidation ne
+vous derange. C'est le sentiment du calme absolu, inconnu sur la terre,
+meme dans le desert, ou le vent frole le sable et produit un bruissement
+monotone.
+
+Ici le silence complet regne dans ces regions aeriennes, pas un etre
+vivant ne trouble la serenite de ces plaines vaporeuses que l'on sillonne,
+mollement berce par l'air.
+
+Que ne pouvons-nous fixer la notre demeure, oubliant les miseres
+terrestres, la guerre et ses calamites, nous moquant des tyrans qui sement
+sous leurs pas l'incendie, le meurtre et le pillage!
+
+Je regarde ma montre, et je m'apercois que le temps s'est ecoule vite;
+il est bientot deux heures. Il y a une heure que nous voguons dans le
+brouillard, dans une veritable etuve!
+
+Se trouver pendant cinquante ou soixante minutes dans un bain de vapeur
+epais et compact, n'offre rien de bien emouvant. Si l'on a entre les mains
+un barometre qui vous rappelle que dans votre bain de vapeur vous etes
+a plus de 2,000 metres au-dessus de la terre, si l'on se souvient qu'un
+ballon presque cache dans la brume est suspendu au-dessus de votre tete,
+on n'a certes pas encore lieu d'etre inquiet, quand on a quelque peu
+l'habitude des voyages aeriens.
+
+Mais ou l'impression peut changer, c'est quand on vient a se rappeler que
+l'on a quitte une ville, ou les Prussiens allaient bientot entrer; c'est
+quand on se demande si dans le fond de son bain de vapeur on ne trouvera
+pas des fusils ennemis, l'emprisonnement et peut-etre l'horrible mort
+d'un espion! Si ce n'est la crainte qui vous agite, c'est au moins une
+curiosite bien legitime qui vous pousse a jeter les yeux sur le plancher
+du commun des mortels.
+
+Aussi, quand, apres trois heures de voyage, le _Jean-Bart_ descendit vers
+la terre qu'il avait completement abandonnee pendant une grande heure, le
+lecteur ne s'etonnera pas quand il apprendra que les deux voyageurs dont
+il suit les peripeties se sont dit mutuellement:
+
+--Si nous laissions revenir l'aerostat en vue de terre? Nous ne serions
+pas faches de voir ou nous sommes.
+
+Notre ballon descend lentement dans l'atmosphere, il traverse le manteau
+de brouillard qui s'etend sur la campagne; nous apercevons la terre. Une
+inspection rapide nous fait connaitre sur les replis de la Seine les
+hauteurs des Andelys. Le _Jean-Bart_ a plane sans presque avancer; il n'a
+guere marche plus vite qu'une mauvaise charrette. Mais la lenteur de notre
+course n'est pas notre seule remarque; le vent a change de direction, car
+nous avons laisse la Seine deja bien loin sur la gauche, et c'est toujours
+a notre droite que nous aurions du l'apercevoir, si nous avions continue
+a nous diriger vers Paris. C'est ainsi que tout a coup, nos beaux reves
+s'envolent en fumee! Qui peut, helas! compter sur les courants de l'air
+mobiles et changeants: bien fol est qui s'y fie!
+
+--A quoi bon continuer le voyage? disons-nous; en passant la nuit en
+ballon, nous serons jetes vers le sud, sur Orleans peut-etre! La n'est pas
+notre but. Revenons a terre, peut-etre un second essai sera-t-il couronne
+par le succes. Ce n'est que partie remise.
+
+Un coup de soupape nous jette a cent metres au-dessus des champs; notre
+guide-rope toucha terre; une foule de paysans accourent de toutes parts.
+Le vent est si faible, l'air est si calme qu'ils rattrapent la nacelle en
+courant. Les voila qui touchent notre cable trainant.
+
+--Tirez la corde! Leur crions-nous.
+
+Une centaine de bras vigoureux font descendre le _Jean-Bart_ lentement,
+sans secousse, sans que nous ayons eu la peine de jeter notre ancre.
+Jamais meilleure descente n'est venue seconder nos efforts; mais combien
+n'aurions-nous pas prefere un trainage, au milieu de la tempete, pourvu
+qu'il ait eu lieu sous les murs de Paris.
+
+Des centaines de spectateurs nous entourent, une nuee de mobiles arrive,
+car la nacelle a touche terre au milieu des avant-postes francais. A
+quelques milliers de metres plus loin nous tombions chez les Prussiens!
+Nous demandons ou nous sommes.
+
+--A Pose, nous dit-on.
+
+--Y a-t-il pres d'ici une usine a gaz ou notre aerostat qui a perdu du gaz
+dans le trajet, puisse s'arrondir?
+
+Un chef d'usine des environs, M.L...., met gracieusement a notre
+disposition sa maison pour nous recevoir, son gazometre pour nous fournir
+une centaine de metres cubes de gaz.--Mais pour aller jusque chez lui, il
+faut traverser une ligne de chemin de fer, un fil telegraphique et passer
+la Seine! C'est bien difficile de faire arriver jusque-la un ballon
+captif. Toutefois nous voulons essayer quand meme.
+
+Je harangue la foule et lui demande son aide. Mille hourrahs repondent a
+ma proposition. Je descends de la nacelle une corde de 50 metres,
+pendant que mon frere en attache une autre au cercle. Nous attelons une
+cinquantaine d'hommes a chaque cable et le ballon captif s'eleve a trente
+metres de haut. Apres nous etre renseignes sur l'itineraire a suivre, on
+nous traine dans la nacelle jusqu'au petit village de Pose, ou le maire
+recoit les voyageurs tombes des nues.--Nous voici arrives sur les rives
+de la Seine, ou de vieux bateliers se concertent pour le passage de
+l'aerostat sur l'autre rive. Le temps est calme, et malgre la largeur du
+fleuve, le ballon est attache par deux cordes a un bachot solide, ou huit
+rameurs prennent place. Ils se lancent au large; c'est merveille de nous
+voir dans notre panier d'osier a 30 metres au-dessus du courant rapide,
+remorques par les solides biceps de nos mariniers, qui font parvenir le
+_Jean-Bart_ sur l'autre rive, apres un travail penible et plein de danger
+pour eux. Car la moindre brise eut souleve le ballon et fuit chavirer
+l'embarcation! Mais ces braves gens sont si heureux de venir en aide a des
+aeronautes, qu'ils ne veulent pas connaitre d'obstacles!
+
+Nous continuons notre route jusqu'a la voie du chemin de fer ou les fils
+telegraphiques se dressent, comme ces dragons des _Mille et une Nuits_ qui
+crient au voyageur temeraire: "Tu n'iras pas plus loin!" Comment en effet
+faire passer un ballon captif retenu par des cables a travers des fils
+tendus a quelques metres du sol?--Cet obstacle est surmonte. Suspendus
+dans l'air a une vingtaine de metres, nous jetons au dela des fils une
+corde que saisissent nos conducteurs, tandis que l'on abandonne le cable
+qui est de l'autre cote des poteaux. Bientot une petite riviere arrete
+encore notre marche, mais l'aerostat passe ce dernier Rubicon et arrive
+enfin a Romilly-sur-Andelle. Notre ballon est attache a des masses de
+fonte pesantes, nous le clouons au sol, ou des gardes nationaux le
+surveillent. Il passe la nuit dans la prairie, tandis que nous jouissons
+des douceurs de la plus charmante hospitalite que puissent recevoir des
+voyageurs tombes du ciel.
+
+
+V
+
+
+Seconde tentative de retour a Paris.--Le coucher du soleil et le lever
+de la lune.--La Seine et les forets.--Adieu Paris!--Descente dans le
+fleuve.--Les paysans normands.
+
+Du 8 au 20 novembre.
+
+Le lendemain le _Jean-Bart_ a recu une petite ration de gaz qui lui
+a donne des ailes. Mon frere et moi nous observons avec attention
+l'atmosphere. Le vent de terre est du sud-est, mais nous croyons remarquer
+que des nuages tres-eleves se dirigent dans la direction de Paris. Nous
+sommes dans le feu de l'action, comme les soldats au milieu des fumees
+de la poudre, nous voulons marcher en avant, decides a tenter un nouveau
+voyage a de grandes hauteurs, sans nous soucier de la nuit qui tombe, ni
+des Prussiens qui nous entourent.
+
+Cette fois, ce n'est plus la meme confiance qui anime notre esprit, car le
+courant inferieur est completement defavorable; mais il semble devoir
+nous pousser sur Rouen, ou de toute facon il faut revenir. Dans le cas
+d'insucces, ce trajet serait accepte comme un pis-aller favorable. Quant
+au courant superieur, il est tres-eleve; comment se dissimuler les
+difficultes a vaincre pour s'y maintenir, pendant un temps d'une longue
+duree? Nous faisons la part du possible et du probable, comptant beaucoup
+sur ce je ne sais quoi, qui parfois vous vient en aide. Partons toujours,
+disons-nous, on avisera en l'air. _Audaces fortuna juvat!_ ce qui veut
+dire, en style aerostatique, qu'il faut s'elever en ballon pour que le bon
+vent vous favorise.
+
+A quatre heures trente minutes, nous prenons les dispositions du depart.
+Nos valises bouclees a la hate sont attachees au cercle du filet, un
+dernier paquet de lettres qu'apporte le maire de Romilly est place dans
+la nacelle. Nous montons dans notre esquif d'osier; il fait un temps
+magnifique, de grands nuages blancs se bercent dans l'air, l'heure du
+crepuscule va sonner, la nature est calme et majestueuse.
+
+Le depart s'execute dans les meilleures conditions, en presence d'une
+foule completement etrangere aux manoeuvres aerostatiques. Elle manifeste
+son etonnement par le silence et l'immobilite. Tous les spectateurs
+ont les yeux fixes sur l'aerostat; quand il quitte terre, les tetes se
+dressent, les bras se levent, les bouches sont beantes.
+
+Je ne me rappelle pas avoir jamais fait d'ascension dans des circonstances
+si remarquables. Nous quittons lentement les prairies verdoyantes, les
+lignes de peupliers qui les encadrent. Une legere vapeur, opaline,
+diaphane, couvre ces richesses vegetales, avant que le manteau de la nuit
+ne s'y etende. Une indicible fraicheur, odorante, penetrante, monte dans
+l'air comme la plus suave emanation, elle nous enveloppe, jusqu'au moment
+ou le _Jean-Bart_ s'enfonce dans la zone des nuages; jamais je n'avais
+eprouve cette volupte secrete du voyage aerien, ce vertige merveilleux de
+l'esprit qui s'abandonne a la nature.
+
+On croirait en se separant du plancher terrestre, qu'on y laisse quelque
+chose de soi-meme, la partie physique, materielle: ce qu'on emporte
+avec soi, c'est l'ideal. Lisez Goethe: le poete decrit quelque part,
+l'impression qu'eprouve l'ame lorsqu'elle se separe du corps au moment du
+trepas; il y a dans cette description poetique, imagee, ecrite en un style
+puissant, quelque chose qui rappelle cet abandon des choses terrestres,
+dans la nacelle de l'aerostat!
+
+Nous traversons comme la fleche le massif des nuages. Impression vraiment
+curieuse. Pendant ce passage rapide, c'est une buee legere qui vous
+entoure, une nebulosite semi-transparente. Puis au-dessus, c'est la
+lumiere resplendissante, c'est le spectacle du soleil, qui lance ses
+rayons ardents sur les montagnes de vapeurs, Alpes celestes aux mamelons
+escarpes, arrondis. Sous les nuages, nous avons laisse la nature,
+presque endormie, somnolente a l'heure du crepuscule. Au-dessus, nous la
+retrouvons eveillee, pleine de vie, ivre de lumiere. Quels tons puissants
+dans ces rayons qui s'echappent du soleil au declin, quand on les
+contemple a la hauteur de trente pyramides! Quels reflets magiques
+au milieu de ces vallees vaporeuses, aussi blanches que la neige des
+montagnes, aussi etincelantes que des paillettes adamantines!
+
+Dans un de nos precedents voyages, nous avons pu montrer un spectacle
+analogue a un navigateur qui avait sonde tous les coins du globe; juche
+dans la nacelle, il admirait, muet d'etonnement.
+
+--J'ai vu, nous disait-il, le soleil se coucher au milieu des glaciers
+polaires, se perdre dans la mer d'azur de la baie de San-Francisco, j'ai
+vu les grandes scenes que la nature dessine au cap Horn, j'ai fait le tour
+du monde, mais jamais pareille scene ne m'avait tant emu!
+
+Qu'on ne nous accuse pas d'enthousiasme facile, ou d'exageration. Quand
+la nature se mele de faire du beau dans ce monde aerien, elle enfante
+d'incomparables merveilles. La haut, il y a toute une revelation de
+couleurs et de lumieres, qui defieront a jamais le pinceau des Michel-Ange
+futurs aussi bien que la plume des Goethe de l'avenir.
+
+Peu a peu le soleil s'abaisse a l'horizon. Quand il va se noyer dans la
+mer des nuages, il y jette ses derniers feux. L'immensite s'embrase, pour
+s'eteindre tout a coup.
+
+Ces rayons ardents nous evitent de jeter du lest; mon frere retrace sur
+son album aerostatique, ce tableau celeste aussi fidelement que crayon
+peut le faire. Quant a moi je surveille l'aiguille du barometre. Le soleil
+nous aspire, nous appelle a lui, et de couches d'air en couches d'air,
+nous atteignons l'altitude de 3,200 metres.
+
+A 5 heures, l'obscurite est presque complete. Le froid ne tarde pas a
+se faire sentir; aussi l'aerostat, plus impressionnable que l'organisme
+humain, est brusquement saisi; son gaz se contracte, sa force
+ascensionnelle diminue. Il descend avec une grande rapidite, revient en
+vue de terre, ou le vent le jette sur la Seine, qu'il traverse lentement a
+500 metres de haut. Bientot nous planons au-dessus d'une campagne couverte
+d'arbres, comprise entre deux bras du fleuve. C'est la foret de Rouvray,
+qui s'etend a nos pieds comme un immense tapis de verdure.
+
+Le vent parait avoir change de direction, il nous dirige vers l'Ocean. Ce
+n'est pas encore dans l'enceinte des forts de Paris que nous toucherons
+terre! Ayons le courage de faire contre fortune bon coeur, abandonnons nos
+belles esperances, comptant bien les retrouver plus tard.
+
+Nous descendons si pres de terre que nos guide-ropes, longs de 200 metres,
+touchent le sommet des arbres et impriment de violentes secousses a notre
+nacelle. Nous entendons distinctement le frolement des cordes contre les
+feuilles. Elles glissent dans les branches en imitant le murmure d'un
+ruisseau qui coule sur un lit de cailloux. Quelquefois un bruit sec se
+fait entendre; il est suivi d'un brusque soubresaut de l'aerostat; c'est
+un de nos cables qui s'est enroule autour d'une branche qu'il a brisee
+comme un fetu de paille.
+
+L'aspect de la foret est celui d'un immense lit de mousse, car vus d'en
+haut, les arbres perdent leur grandeur, on n'en apercoit que les cimes.
+On serait presque tente de sauter a pied joint sur ce duvet qui repose la
+vue. Au milieu des bois quelques lueurs paraissent comme des etoiles qui
+brilleraient en un ciel sombre. Ce sont des paysans qui allument la lampe
+dans leur chaumiere. Se doutent-ils qu'un regard leur est lance du ciel?
+
+Nous ne voulons pas descendre au milieu de la foret, dans la crainte de
+mettre en pieces le _Jean-Bart_. Quelques poignees de lest nous font
+remonter a un demi kilometre dans l'air; mais voila qu'une circonstance
+inattendue va prolonger malgre nous notre voyage, en nous entrainant
+encore une fois dans les regions superieures.
+
+La lune vient de se lever au milieu de l'atmosphere. Elle dissipe les
+vapeurs suspendues dans l'air; enleve-t-elle aussi l'humidite fixee
+aux cordages, a l'etoffe du _Jean-Bart_? Nous le supposons, car nous
+remontons, lentement il est vrai, mais sans jeter la moindre parcelle de
+lest, a une hauteur de 2,400 metres.
+
+La scene qui s'offre a nos regards pour avoir change d'aspect n'en est
+pas moins belle, moins saisissante. L'astre des nuits trone sous un dais
+d'argent, forme par une voute de nuages etincelants. Jusqu'a perte de vue,
+ses rayons caressent la surface des vapeurs atmospheriques, les decoupent
+comme en ecailles irisees, et s'y refletent sur le fond obscur des regions
+inferieures. Il fait ici un froid penetrant, intense, nous nous couvrons
+de nos fourrures, mais nos pieds et nos mains sont litteralement geles.
+L'action de l'abaissement de temperature se fait sentir d'autant plus
+qu'il y a plus longtemps que nous sommes immobiles, nous finissons par
+subir les epreuves d'un reel malaise. La lueur indecise de la lune lance
+sur notre aerostat de faibles rayons qui ne suffisent plus a eclairer
+notre barometre. Nous distinguons a peine son aiguille d'acier.
+Navigateurs sans boussole, nous errons au hasard dans l'immensite de
+l'atmosphere.
+
+A 9 heures, nous sommes revenus eu vue de terre; c'est encore un bras de
+la Seine qui se deroule sous nos yeux, comme un serpent d'argent. A 400
+metres de haut, nous planons au-dessus du fleuve ou l'ombre du ballon
+se decoupe en une grande tache noire. Sur l'autre rive, nous apercevons
+encore un immense bouquet d'arbres, serres et touffus, ou pas une
+clairiere ne se presente pour faciliter notre descente. C'est la foret de
+Roumare.
+
+La nuit est venue, il faut absolument songer a la descente; mais ou
+trouverons-nous une plaine hospitaliere pour jeter notre ancre? Voila la
+Seine qui plus loin, revient sur ses pas, et, au dela, a perte de vue, une
+foret plus vaste encore que les precedentes, semble nous defier de ses
+cimes touffues et compactes. C'est la foret de Mauny.--Quelle luxuriante
+campagne nous traversons du haut des airs, ou l'eau et la vegetation se
+disputent la nature! quel pays riche et verdoyant! Mais quelle deplorable
+contree pour le navigateur aerien, qui ne rencontre sous sa nacelle que
+recifs, ecueils qui le menacent du naufrage!
+
+Semant du lest sur notre route, nous maintenons le _Jean-Bart_ a 300
+metres de haut. Nous epions une plaine, mais il n'y a sous nos pieds qu'un
+amoncellement d'arbres repandus a profusion sur toute la campagne. Le vent
+est calme, nous sillonnons l'espace avec une extreme lenteur.
+
+A 9 heures 30, nous sommes en vue d'un nouveau bras de Seine que le ballon
+va traverser encore. L'esperance nous fait croire que sur l'autre versant,
+une terre propice a la descente viendra preter son aide aux aeronautes.
+Nous tombons de Charybde en Scylla.
+
+Le _Jean-Bart_ s'avance en droite ligne vers le milieu de la foret de
+Bretonne, qui s'etend jusqu'a la mer, ou le vent nous dirige, et par
+surcroit de malheur, les rives de la Seine sont herissees de hautes
+falaises qui nous menacent. Traverser successivement quatre bras de Seine,
+et trois forets, sans apercevoir un espace vide, c'est comme une fatalite
+qui nous poursuit. Il n'y a peut-etre pas d'autres points du globe ou
+pareil voyage pourrait se faire. Nous sommes a 100 metres de haut, le
+ballon peut etre brise contre les rochers, s'il ne gravit pas les hautes
+plages aeriennes. Mais s'il remonte, le vent le lancera sur la foret de
+Bretonne, et le poussera jusqu'a la mer ou nous courrons grande chance
+de nous perdre. Tout en faisant ces observations peu rassurantes, le
+_Jean-Bart_ arrive au-dessus de la Seine, en vue de Jumiege. En cet
+endroit le fleuve est d'une grande largeur, il s'etend comme un lac
+immense dont les rayons lunaires font le plus admirable miroir. Le moment
+de l'hesitation est passe, il faut prendre une resolution subite et
+decisive. Le vent va nous lancer sur la rive opposee, contre une falaise
+enorme; en un instant nous nous pendons a la corde de la soupape, elle
+s'ouvre beante, fait entendre une musique etrange: c'est le gaz qui
+s'echappe. Nous rendons la main, les clapets se ferment, avec un bruit
+sonore qu'amplifie la rotondite de la sphere d'etoffe. Nous piquons une
+tete dans la Seine, mais en aeronautes experts, nous avons calcule notre
+chute. Nos cordes tombent dans l'eau, y glissent, et notre nacelle
+s'arrete a 45 metres au-dessus du fleuve. Sachant imiter le mouvement de
+l'oiseau qui se laisse tomber de haut, pour effleurer la surface liquide,
+le _Jean-Bart_ a evite la noyade.
+
+La falaise est un ecran immense qui intercepte le vent, et l'air est si
+calme au-dessus de la Seine, que notre ballon reste completement immobile
+a quelques metres au-dessus du fleuve. Le courant frappe les cordes
+trainantes, y clapote avec un leger bruissement; la lune eclaire le
+globe aerien, qui, au milieu de ce tableau nocturne, offre un aspect
+merveilleux.
+
+Nous entendons bientot des clameurs sur le rivage. Une foule de mariniers
+sont venus, a l'approche de l'aerostat tombe des nues. Parmi les cris de
+tous, on distingue quelques voix feminines qui se detachent de ce concert
+humain, comme les flutes aigues d'un orchestre.
+
+--Si ce sont des Prussiens, dit l'une d'elles, nous allons les tenir, ils
+ne nous echapperont pas!
+
+--Tirez les cordes, repondons-nous en criant de toute la force de nos
+poumons. Amenez-les sur le rivage.
+
+Sur ces entrefaites une barque montee par quatre ou cinq hommes vient de
+paraitre a la surface de l'eau. L'un d'eux nous crie qu'il arrive a notre
+aide.
+
+Bientot en effet les rameurs nous ont rejoints au milieu du fleuve, ils
+saisissent un de nos cables qu'ils amenent peniblement au rivage. On a
+toutes les peines du monde a se faire entendre au milieu des clameurs.
+
+--Silence, silence, crions-nous avec le ton des huissiers a la Chambre,
+ecoutez-nous!...
+
+Le bruit se calme en effet, et sur nos ordres, les mariniers que l'on
+distingue difficilement au milieu de la nuit, tirent notre corde, mais ils
+s'y pendent tous avec un enthousiasme qu'il est impossible de moderer.
+Ils s'y cramponnent si brusquement dans leur ardeur, qu'ils impriment au
+_Jean-Bart_ de terribles secousses. Nos protestations sont vaines. Il faut
+nous contraindre a etre secoues dans la nacelle comme des feuilles de
+salade qu'on egoutte dans un panier.
+
+En quelques minutes la nacelle a quitte la Seine, nous sommes suspendus
+au-dessus des peupliers qui bordent le chemin de halage. Nous disons aux
+mariniers de conduire le ballon dans un espace libre d'arbres. Ils se
+mettent tous en marche aux cris du "_oh hisse!_" familier aux bateliers.
+Notre ancre est encore pendante et s'accroche a un peuplier, d'ou il faut
+la deloger. C'est tout un travail. Mais nous tranchons ce noeud gordien
+comme l'aurait fait Alexandre lui-meme. Nous faisons tirer les cables
+de l'aerostat, par nos remorqueurs, de toute la force de leurs biceps.
+L'arbre cede et se casse, non sans une violente secousse de notre esquif.
+Mais en vrais _loups d'air_, il ne faut pas regarder aux torgnioles!
+
+On arrive enfin au village d'Heurtrauville, dont les maisons assises
+coquettement au pied d'une immense falaise, bordent le cours de la Seine.
+L'aerostat est ramene a terre sur la berge, les sacs de lest vides sont
+remplis de sable, on les entasse dans le panier d'osier, qu'ils rivent au
+sol. Nous mettons pied a terre.
+
+Les femmes, qui nous prenaient pour des Prussiens, se sont vite detrompees
+en nous entendant parler le langage qui leur est familier. Mais elles
+se figurent maintenant que nous sommes envoyes par le gouvernement pour
+enlever _leurs hommes_, et les enroler dans l'armee. Decidement ces braves
+Normandes voient dans l'aerostat un oiseau de mauvais augure. Il parait
+que nos mines ne sont pas trop suspectes, car nos explications ne tardent
+pas a rassurer sur nos intentions la plus belle moitie du village
+d'Heurtrauville.
+
+Voila un groupe de paysans qui s'avance avec la gravite de presidents de
+cour. Ce sont des membres du conseil municipal precedes de M. le maire.
+Ils nous demandent nos papiers. Braves gens les Normands, mais un peu
+mefiants. L'un d'eux prend connaissance des pieces qui nous ont ete
+donnees par le gouvernement, il les examine avec le serieux d'un changeur
+qui flairerait un faux billet de banque.
+
+--C'est bien, Messieurs, nous sommes a votre disposition.
+
+Nous demandons un piquet de six gardes nationaux pour etre de faction
+pendant la nuit autour du ballon, pour empecher les fumeurs d'y mettre le
+feu, et les curieux de s'en approcher.
+
+M. le maire donne ses ordres au commandant de place. Il nous conduit
+ensuite au _Grand-Hotel_ de la localite. C'est une humble chaumiere, un
+cabaret de village, tres propret, fort bien tenu. La patronne nous fait
+les honneurs avec une bonne grace, ma foi! charmante. Elle nous offre sa
+chambre, pour passer la nuit. De grand coeur nous la remercions, heureux
+de trouver un lit pour nous reposer de nos fatigues et de nos emotions.
+
+Nous dinons dans ce cabaret avec un appetit tout aerien. Mon frere et moi
+nous repondons aux questions des curieux, faisant l'un et l'autre de la
+propagande aerostatique.
+
+--C'est egal, dit un vieux malin, quel fier toupet vous avez pour vous
+promener dans les nuages, avec une telle machine. Bonte divine! il faut
+avoir envie de voir la lune pour monter si haut.
+
+La conversation ne tarde pas a s'engager sur la politique. La nouvelle de
+la levee des hommes maries n'est pas recue ici avec tout le patriotisme
+qu'on pourrait attendre. Cependant quelques hommes sont resolus, et dans
+leur langage un peu rude, font preuve d'energie, de courage.
+
+--Qu'ils y viennent donc ici, les Prussiens, avec nos falaises nous ne les
+craignons pas!
+
+Mais ceux-la malheureusement sont rares, d'autres bien plus nombreux
+protestent contre cette ardeur belliqueuse.
+
+--Il n'y a rien a faire, allez, mes enfants! Les Prussiens sont plus
+malins que nous. S'ils viennent ici, pourvu que nous leur donnions a
+manger et a boire, ils ne nous feront pas de mal. A quoi bon faire bruler
+nos maisons, et nous faire etrangler! Nous serons bien avances apres.
+
+On a beau dire que ce langage est indigne, que l'Alsace et la Lorraine,
+provinces francaises comme la Normandie, sont envahies, qu'il faut
+secourir ses freres, ces raisonnements n'entrent pas dans la tete des
+paysans qui ne voient dans la France que leur toit, leur femme, leurs
+enfants et surtout la vente de leurs produits.
+
+--Que diriez-vous, braves Normands, si votre pays devaste etait en proie
+aux brigandages de l'ennemi et que toute la France vous abandonne?
+
+--Ah ben! Monsieur! je ne suis pas assez savant pour repondre a vos beaux
+discours, mais si les Prussiens viennent chez moi, je leur offrirai un bon
+souper. Je ne connais que ca.
+
+Apres notre repas, un des plus anciens membres du conseil municipal
+nous invite a venir chez lui. Nous acceptons, et nous sommes contraints
+d'avaler un grand verre de cidre.--Nous n'avons pas la moindre soif, mais
+comment refuser de trinquer avec une des autorites du pays? Notre hote est
+un vieux finot, qui n'aime pas le gouvernement, mais il deteste surtout
+de tout coeur le maire d'Heurtrauville, le "maire de Gambetta" comme il
+l'appelle.
+
+--Dans le pays, nous avions d'honnetes gens pour nous diriger, c'est bien
+autre chose a present. Not' maire, voyez-vous bien, messieurs, il ne vaut
+pas ca.... Et le vieux faisait claquer l'ongle de son pouce contre ses
+dents, d'un air expressif.
+
+Ne croyez pas qu'il y ait seulement des nuages et des clairs de lune a
+observer en ballon.--Le touriste aerien peut faire en route ample moisson
+d'observations philosophiques et sociales, car je ne sais par quel
+enchantement, partout ou il passe, il est recu comme un personnage. On
+l'accueille, on lui conte ses peines et ses joies, toutes les portes lui
+sont ouvertes, et s'il est _bon enfant_, les coeurs ne tardent pas a
+imiter les portes. Que ne ferait pas un Aroun-al-Raschild, s'il visitait
+ses provinces dans la nacelle d'un ballon! Que de verites apparaitraient
+a ses yeux sous une forme saisissante! que d'abus a chatier, que de
+bienfaits a repandre, il trouverait en route! Pour ma part, toutes les
+fois que je suis descendu des plages aeriennes j'ai toujours pris plaisir
+a m'asseoir au seuil de Jacques Bonhomme. Lui ai-je appris grand'chose?
+je l'ignore, mais il m'a toujours donne, le verre en main, de precieux
+enseignements!
+
+A 11 heures du soir, nous allons dire bonsoir a notre _Jean-Bart_.--Il
+est la, sur le bord de l'eau, et reluit au clair de lune. Quatre
+factionnaires, l'arme sur l'epaule, montent la garde. Ils ont de grandes
+houppelandes, et le bonnet de coton traditionnel, perche sur leurs tetes
+normandes, remplace le casque ou le kepi. Je ne me permettrai jamais de
+railler la garde nationale d'Heurtrauville; aussi je garde mon serieux,
+tandis que j'apercois mon frere, cache derriere une muraille comme un
+malfaiteur. Sans etre vu, il fixe sur le papier l'image fidele des quatre
+plus beaux bonnets de coton qu'on puisse rencontrer chez les defenseurs de
+la patrie.
+
+A trois heures du matin, nous sommes reveilles en sursaut, le ballon en
+grande partie degonfle fait voile sous l'effort du vent qui s'est leve. Il
+menace de se fendre contre un toit.--Un de nos factionnaires nous appelle
+a la hate.
+
+Le gaz s'est echappe par les fentes mal jointes de la soupape. Il est bien
+a regretter que l'on ait fabrique a Paris des ballons munis d'appareils
+si grossiers.--Les clapets, une fois ouverts, ne se referment plus
+qu'imparfaitement, car ils ont fait tomber le lut grossier qui bouche les
+joints, souvent tres-distants, quand le bois a travaille. Que n'a-t-on pas
+faconne d'autres soupapes, il aurait ete si simple de perfectionner dans
+ses details le navire aerien. Mais il aurait fallu compter sans l'habitude
+et la routine.--O routine, sainte routine, que de proselytes se
+prosternent devant toi dans le pays de France! Je sais bien que la
+hate d'une construction faite a Paris dans des circonstances tout
+exceptionnelles, plaide les circonstances attenuantes. Mais notre
+ballon n'en a pas moins bel et bien perdu en quelques heures le gaz qui
+l'emplissait. Il etait reste gonfle deux jours et deux nuits, quand on
+n'avait pas encore ouvert sa soupape.
+
+Au lever du jour le _Jean-Bart_, separe de son filet, est plie dans la
+nacelle. Apres renseignements, le plus sur chemin pour retourner a Rouen
+avec un ballot de 500 kilog. est la Seine. Nous prendrons un des bateaux a
+vapeur du touage qui passe a 11 heures.
+
+Les gardes nationaux, qui ont fait leur devoir, peuvent rentrer dans leurs
+foyers, je les remercie de leur aide obligeante. Mais voila que l'un d'eux
+se detache du groupe et me demande un pourboire.--Un pourboire, grand
+Dieu! on n'a donc pas lu nos lettres de requisitions, la force armee
+doit nous preter son aide. Paye-t-on le soldat sur le champ de bataille?
+Paye-t-on le factionnaire qui monte sa garde?
+
+Bientot le maire s'avance, je m'adresse a lui.
+
+--Mon Dieu, me dit-il, ces braves gens ne sont pas habitues au service
+militaire, ils ont _travaille_ toute la nuit, ils sont dix: Cela vaut bien
+trente francs.
+
+--Toi, mon ami, pensai-je, tu veux faire de la popularite. Ma foi, soyons
+genereux. Je transige pour vingt francs que je donne aux gardes nationaux.
+
+Je pensais bien que l'histoire en finirait la, malgre son etrangete. Mais
+je comptais sans le vieux conseiller municipal qui avait assiste a cette
+scene. Il se chargea d'en faire jaser dans son Landerneau....
+
+Huit jours apres cette aventure, je recevais a Rouen un envoye du conseil
+municipal d'Heurtrauville.
+
+--Monsieur, me dit-il, le conseil municipal, apres avoir entendu la
+reclamation d'un de ses membres, a blame tres-energiquement la conduite
+du maire, qui vous a demande un salaire pour quelques-uns de nos
+compatriotes.--Le conseil municipal n'a pas voulu qu'on puisse dire que
+des Francais aient ete payes pour un service qu'ils doivent gratuitement
+a l'Etat, il a decide qu'on voterait les fonds necessaires a votre
+remboursement. Voila vingt francs que je vous apporte, avec toutes nos
+excuses.
+
+A 10 heures du matin, le _Jean-Bart_ est hisse a bord d'un chaland que le
+vapeur du touage va remorquer a Rouen. Le capitaine nous fait dejeuner
+abord, et dans une cabine a peine grande comme la moitie d'une commode,
+nous faisons la cuisine nous-memes. Mon frere confectionne une magnifique
+omelette aux oignons, je surveille la cuisson d'un lievre.
+
+Bientot le toueur passe, nous accroche a lui, il siffle, il part. Pendant
+sept heures, nous voyageons au milieu de la Seine, admirant ses rivages
+vraiment grandiose, ou de belles falaises, couvertes de verdure,
+encaissent le lit du fleuve.--Nous revenons a Rouen, non sans depit, mais
+nous nous consolons en pensant que les deux voyages que nous venons de
+faire n'ont pas ete inutiles a notre entreprise. Ils nous ont montre
+l'aspect du pays que nous devons traverser pour rentrer a Paris, ils nous
+ont initie au louvoiement aerien, au transport terrestre du ballon captif.
+Pour reussir, il faudra sans doute renouveler frequemment les ascensions
+jusqu'a ce que le dieu des airs nous favorise, jusqu'a ce qu'il nous
+envoie un vent bien franc, bien rapide, nous poussant en droite ligne dans
+la direction de Paris.
+
+_11 novembre_.--Nous trouvons a Rouen un excellent accueil. On nous
+felicite, on plaint nos malheurs. Les journaux que nous lisons parlent de
+nos voyages. Mais ils ont commis une singuliere balourdise. Ils ont fait
+descendre les _freres Tissandier_ a Jumiege, en Belgique!
+
+Le soir, une depeche du gouvernement est placardee a l'Hotel-de-Ville.
+C'est la victoire de Coulmiers, la reprise d'Orleans qui nous sont
+annoncees. L'enthousiasme ici est enorme. On a presque envie d'illuminer.
+
+_Dimanche 13_.--Nous avons repare hier les avaries du _Jean-Bart_. Nous
+le reportons sur le lieu de gonflement. Quand le bon vent soufflera, nous
+l'emplirons de gaz immediatement. Mais une depeche de l'Observatoire nous
+annonce que le temps n'est pas favorable, que le vent sud-ouest actuel a
+chance de souffler longtemps!
+
+_Lundi 14_.--Vent sud-ouest violent et rapide. Temps brumeux. On parle ici
+d'un mouvement de l'armee de Bretagne commandee par M. de Keratry.
+
+_Mardi 15_.--Pluie battante. Vent sud-ouest. Notre _Jean-Bart_, malgre les
+baches qui le couvrent est inonde. Il faudra le ventiler et le revernir.
+
+Le directeur du telegraphe nous offre de faire passer une lettre a Paris
+par un courrier, a pied: c'est une bonne fortune.--Nous ecrivons quelques
+lignes a notre frere aine, qui doit etre actuellement dans les bataillons
+de marche.
+
+Nous voyons ce brave courrier, qui a deja fait une tentative, mais a pied,
+il a echoue comme nous en ballon. Les Prussiens l'ont arrete et l'ont
+fouille, nu comme ver. Sa depeche etait cachee dans la semelle de ses
+souliers, qu'il avait choisis perces et vieux, car s'ils avaient ete
+neufs, on n'aurait pas manque de les lui prendre[6].
+
+[Note 6: Ce courrier n'a pas reussi, comme je l'ai su plus tard.]
+
+Nous nous disposons a revernir le _Jean-Bart_ aujourd'hui, mais les
+circonstances doivent nous faire abandonner nos projets qui n'ont nulle
+part ete tentes par d'autres, a notre grand regret. Ils auraient sans
+doute conduit au resultat voulu, s'ils s'etaient renouveles, mais comme
+nous l'avons deja dit, on nous a laisses seuls a Rouen, tandis qu'il
+aurait fallu placer des stations de depart tout autour de Paris.
+
+Le service des ballons-poste est definitivement cree a Paris; depuis notre
+sejour a Rouen, quatorze ballons sont sortis de la capitale, et parmi
+ceux-la on cite le voyage fantastique de M. Rolier a Christiania! Les
+pigeons voyageurs rentrent a Paris, aujourd'hui le retour d'un ballon dans
+l'enceinte assiegee n'offre plus une si grande importance.
+
+En outre notre armee de la Loire vient de chasser l'ennemi d'Orleans qu'il
+avait envahi. Toute la France fremit de joie, d'esperance a la nouvelle
+de la victoire de Coulmiers. C'est sur les bords de la Loire que vont se
+porter les efforts de tous. On songe aux aeronautes, aux ballons captifs
+comme eclaireurs de nos armees. Le ministre de la guerre se rappelle enfin
+Coutelle et les aerostiers militaires de la premiere Republique. Mon frere
+et moi, nous sommes appeles a Orleans avec le _Jean-Bart_.
+
+_Vendredi 18_.--Nous partons de Rouen a 11 heures du matin. Nous
+n'arrivons a Tours qu'apres 24 heures de voyage.
+
+En wagon, nos compagnons de route sont des officiers francais echappes de
+Metz et de Mayence. Leur indignation contre Bazaine est extreme. Ils ne
+doutent pas un instant de la trahison.
+
+La deuxieme partie du trajet se passe en compagnie de deux Espagnols qui
+reviennent de Londres.
+
+--Les Anglais, nous disent-ils, sont dans un etat de surexcitation
+indicible contre la Russie qui veut dechirer ses traites.--Ils
+applaudissent pour la France.--A l'Alhambra, on chante tous les soirs la
+_Marseillaise_, le _Rhin Allemand_ et on crie _Vive la Republique_ en
+francais!
+
+Mais ces manifestations anglaises ne sauraient plus toucher aucun
+Francais. Elles sont trop tardives et trop interessees!
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+LES AEROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMEE DE LA LOIRE.
+
+
+
+
+I
+
+
+Le ballon "la _Ville de Langres_."--Premieres experiences d'aerostation
+militaire a Gidy.--La telegraphie aerienne.--Le _Jean-Bart_ a
+Orleans.--Anecdotes sur les Prussiens.
+
+Du 16 au 29 novembre 1870.
+
+Avant notre arrivee a Orleans, le gouvernement de Tours avait deja
+organise une premiere equipe d'aerostiers destines a surveiller les
+mouvements de l'ennemi, soit avant l'attaque, soit pendant la bataille.
+
+--Nous sommes toujours surpris a l'improviste, se disait-on; comment ne
+pas profiter de ces ballons, observatoires aeriens qui, a 300 metres de
+haut, ouvrent au regard une campagne de plusieurs lieues d'etendue? Un
+ballon captif au milieu du camp francais sera pour le soldat un objet de
+distraction et de securite tout a la fois. Quelle ne sera pas sa confiance
+quand il verra qu'une sentinelle aerienne veille sur lui a la hauteur
+de plusieurs pyramides? De quelles ressources ne seront pas des ballons
+captifs au milieu de la melee du combat? Un officier d'etat major juche
+dans la nacelle pourra devoiler les manoeuvres de l'ennemi, signaler les
+mouvements tournants. Plus de soixante-dix ans se sont ecoules, depuis le
+jour ou Coutelle, du haut des airs, contribuait par ses renseignements a
+la defaite des ennemis. Pourquoi nos aeronautes ne contempleraient-ils pas
+une nouvelle victoire de Fleurus?
+
+Aussi ne negligea-t-on rien pour organiser un service regulier de ballons
+captifs, et pendant nos expeditions de Rouen, Duruof et Bertaux, assistes
+des marins Jossec, Labadie, Herve et Guillaume, sortis de Paris en ballon,
+avaient ete envoyes a Orleans avec le ballon de soie fabrique a Tours.--Ce
+ballon avait ete baptise la _Ville de Langres_. M. Steenackers avait
+tenu a ce nom, c'etait un hommage qu'il rendait a ses electeurs de la
+Haute-Marne.
+
+Mon ami Bertaux a bien voulu me communiquer le recit des experiences
+preliminaires executees a Orleans avant notre arrivee; je dois les resumer
+ici, car elles offrent un interet reel.
+
+C'est le mardi 16 novembre que fut gonfle pour la premiere fois le
+ballon la _Ville de Langres_. Des le matin le gaz de l'usine d'Orleans
+arrondissait les flancs de l'aerostat. A 1 heure precise, deux marins
+montent dans la nacelle, attachent au cercle quatre cables de 50 metres de
+haut que retiennent 150 hommes du 39e de ligne. Ils se font elever a 30
+metres de haut environ, et, fouette, cocher! le ballon se met en marche
+remorque par les braves soldats.
+
+La _Ville de Langres_ sur son chemin rencontre des obstacles, des ponts ou
+les soldats sont obliges de se reunir en un seul groupe qui n'offre
+plus alors qu'un point d'attache unique et moins equilibre, des fils
+telegraphiques, le desespoir des aerostiers obliges de se faire hisser
+dans l'air, et de jeter des cables au-dessus des poteaux. Heureusement le
+temps est calme; le voyage s'effectue dans de bonnes conditions. Apres
+deux heures de marche l'aerostat arrive a Saran pres Cercotte, sur les
+derrieres de l'armee francaise. Il est 3 heures, l'equipe se met en mesure
+de faire une premiere ascension d'essai.
+
+On installe a terre des plateaux de bois charges de pierres, et munis de
+deux poulies solides, autour desquelles glissent les cables destines a
+retenir au sol l'aerostat. A chaque corde une trentaine de soldats font la
+manoeuvre. Suivant qu'ils laissent filer la corde ou qu'ils la tirent, le
+ballon convenablement leste monte ou descend.
+
+La premiere ascension s'execute dans de bonnes conditions a 200 metres
+de haut, et de cette hauteur, qui est celle de trois tours de Notre-Dame
+superposees, on a sous les yeux un vaste et splendide horizon.
+
+Apres cette experience, une estafette accourt, c'est un aide de camp
+du general d'Aurelies de Paladine dont le quartier general est a
+Saint-Peravy; il vient savoir d'ou est parti ce ballon qu'il croit
+libre; le chef de l'armee de la Loire n'a pas encore ete prevenu par le
+gouvernement de l'arrivee des aerostiers militaires.
+
+Pendant que des employes du telegraphe envoyes par M. Steenackers
+s'occupent des demarches a faire aupres du general, l'aerostat captif
+continue le lendemain ses ascensions. M. Bertaux s'eleve a 180 metres
+de haut, avec M. Regnault, employe du telegraphe. Un appareil Morse est
+installe dans la nacelle, le fil telegraphique descend jusqu'a terre et
+communique a un autre fil qui va jusqu'a Tours.
+
+Suspendus au milieu des airs en presence de l'armee francaise, les
+aeronautes correspondent par l'electricite avec le gouvernement de Tours.
+Voici la depeche qu'ils envoient au directeur des telegraphes:
+
+--Nous sommes en l'air a 180 metres de haut, nous decouvrons fort bien la
+plaine, mais un brouillard epais nous cache la foret. Nous recommencerons
+experience par temps plus clair.
+
+Vingt minutes apres, le ballon plane toujours dans l'espace retenu a la
+meme hauteur par ses deux cordes; l'appareil Morse s'agite, c'est une
+reponse qui vient de Tours.
+
+--Nous vous felicitons, repete l'appareil electrique, tenez-nous au
+courant de tous vos essais.
+
+Le temps est calme, l'air est presque immobile, les ascensions se
+succedent ce jour-la jusqu'a six fois. M. Aubry, chef de la mission
+telegraphique a l'armee de la Loire, un capitaine d'etat-major montent a
+tour de role et paraissent ravis de leurs impressions aeriennes.
+
+Le 19 novembre, on a recu l'ordre de porter le ballon en avant jusqu'a
+Gidy, au milieu du camp francais. Mais il est neuf et a perdu du gaz, il a
+besoin de recevoir une nouvelle couche de vernis. Duruof prend le parti de
+degonfler le ballon, de le reporter a Orleans ou il est reverni sur toutes
+ses cotes. Le 20, la _Ville de Langres_, bien impermeable, est regonfle,
+mais le vent violent souffle par rafales et le transport est penible.
+Malgre les lenteurs de la marche, malgre des difficultes de toutes sortes,
+l'aerostat, a la nuit tombante, arrive enfin au milieu du camp francais a
+Gidy.
+
+Il est impossible de decrire l'enthousiasme des soldats a la vue de
+ce merveilleux appareil si nouveau pour eux; ils se precipitent a sa
+rencontre et poussent des clameurs de joie, comme pour feliciter le
+nouveau factionnaire qui va monter la garde a 200 metres au-dessus de
+leurs tetes. C'est bien autre chose encore quand, le lundi 21, ils voient
+l'aerostat s'elever dans les airs: nos braves soldats ne se tiennent plus
+de joie, c'est comme une fete dans tout le camp. Un officier d'etat-major
+monte dans la nacelle et ne parait que fort mediocrement rassure.
+
+--Je veux descendre, dit-il, a quarante metres de haut, jetez du lest,
+criait-il a l'aeronaute.
+
+Or, on jette du lest, comme chacun sait, pour monter et non pour revenir
+a terre; mais il parait qu'on peut etre tout a la fois un excellent
+militaire et un tres-mauvais aeronaute. Cette ascension, au reste, etait
+assez emouvante, le vent etait vif et la machine aerienne se penchait
+frequemment a terre, oscillant au bout de son cable a la facon d'un grand
+pendule retourne. Dans la nuit, l'air devient menacant, une veritable
+tempete se met a souffler, et le ballon, malgre sa solidite, ne peut
+resister a l'effort de l'ouragan. Le cercle de bois, qui craque comme la
+mature d'un navire pendant la tourmente, vole en eclats; le ballon, qui
+n'a plus de point d'attache suffisant, va etre enleve. Duruof et les
+marins se jettent sur la corde de soupape et degonflent la _Ville de
+Langres_.
+
+C'est ce jour-la meme que nous arrivons a Orleans, mon frere et moi, avec
+le ballon le _Jean-Bart_. L'accident qu'on nous raconte ne decourage
+personne, nous sommes tous decides a recommencer ces tentatives avec le
+meme enthousiasme, la meme ardeur.
+
+Deux jours apres, le ballon la _Ville de Langres_, remis en etat, etait
+gonfle et transporte a quatre kilometres d'Orleans, sur la pelouse du
+chateau du Colombier, devenu, comme nous le verrons plus tard, le quartier
+central des aerostiers militaires. On devait rester la en attendant les
+ordres du general en chef de l'armee de la Loire.
+
+_Lundi 21 novembre_.--On se met en mesure de ventiler et de vernir le
+_Jean-Bart_. Pendant que mon frere commence cette besogne avec les marins
+Jossec et Guillaume, je cours la ville pour m'assurer du gaz propre au
+gonflement et faire l'acquisition des cordes necessaires aux ascensions
+captives.
+
+Ca et la, en chemin, je cause et je fais une moisson d'anecdotes sur
+l'invasion prussienne des premiers jours de novembre. C'est un brave
+cordier du faubourg Banier, qui, le premier, me raconte ses emotions. Il a
+la physionomie d'un bon vieillard, d'un honnete commercant; je n'oublierai
+jamais l'emotion, l'indignation de son recit.
+
+--"Oh! monsieur, quels gueux, quels miserables que ces soldats barbares!
+Ils etaient dix-sept dans mon magasin, couchant les uns sur les autres,
+sales comme des pourceaux. A l'heure des repas, il fallait les regorger
+de vivres, et ma pauvre femme etait obligee de remplir de cafe toute une
+enorme soupiere, ou s'entassait ma provision de sucre. S'ils n'etaient pas
+servis en toute hate, ces soldats me menacaient; l'un d'eux, monsieur, osa
+lever la main sur moi. Le rouge de la honte et de l'indignation me monta
+au visage. Mais que faire contre la force brutale? Ce sont toutefois de
+ces injures que l'on n'oublie pas. Je dois dire, cependant, que quand on
+menacait les Prussiens de leurs chefs, ils se tenaient tranquilles.
+Une simple reclamation faite a un sergent les faisait trembler. Et les
+requisitions, monsieur! quelle ruine pour notre malheureuse ville! Les
+Prussiens sont venus me prendre toutes mes cordes et ils me donnaient en
+raillant un bon a payer pour la mairie.
+
+Un jour, ils denichent une provision de cordes qu'ils veulent me prendre
+pour leurs attelages. Cette fois je n'y tiens plus, c'est la troisieme
+fois qu'on me vole. Je m'arme de resolution et je demande une audience au
+general Von der Tann. Je suis recu par un colonel, son chef d'etat-major,
+je crois.
+
+--Que me voulez-vous? me dit cet officier d'un ton bourru.
+
+--Je viens reclamer, protester contre les vols dont je suis l'objet. Toute
+ma provision de cordes, toute ma fortune est devalisee pas vos soldats.
+
+--Oh la! mon bonhomme, ne le prenez pas trop haut avec moi. Mais,
+dites-moi, n'avez-vous pas de lettres de requisition qui vous sont
+donnees? Apres notre depart, c'est la ville qui vous reglera notre compte.
+
+--Tout cela est tres-bien, mais pourra-t-on me payer?
+
+--Oh! cela ne me regarde pas, je suis en regle avec vous, allez-vous-en.
+
+Au moment ou je partais, l'officier prussien se ravise et m'appelle.
+
+--J'ai une idee, me dit-il; si le maire d'Orleans ne veut pas vous
+payer, vous m'apporterez deux metres de corde avec laquelle je le ferai
+pendre.--Je me sauve, entendant les eclats de rire du colonel qui a sans
+doute trouve sa plaisanterie tres-fine et tres-spirituelle."
+
+Le brave cordier continue son recit, et sa femme qui l'ecoute les larmes
+aux yeux, ne tarde pas a prendre part a la conversation.
+
+--Heureusement nous en sommes debarrasses, de ces Prussiens, dit-elle,
+ils ne reviendront plus maintenant, ces maudits Allemands, car nous avons
+autour de nous les soldats de Coulmiers. Oh! comme ils s'en allaient
+piteux et tristes, les bataillons bavarois; ils ne s'attendaient pas a
+etre chasses de notre ville par l'armee de la Loire dont ils se riaient
+tout haut. En quittant Orleans, Von der Tann dit au prefet d'un air
+gouailleur:
+
+--Au revoir, monsieur le prefet, sans adieu, car je reviendrai bientot.
+
+--Mais il ne reviendra pas, ajouta la brave femme.
+
+Et toute l'armee, tout Orleans, toute la France disait alors: il ne
+reviendra pas.
+
+Helas! il n'est que trop bien revenu pour frapper Orleans de nouveaux
+malheurs et de nouvelles ruines.
+
+Il faut avoir vu l'occupation prussienne pour se douter des desespoirs,
+des haines qu'elle souleve sur son passage. Les maisons du faubourg
+Banier etaient pillees, et chacun, accable de soldats a nourrir et de
+requisitions a payer, voyait la ruine venir de jour en jour.
+
+C'etait en outre de perpetuelles taquineries. Les Prussiens etaient
+furieux de l'accueil qui leur etait fait. Ils auraient voulu, ces
+Teutons barbares, qu'on les recut a bras ouverts; ils s'etonnaient qu'on
+n'applaudit pas a leur passage, et que les dames en toilettes elegantes ne
+vinssent pas ecouter la musique militaire qu'ils faisaient entendre sur la
+place Jeanne d'Arc.
+
+Tout le monde etait en deuil, les rues etaient desertes. Le soir, nul ne
+pouvait circuler dans la ville sans tenir une lanterne a la main. Quelques
+jeunes gens s'amusaient a attacher des lanternes venitiennes aux pans de
+leurs habits, comme pour gouailler ces ordonnances ridicules de l'autorite
+prussienne. Mais Von der Tann ne goutait pas la plaisanterie, il fallait
+ceder, sous les ordres des barbares, cacher sa haine et son indignation au
+plus profond de son coeur.
+
+ * * * * *
+
+_Mardi 29 novembre_.--Des six heures du matin, nous commencons le
+gonflement du _Jean-Bart_, qui convenablement plie depuis la veille,
+attend sa ration de gaz. Notre chef d'equipe Jossec, un marin breton,
+a tout _pare_, suivant son expression navale, avec le plus grand soin;
+l'operation s'execute dans les meilleures conditions. A deux heures de
+l'apres-midi, le _Jean-Bart_ arrondi, frais verni, brille au soleil comme
+une enorme pomme de rainette. Il tend ses cables avec force et ne demande
+qu'a voltiger dans les nuages, mais il est cloue au rivage terrestre par
+des poids qui defient sa force ascensionnelle.
+
+Ce n'a pas ete sans peine que nous avons obtenu les requisitions
+necessaires a la fourniture du gaz; il a fallu aller voir le prefet, le
+maire, toutes les autorites; selon l'excellent usage administratif, ces
+fonctionnaires ont entrave nos projets d'une foule de petits obstacles
+qui, reunis, deviennent des montagnes a soulever. Mais nos campagnes
+aerostatiques faites sous l'Empire nous ont familiarises avec les
+difficultes administratives, nous savons amadouer le garcon de bureau,
+qui consent a nous ouvrir le sanctuaire du secretaire, d'ou il n'y a plus
+qu'un pas a franchir pour penetrer chez le maitre. Celui-ci, prefet ou
+maire, ne manque pas de froncer le sourcil a notre demande de gaz; malgre
+les papiers dont nous sommes munis, malgre l'utilite incontestable de
+notre mission, malgre l'urgence commandee par les circonstances, son
+devoir d'administrateur devoue lui impose des difficultes, qu'il trouve
+toujours.
+
+--C'est tres-grave, messieurs; qui payera le gaz? Est-ce la guerre, est-ce
+le departement? Revenez dans une heure. Je vais etudier la question avant
+de vous donner la requisition necessaire.
+
+On revient une heure apres, trop heureux si l'on peut penetrer dans le
+cabinet du fonctionnaire. Il n'a nullement songe a votre affaire, il y
+repond en homme qui l'a meditee. Il trouve la bien des irregularites,
+mais, en vrai patriote, il vous donne l'ordre demande. N'aurait-t-il
+pas ete bien plus simple de le donner de suite? Les saintes regles de
+l'administration s'y opposent.
+
+A midi le _Jean-Bart_ va se mettre en marche. Jossec, et son compagnon
+Guillaume, regardent le ballon avec admiration. Tous deux sont sortis de
+Paris en ballon, sans avoir auparavant jamais vu l'admirable appareil
+du au genie des Montgolfier. Ils ont deja brave la tempete et les vents
+furieux, mais l'aerostat leur a laisse un souvenir plus profond que celui
+du navire. Ils nous ont parle avec enthousiasme de leur premier voyage
+aerien; en hommes energiques et devoues, ils sont devenus les plus chauds
+partisans de la navigation aerienne.
+
+--Ah! Monsieur, me disait Jossec, quelle difference entre le ballon et le
+vaisseau!--Il n'y a plus dans la nacelle aerienne ni vent, ni roulis,
+ni tangage, et rien a faire qu'a admirer le ciel. Je veux renoncer a la
+marine et me faire aeronaute.
+
+Mais le brave Jossec parlait des ascensions en ballon libre, il n'avait
+pas encore goute du ballon captif, il devait voir que le voyage est moins
+agreable, et herisse de difficultes sans nombre.
+
+Bientot tout est pret pour le depart, il faut nous rendre avec notre
+aerostat gonfle au chateau du Colombier, a cote du ballon la _Ville de
+Langres_, et la nous attendrons les ordres. Quatre cordes sont fixees au
+cercle du ballon. Cent cinquante mobiles empoignent chacune d'elles. Je
+monte dans la nacelle avec Jossec, mon frere reste a terre pour commander
+la marche. Nous vidons par dessus bord un assez grand nombre de sacs de
+lest, jusqu'a ce que le _Jean-Bart_ s'eleve; il monte lentement a 40
+metres de haut ou il est retenu par ses quatre cables, a l'extremite
+desquels sont pendues des grappes humaines. Le ballon se penche a droite
+et a gauche sous l'effort de la brise. Pauvre aerostat! Fils de l'air; ami
+des nuages floconneux, le voila rive au plancher terrestre, il fait crier
+ses cordages et semble souffrir de cette captivite, dont il se plaint par
+le gemissement de la nacelle, tiree dans tous les sens.
+
+Les mobiles atteles aux cordes remorquent le ballon dans la direction
+voulue; c'est merveille de voir cette promenade que nous executons a 30
+metres au-dessus des toits. Jossec et moi, nous sommes berces dans l'air,
+comme a l'avant d'un navire. Ce mouvement de va-et-vient nous donnerait
+le mal de mer si nous n'avions le pied aussi marin qu'aeronautique.--Les
+habitants d'Orleans qui se sont reunis a la hate autour de nous, nous
+regardent avec admiration, et montrent, par leur air ebahi, que ce moyen
+de transport leur est completement inconnu. Ne croyez pas que le ballon
+reste a la meme hauteur au bout de ses cordes, le vent le fait osciller a
+la facon d'un grand pendule retourne; il pique une tete jusqu'a proximite
+des toits, pour bondir a 40 metres; quelquefois le mouvement d'oscillation
+est tel que l'aerostat souleve de terra une corde entiere, avec les
+mobiles qui y sont pendus. Ceux-ci sont ravis de cette besogne si nouvelle
+pour eux; ils ont les biceps tendus, et attraperont de bonnes courbatures;
+ils recoivent quelquefois des horions, sont jetes par terre au milieu des
+eclats de rire de leurs compagnons, mais tout cela n'est-il pas cent
+fois preferable aux obus et aux boites a mitraille? Pour le moment ces
+amabilites prussiennes ne sont pas a craindre. Vive la manoeuvre du ballon
+captif! elle vaut mieux que celle du chassepot sous le feu des batteries
+ennemies. Mais ne nous felicitons pas trop a l'avance, l'heure du danger
+sonnera peut-etre aussi pour nous!
+
+Si le transport en ballon captif est pittoresque, curieux et dramatique,
+il faut avouer qu'il est d'une lenteur vraiment desesperante. Nous avons
+a passer le chemin de fer et les fils telegraphiques, c'est un travail de
+Romain. Il faut retenir le ballon par deux cordes seulement, en jeter deux
+autres au-dessus des fils, que nos hommes saisissent, recommencer une
+seconde fois la meme manoeuvre. Il faut avoir soin, pendant cette
+operation delicate, que les mobiles ne lachent pas prise tous a la fois,
+car le _Jean-Bart_ ne serait pas long a bondir a 2 ou 3,000 metres de
+haut, abandonnant et les Prussiens, et l'armee de la Loire. Nous venons a
+bout du passage de notre Rubicon et nous continuons notre route au-dessus
+des champs herisses d'echalas de vignes. Le vent qui est vif nous est
+contraire, il frappe le ballon sur une surface de 400 metres carres, voile
+enorme d'une force surprenante, aussi nos pauvres mobiles depensent toute
+leur force pour nous trainer avec la vitesse d'une tortue. Il y a une
+heure que nous marchons et nous n'avons fait que deux kilometres! Nous
+sommes a moitie chemin.... Arretons-nous quelques moments au milieu de
+cette verte prairie. "Oh hisse! larguez les cordages!" Le ballon descend
+lentement et vient se reposer mollement sur un tapis de verdure, ou nous
+faisons la sieste pendant un bon quart d'heure.
+
+Il fait un froid de loup dans la nacelle, mon frere et le marin Guillaume
+nous y remplacent; bientot le ballon reprend sa marche avec une lenteur
+plus grande encore, car l'ardeur de nos moblots s'est ralentie; les cris
+et les rires sont plus rares, voila deja quelques trainards qui ne veulent
+plus rien trainer du tout. Je fais reprendre les cordes a ces paresseux
+qui se font un peu tirer l'oreille, et qui ne se mettent a l'oeuvre
+qu'avec un enthousiasme bien modere. Quoi qu'il en soit, nous arrivons au
+chateau du Colombier. Le ballon passe sans encombre au-dessus d'un rideau
+d'arbres qui entoure une vaste pelouse ou le ballon la _Ville de Langres_
+est deja pose.
+
+La nacelle ramenee a terre est remplie de sacs de lest pleins de terre,
+et de grosses pierres qu'on y entasse. Le _Jean-Bart_ ainsi charge peut
+passer la nuit sans qu'il y ait crainte de le voir s'envoler.
+
+Nous allons prendre possession des chambres qui nous sont reservees dans
+le chateau ou Duruof et des employes du telegraphe sont deja installes;
+cette habitation est devenue le quartier general des aerostiers
+militaires.
+
+Quel ne serait pas l'etonnement du proprietaire s'il voyait le sans-gene
+avec lequel on couche dans ses lits! Mais quelle ne serait pas surtout sa
+douleur, s'il savait comment les Prussiens, qui ont passe par la avant
+nous, ont arrange son mobilier!
+
+Tous les meubles sont brises, les tiroirs gisent pele-mele, des lettres,
+des papiers, couvrent les parquets. Tout est decime, mis en pieces. Les
+lits sont d'un aspect repoussant, on voit qu'une armee y a couche avec
+des souliers crottes. On n'a respecte que la batterie de cuisine, ou le
+cuisinier des moblots travaille deja a la preparation de notre diner. Il
+a deniche un grand tablier dans quelque coin, et il preside a la cuisson
+d'un gigot avec la dignite d'un Vatel emerite. Deux de ses compagnons
+d'armes lui servent de gate-sauce, et font cuire la soupe. Inutile de leur
+demander s'ils soignent le repas, car ils en mangeront comme nous!
+
+Le capitaine de la compagnie est un charmant homme, tres-gai,
+tres-affable, nous sommes deja les meilleurs amis du monde; nous nous
+disposons a mettre le couvert, avec les assiettes qui ont echappe aux
+devastations prussiennes. Quant au lieutenant, c'est un etudiant du
+quartier Latin, un Parisien comme nous; au milieu des peripeties de
+nos voyages, nous avons plaisir a causer ensemble des souvenirs de la
+capitale, des bonnes parties d'autrefois, de parler de ce temps ou
+la France jouissait d'une prosperite factice, inquietante, que notre
+aveuglement nous montrait comme reelle. Ou est le temps ou l'orchestre
+du bal Bullier faisait bondir sur un plancher poussiereux une jeunesse
+insouciante? Notre lieutenant parle de tout cela en connaisseur! Pauvre
+garcon, j'ai les larmes aux yeux en pensant a lui. Quinze jours apres
+cette bonne causerie, il devait mourir, et son corps de vingt-deux ans
+allait reposer, a jamais enfoui sous la terre des champs de bataille. O
+guerre horrible, fleau desastreux, ou conduis-tu ces milliers de jeunes
+gens, pleins de force, pleins d'enthousiasme? A la mort, a la plus cruelle
+de toutes, celle que le bon sens des peuples pourrait eviter. Combien
+d'entre vous dorment-ils a cette heure dans ces campagnes, ou notre ballon
+vient de passer? Que de larmes, que de scenes de desolation sont a jamais
+gravees sur ces prairies, ou nous passions alors presque gaiement, avec
+l'espoir du succes! Comme nous etions loin d'envisager l'avenir, a ces
+heures ou l'esperance etait encore permise! Comme nous pensions peu aux
+malheurs qui allaient impitoyablement s'abattre sur notre malheureux pays!
+Dormez sous les champs de bataille, heros inconnus! Vos petits-fils vous
+vengeront un jour! Vous etes morts au lendemain de Coulmiers, croyant
+encore a la Victoire. Vous n'avez pas vu de nouveaux et terribles
+desastres, vous ne saurez jamais a quelle honte la France a ete condamnee!
+Dormez en paix, dans ces campagnes devastees! Un Luther, en voyant vos
+ossements, ne manquerait pas de s'ecrier, comme au cimetiere de Worms:
+"Heureux les morts: ils reposent!"
+
+Pendant que nous dinons, un telegramme nous est remis au nom du directeur
+des telegraphes, qui a pris les ordres du general d'Aurelles de Paladine.
+On nous dit de transporter immediatement notre ballon au camp de Chilleur,
+eloigne de notre premiere station de douze kilometres. Il est decide que
+nous partirons le lendemain de grand matin, car si le vent est vif, il
+nous faudra peut-etre dix ou douze heures pour faire ce trajet. Nous
+etudions notre chemin sur une bonne carte, et nous nous decidons a suivre
+le lendemain une voie de chemin de fer en construction, ou les arbres ne
+generont pas le transport de notre aerostat.
+
+Apres l'examen de notre itineraire, la soiree se passe dans le salon du
+chateau, ou un piano a queue reste intact: il a besoin d'etre accorde,
+mais, malgre les sons de casserole felee qu'il fait entendre, il contribue
+a charmer nos loisirs. Un secretaire, dans la piece ou nous sommes, a ete
+force, et les lettres dont il etait rempli sont entassees sur le parquet.
+Parmi ces debris, nous trouvons un petit paquet soigneusement ficele, ou
+sont ecrits ces mots: "Cheveux de ma Virginie." Un de nous recueille ce
+souvenir cher au proprietaire inconnu, qui nous donne l'hospitalite sans
+le savoir, il se promet apres la guerre de le renvoyer sous enveloppe au
+chateau du Colombier. Est-ce un pere qui retrouvera la precieuse relique
+d'une fille morte, ou un mari celle de sa femme? Nous l'ignorons. Mais
+quoi qu'il en soit, une victime des barbaries prussiennes verra qu'une
+main sympathique a passe parmi le pillage et les ruines.
+
+A onze heures, nous nous couchons tout habilles sur nos lits qui ne sont
+guere plus propres qu'une etable. Je m'endors d'un profond sommeil a
+l'idee que les ballons captifs vont pouvoir venir en aide a l'armee de
+la Loire, mes reves me montrent l'ennemi que j'observe du haut de notre
+observatoire aerien; la vaillante armee de la Loire avance sur Paris, elle
+repousse les legions prussiennes, et bientot c'est la zone des forts de la
+capitale qui s'offre a sa vue. Encore une illusion que la triste realite
+devait dissiper bientot.
+
+
+II
+
+
+Le depart.--Le voyage en ballon captif.--Accident a Chanteau.--Reparation
+d'une avarie.--Arrivee a Rebrechien.--Tempete nocturne.--Le _Jean-Bart_
+est creve.--Retour a Orleans.--Gonflement du ballon _la Republique_.
+
+Du 30 novembre au 3 decembre 1870.
+
+Le temps est legerement brumeux, des nuages opaques se promenent lentement
+dans des regions atmospheriques assez rapprochees de la surface du sol. Le
+ballon a ete si bien repare, si bien verni qu'il est presque aussi rond
+que la veille, c'est a peine s'il accuse une deperdition de gaz par
+quelques plis legers qui rident un peu sa partie inferieure. Vers
+l'equateur, il est toujours tendu par la pression interieure, et son filet
+forme a sa surface comme un capiton qui defierait la main du plus habile
+tapissier.
+
+Il est 7 heures du matin, il y a grand branle-bas au chateau du Colombier.
+La compagnie des mobiles a plie ses tentes; les fusils, les sacs sont
+entasses sur des charrettes qui vont nous suivre, car les hommes ont assez
+de besogne a remorquer l'aerostat captif, le moindre fardeau generait la
+liberte de leurs mouvements. Le capitaine fait l'appel, il n'y a pas de
+deserteurs.
+
+Nous allons partir, laissant Duruof et la _Ville de Langres_ comme equipe
+de reserve.
+
+Jossec et Guillaume dechargent la nacelle des pierres qu'on y a placees,
+ce n'est pas une petite affaire, car un de nos _moblots_, ancien macon,
+solide comme Samson, a apporte la de veritables rochers d'un poids enorme.
+
+Nous avons envoye en avant les plateaux qui nous serviront pour les
+ascensions captives, et la batterie que j'ai fait construire pour
+remplacer, par de l'hydrogene pur, le gaz perdu par la dilatation ou
+l'endosmose. Bertaux, notre capitaine-tresorier, a achete pour nous
+mille kilog. de zinc et dix touries d'acide sulfurique, qui representent
+plusieurs rations de vivres pour le _Jean-Bart_. Un bon commandant
+n'envoie pas ses soldats en campagne sans biscuits, par la meme raison, un
+aeronaute ne doit pas partir avec son ballon sans une bonne provision de
+gaz. Aussi nous sommes-nous munis de tout le materiel necessaire pour le
+produire.
+
+Mon frere rassemble les hommes, je monte dans la nacelle qui, suffisamment
+delestee, s'eleve. Le ballon est suspendu dans l'espace a la hauteur de
+deux maisons de cinq etages; les quatre cordes qui le retiennent sont
+tendues aux quatre angles d'un grand carre par les mobiles repartis a
+chacune d'elles en nombre egal. On se croirait attache sous le ballon a
+un grand faucheux a quatre pattes qui rampe sur les champs, car qu'est-ce
+qu'une hauteur de quelques etages pour l'aeronaute qui pourrait compter
+ses etapes verticales par plusieurs dizaines de tours de Notre-Dame
+superposees?
+
+Ah! decidement, le voyage en ballon captif ne ressemble guere a
+l'excursion en ballon libre. C'est la difference qui existe entre la
+prison et le grand air de la liberte. L'aerostat n'aime pas trainer un
+boulet a sa nacelle. Il s'incline sous l'effort du vent, il fait grincer
+ses cordes et sa nacelle. Le voyageur est secoue dans son panier comme un
+nautonnier sur sa barque au sommet des vagues. Le vent siffle violent et
+froid. Tandis que la-haut, en liberte, on plane avec l'air en mouvement,
+que nulle brise ne se fait sentir, ici-bas, en captivite, il faut retenir
+son chapeau des deux mains, si l'on ne veut pas qu'il s'envole.
+
+Au-dessus des nuages, les villages, les villes, les provinces defilent
+sous vos yeux comme un vaste panorama roulant; a la surface du sol, nous
+comptons notre route arbre par arbre. Les mobiles se pendent aux cordages
+et s'evertuent, le moindre coup de vent les souleve de terre. Mais
+patience et perseverance doit etre maintenant notre devise. Arrives au
+camp, nous aurons l'espoir de surveiller les Prussiens de haut, et si
+nous pouvons devoiler leurs mouvements, quelle recompense de nos efforts,
+quelle compensation apportee a nos fatigues!
+
+A midi, le soleil a paru, il a ecarte les nuages de ses rayons brillants,
+mais avec lui la brise s'est elevee. Le vent souffle apre et froid; il
+imprime des oscillations frequentes a notre navire aerien. Nous sillonnons
+l'espace au-dessus de la voie de chemin de fer en construction que nous
+avons appris a connaitre sur notre carte, mais quelquefois le _Jean-Bart_
+se rapproche de la cime des arbres, veritables recifs du navigateur
+aerien. Il ne faut qu'une branche verticale pour crever l'etoffe du
+ballon, a tous les pas nous redoutons un malheur. Chaque cime est une epee
+de Damocles retournee sous notre nacelle.
+
+Il est une heure, une clairiere s'offre a nous, le ballon y est descendu;
+nos hommes se reposent. Je suis litteralement gele, et mon frere se
+dispose a faire son quart apres moi. Il prend place dans l'esquif avec
+le lieutenant de mobiles, mais a peine le ballon a-t-il ete traine de
+quelques centaines de metres qu'une voix nous crie de la nacelle: "J'en ai
+assez, faites-moi descendre!" C'est le pauvre lieutenant qui a eu le mal
+de mer. Il est vert comme une pomme en mai et vient de lancer son dejeuner
+pardessus bord en guise de lest! Il revient a terre completement gueri de
+sa passion aerostatique.
+
+Nous continuons notre marche bien lentement jusqu'a Chanteau. Nous avons
+la a passer un chemin etroit borde de rideaux d'arbres, que nous allons
+franchir en faisant monter le ballon jusqu'a l'extremite de ses cordes.
+Mon frere vide deux sacs de lest pour maintenir le ballon a une hauteur
+suffisante, et augmenter par l'accroissement de force ascensionnelle la
+resistance a l'action du vent. Je crie aux mobiles de marcher vite s'ils
+le peuvent, afin de passer rapidement ce detroit dangereux. Le _Jean-Bart_
+se penche, et frise le sommet des premiers arbres, sans les toucher, puis
+il se balance vers ceux qui se dressent de l'autre cote de la route. Il
+oscille de nouveau et redescend vers un chene eleve... Il s'en rapproche
+rapidement; va-t-il s'y briser? mon coeur bondit d'inquietude. Patatra!
+C'en est fait du _Jean-Bart_, une branche s'est enfoncee dans l'appendice,
+et l'a creve comme une peau de tambour! Tout est perdu! pensons-nous.
+Nous ramenons le ballon a terre, nous voyons avec joie qu'il n'en est
+heureusement pas ainsi: l'avarie peut se reparer. L'appendice seul est
+creve. Jossec monte dans le cercle, et de son cache-nez, etrangle le
+ballon au-dessus du cercle de l'appendice.--Nous l'aidons dans ce travail
+difficile, car perches dans le cercle, et les mains levees, nous touchons
+a peine la partie malade de l'aerostat. Il faut faire une ligature a bras
+tendu, pendant que le vent nous balance, et nous jette dans les cordages,
+tantot sur le dos, tantot a plat ventre. En nous soutenant mutuellement,
+nous cicatrisons la plaie du _Jean-Bart_. Jossec qui sait ce que c'est
+qu'une voie d'eau dans un navire, a appris qu'une voie de gaz ouverte dans
+un aerostat n'est pas moins dangereuse. Mais il a su reparer celle-ci
+en habile aeronaute; il est excellent gabier, et la navigation aerienne
+touche en bien des points a la navigation oceanique.
+
+L'air est agite, et le vent augmente d'intensite. Les rafales sifflent, et
+font bondir le ballon qu'elles ont deja en partie degonfle. L'etoffe n'est
+plus aussi bien tendue, elle se creuse par moment, en faisant entendre un
+bruit sourd et lugubre.--Il faut attendre que la tourmente ait passe.
+Car le transport devient actuellement impossible. Nous postons quatre
+factionnaires autour du _Jean-Bart_, et nous allons jusqu'au village de
+Chanteau, ou nous prenons un modeste repas que nous avons tous bien gagne.
+On remplit de vin deux seaux, et nos moblots y puisent a tour de role.
+Cette collation ranime leur ardeur. Ils trouvent que, decidement, il y a
+du bon dans le service des ballons captifs.
+
+En depit du vent, nous nous decidons a continuer notre route, car nous
+voulons arriver au camp de Chilleur. Nous savons que le general d'Aurelles
+n'est pas bien convaincu de l'utilite des ballons captifs; que dira-t-il
+si ses premiers ordres n'ont pu etre executes pour cause de vent?
+Qu'importent les obstacles imprevus, l'insuffisance d'un materiel
+improvise, les difficultes dues a la mauvaise saison? Expliquer toutes ces
+bonnes raisons quand on a echoue, c'est perdre son temps. Il faut reussir
+a tout prix. Un general vaincu est un mauvais soldat. Un ballon dans une
+premiere tentative a ete creve. Supprimons les ballons. Voila comme on
+juge aujourd'hui. Nous ne l'ignorons pas, aussi faut-il nous efforcer de
+vaincre le vent, notre ennemi a nous.
+
+Les mobiles se remettent en marche trainant a la remorque le _Jean-Bart_,
+ou nous sommes montes tous deux mon frere et moi. Les chemins sont
+couverts d'une boue gluante, qui se colle aux semelles, et nous preferons
+geler dans la nacelle que patauger dans la crotte. D'ailleurs tout a
+l'heure un coup de vent sec, imprevu, a failli faire lacher prise a tous
+nos hommes a la fois. Nous avons entrevu la possibilite d'une ascension
+libre, faite malgre nous. Dans le cas d'un semblable accident, nous tenons
+a nous trouver ensemble. Nous songeons meme que nous n'avons pas d'ancre
+dans la nacelle et qu'en cas de depart dans les nuages, le retour a terre
+ne serait pas facile. Mais nous chassons de notre esprit cette vilaine
+perspective, nous ne pouvons pas, pour le present, reparer cette omission,
+n'y pensons plus.
+
+Le trainage de l'aerostat devient de plus en plus penible.--Les mobiles
+sont fatigues.--Nous essayons d'un nouveau moyen de locomotion que nous
+regrettons bientot de ne pas avoir usite plus tot, car il est plus
+pratique et moins fatigant. Au lieu de trainer le ballon juche dans l'air
+a 30 metres de haut, nous le faisons descendre jusqu'a un metre ou deux de
+la surface du sol, les mobiles le maintiennent presque au-dessus de leurs
+tetes. Dans ces conditions les oscillations ont une amplitude moindre, et
+le travail de traction est plus facile. Il etait bien simple de songer de
+suite a ce procede, mais on n'apprend decidement qu'a ses depens.
+
+Nous arrivons bientot au milieu de vastes plaines, ou nous n'avons plus
+a craindre les recifs terrestres. Mais le soleil se couche et le vent ne
+s'apaise pas. Il est six heures. Nos hommes sont epuises. Ils commencent
+a se plaindre, ils ne tirent que mollement, et ont toutes les peines
+du monde a ne pas laisser entrainer le ballon par le vent qui nous est
+toujours contraire. C'est a peine si nous faisons un kilometre a l'heure.
+
+--Courage, leur crions-nous, nous arrivons bientot a Rebrechien. Il faut
+aller jusque-la, car en restant ici, il n'y aurait pas de diner. Et
+la-bas, vous aurez un bon repas!
+
+Nous avons les pieds et les mains litteralement glaces, et le mouvement de
+roulis de la nacelle devient insupportable. Mais nous n'osons rien dire.
+Quel exemple pour les soldats si les chefs se plaignaient deja!
+
+Bientot, il fait nuit noire, quelques paysans regardent stupefaits le
+passage de ce monstre inconnu pour eux. Le ballon se decoupe sur le ciel,
+en une vaste silhouette noire qui se balance au-dessus de la plaine; il
+est tire par des groupes humains qui ressemblent de loin a des ombres
+echappees du monde infernal. Tous ces travailleurs sont fatigues et
+silencieux. On dirait l'apparition fantastique d'une legende.
+
+A 7 heures, la lune se montre et complete le merveilleux de cette scene
+bizarre; elle nous eclaire de ses rayons, et se reflete sur l'aerostat, en
+lui donnant l'aspect d'une grande sphere de metal poli.
+
+S'il fallait continuer quelques heures de plus un semblable voyage, nous
+ne tarderions pas a tomber de fatigue, au milieu des champs. Les pauvres
+mobiles ont les mains coupees par les cordes, ils marchent avec peine
+dans la terre labouree. Depuis que la lune s'est montree, le froid
+est insupportable.--Une bise glacee nous paralyse dans la nacelle.
+Heureusement nous apercevons dans le lointain le petit village de
+Rebrechien qui allume ses feux du soir.
+
+C'est la terre promise qui s'ouvre a nous. Il faudra demain recommencer le
+voyage. Mais une bonne nuit nous aura rendu nos forces.
+
+A 8 heures, nous faisons arreter le ballon a l'entree du village. Il y a
+douze heures que nous sommes traines en ballon captif, il y a douze heures
+que nos mobiles tirent sur des cordes de toute la force de leurs poignets:
+ma foi ce sont de solides gaillards, et bien d'autres a leur place
+auraient succombe a la tache. Mais leur bonne volonte est a la hauteur de
+leurs poignes, ils aiment, malgre eux, leur ballon captif qui leur a donne
+tant de mal, car leur instinct leur fait comprendre qu'il y a la quelque
+chose de nouveau, d'inconnu, d'utile. Braves coeurs! Ils aiment la patrie,
+ils sont pleins d'ardeur, pleins de zele. Que n'aurait-on pas fait avec de
+tels soldats! Mais il aurait fallu savoir les conduire, les soigner. Ils
+travailleront demain avec la meme ardeur, mais a condition que ce soir ils
+dineront et dormiront bien. C'est ce qui ne leur arrive pas tous les jours
+en presence de l'ennemi. Prives de sommeil, prives de nourriture, accables
+de fatigue, ils fuient sous le feu des batteries prussiennes. Mais qui
+donc tiendrait tete a des solides combattants quand les privations de
+tous genres ont transforme l'homme robuste en un malade, chez lequel
+l'abattement, le decouragement ont succede au courage, a la resolution? Un
+estomac trop longtemps vide ne sait plus avoir d'energie.
+
+Avant de nous livrer a un repos dont nous avons tous grand besoin, nous
+prenons soin de disposer le ballon de telle sorte que les coups de vent
+violents auxquels il est soumis sans cesse ne puissent l'entrainer au
+loin. Jossec et Guillaume vont chercher des pelles et des pioches; ils
+creusent un trou carre ou la nacelle, remplie de pierres et de sacs de
+lest, est enterree jusqu'au bordage superieur. Nous ne tardons pas a nous
+apercevoir que ces precautions sont insuffisantes, le ballon qui a perdu
+une quantite appreciable de gaz, est flasque et distendu, son etoffe
+devient concave sous l'effort de l'air agite, et ce qui nous etonne, c'est
+qu'il ne vole pas en lambeaux d'un moment a l'autre. En se creusant ainsi,
+l'aerostat forme voile, et acquiert une force de traction enorme; en
+quelques minutes, il a si bien elargi le trou de la nacelle, qu'il l'en
+retire, et courrait a la surface des champs avec la vitesse d'un train
+expres si les _moblots_ ne s'etaient jetes a temps sur les cordages; nous
+faisons rentrer la nacelle du _Jean-Bart_ dans sa prison; nous attachons
+au cercle une corde solide a l'extremite de laquelle nous fixons une ancre
+que nous enfouissons a deux ou trois pieds sous terre. Cette fois le
+_Jean-Bart_, croyons-nous, est cloue au sol, il sera peut-etre eventre
+sous l'action du vent, mais il ne se debarrassera pas de ses liens. Helas!
+L'un et l'autre accidents allaient survenir dans la nuit au plus fort de
+la tempete.
+
+A 6 heures du matin, les rafales sont si puissantes que l'aerostat se
+penche completement jusqu'a terre; la il roule sur lui-meme, son etoffe
+se souleve avec force comme une poitrine opprimee. On dirait le rale d'un
+etre vivant qui va succomber, et qui lutte encore contre la mort. Les
+mobiles en faction nous ont eveilles a temps pour assister a cette agonie.
+Mais que faire pour conjurer le mal? Nous sommes de pauvres medecins qui
+viennent trop tard, et qui ont a lutter contre une force qu'ils ne peuvent
+vaincre. Ces tortures du _Jean-Bart_ nous font mal a voir; que de peines,
+que de tourments, que de patience devenus inutiles!--Nous allons echouer
+en vue du port.
+
+Pauvre ballon! Son etoffe est bien solide, car elle est froissee par le
+vent, avec une violence inouie, l'air s'y engouffre precipitamment, et y
+resonne sourdement. Le _Jean-Bart_ se crispe, s'agite, touche le sol,
+puis se redresse, bondit et s'allonge, comprime par le poids de l'air
+en mouvement. Tout a coup une rafale siffle dans les arbres avoisinants
+qu'elle fait ployer, elle enleve le ballon comme un fetu de paille, et
+l'entraine a cent metres de son point d'attache. Arrive la, le _Jean-Bart_
+s'affaisse, il a succombe dans cette lutte inegale du faible contre
+le fort, son etoffe s'est fendue de l'appendice a la soupape. Le gaz
+s'echappe en une seconde: Le fier aerostat si beau, si puissant, n'est
+plus qu'un lambeau d'etoffe informe, un amas de chiffons, une guenille. Il
+a perdu sa vie, son ame, il est mort. Mais, contrairement a l'etre anime,
+il ressuscitera sous la meme forme; une bonne couture, une piece d'etoffe
+et deux mille metres cubes d'hydrogene carbone, produiront le miracle.
+
+Les temoins de cette scene etrange sont stupefaits de cette force de
+l'air, frappant une surface legere, car ils ont assiste a une experience
+vraiment remarquable. Le ballon a souleve sa nacelle remplie d'un poids de
+deux a trois mille kilogrammes, il a entraine son ancre avec lui, en lui
+faisant tracer dans la terre labouree un sillon d'un metre de profondeur.
+Je crois pouvoir affirmer que cinquante chevaux et peut-etre meme
+davantage n'auraient pas deracine ce fardeau.
+
+Cherchez donc la direction des ballons, avec un vent pareil! Ou vous
+cacheriez-vous, utopistes et faux inventeurs qui voulez conduire les
+aerostats dans l'air avec une paire de rames, avec une voile, grecque ou
+latine, si vous aviez ete la parmi nous a voir succomber le _Jean-Bart_!
+Apprenez a connaitre l'outil que vous voulez ameliorer, avant de rever
+pour lui des progres insenses. Maniez les ballons, montez dans leurs
+nacelles, gravissez les sommets des nuages, conduisez-les a terre et
+en l'air, et dans ces promenades pratiques vous rencontrerez peut-etre
+l'inconnu que vous cherchez.--Mais vous ne trouverez jamais rien, en
+faisant de l'aeronautique en chambre. Ce n'est pas assis devant un bureau
+que Watt a trouve les merveilleux organes de la machine a vapeur, c'est le
+marteau a la main, dans un atelier de mecanicien.
+
+Nous replions l'aerostat, et la foule des paysans qui n'etait pas la hier
+a notre arrivee, accourt pour voir le ballon. La figure de quelques-uns
+d'entre eux est vraiment comique.
+
+--Jean-Pierre, tu verras le ballon demain matin, avait dit un temoin de
+notre arrivee a son ami, c'est une grande machine ronde qui se remue,
+souffle, s'agite, qui est deux fois grande comme notre clocher et qui
+traine dans un panier des messieurs de Paris.
+
+Et Jean-Pierre est ebahi de voir un paquet d'etoffe pliee, qui tient dans
+un panier d'osier. Il se demande si on ne s'est pas moque de lui. Mais il
+ne sait pas qu'il faut voir un ballon gonfle. Je ne puis m'empecher
+de comparer le gaz d'un aerostat a la parole de certains avocats; que
+reste-t-il, quand le gaz est sorti?
+
+Nous sommes assez penauds pour notre part, et c'est l'oreille basse que
+nous nous decidons a envoyer un telegramme a Tours ou l'on attend de nos
+nouvelles. Nous revenons a pied a Orleans.
+
+Apres quatre heures de marche, nous entrons en ville; la reponse a notre
+missive est deja venue. Sachons rendre justice a l'intelligence du
+directeur des telegraphes qui s'occupe du service des ballons captifs, au
+lieu de bouder, de se plaindre et de nous decourager comme l'auraient fait
+tant d'autres, il nous felicite chaleureusement de nos efforts, et nous
+excite a recommencer. "Je vous envoie six ballons, nous dit-il, crevez-en
+autant que vous voudrez, mais reussissez." Voila de bonnes paroles
+qui nous reconfortent, c'est ainsi qu'on fait marcher des hommes
+d'action.--Malgre notre premier echec, on ne nous congedie pas avec
+l'epithete de traitres.--Nous sommes decidement plus heureux que nos
+generaux.
+
+Du reste, ce n'est pas la perseverance qui nous manquera, mon frere et
+moi, nous avons le defaut ou la qualite d'etre tetus comme mulets, quand
+nous avons un projet en tete. Le lendemain nous reparons de bon coeur un
+autre ballon, la _Republique universelle_, venu de Paris le 14 octobre.
+Nous allons le gonfler au premier signal, et nous pensons bien qu'il n'y
+aura pas de tempete tous les jours aux environs d'Orleans. Pour plus de
+precautions, nous preparerons meme aussi un second aerostat, voulant avoir
+deux cordes a notre arc. Je n'oublie pas d'ailleurs un conseil de mon
+ami Gustave Lambert qui a appris a connaitre la vie: "Pour reussir, me
+disait-il un jour, il y a un mot qu'il est indispensable de bannir de la
+langue francaise, c'est le mot decouragement." Quelque modeste que soit
+notre sphere d'action, prenons le parti de le rayer de notre dictionnaire.
+
+Un telegramme envoye de Tours nous apprend que le mouvement de nos troupes
+est retarde de deux ou trois jours, et que nous avons le temps de prendre
+nos dis-positions avant l'attaque. Cette nouvelle vient a point, car
+l'usine d'Orleans ne pourra nous fournir 2,000 metres cubes de gaz avant
+le 3 decembre.
+
+En attendant le jour du gonflement, nous faisons une visite au camp
+francais accompagnes de quelques amis. Nous sommes recus d'abord par les
+turcos, dont le campement si bizarre, si pittoresque, doit ressembler aux
+smalas du desert. Ces braves moricauds nous offrent un cafe excellent, et
+boivent a la sante de la France. Pauvres Arabes, quels vides effroyables
+sont ouverts dans vos rangs par le mecanisme de l'artillerie prussienne!
+L'homme est faible devant la machine impitoyable! Que peut le courage
+contre un projectile aveugle, contre une puissance aussi brutale
+qu'invincible?
+
+_Samedi 3 decembre_.--Nous commencons au lever du jour le gonflement de
+notre nouveau ballon, la _Republique universelle_. Ce nom un peu long
+n'est pas tres-heureux, mais nous ne voulons pas toucher au bapteme de
+Paris. Nos marins Jossec et Guillaume, et les mobiles sont a leur poste,
+ils commencent a se familiariser aux manoeuvres aerostatiques, que
+facilitent aujourd'hui un temps calme, un ciel serein.
+
+A 3 heures de l'apres-midi, nous nous mettons en route, et bientot perches
+dans notre nacelle, nous passons au-dessus des campagnes, remorques par
+les mobiles, a travers les echalas de vigne. L'air est a peine agite, et
+la _Republique universelle_ mollement bercee, a l'extremite de ses cordes,
+ne nous secoue pas trop violemment dans notre panier d'osier. Nous
+dirigeons notre marche a cote du chateau du Colombier, vers un petit
+village, ou nous ferons notre premiere etape. Demain nous esperons
+arriver, a la fin du jour, au camp de Chilleur, ou l'on nous attend.
+
+Duruof avec son ballon restera encore en reserve; il ne se plaint pas de
+son inaction et nous nous demandons s'il ne se felicite pas de se tenir a
+l'abri des projectiles prussiens.
+
+
+III
+
+
+La deroute de l'armee de la Loire.--Les ballons captifs au chateau du
+Colombier.--Aspect d'Orleans.--Le dernier train.--Les blesses.--Vierzon.
+
+Dimanche 4 decembre 1870.
+
+Apres bien des difficultes, analogues a celles que nous avons decrites, le
+ballon la _Republique_ arrive enfin au terme de sa premiere etape, pres
+d'un petit hameau situe a 4 kilometre a peine du chateau du Colombier. Il
+n'y a la que quelques chaumieres tristes et monotones. Il est cinq heures,
+le vent assez vif agite l'aerostat qui plie sur son cercle, comme un arbre
+pendant l'orage. Les marins creusent dans le sol un trou profond pour y
+enfouir la nacelle, ils manient la pioche au milieu d'une plaine abritee
+par des peupliers, prives de feuilles et roides comme les matures d'un
+navire. On entend au loin le bruit de la canonnade qui fait retentir
+l'air comme le tonnerre pendant la tempete. Depuis deux jours, ce concert
+lugubre frappe sans cesse nos oreilles.
+
+Le capitaine des mobiles preside a la distribution des vivres de ses
+soldats, nos marins cherchent des habitations ou ils pourront trouver un
+abri. Quant a nous, l'hospitalite nous est offerte par de braves paysans.
+Ils ouvrent aux aerostiers leur humble maisonnette; un feu flambant
+petille dans l'atre; l'hotesse prepare a notre intention un repas frugal
+compose d'une omelette et de fromage arroses de vin blanc. Le soir, apres
+l'inspection du ballon qui s'agite toujours convulsivement sous le souffle
+de l'air, nous rentrons nous coucher, mon frere et moi, etendus tout
+habilles sur deux matelas places a terre. Le capitaine et le lieutenant de
+la compagnie de mobiles restent assis au coin du feu. La chambre qui nous
+abrite est ouverte a tous les vents, les carreaux des fenetres ont ete
+brises par les Prussiens a l'epoque de leur premiere visite a Orleans. Ces
+pillards n'ont rien respecte dans l'humble habitation; quand ils y sont
+entres, on leur a donne des fromages, du pain et du vin, tous les vivres
+de la campagne, mais ils ont casse sans pitie les chaises, les commodes,
+ils ont brise un vieux coucou, precieux souvenir de famille, ils ont mis
+en morceaux une glace, seul objet de luxe de l'ameublement de la pauvre
+chaumiere.
+
+A minuit, des pas sonores nous reveillent en sursaut. Ce sont des mobiles
+qui viennent appeler le capitaine.
+
+--Venez, capitaine, disent-ils, on entend au loin un bruit singulier; sur
+toutes les routes c'est comme le roulement de nombreuses voitures, on
+croit apercevoir aussi des cavaliers qui passent sur le sol glace.
+
+Tout le monde est bientot sur pied. Rendus a travers champ a la route
+la plus proche, un sinistre defile s'offre a nos yeux. Des voitures
+d'approvisionnement passent en files serrees, puis ce sont des cuirassiers
+qui trottent au milieu des tenebres suivis d'une formidable procession de
+canons et de caissons d'artillerie. Ca et la des soldats egares traversent
+les champs, comme des ombres effarees, sautent par dessus les haies;
+mornes, abattus, ils marchent la tete basse, sans rien dire, sans rien
+voir, leurs vetements sont en lambeaux, les uns ont la tete enveloppee
+d'un foulard, les autres, demi-nus, se drapent dans de mechantes
+couvertures; ceux-ci boitent et trainent le pas, ceux-la ont le bras en
+echarpe, quelques-uns, maladifs et pales, s'appuient sur l'epaule d'un
+ami.
+
+--Tout est perdu, nous dit un vieux zouave a barbe grise, les obus tombent
+on ne sait d'ou. Dieu me damne, si j'ai rien vu de semblable! Ces maudits
+Prussiens sortent du sol pour nous ecraser, nulle resistance n'est
+possible!
+
+Tout en faisant la part de l'exageration des fuyards, nous nous rendons a
+l'evidence, car le lugubre defile se prolonge a perte de vue, avec
+toute la physionomie d'une deroute. Comment traduire les sentiments qui
+s'agitent dans notre esprit consterne? Quelle tristesse s'empare de notre
+ame au retour dans la pauvre chaumiere! C'en est donc fait de la France!
+L'armee de la Loire, victorieuse a ses debuts, est deja terrassee!
+
+La fatigue est le meilleur palliatif de la douleur; malgre l'emotion qu'a
+fait naitre l'horrible tableau du desastre, nos yeux se ferment, et le
+sommeil vient arreter le souvenir.
+
+_Lundi 5 decembre_.--A 5 heures du matin, tout le monde est sur pied. La
+deroute a dure toute la nuit, le defile lugubre n'a pas discontinue un
+instant. Au lever du jour, elle s'accentue plus complete encore, et les
+premiers rayons d'un soleil d'hiver eclairent les milliers de voitures qui
+se dirigent vers Orleans. Plus loin, on voit encore des cuirassiers aux
+manteaux rouges, et de nombreuses pieces d'artillerie. Des blesses, le
+teint pale, l'oeil livide, sont ramenes sur des cacolets.
+
+La _Republique_ est toujours gonfle au milieu de la prairie. Que faire?
+Nul ordre ne nous est envoye! Nous laisserons-nous prendre sottement par
+les Prussiens qui approchent? Un mobile court au chateau du Colombier, ou
+est installe un poste telegraphique. Aucune nouvelle, aucun ordre: notre
+devoir nous impose l'obligation d'attendre jusqu'a la fin. Comment se
+decider a plier bagage, en songeant que le ballon peut etre utilise au
+dernier moment.
+
+Que les Prussiens viennent s'ils le veulent! Qu'ils nous cernent, qu'ils
+nous entourent! Il sera toujours temps de couper nos cordes, et de
+lancer la _Republique_ au-dessus des nuages! Nos mobiles et nos marins,
+debarrasses de leur ballon, trouveront bien a se sauver a pied. Ils ont
+tous des chassepots, des revolvers et sont decides s'il le faut a en faire
+bon usage.
+
+Attendons. C'est la decision qui est prise au milieu de la panique.
+
+--Attendons si vous voulez, nous crie d'un air insouciant le lieutenant
+des mobiles qui vient de se joindre a nous, mais, pour Dieu! dejeunons.
+
+Et disant ces mots, il nous montre en riant un magnifique lapin qu'il
+vient d'acheter trente centimes a un paysan. Ce brave homme s'est excuse
+de le faire payer un peu cher. Mais les temps sont durs. Helas! A trente
+lieues d'ici, dans les murs de Paris, ce lapin couterait a nos amis autant
+de pieces de cinq francs que nous l'avons paye de sous!
+
+A 11 heures, le bruit de la canonnade se rapproche singulierement, des
+paysans accourent consternes! Les obus, disent-ils, tombent a 1000 metres
+d'ici.
+
+Qu'allons-nous devenir? L'equipe est vite rassemblee, il faut faire les
+preparatifs de l'ascension. Au meme moment, une estafette accourt. On nous
+donne l'ordre de plier le ballon, et de le porter de l'autre cote de la
+Loire, ou l'armee se rassemble. Le degonflement se fait en toute hate.
+Mais il y a pour une bonne heure de travail.
+
+Voila une charrette qui passe attelee d'un bon cheval.
+
+--Hola! mon bonhomme, crie le capitaine au charretier, vous etes vide, je
+mets votre voiture en requisition, nous en avons besoin.
+
+--Ma foi, mon capitaine, prenez, si vous voulez, la voiture et le cheval
+ne sont pas a moi.
+
+Le filet plie, le ballon, la nacelle, sont hisses sur la charrette qui se
+met en marche. Il etait temps: les projectiles ennemis sifflaient dans
+l'air et tombaient a profusion sur le chateau du Colombier.
+
+Je cours payer notre brave hotesse, et je vois le lieutenant de mobiles
+devant le foyer de la cheminee. Une cuiller a la main, il fait mijoter son
+lapin.
+
+--Allons, mon lieutenant, en route. Vous avez fait la un joli dejeuner
+pour les Prussiens. Mais consolez-vous, nous mangerons a Orleans!
+
+Le pauvre village va etre abandonne. Les ennemis vont venir. Tous les
+paysans sont en proie a la plus violente emotion, on en voit qui se
+sauvent, on en voit d'autres qui se hatent de cacher les objets qui leur
+sont chers!
+
+Nos 150 mobiles suivent la charrette. On arrive bientot par un chemin de
+traverse a la grande route qui conduit en ville. Mais nous attendons
+une grande demi-heure pour prendre rang au milieu de la longue queue de
+voitures d'approvisionnement et de troupes qui defilent depuis plus de
+douze heures.
+
+Il faut avoir assiste au spectacle de la retraite de cent mille hommes
+pour se faire une juste idee du chaos, de l'encombrement desordonne qui en
+resulte. Deux files de charrettes suivent la route au milieu des troupes;
+des cavaliers dominent pele-mele cet ocean humain, chaque charretier veut
+devancer son voisin, a chaque minute la file s'arrete pour ne reprendre
+qu'un pas lent et irregulier. Tout le monde est silencieux, atterre, comme
+abruti. Tantot des estafettes courent pour porter des ordres; il faut
+leur ouvrir un passage; des canons remontent le courant pour proteger la
+retraite jusqu'a la nuit.--Cependant le bruit de la canonnade augmente
+d'amplitude, l'ennemi approche! Aura-t-on le temps de traverser la Loire?
+Fasse le ciel que les obus ne tombent pas sur la route, cachee sous un
+ruban de soldats et de voitures!
+
+L'encombrement augmente a mesure qu'on avance. Devant la porte d'Orleans
+le courant s'arrete pendant pres d'une heure. La foule serree, est
+immobile. Chacun est cloue a la meme place, sans pouvoir faire un pas en
+avant ou reculer d'une semelle. Je ne sais quoi de triste, de lugubre
+domine ce tableau. Toutes les maisons du faubourg Banier se ferment, les
+ruines du premier envahissement sont encore fumantes et semblent menacer
+les habitations intactes. Les portes sont tirees au dedans, les volets
+sont clos; de temps en temps une tete passe pour voir si ce sont encore
+des pantalons rouges qui defilent!
+
+A trois heures de l'apres-midi, les pieces de canon de la marine, placees
+en avant des faubourgs d'Orleans, commencent a tonner au moment ou nous
+arrivons place Jeanne d'Arc; nous voyons la un colonel furieux, les yeux
+injectes de sang, qui court apres des fuyards un revolver a la main;
+il les rassemble en un peloton. Un tambour resonne, et les laches sont
+contraints de se porter a l'ennemi. La caisse sonne la charge d'un ton
+lugubre et monotone.
+
+La faim commence a nous faire subir ses angoisses, mais il ne reste plus
+un morceau de pain a Orleans. Cent mille hommes viennent de passer la
+avant nous. Nous courons a la gare ou Bertaux, Duruof et son equipe, les
+colombophiles Van Roosebeke et Cassiers sont reunis. Nos ballons sont
+sauves du naufrage. Nous allons tous partir par le dernier train qui se
+forme sous nos yeux. Il est uniquement compose de fourgons ou s'entasse
+une foule enorme.
+
+Jamais je n'oublierai l'epouvantable tableau qu'offre en ce moment la
+gare d'Orleans. Elle est encombree de blesses, aux yeux hagards, qui se
+trainent jusqu'au train pour s'enfuir. Notre fourgon contient six ballons,
+nous sommes dix-sept avec nos equipes, et en outre cinq capitaines de la
+ligue ont pris place accroupis sur les nacelles. De malheureux blesses
+nous supplient de leur donner asile, mais il est de toute impossibilite de
+placer une aiguille parmi nous. Les uns ont la tete ouverte par une balle,
+d'autres ont le bras ballant et inerte, d'autres s'appuient sur les
+epaules d'un camarade. Tous ces soldats sont a demi couverts de vetements
+en lambeaux, des zouaves n'ont plus ni molletieres ni souliers, la plupart
+n'ont pas de capotes, ni de kepis, ni de couvertures ... et il gele a
+pierre fendre!
+
+Le train va partir. C'est le dernier, il est cinq heures Les blesses qui
+ont encore quelque force se hissent sur le toit des fourgons; malgre le
+froid, ils se tiennent la immobiles, couches a plat ventre. Ceux-la sont
+encore privilegies, car d'autres, bien plus nombreux, ne partiront pas.
+La captivite les attend! Ils gemissent, ils pleurent, ces malheureux, a
+l'idee d'etre enleves a ce lieu si cher, a la patrie, a la famille, aux
+amis. Le coeur saigne devant de tels tableaux que nulle plume ne saurait
+decrire! Au milieu de tout cela, des tetes affolees crient et s'agitent,
+des paniques s'emparent de la foule.
+
+--Les rails sont coupes, disent les uns, votre train va etre brise!
+
+--Les canons prussiens, disent les autres, vous attendent au tournant de
+la Loire.
+
+A cinq heures et demie, la locomotive siffle. Le train part, au milieu
+du gemissement des blesses exposes sur le toit des fourgons. Le coup de
+collier brusque de la machine a ouvert leurs plaies et leur a arrache des
+cris de douleur. Nous suivons lentement le bord de la Loire; les boulets
+francais sifflent a travers les arbres, on apercoit au loin le pont
+d'Orleans litteralement couvert d'une mer humaine. A cote, un pont de
+bateaux jete sur le fleuve facilite le mouvement de la retraite. Le soleil
+se couche; son disque, rouge comme du sang, lance ses derniers rayons sur
+cet horrible panorama qu'accompagne le bruit du canon. Au milieu d'une
+telle desolation, je me figure entendre la grande voix du poete, s'ecrier
+comme apres Waterloo:
+
+ C'est alors
+ Qu'elevant tout a coup sa voix desesperee,
+ La deroute geante, a la face effaree,
+ Qui, pale, epouvantant les plus fiers bataillons,
+ Changeant subitement les drapeaux en haillons,
+ A de certains moments, spectre fait de fumee,
+ Se leve grandissante au milieu des armees,
+ La deroute apparut au soldat qui s'emeut
+ Et, se tordant les bras, cria: Sauve qui peut!
+
+Nous croisons en chemin le train de M. Gambetta, mais un signal le fait
+arreter. Il n'est plus temps d'entrer a Orleans. Les rails viennent
+d'etre coupes. Le ministre de l'interieur et de la guerre est oblige de
+rebrousser chemin, de revenir a Tours.
+
+Cependant nous sommes entasses pele-mele dans notre fourgon, plonges dans
+une obscurite complete, l'estomac vide et litteralement geles, car la bise
+glaciale siffle a travers les portes mal jointes. Mais comment oser se
+plaindre en entendant sur nos tetes le bruit que font en frappant du pied
+les malheureux blesses juches sur le toit du fourgon? Quelques-uns sont
+ralants, la douleur les a vaincus, la mort va les saisir! En effet, a
+minuit, le train s'arrete a Vierzon. On retire des cadavres des voitures.
+Quelques blesses, pendant le voyage, sont morts de froid! Detournons les
+yeux de scenes aussi epouvantables et entrons a Vierzon, ou nous devons
+rester jusqu'a quatre heures du matin.
+
+Il fait nuit noire. Pas un passant dans les rues. Un hotel est en face la
+gare, une lumiere y brille. Le marin Jossec frappe a la porte, on ouvre.
+
+Nous entrons dans une grande salle qui est le restaurant de l'endroit.
+
+--Que voulez-vous? nous dit le patron d'un ton grognon, je n'ai pas de
+place ici pour vous loger.
+
+--Nous venons d'Orleans, epuises de fatigue, de faim. Voila plus de
+vingt-quatre heures que nous n'avons pas mange. Donnez-nous a souper et
+allumez un bon feu. Nous partons dans trois heures.
+
+--Impossible, riposte le patron, il est passe minuit et je ferme. Je ne
+peux vous recevoir, retirez-vous.
+
+J'insiste poliment en faisant comprendre a mon interlocuteur que nous
+venons de l'armee, que son patriotisme devrait le mettre dans l'obligation
+de nous mieux accueillir. Il ne veut pas entendre raison.
+
+--Retirez-vous, dit-il insolemment, et il ferme la porte au nez de nos
+marins qui viennent nous rejoindre. Nous commencons a nous facher tout
+rouge.
+
+--Ouvrez de suite, disons-nous, ou la porte vole en eclats.
+
+Et voila nos marins qui frappent au dehors avec violence. Le patron se
+decide a ouvrir, il est furieux.
+
+--Je vais aller chercher le poste, dit-il. D'ailleurs, qui etes-vous? Je
+ne vous connais pas.
+
+--Votre insolence nous dispenserait de vous donner d'explication, mais
+voici nos papiers bien en regle qui vous montreront d'ou nous venons.
+Maintenant, rappelez-vous que nous sommes ici quatorze hommes bien
+decides, forts de notre droit et de notre argent, a prendre l'asile et le
+diner que vous refusez.
+
+Cette menace ne produit pas mauvais effet. La patronne est descendue, elle
+appelle son mari dans la cuisine; la bonne arrive. Il se tient la un petit
+conseil de guerre qui se termine en notre faveur.
+
+Le maitre d'hotel se decide a allumer un grand feu, a nous servir un
+excellent repas que nous devorons avec un appetit de naufrages. Il nous
+fait chauffer du cafe, nous causons en fumant jusqu'a quatre heures du
+matin, heure a laquelle nous reprenons un train qui nous transporte a
+Tours.
+
+
+IV
+
+
+Organisation definitive des aerostiers militaires a Tours.--Experience
+d'une montgolfiere captive.--Expedition de Blois.--M. Gambetta et le
+chef de gare.--Nouvelle defaite.--Tours et le Mans.--Le camp de
+Gonlie.--Ascensions captives.
+
+Du 6 au 20 decembre 1870.
+
+Tours, que nous retrouvons, n'a pas change d'aspect. Toujours meme
+mouvement dans les rues. On rencontre des officiers de tous les regiments,
+des francs tireurs de tous les costumes, de toutes les especes, des
+solliciteurs de tous les rangs. Mais le niveau de l'esperance a
+singulierement baisse, on parle du demenagement du gouvernement; les
+optimistes les plus convaincus ne se dissimulent plus la gravite de la
+situation. Ou nous meneront ces desastres accumules? Ou allons-nous? C'est
+ce que chacun se demande avec anxiete.
+
+Le nouveau theatre est transforme en un arsenal aerostatique ou sont
+amonceles les ballons venus de Paris. Ils sont repares, plies dans leurs
+nacelles, afin qu'il soit possible au moment voulu de les utiliser. La
+famille Poitevin, venue d'Italie, pour offrir ses services aeriens a la
+France, critique l'emploi des ballons a gaz pour les usages de l'armee,
+et veut substituer les montgolfieres qui, sans exiger une usine pour etre
+gonflees, necessitent seulement quelques bottes de paille enflammees.
+
+M. Steenackers me fait l'honneur de me demander mon avis a ce sujet. Je ne
+lui dissimule pas ma facon de penser:--Certes, lui dis-je, le ballon a
+gaz a contre lui l'embarras du gonflement, mais une fois rempli, il a une
+force ascensionnelle assez considerable pour resister a un vent d'une
+intensite moyenne, il reste gonfle plusieurs jours de suite, toujours pret
+a transporter l'observateur a deux cents metres dans l'atmosphere.--La
+montgolfiere se gonfle vite, mais elle a une faible force ascensionnelle,
+elle se penchera contre terre sous l'effort de la moindre brise, et vite
+refroidie, elle perdra en un clin d'oeil toute son energie.
+
+Du reste toute discussion, toute opinion, ne valent pas une experience.
+Que ceux qui ne partagent pas notre maniere de voir sachent nous
+convaincre par les faits; nous ne demandons pas mieux que de changer
+d'avis quand nous aurons vu.
+
+_7 decembre_.--Une montgolfiere construite a Tours, se gonfle a midi, dans
+le jardin de la Prefecture. Les membres de la Commission scientifique, M.
+Steenackers, quelques aeronautes assistent a l'experience. L'appareil est
+suspendu a une corde horizontale fixee a la cime de deux grands arbres;
+on apporte des bottes de paille que l'on allume a sa partie inferieure.
+L'elevation de temperature produite par la combustion, dilate l'air
+contenu dans la sphere de toile, qui s'arrondit completement en moins de
+vingt minutes. On attache a la hate une petite nacelle ou le fils Poitevin
+se tient a peine; il jette un peu de lest, et la montgolfiere s'eleve,
+enlevant avec elle un cable que quelques hommes retiennent a terre. Mais
+c'est bien peniblement que l'appareil se souleve du sol, il monte a dix
+metres et s'arrete la, haletant, epuise. L'aeronaute jette un sac de lest,
+puis un second, et tout ce qu'il peut faire, c'est d'atteindre le sommet
+d'un bouquet d'arbres, ou il se pose comme un pauvre oiseau auquel on
+aurait coupe les ailes. Deja la montgolfiere se degonfle, elle est fixee
+a un obstacle terrestre qu'elle ne veut plus quitter.--Le fils Poitevin
+abandonne sa nacelle, et descend de l'arbre de branche en branche. Une
+mauvaise langue lui dit au retour de son humble voyage:--Pour en faire
+autant, il n'est pas besoin de montgolfiere. Vous auriez pu monter a
+l'arbre comme vous en etes descendu!
+
+Pour ma part je m'attendais a ce resultat, et je me demande meme comment
+des aeronautes experts ont pu s'engager dans une semblable tentative. Il
+est bien facile de calculer la force ascensionnelle d'un aerostat a gaz ou
+a air chaud, il n'est pas necessaire d'etre mathematicien pour savoir que
+si elle varie, ce n'est certes pas selon la volonte de son aeronaute. Un
+athlete qui est capable de porter 20 kilogrammes a bras tendu, ne s'engage
+jamais a en porter 100. Une montgolfiere de 1200 metres cubes enleve un
+voyageur en liberte, mais elle n'est pas capable de soulever en outre
+la corde qui la retient captive, et de lutter par un exces de force
+ascensionnelle, qu'elle ne possede pas, contre l'impulsion du vent.
+
+Cette experience a cela de bon, qu'on ne parle plus des montgolfieres. On
+en revient aux ballons a gaz, et il est decide que pour regulariser notre
+situation, on organisera une compagnie d'aerostiers militaires, attaches
+a l'armee et dependant du ministere de la guerre, car a Orleans nous
+n'avions aucune commission en regle. Si l'ennemi nous avait pris avec nos
+ballons, il n'aurait certainement pas manque de nous fusiller d'abord. On
+aurait avise ensuite.
+
+Voici les aeronautes que M. Steenackers a signales au ministre de la
+guerre, et qui viennent de recevoir les galons de capitaines:
+
+ Gaston Tissandier.
+ Albert Tissandier.
+ J. Revilliod.
+ A. Bertaux.
+ Poirrier.
+ Nadal.
+ J. Duruof.
+ Mangin.
+
+Il est convenu que mon frere et moi, nous prendrons possession du ballon
+de soie la _Ville de Langres_, et du _Jean-Bart_ qui sera repare. Nous
+aurons, comme chefs d'equipe, Jossec et Guillaume, et quatre autres
+matelots comme aides-manoeuvres.
+
+MM. Revilliod et Poirrier dirigeront les operations de deux ballons de
+2000 metres cubes. Leurs chefs d'equipe sont les marins Herve et Labadie,
+venus de Paris en ballon, qui seront aides par quatre matelots.
+
+M. Bertaux est choisi comme capitaine tresorier de la compagnie: il sera
+assiste de M. Bidault. M. Nadal sera charge des demarches a faire pour le
+gonflement, il pretera son concours aux deux equipes.
+
+MM.J. Duruof et Mangin sont incorpores dans la compagnie, mais ils
+resteront a Bordeaux, charges de surveiller le materiel de reserve, et de
+preparer ce qui est necessaire a leurs collegues en activite.
+
+Chaque ballon en campagne sera accompagne de 150 mobiles.
+
+On nous a fait faire un costume tres-simple, qui offre quelque analogie
+avec celui de la marine. Seulement les galons sont en argent et l'ancre de
+la casquette est penchee. On nous remet notre nomination du ministere de
+la guerre, et nous touchons le jour meme notre solde d'entree en campagne,
+qui s'eleve a 600 francs. Elle est destinee a nos frais d'equipement. Nous
+avons des appointements de 10 fr. par jour.
+
+La compagnie des aerostiers militaires est ainsi parfaitement organisee,
+mais on en complique malheureusement la formation par la nomination d'un
+colonel et d'un commandant.--Rien de mieux, direz-vous?--Sans aucun doute,
+si ces chefs que l'on nous impose ont quelque connaissance pratique qu'ils
+sont a meme d'utiliser. Mais leur seul merite aerostatique est d'etre
+parents et amis de hauts fonctionnaires. Ils n'ont jamais ete en ballon
+et n'iront probablement jamais, mais ils n'en touchent pas moins de gros
+appointements. On leur donne en outre la direction du service des pigeons
+voyageurs qu'ils ne connaissent pas mieux que les ballons; ils regardent
+faire les hommes speciaux, Van Roosebeke, Cassiers et leurs collegues
+venus de Paris en ballon avec leurs messagers ailes, mais ils touchent
+encore de ce cote de bonnes et grasses retributions.--Pendant que nous
+allons gonfler plus tard nos ballons au Mans, a Laval, notre colonel et
+notre commandant resteront a Poitiers, jouant au billard et fumant des
+cigares. Le premier janvier, ils seront nommes chevaliers de la Legion
+d'honneur pour action d'eclat.--Vous riez, n'est-ce pas? Et cependant
+rien n'est plus vrai, les choses se sont passees exactement comme nous le
+disons la. Ce serait comique, si ce n'etait navrant, car il est a supposer
+malheureusement que ce fait n'est pas isole, et que la France a ete en
+proie a un desordre, un gaspillage inouis, eleves a la hauteur d'une
+institution.
+
+Helas! faut-il qu'aujourd'hui, comme hier, il y ait memes abus, memes
+faveurs! Est-il donc ecrit que les gouvernements doivent se suivre et se
+ressembler! Suivant l'expression d'un de nos plus spirituels journalistes,
+serait-ce bien toujours la meme boutique, et n'y aurait-il de change que
+l'enseigne?
+
+_Vendredi 9 decembre_.--A 8 heures du matin, la compagnie des aerostiers
+militaires part pour Blois. Nous avons a notre disposition deux fourgons,
+ou sont nos ballons, une plate-forme roulante ou se trouve la batterie
+a gaz; le zinc en lamelles et les touries d'acide sulfurique. Il
+parait qu'on va se battre dans ces parages et que nous pourrons rendre
+d'importants services.
+
+Nous arrivons a Blois, dans nos fourgons, car il ne faut plus songer aux
+wagons de voyageurs. Du reste, quoique ce mode de locomotion soit peu
+confortable, c'est bien la le cadet de nos soucis.
+
+On ne vit plus reellement dans les temps ou nous sommes, les malheurs
+s'abattent sur la France avec une telle rapidite, que l'esprit egare,
+eperdu, est en proie a un vertige perpetuel qui lui ote toute reflexion.
+A Blois, nous trouvons une ville bouleversee. Tout le monde parle de
+nouveaux revers, de nouveaux desastres. Dans les rues, on nous apprend que
+les Prussiens sont aux portes, nous courons a la prefecture et ces tristes
+renseignements se confirment.
+
+Le general P.... fait sauter sous nos yeux le pont de pierre. On nous
+apprend ensuite que dans sa precipitation, il a oublie d'envoyer chercher
+les approvisionnements de farine qu'on a laisses de l'autre cote du
+fleuve. On nous affirme que 10,000 soldats qui s'etaient caches a
+Chambord, pour attaquer les Prussiens a l'improviste, ont ete surpris
+eux-memes pendant la nuit, que trois batteries de canons ont ete prises
+par l'ennemi. Mon Dieu! mon Dieu! quelle confusion, quel desordre!
+
+A la gare, nous voyons revenir des convois charges de blesses, voila ce
+qui ne manque plus aux spectacles que nous sommes appeles a voir. Dans
+l'ambulance un jeune soldat a la machoire inferieure enlevee, sa bouche
+est devenue beante, son oeil hagard est effrayant. Je detourne la tete.
+C'est horrible a voir. Une soeur de charite panse cette plaie.
+
+Quel tableau pour un grand artiste! Au lieu de nous representer la guerre
+par des bataillons qui prennent une redoute au milieu d'une fumee de
+poudre et de gloire, qu'il retrace cette scene navrante, et que, dans le
+lointain, il nous montre une mere qui pleure. Ce sera la la veritable
+image de la guerre.
+
+Et nos ballons? Nous n'y songeons deja plus! Pourquoi nous envoyer ici, il
+est trop tard, il n'y a plus rien a faire.
+
+Voila un train special qui accourt sur la voie ferree. C'est M. Gambetta
+qui arrive. Il descend precipitamment, avec M. Spuller, son chef de
+cabinet. Il demande le chef de gare qui n'a pas ete prevenu de l'arrivee
+du ministre, et qui, au milieu d'un travail incessant, a pris quelques
+minutes de repos.
+
+M. Gambetta s'agite et tempete contre le chef de gare qui ne vient pas.
+Il se promene impatiemment, puis s'arrete en frappant du pied. Il est
+furieux.
+
+Le chef de gare arrive enfin, c'est un vieillard modeste et respectable.
+M. Gambetta le malmene, et lui dit les choses les plus dures, les plus
+humiliantes, devant un public nombreux qui n'approuve nullement du reste
+cette maniere d'agir si peu courtoise.
+
+--Pauvre chef de gare, disait un spectateur, un si excellent homme, si
+devoue, si laborieux, c'est bien triste.
+
+--Ce qui est bien plus triste, repondit quelqu'un, c'est de voir M.
+Gambetta, un ministre, un souverain, humilier injustement un vieillard,
+sans savoir seulement s'il est coupable.
+
+Je me rappelais a ce moment ce qu'un homme d'un grand merite m'avait dit
+sur notre dictateur: "Il a deux defauts dont il ne guerira jamais, il est
+avocat et meridional."
+
+M. Gambetta part comme il est venu, et les choses ne vont pas mieux. Le
+chef de gare recoit dans la soiree l'ordre d'evacuer son materiel de
+guerre. Il nous conseille de partir. Nous voulons attendre, persuades
+qu'un telegramme va etre envoye, qu'on n'a pu expedier ici les aerostiers
+et leur materiel sans but, sans motif. Nous attendons jusqu'au lendemain
+matin, passant la nuit dans la gare, assistant a la funebre procession des
+trains charges de blesses, qui passent de quart d'heure en quart d'heure.
+A l'ambulance de la gare, il y a une soeur de charite et un moine, ils ont
+a soigner des centaines de blesses a la fois. Heureusement que nos
+marins sont la, ils se mettent sous les ordres de la soeur de charite,
+distribuent les bouillons aux malades, et se transforment en infirmiers.
+Les aerostiers a Blois n'auront pas passe tout a fait inutiles.
+
+Le lendemain a 10 heures, il ne reste absolument rien en gare, les
+Prussiens vont arriver, dit-on. Il serait trop maladroit de se laisser
+prendre avec son materiel. Une locomotive est accrochee a nos fourgons,
+elle nous ramene a Tours.
+
+A notre arrivee a Tours, nous apprenons que decidement la delegation
+du gouvernement de la Defense nationale va se _replier_ a Bordeaux.
+Le chef-lieu de l'Indre-et-Loire ressemble a une fourmiliere remuee
+fortuitement par un baton. C'est un mouvement febrile, une agitation
+sombre et lugubre.
+
+M. Steenackers nous donne l'ordre de gagner le Mans, pour nous mettre a la
+disposition du general Marivaux, commandant l'armee de Bretagne.
+
+_11 decembre_.--Nous partons dans nos fourgons a 8 heures du soir. La gare
+de Tours est envahie par une foule enorme qui abandonne ses foyers. Des
+milliers de wagons, charges de vivres, de munitions, s'evacuent lentement
+au milieu d'un gachis indescriptible. Nous sommes obliges de nous tenir
+prets a partir trois ou quatre heures a l'avance. Si nous avons le malheur
+d'abandonner nos ballons, ils seront enleves par une locomotive, emportes
+je ne sais ou. Il faut rester aupres de notre materiel, et demander de
+quart d'heure en quart d'heure, si le moment d'etre attaches a un train
+est arrive. Personne ne sait plus ou donner de la tete. Des officiers,
+charges de faire partir des fourgons de munitions, se querellent avec les
+employes du chemin de fer, ce sont des discussions, des cris a n'en plus
+finir, il s'eleve sur ce flot de tetes qui encombre la gare, un brouhaha
+perpetuel, qui souffle comme un vent d'inquietude et de desespoir. C'est
+la panique, c'est la debacle!
+
+Nous sommes entasses dans notre fourgon comme des harengs dans une
+barrique. Les ballons plies tiennent presque toute la place. Par dessus
+ces ballots, on se perche tant bien que mal, Bertaux, Poirrier, Revilliod,
+mon frere et moi, avec nos quatre chefs d'equipes et nos huit marins. Nous
+sommes plonges dans l'obscurite la plus complete, il fait un froid de
+loup, et six heures de voyage nous separent du Mans; trop heureux si
+quelque retard imprevu ne nous fait pas faire le tour du cadran dans notre
+prison cellulaire.
+
+Nous arrivons a 2 heures du matin, moulus, brises, mais nous arrivons,
+c'est l'essentiel. Les jours suivants se passent a chercher un local pour
+nos ballons. L'atelier des baches a la gare est mis a notre disposition.
+La _Ville de Langres_ y est etale; nos marins le vernissent a neuf.
+
+Il faut s'occuper a present des rations de vivres que le ministre de la
+guerre a mises a la disposition des marins aerostiers. Nous avons nos
+commissions en regle, l'intendance ne fera pas de difficultes. Erreur
+profonde. L'intendant n'a pas recu d'ordre direct, il y a encore quelques
+formalites a remplir; bref, il ne nous donne pas nos vivres, mais il a eu
+soin de nous faire attendre une heure dans son bureau pour arriver a cette
+solution. Heureusement que nous sommes assez riches pour avancer deux
+francs par jour a huit hommes, mais si nous commandions un bataillon, que
+ferions-nous? Il faut le demander aux colonels de notre armee qui se sont
+vu refuser des vivres pour leurs soldats par des intendances, ou des
+milliers de pains moisissaient dans la cour. Mais a quoi bon se donner la
+peine d'attaquer l'intendance francaise? On n'en dira jamais assez a ce
+sujet, c'est chose malheureusement connue et convenue.
+
+Notre ballon est pret, allons prendre les ordres du general commandant en
+chef l'armee de Bretagne. Le jeudi 15, a 10 heures, nous arrivons au camp
+de Conlie. Est-ce bien un camp? C'est plutot un vaste marecage, une plaine
+liquefiee, un lac de boue! Tout ce qu'on a pu dire sur ce camp trop
+celebre est au-dessous de la verite. On y enfonce jusqu'aux genoux dans
+une pate molle et humide. Les malheureux mobiles se sont pourvus de sabots
+et pataugent dans la boue ou ils pourraient certainement faire des parties
+de canots. Ils sont la quarante mille, nous dit-on, et tous les jours on
+enleve cinq ou six cents malades. Quand il pleut trop fort, on retrouve
+dans les bas-fonds des baraquements submerges. Il y a eu ces jours
+derniers quelques soldats engloutis, noyes dans leur lit pendant un orage.
+
+Mais, sont-ce bien des soldats ces hommes que nous voyons errer comme
+les ombres du Dante? Comment connaitraient-ils un metier qu'on ne leur a
+jamais appris? Arraches a leurs familles, a leurs campagnes, on leur
+a parle des Prussiens, de l'invasion de la patrie en danger. Ils sont
+partis, pleins de resolution, pleins d'enthousiasme. Ils revaient le
+succes, la gloire du combat, le salut de leur pays. On les enferme dans
+un marais ou ils sont emprisonnes plusieurs semaines. Jamais ils ne
+manoeuvrent, jamais ils n'apprennent le maniement des armes. Leurs
+souliers sont perces a jour, ils n'ont pas une couverture pour se
+preserver du froid. La nourriture est rare. En ont-ils meme tous les
+jours? Ils souffrent, ils s'ennuient, mais ils sont resignes et patients,
+quoiqu'ils se demandent, si c'est bien la ce qu'ils doivent faire pour
+sauver le pays. Les jours se passent au milieu de ces tortures physiques
+et morales, le decouragement, la lassitude arrivent. A force d'attendre,
+ils desesperent. Ils errent dans ce camp si triste sans avoir conscience
+de la vie; ils ne savent plus ce qu'ils font ni ce qu'ils vont faire, ils
+perdent confiance en leurs chefs, ils en arrivent a regarder d'un air
+melancolique ces malades qu'emportent les civieres! Ils sont heureux,
+ceux-la, ils vont mourir!
+
+Un beau jour, le tambour resonne, les bataillons se rassemblent, on va
+partir. Partir ou, grand Dieu! Aller a l'ennemi, resister a des troupes
+solides, aguerries, bien nourries, recevoir la mitraille et la pluie
+d'obus!--Mais ces fusils que nous portons sur nos epaules, nous ne savons
+pas les charger, nous n'avons jamais fait bruler une seule cartouche
+dans leurs canons! Nous sommes fatigues, malades, nous ne savons rien
+faire!--Qu'importe, il faut partir, il faut vaincre ou mourir.
+
+Ils reviennent vaincus. Ils ont fui sous le feu de l'ennemi. Qui donc
+oserait leur jeter la pierre?
+
+Nous sommes d'abord recus par le chef d'etat-major qui nous fait conduire
+dans une humble baraque en bois, ou nous arrivons en nous tenant en
+equilibre sur des planches qui forment un chemin a travers les lagunes du
+camp. Une construction primitive en planches, forme le quartier general de
+l'armee de Bretagne. Il y a dans la piece d'entree un assez grand nombre
+d'officiers qui attendent leur tour; on prend place a cote d'eux.
+
+Bientot, l'aide de camp me prie d'ecrire sur une feuille de papier le but
+de notre visite au general. Je redige quelques lignes que je soumets a
+l'approbation de mon frere, de mes collegues et que je fais passer a M.
+de Marivaux. Quelques secondes apres, le general me fait entrer dans
+son bureau. Je suis recu avec la plus grande affabilite. Le general me
+felicite sur mes ascensions anterieures dont il a connaissance, il me
+parle aussi de mon frere, dont un de ses voyageurs lui a fait le plus
+grand eloge. Il me questionne longuement sur l'usage des ballons captifs,
+et approuve l'emploi des aerostats dans la guerre. Le general est un
+marin, homme de progres, d'initiative, il comprend l'importance de ces
+appareils merveilleux, qui peuvent si bien observer les mouvements de
+l'ennemi du haut des airs.
+
+--Je serai tres-desireux d'assister a des experiences preliminaires,
+gonflez au Mans un de vos aerostats, je verrai le parti que l'on peut
+tirer des ascensions captives. Du reste, je ne puis prendre encore aucune
+decision, car le camp de Conlie forme une reserve ou les Prussiens ne
+viendront pas, et les plans de l'ennemi ne sont pas encore connus. Mais
+attendez patiemment; les occasions ne vous manqueront pas de vous rendre
+utiles.
+
+Nous ne tardons pas a faire tous les preparatifs necessaires a l'execution
+de nos ascensions captives. Je me charge de surveiller le transport du
+ballon au lieu de gonflement situe pres de l'usine, sur les bords de
+la Sarthe. Mon frere rend visite au prefet, au maire, pour obtenir les
+requisitions de gaz. Revilliod, Bertaux, Poirrier, vont a l'intendance
+pour demander une tente ou nos marins pourront passer la nuit aupres de
+l'aerostat.
+
+_Samedi 17_.--On commence le gonflement de la _Ville de Langres_, mais les
+provisions de gaz de l'usine ne sont pas tres-abondantes. Impossible
+de remplir entierement le ballon. Par bonheur, le temps est favorable,
+l'aerostat, charge de sacs de lest, dresse son hemisphere superieur
+au-dessus du sol, l'operation sera terminee demain.
+
+_Dimanche 18_.--A midi, l'aerostat est plein. La nacelle est attachee
+au cercle, il ne reste plus qu'a essayer le materiel par une premiere
+ascension.
+
+Le systeme que nous employons est extremement simple. Le cercle du ballon
+est muni, aux extremites, d'un axe en cordage, de deux cables d'une
+longueur de 400 metres. Chaque cable s'enroule dans la gorge d'une poulie
+fixee a un plateau de bois, que l'on remplit de pierres, et qui forme
+ainsi un point d appui fixe. Des hommes, au nombre de vingt-cinq, tiennent
+chacune des cordes, qu'ils laissent glisser dans la poulie quand le ballon
+s'eleve. En la tirant a eux, ils font descendre l'aerostat.
+
+Le temps est tres-calme et la premiere ascension s'execute dans les
+meilleures conditions. Je m'eleve a une hauteur de 300 metres. L'aerostat
+plane au-dessus de la Sarthe et s'y reflete comme dans un miroir de
+cristal. Je reste la quelques minutes, suspendu a l'extremite des
+cordages, et j'admire la belle campagne qui entoure le Mans. Ma vue se
+porte jusqu'a plusieurs lieues tout autour de la ville, je distingue les
+routes, les maisons, les champs; et je verrais facilement le moindre
+bataillon a une tres-grande distance. Pour monter et descendre a volonte,
+nous avons une trompe qui sert de signal: un coup de trompe donne le
+signal de l'ascension, deux coups, celui de l'arret, trois coups, celui de
+la descente.
+
+Quand je veux revenir a la surface du sol, je donne trois coups de trompe.
+Le chef d'equipe repete a terre le signal, et les cordes, tirees par les
+mobiles, ramenent bientot l'aerostat dans son enceinte.
+
+Mon frere, assiste de Jossec, fait une seconde ascension, il depasse la
+hauteur que j'ai atteinte et' s'eleve a 320 metres. Une troisieme et une
+quatrieme ascensions sont executees avec le meme succes par Bertaux,
+Revilliod et Poirrier.
+
+_Lundi 19_.--Le ciel est legerement brumeux, l'horizon est tres-borne.
+Le ballon a passe la nuit sans perdre de gaz, il est aussi gonfle que la
+veille.
+
+A une heure, nous executons une premiere ascension. Mon frere, Jossec et
+un de nos matelots sont dans la nacelle. Celui-ci n'a jamais ete en ballon
+et parait ravi de faire ses premieres armes aeriennes. Nous voulons faire
+monter successivement les huit matelots de l'equipe.
+
+Le vent est assez vif et l'aerostat ne s'eleve pas a une grande hauteur.
+Il serait dangereux de le laisser monter comme hier a 300 metres
+d'altitude.
+
+Je fais une deuxieme ascension captive avec deux marins, puis une
+troisieme, mais le brouillard est assez epais, et c'est a peine si l'on
+distingue les prairies les plus voisines du Mans.
+
+Ces premiers resultats nous paraissent aussi satisfaisants que possible.
+Le ballon la _Ville de Langres_, en soie double, est d'une grande
+solidite et resiste a des vents intenses sans se deteriorer. Il est d'une
+impermeabilite presque complete et parait remplir toutes les conditions
+d'un aerostat captif transportable. Que ne ferait-on pas avec un semblable
+appareil bien utilise? Qui empecherait qu'on n'executat des ascensions
+nocturnes en enlevant a bord un fanal electrique qui, de son rayon
+lumineux, sonderait au loin la campagne? Ce n'est pas le desir qui nous
+manque de tenter cette belle experience, mais le professeur de physique du
+Mans, M. Charault, qui a deja mis a notre disposition plusieurs appareils,
+n'a pas de bobine de Ruhmkorff suffisante a la production d'une lumiere
+intense.
+
+_Mardi 20_.--Nous voyons le general de Marivaux. Il n'a pu assister encore
+a nos ascensions et nous annonce qu'il ne sait pas s'il devra s'en occuper
+a l'avenir. Le general Chanzy va venir au Mans avec son armee.
+
+A une heure, nous nous mettons en mesure de faire quelques ascensions. Le
+temps est limpide et clair. Nous atteignons, au bout de nos cables, la
+hauteur de 300 metres. Le spectacle qui s'offre a notre vue est admirable.
+La campagne s'ouvre a nous en un cercle immense qui n'a pas moins de
+quarante a cinquante kilometres de diametre.
+
+Jusqu'a perte de vue, nous apercevons des bataillons francais qui defilent
+sur les routes et qui reviennent au Mans. C'est l'armee du general Chanzy
+qui se replie de Vendome.
+
+Des escadrons de cuirassiers aux manteaux rouges, defilent au milieu des
+pres verts, ils offrent l'aspect de rubans de coquelicots. Nous sondons
+le lointain avec notre lunette, mais les mouvements de la nacelle genent
+l'observation. Toutefois, avec un peu d'application, on arrive a viser
+un point determine. Mais que ne ferait-on pas avec la pratique, avec
+l'habitude? L'art des ascensions captives est a faire, c'est une ecole a
+organiser.
+
+Les soldats levent la tete de toutes parts et se demandent quelle est
+cette nouvelle sentinelle juchee dans les nuages. Nous sommes vus a la
+fois par cent mille hommes dont nous dominons les tetes du haut des airs.
+
+Nous profitons du temps clair pour faire monter et descendre la _Ville de
+Langres_, nos collegues Bertaux, Revilliod, Poirrier, nous succedent a
+tour de role dans la nacelle. Un grand nombre d'habitants du Mans, des
+dames, voudraient bien tenter l'ascension, mais nous ne permettons pas
+qu'on se fasse un jeu de notre aerostat. Il appartient a l'armee, quelques
+rares privilegies seulement prennent part aux ascensions.
+
+A quatre heures, le capitaine de la compagnie des mobiles qui font nos
+manoeuvres, nous apprend qu'il a recu l'ordre de nous quitter. C'est le
+general Chanzy qui va prendre au Mans le commandement militaire. Il va
+falloir sans doute nous mettre en rapport avec lui.
+
+Les journaux ne parlent qu'en termes assez vagues des mouvements de la
+deuxieme armee qui revient au Mans. On s'accorde a rendre hommage a
+l'habilete, a l'energie de son general en chef. Chacun espere que la
+France a enfin trouve un sauveur.
+
+
+V
+
+
+Une visite au general Chanzy.--Ascension faite en sa presence.--Accident
+a la descente.--Un peuplier casse.--Opinion du general sur les ballons
+militaires.
+
+21 decembre 1870 au 11 janvier 1871.
+
+On savait depuis quelques jours que l'armee du general Chanzy allait se
+replier sur le Mans, apres de terribles combats qu'elle avait livres sans
+treve ni relache.
+
+C'est le mercredi 21 decembre que l'on apprit l'arrivee du commandant en
+chef de l'armee de la Loire, qui etablit son quartier general dans un
+hotel particulier en face la prefecture.
+
+Notre ballon etait gonfle, mais a la suite des mouvements de troupes
+occasionnes par l'approche d'une nouvelle armee, on nous avait retire les
+mobiles qui aidaient aux manoeuvres des ascensions captives. Nous nous
+decidons a nous adresser au prefet, M. Georges Lechevalier.
+
+Mes collegues aeronautes me designent pour cette demarche. Le prefet
+m'accueille avec la meilleure grace.
+
+--C'est au general Chanzy, me dit-il quand je lui eus demande conseil,
+qu'il faut vous adresser pour utiliser vos ballons; il commande en chef la
+deuxieme armee de la Loire campee autour du Mans. Je vais vous donner un
+mot pour lui.
+
+Et le prefet me donne quelques lignes des plus aimables, qui me serviront
+d'introduction aupres du general.
+
+--Traversez la place, me dit M. Lechevalier, le general vous recevra au
+recu de cette lettre.
+
+Dix minutes apres, un officier d'ordonnance m'introduisait aupres du
+general Chanzy, que j'apercus debout, devant une grande table, decachetant
+des depeches electriques, et examinant en meme temps une grande carte des
+environs du Mans qu'il avait deployee devant lui. Un aide de camp etait
+debout a cote de lui.
+
+J'attendis quelques instants: quand le general eut fini d'examiner son
+courrier, il se tourna vers moi. Je pus voir son visage intelligent,
+expressif qui me parut etre celui d'un homme affable et _sans pose_, comme
+on dit dans le langage parisien.
+
+--Le gouvernement vous envoie ici avec des ballons captifs, mais dites-moi
+ce que vous pouvez faire avec ces aerostats, et comment je puis les
+utiliser.
+
+--General, repondis-je, mes collegues et moi nous avons ici cinq aerostats
+tout prets a etre gonfles; une fois remplis de gaz, un de ces ballons peut
+etre transporte ou bon vous semblera aux environs du Mans. La nous aurons
+une batterie a gaz pour preparer de l'hydrogene et compenser les pertes
+de gaz dues aux fuites, a l'incomplete impermeabilite de l'etoffe. Notre
+ballon reste ainsi toujours gonfle; a tout moment, il peut monter a 100 a
+200 a 300 metres de haut, et l'officier d'etat-major qui nous accompagnera
+dans nos ascensions pourra voir l'ennemi jusqu'a plusieurs lieues si le
+temps est clair.
+
+--Mais c'est merveilleux, je veux employer tous vos ballons.
+
+--Je dois ajouter cependant, repliquai-je, que des accidents peuvent
+malheureusement survenir, que nos ballons ne resistent pas aux tempetes,
+et qu'ils ne servent a rien quand le temps est couvert. Mais si le jour de
+la bataille, le ciel est pur, il n'est pas douteux qu'ils donneront les
+renseignements les plus precieux sur les mouvements de l'ennemi.
+
+--Quel malheur, dit le general, que je ne vous aie pas eu avec moi a
+Marchenoir, l'ennemi avait si bien cache ses positions que je ne pouvais
+savoir d'ou etaient lances les obus qui accablaient mes soldats. Je suis
+monte sur un clocher, mais je n'ai pu m'elever assez pour dominer un
+rideau d'arbres qui arretait mes regards. Vous en souvient-il? ajouta
+le general en se tournant vers son aide de camp. Ah! ce fut une rude et
+terrible journee.
+
+Il y eut un moment de silence que rompit bientot le general Chanzy.
+
+--Votre ballon est gonfle? me dit-il.
+
+--Oui, mon general.
+
+--Ou est-il?
+
+--Pres de l'usine a gaz, sur le bord de la Sarthe.
+
+--Etes-vous pret a faire une ascension en ma presence? Je serai curieux
+d'assister a vos experiences.
+
+--Quand vous voudrez, general, mon frere et moi, nous nous eleverons
+devant vous a trois cents metres de haut.
+
+--Eh bien! je me rends de suite aupres de votre ballon.
+
+Puis le commandant en chef de la deuxieme armee dit a son aide de camp:
+
+--Faites seller mes chevaux; je pars de suite.
+
+Je me sauve, en courant de joie, prevenir notre equipe, afin de tout
+disposer pour l'ascension.
+
+--Enfin, m'ecriai-je, voila donc un homme intelligent, qui a oublie la
+routine, la vieille et sainte routine! Il ne m'a pas demande si je sortais
+de Saint-Cyr ou du genie militaire, il m'a questionne sur ce que je
+pouvais faire, et prend au moins la peine de venir voir des experiences
+aerostatiques. Voila vingt ans que des aeronautes se presentent aux
+generaux, au gouvernement, s'offrent dans toutes les guerres; mais les
+officiers de cour ont toujours dit avec dedain:
+
+--Vous n'etes pas de l'armee, mes amis, passez votre chemin!
+
+Ce sont ceux-la meme qui disaient aux rudes habitants de l'Ardenne et des
+Vosges:
+
+--Vous n'etes pas de l'armee, vous n'aurez pas de fusils.
+
+Et aux paysans qui connaissent les ravins, les defiles, les gorges
+escarpees, les bons coins, en un mot:
+
+--Vous n'etes pas de l'armee, vous ne pouvez pas nous renseigner.
+
+J'accours aupres du ballon.
+
+--Le general va venir, dis-je a mon frere et aux marins, vite a la
+besogne!
+
+Nous voila tous joyeux, car nous brulons du desir de nous montrer, d'agir,
+de nous rendre utiles. Et nos braves marins comme ils se mettaient a
+l'ouvrage avec ardeur, car eux aussi ils n'avaient qu'une seule ambition,
+c'etait de voir l'ennemi du haut de notre ballon, et de braver plus tard
+au milieu de l'air la pluie d'obus et de mitraille.
+
+On se met en mesure de tout preparer pour l'ascension, mais le vent si
+calme depuis trois jours s'est eleve et souffle par rafales. En outre le
+general de Marivaux nous a retire nos hommes de manoeuvre. Nous ne voulons
+pas etre arretes par ces obstacles.
+
+Une foule de francs-tireurs, de flaneurs, de soldats, accourent autour
+de notre aerostat. Le marin Jossec leur adresse quelques paroles et leur
+demande le concours de leurs bras pour tenir les cordes. Tous acceptent
+de grand coeur. Je monte dans la nacelle pour faire une ascension
+preliminaire, mais l'air est agite, le ballon se penche avec violence, il
+ne faut pas songer a s'elever tres-haut.
+
+Je suis seul dans mon panier d'osier, je jette par-dessus bord plusieurs
+sacs de lest, pour donner au ballon une force ascensionnelle capable de
+resister a l'effort de la brise. Je parviens a m'elever a 80 metres de
+haut, mais a cette hauteur un coup de vent me fait decrire au bout des
+cables un grand arc de cercle qui me jette presque au-dessus des maisons
+avoisinant le point de depart. Deux sacs de lest vides a propos me
+ramenent sur la verticale.
+
+Cette experience montre clairement que malgre le vent l'ascension est
+possible, on pourra montrer au general Chanzy ce dont les ballons
+sont capables. A la hauteur ou j'ai pu m'elever, les horizons du Mans
+s'etendaient sous mes yeux comme un vaste panorama, au milieu duquel
+j'apercevais distinctement les tentes du camp de Pontlieu.
+
+A peine suis-je revenu a terre, on apercoit de l'autre cote de la Sarthe,
+un groupe de cavaliers qui accourent au galop.
+
+C'est le general Chanzy et son etat-major. Il est monte sur un magnifique
+cheval arabe qui caracole avec grace, trois aides de camp le suivent, et
+derriere les officiers, galopent des goumiers arabes, aux manteaux rouges
+et blancs: ce sont des grands negres, qui se tiennent sur leurs selles,
+droits comme des I, et semblent etreindre de leurs jambes, comme dans
+un etau, leurs minces chevaux qui bondissent avec la legerete la plus
+gracieuse.
+
+En quelques secondes, les chevaux ont passe le pont et s'arretent devant
+le ballon. Le general descend de cheval, je vais a sa rencontre en lui
+disant:--Nous sommes prets, mais le vent est violent, il sera impossible
+d'atteindre une grande hauteur. Vous aurez toutefois une idee des services
+que nous pouvons rendre.
+
+Mon frere saute dans la nacelle, et le ballon s'eleve lentement, se
+penche a l'extremite des cables qu'il tend avec force, en leur donnant
+la rigidite de barres de fer. Arrive a 100 metres de haut, l'aerostat
+s'arrete, il a une force ascensionnelle considerable, par moment il
+oscille dans l'air, en se rapprochant de terre, mais ce n'est que pour
+bondir bientot au bout de ses cordes. Le general observe le ballon avec
+attention, il se fait expliquer la disposition des cables, les moyens de
+transport de l'appareil, il me demande ce qu'il nous faudrait de soldats
+pour nous aider, de voitures pour porter nos acides et nos batteries.
+
+--Quand j'aurai besoin de vous, me dit-il, quand je connaitrai les
+positions de l'ennemi, je vous indiquerai votre poste d'observation.
+Mais, dites-moi, a quelle distance faut-il vous placer de l'ennemi?
+Craignez-vous les balles et les boulets?
+
+--General, repondis-je, nous ne craindrions pas personnellement de nous
+exposer au danger, et les balles de fusil a 300 metres de haut ne nous
+feraient pas tres-peur. Si le ballon etait atteint, il serait perce de
+deux petits trous qui ne l'endommageraient pas sensiblement. Mais il
+est indispensable d'etre hors de portee des obus qui incendieraient nos
+ballons.
+
+Sur ces entrefaites, un coup de vent pousse l'aerostat toujours en l'air,
+et le ramene a une trentaine de metres au-dessus du sol; il decrit un
+grand arc de cercle, et rebondit ensuite comme une balle, en planant d'une
+facon imposante. Le general regarde attentivement, et les Arabes qui sont
+autour de lui paraissent stupefaits a la vue d'un spectacle si bien fait
+pour exciter leur curiosite.
+
+--Faites revenir a terre l'aerostat, dit le general, afin que j'assiste a
+toute votre manoeuvre.
+
+Trois coups de trompe sont donnes. Les marins font tirer les cables,
+l'aerostat revient pres de terre, mais le mouvement qui lui est imprime le
+fait osciller, il se penche au-dessus d'un peuplier, et une des cordes qui
+le retiennent s'enroule autour de l'arbre a quelques metres au-dessous de
+la nacelle. Une nouvelle rafale siffle, et l'arbre se casse en deux comme
+un fetu de paille. Le ballon eprouve une secousse terrible, mais mon frere
+est tellement tranquille et impassible dans la nacelle que personne ne
+pense au danger qu'il y a pour lui de se rompre les os.
+
+Apres cet incident, l'aerostat revient dans son enceinte.
+
+--C'est egal, dit le general, il faut un certain sang-froid pour faire ces
+ascensions. Et se tournant en souriant vers un de ses aides de camp:
+
+--Voudrez-vous vous charger de faire les observations avec ces messieurs?
+
+--Ma foi, general, dit l'officier, je vous repondrai franchement:
+Non.--Envoyez-moi contre des canons, j'irai sans sourciller. Mais les
+ballons ne sont pas mon affaire.
+
+--Eh bien! j'irai moi-meme, repliqua gaiement le general Chanzy. Au
+revoir, Messieurs, je connaitrai demain les positions de l'ennemi et
+n'ayez pas peur, ce n'est pas la besogne ni l'emotion qui vous feront
+defaut.
+
+Le general nous entretient encore quelques instants, il se fait presenter
+nos collegues, MM. Revilliod, Bertaux et les marins, puis il s'elance
+legerement sur son cheval, qui l'emporte avec la rapidite de la fleche.
+
+
+_Jeudi_ 22 _decembre_.--Les nouvelles qui circulent au Mans depuis
+l'arrivee du general Chanzy et de son armee paraissent monter au beau. A
+la gare ce ne sont que convois d'approvisionnement, fourgons de munitions,
+plate-formes d'artillerie qui arrivent sans cesse.
+
+L'atmosphere devient respirable.
+
+La visite du general nous a donne du coeur, nous ne doutons pas que le
+moment de l'action est proche.
+
+Malheureusement on n'a jamais tous les bonheurs a la fois. Le temps est
+mauvais. Le vent est d'une force extreme. Le froid est terrible. Je ne me
+rappelle pas avoir vu d'hiver aussi rigoureux. La _Ville de Langres_ est
+torture par les rafales. Le ballon gemit et se cabre avec violence. Il va
+crever si cela dure. Il vole en eclats, vers la fin de la journee!
+
+Nous nous mettons eu mesure de le reparer de suite, et de faire gonfler,
+si cela est necessaire, le ballon de Revilliod et Poirrier.
+
+_Samedi_ 24.--A midi le ballon captif, completement remis a neuf apres un
+travail de 12 heures, est gonfle.--Je cours au quartier du general Chanzy,
+qui me recoit. Il ne connait pas la position de l'ennemi, et ne peut
+encore nous assigner aux environs du Mans un poste d'observation.
+
+Le ballon s'agite toujours avec assez de force. Nous essayons de le
+maintenir vertical a l'aide de 16 cordes d'equateur attachees a son filet
+et fixees au sol. Il ne bouge plus, et parait se fatiguer moins par ce
+procede d'amarrage.
+
+_Dimanche 25. Noel_.--Froid terrible. Vent du nord tres-violent.--Dans
+la journee une bourrasque rompt toutes les cordes d'equateur de notre
+aerostat.--Malgre la tempete, le ballon tient toujours, mais plusieurs
+mailles de son filet sont brisees.
+
+_Lundi 26_.--Le vent est tombe. Dans l'apres-midi nous reparons les
+avaries de la _Ville de Langres_. Jossec raccommode le filet, nous
+bouchons des petits trous qui se sont ouverts dans l'etoffe.
+
+On dit que les Prussiens s'eloignent du Mans. On se demande si c'est une
+feinte, pour masquer une attaque prochaine.
+
+_Mardi 27_.--_La Ville de Langres_ fuit. Le ballon est en partie degonfle.
+Nous y introduisons 200 metres cubes de gaz qui l'arrondissent.
+
+_Mercredi 28_.--Temps brumeux. Neige. Mon frere et moi nous faisons deux
+ascensions captives a 100 metres de haut, mais l'horizon est entierement
+cache par le brouillard.
+
+Le Mans offre une physionomie bien curieuse, surtout le soir. Les cafes
+etaient ces jours-ci encombres d'officiers, les rues remplies de soldats
+errants. Il a fallu remedier a tout prix a ce relachement de la discipline
+militaire.--On vient de prendre des mesures rigoureuses. Des patrouilles
+de gendarmes arretent tous les soldats, et les menent aux avant-postes.
+Les cafes, les hotels sont gardes par des factionnaires qui empechent
+d'entrer tous les officiers qui ne sont pas munis de cartes speciales
+emanees du commandant de place.
+
+A table d'hote les officiers qui dinent a cote de nous sont interroges par
+des gendarmes qui leur demandent d'exhiber leur carte de circulation.
+
+Il fallait cette surveillance, car le desordre etait dans les rangs de
+l'armee. Les officiers, au lieu de rester dans leurs cantonnements,
+venaient en ville. Et les soldats ne tardaient pas a suivre l'exemple
+donne par leurs chefs.
+
+_Jeudi 29_.--Le vent est toujours d'une violence extreme. Le ballon
+souffre et s'use inutilement. Le general Chanzy nous donne l'ordre de le
+degonfler. Il nous dit qu'il ne suppose pas qu'il y ait de combat avant
+quelque temps. Il nous fera signe au moment voulu.
+
+_Samedi 31_.--Un ballon de Paris vient de tomber aux environs du Mans.
+L'aeronaute, M. Lemoine, est ici. Nous passons la soiree avec lui.
+
+Il nous rapporte que Paris est toujours dans les memes conditions, qu'il y
+a encore des vivres pour longtemps, que la physionomie de la ville n'est
+guere changee, que des boutiques du jour de l'an se sont etablies sur le
+boulevard, etc.
+
+Nous craignons bien qu'il n'obeisse a un mot d'ordre en donnant partout
+d'aussi merveilleuses nouvelles.
+
+Nous nous separons a onze heures, nous souhaitant une bonne fin d'annee.
+Adieu 1870, annee funeste, 1871 te ressemblera-t-il par ses desastres?
+Est-il permis d'esperer des beaux jours!
+
+_Dimanche 1er janvier 1871_.--Nous dejeunons avec nos collegues
+Bertaux, Poirrier, et un capitaine de mobiles, avec qui nous avons fait
+connaissance. La tristesse preside au repas. Depuis notre plus grande
+enfance, c'est le premier _jour de l'an_ qui se passe si loin des notres.
+
+Nos marins viennent nous souhaiter la bonne annee. Braves gens, ils se
+sont attaches a nous et nous aiment deja. Mais nous leur rendons bien leur
+affection, leur sympathie.
+
+J'ecris une longue lettre a mon frere aine, par un nouveau procede
+mysterieux auquel je ne crois guere. Il faut adresser la lettre a Paris
+_par Moulins_ (_Allier_) et l'affranchir avec quatre-vingts centimes de
+timbres-poste.
+
+_Lundi_ 2.--Le Mans est triste. L'armee est cantonnee a Change et a
+Pontlieue. L'ordre est retabli. Pas un soldat, pas un officier dans les
+rues. Aucune nouvelle. Rien que le silence du cimetiere!
+
+Nous recevons une lettre de Paris. Notre frere aine nous raconte ses
+campagnes dans les bataillons de marche. Il est campe hors Paris et mene
+une bien dure existence. Mais il est confiant et resolu.
+
+3 _janvier_.--Nous mettons en ordre notre materiel aerostatique, pour etre
+prets a gonfler au premier signal.
+
+A la table d'hote de l'_hotel de France_, ou nous logeons, nous dinons en
+face d'officiers prussiens prisonniers sur parole. Ils parlent haut, et
+rient bruyamment; leur conduite pleine d'inconvenance nous indigne, mais
+nous sommes trente a table, et il n'y aurait pas grande gloire a faire
+cesser leur insolence. Notre capitaine tresorier Bertaux est malade. Il
+est poitrinaire, le pauvre garcon, et la chute qu'il a faite a la descente
+en ballon lors de sa sortie de Paris, a aggrave son mal.--Nous lui tenons
+compagnie dans sa chambre[7].
+
+[Note 7: A son retour a Paris apres l'armistice, M. Bertaux est mort,
+suffoque dans la nuit par une congestion. Il avait trente ans a peine.]
+
+Grands mouvements de troupes autour du Mans. Arrivee d'une quantite enorme
+de voitures d'approvisionnements, et de troupeaux de boeufs, destines,
+dit-on, au ravitaillement de Paris.
+
+On annonce que Gambetta va venir.
+
+Voici enfin des nouvelles de Paris. On apprend le bombardement du plateau
+d'Avron et des forts du sud.
+
+Des officiers nous affirment que l'armee francaise devait marcher en
+avant aujourd'hui meme, mais qu'un contre-ordre a subitement arrete le
+mouvement.
+
+_Mercredi 4 janvier_.--Nous passons une partie de la journee avec notre
+ami M.G... directeur de la compagnie du Touage de la Seine. Il a ete
+charge d'etudier la question du ravitaillement de Paris, et il se fait
+fort de transporter par ses bateaux a vapeur jusqu'a Paris 11,000 tonnes
+de marchandises!
+
+Helas! que de reves on fait ainsi d'heure en heure! On parle
+d'approvisionner Paris, de voler a son secours. Mais il y a auparavant
+des combats a livrer, des victoires a remporter! Toutes nos esperances
+se realiseront-elles? N'est-ce pas folie que d'y ajouter foi? Quelle
+deception quand on s'adresse non plus a l'imagination, mais a la raison!
+
+Nous allons a la gare, ou des ouvrieres reparent notre ballon de
+soie.--Nous faisons mettre de bonnes pieces neuves dans les parties
+faibles.
+
+_Vendredi 6_.--Le general Chanzy s'informe de l'etat de nos ballons. Il
+nous fait dire que l'armee est toujours en repos, mais que bientot sans
+doute de graves evenements vont se derouler.
+
+_Dimanche 8_.--Des bruits contradictoires de toute nature circulent au
+Mans. On nous affirme au bureau du telegraphe que l'armee du general
+Chanzy va decidement marcher en avant demain matin.
+
+Cette armee compte deux cent mille hommes, cinq cents pieces de canon,
+la victoire n'est pas douteuse. Ah! quand on se souvient de ces epoques,
+comme on se rappelle jusqu'ou peut aller l'illusion conduite par le desir!
+Apres avoir vu les debacles d'Orleans, de Blois, apres avoir touche du
+doigt les causes de desorganisation de l'armee, pousses par l'amour de la
+Patrie, nous esperions encore!
+
+Les Prussiens, nous dit-on le soir, s'avancent du cote de
+Nogent-le-Rotrou.--Les nouvelles de l'armee de Bourbaki, dans l'Est, sont
+favorables.
+
+_Mardi 10_.--On entend des coups de canon. Cette fois, la grande action
+va s'engager. Le bruit de la canonnade est assez eloigne, il est faible,
+c'est le grondement lugubre du tonnerre avant la tempete.
+
+Le soir des paniques courent la ville. On pretend que les Prussiens sont
+a cinq lieues, que nos avant-postes ont ete surpris. Mais les gens senses
+n'ajoutent pas creance a ces bruits de mauvais augure. Il n'est pas
+douteux qu'une grande bataille va s'engager.
+
+
+VI
+
+
+La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le champ
+de bataille.--La deroute.--Laval.--Rennes.
+
+Du 11 janvier au 18 fevrier 1871.
+
+Dans la matinee du 11, on entendait autour du Mans le bruit d'une violente
+canonnade. Tout le monde est surexcite par ce concert lugubre; la grande
+partie est en jeu. Je vole au quartier general, pour recevoir des ordres.
+Le moment n'est-il pas venu de gonfler un ballon, et de surveiller du haut
+des airs les mouvements de l'ennemi?
+
+Mais je crois comprendre, d'apres ce qui m'est dit, que l'attaque des
+Prussiens a eu lieu a l'improviste; le general Chanzy, quoique malade, est
+a cheval au milieu du combat. Un de ses officiers m'affirme qu'il a pense
+aux ballons, et que l'ordre du gonflement va nous arriver d'un moment a
+l'autre, on me conseille toutefois de m'approcher du champ de bataille
+pour choisir un bon poste aerostatique, j'ai le _laissez-passer_ qui me
+permettra de m'avancer jusqu'aupres des batteries.
+
+Le combat a lieu tout pres du Mans, au pied des collines que domine
+Yvre-l'Eveque. Je pars a pied, et au sortir de la ville j'apercois deja
+des gendarmes postes de distance en distance pour arreter les fuyards qui
+sont rares aujourd'hui. La canonnade est d'une violence formidable. On
+entend le bruit des mitrailleuses, de pieces de campagne que domine la
+puissante voix des pieces de marine installees sur les hauteurs. Je
+suis la route d'Yvre-l'Eveque, et sur mon chemin je traverse des parcs
+d'artillerie. C'est la reserve qui ne donne pas encore.
+
+La campagne est couverte de neige, le froid est intense, le ciel est d'une
+purete absolue, j'arrive a 3 kilometres du Mans, sur le sommet d'une
+colline, ou se trouve un groupe de spectateurs. En face de nous, a 600
+metres environ, nous decouvrons le feu d'une batterie qui tonne de
+seconde en seconde. Je me risque a m'avancer jusqu'aupres des canons. Les
+artilleurs me disent que pas un obus n'est encore tombe la, et que je puis
+rester aupres d'eux sans danger.
+
+Le champ de bataille tout entier s'offre a ma vue. Sur une etendue de
+plusieurs lieues, les canons francais sont places sur les hauteurs,
+ils vomissent la mitraille, et lancent dans l'espace des eclairs qui
+illuminent au loin le ciel. En face de nous est le bois d'Yvre-l'Eveque,
+ou nos troupes sont en partie massees. A trois heures des colonnes
+prussiennes serrees et compactes se mettent en marche pour forcer la
+vallee d'Yvre-l'Eveque qui ouvre l'entree du Mans. Elles sont recues
+par des mitrailleuses et des troupes de ligne, qui font leur devoir. A
+plusieurs reprises les Prussiens reviennent contre cette barriere qu'ils
+veulent enlever, mais ils sont repousses et reculent. A cinq heures, ils
+cessent d'attaquer ce point qu'ils renoncent a franchir.
+
+Que se passe-t-il sur les autres points du champ de bataille? Je l'ignore.
+Mais il semble que la canonnade ennemie est moins nourrie, moins
+puissante.
+
+Combien je regrette de me trouver la a pied, au milieu de la neige, au
+lieu de gravir l'espace dans la nacelle de notre ballon, pour embrasser
+d'un seul coup d'oeil le champ de bataille.--Mais toutefois la colline ou
+je me trouve me parait un point favorable pour le lendemain.
+
+A 6 heures, le soleil commence a descendre a l'horizon. Le feu des ennemis
+est ralenti, le bruit du canon est affaibli. Nul doute les Prussiens
+s'eloignent! A 7 heures, des signaux lumineux s'elevent successivement de
+toutes nos batteries qui eteignent leurs feux! Tout a coup le silence de
+la mort succede au vacarme qui a retenti pendant 12 heures. Mais il ne me
+semble pas douteux que la victoire est de notre cote.
+
+Je retourne au Mans. Tout le monde est dans l'enthousiasme; les Prussiens
+sont battus, dit-on, de toutes parts ils reculent. Pas une batterie
+francaise n'a bouge de place, demain on poursuivra l'ennemi[8].
+
+[Note 8: Le general Chanzy a publie un remarquable ouvrage sur les
+operations militaires de la 2e armee. On pourra voir, en lisant ce livre,
+que nos appreciations sur les incidents de la bataille du Mans sont
+exactes. Du reste, les Prussiens eux-memes, une fois arrives dans le
+chef-lieu de la Sarthe, ont affirme que le soir du 11 janvier ils avaient
+recu l'ordre de battre en retraite, comme nous l'avons appris en passant
+au Mans sous la Commune.]
+
+Nous passons la soiree dans un etat d'excitation facile a comprendre.
+Notre joie est encore retenue par des sentiments de doute dont nous ne
+pouvons nous defendre. Car nous avons ete si souvent le jouet d'illusions!
+Mais cependant le general Chanzy cette fois a tenu bon, s'il n'a pas
+vaincu, au moins il n'a pas cede un metre de terrain.
+
+A minuit, nous commencions a sommeiller quand on nous reveille en sursaut.
+C'est une estafette du general Chanzy qui me remet la lettre suivante,
+dont voici la copie textuelle:
+
+
+"11 janvier 1871.
+
+2e ARMEE DE LA LOIRE.
+
+_Le general en chef._
+
+Monsieur,
+
+Je crois que le moment est venu de mettre a profit les renseignements que
+l'emploi des ballons captifs peut fournir sur les positions de l'ennemi.
+En consequence, je vous prie de vouloir bien venir demain au quartier
+general, a 8 heures et demie du matin, conferer avec mon chef d'etat-major
+general, au sujet des experiences aerostatiques que vous pouvez organiser
+pour etudier le terrain autour du Mans.
+
+Recevez, monsieur, l'assurance de ma consideration.
+
+Le general en chef,
+P.O. Le general chef d'etat-major,
+VUILLEMOT.
+
+A M. Tissandier, charge des reconnaissances aerostatiques de la 2e armee."
+
+
+_12 janvier_.--A 8 heures je cours au quartier general, la joie dans
+l'ame. La journee d'hier a du etre favorable, comme nous le pensons. Le
+general Chanzy est a la veille de remporter une grande victoire, avec
+quel bonheur nous allons gonfler nos ballons, avec quel enthousiasme nous
+allons proceder a nos ascensions devant l'ennemi!
+
+Nous arrivons mon frere et moi au quartier general, en face la prefecture
+du Mans. Nous entrons dans le salon ou se tiennent le chef d'etat-major
+et les officiers d'ordonnance; ces messieurs, semblent affaires, navres,
+abattus. Quelque chose de sinistre est dans l'air.
+
+--Vous voila, me dit l'un d'eux, vous venez chercher l'ordre du general?
+Eh bien! vous pouvez vous sauver de suite, replier votre materiel, et
+partir a la hate si vous ne voulez pas etre pris par les Prussiens.
+
+--Est-ce une plaisanterie?
+
+--C'est bien la triste realite. Nos positions ont ete tournees cette nuit.
+Les mobilises ont lache pied a 4 heures du matin du cote de Pontlieu. La
+retraite a ete ordonnee. Elle commence depuis 5 heures du matin. Tout le
+materiel de guerre s'evacue sur Laval. Partez, vous n'avez pas un moment a
+perdre, si vous voulez sauver vos ballons.
+
+--Mais les Prussiens ne peuvent pas entrer au Mans instantanement. Ne se
+bat-on pas encore?
+
+--Je ne puis vous donner des details. Mais il se pourrait que presque
+toute l'armee soit tournee. Sauvez-vous vite, vous dis-je.
+
+Nous partons la mort dans l'ame! En traversant la place du Mans, une
+affiche qui vient d'etre placardee, nous apprend par le ballon _le
+Gambetta_ la nouvelle du bombardement de Paris. Nous lisons que le
+Pantheon, le Val-de-Grace, le Museum, sont cribles de projectiles, mais
+que les Parisiens apprenant les succes des armees de province sont pleins
+de courage et de resignation!
+
+C'en est trop cette fois! Des larmes abondantes me mouillent les yeux! Je
+viens d'assister au succes que l'on a appris a l'avance aux habitants de
+Paris!
+
+Nous retournons a l'_hotel de France_, dire a nos collegues, Bertaux et
+Poirrier, de faire leurs paquets. Sur la place, on saupoudre avec de la
+cendre les paves rendus glissants par la gelee; c'est pour faciliter le
+passage de notre artillerie. Des troupes defilent deja et se replient.
+
+Mais les habitants, toujours confiants, croient a un mouvement
+strategique. Ils ne se doutent pas que c'est la debacle qui commence!
+
+A 1 heure nos fourgons de ballons sont accroches a un train, il y a encore
+en gare deux ou trois cents voitures de munitions et de vivres. Aura-t-on
+le temps de les faire partir?
+
+Le train se met en marche au milieu d'un encombrement indescriptible. Par
+surcroit de malheur, la neige a colle les roues contre les rails, et on
+a toutes les peines du monde a faire glisser les wagons. Nous avancons
+lentement, le train passe sur le pont de la Sarthe, de chaque cote
+des masses humaines se pressent et rentrent en ville. Les routes sont
+couvertes de voitures, de canons, de fourgons, de soldats qui se heurtent
+pele-mele; c'est un chaos indescriptible.
+
+Au moment ou nous quittons le Mans, des obus tombent sur la gare!
+
+A 7 heures du soir, notre train s'arrete a une lieue de Laval. Il y a
+sur la voie, dix trains qui stationnent avec le notre. Nous laissons nos
+ballons a la garde de deux marins, et nous entrons a pied a Laval.
+
+_Vendredi 13_.--Nous allons a la mairie, chercher des billets de logement
+pour nous et nos hommes d'equipe.
+
+Dans la journee nous recevons des nouvelles du Mans. La ville a ete prise
+une heure apres notre depart. L'arriere-garde francaise s'est battue
+sur la place des Halles. Il y a 10,000 Francais faits prisonniers. Les
+Prussiens se sont empares a la gare de deux cents fourgons, et de trois
+machines a vapeur. Les derniers trains n'ont pas pu marcher, car la voie
+etait encombree par les troupes en debacle.
+
+Le train qui est parti apres le notre a 1 heure 30, a ete crible d'obus,
+et plusieurs hommes ont ete tues. Pour surcroit de malheurs, il a deraille
+a 5 kilometres de Laval. Il y a eu 13 voyageurs ecrases dans les fourgons.
+
+Cette journee est decidement riche en nouvelles horribles. Le ballon le
+_Kepler_ vient de tomber aux portes de Laval. Il donne d'epouvantables
+details sur le bombardement de Paris.
+
+Il parait d'autre part que l'armee de Bourbaki est perdue dans l'Est et
+que celle de Faidherbe, dans le Nord, occupe des positions difficiles.
+
+Que peut-on nous apprendre encore?
+
+_Samedi 14 janvier_.--Mon frere et moi, apres avoir passe une excellente
+nuit dans de bons lits, chez M.D., nous retrouvons Bertaux et Poirrier
+a l'_Hotel de Paris_. Nous allons voir le marin Roux, l'aeronaute du
+_Kepler_. Il nous dit que le fort de Rosny n'est pas pris comme on l'a
+affirme, que Paris a encore des vivres, mais que le bombardement a
+commence dans le quartier Latin.
+
+Nous rencontrons le general de M... qui nous felicite d'avoir sauve notre
+materiel. Il regrette que l'on n'ait pas utilise a temps nos aerostats.
+
+--On retombe toujours dans les memes errements, dit-il, fatiguant les
+hommes inutilement, les lassant, les decourageant, et quand le moment est
+venu d'agir, l'energie, depensee a l'avance, est epuisee.--L'armee de
+Chanzy a ete perdue au Mans par la fuite des 10,000 mobilises de Pontlieu
+qui ont lache pied a quatre heures du matin au premier coup de feu. 600
+bons soldats valent bien mieux que ces hommes inexperimentes, ne sachant
+pas se servir de leurs armes et ecoutant les alarmistes qui leur disent
+que leurs fusils ne valent rien. Toujours les memes erreurs, on compte sur
+le nombre des hommes, au lieu de ne se baser que sur leur valeur comme
+soldats.
+
+--Mais, general, repondis-je, une lueur d'espoir est-elle encore permise,
+pensez-vous qu'une revanche soit possible?
+
+--Helas! je ne compte plus sur rien maintenant! la France est perdue!
+Pour la sauver, il n'y a plus a attendre que quelques-uns de ces hasards
+providentiels qui se voient dans l'histoire, esperance bien incertaine.
+
+A six heures, nous dinons, mon frere et moi, chez M.D. Societe charmante
+fort distinguee. On parle des evenements actuels; que de reproches
+s'entrecroisent dans la conversation sur les prefets du jour, nommes a
+la hate par Gambetta. La plupart des departements sont honteux des chefs
+qu'ils ont a leur tete, et qui, dit-on, paralysent toute action. A tort ou
+a raison, ce n'est pas a Laval que les recriminations font defaut.
+
+_Dimanche 15 janvier_.--Une panique effroyable regne aujourd'hui a Laval.
+On dit que les Prussiens vont venir, que l'ennemi n'est pas a six lieues
+de la ville. A Sille-le-Guillaume on s'est battu hier; les armees de
+Mecklembourg et de Frederic-Charles poursuivraient les Francais en
+deroute.
+
+Le soir, a table d'hote, nous causons avec un officier francais echappe de
+Hombourg, apres avoir ete fait prisonnier a Sedan. Il est arrive a l'armee
+de Chanzy en passant par le Luxembourg, la Belgique, Londres et Bordeaux.
+
+On dit ce soir que Paris a capitule. Je ne veux pas croire une telle
+nouvelle. Et cependant, cette terrible catastrophe est imminente.
+
+_Lundi 16 janvier_.--Des le matin, mon frere apprend a la gare de Laval
+que le materiel de guerre qui s'y trouve va etre evacue sur Rennes. Nos
+fourgons de ballons sont accroches a un train. Il faut partir de suite.
+
+Nous montons dans le train, a 10 heures 25, avec Poirrier, Bertaux et nos
+marins, campes dans nos fourgons, selon notre habitude. Le train s'arrete
+plus d'une heure entre Vitre et Rennes. Le temps se passe dans une petite
+auberge de campagne, ou une brave bretonne, coiffee d'un enorme bonnet
+blanc, nous sert des crepes de sarrasin et du cafe.
+
+En arrivant a Rennes, a 9 heures, les aerostiers sont l'objet de la plus
+vive curiosite. Nos marins, qui nous suivent avec nos bagages, sont
+arretes et questionnes par la foule qui leur demande avec anxiete des
+nouvelles du Mans.
+
+Les journaux d'ici disent que Chanzy s'est battu avec energie a
+Sille-le-Guillaume. Les nouvelles de Bourbaki dans l'Est paraissent
+bonnes. Celles de Paris, arrivees par un nouveau ballon, sont favorables.
+
+Fasse le ciel qu'il soit permis d'esperer encore!
+
+On voit passer a Rennes une quarantaine de prisonniers prussiens, dont un
+officier, tous beaux hommes et bien equipes.
+
+En approchant de la gare de Rennes, nous avons compte plus de cinq cents
+fourgons remplis de vivres destine a l'approvisionnement de Paris. Dans
+les circonstances actuelles, ce spectacle n'est-il pas navrant? Quel
+abime, helas! separe les Parisiens de ces vivres qu'on a amasses pour eux!
+
+En rentrant ce soir dans les rues de Rennes, je me demandais, avec
+mon frere, ou j'etais. Notre vie, depuis quatre mois, est vraiment
+extraordinaire. Toujours en mouvement, allant d'emotions en emotions,
+c'est un etourdissement, un reve perpetuel.
+
+Impossible de coucher trois jours a la meme place! Quand je me reveille
+le matin, je ne sais plus ou je suis! Je cherche des yeux ma chambre de
+Paris, mon _at home_, ma bibliotheque, et ne retrouvant rien, la triste
+realite se represente a mes yeux.
+
+_Mardi 17 janvier_.--Il pleut toute la journee. Pas un passant dans les
+rues de Rennes.
+
+Nous envoyons au general Chanzy, dont le quartier general est decidement a
+Laval, le telegramme suivant:
+
+"Compagnie des aerostiers est a Rennes attendant vos ordres."
+
+Le soir, a dix heures, on m'apporte une reponse envoyee avec une
+exactitude toute militaire.
+
+"Attendez a demain, je vous donnerai des instructions."
+
+Mais de longues journees devaient se passer dans le silence. La deuxieme
+armee prenait de nouvelles positions autour de Laval.
+
+_Vendredi 20 janvier_.--Les nouvelles montent encore une fois au beau.
+Toutes les troupes regulieres de Rennes sont rappelees a Laval.
+
+La ville offre une physionomie tres-animee, des regiments partent,
+d'autres arrivent. Ceux-ci sont les bataillons des mobilises qui se sont
+enfuis au Mans; le general Chanzy s'en est debarrasse. Il ne veut plus que
+des soldats sur lesquels il puisse compter.
+
+Le bruit court que la deuxieme armee a obtenu quelques avantages.
+Quant aux armees du Nord, de l'Est et de Paris, les nouvelles les plus
+contradictoires circulent, mais en realite, on ne sait rien.
+
+La compagnie des aerostiers est triste et se plaint de son inactivite
+forcee. Elle ne demande qu'a agir. Rennes est une grande ville, monotone
+et bigote. On y vend des cierges, des gravures de piete et des coeurs de
+Jesus en drap rouge qui arretent les balles prussiennes. Qu'on en vende,
+je le concois, mais qu'on les achete comme _pare a balles_, voila ce que
+je ne comprends plus.
+
+Nous tuons le temps en faisant de longues promenades aux environs de la
+ville. La conversation revient toujours sur Paris! Quel cauchemar
+sans treve! Nos yeux se dirigent de ce cote, et malgre nos esperances
+passageres, comment ne pas entrevoir l'horrible situation de la France?
+Chanzy vient d'etre battu. Les mouvements de Bourbaki sont arretes
+dans l'Est. Quel drame nous attend encore? Ce ne peut etre, helas! que
+l'agonie. On pense a ses amis de Paris, a leurs souffrances. Comme nous,
+ils attendent! s'ils voyaient l'armee de la Loire a cent lieues de leurs
+murs, quelle breche dans leur courage si resigne!
+
+_Mardi 24 janvier_.--Les journaux parlent enfin de Paris, ils ont recu des
+nouvelles tombees du ciel par ballon monte. Il est question d'une grande
+sortie, operee le 19, en avant du Mont-Valerien, mais les resultats ne
+sont pas connus. Quelque chose nous dit que le denoument du drame de la
+guerre est proche, mais quel supplice que le silence de mort qui regne
+autour de nous. On ne sait rien d'officiel, c'est l'incertain qui se
+dresse aux yeux de tous, l'inconnu de mauvais augure.
+
+Le soir, encore une nouvelle qui, inopinement, reveille le courage.
+Garibaldi a battu les Prussiens devant Dijon. Nous sommes ainsi faits,
+que dans l'horrible suite de nos malheurs, le plus petit revirement de
+la fortune se transforme en un evenement destine a changer la face des
+choses. Comment ne pas croire aveuglement a ce que l'on desire avec
+ardeur? Le prisonnier, dans son cachot, ne pense-t-il pas a la delivrance,
+quand un rayon de soleil apparait a ses yeux!
+
+Une lettre recue de notre frere aine qui est a Paris dans les bataillons
+de marche, augmente notre joie momentanee. Il nous apprend qu'il a recu de
+nos nouvelles, par pigeon, pour la premiere fois, le 15 janvier.
+
+Il raconte ses emotions de soldat, avec entrain, avec animation, et c'est
+les larmes aux yeux que nous lisons le recit du depart des bataillons
+de marche pour les avant-postes. Les sedentaires, musique en tete, les
+femmes, accompagnant jusqu'aux portes des bastions, leurs maris, leurs
+fils, leur insufflant l'energie des resolutions vaillantes, quel admirable
+tableau, quelle scene touchante et pleine de grandeur! Soldats improvises,
+Paris a les yeux sur vous, mais, de bien loin aussi, des voeux sinceres
+accompagnent vos bataillons.
+
+_Jeudi 26 janvier_.--Le ballon _la Poste de Paris_ apporte des nouvelles
+de la capitale des 19, 20, 21 et 22 janvier. La sortie de Trochu a avorte!
+Voila des evenements aussi funestes que decisifs. Quelle triste et
+lamentable journee! Notre collegue Poirrier nous parle de sa femme, de ses
+filles enfermees a Paris; Bertaux, de ses parents, de ses amis restes dans
+la capitale. Quel avenir va s'ouvrir a la France? Il faut entrevoir le
+jour ou Paris affame ouvrira ses portes aux soldats de Guillaume.
+
+_Vendredi 27 janvier_.--Le general Chanzy s'apprete a une attaque
+energique. Nous recevons le telegramme suivant qui nous tire de nos
+cauchemars:
+
+"General Chanzy a Tissandier, aerostier, a Rennes.
+
+"Priere venir ici de suite avec tous les ballons; vous vous entendrez avec
+l'amiral pour observer les mouvements ennemis sur la rive gauche en avant
+de Laval."
+
+
+VII
+
+
+Les ballons captifs a Laval.--Ascensions
+quotidiennes.--L'armistice.--Nantes.--Bordeaux.--L'Assemblee
+nationale.--Paris!--Vides dans les rangs.
+
+Du 28 janvier au 17 fevrier 1871.
+
+A peine arrives a Laval, nous allons en toute hate au quartier du general
+Chanzy. Le commandant en chef de la deuxieme armee nous felicite sur notre
+exactitude. Les hostilites vont reprendre plus energiques et plus actives
+que jamais, il est necessaire de gonfler de suite trois ballons. Il y en a
+un d'entre eux qui restera a Laval sous les ordres du general Colomb, les
+deux autres seront mis a la disposition de l'amiral Jaureguiberry.
+
+
+_Dimanche 29 janvier_.--Pas une minute n'a ete perdue, le prefet, le
+directeur de l'usine a gaz ont tout fait pour activer nos operations.
+A trois heures de l'apres-midi, le ballon _la Ville de Langres_, tout
+arrime, tout gonfle est pret a monter dans l'atmosphere.
+
+Il fait un temps magnifique, notre sphere de soie immobile ressemble de
+loin a une grosse toupie qui ronfle. A quatre heures elle va s'envoler au
+bout de ses cordes.
+
+Trois ascensions consecutives s'executent dans les meilleures conditions,
+nos marins sont maintenant inities a la manoeuvre qui s'opere avec la plus
+remarquable precision.
+
+Mon frere et Poirrier ouvrent l'ascension, ils s'elevent jusqu'a 300
+metres de haut, et reviennent enthousiasmes de leur voyage. La vue est
+admirable, l'oeil embrasse une campagne d'une etendue enorme.
+
+Je fais une seconde et superbe ascension avec Lissagaray, le commissaire
+extraordinaire de la Republique, qui trouve un grand charme a ce voyage si
+nouveau pour lui.
+
+Jossec s'eleve ensuite avec trois passagers. Jamais _la Ville de Langres_
+n'avait si bien enleve quatre voyageurs a l'extremite de ses cordes.
+
+--Bravo, mes amis, m'ecriai-je a la descente. Le temps est beau, tout va
+bien. Mais ne flanons pas, demain nous gonflerons s'il est possible les
+deux autres ballons que nous conduirons aux avant-postes de l'armee. Il
+ne sera pas dit que les aerostiers militaires, toujours surpris par les
+deroutes et les desastres, ne recevront pas en l'air le veritable bapteme
+de feu!
+
+A peine ai-je ainsi parle qu'un capitaine de la ligne s'approche de nous.
+
+--Vous ne savez pas la grande nouvelle!
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--La guerre est finie! Un armistice vient d'etre signe.
+
+Inutile d'ajouter que toute la ville de Laval est en emoi. On ne parle que
+de l'armistice. Quels sont les termes de cet acte immense?
+
+Mais le fait est-il bien vrai? On a ete si souvent trompe que, malgre soi,
+on en arrive a l'incredulite de saint Thomas lui-meme.
+
+
+_Lundi 30 janvier_.--Grand nombre de sceptiques croient que decidement
+l'armistice est un canard. Pour plus de surete, occupons-nous toujours
+de notre ballon. Si l'armee doit combattre, elle aura cette fois sa
+sentinelle aerienne.
+
+L'air est d'un calme absolu. On execute dans l'apres-midi cinq ascensions.
+Le ballon s'eleve verticalement sans devier d'une ligne de sa marche
+perpendiculaire au sol. Le prefet, M. Delattre, est monte dans la nacelle,
+il est reste immobile avec mon frere a 350 metres de haut, ne se lassant
+pas d'admirer l'admirable panorama etale a ses yeux surpris. Je m'eleve
+avec le secretaire de la Prefecture, et je suis remplace dans la nacelle
+par un commandant des eclaireurs a cheval, qui demande la perche a 30
+metres de haut et fait revenir le ballon a terre.
+
+_Mardi 31 janvier_.--L'armistice est confirme. Il n'y a plus de doute a
+cet egard. Les Prussiens occupent les forts, l'armee de Paris va etre
+desarmee.
+
+Voila le triste denoument de ce drame horrible, qui compte trois
+evenements egalement funestes pour la France, et qu'on peut resumer en
+trois mots: Sedan, Metz, Paris!
+
+Nous recevons l'ordre de degonfler _la Ville de Langres_. Je monte une
+derniere fois dans la nacelle, mais le vent est assez vif, et me lance a
+deux metres d'une cheminee d'usine, ou le ballon manque de se briser.
+
+Bientot l'aerostat est vide, plie dans sa nacelle, non sans regrets de
+la part de l'equipe. Pauvre ballon! quand te retrouverons-nous, fier et
+majestueux, gracieusement arrondi dans l'atmosphere!
+
+Nos experiences de ballon captif devaient se terminer la. Les tentatives
+executees ailleurs pendant la guerre, n'ont donne lieu a aucune
+experience. MM. Gilles et Farcot ont ete envoyes a Lyon, mais l'occasion
+ne s'est jamais montree pour eux de gonfler un ballon.
+
+Il en a ete de meme pour M. Revilliod, qui avait ete rejoindre le general
+Bourbaki a Besancon. Le commandant en chef de l'armee de l'Est, comme le
+general Chanzy, approuvait l'usage des ballons militaires, il comptait
+beaucoup sur les services de M. Revilliod. La deroute est venue comme
+partout en France dejouer tous ces projets.
+
+Avant l'expedition dans l'Est, M. Revilliod, accompagne de Mangin, avait
+ete a Amiens se mettre aux services de l'armee du Nord. On gonfla le
+ballon _le Georges Sand_, mais il ne fut pas amene a temps sur le champ de
+bataille.
+
+Quelques jours avant l'armistice, MM. Duruof et de Fonvielle avaient ete
+charges de se mettre a la disposition du general Faidherbe avec deux
+ballons.
+
+On a vu par les experiences reiterees que nous avons successivement
+executees a Orleans, au Mans, a Laval, que les aerostats sont
+susceptibles, presque par tous les temps, de fournir a un general d'armee
+un observatoire aerien d'ou il peut embrasser d'un seul coup d'oeil le
+champ de bataille. Mais, vers la fin de cette guerre malheureuse, on n'a
+trouve presque nulle part, helas! un veritable champ de bataille, on n'a
+vu guere que des _champs de deroute_! Il est certain que les aerostats
+pourront etre efficaces dans des temps moins desastreux et dans des
+saisons plus clementes!
+
+_Dimanche 5 fevrier_.--La discipline est rigoureuse a Laval, nul officier
+ne peut, sous quelque pretexte que ce soit, quitter son poste. Cependant
+sachant ce que parler veut dire, nous ne doutons pas que le mot armistice
+dans les circonstances presentes signifie: paix. A quoi bon demeurer
+inutilement ici, nos ballons ne se sauveront pas tout seuls. Faisons nos
+efforts pour quitter Laval, allons a Bordeaux, et nous reverrons bientot
+Paris! C'etait la notre reve le plus cher.
+
+A force de demarches, de pourparlers, de diplomatie, le chef d'etat-major
+consent a nous donner nos feuilles de route pour Bordeaux. Nous partons le
+lendemain, avec nos papiers en regle.
+
+Le voyage s'effectue dans des conditions de lenteur desesperante. Nous
+passons par Rennes, Nantes, Poitiers et Bordeaux. Trois nuits consecutives
+sont passees en chemin de fer.
+
+_Jeudi 9 fevrier_.--Le train s'arrete a Bordeaux a 7 heures du matin.
+Impossible de voir M. Steenackers, il est tout aux elections. Il attend
+avec impatience les resultats du scrutin, et ne se doute certainement pas
+qu'ils ne lui seront pas favorables.
+
+Nous faisons la rencontre de trois aeronautes: MM. Martin, Turbiaux et
+Vibert; ces deux derniers sont venus vers la fin de janvier, ils nous
+racontent leurs interessants voyages. M. Vibert est parti de Paris le 16
+janvier, dans le ballon _le Steenackers_, il est descendu en Hollande
+apres une longue traversee. Il avait avec lui deux caisses de dynamite,
+matiere fulminante effroyable, que mon ami M. Paul Champion a si bien
+etudiee pendant le siege. On la destinait, parait-il, a l'armee de
+Bourbaki. M. Turbiaux a quitte la gare du Nord le 18 janvier dans le
+ballon _la Poste de Paris_, sa descente s'est operee a Venray dans les
+Pays-Bas. Quant a M. Martin, mon frere et moi avions deja eu le plaisir
+de faire sa connaissance a Tours. Il etait parti de Paris le 30 novembre,
+pour descendre a Belle-Ile-en-Mer, apres un voyage vraiment dramatique.
+Nous reparlerons plus tard de cette curieuse ascension.
+
+_Vendredi 10 fevrier_.--Mon frere rencontre un de ses anciens camarades
+de l'ecole des Beaux-Arts, qui lui donne un laissez-passer prussien pour
+Paris. Il part de suite, trop heureux de retrouver apres tant d'aventures
+son toit et ses foyers. Je suis presente par un de mes amis a un avocat
+distingue qui, pendant la guerre, a eu le courage et le devouement d'aller
+a Berlin meme, recueillir des renseignements sur l'organisation militaire
+en Prusse. Il a rapporte avec lui la liste de composition de tous les
+regiments allemands, le nombre des tues et blesses, etc. La discretion
+m'impose de ne pas trop m'etendre en details a cet egard. Je me rappelle
+deux chiffres que je puis signaler au lecteur. Le nombre des soldats de
+Bismark s'est eleve en France a un million cent quarante-sept mille. Autre
+fait qui m'est reste grave dans la tete, a la suite de la conversation si
+interessante que j'ai eue avec cet intelligent et hardi patriote. "Une des
+causes de la force de l'Allemagne est l'instruction de ses habitants, il
+n'y a dans tous les pays d'outre-Rhin que cinq hommes sur cent qui ne
+sachent ni lire ni ecrire. En France on en compte 70 pour cent!" N'est-ce
+pas le cas de dire que les chiffres ont parfois une eloquence brutale,
+mais significative!
+
+_Lundi 13 fevrier_.--La place du Theatre, a Bordeaux, est couverte d'une
+foule enorme. Des cuirassiers, des gardes nationaux entourent le theatre
+qu'ils protegent d'un mur vivant. L'Assemblee nationale est en seance!
+C'est ce jour-la que la droite etouffe de ses cris la voix de Garibaldi,
+de l'illustre general qui a prete a la France le secours de son epee; la
+population est exasperee a la sortie des deputes. On le serait a moins.
+
+_Jeudi 16 fevrier_.--La direction des telegraphes m'a enfin donne un
+laissez-passer pour rentrer a Paris. Je vais partir.
+
+Bordeaux est toujours tres-anime. Une haie compacte de gardes nationaux et
+de soldats defend les abords du theatre. Dans plusieurs rues avoisinantes,
+on voit des nombreux escadrons de lanciers et de cuirassiers.--La
+population est cependant bien calme et bien inoffensive. Elle ne semble
+en aucune facon manifester le desir de faire l'assaut de l'Assemblee
+nationale.
+
+Je pars pour Paris a 6 heures!
+
+_Vendredi 17 fevrier_.--Je viens de passer une nuit fatigante en chemin
+de fer. J'ecris tant bien que mal, pour tuer le temps, sur mon carnet de
+voyage.
+
+A 8 heures on s'arrete a La Souterraine. On accroche a notre train
+QUARANTE-CINQ fourgons de marchandises. Je les ai comptes un a un:
+volailles, porcs et boeufs deviennent nos compagnons de voyage. Tout
+le monde fete ces animaux si respectables aujourd'hui. Ils seront
+certainement bien recus a Paris! On ajoute deux machines a l'avant du
+train, et l'on se met en marche bien peniblement.
+
+Je m'ennuie tellement dans mon wagon, que je pense a calculer le nombre
+d'heures que nous avons passees en chemin de fer, pendant le siege de
+Paris.--J'arrive a un total de 266 heures, soit 11 jours et 11 nuits en
+cinq mois. O merveilles de la statistique, ou ne me conduiriez-vous pas,
+si je calculais les minutes et les secondes! Arrives a 1 kilometre de
+Vierzon, nous restons en arret sur la voie quatre heures consecutives.
+Il faut voir la tete echevelee des voyageurs et des malheureuses femmes,
+chiffonnees par le voyage. Un tel trajet donne un peu l'idee de la prison
+cellulaire.
+
+On est en gare a Vierzon a 10 heures du soir.
+
+--Messieurs, nous dit un chef d'equipe,--vous ne pouvez reprendre un train
+qu'a cinq heures du matin.--Voila la salle d'attente pour vous reposer.
+
+Les voyageurs ahuris se precipitent comme une avalanche dans les rues de
+Vierzon, ou l'on dine tant bien que mal.
+
+Une heure apres, on est revenu dans la salle d'attente, car il n'y a pas
+un lit vide dans toute la ville. Nous sommes deux cents dans une salle
+ou l'on tiendrait trente a l'aise. Chacun se perche sur sa valise, ou se
+couche par terre, et on attend la jusqu'a cinq heures du matin.
+
+Le lendemain, nous nous approchons sensiblement de la capitale! A mesure
+que le train avance, l'emotion de tous est visible. Chacun va revoir ceux
+qu'il aime apres une longue et terrible absence, apres d'epouvantables
+desastres! Je n'oublierai jamais, pour ma part, la fin de ce voyage.
+En passant a travers les environs de Paris, au milieu des campagnes
+devastees, les pensees les plus sombres devorent mon esprit. Quel
+spectacle navrant! Quelle douleur, quelle humiliation en voyant ces
+soldats prussiens se promener sur les routes, ou monter la garde dans nos
+gares!
+
+Pres de Juvisy, les voyageurs qui sont dans le meme compartiment que moi
+me montrent sur la route un convoi d'approvisionnement prussien qui
+attire l'attention generale. Un grand nombre de voitures uniformes, bien
+construites, circulent sur le chemin, tirees par une belle locomotive
+routiere. Cette machine a vapeur vient de Berlin, elle fonctionne ici. Et
+voila dix ans que l'on dit en France que les machines routieres ne valent
+rien. Je compare ce convoi prussien, aux mechantes charrettes de l'armee
+de la Loire!
+
+A 2 heures je suis a Paris. La grande ville est sombre et lugubre! Ses
+habitants sont fatigues, abattus et consternes!
+
+Quel triste retour, apres mon depart aerien du 30 septembre! C'est comme
+le reveil apres un beau reve!
+
+Je retrouve mon frere Albert et mon frere aine qui a servi dans les
+bataillons de marche, et qui me raconte ses campagnes; je revois mes amis.
+
+L'un d'eux manque a l'appel. C'est Gustave Lambert, l'intrepide pionnier
+du Pole Nord. Il s'est engage comme simple soldat, et une balle stupide,
+lancee par quelque brute, a frappe au coeur cet homme d'elite, cet
+apotre d'une grande idee de science et d'initiative.--Gustave Lambert
+m'embrassait la veille de mon depart, et se felicitait de voir les ballons
+qu'il affectionnait contribuer a la defense de Paris.
+
+--Au revoir, me disait-il, bon courage, bonne chance! Nous nous
+retrouverons bientot. Vous continuerez vos ascensions. Quant a moi
+j'irai au Pole Nord.--Soldat aujourd'hui, je reprendrai demain ma grande
+_toquade_.
+
+Gustave Lambert a ete frappe le meme jour que l'illustre peintre Regnault.
+Ce jour-la les Prussiens, qui se pretendent les soldats de la science et
+de la civilisation, ont pu se feliciter de leur besogne!
+
+C'est par son souvenir que je termine le recit de mes voyages, car
+la derniere parole que je lui ai entendu prononcer s'appliquait aux
+ballons-poste. "Mon cher ami, me disait-il le 28 septembre, la guerre est
+une chose hideuse, monstrueuse, c'est un grand crime des peuples. Mais
+tout homme de coeur dans ces moments-ci doit se devouer pour son pays. Je
+vous felicite de votre entreprise. En ballon vous allez rendre a votre
+pays plus de services qu'en etant soldat, et vous etes sur de ne tuer
+personne."
+
+
+
+TROISIEME PARTIE
+
+HISTOIRE DE LA POSTE AERIENNE
+
+
+
+
+I
+
+
+Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les
+premiers departs avec l'ancien materiel.--Construction des aerostats.
+
+En retracant dans les pages qui precedent mes impressions de voyages
+aeriens pendant la guerre, je n'ai eu ni la volonte, ni la pretention de
+me separer de mes collegues; j'ai pense que je ne devais pas ecrire cet
+ouvrage sans donner les details que j'ai pu recueillir sur la _poste
+aerienne_, sur les voyages les plus curieux des aeronautes improvises de
+la Republique, sur les courageux courriers a pied, qui tous ont droit au
+meme titre a la reconnaissance de leurs concitoyens pour les services
+qu'ils ont rendus a la Patrie.
+
+On se rappelle que le 6 septembre 1870, les habitants des environs de
+Paris recurent l'invitation de rentrer immediatement dans les murs de
+l'enceinte.--Tous songent au depart, ils emportent les objets qui leur
+sont precieux, brulent les approvisionnements qu'ils ne peuvent soustraire
+a l'ennemi. Le spectacle de cette emigration restera toujours present a
+l'esprit des Parisiens qui etaient la, aux portes des bastions, voyant
+defiler les charrettes chargees de meubles, les voitures a bras couvertes
+de paquets, les femmes, les enfants se pressant en files serrees,
+comme dans les scenes bibliques de la fuite en Egypte! Mais il ne nous
+appartient pas de raconter ces episodes du siege, nous ne voulons rappeler
+ici que des dates.
+
+Les Prussiens ce jour-la, etaient encore eloignes de Paris; avec la
+rapidite foudroyante qui caracterise leurs mouvements, ils ne tardent pas
+a investir la capitale. Le 19 septembre la voiture postale qui la
+veille encore, avait emporte hors Paris des ballots, de depeches, dut
+retrograder. Le 20, trois voitures, deux cavaliers, cinq pietons sont
+lances hors de l'enceinte. Un seul pieton nomme Letoile, parvient jusqu'a
+Evreux, et peut en rapporter sept jours apres 150 lettres en risquant
+deux fois sa vie. Le 21, un des employes de la poste nous disait avec
+stupefaction: "Je n'oserais pas affirmer qu'une souris pourrait maintenant
+franchir les lignes prussiennes!"
+
+La terre est fermee, on songe a l'eau, comme moyen de transport. Des
+bouchons creux seront lances dans la Seine qui les portera au dehors,
+ou qui les amenera au dedans. Mais des barrages ont ete construits par
+l'ennemi qui a tout prevu. Un fil telegraphique a meme ete retire par lui
+du fond de la Seine. Les routes aquatiques sont interceptees comme les
+chemins terrestres.
+
+L'air seul reste ouvert. On se souvient que Metz a deja lance des ballons
+libres au-dessus des lignes ennemies. Paris enverra ses messagers planer
+au milieu des nuages!
+
+Avant de songer a la poste aerienne, on avait pense des le lendemain du 1
+septembre, a organiser des aerostats militaires destines a surveiller les
+mouvements ennemis au moyen d'ascensions captives.--Le gouvernement
+de l'Empire n'avait meme pas voulu repondre aux offres de service des
+aeronautes. M. de Fonvielle et moi, nous avions adresse chacun de notre
+cote des petitions au ministre de la guerre, nous proposant de suivre
+l'armee du Rhin en ballon captif. Mais le major general Leboeuf ne voulait
+compter que sur son propre genie, il n'aurait su que faire des ballons!
+
+Si le gouvernement du 1 septembre a echoue, on ne peut nier que sa bonne
+volonte n'ait ete a la hauteur de ses intentions. MM. Nadar, E. Godard
+et W. de Fonvielle furent accueillis par le nouveau ministere, et
+furent charges successivement d'organiser trois postes d'observations
+aerostatiques.
+
+Nadar s'installa place Saint-Pierre, avec le ballon _le Neptune_
+appartenant a J. Duruof. Cet aerostat, dans lequel j'avais fait, en 1868,
+l'ascension maritime de Calais et le voyage des Arts-et-Metiers a Laigle,
+etait en assez mauvais etat, mais Duruof le repara; il put rester gonfle
+quinze jours, et executer un grand nombre d'ascensions captives, dont
+quelques-unes ne furent pas sans utilite. Eugene Godard gonfla, au
+boulevard d'Italie, sa _Ville de Florence_, excellent aerostat, fort bien
+construit; en 1869 M. Godard m'avait offert gracieusement l'occasion
+de faire une ascension dans cet aerostat, a Dijon. M. de Fonvielle
+fit reparer _le Celeste_, aerostat de 750 metres que M. Giffard, son
+proprietaire, avait genereusement offert au genie militaire, et dans
+lequel j'etais encore monte en 1868. M. de Fonvielle fit quelques
+tentatives a l'usine de Vaugirard.
+
+Ces trois postes aerostatiques devaient agir sous la surveillance d'une
+commission presidee par le colonel Usquin. Il etait question de me confier
+une quatrieme station, quand les necessites nouvelles creees a la poste
+par l'investissement de Paris, transformerent ces ballons militaires en
+ballons messagers.
+
+Il y avait encore a Paris six autres aerostats, l'_Imperial_ qui faisait
+partie du mobilier de la couronne, ballon pourri que l'on n'a jamais pu
+reparer, l'_Union_, appartenant a Gabriel Mangin, qui apres une tentative
+d'ascension dut renoncer a boucher les trous de son ballon, que ses
+collegues appelaient par ironie le ballon-passoire, tant il etait crible
+de piqures; le _Napoleon_ et l'_Hirondelle_, deux mechants ballonneaux
+appartenant a Louis Godard, le _Ballon captif de l'Exposition_ construit
+pas M. Giffard. J. Duruof avait encore laisse a Paris un petit aerostat de
+400 metres cubes, avec lequel M. Nadar fit quelques ascensions captives.
+L'art de l'aerostation etait tombe si bas, que la patrie des Montgolfier
+ne comptait que quelques ballons uses par l'age et le service. Mais on
+tira parti tant bien que mal de tout ce materiel.
+
+Les ballons militaires furent achetes a la Commission, par
+l'administration des Postes, et le premier depart fut organise par M.
+Nadar a la place Saint-Pierre.
+
+
+PREMIERS DEPARTS DE PARIS.
+
+1re Ascension. _23 septembre_.--J. Duruof s'eleva seul du pied des
+buttes Montmartre a 8 heures du matin. Il emportait avec lui 125
+kilogrammes de depeches. La traversee fut heureuse. L'aeronaute descendit
+a 11 heures a Craconville, pres Evreux.
+
+
+2eme ASCENSION.--Le 25 du meme mois le ballon de M. Eugene Godard,
+_la Ville de Florence_, partait a 11 heures du boulevard d'Italie.
+Il etait monte par M. Mangin aeronaute et par M. Lutz, passager. Les
+voyageurs descendirent sans accident a Vernouillet, pres Triel, dans le
+departement de Seine-et-Oise. Les Prussiens n'etaient pas loin, Mangin dut
+replier son ballon a la hate, et charger des paysans de le cacher, car
+il etait impossible de songer a l'emporter sans courir les plus grands
+dangers.
+
+Pendant que l'aeronaute s'occupe ainsi de son materiel, le voyageur, M.
+Lutz, s'empare des depeches importantes, court a Vernouillet prevenir les
+autorites de son arrivee de Paris. Il file a Tours, et la il raconte qu'il
+est venu seul, charge d'une mission du gouvernement. Dans un hotel, on m'a
+dit qu'il s'etait fait passer pour M. Nadar. Quel etait le but de toutes
+ces inventions? C'est ce que j'ai toujours ignore.--Sur ces entrefaites,
+Mangin arrive et se presente comme l'aeronaute de _la Ville de Florence_.
+
+--Mais, lui dit-on, nous l'avons deja vu, cet aeronaute, il est ici, et
+nous a affirme qu'il etait seul en ballon.
+
+De la des explications, des eclaircissements. On cherche M. Lutz. Il n'est
+plus a Tours. Quelques jours apres les journaux donnent de ses nouvelles.
+Il a ete arrete a Dijon, puis on raconte qu'il a ete fusille comme espion.
+Pendant quelques jours, mille recits se croisent au sujet de cet illustre
+Lutz. Quel mystere est cache sous toutes ces aventures? On ne l'a jamais
+bien su. Mais il ressort de tout cela que la conduite du voyageur de la
+_Ville de Florence_ est au moins singuliere.
+
+Dans un recit qu'il a publie a Tours sur son voyage, il laisse entendre
+qu'il etait seul dans le ballon, et se presente comme _commissaire delegue
+du gouvernement de la Defense nationale_.
+
+_La Ville de Florence_ avait a bord 300 kilogr. de depeches et trois
+pigeons qui sont revenus a Paris, apportant les nouvelles des aeronautes.
+
+
+3e ASCENSION. _29 septembre_.--Louis Godard part de l'usine a gaz
+de la Villette avec M. Courtin a 10 heures 30. Il a reuni par une grande
+perche les nacelles des deux ballons _le Napoleon_ (800 met. cub.) et
+_l'Hirondelle_ (500 met. cub.). Ces ballons se touchent a l'equateur et
+ils comprennent entre eux un troisieme petit aerostat de 40 met. cub.
+L'appareil est un peu baroque, mais il ne s'en enleve pas moins dans de
+bonnes conditions a 10 heures 30 du matin. Les deux ballons attaches qu'on
+a appeles depuis les _Etats-Unis_, passent au-dessus des buttes Montmartre
+et tombent a Mantes a 1 heure de l'apres-midi. Nous donnons le recit du
+voyage d'apres le _Moniteur officiel_ de Tours.
+
+"M.J.-G. Courtin, fournisseur de l'armee, charge de conduire les depeches
+du gouvernement, est parti jeudi de Paris. L'aeronaute, Louis Godard,
+commandait l'escadrille aerienne, qui se composait de deux ballons et de
+deux nacelles, lies ensemble et marchant de conserve. Le poids total des
+depeches confiees a M. Courtin s'elevait a 83 kilogrammes.
+
+"Le depart a eu lieu jeudi, a 10 heures du matin, a l'usine a gaz de la
+Villette. Nos voyageurs ont passe sur le Mont-Valerien a 800 metres de
+hauteur. Apres avoir depasse la forteresse, a deux kilometres environ,
+ils ont essuye quelques coups de feu, qui naturellement n'ont point porte
+jusqu'a eux. Ils ont jete du lest, et se sont eleves jusqu'a 1,500 metres.
+Ils etaient en ce moment sur la foret de Saint-Germain, d'ou les Prussiens
+ont, avec le meme insucces, tire sur les ballons. Faute de vent, ils
+ont plane assez longtemps et ont du redescendre a 800 metres, afin de
+rencontrer un courant.
+
+"Le reste du voyage aerien s'est accompli sans encombre et sans incidents.
+
+"M.J.-G. Courtin et M. Godard ayant traverse Mantes, ont pris leurs
+dispositions pour atterrir.
+
+"C'est a trois kilometres de cette ville qu'ils ont touche terre; mais
+ils ont ete traines pendant au moins 150 metres. Ils etaient dans cette
+position desagreable, quand une troupe de cavaliers est arrivee sur eux
+ventre a terre. Ils ont pris ces hommes pour des Prussiens et se sont crus
+perdus. Heureusement la troupe etait commandee par M. Estancelin, qui est
+charge d'organiser la defense dans le nord-ouest, et qui s'est empresse,
+apres avoir aide nos voyageurs a prendre terre, de donner a l'envoye du
+gouvernement une escorte pour gagner Mantes, ou son arrivee a cause une
+alerte, car les Prussiens etaient d'un cote de la ville pendant que M.
+Courtin y entrait de l'autre.
+
+"Celui-ci a ete parfaitement accueilli, et a recu, avec une ovation, des
+offres de services de tout le monde. Une voiture a deux chevaux a ete mise
+immediatement a sa disposition pour gagner Evreux."
+
+
+4e ASCENSION. _30 septembre_.--_Le Celeste_, 750 metres; aeronaute,
+G. Tissandier. Pas de passager. J'ai donne, dans la premiere partie de cet
+ouvrage, tous les details de mon ascension, mais je crois devoir rapporter
+ici quelques faits curieux qui se rattachent a l'histoire generale des
+ballons-poste. Je ne devais pas d'abord partir dans _le Celeste_; ce
+ballon etait reserve a un autre aeronaute, homme d'affaires generalement
+aussi connu que peu estime, que je demanderai permission de ne designer
+que sous le nom de M.X...
+
+X..., avec l'aplomb qui le caracterise, s'en va trouver M. Jules Favre.
+
+--Monsieur le ministre, dit-il, je suis designe par M. Rampont pour partir
+comme courrier de la poste dans un ballon. Avez-vous des recommandations a
+me faire?
+
+--Certainement, dit M.J. Favre; voici un mot pour le ministre de
+l'interieur, on vous donnera des instructions et vous reviendrez me voir.
+
+X..., arme de ce document, court chez M. Rampont.
+
+--Monsieur le directeur des postes, dit-il avec un aplomb toujours
+croissant, le ministre des affaires etrangeres m'a charge d'une mission
+importante en province. Voici un mot de sa main qui le prouve. J'ai fait
+des ascensions; voulez-vous me confier la direction d'un de vos ballons?
+
+--Comment donc, dit M. Rampont, vous etes recommande par le ministre des
+affaires etrangeres, vous partirez de suite.
+
+Malheureusement pour X..., le bout de l'oreille s'est montre au dernier
+moment, on a ete aux renseignements, aux informations. La trame qu'il
+avait si bien cousue s'est emmelee subitement. X... n'est jamais sorti de
+Paris en ballon. Je l'ai remplace dans _le Celeste_.
+
+La veille de son depart, X... me disait:
+
+--Vous partez apres moi. Vous me retrouverez a Tours. Si vous voulez, je
+vous nommerai prefet. J'ai une mission tres-importante; je suis charge de
+designer des candidats pour les prefectures et les sous-prefectures.
+
+Jusqu'ou n'aurait pas ete ce trop habile escamoteur, s'il avait pu
+debarquer a Tours? Il avait des lettres des membres du gouvernement. Que
+d'histoires il aurait pu forger, sachant que la verification de ses recits
+etait impossible! X... serait peut-etre devenu general en chef.
+
+Pour completer les informations relatives a la quatrieme ascension du 30
+septembre, je donne le texte des proclamations que j'ai jetees au nombre
+de 10,000 sur la tete des Prussiens.
+
+Chaque proclamation etait imprimee en deux colonnes sur une feuille
+de papier format in-8 deg.. La colonne de gauche etait imprimee en texte
+allemand, celle de droite etait la traduction francaise de ce document.
+
+
+TEXTE FRANCAIS DES PROCLAMATIONS LANCEES EN BALLON SUR LES CAMPS
+PRUSSIENS.
+
+"Au commencement de la guerre, la nation allemande a pu croire que la
+nation francaise encourageait l'Empereur Napoleon III dans ses projets
+d'agression.
+
+"La nation allemande a pu se convaincre depuis la chute de l'Empereur que
+la nation francaise veut la paix. Elle desire vivre unie avec l'Allemagne,
+sans contrarier son mouvement d'unite, qui profitera aux deux peuples.
+
+"Il semblerait d'abord naturel que les deux nations missent bas les
+armes et cessassent de s'entre-tuer. "La France a reconnu qu'elle etait
+responsable des fautes de son gouvernement. Elle a declare etre prete a
+reparer les maux que ce gouvernement a faits.
+
+"L'Allemagne laissee a elle-meme accepterait de grand coeur ces conditions
+honorables. Elle a montre sa vaillance et sa science militaires. Elle n'a
+aucun interet a continuer cette lutte qui la ruine et lui enleve ses plus
+glorieux enfants.
+
+"Mais l'Allemagne n'est pas libre.
+
+"Elle est dominee par la Prusse, et la Prusse elle-meme est sous la main
+d'un monarque et d'un ministre ambitieux.
+
+"Ce sont ces deux hommes qui ont repousse la paix qu'on leur offrait. Ils
+veulent satisfaire leur vanite en enlevant Paris. Paris resistera jusqu'a
+la derniere extremite; Paris peut etre le tombeau de l'armee assiegeante.
+
+"Dans tous les cas, le siege sera long; voici l'Allemagne hors de chez
+elle tout l'hiver, et l'absence de la fleur de la population laisse les
+familles dans la misere.
+
+"Jusques a quand les peuples seront-ils la dupe de ceux qui les
+gouvernent? Ce sont les rois et leurs ministres qui les poussent les uns
+contre les autres a des a combats homicides. Commandee par Napoleon, la
+France marchait a la bataille; maintenant que Napoleon est renverse, elle
+ouvre les bras a l'Allemagne. Sans doute elle defendra pied a pied son
+foyer, elle ne se laissera rien enlever de son sol; mais aussi elle prend
+l'engagement de respecter celui de ses voisins. Elle leur propose une
+alliance fraternelle. Que l'Allemagne ne soit pas plus longtemps l'esclave
+d'une ambition aveugle; qu'elle ne lui donne plus ses enfants a egorger."
+
+On a renonce a ces proclamations qui ne produisaient sans doute pas grand
+effet sur les Allemands. Il parait en outre que des paysans francais, en
+ayant ramasse quelques-unes, avaient cru qu'elles etaient lancees par un
+ballon prussien; ils se seraient empresses de tirer des coups de fusil sur
+l'aerostat.
+
+
+ESSAI D'UN BALLON LIBRE.
+
+Le jour meme du depart du _Celeste_, Eugene Godard lancait, au boulevard
+d'Italie, un petit ballon libre muni de sacs de lettres qui devaient
+tomber successivement durant le voyage, au moyen d'un systeme automatique
+tres-simple. Ce debut ne fut pas heureux. Le ballonneau tomba pres des
+remparts au milieu d'un retranchement prussien.
+
+L'accident ne tarda pas a etre connu a Paris, mais il fut singulierement
+exagere; quelques journaux raconterent que les Allemands avaient fait la
+capture d'un ballon monte, le 30 septembre. Cet aerostat ne pouvait etre
+que le _Celeste_. La nouvelle parvint aux oreilles de mes amis qu'elle
+emut d'autant plus vivement que mes pigeons sont arrives a Paris ayant
+perdu leurs depeches. Heureusement, mon frere Albert avait pu suivre mon
+ballon pendant plus d'une heure, il affirma que je devais etre sauve.
+Mon ami de Fonvielle, dans la _Liberte_, eut l'obligeance de donner
+d'excellentes raisons sur l'improbabilite de ma capture. Il disait vrai.
+
+On renonca aux ballons libres, et il fut decide que les depeches de la
+poste ne seraient plus confiees qu'a des aeronautes.
+
+CONSTRUCTION DES BALLONS-POSTES
+
+Les quatre premiers voyages aeriens executes dans de bonnes conditions du
+23 au 30 septembre, ont reellement fonde la poste aerienne. A compter de
+ce jour, l'administration decida que des ballons neufs, fabriques dans
+de bonnes conditions, devaient sortir regulierement de Paris. La plus
+vigoureuse impulsion fut donnee a la construction de ces aerostats.
+
+La direction des postes confia l'organisation de deux ateliers de
+fabrication aerostatique a M. Eugene Godard d'une part, et a MM. Yon et
+Camille d'Artois d'autre part.
+
+M. Eugene Godard est un praticien d'un merite incontestable; il a execute
+dans sa vie plus de 800 voyages en ballon, et construit un nombre
+considerable d'aerostats. On ne pouvait mieux choisir pour accelerer une
+construction si speciale. Eugene Godard s'installa a la gare du Nord.
+
+MM. Yon et Camille d'Artois organiserent a leur tour un atelier
+aerostatique a la gare du Nord. M. Yon est l'habile constructeur des
+admirables ballons captifs crees par M. Giffard; c'est en meme temps
+un aeronaute distingue. Quant a M. Camille d'Artois, ses ascensions
+publiques, a l'Hippodrome et a bord du _Geant_, lui ont acquis un juste
+renom dans l'art de la navigation aerienne. M. Nadar s'etait d'abord
+charge des operations aerostatiques de la gare du Nord, mais il se retira
+bientot.
+
+Voici quelles etaient les conditions des traites acceptes entre ces
+messieurs et l'administration des postes: "Les ballons devaient etre de la
+capacite de 2,000 metres cubes, en percaline de premiere qualite, vernie
+a l'huile de lin, munis d'un filet en corde de chanvre goudronne, d'une
+nacelle pouvant recevoir quatre personnes et de tous les apparaux
+necessaires: soupape, ancres, sacs de lest, etc.
+
+"Les ballons devaient supporter l'experience suivante: Remplis de gaz,
+ils devaient demeurer pendant dix heures suspendus, et, apres ce temps
+d'epreuve, soulever encore un poids net de 500 kilogrammes.
+
+"Les dates de livraison etaient echelonnees a epoques fixes: 50 francs
+d'amende etaient infliges aux constructeurs pour chaque jour de retard. Le
+prix d'un ballon remplissant ces conditions etait de 4,000 francs, dont
+300 francs pour l'aeronaute, que procurait le constructeur. Le gaz etait a
+part. C'est ce prix qui a ete primitivement paye par la direction generale
+des postes, au comptant, aussitot l'ascension effectuee, le ballon hors de
+vue. Il a ete reduit posterieurement a 3,500 francs, plus 500 francs dont
+300 francs pour le gaz et 200 francs pour l'aeronaute. A ces frais il faut
+ajouter des sommes pour valeur d'accessoires, dont le a montant a varie
+de 300 a 600 francs par ascension, Le _Davy_, ne cubant que 1,200 metres
+cubes, n'a coute que 3,800 francs[9]."
+
+[Note 9: Extrait du _Journal officiel_, n deg. du 2 mars 1871.]
+
+La construction des ballons, une fois mise en train, s'executa avec une
+grande rapidite.
+
+Nous croyons devoir donner ici quelques details techniques sur la
+fabrication des aerostats si peu connus generalement dans la masse du
+public.
+
+L'etoffe qui convient le mieux pour la construction d'un aerostat est sans
+contredit la soie; mais la soie est d'un prix tres-eleve; on la remplace
+souvent par un tissu de toile ou de coton qui, une fois verni, est
+suffisamment impermeable pour contenir sans deperdition les masses de gaz
+d'eclairage ou d'hydrogene qui doivent l'emplir. C'est ce qui a ete fait,
+comme on l'a vu, pour les nouveaux ballons du siege.
+
+La forme a donner a un aerostat peut etre variable; mais il est certain
+que la sphere offre de grands avantages et une incontestable superiorite,
+puisqu'elle est la figure qui offre le moins de surface sur le plus grand
+volume.
+
+Nous n'entrerons pas dans les details geometriques de la coupe de
+l'etoile; l'epure etant faite, supposons que nous n'avons plus qu'a reunir
+les fuseaux et a les coudre pour former l'aerostat spherique. Cette
+couture s'execute aujourd'hui tres-facilement a l'aide de la machine a
+coudre, que les aeronautes de profession ont d'abord voulu bannir, mais a
+laquelle ils ont du bientot reconnaitre une grande superiorite. M. Eugene
+Godard est reste presque seul partisan des coutures a la main. Ses ballons
+etaient cousus par des ouvrieres.
+
+Le ballon de coton n'est pas impermeable, et laisse echapper le gaz avec
+une telle rapidite qu'il ne pourrait certainement pas etre gonfle, meme au
+moyen du gaz de l'eclairage, si on ne prenait soin de le vernir. Le vernis
+employe est tout simplement de l'huile de lin cuite avec de la litharge.
+On a l'habitude de l'employer a chaud et de l'etendre a l'aide de tampons
+sur toute la surface interieure et exterieure de l'aerostat.
+
+Le ballon est muni a sa partie superieure d'une soupape qui est destinee a
+laisser echapper du gaz au gre de l'aeronaute, pendant toute la duree de
+l'ascension. Les soupapes sont formees de deux clapets qui s'ouvrent, de
+l'exterieur a l'interieur, sous la traction d'une corde que l'on tire de
+la nacelle. Pour que la fermeture soit hermetique, on lute les joints avec
+un melange de suif et de farine de lin que l'on nomme _cataplasme_. On
+voit que cet organe est tres-grossier, et qu'il serait bien facile de le
+perfectionner; mais le temps etait trop rare pendant le siege pour qu'il
+ait ete possible de songer aux innovations qui necessitent des recherches
+longues et minutieuses.
+
+La sphere d'etoffe, munie de sa soupape a sa partie superieure, est
+pourvue a sa partie inferieure d'une ouverture que l'on appelle
+_appendice_, et qui reste toujours beante pendant l'ascension, afin de
+permettre au gaz, dilate par suite de la diminution de pression, de
+trouver une issue. Sans cette precaution, l'aerostat pourrait eclater
+par suite de la force expansive du gaz. Le ballon est recouvert dans sa
+totalite d'un vaste filet attache a la soupape, et qui se termine vers la
+partie de l'appendice par trente-deux cordes qui servent a y attacher la
+nacelle. Celle-ci se fixe au filet par l'intermediaire d'un cercle de bois
+pourvu de trente-deux petites olives de bois, appelees _gabillots_,
+qui s'ajustent dans les boucles faconnees a la partie inferieure des
+trente-deux cordes du filet. Huit autres gabillots permettent d'attacher
+la nacelle au cercle par les cordes dont elle est munie. Le cercle
+que nous venons de decrire est un des organes les plus essentiels de
+l'aerostat, il est regulierement fixe au filet et sert de point d'attache
+a l'ancre, qui est l'engin d'arret a la descente. Il repartit uniformement
+les tractions, et donne a tout l'appareil une grande elasticite.
+
+La nacelle est confectionnee en osier souple, flexible. C'est
+incontestablement la meilleure substance a employer pour construire un
+esquif propre a supporter des chocs, des trainages, sans se deteriorer
+et sans blesser les touristes aeriens qui s'y sont confies. On tresse un
+veritable panier d'osier avec les huit cordes d'attache, qui passent par
+le plancher de la nacelle et en font, pour ainsi dire, partie integrante.
+Deux banquettes permettent aux aeronautes de s'asseoir commodement.
+
+Le ballon, tel que nous venons de le decrire, est pret a gravir l'espace
+quand il est gonfle de gaz de l'eclairage. En effet, ce gaz a une densite
+de 0gr.650, c'est-a-dire qu'un metre cube dans l'air aura une force
+ascensionnelle de 730 grammes environ. Les ballons du siege ont 2,000
+metres cubes, ils auront donc une force ascensionnelle de 1,460
+kilogrammes. L'etoffe, le filet et la nacelle reunis ne pesent guere
+plus de 500 kilogrammes; il nous reste 960 kilogrammes pour le poids des
+voyageurs, du sable de lest et des organes d'arret.
+
+Quand un ballon s'eleve, il tend bientot a se mettre en equilibre, il a
+perdu une certaine quantite de gaz par l'appendice; il en perd constamment
+de petites quantites, si, comme il arrive souvent, il n'est pas
+parfaitement impermeable; en outre, il se refroidit, et le gaz, se
+contractant, est encore prive d'une partie de sa force ascensionnelle.
+Livre a lui-meme, le ballon, apres avoir atteint le sommet de sa course,
+tendrait immediatement a redescendre et ne tarderait pas a revenir a
+terre. Pour empecher cette descente, l'aeronaute allege sa nacelle; il
+jette par-dessus bord un corps pesant qu'on appelle le _lest_, et qui se
+compose de sable tamise. Ce sable forme un nuage floconneux qui ne tombe a
+terre que lentement et sous forme de grains imperceptibles, incapables de
+causer le moindre degat, comme cela ne manquerait pas d'arriver si l'on
+jetait du haut des airs des pierres ou des corps non divises.
+
+Pour que la description de l'aerostat soit complete, il faut encore que
+nous parlions des organes d'arret, dont on doit se munir pour assurer le
+retour a terre. L'aeronaute emporte a bord une ancre evasee, non pas
+une ancre de marine qui ne mordrait pas dans les champs, mais un engin
+confectionne pour les ascensions aerostatiques. On pourrait encore se
+munir d'un grappin a six branches, qui est meme preferable a l'ancre, au
+dire de quelques vieux marins de l'atmosphere. Enfin, il est indispensable
+de ne pas oublier le _guide-rope_, un des engins essentiels du ballon.
+Qu'est-ce que le guide-rope? C'est tout simplement une corde de 150 metres
+de long, qui s'attache au cercle et que l'on laisse pendre dans l'espace.
+En l'air, elle n'est d'aucun usage; mais il n'en est pas de meme au retour
+a terre. D'abord, si l'aeronaute touche terre, il sait qu'il est a 150
+metres du sol, puisqu'il connait la longueur de sa corde, et quand il
+revient des hautes regions, l'oeil le plus expert ne sait guere apprecier
+les distances. Ce sera donc un veritable guide, d'ou le nom qui lui a
+ete donne, _rope_, voulant dire cable en anglais. En outre, si le ballon
+descend, le guide-rope va successivement toucher terre dans toute sa
+longueur, et il delestera l'aerostat, en amortissant le premier choc.
+Cette corde agit donc encore comme un veritable ressort qui empeche
+le retour vers le sol d'etre trop brusque. Si l'ancre ne mord pas
+immediatement, le guide-rope sera traine a la remorque du ballon; mais
+il tendra a l'arreter; car il produira contre le sol une resistance de
+frottement considerable; il pourra meme s'enrouler autour d'un obstacle,
+d'un arbre, d'un poteau, et enfin offrir prise aux braves paysans qui ne
+manquent pas de venir en aide aux ballons quand ils le peuvent.
+Cette simple corde qui pend apres le cercle est donc d'une utilite
+extraordinaire; c'est a l'illustre aeronaute anglais Green que revient
+l'honneur de l'avoir employee le premier. L'invention, direz-vous, est
+bien simple. Sans doute, mais personne n'y avait songe avant lui, et vous
+et moi, peut-etre, ne penserions pas au guide-rope sans le vieux Green.
+
+L'armement ainsi opere est a peu pres complet; il ne faut pas oublier de
+mettre dans les bottes de la nacelle un bon couteau, quelques cordelettes,
+des couvertures, et des vivres froids; quelques bonnes bouteilles de vin,
+un carafon d'eau-de-vie, ne sont pas non plus a dedaigner, car l'air des
+nuages donne un appetit d'enfer.
+
+Pour connaitre sa route dans l'air, l'aeronaute emporte une boussole; s'il
+voit la terre, il reconnait le sillage trace par le ballon et l'aiguille
+aimantee lui donne sa route. Le barometre indique enfin avec une grande
+precision les altitudes au-dessus du niveau de la mer.
+
+Les constructeurs aerostatiques du siege de Paris fabriquerent environ
+soixante ballons de 2,000 metres cubes. L'installation de M. Eugene Godard
+a la gare d'Orleans offrait un aspect merveilleux. D'un cote des femmes
+cousaient les fuseaux du ballon, de l'autre des marins confectionnaient
+les filets. Ailleurs enfin, le vernis s'etalait sur les aerostats cousus.
+
+Au milieu de la gare, quelques ballons gonfles d'air sechaient leur couche
+de vernis. Ils dominaient le sol comme le dos immense de ces cetaces qui
+forment des iles flottantes au milieu de l'Ocean.
+
+Les aerostats de M. Godard etaient a cotes bicolores bleues et rouges, ou
+jaunes. Ceux de MM. Yon et Camille d'Artois etaient blancs. Cette couleur
+est la meilleure sans contredit, car elle reflete, au lieu de les
+absorber, les rayons lumineux. Un ballon blanc doit etre moins sensible
+aux dilatations et aux contractions brusques qu'un aerostat colore.
+
+
+L'ASCENSION.
+
+MM. Eugene Godard, Camille d'Artois et Yon etaient charges de trouver des
+aeronautes destines a s'elever dans les ballons-poste. Les braves marins
+jouerent ici un role tres-important, car sur soixante-quatre ballons, il
+y en eut trente qui furent conduits dans les airs par nos loups de mer,
+transformes en _loups aeriens_.
+
+On donnait quelques lecons preliminaires aux novices, mais quelles lecons!
+Une nacelle etait pendue a une des poutres de fer de la gare, l'eleve y
+grimpait et criait le "lachez tout." Mais il va sans dire qu'il restait en
+place. On lui faisait jeter du lest et tirer une corde de soupape. Puis il
+lancait son ancre et simulait l'atterrissage. Singulier apprentissage qui
+rappelle les lecons de natation a calle seche.
+
+Le jour de l'ascension designe, les passagers arrivaient au lieu du
+depart, et remettaient leurs destinee entre les mains de l'apprenti
+aeronaute. Ils s'elevaient dans les airs quelquefois par une nuit noire,
+marchant a l'inconnu. Ma foi, quand on a pratique les ballons, qu'on a
+souvent gravi les hautes regions de l'air, on ne peut s'empecher d'admirer
+le courage et le devouement de ces hardis explorateurs. Ici le mot
+devouement n'est pas exagere, car les aeronautes sont partis de Paris en
+ballon pour une somme insignifiante, quelques-uns ne recevaient comme
+gratification pecuniaire que deux cents francs a peine. Je n'oublierai
+jamais la stupefaction d'un Anglais que j'ai vu a Tours et qui me disait:
+
+--O monsieur! comme on doit vous payer pour entreprendre de tels voyages!
+Une ascension faite au-dessus des Prussiens, cela vaut deux mille livres
+sterling.
+
+--Je ne sais ce que cela vaut, monsieur. Mais en France ces choses-la ne
+se font pas, ou se font pour rien.
+
+Le brave Anglais n'a pas cru un mot de ce que je lui disais.
+
+--Cela vaut cinquante mille francs, repetait-il.
+
+Au moment du depart d'un ballon-poste, MM. Bechet, sous-directeur des
+postes, ou Chassinat, directeur des postes de la Seine, apportaient les
+ballots de lettres et les depeches. Enfin M. Herve-Mangon, avec un zele
+bien louable, donnait les renseignements meteorologiques sur la direction
+du vent, son intensite, etc. MM. Bechet, Chassinat et Herve-Mangon ont
+passe le temps du siege a se lever a trois heures du matin, ou a une
+heure, pour assister aux departs; la part qu'ils ont prise a la poste
+aerienne ne sera pas oubliee: mais que de derangements inutiles, que de
+peine perdue! Souvent le vent n'etait pas assez vif, on ne pouvait pas
+partir; ou il etait trop violent, et au dernier moment l'aerostat volait
+en eclats.
+
+L'organisation du service des ballons-poste a ete en definitive creee avec
+la plus grande regularite, la plus remarquable precision. Cette
+creation restera un vrai titre de gloire pour M. Rampont et pour les
+administrateurs de la poste francaise.
+
+Dans les circonstances graves, M.E. Picard donnait lui-meme des
+recommandations aux aeronautes. Car quelques ballons avaient a porter hors
+Paris les nouvelles les plus importantes que les Prussiens ne pouvaient
+pas intercepter au-dessus des nuages.
+
+Continuons a present l'enumeration des voyages aeriens en nous fixant sur
+ceux qui offrent le plus d'interet.
+
+
+DEPARTS DE BALLONS EN OCTOBRE 1870.
+
+VOYAGE DE H. GAMBETTA.
+
+5e et 6e Ascensions. _7 octobre_.
+
+1 deg. L'_Armand Barbes_, 1,200 met. cubes. Aeronaute, J. Trichet; passagers,
+MM. Gambetta et Spuller.
+
+2 deg. _Le George Sand_, 1,200 met. cubes. Aeronaute, J. Revilliod; passagers,
+deux Americains et un sous-prefet.
+
+Le double depart de l'_Armand Barbes_ et du _George Sand_ s'est effectue
+dans des conditions assez dramatiques, comme l'ont raconte les journaux
+de Paris. Nous cedons la parole au _Gaulois_ du 7 octobre qui a donne des
+details curieux sur ces memorables ascensions:
+
+"Une foule enorme attendait ce matin, sur la place Saint-Pierre a
+Montmartre, le depart des ballons l'_Armand Barbes_ et le _George Sand_,
+ce n'etait pas un vain sentiment de curiosite qui excitait l'avide anxiete
+de cette population; on venait d'apprendre que chacun de ces aerostats
+emportait des voyageurs entreprenant courageusement ce perilleux voyage
+avec d'importantes missions.
+
+"Dans la nacelle de l'_Armand Barbes_, conduit par M. Trichet, prirent
+place Gambetta et son secretaire Spuller; dans celle du _George Sand_,
+dirige par M. Revilliod, monterent MM. May et Raynold, citoyens
+americains, charges d'une mission speciale pour le gouvernement de la
+defense, et un sous-prefet.
+
+"On remarquait dans l'enceinte Charles et Louis Blanc, MM. Rampont et
+Charles Ferry, et le colonel Husquin.
+
+"MM. Nadar, Dartois, et Yon dirigeaient, avec l'autorite et l'entrain
+qu'on leur connait, le double depart.
+
+"Les dernieres poignees de main echangees au milieu de l'emotion generale,
+au cri de "lachez tout!" les deux ballons s'eleverent majestueusement.
+
+"Il etait onze heures dix minutes.
+
+"Une immense clameur de: "Vive la Republique!" retentit sur la place et
+sur la butte; les hardis voyageurs agitaient leurs chapeaux et leurs voix
+repetaient comme un echo lointain le cri de la foule.
+
+"Par une illusion d'optique, lorsque les ballons franchirent la butte
+Montmartre, ils se dirigeaient vers le nord-est, l'on crut qu'ils
+descendaient et allaient echouer dans la plaine. La foule desesperee,
+anxieuse, tumultueuse, escalada la butte. Les factionnaires marins eurent
+toutes les peines du monde a la retenir: il fallut qu'elle vit les
+deux ballons continuer leur route pousses par un vent qui (d'apres les
+observations faites) filait dix lieues a l'heure.
+
+"On attend impatiemment le retour des pigeons voyageurs qui nous diront ou
+les deux aerostats ont atterri."
+
+Le _Moniteur universel_ du 10 octobre (edition de Tours) peut aujourd'hui
+satisfaire la curiosite de ceux qui n'ont qu'une vague connaissance des
+peripeties du voyage de M. Gambetta. "Pousses par un vent tres-faible, dit
+ce journal, les deux aerostats ont laisse Saint-Denis sur la droite; mais
+a peine avaient-ils depasse la ligne des forts, qu'ils ont ete assaillis
+par une fusillade partie des avant-postes prussiens; quelques coups de
+canon ont ete aussi tires sur eux. Les ballons se trouvaient alors a la
+hauteur de 600 metres, et les voyageurs aeriens ont entendu siffler les
+balles autour d'eux; ils se sont alors eleves a une altitude qui les a mis
+hors d'atteinte; mais, par suite de quelque accident ou de quelque fausse
+manoeuvre, le ballon qui portait le ministre de l'interieur s'est mis a
+descendre rapidement, et il est venu prendre terre dans un champ traverse
+quelques heures avant par des regiments ennemis, et a une faible distance
+d'un poste allemand. En jetant du lest, il s'est releve, et a continue sa
+route. Il n'etait qu'a deux cents metres de hauteur lorsque, vers Creil,
+il a recu une nouvelle fusillade, dirigee sur lui par des soldats
+wurtembergeois. En ce moment, le danger etait grand; heureusement les
+soldats ennemis avaient leurs armes en faisceau; avant qu'ils les eussent
+saisies, le ballon, allege de son lest, remontait a huit cents metres;
+les balles ne l'ont pas plus atteint que la premiere fois, mais elles ont
+passe bien pres des voyageurs, et M. Gambetta a eu meme la main effleuree
+par un projectile.
+
+"L'_Armand Barbes_ n'etait pas au terme de ses aventures.
+
+"Manquant de lest, il ne se maintint pas a une elevation suffisante; il
+fut encore expose a une salve de coups de fusils partie d'un campement
+prussien, place sur la lisiere d'un bois, et alla, en passant par dessus
+la foret, s'accrocher aux plus hautes branches d'un chene ou il resta
+suspendu; des paysans accoururent, et, avec leur aide, les voyageurs
+purent prendre terre, pres de Montdidier, a 3 heures moins un quart.
+Un proprietaire du voisinage passait avec sa voiture, il s'empressa de
+l'offrir a M. Gambetta et a ses compagnons, qui eurent bientot atteint
+Montdidier, et se dirigerent sur Amiens. Ils y arriverent dans la soiree
+et y passerent la nuit.
+
+"Le voyage du second ballon a ete marque par moins de peripeties. Apres
+avoir essuye la premiere fusillade, il a pu se maintenir a une assez
+grande hauteur pour eviter un nouveau danger de ce genre; il est alle
+descendre, a 4 heures, a Cremery pres de Roye, dont les habitants ont
+tres-bien accueilli les voyageurs. M. Bertin, fabricant de sucre et maire
+de Roye, a donne l'hospitalite pour la nuit a l'aeronaute; son adjoint a
+loge chez lui les deux Americains.
+
+"Le lendemain, samedi, l'equipage du second ballon rejoignait celui du
+premier a Amiens, et l'on partait ensuite de cette ville a midi. A Rouen,
+ou l'on arriva ensuite, M. Gambetta fut recu par la garde nationale, et
+prononca un discours qui excita l'enthousiasme. De Rouen, M. le ministre
+et ses compagnons de route se dirigerent sur le Mans; ils y coucherent, et
+en partirent le lendemain, dimanche, a 10 heures et demie[10]."
+
+[Note 10: "Le 10 octobre on lisait dans le _Journal officiel_
+de Paris: Le gouvernement a recu ce soir une depeche ainsi concue:
+"Montdidier (Somme), 8 heures du soir. Arrivee apres accident en foret
+a Epineuse. Ballon degonfle. Nous avons pu echapper aux tirailleurs
+prussiens, et grace au maire d'Epineuse, venir ici, d'ou nous partons dans
+une heure pour Amiens, d'ou voie ferree jusqu'au Mans et a Tours. Les
+lignes prussiennes s'arretent a Clermont, Compiegne et Breteuil dans
+l'Oise. Pas de Prussiens dans la Somme. De toutes parts on se leve en
+masse. Le gouvernement de la defense nationale est partout acclame."
+
+Cette depeche avait ete apportee par un joli pigeon gris, compagnon de
+voyage aerien du ministre de l'interieur.--On l'appella depuis Gambetta.]
+
+7e Ascension. _12 octobre_.--Le ballon _le Washington_ (2,000 met.
+cub.), conduit par M. Bertaux, recoit dans sa nacelle M. Van Roosebecke,
+proprietaire de pigeons, et M. Lefebvre, consul de Vienne.--Il porte en
+outre 300 kilogr. de depeches et 25 pigeons. L'aerostat part de la gare
+d'Orleans a 8 heures 30 du soir et tombe a 11 heures 30 pres de Cambrai.
+
+A la descente, le vent est assez violent, l'aeronaute M. Bertaux, en
+jetant l'ancre, tombe de la nacelle et fait une chute terrible dans un
+champ de betteraves. MM. Van Roosebecke et Lefebvre sont emportes dans la
+nacelle avec une violence extreme, ils subissent un trainage perilleux,
+mais le ballon se dechire et s'arrete; les voyageurs en sont quittes pour
+l'emotion.
+
+Quant a M. Bertaux, il etait deja malade, poitrinaire en sortant de Paris.
+Il a fait partie, d'Orleans au Mans, comme nous l'avons raconte, de la
+compagnie des aerostiers militaires. Il a trouve la mort, en revenant
+a Paris apres l'armistice. C'etait un jeune homme plein d'avenir;
+litterateur et poete, il avait compose plusieurs volumes de poesies, il
+s'etait lance avec passion dans les aventures de la navigation aerienne.
+
+
+8e Ascension. _12 octobre_.--Le _Louis Blanc_, 1,200 met. cub.,
+conduit par M. Farcot, mecanicien, part a 9 heures du matin, de
+Montmartre. Passager: M. Tracelet, proprietaire de pigeons.--Poids des
+depeches, 125 kilogr. Nombre de pigeons, 8.
+
+L'aerostat descend a midi 30 a Beclerc dans le Hainaut (Belgique).
+
+
+9e et 10e Ascensions. _14 octobre_.
+
+1 deg. Le _G. Cavaignac_, 2,000
+met. cub., dirige par M. Godard pere, recoit dans sa nacelle M. de Keratry
+et deux passagers, 710 kilogr. de depeches et 6 pigeons. Il s'eleve de
+la gare d'Orleans a 10 heures 15 minutes et descend a 3 heures de
+l'apres-midi a Brillon (Meuse).
+
+Le retour a terre s'est execute avec une precipitation regrettable. La
+nacelle recoit un choc des plus violents; M. de Keratry a la tete blessee
+par le cercle qui le frappe, et une jambe contusionnee.
+
+2 deg. Le _Jean-Bart_, 2,000 met. cub., qu'on a appele aussi le _Guillaume
+Tell_ et le _Christophe Colomb_. Aeronaute, Albert Tissandier. Passagers,
+MM. Ranc et Ferrand.
+
+Il y a eu entre le quatrieme voyage et le cinquieme, un intervalle de
+plusieurs jours, ou les tentatives d'ascension ont presque toujours
+avorte. M. Albert Tissandier devait partir le 3 octobre. A 8 heures du
+matin, il se rend a l'usine de Vaugirard. Le _ballon Imperial_ a ete
+repare, il est gonfle, mais il fuit sensiblement. D'ailleurs l'air est
+d'un calme absolu. MM. Herve-Mangon, Rampont et Chassinat, decident qu'il
+est prudent de remettre le depart.
+
+Le lendemain, a 5 heures du matin, MM. Tissandier et Herve-Mangon
+s'apercoivent que le ballon est presque degonfle. L'empire n'aura meme pas
+laisse a la France un ballon en bon etat!
+
+On retarde l'ascension. Jusqu'au 7 octobre, les tentatives de depart
+sont vaines. Ce jour-la MM. Gambetta et Spuller s'elevent de la place
+Saint-Pierre.
+
+M.A. Tissandier est remis au 12 octobre. Il se rend a la gare d'Orleans a
+6 heures du matin. On gonfle un magnifique ballon de 2,000 m. cub. ou il
+va partir.--Une rafale survient et met l'aerostat en pieces.--Enfin le
+voyage peut s'executer le 14 octobre.
+
+11e et 12e Ascensions. _16 octobre_.
+
+1 deg. Le _Jules Favre_ (1,200 met. cub.). Aeronaute, L. Godard
+jeune.--Passagers: MM. Malapert, Ribaut et Beote.
+Depeches: 195k. Pigeons: 6.
+L'aerostat quitte la gare d'Orleans a 7h. 20m., il descend a
+Foix-Chapelle (Belgique) a midi 20.
+
+2 deg. Le _Lafayette_, (2,000 met. cub.).--Aeronaute: M. Labadie,
+marin.--Passagers: MM. Daru et Barthelemy.
+Depeches: 270k. Pigeons: 4.
+Depart, gare d'Orleans 9h. 50m.
+Arrivee: Dinant (Belgique) 2h. 45s.
+
+A la descente le ballon est emporte par un vent violent; le marin Labadie
+coupe toutes les cordes de la nacelle, et le ballon s'echappe seul. Les
+voyageurs restent assis a terre dans leur panier devenu immobile comme un
+berceau.--Ce procede n'est pas tres-aerostatique, mais il a reussi. Tant
+mieux pour les passagers.
+
+Labadie est le premier marin qui ait quitte Paris en ballon. On ne saurait
+trop admirer le courage, l'intrepidite de ces braves matelots, qui n'ayant
+jamais vu un ballon osaient se risquer dans les flots invisibles de
+l'air.--Deux de ces praticiens improvises ont trouve la mort dans ces
+voyages perilleux. On peut dire qu'il est etonnant que des ballons
+conduits par des mains inexperimentees n'aient pas donne lieu a plus
+d'accidents. Apres l'exemple des ballons du siege, arrives presque tous a
+bon port, on ne rencontrera plus, esperons-le, tant d'esprits craintifs,
+qui se figurent qu'il faut ecrire son testament avant de monter dans la
+nacelle aerienne. Le chemin de fer est tout aussi dangereux que le ballon.
+
+13e Ascension. _18 octobre_.--Le _Victor Hugo_ (1,200 met.
+cub.).--Aeronaute: Nadal.--Pas de passager.
+Depeches: 440 k. Pigeons: 6.
+Depart: Jardin des Tuileries, 11h. 45m.
+Arrivee: pres Bar-le-Duc (Meuse), 5h. 30s.
+
+En quittant terre l'aeronaute a crie: Vive la Republique democratique et
+sociale! Plus tard, il s'est mis au service de la Commune comme aerostier
+militaire.
+
+14e Ascension. _19 octobre_.--La _Republique universelle,_ designe
+aussi sous le nom de: _Jean Bart_ par quelques journaux (2,000 met. cub.).
+Aeronaute: Jossec, marin.--Passagers: Dubost, secretaire de M. de Keratry,
+et Gaston Prunieres.
+Depeches: 305k. Pigeons: 6.
+Depart: gare d'Orleans, 9h. 10m.
+Arrivee: pres Mezieres (Ardennes), 11h. 20m.
+
+Le ballon est descendu au-dessus des arbres de la foret des Ardennes ou il
+a ete mis en pieces.
+
+15e Ascension. _22 octobre_.--Le _Garibaldi_ (2,000 met. cub.).
+Aeronaute: Iglesia, mecanicien, ancien homme d'equipe du grand ballon
+captif de Londres.--Passager: de Jouvencel, ancien depute.
+Depeches: 450k. Pigeons: 6.
+Depart: jardin des Tuileries, 11h. 30m.
+Arrivee: Quincy-Segy (Hollande), 1h. 30s.
+
+16e Ascension. _25 octobre,_--Le _Montgolfier_ (2,000 met. cub.).
+Aeronaute: Herve, marin. Passagers: MM. le Bouedec et colonel Lapierre,
+Depeches: 390k. Pigeons: 2.
+Depart: gare d'Orleans, 8 h. 30m.
+Arrivee: Holigenberg (Hollande), midi 30.
+
+
+CAPTURE DU BALLON "LA BRETAGNE."
+
+17e et 18e Ascensions. _27 octobre_.--1 deg. Le _Vauban_ (1,200 met.
+cub.). Aeronaute: Guillaume, marin.--Passagers: Reitlinger, photographe;
+Cassiers, proprietaire de pigeons.
+Depeches: 270k. Pigeons: 23.
+Depart: gare d'Orleans, 9h. m.
+Arrivee: Vignoles (Meuse), 1h. s.
+
+2 deg. _La Bretagne_ (2,000 met. cub.), appartenant a une entreprise
+particuliere.
+Aeronaute: Cuzon.--Passagers: MM. Woerth, Manceau et Hudin.
+Depart: usine a gaz, la Villette, midi.
+Arrivee: Verdun (Meuse), 3h. s.
+
+La _Bretagne_ et le _Vauban_ sont, comme on le voit, partis le meme jour.
+Le premier de ces ballons etait destine a tomber entre les mains des
+Prussiens. Il allait commencer la serie des catastrophes aeriennes. Nous
+laisserons M. de Fonvielle, qui a pu se procurer des details sur ces
+voyages, en raconter les emouvantes peripeties.
+
+"Le 27 octobre est un jour fatal a la Republique; car c'est alors que Metz
+capitula, et que l'armee cernant Bazaine put se rendre autour de Paris
+pour prendre une part active tant a l'investissement de la capitale
+qu'a la defaite des armees de secours. Au point de vue aeronautique, le
+resultat ne fut guere meilleur.
+
+"Le _Vauban_ fut le plus heureux des deux ballons; cependant il alla
+tomber pres de Verdun, dans un district occupe par les Prussiens. M.
+Reitlinger, que j'ai vu a Londres, m'a dit qu'il ne s'en serait pas
+tire sans sa connaissance de la langue allemande, qu'il manie comme le
+francais, ce qui n'a rien d'etonnant, puisqu'il est Bavarois de naissance.
+
+"Le marchand de pigeons fut grievement blesse dans le trainage. Mais les
+peripeties du _Vauban_ ne sont rien aupres de celles de la _Bretagne_, que
+M. Manceau nous a racontees et qui nous serviront a faire comprendre la
+maniere dont certaines ascensions ont ete conduites.
+
+"Au moment du depart, le vent poussait le ballon vers le nord-est avec une
+certaine stabilite, car la _Bretagne_ et le _Vauban_ ne sont descendus
+qu'a quelques kilometres l'un de l'autre, quoique partis a trois heures de
+difference de temps.
+
+"Apres etre reste deux heures a naviguer dans une direction qui n'avait
+rien de bien attrayant, M. Cuzon eut envie de descendre. Malgre les
+protestations de M. Manceau, il donna deux coups de soupape, et le
+ballon ne tarda point a se rapprocher de la surface de la terre... terre
+inhospitaliere s'il en fut; car les voyageurs aeriens furent recus par
+une vive mousqueterie. Ils etaient tombes au milieu d'un tas de Prussiens
+qu'ils n'avaient pas vus, quoiqu'ils eussent huit yeux et des lunettes
+a bord! Mais comme on etait pres de terre, au-dessus d'une prairie, M.
+Woerth s'elance de la nacelle, contrairement aux regles de la discipline
+et de la solidarite.
+
+"Il tombe au milieu des ennemis, auxquels il fait signe en agitant un
+mouchoir blanc au dessus de sa tete. On lui fait grace de la vie, et on
+l'entraine en prison.
+
+"Malgre ses pressantes reclamations, celles de sa famille et celles de son
+gouvernement, car il est sujet anglais, il est retenu jusqu'a la fin de la
+guerre. La captivite de M. Woerth a fait beaucoup de bruit en Angleterre,
+et, en effet, cette circonstance est une de celles dans lesquelles le
+gouvernement britannique a le mieux montre combien il etait meprisable et
+lache.
+
+"Le ballon, allege du poids de ce deserteur, se redressa avec rapidite; il
+aurait remonte a une grande hauteur si M. Cuzon n'avait donne de nouveaux
+coups de soupape. Le ballon ne tarda point a redescendre. Quand M. Guzon
+et M. Hudin se voient a portee, ils se hatent de sauter a terre, laissant
+dans la nacelle M. Manceau, qui est entraine avec la rapidite d'une fleche
+dans la region des nuages. Il ne tarde point a penetrer dans une zone ou
+regne une pluie abondante. Il eprouve un froid intense; le sang lui sort
+par les oreilles.... Il a le sangfroid de tirer de toute sa force la
+corde, et il retombe avec rapidite. Bientot il arrive a une prairie; mais,
+entraine par l'exemple, il saute. Il a mal calcule la hauteur: il tombe
+de quarante pieds de haut et se casse la jambe. Le ballon rebondit et
+redescend; il s'aplatit a quelque distance.
+
+"Le malheureux Manceau souffre horriblement, il patauge en plein marecage,
+au milieu des tenebres, car la nuit est venue. Il se traine peniblement
+moitie nageant, moitie a quatre pattes, vers un endroit ou il apercoit
+de la lumiere.... Ce sont des paysans, mais en le voyant sortir de
+l'obscurite, ces brutes veulent le mettre en pieces. Le cure du village
+arrive et le sauve. On le transporte dans une cabane; on le couche; on le
+soigne, et le cure commande une escouade de paysans, qui va a la recherche
+du ballon pour sauver les depeches. La nuit meme, le cure part charge de
+ce precieux fardeau... et bien lui en prit, car pendant qu'il partait, un
+lache, un Judas, un traitre allait a Corny, au quartier general du prince
+Frederic-Charles, prevenir de ce qui etait arrive a quelques kilometres de
+Metz!
+
+"Le lendemain matin, des hommes du 4e uhlans viennent enlever Manceau. Ces
+miserables l'obligent, a coups de crosse de fusil, a se trainer, malgre sa
+blessure. On le mene ainsi a Mayence, ou il arrive dans un etat affreux.
+Pour le guerir, on le jette dans un cachot ou l'on oublie pendant deux
+jours de lui donner a manger. Puis on le fait paraitre devant le general
+qui procede a son interrogatoire. Le malheureux etait fusille s'il n'avait
+eu dans sa poche un contrat d'association prouvant qu'il etait simple
+negociant.
+
+"Les Prussiens ont fini par s'humaniser, on a donne a Manceau des eclisses
+pour guerir sa jambe cassee, et au lieu de le garder en prison, on l'a
+interne dans la ville. De plus, M. le comte de Bismark, toujours galant,
+a daigne faire prevenir Mme Manceau de la captivite de son mari, tombe
+vivant entre les mains des Prussiens et actuellement detenu dans la
+forteresse de Mayence.
+
+"M. Manceau est de retour a Paris, console de ses mesaventures et
+parfaitement gueri de sa blessure[11]."
+
+[Note 11: La _Liberte_, 19 mars, 1871.]
+
+
+19e Ascension. _29 octobre_.--Le _Colonel Charras_ (2,000m. cub.).
+Aeronaute: Gilles.--Pas de passager.
+Depeches: 460kil. Pigeons: 6.
+Depart: gare du Nord, midi.
+Arrivee: Montigny (Haute-Marne), 5h. soir.
+
+Une plaisante histoire que raconte M. Gilles pendant ses voyages durant le
+siege:
+
+M. Steenackers, au mois de decembre, l'envoie, avec l'aerostat _Colonel
+Charras_, a Lyon, dans le cas d'un investissement de la ville.
+
+Dans le trajet, un prefet a recu la depeche suivante:
+
+"Gilles, aeronaute, arrive avec Colonel Charras."
+
+Le prefet, un peu naif, comme on va le voir, se presente a l'arrivee du
+train: il trouve M. Gilles, et lui dit:
+
+--Vous etes seul, monsieur, ou est le colonel Charras?
+
+--Il est la, dans le fourgon.
+
+--Pourquoi ne le faites-vous pas descendre?
+
+--Je ne peux pas, monsieur, il pese 100 kilogrammes!
+
+M. le prefet, le Piree devait etre de vos amis!
+
+
+ASCENSIONS DE NOVEMBRE 1870.
+
+20e Ascension. _2 novembre_,--Le _Fulton_ (2,000m. cub.).
+Aeronaute: Le Gloennec, marin.--Passager: M. Cezanne, ingenieur.
+Depeches: 250 kil. Pigeons: 6.
+Depart: gare d'Orleans, 8h. 30m.
+Arrivee: pres d'Angers (Maine-et-Loire), 2h. 30 soir.
+
+Le marin le Gloennec, huit jours apres son arrivee a Tours, est mort d'une
+fluxion de poitrine. Ses funerailles ont ete imposantes. Les aeronautes
+presents a Tours, et les delegues des membres du gouvernement ont suivi
+jusqu'au cimetiere le corps du jeune et courageux marin.
+
+DEUXIEME BALLON PRISONNIER.
+
+21e et 22e Ascensions. _4 novembre_.--1 deg. Le _Ferdinand Flocon_
+(2,000 met. cub.). Aeronaute: Vidal.--Passager: Lemercier de Janvelle.
+Depeches: 130 kil. Pigeons: 6.
+Depart: gare du Nord, 9h. m.
+Arrivee: pres Chateaubriant (Loire-Inferieure), 3h. 45 soir.
+
+2 deg. Le _Galilee_ (2,000 met. cub.). Aeronaute: Husson, marin.--Passager: M.
+Etienne Antonin.
+Depeches: 420 kil. Pas de pigeons.
+Depart: gare du Nord, 2h. soir.
+Arrivee: pres Chartres (Eure-et-Loir), 6h. s.
+
+Le _Galilee_ a ete pris par les Prussiens, qui se sont empares de
+l'aeronaute et des depeches. Le passager M. Etienne Antonin a pu
+s'echapper des ennemis.
+
+23e Ascension. _6 novembre_.--La _Ville de Chateaudun_ (2,000 met.
+cub.). Aeronaute: Bosc, negociant.--Pas de passager.
+Depeches: 455 kil. Pigeons: 6.
+Depart: gare du Nord, 9h. 45m.
+Arrivee: Reclainville, pres Voives, 5h. s.
+
+Le lendemain du depart de ce ballon, on recevait, par pigeon, la depeche
+suivante de l'aeronaute:
+
+"Prussiens tire sur ballon jusqu'a deux heures et demie sans me toucher.
+Descente heureuse a Reclainville, a cinq heures et demie soir. Remis
+toutes depeches bureau Voives. Dirige sur Vendome ou je suis arrive a
+neuf heures du matin. Transmis immediatement par telegraphe depeches
+officielles a destination. Prussiens Orleans, Chartres. Quartier
+general, Patay. Bonne garde faite par nos troupes et francs-tireurs avec
+artillerie. L'ennemi vient requisitionner a Chateaudun tous les jours.
+Repousse de cette ville par francs-tireurs, qui ont fait quarante tues et
+autant de prisonniers. Ballon monte par un marin et un voyageur a ete pris
+par les Prussiens qui ont fait tout prisonnier."
+
+24e Ascension. _8 novembre_.--La _Gironde_ (2,000 m. cub.).
+Aeronaute: Gallay, marin.--Passagers: MM. Herbaut, Gambes et Barry.
+Depeches: 60 kil.
+Depart: gare d'Orleans, 8h. 20 matin.
+Arrivee: Granville (Eure), 3h. 40 soir.
+
+
+TROISIEME BALLON PRISONNIER.
+
+25e et 26e Ascensions. _12 novembre_. 1 deg. Le _Daguerre_ (2,000 met.
+cub.). Aeronaute: Jubert, marin.--Passagers: MM. Pierrou, ingenieur, et
+Nobecourt, proprietaire de pigeons.
+Depeches: 260 kil. Pigeons: 30.
+Depart: gare d'Orleans, 9h. 45 matin.
+Arrivee: Ferrieres (Seine-et-Marne).
+
+2 deg. Le _Niepce_ (2,000 met. cub.). Aeronaute: Pugano, marin.--Passagers:
+MM. Dagron, Fernique, Poisot et Gnochi.
+Depart: gare d'Orleans, 9h. 15 matin.
+Arrivee: Vitry (Seine-et-Marne), 2h. 30 soir.
+
+Cet aerostat emportait des appareils de photographie qui ont servi a la
+preparation des depeches attachees aux pigeons voyageurs.
+
+La descente s'est operee non loin des Prussiens, et le sauvetage des
+caisses d'appareil n'a pas dure moins de huit jours.
+
+Le _Niepce_ et le _Daguerre_, partis le meme jour, ont tous deux couru
+de grandes peripeties. Le premier ballon, descendu a Ferrieres, a ete
+poursuivi par les Prussiens et fait prisonnier.
+
+Les deux ballons ont fait route ensemble au-dessus des nuages. Les
+voyageurs des deux nacelles ont pu echanger des signaux dans les airs. Les
+passagers du _Niepce_ ont vu le _Daguerre_ atterrir; ils ont apercu les
+Prussiens qui se jetaient a sa rencontre pour s'en emparer!
+
+
+II
+
+
+Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages
+aeriens.--Voyage extraordinaire de Paris en Norwege.--Descente a
+Belle-Isle-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du siege.
+
+Trois ballons venaient d'etre captures dans un espace de temps
+tres-restreint: on se demandait si la poste aerienne n'allait pas
+rencontrer des obstacles imprevus qu'il fallait a tout prix surmonter pour
+eviter de nouvelles captures, pour sauvegarder les aeronautes, ces uniques
+messagers de Paris assiege. On venait d'apprendre que les Prussiens,
+consternes de voir les courriers de l'air defier leurs armes a feu, passer
+si librement a quelques milliers de metres au-dessus de leurs lignes
+d'investissement, etudiaient serieusement les moyens d'arreter les trop
+audacieux ballons. L'illustre Krupp construisit un engin special destine
+a atteindre les esquifs de l'air, admirable canon dont on attendait
+merveille. Ce _gun balloon_ fut promene triomphalement dans les rues
+de Versailles; c'etait une longue bouche a feu mobile autour d'un axe,
+ressemblant bien plus a un telescope qu'a un canon. Les soldats de Bismark
+disaient tout haut qu'ils allaient abattre les aerostats comme des
+perdrix, mais le grand canon destine a la chasse aux ballons fit plus de
+bruit que de besogne. L'ennemi organisa bientot un systeme d'observations
+regulieres. Quand un ballon sortait de Paris, des sentinelles examinaient
+la route qu'il suivait, et, par le telegraphe, prevenaient les postes
+prussiens situes dans la ligne probable du voyage. Des uhlans, prevenus
+a temps, couraient la tete en l'air, l'oeil braque dans le ciel et
+s'efforcaient d'arriver au moment de la descente.
+
+Il fut decide a Paris que les ascensions se feraient la nuit, au milieu
+des tenebres. Les ballons, disait-on, vont partir a minuit, ils seront
+caches a tout regard humain, en planant dans l'obscurite du ciel.
+
+Mais en evitant ainsi le peril de la capture, on courait vers d'immenses
+et nombreux dangers, comme nous allons essayer de le demontrer.
+
+En effet, rien de plus important en ballon, surtout quand on doit eviter
+les surprises d'un ennemi dangereux, que de voir les pays que l'on
+parcourt. Avec un peu d'attention, connaissant son point de depart,
+suivant sur une bonne carte les cours d'eau, les villes que l'on apercoit
+du haut des airs, a la surface du sol, il est possible d'apprecier sa
+route. Quand on plane a 1,500 metres de haut, nul projectile n'est a
+craindre, et rien n'empeche l'aeronaute, pour plus de securite, de
+naviguer a 2,000 metres ou a 3,000 metres au-dessus du niveau des
+Prussiens. En partant au lever du jour, il peut donc impunement examiner
+l'aspect du sol, voir les ennemis, ou s'assurer de leur absence. Meme en
+hiver, il a devant lui de longues heures de jour, comprises entre le lever
+et le coucher du soleil, c'est-a-dire au moins 9 heures de voyage. Il
+peut avoir la certitude de trouver dans ce laps de temps une terre
+hospitaliere.
+
+En partant a minuit, au contraire, on se lance dans les tenebres, a
+l'inconnu. Tant que l'obscurite est complete, on n'ose pas descendre, ne
+sachant pas ou la brise vous pousse. On attend le lever du jour. Mais le
+soleil levant peut vous montrer trop tard, helas! que les courants aeriens
+vous ont pousse en mer. C'en est fait alors du navire aerien s'il n'est
+sauve par quelque hasard providentiel!
+
+
+PREMIER DEPART DE NUIT.
+
+27e Ascension. _18 novembre_.--Le _general Uhrich_ (3,000 met.
+cub.). Aeronaute: Lemoine, marin.--Passagers: Thomas, proprietaire de
+pigeons et deux autres voyageurs.
+Depeches: 80 kil. Pigeons: 34.
+Depart: gare du Nord, 11h. 15 soir.
+Arrivee: Luzarches (Seine-et-Oise), 8h. matin.
+
+Cette premiere ascension nocturne a ete vraiment dramatique; elle a
+vivement impressionne les Parisiens, comme l'attestent les quelques lignes
+suivantes, que nous empruntons au _Gaulois_ paru le lendemain du depart de
+l'aerostat:
+
+"Ceux qui n'ont pas assiste a ce premier depart de nuit ne sauraient
+se figurer ce qu'il y a a la fois de triste, d'emouvant, de beau et de
+vraiment grand dans ce spectacle que le blocus de Paris nous a valu hier
+soir.
+
+"Nous etions la une centaine: des privilegies; car on n'ebruite plus
+les departs des ballons-poste comme auparavant. L'ennemi, regulierement
+informe quelques heures a l'avance, envoyait depuis quelque temps sur nos
+ballons des fusees incendiaires qui exposaient les aeronautes aux plus
+graves dangers. Aussi maintenant part-on mysterieusement, la nuit, et
+cette nuit et ce mystere ajoutent singulierement aux emotions du depart.
+
+"Au milieu d'une vaste cour se trouve le ballon a peu pres gonfle.
+"Un ballon enorme en taffetas jaune; les lanternes a reflecteur des
+locomotives l'eclairent etrangement; on le dirait transparent. Des ombres
+immenses courent le long du filet. Tout autour, on fait silence. Seul le
+sifflet aigu de M. Dartois, donnant le signal des manoeuvres, se fait
+entendre a des intervalles reguliers.
+
+"A dix heures et demie, un aide de camp arrive essouffle.
+
+"--Une depeche du gouverneur!
+
+"La depeche est precieusement mise de cote. La nacelle est fixee. On
+entend le sifflet de la... pardon! le "_lachez tout!_" et lentement,
+majestueusement, le ballon s'eleve, c'est-a-dire s'evanouit dans les
+tenebres. A peine a-t-il depasse le toit de la gare, deja nous l'avons
+perdu de vue. Cette masse s'est fondue dans les brouillards[12]!"
+
+[Note 12: Le _Gaulois_, 18 novembre 1870.]
+
+Le voyage execute par cet aerostat est des plus curieux. Les voyageurs
+sont restes 10 heures en ballon pour tomber seulement a quelques lieues de
+Paris. Ils croient avoir traverse Paris plusieurs fois pendant la nuit,
+ce qui est possible en admettant la presence dans l'air de courants
+contraires superposes a differentes altitudes.
+
+
+VOYAGE DE NORWEGE.
+
+28e Ascension. _24 novembre_.--La _Ville d'Orleans_. Aeronaute:
+Rolier, ingenieur.--Passager: M. Deschamps, franc-tireur.
+Depeches: 250 kil. Pigeons: 6.
+Depart: gare du Nord, 11h. 45 soir.
+Arrivee: Norwege, a cent lieues au nord de Christiania, le lendemain a 1
+h. soir.
+
+Ce voyage est un des plus curieux de l'histoire des ballons. Nous en
+rendons compte d'apres une lettre adressee a l'_Independance belge_.
+
+"Copenhague, 3 decembre.
+
+"Je vous apporte le recit du merveilleux voyage aerien de MM. Paul Rolier
+et Deschamps.
+
+"Ce sont eux, vous le savez deja, qui descendirent en ballon aupres de
+Christiania, en Norwege, il y a quelques jours. Je tiens les details qui
+suivent de la bouche meme de l'un des aeronautes.
+
+"Ils sont partis de Paris le 24 novembre, a 11 heures trois quarts du
+soir, esperant se diriger sur Tours. Le ballon atteint bientot une hauteur
+de 2,000 metres, hors de portee des balles prussiennes, et il dominait
+alors tout le camp prussien. Puis, il passa successivement au-dessus de
+plusieurs villes du nord.
+
+"Bientot les aeronautes crurent entendre le bruit d'un grand nombre de
+locomotives; ils etaient sur les cotes de la mer; et c'etait le bruit des
+vagues sur les rochers qu'ils pouvaient parfaitement distinguer. Puis ils
+entrerent dans un brouillard epais, n'ayant aucun moyen de determiner leur
+rapidite ou le mouvement horizontal de l'aerostat.
+
+"Le brouillard s'etant dissipe, ils se trouverent au-dessus de la mer
+et virent successivement un grand nombre de vaisseaux (dix-sept), entre
+autres une corvette francaise a laquelle ils firent des signaux, qui ne
+furent sans doute pas compris; on ne leur repondit point. Leur intention
+etait de se laisser tomber sur la mer et de se tenir la, jusqu'a ce qu'ils
+fussent recueillis par la corvette.
+
+"Plus tard, on tira sur eux, sans doute d'un vaisseau allemand, mais sans
+les atteindre. Ils avancaient toujours vers le nord avec une rapidite
+vertigineuse. Ne voyant nulle part la terre et se trouvant de nouveau dans
+le brouillard, ils expedierent un de leurs pigeons voyageurs, annoncant
+qu'ils se croyaient perdus. Alors, ils jeterent une longue corde de la
+nacelle, ce qui ralentit leur marche, le bout de la corde trempant dans
+l'eau. Enfin, ils apercurent la terre et jeterent un sac de journaux et de
+lettres. Le ballon, allege, remonta et prit une nouvelle direction vers
+l'est.
+
+"Ce fut une heureuse inspiration; sans cela, d'apres toute probabilite, le
+ballon etait conduit vers la mer glaciale. Place dans ce nouveau courant,
+l'aerostat continua son mouvement sur la terre ferme. Perdant de son lest,
+il s'etait releve a une plus grande hauteur.
+
+"On ouvrit la soupape pour lacher du gaz et faire descendre le ballon.
+Pres de Lifjeld, paroisse de Silgjord, le ballon toucha le sommet des
+arbres. Les voyageurs descendirent a l'aide de la corde qu'ils avaient
+laissee pendre, et arriverent a grande peine presque sains et saufs.
+
+"Aussitot allege d'une grande partie de son poids, le ballon s'eleva avec
+rapidite sans qu'on put le retenir. Il etait alors 3 heures 40 minutes
+de l'apres-midi, d'apres le meridien de Paris; c'etait le vendredi 25
+novembre. "Quinze heures s'etaient ecoulees depuis leur depart de Paris;
+ils ignoraient dans quel pays ils etaient tombes et comment ils y seraient
+recus.
+
+"Accables de lassitude, mourant de faim, suffoques par le gaz qui
+s'echappait du ballon, ils s'evanouirent tous les deux. Bientot retablis,
+ils se mirent a marcher en enfoncant profondement dans la neige. Les
+premiers etres vivants qu'ils rencontrerent furent trois loups, qui les
+laisserent passer sans les attaquer. Apres cinq ou six heures de marche,
+ils atteignirent une pauvre cabane, ou ils s'abriterent. Le lendemain, ils
+rencontrent une nouvelle cabane. La, ils trouverent des traces de feu et
+comprirent alors qu'ils n'etaient pas eloignes d'un endroit habite.
+
+"Peu apres deux bucherons survinrent; mais il leur fut impossible, a eux,
+Francais, de se faire comprendre ou de savoir en quel pays ils etaient. Un
+des bucherons sortit de sa poche une boite d'allumettes pour allumer du
+feu. Rolier prit aussitot la boite et lut dessus Christiania. Plus
+de doute, ils etaient en Norwege, nom que les paysans ne comprirent
+naturellement pas; mais ils se douterent pourtant que les etrangers
+voulaient se rendre a Christiania. Ils les conduisirent d'abord a leur
+domicile pour les reconforter et leur donnerent tous les soins que
+necessitait leur etat, puis ils les menerent chez le pasteur Celmer,
+ou arriverent le docteur de l'endroit et l'ingenieur des mines, nomme
+Nielsen. Ce dernier parlait tres-bien le francais, et ils purent raconter
+leur voyage.
+
+"Le journal de Drammen raconte que des paysans travaillant dans la foret
+et apercevant le feu, s'elancerent vers cet endroit, croyant que des
+vagabonds voulaient incendier la cabane.
+
+"Les Francais, ajoute-t-il, recurent nos compatriotes avec des visages
+souriants, battant des mains et criant: Norwegiens! _Normoed_(?) Il faut
+alors qu'ils aient pu calculer qu'ils etaient en Norwege.
+
+"Les voyageurs furent conduits a Kappellangaarden, ou l'on ne comprend pas
+le francais; mais ils se firent comprendre en dessinant un cercle dans
+lequel ils mirent un point qu'ils appelerent Paris, expliquant par geste
+l'ascension du ballon et que les Prussiens avaient tire sur eux. Plus tard
+on les conduisit a Kroasberg, dans la nuit, vers deux heures. Ils etaient
+munis de pieces d'or, dont ils donnerent dans leur joie quelques-unes a un
+pauvre petit garcon.
+
+"A Drammen, ils recurent leurs cinq sacs de poste, pesant 230 livres,
+leurs six pigeons voyageurs et leurs autres objets qu'ils avaient laisses
+dans la nacelle: une couverture, deux bouteilles et demie de vin, un
+barometre, un sextant, un thermometre, un drapeau de signal, une casquette
+d'officier, etc., etc.
+
+"Ils se determinerent a donner a l'universite de Christiania le ballon qui
+mesure une hauteur de 2,000 m.c. et qui en quinze heures a fait un trajet
+de plus de 300 lieues.
+
+"Il sera d'abord expose a Christiania et le profit de la recette sera
+offert aux blesses francais."
+
+M. Rolier nous a fait l'honneur de nous rendre visite tout recemment; nous
+avons pris le plus vif plaisir, a entendre de sa bouche le recit de ses
+perilleuses aventures, vraiment dignes de Jules Verne ou d'Edgard Poe.
+Il n'y a qu'un voyage aerien qui puisse se comparer a celui-la; c'est la
+grande traversee de Green qui, parti de Londres, passa la Manche, franchit
+la France entiere, une partie de l'Allemagne, pour descendre vingt heures
+apres son depart dans le duche de Nassau. Mais cette grande excursion de
+Green ne s'est pas executee dans des circonstances aussi dramatiques.--M.
+Rolier et son compagnon ont eu l'impression d'une perte imminente, presque
+certaine.--Egares dans les profondeurs de la mer du Nord, ils devaient se
+preparer a la plus horrible des morts!
+
+Une des parties les plus interessantes du recit de M. Rolier est relatif a
+son sejour a Christiania.--L'enthousiasme des Norvegiens etait extreme,
+on fetait partout les voyageurs; dans des banquets, dans des reunions
+on portait des toasts a la France. Des depeches telegraphiques etaient
+lancees de toutes les villes du royaume pour feliciter les Francais tombes
+des nues. Les dames envoyaient a M. Rolier des souvenirs, des bouquets,
+des cadeaux; l'heureux aeronaute, en descendant du ciel, avait trouve le
+paradis sur la terre!
+
+
+DE PARIS EN HOLLANDE.
+
+29e Ascension. _24 novembre_.--_L'Archimede_ (2,000 met. cub.).
+Aeronaute, J. Buffet, marin.--Passagers: MM. de Saint-Valry et Jaudas.
+Depeches: 220 kil. Pigeons: 5.
+Depart: gare d'Orleans. Minuit 45.
+Arrivee: Castelre (Hollande), 6h. 45m.
+
+L'aeronaute de l'_Archimede_, M.J. Buffet, n'est pas seulement un marin de
+coeur, c'est aussi un homme distingue, qui a publie dans le _Moniteur_ de
+Tours une lettre tres-interessante, qui merite d'etre publiee. Ce recit
+respire la verite, et donne une excellente idee des premieres impressions
+aeriennes.
+
+"Mon cher ami,
+
+"Quelques details sur le voyage de l'_Archimede_ t'interesseront sans
+doute; aussi, sans autre preambule, vais-je commencer une petite narration
+de notre traversee.
+
+"Le jeudi 24 novembre, a 4 heures du soir, je recevais l'ordre de partir;
+j'employai le mieux possible le temps qui me restait, car a 10 heures je
+devais m'elancer dans les airs.
+
+"A l'heure dite tout etait pret, quelques papiers importants nous
+manquaient encore, il fallait attendre. Je te fais grace de toute
+l'operation du gonflement: qu'il te suffise de savoir que tout se passa le
+mieux du monde. J'avais deux passagers, MM. Albert Jaudas et Saint-Valry.
+
+"A minuit et demi, nous etions dans la nacelle. Le fameux _lachez-tout_
+de Godard ne se fit pas attendre, et bientot notre aerostat s'elevait au
+milieu des souhaits de bon voyage que nous envoyait la foule;--car il y
+avait foule a la gare d'Orleans. Tout en surveillant l'ascension de mon
+ballon, je regardais emerveille le panorama qui se deroulait sous nous;
+le silence regnait dans la nacelle, et n'etait interrompu que par les
+interjections admiratives qui s'echappaient de nos levres. En effet,
+Paris, de nuit et a cette hauteur (nous etions a 2,000 metres), a quelque
+chose de saisissant; les lumieres des remparts se reunissent pour entourer
+la ville comme d'une ceinture de feu, et les rues se dessinent en lignes
+brillantes s'entre-coupant les unes les autres; bientot tout se confondit,
+Paris ne fut plus qu'une tache brillante, qu'un point, qu'une lueur,
+puis tout s'eteignit. Rien autour de la ville n'indiquait les positions
+prussiennes. L'aerostat suivait rapidement la ligne du sud vers le nord,
+la manoeuvre etait facile, le ballon excellent; tous trois nous montions
+pour la premiere fois et le titre d'aeronaute pesait un peu sur mes
+epaules, fort jeunes en pareille matiere.
+
+A une heure nous vimes distinctement des feux disposes en rectangle et
+regulierement espaces; nous ne pumes que faire des conjectures et tout
+nous fit penser que cela devait etre des forts ou redoutes destines
+a proteger l'armee prussienne sur ses derrieres. Nous causions, mes
+passagers et moi, de tout ce que nous pouvions apercevoir, et cette
+conversation, faite a trois kilometres en l'air, avec cet enorme dome
+suspendu au-dessus de nos tetes, au milieu de ce silence parfait, de
+cette immobilite apparente, avait quelque chose de bizarre; les routes se
+decoupaient en lignes blanchatres sur le fond noir du tableau, eclaire ca
+et la de quelques points lumineux. Les villes, toujours en lignes de feu,
+se succedaient les unes aux autres. Tout a coup la terre nous parait
+illuminee; des lueurs rouges tres-rapprochees, s'eteignant et se rallumant
+tour a tour, attirerent nos regards, des grondements lointains arriverent
+jusqu'a nous. C'etait, je l'appris depuis, le bassin houiller de
+Charleroi, et les innombrables forges et hauts-fourneaux qui causaient ces
+lueurs et ces bruits effrayants.
+
+La nuit s'ecoula avec des alternatives d'ombre et de lumiere, et bientot,
+a la lueur blafarde qui envahit le ciel, nous vimes que le jour allait
+paraitre. Le temps, toujours superbe; aussi je te laisse a penser ce
+qu'etait ce lever du soleil, a 2,500 metres de hauteur et vu dans ces
+conditions-la.
+
+Ce fut un veritable changement a vue, la terre apparut peu a peu; nous
+n'avions pas assez d'yeux pour voir. Silence parfait, et, chose etrange,
+nous entendions distinctement le chant du coq. Je renonce a decrire le
+spectacle auquel nous assistions, ce fut comme un beau tableau dont ou
+souleve peu a peu le voile qui le recouvre. Les bois etaient des touffes
+d'herbe, les maisons des points blancs, ca et la quelques plaques
+brillantes, de l'eau, sans doute; de l'aspect plat et uniforme du pays,
+nous fumes unanimes a reconnaitre les Flandres. Aussi, apres avoir prevenu
+nos passagers, je resolus de commencer ma descente.
+
+Mes dispositions prises, mon lest sous la main, je saisis la corde de la
+soupape et j'ouvris: l'aerostat descendit rapidement. A 80 metres du sol,
+j'arretai sa descente, coupai le guide rope (longue corde destinee a
+enrayer la marche du ballon); je me laissai courir a cette hauteur; nous
+filions avec une extreme vitesse, le vent etait fort.
+
+Un chateau apparut a notre gauche; devant nous, une plaine: c'etait une
+occasion, je fis descendre le ballon, un toit jaillit derriere un
+rang d'arbres, je n'eus que le temps de jeter deux sacs de lest, nous
+franchimes heureusement l'obstacle. De l'autre cote, je coupai l'ancre
+et me suspendis a la soupape. Deux chocs violents, puis tout fut dit;
+l'_Archimede_ etait vaincu.
+
+Deja les paysans accouraient de toutes parts.--"Ou sommes-nous?"
+m'ecriai-je. Impossible de comprendre, mais les cris de joie dont ils
+accueillirent le drapeau francais que je fis flotter, nous eurent bientot
+rassures.
+
+"Enfin, l'un d'eux, vetu d'une blouse bleue et coiffe d'une casquette
+a galons, me dit: "Castelre, Hollande." Un gros soupir de satisfaction
+s'echappa de nos poitrines, en meme temps qu'une expression d'etonnement,
+puisqu'on 7 heures nous avions fait pres de 100 lieues.
+
+"Aide de ces bons paysans, j'operai le depouillement de l'aerostat; je ne
+puis assez temoigner ma reconnaissance pour le bon vouloir que ces braves
+gens mettaient a m'aider dans une operation si nouvelle pour eux; la seule
+difficulte fut de faire eteindre les pipes. Ces gaillards-la fumaient en
+venant respirer le gaz qui s'echappait de la soupape, et qui les faisait
+reculer a moitie asphyxies et les yeux pleins de larmes.
+
+"Pendant que j'encourageais par tous les moyens possibles ces braves
+Hollandais a travailler, nous vimes arriver pres de nous deux personnes,
+accourues en toute hate du chateau dont j'ai parle, et qui nous firent les
+offres les plus gracieuses.
+
+"On amena une voiture, la nacelle dedans, le ballon dans la nacelle, le
+filet par-dessus, et tout en remerciant du fond du coeur ces bons amis,
+nous nous acheminames vers le chateau dont nous avions fini par accepter
+l'hospitalite.
+
+"Le chateau s'appelait Hoogstraeten, et le proprietaire, M. le major de
+Lobel, etait absent pour la journee. Les honneurs nous en furent faits
+le plus gracieusement possible par toute la famille presente au chateau.
+Inutile de raconter les soins dont nous fumes l'objet. On mit tout en
+requisition pour nous, et, reposes, restaures, on fit encore atteler pour
+nous deux voitures; l'une pour les aeronautes, pour nous transporter a
+Turnhout, station belge, et de la rejoindre la France. Les adieux furent
+touchants; nous ne savions que dire.
+
+Enfin nous nous separames, le soir meme nous etions a Bruxelles.
+
+Il m'est impossible de te faire un tableau exact de la sympathie que nous
+avons rencontree sur notre route en Belgique. Chacun, selon ses moyens,
+cherchait a nous eviter quelque peine, et, fonctionnaires et gens du pays,
+tous nous accueillaient avec acclamation. Nous etions fort touches de ces
+marques d'amitie reelle, et c'est avec bonheur que nous avons pu constater
+que la France est aimee plus qu'on ne croit. Aussi, au nom de nos
+passagers et au mien voudrais-je pouvoir dire assez haut pour etre entendu
+partout: Merci, merci, a la Belgique, a la Hollande!
+
+Voila, mon brave ami, le recit de mon voyage; je n'ai dit que ce que j'ai
+personnellement ressenti, mais je crois resumer notre impression commune.
+
+A bientot donc et tout a toi.
+
+JULES BUFFET.
+
+Faisons remarquer apres le recit de ce voyage que M. Buffet est parti
+le meme jour que M. Rolier. Mais il a quitte terre une heure apres le
+voyageur de Norwege, ce qui lui a permis au lever du soleil de toucher
+terre a l'extremite de la Hollande. S'il etait parti a la meme heure, il
+est probable qu'il aurait quitte les cotes de la Hollande, sans voir
+la mer, et qu'il se serait egalement egare!
+
+30e Ascension. _24
+novembre_.--L'_Egalite_ (3,000 met. cub.).--Aeronaute: W. de
+Fonvielle.--Passagers: MM. de Viloutray, Bunel, Rouze et un quatrieme
+voyageur.
+Depart: usine a gaz, Vaugirard, 10h. matin.
+Arrivee: Louvain (Belgique), 2h. 15 soir.
+
+Cette ascension est une entreprise particuliere organisee par M. de
+Fonvielle, qui a d'abord voulu utiliser l'ancien ballon captif de
+l'Exposition universelle de 1867.
+
+Mais cette premiere tentative ne fut pas heureuse. L'ex-ballon captif, mal
+gonfle, se separa de son filet, quand on voulut le baisser contre terre
+pour reparer une fente ouverte dans l'etoffe. Il s'echappa tout seul dans
+les airs, sans filet, sans nacelle, et tomba entre les lignes prussiennes
+et les lignes francaises.--On le voyait de loin, s'agiter contre terre,
+comme une baleine echouee sur le rivage. Mais les postes francais ne se
+deciderent pas a aller le chercher sans une autorisation de la place.
+Quand on obtint la permission, trois jours apres, il etait trop tard! Les
+Prussiens s'etaient empares de l'aerostat!
+
+
+PREMIER BALLON PERDU EN MER.
+
+31e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jacquard_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Prince, marin.--Pas de passager.
+Depeches: 250 kil.
+Depart: gare d'Orleans, 11h. soir.
+Arrivee: lieu inconnu.
+
+Il parait que lorsque le marin Prince partit en ballon, il s'ecria
+avec enthousiasme: "Je veux faire un immense voyage, on parlera de mon
+ascension!" Il s'eleva lentement a 11 heures du soir, par une nuit
+noire.--On ne l'a jamais revu depuis.
+
+Un navire anglais apercut le ballon, en vue de Plymouth; il se perdit en
+mer. Quel drame epouvantable a du torturer l'esprit de l'infortune Prince,
+avant de trouver la plus horrible des morts! Seul du haut des airs, il
+contemple l'etendue de l'Ocean ou fatalement il doit descendre. Il compte
+les sacs de lest, et ne les sacrifie qu'avec une parcimonie scrupuleuse.
+Chaque poignee de sable qu'il lance est un peu de sa vie qui s'en va.--Il
+arrive, ce moment supreme, ou tout est jete par dessus bord! Le ballon
+descend, se rapproche du gouffre immense!... La nacelle se heurte sur la
+cime des vagues, elle n'enfonce pas, elle glisse a la surface des flots,
+entrainee par le globe aerien, qui se creuse comme une grande voile!
+Pendant combien de temps durera ce sinistre voyage? Il peut se prolonger
+jusqu'a ce que la mort saisisse l'aeronaute, par la faim, par le froid
+peut-etre!--Quel epouvantable et navrant tableau, que celui de ce
+voyageur, perdu dans l'immensite de la mer! Il cherche de loin un
+navire..., jusqu'au dernier moment il espere le salut!
+
+Pauvre Prince, brave marin, tu as perdu la vie pour ton pays, l'histoire
+enregistrera ton nom--ainsi que celui de Lacaze qui est mort comme toi, au
+milieu de l'Ocean--sur la liste des hommes de coeur, qui dans les moments
+supremes savent noblement mourir pour la patrie!
+
+
+VOYAGE DE BELLE-ILE-EN-MER.
+
+32e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jules Favre_ (2,000 met.
+cub).--Aeronaute: Martin, negociant.--Passager: M. Ducauroy.
+Depeches: 50 kil. Pigeons: 10.
+Depart: gare du Nord, 11h. 30 soir.
+Arrivee: Belle-Ile-en-Mer.
+
+Le _Jules Favre_, parti quelques minutes apres le _Jacquard_, a echappe
+d'une maniere vraiment miraculeuse au sort de ce dernier ballon.
+
+Le recit suivant a ete envoye le 2 decembre au _Phare de la Loire_, il
+donne les episodes de ce voyage dramatique:
+
+"Nous sortons a l'instant et profondement emus de la chambre ou est ne
+le general Trochu, et ou sont etendus sur leur lit de douleur les deux
+aeronautes qu'un hasard providentiel a jetes sur notre ile, point perdu
+de l'Ocean, et il est hors de doute que sur mille cas semblables, pas un
+ballon n'echapperait aux vagues, par le vent d'est qui pousse vers la
+grande mer. Nous avons eu l'honneur de serrer la main a ces braves enfants
+de Paris qui apportent a la France l'espoir et meme la certitude de sa
+delivrance prochaine. Un de ces messieurs, le moins contusionne, a bien
+voulu nous raconter les peripeties emouvantes du voyage.
+
+"Parti a minuit de Paris, le _Jules Favre_ s'eleva a 2,000 metres,
+apercevant distinctement les feux prussiens. Ils rencontrerent une couche
+d'air chaud et tellement calme, qu'ils croyaient faire a peine une lieue
+a l'heure. L'appareil electrique qui devait les eclairer n'ayant pu
+fonctionner, ils ne purent savoir quelle direction suivait le ballon, et
+comme le vent etait nord au moment de leur depart, ils etaient persuades
+aller vers Lyon. Sans s'en douter, ils etaient dans un courant violent qui
+les poussait de l'est a l'ouest. "Vers six heures, ils approchaient de la
+mer. Ils apercurent alors la petite ile d'Hoedic, voisine de Belle-Ile de
+quatre lieues. Sur cette ile est un fort, qui fit croire a ces Messieurs
+qu'ils etaient sur une ile de la Marne ou de la Seine, tant le ballon
+leur paraissait immobile. J'ai omis de dire que jusque-la ils s'etaient
+toujours trouves au-dessus d'un epais brouillard.
+
+"Bientot ils apercevaient la mer, qu'un bruit confus leur avait fait
+pressentir devoir etre non loin d'eux. Ils furent pousses vers Belle-Ile
+avec la rapidite d'une fleche et malheureusement vers une de ses
+extremites ayant a peine cinq kilometres de largeur; le danger etait
+supreme. M. Martin monta dans les cordages, ouvrit en grand la soupape,
+car ils ne pouvaient echapper a la mort que par une descente prompte: s'il
+n'avait ouvert la soupape avant d'atteindre l'ile, ils etaient evidemment
+perdus.
+
+"Dans deux minutes, ils descendirent de 2,000 metres; le premier choc
+fut terrible, le ballon remonta et retomba deux fois encore. En ouvrant
+brusquement la soupape, le ballon se degonfla a sa partie inferieure, ce
+qui lui fit faire parachute et amortit le choc de la descente. Il etait
+dans d'excellentes conditions pour la descente, ayant encore vingt sacs de
+lest sur 26. Au dernier choc, le ballon s'accrocha a un mur d'environ un
+metre. M. Martin se precipita hors de la nacelle et frappa contre le mur
+ou il eut la jambe et la poitrine violemment contusionnees.
+
+"Quant a M.D.C, il fut precipite contre terre a une vingtaine de metres
+plus loin.
+
+"M. Martin, revenu de son etourdissement, apercut alors son ami couche sur
+le dos, ayant un masque de sang a la figure; il le crut mort.
+
+"L'intrepide M. Martin nous a avoue que son unique preoccupation dans ce
+danger supreme et meme des la descente vertigineuse, fut le souvenir de
+l'assurance faite a la dame de M.D.C. que nul danger n'existait pour
+l'excellent chef de famille, le citoyen devoue a sa patrie qui allait le
+suivre.
+
+"Esperons que ces Messieurs sortiront bientot saufs de leur chute
+effrayante!
+
+"Les depeches partent cette nuit pour Saint-Nazaire par l'_Eumenide_.
+
+"M. JOUAN."
+
+
+DEPARTS DE DECEMBRE 1870.
+
+_33e Ascension_. _1er decembre_.--_La Bataille de Paris_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Poirrier, professeur de gymnastique.--Passagers: MM.
+Lissajoux et Youx.
+Depart: gare du Nord, 5h. 45 m.
+Arrivee: Grand-Champ (Bretagne), midi.
+
+La descente de cet aerostat a ete tres-accidentee. L'ancre jetee ne
+mordait pas et les voyageurs etaient entraines par un vent violent.
+L'aeronaute crut bien faire en sautant de la nacelle a terre pour chercher
+a attacher lui-meme le guide-rope a un arbre. Mais il ne peut reussir
+cette manoeuvre. MM. Lissajoux et Youx furent emportes, par l'aerostat
+deleste du poids de l'aeronaute, avec une violence vertigineuse. Le ballon
+se creva a un kilometre de la; il s'arreta. Les voyageurs en furent
+quittes pour l'emotion!
+
+La plus indispensable union est rigoureusement commandee a la descente.
+Sauter de la nacelle, c'est risquer d'abord sa propre vie, mais ce qui est
+plus grave encore, c'est compromettre celle des autres!
+
+
+UNE ASCENSION SCIENTIFIQUE.
+
+34e Ascension. _2 decembre_.--_Le Volta_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Chapelain, marin.--Passager: M. Janssen astronome.
+Depart: gare d'Orleans, 6h. m.
+Arrivee: Savenay (Loire-Inferieure), 11h. 30 m.
+
+M. Janssen emportait avec lui les instruments necessaires pour observer en
+Algerie l'eclipse de soleil.
+
+Ainsi, pendant que l'etranger souillait par sa presence et ses ravages
+le sol de la patrie, l'Academie des sciences, restant en dehors de ces
+monstruosites sociales, portait toujours ses regards vers les grands
+problemes de la science. Nous croyons devoir reproduire les nobles paroles
+de M. Dumas, secretaire perpetuel de l'Academie des sciences, au sujet de
+l'expedition scientifique organisee pendant le siege.
+
+Dans la seance du 5 decembre 1870, voici comment s'est exprime l'illustre
+secretaire perpetuel de l'Academie des sciences:
+
+"Une eclipse de soleil, totale pour une partie de l'Algerie, aura lieu le
+27 decembre. M. Janssen, si celebre par les belles decouvertes qu'il
+a effectuees dans l'Inde, a l'occasion de l'eclipse de 1868, etait
+naturellement designe de nouveau, pour completer ses observations, au
+patronage et au concours du bureau des longitudes et de l'Academie, qui,
+avec l'autorisation de M. le ministre de l'instruction publique, se sont
+empresses de les lui accorder.
+
+"M. Janssen est parti de Paris, vendredi a 5 heures du matin, par un
+ballon special: le _Volta_. L'administration avait bien voulu se mettre
+entierement a sa disposition; cet appareil n'emportait que le savant,
+les instruments de la science, et le marin charge de la manoeuvre. Notre
+confrere, M. Charles Deville et moi, nous assistions au depart de M.
+Janssen, soit pour l'aider dans ses derniers apprets, soit pour lui donner
+une preuve de plus de l'interet que l'Academie porte a ses travaux.
+L'ascension, grace aux precautions minutieuses de M. Godard aine, s'est
+accomplie dans les meilleures conditions, et la direction excellente
+prise par l'aerostat, doit faire esperer le succes d'une expedition que
+menacent, il est vrai, des perils de plus d'un genre.
+
+"Les secretaires perpetuels de l'Academie, il est utile de le declarer
+publiquement, se portant garants du caractere absolument scientifique de
+l'expedition et de la parfaite loyaute de M. Janssen, l'ont recommande
+officiellement a la protection et a la bienveillance des autorites et des
+amis de la science, en quelque lien que les chances du voyage l'aient
+dirige. Il fut un temps, ou ce temoignage aurait suffi pour lui assurer un
+accueil chevaleresque dans les lignes ennemies. On nous a appris le doute
+sur ce point. Aussi chacun a-t-il compris que des rigueurs et des menaces,
+non justifiees par les lois de la guerre, aient fait a M. Janssen comme
+un devoir de compter sur son propre courage et non sur la generosite
+d'autrui. Je suis entoure de temoins qui peuvent attester, cependant,
+qu'en pleine guerre, en 1813, Davy, un Anglais, recevait, dans ce palais
+meme, l'hospitalite de la France, comme un hommage rendu au genie et aux
+droits superieurs de la civilisation.
+
+"En suivant du regard notre digne missionnaire dans l'espace, ou il se
+perdait peu a peu, j'ai senti ce souvenir se reveiller et renouveler en
+moi le besoin de protester, soit au nom de la science, soit au nom des
+principes eux-memes, contre tout empechement qui pourrait etre mis a son
+expedition. Deux inventions francaises, liees aux gloires de l'Academie,
+ont concouru aux operations de la defense: les ballons que Paris investi
+expedie, les depeches microscopiques qui lui reviennent sur l'aile des
+pigeons.
+
+"La decision prise par le comte de Bismark de renvoyer devant un conseil
+de guerre les personnes qui, montees dans les ballons, auront, sans
+autorisation prealable, franchi les lignes ennemies, interesse donc
+l'Academie. Elle ne saurait accepter que des operations soient punissables
+parce qu'elles reposent sur des principes scientifiques nouveaux; que
+l'homme devoue qui, dans l'interet de la science, passe au-dessus des
+lignes prussiennes, soit coupable de manoeuvre illicite; qu'en donnant,
+enfin, nos soins a l'aeronautique, nous ayons contribue nous-memes a
+fabriquer des engins de guerre prohibes.
+
+"Comment! les voies de terre, de fer nous etaient interdites, la voie de
+l'air nous restait seule, inconstante et douteuse; elle n'avait jamais ete
+pratiquee; quoi de plus legitime que son emploi! Nous l'avons conquise par
+des procedes methodiques, et si elle fonctionne regulierement au profit de
+nos armes, ou est le delit?
+
+"Que l'ennemi detruise, s'il le peut, nos ballons au passage; qu'il
+s'empare de nos aeronautes au moment ou ils touchent terre, soit; c'est
+son interet, c'est chance de guerre. Mais que les personnes, tombant ainsi
+entre ses mains, soient livrees a une cour martiale, au loin, en pays
+ennemi, comme des criminels, c'est un abus de la force....
+
+"Dans Syracuse assiegee, Archimede opposant aussi aux efforts de l'ennemi
+toutes les ressources de la science de son temps, rendait pour les Romains
+l'attaque de plus en plus meurtriere. Marcellus, loin de lui faire un
+crime d'avoir prolonge la defense par ses inventions, ordonna que la
+vie de ce grand homme fut respectee, et, plein de regret pour sa mort
+fortuite, entoura sa famille de soins et d'egards!..."
+
+Ajoutons pour l'honneur de M. Janssen que, lors de son depart, il apprit
+que les savants anglais lui offraient un laisser-passer a travers les
+lignes prussiennes, M. Janssen refusa; il prefera ne rien devoir a
+l'ennemi de son pays, et il aima mieux risquer les chances du voyage
+aerien!
+
+35e Ascension. _4 decembre_.--_Le Franklin_ (2,050 met.
+cub.).--Aeronaute: Marcia, marin.--Passager: M. le comte d'Andrecourt,
+officier d'etat-major du general Trochu, il apporte en province les
+nouvelles de la prise du plateau d'Avron.
+Depart: gare d'Orleans, 1h. m.
+Arrivee: pres Nantes (Loire-Inferieure), 8h. m.
+
+36e Ascension. _5 decembre_.--_L'armee de Bretagne_ (
+met. cub.). Aeronaute: Surrel.--Passager: M. Lavoine, consul a
+Jersey.--Depeches: 400 kil.
+Depart: gare du Nord, 6h. m.
+Arrivee: Bouillet (Deux-Sevres). L'aeronaute a la descente a ete assez
+grievement blesse a la tete.
+
+37e Ascension. _7 decembre_.--_Le Denis Papin_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Domalin, marin.--Passagers: MM. Montgaillard, Delort et
+Robert, inventeurs des cylindres sous-aquatiques, pour le transport des
+lettres de province par la Seine.--Depeches: 55 kil. Pigeons: 3.
+Depart: gare d'Orleans, 4h. m.
+Arrivee: pres le Mans (Sarthe), 7 h.m.
+
+38e Ascension. _11 decembre_.--_Le general Renault_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Joignerey, gymnaste.--Passagers: MM. Wolff et
+Lermanjat.--Depeches: 1,000 kil.--Pigeons: 12.
+Depart: gare du Nord, 3h. 15m.
+Arrivee: (Seine-Inferieure) pres Rouen, 5h. 30m., 130 kil. en 3h. 15.
+
+
+QUATRIEME BALLON PRISONNIER.
+
+39e Ascension. _15 decembre_.--_La Ville de Paris_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Delamarne.--Passagers: Morel, redacteur _du Gaulois_,
+et Billebault.--Depeches: 65 kil.--Pigeons: 12.
+Depart: gare du Nord, 4h. m.
+Arrivee: Wertzlur (Prusse), 4h. 5m. Fait prisonnier en Prusse, M.
+Delamarne a failli etre fusille par les Prussiens, et n'a echappe a la
+mort que par miracle. M. Morel a subi des mauvais traitements les plus
+humiliants.
+
+40e et 41e Ascensions. _17 decembre_.--1 deg. _Le Parmentier_ (2,000
+met. cub.).--Aeronaute: Paul, marin.--Passagers: M. Desdouet et un
+franc-tireur.--Depeches: 460 kil.--Pigeons 4.
+Depart: gare d'Orleans, 1h. 15m.
+Arrivee: Gourganson (Marne), 9h. m.
+
+2 deg. _Le Guttemberg _(2,000 met. cub.).--Aeronaute: Perruchon,
+marin.--Passagers: MM. d'Almeida, Levy et Louisy.
+Depeches 0.--Pigeons: 6.
+Depart: gare d'Orleans, 1h. 30m.
+Arrivee: Montpreux (Marne), 9h. m.
+
+Ces deux ballons furent lances a peu pres en meme temps de la gare
+d'Orleans.--Le franc-tireur, monte dans le premier aerostat, M. Lepere,
+ami du general Trochu, devait porter au general Faidherbe l'ordre de faire
+un energique mouvement en avant pour faciliter une grande sortie. M.
+Lepere avait un signe de reconnaissance, et une mission verbale: son
+message put etre delivre avec une etonnante rapidite. Ce fait est un
+admirable exemple de l'utilisation des ballons pendant la guerre.
+
+M. d'Almeida, monte dans _le Guttemberg_ etait charge de coordonner les
+efforts pour communiquer avec la ville assiegee.
+
+42e Ascension. _18 decembre_.--_Le Davy_ (1,000 m.
+cub.).--Aeronaute: Chaumont, marin.--Passager: M. Deschamps.
+Depeches: 25 kil.
+Depart: gare d'Orleans, 5h. m.
+Arrivee: Chuney pres Beaune (Cote-d'Or).
+
+
+CINQUIEME BALLON PRISONNIER.
+
+43e Ascension. _20 decembre_.--_Le general Chanzy_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Werrecke, gymnaste.--Passagers: MM. de l'Epynay,
+Julliac, Joufryon.--Depeches: 25 kil.--Pigeons: 4.
+Depart: gare du Nord, 2h. 30 m.
+Arrivee: Rotembery (Baviere), 10h. 45 m. Fait prisonnier en Allemagne.
+
+Cette expedition avait pour but d'organiser en province un corps de
+plongeurs qui a l'aide de scaphandres auraient pu revenir a Paris par la
+Seine.
+
+44e Ascension. _22 decembre.--Le Lavoisier_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Ledret, marin.--Passager: Raoul de
+Boisdeffre.--Depeches: 175 kil.--Pigeons: 6.
+Depart: gare d'Orleans, 2h. 30m.
+Arrivee: Beaufort (Maine-et-Loire), 9h. m.
+
+M. Raoul de Boisdeffre, officier d'etat-major du general Trochu, avait une
+mission importante aupres du general Chanzy. Il venait lui dire que Paris
+cesserait d'avoir des vivres le 20 janvier et que le moment d'agir etait
+venu.
+
+45e Ascension. _23 decembre.--La Delivrance_ (2,050 met.
+cub.).--Aeronaute: Gauchet, commercant,--Passager: M. Reboul.
+Depeches: 40 k.--Pigeons: 4.
+Depart: gare du Nord, 3h. 30m.
+Arrivee: La Roche (Morbihan), 11h. 45m. 560 kil. en 8h. 30.
+
+46e Ascension. _24 decembre.--Le Rouget de l'Isle_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Jahn, marin.--Passager: M. Garnier.
+Depart: gare d'Orleans, 3h. m.
+Arrivee: Alencon (Orne), 9h. m.
+
+47e Ascension. _27 decembre.--Le Tourville_ (2,050 met.
+cub.).--Aeronaute: Mouttet, marin.--Passagers: MM. Miege et Delaleu.
+Depeches: 160k.--Pigeons: 4.
+Depart: gare d'Orleans, 4h. m.
+Arrivee: Eymoutiers (Haute-Vienne), 1h. s.
+
+48e Ascension. _29 decembre.--Le Bayard_ (2,045 met.
+cub.).--Aeronaute: Reginensi, marin.--Passager: M. Ducoux.
+Depeches: 110k.--Pigeons: 4.
+Depart: gare d'Orleans, 4h. m.
+Arrivee: La Mothe-Achard (Vendee), 10h. 10m.
+
+49e Ascension. _30 decembre.--L'Armee de la Loire_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Lemoine.--Pas de passager.
+Depeches: 250k.
+Depart: gare du Nord, 5h. m.
+Arrivee: pres le Mans (Sarthe), 4 h. s.
+
+Ce ballon est tombe au milieu de l'armee de la Loire dont il portait le
+nom.
+
+
+DEPARTS DE JANVIER 1871.
+
+50e Ascension. _3 janvier.--Le Merlin de Douai_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: L. Griseaux.--Passager: M. Eug. Tarbe.
+Depart: gare du Nord, 4h. m.
+Arrivee: Massay (Cher), 11h. 45m.
+
+Entreprise particuliere.
+
+51e Ascension. _4 janvier_.--_Le Newton_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Ours, marin.--Passager: M. Brousseau.
+Depeches: 310 k.--Pigeons, 4.
+Depart: gare du Nord, 4h. m.
+Arrivee: Digny (Eure-et-Loir).
+
+52e et 53e Ascensions. _9 janvier_.--1 deg. _Le Duquesne_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Richard, quartier-maitre et trois marins.
+Depart: gare d'Orleans, 3h. 50m.
+Arrivee: Bizieu pres Reims (Marne).
+
+Tentative de direction avec une helice. (Voir chap. III.)
+
+2 deg. _Le Gambetta_ (2,000 met. cub.).--Aeronaute: Duvivier,
+marin.--Passager: M. de Fourcy.
+Depeches: 240k.--Pigeons: 3.
+Depart: gare du Nord, 3h. 55m.
+Arrivee: Clamecy pres Auxerre (Yonne), 2h. 30s.
+
+54e Ascension. _11 janvier_.--_Le Kepler_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Roux, marin.--Passager: M. Dupuy.
+Depeches: 160k.--Pigeons: 3.
+Depart: gare d'Orleans, 3h. 30m.
+Arrivee: Laval (Mayenne), 9h. 15m.
+
+55e et 56e Ascensions. _13 janvier_.
+
+1 deg. _Le Monge_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Raoul.--Passager: M. Guigne.
+Depart: gare d'Orleans, midi 50.
+Arrivee: Harfeuille (Indre), 8 h. s.
+
+2 deg. _Le general Faidherbe_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Van Seymortier.--Passager: M. Hurel et cinq chiens
+destines a rentrer a Paris avec des depeches.
+Depeches: 60k.--Pigeons: 2.
+Depart: gare du Nord, 3h. 30m.
+Arrivee: Saint-Avit (Gironde), 2h. s.
+
+57e Ascension. 45 _janvier_.--_Le Vaucanson_ (2,000 met. Cub.).
+Aeronaute: Clariot, marin.--Passagers: MM. Valade et Delente.
+Depeches: 75 k.--Pigeons: 3.
+Depart: gare d'Orleans, 3h. M.
+Arrivee:
+Armentieres (Belgique), 9h. 15m.
+
+58e Ascension. 16 _janvier_.--_Le Steenackers_ (2,000 met. cub.).
+Aeronaute: Vibert, ingenieur.--Passager: M. Goleron.
+Depart: gare du Nord, 7h. m.
+Arrivee: Hynd (Hollande), dans les dunes du Zuyderzee.
+M. Vibert emportait avec lui deux caisses de dynamite, destinees, dit-on,
+A l'armee de Bourbaki, qui commencait a battre en retraite.
+
+59e Ascension. 18 _janvier_.--_La poste de Paris_ (2,000 met. Cub.).
+Aeronaute: Turbiaux, mecanicien.--Passagers: MM. Cleray et
+Cavailhon. Depeches: 70k.--Pigeons: 3.
+Depart: gare du Nord, 3h. m.
+Arrivee: Venray (Pays-Bas).
+
+60e Ascension. 20 _janvier_.--_Le general Bourbaki_ (2,000 met. Cubes).
+Aeronaute: Mangin jeune.--Passager: M. Boisenfrey.
+Depeches: 125 k.--Pigeons: 4.
+Depart: gare du Nord, 5h. m.
+Arrivee: Hasancourt pres Reims (Marne).
+
+L'aeronaute, tombe en pays occupe par l'ennemi, peut sauver ses depeches;
+il brule son ballon pour le dissimuler aux Prussiens.
+
+61e Ascension. _22 janvier_.--_Le general Daumesnil_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Robin, marin.--Pas de passager.
+Depeches: 280 kil.--Pigeons: 3.
+Depart: gare de l'Est, 4h. m.
+Arrivee: Charleroi (Belgique), 8h. 20m.
+
+62e Ascension. _24 janvier._--_Le Toricelli_ (2,000 met. cub.).
+Aeronaute: Bely, marin.--Pas de passager.
+Depeches: 230 kil. Pigeons: 3.
+Depart: gare de l'Est, 3h. m.
+Arrivee: Fuchemout (Oise), 11h. m.
+
+Ballon cache; depeches sauvees et remises au bureau de Blanzy.
+
+
+
+DEUXIEME BALLON PERDU EN MER.
+
+63e Ascension. _27 janvier_.--_Le Richard Wallace_ (2,000 met.
+Cub.). Aeronaute: E. Lacaze, soldat.--Pas de passager.
+Depeches: 220 kil.--Pigeons: 2.
+Depart: gare du Nord, 3h. 30 m.
+Arrivee: inconnu. Ce ballon a ete perdu en mer en vue de la Rochelle.
+
+Il est difficile d'expliquer la cause de ce malheur. L'aerostat monte par
+M. Lacaze, a presque touche terre en vue de Niort; on a crie a l'aeronaute
+de descendre, mais il est reparti dans les hautes regions de l'air apres
+avoir vide un sac de lest. Il a ete vu a la Rochelle a une grande hauteur;
+au lieu de descendre sur le rivage de la mer, il a continue sa course vers
+l'Ocean, ou on l'a vu se perdre a l'horizon.
+
+L'infortune Lacaze n'a-t-il pas pu trouver la corde de soupape pour
+descendre? S'est-il evanoui dans la nacelle? C'est ce que l'on ne saura
+jamais. Ses restes ont aujourd'hui pour tombeau l'immensite des flots!
+
+64e Ascension. 38 _janvier_.--_Le general Cambronne_ (3,000 met. cub.).
+Aeronaute: Tristan, marin.--Pas de passager.
+Depeches: 20 kilogr.
+Depart: gare de l'Est, 6h. m.
+Arrivee: Mayenne (Mayenne), 4h. S.
+
+Cet aerostat a apporte en province la nouvelle de l'armistice.
+
+Tels sont les voyages aeriens executes pendant le siege de Paris.
+
+Soixante-quatre ballons ont franchi les lignes ennemies. Cinq d'entre eux,
+comme on l'a vu, ont ete faits prisonniers, deux autres se sont perdus
+en mer.--Ils ont enleve dans les airs 64 aeronautes, 94 passagers, 363
+pigeons voyageurs, et 9,000 kilogr. de depeches representant trois
+millions de lettres a 3 gr. Nous ne terminerons pas ce chapitre, sans dire
+que les ballons-poste qui ont si puissamment contribue a la prolongation
+du siege de Paris, resteront dans l'histoire un sujet d'admiration pour
+les amis de la France, comme ils susciteront pendant longtemps la jalousie
+de ses ennemis. Un prisonnier de guerre francais, retenu a Mayence
+pendant la guerre, m'affirmait recemment que les Allemands avaient ete
+profondement surpris des merveilles de la poste aerienne. Pendant le
+siege, il avait entendu dire ces mots a un sujet de Bismark:
+
+--Ces maudits ballons nous font bien du tort, car grace a eux le
+gouverneur de Paris parle sans cesse aux generaux de province. Decidement
+ces diables de Francais sont ingenieux!
+
+
+III
+
+Les pigeons voyageurs.--La Societe l'Esperance.--La poste terrestre.--La
+poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables.
+
+Ainsi, grace aux ballons, Paris parlait a la province, les assieges
+envoyaient des messages aux amis du dehors; la grande ville n'avait pas
+ete baillonnee. C'etait beaucoup, mais ce n'etait pas assez. Apres avoir
+ouvert le chemin de l'aller, il etait necessaire d'en trouver un pour le
+retour. Le gouvernement fit appel aux inventeurs, aux hommes ingenieux,
+a la science. L'appel fut entendu, mille projets prirent subitement
+naissance, et si beaucoup d'entre eux n'ont pas rempli les promesses
+qu'il etait permis d'en attendre, il faut en accuser un ennemi non moins
+puissant que la Prusse, c'etait l'hiver, c'etait le froid, c'etaient les
+neiges et les glaces.
+
+On fit de nombreuses tentatives de tout genre, dans toutes conditions,
+mais c'est encore l'air qui se montra le plus favorable aux assieges.--Les
+pigeons voyageurs, emportes de Paris dans la nacelle des ballons,
+rentrerent dans les murs de la capitale cernee. Si la France n'a pu
+secourir Paris par ses armees, elle n'a cesse de lui tendre la main
+par-dessus les remparts des ennemis!
+
+LES PIGEONS ET LES DEPECHES MICROSCOPIQUES.
+
+L'explorateur Thevenot raconte dans le recit de ses voyages publies
+vers 1650, que les habitants d'Alep recevaient souvent des nouvelles
+d'Alexandrie par des pigeons voyageurs. Il parait certain que les
+messagers ailes etaient frequemment usites dans l'antiquite. Cependant
+Aristote et Pline n'en disent rien. Le fait que nous venons de citer
+prouve toutefois que la poste aerienne par pigeon est connue depuis plus
+de deux cents ans. Mais ce n'est guere que depuis le commencement de
+notre siecle que la Belgique a cree le _sport_ des colombes. Plusieurs
+proprietaires de pigeons se reunissaient; chacun d'eux confiait un de ses
+pigeons a un homme sur, qui les laissait envoler a 20 ou 30 lieues du
+point de depart.--Le premier pigeon revenu au logis gagnait pour son
+maitre les enjeux mis sur la tete de tous les autres. Ces pigeons
+servaient souvent aussi pour le commerce, les affaires, et plus d'un
+speculateur a profite habilement de ces messagers ailes.
+
+Dans les temps modernes on se rappelle sans doute que Venise en 1849,
+assiegee par les Autrichiens, fit un usage efficace des colombes; pour
+porter des depeches au dehors. Du reste, depuis quelques annees, de grands
+perfectionnements ont ete apportes dans l'elevage des pigeons par la
+selection des types et des croisements habilement executes. On est
+arrive a former des individus dont le vol est d'une rapidite vraiment
+extraordinaire. C'est ainsi que l'enorme distance qui separe Toulouse de
+Bruxelles a ete franchie par le _Gladiateur_ des pigeons en une seule
+journee. Generalement la vitesse des pigeons varie entre 1,000 et 1,200
+metres a la minute, soit environ 60 kilometres a l'heure. Il va sans dire
+qu'il n'y a rien d'absolu dans cette estimation, et que la vitesse varie
+singulierement suivant que l'oiseau a le vent _derriere_ ou le vent
+_debout_, comme diraient les marins. Les pigeons voyageurs ont l'oeil
+tres-percant et la memoire locale extraordinairement developpee. On les
+eleve dans des pigeonniers ou ils sont en liberte; ils accomplissent
+d'eux-memes de longues promenades autour de leur habitation, et arrivent
+sans doute a connaitre les environs de la ville qu'ils habitent. Les
+brouillards, qui les empechent de retrouver les points de repere que leur
+a fait observer un merveilleux instinct, rendent presque impossible leur
+retour au colombier. Par une cause qui n'est pas encore expliquee, ils
+perdent aussi leurs facultes, par les temps de gelee, et surtout quand la
+neige couvre le sol. On comprendra que l'hiver exceptionnellement froid de
+1870-1871 a ete bien defavorable a la poste par pigeons.
+
+Nous completerons ces renseignements par quelques lignes extraites du
+_Journal Officiel_ (mars 1871), ou se trouvent des details sur les types
+de pigeons les plus recherches des amateurs du sport aerien.
+
+"Le pigeon voyageur est elegant et gracieux de forme.
+
+"Le _liegeois_ (1er type) est petit, a tete regulierement convexe, que
+termine un bec tres-court. Les yeux sont saillants et entoures d'une
+membrane nue; l'iris est jaune orange fonce; les caroncules nasales sont
+plus grosses chez le male que chez la femelle.
+
+"Le pigeon d'_Anvers_ (2e type) est beaucoup plus gros, plus elance, plus
+haut sur ses pattes, le cou est long; son vol est tres-rapide, mais il est
+moins fidele a son colombier que le liegeois; sa tete est moins arrondie,
+comme si les lobes cerebraux correspondant a la memoire etaient moins
+developpes; le bec est plus grand, l'iris est entoure d'un cercle
+blanc. "L'_irlandais_ (3e type) est fort; les caroncules nasales sont
+tres-grosses; la membrane nue qui entoure l'oeil est large; l'oeil est
+souvent tout noir (en termes techniques, oeil de vesce).
+
+"Le plumage est tres-varie, tres-doux de nuance, tres-fourni: les couleurs
+uniformes, telles que rouge, blanc, noir, sont rares. Les plus communes
+sont le bleu, le bleu etincele, le rouge etincele ou tache de noir, et les
+nuances binaires; blanc et bleu, blanc et rouge, et blanc et noir.
+
+"Ce sont ces trois races croisees qui fournissent les meilleurs coureurs,
+reunissant la memoire, la force, la vue (qui predominent dans chacune des
+races signalees), a la beaute et a la solidite de la charpente osseuse."
+
+Il existait a Paris bien avant la guerre une societe colombophile, la
+societe _l'Esperance_. Quand les premiers ballons du siege s'eleverent
+dans les airs, les membres de cette societe songerent a leurs pigeons.
+"Les ballons s'envolent, disaient-ils, mais qui nous donnera de leurs
+nouvelles? Qu'ils enlevent avec eux nos pigeons; ceux-ci se chargeront
+bien de revenir!"
+
+Le vice-president de la Societe _l'Esperance_, M. Van Roosebecke, alla
+trouver le general Trochu, vers le 25 septembre, apres le depart du
+premier ballon-poste, et lui exposa son projet. Le Gouverneur de Paris
+l'ecouta avec interet, et le renvoya a M. Rampont.
+
+Le 27, trois pigeons partaient dans le ballon _la Ville de Florence_,
+six heures apres ils etaient revenus a Paris, avec une depeche signee de
+l'aeronaute qui annoncait sa descente pres de Mantes.
+
+La poste par pigeons etait creee.
+
+On ne tarda pas toutefois a s'apercevoir qu'il fallait une certaine
+habitude des pigeons, pour les bien lancer. Souvent les oiseaux etaient
+mal soignes par les aeronautes, ils ne revenaient pas a Paris, ou
+rentraient apres avoir laisse tomber une depeche mal attachee.
+
+L'administration fit partir successivement les membres de la societe
+_l'Esperance_. MM. Van Roosebecke, Cassiers se rendirent a Tours par
+ballon, avec une trentaine de pigeons chacun. Leurs collegues, MM.
+Tracelet, Nobecourt, etc., les rejoignirent plus tard. Ils se mirent a la
+disposition de M. Steenackers vers le milieu d'octobre.
+
+Dix-huit pigeons lances de Dreux, de Blois, de Vendome, rentrerent presque
+successivement a Paris, munis de depeches photographiques.
+
+Ce succes depassa toute esperance. Aussi M. Steenackers se decida-t-il a
+ouvrir au public la poste colombophile. On envoyait a Tours les depeches
+privees pour Paris, elles partaient par pigeon moyennant 0 fr. 50 par mot.
+
+Mais le mauvais temps, le brouillard, la neige, ne tarderent pas a rendre
+le service tres-irregulier. Un grand nombre de pigeons ne rentrerent pas a
+Paris.
+
+Trois cent soixante-trois pigeons ont ete emportes de Paris en ballon et
+lances sur Paris. Il n'en est rentre que 37, savoir: 4 en septembre, 18
+en octobre, 17 en novembre, 12 en decembre, 3 en janvier, et 3 en
+fevrier.--Quelques-uns d'entre eux sont restes absents fort longtemps.
+C'est ainsi que le 6 fevrier 1871, on recut a Paris un pigeon qui avait
+ete lance aux environs d'Orleans le 18 novembre 1870. Il rapporta la
+depeche n deg. 26, tandis que la veille un pigeon avait rapporte la depeche n deg.
+51.
+
+Le 23 janvier, on recut un pigeon qui avait perdu sa depeche et trois
+plumes de la queue. Il avait ete sans doute atteint par une balle
+prussienne.
+
+Les Parisiens se rappellent la joie produite par l'arrivee des messagers
+ailes pendant le siege. Quand un pigeon volait au-dessus des toits, quand
+il se posait sur une gouttiere, des rassemblements se formaient de
+toutes parts; tous les passants mettaient le nez en l'air. Quel bonheur
+ineffable! Ce sont des nouvelles qui arrivent! Nous ferons observer
+toutefois que generalement le pigeon-voyageur rentre tout droit au
+colombier, sans s'arreter. Il n'est pas probable que l'attention des
+Parisiens se soit portee sur les pigeons-voyageurs qu'ils n'ont pas du
+pouvoir remarquer. Il se pourrait bien que les pigeons des Tuileries aient
+obtenu un succes peu legitime.
+
+Le service des pigeons a Tours etait place sous la direction de M.
+Steenackers; MM. Van Roosebecke et Cassiers etaient charges de lancer les
+messagers ailes, ils s'aventuraient jusqu'aupres des lignes ennemies, pour
+laisser envoler les pigeons le plus pres possible de Paris. On ne saurait
+donner trop d'eloges a la belle conduite de ces messieurs et de leurs
+collegues qui ont quitte Paris en ballon pour organiser en province cet
+admirable systeme de poste aerienne.
+
+A Paris, la surveillance du service administratif de la poste par pigeons
+etait confiee a M. Chassinat, directeur des Postes de la Seine; M. Mottet,
+receveur principal, etait l'agent d'execution.
+
+M. Derouard, secretaire de la societe colombophile _l'Esperance_ etait
+charge de surveiller les colombiers, de la reception des pigeons, etc.
+
+La poste colombophile completait ainsi le service des ballons-poste; mais
+ce qui la rendit surtout utile, ce qui en fit une veritable creation
+nouvelle, c'est le systeme des depeches photographiques que rapportaient a
+Paris les messagers ailes.
+
+Un pigeon ne peut etre charge que d'un bien faible poids. Il emporte dans
+les airs une feuille de papier, de quatre ou cinq centimetres carres,
+roulee finement, et attachee a une des plumes de sa queue. Une lettre
+aussi petite est bien laconique. On peut y ecrire a la main quelques mots,
+quelques phrases, peut-etre,--ce n'est la qu'un telegramme insignifiant.
+
+Des le commencement du siege on songea aux merveilles de la photographie
+microscopique. On se rappela avoir vu a l'Exposition universelle de
+petites breloques-lunettes, ou les 400 deputes etaient representes sur une
+surface de 1 millimetre carre. En regardant a travers la loupe placee a
+une des extremites, on voyait nettement l'image de tous ces personnages,
+reunis sur la surface d'une tete d'epingle! C'etait a M. Dagron que l'on
+devait ce tour de force photographique.
+
+Ce fut lui qui, pendant la guerre, se chargea de reduire les depeches pour
+pigeons voyageurs.
+
+Grace aux procedes photographiques, on ecrivait a Tours toutes les
+depeches privees ou publiques sur une grande feuille de papier a dessin.
+On y tracait jusqu'a 20,000 lettres ou chiffres. M. Dagron, par la
+photographie, reduisait cette veritable affiche en un petit cliche qui
+avait a peu pres le quart de la superficie d'une carte a jouer. L'epreuve
+etait tiree sur une mince feuille de collodion qui ne pesait que quelques
+centigrammes et qui contenait un texte reduit assez considerable pour
+composer un journal entier.
+
+A Paris, la depeche amenee par pigeon, etait placee sur le porte-objet
+d'un microscope photo-electrique, veritable lanterne magique d'une
+puissance extreme. L'image de la depeche etait projetee sur un ecran, mais
+amplifiee, agrandie, au point qu'a l'oeil nu, on pouvait lire nettement
+tous les chiffres, toutes les lettres traces.
+
+N'est-ce pas merveilleux? n'y a-t-il pas lieu d'admirer la, sincerement,
+les applications etonnantes de la science moderne?
+
+M. Dagron partit en ballon avec son collaborateur, M. Fernique, vers
+le milieu du mois de novembre. Apres un voyage des plus perilleux, ces
+messieurs organiserent tous leurs appareils photographiques avec la plus
+grande habilete.
+
+Quatre cent soixante-dix pages typographiees ont ete reproduites par les
+procedes de MM. Dagron et Fernique. Chaque page contenait pres de 15,000
+lettres, soit environ 200 depeches. Seize de ces pages tenaient sur
+une pellicule de 3 centimetres sur 5, ne pesant pas plus de un
+demi-decigramme. La reduction etait faite au _huit centieme_.
+
+Chaque pigeon pouvait emporter dans un tuyau de plumes une vingtaine de
+ces pellicules, qui n'atteignaient en somme que le poids de 4 gramme. Ces
+depeches reunies formaient un total de 300,000 lettres, c'est-a-dire la
+matiere d'un volume in-12, analogue a celui que le lecteur a sous les
+yeux.
+
+Avant l'arrivee de M. Dagron, rappelons que M. Blaise, photographe a
+Tours, avait deja reproduit des depeches photographiques sur papier, sous
+les auspices de MM. Barreswill et Delafolie.
+
+Les depeches photomicroscopiques etaient en general tirees a 30 ou 40
+exemplaires, et envoyees par autant de pigeons.
+
+PRES DE CENT MILLE DEPECHES ont ete envoyees ainsi a Paris avant
+l'armistice. En imprimant toutes ces depeches en caracteres ordinaires,
+on formerait certainement une bibliotheque de plus de cinq cents volumes!
+Tout cela a ete envoye par des oiseaux!
+
+Aussitot que le tube etait recu a l'administration des telegraphes, M.
+Mercadier procedait a l'ouverture en fendant le tube avec un canif. Les
+pellicules etaient delicatement placees dans une petite cuvette remplie
+d'eau, contenant quelques gouttes d'ammoniaque. Au sein de ce liquide, les
+depeches se deroulaient; on les sechait, on les mettait entre deux verres.
+Il ne restait plus qu'a les placer sur le porte-objet des microscopes
+photo-electriques.
+
+Quand les depeches etaient nombreuses, la lecture en etait assez lente;
+mais la pellicule renfermait 144 pages ou petits carres, on pouvait la
+diviser, et la lire en meme temps avec plusieurs microscopes.--Certaines
+depeches chiffrees etaient separees et lues a part par le directeur. Les
+autres etaient lues et copiees par des employes qui les envoyaient de
+suite aux divers bureaux de Paris.
+
+MM. Cornu et Mercadier perfectionnerent le procede de lecture des depeches
+avec le microscope. La pellicule de collodion, intercalee entre deux
+glaces, etait recue sur un porte-glace, auquel un mecanisme imprimait
+un double mouvement horizontal et vertical. Chaque partie de la depeche
+passait lentement au foyer du microscope. Sur l'ecran, les caracteres se
+deroulaient suffisamment agrandis pour etre lus et copies.
+
+L'installation, la mise en train durait environ 4 heures; il fallait en
+outre quelques heures pour copier les depeches. MM. Cornu et Mercadier
+tenterent de photographier directement les caracteres projetes sur l'ecran
+par un procede rapide.--Les progres auraient marche ainsi a grands pas,
+mais l'hiver, le froid ne tarderent pas a rendre de plus en plus rare
+l'arrivee des pigeons.
+
+On ignorait les causes de ces retards. L'administration se decida a
+envoyer en province par ballon MM. Levy et d'Almeida, pour mettre en
+oeuvre de nouveaux procedes photographiques. Mais la poste des pigeons
+manquait par la base; les messagers n'arrivaient plus regulierement.--La
+mauvaise saison de l'hiver leur faisait perdre leurs merveilleuses
+facultes. Nous avons deja dit qu'il ne rentra a Paris que 2 pigeons dans
+le courant de janvier!
+
+Quoi qu'il en soit les Parisiens n'oublieront jamais les pigeons
+voyageurs. Il est a souhaiter que l'art d'elever ces messagers ailes soit
+cultive dans notre capitale. On devrait reunir les pigeons voyageurs dans
+un colombier modele, favoriser les conditions de leur developpement,
+organiser en un mot une ecole colombophile qui certainement trouverait
+des amateurs. Les pigeons du siege ne doivent pas etre delaisses; ne
+meritent-ils pas au moins les honneurs que l'ancienne Rome ne refusait pas
+aux oies du Capitole?
+
+
+LES PIETONS.
+
+Le fait de l'investissement complet de Paris par l'armee prussienne
+restera dans l'histoire comme un grand sujet d'etonnement. L'esprit
+francais, leger, superficiel, est ainsi fait qu'il admet sans controle les
+illusions de sa vanite nationale, et qu'il est toujours pret a
+accepter comme un axiome, un fait douteux qui flatte ses sentiments
+patriotiques.--Si quelqu'un avait dit le 16 septembre que l'armee
+allemande allait bloquer Paris, il se serait fait echarper sur les
+boulevards.--Mais, Monsieur, il est impossible de cerner Paris. Tout le
+monde le dit. Demandez au genie militaire!
+
+Tout au commencement de l'arrivee de l'armee prussienne, des voitures de
+la poste se rendaient jusqu'a Triel. Les conducteurs raconterent qu'ils
+avaient ete arretes en route par un poste bavarois. A leur grand
+etonnement, les soldats les accueillirent bien et leur demanderent des
+cigares. Un officier s'ecria a leur vue qu'il etait presque Parisien de
+coeur, quoique Allemand d'origine, et qu'il avait fait ses etudes au
+quartier Latin. Il laissa passer les voitures de la poste. Mais cet etat
+de choses ne dura pas, et bientot la consigne prussienne fut observee
+partout avec la plus stricte severite.
+
+A partir du 21 septembre, on s'apercut qu'un homme si resolu, si habile
+qu'il fut, ne pouvait plus traverser les lignes ennemies.
+
+La Prusse venait de nous reserver cette nouvelle surprise!
+
+Le service des pietons destines a forcer les lignes ennemies pour
+rapporter ensuite des nouvelles de province, n'en fut pas moins organise
+par l'administration des postes. Ce n'est ni le devouement, ni le courage
+qui firent defaut, mais malgre la multiplicite des essais, le nombre des
+reussites est peu considerable.
+
+Sur 28 pietons envoyes le 21 septembre, un seul, le facteur Brare, put
+se rendre a Saint-Germain et y livrer a un fonctionnaire francais ses
+depeches pour Tours, apres avoir ete momentanement garde a vue par
+les soldats allemands. Deux autres employes des postes furent faits
+prisonniers ce jour-la meme, leurs depeches furent prises, et ils durent
+rebrousser chemin vers Nanterre. Le facteur Poulain, parti de Paris a la
+meme epoque, n'est jamais reparu.
+
+"Sept pietons envoyes le 22 et le 23 septembre furent faits prisonniers,
+mais, sur 4 hommes expedies le 24, le nomme Geme reussit a franchir les
+lignes, a presenter ses depeches a la mairie de Triel et a revenir le 25.
+Deux de ses camarades, moins heureux que lui, furent faits prisonniers.
+
+"Le 27, les memes facteurs, Brare et Geme, tenterent une nouvelle percee
+et eurent le bonheur d'arriver a Triel et d'en revenir le 28; quatre
+autres pietons avaient renonce a leur tentative.
+
+"Le 5 octobre, les facteurs Loyet et Chourrier rentrent avec 714 depeches
+livrees a Triel le 30 septembre.
+
+"Brare fait une nouvelle expedition le 4 octobre, et arrive a Tours apres
+avoir ete fait prisonnier et s'etre evade.
+
+"Dix-huit autres pietons font encore de vains efforts pour passer les
+lignes. Parmi les seize envoyes dans le reste du mois, le nomme Ayrolles
+est fait prisonnier, jete dans un cachot et fort maltraite; deux autres
+sont gardes plusieurs jours par l'ennemi, puis mis en liberte.
+
+"Lorsqu'on reflechit aux difficultes sans nombre qu'ont eu a affronter
+ces braves employes, aux perils auxquels ils se sont exposes sciemment,
+a l'ingeniosite des moyens employes par eux pour faire passer leurs
+missives, toute admiration est au-dessous de ce qui leur est du.
+Quelques-uns n'ont pas hesite a cacher des depeches chiffrees sous
+l'epiderme incise; d'autres ont imagine de faire evider habilement des
+pieces de dix centimes, de maniere a laisser les coins de la monnaie
+intacts; d'autres ont fait forer des clefs a vis forcee pour y introduire
+les missives. L'artifice employe par les negres indiens pour dissimuler
+les diamants voles dans les laveries, ne put etre applique, les Allemands
+ne manquant jamais, assurait-on, d'administrer tout d'abord aux suspects
+une purge energique.
+
+"Le facteur Brare est un de ceux qui ont reussi a passer plusieurs fois
+les lignes prussiennes. Mais il fut victime de son devouement, de son
+courage. Il finit par etre fusille par les Prussiens a l'ile de Chatou. Il
+laisse derriere lui une femme et cinq enfants[13]."
+
+[Note 13: _Journal officiel_, mars 1871.]
+
+Il y eut en dehors de la poste des tentatives qui furent couronnees de
+succes. M. Francois Oswald du _Gaulois_, quitta Paris a pied dans le
+courant d'octobre, et apres avoir ete menace de la mort d'un espion, il
+parvint enfin a s'echapper et a gagner Tours, ou il publia le recit de
+ses aventures dramatiques.--M. Lucien Morel parvint aussi a s'echapper de
+Paris a pied.
+
+Il eut l'audace d'essayer d'y rentrer, et profitant d'une nuit de brume,
+sa tentative si hardie, si perilleuse le conduisit au but tant espere. Il
+penetra dans la ville assiegee. M. Morel, rentre a Paris, en ressortit
+encore par la voie des airs. Il partit en ballon le 15 decembre, mais le
+vent le poussa en Prusse, ou il fut retenu prisonnier jusqu'a la fin de la
+guerre, comme nous l'avons dit dans le chapitre precedent.
+
+M. Steenackers, directeur des postes et des telegraphes a Tours, envoya
+vers Paris un grand nombre de courriers a pied. Toutes les ruses ont ete
+imaginees. Les uns se deguisaient en marchands ambulants, les autres en
+paysans. Ils arrivaient a une premiere ligne d'occupation ou ils etaient
+arretes et fouilles, puis on les contraignait de retrograder.
+
+L'inspection prussienne etait pleine de peril. Malheur a celui qui
+laissait prendre sa depeche, il courait le risque d'etre fusille comme
+espion. Un facteur du telegraphe fait plusieurs fois prisonnier, et
+fouille a nu, cachait la depeche chiffree dont il etait porteur dans une
+dent artificielle et creuse. Les Prussiens ne savaient pas devoiler cette
+cachette ingenieuse, mais quelques journaux commirent l'indiscretion de
+raconter le fait. Il fallut renoncer a la dent creuse.
+
+Le 12 janvier, MM. Imbert, Roche, Perney, Fontaine et Leblanc, tenterent
+de franchir les lignes ennemies en suivant sous terre les carrieres
+souterraines de la rive gauche. L'entreprise echoua.
+
+Il en fut encore de meme pour les plongeurs qui devaient revenir a Paris,
+en suivant le fond de la Seine dans des scaphandres.
+
+Ainsi, Paris, qui recevait quelques mois auparavant des centaines de
+trains de marchandises et de voyageurs, n'etait plus accessible a un seul
+pieton portant quelques chiffres sur un carre de papier!
+
+
+LA POSTE FLUVIALE.
+
+"Le 6 decembre, MM. Versoven, Delort et E. Robert s'etaient engages a
+expedier par eau, au moyen de spheres dont ils etaient les inventeurs,
+les lettres ordinaires ou photo-micrographiques qui pourraient leur etre
+confiees dans les departements pour etre transmises a Paris. Il leur etait
+accorde 1 fr. par lettre close, du poids de 4 grammes; 0 fr. 25 c. par
+depeche-lettre photographique, et 0 fr, 05 c. par depeche reponse aux
+cartes-poste. Les lettres ordinaires transportees par ces messieurs
+devaient etre affranchies par timbres-poste, conformement au tarif
+en vigueur; il etait convenu que les depeches officielles seraient
+transportees gratuitement.
+
+"Toutes les lettres devaient etre concentrees au bureau de poste de
+Moulins (Allier). MM. Delort et Robert partirent le 7 decembre par le
+ballon le _Denis Papin_.
+
+"Une modification fut faite a cette convention par M. Steenackers, dans sa
+depeche par pigeon du 25 decembre, c'est-a-dire dix-neuf jours apres: elle
+portait l'affranchissement de la lettre a 1 fr. pour le poids maximum de 4
+grammes; la taxe a 40 c. par lettre deposee au bureau de Moulins, et a 40
+c. par lettre recue au bureau de Paris.
+
+"Les journaux ont recemment parle de cette poste fluviale; les boules de
+zinc de 25 centimetres de diametre etaient garnies d'ailettes et jetees
+dans la Seine ou dans ses affluents: la elles naviguaient entre deux eaux.
+Les lettres de province sont arrivees au nombre de huit cents par la voie
+de Moulins, apres l'armistice; mais pendant l'investissement, c'est-a-dire
+precisement pendant la periode ou elles etaient si fievreusement attendues
+et plus d'un mois durant, la peche aux filets n'a rien produit.
+
+"Il est probable que les barrages ont arrete le transport, si les boules
+ont ete jetees avant l'armistice, ou que les Allemands n'ont laisse passer
+les spheres a helices de MM. Vorsoven et Cie qu'a partir de la conclusion
+de l'armistice, toute surveillance ayant cesse des lors.
+
+"Un autre systeme fort ingenieux avait ete presente egalement par M.
+Baylard, commis a l'Hotel-de-Ville et expeditionnaire du Gouvernement. A
+une extreme economie, ce systeme joignait une grande simplicite et une
+grande facilite d'execution. Au prix de quinze centimes on pouvait obtenir
+une centaine de petites boules de verre soufflees, creuses et terminees a
+la base par un petit orifice ou s'introduisait la depeche, et qu'on
+jetait ensuite dans l'eau. Ces boules d'un petit diametre figuraient si
+merveilleusement les bulles d'eau naturelles, qu'il devenait impossible de
+les distinguer, quand on les remuait dans un bassin et qu'on cherchait a
+les saisir. Prenant a cause de leur transparence le reflet meme de l'eau
+dans laquelle elles plongent, mobiles et legeres, glissant avec la plus
+grande facilite le long des roseaux, des tiges, des plantes et des bords
+de la riviere qui pourraient leur servir d'obstacles, franchissant
+aisement, sans se rompre, les petits ressauts des barrages, echappant par
+leur petite dimension aux grosses mailles des filets prussiens et aux
+mains des pecheurs ennemis, ces petites boules messageres etaient appelees
+a rendre de grands services a la defense pour le transport des depeches
+micrographiques. M. Rebou emporta un grand nombre de ces globules en
+ballon et l'idee etait en pleine voie d'execution, lorsque les glaces
+vinrent empecher le developpement de cet ingenieux mode de transport.
+
+"Vers la meme epoque, M. le directeur des Postes ecoutait les propositions
+de M. Delente qui, le 14 janvier, s'engageait a se rendre en province et
+a faire parvenir a Paris, a l'aide d'un bateau sous-marin dont il est
+l'inventeur, des correspondances privees ou autres.
+
+"Le ballon-poste le _Vaucanson_ enleva M. Delente, muni d'un permis
+de parcours general sur tous les chemins de fer, et de lettres qui
+l'accreditaient aupres de la delegation dans les departements, avec
+laquelle il avait a s'entendre pour les conditions de remuneration.
+L'investissement a pris egalement fin avant que M. Delente ait reussi a
+faire arriver des lettres dans Paris[14]."
+
+[Note 14: _Journal Officiel_, mars 1871.]
+
+LES FILS TELEGRAPHIQUES.
+
+Quand Paris fut completement bloque par les Prussiens, que les
+communications furent interrompues de toutes parts, bien des gens se
+dirent: "Pourquoi n'a-t-on pas jete un cable electrique au fond de la
+Seine? Ce simple fil eut permis d'ouvrir une correspondance occulte!"
+
+Comment n'aurait-on pas songe a ce projet si simple? Ce cable a ete en
+effet pose dans la basse Seine, mais la chute d'un pont le brisa quelques
+jours apres. Toutes les tentatives faites pour l'utiliser furent vaines.
+On ne put relier les deux bouts de cette unique artere qui aurait permis
+au grand organisme qu'on nomme la France, d'entendre les battements de son
+coeur qu'on nomme Paris!
+
+Quelque temps apres cet irreparable accident, on fit un nouvel essai du
+meme genre. Depuis longtemps un cable place sur la route de Fontainebleau,
+se raccordait avec les fils aeriens du chemin de fer. Il fallait pour
+utiliser ce fil electrique, faire une tranchee sur la route en avant de
+Juvisy, et souder un fil mince au cable. M. Lemercier de Janvelle, charge
+de cette mission perilleuse, partit dans le ballon _le Ferdinand Flocon_,
+le 4 novembre; mais sous les yeux de l'ennemi, il ne put accomplir la
+liaison des fils. Il la tenta cependant a trois reprises differentes,
+dans les circonstances les plus difficiles. M. de Janvelle, assiste de M.
+Forivon, capitaine des francs-tireurs, osa penetrer jusqu'au milieu des
+lignes ennemies. La nuit, il reparait les fils aeriens coupes par les
+Prussiens, en les unissant par de petits fils isoles tres-minces, places
+contre terre. Quand on passait la on voyait les poteaux brises, les fils
+visiblement casses. On ne soupconnait pas qu'ils etaient reunis par des
+conducteurs presque invisibles. Mais il fallait pour reussir completement
+recommencer l'oeuvre de reparation sur d'autres points. Malgre leur
+audace, leur habilete, MM. de Janvelle et Forivon n'ont pu mener a bonne
+fin l'entreprise si ingenieuse qu'ils avaient si bien commencee.
+
+
+LES CHIENS FACTEURS.
+
+N'oublions pas de mentionner le projet de M. Hurel, qui est parti en
+ballon avec cinq chiens destines a revenir a Paris. C'etaient de
+gros chiens bouviers, de bonnes betes, a l'oeil franc, a la figure
+intelligente. Ils etaient fort robustes, et ne se seraient pas embarrasses
+de devorer un Prussien. Le proprietaire de ces animaux affirmait qu'ils
+sauraient rentrer dans la capitale d'ou ils etaient sortis; on leur aurait
+attache quelques depeches entre les deux cuirs d'un collier.
+
+Les chiens ont ete lances, mais on ne les a jamais revus. L'experience n'a
+pas ete renouvelee, car peu de temps apres le voyage de M. Hurel et de ses
+courriers a quatre pattes, l'armistice est venu mettre un terme au siege
+de Paris.
+
+L'entreprise aurait-elle reussi une seconde fois? Il est permis d'en
+douter. Certains chiens font de grands voyages, s'orientent, reviennent au
+logis, mais ils en sont partis pedestrement, ils ont examine la route. En
+feraient-ils de meme apres un voyage en ballon? Auraient-ils l'instinct
+des pigeons voyageurs?
+
+
+DIRECTION DES AEROSTATS.
+
+Depuis le jour de leur naissance, les ballons n'ont guere fait de progres.
+Quand les Montgolfier lancerent dans l'espace un des premiers navires
+aeriens, Franklin, qui assistait a l'experience, s'ecria comme on le
+consultait sur cette decouverte: "C'est l'enfant qui vient de naitre!"
+L'illustre philosophe faisait ainsi entendre que l'enfant, d'abord faible,
+deviendrait homme et puissant. L'enfant n'a pas grandi. Mais il faut
+avouer que son education a ete singulierement negligee. Il a couru les
+fetes publiques, et s'est perdu dans les foires. Depuis cinquante ans, il
+est peu de savants qui aient etudie serieusement la navigation aerienne.
+
+M. Henry Giffard, un de nos ingenieurs les plus distingues, eut l'honneur
+d'executer, en 1852, la premiere ascension faite dans un ballon de forme
+allongee, muni d'une helice mise en mouvement par une machine a vapeur. Un
+de nos plus eminents publicistes le designa alors sous le nom du Fulton de
+la navigation aerienne: il ne tient qu'a M. Giffard de le devenir. Depuis
+cette epoque, malgre de nombreuses etudes, il n'a pas cesse de porter son
+attention sur les questions aeriennes. Il a cree les ballons captifs a
+vapeur, que le public n'a pas assez connus. Il a resolu la un probleme de
+premier ordre, indispensable a la direction des ballons; il est arrive a
+construire des BALLONS IMPERMEABLES AU GAZ.
+
+Le grand ballon captif construit a Londres en 1870 par M. Giffard cubait
+douze mille metres. Il etait rempli d'hydrogene pur, et enlevait 34
+passagers a 650 metres de haut. L'immense aerostat etait retenu dans
+l'espace par un cable pesant 4,000 kilogrammes, que deux machines a vapeur
+de 400 chevaux enroulaient autour d'un treuil gigantesque. Ce ballon,
+malgre le vent, malgre la pluie, est reste gonfle plus d'un mois, _sans
+perdre de gaz_. Son etoffe etait formee de plusieurs tissus superposes: 1 deg.
+une etoffe en toile; 2 deg. une couche de caoutchouc naturel; 3 deg. une deuxieme
+etoffe de toile; 4 deg. une deuxieme couche de caoutchouc vulcanise; 5 deg. une
+mousseline exterieure; 6 deg. une couche de vernis a l'huile de lin.
+
+Cet etoffe impermeable est d'un poids considerable, mais en augmentant
+le volume des ballons spheriques, on diminue proportionnellement leur
+surface, ce que nous pourrons exprimer plus clairement en disant qu'un
+ballon de 10,000 metres cubes, construit avec l'etoffe de M. Giffard, a
+une force ascensionnelle bien plus grande que dix ballons ordinaires de
+mille metres cubes reunis.
+
+La premiere condition de la direction des ballons, _l'impermeabilite_ de
+l'etoffe, a ete resolue par M. Giffard.
+
+Que l'on construise avec le nouveau tissu un ballon de forme allongee,
+muni d'un gouvernail, permettant de s'orienter dans la direction du vent,
+afin d'offrir une surface de resistance aussi petite que possible; qu'on
+le munisse a sa partie inferieure d'une helice, mise en mouvement par
+une forte machine a vapeur, que l'on recommence, en un mot, dans des
+conditions plus favorables, l'experience de M. Giffard en 1852, il
+ne parait pas douteux qu'on remontera un courant aerien d'intensite
+moyenne.--L'ascension de M. Giffard a malheureusement ete executee a une
+epoque ou il n'avait pas encore l'experience qu'il a acquise; elle a eu
+lieu par un temps defavorable, avec un appareil d'une faible puissance.
+
+On repondra qu'une machine a vapeur, est un engin pesant pour un ballon;
+mais en construisant des aerostats d'un volume considerable de dix
+a quinze mille metres cubes, on arrive a leur donner une force
+ascensionnelle enorme. Un ballon de quinze mille metres cubes dont
+l'etoffe, le filet, etc., peseraient environ cinq mille kilogr., rempli
+d'hydrogene pur, aurait un excedant de force ascensionnelle de plus de
+huit mille kilogr. Il serait capable d'enlever une machine puissante.
+
+Plusieurs objections des plus serieuses se presentent ici; nous ne les
+ignorons pas. La premiere consiste dans l'extreme irregularite des
+mouvements atmospheriques. Il est des jours ou le vent est faible,
+quelquefois meme presque nul; quand il ne souffle qu'avec une vitesse de
+quelques lieues a l'heure, le ballon a vapeur que nous avons succinctement
+decrit, se dirigera. Mais l'air est parfois soumis a des agitations
+violentes; lorsque le vent souffle impetueux et violent, quand il oppose
+un obstacle insurmontable a l'oiseau, nul ballon ne se dirigera. Quoi
+qu'il en soit, la direction obtenue, dans certaines circonstances
+atmospheriques, quoique incomplete constituerait un progres considerable.
+
+Une autre objection non moins importante consiste dans le combustible que
+necessite une machine a vapeur. La machine, pour produire de la force,
+brule du charbon, et beaucoup: si l'effort est continu, energique, la
+destruction du combustible est enorme. Pour lutter contre l'air, la
+machine aurait vite mange sa provision.--Il y aurait la deux graves
+inconvenients.--Les conditions d'equilibre de l'aerostat seraient
+changees, puisqu'il aurait perdu le poids de son combustible brule. La
+force qui fait agir l'appareil serait aneantie n'ayant plus d'aliment.
+
+Il serait necessaire, pour resoudre avec efficacite le probleme, de
+trouver a alimenter le moteur avec un autre combustible que la houille.
+Le petrole, en brulant, forme de l'eau, qui pourrait etre condensee,
+recueillie et servirait a la machine. Il offre des qualites precieuses a
+la construction d'une bonne machine aerostatique. Mais il faut, dans ce
+sens, bien des etudes, bien des progres, dont l'importance est bien faite
+pour exciter les inventeurs.
+
+Dans la situation de Paris, pendant le siege, il n'etait pas necessaire
+de resoudre tout d'un coup le probleme de la direction d'un ballon. Il
+s'agissait de se diriger vers un point donne, vers Tours, par exemple,
+par un temps calme qu'on aurait pu attendre, dans la suite des longues
+journees du siege. Il n'etait pas indispensable de faire un bien long
+voyage, on pouvait renoncer a la machine a vapeur comme moteur, et
+s'adresser au bras de l'homme. Un ballon de grande dimension pouvait
+enlever plusieurs manoeuvres qui travaillant alternativement auraient
+produit une force constante. C'est principalement dans ce sens que des
+projets nombreux ont pris naissance.
+
+
+LE BALLON DE M. DUPUY DE LOME.
+
+M. Dupuy de Lome a pour but de construire un aerostat de forme allongee,
+muni d'un systeme d'helice, mis en mouvement par des hommes. L'inventeur
+n'a la pretention de remonter un courant aerien que s'il a une faible
+intensite; si le vent est fort, il pourra faire devier l'appareil, a
+droite ou a gauche de la direction du courant aerien. Si le vent souffle
+par exemple du nord vers le sud; le ballon de M. Dupuy de Lome ne pourra
+pas se remorquer contre le vent et monter au nord; mais il lui sera
+possible de se diriger vers l'est ou l'ouest. Si l'experience confirmait
+les esperances de l'inventeur, on voit que le resultat obtenu aurait deja
+une importance de premier ordre.
+
+M. Dupuy de Lome adopte pour la forme du ballon une forme oblongue,
+"celle d'une surface de revolution engendree par une courbe speciale se
+rapprochant d'un arc de cercle de 7 metres de fleche, et tournant autour
+de sa corde de 42 metres de longueur. Cette corde constitue l'axe
+horizontal du ballon dont la longueur est reduite a 40 metres, en
+substituant, pour la solidite de la construction, une petite surface
+spherique a la pointe des extremites.
+
+"Le volume est ainsi de 3,860 metres cubes, et la maitresse section
+verticale de 154 metres carres.
+
+"La resistance a la deformation sous l'action du vent, provenant de la
+vitesse propre a l'aerostat, s'obtient par le maintien dans son interieur
+d'une tension de gaz sans cesse un peu superieure (de 3 a 4 dix-milliemes
+d'atmosphere) a celle de l'air ambiant. Pour s'opposer, d'autre part, a la
+deformation sous la traction des suspentes (independamment de l'effet de
+la pression interieure des gaz), la nacelle est d'une forme allongee et
+d'une construction rigide. Pour maintenir le ballon sans cesse gonfle
+en presence des deperditions de gaz sur lesquelles il faut compter, ou
+lorsque l'aeronaute en fera echapper volontairement pour operer une
+descente partielle ou totale, il sera introduit de l'air atmospherique
+dans un petit ballon loge a cet effet dans l'interieur du grand, et
+remplissant ainsi une fonction ayant quelque analogie avec la vessie
+natatoire des poissons."
+
+La nacelle de l'aerostat est munie d'une helice de 8 metres de diametre
+en arc horizontal. C'est l'appareil propulseur; il est situe a 17 metres
+environ au-dessous du grand axe de l'aerostat. Pour imprimer au ballon une
+vitesse de deux lieues a l'heure, il suffit de transmettre a l'helice un
+travail total de 30 kilogrammetres.
+
+"En presence de cette petite puissance motrice, dit M. Dupuy de Lome, il
+m'a paru avantageux de ne pas recourir a une machine a feu quelconque,
+et d'employer simplement la force des hommes. Quatre hommes peuvent sans
+fatigue soutenir, _pendant une heure_, en agissant sur une manivelle,
+ce travail de 30 kilogrammetres, qui n'exige de chacun d'eux que 7
+kilogrammetres, 5. Avec une releve de deux hommes, chacun d'eux pourra
+travailler une heure, se reposer une demi-heure, et ainsi de suite,
+pendant les dix heures du voyage, qui sont une des conditions de cette
+etude."
+
+L'aerostat allonge de M. Dupuy de Lome est muni d'un gouvernail, fixe
+a l'arriere de la nacelle. L'appareil pourra s'orienter. Le ballon est
+rempli de gaz de l'eclairage. Il va sans dire que l'exces de force
+ascensionnelle est calcule pour compenser les poids a enlever, ballon,
+moteur, manoeuvres, etc. "Un appareil de ce genre, ajoute l'inventeur, ne
+permettra d'avancer, vent debout, ou de suivre par rapport a cette surface
+toutes les directions desirees, que quand le vent n'aura qu'une vitesse
+au-dessous de 8 kilometres. Cela ne sera sans doute pas tres-frequent,
+car cette vitesse n'est que celle d'un vent qualifie _brise legere_. Quoi
+qu'il en soit, cet aerostat ayant une vitesse propre de 8 kilometres a
+l'heure, lorsqu'il sera emporte par un vent plus rapide, aura la faculte
+de suivre a volonte toute route comprise dans un angle resultant de la
+composante des deux vitesses. Chacun peut se rendre compte d'ailleurs que,
+d'une maniere generale, la direction a donner a l'aerostat, par rapport a
+celle du vent, pour obtenir comme resultante des deux vitesses et des deux
+directions le _maximum d'ecart possible_, fait avec la direction du vent
+un angle un peu plus ouvert que l'angle droit."
+
+Tel est le projet presente par M. Dupuy de Lome, et pour l'execution
+duquel le gouvernement a alloue une somme de 40,000 francs. Ce plan offre
+l'inconvenient de ne pas presenter le caractere de la nouveaute. Il
+est difficile de voir en quoi il differe sensiblement du systeme de M.
+Giffard. Mais M. Dupuy de Lome ne connaissait pas les travaux de cet
+ingenieur. Il a charge M. Yon, le constructeur des ballons captifs a
+vapeur, de fabriquer le nouvel appareil. Les travaux ont ete commences,
+ils ont traine en longueur; la guerre s'est terminee, la Commune a passe
+sur Paris, ils ne sont pas encore acheves. Nous faisons des voeux sinceres
+pour que M. Dupuy de Lome mette a execution son projet interessant, et
+qu'une experience soit faite prochainement dans de bonnes conditions
+atmospheriques.
+
+
+LES HELICES DU BALLON "LE DUQUESNE."
+
+M. l'amiral Labrousse a pu tenter une experience de direction, en faisant
+construire une nacelle speciale pour le ballon _le Duquesne_. Cette
+nacelle etait munie d'une helice, mue par quatre marins. Nous ferons
+remarquer que le ballon _le Duquesne_ cubait 2,000 metres, il etait
+spherique, forme tres-defavorable a toute tentative de direction. Voici un
+extrait de la note que M. Labrousse a adressee a l'Academie des sciences,
+au sujet de cette tentative:
+
+"Le ballon _le Duquesne_ est parti ce matin (9 janvier) des ateliers de
+M. Godard a la gare d'Orleans, arme de l'appareil d'helice en question,
+construit par les ordres de M. Dorian, ministre des travaux publics.
+
+"Le vent portait directement a l'est, c'est-a-dire chez les Prussiens,
+avec une vitesse approximative de 4 metres par seconde; c'est pourquoi on
+a recommande aux hommes de faire agir les helices de maniere a pousser le
+ballon dans la direction du sud. L'impression des personnes presentes a
+ete que le ballon gagnait en effet notablement dans cette direction; il
+faut donc esperer qu'au lieu de tomber chez les Prussiens, il viendra
+tomber dans les environs de Besancon, peut-etre en Suisse."
+
+Qu'il nous suffise de dire que le ballon est tombe en pleine direction
+d'est, tout pres de Reims, ou il a pu s'echapper des Prussiens, et que
+par consequent les helices n'ont produit aucun effet efficace. Du reste
+l'experience a ete contrariee pendant le voyage par les rotations
+frequentes de l'aerostat spherique. Tous les aeronautes savent que le
+ballon, dans l'air, tourne frequemment autour de son axe.
+
+
+PROJETS DIVERS DE BALLONS DIRIGEABLES.
+
+Si les inventeurs de ballons dirigeables ont abonde a Tours, comme nous
+l'avons dit dans le courant de cet ouvrage, ils n'ont pas non plus fait
+defaut a Paris. Nous parlerons en quelques mots des differents projets
+soumis a l'Academie des sciences.
+
+M. Sorel (21 novembre 1870) cherche a produire d'abord une difference de
+vitesse entre celle du vent et celle du ballon. Il munit la nacelle de
+deux helices, l'une a l'arriere, l'autre a l'avant, il la garnit de trois
+voiles laterales. La marche et la direction du ballon devront etre la
+resultante des forces combinees du vent agissant sur les voiles et sur
+l'action mecanique de l'helice laterale, prenant son point d'appui sur
+l'air. L'inventeur oublie dans son systeme une voile, qui entrainera
+probablement toutes les autres. Cette voile immense, qu'il n'a pas vue,
+c'est le ballon lui-meme.
+
+M. Deroide (28 novembre 1870) munit son ballon d'un plan incline, il
+s'eleve verticalement. Puis, en descendant, il oriente son parachute
+plan-incline, et lance obliquement l'aerostat dans une direction voulue.
+Il compte se diriger completement, en renouvelant successivement et a
+plusieurs reprises, ces mouvements d'ascensions verticales et de descentes
+obliques. Pour faire descendre a volonte l'aerostat, M. Deroide se sert
+de deux gaz, l'hydrogene et l'ammoniaque; il diminuera la force
+ascensionnelle du ballon et le fera descendre, en absorbant l'ammoniaque
+par l'eau.
+
+M. Bouvet (12 et 19 decembre 1870) propose de soumettre le gaz du ballon
+a l'action de la chaleur, pour obtenir a volonte les ascensions et les
+descentes. C'est le gaz du ballon lui-meme qui sert de combustible.
+
+Il faudrait prendre garde de ne pas tout enflammer! Voila un aerostat que
+peu d'aeronautes aimeraient conduire dans les airs.
+
+M. Hir (30 janvier 187l) propose de construire un ballon muni de trois
+helices. L'une, placee a l'avant, servira d'helice de propulsion pour
+diriger la marche de l'aerostat, l'autre, placee a l'arriere, tournera
+dans un plan perpendiculaire a l'helice de marche, et servira de
+gouvernail. La troisieme tournera horizontalement au-dessus du ballon, et
+servira a faire monter ou descendre le grand poisson aerien.
+
+Ah! Messieurs les inventeurs! voila certes des idees ingenieuses en
+theorie, mais que de difficultes pratiques dans les constructions, que
+d'impossibilites que vous n'entrevoyez meme pas! Quand vous aurez fait une
+douzaine de bonnes ascensions dans nos aerostats tels qu'ils sont, vous
+connaitrez le ballon, vous saurez ce que c'est que cet ocean immense
+aux flots mobiles et capricieux qu'on appelle l'atmosphere! A votre
+intelligence s'ouvriront des horizons inconnus, des idees nouvelles et
+peut-etre fecondes. Montez en ballon, devenez des aeronautes, vous pourrez
+alors perfectionner la machine que vous aurez etudiee. Jacquard, avant de
+construire le metier a tisser, etait tisserand lui-meme. Bernard Palissy
+s'est fait peintre ceramiste avant de trouver le secret de l'email
+italien. Si vous voulez ameliorer les ballons, les modifier, les munir
+d'appareils dirigeables, devenez aeronautes!
+
+
+
+
+CONCLUSION.
+
+
+
+
+LES BALLONS ET LA GUERRE.
+
+
+Quand les freres Montgolfier eurent lance dans l'espace le premier globe
+aerien, qui lentement se detacha du sol pour prendre possession des plages
+mysterieuses de l'atmosphere, on crut entrevoir, dans le fait de cette
+experience, une date a jamais celebre dans les annales de la science.
+L'Institut, represente par une commission de savants illustres, presidee
+par Lavoisier, essaya de tracer la voie que la nouvelle decouverte allait
+suivre dans l'avenir; le celebre chimiste se chargea, dans un rapport
+remarquable, de faire l'apologie des ballons; il parla des progres qu'ils
+avaient a compter, des services qu'ils etaient appeles a rendre. Il les
+voyait jouant un role important dans les etudes meteorologiques, dans
+certaines entreprises industrielles; mais il ne songea jamais a signaler
+l'usage qu'on en pouvait faire dans ces immenses conflits qui divisent les
+peuples, et qui les portent a se ruer les uns contre les autres pendant la
+guerre.
+
+C'est que le genie de l'invention est essentiellement pacifique; ne du
+travail et des rudes labeurs, il ne pense qu'a creer; il n'admet pas que
+l'on puisse detruire. Les Montgolfier, en trouvant le principe qui rendra
+leur nom a jamais imperissable, songeaient aux bienfaits dont il devait
+doter la societe. Quelle n'eut pas ete leur stupefaction, si quelqu'un
+leur avait dit alors que les necessites de la guerre, qui usent de
+toutes les ressources d'un pays, allaient plus tard recourir aux ballons
+eux-memes? Sans entrer dans des discussions d'un ordre moral, qui ne sont
+pas de nature a trouver place ici, contentons-nous de constater que la
+guerre, cette grande calamite, ce grand mal, est sans doute necessaire,
+puisqu'on ne trouve pas, dans l'histoire des peuples, une periode de vingt
+ans ou elle n'apparaisse avec ses horreurs et ses ravages. Que ceux qui
+revent la paix universelle, l'harmonie des peuples, l'age d'or, aillent
+porter leurs theories dans d'autres planetes, mais sur notre globe, ils
+parleront toujours a des sourds. Comme l'a dit La Bruyere, s'il n'y avait
+que deux hommes sur la terre, et qu'ils aient recu chacun en partage un
+hemisphere, ils trouveraient encore le moyen de se rencontrer pour se
+battre entre eux.
+
+La guerre a existe hier; elle existera demain. Notre malheureux pays a
+succombe dans une lutte recente et effroyable, mettons tout en oeuvre
+pour qu'il triomphe quand l'heure de la revanche aura sonne. Les hommes
+competents se chargeront des graves problemes de la reorganisation
+militaire, de la fabrication des engins meurtriers, des canons, des
+mitrailleuses. Tout cela est une besogne hideuse qui repugne a un peuple
+civilise, personne n'en disconviendra, mais etant donne ce fait qu'il faut
+se battre, tachons au moins d'etre les plus forts et les plus habiles.
+
+Dans notre humble et modeste sphere d'aerostation, nous avons acquis
+quelque experience, par une pratique vraiment assidue qui nous permettra
+peut-etre d'indiquer, avec quelque efficacite, les ressources que les
+ballons peuvent fournir a la guerre. Les aerostats du siege de Paris ont
+bien amplement prouve les immenses avantages que la navigation aerienne,
+telle qu'elle est, avec toutes ses imperfections, est capable d'offrir a
+une place assiegee; mais nous croyons etre en droit d'affirmer que les
+ballons sont appeles a rendre des services plus grands encore, si on les
+utilise comme moyens d'observation militaire, et meme dans certains cas
+comme engins de destruction, en leur confiant la mission de lancer sur
+l'ennemi des bombes incendiaires. Toutefois, avant d'etudier ce qu'on
+pourrait faire, il est utile d'examiner ce qui a ete fait, et de passer
+rapidement en revue les experiences executees dans le passe.
+
+
+LES AEROSTIERS MILITAIRES DE LA PREMIERE REPUBLIQUE.
+
+En 1793, lors du siege de la ville de Conde, le commandant Chanal,
+homme d'action et d'intelligence, enferme dans la place-forte investie,
+cherchait a tout prix a donner de ses nouvelles, a envoyer des depeches au
+colonel Dampierre, qui commandait une division francaise hors des lignes
+d'investissement. Il recourut aux ballons. Il fit construire un aerostat
+de papier qu'il lanca en liberte dans l'espace, avec un petit paquet de
+depeches. L'appareil tomba juste au milieu du camp ennemi, et fournit au
+prince de Cobourg des renseignements sur la situation de la forteresse.
+Un tel debut n'etait pas d'heureux presage pour la fortune future des
+aerostats messagers! Mais ce fait isole passa inapercu; pendant que le
+commandant Chanal tentait cette experience, le celebre chimiste Guyton de
+Morveau envisageait l'usage qu'on pouvait faire des ballons pendant la
+guerre, sous un tout autre aspect. Il songea a organiser des postes de
+ballons captifs pour etudier les mouvements de l'ennemi, pour surveiller
+du haut des airs ses allures et ses changements de position. Guyton de
+Morveau n'etait pas un esprit ordinaire, il s'etait signale deja par de
+remarquables travaux en chimie; homme de science, il s'eprenait de tout
+ce qui touche a la veritable investigation scientifique; il n'avait pas
+laisse passer aupres de lui la decouverte des Montgolfier, sans y fixer
+ses regards; il s'etait familiarise avec l'aerostation par de nombreuses
+ascensions, executees a Dijon.--Guyton de Morveau avait ete nomme
+representant du peuple a la Convention nationale; il venait d'etre choisi
+par le Comite de salut public, avec Monge, Berthollet, Carnot et Fourcroy,
+comme membre d'une commission destinee a faire servir aux besoins de la
+guerre les recentes decouvertes de la science.
+
+Guyton de Morveau proposa d'organiser, pour l'armee, des aerostats
+d'observation militaire. Sa proposition fut immediatement acceptee par
+le Comite de salut public. On marchait vite a cette epoque, et tous les
+moyens que suscitait l'esprit scientifique pour la defense du sol de la
+Republique, etaient mis en action avec la plus etonnante promptitude.
+On ne se payait pas de mots, mais d'actes energiques; on avait a lutter
+contre toute l'Europe coalisee!
+
+La seule condition qui fut imposee a Guyton de Morveau, c'etait de
+preparer l'hydrogene destine a gonfler ses ballons sans employer d'acide
+sulfurique fabrique avec le soufre, dont on avait besoin pour faire de la
+poudre. Lavoisier venait de decouvrir un nouveau mode de preparation de
+l'hydrogene, par l'action du fer chauffe au rouge sur la vapeur d'eau.
+Guyton de Morveau ne perd pas son temps, il court au laboratoire de
+Lavoisier, fait un essai en grand, qui reussit; il communique ce resultat
+important au Comite de salut public qui l'encourage dans ses essais.
+Aussitot, le celebre chimiste s'adjoint un physicien distingue, nomme
+Coutelle, qui etait connu a Paris par le beau cabinet de physique qu'il
+avait organise avec toutes les ressources de la science actuelle.
+
+Coutelle fait fabriquer a la hate un aerostat de 9 metres de diametre, il
+etudie les vernis, les conditions d'une bonne fabrication. Le Comite de
+salut public l'installe aux Tuileries dans la salle des marechaux, ou il
+construit un grand fourneau, muni d'un long tube de fonte au milieu duquel
+la vapeur d'eau se decomposera par le contact de tournure de fer chauffee
+au rouge. Quand tout est pret, Coutelle fait une premiere experience; la
+production de l'hydrogene s'opere dans de bonnes conditions, comme le
+constatent les physiciens Charles et Conte, qui assistent aux details de
+l'operation.
+
+Des le lendemain, Coutelle recoit l'ordre d'aller se mettre a la
+disposition du general Jourdan qui vient de recevoir le commandement de
+_l'armee de Sambre-et-Meuse_. Il part, il arrive a Maubeuge. Mais l'armee
+francaise a quitte ses positions, il faut courir a six lieues de la, a
+Beaumont, chercher le quartier general. Coutelle arrive enfin pres du
+general Jourdan, qui le recoit d'un air rebarbatif. "Un ballon, dit-il,
+qu'est-ce que c'est que cela? Vous m'avez tout l'air d'un suspect, j'ai
+bonne envie de vous faire fusiller." Coutelle s'explique. Le general
+Jourdan se calme; il ne demande pas mieux que de faire des essais; il
+appellera l'aerostier des que le moment sera venu d'agir.
+
+Cependant des experiences se continuent a Paris, avec Conte, cet homme
+si habile que Monge avait pu dire en parlant de lui: "Il a toutes les
+sciences dans la tete et tous les arts dans la main," et bientot avec
+Coutelle qui est revenu de Beaumont. Un ballon construit dans de bonnes
+conditions s'eleve quelques jours apres a 500 metres a l'etat captif, et
+ouvre a l'oeil un espace tres-etendu; le Comite de salut public se decide
+a decreter la formation d'une compagnie a'aerostiers militaires.
+
+Voici cette piece d'un haut interet:
+
+ARRETE DU COMITE DE SALUT PUBLIC, CONCERNANT LA FORMATION D'UNE COMPAGNIE
+D'AEROSTIERS MILITAIRES.
+
+"13 germinal an II (2 avril 1794).
+
+"Vu le proces-verbal de l'epreuve faite a Meudon, le 9 de ce mois, d'un
+aerostat portant des observateurs, le Comite de salut public, desirant
+faire promptement servir a la defense de la Republique cette nouvelle
+machine, qui presente des avantages precieux, arrete ce qui suit:
+
+"Art. 1er. Il sera incessamment forme, pour le service d'un aerostat
+pres l'une des armees de la Republique, une compagnie qui portera le nom
+d'aerostiers.
+
+"Art. 2. Elle sera composee d'un capitaine, ayant les appointements de
+ceux de premiere classe, d'un sergent-major, qui fera en meme temps les
+fonctions de quartier-maitre; d'un sergent, de deux caporaux et de vingt
+hommes, dont la moitie aura au moins un commencement de pratique dans les
+arts necessaires a ce service, tels que maconnerie, charpenterie, peinture
+d'impression, chimie, etc.
+
+"Art. 3. La compagnie sera pour le surplus de son organisation et pour la
+solde a l'instar d'une compagnie, et recevra le supplement de campagne,
+comme les autres troupes de la Republique, conformement a la loi du 30
+frimaire.
+
+"Art. 4. Son uniforme sera habit, veste et culotte bleus, passe-poil
+rouge, collets, parements noirs, boutons d'infanterie avec pantalon et
+veste de coutil bleu pour le travail.
+
+"Art. 5. L'armement de ladite compagnie consistera en un sabre et deux
+pistolets.
+
+"Art. 6. Le citoyen Coutelle, qui a dirige jusqu'a ce jour les operations
+ordonnees a ce sujet par le comite, est nomme capitaine de ladite
+compagnie et charge de lui remettre incessamment la liste de ceux qui se
+presenteront pour y etre admis, et qu'il jugera capables de remplir les
+differents grades.
+
+"Art. 7. Aussitot que ladite compagnie sera formee, et meme avant qu'elle
+soit complete, ceux qui y seront recus se rendront sur-le-champ a Meudon,
+pour y etre exerces aux ouvrages et manoeuvres relatifs a cet art.
+
+"Art. 8. La compagnie des aerostiers, lorsqu'elle sera a l'armee ou dans
+une place de guerre, sera entierement soumise pour son service au regime
+militaire, et prendra les ordres du commandant en chef. Quant a la depense
+resultant des depenses relatives a l'aerostat et des appointements de la
+compagnie, elle sera prise sur les fonds a la disposition de la commission
+des armes et poudres, qui fera passer les sommes necessaires au
+sergent-major et recevra les comptes.
+
+"Signe au registre: les membres du Comite de salut public:
+"C.A. PRIEUR, CARNOT, ROBESPIERRE, LINDET, BILLAUD-VARENNES, BARRERE.
+
+"Pour extrait:
+"BARRERE, BILLAUD-VARENNES, CARNOT, C.A. PRIEUR."
+
+Peu de temps apres, Coutelle est a Maubeuge, avec son ballon et son
+equipe. La place vient d'etre assiegee par les Autrichiens.
+
+Le capitaine aerostier se met en mesure de construire son fourneau a gaz,
+de gonfler l'aerostat qu'il a baptise l'_Entreprenant_; quand tout est
+pret, il s'en va prevenir le general commandant en chef et le supplie de
+le faire agir immediatement. Le lendemain une sortie s'organise contre les
+Autrichiens; Coutelle s'elance dans la nacelle de l'_Entreprenant_, que
+remorquent avec des cordes une poignee de soldats; il s'avance jusque sous
+le feu des ennemis, et deux de ses hommes sont grievement blesses.
+
+Rentre en ville apres cette affaire, le ballon l'_Entreprenant_ execute
+des ascensions captives deux fois par jour. Du haut des airs, Coutelle
+lance a terre de petites depeches attachees a un sac de sable, et
+fournissant le recit du spectacle qui s'offre a ses yeux. Chaque jour il
+donne de nouveaux details sur les travaux des assiegeants qu'il surveille
+du haut de son observatoire aerien.
+
+L'ennemi s'inquiete vivement de ce ballon si nouveau pour lui, qu'il voit
+planer dans l'espace, comme un oeil mysterieux l'epiant sans cesse. Il
+lui tire des coups de canon, mais sans l'atteindre; quelques soldats
+autrichiens sont frappes d'une terreur superstitieuse devant ce globe,
+qu'ils considerent comme une oeuvre diabolique; parfois ils s'agenouillent
+et se mettent en prieres devant un tel prodige[15].
+
+[Note 15: _Memoire sur Carnot_.]
+
+Peu de temps apres, le general Jourdan se dispose a aller investir
+Charleroi, ou l'armee hollandaise se prepare contre la France a une rude
+resistance. Il donne l'ordre a Coutelle de transporter son aerostat de
+Maubeuge a Charleroi, qui n'est pas eloigne de moins de douze lieues. Ce
+n'est pas une entreprise facile, mais malgre toutes les difficultes de
+la route, Coutelle arrive a bon port avec l'_Entreprenant_ qu'il a fait
+transporter tout gonfle.
+
+Il a fallu attacher a la hate, tout autour du ballon, des cordes
+d'equateur, destinees a remorquer l'appareil par des pietons. Il a fallu
+faire passer l'_Entreprenant_ au-dessus des toits de la ville de Maubeuge,
+lui faire franchir des bastions et des fosses, il a fallu enfin tromper la
+vigilance des ennemis, leur dissimuler le passage d'un globe de soie de 40
+metres de haut; l'entreprise a reussi au prix des plus rudes fatigues!
+
+Quand l'_Entreprenant_ apparait aux yeux des Francais campes autour de
+Charleroi, les soldats courent a sa rencontre en faisant retentir l'air de
+clameurs de joie. Ils levent les bras au ciel, en signe d'admiration, et
+bientot la fanfare militaire retentit pour feter la bienvenue au nouvel
+appareil.
+
+Avant la fin du jour, Coutelle dirige son ballon captif vers la ville,
+et fait une reconnaissance importante; il a apercu les assieges et a pu
+donner des renseignements utiles sur leurs forces et leurs positions. Le
+lendemain l'aerostier de la Republique reste huit heures consecutives dans
+la nacelle, en compagnie du general Morelot; le surlendemain Charleroi
+capitule. La garnison hollandaise tout entiere est faite prisonniere.
+
+Quelques heures apres, les Autrichiens accourent au secours de la place
+investie, mais trop tard!
+
+La prise de Charleroi eut une importance capitale dans les operations
+de l'armee francaise, et le ballon de Coutelle n'a certainement pas ete
+etranger a ce succes, qui prepara pour Jourdan la victoire de Fleurus.
+
+En effet, les Autrichiens s'avancent rapidement vers Charleroi, sous les
+ordres du prince de Cobourg. L'armee francaise les attend de pied ferme
+sur les hauteurs de Fleurus, d'ou elle va se precipiter bientot pour
+ecraser l'ennemi.
+
+L'aerostat l'_Entreprenant_ s'eleve dans les airs vers la fin de la
+bataille, et pendant plusieurs heures de suite, Coutelle envoie au general
+en chef des notes precieuses sur les mouvements de l'ennemi.
+
+Jourdan n'hesite pas a reconnaitre les services des aerostiers militaires,
+et Carnot, dans ses Memoires, declare que sans l'_Entreprenant_, bien
+des operations de l'armee autrichienne auraient ete cachees au general
+francais, par des accidents de terrain qui n'arretaient pas le regard de
+l'aeronaute juche dans sa nacelle.
+
+Malheureusement, malgre cette brillante campagne, les aerostiers
+militaires devaient bientot etre arretes par de nombreux
+obstacles.--Coutelle, apres Fleurus, suivit l'armee francaise avec
+son ballon, mais, arrive pres des hauteurs de Namur, il reconnut que
+l'_Entreprenant_, use par le service, etait hors d'etat de rester gonfle.
+
+Pendant que ces evenements se passaient, la Convention nationale, ayant
+pris connaissance des premiers resultats fournis par les observations
+aerostatiques, prenait la decision de former une deuxieme equipe
+d'aerostiers militaires, qui resterait a Meudon, sous le commandement de
+Conte. Le Comite de salut public transforma bientot ce depot en
+ecole aerostatique. On avait compris que les ballons ne peuvent etre
+efficacement utilises que sous la condition d'etre confies a des hommes
+inities a la pratique du gonflement, a la manoeuvre des ascensions,
+habitues a observer du haut des airs une campagne etendue, rompus enfin a
+toutes les nombreuses besognes qui se rattachent a l'art si complique de
+l'aeronautique. Le Comite de salut public fit paraitre le decret suivant:
+
+ARRETE DU COMITE DE SALUT PUBLIC RELATIF A L'INSTALLATION D'UNE ECOLE
+AEROSTATIQUE
+
+"10 brumaire an III (31 octobre 1794).
+
+"Le Comite de salut public, considerant que le service des aerostiers
+exige des connaissances et une pratique dans les arts que l'on ne peut
+esperer de reunir qu'en preparant, par des etudes et des exercices
+appropries, les hommes qui s'y destinent, et voulant assurer ce service
+et en etendre les ressources, soit aupres des armees, ou l'experience a
+constate deja son utilite, soit par l'application que l'on peut faire de
+ce nouvel art pour le figure du terrain sur les cartes, "Arrete ce qui
+suit:
+
+"Art. 1er. Il sera etabli dans la maison nationale de Meudon une ecole
+d'aerostiers, dans laquelle, independamment des exercices pour les former
+a la discipline militaire, et des travaux de construction et de reparation
+des aerostats auxquels ils sont employes, ils recevront des lecons de
+physique generale, de chimie, de geographie, et des differents arts
+mecaniques, relatifs a l'aerostation.
+
+"Art. 2. Cette ecole sera composee de soixante aerostiers, y compris ceux
+deja recus pour entrer dans la nouvelle compagnie que le Comite avait ete
+charge de former. Ils seront loges dans la partie de la maison nationale
+de Meudon qui leur sera assignee; ils auront le meme uniforme que celui
+qui a ete regle pour la deuxieme compagnie d'aerostiers, et recevront
+egalement la solde de canonniers de premiere classe.
+
+"Art. 3. Les soixante aerostiers seront divises en trois sections, chacune
+de vingt hommes.
+
+"Art. 4. Il y aura, pour chaque section, un officier ayant le grade de
+sous-lieutenant, un sergent et deux caporaux, lesquels seront assimiles
+aux officiers d'artillerie de meme grade, et jouiront des traitements et
+soldes qui leur sont attribues.
+
+"Art. 5. L'ecole des aerostiers aura pour chef un directeur charge de
+diriger toutes les operations de construction et de reparation des
+aerostats, de regler et ordonner les exercices et manoeuvres et de
+maintenir l'ordre et la discipline. Il correspondra avec la commission des
+armes et poudres, lui adressera les demandes de matieres necessaires, et
+l'informera de ce qui pourra etre mis a sa disposition pour le service des
+aerostats en campagne. Les appointements seront de six mille livres.
+
+"Art. 6. Il y aura un sous-directeur avec appointements de quatre mille
+livres, charge des memes fonctions en l'absence et sous les ordres du
+directeur.
+
+"Art. 7. Il y aura pour les trois sections un quartier-maitre charge du
+decompte et des memes depenses du materiel, pour lesquelles il lui sera
+remis un fonds d'avances sur la proposition de la commission des armes
+et poudres. Il en comptera tous les quinze jours a ladite commission sur
+memoires vises par le directeur.
+
+"Art. 8. Un tambour est attache a ladite ecole.
+
+"Art. 9. Il y aura dans l'ecole un garde-magasin charge de tenir registre
+de l'entree et sortie de toutes matieres, soit de consommation, soit
+destinees aux epreuves et constructions, ainsi que de veiller a la
+conservation des meubles, ustensiles, livres et machines, servant a
+l'instruction; il lui sera donne un aide ou sous-garde lorsqu'il sera juge
+necessaire.
+
+"Art. 10. Le directeur presentera incessamment a l'approbation du comite
+un reglement sur la distribution du temps pour les lecons et exercices,
+de maniere que les eleves aerostiers recoivent l'instruction qui leur est
+necessaire dans les sciences physiques et mathematiques, et se forment
+dans la pratique des arts mecaniques, autant neanmoins que le permettront
+les travaux de la fabrication et les exercices des operations et
+manoeuvres.
+
+"Art. 11. Le citoyen Conte, charge de la conduite des travaux de Meudon
+relatifs a l'aerostation, est nomme directeur. Le citoyen Bouchard, recu
+aerostier de la deuxieme compagnie dont la levee avait ete ordonnee, est
+nomme sous-directeur.
+
+"Art. 12. Le directeur presentera a l'approbation du Comite la nomination
+des citoyens qu'il jugera propres a remplir les places des officiers,
+sous-officiers et garde-magasin.
+
+"Art. 13. Il presentera de meme a son approbation la nomination des
+instructeurs pour les diverses parties, lesquels seront pris, autant qu'il
+sera possible, parmi les aerostiers recus qui ont donne des preuves de
+capacite.
+
+"Art. 14. Le present arrete sera adresse aux representants du peuple, a la
+maison nationale de Meudon, qui sont invites a prendre les mesures
+qu'ils jugeront convenables pour assurer le succes de cet etablissement,
+maintenir l'ordre et la discipline de l'ecole, et empecher qu'il n'en
+resulte aucun inconvenient pour les autres operations mises sous leur
+surveillance.
+
+"Art. 15. Expedition du present arrete sera pareillement envoyee a la
+commission des armes et poudres, chargee de concourir a son execution en
+ce qui la concerne.
+
+"Signe:
+"L.-B. GUYTON, FOURCROY, J.-F.-B. DELMAS, PRIEUR, PELET, MERLIN,
+CAMBACERES.
+
+"Pour copie conforme:
+"_Le directeur de l'Ecole nationale aerostatique_,
+"Signe: CONTE."
+
+
+Bientot, nous retrouvons Coutelle au siege de Mayence d'ou l'armee
+francaise veut deloger les Autrichiens. L'intrepide aerostier continue ses
+reconnaissances aerostatiques.
+
+Il recoit un jour l'ordre de s'approcher de la ville avec son ballon
+captif, pour donner des renseignements sur l'etat des fortifications. Il
+s'elance dans la nacelle, mais le vent est violent, et a peine parvient-il
+a s'elever dans l'espace, que des bourrasques rabattent violemment
+l'_Entreprenant_ jusque vers la terre. A chaque rafale, les 64 aerostiers
+qui retiennent les cables sont souleves du sol. La nacelle par moments se
+heurte contre terre, elle ne tarde pas a se briser sous l'action de ces
+chocs energiques.
+
+Les generaux autrichiens contemplent de loin ce spectacle dramatique du
+haut des remparts de Mayence. Ils ne peuvent s'empecher d'admirer ce globe
+aerien, mais ils ne peuvent non plus maitriser l'emotion que fait naitre
+en eux le spectacle des oscillations de la nacelle, ou un homme risque sa
+vie avec tant d'heroisme.
+
+Ils font immediatement sortir un parlementaire de la place, et l'envoient
+au general francais, auquel ils demandent en grace de faire descendre le
+brave officier de la nacelle aerienne ou il expose ses jours: ils lui
+offrent d'entrer dans les lignes autrichiennes, pour examiner librement la
+disposition des fortifications!
+
+Voila comment la France etait traitee par ses ennemis sous la premiere
+Republique!
+
+Malgre les efforts de Coutelle, malgre les tentatives renouvelees
+ailleurs, les ballons militaires ne retrouverent plus l'occasion de se
+signaler comme a Maubeuge, comme a Fleurus. Apres quelques insucces, apres
+quelques accidents, au lieu de perseverer, Hoche se presenta, qui ne
+croyait pas aux ballons et qui demanda le licenciement du corps des
+aerostiers. Cependant l'ecole de Meudon resta toujours ouverte; elle
+aurait certainement exerce de nombreux aerostiers, organise des equipes,
+construit des ballons, mais Bonaparte, a son retour de l'expedition
+d'Egypte, la fit fermer sans remission. Le futur empereur connaissait les
+fondateurs de cette ecole, Coutelle et Conte, il savait quel etait leur
+zele pour la liberte, leur devouement pour la Republique!
+
+L'ecole aerostatique attend encore sa reouverture!
+
+
+ESSAIS DIVERS.--LES BALLONS MILITAIRES AUX ETATS-UNIS.
+
+L'etranger ne manqua pas de profiter des enseignements fournis par le
+ballon de Fleuras. Mais il ne se rencontra nulle part un autre Coutelle
+ou un nouveau Conte, car les differentes entreprises executees depuis, ne
+donnerent aucun resultat. En 1812, les Russes etudierent les aerostats au
+point de vue militaire; ils ne se deciderent pas a les utiliser pour les
+reconnaissances, mais ils songerent a les employer a l'etat libre, pour
+faire tomber, du haut des airs, des bombes sur l'armee francaise. Ils
+modifierent ensuite ce projet, et firent construire a Moscou un immense
+ballon qui devait pouvoir porter au moins cinquante hommes. Cet aerostat
+ne fut jamais acheve; il est probable du reste qu'il n'aurait jamais pu
+repondre aux esperances qu'il avait fait naitre.
+
+En 1815, Carnot, commandant en chef la ville d'Anvers, assiegee par
+l'ennemi, fit executer des reconnaissances en ballon captif, mais on
+manque de renseignements precis sur les experiences qui furent executees.
+
+En 1826, l'attention du gouvernement francais fut serieusement attiree sur
+la question des ballons militaires, par un ancien professeur de l'ecole
+militaire, M. Ferry. Une commission fut nommee, elle approuva les projets
+de M. Ferry, et termina son rapport en disant que les premiers travaux des
+aerostiers de la Republique devaient etre continues.
+
+Le gouvernement de la Restauration engloutit le rapport de la commission,
+et le memoire de M. Ferry dans les profondeurs les plus cachees de ses
+cartons ministeriels!
+
+En 1849, les Autrichiens, pendant le siege de Venise, gonflerent des
+petits ballons de papier, munis de bombes, qui devaient tomber sur la
+ville assiegee. Ils lancerent deux cents de ces ballonneaux incendiaires.
+Les ballons s'elevent, ils marchent sur Venise, ils s'elevent encore, et
+sont pris par un contre-courant qui les ramene sur la campagne occupee par
+l'armee autrichienne, ou les bombes incendiaires viennent tomber, sans
+causer de grands degats.
+
+Depuis cette epoque, on ne retrouva plus les ballons militaires que de
+l'autre cote de l'Atlantique. Pendant la guerre des Etats-Unis, le general
+Mac-Clellan employa successivement, en 1861, les aeronautes La Mountain
+et Allan. Le premier partit un jour du camp de l'Union, il traversa
+Washington en ballon captif, puis coupant ses cordes, il s'eleva en
+liberte. Il embrasse d'un seul coup d'oeil le panorama des positions
+ennemies, il prend des notes minutieuses qu'il communique au general
+Mac-Clellan, apres etre descendu a Maryland.
+
+M. Allan entreprit sans grand succes des experiences de telegraphie
+aerostatique; mais dans cet ordre de tentatives, d'autres essais
+satisfaisants furent tentes en Amerique, comme nous l'apprend le _Journal
+militaire de Darmstadt_.
+
+"Dans les derniers jours de mai 1862, dit ce journal, l'armee unioniste,
+campee devant Richmond, lanca au-dessus de la place un ballon captif. Un
+appareil photographique fut dirige vers la terre et permit de prendre, en
+perspective, sur une carte, tout le terrain de Richmond a Manchester, a
+l'ouest, et a Chikahoming, a l'est. La riviere qui arrose la capitale, les
+cours d'eau, les chemins de fer, les chemins de traverse, les marais, bois
+de pins, etc., furent traces; on y porta aussi la disposition des
+troupes, batteries d'artillerie, infanterie et cavalerie. On en tira deux
+exemplaires. On les divisa en 64 parties, comme un champ de bataille, avec
+les signes conventionnels, A, Ae, etc. Le general Mac-Clellan eut un de
+ces exemplaires, le conducteur de ballon eut l'autre.
+
+"L'armee fut d'abord retenue dans le camp, par le mauvais temps, une
+journee tout entiere; le 1er juin, l'aerostat s'eleva, vers midi, a une
+hauteur de plus de mille pieds, au-dessus du champ de bataille, et se mit
+en relation avec le quartier-general par un fil telegraphique. Pendant une
+heure, les mouvements de l'ennemi furent signales avec exactitude. Une
+demi-heure plus tard, la depeche porta: _Sortie de la maison Cadeys_.
+Mac-Clellan put, en un instant, donner ordre d'avancer au general
+Heinsselmann, et prescrivit au general Summer, qui etait deja au-dela de
+Chikahoming, de marcher tout de suite sur la petite riviere. Les deux
+divisions, reunies en deux heures de temps, faisaient face a l'ennemi, et
+defendaient le champ de bataille. Partout ou les assieges hasarderent une
+attaque, ils furent repousses avec des pertes considerables, et furent
+attaques sur les points les plus faibles par des forces superieures.
+Ils dirigerent contre le ballon un canon raye, d'une enorme portee. Les
+projectiles firent explosion pres du ballon, et si pres que les aeronautes
+jugerent prudent de s'eloigner. Le ballon fut descendu a terre, lance dans
+une autre direction, et assez haut pour etre hors de portee des pieces
+ennemies. Il fut mis de nouveau en communication avec la terre ferme, et
+l'armee assiegeante eut avis que de fortes masses de troupes accouraient
+sur le champ de bataille dans une autre direction. Des qu'elles furent
+arrivees a la portee du canon des federaux, elles se virent prevenues avec
+une rapidite qui dut leur paraitre inconcevable. Il semblait que le Dieu
+des batailles les eut completement abandonnees en ce jour. Elles se
+voyaient conduites en avant pour servir de but au canon des Yankees.
+Elles ne pouvaient suivre aucune direction, sans rencontrer un mur de
+baionnettes impenetrables. Toutes les tentatives de l'armee du Sud pour
+enfoncer les lignes ennemies ayant echoue, Mac-Clellan commanda une
+attaque generale a la baionnette et repoussa ses adversaires avec une
+perte enorme. Ce general n'eut pu obtenir un succes aussi complet sans le
+secours du ballon, et sans l'appareil dont il etait muni[16]."
+
+[Note 16: Extrait d'un article intitule: _Application des aerostats
+a l'art de la guerre_, publie dans le _Journal militaire_ de Darmstadt,
+traduit par le colonel d'Herbelot.] PROJET D'ORGANISATION DE BALLONS
+MILITAIRES.
+
+Une des modifications les plus importantes a introduire dans la
+construction des ballons captifs destines aux observations militaires,
+serait de changer leur forme spherique. L'aerostat, immerge a l'etat de
+liberte dans l'atmosphere, fait pour ainsi dire partie integrante du
+courant aerien qui le transporte, il se deplace avec l'air, il peut, et il
+doit meme offrir la forme spherique; mais s'il est destine a etre remorque
+a l'etat captif, contre le vent, s'il est appele a s'elever dans l'air,
+retenu par des cibles qui l'attachent a un meme point, cette forme, qui
+offre une grande prise a l'effort du vent, devient tres-desavantageuse.
+
+Les ballons d'observations devraient presenter un volume geometrique
+allonge, analogue a celui d'un poisson. Le filet s'attacherait au-dessous
+de l'aerostat, a une longue barre transversale, ou serait suspendue la
+nacelle. L'appareil muni a l'arriere d'un gouvernail, pourrait etre
+oriente dans la direction du vent, l'air n'agirait plus alors que sur une
+petite section du systeme. Ce ballon se dirigerait toujours dans le sens
+du vent comme une veritable girouette, il s'eleverait aisement dans
+l'espace, sans exiger une force ascensionnelle considerable; son transport
+a terre s'effectuerait avec une grande facilite, il ne se balancerait plus
+a l'extremite de ses cordes d'attache, comme les ballons ronds.
+
+S'agirait-il de passer une route bordee d'arbres, l'axe de l'aerostat
+allonge serait place parallelement a la route, l'appareil y circulerait,
+sans effort de la part des hommes qui le remorquent, sans crainte
+d'accidents pour les aerostiers juches dans la nacelle. L'etoffe dont il
+serait forme devrait etre la soie, qui offre une grande solidite, unie a
+un poids tres-faible; son volume n'excederait pas 1,200 metres cubes.
+
+On le gonflerait a l'usine a gaz la plus proche des operations militaires;
+il serait ainsi rempli de gaz d'eclairage, et une fois arrime, on le
+transporterait au milieu du camp, a la place que le general en chef aurait
+assignee.
+
+Comme il est impossible d'admettre que le ballon d'observations puisse
+arriver juste a heure fixe, au moment de l'action, il devrait etre a son
+poste quelques jours a l'avance. Dans ces conditions, il ne manquerait pas
+de perdre peu a peu, par endosmose, une certaine quantite du gaz qu'il
+contient; il serait de toute necessite de compenser ces pertes, en lui
+fournissant tous les soirs une ration de gaz.
+
+L'experience nous a demontre qu'un ballon de soie de 1,200 metres cubes,
+bien construit et bien verni, ne perd que 60 a 80 metres de gaz par jour.
+Il serait donc indispensable de preparer sur place cette quantite de gaz.
+On aurait recours a l'hydrogene pur, qui prendrait naissance avec la plus
+grande facilite, par la decomposition de l'eau sous l'action du fer et de
+l'acide sulfurique.
+
+La batterie a gaz serait formee d'un grand reservoir en bois place sur des
+roues; ce qui faciliterait son transport. Une ouverture superieure, munie
+d'une soupape de surete, permettrait l'introduction des reactifs. On
+aurait ainsi une batterie-mobile, placee sur des roues, et munie d'un
+brancard ou s'attellerait un cheval. Avec deux voitures semblables, on
+produirait 100 metres cubes d'hydrogene en moins d'une heure. A la partie
+inferieure de la voiture, on pendrait une caisse ou seraient placees les
+provisions de fer et les touries d'acide sulfurique. Avec ce materiel, et
+de l'eau qu'on trouve partout, le ballon pourrait etre alimente tous les
+jours.
+
+Pour bien exposer les differentes manoeuvres du ballon militaire,
+supposons qu'un corps d'armee prenne ses positions en avant d'une ville
+quelconque, de Reims, si vous voulez. Le general en chef dispose de trois
+ballons d'observations qu'il va placer, l'un a l'aile droite de son armee,
+l'autre a l'aile gauche, le troisieme au centre. Les aerostiers militaires
+sont a Reims. Des que l'ordre leur est donne de se porter vers leurs
+postes d'observations, ils gonflent de suite un premier ballon, ce qui est
+fait en une journee. Les deux autres aerostats se remplissent de meme le
+lendemain et le surlendemain.
+
+L'equipe du ballon militaire se compose d'un capitaine aerostier, d'un
+lieutenant, d'un chef d'equipe, et de six hommes de manoeuvre. Une
+compagnie de quatre-vingts soldats est chargee du transport de l'aerostat
+a terre et des manoeuvres des ascensions captives.
+
+Le ballon gonfle va se mettre en route; le chef aerostier monte dans
+la nacelle avec son lieutenant; huit cordes sont attachees a la barre
+transversale de l'aerostat, quatre hommes s'attellent a chacune d'elles
+et font avancer l'appareil, en tirant en meme temps les quatre cordes de
+droite et les quatre cordes de gauche. On n'utilise ainsi que quarante
+hommes qui, lorsqu'ils ont besoin de repos, peuvent etre remplaces par les
+quarante autres. Le ballon est suivi des deux voitures-batteries, pour la
+preparation du gaz, et d'un fourgon, ou sont places les plateaux et les
+cordes d'ascension, des pelles et des pioches pour enfouir la nacelle en
+terre, des tuyaux de gonflement, des cordes pour les reparations, etc.
+
+Arrive au lieu d'observation, l'aerostat est place sur le sol. Sa pointe
+est orientee dans le sens du vent, et des cordes d'equateur attachees a
+des pieux, enfonces en terre, le maintiennent a l'etat de repos absolu.
+
+Quand les trois ballons sont installes a leurs postes, ils sont prets a
+renseigner le general en chef a toute heure du jour. Lorsque l'ascension
+doit s'executer, un officier d'etat-major monte dans la nacelle avec le
+chef aerostier. Le ballon s'eleve a 200 metres de haut, retenu par deux
+cordes que quarante hommes laissent glisser dans des poulies, amarrees a
+des plateaux de bois remplis de pierres. Tandis que l'aeronaute surveille
+le ballon, jette du lest, s'il le juge necessaire, l'officier sonde
+l'horizon soit a l'oeil nu, soit a l'aide d'une lunette. Si le temps est
+pur, il apercoit, sous la nacelle, une immense campagne, d'une etendue de
+plusieurs lieues, il peut distinguer au loin des camps ou des lignes de
+bataille, il etudie minutieusement les positions et les mouvements de
+l'ennemi.
+
+Rien n'empeche de munir les trois ballons d'un appareil electrique. Un
+employe du telegraphe ferait alors partie de la compagnie des aerostiers.
+Juche dans la nacelle, il ferait fonctionner l'appareil Morse sous la
+dictee de l'officier d'etat-major; un fil electrique descendrait du ballon
+jusqu'a terre et s'etendrait jusqu'au quartier-general.
+
+Si un combat est livre et que l'aerostat captif plane dans les airs,
+l'observateur voit les bataillons ennemis reculer ou avancer, il surveille
+leur moindre mouvement, il fait part de tout ce qu'il-voit, a l'aide du
+telegraphe. Avec trois aerostats ainsi organises, un general en chef peut
+connaitre a tout moment toutes les phases successives de la grande partie
+qui est en jeu.
+
+Mais, pourra-t-on objecter, le ballon sera le point de mire des ennemis,
+ils lui lanceront une pluie de balles et de mitraille, et finiront
+certainement par l'abattre.
+
+N'oublions pas que l'aerostat captif, a 200 metres de haut, et a une
+distance de 1,500 metres des feux ennemis, n'est pas un point de mire
+facile a atteindre; car la hauteur a laquelle il plane rend le tir du
+canon contre lui presque impossible. Quant aux balles de fusil, il ne les
+craint pas a cette distance. S'il etait surpris par un detachement ennemi,
+et qu'il se trouvat perce de quelques trous de balles, il perdrait
+rapidement du gaz, et ne pourrait certainement plus continuer ses
+operations, mais la vie des observateurs ne serait pas compromise pour si
+peu. Si les aeronautes etaient menaces d'etre faits prisonniers dans un
+cas de panique, ils auraient la ressource de couper leurs cordes et de
+faire une ascension libre. Enfin, si par malheur un obus atteignait
+l'aerostat, et y mettait le feu, les observateurs seraient, cette fois,
+bel et bien perdus, mais pour ce cas particulier, nous n'aurons qu'a
+dire avec un brave officier qui defendait autrefois la cause des ballons
+militaires: "Au pis-aller, on sauterait, et cela n'arriverait pas tous
+les jours. Ce sont des desagrements dont il est difficile de s'affranchir
+absolument a la guerre."
+
+Dans le cas ou les mouvements de l'armee, pendant le combat, rendent
+necessaire de porter les ballons d'observation, soit en avant, soit en
+arriere, n'oublions pas qu'ils sont tres-facilement transportables. Avec
+une equipe experimentee, bien rompue aux manoeuvres, les aerostats se
+deplaceraient avec une grande rapidite. Nous pouvons affirmer que
+dans tout ce que nous venons d'exposer sur l'organisation des ballons
+militaires, il n'y a rien qui ne soit parfaitement pratique, rien qui ne
+puisse se realiser avec les plus grandes chances de succes. Or, etant
+donnee cette possibilite--que nul aeronaute ne mettra en doute,--de
+transporter a l'avance des ballons, au milieu des lignes d'une armee,
+nous avons la persuasion que pas un militaire experimente ne pourra nier
+l'efficacite d'observatoires qui lui ouvrent, a 200 metres de haut, le
+panorama d'un champ de bataille.
+
+Quant a la depense que necessiterait une telle organisation, elle est
+presque insignifiante. Les trois ballons de soie d'un corps d'armee ne
+couteraient pas plus de cent mille francs avec tout leur materiel. Les
+frais de retribution de l'equipe, les frais de preparation du gaz,
+s'eleveraient pour chacun d'eux a quelques centaines de francs par jour.
+Qu'est-ce qu'une semblable depense pour une armee, qui coute des millions
+par jour?
+
+Pour que l'organisation des ballons militaires soit efficace, il serait
+de toute necessite de creer une ecole aerostatique, ou l'on formerait des
+aerostiers, car il en est de la manoeuvre du ballon, comme de celle du
+canon. On n'improvise pas des aeronautes, pas plus que des artilleurs.
+Dans cette ecole, on exercerait les hommes d'equipe et les chefs
+aerostiers, au gonflement des aerostats, a leur transport d'un point a un
+autre. Des officiers d'etat-major seraient inities aux ascensions captives
+et libres, ils exerceraient leurs yeux a bien voir du haut des airs, art
+tres-complique qui necessite une longue pratique.
+
+Les eleves de l'ecole aerostatique apprendraient aussi a construire des
+ballons; on les enverrait plus tard, en temps de guerre, dans les places
+assiegees, et ils ne seraient plus embarrasses pour construire des ballons
+messagers de grandes dimensions, ou de petits aerostats libres en papier.
+
+Mais nous n'avons pas l'intention de tracer ici un programme complet, et
+sans parler davantage des ballons d'observations militaires, nous voulons
+dire quelques mots des aerostats incendiaires.
+
+Le procede qu'ont employe les Autrichiens au siege de Venise est
+evidemment celui qui offre la plus grande chance de succes dans la
+pratique. Rien n'est plus simple que d'attacher a un ballonneau libre,
+un obus fixe a un fil de fer, muni d'une meche combustible, qui brule
+lentement, et arrive a enflammer l'aerostat au bout d'un temps determine.
+Le ballon brule, l'obus tombe. Si l'on attaque une ville, une place
+forte que l'on cerne, on trouvera toujours sur un point de la ligne
+d'investissement un vent favorable, poussant un aerostat vers l'enceinte
+assiegee. On lancera quelques ballons d'essai avec des corps pesants
+inoffensifs, pour s'assurer de la vitesse du vent, du temps que l'aerostat
+met a parcourir pour passer au-dessus de l'ennemi. Si l'on voit qu'un
+premier ballon n'arrive a traverser la ville assiegee que cinq minutes
+apres son ascension, on a les conditions necessaires au succes du
+bombardement; on fixe les bombes successivement a cent ou deux cents
+ballonneaux, on munit ceux-ci de meches d'une longueur determinee
+qui brulent entierement en cinq minutes, et qui ne peuvent enflammer
+l'aerostat que lorsque leur combustion va s'achever. Ces meches sont
+preparees a l'avance; on a constate, par exemple, qu'une longueur de
+10 centimetres a brule en 1 minute, on en prendra 50 centimetres, pour
+obtenir la combustion du globe aerien au moment voulu.
+
+Pour plus de securite, on ne tentera l'experience definitive qu'apres
+avoir sonde l'atmosphere, par des ballons d'essai, afin d'etre bien
+certain qu'il n'existe pas de courants superieurs capables de ramener les
+projectiles sur ceux qui les ont lances.--Une fois que les conditions des
+mouvements de l'air sont etudiees, le bombardement par aerostats peut se
+prolonger autant de temps que le vent restera le meme.--Pour enlever une
+bombe de vingt kilogrammes, il suffit d'un petit ballonneau de papier de
+25 a 30 metres cubes, gonfle d'hydrogene pur. Avec quelques hommes inities
+au gonflement et a la preparation du gaz, on pourrait lancer ainsi, dans
+un temps assez restreint, plusieurs centaines de ballons munis de bombes.
+
+Ce procede vraiment terrible ne serait surtout efficace que dans l'attaque
+d'une place forte, ou l'on peut aller toujours chercher le vent, puisqu'on
+occupe des positions circulaires, ou se trouvent compris les quatre points
+cardinaux; cependant il pourrait, dans certains cas, etre utilise en rase
+campagne, quand le vent se dirigerait, du point que l'on occupe, vers les
+lignes ennemies.
+
+En augmentant le nombre des batteries qui serviraient aux aerostats
+d'observation, on aurait toujours le gaz necessaire pour gonfler les
+ballons de bombardement. Il est vraiment affligeant de parler de l'usage
+si effroyable qu'il serait possible de faire des aerostats, mais nous ne
+devons pas oublier le bombardement de Strasbourg et le bombardement de
+Paris. Que les engins meurtriers decrivent dans l'air une vaste parabole
+dont l'origine est la gueule d'un canon, qu'ils s'echappent des hauteurs
+de l'atmosphere, en tombant d'un aerostat qui brule, le resultat n'est-il
+pas toujours le meme? Je sais bien qu'en France on n'emploiera jamais sans
+repugnance des moyens de destruction vraiment barbares et feroces, mais
+si l'on ne veut pas s'attacher a l'etude des ballons incendiaires, qu'on
+n'oublie pas, au moins, les ballons d'observations militaires, dont il est
+permis de faire usage sans etre accuse de franchir les bornes des droits
+de la guerre.
+
+Nous avons rappele succinctement les experiences aerostatiques du passe;
+il appartient a ceux qui reorganisent l'armee de songer aux ballons
+militaires pour l'avenir. Apres 1871, esperons qu'on saura bien
+recommencer ce qui a ete fait en 1794, par les aerostiers de la premiere
+Republique!
+
+
+
+APPENDICE.
+
+
+
+DECRETS DE PARIS.
+
+DECRET CONCERNANT LES BALLONS-POSTE.
+
+_Extrait du Journal officiel de Paris._
+27 septembre 1870.
+Direction generale des postes.
+
+AVIS AU PUBLIC.
+
+"Le gouvernement de la defense nationale a rendu, sous la date du 46
+septembre, les deux decrets dont la teneur suit:
+
+PREMIER DECRET.
+
+"Art. 1er. L'administration des postes est autorisee a expedier par la
+voie d'aerostats montes les lettres ordinaires a destination de la France,
+de l'Algerie et de l'etranger.
+
+"Art. 2. Le poids des lettres expediees par les aerostats ne devra pas
+depasser 4 grammes.
+
+"La taxe a percevoir pour le transport de ces lettres reste fixee a 20
+centimes.
+
+"L'affranchissement en est obligatoire.
+
+"Art. 3. Le ministre des finances est charge de l'execution du present
+decret."
+
+(_Suivent les signatures._)
+
+
+DEUXIEME DECRET.
+
+"Art. 1er. L'Administration des postes est autorisee a transporter par la
+voie d'aerostats libres et non montes des cartes-poste portant sur l'une
+des faces l'adresse du destinataire et sur l'autre la correspondance du
+public.
+
+"Art. 2. Les cartes-poste sont en carton velin du poids de 3 grammes au
+maximum et de 11 centimetres de long sur 7 centimetres de large.
+
+"Art. 3. L'affranchissement des cartes-poste est obligatoire.
+
+"La taxe a percevoir est de 10 centimes pour la France et l'Algerie.
+
+"Le tarif des lettres ordinaires est applicable aux cartes-poste a
+destination de l'etranger.
+
+"Art. 4. Le gouvernement se reserve la faculte de retenir toute
+carte-poste qui contiendrait des renseignements de nature a etre utilises
+par l'ennemi.
+
+"Art. 5. Le ministre des finances est charge de l'execution du present
+decret."
+
+(_Suivent les signatures._)
+
+
+"En execution des decrets qui precedent, le directeur general des postes
+a l'honneur d'informer le public que l'ascension des ballons montes ne
+pouvant avoir lieu qu'a des epoques indeterminees, des ballons libres
+seront lances a partir de demain, 28 septembre, si le temps le permet.
+"Les correspondances que le public voudrait tenter de faire parvenir par
+ce moyen devront etre ecrites sur carton velin du poids de 3 grammes au
+maximum, et ne depassant pas les dimensions d'une enveloppe ordinaire,
+savoir: longueur, 11 centimetres; largeur, 7 centimetres. Cette carte sera
+expediee a decouvert, c'est-a-dire sans enveloppe, et l'une de ses faces
+sera exclusivement reservee a l'adresse.
+
+"L'affranchissement en timbres-poste desdites cartes, fixe a 10 centimes
+pour la France et l'Algerie, sera obligatoire; celles qui seraient
+adressees a l'etranger devront etre affranchies d'apres le tarif des
+lettres ordinaires.
+
+"Le public comprendra qu'il n'est possible de confier aux ballons non
+montes que des correspondances a decouvert, a cause du defaut de securite
+de ce mode de transport et du risque que courent ces ballons de tomber
+dans les lignes prussiennes.
+
+"Les lettres fermees que le public entendra reserver pour etre acheminees
+par les ballons montes devront porter sur l'adresse la mention expresse;
+_par ballon monte_. L'affranchissement en sera egalement obligatoire,
+d'apres les tarifs _actuellement en vigueur_, tant pour l'interieur _que
+pour l'etranger_. Le poids desdites lettres ne devra pas depasser 4
+grammes.
+
+"Dans le cas ou toutes les lettres recueillies ne pourraient etre
+expediees par le ballon monte en partance, la preference sera donnee aux
+lettres les plus legeres.
+
+"Paris, le 27 septembre 1870.
+"G. RAMPONT."
+
+A la suite de ces avis la plupart des journaux donnerent des
+renseignements detailles sur la forme des lettres, la maniere de mettre
+les adresses. Certains papetiers vendirent meme du papier a lettre
+pelure, pesant le poids reglementaire, et sur le verso duquel la place de
+l'adresse etait marquee a l'avance. Voici le _fac-simile_ du verso de ces
+feuilles de papier a lettre:
+
+[Illustration]
+
+Plus tard un imprimeur, M. Jouaust, eut l'excellente idee de livrer au
+public, des depeches-ballons, ou les nouvelles generales etaient imprimees
+a l'avance; on envoyait cette feuille en province, en y ajoutant sur le
+verso ses nouvelles personnelles.
+
+
+DECRET RELATIF AU VOYAGE M. GAMBETTA.
+
+Le jour meme de l'ascension, le _Journal officiel_ avait appris aux
+Parisiens le depart de M. Gambetta dans les termes suivants:
+
+"Le gouvernement de la defense nationale,
+
+Considerant qu'a raison de la prolongation de l'investissement de Paris,
+il est indispensable que le ministre de l'interieur puisse etre en rapport
+direct avec les departements, et mettre ceux-ci en rapport avec Paris,
+pour faire sortir de ce concours une defense energique,
+
+DECRETE:
+
+"Art. 1er. M. Gambetta, membre du gouvernement, ministre de l'interieur,
+est adjoint a la delegation de Tours; il se rendra sans delai a son poste.
+
+"Art. 2. M. Jules Favre, ministre des affaires etrangeres, est charge de
+l'interim du ministere de l'interieur a Paris.
+
+"En execution de ce decret, le ministre de l'interieur est parti ce matin
+meme par ballon. Il a emporte la proclamation qui suit a l'adresse des
+departements:
+
+"Francais,
+
+"La population de Paris offre en ce moment un spectacle unique au monde.
+
+"Une ville de deux millions d'ames, investie de toutes parts, privee
+jusqu'a present, par la criminelle incurie du dernier regime, de toute
+armee de secours, et qui accepte avec courage, avec serenite, tous les
+perils, toutes les horreurs d'un siege.
+
+"L'ennemi n'y comptait pas. Il croyait trouver Paris sans defense; la
+capitale lui est apparue herissee de travaux formidables, et, ce qui vaut
+mieux encore, "defendue par 400,000 citoyens qui ont fait d'avance le
+sacrifice de leur vie.
+
+"L'ennemi croyait trouver Paris en proie a l'anarchie; il attendait la
+sedition, qui egare et qui deprave; la sedition, qui, plus surement que le
+canon, ouvre a l'ennemi les places assiegees,
+
+"Il l'attendra toujours. Unis, armes, approvisionnes, resolus, pleins de
+foi dans la fortune de la France, les Parisiens savent qu'il ne depend
+plus que d'eux, de leur bon ordre et de leur patience, d'arreter pendant
+de longs mois la marche des envahisseurs.
+
+"Francais! c'est pour la patrie, pour sa gloire, pour son avenir, que la
+population parisienne affronte le fer et le feu de l'etranger.
+
+"Vous qui avez deja donne vos fils, vous qui nous avez envoye cette
+vaillante garde mobile, dont chaque jour signale l'ardeur et les exploits,
+levez-vous en masse, et venez a nous; isoles, nous saurions sauver
+l'honneur; mais avec vous, et par vous, nous jurons de sauver la France!"
+
+Paris, le 7 octobre 1870.
+
+
+DECRET CONCERNANT LES DEPECHES PAR PIGEONS.
+
+_Journal officiel de Paris_.
+10 novembre 1870.
+
+Le gouvernement de la defense nationale a rendu, sous la date du 10
+novembre 1870, le decret dont la teneur suit:
+
+"Le gouvernement de la defense nationale, "Considerant la necessite de
+retablir dans une certaine mesure les communications postales entre les
+departements et Paris, pendant la duree du siege,
+
+DECRETE:
+
+"Art. 1er. L'administration des postes est autorisee a faire reproduire
+par la photographie microscopique, et a expedier par les pigeons voyageurs
+ou par toute autre voie, des depeches que les habitants des departements
+adresseront a Paris et dans l'enceinte fortifiee.
+
+"Art. 2. Ces depeches pourront consister en quatre reponses, par OUI ou
+par NON, ecrites sur cartes speciales envoyees par le correspondant de
+Paris.
+
+"Les habitants des departements auront en outre la faculte d'expedier,
+sous forme de lettres, des depeches composees de quarante mots au maximum,
+adresse comprise.
+
+"Art. 3. L'administration des postes mettra en vente dans les bureaux
+de Paris, au prix de 5 centimes, des cartes que les habitants de Paris
+insereront dans les lettres adressees par eux aux personnes dont ils
+desirent des reponses.
+
+"Art. 4. Le prix de la _depeche-reponse_ par OUI ou par NON est fixe a 1
+franc, en dehors des 5 centimes montant du prix de la carte.
+
+"Le prix des _depeches-lettres_ sera de 50 centimes par mot.
+
+"Dans les deux cas, l'affranchissement est obligatoire. Le prix en sera
+percu, dans les departements, aux guichets des bureaux de poste.
+
+"Art. 5. Des mandats de poste jusqu'a 300 francs inclusivement pourront
+etre delivres a destination de Paris et de l'enceinte fortifiee moyennant
+le payement des droits ordinaires et d'une taxe de 3 francs en sus.
+
+"Art. 6. Les depeches-reponses, les depeches-lettres et les mandats a
+destination de Paris seront adresses par les soins des receveurs des
+postes au delegue du directeur general a Clermont-Ferrand (Puy-de-Dome).
+
+"Art. 7. Les depeches photo-microscopiques seront, a leur arrivee a Paris,
+transcrites par les soins de l'administration des postes et distribuees a
+domicile.
+
+"Art. 8. Le ministre des finances est charge de l'execution du present
+decret.
+
+"Paris, le 10 novembre 1870,"
+(Suivent les signatures.)
+
+FAC-SIMILE D'UNE DEPECHE-REPONSE,
+Recto. DEPECHE-REPONSE.
+
+(Decret du Gouvernement de la defense nationale en date de 10 novembre
+1870.)
+
+Il est du, pour le prix de la presente carte, un droit de CINQ CENTIMES.
+Ce droit sera acquitte au moyen d'un timbre-poste qui sera place dans le
+cadre ci-contre. Les reponses doivent etre exprimees par OUI et par NON
+dans les colonnes 4 a 7; elles ne peuvent exceder le nombre de 4. La taxe
+d'affranchissement des reponses, qu'elles atteignent ce nombre ou qu'elles
+y soient inferieures, est uniformement fixee a UN FRANC.
+
+__________________________________________________________________________
+| | INITIALES | NOM ET DOMICILE |REPONSES aux quatre |
+|NOM DU PAIS | du prenom | | questions posees. |
+| ou | et du nom |en toutes lettres|_____________________|
+|reside l'expediteur| de | | Q1 | Q2 | Q3 | Q4 |
+| |l'expediteur| du destinataire.| | | | |
+| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7
+|________________________________________________________________________|
+| | | | | | | |
+| | | | | | | |
+
+
+Verso.
+
+La presente carte, revetue des reponses par OUI ou par NON qui doivent
+etre portees aux colonnes 4 a 7, d'autre part, devra etre remise par
+l'envoyeur entre les mains du receveur du bureau de poste d'expedition,
+qui est tenu d'y apposer lui-meme, ci-dessous, les timbres-poste destines
+a en operer l'affranchissement, et de l'adresser ensuite, par le premier
+courrier, au delegue du Directeur general des postes a Clermont-Ferrand.
+Ces timbres-poste, ainsi que celui de cinq centimes place au recto,
+devront etre laisses intacts; ils seront obliteres a Clermont-Ferrand.
+
+"Le gouvernement de la defense nationale,
+
+"Vu les propositions faites par M. Dupuy de Lome, membre de l'Institut,
+membre du conseil de defense, pour la construction de ballons susceptibles
+de recevoir une direction et specialement applicables aux correspondances
+du gouvernement avec l'exterieur;
+
+"Considerant que ces travaux sont d'un grand interet pour la defense
+nationale,
+
+DECRETE:
+
+"Art. 1er. Un credit de 40,000 fr. est ouvert au budget extraordinaire du
+ministere de l'instruction publique pour etre affecte a la construction
+des ballons.
+
+"Art. 2. M. Dupuy de Lome est charge de l'execution et de la direction des
+travaux, auxquels il imprimera toute l'activite possible.
+
+"Paris le 28 octobre 1870,"
+
+
+DECRETS DE TOURS.
+
+CORRESPONDANCE PAR PIGEONS.
+
+_(Moniteur universel de Tours)_
+7 novembre 1870.
+
+"La delegation du gouvernement de la defense nationale,
+
+"Considerant que depuis l'investissement de Paris il a ete etabli par les
+soins du double service des telegraphes et des postes, au moyen de ballons
+partant de Paris et de pigeons voyageurs partant de Tours, un echange
+special de correspondances destine a suppleer, entre Tours et Paris, aux
+moyens de correspondance ordinaires momentanement suspendus;
+
+"Considerant que cet echange, jusqu'a present reserve aux communications
+du gouvernement, se trouve aujourd'hui suffisamment assure pour qu'il soit
+possible d'en faire profiter les particuliers pour leurs relations avec la
+capitale, sans en garantir cependant la parfaite regularite;
+
+"Considerant, toutefois, que ce mode extraordinaire de correspondance,
+d'ailleurs couteux, n'offre encore que des facilites tres-restreintes et
+que les exigences superieures de la defense nationale ne permettent d'en
+accorder l'usage public que dans d'etroites limites et a des conditions de
+taxe relativement elevees;
+
+"Sur la proposition, du directeur general des telegraphes et des postes;
+
+DECRETE:
+
+"Art. 1er.--Il est permis a toute personne residant sur le territoire de
+la Republique de correspondre avec Paris par les pigeons voyageurs de
+l'administration des telegraphes et des postes, moyennant une taxe de
+cinquante centimes par mot, a percevoir au depart, et dans des limites
+qui seront determinees par des arretes du directeur general de cette
+administration.
+
+"Art. 2.--Les telegrammes destines a cette transmission speciale seront
+recus dans les bureaux de telegraphe et de poste qui seront designes par
+l'administration, et transmis au point de depart des pigeons voyageurs par
+la poste, ou par le telegraphe, lorsque les exigences du service general
+le permettront.
+
+"Il ne sera percu aucune taxe complementaire a raison de la transmission
+postale ou telegraphique, ni a raison de la distribution des telegrammes a
+domicile a Paris.
+
+"Art. 3.--L'Etat ne sera soumis a aucune responsabilite a raison de ce
+service special. La taxe percue ne sera remboursee dans aucun cas.
+
+"Art. 4.--Le directeur-general des telegraphes et des postes est charge de
+l'execution du present decret.
+
+"Fait a Tours, le 4 novembre 1870.
+"_Leon Gambetta, Fourichon, Cremieux, Glais-Bizoin._
+"Par le gouvernement:
+"_Le Directeur general des telegraphes et des postes,_
+"F. Steenackers."
+
+
+Arrete determinant les conditions d'expedition des depeches privees
+entre les departements et Paris, au moyen des pigeons voyageurs de
+l'administration des telegraphes et des postes.
+
+"Le directeur general des Telegraphes et des Postes,
+
+"Vu le decret du 4 novembre 1870,
+
+"Arrete:
+
+"Art. 1er.--Les depeches privees destinees a etre transmises a Paris par
+des pigeons voyageurs, seront recues dans tous les bureaux de telegraphe
+et de poste du territoire de la Republique, aux conditions de taxe fixees
+par le decret susvise et d'apres les regles ci-apres.
+
+"Art. 2.--Ces depeches devront etre redigees en francais, en langage clair
+et intelligible, sans aucun signe ou chiffre conventionnel. Elles ne
+devront contenir que des communications d'interet prive, a l'exclusion
+absolue de tout renseignement ou appreciation de politique ou de guerre.
+
+"Art. 3.--Le nombre maximum des mots de chaque depeche est fixe a vingt.
+
+"Les expressions reunies par un trait d'union ou separees par une
+apostrophe, seront comptees pour le nombre de mots servant a les former.
+
+"Par exception, dans l'adresse, la designation du destinataire, celle du
+lieu et du domicile ne compteront chacune que pour un seul mot, bien que
+formees d'expressions composees.
+
+"Il en sera de meme de la signature de l'expediteur.
+
+"Toute lettre isolee comptera pour un mot.
+
+"Les nombres devront etre ecrits en toutes lettres, et seront comptes
+d'apres les regles ci dessus.
+
+"Art. 4.--L'indication du lieu de destination ne sera obligatoire que pour
+les depeches a distribuer hors de l'enceinte de Paris dans la banlieue
+investie. Les depeches ne portant aucune indication de cette nature,
+seront considerees comme a destination de Paris meme. La mention "rue"
+pourra etre supprimee, aux risques et perils de l'expediteur.
+
+"L'indication de la date et du lieu d'origine n'est pas non plus
+obligatoire.
+
+"Art. 5.--Les depeches presentees dans les bureaux telegraphiques
+seront traitees, en ce qui concerne la perception de la taxe, comme les
+telegrammes ordinaires. La taxe sera percue en numeraire. La souche du
+registre des recettes devra porter la mention "pigeons voyageurs."
+
+"Les depeches presentees dans les bureaux de poste devront etre
+affranchies au moyen de timbres-poste, qui seront obliteres par les
+receveurs. Elles seront verifiees au guichet en ce qui concerne
+l'application de la taxe. En cas d'insuffisance d'approvisionnement
+de timbres, l'affranchissement pourra, par exception, avoir lieu en
+numeraire, dans les formes habituelles.
+
+"Art. 6.--Les bureaux soit de telegraphe soit de poste, reuniront sous une
+meme enveloppe toutes les depeches qu'ils auront recues dans la journee,
+et les adresseront au directeur general des telegraphes et des postes,
+a Tours, avec la mention speciale: pigeons voyageurs, inscrite au coin
+superieur droit de l'enveloppe.
+
+"Art. 7.--Les depeches presentees apres le depart du courrier de la poste
+dans les bureaux du telegraphe, ou le service de la telegraphie
+privee n'est pas suspendu, pourront etre, dans le cas ou les lignes
+departementales seraient en mesure de les recevoir sans aucun prejudice
+pour le service public, transmises par le telegraphe au bureau du meme
+departement qui serait le mieux en situation de les diriger immediatement
+par la poste sur la direction generale.
+
+"Art. 8.--Tout envoi sera accompagne d'un bordereau portant, avec la date
+de l'envoi et le numero d'ordre, l'indication du nombre total des depeches
+transmises, et de la somme totale des taxes percues pour cet envoi.
+
+"Les envois de chaque categorie de bureaux, tant de telegraphe que de
+poste, seront faits directement, sans confusion entre les deux services.
+
+"Art. 9.--Les depeches centralisees a Tours seront dirigees sur Paris, par
+les soins de la direction generale, au fur et a mesure qu'elle disposera
+des moyens d'expedition suffisants, et distribuees a Paris a la diligence
+du service telegraphique central.
+
+"Art. 10.--Conformement a l'article 3 du decret sus-vise, aucune
+reclamation ne sera admise en cas de non remise ou d'erreur de
+distribution, toute taxe percue demeurant, a raison des difficultes que
+presente ce service special, definitivement acquise a l'Etat.
+
+"Art. 11.--Les dispositions du present arrete sont applicables a partir
+du 8 courant. "Tours, le 4 novembre 1870. "Le directeur general des
+telegraphes et des postes,
+
+"F. STEENACKERS.
+"Pour ampliation,
+"Le secretaire general,
+"LE GOFF."
+
+
+DOCUMENTS RELATIFS AUX LETTRES DE LA PROVINCE POUR PARIS.
+
+DIRECTION GENERALE DES TELEGRAPHES ET DES POSTES.
+
+AVIS.
+
+"15 novembre 1870,
+
+"A l'avenir, les lettres a expedier a Paris par ballon monte pourront etre
+adressees directement a l'administration centrale des telegraphes et des
+postes, a Tours.
+
+"Ces lettres devront etre renfermees dans une enveloppe portant la
+suscription suivante:
+
+ _A. Monsieur
+ Le Directeur general des telegraphes et des postes,
+ a Tours_.
+ (Pour Paris, par ballon monte.)
+
+
+"Le directeur general ayant la franchise illimitee, l'enveloppe portant
+son adresse ne devra pas etre munie de timbres-poste. La lettre a expedier
+a Paris sera seule desormais soumise aux droits de poste.
+
+"Sont maintenues les autres conditions qui ont ete indiquees dans un
+precedent avis pour l'expedition de correspondances par ballon monte.
+
+"Le directeur general des telegraphes et des postes a fait transmettre,
+par les pigeons voyageurs, pour etre insere dans le _Journal officiel_
+et dans les autres journaux de Paris, un avis portant que les lettres
+envoyees de la capitale, par ballon monte, parviennent generalement a leur
+destination.
+
+
+GRANDEUR ET ASPECT D'UNE DEPECHE MICROSCOPIQUE POUR PIGEONS.
+ ________________________
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ |_____|_____|_____|_____|
+
+
+
+NOMINATION DES AEROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMEE DE LA LOIRE.
+
+ MINISTERE DE LA GUERRE
+
+ Premiere division.
+
+ BUREAU
+ de la correspondance
+ generale
+ et des operation
+ militaires.
+
+
+LE MINISTRE DE L'INTERIEUR ET DE LA GUERRE,
+informe M.... que, par decision de ce jour, il est attache en qualite
+d'aeronaute au service des ballons captifs de l'armee de la Loire. "Dans
+cette position M..... recevra une retribution de 10 fr. par jour, et une
+indemnite d'entree en campagne de 600 fr.
+
+"Il aura droit, en outre, a une ration et demie de vivres et a 4 rations
+de chauffage.
+
+"Cette lettre lui servira de titre dans l'exercice de ses fonctions.
+
+" Tours, le 1er decembre 1870.
+
+"Pour le ministre de l'interieur et de la guerre, "_Le general directeur
+par interim_,"
+
+
+AVIS AU PUBLIC
+
+(RELATIF AUX CYLINDRES POSTAUX ROULANT DANS LA SEINE).
+
+Extrait du _Moniteur_ de Tours:
+
+"27 decembre.
+
+"On a offert a l'administration des postes, a Paris, de faire parvenir des
+lettres des departements a Paris, a l'aide d'un procede pour lequel les
+inventeurs sont brevetes.
+
+"Ce procede, pour conserver ses chances de reussite, doit rester secret;
+mais il a ete reconnu suffisamment pratique pour etre essaye.
+
+"En consequence, l'administration, dont le devoir est d'utiliser tout
+moyen paraissant propre a la transmission des lettres pour la capitale,
+a cru pouvoir autoriser la mise a execution du nouveau procede, sans
+toutefois en endosser la responsabilite.
+
+"Un traite a ete conclu a cet effet, entre l'administration des postes, a
+Paris, et les inventeurs du procede en question. Ce traite a ete approuve
+par un decret du gouvernement de la defense nationale en date du 14
+decembre courant.
+
+"Aux termes dudit decret, les lettres a transporter a Paris devront etre
+affranchies au moyen de timbres-poste representant une taxe d'un franc
+(dont 20 centimes pour l'administration et 80 centimes pour les frais et
+risques de l'entreprise).
+
+"Le poids maximum des lettres est fixe a 4 grammes.
+
+"Les lettres de la France et de l'Algerie pour Paris, que le public voudra
+confier au procede dont il s'agit, devront, en dehors des conditions de
+poids et d'affranchissement indiquees ci-dessus, porter, en caracteres
+tres-apparents, sur la suscription, a la suite de l'adresse du
+destinataire, les mots:
+
+_Paris, par Moulins (Allier)._
+
+"Les expediteurs ayant ainsi prepare leurs lettres, n'auront qu'a les
+jeter a la boite, comme toute lettre ordinaire."
+
+ * * * * *
+
+LES BALLONS DE LA COMMUNE.
+
+Le lecteur se rappelle sans doute que la Commune a voulu singer le service
+des ballons-poste, si glorieux pendant le siege. Nous donnons le curieux
+decret qu'ont signe les Cournet, les Delescluze et les Pyat au sujet d'une
+organisation de ballons militaires. Il est a regretter que parmi les
+aeronautes de Paris, il s'en soit trouve deux qui aient consenti a placer
+leurs noms a cote de celui des odieux personnages de l'insurrection!
+
+_Journal officiel de la Commune._
+"20 avril 1871.
+"La Commune de Paris,
+
+"Considerant:
+
+"Que des depenses importantes ont ete faites par l'ex-gouvernement dit de
+la defense nationale, pour les services aerostatiques postaux;
+
+"Que, par suite de la desertion de l'ex-gouvernement, dit de la defense
+nationale, sur ce point des services publics, comme sur tous les autres,
+une quantite de ballons construits, representant une depense de plusieurs
+centaines de mille francs, payes des deniers de la nation, se
+trouvent actuellement dissemines en plusieurs endroits et exposes aux
+detournements;
+
+"Qu'il importe d'urgence de reunir sous le controle de la Commune, en des
+mains sures, d'inventorier et de preserver, ce materiel, auquel sont venus
+s'adjoindre les ballons expedies en province pendant le siege de Paris;
+"Considerant que l'ex-gouvernement, dit de la defense nationale, qui, en
+fait gouverne toujours a Versailles, a supprime, dans une intention
+facile a comprendre, tout echange de nouvelles, journaux, correspondances
+privees, toutes communications intellectuelles entre Paris et les
+departements, comptant ainsi se reserver impunement la trop facile
+distribution des calomnies destinees a egarer l'opinion publique en
+province et a l'etranger;
+
+"Que la Commune de Paris a, tout au contraire, le plus grand interet a ce
+que la verite soit connue, et a faire connaitre a tous et ses actes, et
+ses intentions;
+
+"Considerant que l'aerostation est naturellement et legitimement appelee
+en ces circonstances a rendre des services en repandant partout la lumiere
+salutaire;
+
+"Considerant enfin que, dans l'etat de guerre offensive declaree et
+poursuivie par le gouvernement de Versailles, il est important a
+la defensive d'utiliser les observations aerostatiques militaires,
+systematiquement et intentionnellement repoussees pendant la duree du
+siege de Paris, et alors, en effet, inutiles a ceux qui devaient livrer
+Paris;
+
+ARRETE:
+
+"1 deg. Une compagnie d'aerostiers civils et militaires de la Commune de Paris
+est creee;
+
+"2 deg. Cette compagnie se compose provisoirement d'un capitaine, d'un
+lieutenant, d'un sous-lieutenant, d'un sergent, de deux chefs d'equipe et
+douze aerostiers;
+
+"3 deg. La solde du capitaine est de 300 fr., du lieutenant 250 fr., des
+equipiers 150 fr. par mois;
+
+"4 deg. La compagnie des aerostiers civils et militaires de la Commune de
+Paris releve directement du commandement de la commission executive; "5 deg.
+Le citoyen Claude-Jules Duruof est nomme capitaine des aerostiers civils
+et militaires de la Commune de Paris.
+
+"Le citoyen Jean-Pierre-Alfred Nadal est nomme lieutenant-magasinier
+general.
+
+"Paris, le 20 avril 1871.
+
+"_La commission executive_,
+
+"AVRIAL, F. COURNET, CH. DELESCLUZE, FELIX PYAT, G. TRIDON, A. VERMOREL,
+E. VAILLANT."
+
+"Les aerostiers qui se presenteront pour faire partie de la compagnie
+devront s'adresser, pour leur inscription immediate, au capitaine Duruof
+seul."
+
+Terminons en disant que les aeronautes de la Commune, n'ont obtenu aucun
+resultat. L'art de l'aerostation n'a pas servi la cause de l'infamie!
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES.
+
+
+
+PREFACE
+
+
+PREMIERE PARTIE.
+
+
+
+LE CELESTE ET LE JEAN-BART.
+
+I. Paris investi.--Les ballons-poste.--L'aerostat _le
+Celeste_.--Lachez-tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade
+prussienne.--Les proclamations.--La foret d'Houdan.--Les uhlans.--Descente
+a Dreux.
+
+30 septembre 1870
+
+
+II. Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de
+retour a Paris par voie aerienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage
+a Lyon.--Les nouveaux debarques du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_.
+
+Du 1er au 15 octobre.
+
+
+III. Lettres pour Paris par ballon monte.--Le bon vent souffle a
+Chartres.--Cernes par les Prussiens!--Evasion nocturne.--L'hotel du
+Paradis.--Allons chercher le vent!
+
+Du 15 octobre au 1er novembre.
+
+
+IV. Premiere tentative de retour a Paris par ballon.--Preparatifs du
+voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.--Le
+dejeuner en ballon.--Le vent a tourne.--En ballon captif.
+
+Du 1er au 8 novembre 1870.
+
+
+V. Seconde tentative de retour a Paris.--Le coucher du soleil et le lever
+de la lune.--La Seine et les forets.--Adieu Paris!--Descente dans le
+fleuve.--Les paysans normands.
+
+Du 8 au 20 novembre.
+
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE.
+
+
+LES AEROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMEE DE LA LOIRE.
+
+I. Le ballon "la _Ville de Langres_."--Premieres experiences d'aerostation
+militaire a Gidy.--La telegraphie aerienne.--Le _Jean-Bart_ a
+Orleans.--Anecdotes sur les Prussiens.
+
+Du 16 au 29 novembre 1870.
+
+
+II. Le depart.--Le voyage en ballon captif.--Accident a
+Chanteau.--Reparation d'une avarie.--Arrivee a Rebrechien.--Tempete
+nocturne.--Le _Jean-Bart_ est creve.--Retour a Orleans.--Gonflement du
+ballon la _Republique_.
+
+Du 30 novembre au 3 decembre 1870.
+
+
+III. La deroute de l'armee de la Loire.--Les ballons captifs au chateau du
+Colombier.--Aspect d'Orleans.--Le dernier train.--Les blesses.--Vierzon.
+
+Dimanche 4 decembre 1870.
+
+
+IV. Organisation definitive des aerostiers militaires a Tours.
+--Experience d'une montgolfiere captive.--Expedition de Blois.--M.
+Gambetta et le chef de gare.--Nouvelle defaite.--Tours et le Mans.--Le
+camp de Conlie.--Ascensions captives.
+
+Du 6 au 20 decembre 1870.
+
+
+V. Une visite au general Chanzy.--Ascension faite en sa presence.
+--Accident a la descente.--Un peuplier casse.--Opinion du general sur les
+ballons militaires.
+
+21 decembre au 11 janvier 1870.
+
+
+VI. La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le
+champ de bataille.--La deroute.--Laval.--Rennes.
+
+Du 11 janvier au 18 fevrier 1871.
+
+
+VII. Les ballons captifs a Laval.--Ascensions
+quotidiennes.--L'armistice--Nantes.--Bordeaux.--L'assemblee
+nationale.--Paris!--Vides dans les rangs.
+
+Du 28 janvier au 17 fevrier 1871.
+
+
+
+
+TROISIEME PARTIE.
+
+
+Histoire de la poste aerienne
+
+I. Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les
+premiers departs avec l'ancien materiel.--Construction des aerostats.
+
+ Premiers departs de Paris
+ Essai d'un ballon libre
+ Construction des ballons-poste
+ L'ascension
+ Departs de ballons en octobre 1870
+ Voyage de M. Gambetta
+ Capture du ballon la Bretagne
+ Departs de novembre 1870
+ Deuxieme ballon prisonnier
+ Troisieme ballon prisonnier
+
+II. Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages
+aeriens.--Voyages extraordinaires de Paris en Norwege.--Descente a
+Belle-Ile-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du siege.
+
+ Premier depart de nuit
+ Voyage de Norwege
+ De Paris en Hollande
+ Premier ballon perdu en mer
+ Voyage de Belle-Ile-en-Mer
+ Departs de decembre 1870
+ Une ascension scientifique
+ Quatrieme ballon prisonnier
+ Cinquieme ballon prisonnier
+ Depart de janvier 1871
+ Deuxieme ballon perdu en mer
+
+III. Les pigeons voyageurs.--La Societe l'Esperance.--La poste
+terrestre.--La poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables.
+
+ Les pigeons et les depeches microscopiques
+ Les pietons
+ La poste fluviale
+ Les fils telegraphiques
+ Les chiens facteurs
+ Direction des aerostats
+ Le ballon de M. Dupuy de Lome
+ Les helices du ballon "Le Duquesne."
+
+
+
+
+CONCLUSION.
+
+ Les ballons et la guerre
+ Les aerostiers de la premiere republique
+ Essais divers. Les ballons militaires aux Etats-Unis
+ Projet d'organisation de ballons militaires
+
+
+
+
+Appendice
+
+
+
+FIN DE LA TABLE
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of En ballon! Pendant le siege de Paris
+by Gaston Tissandier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIEGE ***
+
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+Credits: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders.
+This file was produced from images generously made available by the
+Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
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+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/old/11038-8.txt~ b/old/old/11038-8.txt~
new file mode 100644
index 0000000..498b2ae
--- /dev/null
+++ b/old/old/11038-8.txt~
@@ -0,0 +1,9895 @@
+The Project Gutenberg EBook of En ballon! Pendant le siege de Paris
+by Gaston Tissandier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: En ballon! Pendant le siege de Paris
+
+Author: Gaston Tissandier
+
+Release Date: February 11, 2004 [EBook #11038]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIEGE ***
+
+
+
+
+Credits: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders.
+This file was produced from images generously made available by the
+Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+EN BALLON!
+
+PENDANT
+
+LE SIGE DE PARIS
+
+
+par Gaston Tissandier
+
+
+AU GNRAL CHANZY EX-COMMANDANT EN CHEF L'ARME DE LA LOIRE DPUT
+L'ASSEMBLE NATIONALE
+
+HOMMAGE DE SINCRE DVOUEMENT
+
+En souvenir des ascensions captives du Mans et de Laval.
+
+G.T.
+
+
+
+
+
+PRFACE
+
+
+Personne ne niera que la dcouverte des arostats est une des gloires de
+la physique moderne; nul esprit clair ne mettra en doute l'intrt de
+premier ordre que les voyages ariens offrent aux amis de la nature,
+vritablement soucieux des progrs de la science. Tout le monde, au
+contraire, s'accordera reconnatre que l'tude des ballons est bien
+faite pour passionner et stimuler la clairvoyance des chercheurs. Mais ce
+qui offre un motif de surprise bien lgitim, c'est l'invariable tat de
+_statu quo_ d'une telle invention. Comment! le chemin de fer, la machine
+ vapeur, le tlgraphe, ns au commencement du sicle, sont devenus, en
+moins de soixante ans, les plus formidables puissances de l'industrie; on
+les voit sans cesse grandir, s'accrotre, se fortifier ... et le ballon
+reste toujours,--aujourd'hui comme hier,--ce qu'il tait dj il y
+bientt un sicle! Les arostats seraient-ils donc marqus au sceau
+de l'infcondit? Les aurait-on condamns, comme Sisyphe, rester
+invariablement stationnaires, malgr des efforts sans cesse renouvels?
+
+Pour notre part, nous avons la persuasion que la navigation arienne ne
+sera pas ternellement un vain mot; car aucun motif plausible ne peut
+faire admettre que les ballons ne soient pas perfectibles, comme toute
+oeuvre humaine. Pourquoi demeureraient-ils l'tat d'une perptuelle
+enfance?--Rien ne pourra nous empcher de croire qu'ils grandiront.
+Mais pour qu'ils se modifient, pour qu'ils se transforment en appareils
+nouveaux, il est de toute ncessit qu'ils attirent eux les hommes
+d'intelligence et d'initiative. Il faut qu'ils cessent d'tre la proprit
+exclusive des entrepreneurs de ftes publiques; il est indispensable
+qu'ils reprennent dans la science le rang qui leur est d.
+
+Qu'a t-on fait pour les ballons depuis vingt ans? Si l'on excepte les
+admirables travaux de M. Henry Giffard qui a dot l'arostation, de
+progrs d'une importance capitale, quoique insuffisamment apprcis, qui a
+cr les ballons impermables l'hydrogne, les ballons captifs vapeur,
+o trouve-t-on ailleurs des innovations, des dcouvertes vritablement
+dignes de ce nom?--Qui s'est attach l'arostation pratique dans ces
+dernires annes? A part quelques ascensions remarquables, on cherche en
+vain une tude srieuse, suivie, propre conduire quelque rsultat
+saillant.
+
+Un tel tat de choses s'explique par l'indiffrence que les ballons,
+abandonns aux spectacles forains, ont fini par rencontrer de toutes
+parts. On ne les considrait plus, comme dignes d'enlever dans les airs
+des Gay-Lussac, des Barrai, des Bixio, des Robertson, des Saccharoft et
+des Glaisher, ces navires ariens, compromis avec les _filles de l'air_ de
+l'Hippodrome et les laurats de l'cole du trapze! Certes, il n'y a pas
+grand inconvnient ce que les arostats concourent l'amusement des
+badauds du dimanche, et nous ne voudrions pas tre accus de rigorisme en
+condamnant d'une manire absolue les cabrioles ariennes. Il ne faudrait
+pas oublier cependant qu' ct du frivole, il y a le srieux et
+l'utile.--Que la pile lectrique serve faire marcher l'horloge magique
+de Robert Houdin, ou le tambour enchant de M. Robin, rien de mieux; elle
+fait fonctionner aussi le tlgraphe. Mais si cette mme pile lectrique
+ne fournit uniquement son concours qu'aux prestidigitateurs, les
+physiciens n'auront-ils pas le droit de rclamer bien juste titre?
+
+En 1863, les campagnes arostatiques du _Gant_ ont attir l'attention
+du monde entier, prouvant ainsi que l'oeuvre des Montgolfier suscitera
+toujours de nombreuses marques de sympathie; mais M. Nadar, qui voulait
+tuer un principe, et crer sur ses dbris une nouvelle machine, n'a russi
+qu' fournir l'histoire des ballons, des aventures ariennes vraiment
+surprenantes, mais infertiles.--M. Flammarion a excut, en 1867,
+une srie d'ascensions en compagnie de M. Eugne Godard, dans un but
+d'observations mtorologiques; M. de Fonvielle et moi, nous nous sommes
+aussi rsolment lancs dans la carrire arienne, et depuis quelques
+annes, nous avons excut, soit ensemble, soit isolment, un grand nombre
+d'excursions dans les nuages; nous avons sond l'atmosphre dans les
+conditions les plus variables, par un ciel serein, comme dans un air
+agit, de jour comme de nuit, au-dessus de la terre et au-dessus de la
+mer[1]. Mais l se bornent,--en plaant part, comme ayant une importance
+exceptionnelle, l'exploitation du ballon captif de l'Exposition, et
+en faisant mention de quelques autres ascensions d'aronautes
+forains,--l'histoire des ballons dans ces dernires annes. tait-ce
+assez de ces efforts isols? Que pouvait-on faire, abandonn soi-mme,
+rencontrant pour ses expriences de nombreux obstacles, n'ayant souvent
+sa disposition qu'un matriel insuffisant ou en mauvais tat?
+
+[Note 1: Consulter ce sujet le volume des _Voyages ariens_, publi
+par la librairie Hachette, et contenant le rcit des ascensions de MM.
+Glaisher, Flammarion, W. de Fonvielle et G. Tissandier.]
+
+Toutefois nous ne cessions de rpter, sans avoir l'ambition ni la
+prtention d'tre des rvlateurs, que l'arostation est un art trop
+sduisant, trop admirable, pour qu'il ne soit pas sans cesse tudi,
+cultiv, pour qu'il ne s'entoure pas de nombreux et fervents adeptes.
+Nous disions qu'il faut s'lancer dans les airs pour faire progresser la
+navigation arienne, que c'est un mcanicien qui a trouv les organes
+de la machine vapeur, un physicien qui a invent le tlescope, et que
+l'aronaute seul, le praticien qui a appris connatre l'outil qu'il veut
+amliorer, soulvera quelque jour le coin du voile sous lequel est cache
+la solution du grand problme! Nous affirmions que les excursions dans
+l'atmosphre offrent l'artiste des spectacles imposants, des scnes
+sublimes, des tableaux grandioses o la nature se rvle dans toute sa
+grandeur, dans son imposante majest; fournissent au savant des sources
+d'tude intarissables, bien propres veiller son esprit, le conduire
+ la dcouverte des lois inconnues qui rgissent les mouvements de
+l'atmosphre, qui commandent le mcanisme de la mtorologie. Nous
+tchions de faire comprendre que c'est en s'aventurant dans les plages
+ariennes que les aronautes fonderont la vritable _science de l'air_,
+comme c'est en s'lanant sur la cime des vagues, que les navigateurs ont
+cr la _science de l'Ocan_. Mais l'exemple des touristes ariens ne
+trouvait pas d'imitateurs; leur grand regret, nul rival ne se prsentait
+ eux dans les hautes rgions de l'air; aucun savant ne voulait risquer sa
+fortune dans l'empire d'Eole!
+
+Plus tard, nous attirions l'attention sur l'importance de l'organisation
+d'un corps d'arostiers pour les observations militaires; huit mois avant
+la guerre, nous crivions les lignes suivantes: L'Ecole arostatique de
+Meudon, supprime dans un moment de mauvaise humeur, ne devrait-elle pas
+tre reconstitue? Attendra-t-on qu'une guerre clate pour former des
+aronautes, pour improviser des ballons? Ce serait une imprudence, une
+folie des plus grandes, _car dans notre sicle, les guerres vont vite,
+et le sort d'un empire pourrait bien avoir t dcid pendant qu'on
+ajusterait ensemble les fuseaux d'un ballon_[2]! Mais les paroles le plus
+senses n'entrent pas dans les oreilles volontairement fermes.
+
+[Note 2: _Voyages ariens_, page 556.]
+
+Comment se rappeler sans un bien lgitime tonnement que la France,
+la vritable patrie des ballons, n'a jamais compt depuis Coutelle,
+c'est--dire depuis 1794, la moindre cole arostatique o des appareils
+bien confectionns auraient t mis la disposition des explorateurs
+audacieux, vraiment pris de la navigation arienne; que l'Observatoire de
+Paris, dont le devoir est d'tudier les clipses, les averses d'toiles
+filantes, n'a jamais eu l'ide, depuis Arago, de recourir aux nacelles
+ariennes pour faciliter les tudes de ce genre? Comment expliquer le
+ddain des gnraux de l'Empire pour les arostats militaires, qui avaient
+t si efficacement employs, sous la premire Rpublique, et pendant la
+guerre d'Amrique?
+
+Les infortuns ballons semblaient tre les parias du monde scientifique
+et administratif! Les aronautes qui avaient la passion des aventures
+de l'air, ceux qui avaient la foi, rencontraient bien,--il y aurait
+ingratitude l'oublier,--quelques prcieux appuis de la part d'hommes
+minents et clairs, mais c'tait pour ainsi dire l'tat d'exception.
+Quand ils osaient demander d'utiliser le ballon _l'Imprial_, pour
+faire des expriences srieuses et prives, le ministre de la Maison
+de l'Empereur se gardait bien de confier qui que ce ft le matriel
+arostatique de l'Empire; il prfrait le laisser moisir, sans soin, sans
+nulle surveillance, dans les greniers du Garde-Meuble[3].
+
+[Note 3: Parmi les ballons qui existaient Paris en septembre 1870,
+_l'Imprial_ est le seul qui n'ait pu tre utilis pendant le sige. C'est
+en vain qu'on essaya de le rparer. Cet arostat tait tomb en lambeaux;
+il avait cot 30,000 fr.]
+
+Les arostats, malgr leurs imperfections, sont aujourd'hui les seuls
+appareils, ne l'oublions pas, qui nous permettent de rivaliser avec
+l'oiseau, de sillonner l'tendue de l'atmosphre, de quitter le plancher
+terrestre, o, sans eux, nous serions impitoyablement attachs; ils
+taient la veille de prir faute de culture. Sans l'inventeur des
+ballons captifs vapeur, qui avait toujours quelques ballons dans son
+hangar, comme d'autres ont des chevaux dans leur curie, sans quelques
+aronautes, qui malgr leurs modestes ressources, construisaient de temps
+en temps des ballons, personne ne se serait proccup de cette grave et
+importante question de la navigation dans l'air; l'arostat passait peu
+peu l'tat de bric--brac, et nos fils en eussent parl un jour comme du
+feu grgeois ou de l'mail italien.
+
+Voil jusqu'o tait tombe l'aronautique sous le second Empire. Le
+gouvernement ne voulait rien faire pour encourager les tudes ariennes;
+ici comme ailleurs, l'initiative prive, quand elle avait l'audace de se
+montrer, tait vite crase sous les obstacles qu'on ne manquait pas de
+lui opposer. Une des plus grandes dcouvertes de notre gnie scientifique
+allait peut-tre s'teindre dans la France mme; on aurait laiss des
+trangers le soin de faire crotre ce germe que les Montgolfier avaient
+sem sur le champ des dcouvertes.
+
+Il a fallu que les Prussiens viennent nous craser, nous faire sortir
+de notre torpeur; il a fallu que la premire mtropole du monde soit
+investie, cerne, bloque par les innombrables lgions des barbares
+modernes, pour que l'on s'aperoive enfin que les ballons valent bien la
+peine d'tre gonfls! Aprs les immenses services qu'ils ont rendus la
+patrie, est-il permis de croire qu'ils ne seront plus dlaisss d'une
+faon vraiment coupable? Est-il permis d'esprer que le gouvernement
+protgera srieusement les tudes ariennes, que nos socits savantes
+s'en proccuperont d'une manire efficace?
+
+On ne manquera pas de trouver dans cet ordre d'ides de nombreux
+proslytes; la navigation arienne a toujours eu le privilge d'mouvoir
+et d'intresser le public. Ce ne sont pas les hommes de bonne volont qui
+feront dfaut pour un tel genre d'investigation, car, comme nous le disait
+avec esprit un des plus illustres savants de l'Angleterre: Le Franais
+est essentiellement aronaute; son caractre aventureux, un peu volage,
+est bien fait pour cet art merveilleux, o l'imprvu joue un si grand
+rle.
+
+En effet, les questions arostatiques ont toujours eu en France le
+privilge de passionner le peuple, et ce fait offre une importance relle,
+car il y a, au-dessus des apprciations de la science, au-dessus de l'avis
+des hommes du mtier, il y a quelque chose d'indfinissable qu'on appelle
+l'opinion publique. Rarement elle s'gare dans les jugements qu'elle porte
+instinctivement sur les problmes de ce genre, et nul ne peut nier qu'elle
+n'accorde aux ballons une large part d'admiration. Le peuple, le public,
+si vous voulez, aime les ballons, comme il admire une oeuvre d'art, comme
+il coute un opra des matres; dans un muse, sans tre peintre, le
+public marque du doigt le chef-d'oeuvre; sans tre crivain, il trouve le
+bon livre; sans tre savant, il sait flairer les grandes dcouvertes dans
+les choses de la science. Malgr les hommes spciaux qui dnigrent sa
+naissance le gaz de l'clairage, il accourt aux expriences de Philippe
+Lebon, et les impose l'administration; il applaudit l'apparition
+des chemins de fer, en dpit des savants qui les dnigrent. Or, nous le
+rptons, il aime les arostats, il PRESSENT qu'il y a l un inconnu plein
+de mystre, mais plein d'esprance, il CROIT la navigation arienne.
+L'avenir donnera raison l'intuition populaire, ce que l'auteur latin
+appelle _vox populi_.
+
+Que de progrs rver; que de perfectionnements entrevoir dans
+l'aronautique comme dans toutes les branches du savoir humain! Mais la
+science est un sol qui, quoique fertile, ne donne une ample moisson qu'
+ceux qui la cultivent avec acharnement. Et combien la culture a t
+nglige depuis vingt ans! Mais pour notre malheur, ce n'est pas seulement
+l'art des Montgolfier qu'on a laiss dprir dans une criminelle
+ngligence. Il faut avouer et reconnatre que toutes les sciences ont
+subi chez nous une trop visible dchance; aussi quand l'heure du pril
+a sonn, les hommes suprieurs ont manqu pour recourir aux immenses
+ressources de la nation.
+
+Le 4 septembre 1870, aprs un nouveau Waterloo, on esprait un autre 1792!
+Mais on oubliait que vers la fin du sicle dernier, la Convention, en
+dcrtant la leve en masse pour rsister l'ouragan dchan sur nos
+frontires, avait entre les mains un pays riche en gnies illustres,
+tellement fertile en intelligences, qu'il marchait dans le monde la tte
+des sciences et de la philosophie! A cette poque mmorable, en mme temps
+que Carnot organise la victoire, les savants crent toute une industrie
+nouvelle. Quand il s'agit de faire de la poudre sans le soufre de Sicile,
+sans le salptre de l'Amrique, des inventeurs se lvent l'appel du
+pays; ils ont du soufre qu'ils viennent d'extraire des pyrites, ils
+produisent du salptre, dont ils ont trouv les lments dans les vieilles
+murailles, dans la poussire des curies. Nicolas Leblanc jette les bases
+de la fabrication de la soude artificielle, Chappe cre le tlgraphe
+arien qui, en quelques minutes, envoie des ordres aux armes.
+L'industrie, prive par le blocus des matires premires indispensables
+ la confection des armes, la prparation de la poudre, au travail des
+manufactures, se rgnre, se transforme pour sauver la nation, et pour
+donner naissance en mme temps aux tonnantes oprations de nos usines
+modernes. La science franaise du XVIIIe sicle prpare les premiers
+triomphes de Valmy et de Jemmapes!--Quel abme, hlas! spare cette France
+de 1792 d'avec celle de 1870!
+
+Puissent les grands exemples d'un tel pass nous servir d'enseignements;
+puissent les illustres gnies du XVIIIe sicle, trouver bientt des
+successeurs! Puisse la chimie rencontrer encore des Lavoisier, des
+Fourcroy, des Berthollet, des Guyton de Morveau, les sciences naturelles
+des Cuvier, des Buffon, des Jussieu, des Geoffroy Saint-Hilaire; les
+mathmatiques et l'astronomie, des Monge, des Laplace, des Lagrange;
+la gographie des Bougainville et des Laprouse; la philosophie, des
+Montesquieu, des Voltaire, des Rousseau et des d'Alembert!
+
+Puissent enfin les arostats trouver d'autres Montgolfier, de nouveaux
+Charles et de nouveaux Piltre!
+
+G.T.
+
+
+
+
+PREMIRE PARTIE
+
+Aot 1871. LE CLESTE ET LE JEAN-BART
+
+
+
+
+I
+
+
+Paris investi.--Les ballons-poste.--L'arostat _le Cleste_.--Lchez
+tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade prussienne.--Les
+proclamations.--La fort d'Houdan.--Les uhlans.--Descente Dreux.
+
+30 septembre 1870.
+
+Les historiens qui raconteront les drames du sige de Paris se chargeront
+de juger les crimes de l'Empire, ses ngligences inoues, ses oublis
+insenss; ils diront que la capitale du monde, la veille d'tre cerne
+par l'ennemi, n'avait pas un canon sur ses remparts, pas un soldat dans
+ses forts. Mais ce qu'ils ne manqueront pas d'affirmer, c'est que les
+habitants de Paris, en traversant ces heures les plus nfastes de leur
+histoire, puisaient comme une nouvelle force dans les malheurs qui
+venaient de frapper la France, sans pitis sans relche; c'est que leur
+nergie semblait crotre en raison directe des dangers qui les menaaient.
+
+Quand, le 15 septembre, les journaux annoncent que les uhlans sont
+signals aux portes de Paris, le public accueille cette nouvelle avec
+le sang-froid qui dnote la rsignation. On sent que quelque chose de
+terrible est menaant, que des vnements uniques dans les annales des
+peuples vont se produire; il y a dans l'air des nuages pais, prcurseurs
+d'une tempte horrible; mais on envisage l'avenir sinon sans motion, du
+moins sans dfaillance ni faiblesse. Tous les coeurs vibrent l'unisson
+au sentiment de la Patrie en danger.
+
+Rien n'est prt pour la dfense; il faut tout faire la fois et en toute
+hte. Chaque enfant de Paris, entran par un irrsistible lan, veut
+avoir sa part de travail dans l'oeuvre commune. Les architectes, les
+ingnieurs remuent la terre des bastions; les chimistes prparent des
+poudres fulminantes et des torpilles; les mtallurgistes fondent des
+canons et des mitrailleuses, tous les bras s'arment de fusils.
+
+Mais au milieu de cette effervescence, une question de premier ordre,
+question vitale, s'il en fut, vient s'imposer l'administration. En
+dpit des affirmations du gnie militaire, les Parisiens sont bel et bien
+bloqus dans leurs murs. Quelques courriers pied franchissent d'abord
+les lignes ennemies, mais bientt, d'autres reviennent consterns, ils
+n'ont pas rencontr un sentier sur quelque point que ce ft, o le qui
+vive ennemi ne les ait contraints de rebrousser chemin. M. de Moltke a
+rsolu ce problme inou: investir une ville de deux millions d'habitants,
+faire disparatre sous un cordon de baonnettes, la plus immense place
+forte de l'univers. La capitale du monde se laissera-t-elle emprisonner
+vivante dans un tombeau? Lui sera-t-il interdit de parler la France,
+de communiquer au dehors son nergie, sa foi, son courage, d'avouer ses
+dceptions, ses faiblesses, ses inquitudes, d'affirmer ses joies, sa
+force et ses esprances? Ne pourra-t-elle pas protester haute voix
+contre un bombardement barbare, contre un assassinat monstrueux de femmes
+et d'enfants? L'ennemi tiendra-t-il au secret une des plus grandes
+agglomrations humaines, sous l'inflexible vigilance d'une arme de
+geliers? Arrivera-t-il tuer la France en touffant la voix de Paris?
+
+Il allait tre donn l'une des plus grandes dcouvertes de notre gnie
+scientifique, de djouer les projets de nos envahisseurs. Les arostats si
+oublis, si dlaisss depuis leur apparition, ces merveilleux appareils
+sortis tout d'une pice du cerveau des Montgolfier et des Charles,
+allaient tout coup reparatre, pour contribuer la dfense de la
+Patrie, en lui portant par la voie des airs, l'me de sa capitale. Les
+aronautes, plus audacieux que l'ancien monarque de Syrie, se prparaient
+ franchir le cercle d'un nouveau Popilius!
+
+Sans les ballons, pas une lettre ne serait sortie de l'enceinte des forts,
+pas une dpche n'y serait rentre. Les portes ne se seraient ouvertes
+qu'au mensonge, la ruse, l'espionnage. Un silence de cinq mois n'et
+pas t possible. La grande mtropole, baillonne, aurait vite fait
+entendre un murmure de dtresse, puis un cri de grce! Car n'oublions pas
+que les arostats n'ont pas seulement emport les dpches parisiennes,
+ils ont emmen avec eux les pigeons voyageurs, qui devaient rentrer dans
+les murs de la capitale cerne. Les missives du dedans ont pu recevoir
+ainsi les rponses du dehors. Tours a entendu Paris, Paris a entendu
+Tours. L'Attila des temps modernes, qui avait cras des armes, bombard
+des villes, dcim des populations entires, s'est trouv impuissant
+devant l'arostat qui traversait les airs, comme devant l'oiseau qui
+fendait l'espace!
+
+Le premier dpart arien s'excuta le 23 septembre; Jules Duruof s'lve
+en ballon du la place Saint-Pierre 8 heures du matin. Deux arostats le
+suivent dans les airs, le 25 et le 26 du mme mois. Mon frre et moi,
+qui avons fait, les annes prcdentes, un grand nombre d'ascensions en
+artistes et en amateurs, nous offrons nos services M. Rampont. Paris,
+disons-nous, peut perdre deux soldats pour gagner deux courriers ariens.
+Les gardes nationaux ne manquent pas ici, mais les aronautes sont rares.
+
+Le jour mme du dpart de Louis Godard, un des administrateurs de la Poste
+m'appelle auprs de lui.
+
+--Vous tes prt partir en ballon, me dit-il.
+
+--Quand vous voudrez.
+
+--Eh bien! nous comptons sur vous demain matin 6 heures, l'usine de
+Vaugirard; votre ballon sera gonfl, nous vous confierons nos lettres et
+nos dpches.
+
+Le 30 septembre, 5 heures du matin, je pars de chez moi avec mes deux
+frres qui m'accompagnent. J'arrive l'usine de Vaugirard, mon ballon est
+gisant terre comme une vieille loque de chiffons. C'est le _Cleste_, un
+petit arostat de 700 mtres cubes, que son propritaire a gnreusement
+offert au gnie militaire. Pour moi c'est presque'un ami, je le connais
+de longue date; il a failli me rompre les os, l'anne prcdente. Je le
+regarde avec soin, je le touche respectueusement, et je m'aperois, hlas!
+qu'il est dans un tat dplorable. Il a gel la nuit; le froid l'a saisi,
+son toffe est raide et cassante. Grand Dieu! qu'aperois-je prs de la
+soupape? des trous o l'on passerait le petit doigt, ils sont entours de
+toute une constellation de piqres. Ceci n'est plus un ballon, c'est une
+cumoire.
+
+Cependant les aronautes qui doivent gonfler mon navire arien, arrivent.
+Ils ont avec eux une bonne couturire qui, arme de son aiguille, rpare
+les avaries. Mon frre prend un pot de colle, un pinceau, et applique
+des bandelettes de papier sur tous les petits trous qui s'offrent son
+investigation minutieuse. C'est gal, je ne suis que mdiocrement rassur,
+je vais partir seul dans ce mchant ballon, us par l'ge et le service;
+j'entends le canon qui tonne nos portes; mon imagination me montre les
+Prussiens qui m'attendent, les fusils qui se dressent et vomissent sur mon
+navire arien une pluie de balles!
+
+La dernire fois que je suis mont dans le _Cleste_, je n'ai pu rester en
+l'air que trente-cinq minutes! Toutes les perspectives qui s'ouvrent mes
+yeux ne sont pas trs-rassurantes.
+
+--Ne partez pas, me disent des amis, attendez au moins un bon ballon;
+c'est folie de s'aventurer ainsi dans un outil de pacotille.
+
+Cependant, MM. Bechet et Chassinat arrivent de la Poste avec des ballots
+de lettres. M. Herv Mangon me dit que le vent est trs-favorable, qu'il
+souffle de l'est et que je vais descendre en Normandie; le colonel Usquin
+me serre la main et me souhaite bon succs. Puis bientt M. Ernest Picard,
+ qui je suis spcialement recommand, demande m'entretenir; pendant une
+heure, il m'informe des recommandations que j'aurai faire Tours au
+nom du gouvernement de Paris; il me remet un petit paquet de lettres
+importantes que je devrai, dit-il, avaler ou brler en cas de danger. Sur
+ces entrefaites, le soleil se lve, et le ballon se gonfle. Ma foi, le
+sort en est jet. Pas d'hsitations! Mon frre surveille toujours la
+rparation du ballon, il bouche les trous avec une attention dont il ne se
+sentirait pas capable, s'il travaillait pour lui-mme: la besogne qu'il
+excute si bien, me rassure. Il est certain que je prfrerais un bon
+ballon, tout frais verni et tout neuf, mais je me suis toujours persuad
+qu'il y avait un Dieu pour les aronautes. Je me laisse conduire par ma
+destine, les yeux bien ouverts, le coeur et les bras rsolus. Je ne puis
+m'empcher de penser mon dernier voyage arien. C'tait le 27 juin 1869,
+au milieu du Champ de Mars. Je partais avec huit voyageurs dans l'immense
+ballon _le Ple Nord_. Qui aurait pu souponner, alors, la ncessit
+future des ballons-poste!
+
+A 9 heures, le ballon est gonfl, on attache la nacelle. J'y entasse des
+sacs de lest et trois ballots de dpches pesant 80 kilog.
+
+On m'apporte une cage contenant trois pigeons.
+
+--Tenez, me dit Van Roosebeke, charg du service de ces prcieux
+messagers, ayez bien soin de mes oiseaux. A la descente, vous leur
+donnerez boire, vous leur servirez quelques grains de bl. Quand ils
+auront bien mang, vous en lancerez deux, aprs avoir attach une plume
+de leur queue la dpche qui nous annoncera votre heureuse descente. Quant
+au troisime pigeon, celui ci qui a la tte brune, c'est un vieux malin
+que je ne donnerais pas pour cinq cents francs. Il a dj fait de grands
+voyages. Vous le porterez Tours. Ayez-en bien soin. Prenez garde qu'il
+ne se fatigue en chemin de fer.
+
+Je monte dans la nacelle au moment o le canon gronde avec une violence
+extrme. J'embrasse mes frres, mes amis. Je pense nos soldats qui
+combattent et qui meurent deux pas de moi. L'ide de la patrie en danger
+remplit mon me. On attend l-bas ces ballots de dpches qui me sont
+confis. Le moment est grave et solennel; nul sentiment d'motion ne
+saurait plus m'atteindre. Lchez tout!
+
+Me voil flottant au milieu de l'air!
+
+
+ * * * * *
+
+
+Mon ballon s'lve dans l'espace avec une force ascensionnelle
+trs-modre. Je ne quitte pas de vue l'usine de Vaugirard et le groupe
+d'amis qui me saluent de la main: je leur rponds de loin en agitant
+mon chapeau avec enthousiasme, mais bientt l'horizon s'largit. Paris
+immense, solennel, s'tend mes pieds, les bastions des fortifications
+l'entourent comme un chapelet; l, prs de Vaugirard, j'aperois la fume
+de la canonnade, dont le grondement sourd et puissant, tout la fois,
+monte jusqu' mes oreilles comme un concert lugubre. Les forts d'Issy et
+de Vanves m'apparaissent comme des forteresses en miniature; bientt je
+passe au-dessus de la Seine, en vue de l'le de Billancourt.
+
+Il est 9 heures 50; je plane 1,000 mtres de haut; mes yeux ne se
+dtachent pas de la campagne, o j'aperois un spectacle navrant qui ne
+s'effacera jamais de mon esprit. Ce ne sont plus ces environs de Paris,
+riants et anims, ce n'est plus la Seine, dont les bateaux sillonnent
+l'onde, o les canotiers agitent leurs avirons. C'est un dsert, triste,
+dnud, horrible. Pas un habitant sur les routes, pas une voiture, pas
+un convoi de chemin de fer. Tous les ponts dtruits offrent l'aspect de
+ruines abandonnes, pas un canot sur la Seine qui droule toujours son
+onde au milieu des campagnes, mais avec tristesse et monotonie. Pas un
+soldat, pas une sentinelle, rien, rien, l'abandon du cimetire. On se
+croirait aux abords d'une ville antique, dtruite par le temps; il faut
+forcer son souvenir pour entrevoir par la pense les deux millions
+d'hommes emprisonns prs de l dans une vaste muraille! LE CLESTE.
+
+Il est dix heures; le soleil est ardent et donne des ailes mon ballon;
+le gaz contenu dans le _Cleste_ se dilate sous l'action de la chaleur;
+il sort avec rapidit par l'appendice ouvert au-dessus de ma tte, et
+m'incommode momentanment par son odeur. J'entends un lger roucoulement
+au-dessus de moi. Ce sont mes pigeons qui gmissent. Ils ne paraissent
+nullement rassurs et me regardent avec inquitude.
+
+--Pauvres oiseaux, vous tes mes seuls compagnons; aronautes improviss,
+vous allez dfier tous les marins de l'air, car vos ailes vous dirigeront
+bientt vers Paris, que vous quittez, et nos ballons sauront-ils y
+revenir?
+
+L'aiguille de mon baromtre Breguet tourne assez vite autour de son
+cadran, elle m'indique que je monte toujours..., puis elle s'arrte au
+point qui correspond une altitude de 4,800 mtres au-dessus du niveau de
+la mer.
+
+Il fait ici une chaleur vraiment insupportable: le soleil me lance ses
+rayons en pleine figure et me brle; je me dsaltre d'un peu d'eau. Je
+retire mon paletot, je m'assieds sur mes sacs de dpches, et le coude
+appuy sur le bord de la nacelle, je contemple en silence l'admirable
+panorama qui s'tale devant moi.
+
+Le ciel est d'un bleu indigo; sa limpidit, son ton chaud, color, me
+feraient croire que je suis en Italie; de beaux nuages argents planent
+au-dessus des campagnes; quelques-uns d'entre eux sont si loin de moi,
+qu'ils paraissent mollement se reposer au-dessus des arbres. Pendant
+quelques instants, je m'abandonne une douce rverie, une muette
+contemplation, charme merveilleux des voyages ariens: je plane dans un
+pays enchant, monde abandonn de tout tre vivant, le seul o la guerre
+n'ait pas encore port ses maux! Mais la vue de Saint-Cloud que j'aperois
+ mes pieds, sur l'autre rive de la Seine, me ramne aux choses d'en bas.
+Je me reporte vers la ralit, vers l'invasion. Je jette mes regards du
+ct de Paris, que je n'entrevois plus que sous une mousseline de brume.
+
+Une profonde tristesse s'empare de moi; j'prouve la sensation du marin
+qui quitte le port pour un long voyage. Je pars; mais quand reviendrai-je?
+Je te quitte, Paris; te retrouverai-je? Comment dfinir ces penses qui
+se heurtent confusment dans mon cerveau? C'est l-bas, au milieu de ce
+monceau de constructions, de ce labyrinthe de rues et de boulevards, que
+j'ai vu le jour; c'est sous cette mer de brume que s'est coule mon
+enfance! C'est toi, Paris, qui as su ouvrir mon coeur aux sentiments
+d'indpendance et de libert qui m'animent! Te voil captif aujourd'hui?
+L'heure de la dlivrance sonnera-t-elle pour toi? Je sais bien que la foi,
+la constance, ne manqueront jamais tes enfants; mais qui peut compter
+sans les hasards de la guerre?
+
+Pendant que mille rflexions naissent et s'agitent ainsi dans mon esprit,
+le vent me pousse toujours dans la direction de l'Ouest, comme l'atteste
+ma boussole. Aprs Saint-Cloud, c'est Versailles qui tale mes yeux les
+merveilles de ses monuments et de ses jardins.
+
+Jusqu'ici je n'ai vu que dserts et solitudes, mais au-dessus du parc la
+scne change. Ce sont des Prussiens que j'aperois sous la nacelle. Je
+suis 1,600 mtres de haut; aucune balle ne saurait m'atteindre. Je
+puis donc m'armer d'une lunette et observer attentivement ces soldats,
+lilliputiens vus de si haut.
+
+Je vois sortir de Trianon des officiers qui me visent avec des lorgnettes,
+ils me regardent longtemps; un certain mouvement se produit de toutes
+parts. Des Prussiens se chauffent le ventre sur le tapis vert, sur cette
+pelouse que foulait aux pieds Louis XIV. Ils se lvent, et dressent
+la tte vers le _Cleste_. Quelle joie j'prouve en pensant leur
+dpit.--Voil des lettres que vous n'arrterez pas, et des dpches que
+vous ne pourrez lire! Mais je me rappelle au mme moment qu'il m'a t
+remis 10,000 proclamations imprimes en allemand l'adresse de l'arme
+ennemie.
+
+J'en empoigne une centaine que je lance par dessus bord; je les vois
+voltiger dans l'air en revenant lentement terre; j'en jette plusieurs
+reprises un millier environ, gardant le reste de ma provision pour les
+autres Prussiens que je pourrai rencontrer sur ma route.
+
+Que contenait cette proclamation? Quelques paroles simples disant
+l'arme allemande que nous n'avions plus chez nous ni empereur, ni roi,
+et que s'ils avaient le bon sens de nous imiter, on ne se tuerait plus
+inutilement comme des btes sauvages. Paroles senses, mais jetes au
+vent, emportes par la brise comme elles sont venues!
+
+Le _Cleste_ se maintient 1,600 mtres d'altitude; je n'ai pas jeter
+une pince de lest, tant le soleil est ardent; car il n'est pas douteux
+que mon ballon fuit, et, sans la chaleur exceptionnelle de l'atmosphre,
+mon mauvais navire n'aurait pas t long descendre avec rapidit, et
+peut-tre au milieu des Prussiens. En quittant Versailles, je plane
+au-dessus d'un petit bois dont j'ignore le nom et l'exacte position. Tous
+les arbres sont abattus au milieu du fourr; le sol est aplani, une double
+range de tentes se dressent des deux cts de ce paralllogramme. A peine
+le ballon passe-t-il au-dessus de ce camp, j'aperois les soldats qui
+s'alignent; je vois briller de loin les baonnettes; les fusils se lvent
+et vomissent l'clair au milieu d'un nuage de fume.
+
+Ce n'est que quelques secondes aprs que j'entends au-dessous de la
+nacelle le bruit des balles et la dtonation des armes feu. Aprs, cette
+premire fusillade, c'en est une autre qui m'est adresse, et ainsi de
+suite jusqu' ce que le vent m'ait chass de ces parages inhospitaliers.
+Pour toute rponse, je lance mes agresseurs une vritable pluie de
+proclamations.
+
+C'est un panorama toujours nouveau qui se droule aux yeux de l'aronaute;
+suspendu dans l'immensit de l'espace, la terre se creuse sous la nacelle
+comme une vaste cuvette dont les bords se confondent au loin avec la vote
+cleste. On n'a pas le loisir de contempler longtemps le mme paysage
+quand le vent est rapide; si le puissant aquilon vous entrane, la scne
+terrestre est toujours nouvelle, toujours changeante. Je ne tarde pas
+ voir disparatre les Prussiens qui ont perdu leur poudre contre moi:
+d'autres tableaux m'attendent. J'aperois une fort vers laquelle je
+m'avance assez rapidement. Je ne suis pas sans une certaine inquitude,
+car le _Cleste_ commence descendre; je jette du lest poigne par
+poigne, et ma provision n'est pas trs-abondante. Cependant je ne dois
+pas tre bien loign de Paris. L'accueil que m'a fait l'ennemi en passant
+au-dessus d'un de ses camps ne me donne nulle envie de descendre chez lui.
+
+J'ai toujours remarqu, non sans surprise, que l'aronaute, mme une
+assez grande hauteur, subit d'une faon trs-apprciable l'influence du
+terrain au-dessus duquel il navigue. S'il plane au-dessus des dserts de
+craie de la Champagne, il sent un effet de chaleur intense, les rayons
+solaires sont rflchis jusqu' lui; il est comme un promeneur qui
+passerait au soleil devant un mur blanc. S'il trace, en l'air, son sillage
+au-dessus d'une fort, le voyageur arien est brusquement saisi d'une
+impression de fracheur tonnante, comme s'il entrait, en t, dans une
+cave.--C'est ce que j'prouve 10 heures 45 en passant 1420 mtres
+au-dessus des arbres, que je ne tarde pas reconnatre pour tre ceux de
+la fort d'Houdan.--Ma boussole et ma carte ne me permettent aucun doute
+cet gard. Mais ce froid que je ressens, aprs une insolation brlante,
+le gaz en subit comme moi l'influence; il se refroidit, se contracte,
+l'arostat pique une tte vers la fort; on dirait que les arbres
+l'appellent lui. Comme l'oiseau, le Cleste voudrait-il aller se poser
+sur les branches?
+
+Je me jette sur un sac de lest, que je vide par dessus bord, mais mon
+baromtre m'indique que je descends toujours; le froid me pntre
+jusqu'aux os. Voil le ballon qui atteint rapidement les altitudes de
+1000 mtres, de 800 mtres, de 600 mtres. Il descend encore. Je vide
+successivement trois sacs de lest, pour maintenir mon arostat 500
+mtres seulement au-dessus de la fort, car il se refuse monter plus
+haut!
+
+A ce moment, je plane au-dessus d'un carrefour. Un groupe d'hommes s'y
+trouve rassembl; grand Dieu! ce sont des Prussiens. En voici d'autres
+plus loin; voici des uhlans, des cavaliers qui accourent par les chemins.
+Je n'ai plus qu'un sac de lest. Je lance dans l'espace mon dernier
+paquet de proclamations. Mais le ballon a perdu beaucoup de gaz, par
+la dilatation solaire, par ses fuites, il est refroidi, sa force
+ascensionnelle est terriblement diminue. Je ne suis qu' une hauteur de
+420 mtres, une balle pourrait bien m'atteindre.
+
+Je regarde attentivement sous mes pas. Si un soldat lve son fusil vers
+moi, je lui jette sur la tte tout un ballot de lettres de 40 kilogrammes;
+mon navire arien allg de ce poids retrouvera bien ses ailes. Malgr mon
+vif dsir de remplir ma mission, je n'hsiterai pas perdre mes dpches
+pour sauver ma vie.
+
+Heureusement pour moi le vent est vif; je file comme la flche au-dessus
+des arbres; les uhlans me regardent tonns, et me voient passer, sans
+qu'une seule balle m'ait menac. Je continue ma route au-dessus de
+prairies verdoyantes, gracieusement encadres de haies d'aubpine.
+
+Il est bientt midi, je passe assez prs de terre; les spectateurs qui me
+regardent sont bel et bien, cette fois, des paysans franais, en sabots et
+en blouse. Ils lvent les bras vers moi, on dirait qu'ils m'appellent
+eux; mais je suis encore bien prs de la fort, je prfre prolonger mon
+voyage le plus longtemps possible. Je me contente de lancer dans l'espace
+quelques exemplaires d'un journal de Paris que son directeur m'a envoys
+au moment de mon dpart. Je vois les paysans courir aprs ces journaux,
+qui se sont ouverts dans leur chute, et voltigent comme de grandes
+feuilles emportes par le vent.
+
+Une petite ville apparat bientt l'horizon. C'est Dreux avec sa grande
+tour carre. Le _Cleste_ descend, je le laisse revenir vers le sol. Voil
+une nue d'habitants qui accourent. Je me penche vers eux et je crie de
+toute la force de mes poumons:
+
+--Y a-t-il des Prussiens par ici? Mille voix me rpondent en choeur:
+
+--Non, non, descendez!
+
+Je ne suis plus qu' 50 mtres de terre, mon guide-rope rase les champs,
+mais un coup de vent me saisit, et me lance subitement coutre un
+monticule. Le ballon se penche, je reois un choc terrible, qui me fait
+prouver une vive douleur, ma nacelle se trouve tellement renverse que ma
+tte se cogne contre terre.--M'apercevant que je descendais trop vite je
+me suis jet sur mon dernier sac de lest; dans ce mouvement le couteau que
+je tenais pour couper les liens qui servent enrouler la corde d'ancre
+s'est chapp de mes mains, de sorte qu'en voulant faire deux choses la
+fois j'ai manqu toute la manoeuvre. Mais je n'ai pas le loisir de mditer
+sur l'inconvnient d'tre seul en ballon. Le _Cleste_, aprs ce choc
+violent, bondit 60 mtres de haut, puis il retombe lourdement terre,
+cette fois j'ai pu russir lancer l'ancre, saisir la corde de soupape.
+L'arostat est arrt; les habitants de Dreux accourent en foule, j'ai un
+bras foul, une bosse la tte, mais je descends du ciel en pays ami!
+
+Ah! quelle joie j'prouve serrer la main tous ces braves gens qui
+m'entourent. Ils me pressent de questions.--Que devient Paris? Que
+pense-t-on Paris? Paris rsistera-t-il? Je rponds de mon mieux ces
+mille demandes qu'on m'adresse de toutes parts.--Je prononce un petit
+discours bien senti qui excite un certain enthousiasme.--Oui, Paris
+tiendra tte l'ennemi. Ce n'est pas chez cette vaillante population que
+l'on trouvera jamais dcouragement ou faiblesse, on n'y verra toujours que
+tnacit et vaillance. Que la province imite la capitale, et la France est
+sauve!
+
+Je dgonfle la hte le _Cleste_, faisant carter la foule par quelques
+gardes nationaux accourus en toute hte. Une voiture vient me prendre,
+m'enlve avec mes sacs de dpches et ma cage de pigeons. Les pauvres
+oiseaux immobiles ne sont pas encore remis de leurs motions!
+
+En descendant sur la place, plus de cinquante personnes m'invitent
+djeuner, mais j'ai dj accept l'hospitalit que m'a gracieusement
+offerte le propritaire de la voiture. Mon hte a lu par hasard mon nom
+sur ma valise, il a reconnu en moi un des voisins de son associ de la rue
+Bleue. Je mange gaiement, avec apptit, et je me fais conduire au bureau
+de poste avec mes sacs de lettres parisiennes.
+
+Je les pose terre, et je ne puis m'empcher de les contempler avec
+motion. Il y a sous mes yeux trente mille lettres de Paris. Trente mille
+familles vont penser au ballon qui leur a apport au-dessus des nuages la
+missive de l'assig!
+
+Que de larmes de joie enfermes dans ces ballots! Que de romans, que
+d'histoires, que de drames peut-tre, sont cachs sous l'enveloppe
+grossire du sac de la poste!
+
+Le directeur du bureau de poste entre, et parait stupfait de la besogne
+que je lui apporte. Je vois son commis qui ouvre des yeux normes en
+pensant aux trente mille coups de timbre humide qu'il va frapper. Il n'a
+jamais Dreux t pareille fte. On en sera quitte pour prendre un
+supplment d'employs; mais la besogne marchera vite: le directeur me
+l'assure. Quant au petit sac officiel, je vais le porter moi-mme Tours,
+par un train spcial que je demande par tlgramme.
+
+Qu'ai-je faire maintenant? A lancer mes pigeons pour apprendre mes
+amis que je suis encore de ce monde, et pour annoncer que mes dpches
+sont en lieu sr. Je cours la sous-prfecture, o j'ai envoy mes
+messagers ails. On leur a donn du bl et de l'eau, ils agitent leurs
+ailes dans leur cage. J'en saisis un qui se laisse prendre sans remuer. Je
+lui attache une plume de la queue ma petite missive crite sur papier
+fin. Je le lche; il vient se poser mes pieds, sur le sable d'une alle.
+Je renouvelle la mme opration pour le second pigeon, qui va se placera
+ct de son compagnon. Nous les observons attentivement. Quelques secondes
+se passent. Tout coup les deux pigeons battent de l'aile et bondissent
+d'un trait 100 mtres de haut. L, ils planent et s'orientent de la
+tte, ils se tournent vivement vers tous les points de l'horizon, leur bec
+oscille comme l'aiguille d'une boussole, cherchant un ple mystrieux. Les
+voil bientt qui ont reconnu leur route, ils filent comme des flches...
+en droite ligne dans la direction de Paris!
+
+
+II
+
+
+Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de retour
+ Paris par voie arienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage
+Lyon.--Les nouveaux dbarqus du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_.
+
+Du 1er au 15 octobre.
+
+Faire le rcit de mon voyage en chemin de fer de Dreux Tours, par
+Argentan, par le Mans; dire que dans toutes les gares j'tais reu comme
+le Messie tomb du ciel, questionn toujours, partout, et que les curieux
+m'ont empch de fermer l'oeil un seul instant pendant mon voyage
+nocturne, n'offrirait pas grand intrt. Je prfre arriver tout de suite
+ Tours o je suis rendu le 1er octobre sept heures du matin. Mais Tours
+n'est plus Tours; ce n'est plus la ville paisible et calme que j'ai connue
+jadis; o les affaires s'laboraient tranquillement et sans bruit.
+
+Les touristes et les flneurs ont cess de s'y donner rendez-vous; les
+commis-voyageurs ne s'y rencontrent plus dans les htels. Tours est anim,
+regorge de monde; c'est la seconde capitale de France; aussi m'est-il
+compltement impossible d'y trouver un traversin pour y reposer mes deux
+oreilles.
+
+Je fais un somme lger sur un divan de l'_htel de la Boule-d'Or_, et
+l'aprs-midi se passe en visites officielles. J'ai une longue entrevue
+avec l'amiral Fourichon, qui m'explique comment il n'a pas encore envoy
+de troupes au secours de Paris; je lance sur le pont de Tours mon
+beau pigeon tte brune, porteur d'une dpche chiffre; je vois M.
+Steenackers, M. Laurier, qui m'affirme qu'il a beaucoup de poigne, et que
+la France sera sauve par son ministre; je vois M. et Mme Crmieux, M.
+Glais-Bizoin, qui me prend pour un dput de la droite, et me fait un
+discours d'une heure. Je suis prsent le soir au conseil des ministres,
+et sans tre ni mdisant, ni mchante langue je ne puis m'empcher de dire
+que je ne vois nulle part le Carnot qui sauvera la France... Mais je n'ai
+pas la prtention ni l'autorit propres juger les hommes et les choses.
+
+La politique n'est pas mon affaire, j'ai rempli ma mission, remettant
+chacun les lettres qu'on m'a confies, rptant de mon mieux tout ce que
+j'avais dire; j'ai rsolu pendant la guerre d'tre aronaute. Revenons
+nos ballons!
+
+Quel pouvait tre le dsir le plus ardent d'un Parisien sorti de Paris
+au-dessus des nuages, c'tait de revenir par le mme chemin. On avait
+organis Tours une commission scientifique charge d'examiner, d'tudier
+la possibilit de semblables projets; aussi, les trois aronautes qui
+m'ont prcd et moi, nous sommes immdiatement appels donner notre
+avis ce sujet. MM. Mari Davy de l'Observatoire, M. Serret de l'Institut
+et les autres membres qui pendant la dure de la guerre ont contribu
+faire natre un grand nombre d'ides utiles et fructueuses, nous parlent
+d'abord de la nue de mmoires, de projets qu'ils reoivent des quatre
+coins de la France. Les inventeurs se sont montrs trs-nombreux, mais peu
+srieux. Quels rves insenss; quelles utopies, quelles bouffonneries!
+
+Je n'oublierai jamais le monsieur qui voulait faire revenir Paris un
+convoi de cent mille montgolfires, portant cent mille btes cornes,
+et celui qui voulait atteler deux mille pigeons un arostat, et des
+centaines d'autres inventeurs qui voulaient diriger les ballons avec
+des voiles latines, des phoques et des mts, comme un navire. Quant
+aux mmoires sur les ballons-poissons, les ballons-bateaux, les
+ballons-oiseaux, on en formerait dix encyclopdies. Pour ma part je
+suis obsd par les inventeurs qui me proposent les merveilles de leurs
+conceptions. L'un d'eux surtout me poursuit, il veut munir les ballons
+d'une grande voilure de son systme.
+
+--Mais, monsieur, je ne veux pas vous couter, il n'y a pas de vent en
+ballon, vos voiles ne seront jamais gonfles.
+
+--Ah! voil bien comme sont les hommes du mtier, vous chassez, sans mme
+l'couter, le gnie incompris. J'ai dj fait une grande invention, mais
+l'humanit m'a repouss. C'tait du papier cigarette fabriqu avec la
+racine mme du tabac. Personne n'en a voulu.
+
+Je me sauve, et je cours encore!
+
+Le plan que nous nous proposons de tenter pour rentrer dans Paris par la
+voie des airs n'exige pas des efforts d'intelligence bien extraordinaires.
+C'est celui auquel se sont arrts tous les praticiens senss. Voici en
+quoi il consiste, dans toute sa simplicit:
+
+On va envoyer des ballons et des aronautes Orlans, Chartres,
+Evreux, Dreux, Rouen, Amiens, dans toutes les villes non occupes
+par l'ennemi, dans toutes celles qui sont proches de Paris, et o le gaz
+de l'clairage ne fait pas dfaut.
+
+Chaque aronaute aura une bonne boussole, et, connaissant l'angle de route
+vers Paris, observera les nuages tous les matins au moyen d'une glace
+horizontale fixe o sera trace une ligne se dirigeant au centre de Paris.
+Quand il verra les nuages marcher suivant cette ligne, c'est--dire quand
+la masse d'air suprieure se dirigera sur Paris, il gonflera son ballon
+ la hte, demandera Tours, par le tlgraphe, des instructions, des
+dpches, et il partira. Son point de dpart est vingt lieues de Paris
+environ; il va chercher une ville qui, en y comprenant les forts, offre
+une tendue de plusieurs lieues; n'a-t-il pas bien des chances de la
+rencontrer dans ces circonstances spciales? S'il passe ct, il
+continuera son voyage et descendra plus loin, en dehors des lignes
+prussiennes. Quand le vent sera du nord, le ballon d'Amiens pourra partir;
+lorsqu'il soufflera du sud ou de l'ouest, les arostats d'Orlans et de
+Dreux se trouveront prts. Avec une douzaine de stations chelonnes sur
+plusieurs lignes de la rose des vents, les tentatives seront nombreuses.
+
+L'une d'elles aura de grandes chances de succs, surtout si la
+persvrance ne fait pas dfaut, et si l'on ne craint pas de renouveler
+frquemment les voyages. Si un ballon est assez heureux pour passer
+au-dessus de Paris, il descendra dans l'enceinte des forts. L, la
+campagne est assez vaste pour que l'atterrissage soit facile. Au pis
+aller, il pourra risquer la descente sur les toits si le vent n'est pas
+trop rapide. Enfin, s'il manque l'entre, il aura la sortie pour lui, o
+de nouveaux forts le protgeront. Dans tous les cas, il lui sera possible
+de lancer par dessus bord des lettres et des dpches.
+
+Nous verrons plus tard pourquoi ce projet n'a t ralis que
+trs-incompltement, comment il se fait que mon frre et moi soyons les
+seuls aronautes assez heureux pour avoir tent deux fois le voyage. Mais
+n'anticipons pas sur les vnements. Disons toutefois ds prsent que la
+commission scientifique a apport ici son concours le plus utile, et que
+M. Steenackers n'a jamais recul devant aucun sacrifice pour mener bonne
+fin une entreprise dont l'influence morale aurait t considrable.
+
+Les ballons de Paris, disions-nous, sont excellents pour un voyage, mais
+leur toffe est en coton; s'il faut qu'ils restent longtemps gonfls,
+qu'ils supportent un grand vent, ils se dchireront. N'oublions pas
+d'ailleurs que nous sommes seulement dans les premiers jours d'octobre et
+que pas un ballon neuf n'est encore sorti de Paris. Il est dcid qu'on
+fabriquera la hte des ballons de soie. Duruof sera charg de la
+construction avec le concours de Mangin et de Louis Godard; on commencera
+par confectionner un premier type. La commission m'envoie la hte Lyon
+pour acheter l'toffe ncessaire.
+
+_5 octobre_.--Je m'aperois que les chemins de fer fonctionnent pendant
+la guerre d'une faon bien singulire. Je passe deux grands jours et deux
+grandes nuits dans mon wagon, avant d'arriver dans la patrie de la soie.
+Les gares sont encombres partout de troupes, de voyageurs; c'est un
+dsordre pouvantable. Je passe Orlans, o j'apprends que l'arme de
+la Loire, qu'on attend Paris, n'existe que dans le cerveau des bons
+Franais qui voient les vnements couleur de rose, mais on me parle
+beaucoup de l'arme du Rhne. Lyon, j'aperois le drapeau rouge sur
+l'Htel-de-Ville, des braillards dans les rues, des caricatures chez les
+libraires, mais d'arme et de canons, point.
+
+--Ici, me dit-on, nous n'avons pas de troupes, mais, croyez-moi, monsieur,
+l'arme de la Loire est vraiment formidable. Je cours chez tous les
+fabricants de soie de la ville, accompagn d'un membre du conseil
+municipal, qui me sert de guide de la faon la plus obligeante, sous les
+auspices du prfet, M. Challemel-Lacour. Je fixe mon choix sur des pices
+roses et bleues; ce sont les seules que l'on puisse trouver de suite en
+quantit suffisante.
+
+J'en achte, pour le compte de l'tat, deux mille huit cents mtres,
+quatre francs cinquante, prix trs-modr, que le fabricant appelle avec
+raison un prix patriotique.
+
+Bientt, Tours, le nouveau thtre est transform eu atelier de
+construction. Je reviens avec mes ballots de soie; Duruof et Mangin ont
+dj dress des tables, fait l'pure pour la construction d'un arostat
+de 1200 mtres cubes. On se prpare couper l'toffe, on s'efforce de
+trouver des ouvrires. Quelques jours aprs, quatre-vingts aiguilles
+marchent sans cesse, car les ctes sont troites, et la longueur de la
+piqre qu'il s'agit de faire est considrable. Le travail est lanc avec
+activit, et se terminera dans un dlai de quinze jours.
+
+On n'a pas perdu le temps pendant mon absence; le vendredi 7, une
+exprience est faite avec un ballon captif de 20 mtres cubes pour
+connatre quelle hauteur un ballon est l'abri des balles de chassepot.
+Un arostat captif en papier est mont 400 mtres de haut. Dix-huit bons
+tireurs le visent cette hauteur. On ramne l'arostat terre, il est
+perc de 11 balles. A 500 mtres de haut, pas une balle n'a port. MM.
+l'amiral Fourichon et Glois-Bizoin assistaient l'exprience: ce dernier
+fit mme le coup de feu avec une grande habilet.
+
+J'utilise mes moments de loisir publier dans le _Moniteur Universel_ une
+srie d'articles sur _Paris assig_. On a soif de savoir ce qui se passe
+dans les murs de la capitale, les dtails que j'apporte sur la physionomie
+des bastions, sur les travaux effectus au bois de Boulogne, au
+Point-du-Jour, les rcits que je fais sur la formation des ambulances,
+sur l'organisation des gardes nationaux, excitent vivement l'attention
+de tous. Mais bientt, d'autres ballons viennent aprs moi apporter des
+nouvelles plus rcentes.
+
+Les arostats continuent en effet attirer l'attention gnrale. On
+apprend que Gambetta a confi sa fortune l'esquif arien, qu'il est
+descendu prs d'Amiens, aprs un voyage mouvant, rempli de dangers
+auxquels il a chapp comme par miracle. En mme temps que Gambetta, un
+deuxime arostat est parti de la place Saint-Pierre, conduit par M.
+Revilliod. L'arrive du ministre de l'intrieur Tours, le 11 octobre,
+produit une vritable rvolution; on ne doute pas que la face des choses
+va changer, chacun est persuad qu'une main nergique va enfin imprimer
+la France l'lan du salut et de la dlivrance.
+
+Peu de jours aprs, les descentes d'arostats se succdent. Farcot et
+Tracelet descendent en Belgique le 12 octobre. Bertoux et Van Roosebeke
+tombent Cambrai, et subissent un tranage prilleux. M. Bertoux est
+grivement bless, et Van Roosebeke, roul dans la nacelle, parvient
+sauver les pigeons voyageurs qu'il amne de Paris.
+
+On ne peut plus douter, non sans une joie indicible, que le service des
+ballons-poste est dfinitivement organis. Cependant je suis profondment
+surpris de ne pas voir mon frre Albert Tissandier parmi les nouveaux
+dbarqus du ciel.--Il devait partir le lendemain de mon dpart et voil
+plusieurs ballons qui viennent sans lui; les aronautes n'ont mme pas
+entendu parler de son dpart... Ce silence m'inquite, car je ne puis
+croire que mon frre ait renonc son projet.
+
+_Dimanche 16 octobre_.--Je rencontre rue Royale Tours un de mes amis.
+
+--Vous savez la nouvelle? me dit-il.
+
+--Quoi donc?
+
+--Votre frre Albert est ici. Nous venons de le voir, il vous attend
+djeuner, je vous cherche depuis ce matin.
+
+Je trouve mon frre _l'htel de l'Univers;_--nous nous jetons dans les
+bras l'un de l'autre. Il me raconte qu'il a manqu deux dparts, que son
+voyage a t retard, qu'il est parti enfin avec deux voyageurs.
+
+Voici le rcit qu'il a publi lui-mme de son ascension; j'en reproduis
+les passages les plus intressants.
+
+VOYAGE DU JEAN-BART.
+
+Le 14 octobre, une heure un quart, le ballon le Jean-Bart s'levait de
+Paris dans les airs, conduisant MM. Rane, maire du 9e arrondissement,
+et Ferrand, chargs d'une mission spciale du gouvernement. Outre les
+voyageurs confis mes soins, j'emportais avec moi 400 kilogrammes de
+dpches, c'est--dire cent mille lettres, cent mille souvenirs envoys de
+Paris par la voie des airs cent mille familles anxieuses! Par un soleil
+ardent et superbe, nous passons les lignes des forts, 1,000 mtres, nous
+distinguons nos ennemis qui en toute hte se mettent en mesure de nous
+envoyer des balles. Mais nous planons trop loin de la terre, pour que
+l'artillerie puisse nous faire peur; nous entendons les balles qui
+bourdonnent comme des mouches au-dessous de notre nacelle, et nous moquant
+des uhlans, des cuirassiers blancs, et de tous les Prussiens du
+monde, nous nous laissons mollement bercer par les ailes de la brise
+jusqu'au-dessus de la fort d'Armonviliers.
+
+L un spectacle plein de dsolation s'offre nos yeux. Les maisons, les
+habitations, les chteaux, sont dserts, abandonns: nul bruit ne s'lve
+jusqu' nous, si ce n'est celui de l'aboiement rauque et sinistre de
+quelques chiens abandonns.
+
+Plus loin, au milieu mme de la fort de Jouy, c'est un camp prussien qui
+s'tend sous notre nacelle; on remarque des travaux de dfense habilement
+organiss pour rpondre toute surprise. Les tentes forment deux lignes
+parallles aux extrmits desquelles s'lvent des remparts de gabions et
+de fascines. Prs de l nous apercevons un immense convoi de munitions
+qui couvre les routes entires; il est suivi d'une infinit de petites
+charrettes couvertes de bches blanches; des uhlans l'accompagnent
+en grand nombre. A la vue de notre arostat, ils s'arrtent, et nous
+devinons, malgr la distance qui nous loigne, qu'ils nous jettent un
+regard de haine et de dpit.
+
+Cependant le soleil chauffe nos toiles, et dilate le gaz qui les gonfle;
+les rayons ardents nous donnent des ailes, nous bondissons vers les plages
+ariennes suprieures, et bientt la terre disparat nos yeux. Quelle
+splendeur incomparable, quelle munificence innomme dans cette mer de
+nuages que semblent terminer des franges argentes aux clats vraiment
+blouissants! Au milieu du silence et du calme, nous admirons ces sublimes
+dcors du ciel, et pendant quelques secondes nous perdons de vue les
+misres terrestres. Je charge M. Ferrand de surveiller le baromtre
+pendant que je dessine la scne grandiose qui s'offre ma vue.
+
+Mais voil la nuit qui couvre de son manteau le ciel et la campagne. Il
+faut songer revenir terre, regagner le plancher des braves dfenseurs
+de la patrie. Nous voyons accourir des paysans qui nous crient tue-tte:
+Il n'y a pas de Prussiens ici! Vous tes prs de Nogent-sur-Seine,
+Montpothier; descendez vite! Tous ces cris nous dcident enfin, et nous
+tombons pour ainsi dire dans les bras de nos braves amis sans aucune
+secousse.
+
+Grce leur aide obligeante, celle de leur cur, dont nous ne saurions
+oublier l'accueil touchant, nous emportons vivement dpches et ballon.
+Les Prussiens ne sont pas loin, disent-ils; ils vous ont vu descendre, et
+peuvent vous surprendre. Allez-vous-en au plus vite. C'est ce que nous
+nous empressons de faire, et nous arrivons chez le sous-prfet de Nogent,
+M. Ebling. Une rception enthousiaste nous est offerte; nous le quittons
+bientt, ne voulant pas perdre un seul instant pour gagner Tours, o notre
+devoir nous appelle.
+
+Nous sommes obligs de faire un dtour immense, de passer par Troyes,
+Dijon, Nevers, Bourges, pour arriver enfin bon port.
+
+A peine nous sommes-nous retrouvs, mon frre et moi, que nous ne parlons
+plus que du retour Paris,--notre enthousiasme partag se multiplie par
+deux, nous voudrions dj tre en l'air!
+
+Comme certains dtails d'organisation pour le retour arien ne marchent
+pas mon gr, je me dcide demander une entrevue M. Gambetta.
+J'arrive au ministre, o je suis reu par M. Cavali, dit _Pipe-en-Bois,_
+chef du cabinet. Il m'introduit auprs de M. le Ministre de l'intrieur et
+de la guerre, qui m'accueille avec une bonne grce pleine d'affabilit.
+M. Gambetta me flicite sur mes projets, et m'apprend que M. Steenackers,
+nomm directeur des tlgraphes et des postes, se chargera du service des
+ballons. Puis, prenant un papier, il y crit ces mots:
+
+Je prie M. Steenackers d'activer le projet si courageux de M.
+Tissandier.
+
+M. Gambetta me serre la main et me congdie en me disant d'un ton
+dictatorial: Bonne chance et bon vent!
+
+Depuis ce jour, tous les chemins nous ont t ouverts pour activer nos
+Projets!
+
+
+III
+
+
+Lettres pour Paris par ballon mont.--Le bon vent souffle
+Chartres.--Cerns par les Prussiens!--Evasion nocturne.--L'htel du
+Paradis.--Allons chercher le vent!
+
+Du 15 octobre au 1er novembre.
+
+Cependant, la nouvelle de la construction d'un ballon s'est rpandue
+Tours; comme nous ne voulons pas renseigner l'ennemi sur nos projets, nous
+nous gardons bien de rien publier cet gard; aussi l'imagination du
+public se livre-t-elle toutes les fantaisies. Les mieux renseigns
+prtendent que l'on construit un ballon dirigeable, qui, coup sr, va
+rentrer Paris. L'apparition au bureau du tlgraphe d'une vaste bote
+aux lettres avec cette inscription: LETTRES POUR PARIS PAR BALLON MONT,
+accrdite singulirement cette manire de voir; j'ai beau dire partout
+que nous voulons seulement essayer un voyage prilleux, incertain, que la
+russite est douteuse, personne ne veut ajouter foi cette opinion. On se
+rpte de toutes parts: Un ballon va partir pour Paris, il va rentrer
+Paris. Comment? On l'ignore, mais on oublie que les deux mots tentative et
+succs sont souvent spars par un abme; l'esprit humain est ainsi fait
+qu'il croit toujours ce qu'il dsire, et souvent, sans rflexion, il se
+plat transformer le projet en fait accompli.
+
+Mon frre et moi nous recevons sans cesse de vritables ovations; on nous
+montre du doigt: Voil, dit-on, les aronautes qui vont rentrer Paris.
+J'enrage parfois, car je sais bien, hlas! que nous ne sommes pas
+encore dans l'enceinte des fortifications. Nous n'allons pas Paris,
+disons-nous, nous allons essayer d'y aller, c'est bien diffrent. Mais
+rien n'y fait. Nous recevons des lettres innombrables; ce sont des amis
+et des inconnus qui nous crivent: Voulez-vous tre assez bons pour vous
+charger de porter Paris la petite lettre que vous trouverez sous ce
+pli? En quelques jours, j'ai rempli de lettres pour la capitale tout un
+tiroir de ma commode. Les gens plus oss, plus indiscrets, viennent nous
+voir l'htel et nous demandent porter des paquets. On se figure qu'
+nous seuls nous reprsentons les messageries. Je n'oublierai jamais un
+monsieur que je n'avais jamais vu et qui vient me rveiller six heures
+du matin. Il me supplie de prendre la clef de son appartement Paris pour
+visiter ses meubles, et de lui dire mon retour si son mobilier est
+en bon tat. Il me charge en outre de rassurer sa bonne, qui doit tre
+trs-inquite sur son sort. Je n'avais jamais ferm une porte sur le nez
+de personne, mais ce jour-l, je me suis offert avec dlices cette petite
+satisfaction.
+
+Pendant que les lettres pleuvent sur nos ttes comme la grle au mois de
+mars, mon frre et moi nous nous occupons de faire tous nos prparatifs.
+La construction du ballon de soie, malgr les efforts de Duruof, trane en
+longueur; la commission scientifique nous engage ne pas attendre plus
+longtemps. Mon frre va chercher son ballon le _Jean-Bart_ qui est rest
+Dijon, et M. Revilliod, qui a appris nos projets, se propose spontanment
+pour tenter un voyage. D'aprs les renseignements fournis par
+l'Observatoire, il y a des chances pour que le vent sud-ouest rgne
+longtemps en France cette poque; c'est Chartres que s'excutera la
+premire tentative. La commission me prie de fournir mon concours au
+dpart de M. Revilliod, pendant que mon frre court aprs le ballon qui
+devra plus tard nous servir nous-mmes.
+
+Je fais l'acquisition d'une bonne boussole. M. Mari Davy, de
+l'Observatoire, me donne l'angle de route de Paris Chartres. Nous
+emballons un arostat, nous prenons une provision de ballons en papier
+qui nous serviront examiner la direction du vent. Nous allons voir M.
+Steenackers qui nous confie des dpches, nous donne toutes les lettres de
+recommandations, de rquisitions, propres faciliter le dpart, et
+nous voil bientt partis, Revilliod, Gabriel Mangin qui se chargera du
+gonflement et moi. Nous tions loin de souponner les aventures qui nous
+attendaient!
+
+_Jeudi 20 octobre_.--Nous sommes Chartres. L'Observatoire s'est montr
+prophte. Le vent souffle du sud-ouest, Mangin gonfle de suite le ballon.
+Il a fallu se donner bien du mouvement pour obtenir douze cents mtres
+de gaz sance tenante, car les gazomtres, Chartres, ne sont pas
+volumineux. La veille, le directeur de l'usine a dclar que le gonflement
+tait impossible, mais le prfet a pris notre parti avec beaucoup
+d'nergie, de patriotisme, et nous a tirs d'un grand embarras. Il fait
+venir le directeur de l'usine.
+
+--Il faut absolument, lui dit-il, que vous fournissiez ces messieurs
+douze cents mtres cubes de gaz.
+
+--Mais, monsieur le prfet, je n'ai que ce volume de gaz dans mes
+gazomtres, et c'est prcisment ce que la ville va m'absorber pour
+l'clairage de la nuit.
+
+--Eh bien! vous n'clairerez pas la ville, on ne vous fera aucun procs,
+je me charge de tout.
+
+Voil comment les becs de gaz, Chartres, n'ont pas t allums dans la
+nuit du 19 au 20 octobre. Les rues taient noires comme un four teint,
+mais personne ne songeait se plaindre: on savait dans quel but il
+fallait se passer de lumire.
+
+Le jeudi, midi, le ballon est gonfl, mais le vent est d'une violence
+extrme. Le commandant Duval, qui est Chartres avec 1,200 marins, nous
+a envoy une trentaine de matelots, qui ont toutes les peines du monde
+matriser l'arostat. On nous dit en ville que les Prussiens ne sont pas
+loin, qu'il est temps de partir; d'ailleurs, depuis quelques jours, les
+vnements sont accablants, dsastreux. Orlans vient d'tre pris par
+l'ennemi; Dreux a t envahi; Soissons a capitul, et au moment o
+nous faisons les prparatifs du dpart, Chteaudun est impitoyablement
+bombard. Mais les nouvelles venues de Paris ont affermi le courage de
+tous; on a foi dans le triomphe final; Gambetta vient de nous dire: A
+Paris, le peuple, de jour en jour plus hroque, prpare le salut de la
+France.
+
+A deux heures, les rafales s'lvent puissantes et terribles; le ballon
+est tellement tortur, secou, pench, que c'est un miracle s'il ne crve
+pas. M. Revilliod est calme, plein de rsolution; malgr la tempte, il va
+partir. Au moment o il se dispose monter dans la nacelle, un officier
+nous aborde et nous remet une lettre du commandant, M. l'aronaute est
+prvenu que s'il ne peut partir immdiatement, il doit brler son
+ballon et ses dpches, s'il veut les sauver des mains de l'ennemi. Le
+commandant demeure deux pas; nous courons chez lui. Nous le trouvons
+avec ses officiers.
+
+Un grand feu flambe dans la chemine, il y jette une quantit de lettres
+et de papiers.
+
+--Messieurs, nous dit-il, j'ai ordre d'vacuer Chartres, qui ne sera pas
+dfendu; si vous ne pouvez partir, brlez tout, les Prussiens peuvent tre
+ici dans un quart d'heure.
+
+Nous revenons vers le ballon; les marins sont dj partis, et les rues
+sont sillonnes de bataillons de mobiles qui se retirent. Par surcrot de
+malheur, le vent a t si violent qu'un accident irrparable est survenu.
+Le ballon, enlev par la rafale, s'est heurt contre les arbres; les
+caoutchoucs de la soupape ont t enlevs, les clapets se sont ouverts, et
+l'arostat se vide; Gabriel Mangin achve le dgonflement. On nous avertit
+que les Prussiens vont arriver. Nous nous demandons s'il n'est pas prudent
+de mettre immdiatement le feu tout le matriel. Mais comment des
+aronautes auraient-ils le courage de brler leur navire? Nous prfrons
+cacher le ballon dans l'usine, derrire un monceau de charbon. Le
+directeur nous avertit qu'il ne veut pas prendre la responsabilit de
+ce qui surviendra, mais brler pour brler, n'est-il pas prfrable
+d'attendre au dernier moment?
+
+Nous allons la gare du chemin de fer.
+
+--Tout est coup, nous dit-on, les trains ne partent plus.
+
+Le bureau du tlgraphe est dsert. A la prfecture, nous apprenons que
+le prfet est parti. En ville, on dit partout que les Prussiens cernent
+Chartres, nous voil pris comme dans une souricire, et en notre qualit
+d'aronautes, nous ne tenons que mdiocrement tre prsents nos
+ennemis.
+
+C'est ainsi que j'assiste une premire dbcle, bien loin de me douter
+alors que ce spectacle n'est que le prlude insignifiant d'un drame
+pouvantable, dont nous allions voir les tableaux navrants se drouler
+devant nous pendant quatre mois. Les boutiques se ferment, les habitants
+rentrent, Chartres est un dsert, mais derrire chaque porte, les coeurs
+palpitent, les femmes tremblent, et sans dfense, sans moyens de secours,
+chacun attend avec anxit.
+
+Le jour est bientt son dclin; il est certain que les Prussiens
+n'entreront ici que demain matin. Nous avons devant nous toute une nuit
+pour nous vader. Malgr l'ordre du commandant, nous voulons au moins
+sauver notre matriel, et nous courons la ville pour trouver une voiture
+ notre usage et une charrette pour le ballon. Mais le problme est bien
+plus difficile rsoudre que nous ne pouvions le croire. Un premier
+loueur nous rpond avec beaucoup de flegme:
+
+--Vous comprenez, messieurs, que ma voiture, escorte par un ballon,
+pourra certainement quitter Chartres, mais je ne suis pas bien sr qu'elle
+y rentre; je prfre la garder dans ma remise.
+
+Le cocher qui entendait ces paroles ajoute avec vivacit:
+
+--D'ailleurs ce n'est pas moi qui me chargerai de vous conduire, les
+Prussiens entourent la ville, nous serons pris!
+
+Malgr nos instances, le loueur de remises est inflexible comme le destin,
+il nous abandonne notre malheureux sort.
+
+Nous finissons par rencontrer un voiturier intelligent et courageux qui se
+charge de nous tirer d'affaire.
+
+--J'ai un de mes amis, nous dit-il, qui arrive de Dreux, o les Prussiens
+ne sont plus. Je vous affirme que l'on peut passer sur la route de Dreux,
+ moins que les uhlans n'y aient paru depuis deux heures; mais le gros
+de l'arme ennemie est de l'autre ct de Chartres. Nous partirons dix
+heures du soir, sans lumire, sans bruit, nous trouverons bien quelque bon
+chemin. Je connais le pays.
+
+A 10 heures, Chartres tait dsert; si vous aviez pass prs de l'usine
+ gaz ce moment, vous auriez vu sur la route un petit omnibus
+quatre places, attel d'un bon cheval. Vous auriez aperu plus loin une
+charrette, sur laquelle une dizaine d'hommes chargeaient un gros ballot
+lourd et massif. C'tait notre ballon. Une nuit obscure vint nous donner
+son aide. Nous filons au trot dans l'omnibus, un voiturier nous suit dans
+la charrette charge de l'arostat. Nous avons donn nos instructions au
+cocher.
+
+--Si vous voyez des Prussiens, filez au grand galop; s'ils sont en petit
+nombre et s'ils veulent vous arrter, nos revolvers feront leur service.
+Nous sommes quatre avec l'aide-aronaute, nous avons vingt-quatre balles
+notre disposition.
+
+Nous quittons Chartres; nous sommes bientt arrts par un poste de gardes
+nationaux; on nous demande nos papiers; on nous laisse passer. Nous
+continuons notre route au milieu de l'obscurit, et, pendant une heure, le
+silence de la nuit n'est troubl que par le roulement de nos voitures. La
+fatigue nous fait fermer les yeux; nous commenons nous endormir, quand
+notre vhicule est arrt brusquement.
+
+--Voil les Prussiens, s'crie d'une voix trangle notre aide-aronaute.
+
+Je me rveille en sursaut et j'aperois une dizaine d'hommes couverts de
+grands manteaux blancs. Ils ont saisi notre cheval par la bride!...
+
+Ces Prussiens taient simplement de braves mobiles normands, qui
+nous prenaient eux-mmes pour des ennemis, et se figuraient que nous
+emportions, dans notre charrette les richesses de la ville de Chartres.
+
+Nous rions bien de notre double mprise, et nous continuons gaiement notre
+chemin. A une heure du matin, nous arrivons Dreux, nous traversons la
+ligne des avant-postes franais sans que le moindre qui vive retentisse.
+
+--Voil, disons-nous, une ville bien garde.
+
+Nous arrivons, en effet, sur la place sans rencontrer un factionnaire. Un
+corps de garde s'offre notre vue. Nous y entrons. Je montre au chef de
+poste nos papiers, les lettres de rquisition s'adressant l'autorit
+militaire, je le prie de nous aider trouver un asile. Les chevaux n'ont
+pas mang, il leur faut une place dans une curie.
+
+--Dreux est bien encombr, nous dit-on, et je ne sais si vous aurez de
+bons lits, mais on vous donnera toujours bien un abri. Je vais vous mener
+ l'_Htel du Paradis_.
+
+Nous frappons la porte. Une vieille mgre arrive de trs-mauvaise
+humeur.--Madame, dit trs poliment l'officier qui nous sert de guide, ces
+messieurs ont des lettres de recommandation du gouvernement, ils sont
+chargs d'une mission importante, ils sont fatigus et dsirent une
+chambre, une place l'curie pour leurs chevaux.
+
+La patronne rplique trs-insolemment:--On ne vient pas chez les gens
+deux heures du matin. Je n'ai pas de place. Et puis je ne connais pas ces
+hommes-l, dit-elle en nous montrant, je ne peux pas loger les premiers
+venus.
+
+L'amabilit de la patronne du _Paradis_ nous fait monter la moutarde au
+nez. Nous ne rpliquons rien; l'officier, comme nous, est furieux; nous
+partons et nous revenons avec quatre hommes et un caporal. Nous frappons
+une seconde fois la porte de l'htel, et toujours trs-poliment, nous
+disons la patronne:
+
+--Ouvrez vos portes, nous allons fouiller votre maison. Nous allons voir
+si la place manque.
+
+La dame de l'_Htel du Paradis_ est devenue muette sous l'effet d'une
+exaspration rentre. Mais bientt sa langue a retrouv le mouvement.
+
+--Monsieur, dit-elle l'officier, c'est indigne; je prfrerais recevoir
+les Prussiens que tous les mobiles comme vous qui nous maltraitent. Vous
+tes tranger Dreux; si vous tiez de la garde nationale, les choses se
+passeraient diffremment.
+
+--Vous traitez bien, madame, m'criai-je, un officier franais qui
+vient ici dfendre votre ville, votre maison; je vous flicite de votre
+patriotisme.
+
+Cependant, nous nous assurons que l'htel est plein; mais il y a bel et
+bien des places l'curie, et nos chevaux y prennent le repos jusqu'au
+lendemain, malgr les rclamations de la patronne.
+
+Je n'ai cit cette histoire que pour montrer comment certains Franais
+comprenaient la guerre; le fait malheureusement n'est pas isol, et ce
+n'est pas sans raison que l'on a dit que bien des paysans, bien des
+habitants de province, prfraient ouvrir leurs bras l'ennemi qu' ceux
+qui combattent pour la patrie. Nos soldats ont parfois trouv un mauvais
+accueil, bien des officiers me l'ont affirm; il aurait fallu, dans ces
+cas-l, ne pas craindre de parler le revolver la main; on n'aurait pas
+d avoir de piti pour les faux Franais qui, par un sentiment d'gosme
+ignoble, se refusaient d'apporter leur concours l'oeuvre de la dfense
+nationale.
+
+Revilliod, Mangin et moi, nous passons la nuit au poste.
+
+Le lendemain, nous faisons une visite au sous-prfet de Dreux. Il apprend
+avec dsespoir que Chartres n'a pas rsist.
+
+--Que voulez-vous que je fasse; je n'ai que 8,000 mobiles Dreux?
+Chartres avait 12,000 soldats!
+
+--Mais n'y a-t-il pas ici de l'artillerie, des canons? On le dit en ville.
+
+--Chut! s'crie le sous-prfet en me parlant bas l'oreille. Nous avons
+deux canons, mais il n'y a de munitions que pour les charger sept fois
+chacun!
+
+Deux jours aprs, nous tions revenus Tours. Je retrouve mon frre qui a
+lui-mme retrouv son ballon. Chartres a t occup le lendemain de notre
+dpart.--C'est au Mans que vont maintenant commencer nos tentatives.
+Revilliod et Mangin seront des ntres; il y aura ainsi deux ballons prts
+ partir ensemble quand le vent sera favorable.
+
+_22 octobre_.--Nous sommes au Mans dans la nuit, le ballon est dbarqu
+la gare.
+
+--Surveillez-le bien, dis-je au sous-chef de gare. Nous viendrons le
+prendre demain matin de bien bonne heure.
+
+A 6 heures du matin nous demandons le ballon.--Pas de ballon. Un employ
+maladroit l'a expdi Tours croyant qu'il venait directement de Paris.
+Me voil forc d'aller Tours avec Revilliod. Je commence avoir une
+vritable indigestion des chemins de fer surchargs de trains qui font des
+courses de lenteur. Il a fallu 40 heures pour aller Lyon. Nous mettrons
+cette fois 6 heures pour nous rendre Tours. Chaque gare est encombre de
+troupes, de francs-tireurs; c'est un remue-mnage inou; chaque station,
+on ajoute des wagons, et on attend une heure. Revilliod reprend son ballon
+le _George Sand_ qu'il reporte au Mans.
+
+_23 octobre_.--Nous rejoignons notre collgue aujourd'hui avec le
+_Jean-Bart_. Nous voil dans le dpartement de la Sarthe, qui est aussi,
+comme nous l'avons appris, la patrie de Coutelle, le clbre arostier de
+Fleurus. A une station, nous nous sommes croiss avec les voyageurs
+d'un nouveau ballon descendu rcemment. L'un d'eux est un de mes amis
+d'enfance, Gaston Prunires, que je n'avais pas vu depuis 12 ans! Il m'a
+montr le _Journal Officiel_ de Paris, o est insre une dpche que
+nous avons envoye par pigeons, prvenant les Parisiens de donner aide
+et protection aux ballons qu'ils pourront apercevoir au-dessus de leurs
+ttes.
+
+Le lendemain de notre arrive au Mans, nous rendons visite au prfet, M.
+Georges Lechevalier, qui est un ancien camarade de collge de mon frre;
+il nous accueille de la faon la plus obligeante, et nous prte le plus
+utile concours. Une fois nos dispositions prises pour le gonflement, il
+faut bon gr mal gr patienter, car le vent est dfavorable: il souffle du
+nord, et il n'y a gure de chance de le voir tourner rapidement vers le
+sud-ouest. Je ferai remarquer ici que le projet adopt l'origine n'a
+pas t ralis. Pendant notre sjour au Mans, le vent ne nous a pas
+favoriss. Mais il aurait d y avoir un ballon Amiens, Rouen, et,
+cette poque, ceux-l auraient pu plusieurs fois tenter le voyage dans
+d'excellentes circonstances.
+
+Le dimanche 30 octobre, l'arostat est gonfl sur les bords de la Sarthe.
+On excute plusieurs ascensions captives pour sonder l'air. Nous enlevons
+dans la nacelle quelques officiers, bien loin de souponner alors que
+plus tard nous devions nous retrouver la mme place, comme arostiers
+militaires, sous les ordres du gnral Chanzy. Le temps est calme et le
+ballon plane immobile au-dessus de la Sarthe, o il se reflte comme dans
+un miroir. Une foule considrable assiste nos ascensions captives et
+attend avec impatience le moment du dpart. Mais le vent est toujours
+impitoyablement tourn au nord et au nord-ouest.
+
+L'arostat est confi la garde d'un poste de zouaves pontificaux; ces
+braves soldats viennent d'arriver de Rome avec Charette.
+
+Les journes se passent et le bon vent n'arrive pas. Toujours vent
+nord-ouest. M. Mari Davy nous tlgraphie que les circonstances
+atmosphriques ne changeront probablement pas avant longtemps. Ah! si
+nous tions Rouen, nous pourrions partir et les courants ariens nous
+entraneraient doucement sur Paris. En faisant cette rflexion, il me
+prend l'ide d'imiter Mahomet qui marche vers la montagne. Le vent ne veut
+pas venir nous trouver. Allons le chercher.
+
+Revilliod et Mangin restent au Mans avec un ballon; et nous voil partis,
+avec l'arostat le _Jean-Bart_, qu'il faut traner pniblement, de gare
+en gare, car le chemin de fer fonctionne difficilement. Le train s'arrte
+toutes les dix minutes, et passant par des voies dtournes, il met
+vingt-quatre heures pour gagner le chef-lieu de la Seine-Infrieure.
+
+
+IV
+
+
+Premire tentative de retour Paris par ballon.--Prparatifs du
+voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.-Le
+djeuner en ballon.--Le vent a tourn.--En ballon captif.
+
+Du 1er au 8 novembre 1870.
+
+Nous arrivons Rouen, mon frre et moi, le 2 novembre, avec le ballon le
+_Jean-Bart_. Le prfet a t prvenu de nos projets; il a eu l'obligeance
+de faire mettre notre disposition un grand local o l'arostat
+pourra tre ventil et vernis neuf. C'est la grande salle de bal du
+Chteau-Baubet, le Casino de l'endroit, qui se transforme ainsi en atelier
+arostatique. L'inspecteur du tlgraphe envoie ses facteurs qui nous
+aident avec beaucoup de zle dans l'opration de vernissage, vilaine
+besogne qui consiste enduire l'arostat d'huile de lin cuite sur toute
+sa surface. Le ballon ventil est gonfl l'air, on pntre dans son
+intrieur, afin d'examiner, par transparence, l'toffe dans toute son
+tendue.
+
+Chaque fois qu'un petit trou se montre, il est bouch avec une pice: la
+plus petite piqre est cache sous une feuille de baudruche. C'est mon
+frre qui s'occupe surtout de cette besogne avec un soin scrupuleux;
+il fallait la guerre pour transformer ainsi un architecte de talent en
+rparateur de ballons.
+
+Mais nous sommes seuls; c'est nous qui conduirons notre arostat: s'il
+fuit, s'il est en mauvais tat, qui donc, si ce n'est nous, en subira la
+consquence? Le voyage sera peut-tre long, prilleux; ayons au moins
+un bon arostat, bien rpar, bien impermable. S'il arrive un malheur,
+n'ayons aucun reproche nous faire!
+
+Pendant quelques jours, le vent n'est pas favorable; il souffle plein nord
+et nord-est. La patience est devenue de notre part, une ferme rsolution.
+L'accueil que nous recevons Rouen est si affable, si gracieux, que le
+temps se passe assez vite, malgr les nouvelles de la guerre, toujours
+dsastreuses, qui accablent le pays. Nous avons appris au Mans l'infme
+trahison de Bazaine, qui a soulev dans toute la foule un cri d'horreur
+et de dgot[4]. Voil que Dijon vient de succomber sous les coups d'une
+arme de 10,000 Badois. Quand s'arrtera donc la srie des malheurs qui
+frappent la France sans trve, sans piti? Parfois le dcouragement
+trouble notre esprit, mais ce n'est qu'une impression fugitive; non, la
+France ne peut pas tomber, Paris rsiste, et l'ennemi sera cras sous ses
+murs. Voil ce que nous disions tous au mois de novembre. Voil ce que
+l'on rptait alors dans toute la France!
+
+[Note 4: Ce chapitre a t crit quelques jours aprs la proclamation
+de M. Gambetta qui qualifiait lui-mme de _trahison_ la conduite du
+marchal Bazaine. Sans doute aujourd'hui nous ne serions plus si
+affirmatif, nous disant que l'histoire seule sera le grand juge.--Mais
+nous ne voulons pas dnaturer notre rcit, ici comme ailleurs, en lui
+tant le caractre de l'impression premire,]
+
+_6 novembre_.--Le vent a pass momentanment au nord-est. D'aprs les avis
+de l'Observatoire, il faut ouvrir l'oeil, le vent nord-ouest favorable
+pourrait bien rgner d'une faon durable, d'un moment l'autre.
+
+Pour tre prts toute heure du jour et de la nuit, nous prenons la
+rsolution de gonfler le _Jean-Bart_, afin qu'il puisse partir subitement
+ l'instant voulu. Une foule considrable assiste au gonflement qui
+s'opre dans d'excellentes conditions prs de l'usine gaz. Voil les
+lettres pour Paris qui recommencent surgir de toutes parts. On nous suit
+dans la rue, on nous supplie de prendre encore une lettre bien lgre. A
+l'htel, en rentrant, il y a toujours notre adresse tout un paquet de
+petites lettres, qui, quoique bien lgres, finissent par faire un ballot
+trs-lourd. Nous prenons des deux mains, bien heureux de faire des
+heureux, mais ayant toujours soin d'ajouter: Votre lettre suivra notre
+destine, il n'y a pas de garantie pour le succs. Nous essayons, voil
+tout! Le directeur du bureau de la poste ajoute ces paquets quatre sacs
+de lettres pesant 250 kilogrammes, ce qui met entre nos mains une centaine
+de mille lettres venant des quatre coins de France. Ah! si nous
+pouvions les apporter Paris. Que de bndictions, que de marques de
+reconnaissance nous seraient donnes! Comment songer sans motion cette
+belle perspective!
+
+L'opration du gonflement est assez longue, car nos hommes d'quipe
+improviss n'ont jamais touch un ballon. Il faut tout surveiller de prs.
+J'ai t oblig de prparer le _cataplasme_ arostatique, form de suif
+fondu et de farine de lin, et destin boucher les joints de la soupape;
+en ma qualit de chimiste, j'ai parfaitement russi cette petite cuisine.
+Nous descendons nous-mmes les sacs de lest autour du filet; le ballon est
+couvert d'huile, et nos vtements ne tardent pas tre aussi luisants que
+notre arostat. Il n'est dcidment pas agrable de seller soi-mme le
+cheval qu'on doit monter, et surtout de cirer ses harnais!
+
+Mon frre montre le ballon un inventeur avec lequel nous avons dn la
+veill, l'_Htel d'Angleterre_. Il nous expliquait son systme avec un
+enthousiasme fougueux.--Je veux runir, disait-il, un grand nombre de
+ballons, dans une charpente lgre ayant forme de navire; mon appareil,
+muni de mts, de voilures, pourra louvoyer dans les airs! En face de
+nous, un Anglais souriait. J'ai su depuis que c'tait un des plus clbres
+ingnieurs de la Grande-Bretagne.
+
+En voyant le _Jean-Bart_, la tnuit de l'toffe arostatique, en
+s'apercevant que l'appareil oscille si facilement sous le moindre souffle
+de l'air, l'inventeur a enfin ouvert les yeux. Il est guri de sa folie!
+Je ne m'attendais pas voir mon frre faire une cure aussi merveilleuse!
+
+A cinq heures, le _Jean-Bart_ est gonfl.
+
+J'observe attentivement les nuages, leur direction, ma boussole et
+ma carte la main. Connaissant l'angle de Rouen avec le mridien
+astronomique, et la dclinaison, je puis tracer sur le sol une ligne
+qui s'tend vers le centre de Paris. Nous partirons quand les nuages se
+dirigeront suivant cette ligne, quand nos petits ballons d'essai prendront
+bien cette direction. Les conditions atmosphriques ne permettent pas
+encore de lancer le ballon dans l'espace. Attendons le nord-ouest;
+beaucoup d'habitants de Rouen regardent comme nous le ciel, les
+girouettes, et se demandent: Quand le vend nord-ouest soufflera-t-il?
+
+Les nouvelles que l'on apprend le soir au bureau du tlgraphe ne sont
+pas trs rassurantes. Les Prussiens sont sept lieues de Rouen. Si notre
+dpart est ajourn, il serait bien possible que les aronautes soient
+dlogs de Rouen, comme ils l'ont t de Chartres. Pendant la nuit, nous
+faisons, mon frre et moi, une srie de rflexions tantt agrables,
+tantt peu rassurantes. Mais notre imagination ouvre Paris nos yeux. La
+possibilit du succs fait oublier celle d'un chec. On a fait courir le
+bruit que les Prussiens condamnaient mort les aronautes qu'ils avaient
+pris, et, dans nos rves, nous nous voyons parfois fusills comme des
+espions! Mais qu'est-ce que la vie de tels moments? Ne les compte-t-on
+pas par milliers, les hros qui meurent sur le champ de bataille? Ne
+saurons-nous pas, s'il le faut, nous aventurer aussi bien dans la nacelle
+d'un ballon que prs de l'afft d'un canon.
+
+Le lendemain, 7 novembre, nous gommes rveills en sursaut. C'est un
+ancien marin qui a surveill le gonflement et qui entre prcipitamment
+dans notre chambre.
+
+--Messieurs, dit-il tout mu, je crois que le vent souffle vers Paris;
+voyez donc si je ne me trompe pas!
+
+D'un bond je me prcipite sur le balcon de l'htel o nous logeons. Les
+nuages se refltent dans la Seine qui s'tend sous mes yeux; ils se
+dirigent bien, en effet, vers le sud-est, mais il est de toute ncessit
+de confirmer cette observation en lanant des ballons d'essai.
+
+Nous courons l'usine gaz. Un petit ballon de caoutchouc est gonfl,
+lanc dans l'espace, le vent de terre le jette d'abord au-dessus de nos
+ttes, mais le courant suprieur lui fait dcrire dans le ciel une ligne
+parallle celle que j'ai trace sur le sol et qui donne la route de
+Paris! Nos coeurs bondissent de joie, d'motion, d'esprance.
+
+L'inspecteur du tlgraphe est prvenu la hte, il annonce Tours notre
+dpart; une heure aprs on remet entre nos mains la dernire instruction
+du gouvernement[5].
+
+[Note 5: Voici la dpche qui nous a t remise au moment du dpart:
+Extrme urgence, Rouen de Tours--Directeur gnral inspecteur
+Rouen--Dites Tissandier de partir et de dire Paris, nos amis, que
+nous sommes prts mourir tous pour sauver l'honneur du pays.]
+
+Le directeur de la poste ne tarde pas accourir avec un nouveau sac de
+lettres importantes. Nous rentrons prcipitamment l'htel prendre nos
+paquets; notre voiture est suivie dans la rue par une foule considrable,
+et grand nombre de Rouennais nous mettent dans la main leurs dernires
+lettres pour Paris.
+
+A onze heures, mon frre et moi nous montons dans la nacelle. Le vent n'a
+pas vari depuis le matin. Nos sacs de dpches sont attachs au bordage
+extrieur. Notre malle, nos couvertures pendent au cercle du ballon. Une
+foule si compacte entoure l'arostat que nous procdons avec peine
+l'quilibrage. On jette mme dans la nacelle les dernires lettres. Une
+vieille dvote remet mon frre une mdaille bnite et une prire qui,
+dit-elle, nous porteront bonheur.
+
+Un monsieur trs-bien mis me donne un papier pli que j'ouvre. C'est le
+prospectus d'une maison d'habillement, d'un BON DIABLE rouennais. Cette
+plaisanterie de mauvais got me fait fcher tout rouge, et met fin la
+pluie de missives. On fait reculer la foule. Les mains qui retiennent
+la nacelle se soulvent sous nos ordres, le ballon bientt s'lve avec
+majest au milieu des cris d'enthousiasme de toute la foule.
+
+Le public suit de terre notre direction et trois quarts d'heure aprs
+l'ascension, le gouvernement recevait Tours le tlgramme suivant qu'il
+publiait le lendemain dans son _Journal officiel_:
+
+Rouen, 7 novembre, midi.
+
+Inspecteur Rouen directeur gnral Tlgraphes Tours. Le ballon le
+_Jean-Bart_ mont par MM. Tissandier frres est parti 11 heures et demie
+se dirigeant sur Paris, au milieu des acclamations.
+
+Vent favorable. Temps brumeux, ils font bonne route. Ces messieurs
+emportent lettres, paquets et dpches.
+
+Le ballon le _Jean-Bart_, en quittant terre, passe au-dessus des
+gazomtres de l'usine; il bondit mollement au-dessus des nuages, en
+traant dans l'espace une courbe gracieuse; puis il s'arrte un instant,
+immobile, hsitant comme l'oiseau qui cherche sa route. Il tourne sur
+son axe, oscille lentement et s'abandonne enfin au courant arien qui
+l'entrane.
+
+Nous sommes 1,200 mtres d'altitude: la ville de Rouen est vraiment
+admirable, vue du haut de notre observatoire flottant. A nos pieds, l'le
+Lacroix d'o nous venons de quitter terre, se baigne dans l'onde azure de
+la Seine. Plus loin, le fleuve traverse la ville, comme un ruban jet au
+hasard au milieu des maisonnettes d'une bote de jouets de Nuremberg. Un
+soleil d'automne colore de tons vigoureux ce dlicieux tableau qu'encadre
+un cercle de brume; l'air est semi-transparent, mais le coloris de la
+scne terrestre, pour tre moins vif, moins clatant qu'au milieu de
+l't, n'en est pas moins pur et moins beau.
+
+La plaine o le ballon s'est gonfl tout l'heure est littralement
+cache sous les ttes humaines, qui toutes sont diriges vers nous! Les
+hommes lvent les bras vers le ciel, les femmes agitent leurs mouchoirs.
+Les voeux de tous nous accompagnent! Comment ne pas tre profondment mu
+de ces marques de sympathie qui sont envoyes de si loin!
+
+Cependant le _Jean-Bart_ domine bientt le sommet d'une falaise dont le
+pied est arros par les eaux de la Seine. Au mme moment, mon frre fait
+une observation qui devient une rvlation sans prix! Le ballon plane
+juste au-dessus de la chapelle de Notre-Dame de Bon-Secours, qui, droite
+comme un I, est perche sur le rocher..., et cette chapelle,--nous l'avons
+remarqu terre,--est prcisment situe sur la ligne qui conduit de
+Rouen au centre de Paris!
+
+Mon motion est si vive, ma joie si grande, que j'en ai la respiration
+momentanment arrte. Quant mon frre, il regarde, bahi comme moi, le
+clocher dont la pointe aigue apparat, comme le merveilleux jalon plac
+sur le bord de la route. Tous deux immobiles, silencieux, suspendus dans
+l'immensit cleste, nous avons la mme pense; la mme esprance fait
+battre nos coeurs! Notre imagination nous ouvre, dans le lointain,
+l'imposant tableau de la capitale assige; elle fait tomber nos yeux la
+muraille de brume, immense toile de fond qui nous cache l'horizon.
+
+Derrire ce rideau de vapeurs se dressent l'enceinte des forts hrisss
+de canons, la ligne des bastions de Paris couverte de combattants; c'est
+comme une apparition ferique qui surgirait au milieu des nuages....
+L-bas sont nos amis, nos frres, prts mourir pour la patrie; ils nous
+aperoivent dans le ciel; ils tendent les bras avec attendrissement vers
+la nacelle arienne qui leur apporte la consolation avec l'esprance,
+comme la colombe au rameau bni!
+
+ * * * * *
+
+Il est midi. Le soleil est au znith. Il y a bientt une heure que le
+_Jean-Bart_ plane au-dessus des nuages, nous n'avons pas encore perdu de
+vue la ville de Rouen. Nous marchons dans le bon chemin, mais avec une
+lenteur dsesprante! Le ciel au lieu de s'claircir se couvre partout
+d'une brume paisse qui parait s'abaisser lentement vers la terre, comme
+un immense couvercle de vapeurs. Mon frre observe attentivement la carte
+et la boussole pour trouver notre route au milieu des dtours de la Seine.
+
+Je ne quitte pas de vue mon baromtre, dont l'aiguille tourne rapidement
+autour de son cadran. La descente est rapide, le _Jean-Bart_, au milieu
+de la brume, s'est couvert d'humidit qui charge ses paules. Je vide
+par dessus bord un demi-sac de lest, nous remontons bientt deux mille
+mtres de haut.
+
+Le ballon est plong au milieu d'un brouillard fonc, si pais qu'il
+disparat nos yeux. Il ne faut pas songer non plus distinguer la terre
+noye sous une brume paisse; impossible de suivre de l'oeil les contours
+de la Seine, prcieux points de repre chelonns sur notre route. Nous
+laissons l'arostat descendre bientt pour chercher revoir le sol; mais
+le brouillard est compacte dans toute l'paisseur de l'atmosphre.
+
+--Il faut, dis-je mon frre, attendre patiemment. Dans une heure, nous
+nous rapprocherons de terre pour reconnatre le pays.
+
+Le lest est sem sur notre route pour maintenir le ballon une altitude
+de 1,800 mtres. Ce n'est plus dans l'air que nous nous trouvons, c'est au
+milieu d'une vritable tuve de vapeur. Il n'y a plus rien voir, rien
+faire qu' attendre ... et esprer. Car notre marche initiale a t si
+favorable, que nous ne doutons pas encore du succs. Nous causons de
+nos projets, nous nous rptons ce que nous ferons Paris, ce que nous
+dirons; nous allons mme jusqu' penser un nouveau dpart arien de la
+gare du Nord ou de la gare d'Orlans. Et cependant nous connaissons la
+_peau de l'ours_ de la fable! Mais on oublie trop souvent dans la vie le
+bonhomme La Fontaine.
+
+Le ballon est quilibr 2,300 mtres d'altitude. Nous rparons le
+dsordre de notre nacelle, le guide-rope est largu, les sacs de dpches
+et les sacs de lest sont soigneusement rangs, l'apptit ne nous fait pas
+dfaut malgr nos motions: le djeuner nous attend. Un morceau de poulet
+et un bon verre d'un vin de Sauterne qui nous a t donn par un ami,
+voil notre repas. Le couvert est simple, il se compose d'un journal
+tal sur nos genoux, o le repas est servi. Nous mangeons, ma foi,
+trs-gaiement, oubliant notre navigation dans les hautes rgions de
+l'atmosphre!
+
+Quelle sensation bizarre et charmante tout la fois, que celle de
+planer dans les airs, au milieu d'un brouillard pais! La nacelle parait
+immobile, et quand on ne remue pas soi-mme, pas la moindre trpidation ne
+vous drange. C'est le sentiment du calme absolu, inconnu sur la terre,
+mme dans le dsert, o le vent frle le sable et produit un bruissement
+monotone.
+
+Ici le silence complet rgne dans ces rgions ariennes, pas un tre
+vivant ne trouble l srnit de ces plaines vaporeuses que l'on sillonne,
+mollement berc par l'air.
+
+Que ne pouvons-nous fixer l notre demeure, oubliant les misres
+terrestres, la guerre et ses calamits, nous moquant des tyrans qui sment
+sous leurs pas l'incendie, le meurtre et le pillage!
+
+Je regarde ma montre, et je m'aperois que le temps s'est coul vite;
+il est bientt deux heures. Il y a une heure que nous voguons dans le
+brouillard, dans une vritable tuve!
+
+Se trouver pendant cinquante ou soixante minutes dans un bain de vapeur
+pais et compact, n'offre rien de bien mouvant. Si l'on a entre les mains
+un baromtre qui vous rappelle que dans votre bain de vapeur vous tes
+ plus de 2,000 mtres au-dessus de la terre, si l'on se souvient qu'un
+ballon presque cach dans la brume est suspendu au-dessus de votre tte,
+on n'a certes pas encore lieu d'tre inquiet, quand on a quelque peu
+l'habitude des voyages ariens.
+
+Mais o l'impression peut changer, c'est quand on vient se rappeler que
+l'on a quitt une ville, o les Prussiens allaient bientt entrer; c'est
+quand on se demande si dans le fond de son bain de vapeur on ne trouvera
+pas des fusils ennemis, l'emprisonnement et peut-tre l'horrible mort
+d'un espion! Si ce n'est la crainte qui vous agite, c'est au moins une
+curiosit bien lgitime qui vous pousse jeter les yeux sur le plancher
+du commun des mortels.
+
+Aussi, quand, aprs trois heures de voyage, le _Jean-Bart_ descendit vers
+la terre qu'il avait compltement abandonne pendant une grande heure, le
+lecteur ne s'tonnera pas quand il apprendra que les deux voyageurs dont
+il suit les pripties se sont dit mutuellement:
+
+--Si nous laissions revenir l'arostat en vue de terre? Nous ne serions
+pas fchs de voir o nous sommes.
+
+Notre ballon descend lentement dans l'atmosphre, il traverse le manteau
+de brouillard qui s'tend sur la campagne; nous apercevons la terre. Une
+inspection rapide nous fait connatre sur les replis de la Seine les
+hauteurs des Andelys. Le _Jean-Bart_ a plan sans presque avancer; il n'a
+gure march plus vite qu'une mauvaise charrette. Mais la lenteur de notre
+course n'est pas notre seule remarque; le vent a chang de direction, car
+nous avons laiss la Seine dj bien loin sur la gauche, et c'est toujours
+ notre droite que nous aurions d l'apercevoir, si nous avions continu
+ nous diriger vers Paris. C'est ainsi que tout coup, nos beaux rves
+s'envolent en fume! Qui peut, hlas! compter sur les courants de l'air
+mobiles et changeants: bien fol est qui s'y fie!
+
+--A quoi bon continuer le voyage? disons-nous; en passant la nuit en
+ballon, nous serons jets vers le sud, sur Orlans peut-tre! L n'est pas
+notre but. Revenons terre, peut-tre un second essai sera-t-il couronn
+par le succs. Ce n'est que partie remise.
+
+Un coup de soupape nous jette cent mtres au-dessus des champs; notre
+guide-rope toucha terre; une foule de paysans accourent de toutes parts.
+Le vent est si faible, l'air est si calme qu'ils rattrapent la nacelle en
+courant. Les voil qui touchent notre cble tranant.
+
+--Tirez la corde! Leur crions-nous.
+
+Une centaine de bras vigoureux font descendre le _Jean-Bart_ lentement,
+sans secousse, sans que nous ayons eu la peine de jeter notre ancre.
+Jamais meilleure descente n'est venue seconder nos efforts; mais combien
+n'aurions-nous pas prfr un tranage, au milieu de la tempte, pourvu
+qu'il ait eu lieu sous les murs de Paris.
+
+Des centaines de spectateurs nous entourent, une nue de mobiles arrive,
+car la nacelle a touch terre au milieu des avant-postes franais. A
+quelques milliers de mtres plus loin nous tombions chez les Prussiens!
+Nous demandons o nous sommes.
+
+--A Pose, nous dit-on.
+
+--Y a-t-il prs d'ici une usine gaz o notre arostat qui a perdu du gaz
+dans le trajet, puisse s'arrondir?
+
+Un chef d'usine des environs, M.L...., met gracieusement notre
+disposition sa maison pour nous recevoir, son gazomtre pour nous fournir
+une centaine de mtres cubes de gaz.--Mais pour aller jusque chez lui, il
+faut traverser une ligne de chemin de fer, un fil tlgraphique et passer
+la Seine! C'est bien difficile de faire arriver jusque-l un ballon
+captif. Toutefois nous voulons essayer quand mme.
+
+Je harangue la foule et lui demande son aide. Mille hourrahs rpondent
+ma proposition. Je descends de la nacelle une corde de 50 mtres,
+pendant que mon frre en attache une autre au cercle. Nous attelons une
+cinquantaine d'hommes chaque cble et le ballon captif s'lve trente
+mtres de haut. Aprs nous tre renseigns sur l'itinraire suivre, on
+nous trane dans la nacelle jusqu'au petit village de Pose, o le maire
+reoit les voyageurs tombs des nues.--Nous voici arrivs sur les rives
+de la Seine, o de vieux bateliers se concertent pour le passage de
+l'arostat sur l'autre rive. Le temps est calme, et malgr la largeur du
+fleuve, le ballon est attach par deux cordes un bachot solide, o huit
+rameurs prennent place. Ils se lancent au large; c'est merveille de nous
+voir dans notre panier d'osier 30 mtres au-dessus du courant rapide,
+remorqus par les solides biceps de nos mariniers, qui font parvenir le
+_Jean-Bart_ sur l'autre rive, aprs un travail pnible et plein de danger
+pour eux. Car la moindre brise et soulev le ballon et fuit chavirer
+l'embarcation! Mais ces braves gens sont si heureux de venir en aide des
+aronautes, qu'ils ne veulent pas connatre d'obstacles!
+
+Nous continuons notre route jusqu' la voie du chemin de fer o les fils
+tlgraphiques se dressent, comme ces dragons des _Mille et une Nuits_ qui
+crient au voyageur tmraire: Tu n'iras pas plus loin! Comment en effet
+faire passer un ballon captif retenu par des cbles travers des fils
+tendus quelques mtres du sol?--Cet obstacle est surmont. Suspendus
+dans l'air une vingtaine de mtres, nous jetons au del des fils une
+corde que saisissent nos conducteurs, tandis que l'on abandonne le cble
+qui est de l'autre ct des poteaux. Bientt une petite rivire arrte
+encore notre marche, mais l'arostat passe ce dernier Rubicon et arrive
+enfin Romilly-sur-Andelle. Notre ballon est attach des masses de
+fonte pesantes, nous le clouons au sol, o des gardes nationaux le
+surveillent. Il passe la nuit dans la prairie, tandis que nous jouissons
+des douceurs de la plus charmante hospitalit que puissent recevoir des
+voyageurs tombs du ciel.
+
+
+V
+
+
+Seconde tentative de retour Paris.--Le coucher du soleil et le lever
+de la lune.--La Seine et les forts.--Adieu Paris!--Descente dans le
+fleuve.--Les paysans normands.
+
+Du 8 au 20 novembre.
+
+Le lendemain le _Jean-Bart_ a reu une petite ration de gaz qui lui
+a donn des ailes. Mon frre et moi nous observons avec attention
+l'atmosphre. Le vent de terre est du sud-est, mais nous croyons remarquer
+que des nuages trs-levs se dirigent dans la direction de Paris. Nous
+sommes dans le feu de l'action, comme les soldats au milieu des fumes
+de la poudre, nous voulons marcher en avant, dcids tenter un nouveau
+voyage de grandes hauteurs, sans nous soucier de la nuit qui tombe, ni
+des Prussiens qui nous entourent.
+
+Cette fois, ce n'est plus la mme confiance qui anime notre esprit, car le
+courant infrieur est compltement dfavorable; mais il semble devoir
+nous pousser sur Rouen, o de toute faon il faut revenir. Dans le cas
+d'insuccs, ce trajet serait accept comme un pis-aller favorable. Quant
+au courant suprieur, il est trs-lev; comment se dissimuler les
+difficults vaincre pour s'y maintenir, pendant un temps d'une longue
+dure? Nous faisons la part du possible et du probable, comptant beaucoup
+sur ce je ne sais quoi, qui parfois vous vient en aide. Partons toujours,
+disons-nous, on avisera en l'air. _Audaces fortuna juvat!_ ce qui veut
+dire, en style arostatique, qu'il faut s'lever en ballon pour que le bon
+vent vous favorise.
+
+A quatre heures trente minutes, nous prenons les dispositions du dpart.
+Nos valises boucles la hte sont attaches au cercle du filet, un
+dernier paquet de lettres qu'apporte le maire de Romilly est plac dans
+la nacelle. Nous montons dans notre esquif d'osier; il fait un temps
+magnifique, de grands nuages blancs se bercent dans l'air, l'heure du
+crpuscule va sonner, la nature est calme et majestueuse.
+
+Le dpart s'excute dans les meilleures conditions, en prsence d'une
+foule compltement trangre aux manoeuvres arostatiques. Elle manifeste
+son tonnement par le silence et l'immobilit. Tous les spectateurs
+ont les yeux fixs sur l'arostat; quand il quitte terre, les ttes se
+dressent, les bras se lvent, les bouches sont bantes.
+
+Je ne me rappelle pas avoir jamais fait d'ascension dans des circonstances
+si remarquables. Nous quittons lentement les prairies verdoyantes, les
+lignes de peupliers qui les encadrent. Une lgre vapeur, opaline,
+diaphane, couvre ces richesses vgtales, avant que le manteau de la nuit
+ne s'y tende. Une indicible fracheur, odorante, pntrante, monte dans
+l'air comme la plus suave manation, elle nous enveloppe, jusqu'au moment
+o le _Jean-Bart_ s'enfonce dans la zone des nuages; jamais je n'avais
+prouv cette volupt secrte du voyage arien, ce vertige merveilleux de
+l'esprit qui s'abandonne la nature.
+
+On croirait en se sparant du plancher terrestre, qu'on y laisse quelque
+chose de soi-mme, la partie physique, matrielle: ce qu'on emporte
+avec soi, c'est l'idal. Lisez Goethe: le pote dcrit quelque part,
+l'impression qu'prouve l'me lorsqu'elle se spare du corps au moment du
+trpas; il y a dans cette description potique, image, crite en un style
+puissant, quelque chose qui rappelle cet abandon des choses terrestres,
+dans la nacelle de l'arostat!
+
+Nous traversons comme la flche le massif des nuages. Impression vraiment
+curieuse. Pendant ce passage rapide, c'est une bue lgre qui vous
+entoure, une nbulosit semi-transparente. Puis au-dessus, c'est la
+lumire resplendissante, c'est le spectacle du soleil, qui lance ses
+rayons ardents sur les montagnes de vapeurs, Alpes clestes aux mamelons
+escarps, arrondis. Sous les nuages, nous avons laiss la nature,
+presque endormie, somnolente l'heure du crpuscule. Au-dessus, nous la
+retrouvons veille, pleine de vie, ivre de lumire. Quels tons puissants
+dans ces rayons qui s'chappent du soleil au dclin, quand on les
+contemple la hauteur de trente pyramides! Quels reflets magiques
+au milieu de ces valles vaporeuses, aussi blanches que la neige des
+montagnes, aussi tincelantes que des paillettes adamantines!
+
+Dans un de nos prcdents voyages, nous avons pu montrer un spectacle
+analogue un navigateur qui avait sond tous les coins du globe; juch
+dans la nacelle, il admirait, muet d'tonnement.
+
+--J'ai vu, nous disait-il, le soleil se coucher au milieu des glaciers
+polaires, se perdre dans la mer d'azur de la baie de San-Francisco, j'ai
+vu les grandes scnes que la nature dessine au cap Horn, j'ai fait le tour
+du monde, mais jamais pareille scne ne m'avait tant mu!
+
+Qu'on ne nous accuse pas d'enthousiasme facile, ou d'exagration. Quand
+la nature se mle de faire du beau dans ce monde arien, elle enfante
+d'incomparables merveilles. L haut, il y a toute une rvlation de
+couleurs et de lumires, qui dfieront jamais le pinceau des Michel-Ange
+futurs aussi bien que la plume des Goethe de l'avenir.
+
+Peu peu le soleil s'abaisse l'horizon. Quand il va se noyer dans la
+mer des nuages, il y jette ses derniers feux. L'immensit s'embrase, pour
+s'teindre tout coup.
+
+Ces rayons ardents nous vitent de jeter du lest; mon frre retrace sur
+son album arostatique, ce tableau cleste aussi fidlement que crayon
+peut le faire. Quant moi je surveille l'aiguille du baromtre. Le soleil
+nous aspire, nous appelle lui, et de couches d'air en couches d'air,
+nous atteignons l'altitude de 3,200 mtres.
+
+A 5 heures, l'obscurit est presque complte. Le froid ne tarde pas
+se faire sentir; aussi l'arostat, plus impressionnable que l'organisme
+humain, est brusquement saisi; son gaz se contracte, sa force
+ascensionnelle diminue. Il descend avec une grande rapidit, revient en
+vue de terre, o le vent le jette sur la Seine, qu'il traverse lentement
+500 mtres de haut. Bientt nous planons au-dessus d'une campagne couverte
+d'arbres, comprise entre deux bras du fleuve. C'est la fort de Rouvray,
+qui s'tend nos pieds comme un immense tapis de verdure.
+
+Le vent parait avoir chang de direction, il nous dirige vers l'Ocan. Ce
+n'est pas encore dans l'enceinte des forts de Paris que nous toucherons
+terre! Ayons le courage de faire contre fortune bon coeur, abandonnons nos
+belles esprances, comptant bien les retrouver plus tard.
+
+Nous descendons si prs de terre que nos guide-ropes, longs de 200 mtres,
+touchent le sommet des arbres et impriment de violentes secousses notre
+nacelle. Nous entendons distinctement le frlement des cordes contre les
+feuilles. Elles glissent dans les branches en imitant le murmure d'un
+ruisseau qui coule sur un lit de cailloux. Quelquefois un bruit sec se
+fait entendre; il est suivi d'un brusque soubresaut de l'arostat; c'est
+un de nos cbles qui s'est enroul autour d'une branche qu'il a brise
+comme un ftu de paille.
+
+L'aspect de la fort est celui d'un immense lit de mousse, car vus d'en
+haut, les arbres perdent leur grandeur, on n'en aperoit que les cimes.
+On serait presque tent de sauter pied joint sur ce duvet qui repose la
+vue. Au milieu des bois quelques lueurs paraissent comme des toiles qui
+brilleraient en un ciel sombre. Ce sont des paysans qui allument la lampe
+dans leur chaumire. Se doutent-ils qu'un regard leur est lanc du ciel?
+
+Nous ne voulons pas descendre au milieu de la fort, dans la crainte de
+mettre en pices le _Jean-Bart_. Quelques poignes de lest nous font
+remonter un demi kilomtre dans l'air; mais voil qu'une circonstance
+inattendue va prolonger malgr nous notre voyage, en nous entranant
+encore une fois dans les rgions suprieures.
+
+La lune vient de se lever au milieu de l'atmosphre. Elle dissipe les
+vapeurs suspendues dans l'air; enlve-t-elle aussi l'humidit fixe
+aux cordages, l'toffe du _Jean-Bart_? Nous le supposons, car nous
+remontons, lentement il est vrai, mais sans jeter la moindre parcelle de
+lest, une hauteur de 2,400 mtres.
+
+La scne qui s'offre nos regards pour avoir chang d'aspect n'en est
+pas moins belle, moins saisissante. L'astre des nuits trne sous un dais
+d'argent, form par une vote de nuages tincelants. Jusqu' perte de vue,
+ses rayons caressent la surface des vapeurs atmosphriques, les dcoupent
+comme en cailles irises, et s'y refltent sur le fond obscur des rgions
+infrieures. Il fait ici un froid pntrant, intense, nous nous couvrons
+de nos fourrures, mais nos pieds et nos mains sont littralement gels.
+L'action de l'abaissement de temprature se fait sentir d'autant plus
+qu'il y a plus longtemps que nous sommes immobiles, nous finissons par
+subir les preuves d'un rel malaise. La lueur indcise de la lune lance
+sur notre arostat de faibles rayons qui ne suffisent plus clairer
+notre baromtre. Nous distinguons peine son aiguille d'acier.
+Navigateurs sans boussole, nous errons au hasard dans l'immensit de
+l'atmosphre.
+
+A 9 heures, nous sommes revenus eu vue de terre; c'est encore un bras de
+la Seine qui se droule sous nos yeux, comme un serpent d'argent. A 400
+mtres de haut, nous planons au-dessus du fleuve o l'ombre du ballon
+se dcoupe en une grande tache noire. Sur l'autre rive, nous apercevons
+encore un immense bouquet d'arbres, serrs et touffus, o pas une
+clairire ne se prsente pour faciliter notre descente. C'est la fort de
+Roumare.
+
+La nuit est venue, il faut absolument songer la descente; mais o
+trouverons-nous une plaine hospitalire pour jeter notre ancre? Voil la
+Seine qui plus loin, revient sur ses pas, et, au del, perte de vue, une
+fort plus vaste encore que les prcdentes, semble nous dfier de ses
+cimes touffues et compactes. C'est la fort de Mauny.--Quelle luxuriante
+campagne nous traversons du haut des airs, o l'eau et la vgtation se
+disputent la nature! quel pays riche et verdoyant! Mais quelle dplorable
+contre pour le navigateur arien, qui ne rencontre sous sa nacelle que
+rcifs, cueils qui le menacent du naufrage!
+
+Semant du lest sur notre route, nous maintenons le _Jean-Bart_ 300
+mtres de haut. Nous pions une plaine, mais il n'y a sous nos pieds qu'un
+amoncellement d'arbres rpandus profusion sur toute la campagne. Le vent
+est calme, nous sillonnons l'espace avec une extrme lenteur.
+
+A 9 heures 30, nous sommes en vue d'un nouveau bras de Seine que le ballon
+va traverser encore. L'esprance nous fait croire que sur l'autre versant,
+une terre propice la descente viendra prter son aide aux aronautes.
+Nous tombons de Charybde en Scylla.
+
+Le _Jean-Bart_ s'avance en droite ligne vers le milieu de la fort de
+Bretonne, qui s'tend jusqu' la mer, o le vent nous dirige, et par
+surcrot de malheur, les rives de la Seine sont hrisses de hautes
+falaises qui nous menacent. Traverser successivement quatre bras de Seine,
+et trois forts, sans apercevoir un espace vide, c'est comme une fatalit
+qui nous poursuit. Il n'y a peut-tre pas d'autres points du globe o
+pareil voyage pourrait se faire. Nous sommes 100 mtres de haut, le
+ballon peut tre bris contre les rochers, s'il ne gravit pas les hautes
+plages ariennes. Mais s'il remonte, le vent le lancera sur la fort de
+Bretonne, et le poussera jusqu' la mer o nous courrons grande chance
+de nous perdre. Tout en faisant ces observations peu rassurantes, le
+_Jean-Bart_ arrive au-dessus de la Seine, en vue de Jumige. En cet
+endroit le fleuve est d'une grande largeur, il s'tend comme un lac
+immense dont les rayons lunaires font le plus admirable miroir. Le moment
+de l'hsitation est pass, il faut prendre une rsolution subite et
+dcisive. Le vent va nous lancer sur la rive oppose, contre une falaise
+norme; en un instant nous nous pendons la corde de la soupape, elle
+s'ouvre bante, fait entendre une musique trange: c'est le gaz qui
+s'chappe. Nous rendons la main, les clapets se ferment, avec un bruit
+sonore qu'amplifie la rotondit de la sphre d'toffe. Nous piquons une
+tte dans la Seine, mais en aronautes experts, nous avons calcul notre
+chute. Nos cordes tombent dans l'eau, y glissent, et notre nacelle
+s'arrte 45 mtres au-dessus du fleuve. Sachant imiter le mouvement de
+l'oiseau qui se laisse tomber de haut, pour effleurer la surface liquide,
+le _Jean-Bart_ a vit la noyade.
+
+La falaise est un cran immense qui intercepte le vent, et l'air est si
+calme au-dessus de la Seine, que notre ballon reste compltement immobile
+ quelques mtres au-dessus du fleuve. Le courant frappe les cordes
+tranantes, y clapote avec un lger bruissement; la lune claire le
+globe arien, qui, au milieu de ce tableau nocturne, offre un aspect
+merveilleux.
+
+Nous entendons bientt des clameurs sur le rivage. Une foule de mariniers
+sont venus, l'approche de l'arostat tomb des nues. Parmi les cris de
+tous, on distingue quelques voix fminines qui se dtachent de ce concert
+humain, comme les fltes aigus d'un orchestre.
+
+--Si ce sont des Prussiens, dit l'une d'elles, nous allons les tenir, ils
+ne nous chapperont pas!
+
+--Tirez les cordes, rpondons-nous en criant de toute la force de nos
+poumons. Amenez-les sur le rivage.
+
+Sur ces entrefaites une barque monte par quatre ou cinq hommes vient de
+paratre la surface de l'eau. L'un d'eux nous crie qu'il arrive notre
+aide.
+
+Bientt en effet les rameurs nous ont rejoints au milieu du fleuve, ils
+saisissent un de nos cbles qu'ils amnent pniblement au rivage. On a
+toutes les peines du monde se faire entendre au milieu des clameurs.
+
+--Silence, silence, crions-nous avec le ton des huissiers la Chambre,
+coutez-nous!...
+
+Le bruit se calme en effet, et sur nos ordres, les mariniers que l'on
+distingue difficilement au milieu de la nuit, tirent notre corde, mais ils
+s'y pendent tous avec un enthousiasme qu'il est impossible de modrer.
+Ils s'y cramponnent si brusquement dans leur ardeur, qu'ils impriment au
+_Jean-Bart_ de terribles secousses. Nos protestations sont vaines. Il faut
+nous contraindre tre secous dans la nacelle comme des feuilles de
+salade qu'on goutte dans un panier.
+
+En quelques minutes la nacelle a quitt la Seine, nous sommes suspendus
+au-dessus des peupliers qui bordent le chemin de halage. Nous disons aux
+mariniers de conduire le ballon dans un espace libre d'arbres. Ils se
+mettent tous en marche aux cris du _oh hisse!_ familier aux bateliers.
+Notre ancre est encore pendante et s'accroche un peuplier, d'o il faut
+la dloger. C'est tout un travail. Mais nous tranchons ce noeud gordien
+comme l'aurait fait Alexandre lui-mme. Nous faisons tirer les cbles
+de l'arostat, par nos remorqueurs, de toute la force de leurs biceps.
+L'arbre cde et se casse, non sans une violente secousse de notre esquif.
+Mais en vrais _loups d'air_, il ne faut pas regarder aux torgnioles!
+
+On arrive enfin au village d'Heurtrauville, dont les maisons assises
+coquettement au pied d'une immense falaise, bordent le cours de la Seine.
+L'arostat est ramen terre sur la berge, les sacs de lest vides sont
+remplis de sable, on les entasse dans le panier d'osier, qu'ils rivent au
+sol. Nous mettons pied terre.
+
+Les femmes, qui nous prenaient pour des Prussiens, se sont vite dtrompes
+en nous entendant parler le langage qui leur est familier. Mais elles
+se figurent maintenant que nous sommes envoys par le gouvernement pour
+enlever _leurs hommes_, et les enrler dans l'arme. Dcidment ces braves
+Normandes voient dans l'arostat un oiseau de mauvais augure. Il parat
+que nos mines ne sont pas trop suspectes, car nos explications ne tardent
+pas rassurer sur nos intentions la plus belle moiti du village
+d'Heurtrauville.
+
+Voil un groupe de paysans qui s'avance avec la gravit de prsidents de
+cour. Ce sont des membres du conseil municipal prcds de M. le maire.
+Ils nous demandent nos papiers. Braves gens les Normands, mais un peu
+mfiants. L'un d'eux prend connaissance des pices qui nous ont t
+donnes par le gouvernement, il les examine avec le srieux d'un changeur
+qui flairerait un faux billet de banque.
+
+--C'est bien, Messieurs, nous sommes votre disposition.
+
+Nous demandons un piquet de six gardes nationaux pour tre de faction
+pendant la nuit autour du ballon, pour empcher les fumeurs d'y mettre le
+feu, et les curieux de s'en approcher.
+
+M. le maire donne ses ordres au commandant de place. Il nous conduit
+ensuite au _Grand-Htel_ de la localit. C'est une humble chaumire, un
+cabaret de village, trs propret, fort bien tenu. La patronne nous fait
+les honneurs avec une bonne grce, ma foi! charmante. Elle nous offre sa
+chambre, pour passer la nuit. De grand coeur nous la remercions, heureux
+de trouver un lit pour nous reposer de nos fatigues et de nos motions.
+
+Nous dnons dans ce cabaret avec un apptit tout arien. Mon frre et moi
+nous rpondons aux questions des curieux, faisant l'un et l'autre de la
+propagande arostatique.
+
+--C'est gal, dit un vieux malin, quel fier toupet vous avez pour vous
+promener dans les nuages, avec une telle machine. Bont divine! il faut
+avoir envie de voir la lune pour monter si haut.
+
+La conversation ne tarde pas s'engager sur la politique. La nouvelle de
+la leve des hommes maris n'est pas reue ici avec tout le patriotisme
+qu'on pourrait attendre. Cependant quelques hommes sont rsolus, et dans
+leur langage un peu rude, font preuve d'nergie, de courage.
+
+--Qu'ils y viennent donc ici, les Prussiens, avec nos falaises nous ne les
+craignons pas!
+
+Mais ceux-l malheureusement sont rares, d'autres bien plus nombreux
+protestent contre cette ardeur belliqueuse.
+
+--Il n'y a rien faire, allez, mes enfants! Les Prussiens sont plus
+malins que nous. S'ils viennent ici, pourvu que nous leur donnions
+manger et boire, ils ne nous feront pas de mal. A quoi bon faire brler
+nos maisons, et nous faire trangler! Nous serons bien avancs aprs.
+
+On a beau dire que ce langage est indigne, que l'Alsace et la Lorraine,
+provinces franaises comme la Normandie, sont envahies, qu'il faut
+secourir ses frres, ces raisonnements n'entrent pas dans la tte des
+paysans qui ne voient dans la France que leur toit, leur femme, leurs
+enfants et surtout la vente de leurs produits.
+
+--Que diriez-vous, braves Normands, si votre pays dvast tait en proie
+aux brigandages de l'ennemi et que toute la France vous abandonne?
+
+--Ah ben! Monsieur! je ne suis pas assez savant pour rpondre vos beaux
+discours, mais si les Prussiens viennent chez moi, je leur offrirai un bon
+souper. Je ne connais que a.
+
+Aprs notre repas, un des plus anciens membres du conseil municipal
+nous invite venir chez lui. Nous acceptons, et nous sommes contraints
+d'avaler un grand verre de cidre.--Nous n'avons pas la moindre soif, mais
+comment refuser de trinquer avec une des autorits du pays? Notre hte est
+un vieux finot, qui n'aime pas le gouvernement, mais il dteste surtout
+de tout coeur le maire d'Heurtrauville, le maire de Gambetta comme il
+l'appelle.
+
+--Dans le pays, nous avions d'honntes gens pour nous diriger, c'est bien
+autre chose prsent. Not' maire, voyez-vous bien, messieurs, il ne vaut
+pas a.... Et le vieux faisait claquer l'ongle de son pouce contre ses
+dents, d'un air expressif.
+
+Ne croyez pas qu'il y ait seulement des nuages et des clairs de lune
+observer en ballon.--Le touriste arien peut faire en route ample moisson
+d'observations philosophiques et sociales, car je ne sais par quel
+enchantement, partout o il passe, il est reu comme un personnage. On
+l'accueille, on lui conte ses peines et ses joies, toutes les portes lui
+sont ouvertes, et s'il est _bon enfant_, les coeurs ne tardent pas
+imiter les portes. Que ne ferait pas un Aroun-al-Raschild, s'il visitait
+ses provinces dans la nacelle d'un ballon! Que de vrits apparatraient
+ ses yeux sous une forme saisissante! que d'abus chtier, que de
+bienfaits rpandre, il trouverait en route! Pour ma part, toutes les
+fois que je suis descendu des plages ariennes j'ai toujours pris plaisir
+ m'asseoir au seuil de Jacques Bonhomme. Lui ai-je appris grand'chose?
+je l'ignore, mais il m'a toujours donn, le verre en main, de prcieux
+enseignements!
+
+A 11 heures du soir, nous allons dire bonsoir notre _Jean-Bart_.--Il
+est l, sur le bord de l'eau, et reluit au clair de lune. Quatre
+factionnaires, l'arme sur l'paule, montent la garde. Ils ont de grandes
+houppelandes, et le bonnet de coton traditionnel, perch sur leurs ttes
+normandes, remplace le casque ou le kpi. Je ne me permettrai jamais de
+railler la garde nationale d'Heurtrauville; aussi je garde mon srieux,
+tandis que j'aperois mon frre, cach derrire une muraille comme un
+malfaiteur. Sans tre vu, il fixe sur le papier l'image fidle des quatre
+plus beaux bonnets de coton qu'on puisse rencontrer chez les dfenseurs de
+la patrie.
+
+A trois heures du matin, nous sommes rveills en sursaut, le ballon en
+grande partie dgonfl fait voile sous l'effort du vent qui s'est lev. Il
+menace de se fendre contre un toit.--Un de nos factionnaires nous appelle
+ la hte.
+
+Le gaz s'est chapp par les fentes mal jointes de la soupape. Il est bien
+ regretter que l'on ait fabriqu Paris des ballons munis d'appareils
+si grossiers.--Les clapets, une fois ouverts, ne se referment plus
+qu'imparfaitement, car ils ont fait tomber le lut grossier qui bouche les
+joints, souvent trs-distants, quand le bois a travaill. Que n'a-t-on pas
+faonn d'autres soupapes, il aurait t si simple de perfectionner dans
+ses dtails le navire arien. Mais il aurait fallu compter sans l'habitude
+et la routine.--O routine, sainte routine, que de proslytes se
+prosternent devant toi dans le pays de France! Je sais bien que la
+hte d'une construction faite Paris dans des circonstances tout
+exceptionnelles, plaide les circonstances attnuantes. Mais notre
+ballon n'en a pas moins bel et bien perdu en quelques heures le gaz qui
+l'emplissait. Il tait rest gonfl deux jours et deux nuits, quand on
+n'avait pas encore ouvert sa soupape.
+
+Au lever du jour le _Jean-Bart_, spar de son filet, est pli dans la
+nacelle. Aprs renseignements, le plus sr chemin pour retourner Rouen
+avec un ballot de 500 kilog. est la Seine. Nous prendrons un des bateaux
+vapeur du touage qui passe 11 heures.
+
+Les gardes nationaux, qui ont fait leur devoir, peuvent rentrer dans leurs
+foyers, je les remercie de leur aide obligeante. Mais voil que l'un d'eux
+se dtache du groupe et me demande un pourboire.--Un pourboire, grand
+Dieu! on n'a donc pas lu nos lettres de rquisitions, la force arme
+doit nous prter son aide. Paye-t-on le soldat sur le champ de bataille?
+Paye-t-on le factionnaire qui monte sa garde?
+
+Bientt le maire s'avance, je m'adresse lui.
+
+--Mon Dieu, me dit-il, ces braves gens ne sont pas habitus au service
+militaire, ils ont _travaill_ toute la nuit, ils sont dix: Cela vaut bien
+trente francs.
+
+--Toi, mon ami, pensai-je, tu veux faire de la popularit. Ma foi, soyons
+gnreux. Je transige pour vingt francs que je donne aux gardes nationaux.
+
+Je pensais bien que l'histoire en finirait l, malgr son tranget. Mais
+je comptais sans le vieux conseiller municipal qui avait assist cette
+scne. Il se chargea d'en faire jaser dans son Landerneau....
+
+Huit jours aprs cette aventure, je recevais Rouen un envoy du conseil
+municipal d'Heurtrauville.
+
+--Monsieur, me dit-il, le conseil municipal, aprs avoir entendu la
+rclamation d'un de ses membres, a blm trs-nergiquement la conduite
+du maire, qui vous a demand un salaire pour quelques-uns de nos
+compatriotes.--Le conseil municipal n'a pas voulu qu'on puisse dire que
+des Franais aient t pays pour un service qu'ils doivent gratuitement
+ l'tat, il a dcid qu'on voterait les fonds ncessaires votre
+remboursement. Voil vingt francs que je vous apporte, avec toutes nos
+excuses.
+
+A 10 heures du matin, le _Jean-Bart_ est hiss bord d'un chaland que le
+vapeur du touage va remorquer Rouen. Le capitaine nous fait djeuner
+abord, et dans une cabine peine grande comme la moiti d'une commode,
+nous faisons la cuisine nous-mmes. Mon frre confectionne une magnifique
+omelette aux oignons, je surveille la cuisson d'un livre.
+
+Bientt le toueur passe, nous accroche lui, il siffle, il part. Pendant
+sept heures, nous voyageons au milieu de la Seine, admirant ses rivages
+vraiment grandiose, o de belles falaises, couvertes de verdure,
+encaissent le lit du fleuve.--Nous revenons Rouen, non sans dpit, mais
+nous nous consolons en pensant que les deux voyages que nous venons de
+faire n'ont pas t inutiles notre entreprise. Ils nous ont montr
+l'aspect du pays que nous devons traverser pour rentrer Paris, ils nous
+ont initi au louvoiement arien, au transport terrestre du ballon captif.
+Pour russir, il faudra sans doute renouveler frquemment les ascensions
+jusqu' ce que le dieu des airs nous favorise, jusqu' ce qu'il nous
+envoie un vent bien franc, bien rapide, nous poussant en droite ligne dans
+la direction de Paris.
+
+_11 novembre_.--Nous trouvons Rouen un excellent accueil. On nous
+flicite, on plaint nos malheurs. Les journaux que nous lisons parlent de
+nos voyages. Mais ils ont commis une singulire balourdise. Ils ont fait
+descendre les _frres Tissandier_ Jumige, en Belgique!
+
+Le soir, une dpche du gouvernement est placarde l'Htel-de-Ville.
+C'est la victoire de Coulmiers, la reprise d'Orlans qui nous sont
+annonces. L'enthousiasme ici est norme. On a presque envie d'illuminer.
+
+_Dimanche 13_.--Nous avons rpar hier les avaries du _Jean-Bart_. Nous
+le reportons sur le lieu de gonflement. Quand le bon vent soufflera, nous
+l'emplirons de gaz immdiatement. Mais une dpche de l'Observatoire nous
+annonce que le temps n'est pas favorable, que le vent sud-ouest actuel a
+chance de souffler longtemps!
+
+_Lundi 14_.--Vent sud-ouest violent et rapide. Temps brumeux. On parle ici
+d'un mouvement de l'arme de Bretagne commande par M. de Kratry.
+
+_Mardi 15_.--Pluie battante. Vent sud-ouest. Notre _Jean-Bart_, malgr les
+bches qui le couvrent est inond. Il faudra le ventiler et le revernir.
+
+Le directeur du tlgraphe nous offre de faire passer une lettre Paris
+par un courrier, pied: c'est une bonne fortune.--Nous crivons quelques
+lignes notre frre an, qui doit tre actuellement dans les bataillons
+de marche.
+
+Nous voyons ce brave courrier, qui a dj fait une tentative, mais pied,
+il a chou comme nous en ballon. Les Prussiens l'ont arrt et l'ont
+fouill, nu comme ver. Sa dpche tait cache dans la semelle de ses
+souliers, qu'il avait choisis percs et vieux, car s'ils avaient t
+neufs, on n'aurait pas manqu de les lui prendre[6].
+
+[Note 6: Ce courrier n'a pas russi, comme je l'ai su plus tard.]
+
+Nous nous disposons revernir le _Jean-Bart_ aujourd'hui, mais les
+circonstances doivent nous faire abandonner nos projets qui n'ont nulle
+part t tents par d'autres, notre grand regret. Ils auraient sans
+doute conduit au rsultat voulu, s'ils s'taient renouvels, mais comme
+nous l'avons dj dit, on nous a laisss seuls Rouen, tandis qu'il
+aurait fallu placer des stations de dpart tout autour de Paris.
+
+Le service des ballons-poste est dfinitivement cr Paris; depuis notre
+sjour Rouen, quatorze ballons sont sortis de la capitale, et parmi
+ceux-l on cite le voyage fantastique de M. Rolier Christiania! Les
+pigeons voyageurs rentrent Paris, aujourd'hui le retour d'un ballon dans
+l'enceinte assige n'offre plus une si grande importance.
+
+En outre notre arme de la Loire vient de chasser l'ennemi d'Orlans qu'il
+avait envahi. Toute la France frmit de joie, d'esprance la nouvelle
+de la victoire de Coulmiers. C'est sur les bords de la Loire que vont se
+porter les efforts de tous. On songe aux aronautes, aux ballons captifs
+comme claireurs de nos armes. Le ministre de la guerre se rappelle enfin
+Coutelle et les arostiers militaires de la premire Rpublique. Mon frre
+et moi, nous sommes appels Orlans avec le _Jean-Bart_.
+
+_Vendredi 18_.--Nous partons de Rouen 11 heures du matin. Nous
+n'arrivons Tours qu'aprs 24 heures de voyage.
+
+En wagon, nos compagnons de route sont des officiers franais chapps de
+Metz et de Mayence. Leur indignation contre Bazaine est extrme. Ils ne
+doutent pas un instant de la trahison.
+
+La deuxime partie du trajet se passe en compagnie de deux Espagnols qui
+reviennent de Londres.
+
+--Les Anglais, nous disent-ils, sont dans un tat de surexcitation
+indicible contre la Russie qui veut dchirer ses traits.--Ils
+applaudissent pour la France.--A l'Alhambra, on chante tous les soirs la
+_Marseillaise_, le _Rhin Allemand_ et on crie _Vive la Rpublique_ en
+franais!
+
+Mais ces manifestations anglaises ne sauraient plus toucher aucun
+Franais. Elles sont trop tardives et trop intresses!
+
+
+
+DEUXIME PARTIE
+
+LES AROSTIERS MILITAIRES DE L'ARME DE LA LOIRE.
+
+
+
+
+I
+
+
+Le ballon la _Ville de Langres_.--Premires expriences d'arostation
+militaire Gidy.--La tlgraphie arienne.--Le _Jean-Bart_
+Orlans.--Anecdotes sur les Prussiens.
+
+Du 16 au 29 novembre 1870.
+
+Avant notre arrive Orlans, le gouvernement de Tours avait dj
+organis une premire quipe d'arostiers destins surveiller les
+mouvements de l'ennemi, soit avant l'attaque, soit pendant la bataille.
+
+--Nous sommes toujours surpris l'improviste, se disait-on; comment ne
+pas profiter de ces ballons, observatoires ariens qui, 300 mtres de
+haut, ouvrent au regard une campagne de plusieurs lieues d'tendue? Un
+ballon captif au milieu du camp franais sera pour le soldat un objet de
+distraction et de scurit tout la fois. Quelle ne sera pas sa confiance
+quand il verra qu'une sentinelle arienne veille sur lui la hauteur
+de plusieurs pyramides? De quelles ressources ne seront pas des ballons
+captifs au milieu de la mle du combat? Un officier d'tat major juch
+dans la nacelle pourra dvoiler les manoeuvres de l'ennemi, signaler les
+mouvements tournants. Plus de soixante-dix ans se sont couls, depuis le
+jour o Coutelle, du haut des airs, contribuait par ses renseignements
+la dfaite des ennemis. Pourquoi nos aronautes ne contempleraient-ils pas
+une nouvelle victoire de Fleurus?
+
+Aussi ne ngligea-t-on rien pour organiser un service rgulier de ballons
+captifs, et pendant nos expditions de Rouen, Duruof et Bertaux, assists
+des marins Jossec, Labadie, Herv et Guillaume, sortis de Paris en ballon,
+avaient t envoys Orlans avec le ballon de soie fabriqu Tours.--Ce
+ballon avait t baptis la _Ville de Langres_. M. Steenackers avait
+tenu ce nom, c'tait un hommage qu'il rendait ses lecteurs de la
+Haute-Marne.
+
+Mon ami Bertaux a bien voulu me communiquer le rcit des expriences
+prliminaires excutes Orlans avant notre arrive; je dois les rsumer
+ici, car elles offrent un intrt rel.
+
+C'est le mardi 16 novembre que fut gonfl pour la premire fois le
+ballon la _Ville de Langres_. Ds le matin le gaz de l'usine d'Orlans
+arrondissait les flancs de l'arostat. A 1 heure prcise, deux marins
+montent dans la nacelle, attachent au cercle quatre cbles de 50 mtres de
+haut que retiennent 150 hommes du 39e de ligne. Ils se font lever 30
+mtres de haut environ, et, fouette, cocher! le ballon se met en marche
+remorqu par les braves soldats.
+
+La _Ville de Langres_ sur son chemin rencontre des obstacles, des ponts o
+les soldats sont obligs de se runir en un seul groupe qui n'offre
+plus alors qu'un point d'attache unique et moins quilibr, des fils
+tlgraphiques, le dsespoir des arostiers obligs de se faire hisser
+dans l'air, et de jeter des cbles au-dessus des poteaux. Heureusement le
+temps est calme; le voyage s'effectue dans de bonnes conditions. Aprs
+deux heures de marche l'arostat arrive Saran prs Cercotte, sur les
+derrires de l'arme franaise. Il est 3 heures, l'quipe se met en mesure
+de faire une premire ascension d'essai.
+
+On installe terre des plateaux de bois chargs de pierres, et munis de
+deux poulies solides, autour desquelles glissent les cbles destins
+retenir au sol l'arostat. A chaque corde une trentaine de soldats font la
+manoeuvre. Suivant qu'ils laissent filer la corde ou qu'ils la tirent, le
+ballon convenablement lest monte ou descend.
+
+La premire ascension s'excute dans de bonnes conditions 200 mtres
+de haut, et de cette hauteur, qui est celle de trois tours de Notre-Dame
+superposes, on a sous les yeux un vaste et splendide horizon.
+
+Aprs cette exprience, une estafette accourt, c'est un aide de camp
+du gnral d'Aurelies de Paladine dont le quartier gnral est
+Saint-Pravy; il vient savoir d'o est parti ce ballon qu'il croit
+libre; le chef de l'arme de la Loire n'a pas encore t prvenu par le
+gouvernement de l'arrive des arostiers militaires.
+
+Pendant que des employs du tlgraphe envoys par M. Steenackers
+s'occupent des dmarches faire auprs du gnral, l'arostat captif
+continue le lendemain ses ascensions. M. Bertaux s'lve 180 mtres
+de haut, avec M. Regnault, employ du tlgraphe. Un appareil Morse est
+install dans la nacelle, le fil tlgraphique descend jusqu' terre et
+communique un autre fil qui va jusqu' Tours.
+
+Suspendus au milieu des airs en prsence de l'arme franaise, les
+aronautes correspondent par l'lectricit avec le gouvernement de Tours.
+Voici la dpche qu'ils envoient au directeur des tlgraphes:
+
+--Nous sommes en l'air 180 mtres de haut, nous dcouvrons fort bien la
+plaine, mais un brouillard pais nous cache la fort. Nous recommencerons
+exprience par temps plus clair.
+
+Vingt minutes aprs, le ballon plane toujours dans l'espace retenu la
+mme hauteur par ses deux cordes; l'appareil Morse s'agite, c'est une
+rponse qui vient de Tours.
+
+--Nous vous flicitons, rpte l'appareil lectrique, tenez-nous au
+courant de tous vos essais.
+
+Le temps est calme, l'air est presque immobile, les ascensions se
+succdent ce jour-l jusqu' six fois. M. Aubry, chef de la mission
+tlgraphique l'arme de la Loire, un capitaine d'tat-major montent
+tour de rle et paraissent ravis de leurs impressions ariennes.
+
+Le 19 novembre, on a reu l'ordre de porter le ballon en avant jusqu'
+Gidy, au milieu du camp franais. Mais il est neuf et a perdu du gaz, il a
+besoin de recevoir une nouvelle couche de vernis. Duruof prend le parti de
+dgonfler le ballon, de le reporter Orlans o il est reverni sur toutes
+ses ctes. Le 20, la _Ville de Langres_, bien impermable, est regonfl,
+mais le vent violent souffle par rafales et le transport est pnible.
+Malgr les lenteurs de la marche, malgr des difficults de toutes sortes,
+l'arostat, la nuit tombante, arrive enfin au milieu du camp franais
+Gidy.
+
+Il est impossible de dcrire l'enthousiasme des soldats la vue de
+ce merveilleux appareil si nouveau pour eux; ils se prcipitent sa
+rencontre et poussent des clameurs de joie, comme pour fliciter le
+nouveau factionnaire qui va monter la garde 200 mtres au-dessus de
+leurs ttes. C'est bien autre chose encore quand, le lundi 21, ils voient
+l'arostat s'lever dans les airs: nos braves soldats ne se tiennent plus
+de joie, c'est comme une fte dans tout le camp. Un officier d'tat-major
+monte dans la nacelle et ne parat que fort mdiocrement rassur.
+
+--Je veux descendre, dit-il, quarante mtres de haut, jetez du lest,
+criait-il l'aronaute.
+
+Or, on jette du lest, comme chacun sait, pour monter et non pour revenir
+ terre; mais il parat qu'on peut tre tout la fois un excellent
+militaire et un trs-mauvais aronaute. Cette ascension, au reste, tait
+assez mouvante, le vent tait vif et la machine arienne se penchait
+frquemment terre, oscillant au bout de son cble la faon d'un grand
+pendule retourn. Dans la nuit, l'air devient menaant, une vritable
+tempte se met souffler, et le ballon, malgr sa solidit, ne peut
+rsister l'effort de l'ouragan. Le cercle de bois, qui craque comme la
+mture d'un navire pendant la tourmente, vole en clats; le ballon, qui
+n'a plus de point d'attache suffisant, va tre enlev. Duruof et les
+marins se jettent sur la corde de soupape et dgonflent la _Ville de
+Langres_.
+
+C'est ce jour-l mme que nous arrivons Orlans, mon frre et moi, avec
+le ballon le _Jean-Bart_. L'accident qu'on nous raconte ne dcourage
+personne, nous sommes tous dcids recommencer ces tentatives avec le
+mme enthousiasme, la mme ardeur.
+
+Deux jours aprs, le ballon la _Ville de Langres_, remis en tat, tait
+gonfl et transport quatre kilomtres d'Orlans, sur la pelouse du
+chteau du Colombier, devenu, comme nous le verrons plus tard, le quartier
+central des arostiers militaires. On devait rester l en attendant les
+ordres du gnral en chef de l'arme de la Loire.
+
+_Lundi 21 novembre_.--On se met en mesure de ventiler et de vernir le
+_Jean-Bart_. Pendant que mon frre commence cette besogne avec les marins
+Jossec et Guillaume, je cours la ville pour m'assurer du gaz propre au
+gonflement et faire l'acquisition des cordes ncessaires aux ascensions
+captives.
+
+a et l, en chemin, je cause et je fais une moisson d'anecdotes sur
+l'invasion prussienne des premiers jours de novembre. C'est un brave
+cordier du faubourg Banier, qui, le premier, me raconte ses motions. Il a
+la physionomie d'un bon vieillard, d'un honnte commerant; je n'oublierai
+jamais l'motion, l'indignation de son rcit.
+
+--Oh! monsieur, quels gueux, quels misrables que ces soldats barbares!
+Ils taient dix-sept dans mon magasin, couchant les uns sur les autres,
+sales comme des pourceaux. A l'heure des repas, il fallait les regorger
+de vivres, et ma pauvre femme tait oblige de remplir de caf toute une
+norme soupire, o s'entassait ma provision de sucre. S'ils n'taient pas
+servis en toute hte, ces soldats me menaaient; l'un d'eux, monsieur, osa
+lever la main sur moi. Le rouge de la honte et de l'indignation me monta
+au visage. Mais que faire contre la force brutale? Ce sont toutefois de
+ces injures que l'on n'oublie pas. Je dois dire, cependant, que quand on
+menaait les Prussiens de leurs chefs, ils se tenaient tranquilles.
+Une simple rclamation faite un sergent les faisait trembler. Et les
+rquisitions, monsieur! quelle ruine pour notre malheureuse ville! Les
+Prussiens sont venus me prendre toutes mes cordes et ils me donnaient en
+raillant un bon payer pour la mairie.
+
+Un jour, ils dnichent une provision de cordes qu'ils veulent me prendre
+pour leurs attelages. Cette fois je n'y tiens plus, c'est la troisime
+fois qu'on me vole. Je m'arme de rsolution et je demande une audience au
+gnral Von der Tann. Je suis reu par un colonel, son chef d'tat-major,
+je crois.
+
+--Que me voulez-vous? me dit cet officier d'un ton bourru.
+
+--Je viens rclamer, protester contre les vols dont je suis l'objet. Toute
+ma provision de cordes, toute ma fortune est dvalise pas vos soldats.
+
+--Oh l! mon bonhomme, ne le prenez pas trop haut avec moi. Mais,
+dites-moi, n'avez-vous pas de lettres de rquisition qui vous sont
+donnes? Aprs notre dpart, c'est la ville qui vous rglera notre compte.
+
+--Tout cela est trs-bien, mais pourra-t-on me payer?
+
+--Oh! cela ne me regarde pas, je suis en rgle avec vous, allez-vous-en.
+
+Au moment o je partais, l'officier prussien se ravise et m'appelle.
+
+--J'ai une ide, me dit-il; si le maire d'Orlans ne veut pas vous
+payer, vous m'apporterez deux mtres de corde avec laquelle je le ferai
+pendre.--Je me sauve, entendant les clats de rire du colonel qui a sans
+doute trouv sa plaisanterie trs-fine et trs-spirituelle.
+
+Le brave cordier continue son rcit, et sa femme qui l'coute les larmes
+aux yeux, ne tarde pas prendre part la conversation.
+
+--Heureusement nous en sommes dbarrasss, de ces Prussiens, dit-elle,
+ils ne reviendront plus maintenant, ces maudits Allemands, car nous avons
+autour de nous les soldats de Coulmiers. Oh! comme ils s'en allaient
+piteux et tristes, les bataillons bavarois; ils ne s'attendaient pas
+tre chasss de notre ville par l'arme de la Loire dont ils se riaient
+tout haut. En quittant Orlans, Von der Tann dit au prfet d'un air
+gouailleur:
+
+--Au revoir, monsieur le prfet, sans adieu, car je reviendrai bientt.
+
+--Mais il ne reviendra pas, ajouta la brave femme.
+
+Et toute l'arme, tout Orlans, toute la France disait alors: il ne
+reviendra pas.
+
+Hlas! il n'est que trop bien revenu pour frapper Orlans de nouveaux
+malheurs et de nouvelles ruines.
+
+Il faut avoir vu l'occupation prussienne pour se douter des dsespoirs,
+des haines qu'elle soulve sur son passage. Les maisons du faubourg
+Banier taient pilles, et chacun, accabl de soldats nourrir et de
+rquisitions payer, voyait la ruine venir de jour en jour.
+
+C'tait en outre de perptuelles taquineries. Les Prussiens taient
+furieux de l'accueil qui leur tait fait. Ils auraient voulu, ces
+Teutons barbares, qu'on les ret bras ouverts; ils s'tonnaient qu'on
+n'applaudt pas leur passage, et que les dames en toilettes lgantes ne
+vinssent pas couter la musique militaire qu'ils faisaient entendre sur la
+place Jeanne d'Arc.
+
+Tout le monde tait en deuil, les rues taient dsertes. Le soir, nul ne
+pouvait circuler dans la ville sans tenir une lanterne la main. Quelques
+jeunes gens s'amusaient attacher des lanternes vnitiennes aux pans de
+leurs habits, comme pour gouailler ces ordonnances ridicules de l'autorit
+prussienne. Mais Von der Tann ne gotait pas la plaisanterie, il fallait
+cder, sous les ordres des barbares, cacher sa haine et son indignation au
+plus profond de son coeur.
+
+ * * * * *
+
+_Mardi 29 novembre_.--Ds six heures du matin, nous commenons le
+gonflement du _Jean-Bart_, qui convenablement pli depuis la veille,
+attend sa ration de gaz. Notre chef d'quipe Jossec, un marin breton,
+a tout _par_, suivant son expression navale, avec le plus grand soin;
+l'opration s'excute dans les meilleures conditions. A deux heures de
+l'aprs-midi, le _Jean-Bart_ arrondi, frais verni, brille au soleil comme
+une norme pomme de rainette. Il tend ses cbles avec force et ne demande
+qu' voltiger dans les nuages, mais il est clou au rivage terrestre par
+des poids qui dfient sa force ascensionnelle.
+
+Ce n'a pas t sans peine que nous avons obtenu les rquisitions
+ncessaires la fourniture du gaz; il a fallu aller voir le prfet, le
+maire, toutes les autorits; selon l'excellent usage administratif, ces
+fonctionnaires ont entrav nos projets d'une foule de petits obstacles
+qui, runis, deviennent des montagnes soulever. Mais nos campagnes
+arostatiques faites sous l'Empire nous ont familiariss avec les
+difficults administratives, nous savons amadouer le garon de bureau,
+qui consent nous ouvrir le sanctuaire du secrtaire, d'o il n'y a plus
+qu'un pas franchir pour pntrer chez le matre. Celui-ci, prfet ou
+maire, ne manque pas de froncer le sourcil notre demande de gaz; malgr
+les papiers dont nous sommes munis, malgr l'utilit incontestable de
+notre mission, malgr l'urgence commande par les circonstances, son
+devoir d'administrateur dvou lui impose des difficults, qu'il trouve
+toujours.
+
+--C'est trs-grave, messieurs; qui payera le gaz? Est-ce la guerre, est-ce
+le dpartement? Revenez dans une heure. Je vais tudier la question avant
+de vous donner la rquisition ncessaire.
+
+On revient une heure aprs, trop heureux si l'on peut pntrer dans le
+cabinet du fonctionnaire. Il n'a nullement song votre affaire, il y
+rpond en homme qui l'a mdite. Il trouve l bien des irrgularits,
+mais, en vrai patriote, il vous donne l'ordre demand. N'aurait-t-il
+pas t bien plus simple de le donner de suite? Les saintes rgles de
+l'administration s'y opposent.
+
+A midi le _Jean-Bart_ va se mettre en marche. Jossec, et son compagnon
+Guillaume, regardent le ballon avec admiration. Tous deux sont sortis de
+Paris en ballon, sans avoir auparavant jamais vu l'admirable appareil
+d au gnie des Montgolfier. Ils ont dj brav la tempte et les vents
+furieux, mais l'arostat leur a laiss un souvenir plus profond que celui
+du navire. Ils nous ont parl avec enthousiasme de leur premier voyage
+arien; en hommes nergiques et dvous, ils sont devenus les plus chauds
+partisans de la navigation arienne.
+
+--Ah! Monsieur, me disait Jossec, quelle diffrence entre le ballon et le
+vaisseau!--Il n'y a plus dans la nacelle arienne ni vent, ni roulis,
+ni tangage, et rien faire qu' admirer le ciel. Je veux renoncer la
+marine et me faire aronaute.
+
+Mais le brave Jossec parlait des ascensions en ballon libre, il n'avait
+pas encore got du ballon captif, il devait voir que le voyage est moins
+agrable, et hriss de difficults sans nombre.
+
+Bientt tout est prt pour le dpart, il faut nous rendre avec notre
+arostat gonfl au chteau du Colombier, ct du ballon la _Ville de
+Langres_, et l nous attendrons les ordres. Quatre cordes sont fixes au
+cercle du ballon. Cent cinquante mobiles empoignent chacune d'elles. Je
+monte dans la nacelle avec Jossec, mon frre reste terre pour commander
+la marche. Nous vidons par dessus bord un assez grand nombre de sacs de
+lest, jusqu' ce que le _Jean-Bart_ s'lve; il monte lentement 40
+mtres de haut o il est retenu par ses quatre cbles, l'extrmit
+desquels sont pendues des grappes humaines. Le ballon se penche droite
+et gauche sous l'effort de la brise. Pauvre arostat! Fils de l'air; ami
+des nuages floconneux, le voil riv au plancher terrestre, il fait crier
+ses cordages et semble souffrir de cette captivit, dont il se plaint par
+le gmissement de la nacelle, tire dans tous les sens.
+
+Les mobiles attels aux cordes remorquent le ballon dans la direction
+voulue; c'est merveille de voir cette promenade que nous excutons 30
+mtres au-dessus des toits. Jossec et moi, nous sommes bercs dans l'air,
+comme l'avant d'un navire. Ce mouvement de va-et-vient nous donnerait
+le mal de mer si nous n'avions le pied aussi marin qu'aronautique.--Les
+habitants d'Orlans qui se sont runis la hte autour de nous, nous
+regardent avec admiration, et montrent, par leur air bahi, que ce moyen
+de transport leur est compltement inconnu. Ne croyez pas que le ballon
+reste la mme hauteur au bout de ses cordes, le vent le fait osciller
+la faon d'un grand pendule retourn; il pique une tte jusqu' proximit
+des toits, pour bondir 40 mtres; quelquefois le mouvement d'oscillation
+est tel que l'arostat soulve de terra une corde entire, avec les
+mobiles qui y sont pendus. Ceux-ci sont ravis de cette besogne si nouvelle
+pour eux; ils ont les biceps tendus, et attraperont de bonnes courbatures;
+ils reoivent quelquefois des horions, sont jets par terre au milieu des
+clats de rire de leurs compagnons, mais tout cela n'est-il pas cent
+fois prfrable aux obus et aux botes mitraille? Pour le moment ces
+amabilits prussiennes ne sont pas craindre. Vive la manoeuvre du ballon
+captif! elle vaut mieux que celle du chassepot sous le feu des batteries
+ennemies. Mais ne nous flicitons pas trop l'avance, l'heure du danger
+sonnera peut-tre aussi pour nous!
+
+Si le transport en ballon captif est pittoresque, curieux et dramatique,
+il faut avouer qu'il est d'une lenteur vraiment dsesprante. Nous avons
+ passer le chemin de fer et les fils tlgraphiques, c'est un travail de
+Romain. Il faut retenir le ballon par deux cordes seulement, en jeter deux
+autres au-dessus des fils, que nos hommes saisissent, recommencer une
+seconde fois la mme manoeuvre. Il faut avoir soin, pendant cette
+opration dlicate, que les mobiles ne lchent pas prise tous la fois,
+car le _Jean-Bart_ ne serait pas long bondir 2 ou 3,000 mtres de
+haut, abandonnant et les Prussiens, et l'arme de la Loire. Nous venons
+bout du passage de notre Rubicon et nous continuons notre route au-dessus
+des champs hrisss d'chalas de vignes. Le vent qui est vif nous est
+contraire, il frappe le ballon sur une surface de 400 mtres carrs, voile
+norme d'une force surprenante, aussi nos pauvres mobiles dpensent toute
+leur force pour nous traner avec la vitesse d'une tortue. Il y a une
+heure que nous marchons et nous n'avons fait que deux kilomtres! Nous
+sommes moiti chemin.... Arrtons-nous quelques moments au milieu de
+cette verte prairie. Oh hisse! larguez les cordages! Le ballon descend
+lentement et vient se reposer mollement sur un tapis de verdure, o nous
+faisons la sieste pendant un bon quart d'heure.
+
+Il fait un froid de loup dans la nacelle, mon frre et le marin Guillaume
+nous y remplacent; bientt le ballon reprend sa marche avec une lenteur
+plus grande encore, car l'ardeur de nos moblots s'est ralentie; les cris
+et les rires sont plus rares, voil dj quelques tranards qui ne veulent
+plus rien traner du tout. Je fais reprendre les cordes ces paresseux
+qui se font un peu tirer l'oreille, et qui ne se mettent l'oeuvre
+qu'avec un enthousiasme bien modr. Quoi qu'il en soit, nous arrivons au
+chteau du Colombier. Le ballon passe sans encombre au-dessus d'un rideau
+d'arbres qui entoure une vaste pelouse o le ballon la _Ville de Langres_
+est dj pos.
+
+La nacelle ramene terre est remplie de sacs de lest pleins de terre,
+et de grosses pierres qu'on y entasse. Le _Jean-Bart_ ainsi charg peut
+passer la nuit sans qu'il y ait crainte de le voir s'envoler.
+
+Nous allons prendre possession des chambres qui nous sont rserves dans
+le chteau o Duruof et des employs du tlgraphe sont dj installs;
+cette habitation est devenue le quartier gnral des arostiers
+militaires.
+
+Quel ne serait pas l'tonnement du propritaire s'il voyait le sans-gne
+avec lequel on couche dans ses lits! Mais quelle ne serait pas surtout sa
+douleur, s'il savait comment les Prussiens, qui ont pass par l avant
+nous, ont arrang son mobilier!
+
+Tous les meubles sont briss, les tiroirs gisent ple-mle, des lettres,
+des papiers, couvrent les parquets. Tout est dcim, mis en pices. Les
+lits sont d'un aspect repoussant, on voit qu'une arme y a couch avec
+des souliers crotts. On n'a respect que la batterie de cuisine, o le
+cuisinier des moblots travaille dj la prparation de notre dner. Il
+a dnich un grand tablier dans quelque coin, et il prside la cuisson
+d'un gigot avec la dignit d'un Vatel mrite. Deux de ses compagnons
+d'armes lui servent de gte-sauce, et font cuire la soupe. Inutile de leur
+demander s'ils soignent le repas, car ils en mangeront comme nous!
+
+Le capitaine de la compagnie est un charmant homme, trs-gai,
+trs-affable, nous sommes dj les meilleurs amis du monde; nous nous
+disposons mettre le couvert, avec les assiettes qui ont chapp aux
+dvastations prussiennes. Quant au lieutenant, c'est un tudiant du
+quartier Latin, un Parisien comme nous; au milieu des pripties de
+nos voyages, nous avons plaisir causer ensemble des souvenirs de la
+capitale, des bonnes parties d'autrefois, de parler de ce temps o
+la France jouissait d'une prosprit factice, inquitante, que notre
+aveuglement nous montrait comme relle. O est le temps o l'orchestre
+du bal Bullier faisait bondir sur un plancher poussireux une jeunesse
+insouciante? Notre lieutenant parle de tout cela en connaisseur! Pauvre
+garon, j'ai les larmes aux yeux en pensant lui. Quinze jours aprs
+cette bonne causerie, il devait mourir, et son corps de vingt-deux ans
+allait reposer, jamais enfoui sous la terre des champs de bataille. O
+guerre horrible, flau dsastreux, o conduis-tu ces milliers de jeunes
+gens, pleins de force, pleins d'enthousiasme? A la mort, la plus cruelle
+de toutes, celle que le bon sens des peuples pourrait viter. Combien
+d'entre vous dorment-ils cette heure dans ces campagnes, o notre ballon
+vient de passer? Que de larmes, que de scnes de dsolation sont jamais
+graves sur ces prairies, o nous passions alors presque gaiement, avec
+l'espoir du succs! Comme nous tions loin d'envisager l'avenir, ces
+heures o l'esprance tait encore permise! Comme nous pensions peu aux
+malheurs qui allaient impitoyablement s'abattre sur notre malheureux pays!
+Dormez sous les champs de bataille, hros inconnus! Vos petits-fils vous
+vengeront un jour! Vous tes morts au lendemain de Coulmiers, croyant
+encore la Victoire. Vous n'avez pas vu de nouveaux et terribles
+dsastres, vous ne saurez jamais quelle honte la France a t condamne!
+Dormez en paix, dans ces campagnes dvastes! Un Luther, en voyant vos
+ossements, ne manquerait pas de s'crier, comme au cimetire de Worms:
+Heureux les morts: ils reposent!
+
+Pendant que nous dnons, un tlgramme nous est remis au nom du directeur
+des tlgraphes, qui a pris les ordres du gnral d'Aurelles de Paladine.
+On nous dit de transporter immdiatement notre ballon au camp de Chilleur,
+loign de notre premire station de douze kilomtres. Il est dcid que
+nous partirons le lendemain de grand matin, car si le vent est vif, il
+nous faudra peut-tre dix ou douze heures pour faire ce trajet. Nous
+tudions notre chemin sur une bonne carte, et nous nous dcidons suivre
+le lendemain une voie de chemin de fer en construction, o les arbres ne
+gneront pas le transport de notre arostat.
+
+Aprs l'examen de notre itinraire, la soire se passe dans le salon du
+chteau, o un piano queue reste intact: il a besoin d'tre accord,
+mais, malgr les sons de casserole fle qu'il fait entendre, il contribue
+ charmer nos loisirs. Un secrtaire, dans la pice o nous sommes, a t
+forc, et les lettres dont il tait rempli sont entasses sur le parquet.
+Parmi ces dbris, nous trouvons un petit paquet soigneusement ficel, o
+sont crits ces mots: Cheveux de ma Virginie. Un de nous recueille ce
+souvenir cher au propritaire inconnu, qui nous donne l'hospitalit sans
+le savoir, il se promet aprs la guerre de le renvoyer sous enveloppe au
+chteau du Colombier. Est-ce un pre qui retrouvera la prcieuse relique
+d'une fille morte, ou un mari celle de sa femme? Nous l'ignorons. Mais
+quoi qu'il en soit, une victime des barbaries prussiennes verra qu'une
+main sympathique a pass parmi le pillage et les ruines.
+
+A onze heures, nous nous couchons tout habills sur nos lits qui ne sont
+gure plus propres qu'une table. Je m'endors d'un profond sommeil
+l'ide que les ballons captifs vont pouvoir venir en aide l'arme de
+la Loire, mes rves me montrent l'ennemi que j'observe du haut de notre
+observatoire arien; la vaillante arme de la Loire avance sur Paris, elle
+repousse les lgions prussiennes, et bientt c'est la zone des forts de la
+capitale qui s'offre sa vue. Encore une illusion que la triste ralit
+devait dissiper bientt.
+
+
+II
+
+
+Le dpart.--Le voyage en ballon captif.--Accident Chanteau.--Rparation
+d'une avarie.--Arrive Rebrchien.--Tempte nocturne.--Le _Jean-Bart_
+est crev.--Retour Orlans.--Gonflement du ballon _la Rpublique_.
+
+Du 30 novembre au 3 dcembre 1870.
+
+Le temps est lgrement brumeux, des nuages opaques se promnent lentement
+dans des rgions atmosphriques assez rapproches de la surface du sol. Le
+ballon a t si bien rpar, si bien verni qu'il est presque aussi rond
+que la veille, c'est peine s'il accuse une dperdition de gaz par
+quelques plis lgers qui rident un peu sa partie infrieure. Vers
+l'quateur, il est toujours tendu par la pression intrieure, et son filet
+forme sa surface comme un capiton qui dfierait la main du plus habile
+tapissier.
+
+Il est 7 heures du matin, il y a grand branle-bas au chteau du Colombier.
+La compagnie des mobiles a pli ses tentes; les fusils, les sacs sont
+entasss sur des charrettes qui vont nous suivre, car les hommes ont assez
+de besogne remorquer l'arostat captif, le moindre fardeau gnerait la
+libert de leurs mouvements. Le capitaine fait l'appel, il n'y a pas de
+dserteurs.
+
+Nous allons partir, laissant Duruof et la _Ville de Langres_ comme quipe
+de rserve.
+
+Jossec et Guillaume dchargent la nacelle des pierres qu'on y a places,
+ce n'est pas une petite affaire, car un de nos _moblots_, ancien maon,
+solide comme Samson, a apport l de vritables rochers d'un poids norme.
+
+Nous avons envoy en avant les plateaux qui nous serviront pour les
+ascensions captives, et la batterie que j'ai fait construire pour
+remplacer, par de l'hydrogne pur, le gaz perdu par la dilatation ou
+l'endosmose. Bertaux, notre capitaine-trsorier, a achet pour nous
+mille kilog. de zinc et dix touries d'acide sulfurique, qui reprsentent
+plusieurs rations de vivres pour le _Jean-Bart_. Un bon commandant
+n'envoie pas ses soldats en campagne sans biscuits, par la mme raison, un
+aronaute ne doit pas partir avec son ballon sans une bonne provision de
+gaz. Aussi nous sommes-nous munis de tout le matriel ncessaire pour le
+produire.
+
+Mon frre rassemble les hommes, je monte dans la nacelle qui, suffisamment
+dleste, s'lve. Le ballon est suspendu dans l'espace la hauteur de
+deux maisons de cinq tages; les quatre cordes qui le retiennent sont
+tendues aux quatre angles d'un grand carr par les mobiles rpartis
+chacune d'elles en nombre gal. On se croirait attach sous le ballon
+un grand faucheux quatre pattes qui rampe sur les champs, car qu'est-ce
+qu'une hauteur de quelques tages pour l'aronaute qui pourrait compter
+ses tapes verticales par plusieurs dizaines de tours de Notre-Dame
+superposes?
+
+Ah! dcidment, le voyage en ballon captif ne ressemble gure
+l'excursion en ballon libre. C'est la diffrence qui existe entre la
+prison et le grand air de la libert. L'arostat n'aime pas traner un
+boulet sa nacelle. Il s'incline sous l'effort du vent, il fait grincer
+ses cordes et sa nacelle. Le voyageur est secou dans son panier comme un
+nautonnier sur sa barque au sommet des vagues. Le vent siffle violent et
+froid. Tandis que l-haut, en libert, on plane avec l'air en mouvement,
+que nulle brise ne se fait sentir, ici-bas, en captivit, il faut retenir
+son chapeau des deux mains, si l'on ne veut pas qu'il s'envole.
+
+Au-dessus des nuages, les villages, les villes, les provinces dfilent
+sous vos yeux comme un vaste panorama roulant; la surface du sol, nous
+comptons notre route arbre par arbre. Les mobiles se pendent aux cordages
+et s'vertuent, le moindre coup de vent les soulve de terre. Mais
+patience et persvrance doit tre maintenant notre devise. Arrivs au
+camp, nous aurons l'espoir de surveiller les Prussiens de haut, et si
+nous pouvons dvoiler leurs mouvements, quelle rcompense de nos efforts,
+quelle compensation apporte nos fatigues!
+
+A midi, le soleil a paru, il a cart les nuages de ses rayons brillants,
+mais avec lui la brise s'est leve. Le vent souffle pre et froid; il
+imprime des oscillations frquentes notre navire arien. Nous sillonnons
+l'espace au-dessus de la voie de chemin de fer en construction que nous
+avons appris connatre sur notre carte, mais quelquefois le _Jean-Bart_
+se rapproche de la cime des arbres, vritables rcifs du navigateur
+arien. Il ne faut qu'une branche verticale pour crever l'toffe du
+ballon, tous les pas nous redoutons un malheur. Chaque cime est une pe
+de Damocls retourne sous notre nacelle.
+
+Il est une heure, une clairire s'offre nous, le ballon y est descendu;
+nos hommes se reposent. Je suis littralement gel, et mon frre se
+dispose faire son quart aprs moi. Il prend place dans l'esquif avec
+le lieutenant de mobiles, mais peine le ballon a-t-il t tran de
+quelques centaines de mtres qu'une voix nous crie de la nacelle: J'en ai
+assez, faites-moi descendre! C'est le pauvre lieutenant qui a eu le mal
+de mer. Il est vert comme une pomme en mai et vient de lancer son djeuner
+pardessus bord en guise de lest! Il revient terre compltement guri de
+sa passion arostatique.
+
+Nous continuons notre marche bien lentement jusqu' Chanteau. Nous avons
+l passer un chemin troit bord de rideaux d'arbres, que nous allons
+franchir en faisant monter le ballon jusqu' l'extrmit de ses cordes.
+Mon frre vide deux sacs de lest pour maintenir le ballon une hauteur
+suffisante, et augmenter par l'accroissement de force ascensionnelle la
+rsistance l'action du vent. Je crie aux mobiles de marcher vite s'ils
+le peuvent, afin de passer rapidement ce dtroit dangereux. Le _Jean-Bart_
+se penche, et frise le sommet des premiers arbres, sans les toucher, puis
+il se balance vers ceux qui se dressent de l'autre ct de la route. Il
+oscille de nouveau et redescend vers un chne lev... Il s'en rapproche
+rapidement; va-t-il s'y briser? mon coeur bondit d'inquitude. Patatra!
+C'en est fait du _Jean-Bart_, une branche s'est enfonce dans l'appendice,
+et l'a crev comme une peau de tambour! Tout est perdu! pensons-nous.
+Nous ramenons le ballon terre, nous voyons avec joie qu'il n'en est
+heureusement pas ainsi: l'avarie peut se rparer. L'appendice seul est
+crev. Jossec monte dans le cercle, et de son cache-nez, trangle le
+ballon au-dessus du cercle de l'appendice.--Nous l'aidons dans ce travail
+difficile, car perchs dans le cercle, et les mains leves, nous touchons
+ peine la partie malade de l'arostat. Il faut faire une ligature bras
+tendu, pendant que le vent nous balance, et nous jette dans les cordages,
+tantt sur le dos, tantt plat ventre. En nous soutenant mutuellement,
+nous cicatrisons la plaie du _Jean-Bart_. Jossec qui sait ce que c'est
+qu'une voie d'eau dans un navire, a appris qu'une voie de gaz ouverte dans
+un arostat n'est pas moins dangereuse. Mais il a su rparer celle-ci
+en habile aronaute; il est excellent gabier, et la navigation arienne
+touche en bien des points la navigation ocanique.
+
+L'air est agit, et le vent augmente d'intensit. Les rafales sifflent, et
+font bondir le ballon qu'elles ont dj en partie dgonfl. L'toffe n'est
+plus aussi bien tendue, elle se creuse par moment, en faisant entendre un
+bruit sourd et lugubre.--Il faut attendre que la tourmente ait pass.
+Car le transport devient actuellement impossible. Nous postons quatre
+factionnaires autour du _Jean-Bart_, et nous allons jusqu'au village de
+Chanteau, o nous prenons un modeste repas que nous avons tous bien gagn.
+On remplit de vin deux seaux, et nos moblots y puisent tour de rle.
+Cette collation ranime leur ardeur. Ils trouvent que, dcidment, il y a
+du bon dans le service des ballons captifs.
+
+En dpit du vent, nous nous dcidons continuer notre route, car nous
+voulons arriver au camp de Chilleur. Nous savons que le gnral d'Aurelles
+n'est pas bien convaincu de l'utilit des ballons captifs; que dira-t-il
+si ses premiers ordres n'ont pu tre excuts pour cause de vent?
+Qu'importent les obstacles imprvus, l'insuffisance d'un matriel
+improvis, les difficults dues la mauvaise saison? Expliquer toutes ces
+bonnes raisons quand on a chou, c'est perdre son temps. Il faut russir
+ tout prix. Un gnral vaincu est un mauvais soldat. Un ballon dans une
+premire tentative a t crev. Supprimons les ballons. Voil comme on
+juge aujourd'hui. Nous ne l'ignorons pas, aussi faut-il nous efforcer de
+vaincre le vent, notre ennemi nous.
+
+Les mobiles se remettent en marche tranant la remorque le _Jean-Bart_,
+o nous sommes monts tous deux mon frre et moi. Les chemins sont
+couverts d'une boue gluante, qui se colle aux semelles, et nous prfrons
+geler dans la nacelle que patauger dans la crotte. D'ailleurs tout
+l'heure un coup de vent sec, imprvu, a failli faire lcher prise tous
+nos hommes la fois. Nous avons entrevu la possibilit d'une ascension
+libre, faite malgr nous. Dans le cas d'un semblable accident, nous tenons
+ nous trouver ensemble. Nous songeons mme que nous n'avons pas d'ancre
+dans la nacelle et qu'en cas de dpart dans les nuages, le retour terre
+ne serait pas facile. Mais nous chassons de notre esprit cette vilaine
+perspective, nous ne pouvons pas, pour le prsent, rparer cette omission,
+n'y pensons plus.
+
+Le tranage de l'arostat devient de plus en plus pnible.--Les mobiles
+sont fatigus.--Nous essayons d'un nouveau moyen de locomotion que nous
+regrettons bientt de ne pas avoir usit plus tt, car il est plus
+pratique et moins fatigant. Au lieu de traner le ballon juch dans l'air
+ 30 mtres de haut, nous le faisons descendre jusqu' un mtre ou deux de
+la surface du sol, les mobiles le maintiennent presque au-dessus de leurs
+ttes. Dans ces conditions les oscillations ont une amplitude moindre, et
+le travail de traction est plus facile. Il tait bien simple de songer de
+suite ce procd, mais on n'apprend dcidment qu' ses dpens.
+
+Nous arrivons bientt au milieu de vastes plaines, o nous n'avons plus
+ craindre les rcifs terrestres. Mais le soleil se couche et le vent ne
+s'apaise pas. Il est six heures. Nos hommes sont puiss. Ils commencent
+ se plaindre, ils ne tirent que mollement, et ont toutes les peines
+du monde ne pas laisser entraner le ballon par le vent qui nous est
+toujours contraire. C'est peine si nous faisons un kilomtre l'heure.
+
+--Courage, leur crions-nous, nous arrivons bientt Rebrchien. Il faut
+aller jusque-l, car en restant ici, il n'y aurait pas de dner. Et
+l-bas, vous aurez un bon repas!
+
+Nous avons les pieds et les mains littralement glacs, et le mouvement de
+roulis de la nacelle devient insupportable. Mais nous n'osons rien dire.
+Quel exemple pour les soldats si les chefs se plaignaient dj!
+
+Bientt, il fait nuit noire, quelques paysans regardent stupfaits le
+passage de ce monstre inconnu pour eux. Le ballon se dcoupe sur le ciel,
+en une vaste silhouette noire qui se balance au-dessus de la plaine; il
+est tir par des groupes humains qui ressemblent de loin des ombres
+chappes du monde infernal. Tous ces travailleurs sont fatigus et
+silencieux. On dirait l'apparition fantastique d'une lgende.
+
+A 7 heures, la lune se montre et complte le merveilleux de cette scne
+bizarre; elle nous claire de ses rayons, et se reflte sur l'arostat, en
+lui donnant l'aspect d'une grande sphre de mtal poli.
+
+S'il fallait continuer quelques heures de plus un semblable voyage, nous
+ne tarderions pas tomber de fatigue, au milieu des champs. Les pauvres
+mobiles ont les mains coupes par les cordes, ils marchent avec peine
+dans la terre laboure. Depuis que la lune s'est montre, le froid
+est insupportable.--Une bise glace nous paralyse dans la nacelle.
+Heureusement nous apercevons dans le lointain le petit village de
+Rebrchien qui allume ses feux du soir.
+
+C'est la terre promise qui s'ouvre nous. Il faudra demain recommencer le
+voyage. Mais une bonne nuit nous aura rendu nos forces.
+
+A 8 heures, nous faisons arrter le ballon l'entre du village. Il y a
+douze heures que nous sommes trans en ballon captif, il y a douze heures
+que nos mobiles tirent sur des cordes de toute la force de leurs poignets:
+ma foi ce sont de solides gaillards, et bien d'autres leur place
+auraient succomb la tche. Mais leur bonne volont est la hauteur de
+leurs poignes, ils aiment, malgr eux, leur ballon captif qui leur a donn
+tant de mal, car leur instinct leur fait comprendre qu'il y a l quelque
+chose de nouveau, d'inconnu, d'utile. Braves coeurs! Ils aiment la patrie,
+ils sont pleins d'ardeur, pleins de zle. Que n'aurait-on pas fait avec de
+tels soldats! Mais il aurait fallu savoir les conduire, les soigner. Ils
+travailleront demain avec la mme ardeur, mais condition que ce soir ils
+dneront et dormiront bien. C'est ce qui ne leur arrive pas tous les jours
+en prsence de l'ennemi. Privs de sommeil, privs de nourriture, accabls
+de fatigue, ils fuient sous le feu des batteries prussiennes. Mais qui
+donc tiendrait tte des solides combattants quand les privations de
+tous genres ont transform l'homme robuste en un malade, chez lequel
+l'abattement, le dcouragement ont succd au courage, la rsolution? Un
+estomac trop longtemps vide ne sait plus avoir d'nergie.
+
+Avant de nous livrer un repos dont nous avons tous grand besoin, nous
+prenons soin de disposer le ballon de telle sorte que les coups de vent
+violents auxquels il est soumis sans cesse ne puissent l'entraner au
+loin. Jossec et Guillaume vont chercher des pelles et des pioches; ils
+creusent un trou carr o la nacelle, remplie de pierres et de sacs de
+lest, est enterre jusqu'au bordage suprieur. Nous ne tardons pas nous
+apercevoir que ces prcautions sont insuffisantes, le ballon qui a perdu
+une quantit apprciable de gaz, est flasque et distendu, son toffe
+devient concave sous l'effort de l'air agit, et ce qui nous tonne, c'est
+qu'il ne vole pas en lambeaux d'un moment l'autre. En se creusant ainsi,
+l'arostat forme voile, et acquiert une force de traction norme; en
+quelques minutes, il a si bien largi le trou de la nacelle, qu'il l'en
+retire, et courrait la surface des champs avec la vitesse d'un train
+exprs si les _moblots_ ne s'taient jets temps sur les cordages; nous
+faisons rentrer la nacelle du _Jean-Bart_ dans sa prison; nous attachons
+au cercle une corde solide l'extrmit de laquelle nous fixons une ancre
+que nous enfouissons deux ou trois pieds sous terre. Cette fois le
+_Jean-Bart_, croyons-nous, est clou au sol, il sera peut-tre ventr
+sous l'action du vent, mais il ne se dbarrassera pas de ses liens. Hlas!
+L'un et l'autre accidents allaient survenir dans la nuit au plus fort de
+la tempte.
+
+A 6 heures du matin, les rafales sont si puissantes que l'arostat se
+penche compltement jusqu' terre; l il roule sur lui-mme, son toffe
+se soulve avec force comme une poitrine opprime. On dirait le rle d'un
+tre vivant qui va succomber, et qui lutte encore contre la mort. Les
+mobiles en faction nous ont veills temps pour assister cette agonie.
+Mais que faire pour conjurer le mal? Nous sommes de pauvres mdecins qui
+viennent trop tard, et qui ont lutter contre une force qu'ils ne peuvent
+vaincre. Ces tortures du _Jean-Bart_ nous font mal voir; que de peines,
+que de tourments, que de patience devenus inutiles!--Nous allons chouer
+en vue du port.
+
+Pauvre ballon! Son toffe est bien solide, car elle est froisse par le
+vent, avec une violence inoue, l'air s'y engouffre prcipitamment, et y
+rsonne sourdement. Le _Jean-Bart_ se crispe, s'agite, touche le sol,
+puis se redresse, bondit et s'allonge, comprim par le poids de l'air
+en mouvement. Tout coup une rafale siffle dans les arbres avoisinants
+qu'elle fait ployer, elle enlve le ballon comme un ftu de paille, et
+l'entrane cent mtres de son point d'attache. Arriv l, le _Jean-Bart_
+s'affaisse, il a succomb dans cette lutte ingale du faible contre
+le fort, son toffe s'est fendue de l'appendice la soupape. Le gaz
+s'chappe en une seconde: Le fier arostat si beau, si puissant, n'est
+plus qu'un lambeau d'toffe informe, un amas de chiffons, une guenille. Il
+a perdu sa vie, son me, il est mort. Mais, contrairement l'tre anim,
+il ressuscitera sous la mme forme; une bonne couture, une pice d'toffe
+et deux mille mtres cubes d'hydrogne carbon, produiront le miracle.
+
+Les tmoins de cette scne trange sont stupfaits de cette force de
+l'air, frappant une surface lgre, car ils ont assist une exprience
+vraiment remarquable. Le ballon a soulev sa nacelle remplie d'un poids de
+deux trois mille kilogrammes, il a entran son ancre avec lui, en lui
+faisant tracer dans la terre laboure un sillon d'un mtre de profondeur.
+Je crois pouvoir affirmer que cinquante chevaux et peut-tre mme
+davantage n'auraient pas dracin ce fardeau.
+
+Cherchez donc la direction des ballons, avec un vent pareil! O vous
+cacheriez-vous, utopistes et faux inventeurs qui voulez conduire les
+arostats dans l'air avec une paire de rames, avec une voile, grecque ou
+latine, si vous aviez t l parmi nous voir succomber le _Jean-Bart_!
+Apprenez connatre l'outil que vous voulez amliorer, avant de rver
+pour lui des progrs insenss. Maniez les ballons, montez dans leurs
+nacelles, gravissez les sommets des nuages, conduisez-les terre et
+en l'air, et dans ces promenades pratiques vous rencontrerez peut-tre
+l'inconnu que vous cherchez.--Mais vous ne trouverez jamais rien, en
+faisant de l'aronautique en chambre. Ce n'est pas assis devant un bureau
+que Watt a trouv les merveilleux organes de la machine vapeur, c'est le
+marteau la main, dans un atelier de mcanicien.
+
+Nous replions l'arostat, et la foule des paysans qui n'tait pas l hier
+ notre arrive, accourt pour voir le ballon. La figure de quelques-uns
+d'entre eux est vraiment comique.
+
+--Jean-Pierre, tu verras le ballon demain matin, avait dit un tmoin de
+notre arrive son ami, c'est une grande machine ronde qui se remue,
+souffle, s'agite, qui est deux fois grande comme notre clocher et qui
+trane dans un panier des messieurs de Paris.
+
+Et Jean-Pierre est bahi de voir un paquet d'toffe plie, qui tient dans
+un panier d'osier. Il se demande si on ne s'est pas moqu de lui. Mais il
+ne sait pas qu'il faut voir un ballon gonfl. Je ne puis m'empcher
+de comparer le gaz d'un arostat la parole de certains avocats; que
+reste-t-il, quand le gaz est sorti?
+
+Nous sommes assez penauds pour notre part, et c'est l'oreille basse que
+nous nous dcidons envoyer un tlgramme Tours o l'on attend de nos
+nouvelles. Nous revenons pied Orlans.
+
+Aprs quatre heures de marche, nous entrons en ville; la rponse notre
+missive est dj venue. Sachons rendre justice l'intelligence du
+directeur des tlgraphes qui s'occupe du service des ballons captifs, au
+lieu de bouder, de se plaindre et de nous dcourager comme l'auraient fait
+tant d'autres, il nous flicite chaleureusement de nos efforts, et nous
+excite recommencer. Je vous envoie six ballons, nous dit-il, crevez-en
+autant que vous voudrez, mais russissez. Voil de bonnes paroles
+qui nous rconfortent, c'est ainsi qu'on fait marcher des hommes
+d'action.--Malgr notre premier chec, on ne nous congdie pas avec
+l'pithte de tratres.--Nous sommes dcidment plus heureux que nos
+gnraux.
+
+Du reste, ce n'est pas la persvrance qui nous manquera, mon frre et
+moi, nous avons le dfaut ou la qualit d'tre ttus comme mulets, quand
+nous avons un projet en tte. Le lendemain nous rparons de bon coeur un
+autre ballon, la _Rpublique universelle_, venu de Paris le 14 octobre.
+Nous allons le gonfler au premier signal, et nous pensons bien qu'il n'y
+aura pas de tempte tous les jours aux environs d'Orlans. Pour plus de
+prcautions, nous prparerons mme aussi un second arostat, voulant avoir
+deux cordes notre arc. Je n'oublie pas d'ailleurs un conseil de mon
+ami Gustave Lambert qui a appris connatre la vie: Pour russir, me
+disait-il un jour, il y a un mot qu'il est indispensable de bannir de la
+langue franaise, c'est le mot dcouragement. Quelque modeste que soit
+notre sphre d'action, prenons le parti de le rayer de notre dictionnaire.
+
+Un tlgramme envoy de Tours nous apprend que le mouvement de nos troupes
+est retard de deux ou trois jours, et que nous avons le temps de prendre
+nos dis-positions avant l'attaque. Cette nouvelle vient point, car
+l'usine d'Orlans ne pourra nous fournir 2,000 mtres cubes de gaz avant
+le 3 dcembre.
+
+En attendant le jour du gonflement, nous faisons une visite au camp
+franais accompagns de quelques amis. Nous sommes reus d'abord par les
+turcos, dont le campement si bizarre, si pittoresque, doit ressembler aux
+smalas du dsert. Ces braves moricauds nous offrent un caf excellent, et
+boivent la sant de la France. Pauvres Arabes, quels vides effroyables
+sont ouverts dans vos rangs par le mcanisme de l'artillerie prussienne!
+L'homme est faible devant la machine impitoyable! Que peut le courage
+contre un projectile aveugle, contre une puissance aussi brutale
+qu'invincible?
+
+_Samedi 3 dcembre_.--Nous commenons au lever du jour le gonflement de
+notre nouveau ballon, la _Rpublique universelle_. Ce nom un peu long
+n'est pas trs-heureux, mais nous ne voulons pas toucher au baptme de
+Paris. Nos marins Jossec et Guillaume, et les mobiles sont leur poste,
+ils commencent se familiariser aux manoeuvres arostatiques, que
+facilitent aujourd'hui un temps calme, un ciel serein.
+
+A 3 heures de l'aprs-midi, nous nous mettons en route, et bientt perchs
+dans notre nacelle, nous passons au-dessus des campagnes, remorqus par
+les mobiles, travers les chalas de vigne. L'air est peine agit, et
+la _Rpublique universelle_ mollement berce, l'extrmit de ses cordes,
+ne nous secoue pas trop violemment dans notre panier d'osier. Nous
+dirigeons notre marche ct du chteau du Colombier, vers un petit
+village, o nous ferons notre premire tape. Demain nous esprons
+arriver, la fin du jour, au camp de Chilleur, o l'on nous attend.
+
+Duruof avec son ballon restera encore en rserve; il ne se plaint pas de
+son inaction et nous nous demandons s'il ne se flicite pas de se tenir
+l'abri des projectiles prussiens.
+
+
+III
+
+
+La droute de l'arme de la Loire.--Les ballons captifs au chteau du
+Colombier.--Aspect d'Orlans.--Le dernier train.--Les blesss.--Vierzon.
+
+Dimanche 4 dcembre 1870.
+
+Aprs bien des difficults, analogues celles que nous avons dcrites, le
+ballon la _Rpublique_ arrive enfin au terme de sa premire tape, prs
+d'un petit hameau situ 4 kilomtre peine du chteau du Colombier. Il
+n'y a l que quelques chaumires tristes et monotones. Il est cinq heures,
+le vent assez vif agite l'arostat qui plie sur son cercle, comme un arbre
+pendant l'orage. Les marins creusent dans le sol un trou profond pour y
+enfouir la nacelle, ils manient la pioche au milieu d'une plaine abrite
+par des peupliers, privs de feuilles et roides comme les mtures d'un
+navire. On entend au loin le bruit de la canonnade qui fait retentir
+l'air comme le tonnerre pendant la tempte. Depuis deux jours, ce concert
+lugubre frappe sans cesse nos oreilles.
+
+Le capitaine des mobiles prside la distribution des vivres de ses
+soldats, nos marins cherchent des habitations o ils pourront trouver un
+abri. Quant nous, l'hospitalit nous est offerte par de braves paysans.
+Ils ouvrent aux arostiers leur humble maisonnette; un feu flambant
+ptille dans l'tre; l'htesse prpare notre intention un repas frugal
+compos d'une omelette et de fromage arross de vin blanc. Le soir, aprs
+l'inspection du ballon qui s'agite toujours convulsivement sous le souffle
+de l'air, nous rentrons nous coucher, mon frre et moi, tendus tout
+habills sur deux matelas placs terre. Le capitaine et le lieutenant de
+la compagnie de mobiles restent assis au coin du feu. La chambre qui nous
+abrite est ouverte tous les vents, les carreaux des fentres ont t
+briss par les Prussiens l'poque de leur premire visite Orlans. Ces
+pillards n'ont rien respect dans l'humble habitation; quand ils y sont
+entrs, on leur a donn des fromages, du pain et du vin, tous les vivres
+de la campagne, mais ils ont cass sans piti les chaises, les commodes,
+ils ont bris un vieux coucou, prcieux souvenir de famille, ils ont mis
+en morceaux une glace, seul objet de luxe de l'ameublement de la pauvre
+chaumire.
+
+A minuit, des pas sonores nous rveillent en sursaut. Ce sont des mobiles
+qui viennent appeler le capitaine.
+
+--Venez, capitaine, disent-ils, on entend au loin un bruit singulier; sur
+toutes les routes c'est comme le roulement de nombreuses voitures, on
+croit apercevoir aussi des cavaliers qui passent sur le sol glac.
+
+Tout le monde est bientt sur pied. Rendus travers champ la route
+la plus proche, un sinistre dfil s'offre nos yeux. Des voitures
+d'approvisionnement passent en files serres, puis ce sont des cuirassiers
+qui trottent au milieu des tnbres suivis d'une formidable procession de
+canons et de caissons d'artillerie. et l des soldats gars traversent
+les champs, comme des ombres effares, sautent par dessus les haies;
+mornes, abattus, ils marchent la tte basse, sans rien dire, sans rien
+voir, leurs vtements sont en lambeaux, les uns ont la tte enveloppe
+d'un foulard, les autres, demi-nus, se drapent dans de mchantes
+couvertures; ceux-ci boitent et tranent le pas, ceux-l ont le bras en
+charpe, quelques-uns, maladifs et ples, s'appuient sur l'paule d'un
+ami.
+
+--Tout est perdu, nous dit un vieux zouave barbe grise, les obus tombent
+on ne sait d'o. Dieu me damne, si j'ai rien vu de semblable! Ces maudits
+Prussiens sortent du sol pour nous craser, nulle rsistance n'est
+possible!
+
+Tout en faisant la part de l'exagration des fuyards, nous nous rendons
+l'vidence, car le lugubre dfil se prolonge perte de vue, avec
+toute la physionomie d'une droute. Comment traduire les sentiments qui
+s'agitent dans notre esprit constern? Quelle tristesse s'empare de notre
+me au retour dans la pauvre chaumire! C'en est donc fait de la France!
+L'arme de la Loire, victorieuse ses dbuts, est dj terrasse!
+
+La fatigue est le meilleur palliatif de la douleur; malgr l'motion qu'a
+fait natre l'horrible tableau du dsastre, nos yeux se ferment, et le
+sommeil vient arrter le souvenir.
+
+_Lundi 5 dcembre_.--A 5 heures du matin, tout le monde est sur pied. La
+droute a dur toute la nuit, le dfil lugubre n'a pas discontinu un
+instant. Au lever du jour, elle s'accentue plus complte encore, et les
+premiers rayons d'un soleil d'hiver clairent les milliers de voitures qui
+se dirigent vers Orlans. Plus loin, on voit encore des cuirassiers aux
+manteaux rouges, et de nombreuses pices d'artillerie. Des blesss, le
+teint ple, l'oeil livide, sont ramens sur des cacolets.
+
+La _Rpublique_ est toujours gonfl au milieu de la prairie. Que faire?
+Nul ordre ne nous est envoy! Nous laisserons-nous prendre sottement par
+les Prussiens qui approchent? Un mobile court au chteau du Colombier, o
+est install un poste tlgraphique. Aucune nouvelle, aucun ordre: notre
+devoir nous impose l'obligation d'attendre jusqu' la fin. Comment se
+dcider plier bagage, en songeant que le ballon peut tre utilis au
+dernier moment.
+
+Que les Prussiens viennent s'ils le veulent! Qu'ils nous cernent, qu'ils
+nous entourent! Il sera toujours temps de couper nos cordes, et de
+lancer la _Rpublique_ au-dessus des nuages! Nos mobiles et nos marins,
+dbarrasss de leur ballon, trouveront bien se sauver pied. Ils ont
+tous des chassepots, des revolvers et sont dcids s'il le faut en faire
+bon usage.
+
+Attendons. C'est la dcision qui est prise au milieu de la panique.
+
+--Attendons si vous voulez, nous crie d'un air insouciant le lieutenant
+des mobiles qui vient de se joindre nous, mais, pour Dieu! djeunons.
+
+Et disant ces mots, il nous montre en riant un magnifique lapin qu'il
+vient d'acheter trente centimes un paysan. Ce brave homme s'est excus
+de le faire payer un peu cher. Mais les temps sont durs. Hlas! A trente
+lieues d'ici, dans les murs de Paris, ce lapin coterait nos amis autant
+de pices de cinq francs que nous l'avons pay de sous!
+
+A 11 heures, le bruit de la canonnade se rapproche singulirement, des
+paysans accourent consterns! Les obus, disent-ils, tombent 1000 mtres
+d'ici.
+
+Qu'allons-nous devenir? L'quipe est vite rassemble, il faut faire les
+prparatifs de l'ascension. Au mme moment, une estafette accourt. On nous
+donne l'ordre de plier le ballon, et de le porter de l'autre ct de la
+Loire, o l'arme se rassemble. Le dgonflement se fait en toute hte.
+Mais il y a pour une bonne heure de travail.
+
+Voil une charrette qui passe attele d'un bon cheval.
+
+--Hol! mon bonhomme, crie le capitaine au charretier, vous tes vide, je
+mets votre voiture en rquisition, nous en avons besoin.
+
+--Ma foi, mon capitaine, prenez, si vous voulez, la voiture et le cheval
+ne sont pas moi.
+
+Le filet pli, le ballon, la nacelle, sont hisss sur la charrette qui se
+met en marche. Il tait temps: les projectiles ennemis sifflaient dans
+l'air et tombaient profusion sur le chteau du Colombier.
+
+Je cours payer notre brave htesse, et je vois le lieutenant de mobiles
+devant le foyer de la chemine. Une cuiller la main, il fait mijoter son
+lapin.
+
+--Allons, mon lieutenant, en route. Vous avez fait l un joli djeuner
+pour les Prussiens. Mais consolez-vous, nous mangerons Orlans!
+
+Le pauvre village va tre abandonn. Les ennemis vont venir. Tous les
+paysans sont en proie la plus violente motion, on en voit qui se
+sauvent, on en voit d'autres qui se htent de cacher les objets qui leur
+sont chers!
+
+Nos 150 mobiles suivent la charrette. On arrive bientt par un chemin de
+traverse la grande route qui conduit en ville. Mais nous attendons
+une grande demi-heure pour prendre rang au milieu de la longue queue de
+voitures d'approvisionnement et de troupes qui dfilent depuis plus de
+douze heures.
+
+Il faut avoir assist au spectacle de la retraite de cent mille hommes
+pour se faire une juste ide du chaos, de l'encombrement dsordonn qui en
+rsulte. Deux files de charrettes suivent la route au milieu des troupes;
+des cavaliers dominent ple-mle cet ocan humain, chaque charretier veut
+devancer son voisin, chaque minute la file s'arrte pour ne reprendre
+qu'un pas lent et irrgulier. Tout le monde est silencieux, atterr, comme
+abruti. Tantt des estafettes courent pour porter des ordres; il faut
+leur ouvrir un passage; des canons remontent le courant pour protger la
+retraite jusqu' la nuit.--Cependant le bruit de la canonnade augmente
+d'amplitude, l'ennemi approche! Aura-t-on le temps de traverser la Loire?
+Fasse le ciel que les obus ne tombent pas sur la route, cache sous un
+ruban de soldats et de voitures!
+
+L'encombrement augmente mesure qu'on avance. Devant la porte d'Orlans
+le courant s'arrte pendant prs d'une heure. La foule serre, est
+immobile. Chacun est clou la mme place, sans pouvoir faire un pas en
+avant ou reculer d'une semelle. Je ne sais quoi de triste, de lugubre
+domine ce tableau. Toutes les maisons du faubourg Banier se ferment, les
+ruines du premier envahissement sont encore fumantes et semblent menacer
+les habitations intactes. Les portes sont tires au dedans, les volets
+sont clos; de temps en temps une tte passe pour voir si ce sont encore
+des pantalons rouges qui dfilent!
+
+A trois heures de l'aprs-midi, les pices de canon de la marine, places
+en avant des faubourgs d'Orlans, commencent tonner au moment o nous
+arrivons place Jeanne d'Arc; nous voyons l un colonel furieux, les yeux
+injects de sang, qui court aprs des fuyards un revolver la main;
+il les rassemble en un peloton. Un tambour rsonne, et les lches sont
+contraints de se porter l'ennemi. La caisse sonne la charge d'un ton
+lugubre et monotone.
+
+La faim commence nous faire subir ses angoisses, mais il ne reste plus
+un morceau de pain Orlans. Cent mille hommes viennent de passer l
+avant nous. Nous courons la gare o Bertaux, Duruof et son quipe, les
+colombophiles Van Roosebeke et Cassiers sont runis. Nos ballons sont
+sauvs du naufrage. Nous allons tous partir par le dernier train qui se
+forme sous nos yeux. Il est uniquement compos de fourgons o s'entasse
+une foule norme.
+
+Jamais je n'oublierai l'pouvantable tableau qu'offre en ce moment la
+gare d'Orlans. Elle est encombre de blesss, aux yeux hagards, qui se
+tranent jusqu'au train pour s'enfuir. Ntre fourgon contient six ballons,
+nous sommes dix-sept avec nos quipes, et en outre cinq capitaines de la
+ligue ont pris place accroupis sur les nacelles. De malheureux blesss
+nous supplient de leur donner asile, mais il est de toute impossibilit de
+placer une aiguille parmi nous. Les uns ont la tte ouverte par une balle,
+d'autres ont le bras ballant et inerte, d'autres s'appuient sur les
+paules d'un camarade. Tous ces soldats sont demi couverts de vtements
+en lambeaux, des zouaves n'ont plus ni molletires ni souliers, la plupart
+n'ont pas de capotes, ni de kpis, ni de couvertures ... et il gle
+pierre fendre!
+
+Le train va partir. C'est le dernier, il est cinq heures Les blesss qui
+ont encore quelque force se hissent sur le toit des fourgons; malgr le
+froid, ils se tiennent l immobiles, couchs plat ventre. Ceux-l sont
+encore privilgis, car d'autres, bien plus nombreux, ne partiront pas.
+La captivit les attend! Ils gmissent, ils pleurent, ces malheureux,
+l'ide d'tre enlevs ce lieu si cher, la patrie, la famille, aux
+amis. Le coeur saigne devant de tels tableaux que nulle plume ne saurait
+dcrire! Au milieu de tout cela, des ttes affoles crient et s'agitent,
+des paniques s'emparent de la foule.
+
+--Les rails sont coups, disent les uns, votre train va tre bris!
+
+--Les canons prussiens, disent les autres, vous attendent au tournant de
+la Loire.
+
+A cinq heures et demie, la locomotive siffle. Le train part, au milieu
+du gmissement des blesss exposs sur le toit des fourgons. Le coup de
+collier brusque de la machine a ouvert leurs plaies et leur a arrach des
+cris de douleur. Nous suivons lentement le bord de la Loire; les boulets
+franais sifflent travers les arbres, on aperoit au loin le pont
+d'Orlans littralement couvert d'une mer humaine. A ct, un pont de
+bateaux jet sur le fleuve facilite le mouvement de la retraite. Le soleil
+se couche; son disque, rouge comme du sang, lance ses derniers rayons sur
+cet horrible panorama qu'accompagne le bruit du canon. Au milieu d'une
+telle dsolation, je me figure entendre la grande voix du pote, s'crier
+comme aprs Waterloo:
+
+ C'est alors
+ Qu'levant tout coup sa voix dsespre,
+ La droute gante, la face effare,
+ Qui, ple, pouvantant les plus fiers bataillons,
+ Changeant subitement les drapeaux en haillons,
+ A de certains moments, spectre fait de fume,
+ Se lve grandissante au milieu des armes,
+ La droute apparut au soldat qui s'meut
+ Et, se tordant les bras, cria: Sauve qui peut!
+
+Nous croisons en chemin le train de M. Gambetta, mais un signal le fait
+arrter. Il n'est plus temps d'entrer Orlans. Les rails viennent
+d'tre coups. Le ministre de l'intrieur et de la guerre est oblig de
+rebrousser chemin, de revenir Tours.
+
+Cependant nous sommes entasss ple-mle dans notre fourgon, plongs dans
+une obscurit complte, l'estomac vide et littralement gels, car la bise
+glaciale siffle travers les portes mal jointes. Mais comment oser se
+plaindre en entendant sur nos ttes le bruit que font en frappant du pied
+les malheureux blesss juchs sur le toit du fourgon? Quelques-uns sont
+rlants, la douleur les a vaincus, la mort va les saisir! En effet,
+minuit, le train s'arrte Vierzon. On retire des cadavres des voitures.
+Quelques blesss, pendant le voyage, sont morts de froid! Dtournons les
+yeux de scnes aussi pouvantables et entrons Vierzon, o nous devons
+rester jusqu' quatre heures du matin.
+
+Il fait nuit noire. Pas un passant dans les rues. Un htel est en face la
+gare, une lumire y brille. Le marin Jossec frappe la porte, on ouvre.
+
+Nous entrons dans une grande salle qui est le restaurant de l'endroit.
+
+--Que voulez-vous? nous dit le patron d'un ton grognon, je n'ai pas de
+place ici pour vous loger.
+
+--Nous venons d'Orlans, puiss de fatigue, de faim. Voil plus de
+vingt-quatre heures que nous n'avons pas mang. Donnez-nous souper et
+allumez un bon feu. Nous partons dans trois heures.
+
+--Impossible, riposte le patron, il est pass minuit et je ferme. Je ne
+peux vous recevoir, retirez-vous.
+
+J'insiste poliment en faisant comprendre mon interlocuteur que nous
+venons de l'arme, que son patriotisme devrait le mettre dans l'obligation
+de nous mieux accueillir. Il ne veut pas entendre raison.
+
+--Retirez-vous, dit-il insolemment, et il ferme la porte au nez de nos
+marins qui viennent nous rejoindre. Nous commenons nous fcher tout
+rouge.
+
+--Ouvrez de suite, disons-nous, ou la porte vole en clats.
+
+Et voil nos marins qui frappent au dehors avec violence. Le patron se
+dcide ouvrir, il est furieux.
+
+--Je vais aller chercher le poste, dit-il. D'ailleurs, qui tes-vous? Je
+ne vous connais pas.
+
+--Votre insolence nous dispenserait de vous donner d'explication, mais
+voici nos papiers bien en rgle qui vous montreront d'o nous venons.
+Maintenant, rappelez-vous que nous sommes ici quatorze hommes bien
+dcids, forts de notre droit et de notre argent, prendre l'asile et le
+dner que vous refusez.
+
+Cette menace ne produit pas mauvais effet. La patronne est descendue, elle
+appelle son mari dans la cuisine; la bonne arrive. Il se tient l un petit
+conseil de guerre qui se termine en notre faveur.
+
+Le matre d'htel se dcide allumer un grand feu, nous servir un
+excellent repas que nous dvorons avec un apptit de naufrags. Il nous
+fait chauffer du caf, nous causons en fumant jusqu' quatre heures du
+matin, heure laquelle nous reprenons un train qui nous transporte
+Tours.
+
+
+IV
+
+
+Organisation dfinitive des arostiers militaires Tours.--Exprience
+d'une montgolfire captive.--Expdition de Blois.--M. Gambetta et le
+chef de gare.--Nouvelle dfaite.--Tours et le Mans.--Le camp de
+Gonlie.--Ascensions captives.
+
+Du 6 au 20 dcembre 1870.
+
+Tours, que nous retrouvons, n'a pas chang d'aspect. Toujours mme
+mouvement dans les rues. On rencontre des officiers de tous les rgiments,
+des francs tireurs de tous les costumes, de toutes les espces, des
+solliciteurs de tous les rangs. Mais le niveau de l'esprance a
+singulirement baiss, on parle du dmnagement du gouvernement; les
+optimistes les plus convaincus ne se dissimulent plus la gravit de la
+situation. O nous mneront ces dsastres accumuls? O allons-nous? C'est
+ce que chacun se demande avec anxit.
+
+Le nouveau thtre est transform en un arsenal arostatique o sont
+amoncels les ballons venus de Paris. Ils sont rpars, plis dans leurs
+nacelles, afin qu'il soit possible au moment voulu de les utiliser. La
+famille Poitevin, venue d'Italie, pour offrir ses services ariens la
+France, critique l'emploi des ballons gaz pour les usages de l'arme,
+et veut substituer les montgolfires qui, sans exiger une usine pour tre
+gonfles, ncessitent seulement quelques bottes de paille enflammes.
+
+M. Steenackers me fait l'honneur de me demander mon avis ce sujet. Je ne
+lui dissimule pas ma faon de penser:--Certes, lui dis-je, le ballon
+gaz a contre lui l'embarras du gonflement, mais une fois rempli, il a une
+force ascensionnelle assez considrable pour rsister un vent d'une
+intensit moyenne, il reste gonfl plusieurs jours de suite, toujours prt
+ transporter l'observateur deux cents mtres dans l'atmosphre.--La
+montgolfire se gonfle vite, mais elle a une faible force ascensionnelle,
+elle se penchera contre terre sous l'effort de la moindre brise, et vite
+refroidie, elle perdra en un clin d'oeil toute son nergie.
+
+Du reste toute discussion, toute opinion, ne valent pas une exprience.
+Que ceux qui ne partagent pas notre manire de voir sachent nous
+convaincre par les faits; nous ne demandons pas mieux que de changer
+d'avis quand nous aurons vu.
+
+_7 dcembre_.--Une montgolfire construite Tours, se gonfle midi, dans
+le jardin de la Prfecture. Les membres de la Commission scientifique, M.
+Steenackers, quelques aronautes assistent l'exprience. L'appareil est
+suspendu une corde horizontale fixe la cime de deux grands arbres;
+on apporte des bottes de paille que l'on allume sa partie infrieure.
+L'lvation de temprature produite par la combustion, dilate l'air
+contenu dans la sphre de toile, qui s'arrondit compltement en moins de
+vingt minutes. On attache la hte une petite nacelle o le fils Poitevin
+se tient peine; il jette un peu de lest, et la montgolfire s'lve,
+enlevant avec elle un cble que quelques hommes retiennent terre. Mais
+c'est bien pniblement que l'appareil se soulve du sol, il monte dix
+mtres et s'arrte l, haletant, puis. L'aronaute jette un sac de lest,
+puis un second, et tout ce qu'il peut faire, c'est d'atteindre le sommet
+d'un bouquet d'arbres, o il se pose comme un pauvre oiseau auquel on
+aurait coup les ailes. Dj la montgolfire se dgonfle, elle est fixe
+ un obstacle terrestre qu'elle ne veut plus quitter.--Le fils Poitevin
+abandonne sa nacelle, et descend de l'arbre de branche en branche. Une
+mauvaise langue lui dit au retour de son humble voyage:--Pour en faire
+autant, il n'est pas besoin de montgolfire. Vous auriez pu monter
+l'arbre comme vous en tes descendu!
+
+Pour ma part je m'attendais ce rsultat, et je me demande mme comment
+des aronautes experts ont pu s'engager dans une semblable tentative. Il
+est bien facile de calculer la force ascensionnelle d'un arostat gaz ou
+ air chaud, il n'est pas ncessaire d'tre mathmaticien pour savoir que
+si elle varie, ce n'est certes pas selon la volont de son aronaute. Un
+athlte qui est capable de porter 20 kilogrammes bras tendu, ne s'engage
+jamais en porter 100. Une montgolfire de 1200 mtres cubes enlve un
+voyageur en libert, mais elle n'est pas capable de soulever en outre
+la corde qui la retient captive, et de lutter par un excs de force
+ascensionnelle, qu'elle ne possde pas, contre l'impulsion du vent.
+
+Cette exprience a cela de bon, qu'on ne parle plus des montgolfires. On
+en revient aux ballons gaz, et il est dcid que pour rgulariser notre
+situation, on organisera une compagnie d'arostiers militaires, attachs
+ l'arme et dpendant du ministre de la guerre, car Orlans nous
+n'avions aucune commission en rgle. Si l'ennemi nous avait pris avec nos
+ballons, il n'aurait certainement pas manqu de nous fusiller d'abord. On
+aurait avis ensuite.
+
+Voici les aronautes que M. Steenackers a signals au ministre de la
+guerre, et qui viennent de recevoir les galons de capitaines:
+
+ Gaston Tissandier.
+ Albert Tissandier.
+ J. Revilliod.
+ A. Bertaux.
+ Poirrier.
+ Nadal.
+ J. Duruof.
+ Mangin.
+
+Il est convenu que mon frre et moi, nous prendrons possession du ballon
+de soie la _Ville de Langres_, et du _Jean-Bart_ qui sera rpar. Nous
+aurons, comme chefs d'quipe, Jossec et Guillaume, et quatre autres
+matelots comme aides-manoeuvres.
+
+MM. Revilliod et Poirrier dirigeront les oprations de deux ballons de
+2000 mtres cubes. Leurs chefs d'quipe sont les marins Herv et Labadie,
+venus de Paris en ballon, qui seront aids par quatre matelots.
+
+M. Bertaux est choisi comme capitaine trsorier de la compagnie: il sera
+assist de M. Bidault. M. Nadal sera charg des dmarches faire pour le
+gonflement, il prtera son concours aux deux quipes.
+
+MM.J. Duruof et Mangin sont incorpors dans la compagnie, mais ils
+resteront Bordeaux, chargs de surveiller le matriel de rserve, et de
+prparer ce qui est ncessaire leurs collgues en activit.
+
+Chaque ballon en campagne sera accompagn de 150 mobiles.
+
+On nous a fait faire un costume trs-simple, qui offre quelque analogie
+avec celui de la marine. Seulement les galons sont en argent et l'ancre de
+la casquette est penche. On nous remet notre nomination du ministre de
+la guerre, et nous touchons le jour mme notre solde d'entre en campagne,
+qui s'lve 600 francs. Elle est destine nos frais d'quipement. Nous
+avons des appointements de 10 fr. par jour.
+
+La compagnie des arostiers militaires est ainsi parfaitement organise,
+mais on en complique malheureusement la formation par la nomination d'un
+colonel et d'un commandant.--Rien de mieux, direz-vous?--Sans aucun doute,
+si ces chefs que l'on nous impose ont quelque connaissance pratique qu'ils
+sont mme d'utiliser. Mais leur seul mrite arostatique est d'tre
+parents et amis de hauts fonctionnaires. Ils n'ont jamais t en ballon
+et n'iront probablement jamais, mais ils n'en touchent pas moins de gros
+appointements. On leur donne en outre la direction du service des pigeons
+voyageurs qu'ils ne connaissent pas mieux que les ballons; ils regardent
+faire les hommes spciaux, Van Roosebeke, Cassiers et leurs collgues
+venus de Paris en ballon avec leurs messagers ails, mais ils touchent
+encore de ce ct de bonnes et grasses rtributions.--Pendant que nous
+allons gonfler plus tard nos ballons au Mans, Laval, notre colonel et
+notre commandant resteront Poitiers, jouant au billard et fumant des
+cigares. Le premier janvier, ils seront nomms chevaliers de la Lgion
+d'honneur pour action d'clat.--Vous riez, n'est-ce pas? Et cependant
+rien n'est plus vrai, les choses se sont passes exactement comme nous le
+disons l. Ce serait comique, si ce n'tait navrant, car il est supposer
+malheureusement que ce fait n'est pas isol, et que la France a t en
+proie un dsordre, un gaspillage inous, levs la hauteur d'une
+institution.
+
+Hlas! faut-il qu'aujourd'hui, comme hier, il y ait mmes abus, mmes
+faveurs! Est-il donc crit que les gouvernements doivent se suivre et se
+ressembler! Suivant l'expression d'un de nos plus spirituels journalistes,
+serait-ce bien toujours la mme boutique, et n'y aurait-il de chang que
+l'enseigne?
+
+_Vendredi 9 dcembre_.--A 8 heures du matin, la compagnie des arostiers
+militaires part pour Blois. Nous avons notre disposition deux fourgons,
+o sont nos ballons, une plate-forme roulante o se trouve la batterie
+ gaz; le zinc en lamelles et les touries d'acide sulfurique. Il
+parat qu'on va se battre dans ces parages et que nous pourrons rendre
+d'importants services.
+
+Nous arrivons Blois, dans nos fourgons, car il ne faut plus songer aux
+wagons de voyageurs. Du reste, quoique ce mode de locomotion soit peu
+confortable, c'est bien l le cadet de nos soucis.
+
+On ne vit plus rellement dans les temps o nous sommes, les malheurs
+s'abattent sur la France avec une telle rapidit, que l'esprit gar,
+perdu, est en proie un vertige perptuel qui lui te toute rflexion.
+A Blois, nous trouvons une ville bouleverse. Tout le monde parle de
+nouveaux revers, de nouveaux dsastres. Dans les rues, on nous apprend que
+les Prussiens sont aux portes, nous courons la prfecture et ces tristes
+renseignements se confirment.
+
+Le gnral P.... fait sauter sous nos yeux le pont de pierre. On nous
+apprend ensuite que dans sa prcipitation, il a oubli d'envoyer chercher
+les approvisionnements de farine qu'on a laisss de l'autre ct du
+fleuve. On nous affirme que 10,000 soldats qui s'taient cachs
+Chambord, pour attaquer les Prussiens l'improviste, ont t surpris
+eux-mmes pendant la nuit, que trois batteries de canons ont t prises
+par l'ennemi. Mon Dieu! mon Dieu! quelle confusion, quel dsordre!
+
+A la gare, nous voyons revenir des convois chargs de blesss, voil ce
+qui ne manque plus aux spectacles que nous sommes appels voir. Dans
+l'ambulance un jeune soldat a la mchoire infrieure enleve, sa bouche
+est devenue bante, son oeil hagard est effrayant. Je dtourne la tte.
+C'est horrible voir. Une soeur de charit panse cette plaie.
+
+Quel tableau pour un grand artiste! Au lieu de nous reprsenter la guerre
+par des bataillons qui prennent une redoute au milieu d'une fume de
+poudre et de gloire, qu'il retrace cette scne navrante, et que, dans le
+lointain, il nous montre une mre qui pleure. Ce sera l la vritable
+image de la guerre.
+
+Et nos ballons? Nous n'y songeons dj plus! Pourquoi nous envoyer ici, il
+est trop tard, il n'y a plus rien faire.
+
+Voil un train spcial qui accourt sur la voie ferre. C'est M. Gambetta
+qui arrive. Il descend prcipitamment, avec M. Spuller, son chef de
+cabinet. Il demande le chef de gare qui n'a pas t prvenu de l'arrive
+du ministre, et qui, au milieu d'un travail incessant, a pris quelques
+minutes de repos.
+
+M. Gambetta s'agite et tempte contre le chef de gare qui ne vient pas.
+Il se promne impatiemment, puis s'arrte en frappant du pied. Il est
+furieux.
+
+Le chef de gare arrive enfin, c'est un vieillard modeste et respectable.
+M. Gambetta le malmne, et lui dit les choses les plus dures, les plus
+humiliantes, devant un public nombreux qui n'approuve nullement du reste
+cette manire d'agir si peu courtoise.
+
+--Pauvre chef de gare, disait un spectateur, un si excellent homme, si
+dvou, si laborieux, c'est bien triste.
+
+--Ce qui est bien plus triste, rpondit quelqu'un, c'est de voir M.
+Gambetta, un ministre, un souverain, humilier injustement un vieillard,
+sans savoir seulement s'il est coupable.
+
+Je me rappelais ce moment ce qu'un homme d'un grand mrite m'avait dit
+sur notre dictateur: Il a deux dfauts dont il ne gurira jamais, il est
+avocat et mridional.
+
+M. Gambetta part comme il est venu, et les choses ne vont pas mieux. Le
+chef de gare reoit dans la soire l'ordre d'vacuer son matriel de
+guerre. Il nous conseille de partir. Nous voulons attendre, persuads
+qu'un tlgramme va tre envoy, qu'on n'a pu expdier ici les arostiers
+et leur matriel sans but, sans motif. Nous attendons jusqu'au lendemain
+matin, passant la nuit dans la gare, assistant la funbre procession des
+trains chargs de blesss, qui passent de quart d'heure en quart d'heure.
+A l'ambulance de la gare, il y a une soeur de charit et un moine, ils ont
+ soigner des centaines de blesss la fois. Heureusement que nos
+marins sont l, ils se mettent sous les ordres de la soeur de charit,
+distribuent les bouillons aux malades, et se transforment en infirmiers.
+Les arostiers Blois n'auront pas pass tout fait inutiles.
+
+Le lendemain 10 heures, il ne reste absolument rien en gare, les
+Prussiens vont arriver, dit-on. Il serait trop maladroit de se laisser
+prendre avec son matriel. Une locomotive est accroche nos fourgons,
+elle nous ramne Tours.
+
+A notre arrive Tours, nous apprenons que dcidment la dlgation
+du gouvernement de la Dfense nationale va se _replier_ Bordeaux.
+Le chef-lieu de l'Indre-et-Loire ressemble une fourmilire remue
+fortuitement par un bton. C'est un mouvement fbrile, une agitation
+sombre et lugubre.
+
+M. Steenackers nous donne l'ordre de gagner le Mans, pour nous mettre la
+disposition du gnral Marivaux, commandant l'arme de Bretagne.
+
+_11 dcembre_.--Nous partons dans nos fourgons 8 heures du soir. La gare
+de Tours est envahie par une foule norme qui abandonne ses foyers. Des
+milliers de wagons, chargs de vivres, de munitions, s'vacuent lentement
+au milieu d'un gchis indescriptible. Nous sommes obligs de nous tenir
+prts partir trois ou quatre heures l'avance. Si nous avons le malheur
+d'abandonner nos ballons, ils seront enlevs par une locomotive, emports
+je ne sais o. Il faut rester auprs de notre matriel, et demander de
+quart d'heure en quart d'heure, si le moment d'tre attachs un train
+est arriv. Personne ne sait plus o donner de la tte. Des officiers,
+chargs de faire partir des fourgons de munitions, se querellent avec les
+employs du chemin de fer, ce sont des discussions, des cris n'en plus
+finir, il s'lve sur ce flot de ttes qui encombre la gare, un brouhaha
+perptuel, qui souffle comme un vent d'inquitude et de dsespoir. C'est
+la panique, c'est la dbcle!
+
+Nous sommes entasss dans notre fourgon comme des harengs dans une
+barrique. Les ballons plis tiennent presque toute la place. Par dessus
+ces ballots, on se perche tant bien que mal, Bertaux, Poirrier, Revilliod,
+mon frre et moi, avec nos quatre chefs d'quipes et nos huit marins. Nous
+sommes plongs dans l'obscurit la plus complte, il fait un froid de
+loup, et six heures de voyage nous sparent du Mans; trop heureux si
+quelque retard imprvu ne nous fait pas faire le tour du cadran dans notre
+prison cellulaire.
+
+Nous arrivons 2 heures du matin, moulus, briss, mais nous arrivons,
+c'est l'essentiel. Les jours suivants se passent chercher un local pour
+nos ballons. L'atelier des bches la gare est mis notre disposition.
+La _Ville de Langres_ y est tal; nos marins le vernissent neuf.
+
+Il faut s'occuper prsent des rations de vivres que le ministre de la
+guerre a mises la disposition des marins arostiers. Nous avons nos
+commissions en rgle, l'intendance ne fera pas de difficults. Erreur
+profonde. L'intendant n'a pas reu d'ordre direct, il y a encore quelques
+formalits remplir; bref, il ne nous donne pas nos vivres, mais il a eu
+soin de nous faire attendre une heure dans son bureau pour arriver cette
+solution. Heureusement que nous sommes assez riches pour avancer deux
+francs par jour huit hommes, mais si nous commandions un bataillon, que
+ferions-nous? Il faut le demander aux colonels de notre arme qui se sont
+vu refuser des vivres pour leurs soldats par des intendances, o des
+milliers de pains moisissaient dans la cour. Mais quoi bon se donner la
+peine d'attaquer l'intendance franaise? On n'en dira jamais assez ce
+sujet, c'est chose malheureusement connue et convenue.
+
+Notre ballon est prt, allons prendre les ordres du gnral commandant en
+chef l'arme de Bretagne. Le jeudi 15, 10 heures, nous arrivons au camp
+de Conlie. Est-ce bien un camp? C'est plutt un vaste marcage, une plaine
+liqufie, un lac de boue! Tout ce qu'on a pu dire sur ce camp trop
+clbre est au-dessous de la vrit. On y enfonce jusqu'aux genoux dans
+une pte molle et humide. Les malheureux mobiles se sont pourvus de sabots
+et pataugent dans la boue o ils pourraient certainement faire des parties
+de canots. Ils sont l quarante mille, nous dit-on, et tous les jours on
+enlve cinq ou six cents malades. Quand il pleut trop fort, on retrouve
+dans les bas-fonds des baraquements submergs. Il y a eu ces jours
+derniers quelques soldats engloutis, noys dans leur lit pendant un orage.
+
+Mais, sont-ce bien des soldats ces hommes que nous voyons errer comme
+les ombres du Dante? Comment connatraient-ils un mtier qu'on ne leur a
+jamais appris? Arrachs leurs familles, leurs campagnes, on leur
+a parl des Prussiens, de l'invasion de la patrie en danger. Ils sont
+partis, pleins de rsolution, pleins d'enthousiasme. Ils rvaient le
+succs, la gloire du combat, le salut de leur pays. On les enferme dans
+un marais o ils sont emprisonns plusieurs semaines. Jamais ils ne
+manoeuvrent, jamais ils n'apprennent le maniement des armes. Leurs
+souliers sont percs jour, ils n'ont pas une couverture pour se
+prserver du froid. La nourriture est rare. En ont-ils mme tous les
+jours? Ils souffrent, ils s'ennuient, mais ils sont rsigns et patients,
+quoiqu'ils se demandent, si c'est bien l ce qu'ils doivent faire pour
+sauver le pays. Les jours se passent au milieu de ces tortures physiques
+et morales, le dcouragement, la lassitude arrivent. A force d'attendre,
+ils dsesprent. Ils errent dans ce camp si triste sans avoir conscience
+de la vie; ils ne savent plus ce qu'ils font ni ce qu'ils vont faire, ils
+perdent confiance en leurs chefs, ils en arrivent regarder d'un air
+mlancolique ces malades qu'emportent les civires! Ils sont heureux,
+ceux-l, ils vont mourir!
+
+Un beau jour, le tambour rsonne, les bataillons se rassemblent, on va
+partir. Partir o, grand Dieu! Aller l'ennemi, rsister des troupes
+solides, aguerries, bien nourries, recevoir la mitraille et la pluie
+d'obus!--Mais ces fusils que nous portons sur nos paules, nous ne savons
+pas les charger, nous n'avons jamais fait brler une seule cartouche
+dans leurs canons! Nous sommes fatigus, malades, nous ne savons rien
+faire!--Qu'importe, il faut partir, il faut vaincre ou mourir.
+
+Ils reviennent vaincus. Ils ont fui sous le feu de l'ennemi. Qui donc
+oserait leur jeter la pierre?
+
+Nous sommes d'abord reus par le chef d'tat-major qui nous fait conduire
+dans une humble baraque en bois, o nous arrivons en nous tenant en
+quilibre sur des planches qui forment un chemin travers les lagunes du
+camp. Une construction primitive en planches, forme le quartier gnral de
+l'arme de Bretagne. Il y a dans la pice d'entre un assez grand nombre
+d'officiers qui attendent leur tour; on prend place ct d'eux.
+
+Bientt, l'aide de camp me prie d'crire sur une feuille de papier le but
+de notre visite au gnral. Je rdige quelques lignes que je soumets
+l'approbation de mon frre, de mes collgues et que je fais passer M.
+de Marivaux. Quelques secondes aprs, le gnral me fait entrer dans
+son bureau. Je suis reu avec la plus grande affabilit. Le gnral me
+flicite sur mes ascensions antrieures dont il a connaissance, il me
+parle aussi de mon frre, dont un de ses voyageurs lui a fait le plus
+grand loge. Il me questionne longuement sur l'usage des ballons captifs,
+et approuve l'emploi des arostats dans la guerre. Le gnral est un
+marin, homme de progrs, d'initiative, il comprend l'importance de ces
+appareils merveilleux, qui peuvent si bien observer les mouvements de
+l'ennemi du haut des airs.
+
+--Je serai trs-dsireux d'assister des expriences prliminaires,
+gonflez au Mans un de vos arostats, je verrai le parti que l'on peut
+tirer des ascensions captives. Du reste, je ne puis prendre encore aucune
+dcision, car le camp de Conlie forme une rserve o les Prussiens ne
+viendront pas, et les plans de l'ennemi ne sont pas encore connus. Mais
+attendez patiemment; les occasions ne vous manqueront pas de vous rendre
+utiles.
+
+Nous ne tardons pas faire tous les prparatifs ncessaires l'excution
+de nos ascensions captives. Je me charge de surveiller le transport du
+ballon au lieu de gonflement situ prs de l'usine, sur les bords de
+la Sarthe. Mon frre rend visite au prfet, au maire, pour obtenir les
+rquisitions de gaz. Revilliod, Bertaux, Poirrier, vont l'intendance
+pour demander une tente o nos marins pourront passer la nuit auprs de
+l'arostat.
+
+_Samedi 17_.--On commence le gonflement de la _Ville de Langres_, mais les
+provisions de gaz de l'usine ne sont pas trs-abondantes. Impossible
+de remplir entirement le ballon. Par bonheur, le temps est favorable,
+l'arostat, charg de sacs de lest, dresse son hmisphre suprieur
+au-dessus du sol, l'opration sera termine demain.
+
+_Dimanche 18_.--A midi, l'arostat est plein. La nacelle est attache
+au cercle, il ne reste plus qu' essayer le matriel par une premire
+ascension.
+
+Le systme que nous employons est extrmement simple. Le cercle du ballon
+est muni, aux extrmits, d'un axe en cordage, de deux cbles d'une
+longueur de 400 mtres. Chaque cble s'enroule dans la gorge d'une poulie
+fixe un plateau de bois, que l'on remplit de pierres, et qui forme
+ainsi un point d appui fixe. Des hommes, au nombre de vingt-cinq, tiennent
+chacune des cordes, qu'ils laissent glisser dans la poulie quand le ballon
+s'lve. En la tirant eux, ils font descendre l'arostat.
+
+Le temps est trs-calme et la premire ascension s'excute dans les
+meilleures conditions. Je m'lve une hauteur de 300 mtres. L'arostat
+plane au-dessus de la Sarthe et s'y reflte comme dans un miroir de
+cristal. Je reste l quelques minutes, suspendu l'extrmit des
+cordages, et j'admire la belle campagne qui entoure le Mans. Ma vue se
+porte jusqu' plusieurs lieues tout autour de la ville, je distingue les
+routes, les maisons, les champs; et je verrais facilement le moindre
+bataillon une trs-grande distance. Pour monter et descendre volont,
+nous avons une trompe qui sert de signal: un coup de trompe donne le
+signal de l'ascension, deux coups, celui de l'arrt, trois coups, celui de
+la descente.
+
+Quand je veux revenir la surface du sol, je donne trois coups de trompe.
+Le chef d'quipe rpte terre le signal, et les cordes, tires par les
+mobiles, ramnent bientt l'arostat dans son enceinte.
+
+Mon frre, assist de Jossec, fait une seconde ascension, il dpasse la
+hauteur que j'ai atteinte et' s'lve 320 mtres. Une troisime et une
+quatrime ascensions sont excutes avec le mme succs par Bertaux,
+Revilliod et Poirrier.
+
+_Lundi 19_.--Le ciel est lgrement brumeux, l'horizon est trs-born.
+Le ballon a pass la nuit sans perdre de gaz, il est aussi gonfl que la
+veille.
+
+A une heure, nous excutons une premire ascension. Mon frre, Jossec et
+un de nos matelots sont dans la nacelle. Celui-ci n'a jamais t en ballon
+et parat ravi de faire ses premires armes ariennes. Nous voulons faire
+monter successivement les huit matelots de l'quipe.
+
+Le vent est assez vif et l'arostat ne s'lve pas une grande hauteur.
+Il serait dangereux de le laisser monter comme hier 300 mtres
+d'altitude.
+
+Je fais une deuxime ascension captive avec deux marins, puis une
+troisime, mais le brouillard est assez pais, et c'est peine si l'on
+distingue les prairies les plus voisines du Mans.
+
+Ces premiers rsultats nous paraissent aussi satisfaisants que possible.
+Le ballon la _Ville de Langres_, en soie double, est d'une grande
+solidit et rsiste des vents intenses sans se dtriorer. Il est d'une
+impermabilit presque complte et parat remplir toutes les conditions
+d'un arostat captif transportable. Que ne ferait-on pas avec un semblable
+appareil bien utilis? Qui empcherait qu'on n'excutt des ascensions
+nocturnes en enlevant bord un fanal lectrique qui, de son rayon
+lumineux, sonderait au loin la campagne? Ce n'est pas le dsir qui nous
+manque de tenter cette belle exprience, mais le professeur de physique du
+Mans, M. Charault, qui a dj mis notre disposition plusieurs appareils,
+n'a pas de bobine de Ruhmkorff suffisante la production d'une lumire
+intense.
+
+_Mardi 20_.--Nous voyons le gnral de Marivaux. Il n'a pu assister encore
+ nos ascensions et nous annonce qu'il ne sait pas s'il devra s'en occuper
+ l'avenir. Le gnral Chanzy va venir au Mans avec son arme.
+
+A une heure, nous nous mettons en mesure de faire quelques ascensions. Le
+temps est limpide et clair. Nous atteignons, au bout de nos cbles, la
+hauteur de 300 mtres. Le spectacle qui s'offre notre vue est admirable.
+La campagne s'ouvre nous en un cercle immense qui n'a pas moins de
+quarante cinquante kilomtres de diamtre.
+
+Jusqu' perte de vue, nous apercevons des bataillons franais qui dfilent
+sur les routes et qui reviennent au Mans. C'est l'arme du gnral Chanzy
+qui se replie de Vendme.
+
+Des escadrons de cuirassiers aux manteaux rouges, dfilent au milieu des
+prs verts, ils offrent l'aspect de rubans de coquelicots. Nous sondons
+le lointain avec notre lunette, mais les mouvements de la nacelle gnent
+l'observation. Toutefois, avec un peu d'application, on arrive viser
+un point dtermin. Mais que ne ferait-on pas avec la pratique, avec
+l'habitude? L'art des ascensions captives est faire, c'est une cole
+organiser.
+
+Les soldats lvent la tte de toutes parts et se demandent quelle est
+cette nouvelle sentinelle juche dans les nuages. Nous sommes vus la
+fois par cent mille hommes dont nous dominons les ttes du haut des airs.
+
+Nous profitons du temps clair pour faire monter et descendre la _Ville de
+Langres_, nos collgues Bertaux, Revilliod, Poirrier, nous succdent
+tour de rle dans la nacelle. Un grand nombre d'habitants du Mans, des
+dames, voudraient bien tenter l'ascension, mais nous ne permettons pas
+qu'on se fasse un jeu de notre arostat. Il appartient l'arme, quelques
+rares privilgis seulement prennent part aux ascensions.
+
+A quatre heures, le capitaine de la compagnie des mobiles qui font nos
+manoeuvres, nous apprend qu'il a reu l'ordre de nous quitter. C'est le
+gnral Chanzy qui va prendre au Mans le commandement militaire. Il va
+falloir sans doute nous mettre en rapport avec lui.
+
+Les journaux ne parlent qu'en termes assez vagues des mouvements de la
+deuxime arme qui revient au Mans. On s'accorde rendre hommage
+l'habilet, l'nergie de son gnral en chef. Chacun espre que la
+France a enfin trouv un sauveur.
+
+
+V
+
+
+Une visite au gnral Chanzy.--Ascension faite en sa prsence.--Accident
+ la descente.--Un peuplier cass.--Opinion du gnral sur les ballons
+militaires.
+
+21 dcembre 1870 au 11 janvier 1871.
+
+On savait depuis quelques jours que l'arme du gnral Chanzy allait se
+replier sur le Mans, aprs de terribles combats qu'elle avait livrs sans
+trve ni relche.
+
+C'est le mercredi 21 dcembre que l'on apprit l'arrive du commandant en
+chef de l'arme de la Loire, qui tablit son quartier gnral dans un
+htel particulier en face la prfecture.
+
+Notre ballon tait gonfl, mais la suite des mouvements de troupes
+occasionns par l'approche d'une nouvelle arme, on nous avait retir les
+mobiles qui aidaient aux manoeuvres des ascensions captives. Nous nous
+dcidons nous adresser au prfet, M. Georges Lechevalier.
+
+Mes collgues aronautes me dsignent pour cette dmarche. Le prfet
+m'accueille avec la meilleure grce.
+
+--C'est au gnral Chanzy, me dit-il quand je lui eus demand conseil,
+qu'il faut vous adresser pour utiliser vos ballons; il commande en chef la
+deuxime arme de la Loire campe autour du Mans. Je vais vous donner un
+mot pour lui.
+
+Et le prfet me donne quelques lignes des plus aimables, qui me serviront
+d'introduction auprs du gnral.
+
+--Traversez la place, me dit M. Lechevalier, le gnral vous recevra au
+reu de cette lettre.
+
+Dix minutes aprs, un officier d'ordonnance m'introduisait auprs du
+gnral Chanzy, que j'aperus debout, devant une grande table, dcachetant
+des dpches lectriques, et examinant en mme temps une grande carte des
+environs du Mans qu'il avait dploye devant lui. Un aide de camp tait
+debout ct de lui.
+
+J'attendis quelques instants: quand le gnral eut fini d'examiner son
+courrier, il se tourna vers moi. Je pus voir son visage intelligent,
+expressif qui me parut tre celui d'un homme affable et _sans pose_, comme
+on dit dans le langage parisien.
+
+--Le gouvernement vous envoie ici avec des ballons captifs, mais dites-moi
+ce que vous pouvez faire avec ces arostats, et comment je puis les
+utiliser.
+
+--Gnral, rpondis-je, mes collgues et moi nous avons ici cinq arostats
+tout prts tre gonfls; une fois remplis de gaz, un de ces ballons peut
+tre transport o bon vous semblera aux environs du Mans. L nous aurons
+une batterie gaz pour prparer de l'hydrogne et compenser les pertes
+de gaz dues aux fuites, l'incomplte impermabilit de l'toffe. Notre
+ballon reste ainsi toujours gonfl; tout moment, il peut monter 100
+200 300 mtres de haut, et l'officier d'tat-major qui nous accompagnera
+dans nos ascensions pourra voir l'ennemi jusqu' plusieurs lieues si le
+temps est clair.
+
+--Mais c'est merveilleux, je veux employer tous vos ballons.
+
+--Je dois ajouter cependant, rpliquai-je, que des accidents peuvent
+malheureusement survenir, que nos ballons ne rsistent pas aux temptes,
+et qu'ils ne servent rien quand le temps est couvert. Mais si le jour de
+la bataille, le ciel est pur, il n'est pas douteux qu'ils donneront les
+renseignements les plus prcieux sur les mouvements de l'ennemi.
+
+--Quel malheur, dit le gnral, que je ne vous aie pas eu avec moi
+Marchenoir, l'ennemi avait si bien cach ses positions que je ne pouvais
+savoir d'o taient lancs les obus qui accablaient mes soldats. Je suis
+mont sur un clocher, mais je n'ai pu m'lever assez pour dominer un
+rideau d'arbres qui arrtait mes regards. Vous en souvient-il? ajouta
+le gnral en se tournant vers son aide de camp. Ah! ce fut une rude et
+terrible journe.
+
+Il y eut un moment de silence que rompit bientt le gnral Chanzy.
+
+--Votre ballon est gonfl? me dit-il.
+
+--Oui, mon gnral.
+
+--O est-il?
+
+--Prs de l'usine gaz, sur le bord de la Sarthe.
+
+--tes-vous prt faire une ascension en ma prsence? Je serai curieux
+d'assister vos expriences.
+
+--Quand vous voudrez, gnral, mon frre et moi, nous nous lverons
+devant vous trois cents mtres de haut.
+
+--Eh bien! je me rends de suite auprs de votre ballon.
+
+Puis le commandant en chef de la deuxime arme dit son aide de camp:
+
+--Faites seller mes chevaux; je pars de suite.
+
+Je me sauve, en courant de joie, prvenir notre quipe, afin de tout
+disposer pour l'ascension.
+
+--Enfin, m'criai-je, voil donc un homme intelligent, qui a oubli la
+routine, la vieille et sainte routine! Il ne m'a pas demand si je sortais
+de Saint-Cyr ou du gnie militaire, il m'a questionn sur ce que je
+pouvais faire, et prend au moins la peine de venir voir des expriences
+arostatiques. Voil vingt ans que des aronautes se prsentent aux
+gnraux, au gouvernement, s'offrent dans toutes les guerres; mais les
+officiers de cour ont toujours dit avec ddain:
+
+--Vous n'tes pas de l'arme, mes amis, passez votre chemin!
+
+Ce sont ceux-l mme qui disaient aux rudes habitants de l'Ardenne et des
+Vosges:
+
+--Vous n'tes pas de l'arme, vous n'aurez pas de fusils.
+
+Et aux paysans qui connaissent les ravins, les dfils, les gorges
+escarpes, les bons coins, en un mot:
+
+--Vous n'tes pas de l'arme, vous ne pouvez pas nous renseigner.
+
+J'accours auprs du ballon.
+
+--Le gnral va venir, dis-je mon frre et aux marins, vite la
+besogne!
+
+Nous voil tous joyeux, car nous brlons du dsir de nous montrer, d'agir,
+de nous rendre utiles. Et nos braves marins comme ils se mettaient
+l'ouvrage avec ardeur, car eux aussi ils n'avaient qu'une seule ambition,
+c'tait de voir l'ennemi du haut de notre ballon, et de braver plus tard
+au milieu de l'air la pluie d'obus et de mitraille.
+
+On se met en mesure de tout prparer pour l'ascension, mais le vent si
+calme depuis trois jours s'est lev et souffle par rafales. En outre le
+gnral de Marivaux nous a retir nos hommes de manoeuvre. Nous ne voulons
+pas tre arrts par ces obstacles.
+
+Une foule de francs-tireurs, de flneurs, de soldats, accourent autour
+de notre arostat. Le marin Jossec leur adresse quelques paroles et leur
+demande le concours de leurs bras pour tenir les cordes. Tous acceptent
+de grand coeur. Je monte dans la nacelle pour faire une ascension
+prliminaire, mais l'air est agit, le ballon se penche avec violence, il
+ne faut pas songer s'lever trs-haut.
+
+Je suis seul dans mon panier d'osier, je jette par-dessus bord plusieurs
+sacs de lest, pour donner au ballon une force ascensionnelle capable de
+rsister l'effort de la brise. Je parviens m'lever 80 mtres de
+haut, mais cette hauteur un coup de vent me fait dcrire au bout des
+cbles un grand arc de cercle qui me jette presque au-dessus des maisons
+avoisinant le point de dpart. Deux sacs de lest vids propos me
+ramnent sur la verticale.
+
+Cette exprience montre clairement que malgr le vent l'ascension est
+possible, on pourra montrer au gnral Chanzy ce dont les ballons
+sont capables. A la hauteur o j'ai pu m'lever, les horizons du Mans
+s'tendaient sous mes yeux comme un vaste panorama, au milieu duquel
+j'apercevais distinctement les tentes du camp de Pontlieu.
+
+A peine suis-je revenu terre, on aperoit de l'autre ct de la Sarthe,
+un groupe de cavaliers qui accourent au galop.
+
+C'est le gnral Chanzy et son tat-major. Il est mont sur un magnifique
+cheval arabe qui caracole avec grce, trois aides de camp le suivent, et
+derrire les officiers, galopent des goumiers arabes, aux manteaux rouges
+et blancs: ce sont des grands ngres, qui se tiennent sur leurs selles,
+droits comme des I, et semblent treindre de leurs jambes, comme dans
+un tau, leurs minces chevaux qui bondissent avec la lgret la plus
+gracieuse.
+
+En quelques secondes, les chevaux ont pass le pont et s'arrtent devant
+le ballon. Le gnral descend de cheval, je vais sa rencontre en lui
+disant:--Nous sommes prts, mais le vent est violent, il sera impossible
+d'atteindre une grande hauteur. Vous aurez toutefois une ide des services
+que nous pouvons rendre.
+
+Mon frre saute dans la nacelle, et le ballon s'lve lentement, se
+penche l'extrmit des cbles qu'il tend avec force, en leur donnant
+la rigidit de barres de fer. Arriv 100 mtres de haut, l'arostat
+s'arrte, il a une force ascensionnelle considrable, par moment il
+oscille dans l'air, en se rapprochant de terre, mais ce n'est que pour
+bondir bientt au bout de ses cordes. Le gnral observe le ballon avec
+attention, il se fait expliquer la disposition des cbles, les moyens de
+transport de l'appareil, il me demande ce qu'il nous faudrait de soldats
+pour nous aider, de voitures pour porter nos acides et nos batteries.
+
+--Quand j'aurai besoin de vous, me dit-il, quand je connatrai les
+positions de l'ennemi, je vous indiquerai votre poste d'observation.
+Mais, dites-moi, quelle distance faut-il vous placer de l'ennemi?
+Craignez-vous les balles et les boulets?
+
+--Gnral, rpondis-je, nous ne craindrions pas personnellement de nous
+exposer au danger, et les balles de fusil 300 mtres de haut ne nous
+feraient pas trs-peur. Si le ballon tait atteint, il serait perc de
+deux petits trous qui ne l'endommageraient pas sensiblement. Mais il
+est indispensable d'tre hors de porte des obus qui incendieraient nos
+ballons.
+
+Sur ces entrefaites, un coup de vent pousse l'arostat toujours en l'air,
+et le ramne une trentaine de mtres au-dessus du sol; il dcrit un
+grand arc de cercle, et rebondit ensuite comme une balle, en planant d'une
+faon imposante. Le gnral regarde attentivement, et les Arabes qui sont
+autour de lui paraissent stupfaits la vue d'un spectacle si bien fait
+pour exciter leur curiosit.
+
+--Faites revenir terre l'arostat, dit le gnral, afin que j'assiste
+toute votre manoeuvre.
+
+Trois coups de trompe sont donns. Les marins font tirer les cbles,
+l'arostat revient prs de terre, mais le mouvement qui lui est imprim le
+fait osciller, il se penche au-dessus d'un peuplier, et une des cordes qui
+le retiennent s'enroule autour de l'arbre quelques mtres au-dessous de
+la nacelle. Une nouvelle rafale siffle, et l'arbre se casse en deux comme
+un ftu de paille. Le ballon prouve une secousse terrible, mais mon frre
+est tellement tranquille et impassible dans la nacelle que personne ne
+pense au danger qu'il y a pour lui de se rompre les os.
+
+Aprs cet incident, l'arostat revient dans son enceinte.
+
+--C'est gal, dit le gnral, il faut un certain sang-froid pour faire ces
+ascensions. Et se tournant en souriant vers un de ses aides de camp:
+
+--Voudrez-vous vous charger de faire les observations avec ces messieurs?
+
+--Ma foi, gnral, dit l'officier, je vous rpondrai franchement:
+Non.--Envoyez-moi contre des canons, j'irai sans sourciller. Mais les
+ballons ne sont pas mon affaire.
+
+--Eh bien! j'irai moi-mme, rpliqua gaiement le gnral Chanzy. Au
+revoir, Messieurs, je connatrai demain les positions de l'ennemi et
+n'ayez pas peur, ce n'est pas la besogne ni l'motion qui vous feront
+dfaut.
+
+Le gnral nous entretient encore quelques instants, il se fait prsenter
+nos collgues, MM. Revilliod, Bertaux et les marins, puis il s'lance
+lgrement sur son cheval, qui l'emporte avec la rapidit de la flche.
+
+
+_Jeudi_ 22 _dcembre_.--Les nouvelles qui circulent au Mans depuis
+l'arrive du gnral Chanzy et de son arme paraissent monter au beau. A
+la gare ce ne sont que convois d'approvisionnement, fourgons de munitions,
+plate-formes d'artillerie qui arrivent sans cesse.
+
+L'atmosphre devient respirable.
+
+La visite du gnral nous a donn du coeur, nous ne doutons pas que le
+moment de l'action est proche.
+
+Malheureusement on n'a jamais tous les bonheurs la fois. Le temps est
+mauvais. Le vent est d'une force extrme. Le froid est terrible. Je ne me
+rappelle pas avoir vu d'hiver aussi rigoureux. La _Ville de Langres_ est
+tortur par les rafales. Le ballon gmit et se cabre avec violence. Il va
+crever si cela dure. Il vole en clats, vers la fin de la journe!
+
+Nous nous mettons eu mesure de le rparer de suite, et de faire gonfler,
+si cela est ncessaire, le ballon de Revilliod et Poirrier.
+
+_Samedi_ 24.--A midi le ballon captif, compltement remis neuf aprs un
+travail de 12 heures, est gonfl.--Je cours au quartier du gnral Chanzy,
+qui me reoit. Il ne connat pas la position de l'ennemi, et ne peut
+encore nous assigner aux environs du Mans un poste d'observation.
+
+Le ballon s'agite toujours avec assez de force. Nous essayons de le
+maintenir vertical l'aide de 16 cordes d'quateur attaches son filet
+et fixes au sol. Il ne bouge plus, et parat se fatiguer moins par ce
+procd d'amarrage.
+
+_Dimanche 25. Nol_.--Froid terrible. Vent du nord trs-violent.--Dans
+la journe une bourrasque rompt toutes les cordes d'quateur de notre
+arostat.--Malgr la tempte, le ballon tient toujours, mais plusieurs
+mailles de son filet sont brises.
+
+_Lundi 26_.--Le vent est tomb. Dans l'aprs-midi nous rparons les
+avaries de la _Ville de Langres_. Jossec raccommode le filet, nous
+bouchons des petits trous qui se sont ouverts dans l'toffe.
+
+On dit que les Prussiens s'loignent du Mans. On se demande si c'est une
+feinte, pour masquer une attaque prochaine.
+
+_Mardi 27_.--_La Ville de Langres_ fuit. Le ballon est en partie dgonfl.
+Nous y introduisons 200 mtres cubes de gaz qui l'arrondissent.
+
+_Mercredi 28_.--Temps brumeux. Neige. Mon frre et moi nous faisons deux
+ascensions captives 100 mtres de haut, mais l'horizon est entirement
+cach par le brouillard.
+
+Le Mans offre une physionomie bien curieuse, surtout le soir. Les cafs
+taient ces jours-ci encombrs d'officiers, les rues remplies de soldats
+errants. Il a fallu remdier tout prix ce relchement de la discipline
+militaire.--On vient de prendre des mesures rigoureuses. Des patrouilles
+de gendarmes arrtent tous les soldats, et les mnent aux avant-postes.
+Les cafs, les htels sont gards par des factionnaires qui empchent
+d'entrer tous les officiers qui ne sont pas munis de cartes spciales
+manes du commandant de place.
+
+A table d'hte les officiers qui dnent ct de nous sont interrogs par
+des gendarmes qui leur demandent d'exhiber leur carte de circulation.
+
+Il fallait cette surveillance, car le dsordre tait dans les rangs de
+l'arme. Les officiers, au lieu de rester dans leurs cantonnements,
+venaient en ville. Et les soldats ne tardaient pas suivre l'exemple
+donn par leurs chefs.
+
+_Jeudi 29_.--Le vent est toujours d'une violence extrme. Le ballon
+souffre et s'use inutilement. Le gnral Chanzy nous donne l'ordre de le
+dgonfler. Il nous dit qu'il ne suppose pas qu'il y ait de combat avant
+quelque temps. Il nous fera signe au moment voulu.
+
+_Samedi 31_.--Un ballon de Paris vient de tomber aux environs du Mans.
+L'aronaute, M. Lemoine, est ici. Nous passons la soire avec lui.
+
+Il nous rapporte que Paris est toujours dans les mmes conditions, qu'il y
+a encore des vivres pour longtemps, que la physionomie de la ville n'est
+gure change, que des boutiques du jour de l'an se sont tablies sur le
+boulevard, etc.
+
+Nous craignons bien qu'il n'obisse un mot d'ordre en donnant partout
+d'aussi merveilleuses nouvelles.
+
+Nous nous sparons onze heures, nous souhaitant une bonne fin d'anne.
+Adieu 1870, anne funeste, 1871 te ressemblera-t-il par ses dsastres?
+Est-il permis d'esprer des beaux jours!
+
+_Dimanche 1er janvier 1871_.--Nous djeunons avec nos collgues
+Bertaux, Poirrier, et un capitaine de mobiles, avec qui nous avons fait
+connaissance. La tristesse prside au repas. Depuis notre plus grande
+enfance, c'est le premier _jour de l'an_ qui se passe si loin des ntres.
+
+Nos marins viennent nous souhaiter la bonne anne. Braves gens, ils se
+sont attachs nous et nous aiment dj. Mais nous leur rendons bien leur
+affection, leur sympathie.
+
+J'cris une longue lettre mon frre an, par un nouveau procd
+mystrieux auquel je ne crois gure. Il faut adresser la lettre Paris
+_par Moulins_ (_Allier_) et l'affranchir avec quatre-vingts centimes de
+timbres-poste.
+
+_Lundi_ 2.--Le Mans est triste. L'arme est cantonne Chang et
+Pontlieue. L'ordre est rtabli. Pas un soldat, pas un officier dans les
+rues. Aucune nouvelle. Rien que le silence du cimetire!
+
+Nous recevons une lettre de Paris. Notre frre an nous raconte ses
+campagnes dans les bataillons de marche. Il est camp hors Paris et mne
+une bien dure existence. Mais il est confiant et rsolu.
+
+3 _janvier_.--Nous mettons en ordre notre matriel arostatique, pour tre
+prts gonfler au premier signal.
+
+A la table d'hte de l'_htel de France_, o nous logeons, nous dnons en
+face d'officiers prussiens prisonniers sur parole. Ils parlent haut, et
+rient bruyamment; leur conduite pleine d'inconvenance nous indigne, mais
+nous sommes trente table, et il n'y aurait pas grande gloire faire
+cesser leur insolence. Notre capitaine trsorier Bertaux est malade. Il
+est poitrinaire, le pauvre garon, et la chute qu'il a faite la descente
+en ballon lors de sa sortie de Paris, a aggrav son mal.--Nous lui tenons
+compagnie dans sa chambre[7].
+
+[Note 7: A son retour Paris aprs l'armistice, M. Bertaux est mort,
+suffoqu dans la nuit par une congestion. Il avait trente ans peine.]
+
+Grands mouvements de troupes autour du Mans. Arrive d'une quantit norme
+de voitures d'approvisionnements, et de troupeaux de boeufs, destins,
+dit-on, au ravitaillement de Paris.
+
+On annonce que Gambetta va venir.
+
+Voici enfin des nouvelles de Paris. On apprend le bombardement du plateau
+d'Avron et des forts du sud.
+
+Des officiers nous affirment que l'arme franaise devait marcher en
+avant aujourd'hui mme, mais qu'un contre-ordre a subitement arrt le
+mouvement.
+
+_Mercredi 4 janvier_.--Nous passons une partie de la journe avec notre
+ami M.G... directeur de la compagnie du Touage de la Seine. Il a t
+charg d'tudier la question du ravitaillement de Paris, et il se fait
+fort de transporter par ses bateaux vapeur jusqu' Paris 11,000 tonnes
+de marchandises!
+
+Hlas! que de rves on fait ainsi d'heure en heure! On parle
+d'approvisionner Paris, de voler son secours. Mais il y a auparavant
+des combats livrer, des victoires remporter! Toutes nos esprances
+se raliseront-elles? N'est-ce pas folie que d'y ajouter foi? Quelle
+dception quand on s'adresse non plus l'imagination, mais la raison!
+
+Nous allons la gare, o des ouvrires rparent notre ballon de
+soie.--Nous faisons mettre de bonnes pices neuves dans les parties
+faibles.
+
+_Vendredi 6_.--Le gnral Chanzy s'informe de l'tat de nos ballons. Il
+nous fait dire que l'arme est toujours en repos, mais que bientt sans
+doute de graves vnements vont se drouler.
+
+_Dimanche 8_.--Des bruits contradictoires de toute nature circulent au
+Mans. On nous affirme au bureau du tlgraphe que l'arme du gnral
+Chanzy va dcidment marcher en avant demain matin.
+
+Cette arme compte deux cent mille hommes, cinq cents pices de canon,
+la victoire n'est pas douteuse. Ah! quand on se souvient de ces poques,
+comme on se rappelle jusqu'o peut aller l'illusion conduite par le dsir!
+Aprs avoir vu les dbcles d'Orlans, de Blois, aprs avoir touch du
+doigt les causes de dsorganisation de l'arme, pousss par l'amour de la
+Patrie, nous esprions encore!
+
+Les Prussiens, nous dit-on le soir, s'avancent du ct de
+Nogent-le-Rotrou.--Les nouvelles de l'arme de Bourbaki, dans l'Est, sont
+favorables.
+
+_Mardi 10_.--On entend des coups de canon. Cette fois, la grande action
+va s'engager. Le bruit de la canonnade est assez loign, il est faible,
+c'est le grondement lugubre du tonnerre avant la tempte.
+
+Le soir des paniques courent la ville. On prtend que les Prussiens sont
+ cinq lieues, que nos avant-postes ont t surpris. Mais les gens senss
+n'ajoutent pas crance ces bruits de mauvais augure. Il n'est pas
+douteux qu'une grande bataille va s'engager.
+
+
+VI
+
+
+La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le champ
+de bataille.--La droute.--Laval.--Rennes.
+
+Du 11 janvier au 18 fvrier 1871.
+
+Dans la matine du 11, on entendait autour du Mans le bruit d'une violente
+canonnade. Tout le monde est surexcit par ce concert lugubre; la grande
+partie est en jeu. Je vole au quartier gnral, pour recevoir des ordres.
+Le moment n'est-il pas venu de gonfler un ballon, et de surveiller du haut
+des airs les mouvements de l'ennemi?
+
+Mais je crois comprendre, d'aprs ce qui m'est dit, que l'attaque des
+Prussiens a eu lieu l'improviste; le gnral Chanzy, quoique malade, est
+ cheval au milieu du combat. Un de ses officiers m'affirme qu'il a pens
+aux ballons, et que l'ordre du gonflement va nous arriver d'un moment
+l'autre, on me conseille toutefois de m'approcher du champ de bataille
+pour choisir un bon poste arostatique, j'ai le _laissez-passer_ qui me
+permettra de m'avancer jusqu'auprs des batteries.
+
+Le combat a lieu tout prs du Mans, au pied des collines que domine
+Yvr-l'vque. Je pars pied, et au sortir de la ville j'aperois dj
+des gendarmes posts de distance en distance pour arrter les fuyards qui
+sont rares aujourd'hui. La canonnade est d'une violence formidable. On
+entend le bruit des mitrailleuses, de pices de campagne que domine la
+puissante voix des pices de marine installes sur les hauteurs. Je
+suis la route d'Yvr-l'vque, et sur mon chemin je traverse des parcs
+d'artillerie. C'est la rserve qui ne donne pas encore.
+
+La campagne est couverte de neige, le froid est intense, le ciel est d'une
+puret absolue, j'arrive 3 kilomtres du Mans, sur le sommet d'une
+colline, o se trouve un groupe de spectateurs. En face de nous, 600
+mtres environ, nous dcouvrons le feu d'une batterie qui tonne de
+seconde en seconde. Je me risque m'avancer jusqu'auprs des canons. Les
+artilleurs me disent que pas un obus n'est encore tomb l, et que je puis
+rester auprs d'eux sans danger.
+
+Le champ de bataille tout entier s'offre ma vue. Sur une tendue de
+plusieurs lieues, les canons franais sont placs sur les hauteurs,
+ils vomissent la mitraille, et lancent dans l'espace des clairs qui
+illuminent au loin le ciel. En face de nous est le bois d'Yvr-l'vque,
+o nos troupes sont en partie masses. A trois heures des colonnes
+prussiennes serres et compactes se mettent en marche pour forcer la
+valle d'Yvr-l'vque qui ouvre l'entre du Mans. Elles sont reues
+par des mitrailleuses et des troupes de ligne, qui font leur devoir. A
+plusieurs reprises les Prussiens reviennent contre cette barrire qu'ils
+veulent enlever, mais ils sont repousss et reculent. A cinq heures, ils
+cessent d'attaquer ce point qu'ils renoncent franchir.
+
+Que se passe-t-il sur les autres points du champ de bataille? Je l'ignore.
+Mais il semble que la canonnade ennemie est moins nourrie, moins
+puissante.
+
+Combien je regrette de me trouver l pied, au milieu de la neige, au
+lieu de gravir l'espace dans la nacelle de notre ballon, pour embrasser
+d'un seul coup d'oeil le champ de bataille.--Mais toutefois la colline o
+je me trouve me parat un point favorable pour le lendemain.
+
+ 6 heures, le soleil commence descendre l'horizon. Le feu des ennemis
+est ralenti, le bruit du canon est affaibli. Nul doute les Prussiens
+s'loignent! A 7 heures, des signaux lumineux s'lvent successivement de
+toutes nos batteries qui teignent leurs feux! Tout coup le silence de
+la mort succde au vacarme qui a retenti pendant 12 heures. Mais il ne me
+semble pas douteux que la victoire est de notre ct.
+
+Je retourne au Mans. Tout le monde est dans l'enthousiasme; les Prussiens
+sont battus, dit-on, de toutes parts ils reculent. Pas une batterie
+franaise n'a boug de place, demain on poursuivra l'ennemi[8].
+
+[Note 8: Le gnral Chanzy a publi un remarquable ouvrage sur les
+oprations militaires de la 2e arme. On pourra voir, en lisant ce livre,
+que nos apprciations sur les incidents de la bataille du Mans sont
+exactes. Du reste, les Prussiens eux-mmes, une fois arrivs dans le
+chef-lieu de la Sarthe, ont affirm que le soir du 11 janvier ils avaient
+reu l'ordre de battre en retraite, comme nous l'avons appris en passant
+au Mans sous la Commune.]
+
+Nous passons la soire dans un tat d'excitation facile comprendre.
+Notre joie est encore retenue par des sentiments de doute dont nous ne
+pouvons nous dfendre. Car nous avons t si souvent le jouet d'illusions!
+Mais cependant le gnral Chanzy cette fois a tenu bon, s'il n'a pas
+vaincu, au moins il n'a pas cd un mtre de terrain.
+
+A minuit, nous commencions sommeiller quand on nous rveille en sursaut.
+C'est une estafette du gnral Chanzy qui me remet la lettre suivante,
+dont voici la copie textuelle:
+
+
+11 janvier 1871.
+
+2e ARME DE LA LOIRE.
+
+_Le gnral en chef._
+
+Monsieur,
+
+Je crois que le moment est venu de mettre profit les renseignements que
+l'emploi des ballons captifs peut fournir sur les positions de l'ennemi.
+En consquence, je vous prie de vouloir bien venir demain au quartier
+gnral, 8 heures et demie du matin, confrer avec mon chef d'tat-major
+gnral, au sujet des expriences arostatiques que vous pouvez organiser
+pour tudier le terrain autour du Mans.
+
+Recevez, monsieur, l'assurance de ma considration.
+
+Le gnral en chef,
+P.O. Le gnral chef d'tat-major,
+VUILLEMOT.
+
+A M. Tissandier, charg des reconnaissances arostatiques de la 2e arme.
+
+
+_12 janvier_.--A 8 heures je cours au quartier gnral, la joie dans
+l'me. La journe d'hier a d tre favorable, comme nous le pensons. Le
+gnral Chanzy est la veille de remporter une grande victoire, avec
+quel bonheur nous allons gonfler nos ballons, avec quel enthousiasme nous
+allons procder nos ascensions devant l'ennemi!
+
+Nous arrivons mon frre et moi au quartier gnral, en face la prfecture
+du Mans. Nous entrons dans le salon o se tiennent le chef d'tat-major
+et les officiers d'ordonnance; ces messieurs, semblent affairs, navrs,
+abattus. Quelque chose de sinistre est dans l'air.
+
+--Vous voil, me dit l'un d'eux, vous venez chercher l'ordre du gnral?
+Eh bien! vous pouvez vous sauver de suite, replier votre matriel, et
+partir la hte si vous ne voulez pas tre pris par les Prussiens.
+
+--Est-ce une plaisanterie?
+
+--C'est bien la triste ralit. Nos positions ont t tournes cette nuit.
+Les mobiliss ont lch pied 4 heures du matin du ct de Pontlieu. La
+retraite a t ordonne. Elle commence depuis 5 heures du matin. Tout le
+matriel de guerre s'vacue sur Laval. Partez, vous n'avez pas un moment
+perdre, si vous voulez sauver vos ballons.
+
+--Mais les Prussiens ne peuvent pas entrer au Mans instantanment. Ne se
+bat-on pas encore?
+
+--Je ne puis vous donner des dtails. Mais il se pourrait que presque
+toute l'arme soit tourne. Sauvez-vous vite, vous dis-je.
+
+Nous partons la mort dans l'me! En traversant la place du Mans, une
+affiche qui vient d'tre placarde, nous apprend par le ballon _le
+Gambetta_ la nouvelle du bombardement de Paris. Nous lisons que le
+Panthon, le Val-de-Grce, le Musum, sont cribls de projectiles, mais
+que les Parisiens apprenant les succs des armes de province sont pleins
+de courage et de rsignation!
+
+C'en est trop cette fois! Des larmes abondantes me mouillent les yeux! Je
+viens d'assister au succs que l'on a appris l'avance aux habitants de
+Paris!
+
+Nous retournons l'_htel de France_, dire nos collgues, Bertaux et
+Poirrier, de faire leurs paquets. Sur la place, on saupoudre avec de la
+cendre les pavs rendus glissants par la gele; c'est pour faciliter le
+passage de notre artillerie. Des troupes dfilent dj et se replient.
+
+Mais les habitants, toujours confiants, croient un mouvement
+stratgique. Ils ne se doutent pas que c'est la dbcle qui commence!
+
+A 1 heure nos fourgons de ballons sont accrochs un train, il y a encore
+en gare deux ou trois cents voitures de munitions et de vivres. Aura-t-on
+le temps de les faire partir?
+
+Le train se met en marche au milieu d'un encombrement indescriptible. Par
+surcrot de malheur, la neige a coll les roues contre les rails, et on
+a toutes les peines du monde faire glisser les wagons. Nous avanons
+lentement, le train passe sur le pont de la Sarthe, de chaque ct
+des masses humaines se pressent et rentrent en ville. Les routes sont
+couvertes de voitures, de canons, de fourgons, de soldats qui se heurtent
+ple-mle; c'est un chaos indescriptible.
+
+Au moment o nous quittons le Mans, des obus tombent sur la gare!
+
+A 7 heures du soir, notre train s'arrte une lieue de Laval. Il y a
+sur la voie, dix trains qui stationnent avec le ntre. Nous laissons nos
+ballons la garde de deux marins, et nous entrons pied Laval.
+
+_Vendredi 13_.--Nous allons la mairie, chercher des billets de logement
+pour nous et nos hommes d'quipe.
+
+Dans la journe nous recevons des nouvelles du Mans. La ville a t prise
+une heure aprs notre dpart. L'arrire-garde franaise s'est battue
+sur la place des Halles. Il y a 10,000 Franais faits prisonniers. Les
+Prussiens se sont empars la gare de deux cents fourgons, et de trois
+machines vapeur. Les derniers trains n'ont pas pu marcher, car la voie
+tait encombre par les troupes en dbcle.
+
+Le train qui est parti aprs le ntre 1 heure 30, a t cribl d'obus,
+et plusieurs hommes ont t tus. Pour surcrot de malheurs, il a draill
+ 5 kilomtres de Laval. Il y a eu 13 voyageurs crass dans les fourgons.
+
+Cette journe est dcidment riche en nouvelles horribles. Le ballon le
+_Kpler_ vient de tomber aux portes de Laval. Il donne d'pouvantables
+dtails sur le bombardement de Paris.
+
+Il parait d'autre part que l'arme de Bourbaki est perdue dans l'Est et
+que celle de Faidherbe, dans le Nord, occupe des positions difficiles.
+
+Que peut-on nous apprendre encore?
+
+_Samedi 14 janvier_.--Mon frre et moi, aprs avoir pass une excellente
+nuit dans de bons lits, chez M.D., nous retrouvons Bertaux et Poirrier
+ l'_Htel de Paris_. Nous allons voir le marin Roux, l'aronaute du
+_Kpler_. Il nous dit que le fort de Rosny n'est pas pris comme on l'a
+affirm, que Paris encore des vivres, mais que le bombardement a
+commenc dans le quartier Latin.
+
+Nous rencontrons le gnral de M... qui nous flicite d'avoir sauv notre
+matriel. Il regrette que l'on n'ait pas utilis temps nos arostats.
+
+--On retombe toujours dans les mmes errements, dit-il, fatiguant les
+hommes inutilement, les lassant, les dcourageant, et quand le moment est
+venu d'agir, l'nergie, dpense l'avance, est puise.--L'arme de
+Chanzy a t perdue au Mans par la fuite des 10,000 mobiliss de Pontlieu
+qui ont lch pied quatre heures du matin au premier coup de feu. 600
+bons soldats valent bien mieux que ces hommes inexpriments, ne sachant
+pas se servir de leurs armes et coutant les alarmistes qui leur disent
+que leurs fusils ne valent rien. Toujours les mmes erreurs, on compte sur
+le nombre des hommes, au lieu de ne se baser que sur leur valeur comme
+soldats.
+
+--Mais, gnral, rpondis-je, une lueur d'espoir est-elle encore permise,
+pensez-vous qu'une revanche soit possible?
+
+--Hlas! je ne compte plus sur rien maintenant! la France est perdue!
+Pour la sauver, il n'y a plus attendre que quelques-uns de ces hasards
+providentiels qui se voient dans l'histoire, esprance bien incertaine.
+
+A six heures, nous dnons, mon frre et moi, chez M.D. Socit charmante
+fort distingue. On parle des vnements actuels; que de reproches
+s'entrecroisent dans la conversation sur les prfets du jour, nomms
+la hte par Gambetta. La plupart des dpartements sont honteux des chefs
+qu'ils ont leur tte, et qui, dit-on, paralysent toute action. A tort ou
+ raison, ce n'est pas Laval que les rcriminations font dfaut.
+
+_Dimanche 15 janvier_.--Une panique effroyable rgne aujourd'hui Laval.
+On dit que les Prussiens vont venir, que l'ennemi n'est pas six lieues
+de la ville. A Sill-le-Guillaume on s'est battu hier; les armes de
+Mecklembourg et de Frdric-Charles poursuivraient les Franais en
+droute.
+
+Le soir, table d'hte, nous causons avec un officier franais chapp de
+Hombourg, aprs avoir t fait prisonnier Sedan. Il est arriv l'arme
+de Chanzy en passant par le Luxembourg, la Belgique, Londres et Bordeaux.
+
+On dit ce soir que Paris a capitul. Je ne veux pas croire une telle
+nouvelle. Et cependant, cette terrible catastrophe est imminente.
+
+_Lundi 16 janvier_.--Ds le matin, mon frre apprend la gare de Laval
+que le matriel de guerre qui s'y trouve va tre vacu sur Rennes. Nos
+fourgons de ballons sont accrochs un train. Il faut partir de suite.
+
+Nous montons dans le train, 10 heures 25, avec Poirrier, Bertaux et nos
+marins, camps dans nos fourgons, selon notre habitude. Le train s'arrte
+plus d'une heure entre Vitr et Rennes. Le temps se passe dans une petite
+auberge de campagne, o une brave bretonne, coiffe d'un norme bonnet
+blanc, nous sert des crpes de sarrasin et du caf.
+
+En arrivant Rennes, 9 heures, les arostiers sont l'objet de la plus
+vive curiosit. Nos marins, qui nous suivent avec nos bagages, sont
+arrts et questionns par la foule qui leur demande avec anxit des
+nouvelles du Mans.
+
+Les journaux d'ici disent que Chanzy s'est battu avec nergie
+Sill-le-Guillaume. Les nouvelles de Bourbaki dans l'Est paraissent
+bonnes. Celles de Paris, arrives par un nouveau ballon, sont favorables.
+
+Fasse le ciel qu'il soit permis d'esprer encore!
+
+On voit passer Rennes une quarantaine de prisonniers prussiens, dont un
+officier, tous beaux hommes et bien quips.
+
+En approchant de la gare de Rennes, nous avons compt plus de cinq cents
+fourgons remplis de vivres destin l'approvisionnement de Paris. Dans
+les circonstances actuelles, ce spectacle n'est-il pas navrant? Quel
+abme, hlas! spare les Parisiens de ces vivres qu'on a amasss pour eux!
+
+En rentrant ce soir dans les rues de Rennes, je me demandais, avec
+mon frre, o j'tais. Notre vie, depuis quatre mois, est vraiment
+extraordinaire. Toujours en mouvement, allant d'motions en motions,
+c'est un tourdissement, un rve perptuel.
+
+Impossible de coucher trois jours la mme place! Quand je me rveille
+le matin, je ne sais plus o je suis! Je cherche des yeux ma chambre de
+Paris, mon _at home_, ma bibliothque, et ne retrouvant rien, la triste
+ralit se reprsente mes yeux.
+
+_Mardi 17 janvier_.--Il pleut toute la journe. Pas un passant dans les
+rues de Rennes.
+
+Nous envoyons au gnral Chanzy, dont le quartier gnral est dcidment
+Laval, le tlgramme suivant:
+
+Compagnie des arostiers est Rennes attendant vos ordres.
+
+Le soir, dix heures, on m'apporte une rponse envoye avec une
+exactitude toute militaire.
+
+Attendez demain, je vous donnerai des instructions.
+
+Mais de longues journes devaient se passer dans le silence. La deuxime
+arme prenait de nouvelles positions autour de Laval.
+
+_Vendredi 20 janvier_.--Les nouvelles montent encore une fois au beau.
+Toutes les troupes rgulires de Rennes sont rappeles Laval.
+
+La ville offre une physionomie trs-anime, des rgiments partent,
+d'autres arrivent. Ceux-ci sont les bataillons des mobiliss qui se sont
+enfuis au Mans; le gnral Chanzy s'en est dbarrass. Il ne veut plus que
+des soldats sur lesquels il puisse compter.
+
+Le bruit court que la deuxime arme a obtenu quelques avantages.
+Quant aux armes du Nord, de l'Est et de Paris, les nouvelles les plus
+contradictoires circulent, mais en ralit, on ne sait rien.
+
+La compagnie des arostiers est triste et se plaint de son inactivit
+force. Elle ne demande qu' agir. Rennes est une grande ville, monotone
+et bigote. On y vend des cierges, des gravures de pit et des coeurs de
+Jsus en drap rouge qui arrtent les balles prussiennes. Qu'on en vende,
+je le conois, mais qu'on les achte comme _pare balles_, voil ce que
+je ne comprends plus.
+
+Nous tuons le temps en faisant de longues promenades aux environs de la
+ville. La conversation revient toujours sur Paris! Quel cauchemar
+sans trve! Nos yeux se dirigent de ce ct, et malgr nos esprances
+passagres, comment ne pas entrevoir l'horrible situation de la France?
+Chanzy vient d'tre battu. Les mouvements de Bourbaki sont arrts
+dans l'Est. Quel drame nous attend encore? Ce ne peut tre, hlas! que
+l'agonie. On pense ses amis de Paris, leurs souffrances. Comme nous,
+ils attendent! s'ils voyaient l'arme de la Loire cent lieues de leurs
+murs, quelle brche dans leur courage si rsign!
+
+_Mardi 24 janvier_.--Les journaux parlent enfin de Paris, ils ont reu des
+nouvelles tombes du ciel par ballon mont. Il est question d'une grande
+sortie, opre le 19, en avant du Mont-Valrien, mais les rsultats ne
+sont pas connus. Quelque chose nous dit que le dnoment du drame de la
+guerre est proche, mais quel supplice que le silence de mort qui rgne
+autour de nous. On ne sait rien d'officiel, c'est l'incertain qui se
+dresse aux yeux de tous, l'inconnu de mauvais augure.
+
+Le soir, encore une nouvelle qui, inopinment, rveille le courage.
+Garibaldi a battu les Prussiens devant Dijon. Nous sommes ainsi faits,
+que dans l'horrible suite de nos malheurs, le plus petit revirement de
+la fortune se transforme en un vnement destin changer la face des
+choses. Comment ne pas croire aveuglment ce que l'on dsire avec
+ardeur? Le prisonnier, dans son cachot, ne pense-t-il pas la dlivrance,
+quand un rayon de soleil apparat ses yeux!
+
+Une lettre reue de notre frre an qui est Paris dans les bataillons
+de marche, augmente notre joie momentane. Il nous apprend qu'il a reu de
+nos nouvelles, par pigeon, pour la premire fois, le 15 janvier.
+
+Il raconte ses motions de soldat, avec entrain, avec animation, et c'est
+les larmes aux yeux que nous lisons le rcit du dpart des bataillons
+de marche pour les avant-postes. Les sdentaires, musique en tte, les
+femmes, accompagnant jusqu'aux portes des bastions, leurs maris, leurs
+fils, leur insufflant l'nergie des rsolutions vaillantes, quel admirable
+tableau, quelle scne touchante et pleine de grandeur! Soldats improviss,
+Paris a les yeux sur vous, mais, de bien loin aussi, des voeux sincres
+accompagnent vos bataillons.
+
+_Jeudi 26 janvier_.--Le ballon _la Poste de Paris_ apporte des nouvelles
+de la capitale des 19, 20, 21 et 22 janvier. La sortie de Trochu a avort!
+Voil des vnements aussi funestes que dcisifs. Quelle triste et
+lamentable journe! Notre collgue Poirrier nous parle de sa femme, de ses
+filles enfermes Paris; Bertaux, de ses parents, de ses amis rests dans
+la capitale. Quel avenir va s'ouvrir la France? Il faut entrevoir le
+jour o Paris affam ouvrira ses portes aux soldats de Guillaume.
+
+_Vendredi 27 janvier_.--Le gnral Chanzy s'apprte une attaque
+nergique. Nous recevons le tlgramme suivant qui nous tire de nos
+cauchemars:
+
+Gnral Chanzy Tissandier, arostier, Rennes.
+
+Prire venir ici de suite avec tous les ballons; vous vous entendrez avec
+l'amiral pour observer les mouvements ennemis sur la rive gauche en avant
+de Laval.
+
+
+VII
+
+
+Les ballons captifs Laval.--Ascensions
+quotidiennes.--L'armistice.--Nantes.--Bordeaux.--L'Assemble
+nationale.--Paris!--Vides dans les rangs.
+
+Du 28 janvier au 17 fvrier 1871.
+
+A peine arrivs Laval, nous allons en toute hte au quartier du gnral
+Chanzy. Le commandant en chef de la deuxime arme nous flicite sur notre
+exactitude. Les hostilits vont reprendre plus nergiques et plus actives
+que jamais, il est ncessaire de gonfler de suite trois ballons. Il y en a
+un d'entre eux qui restera Laval sous les ordres du gnral Colomb, les
+deux autres seront mis la disposition de l'amiral Jaureguiberry.
+
+
+_Dimanche 29 janvier_.--Pas une minute n'a t perdue, le prfet, le
+directeur de l'usine gaz ont tout fait pour activer nos oprations.
+A trois heures de l'aprs-midi, le ballon _la Ville de Langres_, tout
+arrim, tout gonfl est prt monter dans l'atmosphre.
+
+Il fait un temps magnifique, notre sphre de soie immobile ressemble de
+loin une grosse toupie qui ronfle. A quatre heures elle va s'envoler au
+bout de ses cordes.
+
+Trois ascensions conscutives s'excutent dans les meilleures conditions,
+nos marins sont maintenant initis la manoeuvre qui s'opre avec la plus
+remarquable prcision.
+
+Mon frre et Poirrier ouvrent l'ascension, ils s'lvent jusqu' 300
+mtres de haut, et reviennent enthousiasms de leur voyage. La vue est
+admirable, l'oeil embrasse une campagne d'une tendue norme.
+
+Je fais une seconde et superbe ascension avec Lissagaray, le commissaire
+extraordinaire de la Rpublique, qui trouve un grand charme ce voyage si
+nouveau pour lui.
+
+Jossec s'lve ensuite avec trois passagers. Jamais _la Ville de Langres_
+n'avait si bien enlev quatre voyageurs l'extrmit de ses cordes.
+
+--Bravo, mes amis, m'criai-je la descente. Le temps est beau, tout va
+bien. Mais ne flnons pas, demain nous gonflerons s'il est possible les
+deux autres ballons que nous conduirons aux avant-postes de l'arme. Il
+ne sera pas dit que les arostiers militaires, toujours surpris par les
+droutes et les dsastres, ne recevront pas en l'air le vritable baptme
+de feu!
+
+A peine ai-je ainsi parl qu'un capitaine de la ligne s'approche de nous.
+
+--Vous ne savez pas la grande nouvelle!
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--La guerre est finie! Un armistice vient d'tre sign.
+
+Inutile d'ajouter que toute la ville de Laval est en moi. On ne parle que
+de l'armistice. Quels sont les termes de cet acte immense?
+
+Mais le fait est-il bien vrai? On a t si souvent tromp que, malgr soi,
+on en arrive l'incrdulit de saint Thomas lui-mme.
+
+
+_Lundi 30 janvier_.--Grand nombre de sceptiques croient que dcidment
+l'armistice est un canard. Pour plus de sret, occupons-nous toujours
+de notre ballon. Si l'arme doit combattre, elle aura cette fois sa
+sentinelle arienne.
+
+L'air est d'un calme absolu. On excute dans l'aprs-midi cinq ascensions.
+Le ballon s'lve verticalement sans dvier d'une ligne de sa marche
+perpendiculaire au sol. Le prfet, M. Delattre, est mont dans la nacelle,
+il est rest immobile avec mon frre 350 mtres de haut, ne se lassant
+pas d'admirer l'admirable panorama tal ses yeux surpris. Je m'lve
+avec le secrtaire de la Prfecture, et je suis remplac dans la nacelle
+par un commandant des claireurs cheval, qui demande la perche 30
+mtres de haut et fait revenir le ballon terre.
+
+_Mardi 31 janvier_.--L'armistice est confirm. Il n'y a plus de doute
+cet gard. Les Prussiens occupent les forts, l'arme de Paris va tre
+dsarme.
+
+Voil le triste dnoment de ce drame horrible, qui compte trois
+vnements galement funestes pour la France, et qu'on peut rsumer en
+trois mots: Sedan, Metz, Paris!
+
+Nous recevons l'ordre de dgonfler _la Ville de Langres_. Je monte une
+dernire fois dans la nacelle, mais le vent est assez vif, et me lance
+deux mtres d'une chemine d'usine, o le ballon manque de se briser.
+
+Bientt l'arostat est vid, pli dans sa nacelle, non sans regrets de
+la part de l'quipe. Pauvre ballon! quand te retrouverons-nous, fier et
+majestueux, gracieusement arrondi dans l'atmosphre!
+
+Nos expriences de ballon captif devaient se terminer l. Les tentatives
+excutes ailleurs pendant la guerre, n'ont donn lieu aucune
+exprience. MM. Gilles et Farcot ont t envoys Lyon, mais l'occasion
+ne s'est jamais montre pour eux de gonfler un ballon.
+
+Il en a t de mme pour M. Revilliod, qui avait t rejoindre le gnral
+Bourbaki Besanon. Le commandant en chef de l'arme de l'Est, comme le
+gnral Chanzy, approuvait l'usage des ballons militaires, il comptait
+beaucoup sur les services de M. Revilliod. La droute est venue comme
+partout en France djouer tous ces projets.
+
+Avant l'expdition dans l'Est, M. Revilliod, accompagn de Mangin, avait
+t Amiens se mettre aux services de l'arme du Nord. On gonfla le
+ballon _le Georges Sand_, mais il ne fut pas amen temps sur le champ de
+bataille.
+
+Quelques jours avant l'armistice, MM. Duruof et de Fonvielle avaient t
+chargs de se mettre la disposition du gnral Faidherbe avec deux
+ballons.
+
+On a vu par les expriences ritres que nous avons successivement
+excutes Orlans, au Mans, Laval, que les arostats sont
+susceptibles, presque par tous les temps, de fournir un gnral d'arme
+un observatoire arien d'o il peut embrasser d'un seul coup d'oeil le
+champ de bataille. Mais, vers la fin de cette guerre malheureuse, on n'a
+trouv presque nulle part, hlas! un vritable champ de bataille, on n'a
+vu gure que des _champs de droute_! Il est certain que les arostats
+pourront tre efficaces dans des temps moins dsastreux et dans des
+saisons plus clmentes!
+
+_Dimanche 5 fvrier_.--La discipline est rigoureuse Laval, nul officier
+ne peut, sous quelque prtexte que ce soit, quitter son poste. Cependant
+sachant ce que parler veut dire, nous ne doutons pas que le mot armistice
+dans les circonstances prsentes signifie: paix. A quoi bon demeurer
+inutilement ici, nos ballons ne se sauveront pas tout seuls. Faisons nos
+efforts pour quitter Laval, allons Bordeaux, et nous reverrons bientt
+Paris! C'tait l notre rve le plus cher.
+
+A force de dmarches, de pourparlers, de diplomatie, le chef d'tat-major
+consent nous donner nos feuilles de route pour Bordeaux. Nous partons le
+lendemain, avec nos papiers en rgle.
+
+Le voyage s'effectue dans des conditions de lenteur dsesprante. Nous
+passons par Rennes, Nantes, Poitiers et Bordeaux. Trois nuits conscutives
+sont passes en chemin de fer.
+
+_Jeudi 9 fvrier_.--Le train s'arrte Bordeaux 7 heures du matin.
+Impossible de voir M. Steenackers, il est tout aux lections. Il attend
+avec impatience les rsultats du scrutin, et ne se doute certainement pas
+qu'ils ne lui seront pas favorables.
+
+Nous faisons la rencontre de trois aronautes: MM. Martin, Turbiaux et
+Vibert; ces deux derniers sont venus vers la fin de janvier, ils nous
+racontent leurs intressants voyages. M. Vibert est parti de Paris le 16
+janvier, dans le ballon _le Steenackers_, il est descendu en Hollande
+aprs une longue traverse. Il avait avec lui deux caisses de dynamite,
+matire fulminante effroyable, que mon ami M. Paul Champion a si bien
+tudie pendant le sige. On la destinait, parait-il, l'arme de
+Bourbaki. M. Turbiaux a quitt la gare du Nord le 18 janvier dans le
+ballon _la Poste de Paris_, sa descente s'est opre Venray dans les
+Pays-Bas. Quant M. Martin, mon frre et moi avions dj eu le plaisir
+de faire sa connaissance Tours. Il tait parti de Paris le 30 novembre,
+pour descendre Belle-Ile-en-Mer, aprs un voyage vraiment dramatique.
+Nous reparlerons plus tard de cette curieuse ascension.
+
+_Vendredi 10 fvrier_.--Mon frre rencontre un de ses anciens camarades
+de l'cole des Beaux-Arts, qui lui donne un laissez-passer prussien pour
+Paris. Il part de suite, trop heureux de retrouver aprs tant d'aventures
+son toit et ses foyers. Je suis prsent par un de mes amis un avocat
+distingu qui, pendant la guerre, a eu le courage et le dvouement d'aller
+ Berlin mme, recueillir des renseignements sur l'organisation militaire
+en Prusse. Il a rapport avec lui la liste de composition de tous les
+rgiments allemands, le nombre des tus et blesss, etc. La discrtion
+m'impose de ne pas trop m'tendre en dtails cet gard. Je me rappelle
+deux chiffres que je puis signaler au lecteur. Le nombre des soldats de
+Bismark s'est lev en France un million cent quarante-sept mille. Autre
+fait qui m'est rest grav dans la tte, la suite de la conversation si
+intressante que j'ai eue avec cet intelligent et hardi patriote. Une des
+causes de la force de l'Allemagne est l'instruction de ses habitants, il
+n'y a dans tous les pays d'outre-Rhin que cinq hommes sur cent qui ne
+sachent ni lire ni crire. En France on en compte 70 pour cent! N'est-ce
+pas le cas de dire que les chiffres ont parfois une loquence brutale,
+mais significative!
+
+_Lundi 13 fvrier_.--La place du Thtre, Bordeaux, est couverte d'une
+foule norme. Des cuirassiers, des gardes nationaux entourent le thtre
+qu'ils protgent d'un mur vivant. L'Assemble nationale est en sance!
+C'est ce jour-l que la droite touffe de ses cris la voix de Garibaldi,
+de l'illustre gnral qui a prt la France le secours de son pe; la
+population est exaspre la sortie des dputs. On le serait moins.
+
+_Jeudi 16 fvrier_.--La direction des tlgraphes m'a enfin donn un
+laissez-passer pour rentrer Paris. Je vais partir.
+
+Bordeaux est toujours trs-anim. Une haie compacte de gardes nationaux et
+de soldats dfend les abords du thtre. Dans plusieurs rues avoisinantes,
+on voit des nombreux escadrons de lanciers et de cuirassiers.--La
+population est cependant bien calme et bien inoffensive. Elle ne semble
+en aucune faon manifester le dsir de faire l'assaut de l'Assemble
+nationale.
+
+Je pars pour Paris 6 heures!
+
+_Vendredi 17 fvrier_.--Je viens de passer une nuit fatigante en chemin
+de fer. J'cris tant bien que mal, pour tuer le temps, sur mon carnet de
+voyage.
+
+A 8 heures on s'arrte La Souterraine. On accroche notre train
+QUARANTE-CINQ fourgons de marchandises. Je les ai compts un un:
+volailles, porcs et boeufs deviennent nos compagnons de voyage. Tout
+le monde fte ces animaux si respectables aujourd'hui. Ils seront
+certainement bien reus Paris! On ajoute deux machines l'avant du
+train, et l'on se met en marche bien pniblement.
+
+Je m'ennuie tellement dans mon wagon, que je pense calculer le nombre
+d'heures que nous avons passes en chemin de fer, pendant le sige de
+Paris.--J'arrive un total de 266 heures, soit 11 jours et 11 nuits en
+cinq mois. O merveilles de la statistique, o ne me conduiriez-vous pas,
+si je calculais les minutes et les secondes! Arrivs 1 kilomtre de
+Vierzon, nous restons en arrt sur la voie quatre heures conscutives.
+Il faut voir la tte chevele des voyageurs et des malheureuses femmes,
+chiffonnes par le voyage. Un tel trajet donne un peu l'ide de la prison
+cellulaire.
+
+On est en gare Vierzon 10 heures du soir.
+
+--Messieurs, nous dit un chef d'quipe,--vous ne pouvez reprendre un train
+qu' cinq heures du matin.--Voil la salle d'attente pour vous reposer.
+
+Les voyageurs ahuris se prcipitent comme une avalanche dans les rues de
+Vierzon, o l'on dne tant bien que mal.
+
+Une heure aprs, on est revenu dans la salle d'attente, car il n'y a pas
+un lit vide dans toute la ville. Nous sommes deux cents dans une salle
+o l'on tiendrait trente l'aise. Chacun se perche sur sa valise, ou se
+couche par terre, et on attend l jusqu' cinq heures du matin.
+
+Le lendemain, nous nous approchons sensiblement de la capitale! A mesure
+que le train avance, l'motion de tous est visible. Chacun va revoir ceux
+qu'il aime aprs une longue et terrible absence, aprs d'pouvantables
+dsastres! Je n'oublierai jamais, pour ma part, la fin de ce voyage.
+En passant travers les environs de Paris, au milieu des campagnes
+dvastes, les penses les plus sombres dvorent mon esprit. Quel
+spectacle navrant! Quelle douleur, quelle humiliation en voyant ces
+soldats prussiens se promener sur les routes, ou monter la garde dans nos
+gares!
+
+Prs de Juvisy, les voyageurs qui sont dans le mme compartiment que moi
+me montrent sur la route un convoi d'approvisionnement prussien qui
+attire l'attention gnrale. Un grand nombre de voitures uniformes, bien
+construites, circulent sur le chemin, tires par une belle locomotive
+routire. Cette machine vapeur vient de Berlin, elle fonctionne ici. Et
+voil dix ans que l'on dit en France que les machines routires ne valent
+rien. Je compare ce convoi prussien, aux mchantes charrettes de l'arme
+de la Loire!
+
+A 2 heures je suis Paris. La grande ville est sombre et lugubre! Ses
+habitants sont fatigus, abattus et consterns!
+
+Quel triste retour, aprs mon dpart arien du 30 septembre! C'est comme
+le rveil aprs un beau rve!
+
+Je retrouve mon frre Albert et mon frre an qui a servi dans les
+bataillons de marche, et qui me raconte ses campagnes; je revois mes amis.
+
+L'un d'eux manque l'appel. C'est Gustave Lambert, l'intrpide pionnier
+du Ple Nord. Il s'est engag comme simple soldat, et une balle stupide,
+lance par quelque brute, a frapp au coeur cet homme d'lite, cet
+aptre d'une grande ide de science et d'initiative.--Gustave Lambert
+m'embrassait la veille de mon dpart, et se flicitait de voir les ballons
+qu'il affectionnait contribuer la dfense de Paris.
+
+--Au revoir, me disait-il, bon courage, bonne chance! Nous nous
+retrouverons bientt. Vous continuerez vos ascensions. Quant moi
+j'irai au Ple Nord.--Soldat aujourd'hui, je reprendrai demain ma grande
+_toquade_.
+
+Gustave Lambert a t frapp le mme jour que l'illustre peintre Regnault.
+Ce jour-l les Prussiens, qui se prtendent les soldats de la science et
+de la civilisation, ont pu se fliciter de leur besogne!
+
+C'est par son souvenir que je termine le rcit de mes voyages, car
+la dernire parole que je lui ai entendu prononcer s'appliquait aux
+ballons-poste. Mon cher ami, me disait-il le 28 septembre, la guerre est
+une chose hideuse, monstrueuse, c'est un grand crime des peuples. Mais
+tout homme de coeur dans ces moments-ci doit se dvouer pour son pays. Je
+vous flicite de votre entreprise. En ballon vous allez rendre votre
+pays plus de services qu'en tant soldat, et vous tes sur de ne tuer
+personne.
+
+
+
+TROISIME PARTIE
+
+HISTOIRE DE LA POSTE ARIENNE
+
+
+
+
+I
+
+
+Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les
+premiers dparts avec l'ancien matriel.--Construction des arostats.
+
+En retraant dans les pages qui prcdent mes impressions de voyages
+ariens pendant la guerre, je n'ai eu ni la volont, ni la prtention de
+me sparer de mes collgues; j'ai pens que je ne devais pas crire cet
+ouvrage sans donner les dtails que j'ai pu recueillir sur la _poste
+arienne_, sur les voyages les plus curieux des aronautes improviss de
+la Rpublique, sur les courageux courriers pied, qui tous ont droit au
+mme titre la reconnaissance de leurs concitoyens pour les services
+qu'ils ont rendus la Patrie.
+
+On se rappelle que le 6 septembre 1870, les habitants des environs de
+Paris reurent l'invitation de rentrer immdiatement dans les murs de
+l'enceinte.--Tous songent au dpart, ils emportent les objets qui leur
+sont prcieux, brlent les approvisionnements qu'ils ne peuvent soustraire
+ l'ennemi. Le spectacle de cette migration restera toujours prsent
+l'esprit des Parisiens qui taient l, aux portes des bastions, voyant
+dfiler les charrettes charges de meubles, les voitures bras couvertes
+de paquets, les femmes, les enfants se pressant en files serres,
+comme dans les scnes bibliques de la fuite en Egypte! Mais il ne nous
+appartient pas de raconter ces pisodes du sige, nous ne voulons rappeler
+ici que des dates.
+
+Les Prussiens ce jour-l, taient encore loigns de Paris; avec la
+rapidit foudroyante qui caractrise leurs mouvements, ils ne tardent pas
+ investir la capitale. Le 19 septembre la voiture postale qui la
+veille encore, avait emport hors Paris des ballots, de dpches, dut
+rtrograder. Le 20, trois voitures, deux cavaliers, cinq pitons sont
+lancs hors de l'enceinte. Un seul piton nomm Ltoile, parvient jusqu'
+Evreux, et peut en rapporter sept jours aprs 150 lettres en risquant
+deux fois sa vie. Le 21, un des employs de la poste nous disait avec
+stupfaction: Je n'oserais pas affirmer qu'une souris pourrait maintenant
+franchir les lignes prussiennes!
+
+La terre est ferme, on songe l'eau, comme moyen de transport. Des
+bouchons creux seront lancs dans la Seine qui les portera au dehors,
+ou qui les amnera au dedans. Mais des barrages ont t construits par
+l'ennemi qui a tout prvu. Un fil tlgraphique a mme t retir par lui
+du fond de la Seine. Les routes aquatiques sont interceptes comme les
+chemins terrestres.
+
+L'air seul reste ouvert. On se souvient que Metz a dj lanc des ballons
+libres au-dessus des lignes ennemies. Paris enverra ses messagers planer
+au milieu des nuages!
+
+Avant de songer la poste arienne, on avait pens ds le lendemain du 1
+septembre, organiser des arostats militaires destins surveiller les
+mouvements ennemis au moyen d'ascensions captives.--Le gouvernement
+de l'Empire n'avait mme pas voulu rpondre aux offres de service des
+aronautes. M. de Fonvielle et moi, nous avions adress chacun de notre
+ct des ptitions au ministre de la guerre, nous proposant de suivre
+l'arme du Rhin en ballon captif. Mais le major gnral Leboeuf ne voulait
+compter que sur son propre gnie, il n'aurait su que faire des ballons!
+
+Si le gouvernement du 1 septembre a chou, on ne peut nier que sa bonne
+volont n'ait t la hauteur de ses intentions. MM. Nadar, E. Godard
+et W. de Fonvielle furent accueillis par le nouveau ministre, et
+furent chargs successivement d'organiser trois postes d'observations
+arostatiques.
+
+Nadar s'installa place Saint-Pierre, avec le ballon _le Neptune_
+appartenant J. Duruof. Cet arostat, dans lequel j'avais fait, en 1868,
+l'ascension maritime de Calais et le voyage des Arts-et-Mtiers Laigle,
+tait en assez mauvais tat, mais Duruof le rpara; il put rester gonfl
+quinze jours, et excuter un grand nombre d'ascensions captives, dont
+quelques-unes ne furent pas sans utilit. Eugne Godard gonfla, au
+boulevard d'Italie, sa _Ville de Florence_, excellent arostat, fort bien
+construit; en 1869 M. Godard m'avait offert gracieusement l'occasion
+de faire une ascension dans cet arostat, Dijon. M. de Fonvielle
+fit rparer _le Cleste_, arostat de 750 mtres que M. Giffard, son
+propritaire, avait gnreusement offert au gnie militaire, et dans
+lequel j'tais encore mont en 1868. M. de Fonvielle fit quelques
+tentatives l'usine de Vaugirard.
+
+Ces trois postes arostatiques devaient agir sous la surveillance d'une
+commission prside par le colonel Usquin. Il tait question de me confier
+une quatrime station, quand les ncessits nouvelles cres la poste
+par l'investissement de Paris, transformrent ces ballons militaires en
+ballons messagers.
+
+Il y avait encore Paris six autres arostats, l'_Imprial_ qui faisait
+partie du mobilier de la couronne, ballon pourri que l'on n'a jamais pu
+rparer, l'_Union_, appartenant Gabriel Mangin, qui aprs une tentative
+d'ascension dut renoncer boucher les trous de son ballon, que ses
+collgues appelaient par ironie le ballon-passoire, tant il tait cribl
+de piqres; le _Napolon_ et l'_Hirondelle_, deux mchants ballonneaux
+appartenant Louis Godard, le _Ballon captif de l'Exposition_ construit
+pas M. Giffard. J. Duruof avait encore laiss Paris un petit arostat de
+400 mtres cubes, avec lequel M. Nadar fit quelques ascensions captives.
+L'art de l'arostation tait tomb si bas, que la patrie des Montgolfier
+ne comptait que quelques ballons uss par l'ge et le service. Mais on
+tira parti tant bien que mal de tout ce matriel.
+
+Les ballons militaires furent achets la Commission, par
+l'administration des Postes, et le premier dpart fut organis par M.
+Nadar la place Saint-Pierre.
+
+
+PREMIERS DPARTS DE PARIS.
+
+1re Ascension. _23 septembre_.--J. Duruof s'leva seul du pied des
+buttes Montmartre 8 heures du matin. Il emportait avec lui 125
+kilogrammes de dpches. La traverse fut heureuse. L'aronaute descendit
+ 11 heures Craconville, prs Evreux.
+
+
+2eme ASCENSION.--Le 25 du mme mois le ballon de M. Eugne Godard,
+_la Ville de Florence_, partait 11 heures du boulevard d'Italie.
+Il tait mont par M. Mangin aronaute et par M. Lutz, passager. Les
+voyageurs descendirent sans accident Vernouillet, prs Triel, dans le
+dpartement de Seine-et-Oise. Les Prussiens n'taient pas loin, Mangin dut
+replier son ballon la hte, et charger des paysans de le cacher, car
+il tait impossible de songer l'emporter sans courir les plus grands
+dangers.
+
+Pendant que l'aronaute s'occupe ainsi de son matriel, le voyageur, M.
+Lutz, s'empare des dpches importantes, court Vernouillet prvenir les
+autorits de son arrive de Paris. Il file Tours, et l il raconte qu'il
+est venu seul, charg d'une mission du gouvernement. Dans un htel, on m'a
+dit qu'il s'tait fait passer pour M. Nadar. Quel tait le but de toutes
+ces inventions? C'est ce que j'ai toujours ignor.--Sur ces entrefaites,
+Mangin arrive et se prsente comme l'aronaute de _la Ville de Florence_.
+
+--Mais, lui dit-on, nous l'avons dj vu, cet aronaute, il est ici, et
+nous a affirm qu'il tait seul en ballon.
+
+De l des explications, des claircissements. On cherche M. Lutz. Il n'est
+plus Tours. Quelques jours aprs les journaux donnent de ses nouvelles.
+Il a t arrt Dijon, puis on raconte qu'il a t fusill comme espion.
+Pendant quelques jours, mille rcits se croisent au sujet de cet illustre
+Lutz. Quel mystre est cach sous toutes ces aventures? On ne l'a jamais
+bien su. Mais il ressort de tout cela que la conduite du voyageur de la
+_Ville de Florence_ est au moins singulire.
+
+Dans un rcit qu'il a publi Tours sur son voyage, il laisse entendre
+qu'il tait seul dans le ballon, et se prsente comme _commissaire dlgu
+du gouvernement de la Dfense nationale_.
+
+_La Ville de Florence_ avait bord 300 kilogr. de dpches et trois
+pigeons qui sont revenus Paris, apportant les nouvelles des aronautes.
+
+
+3e ASCENSION. _29 septembre_.--Louis Godard part de l'usine gaz
+de la Villette avec M. Courtin 10 heures 30. Il a runi par une grande
+perche les nacelles des deux ballons _le Napolon_ (800 mt. cub.) et
+_l'Hirondelle_ (500 mt. cub.). Ces ballons se touchent l'quateur et
+ils comprennent entre eux un troisime petit arostat de 40 mt. cub.
+L'appareil est un peu baroque, mais il ne s'en enlve pas moins dans de
+bonnes conditions 10 heures 30 du matin. Les deux ballons attachs qu'on
+a appels depuis les _tats-Unis_, passent au-dessus des buttes Montmartre
+et tombent Mantes 1 heure de l'aprs-midi. Nous donnons le rcit du
+voyage d'aprs le _Moniteur officiel_ de Tours.
+
+M.J.-G. Courtin, fournisseur de l'arme, charg de conduire les dpches
+du gouvernement, est parti jeudi de Paris. L'aronaute, Louis Godard,
+commandait l'escadrille arienne, qui se composait de deux ballons et de
+deux nacelles, lis ensemble et marchant de conserve. Le poids total des
+dpches confies M. Courtin s'levait 83 kilogrammes.
+
+Le dpart a eu lieu jeudi, 10 heures du matin, l'usine gaz de la
+Villette. Nos voyageurs ont pass sur le Mont-Valrien 800 mtres de
+hauteur. Aprs avoir dpass la forteresse, deux kilomtres environ,
+ils ont essuy quelques coups de feu, qui naturellement n'ont point port
+jusqu' eux. Ils ont jet du lest, et se sont levs jusqu' 1,500 mtres.
+Ils taient en ce moment sur la fort de Saint-Germain, d'o les Prussiens
+ont, avec le mme insuccs, tir sur les ballons. Faute de vent, ils
+ont plan assez longtemps et ont d redescendre 800 mtres, afin de
+rencontrer un courant.
+
+Le reste du voyage arien s'est accompli sans encombre et sans incidents.
+
+M.J.-G. Courtin et M. Godard ayant travers Mantes, ont pris leurs
+dispositions pour atterrir.
+
+C'est trois kilomtres de cette ville qu'ils ont touch terre; mais
+ils ont t trans pendant au moins 150 mtres. Ils taient dans cette
+position dsagrable, quand une troupe de cavaliers est arrive sur eux
+ventre terre. Ils ont pris ces hommes pour des Prussiens et se sont crus
+perdus. Heureusement la troupe tait commande par M. Estancelin, qui est
+charg d'organiser la dfense dans le nord-ouest, et qui s'est empress,
+aprs avoir aid nos voyageurs prendre terre, de donner l'envoy du
+gouvernement une escorte pour gagner Mantes, o son arrive a caus une
+alerte, car les Prussiens taient d'un ct de la ville pendant que M.
+Courtin y entrait de l'autre.
+
+Celui-ci a t parfaitement accueilli, et a reu, avec une ovation, des
+offres de services de tout le monde. Une voiture deux chevaux a t mise
+immdiatement sa disposition pour gagner Evreux.
+
+
+4e ASCENSION. _30 septembre_.--_Le Cleste_, 750 mtres; aronaute,
+G. Tissandier. Pas de passager. J'ai donn, dans la premire partie de cet
+ouvrage, tous les dtails de mon ascension, mais je crois devoir rapporter
+ici quelques faits curieux qui se rattachent l'histoire gnrale des
+ballons-poste. Je ne devais pas d'abord partir dans _le Cleste_; ce
+ballon tait rserv un autre aronaute, homme d'affaires gnralement
+aussi connu que peu estim, que je demanderai permission de ne dsigner
+que sous le nom de M.X...
+
+X..., avec l'aplomb qui le caractrise, s'en va trouver M. Jules Favre.
+
+--Monsieur le ministre, dit-il, je suis dsign par M. Rampont pour partir
+comme courrier de la poste dans un ballon. Avez-vous des recommandations
+me faire?
+
+--Certainement, dit M.J. Favre; voici un mot pour le ministre de
+l'intrieur, on vous donnera des instructions et vous reviendrez me voir.
+
+X..., arm de ce document, court chez M. Rampont.
+
+--Monsieur le directeur des postes, dit-il avec un aplomb toujours
+croissant, le ministre des affaires trangres m'a charg d'une mission
+importante en province. Voici un mot de sa main qui le prouve. J'ai fait
+des ascensions; voulez-vous me confier la direction d'un de vos ballons?
+
+--Comment donc, dit M. Rampont, vous tes recommand par le ministre des
+affaires trangres, vous partirez de suite.
+
+Malheureusement pour X..., le bout de l'oreille s'est montr au dernier
+moment, on a t aux renseignements, aux informations. La trame qu'il
+avait si bien cousue s'est emmle subitement. X... n'est jamais sorti de
+Paris en ballon. Je l'ai remplac dans _le Cleste_.
+
+La veille de son dpart, X... me disait:
+
+--Vous partez aprs moi. Vous me retrouverez Tours. Si vous voulez, je
+vous nommerai prfet. J'ai une mission trs-importante; je suis charg de
+dsigner des candidats pour les prfectures et les sous-prfectures.
+
+Jusqu'o n'aurait pas t ce trop habile escamoteur, s'il avait pu
+dbarquer Tours? Il avait des lettres des membres du gouvernement. Que
+d'histoires il aurait pu forger, sachant que la vrification de ses rcits
+tait impossible! X... serait peut-tre devenu gnral en chef.
+
+Pour complter les informations relatives la quatrime ascension du 30
+septembre, je donne le texte des proclamations que j'ai jetes au nombre
+de 10,000 sur la tte des Prussiens.
+
+Chaque proclamation tait imprime en deux colonnes sur une feuille
+de papier format in-8. La colonne de gauche tait imprime en texte
+allemand, celle de droite tait la traduction franaise de ce document.
+
+
+TEXTE FRANAIS DES PROCLAMATIONS LANCES EN BALLON SUR LES CAMPS
+PRUSSIENS.
+
+Au commencement de la guerre, la nation allemande a pu croire que la
+nation franaise encourageait l'Empereur Napolon III dans ses projets
+d'agression.
+
+La nation allemande a pu se convaincre depuis la chute de l'Empereur que
+la nation franaise veut la paix. Elle dsire vivre unie avec l'Allemagne,
+sans contrarier son mouvement d'unit, qui profitera aux deux peuples.
+
+Il semblerait d'abord naturel que les deux nations missent bas les
+armes et cessassent de s'entre-tuer. La France a reconnu qu'elle tait
+responsable des fautes de son gouvernement. Elle a dclar tre prte
+rparer les maux que ce gouvernement a faits.
+
+L'Allemagne laisse elle-mme accepterait de grand coeur ces conditions
+honorables. Elle a montr sa vaillance et sa science militaires. Elle n'a
+aucun intrt continuer cette lutte qui la ruine et lui enlve ses plus
+glorieux enfants.
+
+Mais l'Allemagne n'est pas libre.
+
+Elle est domine par la Prusse, et la Prusse elle-mme est sous la main
+d'un monarque et d'un ministre ambitieux.
+
+Ce sont ces deux hommes qui ont repouss la paix qu'on leur offrait. Ils
+veulent satisfaire leur vanit en enlevant Paris. Paris rsistera jusqu'
+la dernire extrmit; Paris peut tre le tombeau de l'arme assigeante.
+
+Dans tous les cas, le sige sera long; voici l'Allemagne hors de chez
+elle tout l'hiver, et l'absence de la fleur de la population laisse les
+familles dans la misre.
+
+Jusques quand les peuples seront-ils la dupe de ceux qui les
+gouvernent? Ce sont les rois et leurs ministres qui les poussent les uns
+contre les autres des a combats homicides. Commande par Napolon, la
+France marchait la bataille; maintenant que Napolon est renvers, elle
+ouvre les bras l'Allemagne. Sans doute elle dfendra pied pied son
+foyer, elle ne se laissera rien enlever de son sol; mais aussi elle prend
+l'engagement de respecter celui de ses voisins. Elle leur propose une
+alliance fraternelle. Que l'Allemagne ne soit pas plus longtemps l'esclave
+d'une ambition aveugle; qu'elle ne lui donne plus ses enfants gorger.
+
+On a renonc ces proclamations qui ne produisaient sans doute pas grand
+effet sur les Allemands. Il parait en outre que des paysans franais, en
+ayant ramass quelques-unes, avaient cru qu'elles taient lances par un
+ballon prussien; ils se seraient empresss de tirer des coups de fusil sur
+l'arostat.
+
+
+ESSAI D'UN BALLON LIBRE.
+
+Le jour mme du dpart du _Cleste_, Eugne Godard lanait, au boulevard
+d'Italie, un petit ballon libre muni de sacs de lettres qui devaient
+tomber successivement durant le voyage, au moyen d'un systme automatique
+trs-simple. Ce dbut ne fut pas heureux. Le ballonneau tomba prs des
+remparts au milieu d'un retranchement prussien.
+
+L'accident ne tarda pas tre connu Paris, mais il fut singulirement
+exagr; quelques journaux racontrent que les Allemands avaient fait la
+capture d'un ballon mont, le 30 septembre. Cet arostat ne pouvait tre
+que le _Cleste_. La nouvelle parvint aux oreilles de mes amis qu'elle
+mut d'autant plus vivement que mes pigeons sont arrivs Paris ayant
+perdu leurs dpches. Heureusement, mon frre Albert avait pu suivre mon
+ballon pendant plus d'une heure, il affirma que je devais tre sauv.
+Mon ami de Fonvielle, dans la _Libert_, eut l'obligeance de donner
+d'excellentes raisons sur l'improbabilit de ma capture. Il disait vrai.
+
+On renona aux ballons libres, et il fut dcid que les dpches de la
+poste ne seraient plus confies qu' des aronautes.
+
+CONSTRUCTION DES BALLONS-POSTES
+
+Les quatre premiers voyages ariens excuts dans de bonnes conditions du
+23 au 30 septembre, ont rellement fond la poste arienne. A compter de
+ce jour, l'administration dcida que des ballons neufs, fabriqus dans
+de bonnes conditions, devaient sortir rgulirement de Paris. La plus
+vigoureuse impulsion fut donne la construction de ces arostats.
+
+La direction des postes confia l'organisation de deux ateliers de
+fabrication arostatique M. Eugne Godard d'une part, et MM. Yon et
+Camille d'Artois d'autre part.
+
+M. Eugne Godard est un praticien d'un mrite incontestable; il a excut
+dans sa vie plus de 800 voyages en ballon, et construit un nombre
+considrable d'arostats. On ne pouvait mieux choisir pour acclrer une
+construction si spciale. Eugne Godard s'installa la gare du Nord.
+
+MM. Yon et Camille d'Artois organisrent leur tour un atelier
+arostatique la gare du Nord. M. Yon est l'habile constructeur des
+admirables ballons captifs crs par M. Giffard; c'est en mme temps
+un aronaute distingu. Quant M. Camille d'Artois, ses ascensions
+publiques, l'Hippodrome et bord du _Gant_, lui ont acquis un juste
+renom dans l'art de la navigation arienne. M. Nadar s'tait d'abord
+charg des oprations arostatiques de la gare du Nord, mais il se retira
+bientt.
+
+Voici quelles taient les conditions des traits accepts entre ces
+messieurs et l'administration des postes: Les ballons devaient tre de la
+capacit de 2,000 mtres cubes, en percaline de premire qualit, vernie
+ l'huile de lin, munis d'un filet en corde de chanvre goudronn, d'une
+nacelle pouvant recevoir quatre personnes et de tous les apparaux
+ncessaires: soupape, ancres, sacs de lest, etc.
+
+Les ballons devaient supporter l'exprience suivante: Remplis de gaz,
+ils devaient demeurer pendant dix heures suspendus, et, aprs ce temps
+d'preuve, soulever encore un poids net de 500 kilogrammes.
+
+Les dates de livraison taient chelonnes poques fixes: 50 francs
+d'amende taient infligs aux constructeurs pour chaque jour de retard. Le
+prix d'un ballon remplissant ces conditions tait de 4,000 francs, dont
+300 francs pour l'aronaute, que procurait le constructeur. Le gaz tait
+part. C'est ce prix qui a t primitivement pay par la direction gnrale
+des postes, au comptant, aussitt l'ascension effectue, le ballon hors de
+vue. Il a t rduit postrieurement 3,500 francs, plus 500 francs dont
+300 francs pour le gaz et 200 francs pour l'aronaute. A ces frais il faut
+ajouter des sommes pour valeur d'accessoires, dont le a montant a vari
+de 300 600 francs par ascension, Le _Davy_, ne cubant que 1,200 mtres
+cubes, n'a cot que 3,800 francs[9].
+
+[Note 9: Extrait du _Journal officiel_, n du 2 mars 1871.]
+
+La construction des ballons, une fois mise en train, s'excuta avec une
+grande rapidit.
+
+Nous croyons devoir donner ici quelques dtails techniques sur la
+fabrication des arostats si peu connus gnralement dans la masse du
+public.
+
+L'toffe qui convient le mieux pour la construction d'un arostat est sans
+contredit la soie; mais la soie est d'un prix trs-lev; on la remplace
+souvent par un tissu de toile ou de coton qui, une fois verni, est
+suffisamment impermable pour contenir sans dperdition les masses de gaz
+d'clairage ou d'hydrogne qui doivent l'emplir. C'est ce qui a t fait,
+comme on l'a vu, pour les nouveaux ballons du sige.
+
+La forme donner un arostat peut tre variable; mais il est certain
+que la sphre offre de grands avantages et une incontestable supriorit,
+puisqu'elle est la figure qui offre le moins de surface sur le plus grand
+volume.
+
+Nous n'entrerons pas dans les dtails gomtriques de la coupe de
+l'toile; l'pure tant faite, supposons que nous n'avons plus qu' runir
+les fuseaux et les coudre pour former l'arostat sphrique. Cette
+couture s'excute aujourd'hui trs-facilement l'aide de la machine
+coudre, que les aronautes de profession ont d'abord voulu bannir, mais
+laquelle ils ont d bientt reconnatre une grande supriorit. M. Eugne
+Godard est rest presque seul partisan des coutures la main. Ses ballons
+taient cousus par des ouvrires.
+
+Le ballon de coton n'est pas impermable, et laisse chapper le gaz avec
+une telle rapidit qu'il ne pourrait certainement pas tre gonfl, mme au
+moyen du gaz de l'clairage, si on ne prenait soin de le vernir. Le vernis
+employ est tout simplement de l'huile de lin cuite avec de la litharge.
+On a l'habitude de l'employer chaud et de l'tendre a l'aide de tampons
+sur toute la surface intrieure et extrieure de l'arostat.
+
+Le ballon est muni sa partie suprieure d'une soupape qui est destine
+laisser chapper du gaz au gr de l'aronaute, pendant toute la dure de
+l'ascension. Les soupapes sont formes de deux clapets qui s'ouvrent, de
+l'extrieur l'intrieur, sous la traction d'une corde que l'on tire de
+la nacelle. Pour que la fermeture soit hermtique, on lute les joints avec
+un mlange de suif et de farine de lin que l'on nomme _cataplasme_. On
+voit que cet organe est trs-grossier, et qu'il serait bien facile de le
+perfectionner; mais le temps tait trop rare pendant le sige pour qu'il
+ait t possible de songer aux innovations qui ncessitent des recherches
+longues et minutieuses.
+
+La sphre d'toffe, munie de sa soupape sa partie suprieure, est
+pourvue sa partie infrieure d'une ouverture que l'on appelle
+_appendice_, et qui reste toujours bante pendant l'ascension, afin de
+permettre au gaz, dilat par suite de la diminution de pression, de
+trouver une issue. Sans cette prcaution, l'arostat pourrait clater
+par suite de la force expansive du gaz. Le ballon est recouvert dans sa
+totalit d'un vaste filet attach la soupape, et qui se termine vers la
+partie de l'appendice par trente-deux cordes qui servent y attacher la
+nacelle. Celle-ci se fixe au filet par l'intermdiaire d'un cercle de bois
+pourvu de trente-deux petites olives de bois, appeles _gabillots_,
+qui s'ajustent dans les boucles faonnes la partie infrieure des
+trente-deux cordes du filet. Huit autres gabillots permettent d'attacher
+la nacelle au cercle par les cordes dont elle est munie. Le cercle
+que nous venons de dcrire est un des organes les plus essentiels de
+l'arostat, il est rgulirement fix au filet et sert de point d'attache
+ l'ancre, qui est l'engin d'arrt la descente. Il rpartit uniformment
+les tractions, et donne tout l'appareil une grande lasticit.
+
+La nacelle est confectionne en osier souple, flexible. C'est
+incontestablement la meilleure substance employer pour construire un
+esquif propre supporter des chocs, des tranages, sans se dtriorer
+et sans blesser les touristes ariens qui s'y sont confis. On tresse un
+vritable panier d'osier avec les huit cordes d'attache, qui passent par
+le plancher de la nacelle et en font, pour ainsi dire, partie intgrante.
+Deux banquettes permettent aux aronautes de s'asseoir commodment.
+
+Le ballon, tel que nous venons de le dcrire, est prt gravir l'espace
+quand il est gonfl de gaz de l'clairage. En effet, ce gaz a une densit
+de 0gr.650, c'est--dire qu'un mtre cube dans l'air aura une force
+ascensionnelle de 730 grammes environ. Les ballons du sige ont 2,000
+mtres cubes, ils auront donc une force ascensionnelle de 1,460
+kilogrammes. L'toffe, le filet et la nacelle runis ne psent gure
+plus de 500 kilogrammes; il nous reste 960 kilogrammes pour le poids des
+voyageurs, du sable de lest et des organes d'arrt.
+
+Quand un ballon s'lve, il tend bientt se mettre en quilibre, il a
+perdu une certaine quantit de gaz par l'appendice; il en perd constamment
+de petites quantits, si, comme il arrive souvent, il n'est pas
+parfaitement impermable; en outre, il se refroidit, et le gaz, se
+contractant, est encore priv d'une partie de sa force ascensionnelle.
+Livr lui-mme, le ballon, aprs avoir atteint le sommet de sa course,
+tendrait immdiatement redescendre et ne tarderait pas revenir
+terre. Pour empcher cette descente, l'aronaute allge sa nacelle; il
+jette par-dessus bord un corps pesant qu'on appelle le _lest_, et qui se
+compose de sable tamis. Ce sable forme un nuage floconneux qui ne tombe
+terre que lentement et sous forme de grains imperceptibles, incapables de
+causer le moindre dgt, comme cela ne manquerait pas d'arriver si l'on
+jetait du haut des airs des pierres ou des corps non diviss.
+
+Pour que la description de l'arostat soit complte, il faut encore que
+nous parlions des organes d'arrt, dont on doit se munir pour assurer le
+retour terre. L'aronaute emporte bord une ancre vase, non pas
+une ancre de marine qui ne mordrait pas dans les champs, mais un engin
+confectionn pour les ascensions arostatiques. On pourrait encore se
+munir d'un grappin six branches, qui est mme prfrable l'ancre, au
+dire de quelques vieux marins de l'atmosphre. Enfin, il est indispensable
+de ne pas oublier le _guide-rope_, un des engins essentiels du ballon.
+Qu'est-ce que le guide-rope? C'est tout simplement une corde de 150 mtres
+de long, qui s'attache au cercle et que l'on laisse pendre dans l'espace.
+En l'air, elle n'est d'aucun usage; mais il n'en est pas de mme au retour
+ terre. D'abord, si l'aronaute touche terre, il sait qu'il est 150
+mtres du sol, puisqu'il connat la longueur de sa corde, et quand il
+revient des hautes rgions, l'oeil le plus expert ne sait gure apprcier
+les distances. Ce sera donc un vritable guide, d'o le nom qui lui a
+t donn, _rope_, voulant dire cble en anglais. En outre, si le ballon
+descend, le guide-rope va successivement toucher terre dans toute sa
+longueur, et il dlestera l'arostat, en amortissant le premier choc.
+Cette corde agit donc encore comme un vritable ressort qui empche
+le retour vers le sol d'tre trop brusque. Si l'ancre ne mord pas
+immdiatement, le guide-rope sera tran la remorque du ballon; mais
+il tendra l'arrter; car il produira contre le sol une rsistance de
+frottement considrable; il pourra mme s'enrouler autour d'un obstacle,
+d'un arbre, d'un poteau, et enfin offrir prise aux braves paysans qui ne
+manquent pas de venir en aide aux ballons quand ils le peuvent.
+Cette simple corde qui pend aprs le cercle est donc d'une utilit
+extraordinaire; c'est l'illustre aronaute anglais Green que revient
+l'honneur de l'avoir employe le premier. L'invention, direz-vous, est
+bien simple. Sans doute, mais personne n'y avait song avant lui, et vous
+et moi, peut-tre, ne penserions pas au guide-rope sans le vieux Green.
+
+L'armement ainsi opr est peu prs complet; il ne faut pas oublier de
+mettre dans les bottes de la nacelle un bon couteau, quelques cordelettes,
+des couvertures, et des vivres froids; quelques bonnes bouteilles de vin,
+un carafon d'eau-de-vie, ne sont pas non plus ddaigner, car l'air des
+nuages donne un apptit d'enfer.
+
+Pour connatre sa route dans l'air, l'aronaute emporte une boussole; s'il
+voit la terre, il reconnat le sillage trac par le ballon et l'aiguille
+aimante lui donne sa route. Le baromtre indique enfin avec une grande
+prcision les altitudes au-dessus du niveau de la mer.
+
+Les constructeurs arostatiques du sige de Paris fabriqurent environ
+soixante ballons de 2,000 mtres cubes. L'installation de M. Eugne Godard
+ la gare d'Orlans offrait un aspect merveilleux. D'un ct des femmes
+cousaient les fuseaux du ballon, de l'autre des marins confectionnaient
+les filets. Ailleurs enfin, le vernis s'talait sur les arostats cousus.
+
+Au milieu de la gare, quelques ballons gonfls d'air schaient leur couche
+de vernis. Ils dominaient le sol comme le dos immense de ces ctacs qui
+forment des les flottantes au milieu de l'Ocan.
+
+Les arostats de M. Godard taient ctes bicolores bleues et rouges, ou
+jaunes. Ceux de MM. Yon et Camille d'Artois taient blancs. Cette couleur
+est la meilleure sans contredit, car elle reflte, au lieu de les
+absorber, les rayons lumineux. Un ballon blanc doit tre moins sensible
+aux dilatations et aux contractions brusques qu'un arostat color.
+
+
+L'ASCENSION.
+
+MM. Eugne Godard, Camille d'Artois et Yon taient chargs de trouver des
+aronautes destins s'lever dans les ballons-poste. Les braves marins
+jourent ici un rle trs-important, car sur soixante-quatre ballons, il
+y en eut trente qui furent conduits dans les airs par nos loups de mer,
+transforms en _loups ariens_.
+
+On donnait quelques leons prliminaires aux novices, mais quelles leons!
+Une nacelle tait pendue une des poutres de fer de la gare, l'lve y
+grimpait et criait le lchez tout. Mais il va sans dire qu'il restait en
+place. On lui faisait jeter du lest et tirer une corde de soupape. Puis il
+lanait son ancre et simulait l'atterrissage. Singulier apprentissage qui
+rappelle les leons de natation calle sche.
+
+Le jour de l'ascension dsign, les passagers arrivaient au lieu du
+dpart, et remettaient leurs destine entre les mains de l'apprenti
+aronaute. Ils s'levaient dans les airs quelquefois par une nuit noire,
+marchant l'inconnu. Ma foi, quand on a pratiqu les ballons, qu'on a
+souvent gravi les hautes rgions de l'air, on ne peut s'empcher d'admirer
+le courage et le dvouement de ces hardis explorateurs. Ici le mot
+dvouement n'est pas exagr, car les aronautes sont partis de Paris en
+ballon pour une somme insignifiante, quelques-uns ne recevaient comme
+gratification pcuniaire que deux cents francs peine. Je n'oublierai
+jamais la stupfaction d'un Anglais que j'ai vu Tours et qui me disait:
+
+--O monsieur! comme on doit vous payer pour entreprendre de tels voyages!
+Une ascension faite au-dessus des Prussiens, cela vaut deux mille livres
+sterling.
+
+--Je ne sais ce que cela vaut, monsieur. Mais en France ces choses-l ne
+se font pas, ou se font pour rien.
+
+Le brave Anglais n'a pas cru un mot de ce que je lui disais.
+
+--Cela vaut cinquante mille francs, rptait-il.
+
+Au moment du dpart d'un ballon-poste, MM. Bechet, sous-directeur des
+postes, ou Chassinat, directeur des postes de la Seine, apportaient les
+ballots de lettres et les dpches. Enfin M. Herv-Mangon, avec un zle
+bien louable, donnait les renseignements mtorologiques sur la direction
+du vent, son intensit, etc. MM. Bechet, Chassinat et Herv-Mangon ont
+pass le temps du sige se lever trois heures du matin, ou une
+heure, pour assister aux dparts; la part qu'ils ont prise la poste
+arienne ne sera pas oublie: mais que de drangements inutiles, que de
+peine perdue! Souvent le vent n'tait pas assez vif, on ne pouvait pas
+partir; ou il tait trop violent, et au dernier moment l'arostat volait
+en clats.
+
+L'organisation du service des ballons-poste a t en dfinitive cre avec
+la plus grande rgularit, la plus remarquable prcision. Cette
+cration restera un vrai titre de gloire pour M. Rampont et pour les
+administrateurs de la poste franaise.
+
+Dans les circonstances graves, M.E. Picard donnait lui-mme des
+recommandations aux aronautes. Car quelques ballons avaient porter hors
+Paris les nouvelles les plus importantes que les Prussiens ne pouvaient
+pas intercepter au-dessus des nuages.
+
+Continuons prsent l'numration des voyages ariens en nous fixant sur
+ceux qui offrent le plus d'intrt.
+
+
+DPARTS DE BALLONS EN OCTOBRE 1870.
+
+VOYAGE DE H. GAMBETTA.
+
+5e et 6e Ascensions. _7 octobre_.
+
+1 L'_Armand Barbs_, 1,200 mt. cubes. Aronaute, J. Trichet; passagers,
+MM. Gambetta et Spuller.
+
+2 _Le George Sand_, 1,200 mt. cubes. Aronaute, J. Revilliod; passagers,
+deux Amricains et un sous-prfet.
+
+Le double dpart de l'_Armand Barbs_ et du _George Sand_ s'est effectu
+dans des conditions assez dramatiques, comme l'ont racont les journaux
+de Paris. Nous cdons la parole au _Gaulois_ du 7 octobre qui a donn des
+dtails curieux sur ces mmorables ascensions:
+
+Une foule norme attendait ce matin, sur la place Saint-Pierre
+Montmartre, le dpart des ballons l'_Armand Barbs_ et le _George Sand_,
+ce n'tait pas un vain sentiment de curiosit qui excitait l'avide anxit
+de cette population; on venait d'apprendre que chacun de ces arostats
+emportait des voyageurs entreprenant courageusement ce prilleux voyage
+avec d'importantes missions.
+
+Dans la nacelle de l'_Armand Barbs_, conduit par M. Trichet, prirent
+place Gambetta et son secrtaire Spuller; dans celle du _George Sand_,
+dirig par M. Revilliod, montrent MM. May et Raynold, citoyens
+amricains, chargs d'une mission spciale pour le gouvernement de la
+dfense, et un sous-prfet.
+
+On remarquait dans l'enceinte Charles et Louis Blanc, MM. Rampont et
+Charles Ferry, et le colonel Husquin.
+
+MM. Nadar, Dartois, et Yon dirigeaient, avec l'autorit et l'entrain
+qu'on leur connat, le double dpart.
+
+Les dernires poignes de main changes au milieu de l'motion gnrale,
+au cri de lchez tout! les deux ballons s'levrent majestueusement.
+
+Il tait onze heures dix minutes.
+
+Une immense clameur de: Vive la Rpublique! retentit sur la place et
+sur la butte; les hardis voyageurs agitaient leurs chapeaux et leurs voix
+rptaient comme un cho lointain le cri de la foule.
+
+Par une illusion d'optique, lorsque les ballons franchirent la butte
+Montmartre, ils se dirigeaient vers le nord-est, l'on crut qu'ils
+descendaient et allaient chouer dans la plaine. La foule dsespre,
+anxieuse, tumultueuse, escalada la butte. Les factionnaires marins eurent
+toutes les peines du monde la retenir: il fallut qu'elle vit les
+deux ballons continuer leur route pousss par un vent qui (d'aprs les
+observations faites) filait dix lieues l'heure.
+
+On attend impatiemment le retour des pigeons voyageurs qui nous diront o
+les deux arostats ont atterri.
+
+Le _Moniteur universel_ du 10 octobre (dition de Tours) peut aujourd'hui
+satisfaire la curiosit de ceux qui n'ont qu'une vague connaissance des
+pripties du voyage de M. Gambetta. Pousss par un vent trs-faible, dit
+ce journal, les deux arostats ont laiss Saint-Denis sur la droite; mais
+ peine avaient-ils dpass la ligne des forts, qu'ils ont t assaillis
+par une fusillade partie des avant-postes prussiens; quelques coups de
+canon ont t aussi tirs sur eux. Les ballons se trouvaient alors la
+hauteur de 600 mtres, et les voyageurs ariens ont entendu siffler les
+balles autour d'eux; ils se sont alors levs une altitude qui les a mis
+hors d'atteinte; mais, par suite de quelque accident ou de quelque fausse
+manoeuvre, le ballon qui portait le ministre de l'intrieur s'est mis
+descendre rapidement, et il est venu prendre terre dans un champ travers
+quelques heures avant par des rgiments ennemis, et une faible distance
+d'un poste allemand. En jetant du lest, il s'est relev, et a continu sa
+route. Il n'tait qu' deux cents mtres de hauteur lorsque, vers Creil,
+il a reu une nouvelle fusillade, dirige sur lui par des soldats
+wurtembergeois. En ce moment, le danger tait grand; heureusement les
+soldats ennemis avaient leurs armes en faisceau; avant qu'ils les eussent
+saisies, le ballon, allg de son lest, remontait huit cents mtres;
+les balles ne l'ont pas plus atteint que la premire fois, mais elles ont
+pass bien prs des voyageurs, et M. Gambetta a eu mme la main effleure
+par un projectile.
+
+L'_Armand Barbs_ n'tait pas au terme de ses aventures.
+
+Manquant de lest, il ne se maintint pas une lvation suffisante; il
+fut encore expos une salve de coups de fusils partie d'un campement
+prussien, plac sur la lisire d'un bois, et alla, en passant par dessus
+la fort, s'accrocher aux plus hautes branches d'un chne o il resta
+suspendu; des paysans accoururent, et, avec leur aide, les voyageurs
+purent prendre terre, prs de Montdidier, 3 heures moins un quart.
+Un propritaire du voisinage passait avec sa voiture, il s'empressa de
+l'offrir M. Gambetta et ses compagnons, qui eurent bientt atteint
+Montdidier, et se dirigrent sur Amiens. Ils y arrivrent dans la soire
+et y passrent la nuit.
+
+Le voyage du second ballon a t marqu par moins de pripties. Aprs
+avoir essuy la premire fusillade, il a pu se maintenir une assez
+grande hauteur pour viter un nouveau danger de ce genre; il est all
+descendre, 4 heures, Crmery prs de Roye, dont les habitants ont
+trs-bien accueilli les voyageurs. M. Bertin, fabricant de sucre et maire
+de Roye, a donn l'hospitalit pour la nuit l'aronaute; son adjoint a
+log chez lui les deux Amricains.
+
+Le lendemain, samedi, l'quipage du second ballon rejoignait celui du
+premier Amiens, et l'on partait ensuite de cette ville midi. A Rouen,
+o l'on arriva ensuite, M. Gambetta fut reu par la garde nationale, et
+pronona un discours qui excita l'enthousiasme. De Rouen, M. le ministre
+et ses compagnons de route se dirigrent sur le Mans; ils y couchrent, et
+en partirent le lendemain, dimanche, 10 heures et demie[10].
+
+[Note 10: Le 10 octobre on lisait dans le _Journal officiel_
+de Paris: Le gouvernement a reu ce soir une dpche ainsi conue:
+Montdidier (Somme), 8 heures du soir. Arrive aprs accident en fort
+ Epineuse. Ballon dgonfl. Nous avons pu chapper aux tirailleurs
+prussiens, et grce au maire d'Epineuse, venir ici, d'o nous partons dans
+une heure pour Amiens, d'o voie ferre jusqu'au Mans et Tours. Les
+lignes prussiennes s'arrtent Clermont, Compigne et Breteuil dans
+l'Oise. Pas de Prussiens dans la Somme. De toutes parts on se lve en
+masse. Le gouvernement de la dfense nationale est partout acclam.
+
+Cette dpche avait t apporte par un joli pigeon gris, compagnon de
+voyage arien du ministre de l'intrieur.--On l'appella depuis Gambetta.]
+
+7e Ascension. _12 octobre_.--Le ballon _le Washington_ (2,000 mt.
+cub.), conduit par M. Bertaux, reoit dans sa nacelle M. Van Roosebecke,
+propritaire de pigeons, et M. Lefebvre, consul de Vienne.--Il porte en
+outre 300 kilogr. de dpches et 25 pigeons. L'arostat part de la gare
+d'Orlans 8 heures 30 du soir et tombe 11 heures 30 prs de Cambrai.
+
+A la descente, le vent est assez violent, l'aronaute M. Bertaux, en
+jetant l'ancre, tombe de la nacelle et fait une chute terrible dans un
+champ de betteraves. MM. Van Roosebecke et Lefebvre sont emports dans la
+nacelle avec une violence extrme, ils subissent un tranage prilleux,
+mais le ballon se dchire et s'arrte; les voyageurs en sont quittes pour
+l'motion.
+
+Quant M. Bertaux, il tait dj malade, poitrinaire en sortant de Paris.
+Il a fait partie, d'Orlans au Mans, comme nous l'avons racont, de la
+compagnie des arostiers militaires. Il a trouv la mort, en revenant
+ Paris aprs l'armistice. C'tait un jeune homme plein d'avenir;
+littrateur et pote, il avait compos plusieurs volumes de posies, il
+s'tait lanc avec passion dans les aventures de la navigation arienne.
+
+
+8e Ascension. _12 octobre_.--Le _Louis Blanc_, 1,200 mt. cub.,
+conduit par M. Farcot, mcanicien, part 9 heures du matin, de
+Montmartre. Passager: M. Tracelet, propritaire de pigeons.--Poids des
+dpches, 125 kilogr. Nombre de pigeons, 8.
+
+L'arostat descend midi 30 Beclerc dans le Hainaut (Belgique).
+
+
+9e et 10e Ascensions. _14 octobre_.
+
+1 Le _G. Cavaignac_, 2,000
+mt. cub., dirig par M. Godard pre, reoit dans sa nacelle M. de Kratry
+et deux passagers, 710 kilogr. de dpches et 6 pigeons. Il s'lve de
+la gare d'Orlans 10 heures 15 minutes et descend 3 heures de
+l'aprs-midi Brillon (Meuse).
+
+Le retour terre s'est excut avec une prcipitation regrettable. La
+nacelle reoit un choc des plus violents; M. de Kratry a la tte blesse
+par le cercle qui le frappe, et une jambe contusionne.
+
+2 Le _Jean-Bart_, 2,000 mt. cub., qu'on a appel aussi le _Guillaume
+Tell_ et le _Christophe Colomb_. Aronaute, Albert Tissandier. Passagers,
+MM. Ranc et Ferrand.
+
+Il y a eu entre le quatrime voyage et le cinquime, un intervalle de
+plusieurs jours, o les tentatives d'ascension ont presque toujours
+avort. M. Albert Tissandier devait partir le 3 octobre. A 8 heures du
+matin, il se rend l'usine de Vaugirard. Le _ballon Imprial_ a t
+rpar, il est gonfl, mais il fuit sensiblement. D'ailleurs l'air est
+d'un calme absolu. MM. Herv-Mangon, Rampont et Chassinat, dcident qu'il
+est prudent de remettre le dpart.
+
+Le lendemain, 5 heures du matin, MM. Tissandier et Herv-Mangon
+s'aperoivent que le ballon est presque dgonfl. L'empire n'aura mme pas
+laiss la France un ballon en bon tat!
+
+On retarde l'ascension. Jusqu'au 7 octobre, les tentatives de dpart
+sont vaines. Ce jour-l MM. Gambetta et Spuller s'lvent de la place
+Saint-Pierre.
+
+M.A. Tissandier est remis au 12 octobre. Il se rend la gare d'Orlans
+6 heures du matin. On gonfle un magnifique ballon de 2,000 m. cub. o il
+va partir.--Une rafale survient et met l'arostat en pices.--Enfin le
+voyage peut s'excuter le 14 octobre.
+
+11e et 12e Ascensions. _16 octobre_.
+
+1 Le _Jules Favre_ (1,200 mt. cub.). Aronaute, L. Godard
+jeune.--Passagers: MM. Malapert, Ribaut et Bot.
+Dpches: 195k. Pigeons: 6.
+L'arostat quitte la gare d'Orlans 7h. 20m., il descend
+Foix-Chapelle (Belgique) midi 20.
+
+2 Le _Lafayette_, (2,000 mt. cub.).--Aronaute: M. Labadie,
+marin.--Passagers: MM. Daru et Barthlemy.
+Dpches: 270k. Pigeons: 4.
+Dpart, gare d'Orlans 9h. 50m.
+Arrive: Dinant (Belgique) 2h. 45s.
+
+A la descente le ballon est emport par un vent violent; le marin Labadie
+coupe toutes les cordes de la nacelle, et le ballon s'chappe seul. Les
+voyageurs restent assis terre dans leur panier devenu immobile comme un
+berceau.--Ce procd n'est pas trs-arostatique, mais il a russi. Tant
+mieux pour les passagers.
+
+Labadie est le premier marin qui ait quitt Paris en ballon. On ne saurait
+trop admirer le courage, l'intrpidit de ces braves matelots, qui n'ayant
+jamais vu un ballon osaient se risquer dans les flots invisibles de
+l'air.--Deux de ces praticiens improviss ont trouv la mort dans ces
+voyages prilleux. On peut dire qu'il est tonnant que des ballons
+conduits par des mains inexprimentes n'aient pas donn lieu plus
+d'accidents. Aprs l'exemple des ballons du sige, arrivs presque tous
+bon port, on ne rencontrera plus, esprons-le, tant d'esprits craintifs,
+qui se figurent qu'il faut crire son testament avant de monter dans la
+nacelle arienne. Le chemin de fer est tout aussi dangereux que le ballon.
+
+13e Ascension. _18 octobre_.--Le _Victor Hugo_ (1,200 mt.
+cub.).--Aronaute: Nadal.--Pas de passager.
+Dpches: 440 k. Pigeons: 6.
+Dpart: Jardin des Tuileries, 11h. 45m.
+Arrive: prs Bar-le-Duc (Meuse), 5h. 30s.
+
+En quittant terre l'aronaute a cri: Vive la Rpublique dmocratique et
+sociale! Plus tard, il s'est mis au service de la Commune comme arostier
+militaire.
+
+14e Ascension. _19 octobre_.--La _Rpublique universelle,_ dsign
+aussi sous le nom de: _Jean Bart_ par quelques journaux (2,000 mt. cub.).
+Aronaute: Jossec, marin.--Passagers: Dubost, secrtaire de M. de Kratry,
+et Gaston Prunires.
+Dpches: 305k. Pigeons: 6.
+Dpart: gare d'Orlans, 9h. 10m.
+Arrive: prs Mzires (Ardennes), 11h. 20m.
+
+Le ballon est descendu au-dessus des arbres de la fort des Ardennes o il
+a t mis en pices.
+
+15e Ascension. _22 octobre_.--Le _Garibaldi_ (2,000 mt. cub.).
+Aronaute: Iglsia, mcanicien, ancien homme d'quipe du grand ballon
+captif de Londres.--Passager: de Jouvencel, ancien dput.
+Dpches: 450k. Pigeons: 6.
+Dpart: jardin des Tuileries, 11h. 30m.
+Arrive: Quincy-Segy (Hollande), 1h. 30s.
+
+16e Ascension. _25 octobre,_--Le _Montgolfier_ (2,000 mt. cub.).
+Aronaute: Herv, marin. Passagers: MM. le Bouedec et colonel Lapierre,
+Dpches: 390k. Pigeons: 2.
+Dpart: gare d'Orlans, 8 h. 30m.
+Arrive: Holigenberg (Hollande), midi 30.
+
+
+CAPTURE DU BALLON LA BRETAGNE.
+
+17e et 18e Ascensions. _27 octobre_.--1 Le _Vauban_ (1,200 mt.
+cub.). Aronaute: Guillaume, marin.--Passagers: Reitlinger, photographe;
+Cassiers, propritaire de pigeons.
+Dpches: 270k. Pigeons: 23.
+Dpart: gare d'Orlans, 9h. m.
+Arrive: Vignoles (Meuse), 1h. s.
+
+2 _La Bretagne_ (2,000 mt. cub.), appartenant une entreprise
+particulire.
+Aronaute: Cuzon.--Passagers: MM. Woerth, Manceau et Hudin.
+Dpart: usine gaz, la Villette, midi.
+Arrive: Verdun (Meuse), 3h. s.
+
+La _Bretagne_ et le _Vauban_ sont, comme on le voit, partis le mme jour.
+Le premier de ces ballons tait destin tomber entre les mains des
+Prussiens. Il allait commencer la srie des catastrophes ariennes. Nous
+laisserons M. de Fonvielle, qui a pu se procurer des dtails sur ces
+voyages, en raconter les mouvantes pripties.
+
+Le 27 octobre est un jour fatal la Rpublique; car c'est alors que Metz
+capitula, et que l'arme cernant Bazaine put se rendre autour de Paris
+pour prendre une part active tant l'investissement de la capitale
+qu' la dfaite des armes de secours. Au point de vue aronautique, le
+rsultat ne fut gure meilleur.
+
+Le _Vauban_ fut le plus heureux des deux ballons; cependant il alla
+tomber prs de Verdun, dans un district occup par les Prussiens. M.
+Reitlinger, que j'ai vu Londres, m'a dit qu'il ne s'en serait pas
+tir sans sa connaissance de la langue allemande, qu'il manie comme le
+franais, ce qui n'a rien d'tonnant, puisqu'il est Bavarois de naissance.
+
+Le marchand de pigeons fut grivement bless dans le tranage. Mais les
+pripties du _Vauban_ ne sont rien auprs de celles de la _Bretagne_, que
+M. Manceau nous a racontes et qui nous serviront faire comprendre la
+manire dont certaines ascensions ont t conduites.
+
+Au moment du dpart, le vent poussait le ballon vers le nord-est avec une
+certaine stabilit, car la _Bretagne_ et le _Vauban_ ne sont descendus
+qu' quelques kilomtres l'un de l'autre, quoique partis trois heures de
+diffrence de temps.
+
+Aprs tre rest deux heures naviguer dans une direction qui n'avait
+rien de bien attrayant, M. Cuzon eut envie de descendre. Malgr les
+protestations de M. Manceau, il donna deux coups de soupape, et le
+ballon ne tarda point se rapprocher de la surface de la terre... terre
+inhospitalire s'il en fut; car les voyageurs ariens furent reus par
+une vive mousqueterie. Ils taient tombs au milieu d'un tas de Prussiens
+qu'ils n'avaient pas vus, quoiqu'ils eussent huit yeux et des lunettes
+ bord! Mais comme on tait prs de terre, au-dessus d'une prairie, M.
+Woerth s'lance de la nacelle, contrairement aux rgles de la discipline
+et de la solidarit.
+
+Il tombe au milieu des ennemis, auxquels il fait signe en agitant un
+mouchoir blanc au dessus de sa tte. On lui fait grce de la vie, et on
+l'entrane en prison.
+
+Malgr ses pressantes rclamations, celles de sa famille et celles de son
+gouvernement, car il est sujet anglais, il est retenu jusqu' la fin de la
+guerre. La captivit de M. Woerth a fait beaucoup de bruit en Angleterre,
+et, en effet, cette circonstance est une de celles dans lesquelles le
+gouvernement britannique a le mieux montr combien il tait mprisable et
+lche.
+
+Le ballon, allg du poids de ce dserteur, se redressa avec rapidit; il
+aurait remont une grande hauteur si M. Cuzon n'avait donn de nouveaux
+coups de soupape. Le ballon ne tarda point redescendre. Quand M. Guzon
+et M. Hudin se voient porte, ils se htent de sauter terre, laissant
+dans la nacelle M. Manceau, qui est entran avec la rapidit d'une flche
+dans la rgion des nuages. Il ne tarde point pntrer dans une zone o
+rgne une pluie abondante. Il prouve un froid intense; le sang lui sort
+par les oreilles.... Il a le sangfroid de tirer de toute sa force la
+corde, et il retombe avec rapidit. Bientt il arrive une prairie; mais,
+entran par l'exemple, il saute. Il a mal calcul la hauteur: il tombe
+de quarante pieds de haut et se casse la jambe. Le ballon rebondit et
+redescend; il s'aplatit quelque distance.
+
+Le malheureux Manceau souffre horriblement, il patauge en plein marcage,
+au milieu des tnbres, car la nuit est venue. Il se trane pniblement
+moiti nageant, moiti quatre pattes, vers un endroit o il aperoit
+de la lumire.... Ce sont des paysans, mais en le voyant sortir de
+l'obscurit, ces brutes veulent le mettre en pices. Le cur du village
+arrive et le sauve. On le transporte dans une cabane; on le couche; on le
+soigne, et le cur commande une escouade de paysans, qui va la recherche
+du ballon pour sauver les dpches. La nuit mme, le cur part charg de
+ce prcieux fardeau... et bien lui en prit, car pendant qu'il partait, un
+lche, un Judas, un tratre allait Corny, au quartier gnral du prince
+Frdric-Charles, prvenir de ce qui tait arriv quelques kilomtres de
+Metz!
+
+Le lendemain matin, des hommes du 4e uhlans viennent enlever Manceau. Ces
+misrables l'obligent, coups de crosse de fusil, se traner, malgr sa
+blessure. On le mne ainsi Mayence, o il arrive dans un tat affreux.
+Pour le gurir, on le jette dans un cachot o l'on oublie pendant deux
+jours de lui donner manger. Puis on le fait paratre devant le gnral
+qui procde son interrogatoire. Le malheureux tait fusill s'il n'avait
+eu dans sa poche un contrat d'association prouvant qu'il tait simple
+ngociant.
+
+Les Prussiens ont fini par s'humaniser, on a donn Manceau des clisses
+pour gurir sa jambe casse, et au lieu de le garder en prison, on l'a
+intern dans la ville. De plus, M. le comte de Bismark, toujours galant,
+a daign faire prvenir Mme Manceau de la captivit de son mari, tomb
+vivant entre les mains des Prussiens et actuellement dtenu dans la
+forteresse de Mayence.
+
+M. Manceau est de retour Paris, consol de ses msaventures et
+parfaitement guri de sa blessure[11].
+
+[Note 11: La _Libert_, 19 mars, 1871.]
+
+
+19e Ascension. _29 octobre_.--Le _Colonel Charras_ (2,000m. cub.).
+Aronaute: Gilles.--Pas de passager.
+Dpches: 460kil. Pigeons: 6.
+Dpart: gare du Nord, midi.
+Arrive: Montigny (Haute-Marne), 5h. soir.
+
+Une plaisante histoire que raconte M. Gilles pendant ses voyages durant le
+sige:
+
+M. Steenackers, au mois de dcembre, l'envoie, avec l'arostat _Colonel
+Charras_, Lyon, dans le cas d'un investissement de la ville.
+
+Dans le trajet, un prfet a reu la dpche suivante:
+
+Gilles, aronaute, arrive avec Colonel Charras.
+
+Le prfet, un peu naf, comme on va le voir, se prsente l'arrive du
+train: il trouve M. Gilles, et lui dit:
+
+--Vous tes seul, monsieur, o est le colonel Charras?
+
+--Il est l, dans le fourgon.
+
+--Pourquoi ne le faites-vous pas descendre?
+
+--Je ne peux pas, monsieur, il pse 100 kilogrammes!
+
+M. le prfet, le Pire devait tre de vos amis!
+
+
+ASCENSIONS DE NOVEMBRE 1870.
+
+20e Ascension. _2 novembre_,--Le _Fulton_ (2,000m. cub.).
+Aronaute: Le Gloennec, marin.--Passager: M. Czanne, ingnieur.
+Dpches: 250 kil. Pigeons: 6.
+Dpart: gare d'Orlans, 8h. 30m.
+Arrive: prs d'Angers (Maine-et-Loire), 2h. 30 soir.
+
+Le marin le Gloennec, huit jours aprs son arrive Tours, est mort d'une
+fluxion de poitrine. Ses funrailles ont t imposantes. Les aronautes
+prsents Tours, et les dlgus des membres du gouvernement ont suivi
+jusqu'au cimetire le corps du jeune et courageux marin.
+
+DEUXIME BALLON PRISONNIER.
+
+21e et 22e Ascensions. _4 novembre_.--1 Le _Ferdinand Flocon_
+(2,000 mt. cub.). Aronaute: Vidal.--Passager: Lemercier de Janvelle.
+Dpches: 130 kil. Pigeons: 6.
+Dpart: gare du Nord, 9h. m.
+Arrive: prs Chteaubriant (Loire-Infrieure), 3h. 45 soir.
+
+2 Le _Galile_ (2,000 mt. cub.). Aronaute: Husson, marin.--Passager: M.
+Etienne Antonin.
+Dpches: 420 kil. Pas de pigeons.
+Dpart: gare du Nord, 2h. soir.
+Arrive: prs Chartres (Eure-et-Loir), 6h. s.
+
+Le _Galile_ a t pris par les Prussiens, qui se sont empars de
+l'aronaute et des dpches. Le passager M. Etienne Antonin a pu
+s'chapper des ennemis.
+
+23e Ascension. _6 novembre_.--La _Ville de Chteaudun_ (2,000 mt.
+cub.). Aronaute: Bosc, ngociant.--Pas de passager.
+Dpches: 455 kil. Pigeons: 6.
+Dpart: gare du Nord, 9h. 45m.
+Arrive: Reclainville, prs Voives, 5h. s.
+
+Le lendemain du dpart de ce ballon, on recevait, par pigeon, la dpche
+suivante de l'aronaute:
+
+Prussiens tir sur ballon jusqu' deux heures et demie sans me toucher.
+Descente heureuse Reclainville, cinq heures et demie soir. Remis
+toutes dpches bureau Voives. Dirig sur Vendme o je suis arriv
+neuf heures du matin. Transmis immdiatement par tlgraphe dpches
+officielles destination. Prussiens Orlans, Chartres. Quartier
+gnral, Patay. Bonne garde faite par nos troupes et francs-tireurs avec
+artillerie. L'ennemi vient rquisitionner Chteaudun tous les jours.
+Repouss de cette ville par francs-tireurs, qui ont fait quarante tus et
+autant de prisonniers. Ballon mont par un marin et un voyageur a t pris
+par les Prussiens qui ont fait tout prisonnier.
+
+24e Ascension. _8 novembre_.--La _Gironde_ (2,000 m. cub.).
+Aronaute: Gallay, marin.--Passagers: MM. Herbaut, Gambs et Barry.
+Dpches: 60 kil.
+Dpart: gare d'Orlans, 8h. 20 matin.
+Arrive: Granville (Eure), 3h. 40 soir.
+
+
+TROISIME BALLON PRISONNIER.
+
+25e et 26e Ascensions. _12 novembre_. 1 Le _Daguerre_ (2,000 mt.
+cub.). Aronaute: Jubert, marin.--Passagers: MM. Pierrou, ingnieur, et
+Nobcourt, propritaire de pigeons.
+Dpches: 260 kil. Pigeons: 30.
+Dpart: gare d'Orlans, 9h. 45 matin.
+Arrive: Ferrires (Seine-et-Marne).
+
+2 Le _Niepce_ (2,000 mt. cub.). Aronaute: Pugano, marin.--Passagers:
+MM. Dagron, Fernique, Poisot et Gnochi.
+Dpart: gare d'Orlans, 9h. 15 matin.
+Arrive: Vitry (Seine-et-Marne), 2h. 30 soir.
+
+Cet arostat emportait des appareils de photographie qui ont servi la
+prparation des dpches attaches aux pigeons voyageurs.
+
+La descente s'est opre non loin des Prussiens, et le sauvetage des
+caisses d'appareil n'a pas dur moins de huit jours.
+
+Le _Niepce_ et le _Daguerre_, partis le mme jour, ont tous deux couru
+de grandes pripties. Le premier ballon, descendu Ferrires, a t
+poursuivi par les Prussiens et fait prisonnier.
+
+Les deux ballons ont fait route ensemble au-dessus des nuages. Les
+voyageurs des deux nacelles ont pu changer des signaux dans les airs. Les
+passagers du _Niepce_ ont vu le _Daguerre_ atterrir; ils ont aperu les
+Prussiens qui se jetaient sa rencontre pour s'en emparer!
+
+
+II
+
+
+Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages
+ariens.--Voyage extraordinaire de Paris en Norwge.--Descente
+Belle-Isle-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du sige.
+
+Trois ballons venaient d'tre capturs dans un espace de temps
+trs-restreint: on se demandait si la poste arienne n'allait pas
+rencontrer des obstacles imprvus qu'il fallait tout prix surmonter pour
+viter de nouvelles captures, pour sauvegarder les aronautes, ces uniques
+messagers de Paris assig. On venait d'apprendre que les Prussiens,
+consterns de voir les courriers de l'air dfier leurs armes feu, passer
+si librement quelques milliers de mtres au-dessus de leurs lignes
+d'investissement, tudiaient srieusement les moyens d'arrter les trop
+audacieux ballons. L'illustre Krupp construisit un engin spcial destin
+ atteindre les esquifs de l'air, admirable canon dont on attendait
+merveille. Ce _gun balloon_ fut promen triomphalement dans les rues
+de Versailles; c'tait une longue bouche feu mobile autour d'un axe,
+ressemblant bien plus un tlescope qu' un canon. Les soldats de Bismark
+disaient tout haut qu'ils allaient abattre les arostats comme des
+perdrix, mais le grand canon destin la chasse aux ballons fit plus de
+bruit que de besogne. L'ennemi organisa bientt un systme d'observations
+rgulires. Quand un ballon sortait de Paris, des sentinelles examinaient
+la route qu'il suivait, et, par le tlgraphe, prvenaient les postes
+prussiens situs dans la ligne probable du voyage. Des uhlans, prvenus
+ temps, couraient la tte en l'air, l'oeil braqu dans le ciel et
+s'efforaient d'arriver au moment de la descente.
+
+Il fut dcid Paris que les ascensions se feraient la nuit, au milieu
+des tnbres. Les ballons, disait-on, vont partir minuit, ils seront
+cachs tout regard humain, en planant dans l'obscurit du ciel.
+
+Mais en vitant ainsi le pril de la capture, on courait vers d'immenses
+et nombreux dangers, comme nous allons essayer de le dmontrer.
+
+En effet, rien de plus important en ballon, surtout quand on doit viter
+les surprises d'un ennemi dangereux, que de voir les pays que l'on
+parcourt. Avec un peu d'attention, connaissant son point de dpart,
+suivant sur une bonne carte les cours d'eau, les villes que l'on aperoit
+du haut des airs, la surface du sol, il est possible d'apprcier sa
+route. Quand on plane 1,500 mtres de haut, nul projectile n'est
+craindre, et rien n'empche l'aronaute, pour plus de scurit, de
+naviguer 2,000 mtres ou 3,000 mtres au-dessus du niveau des
+Prussiens. En partant au lever du jour, il peut donc impunment examiner
+l'aspect du sol, voir les ennemis, ou s'assurer de leur absence. Mme en
+hiver, il a devant lui de longues heures de jour, comprises entre le lever
+et le coucher du soleil, c'est--dire au moins 9 heures de voyage. Il
+peut avoir la certitude de trouver dans ce laps de temps une terre
+hospitalire.
+
+En partant minuit, au contraire, on se lance dans les tnbres,
+l'inconnu. Tant que l'obscurit est complte, on n'ose pas descendre, ne
+sachant pas o la brise vous pousse. On attend le lever du jour. Mais le
+soleil levant peut vous montrer trop tard, hlas! que les courants ariens
+vous ont pouss en mer. C'en est fait alors du navire arien s'il n'est
+sauv par quelque hasard providentiel!
+
+
+PREMIER DPART DE NUIT.
+
+27e Ascension. _18 novembre_.--Le _gnral Uhrich_ (3,000 mt.
+cub.). Aronaute: Lemoine, marin.--Passagers: Thomas, propritaire de
+pigeons et deux autres voyageurs.
+Dpches: 80 kil. Pigeons: 34.
+Dpart: gare du Nord, 11h. 15 soir.
+Arrive: Luzarches (Seine-et-Oise), 8h. matin.
+
+Cette premire ascension nocturne a t vraiment dramatique; elle a
+vivement impressionn les Parisiens, comme l'attestent les quelques lignes
+suivantes, que nous empruntons au _Gaulois_ paru le lendemain du dpart de
+l'arostat:
+
+Ceux qui n'ont pas assist ce premier dpart de nuit ne sauraient
+se figurer ce qu'il y a la fois de triste, d'mouvant, de beau et de
+vraiment grand dans ce spectacle que le blocus de Paris nous a valu hier
+soir.
+
+Nous tions l une centaine: des privilgis; car on n'bruite plus
+les dparts des ballons-poste comme auparavant. L'ennemi, rgulirement
+inform quelques heures l'avance, envoyait depuis quelque temps sur nos
+ballons des fuses incendiaires qui exposaient les aronautes aux plus
+graves dangers. Aussi maintenant part-on mystrieusement, la nuit, et
+cette nuit et ce mystre ajoutent singulirement aux motions du dpart.
+
+Au milieu d'une vaste cour se trouve le ballon peu prs gonfl.
+Un ballon norme en taffetas jaune; les lanternes rflecteur des
+locomotives l'clairent trangement; on le dirait transparent. Des ombres
+immenses courent le long du filet. Tout autour, on fait silence. Seul le
+sifflet aigu de M. Dartois, donnant le signal des manoeuvres, se fait
+entendre des intervalles rguliers.
+
+A dix heures et demie, un aide de camp arrive essouffl.
+
+--Une dpche du gouverneur!
+
+La dpche est prcieusement mise de ct. La nacelle est fixe. On
+entend le sifflet de la... pardon! le _lchez tout!_ et lentement,
+majestueusement, le ballon s'lve, c'est--dire s'vanouit dans les
+tnbres. A peine a-t-il dpass le toit de la gare, dj nous l'avons
+perdu de vue. Cette masse s'est fondue dans les brouillards[12]!
+
+[Note 12: Le _Gaulois_, 18 novembre 1870.]
+
+Le voyage excut par cet arostat est des plus curieux. Les voyageurs
+sont rests 10 heures en ballon pour tomber seulement quelques lieues de
+Paris. Ils croient avoir travers Paris plusieurs fois pendant la nuit,
+ce qui est possible en admettant la prsence dans l'air de courants
+contraires superposs diffrentes altitudes.
+
+
+VOYAGE DE NORWGE.
+
+28e Ascension. _24 novembre_.--La _Ville d'Orlans_. Aronaute:
+Rolier, ingnieur.--Passager: M. Deschamps, franc-tireur.
+Dpches: 250 kil. Pigeons: 6.
+Dpart: gare du Nord, 11h. 45 soir.
+Arrive: Norwge, cent lieues au nord de Christiania, le lendemain 1
+h. soir.
+
+Ce voyage est un des plus curieux de l'histoire des ballons. Nous en
+rendons compte d'aprs une lettre adresse l'_Indpendance belge_.
+
+Copenhague, 3 dcembre.
+
+Je vous apporte le rcit du merveilleux voyage arien de MM. Paul Rolier
+et Deschamps.
+
+Ce sont eux, vous le savez dj, qui descendirent en ballon auprs de
+Christiania, en Norwge, il y a quelques jours. Je tiens les dtails qui
+suivent de la bouche mme de l'un des aronautes.
+
+Ils sont partis de Paris le 24 novembre, 11 heures trois quarts du
+soir, esprant se diriger sur Tours. Le ballon atteint bientt une hauteur
+de 2,000 mtres, hors de porte des balles prussiennes, et il dominait
+alors tout le camp prussien. Puis, il passa successivement au-dessus de
+plusieurs villes du nord.
+
+Bientt les aronautes crurent entendre le bruit d'un grand nombre de
+locomotives; ils taient sur les ctes de la mer; et c'tait le bruit des
+vagues sur les rochers qu'ils pouvaient parfaitement distinguer. Puis ils
+entrrent dans un brouillard pais, n'ayant aucun moyen de dterminer leur
+rapidit ou le mouvement horizontal de l'arostat.
+
+Le brouillard s'tant dissip, ils se trouvrent au-dessus de la mer
+et virent successivement un grand nombre de vaisseaux (dix-sept), entre
+autres une corvette franaise laquelle ils firent des signaux, qui ne
+furent sans doute pas compris; on ne leur rpondit point. Leur intention
+tait de se laisser tomber sur la mer et de se tenir l, jusqu' ce qu'ils
+fussent recueillis par la corvette.
+
+Plus tard, on tira sur eux, sans doute d'un vaisseau allemand, mais sans
+les atteindre. Ils avanaient toujours vers le nord avec une rapidit
+vertigineuse. Ne voyant nulle part la terre et se trouvant de nouveau dans
+le brouillard, ils expdirent un de leurs pigeons voyageurs, annonant
+qu'ils se croyaient perdus. Alors, ils jetrent une longue corde de la
+nacelle, ce qui ralentit leur marche, le bout de la corde trempant dans
+l'eau. Enfin, ils aperurent la terre et jetrent un sac de journaux et de
+lettres. Le ballon, allg, remonta et prit une nouvelle direction vers
+l'est.
+
+Ce fut une heureuse inspiration; sans cela, d'aprs toute probabilit, le
+ballon tait conduit vers la mer glaciale. Plac dans ce nouveau courant,
+l'arostat continua son mouvement sur la terre ferme. Perdant de son lest,
+il s'tait relev une plus grande hauteur.
+
+On ouvrit la soupape pour lcher du gaz et faire descendre le ballon.
+Prs de Lifjeld, paroisse de Silgjord, le ballon toucha le sommet des
+arbres. Les voyageurs descendirent l'aide de la corde qu'ils avaient
+laisse pendre, et arrivrent grande peine presque sains et saufs.
+
+Aussitt allg d'une grande partie de son poids, le ballon s'leva avec
+rapidit sans qu'on pt le retenir. Il tait alors 3 heures 40 minutes
+de l'aprs-midi, d'aprs le mridien de Paris; c'tait le vendredi 25
+novembre. Quinze heures s'taient coules depuis leur dpart de Paris;
+ils ignoraient dans quel pays ils taient tombs et comment ils y seraient
+reus.
+
+Accabls de lassitude, mourant de faim, suffoqus par le gaz qui
+s'chappait du ballon, ils s'vanouirent tous les deux. Bientt rtablis,
+ils se mirent marcher en enfonant profondment dans la neige. Les
+premiers tres vivants qu'ils rencontrrent furent trois loups, qui les
+laissrent passer sans les attaquer. Aprs cinq ou six heures de marche,
+ils atteignirent une pauvre cabane, o ils s'abritrent. Le lendemain, ils
+rencontrent une nouvelle cabane. L, ils trouvrent des traces de feu et
+comprirent alors qu'ils n'taient pas loigns d'un endroit habit.
+
+Peu aprs deux bcherons survinrent; mais il leur fut impossible, eux,
+Franais, de se faire comprendre ou de savoir en quel pays ils taient. Un
+des bcherons sortit de sa poche une bote d'allumettes pour allumer du
+feu. Rolier prit aussitt la boite et lut dessus Christiania. Plus
+de doute, ils taient en Norwge, nom que les paysans ne comprirent
+naturellement pas; mais ils se doutrent pourtant que les trangers
+voulaient se rendre Christiania. Ils les conduisirent d'abord leur
+domicile pour les rconforter et leur donnrent tous les soins que
+ncessitait leur tat, puis ils les menrent chez le pasteur Celmer,
+o arrivrent le docteur de l'endroit et l'ingnieur des mines, nomm
+Nielsen. Ce dernier parlait trs-bien le franais, et ils purent raconter
+leur voyage.
+
+Le journal de Drammen raconte que des paysans travaillant dans la fort
+et apercevant le feu, s'lancrent vers cet endroit, croyant que des
+vagabonds voulaient incendier la cabane.
+
+Les Franais, ajoute-t-il, reurent nos compatriotes avec des visages
+souriants, battant des mains et criant: Norwgiens! _Normoed_(?) Il faut
+alors qu'ils aient pu calculer qu'ils taient en Norwge.
+
+Les voyageurs furent conduits Kappellangaarden, o l'on ne comprend pas
+le franais; mais ils se firent comprendre en dessinant un cercle dans
+lequel ils mirent un point qu'ils appelrent Paris, expliquant par geste
+l'ascension du ballon et que les Prussiens avaient tir sur eux. Plus tard
+on les conduisit Kroasberg, dans la nuit, vers deux heures. Ils taient
+munis de pices d'or, dont ils donnrent dans leur joie quelques-unes un
+pauvre petit garon.
+
+A Drammen, ils reurent leurs cinq sacs de poste, pesant 230 livres,
+leurs six pigeons voyageurs et leurs autres objets qu'ils avaient laisss
+dans la nacelle: une couverture, deux bouteilles et demie de vin, un
+baromtre, un sextant, un thermomtre, un drapeau de signal, une casquette
+d'officier, etc., etc.
+
+Ils se dterminrent donner l'universit de Christiania le ballon qui
+mesure une hauteur de 2,000 m.c. et qui en quinze heures a fait un trajet
+de plus de 300 lieues.
+
+Il sera d'abord expos Christiania et le profit de la recette sera
+offert aux blesss franais.
+
+M. Rolier nous a fait l'honneur de nous rendre visite tout rcemment; nous
+avons pris le plus vif plaisir, entendre de sa bouche le rcit de ses
+prilleuses aventures, vraiment dignes de Jules Verne ou d'Edgard Po.
+Il n'y a qu'un voyage arien qui puisse se comparer celui-l; c'est la
+grande traverse de Green qui, parti de Londres, passa la Manche, franchit
+la France entire, une partie de l'Allemagne, pour descendre vingt heures
+aprs son dpart dans le duch de Nassau. Mais cette grande excursion de
+Green ne s'est pas excute dans des circonstances aussi dramatiques.--M.
+Rolier et son compagnon ont eu l'impression d'une perte imminente, presque
+certaine.--gars dans les profondeurs de la mer du Nord, ils devaient se
+prparer la plus horrible des morts!
+
+Une des parties les plus intressantes du rcit de M. Rolier est relatif
+son sjour Christiania.--L'enthousiasme des Norvgiens tait extrme,
+on ftait partout les voyageurs; dans des banquets, dans des runions
+on portait des toasts la France. Des dpches tlgraphiques taient
+lances de toutes les villes du royaume pour fliciter les Franais tombs
+des nues. Les dames envoyaient M. Rolier des souvenirs, des bouquets,
+des cadeaux; l'heureux aronaute, en descendant du ciel, avait trouv le
+paradis sur la terre!
+
+
+DE PARIS EN HOLLANDE.
+
+29e Ascension. _24 novembre_.--_L'Archimde_ (2,000 mt. cub.).
+Aronaute, J. Buffet, marin.--Passagers: MM. de Saint-Valry et Jaudas.
+Dpches: 220 kil. Pigeons: 5.
+Dpart: gare d'Orlans. Minuit 45.
+Arrive: Castelr (Hollande), 6h. 45m.
+
+L'aronaute de l'_Archimde_, M.J. Buffet, n'est pas seulement un marin de
+coeur, c'est aussi un homme distingu, qui a publi dans le _Moniteur_ de
+Tours une lettre trs-intressante, qui mrite d'tre publie. Ce rcit
+respire la vrit, et donne une excellente ide des premires impressions
+ariennes.
+
+Mon cher ami,
+
+Quelques dtails sur le voyage de l'_Archimde_ t'intresseront sans
+doute; aussi, sans autre prambule, vais-je commencer une petite narration
+de notre traverse.
+
+Le jeudi 24 novembre, 4 heures du soir, je recevais l'ordre de partir;
+j'employai le mieux possible le temps qui me restait, car 10 heures je
+devais m'lancer dans les airs.
+
+A l'heure dite tout tait prt, quelques papiers importants nous
+manquaient encore, il fallait attendre. Je te fais grce de toute
+l'opration du gonflement: qu'il te suffise de savoir que tout se passa le
+mieux du monde. J'avais deux passagers, MM. Albert Jaudas et Saint-Valry.
+
+A minuit et demi, nous tions dans la nacelle. Le fameux _lchez-tout_
+de Godard ne se fit pas attendre, et bientt notre arostat s'levait au
+milieu des souhaits de bon voyage que nous envoyait la foule;--car il y
+avait foule la gare d'Orlans. Tout en surveillant l'ascension de mon
+ballon, je regardais merveill le panorama qui se droulait sous nous;
+le silence rgnait dans la nacelle, et n'tait interrompu que par les
+interjections admiratives qui s'chappaient de nos lvres. En effet,
+Paris, de nuit et cette hauteur (nous tions 2,000 mtres), a quelque
+chose de saisissant; les lumires des remparts se runissent pour entourer
+la ville comme d'une ceinture de feu, et les rues se dessinent en lignes
+brillantes s'entre-coupant les unes les autres; bientt tout se confondit,
+Paris ne fut plus qu'une tache brillante, qu'un point, qu'une lueur,
+puis tout s'teignit. Rien autour de la ville n'indiquait les positions
+prussiennes. L'arostat suivait rapidement la ligne du sud vers le nord,
+la manoeuvre tait facile, le ballon excellent; tous trois nous montions
+pour la premire fois et le titre d'aronaute pesait un peu sur mes
+paules, fort jeunes en pareille matire.
+
+A une heure nous vmes distinctement des feux disposs en rectangle et
+rgulirement espacs; nous ne pmes que faire des conjectures et tout
+nous fit penser que cela devait tre des forts ou redoutes destins
+ protger l'arme prussienne sur ses derrires. Nous causions, mes
+passagers et moi, de tout ce que nous pouvions apercevoir, et cette
+conversation, faite trois kilomtres en l'air, avec cet norme dme
+suspendu au-dessus de nos ttes, au milieu de ce silence parfait, de
+cette immobilit apparente, avait quelque chose de bizarre; les routes se
+dcoupaient en lignes blanchtres sur le fond noir du tableau, clair a
+et l de quelques points lumineux. Les villes, toujours en lignes de feu,
+se succdaient les unes aux autres. Tout coup la terre nous parait
+illumine; des lueurs rouges trs-rapproches, s'teignant et se rallumant
+tour tour, attirrent nos regards, des grondements lointains arrivrent
+jusqu' nous. C'tait, je l'appris depuis, le bassin houiller de
+Charleroi, et les innombrables forges et hauts-fourneaux qui causaient ces
+lueurs et ces bruits effrayants.
+
+La nuit s'coula avec des alternatives d'ombre et de lumire, et bientt,
+ la lueur blafarde qui envahit le ciel, nous vmes que le jour allait
+paratre. Le temps, toujours superbe; aussi je te laisse penser ce
+qu'tait ce lever du soleil, 2,500 mtres de hauteur et vu dans ces
+conditions-l.
+
+Ce fut un vritable changement vue, la terre apparut peu peu; nous
+n'avions pas assez d'yeux pour voir. Silence parfait, et, chose trange,
+nous entendions distinctement le chant du coq. Je renonce dcrire le
+spectacle auquel nous assistions, ce fut comme un beau tableau dont ou
+soulve peu peu le voile qui le recouvre. Les bois taient des touffes
+d'herbe, les maisons des points blancs, et l quelques plaques
+brillantes, de l'eau, sans doute; de l'aspect plat et uniforme du pays,
+nous fmes unanimes reconnatre les Flandres. Aussi, aprs avoir prvenu
+nos passagers, je rsolus de commencer ma descente.
+
+Mes dispositions prises, mon lest sous la main, je saisis la corde de la
+soupape et j'ouvris: l'arostat descendit rapidement. A 80 mtres du sol,
+j'arrtai sa descente, coupai le guide rope (longue corde destine
+enrayer la marche du ballon); je me laissai courir cette hauteur; nous
+filions avec une extrme vitesse, le vent tait fort.
+
+Un chteau apparut notre gauche; devant nous, une plaine: c'tait une
+occasion, je fis descendre le ballon, un toit jaillit derrire un
+rang d'arbres, je n'eus que le temps de jeter deux sacs de lest, nous
+franchmes heureusement l'obstacle. De l'autre ct, je coupai l'ancre
+et me suspendis la soupape. Deux chocs violents, puis tout fut dit;
+l'_Archimde_ tait vaincu.
+
+Dj les paysans accouraient de toutes parts.--O sommes-nous?
+m'criai-je. Impossible de comprendre, mais les cris de joie dont ils
+accueillirent le drapeau franais que je fis flotter, nous eurent bientt
+rassurs.
+
+Enfin, l'un d'eux, vtu d'une blouse bleue et coiff d'une casquette
+ galons, me dit: Castelr, Hollande. Un gros soupir de satisfaction
+s'chappa de nos poitrines, en mme temps qu'une expression d'tonnement,
+puisqu'on 7 heures nous avions fait prs de 100 lieues.
+
+Aid de ces bons paysans, j'oprai le dpouillement de l'arostat; je ne
+puis assez tmoigner ma reconnaissance pour le bon vouloir que ces braves
+gens mettaient m'aider dans une opration si nouvelle pour eux; la seule
+difficult fut de faire teindre les pipes. Ces gaillards-l fumaient en
+venant respirer le gaz qui s'chappait de la soupape, et qui les faisait
+reculer moiti asphyxis et les yeux pleins de larmes.
+
+Pendant que j'encourageais par tous les moyens possibles ces braves
+Hollandais travailler, nous vmes arriver prs de nous deux personnes,
+accourues en toute hte du chteau dont j'ai parl, et qui nous firent les
+offres les plus gracieuses.
+
+On amena une voiture, la nacelle dedans, le ballon dans la nacelle, le
+filet par-dessus, et tout en remerciant du fond du coeur ces bons amis,
+nous nous acheminmes vers le chteau dont nous avions fini par accepter
+l'hospitalit.
+
+Le chteau s'appelait Hoogstraeten, et le propritaire, M. le major de
+Lobel, tait absent pour la journe. Les honneurs nous en furent faits
+le plus gracieusement possible par toute la famille prsente au chteau.
+Inutile de raconter les soins dont nous fmes l'objet. On mit tout en
+rquisition pour nous, et, reposs, restaurs, on fit encore atteler pour
+nous deux voitures; l'une pour les aronautes, pour nous transporter
+Turnhout, station belge, et de l rejoindre la France. Les adieux furent
+touchants; nous ne savions que dire.
+
+Enfin nous nous sparmes, le soir mme nous tions Bruxelles.
+
+Il m'est impossible de te faire un tableau exact de la sympathie que nous
+avons rencontre sur notre route en Belgique. Chacun, selon ses moyens,
+cherchait nous viter quelque peine, et, fonctionnaires et gens du pays,
+tous nous accueillaient avec acclamation. Nous tions fort touchs de ces
+marques d'amiti relle, et c'est avec bonheur que nous avons pu constater
+que la France est aime plus qu'on ne croit. Aussi, au nom de nos
+passagers et au mien voudrais-je pouvoir dire assez haut pour tre entendu
+partout: Merci, merci, la Belgique, la Hollande!
+
+Voil, mon brave ami, le rcit de mon voyage; je n'ai dit que ce que j'ai
+personnellement ressenti, mais je crois rsumer notre impression commune.
+
+ bientt donc et tout toi.
+
+JULES BUFFET.
+
+Faisons remarquer aprs le rcit de ce voyage que M. Buffet est parti
+le mme jour que M. Rolier. Mais il a quitt terre une heure aprs le
+voyageur de Norwge, ce qui lui a permis au lever du soleil de toucher
+terre l'extrmit de la Hollande. S'il tait parti la mme heure, il
+est probable qu'il aurait quitt les ctes de la Hollande, sans voir
+la mer, et qu'il se serait galement gar!
+
+30e Ascension. _24
+novembre_.--L'_Egalit_ (3,000 mt. cub.).--Aronaute: W. de
+Fonvielle.--Passagers: MM. de Viloutray, Bunel, Rouz et un quatrime
+voyageur.
+Dpart: usine gaz, Vaugirard, 10h. matin.
+Arrive: Louvain (Belgique), 2h. 15 soir.
+
+Cette ascension est une entreprise particulire organise par M. de
+Fonvielle, qui a d'abord voulu utiliser l'ancien ballon captif de
+l'Exposition universelle de 1867.
+
+Mais cette premire tentative ne fut pas heureuse. L'ex-ballon captif, mal
+gonfl, se spara de son filet, quand on voulut le baisser contre terre
+pour rparer une fente ouverte dans l'toffe. Il s'chappa tout seul dans
+les airs, sans filet, sans nacelle, et tomba entre les lignes prussiennes
+et les lignes franaises.--On le voyait de loin, s'agiter contre terre,
+comme une baleine choue sur le rivage. Mais les postes franais ne se
+dcidrent pas aller le chercher sans une autorisation de la place.
+Quand on obtint la permission, trois jours aprs, il tait trop tard! Les
+Prussiens s'taient empars de l'arostat!
+
+
+PREMIER BALLON PERDU EN MER.
+
+31e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jacquard_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Prince, marin.--Pas de passager.
+Dpches: 250 kil.
+Dpart: gare d'Orlans, 11h. soir.
+Arrive: lieu inconnu.
+
+Il parat que lorsque le marin Prince partit en ballon, il s'cria
+avec enthousiasme: Je veux faire un immense voyage, on parlera de mon
+ascension! Il s'leva lentement 11 heures du soir, par une nuit
+noire.--On ne l'a jamais revu depuis.
+
+Un navire anglais aperut le ballon, en vue de Plymouth; il se perdit en
+mer. Quel drame pouvantable a d torturer l'esprit de l'infortun Prince,
+avant de trouver la plus horrible des morts! Seul du haut des airs, il
+contemple l'tendue de l'Ocan o fatalement il doit descendre. Il compte
+les sacs de lest, et ne les sacrifie qu'avec une parcimonie scrupuleuse.
+Chaque poigne de sable qu'il lance est un peu de sa vie qui s'en va.--Il
+arrive, ce moment suprme, o tout est jet par dessus bord! Le ballon
+descend, se rapproche du gouffre immense!... La nacelle se heurte sur la
+cime des vagues, elle n'enfonce pas, elle glisse la surface des flots,
+entrane par le globe arien, qui se creuse comme une grande voile!
+Pendant combien de temps durera ce sinistre voyage? Il peut se prolonger
+jusqu' ce que la mort saisisse l'aronaute, par la faim, par le froid
+peut-tre!--Quel pouvantable et navrant tableau, que celui de ce
+voyageur, perdu dans l'immensit de la mer! Il cherche de loin un
+navire..., jusqu'au dernier moment il espre le salut!
+
+Pauvre Prince, brave marin, tu as perdu la vie pour ton pays, l'histoire
+enregistrera ton nom--ainsi que celui de Lacaze qui est mort comme toi, au
+milieu de l'Ocan--sur la liste des hommes de coeur, qui dans les moments
+suprmes savent noblement mourir pour la patrie!
+
+
+VOYAGE DE BELLE-ILE-EN-MER.
+
+32e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jules Favre_ (2,000 mt.
+cub).--Aronaute: Martin, ngociant.--Passager: M. Ducauroy.
+Dpches: 50 kil. Pigeons: 10.
+Dpart: gare du Nord, 11h. 30 soir.
+Arrive: Belle-Ile-en-Mer.
+
+Le _Jules Favre_, parti quelques minutes aprs le _Jacquard_, a chapp
+d'une manire vraiment miraculeuse au sort de ce dernier ballon.
+
+Le rcit suivant a t envoy le 2 dcembre au _Phare de la Loire_, il
+donne les pisodes de ce voyage dramatique:
+
+Nous sortons l'instant et profondment mus de la chambre o est n
+le gnral Trochu, et o sont tendus sur leur lit de douleur les deux
+aronautes qu'un hasard providentiel a jets sur notre le, point perdu
+de l'Ocan, et il est hors de doute que sur mille cas semblables, pas un
+ballon n'chapperait aux vagues, par le vent d'est qui pousse vers la
+grande mer. Nous avons eu l'honneur de serrer la main ces braves enfants
+de Paris qui apportent la France l'espoir et mme la certitude de sa
+dlivrance prochaine. Un de ces messieurs, le moins contusionn, a bien
+voulu nous raconter les pripties mouvantes du voyage.
+
+Parti minuit de Paris, le _Jules Favre_ s'leva 2,000 mtres,
+apercevant distinctement les feux prussiens. Ils rencontrrent une couche
+d'air chaud et tellement calme, qu'ils croyaient faire peine une lieue
+ l'heure. L'appareil lectrique qui devait les clairer n'ayant pu
+fonctionner, ils ne purent savoir quelle direction suivait le ballon, et
+comme le vent tait nord au moment de leur dpart, ils taient persuads
+aller vers Lyon. Sans s'en douter, ils taient dans un courant violent qui
+les poussait de l'est l'ouest. Vers six heures, ils approchaient de la
+mer. Ils aperurent alors la petite le d'Hodic, voisine de Belle-Ile de
+quatre lieues. Sur cette le est un fort, qui fit croire ces Messieurs
+qu'ils taient sur une le de la Marne ou de la Seine, tant le ballon
+leur paraissait immobile. J'ai omis de dire que jusque-l ils s'taient
+toujours trouvs au-dessus d'un pais brouillard.
+
+Bientt ils apercevaient la mer, qu'un bruit confus leur avait fait
+pressentir devoir tre non loin d'eux. Ils furent pousss vers Belle-Ile
+avec la rapidit d'une flche et malheureusement vers une de ses
+extrmits ayant peine cinq kilomtres de largeur; le danger tait
+suprme. M. Martin monta dans les cordages, ouvrit en grand la soupape,
+car ils ne pouvaient chapper la mort que par une descente prompte: s'il
+n'avait ouvert la soupape avant d'atteindre l'le, ils taient videmment
+perdus.
+
+Dans deux minutes, ils descendirent de 2,000 mtres; le premier choc
+fut terrible, le ballon remonta et retomba deux fois encore. En ouvrant
+brusquement la soupape, le ballon se dgonfla sa partie infrieure, ce
+qui lui fit faire parachute et amortit le choc de la descente. Il tait
+dans d'excellentes conditions pour la descente, ayant encore vingt sacs de
+lest sur 26. Au dernier choc, le ballon s'accrocha un mur d'environ un
+mtre. M. Martin se prcipita hors de la nacelle et frappa contre le mur
+o il eut la jambe et la poitrine violemment contusionnes.
+
+Quant M.D.C, il fut prcipit contre terre une vingtaine de mtres
+plus loin.
+
+M. Martin, revenu de son tourdissement, aperut alors son ami couch sur
+le dos, ayant un masque de sang la figure; il le crut mort.
+
+L'intrpide M. Martin nous a avou que son unique proccupation dans ce
+danger suprme et mme ds la descente vertigineuse, fut le souvenir de
+l'assurance faite la dame de M.D.C. que nul danger n'existait pour
+l'excellent chef de famille, le citoyen dvou sa patrie qui allait le
+suivre.
+
+Esprons que ces Messieurs sortiront bientt saufs de leur chute
+effrayante!
+
+Les dpches partent cette nuit pour Saint-Nazaire par l'_Eumnide_.
+
+M. JOUAN.
+
+
+DPARTS DE DCEMBRE 1870.
+
+_33e Ascension_. _1er dcembre_.--_La Bataille de Paris_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Poirrier, professeur de gymnastique.--Passagers: MM.
+Lissajoux et Youx.
+Dpart: gare du Nord, 5h. 45 m.
+Arrive: Grand-Champ (Bretagne), midi.
+
+La descente de cet arostat a t trs-accidente. L'ancre jete ne
+mordait pas et les voyageurs taient entrans par un vent violent.
+L'aronaute crut bien faire en sautant de la nacelle terre pour chercher
+ attacher lui-mme le guide-rope un arbre. Mais il ne peut russir
+cette manoeuvre. MM. Lissajoux et Youx furent emports, par l'arostat
+dlest du poids de l'aronaute, avec une violence vertigineuse. Le ballon
+se creva un kilomtre de l; il s'arrta. Les voyageurs en furent
+quittes pour l'motion!
+
+La plus indispensable union est rigoureusement commande la descente.
+Sauter de la nacelle, c'est risquer d'abord sa propre vie, mais ce qui est
+plus grave encore, c'est compromettre celle des autres!
+
+
+UNE ASCENSION SCIENTIFIQUE.
+
+34e Ascension. _2 dcembre_.--_Le Volta_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Chapelain, marin.--Passager: M. Janssen astronome.
+Dpart: gare d'Orlans, 6h. m.
+Arrive: Savenay (Loire-Infrieure), 11h. 30 m.
+
+M. Janssen emportait avec lui les instruments ncessaires pour observer en
+Algrie l'clipse de soleil.
+
+Ainsi, pendant que l'tranger souillait par sa prsence et ses ravages
+le sol de la patrie, l'Acadmie des sciences, restant en dehors de ces
+monstruosits sociales, portait toujours ses regards vers les grands
+problmes de la science. Nous croyons devoir reproduire les nobles paroles
+de M. Dumas, secrtaire perptuel de l'Acadmie des sciences, au sujet de
+l'expdition scientifique organise pendant le sige.
+
+Dans la sance du 5 dcembre 1870, voici comment s'est exprim l'illustre
+secrtaire perptuel de l'Acadmie des sciences:
+
+Une clipse de soleil, totale pour une partie de l'Algrie, aura lieu le
+27 dcembre. M. Janssen, si clbre par les belles dcouvertes qu'il
+a effectues dans l'Inde, l'occasion de l'clipse de 1868, tait
+naturellement dsign de nouveau, pour complter ses observations, au
+patronage et au concours du bureau des longitudes et de l'Acadmie, qui,
+avec l'autorisation de M. le ministre de l'instruction publique, se sont
+empresss de les lui accorder.
+
+M. Janssen est parti de Paris, vendredi 5 heures du matin, par un
+ballon spcial: le _Volta_. L'administration avait bien voulu se mettre
+entirement sa disposition; cet appareil n'emportait que le savant,
+les instruments de la science, et le marin charg de la manoeuvre. Notre
+confrre, M. Charles Deville et moi, nous assistions au dpart de M.
+Janssen, soit pour l'aider dans ses derniers apprts, soit pour lui donner
+une preuve de plus de l'intrt que l'Acadmie porte ses travaux.
+L'ascension, grce aux prcautions minutieuses de M. Godard an, s'est
+accomplie dans les meilleures conditions, et la direction excellente
+prise par l'arostat, doit faire esprer le succs d'une expdition que
+menacent, il est vrai, des prils de plus d'un genre.
+
+Les secrtaires perptuels de l'Acadmie, il est utile de le dclarer
+publiquement, se portant garants du caractre absolument scientifique de
+l'expdition et de la parfaite loyaut de M. Janssen, l'ont recommand
+officiellement la protection et la bienveillance des autorits et des
+amis de la science, en quelque lien que les chances du voyage l'aient
+dirig. Il fut un temps, o ce tmoignage aurait suffi pour lui assurer un
+accueil chevaleresque dans les lignes ennemies. On nous a appris le doute
+sur ce point. Aussi chacun a-t-il compris que des rigueurs et des menaces,
+non justifies par les lois de la guerre, aient fait M. Janssen comme
+un devoir de compter sur son propre courage et non sur la gnrosit
+d'autrui. Je suis entour de tmoins qui peuvent attester, cependant,
+qu'en pleine guerre, en 1813, Davy, un Anglais, recevait, dans ce palais
+mme, l'hospitalit de la France, comme un hommage rendu au gnie et aux
+droits suprieurs de la civilisation.
+
+En suivant du regard notre digne missionnaire dans l'espace, o il se
+perdait peu peu, j'ai senti ce souvenir se rveiller et renouveler en
+moi le besoin de protester, soit au nom de la science, soit au nom des
+principes eux-mmes, contre tout empchement qui pourrait tre mis son
+expdition. Deux inventions franaises, lies aux gloires de l'Acadmie,
+ont concouru aux oprations de la dfense: les ballons que Paris investi
+expdie, les dpches microscopiques qui lui reviennent sur l'aile des
+pigeons.
+
+La dcision prise par le comte de Bismark de renvoyer devant un conseil
+de guerre les personnes qui, montes dans les ballons, auront, sans
+autorisation pralable, franchi les lignes ennemies, intresse donc
+l'Acadmie. Elle ne saurait accepter que des oprations soient punissables
+parce qu'elles reposent sur des principes scientifiques nouveaux; que
+l'homme dvou qui, dans l'intrt de la science, passe au-dessus des
+lignes prussiennes, soit coupable de manoeuvre illicite; qu'en donnant,
+enfin, nos soins l'aronautique, nous ayons contribu nous-mmes
+fabriquer des engins de guerre prohibs.
+
+Comment! les voies de terre, de fer nous taient interdites, la voie de
+l'air nous restait seule, inconstante et douteuse; elle n'avait jamais t
+pratique; quoi de plus lgitime que son emploi! Nous l'avons conquise par
+des procds mthodiques, et si elle fonctionne rgulirement au profit de
+nos armes, o est le dlit?
+
+Que l'ennemi dtruise, s'il le peut, nos ballons au passage; qu'il
+s'empare de nos aronautes au moment o ils touchent terre, soit; c'est
+son intrt, c'est chance de guerre. Mais que les personnes, tombant ainsi
+entre ses mains, soient livres une cour martiale, au loin, en pays
+ennemi, comme des criminels, c'est un abus de la force....
+
+Dans Syracuse assige, Archimde opposant aussi aux efforts de l'ennemi
+toutes les ressources de la science de son temps, rendait pour les Romains
+l'attaque de plus en plus meurtrire. Marcellus, loin de lui faire un
+crime d'avoir prolong la dfense par ses inventions, ordonna que la
+vie de ce grand homme ft respecte, et, plein de regret pour sa mort
+fortuite, entoura sa famille de soins et d'gards!...
+
+Ajoutons pour l'honneur de M. Janssen que, lors de son dpart, il apprit
+que les savants anglais lui offraient un laisser-passer travers les
+lignes prussiennes, M. Janssen refusa; il prfra ne rien devoir
+l'ennemi de son pays, et il aima mieux risquer les chances du voyage
+arien!
+
+35e Ascension. _4 dcembre_.--_Le Franklin_ (2,050 mt.
+cub.).--Aronaute: Marcia, marin.--Passager: M. le comte d'Andrecourt,
+officier d'tat-major du gnral Trochu, il apporte en province les
+nouvelles de la prise du plateau d'Avron.
+Dpart: gare d'Orlans, 1h. m.
+Arrive: prs Nantes (Loire-Infrieure), 8h. m.
+
+36e Ascension. _5 dcembre_.--_L'arme de Bretagne_ (
+mt. cub.). Aronaute: Surrel.--Passager: M. Lavoine, consul
+Jersey.--Dpches: 400 kil.
+Dpart: gare du Nord, 6h. m.
+Arrive: Bouillet (Deux-Svres). L'aronaute la descente a t assez
+grivement bless la tte.
+
+37e Ascension. _7 dcembre_.--_Le Denis Papin_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Domalin, marin.--Passagers: MM. Montgaillard, Delort et
+Robert, inventeurs des cylindres sous-aquatiques, pour le transport des
+lettres de province par la Seine.--Dpches: 55 kil. Pigeons: 3.
+Dpart: gare d'Orlans, 4h. m.
+Arrive: prs le Mans (Sarthe), 7 h.m.
+
+38e Ascension. _11 dcembre_.--_Le gnral Renault_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Joignerey, gymnaste.--Passagers: MM. Wolff et
+Lermanjat.--Dpches: 1,000 kil.--Pigeons: 12.
+Dpart: gare du Nord, 3h. 15m.
+Arrive: (Seine-Infrieure) prs Rouen, 5h. 30m., 130 kil. en 3h. 15.
+
+
+QUATRIME BALLON PRISONNIER.
+
+39e Ascension. _15 dcembre_.--_La Ville de Paris_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Delamarne.--Passagers: Morel, rdacteur _du Gaulois_,
+et Billebault.--Dpches: 65 kil.--Pigeons: 12.
+Dpart: gare du Nord, 4h. m.
+Arrive: Wertzlur (Prusse), 4h. 5m. Fait prisonnier en Prusse, M.
+Delamarne a failli tre fusill par les Prussiens, et n'a chapp la
+mort que par miracle. M. Morel a subi des mauvais traitements les plus
+humiliants.
+
+40e et 41e Ascensions. _17 dcembre_.--1 _Le Parmentier_ (2,000
+mt. cub.).--Aronaute: Paul, marin.--Passagers: M. Desdouet et un
+franc-tireur.--Dpches: 460 kil.--Pigeons 4.
+Dpart: gare d'Orlans, 1h. 15m.
+Arrive: Gourganson (Marne), 9h. m.
+
+2 _Le Guttemberg _(2,000 mt. cub.).--Aronaute: Perruchon,
+marin.--Passagers: MM. d'Almida, Lvy et Louisy.
+Dpches 0.--Pigeons: 6.
+Dpart: gare d'Orlans, 1h. 30m.
+Arrive: Montpreux (Marne), 9h. m.
+
+Ces deux ballons furent lancs peu prs en mme temps de la gare
+d'Orlans.--Le franc-tireur, mont dans le premier arostat, M. Lepre,
+ami du gnral Trochu, devait porter au gnral Faidherbe l'ordre de faire
+un nergique mouvement en avant pour faciliter une grande sortie. M.
+Lepre avait un signe de reconnaissance, et une mission verbale: son
+message put tre dlivr avec une tonnante rapidit. Ce fait est un
+admirable exemple de l'utilisation des ballons pendant la guerre.
+
+M. d'Almida, mont dans _le Guttemberg_ tait charg de coordonner les
+efforts pour communiquer avec la ville assige.
+
+42e Ascension. _18 dcembre_.--_Le Davy_ (1,000 m.
+cub.).--Aronaute: Chaumont, marin.--Passager: M. Deschamps.
+Dpches: 25 kil.
+Dpart: gare d'Orlans, 5h. m.
+Arrive: Chuney prs Beaune (Cte-d'Or).
+
+
+CINQUIME BALLON PRISONNIER.
+
+43e Ascension. _20 dcembre_.--_Le gnral Chanzy_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Werrecke, gymnaste.--Passagers: MM. de l'pynay,
+Julliac, Joufryon.--Dpches: 25 kil.--Pigeons: 4.
+Dpart: gare du Nord, 2h. 30 m.
+Arrive: Rotembery (Bavire), 10h. 45 m. Fait prisonnier en Allemagne.
+
+Cette expdition avait pour but d'organiser en province un corps de
+plongeurs qui l'aide de scaphandres auraient pu revenir Paris par la
+Seine.
+
+44e Ascension. _22 dcembre.--Le Lavoisier_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Ledret, marin.--Passager: Raoul de
+Boisdeffre.--Dpches: 175 kil.--Pigeons: 6.
+Dpart: gare d'Orlans, 2h. 30m.
+Arrive: Beaufort (Maine-et-Loire), 9h. m.
+
+M. Raoul de Boisdeffre, officier d'tat-major du gnral Trochu, avait une
+mission importante auprs du gnral Chanzy. Il venait lui dire que Paris
+cesserait d'avoir des vivres le 20 janvier et que le moment d'agir tait
+venu.
+
+45e Ascension. _23 dcembre.--La Dlivrance_ (2,050 mt.
+cub.).--Aronaute: Gauchet, commerant,--Passager: M. Reboul.
+Dpches: 40 k.--Pigeons: 4.
+Dpart: gare du Nord, 3h. 30m.
+Arrive: La Roche (Morbihan), 11h. 45m. 560 kil. en 8h. 30.
+
+46e Ascension. _24 dcembre.--Le Rouget de l'Isle_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Jahn, marin.--Passager: M. Garnier.
+Dpart: gare d'Orlans, 3h. m.
+Arrive: Alenon (Orne), 9h. m.
+
+47e Ascension. _27 dcembre.--Le Tourville_ (2,050 mt.
+cub.).--Aronaute: Mouttet, marin.--Passagers: MM. Mige et Delaleu.
+Dpches: 160k.--Pigeons: 4.
+Dpart: gare d'Orlans, 4h. m.
+Arrive: Eymoutiers (Haute-Vienne), 1h. s.
+
+48e Ascension. _29 dcembre.--Le Bayard_ (2,045 mt.
+cub.).--Aronaute: Rginensi, marin.--Passager: M. Ducoux.
+Dpches: 110k.--Pigeons: 4.
+Dpart: gare d'Orlans, 4h. m.
+Arrive: La Mothe-Achard (Vende), 10h. 10m.
+
+49e Ascension. _30 dcembre.--L'Arme de la Loire_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Lemoine.--Pas de passager.
+Dpches: 250k.
+Dpart: gare du Nord, 5h. m.
+Arrive: prs le Mans (Sarthe), 4 h. s.
+
+Ce ballon est tomb au milieu de l'arme de la Loire dont il portait le
+nom.
+
+
+DPARTS DE JANVIER 1871.
+
+50e Ascension. _3 janvier.--Le Merlin de Douai_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: L. Griseaux.--Passager: M. Eug. Tarb.
+Dpart: gare du Nord, 4h. m.
+Arrive: Massay (Cher), 11h. 45m.
+
+Entreprise particulire.
+
+51e Ascension. _4 janvier_.--_Le Newton_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Ours, marin.--Passager: M. Brousseau.
+Dpches: 310 k.--Pigeons, 4.
+Dpart: gare du Nord, 4h. m.
+Arrive: Digny (Eure-et-Loir).
+
+52e et 53e Ascensions. _9 janvier_.--1 _Le Duquesne_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Richard, quartier-matre et trois marins.
+Dpart: gare d'Orlans, 3h. 50m.
+Arrive: Bizieu prs Reims (Marne).
+
+Tentative de direction avec une hlice. (Voir chap. III.)
+
+2 _Le Gambetta_ (2,000 mt. cub.).--Aronaute: Duvivier,
+marin.--Passager: M. de Fourcy.
+Dpches: 240k.--Pigeons: 3.
+Dpart: gare du Nord, 3h. 55m.
+Arrive: Clamecy prs Auxerre (Yonne), 2h. 30s.
+
+54e Ascension. _11 janvier_.--_Le Kepler_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Roux, marin.--Passager: M. Dupuy.
+Dpches: 160k.--Pigeons: 3.
+Dpart: gare d'Orlans, 3h. 30m.
+Arrive: Laval (Mayenne), 9h. 15m.
+
+55e et 56e Ascensions. _13 janvier_.
+
+1 _Le Monge_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Raoul.--Passager: M. Guign.
+Dpart: gare d'Orlans, midi 50.
+Arrive: Harfeuille (Indre), 8 h. s.
+
+2 _Le gnral Faidherbe_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Van Seymortier.--Passager: M. Hurel et cinq chiens
+destins rentrer Paris avec des dpches.
+Dpches: 60k.--Pigeons: 2.
+Dpart: gare du Nord, 3h. 30m.
+Arrive: Saint-Avit (Gironde), 2h. s.
+
+57e Ascension. 45 _janvier_.--_Le Vaucanson_ (2,000 mt. Cub.).
+Aronaute: Clariot, marin.--Passagers: MM. Valade et Delente.
+Dpches: 75 k.--Pigeons: 3.
+Dpart: gare d'Orlans, 3h. M.
+Arrive:
+Armentires (Belgique), 9h. 15m.
+
+58e Ascension. 16 _janvier_.--_Le Steenackers_ (2,000 mt. cub.).
+Aronaute: Vibert, ingnieur.--Passager: M. Goleron.
+Dpart: gare du Nord, 7h. m.
+Arrive: Hynd (Hollande), dans les dunes du Zuyderze.
+M. Vibert emportait avec lui deux caisses de dynamite, destines, dit-on,
+ l'arme de Bourbaki, qui commenait battre en retraite.
+
+59e Ascension. 18 _janvier_.--_La poste de Paris_ (2,000 mt. Cub.).
+Aronaute: Turbiaux, mcanicien.--Passagers: MM. Cleray et
+Cavailhon. Dpches: 70k.--Pigeons: 3.
+Dpart: gare du Nord, 3h. m.
+Arrive: Venray (Pays-Bas).
+
+60e Ascension. 20 _janvier_.--_Le gnral Bourbaki_ (2,000 mt. Cubes).
+Aronaute: Mangin jeune.--Passager: M. Boisenfrey.
+Dpches: 125 k.--Pigeons: 4.
+Dpart: gare du Nord, 5h. m.
+Arrive: Hasancourt prs Reims (Marne).
+
+L'aronaute, tomb en pays occup par l'ennemi, peut sauver ses dpches;
+il brle son ballon pour le dissimuler aux Prussiens.
+
+61e Ascension. _22 janvier_.--_Le gnral Daumesnil_ (2,000 mt.
+cub.).--Aronaute: Robin, marin.--Pas de passager.
+Dpches: 280 kil.--Pigeons: 3.
+Dpart: gare de l'Est, 4h. m.
+Arrive: Charleroi (Belgique), 8h. 20m.
+
+62e Ascension. _24 janvier._--_Le Toricelli_ (2,000 mt. cub.).
+Aronaute: Bely, marin.--Pas de passager.
+Dpches: 230 kil. Pigeons: 3.
+Dpart: gare de l'Est, 3h. m.
+Arrive: Fuchemout (Oise), 11h. m.
+
+Ballon cach; dpches sauves et remises au bureau de Blanzy.
+
+
+
+DEUXIME BALLON PERDU EN MER.
+
+63e Ascension. _27 janvier_.--_Le Richard Wallace_ (2,000 mt.
+Cub.). Aronaute: E. Lacaze, soldat.--Pas de passager.
+Dpches: 220 kil.--Pigeons: 2.
+Dpart: gare du Nord, 3h. 30 m.
+Arrive: inconnu. Ce ballon a t perdu en mer en vue de la Rochelle.
+
+Il est difficile d'expliquer la cause de ce malheur. L'arostat mont par
+M. Lacaze, a presque touch terre en vue de Niort; on a cri l'aronaute
+de descendre, mais il est reparti dans les hautes rgions de l'air aprs
+avoir vid un sac de lest. Il a t vu la Rochelle une grande hauteur;
+au lieu de descendre sur le rivage de la mer, il a continu sa course vers
+l'Ocan, o on l'a vu se perdre l'horizon.
+
+L'infortun Lacaze n'a-t-il pas pu trouver la corde de soupape pour
+descendre? S'est-il vanoui dans la nacelle? C'est ce que l'on ne saura
+jamais. Ses restes ont aujourd'hui pour tombeau l'immensit des flots!
+
+64e Ascension. 38 _janvier_.--_Le gnral Cambronne_ (3,000 mt. cub.).
+Aronaute: Tristan, marin.--Pas de passager.
+Dpches: 20 kilogr.
+Dpart: gare de l'Est, 6h. m.
+Arrive: Mayenne (Mayenne), 4h. S.
+
+Cet arostat a apport en province la nouvelle de l'armistice.
+
+Tels sont les voyages ariens excuts pendant le sige de Paris.
+
+Soixante-quatre ballons ont franchi les lignes ennemies. Cinq d'entre eux,
+comme on l'a vu, ont t faits prisonniers, deux autres se sont perdus
+en mer.--Ils ont enlev dans les airs 64 aronautes, 94 passagers, 363
+pigeons voyageurs, et 9,000 kilogr. de dpches reprsentant trois
+millions de lettres 3 gr. Nous ne terminerons pas ce chapitre, sans dire
+que les ballons-poste qui ont si puissamment contribu la prolongation
+du sige de Paris, resteront dans l'histoire un sujet d'admiration pour
+les amis de la France, comme ils susciteront pendant longtemps la jalousie
+de ses ennemis. Un prisonnier de guerre franais, retenu Mayence
+pendant la guerre, m'affirmait rcemment que les Allemands avaient t
+profondment surpris des merveilles de la poste arienne. Pendant le
+sige, il avait entendu dire ces mots un sujet de Bismark:
+
+--Ces maudits ballons nous font bien du tort, car grce eux le
+gouverneur de Paris parle sans cesse aux gnraux de province. Dcidment
+ces diables de Franais sont ingnieux!
+
+
+III
+
+Les pigeons voyageurs.--La Socit l'Esprance.--La poste terrestre.--La
+poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables.
+
+Ainsi, grce aux ballons, Paris parlait la province, les assigs
+envoyaient des messages aux amis du dehors; la grande ville n'avait pas
+t billonne. C'tait beaucoup, mais ce n'tait pas assez. Aprs avoir
+ouvert le chemin de l'aller, il tait ncessaire d'en trouver un pour le
+retour. Le gouvernement fit appel aux inventeurs, aux hommes ingnieux,
+ la science. L'appel fut entendu, mille projets prirent subitement
+naissance, et si beaucoup d'entre eux n'ont pas rempli les promesses
+qu'il tait permis d'en attendre, il faut en accuser un ennemi non moins
+puissant que la Prusse, c'tait l'hiver, c'tait le froid, c'taient les
+neiges et les glaces.
+
+On fit de nombreuses tentatives de tout genre, dans toutes conditions,
+mais c'est encore l'air qui se montra le plus favorable aux assigs.--Les
+pigeons voyageurs, emports de Paris dans la nacelle des ballons,
+rentrrent dans les murs de la capitale cerne. Si la France n'a pu
+secourir Paris par ses armes, elle n'a cess de lui tendre la main
+par-dessus les remparts des ennemis!
+
+LES PIGEONS ET LES DPCHES MICROSCOPIQUES.
+
+L'explorateur Thvenot raconte dans le rcit de ses voyages publis
+vers 1650, que les habitants d'Alep recevaient souvent des nouvelles
+d'Alexandrie par des pigeons voyageurs. Il parait certain que les
+messagers ails taient frquemment usits dans l'antiquit. Cependant
+Aristote et Pline n'en disent rien. Le fait que nous venons de citer
+prouve toutefois que la poste arienne par pigeon est connue depuis plus
+de deux cents ans. Mais ce n'est gure que depuis le commencement de
+notre sicle que la Belgique a cr le _sport_ des colombes. Plusieurs
+propritaires de pigeons se runissaient; chacun d'eux confiait un de ses
+pigeons un homme sr, qui les laissait envoler 20 ou 30 lieues du
+point de dpart.--Le premier pigeon revenu au logis gagnait pour son
+matre les enjeux mis sur la tte de tous les autres. Ces pigeons
+servaient souvent aussi pour le commerce, les affaires, et plus d'un
+spculateur a profit habilement de ces messagers ails.
+
+Dans les temps modernes on se rappelle sans doute que Venise en 1849,
+assige par les Autrichiens, fit un usage efficace des colombes; pour
+porter des dpches au dehors. Du reste, depuis quelques annes, de grands
+perfectionnements ont t apports dans l'levage des pigeons par la
+slection des types et des croisements habilement excuts. On est
+arriv former des individus dont le vol est d'une rapidit vraiment
+extraordinaire. C'est ainsi que l'norme distance qui spare Toulouse de
+Bruxelles a t franchie par le _Gladiateur_ des pigeons en une seule
+journe. Gnralement la vitesse des pigeons varie entre 1,000 et 1,200
+mtres la minute, soit environ 60 kilomtres l'heure. Il va sans dire
+qu'il n'y a rien d'absolu dans cette estimation, et que la vitesse varie
+singulirement suivant que l'oiseau a le vent _derrire_ ou le vent
+_debout_, comme diraient les marins. Les pigeons voyageurs ont l'oeil
+trs-perant et la mmoire locale extraordinairement dveloppe. On les
+lve dans des pigeonniers o ils sont en libert; ils accomplissent
+d'eux-mmes de longues promenades autour de leur habitation, et arrivent
+sans doute connatre les environs de la ville qu'ils habitent. Les
+brouillards, qui les empchent de retrouver les points de repre que leur
+a fait observer un merveilleux instinct, rendent presque impossible leur
+retour au colombier. Par une cause qui n'est pas encore explique, ils
+perdent aussi leurs facults, par les temps de gele, et surtout quand la
+neige couvre le sol. On comprendra que l'hiver exceptionnellement froid de
+1870-1871 a t bien dfavorable la poste par pigeons.
+
+Nous complterons ces renseignements par quelques lignes extraites du
+_Journal Officiel_ (mars 1871), o se trouvent des dtails sur les types
+de pigeons les plus recherchs des amateurs du sport arien.
+
+Le pigeon voyageur est lgant et gracieux de forme.
+
+Le _ligeois_ (1er type) est petit, tte rgulirement convexe, que
+termine un bec trs-court. Les yeux sont saillants et entours d'une
+membrane nue; l'iris est jaune orange fonc; les caroncules nasales sont
+plus grosses chez le mle que chez la femelle.
+
+Le pigeon d'_Anvers_ (2e type) est beaucoup plus gros, plus lanc, plus
+haut sur ses pattes, le cou est long; son vol est trs-rapide, mais il est
+moins fidle son colombier que le ligeois; sa tte est moins arrondie,
+comme si les lobes crbraux correspondant la mmoire taient moins
+dvelopps; le bec est plus grand, l'iris est entour d'un cercle
+blanc. L'_irlandais_ (3e type) est fort; les caroncules nasales sont
+trs-grosses; la membrane nue qui entoure l'oeil est large; l'oeil est
+souvent tout noir (en termes techniques, oeil de vesce).
+
+Le plumage est trs-vari, trs-doux de nuance, trs-fourni: les couleurs
+uniformes, telles que rouge, blanc, noir, sont rares. Les plus communes
+sont le bleu, le bleu tincel, le rouge tincel ou tach de noir, et les
+nuances binaires; blanc et bleu, blanc et rouge, et blanc et noir.
+
+Ce sont ces trois races croises qui fournissent les meilleurs coureurs,
+runissant la mmoire, la force, la vue (qui prdominent dans chacune des
+races signales), la beaut et la solidit de la charpente osseuse.
+
+Il existait Paris bien avant la guerre une socit colombophile, la
+socit _l'Esprance_. Quand les premiers ballons du sige s'levrent
+dans les airs, les membres de cette socit songrent leurs pigeons.
+Les ballons s'envolent, disaient-ils, mais qui nous donnera de leurs
+nouvelles? Qu'ils enlvent avec eux nos pigeons; ceux-ci se chargeront
+bien de revenir!
+
+Le vice-prsident de la Socit _l'Esprance_, M. Van Roosebecke, alla
+trouver le gnral Trochu, vers le 25 septembre, aprs le dpart du
+premier ballon-poste, et lui exposa son projet. Le Gouverneur de Paris
+l'couta avec intrt, et le renvoya M. Rampont.
+
+Le 27, trois pigeons partaient dans le ballon _la Ville de Florence_,
+six heures aprs ils taient revenus Paris, avec une dpche signe de
+l'aronaute qui annonait sa descente prs de Mantes.
+
+La poste par pigeons tait cre.
+
+On ne tarda pas toutefois s'apercevoir qu'il fallait une certaine
+habitude des pigeons, pour les bien lancer. Souvent les oiseaux taient
+mal soigns par les aronautes, ils ne revenaient pas Paris, ou
+rentraient aprs avoir laiss tomber une dpche mal attache.
+
+L'administration fit partir successivement les membres de la socit
+_l'Esprance_. MM. Van Roosebecke, Cassiers se rendirent Tours par
+ballon, avec une trentaine de pigeons chacun. Leurs collgues, MM.
+Tracelet, Nobecourt, etc., les rejoignirent plus tard. Ils se mirent la
+disposition de M. Steenackers vers le milieu d'octobre.
+
+Dix-huit pigeons lancs de Dreux, de Blois, de Vendme, rentrrent presque
+successivement Paris, munis de dpches photographiques.
+
+Ce succs dpassa toute esprance. Aussi M. Steenackers se dcida-t-il
+ouvrir au public la poste colombophile. On envoyait Tours les dpches
+prives pour Paris, elles partaient par pigeon moyennant 0 fr. 50 par mot.
+
+Mais le mauvais temps, le brouillard, la neige, ne tardrent pas rendre
+le service trs-irrgulier. Un grand nombre de pigeons ne rentrrent pas
+Paris.
+
+Trois cent soixante-trois pigeons ont t emports de Paris en ballon et
+lancs sur Paris. Il n'en est rentr que 37, savoir: 4 en septembre, 18
+en octobre, 17 en novembre, 12 en dcembre, 3 en janvier, et 3 en
+fvrier.--Quelques-uns d'entre eux sont rests absents fort longtemps.
+C'est ainsi que le 6 fvrier 1871, on reut Paris un pigeon qui avait
+t lanc aux environs d'Orlans le 18 novembre 1870. Il rapporta la
+dpche n 26, tandis que la veille un pigeon avait rapport la dpche n
+51.
+
+Le 23 janvier, on reut un pigeon qui avait perdu sa dpche et trois
+plumes de la queue. Il avait t sans doute atteint par une balle
+prussienne.
+
+Les Parisiens se rappellent la joie produite par l'arrive des messagers
+ails pendant le sige. Quand un pigeon volait au-dessus des toits, quand
+il se posait sur une gouttire, des rassemblements se formaient de
+toutes parts; tous les passants mettaient le nez en l'air. Quel bonheur
+ineffable! Ce sont des nouvelles qui arrivent! Nous ferons observer
+toutefois que gnralement le pigeon-voyageur rentre tout droit au
+colombier, sans s'arrter. Il n'est pas probable que l'attention des
+Parisiens se soit porte sur les pigeons-voyageurs qu'ils n'ont pas d
+pouvoir remarquer. Il se pourrait bien que les pigeons des Tuileries aient
+obtenu un succs peu lgitime.
+
+Le service des pigeons Tours tait plac sous la direction de M.
+Steenackers; MM. Van Roosebecke et Cassiers taient chargs de lancer les
+messagers ails, ils s'aventuraient jusqu'auprs des lignes ennemies, pour
+laisser envoler les pigeons le plus prs possible de Paris. On ne saurait
+donner trop d'loges la belle conduite de ces messieurs et de leurs
+collgues qui ont quitt Paris en ballon pour organiser en province cet
+admirable systme de poste arienne.
+
+A Paris, la surveillance du service administratif de la poste par pigeons
+tait confie M. Chassinat, directeur des Postes de la Seine; M. Mottet,
+receveur principal, tait l'agent d'excution.
+
+M. Derouard, secrtaire de la socit colombophile _l'Esprance_ tait
+charg de surveiller les colombiers, de la rception des pigeons, etc.
+
+La poste colombophile compltait ainsi le service des ballons-poste; mais
+ce qui la rendit surtout utile, ce qui en fit une vritable cration
+nouvelle, c'est le systme des dpches photographiques que rapportaient
+Paris les messagers ails.
+
+Un pigeon ne peut tre charg que d'un bien faible poids. Il emporte dans
+les airs une feuille de papier, de quatre ou cinq centimtres carrs,
+roule finement, et attache une des plumes de sa queue. Une lettre
+aussi petite est bien laconique. On peut y crire la main quelques mots,
+quelques phrases, peut-tre,--ce n'est l qu'un tlgramme insignifiant.
+
+Ds le commencement du sige on songea aux merveilles de la photographie
+microscopique. On se rappela avoir vu l'Exposition universelle de
+petites breloques-lunettes, o les 400 dputs taient reprsents sur une
+surface de 1 millimtre carr. En regardant travers la loupe place
+une des extrmits, on voyait nettement l'image de tous ces personnages,
+runis sur la surface d'une tte d'pingle! C'tait M. Dagron que l'on
+devait ce tour de force photographique.
+
+Ce fut lui qui, pendant la guerre, se chargea de rduire les dpches pour
+pigeons voyageurs.
+
+Grce aux procds photographiques, on crivait Tours toutes les
+dpches prives ou publiques sur une grande feuille de papier dessin.
+On y traait jusqu' 20,000 lettres ou chiffres. M. Dagron, par la
+photographie, rduisait cette vritable affiche en un petit clich qui
+avait peu prs le quart de la superficie d'une carte jouer. L'preuve
+tait tire sur une mince feuille de collodion qui ne pesait que quelques
+centigrammes et qui contenait un texte rduit assez considrable pour
+composer un journal entier.
+
+A Paris, la dpche amene par pigeon, tait place sur le porte-objet
+d'un microscope photo-lectrique, vritable lanterne magique d'une
+puissance extrme. L'image de la dpche tait projete sur un cran, mais
+amplifie, agrandie, au point qu' l'oeil nu, on pouvait lire nettement
+tous les chiffres, toutes les lettres tracs.
+
+N'est-ce pas merveilleux? n'y a-t-il pas lieu d'admirer l, sincrement,
+les applications tonnantes de la science moderne?
+
+M. Dagron partit en ballon avec son collaborateur, M. Fernique, vers
+le milieu du mois de novembre. Aprs un voyage des plus prilleux, ces
+messieurs organisrent tous leurs appareils photographiques avec la plus
+grande habilet.
+
+Quatre cent soixante-dix pages typographies ont t reproduites par les
+procds de MM. Dagron et Fernique. Chaque page contenait prs de 15,000
+lettres, soit environ 200 dpches. Seize de ces pages tenaient sur
+une pellicule de 3 centimtres sur 5, ne pesant pas plus de un
+demi-dcigramme. La rduction tait faite au _huit centime_.
+
+Chaque pigeon pouvait emporter dans un tuyau de plumes une vingtaine de
+ces pellicules, qui n'atteignaient en somme que le poids de 4 gramme. Ces
+dpches runies formaient un total de 300,000 lettres, c'est--dire la
+matire d'un volume in-12, analogue celui que le lecteur a sous les
+yeux.
+
+Avant l'arrive de M. Dagron, rappelons que M. Blaise, photographe
+Tours, avait dj reproduit des dpches photographiques sur papier, sous
+les auspices de MM. Barreswill et Delafolie.
+
+Les dpches photomicroscopiques taient en gnral tires 30 ou 40
+exemplaires, et envoyes par autant de pigeons.
+
+PRS DE CENT MILLE DPCHES ont t envoyes ainsi Paris avant
+l'armistice. En imprimant toutes ces dpches en caractres ordinaires,
+on formerait certainement une bibliothque de plus de cinq cents volumes!
+Tout cela a t envoy par des oiseaux!
+
+Aussitt que le tube tait reu l'administration des tlgraphes, M.
+Mercadier procdait l'ouverture en fendant le tube avec un canif. Les
+pellicules taient dlicatement places dans une petite cuvette remplie
+d'eau, contenant quelques gouttes d'ammoniaque. Au sein de ce liquide, les
+dpches se droulaient; on les schait, on les mettait entre deux verres.
+Il ne restait plus qu' les placer sur le porte-objet des microscopes
+photo-lectriques.
+
+Quand les dpches taient nombreuses, la lecture en tait assez lente;
+mais la pellicule renfermait 144 pages ou petits carrs, on pouvait la
+diviser, et la lire en mme temps avec plusieurs microscopes.--Certaines
+dpches chiffres taient spares et lues part par le directeur. Les
+autres taient lues et copies par des employs qui les envoyaient de
+suite aux divers bureaux de Paris.
+
+MM. Cornu et Mercadier perfectionnrent le procd de lecture des dpches
+avec le microscope. La pellicule de collodion, intercale entre deux
+glaces, tait reue sur un porte-glace, auquel un mcanisme imprimait
+un double mouvement horizontal et vertical. Chaque partie de la dpche
+passait lentement au foyer du microscope. Sur l'cran, les caractres se
+droulaient suffisamment agrandis pour tre lus et copis.
+
+L'installation, la mise en train durait environ 4 heures; il fallait en
+outre quelques heures pour copier les dpches. MM. Cornu et Mercadier
+tentrent de photographier directement les caractres projets sur l'cran
+par un procd rapide.--Les progrs auraient march ainsi grands pas,
+mais l'hiver, le froid ne tardrent pas rendre de plus en plus rare
+l'arrive des pigeons.
+
+On ignorait les causes de ces retards. L'administration se dcida
+envoyer en province par ballon MM. Levy et d'Almida, pour mettre en
+oeuvre de nouveaux procds photographiques. Mais la poste des pigeons
+manquait par la base; les messagers n'arrivaient plus rgulirement.--La
+mauvaise saison de l'hiver leur faisait perdre leurs merveilleuses
+facults. Nous avons dj dit qu'il ne rentra Paris que 2 pigeons dans
+le courant de janvier!
+
+Quoi qu'il en soit les Parisiens n'oublieront jamais les pigeons
+voyageurs. Il est souhaiter que l'art d'lever ces messagers ails soit
+cultiv dans notre capitale. On devrait runir les pigeons voyageurs dans
+un colombier modle, favoriser les conditions de leur dveloppement,
+organiser en un mot une cole colombophile qui certainement trouverait
+des amateurs. Les pigeons du sige ne doivent pas tre dlaisss; ne
+mritent-ils pas au moins les honneurs que l'ancienne Rome ne refusait pas
+aux oies du Capitole?
+
+
+LES PITONS.
+
+Le fait de l'investissement complet de Paris par l'arme prussienne
+restera dans l'histoire comme un grand sujet d'tonnement. L'esprit
+franais, lger, superficiel, est ainsi fait qu'il admet sans contrle les
+illusions de sa vanit nationale, et qu'il est toujours prt
+accepter comme un axiome, un fait douteux qui flatte ses sentiments
+patriotiques.--Si quelqu'un avait dit le 16 septembre que l'arme
+allemande allait bloquer Paris, il se serait fait charper sur les
+boulevards.--Mais, Monsieur, il est impossible de cerner Paris. Tout le
+monde le dit. Demandez au gnie militaire!
+
+Tout au commencement de l'arrive de l'arme prussienne, des voitures de
+la poste se rendaient jusqu' Triel. Les conducteurs racontrent qu'ils
+avaient t arrts en route par un poste bavarois. A leur grand
+tonnement, les soldats les accueillirent bien et leur demandrent des
+cigares. Un officier s'cria leur vue qu'il tait presque Parisien de
+coeur, quoique Allemand d'origine, et qu'il avait fait ses tudes au
+quartier Latin. Il laissa passer les voitures de la poste. Mais cet tat
+de choses ne dura pas, et bientt la consigne prussienne fut observe
+partout avec la plus stricte svrit.
+
+A partir du 21 septembre, on s'aperut qu'un homme si rsolu, si habile
+qu'il ft, ne pouvait plus traverser les lignes ennemies.
+
+La Prusse venait de nous rserver cette nouvelle surprise!
+
+Le service des pitons destins forcer les lignes ennemies pour
+rapporter ensuite des nouvelles de province, n'en fut pas moins organis
+par l'administration des postes. Ce n'est ni le dvouement, ni le courage
+qui firent dfaut, mais malgr la multiplicit des essais, le nombre des
+russites est peu considrable.
+
+Sur 28 pitons envoys le 21 septembre, un seul, le facteur Brare, put
+se rendre Saint-Germain et y livrer un fonctionnaire franais ses
+dpches pour Tours, aprs avoir t momentanment gard vue par
+les soldats allemands. Deux autres employs des postes furent faits
+prisonniers ce jour-l mme, leurs dpches furent prises, et ils durent
+rebrousser chemin vers Nanterre. Le facteur Poulain, parti de Paris la
+mme poque, n'est jamais reparu.
+
+Sept pitons envoys le 22 et le 23 septembre furent faits prisonniers,
+mais, sur 4 hommes expdis le 24, le nomm Gme russit franchir les
+lignes, prsenter ses dpches la mairie de Triel et revenir le 25.
+Deux de ses camarades, moins heureux que lui, furent faits prisonniers.
+
+Le 27, les mmes facteurs, Brare et Gme, tentrent une nouvelle perce
+et eurent le bonheur d'arriver Triel et d'en revenir le 28; quatre
+autres pitons avaient renonc leur tentative.
+
+Le 5 octobre, les facteurs Loyet et Chourrier rentrent avec 714 dpches
+livres Triel le 30 septembre.
+
+Brare fait une nouvelle expdition le 4 octobre, et arrive Tours aprs
+avoir t fait prisonnier et s'tre vad.
+
+Dix-huit autres pitons font encore de vains efforts pour passer les
+lignes. Parmi les seize envoys dans le reste du mois, le nomm Ayrolles
+est fait prisonnier, jet dans un cachot et fort maltrait; deux autres
+sont gards plusieurs jours par l'ennemi, puis mis en libert.
+
+Lorsqu'on rflchit aux difficults sans nombre qu'ont eu affronter
+ces braves employs, aux prils auxquels ils se sont exposs sciemment,
+ l'ingniosit des moyens employs par eux pour faire passer leurs
+missives, toute admiration est au-dessous de ce qui leur est d.
+Quelques-uns n'ont pas hsit cacher des dpches chiffres sous
+l'piderme incis; d'autres ont imagin de faire vider habilement des
+pices de dix centimes, de manire laisser les coins de la monnaie
+intacts; d'autres ont fait forer des clefs vis force pour y introduire
+les missives. L'artifice employ par les ngres indiens pour dissimuler
+les diamants vols dans les laveries, ne put tre appliqu, les Allemands
+ne manquant jamais, assurait-on, d'administrer tout d'abord aux suspects
+une purge nergique.
+
+Le facteur Brare est un de ceux qui ont russi passer plusieurs fois
+les lignes prussiennes. Mais il fut victime de son dvouement, de son
+courage. Il finit par tre fusill par les Prussiens l'le de Chatou. Il
+laisse derrire lui une femme et cinq enfants[13].
+
+[Note 13: _Journal officiel_, mars 1871.]
+
+Il y eut en dehors de la poste des tentatives qui furent couronnes de
+succs. M. Franois Oswald du _Gaulois_, quitta Paris pied dans le
+courant d'octobre, et aprs avoir t menac de la mort d'un espion, il
+parvint enfin s'chapper et gagner Tours, o il publia le rcit de
+ses aventures dramatiques.--M. Lucien Morel parvint aussi s'chapper de
+Paris pied.
+
+Il eut l'audace d'essayer d'y rentrer, et profitant d'une nuit de brume,
+sa tentative si hardie, si prilleuse le conduisit au but tant espr. Il
+pntra dans la ville assige. M. Morel, rentr Paris, en ressortit
+encore par la voie des airs. Il partit en ballon le 15 dcembre, mais le
+vent le poussa en Prusse, o il fut retenu prisonnier jusqu' la fin de la
+guerre, comme nous l'avons dit dans le chapitre prcdent.
+
+M. Steenackers, directeur des postes et des tlgraphes Tours, envoya
+vers Paris un grand nombre de courriers pied. Toutes les ruses ont t
+imagines. Les uns se dguisaient en marchands ambulants, les autres en
+paysans. Ils arrivaient une premire ligne d'occupation o ils taient
+arrts et fouills, puis on les contraignait de rtrograder.
+
+L'inspection prussienne tait pleine de pril. Malheur celui qui
+laissait prendre sa dpche, il courait le risque d'tre fusill comme
+espion. Un facteur du tlgraphe fait plusieurs fois prisonnier, et
+fouill nu, cachait la dpche chiffre dont il tait porteur dans une
+dent artificielle et creuse. Les Prussiens ne savaient pas dvoiler cette
+cachette ingnieuse, mais quelques journaux commirent l'indiscrtion de
+raconter le fait. Il fallut renoncer la dent creuse.
+
+Le 12 janvier, MM. Imbert, Roche, Perney, Fontaine et Leblanc, tentrent
+de franchir les lignes ennemies en suivant sous terre les carrires
+souterraines de la rive gauche. L'entreprise choua.
+
+Il en fut encore de mme pour les plongeurs qui devaient revenir Paris,
+en suivant le fond de la Seine dans des scaphandres.
+
+Ainsi, Paris, qui recevait quelques mois auparavant des centaines de
+trains de marchandises et de voyageurs, n'tait plus accessible un seul
+piton portant quelques chiffres sur un carr de papier!
+
+
+LA POSTE FLUVIALE.
+
+Le 6 dcembre, MM. Versoven, Delort et E. Robert s'taient engags
+expdier par eau, au moyen de sphres dont ils taient les inventeurs,
+les lettres ordinaires ou photo-micrographiques qui pourraient leur tre
+confies dans les dpartements pour tre transmises Paris. Il leur tait
+accord 1 fr. par lettre close, du poids de 4 grammes; 0 fr. 25 c. par
+dpche-lettre photographique, et 0 fr, 05 c. par dpche rponse aux
+cartes-poste. Les lettres ordinaires transportes par ces messieurs
+devaient tre affranchies par timbres-poste, conformment au tarif
+en vigueur; il tait convenu que les dpches officielles seraient
+transportes gratuitement.
+
+Toutes les lettres devaient tre concentres au bureau de poste de
+Moulins (Allier). MM. Delort et Robert partirent le 7 dcembre par le
+ballon le _Denis Papin_.
+
+Une modification fut faite cette convention par M. Steenackers, dans sa
+dpche par pigeon du 25 dcembre, c'est--dire dix-neuf jours aprs: elle
+portait l'affranchissement de la lettre 1 fr. pour le poids maximum de 4
+grammes; la taxe 40 c. par lettre dpose au bureau de Moulins, et 40
+c. par lettre reue au bureau de Paris.
+
+Les journaux ont rcemment parl de cette poste fluviale; les boules de
+zinc de 25 centimtres de diamtre taient garnies d'ailettes et jetes
+dans la Seine ou dans ses affluents: l elles naviguaient entre deux eaux.
+Les lettres de province sont arrives au nombre de huit cents par la voie
+de Moulins, aprs l'armistice; mais pendant l'investissement, c'est--dire
+prcisment pendant la priode o elles taient si fivreusement attendues
+et plus d'un mois durant, la pche aux filets n'a rien produit.
+
+Il est probable que les barrages ont arrt le transport, si les boules
+ont t jetes avant l'armistice, ou que les Allemands n'ont laiss passer
+les sphres hlices de MM. Vorsoven et Cie qu' partir de la conclusion
+de l'armistice, toute surveillance ayant cess ds lors.
+
+Un autre systme fort ingnieux avait t prsent galement par M.
+Baylard, commis l'Htel-de-Ville et expditionnaire du Gouvernement. A
+une extrme conomie, ce systme joignait une grande simplicit et une
+grande facilit d'excution. Au prix de quinze centimes on pouvait obtenir
+une centaine de petites boules de verre souffles, creuses et termines
+la base par un petit orifice o s'introduisait la dpche, et qu'on
+jetait ensuite dans l'eau. Ces boules d'un petit diamtre figuraient si
+merveilleusement les bulles d'eau naturelles, qu'il devenait impossible de
+les distinguer, quand on les remuait dans un bassin et qu'on cherchait
+les saisir. Prenant cause de leur transparence le reflet mme de l'eau
+dans laquelle elles plongent, mobiles et lgres, glissant avec la plus
+grande facilit le long des roseaux, des tiges, des plantes et des bords
+de la rivire qui pourraient leur servir d'obstacles, franchissant
+aisment, sans se rompre, les petits ressauts des barrages, chappant par
+leur petite dimension aux grosses mailles des filets prussiens et aux
+mains des pcheurs ennemis, ces petites boules messagres taient appeles
+ rendre de grands services la dfense pour le transport des dpches
+micrographiques. M. Rebou emporta un grand nombre de ces globules en
+ballon et l'ide tait en pleine voie d'excution, lorsque les glaces
+vinrent empcher le dveloppement de cet ingnieux mode de transport.
+
+Vers la mme poque, M. le directeur des Postes coutait les propositions
+de M. Delente qui, le 14 janvier, s'engageait se rendre en province et
+ faire parvenir Paris, l'aide d'un bateau sous-marin dont il est
+l'inventeur, des correspondances prives ou autres.
+
+Le ballon-poste le _Vaucanson_ enleva M. Delente, muni d'un permis
+de parcours gnral sur tous les chemins de fer, et de lettres qui
+l'accrditaient auprs de la dlgation dans les dpartements, avec
+laquelle il avait s'entendre pour les conditions de rmunration.
+L'investissement a pris galement fin avant que M. Delente ait russi
+faire arriver des lettres dans Paris[14].
+
+[Note 14: _Journal Officiel_, mars 1871.]
+
+LES FILS TLGRAPHIQUES.
+
+Quand Paris fut compltement bloqu par les Prussiens, que les
+communications furent interrompues de toutes parts, bien des gens se
+dirent: Pourquoi n'a-t-on pas jet un cble lectrique au fond de la
+Seine? Ce simple fil et permis d'ouvrir une correspondance occulte!
+
+Comment n'aurait-on pas song ce projet si simple? Ce cble a t en
+effet pos dans la basse Seine, mais la chute d'un pont le brisa quelques
+jours aprs. Toutes les tentatives faites pour l'utiliser furent vaines.
+On ne put relier les deux bouts de cette unique artre qui aurait permis
+au grand organisme qu'on nomme la France, d'entendre les battements de son
+coeur qu'on nomme Paris!
+
+Quelque temps aprs cet irrparable accident, on fit un nouvel essai du
+mme genre. Depuis longtemps un cble plac sur la route de Fontainebleau,
+se raccordait avec les fils ariens du chemin de fer. Il fallait pour
+utiliser ce fil lectrique, faire une tranche sur la route en avant de
+Juvisy, et souder un fil mince au cble. M. Lemercier de Janvelle, charg
+de cette mission prilleuse, partit dans le ballon _le Ferdinand Flocon_,
+le 4 novembre; mais sous les yeux de l'ennemi, il ne put accomplir la
+liaison des fils. Il la tenta cependant trois reprises diffrentes,
+dans les circonstances les plus difficiles. M. de Janvelle, assist de M.
+Forivon, capitaine des francs-tireurs, osa pntrer jusqu'au milieu des
+lignes ennemies. La nuit, il rparait les fils ariens coups par les
+Prussiens, en les unissant par de petits fils isols trs-minces, placs
+contre terre. Quand on passait l on voyait les poteaux briss, les fils
+visiblement casss. On ne souponnait pas qu'ils taient runis par des
+conducteurs presque invisibles. Mais il fallait pour russir compltement
+recommencer l'oeuvre de rparation sur d'autres points. Malgr leur
+audace, leur habilet, MM. de Janvelle et Forivon n'ont pu mener bonne
+fin l'entreprise si ingnieuse qu'ils avaient si bien commence.
+
+
+LES CHIENS FACTEURS.
+
+N'oublions pas de mentionner le projet de M. Hurel, qui est parti en
+ballon avec cinq chiens destins revenir Paris. C'taient de
+gros chiens bouviers, de bonnes btes, l'oeil franc, la figure
+intelligente. Ils taient fort robustes, et ne se seraient pas embarrasss
+de dvorer un Prussien. Le propritaire de ces animaux affirmait qu'ils
+sauraient rentrer dans la capitale d'o ils taient sortis; on leur aurait
+attach quelques dpches entre les deux cuirs d'un collier.
+
+Les chiens ont t lancs, mais on ne les a jamais revus. L'exprience n'a
+pas t renouvele, car peu de temps aprs le voyage de M. Hurel et de ses
+courriers quatre pattes, l'armistice est venu mettre un terme au sige
+de Paris.
+
+L'entreprise aurait-elle russi une seconde fois? Il est permis d'en
+douter. Certains chiens font de grands voyages, s'orientent, reviennent au
+logis, mais ils en sont partis pdestrement, ils ont examin la route. En
+feraient-ils de mme aprs un voyage en ballon? Auraient-ils l'instinct
+des pigeons voyageurs?
+
+
+DIRECTION DES AROSTATS.
+
+Depuis le jour de leur naissance, les ballons n'ont gure fait de progrs.
+Quand les Montgolfier lancrent dans l'espace un des premiers navires
+ariens, Franklin, qui assistait l'exprience, s'cria comme on le
+consultait sur cette dcouverte: C'est l'enfant qui vient de natre!
+L'illustre philosophe faisait ainsi entendre que l'enfant, d'abord faible,
+deviendrait homme et puissant. L'enfant n'a pas grandi. Mais il faut
+avouer que son ducation a t singulirement nglige. Il a couru les
+ftes publiques, et s'est perdu dans les foires. Depuis cinquante ans, il
+est peu de savants qui aient tudi srieusement la navigation arienne.
+
+M. Henry Giffard, un de nos ingnieurs les plus distingus, eut l'honneur
+d'excuter, en 1852, la premire ascension faite dans un ballon de forme
+allonge, muni d'une hlice mise en mouvement par une machine vapeur. Un
+de nos plus minents publicistes le dsigna alors sous le nom du Fulton de
+la navigation arienne: il ne tient qu' M. Giffard de le devenir. Depuis
+cette poque, malgr de nombreuses tudes, il n'a pas cess de porter son
+attention sur les questions ariennes. Il a cr les ballons captifs
+vapeur, que le public n'a pas assez connus. Il a rsolu l un problme de
+premier ordre, indispensable la direction des ballons; il est arriv
+construire des BALLONS IMPERMABLES AU GAZ.
+
+Le grand ballon captif construit Londres en 1870 par M. Giffard cubait
+douze mille mtres. Il tait rempli d'hydrogne pur, et enlevait 34
+passagers 650 mtres de haut. L'immense arostat tait retenu dans
+l'espace par un cble pesant 4,000 kilogrammes, que deux machines vapeur
+de 400 chevaux enroulaient autour d'un treuil gigantesque. Ce ballon,
+malgr le vent, malgr la pluie, est rest gonfl plus d'un mois, _sans
+perdre de gaz_. Son toffe tait forme de plusieurs tissus superposs: 1
+une toffe en toile; 2 une couche de caoutchouc naturel; 3 une deuxime
+toffe de toile; 4 une deuxime couche de caoutchouc vulcanis; 5 une
+mousseline extrieure; 6 une couche de vernis l'huile de lin.
+
+Cet toffe impermable est d'un poids considrable, mais en augmentant
+le volume des ballons sphriques, on diminue proportionnellement leur
+surface, ce que nous pourrons exprimer plus clairement en disant qu'un
+ballon de 10,000 mtres cubes, construit avec l'toffe de M. Giffard, a
+une force ascensionnelle bien plus grande que dix ballons ordinaires de
+mille mtres cubes runis.
+
+La premire condition de la direction des ballons, _l'impermabilit_ de
+l'toffe, a t rsolue par M. Giffard.
+
+Que l'on construise avec le nouveau tissu un ballon de forme allonge,
+muni d'un gouvernail, permettant de s'orienter dans la direction du vent,
+afin d'offrir une surface de rsistance aussi petite que possible; qu'on
+le munisse sa partie infrieure d'une hlice, mise en mouvement par
+une forte machine vapeur, que l'on recommence, en un mot, dans des
+conditions plus favorables, l'exprience de M. Giffard en 1852, il
+ne parait pas douteux qu'on remontera un courant arien d'intensit
+moyenne.--L'ascension de M. Giffard a malheureusement t excute une
+poque o il n'avait pas encore l'exprience qu'il a acquise; elle a eu
+lieu par un temps dfavorable, avec un appareil d'une faible puissance.
+
+On rpondra qu'une machine vapeur, est un engin pesant pour un ballon;
+mais en construisant des arostats d'un volume considrable de dix
+ quinze mille mtres cubes, on arrive leur donner une force
+ascensionnelle norme. Un ballon de quinze mille mtres cubes dont
+l'toffe, le filet, etc., pseraient environ cinq mille kilogr., rempli
+d'hydrogne pur, aurait un excdant de force ascensionnelle de plus de
+huit mille kilogr. Il serait capable d'enlever une machine puissante.
+
+Plusieurs objections des plus srieuses se prsentent ici; nous ne les
+ignorons pas. La premire consiste dans l'extrme irrgularit des
+mouvements atmosphriques. Il est des jours ou le vent est faible,
+quelquefois mme presque nul; quand il ne souffle qu'avec une vitesse de
+quelques lieues l'heure, le ballon vapeur que nous avons succinctement
+dcrit, se dirigera. Mais l'air est parfois soumis des agitations
+violentes; lorsque le vent souffle imptueux et violent, quand il oppose
+un obstacle insurmontable l'oiseau, nul ballon ne se dirigera. Quoi
+qu'il en soit, la direction obtenue, dans certaines circonstances
+atmosphriques, quoique incomplte constituerait un progrs considrable.
+
+Une autre objection non moins importante consiste dans le combustible que
+ncessite une machine vapeur. La machine, pour produire de la force,
+brle du charbon, et beaucoup: si l'effort est continu, nergique, la
+destruction du combustible est norme. Pour lutter contre l'air, la
+machine aurait vite mang sa provision.--Il y aurait l deux graves
+inconvnients.--Les conditions d'quilibre de l'arostat seraient
+changes, puisqu'il aurait perdu le poids de son combustible brl. La
+force qui fait agir l'appareil serait anantie n'ayant plus d'aliment.
+
+Il serait ncessaire, pour rsoudre avec efficacit le problme, de
+trouver alimenter le moteur avec un autre combustible que la houille.
+Le ptrole, en brlant, forme de l'eau, qui pourrait tre condense,
+recueillie et servirait la machine. Il offre des qualits prcieuses
+la construction d'une bonne machine arostatique. Mais il faut, dans ce
+sens, bien des tudes, bien des progrs, dont l'importance est bien faite
+pour exciter les inventeurs.
+
+Dans la situation de Paris, pendant le sige, il n'tait pas ncessaire
+de rsoudre tout d'un coup le problme de la direction d'un ballon. Il
+s'agissait de se diriger vers un point donn, vers Tours, par exemple,
+par un temps calme qu'on aurait pu attendre, dans la suite des longues
+journes du sige. Il n'tait pas indispensable de faire un bien long
+voyage, on pouvait renoncer la machine vapeur comme moteur, et
+s'adresser au bras de l'homme. Un ballon de grande dimension pouvait
+enlever plusieurs manoeuvres qui travaillant alternativement auraient
+produit une force constante. C'est principalement dans ce sens que des
+projets nombreux ont pris naissance.
+
+
+LE BALLON DE M. DUPUY DE LME.
+
+M. Dupuy de Lme a pour but de construire un arostat de forme allonge,
+muni d'un systme d'hlice, mis en mouvement par des hommes. L'inventeur
+n'a la prtention de remonter un courant arien que s'il a une faible
+intensit; si le vent est fort, il pourra faire dvier l'appareil,
+droite ou gauche de la direction du courant arien. Si le vent souffle
+par exemple du nord vers le sud; le ballon de M. Dupuy de Lme ne pourra
+pas se remorquer contre le vent et monter au nord; mais il lui sera
+possible de se diriger vers l'est ou l'ouest. Si l'exprience confirmait
+les esprances de l'inventeur, on voit que le rsultat obtenu aurait dj
+une importance de premier ordre.
+
+M. Dupuy de Lme adopte pour la forme du ballon une forme oblongue,
+celle d'une surface de rvolution engendre par une courbe spciale se
+rapprochant d'un arc de cercle de 7 mtres de flche, et tournant autour
+de sa corde de 42 mtres de longueur. Cette corde constitue l'axe
+horizontal du ballon dont la longueur est rduite 40 mtres, en
+substituant, pour la solidit de la construction, une petite surface
+sphrique la pointe des extrmits.
+
+Le volume est ainsi de 3,860 mtres cubes, et la matresse section
+verticale de 154 mtres carrs.
+
+La rsistance la dformation sous l'action du vent, provenant de la
+vitesse propre l'arostat, s'obtient par le maintien dans son intrieur
+d'une tension de gaz sans cesse un peu suprieure (de 3 4 dix-millimes
+d'atmosphre) celle de l'air ambiant. Pour s'opposer, d'autre part, la
+dformation sous la traction des suspentes (indpendamment de l'effet de
+la pression intrieure des gaz), la nacelle est d'une forme allonge et
+d'une construction rigide. Pour maintenir le ballon sans cesse gonfl
+en prsence des dperditions de gaz sur lesquelles il faut compter, ou
+lorsque l'aronaute en fera chapper volontairement pour oprer une
+descente partielle ou totale, il sera introduit de l'air atmosphrique
+dans un petit ballon log cet effet dans l'intrieur du grand, et
+remplissant ainsi une fonction ayant quelque analogie avec la vessie
+natatoire des poissons.
+
+La nacelle de l'arostat est munie d'une hlice de 8 mtres de diamtre
+en arc horizontal. C'est l'appareil propulseur; il est situ 17 mtres
+environ au-dessous du grand axe de l'arostat. Pour imprimer au ballon une
+vitesse de deux lieues l'heure, il suffit de transmettre l'hlice un
+travail total de 30 kilogrammtres.
+
+En prsence de cette petite puissance motrice, dit M. Dupuy de Lme, il
+m'a paru avantageux de ne pas recourir une machine feu quelconque,
+et d'employer simplement la force des hommes. Quatre hommes peuvent sans
+fatigue soutenir, _pendant une heure_, en agissant sur une manivelle,
+ce travail de 30 kilogrammtres, qui n'exige de chacun d'eux que 7
+kilogrammtres, 5. Avec une relve de deux hommes, chacun d'eux pourra
+travailler une heure, se reposer une demi-heure, et ainsi de suite,
+pendant les dix heures du voyage, qui sont une des conditions de cette
+tude.
+
+L'arostat allong de M. Dupuy de Lme est muni d'un gouvernail, fix
+ l'arrire de la nacelle. L'appareil pourra s'orienter. Le ballon est
+rempli de gaz de l'clairage. Il va sans dire que l'excs de force
+ascensionnelle est calcul pour compenser les poids enlever, ballon,
+moteur, manoeuvres, etc. Un appareil de ce genre, ajoute l'inventeur, ne
+permettra d'avancer, vent debout, ou de suivre par rapport cette surface
+toutes les directions dsires, que quand le vent n'aura qu'une vitesse
+au-dessous de 8 kilomtres. Cela ne sera sans doute pas trs-frquent,
+car cette vitesse n'est que celle d'un vent qualifi _brise lgre_. Quoi
+qu'il en soit, cet arostat ayant une vitesse propre de 8 kilomtres
+l'heure, lorsqu'il sera emport par un vent plus rapide, aura la facult
+de suivre volont toute route comprise dans un angle rsultant de la
+composante des deux vitesses. Chacun peut se rendre compte d'ailleurs que,
+d'une manire gnrale, la direction donner l'arostat, par rapport
+celle du vent, pour obtenir comme rsultante des deux vitesses et des deux
+directions le _maximum d'cart possible_, fait avec la direction du vent
+un angle un peu plus ouvert que l'angle droit.
+
+Tel est le projet prsent par M. Dupuy de Lme, et pour l'excution
+duquel le gouvernement a allou une somme de 40,000 francs. Ce plan offre
+l'inconvnient de ne pas prsenter le caractre de la nouveaut. Il
+est difficile de voir en quoi il diffre sensiblement du systme de M.
+Giffard. Mais M. Dupuy de Lme ne connaissait pas les travaux de cet
+ingnieur. Il a charg M. Yon, le constructeur des ballons captifs
+vapeur, de fabriquer le nouvel appareil. Les travaux ont t commencs,
+ils ont tran en longueur; la guerre s'est termine, la Commune a pass
+sur Paris, ils ne sont pas encore achevs. Nous faisons des voeux sincres
+pour que M. Dupuy de Lme mette excution son projet intressant, et
+qu'une exprience soit faite prochainement dans de bonnes conditions
+atmosphriques.
+
+
+LES HLICES DU BALLON LE DUQUESNE.
+
+M. l'amiral Labrousse a pu tenter une exprience de direction, en faisant
+construire une nacelle spciale pour le ballon _le Duquesne_. Cette
+nacelle tait munie d'une hlice, mue par quatre marins. Nous ferons
+remarquer que le ballon _le Duquesne_ cubait 2,000 mtres, il tait
+sphrique, forme trs-dfavorable toute tentative de direction. Voici un
+extrait de la note que M. Labrousse a adresse l'Acadmie des sciences,
+au sujet de cette tentative:
+
+Le ballon _le Duquesne_ est parti ce matin (9 janvier) des ateliers de
+M. Godard la gare d'Orlans, arm de l'appareil d'hlice en question,
+construit par les ordres de M. Dorian, ministre des travaux publics.
+
+Le vent portait directement l'est, c'est--dire chez les Prussiens,
+avec une vitesse approximative de 4 mtres par seconde; c'est pourquoi on
+a recommand aux hommes de faire agir les hlices de manire pousser le
+ballon dans la direction du sud. L'impression des personnes prsentes a
+t que le ballon gagnait en effet notablement dans cette direction; il
+faut donc esprer qu'au lieu de tomber chez les Prussiens, il viendra
+tomber dans les environs de Besanon, peut-tre en Suisse.
+
+Qu'il nous suffise de dire que le ballon est tomb en pleine direction
+d'est, tout prs de Reims, o il a pu s'chapper des Prussiens, et que
+par consquent les hlices n'ont produit aucun effet efficace. Du reste
+l'exprience a t contrarie pendant le voyage par les rotations
+frquentes de l'arostat sphrique. Tous les aronautes savent que le
+ballon, dans l'air, tourne frquemment autour de son axe.
+
+
+PROJETS DIVERS DE BALLONS DIRIGEABLES.
+
+Si les inventeurs de ballons dirigeables ont abond Tours, comme nous
+l'avons dit dans le courant de cet ouvrage, ils n'ont pas non plus fait
+dfaut Paris. Nous parlerons en quelques mots des diffrents projets
+soumis l'Acadmie des sciences.
+
+M. Sorel (21 novembre 1870) cherche produire d'abord une diffrence de
+vitesse entre celle du vent et celle du ballon. Il munit la nacelle de
+deux hlices, l'une l'arrire, l'autre l'avant, il la garnit de trois
+voiles latrales. La marche et la direction du ballon devront tre la
+rsultante des forces combines du vent agissant sur les voiles et sur
+l'action mcanique de l'hlice latrale, prenant son point d'appui sur
+l'air. L'inventeur oublie dans son systme une voile, qui entranera
+probablement toutes les autres. Cette voile immense, qu'il n'a pas vue,
+c'est le ballon lui-mme.
+
+M. Derode (28 novembre 1870) munit son ballon d'un plan inclin, il
+s'lve verticalement. Puis, en descendant, il oriente son parachute
+plan-inclin, et lance obliquement l'arostat dans une direction voulue.
+Il compte se diriger compltement, en renouvelant successivement et
+plusieurs reprises, ces mouvements d'ascensions verticales et de descentes
+obliques. Pour faire descendre volont l'arostat, M. Derode se sert
+de deux gaz, l'hydrogne et l'ammoniaque; il diminuera la force
+ascensionnelle du ballon et le fera descendre, en absorbant l'ammoniaque
+par l'eau.
+
+M. Bouvet (12 et 19 dcembre 1870) propose de soumettre le gaz du ballon
+ l'action de la chaleur, pour obtenir volont les ascensions et les
+descentes. C'est le gaz du ballon lui-mme qui sert de combustible.
+
+Il faudrait prendre garde de ne pas tout enflammer! Voil un arostat que
+peu d'aronautes aimeraient conduire dans les airs.
+
+M. Hir (30 janvier 187l) propose de construire un ballon muni de trois
+hlices. L'une, place l'avant, servira d'hlice de propulsion pour
+diriger la marche de l'arostat, l'autre, place l'arrire, tournera
+dans un plan perpendiculaire l'hlice de marche, et servira de
+gouvernail. La troisime tournera horizontalement au-dessus du ballon, et
+servira faire monter ou descendre le grand poisson arien.
+
+Ah! Messieurs les inventeurs! voil certes des ides ingnieuses en
+thorie, mais que de difficults pratiques dans les constructions, que
+d'impossibilits que vous n'entrevoyez mme pas! Quand vous aurez fait une
+douzaine de bonnes ascensions dans nos arostats tels qu'ils sont, vous
+connatrez le ballon, vous saurez ce que c'est que cet ocan immense
+aux flots mobiles et capricieux qu'on appelle l'atmosphre! A votre
+intelligence s'ouvriront des horizons inconnus, des ides nouvelles et
+peut-tre fcondes. Montez en ballon, devenez des aronautes, vous pourrez
+alors perfectionner la machine que vous aurez tudie. Jacquard, avant de
+construire le mtier tisser, tait tisserand lui-mme. Bernard Palissy
+s'est fait peintre cramiste avant de trouver le secret de l'mail
+italien. Si vous voulez amliorer les ballons, les modifier, les munir
+d'appareils dirigeables, devenez aronautes!
+
+
+
+
+CONCLUSION.
+
+
+
+
+LES BALLONS ET LA GUERRE.
+
+
+Quand les frres Montgolfier eurent lanc dans l'espace le premier globe
+arien, qui lentement se dtacha du sol pour prendre possession des plages
+mystrieuses de l'atmosphre, on crut entrevoir, dans le fait de cette
+exprience, une date jamais clbre dans les annales de la science.
+L'Institut, reprsent par une commission de savants illustres, prside
+par Lavoisier, essaya de tracer la voie que la nouvelle dcouverte allait
+suivre dans l'avenir; le clbre chimiste se chargea, dans un rapport
+remarquable, de faire l'apologie des ballons; il parla des progrs qu'ils
+avaient compter, des services qu'ils taient appels rendre. Il les
+voyait jouant un rle important dans les tudes mtorologiques, dans
+certaines entreprises industrielles; mais il ne songea jamais signaler
+l'usage qu'on en pouvait faire dans ces immenses conflits qui divisent les
+peuples, et qui les portent se ruer les uns contre les autres pendant la
+guerre.
+
+C'est que le gnie de l'invention est essentiellement pacifique; n du
+travail et des rudes labeurs, il ne pense qu' crer; il n'admet pas que
+l'on puisse dtruire. Les Montgolfier, en trouvant le principe qui rendra
+leur nom jamais imprissable, songeaient aux bienfaits dont il devait
+doter la socit. Quelle n'et pas t leur stupfaction, si quelqu'un
+leur avait dit alors que les ncessits de la guerre, qui usent de
+toutes les ressources d'un pays, allaient plus tard recourir aux ballons
+eux-mmes? Sans entrer dans des discussions d'un ordre moral, qui ne sont
+pas de nature trouver place ici, contentons-nous de constater que la
+guerre, cette grande calamit, ce grand mal, est sans doute ncessaire,
+puisqu'on ne trouve pas, dans l'histoire des peuples, une priode de vingt
+ans o elle n'apparaisse avec ses horreurs et ses ravages. Que ceux qui
+rvent la paix universelle, l'harmonie des peuples, l'ge d'or, aillent
+porter leurs thories dans d'autres plantes, mais sur notre globe, ils
+parleront toujours des sourds. Comme l'a dit La Bruyre, s'il n'y avait
+que deux hommes sur la terre, et qu'ils aient reu chacun en partage un
+hmisphre, ils trouveraient encore le moyen de se rencontrer pour se
+battre entre eux.
+
+La guerre a exist hier; elle existera demain. Notre malheureux pays a
+succomb dans une lutte rcente et effroyable, mettons tout en oeuvre
+pour qu'il triomphe quand l'heure de la revanche aura sonn. Les hommes
+comptents se chargeront des graves problmes de la rorganisation
+militaire, de la fabrication des engins meurtriers, des canons, des
+mitrailleuses. Tout cela est une besogne hideuse qui rpugne un peuple
+civilis, personne n'en disconviendra, mais tant donn ce fait qu'il faut
+se battre, tchons au moins d'tre les plus forts et les plus habiles.
+
+Dans notre humble et modeste sphre d'arostation, nous avons acquis
+quelque exprience, par une pratique vraiment assidue qui nous permettra
+peut-tre d'indiquer, avec quelque efficacit, les ressources que les
+ballons peuvent fournir la guerre. Les arostats du sige de Paris ont
+bien amplement prouv les immenses avantages que la navigation arienne,
+telle qu'elle est, avec toutes ses imperfections, est capable d'offrir
+une place assige; mais nous croyons tre en droit d'affirmer que les
+ballons sont appels rendre des services plus grands encore, si on les
+utilise comme moyens d'observation militaire, et mme dans certains cas
+comme engins de destruction, en leur confiant la mission de lancer sur
+l'ennemi des bombes incendiaires. Toutefois, avant d'tudier ce qu'on
+pourrait faire, il est utile d'examiner ce qui a t fait, et de passer
+rapidement en revue les expriences excutes dans le pass.
+
+
+LES AROSTIERS MILITAIRES DE LA PREMIRE REPUBLIQUE.
+
+En 1793, lors du sige de la ville de Cond, le commandant Chanal,
+homme d'action et d'intelligence, enferm dans la place-forte investie,
+cherchait tout prix donner de ses nouvelles, envoyer des dpches au
+colonel Dampierre, qui commandait une division franaise hors des lignes
+d'investissement. Il recourut aux ballons. Il fit construire un arostat
+de papier qu'il lana en libert dans l'espace, avec un petit paquet de
+dpches. L'appareil tomba juste au milieu du camp ennemi, et fournit au
+prince de Cobourg des renseignements sur la situation de la forteresse.
+Un tel dbut n'tait pas d'heureux prsage pour la fortune future des
+arostats messagers! Mais ce fait isol passa inaperu; pendant que le
+commandant Chanal tentait cette exprience, le clbre chimiste Guyton de
+Morveau envisageait l'usage qu'on pouvait faire des ballons pendant la
+guerre, sous un tout autre aspect. Il songea organiser des postes de
+ballons captifs pour tudier les mouvements de l'ennemi, pour surveiller
+du haut des airs ses allures et ses changements de position. Guyton de
+Morveau n'tait pas un esprit ordinaire, il s'tait signal dj par de
+remarquables travaux en chimie; homme de science, il s'prenait de tout
+ce qui touche la vritable investigation scientifique; il n'avait pas
+laiss passer auprs de lui la dcouverte des Montgolfier, sans y fixer
+ses regards; il s'tait familiaris avec l'arostation par de nombreuses
+ascensions, excutes Dijon.--Guyton de Morveau avait t nomm
+reprsentant du peuple la Convention nationale; il venait d'tre choisi
+par le Comit de salut public, avec Monge, Berthollet, Carnot et Fourcroy,
+comme membre d'une commission destine faire servir aux besoins de la
+guerre les rcentes dcouvertes de la science.
+
+Guyton de Morveau proposa d'organiser, pour l'arme, des arostats
+d'observation militaire. Sa proposition fut immdiatement accepte par
+le Comit de salut public. On marchait vite cette poque, et tous les
+moyens que suscitait l'esprit scientifique pour la dfense du sol de la
+Rpublique, taient mis en action avec la plus tonnante promptitude.
+On ne se payait pas de mots, mais d'actes nergiques; on avait lutter
+contre toute l'Europe coalise!
+
+La seule condition qui fut impose Guyton de Morveau, c'tait de
+prparer l'hydrogne destin gonfler ses ballons sans employer d'acide
+sulfurique fabriqu avec le soufre, dont on avait besoin pour faire de la
+poudre. Lavoisier venait de dcouvrir un nouveau mode de prparation de
+l'hydrogne, par l'action du fer chauff au rouge sur la vapeur d'eau.
+Guyton de Morveau ne perd pas son temps, il court au laboratoire de
+Lavoisier, fait un essai en grand, qui russit; il communique ce rsultat
+important au Comit de salut public qui l'encourage dans ses essais.
+Aussitt, le clbre chimiste s'adjoint un physicien distingu, nomm
+Coutelle, qui tait connu Paris par le beau cabinet de physique qu'il
+avait organis avec toutes les ressources de la science actuelle.
+
+Coutelle fait fabriquer la hte un arostat de 9 mtres de diamtre, il
+tudie les vernis, les conditions d'une bonne fabrication. Le Comit de
+salut public l'installe aux Tuileries dans la salle des marchaux, o il
+construit un grand fourneau, muni d'un long tube de fonte au milieu duquel
+la vapeur d'eau se dcomposera par le contact de tournure de fer chauffe
+au rouge. Quand tout est prt, Coutelle fait une premire exprience; la
+production de l'hydrogne s'opre dans de bonnes conditions, comme le
+constatent les physiciens Charles et Cont, qui assistent aux dtails de
+l'opration.
+
+Ds le lendemain, Coutelle reoit l'ordre d'aller se mettre la
+disposition du gnral Jourdan qui vient de recevoir le commandement de
+_l'arme de Sambre-et-Meuse_. Il part, il arrive Maubeuge. Mais l'arme
+franaise a quitt ses positions, il faut courir six lieues de l,
+Beaumont, chercher le quartier gnral. Coutelle arrive enfin prs du
+gnral Jourdan, qui le reoit d'un air rbarbatif. Un ballon, dit-il,
+qu'est-ce que c'est que cela? Vous m'avez tout l'air d'un suspect, j'ai
+bonne envie de vous faire fusiller. Coutelle s'explique. Le gnral
+Jourdan se calme; il ne demande pas mieux que de faire des essais; il
+appellera l'arostier ds que le moment sera venu d'agir.
+
+Cependant des expriences se continuent Paris, avec Cont, cet homme
+si habile que Monge avait pu dire en parlant de lui: Il a toutes les
+sciences dans la tte et tous les arts dans la main, et bientt avec
+Coutelle qui est revenu de Beaumont. Un ballon construit dans de bonnes
+conditions s'lve quelques jours aprs 500 mtres l'tat captif, et
+ouvre l'oeil un espace trs-tendu; le Comit de salut public se dcide
+ dcrter la formation d'une compagnie 'arostiers militaires.
+
+Voici cette pice d'un haut intrt:
+
+ARRT DU COMIT DE SALUT PUBLIC, CONCERNANT LA FORMATION D'UNE COMPAGNIE
+D'AROSTIERS MILITAIRES.
+
+13 germinal an II (2 avril 1794).
+
+Vu le procs-verbal de l'preuve faite Meudon, le 9 de ce mois, d'un
+arostat portant des observateurs, le Comit de salut public, dsirant
+faire promptement servir la dfense de la Rpublique cette nouvelle
+machine, qui prsente des avantages prcieux, arrte ce qui suit:
+
+Art. 1er. Il sera incessamment form, pour le service d'un arostat
+prs l'une des armes de la Rpublique, une compagnie qui portera le nom
+d'arostiers.
+
+Art. 2. Elle sera compose d'un capitaine, ayant les appointements de
+ceux de premire classe, d'un sergent-major, qui fera en mme temps les
+fonctions de quartier-matre; d'un sergent, de deux caporaux et de vingt
+hommes, dont la moiti aura au moins un commencement de pratique dans les
+arts ncessaires ce service, tels que maonnerie, charpenterie, peinture
+d'impression, chimie, etc.
+
+Art. 3. La compagnie sera pour le surplus de son organisation et pour la
+solde l'instar d'une compagnie, et recevra le supplment de campagne,
+comme les autres troupes de la Rpublique, conformment la loi du 30
+frimaire.
+
+Art. 4. Son uniforme sera habit, veste et culotte bleus, passe-poil
+rouge, collets, parements noirs, boutons d'infanterie avec pantalon et
+veste de coutil bleu pour le travail.
+
+Art. 5. L'armement de ladite compagnie consistera en un sabre et deux
+pistolets.
+
+Art. 6. Le citoyen Coutelle, qui a dirig jusqu' ce jour les oprations
+ordonnes ce sujet par le comit, est nomm capitaine de ladite
+compagnie et charg de lui remettre incessamment la liste de ceux qui se
+prsenteront pour y tre admis, et qu'il jugera capables de remplir les
+diffrents grades.
+
+Art. 7. Aussitt que ladite compagnie sera forme, et mme avant qu'elle
+soit complte, ceux qui y seront reus se rendront sur-le-champ Meudon,
+pour y tre exercs aux ouvrages et manoeuvres relatifs cet art.
+
+Art. 8. La compagnie des arostiers, lorsqu'elle sera l'arme o dans
+une place de guerre, sera entirement soumise pour son service au rgime
+militaire, et prendra les ordres du commandant en chef. Quant la dpense
+rsultant des dpenses relatives l'arostat et des appointements de la
+compagnie, elle sera prise sur les fonds la disposition de la commission
+des armes et poudres, qui fera passer les sommes ncessaires au
+sergent-major et recevra les comptes.
+
+Sign au registre: les membres du Comit de salut public:
+C.A. PRIEUR, CARNOT, ROBESPIERRE, LINDET, BILLAUD-VARENNES, BARRRE.
+
+Pour extrait:
+BARRRE, BILLAUD-VARENNES, CARNOT, C.A. PRIEUR.
+
+Peu de temps aprs, Coutelle est Maubeuge, avec son ballon et son
+quipe. La place vient d'tre assige par les Autrichiens.
+
+Le capitaine arostier se met en mesure de construire son fourneau gaz,
+de gonfler l'arostat qu'il a baptis l'_Entreprenant_; quand tout est
+prt, il s'en va prvenir le gnral commandant en chef et le supplie de
+le faire agir immdiatement. Le lendemain une sortie s'organise contre les
+Autrichiens; Coutelle s'lance dans la nacelle de l'_Entreprenant_, que
+remorquent avec des cordes une poigne de soldats; il s'avance jusque sous
+le feu des ennemis, et deux de ses hommes sont grivement blesss.
+
+Rentr en ville aprs cette affaire, le ballon l'_Entreprenant_ excute
+des ascensions captives deux fois par jour. Du haut des airs, Coutelle
+lance terre de petites dpches attaches un sac de sable, et
+fournissant le rcit du spectacle qui s'offre ses yeux. Chaque jour il
+donne de nouveaux dtails sur les travaux des assigeants qu'il surveille
+du haut de son observatoire arien.
+
+L'ennemi s'inquite vivement de ce ballon si nouveau pour lui, qu'il voit
+planer dans l'espace, comme un oeil mystrieux l'piant sans cesse. Il
+lui tire des coups de canon, mais sans l'atteindre; quelques soldats
+autrichiens sont frapps d'une terreur superstitieuse devant ce globe,
+qu'ils considrent comme une oeuvre diabolique; parfois ils s'agenouillent
+et se mettent en prires devant un tel prodige[15].
+
+[Note 15: _Mmoire sur Carnot_.]
+
+Peu de temps aprs, le gnral Jourdan se dispose aller investir
+Charleroi, o l'arme hollandaise se prpare contre la France une rude
+rsistance. Il donne l'ordre Coutelle de transporter son arostat de
+Maubeuge Charleroi, qui n'est pas loign de moins de douze lieues. Ce
+n'est pas une entreprise facile, mais malgr toutes les difficults de
+la route, Coutelle arrive bon port avec l'_Entreprenant_ qu'il a fait
+transporter tout gonfl.
+
+Il a fallu attacher la hte, tout autour du ballon, des cordes
+d'quateur, destines remorquer l'appareil par des pitons. Il a fallu
+faire passer l'_Entreprenant_ au-dessus des toits de la ville de Maubeuge,
+lui faire franchir des bastions et des fosss, il a fallu enfin tromper la
+vigilance des ennemis, leur dissimuler le passage d'un globe de soie de 40
+mtres de haut; l'entreprise a russi au prix des plus rudes fatigues!
+
+Quand l'_Entreprenant_ apparat aux yeux des Franais camps autour de
+Charleroi, les soldats courent sa rencontre en faisant retentir l'air de
+clameurs de joie. Ils lvent les bras au ciel, en signe d'admiration, et
+bientt la fanfare militaire retentit pour fter la bienvenue au nouvel
+appareil.
+
+Avant la fin du jour, Coutelle dirige son ballon captif vers la ville,
+et fait une reconnaissance importante; il a aperu les assigs et a pu
+donner des renseignements utiles sur leurs forces et leurs positions. Le
+lendemain l'arostier de la Rpublique reste huit heures conscutives dans
+la nacelle, en compagnie du gnral Morelot; le surlendemain Charleroi
+capitule. La garnison hollandaise tout entire est faite prisonnire.
+
+Quelques heures aprs, les Autrichiens accourent au secours de la place
+investie, mais trop tard!
+
+La prise de Charleroi eut une importance capitale dans les oprations
+de l'arme franaise, et le ballon de Coutelle n'a certainement pas t
+tranger ce succs, qui prpara pour Jourdan la victoire de Fleurus.
+
+En effet, les Autrichiens s'avancent rapidement vers Charleroi, sous les
+ordres du prince de Cobourg. L'arme franaise les attend de pied ferme
+sur les hauteurs de Fleurus, d'o elle va se prcipiter bientt pour
+craser l'ennemi.
+
+L'arostat l'_Entreprenant_ s'lve dans les airs vers la fin de la
+bataille, et pendant plusieurs heures de suite, Coutelle envoie au gnral
+en chef des notes prcieuses sur les mouvements de l'ennemi.
+
+Jourdan n'hsite pas reconnatre les services des arostiers militaires,
+et Carnot, dans ses Mmoires, dclare que sans l'_Entreprenant_, bien
+des oprations de l'arme autrichienne auraient t caches au gnral
+franais, par des accidents de terrain qui n'arrtaient pas le regard de
+l'aronaute juch dans sa nacelle.
+
+Malheureusement, malgr cette brillante campagne, les arostiers
+militaires devaient bientt tre arrts par de nombreux
+obstacles.--Coutelle, aprs Fleurus, suivit l'arme franaise avec
+son ballon, mais, arriv prs des hauteurs de Namur, il reconnut que
+l'_Entreprenant_, us par le service, tait hors d'tat de rester gonfl.
+
+Pendant que ces vnements se passaient, la Convention nationale, ayant
+pris connaissance des premiers rsultats fournis par les observations
+arostatiques, prenait la dcision de former une deuxime quipe
+d'arostiers militaires, qui resterait Meudon, sous le commandement de
+Cont. Le Comit de salut public transforma bientt ce dpt en
+cole arostatique. On avait compris que les ballons ne peuvent tre
+efficacement utiliss que sous la condition d'tre confis des hommes
+initis la pratique du gonflement, la manoeuvre des ascensions,
+habitus observer du haut des airs une campagne tendue, rompus enfin
+toutes les nombreuses besognes qui se rattachent l'art si compliqu de
+l'aronautique. Le Comit de salut public fit paratre le dcret suivant:
+
+ARRT DU COMIT DE SALUT PUBLIC RELATIF A L'INSTALLATION D'UNE COLE
+AROSTATIQUE
+
+10 brumaire an III (31 octobre 1794).
+
+Le Comit de salut public, considrant que le service des arostiers
+exige des connaissances et une pratique dans les arts que l'on ne peut
+esprer de runir qu'en prparant, par des tudes et des exercices
+appropris, les hommes qui s'y destinent, et voulant assurer ce service
+et en tendre les ressources, soit auprs des armes, o l'exprience a
+constat dj son utilit, soit par l'application que l'on peut faire de
+ce nouvel art pour le figur du terrain sur les cartes, Arrte ce qui
+suit:
+
+Art. 1er. Il sera tabli dans la maison nationale de Meudon une cole
+d'arostiers, dans laquelle, indpendamment des exercices pour les former
+ la discipline militaire, et des travaux de construction et de rparation
+des arostats auxquels ils sont employs, ils recevront des leons de
+physique gnrale, de chimie, de gographie, et des diffrents arts
+mcaniques, relatifs l'arostation.
+
+Art. 2. Cette cole sera compose de soixante arostiers, y compris ceux
+dj reus pour entrer dans la nouvelle compagnie que le Comit avait t
+charg de former. Ils seront logs dans la partie de la maison nationale
+de Meudon qui leur sera assigne; ils auront le mme uniforme que celui
+qui a t rgl pour la deuxime compagnie d'arostiers, et recevront
+galement la solde de canonniers de premire classe.
+
+Art. 3. Les soixante arostiers seront diviss en trois sections, chacune
+de vingt hommes.
+
+Art. 4. Il y aura, pour chaque section, un officier ayant le grade de
+sous-lieutenant, un sergent et deux caporaux, lesquels seront assimils
+aux officiers d'artillerie de mme grade, et jouiront des traitements et
+soldes qui leur sont attribus.
+
+Art. 5. L'cole des arostiers aura pour chef un directeur charg de
+diriger toutes les oprations de construction et de rparation des
+arostats, de rgler et ordonner les exercices et manoeuvres et de
+maintenir l'ordre et la discipline. Il correspondra avec la commission des
+armes et poudres, lui adressera les demandes de matires ncessaires, et
+l'informera de ce qui pourra tre mis sa disposition pour le service des
+arostats en campagne. Les appointements seront de six mille livres.
+
+Art. 6. Il y aura un sous-directeur avec appointements de quatre mille
+livres, charg des mmes fonctions en l'absence et sous les ordres du
+directeur.
+
+Art. 7. Il y aura pour les trois sections un quartier-matre charg du
+dcompte et des mmes dpenses du matriel, pour lesquelles il lui sera
+remis un fonds d'avances sur la proposition de la commission des armes
+et poudres. Il en comptera tous les quinze jours ladite commission sur
+mmoires viss par le directeur.
+
+Art. 8. Un tambour est attach ladite cole.
+
+Art. 9. Il y aura dans l'cole un garde-magasin charg de tenir registre
+de l'entre et sortie de toutes matires, soit de consommation, soit
+destines aux preuves et constructions, ainsi que de veiller la
+conservation des meubles, ustensiles, livres et machines, servant
+l'instruction; il lui sera donn un aide ou sous-garde lorsqu'il sera jug
+ncessaire.
+
+Art. 10. Le directeur prsentera incessamment l'approbation du comit
+un rglement sur la distribution du temps pour les leons et exercices,
+de manire que les lves arostiers reoivent l'instruction qui leur est
+ncessaire dans les sciences physiques et mathmatiques, et se forment
+dans la pratique des arts mcaniques, autant nanmoins que le permettront
+les travaux de la fabrication et les exercices des oprations et
+manoeuvres.
+
+Art. 11. Le citoyen Cont, charg de la conduite des travaux de Meudon
+relatifs l'arostation, est nomm directeur. Le citoyen Bouchard, reu
+arostier de la deuxime compagnie dont la leve avait t ordonne, est
+nomm sous-directeur.
+
+Art. 12. Le directeur prsentera l'approbation du Comit la nomination
+des citoyens qu'il jugera propres remplir les places des officiers,
+sous-officiers et garde-magasin.
+
+Art. 13. Il prsentera de mme son approbation la nomination des
+instructeurs pour les diverses parties, lesquels seront pris, autant qu'il
+sera possible, parmi les arostiers reus qui ont donn des preuves de
+capacit.
+
+Art. 14. Le prsent arrt sera adress aux reprsentants du peuple, la
+maison nationale de Meudon, qui sont invits prendre les mesures
+qu'ils jugeront convenables pour assurer le succs de cet tablissement,
+maintenir l'ordre et la discipline de l'cole, et empcher qu'il n'en
+rsulte aucun inconvnient pour les autres oprations mises sous leur
+surveillance.
+
+Art. 15. Expdition du prsent arrt sera pareillement envoye la
+commission des armes et poudres, charge de concourir son excution en
+ce qui la concerne.
+
+Sign:
+L.-B. GUYTON, FOURCROY, J.-F.-B. DELMAS, PRIEUR, PELET, MERLIN,
+CAMBACRS.
+
+Pour copie conforme:
+_Le directeur de l'Ecole nationale arostatique_,
+Sign: CONT.
+
+
+Bientt, nous retrouvons Coutelle au sige de Mayence d'o l'arme
+franaise veut dloger les Autrichiens. L'intrpide arostier continue ses
+reconnaissances arostatiques.
+
+Il reoit un jour l'ordre de s'approcher de la ville avec son ballon
+captif, pour donner des renseignements sur l'tat des fortifications. Il
+s'lance dans la nacelle, mais le vent est violent, et peine parvient-il
+ s'lever dans l'espace, que des bourrasques rabattent violemment
+l'_Entreprenant_ jusque vers la terre. A chaque rafale, les 64 arostiers
+qui retiennent les cbles sont soulevs du sol. La nacelle par moments se
+heurte contre terre, elle ne tarde pas se briser sous l'action de ces
+chocs nergiques.
+
+Les gnraux autrichiens contemplent de loin ce spectacle dramatique du
+haut des remparts de Mayence. Ils ne peuvent s'empcher d'admirer ce globe
+arien, mais ils ne peuvent non plus matriser l'motion que fait natre
+en eux le spectacle des oscillations de la nacelle, o un homme risque sa
+vie avec tant d'hrosme.
+
+Ils font immdiatement sortir un parlementaire de la place, et l'envoient
+au gnral franais, auquel ils demandent en grce de faire descendre le
+brave officier de la nacelle arienne o il expose ses jours: ils lui
+offrent d'entrer dans les lignes autrichiennes, pour examiner librement la
+disposition des fortifications!
+
+Voil comment la France tait traite par ses ennemis sous la premire
+Rpublique!
+
+Malgr les efforts de Coutelle, malgr les tentatives renouveles
+ailleurs, les ballons militaires ne retrouvrent plus l'occasion de se
+signaler comme Maubeuge, comme Fleurus. Aprs quelques insuccs, aprs
+quelques accidents, au lieu de persvrer, Hoche se prsenta, qui ne
+croyait pas aux ballons et qui demanda le licenciement du corps des
+arostiers. Cependant l'cole de Meudon resta toujours ouverte; elle
+aurait certainement exerc de nombreux arostiers, organis des quipes,
+construit des ballons, mais Bonaparte, son retour de l'expdition
+d'Egypte, la fit fermer sans rmission. Le futur empereur connaissait les
+fondateurs de cette cole, Coutelle et Cont, il savait quel tait leur
+zle pour la libert, leur dvouement pour la Rpublique!
+
+L'cole arostatique attend encore sa rouverture!
+
+
+ESSAIS DIVERS.--LES BALLONS MILITAIRES AUX TATS-UNIS.
+
+L'tranger ne manqua pas de profiter des enseignements fournis par le
+ballon de Fleuras. Mais il ne se rencontra nulle part un autre Coutelle
+ou un nouveau Cont, car les diffrentes entreprises excutes depuis, ne
+donnrent aucun rsultat. En 1812, les Russes tudirent les arostats au
+point de vue militaire; ils ne se dcidrent pas les utiliser pour les
+reconnaissances, mais ils songrent les employer l'tat libre, pour
+faire tomber, du haut des airs, des bombes sur l'arme franaise. Ils
+modifirent ensuite ce projet, et firent construire Moscou un immense
+ballon qui devait pouvoir porter au moins cinquante hommes. Cet arostat
+ne fut jamais achev; il est probable du reste qu'il n'aurait jamais pu
+rpondre aux esprances qu'il avait fait natre.
+
+En 1815, Carnot, commandant en chef la ville d'Anvers, assige par
+l'ennemi, fit excuter des reconnaissances en ballon captif, mais on
+manque de renseignements prcis sur les expriences qui furent excutes.
+
+En 1826, l'attention du gouvernement franais fut srieusement attire sur
+la question des ballons militaires, par un ancien professeur de l'cole
+militaire, M. Ferry. Une commission fut nomme, elle approuva les projets
+de M. Ferry, et termina son rapport en disant que les premiers travaux des
+arostiers de la Rpublique devaient tre continus.
+
+Le gouvernement de la Restauration engloutit le rapport de la commission,
+et le mmoire de M. Ferry dans les profondeurs les plus caches de ses
+cartons ministriels!
+
+En 1849, les Autrichiens, pendant le sige de Venise, gonflrent des
+petits ballons de papier, munis de bombes, qui devaient tomber sur la
+ville assige. Ils lancrent deux cents de ces ballonneaux incendiaires.
+Les ballons s'lvent, ils marchent sur Venise, ils s'lvent encore, et
+sont pris par un contre-courant qui les ramne sur la campagne occupe par
+l'arme autrichienne, o les bombes incendiaires viennent tomber, sans
+causer de grands dgts.
+
+Depuis cette poque, on ne retrouva plus les ballons militaires que de
+l'autre ct de l'Atlantique. Pendant la guerre des Etats-Unis, le gnral
+Mac-Clellan employa successivement, en 1861, les aronautes La Mountain
+et Allan. Le premier partit un jour du camp de l'Union, il traversa
+Washington en ballon captif, puis coupant ses cordes, il s'leva en
+libert. Il embrasse d'un seul coup d'oeil le panorama des positions
+ennemies, il prend des notes minutieuses qu'il communique au gnral
+Mac-Clellan, aprs tre descendu Maryland.
+
+M. Allan entreprit sans grand succs des expriences de tlgraphie
+arostatique; mais dans cet ordre de tentatives, d'autres essais
+satisfaisants furent tents en Amrique, comme nous l'apprend le _Journal
+militaire de Darmstadt_.
+
+Dans les derniers jours de mai 1862, dit ce journal, l'arme unioniste,
+campe devant Richmond, lana au-dessus de la place un ballon captif. Un
+appareil photographique fut dirig vers la terre et permit de prendre, en
+perspective, sur une carte, tout le terrain de Richmond Manchester,
+l'ouest, et Chikahoming, l'est. La rivire qui arrose la capitale, les
+cours d'eau, les chemins de fer, les chemins de traverse, les marais, bois
+de pins, etc., furent tracs; on y porta aussi la disposition des
+troupes, batteries d'artillerie, infanterie et cavalerie. On en tira deux
+exemplaires. On les divisa en 64 parties, comme un champ de bataille, avec
+les signes conventionnels, A, Ae, etc. Le gnral Mac-Clellan eut un de
+ces exemplaires, le conducteur de ballon eut l'autre.
+
+L'arme fut d'abord retenue dans le camp, par le mauvais temps, une
+journe tout entire; le 1er juin, l'arostat s'leva, vers midi, une
+hauteur de plus de mille pieds, au-dessus du champ de bataille, et se mit
+en relation avec le quartier-gnral par un fil tlgraphique. Pendant une
+heure, les mouvements de l'ennemi furent signals avec exactitude. Une
+demi-heure plus tard, la dpche porta: _Sortie de la maison Cadeys_.
+Mac-Clellan put, en un instant, donner ordre d'avancer au gnral
+Heinsselmann, et prescrivit au gnral Summer, qui tait dj au-del de
+Chikahoming, de marcher tout de suite sur la petite rivire. Les deux
+divisions, runies en deux heures de temps, faisaient face l'ennemi, et
+dfendaient le champ de bataille. Partout o les assigs hasardrent une
+attaque, ils furent repousss avec des pertes considrables, et furent
+attaqus sur les points les plus faibles par des forces suprieures.
+Ils dirigrent contre le ballon un canon ray, d'une norme porte. Les
+projectiles firent explosion prs du ballon, et si prs que les aronautes
+jugrent prudent de s'loigner. Le ballon fut descendu terre, lanc dans
+une autre direction, et assez haut pour tre hors de porte des pices
+ennemies. Il fut mis de nouveau en communication avec la terre ferme, et
+l'arme assigeante eut avis que de fortes masses de troupes accouraient
+sur le champ de bataille dans une autre direction. Ds qu'elles furent
+arrives la porte du canon des fdraux, elles se virent prvenues avec
+une rapidit qui dut leur paratre inconcevable. Il semblait que le Dieu
+des batailles les et compltement abandonnes en ce jour. Elles se
+voyaient conduites en avant pour servir de but au canon des Yankees.
+Elles ne pouvaient suivre aucune direction, sans rencontrer un mur de
+baonnettes impntrables. Toutes les tentatives de l'arme du Sud pour
+enfoncer les lignes ennemies ayant chou, Mac-Clellan commanda une
+attaque gnrale la baonnette et repoussa ses adversaires avec une
+perte norme. Ce gnral n'et pu obtenir un succs aussi complet sans le
+secours du ballon, et sans l'appareil dont il tait muni[16].
+
+[Note 16: Extrait d'un article intitul: _Application des arostats
+ l'art de la guerre_, publi dans le _Journal militaire_ de Darmstadt,
+traduit par le colonel d'Herbelot.] PROJET D'ORGANISATION DE BALLONS
+MILITAIRES.
+
+Une des modifications les plus importantes introduire dans la
+construction des ballons captifs destins aux observations militaires,
+serait de changer leur forme sphrique. L'arostat, immerg l'tat de
+libert dans l'atmosphre, fait pour ainsi dire partie intgrante du
+courant arien qui le transporte, il se dplace avec l'air, il peut, et il
+doit mme offrir la forme sphrique; mais s'il est destin tre remorqu
+ l'tat captif, contre le vent, s'il est appel s'lever dans l'air,
+retenu par des cibles qui l'attachent un mme point, cette forme, qui
+offre une grande prise l'effort du vent, devient trs-dsavantageuse.
+
+Les ballons d'observations devraient prsenter un volume gomtrique
+allong, analogue celui d'un poisson. Le filet s'attacherait au-dessous
+de l'arostat, une longue barre transversale, o serait suspendue la
+nacelle. L'appareil muni l'arrire d'un gouvernail, pourrait tre
+orient dans la direction du vent, l'air n'agirait plus alors que sur une
+petite section du systme. Ce ballon se dirigerait toujours dans le sens
+du vent comme une vritable girouette, il s'lverait aisment dans
+l'espace, sans exiger une force ascensionnelle considrable; son transport
+ terre s'effectuerait avec une grande facilit, il ne se balancerait plus
+ l'extrmit de ses cordes d'attache, comme les ballons ronds.
+
+S'agirait-il de passer une route borde d'arbres, l'axe de l'arostat
+allong serait plac paralllement la route, l'appareil y circulerait,
+sans effort de la part des hommes qui le remorquent, sans crainte
+d'accidents pour les arostiers juchs dans la nacelle. L'toffe dont il
+serait form devrait tre la soie, qui offre une grande solidit, unie
+un poids trs-faible; son volume n'excderait pas 1,200 mtres cubes.
+
+On le gonflerait l'usine gaz la plus proche des oprations militaires;
+il serait ainsi rempli de gaz d'clairage, et une fois arrim, on le
+transporterait au milieu du camp, la place que le gnral en chef aurait
+assigne.
+
+Comme il est impossible d'admettre que le ballon d'observations puisse
+arriver juste heure fixe, au moment de l'action, il devrait tre son
+poste quelques jours l'avance. Dans ces conditions, il ne manquerait pas
+de perdre peu peu, par endosmose, une certaine quantit du gaz qu'il
+contient; il serait de toute ncessit de compenser ces pertes, en lui
+fournissant tous les soirs une ration de gaz.
+
+L'exprience nous a dmontr qu'un ballon de soie de 1,200 mtres cubes,
+bien construit et bien verni, ne perd que 60 80 mtres de gaz par jour.
+Il serait donc indispensable de prparer sur place cette quantit de gaz.
+On aurait recours l'hydrogne pur, qui prendrait naissance avec la plus
+grande facilit, par la dcomposition de l'eau sous l'action du fer et de
+l'acide sulfurique.
+
+La batterie gaz serait forme d'un grand rservoir en bois plac sur des
+roues; ce qui faciliterait son transport. Une ouverture suprieure, munie
+d'une soupape de sret, permettrait l'introduction des ractifs. On
+aurait ainsi une batterie-mobile, place sur des roues, et munie d'un
+brancard o s'attellerait un cheval. Avec deux voitures semblables, on
+produirait 100 mtres cubes d'hydrogne en moins d'une heure. A la partie
+infrieure de la voiture, on pendrait une caisse o seraient places les
+provisions de fer et les touries d'acide sulfurique. Avec ce matriel, et
+de l'eau qu'on trouve partout, le ballon pourrait tre aliment tous les
+jours.
+
+Pour bien exposer les diffrentes manoeuvres du ballon militaire,
+supposons qu'un corps d'arme prenne ses positions en avant d'une ville
+quelconque, de Reims, si vous voulez. Le gnral en chef dispose de trois
+ballons d'observations qu'il va placer, l'un l'aile droite de son arme,
+l'autre l'aile gauche, le troisime au centre. Les arostiers militaires
+sont Reims. Ds que l'ordre leur est donn de se porter vers leurs
+postes d'observations, ils gonflent de suite un premier ballon, ce qui est
+fait en une journe. Les deux autres arostats se remplissent de mme le
+lendemain et le surlendemain.
+
+L'quipe du ballon militaire se compose d'un capitaine arostier, d'un
+lieutenant, d'un chef d'quipe, et de six hommes de manoeuvre. Une
+compagnie de quatre-vingts soldats est charge du transport de l'arostat
+ terre et des manoeuvres des ascensions captives.
+
+Le ballon gonfl va se mettre en route; le chef arostier monte dans
+la nacelle avec son lieutenant; huit cordes sont attaches la barre
+transversale de l'arostat, quatre hommes s'attellent chacune d'elles
+et font avancer l'appareil, en tirant en mme temps les quatre cordes de
+droite et les quatre cordes de gauche. On n'utilise ainsi que quarante
+hommes qui, lorsqu'ils ont besoin de repos, peuvent tre remplacs par les
+quarante autres. Le ballon est suivi des deux voitures-batteries, pour la
+prparation du gaz, et d'un fourgon, o sont placs les plateaux et les
+cordes d'ascension, des pelles et des pioches pour enfouir la nacelle en
+terre, des tuyaux de gonflement, des cordes pour les rparations, etc.
+
+Arriv au lieu d'observation, l'arostat est plac sur le sol. Sa pointe
+est oriente dans le sens du vent, et des cordes d'quateur attaches
+des pieux, enfoncs en terre, le maintiennent l'tat de repos absolu.
+
+Quand les trois ballons sont installs leurs postes, ils sont prts
+renseigner le gnral en chef toute heure du jour. Lorsque l'ascension
+doit s'excuter, un officier d'tat-major monte dans la nacelle avec le
+chef arostier. Le ballon s'lve 200 mtres de haut, retenu par deux
+cordes que quarante hommes laissent glisser dans des poulies, amarres
+des plateaux de bois remplis de pierres. Tandis que l'aronaute surveille
+le ballon, jette du lest, s'il le juge ncessaire, l'officier sonde
+l'horizon soit l'oeil nu, soit l'aide d'une lunette. Si le temps est
+pur, il aperoit, sous la nacelle, une immense campagne, d'une tendue de
+plusieurs lieues, il peut distinguer au loin des camps ou des lignes de
+bataille, il tudie minutieusement les positions et les mouvements de
+l'ennemi.
+
+Rien n'empche de munir les trois ballons d'un appareil lectrique. Un
+employ du tlgraphe ferait alors partie de la compagnie des arostiers.
+Juch dans la nacelle, il ferait fonctionner l'appareil Morse sous la
+dicte de l'officier d'tat-major; un fil lectrique descendrait du ballon
+jusqu' terre et s'tendrait jusqu'au quartier-gnral.
+
+Si un combat est livr et que l'arostat captif plane dans les airs,
+l'observateur voit les bataillons ennemis reculer ou avancer, il surveille
+leur moindre mouvement, il fait part de tout ce qu'il-voit, l'aide du
+tlgraphe. Avec trois arostats ainsi organiss, un gnral en chef peut
+connatre tout moment toutes les phases successives de la grande partie
+qui est en jeu.
+
+Mais, pourra-t-on objecter, le ballon sera le point de mire des ennemis,
+ils lui lanceront une pluie de balles et de mitraille, et finiront
+certainement par l'abattre.
+
+N'oublions pas que l'arostat captif, 200 mtres de haut, et une
+distance de 1,500 mtres des feux ennemis, n'est pas un point de mire
+facile atteindre; car la hauteur laquelle il plane rend le tir du
+canon contre lui presque impossible. Quant aux balles de fusil, il ne les
+craint pas cette distance. S'il tait surpris par un dtachement ennemi,
+et qu'il se trouvt perc de quelques trous de balles, il perdrait
+rapidement du gaz, et ne pourrait certainement plus continuer ses
+oprations, mais la vie des observateurs ne serait pas compromise pour si
+peu. Si les aronautes taient menacs d'tre faits prisonniers dans un
+cas de panique, ils auraient la ressource de couper leurs cordes et de
+faire une ascension libre. Enfin, si par malheur un obus atteignait
+l'arostat, et y mettait le feu, les observateurs seraient, cette fois,
+bel et bien perdus, mais pour ce cas particulier, nous n'aurons qu'
+dire avec un brave officier qui dfendait autrefois la cause des ballons
+militaires: Au pis-aller, on sauterait, et cela n'arriverait pas tous
+les jours. Ce sont des dsagrments dont il est difficile de s'affranchir
+absolument la guerre.
+
+Dans le cas o les mouvements de l'arme, pendant le combat, rendent
+ncessaire de porter les ballons d'observation, soit en avant, soit en
+arrire, n'oublions pas qu'ils sont trs-facilement transportables. Avec
+une quipe exprimente, bien rompue aux manoeuvres, les arostats se
+dplaceraient avec une grande rapidit. Nous pouvons affirmer que
+dans tout ce que nous venons d'exposer sur l'organisation des ballons
+militaires, il n'y a rien qui ne soit parfaitement pratique, rien qui ne
+puisse se raliser avec les plus grandes chances de succs. Or, tant
+donne cette possibilit--que nul aronaute ne mettra en doute,--de
+transporter l'avance des ballons, au milieu des lignes d'une arme,
+nous avons la persuasion que pas un militaire expriment ne pourra nier
+l'efficacit d'observatoires qui lui ouvrent, 200 mtres de haut, le
+panorama d'un champ de bataille.
+
+Quant la dpense que ncessiterait une telle organisation, elle est
+presque insignifiante. Les trois ballons de soie d'un corps d'arme ne
+coteraient pas plus de cent mille francs avec tout leur matriel. Les
+frais de rtribution de l'quipe, les frais de prparation du gaz,
+s'lveraient pour chacun d'eux quelques centaines de francs par jour.
+Qu'est-ce qu'une semblable dpense pour une arme, qui cote des millions
+par jour?
+
+Pour que l'organisation des ballons militaires soit efficace, il serait
+de toute ncessit de crer une cole arostatique, o l'on formerait des
+arostiers, car il en est de la manoeuvre du ballon, comme de celle du
+canon. On n'improvise pas des aronautes, pas plus que des artilleurs.
+Dans cette cole, on exercerait les hommes d'quipe et les chefs
+arostiers, au gonflement des arostats, leur transport d'un point un
+autre. Des officiers d'tat-major seraient initis aux ascensions captives
+et libres, ils exerceraient leurs yeux bien voir du haut des airs, art
+trs-compliqu qui ncessite une longue pratique.
+
+Les lves de l'cole arostatique apprendraient aussi construire des
+ballons; on les enverrait plus tard, en temps de guerre, dans les places
+assiges, et ils ne seraient plus embarrasss pour construire des ballons
+messagers de grandes dimensions, ou de petits arostats libres en papier.
+
+Mais nous n'avons pas l'intention de tracer ici un programme complet, et
+sans parler davantage des ballons d'observations militaires, nous voulons
+dire quelques mots des arostats incendiaires.
+
+Le procd qu'ont employ les Autrichiens au sige de Venise est
+videmment celui qui offre la plus grande chance de succs dans la
+pratique. Rien n'est plus simple que d'attacher un ballonneau libre,
+un obus fix un fil de fer, muni d'une mche combustible, qui brle
+lentement, et arrive enflammer l'arostat au bout d'un temps dtermin.
+Le ballon brl, l'obus tombe. Si l'on attaque une ville, une place
+forte que l'on cerne, on trouvera toujours sur un point de la ligne
+d'investissement un vent favorable, poussant un arostat vers l'enceinte
+assige. On lancera quelques ballons d'essai avec des corps pesants
+inoffensifs, pour s'assurer de la vitesse du vent, du temps que l'arostat
+met parcourir pour passer au-dessus de l'ennemi. Si l'on voit qu'un
+premier ballon n'arrive traverser la ville assige que cinq minutes
+aprs son ascension, on a les conditions ncessaires au succs du
+bombardement; on fixe les bombes successivement cent ou deux cents
+ballonneaux, on munit ceux-ci de mches d'une longueur dtermine
+qui brlent entirement en cinq minutes, et qui ne peuvent enflammer
+l'arostat que lorsque leur combustion va s'achever. Ces mches sont
+prpares l'avance; on a constat, par exemple, qu'une longueur de
+10 centimtres a brl en 1 minute, on en prendra 50 centimtres, pour
+obtenir la combustion du globe arien au moment voulu.
+
+Pour plus de scurit, on ne tentera l'exprience dfinitive qu'aprs
+avoir sond l'atmosphre, par des ballons d'essai, afin d'tre bien
+certain qu'il n'existe pas de courants suprieurs capables de ramener les
+projectiles sur ceux qui les ont lancs.--Une fois que les conditions des
+mouvements de l'air sont tudies, le bombardement par arostats peut se
+prolonger autant de temps que le vent restera le mme.--Pour enlever une
+bombe de vingt kilogrammes, il suffit d'un petit ballonneau de papier de
+25 30 mtres cubes, gonfl d'hydrogne pur. Avec quelques hommes initis
+au gonflement et la prparation du gaz, on pourrait lancer ainsi, dans
+un temps assez restreint, plusieurs centaines de ballons munis de bombes.
+
+Ce procd vraiment terrible ne serait surtout efficace que dans l'attaque
+d'une place forte, o l'on peut aller toujours chercher le vent, puisqu'on
+occupe des positions circulaires, o se trouvent compris les quatre points
+cardinaux; cependant il pourrait, dans certains cas, tre utilis en rase
+campagne, quand le vent se dirigerait, du point que l'on occupe, vers les
+lignes ennemies.
+
+En augmentant le nombre des batteries qui serviraient aux arostats
+d'observation, on aurait toujours le gaz ncessaire pour gonfler les
+ballons de bombardement. Il est vraiment affligeant de parler de l'usage
+si effroyable qu'il serait possible de faire des arostats, mais nous ne
+devons pas oublier le bombardement de Strasbourg et le bombardement de
+Paris. Que les engins meurtriers dcrivent dans l'air une vaste parabole
+dont l'origine est la gueule d'un canon, qu'ils s'chappent des hauteurs
+de l'atmosphre, en tombant d'un arostat qui brle, le rsultat n'est-il
+pas toujours le mme? Je sais bien qu'en France on n'emploiera jamais sans
+rpugnance des moyens de destruction vraiment barbares et froces, mais
+si l'on ne veut pas s'attacher l'tude des ballons incendiaires, qu'on
+n'oublie pas, au moins, les ballons d'observations militaires, dont il est
+permis de faire usage sans tre accus de franchir les bornes des droits
+de la guerre.
+
+Nous avons rappel succinctement les expriences arostatiques du pass;
+il appartient ceux qui rorganisent l'arme de songer aux ballons
+militaires pour l'avenir. Aprs 1871, esprons qu'on saura bien
+recommencer ce qui a t fait en 1794, par les arostiers de la premire
+Rpublique!
+
+
+
+APPENDICE.
+
+
+
+DCRETS DE PARIS.
+
+DCRET CONCERNANT LES BALLONS-POSTE.
+
+_Extrait du Journal officiel de Paris._
+27 septembre 1870.
+Direction gnrale des postes.
+
+AVIS AU PUBLIC.
+
+Le gouvernement de la dfense nationale a rendu, sous la date du 46
+septembre, les deux dcrets dont la teneur suit:
+
+PREMIER DCRET.
+
+Art. 1er. L'administration des postes est autorise expdier par la
+voie d'arostats monts les lettres ordinaires destination de la France,
+de l'Algrie et de l'tranger.
+
+Art. 2. Le poids des lettres expdies par les arostats ne devra pas
+dpasser 4 grammes.
+
+La taxe percevoir pour le transport de ces lettres reste fixe 20
+centimes.
+
+L'affranchissement en est obligatoire.
+
+Art. 3. Le ministre des finances est charg de l'excution du prsent
+dcret.
+
+(_Suivent les signatures._)
+
+
+DEUXIME DCRET.
+
+Art. 1er. L'Administration des postes est autorise transporter par la
+voie d'arostats libres et non monts des cartes-poste portant sur l'une
+des faces l'adresse du destinataire et sur l'autre la correspondance du
+public.
+
+Art. 2. Les cartes-poste sont en carton vlin du poids de 3 grammes au
+maximum et de 11 centimtres de long sur 7 centimtres de large.
+
+Art. 3. L'affranchissement des cartes-poste est obligatoire.
+
+La taxe percevoir est de 10 centimes pour la France et l'Algrie.
+
+Le tarif des lettres ordinaires est applicable aux cartes-poste
+destination de l'tranger.
+
+Art. 4. Le gouvernement se rserve la facult de retenir toute
+carte-poste qui contiendrait des renseignements de nature tre utiliss
+par l'ennemi.
+
+Art. 5. Le ministre des finances est charg de l'excution du prsent
+dcret.
+
+(_Suivent les signatures._)
+
+
+En excution des dcrets qui prcdent, le directeur gnral des postes
+a l'honneur d'informer le public que l'ascension des ballons monts ne
+pouvant avoir lieu qu' des poques indtermines, des ballons libres
+seront lancs partir de demain, 28 septembre, si le temps le permet.
+Les correspondances que le public voudrait tenter de faire parvenir par
+ce moyen devront tre crites sur carton vlin du poids de 3 grammes au
+maximum, et ne dpassant pas les dimensions d'une enveloppe ordinaire,
+savoir: longueur, 11 centimtres; largeur, 7 centimtres. Cette carte sera
+expdie dcouvert, c'est--dire sans enveloppe, et l'une de ses faces
+sera exclusivement rserve l'adresse.
+
+L'affranchissement en timbres-poste desdites cartes, fix 10 centimes
+pour la France et l'Algrie, sera obligatoire; celles qui seraient
+adresses l'tranger devront tre affranchies d'aprs le tarif des
+lettres ordinaires.
+
+Le public comprendra qu'il n'est possible de confier aux ballons non
+monts que des correspondances dcouvert, cause du dfaut de scurit
+de ce mode de transport et du risque que courent ces ballons de tomber
+dans les lignes prussiennes.
+
+Les lettres fermes que le public entendra rserver pour tre achemines
+par les ballons monts devront porter sur l'adresse la mention expresse;
+_par ballon mont_. L'affranchissement en sera galement obligatoire,
+d'aprs les tarifs _actuellement en vigueur_, tant pour l'intrieur _que
+pour l'tranger_. Le poids desdites lettres ne devra pas dpasser 4
+grammes.
+
+Dans le cas o toutes les lettres recueillies ne pourraient tre
+expdies par le ballon mont en partance, la prfrence sera donne aux
+lettres les plus lgres.
+
+Paris, le 27 septembre 1870.
+G. RAMPONT.
+
+A la suite de ces avis la plupart des journaux donnrent des
+renseignements dtaills sur la forme des lettres, la manire de mettre
+les adresses. Certains papetiers vendirent mme du papier lettre
+pelure, pesant le poids rglementaire, et sur le verso duquel la place de
+l'adresse tait marque l'avance. Voici le _fac-simil_ du verso de ces
+feuilles de papier lettre:
+
+[Illustration]
+
+Plus tard un imprimeur, M. Jouaust, eut l'excellente ide de livrer au
+public, des dpches-ballons, o les nouvelles gnrales taient imprimes
+ l'avance; on envoyait cette feuille en province, en y ajoutant sur le
+verso ses nouvelles personnelles.
+
+
+DCRET RELATIF AU VOYAGE M. GAMBETTA.
+
+Le jour mme de l'ascension, le _Journal officiel_ avait appris aux
+Parisiens le dpart de M. Gambetta dans les termes suivants:
+
+Le gouvernement de la dfense nationale,
+
+Considrant qu' raison de la prolongation de l'investissement de Paris,
+il est indispensable que le ministre de l'intrieur puisse tre en rapport
+direct avec les dpartements, et mettre ceux-ci en rapport avec Paris,
+pour faire sortir de ce concours une dfense nergique,
+
+DCRTE:
+
+Art. 1er. M. Gambetta, membre du gouvernement, ministre de l'intrieur,
+est adjoint la dlgation de Tours; il se rendra sans dlai son poste.
+
+Art. 2. M. Jules Favre, ministre des affaires trangres, est charg de
+l'intrim du ministre de l'intrieur Paris.
+
+En excution de ce dcret, le ministre de l'intrieur est parti ce matin
+mme par ballon. Il a emport la proclamation qui suit l'adresse des
+dpartements:
+
+Franais,
+
+La population de Paris offre en ce moment un spectacle unique au monde.
+
+Une ville de deux millions d'mes, investie de toutes parts, prive
+jusqu' prsent, par la criminelle incurie du dernier rgime, de toute
+arme de secours, et qui accepte avec courage, avec srnit, tous les
+prils, toutes les horreurs d'un sige.
+
+L'ennemi n'y comptait pas. Il croyait trouver Paris sans dfense; la
+capitale lui est apparue hrisse de travaux formidables, et, ce qui vaut
+mieux encore, dfendue par 400,000 citoyens qui ont fait d'avance le
+sacrifice de leur vie.
+
+L'ennemi croyait trouver Paris en proie l'anarchie; il attendait la
+sdition, qui gare et qui dprave; la sdition, qui, plus srement que le
+canon, ouvre l'ennemi les places assiges,
+
+Il l'attendra toujours. Unis, arms, approvisionns, rsolus, pleins de
+foi dans la fortune de la France, les Parisiens savent qu'il ne dpend
+plus que d'eux, de leur bon ordre et de leur patience, d'arrter pendant
+de longs mois la marche des envahisseurs.
+
+Franais! c'est pour la patrie, pour sa gloire, pour son avenir, que la
+population parisienne affronte le fer et le feu de l'tranger.
+
+Vous qui avez dj donn vos fils, vous qui nous avez envoy cette
+vaillante garde mobile, dont chaque jour signale l'ardeur et les exploits,
+levez-vous en masse, et venez nous; isols, nous saurions sauver
+l'honneur; mais avec vous, et par vous, nous jurons de sauver la France!
+
+Paris, le 7 octobre 1870.
+
+
+DCRET CONCERNANT LES DPCHES PAR PIGEONS.
+
+_Journal officiel de Paris_.
+10 novembre 1870.
+
+Le gouvernement de la dfense nationale a rendu, sous la date du 10
+novembre 1870, le dcret dont la teneur suit:
+
+Le gouvernement de la dfense nationale, Considrant la ncessit de
+rtablir dans une certaine mesure les communications postales entre les
+dpartements et Paris, pendant la dure du sige,
+
+DCRTE:
+
+Art. 1er. L'administration des postes est autorise faire reproduire
+par la photographie microscopique, et expdier par les pigeons voyageurs
+ou par toute autre voie, des dpches que les habitants des dpartements
+adresseront Paris et dans l'enceinte fortifie.
+
+Art. 2. Ces dpches pourront consister en quatre rponses, par OUI ou
+par NON, crites sur cartes spciales envoyes par le correspondant de
+Paris.
+
+Les habitants des dpartements auront en outre la facult d'expdier,
+sous forme de lettres, des dpches composes de quarante mots au maximum,
+adresse comprise.
+
+Art. 3. L'administration des postes mettra en vente dans les bureaux
+de Paris, au prix de 5 centimes, des cartes que les habitants de Paris
+insreront dans les lettres adresses par eux aux personnes dont ils
+dsirent des rponses.
+
+Art. 4. Le prix de la _dpche-rponse_ par OUI ou par NON est fix 1
+franc, en dehors des 5 centimes montant du prix de la carte.
+
+Le prix des _dpches-lettres_ sera de 50 centimes par mot.
+
+Dans les deux cas, l'affranchissement est obligatoire. Le prix en sera
+peru, dans les dpartements, aux guichets des bureaux de poste.
+
+Art. 5. Des mandats de poste jusqu' 300 francs inclusivement pourront
+tre dlivrs destination de Paris et de l'enceinte fortifie moyennant
+le payement des droits ordinaires et d'une taxe de 3 francs en sus.
+
+Art. 6. Les dpches-rponses, les dpches-lettres et les mandats
+destination de Paris seront adresss par les soins des receveurs des
+postes au dlgu du directeur gnral Clermont-Ferrand (Puy-de-Dme).
+
+Art. 7. Les dpches photo-microscopiques seront, leur arrive Paris,
+transcrites par les soins de l'administration des postes et distribues
+domicile.
+
+Art. 8. Le ministre des finances est charg de l'excution du prsent
+dcret.
+
+Paris, le 10 novembre 1870,
+(Suivent les signatures.)
+
+FAC-SIMILE D'UNE DPCHE-RPONSE,
+Recto. DPCHE-RPONSE.
+
+(Dcret du Gouvernement de la dfense nationale en date de 10 novembre
+1870.)
+
+Il est d, pour le prix de la prsente carte, un droit de CINQ CENTIMES.
+Ce droit sera acquitt au moyen d'un timbre-poste qui sera plac dans le
+cadre ci-contre. Les rponses doivent tre exprimes par OUI et par NON
+dans les colonnes 4 7; elles ne peuvent excder le nombre de 4. La taxe
+d'affranchissement des rponses, qu'elles atteignent ce nombre ou qu'elles
+y soient infrieures, est uniformment fixe UN FRANC.
+
+__________________________________________________________________________
+| | INITIALES | NOM ET DOMICILE |RPONSES aux quatre |
+|NOM DU PAIS | du prnom | | questions poses. |
+| o | et du nom |en toutes lettres|_____________________|
+|rside l'expditeur| de | | Q1 | Q2 | Q3 | Q4 |
+| |l'expditeur| du destinataire.| | | | |
+| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7
+|________________________________________________________________________|
+| | | | | | | |
+| | | | | | | |
+
+
+Verso.
+
+La prsente carte, revtue des rponses par OUI ou par NON qui doivent
+tre portes aux colonnes 4 7, d'autre part, devra tre remise par
+l'envoyeur entre les mains du receveur du bureau de poste d'expdition,
+qui est tenu d'y apposer lui-mme, ci-dessous, les timbres-poste destins
+ en oprer l'affranchissement, et de l'adresser ensuite, par le premier
+courrier, au dlgu du Directeur gnral des postes Clermont-Ferrand.
+Ces timbres-poste, ainsi que celui de cinq centimes plac au recto,
+devront tre laisss intacts; ils seront oblitrs Clermont-Ferrand.
+
+Le gouvernement de la dfense nationale,
+
+Vu les propositions faites par M. Dupuy de Lme, membre de l'Institut,
+membre du conseil de dfense, pour la construction de ballons susceptibles
+de recevoir une direction et spcialement applicables aux correspondances
+du gouvernement avec l'extrieur;
+
+Considrant que ces travaux sont d'un grand intrt pour la dfense
+nationale,
+
+DCRTE:
+
+Art. 1er. Un crdit de 40,000 fr. est ouvert au budget extraordinaire du
+ministre de l'instruction publique pour tre affect la construction
+des ballons.
+
+Art. 2. M. Dupuy de Lme est charg de l'excution et de la direction des
+travaux, auxquels il imprimera toute l'activit possible.
+
+Paris le 28 octobre 1870,
+
+
+DCRETS DE TOURS.
+
+CORRESPONDANCE PAR PIGEONS.
+
+_(Moniteur universel de Tours)_
+7 novembre 1870.
+
+La dlgation du gouvernement de la dfense nationale,
+
+Considrant que depuis l'investissement de Paris il a t tabli par les
+soins du double service des tlgraphes et des postes, au moyen de ballons
+partant de Paris et de pigeons voyageurs partant de Tours, un change
+spcial de correspondances destin suppler, entre Tours et Paris, aux
+moyens de correspondance ordinaires momentanment suspendus;
+
+Considrant que cet change, jusqu' prsent rserv aux communications
+du gouvernement, se trouve aujourd'hui suffisamment assur pour qu'il soit
+possible d'en faire profiter les particuliers pour leurs relations avec la
+capitale, sans en garantir cependant la parfaite rgularit;
+
+Considrant, toutefois, que ce mode extraordinaire de correspondance,
+d'ailleurs coteux, n'offre encore que des facilits trs-restreintes et
+que les exigences suprieures de la dfense nationale ne permettent d'en
+accorder l'usage public que dans d'troites limites et des conditions de
+taxe relativement leves;
+
+Sur la proposition, du directeur gnral des tlgraphes et des postes;
+
+DCRTE:
+
+Art. 1er.--Il est permis toute personne rsidant sur le territoire de
+la Rpublique de correspondre avec Paris par les pigeons voyageurs de
+l'administration des tlgraphes et des postes, moyennant une taxe de
+cinquante centimes par mot, percevoir au dpart, et dans des limites
+qui seront dtermines par des arrts du directeur gnral de cette
+administration.
+
+Art. 2.--Les tlgrammes destins cette transmission spciale seront
+reus dans les bureaux de tlgraphe et de poste qui seront dsigns par
+l'administration, et transmis au point de dpart des pigeons voyageurs par
+la poste, ou par le tlgraphe, lorsque les exigences du service gnral
+le permettront.
+
+Il ne sera peru aucune taxe complmentaire raison de la transmission
+postale ou tlgraphique, ni raison de la distribution des tlgrammes
+domicile Paris.
+
+Art. 3.--L'tat ne sera soumis aucune responsabilit raison de ce
+service spcial. La taxe perue ne sera rembourse dans aucun cas.
+
+Art. 4.--Le directeur-gnral des tlgraphes et des postes est charg de
+l'excution du prsent dcret.
+
+Fait Tours, le 4 novembre 1870.
+_Lon Gambetta, Fourichon, Crmieux, Glais-Bizoin._
+Par le gouvernement:
+_Le Directeur gnral des tlgraphes et des postes,_
+F. Steenackers.
+
+
+Arrt dterminant les conditions d'expdition des dpches prives
+entre les dpartements et Paris, au moyen des pigeons voyageurs de
+l'administration des tlgraphes et des postes.
+
+Le directeur gnral des Tlgraphes et des Postes,
+
+Vu le dcret du 4 novembre 1870,
+
+Arrte:
+
+Art. 1er.--Les dpches prives destines tre transmises Paris par
+des pigeons voyageurs, seront reues dans tous les bureaux de tlgraphe
+et de poste du territoire de la Rpublique, aux conditions de taxe fixes
+par le dcret susvis et d'aprs les rgles ci-aprs.
+
+Art. 2.--Ces dpches devront tre rdiges en franais, en langage clair
+et intelligible, sans aucun signe ou chiffre conventionnel. Elles ne
+devront contenir que des communications d'intrt priv, l'exclusion
+absolue de tout renseignement ou apprciation de politique ou de guerre.
+
+Art. 3.--Le nombre maximum des mots de chaque dpche est fix vingt.
+
+Les expressions runies par un trait d'union ou spares par une
+apostrophe, seront comptes pour le nombre de mots servant les former.
+
+Par exception, dans l'adresse, la dsignation du destinataire, celle du
+lieu et du domicile ne compteront chacune que pour un seul mot, bien que
+formes d'expressions composes.
+
+Il en sera de mme de la signature de l'expditeur.
+
+Toute lettre isole comptera pour un mot.
+
+Les nombres devront tre crits en toutes lettres, et seront compts
+d'aprs les rgles ci dessus.
+
+Art. 4.--L'indication du lieu de destination ne sera obligatoire que pour
+les dpches distribuer hors de l'enceinte de Paris dans la banlieue
+investie. Les dpches ne portant aucune indication de cette nature,
+seront considres comme destination de Paris mme. La mention rue
+pourra tre supprime, aux risques et prils de l'expditeur.
+
+L'indication de la date et du lieu d'origine n'est pas non plus
+obligatoire.
+
+Art. 5.--Les dpches prsentes dans les bureaux tlgraphiques
+seront traites, en ce qui concerne la perception de la taxe, comme les
+tlgrammes ordinaires. La taxe sera perue en numraire. La souche du
+registre des recettes devra porter la mention pigeons voyageurs.
+
+Les dpches prsentes dans les bureaux de poste devront tre
+affranchies au moyen de timbres-poste, qui seront oblitrs par les
+receveurs. Elles seront vrifies au guichet en ce qui concerne
+l'application de la taxe. En cas d'insuffisance d'approvisionnement
+de timbres, l'affranchissement pourra, par exception, avoir lieu en
+numraire, dans les formes habituelles.
+
+Art. 6.--Les bureaux soit de tlgraphe soit de poste, runiront sous une
+mme enveloppe toutes les dpches qu'ils auront reues dans la journe,
+et les adresseront au directeur gnral des tlgraphes et des postes,
+ Tours, avec la mention spciale: pigeons voyageurs, inscrite au coin
+suprieur droit de l'enveloppe.
+
+Art. 7.--Les dpches prsentes aprs le dpart du courrier de la poste
+dans les bureaux du tlgraphe, o le service de la tlgraphie
+prive n'est pas suspendu, pourront tre, dans le cas o les lignes
+dpartementales seraient en mesure de les recevoir sans aucun prjudice
+pour le service public, transmises par le tlgraphe au bureau du mme
+dpartement qui serait le mieux en situation de les diriger immdiatement
+par la poste sur la direction gnrale.
+
+Art. 8.--Tout envoi sera accompagn d'un bordereau portant, avec la date
+de l'envoi et le numro d'ordre, l'indication du nombre total des dpches
+transmises, et de la somme totale des taxes perues pour cet envoi.
+
+Les envois de chaque catgorie de bureaux, tant de tlgraphe que de
+poste, seront faits directement, sans confusion entre les deux services.
+
+Art. 9.--Les dpches centralises Tours seront diriges sur Paris, par
+les soins de la direction gnrale, au fur et mesure qu'elle disposera
+des moyens d'expdition suffisants, et distribues Paris la diligence
+du service tlgraphique central.
+
+Art. 10.--Conformment l'article 3 du dcret sus-vis, aucune
+rclamation ne sera admise en cas de non remise ou d'erreur de
+distribution, toute taxe perue demeurant, raison des difficults que
+prsente ce service spcial, dfinitivement acquise l'tat.
+
+Art. 11.--Les dispositions du prsent arrt sont applicables partir
+du 8 courant. Tours, le 4 novembre 1870. Le directeur gnral des
+tlgraphes et des postes,
+
+F. STEENACKERS.
+Pour ampliation,
+Le secrtaire gnral,
+LE GOFF.
+
+
+DOCUMENTS RELATIFS AUX LETTRES DE LA PROVINCE POUR PARIS.
+
+DIRECTION GNRALE DES TLGRAPHES ET DES POSTES.
+
+AVIS.
+
+15 novembre 1870,
+
+A l'avenir, les lettres expdier Paris par ballon mont pourront tre
+adresses directement l'administration centrale des tlgraphes et des
+postes, Tours.
+
+Ces lettres devront tre renfermes dans une enveloppe portant la
+suscription suivante:
+
+ _A. Monsieur
+ Le Directeur gnral des tlgraphes et des postes,
+ Tours_.
+ (Pour Paris, par ballon mont.)
+
+
+Le directeur gnral ayant la franchise illimite, l'enveloppe portant
+son adresse ne devra pas tre munie de timbres-poste. La lettre expdier
+ Paris sera seule dsormais soumise aux droits de poste.
+
+Sont maintenues les autres conditions qui ont t indiques dans un
+prcdent avis pour l'expdition de correspondances par ballon mont.
+
+Le directeur gnral des tlgraphes et des postes a fait transmettre,
+par les pigeons voyageurs, pour tre insr dans le _Journal officiel_
+et dans les autres journaux de Paris, un avis portant que les lettres
+envoyes de la capitale, par ballon mont, parviennent gnralement leur
+destination.
+
+
+GRANDEUR ET ASPECT D'UNE DPCHE MICROSCOPIQUE POUR PIGEONS.
+ ________________________
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ |_____|_____|_____|_____|
+
+
+
+NOMINATION DES AROSTIERS MILITAIRES DE L'ARME DE LA LOIRE.
+
+ MINISTRE DE LA GUERRE
+
+ Premire division.
+
+ BUREAU
+ de la correspondance
+ gnrale
+ et des opration
+ militaires.
+
+
+LE MINISTRE DE L'INTERIEUR ET DE LA GUERRE,
+informe M.... que, par dcision de ce jour, il est attach en qualit
+d'aronaute au service des ballons captifs de l'arme de la Loire. Dans
+cette position M..... recevra une rtribution de 10 fr. par jour, et une
+indemnit d'entre en campagne de 600 fr.
+
+Il aura droit, en outre, une ration et demie de vivres et 4 rations
+de chauffage.
+
+Cette lettre lui servira de titre dans l'exercice de ses fonctions.
+
+ Tours, le 1er dcembre 1870.
+
+Pour le ministre de l'intrieur et de la guerre, _Le gnral directeur
+par intrim_,
+
+
+AVIS AU PUBLIC
+
+(RELATIF AUX CYLINDRES POSTAUX ROULANT DANS LA SEINE).
+
+Extrait du _Moniteur_ de Tours:
+
+27 dcembre.
+
+On a offert l'administration des postes, Paris, de faire parvenir des
+lettres des dpartements Paris, l'aide d'un procd pour lequel les
+inventeurs sont brevets.
+
+Ce procd, pour conserver ses chances de russite, doit rester secret;
+mais il a t reconnu suffisamment pratique pour tre essay.
+
+En consquence, l'administration, dont le devoir est d'utiliser tout
+moyen paraissant propre la transmission des lettres pour la capitale,
+a cru pouvoir autoriser la mise excution du nouveau procd, sans
+toutefois en endosser la responsabilit.
+
+Un trait a t conclu cet effet, entre l'administration des postes,
+Paris, et les inventeurs du procd en question. Ce trait a t approuv
+par un dcret du gouvernement de la dfense nationale en date du 14
+dcembre courant.
+
+Aux termes dudit dcret, les lettres transporter Paris devront tre
+affranchies au moyen de timbres-poste reprsentant une taxe d'un franc
+(dont 20 centimes pour l'administration et 80 centimes pour les frais et
+risques de l'entreprise).
+
+Le poids maximum des lettres est fix 4 grammes.
+
+Les lettres de la France et de l'Algrie pour Paris, que le public voudra
+confier au procd dont il s'agit, devront, en dehors des conditions de
+poids et d'affranchissement indiques ci-dessus, porter, en caractres
+trs-apparents, sr la suscription, la suite de l'adresse du
+destinataire, les mots:
+
+_Paris, par Moulins (Allier)._
+
+Les expditeurs ayant ainsi prpar leurs lettres, n'auront qu' les
+jeter la boite, comme toute lettre ordinaire.
+
+ * * * * *
+
+LES BALLONS DE LA COMMUNE.
+
+Le lecteur se rappelle sans doute que la Commune a voulu singer le service
+des ballons-poste, si glorieux pendant le sige. Nous donnons le curieux
+dcret qu'ont sign les Cournet, les Delescluze et les Pyat au sujet d'une
+organisation de ballons militaires. Il est regretter que parmi les
+aronautes de Paris, il s'en soit trouv deux qui aient consenti placer
+leurs noms ct de celui des odieux personnages de l'insurrection!
+
+_Journal officiel de la Commune._
+20 avril 1871.
+La Commune de Paris,
+
+Considrant:
+
+Que des dpenses importantes ont t faites par l'ex-gouvernement dit de
+la dfense nationale, pour les services arostatiques postaux;
+
+Que, par suite de la dsertion de l'ex-gouvernement, dit de la dfense
+nationale, sur ce point des services publics, comme sur tous les autres,
+une quantit de ballons construits, reprsentant une dpense de plusieurs
+centaines de mille francs, pays des deniers de la nation, se
+trouvent actuellement dissmins en plusieurs endroits et exposs aux
+dtournements;
+
+Qu'il importe d'urgence de runir sous le contrle de la Commune, en des
+mains sres, d'inventorier et de prserver, ce matriel, auquel sont venus
+s'adjoindre les ballons expdis en province pendant le sige de Paris;
+Considrant que l'ex-gouvernement, dit de la dfense nationale, qui, en
+fait gouverne toujours Versailles, a supprim, dans une intention
+facile comprendre, tout change de nouvelles, journaux, correspondances
+prives, toutes communications intellectuelles entre Paris et les
+dpartements, comptant ainsi se rserver impunment la trop facile
+distribution des calomnies destines garer l'opinion publique en
+province et l'tranger;
+
+Que la Commune de Paris a, tout au contraire, le plus grand intrt ce
+que la vrit soit connue, et faire connatre tous et ses actes, et
+ses intentions;
+
+Considrant que l'arostation est naturellement et lgitimement appele
+en ces circonstances rendre des services en rpandant partout la lumire
+salutaire;
+
+Considrant enfin que, dans l'tat de guerre offensive dclare et
+poursuivie par le gouvernement de Versailles, il est important
+la dfensive d'utiliser les observations arostatiques militaires,
+systmatiquement et intentionnellement repousses pendant la dure du
+sige de Paris, et alors, en effet, inutiles ceux qui devaient livrer
+Paris;
+
+ARRTE:
+
+1 Une compagnie d'arostiers civils et militaires de la Commune de Paris
+est cre;
+
+2 Cette compagnie se compose provisoirement d'un capitaine, d'un
+lieutenant, d'un sous-lieutenant, d'un sergent, de deux chefs d'quipe et
+douze arostiers;
+
+3 La solde du capitaine est de 300 fr., du lieutenant 250 fr., des
+quipiers 150 fr. par mois;
+
+4 La compagnie des arostiers civils et militaires de la Commune de
+Paris relve directement du commandement de la commission excutive; 5
+Le citoyen Claude-Jules Duruof est nomm capitaine des arostiers civils
+et militaires de la Commune de Paris.
+
+Le citoyen Jean-Pierre-Alfred Nadal est nomm lieutenant-magasinier
+gnral.
+
+Paris, le 20 avril 1871.
+
+_La commission excutive_,
+
+AVRIAL, F. COURNET, CH. DELESCLUZE, FLIX PYAT, G. TRIDON, A. VERMOREL,
+E. VAILLANT.
+
+Les arostiers qui se prsenteront pour faire partie de la compagnie
+devront s'adresser, pour leur inscription immdiate, au capitaine Duruof
+seul.
+
+Terminons en disant que les aronautes de la Commune, n'ont obtenu aucun
+rsultat. L'art de l'arostation n'a pas servi la cause de l'infamie!
+
+
+
+
+TABLE DES MATIRES.
+
+
+
+PRFACE
+
+
+PREMIRE PARTIE.
+
+
+
+LE CLESTE ET LE JEAN-BART.
+
+I. Paris investi.--Les ballons-poste.--L'arostat _le
+Cleste_.--Lchez-tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade
+prussienne.--Les proclamations.--La fort d'Houdan.--Les uhlans.--Descente
+ Dreux.
+
+30 septembre 1870
+
+
+II. Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de
+retour Paris par voie arienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage
+ Lyon.--Les nouveaux dbarqus du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_.
+
+Du 1er au 15 octobre.
+
+
+III. Lettres pour Paris par ballon mont.--Le bon vent souffle
+Chartres.--Cerns par les Prussiens!--vasion nocturne.--L'htel du
+Paradis.--Allons chercher le vent!
+
+Du 15 octobre au 1er novembre.
+
+
+IV. Premire tentative de retour Paris par ballon.--Prparatifs du
+voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.--Le
+djeuner en ballon.--Le vent a tourn.--En ballon captif.
+
+Du 1er au 8 novembre 1870.
+
+
+V. Seconde tentative de retour Paris.--Le coucher du soleil et le lever
+de la lune.--La Seine et les forts.--Adieu Paris!--Descente dans le
+fleuve.--Les paysans normands.
+
+Du 8 au 20 novembre.
+
+
+
+
+DEUXIME PARTIE.
+
+
+LES AROSTIERS MILITAIRES DE L'ARME DE LA LOIRE.
+
+I. Le ballon la _Ville de Langres_.--Premires expriences d'arostation
+militaire Gidy.--La tlgraphie arienne.--Le _Jean-Bart_
+Orlans.--Anecdotes sur les Prussiens.
+
+Du 16 au 29 novembre 1870.
+
+
+II. Le dpart.--Le voyage en ballon captif.--Accident
+Chanteau.--Rparation d'une avarie.--Arrive Rebrchien.--Tempte
+nocturne.--Le _Jean-Bart_ est crev.--Retour Orlans.--Gonflement du
+ballon la _Rpublique_.
+
+Du 30 novembre au 3 dcembre 1870.
+
+
+III. La droute de l'arme de la Loire.--Les ballons captifs au chteau du
+Colombier.--Aspect d'Orlans.--Le dernier train.--Les blesss.--Vierzon.
+
+Dimanche 4 dcembre 1870.
+
+
+IV. Organisation dfinitive des arostiers militaires Tours.
+--Exprience d'une montgolfire captive.--Expdition de Blois.--M.
+Gambetta et le chef de gare.--Nouvelle dfaite.--Tours et le Mans.--Le
+camp de Conlie.--Ascensions captives.
+
+Du 6 au 20 dcembre 1870.
+
+
+V. Une visite au gnral Chanzy.--Ascension faite en sa prsence.
+--Accident la descente.--Un peuplier cass.--Opinion du gnral sur les
+ballons militaires.
+
+21 dcembre au 11 janvier 1870.
+
+
+VI. La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le
+champ de bataille.--La droute.--Laval.--Rennes.
+
+Du 11 janvier au 18 fvrier 1871.
+
+
+VII. Les ballons captifs Laval.--Ascensions
+quotidiennes.--L'armistice--Nantes.--Bordeaux.--L'assemble
+nationale.--Paris!--Vides dans les rangs.
+
+Du 28 janvier au 17 fvrier 1871.
+
+
+
+
+TROISIME PARTIE.
+
+
+Histoire de la poste arienne
+
+I. Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les
+premiers dparts avec l'ancien matriel.--Construction des arostats.
+
+ Premiers dparts de Paris
+ Essai d'un ballon libre
+ Construction des ballons-poste
+ L'ascension
+ Dparts de ballons en octobre 1870
+ Voyage de M. Gambetta
+ Capture du ballon la Bretagne
+ Dparts de novembre 1870
+ Deuxime ballon prisonnier
+ Troisime ballon prisonnier
+
+II. Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages
+ariens.--Voyages extraordinaires de Paris en Norwge.--Descente
+Belle-Ile-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du sige.
+
+ Premier dpart de nuit
+ Voyage de Norwge
+ De Paris en Hollande
+ Premier ballon perdu en mer
+ Voyage de Belle-Ile-en-Mer
+ Dparts de dcembre 1870
+ Une ascension scientifique
+ Quatrime ballon prisonnier
+ Cinquime ballon prisonnier
+ Dpart de janvier 1871
+ Deuxime ballon perdu en mer
+
+III. Les pigeons voyageurs.--La Socit l'Esprance.--La poste
+terrestre.--La poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables.
+
+ Les pigeons et les dpches microscopiques
+ Les pitons
+ La poste fluviale
+ Les fils tlgraphiques
+ Les chiens facteurs
+ Direction des arostats
+ Le ballon de M. Dupuy de Lme
+ Les hlices du ballon Le Duquesne.
+
+
+
+
+CONCLUSION.
+
+ Les ballons et la guerre
+ Les arostiers de la premire rpublique
+ Essais divers. Les ballons militaires aux Etats-Unis
+ Projet d'organisation de ballons militaires
+
+
+
+
+Appendice
+
+
+
+FIN DE LA TABLE
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of En ballon! Pendant le siege de Paris
+by Gaston Tissandier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIEGE ***
+
+***** This file should be named 11038-8.txt or 11038-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/1/0/3/11038/
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+Credits: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders.
+This file was produced from images generously made available by the
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+http://gallica.bnf.fr.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
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+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/old/11038.txt~ b/old/old/11038.txt~
new file mode 100644
index 0000000..23baf0d
--- /dev/null
+++ b/old/old/11038.txt~
@@ -0,0 +1,9895 @@
+The Project Gutenberg EBook of En ballon! Pendant le siege de Paris
+by Gaston Tissandier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: En ballon! Pendant le siege de Paris
+
+Author: Gaston Tissandier
+
+Release Date: February 11, 2004 [EBook #11038]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIEGE ***
+
+
+
+
+Credits: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders.
+This file was produced from images generously made available by the
+Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+EN BALLON!
+
+PENDANT
+
+LE SIEGE DE PARIS
+
+
+par Gaston Tissandier
+
+
+AU GENERAL CHANZY EX-COMMANDANT EN CHEF L'ARMEE DE LA LOIRE DEPUTE A
+L'ASSEMBLEE NATIONALE
+
+HOMMAGE DE SINCERE DEVOUEMENT
+
+En souvenir des ascensions captives du Mans et de Laval.
+
+G.T.
+
+
+
+
+
+PREFACE
+
+
+Personne ne niera que la decouverte des aerostats est une des gloires de
+la physique moderne; nul esprit eclaire ne mettra en doute l'interet de
+premier ordre que les voyages aeriens offrent aux amis de la nature,
+veritablement soucieux des progres de la science. Tout le monde, au
+contraire, s'accordera a reconnaitre que l'etude des ballons est bien
+faite pour passionner et stimuler la clairvoyance des chercheurs. Mais ce
+qui offre un motif de surprise bien legitime, c'est l'invariable etat de
+_statu quo_ d'une telle invention. Comment! le chemin de fer, la machine
+a vapeur, le telegraphe, nes au commencement du siecle, sont devenus, en
+moins de soixante ans, les plus formidables puissances de l'industrie; on
+les voit sans cesse grandir, s'accroitre, se fortifier ... et le ballon
+reste toujours,--aujourd'hui comme hier,--ce qu'il etait deja il y
+bientot un siecle! Les aerostats seraient-ils donc marques au sceau
+de l'infecondite? Les aurait-on condamnes, comme Sisyphe, a rester
+invariablement stationnaires, malgre des efforts sans cesse renouveles?
+
+Pour notre part, nous avons la persuasion que la navigation aerienne ne
+sera pas eternellement un vain mot; car aucun motif plausible ne peut
+faire admettre que les ballons ne soient pas perfectibles, comme toute
+oeuvre humaine. Pourquoi demeureraient-ils a l'etat d'une perpetuelle
+enfance?--Rien ne pourra nous empecher de croire qu'ils grandiront.
+Mais pour qu'ils se modifient, pour qu'ils se transforment en appareils
+nouveaux, il est de toute necessite qu'ils attirent a eux les hommes
+d'intelligence et d'initiative. Il faut qu'ils cessent d'etre la propriete
+exclusive des entrepreneurs de fetes publiques; il est indispensable
+qu'ils reprennent dans la science le rang qui leur est du.
+
+Qu'a t-on fait pour les ballons depuis vingt ans? Si l'on excepte les
+admirables travaux de M. Henry Giffard qui a dote l'aerostation, de
+progres d'une importance capitale, quoique insuffisamment apprecies, qui a
+cree les ballons impermeables a l'hydrogene, les ballons captifs a vapeur,
+ou trouve-t-on ailleurs des innovations, des decouvertes veritablement
+dignes de ce nom?--Qui s'est attache a l'aerostation pratique dans ces
+dernieres annees? A part quelques ascensions remarquables, on cherche en
+vain une etude serieuse, suivie, propre a conduire a quelque resultat
+saillant.
+
+Un tel etat de choses s'explique par l'indifference que les ballons,
+abandonnes aux spectacles forains, ont fini par rencontrer de toutes
+parts. On ne les considerait plus, comme dignes d'enlever dans les airs
+des Gay-Lussac, des Barrai, des Bixio, des Robertson, des Saccharoft et
+des Glaisher, ces navires aeriens, compromis avec les _filles de l'air_ de
+l'Hippodrome et les laureats de l'ecole du trapeze! Certes, il n'y a pas
+grand inconvenient a ce que les aerostats concourent a l'amusement des
+badauds du dimanche, et nous ne voudrions pas etre accuse de rigorisme en
+condamnant d'une maniere absolue les cabrioles aeriennes. Il ne faudrait
+pas oublier cependant qu'a cote du frivole, il y a le serieux et
+l'utile.--Que la pile electrique serve a faire marcher l'horloge magique
+de Robert Houdin, ou le tambour enchante de M. Robin, rien de mieux; elle
+fait fonctionner aussi le telegraphe. Mais si cette meme pile electrique
+ne fournit uniquement son concours qu'aux prestidigitateurs, les
+physiciens n'auront-ils pas le droit de reclamer a bien juste titre?
+
+En 1863, les campagnes aerostatiques du _Geant_ ont attire l'attention
+du monde entier, prouvant ainsi que l'oeuvre des Montgolfier suscitera
+toujours de nombreuses marques de sympathie; mais M. Nadar, qui voulait
+tuer un principe, et creer sur ses debris une nouvelle machine, n'a reussi
+qu'a fournir a l'histoire des ballons, des aventures aeriennes vraiment
+surprenantes, mais infertiles.--M. Flammarion a execute, en 1867,
+une serie d'ascensions en compagnie de M. Eugene Godard, dans un but
+d'observations meteorologiques; M. de Fonvielle et moi, nous nous sommes
+aussi resolument lances dans la carriere aerienne, et depuis quelques
+annees, nous avons execute, soit ensemble, soit isolement, un grand nombre
+d'excursions dans les nuages; nous avons sonde l'atmosphere dans les
+conditions les plus variables, par un ciel serein, comme dans un air
+agite, de jour comme de nuit, au-dessus de la terre et au-dessus de la
+mer[1]. Mais la se bornent,--en placant a part, comme ayant une importance
+exceptionnelle, l'exploitation du ballon captif de l'Exposition, et
+en faisant mention de quelques autres ascensions d'aeronautes
+forains,--l'histoire des ballons dans ces dernieres annees. Etait-ce
+assez de ces efforts isoles? Que pouvait-on faire, abandonne a soi-meme,
+rencontrant pour ses experiences de nombreux obstacles, n'ayant souvent a
+sa disposition qu'un materiel insuffisant ou en mauvais etat?
+
+[Note 1: Consulter a ce sujet le volume des _Voyages aeriens_, publie
+par la librairie Hachette, et contenant le recit des ascensions de MM.
+Glaisher, Flammarion, W. de Fonvielle et G. Tissandier.]
+
+Toutefois nous ne cessions de repeter, sans avoir l'ambition ni la
+pretention d'etre des revelateurs, que l'aerostation est un art trop
+seduisant, trop admirable, pour qu'il ne soit pas sans cesse etudie,
+cultive, pour qu'il ne s'entoure pas de nombreux et fervents adeptes.
+Nous disions qu'il faut s'elancer dans les airs pour faire progresser la
+navigation aerienne, que c'est un mecanicien qui a trouve les organes
+de la machine a vapeur, un physicien qui a invente le telescope, et que
+l'aeronaute seul, le praticien qui a appris a connaitre l'outil qu'il veut
+ameliorer, soulevera quelque jour le coin du voile sous lequel est cachee
+la solution du grand probleme! Nous affirmions que les excursions dans
+l'atmosphere offrent a l'artiste des spectacles imposants, des scenes
+sublimes, des tableaux grandioses ou la nature se revele dans toute sa
+grandeur, dans son imposante majeste; fournissent au savant des sources
+d'etude intarissables, bien propres a eveiller son esprit, a le conduire
+a la decouverte des lois inconnues qui regissent les mouvements de
+l'atmosphere, qui commandent le mecanisme de la meteorologie. Nous
+tachions de faire comprendre que c'est en s'aventurant dans les plages
+aeriennes que les aeronautes fonderont la veritable _science de l'air_,
+comme c'est en s'elancant sur la cime des vagues, que les navigateurs ont
+cree la _science de l'Ocean_. Mais l'exemple des touristes aeriens ne
+trouvait pas d'imitateurs; a leur grand regret, nul rival ne se presentait
+a eux dans les hautes regions de l'air; aucun savant ne voulait risquer sa
+fortune dans l'empire d'Eole!
+
+Plus tard, nous attirions l'attention sur l'importance de l'organisation
+d'un corps d'aerostiers pour les observations militaires; huit mois avant
+la guerre, nous ecrivions les lignes suivantes: "L'Ecole aerostatique de
+Meudon, supprimee dans un moment de mauvaise humeur, ne devrait-elle pas
+etre reconstituee? Attendra-t-on qu'une guerre eclate pour former des
+aeronautes, pour improviser des ballons? Ce serait une imprudence, une
+folie des plus grandes, _car dans notre siecle, les guerres vont vite,
+et le sort d'un empire pourrait bien avoir ete decide pendant qu'on
+ajusterait ensemble les fuseaux d'un ballon_[2]!" Mais les paroles le plus
+sensees n'entrent pas dans les oreilles volontairement fermees.
+
+[Note 2: _Voyages aeriens_, page 556.]
+
+Comment se rappeler sans un bien legitime etonnement que la France,
+la veritable patrie des ballons, n'a jamais compte depuis Coutelle,
+c'est-a-dire depuis 1794, la moindre ecole aerostatique ou des appareils
+bien confectionnes auraient ete mis a la disposition des explorateurs
+audacieux, vraiment epris de la navigation aerienne; que l'Observatoire de
+Paris, dont le devoir est d'etudier les eclipses, les averses d'etoiles
+filantes, n'a jamais eu l'idee, depuis Arago, de recourir aux nacelles
+aeriennes pour faciliter les etudes de ce genre? Comment expliquer le
+dedain des generaux de l'Empire pour les aerostats militaires, qui avaient
+ete si efficacement employes, sous la premiere Republique, et pendant la
+guerre d'Amerique?
+
+Les infortunes ballons semblaient etre les parias du monde scientifique
+et administratif! Les aeronautes qui avaient la passion des aventures
+de l'air, ceux qui avaient la foi, rencontraient bien,--il y aurait
+ingratitude a l'oublier,--quelques precieux appuis de la part d'hommes
+eminents et eclaires, mais c'etait pour ainsi dire a l'etat d'exception.
+Quand ils osaient demander d'utiliser le ballon _l'Imperial_, pour
+faire des experiences serieuses et privees, le ministre de la Maison
+de l'Empereur se gardait bien de confier a qui que ce fut le materiel
+aerostatique de l'Empire; il preferait le laisser moisir, sans soin, sans
+nulle surveillance, dans les greniers du Garde-Meuble[3].
+
+[Note 3: Parmi les ballons qui existaient a Paris en septembre 1870,
+_l'Imperial_ est le seul qui n'ait pu etre utilise pendant le siege. C'est
+en vain qu'on essaya de le reparer. Cet aerostat etait tombe en lambeaux;
+il avait coute 30,000 fr.]
+
+Les aerostats, malgre leurs imperfections, sont aujourd'hui les seuls
+appareils, ne l'oublions pas, qui nous permettent de rivaliser avec
+l'oiseau, de sillonner l'etendue de l'atmosphere, de quitter le plancher
+terrestre, ou, sans eux, nous serions impitoyablement attaches; ils
+etaient a la veille de perir faute de culture. Sans l'inventeur des
+ballons captifs a vapeur, qui avait toujours quelques ballons dans son
+hangar, comme d'autres ont des chevaux dans leur ecurie, sans quelques
+aeronautes, qui malgre leurs modestes ressources, construisaient de temps
+en temps des ballons, personne ne se serait preoccupe de cette grave et
+importante question de la navigation dans l'air; l'aerostat passait peu a
+peu a l'etat de bric-a-brac, et nos fils en eussent parle un jour comme du
+feu gregeois ou de l'email italien.
+
+Voila jusqu'ou etait tombee l'aeronautique sous le second Empire. Le
+gouvernement ne voulait rien faire pour encourager les etudes aeriennes;
+ici comme ailleurs, l'initiative privee, quand elle avait l'audace de se
+montrer, etait vite ecrasee sous les obstacles qu'on ne manquait pas de
+lui opposer. Une des plus grandes decouvertes de notre genie scientifique
+allait peut-etre s'eteindre dans la France meme; on aurait laisse a des
+etrangers le soin de faire croitre ce germe que les Montgolfier avaient
+seme sur le champ des decouvertes.
+
+Il a fallu que les Prussiens viennent nous ecraser, nous faire sortir
+de notre torpeur; il a fallu que la premiere metropole du monde soit
+investie, cernee, bloquee par les innombrables legions des barbares
+modernes, pour que l'on s'apercoive enfin que les ballons valent bien la
+peine d'etre gonfles! Apres les immenses services qu'ils ont rendus a la
+patrie, est-il permis de croire qu'ils ne seront plus delaisses d'une
+facon vraiment coupable? Est-il permis d'esperer que le gouvernement
+protegera serieusement les etudes aeriennes, que nos societes savantes
+s'en preoccuperont d'une maniere efficace?
+
+On ne manquera pas de trouver dans cet ordre d'idees de nombreux
+proselytes; la navigation aerienne a toujours eu le privilege d'emouvoir
+et d'interesser le public. Ce ne sont pas les hommes de bonne volonte qui
+feront defaut pour un tel genre d'investigation, car, comme nous le disait
+avec esprit un des plus illustres savants de l'Angleterre: "Le Francais
+est essentiellement aeronaute; son caractere aventureux, un peu volage,
+est bien fait pour cet art merveilleux, ou l'imprevu joue un si grand
+role."
+
+En effet, les questions aerostatiques ont toujours eu en France le
+privilege de passionner le peuple, et ce fait offre une importance reelle,
+car il y a, au-dessus des appreciations de la science, au-dessus de l'avis
+des hommes du metier, il y a quelque chose d'indefinissable qu'on appelle
+l'opinion publique. Rarement elle s'egare dans les jugements qu'elle porte
+instinctivement sur les problemes de ce genre, et nul ne peut nier qu'elle
+n'accorde aux ballons une large part d'admiration. Le peuple, le public,
+si vous voulez, aime les ballons, comme il admire une oeuvre d'art, comme
+il ecoute un opera des maitres; dans un musee, sans etre peintre, le
+public marque du doigt le chef-d'oeuvre; sans etre ecrivain, il trouve le
+bon livre; sans etre savant, il sait flairer les grandes decouvertes dans
+les choses de la science. Malgre les hommes speciaux qui denigrent a sa
+naissance le gaz de l'eclairage, il accourt aux experiences de Philippe
+Lebon, et les impose a l'administration; il applaudit a l'apparition
+des chemins de fer, en depit des savants qui les denigrent. Or, nous le
+repetons, il aime les aerostats, il PRESSENT qu'il y a la un inconnu plein
+de mystere, mais plein d'esperance, il CROIT a la navigation aerienne.
+L'avenir donnera raison a l'intuition populaire, a ce que l'auteur latin
+appelle "_vox populi_."
+
+Que de progres a rever; que de perfectionnements a entrevoir dans
+l'aeronautique comme dans toutes les branches du savoir humain! Mais la
+science est un sol qui, quoique fertile, ne donne une ample moisson qu'a
+ceux qui la cultivent avec acharnement. Et combien la culture a ete
+negligee depuis vingt ans! Mais pour notre malheur, ce n'est pas seulement
+l'art des Montgolfier qu'on a laisse deperir dans une criminelle
+negligence. Il faut avouer et reconnaitre que toutes les sciences ont
+subi chez nous une trop visible decheance; aussi quand l'heure du peril
+a sonne, les hommes superieurs ont manque pour recourir aux immenses
+ressources de la nation.
+
+Le 4 septembre 1870, apres un nouveau Waterloo, on esperait un autre 1792!
+Mais on oubliait que vers la fin du siecle dernier, la Convention, en
+decretant la levee en masse pour resister a l'ouragan dechaine sur nos
+frontieres, avait entre les mains un pays riche en genies illustres,
+tellement fertile en intelligences, qu'il marchait dans le monde a la tete
+des sciences et de la philosophie! A cette epoque memorable, en meme temps
+que Carnot organise la victoire, les savants creent toute une industrie
+nouvelle. Quand il s'agit de faire de la poudre sans le soufre de Sicile,
+sans le salpetre de l'Amerique, des inventeurs se levent a l'appel du
+pays; ils ont du soufre qu'ils viennent d'extraire des pyrites, ils
+produisent du salpetre, dont ils ont trouve les elements dans les vieilles
+murailles, dans la poussiere des ecuries. Nicolas Leblanc jette les bases
+de la fabrication de la soude artificielle, Chappe cree le telegraphe
+aerien qui, en quelques minutes, envoie des ordres aux armees.
+L'industrie, privee par le blocus des matieres premieres indispensables
+a la confection des armes, a la preparation de la poudre, au travail des
+manufactures, se regenere, se transforme pour sauver la nation, et pour
+donner naissance en meme temps aux etonnantes operations de nos usines
+modernes. La science francaise du XVIIIe siecle prepare les premiers
+triomphes de Valmy et de Jemmapes!--Quel abime, helas! separe cette France
+de 1792 d'avec celle de 1870!
+
+Puissent les grands exemples d'un tel passe nous servir d'enseignements;
+puissent les illustres genies du XVIIIe siecle, trouver bientot des
+successeurs! Puisse la chimie rencontrer encore des Lavoisier, des
+Fourcroy, des Berthollet, des Guyton de Morveau, les sciences naturelles
+des Cuvier, des Buffon, des Jussieu, des Geoffroy Saint-Hilaire; les
+mathematiques et l'astronomie, des Monge, des Laplace, des Lagrange;
+la geographie des Bougainville et des Laperouse; la philosophie, des
+Montesquieu, des Voltaire, des Rousseau et des d'Alembert!
+
+Puissent enfin les aerostats trouver d'autres Montgolfier, de nouveaux
+Charles et de nouveaux Pilatre!
+
+G.T.
+
+
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+Aout 1871. LE CELESTE ET LE JEAN-BART
+
+
+
+
+I
+
+
+Paris investi.--Les ballons-poste.--L'aerostat _le Celeste_.--Lachez
+tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade prussienne.--Les
+proclamations.--La foret d'Houdan.--Les uhlans.--Descente a Dreux.
+
+30 septembre 1870.
+
+Les historiens qui raconteront les drames du siege de Paris se chargeront
+de juger les crimes de l'Empire, ses negligences inouies, ses oublis
+insenses; ils diront que la capitale du monde, a la veille d'etre cernee
+par l'ennemi, n'avait pas un canon sur ses remparts, pas un soldat dans
+ses forts. Mais ce qu'ils ne manqueront pas d'affirmer, c'est que les
+habitants de Paris, en traversant ces heures les plus nefastes de leur
+histoire, puisaient comme une nouvelle force dans les malheurs qui
+venaient de frapper la France, sans pities sans relache; c'est que leur
+energie semblait croitre en raison directe des dangers qui les menacaient.
+
+Quand, le 15 septembre, les journaux annoncent que les uhlans sont
+signales aux portes de Paris, le public accueille cette nouvelle avec
+le sang-froid qui denote la resignation. On sent que quelque chose de
+terrible est menacant, que des evenements uniques dans les annales des
+peuples vont se produire; il y a dans l'air des nuages epais, precurseurs
+d'une tempete horrible; mais on envisage l'avenir sinon sans emotion, du
+moins sans defaillance ni faiblesse. Tous les coeurs vibrent a l'unisson
+au sentiment de la Patrie en danger.
+
+Rien n'est pret pour la defense; il faut tout faire a la fois et en toute
+hate. Chaque enfant de Paris, entraine par un irresistible elan, veut
+avoir sa part de travail dans l'oeuvre commune. Les architectes, les
+ingenieurs remuent la terre des bastions; les chimistes preparent des
+poudres fulminantes et des torpilles; les metallurgistes fondent des
+canons et des mitrailleuses, tous les bras s'arment de fusils.
+
+Mais au milieu de cette effervescence, une question de premier ordre,
+question vitale, s'il en fut, vient s'imposer a l'administration. En
+depit des affirmations du genie militaire, les Parisiens sont bel et bien
+bloques dans leurs murs. Quelques courriers a pied franchissent d'abord
+les lignes ennemies, mais bientot, d'autres reviennent consternes, ils
+n'ont pas rencontre un sentier sur quelque point que ce fut, ou le "qui
+vive" ennemi ne les ait contraints de rebrousser chemin. M. de Moltke a
+resolu ce probleme inoui: investir une ville de deux millions d'habitants,
+faire disparaitre sous un cordon de baionnettes, la plus immense place
+forte de l'univers. La capitale du monde se laissera-t-elle emprisonner
+vivante dans un tombeau? Lui sera-t-il interdit de parler a la France,
+de communiquer au dehors son energie, sa foi, son courage, d'avouer ses
+deceptions, ses faiblesses, ses inquietudes, d'affirmer ses joies, sa
+force et ses esperances? Ne pourra-t-elle pas protester a haute voix
+contre un bombardement barbare, contre un assassinat monstrueux de femmes
+et d'enfants? L'ennemi tiendra-t-il au secret une des plus grandes
+agglomerations humaines, sous l'inflexible vigilance d'une armee de
+geoliers? Arrivera-t-il a tuer la France en etouffant la voix de Paris?
+
+Il allait etre donne a l'une des plus grandes decouvertes de notre genie
+scientifique, de dejouer les projets de nos envahisseurs. Les aerostats si
+oublies, si delaisses depuis leur apparition, ces merveilleux appareils
+sortis tout d'une piece du cerveau des Montgolfier et des Charles,
+allaient tout a coup reparaitre, pour contribuer a la defense de la
+Patrie, en lui portant par la voie des airs, l'ame de sa capitale. Les
+aeronautes, plus audacieux que l'ancien monarque de Syrie, se preparaient
+a franchir le cercle d'un nouveau Popilius!
+
+Sans les ballons, pas une lettre ne serait sortie de l'enceinte des forts,
+pas une depeche n'y serait rentree. Les portes ne se seraient ouvertes
+qu'au mensonge, a la ruse, a l'espionnage. Un silence de cinq mois n'eut
+pas ete possible. La grande metropole, baillonnee, aurait vite fait
+entendre un murmure de detresse, puis un cri de grace! Car n'oublions pas
+que les aerostats n'ont pas seulement emporte les depeches parisiennes,
+ils ont emmene avec eux les pigeons voyageurs, qui devaient rentrer dans
+les murs de la capitale cernee. Les missives du dedans ont pu recevoir
+ainsi les reponses du dehors. Tours a entendu Paris, Paris a entendu
+Tours. L'Attila des temps modernes, qui avait ecrase des armees, bombarde
+des villes, decime des populations entieres, s'est trouve impuissant
+devant l'aerostat qui traversait les airs, comme devant l'oiseau qui
+fendait l'espace!
+
+Le premier depart aerien s'executa le 23 septembre; Jules Duruof s'eleve
+en ballon du la place Saint-Pierre a 8 heures du matin. Deux aerostats le
+suivent dans les airs, le 25 et le 26 du meme mois. Mon frere et moi,
+qui avons fait, les annees precedentes, un grand nombre d'ascensions en
+artistes et en amateurs, nous offrons nos services a M. Rampont. Paris,
+disons-nous, peut perdre deux soldats pour gagner deux courriers aeriens.
+Les gardes nationaux ne manquent pas ici, mais les aeronautes sont rares.
+
+Le jour meme du depart de Louis Godard, un des administrateurs de la Poste
+m'appelle aupres de lui.
+
+--Vous etes pret a partir en ballon, me dit-il.
+
+--Quand vous voudrez.
+
+--Eh bien! nous comptons sur vous demain matin a 6 heures, a l'usine de
+Vaugirard; votre ballon sera gonfle, nous vous confierons nos lettres et
+nos depeches.
+
+Le 30 septembre, a 5 heures du matin, je pars de chez moi avec mes deux
+freres qui m'accompagnent. J'arrive a l'usine de Vaugirard, mon ballon est
+gisant a terre comme une vieille loque de chiffons. C'est le _Celeste_, un
+petit aerostat de 700 metres cubes, que son proprietaire a genereusement
+offert au genie militaire. Pour moi c'est presque'un ami, je le connais
+de longue date; il a failli me rompre les os, l'annee precedente. Je le
+regarde avec soin, je le touche respectueusement, et je m'apercois, helas!
+qu'il est dans un etat deplorable. Il a gele la nuit; le froid l'a saisi,
+son etoffe est raide et cassante. Grand Dieu! qu'apercois-je pres de la
+soupape? des trous ou l'on passerait le petit doigt, ils sont entoures de
+toute une constellation de piqures. Ceci n'est plus un ballon, c'est une
+ecumoire.
+
+Cependant les aeronautes qui doivent gonfler mon navire aerien, arrivent.
+Ils ont avec eux une bonne couturiere qui, armee de son aiguille, repare
+les avaries. Mon frere prend un pot de colle, un pinceau, et applique
+des bandelettes de papier sur tous les petits trous qui s'offrent a son
+investigation minutieuse. C'est egal, je ne suis que mediocrement rassure,
+je vais partir seul dans ce mechant ballon, use par l'age et le service;
+j'entends le canon qui tonne a nos portes; mon imagination me montre les
+Prussiens qui m'attendent, les fusils qui se dressent et vomissent sur mon
+navire aerien une pluie de balles!
+
+La derniere fois que je suis monte dans le _Celeste_, je n'ai pu rester en
+l'air que trente-cinq minutes! Toutes les perspectives qui s'ouvrent a mes
+yeux ne sont pas tres-rassurantes.
+
+--Ne partez pas, me disent des amis, attendez au moins un bon ballon;
+c'est folie de s'aventurer ainsi dans un outil de pacotille.
+
+Cependant, MM. Bechet et Chassinat arrivent de la Poste avec des ballots
+de lettres. M. Herve Mangon me dit que le vent est tres-favorable, qu'il
+souffle de l'est et que je vais descendre en Normandie; le colonel Usquin
+me serre la main et me souhaite bon succes. Puis bientot M. Ernest Picard,
+a qui je suis specialement recommande, demande a m'entretenir; pendant une
+heure, il m'informe des recommandations que j'aurai a faire a Tours au
+nom du gouvernement de Paris; il me remet un petit paquet de lettres
+importantes que je devrai, dit-il, avaler ou bruler en cas de danger. Sur
+ces entrefaites, le soleil se leve, et le ballon se gonfle. Ma foi, le
+sort en est jete. Pas d'hesitations! Mon frere surveille toujours la
+reparation du ballon, il bouche les trous avec une attention dont il ne se
+sentirait pas capable, s'il travaillait pour lui-meme: la besogne qu'il
+execute si bien, me rassure. Il est certain que je prefererais un bon
+ballon, tout frais verni et tout neuf, mais je me suis toujours persuade
+qu'il y avait un Dieu pour les aeronautes. Je me laisse conduire par ma
+destinee, les yeux bien ouverts, le coeur et les bras resolus. Je ne puis
+m'empecher de penser a mon dernier voyage aerien. C'etait le 27 juin 1869,
+au milieu du Champ de Mars. Je partais avec huit voyageurs dans l'immense
+ballon _le Pole Nord_. Qui aurait pu soupconner, alors, la necessite
+future des ballons-poste!
+
+A 9 heures, le ballon est gonfle, on attache la nacelle. J'y entasse des
+sacs de lest et trois ballots de depeches pesant 80 kilog.
+
+On m'apporte une cage contenant trois pigeons.
+
+--Tenez, me dit Van Roosebeke, charge du service de ces precieux
+messagers, ayez bien soin de mes oiseaux. A la descente, vous leur
+donnerez a boire, vous leur servirez quelques grains de ble. Quand ils
+auront bien mange, vous en lancerez deux, apres avoir attache a une plume
+de leur queue la depeche qui nous annoncera votre heureuse descente. Quant
+au troisieme pigeon, celui ci qui a la tete brune, c'est un vieux malin
+que je ne donnerais pas pour cinq cents francs. Il a deja fait de grands
+voyages. Vous le porterez a Tours. Ayez-en bien soin. Prenez garde qu'il
+ne se fatigue en chemin de fer.
+
+Je monte dans la nacelle au moment ou le canon gronde avec une violence
+extreme. J'embrasse mes freres, mes amis. Je pense a nos soldats qui
+combattent et qui meurent a deux pas de moi. L'idee de la patrie en danger
+remplit mon ame. On attend la-bas ces ballots de depeches qui me sont
+confies. Le moment est grave et solennel; nul sentiment d'emotion ne
+saurait plus m'atteindre. Lachez tout!
+
+Me voila flottant au milieu de l'air!
+
+
+ * * * * *
+
+
+Mon ballon s'eleve dans l'espace avec une force ascensionnelle
+tres-moderee. Je ne quitte pas de vue l'usine de Vaugirard et le groupe
+d'amis qui me saluent de la main: je leur reponds de loin en agitant
+mon chapeau avec enthousiasme, mais bientot l'horizon s'elargit. Paris
+immense, solennel, s'etend a mes pieds, les bastions des fortifications
+l'entourent comme un chapelet; la, pres de Vaugirard, j'apercois la fumee
+de la canonnade, dont le grondement sourd et puissant, tout a la fois,
+monte jusqu'a mes oreilles comme un concert lugubre. Les forts d'Issy et
+de Vanves m'apparaissent comme des forteresses en miniature; bientot je
+passe au-dessus de la Seine, en vue de l'ile de Billancourt.
+
+Il est 9 heures 50; je plane a 1,000 metres de haut; mes yeux ne se
+detachent pas de la campagne, ou j'apercois un spectacle navrant qui ne
+s'effacera jamais de mon esprit. Ce ne sont plus ces environs de Paris,
+riants et animes, ce n'est plus la Seine, dont les bateaux sillonnent
+l'onde, ou les canotiers agitent leurs avirons. C'est un desert, triste,
+denude, horrible. Pas un habitant sur les routes, pas une voiture, pas
+un convoi de chemin de fer. Tous les ponts detruits offrent l'aspect de
+ruines abandonnees, pas un canot sur la Seine qui deroule toujours son
+onde au milieu des campagnes, mais avec tristesse et monotonie. Pas un
+soldat, pas une sentinelle, rien, rien, l'abandon du cimetiere. On se
+croirait aux abords d'une ville antique, detruite par le temps; il faut
+forcer son souvenir pour entrevoir par la pensee les deux millions
+d'hommes emprisonnes pres de la dans une vaste muraille! LE CELESTE.
+
+Il est dix heures; le soleil est ardent et donne des ailes a mon ballon;
+le gaz contenu dans le _Celeste_ se dilate sous l'action de la chaleur;
+il sort avec rapidite par l'appendice ouvert au-dessus de ma tete, et
+m'incommode momentanement par son odeur. J'entends un leger roucoulement
+au-dessus de moi. Ce sont mes pigeons qui gemissent. Ils ne paraissent
+nullement rassures et me regardent avec inquietude.
+
+--Pauvres oiseaux, vous etes mes seuls compagnons; aeronautes improvises,
+vous allez defier tous les marins de l'air, car vos ailes vous dirigeront
+bientot vers Paris, que vous quittez, et nos ballons sauront-ils y
+revenir?
+
+L'aiguille de mon barometre Breguet tourne assez vite autour de son
+cadran, elle m'indique que je monte toujours..., puis elle s'arrete au
+point qui correspond a une altitude de 4,800 metres au-dessus du niveau de
+la mer.
+
+Il fait ici une chaleur vraiment insupportable: le soleil me lance ses
+rayons en pleine figure et me brule; je me desaltere d'un peu d'eau. Je
+retire mon paletot, je m'assieds sur mes sacs de depeches, et le coude
+appuye sur le bord de la nacelle, je contemple en silence l'admirable
+panorama qui s'etale devant moi.
+
+Le ciel est d'un bleu indigo; sa limpidite, son ton chaud, colore, me
+feraient croire que je suis en Italie; de beaux nuages argentes planent
+au-dessus des campagnes; quelques-uns d'entre eux sont si loin de moi,
+qu'ils paraissent mollement se reposer au-dessus des arbres. Pendant
+quelques instants, je m'abandonne a une douce reverie, a une muette
+contemplation, charme merveilleux des voyages aeriens: je plane dans un
+pays enchante, monde abandonne de tout etre vivant, le seul ou la guerre
+n'ait pas encore porte ses maux! Mais la vue de Saint-Cloud que j'apercois
+a mes pieds, sur l'autre rive de la Seine, me ramene aux choses d'en bas.
+Je me reporte vers la realite, vers l'invasion. Je jette mes regards du
+cote de Paris, que je n'entrevois plus que sous une mousseline de brume.
+
+Une profonde tristesse s'empare de moi; j'eprouve la sensation du marin
+qui quitte le port pour un long voyage. Je pars; mais quand reviendrai-je?
+Je te quitte, Paris; te retrouverai-je? Comment definir ces pensees qui
+se heurtent confusement dans mon cerveau? C'est la-bas, au milieu de ce
+monceau de constructions, de ce labyrinthe de rues et de boulevards, que
+j'ai vu le jour; c'est sous cette mer de brume que s'est ecoulee mon
+enfance! C'est toi, Paris, qui as su ouvrir mon coeur aux sentiments
+d'independance et de liberte qui m'animent! Te voila captif aujourd'hui?
+L'heure de la delivrance sonnera-t-elle pour toi? Je sais bien que la foi,
+la constance, ne manqueront jamais a tes enfants; mais qui peut compter
+sans les hasards de la guerre?
+
+Pendant que mille reflexions naissent et s'agitent ainsi dans mon esprit,
+le vent me pousse toujours dans la direction de l'Ouest, comme l'atteste
+ma boussole. Apres Saint-Cloud, c'est Versailles qui etale a mes yeux les
+merveilles de ses monuments et de ses jardins.
+
+Jusqu'ici je n'ai vu que deserts et solitudes, mais au-dessus du parc la
+scene change. Ce sont des Prussiens que j'apercois sous la nacelle. Je
+suis a 1,600 metres de haut; aucune balle ne saurait m'atteindre. Je
+puis donc m'armer d'une lunette et observer attentivement ces soldats,
+lilliputiens vus de si haut.
+
+Je vois sortir de Trianon des officiers qui me visent avec des lorgnettes,
+ils me regardent longtemps; un certain mouvement se produit de toutes
+parts. Des Prussiens se chauffent le ventre sur le tapis vert, sur cette
+pelouse que foulait aux pieds Louis XIV. Ils se levent, et dressent
+la tete vers le _Celeste_. Quelle joie j'eprouve en pensant a leur
+depit.--Voila des lettres que vous n'arreterez pas, et des depeches que
+vous ne pourrez lire! Mais je me rappelle au meme moment qu'il m'a ete
+remis 10,000 proclamations imprimees en allemand a l'adresse de l'armee
+ennemie.
+
+J'en empoigne une centaine que je lance par dessus bord; je les vois
+voltiger dans l'air en revenant lentement a terre; j'en jette a plusieurs
+reprises un millier environ, gardant le reste de ma provision pour les
+autres Prussiens que je pourrai rencontrer sur ma route.
+
+Que contenait cette proclamation? Quelques paroles simples disant a
+l'armee allemande que nous n'avions plus chez nous ni empereur, ni roi,
+et que s'ils avaient le bon sens de nous imiter, on ne se tuerait plus
+inutilement comme des betes sauvages. Paroles sensees, mais jetees au
+vent, emportees par la brise comme elles sont venues!
+
+Le _Celeste_ se maintient a 1,600 metres d'altitude; je n'ai pas a jeter
+une pincee de lest, tant le soleil est ardent; car il n'est pas douteux
+que mon ballon fuit, et, sans la chaleur exceptionnelle de l'atmosphere,
+mon mauvais navire n'aurait pas ete long a descendre avec rapidite, et
+peut-etre au milieu des Prussiens. En quittant Versailles, je plane
+au-dessus d'un petit bois dont j'ignore le nom et l'exacte position. Tous
+les arbres sont abattus au milieu du fourre; le sol est aplani, une double
+rangee de tentes se dressent des deux cotes de ce parallelogramme. A peine
+le ballon passe-t-il au-dessus de ce camp, j'apercois les soldats qui
+s'alignent; je vois briller de loin les baionnettes; les fusils se levent
+et vomissent l'eclair au milieu d'un nuage de fumee.
+
+Ce n'est que quelques secondes apres que j'entends au-dessous de la
+nacelle le bruit des balles et la detonation des armes a feu. Apres, cette
+premiere fusillade, c'en est une autre qui m'est adressee, et ainsi de
+suite jusqu'a ce que le vent m'ait chasse de ces parages inhospitaliers.
+Pour toute reponse, je lance a mes agresseurs une veritable pluie de
+proclamations.
+
+C'est un panorama toujours nouveau qui se deroule aux yeux de l'aeronaute;
+suspendu dans l'immensite de l'espace, la terre se creuse sous la nacelle
+comme une vaste cuvette dont les bords se confondent au loin avec la voute
+celeste. On n'a pas le loisir de contempler longtemps le meme paysage
+quand le vent est rapide; si le puissant aquilon vous entraine, la scene
+terrestre est toujours nouvelle, toujours changeante. Je ne tarde pas
+a voir disparaitre les Prussiens qui ont perdu leur poudre contre moi:
+d'autres tableaux m'attendent. J'apercois une foret vers laquelle je
+m'avance assez rapidement. Je ne suis pas sans une certaine inquietude,
+car le _Celeste_ commence a descendre; je jette du lest poignee par
+poignee, et ma provision n'est pas tres-abondante. Cependant je ne dois
+pas etre bien eloigne de Paris. L'accueil que m'a fait l'ennemi en passant
+au-dessus d'un de ses camps ne me donne nulle envie de descendre chez lui.
+
+J'ai toujours remarque, non sans surprise, que l'aeronaute, meme a une
+assez grande hauteur, subit d'une facon tres-appreciable l'influence du
+terrain au-dessus duquel il navigue. S'il plane au-dessus des deserts de
+craie de la Champagne, il sent un effet de chaleur intense, les rayons
+solaires sont reflechis jusqu'a lui; il est comme un promeneur qui
+passerait au soleil devant un mur blanc. S'il trace, en l'air, son sillage
+au-dessus d'une foret, le voyageur aerien est brusquement saisi d'une
+impression de fraicheur etonnante, comme s'il entrait, en ete, dans une
+cave.--C'est ce que j'eprouve a 10 heures 45 en passant a 1420 metres
+au-dessus des arbres, que je ne tarde pas a reconnaitre pour etre ceux de
+la foret d'Houdan.--Ma boussole et ma carte ne me permettent aucun doute a
+cet egard. Mais ce froid que je ressens, apres une insolation brulante,
+le gaz en subit comme moi l'influence; il se refroidit, se contracte,
+l'aerostat pique une tete vers la foret; on dirait que les arbres
+l'appellent a lui. Comme l'oiseau, le Celeste voudrait-il aller se poser
+sur les branches?
+
+Je me jette sur un sac de lest, que je vide par dessus bord, mais mon
+barometre m'indique que je descends toujours; le froid me penetre
+jusqu'aux os. Voila le ballon qui atteint rapidement les altitudes de
+1000 metres, de 800 metres, de 600 metres. Il descend encore. Je vide
+successivement trois sacs de lest, pour maintenir mon aerostat a 500
+metres seulement au-dessus de la foret, car il se refuse a monter plus
+haut!
+
+A ce moment, je plane au-dessus d'un carrefour. Un groupe d'hommes s'y
+trouve rassemble; grand Dieu! ce sont des Prussiens. En voici d'autres
+plus loin; voici des uhlans, des cavaliers qui accourent par les chemins.
+Je n'ai plus qu'un sac de lest. Je lance dans l'espace mon dernier
+paquet de proclamations. Mais le ballon a perdu beaucoup de gaz, par
+la dilatation solaire, par ses fuites, il est refroidi, sa force
+ascensionnelle est terriblement diminuee. Je ne suis qu'a une hauteur de
+420 metres, une balle pourrait bien m'atteindre.
+
+Je regarde attentivement sous mes pas. Si un soldat leve son fusil vers
+moi, je lui jette sur la tete tout un ballot de lettres de 40 kilogrammes;
+mon navire aerien allege de ce poids retrouvera bien ses ailes. Malgre mon
+vif desir de remplir ma mission, je n'hesiterai pas a perdre mes depeches
+pour sauver ma vie.
+
+Heureusement pour moi le vent est vif; je file comme la fleche au-dessus
+des arbres; les uhlans me regardent etonnes, et me voient passer, sans
+qu'une seule balle m'ait menace. Je continue ma route au-dessus de
+prairies verdoyantes, gracieusement encadrees de haies d'aubepine.
+
+Il est bientot midi, je passe assez pres de terre; les spectateurs qui me
+regardent sont bel et bien, cette fois, des paysans francais, en sabots et
+en blouse. Ils levent les bras vers moi, on dirait qu'ils m'appellent a
+eux; mais je suis encore bien pres de la foret, je prefere prolonger mon
+voyage le plus longtemps possible. Je me contente de lancer dans l'espace
+quelques exemplaires d'un journal de Paris que son directeur m'a envoyes
+au moment de mon depart. Je vois les paysans courir apres ces journaux,
+qui se sont ouverts dans leur chute, et voltigent comme de grandes
+feuilles emportees par le vent.
+
+Une petite ville apparait bientot a l'horizon. C'est Dreux avec sa grande
+tour carree. Le _Celeste_ descend, je le laisse revenir vers le sol. Voila
+une nuee d'habitants qui accourent. Je me penche vers eux et je crie de
+toute la force de mes poumons:
+
+--Y a-t-il des Prussiens par ici? Mille voix me repondent en choeur:
+
+--Non, non, descendez!
+
+Je ne suis plus qu'a 50 metres de terre, mon guide-rope rase les champs,
+mais un coup de vent me saisit, et me lance subitement coutre un
+monticule. Le ballon se penche, je recois un choc terrible, qui me fait
+eprouver une vive douleur, ma nacelle se trouve tellement renversee que ma
+tete se cogne contre terre.--M'apercevant que je descendais trop vite je
+me suis jete sur mon dernier sac de lest; dans ce mouvement le couteau que
+je tenais pour couper les liens qui servent a enrouler la corde d'ancre
+s'est echappe de mes mains, de sorte qu'en voulant faire deux choses a la
+fois j'ai manque toute la manoeuvre. Mais je n'ai pas le loisir de mediter
+sur l'inconvenient d'etre seul en ballon. Le _Celeste_, apres ce choc
+violent, bondit a 60 metres de haut, puis il retombe lourdement a terre,
+cette fois j'ai pu reussir a lancer l'ancre, a saisir la corde de soupape.
+L'aerostat est arrete; les habitants de Dreux accourent en foule, j'ai un
+bras foule, une bosse a la tete, mais je descends du ciel en pays ami!
+
+Ah! quelle joie j'eprouve a serrer la main a tous ces braves gens qui
+m'entourent. Ils me pressent de questions.--Que devient Paris? Que
+pense-t-on a Paris? Paris resistera-t-il? Je reponds de mon mieux a ces
+mille demandes qu'on m'adresse de toutes parts.--Je prononce un petit
+discours bien senti qui excite un certain enthousiasme.--Oui, Paris
+tiendra tete a l'ennemi. Ce n'est pas chez cette vaillante population que
+l'on trouvera jamais decouragement ou faiblesse, on n'y verra toujours que
+tenacite et vaillance. Que la province imite la capitale, et la France est
+sauvee!
+
+Je degonfle a la hate le _Celeste_, faisant ecarter la foule par quelques
+gardes nationaux accourus en toute hate. Une voiture vient me prendre,
+m'enleve avec mes sacs de depeches et ma cage de pigeons. Les pauvres
+oiseaux immobiles ne sont pas encore remis de leurs emotions!
+
+En descendant sur la place, plus de cinquante personnes m'invitent a
+dejeuner, mais j'ai deja accepte l'hospitalite que m'a gracieusement
+offerte le proprietaire de la voiture. Mon hote a lu par hasard mon nom
+sur ma valise, il a reconnu en moi un des voisins de son associe de la rue
+Bleue. Je mange gaiement, avec appetit, et je me fais conduire au bureau
+de poste avec mes sacs de lettres parisiennes.
+
+Je les pose a terre, et je ne puis m'empecher de les contempler avec
+emotion. Il y a sous mes yeux trente mille lettres de Paris. Trente mille
+familles vont penser au ballon qui leur a apporte au-dessus des nuages la
+missive de l'assiege!
+
+Que de larmes de joie enfermees dans ces ballots! Que de romans, que
+d'histoires, que de drames peut-etre, sont caches sous l'enveloppe
+grossiere du sac de la poste!
+
+Le directeur du bureau de poste entre, et parait stupefait de la besogne
+que je lui apporte. Je vois son commis qui ouvre des yeux enormes en
+pensant aux trente mille coups de timbre humide qu'il va frapper. Il n'a
+jamais a Dreux ete a pareille fete. On en sera quitte pour prendre un
+supplement d'employes; mais la besogne marchera vite: le directeur me
+l'assure. Quant au petit sac officiel, je vais le porter moi-meme a Tours,
+par un train special que je demande par telegramme.
+
+Qu'ai-je a faire maintenant? A lancer mes pigeons pour apprendre a mes
+amis que je suis encore de ce monde, et pour annoncer que mes depeches
+sont en lieu sur. Je cours a la sous-prefecture, ou j'ai envoye mes
+messagers ailes. On leur a donne du ble et de l'eau, ils agitent leurs
+ailes dans leur cage. J'en saisis un qui se laisse prendre sans remuer. Je
+lui attache a une plume de la queue ma petite missive ecrite sur papier
+fin. Je le lache; il vient se poser a mes pieds, sur le sable d'une allee.
+Je renouvelle la meme operation pour le second pigeon, qui va se placera
+cote de son compagnon. Nous les observons attentivement. Quelques secondes
+se passent. Tout a coup les deux pigeons battent de l'aile et bondissent
+d'un trait a 100 metres de haut. La, ils planent et s'orientent de la
+tete, ils se tournent vivement vers tous les points de l'horizon, leur bec
+oscille comme l'aiguille d'une boussole, cherchant un pole mysterieux. Les
+voila bientot qui ont reconnu leur route, ils filent comme des fleches...
+en droite ligne dans la direction de Paris!
+
+
+II
+
+
+Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de retour
+a Paris par voie aerienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage a
+Lyon.--Les nouveaux debarques du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_.
+
+Du 1er au 15 octobre.
+
+Faire le recit de mon voyage en chemin de fer de Dreux a Tours, par
+Argentan, par le Mans; dire que dans toutes les gares j'etais recu comme
+le Messie tombe du ciel, questionne toujours, partout, et que les curieux
+m'ont empeche de fermer l'oeil un seul instant pendant mon voyage
+nocturne, n'offrirait pas grand interet. Je prefere arriver tout de suite
+a Tours ou je suis rendu le 1er octobre a sept heures du matin. Mais Tours
+n'est plus Tours; ce n'est plus la ville paisible et calme que j'ai connue
+jadis; ou les affaires s'elaboraient tranquillement et sans bruit.
+
+Les touristes et les flaneurs ont cesse de s'y donner rendez-vous; les
+commis-voyageurs ne s'y rencontrent plus dans les hotels. Tours est anime,
+regorge de monde; c'est la seconde capitale de France; aussi m'est-il
+completement impossible d'y trouver un traversin pour y reposer mes deux
+oreilles.
+
+Je fais un somme leger sur un divan de l'_hotel de la Boule-d'Or_, et
+l'apres-midi se passe en visites officielles. J'ai une longue entrevue
+avec l'amiral Fourichon, qui m'explique comment il n'a pas encore envoye
+de troupes au secours de Paris; je lance sur le pont de Tours mon
+beau pigeon a tete brune, porteur d'une depeche chiffree; je vois M.
+Steenackers, M. Laurier, qui m'affirme qu'il a beaucoup de poigne, et que
+la France sera sauvee par son ministere; je vois M. et Mme Cremieux, M.
+Glais-Bizoin, qui me prend pour un depute de la droite, et me fait un
+discours d'une heure. Je suis presente le soir au conseil des ministres,
+et sans etre ni medisant, ni mechante langue je ne puis m'empecher de dire
+que je ne vois nulle part le Carnot qui sauvera la France... Mais je n'ai
+pas la pretention ni l'autorite propres a juger les hommes et les choses.
+
+La politique n'est pas mon affaire, j'ai rempli ma mission, remettant a
+chacun les lettres qu'on m'a confiees, repetant de mon mieux tout ce que
+j'avais a dire; j'ai resolu pendant la guerre d'etre aeronaute. Revenons a
+nos ballons!
+
+Quel pouvait etre le desir le plus ardent d'un Parisien sorti de Paris
+au-dessus des nuages, c'etait de revenir par le meme chemin. On avait
+organise a Tours une commission scientifique chargee d'examiner, d'etudier
+la possibilite de semblables projets; aussi, les trois aeronautes qui
+m'ont precede et moi, nous sommes immediatement appeles a donner notre
+avis a ce sujet. MM. Marie Davy de l'Observatoire, M. Serret de l'Institut
+et les autres membres qui pendant la duree de la guerre ont contribue a
+faire naitre un grand nombre d'idees utiles et fructueuses, nous parlent
+d'abord de la nuee de memoires, de projets qu'ils recoivent des quatre
+coins de la France. Les inventeurs se sont montres tres-nombreux, mais peu
+serieux. Quels reves insenses; quelles utopies, quelles bouffonneries!
+
+Je n'oublierai jamais le monsieur qui voulait faire revenir a Paris un
+convoi de cent mille montgolfieres, portant cent mille betes a cornes,
+et celui qui voulait atteler deux mille pigeons a un aerostat, et des
+centaines d'autres inventeurs qui voulaient diriger les ballons avec
+des voiles latines, des phoques et des mats, comme un navire. Quant
+aux memoires sur les ballons-poissons, les ballons-bateaux, les
+ballons-oiseaux, on en formerait dix encyclopedies. Pour ma part je
+suis obsede par les inventeurs qui me proposent les merveilles de leurs
+conceptions. L'un d'eux surtout me poursuit, il veut munir les ballons
+d'une grande voilure de son systeme.
+
+--Mais, monsieur, je ne veux pas vous ecouter, il n'y a pas de vent en
+ballon, vos voiles ne seront jamais gonflees.
+
+--Ah! voila bien comme sont les hommes du metier, vous chassez, sans meme
+l'ecouter, le genie incompris. J'ai deja fait une grande invention, mais
+l'humanite m'a repousse. C'etait du papier a cigarette fabrique avec la
+racine meme du tabac. Personne n'en a voulu.
+
+Je me sauve, et je cours encore!
+
+Le plan que nous nous proposons de tenter pour rentrer dans Paris par la
+voie des airs n'exige pas des efforts d'intelligence bien extraordinaires.
+C'est celui auquel se sont arretes tous les praticiens senses. Voici en
+quoi il consiste, dans toute sa simplicite:
+
+On va envoyer des ballons et des aeronautes a Orleans, a Chartres, a
+Evreux, a Dreux, a Rouen, a Amiens, dans toutes les villes non occupees
+par l'ennemi, dans toutes celles qui sont proches de Paris, et ou le gaz
+de l'eclairage ne fait pas defaut.
+
+Chaque aeronaute aura une bonne boussole, et, connaissant l'angle de route
+vers Paris, observera les nuages tous les matins au moyen d'une glace
+horizontale fixe ou sera tracee une ligne se dirigeant au centre de Paris.
+Quand il verra les nuages marcher suivant cette ligne, c'est-a-dire quand
+la masse d'air superieure se dirigera sur Paris, il gonflera son ballon
+a la hate, demandera a Tours, par le telegraphe, des instructions, des
+depeches, et il partira. Son point de depart est a vingt lieues de Paris
+environ; il va chercher une ville qui, en y comprenant les forts, offre
+une etendue de plusieurs lieues; n'a-t-il pas bien des chances de la
+rencontrer dans ces circonstances speciales? S'il passe a cote, il
+continuera son voyage et descendra plus loin, en dehors des lignes
+prussiennes. Quand le vent sera du nord, le ballon d'Amiens pourra partir;
+lorsqu'il soufflera du sud ou de l'ouest, les aerostats d'Orleans et de
+Dreux se trouveront prets. Avec une douzaine de stations echelonnees sur
+plusieurs lignes de la rose des vents, les tentatives seront nombreuses.
+
+L'une d'elles aura de grandes chances de succes, surtout si la
+perseverance ne fait pas defaut, et si l'on ne craint pas de renouveler
+frequemment les voyages. Si un ballon est assez heureux pour passer
+au-dessus de Paris, il descendra dans l'enceinte des forts. La, la
+campagne est assez vaste pour que l'atterrissage soit facile. Au pis
+aller, il pourra risquer la descente sur les toits si le vent n'est pas
+trop rapide. Enfin, s'il manque l'entree, il aura la sortie pour lui, ou
+de nouveaux forts le protegeront. Dans tous les cas, il lui sera possible
+de lancer par dessus bord des lettres et des depeches.
+
+Nous verrons plus tard pourquoi ce projet n'a ete realise que
+tres-incompletement, comment il se fait que mon frere et moi soyons les
+seuls aeronautes assez heureux pour avoir tente deux fois le voyage. Mais
+n'anticipons pas sur les evenements. Disons toutefois des a present que la
+commission scientifique a apporte ici son concours le plus utile, et que
+M. Steenackers n'a jamais recule devant aucun sacrifice pour mener a bonne
+fin une entreprise dont l'influence morale aurait ete considerable.
+
+Les ballons de Paris, disions-nous, sont excellents pour un voyage, mais
+leur etoffe est en coton; s'il faut qu'ils restent longtemps gonfles,
+qu'ils supportent un grand vent, ils se dechireront. N'oublions pas
+d'ailleurs que nous sommes seulement dans les premiers jours d'octobre et
+que pas un ballon neuf n'est encore sorti de Paris. Il est decide qu'on
+fabriquera a la hate des ballons de soie. Duruof sera charge de la
+construction avec le concours de Mangin et de Louis Godard; on commencera
+par confectionner un premier type. La commission m'envoie a la hate a Lyon
+pour acheter l'etoffe necessaire.
+
+_5 octobre_.--Je m'apercois que les chemins de fer fonctionnent pendant
+la guerre d'une facon bien singuliere. Je passe deux grands jours et deux
+grandes nuits dans mon wagon, avant d'arriver dans la patrie de la soie.
+Les gares sont encombrees partout de troupes, de voyageurs; c'est un
+desordre epouvantable. Je passe a Orleans, ou j'apprends que l'armee de
+la Loire, qu'on attend a Paris, n'existe que dans le cerveau des bons
+Francais qui voient les evenements couleur de rose, mais on me parle
+beaucoup de l'armee du Rhone. A Lyon, j'apercois le drapeau rouge sur
+l'Hotel-de-Ville, des braillards dans les rues, des caricatures chez les
+libraires, mais d'armee et de canons, point.
+
+--Ici, me dit-on, nous n'avons pas de troupes, mais, croyez-moi, monsieur,
+l'armee de la Loire est vraiment formidable. Je cours chez tous les
+fabricants de soie de la ville, accompagne d'un membre du conseil
+municipal, qui me sert de guide de la facon la plus obligeante, sous les
+auspices du prefet, M. Challemel-Lacour. Je fixe mon choix sur des pieces
+roses et bleues; ce sont les seules que l'on puisse trouver de suite en
+quantite suffisante.
+
+J'en achete, pour le compte de l'Etat, deux mille huit cents metres, a
+quatre francs cinquante, prix tres-modere, que le fabricant appelle avec
+raison un prix patriotique.
+
+Bientot, a Tours, le nouveau theatre est transforme eu atelier de
+construction. Je reviens avec mes ballots de soie; Duruof et Mangin ont
+deja dresse des tables, fait l'epure pour la construction d'un aerostat
+de 1200 metres cubes. On se prepare a couper l'etoffe, on s'efforce de
+trouver des ouvrieres. Quelques jours apres, quatre-vingts aiguilles
+marchent sans cesse, car les cotes sont etroites, et la longueur de la
+piqure qu'il s'agit de faire est considerable. Le travail est lance avec
+activite, et se terminera dans un delai de quinze jours.
+
+On n'a pas perdu le temps pendant mon absence; le vendredi 7, une
+experience est faite avec un ballon captif de 20 metres cubes pour
+connaitre a quelle hauteur un ballon est a l'abri des balles de chassepot.
+Un aerostat captif en papier est monte a 400 metres de haut. Dix-huit bons
+tireurs le visent a cette hauteur. On ramene l'aerostat a terre, il est
+perce de 11 balles. A 500 metres de haut, pas une balle n'a porte. MM.
+l'amiral Fourichon et Glois-Bizoin assistaient a l'experience: ce dernier
+fit meme le coup de feu avec une grande habilete.
+
+J'utilise mes moments de loisir a publier dans le _Moniteur Universel_ une
+serie d'articles sur _Paris assiege_. On a soif de savoir ce qui se passe
+dans les murs de la capitale, les details que j'apporte sur la physionomie
+des bastions, sur les travaux effectues au bois de Boulogne, au
+Point-du-Jour, les recits que je fais sur la formation des ambulances,
+sur l'organisation des gardes nationaux, excitent vivement l'attention
+de tous. Mais bientot, d'autres ballons viennent apres moi apporter des
+nouvelles plus recentes.
+
+Les aerostats continuent en effet a attirer l'attention generale. On
+apprend que Gambetta a confie sa fortune a l'esquif aerien, qu'il est
+descendu pres d'Amiens, apres un voyage emouvant, rempli de dangers
+auxquels il a echappe comme par miracle. En meme temps que Gambetta, un
+deuxieme aerostat est parti de la place Saint-Pierre, conduit par M.
+Revilliod. L'arrivee du ministre de l'interieur a Tours, le 11 octobre,
+produit une veritable revolution; on ne doute pas que la face des choses
+va changer, chacun est persuade qu'une main energique va enfin imprimer a
+la France l'elan du salut et de la delivrance.
+
+Peu de jours apres, les descentes d'aerostats se succedent. Farcot et
+Tracelet descendent en Belgique le 12 octobre. Bertoux et Van Roosebeke
+tombent a Cambrai, et subissent un trainage perilleux. M. Bertoux est
+grievement blesse, et Van Roosebeke, roule dans la nacelle, parvient a
+sauver les pigeons voyageurs qu'il amene de Paris.
+
+On ne peut plus douter, non sans une joie indicible, que le service des
+ballons-poste est definitivement organise. Cependant je suis profondement
+surpris de ne pas voir mon frere Albert Tissandier parmi les nouveaux
+debarques du ciel.--Il devait partir le lendemain de mon depart et voila
+plusieurs ballons qui viennent sans lui; les aeronautes n'ont meme pas
+entendu parler de son depart... Ce silence m'inquiete, car je ne puis
+croire que mon frere ait renonce a son projet.
+
+_Dimanche 16 octobre_.--Je rencontre rue Royale a Tours un de mes amis.
+
+--Vous savez la nouvelle? me dit-il.
+
+--Quoi donc?
+
+--Votre frere Albert est ici. Nous venons de le voir, il vous attend a
+dejeuner, je vous cherche depuis ce matin.
+
+Je trouve mon frere a _l'hotel de l'Univers;_--nous nous jetons dans les
+bras l'un de l'autre. Il me raconte qu'il a manque deux departs, que son
+voyage a ete retarde, qu'il est parti enfin avec deux voyageurs.
+
+Voici le recit qu'il a publie lui-meme de son ascension; j'en reproduis
+les passages les plus interessants.
+
+VOYAGE DU JEAN-BART.
+
+"Le 14 octobre, a une heure un quart, le ballon le Jean-Bart s'elevait de
+Paris dans les airs, conduisant MM. Rane, maire du 9e arrondissement,
+et Ferrand, charges d'une mission speciale du gouvernement. Outre les
+voyageurs confies a mes soins, j'emportais avec moi 400 kilogrammes de
+depeches, c'est-a-dire cent mille lettres, cent mille souvenirs envoyes de
+Paris par la voie des airs a cent mille familles anxieuses! Par un soleil
+ardent et superbe, nous passons les lignes des forts, a 1,000 metres, nous
+distinguons nos ennemis qui en toute hate se mettent en mesure de nous
+envoyer des balles. Mais nous planons trop loin de la terre, pour que
+l'artillerie puisse nous faire peur; nous entendons les balles qui
+bourdonnent comme des mouches au-dessous de notre nacelle, et nous moquant
+des uhlans, des cuirassiers blancs, et de tous les Prussiens du
+monde, nous nous laissons mollement bercer par les ailes de la brise
+jusqu'au-dessus de la foret d'Armonviliers."
+
+"La un spectacle plein de desolation s'offre a nos yeux. Les maisons, les
+habitations, les chateaux, sont deserts, abandonnes: nul bruit ne s'eleve
+jusqu'a nous, si ce n'est celui de l'aboiement rauque et sinistre de
+quelques chiens abandonnes."
+
+"Plus loin, au milieu meme de la foret de Jouy, c'est un camp prussien qui
+s'etend sous notre nacelle; on remarque des travaux de defense habilement
+organises pour repondre a toute surprise. Les tentes forment deux lignes
+paralleles aux extremites desquelles s'elevent des remparts de gabions et
+de fascines. Pres de la nous apercevons un immense convoi de munitions
+qui couvre les routes entieres; il est suivi d'une infinite de petites
+charrettes couvertes de baches blanches; des uhlans l'accompagnent
+en grand nombre. A la vue de notre aerostat, ils s'arretent, et nous
+devinons, malgre la distance qui nous eloigne, qu'ils nous jettent un
+regard de haine et de depit."
+
+"Cependant le soleil echauffe nos toiles, et dilate le gaz qui les gonfle;
+les rayons ardents nous donnent des ailes, nous bondissons vers les plages
+aeriennes superieures, et bientot la terre disparait a nos yeux. Quelle
+splendeur incomparable, quelle munificence innommee dans cette mer de
+nuages que semblent terminer des franges argentees aux eclats vraiment
+eblouissants! Au milieu du silence et du calme, nous admirons ces sublimes
+decors du ciel, et pendant quelques secondes nous perdons de vue les
+miseres terrestres. Je charge M. Ferrand de surveiller le barometre
+pendant que je dessine la scene grandiose qui s'offre a ma vue."
+
+"Mais voila la nuit qui couvre de son manteau le ciel et la campagne. Il
+faut songer a revenir a terre, regagner le plancher des braves defenseurs
+de la patrie. Nous voyons accourir des paysans qui nous crient a tue-tete:
+"Il n'y a pas de Prussiens ici! Vous etes pres de Nogent-sur-Seine, a
+Montpothier; descendez vite!" Tous ces cris nous decident enfin, et nous
+tombons pour ainsi dire dans les bras de nos braves amis sans aucune
+secousse."
+
+"Grace a leur aide obligeante, a celle de leur cure, dont nous ne saurions
+oublier l'accueil touchant, nous emportons vivement depeches et ballon.
+"Les Prussiens ne sont pas loin, disent-ils; ils vous ont vu descendre, et
+peuvent vous surprendre. Allez-vous-en au plus vite." C'est ce que nous
+nous empressons de faire, et nous arrivons chez le sous-prefet de Nogent,
+M. Ebling. Une reception enthousiaste nous est offerte; nous le quittons
+bientot, ne voulant pas perdre un seul instant pour gagner Tours, ou notre
+devoir nous appelle."
+
+"Nous sommes obliges de faire un detour immense, de passer par Troyes,
+Dijon, Nevers, Bourges, pour arriver enfin a bon port."
+
+A peine nous sommes-nous retrouves, mon frere et moi, que nous ne parlons
+plus que du retour a Paris,--notre enthousiasme partage se multiplie par
+deux, nous voudrions deja etre en l'air!
+
+Comme certains details d'organisation pour le retour aerien ne marchent
+pas a mon gre, je me decide a demander une entrevue a M. Gambetta.
+J'arrive au ministere, ou je suis recu par M. Cavalie, dit _Pipe-en-Bois,_
+chef du cabinet. Il m'introduit aupres de M. le Ministre de l'interieur et
+de la guerre, qui m'accueille avec une bonne grace pleine d'affabilite.
+M. Gambetta me felicite sur mes projets, et m'apprend que M. Steenackers,
+nomme directeur des telegraphes et des postes, se chargera du service des
+ballons. Puis, prenant un papier, il y ecrit ces mots:
+
+"Je prie M. Steenackers d'activer le projet si courageux de M.
+Tissandier."
+
+M. Gambetta me serre la main et me congedie en me disant d'un ton
+dictatorial: "Bonne chance et bon vent!"
+
+Depuis ce jour, tous les chemins nous ont ete ouverts pour activer nos
+Projets!
+
+
+III
+
+
+Lettres pour Paris par ballon monte.--Le bon vent souffle a
+Chartres.--Cernes par les Prussiens!--Evasion nocturne.--L'hotel du
+Paradis.--Allons chercher le vent!
+
+Du 15 octobre au 1er novembre.
+
+Cependant, la nouvelle de la construction d'un ballon s'est repandue a
+Tours; comme nous ne voulons pas renseigner l'ennemi sur nos projets, nous
+nous gardons bien de rien publier a cet egard; aussi l'imagination du
+public se livre-t-elle a toutes les fantaisies. Les mieux renseignes
+pretendent que l'on construit un ballon dirigeable, qui, a coup sur, va
+rentrer a Paris. L'apparition au bureau du telegraphe d'une vaste boite
+aux lettres avec cette inscription: LETTRES POUR PARIS PAR BALLON MONTE,
+accredite singulierement cette maniere de voir; j'ai beau dire partout
+que nous voulons seulement essayer un voyage perilleux, incertain, que la
+reussite est douteuse, personne ne veut ajouter foi a cette opinion. On se
+repete de toutes parts: Un ballon va partir pour Paris, il va rentrer a
+Paris. Comment? On l'ignore, mais on oublie que les deux mots tentative et
+succes sont souvent separes par un abime; l'esprit humain est ainsi fait
+qu'il croit toujours ce qu'il desire, et souvent, sans reflexion, il se
+plait a transformer le projet en fait accompli.
+
+Mon frere et moi nous recevons sans cesse de veritables ovations; on nous
+montre du doigt: "Voila, dit-on, les aeronautes qui vont rentrer a Paris."
+J'enrage parfois, car je sais bien, helas! que nous ne sommes pas
+encore dans l'enceinte des fortifications. "Nous n'allons pas a Paris,
+disons-nous, nous allons essayer d'y aller, c'est bien different." Mais
+rien n'y fait. Nous recevons des lettres innombrables; ce sont des amis
+et des inconnus qui nous ecrivent: "Voulez-vous etre assez bons pour vous
+charger de porter a Paris la petite lettre que vous trouverez sous ce
+pli?" En quelques jours, j'ai rempli de lettres pour la capitale tout un
+tiroir de ma commode. Les gens plus oses, plus indiscrets, viennent nous
+voir a l'hotel et nous demandent a porter des paquets. On se figure qu'a
+nous seuls nous representons les messageries. Je n'oublierai jamais un
+monsieur que je n'avais jamais vu et qui vient me reveiller a six heures
+du matin. Il me supplie de prendre la clef de son appartement a Paris pour
+visiter ses meubles, et de lui dire a mon retour si son mobilier est
+en bon etat. Il me charge en outre de rassurer sa bonne, qui doit etre
+tres-inquiete sur son sort. Je n'avais jamais ferme une porte sur le nez
+de personne, mais ce jour-la, je me suis offert avec delices cette petite
+satisfaction.
+
+Pendant que les lettres pleuvent sur nos tetes comme la grele au mois de
+mars, mon frere et moi nous nous occupons de faire tous nos preparatifs.
+La construction du ballon de soie, malgre les efforts de Duruof, traine en
+longueur; la commission scientifique nous engage a ne pas attendre plus
+longtemps. Mon frere va chercher son ballon le _Jean-Bart_ qui est reste a
+Dijon, et M. Revilliod, qui a appris nos projets, se propose spontanement
+pour tenter un voyage. D'apres les renseignements fournis par
+l'Observatoire, il y a des chances pour que le vent sud-ouest regne
+longtemps en France a cette epoque; c'est a Chartres que s'executera la
+premiere tentative. La commission me prie de fournir mon concours au
+depart de M. Revilliod, pendant que mon frere court apres le ballon qui
+devra plus tard nous servir a nous-memes.
+
+Je fais l'acquisition d'une bonne boussole. M. Marie Davy, de
+l'Observatoire, me donne l'angle de route de Paris a Chartres. Nous
+emballons un aerostat, nous prenons une provision de ballons en papier
+qui nous serviront a examiner la direction du vent. Nous allons voir M.
+Steenackers qui nous confie des depeches, nous donne toutes les lettres de
+recommandations, de requisitions, propres a faciliter le depart, et
+nous voila bientot partis, Revilliod, Gabriel Mangin qui se chargera du
+gonflement et moi. Nous etions loin de soupconner les aventures qui nous
+attendaient!
+
+_Jeudi 20 octobre_.--Nous sommes a Chartres. L'Observatoire s'est montre
+prophete. Le vent souffle du sud-ouest, Mangin gonfle de suite le ballon.
+Il a fallu se donner bien du mouvement pour obtenir douze cents metres
+de gaz seance tenante, car les gazometres, a Chartres, ne sont pas
+volumineux. La veille, le directeur de l'usine a declare que le gonflement
+etait impossible, mais le prefet a pris notre parti avec beaucoup
+d'energie, de patriotisme, et nous a tires d'un grand embarras. Il fait
+venir le directeur de l'usine.
+
+--Il faut absolument, lui dit-il, que vous fournissiez a ces messieurs
+douze cents metres cubes de gaz.
+
+--Mais, monsieur le prefet, je n'ai que ce volume de gaz dans mes
+gazometres, et c'est precisement ce que la ville va m'absorber pour
+l'eclairage de la nuit.
+
+--Eh bien! vous n'eclairerez pas la ville, on ne vous fera aucun proces,
+je me charge de tout.
+
+Voila comment les becs de gaz, a Chartres, n'ont pas ete allumes dans la
+nuit du 19 au 20 octobre. Les rues etaient noires comme un four eteint,
+mais personne ne songeait a se plaindre: on savait dans quel but il
+fallait se passer de lumiere.
+
+Le jeudi, a midi, le ballon est gonfle, mais le vent est d'une violence
+extreme. Le commandant Duval, qui est a Chartres avec 1,200 marins, nous
+a envoye une trentaine de matelots, qui ont toutes les peines du monde a
+maitriser l'aerostat. On nous dit en ville que les Prussiens ne sont pas
+loin, qu'il est temps de partir; d'ailleurs, depuis quelques jours, les
+evenements sont accablants, desastreux. Orleans vient d'etre pris par
+l'ennemi; Dreux a ete envahi; Soissons a capitule, et au moment ou
+nous faisons les preparatifs du depart, Chateaudun est impitoyablement
+bombarde. Mais les nouvelles venues de Paris ont affermi le courage de
+tous; on a foi dans le triomphe final; Gambetta vient de nous dire: "A
+Paris, le peuple, de jour en jour plus heroique, prepare le salut de la
+France."
+
+A deux heures, les rafales s'elevent puissantes et terribles; le ballon
+est tellement torture, secoue, penche, que c'est un miracle s'il ne creve
+pas. M. Revilliod est calme, plein de resolution; malgre la tempete, il va
+partir. Au moment ou il se dispose a monter dans la nacelle, un officier
+nous aborde et nous remet une lettre du commandant, "M. l'aeronaute est
+prevenu que s'il ne peut partir immediatement, il doit bruler son
+ballon et ses depeches, s'il veut les sauver des mains de l'ennemi." Le
+commandant demeure a deux pas; nous courons chez lui. Nous le trouvons
+avec ses officiers.
+
+Un grand feu flambe dans la cheminee, il y jette une quantite de lettres
+et de papiers.
+
+--Messieurs, nous dit-il, j'ai ordre d'evacuer Chartres, qui ne sera pas
+defendu; si vous ne pouvez partir, brulez tout, les Prussiens peuvent etre
+ici dans un quart d'heure.
+
+Nous revenons vers le ballon; les marins sont deja partis, et les rues
+sont sillonnees de bataillons de mobiles qui se retirent. Par surcroit de
+malheur, le vent a ete si violent qu'un accident irreparable est survenu.
+Le ballon, enleve par la rafale, s'est heurte contre les arbres; les
+caoutchoucs de la soupape ont ete enleves, les clapets se sont ouverts, et
+l'aerostat se vide; Gabriel Mangin acheve le degonflement. On nous avertit
+que les Prussiens vont arriver. Nous nous demandons s'il n'est pas prudent
+de mettre immediatement le feu a tout le materiel. Mais comment des
+aeronautes auraient-ils le courage de bruler leur navire? Nous preferons
+cacher le ballon dans l'usine, derriere un monceau de charbon. Le
+directeur nous avertit qu'il ne veut pas prendre la responsabilite de
+ce qui surviendra, mais bruler pour bruler, n'est-il pas preferable
+d'attendre au dernier moment?
+
+Nous allons a la gare du chemin de fer.
+
+--Tout est coupe, nous dit-on, les trains ne partent plus.
+
+Le bureau du telegraphe est desert. A la prefecture, nous apprenons que
+le prefet est parti. En ville, on dit partout que les Prussiens cernent
+Chartres, nous voila pris comme dans une souriciere, et en notre qualite
+d'aeronautes, nous ne tenons que mediocrement a etre presentes a nos
+ennemis.
+
+C'est ainsi que j'assiste a une premiere debacle, bien loin de me douter
+alors que ce spectacle n'est que le prelude insignifiant d'un drame
+epouvantable, dont nous allions voir les tableaux navrants se derouler
+devant nous pendant quatre mois. Les boutiques se ferment, les habitants
+rentrent, Chartres est un desert, mais derriere chaque porte, les coeurs
+palpitent, les femmes tremblent, et sans defense, sans moyens de secours,
+chacun attend avec anxiete.
+
+Le jour est bientot a son declin; il est certain que les Prussiens
+n'entreront ici que demain matin. Nous avons devant nous toute une nuit
+pour nous evader. Malgre l'ordre du commandant, nous voulons au moins
+sauver notre materiel, et nous courons la ville pour trouver une voiture
+a notre usage et une charrette pour le ballon. Mais le probleme est bien
+plus difficile a resoudre que nous ne pouvions le croire. Un premier
+loueur nous repond avec beaucoup de flegme:
+
+--Vous comprenez, messieurs, que ma voiture, escortee par un ballon,
+pourra certainement quitter Chartres, mais je ne suis pas bien sur qu'elle
+y rentre; je prefere la garder dans ma remise.
+
+Le cocher qui entendait ces paroles ajoute avec vivacite:
+
+--D'ailleurs ce n'est pas moi qui me chargerai de vous conduire, les
+Prussiens entourent la ville, nous serons pris!
+
+Malgre nos instances, le loueur de remises est inflexible comme le destin,
+il nous abandonne a notre malheureux sort.
+
+Nous finissons par rencontrer un voiturier intelligent et courageux qui se
+charge de nous tirer d'affaire.
+
+--J'ai un de mes amis, nous dit-il, qui arrive de Dreux, ou les Prussiens
+ne sont plus. Je vous affirme que l'on peut passer sur la route de Dreux,
+a moins que les uhlans n'y aient paru depuis deux heures; mais le gros
+de l'armee ennemie est de l'autre cote de Chartres. Nous partirons a dix
+heures du soir, sans lumiere, sans bruit, nous trouverons bien quelque bon
+chemin. Je connais le pays.
+
+A 10 heures, Chartres etait desert; si vous aviez passe pres de l'usine
+a gaz a ce moment, vous auriez vu sur la route un petit omnibus a
+quatre places, attele d'un bon cheval. Vous auriez apercu plus loin une
+charrette, sur laquelle une dizaine d'hommes chargeaient un gros ballot
+lourd et massif. C'etait notre ballon. Une nuit obscure vint nous donner
+son aide. Nous filons au trot dans l'omnibus, un voiturier nous suit dans
+la charrette chargee de l'aerostat. Nous avons donne nos instructions au
+cocher.
+
+--Si vous voyez des Prussiens, filez au grand galop; s'ils sont en petit
+nombre et s'ils veulent vous arreter, nos revolvers feront leur service.
+Nous sommes quatre avec l'aide-aeronaute, nous avons vingt-quatre balles a
+notre disposition.
+
+Nous quittons Chartres; nous sommes bientot arretes par un poste de gardes
+nationaux; on nous demande nos papiers; on nous laisse passer. Nous
+continuons notre route au milieu de l'obscurite, et, pendant une heure, le
+silence de la nuit n'est trouble que par le roulement de nos voitures. La
+fatigue nous fait fermer les yeux; nous commencons a nous endormir, quand
+notre vehicule est arrete brusquement.
+
+--Voila les Prussiens, s'ecrie d'une voix etranglee notre aide-aeronaute.
+
+Je me reveille en sursaut et j'apercois une dizaine d'hommes couverts de
+grands manteaux blancs. Ils ont saisi notre cheval par la bride!...
+
+Ces Prussiens etaient simplement de braves mobiles normands, qui
+nous prenaient eux-memes pour des ennemis, et se figuraient que nous
+emportions, dans notre charrette les richesses de la ville de Chartres.
+
+Nous rions bien de notre double meprise, et nous continuons gaiement notre
+chemin. A une heure du matin, nous arrivons a Dreux, nous traversons la
+ligne des avant-postes francais sans que le moindre "qui vive" retentisse.
+
+--Voila, disons-nous, une ville bien gardee.
+
+Nous arrivons, en effet, sur la place sans rencontrer un factionnaire. Un
+corps de garde s'offre a notre vue. Nous y entrons. Je montre au chef de
+poste nos papiers, les lettres de requisition s'adressant a l'autorite
+militaire, je le prie de nous aider a trouver un asile. Les chevaux n'ont
+pas mange, il leur faut une place dans une ecurie.
+
+--Dreux est bien encombre, nous dit-on, et je ne sais si vous aurez de
+bons lits, mais on vous donnera toujours bien un abri. Je vais vous mener
+a l'_Hotel du Paradis_.
+
+Nous frappons a la porte. Une vieille megere arrive de tres-mauvaise
+humeur.--Madame, dit tres poliment l'officier qui nous sert de guide, ces
+messieurs ont des lettres de recommandation du gouvernement, ils sont
+charges d'une mission importante, ils sont fatigues et desirent une
+chambre, une place a l'ecurie pour leurs chevaux.
+
+La patronne replique tres-insolemment:--On ne vient pas chez les gens a
+deux heures du matin. Je n'ai pas de place. Et puis je ne connais pas ces
+hommes-la, dit-elle en nous montrant, je ne peux pas loger les premiers
+venus.
+
+L'amabilite de la patronne du _Paradis_ nous fait monter la moutarde au
+nez. Nous ne repliquons rien; l'officier, comme nous, est furieux; nous
+partons et nous revenons avec quatre hommes et un caporal. Nous frappons
+une seconde fois a la porte de l'hotel, et toujours tres-poliment, nous
+disons a la patronne:
+
+--Ouvrez vos portes, nous allons fouiller votre maison. Nous allons voir
+si la place manque.
+
+La dame de l'_Hotel du Paradis_ est devenue muette sous l'effet d'une
+exasperation rentree. Mais bientot sa langue a retrouve le mouvement.
+
+--Monsieur, dit-elle a l'officier, c'est indigne; je prefererais recevoir
+les Prussiens que tous les mobiles comme vous qui nous maltraitent. Vous
+etes etranger a Dreux; si vous etiez de la garde nationale, les choses se
+passeraient differemment.
+
+--Vous traitez bien, madame, m'ecriai-je, un officier francais qui
+vient ici defendre votre ville, votre maison; je vous felicite de votre
+patriotisme.
+
+Cependant, nous nous assurons que l'hotel est plein; mais il y a bel et
+bien des places a l'ecurie, et nos chevaux y prennent le repos jusqu'au
+lendemain, malgre les reclamations de la patronne.
+
+Je n'ai cite cette histoire que pour montrer comment certains Francais
+comprenaient la guerre; le fait malheureusement n'est pas isole, et ce
+n'est pas sans raison que l'on a dit que bien des paysans, bien des
+habitants de province, preferaient ouvrir leurs bras a l'ennemi qu'a ceux
+qui combattent pour la patrie. Nos soldats ont parfois trouve un mauvais
+accueil, bien des officiers me l'ont affirme; il aurait fallu, dans ces
+cas-la, ne pas craindre de parler le revolver a la main; on n'aurait pas
+du avoir de pitie pour les faux Francais qui, par un sentiment d'egoisme
+ignoble, se refusaient d'apporter leur concours a l'oeuvre de la defense
+nationale.
+
+Revilliod, Mangin et moi, nous passons la nuit au poste.
+
+Le lendemain, nous faisons une visite au sous-prefet de Dreux. Il apprend
+avec desespoir que Chartres n'a pas resiste.
+
+--Que voulez-vous que je fasse; je n'ai que 8,000 mobiles a Dreux?
+Chartres avait 12,000 soldats!
+
+--Mais n'y a-t-il pas ici de l'artillerie, des canons? On le dit en ville.
+
+--Chut! s'ecrie le sous-prefet en me parlant bas a l'oreille. Nous avons
+deux canons, mais il n'y a de munitions que pour les charger sept fois
+chacun!
+
+Deux jours apres, nous etions revenus a Tours. Je retrouve mon frere qui a
+lui-meme retrouve son ballon. Chartres a ete occupe le lendemain de notre
+depart.--C'est au Mans que vont maintenant commencer nos tentatives.
+Revilliod et Mangin seront des notres; il y aura ainsi deux ballons prets
+a partir ensemble quand le vent sera favorable.
+
+_22 octobre_.--Nous sommes au Mans dans la nuit, le ballon est debarque a
+la gare.
+
+--Surveillez-le bien, dis-je au sous-chef de gare. Nous viendrons le
+prendre demain matin de bien bonne heure.
+
+A 6 heures du matin nous demandons le ballon.--Pas de ballon. Un employe
+maladroit l'a expedie a Tours croyant qu'il venait directement de Paris.
+Me voila force d'aller a Tours avec Revilliod. Je commence a avoir une
+veritable indigestion des chemins de fer surcharges de trains qui font des
+courses de lenteur. Il a fallu 40 heures pour aller a Lyon. Nous mettrons
+cette fois 6 heures pour nous rendre a Tours. Chaque gare est encombree de
+troupes, de francs-tireurs; c'est un remue-menage inoui; a chaque station,
+on ajoute des wagons, et on attend une heure. Revilliod reprend son ballon
+le _George Sand_ qu'il reporte au Mans.
+
+_23 octobre_.--Nous rejoignons notre collegue aujourd'hui avec le
+_Jean-Bart_. Nous voila dans le departement de la Sarthe, qui est aussi,
+comme nous l'avons appris, la patrie de Coutelle, le celebre aerostier de
+Fleurus. A une station, nous nous sommes croises avec les voyageurs
+d'un nouveau ballon descendu recemment. L'un d'eux est un de mes amis
+d'enfance, Gaston Prunieres, que je n'avais pas vu depuis 12 ans! Il m'a
+montre le _Journal Officiel_ de Paris, ou est inseree une depeche que
+nous avons envoyee par pigeons, prevenant les Parisiens de donner aide
+et protection aux ballons qu'ils pourront apercevoir au-dessus de leurs
+tetes.
+
+Le lendemain de notre arrivee au Mans, nous rendons visite au prefet, M.
+Georges Lechevalier, qui est un ancien camarade de college de mon frere;
+il nous accueille de la facon la plus obligeante, et nous prete le plus
+utile concours. Une fois nos dispositions prises pour le gonflement, il
+faut bon gre mal gre patienter, car le vent est defavorable: il souffle du
+nord, et il n'y a guere de chance de le voir tourner rapidement vers le
+sud-ouest. Je ferai remarquer ici que le projet adopte a l'origine n'a
+pas ete realise. Pendant notre sejour au Mans, le vent ne nous a pas
+favorises. Mais il aurait du y avoir un ballon a Amiens, a Rouen, et, a
+cette epoque, ceux-la auraient pu plusieurs fois tenter le voyage dans
+d'excellentes circonstances.
+
+Le dimanche 30 octobre, l'aerostat est gonfle sur les bords de la Sarthe.
+On execute plusieurs ascensions captives pour sonder l'air. Nous enlevons
+dans la nacelle quelques officiers, bien loin de soupconner alors que
+plus tard nous devions nous retrouver a la meme place, comme aerostiers
+militaires, sous les ordres du general Chanzy. Le temps est calme et le
+ballon plane immobile au-dessus de la Sarthe, ou il se reflete comme dans
+un miroir. Une foule considerable assiste a nos ascensions captives et
+attend avec impatience le moment du depart. Mais le vent est toujours
+impitoyablement tourne au nord et au nord-ouest.
+
+L'aerostat est confie a la garde d'un poste de zouaves pontificaux; ces
+braves soldats viennent d'arriver de Rome avec Charette.
+
+Les journees se passent et le bon vent n'arrive pas. Toujours vent
+nord-ouest. M. Marie Davy nous telegraphie que les circonstances
+atmospheriques ne changeront probablement pas avant longtemps. "Ah! si
+nous etions a Rouen, nous pourrions partir et les courants aeriens nous
+entraineraient doucement sur Paris." En faisant cette reflexion, il me
+prend l'idee d'imiter Mahomet qui marche vers la montagne. Le vent ne veut
+pas venir nous trouver. Allons le chercher.
+
+Revilliod et Mangin restent au Mans avec un ballon; et nous voila partis,
+avec l'aerostat le _Jean-Bart_, qu'il faut trainer peniblement, de gare
+en gare, car le chemin de fer fonctionne difficilement. Le train s'arrete
+toutes les dix minutes, et passant par des voies detournees, il met
+vingt-quatre heures pour gagner le chef-lieu de la Seine-Inferieure.
+
+
+IV
+
+
+Premiere tentative de retour a Paris par ballon.--Preparatifs du
+voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.-Le
+dejeuner en ballon.--Le vent a tourne.--En ballon captif.
+
+Du 1er au 8 novembre 1870.
+
+Nous arrivons a Rouen, mon frere et moi, le 2 novembre, avec le ballon "le
+_Jean-Bart_." Le prefet a ete prevenu de nos projets; il a eu l'obligeance
+de faire mettre a notre disposition un grand local ou l'aerostat
+pourra etre ventile et vernis a neuf. C'est la grande salle de bal du
+Chateau-Baubet, le Casino de l'endroit, qui se transforme ainsi en atelier
+aerostatique. L'inspecteur du telegraphe envoie ses facteurs qui nous
+aident avec beaucoup de zele dans l'operation de vernissage, vilaine
+besogne qui consiste a enduire l'aerostat d'huile de lin cuite sur toute
+sa surface. Le ballon ventile est gonfle a l'air, on penetre dans son
+interieur, afin d'examiner, par transparence, l'etoffe dans toute son
+etendue.
+
+Chaque fois qu'un petit trou se montre, il est bouche avec une piece: la
+plus petite piqure est cachee sous une feuille de baudruche. C'est mon
+frere qui s'occupe surtout de cette besogne avec un soin scrupuleux;
+il fallait la guerre pour transformer ainsi un architecte de talent en
+reparateur de ballons.
+
+Mais nous sommes seuls; c'est nous qui conduirons notre aerostat: s'il
+fuit, s'il est en mauvais etat, qui donc, si ce n'est nous, en subira la
+consequence? Le voyage sera peut-etre long, perilleux; ayons au moins
+un bon aerostat, bien repare, bien impermeable. S'il arrive un malheur,
+n'ayons aucun reproche a nous faire!
+
+Pendant quelques jours, le vent n'est pas favorable; il souffle plein nord
+et nord-est. La patience est devenue de notre part, une ferme resolution.
+L'accueil que nous recevons a Rouen est si affable, si gracieux, que le
+temps se passe assez vite, malgre les nouvelles de la guerre, toujours
+desastreuses, qui accablent le pays. Nous avons appris au Mans l'infame
+trahison de Bazaine, qui a souleve dans toute la foule un cri d'horreur
+et de degout[4]. Voila que Dijon vient de succomber sous les coups d'une
+armee de 10,000 Badois. Quand s'arretera donc la serie des malheurs qui
+frappent la France sans treve, sans pitie? Parfois le decouragement
+trouble notre esprit, mais ce n'est qu'une impression fugitive; non, la
+France ne peut pas tomber, Paris resiste, et l'ennemi sera ecrase sous ses
+murs. Voila ce que nous disions tous au mois de novembre. Voila ce que
+l'on repetait alors dans toute la France!
+
+[Note 4: Ce chapitre a ete ecrit quelques jours apres la proclamation
+de M. Gambetta qui qualifiait lui-meme de _trahison_ la conduite du
+marechal Bazaine. Sans doute aujourd'hui nous ne serions plus si
+affirmatif, nous disant que l'histoire seule sera le grand juge.--Mais
+nous ne voulons pas denaturer notre recit, ici comme ailleurs, en lui
+otant le caractere de l'impression premiere,]
+
+_6 novembre_.--Le vent a passe momentanement au nord-est. D'apres les avis
+de l'Observatoire, il faut ouvrir l'oeil, le vent nord-ouest favorable
+pourrait bien regner d'une facon durable, d'un moment a l'autre.
+
+Pour etre prets a toute heure du jour et de la nuit, nous prenons la
+resolution de gonfler le _Jean-Bart_, afin qu'il puisse partir subitement
+a l'instant voulu. Une foule considerable assiste au gonflement qui
+s'opere dans d'excellentes conditions pres de l'usine a gaz. Voila les
+lettres pour Paris qui recommencent a surgir de toutes parts. On nous suit
+dans la rue, on nous supplie de prendre encore une lettre bien legere. A
+l'hotel, en rentrant, il y a toujours a notre adresse tout un paquet de
+petites lettres, qui, quoique bien legeres, finissent par faire un ballot
+tres-lourd. Nous prenons des deux mains, bien heureux de faire des
+heureux, mais ayant toujours soin d'ajouter: "Votre lettre suivra notre
+destinee, il n'y a pas de garantie pour le succes. Nous essayons, voila
+tout!" Le directeur du bureau de la poste ajoute a ces paquets quatre sacs
+de lettres pesant 250 kilogrammes, ce qui met entre nos mains une centaine
+de mille lettres venant des quatre coins de France. Ah! si nous
+pouvions les apporter a Paris. Que de benedictions, que de marques de
+reconnaissance nous seraient donnees! Comment songer sans emotion a cette
+belle perspective!
+
+L'operation du gonflement est assez longue, car nos hommes d'equipe
+improvises n'ont jamais touche un ballon. Il faut tout surveiller de pres.
+J'ai ete oblige de preparer le _cataplasme_ aerostatique, forme de suif
+fondu et de farine de lin, et destine a boucher les joints de la soupape;
+en ma qualite de chimiste, j'ai parfaitement reussi cette petite cuisine.
+Nous descendons nous-memes les sacs de lest autour du filet; le ballon est
+couvert d'huile, et nos vetements ne tardent pas a etre aussi luisants que
+notre aerostat. Il n'est decidement pas agreable de seller soi-meme le
+cheval qu'on doit monter, et surtout de cirer ses harnais!
+
+Mon frere montre le ballon a un inventeur avec lequel nous avons dine la
+veille, a l'_Hotel d'Angleterre_. Il nous expliquait son systeme avec un
+enthousiasme fougueux.--"Je veux reunir, disait-il, un grand nombre de
+ballons, dans une charpente legere ayant forme de navire; mon appareil,
+muni de mats, de voilures, pourra louvoyer dans les airs!" En face de
+nous, un Anglais souriait. J'ai su depuis que c'etait un des plus celebres
+ingenieurs de la Grande-Bretagne.
+
+En voyant le _Jean-Bart_, la tenuite de l'etoffe aerostatique, en
+s'apercevant que l'appareil oscille si facilement sous le moindre souffle
+de l'air, l'inventeur a enfin ouvert les yeux. Il est gueri de sa folie!
+Je ne m'attendais pas a voir mon frere faire une cure aussi merveilleuse!
+
+A cinq heures, le _Jean-Bart_ est gonfle.
+
+J'observe attentivement les nuages, leur direction, ma boussole et
+ma carte a la main. Connaissant l'angle de Rouen avec le meridien
+astronomique, et la declinaison, je puis tracer sur le sol une ligne
+qui s'etend vers le centre de Paris. Nous partirons quand les nuages se
+dirigeront suivant cette ligne, quand nos petits ballons d'essai prendront
+bien cette direction. Les conditions atmospheriques ne permettent pas
+encore de lancer le ballon dans l'espace. Attendons le nord-ouest;
+beaucoup d'habitants de Rouen regardent comme nous le ciel, les
+girouettes, et se demandent: "Quand le vend nord-ouest soufflera-t-il?"
+
+Les nouvelles que l'on apprend le soir au bureau du telegraphe ne sont
+pas tres rassurantes. Les Prussiens sont a sept lieues de Rouen. Si notre
+depart est ajourne, il serait bien possible que les aeronautes soient
+deloges de Rouen, comme ils l'ont ete de Chartres. Pendant la nuit, nous
+faisons, mon frere et moi, une serie de reflexions tantot agreables,
+tantot peu rassurantes. Mais notre imagination ouvre Paris a nos yeux. La
+possibilite du succes fait oublier celle d'un echec. On a fait courir le
+bruit que les Prussiens condamnaient a mort les aeronautes qu'ils avaient
+pris, et, dans nos reves, nous nous voyons parfois fusilles comme des
+espions! Mais qu'est-ce que la vie a de tels moments? Ne les compte-t-on
+pas par milliers, les heros qui meurent sur le champ de bataille? Ne
+saurons-nous pas, s'il le faut, nous aventurer aussi bien dans la nacelle
+d'un ballon que pres de l'affut d'un canon.
+
+Le lendemain, 7 novembre, nous gommes reveilles en sursaut. C'est un
+ancien marin qui a surveille le gonflement et qui entre precipitamment
+dans notre chambre.
+
+--Messieurs, dit-il tout emu, je crois que le vent souffle vers Paris;
+voyez donc si je ne me trompe pas!
+
+D'un bond je me precipite sur le balcon de l'hotel ou nous logeons. Les
+nuages se refletent dans la Seine qui s'etend sous mes yeux; ils se
+dirigent bien, en effet, vers le sud-est, mais il est de toute necessite
+de confirmer cette observation en lancant des ballons d'essai.
+
+Nous courons a l'usine a gaz. Un petit ballon de caoutchouc est gonfle,
+lance dans l'espace, le vent de terre le jette d'abord au-dessus de nos
+tetes, mais le courant superieur lui fait decrire dans le ciel une ligne
+parallele a celle que j'ai tracee sur le sol et qui donne la route de
+Paris! Nos coeurs bondissent de joie, d'emotion, d'esperance.
+
+L'inspecteur du telegraphe est prevenu a la hate, il annonce a Tours notre
+depart; une heure apres on remet entre nos mains la derniere instruction
+du gouvernement[5].
+
+[Note 5: Voici la depeche qui nous a ete remise au moment du depart:
+"Extreme urgence, Rouen de Tours--Directeur general a inspecteur
+Rouen--Dites a Tissandier de partir et de dire a Paris, a nos amis, que
+nous sommes prets a mourir tous pour sauver l'honneur du pays."]
+
+Le directeur de la poste ne tarde pas a accourir avec un nouveau sac de
+lettres importantes. Nous rentrons precipitamment a l'hotel prendre nos
+paquets; notre voiture est suivie dans la rue par une foule considerable,
+et grand nombre de Rouennais nous mettent dans la main leurs dernieres
+lettres pour Paris.
+
+A onze heures, mon frere et moi nous montons dans la nacelle. Le vent n'a
+pas varie depuis le matin. Nos sacs de depeches sont attaches au bordage
+exterieur. Notre malle, nos couvertures pendent au cercle du ballon. Une
+foule si compacte entoure l'aerostat que nous procedons avec peine a
+l'equilibrage. On jette a meme dans la nacelle les dernieres lettres. Une
+vieille devote remet a mon frere une medaille benite et une priere qui,
+dit-elle, nous porteront bonheur.
+
+Un monsieur tres-bien mis me donne un papier plie que j'ouvre. C'est le
+prospectus d'une maison d'habillement, d'un BON DIABLE rouennais. Cette
+plaisanterie de mauvais gout me fait facher tout rouge, et met fin a la
+pluie de missives. On fait reculer la foule. Les mains qui retiennent
+la nacelle se soulevent sous nos ordres, le ballon bientot s'eleve avec
+majeste au milieu des cris d'enthousiasme de toute la foule.
+
+Le public suit de terre notre direction et trois quarts d'heure apres
+l'ascension, le gouvernement recevait a Tours le telegramme suivant qu'il
+publiait le lendemain dans son _Journal officiel_:
+
+Rouen, 7 novembre, midi.
+
+"Inspecteur Rouen a directeur general Telegraphes a Tours. Le ballon le
+_Jean-Bart_ monte par MM. Tissandier freres est parti a 11 heures et demie
+se dirigeant sur Paris, au milieu des acclamations.
+
+"Vent favorable. Temps brumeux, ils font bonne route. Ces messieurs
+emportent lettres, paquets et depeches."
+
+Le ballon le _Jean-Bart_, en quittant terre, passe au-dessus des
+gazometres de l'usine; il bondit mollement au-dessus des nuages, en
+tracant dans l'espace une courbe gracieuse; puis il s'arrete un instant,
+immobile, hesitant comme l'oiseau qui cherche sa route. Il tourne sur
+son axe, oscille lentement et s'abandonne enfin au courant aerien qui
+l'entraine.
+
+Nous sommes a 1,200 metres d'altitude: la ville de Rouen est vraiment
+admirable, vue du haut de notre observatoire flottant. A nos pieds, l'ile
+Lacroix d'ou nous venons de quitter terre, se baigne dans l'onde azuree de
+la Seine. Plus loin, le fleuve traverse la ville, comme un ruban jete au
+hasard au milieu des maisonnettes d'une boite de jouets de Nuremberg. Un
+soleil d'automne colore de tons vigoureux ce delicieux tableau qu'encadre
+un cercle de brume; l'air est semi-transparent, mais le coloris de la
+scene terrestre, pour etre moins vif, moins eclatant qu'au milieu de
+l'ete, n'en est pas moins pur et moins beau.
+
+La plaine ou le ballon s'est gonfle tout a l'heure est litteralement
+cachee sous les tetes humaines, qui toutes sont dirigees vers nous! Les
+hommes levent les bras vers le ciel, les femmes agitent leurs mouchoirs.
+Les voeux de tous nous accompagnent! Comment ne pas etre profondement emu
+de ces marques de sympathie qui sont envoyees de si loin!
+
+Cependant le _Jean-Bart_ domine bientot le sommet d'une falaise dont le
+pied est arrose par les eaux de la Seine. Au meme moment, mon frere fait
+une observation qui devient une revelation sans prix! Le ballon plane
+juste au-dessus de la chapelle de Notre-Dame de Bon-Secours, qui, droite
+comme un I, est perchee sur le rocher..., et cette chapelle,--nous l'avons
+remarque a terre,--est precisement situee sur la ligne qui conduit de
+Rouen au centre de Paris!
+
+Mon emotion est si vive, ma joie si grande, que j'en ai la respiration
+momentanement arretee. Quant a mon frere, il regarde, ebahi comme moi, le
+clocher dont la pointe aigue apparait, comme le merveilleux jalon place
+sur le bord de la route. Tous deux immobiles, silencieux, suspendus dans
+l'immensite celeste, nous avons la meme pensee; la meme esperance fait
+battre nos coeurs! Notre imagination nous ouvre, dans le lointain,
+l'imposant tableau de la capitale assiegee; elle fait tomber a nos yeux la
+muraille de brume, immense toile de fond qui nous cache l'horizon.
+
+Derriere ce rideau de vapeurs se dressent l'enceinte des forts herisses
+de canons, la ligne des bastions de Paris couverte de combattants; c'est
+comme une apparition feerique qui surgirait au milieu des nuages....
+La-bas sont nos amis, nos freres, prets a mourir pour la patrie; ils nous
+apercoivent dans le ciel; ils tendent les bras avec attendrissement vers
+la nacelle aerienne qui leur apporte la consolation avec l'esperance,
+comme la colombe au rameau beni!
+
+ * * * * *
+
+Il est midi. Le soleil est au zenith. Il y a bientot une heure que le
+_Jean-Bart_ plane au-dessus des nuages, nous n'avons pas encore perdu de
+vue la ville de Rouen. Nous marchons dans le bon chemin, mais avec une
+lenteur desesperante! Le ciel au lieu de s'eclaircir se couvre partout
+d'une brume epaisse qui parait s'abaisser lentement vers la terre, comme
+un immense couvercle de vapeurs. Mon frere observe attentivement la carte
+et la boussole pour trouver notre route au milieu des detours de la Seine.
+
+Je ne quitte pas de vue mon barometre, dont l'aiguille tourne rapidement
+autour de son cadran. La descente est rapide, le _Jean-Bart_, au milieu
+de la brume, s'est couvert d'humidite qui charge ses epaules. Je vide
+par dessus bord un demi-sac de lest, nous remontons bientot a deux mille
+metres de haut.
+
+Le ballon est plonge au milieu d'un brouillard fonce, si epais qu'il
+disparait a nos yeux. Il ne faut pas songer non plus a distinguer la terre
+noyee sous une brume epaisse; impossible de suivre de l'oeil les contours
+de la Seine, precieux points de repere echelonnes sur notre route. Nous
+laissons l'aerostat descendre bientot pour chercher a revoir le sol; mais
+le brouillard est compacte dans toute l'epaisseur de l'atmosphere.
+
+--Il faut, dis-je a mon frere, attendre patiemment. Dans une heure, nous
+nous rapprocherons de terre pour reconnaitre le pays.
+
+Le lest est seme sur notre route pour maintenir le ballon a une altitude
+de 1,800 metres. Ce n'est plus dans l'air que nous nous trouvons, c'est au
+milieu d'une veritable etuve de vapeur. Il n'y a plus rien a voir, rien a
+faire qu'a attendre ... et a esperer. Car notre marche initiale a ete si
+favorable, que nous ne doutons pas encore du succes. Nous causons de
+nos projets, nous nous repetons ce que nous ferons a Paris, ce que nous
+dirons; nous allons meme jusqu'a penser a un nouveau depart aerien de la
+gare du Nord ou de la gare d'Orleans. Et cependant nous connaissons la
+_peau de l'ours_ de la fable! Mais on oublie trop souvent dans la vie le
+bonhomme La Fontaine.
+
+Le ballon est equilibre a 2,300 metres d'altitude. Nous reparons le
+desordre de notre nacelle, le guide-rope est largue, les sacs de depeches
+et les sacs de lest sont soigneusement ranges, l'appetit ne nous fait pas
+defaut malgre nos emotions: le dejeuner nous attend. Un morceau de poulet
+et un bon verre d'un vin de Sauterne qui nous a ete donne par un ami,
+voila notre repas. Le couvert est simple, il se compose d'un journal
+etale sur nos genoux, ou le repas est servi. Nous mangeons, ma foi,
+tres-gaiement, oubliant notre navigation dans les hautes regions de
+l'atmosphere!
+
+Quelle sensation bizarre et charmante tout a la fois, que celle de
+planer dans les airs, au milieu d'un brouillard epais! La nacelle parait
+immobile, et quand on ne remue pas soi-meme, pas la moindre trepidation ne
+vous derange. C'est le sentiment du calme absolu, inconnu sur la terre,
+meme dans le desert, ou le vent frole le sable et produit un bruissement
+monotone.
+
+Ici le silence complet regne dans ces regions aeriennes, pas un etre
+vivant ne trouble la serenite de ces plaines vaporeuses que l'on sillonne,
+mollement berce par l'air.
+
+Que ne pouvons-nous fixer la notre demeure, oubliant les miseres
+terrestres, la guerre et ses calamites, nous moquant des tyrans qui sement
+sous leurs pas l'incendie, le meurtre et le pillage!
+
+Je regarde ma montre, et je m'apercois que le temps s'est ecoule vite;
+il est bientot deux heures. Il y a une heure que nous voguons dans le
+brouillard, dans une veritable etuve!
+
+Se trouver pendant cinquante ou soixante minutes dans un bain de vapeur
+epais et compact, n'offre rien de bien emouvant. Si l'on a entre les mains
+un barometre qui vous rappelle que dans votre bain de vapeur vous etes
+a plus de 2,000 metres au-dessus de la terre, si l'on se souvient qu'un
+ballon presque cache dans la brume est suspendu au-dessus de votre tete,
+on n'a certes pas encore lieu d'etre inquiet, quand on a quelque peu
+l'habitude des voyages aeriens.
+
+Mais ou l'impression peut changer, c'est quand on vient a se rappeler que
+l'on a quitte une ville, ou les Prussiens allaient bientot entrer; c'est
+quand on se demande si dans le fond de son bain de vapeur on ne trouvera
+pas des fusils ennemis, l'emprisonnement et peut-etre l'horrible mort
+d'un espion! Si ce n'est la crainte qui vous agite, c'est au moins une
+curiosite bien legitime qui vous pousse a jeter les yeux sur le plancher
+du commun des mortels.
+
+Aussi, quand, apres trois heures de voyage, le _Jean-Bart_ descendit vers
+la terre qu'il avait completement abandonnee pendant une grande heure, le
+lecteur ne s'etonnera pas quand il apprendra que les deux voyageurs dont
+il suit les peripeties se sont dit mutuellement:
+
+--Si nous laissions revenir l'aerostat en vue de terre? Nous ne serions
+pas faches de voir ou nous sommes.
+
+Notre ballon descend lentement dans l'atmosphere, il traverse le manteau
+de brouillard qui s'etend sur la campagne; nous apercevons la terre. Une
+inspection rapide nous fait connaitre sur les replis de la Seine les
+hauteurs des Andelys. Le _Jean-Bart_ a plane sans presque avancer; il n'a
+guere marche plus vite qu'une mauvaise charrette. Mais la lenteur de notre
+course n'est pas notre seule remarque; le vent a change de direction, car
+nous avons laisse la Seine deja bien loin sur la gauche, et c'est toujours
+a notre droite que nous aurions du l'apercevoir, si nous avions continue
+a nous diriger vers Paris. C'est ainsi que tout a coup, nos beaux reves
+s'envolent en fumee! Qui peut, helas! compter sur les courants de l'air
+mobiles et changeants: bien fol est qui s'y fie!
+
+--A quoi bon continuer le voyage? disons-nous; en passant la nuit en
+ballon, nous serons jetes vers le sud, sur Orleans peut-etre! La n'est pas
+notre but. Revenons a terre, peut-etre un second essai sera-t-il couronne
+par le succes. Ce n'est que partie remise.
+
+Un coup de soupape nous jette a cent metres au-dessus des champs; notre
+guide-rope toucha terre; une foule de paysans accourent de toutes parts.
+Le vent est si faible, l'air est si calme qu'ils rattrapent la nacelle en
+courant. Les voila qui touchent notre cable trainant.
+
+--Tirez la corde! Leur crions-nous.
+
+Une centaine de bras vigoureux font descendre le _Jean-Bart_ lentement,
+sans secousse, sans que nous ayons eu la peine de jeter notre ancre.
+Jamais meilleure descente n'est venue seconder nos efforts; mais combien
+n'aurions-nous pas prefere un trainage, au milieu de la tempete, pourvu
+qu'il ait eu lieu sous les murs de Paris.
+
+Des centaines de spectateurs nous entourent, une nuee de mobiles arrive,
+car la nacelle a touche terre au milieu des avant-postes francais. A
+quelques milliers de metres plus loin nous tombions chez les Prussiens!
+Nous demandons ou nous sommes.
+
+--A Pose, nous dit-on.
+
+--Y a-t-il pres d'ici une usine a gaz ou notre aerostat qui a perdu du gaz
+dans le trajet, puisse s'arrondir?
+
+Un chef d'usine des environs, M.L...., met gracieusement a notre
+disposition sa maison pour nous recevoir, son gazometre pour nous fournir
+une centaine de metres cubes de gaz.--Mais pour aller jusque chez lui, il
+faut traverser une ligne de chemin de fer, un fil telegraphique et passer
+la Seine! C'est bien difficile de faire arriver jusque-la un ballon
+captif. Toutefois nous voulons essayer quand meme.
+
+Je harangue la foule et lui demande son aide. Mille hourrahs repondent a
+ma proposition. Je descends de la nacelle une corde de 50 metres,
+pendant que mon frere en attache une autre au cercle. Nous attelons une
+cinquantaine d'hommes a chaque cable et le ballon captif s'eleve a trente
+metres de haut. Apres nous etre renseignes sur l'itineraire a suivre, on
+nous traine dans la nacelle jusqu'au petit village de Pose, ou le maire
+recoit les voyageurs tombes des nues.--Nous voici arrives sur les rives
+de la Seine, ou de vieux bateliers se concertent pour le passage de
+l'aerostat sur l'autre rive. Le temps est calme, et malgre la largeur du
+fleuve, le ballon est attache par deux cordes a un bachot solide, ou huit
+rameurs prennent place. Ils se lancent au large; c'est merveille de nous
+voir dans notre panier d'osier a 30 metres au-dessus du courant rapide,
+remorques par les solides biceps de nos mariniers, qui font parvenir le
+_Jean-Bart_ sur l'autre rive, apres un travail penible et plein de danger
+pour eux. Car la moindre brise eut souleve le ballon et fuit chavirer
+l'embarcation! Mais ces braves gens sont si heureux de venir en aide a des
+aeronautes, qu'ils ne veulent pas connaitre d'obstacles!
+
+Nous continuons notre route jusqu'a la voie du chemin de fer ou les fils
+telegraphiques se dressent, comme ces dragons des _Mille et une Nuits_ qui
+crient au voyageur temeraire: "Tu n'iras pas plus loin!" Comment en effet
+faire passer un ballon captif retenu par des cables a travers des fils
+tendus a quelques metres du sol?--Cet obstacle est surmonte. Suspendus
+dans l'air a une vingtaine de metres, nous jetons au dela des fils une
+corde que saisissent nos conducteurs, tandis que l'on abandonne le cable
+qui est de l'autre cote des poteaux. Bientot une petite riviere arrete
+encore notre marche, mais l'aerostat passe ce dernier Rubicon et arrive
+enfin a Romilly-sur-Andelle. Notre ballon est attache a des masses de
+fonte pesantes, nous le clouons au sol, ou des gardes nationaux le
+surveillent. Il passe la nuit dans la prairie, tandis que nous jouissons
+des douceurs de la plus charmante hospitalite que puissent recevoir des
+voyageurs tombes du ciel.
+
+
+V
+
+
+Seconde tentative de retour a Paris.--Le coucher du soleil et le lever
+de la lune.--La Seine et les forets.--Adieu Paris!--Descente dans le
+fleuve.--Les paysans normands.
+
+Du 8 au 20 novembre.
+
+Le lendemain le _Jean-Bart_ a recu une petite ration de gaz qui lui
+a donne des ailes. Mon frere et moi nous observons avec attention
+l'atmosphere. Le vent de terre est du sud-est, mais nous croyons remarquer
+que des nuages tres-eleves se dirigent dans la direction de Paris. Nous
+sommes dans le feu de l'action, comme les soldats au milieu des fumees
+de la poudre, nous voulons marcher en avant, decides a tenter un nouveau
+voyage a de grandes hauteurs, sans nous soucier de la nuit qui tombe, ni
+des Prussiens qui nous entourent.
+
+Cette fois, ce n'est plus la meme confiance qui anime notre esprit, car le
+courant inferieur est completement defavorable; mais il semble devoir
+nous pousser sur Rouen, ou de toute facon il faut revenir. Dans le cas
+d'insucces, ce trajet serait accepte comme un pis-aller favorable. Quant
+au courant superieur, il est tres-eleve; comment se dissimuler les
+difficultes a vaincre pour s'y maintenir, pendant un temps d'une longue
+duree? Nous faisons la part du possible et du probable, comptant beaucoup
+sur ce je ne sais quoi, qui parfois vous vient en aide. Partons toujours,
+disons-nous, on avisera en l'air. _Audaces fortuna juvat!_ ce qui veut
+dire, en style aerostatique, qu'il faut s'elever en ballon pour que le bon
+vent vous favorise.
+
+A quatre heures trente minutes, nous prenons les dispositions du depart.
+Nos valises bouclees a la hate sont attachees au cercle du filet, un
+dernier paquet de lettres qu'apporte le maire de Romilly est place dans
+la nacelle. Nous montons dans notre esquif d'osier; il fait un temps
+magnifique, de grands nuages blancs se bercent dans l'air, l'heure du
+crepuscule va sonner, la nature est calme et majestueuse.
+
+Le depart s'execute dans les meilleures conditions, en presence d'une
+foule completement etrangere aux manoeuvres aerostatiques. Elle manifeste
+son etonnement par le silence et l'immobilite. Tous les spectateurs
+ont les yeux fixes sur l'aerostat; quand il quitte terre, les tetes se
+dressent, les bras se levent, les bouches sont beantes.
+
+Je ne me rappelle pas avoir jamais fait d'ascension dans des circonstances
+si remarquables. Nous quittons lentement les prairies verdoyantes, les
+lignes de peupliers qui les encadrent. Une legere vapeur, opaline,
+diaphane, couvre ces richesses vegetales, avant que le manteau de la nuit
+ne s'y etende. Une indicible fraicheur, odorante, penetrante, monte dans
+l'air comme la plus suave emanation, elle nous enveloppe, jusqu'au moment
+ou le _Jean-Bart_ s'enfonce dans la zone des nuages; jamais je n'avais
+eprouve cette volupte secrete du voyage aerien, ce vertige merveilleux de
+l'esprit qui s'abandonne a la nature.
+
+On croirait en se separant du plancher terrestre, qu'on y laisse quelque
+chose de soi-meme, la partie physique, materielle: ce qu'on emporte
+avec soi, c'est l'ideal. Lisez Goethe: le poete decrit quelque part,
+l'impression qu'eprouve l'ame lorsqu'elle se separe du corps au moment du
+trepas; il y a dans cette description poetique, imagee, ecrite en un style
+puissant, quelque chose qui rappelle cet abandon des choses terrestres,
+dans la nacelle de l'aerostat!
+
+Nous traversons comme la fleche le massif des nuages. Impression vraiment
+curieuse. Pendant ce passage rapide, c'est une buee legere qui vous
+entoure, une nebulosite semi-transparente. Puis au-dessus, c'est la
+lumiere resplendissante, c'est le spectacle du soleil, qui lance ses
+rayons ardents sur les montagnes de vapeurs, Alpes celestes aux mamelons
+escarpes, arrondis. Sous les nuages, nous avons laisse la nature,
+presque endormie, somnolente a l'heure du crepuscule. Au-dessus, nous la
+retrouvons eveillee, pleine de vie, ivre de lumiere. Quels tons puissants
+dans ces rayons qui s'echappent du soleil au declin, quand on les
+contemple a la hauteur de trente pyramides! Quels reflets magiques
+au milieu de ces vallees vaporeuses, aussi blanches que la neige des
+montagnes, aussi etincelantes que des paillettes adamantines!
+
+Dans un de nos precedents voyages, nous avons pu montrer un spectacle
+analogue a un navigateur qui avait sonde tous les coins du globe; juche
+dans la nacelle, il admirait, muet d'etonnement.
+
+--J'ai vu, nous disait-il, le soleil se coucher au milieu des glaciers
+polaires, se perdre dans la mer d'azur de la baie de San-Francisco, j'ai
+vu les grandes scenes que la nature dessine au cap Horn, j'ai fait le tour
+du monde, mais jamais pareille scene ne m'avait tant emu!
+
+Qu'on ne nous accuse pas d'enthousiasme facile, ou d'exageration. Quand
+la nature se mele de faire du beau dans ce monde aerien, elle enfante
+d'incomparables merveilles. La haut, il y a toute une revelation de
+couleurs et de lumieres, qui defieront a jamais le pinceau des Michel-Ange
+futurs aussi bien que la plume des Goethe de l'avenir.
+
+Peu a peu le soleil s'abaisse a l'horizon. Quand il va se noyer dans la
+mer des nuages, il y jette ses derniers feux. L'immensite s'embrase, pour
+s'eteindre tout a coup.
+
+Ces rayons ardents nous evitent de jeter du lest; mon frere retrace sur
+son album aerostatique, ce tableau celeste aussi fidelement que crayon
+peut le faire. Quant a moi je surveille l'aiguille du barometre. Le soleil
+nous aspire, nous appelle a lui, et de couches d'air en couches d'air,
+nous atteignons l'altitude de 3,200 metres.
+
+A 5 heures, l'obscurite est presque complete. Le froid ne tarde pas a
+se faire sentir; aussi l'aerostat, plus impressionnable que l'organisme
+humain, est brusquement saisi; son gaz se contracte, sa force
+ascensionnelle diminue. Il descend avec une grande rapidite, revient en
+vue de terre, ou le vent le jette sur la Seine, qu'il traverse lentement a
+500 metres de haut. Bientot nous planons au-dessus d'une campagne couverte
+d'arbres, comprise entre deux bras du fleuve. C'est la foret de Rouvray,
+qui s'etend a nos pieds comme un immense tapis de verdure.
+
+Le vent parait avoir change de direction, il nous dirige vers l'Ocean. Ce
+n'est pas encore dans l'enceinte des forts de Paris que nous toucherons
+terre! Ayons le courage de faire contre fortune bon coeur, abandonnons nos
+belles esperances, comptant bien les retrouver plus tard.
+
+Nous descendons si pres de terre que nos guide-ropes, longs de 200 metres,
+touchent le sommet des arbres et impriment de violentes secousses a notre
+nacelle. Nous entendons distinctement le frolement des cordes contre les
+feuilles. Elles glissent dans les branches en imitant le murmure d'un
+ruisseau qui coule sur un lit de cailloux. Quelquefois un bruit sec se
+fait entendre; il est suivi d'un brusque soubresaut de l'aerostat; c'est
+un de nos cables qui s'est enroule autour d'une branche qu'il a brisee
+comme un fetu de paille.
+
+L'aspect de la foret est celui d'un immense lit de mousse, car vus d'en
+haut, les arbres perdent leur grandeur, on n'en apercoit que les cimes.
+On serait presque tente de sauter a pied joint sur ce duvet qui repose la
+vue. Au milieu des bois quelques lueurs paraissent comme des etoiles qui
+brilleraient en un ciel sombre. Ce sont des paysans qui allument la lampe
+dans leur chaumiere. Se doutent-ils qu'un regard leur est lance du ciel?
+
+Nous ne voulons pas descendre au milieu de la foret, dans la crainte de
+mettre en pieces le _Jean-Bart_. Quelques poignees de lest nous font
+remonter a un demi kilometre dans l'air; mais voila qu'une circonstance
+inattendue va prolonger malgre nous notre voyage, en nous entrainant
+encore une fois dans les regions superieures.
+
+La lune vient de se lever au milieu de l'atmosphere. Elle dissipe les
+vapeurs suspendues dans l'air; enleve-t-elle aussi l'humidite fixee
+aux cordages, a l'etoffe du _Jean-Bart_? Nous le supposons, car nous
+remontons, lentement il est vrai, mais sans jeter la moindre parcelle de
+lest, a une hauteur de 2,400 metres.
+
+La scene qui s'offre a nos regards pour avoir change d'aspect n'en est
+pas moins belle, moins saisissante. L'astre des nuits trone sous un dais
+d'argent, forme par une voute de nuages etincelants. Jusqu'a perte de vue,
+ses rayons caressent la surface des vapeurs atmospheriques, les decoupent
+comme en ecailles irisees, et s'y refletent sur le fond obscur des regions
+inferieures. Il fait ici un froid penetrant, intense, nous nous couvrons
+de nos fourrures, mais nos pieds et nos mains sont litteralement geles.
+L'action de l'abaissement de temperature se fait sentir d'autant plus
+qu'il y a plus longtemps que nous sommes immobiles, nous finissons par
+subir les epreuves d'un reel malaise. La lueur indecise de la lune lance
+sur notre aerostat de faibles rayons qui ne suffisent plus a eclairer
+notre barometre. Nous distinguons a peine son aiguille d'acier.
+Navigateurs sans boussole, nous errons au hasard dans l'immensite de
+l'atmosphere.
+
+A 9 heures, nous sommes revenus eu vue de terre; c'est encore un bras de
+la Seine qui se deroule sous nos yeux, comme un serpent d'argent. A 400
+metres de haut, nous planons au-dessus du fleuve ou l'ombre du ballon
+se decoupe en une grande tache noire. Sur l'autre rive, nous apercevons
+encore un immense bouquet d'arbres, serres et touffus, ou pas une
+clairiere ne se presente pour faciliter notre descente. C'est la foret de
+Roumare.
+
+La nuit est venue, il faut absolument songer a la descente; mais ou
+trouverons-nous une plaine hospitaliere pour jeter notre ancre? Voila la
+Seine qui plus loin, revient sur ses pas, et, au dela, a perte de vue, une
+foret plus vaste encore que les precedentes, semble nous defier de ses
+cimes touffues et compactes. C'est la foret de Mauny.--Quelle luxuriante
+campagne nous traversons du haut des airs, ou l'eau et la vegetation se
+disputent la nature! quel pays riche et verdoyant! Mais quelle deplorable
+contree pour le navigateur aerien, qui ne rencontre sous sa nacelle que
+recifs, ecueils qui le menacent du naufrage!
+
+Semant du lest sur notre route, nous maintenons le _Jean-Bart_ a 300
+metres de haut. Nous epions une plaine, mais il n'y a sous nos pieds qu'un
+amoncellement d'arbres repandus a profusion sur toute la campagne. Le vent
+est calme, nous sillonnons l'espace avec une extreme lenteur.
+
+A 9 heures 30, nous sommes en vue d'un nouveau bras de Seine que le ballon
+va traverser encore. L'esperance nous fait croire que sur l'autre versant,
+une terre propice a la descente viendra preter son aide aux aeronautes.
+Nous tombons de Charybde en Scylla.
+
+Le _Jean-Bart_ s'avance en droite ligne vers le milieu de la foret de
+Bretonne, qui s'etend jusqu'a la mer, ou le vent nous dirige, et par
+surcroit de malheur, les rives de la Seine sont herissees de hautes
+falaises qui nous menacent. Traverser successivement quatre bras de Seine,
+et trois forets, sans apercevoir un espace vide, c'est comme une fatalite
+qui nous poursuit. Il n'y a peut-etre pas d'autres points du globe ou
+pareil voyage pourrait se faire. Nous sommes a 100 metres de haut, le
+ballon peut etre brise contre les rochers, s'il ne gravit pas les hautes
+plages aeriennes. Mais s'il remonte, le vent le lancera sur la foret de
+Bretonne, et le poussera jusqu'a la mer ou nous courrons grande chance
+de nous perdre. Tout en faisant ces observations peu rassurantes, le
+_Jean-Bart_ arrive au-dessus de la Seine, en vue de Jumiege. En cet
+endroit le fleuve est d'une grande largeur, il s'etend comme un lac
+immense dont les rayons lunaires font le plus admirable miroir. Le moment
+de l'hesitation est passe, il faut prendre une resolution subite et
+decisive. Le vent va nous lancer sur la rive opposee, contre une falaise
+enorme; en un instant nous nous pendons a la corde de la soupape, elle
+s'ouvre beante, fait entendre une musique etrange: c'est le gaz qui
+s'echappe. Nous rendons la main, les clapets se ferment, avec un bruit
+sonore qu'amplifie la rotondite de la sphere d'etoffe. Nous piquons une
+tete dans la Seine, mais en aeronautes experts, nous avons calcule notre
+chute. Nos cordes tombent dans l'eau, y glissent, et notre nacelle
+s'arrete a 45 metres au-dessus du fleuve. Sachant imiter le mouvement de
+l'oiseau qui se laisse tomber de haut, pour effleurer la surface liquide,
+le _Jean-Bart_ a evite la noyade.
+
+La falaise est un ecran immense qui intercepte le vent, et l'air est si
+calme au-dessus de la Seine, que notre ballon reste completement immobile
+a quelques metres au-dessus du fleuve. Le courant frappe les cordes
+trainantes, y clapote avec un leger bruissement; la lune eclaire le
+globe aerien, qui, au milieu de ce tableau nocturne, offre un aspect
+merveilleux.
+
+Nous entendons bientot des clameurs sur le rivage. Une foule de mariniers
+sont venus, a l'approche de l'aerostat tombe des nues. Parmi les cris de
+tous, on distingue quelques voix feminines qui se detachent de ce concert
+humain, comme les flutes aigues d'un orchestre.
+
+--Si ce sont des Prussiens, dit l'une d'elles, nous allons les tenir, ils
+ne nous echapperont pas!
+
+--Tirez les cordes, repondons-nous en criant de toute la force de nos
+poumons. Amenez-les sur le rivage.
+
+Sur ces entrefaites une barque montee par quatre ou cinq hommes vient de
+paraitre a la surface de l'eau. L'un d'eux nous crie qu'il arrive a notre
+aide.
+
+Bientot en effet les rameurs nous ont rejoints au milieu du fleuve, ils
+saisissent un de nos cables qu'ils amenent peniblement au rivage. On a
+toutes les peines du monde a se faire entendre au milieu des clameurs.
+
+--Silence, silence, crions-nous avec le ton des huissiers a la Chambre,
+ecoutez-nous!...
+
+Le bruit se calme en effet, et sur nos ordres, les mariniers que l'on
+distingue difficilement au milieu de la nuit, tirent notre corde, mais ils
+s'y pendent tous avec un enthousiasme qu'il est impossible de moderer.
+Ils s'y cramponnent si brusquement dans leur ardeur, qu'ils impriment au
+_Jean-Bart_ de terribles secousses. Nos protestations sont vaines. Il faut
+nous contraindre a etre secoues dans la nacelle comme des feuilles de
+salade qu'on egoutte dans un panier.
+
+En quelques minutes la nacelle a quitte la Seine, nous sommes suspendus
+au-dessus des peupliers qui bordent le chemin de halage. Nous disons aux
+mariniers de conduire le ballon dans un espace libre d'arbres. Ils se
+mettent tous en marche aux cris du "_oh hisse!_" familier aux bateliers.
+Notre ancre est encore pendante et s'accroche a un peuplier, d'ou il faut
+la deloger. C'est tout un travail. Mais nous tranchons ce noeud gordien
+comme l'aurait fait Alexandre lui-meme. Nous faisons tirer les cables
+de l'aerostat, par nos remorqueurs, de toute la force de leurs biceps.
+L'arbre cede et se casse, non sans une violente secousse de notre esquif.
+Mais en vrais _loups d'air_, il ne faut pas regarder aux torgnioles!
+
+On arrive enfin au village d'Heurtrauville, dont les maisons assises
+coquettement au pied d'une immense falaise, bordent le cours de la Seine.
+L'aerostat est ramene a terre sur la berge, les sacs de lest vides sont
+remplis de sable, on les entasse dans le panier d'osier, qu'ils rivent au
+sol. Nous mettons pied a terre.
+
+Les femmes, qui nous prenaient pour des Prussiens, se sont vite detrompees
+en nous entendant parler le langage qui leur est familier. Mais elles
+se figurent maintenant que nous sommes envoyes par le gouvernement pour
+enlever _leurs hommes_, et les enroler dans l'armee. Decidement ces braves
+Normandes voient dans l'aerostat un oiseau de mauvais augure. Il parait
+que nos mines ne sont pas trop suspectes, car nos explications ne tardent
+pas a rassurer sur nos intentions la plus belle moitie du village
+d'Heurtrauville.
+
+Voila un groupe de paysans qui s'avance avec la gravite de presidents de
+cour. Ce sont des membres du conseil municipal precedes de M. le maire.
+Ils nous demandent nos papiers. Braves gens les Normands, mais un peu
+mefiants. L'un d'eux prend connaissance des pieces qui nous ont ete
+donnees par le gouvernement, il les examine avec le serieux d'un changeur
+qui flairerait un faux billet de banque.
+
+--C'est bien, Messieurs, nous sommes a votre disposition.
+
+Nous demandons un piquet de six gardes nationaux pour etre de faction
+pendant la nuit autour du ballon, pour empecher les fumeurs d'y mettre le
+feu, et les curieux de s'en approcher.
+
+M. le maire donne ses ordres au commandant de place. Il nous conduit
+ensuite au _Grand-Hotel_ de la localite. C'est une humble chaumiere, un
+cabaret de village, tres propret, fort bien tenu. La patronne nous fait
+les honneurs avec une bonne grace, ma foi! charmante. Elle nous offre sa
+chambre, pour passer la nuit. De grand coeur nous la remercions, heureux
+de trouver un lit pour nous reposer de nos fatigues et de nos emotions.
+
+Nous dinons dans ce cabaret avec un appetit tout aerien. Mon frere et moi
+nous repondons aux questions des curieux, faisant l'un et l'autre de la
+propagande aerostatique.
+
+--C'est egal, dit un vieux malin, quel fier toupet vous avez pour vous
+promener dans les nuages, avec une telle machine. Bonte divine! il faut
+avoir envie de voir la lune pour monter si haut.
+
+La conversation ne tarde pas a s'engager sur la politique. La nouvelle de
+la levee des hommes maries n'est pas recue ici avec tout le patriotisme
+qu'on pourrait attendre. Cependant quelques hommes sont resolus, et dans
+leur langage un peu rude, font preuve d'energie, de courage.
+
+--Qu'ils y viennent donc ici, les Prussiens, avec nos falaises nous ne les
+craignons pas!
+
+Mais ceux-la malheureusement sont rares, d'autres bien plus nombreux
+protestent contre cette ardeur belliqueuse.
+
+--Il n'y a rien a faire, allez, mes enfants! Les Prussiens sont plus
+malins que nous. S'ils viennent ici, pourvu que nous leur donnions a
+manger et a boire, ils ne nous feront pas de mal. A quoi bon faire bruler
+nos maisons, et nous faire etrangler! Nous serons bien avances apres.
+
+On a beau dire que ce langage est indigne, que l'Alsace et la Lorraine,
+provinces francaises comme la Normandie, sont envahies, qu'il faut
+secourir ses freres, ces raisonnements n'entrent pas dans la tete des
+paysans qui ne voient dans la France que leur toit, leur femme, leurs
+enfants et surtout la vente de leurs produits.
+
+--Que diriez-vous, braves Normands, si votre pays devaste etait en proie
+aux brigandages de l'ennemi et que toute la France vous abandonne?
+
+--Ah ben! Monsieur! je ne suis pas assez savant pour repondre a vos beaux
+discours, mais si les Prussiens viennent chez moi, je leur offrirai un bon
+souper. Je ne connais que ca.
+
+Apres notre repas, un des plus anciens membres du conseil municipal
+nous invite a venir chez lui. Nous acceptons, et nous sommes contraints
+d'avaler un grand verre de cidre.--Nous n'avons pas la moindre soif, mais
+comment refuser de trinquer avec une des autorites du pays? Notre hote est
+un vieux finot, qui n'aime pas le gouvernement, mais il deteste surtout
+de tout coeur le maire d'Heurtrauville, le "maire de Gambetta" comme il
+l'appelle.
+
+--Dans le pays, nous avions d'honnetes gens pour nous diriger, c'est bien
+autre chose a present. Not' maire, voyez-vous bien, messieurs, il ne vaut
+pas ca.... Et le vieux faisait claquer l'ongle de son pouce contre ses
+dents, d'un air expressif.
+
+Ne croyez pas qu'il y ait seulement des nuages et des clairs de lune a
+observer en ballon.--Le touriste aerien peut faire en route ample moisson
+d'observations philosophiques et sociales, car je ne sais par quel
+enchantement, partout ou il passe, il est recu comme un personnage. On
+l'accueille, on lui conte ses peines et ses joies, toutes les portes lui
+sont ouvertes, et s'il est _bon enfant_, les coeurs ne tardent pas a
+imiter les portes. Que ne ferait pas un Aroun-al-Raschild, s'il visitait
+ses provinces dans la nacelle d'un ballon! Que de verites apparaitraient
+a ses yeux sous une forme saisissante! que d'abus a chatier, que de
+bienfaits a repandre, il trouverait en route! Pour ma part, toutes les
+fois que je suis descendu des plages aeriennes j'ai toujours pris plaisir
+a m'asseoir au seuil de Jacques Bonhomme. Lui ai-je appris grand'chose?
+je l'ignore, mais il m'a toujours donne, le verre en main, de precieux
+enseignements!
+
+A 11 heures du soir, nous allons dire bonsoir a notre _Jean-Bart_.--Il
+est la, sur le bord de l'eau, et reluit au clair de lune. Quatre
+factionnaires, l'arme sur l'epaule, montent la garde. Ils ont de grandes
+houppelandes, et le bonnet de coton traditionnel, perche sur leurs tetes
+normandes, remplace le casque ou le kepi. Je ne me permettrai jamais de
+railler la garde nationale d'Heurtrauville; aussi je garde mon serieux,
+tandis que j'apercois mon frere, cache derriere une muraille comme un
+malfaiteur. Sans etre vu, il fixe sur le papier l'image fidele des quatre
+plus beaux bonnets de coton qu'on puisse rencontrer chez les defenseurs de
+la patrie.
+
+A trois heures du matin, nous sommes reveilles en sursaut, le ballon en
+grande partie degonfle fait voile sous l'effort du vent qui s'est leve. Il
+menace de se fendre contre un toit.--Un de nos factionnaires nous appelle
+a la hate.
+
+Le gaz s'est echappe par les fentes mal jointes de la soupape. Il est bien
+a regretter que l'on ait fabrique a Paris des ballons munis d'appareils
+si grossiers.--Les clapets, une fois ouverts, ne se referment plus
+qu'imparfaitement, car ils ont fait tomber le lut grossier qui bouche les
+joints, souvent tres-distants, quand le bois a travaille. Que n'a-t-on pas
+faconne d'autres soupapes, il aurait ete si simple de perfectionner dans
+ses details le navire aerien. Mais il aurait fallu compter sans l'habitude
+et la routine.--O routine, sainte routine, que de proselytes se
+prosternent devant toi dans le pays de France! Je sais bien que la
+hate d'une construction faite a Paris dans des circonstances tout
+exceptionnelles, plaide les circonstances attenuantes. Mais notre
+ballon n'en a pas moins bel et bien perdu en quelques heures le gaz qui
+l'emplissait. Il etait reste gonfle deux jours et deux nuits, quand on
+n'avait pas encore ouvert sa soupape.
+
+Au lever du jour le _Jean-Bart_, separe de son filet, est plie dans la
+nacelle. Apres renseignements, le plus sur chemin pour retourner a Rouen
+avec un ballot de 500 kilog. est la Seine. Nous prendrons un des bateaux a
+vapeur du touage qui passe a 11 heures.
+
+Les gardes nationaux, qui ont fait leur devoir, peuvent rentrer dans leurs
+foyers, je les remercie de leur aide obligeante. Mais voila que l'un d'eux
+se detache du groupe et me demande un pourboire.--Un pourboire, grand
+Dieu! on n'a donc pas lu nos lettres de requisitions, la force armee
+doit nous preter son aide. Paye-t-on le soldat sur le champ de bataille?
+Paye-t-on le factionnaire qui monte sa garde?
+
+Bientot le maire s'avance, je m'adresse a lui.
+
+--Mon Dieu, me dit-il, ces braves gens ne sont pas habitues au service
+militaire, ils ont _travaille_ toute la nuit, ils sont dix: Cela vaut bien
+trente francs.
+
+--Toi, mon ami, pensai-je, tu veux faire de la popularite. Ma foi, soyons
+genereux. Je transige pour vingt francs que je donne aux gardes nationaux.
+
+Je pensais bien que l'histoire en finirait la, malgre son etrangete. Mais
+je comptais sans le vieux conseiller municipal qui avait assiste a cette
+scene. Il se chargea d'en faire jaser dans son Landerneau....
+
+Huit jours apres cette aventure, je recevais a Rouen un envoye du conseil
+municipal d'Heurtrauville.
+
+--Monsieur, me dit-il, le conseil municipal, apres avoir entendu la
+reclamation d'un de ses membres, a blame tres-energiquement la conduite
+du maire, qui vous a demande un salaire pour quelques-uns de nos
+compatriotes.--Le conseil municipal n'a pas voulu qu'on puisse dire que
+des Francais aient ete payes pour un service qu'ils doivent gratuitement
+a l'Etat, il a decide qu'on voterait les fonds necessaires a votre
+remboursement. Voila vingt francs que je vous apporte, avec toutes nos
+excuses.
+
+A 10 heures du matin, le _Jean-Bart_ est hisse a bord d'un chaland que le
+vapeur du touage va remorquer a Rouen. Le capitaine nous fait dejeuner
+abord, et dans une cabine a peine grande comme la moitie d'une commode,
+nous faisons la cuisine nous-memes. Mon frere confectionne une magnifique
+omelette aux oignons, je surveille la cuisson d'un lievre.
+
+Bientot le toueur passe, nous accroche a lui, il siffle, il part. Pendant
+sept heures, nous voyageons au milieu de la Seine, admirant ses rivages
+vraiment grandiose, ou de belles falaises, couvertes de verdure,
+encaissent le lit du fleuve.--Nous revenons a Rouen, non sans depit, mais
+nous nous consolons en pensant que les deux voyages que nous venons de
+faire n'ont pas ete inutiles a notre entreprise. Ils nous ont montre
+l'aspect du pays que nous devons traverser pour rentrer a Paris, ils nous
+ont initie au louvoiement aerien, au transport terrestre du ballon captif.
+Pour reussir, il faudra sans doute renouveler frequemment les ascensions
+jusqu'a ce que le dieu des airs nous favorise, jusqu'a ce qu'il nous
+envoie un vent bien franc, bien rapide, nous poussant en droite ligne dans
+la direction de Paris.
+
+_11 novembre_.--Nous trouvons a Rouen un excellent accueil. On nous
+felicite, on plaint nos malheurs. Les journaux que nous lisons parlent de
+nos voyages. Mais ils ont commis une singuliere balourdise. Ils ont fait
+descendre les _freres Tissandier_ a Jumiege, en Belgique!
+
+Le soir, une depeche du gouvernement est placardee a l'Hotel-de-Ville.
+C'est la victoire de Coulmiers, la reprise d'Orleans qui nous sont
+annoncees. L'enthousiasme ici est enorme. On a presque envie d'illuminer.
+
+_Dimanche 13_.--Nous avons repare hier les avaries du _Jean-Bart_. Nous
+le reportons sur le lieu de gonflement. Quand le bon vent soufflera, nous
+l'emplirons de gaz immediatement. Mais une depeche de l'Observatoire nous
+annonce que le temps n'est pas favorable, que le vent sud-ouest actuel a
+chance de souffler longtemps!
+
+_Lundi 14_.--Vent sud-ouest violent et rapide. Temps brumeux. On parle ici
+d'un mouvement de l'armee de Bretagne commandee par M. de Keratry.
+
+_Mardi 15_.--Pluie battante. Vent sud-ouest. Notre _Jean-Bart_, malgre les
+baches qui le couvrent est inonde. Il faudra le ventiler et le revernir.
+
+Le directeur du telegraphe nous offre de faire passer une lettre a Paris
+par un courrier, a pied: c'est une bonne fortune.--Nous ecrivons quelques
+lignes a notre frere aine, qui doit etre actuellement dans les bataillons
+de marche.
+
+Nous voyons ce brave courrier, qui a deja fait une tentative, mais a pied,
+il a echoue comme nous en ballon. Les Prussiens l'ont arrete et l'ont
+fouille, nu comme ver. Sa depeche etait cachee dans la semelle de ses
+souliers, qu'il avait choisis perces et vieux, car s'ils avaient ete
+neufs, on n'aurait pas manque de les lui prendre[6].
+
+[Note 6: Ce courrier n'a pas reussi, comme je l'ai su plus tard.]
+
+Nous nous disposons a revernir le _Jean-Bart_ aujourd'hui, mais les
+circonstances doivent nous faire abandonner nos projets qui n'ont nulle
+part ete tentes par d'autres, a notre grand regret. Ils auraient sans
+doute conduit au resultat voulu, s'ils s'etaient renouveles, mais comme
+nous l'avons deja dit, on nous a laisses seuls a Rouen, tandis qu'il
+aurait fallu placer des stations de depart tout autour de Paris.
+
+Le service des ballons-poste est definitivement cree a Paris; depuis notre
+sejour a Rouen, quatorze ballons sont sortis de la capitale, et parmi
+ceux-la on cite le voyage fantastique de M. Rolier a Christiania! Les
+pigeons voyageurs rentrent a Paris, aujourd'hui le retour d'un ballon dans
+l'enceinte assiegee n'offre plus une si grande importance.
+
+En outre notre armee de la Loire vient de chasser l'ennemi d'Orleans qu'il
+avait envahi. Toute la France fremit de joie, d'esperance a la nouvelle
+de la victoire de Coulmiers. C'est sur les bords de la Loire que vont se
+porter les efforts de tous. On songe aux aeronautes, aux ballons captifs
+comme eclaireurs de nos armees. Le ministre de la guerre se rappelle enfin
+Coutelle et les aerostiers militaires de la premiere Republique. Mon frere
+et moi, nous sommes appeles a Orleans avec le _Jean-Bart_.
+
+_Vendredi 18_.--Nous partons de Rouen a 11 heures du matin. Nous
+n'arrivons a Tours qu'apres 24 heures de voyage.
+
+En wagon, nos compagnons de route sont des officiers francais echappes de
+Metz et de Mayence. Leur indignation contre Bazaine est extreme. Ils ne
+doutent pas un instant de la trahison.
+
+La deuxieme partie du trajet se passe en compagnie de deux Espagnols qui
+reviennent de Londres.
+
+--Les Anglais, nous disent-ils, sont dans un etat de surexcitation
+indicible contre la Russie qui veut dechirer ses traites.--Ils
+applaudissent pour la France.--A l'Alhambra, on chante tous les soirs la
+_Marseillaise_, le _Rhin Allemand_ et on crie _Vive la Republique_ en
+francais!
+
+Mais ces manifestations anglaises ne sauraient plus toucher aucun
+Francais. Elles sont trop tardives et trop interessees!
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+LES AEROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMEE DE LA LOIRE.
+
+
+
+
+I
+
+
+Le ballon "la _Ville de Langres_."--Premieres experiences d'aerostation
+militaire a Gidy.--La telegraphie aerienne.--Le _Jean-Bart_ a
+Orleans.--Anecdotes sur les Prussiens.
+
+Du 16 au 29 novembre 1870.
+
+Avant notre arrivee a Orleans, le gouvernement de Tours avait deja
+organise une premiere equipe d'aerostiers destines a surveiller les
+mouvements de l'ennemi, soit avant l'attaque, soit pendant la bataille.
+
+--Nous sommes toujours surpris a l'improviste, se disait-on; comment ne
+pas profiter de ces ballons, observatoires aeriens qui, a 300 metres de
+haut, ouvrent au regard une campagne de plusieurs lieues d'etendue? Un
+ballon captif au milieu du camp francais sera pour le soldat un objet de
+distraction et de securite tout a la fois. Quelle ne sera pas sa confiance
+quand il verra qu'une sentinelle aerienne veille sur lui a la hauteur
+de plusieurs pyramides? De quelles ressources ne seront pas des ballons
+captifs au milieu de la melee du combat? Un officier d'etat major juche
+dans la nacelle pourra devoiler les manoeuvres de l'ennemi, signaler les
+mouvements tournants. Plus de soixante-dix ans se sont ecoules, depuis le
+jour ou Coutelle, du haut des airs, contribuait par ses renseignements a
+la defaite des ennemis. Pourquoi nos aeronautes ne contempleraient-ils pas
+une nouvelle victoire de Fleurus?
+
+Aussi ne negligea-t-on rien pour organiser un service regulier de ballons
+captifs, et pendant nos expeditions de Rouen, Duruof et Bertaux, assistes
+des marins Jossec, Labadie, Herve et Guillaume, sortis de Paris en ballon,
+avaient ete envoyes a Orleans avec le ballon de soie fabrique a Tours.--Ce
+ballon avait ete baptise la _Ville de Langres_. M. Steenackers avait
+tenu a ce nom, c'etait un hommage qu'il rendait a ses electeurs de la
+Haute-Marne.
+
+Mon ami Bertaux a bien voulu me communiquer le recit des experiences
+preliminaires executees a Orleans avant notre arrivee; je dois les resumer
+ici, car elles offrent un interet reel.
+
+C'est le mardi 16 novembre que fut gonfle pour la premiere fois le
+ballon la _Ville de Langres_. Des le matin le gaz de l'usine d'Orleans
+arrondissait les flancs de l'aerostat. A 1 heure precise, deux marins
+montent dans la nacelle, attachent au cercle quatre cables de 50 metres de
+haut que retiennent 150 hommes du 39e de ligne. Ils se font elever a 30
+metres de haut environ, et, fouette, cocher! le ballon se met en marche
+remorque par les braves soldats.
+
+La _Ville de Langres_ sur son chemin rencontre des obstacles, des ponts ou
+les soldats sont obliges de se reunir en un seul groupe qui n'offre
+plus alors qu'un point d'attache unique et moins equilibre, des fils
+telegraphiques, le desespoir des aerostiers obliges de se faire hisser
+dans l'air, et de jeter des cables au-dessus des poteaux. Heureusement le
+temps est calme; le voyage s'effectue dans de bonnes conditions. Apres
+deux heures de marche l'aerostat arrive a Saran pres Cercotte, sur les
+derrieres de l'armee francaise. Il est 3 heures, l'equipe se met en mesure
+de faire une premiere ascension d'essai.
+
+On installe a terre des plateaux de bois charges de pierres, et munis de
+deux poulies solides, autour desquelles glissent les cables destines a
+retenir au sol l'aerostat. A chaque corde une trentaine de soldats font la
+manoeuvre. Suivant qu'ils laissent filer la corde ou qu'ils la tirent, le
+ballon convenablement leste monte ou descend.
+
+La premiere ascension s'execute dans de bonnes conditions a 200 metres
+de haut, et de cette hauteur, qui est celle de trois tours de Notre-Dame
+superposees, on a sous les yeux un vaste et splendide horizon.
+
+Apres cette experience, une estafette accourt, c'est un aide de camp
+du general d'Aurelies de Paladine dont le quartier general est a
+Saint-Peravy; il vient savoir d'ou est parti ce ballon qu'il croit
+libre; le chef de l'armee de la Loire n'a pas encore ete prevenu par le
+gouvernement de l'arrivee des aerostiers militaires.
+
+Pendant que des employes du telegraphe envoyes par M. Steenackers
+s'occupent des demarches a faire aupres du general, l'aerostat captif
+continue le lendemain ses ascensions. M. Bertaux s'eleve a 180 metres
+de haut, avec M. Regnault, employe du telegraphe. Un appareil Morse est
+installe dans la nacelle, le fil telegraphique descend jusqu'a terre et
+communique a un autre fil qui va jusqu'a Tours.
+
+Suspendus au milieu des airs en presence de l'armee francaise, les
+aeronautes correspondent par l'electricite avec le gouvernement de Tours.
+Voici la depeche qu'ils envoient au directeur des telegraphes:
+
+--Nous sommes en l'air a 180 metres de haut, nous decouvrons fort bien la
+plaine, mais un brouillard epais nous cache la foret. Nous recommencerons
+experience par temps plus clair.
+
+Vingt minutes apres, le ballon plane toujours dans l'espace retenu a la
+meme hauteur par ses deux cordes; l'appareil Morse s'agite, c'est une
+reponse qui vient de Tours.
+
+--Nous vous felicitons, repete l'appareil electrique, tenez-nous au
+courant de tous vos essais.
+
+Le temps est calme, l'air est presque immobile, les ascensions se
+succedent ce jour-la jusqu'a six fois. M. Aubry, chef de la mission
+telegraphique a l'armee de la Loire, un capitaine d'etat-major montent a
+tour de role et paraissent ravis de leurs impressions aeriennes.
+
+Le 19 novembre, on a recu l'ordre de porter le ballon en avant jusqu'a
+Gidy, au milieu du camp francais. Mais il est neuf et a perdu du gaz, il a
+besoin de recevoir une nouvelle couche de vernis. Duruof prend le parti de
+degonfler le ballon, de le reporter a Orleans ou il est reverni sur toutes
+ses cotes. Le 20, la _Ville de Langres_, bien impermeable, est regonfle,
+mais le vent violent souffle par rafales et le transport est penible.
+Malgre les lenteurs de la marche, malgre des difficultes de toutes sortes,
+l'aerostat, a la nuit tombante, arrive enfin au milieu du camp francais a
+Gidy.
+
+Il est impossible de decrire l'enthousiasme des soldats a la vue de
+ce merveilleux appareil si nouveau pour eux; ils se precipitent a sa
+rencontre et poussent des clameurs de joie, comme pour feliciter le
+nouveau factionnaire qui va monter la garde a 200 metres au-dessus de
+leurs tetes. C'est bien autre chose encore quand, le lundi 21, ils voient
+l'aerostat s'elever dans les airs: nos braves soldats ne se tiennent plus
+de joie, c'est comme une fete dans tout le camp. Un officier d'etat-major
+monte dans la nacelle et ne parait que fort mediocrement rassure.
+
+--Je veux descendre, dit-il, a quarante metres de haut, jetez du lest,
+criait-il a l'aeronaute.
+
+Or, on jette du lest, comme chacun sait, pour monter et non pour revenir
+a terre; mais il parait qu'on peut etre tout a la fois un excellent
+militaire et un tres-mauvais aeronaute. Cette ascension, au reste, etait
+assez emouvante, le vent etait vif et la machine aerienne se penchait
+frequemment a terre, oscillant au bout de son cable a la facon d'un grand
+pendule retourne. Dans la nuit, l'air devient menacant, une veritable
+tempete se met a souffler, et le ballon, malgre sa solidite, ne peut
+resister a l'effort de l'ouragan. Le cercle de bois, qui craque comme la
+mature d'un navire pendant la tourmente, vole en eclats; le ballon, qui
+n'a plus de point d'attache suffisant, va etre enleve. Duruof et les
+marins se jettent sur la corde de soupape et degonflent la _Ville de
+Langres_.
+
+C'est ce jour-la meme que nous arrivons a Orleans, mon frere et moi, avec
+le ballon le _Jean-Bart_. L'accident qu'on nous raconte ne decourage
+personne, nous sommes tous decides a recommencer ces tentatives avec le
+meme enthousiasme, la meme ardeur.
+
+Deux jours apres, le ballon la _Ville de Langres_, remis en etat, etait
+gonfle et transporte a quatre kilometres d'Orleans, sur la pelouse du
+chateau du Colombier, devenu, comme nous le verrons plus tard, le quartier
+central des aerostiers militaires. On devait rester la en attendant les
+ordres du general en chef de l'armee de la Loire.
+
+_Lundi 21 novembre_.--On se met en mesure de ventiler et de vernir le
+_Jean-Bart_. Pendant que mon frere commence cette besogne avec les marins
+Jossec et Guillaume, je cours la ville pour m'assurer du gaz propre au
+gonflement et faire l'acquisition des cordes necessaires aux ascensions
+captives.
+
+Ca et la, en chemin, je cause et je fais une moisson d'anecdotes sur
+l'invasion prussienne des premiers jours de novembre. C'est un brave
+cordier du faubourg Banier, qui, le premier, me raconte ses emotions. Il a
+la physionomie d'un bon vieillard, d'un honnete commercant; je n'oublierai
+jamais l'emotion, l'indignation de son recit.
+
+--"Oh! monsieur, quels gueux, quels miserables que ces soldats barbares!
+Ils etaient dix-sept dans mon magasin, couchant les uns sur les autres,
+sales comme des pourceaux. A l'heure des repas, il fallait les regorger
+de vivres, et ma pauvre femme etait obligee de remplir de cafe toute une
+enorme soupiere, ou s'entassait ma provision de sucre. S'ils n'etaient pas
+servis en toute hate, ces soldats me menacaient; l'un d'eux, monsieur, osa
+lever la main sur moi. Le rouge de la honte et de l'indignation me monta
+au visage. Mais que faire contre la force brutale? Ce sont toutefois de
+ces injures que l'on n'oublie pas. Je dois dire, cependant, que quand on
+menacait les Prussiens de leurs chefs, ils se tenaient tranquilles.
+Une simple reclamation faite a un sergent les faisait trembler. Et les
+requisitions, monsieur! quelle ruine pour notre malheureuse ville! Les
+Prussiens sont venus me prendre toutes mes cordes et ils me donnaient en
+raillant un bon a payer pour la mairie.
+
+Un jour, ils denichent une provision de cordes qu'ils veulent me prendre
+pour leurs attelages. Cette fois je n'y tiens plus, c'est la troisieme
+fois qu'on me vole. Je m'arme de resolution et je demande une audience au
+general Von der Tann. Je suis recu par un colonel, son chef d'etat-major,
+je crois.
+
+--Que me voulez-vous? me dit cet officier d'un ton bourru.
+
+--Je viens reclamer, protester contre les vols dont je suis l'objet. Toute
+ma provision de cordes, toute ma fortune est devalisee pas vos soldats.
+
+--Oh la! mon bonhomme, ne le prenez pas trop haut avec moi. Mais,
+dites-moi, n'avez-vous pas de lettres de requisition qui vous sont
+donnees? Apres notre depart, c'est la ville qui vous reglera notre compte.
+
+--Tout cela est tres-bien, mais pourra-t-on me payer?
+
+--Oh! cela ne me regarde pas, je suis en regle avec vous, allez-vous-en.
+
+Au moment ou je partais, l'officier prussien se ravise et m'appelle.
+
+--J'ai une idee, me dit-il; si le maire d'Orleans ne veut pas vous
+payer, vous m'apporterez deux metres de corde avec laquelle je le ferai
+pendre.--Je me sauve, entendant les eclats de rire du colonel qui a sans
+doute trouve sa plaisanterie tres-fine et tres-spirituelle."
+
+Le brave cordier continue son recit, et sa femme qui l'ecoute les larmes
+aux yeux, ne tarde pas a prendre part a la conversation.
+
+--Heureusement nous en sommes debarrasses, de ces Prussiens, dit-elle,
+ils ne reviendront plus maintenant, ces maudits Allemands, car nous avons
+autour de nous les soldats de Coulmiers. Oh! comme ils s'en allaient
+piteux et tristes, les bataillons bavarois; ils ne s'attendaient pas a
+etre chasses de notre ville par l'armee de la Loire dont ils se riaient
+tout haut. En quittant Orleans, Von der Tann dit au prefet d'un air
+gouailleur:
+
+--Au revoir, monsieur le prefet, sans adieu, car je reviendrai bientot.
+
+--Mais il ne reviendra pas, ajouta la brave femme.
+
+Et toute l'armee, tout Orleans, toute la France disait alors: il ne
+reviendra pas.
+
+Helas! il n'est que trop bien revenu pour frapper Orleans de nouveaux
+malheurs et de nouvelles ruines.
+
+Il faut avoir vu l'occupation prussienne pour se douter des desespoirs,
+des haines qu'elle souleve sur son passage. Les maisons du faubourg
+Banier etaient pillees, et chacun, accable de soldats a nourrir et de
+requisitions a payer, voyait la ruine venir de jour en jour.
+
+C'etait en outre de perpetuelles taquineries. Les Prussiens etaient
+furieux de l'accueil qui leur etait fait. Ils auraient voulu, ces
+Teutons barbares, qu'on les recut a bras ouverts; ils s'etonnaient qu'on
+n'applaudit pas a leur passage, et que les dames en toilettes elegantes ne
+vinssent pas ecouter la musique militaire qu'ils faisaient entendre sur la
+place Jeanne d'Arc.
+
+Tout le monde etait en deuil, les rues etaient desertes. Le soir, nul ne
+pouvait circuler dans la ville sans tenir une lanterne a la main. Quelques
+jeunes gens s'amusaient a attacher des lanternes venitiennes aux pans de
+leurs habits, comme pour gouailler ces ordonnances ridicules de l'autorite
+prussienne. Mais Von der Tann ne goutait pas la plaisanterie, il fallait
+ceder, sous les ordres des barbares, cacher sa haine et son indignation au
+plus profond de son coeur.
+
+ * * * * *
+
+_Mardi 29 novembre_.--Des six heures du matin, nous commencons le
+gonflement du _Jean-Bart_, qui convenablement plie depuis la veille,
+attend sa ration de gaz. Notre chef d'equipe Jossec, un marin breton,
+a tout _pare_, suivant son expression navale, avec le plus grand soin;
+l'operation s'execute dans les meilleures conditions. A deux heures de
+l'apres-midi, le _Jean-Bart_ arrondi, frais verni, brille au soleil comme
+une enorme pomme de rainette. Il tend ses cables avec force et ne demande
+qu'a voltiger dans les nuages, mais il est cloue au rivage terrestre par
+des poids qui defient sa force ascensionnelle.
+
+Ce n'a pas ete sans peine que nous avons obtenu les requisitions
+necessaires a la fourniture du gaz; il a fallu aller voir le prefet, le
+maire, toutes les autorites; selon l'excellent usage administratif, ces
+fonctionnaires ont entrave nos projets d'une foule de petits obstacles
+qui, reunis, deviennent des montagnes a soulever. Mais nos campagnes
+aerostatiques faites sous l'Empire nous ont familiarises avec les
+difficultes administratives, nous savons amadouer le garcon de bureau,
+qui consent a nous ouvrir le sanctuaire du secretaire, d'ou il n'y a plus
+qu'un pas a franchir pour penetrer chez le maitre. Celui-ci, prefet ou
+maire, ne manque pas de froncer le sourcil a notre demande de gaz; malgre
+les papiers dont nous sommes munis, malgre l'utilite incontestable de
+notre mission, malgre l'urgence commandee par les circonstances, son
+devoir d'administrateur devoue lui impose des difficultes, qu'il trouve
+toujours.
+
+--C'est tres-grave, messieurs; qui payera le gaz? Est-ce la guerre, est-ce
+le departement? Revenez dans une heure. Je vais etudier la question avant
+de vous donner la requisition necessaire.
+
+On revient une heure apres, trop heureux si l'on peut penetrer dans le
+cabinet du fonctionnaire. Il n'a nullement songe a votre affaire, il y
+repond en homme qui l'a meditee. Il trouve la bien des irregularites,
+mais, en vrai patriote, il vous donne l'ordre demande. N'aurait-t-il
+pas ete bien plus simple de le donner de suite? Les saintes regles de
+l'administration s'y opposent.
+
+A midi le _Jean-Bart_ va se mettre en marche. Jossec, et son compagnon
+Guillaume, regardent le ballon avec admiration. Tous deux sont sortis de
+Paris en ballon, sans avoir auparavant jamais vu l'admirable appareil
+du au genie des Montgolfier. Ils ont deja brave la tempete et les vents
+furieux, mais l'aerostat leur a laisse un souvenir plus profond que celui
+du navire. Ils nous ont parle avec enthousiasme de leur premier voyage
+aerien; en hommes energiques et devoues, ils sont devenus les plus chauds
+partisans de la navigation aerienne.
+
+--Ah! Monsieur, me disait Jossec, quelle difference entre le ballon et le
+vaisseau!--Il n'y a plus dans la nacelle aerienne ni vent, ni roulis,
+ni tangage, et rien a faire qu'a admirer le ciel. Je veux renoncer a la
+marine et me faire aeronaute.
+
+Mais le brave Jossec parlait des ascensions en ballon libre, il n'avait
+pas encore goute du ballon captif, il devait voir que le voyage est moins
+agreable, et herisse de difficultes sans nombre.
+
+Bientot tout est pret pour le depart, il faut nous rendre avec notre
+aerostat gonfle au chateau du Colombier, a cote du ballon la _Ville de
+Langres_, et la nous attendrons les ordres. Quatre cordes sont fixees au
+cercle du ballon. Cent cinquante mobiles empoignent chacune d'elles. Je
+monte dans la nacelle avec Jossec, mon frere reste a terre pour commander
+la marche. Nous vidons par dessus bord un assez grand nombre de sacs de
+lest, jusqu'a ce que le _Jean-Bart_ s'eleve; il monte lentement a 40
+metres de haut ou il est retenu par ses quatre cables, a l'extremite
+desquels sont pendues des grappes humaines. Le ballon se penche a droite
+et a gauche sous l'effort de la brise. Pauvre aerostat! Fils de l'air; ami
+des nuages floconneux, le voila rive au plancher terrestre, il fait crier
+ses cordages et semble souffrir de cette captivite, dont il se plaint par
+le gemissement de la nacelle, tiree dans tous les sens.
+
+Les mobiles atteles aux cordes remorquent le ballon dans la direction
+voulue; c'est merveille de voir cette promenade que nous executons a 30
+metres au-dessus des toits. Jossec et moi, nous sommes berces dans l'air,
+comme a l'avant d'un navire. Ce mouvement de va-et-vient nous donnerait
+le mal de mer si nous n'avions le pied aussi marin qu'aeronautique.--Les
+habitants d'Orleans qui se sont reunis a la hate autour de nous, nous
+regardent avec admiration, et montrent, par leur air ebahi, que ce moyen
+de transport leur est completement inconnu. Ne croyez pas que le ballon
+reste a la meme hauteur au bout de ses cordes, le vent le fait osciller a
+la facon d'un grand pendule retourne; il pique une tete jusqu'a proximite
+des toits, pour bondir a 40 metres; quelquefois le mouvement d'oscillation
+est tel que l'aerostat souleve de terra une corde entiere, avec les
+mobiles qui y sont pendus. Ceux-ci sont ravis de cette besogne si nouvelle
+pour eux; ils ont les biceps tendus, et attraperont de bonnes courbatures;
+ils recoivent quelquefois des horions, sont jetes par terre au milieu des
+eclats de rire de leurs compagnons, mais tout cela n'est-il pas cent
+fois preferable aux obus et aux boites a mitraille? Pour le moment ces
+amabilites prussiennes ne sont pas a craindre. Vive la manoeuvre du ballon
+captif! elle vaut mieux que celle du chassepot sous le feu des batteries
+ennemies. Mais ne nous felicitons pas trop a l'avance, l'heure du danger
+sonnera peut-etre aussi pour nous!
+
+Si le transport en ballon captif est pittoresque, curieux et dramatique,
+il faut avouer qu'il est d'une lenteur vraiment desesperante. Nous avons
+a passer le chemin de fer et les fils telegraphiques, c'est un travail de
+Romain. Il faut retenir le ballon par deux cordes seulement, en jeter deux
+autres au-dessus des fils, que nos hommes saisissent, recommencer une
+seconde fois la meme manoeuvre. Il faut avoir soin, pendant cette
+operation delicate, que les mobiles ne lachent pas prise tous a la fois,
+car le _Jean-Bart_ ne serait pas long a bondir a 2 ou 3,000 metres de
+haut, abandonnant et les Prussiens, et l'armee de la Loire. Nous venons a
+bout du passage de notre Rubicon et nous continuons notre route au-dessus
+des champs herisses d'echalas de vignes. Le vent qui est vif nous est
+contraire, il frappe le ballon sur une surface de 400 metres carres, voile
+enorme d'une force surprenante, aussi nos pauvres mobiles depensent toute
+leur force pour nous trainer avec la vitesse d'une tortue. Il y a une
+heure que nous marchons et nous n'avons fait que deux kilometres! Nous
+sommes a moitie chemin.... Arretons-nous quelques moments au milieu de
+cette verte prairie. "Oh hisse! larguez les cordages!" Le ballon descend
+lentement et vient se reposer mollement sur un tapis de verdure, ou nous
+faisons la sieste pendant un bon quart d'heure.
+
+Il fait un froid de loup dans la nacelle, mon frere et le marin Guillaume
+nous y remplacent; bientot le ballon reprend sa marche avec une lenteur
+plus grande encore, car l'ardeur de nos moblots s'est ralentie; les cris
+et les rires sont plus rares, voila deja quelques trainards qui ne veulent
+plus rien trainer du tout. Je fais reprendre les cordes a ces paresseux
+qui se font un peu tirer l'oreille, et qui ne se mettent a l'oeuvre
+qu'avec un enthousiasme bien modere. Quoi qu'il en soit, nous arrivons au
+chateau du Colombier. Le ballon passe sans encombre au-dessus d'un rideau
+d'arbres qui entoure une vaste pelouse ou le ballon la _Ville de Langres_
+est deja pose.
+
+La nacelle ramenee a terre est remplie de sacs de lest pleins de terre,
+et de grosses pierres qu'on y entasse. Le _Jean-Bart_ ainsi charge peut
+passer la nuit sans qu'il y ait crainte de le voir s'envoler.
+
+Nous allons prendre possession des chambres qui nous sont reservees dans
+le chateau ou Duruof et des employes du telegraphe sont deja installes;
+cette habitation est devenue le quartier general des aerostiers
+militaires.
+
+Quel ne serait pas l'etonnement du proprietaire s'il voyait le sans-gene
+avec lequel on couche dans ses lits! Mais quelle ne serait pas surtout sa
+douleur, s'il savait comment les Prussiens, qui ont passe par la avant
+nous, ont arrange son mobilier!
+
+Tous les meubles sont brises, les tiroirs gisent pele-mele, des lettres,
+des papiers, couvrent les parquets. Tout est decime, mis en pieces. Les
+lits sont d'un aspect repoussant, on voit qu'une armee y a couche avec
+des souliers crottes. On n'a respecte que la batterie de cuisine, ou le
+cuisinier des moblots travaille deja a la preparation de notre diner. Il
+a deniche un grand tablier dans quelque coin, et il preside a la cuisson
+d'un gigot avec la dignite d'un Vatel emerite. Deux de ses compagnons
+d'armes lui servent de gate-sauce, et font cuire la soupe. Inutile de leur
+demander s'ils soignent le repas, car ils en mangeront comme nous!
+
+Le capitaine de la compagnie est un charmant homme, tres-gai,
+tres-affable, nous sommes deja les meilleurs amis du monde; nous nous
+disposons a mettre le couvert, avec les assiettes qui ont echappe aux
+devastations prussiennes. Quant au lieutenant, c'est un etudiant du
+quartier Latin, un Parisien comme nous; au milieu des peripeties de
+nos voyages, nous avons plaisir a causer ensemble des souvenirs de la
+capitale, des bonnes parties d'autrefois, de parler de ce temps ou
+la France jouissait d'une prosperite factice, inquietante, que notre
+aveuglement nous montrait comme reelle. Ou est le temps ou l'orchestre
+du bal Bullier faisait bondir sur un plancher poussiereux une jeunesse
+insouciante? Notre lieutenant parle de tout cela en connaisseur! Pauvre
+garcon, j'ai les larmes aux yeux en pensant a lui. Quinze jours apres
+cette bonne causerie, il devait mourir, et son corps de vingt-deux ans
+allait reposer, a jamais enfoui sous la terre des champs de bataille. O
+guerre horrible, fleau desastreux, ou conduis-tu ces milliers de jeunes
+gens, pleins de force, pleins d'enthousiasme? A la mort, a la plus cruelle
+de toutes, celle que le bon sens des peuples pourrait eviter. Combien
+d'entre vous dorment-ils a cette heure dans ces campagnes, ou notre ballon
+vient de passer? Que de larmes, que de scenes de desolation sont a jamais
+gravees sur ces prairies, ou nous passions alors presque gaiement, avec
+l'espoir du succes! Comme nous etions loin d'envisager l'avenir, a ces
+heures ou l'esperance etait encore permise! Comme nous pensions peu aux
+malheurs qui allaient impitoyablement s'abattre sur notre malheureux pays!
+Dormez sous les champs de bataille, heros inconnus! Vos petits-fils vous
+vengeront un jour! Vous etes morts au lendemain de Coulmiers, croyant
+encore a la Victoire. Vous n'avez pas vu de nouveaux et terribles
+desastres, vous ne saurez jamais a quelle honte la France a ete condamnee!
+Dormez en paix, dans ces campagnes devastees! Un Luther, en voyant vos
+ossements, ne manquerait pas de s'ecrier, comme au cimetiere de Worms:
+"Heureux les morts: ils reposent!"
+
+Pendant que nous dinons, un telegramme nous est remis au nom du directeur
+des telegraphes, qui a pris les ordres du general d'Aurelles de Paladine.
+On nous dit de transporter immediatement notre ballon au camp de Chilleur,
+eloigne de notre premiere station de douze kilometres. Il est decide que
+nous partirons le lendemain de grand matin, car si le vent est vif, il
+nous faudra peut-etre dix ou douze heures pour faire ce trajet. Nous
+etudions notre chemin sur une bonne carte, et nous nous decidons a suivre
+le lendemain une voie de chemin de fer en construction, ou les arbres ne
+generont pas le transport de notre aerostat.
+
+Apres l'examen de notre itineraire, la soiree se passe dans le salon du
+chateau, ou un piano a queue reste intact: il a besoin d'etre accorde,
+mais, malgre les sons de casserole felee qu'il fait entendre, il contribue
+a charmer nos loisirs. Un secretaire, dans la piece ou nous sommes, a ete
+force, et les lettres dont il etait rempli sont entassees sur le parquet.
+Parmi ces debris, nous trouvons un petit paquet soigneusement ficele, ou
+sont ecrits ces mots: "Cheveux de ma Virginie." Un de nous recueille ce
+souvenir cher au proprietaire inconnu, qui nous donne l'hospitalite sans
+le savoir, il se promet apres la guerre de le renvoyer sous enveloppe au
+chateau du Colombier. Est-ce un pere qui retrouvera la precieuse relique
+d'une fille morte, ou un mari celle de sa femme? Nous l'ignorons. Mais
+quoi qu'il en soit, une victime des barbaries prussiennes verra qu'une
+main sympathique a passe parmi le pillage et les ruines.
+
+A onze heures, nous nous couchons tout habilles sur nos lits qui ne sont
+guere plus propres qu'une etable. Je m'endors d'un profond sommeil a
+l'idee que les ballons captifs vont pouvoir venir en aide a l'armee de
+la Loire, mes reves me montrent l'ennemi que j'observe du haut de notre
+observatoire aerien; la vaillante armee de la Loire avance sur Paris, elle
+repousse les legions prussiennes, et bientot c'est la zone des forts de la
+capitale qui s'offre a sa vue. Encore une illusion que la triste realite
+devait dissiper bientot.
+
+
+II
+
+
+Le depart.--Le voyage en ballon captif.--Accident a Chanteau.--Reparation
+d'une avarie.--Arrivee a Rebrechien.--Tempete nocturne.--Le _Jean-Bart_
+est creve.--Retour a Orleans.--Gonflement du ballon _la Republique_.
+
+Du 30 novembre au 3 decembre 1870.
+
+Le temps est legerement brumeux, des nuages opaques se promenent lentement
+dans des regions atmospheriques assez rapprochees de la surface du sol. Le
+ballon a ete si bien repare, si bien verni qu'il est presque aussi rond
+que la veille, c'est a peine s'il accuse une deperdition de gaz par
+quelques plis legers qui rident un peu sa partie inferieure. Vers
+l'equateur, il est toujours tendu par la pression interieure, et son filet
+forme a sa surface comme un capiton qui defierait la main du plus habile
+tapissier.
+
+Il est 7 heures du matin, il y a grand branle-bas au chateau du Colombier.
+La compagnie des mobiles a plie ses tentes; les fusils, les sacs sont
+entasses sur des charrettes qui vont nous suivre, car les hommes ont assez
+de besogne a remorquer l'aerostat captif, le moindre fardeau generait la
+liberte de leurs mouvements. Le capitaine fait l'appel, il n'y a pas de
+deserteurs.
+
+Nous allons partir, laissant Duruof et la _Ville de Langres_ comme equipe
+de reserve.
+
+Jossec et Guillaume dechargent la nacelle des pierres qu'on y a placees,
+ce n'est pas une petite affaire, car un de nos _moblots_, ancien macon,
+solide comme Samson, a apporte la de veritables rochers d'un poids enorme.
+
+Nous avons envoye en avant les plateaux qui nous serviront pour les
+ascensions captives, et la batterie que j'ai fait construire pour
+remplacer, par de l'hydrogene pur, le gaz perdu par la dilatation ou
+l'endosmose. Bertaux, notre capitaine-tresorier, a achete pour nous
+mille kilog. de zinc et dix touries d'acide sulfurique, qui representent
+plusieurs rations de vivres pour le _Jean-Bart_. Un bon commandant
+n'envoie pas ses soldats en campagne sans biscuits, par la meme raison, un
+aeronaute ne doit pas partir avec son ballon sans une bonne provision de
+gaz. Aussi nous sommes-nous munis de tout le materiel necessaire pour le
+produire.
+
+Mon frere rassemble les hommes, je monte dans la nacelle qui, suffisamment
+delestee, s'eleve. Le ballon est suspendu dans l'espace a la hauteur de
+deux maisons de cinq etages; les quatre cordes qui le retiennent sont
+tendues aux quatre angles d'un grand carre par les mobiles repartis a
+chacune d'elles en nombre egal. On se croirait attache sous le ballon a
+un grand faucheux a quatre pattes qui rampe sur les champs, car qu'est-ce
+qu'une hauteur de quelques etages pour l'aeronaute qui pourrait compter
+ses etapes verticales par plusieurs dizaines de tours de Notre-Dame
+superposees?
+
+Ah! decidement, le voyage en ballon captif ne ressemble guere a
+l'excursion en ballon libre. C'est la difference qui existe entre la
+prison et le grand air de la liberte. L'aerostat n'aime pas trainer un
+boulet a sa nacelle. Il s'incline sous l'effort du vent, il fait grincer
+ses cordes et sa nacelle. Le voyageur est secoue dans son panier comme un
+nautonnier sur sa barque au sommet des vagues. Le vent siffle violent et
+froid. Tandis que la-haut, en liberte, on plane avec l'air en mouvement,
+que nulle brise ne se fait sentir, ici-bas, en captivite, il faut retenir
+son chapeau des deux mains, si l'on ne veut pas qu'il s'envole.
+
+Au-dessus des nuages, les villages, les villes, les provinces defilent
+sous vos yeux comme un vaste panorama roulant; a la surface du sol, nous
+comptons notre route arbre par arbre. Les mobiles se pendent aux cordages
+et s'evertuent, le moindre coup de vent les souleve de terre. Mais
+patience et perseverance doit etre maintenant notre devise. Arrives au
+camp, nous aurons l'espoir de surveiller les Prussiens de haut, et si
+nous pouvons devoiler leurs mouvements, quelle recompense de nos efforts,
+quelle compensation apportee a nos fatigues!
+
+A midi, le soleil a paru, il a ecarte les nuages de ses rayons brillants,
+mais avec lui la brise s'est elevee. Le vent souffle apre et froid; il
+imprime des oscillations frequentes a notre navire aerien. Nous sillonnons
+l'espace au-dessus de la voie de chemin de fer en construction que nous
+avons appris a connaitre sur notre carte, mais quelquefois le _Jean-Bart_
+se rapproche de la cime des arbres, veritables recifs du navigateur
+aerien. Il ne faut qu'une branche verticale pour crever l'etoffe du
+ballon, a tous les pas nous redoutons un malheur. Chaque cime est une epee
+de Damocles retournee sous notre nacelle.
+
+Il est une heure, une clairiere s'offre a nous, le ballon y est descendu;
+nos hommes se reposent. Je suis litteralement gele, et mon frere se
+dispose a faire son quart apres moi. Il prend place dans l'esquif avec
+le lieutenant de mobiles, mais a peine le ballon a-t-il ete traine de
+quelques centaines de metres qu'une voix nous crie de la nacelle: "J'en ai
+assez, faites-moi descendre!" C'est le pauvre lieutenant qui a eu le mal
+de mer. Il est vert comme une pomme en mai et vient de lancer son dejeuner
+pardessus bord en guise de lest! Il revient a terre completement gueri de
+sa passion aerostatique.
+
+Nous continuons notre marche bien lentement jusqu'a Chanteau. Nous avons
+la a passer un chemin etroit borde de rideaux d'arbres, que nous allons
+franchir en faisant monter le ballon jusqu'a l'extremite de ses cordes.
+Mon frere vide deux sacs de lest pour maintenir le ballon a une hauteur
+suffisante, et augmenter par l'accroissement de force ascensionnelle la
+resistance a l'action du vent. Je crie aux mobiles de marcher vite s'ils
+le peuvent, afin de passer rapidement ce detroit dangereux. Le _Jean-Bart_
+se penche, et frise le sommet des premiers arbres, sans les toucher, puis
+il se balance vers ceux qui se dressent de l'autre cote de la route. Il
+oscille de nouveau et redescend vers un chene eleve... Il s'en rapproche
+rapidement; va-t-il s'y briser? mon coeur bondit d'inquietude. Patatra!
+C'en est fait du _Jean-Bart_, une branche s'est enfoncee dans l'appendice,
+et l'a creve comme une peau de tambour! Tout est perdu! pensons-nous.
+Nous ramenons le ballon a terre, nous voyons avec joie qu'il n'en est
+heureusement pas ainsi: l'avarie peut se reparer. L'appendice seul est
+creve. Jossec monte dans le cercle, et de son cache-nez, etrangle le
+ballon au-dessus du cercle de l'appendice.--Nous l'aidons dans ce travail
+difficile, car perches dans le cercle, et les mains levees, nous touchons
+a peine la partie malade de l'aerostat. Il faut faire une ligature a bras
+tendu, pendant que le vent nous balance, et nous jette dans les cordages,
+tantot sur le dos, tantot a plat ventre. En nous soutenant mutuellement,
+nous cicatrisons la plaie du _Jean-Bart_. Jossec qui sait ce que c'est
+qu'une voie d'eau dans un navire, a appris qu'une voie de gaz ouverte dans
+un aerostat n'est pas moins dangereuse. Mais il a su reparer celle-ci
+en habile aeronaute; il est excellent gabier, et la navigation aerienne
+touche en bien des points a la navigation oceanique.
+
+L'air est agite, et le vent augmente d'intensite. Les rafales sifflent, et
+font bondir le ballon qu'elles ont deja en partie degonfle. L'etoffe n'est
+plus aussi bien tendue, elle se creuse par moment, en faisant entendre un
+bruit sourd et lugubre.--Il faut attendre que la tourmente ait passe.
+Car le transport devient actuellement impossible. Nous postons quatre
+factionnaires autour du _Jean-Bart_, et nous allons jusqu'au village de
+Chanteau, ou nous prenons un modeste repas que nous avons tous bien gagne.
+On remplit de vin deux seaux, et nos moblots y puisent a tour de role.
+Cette collation ranime leur ardeur. Ils trouvent que, decidement, il y a
+du bon dans le service des ballons captifs.
+
+En depit du vent, nous nous decidons a continuer notre route, car nous
+voulons arriver au camp de Chilleur. Nous savons que le general d'Aurelles
+n'est pas bien convaincu de l'utilite des ballons captifs; que dira-t-il
+si ses premiers ordres n'ont pu etre executes pour cause de vent?
+Qu'importent les obstacles imprevus, l'insuffisance d'un materiel
+improvise, les difficultes dues a la mauvaise saison? Expliquer toutes ces
+bonnes raisons quand on a echoue, c'est perdre son temps. Il faut reussir
+a tout prix. Un general vaincu est un mauvais soldat. Un ballon dans une
+premiere tentative a ete creve. Supprimons les ballons. Voila comme on
+juge aujourd'hui. Nous ne l'ignorons pas, aussi faut-il nous efforcer de
+vaincre le vent, notre ennemi a nous.
+
+Les mobiles se remettent en marche trainant a la remorque le _Jean-Bart_,
+ou nous sommes montes tous deux mon frere et moi. Les chemins sont
+couverts d'une boue gluante, qui se colle aux semelles, et nous preferons
+geler dans la nacelle que patauger dans la crotte. D'ailleurs tout a
+l'heure un coup de vent sec, imprevu, a failli faire lacher prise a tous
+nos hommes a la fois. Nous avons entrevu la possibilite d'une ascension
+libre, faite malgre nous. Dans le cas d'un semblable accident, nous tenons
+a nous trouver ensemble. Nous songeons meme que nous n'avons pas d'ancre
+dans la nacelle et qu'en cas de depart dans les nuages, le retour a terre
+ne serait pas facile. Mais nous chassons de notre esprit cette vilaine
+perspective, nous ne pouvons pas, pour le present, reparer cette omission,
+n'y pensons plus.
+
+Le trainage de l'aerostat devient de plus en plus penible.--Les mobiles
+sont fatigues.--Nous essayons d'un nouveau moyen de locomotion que nous
+regrettons bientot de ne pas avoir usite plus tot, car il est plus
+pratique et moins fatigant. Au lieu de trainer le ballon juche dans l'air
+a 30 metres de haut, nous le faisons descendre jusqu'a un metre ou deux de
+la surface du sol, les mobiles le maintiennent presque au-dessus de leurs
+tetes. Dans ces conditions les oscillations ont une amplitude moindre, et
+le travail de traction est plus facile. Il etait bien simple de songer de
+suite a ce procede, mais on n'apprend decidement qu'a ses depens.
+
+Nous arrivons bientot au milieu de vastes plaines, ou nous n'avons plus
+a craindre les recifs terrestres. Mais le soleil se couche et le vent ne
+s'apaise pas. Il est six heures. Nos hommes sont epuises. Ils commencent
+a se plaindre, ils ne tirent que mollement, et ont toutes les peines
+du monde a ne pas laisser entrainer le ballon par le vent qui nous est
+toujours contraire. C'est a peine si nous faisons un kilometre a l'heure.
+
+--Courage, leur crions-nous, nous arrivons bientot a Rebrechien. Il faut
+aller jusque-la, car en restant ici, il n'y aurait pas de diner. Et
+la-bas, vous aurez un bon repas!
+
+Nous avons les pieds et les mains litteralement glaces, et le mouvement de
+roulis de la nacelle devient insupportable. Mais nous n'osons rien dire.
+Quel exemple pour les soldats si les chefs se plaignaient deja!
+
+Bientot, il fait nuit noire, quelques paysans regardent stupefaits le
+passage de ce monstre inconnu pour eux. Le ballon se decoupe sur le ciel,
+en une vaste silhouette noire qui se balance au-dessus de la plaine; il
+est tire par des groupes humains qui ressemblent de loin a des ombres
+echappees du monde infernal. Tous ces travailleurs sont fatigues et
+silencieux. On dirait l'apparition fantastique d'une legende.
+
+A 7 heures, la lune se montre et complete le merveilleux de cette scene
+bizarre; elle nous eclaire de ses rayons, et se reflete sur l'aerostat, en
+lui donnant l'aspect d'une grande sphere de metal poli.
+
+S'il fallait continuer quelques heures de plus un semblable voyage, nous
+ne tarderions pas a tomber de fatigue, au milieu des champs. Les pauvres
+mobiles ont les mains coupees par les cordes, ils marchent avec peine
+dans la terre labouree. Depuis que la lune s'est montree, le froid
+est insupportable.--Une bise glacee nous paralyse dans la nacelle.
+Heureusement nous apercevons dans le lointain le petit village de
+Rebrechien qui allume ses feux du soir.
+
+C'est la terre promise qui s'ouvre a nous. Il faudra demain recommencer le
+voyage. Mais une bonne nuit nous aura rendu nos forces.
+
+A 8 heures, nous faisons arreter le ballon a l'entree du village. Il y a
+douze heures que nous sommes traines en ballon captif, il y a douze heures
+que nos mobiles tirent sur des cordes de toute la force de leurs poignets:
+ma foi ce sont de solides gaillards, et bien d'autres a leur place
+auraient succombe a la tache. Mais leur bonne volonte est a la hauteur de
+leurs poignes, ils aiment, malgre eux, leur ballon captif qui leur a donne
+tant de mal, car leur instinct leur fait comprendre qu'il y a la quelque
+chose de nouveau, d'inconnu, d'utile. Braves coeurs! Ils aiment la patrie,
+ils sont pleins d'ardeur, pleins de zele. Que n'aurait-on pas fait avec de
+tels soldats! Mais il aurait fallu savoir les conduire, les soigner. Ils
+travailleront demain avec la meme ardeur, mais a condition que ce soir ils
+dineront et dormiront bien. C'est ce qui ne leur arrive pas tous les jours
+en presence de l'ennemi. Prives de sommeil, prives de nourriture, accables
+de fatigue, ils fuient sous le feu des batteries prussiennes. Mais qui
+donc tiendrait tete a des solides combattants quand les privations de
+tous genres ont transforme l'homme robuste en un malade, chez lequel
+l'abattement, le decouragement ont succede au courage, a la resolution? Un
+estomac trop longtemps vide ne sait plus avoir d'energie.
+
+Avant de nous livrer a un repos dont nous avons tous grand besoin, nous
+prenons soin de disposer le ballon de telle sorte que les coups de vent
+violents auxquels il est soumis sans cesse ne puissent l'entrainer au
+loin. Jossec et Guillaume vont chercher des pelles et des pioches; ils
+creusent un trou carre ou la nacelle, remplie de pierres et de sacs de
+lest, est enterree jusqu'au bordage superieur. Nous ne tardons pas a nous
+apercevoir que ces precautions sont insuffisantes, le ballon qui a perdu
+une quantite appreciable de gaz, est flasque et distendu, son etoffe
+devient concave sous l'effort de l'air agite, et ce qui nous etonne, c'est
+qu'il ne vole pas en lambeaux d'un moment a l'autre. En se creusant ainsi,
+l'aerostat forme voile, et acquiert une force de traction enorme; en
+quelques minutes, il a si bien elargi le trou de la nacelle, qu'il l'en
+retire, et courrait a la surface des champs avec la vitesse d'un train
+expres si les _moblots_ ne s'etaient jetes a temps sur les cordages; nous
+faisons rentrer la nacelle du _Jean-Bart_ dans sa prison; nous attachons
+au cercle une corde solide a l'extremite de laquelle nous fixons une ancre
+que nous enfouissons a deux ou trois pieds sous terre. Cette fois le
+_Jean-Bart_, croyons-nous, est cloue au sol, il sera peut-etre eventre
+sous l'action du vent, mais il ne se debarrassera pas de ses liens. Helas!
+L'un et l'autre accidents allaient survenir dans la nuit au plus fort de
+la tempete.
+
+A 6 heures du matin, les rafales sont si puissantes que l'aerostat se
+penche completement jusqu'a terre; la il roule sur lui-meme, son etoffe
+se souleve avec force comme une poitrine opprimee. On dirait le rale d'un
+etre vivant qui va succomber, et qui lutte encore contre la mort. Les
+mobiles en faction nous ont eveilles a temps pour assister a cette agonie.
+Mais que faire pour conjurer le mal? Nous sommes de pauvres medecins qui
+viennent trop tard, et qui ont a lutter contre une force qu'ils ne peuvent
+vaincre. Ces tortures du _Jean-Bart_ nous font mal a voir; que de peines,
+que de tourments, que de patience devenus inutiles!--Nous allons echouer
+en vue du port.
+
+Pauvre ballon! Son etoffe est bien solide, car elle est froissee par le
+vent, avec une violence inouie, l'air s'y engouffre precipitamment, et y
+resonne sourdement. Le _Jean-Bart_ se crispe, s'agite, touche le sol,
+puis se redresse, bondit et s'allonge, comprime par le poids de l'air
+en mouvement. Tout a coup une rafale siffle dans les arbres avoisinants
+qu'elle fait ployer, elle enleve le ballon comme un fetu de paille, et
+l'entraine a cent metres de son point d'attache. Arrive la, le _Jean-Bart_
+s'affaisse, il a succombe dans cette lutte inegale du faible contre
+le fort, son etoffe s'est fendue de l'appendice a la soupape. Le gaz
+s'echappe en une seconde: Le fier aerostat si beau, si puissant, n'est
+plus qu'un lambeau d'etoffe informe, un amas de chiffons, une guenille. Il
+a perdu sa vie, son ame, il est mort. Mais, contrairement a l'etre anime,
+il ressuscitera sous la meme forme; une bonne couture, une piece d'etoffe
+et deux mille metres cubes d'hydrogene carbone, produiront le miracle.
+
+Les temoins de cette scene etrange sont stupefaits de cette force de
+l'air, frappant une surface legere, car ils ont assiste a une experience
+vraiment remarquable. Le ballon a souleve sa nacelle remplie d'un poids de
+deux a trois mille kilogrammes, il a entraine son ancre avec lui, en lui
+faisant tracer dans la terre labouree un sillon d'un metre de profondeur.
+Je crois pouvoir affirmer que cinquante chevaux et peut-etre meme
+davantage n'auraient pas deracine ce fardeau.
+
+Cherchez donc la direction des ballons, avec un vent pareil! Ou vous
+cacheriez-vous, utopistes et faux inventeurs qui voulez conduire les
+aerostats dans l'air avec une paire de rames, avec une voile, grecque ou
+latine, si vous aviez ete la parmi nous a voir succomber le _Jean-Bart_!
+Apprenez a connaitre l'outil que vous voulez ameliorer, avant de rever
+pour lui des progres insenses. Maniez les ballons, montez dans leurs
+nacelles, gravissez les sommets des nuages, conduisez-les a terre et
+en l'air, et dans ces promenades pratiques vous rencontrerez peut-etre
+l'inconnu que vous cherchez.--Mais vous ne trouverez jamais rien, en
+faisant de l'aeronautique en chambre. Ce n'est pas assis devant un bureau
+que Watt a trouve les merveilleux organes de la machine a vapeur, c'est le
+marteau a la main, dans un atelier de mecanicien.
+
+Nous replions l'aerostat, et la foule des paysans qui n'etait pas la hier
+a notre arrivee, accourt pour voir le ballon. La figure de quelques-uns
+d'entre eux est vraiment comique.
+
+--Jean-Pierre, tu verras le ballon demain matin, avait dit un temoin de
+notre arrivee a son ami, c'est une grande machine ronde qui se remue,
+souffle, s'agite, qui est deux fois grande comme notre clocher et qui
+traine dans un panier des messieurs de Paris.
+
+Et Jean-Pierre est ebahi de voir un paquet d'etoffe pliee, qui tient dans
+un panier d'osier. Il se demande si on ne s'est pas moque de lui. Mais il
+ne sait pas qu'il faut voir un ballon gonfle. Je ne puis m'empecher
+de comparer le gaz d'un aerostat a la parole de certains avocats; que
+reste-t-il, quand le gaz est sorti?
+
+Nous sommes assez penauds pour notre part, et c'est l'oreille basse que
+nous nous decidons a envoyer un telegramme a Tours ou l'on attend de nos
+nouvelles. Nous revenons a pied a Orleans.
+
+Apres quatre heures de marche, nous entrons en ville; la reponse a notre
+missive est deja venue. Sachons rendre justice a l'intelligence du
+directeur des telegraphes qui s'occupe du service des ballons captifs, au
+lieu de bouder, de se plaindre et de nous decourager comme l'auraient fait
+tant d'autres, il nous felicite chaleureusement de nos efforts, et nous
+excite a recommencer. "Je vous envoie six ballons, nous dit-il, crevez-en
+autant que vous voudrez, mais reussissez." Voila de bonnes paroles
+qui nous reconfortent, c'est ainsi qu'on fait marcher des hommes
+d'action.--Malgre notre premier echec, on ne nous congedie pas avec
+l'epithete de traitres.--Nous sommes decidement plus heureux que nos
+generaux.
+
+Du reste, ce n'est pas la perseverance qui nous manquera, mon frere et
+moi, nous avons le defaut ou la qualite d'etre tetus comme mulets, quand
+nous avons un projet en tete. Le lendemain nous reparons de bon coeur un
+autre ballon, la _Republique universelle_, venu de Paris le 14 octobre.
+Nous allons le gonfler au premier signal, et nous pensons bien qu'il n'y
+aura pas de tempete tous les jours aux environs d'Orleans. Pour plus de
+precautions, nous preparerons meme aussi un second aerostat, voulant avoir
+deux cordes a notre arc. Je n'oublie pas d'ailleurs un conseil de mon
+ami Gustave Lambert qui a appris a connaitre la vie: "Pour reussir, me
+disait-il un jour, il y a un mot qu'il est indispensable de bannir de la
+langue francaise, c'est le mot decouragement." Quelque modeste que soit
+notre sphere d'action, prenons le parti de le rayer de notre dictionnaire.
+
+Un telegramme envoye de Tours nous apprend que le mouvement de nos troupes
+est retarde de deux ou trois jours, et que nous avons le temps de prendre
+nos dis-positions avant l'attaque. Cette nouvelle vient a point, car
+l'usine d'Orleans ne pourra nous fournir 2,000 metres cubes de gaz avant
+le 3 decembre.
+
+En attendant le jour du gonflement, nous faisons une visite au camp
+francais accompagnes de quelques amis. Nous sommes recus d'abord par les
+turcos, dont le campement si bizarre, si pittoresque, doit ressembler aux
+smalas du desert. Ces braves moricauds nous offrent un cafe excellent, et
+boivent a la sante de la France. Pauvres Arabes, quels vides effroyables
+sont ouverts dans vos rangs par le mecanisme de l'artillerie prussienne!
+L'homme est faible devant la machine impitoyable! Que peut le courage
+contre un projectile aveugle, contre une puissance aussi brutale
+qu'invincible?
+
+_Samedi 3 decembre_.--Nous commencons au lever du jour le gonflement de
+notre nouveau ballon, la _Republique universelle_. Ce nom un peu long
+n'est pas tres-heureux, mais nous ne voulons pas toucher au bapteme de
+Paris. Nos marins Jossec et Guillaume, et les mobiles sont a leur poste,
+ils commencent a se familiariser aux manoeuvres aerostatiques, que
+facilitent aujourd'hui un temps calme, un ciel serein.
+
+A 3 heures de l'apres-midi, nous nous mettons en route, et bientot perches
+dans notre nacelle, nous passons au-dessus des campagnes, remorques par
+les mobiles, a travers les echalas de vigne. L'air est a peine agite, et
+la _Republique universelle_ mollement bercee, a l'extremite de ses cordes,
+ne nous secoue pas trop violemment dans notre panier d'osier. Nous
+dirigeons notre marche a cote du chateau du Colombier, vers un petit
+village, ou nous ferons notre premiere etape. Demain nous esperons
+arriver, a la fin du jour, au camp de Chilleur, ou l'on nous attend.
+
+Duruof avec son ballon restera encore en reserve; il ne se plaint pas de
+son inaction et nous nous demandons s'il ne se felicite pas de se tenir a
+l'abri des projectiles prussiens.
+
+
+III
+
+
+La deroute de l'armee de la Loire.--Les ballons captifs au chateau du
+Colombier.--Aspect d'Orleans.--Le dernier train.--Les blesses.--Vierzon.
+
+Dimanche 4 decembre 1870.
+
+Apres bien des difficultes, analogues a celles que nous avons decrites, le
+ballon la _Republique_ arrive enfin au terme de sa premiere etape, pres
+d'un petit hameau situe a 4 kilometre a peine du chateau du Colombier. Il
+n'y a la que quelques chaumieres tristes et monotones. Il est cinq heures,
+le vent assez vif agite l'aerostat qui plie sur son cercle, comme un arbre
+pendant l'orage. Les marins creusent dans le sol un trou profond pour y
+enfouir la nacelle, ils manient la pioche au milieu d'une plaine abritee
+par des peupliers, prives de feuilles et roides comme les matures d'un
+navire. On entend au loin le bruit de la canonnade qui fait retentir
+l'air comme le tonnerre pendant la tempete. Depuis deux jours, ce concert
+lugubre frappe sans cesse nos oreilles.
+
+Le capitaine des mobiles preside a la distribution des vivres de ses
+soldats, nos marins cherchent des habitations ou ils pourront trouver un
+abri. Quant a nous, l'hospitalite nous est offerte par de braves paysans.
+Ils ouvrent aux aerostiers leur humble maisonnette; un feu flambant
+petille dans l'atre; l'hotesse prepare a notre intention un repas frugal
+compose d'une omelette et de fromage arroses de vin blanc. Le soir, apres
+l'inspection du ballon qui s'agite toujours convulsivement sous le souffle
+de l'air, nous rentrons nous coucher, mon frere et moi, etendus tout
+habilles sur deux matelas places a terre. Le capitaine et le lieutenant de
+la compagnie de mobiles restent assis au coin du feu. La chambre qui nous
+abrite est ouverte a tous les vents, les carreaux des fenetres ont ete
+brises par les Prussiens a l'epoque de leur premiere visite a Orleans. Ces
+pillards n'ont rien respecte dans l'humble habitation; quand ils y sont
+entres, on leur a donne des fromages, du pain et du vin, tous les vivres
+de la campagne, mais ils ont casse sans pitie les chaises, les commodes,
+ils ont brise un vieux coucou, precieux souvenir de famille, ils ont mis
+en morceaux une glace, seul objet de luxe de l'ameublement de la pauvre
+chaumiere.
+
+A minuit, des pas sonores nous reveillent en sursaut. Ce sont des mobiles
+qui viennent appeler le capitaine.
+
+--Venez, capitaine, disent-ils, on entend au loin un bruit singulier; sur
+toutes les routes c'est comme le roulement de nombreuses voitures, on
+croit apercevoir aussi des cavaliers qui passent sur le sol glace.
+
+Tout le monde est bientot sur pied. Rendus a travers champ a la route
+la plus proche, un sinistre defile s'offre a nos yeux. Des voitures
+d'approvisionnement passent en files serrees, puis ce sont des cuirassiers
+qui trottent au milieu des tenebres suivis d'une formidable procession de
+canons et de caissons d'artillerie. Ca et la des soldats egares traversent
+les champs, comme des ombres effarees, sautent par dessus les haies;
+mornes, abattus, ils marchent la tete basse, sans rien dire, sans rien
+voir, leurs vetements sont en lambeaux, les uns ont la tete enveloppee
+d'un foulard, les autres, demi-nus, se drapent dans de mechantes
+couvertures; ceux-ci boitent et trainent le pas, ceux-la ont le bras en
+echarpe, quelques-uns, maladifs et pales, s'appuient sur l'epaule d'un
+ami.
+
+--Tout est perdu, nous dit un vieux zouave a barbe grise, les obus tombent
+on ne sait d'ou. Dieu me damne, si j'ai rien vu de semblable! Ces maudits
+Prussiens sortent du sol pour nous ecraser, nulle resistance n'est
+possible!
+
+Tout en faisant la part de l'exageration des fuyards, nous nous rendons a
+l'evidence, car le lugubre defile se prolonge a perte de vue, avec
+toute la physionomie d'une deroute. Comment traduire les sentiments qui
+s'agitent dans notre esprit consterne? Quelle tristesse s'empare de notre
+ame au retour dans la pauvre chaumiere! C'en est donc fait de la France!
+L'armee de la Loire, victorieuse a ses debuts, est deja terrassee!
+
+La fatigue est le meilleur palliatif de la douleur; malgre l'emotion qu'a
+fait naitre l'horrible tableau du desastre, nos yeux se ferment, et le
+sommeil vient arreter le souvenir.
+
+_Lundi 5 decembre_.--A 5 heures du matin, tout le monde est sur pied. La
+deroute a dure toute la nuit, le defile lugubre n'a pas discontinue un
+instant. Au lever du jour, elle s'accentue plus complete encore, et les
+premiers rayons d'un soleil d'hiver eclairent les milliers de voitures qui
+se dirigent vers Orleans. Plus loin, on voit encore des cuirassiers aux
+manteaux rouges, et de nombreuses pieces d'artillerie. Des blesses, le
+teint pale, l'oeil livide, sont ramenes sur des cacolets.
+
+La _Republique_ est toujours gonfle au milieu de la prairie. Que faire?
+Nul ordre ne nous est envoye! Nous laisserons-nous prendre sottement par
+les Prussiens qui approchent? Un mobile court au chateau du Colombier, ou
+est installe un poste telegraphique. Aucune nouvelle, aucun ordre: notre
+devoir nous impose l'obligation d'attendre jusqu'a la fin. Comment se
+decider a plier bagage, en songeant que le ballon peut etre utilise au
+dernier moment.
+
+Que les Prussiens viennent s'ils le veulent! Qu'ils nous cernent, qu'ils
+nous entourent! Il sera toujours temps de couper nos cordes, et de
+lancer la _Republique_ au-dessus des nuages! Nos mobiles et nos marins,
+debarrasses de leur ballon, trouveront bien a se sauver a pied. Ils ont
+tous des chassepots, des revolvers et sont decides s'il le faut a en faire
+bon usage.
+
+Attendons. C'est la decision qui est prise au milieu de la panique.
+
+--Attendons si vous voulez, nous crie d'un air insouciant le lieutenant
+des mobiles qui vient de se joindre a nous, mais, pour Dieu! dejeunons.
+
+Et disant ces mots, il nous montre en riant un magnifique lapin qu'il
+vient d'acheter trente centimes a un paysan. Ce brave homme s'est excuse
+de le faire payer un peu cher. Mais les temps sont durs. Helas! A trente
+lieues d'ici, dans les murs de Paris, ce lapin couterait a nos amis autant
+de pieces de cinq francs que nous l'avons paye de sous!
+
+A 11 heures, le bruit de la canonnade se rapproche singulierement, des
+paysans accourent consternes! Les obus, disent-ils, tombent a 1000 metres
+d'ici.
+
+Qu'allons-nous devenir? L'equipe est vite rassemblee, il faut faire les
+preparatifs de l'ascension. Au meme moment, une estafette accourt. On nous
+donne l'ordre de plier le ballon, et de le porter de l'autre cote de la
+Loire, ou l'armee se rassemble. Le degonflement se fait en toute hate.
+Mais il y a pour une bonne heure de travail.
+
+Voila une charrette qui passe attelee d'un bon cheval.
+
+--Hola! mon bonhomme, crie le capitaine au charretier, vous etes vide, je
+mets votre voiture en requisition, nous en avons besoin.
+
+--Ma foi, mon capitaine, prenez, si vous voulez, la voiture et le cheval
+ne sont pas a moi.
+
+Le filet plie, le ballon, la nacelle, sont hisses sur la charrette qui se
+met en marche. Il etait temps: les projectiles ennemis sifflaient dans
+l'air et tombaient a profusion sur le chateau du Colombier.
+
+Je cours payer notre brave hotesse, et je vois le lieutenant de mobiles
+devant le foyer de la cheminee. Une cuiller a la main, il fait mijoter son
+lapin.
+
+--Allons, mon lieutenant, en route. Vous avez fait la un joli dejeuner
+pour les Prussiens. Mais consolez-vous, nous mangerons a Orleans!
+
+Le pauvre village va etre abandonne. Les ennemis vont venir. Tous les
+paysans sont en proie a la plus violente emotion, on en voit qui se
+sauvent, on en voit d'autres qui se hatent de cacher les objets qui leur
+sont chers!
+
+Nos 150 mobiles suivent la charrette. On arrive bientot par un chemin de
+traverse a la grande route qui conduit en ville. Mais nous attendons
+une grande demi-heure pour prendre rang au milieu de la longue queue de
+voitures d'approvisionnement et de troupes qui defilent depuis plus de
+douze heures.
+
+Il faut avoir assiste au spectacle de la retraite de cent mille hommes
+pour se faire une juste idee du chaos, de l'encombrement desordonne qui en
+resulte. Deux files de charrettes suivent la route au milieu des troupes;
+des cavaliers dominent pele-mele cet ocean humain, chaque charretier veut
+devancer son voisin, a chaque minute la file s'arrete pour ne reprendre
+qu'un pas lent et irregulier. Tout le monde est silencieux, atterre, comme
+abruti. Tantot des estafettes courent pour porter des ordres; il faut
+leur ouvrir un passage; des canons remontent le courant pour proteger la
+retraite jusqu'a la nuit.--Cependant le bruit de la canonnade augmente
+d'amplitude, l'ennemi approche! Aura-t-on le temps de traverser la Loire?
+Fasse le ciel que les obus ne tombent pas sur la route, cachee sous un
+ruban de soldats et de voitures!
+
+L'encombrement augmente a mesure qu'on avance. Devant la porte d'Orleans
+le courant s'arrete pendant pres d'une heure. La foule serree, est
+immobile. Chacun est cloue a la meme place, sans pouvoir faire un pas en
+avant ou reculer d'une semelle. Je ne sais quoi de triste, de lugubre
+domine ce tableau. Toutes les maisons du faubourg Banier se ferment, les
+ruines du premier envahissement sont encore fumantes et semblent menacer
+les habitations intactes. Les portes sont tirees au dedans, les volets
+sont clos; de temps en temps une tete passe pour voir si ce sont encore
+des pantalons rouges qui defilent!
+
+A trois heures de l'apres-midi, les pieces de canon de la marine, placees
+en avant des faubourgs d'Orleans, commencent a tonner au moment ou nous
+arrivons place Jeanne d'Arc; nous voyons la un colonel furieux, les yeux
+injectes de sang, qui court apres des fuyards un revolver a la main;
+il les rassemble en un peloton. Un tambour resonne, et les laches sont
+contraints de se porter a l'ennemi. La caisse sonne la charge d'un ton
+lugubre et monotone.
+
+La faim commence a nous faire subir ses angoisses, mais il ne reste plus
+un morceau de pain a Orleans. Cent mille hommes viennent de passer la
+avant nous. Nous courons a la gare ou Bertaux, Duruof et son equipe, les
+colombophiles Van Roosebeke et Cassiers sont reunis. Nos ballons sont
+sauves du naufrage. Nous allons tous partir par le dernier train qui se
+forme sous nos yeux. Il est uniquement compose de fourgons ou s'entasse
+une foule enorme.
+
+Jamais je n'oublierai l'epouvantable tableau qu'offre en ce moment la
+gare d'Orleans. Elle est encombree de blesses, aux yeux hagards, qui se
+trainent jusqu'au train pour s'enfuir. Notre fourgon contient six ballons,
+nous sommes dix-sept avec nos equipes, et en outre cinq capitaines de la
+ligue ont pris place accroupis sur les nacelles. De malheureux blesses
+nous supplient de leur donner asile, mais il est de toute impossibilite de
+placer une aiguille parmi nous. Les uns ont la tete ouverte par une balle,
+d'autres ont le bras ballant et inerte, d'autres s'appuient sur les
+epaules d'un camarade. Tous ces soldats sont a demi couverts de vetements
+en lambeaux, des zouaves n'ont plus ni molletieres ni souliers, la plupart
+n'ont pas de capotes, ni de kepis, ni de couvertures ... et il gele a
+pierre fendre!
+
+Le train va partir. C'est le dernier, il est cinq heures Les blesses qui
+ont encore quelque force se hissent sur le toit des fourgons; malgre le
+froid, ils se tiennent la immobiles, couches a plat ventre. Ceux-la sont
+encore privilegies, car d'autres, bien plus nombreux, ne partiront pas.
+La captivite les attend! Ils gemissent, ils pleurent, ces malheureux, a
+l'idee d'etre enleves a ce lieu si cher, a la patrie, a la famille, aux
+amis. Le coeur saigne devant de tels tableaux que nulle plume ne saurait
+decrire! Au milieu de tout cela, des tetes affolees crient et s'agitent,
+des paniques s'emparent de la foule.
+
+--Les rails sont coupes, disent les uns, votre train va etre brise!
+
+--Les canons prussiens, disent les autres, vous attendent au tournant de
+la Loire.
+
+A cinq heures et demie, la locomotive siffle. Le train part, au milieu
+du gemissement des blesses exposes sur le toit des fourgons. Le coup de
+collier brusque de la machine a ouvert leurs plaies et leur a arrache des
+cris de douleur. Nous suivons lentement le bord de la Loire; les boulets
+francais sifflent a travers les arbres, on apercoit au loin le pont
+d'Orleans litteralement couvert d'une mer humaine. A cote, un pont de
+bateaux jete sur le fleuve facilite le mouvement de la retraite. Le soleil
+se couche; son disque, rouge comme du sang, lance ses derniers rayons sur
+cet horrible panorama qu'accompagne le bruit du canon. Au milieu d'une
+telle desolation, je me figure entendre la grande voix du poete, s'ecrier
+comme apres Waterloo:
+
+ C'est alors
+ Qu'elevant tout a coup sa voix desesperee,
+ La deroute geante, a la face effaree,
+ Qui, pale, epouvantant les plus fiers bataillons,
+ Changeant subitement les drapeaux en haillons,
+ A de certains moments, spectre fait de fumee,
+ Se leve grandissante au milieu des armees,
+ La deroute apparut au soldat qui s'emeut
+ Et, se tordant les bras, cria: Sauve qui peut!
+
+Nous croisons en chemin le train de M. Gambetta, mais un signal le fait
+arreter. Il n'est plus temps d'entrer a Orleans. Les rails viennent
+d'etre coupes. Le ministre de l'interieur et de la guerre est oblige de
+rebrousser chemin, de revenir a Tours.
+
+Cependant nous sommes entasses pele-mele dans notre fourgon, plonges dans
+une obscurite complete, l'estomac vide et litteralement geles, car la bise
+glaciale siffle a travers les portes mal jointes. Mais comment oser se
+plaindre en entendant sur nos tetes le bruit que font en frappant du pied
+les malheureux blesses juches sur le toit du fourgon? Quelques-uns sont
+ralants, la douleur les a vaincus, la mort va les saisir! En effet, a
+minuit, le train s'arrete a Vierzon. On retire des cadavres des voitures.
+Quelques blesses, pendant le voyage, sont morts de froid! Detournons les
+yeux de scenes aussi epouvantables et entrons a Vierzon, ou nous devons
+rester jusqu'a quatre heures du matin.
+
+Il fait nuit noire. Pas un passant dans les rues. Un hotel est en face la
+gare, une lumiere y brille. Le marin Jossec frappe a la porte, on ouvre.
+
+Nous entrons dans une grande salle qui est le restaurant de l'endroit.
+
+--Que voulez-vous? nous dit le patron d'un ton grognon, je n'ai pas de
+place ici pour vous loger.
+
+--Nous venons d'Orleans, epuises de fatigue, de faim. Voila plus de
+vingt-quatre heures que nous n'avons pas mange. Donnez-nous a souper et
+allumez un bon feu. Nous partons dans trois heures.
+
+--Impossible, riposte le patron, il est passe minuit et je ferme. Je ne
+peux vous recevoir, retirez-vous.
+
+J'insiste poliment en faisant comprendre a mon interlocuteur que nous
+venons de l'armee, que son patriotisme devrait le mettre dans l'obligation
+de nous mieux accueillir. Il ne veut pas entendre raison.
+
+--Retirez-vous, dit-il insolemment, et il ferme la porte au nez de nos
+marins qui viennent nous rejoindre. Nous commencons a nous facher tout
+rouge.
+
+--Ouvrez de suite, disons-nous, ou la porte vole en eclats.
+
+Et voila nos marins qui frappent au dehors avec violence. Le patron se
+decide a ouvrir, il est furieux.
+
+--Je vais aller chercher le poste, dit-il. D'ailleurs, qui etes-vous? Je
+ne vous connais pas.
+
+--Votre insolence nous dispenserait de vous donner d'explication, mais
+voici nos papiers bien en regle qui vous montreront d'ou nous venons.
+Maintenant, rappelez-vous que nous sommes ici quatorze hommes bien
+decides, forts de notre droit et de notre argent, a prendre l'asile et le
+diner que vous refusez.
+
+Cette menace ne produit pas mauvais effet. La patronne est descendue, elle
+appelle son mari dans la cuisine; la bonne arrive. Il se tient la un petit
+conseil de guerre qui se termine en notre faveur.
+
+Le maitre d'hotel se decide a allumer un grand feu, a nous servir un
+excellent repas que nous devorons avec un appetit de naufrages. Il nous
+fait chauffer du cafe, nous causons en fumant jusqu'a quatre heures du
+matin, heure a laquelle nous reprenons un train qui nous transporte a
+Tours.
+
+
+IV
+
+
+Organisation definitive des aerostiers militaires a Tours.--Experience
+d'une montgolfiere captive.--Expedition de Blois.--M. Gambetta et le
+chef de gare.--Nouvelle defaite.--Tours et le Mans.--Le camp de
+Gonlie.--Ascensions captives.
+
+Du 6 au 20 decembre 1870.
+
+Tours, que nous retrouvons, n'a pas change d'aspect. Toujours meme
+mouvement dans les rues. On rencontre des officiers de tous les regiments,
+des francs tireurs de tous les costumes, de toutes les especes, des
+solliciteurs de tous les rangs. Mais le niveau de l'esperance a
+singulierement baisse, on parle du demenagement du gouvernement; les
+optimistes les plus convaincus ne se dissimulent plus la gravite de la
+situation. Ou nous meneront ces desastres accumules? Ou allons-nous? C'est
+ce que chacun se demande avec anxiete.
+
+Le nouveau theatre est transforme en un arsenal aerostatique ou sont
+amonceles les ballons venus de Paris. Ils sont repares, plies dans leurs
+nacelles, afin qu'il soit possible au moment voulu de les utiliser. La
+famille Poitevin, venue d'Italie, pour offrir ses services aeriens a la
+France, critique l'emploi des ballons a gaz pour les usages de l'armee,
+et veut substituer les montgolfieres qui, sans exiger une usine pour etre
+gonflees, necessitent seulement quelques bottes de paille enflammees.
+
+M. Steenackers me fait l'honneur de me demander mon avis a ce sujet. Je ne
+lui dissimule pas ma facon de penser:--Certes, lui dis-je, le ballon a
+gaz a contre lui l'embarras du gonflement, mais une fois rempli, il a une
+force ascensionnelle assez considerable pour resister a un vent d'une
+intensite moyenne, il reste gonfle plusieurs jours de suite, toujours pret
+a transporter l'observateur a deux cents metres dans l'atmosphere.--La
+montgolfiere se gonfle vite, mais elle a une faible force ascensionnelle,
+elle se penchera contre terre sous l'effort de la moindre brise, et vite
+refroidie, elle perdra en un clin d'oeil toute son energie.
+
+Du reste toute discussion, toute opinion, ne valent pas une experience.
+Que ceux qui ne partagent pas notre maniere de voir sachent nous
+convaincre par les faits; nous ne demandons pas mieux que de changer
+d'avis quand nous aurons vu.
+
+_7 decembre_.--Une montgolfiere construite a Tours, se gonfle a midi, dans
+le jardin de la Prefecture. Les membres de la Commission scientifique, M.
+Steenackers, quelques aeronautes assistent a l'experience. L'appareil est
+suspendu a une corde horizontale fixee a la cime de deux grands arbres;
+on apporte des bottes de paille que l'on allume a sa partie inferieure.
+L'elevation de temperature produite par la combustion, dilate l'air
+contenu dans la sphere de toile, qui s'arrondit completement en moins de
+vingt minutes. On attache a la hate une petite nacelle ou le fils Poitevin
+se tient a peine; il jette un peu de lest, et la montgolfiere s'eleve,
+enlevant avec elle un cable que quelques hommes retiennent a terre. Mais
+c'est bien peniblement que l'appareil se souleve du sol, il monte a dix
+metres et s'arrete la, haletant, epuise. L'aeronaute jette un sac de lest,
+puis un second, et tout ce qu'il peut faire, c'est d'atteindre le sommet
+d'un bouquet d'arbres, ou il se pose comme un pauvre oiseau auquel on
+aurait coupe les ailes. Deja la montgolfiere se degonfle, elle est fixee
+a un obstacle terrestre qu'elle ne veut plus quitter.--Le fils Poitevin
+abandonne sa nacelle, et descend de l'arbre de branche en branche. Une
+mauvaise langue lui dit au retour de son humble voyage:--Pour en faire
+autant, il n'est pas besoin de montgolfiere. Vous auriez pu monter a
+l'arbre comme vous en etes descendu!
+
+Pour ma part je m'attendais a ce resultat, et je me demande meme comment
+des aeronautes experts ont pu s'engager dans une semblable tentative. Il
+est bien facile de calculer la force ascensionnelle d'un aerostat a gaz ou
+a air chaud, il n'est pas necessaire d'etre mathematicien pour savoir que
+si elle varie, ce n'est certes pas selon la volonte de son aeronaute. Un
+athlete qui est capable de porter 20 kilogrammes a bras tendu, ne s'engage
+jamais a en porter 100. Une montgolfiere de 1200 metres cubes enleve un
+voyageur en liberte, mais elle n'est pas capable de soulever en outre
+la corde qui la retient captive, et de lutter par un exces de force
+ascensionnelle, qu'elle ne possede pas, contre l'impulsion du vent.
+
+Cette experience a cela de bon, qu'on ne parle plus des montgolfieres. On
+en revient aux ballons a gaz, et il est decide que pour regulariser notre
+situation, on organisera une compagnie d'aerostiers militaires, attaches
+a l'armee et dependant du ministere de la guerre, car a Orleans nous
+n'avions aucune commission en regle. Si l'ennemi nous avait pris avec nos
+ballons, il n'aurait certainement pas manque de nous fusiller d'abord. On
+aurait avise ensuite.
+
+Voici les aeronautes que M. Steenackers a signales au ministre de la
+guerre, et qui viennent de recevoir les galons de capitaines:
+
+ Gaston Tissandier.
+ Albert Tissandier.
+ J. Revilliod.
+ A. Bertaux.
+ Poirrier.
+ Nadal.
+ J. Duruof.
+ Mangin.
+
+Il est convenu que mon frere et moi, nous prendrons possession du ballon
+de soie la _Ville de Langres_, et du _Jean-Bart_ qui sera repare. Nous
+aurons, comme chefs d'equipe, Jossec et Guillaume, et quatre autres
+matelots comme aides-manoeuvres.
+
+MM. Revilliod et Poirrier dirigeront les operations de deux ballons de
+2000 metres cubes. Leurs chefs d'equipe sont les marins Herve et Labadie,
+venus de Paris en ballon, qui seront aides par quatre matelots.
+
+M. Bertaux est choisi comme capitaine tresorier de la compagnie: il sera
+assiste de M. Bidault. M. Nadal sera charge des demarches a faire pour le
+gonflement, il pretera son concours aux deux equipes.
+
+MM.J. Duruof et Mangin sont incorpores dans la compagnie, mais ils
+resteront a Bordeaux, charges de surveiller le materiel de reserve, et de
+preparer ce qui est necessaire a leurs collegues en activite.
+
+Chaque ballon en campagne sera accompagne de 150 mobiles.
+
+On nous a fait faire un costume tres-simple, qui offre quelque analogie
+avec celui de la marine. Seulement les galons sont en argent et l'ancre de
+la casquette est penchee. On nous remet notre nomination du ministere de
+la guerre, et nous touchons le jour meme notre solde d'entree en campagne,
+qui s'eleve a 600 francs. Elle est destinee a nos frais d'equipement. Nous
+avons des appointements de 10 fr. par jour.
+
+La compagnie des aerostiers militaires est ainsi parfaitement organisee,
+mais on en complique malheureusement la formation par la nomination d'un
+colonel et d'un commandant.--Rien de mieux, direz-vous?--Sans aucun doute,
+si ces chefs que l'on nous impose ont quelque connaissance pratique qu'ils
+sont a meme d'utiliser. Mais leur seul merite aerostatique est d'etre
+parents et amis de hauts fonctionnaires. Ils n'ont jamais ete en ballon
+et n'iront probablement jamais, mais ils n'en touchent pas moins de gros
+appointements. On leur donne en outre la direction du service des pigeons
+voyageurs qu'ils ne connaissent pas mieux que les ballons; ils regardent
+faire les hommes speciaux, Van Roosebeke, Cassiers et leurs collegues
+venus de Paris en ballon avec leurs messagers ailes, mais ils touchent
+encore de ce cote de bonnes et grasses retributions.--Pendant que nous
+allons gonfler plus tard nos ballons au Mans, a Laval, notre colonel et
+notre commandant resteront a Poitiers, jouant au billard et fumant des
+cigares. Le premier janvier, ils seront nommes chevaliers de la Legion
+d'honneur pour action d'eclat.--Vous riez, n'est-ce pas? Et cependant
+rien n'est plus vrai, les choses se sont passees exactement comme nous le
+disons la. Ce serait comique, si ce n'etait navrant, car il est a supposer
+malheureusement que ce fait n'est pas isole, et que la France a ete en
+proie a un desordre, un gaspillage inouis, eleves a la hauteur d'une
+institution.
+
+Helas! faut-il qu'aujourd'hui, comme hier, il y ait memes abus, memes
+faveurs! Est-il donc ecrit que les gouvernements doivent se suivre et se
+ressembler! Suivant l'expression d'un de nos plus spirituels journalistes,
+serait-ce bien toujours la meme boutique, et n'y aurait-il de change que
+l'enseigne?
+
+_Vendredi 9 decembre_.--A 8 heures du matin, la compagnie des aerostiers
+militaires part pour Blois. Nous avons a notre disposition deux fourgons,
+ou sont nos ballons, une plate-forme roulante ou se trouve la batterie
+a gaz; le zinc en lamelles et les touries d'acide sulfurique. Il
+parait qu'on va se battre dans ces parages et que nous pourrons rendre
+d'importants services.
+
+Nous arrivons a Blois, dans nos fourgons, car il ne faut plus songer aux
+wagons de voyageurs. Du reste, quoique ce mode de locomotion soit peu
+confortable, c'est bien la le cadet de nos soucis.
+
+On ne vit plus reellement dans les temps ou nous sommes, les malheurs
+s'abattent sur la France avec une telle rapidite, que l'esprit egare,
+eperdu, est en proie a un vertige perpetuel qui lui ote toute reflexion.
+A Blois, nous trouvons une ville bouleversee. Tout le monde parle de
+nouveaux revers, de nouveaux desastres. Dans les rues, on nous apprend que
+les Prussiens sont aux portes, nous courons a la prefecture et ces tristes
+renseignements se confirment.
+
+Le general P.... fait sauter sous nos yeux le pont de pierre. On nous
+apprend ensuite que dans sa precipitation, il a oublie d'envoyer chercher
+les approvisionnements de farine qu'on a laisses de l'autre cote du
+fleuve. On nous affirme que 10,000 soldats qui s'etaient caches a
+Chambord, pour attaquer les Prussiens a l'improviste, ont ete surpris
+eux-memes pendant la nuit, que trois batteries de canons ont ete prises
+par l'ennemi. Mon Dieu! mon Dieu! quelle confusion, quel desordre!
+
+A la gare, nous voyons revenir des convois charges de blesses, voila ce
+qui ne manque plus aux spectacles que nous sommes appeles a voir. Dans
+l'ambulance un jeune soldat a la machoire inferieure enlevee, sa bouche
+est devenue beante, son oeil hagard est effrayant. Je detourne la tete.
+C'est horrible a voir. Une soeur de charite panse cette plaie.
+
+Quel tableau pour un grand artiste! Au lieu de nous representer la guerre
+par des bataillons qui prennent une redoute au milieu d'une fumee de
+poudre et de gloire, qu'il retrace cette scene navrante, et que, dans le
+lointain, il nous montre une mere qui pleure. Ce sera la la veritable
+image de la guerre.
+
+Et nos ballons? Nous n'y songeons deja plus! Pourquoi nous envoyer ici, il
+est trop tard, il n'y a plus rien a faire.
+
+Voila un train special qui accourt sur la voie ferree. C'est M. Gambetta
+qui arrive. Il descend precipitamment, avec M. Spuller, son chef de
+cabinet. Il demande le chef de gare qui n'a pas ete prevenu de l'arrivee
+du ministre, et qui, au milieu d'un travail incessant, a pris quelques
+minutes de repos.
+
+M. Gambetta s'agite et tempete contre le chef de gare qui ne vient pas.
+Il se promene impatiemment, puis s'arrete en frappant du pied. Il est
+furieux.
+
+Le chef de gare arrive enfin, c'est un vieillard modeste et respectable.
+M. Gambetta le malmene, et lui dit les choses les plus dures, les plus
+humiliantes, devant un public nombreux qui n'approuve nullement du reste
+cette maniere d'agir si peu courtoise.
+
+--Pauvre chef de gare, disait un spectateur, un si excellent homme, si
+devoue, si laborieux, c'est bien triste.
+
+--Ce qui est bien plus triste, repondit quelqu'un, c'est de voir M.
+Gambetta, un ministre, un souverain, humilier injustement un vieillard,
+sans savoir seulement s'il est coupable.
+
+Je me rappelais a ce moment ce qu'un homme d'un grand merite m'avait dit
+sur notre dictateur: "Il a deux defauts dont il ne guerira jamais, il est
+avocat et meridional."
+
+M. Gambetta part comme il est venu, et les choses ne vont pas mieux. Le
+chef de gare recoit dans la soiree l'ordre d'evacuer son materiel de
+guerre. Il nous conseille de partir. Nous voulons attendre, persuades
+qu'un telegramme va etre envoye, qu'on n'a pu expedier ici les aerostiers
+et leur materiel sans but, sans motif. Nous attendons jusqu'au lendemain
+matin, passant la nuit dans la gare, assistant a la funebre procession des
+trains charges de blesses, qui passent de quart d'heure en quart d'heure.
+A l'ambulance de la gare, il y a une soeur de charite et un moine, ils ont
+a soigner des centaines de blesses a la fois. Heureusement que nos
+marins sont la, ils se mettent sous les ordres de la soeur de charite,
+distribuent les bouillons aux malades, et se transforment en infirmiers.
+Les aerostiers a Blois n'auront pas passe tout a fait inutiles.
+
+Le lendemain a 10 heures, il ne reste absolument rien en gare, les
+Prussiens vont arriver, dit-on. Il serait trop maladroit de se laisser
+prendre avec son materiel. Une locomotive est accrochee a nos fourgons,
+elle nous ramene a Tours.
+
+A notre arrivee a Tours, nous apprenons que decidement la delegation
+du gouvernement de la Defense nationale va se _replier_ a Bordeaux.
+Le chef-lieu de l'Indre-et-Loire ressemble a une fourmiliere remuee
+fortuitement par un baton. C'est un mouvement febrile, une agitation
+sombre et lugubre.
+
+M. Steenackers nous donne l'ordre de gagner le Mans, pour nous mettre a la
+disposition du general Marivaux, commandant l'armee de Bretagne.
+
+_11 decembre_.--Nous partons dans nos fourgons a 8 heures du soir. La gare
+de Tours est envahie par une foule enorme qui abandonne ses foyers. Des
+milliers de wagons, charges de vivres, de munitions, s'evacuent lentement
+au milieu d'un gachis indescriptible. Nous sommes obliges de nous tenir
+prets a partir trois ou quatre heures a l'avance. Si nous avons le malheur
+d'abandonner nos ballons, ils seront enleves par une locomotive, emportes
+je ne sais ou. Il faut rester aupres de notre materiel, et demander de
+quart d'heure en quart d'heure, si le moment d'etre attaches a un train
+est arrive. Personne ne sait plus ou donner de la tete. Des officiers,
+charges de faire partir des fourgons de munitions, se querellent avec les
+employes du chemin de fer, ce sont des discussions, des cris a n'en plus
+finir, il s'eleve sur ce flot de tetes qui encombre la gare, un brouhaha
+perpetuel, qui souffle comme un vent d'inquietude et de desespoir. C'est
+la panique, c'est la debacle!
+
+Nous sommes entasses dans notre fourgon comme des harengs dans une
+barrique. Les ballons plies tiennent presque toute la place. Par dessus
+ces ballots, on se perche tant bien que mal, Bertaux, Poirrier, Revilliod,
+mon frere et moi, avec nos quatre chefs d'equipes et nos huit marins. Nous
+sommes plonges dans l'obscurite la plus complete, il fait un froid de
+loup, et six heures de voyage nous separent du Mans; trop heureux si
+quelque retard imprevu ne nous fait pas faire le tour du cadran dans notre
+prison cellulaire.
+
+Nous arrivons a 2 heures du matin, moulus, brises, mais nous arrivons,
+c'est l'essentiel. Les jours suivants se passent a chercher un local pour
+nos ballons. L'atelier des baches a la gare est mis a notre disposition.
+La _Ville de Langres_ y est etale; nos marins le vernissent a neuf.
+
+Il faut s'occuper a present des rations de vivres que le ministre de la
+guerre a mises a la disposition des marins aerostiers. Nous avons nos
+commissions en regle, l'intendance ne fera pas de difficultes. Erreur
+profonde. L'intendant n'a pas recu d'ordre direct, il y a encore quelques
+formalites a remplir; bref, il ne nous donne pas nos vivres, mais il a eu
+soin de nous faire attendre une heure dans son bureau pour arriver a cette
+solution. Heureusement que nous sommes assez riches pour avancer deux
+francs par jour a huit hommes, mais si nous commandions un bataillon, que
+ferions-nous? Il faut le demander aux colonels de notre armee qui se sont
+vu refuser des vivres pour leurs soldats par des intendances, ou des
+milliers de pains moisissaient dans la cour. Mais a quoi bon se donner la
+peine d'attaquer l'intendance francaise? On n'en dira jamais assez a ce
+sujet, c'est chose malheureusement connue et convenue.
+
+Notre ballon est pret, allons prendre les ordres du general commandant en
+chef l'armee de Bretagne. Le jeudi 15, a 10 heures, nous arrivons au camp
+de Conlie. Est-ce bien un camp? C'est plutot un vaste marecage, une plaine
+liquefiee, un lac de boue! Tout ce qu'on a pu dire sur ce camp trop
+celebre est au-dessous de la verite. On y enfonce jusqu'aux genoux dans
+une pate molle et humide. Les malheureux mobiles se sont pourvus de sabots
+et pataugent dans la boue ou ils pourraient certainement faire des parties
+de canots. Ils sont la quarante mille, nous dit-on, et tous les jours on
+enleve cinq ou six cents malades. Quand il pleut trop fort, on retrouve
+dans les bas-fonds des baraquements submerges. Il y a eu ces jours
+derniers quelques soldats engloutis, noyes dans leur lit pendant un orage.
+
+Mais, sont-ce bien des soldats ces hommes que nous voyons errer comme
+les ombres du Dante? Comment connaitraient-ils un metier qu'on ne leur a
+jamais appris? Arraches a leurs familles, a leurs campagnes, on leur
+a parle des Prussiens, de l'invasion de la patrie en danger. Ils sont
+partis, pleins de resolution, pleins d'enthousiasme. Ils revaient le
+succes, la gloire du combat, le salut de leur pays. On les enferme dans
+un marais ou ils sont emprisonnes plusieurs semaines. Jamais ils ne
+manoeuvrent, jamais ils n'apprennent le maniement des armes. Leurs
+souliers sont perces a jour, ils n'ont pas une couverture pour se
+preserver du froid. La nourriture est rare. En ont-ils meme tous les
+jours? Ils souffrent, ils s'ennuient, mais ils sont resignes et patients,
+quoiqu'ils se demandent, si c'est bien la ce qu'ils doivent faire pour
+sauver le pays. Les jours se passent au milieu de ces tortures physiques
+et morales, le decouragement, la lassitude arrivent. A force d'attendre,
+ils desesperent. Ils errent dans ce camp si triste sans avoir conscience
+de la vie; ils ne savent plus ce qu'ils font ni ce qu'ils vont faire, ils
+perdent confiance en leurs chefs, ils en arrivent a regarder d'un air
+melancolique ces malades qu'emportent les civieres! Ils sont heureux,
+ceux-la, ils vont mourir!
+
+Un beau jour, le tambour resonne, les bataillons se rassemblent, on va
+partir. Partir ou, grand Dieu! Aller a l'ennemi, resister a des troupes
+solides, aguerries, bien nourries, recevoir la mitraille et la pluie
+d'obus!--Mais ces fusils que nous portons sur nos epaules, nous ne savons
+pas les charger, nous n'avons jamais fait bruler une seule cartouche
+dans leurs canons! Nous sommes fatigues, malades, nous ne savons rien
+faire!--Qu'importe, il faut partir, il faut vaincre ou mourir.
+
+Ils reviennent vaincus. Ils ont fui sous le feu de l'ennemi. Qui donc
+oserait leur jeter la pierre?
+
+Nous sommes d'abord recus par le chef d'etat-major qui nous fait conduire
+dans une humble baraque en bois, ou nous arrivons en nous tenant en
+equilibre sur des planches qui forment un chemin a travers les lagunes du
+camp. Une construction primitive en planches, forme le quartier general de
+l'armee de Bretagne. Il y a dans la piece d'entree un assez grand nombre
+d'officiers qui attendent leur tour; on prend place a cote d'eux.
+
+Bientot, l'aide de camp me prie d'ecrire sur une feuille de papier le but
+de notre visite au general. Je redige quelques lignes que je soumets a
+l'approbation de mon frere, de mes collegues et que je fais passer a M.
+de Marivaux. Quelques secondes apres, le general me fait entrer dans
+son bureau. Je suis recu avec la plus grande affabilite. Le general me
+felicite sur mes ascensions anterieures dont il a connaissance, il me
+parle aussi de mon frere, dont un de ses voyageurs lui a fait le plus
+grand eloge. Il me questionne longuement sur l'usage des ballons captifs,
+et approuve l'emploi des aerostats dans la guerre. Le general est un
+marin, homme de progres, d'initiative, il comprend l'importance de ces
+appareils merveilleux, qui peuvent si bien observer les mouvements de
+l'ennemi du haut des airs.
+
+--Je serai tres-desireux d'assister a des experiences preliminaires,
+gonflez au Mans un de vos aerostats, je verrai le parti que l'on peut
+tirer des ascensions captives. Du reste, je ne puis prendre encore aucune
+decision, car le camp de Conlie forme une reserve ou les Prussiens ne
+viendront pas, et les plans de l'ennemi ne sont pas encore connus. Mais
+attendez patiemment; les occasions ne vous manqueront pas de vous rendre
+utiles.
+
+Nous ne tardons pas a faire tous les preparatifs necessaires a l'execution
+de nos ascensions captives. Je me charge de surveiller le transport du
+ballon au lieu de gonflement situe pres de l'usine, sur les bords de
+la Sarthe. Mon frere rend visite au prefet, au maire, pour obtenir les
+requisitions de gaz. Revilliod, Bertaux, Poirrier, vont a l'intendance
+pour demander une tente ou nos marins pourront passer la nuit aupres de
+l'aerostat.
+
+_Samedi 17_.--On commence le gonflement de la _Ville de Langres_, mais les
+provisions de gaz de l'usine ne sont pas tres-abondantes. Impossible
+de remplir entierement le ballon. Par bonheur, le temps est favorable,
+l'aerostat, charge de sacs de lest, dresse son hemisphere superieur
+au-dessus du sol, l'operation sera terminee demain.
+
+_Dimanche 18_.--A midi, l'aerostat est plein. La nacelle est attachee
+au cercle, il ne reste plus qu'a essayer le materiel par une premiere
+ascension.
+
+Le systeme que nous employons est extremement simple. Le cercle du ballon
+est muni, aux extremites, d'un axe en cordage, de deux cables d'une
+longueur de 400 metres. Chaque cable s'enroule dans la gorge d'une poulie
+fixee a un plateau de bois, que l'on remplit de pierres, et qui forme
+ainsi un point d appui fixe. Des hommes, au nombre de vingt-cinq, tiennent
+chacune des cordes, qu'ils laissent glisser dans la poulie quand le ballon
+s'eleve. En la tirant a eux, ils font descendre l'aerostat.
+
+Le temps est tres-calme et la premiere ascension s'execute dans les
+meilleures conditions. Je m'eleve a une hauteur de 300 metres. L'aerostat
+plane au-dessus de la Sarthe et s'y reflete comme dans un miroir de
+cristal. Je reste la quelques minutes, suspendu a l'extremite des
+cordages, et j'admire la belle campagne qui entoure le Mans. Ma vue se
+porte jusqu'a plusieurs lieues tout autour de la ville, je distingue les
+routes, les maisons, les champs; et je verrais facilement le moindre
+bataillon a une tres-grande distance. Pour monter et descendre a volonte,
+nous avons une trompe qui sert de signal: un coup de trompe donne le
+signal de l'ascension, deux coups, celui de l'arret, trois coups, celui de
+la descente.
+
+Quand je veux revenir a la surface du sol, je donne trois coups de trompe.
+Le chef d'equipe repete a terre le signal, et les cordes, tirees par les
+mobiles, ramenent bientot l'aerostat dans son enceinte.
+
+Mon frere, assiste de Jossec, fait une seconde ascension, il depasse la
+hauteur que j'ai atteinte et' s'eleve a 320 metres. Une troisieme et une
+quatrieme ascensions sont executees avec le meme succes par Bertaux,
+Revilliod et Poirrier.
+
+_Lundi 19_.--Le ciel est legerement brumeux, l'horizon est tres-borne.
+Le ballon a passe la nuit sans perdre de gaz, il est aussi gonfle que la
+veille.
+
+A une heure, nous executons une premiere ascension. Mon frere, Jossec et
+un de nos matelots sont dans la nacelle. Celui-ci n'a jamais ete en ballon
+et parait ravi de faire ses premieres armes aeriennes. Nous voulons faire
+monter successivement les huit matelots de l'equipe.
+
+Le vent est assez vif et l'aerostat ne s'eleve pas a une grande hauteur.
+Il serait dangereux de le laisser monter comme hier a 300 metres
+d'altitude.
+
+Je fais une deuxieme ascension captive avec deux marins, puis une
+troisieme, mais le brouillard est assez epais, et c'est a peine si l'on
+distingue les prairies les plus voisines du Mans.
+
+Ces premiers resultats nous paraissent aussi satisfaisants que possible.
+Le ballon la _Ville de Langres_, en soie double, est d'une grande
+solidite et resiste a des vents intenses sans se deteriorer. Il est d'une
+impermeabilite presque complete et parait remplir toutes les conditions
+d'un aerostat captif transportable. Que ne ferait-on pas avec un semblable
+appareil bien utilise? Qui empecherait qu'on n'executat des ascensions
+nocturnes en enlevant a bord un fanal electrique qui, de son rayon
+lumineux, sonderait au loin la campagne? Ce n'est pas le desir qui nous
+manque de tenter cette belle experience, mais le professeur de physique du
+Mans, M. Charault, qui a deja mis a notre disposition plusieurs appareils,
+n'a pas de bobine de Ruhmkorff suffisante a la production d'une lumiere
+intense.
+
+_Mardi 20_.--Nous voyons le general de Marivaux. Il n'a pu assister encore
+a nos ascensions et nous annonce qu'il ne sait pas s'il devra s'en occuper
+a l'avenir. Le general Chanzy va venir au Mans avec son armee.
+
+A une heure, nous nous mettons en mesure de faire quelques ascensions. Le
+temps est limpide et clair. Nous atteignons, au bout de nos cables, la
+hauteur de 300 metres. Le spectacle qui s'offre a notre vue est admirable.
+La campagne s'ouvre a nous en un cercle immense qui n'a pas moins de
+quarante a cinquante kilometres de diametre.
+
+Jusqu'a perte de vue, nous apercevons des bataillons francais qui defilent
+sur les routes et qui reviennent au Mans. C'est l'armee du general Chanzy
+qui se replie de Vendome.
+
+Des escadrons de cuirassiers aux manteaux rouges, defilent au milieu des
+pres verts, ils offrent l'aspect de rubans de coquelicots. Nous sondons
+le lointain avec notre lunette, mais les mouvements de la nacelle genent
+l'observation. Toutefois, avec un peu d'application, on arrive a viser
+un point determine. Mais que ne ferait-on pas avec la pratique, avec
+l'habitude? L'art des ascensions captives est a faire, c'est une ecole a
+organiser.
+
+Les soldats levent la tete de toutes parts et se demandent quelle est
+cette nouvelle sentinelle juchee dans les nuages. Nous sommes vus a la
+fois par cent mille hommes dont nous dominons les tetes du haut des airs.
+
+Nous profitons du temps clair pour faire monter et descendre la _Ville de
+Langres_, nos collegues Bertaux, Revilliod, Poirrier, nous succedent a
+tour de role dans la nacelle. Un grand nombre d'habitants du Mans, des
+dames, voudraient bien tenter l'ascension, mais nous ne permettons pas
+qu'on se fasse un jeu de notre aerostat. Il appartient a l'armee, quelques
+rares privilegies seulement prennent part aux ascensions.
+
+A quatre heures, le capitaine de la compagnie des mobiles qui font nos
+manoeuvres, nous apprend qu'il a recu l'ordre de nous quitter. C'est le
+general Chanzy qui va prendre au Mans le commandement militaire. Il va
+falloir sans doute nous mettre en rapport avec lui.
+
+Les journaux ne parlent qu'en termes assez vagues des mouvements de la
+deuxieme armee qui revient au Mans. On s'accorde a rendre hommage a
+l'habilete, a l'energie de son general en chef. Chacun espere que la
+France a enfin trouve un sauveur.
+
+
+V
+
+
+Une visite au general Chanzy.--Ascension faite en sa presence.--Accident
+a la descente.--Un peuplier casse.--Opinion du general sur les ballons
+militaires.
+
+21 decembre 1870 au 11 janvier 1871.
+
+On savait depuis quelques jours que l'armee du general Chanzy allait se
+replier sur le Mans, apres de terribles combats qu'elle avait livres sans
+treve ni relache.
+
+C'est le mercredi 21 decembre que l'on apprit l'arrivee du commandant en
+chef de l'armee de la Loire, qui etablit son quartier general dans un
+hotel particulier en face la prefecture.
+
+Notre ballon etait gonfle, mais a la suite des mouvements de troupes
+occasionnes par l'approche d'une nouvelle armee, on nous avait retire les
+mobiles qui aidaient aux manoeuvres des ascensions captives. Nous nous
+decidons a nous adresser au prefet, M. Georges Lechevalier.
+
+Mes collegues aeronautes me designent pour cette demarche. Le prefet
+m'accueille avec la meilleure grace.
+
+--C'est au general Chanzy, me dit-il quand je lui eus demande conseil,
+qu'il faut vous adresser pour utiliser vos ballons; il commande en chef la
+deuxieme armee de la Loire campee autour du Mans. Je vais vous donner un
+mot pour lui.
+
+Et le prefet me donne quelques lignes des plus aimables, qui me serviront
+d'introduction aupres du general.
+
+--Traversez la place, me dit M. Lechevalier, le general vous recevra au
+recu de cette lettre.
+
+Dix minutes apres, un officier d'ordonnance m'introduisait aupres du
+general Chanzy, que j'apercus debout, devant une grande table, decachetant
+des depeches electriques, et examinant en meme temps une grande carte des
+environs du Mans qu'il avait deployee devant lui. Un aide de camp etait
+debout a cote de lui.
+
+J'attendis quelques instants: quand le general eut fini d'examiner son
+courrier, il se tourna vers moi. Je pus voir son visage intelligent,
+expressif qui me parut etre celui d'un homme affable et _sans pose_, comme
+on dit dans le langage parisien.
+
+--Le gouvernement vous envoie ici avec des ballons captifs, mais dites-moi
+ce que vous pouvez faire avec ces aerostats, et comment je puis les
+utiliser.
+
+--General, repondis-je, mes collegues et moi nous avons ici cinq aerostats
+tout prets a etre gonfles; une fois remplis de gaz, un de ces ballons peut
+etre transporte ou bon vous semblera aux environs du Mans. La nous aurons
+une batterie a gaz pour preparer de l'hydrogene et compenser les pertes
+de gaz dues aux fuites, a l'incomplete impermeabilite de l'etoffe. Notre
+ballon reste ainsi toujours gonfle; a tout moment, il peut monter a 100 a
+200 a 300 metres de haut, et l'officier d'etat-major qui nous accompagnera
+dans nos ascensions pourra voir l'ennemi jusqu'a plusieurs lieues si le
+temps est clair.
+
+--Mais c'est merveilleux, je veux employer tous vos ballons.
+
+--Je dois ajouter cependant, repliquai-je, que des accidents peuvent
+malheureusement survenir, que nos ballons ne resistent pas aux tempetes,
+et qu'ils ne servent a rien quand le temps est couvert. Mais si le jour de
+la bataille, le ciel est pur, il n'est pas douteux qu'ils donneront les
+renseignements les plus precieux sur les mouvements de l'ennemi.
+
+--Quel malheur, dit le general, que je ne vous aie pas eu avec moi a
+Marchenoir, l'ennemi avait si bien cache ses positions que je ne pouvais
+savoir d'ou etaient lances les obus qui accablaient mes soldats. Je suis
+monte sur un clocher, mais je n'ai pu m'elever assez pour dominer un
+rideau d'arbres qui arretait mes regards. Vous en souvient-il? ajouta
+le general en se tournant vers son aide de camp. Ah! ce fut une rude et
+terrible journee.
+
+Il y eut un moment de silence que rompit bientot le general Chanzy.
+
+--Votre ballon est gonfle? me dit-il.
+
+--Oui, mon general.
+
+--Ou est-il?
+
+--Pres de l'usine a gaz, sur le bord de la Sarthe.
+
+--Etes-vous pret a faire une ascension en ma presence? Je serai curieux
+d'assister a vos experiences.
+
+--Quand vous voudrez, general, mon frere et moi, nous nous eleverons
+devant vous a trois cents metres de haut.
+
+--Eh bien! je me rends de suite aupres de votre ballon.
+
+Puis le commandant en chef de la deuxieme armee dit a son aide de camp:
+
+--Faites seller mes chevaux; je pars de suite.
+
+Je me sauve, en courant de joie, prevenir notre equipe, afin de tout
+disposer pour l'ascension.
+
+--Enfin, m'ecriai-je, voila donc un homme intelligent, qui a oublie la
+routine, la vieille et sainte routine! Il ne m'a pas demande si je sortais
+de Saint-Cyr ou du genie militaire, il m'a questionne sur ce que je
+pouvais faire, et prend au moins la peine de venir voir des experiences
+aerostatiques. Voila vingt ans que des aeronautes se presentent aux
+generaux, au gouvernement, s'offrent dans toutes les guerres; mais les
+officiers de cour ont toujours dit avec dedain:
+
+--Vous n'etes pas de l'armee, mes amis, passez votre chemin!
+
+Ce sont ceux-la meme qui disaient aux rudes habitants de l'Ardenne et des
+Vosges:
+
+--Vous n'etes pas de l'armee, vous n'aurez pas de fusils.
+
+Et aux paysans qui connaissent les ravins, les defiles, les gorges
+escarpees, les bons coins, en un mot:
+
+--Vous n'etes pas de l'armee, vous ne pouvez pas nous renseigner.
+
+J'accours aupres du ballon.
+
+--Le general va venir, dis-je a mon frere et aux marins, vite a la
+besogne!
+
+Nous voila tous joyeux, car nous brulons du desir de nous montrer, d'agir,
+de nous rendre utiles. Et nos braves marins comme ils se mettaient a
+l'ouvrage avec ardeur, car eux aussi ils n'avaient qu'une seule ambition,
+c'etait de voir l'ennemi du haut de notre ballon, et de braver plus tard
+au milieu de l'air la pluie d'obus et de mitraille.
+
+On se met en mesure de tout preparer pour l'ascension, mais le vent si
+calme depuis trois jours s'est eleve et souffle par rafales. En outre le
+general de Marivaux nous a retire nos hommes de manoeuvre. Nous ne voulons
+pas etre arretes par ces obstacles.
+
+Une foule de francs-tireurs, de flaneurs, de soldats, accourent autour
+de notre aerostat. Le marin Jossec leur adresse quelques paroles et leur
+demande le concours de leurs bras pour tenir les cordes. Tous acceptent
+de grand coeur. Je monte dans la nacelle pour faire une ascension
+preliminaire, mais l'air est agite, le ballon se penche avec violence, il
+ne faut pas songer a s'elever tres-haut.
+
+Je suis seul dans mon panier d'osier, je jette par-dessus bord plusieurs
+sacs de lest, pour donner au ballon une force ascensionnelle capable de
+resister a l'effort de la brise. Je parviens a m'elever a 80 metres de
+haut, mais a cette hauteur un coup de vent me fait decrire au bout des
+cables un grand arc de cercle qui me jette presque au-dessus des maisons
+avoisinant le point de depart. Deux sacs de lest vides a propos me
+ramenent sur la verticale.
+
+Cette experience montre clairement que malgre le vent l'ascension est
+possible, on pourra montrer au general Chanzy ce dont les ballons
+sont capables. A la hauteur ou j'ai pu m'elever, les horizons du Mans
+s'etendaient sous mes yeux comme un vaste panorama, au milieu duquel
+j'apercevais distinctement les tentes du camp de Pontlieu.
+
+A peine suis-je revenu a terre, on apercoit de l'autre cote de la Sarthe,
+un groupe de cavaliers qui accourent au galop.
+
+C'est le general Chanzy et son etat-major. Il est monte sur un magnifique
+cheval arabe qui caracole avec grace, trois aides de camp le suivent, et
+derriere les officiers, galopent des goumiers arabes, aux manteaux rouges
+et blancs: ce sont des grands negres, qui se tiennent sur leurs selles,
+droits comme des I, et semblent etreindre de leurs jambes, comme dans
+un etau, leurs minces chevaux qui bondissent avec la legerete la plus
+gracieuse.
+
+En quelques secondes, les chevaux ont passe le pont et s'arretent devant
+le ballon. Le general descend de cheval, je vais a sa rencontre en lui
+disant:--Nous sommes prets, mais le vent est violent, il sera impossible
+d'atteindre une grande hauteur. Vous aurez toutefois une idee des services
+que nous pouvons rendre.
+
+Mon frere saute dans la nacelle, et le ballon s'eleve lentement, se
+penche a l'extremite des cables qu'il tend avec force, en leur donnant
+la rigidite de barres de fer. Arrive a 100 metres de haut, l'aerostat
+s'arrete, il a une force ascensionnelle considerable, par moment il
+oscille dans l'air, en se rapprochant de terre, mais ce n'est que pour
+bondir bientot au bout de ses cordes. Le general observe le ballon avec
+attention, il se fait expliquer la disposition des cables, les moyens de
+transport de l'appareil, il me demande ce qu'il nous faudrait de soldats
+pour nous aider, de voitures pour porter nos acides et nos batteries.
+
+--Quand j'aurai besoin de vous, me dit-il, quand je connaitrai les
+positions de l'ennemi, je vous indiquerai votre poste d'observation.
+Mais, dites-moi, a quelle distance faut-il vous placer de l'ennemi?
+Craignez-vous les balles et les boulets?
+
+--General, repondis-je, nous ne craindrions pas personnellement de nous
+exposer au danger, et les balles de fusil a 300 metres de haut ne nous
+feraient pas tres-peur. Si le ballon etait atteint, il serait perce de
+deux petits trous qui ne l'endommageraient pas sensiblement. Mais il
+est indispensable d'etre hors de portee des obus qui incendieraient nos
+ballons.
+
+Sur ces entrefaites, un coup de vent pousse l'aerostat toujours en l'air,
+et le ramene a une trentaine de metres au-dessus du sol; il decrit un
+grand arc de cercle, et rebondit ensuite comme une balle, en planant d'une
+facon imposante. Le general regarde attentivement, et les Arabes qui sont
+autour de lui paraissent stupefaits a la vue d'un spectacle si bien fait
+pour exciter leur curiosite.
+
+--Faites revenir a terre l'aerostat, dit le general, afin que j'assiste a
+toute votre manoeuvre.
+
+Trois coups de trompe sont donnes. Les marins font tirer les cables,
+l'aerostat revient pres de terre, mais le mouvement qui lui est imprime le
+fait osciller, il se penche au-dessus d'un peuplier, et une des cordes qui
+le retiennent s'enroule autour de l'arbre a quelques metres au-dessous de
+la nacelle. Une nouvelle rafale siffle, et l'arbre se casse en deux comme
+un fetu de paille. Le ballon eprouve une secousse terrible, mais mon frere
+est tellement tranquille et impassible dans la nacelle que personne ne
+pense au danger qu'il y a pour lui de se rompre les os.
+
+Apres cet incident, l'aerostat revient dans son enceinte.
+
+--C'est egal, dit le general, il faut un certain sang-froid pour faire ces
+ascensions. Et se tournant en souriant vers un de ses aides de camp:
+
+--Voudrez-vous vous charger de faire les observations avec ces messieurs?
+
+--Ma foi, general, dit l'officier, je vous repondrai franchement:
+Non.--Envoyez-moi contre des canons, j'irai sans sourciller. Mais les
+ballons ne sont pas mon affaire.
+
+--Eh bien! j'irai moi-meme, repliqua gaiement le general Chanzy. Au
+revoir, Messieurs, je connaitrai demain les positions de l'ennemi et
+n'ayez pas peur, ce n'est pas la besogne ni l'emotion qui vous feront
+defaut.
+
+Le general nous entretient encore quelques instants, il se fait presenter
+nos collegues, MM. Revilliod, Bertaux et les marins, puis il s'elance
+legerement sur son cheval, qui l'emporte avec la rapidite de la fleche.
+
+
+_Jeudi_ 22 _decembre_.--Les nouvelles qui circulent au Mans depuis
+l'arrivee du general Chanzy et de son armee paraissent monter au beau. A
+la gare ce ne sont que convois d'approvisionnement, fourgons de munitions,
+plate-formes d'artillerie qui arrivent sans cesse.
+
+L'atmosphere devient respirable.
+
+La visite du general nous a donne du coeur, nous ne doutons pas que le
+moment de l'action est proche.
+
+Malheureusement on n'a jamais tous les bonheurs a la fois. Le temps est
+mauvais. Le vent est d'une force extreme. Le froid est terrible. Je ne me
+rappelle pas avoir vu d'hiver aussi rigoureux. La _Ville de Langres_ est
+torture par les rafales. Le ballon gemit et se cabre avec violence. Il va
+crever si cela dure. Il vole en eclats, vers la fin de la journee!
+
+Nous nous mettons eu mesure de le reparer de suite, et de faire gonfler,
+si cela est necessaire, le ballon de Revilliod et Poirrier.
+
+_Samedi_ 24.--A midi le ballon captif, completement remis a neuf apres un
+travail de 12 heures, est gonfle.--Je cours au quartier du general Chanzy,
+qui me recoit. Il ne connait pas la position de l'ennemi, et ne peut
+encore nous assigner aux environs du Mans un poste d'observation.
+
+Le ballon s'agite toujours avec assez de force. Nous essayons de le
+maintenir vertical a l'aide de 16 cordes d'equateur attachees a son filet
+et fixees au sol. Il ne bouge plus, et parait se fatiguer moins par ce
+procede d'amarrage.
+
+_Dimanche 25. Noel_.--Froid terrible. Vent du nord tres-violent.--Dans
+la journee une bourrasque rompt toutes les cordes d'equateur de notre
+aerostat.--Malgre la tempete, le ballon tient toujours, mais plusieurs
+mailles de son filet sont brisees.
+
+_Lundi 26_.--Le vent est tombe. Dans l'apres-midi nous reparons les
+avaries de la _Ville de Langres_. Jossec raccommode le filet, nous
+bouchons des petits trous qui se sont ouverts dans l'etoffe.
+
+On dit que les Prussiens s'eloignent du Mans. On se demande si c'est une
+feinte, pour masquer une attaque prochaine.
+
+_Mardi 27_.--_La Ville de Langres_ fuit. Le ballon est en partie degonfle.
+Nous y introduisons 200 metres cubes de gaz qui l'arrondissent.
+
+_Mercredi 28_.--Temps brumeux. Neige. Mon frere et moi nous faisons deux
+ascensions captives a 100 metres de haut, mais l'horizon est entierement
+cache par le brouillard.
+
+Le Mans offre une physionomie bien curieuse, surtout le soir. Les cafes
+etaient ces jours-ci encombres d'officiers, les rues remplies de soldats
+errants. Il a fallu remedier a tout prix a ce relachement de la discipline
+militaire.--On vient de prendre des mesures rigoureuses. Des patrouilles
+de gendarmes arretent tous les soldats, et les menent aux avant-postes.
+Les cafes, les hotels sont gardes par des factionnaires qui empechent
+d'entrer tous les officiers qui ne sont pas munis de cartes speciales
+emanees du commandant de place.
+
+A table d'hote les officiers qui dinent a cote de nous sont interroges par
+des gendarmes qui leur demandent d'exhiber leur carte de circulation.
+
+Il fallait cette surveillance, car le desordre etait dans les rangs de
+l'armee. Les officiers, au lieu de rester dans leurs cantonnements,
+venaient en ville. Et les soldats ne tardaient pas a suivre l'exemple
+donne par leurs chefs.
+
+_Jeudi 29_.--Le vent est toujours d'une violence extreme. Le ballon
+souffre et s'use inutilement. Le general Chanzy nous donne l'ordre de le
+degonfler. Il nous dit qu'il ne suppose pas qu'il y ait de combat avant
+quelque temps. Il nous fera signe au moment voulu.
+
+_Samedi 31_.--Un ballon de Paris vient de tomber aux environs du Mans.
+L'aeronaute, M. Lemoine, est ici. Nous passons la soiree avec lui.
+
+Il nous rapporte que Paris est toujours dans les memes conditions, qu'il y
+a encore des vivres pour longtemps, que la physionomie de la ville n'est
+guere changee, que des boutiques du jour de l'an se sont etablies sur le
+boulevard, etc.
+
+Nous craignons bien qu'il n'obeisse a un mot d'ordre en donnant partout
+d'aussi merveilleuses nouvelles.
+
+Nous nous separons a onze heures, nous souhaitant une bonne fin d'annee.
+Adieu 1870, annee funeste, 1871 te ressemblera-t-il par ses desastres?
+Est-il permis d'esperer des beaux jours!
+
+_Dimanche 1er janvier 1871_.--Nous dejeunons avec nos collegues
+Bertaux, Poirrier, et un capitaine de mobiles, avec qui nous avons fait
+connaissance. La tristesse preside au repas. Depuis notre plus grande
+enfance, c'est le premier _jour de l'an_ qui se passe si loin des notres.
+
+Nos marins viennent nous souhaiter la bonne annee. Braves gens, ils se
+sont attaches a nous et nous aiment deja. Mais nous leur rendons bien leur
+affection, leur sympathie.
+
+J'ecris une longue lettre a mon frere aine, par un nouveau procede
+mysterieux auquel je ne crois guere. Il faut adresser la lettre a Paris
+_par Moulins_ (_Allier_) et l'affranchir avec quatre-vingts centimes de
+timbres-poste.
+
+_Lundi_ 2.--Le Mans est triste. L'armee est cantonnee a Change et a
+Pontlieue. L'ordre est retabli. Pas un soldat, pas un officier dans les
+rues. Aucune nouvelle. Rien que le silence du cimetiere!
+
+Nous recevons une lettre de Paris. Notre frere aine nous raconte ses
+campagnes dans les bataillons de marche. Il est campe hors Paris et mene
+une bien dure existence. Mais il est confiant et resolu.
+
+3 _janvier_.--Nous mettons en ordre notre materiel aerostatique, pour etre
+prets a gonfler au premier signal.
+
+A la table d'hote de l'_hotel de France_, ou nous logeons, nous dinons en
+face d'officiers prussiens prisonniers sur parole. Ils parlent haut, et
+rient bruyamment; leur conduite pleine d'inconvenance nous indigne, mais
+nous sommes trente a table, et il n'y aurait pas grande gloire a faire
+cesser leur insolence. Notre capitaine tresorier Bertaux est malade. Il
+est poitrinaire, le pauvre garcon, et la chute qu'il a faite a la descente
+en ballon lors de sa sortie de Paris, a aggrave son mal.--Nous lui tenons
+compagnie dans sa chambre[7].
+
+[Note 7: A son retour a Paris apres l'armistice, M. Bertaux est mort,
+suffoque dans la nuit par une congestion. Il avait trente ans a peine.]
+
+Grands mouvements de troupes autour du Mans. Arrivee d'une quantite enorme
+de voitures d'approvisionnements, et de troupeaux de boeufs, destines,
+dit-on, au ravitaillement de Paris.
+
+On annonce que Gambetta va venir.
+
+Voici enfin des nouvelles de Paris. On apprend le bombardement du plateau
+d'Avron et des forts du sud.
+
+Des officiers nous affirment que l'armee francaise devait marcher en
+avant aujourd'hui meme, mais qu'un contre-ordre a subitement arrete le
+mouvement.
+
+_Mercredi 4 janvier_.--Nous passons une partie de la journee avec notre
+ami M.G... directeur de la compagnie du Touage de la Seine. Il a ete
+charge d'etudier la question du ravitaillement de Paris, et il se fait
+fort de transporter par ses bateaux a vapeur jusqu'a Paris 11,000 tonnes
+de marchandises!
+
+Helas! que de reves on fait ainsi d'heure en heure! On parle
+d'approvisionner Paris, de voler a son secours. Mais il y a auparavant
+des combats a livrer, des victoires a remporter! Toutes nos esperances
+se realiseront-elles? N'est-ce pas folie que d'y ajouter foi? Quelle
+deception quand on s'adresse non plus a l'imagination, mais a la raison!
+
+Nous allons a la gare, ou des ouvrieres reparent notre ballon de
+soie.--Nous faisons mettre de bonnes pieces neuves dans les parties
+faibles.
+
+_Vendredi 6_.--Le general Chanzy s'informe de l'etat de nos ballons. Il
+nous fait dire que l'armee est toujours en repos, mais que bientot sans
+doute de graves evenements vont se derouler.
+
+_Dimanche 8_.--Des bruits contradictoires de toute nature circulent au
+Mans. On nous affirme au bureau du telegraphe que l'armee du general
+Chanzy va decidement marcher en avant demain matin.
+
+Cette armee compte deux cent mille hommes, cinq cents pieces de canon,
+la victoire n'est pas douteuse. Ah! quand on se souvient de ces epoques,
+comme on se rappelle jusqu'ou peut aller l'illusion conduite par le desir!
+Apres avoir vu les debacles d'Orleans, de Blois, apres avoir touche du
+doigt les causes de desorganisation de l'armee, pousses par l'amour de la
+Patrie, nous esperions encore!
+
+Les Prussiens, nous dit-on le soir, s'avancent du cote de
+Nogent-le-Rotrou.--Les nouvelles de l'armee de Bourbaki, dans l'Est, sont
+favorables.
+
+_Mardi 10_.--On entend des coups de canon. Cette fois, la grande action
+va s'engager. Le bruit de la canonnade est assez eloigne, il est faible,
+c'est le grondement lugubre du tonnerre avant la tempete.
+
+Le soir des paniques courent la ville. On pretend que les Prussiens sont
+a cinq lieues, que nos avant-postes ont ete surpris. Mais les gens senses
+n'ajoutent pas creance a ces bruits de mauvais augure. Il n'est pas
+douteux qu'une grande bataille va s'engager.
+
+
+VI
+
+
+La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le champ
+de bataille.--La deroute.--Laval.--Rennes.
+
+Du 11 janvier au 18 fevrier 1871.
+
+Dans la matinee du 11, on entendait autour du Mans le bruit d'une violente
+canonnade. Tout le monde est surexcite par ce concert lugubre; la grande
+partie est en jeu. Je vole au quartier general, pour recevoir des ordres.
+Le moment n'est-il pas venu de gonfler un ballon, et de surveiller du haut
+des airs les mouvements de l'ennemi?
+
+Mais je crois comprendre, d'apres ce qui m'est dit, que l'attaque des
+Prussiens a eu lieu a l'improviste; le general Chanzy, quoique malade, est
+a cheval au milieu du combat. Un de ses officiers m'affirme qu'il a pense
+aux ballons, et que l'ordre du gonflement va nous arriver d'un moment a
+l'autre, on me conseille toutefois de m'approcher du champ de bataille
+pour choisir un bon poste aerostatique, j'ai le _laissez-passer_ qui me
+permettra de m'avancer jusqu'aupres des batteries.
+
+Le combat a lieu tout pres du Mans, au pied des collines que domine
+Yvre-l'Eveque. Je pars a pied, et au sortir de la ville j'apercois deja
+des gendarmes postes de distance en distance pour arreter les fuyards qui
+sont rares aujourd'hui. La canonnade est d'une violence formidable. On
+entend le bruit des mitrailleuses, de pieces de campagne que domine la
+puissante voix des pieces de marine installees sur les hauteurs. Je
+suis la route d'Yvre-l'Eveque, et sur mon chemin je traverse des parcs
+d'artillerie. C'est la reserve qui ne donne pas encore.
+
+La campagne est couverte de neige, le froid est intense, le ciel est d'une
+purete absolue, j'arrive a 3 kilometres du Mans, sur le sommet d'une
+colline, ou se trouve un groupe de spectateurs. En face de nous, a 600
+metres environ, nous decouvrons le feu d'une batterie qui tonne de
+seconde en seconde. Je me risque a m'avancer jusqu'aupres des canons. Les
+artilleurs me disent que pas un obus n'est encore tombe la, et que je puis
+rester aupres d'eux sans danger.
+
+Le champ de bataille tout entier s'offre a ma vue. Sur une etendue de
+plusieurs lieues, les canons francais sont places sur les hauteurs,
+ils vomissent la mitraille, et lancent dans l'espace des eclairs qui
+illuminent au loin le ciel. En face de nous est le bois d'Yvre-l'Eveque,
+ou nos troupes sont en partie massees. A trois heures des colonnes
+prussiennes serrees et compactes se mettent en marche pour forcer la
+vallee d'Yvre-l'Eveque qui ouvre l'entree du Mans. Elles sont recues
+par des mitrailleuses et des troupes de ligne, qui font leur devoir. A
+plusieurs reprises les Prussiens reviennent contre cette barriere qu'ils
+veulent enlever, mais ils sont repousses et reculent. A cinq heures, ils
+cessent d'attaquer ce point qu'ils renoncent a franchir.
+
+Que se passe-t-il sur les autres points du champ de bataille? Je l'ignore.
+Mais il semble que la canonnade ennemie est moins nourrie, moins
+puissante.
+
+Combien je regrette de me trouver la a pied, au milieu de la neige, au
+lieu de gravir l'espace dans la nacelle de notre ballon, pour embrasser
+d'un seul coup d'oeil le champ de bataille.--Mais toutefois la colline ou
+je me trouve me parait un point favorable pour le lendemain.
+
+A 6 heures, le soleil commence a descendre a l'horizon. Le feu des ennemis
+est ralenti, le bruit du canon est affaibli. Nul doute les Prussiens
+s'eloignent! A 7 heures, des signaux lumineux s'elevent successivement de
+toutes nos batteries qui eteignent leurs feux! Tout a coup le silence de
+la mort succede au vacarme qui a retenti pendant 12 heures. Mais il ne me
+semble pas douteux que la victoire est de notre cote.
+
+Je retourne au Mans. Tout le monde est dans l'enthousiasme; les Prussiens
+sont battus, dit-on, de toutes parts ils reculent. Pas une batterie
+francaise n'a bouge de place, demain on poursuivra l'ennemi[8].
+
+[Note 8: Le general Chanzy a publie un remarquable ouvrage sur les
+operations militaires de la 2e armee. On pourra voir, en lisant ce livre,
+que nos appreciations sur les incidents de la bataille du Mans sont
+exactes. Du reste, les Prussiens eux-memes, une fois arrives dans le
+chef-lieu de la Sarthe, ont affirme que le soir du 11 janvier ils avaient
+recu l'ordre de battre en retraite, comme nous l'avons appris en passant
+au Mans sous la Commune.]
+
+Nous passons la soiree dans un etat d'excitation facile a comprendre.
+Notre joie est encore retenue par des sentiments de doute dont nous ne
+pouvons nous defendre. Car nous avons ete si souvent le jouet d'illusions!
+Mais cependant le general Chanzy cette fois a tenu bon, s'il n'a pas
+vaincu, au moins il n'a pas cede un metre de terrain.
+
+A minuit, nous commencions a sommeiller quand on nous reveille en sursaut.
+C'est une estafette du general Chanzy qui me remet la lettre suivante,
+dont voici la copie textuelle:
+
+
+"11 janvier 1871.
+
+2e ARMEE DE LA LOIRE.
+
+_Le general en chef._
+
+Monsieur,
+
+Je crois que le moment est venu de mettre a profit les renseignements que
+l'emploi des ballons captifs peut fournir sur les positions de l'ennemi.
+En consequence, je vous prie de vouloir bien venir demain au quartier
+general, a 8 heures et demie du matin, conferer avec mon chef d'etat-major
+general, au sujet des experiences aerostatiques que vous pouvez organiser
+pour etudier le terrain autour du Mans.
+
+Recevez, monsieur, l'assurance de ma consideration.
+
+Le general en chef,
+P.O. Le general chef d'etat-major,
+VUILLEMOT.
+
+A M. Tissandier, charge des reconnaissances aerostatiques de la 2e armee."
+
+
+_12 janvier_.--A 8 heures je cours au quartier general, la joie dans
+l'ame. La journee d'hier a du etre favorable, comme nous le pensons. Le
+general Chanzy est a la veille de remporter une grande victoire, avec
+quel bonheur nous allons gonfler nos ballons, avec quel enthousiasme nous
+allons proceder a nos ascensions devant l'ennemi!
+
+Nous arrivons mon frere et moi au quartier general, en face la prefecture
+du Mans. Nous entrons dans le salon ou se tiennent le chef d'etat-major
+et les officiers d'ordonnance; ces messieurs, semblent affaires, navres,
+abattus. Quelque chose de sinistre est dans l'air.
+
+--Vous voila, me dit l'un d'eux, vous venez chercher l'ordre du general?
+Eh bien! vous pouvez vous sauver de suite, replier votre materiel, et
+partir a la hate si vous ne voulez pas etre pris par les Prussiens.
+
+--Est-ce une plaisanterie?
+
+--C'est bien la triste realite. Nos positions ont ete tournees cette nuit.
+Les mobilises ont lache pied a 4 heures du matin du cote de Pontlieu. La
+retraite a ete ordonnee. Elle commence depuis 5 heures du matin. Tout le
+materiel de guerre s'evacue sur Laval. Partez, vous n'avez pas un moment a
+perdre, si vous voulez sauver vos ballons.
+
+--Mais les Prussiens ne peuvent pas entrer au Mans instantanement. Ne se
+bat-on pas encore?
+
+--Je ne puis vous donner des details. Mais il se pourrait que presque
+toute l'armee soit tournee. Sauvez-vous vite, vous dis-je.
+
+Nous partons la mort dans l'ame! En traversant la place du Mans, une
+affiche qui vient d'etre placardee, nous apprend par le ballon _le
+Gambetta_ la nouvelle du bombardement de Paris. Nous lisons que le
+Pantheon, le Val-de-Grace, le Museum, sont cribles de projectiles, mais
+que les Parisiens apprenant les succes des armees de province sont pleins
+de courage et de resignation!
+
+C'en est trop cette fois! Des larmes abondantes me mouillent les yeux! Je
+viens d'assister au succes que l'on a appris a l'avance aux habitants de
+Paris!
+
+Nous retournons a l'_hotel de France_, dire a nos collegues, Bertaux et
+Poirrier, de faire leurs paquets. Sur la place, on saupoudre avec de la
+cendre les paves rendus glissants par la gelee; c'est pour faciliter le
+passage de notre artillerie. Des troupes defilent deja et se replient.
+
+Mais les habitants, toujours confiants, croient a un mouvement
+strategique. Ils ne se doutent pas que c'est la debacle qui commence!
+
+A 1 heure nos fourgons de ballons sont accroches a un train, il y a encore
+en gare deux ou trois cents voitures de munitions et de vivres. Aura-t-on
+le temps de les faire partir?
+
+Le train se met en marche au milieu d'un encombrement indescriptible. Par
+surcroit de malheur, la neige a colle les roues contre les rails, et on
+a toutes les peines du monde a faire glisser les wagons. Nous avancons
+lentement, le train passe sur le pont de la Sarthe, de chaque cote
+des masses humaines se pressent et rentrent en ville. Les routes sont
+couvertes de voitures, de canons, de fourgons, de soldats qui se heurtent
+pele-mele; c'est un chaos indescriptible.
+
+Au moment ou nous quittons le Mans, des obus tombent sur la gare!
+
+A 7 heures du soir, notre train s'arrete a une lieue de Laval. Il y a
+sur la voie, dix trains qui stationnent avec le notre. Nous laissons nos
+ballons a la garde de deux marins, et nous entrons a pied a Laval.
+
+_Vendredi 13_.--Nous allons a la mairie, chercher des billets de logement
+pour nous et nos hommes d'equipe.
+
+Dans la journee nous recevons des nouvelles du Mans. La ville a ete prise
+une heure apres notre depart. L'arriere-garde francaise s'est battue
+sur la place des Halles. Il y a 10,000 Francais faits prisonniers. Les
+Prussiens se sont empares a la gare de deux cents fourgons, et de trois
+machines a vapeur. Les derniers trains n'ont pas pu marcher, car la voie
+etait encombree par les troupes en debacle.
+
+Le train qui est parti apres le notre a 1 heure 30, a ete crible d'obus,
+et plusieurs hommes ont ete tues. Pour surcroit de malheurs, il a deraille
+a 5 kilometres de Laval. Il y a eu 13 voyageurs ecrases dans les fourgons.
+
+Cette journee est decidement riche en nouvelles horribles. Le ballon le
+_Kepler_ vient de tomber aux portes de Laval. Il donne d'epouvantables
+details sur le bombardement de Paris.
+
+Il parait d'autre part que l'armee de Bourbaki est perdue dans l'Est et
+que celle de Faidherbe, dans le Nord, occupe des positions difficiles.
+
+Que peut-on nous apprendre encore?
+
+_Samedi 14 janvier_.--Mon frere et moi, apres avoir passe une excellente
+nuit dans de bons lits, chez M.D., nous retrouvons Bertaux et Poirrier
+a l'_Hotel de Paris_. Nous allons voir le marin Roux, l'aeronaute du
+_Kepler_. Il nous dit que le fort de Rosny n'est pas pris comme on l'a
+affirme, que Paris a encore des vivres, mais que le bombardement a
+commence dans le quartier Latin.
+
+Nous rencontrons le general de M... qui nous felicite d'avoir sauve notre
+materiel. Il regrette que l'on n'ait pas utilise a temps nos aerostats.
+
+--On retombe toujours dans les memes errements, dit-il, fatiguant les
+hommes inutilement, les lassant, les decourageant, et quand le moment est
+venu d'agir, l'energie, depensee a l'avance, est epuisee.--L'armee de
+Chanzy a ete perdue au Mans par la fuite des 10,000 mobilises de Pontlieu
+qui ont lache pied a quatre heures du matin au premier coup de feu. 600
+bons soldats valent bien mieux que ces hommes inexperimentes, ne sachant
+pas se servir de leurs armes et ecoutant les alarmistes qui leur disent
+que leurs fusils ne valent rien. Toujours les memes erreurs, on compte sur
+le nombre des hommes, au lieu de ne se baser que sur leur valeur comme
+soldats.
+
+--Mais, general, repondis-je, une lueur d'espoir est-elle encore permise,
+pensez-vous qu'une revanche soit possible?
+
+--Helas! je ne compte plus sur rien maintenant! la France est perdue!
+Pour la sauver, il n'y a plus a attendre que quelques-uns de ces hasards
+providentiels qui se voient dans l'histoire, esperance bien incertaine.
+
+A six heures, nous dinons, mon frere et moi, chez M.D. Societe charmante
+fort distinguee. On parle des evenements actuels; que de reproches
+s'entrecroisent dans la conversation sur les prefets du jour, nommes a
+la hate par Gambetta. La plupart des departements sont honteux des chefs
+qu'ils ont a leur tete, et qui, dit-on, paralysent toute action. A tort ou
+a raison, ce n'est pas a Laval que les recriminations font defaut.
+
+_Dimanche 15 janvier_.--Une panique effroyable regne aujourd'hui a Laval.
+On dit que les Prussiens vont venir, que l'ennemi n'est pas a six lieues
+de la ville. A Sille-le-Guillaume on s'est battu hier; les armees de
+Mecklembourg et de Frederic-Charles poursuivraient les Francais en
+deroute.
+
+Le soir, a table d'hote, nous causons avec un officier francais echappe de
+Hombourg, apres avoir ete fait prisonnier a Sedan. Il est arrive a l'armee
+de Chanzy en passant par le Luxembourg, la Belgique, Londres et Bordeaux.
+
+On dit ce soir que Paris a capitule. Je ne veux pas croire une telle
+nouvelle. Et cependant, cette terrible catastrophe est imminente.
+
+_Lundi 16 janvier_.--Des le matin, mon frere apprend a la gare de Laval
+que le materiel de guerre qui s'y trouve va etre evacue sur Rennes. Nos
+fourgons de ballons sont accroches a un train. Il faut partir de suite.
+
+Nous montons dans le train, a 10 heures 25, avec Poirrier, Bertaux et nos
+marins, campes dans nos fourgons, selon notre habitude. Le train s'arrete
+plus d'une heure entre Vitre et Rennes. Le temps se passe dans une petite
+auberge de campagne, ou une brave bretonne, coiffee d'un enorme bonnet
+blanc, nous sert des crepes de sarrasin et du cafe.
+
+En arrivant a Rennes, a 9 heures, les aerostiers sont l'objet de la plus
+vive curiosite. Nos marins, qui nous suivent avec nos bagages, sont
+arretes et questionnes par la foule qui leur demande avec anxiete des
+nouvelles du Mans.
+
+Les journaux d'ici disent que Chanzy s'est battu avec energie a
+Sille-le-Guillaume. Les nouvelles de Bourbaki dans l'Est paraissent
+bonnes. Celles de Paris, arrivees par un nouveau ballon, sont favorables.
+
+Fasse le ciel qu'il soit permis d'esperer encore!
+
+On voit passer a Rennes une quarantaine de prisonniers prussiens, dont un
+officier, tous beaux hommes et bien equipes.
+
+En approchant de la gare de Rennes, nous avons compte plus de cinq cents
+fourgons remplis de vivres destine a l'approvisionnement de Paris. Dans
+les circonstances actuelles, ce spectacle n'est-il pas navrant? Quel
+abime, helas! separe les Parisiens de ces vivres qu'on a amasses pour eux!
+
+En rentrant ce soir dans les rues de Rennes, je me demandais, avec
+mon frere, ou j'etais. Notre vie, depuis quatre mois, est vraiment
+extraordinaire. Toujours en mouvement, allant d'emotions en emotions,
+c'est un etourdissement, un reve perpetuel.
+
+Impossible de coucher trois jours a la meme place! Quand je me reveille
+le matin, je ne sais plus ou je suis! Je cherche des yeux ma chambre de
+Paris, mon _at home_, ma bibliotheque, et ne retrouvant rien, la triste
+realite se represente a mes yeux.
+
+_Mardi 17 janvier_.--Il pleut toute la journee. Pas un passant dans les
+rues de Rennes.
+
+Nous envoyons au general Chanzy, dont le quartier general est decidement a
+Laval, le telegramme suivant:
+
+"Compagnie des aerostiers est a Rennes attendant vos ordres."
+
+Le soir, a dix heures, on m'apporte une reponse envoyee avec une
+exactitude toute militaire.
+
+"Attendez a demain, je vous donnerai des instructions."
+
+Mais de longues journees devaient se passer dans le silence. La deuxieme
+armee prenait de nouvelles positions autour de Laval.
+
+_Vendredi 20 janvier_.--Les nouvelles montent encore une fois au beau.
+Toutes les troupes regulieres de Rennes sont rappelees a Laval.
+
+La ville offre une physionomie tres-animee, des regiments partent,
+d'autres arrivent. Ceux-ci sont les bataillons des mobilises qui se sont
+enfuis au Mans; le general Chanzy s'en est debarrasse. Il ne veut plus que
+des soldats sur lesquels il puisse compter.
+
+Le bruit court que la deuxieme armee a obtenu quelques avantages.
+Quant aux armees du Nord, de l'Est et de Paris, les nouvelles les plus
+contradictoires circulent, mais en realite, on ne sait rien.
+
+La compagnie des aerostiers est triste et se plaint de son inactivite
+forcee. Elle ne demande qu'a agir. Rennes est une grande ville, monotone
+et bigote. On y vend des cierges, des gravures de piete et des coeurs de
+Jesus en drap rouge qui arretent les balles prussiennes. Qu'on en vende,
+je le concois, mais qu'on les achete comme _pare a balles_, voila ce que
+je ne comprends plus.
+
+Nous tuons le temps en faisant de longues promenades aux environs de la
+ville. La conversation revient toujours sur Paris! Quel cauchemar
+sans treve! Nos yeux se dirigent de ce cote, et malgre nos esperances
+passageres, comment ne pas entrevoir l'horrible situation de la France?
+Chanzy vient d'etre battu. Les mouvements de Bourbaki sont arretes
+dans l'Est. Quel drame nous attend encore? Ce ne peut etre, helas! que
+l'agonie. On pense a ses amis de Paris, a leurs souffrances. Comme nous,
+ils attendent! s'ils voyaient l'armee de la Loire a cent lieues de leurs
+murs, quelle breche dans leur courage si resigne!
+
+_Mardi 24 janvier_.--Les journaux parlent enfin de Paris, ils ont recu des
+nouvelles tombees du ciel par ballon monte. Il est question d'une grande
+sortie, operee le 19, en avant du Mont-Valerien, mais les resultats ne
+sont pas connus. Quelque chose nous dit que le denoument du drame de la
+guerre est proche, mais quel supplice que le silence de mort qui regne
+autour de nous. On ne sait rien d'officiel, c'est l'incertain qui se
+dresse aux yeux de tous, l'inconnu de mauvais augure.
+
+Le soir, encore une nouvelle qui, inopinement, reveille le courage.
+Garibaldi a battu les Prussiens devant Dijon. Nous sommes ainsi faits,
+que dans l'horrible suite de nos malheurs, le plus petit revirement de
+la fortune se transforme en un evenement destine a changer la face des
+choses. Comment ne pas croire aveuglement a ce que l'on desire avec
+ardeur? Le prisonnier, dans son cachot, ne pense-t-il pas a la delivrance,
+quand un rayon de soleil apparait a ses yeux!
+
+Une lettre recue de notre frere aine qui est a Paris dans les bataillons
+de marche, augmente notre joie momentanee. Il nous apprend qu'il a recu de
+nos nouvelles, par pigeon, pour la premiere fois, le 15 janvier.
+
+Il raconte ses emotions de soldat, avec entrain, avec animation, et c'est
+les larmes aux yeux que nous lisons le recit du depart des bataillons
+de marche pour les avant-postes. Les sedentaires, musique en tete, les
+femmes, accompagnant jusqu'aux portes des bastions, leurs maris, leurs
+fils, leur insufflant l'energie des resolutions vaillantes, quel admirable
+tableau, quelle scene touchante et pleine de grandeur! Soldats improvises,
+Paris a les yeux sur vous, mais, de bien loin aussi, des voeux sinceres
+accompagnent vos bataillons.
+
+_Jeudi 26 janvier_.--Le ballon _la Poste de Paris_ apporte des nouvelles
+de la capitale des 19, 20, 21 et 22 janvier. La sortie de Trochu a avorte!
+Voila des evenements aussi funestes que decisifs. Quelle triste et
+lamentable journee! Notre collegue Poirrier nous parle de sa femme, de ses
+filles enfermees a Paris; Bertaux, de ses parents, de ses amis restes dans
+la capitale. Quel avenir va s'ouvrir a la France? Il faut entrevoir le
+jour ou Paris affame ouvrira ses portes aux soldats de Guillaume.
+
+_Vendredi 27 janvier_.--Le general Chanzy s'apprete a une attaque
+energique. Nous recevons le telegramme suivant qui nous tire de nos
+cauchemars:
+
+"General Chanzy a Tissandier, aerostier, a Rennes.
+
+"Priere venir ici de suite avec tous les ballons; vous vous entendrez avec
+l'amiral pour observer les mouvements ennemis sur la rive gauche en avant
+de Laval."
+
+
+VII
+
+
+Les ballons captifs a Laval.--Ascensions
+quotidiennes.--L'armistice.--Nantes.--Bordeaux.--L'Assemblee
+nationale.--Paris!--Vides dans les rangs.
+
+Du 28 janvier au 17 fevrier 1871.
+
+A peine arrives a Laval, nous allons en toute hate au quartier du general
+Chanzy. Le commandant en chef de la deuxieme armee nous felicite sur notre
+exactitude. Les hostilites vont reprendre plus energiques et plus actives
+que jamais, il est necessaire de gonfler de suite trois ballons. Il y en a
+un d'entre eux qui restera a Laval sous les ordres du general Colomb, les
+deux autres seront mis a la disposition de l'amiral Jaureguiberry.
+
+
+_Dimanche 29 janvier_.--Pas une minute n'a ete perdue, le prefet, le
+directeur de l'usine a gaz ont tout fait pour activer nos operations.
+A trois heures de l'apres-midi, le ballon _la Ville de Langres_, tout
+arrime, tout gonfle est pret a monter dans l'atmosphere.
+
+Il fait un temps magnifique, notre sphere de soie immobile ressemble de
+loin a une grosse toupie qui ronfle. A quatre heures elle va s'envoler au
+bout de ses cordes.
+
+Trois ascensions consecutives s'executent dans les meilleures conditions,
+nos marins sont maintenant inities a la manoeuvre qui s'opere avec la plus
+remarquable precision.
+
+Mon frere et Poirrier ouvrent l'ascension, ils s'elevent jusqu'a 300
+metres de haut, et reviennent enthousiasmes de leur voyage. La vue est
+admirable, l'oeil embrasse une campagne d'une etendue enorme.
+
+Je fais une seconde et superbe ascension avec Lissagaray, le commissaire
+extraordinaire de la Republique, qui trouve un grand charme a ce voyage si
+nouveau pour lui.
+
+Jossec s'eleve ensuite avec trois passagers. Jamais _la Ville de Langres_
+n'avait si bien enleve quatre voyageurs a l'extremite de ses cordes.
+
+--Bravo, mes amis, m'ecriai-je a la descente. Le temps est beau, tout va
+bien. Mais ne flanons pas, demain nous gonflerons s'il est possible les
+deux autres ballons que nous conduirons aux avant-postes de l'armee. Il
+ne sera pas dit que les aerostiers militaires, toujours surpris par les
+deroutes et les desastres, ne recevront pas en l'air le veritable bapteme
+de feu!
+
+A peine ai-je ainsi parle qu'un capitaine de la ligne s'approche de nous.
+
+--Vous ne savez pas la grande nouvelle!
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--La guerre est finie! Un armistice vient d'etre signe.
+
+Inutile d'ajouter que toute la ville de Laval est en emoi. On ne parle que
+de l'armistice. Quels sont les termes de cet acte immense?
+
+Mais le fait est-il bien vrai? On a ete si souvent trompe que, malgre soi,
+on en arrive a l'incredulite de saint Thomas lui-meme.
+
+
+_Lundi 30 janvier_.--Grand nombre de sceptiques croient que decidement
+l'armistice est un canard. Pour plus de surete, occupons-nous toujours
+de notre ballon. Si l'armee doit combattre, elle aura cette fois sa
+sentinelle aerienne.
+
+L'air est d'un calme absolu. On execute dans l'apres-midi cinq ascensions.
+Le ballon s'eleve verticalement sans devier d'une ligne de sa marche
+perpendiculaire au sol. Le prefet, M. Delattre, est monte dans la nacelle,
+il est reste immobile avec mon frere a 350 metres de haut, ne se lassant
+pas d'admirer l'admirable panorama etale a ses yeux surpris. Je m'eleve
+avec le secretaire de la Prefecture, et je suis remplace dans la nacelle
+par un commandant des eclaireurs a cheval, qui demande la perche a 30
+metres de haut et fait revenir le ballon a terre.
+
+_Mardi 31 janvier_.--L'armistice est confirme. Il n'y a plus de doute a
+cet egard. Les Prussiens occupent les forts, l'armee de Paris va etre
+desarmee.
+
+Voila le triste denoument de ce drame horrible, qui compte trois
+evenements egalement funestes pour la France, et qu'on peut resumer en
+trois mots: Sedan, Metz, Paris!
+
+Nous recevons l'ordre de degonfler _la Ville de Langres_. Je monte une
+derniere fois dans la nacelle, mais le vent est assez vif, et me lance a
+deux metres d'une cheminee d'usine, ou le ballon manque de se briser.
+
+Bientot l'aerostat est vide, plie dans sa nacelle, non sans regrets de
+la part de l'equipe. Pauvre ballon! quand te retrouverons-nous, fier et
+majestueux, gracieusement arrondi dans l'atmosphere!
+
+Nos experiences de ballon captif devaient se terminer la. Les tentatives
+executees ailleurs pendant la guerre, n'ont donne lieu a aucune
+experience. MM. Gilles et Farcot ont ete envoyes a Lyon, mais l'occasion
+ne s'est jamais montree pour eux de gonfler un ballon.
+
+Il en a ete de meme pour M. Revilliod, qui avait ete rejoindre le general
+Bourbaki a Besancon. Le commandant en chef de l'armee de l'Est, comme le
+general Chanzy, approuvait l'usage des ballons militaires, il comptait
+beaucoup sur les services de M. Revilliod. La deroute est venue comme
+partout en France dejouer tous ces projets.
+
+Avant l'expedition dans l'Est, M. Revilliod, accompagne de Mangin, avait
+ete a Amiens se mettre aux services de l'armee du Nord. On gonfla le
+ballon _le Georges Sand_, mais il ne fut pas amene a temps sur le champ de
+bataille.
+
+Quelques jours avant l'armistice, MM. Duruof et de Fonvielle avaient ete
+charges de se mettre a la disposition du general Faidherbe avec deux
+ballons.
+
+On a vu par les experiences reiterees que nous avons successivement
+executees a Orleans, au Mans, a Laval, que les aerostats sont
+susceptibles, presque par tous les temps, de fournir a un general d'armee
+un observatoire aerien d'ou il peut embrasser d'un seul coup d'oeil le
+champ de bataille. Mais, vers la fin de cette guerre malheureuse, on n'a
+trouve presque nulle part, helas! un veritable champ de bataille, on n'a
+vu guere que des _champs de deroute_! Il est certain que les aerostats
+pourront etre efficaces dans des temps moins desastreux et dans des
+saisons plus clementes!
+
+_Dimanche 5 fevrier_.--La discipline est rigoureuse a Laval, nul officier
+ne peut, sous quelque pretexte que ce soit, quitter son poste. Cependant
+sachant ce que parler veut dire, nous ne doutons pas que le mot armistice
+dans les circonstances presentes signifie: paix. A quoi bon demeurer
+inutilement ici, nos ballons ne se sauveront pas tout seuls. Faisons nos
+efforts pour quitter Laval, allons a Bordeaux, et nous reverrons bientot
+Paris! C'etait la notre reve le plus cher.
+
+A force de demarches, de pourparlers, de diplomatie, le chef d'etat-major
+consent a nous donner nos feuilles de route pour Bordeaux. Nous partons le
+lendemain, avec nos papiers en regle.
+
+Le voyage s'effectue dans des conditions de lenteur desesperante. Nous
+passons par Rennes, Nantes, Poitiers et Bordeaux. Trois nuits consecutives
+sont passees en chemin de fer.
+
+_Jeudi 9 fevrier_.--Le train s'arrete a Bordeaux a 7 heures du matin.
+Impossible de voir M. Steenackers, il est tout aux elections. Il attend
+avec impatience les resultats du scrutin, et ne se doute certainement pas
+qu'ils ne lui seront pas favorables.
+
+Nous faisons la rencontre de trois aeronautes: MM. Martin, Turbiaux et
+Vibert; ces deux derniers sont venus vers la fin de janvier, ils nous
+racontent leurs interessants voyages. M. Vibert est parti de Paris le 16
+janvier, dans le ballon _le Steenackers_, il est descendu en Hollande
+apres une longue traversee. Il avait avec lui deux caisses de dynamite,
+matiere fulminante effroyable, que mon ami M. Paul Champion a si bien
+etudiee pendant le siege. On la destinait, parait-il, a l'armee de
+Bourbaki. M. Turbiaux a quitte la gare du Nord le 18 janvier dans le
+ballon _la Poste de Paris_, sa descente s'est operee a Venray dans les
+Pays-Bas. Quant a M. Martin, mon frere et moi avions deja eu le plaisir
+de faire sa connaissance a Tours. Il etait parti de Paris le 30 novembre,
+pour descendre a Belle-Ile-en-Mer, apres un voyage vraiment dramatique.
+Nous reparlerons plus tard de cette curieuse ascension.
+
+_Vendredi 10 fevrier_.--Mon frere rencontre un de ses anciens camarades
+de l'ecole des Beaux-Arts, qui lui donne un laissez-passer prussien pour
+Paris. Il part de suite, trop heureux de retrouver apres tant d'aventures
+son toit et ses foyers. Je suis presente par un de mes amis a un avocat
+distingue qui, pendant la guerre, a eu le courage et le devouement d'aller
+a Berlin meme, recueillir des renseignements sur l'organisation militaire
+en Prusse. Il a rapporte avec lui la liste de composition de tous les
+regiments allemands, le nombre des tues et blesses, etc. La discretion
+m'impose de ne pas trop m'etendre en details a cet egard. Je me rappelle
+deux chiffres que je puis signaler au lecteur. Le nombre des soldats de
+Bismark s'est eleve en France a un million cent quarante-sept mille. Autre
+fait qui m'est reste grave dans la tete, a la suite de la conversation si
+interessante que j'ai eue avec cet intelligent et hardi patriote. "Une des
+causes de la force de l'Allemagne est l'instruction de ses habitants, il
+n'y a dans tous les pays d'outre-Rhin que cinq hommes sur cent qui ne
+sachent ni lire ni ecrire. En France on en compte 70 pour cent!" N'est-ce
+pas le cas de dire que les chiffres ont parfois une eloquence brutale,
+mais significative!
+
+_Lundi 13 fevrier_.--La place du Theatre, a Bordeaux, est couverte d'une
+foule enorme. Des cuirassiers, des gardes nationaux entourent le theatre
+qu'ils protegent d'un mur vivant. L'Assemblee nationale est en seance!
+C'est ce jour-la que la droite etouffe de ses cris la voix de Garibaldi,
+de l'illustre general qui a prete a la France le secours de son epee; la
+population est exasperee a la sortie des deputes. On le serait a moins.
+
+_Jeudi 16 fevrier_.--La direction des telegraphes m'a enfin donne un
+laissez-passer pour rentrer a Paris. Je vais partir.
+
+Bordeaux est toujours tres-anime. Une haie compacte de gardes nationaux et
+de soldats defend les abords du theatre. Dans plusieurs rues avoisinantes,
+on voit des nombreux escadrons de lanciers et de cuirassiers.--La
+population est cependant bien calme et bien inoffensive. Elle ne semble
+en aucune facon manifester le desir de faire l'assaut de l'Assemblee
+nationale.
+
+Je pars pour Paris a 6 heures!
+
+_Vendredi 17 fevrier_.--Je viens de passer une nuit fatigante en chemin
+de fer. J'ecris tant bien que mal, pour tuer le temps, sur mon carnet de
+voyage.
+
+A 8 heures on s'arrete a La Souterraine. On accroche a notre train
+QUARANTE-CINQ fourgons de marchandises. Je les ai comptes un a un:
+volailles, porcs et boeufs deviennent nos compagnons de voyage. Tout
+le monde fete ces animaux si respectables aujourd'hui. Ils seront
+certainement bien recus a Paris! On ajoute deux machines a l'avant du
+train, et l'on se met en marche bien peniblement.
+
+Je m'ennuie tellement dans mon wagon, que je pense a calculer le nombre
+d'heures que nous avons passees en chemin de fer, pendant le siege de
+Paris.--J'arrive a un total de 266 heures, soit 11 jours et 11 nuits en
+cinq mois. O merveilles de la statistique, ou ne me conduiriez-vous pas,
+si je calculais les minutes et les secondes! Arrives a 1 kilometre de
+Vierzon, nous restons en arret sur la voie quatre heures consecutives.
+Il faut voir la tete echevelee des voyageurs et des malheureuses femmes,
+chiffonnees par le voyage. Un tel trajet donne un peu l'idee de la prison
+cellulaire.
+
+On est en gare a Vierzon a 10 heures du soir.
+
+--Messieurs, nous dit un chef d'equipe,--vous ne pouvez reprendre un train
+qu'a cinq heures du matin.--Voila la salle d'attente pour vous reposer.
+
+Les voyageurs ahuris se precipitent comme une avalanche dans les rues de
+Vierzon, ou l'on dine tant bien que mal.
+
+Une heure apres, on est revenu dans la salle d'attente, car il n'y a pas
+un lit vide dans toute la ville. Nous sommes deux cents dans une salle
+ou l'on tiendrait trente a l'aise. Chacun se perche sur sa valise, ou se
+couche par terre, et on attend la jusqu'a cinq heures du matin.
+
+Le lendemain, nous nous approchons sensiblement de la capitale! A mesure
+que le train avance, l'emotion de tous est visible. Chacun va revoir ceux
+qu'il aime apres une longue et terrible absence, apres d'epouvantables
+desastres! Je n'oublierai jamais, pour ma part, la fin de ce voyage.
+En passant a travers les environs de Paris, au milieu des campagnes
+devastees, les pensees les plus sombres devorent mon esprit. Quel
+spectacle navrant! Quelle douleur, quelle humiliation en voyant ces
+soldats prussiens se promener sur les routes, ou monter la garde dans nos
+gares!
+
+Pres de Juvisy, les voyageurs qui sont dans le meme compartiment que moi
+me montrent sur la route un convoi d'approvisionnement prussien qui
+attire l'attention generale. Un grand nombre de voitures uniformes, bien
+construites, circulent sur le chemin, tirees par une belle locomotive
+routiere. Cette machine a vapeur vient de Berlin, elle fonctionne ici. Et
+voila dix ans que l'on dit en France que les machines routieres ne valent
+rien. Je compare ce convoi prussien, aux mechantes charrettes de l'armee
+de la Loire!
+
+A 2 heures je suis a Paris. La grande ville est sombre et lugubre! Ses
+habitants sont fatigues, abattus et consternes!
+
+Quel triste retour, apres mon depart aerien du 30 septembre! C'est comme
+le reveil apres un beau reve!
+
+Je retrouve mon frere Albert et mon frere aine qui a servi dans les
+bataillons de marche, et qui me raconte ses campagnes; je revois mes amis.
+
+L'un d'eux manque a l'appel. C'est Gustave Lambert, l'intrepide pionnier
+du Pole Nord. Il s'est engage comme simple soldat, et une balle stupide,
+lancee par quelque brute, a frappe au coeur cet homme d'elite, cet
+apotre d'une grande idee de science et d'initiative.--Gustave Lambert
+m'embrassait la veille de mon depart, et se felicitait de voir les ballons
+qu'il affectionnait contribuer a la defense de Paris.
+
+--Au revoir, me disait-il, bon courage, bonne chance! Nous nous
+retrouverons bientot. Vous continuerez vos ascensions. Quant a moi
+j'irai au Pole Nord.--Soldat aujourd'hui, je reprendrai demain ma grande
+_toquade_.
+
+Gustave Lambert a ete frappe le meme jour que l'illustre peintre Regnault.
+Ce jour-la les Prussiens, qui se pretendent les soldats de la science et
+de la civilisation, ont pu se feliciter de leur besogne!
+
+C'est par son souvenir que je termine le recit de mes voyages, car
+la derniere parole que je lui ai entendu prononcer s'appliquait aux
+ballons-poste. "Mon cher ami, me disait-il le 28 septembre, la guerre est
+une chose hideuse, monstrueuse, c'est un grand crime des peuples. Mais
+tout homme de coeur dans ces moments-ci doit se devouer pour son pays. Je
+vous felicite de votre entreprise. En ballon vous allez rendre a votre
+pays plus de services qu'en etant soldat, et vous etes sur de ne tuer
+personne."
+
+
+
+TROISIEME PARTIE
+
+HISTOIRE DE LA POSTE AERIENNE
+
+
+
+
+I
+
+
+Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les
+premiers departs avec l'ancien materiel.--Construction des aerostats.
+
+En retracant dans les pages qui precedent mes impressions de voyages
+aeriens pendant la guerre, je n'ai eu ni la volonte, ni la pretention de
+me separer de mes collegues; j'ai pense que je ne devais pas ecrire cet
+ouvrage sans donner les details que j'ai pu recueillir sur la _poste
+aerienne_, sur les voyages les plus curieux des aeronautes improvises de
+la Republique, sur les courageux courriers a pied, qui tous ont droit au
+meme titre a la reconnaissance de leurs concitoyens pour les services
+qu'ils ont rendus a la Patrie.
+
+On se rappelle que le 6 septembre 1870, les habitants des environs de
+Paris recurent l'invitation de rentrer immediatement dans les murs de
+l'enceinte.--Tous songent au depart, ils emportent les objets qui leur
+sont precieux, brulent les approvisionnements qu'ils ne peuvent soustraire
+a l'ennemi. Le spectacle de cette emigration restera toujours present a
+l'esprit des Parisiens qui etaient la, aux portes des bastions, voyant
+defiler les charrettes chargees de meubles, les voitures a bras couvertes
+de paquets, les femmes, les enfants se pressant en files serrees,
+comme dans les scenes bibliques de la fuite en Egypte! Mais il ne nous
+appartient pas de raconter ces episodes du siege, nous ne voulons rappeler
+ici que des dates.
+
+Les Prussiens ce jour-la, etaient encore eloignes de Paris; avec la
+rapidite foudroyante qui caracterise leurs mouvements, ils ne tardent pas
+a investir la capitale. Le 19 septembre la voiture postale qui la
+veille encore, avait emporte hors Paris des ballots, de depeches, dut
+retrograder. Le 20, trois voitures, deux cavaliers, cinq pietons sont
+lances hors de l'enceinte. Un seul pieton nomme Letoile, parvient jusqu'a
+Evreux, et peut en rapporter sept jours apres 150 lettres en risquant
+deux fois sa vie. Le 21, un des employes de la poste nous disait avec
+stupefaction: "Je n'oserais pas affirmer qu'une souris pourrait maintenant
+franchir les lignes prussiennes!"
+
+La terre est fermee, on songe a l'eau, comme moyen de transport. Des
+bouchons creux seront lances dans la Seine qui les portera au dehors,
+ou qui les amenera au dedans. Mais des barrages ont ete construits par
+l'ennemi qui a tout prevu. Un fil telegraphique a meme ete retire par lui
+du fond de la Seine. Les routes aquatiques sont interceptees comme les
+chemins terrestres.
+
+L'air seul reste ouvert. On se souvient que Metz a deja lance des ballons
+libres au-dessus des lignes ennemies. Paris enverra ses messagers planer
+au milieu des nuages!
+
+Avant de songer a la poste aerienne, on avait pense des le lendemain du 1
+septembre, a organiser des aerostats militaires destines a surveiller les
+mouvements ennemis au moyen d'ascensions captives.--Le gouvernement
+de l'Empire n'avait meme pas voulu repondre aux offres de service des
+aeronautes. M. de Fonvielle et moi, nous avions adresse chacun de notre
+cote des petitions au ministre de la guerre, nous proposant de suivre
+l'armee du Rhin en ballon captif. Mais le major general Leboeuf ne voulait
+compter que sur son propre genie, il n'aurait su que faire des ballons!
+
+Si le gouvernement du 1 septembre a echoue, on ne peut nier que sa bonne
+volonte n'ait ete a la hauteur de ses intentions. MM. Nadar, E. Godard
+et W. de Fonvielle furent accueillis par le nouveau ministere, et
+furent charges successivement d'organiser trois postes d'observations
+aerostatiques.
+
+Nadar s'installa place Saint-Pierre, avec le ballon _le Neptune_
+appartenant a J. Duruof. Cet aerostat, dans lequel j'avais fait, en 1868,
+l'ascension maritime de Calais et le voyage des Arts-et-Metiers a Laigle,
+etait en assez mauvais etat, mais Duruof le repara; il put rester gonfle
+quinze jours, et executer un grand nombre d'ascensions captives, dont
+quelques-unes ne furent pas sans utilite. Eugene Godard gonfla, au
+boulevard d'Italie, sa _Ville de Florence_, excellent aerostat, fort bien
+construit; en 1869 M. Godard m'avait offert gracieusement l'occasion
+de faire une ascension dans cet aerostat, a Dijon. M. de Fonvielle
+fit reparer _le Celeste_, aerostat de 750 metres que M. Giffard, son
+proprietaire, avait genereusement offert au genie militaire, et dans
+lequel j'etais encore monte en 1868. M. de Fonvielle fit quelques
+tentatives a l'usine de Vaugirard.
+
+Ces trois postes aerostatiques devaient agir sous la surveillance d'une
+commission presidee par le colonel Usquin. Il etait question de me confier
+une quatrieme station, quand les necessites nouvelles creees a la poste
+par l'investissement de Paris, transformerent ces ballons militaires en
+ballons messagers.
+
+Il y avait encore a Paris six autres aerostats, l'_Imperial_ qui faisait
+partie du mobilier de la couronne, ballon pourri que l'on n'a jamais pu
+reparer, l'_Union_, appartenant a Gabriel Mangin, qui apres une tentative
+d'ascension dut renoncer a boucher les trous de son ballon, que ses
+collegues appelaient par ironie le ballon-passoire, tant il etait crible
+de piqures; le _Napoleon_ et l'_Hirondelle_, deux mechants ballonneaux
+appartenant a Louis Godard, le _Ballon captif de l'Exposition_ construit
+pas M. Giffard. J. Duruof avait encore laisse a Paris un petit aerostat de
+400 metres cubes, avec lequel M. Nadar fit quelques ascensions captives.
+L'art de l'aerostation etait tombe si bas, que la patrie des Montgolfier
+ne comptait que quelques ballons uses par l'age et le service. Mais on
+tira parti tant bien que mal de tout ce materiel.
+
+Les ballons militaires furent achetes a la Commission, par
+l'administration des Postes, et le premier depart fut organise par M.
+Nadar a la place Saint-Pierre.
+
+
+PREMIERS DEPARTS DE PARIS.
+
+1re Ascension. _23 septembre_.--J. Duruof s'eleva seul du pied des
+buttes Montmartre a 8 heures du matin. Il emportait avec lui 125
+kilogrammes de depeches. La traversee fut heureuse. L'aeronaute descendit
+a 11 heures a Craconville, pres Evreux.
+
+
+2eme ASCENSION.--Le 25 du meme mois le ballon de M. Eugene Godard,
+_la Ville de Florence_, partait a 11 heures du boulevard d'Italie.
+Il etait monte par M. Mangin aeronaute et par M. Lutz, passager. Les
+voyageurs descendirent sans accident a Vernouillet, pres Triel, dans le
+departement de Seine-et-Oise. Les Prussiens n'etaient pas loin, Mangin dut
+replier son ballon a la hate, et charger des paysans de le cacher, car
+il etait impossible de songer a l'emporter sans courir les plus grands
+dangers.
+
+Pendant que l'aeronaute s'occupe ainsi de son materiel, le voyageur, M.
+Lutz, s'empare des depeches importantes, court a Vernouillet prevenir les
+autorites de son arrivee de Paris. Il file a Tours, et la il raconte qu'il
+est venu seul, charge d'une mission du gouvernement. Dans un hotel, on m'a
+dit qu'il s'etait fait passer pour M. Nadar. Quel etait le but de toutes
+ces inventions? C'est ce que j'ai toujours ignore.--Sur ces entrefaites,
+Mangin arrive et se presente comme l'aeronaute de _la Ville de Florence_.
+
+--Mais, lui dit-on, nous l'avons deja vu, cet aeronaute, il est ici, et
+nous a affirme qu'il etait seul en ballon.
+
+De la des explications, des eclaircissements. On cherche M. Lutz. Il n'est
+plus a Tours. Quelques jours apres les journaux donnent de ses nouvelles.
+Il a ete arrete a Dijon, puis on raconte qu'il a ete fusille comme espion.
+Pendant quelques jours, mille recits se croisent au sujet de cet illustre
+Lutz. Quel mystere est cache sous toutes ces aventures? On ne l'a jamais
+bien su. Mais il ressort de tout cela que la conduite du voyageur de la
+_Ville de Florence_ est au moins singuliere.
+
+Dans un recit qu'il a publie a Tours sur son voyage, il laisse entendre
+qu'il etait seul dans le ballon, et se presente comme _commissaire delegue
+du gouvernement de la Defense nationale_.
+
+_La Ville de Florence_ avait a bord 300 kilogr. de depeches et trois
+pigeons qui sont revenus a Paris, apportant les nouvelles des aeronautes.
+
+
+3e ASCENSION. _29 septembre_.--Louis Godard part de l'usine a gaz
+de la Villette avec M. Courtin a 10 heures 30. Il a reuni par une grande
+perche les nacelles des deux ballons _le Napoleon_ (800 met. cub.) et
+_l'Hirondelle_ (500 met. cub.). Ces ballons se touchent a l'equateur et
+ils comprennent entre eux un troisieme petit aerostat de 40 met. cub.
+L'appareil est un peu baroque, mais il ne s'en enleve pas moins dans de
+bonnes conditions a 10 heures 30 du matin. Les deux ballons attaches qu'on
+a appeles depuis les _Etats-Unis_, passent au-dessus des buttes Montmartre
+et tombent a Mantes a 1 heure de l'apres-midi. Nous donnons le recit du
+voyage d'apres le _Moniteur officiel_ de Tours.
+
+"M.J.-G. Courtin, fournisseur de l'armee, charge de conduire les depeches
+du gouvernement, est parti jeudi de Paris. L'aeronaute, Louis Godard,
+commandait l'escadrille aerienne, qui se composait de deux ballons et de
+deux nacelles, lies ensemble et marchant de conserve. Le poids total des
+depeches confiees a M. Courtin s'elevait a 83 kilogrammes.
+
+"Le depart a eu lieu jeudi, a 10 heures du matin, a l'usine a gaz de la
+Villette. Nos voyageurs ont passe sur le Mont-Valerien a 800 metres de
+hauteur. Apres avoir depasse la forteresse, a deux kilometres environ,
+ils ont essuye quelques coups de feu, qui naturellement n'ont point porte
+jusqu'a eux. Ils ont jete du lest, et se sont eleves jusqu'a 1,500 metres.
+Ils etaient en ce moment sur la foret de Saint-Germain, d'ou les Prussiens
+ont, avec le meme insucces, tire sur les ballons. Faute de vent, ils
+ont plane assez longtemps et ont du redescendre a 800 metres, afin de
+rencontrer un courant.
+
+"Le reste du voyage aerien s'est accompli sans encombre et sans incidents.
+
+"M.J.-G. Courtin et M. Godard ayant traverse Mantes, ont pris leurs
+dispositions pour atterrir.
+
+"C'est a trois kilometres de cette ville qu'ils ont touche terre; mais
+ils ont ete traines pendant au moins 150 metres. Ils etaient dans cette
+position desagreable, quand une troupe de cavaliers est arrivee sur eux
+ventre a terre. Ils ont pris ces hommes pour des Prussiens et se sont crus
+perdus. Heureusement la troupe etait commandee par M. Estancelin, qui est
+charge d'organiser la defense dans le nord-ouest, et qui s'est empresse,
+apres avoir aide nos voyageurs a prendre terre, de donner a l'envoye du
+gouvernement une escorte pour gagner Mantes, ou son arrivee a cause une
+alerte, car les Prussiens etaient d'un cote de la ville pendant que M.
+Courtin y entrait de l'autre.
+
+"Celui-ci a ete parfaitement accueilli, et a recu, avec une ovation, des
+offres de services de tout le monde. Une voiture a deux chevaux a ete mise
+immediatement a sa disposition pour gagner Evreux."
+
+
+4e ASCENSION. _30 septembre_.--_Le Celeste_, 750 metres; aeronaute,
+G. Tissandier. Pas de passager. J'ai donne, dans la premiere partie de cet
+ouvrage, tous les details de mon ascension, mais je crois devoir rapporter
+ici quelques faits curieux qui se rattachent a l'histoire generale des
+ballons-poste. Je ne devais pas d'abord partir dans _le Celeste_; ce
+ballon etait reserve a un autre aeronaute, homme d'affaires generalement
+aussi connu que peu estime, que je demanderai permission de ne designer
+que sous le nom de M.X...
+
+X..., avec l'aplomb qui le caracterise, s'en va trouver M. Jules Favre.
+
+--Monsieur le ministre, dit-il, je suis designe par M. Rampont pour partir
+comme courrier de la poste dans un ballon. Avez-vous des recommandations a
+me faire?
+
+--Certainement, dit M.J. Favre; voici un mot pour le ministre de
+l'interieur, on vous donnera des instructions et vous reviendrez me voir.
+
+X..., arme de ce document, court chez M. Rampont.
+
+--Monsieur le directeur des postes, dit-il avec un aplomb toujours
+croissant, le ministre des affaires etrangeres m'a charge d'une mission
+importante en province. Voici un mot de sa main qui le prouve. J'ai fait
+des ascensions; voulez-vous me confier la direction d'un de vos ballons?
+
+--Comment donc, dit M. Rampont, vous etes recommande par le ministre des
+affaires etrangeres, vous partirez de suite.
+
+Malheureusement pour X..., le bout de l'oreille s'est montre au dernier
+moment, on a ete aux renseignements, aux informations. La trame qu'il
+avait si bien cousue s'est emmelee subitement. X... n'est jamais sorti de
+Paris en ballon. Je l'ai remplace dans _le Celeste_.
+
+La veille de son depart, X... me disait:
+
+--Vous partez apres moi. Vous me retrouverez a Tours. Si vous voulez, je
+vous nommerai prefet. J'ai une mission tres-importante; je suis charge de
+designer des candidats pour les prefectures et les sous-prefectures.
+
+Jusqu'ou n'aurait pas ete ce trop habile escamoteur, s'il avait pu
+debarquer a Tours? Il avait des lettres des membres du gouvernement. Que
+d'histoires il aurait pu forger, sachant que la verification de ses recits
+etait impossible! X... serait peut-etre devenu general en chef.
+
+Pour completer les informations relatives a la quatrieme ascension du 30
+septembre, je donne le texte des proclamations que j'ai jetees au nombre
+de 10,000 sur la tete des Prussiens.
+
+Chaque proclamation etait imprimee en deux colonnes sur une feuille
+de papier format in-8 deg.. La colonne de gauche etait imprimee en texte
+allemand, celle de droite etait la traduction francaise de ce document.
+
+
+TEXTE FRANCAIS DES PROCLAMATIONS LANCEES EN BALLON SUR LES CAMPS
+PRUSSIENS.
+
+"Au commencement de la guerre, la nation allemande a pu croire que la
+nation francaise encourageait l'Empereur Napoleon III dans ses projets
+d'agression.
+
+"La nation allemande a pu se convaincre depuis la chute de l'Empereur que
+la nation francaise veut la paix. Elle desire vivre unie avec l'Allemagne,
+sans contrarier son mouvement d'unite, qui profitera aux deux peuples.
+
+"Il semblerait d'abord naturel que les deux nations missent bas les
+armes et cessassent de s'entre-tuer. "La France a reconnu qu'elle etait
+responsable des fautes de son gouvernement. Elle a declare etre prete a
+reparer les maux que ce gouvernement a faits.
+
+"L'Allemagne laissee a elle-meme accepterait de grand coeur ces conditions
+honorables. Elle a montre sa vaillance et sa science militaires. Elle n'a
+aucun interet a continuer cette lutte qui la ruine et lui enleve ses plus
+glorieux enfants.
+
+"Mais l'Allemagne n'est pas libre.
+
+"Elle est dominee par la Prusse, et la Prusse elle-meme est sous la main
+d'un monarque et d'un ministre ambitieux.
+
+"Ce sont ces deux hommes qui ont repousse la paix qu'on leur offrait. Ils
+veulent satisfaire leur vanite en enlevant Paris. Paris resistera jusqu'a
+la derniere extremite; Paris peut etre le tombeau de l'armee assiegeante.
+
+"Dans tous les cas, le siege sera long; voici l'Allemagne hors de chez
+elle tout l'hiver, et l'absence de la fleur de la population laisse les
+familles dans la misere.
+
+"Jusques a quand les peuples seront-ils la dupe de ceux qui les
+gouvernent? Ce sont les rois et leurs ministres qui les poussent les uns
+contre les autres a des a combats homicides. Commandee par Napoleon, la
+France marchait a la bataille; maintenant que Napoleon est renverse, elle
+ouvre les bras a l'Allemagne. Sans doute elle defendra pied a pied son
+foyer, elle ne se laissera rien enlever de son sol; mais aussi elle prend
+l'engagement de respecter celui de ses voisins. Elle leur propose une
+alliance fraternelle. Que l'Allemagne ne soit pas plus longtemps l'esclave
+d'une ambition aveugle; qu'elle ne lui donne plus ses enfants a egorger."
+
+On a renonce a ces proclamations qui ne produisaient sans doute pas grand
+effet sur les Allemands. Il parait en outre que des paysans francais, en
+ayant ramasse quelques-unes, avaient cru qu'elles etaient lancees par un
+ballon prussien; ils se seraient empresses de tirer des coups de fusil sur
+l'aerostat.
+
+
+ESSAI D'UN BALLON LIBRE.
+
+Le jour meme du depart du _Celeste_, Eugene Godard lancait, au boulevard
+d'Italie, un petit ballon libre muni de sacs de lettres qui devaient
+tomber successivement durant le voyage, au moyen d'un systeme automatique
+tres-simple. Ce debut ne fut pas heureux. Le ballonneau tomba pres des
+remparts au milieu d'un retranchement prussien.
+
+L'accident ne tarda pas a etre connu a Paris, mais il fut singulierement
+exagere; quelques journaux raconterent que les Allemands avaient fait la
+capture d'un ballon monte, le 30 septembre. Cet aerostat ne pouvait etre
+que le _Celeste_. La nouvelle parvint aux oreilles de mes amis qu'elle
+emut d'autant plus vivement que mes pigeons sont arrives a Paris ayant
+perdu leurs depeches. Heureusement, mon frere Albert avait pu suivre mon
+ballon pendant plus d'une heure, il affirma que je devais etre sauve.
+Mon ami de Fonvielle, dans la _Liberte_, eut l'obligeance de donner
+d'excellentes raisons sur l'improbabilite de ma capture. Il disait vrai.
+
+On renonca aux ballons libres, et il fut decide que les depeches de la
+poste ne seraient plus confiees qu'a des aeronautes.
+
+CONSTRUCTION DES BALLONS-POSTES
+
+Les quatre premiers voyages aeriens executes dans de bonnes conditions du
+23 au 30 septembre, ont reellement fonde la poste aerienne. A compter de
+ce jour, l'administration decida que des ballons neufs, fabriques dans
+de bonnes conditions, devaient sortir regulierement de Paris. La plus
+vigoureuse impulsion fut donnee a la construction de ces aerostats.
+
+La direction des postes confia l'organisation de deux ateliers de
+fabrication aerostatique a M. Eugene Godard d'une part, et a MM. Yon et
+Camille d'Artois d'autre part.
+
+M. Eugene Godard est un praticien d'un merite incontestable; il a execute
+dans sa vie plus de 800 voyages en ballon, et construit un nombre
+considerable d'aerostats. On ne pouvait mieux choisir pour accelerer une
+construction si speciale. Eugene Godard s'installa a la gare du Nord.
+
+MM. Yon et Camille d'Artois organiserent a leur tour un atelier
+aerostatique a la gare du Nord. M. Yon est l'habile constructeur des
+admirables ballons captifs crees par M. Giffard; c'est en meme temps
+un aeronaute distingue. Quant a M. Camille d'Artois, ses ascensions
+publiques, a l'Hippodrome et a bord du _Geant_, lui ont acquis un juste
+renom dans l'art de la navigation aerienne. M. Nadar s'etait d'abord
+charge des operations aerostatiques de la gare du Nord, mais il se retira
+bientot.
+
+Voici quelles etaient les conditions des traites acceptes entre ces
+messieurs et l'administration des postes: "Les ballons devaient etre de la
+capacite de 2,000 metres cubes, en percaline de premiere qualite, vernie
+a l'huile de lin, munis d'un filet en corde de chanvre goudronne, d'une
+nacelle pouvant recevoir quatre personnes et de tous les apparaux
+necessaires: soupape, ancres, sacs de lest, etc.
+
+"Les ballons devaient supporter l'experience suivante: Remplis de gaz,
+ils devaient demeurer pendant dix heures suspendus, et, apres ce temps
+d'epreuve, soulever encore un poids net de 500 kilogrammes.
+
+"Les dates de livraison etaient echelonnees a epoques fixes: 50 francs
+d'amende etaient infliges aux constructeurs pour chaque jour de retard. Le
+prix d'un ballon remplissant ces conditions etait de 4,000 francs, dont
+300 francs pour l'aeronaute, que procurait le constructeur. Le gaz etait a
+part. C'est ce prix qui a ete primitivement paye par la direction generale
+des postes, au comptant, aussitot l'ascension effectuee, le ballon hors de
+vue. Il a ete reduit posterieurement a 3,500 francs, plus 500 francs dont
+300 francs pour le gaz et 200 francs pour l'aeronaute. A ces frais il faut
+ajouter des sommes pour valeur d'accessoires, dont le a montant a varie
+de 300 a 600 francs par ascension, Le _Davy_, ne cubant que 1,200 metres
+cubes, n'a coute que 3,800 francs[9]."
+
+[Note 9: Extrait du _Journal officiel_, n deg. du 2 mars 1871.]
+
+La construction des ballons, une fois mise en train, s'executa avec une
+grande rapidite.
+
+Nous croyons devoir donner ici quelques details techniques sur la
+fabrication des aerostats si peu connus generalement dans la masse du
+public.
+
+L'etoffe qui convient le mieux pour la construction d'un aerostat est sans
+contredit la soie; mais la soie est d'un prix tres-eleve; on la remplace
+souvent par un tissu de toile ou de coton qui, une fois verni, est
+suffisamment impermeable pour contenir sans deperdition les masses de gaz
+d'eclairage ou d'hydrogene qui doivent l'emplir. C'est ce qui a ete fait,
+comme on l'a vu, pour les nouveaux ballons du siege.
+
+La forme a donner a un aerostat peut etre variable; mais il est certain
+que la sphere offre de grands avantages et une incontestable superiorite,
+puisqu'elle est la figure qui offre le moins de surface sur le plus grand
+volume.
+
+Nous n'entrerons pas dans les details geometriques de la coupe de
+l'etoile; l'epure etant faite, supposons que nous n'avons plus qu'a reunir
+les fuseaux et a les coudre pour former l'aerostat spherique. Cette
+couture s'execute aujourd'hui tres-facilement a l'aide de la machine a
+coudre, que les aeronautes de profession ont d'abord voulu bannir, mais a
+laquelle ils ont du bientot reconnaitre une grande superiorite. M. Eugene
+Godard est reste presque seul partisan des coutures a la main. Ses ballons
+etaient cousus par des ouvrieres.
+
+Le ballon de coton n'est pas impermeable, et laisse echapper le gaz avec
+une telle rapidite qu'il ne pourrait certainement pas etre gonfle, meme au
+moyen du gaz de l'eclairage, si on ne prenait soin de le vernir. Le vernis
+employe est tout simplement de l'huile de lin cuite avec de la litharge.
+On a l'habitude de l'employer a chaud et de l'etendre a l'aide de tampons
+sur toute la surface interieure et exterieure de l'aerostat.
+
+Le ballon est muni a sa partie superieure d'une soupape qui est destinee a
+laisser echapper du gaz au gre de l'aeronaute, pendant toute la duree de
+l'ascension. Les soupapes sont formees de deux clapets qui s'ouvrent, de
+l'exterieur a l'interieur, sous la traction d'une corde que l'on tire de
+la nacelle. Pour que la fermeture soit hermetique, on lute les joints avec
+un melange de suif et de farine de lin que l'on nomme _cataplasme_. On
+voit que cet organe est tres-grossier, et qu'il serait bien facile de le
+perfectionner; mais le temps etait trop rare pendant le siege pour qu'il
+ait ete possible de songer aux innovations qui necessitent des recherches
+longues et minutieuses.
+
+La sphere d'etoffe, munie de sa soupape a sa partie superieure, est
+pourvue a sa partie inferieure d'une ouverture que l'on appelle
+_appendice_, et qui reste toujours beante pendant l'ascension, afin de
+permettre au gaz, dilate par suite de la diminution de pression, de
+trouver une issue. Sans cette precaution, l'aerostat pourrait eclater
+par suite de la force expansive du gaz. Le ballon est recouvert dans sa
+totalite d'un vaste filet attache a la soupape, et qui se termine vers la
+partie de l'appendice par trente-deux cordes qui servent a y attacher la
+nacelle. Celle-ci se fixe au filet par l'intermediaire d'un cercle de bois
+pourvu de trente-deux petites olives de bois, appelees _gabillots_,
+qui s'ajustent dans les boucles faconnees a la partie inferieure des
+trente-deux cordes du filet. Huit autres gabillots permettent d'attacher
+la nacelle au cercle par les cordes dont elle est munie. Le cercle
+que nous venons de decrire est un des organes les plus essentiels de
+l'aerostat, il est regulierement fixe au filet et sert de point d'attache
+a l'ancre, qui est l'engin d'arret a la descente. Il repartit uniformement
+les tractions, et donne a tout l'appareil une grande elasticite.
+
+La nacelle est confectionnee en osier souple, flexible. C'est
+incontestablement la meilleure substance a employer pour construire un
+esquif propre a supporter des chocs, des trainages, sans se deteriorer
+et sans blesser les touristes aeriens qui s'y sont confies. On tresse un
+veritable panier d'osier avec les huit cordes d'attache, qui passent par
+le plancher de la nacelle et en font, pour ainsi dire, partie integrante.
+Deux banquettes permettent aux aeronautes de s'asseoir commodement.
+
+Le ballon, tel que nous venons de le decrire, est pret a gravir l'espace
+quand il est gonfle de gaz de l'eclairage. En effet, ce gaz a une densite
+de 0gr.650, c'est-a-dire qu'un metre cube dans l'air aura une force
+ascensionnelle de 730 grammes environ. Les ballons du siege ont 2,000
+metres cubes, ils auront donc une force ascensionnelle de 1,460
+kilogrammes. L'etoffe, le filet et la nacelle reunis ne pesent guere
+plus de 500 kilogrammes; il nous reste 960 kilogrammes pour le poids des
+voyageurs, du sable de lest et des organes d'arret.
+
+Quand un ballon s'eleve, il tend bientot a se mettre en equilibre, il a
+perdu une certaine quantite de gaz par l'appendice; il en perd constamment
+de petites quantites, si, comme il arrive souvent, il n'est pas
+parfaitement impermeable; en outre, il se refroidit, et le gaz, se
+contractant, est encore prive d'une partie de sa force ascensionnelle.
+Livre a lui-meme, le ballon, apres avoir atteint le sommet de sa course,
+tendrait immediatement a redescendre et ne tarderait pas a revenir a
+terre. Pour empecher cette descente, l'aeronaute allege sa nacelle; il
+jette par-dessus bord un corps pesant qu'on appelle le _lest_, et qui se
+compose de sable tamise. Ce sable forme un nuage floconneux qui ne tombe a
+terre que lentement et sous forme de grains imperceptibles, incapables de
+causer le moindre degat, comme cela ne manquerait pas d'arriver si l'on
+jetait du haut des airs des pierres ou des corps non divises.
+
+Pour que la description de l'aerostat soit complete, il faut encore que
+nous parlions des organes d'arret, dont on doit se munir pour assurer le
+retour a terre. L'aeronaute emporte a bord une ancre evasee, non pas
+une ancre de marine qui ne mordrait pas dans les champs, mais un engin
+confectionne pour les ascensions aerostatiques. On pourrait encore se
+munir d'un grappin a six branches, qui est meme preferable a l'ancre, au
+dire de quelques vieux marins de l'atmosphere. Enfin, il est indispensable
+de ne pas oublier le _guide-rope_, un des engins essentiels du ballon.
+Qu'est-ce que le guide-rope? C'est tout simplement une corde de 150 metres
+de long, qui s'attache au cercle et que l'on laisse pendre dans l'espace.
+En l'air, elle n'est d'aucun usage; mais il n'en est pas de meme au retour
+a terre. D'abord, si l'aeronaute touche terre, il sait qu'il est a 150
+metres du sol, puisqu'il connait la longueur de sa corde, et quand il
+revient des hautes regions, l'oeil le plus expert ne sait guere apprecier
+les distances. Ce sera donc un veritable guide, d'ou le nom qui lui a
+ete donne, _rope_, voulant dire cable en anglais. En outre, si le ballon
+descend, le guide-rope va successivement toucher terre dans toute sa
+longueur, et il delestera l'aerostat, en amortissant le premier choc.
+Cette corde agit donc encore comme un veritable ressort qui empeche
+le retour vers le sol d'etre trop brusque. Si l'ancre ne mord pas
+immediatement, le guide-rope sera traine a la remorque du ballon; mais
+il tendra a l'arreter; car il produira contre le sol une resistance de
+frottement considerable; il pourra meme s'enrouler autour d'un obstacle,
+d'un arbre, d'un poteau, et enfin offrir prise aux braves paysans qui ne
+manquent pas de venir en aide aux ballons quand ils le peuvent.
+Cette simple corde qui pend apres le cercle est donc d'une utilite
+extraordinaire; c'est a l'illustre aeronaute anglais Green que revient
+l'honneur de l'avoir employee le premier. L'invention, direz-vous, est
+bien simple. Sans doute, mais personne n'y avait songe avant lui, et vous
+et moi, peut-etre, ne penserions pas au guide-rope sans le vieux Green.
+
+L'armement ainsi opere est a peu pres complet; il ne faut pas oublier de
+mettre dans les bottes de la nacelle un bon couteau, quelques cordelettes,
+des couvertures, et des vivres froids; quelques bonnes bouteilles de vin,
+un carafon d'eau-de-vie, ne sont pas non plus a dedaigner, car l'air des
+nuages donne un appetit d'enfer.
+
+Pour connaitre sa route dans l'air, l'aeronaute emporte une boussole; s'il
+voit la terre, il reconnait le sillage trace par le ballon et l'aiguille
+aimantee lui donne sa route. Le barometre indique enfin avec une grande
+precision les altitudes au-dessus du niveau de la mer.
+
+Les constructeurs aerostatiques du siege de Paris fabriquerent environ
+soixante ballons de 2,000 metres cubes. L'installation de M. Eugene Godard
+a la gare d'Orleans offrait un aspect merveilleux. D'un cote des femmes
+cousaient les fuseaux du ballon, de l'autre des marins confectionnaient
+les filets. Ailleurs enfin, le vernis s'etalait sur les aerostats cousus.
+
+Au milieu de la gare, quelques ballons gonfles d'air sechaient leur couche
+de vernis. Ils dominaient le sol comme le dos immense de ces cetaces qui
+forment des iles flottantes au milieu de l'Ocean.
+
+Les aerostats de M. Godard etaient a cotes bicolores bleues et rouges, ou
+jaunes. Ceux de MM. Yon et Camille d'Artois etaient blancs. Cette couleur
+est la meilleure sans contredit, car elle reflete, au lieu de les
+absorber, les rayons lumineux. Un ballon blanc doit etre moins sensible
+aux dilatations et aux contractions brusques qu'un aerostat colore.
+
+
+L'ASCENSION.
+
+MM. Eugene Godard, Camille d'Artois et Yon etaient charges de trouver des
+aeronautes destines a s'elever dans les ballons-poste. Les braves marins
+jouerent ici un role tres-important, car sur soixante-quatre ballons, il
+y en eut trente qui furent conduits dans les airs par nos loups de mer,
+transformes en _loups aeriens_.
+
+On donnait quelques lecons preliminaires aux novices, mais quelles lecons!
+Une nacelle etait pendue a une des poutres de fer de la gare, l'eleve y
+grimpait et criait le "lachez tout." Mais il va sans dire qu'il restait en
+place. On lui faisait jeter du lest et tirer une corde de soupape. Puis il
+lancait son ancre et simulait l'atterrissage. Singulier apprentissage qui
+rappelle les lecons de natation a calle seche.
+
+Le jour de l'ascension designe, les passagers arrivaient au lieu du
+depart, et remettaient leurs destinee entre les mains de l'apprenti
+aeronaute. Ils s'elevaient dans les airs quelquefois par une nuit noire,
+marchant a l'inconnu. Ma foi, quand on a pratique les ballons, qu'on a
+souvent gravi les hautes regions de l'air, on ne peut s'empecher d'admirer
+le courage et le devouement de ces hardis explorateurs. Ici le mot
+devouement n'est pas exagere, car les aeronautes sont partis de Paris en
+ballon pour une somme insignifiante, quelques-uns ne recevaient comme
+gratification pecuniaire que deux cents francs a peine. Je n'oublierai
+jamais la stupefaction d'un Anglais que j'ai vu a Tours et qui me disait:
+
+--O monsieur! comme on doit vous payer pour entreprendre de tels voyages!
+Une ascension faite au-dessus des Prussiens, cela vaut deux mille livres
+sterling.
+
+--Je ne sais ce que cela vaut, monsieur. Mais en France ces choses-la ne
+se font pas, ou se font pour rien.
+
+Le brave Anglais n'a pas cru un mot de ce que je lui disais.
+
+--Cela vaut cinquante mille francs, repetait-il.
+
+Au moment du depart d'un ballon-poste, MM. Bechet, sous-directeur des
+postes, ou Chassinat, directeur des postes de la Seine, apportaient les
+ballots de lettres et les depeches. Enfin M. Herve-Mangon, avec un zele
+bien louable, donnait les renseignements meteorologiques sur la direction
+du vent, son intensite, etc. MM. Bechet, Chassinat et Herve-Mangon ont
+passe le temps du siege a se lever a trois heures du matin, ou a une
+heure, pour assister aux departs; la part qu'ils ont prise a la poste
+aerienne ne sera pas oubliee: mais que de derangements inutiles, que de
+peine perdue! Souvent le vent n'etait pas assez vif, on ne pouvait pas
+partir; ou il etait trop violent, et au dernier moment l'aerostat volait
+en eclats.
+
+L'organisation du service des ballons-poste a ete en definitive creee avec
+la plus grande regularite, la plus remarquable precision. Cette
+creation restera un vrai titre de gloire pour M. Rampont et pour les
+administrateurs de la poste francaise.
+
+Dans les circonstances graves, M.E. Picard donnait lui-meme des
+recommandations aux aeronautes. Car quelques ballons avaient a porter hors
+Paris les nouvelles les plus importantes que les Prussiens ne pouvaient
+pas intercepter au-dessus des nuages.
+
+Continuons a present l'enumeration des voyages aeriens en nous fixant sur
+ceux qui offrent le plus d'interet.
+
+
+DEPARTS DE BALLONS EN OCTOBRE 1870.
+
+VOYAGE DE H. GAMBETTA.
+
+5e et 6e Ascensions. _7 octobre_.
+
+1 deg. L'_Armand Barbes_, 1,200 met. cubes. Aeronaute, J. Trichet; passagers,
+MM. Gambetta et Spuller.
+
+2 deg. _Le George Sand_, 1,200 met. cubes. Aeronaute, J. Revilliod; passagers,
+deux Americains et un sous-prefet.
+
+Le double depart de l'_Armand Barbes_ et du _George Sand_ s'est effectue
+dans des conditions assez dramatiques, comme l'ont raconte les journaux
+de Paris. Nous cedons la parole au _Gaulois_ du 7 octobre qui a donne des
+details curieux sur ces memorables ascensions:
+
+"Une foule enorme attendait ce matin, sur la place Saint-Pierre a
+Montmartre, le depart des ballons l'_Armand Barbes_ et le _George Sand_,
+ce n'etait pas un vain sentiment de curiosite qui excitait l'avide anxiete
+de cette population; on venait d'apprendre que chacun de ces aerostats
+emportait des voyageurs entreprenant courageusement ce perilleux voyage
+avec d'importantes missions.
+
+"Dans la nacelle de l'_Armand Barbes_, conduit par M. Trichet, prirent
+place Gambetta et son secretaire Spuller; dans celle du _George Sand_,
+dirige par M. Revilliod, monterent MM. May et Raynold, citoyens
+americains, charges d'une mission speciale pour le gouvernement de la
+defense, et un sous-prefet.
+
+"On remarquait dans l'enceinte Charles et Louis Blanc, MM. Rampont et
+Charles Ferry, et le colonel Husquin.
+
+"MM. Nadar, Dartois, et Yon dirigeaient, avec l'autorite et l'entrain
+qu'on leur connait, le double depart.
+
+"Les dernieres poignees de main echangees au milieu de l'emotion generale,
+au cri de "lachez tout!" les deux ballons s'eleverent majestueusement.
+
+"Il etait onze heures dix minutes.
+
+"Une immense clameur de: "Vive la Republique!" retentit sur la place et
+sur la butte; les hardis voyageurs agitaient leurs chapeaux et leurs voix
+repetaient comme un echo lointain le cri de la foule.
+
+"Par une illusion d'optique, lorsque les ballons franchirent la butte
+Montmartre, ils se dirigeaient vers le nord-est, l'on crut qu'ils
+descendaient et allaient echouer dans la plaine. La foule desesperee,
+anxieuse, tumultueuse, escalada la butte. Les factionnaires marins eurent
+toutes les peines du monde a la retenir: il fallut qu'elle vit les
+deux ballons continuer leur route pousses par un vent qui (d'apres les
+observations faites) filait dix lieues a l'heure.
+
+"On attend impatiemment le retour des pigeons voyageurs qui nous diront ou
+les deux aerostats ont atterri."
+
+Le _Moniteur universel_ du 10 octobre (edition de Tours) peut aujourd'hui
+satisfaire la curiosite de ceux qui n'ont qu'une vague connaissance des
+peripeties du voyage de M. Gambetta. "Pousses par un vent tres-faible, dit
+ce journal, les deux aerostats ont laisse Saint-Denis sur la droite; mais
+a peine avaient-ils depasse la ligne des forts, qu'ils ont ete assaillis
+par une fusillade partie des avant-postes prussiens; quelques coups de
+canon ont ete aussi tires sur eux. Les ballons se trouvaient alors a la
+hauteur de 600 metres, et les voyageurs aeriens ont entendu siffler les
+balles autour d'eux; ils se sont alors eleves a une altitude qui les a mis
+hors d'atteinte; mais, par suite de quelque accident ou de quelque fausse
+manoeuvre, le ballon qui portait le ministre de l'interieur s'est mis a
+descendre rapidement, et il est venu prendre terre dans un champ traverse
+quelques heures avant par des regiments ennemis, et a une faible distance
+d'un poste allemand. En jetant du lest, il s'est releve, et a continue sa
+route. Il n'etait qu'a deux cents metres de hauteur lorsque, vers Creil,
+il a recu une nouvelle fusillade, dirigee sur lui par des soldats
+wurtembergeois. En ce moment, le danger etait grand; heureusement les
+soldats ennemis avaient leurs armes en faisceau; avant qu'ils les eussent
+saisies, le ballon, allege de son lest, remontait a huit cents metres;
+les balles ne l'ont pas plus atteint que la premiere fois, mais elles ont
+passe bien pres des voyageurs, et M. Gambetta a eu meme la main effleuree
+par un projectile.
+
+"L'_Armand Barbes_ n'etait pas au terme de ses aventures.
+
+"Manquant de lest, il ne se maintint pas a une elevation suffisante; il
+fut encore expose a une salve de coups de fusils partie d'un campement
+prussien, place sur la lisiere d'un bois, et alla, en passant par dessus
+la foret, s'accrocher aux plus hautes branches d'un chene ou il resta
+suspendu; des paysans accoururent, et, avec leur aide, les voyageurs
+purent prendre terre, pres de Montdidier, a 3 heures moins un quart.
+Un proprietaire du voisinage passait avec sa voiture, il s'empressa de
+l'offrir a M. Gambetta et a ses compagnons, qui eurent bientot atteint
+Montdidier, et se dirigerent sur Amiens. Ils y arriverent dans la soiree
+et y passerent la nuit.
+
+"Le voyage du second ballon a ete marque par moins de peripeties. Apres
+avoir essuye la premiere fusillade, il a pu se maintenir a une assez
+grande hauteur pour eviter un nouveau danger de ce genre; il est alle
+descendre, a 4 heures, a Cremery pres de Roye, dont les habitants ont
+tres-bien accueilli les voyageurs. M. Bertin, fabricant de sucre et maire
+de Roye, a donne l'hospitalite pour la nuit a l'aeronaute; son adjoint a
+loge chez lui les deux Americains.
+
+"Le lendemain, samedi, l'equipage du second ballon rejoignait celui du
+premier a Amiens, et l'on partait ensuite de cette ville a midi. A Rouen,
+ou l'on arriva ensuite, M. Gambetta fut recu par la garde nationale, et
+prononca un discours qui excita l'enthousiasme. De Rouen, M. le ministre
+et ses compagnons de route se dirigerent sur le Mans; ils y coucherent, et
+en partirent le lendemain, dimanche, a 10 heures et demie[10]."
+
+[Note 10: "Le 10 octobre on lisait dans le _Journal officiel_
+de Paris: Le gouvernement a recu ce soir une depeche ainsi concue:
+"Montdidier (Somme), 8 heures du soir. Arrivee apres accident en foret
+a Epineuse. Ballon degonfle. Nous avons pu echapper aux tirailleurs
+prussiens, et grace au maire d'Epineuse, venir ici, d'ou nous partons dans
+une heure pour Amiens, d'ou voie ferree jusqu'au Mans et a Tours. Les
+lignes prussiennes s'arretent a Clermont, Compiegne et Breteuil dans
+l'Oise. Pas de Prussiens dans la Somme. De toutes parts on se leve en
+masse. Le gouvernement de la defense nationale est partout acclame."
+
+Cette depeche avait ete apportee par un joli pigeon gris, compagnon de
+voyage aerien du ministre de l'interieur.--On l'appella depuis Gambetta.]
+
+7e Ascension. _12 octobre_.--Le ballon _le Washington_ (2,000 met.
+cub.), conduit par M. Bertaux, recoit dans sa nacelle M. Van Roosebecke,
+proprietaire de pigeons, et M. Lefebvre, consul de Vienne.--Il porte en
+outre 300 kilogr. de depeches et 25 pigeons. L'aerostat part de la gare
+d'Orleans a 8 heures 30 du soir et tombe a 11 heures 30 pres de Cambrai.
+
+A la descente, le vent est assez violent, l'aeronaute M. Bertaux, en
+jetant l'ancre, tombe de la nacelle et fait une chute terrible dans un
+champ de betteraves. MM. Van Roosebecke et Lefebvre sont emportes dans la
+nacelle avec une violence extreme, ils subissent un trainage perilleux,
+mais le ballon se dechire et s'arrete; les voyageurs en sont quittes pour
+l'emotion.
+
+Quant a M. Bertaux, il etait deja malade, poitrinaire en sortant de Paris.
+Il a fait partie, d'Orleans au Mans, comme nous l'avons raconte, de la
+compagnie des aerostiers militaires. Il a trouve la mort, en revenant
+a Paris apres l'armistice. C'etait un jeune homme plein d'avenir;
+litterateur et poete, il avait compose plusieurs volumes de poesies, il
+s'etait lance avec passion dans les aventures de la navigation aerienne.
+
+
+8e Ascension. _12 octobre_.--Le _Louis Blanc_, 1,200 met. cub.,
+conduit par M. Farcot, mecanicien, part a 9 heures du matin, de
+Montmartre. Passager: M. Tracelet, proprietaire de pigeons.--Poids des
+depeches, 125 kilogr. Nombre de pigeons, 8.
+
+L'aerostat descend a midi 30 a Beclerc dans le Hainaut (Belgique).
+
+
+9e et 10e Ascensions. _14 octobre_.
+
+1 deg. Le _G. Cavaignac_, 2,000
+met. cub., dirige par M. Godard pere, recoit dans sa nacelle M. de Keratry
+et deux passagers, 710 kilogr. de depeches et 6 pigeons. Il s'eleve de
+la gare d'Orleans a 10 heures 15 minutes et descend a 3 heures de
+l'apres-midi a Brillon (Meuse).
+
+Le retour a terre s'est execute avec une precipitation regrettable. La
+nacelle recoit un choc des plus violents; M. de Keratry a la tete blessee
+par le cercle qui le frappe, et une jambe contusionnee.
+
+2 deg. Le _Jean-Bart_, 2,000 met. cub., qu'on a appele aussi le _Guillaume
+Tell_ et le _Christophe Colomb_. Aeronaute, Albert Tissandier. Passagers,
+MM. Ranc et Ferrand.
+
+Il y a eu entre le quatrieme voyage et le cinquieme, un intervalle de
+plusieurs jours, ou les tentatives d'ascension ont presque toujours
+avorte. M. Albert Tissandier devait partir le 3 octobre. A 8 heures du
+matin, il se rend a l'usine de Vaugirard. Le _ballon Imperial_ a ete
+repare, il est gonfle, mais il fuit sensiblement. D'ailleurs l'air est
+d'un calme absolu. MM. Herve-Mangon, Rampont et Chassinat, decident qu'il
+est prudent de remettre le depart.
+
+Le lendemain, a 5 heures du matin, MM. Tissandier et Herve-Mangon
+s'apercoivent que le ballon est presque degonfle. L'empire n'aura meme pas
+laisse a la France un ballon en bon etat!
+
+On retarde l'ascension. Jusqu'au 7 octobre, les tentatives de depart
+sont vaines. Ce jour-la MM. Gambetta et Spuller s'elevent de la place
+Saint-Pierre.
+
+M.A. Tissandier est remis au 12 octobre. Il se rend a la gare d'Orleans a
+6 heures du matin. On gonfle un magnifique ballon de 2,000 m. cub. ou il
+va partir.--Une rafale survient et met l'aerostat en pieces.--Enfin le
+voyage peut s'executer le 14 octobre.
+
+11e et 12e Ascensions. _16 octobre_.
+
+1 deg. Le _Jules Favre_ (1,200 met. cub.). Aeronaute, L. Godard
+jeune.--Passagers: MM. Malapert, Ribaut et Beote.
+Depeches: 195k. Pigeons: 6.
+L'aerostat quitte la gare d'Orleans a 7h. 20m., il descend a
+Foix-Chapelle (Belgique) a midi 20.
+
+2 deg. Le _Lafayette_, (2,000 met. cub.).--Aeronaute: M. Labadie,
+marin.--Passagers: MM. Daru et Barthelemy.
+Depeches: 270k. Pigeons: 4.
+Depart, gare d'Orleans 9h. 50m.
+Arrivee: Dinant (Belgique) 2h. 45s.
+
+A la descente le ballon est emporte par un vent violent; le marin Labadie
+coupe toutes les cordes de la nacelle, et le ballon s'echappe seul. Les
+voyageurs restent assis a terre dans leur panier devenu immobile comme un
+berceau.--Ce procede n'est pas tres-aerostatique, mais il a reussi. Tant
+mieux pour les passagers.
+
+Labadie est le premier marin qui ait quitte Paris en ballon. On ne saurait
+trop admirer le courage, l'intrepidite de ces braves matelots, qui n'ayant
+jamais vu un ballon osaient se risquer dans les flots invisibles de
+l'air.--Deux de ces praticiens improvises ont trouve la mort dans ces
+voyages perilleux. On peut dire qu'il est etonnant que des ballons
+conduits par des mains inexperimentees n'aient pas donne lieu a plus
+d'accidents. Apres l'exemple des ballons du siege, arrives presque tous a
+bon port, on ne rencontrera plus, esperons-le, tant d'esprits craintifs,
+qui se figurent qu'il faut ecrire son testament avant de monter dans la
+nacelle aerienne. Le chemin de fer est tout aussi dangereux que le ballon.
+
+13e Ascension. _18 octobre_.--Le _Victor Hugo_ (1,200 met.
+cub.).--Aeronaute: Nadal.--Pas de passager.
+Depeches: 440 k. Pigeons: 6.
+Depart: Jardin des Tuileries, 11h. 45m.
+Arrivee: pres Bar-le-Duc (Meuse), 5h. 30s.
+
+En quittant terre l'aeronaute a crie: Vive la Republique democratique et
+sociale! Plus tard, il s'est mis au service de la Commune comme aerostier
+militaire.
+
+14e Ascension. _19 octobre_.--La _Republique universelle,_ designe
+aussi sous le nom de: _Jean Bart_ par quelques journaux (2,000 met. cub.).
+Aeronaute: Jossec, marin.--Passagers: Dubost, secretaire de M. de Keratry,
+et Gaston Prunieres.
+Depeches: 305k. Pigeons: 6.
+Depart: gare d'Orleans, 9h. 10m.
+Arrivee: pres Mezieres (Ardennes), 11h. 20m.
+
+Le ballon est descendu au-dessus des arbres de la foret des Ardennes ou il
+a ete mis en pieces.
+
+15e Ascension. _22 octobre_.--Le _Garibaldi_ (2,000 met. cub.).
+Aeronaute: Iglesia, mecanicien, ancien homme d'equipe du grand ballon
+captif de Londres.--Passager: de Jouvencel, ancien depute.
+Depeches: 450k. Pigeons: 6.
+Depart: jardin des Tuileries, 11h. 30m.
+Arrivee: Quincy-Segy (Hollande), 1h. 30s.
+
+16e Ascension. _25 octobre,_--Le _Montgolfier_ (2,000 met. cub.).
+Aeronaute: Herve, marin. Passagers: MM. le Bouedec et colonel Lapierre,
+Depeches: 390k. Pigeons: 2.
+Depart: gare d'Orleans, 8 h. 30m.
+Arrivee: Holigenberg (Hollande), midi 30.
+
+
+CAPTURE DU BALLON "LA BRETAGNE."
+
+17e et 18e Ascensions. _27 octobre_.--1 deg. Le _Vauban_ (1,200 met.
+cub.). Aeronaute: Guillaume, marin.--Passagers: Reitlinger, photographe;
+Cassiers, proprietaire de pigeons.
+Depeches: 270k. Pigeons: 23.
+Depart: gare d'Orleans, 9h. m.
+Arrivee: Vignoles (Meuse), 1h. s.
+
+2 deg. _La Bretagne_ (2,000 met. cub.), appartenant a une entreprise
+particuliere.
+Aeronaute: Cuzon.--Passagers: MM. Woerth, Manceau et Hudin.
+Depart: usine a gaz, la Villette, midi.
+Arrivee: Verdun (Meuse), 3h. s.
+
+La _Bretagne_ et le _Vauban_ sont, comme on le voit, partis le meme jour.
+Le premier de ces ballons etait destine a tomber entre les mains des
+Prussiens. Il allait commencer la serie des catastrophes aeriennes. Nous
+laisserons M. de Fonvielle, qui a pu se procurer des details sur ces
+voyages, en raconter les emouvantes peripeties.
+
+"Le 27 octobre est un jour fatal a la Republique; car c'est alors que Metz
+capitula, et que l'armee cernant Bazaine put se rendre autour de Paris
+pour prendre une part active tant a l'investissement de la capitale
+qu'a la defaite des armees de secours. Au point de vue aeronautique, le
+resultat ne fut guere meilleur.
+
+"Le _Vauban_ fut le plus heureux des deux ballons; cependant il alla
+tomber pres de Verdun, dans un district occupe par les Prussiens. M.
+Reitlinger, que j'ai vu a Londres, m'a dit qu'il ne s'en serait pas
+tire sans sa connaissance de la langue allemande, qu'il manie comme le
+francais, ce qui n'a rien d'etonnant, puisqu'il est Bavarois de naissance.
+
+"Le marchand de pigeons fut grievement blesse dans le trainage. Mais les
+peripeties du _Vauban_ ne sont rien aupres de celles de la _Bretagne_, que
+M. Manceau nous a racontees et qui nous serviront a faire comprendre la
+maniere dont certaines ascensions ont ete conduites.
+
+"Au moment du depart, le vent poussait le ballon vers le nord-est avec une
+certaine stabilite, car la _Bretagne_ et le _Vauban_ ne sont descendus
+qu'a quelques kilometres l'un de l'autre, quoique partis a trois heures de
+difference de temps.
+
+"Apres etre reste deux heures a naviguer dans une direction qui n'avait
+rien de bien attrayant, M. Cuzon eut envie de descendre. Malgre les
+protestations de M. Manceau, il donna deux coups de soupape, et le
+ballon ne tarda point a se rapprocher de la surface de la terre... terre
+inhospitaliere s'il en fut; car les voyageurs aeriens furent recus par
+une vive mousqueterie. Ils etaient tombes au milieu d'un tas de Prussiens
+qu'ils n'avaient pas vus, quoiqu'ils eussent huit yeux et des lunettes
+a bord! Mais comme on etait pres de terre, au-dessus d'une prairie, M.
+Woerth s'elance de la nacelle, contrairement aux regles de la discipline
+et de la solidarite.
+
+"Il tombe au milieu des ennemis, auxquels il fait signe en agitant un
+mouchoir blanc au dessus de sa tete. On lui fait grace de la vie, et on
+l'entraine en prison.
+
+"Malgre ses pressantes reclamations, celles de sa famille et celles de son
+gouvernement, car il est sujet anglais, il est retenu jusqu'a la fin de la
+guerre. La captivite de M. Woerth a fait beaucoup de bruit en Angleterre,
+et, en effet, cette circonstance est une de celles dans lesquelles le
+gouvernement britannique a le mieux montre combien il etait meprisable et
+lache.
+
+"Le ballon, allege du poids de ce deserteur, se redressa avec rapidite; il
+aurait remonte a une grande hauteur si M. Cuzon n'avait donne de nouveaux
+coups de soupape. Le ballon ne tarda point a redescendre. Quand M. Guzon
+et M. Hudin se voient a portee, ils se hatent de sauter a terre, laissant
+dans la nacelle M. Manceau, qui est entraine avec la rapidite d'une fleche
+dans la region des nuages. Il ne tarde point a penetrer dans une zone ou
+regne une pluie abondante. Il eprouve un froid intense; le sang lui sort
+par les oreilles.... Il a le sangfroid de tirer de toute sa force la
+corde, et il retombe avec rapidite. Bientot il arrive a une prairie; mais,
+entraine par l'exemple, il saute. Il a mal calcule la hauteur: il tombe
+de quarante pieds de haut et se casse la jambe. Le ballon rebondit et
+redescend; il s'aplatit a quelque distance.
+
+"Le malheureux Manceau souffre horriblement, il patauge en plein marecage,
+au milieu des tenebres, car la nuit est venue. Il se traine peniblement
+moitie nageant, moitie a quatre pattes, vers un endroit ou il apercoit
+de la lumiere.... Ce sont des paysans, mais en le voyant sortir de
+l'obscurite, ces brutes veulent le mettre en pieces. Le cure du village
+arrive et le sauve. On le transporte dans une cabane; on le couche; on le
+soigne, et le cure commande une escouade de paysans, qui va a la recherche
+du ballon pour sauver les depeches. La nuit meme, le cure part charge de
+ce precieux fardeau... et bien lui en prit, car pendant qu'il partait, un
+lache, un Judas, un traitre allait a Corny, au quartier general du prince
+Frederic-Charles, prevenir de ce qui etait arrive a quelques kilometres de
+Metz!
+
+"Le lendemain matin, des hommes du 4e uhlans viennent enlever Manceau. Ces
+miserables l'obligent, a coups de crosse de fusil, a se trainer, malgre sa
+blessure. On le mene ainsi a Mayence, ou il arrive dans un etat affreux.
+Pour le guerir, on le jette dans un cachot ou l'on oublie pendant deux
+jours de lui donner a manger. Puis on le fait paraitre devant le general
+qui procede a son interrogatoire. Le malheureux etait fusille s'il n'avait
+eu dans sa poche un contrat d'association prouvant qu'il etait simple
+negociant.
+
+"Les Prussiens ont fini par s'humaniser, on a donne a Manceau des eclisses
+pour guerir sa jambe cassee, et au lieu de le garder en prison, on l'a
+interne dans la ville. De plus, M. le comte de Bismark, toujours galant,
+a daigne faire prevenir Mme Manceau de la captivite de son mari, tombe
+vivant entre les mains des Prussiens et actuellement detenu dans la
+forteresse de Mayence.
+
+"M. Manceau est de retour a Paris, console de ses mesaventures et
+parfaitement gueri de sa blessure[11]."
+
+[Note 11: La _Liberte_, 19 mars, 1871.]
+
+
+19e Ascension. _29 octobre_.--Le _Colonel Charras_ (2,000m. cub.).
+Aeronaute: Gilles.--Pas de passager.
+Depeches: 460kil. Pigeons: 6.
+Depart: gare du Nord, midi.
+Arrivee: Montigny (Haute-Marne), 5h. soir.
+
+Une plaisante histoire que raconte M. Gilles pendant ses voyages durant le
+siege:
+
+M. Steenackers, au mois de decembre, l'envoie, avec l'aerostat _Colonel
+Charras_, a Lyon, dans le cas d'un investissement de la ville.
+
+Dans le trajet, un prefet a recu la depeche suivante:
+
+"Gilles, aeronaute, arrive avec Colonel Charras."
+
+Le prefet, un peu naif, comme on va le voir, se presente a l'arrivee du
+train: il trouve M. Gilles, et lui dit:
+
+--Vous etes seul, monsieur, ou est le colonel Charras?
+
+--Il est la, dans le fourgon.
+
+--Pourquoi ne le faites-vous pas descendre?
+
+--Je ne peux pas, monsieur, il pese 100 kilogrammes!
+
+M. le prefet, le Piree devait etre de vos amis!
+
+
+ASCENSIONS DE NOVEMBRE 1870.
+
+20e Ascension. _2 novembre_,--Le _Fulton_ (2,000m. cub.).
+Aeronaute: Le Gloennec, marin.--Passager: M. Cezanne, ingenieur.
+Depeches: 250 kil. Pigeons: 6.
+Depart: gare d'Orleans, 8h. 30m.
+Arrivee: pres d'Angers (Maine-et-Loire), 2h. 30 soir.
+
+Le marin le Gloennec, huit jours apres son arrivee a Tours, est mort d'une
+fluxion de poitrine. Ses funerailles ont ete imposantes. Les aeronautes
+presents a Tours, et les delegues des membres du gouvernement ont suivi
+jusqu'au cimetiere le corps du jeune et courageux marin.
+
+DEUXIEME BALLON PRISONNIER.
+
+21e et 22e Ascensions. _4 novembre_.--1 deg. Le _Ferdinand Flocon_
+(2,000 met. cub.). Aeronaute: Vidal.--Passager: Lemercier de Janvelle.
+Depeches: 130 kil. Pigeons: 6.
+Depart: gare du Nord, 9h. m.
+Arrivee: pres Chateaubriant (Loire-Inferieure), 3h. 45 soir.
+
+2 deg. Le _Galilee_ (2,000 met. cub.). Aeronaute: Husson, marin.--Passager: M.
+Etienne Antonin.
+Depeches: 420 kil. Pas de pigeons.
+Depart: gare du Nord, 2h. soir.
+Arrivee: pres Chartres (Eure-et-Loir), 6h. s.
+
+Le _Galilee_ a ete pris par les Prussiens, qui se sont empares de
+l'aeronaute et des depeches. Le passager M. Etienne Antonin a pu
+s'echapper des ennemis.
+
+23e Ascension. _6 novembre_.--La _Ville de Chateaudun_ (2,000 met.
+cub.). Aeronaute: Bosc, negociant.--Pas de passager.
+Depeches: 455 kil. Pigeons: 6.
+Depart: gare du Nord, 9h. 45m.
+Arrivee: Reclainville, pres Voives, 5h. s.
+
+Le lendemain du depart de ce ballon, on recevait, par pigeon, la depeche
+suivante de l'aeronaute:
+
+"Prussiens tire sur ballon jusqu'a deux heures et demie sans me toucher.
+Descente heureuse a Reclainville, a cinq heures et demie soir. Remis
+toutes depeches bureau Voives. Dirige sur Vendome ou je suis arrive a
+neuf heures du matin. Transmis immediatement par telegraphe depeches
+officielles a destination. Prussiens Orleans, Chartres. Quartier
+general, Patay. Bonne garde faite par nos troupes et francs-tireurs avec
+artillerie. L'ennemi vient requisitionner a Chateaudun tous les jours.
+Repousse de cette ville par francs-tireurs, qui ont fait quarante tues et
+autant de prisonniers. Ballon monte par un marin et un voyageur a ete pris
+par les Prussiens qui ont fait tout prisonnier."
+
+24e Ascension. _8 novembre_.--La _Gironde_ (2,000 m. cub.).
+Aeronaute: Gallay, marin.--Passagers: MM. Herbaut, Gambes et Barry.
+Depeches: 60 kil.
+Depart: gare d'Orleans, 8h. 20 matin.
+Arrivee: Granville (Eure), 3h. 40 soir.
+
+
+TROISIEME BALLON PRISONNIER.
+
+25e et 26e Ascensions. _12 novembre_. 1 deg. Le _Daguerre_ (2,000 met.
+cub.). Aeronaute: Jubert, marin.--Passagers: MM. Pierrou, ingenieur, et
+Nobecourt, proprietaire de pigeons.
+Depeches: 260 kil. Pigeons: 30.
+Depart: gare d'Orleans, 9h. 45 matin.
+Arrivee: Ferrieres (Seine-et-Marne).
+
+2 deg. Le _Niepce_ (2,000 met. cub.). Aeronaute: Pugano, marin.--Passagers:
+MM. Dagron, Fernique, Poisot et Gnochi.
+Depart: gare d'Orleans, 9h. 15 matin.
+Arrivee: Vitry (Seine-et-Marne), 2h. 30 soir.
+
+Cet aerostat emportait des appareils de photographie qui ont servi a la
+preparation des depeches attachees aux pigeons voyageurs.
+
+La descente s'est operee non loin des Prussiens, et le sauvetage des
+caisses d'appareil n'a pas dure moins de huit jours.
+
+Le _Niepce_ et le _Daguerre_, partis le meme jour, ont tous deux couru
+de grandes peripeties. Le premier ballon, descendu a Ferrieres, a ete
+poursuivi par les Prussiens et fait prisonnier.
+
+Les deux ballons ont fait route ensemble au-dessus des nuages. Les
+voyageurs des deux nacelles ont pu echanger des signaux dans les airs. Les
+passagers du _Niepce_ ont vu le _Daguerre_ atterrir; ils ont apercu les
+Prussiens qui se jetaient a sa rencontre pour s'en emparer!
+
+
+II
+
+
+Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages
+aeriens.--Voyage extraordinaire de Paris en Norwege.--Descente a
+Belle-Isle-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du siege.
+
+Trois ballons venaient d'etre captures dans un espace de temps
+tres-restreint: on se demandait si la poste aerienne n'allait pas
+rencontrer des obstacles imprevus qu'il fallait a tout prix surmonter pour
+eviter de nouvelles captures, pour sauvegarder les aeronautes, ces uniques
+messagers de Paris assiege. On venait d'apprendre que les Prussiens,
+consternes de voir les courriers de l'air defier leurs armes a feu, passer
+si librement a quelques milliers de metres au-dessus de leurs lignes
+d'investissement, etudiaient serieusement les moyens d'arreter les trop
+audacieux ballons. L'illustre Krupp construisit un engin special destine
+a atteindre les esquifs de l'air, admirable canon dont on attendait
+merveille. Ce _gun balloon_ fut promene triomphalement dans les rues
+de Versailles; c'etait une longue bouche a feu mobile autour d'un axe,
+ressemblant bien plus a un telescope qu'a un canon. Les soldats de Bismark
+disaient tout haut qu'ils allaient abattre les aerostats comme des
+perdrix, mais le grand canon destine a la chasse aux ballons fit plus de
+bruit que de besogne. L'ennemi organisa bientot un systeme d'observations
+regulieres. Quand un ballon sortait de Paris, des sentinelles examinaient
+la route qu'il suivait, et, par le telegraphe, prevenaient les postes
+prussiens situes dans la ligne probable du voyage. Des uhlans, prevenus
+a temps, couraient la tete en l'air, l'oeil braque dans le ciel et
+s'efforcaient d'arriver au moment de la descente.
+
+Il fut decide a Paris que les ascensions se feraient la nuit, au milieu
+des tenebres. Les ballons, disait-on, vont partir a minuit, ils seront
+caches a tout regard humain, en planant dans l'obscurite du ciel.
+
+Mais en evitant ainsi le peril de la capture, on courait vers d'immenses
+et nombreux dangers, comme nous allons essayer de le demontrer.
+
+En effet, rien de plus important en ballon, surtout quand on doit eviter
+les surprises d'un ennemi dangereux, que de voir les pays que l'on
+parcourt. Avec un peu d'attention, connaissant son point de depart,
+suivant sur une bonne carte les cours d'eau, les villes que l'on apercoit
+du haut des airs, a la surface du sol, il est possible d'apprecier sa
+route. Quand on plane a 1,500 metres de haut, nul projectile n'est a
+craindre, et rien n'empeche l'aeronaute, pour plus de securite, de
+naviguer a 2,000 metres ou a 3,000 metres au-dessus du niveau des
+Prussiens. En partant au lever du jour, il peut donc impunement examiner
+l'aspect du sol, voir les ennemis, ou s'assurer de leur absence. Meme en
+hiver, il a devant lui de longues heures de jour, comprises entre le lever
+et le coucher du soleil, c'est-a-dire au moins 9 heures de voyage. Il
+peut avoir la certitude de trouver dans ce laps de temps une terre
+hospitaliere.
+
+En partant a minuit, au contraire, on se lance dans les tenebres, a
+l'inconnu. Tant que l'obscurite est complete, on n'ose pas descendre, ne
+sachant pas ou la brise vous pousse. On attend le lever du jour. Mais le
+soleil levant peut vous montrer trop tard, helas! que les courants aeriens
+vous ont pousse en mer. C'en est fait alors du navire aerien s'il n'est
+sauve par quelque hasard providentiel!
+
+
+PREMIER DEPART DE NUIT.
+
+27e Ascension. _18 novembre_.--Le _general Uhrich_ (3,000 met.
+cub.). Aeronaute: Lemoine, marin.--Passagers: Thomas, proprietaire de
+pigeons et deux autres voyageurs.
+Depeches: 80 kil. Pigeons: 34.
+Depart: gare du Nord, 11h. 15 soir.
+Arrivee: Luzarches (Seine-et-Oise), 8h. matin.
+
+Cette premiere ascension nocturne a ete vraiment dramatique; elle a
+vivement impressionne les Parisiens, comme l'attestent les quelques lignes
+suivantes, que nous empruntons au _Gaulois_ paru le lendemain du depart de
+l'aerostat:
+
+"Ceux qui n'ont pas assiste a ce premier depart de nuit ne sauraient
+se figurer ce qu'il y a a la fois de triste, d'emouvant, de beau et de
+vraiment grand dans ce spectacle que le blocus de Paris nous a valu hier
+soir.
+
+"Nous etions la une centaine: des privilegies; car on n'ebruite plus
+les departs des ballons-poste comme auparavant. L'ennemi, regulierement
+informe quelques heures a l'avance, envoyait depuis quelque temps sur nos
+ballons des fusees incendiaires qui exposaient les aeronautes aux plus
+graves dangers. Aussi maintenant part-on mysterieusement, la nuit, et
+cette nuit et ce mystere ajoutent singulierement aux emotions du depart.
+
+"Au milieu d'une vaste cour se trouve le ballon a peu pres gonfle.
+"Un ballon enorme en taffetas jaune; les lanternes a reflecteur des
+locomotives l'eclairent etrangement; on le dirait transparent. Des ombres
+immenses courent le long du filet. Tout autour, on fait silence. Seul le
+sifflet aigu de M. Dartois, donnant le signal des manoeuvres, se fait
+entendre a des intervalles reguliers.
+
+"A dix heures et demie, un aide de camp arrive essouffle.
+
+"--Une depeche du gouverneur!
+
+"La depeche est precieusement mise de cote. La nacelle est fixee. On
+entend le sifflet de la... pardon! le "_lachez tout!_" et lentement,
+majestueusement, le ballon s'eleve, c'est-a-dire s'evanouit dans les
+tenebres. A peine a-t-il depasse le toit de la gare, deja nous l'avons
+perdu de vue. Cette masse s'est fondue dans les brouillards[12]!"
+
+[Note 12: Le _Gaulois_, 18 novembre 1870.]
+
+Le voyage execute par cet aerostat est des plus curieux. Les voyageurs
+sont restes 10 heures en ballon pour tomber seulement a quelques lieues de
+Paris. Ils croient avoir traverse Paris plusieurs fois pendant la nuit,
+ce qui est possible en admettant la presence dans l'air de courants
+contraires superposes a differentes altitudes.
+
+
+VOYAGE DE NORWEGE.
+
+28e Ascension. _24 novembre_.--La _Ville d'Orleans_. Aeronaute:
+Rolier, ingenieur.--Passager: M. Deschamps, franc-tireur.
+Depeches: 250 kil. Pigeons: 6.
+Depart: gare du Nord, 11h. 45 soir.
+Arrivee: Norwege, a cent lieues au nord de Christiania, le lendemain a 1
+h. soir.
+
+Ce voyage est un des plus curieux de l'histoire des ballons. Nous en
+rendons compte d'apres une lettre adressee a l'_Independance belge_.
+
+"Copenhague, 3 decembre.
+
+"Je vous apporte le recit du merveilleux voyage aerien de MM. Paul Rolier
+et Deschamps.
+
+"Ce sont eux, vous le savez deja, qui descendirent en ballon aupres de
+Christiania, en Norwege, il y a quelques jours. Je tiens les details qui
+suivent de la bouche meme de l'un des aeronautes.
+
+"Ils sont partis de Paris le 24 novembre, a 11 heures trois quarts du
+soir, esperant se diriger sur Tours. Le ballon atteint bientot une hauteur
+de 2,000 metres, hors de portee des balles prussiennes, et il dominait
+alors tout le camp prussien. Puis, il passa successivement au-dessus de
+plusieurs villes du nord.
+
+"Bientot les aeronautes crurent entendre le bruit d'un grand nombre de
+locomotives; ils etaient sur les cotes de la mer; et c'etait le bruit des
+vagues sur les rochers qu'ils pouvaient parfaitement distinguer. Puis ils
+entrerent dans un brouillard epais, n'ayant aucun moyen de determiner leur
+rapidite ou le mouvement horizontal de l'aerostat.
+
+"Le brouillard s'etant dissipe, ils se trouverent au-dessus de la mer
+et virent successivement un grand nombre de vaisseaux (dix-sept), entre
+autres une corvette francaise a laquelle ils firent des signaux, qui ne
+furent sans doute pas compris; on ne leur repondit point. Leur intention
+etait de se laisser tomber sur la mer et de se tenir la, jusqu'a ce qu'ils
+fussent recueillis par la corvette.
+
+"Plus tard, on tira sur eux, sans doute d'un vaisseau allemand, mais sans
+les atteindre. Ils avancaient toujours vers le nord avec une rapidite
+vertigineuse. Ne voyant nulle part la terre et se trouvant de nouveau dans
+le brouillard, ils expedierent un de leurs pigeons voyageurs, annoncant
+qu'ils se croyaient perdus. Alors, ils jeterent une longue corde de la
+nacelle, ce qui ralentit leur marche, le bout de la corde trempant dans
+l'eau. Enfin, ils apercurent la terre et jeterent un sac de journaux et de
+lettres. Le ballon, allege, remonta et prit une nouvelle direction vers
+l'est.
+
+"Ce fut une heureuse inspiration; sans cela, d'apres toute probabilite, le
+ballon etait conduit vers la mer glaciale. Place dans ce nouveau courant,
+l'aerostat continua son mouvement sur la terre ferme. Perdant de son lest,
+il s'etait releve a une plus grande hauteur.
+
+"On ouvrit la soupape pour lacher du gaz et faire descendre le ballon.
+Pres de Lifjeld, paroisse de Silgjord, le ballon toucha le sommet des
+arbres. Les voyageurs descendirent a l'aide de la corde qu'ils avaient
+laissee pendre, et arriverent a grande peine presque sains et saufs.
+
+"Aussitot allege d'une grande partie de son poids, le ballon s'eleva avec
+rapidite sans qu'on put le retenir. Il etait alors 3 heures 40 minutes
+de l'apres-midi, d'apres le meridien de Paris; c'etait le vendredi 25
+novembre. "Quinze heures s'etaient ecoulees depuis leur depart de Paris;
+ils ignoraient dans quel pays ils etaient tombes et comment ils y seraient
+recus.
+
+"Accables de lassitude, mourant de faim, suffoques par le gaz qui
+s'echappait du ballon, ils s'evanouirent tous les deux. Bientot retablis,
+ils se mirent a marcher en enfoncant profondement dans la neige. Les
+premiers etres vivants qu'ils rencontrerent furent trois loups, qui les
+laisserent passer sans les attaquer. Apres cinq ou six heures de marche,
+ils atteignirent une pauvre cabane, ou ils s'abriterent. Le lendemain, ils
+rencontrent une nouvelle cabane. La, ils trouverent des traces de feu et
+comprirent alors qu'ils n'etaient pas eloignes d'un endroit habite.
+
+"Peu apres deux bucherons survinrent; mais il leur fut impossible, a eux,
+Francais, de se faire comprendre ou de savoir en quel pays ils etaient. Un
+des bucherons sortit de sa poche une boite d'allumettes pour allumer du
+feu. Rolier prit aussitot la boite et lut dessus Christiania. Plus
+de doute, ils etaient en Norwege, nom que les paysans ne comprirent
+naturellement pas; mais ils se douterent pourtant que les etrangers
+voulaient se rendre a Christiania. Ils les conduisirent d'abord a leur
+domicile pour les reconforter et leur donnerent tous les soins que
+necessitait leur etat, puis ils les menerent chez le pasteur Celmer,
+ou arriverent le docteur de l'endroit et l'ingenieur des mines, nomme
+Nielsen. Ce dernier parlait tres-bien le francais, et ils purent raconter
+leur voyage.
+
+"Le journal de Drammen raconte que des paysans travaillant dans la foret
+et apercevant le feu, s'elancerent vers cet endroit, croyant que des
+vagabonds voulaient incendier la cabane.
+
+"Les Francais, ajoute-t-il, recurent nos compatriotes avec des visages
+souriants, battant des mains et criant: Norwegiens! _Normoed_(?) Il faut
+alors qu'ils aient pu calculer qu'ils etaient en Norwege.
+
+"Les voyageurs furent conduits a Kappellangaarden, ou l'on ne comprend pas
+le francais; mais ils se firent comprendre en dessinant un cercle dans
+lequel ils mirent un point qu'ils appelerent Paris, expliquant par geste
+l'ascension du ballon et que les Prussiens avaient tire sur eux. Plus tard
+on les conduisit a Kroasberg, dans la nuit, vers deux heures. Ils etaient
+munis de pieces d'or, dont ils donnerent dans leur joie quelques-unes a un
+pauvre petit garcon.
+
+"A Drammen, ils recurent leurs cinq sacs de poste, pesant 230 livres,
+leurs six pigeons voyageurs et leurs autres objets qu'ils avaient laisses
+dans la nacelle: une couverture, deux bouteilles et demie de vin, un
+barometre, un sextant, un thermometre, un drapeau de signal, une casquette
+d'officier, etc., etc.
+
+"Ils se determinerent a donner a l'universite de Christiania le ballon qui
+mesure une hauteur de 2,000 m.c. et qui en quinze heures a fait un trajet
+de plus de 300 lieues.
+
+"Il sera d'abord expose a Christiania et le profit de la recette sera
+offert aux blesses francais."
+
+M. Rolier nous a fait l'honneur de nous rendre visite tout recemment; nous
+avons pris le plus vif plaisir, a entendre de sa bouche le recit de ses
+perilleuses aventures, vraiment dignes de Jules Verne ou d'Edgard Poe.
+Il n'y a qu'un voyage aerien qui puisse se comparer a celui-la; c'est la
+grande traversee de Green qui, parti de Londres, passa la Manche, franchit
+la France entiere, une partie de l'Allemagne, pour descendre vingt heures
+apres son depart dans le duche de Nassau. Mais cette grande excursion de
+Green ne s'est pas executee dans des circonstances aussi dramatiques.--M.
+Rolier et son compagnon ont eu l'impression d'une perte imminente, presque
+certaine.--Egares dans les profondeurs de la mer du Nord, ils devaient se
+preparer a la plus horrible des morts!
+
+Une des parties les plus interessantes du recit de M. Rolier est relatif a
+son sejour a Christiania.--L'enthousiasme des Norvegiens etait extreme,
+on fetait partout les voyageurs; dans des banquets, dans des reunions
+on portait des toasts a la France. Des depeches telegraphiques etaient
+lancees de toutes les villes du royaume pour feliciter les Francais tombes
+des nues. Les dames envoyaient a M. Rolier des souvenirs, des bouquets,
+des cadeaux; l'heureux aeronaute, en descendant du ciel, avait trouve le
+paradis sur la terre!
+
+
+DE PARIS EN HOLLANDE.
+
+29e Ascension. _24 novembre_.--_L'Archimede_ (2,000 met. cub.).
+Aeronaute, J. Buffet, marin.--Passagers: MM. de Saint-Valry et Jaudas.
+Depeches: 220 kil. Pigeons: 5.
+Depart: gare d'Orleans. Minuit 45.
+Arrivee: Castelre (Hollande), 6h. 45m.
+
+L'aeronaute de l'_Archimede_, M.J. Buffet, n'est pas seulement un marin de
+coeur, c'est aussi un homme distingue, qui a publie dans le _Moniteur_ de
+Tours une lettre tres-interessante, qui merite d'etre publiee. Ce recit
+respire la verite, et donne une excellente idee des premieres impressions
+aeriennes.
+
+"Mon cher ami,
+
+"Quelques details sur le voyage de l'_Archimede_ t'interesseront sans
+doute; aussi, sans autre preambule, vais-je commencer une petite narration
+de notre traversee.
+
+"Le jeudi 24 novembre, a 4 heures du soir, je recevais l'ordre de partir;
+j'employai le mieux possible le temps qui me restait, car a 10 heures je
+devais m'elancer dans les airs.
+
+"A l'heure dite tout etait pret, quelques papiers importants nous
+manquaient encore, il fallait attendre. Je te fais grace de toute
+l'operation du gonflement: qu'il te suffise de savoir que tout se passa le
+mieux du monde. J'avais deux passagers, MM. Albert Jaudas et Saint-Valry.
+
+"A minuit et demi, nous etions dans la nacelle. Le fameux _lachez-tout_
+de Godard ne se fit pas attendre, et bientot notre aerostat s'elevait au
+milieu des souhaits de bon voyage que nous envoyait la foule;--car il y
+avait foule a la gare d'Orleans. Tout en surveillant l'ascension de mon
+ballon, je regardais emerveille le panorama qui se deroulait sous nous;
+le silence regnait dans la nacelle, et n'etait interrompu que par les
+interjections admiratives qui s'echappaient de nos levres. En effet,
+Paris, de nuit et a cette hauteur (nous etions a 2,000 metres), a quelque
+chose de saisissant; les lumieres des remparts se reunissent pour entourer
+la ville comme d'une ceinture de feu, et les rues se dessinent en lignes
+brillantes s'entre-coupant les unes les autres; bientot tout se confondit,
+Paris ne fut plus qu'une tache brillante, qu'un point, qu'une lueur,
+puis tout s'eteignit. Rien autour de la ville n'indiquait les positions
+prussiennes. L'aerostat suivait rapidement la ligne du sud vers le nord,
+la manoeuvre etait facile, le ballon excellent; tous trois nous montions
+pour la premiere fois et le titre d'aeronaute pesait un peu sur mes
+epaules, fort jeunes en pareille matiere.
+
+A une heure nous vimes distinctement des feux disposes en rectangle et
+regulierement espaces; nous ne pumes que faire des conjectures et tout
+nous fit penser que cela devait etre des forts ou redoutes destines
+a proteger l'armee prussienne sur ses derrieres. Nous causions, mes
+passagers et moi, de tout ce que nous pouvions apercevoir, et cette
+conversation, faite a trois kilometres en l'air, avec cet enorme dome
+suspendu au-dessus de nos tetes, au milieu de ce silence parfait, de
+cette immobilite apparente, avait quelque chose de bizarre; les routes se
+decoupaient en lignes blanchatres sur le fond noir du tableau, eclaire ca
+et la de quelques points lumineux. Les villes, toujours en lignes de feu,
+se succedaient les unes aux autres. Tout a coup la terre nous parait
+illuminee; des lueurs rouges tres-rapprochees, s'eteignant et se rallumant
+tour a tour, attirerent nos regards, des grondements lointains arriverent
+jusqu'a nous. C'etait, je l'appris depuis, le bassin houiller de
+Charleroi, et les innombrables forges et hauts-fourneaux qui causaient ces
+lueurs et ces bruits effrayants.
+
+La nuit s'ecoula avec des alternatives d'ombre et de lumiere, et bientot,
+a la lueur blafarde qui envahit le ciel, nous vimes que le jour allait
+paraitre. Le temps, toujours superbe; aussi je te laisse a penser ce
+qu'etait ce lever du soleil, a 2,500 metres de hauteur et vu dans ces
+conditions-la.
+
+Ce fut un veritable changement a vue, la terre apparut peu a peu; nous
+n'avions pas assez d'yeux pour voir. Silence parfait, et, chose etrange,
+nous entendions distinctement le chant du coq. Je renonce a decrire le
+spectacle auquel nous assistions, ce fut comme un beau tableau dont ou
+souleve peu a peu le voile qui le recouvre. Les bois etaient des touffes
+d'herbe, les maisons des points blancs, ca et la quelques plaques
+brillantes, de l'eau, sans doute; de l'aspect plat et uniforme du pays,
+nous fumes unanimes a reconnaitre les Flandres. Aussi, apres avoir prevenu
+nos passagers, je resolus de commencer ma descente.
+
+Mes dispositions prises, mon lest sous la main, je saisis la corde de la
+soupape et j'ouvris: l'aerostat descendit rapidement. A 80 metres du sol,
+j'arretai sa descente, coupai le guide rope (longue corde destinee a
+enrayer la marche du ballon); je me laissai courir a cette hauteur; nous
+filions avec une extreme vitesse, le vent etait fort.
+
+Un chateau apparut a notre gauche; devant nous, une plaine: c'etait une
+occasion, je fis descendre le ballon, un toit jaillit derriere un
+rang d'arbres, je n'eus que le temps de jeter deux sacs de lest, nous
+franchimes heureusement l'obstacle. De l'autre cote, je coupai l'ancre
+et me suspendis a la soupape. Deux chocs violents, puis tout fut dit;
+l'_Archimede_ etait vaincu.
+
+Deja les paysans accouraient de toutes parts.--"Ou sommes-nous?"
+m'ecriai-je. Impossible de comprendre, mais les cris de joie dont ils
+accueillirent le drapeau francais que je fis flotter, nous eurent bientot
+rassures.
+
+"Enfin, l'un d'eux, vetu d'une blouse bleue et coiffe d'une casquette
+a galons, me dit: "Castelre, Hollande." Un gros soupir de satisfaction
+s'echappa de nos poitrines, en meme temps qu'une expression d'etonnement,
+puisqu'on 7 heures nous avions fait pres de 100 lieues.
+
+"Aide de ces bons paysans, j'operai le depouillement de l'aerostat; je ne
+puis assez temoigner ma reconnaissance pour le bon vouloir que ces braves
+gens mettaient a m'aider dans une operation si nouvelle pour eux; la seule
+difficulte fut de faire eteindre les pipes. Ces gaillards-la fumaient en
+venant respirer le gaz qui s'echappait de la soupape, et qui les faisait
+reculer a moitie asphyxies et les yeux pleins de larmes.
+
+"Pendant que j'encourageais par tous les moyens possibles ces braves
+Hollandais a travailler, nous vimes arriver pres de nous deux personnes,
+accourues en toute hate du chateau dont j'ai parle, et qui nous firent les
+offres les plus gracieuses.
+
+"On amena une voiture, la nacelle dedans, le ballon dans la nacelle, le
+filet par-dessus, et tout en remerciant du fond du coeur ces bons amis,
+nous nous acheminames vers le chateau dont nous avions fini par accepter
+l'hospitalite.
+
+"Le chateau s'appelait Hoogstraeten, et le proprietaire, M. le major de
+Lobel, etait absent pour la journee. Les honneurs nous en furent faits
+le plus gracieusement possible par toute la famille presente au chateau.
+Inutile de raconter les soins dont nous fumes l'objet. On mit tout en
+requisition pour nous, et, reposes, restaures, on fit encore atteler pour
+nous deux voitures; l'une pour les aeronautes, pour nous transporter a
+Turnhout, station belge, et de la rejoindre la France. Les adieux furent
+touchants; nous ne savions que dire.
+
+Enfin nous nous separames, le soir meme nous etions a Bruxelles.
+
+Il m'est impossible de te faire un tableau exact de la sympathie que nous
+avons rencontree sur notre route en Belgique. Chacun, selon ses moyens,
+cherchait a nous eviter quelque peine, et, fonctionnaires et gens du pays,
+tous nous accueillaient avec acclamation. Nous etions fort touches de ces
+marques d'amitie reelle, et c'est avec bonheur que nous avons pu constater
+que la France est aimee plus qu'on ne croit. Aussi, au nom de nos
+passagers et au mien voudrais-je pouvoir dire assez haut pour etre entendu
+partout: Merci, merci, a la Belgique, a la Hollande!
+
+Voila, mon brave ami, le recit de mon voyage; je n'ai dit que ce que j'ai
+personnellement ressenti, mais je crois resumer notre impression commune.
+
+A bientot donc et tout a toi.
+
+JULES BUFFET.
+
+Faisons remarquer apres le recit de ce voyage que M. Buffet est parti
+le meme jour que M. Rolier. Mais il a quitte terre une heure apres le
+voyageur de Norwege, ce qui lui a permis au lever du soleil de toucher
+terre a l'extremite de la Hollande. S'il etait parti a la meme heure, il
+est probable qu'il aurait quitte les cotes de la Hollande, sans voir
+la mer, et qu'il se serait egalement egare!
+
+30e Ascension. _24
+novembre_.--L'_Egalite_ (3,000 met. cub.).--Aeronaute: W. de
+Fonvielle.--Passagers: MM. de Viloutray, Bunel, Rouze et un quatrieme
+voyageur.
+Depart: usine a gaz, Vaugirard, 10h. matin.
+Arrivee: Louvain (Belgique), 2h. 15 soir.
+
+Cette ascension est une entreprise particuliere organisee par M. de
+Fonvielle, qui a d'abord voulu utiliser l'ancien ballon captif de
+l'Exposition universelle de 1867.
+
+Mais cette premiere tentative ne fut pas heureuse. L'ex-ballon captif, mal
+gonfle, se separa de son filet, quand on voulut le baisser contre terre
+pour reparer une fente ouverte dans l'etoffe. Il s'echappa tout seul dans
+les airs, sans filet, sans nacelle, et tomba entre les lignes prussiennes
+et les lignes francaises.--On le voyait de loin, s'agiter contre terre,
+comme une baleine echouee sur le rivage. Mais les postes francais ne se
+deciderent pas a aller le chercher sans une autorisation de la place.
+Quand on obtint la permission, trois jours apres, il etait trop tard! Les
+Prussiens s'etaient empares de l'aerostat!
+
+
+PREMIER BALLON PERDU EN MER.
+
+31e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jacquard_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Prince, marin.--Pas de passager.
+Depeches: 250 kil.
+Depart: gare d'Orleans, 11h. soir.
+Arrivee: lieu inconnu.
+
+Il parait que lorsque le marin Prince partit en ballon, il s'ecria
+avec enthousiasme: "Je veux faire un immense voyage, on parlera de mon
+ascension!" Il s'eleva lentement a 11 heures du soir, par une nuit
+noire.--On ne l'a jamais revu depuis.
+
+Un navire anglais apercut le ballon, en vue de Plymouth; il se perdit en
+mer. Quel drame epouvantable a du torturer l'esprit de l'infortune Prince,
+avant de trouver la plus horrible des morts! Seul du haut des airs, il
+contemple l'etendue de l'Ocean ou fatalement il doit descendre. Il compte
+les sacs de lest, et ne les sacrifie qu'avec une parcimonie scrupuleuse.
+Chaque poignee de sable qu'il lance est un peu de sa vie qui s'en va.--Il
+arrive, ce moment supreme, ou tout est jete par dessus bord! Le ballon
+descend, se rapproche du gouffre immense!... La nacelle se heurte sur la
+cime des vagues, elle n'enfonce pas, elle glisse a la surface des flots,
+entrainee par le globe aerien, qui se creuse comme une grande voile!
+Pendant combien de temps durera ce sinistre voyage? Il peut se prolonger
+jusqu'a ce que la mort saisisse l'aeronaute, par la faim, par le froid
+peut-etre!--Quel epouvantable et navrant tableau, que celui de ce
+voyageur, perdu dans l'immensite de la mer! Il cherche de loin un
+navire..., jusqu'au dernier moment il espere le salut!
+
+Pauvre Prince, brave marin, tu as perdu la vie pour ton pays, l'histoire
+enregistrera ton nom--ainsi que celui de Lacaze qui est mort comme toi, au
+milieu de l'Ocean--sur la liste des hommes de coeur, qui dans les moments
+supremes savent noblement mourir pour la patrie!
+
+
+VOYAGE DE BELLE-ILE-EN-MER.
+
+32e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jules Favre_ (2,000 met.
+cub).--Aeronaute: Martin, negociant.--Passager: M. Ducauroy.
+Depeches: 50 kil. Pigeons: 10.
+Depart: gare du Nord, 11h. 30 soir.
+Arrivee: Belle-Ile-en-Mer.
+
+Le _Jules Favre_, parti quelques minutes apres le _Jacquard_, a echappe
+d'une maniere vraiment miraculeuse au sort de ce dernier ballon.
+
+Le recit suivant a ete envoye le 2 decembre au _Phare de la Loire_, il
+donne les episodes de ce voyage dramatique:
+
+"Nous sortons a l'instant et profondement emus de la chambre ou est ne
+le general Trochu, et ou sont etendus sur leur lit de douleur les deux
+aeronautes qu'un hasard providentiel a jetes sur notre ile, point perdu
+de l'Ocean, et il est hors de doute que sur mille cas semblables, pas un
+ballon n'echapperait aux vagues, par le vent d'est qui pousse vers la
+grande mer. Nous avons eu l'honneur de serrer la main a ces braves enfants
+de Paris qui apportent a la France l'espoir et meme la certitude de sa
+delivrance prochaine. Un de ces messieurs, le moins contusionne, a bien
+voulu nous raconter les peripeties emouvantes du voyage.
+
+"Parti a minuit de Paris, le _Jules Favre_ s'eleva a 2,000 metres,
+apercevant distinctement les feux prussiens. Ils rencontrerent une couche
+d'air chaud et tellement calme, qu'ils croyaient faire a peine une lieue
+a l'heure. L'appareil electrique qui devait les eclairer n'ayant pu
+fonctionner, ils ne purent savoir quelle direction suivait le ballon, et
+comme le vent etait nord au moment de leur depart, ils etaient persuades
+aller vers Lyon. Sans s'en douter, ils etaient dans un courant violent qui
+les poussait de l'est a l'ouest. "Vers six heures, ils approchaient de la
+mer. Ils apercurent alors la petite ile d'Hoedic, voisine de Belle-Ile de
+quatre lieues. Sur cette ile est un fort, qui fit croire a ces Messieurs
+qu'ils etaient sur une ile de la Marne ou de la Seine, tant le ballon
+leur paraissait immobile. J'ai omis de dire que jusque-la ils s'etaient
+toujours trouves au-dessus d'un epais brouillard.
+
+"Bientot ils apercevaient la mer, qu'un bruit confus leur avait fait
+pressentir devoir etre non loin d'eux. Ils furent pousses vers Belle-Ile
+avec la rapidite d'une fleche et malheureusement vers une de ses
+extremites ayant a peine cinq kilometres de largeur; le danger etait
+supreme. M. Martin monta dans les cordages, ouvrit en grand la soupape,
+car ils ne pouvaient echapper a la mort que par une descente prompte: s'il
+n'avait ouvert la soupape avant d'atteindre l'ile, ils etaient evidemment
+perdus.
+
+"Dans deux minutes, ils descendirent de 2,000 metres; le premier choc
+fut terrible, le ballon remonta et retomba deux fois encore. En ouvrant
+brusquement la soupape, le ballon se degonfla a sa partie inferieure, ce
+qui lui fit faire parachute et amortit le choc de la descente. Il etait
+dans d'excellentes conditions pour la descente, ayant encore vingt sacs de
+lest sur 26. Au dernier choc, le ballon s'accrocha a un mur d'environ un
+metre. M. Martin se precipita hors de la nacelle et frappa contre le mur
+ou il eut la jambe et la poitrine violemment contusionnees.
+
+"Quant a M.D.C, il fut precipite contre terre a une vingtaine de metres
+plus loin.
+
+"M. Martin, revenu de son etourdissement, apercut alors son ami couche sur
+le dos, ayant un masque de sang a la figure; il le crut mort.
+
+"L'intrepide M. Martin nous a avoue que son unique preoccupation dans ce
+danger supreme et meme des la descente vertigineuse, fut le souvenir de
+l'assurance faite a la dame de M.D.C. que nul danger n'existait pour
+l'excellent chef de famille, le citoyen devoue a sa patrie qui allait le
+suivre.
+
+"Esperons que ces Messieurs sortiront bientot saufs de leur chute
+effrayante!
+
+"Les depeches partent cette nuit pour Saint-Nazaire par l'_Eumenide_.
+
+"M. JOUAN."
+
+
+DEPARTS DE DECEMBRE 1870.
+
+_33e Ascension_. _1er decembre_.--_La Bataille de Paris_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Poirrier, professeur de gymnastique.--Passagers: MM.
+Lissajoux et Youx.
+Depart: gare du Nord, 5h. 45 m.
+Arrivee: Grand-Champ (Bretagne), midi.
+
+La descente de cet aerostat a ete tres-accidentee. L'ancre jetee ne
+mordait pas et les voyageurs etaient entraines par un vent violent.
+L'aeronaute crut bien faire en sautant de la nacelle a terre pour chercher
+a attacher lui-meme le guide-rope a un arbre. Mais il ne peut reussir
+cette manoeuvre. MM. Lissajoux et Youx furent emportes, par l'aerostat
+deleste du poids de l'aeronaute, avec une violence vertigineuse. Le ballon
+se creva a un kilometre de la; il s'arreta. Les voyageurs en furent
+quittes pour l'emotion!
+
+La plus indispensable union est rigoureusement commandee a la descente.
+Sauter de la nacelle, c'est risquer d'abord sa propre vie, mais ce qui est
+plus grave encore, c'est compromettre celle des autres!
+
+
+UNE ASCENSION SCIENTIFIQUE.
+
+34e Ascension. _2 decembre_.--_Le Volta_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Chapelain, marin.--Passager: M. Janssen astronome.
+Depart: gare d'Orleans, 6h. m.
+Arrivee: Savenay (Loire-Inferieure), 11h. 30 m.
+
+M. Janssen emportait avec lui les instruments necessaires pour observer en
+Algerie l'eclipse de soleil.
+
+Ainsi, pendant que l'etranger souillait par sa presence et ses ravages
+le sol de la patrie, l'Academie des sciences, restant en dehors de ces
+monstruosites sociales, portait toujours ses regards vers les grands
+problemes de la science. Nous croyons devoir reproduire les nobles paroles
+de M. Dumas, secretaire perpetuel de l'Academie des sciences, au sujet de
+l'expedition scientifique organisee pendant le siege.
+
+Dans la seance du 5 decembre 1870, voici comment s'est exprime l'illustre
+secretaire perpetuel de l'Academie des sciences:
+
+"Une eclipse de soleil, totale pour une partie de l'Algerie, aura lieu le
+27 decembre. M. Janssen, si celebre par les belles decouvertes qu'il
+a effectuees dans l'Inde, a l'occasion de l'eclipse de 1868, etait
+naturellement designe de nouveau, pour completer ses observations, au
+patronage et au concours du bureau des longitudes et de l'Academie, qui,
+avec l'autorisation de M. le ministre de l'instruction publique, se sont
+empresses de les lui accorder.
+
+"M. Janssen est parti de Paris, vendredi a 5 heures du matin, par un
+ballon special: le _Volta_. L'administration avait bien voulu se mettre
+entierement a sa disposition; cet appareil n'emportait que le savant,
+les instruments de la science, et le marin charge de la manoeuvre. Notre
+confrere, M. Charles Deville et moi, nous assistions au depart de M.
+Janssen, soit pour l'aider dans ses derniers apprets, soit pour lui donner
+une preuve de plus de l'interet que l'Academie porte a ses travaux.
+L'ascension, grace aux precautions minutieuses de M. Godard aine, s'est
+accomplie dans les meilleures conditions, et la direction excellente
+prise par l'aerostat, doit faire esperer le succes d'une expedition que
+menacent, il est vrai, des perils de plus d'un genre.
+
+"Les secretaires perpetuels de l'Academie, il est utile de le declarer
+publiquement, se portant garants du caractere absolument scientifique de
+l'expedition et de la parfaite loyaute de M. Janssen, l'ont recommande
+officiellement a la protection et a la bienveillance des autorites et des
+amis de la science, en quelque lien que les chances du voyage l'aient
+dirige. Il fut un temps, ou ce temoignage aurait suffi pour lui assurer un
+accueil chevaleresque dans les lignes ennemies. On nous a appris le doute
+sur ce point. Aussi chacun a-t-il compris que des rigueurs et des menaces,
+non justifiees par les lois de la guerre, aient fait a M. Janssen comme
+un devoir de compter sur son propre courage et non sur la generosite
+d'autrui. Je suis entoure de temoins qui peuvent attester, cependant,
+qu'en pleine guerre, en 1813, Davy, un Anglais, recevait, dans ce palais
+meme, l'hospitalite de la France, comme un hommage rendu au genie et aux
+droits superieurs de la civilisation.
+
+"En suivant du regard notre digne missionnaire dans l'espace, ou il se
+perdait peu a peu, j'ai senti ce souvenir se reveiller et renouveler en
+moi le besoin de protester, soit au nom de la science, soit au nom des
+principes eux-memes, contre tout empechement qui pourrait etre mis a son
+expedition. Deux inventions francaises, liees aux gloires de l'Academie,
+ont concouru aux operations de la defense: les ballons que Paris investi
+expedie, les depeches microscopiques qui lui reviennent sur l'aile des
+pigeons.
+
+"La decision prise par le comte de Bismark de renvoyer devant un conseil
+de guerre les personnes qui, montees dans les ballons, auront, sans
+autorisation prealable, franchi les lignes ennemies, interesse donc
+l'Academie. Elle ne saurait accepter que des operations soient punissables
+parce qu'elles reposent sur des principes scientifiques nouveaux; que
+l'homme devoue qui, dans l'interet de la science, passe au-dessus des
+lignes prussiennes, soit coupable de manoeuvre illicite; qu'en donnant,
+enfin, nos soins a l'aeronautique, nous ayons contribue nous-memes a
+fabriquer des engins de guerre prohibes.
+
+"Comment! les voies de terre, de fer nous etaient interdites, la voie de
+l'air nous restait seule, inconstante et douteuse; elle n'avait jamais ete
+pratiquee; quoi de plus legitime que son emploi! Nous l'avons conquise par
+des procedes methodiques, et si elle fonctionne regulierement au profit de
+nos armes, ou est le delit?
+
+"Que l'ennemi detruise, s'il le peut, nos ballons au passage; qu'il
+s'empare de nos aeronautes au moment ou ils touchent terre, soit; c'est
+son interet, c'est chance de guerre. Mais que les personnes, tombant ainsi
+entre ses mains, soient livrees a une cour martiale, au loin, en pays
+ennemi, comme des criminels, c'est un abus de la force....
+
+"Dans Syracuse assiegee, Archimede opposant aussi aux efforts de l'ennemi
+toutes les ressources de la science de son temps, rendait pour les Romains
+l'attaque de plus en plus meurtriere. Marcellus, loin de lui faire un
+crime d'avoir prolonge la defense par ses inventions, ordonna que la
+vie de ce grand homme fut respectee, et, plein de regret pour sa mort
+fortuite, entoura sa famille de soins et d'egards!..."
+
+Ajoutons pour l'honneur de M. Janssen que, lors de son depart, il apprit
+que les savants anglais lui offraient un laisser-passer a travers les
+lignes prussiennes, M. Janssen refusa; il prefera ne rien devoir a
+l'ennemi de son pays, et il aima mieux risquer les chances du voyage
+aerien!
+
+35e Ascension. _4 decembre_.--_Le Franklin_ (2,050 met.
+cub.).--Aeronaute: Marcia, marin.--Passager: M. le comte d'Andrecourt,
+officier d'etat-major du general Trochu, il apporte en province les
+nouvelles de la prise du plateau d'Avron.
+Depart: gare d'Orleans, 1h. m.
+Arrivee: pres Nantes (Loire-Inferieure), 8h. m.
+
+36e Ascension. _5 decembre_.--_L'armee de Bretagne_ (
+met. cub.). Aeronaute: Surrel.--Passager: M. Lavoine, consul a
+Jersey.--Depeches: 400 kil.
+Depart: gare du Nord, 6h. m.
+Arrivee: Bouillet (Deux-Sevres). L'aeronaute a la descente a ete assez
+grievement blesse a la tete.
+
+37e Ascension. _7 decembre_.--_Le Denis Papin_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Domalin, marin.--Passagers: MM. Montgaillard, Delort et
+Robert, inventeurs des cylindres sous-aquatiques, pour le transport des
+lettres de province par la Seine.--Depeches: 55 kil. Pigeons: 3.
+Depart: gare d'Orleans, 4h. m.
+Arrivee: pres le Mans (Sarthe), 7 h.m.
+
+38e Ascension. _11 decembre_.--_Le general Renault_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Joignerey, gymnaste.--Passagers: MM. Wolff et
+Lermanjat.--Depeches: 1,000 kil.--Pigeons: 12.
+Depart: gare du Nord, 3h. 15m.
+Arrivee: (Seine-Inferieure) pres Rouen, 5h. 30m., 130 kil. en 3h. 15.
+
+
+QUATRIEME BALLON PRISONNIER.
+
+39e Ascension. _15 decembre_.--_La Ville de Paris_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Delamarne.--Passagers: Morel, redacteur _du Gaulois_,
+et Billebault.--Depeches: 65 kil.--Pigeons: 12.
+Depart: gare du Nord, 4h. m.
+Arrivee: Wertzlur (Prusse), 4h. 5m. Fait prisonnier en Prusse, M.
+Delamarne a failli etre fusille par les Prussiens, et n'a echappe a la
+mort que par miracle. M. Morel a subi des mauvais traitements les plus
+humiliants.
+
+40e et 41e Ascensions. _17 decembre_.--1 deg. _Le Parmentier_ (2,000
+met. cub.).--Aeronaute: Paul, marin.--Passagers: M. Desdouet et un
+franc-tireur.--Depeches: 460 kil.--Pigeons 4.
+Depart: gare d'Orleans, 1h. 15m.
+Arrivee: Gourganson (Marne), 9h. m.
+
+2 deg. _Le Guttemberg _(2,000 met. cub.).--Aeronaute: Perruchon,
+marin.--Passagers: MM. d'Almeida, Levy et Louisy.
+Depeches 0.--Pigeons: 6.
+Depart: gare d'Orleans, 1h. 30m.
+Arrivee: Montpreux (Marne), 9h. m.
+
+Ces deux ballons furent lances a peu pres en meme temps de la gare
+d'Orleans.--Le franc-tireur, monte dans le premier aerostat, M. Lepere,
+ami du general Trochu, devait porter au general Faidherbe l'ordre de faire
+un energique mouvement en avant pour faciliter une grande sortie. M.
+Lepere avait un signe de reconnaissance, et une mission verbale: son
+message put etre delivre avec une etonnante rapidite. Ce fait est un
+admirable exemple de l'utilisation des ballons pendant la guerre.
+
+M. d'Almeida, monte dans _le Guttemberg_ etait charge de coordonner les
+efforts pour communiquer avec la ville assiegee.
+
+42e Ascension. _18 decembre_.--_Le Davy_ (1,000 m.
+cub.).--Aeronaute: Chaumont, marin.--Passager: M. Deschamps.
+Depeches: 25 kil.
+Depart: gare d'Orleans, 5h. m.
+Arrivee: Chuney pres Beaune (Cote-d'Or).
+
+
+CINQUIEME BALLON PRISONNIER.
+
+43e Ascension. _20 decembre_.--_Le general Chanzy_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Werrecke, gymnaste.--Passagers: MM. de l'Epynay,
+Julliac, Joufryon.--Depeches: 25 kil.--Pigeons: 4.
+Depart: gare du Nord, 2h. 30 m.
+Arrivee: Rotembery (Baviere), 10h. 45 m. Fait prisonnier en Allemagne.
+
+Cette expedition avait pour but d'organiser en province un corps de
+plongeurs qui a l'aide de scaphandres auraient pu revenir a Paris par la
+Seine.
+
+44e Ascension. _22 decembre.--Le Lavoisier_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Ledret, marin.--Passager: Raoul de
+Boisdeffre.--Depeches: 175 kil.--Pigeons: 6.
+Depart: gare d'Orleans, 2h. 30m.
+Arrivee: Beaufort (Maine-et-Loire), 9h. m.
+
+M. Raoul de Boisdeffre, officier d'etat-major du general Trochu, avait une
+mission importante aupres du general Chanzy. Il venait lui dire que Paris
+cesserait d'avoir des vivres le 20 janvier et que le moment d'agir etait
+venu.
+
+45e Ascension. _23 decembre.--La Delivrance_ (2,050 met.
+cub.).--Aeronaute: Gauchet, commercant,--Passager: M. Reboul.
+Depeches: 40 k.--Pigeons: 4.
+Depart: gare du Nord, 3h. 30m.
+Arrivee: La Roche (Morbihan), 11h. 45m. 560 kil. en 8h. 30.
+
+46e Ascension. _24 decembre.--Le Rouget de l'Isle_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Jahn, marin.--Passager: M. Garnier.
+Depart: gare d'Orleans, 3h. m.
+Arrivee: Alencon (Orne), 9h. m.
+
+47e Ascension. _27 decembre.--Le Tourville_ (2,050 met.
+cub.).--Aeronaute: Mouttet, marin.--Passagers: MM. Miege et Delaleu.
+Depeches: 160k.--Pigeons: 4.
+Depart: gare d'Orleans, 4h. m.
+Arrivee: Eymoutiers (Haute-Vienne), 1h. s.
+
+48e Ascension. _29 decembre.--Le Bayard_ (2,045 met.
+cub.).--Aeronaute: Reginensi, marin.--Passager: M. Ducoux.
+Depeches: 110k.--Pigeons: 4.
+Depart: gare d'Orleans, 4h. m.
+Arrivee: La Mothe-Achard (Vendee), 10h. 10m.
+
+49e Ascension. _30 decembre.--L'Armee de la Loire_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Lemoine.--Pas de passager.
+Depeches: 250k.
+Depart: gare du Nord, 5h. m.
+Arrivee: pres le Mans (Sarthe), 4 h. s.
+
+Ce ballon est tombe au milieu de l'armee de la Loire dont il portait le
+nom.
+
+
+DEPARTS DE JANVIER 1871.
+
+50e Ascension. _3 janvier.--Le Merlin de Douai_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: L. Griseaux.--Passager: M. Eug. Tarbe.
+Depart: gare du Nord, 4h. m.
+Arrivee: Massay (Cher), 11h. 45m.
+
+Entreprise particuliere.
+
+51e Ascension. _4 janvier_.--_Le Newton_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Ours, marin.--Passager: M. Brousseau.
+Depeches: 310 k.--Pigeons, 4.
+Depart: gare du Nord, 4h. m.
+Arrivee: Digny (Eure-et-Loir).
+
+52e et 53e Ascensions. _9 janvier_.--1 deg. _Le Duquesne_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Richard, quartier-maitre et trois marins.
+Depart: gare d'Orleans, 3h. 50m.
+Arrivee: Bizieu pres Reims (Marne).
+
+Tentative de direction avec une helice. (Voir chap. III.)
+
+2 deg. _Le Gambetta_ (2,000 met. cub.).--Aeronaute: Duvivier,
+marin.--Passager: M. de Fourcy.
+Depeches: 240k.--Pigeons: 3.
+Depart: gare du Nord, 3h. 55m.
+Arrivee: Clamecy pres Auxerre (Yonne), 2h. 30s.
+
+54e Ascension. _11 janvier_.--_Le Kepler_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Roux, marin.--Passager: M. Dupuy.
+Depeches: 160k.--Pigeons: 3.
+Depart: gare d'Orleans, 3h. 30m.
+Arrivee: Laval (Mayenne), 9h. 15m.
+
+55e et 56e Ascensions. _13 janvier_.
+
+1 deg. _Le Monge_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Raoul.--Passager: M. Guigne.
+Depart: gare d'Orleans, midi 50.
+Arrivee: Harfeuille (Indre), 8 h. s.
+
+2 deg. _Le general Faidherbe_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Van Seymortier.--Passager: M. Hurel et cinq chiens
+destines a rentrer a Paris avec des depeches.
+Depeches: 60k.--Pigeons: 2.
+Depart: gare du Nord, 3h. 30m.
+Arrivee: Saint-Avit (Gironde), 2h. s.
+
+57e Ascension. 45 _janvier_.--_Le Vaucanson_ (2,000 met. Cub.).
+Aeronaute: Clariot, marin.--Passagers: MM. Valade et Delente.
+Depeches: 75 k.--Pigeons: 3.
+Depart: gare d'Orleans, 3h. M.
+Arrivee:
+Armentieres (Belgique), 9h. 15m.
+
+58e Ascension. 16 _janvier_.--_Le Steenackers_ (2,000 met. cub.).
+Aeronaute: Vibert, ingenieur.--Passager: M. Goleron.
+Depart: gare du Nord, 7h. m.
+Arrivee: Hynd (Hollande), dans les dunes du Zuyderzee.
+M. Vibert emportait avec lui deux caisses de dynamite, destinees, dit-on,
+A l'armee de Bourbaki, qui commencait a battre en retraite.
+
+59e Ascension. 18 _janvier_.--_La poste de Paris_ (2,000 met. Cub.).
+Aeronaute: Turbiaux, mecanicien.--Passagers: MM. Cleray et
+Cavailhon. Depeches: 70k.--Pigeons: 3.
+Depart: gare du Nord, 3h. m.
+Arrivee: Venray (Pays-Bas).
+
+60e Ascension. 20 _janvier_.--_Le general Bourbaki_ (2,000 met. Cubes).
+Aeronaute: Mangin jeune.--Passager: M. Boisenfrey.
+Depeches: 125 k.--Pigeons: 4.
+Depart: gare du Nord, 5h. m.
+Arrivee: Hasancourt pres Reims (Marne).
+
+L'aeronaute, tombe en pays occupe par l'ennemi, peut sauver ses depeches;
+il brule son ballon pour le dissimuler aux Prussiens.
+
+61e Ascension. _22 janvier_.--_Le general Daumesnil_ (2,000 met.
+cub.).--Aeronaute: Robin, marin.--Pas de passager.
+Depeches: 280 kil.--Pigeons: 3.
+Depart: gare de l'Est, 4h. m.
+Arrivee: Charleroi (Belgique), 8h. 20m.
+
+62e Ascension. _24 janvier._--_Le Toricelli_ (2,000 met. cub.).
+Aeronaute: Bely, marin.--Pas de passager.
+Depeches: 230 kil. Pigeons: 3.
+Depart: gare de l'Est, 3h. m.
+Arrivee: Fuchemout (Oise), 11h. m.
+
+Ballon cache; depeches sauvees et remises au bureau de Blanzy.
+
+
+
+DEUXIEME BALLON PERDU EN MER.
+
+63e Ascension. _27 janvier_.--_Le Richard Wallace_ (2,000 met.
+Cub.). Aeronaute: E. Lacaze, soldat.--Pas de passager.
+Depeches: 220 kil.--Pigeons: 2.
+Depart: gare du Nord, 3h. 30 m.
+Arrivee: inconnu. Ce ballon a ete perdu en mer en vue de la Rochelle.
+
+Il est difficile d'expliquer la cause de ce malheur. L'aerostat monte par
+M. Lacaze, a presque touche terre en vue de Niort; on a crie a l'aeronaute
+de descendre, mais il est reparti dans les hautes regions de l'air apres
+avoir vide un sac de lest. Il a ete vu a la Rochelle a une grande hauteur;
+au lieu de descendre sur le rivage de la mer, il a continue sa course vers
+l'Ocean, ou on l'a vu se perdre a l'horizon.
+
+L'infortune Lacaze n'a-t-il pas pu trouver la corde de soupape pour
+descendre? S'est-il evanoui dans la nacelle? C'est ce que l'on ne saura
+jamais. Ses restes ont aujourd'hui pour tombeau l'immensite des flots!
+
+64e Ascension. 38 _janvier_.--_Le general Cambronne_ (3,000 met. cub.).
+Aeronaute: Tristan, marin.--Pas de passager.
+Depeches: 20 kilogr.
+Depart: gare de l'Est, 6h. m.
+Arrivee: Mayenne (Mayenne), 4h. S.
+
+Cet aerostat a apporte en province la nouvelle de l'armistice.
+
+Tels sont les voyages aeriens executes pendant le siege de Paris.
+
+Soixante-quatre ballons ont franchi les lignes ennemies. Cinq d'entre eux,
+comme on l'a vu, ont ete faits prisonniers, deux autres se sont perdus
+en mer.--Ils ont enleve dans les airs 64 aeronautes, 94 passagers, 363
+pigeons voyageurs, et 9,000 kilogr. de depeches representant trois
+millions de lettres a 3 gr. Nous ne terminerons pas ce chapitre, sans dire
+que les ballons-poste qui ont si puissamment contribue a la prolongation
+du siege de Paris, resteront dans l'histoire un sujet d'admiration pour
+les amis de la France, comme ils susciteront pendant longtemps la jalousie
+de ses ennemis. Un prisonnier de guerre francais, retenu a Mayence
+pendant la guerre, m'affirmait recemment que les Allemands avaient ete
+profondement surpris des merveilles de la poste aerienne. Pendant le
+siege, il avait entendu dire ces mots a un sujet de Bismark:
+
+--Ces maudits ballons nous font bien du tort, car grace a eux le
+gouverneur de Paris parle sans cesse aux generaux de province. Decidement
+ces diables de Francais sont ingenieux!
+
+
+III
+
+Les pigeons voyageurs.--La Societe l'Esperance.--La poste terrestre.--La
+poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables.
+
+Ainsi, grace aux ballons, Paris parlait a la province, les assieges
+envoyaient des messages aux amis du dehors; la grande ville n'avait pas
+ete baillonnee. C'etait beaucoup, mais ce n'etait pas assez. Apres avoir
+ouvert le chemin de l'aller, il etait necessaire d'en trouver un pour le
+retour. Le gouvernement fit appel aux inventeurs, aux hommes ingenieux,
+a la science. L'appel fut entendu, mille projets prirent subitement
+naissance, et si beaucoup d'entre eux n'ont pas rempli les promesses
+qu'il etait permis d'en attendre, il faut en accuser un ennemi non moins
+puissant que la Prusse, c'etait l'hiver, c'etait le froid, c'etaient les
+neiges et les glaces.
+
+On fit de nombreuses tentatives de tout genre, dans toutes conditions,
+mais c'est encore l'air qui se montra le plus favorable aux assieges.--Les
+pigeons voyageurs, emportes de Paris dans la nacelle des ballons,
+rentrerent dans les murs de la capitale cernee. Si la France n'a pu
+secourir Paris par ses armees, elle n'a cesse de lui tendre la main
+par-dessus les remparts des ennemis!
+
+LES PIGEONS ET LES DEPECHES MICROSCOPIQUES.
+
+L'explorateur Thevenot raconte dans le recit de ses voyages publies
+vers 1650, que les habitants d'Alep recevaient souvent des nouvelles
+d'Alexandrie par des pigeons voyageurs. Il parait certain que les
+messagers ailes etaient frequemment usites dans l'antiquite. Cependant
+Aristote et Pline n'en disent rien. Le fait que nous venons de citer
+prouve toutefois que la poste aerienne par pigeon est connue depuis plus
+de deux cents ans. Mais ce n'est guere que depuis le commencement de
+notre siecle que la Belgique a cree le _sport_ des colombes. Plusieurs
+proprietaires de pigeons se reunissaient; chacun d'eux confiait un de ses
+pigeons a un homme sur, qui les laissait envoler a 20 ou 30 lieues du
+point de depart.--Le premier pigeon revenu au logis gagnait pour son
+maitre les enjeux mis sur la tete de tous les autres. Ces pigeons
+servaient souvent aussi pour le commerce, les affaires, et plus d'un
+speculateur a profite habilement de ces messagers ailes.
+
+Dans les temps modernes on se rappelle sans doute que Venise en 1849,
+assiegee par les Autrichiens, fit un usage efficace des colombes; pour
+porter des depeches au dehors. Du reste, depuis quelques annees, de grands
+perfectionnements ont ete apportes dans l'elevage des pigeons par la
+selection des types et des croisements habilement executes. On est
+arrive a former des individus dont le vol est d'une rapidite vraiment
+extraordinaire. C'est ainsi que l'enorme distance qui separe Toulouse de
+Bruxelles a ete franchie par le _Gladiateur_ des pigeons en une seule
+journee. Generalement la vitesse des pigeons varie entre 1,000 et 1,200
+metres a la minute, soit environ 60 kilometres a l'heure. Il va sans dire
+qu'il n'y a rien d'absolu dans cette estimation, et que la vitesse varie
+singulierement suivant que l'oiseau a le vent _derriere_ ou le vent
+_debout_, comme diraient les marins. Les pigeons voyageurs ont l'oeil
+tres-percant et la memoire locale extraordinairement developpee. On les
+eleve dans des pigeonniers ou ils sont en liberte; ils accomplissent
+d'eux-memes de longues promenades autour de leur habitation, et arrivent
+sans doute a connaitre les environs de la ville qu'ils habitent. Les
+brouillards, qui les empechent de retrouver les points de repere que leur
+a fait observer un merveilleux instinct, rendent presque impossible leur
+retour au colombier. Par une cause qui n'est pas encore expliquee, ils
+perdent aussi leurs facultes, par les temps de gelee, et surtout quand la
+neige couvre le sol. On comprendra que l'hiver exceptionnellement froid de
+1870-1871 a ete bien defavorable a la poste par pigeons.
+
+Nous completerons ces renseignements par quelques lignes extraites du
+_Journal Officiel_ (mars 1871), ou se trouvent des details sur les types
+de pigeons les plus recherches des amateurs du sport aerien.
+
+"Le pigeon voyageur est elegant et gracieux de forme.
+
+"Le _liegeois_ (1er type) est petit, a tete regulierement convexe, que
+termine un bec tres-court. Les yeux sont saillants et entoures d'une
+membrane nue; l'iris est jaune orange fonce; les caroncules nasales sont
+plus grosses chez le male que chez la femelle.
+
+"Le pigeon d'_Anvers_ (2e type) est beaucoup plus gros, plus elance, plus
+haut sur ses pattes, le cou est long; son vol est tres-rapide, mais il est
+moins fidele a son colombier que le liegeois; sa tete est moins arrondie,
+comme si les lobes cerebraux correspondant a la memoire etaient moins
+developpes; le bec est plus grand, l'iris est entoure d'un cercle
+blanc. "L'_irlandais_ (3e type) est fort; les caroncules nasales sont
+tres-grosses; la membrane nue qui entoure l'oeil est large; l'oeil est
+souvent tout noir (en termes techniques, oeil de vesce).
+
+"Le plumage est tres-varie, tres-doux de nuance, tres-fourni: les couleurs
+uniformes, telles que rouge, blanc, noir, sont rares. Les plus communes
+sont le bleu, le bleu etincele, le rouge etincele ou tache de noir, et les
+nuances binaires; blanc et bleu, blanc et rouge, et blanc et noir.
+
+"Ce sont ces trois races croisees qui fournissent les meilleurs coureurs,
+reunissant la memoire, la force, la vue (qui predominent dans chacune des
+races signalees), a la beaute et a la solidite de la charpente osseuse."
+
+Il existait a Paris bien avant la guerre une societe colombophile, la
+societe _l'Esperance_. Quand les premiers ballons du siege s'eleverent
+dans les airs, les membres de cette societe songerent a leurs pigeons.
+"Les ballons s'envolent, disaient-ils, mais qui nous donnera de leurs
+nouvelles? Qu'ils enlevent avec eux nos pigeons; ceux-ci se chargeront
+bien de revenir!"
+
+Le vice-president de la Societe _l'Esperance_, M. Van Roosebecke, alla
+trouver le general Trochu, vers le 25 septembre, apres le depart du
+premier ballon-poste, et lui exposa son projet. Le Gouverneur de Paris
+l'ecouta avec interet, et le renvoya a M. Rampont.
+
+Le 27, trois pigeons partaient dans le ballon _la Ville de Florence_,
+six heures apres ils etaient revenus a Paris, avec une depeche signee de
+l'aeronaute qui annoncait sa descente pres de Mantes.
+
+La poste par pigeons etait creee.
+
+On ne tarda pas toutefois a s'apercevoir qu'il fallait une certaine
+habitude des pigeons, pour les bien lancer. Souvent les oiseaux etaient
+mal soignes par les aeronautes, ils ne revenaient pas a Paris, ou
+rentraient apres avoir laisse tomber une depeche mal attachee.
+
+L'administration fit partir successivement les membres de la societe
+_l'Esperance_. MM. Van Roosebecke, Cassiers se rendirent a Tours par
+ballon, avec une trentaine de pigeons chacun. Leurs collegues, MM.
+Tracelet, Nobecourt, etc., les rejoignirent plus tard. Ils se mirent a la
+disposition de M. Steenackers vers le milieu d'octobre.
+
+Dix-huit pigeons lances de Dreux, de Blois, de Vendome, rentrerent presque
+successivement a Paris, munis de depeches photographiques.
+
+Ce succes depassa toute esperance. Aussi M. Steenackers se decida-t-il a
+ouvrir au public la poste colombophile. On envoyait a Tours les depeches
+privees pour Paris, elles partaient par pigeon moyennant 0 fr. 50 par mot.
+
+Mais le mauvais temps, le brouillard, la neige, ne tarderent pas a rendre
+le service tres-irregulier. Un grand nombre de pigeons ne rentrerent pas a
+Paris.
+
+Trois cent soixante-trois pigeons ont ete emportes de Paris en ballon et
+lances sur Paris. Il n'en est rentre que 37, savoir: 4 en septembre, 18
+en octobre, 17 en novembre, 12 en decembre, 3 en janvier, et 3 en
+fevrier.--Quelques-uns d'entre eux sont restes absents fort longtemps.
+C'est ainsi que le 6 fevrier 1871, on recut a Paris un pigeon qui avait
+ete lance aux environs d'Orleans le 18 novembre 1870. Il rapporta la
+depeche n deg. 26, tandis que la veille un pigeon avait rapporte la depeche n deg.
+51.
+
+Le 23 janvier, on recut un pigeon qui avait perdu sa depeche et trois
+plumes de la queue. Il avait ete sans doute atteint par une balle
+prussienne.
+
+Les Parisiens se rappellent la joie produite par l'arrivee des messagers
+ailes pendant le siege. Quand un pigeon volait au-dessus des toits, quand
+il se posait sur une gouttiere, des rassemblements se formaient de
+toutes parts; tous les passants mettaient le nez en l'air. Quel bonheur
+ineffable! Ce sont des nouvelles qui arrivent! Nous ferons observer
+toutefois que generalement le pigeon-voyageur rentre tout droit au
+colombier, sans s'arreter. Il n'est pas probable que l'attention des
+Parisiens se soit portee sur les pigeons-voyageurs qu'ils n'ont pas du
+pouvoir remarquer. Il se pourrait bien que les pigeons des Tuileries aient
+obtenu un succes peu legitime.
+
+Le service des pigeons a Tours etait place sous la direction de M.
+Steenackers; MM. Van Roosebecke et Cassiers etaient charges de lancer les
+messagers ailes, ils s'aventuraient jusqu'aupres des lignes ennemies, pour
+laisser envoler les pigeons le plus pres possible de Paris. On ne saurait
+donner trop d'eloges a la belle conduite de ces messieurs et de leurs
+collegues qui ont quitte Paris en ballon pour organiser en province cet
+admirable systeme de poste aerienne.
+
+A Paris, la surveillance du service administratif de la poste par pigeons
+etait confiee a M. Chassinat, directeur des Postes de la Seine; M. Mottet,
+receveur principal, etait l'agent d'execution.
+
+M. Derouard, secretaire de la societe colombophile _l'Esperance_ etait
+charge de surveiller les colombiers, de la reception des pigeons, etc.
+
+La poste colombophile completait ainsi le service des ballons-poste; mais
+ce qui la rendit surtout utile, ce qui en fit une veritable creation
+nouvelle, c'est le systeme des depeches photographiques que rapportaient a
+Paris les messagers ailes.
+
+Un pigeon ne peut etre charge que d'un bien faible poids. Il emporte dans
+les airs une feuille de papier, de quatre ou cinq centimetres carres,
+roulee finement, et attachee a une des plumes de sa queue. Une lettre
+aussi petite est bien laconique. On peut y ecrire a la main quelques mots,
+quelques phrases, peut-etre,--ce n'est la qu'un telegramme insignifiant.
+
+Des le commencement du siege on songea aux merveilles de la photographie
+microscopique. On se rappela avoir vu a l'Exposition universelle de
+petites breloques-lunettes, ou les 400 deputes etaient representes sur une
+surface de 1 millimetre carre. En regardant a travers la loupe placee a
+une des extremites, on voyait nettement l'image de tous ces personnages,
+reunis sur la surface d'une tete d'epingle! C'etait a M. Dagron que l'on
+devait ce tour de force photographique.
+
+Ce fut lui qui, pendant la guerre, se chargea de reduire les depeches pour
+pigeons voyageurs.
+
+Grace aux procedes photographiques, on ecrivait a Tours toutes les
+depeches privees ou publiques sur une grande feuille de papier a dessin.
+On y tracait jusqu'a 20,000 lettres ou chiffres. M. Dagron, par la
+photographie, reduisait cette veritable affiche en un petit cliche qui
+avait a peu pres le quart de la superficie d'une carte a jouer. L'epreuve
+etait tiree sur une mince feuille de collodion qui ne pesait que quelques
+centigrammes et qui contenait un texte reduit assez considerable pour
+composer un journal entier.
+
+A Paris, la depeche amenee par pigeon, etait placee sur le porte-objet
+d'un microscope photo-electrique, veritable lanterne magique d'une
+puissance extreme. L'image de la depeche etait projetee sur un ecran, mais
+amplifiee, agrandie, au point qu'a l'oeil nu, on pouvait lire nettement
+tous les chiffres, toutes les lettres traces.
+
+N'est-ce pas merveilleux? n'y a-t-il pas lieu d'admirer la, sincerement,
+les applications etonnantes de la science moderne?
+
+M. Dagron partit en ballon avec son collaborateur, M. Fernique, vers
+le milieu du mois de novembre. Apres un voyage des plus perilleux, ces
+messieurs organiserent tous leurs appareils photographiques avec la plus
+grande habilete.
+
+Quatre cent soixante-dix pages typographiees ont ete reproduites par les
+procedes de MM. Dagron et Fernique. Chaque page contenait pres de 15,000
+lettres, soit environ 200 depeches. Seize de ces pages tenaient sur
+une pellicule de 3 centimetres sur 5, ne pesant pas plus de un
+demi-decigramme. La reduction etait faite au _huit centieme_.
+
+Chaque pigeon pouvait emporter dans un tuyau de plumes une vingtaine de
+ces pellicules, qui n'atteignaient en somme que le poids de 4 gramme. Ces
+depeches reunies formaient un total de 300,000 lettres, c'est-a-dire la
+matiere d'un volume in-12, analogue a celui que le lecteur a sous les
+yeux.
+
+Avant l'arrivee de M. Dagron, rappelons que M. Blaise, photographe a
+Tours, avait deja reproduit des depeches photographiques sur papier, sous
+les auspices de MM. Barreswill et Delafolie.
+
+Les depeches photomicroscopiques etaient en general tirees a 30 ou 40
+exemplaires, et envoyees par autant de pigeons.
+
+PRES DE CENT MILLE DEPECHES ont ete envoyees ainsi a Paris avant
+l'armistice. En imprimant toutes ces depeches en caracteres ordinaires,
+on formerait certainement une bibliotheque de plus de cinq cents volumes!
+Tout cela a ete envoye par des oiseaux!
+
+Aussitot que le tube etait recu a l'administration des telegraphes, M.
+Mercadier procedait a l'ouverture en fendant le tube avec un canif. Les
+pellicules etaient delicatement placees dans une petite cuvette remplie
+d'eau, contenant quelques gouttes d'ammoniaque. Au sein de ce liquide, les
+depeches se deroulaient; on les sechait, on les mettait entre deux verres.
+Il ne restait plus qu'a les placer sur le porte-objet des microscopes
+photo-electriques.
+
+Quand les depeches etaient nombreuses, la lecture en etait assez lente;
+mais la pellicule renfermait 144 pages ou petits carres, on pouvait la
+diviser, et la lire en meme temps avec plusieurs microscopes.--Certaines
+depeches chiffrees etaient separees et lues a part par le directeur. Les
+autres etaient lues et copiees par des employes qui les envoyaient de
+suite aux divers bureaux de Paris.
+
+MM. Cornu et Mercadier perfectionnerent le procede de lecture des depeches
+avec le microscope. La pellicule de collodion, intercalee entre deux
+glaces, etait recue sur un porte-glace, auquel un mecanisme imprimait
+un double mouvement horizontal et vertical. Chaque partie de la depeche
+passait lentement au foyer du microscope. Sur l'ecran, les caracteres se
+deroulaient suffisamment agrandis pour etre lus et copies.
+
+L'installation, la mise en train durait environ 4 heures; il fallait en
+outre quelques heures pour copier les depeches. MM. Cornu et Mercadier
+tenterent de photographier directement les caracteres projetes sur l'ecran
+par un procede rapide.--Les progres auraient marche ainsi a grands pas,
+mais l'hiver, le froid ne tarderent pas a rendre de plus en plus rare
+l'arrivee des pigeons.
+
+On ignorait les causes de ces retards. L'administration se decida a
+envoyer en province par ballon MM. Levy et d'Almeida, pour mettre en
+oeuvre de nouveaux procedes photographiques. Mais la poste des pigeons
+manquait par la base; les messagers n'arrivaient plus regulierement.--La
+mauvaise saison de l'hiver leur faisait perdre leurs merveilleuses
+facultes. Nous avons deja dit qu'il ne rentra a Paris que 2 pigeons dans
+le courant de janvier!
+
+Quoi qu'il en soit les Parisiens n'oublieront jamais les pigeons
+voyageurs. Il est a souhaiter que l'art d'elever ces messagers ailes soit
+cultive dans notre capitale. On devrait reunir les pigeons voyageurs dans
+un colombier modele, favoriser les conditions de leur developpement,
+organiser en un mot une ecole colombophile qui certainement trouverait
+des amateurs. Les pigeons du siege ne doivent pas etre delaisses; ne
+meritent-ils pas au moins les honneurs que l'ancienne Rome ne refusait pas
+aux oies du Capitole?
+
+
+LES PIETONS.
+
+Le fait de l'investissement complet de Paris par l'armee prussienne
+restera dans l'histoire comme un grand sujet d'etonnement. L'esprit
+francais, leger, superficiel, est ainsi fait qu'il admet sans controle les
+illusions de sa vanite nationale, et qu'il est toujours pret a
+accepter comme un axiome, un fait douteux qui flatte ses sentiments
+patriotiques.--Si quelqu'un avait dit le 16 septembre que l'armee
+allemande allait bloquer Paris, il se serait fait echarper sur les
+boulevards.--Mais, Monsieur, il est impossible de cerner Paris. Tout le
+monde le dit. Demandez au genie militaire!
+
+Tout au commencement de l'arrivee de l'armee prussienne, des voitures de
+la poste se rendaient jusqu'a Triel. Les conducteurs raconterent qu'ils
+avaient ete arretes en route par un poste bavarois. A leur grand
+etonnement, les soldats les accueillirent bien et leur demanderent des
+cigares. Un officier s'ecria a leur vue qu'il etait presque Parisien de
+coeur, quoique Allemand d'origine, et qu'il avait fait ses etudes au
+quartier Latin. Il laissa passer les voitures de la poste. Mais cet etat
+de choses ne dura pas, et bientot la consigne prussienne fut observee
+partout avec la plus stricte severite.
+
+A partir du 21 septembre, on s'apercut qu'un homme si resolu, si habile
+qu'il fut, ne pouvait plus traverser les lignes ennemies.
+
+La Prusse venait de nous reserver cette nouvelle surprise!
+
+Le service des pietons destines a forcer les lignes ennemies pour
+rapporter ensuite des nouvelles de province, n'en fut pas moins organise
+par l'administration des postes. Ce n'est ni le devouement, ni le courage
+qui firent defaut, mais malgre la multiplicite des essais, le nombre des
+reussites est peu considerable.
+
+Sur 28 pietons envoyes le 21 septembre, un seul, le facteur Brare, put
+se rendre a Saint-Germain et y livrer a un fonctionnaire francais ses
+depeches pour Tours, apres avoir ete momentanement garde a vue par
+les soldats allemands. Deux autres employes des postes furent faits
+prisonniers ce jour-la meme, leurs depeches furent prises, et ils durent
+rebrousser chemin vers Nanterre. Le facteur Poulain, parti de Paris a la
+meme epoque, n'est jamais reparu.
+
+"Sept pietons envoyes le 22 et le 23 septembre furent faits prisonniers,
+mais, sur 4 hommes expedies le 24, le nomme Geme reussit a franchir les
+lignes, a presenter ses depeches a la mairie de Triel et a revenir le 25.
+Deux de ses camarades, moins heureux que lui, furent faits prisonniers.
+
+"Le 27, les memes facteurs, Brare et Geme, tenterent une nouvelle percee
+et eurent le bonheur d'arriver a Triel et d'en revenir le 28; quatre
+autres pietons avaient renonce a leur tentative.
+
+"Le 5 octobre, les facteurs Loyet et Chourrier rentrent avec 714 depeches
+livrees a Triel le 30 septembre.
+
+"Brare fait une nouvelle expedition le 4 octobre, et arrive a Tours apres
+avoir ete fait prisonnier et s'etre evade.
+
+"Dix-huit autres pietons font encore de vains efforts pour passer les
+lignes. Parmi les seize envoyes dans le reste du mois, le nomme Ayrolles
+est fait prisonnier, jete dans un cachot et fort maltraite; deux autres
+sont gardes plusieurs jours par l'ennemi, puis mis en liberte.
+
+"Lorsqu'on reflechit aux difficultes sans nombre qu'ont eu a affronter
+ces braves employes, aux perils auxquels ils se sont exposes sciemment,
+a l'ingeniosite des moyens employes par eux pour faire passer leurs
+missives, toute admiration est au-dessous de ce qui leur est du.
+Quelques-uns n'ont pas hesite a cacher des depeches chiffrees sous
+l'epiderme incise; d'autres ont imagine de faire evider habilement des
+pieces de dix centimes, de maniere a laisser les coins de la monnaie
+intacts; d'autres ont fait forer des clefs a vis forcee pour y introduire
+les missives. L'artifice employe par les negres indiens pour dissimuler
+les diamants voles dans les laveries, ne put etre applique, les Allemands
+ne manquant jamais, assurait-on, d'administrer tout d'abord aux suspects
+une purge energique.
+
+"Le facteur Brare est un de ceux qui ont reussi a passer plusieurs fois
+les lignes prussiennes. Mais il fut victime de son devouement, de son
+courage. Il finit par etre fusille par les Prussiens a l'ile de Chatou. Il
+laisse derriere lui une femme et cinq enfants[13]."
+
+[Note 13: _Journal officiel_, mars 1871.]
+
+Il y eut en dehors de la poste des tentatives qui furent couronnees de
+succes. M. Francois Oswald du _Gaulois_, quitta Paris a pied dans le
+courant d'octobre, et apres avoir ete menace de la mort d'un espion, il
+parvint enfin a s'echapper et a gagner Tours, ou il publia le recit de
+ses aventures dramatiques.--M. Lucien Morel parvint aussi a s'echapper de
+Paris a pied.
+
+Il eut l'audace d'essayer d'y rentrer, et profitant d'une nuit de brume,
+sa tentative si hardie, si perilleuse le conduisit au but tant espere. Il
+penetra dans la ville assiegee. M. Morel, rentre a Paris, en ressortit
+encore par la voie des airs. Il partit en ballon le 15 decembre, mais le
+vent le poussa en Prusse, ou il fut retenu prisonnier jusqu'a la fin de la
+guerre, comme nous l'avons dit dans le chapitre precedent.
+
+M. Steenackers, directeur des postes et des telegraphes a Tours, envoya
+vers Paris un grand nombre de courriers a pied. Toutes les ruses ont ete
+imaginees. Les uns se deguisaient en marchands ambulants, les autres en
+paysans. Ils arrivaient a une premiere ligne d'occupation ou ils etaient
+arretes et fouilles, puis on les contraignait de retrograder.
+
+L'inspection prussienne etait pleine de peril. Malheur a celui qui
+laissait prendre sa depeche, il courait le risque d'etre fusille comme
+espion. Un facteur du telegraphe fait plusieurs fois prisonnier, et
+fouille a nu, cachait la depeche chiffree dont il etait porteur dans une
+dent artificielle et creuse. Les Prussiens ne savaient pas devoiler cette
+cachette ingenieuse, mais quelques journaux commirent l'indiscretion de
+raconter le fait. Il fallut renoncer a la dent creuse.
+
+Le 12 janvier, MM. Imbert, Roche, Perney, Fontaine et Leblanc, tenterent
+de franchir les lignes ennemies en suivant sous terre les carrieres
+souterraines de la rive gauche. L'entreprise echoua.
+
+Il en fut encore de meme pour les plongeurs qui devaient revenir a Paris,
+en suivant le fond de la Seine dans des scaphandres.
+
+Ainsi, Paris, qui recevait quelques mois auparavant des centaines de
+trains de marchandises et de voyageurs, n'etait plus accessible a un seul
+pieton portant quelques chiffres sur un carre de papier!
+
+
+LA POSTE FLUVIALE.
+
+"Le 6 decembre, MM. Versoven, Delort et E. Robert s'etaient engages a
+expedier par eau, au moyen de spheres dont ils etaient les inventeurs,
+les lettres ordinaires ou photo-micrographiques qui pourraient leur etre
+confiees dans les departements pour etre transmises a Paris. Il leur etait
+accorde 1 fr. par lettre close, du poids de 4 grammes; 0 fr. 25 c. par
+depeche-lettre photographique, et 0 fr, 05 c. par depeche reponse aux
+cartes-poste. Les lettres ordinaires transportees par ces messieurs
+devaient etre affranchies par timbres-poste, conformement au tarif
+en vigueur; il etait convenu que les depeches officielles seraient
+transportees gratuitement.
+
+"Toutes les lettres devaient etre concentrees au bureau de poste de
+Moulins (Allier). MM. Delort et Robert partirent le 7 decembre par le
+ballon le _Denis Papin_.
+
+"Une modification fut faite a cette convention par M. Steenackers, dans sa
+depeche par pigeon du 25 decembre, c'est-a-dire dix-neuf jours apres: elle
+portait l'affranchissement de la lettre a 1 fr. pour le poids maximum de 4
+grammes; la taxe a 40 c. par lettre deposee au bureau de Moulins, et a 40
+c. par lettre recue au bureau de Paris.
+
+"Les journaux ont recemment parle de cette poste fluviale; les boules de
+zinc de 25 centimetres de diametre etaient garnies d'ailettes et jetees
+dans la Seine ou dans ses affluents: la elles naviguaient entre deux eaux.
+Les lettres de province sont arrivees au nombre de huit cents par la voie
+de Moulins, apres l'armistice; mais pendant l'investissement, c'est-a-dire
+precisement pendant la periode ou elles etaient si fievreusement attendues
+et plus d'un mois durant, la peche aux filets n'a rien produit.
+
+"Il est probable que les barrages ont arrete le transport, si les boules
+ont ete jetees avant l'armistice, ou que les Allemands n'ont laisse passer
+les spheres a helices de MM. Vorsoven et Cie qu'a partir de la conclusion
+de l'armistice, toute surveillance ayant cesse des lors.
+
+"Un autre systeme fort ingenieux avait ete presente egalement par M.
+Baylard, commis a l'Hotel-de-Ville et expeditionnaire du Gouvernement. A
+une extreme economie, ce systeme joignait une grande simplicite et une
+grande facilite d'execution. Au prix de quinze centimes on pouvait obtenir
+une centaine de petites boules de verre soufflees, creuses et terminees a
+la base par un petit orifice ou s'introduisait la depeche, et qu'on
+jetait ensuite dans l'eau. Ces boules d'un petit diametre figuraient si
+merveilleusement les bulles d'eau naturelles, qu'il devenait impossible de
+les distinguer, quand on les remuait dans un bassin et qu'on cherchait a
+les saisir. Prenant a cause de leur transparence le reflet meme de l'eau
+dans laquelle elles plongent, mobiles et legeres, glissant avec la plus
+grande facilite le long des roseaux, des tiges, des plantes et des bords
+de la riviere qui pourraient leur servir d'obstacles, franchissant
+aisement, sans se rompre, les petits ressauts des barrages, echappant par
+leur petite dimension aux grosses mailles des filets prussiens et aux
+mains des pecheurs ennemis, ces petites boules messageres etaient appelees
+a rendre de grands services a la defense pour le transport des depeches
+micrographiques. M. Rebou emporta un grand nombre de ces globules en
+ballon et l'idee etait en pleine voie d'execution, lorsque les glaces
+vinrent empecher le developpement de cet ingenieux mode de transport.
+
+"Vers la meme epoque, M. le directeur des Postes ecoutait les propositions
+de M. Delente qui, le 14 janvier, s'engageait a se rendre en province et
+a faire parvenir a Paris, a l'aide d'un bateau sous-marin dont il est
+l'inventeur, des correspondances privees ou autres.
+
+"Le ballon-poste le _Vaucanson_ enleva M. Delente, muni d'un permis
+de parcours general sur tous les chemins de fer, et de lettres qui
+l'accreditaient aupres de la delegation dans les departements, avec
+laquelle il avait a s'entendre pour les conditions de remuneration.
+L'investissement a pris egalement fin avant que M. Delente ait reussi a
+faire arriver des lettres dans Paris[14]."
+
+[Note 14: _Journal Officiel_, mars 1871.]
+
+LES FILS TELEGRAPHIQUES.
+
+Quand Paris fut completement bloque par les Prussiens, que les
+communications furent interrompues de toutes parts, bien des gens se
+dirent: "Pourquoi n'a-t-on pas jete un cable electrique au fond de la
+Seine? Ce simple fil eut permis d'ouvrir une correspondance occulte!"
+
+Comment n'aurait-on pas songe a ce projet si simple? Ce cable a ete en
+effet pose dans la basse Seine, mais la chute d'un pont le brisa quelques
+jours apres. Toutes les tentatives faites pour l'utiliser furent vaines.
+On ne put relier les deux bouts de cette unique artere qui aurait permis
+au grand organisme qu'on nomme la France, d'entendre les battements de son
+coeur qu'on nomme Paris!
+
+Quelque temps apres cet irreparable accident, on fit un nouvel essai du
+meme genre. Depuis longtemps un cable place sur la route de Fontainebleau,
+se raccordait avec les fils aeriens du chemin de fer. Il fallait pour
+utiliser ce fil electrique, faire une tranchee sur la route en avant de
+Juvisy, et souder un fil mince au cable. M. Lemercier de Janvelle, charge
+de cette mission perilleuse, partit dans le ballon _le Ferdinand Flocon_,
+le 4 novembre; mais sous les yeux de l'ennemi, il ne put accomplir la
+liaison des fils. Il la tenta cependant a trois reprises differentes,
+dans les circonstances les plus difficiles. M. de Janvelle, assiste de M.
+Forivon, capitaine des francs-tireurs, osa penetrer jusqu'au milieu des
+lignes ennemies. La nuit, il reparait les fils aeriens coupes par les
+Prussiens, en les unissant par de petits fils isoles tres-minces, places
+contre terre. Quand on passait la on voyait les poteaux brises, les fils
+visiblement casses. On ne soupconnait pas qu'ils etaient reunis par des
+conducteurs presque invisibles. Mais il fallait pour reussir completement
+recommencer l'oeuvre de reparation sur d'autres points. Malgre leur
+audace, leur habilete, MM. de Janvelle et Forivon n'ont pu mener a bonne
+fin l'entreprise si ingenieuse qu'ils avaient si bien commencee.
+
+
+LES CHIENS FACTEURS.
+
+N'oublions pas de mentionner le projet de M. Hurel, qui est parti en
+ballon avec cinq chiens destines a revenir a Paris. C'etaient de
+gros chiens bouviers, de bonnes betes, a l'oeil franc, a la figure
+intelligente. Ils etaient fort robustes, et ne se seraient pas embarrasses
+de devorer un Prussien. Le proprietaire de ces animaux affirmait qu'ils
+sauraient rentrer dans la capitale d'ou ils etaient sortis; on leur aurait
+attache quelques depeches entre les deux cuirs d'un collier.
+
+Les chiens ont ete lances, mais on ne les a jamais revus. L'experience n'a
+pas ete renouvelee, car peu de temps apres le voyage de M. Hurel et de ses
+courriers a quatre pattes, l'armistice est venu mettre un terme au siege
+de Paris.
+
+L'entreprise aurait-elle reussi une seconde fois? Il est permis d'en
+douter. Certains chiens font de grands voyages, s'orientent, reviennent au
+logis, mais ils en sont partis pedestrement, ils ont examine la route. En
+feraient-ils de meme apres un voyage en ballon? Auraient-ils l'instinct
+des pigeons voyageurs?
+
+
+DIRECTION DES AEROSTATS.
+
+Depuis le jour de leur naissance, les ballons n'ont guere fait de progres.
+Quand les Montgolfier lancerent dans l'espace un des premiers navires
+aeriens, Franklin, qui assistait a l'experience, s'ecria comme on le
+consultait sur cette decouverte: "C'est l'enfant qui vient de naitre!"
+L'illustre philosophe faisait ainsi entendre que l'enfant, d'abord faible,
+deviendrait homme et puissant. L'enfant n'a pas grandi. Mais il faut
+avouer que son education a ete singulierement negligee. Il a couru les
+fetes publiques, et s'est perdu dans les foires. Depuis cinquante ans, il
+est peu de savants qui aient etudie serieusement la navigation aerienne.
+
+M. Henry Giffard, un de nos ingenieurs les plus distingues, eut l'honneur
+d'executer, en 1852, la premiere ascension faite dans un ballon de forme
+allongee, muni d'une helice mise en mouvement par une machine a vapeur. Un
+de nos plus eminents publicistes le designa alors sous le nom du Fulton de
+la navigation aerienne: il ne tient qu'a M. Giffard de le devenir. Depuis
+cette epoque, malgre de nombreuses etudes, il n'a pas cesse de porter son
+attention sur les questions aeriennes. Il a cree les ballons captifs a
+vapeur, que le public n'a pas assez connus. Il a resolu la un probleme de
+premier ordre, indispensable a la direction des ballons; il est arrive a
+construire des BALLONS IMPERMEABLES AU GAZ.
+
+Le grand ballon captif construit a Londres en 1870 par M. Giffard cubait
+douze mille metres. Il etait rempli d'hydrogene pur, et enlevait 34
+passagers a 650 metres de haut. L'immense aerostat etait retenu dans
+l'espace par un cable pesant 4,000 kilogrammes, que deux machines a vapeur
+de 400 chevaux enroulaient autour d'un treuil gigantesque. Ce ballon,
+malgre le vent, malgre la pluie, est reste gonfle plus d'un mois, _sans
+perdre de gaz_. Son etoffe etait formee de plusieurs tissus superposes: 1 deg.
+une etoffe en toile; 2 deg. une couche de caoutchouc naturel; 3 deg. une deuxieme
+etoffe de toile; 4 deg. une deuxieme couche de caoutchouc vulcanise; 5 deg. une
+mousseline exterieure; 6 deg. une couche de vernis a l'huile de lin.
+
+Cet etoffe impermeable est d'un poids considerable, mais en augmentant
+le volume des ballons spheriques, on diminue proportionnellement leur
+surface, ce que nous pourrons exprimer plus clairement en disant qu'un
+ballon de 10,000 metres cubes, construit avec l'etoffe de M. Giffard, a
+une force ascensionnelle bien plus grande que dix ballons ordinaires de
+mille metres cubes reunis.
+
+La premiere condition de la direction des ballons, _l'impermeabilite_ de
+l'etoffe, a ete resolue par M. Giffard.
+
+Que l'on construise avec le nouveau tissu un ballon de forme allongee,
+muni d'un gouvernail, permettant de s'orienter dans la direction du vent,
+afin d'offrir une surface de resistance aussi petite que possible; qu'on
+le munisse a sa partie inferieure d'une helice, mise en mouvement par
+une forte machine a vapeur, que l'on recommence, en un mot, dans des
+conditions plus favorables, l'experience de M. Giffard en 1852, il
+ne parait pas douteux qu'on remontera un courant aerien d'intensite
+moyenne.--L'ascension de M. Giffard a malheureusement ete executee a une
+epoque ou il n'avait pas encore l'experience qu'il a acquise; elle a eu
+lieu par un temps defavorable, avec un appareil d'une faible puissance.
+
+On repondra qu'une machine a vapeur, est un engin pesant pour un ballon;
+mais en construisant des aerostats d'un volume considerable de dix
+a quinze mille metres cubes, on arrive a leur donner une force
+ascensionnelle enorme. Un ballon de quinze mille metres cubes dont
+l'etoffe, le filet, etc., peseraient environ cinq mille kilogr., rempli
+d'hydrogene pur, aurait un excedant de force ascensionnelle de plus de
+huit mille kilogr. Il serait capable d'enlever une machine puissante.
+
+Plusieurs objections des plus serieuses se presentent ici; nous ne les
+ignorons pas. La premiere consiste dans l'extreme irregularite des
+mouvements atmospheriques. Il est des jours ou le vent est faible,
+quelquefois meme presque nul; quand il ne souffle qu'avec une vitesse de
+quelques lieues a l'heure, le ballon a vapeur que nous avons succinctement
+decrit, se dirigera. Mais l'air est parfois soumis a des agitations
+violentes; lorsque le vent souffle impetueux et violent, quand il oppose
+un obstacle insurmontable a l'oiseau, nul ballon ne se dirigera. Quoi
+qu'il en soit, la direction obtenue, dans certaines circonstances
+atmospheriques, quoique incomplete constituerait un progres considerable.
+
+Une autre objection non moins importante consiste dans le combustible que
+necessite une machine a vapeur. La machine, pour produire de la force,
+brule du charbon, et beaucoup: si l'effort est continu, energique, la
+destruction du combustible est enorme. Pour lutter contre l'air, la
+machine aurait vite mange sa provision.--Il y aurait la deux graves
+inconvenients.--Les conditions d'equilibre de l'aerostat seraient
+changees, puisqu'il aurait perdu le poids de son combustible brule. La
+force qui fait agir l'appareil serait aneantie n'ayant plus d'aliment.
+
+Il serait necessaire, pour resoudre avec efficacite le probleme, de
+trouver a alimenter le moteur avec un autre combustible que la houille.
+Le petrole, en brulant, forme de l'eau, qui pourrait etre condensee,
+recueillie et servirait a la machine. Il offre des qualites precieuses a
+la construction d'une bonne machine aerostatique. Mais il faut, dans ce
+sens, bien des etudes, bien des progres, dont l'importance est bien faite
+pour exciter les inventeurs.
+
+Dans la situation de Paris, pendant le siege, il n'etait pas necessaire
+de resoudre tout d'un coup le probleme de la direction d'un ballon. Il
+s'agissait de se diriger vers un point donne, vers Tours, par exemple,
+par un temps calme qu'on aurait pu attendre, dans la suite des longues
+journees du siege. Il n'etait pas indispensable de faire un bien long
+voyage, on pouvait renoncer a la machine a vapeur comme moteur, et
+s'adresser au bras de l'homme. Un ballon de grande dimension pouvait
+enlever plusieurs manoeuvres qui travaillant alternativement auraient
+produit une force constante. C'est principalement dans ce sens que des
+projets nombreux ont pris naissance.
+
+
+LE BALLON DE M. DUPUY DE LOME.
+
+M. Dupuy de Lome a pour but de construire un aerostat de forme allongee,
+muni d'un systeme d'helice, mis en mouvement par des hommes. L'inventeur
+n'a la pretention de remonter un courant aerien que s'il a une faible
+intensite; si le vent est fort, il pourra faire devier l'appareil, a
+droite ou a gauche de la direction du courant aerien. Si le vent souffle
+par exemple du nord vers le sud; le ballon de M. Dupuy de Lome ne pourra
+pas se remorquer contre le vent et monter au nord; mais il lui sera
+possible de se diriger vers l'est ou l'ouest. Si l'experience confirmait
+les esperances de l'inventeur, on voit que le resultat obtenu aurait deja
+une importance de premier ordre.
+
+M. Dupuy de Lome adopte pour la forme du ballon une forme oblongue,
+"celle d'une surface de revolution engendree par une courbe speciale se
+rapprochant d'un arc de cercle de 7 metres de fleche, et tournant autour
+de sa corde de 42 metres de longueur. Cette corde constitue l'axe
+horizontal du ballon dont la longueur est reduite a 40 metres, en
+substituant, pour la solidite de la construction, une petite surface
+spherique a la pointe des extremites.
+
+"Le volume est ainsi de 3,860 metres cubes, et la maitresse section
+verticale de 154 metres carres.
+
+"La resistance a la deformation sous l'action du vent, provenant de la
+vitesse propre a l'aerostat, s'obtient par le maintien dans son interieur
+d'une tension de gaz sans cesse un peu superieure (de 3 a 4 dix-milliemes
+d'atmosphere) a celle de l'air ambiant. Pour s'opposer, d'autre part, a la
+deformation sous la traction des suspentes (independamment de l'effet de
+la pression interieure des gaz), la nacelle est d'une forme allongee et
+d'une construction rigide. Pour maintenir le ballon sans cesse gonfle
+en presence des deperditions de gaz sur lesquelles il faut compter, ou
+lorsque l'aeronaute en fera echapper volontairement pour operer une
+descente partielle ou totale, il sera introduit de l'air atmospherique
+dans un petit ballon loge a cet effet dans l'interieur du grand, et
+remplissant ainsi une fonction ayant quelque analogie avec la vessie
+natatoire des poissons."
+
+La nacelle de l'aerostat est munie d'une helice de 8 metres de diametre
+en arc horizontal. C'est l'appareil propulseur; il est situe a 17 metres
+environ au-dessous du grand axe de l'aerostat. Pour imprimer au ballon une
+vitesse de deux lieues a l'heure, il suffit de transmettre a l'helice un
+travail total de 30 kilogrammetres.
+
+"En presence de cette petite puissance motrice, dit M. Dupuy de Lome, il
+m'a paru avantageux de ne pas recourir a une machine a feu quelconque,
+et d'employer simplement la force des hommes. Quatre hommes peuvent sans
+fatigue soutenir, _pendant une heure_, en agissant sur une manivelle,
+ce travail de 30 kilogrammetres, qui n'exige de chacun d'eux que 7
+kilogrammetres, 5. Avec une releve de deux hommes, chacun d'eux pourra
+travailler une heure, se reposer une demi-heure, et ainsi de suite,
+pendant les dix heures du voyage, qui sont une des conditions de cette
+etude."
+
+L'aerostat allonge de M. Dupuy de Lome est muni d'un gouvernail, fixe
+a l'arriere de la nacelle. L'appareil pourra s'orienter. Le ballon est
+rempli de gaz de l'eclairage. Il va sans dire que l'exces de force
+ascensionnelle est calcule pour compenser les poids a enlever, ballon,
+moteur, manoeuvres, etc. "Un appareil de ce genre, ajoute l'inventeur, ne
+permettra d'avancer, vent debout, ou de suivre par rapport a cette surface
+toutes les directions desirees, que quand le vent n'aura qu'une vitesse
+au-dessous de 8 kilometres. Cela ne sera sans doute pas tres-frequent,
+car cette vitesse n'est que celle d'un vent qualifie _brise legere_. Quoi
+qu'il en soit, cet aerostat ayant une vitesse propre de 8 kilometres a
+l'heure, lorsqu'il sera emporte par un vent plus rapide, aura la faculte
+de suivre a volonte toute route comprise dans un angle resultant de la
+composante des deux vitesses. Chacun peut se rendre compte d'ailleurs que,
+d'une maniere generale, la direction a donner a l'aerostat, par rapport a
+celle du vent, pour obtenir comme resultante des deux vitesses et des deux
+directions le _maximum d'ecart possible_, fait avec la direction du vent
+un angle un peu plus ouvert que l'angle droit."
+
+Tel est le projet presente par M. Dupuy de Lome, et pour l'execution
+duquel le gouvernement a alloue une somme de 40,000 francs. Ce plan offre
+l'inconvenient de ne pas presenter le caractere de la nouveaute. Il
+est difficile de voir en quoi il differe sensiblement du systeme de M.
+Giffard. Mais M. Dupuy de Lome ne connaissait pas les travaux de cet
+ingenieur. Il a charge M. Yon, le constructeur des ballons captifs a
+vapeur, de fabriquer le nouvel appareil. Les travaux ont ete commences,
+ils ont traine en longueur; la guerre s'est terminee, la Commune a passe
+sur Paris, ils ne sont pas encore acheves. Nous faisons des voeux sinceres
+pour que M. Dupuy de Lome mette a execution son projet interessant, et
+qu'une experience soit faite prochainement dans de bonnes conditions
+atmospheriques.
+
+
+LES HELICES DU BALLON "LE DUQUESNE."
+
+M. l'amiral Labrousse a pu tenter une experience de direction, en faisant
+construire une nacelle speciale pour le ballon _le Duquesne_. Cette
+nacelle etait munie d'une helice, mue par quatre marins. Nous ferons
+remarquer que le ballon _le Duquesne_ cubait 2,000 metres, il etait
+spherique, forme tres-defavorable a toute tentative de direction. Voici un
+extrait de la note que M. Labrousse a adressee a l'Academie des sciences,
+au sujet de cette tentative:
+
+"Le ballon _le Duquesne_ est parti ce matin (9 janvier) des ateliers de
+M. Godard a la gare d'Orleans, arme de l'appareil d'helice en question,
+construit par les ordres de M. Dorian, ministre des travaux publics.
+
+"Le vent portait directement a l'est, c'est-a-dire chez les Prussiens,
+avec une vitesse approximative de 4 metres par seconde; c'est pourquoi on
+a recommande aux hommes de faire agir les helices de maniere a pousser le
+ballon dans la direction du sud. L'impression des personnes presentes a
+ete que le ballon gagnait en effet notablement dans cette direction; il
+faut donc esperer qu'au lieu de tomber chez les Prussiens, il viendra
+tomber dans les environs de Besancon, peut-etre en Suisse."
+
+Qu'il nous suffise de dire que le ballon est tombe en pleine direction
+d'est, tout pres de Reims, ou il a pu s'echapper des Prussiens, et que
+par consequent les helices n'ont produit aucun effet efficace. Du reste
+l'experience a ete contrariee pendant le voyage par les rotations
+frequentes de l'aerostat spherique. Tous les aeronautes savent que le
+ballon, dans l'air, tourne frequemment autour de son axe.
+
+
+PROJETS DIVERS DE BALLONS DIRIGEABLES.
+
+Si les inventeurs de ballons dirigeables ont abonde a Tours, comme nous
+l'avons dit dans le courant de cet ouvrage, ils n'ont pas non plus fait
+defaut a Paris. Nous parlerons en quelques mots des differents projets
+soumis a l'Academie des sciences.
+
+M. Sorel (21 novembre 1870) cherche a produire d'abord une difference de
+vitesse entre celle du vent et celle du ballon. Il munit la nacelle de
+deux helices, l'une a l'arriere, l'autre a l'avant, il la garnit de trois
+voiles laterales. La marche et la direction du ballon devront etre la
+resultante des forces combinees du vent agissant sur les voiles et sur
+l'action mecanique de l'helice laterale, prenant son point d'appui sur
+l'air. L'inventeur oublie dans son systeme une voile, qui entrainera
+probablement toutes les autres. Cette voile immense, qu'il n'a pas vue,
+c'est le ballon lui-meme.
+
+M. Deroide (28 novembre 1870) munit son ballon d'un plan incline, il
+s'eleve verticalement. Puis, en descendant, il oriente son parachute
+plan-incline, et lance obliquement l'aerostat dans une direction voulue.
+Il compte se diriger completement, en renouvelant successivement et a
+plusieurs reprises, ces mouvements d'ascensions verticales et de descentes
+obliques. Pour faire descendre a volonte l'aerostat, M. Deroide se sert
+de deux gaz, l'hydrogene et l'ammoniaque; il diminuera la force
+ascensionnelle du ballon et le fera descendre, en absorbant l'ammoniaque
+par l'eau.
+
+M. Bouvet (12 et 19 decembre 1870) propose de soumettre le gaz du ballon
+a l'action de la chaleur, pour obtenir a volonte les ascensions et les
+descentes. C'est le gaz du ballon lui-meme qui sert de combustible.
+
+Il faudrait prendre garde de ne pas tout enflammer! Voila un aerostat que
+peu d'aeronautes aimeraient conduire dans les airs.
+
+M. Hir (30 janvier 187l) propose de construire un ballon muni de trois
+helices. L'une, placee a l'avant, servira d'helice de propulsion pour
+diriger la marche de l'aerostat, l'autre, placee a l'arriere, tournera
+dans un plan perpendiculaire a l'helice de marche, et servira de
+gouvernail. La troisieme tournera horizontalement au-dessus du ballon, et
+servira a faire monter ou descendre le grand poisson aerien.
+
+Ah! Messieurs les inventeurs! voila certes des idees ingenieuses en
+theorie, mais que de difficultes pratiques dans les constructions, que
+d'impossibilites que vous n'entrevoyez meme pas! Quand vous aurez fait une
+douzaine de bonnes ascensions dans nos aerostats tels qu'ils sont, vous
+connaitrez le ballon, vous saurez ce que c'est que cet ocean immense
+aux flots mobiles et capricieux qu'on appelle l'atmosphere! A votre
+intelligence s'ouvriront des horizons inconnus, des idees nouvelles et
+peut-etre fecondes. Montez en ballon, devenez des aeronautes, vous pourrez
+alors perfectionner la machine que vous aurez etudiee. Jacquard, avant de
+construire le metier a tisser, etait tisserand lui-meme. Bernard Palissy
+s'est fait peintre ceramiste avant de trouver le secret de l'email
+italien. Si vous voulez ameliorer les ballons, les modifier, les munir
+d'appareils dirigeables, devenez aeronautes!
+
+
+
+
+CONCLUSION.
+
+
+
+
+LES BALLONS ET LA GUERRE.
+
+
+Quand les freres Montgolfier eurent lance dans l'espace le premier globe
+aerien, qui lentement se detacha du sol pour prendre possession des plages
+mysterieuses de l'atmosphere, on crut entrevoir, dans le fait de cette
+experience, une date a jamais celebre dans les annales de la science.
+L'Institut, represente par une commission de savants illustres, presidee
+par Lavoisier, essaya de tracer la voie que la nouvelle decouverte allait
+suivre dans l'avenir; le celebre chimiste se chargea, dans un rapport
+remarquable, de faire l'apologie des ballons; il parla des progres qu'ils
+avaient a compter, des services qu'ils etaient appeles a rendre. Il les
+voyait jouant un role important dans les etudes meteorologiques, dans
+certaines entreprises industrielles; mais il ne songea jamais a signaler
+l'usage qu'on en pouvait faire dans ces immenses conflits qui divisent les
+peuples, et qui les portent a se ruer les uns contre les autres pendant la
+guerre.
+
+C'est que le genie de l'invention est essentiellement pacifique; ne du
+travail et des rudes labeurs, il ne pense qu'a creer; il n'admet pas que
+l'on puisse detruire. Les Montgolfier, en trouvant le principe qui rendra
+leur nom a jamais imperissable, songeaient aux bienfaits dont il devait
+doter la societe. Quelle n'eut pas ete leur stupefaction, si quelqu'un
+leur avait dit alors que les necessites de la guerre, qui usent de
+toutes les ressources d'un pays, allaient plus tard recourir aux ballons
+eux-memes? Sans entrer dans des discussions d'un ordre moral, qui ne sont
+pas de nature a trouver place ici, contentons-nous de constater que la
+guerre, cette grande calamite, ce grand mal, est sans doute necessaire,
+puisqu'on ne trouve pas, dans l'histoire des peuples, une periode de vingt
+ans ou elle n'apparaisse avec ses horreurs et ses ravages. Que ceux qui
+revent la paix universelle, l'harmonie des peuples, l'age d'or, aillent
+porter leurs theories dans d'autres planetes, mais sur notre globe, ils
+parleront toujours a des sourds. Comme l'a dit La Bruyere, s'il n'y avait
+que deux hommes sur la terre, et qu'ils aient recu chacun en partage un
+hemisphere, ils trouveraient encore le moyen de se rencontrer pour se
+battre entre eux.
+
+La guerre a existe hier; elle existera demain. Notre malheureux pays a
+succombe dans une lutte recente et effroyable, mettons tout en oeuvre
+pour qu'il triomphe quand l'heure de la revanche aura sonne. Les hommes
+competents se chargeront des graves problemes de la reorganisation
+militaire, de la fabrication des engins meurtriers, des canons, des
+mitrailleuses. Tout cela est une besogne hideuse qui repugne a un peuple
+civilise, personne n'en disconviendra, mais etant donne ce fait qu'il faut
+se battre, tachons au moins d'etre les plus forts et les plus habiles.
+
+Dans notre humble et modeste sphere d'aerostation, nous avons acquis
+quelque experience, par une pratique vraiment assidue qui nous permettra
+peut-etre d'indiquer, avec quelque efficacite, les ressources que les
+ballons peuvent fournir a la guerre. Les aerostats du siege de Paris ont
+bien amplement prouve les immenses avantages que la navigation aerienne,
+telle qu'elle est, avec toutes ses imperfections, est capable d'offrir a
+une place assiegee; mais nous croyons etre en droit d'affirmer que les
+ballons sont appeles a rendre des services plus grands encore, si on les
+utilise comme moyens d'observation militaire, et meme dans certains cas
+comme engins de destruction, en leur confiant la mission de lancer sur
+l'ennemi des bombes incendiaires. Toutefois, avant d'etudier ce qu'on
+pourrait faire, il est utile d'examiner ce qui a ete fait, et de passer
+rapidement en revue les experiences executees dans le passe.
+
+
+LES AEROSTIERS MILITAIRES DE LA PREMIERE REPUBLIQUE.
+
+En 1793, lors du siege de la ville de Conde, le commandant Chanal,
+homme d'action et d'intelligence, enferme dans la place-forte investie,
+cherchait a tout prix a donner de ses nouvelles, a envoyer des depeches au
+colonel Dampierre, qui commandait une division francaise hors des lignes
+d'investissement. Il recourut aux ballons. Il fit construire un aerostat
+de papier qu'il lanca en liberte dans l'espace, avec un petit paquet de
+depeches. L'appareil tomba juste au milieu du camp ennemi, et fournit au
+prince de Cobourg des renseignements sur la situation de la forteresse.
+Un tel debut n'etait pas d'heureux presage pour la fortune future des
+aerostats messagers! Mais ce fait isole passa inapercu; pendant que le
+commandant Chanal tentait cette experience, le celebre chimiste Guyton de
+Morveau envisageait l'usage qu'on pouvait faire des ballons pendant la
+guerre, sous un tout autre aspect. Il songea a organiser des postes de
+ballons captifs pour etudier les mouvements de l'ennemi, pour surveiller
+du haut des airs ses allures et ses changements de position. Guyton de
+Morveau n'etait pas un esprit ordinaire, il s'etait signale deja par de
+remarquables travaux en chimie; homme de science, il s'eprenait de tout
+ce qui touche a la veritable investigation scientifique; il n'avait pas
+laisse passer aupres de lui la decouverte des Montgolfier, sans y fixer
+ses regards; il s'etait familiarise avec l'aerostation par de nombreuses
+ascensions, executees a Dijon.--Guyton de Morveau avait ete nomme
+representant du peuple a la Convention nationale; il venait d'etre choisi
+par le Comite de salut public, avec Monge, Berthollet, Carnot et Fourcroy,
+comme membre d'une commission destinee a faire servir aux besoins de la
+guerre les recentes decouvertes de la science.
+
+Guyton de Morveau proposa d'organiser, pour l'armee, des aerostats
+d'observation militaire. Sa proposition fut immediatement acceptee par
+le Comite de salut public. On marchait vite a cette epoque, et tous les
+moyens que suscitait l'esprit scientifique pour la defense du sol de la
+Republique, etaient mis en action avec la plus etonnante promptitude.
+On ne se payait pas de mots, mais d'actes energiques; on avait a lutter
+contre toute l'Europe coalisee!
+
+La seule condition qui fut imposee a Guyton de Morveau, c'etait de
+preparer l'hydrogene destine a gonfler ses ballons sans employer d'acide
+sulfurique fabrique avec le soufre, dont on avait besoin pour faire de la
+poudre. Lavoisier venait de decouvrir un nouveau mode de preparation de
+l'hydrogene, par l'action du fer chauffe au rouge sur la vapeur d'eau.
+Guyton de Morveau ne perd pas son temps, il court au laboratoire de
+Lavoisier, fait un essai en grand, qui reussit; il communique ce resultat
+important au Comite de salut public qui l'encourage dans ses essais.
+Aussitot, le celebre chimiste s'adjoint un physicien distingue, nomme
+Coutelle, qui etait connu a Paris par le beau cabinet de physique qu'il
+avait organise avec toutes les ressources de la science actuelle.
+
+Coutelle fait fabriquer a la hate un aerostat de 9 metres de diametre, il
+etudie les vernis, les conditions d'une bonne fabrication. Le Comite de
+salut public l'installe aux Tuileries dans la salle des marechaux, ou il
+construit un grand fourneau, muni d'un long tube de fonte au milieu duquel
+la vapeur d'eau se decomposera par le contact de tournure de fer chauffee
+au rouge. Quand tout est pret, Coutelle fait une premiere experience; la
+production de l'hydrogene s'opere dans de bonnes conditions, comme le
+constatent les physiciens Charles et Conte, qui assistent aux details de
+l'operation.
+
+Des le lendemain, Coutelle recoit l'ordre d'aller se mettre a la
+disposition du general Jourdan qui vient de recevoir le commandement de
+_l'armee de Sambre-et-Meuse_. Il part, il arrive a Maubeuge. Mais l'armee
+francaise a quitte ses positions, il faut courir a six lieues de la, a
+Beaumont, chercher le quartier general. Coutelle arrive enfin pres du
+general Jourdan, qui le recoit d'un air rebarbatif. "Un ballon, dit-il,
+qu'est-ce que c'est que cela? Vous m'avez tout l'air d'un suspect, j'ai
+bonne envie de vous faire fusiller." Coutelle s'explique. Le general
+Jourdan se calme; il ne demande pas mieux que de faire des essais; il
+appellera l'aerostier des que le moment sera venu d'agir.
+
+Cependant des experiences se continuent a Paris, avec Conte, cet homme
+si habile que Monge avait pu dire en parlant de lui: "Il a toutes les
+sciences dans la tete et tous les arts dans la main," et bientot avec
+Coutelle qui est revenu de Beaumont. Un ballon construit dans de bonnes
+conditions s'eleve quelques jours apres a 500 metres a l'etat captif, et
+ouvre a l'oeil un espace tres-etendu; le Comite de salut public se decide
+a decreter la formation d'une compagnie a'aerostiers militaires.
+
+Voici cette piece d'un haut interet:
+
+ARRETE DU COMITE DE SALUT PUBLIC, CONCERNANT LA FORMATION D'UNE COMPAGNIE
+D'AEROSTIERS MILITAIRES.
+
+"13 germinal an II (2 avril 1794).
+
+"Vu le proces-verbal de l'epreuve faite a Meudon, le 9 de ce mois, d'un
+aerostat portant des observateurs, le Comite de salut public, desirant
+faire promptement servir a la defense de la Republique cette nouvelle
+machine, qui presente des avantages precieux, arrete ce qui suit:
+
+"Art. 1er. Il sera incessamment forme, pour le service d'un aerostat
+pres l'une des armees de la Republique, une compagnie qui portera le nom
+d'aerostiers.
+
+"Art. 2. Elle sera composee d'un capitaine, ayant les appointements de
+ceux de premiere classe, d'un sergent-major, qui fera en meme temps les
+fonctions de quartier-maitre; d'un sergent, de deux caporaux et de vingt
+hommes, dont la moitie aura au moins un commencement de pratique dans les
+arts necessaires a ce service, tels que maconnerie, charpenterie, peinture
+d'impression, chimie, etc.
+
+"Art. 3. La compagnie sera pour le surplus de son organisation et pour la
+solde a l'instar d'une compagnie, et recevra le supplement de campagne,
+comme les autres troupes de la Republique, conformement a la loi du 30
+frimaire.
+
+"Art. 4. Son uniforme sera habit, veste et culotte bleus, passe-poil
+rouge, collets, parements noirs, boutons d'infanterie avec pantalon et
+veste de coutil bleu pour le travail.
+
+"Art. 5. L'armement de ladite compagnie consistera en un sabre et deux
+pistolets.
+
+"Art. 6. Le citoyen Coutelle, qui a dirige jusqu'a ce jour les operations
+ordonnees a ce sujet par le comite, est nomme capitaine de ladite
+compagnie et charge de lui remettre incessamment la liste de ceux qui se
+presenteront pour y etre admis, et qu'il jugera capables de remplir les
+differents grades.
+
+"Art. 7. Aussitot que ladite compagnie sera formee, et meme avant qu'elle
+soit complete, ceux qui y seront recus se rendront sur-le-champ a Meudon,
+pour y etre exerces aux ouvrages et manoeuvres relatifs a cet art.
+
+"Art. 8. La compagnie des aerostiers, lorsqu'elle sera a l'armee ou dans
+une place de guerre, sera entierement soumise pour son service au regime
+militaire, et prendra les ordres du commandant en chef. Quant a la depense
+resultant des depenses relatives a l'aerostat et des appointements de la
+compagnie, elle sera prise sur les fonds a la disposition de la commission
+des armes et poudres, qui fera passer les sommes necessaires au
+sergent-major et recevra les comptes.
+
+"Signe au registre: les membres du Comite de salut public:
+"C.A. PRIEUR, CARNOT, ROBESPIERRE, LINDET, BILLAUD-VARENNES, BARRERE.
+
+"Pour extrait:
+"BARRERE, BILLAUD-VARENNES, CARNOT, C.A. PRIEUR."
+
+Peu de temps apres, Coutelle est a Maubeuge, avec son ballon et son
+equipe. La place vient d'etre assiegee par les Autrichiens.
+
+Le capitaine aerostier se met en mesure de construire son fourneau a gaz,
+de gonfler l'aerostat qu'il a baptise l'_Entreprenant_; quand tout est
+pret, il s'en va prevenir le general commandant en chef et le supplie de
+le faire agir immediatement. Le lendemain une sortie s'organise contre les
+Autrichiens; Coutelle s'elance dans la nacelle de l'_Entreprenant_, que
+remorquent avec des cordes une poignee de soldats; il s'avance jusque sous
+le feu des ennemis, et deux de ses hommes sont grievement blesses.
+
+Rentre en ville apres cette affaire, le ballon l'_Entreprenant_ execute
+des ascensions captives deux fois par jour. Du haut des airs, Coutelle
+lance a terre de petites depeches attachees a un sac de sable, et
+fournissant le recit du spectacle qui s'offre a ses yeux. Chaque jour il
+donne de nouveaux details sur les travaux des assiegeants qu'il surveille
+du haut de son observatoire aerien.
+
+L'ennemi s'inquiete vivement de ce ballon si nouveau pour lui, qu'il voit
+planer dans l'espace, comme un oeil mysterieux l'epiant sans cesse. Il
+lui tire des coups de canon, mais sans l'atteindre; quelques soldats
+autrichiens sont frappes d'une terreur superstitieuse devant ce globe,
+qu'ils considerent comme une oeuvre diabolique; parfois ils s'agenouillent
+et se mettent en prieres devant un tel prodige[15].
+
+[Note 15: _Memoire sur Carnot_.]
+
+Peu de temps apres, le general Jourdan se dispose a aller investir
+Charleroi, ou l'armee hollandaise se prepare contre la France a une rude
+resistance. Il donne l'ordre a Coutelle de transporter son aerostat de
+Maubeuge a Charleroi, qui n'est pas eloigne de moins de douze lieues. Ce
+n'est pas une entreprise facile, mais malgre toutes les difficultes de
+la route, Coutelle arrive a bon port avec l'_Entreprenant_ qu'il a fait
+transporter tout gonfle.
+
+Il a fallu attacher a la hate, tout autour du ballon, des cordes
+d'equateur, destinees a remorquer l'appareil par des pietons. Il a fallu
+faire passer l'_Entreprenant_ au-dessus des toits de la ville de Maubeuge,
+lui faire franchir des bastions et des fosses, il a fallu enfin tromper la
+vigilance des ennemis, leur dissimuler le passage d'un globe de soie de 40
+metres de haut; l'entreprise a reussi au prix des plus rudes fatigues!
+
+Quand l'_Entreprenant_ apparait aux yeux des Francais campes autour de
+Charleroi, les soldats courent a sa rencontre en faisant retentir l'air de
+clameurs de joie. Ils levent les bras au ciel, en signe d'admiration, et
+bientot la fanfare militaire retentit pour feter la bienvenue au nouvel
+appareil.
+
+Avant la fin du jour, Coutelle dirige son ballon captif vers la ville,
+et fait une reconnaissance importante; il a apercu les assieges et a pu
+donner des renseignements utiles sur leurs forces et leurs positions. Le
+lendemain l'aerostier de la Republique reste huit heures consecutives dans
+la nacelle, en compagnie du general Morelot; le surlendemain Charleroi
+capitule. La garnison hollandaise tout entiere est faite prisonniere.
+
+Quelques heures apres, les Autrichiens accourent au secours de la place
+investie, mais trop tard!
+
+La prise de Charleroi eut une importance capitale dans les operations
+de l'armee francaise, et le ballon de Coutelle n'a certainement pas ete
+etranger a ce succes, qui prepara pour Jourdan la victoire de Fleurus.
+
+En effet, les Autrichiens s'avancent rapidement vers Charleroi, sous les
+ordres du prince de Cobourg. L'armee francaise les attend de pied ferme
+sur les hauteurs de Fleurus, d'ou elle va se precipiter bientot pour
+ecraser l'ennemi.
+
+L'aerostat l'_Entreprenant_ s'eleve dans les airs vers la fin de la
+bataille, et pendant plusieurs heures de suite, Coutelle envoie au general
+en chef des notes precieuses sur les mouvements de l'ennemi.
+
+Jourdan n'hesite pas a reconnaitre les services des aerostiers militaires,
+et Carnot, dans ses Memoires, declare que sans l'_Entreprenant_, bien
+des operations de l'armee autrichienne auraient ete cachees au general
+francais, par des accidents de terrain qui n'arretaient pas le regard de
+l'aeronaute juche dans sa nacelle.
+
+Malheureusement, malgre cette brillante campagne, les aerostiers
+militaires devaient bientot etre arretes par de nombreux
+obstacles.--Coutelle, apres Fleurus, suivit l'armee francaise avec
+son ballon, mais, arrive pres des hauteurs de Namur, il reconnut que
+l'_Entreprenant_, use par le service, etait hors d'etat de rester gonfle.
+
+Pendant que ces evenements se passaient, la Convention nationale, ayant
+pris connaissance des premiers resultats fournis par les observations
+aerostatiques, prenait la decision de former une deuxieme equipe
+d'aerostiers militaires, qui resterait a Meudon, sous le commandement de
+Conte. Le Comite de salut public transforma bientot ce depot en
+ecole aerostatique. On avait compris que les ballons ne peuvent etre
+efficacement utilises que sous la condition d'etre confies a des hommes
+inities a la pratique du gonflement, a la manoeuvre des ascensions,
+habitues a observer du haut des airs une campagne etendue, rompus enfin a
+toutes les nombreuses besognes qui se rattachent a l'art si complique de
+l'aeronautique. Le Comite de salut public fit paraitre le decret suivant:
+
+ARRETE DU COMITE DE SALUT PUBLIC RELATIF A L'INSTALLATION D'UNE ECOLE
+AEROSTATIQUE
+
+"10 brumaire an III (31 octobre 1794).
+
+"Le Comite de salut public, considerant que le service des aerostiers
+exige des connaissances et une pratique dans les arts que l'on ne peut
+esperer de reunir qu'en preparant, par des etudes et des exercices
+appropries, les hommes qui s'y destinent, et voulant assurer ce service
+et en etendre les ressources, soit aupres des armees, ou l'experience a
+constate deja son utilite, soit par l'application que l'on peut faire de
+ce nouvel art pour le figure du terrain sur les cartes, "Arrete ce qui
+suit:
+
+"Art. 1er. Il sera etabli dans la maison nationale de Meudon une ecole
+d'aerostiers, dans laquelle, independamment des exercices pour les former
+a la discipline militaire, et des travaux de construction et de reparation
+des aerostats auxquels ils sont employes, ils recevront des lecons de
+physique generale, de chimie, de geographie, et des differents arts
+mecaniques, relatifs a l'aerostation.
+
+"Art. 2. Cette ecole sera composee de soixante aerostiers, y compris ceux
+deja recus pour entrer dans la nouvelle compagnie que le Comite avait ete
+charge de former. Ils seront loges dans la partie de la maison nationale
+de Meudon qui leur sera assignee; ils auront le meme uniforme que celui
+qui a ete regle pour la deuxieme compagnie d'aerostiers, et recevront
+egalement la solde de canonniers de premiere classe.
+
+"Art. 3. Les soixante aerostiers seront divises en trois sections, chacune
+de vingt hommes.
+
+"Art. 4. Il y aura, pour chaque section, un officier ayant le grade de
+sous-lieutenant, un sergent et deux caporaux, lesquels seront assimiles
+aux officiers d'artillerie de meme grade, et jouiront des traitements et
+soldes qui leur sont attribues.
+
+"Art. 5. L'ecole des aerostiers aura pour chef un directeur charge de
+diriger toutes les operations de construction et de reparation des
+aerostats, de regler et ordonner les exercices et manoeuvres et de
+maintenir l'ordre et la discipline. Il correspondra avec la commission des
+armes et poudres, lui adressera les demandes de matieres necessaires, et
+l'informera de ce qui pourra etre mis a sa disposition pour le service des
+aerostats en campagne. Les appointements seront de six mille livres.
+
+"Art. 6. Il y aura un sous-directeur avec appointements de quatre mille
+livres, charge des memes fonctions en l'absence et sous les ordres du
+directeur.
+
+"Art. 7. Il y aura pour les trois sections un quartier-maitre charge du
+decompte et des memes depenses du materiel, pour lesquelles il lui sera
+remis un fonds d'avances sur la proposition de la commission des armes
+et poudres. Il en comptera tous les quinze jours a ladite commission sur
+memoires vises par le directeur.
+
+"Art. 8. Un tambour est attache a ladite ecole.
+
+"Art. 9. Il y aura dans l'ecole un garde-magasin charge de tenir registre
+de l'entree et sortie de toutes matieres, soit de consommation, soit
+destinees aux epreuves et constructions, ainsi que de veiller a la
+conservation des meubles, ustensiles, livres et machines, servant a
+l'instruction; il lui sera donne un aide ou sous-garde lorsqu'il sera juge
+necessaire.
+
+"Art. 10. Le directeur presentera incessamment a l'approbation du comite
+un reglement sur la distribution du temps pour les lecons et exercices,
+de maniere que les eleves aerostiers recoivent l'instruction qui leur est
+necessaire dans les sciences physiques et mathematiques, et se forment
+dans la pratique des arts mecaniques, autant neanmoins que le permettront
+les travaux de la fabrication et les exercices des operations et
+manoeuvres.
+
+"Art. 11. Le citoyen Conte, charge de la conduite des travaux de Meudon
+relatifs a l'aerostation, est nomme directeur. Le citoyen Bouchard, recu
+aerostier de la deuxieme compagnie dont la levee avait ete ordonnee, est
+nomme sous-directeur.
+
+"Art. 12. Le directeur presentera a l'approbation du Comite la nomination
+des citoyens qu'il jugera propres a remplir les places des officiers,
+sous-officiers et garde-magasin.
+
+"Art. 13. Il presentera de meme a son approbation la nomination des
+instructeurs pour les diverses parties, lesquels seront pris, autant qu'il
+sera possible, parmi les aerostiers recus qui ont donne des preuves de
+capacite.
+
+"Art. 14. Le present arrete sera adresse aux representants du peuple, a la
+maison nationale de Meudon, qui sont invites a prendre les mesures
+qu'ils jugeront convenables pour assurer le succes de cet etablissement,
+maintenir l'ordre et la discipline de l'ecole, et empecher qu'il n'en
+resulte aucun inconvenient pour les autres operations mises sous leur
+surveillance.
+
+"Art. 15. Expedition du present arrete sera pareillement envoyee a la
+commission des armes et poudres, chargee de concourir a son execution en
+ce qui la concerne.
+
+"Signe:
+"L.-B. GUYTON, FOURCROY, J.-F.-B. DELMAS, PRIEUR, PELET, MERLIN,
+CAMBACERES.
+
+"Pour copie conforme:
+"_Le directeur de l'Ecole nationale aerostatique_,
+"Signe: CONTE."
+
+
+Bientot, nous retrouvons Coutelle au siege de Mayence d'ou l'armee
+francaise veut deloger les Autrichiens. L'intrepide aerostier continue ses
+reconnaissances aerostatiques.
+
+Il recoit un jour l'ordre de s'approcher de la ville avec son ballon
+captif, pour donner des renseignements sur l'etat des fortifications. Il
+s'elance dans la nacelle, mais le vent est violent, et a peine parvient-il
+a s'elever dans l'espace, que des bourrasques rabattent violemment
+l'_Entreprenant_ jusque vers la terre. A chaque rafale, les 64 aerostiers
+qui retiennent les cables sont souleves du sol. La nacelle par moments se
+heurte contre terre, elle ne tarde pas a se briser sous l'action de ces
+chocs energiques.
+
+Les generaux autrichiens contemplent de loin ce spectacle dramatique du
+haut des remparts de Mayence. Ils ne peuvent s'empecher d'admirer ce globe
+aerien, mais ils ne peuvent non plus maitriser l'emotion que fait naitre
+en eux le spectacle des oscillations de la nacelle, ou un homme risque sa
+vie avec tant d'heroisme.
+
+Ils font immediatement sortir un parlementaire de la place, et l'envoient
+au general francais, auquel ils demandent en grace de faire descendre le
+brave officier de la nacelle aerienne ou il expose ses jours: ils lui
+offrent d'entrer dans les lignes autrichiennes, pour examiner librement la
+disposition des fortifications!
+
+Voila comment la France etait traitee par ses ennemis sous la premiere
+Republique!
+
+Malgre les efforts de Coutelle, malgre les tentatives renouvelees
+ailleurs, les ballons militaires ne retrouverent plus l'occasion de se
+signaler comme a Maubeuge, comme a Fleurus. Apres quelques insucces, apres
+quelques accidents, au lieu de perseverer, Hoche se presenta, qui ne
+croyait pas aux ballons et qui demanda le licenciement du corps des
+aerostiers. Cependant l'ecole de Meudon resta toujours ouverte; elle
+aurait certainement exerce de nombreux aerostiers, organise des equipes,
+construit des ballons, mais Bonaparte, a son retour de l'expedition
+d'Egypte, la fit fermer sans remission. Le futur empereur connaissait les
+fondateurs de cette ecole, Coutelle et Conte, il savait quel etait leur
+zele pour la liberte, leur devouement pour la Republique!
+
+L'ecole aerostatique attend encore sa reouverture!
+
+
+ESSAIS DIVERS.--LES BALLONS MILITAIRES AUX ETATS-UNIS.
+
+L'etranger ne manqua pas de profiter des enseignements fournis par le
+ballon de Fleuras. Mais il ne se rencontra nulle part un autre Coutelle
+ou un nouveau Conte, car les differentes entreprises executees depuis, ne
+donnerent aucun resultat. En 1812, les Russes etudierent les aerostats au
+point de vue militaire; ils ne se deciderent pas a les utiliser pour les
+reconnaissances, mais ils songerent a les employer a l'etat libre, pour
+faire tomber, du haut des airs, des bombes sur l'armee francaise. Ils
+modifierent ensuite ce projet, et firent construire a Moscou un immense
+ballon qui devait pouvoir porter au moins cinquante hommes. Cet aerostat
+ne fut jamais acheve; il est probable du reste qu'il n'aurait jamais pu
+repondre aux esperances qu'il avait fait naitre.
+
+En 1815, Carnot, commandant en chef la ville d'Anvers, assiegee par
+l'ennemi, fit executer des reconnaissances en ballon captif, mais on
+manque de renseignements precis sur les experiences qui furent executees.
+
+En 1826, l'attention du gouvernement francais fut serieusement attiree sur
+la question des ballons militaires, par un ancien professeur de l'ecole
+militaire, M. Ferry. Une commission fut nommee, elle approuva les projets
+de M. Ferry, et termina son rapport en disant que les premiers travaux des
+aerostiers de la Republique devaient etre continues.
+
+Le gouvernement de la Restauration engloutit le rapport de la commission,
+et le memoire de M. Ferry dans les profondeurs les plus cachees de ses
+cartons ministeriels!
+
+En 1849, les Autrichiens, pendant le siege de Venise, gonflerent des
+petits ballons de papier, munis de bombes, qui devaient tomber sur la
+ville assiegee. Ils lancerent deux cents de ces ballonneaux incendiaires.
+Les ballons s'elevent, ils marchent sur Venise, ils s'elevent encore, et
+sont pris par un contre-courant qui les ramene sur la campagne occupee par
+l'armee autrichienne, ou les bombes incendiaires viennent tomber, sans
+causer de grands degats.
+
+Depuis cette epoque, on ne retrouva plus les ballons militaires que de
+l'autre cote de l'Atlantique. Pendant la guerre des Etats-Unis, le general
+Mac-Clellan employa successivement, en 1861, les aeronautes La Mountain
+et Allan. Le premier partit un jour du camp de l'Union, il traversa
+Washington en ballon captif, puis coupant ses cordes, il s'eleva en
+liberte. Il embrasse d'un seul coup d'oeil le panorama des positions
+ennemies, il prend des notes minutieuses qu'il communique au general
+Mac-Clellan, apres etre descendu a Maryland.
+
+M. Allan entreprit sans grand succes des experiences de telegraphie
+aerostatique; mais dans cet ordre de tentatives, d'autres essais
+satisfaisants furent tentes en Amerique, comme nous l'apprend le _Journal
+militaire de Darmstadt_.
+
+"Dans les derniers jours de mai 1862, dit ce journal, l'armee unioniste,
+campee devant Richmond, lanca au-dessus de la place un ballon captif. Un
+appareil photographique fut dirige vers la terre et permit de prendre, en
+perspective, sur une carte, tout le terrain de Richmond a Manchester, a
+l'ouest, et a Chikahoming, a l'est. La riviere qui arrose la capitale, les
+cours d'eau, les chemins de fer, les chemins de traverse, les marais, bois
+de pins, etc., furent traces; on y porta aussi la disposition des
+troupes, batteries d'artillerie, infanterie et cavalerie. On en tira deux
+exemplaires. On les divisa en 64 parties, comme un champ de bataille, avec
+les signes conventionnels, A, Ae, etc. Le general Mac-Clellan eut un de
+ces exemplaires, le conducteur de ballon eut l'autre.
+
+"L'armee fut d'abord retenue dans le camp, par le mauvais temps, une
+journee tout entiere; le 1er juin, l'aerostat s'eleva, vers midi, a une
+hauteur de plus de mille pieds, au-dessus du champ de bataille, et se mit
+en relation avec le quartier-general par un fil telegraphique. Pendant une
+heure, les mouvements de l'ennemi furent signales avec exactitude. Une
+demi-heure plus tard, la depeche porta: _Sortie de la maison Cadeys_.
+Mac-Clellan put, en un instant, donner ordre d'avancer au general
+Heinsselmann, et prescrivit au general Summer, qui etait deja au-dela de
+Chikahoming, de marcher tout de suite sur la petite riviere. Les deux
+divisions, reunies en deux heures de temps, faisaient face a l'ennemi, et
+defendaient le champ de bataille. Partout ou les assieges hasarderent une
+attaque, ils furent repousses avec des pertes considerables, et furent
+attaques sur les points les plus faibles par des forces superieures.
+Ils dirigerent contre le ballon un canon raye, d'une enorme portee. Les
+projectiles firent explosion pres du ballon, et si pres que les aeronautes
+jugerent prudent de s'eloigner. Le ballon fut descendu a terre, lance dans
+une autre direction, et assez haut pour etre hors de portee des pieces
+ennemies. Il fut mis de nouveau en communication avec la terre ferme, et
+l'armee assiegeante eut avis que de fortes masses de troupes accouraient
+sur le champ de bataille dans une autre direction. Des qu'elles furent
+arrivees a la portee du canon des federaux, elles se virent prevenues avec
+une rapidite qui dut leur paraitre inconcevable. Il semblait que le Dieu
+des batailles les eut completement abandonnees en ce jour. Elles se
+voyaient conduites en avant pour servir de but au canon des Yankees.
+Elles ne pouvaient suivre aucune direction, sans rencontrer un mur de
+baionnettes impenetrables. Toutes les tentatives de l'armee du Sud pour
+enfoncer les lignes ennemies ayant echoue, Mac-Clellan commanda une
+attaque generale a la baionnette et repoussa ses adversaires avec une
+perte enorme. Ce general n'eut pu obtenir un succes aussi complet sans le
+secours du ballon, et sans l'appareil dont il etait muni[16]."
+
+[Note 16: Extrait d'un article intitule: _Application des aerostats
+a l'art de la guerre_, publie dans le _Journal militaire_ de Darmstadt,
+traduit par le colonel d'Herbelot.] PROJET D'ORGANISATION DE BALLONS
+MILITAIRES.
+
+Une des modifications les plus importantes a introduire dans la
+construction des ballons captifs destines aux observations militaires,
+serait de changer leur forme spherique. L'aerostat, immerge a l'etat de
+liberte dans l'atmosphere, fait pour ainsi dire partie integrante du
+courant aerien qui le transporte, il se deplace avec l'air, il peut, et il
+doit meme offrir la forme spherique; mais s'il est destine a etre remorque
+a l'etat captif, contre le vent, s'il est appele a s'elever dans l'air,
+retenu par des cibles qui l'attachent a un meme point, cette forme, qui
+offre une grande prise a l'effort du vent, devient tres-desavantageuse.
+
+Les ballons d'observations devraient presenter un volume geometrique
+allonge, analogue a celui d'un poisson. Le filet s'attacherait au-dessous
+de l'aerostat, a une longue barre transversale, ou serait suspendue la
+nacelle. L'appareil muni a l'arriere d'un gouvernail, pourrait etre
+oriente dans la direction du vent, l'air n'agirait plus alors que sur une
+petite section du systeme. Ce ballon se dirigerait toujours dans le sens
+du vent comme une veritable girouette, il s'eleverait aisement dans
+l'espace, sans exiger une force ascensionnelle considerable; son transport
+a terre s'effectuerait avec une grande facilite, il ne se balancerait plus
+a l'extremite de ses cordes d'attache, comme les ballons ronds.
+
+S'agirait-il de passer une route bordee d'arbres, l'axe de l'aerostat
+allonge serait place parallelement a la route, l'appareil y circulerait,
+sans effort de la part des hommes qui le remorquent, sans crainte
+d'accidents pour les aerostiers juches dans la nacelle. L'etoffe dont il
+serait forme devrait etre la soie, qui offre une grande solidite, unie a
+un poids tres-faible; son volume n'excederait pas 1,200 metres cubes.
+
+On le gonflerait a l'usine a gaz la plus proche des operations militaires;
+il serait ainsi rempli de gaz d'eclairage, et une fois arrime, on le
+transporterait au milieu du camp, a la place que le general en chef aurait
+assignee.
+
+Comme il est impossible d'admettre que le ballon d'observations puisse
+arriver juste a heure fixe, au moment de l'action, il devrait etre a son
+poste quelques jours a l'avance. Dans ces conditions, il ne manquerait pas
+de perdre peu a peu, par endosmose, une certaine quantite du gaz qu'il
+contient; il serait de toute necessite de compenser ces pertes, en lui
+fournissant tous les soirs une ration de gaz.
+
+L'experience nous a demontre qu'un ballon de soie de 1,200 metres cubes,
+bien construit et bien verni, ne perd que 60 a 80 metres de gaz par jour.
+Il serait donc indispensable de preparer sur place cette quantite de gaz.
+On aurait recours a l'hydrogene pur, qui prendrait naissance avec la plus
+grande facilite, par la decomposition de l'eau sous l'action du fer et de
+l'acide sulfurique.
+
+La batterie a gaz serait formee d'un grand reservoir en bois place sur des
+roues; ce qui faciliterait son transport. Une ouverture superieure, munie
+d'une soupape de surete, permettrait l'introduction des reactifs. On
+aurait ainsi une batterie-mobile, placee sur des roues, et munie d'un
+brancard ou s'attellerait un cheval. Avec deux voitures semblables, on
+produirait 100 metres cubes d'hydrogene en moins d'une heure. A la partie
+inferieure de la voiture, on pendrait une caisse ou seraient placees les
+provisions de fer et les touries d'acide sulfurique. Avec ce materiel, et
+de l'eau qu'on trouve partout, le ballon pourrait etre alimente tous les
+jours.
+
+Pour bien exposer les differentes manoeuvres du ballon militaire,
+supposons qu'un corps d'armee prenne ses positions en avant d'une ville
+quelconque, de Reims, si vous voulez. Le general en chef dispose de trois
+ballons d'observations qu'il va placer, l'un a l'aile droite de son armee,
+l'autre a l'aile gauche, le troisieme au centre. Les aerostiers militaires
+sont a Reims. Des que l'ordre leur est donne de se porter vers leurs
+postes d'observations, ils gonflent de suite un premier ballon, ce qui est
+fait en une journee. Les deux autres aerostats se remplissent de meme le
+lendemain et le surlendemain.
+
+L'equipe du ballon militaire se compose d'un capitaine aerostier, d'un
+lieutenant, d'un chef d'equipe, et de six hommes de manoeuvre. Une
+compagnie de quatre-vingts soldats est chargee du transport de l'aerostat
+a terre et des manoeuvres des ascensions captives.
+
+Le ballon gonfle va se mettre en route; le chef aerostier monte dans
+la nacelle avec son lieutenant; huit cordes sont attachees a la barre
+transversale de l'aerostat, quatre hommes s'attellent a chacune d'elles
+et font avancer l'appareil, en tirant en meme temps les quatre cordes de
+droite et les quatre cordes de gauche. On n'utilise ainsi que quarante
+hommes qui, lorsqu'ils ont besoin de repos, peuvent etre remplaces par les
+quarante autres. Le ballon est suivi des deux voitures-batteries, pour la
+preparation du gaz, et d'un fourgon, ou sont places les plateaux et les
+cordes d'ascension, des pelles et des pioches pour enfouir la nacelle en
+terre, des tuyaux de gonflement, des cordes pour les reparations, etc.
+
+Arrive au lieu d'observation, l'aerostat est place sur le sol. Sa pointe
+est orientee dans le sens du vent, et des cordes d'equateur attachees a
+des pieux, enfonces en terre, le maintiennent a l'etat de repos absolu.
+
+Quand les trois ballons sont installes a leurs postes, ils sont prets a
+renseigner le general en chef a toute heure du jour. Lorsque l'ascension
+doit s'executer, un officier d'etat-major monte dans la nacelle avec le
+chef aerostier. Le ballon s'eleve a 200 metres de haut, retenu par deux
+cordes que quarante hommes laissent glisser dans des poulies, amarrees a
+des plateaux de bois remplis de pierres. Tandis que l'aeronaute surveille
+le ballon, jette du lest, s'il le juge necessaire, l'officier sonde
+l'horizon soit a l'oeil nu, soit a l'aide d'une lunette. Si le temps est
+pur, il apercoit, sous la nacelle, une immense campagne, d'une etendue de
+plusieurs lieues, il peut distinguer au loin des camps ou des lignes de
+bataille, il etudie minutieusement les positions et les mouvements de
+l'ennemi.
+
+Rien n'empeche de munir les trois ballons d'un appareil electrique. Un
+employe du telegraphe ferait alors partie de la compagnie des aerostiers.
+Juche dans la nacelle, il ferait fonctionner l'appareil Morse sous la
+dictee de l'officier d'etat-major; un fil electrique descendrait du ballon
+jusqu'a terre et s'etendrait jusqu'au quartier-general.
+
+Si un combat est livre et que l'aerostat captif plane dans les airs,
+l'observateur voit les bataillons ennemis reculer ou avancer, il surveille
+leur moindre mouvement, il fait part de tout ce qu'il-voit, a l'aide du
+telegraphe. Avec trois aerostats ainsi organises, un general en chef peut
+connaitre a tout moment toutes les phases successives de la grande partie
+qui est en jeu.
+
+Mais, pourra-t-on objecter, le ballon sera le point de mire des ennemis,
+ils lui lanceront une pluie de balles et de mitraille, et finiront
+certainement par l'abattre.
+
+N'oublions pas que l'aerostat captif, a 200 metres de haut, et a une
+distance de 1,500 metres des feux ennemis, n'est pas un point de mire
+facile a atteindre; car la hauteur a laquelle il plane rend le tir du
+canon contre lui presque impossible. Quant aux balles de fusil, il ne les
+craint pas a cette distance. S'il etait surpris par un detachement ennemi,
+et qu'il se trouvat perce de quelques trous de balles, il perdrait
+rapidement du gaz, et ne pourrait certainement plus continuer ses
+operations, mais la vie des observateurs ne serait pas compromise pour si
+peu. Si les aeronautes etaient menaces d'etre faits prisonniers dans un
+cas de panique, ils auraient la ressource de couper leurs cordes et de
+faire une ascension libre. Enfin, si par malheur un obus atteignait
+l'aerostat, et y mettait le feu, les observateurs seraient, cette fois,
+bel et bien perdus, mais pour ce cas particulier, nous n'aurons qu'a
+dire avec un brave officier qui defendait autrefois la cause des ballons
+militaires: "Au pis-aller, on sauterait, et cela n'arriverait pas tous
+les jours. Ce sont des desagrements dont il est difficile de s'affranchir
+absolument a la guerre."
+
+Dans le cas ou les mouvements de l'armee, pendant le combat, rendent
+necessaire de porter les ballons d'observation, soit en avant, soit en
+arriere, n'oublions pas qu'ils sont tres-facilement transportables. Avec
+une equipe experimentee, bien rompue aux manoeuvres, les aerostats se
+deplaceraient avec une grande rapidite. Nous pouvons affirmer que
+dans tout ce que nous venons d'exposer sur l'organisation des ballons
+militaires, il n'y a rien qui ne soit parfaitement pratique, rien qui ne
+puisse se realiser avec les plus grandes chances de succes. Or, etant
+donnee cette possibilite--que nul aeronaute ne mettra en doute,--de
+transporter a l'avance des ballons, au milieu des lignes d'une armee,
+nous avons la persuasion que pas un militaire experimente ne pourra nier
+l'efficacite d'observatoires qui lui ouvrent, a 200 metres de haut, le
+panorama d'un champ de bataille.
+
+Quant a la depense que necessiterait une telle organisation, elle est
+presque insignifiante. Les trois ballons de soie d'un corps d'armee ne
+couteraient pas plus de cent mille francs avec tout leur materiel. Les
+frais de retribution de l'equipe, les frais de preparation du gaz,
+s'eleveraient pour chacun d'eux a quelques centaines de francs par jour.
+Qu'est-ce qu'une semblable depense pour une armee, qui coute des millions
+par jour?
+
+Pour que l'organisation des ballons militaires soit efficace, il serait
+de toute necessite de creer une ecole aerostatique, ou l'on formerait des
+aerostiers, car il en est de la manoeuvre du ballon, comme de celle du
+canon. On n'improvise pas des aeronautes, pas plus que des artilleurs.
+Dans cette ecole, on exercerait les hommes d'equipe et les chefs
+aerostiers, au gonflement des aerostats, a leur transport d'un point a un
+autre. Des officiers d'etat-major seraient inities aux ascensions captives
+et libres, ils exerceraient leurs yeux a bien voir du haut des airs, art
+tres-complique qui necessite une longue pratique.
+
+Les eleves de l'ecole aerostatique apprendraient aussi a construire des
+ballons; on les enverrait plus tard, en temps de guerre, dans les places
+assiegees, et ils ne seraient plus embarrasses pour construire des ballons
+messagers de grandes dimensions, ou de petits aerostats libres en papier.
+
+Mais nous n'avons pas l'intention de tracer ici un programme complet, et
+sans parler davantage des ballons d'observations militaires, nous voulons
+dire quelques mots des aerostats incendiaires.
+
+Le procede qu'ont employe les Autrichiens au siege de Venise est
+evidemment celui qui offre la plus grande chance de succes dans la
+pratique. Rien n'est plus simple que d'attacher a un ballonneau libre,
+un obus fixe a un fil de fer, muni d'une meche combustible, qui brule
+lentement, et arrive a enflammer l'aerostat au bout d'un temps determine.
+Le ballon brule, l'obus tombe. Si l'on attaque une ville, une place
+forte que l'on cerne, on trouvera toujours sur un point de la ligne
+d'investissement un vent favorable, poussant un aerostat vers l'enceinte
+assiegee. On lancera quelques ballons d'essai avec des corps pesants
+inoffensifs, pour s'assurer de la vitesse du vent, du temps que l'aerostat
+met a parcourir pour passer au-dessus de l'ennemi. Si l'on voit qu'un
+premier ballon n'arrive a traverser la ville assiegee que cinq minutes
+apres son ascension, on a les conditions necessaires au succes du
+bombardement; on fixe les bombes successivement a cent ou deux cents
+ballonneaux, on munit ceux-ci de meches d'une longueur determinee
+qui brulent entierement en cinq minutes, et qui ne peuvent enflammer
+l'aerostat que lorsque leur combustion va s'achever. Ces meches sont
+preparees a l'avance; on a constate, par exemple, qu'une longueur de
+10 centimetres a brule en 1 minute, on en prendra 50 centimetres, pour
+obtenir la combustion du globe aerien au moment voulu.
+
+Pour plus de securite, on ne tentera l'experience definitive qu'apres
+avoir sonde l'atmosphere, par des ballons d'essai, afin d'etre bien
+certain qu'il n'existe pas de courants superieurs capables de ramener les
+projectiles sur ceux qui les ont lances.--Une fois que les conditions des
+mouvements de l'air sont etudiees, le bombardement par aerostats peut se
+prolonger autant de temps que le vent restera le meme.--Pour enlever une
+bombe de vingt kilogrammes, il suffit d'un petit ballonneau de papier de
+25 a 30 metres cubes, gonfle d'hydrogene pur. Avec quelques hommes inities
+au gonflement et a la preparation du gaz, on pourrait lancer ainsi, dans
+un temps assez restreint, plusieurs centaines de ballons munis de bombes.
+
+Ce procede vraiment terrible ne serait surtout efficace que dans l'attaque
+d'une place forte, ou l'on peut aller toujours chercher le vent, puisqu'on
+occupe des positions circulaires, ou se trouvent compris les quatre points
+cardinaux; cependant il pourrait, dans certains cas, etre utilise en rase
+campagne, quand le vent se dirigerait, du point que l'on occupe, vers les
+lignes ennemies.
+
+En augmentant le nombre des batteries qui serviraient aux aerostats
+d'observation, on aurait toujours le gaz necessaire pour gonfler les
+ballons de bombardement. Il est vraiment affligeant de parler de l'usage
+si effroyable qu'il serait possible de faire des aerostats, mais nous ne
+devons pas oublier le bombardement de Strasbourg et le bombardement de
+Paris. Que les engins meurtriers decrivent dans l'air une vaste parabole
+dont l'origine est la gueule d'un canon, qu'ils s'echappent des hauteurs
+de l'atmosphere, en tombant d'un aerostat qui brule, le resultat n'est-il
+pas toujours le meme? Je sais bien qu'en France on n'emploiera jamais sans
+repugnance des moyens de destruction vraiment barbares et feroces, mais
+si l'on ne veut pas s'attacher a l'etude des ballons incendiaires, qu'on
+n'oublie pas, au moins, les ballons d'observations militaires, dont il est
+permis de faire usage sans etre accuse de franchir les bornes des droits
+de la guerre.
+
+Nous avons rappele succinctement les experiences aerostatiques du passe;
+il appartient a ceux qui reorganisent l'armee de songer aux ballons
+militaires pour l'avenir. Apres 1871, esperons qu'on saura bien
+recommencer ce qui a ete fait en 1794, par les aerostiers de la premiere
+Republique!
+
+
+
+APPENDICE.
+
+
+
+DECRETS DE PARIS.
+
+DECRET CONCERNANT LES BALLONS-POSTE.
+
+_Extrait du Journal officiel de Paris._
+27 septembre 1870.
+Direction generale des postes.
+
+AVIS AU PUBLIC.
+
+"Le gouvernement de la defense nationale a rendu, sous la date du 46
+septembre, les deux decrets dont la teneur suit:
+
+PREMIER DECRET.
+
+"Art. 1er. L'administration des postes est autorisee a expedier par la
+voie d'aerostats montes les lettres ordinaires a destination de la France,
+de l'Algerie et de l'etranger.
+
+"Art. 2. Le poids des lettres expediees par les aerostats ne devra pas
+depasser 4 grammes.
+
+"La taxe a percevoir pour le transport de ces lettres reste fixee a 20
+centimes.
+
+"L'affranchissement en est obligatoire.
+
+"Art. 3. Le ministre des finances est charge de l'execution du present
+decret."
+
+(_Suivent les signatures._)
+
+
+DEUXIEME DECRET.
+
+"Art. 1er. L'Administration des postes est autorisee a transporter par la
+voie d'aerostats libres et non montes des cartes-poste portant sur l'une
+des faces l'adresse du destinataire et sur l'autre la correspondance du
+public.
+
+"Art. 2. Les cartes-poste sont en carton velin du poids de 3 grammes au
+maximum et de 11 centimetres de long sur 7 centimetres de large.
+
+"Art. 3. L'affranchissement des cartes-poste est obligatoire.
+
+"La taxe a percevoir est de 10 centimes pour la France et l'Algerie.
+
+"Le tarif des lettres ordinaires est applicable aux cartes-poste a
+destination de l'etranger.
+
+"Art. 4. Le gouvernement se reserve la faculte de retenir toute
+carte-poste qui contiendrait des renseignements de nature a etre utilises
+par l'ennemi.
+
+"Art. 5. Le ministre des finances est charge de l'execution du present
+decret."
+
+(_Suivent les signatures._)
+
+
+"En execution des decrets qui precedent, le directeur general des postes
+a l'honneur d'informer le public que l'ascension des ballons montes ne
+pouvant avoir lieu qu'a des epoques indeterminees, des ballons libres
+seront lances a partir de demain, 28 septembre, si le temps le permet.
+"Les correspondances que le public voudrait tenter de faire parvenir par
+ce moyen devront etre ecrites sur carton velin du poids de 3 grammes au
+maximum, et ne depassant pas les dimensions d'une enveloppe ordinaire,
+savoir: longueur, 11 centimetres; largeur, 7 centimetres. Cette carte sera
+expediee a decouvert, c'est-a-dire sans enveloppe, et l'une de ses faces
+sera exclusivement reservee a l'adresse.
+
+"L'affranchissement en timbres-poste desdites cartes, fixe a 10 centimes
+pour la France et l'Algerie, sera obligatoire; celles qui seraient
+adressees a l'etranger devront etre affranchies d'apres le tarif des
+lettres ordinaires.
+
+"Le public comprendra qu'il n'est possible de confier aux ballons non
+montes que des correspondances a decouvert, a cause du defaut de securite
+de ce mode de transport et du risque que courent ces ballons de tomber
+dans les lignes prussiennes.
+
+"Les lettres fermees que le public entendra reserver pour etre acheminees
+par les ballons montes devront porter sur l'adresse la mention expresse;
+_par ballon monte_. L'affranchissement en sera egalement obligatoire,
+d'apres les tarifs _actuellement en vigueur_, tant pour l'interieur _que
+pour l'etranger_. Le poids desdites lettres ne devra pas depasser 4
+grammes.
+
+"Dans le cas ou toutes les lettres recueillies ne pourraient etre
+expediees par le ballon monte en partance, la preference sera donnee aux
+lettres les plus legeres.
+
+"Paris, le 27 septembre 1870.
+"G. RAMPONT."
+
+A la suite de ces avis la plupart des journaux donnerent des
+renseignements detailles sur la forme des lettres, la maniere de mettre
+les adresses. Certains papetiers vendirent meme du papier a lettre
+pelure, pesant le poids reglementaire, et sur le verso duquel la place de
+l'adresse etait marquee a l'avance. Voici le _fac-simile_ du verso de ces
+feuilles de papier a lettre:
+
+[Illustration]
+
+Plus tard un imprimeur, M. Jouaust, eut l'excellente idee de livrer au
+public, des depeches-ballons, ou les nouvelles generales etaient imprimees
+a l'avance; on envoyait cette feuille en province, en y ajoutant sur le
+verso ses nouvelles personnelles.
+
+
+DECRET RELATIF AU VOYAGE M. GAMBETTA.
+
+Le jour meme de l'ascension, le _Journal officiel_ avait appris aux
+Parisiens le depart de M. Gambetta dans les termes suivants:
+
+"Le gouvernement de la defense nationale,
+
+Considerant qu'a raison de la prolongation de l'investissement de Paris,
+il est indispensable que le ministre de l'interieur puisse etre en rapport
+direct avec les departements, et mettre ceux-ci en rapport avec Paris,
+pour faire sortir de ce concours une defense energique,
+
+DECRETE:
+
+"Art. 1er. M. Gambetta, membre du gouvernement, ministre de l'interieur,
+est adjoint a la delegation de Tours; il se rendra sans delai a son poste.
+
+"Art. 2. M. Jules Favre, ministre des affaires etrangeres, est charge de
+l'interim du ministere de l'interieur a Paris.
+
+"En execution de ce decret, le ministre de l'interieur est parti ce matin
+meme par ballon. Il a emporte la proclamation qui suit a l'adresse des
+departements:
+
+"Francais,
+
+"La population de Paris offre en ce moment un spectacle unique au monde.
+
+"Une ville de deux millions d'ames, investie de toutes parts, privee
+jusqu'a present, par la criminelle incurie du dernier regime, de toute
+armee de secours, et qui accepte avec courage, avec serenite, tous les
+perils, toutes les horreurs d'un siege.
+
+"L'ennemi n'y comptait pas. Il croyait trouver Paris sans defense; la
+capitale lui est apparue herissee de travaux formidables, et, ce qui vaut
+mieux encore, "defendue par 400,000 citoyens qui ont fait d'avance le
+sacrifice de leur vie.
+
+"L'ennemi croyait trouver Paris en proie a l'anarchie; il attendait la
+sedition, qui egare et qui deprave; la sedition, qui, plus surement que le
+canon, ouvre a l'ennemi les places assiegees,
+
+"Il l'attendra toujours. Unis, armes, approvisionnes, resolus, pleins de
+foi dans la fortune de la France, les Parisiens savent qu'il ne depend
+plus que d'eux, de leur bon ordre et de leur patience, d'arreter pendant
+de longs mois la marche des envahisseurs.
+
+"Francais! c'est pour la patrie, pour sa gloire, pour son avenir, que la
+population parisienne affronte le fer et le feu de l'etranger.
+
+"Vous qui avez deja donne vos fils, vous qui nous avez envoye cette
+vaillante garde mobile, dont chaque jour signale l'ardeur et les exploits,
+levez-vous en masse, et venez a nous; isoles, nous saurions sauver
+l'honneur; mais avec vous, et par vous, nous jurons de sauver la France!"
+
+Paris, le 7 octobre 1870.
+
+
+DECRET CONCERNANT LES DEPECHES PAR PIGEONS.
+
+_Journal officiel de Paris_.
+10 novembre 1870.
+
+Le gouvernement de la defense nationale a rendu, sous la date du 10
+novembre 1870, le decret dont la teneur suit:
+
+"Le gouvernement de la defense nationale, "Considerant la necessite de
+retablir dans une certaine mesure les communications postales entre les
+departements et Paris, pendant la duree du siege,
+
+DECRETE:
+
+"Art. 1er. L'administration des postes est autorisee a faire reproduire
+par la photographie microscopique, et a expedier par les pigeons voyageurs
+ou par toute autre voie, des depeches que les habitants des departements
+adresseront a Paris et dans l'enceinte fortifiee.
+
+"Art. 2. Ces depeches pourront consister en quatre reponses, par OUI ou
+par NON, ecrites sur cartes speciales envoyees par le correspondant de
+Paris.
+
+"Les habitants des departements auront en outre la faculte d'expedier,
+sous forme de lettres, des depeches composees de quarante mots au maximum,
+adresse comprise.
+
+"Art. 3. L'administration des postes mettra en vente dans les bureaux
+de Paris, au prix de 5 centimes, des cartes que les habitants de Paris
+insereront dans les lettres adressees par eux aux personnes dont ils
+desirent des reponses.
+
+"Art. 4. Le prix de la _depeche-reponse_ par OUI ou par NON est fixe a 1
+franc, en dehors des 5 centimes montant du prix de la carte.
+
+"Le prix des _depeches-lettres_ sera de 50 centimes par mot.
+
+"Dans les deux cas, l'affranchissement est obligatoire. Le prix en sera
+percu, dans les departements, aux guichets des bureaux de poste.
+
+"Art. 5. Des mandats de poste jusqu'a 300 francs inclusivement pourront
+etre delivres a destination de Paris et de l'enceinte fortifiee moyennant
+le payement des droits ordinaires et d'une taxe de 3 francs en sus.
+
+"Art. 6. Les depeches-reponses, les depeches-lettres et les mandats a
+destination de Paris seront adresses par les soins des receveurs des
+postes au delegue du directeur general a Clermont-Ferrand (Puy-de-Dome).
+
+"Art. 7. Les depeches photo-microscopiques seront, a leur arrivee a Paris,
+transcrites par les soins de l'administration des postes et distribuees a
+domicile.
+
+"Art. 8. Le ministre des finances est charge de l'execution du present
+decret.
+
+"Paris, le 10 novembre 1870,"
+(Suivent les signatures.)
+
+FAC-SIMILE D'UNE DEPECHE-REPONSE,
+Recto. DEPECHE-REPONSE.
+
+(Decret du Gouvernement de la defense nationale en date de 10 novembre
+1870.)
+
+Il est du, pour le prix de la presente carte, un droit de CINQ CENTIMES.
+Ce droit sera acquitte au moyen d'un timbre-poste qui sera place dans le
+cadre ci-contre. Les reponses doivent etre exprimees par OUI et par NON
+dans les colonnes 4 a 7; elles ne peuvent exceder le nombre de 4. La taxe
+d'affranchissement des reponses, qu'elles atteignent ce nombre ou qu'elles
+y soient inferieures, est uniformement fixee a UN FRANC.
+
+__________________________________________________________________________
+| | INITIALES | NOM ET DOMICILE |REPONSES aux quatre |
+|NOM DU PAIS | du prenom | | questions posees. |
+| ou | et du nom |en toutes lettres|_____________________|
+|reside l'expediteur| de | | Q1 | Q2 | Q3 | Q4 |
+| |l'expediteur| du destinataire.| | | | |
+| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7
+|________________________________________________________________________|
+| | | | | | | |
+| | | | | | | |
+
+
+Verso.
+
+La presente carte, revetue des reponses par OUI ou par NON qui doivent
+etre portees aux colonnes 4 a 7, d'autre part, devra etre remise par
+l'envoyeur entre les mains du receveur du bureau de poste d'expedition,
+qui est tenu d'y apposer lui-meme, ci-dessous, les timbres-poste destines
+a en operer l'affranchissement, et de l'adresser ensuite, par le premier
+courrier, au delegue du Directeur general des postes a Clermont-Ferrand.
+Ces timbres-poste, ainsi que celui de cinq centimes place au recto,
+devront etre laisses intacts; ils seront obliteres a Clermont-Ferrand.
+
+"Le gouvernement de la defense nationale,
+
+"Vu les propositions faites par M. Dupuy de Lome, membre de l'Institut,
+membre du conseil de defense, pour la construction de ballons susceptibles
+de recevoir une direction et specialement applicables aux correspondances
+du gouvernement avec l'exterieur;
+
+"Considerant que ces travaux sont d'un grand interet pour la defense
+nationale,
+
+DECRETE:
+
+"Art. 1er. Un credit de 40,000 fr. est ouvert au budget extraordinaire du
+ministere de l'instruction publique pour etre affecte a la construction
+des ballons.
+
+"Art. 2. M. Dupuy de Lome est charge de l'execution et de la direction des
+travaux, auxquels il imprimera toute l'activite possible.
+
+"Paris le 28 octobre 1870,"
+
+
+DECRETS DE TOURS.
+
+CORRESPONDANCE PAR PIGEONS.
+
+_(Moniteur universel de Tours)_
+7 novembre 1870.
+
+"La delegation du gouvernement de la defense nationale,
+
+"Considerant que depuis l'investissement de Paris il a ete etabli par les
+soins du double service des telegraphes et des postes, au moyen de ballons
+partant de Paris et de pigeons voyageurs partant de Tours, un echange
+special de correspondances destine a suppleer, entre Tours et Paris, aux
+moyens de correspondance ordinaires momentanement suspendus;
+
+"Considerant que cet echange, jusqu'a present reserve aux communications
+du gouvernement, se trouve aujourd'hui suffisamment assure pour qu'il soit
+possible d'en faire profiter les particuliers pour leurs relations avec la
+capitale, sans en garantir cependant la parfaite regularite;
+
+"Considerant, toutefois, que ce mode extraordinaire de correspondance,
+d'ailleurs couteux, n'offre encore que des facilites tres-restreintes et
+que les exigences superieures de la defense nationale ne permettent d'en
+accorder l'usage public que dans d'etroites limites et a des conditions de
+taxe relativement elevees;
+
+"Sur la proposition, du directeur general des telegraphes et des postes;
+
+DECRETE:
+
+"Art. 1er.--Il est permis a toute personne residant sur le territoire de
+la Republique de correspondre avec Paris par les pigeons voyageurs de
+l'administration des telegraphes et des postes, moyennant une taxe de
+cinquante centimes par mot, a percevoir au depart, et dans des limites
+qui seront determinees par des arretes du directeur general de cette
+administration.
+
+"Art. 2.--Les telegrammes destines a cette transmission speciale seront
+recus dans les bureaux de telegraphe et de poste qui seront designes par
+l'administration, et transmis au point de depart des pigeons voyageurs par
+la poste, ou par le telegraphe, lorsque les exigences du service general
+le permettront.
+
+"Il ne sera percu aucune taxe complementaire a raison de la transmission
+postale ou telegraphique, ni a raison de la distribution des telegrammes a
+domicile a Paris.
+
+"Art. 3.--L'Etat ne sera soumis a aucune responsabilite a raison de ce
+service special. La taxe percue ne sera remboursee dans aucun cas.
+
+"Art. 4.--Le directeur-general des telegraphes et des postes est charge de
+l'execution du present decret.
+
+"Fait a Tours, le 4 novembre 1870.
+"_Leon Gambetta, Fourichon, Cremieux, Glais-Bizoin._
+"Par le gouvernement:
+"_Le Directeur general des telegraphes et des postes,_
+"F. Steenackers."
+
+
+Arrete determinant les conditions d'expedition des depeches privees
+entre les departements et Paris, au moyen des pigeons voyageurs de
+l'administration des telegraphes et des postes.
+
+"Le directeur general des Telegraphes et des Postes,
+
+"Vu le decret du 4 novembre 1870,
+
+"Arrete:
+
+"Art. 1er.--Les depeches privees destinees a etre transmises a Paris par
+des pigeons voyageurs, seront recues dans tous les bureaux de telegraphe
+et de poste du territoire de la Republique, aux conditions de taxe fixees
+par le decret susvise et d'apres les regles ci-apres.
+
+"Art. 2.--Ces depeches devront etre redigees en francais, en langage clair
+et intelligible, sans aucun signe ou chiffre conventionnel. Elles ne
+devront contenir que des communications d'interet prive, a l'exclusion
+absolue de tout renseignement ou appreciation de politique ou de guerre.
+
+"Art. 3.--Le nombre maximum des mots de chaque depeche est fixe a vingt.
+
+"Les expressions reunies par un trait d'union ou separees par une
+apostrophe, seront comptees pour le nombre de mots servant a les former.
+
+"Par exception, dans l'adresse, la designation du destinataire, celle du
+lieu et du domicile ne compteront chacune que pour un seul mot, bien que
+formees d'expressions composees.
+
+"Il en sera de meme de la signature de l'expediteur.
+
+"Toute lettre isolee comptera pour un mot.
+
+"Les nombres devront etre ecrits en toutes lettres, et seront comptes
+d'apres les regles ci dessus.
+
+"Art. 4.--L'indication du lieu de destination ne sera obligatoire que pour
+les depeches a distribuer hors de l'enceinte de Paris dans la banlieue
+investie. Les depeches ne portant aucune indication de cette nature,
+seront considerees comme a destination de Paris meme. La mention "rue"
+pourra etre supprimee, aux risques et perils de l'expediteur.
+
+"L'indication de la date et du lieu d'origine n'est pas non plus
+obligatoire.
+
+"Art. 5.--Les depeches presentees dans les bureaux telegraphiques
+seront traitees, en ce qui concerne la perception de la taxe, comme les
+telegrammes ordinaires. La taxe sera percue en numeraire. La souche du
+registre des recettes devra porter la mention "pigeons voyageurs."
+
+"Les depeches presentees dans les bureaux de poste devront etre
+affranchies au moyen de timbres-poste, qui seront obliteres par les
+receveurs. Elles seront verifiees au guichet en ce qui concerne
+l'application de la taxe. En cas d'insuffisance d'approvisionnement
+de timbres, l'affranchissement pourra, par exception, avoir lieu en
+numeraire, dans les formes habituelles.
+
+"Art. 6.--Les bureaux soit de telegraphe soit de poste, reuniront sous une
+meme enveloppe toutes les depeches qu'ils auront recues dans la journee,
+et les adresseront au directeur general des telegraphes et des postes,
+a Tours, avec la mention speciale: pigeons voyageurs, inscrite au coin
+superieur droit de l'enveloppe.
+
+"Art. 7.--Les depeches presentees apres le depart du courrier de la poste
+dans les bureaux du telegraphe, ou le service de la telegraphie
+privee n'est pas suspendu, pourront etre, dans le cas ou les lignes
+departementales seraient en mesure de les recevoir sans aucun prejudice
+pour le service public, transmises par le telegraphe au bureau du meme
+departement qui serait le mieux en situation de les diriger immediatement
+par la poste sur la direction generale.
+
+"Art. 8.--Tout envoi sera accompagne d'un bordereau portant, avec la date
+de l'envoi et le numero d'ordre, l'indication du nombre total des depeches
+transmises, et de la somme totale des taxes percues pour cet envoi.
+
+"Les envois de chaque categorie de bureaux, tant de telegraphe que de
+poste, seront faits directement, sans confusion entre les deux services.
+
+"Art. 9.--Les depeches centralisees a Tours seront dirigees sur Paris, par
+les soins de la direction generale, au fur et a mesure qu'elle disposera
+des moyens d'expedition suffisants, et distribuees a Paris a la diligence
+du service telegraphique central.
+
+"Art. 10.--Conformement a l'article 3 du decret sus-vise, aucune
+reclamation ne sera admise en cas de non remise ou d'erreur de
+distribution, toute taxe percue demeurant, a raison des difficultes que
+presente ce service special, definitivement acquise a l'Etat.
+
+"Art. 11.--Les dispositions du present arrete sont applicables a partir
+du 8 courant. "Tours, le 4 novembre 1870. "Le directeur general des
+telegraphes et des postes,
+
+"F. STEENACKERS.
+"Pour ampliation,
+"Le secretaire general,
+"LE GOFF."
+
+
+DOCUMENTS RELATIFS AUX LETTRES DE LA PROVINCE POUR PARIS.
+
+DIRECTION GENERALE DES TELEGRAPHES ET DES POSTES.
+
+AVIS.
+
+"15 novembre 1870,
+
+"A l'avenir, les lettres a expedier a Paris par ballon monte pourront etre
+adressees directement a l'administration centrale des telegraphes et des
+postes, a Tours.
+
+"Ces lettres devront etre renfermees dans une enveloppe portant la
+suscription suivante:
+
+ _A. Monsieur
+ Le Directeur general des telegraphes et des postes,
+ a Tours_.
+ (Pour Paris, par ballon monte.)
+
+
+"Le directeur general ayant la franchise illimitee, l'enveloppe portant
+son adresse ne devra pas etre munie de timbres-poste. La lettre a expedier
+a Paris sera seule desormais soumise aux droits de poste.
+
+"Sont maintenues les autres conditions qui ont ete indiquees dans un
+precedent avis pour l'expedition de correspondances par ballon monte.
+
+"Le directeur general des telegraphes et des postes a fait transmettre,
+par les pigeons voyageurs, pour etre insere dans le _Journal officiel_
+et dans les autres journaux de Paris, un avis portant que les lettres
+envoyees de la capitale, par ballon monte, parviennent generalement a leur
+destination.
+
+
+GRANDEUR ET ASPECT D'UNE DEPECHE MICROSCOPIQUE POUR PIGEONS.
+ ________________________
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ |_____|_____|_____|_____|
+
+
+
+NOMINATION DES AEROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMEE DE LA LOIRE.
+
+ MINISTERE DE LA GUERRE
+
+ Premiere division.
+
+ BUREAU
+ de la correspondance
+ generale
+ et des operation
+ militaires.
+
+
+LE MINISTRE DE L'INTERIEUR ET DE LA GUERRE,
+informe M.... que, par decision de ce jour, il est attache en qualite
+d'aeronaute au service des ballons captifs de l'armee de la Loire. "Dans
+cette position M..... recevra une retribution de 10 fr. par jour, et une
+indemnite d'entree en campagne de 600 fr.
+
+"Il aura droit, en outre, a une ration et demie de vivres et a 4 rations
+de chauffage.
+
+"Cette lettre lui servira de titre dans l'exercice de ses fonctions.
+
+" Tours, le 1er decembre 1870.
+
+"Pour le ministre de l'interieur et de la guerre, "_Le general directeur
+par interim_,"
+
+
+AVIS AU PUBLIC
+
+(RELATIF AUX CYLINDRES POSTAUX ROULANT DANS LA SEINE).
+
+Extrait du _Moniteur_ de Tours:
+
+"27 decembre.
+
+"On a offert a l'administration des postes, a Paris, de faire parvenir des
+lettres des departements a Paris, a l'aide d'un procede pour lequel les
+inventeurs sont brevetes.
+
+"Ce procede, pour conserver ses chances de reussite, doit rester secret;
+mais il a ete reconnu suffisamment pratique pour etre essaye.
+
+"En consequence, l'administration, dont le devoir est d'utiliser tout
+moyen paraissant propre a la transmission des lettres pour la capitale,
+a cru pouvoir autoriser la mise a execution du nouveau procede, sans
+toutefois en endosser la responsabilite.
+
+"Un traite a ete conclu a cet effet, entre l'administration des postes, a
+Paris, et les inventeurs du procede en question. Ce traite a ete approuve
+par un decret du gouvernement de la defense nationale en date du 14
+decembre courant.
+
+"Aux termes dudit decret, les lettres a transporter a Paris devront etre
+affranchies au moyen de timbres-poste representant une taxe d'un franc
+(dont 20 centimes pour l'administration et 80 centimes pour les frais et
+risques de l'entreprise).
+
+"Le poids maximum des lettres est fixe a 4 grammes.
+
+"Les lettres de la France et de l'Algerie pour Paris, que le public voudra
+confier au procede dont il s'agit, devront, en dehors des conditions de
+poids et d'affranchissement indiquees ci-dessus, porter, en caracteres
+tres-apparents, sur la suscription, a la suite de l'adresse du
+destinataire, les mots:
+
+_Paris, par Moulins (Allier)._
+
+"Les expediteurs ayant ainsi prepare leurs lettres, n'auront qu'a les
+jeter a la boite, comme toute lettre ordinaire."
+
+ * * * * *
+
+LES BALLONS DE LA COMMUNE.
+
+Le lecteur se rappelle sans doute que la Commune a voulu singer le service
+des ballons-poste, si glorieux pendant le siege. Nous donnons le curieux
+decret qu'ont signe les Cournet, les Delescluze et les Pyat au sujet d'une
+organisation de ballons militaires. Il est a regretter que parmi les
+aeronautes de Paris, il s'en soit trouve deux qui aient consenti a placer
+leurs noms a cote de celui des odieux personnages de l'insurrection!
+
+_Journal officiel de la Commune._
+"20 avril 1871.
+"La Commune de Paris,
+
+"Considerant:
+
+"Que des depenses importantes ont ete faites par l'ex-gouvernement dit de
+la defense nationale, pour les services aerostatiques postaux;
+
+"Que, par suite de la desertion de l'ex-gouvernement, dit de la defense
+nationale, sur ce point des services publics, comme sur tous les autres,
+une quantite de ballons construits, representant une depense de plusieurs
+centaines de mille francs, payes des deniers de la nation, se
+trouvent actuellement dissemines en plusieurs endroits et exposes aux
+detournements;
+
+"Qu'il importe d'urgence de reunir sous le controle de la Commune, en des
+mains sures, d'inventorier et de preserver, ce materiel, auquel sont venus
+s'adjoindre les ballons expedies en province pendant le siege de Paris;
+"Considerant que l'ex-gouvernement, dit de la defense nationale, qui, en
+fait gouverne toujours a Versailles, a supprime, dans une intention
+facile a comprendre, tout echange de nouvelles, journaux, correspondances
+privees, toutes communications intellectuelles entre Paris et les
+departements, comptant ainsi se reserver impunement la trop facile
+distribution des calomnies destinees a egarer l'opinion publique en
+province et a l'etranger;
+
+"Que la Commune de Paris a, tout au contraire, le plus grand interet a ce
+que la verite soit connue, et a faire connaitre a tous et ses actes, et
+ses intentions;
+
+"Considerant que l'aerostation est naturellement et legitimement appelee
+en ces circonstances a rendre des services en repandant partout la lumiere
+salutaire;
+
+"Considerant enfin que, dans l'etat de guerre offensive declaree et
+poursuivie par le gouvernement de Versailles, il est important a
+la defensive d'utiliser les observations aerostatiques militaires,
+systematiquement et intentionnellement repoussees pendant la duree du
+siege de Paris, et alors, en effet, inutiles a ceux qui devaient livrer
+Paris;
+
+ARRETE:
+
+"1 deg. Une compagnie d'aerostiers civils et militaires de la Commune de Paris
+est creee;
+
+"2 deg. Cette compagnie se compose provisoirement d'un capitaine, d'un
+lieutenant, d'un sous-lieutenant, d'un sergent, de deux chefs d'equipe et
+douze aerostiers;
+
+"3 deg. La solde du capitaine est de 300 fr., du lieutenant 250 fr., des
+equipiers 150 fr. par mois;
+
+"4 deg. La compagnie des aerostiers civils et militaires de la Commune de
+Paris releve directement du commandement de la commission executive; "5 deg.
+Le citoyen Claude-Jules Duruof est nomme capitaine des aerostiers civils
+et militaires de la Commune de Paris.
+
+"Le citoyen Jean-Pierre-Alfred Nadal est nomme lieutenant-magasinier
+general.
+
+"Paris, le 20 avril 1871.
+
+"_La commission executive_,
+
+"AVRIAL, F. COURNET, CH. DELESCLUZE, FELIX PYAT, G. TRIDON, A. VERMOREL,
+E. VAILLANT."
+
+"Les aerostiers qui se presenteront pour faire partie de la compagnie
+devront s'adresser, pour leur inscription immediate, au capitaine Duruof
+seul."
+
+Terminons en disant que les aeronautes de la Commune, n'ont obtenu aucun
+resultat. L'art de l'aerostation n'a pas servi la cause de l'infamie!
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES.
+
+
+
+PREFACE
+
+
+PREMIERE PARTIE.
+
+
+
+LE CELESTE ET LE JEAN-BART.
+
+I. Paris investi.--Les ballons-poste.--L'aerostat _le
+Celeste_.--Lachez-tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade
+prussienne.--Les proclamations.--La foret d'Houdan.--Les uhlans.--Descente
+a Dreux.
+
+30 septembre 1870
+
+
+II. Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de
+retour a Paris par voie aerienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage
+a Lyon.--Les nouveaux debarques du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_.
+
+Du 1er au 15 octobre.
+
+
+III. Lettres pour Paris par ballon monte.--Le bon vent souffle a
+Chartres.--Cernes par les Prussiens!--Evasion nocturne.--L'hotel du
+Paradis.--Allons chercher le vent!
+
+Du 15 octobre au 1er novembre.
+
+
+IV. Premiere tentative de retour a Paris par ballon.--Preparatifs du
+voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.--Le
+dejeuner en ballon.--Le vent a tourne.--En ballon captif.
+
+Du 1er au 8 novembre 1870.
+
+
+V. Seconde tentative de retour a Paris.--Le coucher du soleil et le lever
+de la lune.--La Seine et les forets.--Adieu Paris!--Descente dans le
+fleuve.--Les paysans normands.
+
+Du 8 au 20 novembre.
+
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE.
+
+
+LES AEROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMEE DE LA LOIRE.
+
+I. Le ballon "la _Ville de Langres_."--Premieres experiences d'aerostation
+militaire a Gidy.--La telegraphie aerienne.--Le _Jean-Bart_ a
+Orleans.--Anecdotes sur les Prussiens.
+
+Du 16 au 29 novembre 1870.
+
+
+II. Le depart.--Le voyage en ballon captif.--Accident a
+Chanteau.--Reparation d'une avarie.--Arrivee a Rebrechien.--Tempete
+nocturne.--Le _Jean-Bart_ est creve.--Retour a Orleans.--Gonflement du
+ballon la _Republique_.
+
+Du 30 novembre au 3 decembre 1870.
+
+
+III. La deroute de l'armee de la Loire.--Les ballons captifs au chateau du
+Colombier.--Aspect d'Orleans.--Le dernier train.--Les blesses.--Vierzon.
+
+Dimanche 4 decembre 1870.
+
+
+IV. Organisation definitive des aerostiers militaires a Tours.
+--Experience d'une montgolfiere captive.--Expedition de Blois.--M.
+Gambetta et le chef de gare.--Nouvelle defaite.--Tours et le Mans.--Le
+camp de Conlie.--Ascensions captives.
+
+Du 6 au 20 decembre 1870.
+
+
+V. Une visite au general Chanzy.--Ascension faite en sa presence.
+--Accident a la descente.--Un peuplier casse.--Opinion du general sur les
+ballons militaires.
+
+21 decembre au 11 janvier 1870.
+
+
+VI. La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le
+champ de bataille.--La deroute.--Laval.--Rennes.
+
+Du 11 janvier au 18 fevrier 1871.
+
+
+VII. Les ballons captifs a Laval.--Ascensions
+quotidiennes.--L'armistice--Nantes.--Bordeaux.--L'assemblee
+nationale.--Paris!--Vides dans les rangs.
+
+Du 28 janvier au 17 fevrier 1871.
+
+
+
+
+TROISIEME PARTIE.
+
+
+Histoire de la poste aerienne
+
+I. Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les
+premiers departs avec l'ancien materiel.--Construction des aerostats.
+
+ Premiers departs de Paris
+ Essai d'un ballon libre
+ Construction des ballons-poste
+ L'ascension
+ Departs de ballons en octobre 1870
+ Voyage de M. Gambetta
+ Capture du ballon la Bretagne
+ Departs de novembre 1870
+ Deuxieme ballon prisonnier
+ Troisieme ballon prisonnier
+
+II. Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages
+aeriens.--Voyages extraordinaires de Paris en Norwege.--Descente a
+Belle-Ile-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du siege.
+
+ Premier depart de nuit
+ Voyage de Norwege
+ De Paris en Hollande
+ Premier ballon perdu en mer
+ Voyage de Belle-Ile-en-Mer
+ Departs de decembre 1870
+ Une ascension scientifique
+ Quatrieme ballon prisonnier
+ Cinquieme ballon prisonnier
+ Depart de janvier 1871
+ Deuxieme ballon perdu en mer
+
+III. Les pigeons voyageurs.--La Societe l'Esperance.--La poste
+terrestre.--La poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables.
+
+ Les pigeons et les depeches microscopiques
+ Les pietons
+ La poste fluviale
+ Les fils telegraphiques
+ Les chiens facteurs
+ Direction des aerostats
+ Le ballon de M. Dupuy de Lome
+ Les helices du ballon "Le Duquesne."
+
+
+
+
+CONCLUSION.
+
+ Les ballons et la guerre
+ Les aerostiers de la premiere republique
+ Essais divers. Les ballons militaires aux Etats-Unis
+ Projet d'organisation de ballons militaires
+
+
+
+
+Appendice
+
+
+
+FIN DE LA TABLE
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+End of the Project Gutenberg EBook of En ballon! Pendant le siege de Paris
+by Gaston Tissandier
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIEGE ***
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+***** This file should be named 11038.txt or 11038.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/1/0/3/11038/
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+Credits: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders.
+This file was produced from images generously made available by the
+Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
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+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
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+electronic works
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
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+States.
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
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+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
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