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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:35:52 -0700 |
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Pendant le siège de Paris + +Author: Gaston Tissandier + +Release Date: February 11, 2004 [eBook #11038] +[Most recently updated: October 14, 2023] + +Language: French + +Produced by: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIÈGE DE PARIS *** + + + + +EN BALLON! + +PENDANT + +LE SIÈGE DE PARIS + + +par Gaston Tissandier + + +AU GÉNÉRAL CHANZY EX-COMMANDANT EN CHEF L'ARMÉE DE LA LOIRE DÉPUTÉ À +L'ASSEMBLÉE NATIONALE + +HOMMAGE DE SINCÈRE DÉVOUEMENT + +En souvenir des ascensions captives du Mans et de Laval. + +G.T. + + + + + +PRÉFACE + + +Personne ne niera que la découverte des aérostats est une des gloires de +la physique moderne; nul esprit éclairé ne mettra en doute l'intérêt de +premier ordre que les voyages aériens offrent aux amis de la nature, +véritablement soucieux des progrès de la science. Tout le monde, au +contraire, s'accordera à reconnaître que l'étude des ballons est bien +faite pour passionner et stimuler la clairvoyance des chercheurs. Mais ce +qui offre un motif de surprise bien légitimé, c'est l'invariable état de +_statu quo_ d'une telle invention. Comment! le chemin de fer, la machine +à vapeur, le télégraphe, nés au commencement du siècle, sont devenus, en +moins de soixante ans, les plus formidables puissances de l'industrie; on +les voit sans cesse grandir, s'accroître, se fortifier ... et le ballon +reste toujours,--aujourd'hui comme hier,--ce qu'il était déjà il y +bientôt un siècle! Les aérostats seraient-ils donc marqués au sceau +de l'infécondité? Les aurait-on condamnés, comme Sisyphe, à rester +invariablement stationnaires, malgré des efforts sans cesse renouvelés? + +Pour notre part, nous avons la persuasion que la navigation aérienne ne +sera pas éternellement un vain mot; car aucun motif plausible ne peut +faire admettre que les ballons ne soient pas perfectibles, comme toute +oeuvre humaine. Pourquoi demeureraient-ils à l'état d'une perpétuelle +enfance?--Rien ne pourra nous empêcher de croire qu'ils grandiront. +Mais pour qu'ils se modifient, pour qu'ils se transforment en appareils +nouveaux, il est de toute nécessité qu'ils attirent à eux les hommes +d'intelligence et d'initiative. Il faut qu'ils cessent d'être la propriété +exclusive des entrepreneurs de fêtes publiques; il est indispensable +qu'ils reprennent dans la science le rang qui leur est dû. + +Qu'a t-on fait pour les ballons depuis vingt ans? Si l'on excepte les +admirables travaux de M. Henry Giffard qui a doté l'aérostation, de +progrès d'une importance capitale, quoique insuffisamment appréciés, qui a +créé les ballons imperméables à l'hydrogène, les ballons captifs à vapeur, +où trouve-t-on ailleurs des innovations, des découvertes véritablement +dignes de ce nom?--Qui s'est attaché à l'aérostation pratique dans ces +dernières années? A part quelques ascensions remarquables, on cherche en +vain une étude sérieuse, suivie, propre à conduire à quelque résultat +saillant. + +Un tel état de choses s'explique par l'indifférence que les ballons, +abandonnés aux spectacles forains, ont fini par rencontrer de toutes +parts. On ne les considérait plus, comme dignes d'enlever dans les airs +des Gay-Lussac, des Barrai, des Bixio, des Robertson, des Saccharoft et +des Glaisher, ces navires aériens, compromis avec les _filles de l'air_ de +l'Hippodrome et les lauréats de l'école du trapèze! Certes, il n'y a pas +grand inconvénient à ce que les aérostats concourent à l'amusement des +badauds du dimanche, et nous ne voudrions pas être accusé de rigorisme en +condamnant d'une manière absolue les cabrioles aériennes. Il ne faudrait +pas oublier cependant qu'à côté du frivole, il y a le sérieux et +l'utile.--Que la pile électrique serve à faire marcher l'horloge magique +de Robert Houdin, ou le tambour enchanté de M. Robin, rien de mieux; elle +fait fonctionner aussi le télégraphe. Mais si cette même pile électrique +ne fournit uniquement son concours qu'aux prestidigitateurs, les +physiciens n'auront-ils pas le droit de réclamer à bien juste titre? + +En 1863, les campagnes aérostatiques du _Géant_ ont attiré l'attention +du monde entier, prouvant ainsi que l'oeuvre des Montgolfier suscitera +toujours de nombreuses marques de sympathie; mais M. Nadar, qui voulait +tuer un principe, et créer sur ses débris une nouvelle machine, n'a réussi +qu'à fournir à l'histoire des ballons, des aventures aériennes vraiment +surprenantes, mais infertiles.--M. Flammarion a exécuté, en 1867, +une série d'ascensions en compagnie de M. Eugène Godard, dans un but +d'observations météorologiques; M. de Fonvielle et moi, nous nous sommes +aussi résolûment lancés dans la carrière aérienne, et depuis quelques +années, nous avons exécuté, soit ensemble, soit isolément, un grand nombre +d'excursions dans les nuages; nous avons sondé l'atmosphère dans les +conditions les plus variables, par un ciel serein, comme dans un air +agité, de jour comme de nuit, au-dessus de la terre et au-dessus de la +mer[1]. Mais là se bornent,--en plaçant à part, comme ayant une importance +exceptionnelle, l'exploitation du ballon captif de l'Exposition, et +en faisant mention de quelques autres ascensions d'aéronautes +forains,--l'histoire des ballons dans ces dernières années. Était-ce +assez de ces efforts isolés? Que pouvait-on faire, abandonné à soi-même, +rencontrant pour ses expériences de nombreux obstacles, n'ayant souvent à +sa disposition qu'un matériel insuffisant ou en mauvais état? + +[Note 1: Consulter à ce sujet le volume des _Voyages aériens_, publié +par la librairie Hachette, et contenant le récit des ascensions de MM. +Glaisher, Flammarion, W. de Fonvielle et G. Tissandier.] + +Toutefois nous ne cessions de répéter, sans avoir l'ambition ni la +prétention d'être des révélateurs, que l'aérostation est un art trop +séduisant, trop admirable, pour qu'il ne soit pas sans cesse étudié, +cultivé, pour qu'il ne s'entoure pas de nombreux et fervents adeptes. +Nous disions qu'il faut s'élancer dans les airs pour faire progresser la +navigation aérienne, que c'est un mécanicien qui a trouvé les organes +de la machine à vapeur, un physicien qui a inventé le télescope, et que +l'aéronaute seul, le praticien qui a appris à connaître l'outil qu'il veut +améliorer, soulèvera quelque jour le coin du voile sous lequel est cachée +la solution du grand problème! Nous affirmions que les excursions dans +l'atmosphère offrent à l'artiste des spectacles imposants, des scènes +sublimes, des tableaux grandioses où la nature se révèle dans toute sa +grandeur, dans son imposante majesté; fournissent au savant des sources +d'étude intarissables, bien propres à éveiller son esprit, à le conduire +à la découverte des lois inconnues qui régissent les mouvements de +l'atmosphère, qui commandent le mécanisme de la météorologie. Nous +tâchions de faire comprendre que c'est en s'aventurant dans les plages +aériennes que les aéronautes fonderont la véritable _science de l'air_, +comme c'est en s'élançant sur la cime des vagues, que les navigateurs ont +créé la _science de l'Océan_. Mais l'exemple des touristes aériens ne +trouvait pas d'imitateurs; à leur grand regret, nul rival ne se présentait +à eux dans les hautes régions de l'air; aucun savant ne voulait risquer sa +fortune dans l'empire d'Eole! + +Plus tard, nous attirions l'attention sur l'importance de l'organisation +d'un corps d'aérostiers pour les observations militaires; huit mois avant +la guerre, nous écrivions les lignes suivantes: «L'Ecole aérostatique de +Meudon, supprimée dans un moment de mauvaise humeur, ne devrait-elle pas +être reconstituée? Attendra-t-on qu'une guerre éclate pour former des +aéronautes, pour improviser des ballons? Ce serait une imprudence, une +folie des plus grandes, _car dans notre siècle, les guerres vont vite, +et le sort d'un empire pourrait bien avoir été décidé pendant qu'on +ajusterait ensemble les fuseaux d'un ballon_[2]!» Mais les paroles le plus +sensées n'entrent pas dans les oreilles volontairement fermées. + +[Note 2: _Voyages aériens_, page 556.] + +Comment se rappeler sans un bien légitime étonnement que la France, +la véritable patrie des ballons, n'a jamais compté depuis Coutelle, +c'est-à-dire depuis 1794, la moindre école aérostatique où des appareils +bien confectionnés auraient été mis à la disposition des explorateurs +audacieux, vraiment épris de la navigation aérienne; que l'Observatoire de +Paris, dont le devoir est d'étudier les éclipses, les averses d'étoiles +filantes, n'a jamais eu l'idée, depuis Arago, de recourir aux nacelles +aériennes pour faciliter les études de ce genre? Comment expliquer le +dédain des généraux de l'Empire pour les aérostats militaires, qui avaient +été si efficacement employés, sous la première République, et pendant la +guerre d'Amérique? + +Les infortunés ballons semblaient être les parias du monde scientifique +et administratif! Les aéronautes qui avaient la passion des aventures +de l'air, ceux qui avaient la foi, rencontraient bien,--il y aurait +ingratitude à l'oublier,--quelques précieux appuis de la part d'hommes +éminents et éclairés, mais c'était pour ainsi dire à l'état d'exception. +Quand ils osaient demander d'utiliser le ballon _l'Impérial_, pour +faire des expériences sérieuses et privées, le ministre de la Maison +de l'Empereur se gardait bien de confier à qui que ce fût le matériel +aérostatique de l'Empire; il préférait le laisser moisir, sans soin, sans +nulle surveillance, dans les greniers du Garde-Meuble[3]. + +[Note 3: Parmi les ballons qui existaient à Paris en septembre 1870, +_l'Impérial_ est le seul qui n'ait pu être utilisé pendant le siège. C'est +en vain qu'on essaya de le réparer. Cet aérostat était tombé en lambeaux; +il avait coûté 30,000 fr.] + +Les aérostats, malgré leurs imperfections, sont aujourd'hui les seuls +appareils, ne l'oublions pas, qui nous permettent de rivaliser avec +l'oiseau, de sillonner l'étendue de l'atmosphère, de quitter le plancher +terrestre, où, sans eux, nous serions impitoyablement attachés; ils +étaient à la veille de périr faute de culture. Sans l'inventeur des +ballons captifs à vapeur, qui avait toujours quelques ballons dans son +hangar, comme d'autres ont des chevaux dans leur écurie, sans quelques +aéronautes, qui malgré leurs modestes ressources, construisaient de temps +en temps des ballons, personne ne se serait préoccupé de cette grave et +importante question de la navigation dans l'air; l'aérostat passait peu à +peu à l'état de bric-à-brac, et nos fils en eussent parlé un jour comme du +feu grégeois ou de l'émail italien. + +Voilà jusqu'où était tombée l'aéronautique sous le second Empire. Le +gouvernement ne voulait rien faire pour encourager les études aériennes; +ici comme ailleurs, l'initiative privée, quand elle avait l'audace de se +montrer, était vite écrasée sous les obstacles qu'on ne manquait pas de +lui opposer. Une des plus grandes découvertes de notre génie scientifique +allait peut-être s'éteindre dans la France même; on aurait laissé à des +étrangers le soin de faire croître ce germe que les Montgolfier avaient +semé sur le champ des découvertes. + +Il a fallu que les Prussiens viennent nous écraser, nous faire sortir +de notre torpeur; il a fallu que la première métropole du monde soit +investie, cernée, bloquée par les innombrables légions des barbares +modernes, pour que l'on s'aperçoive enfin que les ballons valent bien la +peine d'être gonflés! Après les immenses services qu'ils ont rendus à la +patrie, est-il permis de croire qu'ils ne seront plus délaissés d'une +façon vraiment coupable? Est-il permis d'espérer que le gouvernement +protégera sérieusement les études aériennes, que nos sociétés savantes +s'en préoccuperont d'une manière efficace? + +On ne manquera pas de trouver dans cet ordre d'idées de nombreux +prosélytes; la navigation aérienne a toujours eu le privilège d'émouvoir +et d'intéresser le public. Ce ne sont pas les hommes de bonne volonté qui +feront défaut pour un tel genre d'investigation, car, comme nous le disait +avec esprit un des plus illustres savants de l'Angleterre: «Le Français +est essentiellement aéronaute; son caractère aventureux, un peu volage, +est bien fait pour cet art merveilleux, où l'imprévu joue un si grand +rôle.» + +En effet, les questions aérostatiques ont toujours eu en France le +privilège de passionner le peuple, et ce fait offre une importance réelle, +car il y a, au-dessus des appréciations de la science, au-dessus de l'avis +des hommes du métier, il y a quelque chose d'indéfinissable qu'on appelle +l'opinion publique. Rarement elle s'égare dans les jugements qu'elle porte +instinctivement sur les problèmes de ce genre, et nul ne peut nier qu'elle +n'accorde aux ballons une large part d'admiration. Le peuple, le public, +si vous voulez, aime les ballons, comme il admire une oeuvre d'art, comme +il écoute un opéra des maîtres; dans un musée, sans être peintre, le +public marque du doigt le chef-d'oeuvre; sans être écrivain, il trouve le +bon livre; sans être savant, il sait flairer les grandes découvertes dans +les choses de la science. Malgré les hommes spéciaux qui dénigrent à sa +naissance le gaz de l'éclairage, il accourt aux expériences de Philippe +Lebon, et les impose à l'administration; il applaudit à l'apparition +des chemins de fer, en dépit des savants qui les dénigrent. Or, nous le +répétons, il aime les aérostats, il PRESSENT qu'il y a là un inconnu plein +de mystère, mais plein d'espérance, il CROIT à la navigation aérienne. +L'avenir donnera raison à l'intuition populaire, à ce que l'auteur latin +appelle «_vox populi_.» + +Que de progrès à rêver; que de perfectionnements à entrevoir dans +l'aéronautique comme dans toutes les branches du savoir humain! Mais la +science est un sol qui, quoique fertile, ne donne une ample moisson qu'à +ceux qui la cultivent avec acharnement. Et combien la culture a été +négligée depuis vingt ans! Mais pour notre malheur, ce n'est pas seulement +l'art des Montgolfier qu'on a laissé dépérir dans une criminelle +négligence. Il faut avouer et reconnaître que toutes les sciences ont +subi chez nous une trop visible déchéance; aussi quand l'heure du péril +a sonné, les hommes supérieurs ont manqué pour recourir aux immenses +ressources de la nation. + +Le 4 septembre 1870, après un nouveau Waterloo, on espérait un autre 1792! +Mais on oubliait que vers la fin du siècle dernier, la Convention, en +décrétant la levée en masse pour résister à l'ouragan déchaîné sur nos +frontières, avait entre les mains un pays riche en génies illustres, +tellement fertile en intelligences, qu'il marchait dans le monde à la tête +des sciences et de la philosophie! A cette époque mémorable, en même temps +que Carnot organise la victoire, les savants créent toute une industrie +nouvelle. Quand il s'agit de faire de la poudre sans le soufre de Sicile, +sans le salpêtre de l'Amérique, des inventeurs se lèvent à l'appel du +pays; ils ont du soufre qu'ils viennent d'extraire des pyrites, ils +produisent du salpêtre, dont ils ont trouvé les éléments dans les vieilles +murailles, dans la poussière des écuries. Nicolas Leblanc jette les bases +de la fabrication de la soude artificielle, Chappe crée le télégraphe +aérien qui, en quelques minutes, envoie des ordres aux armées. +L'industrie, privée par le blocus des matières premières indispensables +à la confection des armes, à la préparation de la poudre, au travail des +manufactures, se régénère, se transforme pour sauver la nation, et pour +donner naissance en même temps aux étonnantes opérations de nos usines +modernes. La science française du XVIIIe siècle prépare les premiers +triomphes de Valmy et de Jemmapes!--Quel abîme, hélas! sépare cette France +de 1792 d'avec celle de 1870! + +Puissent les grands exemples d'un tel passé nous servir d'enseignements; +puissent les illustres génies du XVIIIe siècle, trouver bientôt des +successeurs! Puisse la chimie rencontrer encore des Lavoisier, des +Fourcroy, des Berthollet, des Guyton de Morveau, les sciences naturelles +des Cuvier, des Buffon, des Jussieu, des Geoffroy Saint-Hilaire; les +mathématiques et l'astronomie, des Monge, des Laplace, des Lagrange; +la géographie des Bougainville et des Lapérouse; la philosophie, des +Montesquieu, des Voltaire, des Rousseau et des d'Alembert! + +Puissent enfin les aérostats trouver d'autres Montgolfier, de nouveaux +Charles et de nouveaux Pilâtre! + +G.T. + + + + +PREMIÈRE PARTIE + +Août 1871. LE CÉLESTE ET LE JEAN-BART + + + + +I + + +Paris investi.--Les ballons-poste.--L'aérostat _le Céleste_.--Lâchez +tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade prussienne.--Les +proclamations.--La forêt d'Houdan.--Les uhlans.--Descente à Dreux. + +30 septembre 1870. + +Les historiens qui raconteront les drames du siège de Paris se chargeront +de juger les crimes de l'Empire, ses négligences inouïes, ses oublis +insensés; ils diront que la capitale du monde, à la veille d'être cernée +par l'ennemi, n'avait pas un canon sur ses remparts, pas un soldat dans +ses forts. Mais ce qu'ils ne manqueront pas d'affirmer, c'est que les +habitants de Paris, en traversant ces heures les plus néfastes de leur +histoire, puisaient comme une nouvelle force dans les malheurs qui +venaient de frapper la France, sans pitiés sans relâche; c'est que leur +énergie semblait croître en raison directe des dangers qui les menaçaient. + +Quand, le 15 septembre, les journaux annoncent que les uhlans sont +signalés aux portes de Paris, le public accueille cette nouvelle avec +le sang-froid qui dénote la résignation. On sent que quelque chose de +terrible est menaçant, que des événements uniques dans les annales des +peuples vont se produire; il y a dans l'air des nuages épais, précurseurs +d'une tempête horrible; mais on envisage l'avenir sinon sans émotion, du +moins sans défaillance ni faiblesse. Tous les coeurs vibrent à l'unisson +au sentiment de la Patrie en danger. + +Rien n'est prêt pour la défense; il faut tout faire à la fois et en toute +hâte. Chaque enfant de Paris, entraîné par un irrésistible élan, veut +avoir sa part de travail dans l'oeuvre commune. Les architectes, les +ingénieurs remuent la terre des bastions; les chimistes préparent des +poudres fulminantes et des torpilles; les métallurgistes fondent des +canons et des mitrailleuses, tous les bras s'arment de fusils. + +Mais au milieu de cette effervescence, une question de premier ordre, +question vitale, s'il en fut, vient s'imposer à l'administration. En +dépit des affirmations du génie militaire, les Parisiens sont bel et bien +bloqués dans leurs murs. Quelques courriers à pied franchissent d'abord +les lignes ennemies, mais bientôt, d'autres reviennent consternés, ils +n'ont pas rencontré un sentier sur quelque point que ce fût, où le «qui +vive» ennemi ne les ait contraints de rebrousser chemin. M. de Moltke a +résolu ce problème inouï: investir une ville de deux millions d'habitants, +faire disparaître sous un cordon de baïonnettes, la plus immense place +forte de l'univers. La capitale du monde se laissera-t-elle emprisonner +vivante dans un tombeau? Lui sera-t-il interdit de parler à la France, +de communiquer au dehors son énergie, sa foi, son courage, d'avouer ses +déceptions, ses faiblesses, ses inquiétudes, d'affirmer ses joies, sa +force et ses espérances? Ne pourra-t-elle pas protester à haute voix +contre un bombardement barbare, contre un assassinat monstrueux de femmes +et d'enfants? L'ennemi tiendra-t-il au secret une des plus grandes +agglomérations humaines, sous l'inflexible vigilance d'une armée de +geôliers? Arrivera-t-il à tuer la France en étouffant la voix de Paris? + +Il allait être donné à l'une des plus grandes découvertes de notre génie +scientifique, de déjouer les projets de nos envahisseurs. Les aérostats si +oubliés, si délaissés depuis leur apparition, ces merveilleux appareils +sortis tout d'une pièce du cerveau des Montgolfier et des Charles, +allaient tout à coup reparaître, pour contribuer à la défense de la +Patrie, en lui portant par la voie des airs, l'âme de sa capitale. Les +aéronautes, plus audacieux que l'ancien monarque de Syrie, se préparaient +à franchir le cercle d'un nouveau Popilius! + +Sans les ballons, pas une lettre ne serait sortie de l'enceinte des forts, +pas une dépêche n'y serait rentrée. Les portes ne se seraient ouvertes +qu'au mensonge, à la ruse, à l'espionnage. Un silence de cinq mois n'eût +pas été possible. La grande métropole, baillonnée, aurait vite fait +entendre un murmure de détresse, puis un cri de grâce! Car n'oublions pas +que les aérostats n'ont pas seulement emporté les dépêches parisiennes, +ils ont emmené avec eux les pigeons voyageurs, qui devaient rentrer dans +les murs de la capitale cernée. Les missives du dedans ont pu recevoir +ainsi les réponses du dehors. Tours a entendu Paris, Paris a entendu +Tours. L'Attila des temps modernes, qui avait écrasé des armées, bombardé +des villes, décimé des populations entières, s'est trouvé impuissant +devant l'aérostat qui traversait les airs, comme devant l'oiseau qui +fendait l'espace! + +Le premier départ aérien s'exécuta le 23 septembre; Jules Duruof s'élève +en ballon du la place Saint-Pierre à 8 heures du matin. Deux aérostats le +suivent dans les airs, le 25 et le 26 du même mois. Mon frère et moi, +qui avons fait, les années précédentes, un grand nombre d'ascensions en +artistes et en amateurs, nous offrons nos services à M. Rampont. Paris, +disons-nous, peut perdre deux soldats pour gagner deux courriers aériens. +Les gardes nationaux ne manquent pas ici, mais les aéronautes sont rares. + +Le jour même du départ de Louis Godard, un des administrateurs de la Poste +m'appelle auprès de lui. + +--Vous êtes prêt à partir en ballon, me dit-il. + +--Quand vous voudrez. + +--Eh bien! nous comptons sur vous demain matin à 6 heures, à l'usine de +Vaugirard; votre ballon sera gonflé, nous vous confierons nos lettres et +nos dépêches. + +Le 30 septembre, à 5 heures du matin, je pars de chez moi avec mes deux +frères qui m'accompagnent. J'arrive à l'usine de Vaugirard, mon ballon est +gisant à terre comme une vieille loque de chiffons. C'est le _Céleste_, un +petit aérostat de 700 mètres cubes, que son propriétaire a généreusement +offert au génie militaire. Pour moi c'est presque'un ami, je le connais +de longue date; il a failli me rompre les os, l'année précédente. Je le +regarde avec soin, je le touche respectueusement, et je m'aperçois, hélas! +qu'il est dans un état déplorable. Il a gelé la nuit; le froid l'a saisi, +son étoffe est raide et cassante. Grand Dieu! qu'aperçois-je près de la +soupape? des trous où l'on passerait le petit doigt, ils sont entourés de +toute une constellation de piqûres. Ceci n'est plus un ballon, c'est une +écumoire. + +Cependant les aéronautes qui doivent gonfler mon navire aérien, arrivent. +Ils ont avec eux une bonne couturière qui, armée de son aiguille, répare +les avaries. Mon frère prend un pot de colle, un pinceau, et applique +des bandelettes de papier sur tous les petits trous qui s'offrent à son +investigation minutieuse. C'est égal, je ne suis que médiocrement rassuré, +je vais partir seul dans ce méchant ballon, usé par l'âge et le service; +j'entends le canon qui tonne à nos portes; mon imagination me montre les +Prussiens qui m'attendent, les fusils qui se dressent et vomissent sur mon +navire aérien une pluie de balles! + +La dernière fois que je suis monté dans le _Céleste_, je n'ai pu rester en +l'air que trente-cinq minutes! Toutes les perspectives qui s'ouvrent à mes +yeux ne sont pas très-rassurantes. + +--Ne partez pas, me disent des amis, attendez au moins un bon ballon; +c'est folie de s'aventurer ainsi dans un outil de pacotille. + +Cependant, MM. Bechet et Chassinat arrivent de la Poste avec des ballots +de lettres. M. Hervé Mangon me dit que le vent est très-favorable, qu'il +souffle de l'est et que je vais descendre en Normandie; le colonel Usquin +me serre la main et me souhaite bon succès. Puis bientôt M. Ernest Picard, +à qui je suis spécialement recommandé, demande à m'entretenir; pendant une +heure, il m'informe des recommandations que j'aurai à faire à Tours au +nom du gouvernement de Paris; il me remet un petit paquet de lettres +importantes que je devrai, dit-il, avaler ou brûler en cas de danger. Sur +ces entrefaites, le soleil se lève, et le ballon se gonfle. Ma foi, le +sort en est jeté. Pas d'hésitations! Mon frère surveille toujours la +réparation du ballon, il bouche les trous avec une attention dont il ne se +sentirait pas capable, s'il travaillait pour lui-même: la besogne qu'il +exécute si bien, me rassure. Il est certain que je préférerais un bon +ballon, tout frais verni et tout neuf, mais je me suis toujours persuadé +qu'il y avait un Dieu pour les aéronautes. Je me laisse conduire par ma +destinée, les yeux bien ouverts, le coeur et les bras résolus. Je ne puis +m'empêcher de penser à mon dernier voyage aérien. C'était le 27 juin 1869, +au milieu du Champ de Mars. Je partais avec huit voyageurs dans l'immense +ballon _le Pôle Nord_. Qui aurait pu soupçonner, alors, la nécessité +future des ballons-poste! + +A 9 heures, le ballon est gonflé, on attache la nacelle. J'y entasse des +sacs de lest et trois ballots de dépêches pesant 80 kilog. + +On m'apporte une cage contenant trois pigeons. + +--Tenez, me dit Van Roosebeke, chargé du service de ces précieux +messagers, ayez bien soin de mes oiseaux. A la descente, vous leur +donnerez à boire, vous leur servirez quelques grains de blé. Quand ils +auront bien mangé, vous en lancerez deux, après avoir attaché à une plume +de leur queue la dépêche qui nous annoncera votre heureuse descente. Quant +au troisième pigeon, celui ci qui a la tête brune, c'est un vieux malin +que je ne donnerais pas pour cinq cents francs. Il a déjà fait de grands +voyages. Vous le porterez à Tours. Ayez-en bien soin. Prenez garde qu'il +ne se fatigue en chemin de fer. + +Je monte dans la nacelle au moment où le canon gronde avec une violence +extrême. J'embrasse mes frères, mes amis. Je pense à nos soldats qui +combattent et qui meurent à deux pas de moi. L'idée de la patrie en danger +remplit mon âme. On attend là-bas ces ballots de dépêches qui me sont +confiés. Le moment est grave et solennel; nul sentiment d'émotion ne +saurait plus m'atteindre. Lâchez tout! + +Me voilà flottant au milieu de l'air! + + + * * * * * + + +Mon ballon s'élève dans l'espace avec une force ascensionnelle +très-modérée. Je ne quitte pas de vue l'usine de Vaugirard et le groupe +d'amis qui me saluent de la main: je leur réponds de loin en agitant +mon chapeau avec enthousiasme, mais bientôt l'horizon s'élargit. Paris +immense, solennel, s'étend à mes pieds, les bastions des fortifications +l'entourent comme un chapelet; là, près de Vaugirard, j'aperçois la fumée +de la canonnade, dont le grondement sourd et puissant, tout à la fois, +monte jusqu'à mes oreilles comme un concert lugubre. Les forts d'Issy et +de Vanves m'apparaissent comme des forteresses en miniature; bientôt je +passe au-dessus de la Seine, en vue de l'île de Billancourt. + +Il est 9 heures 50; je plane à 1,000 mètres de haut; mes yeux ne se +détachent pas de la campagne, où j'aperçois un spectacle navrant qui ne +s'effacera jamais de mon esprit. Ce ne sont plus ces environs de Paris, +riants et animés, ce n'est plus la Seine, dont les bateaux sillonnent +l'onde, où les canotiers agitent leurs avirons. C'est un désert, triste, +dénudé, horrible. Pas un habitant sur les routes, pas une voiture, pas +un convoi de chemin de fer. Tous les ponts détruits offrent l'aspect de +ruines abandonnées, pas un canot sur la Seine qui déroule toujours son +onde au milieu des campagnes, mais avec tristesse et monotonie. Pas un +soldat, pas une sentinelle, rien, rien, l'abandon du cimetière. On se +croirait aux abords d'une ville antique, détruite par le temps; il faut +forcer son souvenir pour entrevoir par la pensée les deux millions +d'hommes emprisonnés près de là dans une vaste muraille! LE CÉLESTE. + +Il est dix heures; le soleil est ardent et donne des ailes à mon ballon; +le gaz contenu dans le _Céleste_ se dilate sous l'action de la chaleur; +il sort avec rapidité par l'appendice ouvert au-dessus de ma tête, et +m'incommode momentanément par son odeur. J'entends un léger roucoulement +au-dessus de moi. Ce sont mes pigeons qui gémissent. Ils ne paraissent +nullement rassurés et me regardent avec inquiétude. + +--Pauvres oiseaux, vous êtes mes seuls compagnons; aéronautes improvisés, +vous allez défier tous les marins de l'air, car vos ailes vous dirigeront +bientôt vers Paris, que vous quittez, et nos ballons sauront-ils y +revenir? + +L'aiguille de mon baromètre Breguet tourne assez vite autour de son +cadran, elle m'indique que je monte toujours..., puis elle s'arrête au +point qui correspond à une altitude de 4,800 mètres au-dessus du niveau de +la mer. + +Il fait ici une chaleur vraiment insupportable: le soleil me lance ses +rayons en pleine figure et me brûle; je me désaltère d'un peu d'eau. Je +retire mon paletot, je m'assieds sur mes sacs de dépêches, et le coude +appuyé sur le bord de la nacelle, je contemple en silence l'admirable +panorama qui s'étale devant moi. + +Le ciel est d'un bleu indigo; sa limpidité, son ton chaud, coloré, me +feraient croire que je suis en Italie; de beaux nuages argentés planent +au-dessus des campagnes; quelques-uns d'entre eux sont si loin de moi, +qu'ils paraissent mollement se reposer au-dessus des arbres. Pendant +quelques instants, je m'abandonne à une douce rêverie, à une muette +contemplation, charme merveilleux des voyages aériens: je plane dans un +pays enchanté, monde abandonné de tout être vivant, le seul où la guerre +n'ait pas encore porté ses maux! Mais la vue de Saint-Cloud que j'aperçois +à mes pieds, sur l'autre rive de la Seine, me ramène aux choses d'en bas. +Je me reporte vers la réalité, vers l'invasion. Je jette mes regards du +côté de Paris, que je n'entrevois plus que sous une mousseline de brume. + +Une profonde tristesse s'empare de moi; j'éprouve la sensation du marin +qui quitte le port pour un long voyage. Je pars; mais quand reviendrai-je? +Je te quitte, Paris; te retrouverai-je? Comment définir ces pensées qui +se heurtent confusément dans mon cerveau? C'est là-bas, au milieu de ce +monceau de constructions, de ce labyrinthe de rues et de boulevards, que +j'ai vu le jour; c'est sous cette mer de brume que s'est écoulée mon +enfance! C'est toi, Paris, qui as su ouvrir mon coeur aux sentiments +d'indépendance et de liberté qui m'animent! Te voilà captif aujourd'hui? +L'heure de la délivrance sonnera-t-elle pour toi? Je sais bien que la foi, +la constance, ne manqueront jamais à tes enfants; mais qui peut compter +sans les hasards de la guerre? + +Pendant que mille réflexions naissent et s'agitent ainsi dans mon esprit, +le vent me pousse toujours dans la direction de l'Ouest, comme l'atteste +ma boussole. Après Saint-Cloud, c'est Versailles qui étale à mes yeux les +merveilles de ses monuments et de ses jardins. + +Jusqu'ici je n'ai vu que déserts et solitudes, mais au-dessus du parc la +scène change. Ce sont des Prussiens que j'aperçois sous la nacelle. Je +suis à 1,600 mètres de haut; aucune balle ne saurait m'atteindre. Je +puis donc m'armer d'une lunette et observer attentivement ces soldats, +lilliputiens vus de si haut. + +Je vois sortir de Trianon des officiers qui me visent avec des lorgnettes, +ils me regardent longtemps; un certain mouvement se produit de toutes +parts. Des Prussiens se chauffent le ventre sur le tapis vert, sur cette +pelouse que foulait aux pieds Louis XIV. Ils se lèvent, et dressent +la tête vers le _Céleste_. Quelle joie j'éprouve en pensant à leur +dépit.--Voilà des lettres que vous n'arrêterez pas, et des dépêches que +vous ne pourrez lire! Mais je me rappelle au même moment qu'il m'a été +remis 10,000 proclamations imprimées en allemand à l'adresse de l'armée +ennemie. + +J'en empoigne une centaine que je lance par dessus bord; je les vois +voltiger dans l'air en revenant lentement à terre; j'en jette à plusieurs +reprises un millier environ, gardant le reste de ma provision pour les +autres Prussiens que je pourrai rencontrer sur ma route. + +Que contenait cette proclamation? Quelques paroles simples disant à +l'armée allemande que nous n'avions plus chez nous ni empereur, ni roi, +et que s'ils avaient le bon sens de nous imiter, on ne se tuerait plus +inutilement comme des bêtes sauvages. Paroles sensées, mais jetées au +vent, emportées par la brise comme elles sont venues! + +Le _Céleste_ se maintient à 1,600 mètres d'altitude; je n'ai pas à jeter +une pincée de lest, tant le soleil est ardent; car il n'est pas douteux +que mon ballon fuit, et, sans la chaleur exceptionnelle de l'atmosphère, +mon mauvais navire n'aurait pas été long à descendre avec rapidité, et +peut-être au milieu des Prussiens. En quittant Versailles, je plane +au-dessus d'un petit bois dont j'ignore le nom et l'exacte position. Tous +les arbres sont abattus au milieu du fourré; le sol est aplani, une double +rangée de tentes se dressent des deux côtés de ce parallélogramme. A peine +le ballon passe-t-il au-dessus de ce camp, j'aperçois les soldats qui +s'alignent; je vois briller de loin les baïonnettes; les fusils se lèvent +et vomissent l'éclair au milieu d'un nuage de fumée. + +Ce n'est que quelques secondes après que j'entends au-dessous de la +nacelle le bruit des balles et la détonation des armes à feu. Après, cette +première fusillade, c'en est une autre qui m'est adressée, et ainsi de +suite jusqu'à ce que le vent m'ait chassé de ces parages inhospitaliers. +Pour toute réponse, je lance à mes agresseurs une véritable pluie de +proclamations. + +C'est un panorama toujours nouveau qui se déroule aux yeux de l'aéronaute; +suspendu dans l'immensité de l'espace, la terre se creuse sous la nacelle +comme une vaste cuvette dont les bords se confondent au loin avec la voûte +céleste. On n'a pas le loisir de contempler longtemps le même paysage +quand le vent est rapide; si le puissant aquilon vous entraîne, la scène +terrestre est toujours nouvelle, toujours changeante. Je ne tarde pas +à voir disparaître les Prussiens qui ont perdu leur poudre contre moi: +d'autres tableaux m'attendent. J'aperçois une forêt vers laquelle je +m'avance assez rapidement. Je ne suis pas sans une certaine inquiétude, +car le _Céleste_ commence à descendre; je jette du lest poignée par +poignée, et ma provision n'est pas très-abondante. Cependant je ne dois +pas être bien éloigné de Paris. L'accueil que m'a fait l'ennemi en passant +au-dessus d'un de ses camps ne me donne nulle envie de descendre chez lui. + +J'ai toujours remarqué, non sans surprise, que l'aéronaute, même à une +assez grande hauteur, subit d'une façon très-appréciable l'influence du +terrain au-dessus duquel il navigue. S'il plane au-dessus des déserts de +craie de la Champagne, il sent un effet de chaleur intense, les rayons +solaires sont réfléchis jusqu'à lui; il est comme un promeneur qui +passerait au soleil devant un mur blanc. S'il trace, en l'air, son sillage +au-dessus d'une forêt, le voyageur aérien est brusquement saisi d'une +impression de fraîcheur étonnante, comme s'il entrait, en été, dans une +cave.--C'est ce que j'éprouve à 10 heures 45 en passant à 1420 mètres +au-dessus des arbres, que je ne tarde pas à reconnaître pour être ceux de +la forêt d'Houdan.--Ma boussole et ma carte ne me permettent aucun doute à +cet égard. Mais ce froid que je ressens, après une insolation brûlante, +le gaz en subit comme moi l'influence; il se refroidit, se contracte, +l'aérostat pique une tête vers la forêt; on dirait que les arbres +l'appellent à lui. Comme l'oiseau, le Céleste voudrait-il aller se poser +sur les branches? + +Je me jette sur un sac de lest, que je vide par dessus bord, mais mon +baromètre m'indique que je descends toujours; le froid me pénètre +jusqu'aux os. Voilà le ballon qui atteint rapidement les altitudes de +1000 mètres, de 800 mètres, de 600 mètres. Il descend encore. Je vide +successivement trois sacs de lest, pour maintenir mon aérostat à 500 +mètres seulement au-dessus de la forêt, car il se refuse à monter plus +haut! + +A ce moment, je plane au-dessus d'un carrefour. Un groupe d'hommes s'y +trouve rassemblé; grand Dieu! ce sont des Prussiens. En voici d'autres +plus loin; voici des uhlans, des cavaliers qui accourent par les chemins. +Je n'ai plus qu'un sac de lest. Je lance dans l'espace mon dernier +paquet de proclamations. Mais le ballon a perdu beaucoup de gaz, par +la dilatation solaire, par ses fuites, il est refroidi, sa force +ascensionnelle est terriblement diminuée. Je ne suis qu'à une hauteur de +420 mètres, une balle pourrait bien m'atteindre. + +Je regarde attentivement sous mes pas. Si un soldat lève son fusil vers +moi, je lui jette sur la tête tout un ballot de lettres de 40 kilogrammes; +mon navire aérien allégé de ce poids retrouvera bien ses ailes. Malgré mon +vif désir de remplir ma mission, je n'hésiterai pas à perdre mes dépêches +pour sauver ma vie. + +Heureusement pour moi le vent est vif; je file comme la flèche au-dessus +des arbres; les uhlans me regardent étonnés, et me voient passer, sans +qu'une seule balle m'ait menacé. Je continue ma route au-dessus de +prairies verdoyantes, gracieusement encadrées de haies d'aubépine. + +Il est bientôt midi, je passe assez près de terre; les spectateurs qui me +regardent sont bel et bien, cette fois, des paysans français, en sabots et +en blouse. Ils lèvent les bras vers moi, on dirait qu'ils m'appellent à +eux; mais je suis encore bien près de la forêt, je préfère prolonger mon +voyage le plus longtemps possible. Je me contente de lancer dans l'espace +quelques exemplaires d'un journal de Paris que son directeur m'a envoyés +au moment de mon départ. Je vois les paysans courir après ces journaux, +qui se sont ouverts dans leur chute, et voltigent comme de grandes +feuilles emportées par le vent. + +Une petite ville apparaît bientôt à l'horizon. C'est Dreux avec sa grande +tour carrée. Le _Céleste_ descend, je le laisse revenir vers le sol. Voilà +une nuée d'habitants qui accourent. Je me penche vers eux et je crie de +toute la force de mes poumons: + +--Y a-t-il des Prussiens par ici? Mille voix me répondent en choeur: + +--Non, non, descendez! + +Je ne suis plus qu'à 50 mètres de terre, mon guide-rope rase les champs, +mais un coup de vent me saisit, et me lance subitement coutre un +monticule. Le ballon se penche, je reçois un choc terrible, qui me fait +éprouver une vive douleur, ma nacelle se trouve tellement renversée que ma +tête se cogne contre terre.--M'apercevant que je descendais trop vite je +me suis jeté sur mon dernier sac de lest; dans ce mouvement le couteau que +je tenais pour couper les liens qui servent à enrouler la corde d'ancre +s'est échappé de mes mains, de sorte qu'en voulant faire deux choses à la +fois j'ai manqué toute la manoeuvre. Mais je n'ai pas le loisir de méditer +sur l'inconvénient d'être seul en ballon. Le _Céleste_, après ce choc +violent, bondit à 60 mètres de haut, puis il retombe lourdement à terre, +cette fois j'ai pu réussir à lancer l'ancre, à saisir la corde de soupape. +L'aérostat est arrêté; les habitants de Dreux accourent en foule, j'ai un +bras foulé, une bosse à la tête, mais je descends du ciel en pays ami! + +Ah! quelle joie j'éprouve à serrer la main à tous ces braves gens qui +m'entourent. Ils me pressent de questions.--Que devient Paris? Que +pense-t-on à Paris? Paris résistera-t-il? Je réponds de mon mieux à ces +mille demandes qu'on m'adresse de toutes parts.--Je prononce un petit +discours bien senti qui excite un certain enthousiasme.--Oui, Paris +tiendra tête à l'ennemi. Ce n'est pas chez cette vaillante population que +l'on trouvera jamais découragement ou faiblesse, on n'y verra toujours que +ténacité et vaillance. Que la province imite la capitale, et la France est +sauvée! + +Je dégonfle à la hâte le _Céleste_, faisant écarter la foule par quelques +gardes nationaux accourus en toute hâte. Une voiture vient me prendre, +m'enlève avec mes sacs de dépêches et ma cage de pigeons. Les pauvres +oiseaux immobiles ne sont pas encore remis de leurs émotions! + +En descendant sur la place, plus de cinquante personnes m'invitent à +déjeuner, mais j'ai déjà accepté l'hospitalité que m'a gracieusement +offerte le propriétaire de la voiture. Mon hôte a lu par hasard mon nom +sur ma valise, il a reconnu en moi un des voisins de son associé de la rue +Bleue. Je mange gaiement, avec appétit, et je me fais conduire au bureau +de poste avec mes sacs de lettres parisiennes. + +Je les pose à terre, et je ne puis m'empêcher de les contempler avec +émotion. Il y a sous mes yeux trente mille lettres de Paris. Trente mille +familles vont penser au ballon qui leur a apporté au-dessus des nuages la +missive de l'assiégé! + +Que de larmes de joie enfermées dans ces ballots! Que de romans, que +d'histoires, que de drames peut-être, sont cachés sous l'enveloppe +grossière du sac de la poste! + +Le directeur du bureau de poste entre, et parait stupéfait de la besogne +que je lui apporte. Je vois son commis qui ouvre des yeux énormes en +pensant aux trente mille coups de timbre humide qu'il va frapper. Il n'a +jamais à Dreux été à pareille fête. On en sera quitte pour prendre un +supplément d'employés; mais la besogne marchera vite: le directeur me +l'assure. Quant au petit sac officiel, je vais le porter moi-même à Tours, +par un train spécial que je demande par télégramme. + +Qu'ai-je à faire maintenant? A lancer mes pigeons pour apprendre à mes +amis que je suis encore de ce monde, et pour annoncer que mes dépêches +sont en lieu sûr. Je cours à la sous-préfecture, où j'ai envoyé mes +messagers ailés. On leur a donné du blé et de l'eau, ils agitent leurs +ailes dans leur cage. J'en saisis un qui se laisse prendre sans remuer. Je +lui attache à une plume de la queue ma petite missive écrite sur papier +fin. Je le lâche; il vient se poser à mes pieds, sur le sable d'une allée. +Je renouvelle la même opération pour le second pigeon, qui va se placera +côté de son compagnon. Nous les observons attentivement. Quelques secondes +se passent. Tout à coup les deux pigeons battent de l'aile et bondissent +d'un trait à 100 mètres de haut. Là, ils planent et s'orientent de la +tête, ils se tournent vivement vers tous les points de l'horizon, leur bec +oscille comme l'aiguille d'une boussole, cherchant un pôle mystérieux. Les +voilà bientôt qui ont reconnu leur route, ils filent comme des flèches... +en droite ligne dans la direction de Paris! + + +II + + +Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de retour +à Paris par voie aérienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage à +Lyon.--Les nouveaux débarqués du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_. + +Du 1er au 15 octobre. + +Faire le récit de mon voyage en chemin de fer de Dreux à Tours, par +Argentan, par le Mans; dire que dans toutes les gares j'étais reçu comme +le Messie tombé du ciel, questionné toujours, partout, et que les curieux +m'ont empêché de fermer l'oeil un seul instant pendant mon voyage +nocturne, n'offrirait pas grand intérêt. Je préfère arriver tout de suite +à Tours où je suis rendu le 1er octobre à sept heures du matin. Mais Tours +n'est plus Tours; ce n'est plus la ville paisible et calme que j'ai connue +jadis; où les affaires s'élaboraient tranquillement et sans bruit. + +Les touristes et les flâneurs ont cessé de s'y donner rendez-vous; les +commis-voyageurs ne s'y rencontrent plus dans les hôtels. Tours est animé, +regorge de monde; c'est la seconde capitale de France; aussi m'est-il +complètement impossible d'y trouver un traversin pour y reposer mes deux +oreilles. + +Je fais un somme léger sur un divan de l'_hôtel de la Boule-d'Or_, et +l'après-midi se passe en visites officielles. J'ai une longue entrevue +avec l'amiral Fourichon, qui m'explique comment il n'a pas encore envoyé +de troupes au secours de Paris; je lance sur le pont de Tours mon +beau pigeon à tête brune, porteur d'une dépêche chiffrée; je vois M. +Steenackers, M. Laurier, qui m'affirme qu'il a beaucoup de poigne, et que +la France sera sauvée par son ministère; je vois M. et Mme Crémieux, M. +Glais-Bizoin, qui me prend pour un député de la droite, et me fait un +discours d'une heure. Je suis présenté le soir au conseil des ministres, +et sans être ni médisant, ni méchante langue je ne puis m'empêcher de dire +que je ne vois nulle part le Carnot qui sauvera la France... Mais je n'ai +pas la prétention ni l'autorité propres à juger les hommes et les choses. + +La politique n'est pas mon affaire, j'ai rempli ma mission, remettant à +chacun les lettres qu'on m'a confiées, répétant de mon mieux tout ce que +j'avais à dire; j'ai résolu pendant la guerre d'être aéronaute. Revenons à +nos ballons! + +Quel pouvait être le désir le plus ardent d'un Parisien sorti de Paris +au-dessus des nuages, c'était de revenir par le même chemin. On avait +organisé à Tours une commission scientifique chargée d'examiner, d'étudier +la possibilité de semblables projets; aussi, les trois aéronautes qui +m'ont précédé et moi, nous sommes immédiatement appelés à donner notre +avis à ce sujet. MM. Marié Davy de l'Observatoire, M. Serret de l'Institut +et les autres membres qui pendant la durée de la guerre ont contribué à +faire naître un grand nombre d'idées utiles et fructueuses, nous parlent +d'abord de la nuée de mémoires, de projets qu'ils reçoivent des quatre +coins de la France. Les inventeurs se sont montrés très-nombreux, mais peu +sérieux. Quels rêves insensés; quelles utopies, quelles bouffonneries! + +Je n'oublierai jamais le monsieur qui voulait faire revenir à Paris un +convoi de cent mille montgolfières, portant cent mille bêtes à cornes, +et celui qui voulait atteler deux mille pigeons à un aérostat, et des +centaines d'autres inventeurs qui voulaient diriger les ballons avec +des voiles latines, des phoques et des mâts, comme un navire. Quant +aux mémoires sur les ballons-poissons, les ballons-bateaux, les +ballons-oiseaux, on en formerait dix encyclopédies. Pour ma part je +suis obsédé par les inventeurs qui me proposent les merveilles de leurs +conceptions. L'un d'eux surtout me poursuit, il veut munir les ballons +d'une grande voilure de son système. + +--Mais, monsieur, je ne veux pas vous écouter, il n'y a pas de vent en +ballon, vos voiles ne seront jamais gonflées. + +--Ah! voilà bien comme sont les hommes du métier, vous chassez, sans même +l'écouter, le génie incompris. J'ai déjà fait une grande invention, mais +l'humanité m'a repoussé. C'était du papier à cigarette fabriqué avec la +racine même du tabac. Personne n'en a voulu. + +Je me sauve, et je cours encore! + +Le plan que nous nous proposons de tenter pour rentrer dans Paris par la +voie des airs n'exige pas des efforts d'intelligence bien extraordinaires. +C'est celui auquel se sont arrêtés tous les praticiens sensés. Voici en +quoi il consiste, dans toute sa simplicité: + +On va envoyer des ballons et des aéronautes à Orléans, à Chartres, à +Evreux, à Dreux, à Rouen, à Amiens, dans toutes les villes non occupées +par l'ennemi, dans toutes celles qui sont proches de Paris, et où le gaz +de l'éclairage ne fait pas défaut. + +Chaque aéronaute aura une bonne boussole, et, connaissant l'angle de route +vers Paris, observera les nuages tous les matins au moyen d'une glace +horizontale fixe où sera tracée une ligne se dirigeant au centre de Paris. +Quand il verra les nuages marcher suivant cette ligne, c'est-à-dire quand +la masse d'air supérieure se dirigera sur Paris, il gonflera son ballon +à la hâte, demandera à Tours, par le télégraphe, des instructions, des +dépêches, et il partira. Son point de départ est à vingt lieues de Paris +environ; il va chercher une ville qui, en y comprenant les forts, offre +une étendue de plusieurs lieues; n'a-t-il pas bien des chances de la +rencontrer dans ces circonstances spéciales? S'il passe à côté, il +continuera son voyage et descendra plus loin, en dehors des lignes +prussiennes. Quand le vent sera du nord, le ballon d'Amiens pourra partir; +lorsqu'il soufflera du sud ou de l'ouest, les aérostats d'Orléans et de +Dreux se trouveront prêts. Avec une douzaine de stations échelonnées sur +plusieurs lignes de la rose des vents, les tentatives seront nombreuses. + +L'une d'elles aura de grandes chances de succès, surtout si la +persévérance ne fait pas défaut, et si l'on ne craint pas de renouveler +fréquemment les voyages. Si un ballon est assez heureux pour passer +au-dessus de Paris, il descendra dans l'enceinte des forts. Là, la +campagne est assez vaste pour que l'atterrissage soit facile. Au pis +aller, il pourra risquer la descente sur les toits si le vent n'est pas +trop rapide. Enfin, s'il manque l'entrée, il aura la sortie pour lui, où +de nouveaux forts le protégeront. Dans tous les cas, il lui sera possible +de lancer par dessus bord des lettres et des dépêches. + +Nous verrons plus tard pourquoi ce projet n'a été réalisé que +très-incomplètement, comment il se fait que mon frère et moi soyons les +seuls aéronautes assez heureux pour avoir tenté deux fois le voyage. Mais +n'anticipons pas sur les événements. Disons toutefois dès à présent que la +commission scientifique a apporté ici son concours le plus utile, et que +M. Steenackers n'a jamais reculé devant aucun sacrifice pour mener à bonne +fin une entreprise dont l'influence morale aurait été considérable. + +Les ballons de Paris, disions-nous, sont excellents pour un voyage, mais +leur étoffe est en coton; s'il faut qu'ils restent longtemps gonflés, +qu'ils supportent un grand vent, ils se déchireront. N'oublions pas +d'ailleurs que nous sommes seulement dans les premiers jours d'octobre et +que pas un ballon neuf n'est encore sorti de Paris. Il est décidé qu'on +fabriquera à la hâte des ballons de soie. Duruof sera chargé de la +construction avec le concours de Mangin et de Louis Godard; on commencera +par confectionner un premier type. La commission m'envoie à la hâte à Lyon +pour acheter l'étoffe nécessaire. + +_5 octobre_.--Je m'aperçois que les chemins de fer fonctionnent pendant +la guerre d'une façon bien singulière. Je passe deux grands jours et deux +grandes nuits dans mon wagon, avant d'arriver dans la patrie de la soie. +Les gares sont encombrées partout de troupes, de voyageurs; c'est un +désordre épouvantable. Je passe à Orléans, où j'apprends que l'armée de +la Loire, qu'on attend à Paris, n'existe que dans le cerveau des bons +Français qui voient les événements couleur de rose, mais on me parle +beaucoup de l'armée du Rhône. À Lyon, j'aperçois le drapeau rouge sur +l'Hôtel-de-Ville, des braillards dans les rues, des caricatures chez les +libraires, mais d'armée et de canons, point. + +--Ici, me dit-on, nous n'avons pas de troupes, mais, croyez-moi, monsieur, +l'armée de la Loire est vraiment formidable. Je cours chez tous les +fabricants de soie de la ville, accompagné d'un membre du conseil +municipal, qui me sert de guide de la façon la plus obligeante, sous les +auspices du préfet, M. Challemel-Lacour. Je fixe mon choix sur des pièces +roses et bleues; ce sont les seules que l'on puisse trouver de suite en +quantité suffisante. + +J'en achète, pour le compte de l'État, deux mille huit cents mètres, à +quatre francs cinquante, prix très-modéré, que le fabricant appelle avec +raison un prix patriotique. + +Bientôt, à Tours, le nouveau théâtre est transformé eu atelier de +construction. Je reviens avec mes ballots de soie; Duruof et Mangin ont +déjà dressé des tables, fait l'épure pour la construction d'un aérostat +de 1200 mètres cubes. On se prépare à couper l'étoffe, on s'efforce de +trouver des ouvrières. Quelques jours après, quatre-vingts aiguilles +marchent sans cesse, car les côtes sont étroites, et la longueur de la +piqûre qu'il s'agit de faire est considérable. Le travail est lancé avec +activité, et se terminera dans un délai de quinze jours. + +On n'a pas perdu le temps pendant mon absence; le vendredi 7, une +expérience est faite avec un ballon captif de 20 mètres cubes pour +connaître à quelle hauteur un ballon est à l'abri des balles de chassepot. +Un aérostat captif en papier est monté à 400 mètres de haut. Dix-huit bons +tireurs le visent à cette hauteur. On ramène l'aérostat à terre, il est +percé de 11 balles. A 500 mètres de haut, pas une balle n'a porté. MM. +l'amiral Fourichon et Glois-Bizoin assistaient à l'expérience: ce dernier +fit même le coup de feu avec une grande habileté. + +J'utilise mes moments de loisir à publier dans le _Moniteur Universel_ une +série d'articles sur _Paris assiégé_. On a soif de savoir ce qui se passe +dans les murs de la capitale, les détails que j'apporte sur la physionomie +des bastions, sur les travaux effectués au bois de Boulogne, au +Point-du-Jour, les récits que je fais sur la formation des ambulances, +sur l'organisation des gardes nationaux, excitent vivement l'attention +de tous. Mais bientôt, d'autres ballons viennent après moi apporter des +nouvelles plus récentes. + +Les aérostats continuent en effet à attirer l'attention générale. On +apprend que Gambetta a confié sa fortune à l'esquif aérien, qu'il est +descendu près d'Amiens, après un voyage émouvant, rempli de dangers +auxquels il a échappé comme par miracle. En même temps que Gambetta, un +deuxième aérostat est parti de la place Saint-Pierre, conduit par M. +Revilliod. L'arrivée du ministre de l'intérieur à Tours, le 11 octobre, +produit une véritable révolution; on ne doute pas que la face des choses +va changer, chacun est persuadé qu'une main énergique va enfin imprimer à +la France l'élan du salut et de la délivrance. + +Peu de jours après, les descentes d'aérostats se succèdent. Farcot et +Tracelet descendent en Belgique le 12 octobre. Bertoux et Van Roosebeke +tombent à Cambrai, et subissent un traînage périlleux. M. Bertoux est +grièvement blessé, et Van Roosebeke, roulé dans la nacelle, parvient à +sauver les pigeons voyageurs qu'il amène de Paris. + +On ne peut plus douter, non sans une joie indicible, que le service des +ballons-poste est définitivement organisé. Cependant je suis profondément +surpris de ne pas voir mon frère Albert Tissandier parmi les nouveaux +débarqués du ciel.--Il devait partir le lendemain de mon départ et voilà +plusieurs ballons qui viennent sans lui; les aéronautes n'ont même pas +entendu parler de son départ... Ce silence m'inquiète, car je ne puis +croire que mon frère ait renoncé à son projet. + +_Dimanche 16 octobre_.--Je rencontre rue Royale à Tours un de mes amis. + +--Vous savez la nouvelle? me dit-il. + +--Quoi donc? + +--Votre frère Albert est ici. Nous venons de le voir, il vous attend à +déjeuner, je vous cherche depuis ce matin. + +Je trouve mon frère à _l'hôtel de l'Univers;_--nous nous jetons dans les +bras l'un de l'autre. Il me raconte qu'il a manqué deux départs, que son +voyage a été retardé, qu'il est parti enfin avec deux voyageurs. + +Voici le récit qu'il a publié lui-même de son ascension; j'en reproduis +les passages les plus intéressants. + +VOYAGE DU JEAN-BART. + +«Le 14 octobre, à une heure un quart, le ballon le Jean-Bart s'élevait de +Paris dans les airs, conduisant MM. Rane, maire du 9e arrondissement, +et Ferrand, chargés d'une mission spéciale du gouvernement. Outre les +voyageurs confiés à mes soins, j'emportais avec moi 400 kilogrammes de +dépêches, c'est-à-dire cent mille lettres, cent mille souvenirs envoyés de +Paris par la voie des airs à cent mille familles anxieuses! Par un soleil +ardent et superbe, nous passons les lignes des forts, à 1,000 mètres, nous +distinguons nos ennemis qui en toute hâte se mettent en mesure de nous +envoyer des balles. Mais nous planons trop loin de la terre, pour que +l'artillerie puisse nous faire peur; nous entendons les balles qui +bourdonnent comme des mouches au-dessous de notre nacelle, et nous moquant +des uhlans, des cuirassiers blancs, et de tous les Prussiens du +monde, nous nous laissons mollement bercer par les ailes de la brise +jusqu'au-dessus de la forêt d'Armonviliers.» + +«Là un spectacle plein de désolation s'offre à nos yeux. Les maisons, les +habitations, les châteaux, sont déserts, abandonnés: nul bruit ne s'élève +jusqu'à nous, si ce n'est celui de l'aboiement rauque et sinistre de +quelques chiens abandonnés.» + +«Plus loin, au milieu même de la forêt de Jouy, c'est un camp prussien qui +s'étend sous notre nacelle; on remarque des travaux de défense habilement +organisés pour répondre à toute surprise. Les tentes forment deux lignes +parallèles aux extrémités desquelles s'élèvent des remparts de gabions et +de fascines. Près de là nous apercevons un immense convoi de munitions +qui couvre les routes entières; il est suivi d'une infinité de petites +charrettes couvertes de bâches blanches; des uhlans l'accompagnent +en grand nombre. A la vue de notre aérostat, ils s'arrêtent, et nous +devinons, malgré la distance qui nous éloigne, qu'ils nous jettent un +regard de haine et de dépit.» + +«Cependant le soleil échauffe nos toiles, et dilate le gaz qui les gonfle; +les rayons ardents nous donnent des ailes, nous bondissons vers les plages +aériennes supérieures, et bientôt la terre disparaît à nos yeux. Quelle +splendeur incomparable, quelle munificence innommée dans cette mer de +nuages que semblent terminer des franges argentées aux éclats vraiment +éblouissants! Au milieu du silence et du calme, nous admirons ces sublimes +décors du ciel, et pendant quelques secondes nous perdons de vue les +misères terrestres. Je charge M. Ferrand de surveiller le baromètre +pendant que je dessine la scène grandiose qui s'offre à ma vue.» + +«Mais voilà la nuit qui couvre de son manteau le ciel et la campagne. Il +faut songer à revenir à terre, regagner le plancher des braves défenseurs +de la patrie. Nous voyons accourir des paysans qui nous crient à tue-tête: +«Il n'y a pas de Prussiens ici! Vous êtes près de Nogent-sur-Seine, à +Montpothier; descendez vite!» Tous ces cris nous décident enfin, et nous +tombons pour ainsi dire dans les bras de nos braves amis sans aucune +secousse.» + +«Grâce à leur aide obligeante, à celle de leur curé, dont nous ne saurions +oublier l'accueil touchant, nous emportons vivement dépêches et ballon. +«Les Prussiens ne sont pas loin, disent-ils; ils vous ont vu descendre, et +peuvent vous surprendre. Allez-vous-en au plus vite.» C'est ce que nous +nous empressons de faire, et nous arrivons chez le sous-préfet de Nogent, +M. Ebling. Une réception enthousiaste nous est offerte; nous le quittons +bientôt, ne voulant pas perdre un seul instant pour gagner Tours, où notre +devoir nous appelle.» + +«Nous sommes obligés de faire un détour immense, de passer par Troyes, +Dijon, Nevers, Bourges, pour arriver enfin à bon port.» + +A peine nous sommes-nous retrouvés, mon frère et moi, que nous ne parlons +plus que du retour à Paris,--notre enthousiasme partagé se multiplie par +deux, nous voudrions déjà être en l'air! + +Comme certains détails d'organisation pour le retour aérien ne marchent +pas à mon gré, je me décide à demander une entrevue à M. Gambetta. +J'arrive au ministère, où je suis reçu par M. Cavalié, dit _Pipe-en-Bois,_ +chef du cabinet. Il m'introduit auprès de M. le Ministre de l'intérieur et +de la guerre, qui m'accueille avec une bonne grâce pleine d'affabilité. +M. Gambetta me félicite sur mes projets, et m'apprend que M. Steenackers, +nommé directeur des télégraphes et des postes, se chargera du service des +ballons. Puis, prenant un papier, il y écrit ces mots: + +«Je prie M. Steenackers d'activer le projet si courageux de M. +Tissandier.» + +M. Gambetta me serre la main et me congédie en me disant d'un ton +dictatorial: «Bonne chance et bon vent!» + +Depuis ce jour, tous les chemins nous ont été ouverts pour activer nos +Projets! + + +III + + +Lettres pour Paris par ballon monté.--Le bon vent souffle à +Chartres.--Cernés par les Prussiens!--Evasion nocturne.--L'hôtel du +Paradis.--Allons chercher le vent! + +Du 15 octobre au 1er novembre. + +Cependant, la nouvelle de la construction d'un ballon s'est répandue à +Tours; comme nous ne voulons pas renseigner l'ennemi sur nos projets, nous +nous gardons bien de rien publier à cet égard; aussi l'imagination du +public se livre-t-elle à toutes les fantaisies. Les mieux renseignés +prétendent que l'on construit un ballon dirigeable, qui, à coup sûr, va +rentrer à Paris. L'apparition au bureau du télégraphe d'une vaste boîte +aux lettres avec cette inscription: LETTRES POUR PARIS PAR BALLON MONTÉ, +accrédite singulièrement cette manière de voir; j'ai beau dire partout +que nous voulons seulement essayer un voyage périlleux, incertain, que la +réussite est douteuse, personne ne veut ajouter foi à cette opinion. On se +répète de toutes parts: Un ballon va partir pour Paris, il va rentrer à +Paris. Comment? On l'ignore, mais on oublie que les deux mots tentative et +succès sont souvent séparés par un abîme; l'esprit humain est ainsi fait +qu'il croit toujours ce qu'il désire, et souvent, sans réflexion, il se +plaît à transformer le projet en fait accompli. + +Mon frère et moi nous recevons sans cesse de véritables ovations; on nous +montre du doigt: «Voilà, dit-on, les aéronautes qui vont rentrer à Paris.» +J'enrage parfois, car je sais bien, hélas! que nous ne sommes pas +encore dans l'enceinte des fortifications. «Nous n'allons pas à Paris, +disons-nous, nous allons essayer d'y aller, c'est bien différent.» Mais +rien n'y fait. Nous recevons des lettres innombrables; ce sont des amis +et des inconnus qui nous écrivent: «Voulez-vous être assez bons pour vous +charger de porter à Paris la petite lettre que vous trouverez sous ce +pli?» En quelques jours, j'ai rempli de lettres pour la capitale tout un +tiroir de ma commode. Les gens plus osés, plus indiscrets, viennent nous +voir à l'hôtel et nous demandent à porter des paquets. On se figure qu'à +nous seuls nous représentons les messageries. Je n'oublierai jamais un +monsieur que je n'avais jamais vu et qui vient me réveiller à six heures +du matin. Il me supplie de prendre la clef de son appartement à Paris pour +visiter ses meubles, et de lui dire à mon retour si son mobilier est +en bon état. Il me charge en outre de rassurer sa bonne, qui doit être +très-inquiète sur son sort. Je n'avais jamais fermé une porte sur le nez +de personne, mais ce jour-là, je me suis offert avec délices cette petite +satisfaction. + +Pendant que les lettres pleuvent sur nos têtes comme la grêle au mois de +mars, mon frère et moi nous nous occupons de faire tous nos préparatifs. +La construction du ballon de soie, malgré les efforts de Duruof, traîne en +longueur; la commission scientifique nous engage à ne pas attendre plus +longtemps. Mon frère va chercher son ballon le _Jean-Bart_ qui est resté à +Dijon, et M. Revilliod, qui a appris nos projets, se propose spontanément +pour tenter un voyage. D'après les renseignements fournis par +l'Observatoire, il y a des chances pour que le vent sud-ouest règne +longtemps en France à cette époque; c'est à Chartres que s'exécutera la +première tentative. La commission me prie de fournir mon concours au +départ de M. Revilliod, pendant que mon frère court après le ballon qui +devra plus tard nous servir à nous-mêmes. + +Je fais l'acquisition d'une bonne boussole. M. Marié Davy, de +l'Observatoire, me donne l'angle de route de Paris à Chartres. Nous +emballons un aérostat, nous prenons une provision de ballons en papier +qui nous serviront à examiner la direction du vent. Nous allons voir M. +Steenackers qui nous confie des dépêches, nous donne toutes les lettres de +recommandations, de réquisitions, propres à faciliter le départ, et +nous voilà bientôt partis, Revilliod, Gabriel Mangin qui se chargera du +gonflement et moi. Nous étions loin de soupçonner les aventures qui nous +attendaient! + +_Jeudi 20 octobre_.--Nous sommes à Chartres. L'Observatoire s'est montré +prophète. Le vent souffle du sud-ouest, Mangin gonfle de suite le ballon. +Il a fallu se donner bien du mouvement pour obtenir douze cents mètres +de gaz séance tenante, car les gazomètres, à Chartres, ne sont pas +volumineux. La veille, le directeur de l'usine a déclaré que le gonflement +était impossible, mais le préfet a pris notre parti avec beaucoup +d'énergie, de patriotisme, et nous a tirés d'un grand embarras. Il fait +venir le directeur de l'usine. + +--Il faut absolument, lui dit-il, que vous fournissiez à ces messieurs +douze cents mètres cubes de gaz. + +--Mais, monsieur le préfet, je n'ai que ce volume de gaz dans mes +gazomètres, et c'est précisément ce que la ville va m'absorber pour +l'éclairage de la nuit. + +--Eh bien! vous n'éclairerez pas la ville, on ne vous fera aucun procès, +je me charge de tout. + +Voilà comment les becs de gaz, à Chartres, n'ont pas été allumés dans la +nuit du 19 au 20 octobre. Les rues étaient noires comme un four éteint, +mais personne ne songeait à se plaindre: on savait dans quel but il +fallait se passer de lumière. + +Le jeudi, à midi, le ballon est gonflé, mais le vent est d'une violence +extrême. Le commandant Duval, qui est à Chartres avec 1,200 marins, nous +a envoyé une trentaine de matelots, qui ont toutes les peines du monde à +maîtriser l'aérostat. On nous dit en ville que les Prussiens ne sont pas +loin, qu'il est temps de partir; d'ailleurs, depuis quelques jours, les +événements sont accablants, désastreux. Orléans vient d'être pris par +l'ennemi; Dreux a été envahi; Soissons a capitulé, et au moment où +nous faisons les préparatifs du départ, Châteaudun est impitoyablement +bombardé. Mais les nouvelles venues de Paris ont affermi le courage de +tous; on a foi dans le triomphe final; Gambetta vient de nous dire: «A +Paris, le peuple, de jour en jour plus héroïque, prépare le salut de la +France.» + +A deux heures, les rafales s'élèvent puissantes et terribles; le ballon +est tellement torturé, secoué, penché, que c'est un miracle s'il ne crève +pas. M. Revilliod est calme, plein de résolution; malgré la tempête, il va +partir. Au moment où il se dispose à monter dans la nacelle, un officier +nous aborde et nous remet une lettre du commandant, «M. l'aéronaute est +prévenu que s'il ne peut partir immédiatement, il doit brûler son +ballon et ses dépêches, s'il veut les sauver des mains de l'ennemi.» Le +commandant demeure à deux pas; nous courons chez lui. Nous le trouvons +avec ses officiers. + +Un grand feu flambe dans la cheminée, il y jette une quantité de lettres +et de papiers. + +--Messieurs, nous dit-il, j'ai ordre d'évacuer Chartres, qui ne sera pas +défendu; si vous ne pouvez partir, brûlez tout, les Prussiens peuvent être +ici dans un quart d'heure. + +Nous revenons vers le ballon; les marins sont déjà partis, et les rues +sont sillonnées de bataillons de mobiles qui se retirent. Par surcroît de +malheur, le vent a été si violent qu'un accident irréparable est survenu. +Le ballon, enlevé par la rafale, s'est heurté contre les arbres; les +caoutchoucs de la soupape ont été enlevés, les clapets se sont ouverts, et +l'aérostat se vide; Gabriel Mangin achève le dégonflement. On nous avertit +que les Prussiens vont arriver. Nous nous demandons s'il n'est pas prudent +de mettre immédiatement le feu à tout le matériel. Mais comment des +aéronautes auraient-ils le courage de brûler leur navire? Nous préférons +cacher le ballon dans l'usine, derrière un monceau de charbon. Le +directeur nous avertit qu'il ne veut pas prendre la responsabilité de +ce qui surviendra, mais brûler pour brûler, n'est-il pas préférable +d'attendre au dernier moment? + +Nous allons à la gare du chemin de fer. + +--Tout est coupé, nous dit-on, les trains ne partent plus. + +Le bureau du télégraphe est désert. A la préfecture, nous apprenons que +le préfet est parti. En ville, on dit partout que les Prussiens cernent +Chartres, nous voilà pris comme dans une souricière, et en notre qualité +d'aéronautes, nous ne tenons que médiocrement à être présentés à nos +ennemis. + +C'est ainsi que j'assiste à une première débâcle, bien loin de me douter +alors que ce spectacle n'est que le prélude insignifiant d'un drame +épouvantable, dont nous allions voir les tableaux navrants se dérouler +devant nous pendant quatre mois. Les boutiques se ferment, les habitants +rentrent, Chartres est un désert, mais derrière chaque porte, les coeurs +palpitent, les femmes tremblent, et sans défense, sans moyens de secours, +chacun attend avec anxiété. + +Le jour est bientôt à son déclin; il est certain que les Prussiens +n'entreront ici que demain matin. Nous avons devant nous toute une nuit +pour nous évader. Malgré l'ordre du commandant, nous voulons au moins +sauver notre matériel, et nous courons la ville pour trouver une voiture +à notre usage et une charrette pour le ballon. Mais le problème est bien +plus difficile à résoudre que nous ne pouvions le croire. Un premier +loueur nous répond avec beaucoup de flegme: + +--Vous comprenez, messieurs, que ma voiture, escortée par un ballon, +pourra certainement quitter Chartres, mais je ne suis pas bien sûr qu'elle +y rentre; je préfère la garder dans ma remise. + +Le cocher qui entendait ces paroles ajoute avec vivacité: + +--D'ailleurs ce n'est pas moi qui me chargerai de vous conduire, les +Prussiens entourent la ville, nous serons pris! + +Malgré nos instances, le loueur de remises est inflexible comme le destin, +il nous abandonne à notre malheureux sort. + +Nous finissons par rencontrer un voiturier intelligent et courageux qui se +charge de nous tirer d'affaire. + +--J'ai un de mes amis, nous dit-il, qui arrive de Dreux, où les Prussiens +ne sont plus. Je vous affirme que l'on peut passer sur la route de Dreux, +à moins que les uhlans n'y aient paru depuis deux heures; mais le gros +de l'armée ennemie est de l'autre côté de Chartres. Nous partirons à dix +heures du soir, sans lumière, sans bruit, nous trouverons bien quelque bon +chemin. Je connais le pays. + +A 10 heures, Chartres était désert; si vous aviez passé près de l'usine +à gaz à ce moment, vous auriez vu sur la route un petit omnibus à +quatre places, attelé d'un bon cheval. Vous auriez aperçu plus loin une +charrette, sur laquelle une dizaine d'hommes chargeaient un gros ballot +lourd et massif. C'était notre ballon. Une nuit obscure vint nous donner +son aide. Nous filons au trot dans l'omnibus, un voiturier nous suit dans +la charrette chargée de l'aérostat. Nous avons donné nos instructions au +cocher. + +--Si vous voyez des Prussiens, filez au grand galop; s'ils sont en petit +nombre et s'ils veulent vous arrêter, nos revolvers feront leur service. +Nous sommes quatre avec l'aide-aéronaute, nous avons vingt-quatre balles à +notre disposition. + +Nous quittons Chartres; nous sommes bientôt arrêtés par un poste de gardes +nationaux; on nous demande nos papiers; on nous laisse passer. Nous +continuons notre route au milieu de l'obscurité, et, pendant une heure, le +silence de la nuit n'est troublé que par le roulement de nos voitures. La +fatigue nous fait fermer les yeux; nous commençons à nous endormir, quand +notre véhicule est arrêté brusquement. + +--Voilà les Prussiens, s'écrie d'une voix étranglée notre aide-aéronaute. + +Je me réveille en sursaut et j'aperçois une dizaine d'hommes couverts de +grands manteaux blancs. Ils ont saisi notre cheval par la bride!... + +Ces Prussiens étaient simplement de braves mobiles normands, qui +nous prenaient eux-mêmes pour des ennemis, et se figuraient que nous +emportions, dans notre charrette les richesses de la ville de Chartres. + +Nous rions bien de notre double méprise, et nous continuons gaiement notre +chemin. A une heure du matin, nous arrivons à Dreux, nous traversons la +ligne des avant-postes français sans que le moindre «qui vive» retentisse. + +--Voilà, disons-nous, une ville bien gardée. + +Nous arrivons, en effet, sur la place sans rencontrer un factionnaire. Un +corps de garde s'offre à notre vue. Nous y entrons. Je montre au chef de +poste nos papiers, les lettres de réquisition s'adressant à l'autorité +militaire, je le prie de nous aider à trouver un asile. Les chevaux n'ont +pas mangé, il leur faut une place dans une écurie. + +--Dreux est bien encombré, nous dit-on, et je ne sais si vous aurez de +bons lits, mais on vous donnera toujours bien un abri. Je vais vous mener +à l'_Hôtel du Paradis_. + +Nous frappons à la porte. Une vieille mégère arrive de très-mauvaise +humeur.--Madame, dit très poliment l'officier qui nous sert de guide, ces +messieurs ont des lettres de recommandation du gouvernement, ils sont +chargés d'une mission importante, ils sont fatigués et désirent une +chambre, une place à l'écurie pour leurs chevaux. + +La patronne réplique très-insolemment:--On ne vient pas chez les gens à +deux heures du matin. Je n'ai pas de place. Et puis je ne connais pas ces +hommes-là, dit-elle en nous montrant, je ne peux pas loger les premiers +venus. + +L'amabilité de la patronne du _Paradis_ nous fait monter la moutarde au +nez. Nous ne répliquons rien; l'officier, comme nous, est furieux; nous +partons et nous revenons avec quatre hommes et un caporal. Nous frappons +une seconde fois à la porte de l'hôtel, et toujours très-poliment, nous +disons à la patronne: + +--Ouvrez vos portes, nous allons fouiller votre maison. Nous allons voir +si la place manque. + +La dame de l'_Hôtel du Paradis_ est devenue muette sous l'effet d'une +exaspération rentrée. Mais bientôt sa langue a retrouvé le mouvement. + +--Monsieur, dit-elle à l'officier, c'est indigne; je préférerais recevoir +les Prussiens que tous les mobiles comme vous qui nous maltraitent. Vous +êtes étranger à Dreux; si vous étiez de la garde nationale, les choses se +passeraient différemment. + +--Vous traitez bien, madame, m'écriai-je, un officier français qui +vient ici défendre votre ville, votre maison; je vous félicite de votre +patriotisme. + +Cependant, nous nous assurons que l'hôtel est plein; mais il y a bel et +bien des places à l'écurie, et nos chevaux y prennent le repos jusqu'au +lendemain, malgré les réclamations de la patronne. + +Je n'ai cité cette histoire que pour montrer comment certains Français +comprenaient la guerre; le fait malheureusement n'est pas isolé, et ce +n'est pas sans raison que l'on a dit que bien des paysans, bien des +habitants de province, préféraient ouvrir leurs bras à l'ennemi qu'à ceux +qui combattent pour la patrie. Nos soldats ont parfois trouvé un mauvais +accueil, bien des officiers me l'ont affirmé; il aurait fallu, dans ces +cas-là, ne pas craindre de parler le revolver à la main; on n'aurait pas +dû avoir de pitié pour les faux Français qui, par un sentiment d'égoïsme +ignoble, se refusaient d'apporter leur concours à l'oeuvre de la défense +nationale. + +Revilliod, Mangin et moi, nous passons la nuit au poste. + +Le lendemain, nous faisons une visite au sous-préfet de Dreux. Il apprend +avec désespoir que Chartres n'a pas résisté. + +--Que voulez-vous que je fasse; je n'ai que 8,000 mobiles à Dreux? +Chartres avait 12,000 soldats! + +--Mais n'y a-t-il pas ici de l'artillerie, des canons? On le dit en ville. + +--Chut! s'écrie le sous-préfet en me parlant bas à l'oreille. Nous avons +deux canons, mais il n'y a de munitions que pour les charger sept fois +chacun! + +Deux jours après, nous étions revenus à Tours. Je retrouve mon frère qui a +lui-même retrouvé son ballon. Chartres a été occupé le lendemain de notre +départ.--C'est au Mans que vont maintenant commencer nos tentatives. +Revilliod et Mangin seront des nôtres; il y aura ainsi deux ballons prêts +à partir ensemble quand le vent sera favorable. + +_22 octobre_.--Nous sommes au Mans dans la nuit, le ballon est débarqué à +la gare. + +--Surveillez-le bien, dis-je au sous-chef de gare. Nous viendrons le +prendre demain matin de bien bonne heure. + +A 6 heures du matin nous demandons le ballon.--Pas de ballon. Un employé +maladroit l'a expédié à Tours croyant qu'il venait directement de Paris. +Me voilà forcé d'aller à Tours avec Revilliod. Je commence à avoir une +véritable indigestion des chemins de fer surchargés de trains qui font des +courses de lenteur. Il a fallu 40 heures pour aller à Lyon. Nous mettrons +cette fois 6 heures pour nous rendre à Tours. Chaque gare est encombrée de +troupes, de francs-tireurs; c'est un remue-ménage inouï; à chaque station, +on ajoute des wagons, et on attend une heure. Revilliod reprend son ballon +le _George Sand_ qu'il reporte au Mans. + +_23 octobre_.--Nous rejoignons notre collègue aujourd'hui avec le +_Jean-Bart_. Nous voilà dans le département de la Sarthe, qui est aussi, +comme nous l'avons appris, la patrie de Coutelle, le célèbre aérostier de +Fleurus. A une station, nous nous sommes croisés avec les voyageurs +d'un nouveau ballon descendu récemment. L'un d'eux est un de mes amis +d'enfance, Gaston Prunières, que je n'avais pas vu depuis 12 ans! Il m'a +montré le _Journal Officiel_ de Paris, où est insérée une dépêche que +nous avons envoyée par pigeons, prévenant les Parisiens de donner aide +et protection aux ballons qu'ils pourront apercevoir au-dessus de leurs +têtes. + +Le lendemain de notre arrivée au Mans, nous rendons visite au préfet, M. +Georges Lechevalier, qui est un ancien camarade de collège de mon frère; +il nous accueille de la façon la plus obligeante, et nous prête le plus +utile concours. Une fois nos dispositions prises pour le gonflement, il +faut bon gré mal gré patienter, car le vent est défavorable: il souffle du +nord, et il n'y a guère de chance de le voir tourner rapidement vers le +sud-ouest. Je ferai remarquer ici que le projet adopté à l'origine n'a +pas été réalisé. Pendant notre séjour au Mans, le vent ne nous a pas +favorisés. Mais il aurait dû y avoir un ballon à Amiens, à Rouen, et, à +cette époque, ceux-là auraient pu plusieurs fois tenter le voyage dans +d'excellentes circonstances. + +Le dimanche 30 octobre, l'aérostat est gonflé sur les bords de la Sarthe. +On exécute plusieurs ascensions captives pour sonder l'air. Nous enlevons +dans la nacelle quelques officiers, bien loin de soupçonner alors que +plus tard nous devions nous retrouver à la même place, comme aérostiers +militaires, sous les ordres du général Chanzy. Le temps est calme et le +ballon plane immobile au-dessus de la Sarthe, où il se reflète comme dans +un miroir. Une foule considérable assiste à nos ascensions captives et +attend avec impatience le moment du départ. Mais le vent est toujours +impitoyablement tourné au nord et au nord-ouest. + +L'aérostat est confié à la garde d'un poste de zouaves pontificaux; ces +braves soldats viennent d'arriver de Rome avec Charette. + +Les journées se passent et le bon vent n'arrive pas. Toujours vent +nord-ouest. M. Marié Davy nous télégraphie que les circonstances +atmosphériques ne changeront probablement pas avant longtemps. «Ah! si +nous étions à Rouen, nous pourrions partir et les courants aériens nous +entraîneraient doucement sur Paris.» En faisant cette réflexion, il me +prend l'idée d'imiter Mahomet qui marche vers la montagne. Le vent ne veut +pas venir nous trouver. Allons le chercher. + +Revilliod et Mangin restent au Mans avec un ballon; et nous voilà partis, +avec l'aérostat le _Jean-Bart_, qu'il faut traîner péniblement, de gare +en gare, car le chemin de fer fonctionne difficilement. Le train s'arrête +toutes les dix minutes, et passant par des voies détournées, il met +vingt-quatre heures pour gagner le chef-lieu de la Seine-Inférieure. + + +IV + + +Première tentative de retour à Paris par ballon.--Préparatifs du +voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.-Le +déjeuner en ballon.--Le vent a tourné.--En ballon captif. + +Du 1er au 8 novembre 1870. + +Nous arrivons à Rouen, mon frère et moi, le 2 novembre, avec le ballon «le +_Jean-Bart_.» Le préfet a été prévenu de nos projets; il a eu l'obligeance +de faire mettre à notre disposition un grand local où l'aérostat +pourra être ventilé et vernis à neuf. C'est la grande salle de bal du +Château-Baubet, le Casino de l'endroit, qui se transforme ainsi en atelier +aérostatique. L'inspecteur du télégraphe envoie ses facteurs qui nous +aident avec beaucoup de zèle dans l'opération de vernissage, vilaine +besogne qui consiste à enduire l'aérostat d'huile de lin cuite sur toute +sa surface. Le ballon ventilé est gonflé à l'air, on pénètre dans son +intérieur, afin d'examiner, par transparence, l'étoffe dans toute son +étendue. + +Chaque fois qu'un petit trou se montre, il est bouché avec une pièce: la +plus petite piqûre est cachée sous une feuille de baudruche. C'est mon +frère qui s'occupe surtout de cette besogne avec un soin scrupuleux; +il fallait la guerre pour transformer ainsi un architecte de talent en +réparateur de ballons. + +Mais nous sommes seuls; c'est nous qui conduirons notre aérostat: s'il +fuit, s'il est en mauvais état, qui donc, si ce n'est nous, en subira la +conséquence? Le voyage sera peut-être long, périlleux; ayons au moins +un bon aérostat, bien réparé, bien imperméable. S'il arrive un malheur, +n'ayons aucun reproche à nous faire! + +Pendant quelques jours, le vent n'est pas favorable; il souffle plein nord +et nord-est. La patience est devenue de notre part, une ferme résolution. +L'accueil que nous recevons à Rouen est si affable, si gracieux, que le +temps se passe assez vite, malgré les nouvelles de la guerre, toujours +désastreuses, qui accablent le pays. Nous avons appris au Mans l'infâme +trahison de Bazaine, qui a soulevé dans toute la foule un cri d'horreur +et de dégoût[4]. Voilà que Dijon vient de succomber sous les coups d'une +armée de 10,000 Badois. Quand s'arrêtera donc la série des malheurs qui +frappent la France sans trêve, sans pitié? Parfois le découragement +trouble notre esprit, mais ce n'est qu'une impression fugitive; non, la +France ne peut pas tomber, Paris résiste, et l'ennemi sera écrasé sous ses +murs. Voilà ce que nous disions tous au mois de novembre. Voilà ce que +l'on répétait alors dans toute la France! + +[Note 4: Ce chapitre a été écrit quelques jours après la proclamation +de M. Gambetta qui qualifiait lui-même de _trahison_ la conduite du +maréchal Bazaine. Sans doute aujourd'hui nous ne serions plus si +affirmatif, nous disant que l'histoire seule sera le grand juge.--Mais +nous ne voulons pas dénaturer notre récit, ici comme ailleurs, en lui +ôtant le caractère de l'impression première,] + +_6 novembre_.--Le vent a passé momentanément au nord-est. D'après les avis +de l'Observatoire, il faut ouvrir l'oeil, le vent nord-ouest favorable +pourrait bien régner d'une façon durable, d'un moment à l'autre. + +Pour être prêts à toute heure du jour et de la nuit, nous prenons la +résolution de gonfler le _Jean-Bart_, afin qu'il puisse partir subitement +à l'instant voulu. Une foule considérable assiste au gonflement qui +s'opère dans d'excellentes conditions près de l'usine à gaz. Voilà les +lettres pour Paris qui recommencent à surgir de toutes parts. On nous suit +dans la rue, on nous supplie de prendre encore une lettre bien légère. A +l'hôtel, en rentrant, il y a toujours à notre adresse tout un paquet de +petites lettres, qui, quoique bien légères, finissent par faire un ballot +très-lourd. Nous prenons des deux mains, bien heureux de faire des +heureux, mais ayant toujours soin d'ajouter: «Votre lettre suivra notre +destinée, il n'y a pas de garantie pour le succès. Nous essayons, voilà +tout!» Le directeur du bureau de la poste ajoute à ces paquets quatre sacs +de lettres pesant 250 kilogrammes, ce qui met entre nos mains une centaine +de mille lettres venant des quatre coins de France. Ah! si nous +pouvions les apporter à Paris. Que de bénédictions, que de marques de +reconnaissance nous seraient données! Comment songer sans émotion à cette +belle perspective! + +L'opération du gonflement est assez longue, car nos hommes d'équipe +improvisés n'ont jamais touché un ballon. Il faut tout surveiller de près. +J'ai été obligé de préparer le _cataplasme_ aérostatique, formé de suif +fondu et de farine de lin, et destiné à boucher les joints de la soupape; +en ma qualité de chimiste, j'ai parfaitement réussi cette petite cuisine. +Nous descendons nous-mêmes les sacs de lest autour du filet; le ballon est +couvert d'huile, et nos vêtements ne tardent pas à être aussi luisants que +notre aérostat. Il n'est décidément pas agréable de seller soi-même le +cheval qu'on doit monter, et surtout de cirer ses harnais! + +Mon frère montre le ballon à un inventeur avec lequel nous avons dîné la +veillé, à l'_Hôtel d'Angleterre_. Il nous expliquait son système avec un +enthousiasme fougueux.--«Je veux réunir, disait-il, un grand nombre de +ballons, dans une charpente légère ayant forme de navire; mon appareil, +muni de mâts, de voilures, pourra louvoyer dans les airs!» En face de +nous, un Anglais souriait. J'ai su depuis que c'était un des plus célèbres +ingénieurs de la Grande-Bretagne. + +En voyant le _Jean-Bart_, la ténuité de l'étoffe aérostatique, en +s'apercevant que l'appareil oscille si facilement sous le moindre souffle +de l'air, l'inventeur a enfin ouvert les yeux. Il est guéri de sa folie! +Je ne m'attendais pas à voir mon frère faire une cure aussi merveilleuse! + +A cinq heures, le _Jean-Bart_ est gonflé. + +J'observe attentivement les nuages, leur direction, ma boussole et +ma carte à la main. Connaissant l'angle de Rouen avec le méridien +astronomique, et la déclinaison, je puis tracer sur le sol une ligne +qui s'étend vers le centre de Paris. Nous partirons quand les nuages se +dirigeront suivant cette ligne, quand nos petits ballons d'essai prendront +bien cette direction. Les conditions atmosphériques ne permettent pas +encore de lancer le ballon dans l'espace. Attendons le nord-ouest; +beaucoup d'habitants de Rouen regardent comme nous le ciel, les +girouettes, et se demandent: «Quand le vend nord-ouest soufflera-t-il?» + +Les nouvelles que l'on apprend le soir au bureau du télégraphe ne sont +pas très rassurantes. Les Prussiens sont à sept lieues de Rouen. Si notre +départ est ajourné, il serait bien possible que les aéronautes soient +délogés de Rouen, comme ils l'ont été de Chartres. Pendant la nuit, nous +faisons, mon frère et moi, une série de réflexions tantôt agréables, +tantôt peu rassurantes. Mais notre imagination ouvre Paris à nos yeux. La +possibilité du succès fait oublier celle d'un échec. On a fait courir le +bruit que les Prussiens condamnaient à mort les aéronautes qu'ils avaient +pris, et, dans nos rêves, nous nous voyons parfois fusillés comme des +espions! Mais qu'est-ce que la vie à de tels moments? Ne les compte-t-on +pas par milliers, les héros qui meurent sur le champ de bataille? Ne +saurons-nous pas, s'il le faut, nous aventurer aussi bien dans la nacelle +d'un ballon que près de l'affût d'un canon. + +Le lendemain, 7 novembre, nous gommes réveillés en sursaut. C'est un +ancien marin qui a surveillé le gonflement et qui entre précipitamment +dans notre chambre. + +--Messieurs, dit-il tout ému, je crois que le vent souffle vers Paris; +voyez donc si je ne me trompe pas! + +D'un bond je me précipite sur le balcon de l'hôtel où nous logeons. Les +nuages se reflètent dans la Seine qui s'étend sous mes yeux; ils se +dirigent bien, en effet, vers le sud-est, mais il est de toute nécessité +de confirmer cette observation en lançant des ballons d'essai. + +Nous courons à l'usine à gaz. Un petit ballon de caoutchouc est gonflé, +lancé dans l'espace, le vent de terre le jette d'abord au-dessus de nos +têtes, mais le courant supérieur lui fait décrire dans le ciel une ligne +parallèle à celle que j'ai tracée sur le sol et qui donne la route de +Paris! Nos coeurs bondissent de joie, d'émotion, d'espérance. + +L'inspecteur du télégraphe est prévenu à la hâte, il annonce à Tours notre +départ; une heure après on remet entre nos mains la dernière instruction +du gouvernement[5]. + +[Note 5: Voici la dépêche qui nous a été remise au moment du départ: +«Extrême urgence, Rouen de Tours--Directeur général à inspecteur +Rouen--Dites à Tissandier de partir et de dire à Paris, à nos amis, que +nous sommes prêts à mourir tous pour sauver l'honneur du pays.»] + +Le directeur de la poste ne tarde pas à accourir avec un nouveau sac de +lettres importantes. Nous rentrons précipitamment à l'hôtel prendre nos +paquets; notre voiture est suivie dans la rue par une foule considérable, +et grand nombre de Rouennais nous mettent dans la main leurs dernières +lettres pour Paris. + +A onze heures, mon frère et moi nous montons dans la nacelle. Le vent n'a +pas varié depuis le matin. Nos sacs de dépêches sont attachés au bordage +extérieur. Notre malle, nos couvertures pendent au cercle du ballon. Une +foule si compacte entoure l'aérostat que nous procédons avec peine à +l'équilibrage. On jette à même dans la nacelle les dernières lettres. Une +vieille dévote remet à mon frère une médaille bénite et une prière qui, +dit-elle, nous porteront bonheur. + +Un monsieur très-bien mis me donne un papier plié que j'ouvre. C'est le +prospectus d'une maison d'habillement, d'un BON DIABLE rouennais. Cette +plaisanterie de mauvais goût me fait fâcher tout rouge, et met fin à la +pluie de missives. On fait reculer la foule. Les mains qui retiennent +la nacelle se soulèvent sous nos ordres, le ballon bientôt s'élève avec +majesté au milieu des cris d'enthousiasme de toute la foule. + +Le public suit de terre notre direction et trois quarts d'heure après +l'ascension, le gouvernement recevait à Tours le télégramme suivant qu'il +publiait le lendemain dans son _Journal officiel_: + +Rouen, 7 novembre, midi. + +«Inspecteur Rouen à directeur général Télégraphes à Tours. Le ballon le +_Jean-Bart_ monté par MM. Tissandier frères est parti à 11 heures et demie +se dirigeant sur Paris, au milieu des acclamations. + +«Vent favorable. Temps brumeux, ils font bonne route. Ces messieurs +emportent lettres, paquets et dépêches.» + +Le ballon le _Jean-Bart_, en quittant terre, passe au-dessus des +gazomètres de l'usine; il bondit mollement au-dessus des nuages, en +traçant dans l'espace une courbe gracieuse; puis il s'arrête un instant, +immobile, hésitant comme l'oiseau qui cherche sa route. Il tourne sur +son axe, oscille lentement et s'abandonne enfin au courant aérien qui +l'entraîne. + +Nous sommes à 1,200 mètres d'altitude: la ville de Rouen est vraiment +admirable, vue du haut de notre observatoire flottant. A nos pieds, l'île +Lacroix d'où nous venons de quitter terre, se baigne dans l'onde azurée de +la Seine. Plus loin, le fleuve traverse la ville, comme un ruban jeté au +hasard au milieu des maisonnettes d'une boîte de jouets de Nuremberg. Un +soleil d'automne colore de tons vigoureux ce délicieux tableau qu'encadre +un cercle de brume; l'air est semi-transparent, mais le coloris de la +scène terrestre, pour être moins vif, moins éclatant qu'au milieu de +l'été, n'en est pas moins pur et moins beau. + +La plaine où le ballon s'est gonflé tout à l'heure est littéralement +cachée sous les têtes humaines, qui toutes sont dirigées vers nous! Les +hommes lèvent les bras vers le ciel, les femmes agitent leurs mouchoirs. +Les voeux de tous nous accompagnent! Comment ne pas être profondément ému +de ces marques de sympathie qui sont envoyées de si loin! + +Cependant le _Jean-Bart_ domine bientôt le sommet d'une falaise dont le +pied est arrosé par les eaux de la Seine. Au même moment, mon frère fait +une observation qui devient une révélation sans prix! Le ballon plane +juste au-dessus de la chapelle de Notre-Dame de Bon-Secours, qui, droite +comme un I, est perchée sur le rocher..., et cette chapelle,--nous l'avons +remarqué à terre,--est précisément située sur la ligne qui conduit de +Rouen au centre de Paris! + +Mon émotion est si vive, ma joie si grande, que j'en ai la respiration +momentanément arrêtée. Quant à mon frère, il regarde, ébahi comme moi, le +clocher dont la pointe aigue apparaît, comme le merveilleux jalon placé +sur le bord de la route. Tous deux immobiles, silencieux, suspendus dans +l'immensité céleste, nous avons la même pensée; la même espérance fait +battre nos coeurs! Notre imagination nous ouvre, dans le lointain, +l'imposant tableau de la capitale assiégée; elle fait tomber à nos yeux la +muraille de brume, immense toile de fond qui nous cache l'horizon. + +Derrière ce rideau de vapeurs se dressent l'enceinte des forts hérissés +de canons, la ligne des bastions de Paris couverte de combattants; c'est +comme une apparition féerique qui surgirait au milieu des nuages.... +Là-bas sont nos amis, nos frères, prêts à mourir pour la patrie; ils nous +aperçoivent dans le ciel; ils tendent les bras avec attendrissement vers +la nacelle aérienne qui leur apporte la consolation avec l'espérance, +comme la colombe au rameau béni! + + * * * * * + +Il est midi. Le soleil est au zénith. Il y a bientôt une heure que le +_Jean-Bart_ plane au-dessus des nuages, nous n'avons pas encore perdu de +vue la ville de Rouen. Nous marchons dans le bon chemin, mais avec une +lenteur désespérante! Le ciel au lieu de s'éclaircir se couvre partout +d'une brume épaisse qui parait s'abaisser lentement vers la terre, comme +un immense couvercle de vapeurs. Mon frère observe attentivement la carte +et la boussole pour trouver notre route au milieu des détours de la Seine. + +Je ne quitte pas de vue mon baromètre, dont l'aiguille tourne rapidement +autour de son cadran. La descente est rapide, le _Jean-Bart_, au milieu +de la brume, s'est couvert d'humidité qui charge ses épaules. Je vide +par dessus bord un demi-sac de lest, nous remontons bientôt à deux mille +mètres de haut. + +Le ballon est plongé au milieu d'un brouillard foncé, si épais qu'il +disparaît à nos yeux. Il ne faut pas songer non plus à distinguer la terre +noyée sous une brume épaisse; impossible de suivre de l'oeil les contours +de la Seine, précieux points de repère échelonnés sur notre route. Nous +laissons l'aérostat descendre bientôt pour chercher à revoir le sol; mais +le brouillard est compacte dans toute l'épaisseur de l'atmosphère. + +--Il faut, dis-je à mon frère, attendre patiemment. Dans une heure, nous +nous rapprocherons de terre pour reconnaître le pays. + +Le lest est semé sur notre route pour maintenir le ballon à une altitude +de 1,800 mètres. Ce n'est plus dans l'air que nous nous trouvons, c'est au +milieu d'une véritable étuve de vapeur. Il n'y a plus rien à voir, rien à +faire qu'à attendre ... et à espérer. Car notre marche initiale a été si +favorable, que nous ne doutons pas encore du succès. Nous causons de +nos projets, nous nous répétons ce que nous ferons à Paris, ce que nous +dirons; nous allons même jusqu'à penser à un nouveau départ aérien de la +gare du Nord ou de la gare d'Orléans. Et cependant nous connaissons la +_peau de l'ours_ de la fable! Mais on oublie trop souvent dans la vie le +bonhomme La Fontaine. + +Le ballon est équilibré à 2,300 mètres d'altitude. Nous réparons le +désordre de notre nacelle, le guide-rope est largué, les sacs de dépêches +et les sacs de lest sont soigneusement rangés, l'appétit ne nous fait pas +défaut malgré nos émotions: le déjeuner nous attend. Un morceau de poulet +et un bon verre d'un vin de Sauterne qui nous a été donné par un ami, +voilà notre repas. Le couvert est simple, il se compose d'un journal +étalé sur nos genoux, où le repas est servi. Nous mangeons, ma foi, +très-gaiement, oubliant notre navigation dans les hautes régions de +l'atmosphère! + +Quelle sensation bizarre et charmante tout à la fois, que celle de +planer dans les airs, au milieu d'un brouillard épais! La nacelle parait +immobile, et quand on ne remue pas soi-même, pas la moindre trépidation ne +vous dérange. C'est le sentiment du calme absolu, inconnu sur la terre, +même dans le désert, où le vent frôle le sable et produit un bruissement +monotone. + +Ici le silence complet règne dans ces régions aériennes, pas un être +vivant ne trouble là sérénité de ces plaines vaporeuses que l'on sillonne, +mollement bercé par l'air. + +Que ne pouvons-nous fixer là notre demeure, oubliant les misères +terrestres, la guerre et ses calamités, nous moquant des tyrans qui sèment +sous leurs pas l'incendie, le meurtre et le pillage! + +Je regarde ma montre, et je m'aperçois que le temps s'est écoulé vite; +il est bientôt deux heures. Il y a une heure que nous voguons dans le +brouillard, dans une véritable étuve! + +Se trouver pendant cinquante ou soixante minutes dans un bain de vapeur +épais et compact, n'offre rien de bien émouvant. Si l'on a entre les mains +un baromètre qui vous rappelle que dans votre bain de vapeur vous êtes +à plus de 2,000 mètres au-dessus de la terre, si l'on se souvient qu'un +ballon presque caché dans la brume est suspendu au-dessus de votre tête, +on n'a certes pas encore lieu d'être inquiet, quand on a quelque peu +l'habitude des voyages aériens. + +Mais où l'impression peut changer, c'est quand on vient à se rappeler que +l'on a quitté une ville, où les Prussiens allaient bientôt entrer; c'est +quand on se demande si dans le fond de son bain de vapeur on ne trouvera +pas des fusils ennemis, l'emprisonnement et peut-être l'horrible mort +d'un espion! Si ce n'est la crainte qui vous agite, c'est au moins une +curiosité bien légitime qui vous pousse à jeter les yeux sur le plancher +du commun des mortels. + +Aussi, quand, après trois heures de voyage, le _Jean-Bart_ descendit vers +la terre qu'il avait complètement abandonnée pendant une grande heure, le +lecteur ne s'étonnera pas quand il apprendra que les deux voyageurs dont +il suit les péripéties se sont dit mutuellement: + +--Si nous laissions revenir l'aérostat en vue de terre? Nous ne serions +pas fâchés de voir où nous sommes. + +Notre ballon descend lentement dans l'atmosphère, il traverse le manteau +de brouillard qui s'étend sur la campagne; nous apercevons la terre. Une +inspection rapide nous fait connaître sur les replis de la Seine les +hauteurs des Andelys. Le _Jean-Bart_ a plané sans presque avancer; il n'a +guère marché plus vite qu'une mauvaise charrette. Mais la lenteur de notre +course n'est pas notre seule remarque; le vent a changé de direction, car +nous avons laissé la Seine déjà bien loin sur la gauche, et c'est toujours +à notre droite que nous aurions dû l'apercevoir, si nous avions continué +à nous diriger vers Paris. C'est ainsi que tout à coup, nos beaux rêves +s'envolent en fumée! Qui peut, hélas! compter sur les courants de l'air +mobiles et changeants: bien fol est qui s'y fie! + +--A quoi bon continuer le voyage? disons-nous; en passant la nuit en +ballon, nous serons jetés vers le sud, sur Orléans peut-être! Là n'est pas +notre but. Revenons à terre, peut-être un second essai sera-t-il couronné +par le succès. Ce n'est que partie remise. + +Un coup de soupape nous jette à cent mètres au-dessus des champs; notre +guide-rope toucha terre; une foule de paysans accourent de toutes parts. +Le vent est si faible, l'air est si calme qu'ils rattrapent la nacelle en +courant. Les voilà qui touchent notre câble traînant. + +--Tirez la corde! Leur crions-nous. + +Une centaine de bras vigoureux font descendre le _Jean-Bart_ lentement, +sans secousse, sans que nous ayons eu la peine de jeter notre ancre. +Jamais meilleure descente n'est venue seconder nos efforts; mais combien +n'aurions-nous pas préféré un traînage, au milieu de la tempête, pourvu +qu'il ait eu lieu sous les murs de Paris. + +Des centaines de spectateurs nous entourent, une nuée de mobiles arrive, +car la nacelle a touché terre au milieu des avant-postes français. A +quelques milliers de mètres plus loin nous tombions chez les Prussiens! +Nous demandons où nous sommes. + +--A Pose, nous dit-on. + +--Y a-t-il près d'ici une usine à gaz où notre aérostat qui a perdu du gaz +dans le trajet, puisse s'arrondir? + +Un chef d'usine des environs, M.L...., met gracieusement à notre +disposition sa maison pour nous recevoir, son gazomètre pour nous fournir +une centaine de mètres cubes de gaz.--Mais pour aller jusque chez lui, il +faut traverser une ligne de chemin de fer, un fil télégraphique et passer +la Seine! C'est bien difficile de faire arriver jusque-là un ballon +captif. Toutefois nous voulons essayer quand même. + +Je harangue la foule et lui demande son aide. Mille hourrahs répondent à +ma proposition. Je descends de la nacelle une corde de 50 mètres, +pendant que mon frère en attache une autre au cercle. Nous attelons une +cinquantaine d'hommes à chaque câble et le ballon captif s'élève à trente +mètres de haut. Après nous être renseignés sur l'itinéraire à suivre, on +nous traîne dans la nacelle jusqu'au petit village de Pose, où le maire +reçoit les voyageurs tombés des nues.--Nous voici arrivés sur les rives +de la Seine, où de vieux bateliers se concertent pour le passage de +l'aérostat sur l'autre rive. Le temps est calme, et malgré la largeur du +fleuve, le ballon est attaché par deux cordes à un bachot solide, où huit +rameurs prennent place. Ils se lancent au large; c'est merveille de nous +voir dans notre panier d'osier à 30 mètres au-dessus du courant rapide, +remorqués par les solides biceps de nos mariniers, qui font parvenir le +_Jean-Bart_ sur l'autre rive, après un travail pénible et plein de danger +pour eux. Car la moindre brise eût soulevé le ballon et fuit chavirer +l'embarcation! Mais ces braves gens sont si heureux de venir en aide à des +aéronautes, qu'ils ne veulent pas connaître d'obstacles! + +Nous continuons notre route jusqu'à la voie du chemin de fer où les fils +télégraphiques se dressent, comme ces dragons des _Mille et une Nuits_ qui +crient au voyageur téméraire: «Tu n'iras pas plus loin!» Comment en effet +faire passer un ballon captif retenu par des câbles à travers des fils +tendus à quelques mètres du sol?--Cet obstacle est surmonté. Suspendus +dans l'air à une vingtaine de mètres, nous jetons au delà des fils une +corde que saisissent nos conducteurs, tandis que l'on abandonne le câble +qui est de l'autre côté des poteaux. Bientôt une petite rivière arrête +encore notre marche, mais l'aérostat passe ce dernier Rubicon et arrive +enfin à Romilly-sur-Andelle. Notre ballon est attaché à des masses de +fonte pesantes, nous le clouons au sol, où des gardes nationaux le +surveillent. Il passe la nuit dans la prairie, tandis que nous jouissons +des douceurs de la plus charmante hospitalité que puissent recevoir des +voyageurs tombés du ciel. + + +V + + +Seconde tentative de retour à Paris.--Le coucher du soleil et le lever +de la lune.--La Seine et les forêts.--Adieu Paris!--Descente dans le +fleuve.--Les paysans normands. + +Du 8 au 20 novembre. + +Le lendemain le _Jean-Bart_ a reçu une petite ration de gaz qui lui +a donné des ailes. Mon frère et moi nous observons avec attention +l'atmosphère. Le vent de terre est du sud-est, mais nous croyons remarquer +que des nuages très-élevés se dirigent dans la direction de Paris. Nous +sommes dans le feu de l'action, comme les soldats au milieu des fumées +de la poudre, nous voulons marcher en avant, décidés à tenter un nouveau +voyage à de grandes hauteurs, sans nous soucier de la nuit qui tombe, ni +des Prussiens qui nous entourent. + +Cette fois, ce n'est plus la même confiance qui anime notre esprit, car le +courant inférieur est complètement défavorable; mais il semble devoir +nous pousser sur Rouen, où de toute façon il faut revenir. Dans le cas +d'insuccès, ce trajet serait accepté comme un pis-aller favorable. Quant +au courant supérieur, il est très-élevé; comment se dissimuler les +difficultés à vaincre pour s'y maintenir, pendant un temps d'une longue +durée? Nous faisons la part du possible et du probable, comptant beaucoup +sur ce je ne sais quoi, qui parfois vous vient en aide. Partons toujours, +disons-nous, on avisera en l'air. _Audaces fortuna juvat!_ ce qui veut +dire, en style aérostatique, qu'il faut s'élever en ballon pour que le bon +vent vous favorise. + +A quatre heures trente minutes, nous prenons les dispositions du départ. +Nos valises bouclées à la hâte sont attachées au cercle du filet, un +dernier paquet de lettres qu'apporte le maire de Romilly est placé dans +la nacelle. Nous montons dans notre esquif d'osier; il fait un temps +magnifique, de grands nuages blancs se bercent dans l'air, l'heure du +crépuscule va sonner, la nature est calme et majestueuse. + +Le départ s'exécute dans les meilleures conditions, en présence d'une +foule complètement étrangère aux manoeuvres aérostatiques. Elle manifeste +son étonnement par le silence et l'immobilité. Tous les spectateurs +ont les yeux fixés sur l'aérostat; quand il quitte terre, les têtes se +dressent, les bras se lèvent, les bouches sont béantes. + +Je ne me rappelle pas avoir jamais fait d'ascension dans des circonstances +si remarquables. Nous quittons lentement les prairies verdoyantes, les +lignes de peupliers qui les encadrent. Une légère vapeur, opaline, +diaphane, couvre ces richesses végétales, avant que le manteau de la nuit +ne s'y étende. Une indicible fraîcheur, odorante, pénétrante, monte dans +l'air comme la plus suave émanation, elle nous enveloppe, jusqu'au moment +où le _Jean-Bart_ s'enfonce dans la zone des nuages; jamais je n'avais +éprouvé cette volupté secrète du voyage aérien, ce vertige merveilleux de +l'esprit qui s'abandonne à la nature. + +On croirait en se séparant du plancher terrestre, qu'on y laisse quelque +chose de soi-même, la partie physique, matérielle: ce qu'on emporte +avec soi, c'est l'idéal. Lisez Goethe: le poète décrit quelque part, +l'impression qu'éprouve l'âme lorsqu'elle se sépare du corps au moment du +trépas; il y a dans cette description poétique, imagée, écrite en un style +puissant, quelque chose qui rappelle cet abandon des choses terrestres, +dans la nacelle de l'aérostat! + +Nous traversons comme la flèche le massif des nuages. Impression vraiment +curieuse. Pendant ce passage rapide, c'est une buée légère qui vous +entoure, une nébulosité semi-transparente. Puis au-dessus, c'est la +lumière resplendissante, c'est le spectacle du soleil, qui lance ses +rayons ardents sur les montagnes de vapeurs, Alpes célestes aux mamelons +escarpés, arrondis. Sous les nuages, nous avons laissé la nature, +presque endormie, somnolente à l'heure du crépuscule. Au-dessus, nous la +retrouvons éveillée, pleine de vie, ivre de lumière. Quels tons puissants +dans ces rayons qui s'échappent du soleil au déclin, quand on les +contemple à la hauteur de trente pyramides! Quels reflets magiques +au milieu de ces vallées vaporeuses, aussi blanches que la neige des +montagnes, aussi étincelantes que des paillettes adamantines! + +Dans un de nos précédents voyages, nous avons pu montrer un spectacle +analogue à un navigateur qui avait sondé tous les coins du globe; juché +dans la nacelle, il admirait, muet d'étonnement. + +--J'ai vu, nous disait-il, le soleil se coucher au milieu des glaciers +polaires, se perdre dans la mer d'azur de la baie de San-Francisco, j'ai +vu les grandes scènes que la nature dessine au cap Horn, j'ai fait le tour +du monde, mais jamais pareille scène ne m'avait tant ému! + +Qu'on ne nous accuse pas d'enthousiasme facile, ou d'exagération. Quand +la nature se mêle de faire du beau dans ce monde aérien, elle enfante +d'incomparables merveilles. Là haut, il y a toute une révélation de +couleurs et de lumières, qui défieront à jamais le pinceau des Michel-Ange +futurs aussi bien que la plume des Goethe de l'avenir. + +Peu à peu le soleil s'abaisse à l'horizon. Quand il va se noyer dans la +mer des nuages, il y jette ses derniers feux. L'immensité s'embrase, pour +s'éteindre tout à coup. + +Ces rayons ardents nous évitent de jeter du lest; mon frère retrace sur +son album aérostatique, ce tableau céleste aussi fidèlement que crayon +peut le faire. Quant à moi je surveille l'aiguille du baromètre. Le soleil +nous aspire, nous appelle à lui, et de couches d'air en couches d'air, +nous atteignons l'altitude de 3,200 mètres. + +A 5 heures, l'obscurité est presque complète. Le froid ne tarde pas à +se faire sentir; aussi l'aérostat, plus impressionnable que l'organisme +humain, est brusquement saisi; son gaz se contracte, sa force +ascensionnelle diminue. Il descend avec une grande rapidité, revient en +vue de terre, où le vent le jette sur la Seine, qu'il traverse lentement à +500 mètres de haut. Bientôt nous planons au-dessus d'une campagne couverte +d'arbres, comprise entre deux bras du fleuve. C'est la forêt de Rouvray, +qui s'étend à nos pieds comme un immense tapis de verdure. + +Le vent parait avoir changé de direction, il nous dirige vers l'Océan. Ce +n'est pas encore dans l'enceinte des forts de Paris que nous toucherons +terre! Ayons le courage de faire contre fortune bon coeur, abandonnons nos +belles espérances, comptant bien les retrouver plus tard. + +Nous descendons si près de terre que nos guide-ropes, longs de 200 mètres, +touchent le sommet des arbres et impriment de violentes secousses à notre +nacelle. Nous entendons distinctement le frôlement des cordes contre les +feuilles. Elles glissent dans les branches en imitant le murmure d'un +ruisseau qui coule sur un lit de cailloux. Quelquefois un bruit sec se +fait entendre; il est suivi d'un brusque soubresaut de l'aérostat; c'est +un de nos câbles qui s'est enroulé autour d'une branche qu'il a brisée +comme un fétu de paille. + +L'aspect de la forêt est celui d'un immense lit de mousse, car vus d'en +haut, les arbres perdent leur grandeur, on n'en aperçoit que les cimes. +On serait presque tenté de sauter à pied joint sur ce duvet qui repose la +vue. Au milieu des bois quelques lueurs paraissent comme des étoiles qui +brilleraient en un ciel sombre. Ce sont des paysans qui allument la lampe +dans leur chaumière. Se doutent-ils qu'un regard leur est lancé du ciel? + +Nous ne voulons pas descendre au milieu de la forêt, dans la crainte de +mettre en pièces le _Jean-Bart_. Quelques poignées de lest nous font +remonter à un demi kilomètre dans l'air; mais voilà qu'une circonstance +inattendue va prolonger malgré nous notre voyage, en nous entraînant +encore une fois dans les régions supérieures. + +La lune vient de se lever au milieu de l'atmosphère. Elle dissipe les +vapeurs suspendues dans l'air; enlève-t-elle aussi l'humidité fixée +aux cordages, à l'étoffe du _Jean-Bart_? Nous le supposons, car nous +remontons, lentement il est vrai, mais sans jeter la moindre parcelle de +lest, à une hauteur de 2,400 mètres. + +La scène qui s'offre à nos regards pour avoir changé d'aspect n'en est +pas moins belle, moins saisissante. L'astre des nuits trône sous un dais +d'argent, formé par une voûte de nuages étincelants. Jusqu'à perte de vue, +ses rayons caressent la surface des vapeurs atmosphériques, les découpent +comme en écailles irisées, et s'y reflètent sur le fond obscur des régions +inférieures. Il fait ici un froid pénétrant, intense, nous nous couvrons +de nos fourrures, mais nos pieds et nos mains sont littéralement gelés. +L'action de l'abaissement de température se fait sentir d'autant plus +qu'il y a plus longtemps que nous sommes immobiles, nous finissons par +subir les épreuves d'un réel malaise. La lueur indécise de la lune lance +sur notre aérostat de faibles rayons qui ne suffisent plus à éclairer +notre baromètre. Nous distinguons à peine son aiguille d'acier. +Navigateurs sans boussole, nous errons au hasard dans l'immensité de +l'atmosphère. + +A 9 heures, nous sommes revenus eu vue de terre; c'est encore un bras de +la Seine qui se déroule sous nos yeux, comme un serpent d'argent. A 400 +mètres de haut, nous planons au-dessus du fleuve où l'ombre du ballon +se découpe en une grande tache noire. Sur l'autre rive, nous apercevons +encore un immense bouquet d'arbres, serrés et touffus, où pas une +clairière ne se présente pour faciliter notre descente. C'est la forêt de +Roumare. + +La nuit est venue, il faut absolument songer à la descente; mais où +trouverons-nous une plaine hospitalière pour jeter notre ancre? Voilà la +Seine qui plus loin, revient sur ses pas, et, au delà, à perte de vue, une +forêt plus vaste encore que les précédentes, semble nous défier de ses +cimes touffues et compactes. C'est la forêt de Mauny.--Quelle luxuriante +campagne nous traversons du haut des airs, où l'eau et la végétation se +disputent la nature! quel pays riche et verdoyant! Mais quelle déplorable +contrée pour le navigateur aérien, qui ne rencontre sous sa nacelle que +récifs, écueils qui le menacent du naufrage! + +Semant du lest sur notre route, nous maintenons le _Jean-Bart_ à 300 +mètres de haut. Nous épions une plaine, mais il n'y a sous nos pieds qu'un +amoncellement d'arbres répandus à profusion sur toute la campagne. Le vent +est calme, nous sillonnons l'espace avec une extrême lenteur. + +A 9 heures 30, nous sommes en vue d'un nouveau bras de Seine que le ballon +va traverser encore. L'espérance nous fait croire que sur l'autre versant, +une terre propice à la descente viendra prêter son aide aux aéronautes. +Nous tombons de Charybde en Scylla. + +Le _Jean-Bart_ s'avance en droite ligne vers le milieu de la forêt de +Bretonne, qui s'étend jusqu'à la mer, où le vent nous dirige, et par +surcroît de malheur, les rives de la Seine sont hérissées de hautes +falaises qui nous menacent. Traverser successivement quatre bras de Seine, +et trois forêts, sans apercevoir un espace vide, c'est comme une fatalité +qui nous poursuit. Il n'y a peut-être pas d'autres points du globe où +pareil voyage pourrait se faire. Nous sommes à 100 mètres de haut, le +ballon peut être brisé contre les rochers, s'il ne gravit pas les hautes +plages aériennes. Mais s'il remonte, le vent le lancera sur la forêt de +Bretonne, et le poussera jusqu'à la mer où nous courrons grande chance +de nous perdre. Tout en faisant ces observations peu rassurantes, le +_Jean-Bart_ arrive au-dessus de la Seine, en vue de Jumiège. En cet +endroit le fleuve est d'une grande largeur, il s'étend comme un lac +immense dont les rayons lunaires font le plus admirable miroir. Le moment +de l'hésitation est passé, il faut prendre une résolution subite et +décisive. Le vent va nous lancer sur la rive opposée, contre une falaise +énorme; en un instant nous nous pendons à la corde de la soupape, elle +s'ouvre béante, fait entendre une musique étrange: c'est le gaz qui +s'échappe. Nous rendons la main, les clapets se ferment, avec un bruit +sonore qu'amplifie la rotondité de la sphère d'étoffe. Nous piquons une +tête dans la Seine, mais en aéronautes experts, nous avons calculé notre +chute. Nos cordes tombent dans l'eau, y glissent, et notre nacelle +s'arrête à 45 mètres au-dessus du fleuve. Sachant imiter le mouvement de +l'oiseau qui se laisse tomber de haut, pour effleurer la surface liquide, +le _Jean-Bart_ a évité la noyade. + +La falaise est un écran immense qui intercepte le vent, et l'air est si +calme au-dessus de la Seine, que notre ballon reste complètement immobile +à quelques mètres au-dessus du fleuve. Le courant frappe les cordes +traînantes, y clapote avec un léger bruissement; la lune éclaire le +globe aérien, qui, au milieu de ce tableau nocturne, offre un aspect +merveilleux. + +Nous entendons bientôt des clameurs sur le rivage. Une foule de mariniers +sont venus, à l'approche de l'aérostat tombé des nues. Parmi les cris de +tous, on distingue quelques voix féminines qui se détachent de ce concert +humain, comme les flûtes aiguës d'un orchestre. + +--Si ce sont des Prussiens, dit l'une d'elles, nous allons les tenir, ils +ne nous échapperont pas! + +--Tirez les cordes, répondons-nous en criant de toute la force de nos +poumons. Amenez-les sur le rivage. + +Sur ces entrefaites une barque montée par quatre ou cinq hommes vient de +paraître à la surface de l'eau. L'un d'eux nous crie qu'il arrive à notre +aide. + +Bientôt en effet les rameurs nous ont rejoints au milieu du fleuve, ils +saisissent un de nos câbles qu'ils amènent péniblement au rivage. On a +toutes les peines du monde à se faire entendre au milieu des clameurs. + +--Silence, silence, crions-nous avec le ton des huissiers à la Chambre, +écoutez-nous!... + +Le bruit se calme en effet, et sur nos ordres, les mariniers que l'on +distingue difficilement au milieu de la nuit, tirent notre corde, mais ils +s'y pendent tous avec un enthousiasme qu'il est impossible de modérer. +Ils s'y cramponnent si brusquement dans leur ardeur, qu'ils impriment au +_Jean-Bart_ de terribles secousses. Nos protestations sont vaines. Il faut +nous contraindre à être secoués dans la nacelle comme des feuilles de +salade qu'on égoutte dans un panier. + +En quelques minutes la nacelle a quitté la Seine, nous sommes suspendus +au-dessus des peupliers qui bordent le chemin de halage. Nous disons aux +mariniers de conduire le ballon dans un espace libre d'arbres. Ils se +mettent tous en marche aux cris du «_oh hisse!_» familier aux bateliers. +Notre ancre est encore pendante et s'accroche à un peuplier, d'où il faut +la déloger. C'est tout un travail. Mais nous tranchons ce noeud gordien +comme l'aurait fait Alexandre lui-même. Nous faisons tirer les câbles +de l'aérostat, par nos remorqueurs, de toute la force de leurs biceps. +L'arbre cède et se casse, non sans une violente secousse de notre esquif. +Mais en vrais _loups d'air_, il ne faut pas regarder aux torgnioles! + +On arrive enfin au village d'Heurtrauville, dont les maisons assises +coquettement au pied d'une immense falaise, bordent le cours de la Seine. +L'aérostat est ramené à terre sur la berge, les sacs de lest vides sont +remplis de sable, on les entasse dans le panier d'osier, qu'ils rivent au +sol. Nous mettons pied à terre. + +Les femmes, qui nous prenaient pour des Prussiens, se sont vite détrompées +en nous entendant parler le langage qui leur est familier. Mais elles +se figurent maintenant que nous sommes envoyés par le gouvernement pour +enlever _leurs hommes_, et les enrôler dans l'armée. Décidément ces braves +Normandes voient dans l'aérostat un oiseau de mauvais augure. Il paraît +que nos mines ne sont pas trop suspectes, car nos explications ne tardent +pas à rassurer sur nos intentions la plus belle moitié du village +d'Heurtrauville. + +Voilà un groupe de paysans qui s'avance avec la gravité de présidents de +cour. Ce sont des membres du conseil municipal précédés de M. le maire. +Ils nous demandent nos papiers. Braves gens les Normands, mais un peu +méfiants. L'un d'eux prend connaissance des pièces qui nous ont été +données par le gouvernement, il les examine avec le sérieux d'un changeur +qui flairerait un faux billet de banque. + +--C'est bien, Messieurs, nous sommes à votre disposition. + +Nous demandons un piquet de six gardes nationaux pour être de faction +pendant la nuit autour du ballon, pour empêcher les fumeurs d'y mettre le +feu, et les curieux de s'en approcher. + +M. le maire donne ses ordres au commandant de place. Il nous conduit +ensuite au _Grand-Hôtel_ de la localité. C'est une humble chaumière, un +cabaret de village, très propret, fort bien tenu. La patronne nous fait +les honneurs avec une bonne grâce, ma foi! charmante. Elle nous offre sa +chambre, pour passer la nuit. De grand coeur nous la remercions, heureux +de trouver un lit pour nous reposer de nos fatigues et de nos émotions. + +Nous dînons dans ce cabaret avec un appétit tout aérien. Mon frère et moi +nous répondons aux questions des curieux, faisant l'un et l'autre de la +propagande aérostatique. + +--C'est égal, dit un vieux malin, quel fier toupet vous avez pour vous +promener dans les nuages, avec une telle machine. Bonté divine! il faut +avoir envie de voir la lune pour monter si haut. + +La conversation ne tarde pas à s'engager sur la politique. La nouvelle de +la levée des hommes mariés n'est pas reçue ici avec tout le patriotisme +qu'on pourrait attendre. Cependant quelques hommes sont résolus, et dans +leur langage un peu rude, font preuve d'énergie, de courage. + +--Qu'ils y viennent donc ici, les Prussiens, avec nos falaises nous ne les +craignons pas! + +Mais ceux-là malheureusement sont rares, d'autres bien plus nombreux +protestent contre cette ardeur belliqueuse. + +--Il n'y a rien à faire, allez, mes enfants! Les Prussiens sont plus +malins que nous. S'ils viennent ici, pourvu que nous leur donnions à +manger et à boire, ils ne nous feront pas de mal. A quoi bon faire brûler +nos maisons, et nous faire étrangler! Nous serons bien avancés après. + +On a beau dire que ce langage est indigne, que l'Alsace et la Lorraine, +provinces françaises comme la Normandie, sont envahies, qu'il faut +secourir ses frères, ces raisonnements n'entrent pas dans la tête des +paysans qui ne voient dans la France que leur toit, leur femme, leurs +enfants et surtout la vente de leurs produits. + +--Que diriez-vous, braves Normands, si votre pays dévasté était en proie +aux brigandages de l'ennemi et que toute la France vous abandonne? + +--Ah ben! Monsieur! je ne suis pas assez savant pour répondre à vos beaux +discours, mais si les Prussiens viennent chez moi, je leur offrirai un bon +souper. Je ne connais que ça. + +Après notre repas, un des plus anciens membres du conseil municipal +nous invite à venir chez lui. Nous acceptons, et nous sommes contraints +d'avaler un grand verre de cidre.--Nous n'avons pas la moindre soif, mais +comment refuser de trinquer avec une des autorités du pays? Notre hôte est +un vieux finot, qui n'aime pas le gouvernement, mais il déteste surtout +de tout coeur le maire d'Heurtrauville, le «maire de Gambetta» comme il +l'appelle. + +--Dans le pays, nous avions d'honnêtes gens pour nous diriger, c'est bien +autre chose à présent. Not' maire, voyez-vous bien, messieurs, il ne vaut +pas ça.... Et le vieux faisait claquer l'ongle de son pouce contre ses +dents, d'un air expressif. + +Ne croyez pas qu'il y ait seulement des nuages et des clairs de lune à +observer en ballon.--Le touriste aérien peut faire en route ample moisson +d'observations philosophiques et sociales, car je ne sais par quel +enchantement, partout où il passe, il est reçu comme un personnage. On +l'accueille, on lui conte ses peines et ses joies, toutes les portes lui +sont ouvertes, et s'il est _bon enfant_, les coeurs ne tardent pas à +imiter les portes. Que ne ferait pas un Aroun-al-Raschild, s'il visitait +ses provinces dans la nacelle d'un ballon! Que de vérités apparaîtraient +à ses yeux sous une forme saisissante! que d'abus à châtier, que de +bienfaits à répandre, il trouverait en route! Pour ma part, toutes les +fois que je suis descendu des plages aériennes j'ai toujours pris plaisir +à m'asseoir au seuil de Jacques Bonhomme. Lui ai-je appris grand'chose? +je l'ignore, mais il m'a toujours donné, le verre en main, de précieux +enseignements! + +A 11 heures du soir, nous allons dire bonsoir à notre _Jean-Bart_.--Il +est là, sur le bord de l'eau, et reluit au clair de lune. Quatre +factionnaires, l'arme sur l'épaule, montent la garde. Ils ont de grandes +houppelandes, et le bonnet de coton traditionnel, perché sur leurs têtes +normandes, remplace le casque ou le képi. Je ne me permettrai jamais de +railler la garde nationale d'Heurtrauville; aussi je garde mon sérieux, +tandis que j'aperçois mon frère, caché derrière une muraille comme un +malfaiteur. Sans être vu, il fixe sur le papier l'image fidèle des quatre +plus beaux bonnets de coton qu'on puisse rencontrer chez les défenseurs de +la patrie. + +A trois heures du matin, nous sommes réveillés en sursaut, le ballon en +grande partie dégonflé fait voile sous l'effort du vent qui s'est levé. Il +menace de se fendre contre un toit.--Un de nos factionnaires nous appelle +à la hâte. + +Le gaz s'est échappé par les fentes mal jointes de la soupape. Il est bien +à regretter que l'on ait fabriqué à Paris des ballons munis d'appareils +si grossiers.--Les clapets, une fois ouverts, ne se referment plus +qu'imparfaitement, car ils ont fait tomber le lut grossier qui bouche les +joints, souvent très-distants, quand le bois a travaillé. Que n'a-t-on pas +façonné d'autres soupapes, il aurait été si simple de perfectionner dans +ses détails le navire aérien. Mais il aurait fallu compter sans l'habitude +et la routine.--O routine, sainte routine, que de prosélytes se +prosternent devant toi dans le pays de France! Je sais bien que la +hâte d'une construction faite à Paris dans des circonstances tout +exceptionnelles, plaide les circonstances atténuantes. Mais notre +ballon n'en a pas moins bel et bien perdu en quelques heures le gaz qui +l'emplissait. Il était resté gonflé deux jours et deux nuits, quand on +n'avait pas encore ouvert sa soupape. + +Au lever du jour le _Jean-Bart_, séparé de son filet, est plié dans la +nacelle. Après renseignements, le plus sûr chemin pour retourner à Rouen +avec un ballot de 500 kilog. est la Seine. Nous prendrons un des bateaux à +vapeur du touage qui passe à 11 heures. + +Les gardes nationaux, qui ont fait leur devoir, peuvent rentrer dans leurs +foyers, je les remercie de leur aide obligeante. Mais voilà que l'un d'eux +se détache du groupe et me demande un pourboire.--Un pourboire, grand +Dieu! on n'a donc pas lu nos lettres de réquisitions, la force armée +doit nous prêter son aide. Paye-t-on le soldat sur le champ de bataille? +Paye-t-on le factionnaire qui monte sa garde? + +Bientôt le maire s'avance, je m'adresse à lui. + +--Mon Dieu, me dit-il, ces braves gens ne sont pas habitués au service +militaire, ils ont _travaillé_ toute la nuit, ils sont dix: Cela vaut bien +trente francs. + +--Toi, mon ami, pensai-je, tu veux faire de la popularité. Ma foi, soyons +généreux. Je transige pour vingt francs que je donne aux gardes nationaux. + +Je pensais bien que l'histoire en finirait là, malgré son étrangeté. Mais +je comptais sans le vieux conseiller municipal qui avait assisté à cette +scène. Il se chargea d'en faire jaser dans son Landerneau.... + +Huit jours après cette aventure, je recevais à Rouen un envoyé du conseil +municipal d'Heurtrauville. + +--Monsieur, me dit-il, le conseil municipal, après avoir entendu la +réclamation d'un de ses membres, a blâmé très-énergiquement la conduite +du maire, qui vous a demandé un salaire pour quelques-uns de nos +compatriotes.--Le conseil municipal n'a pas voulu qu'on puisse dire que +des Français aient été payés pour un service qu'ils doivent gratuitement +à l'État, il a décidé qu'on voterait les fonds nécessaires à votre +remboursement. Voilà vingt francs que je vous apporte, avec toutes nos +excuses. + +A 10 heures du matin, le _Jean-Bart_ est hissé à bord d'un chaland que le +vapeur du touage va remorquer à Rouen. Le capitaine nous fait déjeuner +abord, et dans une cabine à peine grande comme la moitié d'une commode, +nous faisons la cuisine nous-mêmes. Mon frère confectionne une magnifique +omelette aux oignons, je surveille la cuisson d'un lièvre. + +Bientôt le toueur passe, nous accroche à lui, il siffle, il part. Pendant +sept heures, nous voyageons au milieu de la Seine, admirant ses rivages +vraiment grandiose, où de belles falaises, couvertes de verdure, +encaissent le lit du fleuve.--Nous revenons à Rouen, non sans dépit, mais +nous nous consolons en pensant que les deux voyages que nous venons de +faire n'ont pas été inutiles à notre entreprise. Ils nous ont montré +l'aspect du pays que nous devons traverser pour rentrer à Paris, ils nous +ont initié au louvoiement aérien, au transport terrestre du ballon captif. +Pour réussir, il faudra sans doute renouveler fréquemment les ascensions +jusqu'à ce que le dieu des airs nous favorise, jusqu'à ce qu'il nous +envoie un vent bien franc, bien rapide, nous poussant en droite ligne dans +la direction de Paris. + +_11 novembre_.--Nous trouvons à Rouen un excellent accueil. On nous +félicite, on plaint nos malheurs. Les journaux que nous lisons parlent de +nos voyages. Mais ils ont commis une singulière balourdise. Ils ont fait +descendre les _frères Tissandier_ à Jumiége, en Belgique! + +Le soir, une dépêche du gouvernement est placardée à l'Hôtel-de-Ville. +C'est la victoire de Coulmiers, la reprise d'Orléans qui nous sont +annoncées. L'enthousiasme ici est énorme. On a presque envie d'illuminer. + +_Dimanche 13_.--Nous avons réparé hier les avaries du _Jean-Bart_. Nous +le reportons sur le lieu de gonflement. Quand le bon vent soufflera, nous +l'emplirons de gaz immédiatement. Mais une dépêche de l'Observatoire nous +annonce que le temps n'est pas favorable, que le vent sud-ouest actuel a +chance de souffler longtemps! + +_Lundi 14_.--Vent sud-ouest violent et rapide. Temps brumeux. On parle ici +d'un mouvement de l'armée de Bretagne commandée par M. de Kératry. + +_Mardi 15_.--Pluie battante. Vent sud-ouest. Notre _Jean-Bart_, malgré les +bâches qui le couvrent est inondé. Il faudra le ventiler et le revernir. + +Le directeur du télégraphe nous offre de faire passer une lettre à Paris +par un courrier, à pied: c'est une bonne fortune.--Nous écrivons quelques +lignes à notre frère aîné, qui doit être actuellement dans les bataillons +de marche. + +Nous voyons ce brave courrier, qui a déjà fait une tentative, mais à pied, +il a échoué comme nous en ballon. Les Prussiens l'ont arrêté et l'ont +fouillé, nu comme ver. Sa dépêche était cachée dans la semelle de ses +souliers, qu'il avait choisis percés et vieux, car s'ils avaient été +neufs, on n'aurait pas manqué de les lui prendre[6]. + +[Note 6: Ce courrier n'a pas réussi, comme je l'ai su plus tard.] + +Nous nous disposons à revernir le _Jean-Bart_ aujourd'hui, mais les +circonstances doivent nous faire abandonner nos projets qui n'ont nulle +part été tentés par d'autres, à notre grand regret. Ils auraient sans +doute conduit au résultat voulu, s'ils s'étaient renouvelés, mais comme +nous l'avons déjà dit, on nous a laissés seuls à Rouen, tandis qu'il +aurait fallu placer des stations de départ tout autour de Paris. + +Le service des ballons-poste est définitivement créé à Paris; depuis notre +séjour à Rouen, quatorze ballons sont sortis de la capitale, et parmi +ceux-là on cite le voyage fantastique de M. Rolier à Christiania! Les +pigeons voyageurs rentrent à Paris, aujourd'hui le retour d'un ballon dans +l'enceinte assiégée n'offre plus une si grande importance. + +En outre notre armée de la Loire vient de chasser l'ennemi d'Orléans qu'il +avait envahi. Toute la France frémit de joie, d'espérance à la nouvelle +de la victoire de Coulmiers. C'est sur les bords de la Loire que vont se +porter les efforts de tous. On songe aux aéronautes, aux ballons captifs +comme éclaireurs de nos armées. Le ministre de la guerre se rappelle enfin +Coutelle et les aérostiers militaires de la première République. Mon frère +et moi, nous sommes appelés à Orléans avec le _Jean-Bart_. + +_Vendredi 18_.--Nous partons de Rouen à 11 heures du matin. Nous +n'arrivons à Tours qu'après 24 heures de voyage. + +En wagon, nos compagnons de route sont des officiers français échappés de +Metz et de Mayence. Leur indignation contre Bazaine est extrême. Ils ne +doutent pas un instant de la trahison. + +La deuxième partie du trajet se passe en compagnie de deux Espagnols qui +reviennent de Londres. + +--Les Anglais, nous disent-ils, sont dans un état de surexcitation +indicible contre la Russie qui veut déchirer ses traités.--Ils +applaudissent pour la France.--A l'Alhambra, on chante tous les soirs la +_Marseillaise_, le _Rhin Allemand_ et on crie _Vive la République_ en +français! + +Mais ces manifestations anglaises ne sauraient plus toucher aucun +Français. Elles sont trop tardives et trop intéressées! + + + +DEUXIÈME PARTIE + +LES AÉROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMÉE DE LA LOIRE. + + + + +I + + +Le ballon «la _Ville de Langres_.»--Premières expériences d'aérostation +militaire à Gidy.--La télégraphie aérienne.--Le _Jean-Bart_ à +Orléans.--Anecdotes sur les Prussiens. + +Du 16 au 29 novembre 1870. + +Avant notre arrivée à Orléans, le gouvernement de Tours avait déjà +organisé une première équipe d'aérostiers destinés à surveiller les +mouvements de l'ennemi, soit avant l'attaque, soit pendant la bataille. + +--Nous sommes toujours surpris à l'improviste, se disait-on; comment ne +pas profiter de ces ballons, observatoires aériens qui, à 300 mètres de +haut, ouvrent au regard une campagne de plusieurs lieues d'étendue? Un +ballon captif au milieu du camp français sera pour le soldat un objet de +distraction et de sécurité tout à la fois. Quelle ne sera pas sa confiance +quand il verra qu'une sentinelle aérienne veille sur lui à la hauteur +de plusieurs pyramides? De quelles ressources ne seront pas des ballons +captifs au milieu de la mêlée du combat? Un officier d'état major juché +dans la nacelle pourra dévoiler les manoeuvres de l'ennemi, signaler les +mouvements tournants. Plus de soixante-dix ans se sont écoulés, depuis le +jour où Coutelle, du haut des airs, contribuait par ses renseignements à +la défaite des ennemis. Pourquoi nos aéronautes ne contempleraient-ils pas +une nouvelle victoire de Fleurus? + +Aussi ne négligea-t-on rien pour organiser un service régulier de ballons +captifs, et pendant nos expéditions de Rouen, Duruof et Bertaux, assistés +des marins Jossec, Labadie, Hervé et Guillaume, sortis de Paris en ballon, +avaient été envoyés à Orléans avec le ballon de soie fabriqué à Tours.--Ce +ballon avait été baptisé la _Ville de Langres_. M. Steenackers avait +tenu à ce nom, c'était un hommage qu'il rendait à ses électeurs de la +Haute-Marne. + +Mon ami Bertaux a bien voulu me communiquer le récit des expériences +préliminaires exécutées à Orléans avant notre arrivée; je dois les résumer +ici, car elles offrent un intérêt réel. + +C'est le mardi 16 novembre que fut gonflé pour la première fois le +ballon la _Ville de Langres_. Dès le matin le gaz de l'usine d'Orléans +arrondissait les flancs de l'aérostat. A 1 heure précise, deux marins +montent dans la nacelle, attachent au cercle quatre câbles de 50 mètres de +haut que retiennent 150 hommes du 39e de ligne. Ils se font élever à 30 +mètres de haut environ, et, fouette, cocher! le ballon se met en marche +remorqué par les braves soldats. + +La _Ville de Langres_ sur son chemin rencontre des obstacles, des ponts où +les soldats sont obligés de se réunir en un seul groupe qui n'offre +plus alors qu'un point d'attache unique et moins équilibré, des fils +télégraphiques, le désespoir des aérostiers obligés de se faire hisser +dans l'air, et de jeter des câbles au-dessus des poteaux. Heureusement le +temps est calme; le voyage s'effectue dans de bonnes conditions. Après +deux heures de marche l'aérostat arrive à Saran près Cercotte, sur les +derrières de l'armée française. Il est 3 heures, l'équipe se met en mesure +de faire une première ascension d'essai. + +On installe à terre des plateaux de bois chargés de pierres, et munis de +deux poulies solides, autour desquelles glissent les câbles destinés à +retenir au sol l'aérostat. A chaque corde une trentaine de soldats font la +manoeuvre. Suivant qu'ils laissent filer la corde ou qu'ils la tirent, le +ballon convenablement lesté monte ou descend. + +La première ascension s'exécute dans de bonnes conditions à 200 mètres +de haut, et de cette hauteur, qui est celle de trois tours de Notre-Dame +superposées, on a sous les yeux un vaste et splendide horizon. + +Après cette expérience, une estafette accourt, c'est un aide de camp +du général d'Aurelies de Paladine dont le quartier général est à +Saint-Péravy; il vient savoir d'où est parti ce ballon qu'il croit +libre; le chef de l'armée de la Loire n'a pas encore été prévenu par le +gouvernement de l'arrivée des aérostiers militaires. + +Pendant que des employés du télégraphe envoyés par M. Steenackers +s'occupent des démarches à faire auprès du général, l'aérostat captif +continue le lendemain ses ascensions. M. Bertaux s'élève à 180 mètres +de haut, avec M. Regnault, employé du télégraphe. Un appareil Morse est +installé dans la nacelle, le fil télégraphique descend jusqu'à terre et +communique à un autre fil qui va jusqu'à Tours. + +Suspendus au milieu des airs en présence de l'armée française, les +aéronautes correspondent par l'électricité avec le gouvernement de Tours. +Voici la dépêche qu'ils envoient au directeur des télégraphes: + +--Nous sommes en l'air à 180 mètres de haut, nous découvrons fort bien la +plaine, mais un brouillard épais nous cache la forêt. Nous recommencerons +expérience par temps plus clair. + +Vingt minutes après, le ballon plane toujours dans l'espace retenu à la +même hauteur par ses deux cordes; l'appareil Morse s'agite, c'est une +réponse qui vient de Tours. + +--Nous vous félicitons, répète l'appareil électrique, tenez-nous au +courant de tous vos essais. + +Le temps est calme, l'air est presque immobile, les ascensions se +succèdent ce jour-là jusqu'à six fois. M. Aubry, chef de la mission +télégraphique à l'armée de la Loire, un capitaine d'état-major montent à +tour de rôle et paraissent ravis de leurs impressions aériennes. + +Le 19 novembre, on a reçu l'ordre de porter le ballon en avant jusqu'à +Gidy, au milieu du camp français. Mais il est neuf et a perdu du gaz, il a +besoin de recevoir une nouvelle couche de vernis. Duruof prend le parti de +dégonfler le ballon, de le reporter à Orléans où il est reverni sur toutes +ses côtes. Le 20, la _Ville de Langres_, bien imperméable, est regonflé, +mais le vent violent souffle par rafales et le transport est pénible. +Malgré les lenteurs de la marche, malgré des difficultés de toutes sortes, +l'aérostat, à la nuit tombante, arrive enfin au milieu du camp français à +Gidy. + +Il est impossible de décrire l'enthousiasme des soldats à la vue de +ce merveilleux appareil si nouveau pour eux; ils se précipitent à sa +rencontre et poussent des clameurs de joie, comme pour féliciter le +nouveau factionnaire qui va monter la garde à 200 mètres au-dessus de +leurs têtes. C'est bien autre chose encore quand, le lundi 21, ils voient +l'aérostat s'élever dans les airs: nos braves soldats ne se tiennent plus +de joie, c'est comme une fête dans tout le camp. Un officier d'état-major +monte dans la nacelle et ne paraît que fort médiocrement rassuré. + +--Je veux descendre, dit-il, à quarante mètres de haut, jetez du lest, +criait-il à l'aéronaute. + +Or, on jette du lest, comme chacun sait, pour monter et non pour revenir +à terre; mais il paraît qu'on peut être tout à la fois un excellent +militaire et un très-mauvais aéronaute. Cette ascension, au reste, était +assez émouvante, le vent était vif et la machine aérienne se penchait +fréquemment à terre, oscillant au bout de son câble à la façon d'un grand +pendule retourné. Dans la nuit, l'air devient menaçant, une véritable +tempête se met à souffler, et le ballon, malgré sa solidité, ne peut +résister à l'effort de l'ouragan. Le cercle de bois, qui craque comme la +mâture d'un navire pendant la tourmente, vole en éclats; le ballon, qui +n'a plus de point d'attache suffisant, va être enlevé. Duruof et les +marins se jettent sur la corde de soupape et dégonflent la _Ville de +Langres_. + +C'est ce jour-là même que nous arrivons à Orléans, mon frère et moi, avec +le ballon le _Jean-Bart_. L'accident qu'on nous raconte ne décourage +personne, nous sommes tous décidés à recommencer ces tentatives avec le +même enthousiasme, la même ardeur. + +Deux jours après, le ballon la _Ville de Langres_, remis en état, était +gonflé et transporté à quatre kilomètres d'Orléans, sur la pelouse du +château du Colombier, devenu, comme nous le verrons plus tard, le quartier +central des aérostiers militaires. On devait rester là en attendant les +ordres du général en chef de l'armée de la Loire. + +_Lundi 21 novembre_.--On se met en mesure de ventiler et de vernir le +_Jean-Bart_. Pendant que mon frère commence cette besogne avec les marins +Jossec et Guillaume, je cours la ville pour m'assurer du gaz propre au +gonflement et faire l'acquisition des cordes nécessaires aux ascensions +captives. + +Ça et là, en chemin, je cause et je fais une moisson d'anecdotes sur +l'invasion prussienne des premiers jours de novembre. C'est un brave +cordier du faubourg Banier, qui, le premier, me raconte ses émotions. Il a +la physionomie d'un bon vieillard, d'un honnête commerçant; je n'oublierai +jamais l'émotion, l'indignation de son récit. + +--«Oh! monsieur, quels gueux, quels misérables que ces soldats barbares! +Ils étaient dix-sept dans mon magasin, couchant les uns sur les autres, +sales comme des pourceaux. A l'heure des repas, il fallait les regorger +de vivres, et ma pauvre femme était obligée de remplir de café toute une +énorme soupière, où s'entassait ma provision de sucre. S'ils n'étaient pas +servis en toute hâte, ces soldats me menaçaient; l'un d'eux, monsieur, osa +lever la main sur moi. Le rouge de la honte et de l'indignation me monta +au visage. Mais que faire contre la force brutale? Ce sont toutefois de +ces injures que l'on n'oublie pas. Je dois dire, cependant, que quand on +menaçait les Prussiens de leurs chefs, ils se tenaient tranquilles. +Une simple réclamation faite à un sergent les faisait trembler. Et les +réquisitions, monsieur! quelle ruine pour notre malheureuse ville! Les +Prussiens sont venus me prendre toutes mes cordes et ils me donnaient en +raillant un bon à payer pour la mairie. + +Un jour, ils dénichent une provision de cordes qu'ils veulent me prendre +pour leurs attelages. Cette fois je n'y tiens plus, c'est la troisième +fois qu'on me vole. Je m'arme de résolution et je demande une audience au +général Von der Tann. Je suis reçu par un colonel, son chef d'état-major, +je crois. + +--Que me voulez-vous? me dit cet officier d'un ton bourru. + +--Je viens réclamer, protester contre les vols dont je suis l'objet. Toute +ma provision de cordes, toute ma fortune est dévalisée pas vos soldats. + +--Oh là! mon bonhomme, ne le prenez pas trop haut avec moi. Mais, +dites-moi, n'avez-vous pas de lettres de réquisition qui vous sont +données? Après notre départ, c'est la ville qui vous réglera notre compte. + +--Tout cela est très-bien, mais pourra-t-on me payer? + +--Oh! cela ne me regarde pas, je suis en règle avec vous, allez-vous-en. + +Au moment où je partais, l'officier prussien se ravise et m'appelle. + +--J'ai une idée, me dit-il; si le maire d'Orléans ne veut pas vous +payer, vous m'apporterez deux mètres de corde avec laquelle je le ferai +pendre.--Je me sauve, entendant les éclats de rire du colonel qui a sans +doute trouvé sa plaisanterie très-fine et très-spirituelle.» + +Le brave cordier continue son récit, et sa femme qui l'écoute les larmes +aux yeux, ne tarde pas à prendre part à la conversation. + +--Heureusement nous en sommes débarrassés, de ces Prussiens, dit-elle, +ils ne reviendront plus maintenant, ces maudits Allemands, car nous avons +autour de nous les soldats de Coulmiers. Oh! comme ils s'en allaient +piteux et tristes, les bataillons bavarois; ils ne s'attendaient pas à +être chassés de notre ville par l'armée de la Loire dont ils se riaient +tout haut. En quittant Orléans, Von der Tann dit au préfet d'un air +gouailleur: + +--Au revoir, monsieur le préfet, sans adieu, car je reviendrai bientôt. + +--Mais il ne reviendra pas, ajouta la brave femme. + +Et toute l'armée, tout Orléans, toute la France disait alors: il ne +reviendra pas. + +Hélas! il n'est que trop bien revenu pour frapper Orléans de nouveaux +malheurs et de nouvelles ruines. + +Il faut avoir vu l'occupation prussienne pour se douter des désespoirs, +des haines qu'elle soulève sur son passage. Les maisons du faubourg +Banier étaient pillées, et chacun, accablé de soldats à nourrir et de +réquisitions à payer, voyait la ruine venir de jour en jour. + +C'était en outre de perpétuelles taquineries. Les Prussiens étaient +furieux de l'accueil qui leur était fait. Ils auraient voulu, ces +Teutons barbares, qu'on les reçût à bras ouverts; ils s'étonnaient qu'on +n'applaudît pas à leur passage, et que les dames en toilettes élégantes ne +vinssent pas écouter la musique militaire qu'ils faisaient entendre sur la +place Jeanne d'Arc. + +Tout le monde était en deuil, les rues étaient désertes. Le soir, nul ne +pouvait circuler dans la ville sans tenir une lanterne à la main. Quelques +jeunes gens s'amusaient à attacher des lanternes vénitiennes aux pans de +leurs habits, comme pour gouailler ces ordonnances ridicules de l'autorité +prussienne. Mais Von der Tann ne goûtait pas la plaisanterie, il fallait +céder, sous les ordres des barbares, cacher sa haine et son indignation au +plus profond de son coeur. + + * * * * * + +_Mardi 29 novembre_.--Dès six heures du matin, nous commençons le +gonflement du _Jean-Bart_, qui convenablement plié depuis la veille, +attend sa ration de gaz. Notre chef d'équipe Jossec, un marin breton, +a tout _paré_, suivant son expression navale, avec le plus grand soin; +l'opération s'exécute dans les meilleures conditions. A deux heures de +l'après-midi, le _Jean-Bart_ arrondi, frais verni, brille au soleil comme +une énorme pomme de rainette. Il tend ses câbles avec force et ne demande +qu'à voltiger dans les nuages, mais il est cloué au rivage terrestre par +des poids qui défient sa force ascensionnelle. + +Ce n'a pas été sans peine que nous avons obtenu les réquisitions +nécessaires à la fourniture du gaz; il a fallu aller voir le préfet, le +maire, toutes les autorités; selon l'excellent usage administratif, ces +fonctionnaires ont entravé nos projets d'une foule de petits obstacles +qui, réunis, deviennent des montagnes à soulever. Mais nos campagnes +aérostatiques faites sous l'Empire nous ont familiarisés avec les +difficultés administratives, nous savons amadouer le garçon de bureau, +qui consent à nous ouvrir le sanctuaire du secrétaire, d'où il n'y a plus +qu'un pas à franchir pour pénétrer chez le maître. Celui-ci, préfet ou +maire, ne manque pas de froncer le sourcil à notre demande de gaz; malgré +les papiers dont nous sommes munis, malgré l'utilité incontestable de +notre mission, malgré l'urgence commandée par les circonstances, son +devoir d'administrateur dévoué lui impose des difficultés, qu'il trouve +toujours. + +--C'est très-grave, messieurs; qui payera le gaz? Est-ce la guerre, est-ce +le département? Revenez dans une heure. Je vais étudier la question avant +de vous donner la réquisition nécessaire. + +On revient une heure après, trop heureux si l'on peut pénétrer dans le +cabinet du fonctionnaire. Il n'a nullement songé à votre affaire, il y +répond en homme qui l'a méditée. Il trouve là bien des irrégularités, +mais, en vrai patriote, il vous donne l'ordre demandé. N'aurait-t-il +pas été bien plus simple de le donner de suite? Les saintes règles de +l'administration s'y opposent. + +A midi le _Jean-Bart_ va se mettre en marche. Jossec, et son compagnon +Guillaume, regardent le ballon avec admiration. Tous deux sont sortis de +Paris en ballon, sans avoir auparavant jamais vu l'admirable appareil +dû au génie des Montgolfier. Ils ont déjà bravé la tempête et les vents +furieux, mais l'aérostat leur a laissé un souvenir plus profond que celui +du navire. Ils nous ont parlé avec enthousiasme de leur premier voyage +aérien; en hommes énergiques et dévoués, ils sont devenus les plus chauds +partisans de la navigation aérienne. + +--Ah! Monsieur, me disait Jossec, quelle différence entre le ballon et le +vaisseau!--Il n'y a plus dans la nacelle aérienne ni vent, ni roulis, +ni tangage, et rien à faire qu'à admirer le ciel. Je veux renoncer à la +marine et me faire aéronaute. + +Mais le brave Jossec parlait des ascensions en ballon libre, il n'avait +pas encore goûté du ballon captif, il devait voir que le voyage est moins +agréable, et hérissé de difficultés sans nombre. + +Bientôt tout est prêt pour le départ, il faut nous rendre avec notre +aérostat gonflé au château du Colombier, à côté du ballon la _Ville de +Langres_, et là nous attendrons les ordres. Quatre cordes sont fixées au +cercle du ballon. Cent cinquante mobiles empoignent chacune d'elles. Je +monte dans la nacelle avec Jossec, mon frère reste à terre pour commander +la marche. Nous vidons par dessus bord un assez grand nombre de sacs de +lest, jusqu'à ce que le _Jean-Bart_ s'élève; il monte lentement à 40 +mètres de haut où il est retenu par ses quatre câbles, à l'extrémité +desquels sont pendues des grappes humaines. Le ballon se penche à droite +et à gauche sous l'effort de la brise. Pauvre aérostat! Fils de l'air; ami +des nuages floconneux, le voilà rivé au plancher terrestre, il fait crier +ses cordages et semble souffrir de cette captivité, dont il se plaint par +le gémissement de la nacelle, tirée dans tous les sens. + +Les mobiles attelés aux cordes remorquent le ballon dans la direction +voulue; c'est merveille de voir cette promenade que nous exécutons à 30 +mètres au-dessus des toits. Jossec et moi, nous sommes bercés dans l'air, +comme à l'avant d'un navire. Ce mouvement de va-et-vient nous donnerait +le mal de mer si nous n'avions le pied aussi marin qu'aéronautique.--Les +habitants d'Orléans qui se sont réunis à la hâte autour de nous, nous +regardent avec admiration, et montrent, par leur air ébahi, que ce moyen +de transport leur est complètement inconnu. Ne croyez pas que le ballon +reste à la même hauteur au bout de ses cordes, le vent le fait osciller à +la façon d'un grand pendule retourné; il pique une tête jusqu'à proximité +des toits, pour bondir à 40 mètres; quelquefois le mouvement d'oscillation +est tel que l'aérostat soulève de terra une corde entière, avec les +mobiles qui y sont pendus. Ceux-ci sont ravis de cette besogne si nouvelle +pour eux; ils ont les biceps tendus, et attraperont de bonnes courbatures; +ils reçoivent quelquefois des horions, sont jetés par terre au milieu des +éclats de rire de leurs compagnons, mais tout cela n'est-il pas cent +fois préférable aux obus et aux boîtes à mitraille? Pour le moment ces +amabilités prussiennes ne sont pas à craindre. Vive la manoeuvre du ballon +captif! elle vaut mieux que celle du chassepot sous le feu des batteries +ennemies. Mais ne nous félicitons pas trop à l'avance, l'heure du danger +sonnera peut-être aussi pour nous! + +Si le transport en ballon captif est pittoresque, curieux et dramatique, +il faut avouer qu'il est d'une lenteur vraiment désespérante. Nous avons +à passer le chemin de fer et les fils télégraphiques, c'est un travail de +Romain. Il faut retenir le ballon par deux cordes seulement, en jeter deux +autres au-dessus des fils, que nos hommes saisissent, recommencer une +seconde fois la même manoeuvre. Il faut avoir soin, pendant cette +opération délicate, que les mobiles ne lâchent pas prise tous à la fois, +car le _Jean-Bart_ ne serait pas long à bondir à 2 ou 3,000 mètres de +haut, abandonnant et les Prussiens, et l'armée de la Loire. Nous venons à +bout du passage de notre Rubicon et nous continuons notre route au-dessus +des champs hérissés d'échalas de vignes. Le vent qui est vif nous est +contraire, il frappe le ballon sur une surface de 400 mètres carrés, voile +énorme d'une force surprenante, aussi nos pauvres mobiles dépensent toute +leur force pour nous traîner avec la vitesse d'une tortue. Il y a une +heure que nous marchons et nous n'avons fait que deux kilomètres! Nous +sommes à moitié chemin.... Arrêtons-nous quelques moments au milieu de +cette verte prairie. «Oh hisse! larguez les cordages!» Le ballon descend +lentement et vient se reposer mollement sur un tapis de verdure, où nous +faisons la sieste pendant un bon quart d'heure. + +Il fait un froid de loup dans la nacelle, mon frère et le marin Guillaume +nous y remplacent; bientôt le ballon reprend sa marche avec une lenteur +plus grande encore, car l'ardeur de nos moblots s'est ralentie; les cris +et les rires sont plus rares, voilà déjà quelques traînards qui ne veulent +plus rien traîner du tout. Je fais reprendre les cordes à ces paresseux +qui se font un peu tirer l'oreille, et qui ne se mettent à l'oeuvre +qu'avec un enthousiasme bien modéré. Quoi qu'il en soit, nous arrivons au +château du Colombier. Le ballon passe sans encombre au-dessus d'un rideau +d'arbres qui entoure une vaste pelouse où le ballon la _Ville de Langres_ +est déjà posé. + +La nacelle ramenée à terre est remplie de sacs de lest pleins de terre, +et de grosses pierres qu'on y entasse. Le _Jean-Bart_ ainsi chargé peut +passer la nuit sans qu'il y ait crainte de le voir s'envoler. + +Nous allons prendre possession des chambres qui nous sont réservées dans +le château où Duruof et des employés du télégraphe sont déjà installés; +cette habitation est devenue le quartier général des aérostiers +militaires. + +Quel ne serait pas l'étonnement du propriétaire s'il voyait le sans-gêne +avec lequel on couche dans ses lits! Mais quelle ne serait pas surtout sa +douleur, s'il savait comment les Prussiens, qui ont passé par là avant +nous, ont arrangé son mobilier! + +Tous les meubles sont brisés, les tiroirs gisent pêle-mêle, des lettres, +des papiers, couvrent les parquets. Tout est décimé, mis en pièces. Les +lits sont d'un aspect repoussant, on voit qu'une armée y a couché avec +des souliers crottés. On n'a respecté que la batterie de cuisine, où le +cuisinier des moblots travaille déjà à la préparation de notre dîner. Il +a déniché un grand tablier dans quelque coin, et il préside à la cuisson +d'un gigot avec la dignité d'un Vatel émérite. Deux de ses compagnons +d'armes lui servent de gâte-sauce, et font cuire la soupe. Inutile de leur +demander s'ils soignent le repas, car ils en mangeront comme nous! + +Le capitaine de la compagnie est un charmant homme, très-gai, +très-affable, nous sommes déjà les meilleurs amis du monde; nous nous +disposons à mettre le couvert, avec les assiettes qui ont échappé aux +dévastations prussiennes. Quant au lieutenant, c'est un étudiant du +quartier Latin, un Parisien comme nous; au milieu des péripéties de +nos voyages, nous avons plaisir à causer ensemble des souvenirs de la +capitale, des bonnes parties d'autrefois, de parler de ce temps où +la France jouissait d'une prospérité factice, inquiétante, que notre +aveuglement nous montrait comme réelle. Où est le temps où l'orchestre +du bal Bullier faisait bondir sur un plancher poussiéreux une jeunesse +insouciante? Notre lieutenant parle de tout cela en connaisseur! Pauvre +garçon, j'ai les larmes aux yeux en pensant à lui. Quinze jours après +cette bonne causerie, il devait mourir, et son corps de vingt-deux ans +allait reposer, à jamais enfoui sous la terre des champs de bataille. O +guerre horrible, fléau désastreux, où conduis-tu ces milliers de jeunes +gens, pleins de force, pleins d'enthousiasme? A la mort, à la plus cruelle +de toutes, celle que le bon sens des peuples pourrait éviter. Combien +d'entre vous dorment-ils à cette heure dans ces campagnes, où notre ballon +vient de passer? Que de larmes, que de scènes de désolation sont à jamais +gravées sur ces prairies, où nous passions alors presque gaiement, avec +l'espoir du succès! Comme nous étions loin d'envisager l'avenir, à ces +heures où l'espérance était encore permise! Comme nous pensions peu aux +malheurs qui allaient impitoyablement s'abattre sur notre malheureux pays! +Dormez sous les champs de bataille, héros inconnus! Vos petits-fils vous +vengeront un jour! Vous êtes morts au lendemain de Coulmiers, croyant +encore à la Victoire. Vous n'avez pas vu de nouveaux et terribles +désastres, vous ne saurez jamais à quelle honte la France a été condamnée! +Dormez en paix, dans ces campagnes dévastées! Un Luther, en voyant vos +ossements, ne manquerait pas de s'écrier, comme au cimetière de Worms: +«Heureux les morts: ils reposent!» + +Pendant que nous dînons, un télégramme nous est remis au nom du directeur +des télégraphes, qui a pris les ordres du général d'Aurelles de Paladine. +On nous dit de transporter immédiatement notre ballon au camp de Chilleur, +éloigné de notre première station de douze kilomètres. Il est décidé que +nous partirons le lendemain de grand matin, car si le vent est vif, il +nous faudra peut-être dix ou douze heures pour faire ce trajet. Nous +étudions notre chemin sur une bonne carte, et nous nous décidons à suivre +le lendemain une voie de chemin de fer en construction, où les arbres ne +gêneront pas le transport de notre aérostat. + +Après l'examen de notre itinéraire, la soirée se passe dans le salon du +château, où un piano à queue reste intact: il a besoin d'être accordé, +mais, malgré les sons de casserole fêlée qu'il fait entendre, il contribue +à charmer nos loisirs. Un secrétaire, dans la pièce où nous sommes, a été +forcé, et les lettres dont il était rempli sont entassées sur le parquet. +Parmi ces débris, nous trouvons un petit paquet soigneusement ficelé, où +sont écrits ces mots: «Cheveux de ma Virginie.» Un de nous recueille ce +souvenir cher au propriétaire inconnu, qui nous donne l'hospitalité sans +le savoir, il se promet après la guerre de le renvoyer sous enveloppe au +château du Colombier. Est-ce un père qui retrouvera la précieuse relique +d'une fille morte, ou un mari celle de sa femme? Nous l'ignorons. Mais +quoi qu'il en soit, une victime des barbaries prussiennes verra qu'une +main sympathique a passé parmi le pillage et les ruines. + +A onze heures, nous nous couchons tout habillés sur nos lits qui ne sont +guère plus propres qu'une étable. Je m'endors d'un profond sommeil à +l'idée que les ballons captifs vont pouvoir venir en aide à l'armée de +la Loire, mes rêves me montrent l'ennemi que j'observe du haut de notre +observatoire aérien; la vaillante armée de la Loire avance sur Paris, elle +repousse les légions prussiennes, et bientôt c'est la zone des forts de la +capitale qui s'offre à sa vue. Encore une illusion que la triste réalité +devait dissiper bientôt. + + +II + + +Le départ.--Le voyage en ballon captif.--Accident à Chanteau.--Réparation +d'une avarie.--Arrivée à Rebréchien.--Tempête nocturne.--Le _Jean-Bart_ +est crevé.--Retour à Orléans.--Gonflement du ballon _la République_. + +Du 30 novembre au 3 décembre 1870. + +Le temps est légèrement brumeux, des nuages opaques se promènent lentement +dans des régions atmosphériques assez rapprochées de la surface du sol. Le +ballon a été si bien réparé, si bien verni qu'il est presque aussi rond +que la veille, c'est à peine s'il accuse une déperdition de gaz par +quelques plis légers qui rident un peu sa partie inférieure. Vers +l'équateur, il est toujours tendu par la pression intérieure, et son filet +forme à sa surface comme un capiton qui défierait la main du plus habile +tapissier. + +Il est 7 heures du matin, il y a grand branle-bas au château du Colombier. +La compagnie des mobiles a plié ses tentes; les fusils, les sacs sont +entassés sur des charrettes qui vont nous suivre, car les hommes ont assez +de besogne à remorquer l'aérostat captif, le moindre fardeau gênerait la +liberté de leurs mouvements. Le capitaine fait l'appel, il n'y a pas de +déserteurs. + +Nous allons partir, laissant Duruof et la _Ville de Langres_ comme équipe +de réserve. + +Jossec et Guillaume déchargent la nacelle des pierres qu'on y a placées, +ce n'est pas une petite affaire, car un de nos _moblots_, ancien maçon, +solide comme Samson, a apporté là de véritables rochers d'un poids énorme. + +Nous avons envoyé en avant les plateaux qui nous serviront pour les +ascensions captives, et la batterie que j'ai fait construire pour +remplacer, par de l'hydrogène pur, le gaz perdu par la dilatation ou +l'endosmose. Bertaux, notre capitaine-trésorier, a acheté pour nous +mille kilog. de zinc et dix touries d'acide sulfurique, qui représentent +plusieurs rations de vivres pour le _Jean-Bart_. Un bon commandant +n'envoie pas ses soldats en campagne sans biscuits, par la même raison, un +aéronaute ne doit pas partir avec son ballon sans une bonne provision de +gaz. Aussi nous sommes-nous munis de tout le matériel nécessaire pour le +produire. + +Mon frère rassemble les hommes, je monte dans la nacelle qui, suffisamment +délestée, s'élève. Le ballon est suspendu dans l'espace à la hauteur de +deux maisons de cinq étages; les quatre cordes qui le retiennent sont +tendues aux quatre angles d'un grand carré par les mobiles répartis à +chacune d'elles en nombre égal. On se croirait attaché sous le ballon à +un grand faucheux à quatre pattes qui rampe sur les champs, car qu'est-ce +qu'une hauteur de quelques étages pour l'aéronaute qui pourrait compter +ses étapes verticales par plusieurs dizaines de tours de Notre-Dame +superposées? + +Ah! décidément, le voyage en ballon captif ne ressemble guère à +l'excursion en ballon libre. C'est la différence qui existe entre la +prison et le grand air de la liberté. L'aérostat n'aime pas traîner un +boulet à sa nacelle. Il s'incline sous l'effort du vent, il fait grincer +ses cordes et sa nacelle. Le voyageur est secoué dans son panier comme un +nautonnier sur sa barque au sommet des vagues. Le vent siffle violent et +froid. Tandis que là-haut, en liberté, on plane avec l'air en mouvement, +que nulle brise ne se fait sentir, ici-bas, en captivité, il faut retenir +son chapeau des deux mains, si l'on ne veut pas qu'il s'envole. + +Au-dessus des nuages, les villages, les villes, les provinces défilent +sous vos yeux comme un vaste panorama roulant; à la surface du sol, nous +comptons notre route arbre par arbre. Les mobiles se pendent aux cordages +et s'évertuent, le moindre coup de vent les soulève de terre. Mais +patience et persévérance doit être maintenant notre devise. Arrivés au +camp, nous aurons l'espoir de surveiller les Prussiens de haut, et si +nous pouvons dévoiler leurs mouvements, quelle récompense de nos efforts, +quelle compensation apportée à nos fatigues! + +A midi, le soleil a paru, il a écarté les nuages de ses rayons brillants, +mais avec lui la brise s'est élevée. Le vent souffle âpre et froid; il +imprime des oscillations fréquentes à notre navire aérien. Nous sillonnons +l'espace au-dessus de la voie de chemin de fer en construction que nous +avons appris à connaître sur notre carte, mais quelquefois le _Jean-Bart_ +se rapproche de la cime des arbres, véritables récifs du navigateur +aérien. Il ne faut qu'une branche verticale pour crever l'étoffe du +ballon, à tous les pas nous redoutons un malheur. Chaque cime est une épée +de Damoclès retournée sous notre nacelle. + +Il est une heure, une clairière s'offre à nous, le ballon y est descendu; +nos hommes se reposent. Je suis littéralement gelé, et mon frère se +dispose à faire son quart après moi. Il prend place dans l'esquif avec +le lieutenant de mobiles, mais à peine le ballon a-t-il été traîné de +quelques centaines de mètres qu'une voix nous crie de la nacelle: «J'en ai +assez, faites-moi descendre!» C'est le pauvre lieutenant qui a eu le mal +de mer. Il est vert comme une pomme en mai et vient de lancer son déjeuner +pardessus bord en guise de lest! Il revient à terre complètement guéri de +sa passion aérostatique. + +Nous continuons notre marche bien lentement jusqu'à Chanteau. Nous avons +là à passer un chemin étroit bordé de rideaux d'arbres, que nous allons +franchir en faisant monter le ballon jusqu'à l'extrémité de ses cordes. +Mon frère vide deux sacs de lest pour maintenir le ballon à une hauteur +suffisante, et augmenter par l'accroissement de force ascensionnelle la +résistance à l'action du vent. Je crie aux mobiles de marcher vite s'ils +le peuvent, afin de passer rapidement ce détroit dangereux. Le _Jean-Bart_ +se penche, et frise le sommet des premiers arbres, sans les toucher, puis +il se balance vers ceux qui se dressent de l'autre côté de la route. Il +oscille de nouveau et redescend vers un chêne élevé... Il s'en rapproche +rapidement; va-t-il s'y briser? mon coeur bondit d'inquiétude. Patatra! +C'en est fait du _Jean-Bart_, une branche s'est enfoncée dans l'appendice, +et l'a crevé comme une peau de tambour! Tout est perdu! pensons-nous. +Nous ramenons le ballon à terre, nous voyons avec joie qu'il n'en est +heureusement pas ainsi: l'avarie peut se réparer. L'appendice seul est +crevé. Jossec monte dans le cercle, et de son cache-nez, étrangle le +ballon au-dessus du cercle de l'appendice.--Nous l'aidons dans ce travail +difficile, car perchés dans le cercle, et les mains levées, nous touchons +à peine la partie malade de l'aérostat. Il faut faire une ligature à bras +tendu, pendant que le vent nous balance, et nous jette dans les cordages, +tantôt sur le dos, tantôt à plat ventre. En nous soutenant mutuellement, +nous cicatrisons la plaie du _Jean-Bart_. Jossec qui sait ce que c'est +qu'une voie d'eau dans un navire, a appris qu'une voie de gaz ouverte dans +un aérostat n'est pas moins dangereuse. Mais il a su réparer celle-ci +en habile aéronaute; il est excellent gabier, et la navigation aérienne +touche en bien des points à la navigation océanique. + +L'air est agité, et le vent augmente d'intensité. Les rafales sifflent, et +font bondir le ballon qu'elles ont déjà en partie dégonflé. L'étoffe n'est +plus aussi bien tendue, elle se creuse par moment, en faisant entendre un +bruit sourd et lugubre.--Il faut attendre que la tourmente ait passé. +Car le transport devient actuellement impossible. Nous postons quatre +factionnaires autour du _Jean-Bart_, et nous allons jusqu'au village de +Chanteau, où nous prenons un modeste repas que nous avons tous bien gagné. +On remplit de vin deux seaux, et nos moblots y puisent à tour de rôle. +Cette collation ranime leur ardeur. Ils trouvent que, décidément, il y a +du bon dans le service des ballons captifs. + +En dépit du vent, nous nous décidons à continuer notre route, car nous +voulons arriver au camp de Chilleur. Nous savons que le général d'Aurelles +n'est pas bien convaincu de l'utilité des ballons captifs; que dira-t-il +si ses premiers ordres n'ont pu être exécutés pour cause de vent? +Qu'importent les obstacles imprévus, l'insuffisance d'un matériel +improvisé, les difficultés dues à la mauvaise saison? Expliquer toutes ces +bonnes raisons quand on a échoué, c'est perdre son temps. Il faut réussir +à tout prix. Un général vaincu est un mauvais soldat. Un ballon dans une +première tentative a été crevé. Supprimons les ballons. Voilà comme on +juge aujourd'hui. Nous ne l'ignorons pas, aussi faut-il nous efforcer de +vaincre le vent, notre ennemi à nous. + +Les mobiles se remettent en marche traînant à la remorque le _Jean-Bart_, +où nous sommes montés tous deux mon frère et moi. Les chemins sont +couverts d'une boue gluante, qui se colle aux semelles, et nous préférons +geler dans la nacelle que patauger dans la crotte. D'ailleurs tout à +l'heure un coup de vent sec, imprévu, a failli faire lâcher prise à tous +nos hommes à la fois. Nous avons entrevu la possibilité d'une ascension +libre, faite malgré nous. Dans le cas d'un semblable accident, nous tenons +à nous trouver ensemble. Nous songeons même que nous n'avons pas d'ancre +dans la nacelle et qu'en cas de départ dans les nuages, le retour à terre +ne serait pas facile. Mais nous chassons de notre esprit cette vilaine +perspective, nous ne pouvons pas, pour le présent, réparer cette omission, +n'y pensons plus. + +Le traînage de l'aérostat devient de plus en plus pénible.--Les mobiles +sont fatigués.--Nous essayons d'un nouveau moyen de locomotion que nous +regrettons bientôt de ne pas avoir usité plus tôt, car il est plus +pratique et moins fatigant. Au lieu de traîner le ballon juché dans l'air +à 30 mètres de haut, nous le faisons descendre jusqu'à un mètre ou deux de +la surface du sol, les mobiles le maintiennent presque au-dessus de leurs +têtes. Dans ces conditions les oscillations ont une amplitude moindre, et +le travail de traction est plus facile. Il était bien simple de songer de +suite à ce procédé, mais on n'apprend décidément qu'à ses dépens. + +Nous arrivons bientôt au milieu de vastes plaines, où nous n'avons plus +à craindre les récifs terrestres. Mais le soleil se couche et le vent ne +s'apaise pas. Il est six heures. Nos hommes sont épuisés. Ils commencent +à se plaindre, ils ne tirent que mollement, et ont toutes les peines +du monde à ne pas laisser entraîner le ballon par le vent qui nous est +toujours contraire. C'est à peine si nous faisons un kilomètre à l'heure. + +--Courage, leur crions-nous, nous arrivons bientôt à Rebréchien. Il faut +aller jusque-là, car en restant ici, il n'y aurait pas de dîner. Et +là-bas, vous aurez un bon repas! + +Nous avons les pieds et les mains littéralement glacés, et le mouvement de +roulis de la nacelle devient insupportable. Mais nous n'osons rien dire. +Quel exemple pour les soldats si les chefs se plaignaient déjà! + +Bientôt, il fait nuit noire, quelques paysans regardent stupéfaits le +passage de ce monstre inconnu pour eux. Le ballon se découpe sur le ciel, +en une vaste silhouette noire qui se balance au-dessus de la plaine; il +est tiré par des groupes humains qui ressemblent de loin à des ombres +échappées du monde infernal. Tous ces travailleurs sont fatigués et +silencieux. On dirait l'apparition fantastique d'une légende. + +A 7 heures, la lune se montre et complète le merveilleux de cette scène +bizarre; elle nous éclaire de ses rayons, et se reflète sur l'aérostat, en +lui donnant l'aspect d'une grande sphère de métal poli. + +S'il fallait continuer quelques heures de plus un semblable voyage, nous +ne tarderions pas à tomber de fatigue, au milieu des champs. Les pauvres +mobiles ont les mains coupées par les cordes, ils marchent avec peine +dans la terre labourée. Depuis que la lune s'est montrée, le froid +est insupportable.--Une bise glacée nous paralyse dans la nacelle. +Heureusement nous apercevons dans le lointain le petit village de +Rebréchien qui allume ses feux du soir. + +C'est la terre promise qui s'ouvre à nous. Il faudra demain recommencer le +voyage. Mais une bonne nuit nous aura rendu nos forces. + +A 8 heures, nous faisons arrêter le ballon à l'entrée du village. Il y a +douze heures que nous sommes traînés en ballon captif, il y a douze heures +que nos mobiles tirent sur des cordes de toute la force de leurs poignets: +ma foi ce sont de solides gaillards, et bien d'autres à leur place +auraient succombé à la tâche. Mais leur bonne volonté est à la hauteur de +leurs poignes, ils aiment, malgré eux, leur ballon captif qui leur a donné +tant de mal, car leur instinct leur fait comprendre qu'il y a là quelque +chose de nouveau, d'inconnu, d'utile. Braves coeurs! Ils aiment la patrie, +ils sont pleins d'ardeur, pleins de zèle. Que n'aurait-on pas fait avec de +tels soldats! Mais il aurait fallu savoir les conduire, les soigner. Ils +travailleront demain avec la même ardeur, mais à condition que ce soir ils +dîneront et dormiront bien. C'est ce qui ne leur arrive pas tous les jours +en présence de l'ennemi. Privés de sommeil, privés de nourriture, accablés +de fatigue, ils fuient sous le feu des batteries prussiennes. Mais qui +donc tiendrait tête à des solides combattants quand les privations de +tous genres ont transformé l'homme robuste en un malade, chez lequel +l'abattement, le découragement ont succédé au courage, à la résolution? Un +estomac trop longtemps vide ne sait plus avoir d'énergie. + +Avant de nous livrer à un repos dont nous avons tous grand besoin, nous +prenons soin de disposer le ballon de telle sorte que les coups de vent +violents auxquels il est soumis sans cesse ne puissent l'entraîner au +loin. Jossec et Guillaume vont chercher des pelles et des pioches; ils +creusent un trou carré où la nacelle, remplie de pierres et de sacs de +lest, est enterrée jusqu'au bordage supérieur. Nous ne tardons pas à nous +apercevoir que ces précautions sont insuffisantes, le ballon qui a perdu +une quantité appréciable de gaz, est flasque et distendu, son étoffe +devient concave sous l'effort de l'air agité, et ce qui nous étonne, c'est +qu'il ne vole pas en lambeaux d'un moment à l'autre. En se creusant ainsi, +l'aérostat forme voile, et acquiert une force de traction énorme; en +quelques minutes, il a si bien élargi le trou de la nacelle, qu'il l'en +retire, et courrait à la surface des champs avec la vitesse d'un train +exprès si les _moblots_ ne s'étaient jetés à temps sur les cordages; nous +faisons rentrer la nacelle du _Jean-Bart_ dans sa prison; nous attachons +au cercle une corde solide à l'extrémité de laquelle nous fixons une ancre +que nous enfouissons à deux ou trois pieds sous terre. Cette fois le +_Jean-Bart_, croyons-nous, est cloué au sol, il sera peut-être éventré +sous l'action du vent, mais il ne se débarrassera pas de ses liens. Hélas! +L'un et l'autre accidents allaient survenir dans la nuit au plus fort de +la tempête. + +A 6 heures du matin, les rafales sont si puissantes que l'aérostat se +penche complètement jusqu'à terre; là il roule sur lui-même, son étoffe +se soulève avec force comme une poitrine opprimée. On dirait le râle d'un +être vivant qui va succomber, et qui lutte encore contre la mort. Les +mobiles en faction nous ont éveillés à temps pour assister à cette agonie. +Mais que faire pour conjurer le mal? Nous sommes de pauvres médecins qui +viennent trop tard, et qui ont à lutter contre une force qu'ils ne peuvent +vaincre. Ces tortures du _Jean-Bart_ nous font mal à voir; que de peines, +que de tourments, que de patience devenus inutiles!--Nous allons échouer +en vue du port. + +Pauvre ballon! Son étoffe est bien solide, car elle est froissée par le +vent, avec une violence inouïe, l'air s'y engouffre précipitamment, et y +résonne sourdement. Le _Jean-Bart_ se crispe, s'agite, touche le sol, +puis se redresse, bondit et s'allonge, comprimé par le poids de l'air +en mouvement. Tout à coup une rafale siffle dans les arbres avoisinants +qu'elle fait ployer, elle enlève le ballon comme un fétu de paille, et +l'entraîne à cent mètres de son point d'attache. Arrivé là, le _Jean-Bart_ +s'affaisse, il a succombé dans cette lutte inégale du faible contre +le fort, son étoffe s'est fendue de l'appendice à la soupape. Le gaz +s'échappe en une seconde: Le fier aérostat si beau, si puissant, n'est +plus qu'un lambeau d'étoffe informe, un amas de chiffons, une guenille. Il +a perdu sa vie, son âme, il est mort. Mais, contrairement à l'être animé, +il ressuscitera sous la même forme; une bonne couture, une pièce d'étoffe +et deux mille mètres cubes d'hydrogène carboné, produiront le miracle. + +Les témoins de cette scène étrange sont stupéfaits de cette force de +l'air, frappant une surface légère, car ils ont assisté à une expérience +vraiment remarquable. Le ballon a soulevé sa nacelle remplie d'un poids de +deux à trois mille kilogrammes, il a entraîné son ancre avec lui, en lui +faisant tracer dans la terre labourée un sillon d'un mètre de profondeur. +Je crois pouvoir affirmer que cinquante chevaux et peut-être même +davantage n'auraient pas déraciné ce fardeau. + +Cherchez donc la direction des ballons, avec un vent pareil! Où vous +cacheriez-vous, utopistes et faux inventeurs qui voulez conduire les +aérostats dans l'air avec une paire de rames, avec une voile, grecque ou +latine, si vous aviez été là parmi nous à voir succomber le _Jean-Bart_! +Apprenez à connaître l'outil que vous voulez améliorer, avant de rêver +pour lui des progrès insensés. Maniez les ballons, montez dans leurs +nacelles, gravissez les sommets des nuages, conduisez-les à terre et +en l'air, et dans ces promenades pratiques vous rencontrerez peut-être +l'inconnu que vous cherchez.--Mais vous ne trouverez jamais rien, en +faisant de l'aéronautique en chambre. Ce n'est pas assis devant un bureau +que Watt a trouvé les merveilleux organes de la machine à vapeur, c'est le +marteau à la main, dans un atelier de mécanicien. + +Nous replions l'aérostat, et la foule des paysans qui n'était pas là hier +à notre arrivée, accourt pour voir le ballon. La figure de quelques-uns +d'entre eux est vraiment comique. + +--Jean-Pierre, tu verras le ballon demain matin, avait dit un témoin de +notre arrivée à son ami, c'est une grande machine ronde qui se remue, +souffle, s'agite, qui est deux fois grande comme notre clocher et qui +traîne dans un panier des messieurs de Paris. + +Et Jean-Pierre est ébahi de voir un paquet d'étoffe pliée, qui tient dans +un panier d'osier. Il se demande si on ne s'est pas moqué de lui. Mais il +ne sait pas qu'il faut voir un ballon gonflé. Je ne puis m'empêcher +de comparer le gaz d'un aérostat à la parole de certains avocats; que +reste-t-il, quand le gaz est sorti? + +Nous sommes assez penauds pour notre part, et c'est l'oreille basse que +nous nous décidons à envoyer un télégramme à Tours où l'on attend de nos +nouvelles. Nous revenons à pied à Orléans. + +Après quatre heures de marche, nous entrons en ville; la réponse à notre +missive est déjà venue. Sachons rendre justice à l'intelligence du +directeur des télégraphes qui s'occupe du service des ballons captifs, au +lieu de bouder, de se plaindre et de nous décourager comme l'auraient fait +tant d'autres, il nous félicite chaleureusement de nos efforts, et nous +excite à recommencer. «Je vous envoie six ballons, nous dit-il, crevez-en +autant que vous voudrez, mais réussissez.» Voilà de bonnes paroles +qui nous réconfortent, c'est ainsi qu'on fait marcher des hommes +d'action.--Malgré notre premier échec, on ne nous congédie pas avec +l'épithète de traîtres.--Nous sommes décidément plus heureux que nos +généraux. + +Du reste, ce n'est pas la persévérance qui nous manquera, mon frère et +moi, nous avons le défaut ou la qualité d'être têtus comme mulets, quand +nous avons un projet en tête. Le lendemain nous réparons de bon coeur un +autre ballon, la _République universelle_, venu de Paris le 14 octobre. +Nous allons le gonfler au premier signal, et nous pensons bien qu'il n'y +aura pas de tempête tous les jours aux environs d'Orléans. Pour plus de +précautions, nous préparerons même aussi un second aérostat, voulant avoir +deux cordes à notre arc. Je n'oublie pas d'ailleurs un conseil de mon +ami Gustave Lambert qui a appris à connaître la vie: «Pour réussir, me +disait-il un jour, il y a un mot qu'il est indispensable de bannir de la +langue française, c'est le mot découragement.» Quelque modeste que soit +notre sphère d'action, prenons le parti de le rayer de notre dictionnaire. + +Un télégramme envoyé de Tours nous apprend que le mouvement de nos troupes +est retardé de deux ou trois jours, et que nous avons le temps de prendre +nos dis-positions avant l'attaque. Cette nouvelle vient à point, car +l'usine d'Orléans ne pourra nous fournir 2,000 mètres cubes de gaz avant +le 3 décembre. + +En attendant le jour du gonflement, nous faisons une visite au camp +français accompagnés de quelques amis. Nous sommes reçus d'abord par les +turcos, dont le campement si bizarre, si pittoresque, doit ressembler aux +smalas du désert. Ces braves moricauds nous offrent un café excellent, et +boivent à la santé de la France. Pauvres Arabes, quels vides effroyables +sont ouverts dans vos rangs par le mécanisme de l'artillerie prussienne! +L'homme est faible devant la machine impitoyable! Que peut le courage +contre un projectile aveugle, contre une puissance aussi brutale +qu'invincible? + +_Samedi 3 décembre_.--Nous commençons au lever du jour le gonflement de +notre nouveau ballon, la _République universelle_. Ce nom un peu long +n'est pas très-heureux, mais nous ne voulons pas toucher au baptême de +Paris. Nos marins Jossec et Guillaume, et les mobiles sont à leur poste, +ils commencent à se familiariser aux manoeuvres aérostatiques, que +facilitent aujourd'hui un temps calme, un ciel serein. + +A 3 heures de l'après-midi, nous nous mettons en route, et bientôt perchés +dans notre nacelle, nous passons au-dessus des campagnes, remorqués par +les mobiles, à travers les échalas de vigne. L'air est à peine agité, et +la _République universelle_ mollement bercée, à l'extrémité de ses cordes, +ne nous secoue pas trop violemment dans notre panier d'osier. Nous +dirigeons notre marche à côté du château du Colombier, vers un petit +village, où nous ferons notre première étape. Demain nous espérons +arriver, à la fin du jour, au camp de Chilleur, où l'on nous attend. + +Duruof avec son ballon restera encore en réserve; il ne se plaint pas de +son inaction et nous nous demandons s'il ne se félicite pas de se tenir à +l'abri des projectiles prussiens. + + +III + + +La déroute de l'armée de la Loire.--Les ballons captifs au château du +Colombier.--Aspect d'Orléans.--Le dernier train.--Les blessés.--Vierzon. + +Dimanche 4 décembre 1870. + +Après bien des difficultés, analogues à celles que nous avons décrites, le +ballon la _République_ arrive enfin au terme de sa première étape, près +d'un petit hameau situé à 4 kilomètre à peine du château du Colombier. Il +n'y a là que quelques chaumières tristes et monotones. Il est cinq heures, +le vent assez vif agite l'aérostat qui plie sur son cercle, comme un arbre +pendant l'orage. Les marins creusent dans le sol un trou profond pour y +enfouir la nacelle, ils manient la pioche au milieu d'une plaine abritée +par des peupliers, privés de feuilles et roides comme les mâtures d'un +navire. On entend au loin le bruit de la canonnade qui fait retentir +l'air comme le tonnerre pendant la tempête. Depuis deux jours, ce concert +lugubre frappe sans cesse nos oreilles. + +Le capitaine des mobiles préside à la distribution des vivres de ses +soldats, nos marins cherchent des habitations où ils pourront trouver un +abri. Quant à nous, l'hospitalité nous est offerte par de braves paysans. +Ils ouvrent aux aérostiers leur humble maisonnette; un feu flambant +pétille dans l'âtre; l'hôtesse prépare à notre intention un repas frugal +composé d'une omelette et de fromage arrosés de vin blanc. Le soir, après +l'inspection du ballon qui s'agite toujours convulsivement sous le souffle +de l'air, nous rentrons nous coucher, mon frère et moi, étendus tout +habillés sur deux matelas placés à terre. Le capitaine et le lieutenant de +la compagnie de mobiles restent assis au coin du feu. La chambre qui nous +abrite est ouverte à tous les vents, les carreaux des fenêtres ont été +brisés par les Prussiens à l'époque de leur première visite à Orléans. Ces +pillards n'ont rien respecté dans l'humble habitation; quand ils y sont +entrés, on leur a donné des fromages, du pain et du vin, tous les vivres +de la campagne, mais ils ont cassé sans pitié les chaises, les commodes, +ils ont brisé un vieux coucou, précieux souvenir de famille, ils ont mis +en morceaux une glace, seul objet de luxe de l'ameublement de la pauvre +chaumière. + +A minuit, des pas sonores nous réveillent en sursaut. Ce sont des mobiles +qui viennent appeler le capitaine. + +--Venez, capitaine, disent-ils, on entend au loin un bruit singulier; sur +toutes les routes c'est comme le roulement de nombreuses voitures, on +croit apercevoir aussi des cavaliers qui passent sur le sol glacé. + +Tout le monde est bientôt sur pied. Rendus à travers champ à la route +la plus proche, un sinistre défilé s'offre à nos yeux. Des voitures +d'approvisionnement passent en files serrées, puis ce sont des cuirassiers +qui trottent au milieu des ténèbres suivis d'une formidable procession de +canons et de caissons d'artillerie. Çà et là des soldats égarés traversent +les champs, comme des ombres effarées, sautent par dessus les haies; +mornes, abattus, ils marchent la tête basse, sans rien dire, sans rien +voir, leurs vêtements sont en lambeaux, les uns ont la tête enveloppée +d'un foulard, les autres, demi-nus, se drapent dans de méchantes +couvertures; ceux-ci boitent et traînent le pas, ceux-là ont le bras en +écharpe, quelques-uns, maladifs et pâles, s'appuient sur l'épaule d'un +ami. + +--Tout est perdu, nous dit un vieux zouave à barbe grise, les obus tombent +on ne sait d'où. Dieu me damne, si j'ai rien vu de semblable! Ces maudits +Prussiens sortent du sol pour nous écraser, nulle résistance n'est +possible! + +Tout en faisant la part de l'exagération des fuyards, nous nous rendons à +l'évidence, car le lugubre défilé se prolonge à perte de vue, avec +toute la physionomie d'une déroute. Comment traduire les sentiments qui +s'agitent dans notre esprit consterné? Quelle tristesse s'empare de notre +âme au retour dans la pauvre chaumière! C'en est donc fait de la France! +L'armée de la Loire, victorieuse à ses débuts, est déjà terrassée! + +La fatigue est le meilleur palliatif de la douleur; malgré l'émotion qu'a +fait naître l'horrible tableau du désastre, nos yeux se ferment, et le +sommeil vient arrêter le souvenir. + +_Lundi 5 décembre_.--A 5 heures du matin, tout le monde est sur pied. La +déroute a duré toute la nuit, le défilé lugubre n'a pas discontinué un +instant. Au lever du jour, elle s'accentue plus complète encore, et les +premiers rayons d'un soleil d'hiver éclairent les milliers de voitures qui +se dirigent vers Orléans. Plus loin, on voit encore des cuirassiers aux +manteaux rouges, et de nombreuses pièces d'artillerie. Des blessés, le +teint pâle, l'oeil livide, sont ramenés sur des cacolets. + +La _République_ est toujours gonflé au milieu de la prairie. Que faire? +Nul ordre ne nous est envoyé! Nous laisserons-nous prendre sottement par +les Prussiens qui approchent? Un mobile court au château du Colombier, où +est installé un poste télégraphique. Aucune nouvelle, aucun ordre: notre +devoir nous impose l'obligation d'attendre jusqu'à la fin. Comment se +décider à plier bagage, en songeant que le ballon peut être utilisé au +dernier moment. + +Que les Prussiens viennent s'ils le veulent! Qu'ils nous cernent, qu'ils +nous entourent! Il sera toujours temps de couper nos cordes, et de +lancer la _République_ au-dessus des nuages! Nos mobiles et nos marins, +débarrassés de leur ballon, trouveront bien à se sauver à pied. Ils ont +tous des chassepots, des revolvers et sont décidés s'il le faut à en faire +bon usage. + +Attendons. C'est la décision qui est prise au milieu de la panique. + +--Attendons si vous voulez, nous crie d'un air insouciant le lieutenant +des mobiles qui vient de se joindre à nous, mais, pour Dieu! déjeunons. + +Et disant ces mots, il nous montre en riant un magnifique lapin qu'il +vient d'acheter trente centimes à un paysan. Ce brave homme s'est excusé +de le faire payer un peu cher. Mais les temps sont durs. Hélas! A trente +lieues d'ici, dans les murs de Paris, ce lapin coûterait à nos amis autant +de pièces de cinq francs que nous l'avons payé de sous! + +A 11 heures, le bruit de la canonnade se rapproche singulièrement, des +paysans accourent consternés! Les obus, disent-ils, tombent à 1000 mètres +d'ici. + +Qu'allons-nous devenir? L'équipe est vite rassemblée, il faut faire les +préparatifs de l'ascension. Au même moment, une estafette accourt. On nous +donne l'ordre de plier le ballon, et de le porter de l'autre côté de la +Loire, où l'armée se rassemble. Le dégonflement se fait en toute hâte. +Mais il y a pour une bonne heure de travail. + +Voilà une charrette qui passe attelée d'un bon cheval. + +--Holà! mon bonhomme, crie le capitaine au charretier, vous êtes vide, je +mets votre voiture en réquisition, nous en avons besoin. + +--Ma foi, mon capitaine, prenez, si vous voulez, la voiture et le cheval +ne sont pas à moi. + +Le filet plié, le ballon, la nacelle, sont hissés sur la charrette qui se +met en marche. Il était temps: les projectiles ennemis sifflaient dans +l'air et tombaient à profusion sur le château du Colombier. + +Je cours payer notre brave hôtesse, et je vois le lieutenant de mobiles +devant le foyer de la cheminée. Une cuiller à la main, il fait mijoter son +lapin. + +--Allons, mon lieutenant, en route. Vous avez fait là un joli déjeuner +pour les Prussiens. Mais consolez-vous, nous mangerons à Orléans! + +Le pauvre village va être abandonné. Les ennemis vont venir. Tous les +paysans sont en proie à la plus violente émotion, on en voit qui se +sauvent, on en voit d'autres qui se hâtent de cacher les objets qui leur +sont chers! + +Nos 150 mobiles suivent la charrette. On arrive bientôt par un chemin de +traverse à la grande route qui conduit en ville. Mais nous attendons +une grande demi-heure pour prendre rang au milieu de la longue queue de +voitures d'approvisionnement et de troupes qui défilent depuis plus de +douze heures. + +Il faut avoir assisté au spectacle de la retraite de cent mille hommes +pour se faire une juste idée du chaos, de l'encombrement désordonné qui en +résulte. Deux files de charrettes suivent la route au milieu des troupes; +des cavaliers dominent pêle-mêle cet océan humain, chaque charretier veut +devancer son voisin, à chaque minute la file s'arrête pour ne reprendre +qu'un pas lent et irrégulier. Tout le monde est silencieux, atterré, comme +abruti. Tantôt des estafettes courent pour porter des ordres; il faut +leur ouvrir un passage; des canons remontent le courant pour protéger la +retraite jusqu'à la nuit.--Cependant le bruit de la canonnade augmente +d'amplitude, l'ennemi approche! Aura-t-on le temps de traverser la Loire? +Fasse le ciel que les obus ne tombent pas sur la route, cachée sous un +ruban de soldats et de voitures! + +L'encombrement augmente à mesure qu'on avance. Devant la porte d'Orléans +le courant s'arrête pendant près d'une heure. La foule serrée, est +immobile. Chacun est cloué à la même place, sans pouvoir faire un pas en +avant ou reculer d'une semelle. Je ne sais quoi de triste, de lugubre +domine ce tableau. Toutes les maisons du faubourg Banier se ferment, les +ruines du premier envahissement sont encore fumantes et semblent menacer +les habitations intactes. Les portes sont tirées au dedans, les volets +sont clos; de temps en temps une tête passe pour voir si ce sont encore +des pantalons rouges qui défilent! + +A trois heures de l'après-midi, les pièces de canon de la marine, placées +en avant des faubourgs d'Orléans, commencent à tonner au moment où nous +arrivons place Jeanne d'Arc; nous voyons là un colonel furieux, les yeux +injectés de sang, qui court après des fuyards un revolver à la main; +il les rassemble en un peloton. Un tambour résonne, et les lâches sont +contraints de se porter à l'ennemi. La caisse sonne la charge d'un ton +lugubre et monotone. + +La faim commence à nous faire subir ses angoisses, mais il ne reste plus +un morceau de pain à Orléans. Cent mille hommes viennent de passer là +avant nous. Nous courons à la gare où Bertaux, Duruof et son équipe, les +colombophiles Van Roosebeke et Cassiers sont réunis. Nos ballons sont +sauvés du naufrage. Nous allons tous partir par le dernier train qui se +forme sous nos yeux. Il est uniquement composé de fourgons où s'entasse +une foule énorme. + +Jamais je n'oublierai l'épouvantable tableau qu'offre en ce moment la +gare d'Orléans. Elle est encombrée de blessés, aux yeux hagards, qui se +traînent jusqu'au train pour s'enfuir. Nôtre fourgon contient six ballons, +nous sommes dix-sept avec nos équipes, et en outre cinq capitaines de la +ligue ont pris place accroupis sur les nacelles. De malheureux blessés +nous supplient de leur donner asile, mais il est de toute impossibilité de +placer une aiguille parmi nous. Les uns ont la tête ouverte par une balle, +d'autres ont le bras ballant et inerte, d'autres s'appuient sur les +épaules d'un camarade. Tous ces soldats sont à demi couverts de vêtements +en lambeaux, des zouaves n'ont plus ni molletières ni souliers, la plupart +n'ont pas de capotes, ni de képis, ni de couvertures ... et il gèle à +pierre fendre! + +Le train va partir. C'est le dernier, il est cinq heures Les blessés qui +ont encore quelque force se hissent sur le toit des fourgons; malgré le +froid, ils se tiennent là immobiles, couchés à plat ventre. Ceux-là sont +encore privilégiés, car d'autres, bien plus nombreux, ne partiront pas. +La captivité les attend! Ils gémissent, ils pleurent, ces malheureux, à +l'idée d'être enlevés à ce lieu si cher, à la patrie, à la famille, aux +amis. Le coeur saigne devant de tels tableaux que nulle plume ne saurait +décrire! Au milieu de tout cela, des têtes affolées crient et s'agitent, +des paniques s'emparent de la foule. + +--Les rails sont coupés, disent les uns, votre train va être brisé! + +--Les canons prussiens, disent les autres, vous attendent au tournant de +la Loire. + +A cinq heures et demie, la locomotive siffle. Le train part, au milieu +du gémissement des blessés exposés sur le toit des fourgons. Le coup de +collier brusque de la machine a ouvert leurs plaies et leur a arraché des +cris de douleur. Nous suivons lentement le bord de la Loire; les boulets +français sifflent à travers les arbres, on aperçoit au loin le pont +d'Orléans littéralement couvert d'une mer humaine. A côté, un pont de +bateaux jeté sur le fleuve facilite le mouvement de la retraite. Le soleil +se couche; son disque, rouge comme du sang, lance ses derniers rayons sur +cet horrible panorama qu'accompagne le bruit du canon. Au milieu d'une +telle désolation, je me figure entendre la grande voix du poëte, s'écrier +comme après Waterloo: + + C'est alors + Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée, + La déroute géante, à la face effarée, + Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons, + Changeant subitement les drapeaux en haillons, + A de certains moments, spectre fait de fumée, + Se lève grandissante au milieu des armées, + La déroute apparut au soldat qui s'émeut + Et, se tordant les bras, cria: Sauve qui peut! + +Nous croisons en chemin le train de M. Gambetta, mais un signal le fait +arrêter. Il n'est plus temps d'entrer à Orléans. Les rails viennent +d'être coupés. Le ministre de l'intérieur et de la guerre est obligé de +rebrousser chemin, de revenir à Tours. + +Cependant nous sommes entassés pêle-mêle dans notre fourgon, plongés dans +une obscurité complète, l'estomac vide et littéralement gelés, car la bise +glaciale siffle à travers les portes mal jointes. Mais comment oser se +plaindre en entendant sur nos têtes le bruit que font en frappant du pied +les malheureux blessés juchés sur le toit du fourgon? Quelques-uns sont +râlants, la douleur les a vaincus, la mort va les saisir! En effet, à +minuit, le train s'arrête à Vierzon. On retire des cadavres des voitures. +Quelques blessés, pendant le voyage, sont morts de froid! Détournons les +yeux de scènes aussi épouvantables et entrons à Vierzon, où nous devons +rester jusqu'à quatre heures du matin. + +Il fait nuit noire. Pas un passant dans les rues. Un hôtel est en face la +gare, une lumière y brille. Le marin Jossec frappe à la porte, on ouvre. + +Nous entrons dans une grande salle qui est le restaurant de l'endroit. + +--Que voulez-vous? nous dit le patron d'un ton grognon, je n'ai pas de +place ici pour vous loger. + +--Nous venons d'Orléans, épuisés de fatigue, de faim. Voilà plus de +vingt-quatre heures que nous n'avons pas mangé. Donnez-nous à souper et +allumez un bon feu. Nous partons dans trois heures. + +--Impossible, riposte le patron, il est passé minuit et je ferme. Je ne +peux vous recevoir, retirez-vous. + +J'insiste poliment en faisant comprendre à mon interlocuteur que nous +venons de l'armée, que son patriotisme devrait le mettre dans l'obligation +de nous mieux accueillir. Il ne veut pas entendre raison. + +--Retirez-vous, dit-il insolemment, et il ferme la porte au nez de nos +marins qui viennent nous rejoindre. Nous commençons à nous fâcher tout +rouge. + +--Ouvrez de suite, disons-nous, ou la porte vole en éclats. + +Et voilà nos marins qui frappent au dehors avec violence. Le patron se +décide à ouvrir, il est furieux. + +--Je vais aller chercher le poste, dit-il. D'ailleurs, qui êtes-vous? Je +ne vous connais pas. + +--Votre insolence nous dispenserait de vous donner d'explication, mais +voici nos papiers bien en règle qui vous montreront d'où nous venons. +Maintenant, rappelez-vous que nous sommes ici quatorze hommes bien +décidés, forts de notre droit et de notre argent, à prendre l'asile et le +dîner que vous refusez. + +Cette menace ne produit pas mauvais effet. La patronne est descendue, elle +appelle son mari dans la cuisine; la bonne arrive. Il se tient là un petit +conseil de guerre qui se termine en notre faveur. + +Le maître d'hôtel se décide à allumer un grand feu, à nous servir un +excellent repas que nous dévorons avec un appétit de naufragés. Il nous +fait chauffer du café, nous causons en fumant jusqu'à quatre heures du +matin, heure à laquelle nous reprenons un train qui nous transporte à +Tours. + + +IV + + +Organisation définitive des aérostiers militaires à Tours.--Expérience +d'une montgolfière captive.--Expédition de Blois.--M. Gambetta et le +chef de gare.--Nouvelle défaite.--Tours et le Mans.--Le camp de +Gonlie.--Ascensions captives. + +Du 6 au 20 décembre 1870. + +Tours, que nous retrouvons, n'a pas changé d'aspect. Toujours même +mouvement dans les rues. On rencontre des officiers de tous les régiments, +des francs tireurs de tous les costumes, de toutes les espèces, des +solliciteurs de tous les rangs. Mais le niveau de l'espérance a +singulièrement baissé, on parle du déménagement du gouvernement; les +optimistes les plus convaincus ne se dissimulent plus la gravité de la +situation. Où nous mèneront ces désastres accumulés? Où allons-nous? C'est +ce que chacun se demande avec anxiété. + +Le nouveau théâtre est transformé en un arsenal aérostatique où sont +amoncelés les ballons venus de Paris. Ils sont réparés, pliés dans leurs +nacelles, afin qu'il soit possible au moment voulu de les utiliser. La +famille Poitevin, venue d'Italie, pour offrir ses services aériens à la +France, critique l'emploi des ballons à gaz pour les usages de l'armée, +et veut substituer les montgolfières qui, sans exiger une usine pour être +gonflées, nécessitent seulement quelques bottes de paille enflammées. + +M. Steenackers me fait l'honneur de me demander mon avis à ce sujet. Je ne +lui dissimule pas ma façon de penser:--Certes, lui dis-je, le ballon à +gaz a contre lui l'embarras du gonflement, mais une fois rempli, il a une +force ascensionnelle assez considérable pour résister à un vent d'une +intensité moyenne, il reste gonflé plusieurs jours de suite, toujours prêt +à transporter l'observateur à deux cents mètres dans l'atmosphère.--La +montgolfière se gonfle vite, mais elle a une faible force ascensionnelle, +elle se penchera contre terre sous l'effort de la moindre brise, et vite +refroidie, elle perdra en un clin d'oeil toute son énergie. + +Du reste toute discussion, toute opinion, ne valent pas une expérience. +Que ceux qui ne partagent pas notre manière de voir sachent nous +convaincre par les faits; nous ne demandons pas mieux que de changer +d'avis quand nous aurons vu. + +_7 décembre_.--Une montgolfière construite à Tours, se gonfle à midi, dans +le jardin de la Préfecture. Les membres de la Commission scientifique, M. +Steenackers, quelques aéronautes assistent à l'expérience. L'appareil est +suspendu à une corde horizontale fixée à la cime de deux grands arbres; +on apporte des bottes de paille que l'on allume à sa partie inférieure. +L'élévation de température produite par la combustion, dilate l'air +contenu dans la sphère de toile, qui s'arrondit complètement en moins de +vingt minutes. On attache à la hâte une petite nacelle où le fils Poitevin +se tient à peine; il jette un peu de lest, et la montgolfière s'élève, +enlevant avec elle un câble que quelques hommes retiennent à terre. Mais +c'est bien péniblement que l'appareil se soulève du sol, il monte à dix +mètres et s'arrête là, haletant, épuisé. L'aéronaute jette un sac de lest, +puis un second, et tout ce qu'il peut faire, c'est d'atteindre le sommet +d'un bouquet d'arbres, où il se pose comme un pauvre oiseau auquel on +aurait coupé les ailes. Déjà la montgolfière se dégonfle, elle est fixée +à un obstacle terrestre qu'elle ne veut plus quitter.--Le fils Poitevin +abandonne sa nacelle, et descend de l'arbre de branche en branche. Une +mauvaise langue lui dit au retour de son humble voyage:--Pour en faire +autant, il n'est pas besoin de montgolfière. Vous auriez pu monter à +l'arbre comme vous en êtes descendu! + +Pour ma part je m'attendais à ce résultat, et je me demande même comment +des aéronautes experts ont pu s'engager dans une semblable tentative. Il +est bien facile de calculer la force ascensionnelle d'un aérostat à gaz ou +à air chaud, il n'est pas nécessaire d'être mathématicien pour savoir que +si elle varie, ce n'est certes pas selon la volonté de son aéronaute. Un +athlète qui est capable de porter 20 kilogrammes à bras tendu, ne s'engage +jamais à en porter 100. Une montgolfière de 1200 mètres cubes enlève un +voyageur en liberté, mais elle n'est pas capable de soulever en outre +la corde qui la retient captive, et de lutter par un excès de force +ascensionnelle, qu'elle ne possède pas, contre l'impulsion du vent. + +Cette expérience a cela de bon, qu'on ne parle plus des montgolfières. On +en revient aux ballons à gaz, et il est décidé que pour régulariser notre +situation, on organisera une compagnie d'aérostiers militaires, attachés +à l'armée et dépendant du ministère de la guerre, car à Orléans nous +n'avions aucune commission en règle. Si l'ennemi nous avait pris avec nos +ballons, il n'aurait certainement pas manqué de nous fusiller d'abord. On +aurait avisé ensuite. + +Voici les aéronautes que M. Steenackers a signalés au ministre de la +guerre, et qui viennent de recevoir les galons de capitaines: + + Gaston Tissandier. + Albert Tissandier. + J. Revilliod. + A. Bertaux. + Poirrier. + Nadal. + J. Duruof. + Mangin. + +Il est convenu que mon frère et moi, nous prendrons possession du ballon +de soie la _Ville de Langres_, et du _Jean-Bart_ qui sera réparé. Nous +aurons, comme chefs d'équipe, Jossec et Guillaume, et quatre autres +matelots comme aides-manoeuvres. + +MM. Revilliod et Poirrier dirigeront les opérations de deux ballons de +2000 mètres cubes. Leurs chefs d'équipe sont les marins Hervé et Labadie, +venus de Paris en ballon, qui seront aidés par quatre matelots. + +M. Bertaux est choisi comme capitaine trésorier de la compagnie: il sera +assisté de M. Bidault. M. Nadal sera chargé des démarches à faire pour le +gonflement, il prêtera son concours aux deux équipes. + +MM.J. Duruof et Mangin sont incorporés dans la compagnie, mais ils +resteront à Bordeaux, chargés de surveiller le matériel de réserve, et de +préparer ce qui est nécessaire à leurs collègues en activité. + +Chaque ballon en campagne sera accompagné de 150 mobiles. + +On nous a fait faire un costume très-simple, qui offre quelque analogie +avec celui de la marine. Seulement les galons sont en argent et l'ancre de +la casquette est penchée. On nous remet notre nomination du ministère de +la guerre, et nous touchons le jour même notre solde d'entrée en campagne, +qui s'élève à 600 francs. Elle est destinée à nos frais d'équipement. Nous +avons des appointements de 10 fr. par jour. + +La compagnie des aérostiers militaires est ainsi parfaitement organisée, +mais on en complique malheureusement la formation par la nomination d'un +colonel et d'un commandant.--Rien de mieux, direz-vous?--Sans aucun doute, +si ces chefs que l'on nous impose ont quelque connaissance pratique qu'ils +sont à même d'utiliser. Mais leur seul mérite aérostatique est d'être +parents et amis de hauts fonctionnaires. Ils n'ont jamais été en ballon +et n'iront probablement jamais, mais ils n'en touchent pas moins de gros +appointements. On leur donne en outre la direction du service des pigeons +voyageurs qu'ils ne connaissent pas mieux que les ballons; ils regardent +faire les hommes spéciaux, Van Roosebeke, Cassiers et leurs collègues +venus de Paris en ballon avec leurs messagers ailés, mais ils touchent +encore de ce côté de bonnes et grasses rétributions.--Pendant que nous +allons gonfler plus tard nos ballons au Mans, à Laval, notre colonel et +notre commandant resteront à Poitiers, jouant au billard et fumant des +cigares. Le premier janvier, ils seront nommés chevaliers de la Légion +d'honneur pour action d'éclat.--Vous riez, n'est-ce pas? Et cependant +rien n'est plus vrai, les choses se sont passées exactement comme nous le +disons là. Ce serait comique, si ce n'était navrant, car il est à supposer +malheureusement que ce fait n'est pas isolé, et que la France a été en +proie à un désordre, un gaspillage inouïs, élevés à la hauteur d'une +institution. + +Hélas! faut-il qu'aujourd'hui, comme hier, il y ait mêmes abus, mêmes +faveurs! Est-il donc écrit que les gouvernements doivent se suivre et se +ressembler! Suivant l'expression d'un de nos plus spirituels journalistes, +serait-ce bien toujours la même boutique, et n'y aurait-il de changé que +l'enseigne? + +_Vendredi 9 décembre_.--A 8 heures du matin, la compagnie des aérostiers +militaires part pour Blois. Nous avons à notre disposition deux fourgons, +où sont nos ballons, une plate-forme roulante où se trouve la batterie +à gaz; le zinc en lamelles et les touries d'acide sulfurique. Il +paraît qu'on va se battre dans ces parages et que nous pourrons rendre +d'importants services. + +Nous arrivons à Blois, dans nos fourgons, car il ne faut plus songer aux +wagons de voyageurs. Du reste, quoique ce mode de locomotion soit peu +confortable, c'est bien là le cadet de nos soucis. + +On ne vit plus réellement dans les temps où nous sommes, les malheurs +s'abattent sur la France avec une telle rapidité, que l'esprit égaré, +éperdu, est en proie à un vertige perpétuel qui lui ôte toute réflexion. +A Blois, nous trouvons une ville bouleversée. Tout le monde parle de +nouveaux revers, de nouveaux désastres. Dans les rues, on nous apprend que +les Prussiens sont aux portes, nous courons à la préfecture et ces tristes +renseignements se confirment. + +Le général P.... fait sauter sous nos yeux le pont de pierre. On nous +apprend ensuite que dans sa précipitation, il a oublié d'envoyer chercher +les approvisionnements de farine qu'on a laissés de l'autre côté du +fleuve. On nous affirme que 10,000 soldats qui s'étaient cachés à +Chambord, pour attaquer les Prussiens à l'improviste, ont été surpris +eux-mêmes pendant la nuit, que trois batteries de canons ont été prises +par l'ennemi. Mon Dieu! mon Dieu! quelle confusion, quel désordre! + +A la gare, nous voyons revenir des convois chargés de blessés, voilà ce +qui ne manque plus aux spectacles que nous sommes appelés à voir. Dans +l'ambulance un jeune soldat a la mâchoire inférieure enlevée, sa bouche +est devenue béante, son oeil hagard est effrayant. Je détourne la tête. +C'est horrible à voir. Une soeur de charité panse cette plaie. + +Quel tableau pour un grand artiste! Au lieu de nous représenter la guerre +par des bataillons qui prennent une redoute au milieu d'une fumée de +poudre et de gloire, qu'il retrace cette scène navrante, et que, dans le +lointain, il nous montre une mère qui pleure. Ce sera là la véritable +image de la guerre. + +Et nos ballons? Nous n'y songeons déjà plus! Pourquoi nous envoyer ici, il +est trop tard, il n'y a plus rien à faire. + +Voilà un train spécial qui accourt sur la voie ferrée. C'est M. Gambetta +qui arrive. Il descend précipitamment, avec M. Spuller, son chef de +cabinet. Il demande le chef de gare qui n'a pas été prévenu de l'arrivée +du ministre, et qui, au milieu d'un travail incessant, a pris quelques +minutes de repos. + +M. Gambetta s'agite et tempête contre le chef de gare qui ne vient pas. +Il se promène impatiemment, puis s'arrête en frappant du pied. Il est +furieux. + +Le chef de gare arrive enfin, c'est un vieillard modeste et respectable. +M. Gambetta le malmène, et lui dit les choses les plus dures, les plus +humiliantes, devant un public nombreux qui n'approuve nullement du reste +cette manière d'agir si peu courtoise. + +--Pauvre chef de gare, disait un spectateur, un si excellent homme, si +dévoué, si laborieux, c'est bien triste. + +--Ce qui est bien plus triste, répondit quelqu'un, c'est de voir M. +Gambetta, un ministre, un souverain, humilier injustement un vieillard, +sans savoir seulement s'il est coupable. + +Je me rappelais à ce moment ce qu'un homme d'un grand mérite m'avait dit +sur notre dictateur: «Il a deux défauts dont il ne guérira jamais, il est +avocat et méridional.» + +M. Gambetta part comme il est venu, et les choses ne vont pas mieux. Le +chef de gare reçoit dans la soirée l'ordre d'évacuer son matériel de +guerre. Il nous conseille de partir. Nous voulons attendre, persuadés +qu'un télégramme va être envoyé, qu'on n'a pu expédier ici les aérostiers +et leur matériel sans but, sans motif. Nous attendons jusqu'au lendemain +matin, passant la nuit dans la gare, assistant à la funèbre procession des +trains chargés de blessés, qui passent de quart d'heure en quart d'heure. +A l'ambulance de la gare, il y a une soeur de charité et un moine, ils ont +à soigner des centaines de blessés à la fois. Heureusement que nos +marins sont là, ils se mettent sous les ordres de la soeur de charité, +distribuent les bouillons aux malades, et se transforment en infirmiers. +Les aérostiers à Blois n'auront pas passé tout à fait inutiles. + +Le lendemain à 10 heures, il ne reste absolument rien en gare, les +Prussiens vont arriver, dit-on. Il serait trop maladroit de se laisser +prendre avec son matériel. Une locomotive est accrochée à nos fourgons, +elle nous ramène à Tours. + +A notre arrivée à Tours, nous apprenons que décidément la délégation +du gouvernement de la Défense nationale va se _replier_ à Bordeaux. +Le chef-lieu de l'Indre-et-Loire ressemble à une fourmilière remuée +fortuitement par un bâton. C'est un mouvement fébrile, une agitation +sombre et lugubre. + +M. Steenackers nous donne l'ordre de gagner le Mans, pour nous mettre à la +disposition du général Marivaux, commandant l'armée de Bretagne. + +_11 décembre_.--Nous partons dans nos fourgons à 8 heures du soir. La gare +de Tours est envahie par une foule énorme qui abandonne ses foyers. Des +milliers de wagons, chargés de vivres, de munitions, s'évacuent lentement +au milieu d'un gâchis indescriptible. Nous sommes obligés de nous tenir +prêts à partir trois ou quatre heures à l'avance. Si nous avons le malheur +d'abandonner nos ballons, ils seront enlevés par une locomotive, emportés +je ne sais où. Il faut rester auprès de notre matériel, et demander de +quart d'heure en quart d'heure, si le moment d'être attachés à un train +est arrivé. Personne ne sait plus où donner de la tête. Des officiers, +chargés de faire partir des fourgons de munitions, se querellent avec les +employés du chemin de fer, ce sont des discussions, des cris à n'en plus +finir, il s'élève sur ce flot de têtes qui encombre la gare, un brouhaha +perpétuel, qui souffle comme un vent d'inquiétude et de désespoir. C'est +la panique, c'est la débâcle! + +Nous sommes entassés dans notre fourgon comme des harengs dans une +barrique. Les ballons pliés tiennent presque toute la place. Par dessus +ces ballots, on se perche tant bien que mal, Bertaux, Poirrier, Revilliod, +mon frère et moi, avec nos quatre chefs d'équipes et nos huit marins. Nous +sommes plongés dans l'obscurité la plus complète, il fait un froid de +loup, et six heures de voyage nous séparent du Mans; trop heureux si +quelque retard imprévu ne nous fait pas faire le tour du cadran dans notre +prison cellulaire. + +Nous arrivons à 2 heures du matin, moulus, brisés, mais nous arrivons, +c'est l'essentiel. Les jours suivants se passent à chercher un local pour +nos ballons. L'atelier des bâches à la gare est mis à notre disposition. +La _Ville de Langres_ y est étalé; nos marins le vernissent à neuf. + +Il faut s'occuper à présent des rations de vivres que le ministre de la +guerre a mises à la disposition des marins aérostiers. Nous avons nos +commissions en règle, l'intendance ne fera pas de difficultés. Erreur +profonde. L'intendant n'a pas reçu d'ordre direct, il y a encore quelques +formalités à remplir; bref, il ne nous donne pas nos vivres, mais il a eu +soin de nous faire attendre une heure dans son bureau pour arriver à cette +solution. Heureusement que nous sommes assez riches pour avancer deux +francs par jour à huit hommes, mais si nous commandions un bataillon, que +ferions-nous? Il faut le demander aux colonels de notre armée qui se sont +vu refuser des vivres pour leurs soldats par des intendances, où des +milliers de pains moisissaient dans la cour. Mais à quoi bon se donner la +peine d'attaquer l'intendance française? On n'en dira jamais assez à ce +sujet, c'est chose malheureusement connue et convenue. + +Notre ballon est prêt, allons prendre les ordres du général commandant en +chef l'armée de Bretagne. Le jeudi 15, à 10 heures, nous arrivons au camp +de Conlie. Est-ce bien un camp? C'est plutôt un vaste marécage, une plaine +liquéfiée, un lac de boue! Tout ce qu'on a pu dire sur ce camp trop +célèbre est au-dessous de la vérité. On y enfonce jusqu'aux genoux dans +une pâte molle et humide. Les malheureux mobiles se sont pourvus de sabots +et pataugent dans la boue où ils pourraient certainement faire des parties +de canots. Ils sont là quarante mille, nous dit-on, et tous les jours on +enlève cinq ou six cents malades. Quand il pleut trop fort, on retrouve +dans les bas-fonds des baraquements submergés. Il y a eu ces jours +derniers quelques soldats engloutis, noyés dans leur lit pendant un orage. + +Mais, sont-ce bien des soldats ces hommes que nous voyons errer comme +les ombres du Dante? Comment connaîtraient-ils un métier qu'on ne leur a +jamais appris? Arrachés à leurs familles, à leurs campagnes, on leur +a parlé des Prussiens, de l'invasion de la patrie en danger. Ils sont +partis, pleins de résolution, pleins d'enthousiasme. Ils rêvaient le +succès, la gloire du combat, le salut de leur pays. On les enferme dans +un marais où ils sont emprisonnés plusieurs semaines. Jamais ils ne +manoeuvrent, jamais ils n'apprennent le maniement des armes. Leurs +souliers sont percés à jour, ils n'ont pas une couverture pour se +préserver du froid. La nourriture est rare. En ont-ils même tous les +jours? Ils souffrent, ils s'ennuient, mais ils sont résignés et patients, +quoiqu'ils se demandent, si c'est bien là ce qu'ils doivent faire pour +sauver le pays. Les jours se passent au milieu de ces tortures physiques +et morales, le découragement, la lassitude arrivent. A force d'attendre, +ils désespèrent. Ils errent dans ce camp si triste sans avoir conscience +de la vie; ils ne savent plus ce qu'ils font ni ce qu'ils vont faire, ils +perdent confiance en leurs chefs, ils en arrivent à regarder d'un air +mélancolique ces malades qu'emportent les civières! Ils sont heureux, +ceux-là, ils vont mourir! + +Un beau jour, le tambour résonne, les bataillons se rassemblent, on va +partir. Partir où, grand Dieu! Aller à l'ennemi, résister à des troupes +solides, aguerries, bien nourries, recevoir la mitraille et la pluie +d'obus!--Mais ces fusils que nous portons sur nos épaules, nous ne savons +pas les charger, nous n'avons jamais fait brûler une seule cartouche +dans leurs canons! Nous sommes fatigués, malades, nous ne savons rien +faire!--Qu'importe, il faut partir, il faut vaincre ou mourir. + +Ils reviennent vaincus. Ils ont fui sous le feu de l'ennemi. Qui donc +oserait leur jeter la pierre? + +Nous sommes d'abord reçus par le chef d'état-major qui nous fait conduire +dans une humble baraque en bois, où nous arrivons en nous tenant en +équilibre sur des planches qui forment un chemin à travers les lagunes du +camp. Une construction primitive en planches, forme le quartier général de +l'armée de Bretagne. Il y a dans la pièce d'entrée un assez grand nombre +d'officiers qui attendent leur tour; on prend place à côté d'eux. + +Bientôt, l'aide de camp me prie d'écrire sur une feuille de papier le but +de notre visite au général. Je rédige quelques lignes que je soumets à +l'approbation de mon frère, de mes collègues et que je fais passer à M. +de Marivaux. Quelques secondes après, le général me fait entrer dans +son bureau. Je suis reçu avec la plus grande affabilité. Le général me +félicite sur mes ascensions antérieures dont il a connaissance, il me +parle aussi de mon frère, dont un de ses voyageurs lui a fait le plus +grand éloge. Il me questionne longuement sur l'usage des ballons captifs, +et approuve l'emploi des aérostats dans la guerre. Le général est un +marin, homme de progrès, d'initiative, il comprend l'importance de ces +appareils merveilleux, qui peuvent si bien observer les mouvements de +l'ennemi du haut des airs. + +--Je serai très-désireux d'assister à des expériences préliminaires, +gonflez au Mans un de vos aérostats, je verrai le parti que l'on peut +tirer des ascensions captives. Du reste, je ne puis prendre encore aucune +décision, car le camp de Conlie forme une réserve où les Prussiens ne +viendront pas, et les plans de l'ennemi ne sont pas encore connus. Mais +attendez patiemment; les occasions ne vous manqueront pas de vous rendre +utiles. + +Nous ne tardons pas à faire tous les préparatifs nécessaires à l'exécution +de nos ascensions captives. Je me charge de surveiller le transport du +ballon au lieu de gonflement situé près de l'usine, sur les bords de +la Sarthe. Mon frère rend visite au préfet, au maire, pour obtenir les +réquisitions de gaz. Revilliod, Bertaux, Poirrier, vont à l'intendance +pour demander une tente où nos marins pourront passer la nuit auprès de +l'aérostat. + +_Samedi 17_.--On commence le gonflement de la _Ville de Langres_, mais les +provisions de gaz de l'usine ne sont pas très-abondantes. Impossible +de remplir entièrement le ballon. Par bonheur, le temps est favorable, +l'aérostat, chargé de sacs de lest, dresse son hémisphère supérieur +au-dessus du sol, l'opération sera terminée demain. + +_Dimanche 18_.--A midi, l'aérostat est plein. La nacelle est attachée +au cercle, il ne reste plus qu'à essayer le matériel par une première +ascension. + +Le système que nous employons est extrêmement simple. Le cercle du ballon +est muni, aux extrémités, d'un axe en cordage, de deux câbles d'une +longueur de 400 mètres. Chaque câble s'enroule dans la gorge d'une poulie +fixée à un plateau de bois, que l'on remplit de pierres, et qui forme +ainsi un point d appui fixe. Des hommes, au nombre de vingt-cinq, tiennent +chacune des cordes, qu'ils laissent glisser dans la poulie quand le ballon +s'élève. En la tirant à eux, ils font descendre l'aérostat. + +Le temps est très-calme et la première ascension s'exécute dans les +meilleures conditions. Je m'élève à une hauteur de 300 mètres. L'aérostat +plane au-dessus de la Sarthe et s'y reflète comme dans un miroir de +cristal. Je reste là quelques minutes, suspendu à l'extrémité des +cordages, et j'admire la belle campagne qui entoure le Mans. Ma vue se +porte jusqu'à plusieurs lieues tout autour de la ville, je distingue les +routes, les maisons, les champs; et je verrais facilement le moindre +bataillon à une très-grande distance. Pour monter et descendre à volonté, +nous avons une trompe qui sert de signal: un coup de trompe donne le +signal de l'ascension, deux coups, celui de l'arrêt, trois coups, celui de +la descente. + +Quand je veux revenir à la surface du sol, je donne trois coups de trompe. +Le chef d'équipe répète à terre le signal, et les cordes, tirées par les +mobiles, ramènent bientôt l'aérostat dans son enceinte. + +Mon frère, assisté de Jossec, fait une seconde ascension, il dépasse la +hauteur que j'ai atteinte et' s'élève à 320 mètres. Une troisième et une +quatrième ascensions sont exécutées avec le même succès par Bertaux, +Revilliod et Poirrier. + +_Lundi 19_.--Le ciel est légèrement brumeux, l'horizon est très-borné. +Le ballon a passé la nuit sans perdre de gaz, il est aussi gonflé que la +veille. + +A une heure, nous exécutons une première ascension. Mon frère, Jossec et +un de nos matelots sont dans la nacelle. Celui-ci n'a jamais été en ballon +et paraît ravi de faire ses premières armes aériennes. Nous voulons faire +monter successivement les huit matelots de l'équipe. + +Le vent est assez vif et l'aérostat ne s'élève pas à une grande hauteur. +Il serait dangereux de le laisser monter comme hier à 300 mètres +d'altitude. + +Je fais une deuxième ascension captive avec deux marins, puis une +troisième, mais le brouillard est assez épais, et c'est à peine si l'on +distingue les prairies les plus voisines du Mans. + +Ces premiers résultats nous paraissent aussi satisfaisants que possible. +Le ballon la _Ville de Langres_, en soie double, est d'une grande +solidité et résiste à des vents intenses sans se détériorer. Il est d'une +imperméabilité presque complète et paraît remplir toutes les conditions +d'un aérostat captif transportable. Que ne ferait-on pas avec un semblable +appareil bien utilisé? Qui empêcherait qu'on n'exécutât des ascensions +nocturnes en enlevant à bord un fanal électrique qui, de son rayon +lumineux, sonderait au loin la campagne? Ce n'est pas le désir qui nous +manque de tenter cette belle expérience, mais le professeur de physique du +Mans, M. Charault, qui a déjà mis à notre disposition plusieurs appareils, +n'a pas de bobine de Ruhmkorff suffisante à la production d'une lumière +intense. + +_Mardi 20_.--Nous voyons le général de Marivaux. Il n'a pu assister encore +à nos ascensions et nous annonce qu'il ne sait pas s'il devra s'en occuper +à l'avenir. Le général Chanzy va venir au Mans avec son armée. + +A une heure, nous nous mettons en mesure de faire quelques ascensions. Le +temps est limpide et clair. Nous atteignons, au bout de nos câbles, la +hauteur de 300 mètres. Le spectacle qui s'offre à notre vue est admirable. +La campagne s'ouvre à nous en un cercle immense qui n'a pas moins de +quarante à cinquante kilomètres de diamètre. + +Jusqu'à perte de vue, nous apercevons des bataillons français qui défilent +sur les routes et qui reviennent au Mans. C'est l'armée du général Chanzy +qui se replie de Vendôme. + +Des escadrons de cuirassiers aux manteaux rouges, défilent au milieu des +prés verts, ils offrent l'aspect de rubans de coquelicots. Nous sondons +le lointain avec notre lunette, mais les mouvements de la nacelle gênent +l'observation. Toutefois, avec un peu d'application, on arrive à viser +un point déterminé. Mais que ne ferait-on pas avec la pratique, avec +l'habitude? L'art des ascensions captives est à faire, c'est une école à +organiser. + +Les soldats lèvent la tête de toutes parts et se demandent quelle est +cette nouvelle sentinelle juchée dans les nuages. Nous sommes vus à la +fois par cent mille hommes dont nous dominons les têtes du haut des airs. + +Nous profitons du temps clair pour faire monter et descendre la _Ville de +Langres_, nos collègues Bertaux, Revilliod, Poirrier, nous succèdent à +tour de rôle dans la nacelle. Un grand nombre d'habitants du Mans, des +dames, voudraient bien tenter l'ascension, mais nous ne permettons pas +qu'on se fasse un jeu de notre aérostat. Il appartient à l'armée, quelques +rares privilégiés seulement prennent part aux ascensions. + +A quatre heures, le capitaine de la compagnie des mobiles qui font nos +manoeuvres, nous apprend qu'il a reçu l'ordre de nous quitter. C'est le +général Chanzy qui va prendre au Mans le commandement militaire. Il va +falloir sans doute nous mettre en rapport avec lui. + +Les journaux ne parlent qu'en termes assez vagues des mouvements de la +deuxième armée qui revient au Mans. On s'accorde à rendre hommage à +l'habileté, à l'énergie de son général en chef. Chacun espère que la +France a enfin trouvé un sauveur. + + +V + + +Une visite au général Chanzy.--Ascension faite en sa présence.--Accident +à la descente.--Un peuplier cassé.--Opinion du général sur les ballons +militaires. + +21 décembre 1870 au 11 janvier 1871. + +On savait depuis quelques jours que l'armée du général Chanzy allait se +replier sur le Mans, après de terribles combats qu'elle avait livrés sans +trêve ni relâche. + +C'est le mercredi 21 décembre que l'on apprit l'arrivée du commandant en +chef de l'armée de la Loire, qui établit son quartier général dans un +hôtel particulier en face la préfecture. + +Notre ballon était gonflé, mais à la suite des mouvements de troupes +occasionnés par l'approche d'une nouvelle armée, on nous avait retiré les +mobiles qui aidaient aux manoeuvres des ascensions captives. Nous nous +décidons à nous adresser au préfet, M. Georges Lechevalier. + +Mes collègues aéronautes me désignent pour cette démarche. Le préfet +m'accueille avec la meilleure grâce. + +--C'est au général Chanzy, me dit-il quand je lui eus demandé conseil, +qu'il faut vous adresser pour utiliser vos ballons; il commande en chef la +deuxième armée de la Loire campée autour du Mans. Je vais vous donner un +mot pour lui. + +Et le préfet me donne quelques lignes des plus aimables, qui me serviront +d'introduction auprès du général. + +--Traversez la place, me dit M. Lechevalier, le général vous recevra au +reçu de cette lettre. + +Dix minutes après, un officier d'ordonnance m'introduisait auprès du +général Chanzy, que j'aperçus debout, devant une grande table, décachetant +des dépêches électriques, et examinant en même temps une grande carte des +environs du Mans qu'il avait déployée devant lui. Un aide de camp était +debout à côté de lui. + +J'attendis quelques instants: quand le général eut fini d'examiner son +courrier, il se tourna vers moi. Je pus voir son visage intelligent, +expressif qui me parut être celui d'un homme affable et _sans pose_, comme +on dit dans le langage parisien. + +--Le gouvernement vous envoie ici avec des ballons captifs, mais dites-moi +ce que vous pouvez faire avec ces aérostats, et comment je puis les +utiliser. + +--Général, répondis-je, mes collègues et moi nous avons ici cinq aérostats +tout prêts à être gonflés; une fois remplis de gaz, un de ces ballons peut +être transporté où bon vous semblera aux environs du Mans. Là nous aurons +une batterie à gaz pour préparer de l'hydrogène et compenser les pertes +de gaz dues aux fuites, à l'incomplète imperméabilité de l'étoffe. Notre +ballon reste ainsi toujours gonflé; à tout moment, il peut monter à 100 à +200 à 300 mètres de haut, et l'officier d'état-major qui nous accompagnera +dans nos ascensions pourra voir l'ennemi jusqu'à plusieurs lieues si le +temps est clair. + +--Mais c'est merveilleux, je veux employer tous vos ballons. + +--Je dois ajouter cependant, répliquai-je, que des accidents peuvent +malheureusement survenir, que nos ballons ne résistent pas aux tempêtes, +et qu'ils ne servent à rien quand le temps est couvert. Mais si le jour de +la bataille, le ciel est pur, il n'est pas douteux qu'ils donneront les +renseignements les plus précieux sur les mouvements de l'ennemi. + +--Quel malheur, dit le général, que je ne vous aie pas eu avec moi à +Marchenoir, l'ennemi avait si bien caché ses positions que je ne pouvais +savoir d'où étaient lancés les obus qui accablaient mes soldats. Je suis +monté sur un clocher, mais je n'ai pu m'élever assez pour dominer un +rideau d'arbres qui arrêtait mes regards. Vous en souvient-il? ajouta +le général en se tournant vers son aide de camp. Ah! ce fut une rude et +terrible journée. + +Il y eut un moment de silence que rompit bientôt le général Chanzy. + +--Votre ballon est gonflé? me dit-il. + +--Oui, mon général. + +--Où est-il? + +--Près de l'usine à gaz, sur le bord de la Sarthe. + +--Êtes-vous prêt à faire une ascension en ma présence? Je serai curieux +d'assister à vos expériences. + +--Quand vous voudrez, général, mon frère et moi, nous nous élèverons +devant vous à trois cents mètres de haut. + +--Eh bien! je me rends de suite auprès de votre ballon. + +Puis le commandant en chef de la deuxième armée dit à son aide de camp: + +--Faites seller mes chevaux; je pars de suite. + +Je me sauve, en courant de joie, prévenir notre équipe, afin de tout +disposer pour l'ascension. + +--Enfin, m'écriai-je, voilà donc un homme intelligent, qui a oublié la +routine, la vieille et sainte routine! Il ne m'a pas demandé si je sortais +de Saint-Cyr ou du génie militaire, il m'a questionné sur ce que je +pouvais faire, et prend au moins la peine de venir voir des expériences +aérostatiques. Voilà vingt ans que des aéronautes se présentent aux +généraux, au gouvernement, s'offrent dans toutes les guerres; mais les +officiers de cour ont toujours dit avec dédain: + +--Vous n'êtes pas de l'armée, mes amis, passez votre chemin! + +Ce sont ceux-là même qui disaient aux rudes habitants de l'Ardenne et des +Vosges: + +--Vous n'êtes pas de l'armée, vous n'aurez pas de fusils. + +Et aux paysans qui connaissent les ravins, les défilés, les gorges +escarpées, les bons coins, en un mot: + +--Vous n'êtes pas de l'armée, vous ne pouvez pas nous renseigner. + +J'accours auprès du ballon. + +--Le général va venir, dis-je à mon frère et aux marins, vite à la +besogne! + +Nous voilà tous joyeux, car nous brûlons du désir de nous montrer, d'agir, +de nous rendre utiles. Et nos braves marins comme ils se mettaient à +l'ouvrage avec ardeur, car eux aussi ils n'avaient qu'une seule ambition, +c'était de voir l'ennemi du haut de notre ballon, et de braver plus tard +au milieu de l'air la pluie d'obus et de mitraille. + +On se met en mesure de tout préparer pour l'ascension, mais le vent si +calme depuis trois jours s'est élevé et souffle par rafales. En outre le +général de Marivaux nous a retiré nos hommes de manoeuvre. Nous ne voulons +pas être arrêtés par ces obstacles. + +Une foule de francs-tireurs, de flâneurs, de soldats, accourent autour +de notre aérostat. Le marin Jossec leur adresse quelques paroles et leur +demande le concours de leurs bras pour tenir les cordes. Tous acceptent +de grand coeur. Je monte dans la nacelle pour faire une ascension +préliminaire, mais l'air est agité, le ballon se penche avec violence, il +ne faut pas songer à s'élever très-haut. + +Je suis seul dans mon panier d'osier, je jette par-dessus bord plusieurs +sacs de lest, pour donner au ballon une force ascensionnelle capable de +résister à l'effort de la brise. Je parviens à m'élever à 80 mètres de +haut, mais à cette hauteur un coup de vent me fait décrire au bout des +câbles un grand arc de cercle qui me jette presque au-dessus des maisons +avoisinant le point de départ. Deux sacs de lest vidés à propos me +ramènent sur la verticale. + +Cette expérience montre clairement que malgré le vent l'ascension est +possible, on pourra montrer au général Chanzy ce dont les ballons +sont capables. A la hauteur où j'ai pu m'élever, les horizons du Mans +s'étendaient sous mes yeux comme un vaste panorama, au milieu duquel +j'apercevais distinctement les tentes du camp de Pontlieu. + +A peine suis-je revenu à terre, on aperçoit de l'autre côté de la Sarthe, +un groupe de cavaliers qui accourent au galop. + +C'est le général Chanzy et son état-major. Il est monté sur un magnifique +cheval arabe qui caracole avec grâce, trois aides de camp le suivent, et +derrière les officiers, galopent des goumiers arabes, aux manteaux rouges +et blancs: ce sont des grands nègres, qui se tiennent sur leurs selles, +droits comme des I, et semblent étreindre de leurs jambes, comme dans +un étau, leurs minces chevaux qui bondissent avec la légèreté la plus +gracieuse. + +En quelques secondes, les chevaux ont passé le pont et s'arrêtent devant +le ballon. Le général descend de cheval, je vais à sa rencontre en lui +disant:--Nous sommes prêts, mais le vent est violent, il sera impossible +d'atteindre une grande hauteur. Vous aurez toutefois une idée des services +que nous pouvons rendre. + +Mon frère saute dans la nacelle, et le ballon s'élève lentement, se +penche à l'extrémité des câbles qu'il tend avec force, en leur donnant +la rigidité de barres de fer. Arrivé à 100 mètres de haut, l'aérostat +s'arrête, il a une force ascensionnelle considérable, par moment il +oscille dans l'air, en se rapprochant de terre, mais ce n'est que pour +bondir bientôt au bout de ses cordes. Le général observe le ballon avec +attention, il se fait expliquer la disposition des câbles, les moyens de +transport de l'appareil, il me demande ce qu'il nous faudrait de soldats +pour nous aider, de voitures pour porter nos acides et nos batteries. + +--Quand j'aurai besoin de vous, me dit-il, quand je connaîtrai les +positions de l'ennemi, je vous indiquerai votre poste d'observation. +Mais, dites-moi, à quelle distance faut-il vous placer de l'ennemi? +Craignez-vous les balles et les boulets? + +--Général, répondis-je, nous ne craindrions pas personnellement de nous +exposer au danger, et les balles de fusil à 300 mètres de haut ne nous +feraient pas très-peur. Si le ballon était atteint, il serait percé de +deux petits trous qui ne l'endommageraient pas sensiblement. Mais il +est indispensable d'être hors de portée des obus qui incendieraient nos +ballons. + +Sur ces entrefaites, un coup de vent pousse l'aérostat toujours en l'air, +et le ramène à une trentaine de mètres au-dessus du sol; il décrit un +grand arc de cercle, et rebondit ensuite comme une balle, en planant d'une +façon imposante. Le général regarde attentivement, et les Arabes qui sont +autour de lui paraissent stupéfaits à la vue d'un spectacle si bien fait +pour exciter leur curiosité. + +--Faites revenir à terre l'aérostat, dit le général, afin que j'assiste à +toute votre manoeuvre. + +Trois coups de trompe sont donnés. Les marins font tirer les câbles, +l'aérostat revient près de terre, mais le mouvement qui lui est imprimé le +fait osciller, il se penche au-dessus d'un peuplier, et une des cordes qui +le retiennent s'enroule autour de l'arbre à quelques mètres au-dessous de +la nacelle. Une nouvelle rafale siffle, et l'arbre se casse en deux comme +un fétu de paille. Le ballon éprouve une secousse terrible, mais mon frère +est tellement tranquille et impassible dans la nacelle que personne ne +pense au danger qu'il y a pour lui de se rompre les os. + +Après cet incident, l'aérostat revient dans son enceinte. + +--C'est égal, dit le général, il faut un certain sang-froid pour faire ces +ascensions. Et se tournant en souriant vers un de ses aides de camp: + +--Voudrez-vous vous charger de faire les observations avec ces messieurs? + +--Ma foi, général, dit l'officier, je vous répondrai franchement: +Non.--Envoyez-moi contre des canons, j'irai sans sourciller. Mais les +ballons ne sont pas mon affaire. + +--Eh bien! j'irai moi-même, répliqua gaiement le général Chanzy. Au +revoir, Messieurs, je connaîtrai demain les positions de l'ennemi et +n'ayez pas peur, ce n'est pas la besogne ni l'émotion qui vous feront +défaut. + +Le général nous entretient encore quelques instants, il se fait présenter +nos collègues, MM. Revilliod, Bertaux et les marins, puis il s'élance +légèrement sur son cheval, qui l'emporte avec la rapidité de la flèche. + + +_Jeudi_ 22 _décembre_.--Les nouvelles qui circulent au Mans depuis +l'arrivée du général Chanzy et de son armée paraissent monter au beau. A +la gare ce ne sont que convois d'approvisionnement, fourgons de munitions, +plate-formes d'artillerie qui arrivent sans cesse. + +L'atmosphère devient respirable. + +La visite du général nous a donné du coeur, nous ne doutons pas que le +moment de l'action est proche. + +Malheureusement on n'a jamais tous les bonheurs à la fois. Le temps est +mauvais. Le vent est d'une force extrême. Le froid est terrible. Je ne me +rappelle pas avoir vu d'hiver aussi rigoureux. La _Ville de Langres_ est +torturé par les rafales. Le ballon gémit et se cabre avec violence. Il va +crever si cela dure. Il vole en éclats, vers la fin de la journée! + +Nous nous mettons eu mesure de le réparer de suite, et de faire gonfler, +si cela est nécessaire, le ballon de Revilliod et Poirrier. + +_Samedi_ 24.--A midi le ballon captif, complètement remis à neuf après un +travail de 12 heures, est gonflé.--Je cours au quartier du général Chanzy, +qui me reçoit. Il ne connaît pas la position de l'ennemi, et ne peut +encore nous assigner aux environs du Mans un poste d'observation. + +Le ballon s'agite toujours avec assez de force. Nous essayons de le +maintenir vertical à l'aide de 16 cordes d'équateur attachées à son filet +et fixées au sol. Il ne bouge plus, et paraît se fatiguer moins par ce +procédé d'amarrage. + +_Dimanche 25. Noël_.--Froid terrible. Vent du nord très-violent.--Dans +la journée une bourrasque rompt toutes les cordes d'équateur de notre +aérostat.--Malgré la tempête, le ballon tient toujours, mais plusieurs +mailles de son filet sont brisées. + +_Lundi 26_.--Le vent est tombé. Dans l'après-midi nous réparons les +avaries de la _Ville de Langres_. Jossec raccommode le filet, nous +bouchons des petits trous qui se sont ouverts dans l'étoffe. + +On dit que les Prussiens s'éloignent du Mans. On se demande si c'est une +feinte, pour masquer une attaque prochaine. + +_Mardi 27_.--_La Ville de Langres_ fuit. Le ballon est en partie dégonflé. +Nous y introduisons 200 mètres cubes de gaz qui l'arrondissent. + +_Mercredi 28_.--Temps brumeux. Neige. Mon frère et moi nous faisons deux +ascensions captives à 100 mètres de haut, mais l'horizon est entièrement +caché par le brouillard. + +Le Mans offre une physionomie bien curieuse, surtout le soir. Les cafés +étaient ces jours-ci encombrés d'officiers, les rues remplies de soldats +errants. Il a fallu remédier à tout prix à ce relâchement de la discipline +militaire.--On vient de prendre des mesures rigoureuses. Des patrouilles +de gendarmes arrêtent tous les soldats, et les mènent aux avant-postes. +Les cafés, les hôtels sont gardés par des factionnaires qui empêchent +d'entrer tous les officiers qui ne sont pas munis de cartes spéciales +émanées du commandant de place. + +A table d'hôte les officiers qui dînent à côté de nous sont interrogés par +des gendarmes qui leur demandent d'exhiber leur carte de circulation. + +Il fallait cette surveillance, car le désordre était dans les rangs de +l'armée. Les officiers, au lieu de rester dans leurs cantonnements, +venaient en ville. Et les soldats ne tardaient pas à suivre l'exemple +donné par leurs chefs. + +_Jeudi 29_.--Le vent est toujours d'une violence extrême. Le ballon +souffre et s'use inutilement. Le général Chanzy nous donne l'ordre de le +dégonfler. Il nous dit qu'il ne suppose pas qu'il y ait de combat avant +quelque temps. Il nous fera signe au moment voulu. + +_Samedi 31_.--Un ballon de Paris vient de tomber aux environs du Mans. +L'aéronaute, M. Lemoine, est ici. Nous passons la soirée avec lui. + +Il nous rapporte que Paris est toujours dans les mêmes conditions, qu'il y +a encore des vivres pour longtemps, que la physionomie de la ville n'est +guère changée, que des boutiques du jour de l'an se sont établies sur le +boulevard, etc. + +Nous craignons bien qu'il n'obéisse à un mot d'ordre en donnant partout +d'aussi merveilleuses nouvelles. + +Nous nous séparons à onze heures, nous souhaitant une bonne fin d'année. +Adieu 1870, année funeste, 1871 te ressemblera-t-il par ses désastres? +Est-il permis d'espérer des beaux jours! + +_Dimanche 1er janvier 1871_.--Nous déjeunons avec nos collègues +Bertaux, Poirrier, et un capitaine de mobiles, avec qui nous avons fait +connaissance. La tristesse préside au repas. Depuis notre plus grande +enfance, c'est le premier _jour de l'an_ qui se passe si loin des nôtres. + +Nos marins viennent nous souhaiter la bonne année. Braves gens, ils se +sont attachés à nous et nous aiment déjà. Mais nous leur rendons bien leur +affection, leur sympathie. + +J'écris une longue lettre à mon frère aîné, par un nouveau procédé +mystérieux auquel je ne crois guère. Il faut adresser la lettre à Paris +_par Moulins_ (_Allier_) et l'affranchir avec quatre-vingts centimes de +timbres-poste. + +_Lundi_ 2.--Le Mans est triste. L'armée est cantonnée à Changé et à +Pontlieue. L'ordre est rétabli. Pas un soldat, pas un officier dans les +rues. Aucune nouvelle. Rien que le silence du cimetière! + +Nous recevons une lettre de Paris. Notre frère aîné nous raconte ses +campagnes dans les bataillons de marche. Il est campé hors Paris et mène +une bien dure existence. Mais il est confiant et résolu. + +3 _janvier_.--Nous mettons en ordre notre matériel aérostatique, pour être +prêts à gonfler au premier signal. + +A la table d'hôte de l'_hôtel de France_, où nous logeons, nous dînons en +face d'officiers prussiens prisonniers sur parole. Ils parlent haut, et +rient bruyamment; leur conduite pleine d'inconvenance nous indigne, mais +nous sommes trente à table, et il n'y aurait pas grande gloire à faire +cesser leur insolence. Notre capitaine trésorier Bertaux est malade. Il +est poitrinaire, le pauvre garçon, et la chute qu'il a faite à la descente +en ballon lors de sa sortie de Paris, a aggravé son mal.--Nous lui tenons +compagnie dans sa chambre[7]. + +[Note 7: A son retour à Paris après l'armistice, M. Bertaux est mort, +suffoqué dans la nuit par une congestion. Il avait trente ans à peine.] + +Grands mouvements de troupes autour du Mans. Arrivée d'une quantité énorme +de voitures d'approvisionnements, et de troupeaux de boeufs, destinés, +dit-on, au ravitaillement de Paris. + +On annonce que Gambetta va venir. + +Voici enfin des nouvelles de Paris. On apprend le bombardement du plateau +d'Avron et des forts du sud. + +Des officiers nous affirment que l'armée française devait marcher en +avant aujourd'hui même, mais qu'un contre-ordre a subitement arrêté le +mouvement. + +_Mercredi 4 janvier_.--Nous passons une partie de la journée avec notre +ami M.G... directeur de la compagnie du Touage de la Seine. Il a été +chargé d'étudier la question du ravitaillement de Paris, et il se fait +fort de transporter par ses bateaux à vapeur jusqu'à Paris 11,000 tonnes +de marchandises! + +Hélas! que de rêves on fait ainsi d'heure en heure! On parle +d'approvisionner Paris, de voler à son secours. Mais il y a auparavant +des combats à livrer, des victoires à remporter! Toutes nos espérances +se réaliseront-elles? N'est-ce pas folie que d'y ajouter foi? Quelle +déception quand on s'adresse non plus à l'imagination, mais à la raison! + +Nous allons à la gare, où des ouvrières réparent notre ballon de +soie.--Nous faisons mettre de bonnes pièces neuves dans les parties +faibles. + +_Vendredi 6_.--Le général Chanzy s'informe de l'état de nos ballons. Il +nous fait dire que l'armée est toujours en repos, mais que bientôt sans +doute de graves événements vont se dérouler. + +_Dimanche 8_.--Des bruits contradictoires de toute nature circulent au +Mans. On nous affirme au bureau du télégraphe que l'armée du général +Chanzy va décidément marcher en avant demain matin. + +Cette armée compte deux cent mille hommes, cinq cents pièces de canon, +la victoire n'est pas douteuse. Ah! quand on se souvient de ces époques, +comme on se rappelle jusqu'où peut aller l'illusion conduite par le désir! +Après avoir vu les débâcles d'Orléans, de Blois, après avoir touché du +doigt les causes de désorganisation de l'armée, poussés par l'amour de la +Patrie, nous espérions encore! + +Les Prussiens, nous dit-on le soir, s'avancent du côté de +Nogent-le-Rotrou.--Les nouvelles de l'armée de Bourbaki, dans l'Est, sont +favorables. + +_Mardi 10_.--On entend des coups de canon. Cette fois, la grande action +va s'engager. Le bruit de la canonnade est assez éloigné, il est faible, +c'est le grondement lugubre du tonnerre avant la tempête. + +Le soir des paniques courent la ville. On prétend que les Prussiens sont +à cinq lieues, que nos avant-postes ont été surpris. Mais les gens sensés +n'ajoutent pas créance à ces bruits de mauvais augure. Il n'est pas +douteux qu'une grande bataille va s'engager. + + +VI + + +La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le champ +de bataille.--La déroute.--Laval.--Rennes. + +Du 11 janvier au 18 février 1871. + +Dans la matinée du 11, on entendait autour du Mans le bruit d'une violente +canonnade. Tout le monde est surexcité par ce concert lugubre; la grande +partie est en jeu. Je vole au quartier général, pour recevoir des ordres. +Le moment n'est-il pas venu de gonfler un ballon, et de surveiller du haut +des airs les mouvements de l'ennemi? + +Mais je crois comprendre, d'après ce qui m'est dit, que l'attaque des +Prussiens a eu lieu à l'improviste; le général Chanzy, quoique malade, est +à cheval au milieu du combat. Un de ses officiers m'affirme qu'il a pensé +aux ballons, et que l'ordre du gonflement va nous arriver d'un moment à +l'autre, on me conseille toutefois de m'approcher du champ de bataille +pour choisir un bon poste aérostatique, j'ai le _laissez-passer_ qui me +permettra de m'avancer jusqu'auprès des batteries. + +Le combat a lieu tout près du Mans, au pied des collines que domine +Yvré-l'Évêque. Je pars à pied, et au sortir de la ville j'aperçois déjà +des gendarmes postés de distance en distance pour arrêter les fuyards qui +sont rares aujourd'hui. La canonnade est d'une violence formidable. On +entend le bruit des mitrailleuses, de pièces de campagne que domine la +puissante voix des pièces de marine installées sur les hauteurs. Je +suis la route d'Yvré-l'Évêque, et sur mon chemin je traverse des parcs +d'artillerie. C'est la réserve qui ne donne pas encore. + +La campagne est couverte de neige, le froid est intense, le ciel est d'une +pureté absolue, j'arrive à 3 kilomètres du Mans, sur le sommet d'une +colline, où se trouve un groupe de spectateurs. En face de nous, à 600 +mètres environ, nous découvrons le feu d'une batterie qui tonne de +seconde en seconde. Je me risque à m'avancer jusqu'auprès des canons. Les +artilleurs me disent que pas un obus n'est encore tombé là, et que je puis +rester auprès d'eux sans danger. + +Le champ de bataille tout entier s'offre à ma vue. Sur une étendue de +plusieurs lieues, les canons français sont placés sur les hauteurs, +ils vomissent la mitraille, et lancent dans l'espace des éclairs qui +illuminent au loin le ciel. En face de nous est le bois d'Yvré-l'Évêque, +où nos troupes sont en partie massées. A trois heures des colonnes +prussiennes serrées et compactes se mettent en marche pour forcer la +vallée d'Yvré-l'Évêque qui ouvre l'entrée du Mans. Elles sont reçues +par des mitrailleuses et des troupes de ligne, qui font leur devoir. A +plusieurs reprises les Prussiens reviennent contre cette barrière qu'ils +veulent enlever, mais ils sont repoussés et reculent. A cinq heures, ils +cessent d'attaquer ce point qu'ils renoncent à franchir. + +Que se passe-t-il sur les autres points du champ de bataille? Je l'ignore. +Mais il semble que la canonnade ennemie est moins nourrie, moins +puissante. + +Combien je regrette de me trouver là à pied, au milieu de la neige, au +lieu de gravir l'espace dans la nacelle de notre ballon, pour embrasser +d'un seul coup d'oeil le champ de bataille.--Mais toutefois la colline où +je me trouve me paraît un point favorable pour le lendemain. + +À 6 heures, le soleil commence à descendre à l'horizon. Le feu des ennemis +est ralenti, le bruit du canon est affaibli. Nul doute les Prussiens +s'éloignent! A 7 heures, des signaux lumineux s'élèvent successivement de +toutes nos batteries qui éteignent leurs feux! Tout à coup le silence de +la mort succède au vacarme qui a retenti pendant 12 heures. Mais il ne me +semble pas douteux que la victoire est de notre côté. + +Je retourne au Mans. Tout le monde est dans l'enthousiasme; les Prussiens +sont battus, dit-on, de toutes parts ils reculent. Pas une batterie +française n'a bougé de place, demain on poursuivra l'ennemi[8]. + +[Note 8: Le général Chanzy a publié un remarquable ouvrage sur les +opérations militaires de la 2e armée. On pourra voir, en lisant ce livre, +que nos appréciations sur les incidents de la bataille du Mans sont +exactes. Du reste, les Prussiens eux-mêmes, une fois arrivés dans le +chef-lieu de la Sarthe, ont affirmé que le soir du 11 janvier ils avaient +reçu l'ordre de battre en retraite, comme nous l'avons appris en passant +au Mans sous la Commune.] + +Nous passons la soirée dans un état d'excitation facile à comprendre. +Notre joie est encore retenue par des sentiments de doute dont nous ne +pouvons nous défendre. Car nous avons été si souvent le jouet d'illusions! +Mais cependant le général Chanzy cette fois a tenu bon, s'il n'a pas +vaincu, au moins il n'a pas cédé un mètre de terrain. + +A minuit, nous commencions à sommeiller quand on nous réveille en sursaut. +C'est une estafette du général Chanzy qui me remet la lettre suivante, +dont voici la copie textuelle: + + +«11 janvier 1871. + +2e ARMÉE DE LA LOIRE. + +_Le général en chef._ + +Monsieur, + +Je crois que le moment est venu de mettre à profit les renseignements que +l'emploi des ballons captifs peut fournir sur les positions de l'ennemi. +En conséquence, je vous prie de vouloir bien venir demain au quartier +général, à 8 heures et demie du matin, conférer avec mon chef d'état-major +général, au sujet des expériences aérostatiques que vous pouvez organiser +pour étudier le terrain autour du Mans. + +Recevez, monsieur, l'assurance de ma considération. + +Le général en chef, +P.O. Le général chef d'état-major, +VUILLEMOT. + +A M. Tissandier, chargé des reconnaissances aérostatiques de la 2e armée.» + + +_12 janvier_.--A 8 heures je cours au quartier général, la joie dans +l'âme. La journée d'hier a dû être favorable, comme nous le pensons. Le +général Chanzy est à la veille de remporter une grande victoire, avec +quel bonheur nous allons gonfler nos ballons, avec quel enthousiasme nous +allons procéder à nos ascensions devant l'ennemi! + +Nous arrivons mon frère et moi au quartier général, en face la préfecture +du Mans. Nous entrons dans le salon où se tiennent le chef d'état-major +et les officiers d'ordonnance; ces messieurs, semblent affairés, navrés, +abattus. Quelque chose de sinistre est dans l'air. + +--Vous voilà, me dit l'un d'eux, vous venez chercher l'ordre du général? +Eh bien! vous pouvez vous sauver de suite, replier votre matériel, et +partir à la hâte si vous ne voulez pas être pris par les Prussiens. + +--Est-ce une plaisanterie? + +--C'est bien la triste réalité. Nos positions ont été tournées cette nuit. +Les mobilisés ont lâché pied à 4 heures du matin du côté de Pontlieu. La +retraite a été ordonnée. Elle commence depuis 5 heures du matin. Tout le +matériel de guerre s'évacue sur Laval. Partez, vous n'avez pas un moment à +perdre, si vous voulez sauver vos ballons. + +--Mais les Prussiens ne peuvent pas entrer au Mans instantanément. Ne se +bat-on pas encore? + +--Je ne puis vous donner des détails. Mais il se pourrait que presque +toute l'armée soit tournée. Sauvez-vous vite, vous dis-je. + +Nous partons la mort dans l'âme! En traversant la place du Mans, une +affiche qui vient d'être placardée, nous apprend par le ballon _le +Gambetta_ la nouvelle du bombardement de Paris. Nous lisons que le +Panthéon, le Val-de-Grâce, le Muséum, sont criblés de projectiles, mais +que les Parisiens apprenant les succès des armées de province sont pleins +de courage et de résignation! + +C'en est trop cette fois! Des larmes abondantes me mouillent les yeux! Je +viens d'assister au succès que l'on a appris à l'avance aux habitants de +Paris! + +Nous retournons à l'_hôtel de France_, dire à nos collègues, Bertaux et +Poirrier, de faire leurs paquets. Sur la place, on saupoudre avec de la +cendre les pavés rendus glissants par la gelée; c'est pour faciliter le +passage de notre artillerie. Des troupes défilent déjà et se replient. + +Mais les habitants, toujours confiants, croient à un mouvement +stratégique. Ils ne se doutent pas que c'est la débâcle qui commence! + +A 1 heure nos fourgons de ballons sont accrochés à un train, il y a encore +en gare deux ou trois cents voitures de munitions et de vivres. Aura-t-on +le temps de les faire partir? + +Le train se met en marche au milieu d'un encombrement indescriptible. Par +surcroît de malheur, la neige a collé les roues contre les rails, et on +a toutes les peines du monde à faire glisser les wagons. Nous avançons +lentement, le train passe sur le pont de la Sarthe, de chaque côté +des masses humaines se pressent et rentrent en ville. Les routes sont +couvertes de voitures, de canons, de fourgons, de soldats qui se heurtent +pêle-mêle; c'est un chaos indescriptible. + +Au moment où nous quittons le Mans, des obus tombent sur la gare! + +A 7 heures du soir, notre train s'arrête à une lieue de Laval. Il y a +sur la voie, dix trains qui stationnent avec le nôtre. Nous laissons nos +ballons à la garde de deux marins, et nous entrons à pied à Laval. + +_Vendredi 13_.--Nous allons à la mairie, chercher des billets de logement +pour nous et nos hommes d'équipe. + +Dans la journée nous recevons des nouvelles du Mans. La ville a été prise +une heure après notre départ. L'arrière-garde française s'est battue +sur la place des Halles. Il y a 10,000 Français faits prisonniers. Les +Prussiens se sont emparés à la gare de deux cents fourgons, et de trois +machines à vapeur. Les derniers trains n'ont pas pu marcher, car la voie +était encombrée par les troupes en débâcle. + +Le train qui est parti après le nôtre à 1 heure 30, a été criblé d'obus, +et plusieurs hommes ont été tués. Pour surcroît de malheurs, il a déraillé +à 5 kilomètres de Laval. Il y a eu 13 voyageurs écrasés dans les fourgons. + +Cette journée est décidément riche en nouvelles horribles. Le ballon le +_Képler_ vient de tomber aux portes de Laval. Il donne d'épouvantables +détails sur le bombardement de Paris. + +Il parait d'autre part que l'armée de Bourbaki est perdue dans l'Est et +que celle de Faidherbe, dans le Nord, occupe des positions difficiles. + +Que peut-on nous apprendre encore? + +_Samedi 14 janvier_.--Mon frère et moi, après avoir passé une excellente +nuit dans de bons lits, chez M.D., nous retrouvons Bertaux et Poirrier +à l'_Hôtel de Paris_. Nous allons voir le marin Roux, l'aéronaute du +_Képler_. Il nous dit que le fort de Rosny n'est pas pris comme on l'a +affirmé, que Paris à encore des vivres, mais que le bombardement a +commencé dans le quartier Latin. + +Nous rencontrons le général de M... qui nous félicite d'avoir sauvé notre +matériel. Il regrette que l'on n'ait pas utilisé à temps nos aérostats. + +--On retombe toujours dans les mêmes errements, dit-il, fatiguant les +hommes inutilement, les lassant, les décourageant, et quand le moment est +venu d'agir, l'énergie, dépensée à l'avance, est épuisée.--L'armée de +Chanzy a été perdue au Mans par la fuite des 10,000 mobilisés de Pontlieu +qui ont lâché pied à quatre heures du matin au premier coup de feu. 600 +bons soldats valent bien mieux que ces hommes inexpérimentés, ne sachant +pas se servir de leurs armes et écoutant les alarmistes qui leur disent +que leurs fusils ne valent rien. Toujours les mêmes erreurs, on compte sur +le nombre des hommes, au lieu de ne se baser que sur leur valeur comme +soldats. + +--Mais, général, répondis-je, une lueur d'espoir est-elle encore permise, +pensez-vous qu'une revanche soit possible? + +--Hélas! je ne compte plus sur rien maintenant! la France est perdue! +Pour la sauver, il n'y a plus à attendre que quelques-uns de ces hasards +providentiels qui se voient dans l'histoire, espérance bien incertaine. + +A six heures, nous dînons, mon frère et moi, chez M.D. Société charmante +fort distinguée. On parle des événements actuels; que de reproches +s'entrecroisent dans la conversation sur les préfets du jour, nommés à +la hâte par Gambetta. La plupart des départements sont honteux des chefs +qu'ils ont à leur tête, et qui, dit-on, paralysent toute action. A tort ou +à raison, ce n'est pas à Laval que les récriminations font défaut. + +_Dimanche 15 janvier_.--Une panique effroyable règne aujourd'hui à Laval. +On dit que les Prussiens vont venir, que l'ennemi n'est pas à six lieues +de la ville. A Sillé-le-Guillaume on s'est battu hier; les armées de +Mecklembourg et de Frédéric-Charles poursuivraient les Français en +déroute. + +Le soir, à table d'hôte, nous causons avec un officier français échappé de +Hombourg, après avoir été fait prisonnier à Sedan. Il est arrivé à l'armée +de Chanzy en passant par le Luxembourg, la Belgique, Londres et Bordeaux. + +On dit ce soir que Paris a capitulé. Je ne veux pas croire une telle +nouvelle. Et cependant, cette terrible catastrophe est imminente. + +_Lundi 16 janvier_.--Dès le matin, mon frère apprend à la gare de Laval +que le matériel de guerre qui s'y trouve va être évacué sur Rennes. Nos +fourgons de ballons sont accrochés à un train. Il faut partir de suite. + +Nous montons dans le train, à 10 heures 25, avec Poirrier, Bertaux et nos +marins, campés dans nos fourgons, selon notre habitude. Le train s'arrête +plus d'une heure entre Vitré et Rennes. Le temps se passe dans une petite +auberge de campagne, où une brave bretonne, coiffée d'un énorme bonnet +blanc, nous sert des crêpes de sarrasin et du café. + +En arrivant à Rennes, à 9 heures, les aérostiers sont l'objet de la plus +vive curiosité. Nos marins, qui nous suivent avec nos bagages, sont +arrêtés et questionnés par la foule qui leur demande avec anxiété des +nouvelles du Mans. + +Les journaux d'ici disent que Chanzy s'est battu avec énergie à +Sillé-le-Guillaume. Les nouvelles de Bourbaki dans l'Est paraissent +bonnes. Celles de Paris, arrivées par un nouveau ballon, sont favorables. + +Fasse le ciel qu'il soit permis d'espérer encore! + +On voit passer à Rennes une quarantaine de prisonniers prussiens, dont un +officier, tous beaux hommes et bien équipés. + +En approchant de la gare de Rennes, nous avons compté plus de cinq cents +fourgons remplis de vivres destiné à l'approvisionnement de Paris. Dans +les circonstances actuelles, ce spectacle n'est-il pas navrant? Quel +abîme, hélas! sépare les Parisiens de ces vivres qu'on a amassés pour eux! + +En rentrant ce soir dans les rues de Rennes, je me demandais, avec +mon frère, où j'étais. Notre vie, depuis quatre mois, est vraiment +extraordinaire. Toujours en mouvement, allant d'émotions en émotions, +c'est un étourdissement, un rêve perpétuel. + +Impossible de coucher trois jours à la même place! Quand je me réveille +le matin, je ne sais plus où je suis! Je cherche des yeux ma chambre de +Paris, mon _at home_, ma bibliothèque, et ne retrouvant rien, la triste +réalité se représente à mes yeux. + +_Mardi 17 janvier_.--Il pleut toute la journée. Pas un passant dans les +rues de Rennes. + +Nous envoyons au général Chanzy, dont le quartier général est décidément à +Laval, le télégramme suivant: + +«Compagnie des aérostiers est à Rennes attendant vos ordres.» + +Le soir, à dix heures, on m'apporte une réponse envoyée avec une +exactitude toute militaire. + +«Attendez à demain, je vous donnerai des instructions.» + +Mais de longues journées devaient se passer dans le silence. La deuxième +armée prenait de nouvelles positions autour de Laval. + +_Vendredi 20 janvier_.--Les nouvelles montent encore une fois au beau. +Toutes les troupes régulières de Rennes sont rappelées à Laval. + +La ville offre une physionomie très-animée, des régiments partent, +d'autres arrivent. Ceux-ci sont les bataillons des mobilisés qui se sont +enfuis au Mans; le général Chanzy s'en est débarrassé. Il ne veut plus que +des soldats sur lesquels il puisse compter. + +Le bruit court que la deuxième armée a obtenu quelques avantages. +Quant aux armées du Nord, de l'Est et de Paris, les nouvelles les plus +contradictoires circulent, mais en réalité, on ne sait rien. + +La compagnie des aérostiers est triste et se plaint de son inactivité +forcée. Elle ne demande qu'à agir. Rennes est une grande ville, monotone +et bigote. On y vend des cierges, des gravures de piété et des coeurs de +Jésus en drap rouge qui arrêtent les balles prussiennes. Qu'on en vende, +je le conçois, mais qu'on les achète comme _pare à balles_, voilà ce que +je ne comprends plus. + +Nous tuons le temps en faisant de longues promenades aux environs de la +ville. La conversation revient toujours sur Paris! Quel cauchemar +sans trêve! Nos yeux se dirigent de ce côté, et malgré nos espérances +passagères, comment ne pas entrevoir l'horrible situation de la France? +Chanzy vient d'être battu. Les mouvements de Bourbaki sont arrêtés +dans l'Est. Quel drame nous attend encore? Ce ne peut être, hélas! que +l'agonie. On pense à ses amis de Paris, à leurs souffrances. Comme nous, +ils attendent! s'ils voyaient l'armée de la Loire à cent lieues de leurs +murs, quelle brèche dans leur courage si résigné! + +_Mardi 24 janvier_.--Les journaux parlent enfin de Paris, ils ont reçu des +nouvelles tombées du ciel par ballon monté. Il est question d'une grande +sortie, opérée le 19, en avant du Mont-Valérien, mais les résultats ne +sont pas connus. Quelque chose nous dit que le dénoûment du drame de la +guerre est proche, mais quel supplice que le silence de mort qui règne +autour de nous. On ne sait rien d'officiel, c'est l'incertain qui se +dresse aux yeux de tous, l'inconnu de mauvais augure. + +Le soir, encore une nouvelle qui, inopinément, réveille le courage. +Garibaldi a battu les Prussiens devant Dijon. Nous sommes ainsi faits, +que dans l'horrible suite de nos malheurs, le plus petit revirement de +la fortune se transforme en un événement destiné à changer la face des +choses. Comment ne pas croire aveuglément à ce que l'on désire avec +ardeur? Le prisonnier, dans son cachot, ne pense-t-il pas à la délivrance, +quand un rayon de soleil apparaît à ses yeux! + +Une lettre reçue de notre frère aîné qui est à Paris dans les bataillons +de marche, augmente notre joie momentanée. Il nous apprend qu'il a reçu de +nos nouvelles, par pigeon, pour la première fois, le 15 janvier. + +Il raconte ses émotions de soldat, avec entrain, avec animation, et c'est +les larmes aux yeux que nous lisons le récit du départ des bataillons +de marche pour les avant-postes. Les sédentaires, musique en tête, les +femmes, accompagnant jusqu'aux portes des bastions, leurs maris, leurs +fils, leur insufflant l'énergie des résolutions vaillantes, quel admirable +tableau, quelle scène touchante et pleine de grandeur! Soldats improvisés, +Paris a les yeux sur vous, mais, de bien loin aussi, des voeux sincères +accompagnent vos bataillons. + +_Jeudi 26 janvier_.--Le ballon _la Poste de Paris_ apporte des nouvelles +de la capitale des 19, 20, 21 et 22 janvier. La sortie de Trochu a avorté! +Voilà des événements aussi funestes que décisifs. Quelle triste et +lamentable journée! Notre collègue Poirrier nous parle de sa femme, de ses +filles enfermées à Paris; Bertaux, de ses parents, de ses amis restés dans +la capitale. Quel avenir va s'ouvrir à la France? Il faut entrevoir le +jour où Paris affamé ouvrira ses portes aux soldats de Guillaume. + +_Vendredi 27 janvier_.--Le général Chanzy s'apprête à une attaque +énergique. Nous recevons le télégramme suivant qui nous tire de nos +cauchemars: + +«Général Chanzy à Tissandier, aérostier, à Rennes. + +«Prière venir ici de suite avec tous les ballons; vous vous entendrez avec +l'amiral pour observer les mouvements ennemis sur la rive gauche en avant +de Laval.» + + +VII + + +Les ballons captifs à Laval.--Ascensions +quotidiennes.--L'armistice.--Nantes.--Bordeaux.--L'Assemblée +nationale.--Paris!--Vides dans les rangs. + +Du 28 janvier au 17 février 1871. + +A peine arrivés à Laval, nous allons en toute hâte au quartier du général +Chanzy. Le commandant en chef de la deuxième armée nous félicite sur notre +exactitude. Les hostilités vont reprendre plus énergiques et plus actives +que jamais, il est nécessaire de gonfler de suite trois ballons. Il y en a +un d'entre eux qui restera à Laval sous les ordres du général Colomb, les +deux autres seront mis à la disposition de l'amiral Jaureguiberry. + + +_Dimanche 29 janvier_.--Pas une minute n'a été perdue, le préfet, le +directeur de l'usine à gaz ont tout fait pour activer nos opérations. +A trois heures de l'après-midi, le ballon _la Ville de Langres_, tout +arrimé, tout gonflé est prêt à monter dans l'atmosphère. + +Il fait un temps magnifique, notre sphère de soie immobile ressemble de +loin à une grosse toupie qui ronfle. A quatre heures elle va s'envoler au +bout de ses cordes. + +Trois ascensions consécutives s'exécutent dans les meilleures conditions, +nos marins sont maintenant initiés à la manoeuvre qui s'opère avec la plus +remarquable précision. + +Mon frère et Poirrier ouvrent l'ascension, ils s'élèvent jusqu'à 300 +mètres de haut, et reviennent enthousiasmés de leur voyage. La vue est +admirable, l'oeil embrasse une campagne d'une étendue énorme. + +Je fais une seconde et superbe ascension avec Lissagaray, le commissaire +extraordinaire de la République, qui trouve un grand charme à ce voyage si +nouveau pour lui. + +Jossec s'élève ensuite avec trois passagers. Jamais _la Ville de Langres_ +n'avait si bien enlevé quatre voyageurs à l'extrémité de ses cordes. + +--Bravo, mes amis, m'écriai-je à la descente. Le temps est beau, tout va +bien. Mais ne flânons pas, demain nous gonflerons s'il est possible les +deux autres ballons que nous conduirons aux avant-postes de l'armée. Il +ne sera pas dit que les aérostiers militaires, toujours surpris par les +déroutes et les désastres, ne recevront pas en l'air le véritable baptême +de feu! + +A peine ai-je ainsi parlé qu'un capitaine de la ligne s'approche de nous. + +--Vous ne savez pas la grande nouvelle! + +--Qu'y a-t-il? + +--La guerre est finie! Un armistice vient d'être signé. + +Inutile d'ajouter que toute la ville de Laval est en émoi. On ne parle que +de l'armistice. Quels sont les termes de cet acte immense? + +Mais le fait est-il bien vrai? On a été si souvent trompé que, malgré soi, +on en arrive à l'incrédulité de saint Thomas lui-même. + + +_Lundi 30 janvier_.--Grand nombre de sceptiques croient que décidément +l'armistice est un canard. Pour plus de sûreté, occupons-nous toujours +de notre ballon. Si l'armée doit combattre, elle aura cette fois sa +sentinelle aérienne. + +L'air est d'un calme absolu. On exécute dans l'après-midi cinq ascensions. +Le ballon s'élève verticalement sans dévier d'une ligne de sa marche +perpendiculaire au sol. Le préfet, M. Delattre, est monté dans la nacelle, +il est resté immobile avec mon frère à 350 mètres de haut, ne se lassant +pas d'admirer l'admirable panorama étalé à ses yeux surpris. Je m'élève +avec le secrétaire de la Préfecture, et je suis remplacé dans la nacelle +par un commandant des éclaireurs à cheval, qui demande la perche à 30 +mètres de haut et fait revenir le ballon à terre. + +_Mardi 31 janvier_.--L'armistice est confirmé. Il n'y a plus de doute à +cet égard. Les Prussiens occupent les forts, l'armée de Paris va être +désarmée. + +Voilà le triste dénoûment de ce drame horrible, qui compte trois +événements également funestes pour la France, et qu'on peut résumer en +trois mots: Sedan, Metz, Paris! + +Nous recevons l'ordre de dégonfler _la Ville de Langres_. Je monte une +dernière fois dans la nacelle, mais le vent est assez vif, et me lance à +deux mètres d'une cheminée d'usine, où le ballon manque de se briser. + +Bientôt l'aérostat est vidé, plié dans sa nacelle, non sans regrets de +la part de l'équipe. Pauvre ballon! quand te retrouverons-nous, fier et +majestueux, gracieusement arrondi dans l'atmosphère! + +Nos expériences de ballon captif devaient se terminer là. Les tentatives +exécutées ailleurs pendant la guerre, n'ont donné lieu à aucune +expérience. MM. Gilles et Farcot ont été envoyés à Lyon, mais l'occasion +ne s'est jamais montrée pour eux de gonfler un ballon. + +Il en a été de même pour M. Revilliod, qui avait été rejoindre le général +Bourbaki à Besançon. Le commandant en chef de l'armée de l'Est, comme le +général Chanzy, approuvait l'usage des ballons militaires, il comptait +beaucoup sur les services de M. Revilliod. La déroute est venue comme +partout en France déjouer tous ces projets. + +Avant l'expédition dans l'Est, M. Revilliod, accompagné de Mangin, avait +été à Amiens se mettre aux services de l'armée du Nord. On gonfla le +ballon _le Georges Sand_, mais il ne fut pas amené à temps sur le champ de +bataille. + +Quelques jours avant l'armistice, MM. Duruof et de Fonvielle avaient été +chargés de se mettre à la disposition du général Faidherbe avec deux +ballons. + +On a vu par les expériences réitérées que nous avons successivement +exécutées à Orléans, au Mans, à Laval, que les aérostats sont +susceptibles, presque par tous les temps, de fournir à un général d'armée +un observatoire aérien d'où il peut embrasser d'un seul coup d'oeil le +champ de bataille. Mais, vers la fin de cette guerre malheureuse, on n'a +trouvé presque nulle part, hélas! un véritable champ de bataille, on n'a +vu guère que des _champs de déroute_! Il est certain que les aérostats +pourront être efficaces dans des temps moins désastreux et dans des +saisons plus clémentes! + +_Dimanche 5 février_.--La discipline est rigoureuse à Laval, nul officier +ne peut, sous quelque prétexte que ce soit, quitter son poste. Cependant +sachant ce que parler veut dire, nous ne doutons pas que le mot armistice +dans les circonstances présentes signifie: paix. A quoi bon demeurer +inutilement ici, nos ballons ne se sauveront pas tout seuls. Faisons nos +efforts pour quitter Laval, allons à Bordeaux, et nous reverrons bientôt +Paris! C'était là notre rêve le plus cher. + +A force de démarches, de pourparlers, de diplomatie, le chef d'état-major +consent à nous donner nos feuilles de route pour Bordeaux. Nous partons le +lendemain, avec nos papiers en règle. + +Le voyage s'effectue dans des conditions de lenteur désespérante. Nous +passons par Rennes, Nantes, Poitiers et Bordeaux. Trois nuits consécutives +sont passées en chemin de fer. + +_Jeudi 9 février_.--Le train s'arrête à Bordeaux à 7 heures du matin. +Impossible de voir M. Steenackers, il est tout aux élections. Il attend +avec impatience les résultats du scrutin, et ne se doute certainement pas +qu'ils ne lui seront pas favorables. + +Nous faisons la rencontre de trois aéronautes: MM. Martin, Turbiaux et +Vibert; ces deux derniers sont venus vers la fin de janvier, ils nous +racontent leurs intéressants voyages. M. Vibert est parti de Paris le 16 +janvier, dans le ballon _le Steenackers_, il est descendu en Hollande +après une longue traversée. Il avait avec lui deux caisses de dynamite, +matière fulminante effroyable, que mon ami M. Paul Champion a si bien +étudiée pendant le siège. On la destinait, parait-il, à l'armée de +Bourbaki. M. Turbiaux a quitté la gare du Nord le 18 janvier dans le +ballon _la Poste de Paris_, sa descente s'est opérée à Venray dans les +Pays-Bas. Quant à M. Martin, mon frère et moi avions déjà eu le plaisir +de faire sa connaissance à Tours. Il était parti de Paris le 30 novembre, +pour descendre à Belle-Ile-en-Mer, après un voyage vraiment dramatique. +Nous reparlerons plus tard de cette curieuse ascension. + +_Vendredi 10 février_.--Mon frère rencontre un de ses anciens camarades +de l'école des Beaux-Arts, qui lui donne un laissez-passer prussien pour +Paris. Il part de suite, trop heureux de retrouver après tant d'aventures +son toit et ses foyers. Je suis présenté par un de mes amis à un avocat +distingué qui, pendant la guerre, a eu le courage et le dévouement d'aller +à Berlin même, recueillir des renseignements sur l'organisation militaire +en Prusse. Il a rapporté avec lui la liste de composition de tous les +régiments allemands, le nombre des tués et blessés, etc. La discrétion +m'impose de ne pas trop m'étendre en détails à cet égard. Je me rappelle +deux chiffres que je puis signaler au lecteur. Le nombre des soldats de +Bismark s'est élevé en France à un million cent quarante-sept mille. Autre +fait qui m'est resté gravé dans la tête, à la suite de la conversation si +intéressante que j'ai eue avec cet intelligent et hardi patriote. «Une des +causes de la force de l'Allemagne est l'instruction de ses habitants, il +n'y a dans tous les pays d'outre-Rhin que cinq hommes sur cent qui ne +sachent ni lire ni écrire. En France on en compte 70 pour cent!» N'est-ce +pas le cas de dire que les chiffres ont parfois une éloquence brutale, +mais significative! + +_Lundi 13 février_.--La place du Théâtre, à Bordeaux, est couverte d'une +foule énorme. Des cuirassiers, des gardes nationaux entourent le théâtre +qu'ils protègent d'un mur vivant. L'Assemblée nationale est en séance! +C'est ce jour-là que la droite étouffe de ses cris la voix de Garibaldi, +de l'illustre général qui a prêté à la France le secours de son épée; la +population est exaspérée à la sortie des députés. On le serait à moins. + +_Jeudi 16 février_.--La direction des télégraphes m'a enfin donné un +laissez-passer pour rentrer à Paris. Je vais partir. + +Bordeaux est toujours très-animé. Une haie compacte de gardes nationaux et +de soldats défend les abords du théâtre. Dans plusieurs rues avoisinantes, +on voit des nombreux escadrons de lanciers et de cuirassiers.--La +population est cependant bien calme et bien inoffensive. Elle ne semble +en aucune façon manifester le désir de faire l'assaut de l'Assemblée +nationale. + +Je pars pour Paris à 6 heures! + +_Vendredi 17 février_.--Je viens de passer une nuit fatigante en chemin +de fer. J'écris tant bien que mal, pour tuer le temps, sur mon carnet de +voyage. + +A 8 heures on s'arrête à La Souterraine. On accroche à notre train +QUARANTE-CINQ fourgons de marchandises. Je les ai comptés un à un: +volailles, porcs et boeufs deviennent nos compagnons de voyage. Tout +le monde fête ces animaux si respectables aujourd'hui. Ils seront +certainement bien reçus à Paris! On ajoute deux machines à l'avant du +train, et l'on se met en marche bien péniblement. + +Je m'ennuie tellement dans mon wagon, que je pense à calculer le nombre +d'heures que nous avons passées en chemin de fer, pendant le siège de +Paris.--J'arrive à un total de 266 heures, soit 11 jours et 11 nuits en +cinq mois. O merveilles de la statistique, où ne me conduiriez-vous pas, +si je calculais les minutes et les secondes! Arrivés à 1 kilomètre de +Vierzon, nous restons en arrêt sur la voie quatre heures consécutives. +Il faut voir la tête échevelée des voyageurs et des malheureuses femmes, +chiffonnées par le voyage. Un tel trajet donne un peu l'idée de la prison +cellulaire. + +On est en gare à Vierzon à 10 heures du soir. + +--Messieurs, nous dit un chef d'équipe,--vous ne pouvez reprendre un train +qu'à cinq heures du matin.--Voilà la salle d'attente pour vous reposer. + +Les voyageurs ahuris se précipitent comme une avalanche dans les rues de +Vierzon, où l'on dîne tant bien que mal. + +Une heure après, on est revenu dans la salle d'attente, car il n'y a pas +un lit vide dans toute la ville. Nous sommes deux cents dans une salle +où l'on tiendrait trente à l'aise. Chacun se perche sur sa valise, ou se +couche par terre, et on attend là jusqu'à cinq heures du matin. + +Le lendemain, nous nous approchons sensiblement de la capitale! A mesure +que le train avance, l'émotion de tous est visible. Chacun va revoir ceux +qu'il aime après une longue et terrible absence, après d'épouvantables +désastres! Je n'oublierai jamais, pour ma part, la fin de ce voyage. +En passant à travers les environs de Paris, au milieu des campagnes +dévastées, les pensées les plus sombres dévorent mon esprit. Quel +spectacle navrant! Quelle douleur, quelle humiliation en voyant ces +soldats prussiens se promener sur les routes, ou monter la garde dans nos +gares! + +Près de Juvisy, les voyageurs qui sont dans le même compartiment que moi +me montrent sur la route un convoi d'approvisionnement prussien qui +attire l'attention générale. Un grand nombre de voitures uniformes, bien +construites, circulent sur le chemin, tirées par une belle locomotive +routière. Cette machine à vapeur vient de Berlin, elle fonctionne ici. Et +voilà dix ans que l'on dit en France que les machines routières ne valent +rien. Je compare ce convoi prussien, aux méchantes charrettes de l'armée +de la Loire! + +A 2 heures je suis à Paris. La grande ville est sombre et lugubre! Ses +habitants sont fatigués, abattus et consternés! + +Quel triste retour, après mon départ aérien du 30 septembre! C'est comme +le réveil après un beau rêve! + +Je retrouve mon frère Albert et mon frère aîné qui a servi dans les +bataillons de marche, et qui me raconte ses campagnes; je revois mes amis. + +L'un d'eux manque à l'appel. C'est Gustave Lambert, l'intrépide pionnier +du Pôle Nord. Il s'est engagé comme simple soldat, et une balle stupide, +lancée par quelque brute, a frappé au coeur cet homme d'élite, cet +apôtre d'une grande idée de science et d'initiative.--Gustave Lambert +m'embrassait la veille de mon départ, et se félicitait de voir les ballons +qu'il affectionnait contribuer à la défense de Paris. + +--Au revoir, me disait-il, bon courage, bonne chance! Nous nous +retrouverons bientôt. Vous continuerez vos ascensions. Quant à moi +j'irai au Pôle Nord.--Soldat aujourd'hui, je reprendrai demain ma grande +_toquade_. + +Gustave Lambert a été frappé le même jour que l'illustre peintre Regnault. +Ce jour-là les Prussiens, qui se prétendent les soldats de la science et +de la civilisation, ont pu se féliciter de leur besogne! + +C'est par son souvenir que je termine le récit de mes voyages, car +la dernière parole que je lui ai entendu prononcer s'appliquait aux +ballons-poste. «Mon cher ami, me disait-il le 28 septembre, la guerre est +une chose hideuse, monstrueuse, c'est un grand crime des peuples. Mais +tout homme de coeur dans ces moments-ci doit se dévouer pour son pays. Je +vous félicite de votre entreprise. En ballon vous allez rendre à votre +pays plus de services qu'en étant soldat, et vous êtes sur de ne tuer +personne.» + + + +TROISIÈME PARTIE + +HISTOIRE DE LA POSTE AÉRIENNE + + + + +I + + +Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les +premiers départs avec l'ancien matériel.--Construction des aérostats. + +En retraçant dans les pages qui précèdent mes impressions de voyages +aériens pendant la guerre, je n'ai eu ni la volonté, ni la prétention de +me séparer de mes collègues; j'ai pensé que je ne devais pas écrire cet +ouvrage sans donner les détails que j'ai pu recueillir sur la _poste +aérienne_, sur les voyages les plus curieux des aéronautes improvisés de +la République, sur les courageux courriers à pied, qui tous ont droit au +même titre à la reconnaissance de leurs concitoyens pour les services +qu'ils ont rendus à la Patrie. + +On se rappelle que le 6 septembre 1870, les habitants des environs de +Paris reçurent l'invitation de rentrer immédiatement dans les murs de +l'enceinte.--Tous songent au départ, ils emportent les objets qui leur +sont précieux, brûlent les approvisionnements qu'ils ne peuvent soustraire +à l'ennemi. Le spectacle de cette émigration restera toujours présent à +l'esprit des Parisiens qui étaient là, aux portes des bastions, voyant +défiler les charrettes chargées de meubles, les voitures à bras couvertes +de paquets, les femmes, les enfants se pressant en files serrées, +comme dans les scènes bibliques de la fuite en Egypte! Mais il ne nous +appartient pas de raconter ces épisodes du siège, nous ne voulons rappeler +ici que des dates. + +Les Prussiens ce jour-là, étaient encore éloignés de Paris; avec la +rapidité foudroyante qui caractérise leurs mouvements, ils ne tardent pas +à investir la capitale. Le 19 septembre la voiture postale qui la +veille encore, avait emporté hors Paris des ballots, de dépêches, dut +rétrograder. Le 20, trois voitures, deux cavaliers, cinq piétons sont +lancés hors de l'enceinte. Un seul piéton nommé Létoile, parvient jusqu'à +Evreux, et peut en rapporter sept jours après 150 lettres en risquant +deux fois sa vie. Le 21, un des employés de la poste nous disait avec +stupéfaction: «Je n'oserais pas affirmer qu'une souris pourrait maintenant +franchir les lignes prussiennes!» + +La terre est fermée, on songe à l'eau, comme moyen de transport. Des +bouchons creux seront lancés dans la Seine qui les portera au dehors, +ou qui les amènera au dedans. Mais des barrages ont été construits par +l'ennemi qui a tout prévu. Un fil télégraphique a même été retiré par lui +du fond de la Seine. Les routes aquatiques sont interceptées comme les +chemins terrestres. + +L'air seul reste ouvert. On se souvient que Metz a déjà lancé des ballons +libres au-dessus des lignes ennemies. Paris enverra ses messagers planer +au milieu des nuages! + +Avant de songer à la poste aérienne, on avait pensé dès le lendemain du 1 +septembre, à organiser des aérostats militaires destinés à surveiller les +mouvements ennemis au moyen d'ascensions captives.--Le gouvernement +de l'Empire n'avait même pas voulu répondre aux offres de service des +aéronautes. M. de Fonvielle et moi, nous avions adressé chacun de notre +côté des pétitions au ministre de la guerre, nous proposant de suivre +l'armée du Rhin en ballon captif. Mais le major général Leboeuf ne voulait +compter que sur son propre génie, il n'aurait su que faire des ballons! + +Si le gouvernement du 1 septembre a échoué, on ne peut nier que sa bonne +volonté n'ait été à la hauteur de ses intentions. MM. Nadar, E. Godard +et W. de Fonvielle furent accueillis par le nouveau ministère, et +furent chargés successivement d'organiser trois postes d'observations +aérostatiques. + +Nadar s'installa place Saint-Pierre, avec le ballon _le Neptune_ +appartenant à J. Duruof. Cet aérostat, dans lequel j'avais fait, en 1868, +l'ascension maritime de Calais et le voyage des Arts-et-Métiers à Laigle, +était en assez mauvais état, mais Duruof le répara; il put rester gonflé +quinze jours, et exécuter un grand nombre d'ascensions captives, dont +quelques-unes ne furent pas sans utilité. Eugène Godard gonfla, au +boulevard d'Italie, sa _Ville de Florence_, excellent aérostat, fort bien +construit; en 1869 M. Godard m'avait offert gracieusement l'occasion +de faire une ascension dans cet aérostat, à Dijon. M. de Fonvielle +fit réparer _le Céleste_, aérostat de 750 mètres que M. Giffard, son +propriétaire, avait généreusement offert au génie militaire, et dans +lequel j'étais encore monté en 1868. M. de Fonvielle fit quelques +tentatives à l'usine de Vaugirard. + +Ces trois postes aérostatiques devaient agir sous la surveillance d'une +commission présidée par le colonel Usquin. Il était question de me confier +une quatrième station, quand les nécessités nouvelles créées à la poste +par l'investissement de Paris, transformèrent ces ballons militaires en +ballons messagers. + +Il y avait encore à Paris six autres aérostats, l'_Impérial_ qui faisait +partie du mobilier de la couronne, ballon pourri que l'on n'a jamais pu +réparer, l'_Union_, appartenant à Gabriel Mangin, qui après une tentative +d'ascension dut renoncer à boucher les trous de son ballon, que ses +collègues appelaient par ironie le ballon-passoire, tant il était criblé +de piqûres; le _Napoléon_ et l'_Hirondelle_, deux méchants ballonneaux +appartenant à Louis Godard, le _Ballon captif de l'Exposition_ construit +pas M. Giffard. J. Duruof avait encore laissé à Paris un petit aérostat de +400 mètres cubes, avec lequel M. Nadar fit quelques ascensions captives. +L'art de l'aérostation était tombé si bas, que la patrie des Montgolfier +ne comptait que quelques ballons usés par l'âge et le service. Mais on +tira parti tant bien que mal de tout ce matériel. + +Les ballons militaires furent achetés à la Commission, par +l'administration des Postes, et le premier départ fut organisé par M. +Nadar à la place Saint-Pierre. + + +PREMIERS DÉPARTS DE PARIS. + +1re Ascension. _23 septembre_.--J. Duruof s'éleva seul du pied des +buttes Montmartre à 8 heures du matin. Il emportait avec lui 125 +kilogrammes de dépêches. La traversée fut heureuse. L'aéronaute descendit +à 11 heures à Craconville, près Evreux. + + +2eme ASCENSION.--Le 25 du même mois le ballon de M. Eugène Godard, +_la Ville de Florence_, partait à 11 heures du boulevard d'Italie. +Il était monté par M. Mangin aéronaute et par M. Lutz, passager. Les +voyageurs descendirent sans accident à Vernouillet, près Triel, dans le +département de Seine-et-Oise. Les Prussiens n'étaient pas loin, Mangin dut +replier son ballon à la hâte, et charger des paysans de le cacher, car +il était impossible de songer à l'emporter sans courir les plus grands +dangers. + +Pendant que l'aéronaute s'occupe ainsi de son matériel, le voyageur, M. +Lutz, s'empare des dépêches importantes, court à Vernouillet prévenir les +autorités de son arrivée de Paris. Il file à Tours, et là il raconte qu'il +est venu seul, chargé d'une mission du gouvernement. Dans un hôtel, on m'a +dit qu'il s'était fait passer pour M. Nadar. Quel était le but de toutes +ces inventions? C'est ce que j'ai toujours ignoré.--Sur ces entrefaites, +Mangin arrive et se présente comme l'aéronaute de _la Ville de Florence_. + +--Mais, lui dit-on, nous l'avons déjà vu, cet aéronaute, il est ici, et +nous a affirmé qu'il était seul en ballon. + +De là des explications, des éclaircissements. On cherche M. Lutz. Il n'est +plus à Tours. Quelques jours après les journaux donnent de ses nouvelles. +Il a été arrêté à Dijon, puis on raconte qu'il a été fusillé comme espion. +Pendant quelques jours, mille récits se croisent au sujet de cet illustre +Lutz. Quel mystère est caché sous toutes ces aventures? On ne l'a jamais +bien su. Mais il ressort de tout cela que la conduite du voyageur de la +_Ville de Florence_ est au moins singulière. + +Dans un récit qu'il a publié à Tours sur son voyage, il laisse entendre +qu'il était seul dans le ballon, et se présente comme _commissaire délégué +du gouvernement de la Défense nationale_. + +_La Ville de Florence_ avait à bord 300 kilogr. de dépêches et trois +pigeons qui sont revenus à Paris, apportant les nouvelles des aéronautes. + + +3e ASCENSION. _29 septembre_.--Louis Godard part de l'usine à gaz +de la Villette avec M. Courtin à 10 heures 30. Il a réuni par une grande +perche les nacelles des deux ballons _le Napoléon_ (800 mèt. cub.) et +_l'Hirondelle_ (500 mèt. cub.). Ces ballons se touchent à l'équateur et +ils comprennent entre eux un troisième petit aérostat de 40 mèt. cub. +L'appareil est un peu baroque, mais il ne s'en enlève pas moins dans de +bonnes conditions à 10 heures 30 du matin. Les deux ballons attachés qu'on +a appelés depuis les _États-Unis_, passent au-dessus des buttes Montmartre +et tombent à Mantes à 1 heure de l'après-midi. Nous donnons le récit du +voyage d'après le _Moniteur officiel_ de Tours. + +«M.J.-G. Courtin, fournisseur de l'armée, chargé de conduire les dépêches +du gouvernement, est parti jeudi de Paris. L'aéronaute, Louis Godard, +commandait l'escadrille aérienne, qui se composait de deux ballons et de +deux nacelles, liés ensemble et marchant de conserve. Le poids total des +dépêches confiées à M. Courtin s'élevait à 83 kilogrammes. + +«Le départ a eu lieu jeudi, à 10 heures du matin, à l'usine à gaz de la +Villette. Nos voyageurs ont passé sur le Mont-Valérien à 800 mètres de +hauteur. Après avoir dépassé la forteresse, à deux kilomètres environ, +ils ont essuyé quelques coups de feu, qui naturellement n'ont point porté +jusqu'à eux. Ils ont jeté du lest, et se sont élevés jusqu'à 1,500 mètres. +Ils étaient en ce moment sur la forêt de Saint-Germain, d'où les Prussiens +ont, avec le même insuccès, tiré sur les ballons. Faute de vent, ils +ont plané assez longtemps et ont dû redescendre à 800 mètres, afin de +rencontrer un courant. + +«Le reste du voyage aérien s'est accompli sans encombre et sans incidents. + +«M.J.-G. Courtin et M. Godard ayant traversé Mantes, ont pris leurs +dispositions pour atterrir. + +«C'est à trois kilomètres de cette ville qu'ils ont touché terre; mais +ils ont été traînés pendant au moins 150 mètres. Ils étaient dans cette +position désagréable, quand une troupe de cavaliers est arrivée sur eux +ventre à terre. Ils ont pris ces hommes pour des Prussiens et se sont crus +perdus. Heureusement la troupe était commandée par M. Estancelin, qui est +chargé d'organiser la défense dans le nord-ouest, et qui s'est empressé, +après avoir aidé nos voyageurs à prendre terre, de donner à l'envoyé du +gouvernement une escorte pour gagner Mantes, où son arrivée a causé une +alerte, car les Prussiens étaient d'un côté de la ville pendant que M. +Courtin y entrait de l'autre. + +«Celui-ci a été parfaitement accueilli, et a reçu, avec une ovation, des +offres de services de tout le monde. Une voiture à deux chevaux a été mise +immédiatement à sa disposition pour gagner Evreux.» + + +4e ASCENSION. _30 septembre_.--_Le Céleste_, 750 mètres; aéronaute, +G. Tissandier. Pas de passager. J'ai donné, dans la première partie de cet +ouvrage, tous les détails de mon ascension, mais je crois devoir rapporter +ici quelques faits curieux qui se rattachent à l'histoire générale des +ballons-poste. Je ne devais pas d'abord partir dans _le Céleste_; ce +ballon était réservé à un autre aéronaute, homme d'affaires généralement +aussi connu que peu estimé, que je demanderai permission de ne désigner +que sous le nom de M.X... + +X..., avec l'aplomb qui le caractérise, s'en va trouver M. Jules Favre. + +--Monsieur le ministre, dit-il, je suis désigné par M. Rampont pour partir +comme courrier de la poste dans un ballon. Avez-vous des recommandations à +me faire? + +--Certainement, dit M.J. Favre; voici un mot pour le ministre de +l'intérieur, on vous donnera des instructions et vous reviendrez me voir. + +X..., armé de ce document, court chez M. Rampont. + +--Monsieur le directeur des postes, dit-il avec un aplomb toujours +croissant, le ministre des affaires étrangères m'a chargé d'une mission +importante en province. Voici un mot de sa main qui le prouve. J'ai fait +des ascensions; voulez-vous me confier la direction d'un de vos ballons? + +--Comment donc, dit M. Rampont, vous êtes recommandé par le ministre des +affaires étrangères, vous partirez de suite. + +Malheureusement pour X..., le bout de l'oreille s'est montré au dernier +moment, on a été aux renseignements, aux informations. La trame qu'il +avait si bien cousue s'est emmêlée subitement. X... n'est jamais sorti de +Paris en ballon. Je l'ai remplacé dans _le Céleste_. + +La veille de son départ, X... me disait: + +--Vous partez après moi. Vous me retrouverez à Tours. Si vous voulez, je +vous nommerai préfet. J'ai une mission très-importante; je suis chargé de +désigner des candidats pour les préfectures et les sous-préfectures. + +Jusqu'où n'aurait pas été ce trop habile escamoteur, s'il avait pu +débarquer à Tours? Il avait des lettres des membres du gouvernement. Que +d'histoires il aurait pu forger, sachant que la vérification de ses récits +était impossible! X... serait peut-être devenu général en chef. + +Pour compléter les informations relatives à la quatrième ascension du 30 +septembre, je donne le texte des proclamations que j'ai jetées au nombre +de 10,000 sur la tête des Prussiens. + +Chaque proclamation était imprimée en deux colonnes sur une feuille +de papier format in-8°. La colonne de gauche était imprimée en texte +allemand, celle de droite était la traduction française de ce document. + + +TEXTE FRANÇAIS DES PROCLAMATIONS LANCÉES EN BALLON SUR LES CAMPS +PRUSSIENS. + +«Au commencement de la guerre, la nation allemande a pu croire que la +nation française encourageait l'Empereur Napoléon III dans ses projets +d'agression. + +«La nation allemande a pu se convaincre depuis la chute de l'Empereur que +la nation française veut la paix. Elle désire vivre unie avec l'Allemagne, +sans contrarier son mouvement d'unité, qui profitera aux deux peuples. + +«Il semblerait d'abord naturel que les deux nations missent bas les +armes et cessassent de s'entre-tuer. «La France a reconnu qu'elle était +responsable des fautes de son gouvernement. Elle a déclaré être prête à +réparer les maux que ce gouvernement a faits. + +«L'Allemagne laissée à elle-même accepterait de grand coeur ces conditions +honorables. Elle a montré sa vaillance et sa science militaires. Elle n'a +aucun intérêt à continuer cette lutte qui la ruine et lui enlève ses plus +glorieux enfants. + +«Mais l'Allemagne n'est pas libre. + +«Elle est dominée par la Prusse, et la Prusse elle-même est sous la main +d'un monarque et d'un ministre ambitieux. + +«Ce sont ces deux hommes qui ont repoussé la paix qu'on leur offrait. Ils +veulent satisfaire leur vanité en enlevant Paris. Paris résistera jusqu'à +la dernière extrémité; Paris peut être le tombeau de l'armée assiégeante. + +«Dans tous les cas, le siège sera long; voici l'Allemagne hors de chez +elle tout l'hiver, et l'absence de la fleur de la population laisse les +familles dans la misère. + +«Jusques à quand les peuples seront-ils la dupe de ceux qui les +gouvernent? Ce sont les rois et leurs ministres qui les poussent les uns +contre les autres à des a combats homicides. Commandée par Napoléon, la +France marchait à la bataille; maintenant que Napoléon est renversé, elle +ouvre les bras à l'Allemagne. Sans doute elle défendra pied à pied son +foyer, elle ne se laissera rien enlever de son sol; mais aussi elle prend +l'engagement de respecter celui de ses voisins. Elle leur propose une +alliance fraternelle. Que l'Allemagne ne soit pas plus longtemps l'esclave +d'une ambition aveugle; qu'elle ne lui donne plus ses enfants à égorger.» + +On a renoncé à ces proclamations qui ne produisaient sans doute pas grand +effet sur les Allemands. Il parait en outre que des paysans français, en +ayant ramassé quelques-unes, avaient cru qu'elles étaient lancées par un +ballon prussien; ils se seraient empressés de tirer des coups de fusil sur +l'aérostat. + + +ESSAI D'UN BALLON LIBRE. + +Le jour même du départ du _Céleste_, Eugène Godard lançait, au boulevard +d'Italie, un petit ballon libre muni de sacs de lettres qui devaient +tomber successivement durant le voyage, au moyen d'un système automatique +très-simple. Ce début ne fut pas heureux. Le ballonneau tomba près des +remparts au milieu d'un retranchement prussien. + +L'accident ne tarda pas à être connu à Paris, mais il fut singulièrement +exagéré; quelques journaux racontèrent que les Allemands avaient fait la +capture d'un ballon monté, le 30 septembre. Cet aérostat ne pouvait être +que le _Céleste_. La nouvelle parvint aux oreilles de mes amis qu'elle +émut d'autant plus vivement que mes pigeons sont arrivés à Paris ayant +perdu leurs dépêches. Heureusement, mon frère Albert avait pu suivre mon +ballon pendant plus d'une heure, il affirma que je devais être sauvé. +Mon ami de Fonvielle, dans la _Liberté_, eut l'obligeance de donner +d'excellentes raisons sur l'improbabilité de ma capture. Il disait vrai. + +On renonça aux ballons libres, et il fut décidé que les dépêches de la +poste ne seraient plus confiées qu'à des aéronautes. + +CONSTRUCTION DES BALLONS-POSTES + +Les quatre premiers voyages aériens exécutés dans de bonnes conditions du +23 au 30 septembre, ont réellement fondé la poste aérienne. A compter de +ce jour, l'administration décida que des ballons neufs, fabriqués dans +de bonnes conditions, devaient sortir régulièrement de Paris. La plus +vigoureuse impulsion fut donnée à la construction de ces aérostats. + +La direction des postes confia l'organisation de deux ateliers de +fabrication aérostatique à M. Eugène Godard d'une part, et à MM. Yon et +Camille d'Artois d'autre part. + +M. Eugène Godard est un praticien d'un mérite incontestable; il a exécuté +dans sa vie plus de 800 voyages en ballon, et construit un nombre +considérable d'aérostats. On ne pouvait mieux choisir pour accélérer une +construction si spéciale. Eugène Godard s'installa à la gare du Nord. + +MM. Yon et Camille d'Artois organisèrent à leur tour un atelier +aérostatique à la gare du Nord. M. Yon est l'habile constructeur des +admirables ballons captifs créés par M. Giffard; c'est en même temps +un aéronaute distingué. Quant à M. Camille d'Artois, ses ascensions +publiques, à l'Hippodrome et à bord du _Géant_, lui ont acquis un juste +renom dans l'art de la navigation aérienne. M. Nadar s'était d'abord +chargé des opérations aérostatiques de la gare du Nord, mais il se retira +bientôt. + +Voici quelles étaient les conditions des traités acceptés entre ces +messieurs et l'administration des postes: «Les ballons devaient être de la +capacité de 2,000 mètres cubes, en percaline de première qualité, vernie +à l'huile de lin, munis d'un filet en corde de chanvre goudronné, d'une +nacelle pouvant recevoir quatre personnes et de tous les apparaux +nécessaires: soupape, ancres, sacs de lest, etc. + +«Les ballons devaient supporter l'expérience suivante: Remplis de gaz, +ils devaient demeurer pendant dix heures suspendus, et, après ce temps +d'épreuve, soulever encore un poids net de 500 kilogrammes. + +«Les dates de livraison étaient échelonnées à époques fixes: 50 francs +d'amende étaient infligés aux constructeurs pour chaque jour de retard. Le +prix d'un ballon remplissant ces conditions était de 4,000 francs, dont +300 francs pour l'aéronaute, que procurait le constructeur. Le gaz était à +part. C'est ce prix qui a été primitivement payé par la direction générale +des postes, au comptant, aussitôt l'ascension effectuée, le ballon hors de +vue. Il a été réduit postérieurement à 3,500 francs, plus 500 francs dont +300 francs pour le gaz et 200 francs pour l'aéronaute. A ces frais il faut +ajouter des sommes pour valeur d'accessoires, dont le a montant a varié +de 300 à 600 francs par ascension, Le _Davy_, ne cubant que 1,200 mètres +cubes, n'a coûté que 3,800 francs[9].» + +[Note 9: Extrait du _Journal officiel_, n° du 2 mars 1871.] + +La construction des ballons, une fois mise en train, s'exécuta avec une +grande rapidité. + +Nous croyons devoir donner ici quelques détails techniques sur la +fabrication des aérostats si peu connus généralement dans la masse du +public. + +L'étoffe qui convient le mieux pour la construction d'un aérostat est sans +contredit la soie; mais la soie est d'un prix très-élevé; on la remplace +souvent par un tissu de toile ou de coton qui, une fois verni, est +suffisamment imperméable pour contenir sans déperdition les masses de gaz +d'éclairage ou d'hydrogène qui doivent l'emplir. C'est ce qui a été fait, +comme on l'a vu, pour les nouveaux ballons du siège. + +La forme à donner à un aérostat peut être variable; mais il est certain +que la sphère offre de grands avantages et une incontestable supériorité, +puisqu'elle est la figure qui offre le moins de surface sur le plus grand +volume. + +Nous n'entrerons pas dans les détails géométriques de la coupe de +l'étoile; l'épure étant faite, supposons que nous n'avons plus qu'à réunir +les fuseaux et à les coudre pour former l'aérostat sphérique. Cette +couture s'exécute aujourd'hui très-facilement à l'aide de la machine à +coudre, que les aéronautes de profession ont d'abord voulu bannir, mais à +laquelle ils ont dû bientôt reconnaître une grande supériorité. M. Eugène +Godard est resté presque seul partisan des coutures à la main. Ses ballons +étaient cousus par des ouvrières. + +Le ballon de coton n'est pas imperméable, et laisse échapper le gaz avec +une telle rapidité qu'il ne pourrait certainement pas être gonflé, même au +moyen du gaz de l'éclairage, si on ne prenait soin de le vernir. Le vernis +employé est tout simplement de l'huile de lin cuite avec de la litharge. +On a l'habitude de l'employer à chaud et de l'étendre a l'aide de tampons +sur toute la surface intérieure et extérieure de l'aérostat. + +Le ballon est muni à sa partie supérieure d'une soupape qui est destinée à +laisser échapper du gaz au gré de l'aéronaute, pendant toute la durée de +l'ascension. Les soupapes sont formées de deux clapets qui s'ouvrent, de +l'extérieur à l'intérieur, sous la traction d'une corde que l'on tire de +la nacelle. Pour que la fermeture soit hermétique, on lute les joints avec +un mélange de suif et de farine de lin que l'on nomme _cataplasme_. On +voit que cet organe est très-grossier, et qu'il serait bien facile de le +perfectionner; mais le temps était trop rare pendant le siège pour qu'il +ait été possible de songer aux innovations qui nécessitent des recherches +longues et minutieuses. + +La sphère d'étoffe, munie de sa soupape à sa partie supérieure, est +pourvue à sa partie inférieure d'une ouverture que l'on appelle +_appendice_, et qui reste toujours béante pendant l'ascension, afin de +permettre au gaz, dilaté par suite de la diminution de pression, de +trouver une issue. Sans cette précaution, l'aérostat pourrait éclater +par suite de la force expansive du gaz. Le ballon est recouvert dans sa +totalité d'un vaste filet attaché à la soupape, et qui se termine vers la +partie de l'appendice par trente-deux cordes qui servent à y attacher la +nacelle. Celle-ci se fixe au filet par l'intermédiaire d'un cercle de bois +pourvu de trente-deux petites olives de bois, appelées _gabillots_, +qui s'ajustent dans les boucles façonnées à la partie inférieure des +trente-deux cordes du filet. Huit autres gabillots permettent d'attacher +la nacelle au cercle par les cordes dont elle est munie. Le cercle +que nous venons de décrire est un des organes les plus essentiels de +l'aérostat, il est régulièrement fixé au filet et sert de point d'attache +à l'ancre, qui est l'engin d'arrêt à la descente. Il répartit uniformément +les tractions, et donne à tout l'appareil une grande élasticité. + +La nacelle est confectionnée en osier souple, flexible. C'est +incontestablement la meilleure substance à employer pour construire un +esquif propre à supporter des chocs, des traînages, sans se détériorer +et sans blesser les touristes aériens qui s'y sont confiés. On tresse un +véritable panier d'osier avec les huit cordes d'attache, qui passent par +le plancher de la nacelle et en font, pour ainsi dire, partie intégrante. +Deux banquettes permettent aux aéronautes de s'asseoir commodément. + +Le ballon, tel que nous venons de le décrire, est prêt à gravir l'espace +quand il est gonflé de gaz de l'éclairage. En effet, ce gaz a une densité +de 0gr.650, c'est-à-dire qu'un mètre cube dans l'air aura une force +ascensionnelle de 730 grammes environ. Les ballons du siège ont 2,000 +mètres cubes, ils auront donc une force ascensionnelle de 1,460 +kilogrammes. L'étoffe, le filet et la nacelle réunis ne pèsent guère +plus de 500 kilogrammes; il nous reste 960 kilogrammes pour le poids des +voyageurs, du sable de lest et des organes d'arrêt. + +Quand un ballon s'élève, il tend bientôt à se mettre en équilibre, il a +perdu une certaine quantité de gaz par l'appendice; il en perd constamment +de petites quantités, si, comme il arrive souvent, il n'est pas +parfaitement imperméable; en outre, il se refroidit, et le gaz, se +contractant, est encore privé d'une partie de sa force ascensionnelle. +Livré à lui-même, le ballon, après avoir atteint le sommet de sa course, +tendrait immédiatement à redescendre et ne tarderait pas à revenir à +terre. Pour empêcher cette descente, l'aéronaute allège sa nacelle; il +jette par-dessus bord un corps pesant qu'on appelle le _lest_, et qui se +compose de sable tamisé. Ce sable forme un nuage floconneux qui ne tombe à +terre que lentement et sous forme de grains imperceptibles, incapables de +causer le moindre dégât, comme cela ne manquerait pas d'arriver si l'on +jetait du haut des airs des pierres ou des corps non divisés. + +Pour que la description de l'aérostat soit complète, il faut encore que +nous parlions des organes d'arrêt, dont on doit se munir pour assurer le +retour à terre. L'aéronaute emporte à bord une ancre évasée, non pas +une ancre de marine qui ne mordrait pas dans les champs, mais un engin +confectionné pour les ascensions aérostatiques. On pourrait encore se +munir d'un grappin à six branches, qui est même préférable à l'ancre, au +dire de quelques vieux marins de l'atmosphère. Enfin, il est indispensable +de ne pas oublier le _guide-rope_, un des engins essentiels du ballon. +Qu'est-ce que le guide-rope? C'est tout simplement une corde de 150 mètres +de long, qui s'attache au cercle et que l'on laisse pendre dans l'espace. +En l'air, elle n'est d'aucun usage; mais il n'en est pas de même au retour +à terre. D'abord, si l'aéronaute touche terre, il sait qu'il est à 150 +mètres du sol, puisqu'il connaît la longueur de sa corde, et quand il +revient des hautes régions, l'oeil le plus expert ne sait guère apprécier +les distances. Ce sera donc un véritable guide, d'où le nom qui lui a +été donné, _rope_, voulant dire câble en anglais. En outre, si le ballon +descend, le guide-rope va successivement toucher terre dans toute sa +longueur, et il délestera l'aérostat, en amortissant le premier choc. +Cette corde agit donc encore comme un véritable ressort qui empêche +le retour vers le sol d'être trop brusque. Si l'ancre ne mord pas +immédiatement, le guide-rope sera traîné à la remorque du ballon; mais +il tendra à l'arrêter; car il produira contre le sol une résistance de +frottement considérable; il pourra même s'enrouler autour d'un obstacle, +d'un arbre, d'un poteau, et enfin offrir prise aux braves paysans qui ne +manquent pas de venir en aide aux ballons quand ils le peuvent. +Cette simple corde qui pend après le cercle est donc d'une utilité +extraordinaire; c'est à l'illustre aéronaute anglais Green que revient +l'honneur de l'avoir employée le premier. L'invention, direz-vous, est +bien simple. Sans doute, mais personne n'y avait songé avant lui, et vous +et moi, peut-être, ne penserions pas au guide-rope sans le vieux Green. + +L'armement ainsi opéré est à peu près complet; il ne faut pas oublier de +mettre dans les bottes de la nacelle un bon couteau, quelques cordelettes, +des couvertures, et des vivres froids; quelques bonnes bouteilles de vin, +un carafon d'eau-de-vie, ne sont pas non plus à dédaigner, car l'air des +nuages donne un appétit d'enfer. + +Pour connaître sa route dans l'air, l'aéronaute emporte une boussole; s'il +voit la terre, il reconnaît le sillage tracé par le ballon et l'aiguille +aimantée lui donne sa route. Le baromètre indique enfin avec une grande +précision les altitudes au-dessus du niveau de la mer. + +Les constructeurs aérostatiques du siège de Paris fabriquèrent environ +soixante ballons de 2,000 mètres cubes. L'installation de M. Eugène Godard +à la gare d'Orléans offrait un aspect merveilleux. D'un côté des femmes +cousaient les fuseaux du ballon, de l'autre des marins confectionnaient +les filets. Ailleurs enfin, le vernis s'étalait sur les aérostats cousus. + +Au milieu de la gare, quelques ballons gonflés d'air séchaient leur couche +de vernis. Ils dominaient le sol comme le dos immense de ces cétacés qui +forment des îles flottantes au milieu de l'Océan. + +Les aérostats de M. Godard étaient à côtes bicolores bleues et rouges, ou +jaunes. Ceux de MM. Yon et Camille d'Artois étaient blancs. Cette couleur +est la meilleure sans contredit, car elle reflète, au lieu de les +absorber, les rayons lumineux. Un ballon blanc doit être moins sensible +aux dilatations et aux contractions brusques qu'un aérostat coloré. + + +L'ASCENSION. + +MM. Eugène Godard, Camille d'Artois et Yon étaient chargés de trouver des +aéronautes destinés à s'élever dans les ballons-poste. Les braves marins +jouèrent ici un rôle très-important, car sur soixante-quatre ballons, il +y en eut trente qui furent conduits dans les airs par nos loups de mer, +transformés en _loups aériens_. + +On donnait quelques leçons préliminaires aux novices, mais quelles leçons! +Une nacelle était pendue à une des poutres de fer de la gare, l'élève y +grimpait et criait le «lâchez tout.» Mais il va sans dire qu'il restait en +place. On lui faisait jeter du lest et tirer une corde de soupape. Puis il +lançait son ancre et simulait l'atterrissage. Singulier apprentissage qui +rappelle les leçons de natation à calle sèche. + +Le jour de l'ascension désigné, les passagers arrivaient au lieu du +départ, et remettaient leurs destinée entre les mains de l'apprenti +aéronaute. Ils s'élevaient dans les airs quelquefois par une nuit noire, +marchant à l'inconnu. Ma foi, quand on a pratiqué les ballons, qu'on a +souvent gravi les hautes régions de l'air, on ne peut s'empêcher d'admirer +le courage et le dévouement de ces hardis explorateurs. Ici le mot +dévouement n'est pas exagéré, car les aéronautes sont partis de Paris en +ballon pour une somme insignifiante, quelques-uns ne recevaient comme +gratification pécuniaire que deux cents francs à peine. Je n'oublierai +jamais la stupéfaction d'un Anglais que j'ai vu à Tours et qui me disait: + +--O monsieur! comme on doit vous payer pour entreprendre de tels voyages! +Une ascension faite au-dessus des Prussiens, cela vaut deux mille livres +sterling. + +--Je ne sais ce que cela vaut, monsieur. Mais en France ces choses-là ne +se font pas, ou se font pour rien. + +Le brave Anglais n'a pas cru un mot de ce que je lui disais. + +--Cela vaut cinquante mille francs, répétait-il. + +Au moment du départ d'un ballon-poste, MM. Bechet, sous-directeur des +postes, ou Chassinat, directeur des postes de la Seine, apportaient les +ballots de lettres et les dépêches. Enfin M. Hervé-Mangon, avec un zèle +bien louable, donnait les renseignements météorologiques sur la direction +du vent, son intensité, etc. MM. Bechet, Chassinat et Hervé-Mangon ont +passé le temps du siège à se lever à trois heures du matin, ou à une +heure, pour assister aux départs; la part qu'ils ont prise à la poste +aérienne ne sera pas oubliée: mais que de dérangements inutiles, que de +peine perdue! Souvent le vent n'était pas assez vif, on ne pouvait pas +partir; ou il était trop violent, et au dernier moment l'aérostat volait +en éclats. + +L'organisation du service des ballons-poste a été en définitive créée avec +la plus grande régularité, la plus remarquable précision. Cette +création restera un vrai titre de gloire pour M. Rampont et pour les +administrateurs de la poste française. + +Dans les circonstances graves, M.E. Picard donnait lui-même des +recommandations aux aéronautes. Car quelques ballons avaient à porter hors +Paris les nouvelles les plus importantes que les Prussiens ne pouvaient +pas intercepter au-dessus des nuages. + +Continuons à présent l'énumération des voyages aériens en nous fixant sur +ceux qui offrent le plus d'intérêt. + + +DÉPARTS DE BALLONS EN OCTOBRE 1870. + +VOYAGE DE H. GAMBETTA. + +5e et 6e Ascensions. _7 octobre_. + +1° L'_Armand Barbès_, 1,200 mèt. cubes. Aéronaute, J. Trichet; passagers, +MM. Gambetta et Spuller. + +2° _Le George Sand_, 1,200 mèt. cubes. Aéronaute, J. Revilliod; passagers, +deux Américains et un sous-préfet. + +Le double départ de l'_Armand Barbès_ et du _George Sand_ s'est effectué +dans des conditions assez dramatiques, comme l'ont raconté les journaux +de Paris. Nous cédons la parole au _Gaulois_ du 7 octobre qui a donné des +détails curieux sur ces mémorables ascensions: + +«Une foule énorme attendait ce matin, sur la place Saint-Pierre à +Montmartre, le départ des ballons l'_Armand Barbès_ et le _George Sand_, +ce n'était pas un vain sentiment de curiosité qui excitait l'avide anxiété +de cette population; on venait d'apprendre que chacun de ces aérostats +emportait des voyageurs entreprenant courageusement ce périlleux voyage +avec d'importantes missions. + +«Dans la nacelle de l'_Armand Barbès_, conduit par M. Trichet, prirent +place Gambetta et son secrétaire Spuller; dans celle du _George Sand_, +dirigé par M. Revilliod, montèrent MM. May et Raynold, citoyens +américains, chargés d'une mission spéciale pour le gouvernement de la +défense, et un sous-préfet. + +«On remarquait dans l'enceinte Charles et Louis Blanc, MM. Rampont et +Charles Ferry, et le colonel Husquin. + +«MM. Nadar, Dartois, et Yon dirigeaient, avec l'autorité et l'entrain +qu'on leur connaît, le double départ. + +«Les dernières poignées de main échangées au milieu de l'émotion générale, +au cri de «lâchez tout!» les deux ballons s'élevèrent majestueusement. + +«Il était onze heures dix minutes. + +«Une immense clameur de: «Vive la République!» retentit sur la place et +sur la butte; les hardis voyageurs agitaient leurs chapeaux et leurs voix +répétaient comme un écho lointain le cri de la foule. + +«Par une illusion d'optique, lorsque les ballons franchirent la butte +Montmartre, ils se dirigeaient vers le nord-est, l'on crut qu'ils +descendaient et allaient échouer dans la plaine. La foule désespérée, +anxieuse, tumultueuse, escalada la butte. Les factionnaires marins eurent +toutes les peines du monde à la retenir: il fallut qu'elle vit les +deux ballons continuer leur route poussés par un vent qui (d'après les +observations faites) filait dix lieues à l'heure. + +«On attend impatiemment le retour des pigeons voyageurs qui nous diront où +les deux aérostats ont atterri.» + +Le _Moniteur universel_ du 10 octobre (édition de Tours) peut aujourd'hui +satisfaire la curiosité de ceux qui n'ont qu'une vague connaissance des +péripéties du voyage de M. Gambetta. «Poussés par un vent très-faible, dit +ce journal, les deux aérostats ont laissé Saint-Denis sur la droite; mais +à peine avaient-ils dépassé la ligne des forts, qu'ils ont été assaillis +par une fusillade partie des avant-postes prussiens; quelques coups de +canon ont été aussi tirés sur eux. Les ballons se trouvaient alors à la +hauteur de 600 mètres, et les voyageurs aériens ont entendu siffler les +balles autour d'eux; ils se sont alors élevés à une altitude qui les a mis +hors d'atteinte; mais, par suite de quelque accident ou de quelque fausse +manoeuvre, le ballon qui portait le ministre de l'intérieur s'est mis à +descendre rapidement, et il est venu prendre terre dans un champ traversé +quelques heures avant par des régiments ennemis, et à une faible distance +d'un poste allemand. En jetant du lest, il s'est relevé, et a continué sa +route. Il n'était qu'à deux cents mètres de hauteur lorsque, vers Creil, +il a reçu une nouvelle fusillade, dirigée sur lui par des soldats +wurtembergeois. En ce moment, le danger était grand; heureusement les +soldats ennemis avaient leurs armes en faisceau; avant qu'ils les eussent +saisies, le ballon, allégé de son lest, remontait à huit cents mètres; +les balles ne l'ont pas plus atteint que la première fois, mais elles ont +passé bien près des voyageurs, et M. Gambetta a eu même la main effleurée +par un projectile. + +«L'_Armand Barbès_ n'était pas au terme de ses aventures. + +«Manquant de lest, il ne se maintint pas à une élévation suffisante; il +fut encore exposé à une salve de coups de fusils partie d'un campement +prussien, placé sur la lisière d'un bois, et alla, en passant par dessus +la forêt, s'accrocher aux plus hautes branches d'un chêne où il resta +suspendu; des paysans accoururent, et, avec leur aide, les voyageurs +purent prendre terre, près de Montdidier, à 3 heures moins un quart. +Un propriétaire du voisinage passait avec sa voiture, il s'empressa de +l'offrir à M. Gambetta et à ses compagnons, qui eurent bientôt atteint +Montdidier, et se dirigèrent sur Amiens. Ils y arrivèrent dans la soirée +et y passèrent la nuit. + +«Le voyage du second ballon a été marqué par moins de péripéties. Après +avoir essuyé la première fusillade, il a pu se maintenir à une assez +grande hauteur pour éviter un nouveau danger de ce genre; il est allé +descendre, à 4 heures, à Crémery près de Roye, dont les habitants ont +très-bien accueilli les voyageurs. M. Bertin, fabricant de sucre et maire +de Roye, a donné l'hospitalité pour la nuit à l'aéronaute; son adjoint a +logé chez lui les deux Américains. + +«Le lendemain, samedi, l'équipage du second ballon rejoignait celui du +premier à Amiens, et l'on partait ensuite de cette ville à midi. A Rouen, +où l'on arriva ensuite, M. Gambetta fut reçu par la garde nationale, et +prononça un discours qui excita l'enthousiasme. De Rouen, M. le ministre +et ses compagnons de route se dirigèrent sur le Mans; ils y couchèrent, et +en partirent le lendemain, dimanche, à 10 heures et demie[10].» + +[Note 10: «Le 10 octobre on lisait dans le _Journal officiel_ +de Paris: Le gouvernement a reçu ce soir une dépêche ainsi conçue: +«Montdidier (Somme), 8 heures du soir. Arrivée après accident en forêt +à Epineuse. Ballon dégonflé. Nous avons pu échapper aux tirailleurs +prussiens, et grâce au maire d'Epineuse, venir ici, d'où nous partons dans +une heure pour Amiens, d'où voie ferrée jusqu'au Mans et à Tours. Les +lignes prussiennes s'arrêtent à Clermont, Compiègne et Breteuil dans +l'Oise. Pas de Prussiens dans la Somme. De toutes parts on se lève en +masse. Le gouvernement de la défense nationale est partout acclamé.» + +Cette dépêche avait été apportée par un joli pigeon gris, compagnon de +voyage aérien du ministre de l'intérieur.--On l'appella depuis Gambetta.] + +7e Ascension. _12 octobre_.--Le ballon _le Washington_ (2,000 mèt. +cub.), conduit par M. Bertaux, reçoit dans sa nacelle M. Van Roosebecke, +propriétaire de pigeons, et M. Lefebvre, consul de Vienne.--Il porte en +outre 300 kilogr. de dépêches et 25 pigeons. L'aérostat part de la gare +d'Orléans à 8 heures 30 du soir et tombe à 11 heures 30 près de Cambrai. + +A la descente, le vent est assez violent, l'aéronaute M. Bertaux, en +jetant l'ancre, tombe de la nacelle et fait une chute terrible dans un +champ de betteraves. MM. Van Roosebecke et Lefebvre sont emportés dans la +nacelle avec une violence extrême, ils subissent un traînage périlleux, +mais le ballon se déchire et s'arrête; les voyageurs en sont quittes pour +l'émotion. + +Quant à M. Bertaux, il était déjà malade, poitrinaire en sortant de Paris. +Il a fait partie, d'Orléans au Mans, comme nous l'avons raconté, de la +compagnie des aérostiers militaires. Il a trouvé la mort, en revenant +à Paris après l'armistice. C'était un jeune homme plein d'avenir; +littérateur et poëte, il avait composé plusieurs volumes de poésies, il +s'était lancé avec passion dans les aventures de la navigation aérienne. + + +8e Ascension. _12 octobre_.--Le _Louis Blanc_, 1,200 mèt. cub., +conduit par M. Farcot, mécanicien, part à 9 heures du matin, de +Montmartre. Passager: M. Tracelet, propriétaire de pigeons.--Poids des +dépêches, 125 kilogr. Nombre de pigeons, 8. + +L'aérostat descend à midi 30 à Beclerc dans le Hainaut (Belgique). + + +9e et 10e Ascensions. _14 octobre_. + +1° Le _G. Cavaignac_, 2,000 +mèt. cub., dirigé par M. Godard père, reçoit dans sa nacelle M. de Kératry +et deux passagers, 710 kilogr. de dépêches et 6 pigeons. Il s'élève de +la gare d'Orléans à 10 heures 15 minutes et descend à 3 heures de +l'après-midi à Brillon (Meuse). + +Le retour à terre s'est exécuté avec une précipitation regrettable. La +nacelle reçoit un choc des plus violents; M. de Kératry a la tête blessée +par le cercle qui le frappe, et une jambe contusionnée. + +2° Le _Jean-Bart_, 2,000 mèt. cub., qu'on a appelé aussi le _Guillaume +Tell_ et le _Christophe Colomb_. Aéronaute, Albert Tissandier. Passagers, +MM. Ranc et Ferrand. + +Il y a eu entre le quatrième voyage et le cinquième, un intervalle de +plusieurs jours, où les tentatives d'ascension ont presque toujours +avorté. M. Albert Tissandier devait partir le 3 octobre. A 8 heures du +matin, il se rend à l'usine de Vaugirard. Le _ballon Impérial_ a été +réparé, il est gonflé, mais il fuit sensiblement. D'ailleurs l'air est +d'un calme absolu. MM. Hervé-Mangon, Rampont et Chassinat, décident qu'il +est prudent de remettre le départ. + +Le lendemain, à 5 heures du matin, MM. Tissandier et Hervé-Mangon +s'aperçoivent que le ballon est presque dégonflé. L'empire n'aura même pas +laissé à la France un ballon en bon état! + +On retarde l'ascension. Jusqu'au 7 octobre, les tentatives de départ +sont vaines. Ce jour-là MM. Gambetta et Spuller s'élèvent de la place +Saint-Pierre. + +M.A. Tissandier est remis au 12 octobre. Il se rend à la gare d'Orléans à +6 heures du matin. On gonfle un magnifique ballon de 2,000 m. cub. où il +va partir.--Une rafale survient et met l'aérostat en pièces.--Enfin le +voyage peut s'exécuter le 14 octobre. + +11e et 12e Ascensions. _16 octobre_. + +1° Le _Jules Favre_ (1,200 mèt. cub.). Aéronaute, L. Godard +jeune.--Passagers: MM. Malapert, Ribaut et Béoté. +Dépêches: 195k. Pigeons: 6. +L'aérostat quitte la gare d'Orléans à 7h. 20m., il descend à +Foix-Chapelle (Belgique) à midi 20. + +2° Le _Lafayette_, (2,000 mèt. cub.).--Aéronaute: M. Labadie, +marin.--Passagers: MM. Daru et Barthélemy. +Dépêches: 270k. Pigeons: 4. +Départ, gare d'Orléans 9h. 50m. +Arrivée: Dinant (Belgique) 2h. 45s. + +A la descente le ballon est emporté par un vent violent; le marin Labadie +coupe toutes les cordes de la nacelle, et le ballon s'échappe seul. Les +voyageurs restent assis à terre dans leur panier devenu immobile comme un +berceau.--Ce procédé n'est pas très-aérostatique, mais il a réussi. Tant +mieux pour les passagers. + +Labadie est le premier marin qui ait quitté Paris en ballon. On ne saurait +trop admirer le courage, l'intrépidité de ces braves matelots, qui n'ayant +jamais vu un ballon osaient se risquer dans les flots invisibles de +l'air.--Deux de ces praticiens improvisés ont trouvé la mort dans ces +voyages périlleux. On peut dire qu'il est étonnant que des ballons +conduits par des mains inexpérimentées n'aient pas donné lieu à plus +d'accidents. Après l'exemple des ballons du siège, arrivés presque tous à +bon port, on ne rencontrera plus, espérons-le, tant d'esprits craintifs, +qui se figurent qu'il faut écrire son testament avant de monter dans la +nacelle aérienne. Le chemin de fer est tout aussi dangereux que le ballon. + +13e Ascension. _18 octobre_.--Le _Victor Hugo_ (1,200 mèt. +cub.).--Aéronaute: Nadal.--Pas de passager. +Dépêches: 440 k. Pigeons: 6. +Départ: Jardin des Tuileries, 11h. 45m. +Arrivée: près Bar-le-Duc (Meuse), 5h. 30s. + +En quittant terre l'aéronaute a crié: Vive la République démocratique et +sociale! Plus tard, il s'est mis au service de la Commune comme aérostier +militaire. + +14e Ascension. _19 octobre_.--La _République universelle,_ désigné +aussi sous le nom de: _Jean Bart_ par quelques journaux (2,000 mèt. cub.). +Aéronaute: Jossec, marin.--Passagers: Dubost, secrétaire de M. de Kératry, +et Gaston Prunières. +Dépêches: 305k. Pigeons: 6. +Départ: gare d'Orléans, 9h. 10m. +Arrivée: près Mézières (Ardennes), 11h. 20m. + +Le ballon est descendu au-dessus des arbres de la forêt des Ardennes où il +a été mis en pièces. + +15e Ascension. _22 octobre_.--Le _Garibaldi_ (2,000 mèt. cub.). +Aéronaute: Iglésia, mécanicien, ancien homme d'équipe du grand ballon +captif de Londres.--Passager: de Jouvencel, ancien député. +Dépêches: 450k. Pigeons: 6. +Départ: jardin des Tuileries, 11h. 30m. +Arrivée: Quincy-Segy (Hollande), 1h. 30s. + +16e Ascension. _25 octobre,_--Le _Montgolfier_ (2,000 mèt. cub.). +Aéronaute: Hervé, marin. Passagers: MM. le Bouedec et colonel Lapierre, +Dépêches: 390k. Pigeons: 2. +Départ: gare d'Orléans, 8 h. 30m. +Arrivée: Holigenberg (Hollande), midi 30. + + +CAPTURE DU BALLON «LA BRETAGNE.» + +17e et 18e Ascensions. _27 octobre_.--1° Le _Vauban_ (1,200 mèt. +cub.). Aéronaute: Guillaume, marin.--Passagers: Reitlinger, photographe; +Cassiers, propriétaire de pigeons. +Dépêches: 270k. Pigeons: 23. +Départ: gare d'Orléans, 9h. m. +Arrivée: Vignoles (Meuse), 1h. s. + +2° _La Bretagne_ (2,000 mèt. cub.), appartenant à une entreprise +particulière. +Aéronaute: Cuzon.--Passagers: MM. Woerth, Manceau et Hudin. +Départ: usine à gaz, la Villette, midi. +Arrivée: Verdun (Meuse), 3h. s. + +La _Bretagne_ et le _Vauban_ sont, comme on le voit, partis le même jour. +Le premier de ces ballons était destiné à tomber entre les mains des +Prussiens. Il allait commencer la série des catastrophes aériennes. Nous +laisserons M. de Fonvielle, qui a pu se procurer des détails sur ces +voyages, en raconter les émouvantes péripéties. + +«Le 27 octobre est un jour fatal à la République; car c'est alors que Metz +capitula, et que l'armée cernant Bazaine put se rendre autour de Paris +pour prendre une part active tant à l'investissement de la capitale +qu'à la défaite des armées de secours. Au point de vue aéronautique, le +résultat ne fut guère meilleur. + +«Le _Vauban_ fut le plus heureux des deux ballons; cependant il alla +tomber près de Verdun, dans un district occupé par les Prussiens. M. +Reitlinger, que j'ai vu à Londres, m'a dit qu'il ne s'en serait pas +tiré sans sa connaissance de la langue allemande, qu'il manie comme le +français, ce qui n'a rien d'étonnant, puisqu'il est Bavarois de naissance. + +«Le marchand de pigeons fut grièvement blessé dans le traînage. Mais les +péripéties du _Vauban_ ne sont rien auprès de celles de la _Bretagne_, que +M. Manceau nous a racontées et qui nous serviront à faire comprendre la +manière dont certaines ascensions ont été conduites. + +«Au moment du départ, le vent poussait le ballon vers le nord-est avec une +certaine stabilité, car la _Bretagne_ et le _Vauban_ ne sont descendus +qu'à quelques kilomètres l'un de l'autre, quoique partis à trois heures de +différence de temps. + +«Après être resté deux heures à naviguer dans une direction qui n'avait +rien de bien attrayant, M. Cuzon eut envie de descendre. Malgré les +protestations de M. Manceau, il donna deux coups de soupape, et le +ballon ne tarda point à se rapprocher de la surface de la terre... terre +inhospitalière s'il en fut; car les voyageurs aériens furent reçus par +une vive mousqueterie. Ils étaient tombés au milieu d'un tas de Prussiens +qu'ils n'avaient pas vus, quoiqu'ils eussent huit yeux et des lunettes +à bord! Mais comme on était près de terre, au-dessus d'une prairie, M. +Woerth s'élance de la nacelle, contrairement aux règles de la discipline +et de la solidarité. + +«Il tombe au milieu des ennemis, auxquels il fait signe en agitant un +mouchoir blanc au dessus de sa tête. On lui fait grâce de la vie, et on +l'entraîne en prison. + +«Malgré ses pressantes réclamations, celles de sa famille et celles de son +gouvernement, car il est sujet anglais, il est retenu jusqu'à la fin de la +guerre. La captivité de M. Woerth a fait beaucoup de bruit en Angleterre, +et, en effet, cette circonstance est une de celles dans lesquelles le +gouvernement britannique a le mieux montré combien il était méprisable et +lâche. + +«Le ballon, allégé du poids de ce déserteur, se redressa avec rapidité; il +aurait remonté à une grande hauteur si M. Cuzon n'avait donné de nouveaux +coups de soupape. Le ballon ne tarda point à redescendre. Quand M. Guzon +et M. Hudin se voient à portée, ils se hâtent de sauter à terre, laissant +dans la nacelle M. Manceau, qui est entraîné avec la rapidité d'une flèche +dans la région des nuages. Il ne tarde point à pénétrer dans une zone où +règne une pluie abondante. Il éprouve un froid intense; le sang lui sort +par les oreilles.... Il a le sangfroid de tirer de toute sa force la +corde, et il retombe avec rapidité. Bientôt il arrive à une prairie; mais, +entraîné par l'exemple, il saute. Il a mal calculé la hauteur: il tombe +de quarante pieds de haut et se casse la jambe. Le ballon rebondit et +redescend; il s'aplatit à quelque distance. + +«Le malheureux Manceau souffre horriblement, il patauge en plein marécage, +au milieu des ténèbres, car la nuit est venue. Il se traîne péniblement +moitié nageant, moitié à quatre pattes, vers un endroit où il aperçoit +de la lumière.... Ce sont des paysans, mais en le voyant sortir de +l'obscurité, ces brutes veulent le mettre en pièces. Le curé du village +arrive et le sauve. On le transporte dans une cabane; on le couche; on le +soigne, et le curé commande une escouade de paysans, qui va à la recherche +du ballon pour sauver les dépêches. La nuit même, le curé part chargé de +ce précieux fardeau... et bien lui en prit, car pendant qu'il partait, un +lâche, un Judas, un traître allait à Corny, au quartier général du prince +Frédéric-Charles, prévenir de ce qui était arrivé à quelques kilomètres de +Metz! + +«Le lendemain matin, des hommes du 4e uhlans viennent enlever Manceau. Ces +misérables l'obligent, à coups de crosse de fusil, à se traîner, malgré sa +blessure. On le mène ainsi à Mayence, où il arrive dans un état affreux. +Pour le guérir, on le jette dans un cachot où l'on oublie pendant deux +jours de lui donner à manger. Puis on le fait paraître devant le général +qui procède à son interrogatoire. Le malheureux était fusillé s'il n'avait +eu dans sa poche un contrat d'association prouvant qu'il était simple +négociant. + +«Les Prussiens ont fini par s'humaniser, on a donné à Manceau des éclisses +pour guérir sa jambe cassée, et au lieu de le garder en prison, on l'a +interné dans la ville. De plus, M. le comte de Bismark, toujours galant, +a daigné faire prévenir Mme Manceau de la captivité de son mari, tombé +vivant entre les mains des Prussiens et actuellement détenu dans la +forteresse de Mayence. + +«M. Manceau est de retour à Paris, consolé de ses mésaventures et +parfaitement guéri de sa blessure[11].» + +[Note 11: La _Liberté_, 19 mars, 1871.] + + +19e Ascension. _29 octobre_.--Le _Colonel Charras_ (2,000m. cub.). +Aéronaute: Gilles.--Pas de passager. +Dépêches: 460kil. Pigeons: 6. +Départ: gare du Nord, midi. +Arrivée: Montigny (Haute-Marne), 5h. soir. + +Une plaisante histoire que raconte M. Gilles pendant ses voyages durant le +siège: + +M. Steenackers, au mois de décembre, l'envoie, avec l'aérostat _Colonel +Charras_, à Lyon, dans le cas d'un investissement de la ville. + +Dans le trajet, un préfet a reçu la dépêche suivante: + +«Gilles, aéronaute, arrive avec Colonel Charras.» + +Le préfet, un peu naïf, comme on va le voir, se présente à l'arrivée du +train: il trouve M. Gilles, et lui dit: + +--Vous êtes seul, monsieur, où est le colonel Charras? + +--Il est là, dans le fourgon. + +--Pourquoi ne le faites-vous pas descendre? + +--Je ne peux pas, monsieur, il pèse 100 kilogrammes! + +M. le préfet, le Pirée devait être de vos amis! + + +ASCENSIONS DE NOVEMBRE 1870. + +20e Ascension. _2 novembre_,--Le _Fulton_ (2,000m. cub.). +Aéronaute: Le Gloennec, marin.--Passager: M. Cézanne, ingénieur. +Dépêches: 250 kil. Pigeons: 6. +Départ: gare d'Orléans, 8h. 30m. +Arrivée: près d'Angers (Maine-et-Loire), 2h. 30 soir. + +Le marin le Gloennec, huit jours après son arrivée à Tours, est mort d'une +fluxion de poitrine. Ses funérailles ont été imposantes. Les aéronautes +présents à Tours, et les délégués des membres du gouvernement ont suivi +jusqu'au cimetière le corps du jeune et courageux marin. + +DEUXIÈME BALLON PRISONNIER. + +21e et 22e Ascensions. _4 novembre_.--1° Le _Ferdinand Flocon_ +(2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Vidal.--Passager: Lemercier de Janvelle. +Dépêches: 130 kil. Pigeons: 6. +Départ: gare du Nord, 9h. m. +Arrivée: près Châteaubriant (Loire-Inférieure), 3h. 45 soir. + +2° Le _Galilée_ (2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Husson, marin.--Passager: M. +Etienne Antonin. +Dépêches: 420 kil. Pas de pigeons. +Départ: gare du Nord, 2h. soir. +Arrivée: près Chartres (Eure-et-Loir), 6h. s. + +Le _Galilée_ a été pris par les Prussiens, qui se sont emparés de +l'aéronaute et des dépêches. Le passager M. Etienne Antonin a pu +s'échapper des ennemis. + +23e Ascension. _6 novembre_.--La _Ville de Châteaudun_ (2,000 mèt. +cub.). Aéronaute: Bosc, négociant.--Pas de passager. +Dépêches: 455 kil. Pigeons: 6. +Départ: gare du Nord, 9h. 45m. +Arrivée: Reclainville, près Voives, 5h. s. + +Le lendemain du départ de ce ballon, on recevait, par pigeon, la dépêche +suivante de l'aéronaute: + +«Prussiens tiré sur ballon jusqu'à deux heures et demie sans me toucher. +Descente heureuse à Reclainville, à cinq heures et demie soir. Remis +toutes dépêches bureau Voives. Dirigé sur Vendôme où je suis arrivé à +neuf heures du matin. Transmis immédiatement par télégraphe dépêches +officielles à destination. Prussiens Orléans, Chartres. Quartier +général, Patay. Bonne garde faite par nos troupes et francs-tireurs avec +artillerie. L'ennemi vient réquisitionner à Châteaudun tous les jours. +Repoussé de cette ville par francs-tireurs, qui ont fait quarante tués et +autant de prisonniers. Ballon monté par un marin et un voyageur a été pris +par les Prussiens qui ont fait tout prisonnier.» + +24e Ascension. _8 novembre_.--La _Gironde_ (2,000 m. cub.). +Aéronaute: Gallay, marin.--Passagers: MM. Herbaut, Gambès et Barry. +Dépêches: 60 kil. +Départ: gare d'Orléans, 8h. 20 matin. +Arrivée: Granville (Eure), 3h. 40 soir. + + +TROISIÈME BALLON PRISONNIER. + +25e et 26e Ascensions. _12 novembre_. 1° Le _Daguerre_ (2,000 mèt. +cub.). Aéronaute: Jubert, marin.--Passagers: MM. Pierrou, ingénieur, et +Nobécourt, propriétaire de pigeons. +Dépêches: 260 kil. Pigeons: 30. +Départ: gare d'Orléans, 9h. 45 matin. +Arrivée: Ferrières (Seine-et-Marne). + +2° Le _Niepce_ (2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Pugano, marin.--Passagers: +MM. Dagron, Fernique, Poisot et Gnochi. +Départ: gare d'Orléans, 9h. 15 matin. +Arrivée: Vitry (Seine-et-Marne), 2h. 30 soir. + +Cet aérostat emportait des appareils de photographie qui ont servi à la +préparation des dépêches attachées aux pigeons voyageurs. + +La descente s'est opérée non loin des Prussiens, et le sauvetage des +caisses d'appareil n'a pas duré moins de huit jours. + +Le _Niepce_ et le _Daguerre_, partis le même jour, ont tous deux couru +de grandes péripéties. Le premier ballon, descendu à Ferrières, a été +poursuivi par les Prussiens et fait prisonnier. + +Les deux ballons ont fait route ensemble au-dessus des nuages. Les +voyageurs des deux nacelles ont pu échanger des signaux dans les airs. Les +passagers du _Niepce_ ont vu le _Daguerre_ atterrir; ils ont aperçu les +Prussiens qui se jetaient à sa rencontre pour s'en emparer! + + +II + + +Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages +aériens.--Voyage extraordinaire de Paris en Norwége.--Descente à +Belle-Isle-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du siège. + +Trois ballons venaient d'être capturés dans un espace de temps +très-restreint: on se demandait si la poste aérienne n'allait pas +rencontrer des obstacles imprévus qu'il fallait à tout prix surmonter pour +éviter de nouvelles captures, pour sauvegarder les aéronautes, ces uniques +messagers de Paris assiégé. On venait d'apprendre que les Prussiens, +consternés de voir les courriers de l'air défier leurs armes à feu, passer +si librement à quelques milliers de mètres au-dessus de leurs lignes +d'investissement, étudiaient sérieusement les moyens d'arrêter les trop +audacieux ballons. L'illustre Krupp construisit un engin spécial destiné +à atteindre les esquifs de l'air, admirable canon dont on attendait +merveille. Ce _gun balloon_ fut promené triomphalement dans les rues +de Versailles; c'était une longue bouche à feu mobile autour d'un axe, +ressemblant bien plus à un télescope qu'à un canon. Les soldats de Bismark +disaient tout haut qu'ils allaient abattre les aérostats comme des +perdrix, mais le grand canon destiné à la chasse aux ballons fit plus de +bruit que de besogne. L'ennemi organisa bientôt un système d'observations +régulières. Quand un ballon sortait de Paris, des sentinelles examinaient +la route qu'il suivait, et, par le télégraphe, prévenaient les postes +prussiens situés dans la ligne probable du voyage. Des uhlans, prévenus +à temps, couraient la tête en l'air, l'oeil braqué dans le ciel et +s'efforçaient d'arriver au moment de la descente. + +Il fut décidé à Paris que les ascensions se feraient la nuit, au milieu +des ténèbres. Les ballons, disait-on, vont partir à minuit, ils seront +cachés à tout regard humain, en planant dans l'obscurité du ciel. + +Mais en évitant ainsi le péril de la capture, on courait vers d'immenses +et nombreux dangers, comme nous allons essayer de le démontrer. + +En effet, rien de plus important en ballon, surtout quand on doit éviter +les surprises d'un ennemi dangereux, que de voir les pays que l'on +parcourt. Avec un peu d'attention, connaissant son point de départ, +suivant sur une bonne carte les cours d'eau, les villes que l'on aperçoit +du haut des airs, à la surface du sol, il est possible d'apprécier sa +route. Quand on plane à 1,500 mètres de haut, nul projectile n'est à +craindre, et rien n'empêche l'aéronaute, pour plus de sécurité, de +naviguer à 2,000 mètres ou à 3,000 mètres au-dessus du niveau des +Prussiens. En partant au lever du jour, il peut donc impunément examiner +l'aspect du sol, voir les ennemis, ou s'assurer de leur absence. Même en +hiver, il a devant lui de longues heures de jour, comprises entre le lever +et le coucher du soleil, c'est-à-dire au moins 9 heures de voyage. Il +peut avoir la certitude de trouver dans ce laps de temps une terre +hospitalière. + +En partant à minuit, au contraire, on se lance dans les ténèbres, à +l'inconnu. Tant que l'obscurité est complète, on n'ose pas descendre, ne +sachant pas où la brise vous pousse. On attend le lever du jour. Mais le +soleil levant peut vous montrer trop tard, hélas! que les courants aériens +vous ont poussé en mer. C'en est fait alors du navire aérien s'il n'est +sauvé par quelque hasard providentiel! + + +PREMIER DÉPART DE NUIT. + +27e Ascension. _18 novembre_.--Le _général Uhrich_ (3,000 mèt. +cub.). Aéronaute: Lemoine, marin.--Passagers: Thomas, propriétaire de +pigeons et deux autres voyageurs. +Dépêches: 80 kil. Pigeons: 34. +Départ: gare du Nord, 11h. 15 soir. +Arrivée: Luzarches (Seine-et-Oise), 8h. matin. + +Cette première ascension nocturne a été vraiment dramatique; elle a +vivement impressionné les Parisiens, comme l'attestent les quelques lignes +suivantes, que nous empruntons au _Gaulois_ paru le lendemain du départ de +l'aérostat: + +«Ceux qui n'ont pas assisté à ce premier départ de nuit ne sauraient +se figurer ce qu'il y a à la fois de triste, d'émouvant, de beau et de +vraiment grand dans ce spectacle que le blocus de Paris nous a valu hier +soir. + +«Nous étions là une centaine: des privilégiés; car on n'ébruite plus +les départs des ballons-poste comme auparavant. L'ennemi, régulièrement +informé quelques heures à l'avance, envoyait depuis quelque temps sur nos +ballons des fusées incendiaires qui exposaient les aéronautes aux plus +graves dangers. Aussi maintenant part-on mystérieusement, la nuit, et +cette nuit et ce mystère ajoutent singulièrement aux émotions du départ. + +«Au milieu d'une vaste cour se trouve le ballon à peu près gonflé. +«Un ballon énorme en taffetas jaune; les lanternes à réflecteur des +locomotives l'éclairent étrangement; on le dirait transparent. Des ombres +immenses courent le long du filet. Tout autour, on fait silence. Seul le +sifflet aigu de M. Dartois, donnant le signal des manoeuvres, se fait +entendre à des intervalles réguliers. + +«A dix heures et demie, un aide de camp arrive essoufflé. + +«--Une dépêche du gouverneur! + +«La dépêche est précieusement mise de côté. La nacelle est fixée. On +entend le sifflet de la... pardon! le «_lâchez tout!_» et lentement, +majestueusement, le ballon s'élève, c'est-à-dire s'évanouit dans les +ténèbres. A peine a-t-il dépassé le toit de la gare, déjà nous l'avons +perdu de vue. Cette masse s'est fondue dans les brouillards[12]!» + +[Note 12: Le _Gaulois_, 18 novembre 1870.] + +Le voyage exécuté par cet aérostat est des plus curieux. Les voyageurs +sont restés 10 heures en ballon pour tomber seulement à quelques lieues de +Paris. Ils croient avoir traversé Paris plusieurs fois pendant la nuit, +ce qui est possible en admettant la présence dans l'air de courants +contraires superposés à différentes altitudes. + + +VOYAGE DE NORWÉGE. + +28e Ascension. _24 novembre_.--La _Ville d'Orléans_. Aéronaute: +Rolier, ingénieur.--Passager: M. Deschamps, franc-tireur. +Dépêches: 250 kil. Pigeons: 6. +Départ: gare du Nord, 11h. 45 soir. +Arrivée: Norwége, à cent lieues au nord de Christiania, le lendemain à 1 +h. soir. + +Ce voyage est un des plus curieux de l'histoire des ballons. Nous en +rendons compte d'après une lettre adressée à l'_Indépendance belge_. + +«Copenhague, 3 décembre. + +«Je vous apporte le récit du merveilleux voyage aérien de MM. Paul Rolier +et Deschamps. + +«Ce sont eux, vous le savez déjà, qui descendirent en ballon auprès de +Christiania, en Norwége, il y a quelques jours. Je tiens les détails qui +suivent de la bouche même de l'un des aéronautes. + +«Ils sont partis de Paris le 24 novembre, à 11 heures trois quarts du +soir, espérant se diriger sur Tours. Le ballon atteint bientôt une hauteur +de 2,000 mètres, hors de portée des balles prussiennes, et il dominait +alors tout le camp prussien. Puis, il passa successivement au-dessus de +plusieurs villes du nord. + +«Bientôt les aéronautes crurent entendre le bruit d'un grand nombre de +locomotives; ils étaient sur les côtes de la mer; et c'était le bruit des +vagues sur les rochers qu'ils pouvaient parfaitement distinguer. Puis ils +entrèrent dans un brouillard épais, n'ayant aucun moyen de déterminer leur +rapidité ou le mouvement horizontal de l'aérostat. + +«Le brouillard s'étant dissipé, ils se trouvèrent au-dessus de la mer +et virent successivement un grand nombre de vaisseaux (dix-sept), entre +autres une corvette française à laquelle ils firent des signaux, qui ne +furent sans doute pas compris; on ne leur répondit point. Leur intention +était de se laisser tomber sur la mer et de se tenir là, jusqu'à ce qu'ils +fussent recueillis par la corvette. + +«Plus tard, on tira sur eux, sans doute d'un vaisseau allemand, mais sans +les atteindre. Ils avançaient toujours vers le nord avec une rapidité +vertigineuse. Ne voyant nulle part la terre et se trouvant de nouveau dans +le brouillard, ils expédièrent un de leurs pigeons voyageurs, annonçant +qu'ils se croyaient perdus. Alors, ils jetèrent une longue corde de la +nacelle, ce qui ralentit leur marche, le bout de la corde trempant dans +l'eau. Enfin, ils aperçurent la terre et jetèrent un sac de journaux et de +lettres. Le ballon, allégé, remonta et prit une nouvelle direction vers +l'est. + +«Ce fut une heureuse inspiration; sans cela, d'après toute probabilité, le +ballon était conduit vers la mer glaciale. Placé dans ce nouveau courant, +l'aérostat continua son mouvement sur la terre ferme. Perdant de son lest, +il s'était relevé à une plus grande hauteur. + +«On ouvrit la soupape pour lâcher du gaz et faire descendre le ballon. +Près de Lifjeld, paroisse de Silgjord, le ballon toucha le sommet des +arbres. Les voyageurs descendirent à l'aide de la corde qu'ils avaient +laissée pendre, et arrivèrent à grande peine presque sains et saufs. + +«Aussitôt allégé d'une grande partie de son poids, le ballon s'éleva avec +rapidité sans qu'on pût le retenir. Il était alors 3 heures 40 minutes +de l'après-midi, d'après le méridien de Paris; c'était le vendredi 25 +novembre. «Quinze heures s'étaient écoulées depuis leur départ de Paris; +ils ignoraient dans quel pays ils étaient tombés et comment ils y seraient +reçus. + +«Accablés de lassitude, mourant de faim, suffoqués par le gaz qui +s'échappait du ballon, ils s'évanouirent tous les deux. Bientôt rétablis, +ils se mirent à marcher en enfonçant profondément dans la neige. Les +premiers êtres vivants qu'ils rencontrèrent furent trois loups, qui les +laissèrent passer sans les attaquer. Après cinq ou six heures de marche, +ils atteignirent une pauvre cabane, où ils s'abritèrent. Le lendemain, ils +rencontrent une nouvelle cabane. Là, ils trouvèrent des traces de feu et +comprirent alors qu'ils n'étaient pas éloignés d'un endroit habité. + +«Peu après deux bûcherons survinrent; mais il leur fut impossible, à eux, +Français, de se faire comprendre ou de savoir en quel pays ils étaient. Un +des bûcherons sortit de sa poche une boîte d'allumettes pour allumer du +feu. Rolier prit aussitôt la boite et lut dessus Christiania. Plus +de doute, ils étaient en Norwége, nom que les paysans ne comprirent +naturellement pas; mais ils se doutèrent pourtant que les étrangers +voulaient se rendre à Christiania. Ils les conduisirent d'abord à leur +domicile pour les réconforter et leur donnèrent tous les soins que +nécessitait leur état, puis ils les menèrent chez le pasteur Celmer, +où arrivèrent le docteur de l'endroit et l'ingénieur des mines, nommé +Nielsen. Ce dernier parlait très-bien le français, et ils purent raconter +leur voyage. + +«Le journal de Drammen raconte que des paysans travaillant dans la forêt +et apercevant le feu, s'élancèrent vers cet endroit, croyant que des +vagabonds voulaient incendier la cabane. + +«Les Français, ajoute-t-il, reçurent nos compatriotes avec des visages +souriants, battant des mains et criant: Norwégiens! _Normoed_(?) Il faut +alors qu'ils aient pu calculer qu'ils étaient en Norwége. + +«Les voyageurs furent conduits à Kappellangaarden, où l'on ne comprend pas +le français; mais ils se firent comprendre en dessinant un cercle dans +lequel ils mirent un point qu'ils appelèrent Paris, expliquant par geste +l'ascension du ballon et que les Prussiens avaient tiré sur eux. Plus tard +on les conduisit à Kroasberg, dans la nuit, vers deux heures. Ils étaient +munis de pièces d'or, dont ils donnèrent dans leur joie quelques-unes à un +pauvre petit garçon. + +«A Drammen, ils reçurent leurs cinq sacs de poste, pesant 230 livres, +leurs six pigeons voyageurs et leurs autres objets qu'ils avaient laissés +dans la nacelle: une couverture, deux bouteilles et demie de vin, un +baromètre, un sextant, un thermomètre, un drapeau de signal, une casquette +d'officier, etc., etc. + +«Ils se déterminèrent à donner à l'université de Christiania le ballon qui +mesure une hauteur de 2,000 m.c. et qui en quinze heures a fait un trajet +de plus de 300 lieues. + +«Il sera d'abord exposé à Christiania et le profit de la recette sera +offert aux blessés français.» + +M. Rolier nous a fait l'honneur de nous rendre visite tout récemment; nous +avons pris le plus vif plaisir, à entendre de sa bouche le récit de ses +périlleuses aventures, vraiment dignes de Jules Verne ou d'Edgard Poë. +Il n'y a qu'un voyage aérien qui puisse se comparer à celui-là; c'est la +grande traversée de Green qui, parti de Londres, passa la Manche, franchit +la France entière, une partie de l'Allemagne, pour descendre vingt heures +après son départ dans le duché de Nassau. Mais cette grande excursion de +Green ne s'est pas exécutée dans des circonstances aussi dramatiques.--M. +Rolier et son compagnon ont eu l'impression d'une perte imminente, presque +certaine.--Égarés dans les profondeurs de la mer du Nord, ils devaient se +préparer à la plus horrible des morts! + +Une des parties les plus intéressantes du récit de M. Rolier est relatif à +son séjour à Christiania.--L'enthousiasme des Norvégiens était extrême, +on fêtait partout les voyageurs; dans des banquets, dans des réunions +on portait des toasts à la France. Des dépêches télégraphiques étaient +lancées de toutes les villes du royaume pour féliciter les Français tombés +des nues. Les dames envoyaient à M. Rolier des souvenirs, des bouquets, +des cadeaux; l'heureux aéronaute, en descendant du ciel, avait trouvé le +paradis sur la terre! + + +DE PARIS EN HOLLANDE. + +29e Ascension. _24 novembre_.--_L'Archimède_ (2,000 mèt. cub.). +Aéronaute, J. Buffet, marin.--Passagers: MM. de Saint-Valry et Jaudas. +Dépêches: 220 kil. Pigeons: 5. +Départ: gare d'Orléans. Minuit 45. +Arrivée: Castelré (Hollande), 6h. 45m. + +L'aéronaute de l'_Archimède_, M.J. Buffet, n'est pas seulement un marin de +coeur, c'est aussi un homme distingué, qui a publié dans le _Moniteur_ de +Tours une lettre très-intéressante, qui mérite d'être publiée. Ce récit +respire la vérité, et donne une excellente idée des premières impressions +aériennes. + +«Mon cher ami, + +«Quelques détails sur le voyage de l'_Archimède_ t'intéresseront sans +doute; aussi, sans autre préambule, vais-je commencer une petite narration +de notre traversée. + +«Le jeudi 24 novembre, à 4 heures du soir, je recevais l'ordre de partir; +j'employai le mieux possible le temps qui me restait, car à 10 heures je +devais m'élancer dans les airs. + +«A l'heure dite tout était prêt, quelques papiers importants nous +manquaient encore, il fallait attendre. Je te fais grâce de toute +l'opération du gonflement: qu'il te suffise de savoir que tout se passa le +mieux du monde. J'avais deux passagers, MM. Albert Jaudas et Saint-Valry. + +«A minuit et demi, nous étions dans la nacelle. Le fameux _lâchez-tout_ +de Godard ne se fit pas attendre, et bientôt notre aérostat s'élevait au +milieu des souhaits de bon voyage que nous envoyait la foule;--car il y +avait foule à la gare d'Orléans. Tout en surveillant l'ascension de mon +ballon, je regardais émerveillé le panorama qui se déroulait sous nous; +le silence régnait dans la nacelle, et n'était interrompu que par les +interjections admiratives qui s'échappaient de nos lèvres. En effet, +Paris, de nuit et à cette hauteur (nous étions à 2,000 mètres), a quelque +chose de saisissant; les lumières des remparts se réunissent pour entourer +la ville comme d'une ceinture de feu, et les rues se dessinent en lignes +brillantes s'entre-coupant les unes les autres; bientôt tout se confondit, +Paris ne fut plus qu'une tache brillante, qu'un point, qu'une lueur, +puis tout s'éteignit. Rien autour de la ville n'indiquait les positions +prussiennes. L'aérostat suivait rapidement la ligne du sud vers le nord, +la manoeuvre était facile, le ballon excellent; tous trois nous montions +pour la première fois et le titre d'aéronaute pesait un peu sur mes +épaules, fort jeunes en pareille matière. + +A une heure nous vîmes distinctement des feux disposés en rectangle et +régulièrement espacés; nous ne pûmes que faire des conjectures et tout +nous fit penser que cela devait être des forts ou redoutes destinés +à protéger l'armée prussienne sur ses derrières. Nous causions, mes +passagers et moi, de tout ce que nous pouvions apercevoir, et cette +conversation, faite à trois kilomètres en l'air, avec cet énorme dôme +suspendu au-dessus de nos têtes, au milieu de ce silence parfait, de +cette immobilité apparente, avait quelque chose de bizarre; les routes se +découpaient en lignes blanchâtres sur le fond noir du tableau, éclairé ça +et là de quelques points lumineux. Les villes, toujours en lignes de feu, +se succédaient les unes aux autres. Tout à coup la terre nous parait +illuminée; des lueurs rouges très-rapprochées, s'éteignant et se rallumant +tour à tour, attirèrent nos regards, des grondements lointains arrivèrent +jusqu'à nous. C'était, je l'appris depuis, le bassin houiller de +Charleroi, et les innombrables forges et hauts-fourneaux qui causaient ces +lueurs et ces bruits effrayants. + +La nuit s'écoula avec des alternatives d'ombre et de lumière, et bientôt, +à la lueur blafarde qui envahit le ciel, nous vîmes que le jour allait +paraître. Le temps, toujours superbe; aussi je te laisse à penser ce +qu'était ce lever du soleil, à 2,500 mètres de hauteur et vu dans ces +conditions-là. + +Ce fut un véritable changement à vue, la terre apparut peu à peu; nous +n'avions pas assez d'yeux pour voir. Silence parfait, et, chose étrange, +nous entendions distinctement le chant du coq. Je renonce à décrire le +spectacle auquel nous assistions, ce fut comme un beau tableau dont ou +soulève peu à peu le voile qui le recouvre. Les bois étaient des touffes +d'herbe, les maisons des points blancs, çà et là quelques plaques +brillantes, de l'eau, sans doute; de l'aspect plat et uniforme du pays, +nous fûmes unanimes à reconnaître les Flandres. Aussi, après avoir prévenu +nos passagers, je résolus de commencer ma descente. + +Mes dispositions prises, mon lest sous la main, je saisis la corde de la +soupape et j'ouvris: l'aérostat descendit rapidement. A 80 mètres du sol, +j'arrêtai sa descente, coupai le guide rope (longue corde destinée à +enrayer la marche du ballon); je me laissai courir à cette hauteur; nous +filions avec une extrême vitesse, le vent était fort. + +Un château apparut à notre gauche; devant nous, une plaine: c'était une +occasion, je fis descendre le ballon, un toit jaillit derrière un +rang d'arbres, je n'eus que le temps de jeter deux sacs de lest, nous +franchîmes heureusement l'obstacle. De l'autre côté, je coupai l'ancre +et me suspendis à la soupape. Deux chocs violents, puis tout fut dit; +l'_Archimède_ était vaincu. + +Déjà les paysans accouraient de toutes parts.--«Où sommes-nous?» +m'écriai-je. Impossible de comprendre, mais les cris de joie dont ils +accueillirent le drapeau français que je fis flotter, nous eurent bientôt +rassurés. + +«Enfin, l'un d'eux, vêtu d'une blouse bleue et coiffé d'une casquette +à galons, me dit: «Castelré, Hollande.» Un gros soupir de satisfaction +s'échappa de nos poitrines, en même temps qu'une expression d'étonnement, +puisqu'on 7 heures nous avions fait près de 100 lieues. + +«Aidé de ces bons paysans, j'opérai le dépouillement de l'aérostat; je ne +puis assez témoigner ma reconnaissance pour le bon vouloir que ces braves +gens mettaient à m'aider dans une opération si nouvelle pour eux; la seule +difficulté fut de faire éteindre les pipes. Ces gaillards-là fumaient en +venant respirer le gaz qui s'échappait de la soupape, et qui les faisait +reculer à moitié asphyxiés et les yeux pleins de larmes. + +«Pendant que j'encourageais par tous les moyens possibles ces braves +Hollandais à travailler, nous vîmes arriver près de nous deux personnes, +accourues en toute hâte du château dont j'ai parlé, et qui nous firent les +offres les plus gracieuses. + +«On amena une voiture, la nacelle dedans, le ballon dans la nacelle, le +filet par-dessus, et tout en remerciant du fond du coeur ces bons amis, +nous nous acheminâmes vers le château dont nous avions fini par accepter +l'hospitalité. + +«Le château s'appelait Hoogstraeten, et le propriétaire, M. le major de +Lobel, était absent pour la journée. Les honneurs nous en furent faits +le plus gracieusement possible par toute la famille présente au château. +Inutile de raconter les soins dont nous fûmes l'objet. On mit tout en +réquisition pour nous, et, reposés, restaurés, on fit encore atteler pour +nous deux voitures; l'une pour les aéronautes, pour nous transporter à +Turnhout, station belge, et de là rejoindre la France. Les adieux furent +touchants; nous ne savions que dire. + +Enfin nous nous séparâmes, le soir même nous étions à Bruxelles. + +Il m'est impossible de te faire un tableau exact de la sympathie que nous +avons rencontrée sur notre route en Belgique. Chacun, selon ses moyens, +cherchait à nous éviter quelque peine, et, fonctionnaires et gens du pays, +tous nous accueillaient avec acclamation. Nous étions fort touchés de ces +marques d'amitié réelle, et c'est avec bonheur que nous avons pu constater +que la France est aimée plus qu'on ne croit. Aussi, au nom de nos +passagers et au mien voudrais-je pouvoir dire assez haut pour être entendu +partout: Merci, merci, à la Belgique, à la Hollande! + +Voilà, mon brave ami, le récit de mon voyage; je n'ai dit que ce que j'ai +personnellement ressenti, mais je crois résumer notre impression commune. + +À bientôt donc et tout à toi. + +JULES BUFFET. + +Faisons remarquer après le récit de ce voyage que M. Buffet est parti +le même jour que M. Rolier. Mais il a quitté terre une heure après le +voyageur de Norwége, ce qui lui a permis au lever du soleil de toucher +terre à l'extrémité de la Hollande. S'il était parti à la même heure, il +est probable qu'il aurait quitté les côtes de la Hollande, sans voir +la mer, et qu'il se serait également égaré! + +30e Ascension. _24 +novembre_.--L'_Egalité_ (3,000 mèt. cub.).--Aéronaute: W. de +Fonvielle.--Passagers: MM. de Viloutray, Bunel, Rouzé et un quatrième +voyageur. +Départ: usine à gaz, Vaugirard, 10h. matin. +Arrivée: Louvain (Belgique), 2h. 15 soir. + +Cette ascension est une entreprise particulière organisée par M. de +Fonvielle, qui a d'abord voulu utiliser l'ancien ballon captif de +l'Exposition universelle de 1867. + +Mais cette première tentative ne fut pas heureuse. L'ex-ballon captif, mal +gonflé, se sépara de son filet, quand on voulut le baisser contre terre +pour réparer une fente ouverte dans l'étoffe. Il s'échappa tout seul dans +les airs, sans filet, sans nacelle, et tomba entre les lignes prussiennes +et les lignes françaises.--On le voyait de loin, s'agiter contre terre, +comme une baleine échouée sur le rivage. Mais les postes français ne se +décidèrent pas à aller le chercher sans une autorisation de la place. +Quand on obtint la permission, trois jours après, il était trop tard! Les +Prussiens s'étaient emparés de l'aérostat! + + +PREMIER BALLON PERDU EN MER. + +31e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jacquard_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Prince, marin.--Pas de passager. +Dépêches: 250 kil. +Départ: gare d'Orléans, 11h. soir. +Arrivée: lieu inconnu. + +Il paraît que lorsque le marin Prince partit en ballon, il s'écria +avec enthousiasme: «Je veux faire un immense voyage, on parlera de mon +ascension!» Il s'éleva lentement à 11 heures du soir, par une nuit +noire.--On ne l'a jamais revu depuis. + +Un navire anglais aperçut le ballon, en vue de Plymouth; il se perdit en +mer. Quel drame épouvantable a dû torturer l'esprit de l'infortuné Prince, +avant de trouver la plus horrible des morts! Seul du haut des airs, il +contemple l'étendue de l'Océan où fatalement il doit descendre. Il compte +les sacs de lest, et ne les sacrifie qu'avec une parcimonie scrupuleuse. +Chaque poignée de sable qu'il lance est un peu de sa vie qui s'en va.--Il +arrive, ce moment suprême, où tout est jeté par dessus bord! Le ballon +descend, se rapproche du gouffre immense!... La nacelle se heurte sur la +cime des vagues, elle n'enfonce pas, elle glisse à la surface des flots, +entraînée par le globe aérien, qui se creuse comme une grande voile! +Pendant combien de temps durera ce sinistre voyage? Il peut se prolonger +jusqu'à ce que la mort saisisse l'aéronaute, par la faim, par le froid +peut-être!--Quel épouvantable et navrant tableau, que celui de ce +voyageur, perdu dans l'immensité de la mer! Il cherche de loin un +navire..., jusqu'au dernier moment il espère le salut! + +Pauvre Prince, brave marin, tu as perdu la vie pour ton pays, l'histoire +enregistrera ton nom--ainsi que celui de Lacaze qui est mort comme toi, au +milieu de l'Océan--sur la liste des hommes de coeur, qui dans les moments +suprêmes savent noblement mourir pour la patrie! + + +VOYAGE DE BELLE-ILE-EN-MER. + +32e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jules Favre_ (2,000 mèt. +cub).--Aéronaute: Martin, négociant.--Passager: M. Ducauroy. +Dépêches: 50 kil. Pigeons: 10. +Départ: gare du Nord, 11h. 30 soir. +Arrivée: Belle-Ile-en-Mer. + +Le _Jules Favre_, parti quelques minutes après le _Jacquard_, a échappé +d'une manière vraiment miraculeuse au sort de ce dernier ballon. + +Le récit suivant a été envoyé le 2 décembre au _Phare de la Loire_, il +donne les épisodes de ce voyage dramatique: + +«Nous sortons à l'instant et profondément émus de la chambre où est né +le général Trochu, et où sont étendus sur leur lit de douleur les deux +aéronautes qu'un hasard providentiel a jetés sur notre île, point perdu +de l'Océan, et il est hors de doute que sur mille cas semblables, pas un +ballon n'échapperait aux vagues, par le vent d'est qui pousse vers la +grande mer. Nous avons eu l'honneur de serrer la main à ces braves enfants +de Paris qui apportent à la France l'espoir et même la certitude de sa +délivrance prochaine. Un de ces messieurs, le moins contusionné, a bien +voulu nous raconter les péripéties émouvantes du voyage. + +«Parti à minuit de Paris, le _Jules Favre_ s'éleva à 2,000 mètres, +apercevant distinctement les feux prussiens. Ils rencontrèrent une couche +d'air chaud et tellement calme, qu'ils croyaient faire à peine une lieue +à l'heure. L'appareil électrique qui devait les éclairer n'ayant pu +fonctionner, ils ne purent savoir quelle direction suivait le ballon, et +comme le vent était nord au moment de leur départ, ils étaient persuadés +aller vers Lyon. Sans s'en douter, ils étaient dans un courant violent qui +les poussait de l'est à l'ouest. «Vers six heures, ils approchaient de la +mer. Ils aperçurent alors la petite île d'Hoédic, voisine de Belle-Ile de +quatre lieues. Sur cette île est un fort, qui fit croire à ces Messieurs +qu'ils étaient sur une île de la Marne ou de la Seine, tant le ballon +leur paraissait immobile. J'ai omis de dire que jusque-là ils s'étaient +toujours trouvés au-dessus d'un épais brouillard. + +«Bientôt ils apercevaient la mer, qu'un bruit confus leur avait fait +pressentir devoir être non loin d'eux. Ils furent poussés vers Belle-Ile +avec la rapidité d'une flèche et malheureusement vers une de ses +extrémités ayant à peine cinq kilomètres de largeur; le danger était +suprême. M. Martin monta dans les cordages, ouvrit en grand la soupape, +car ils ne pouvaient échapper à la mort que par une descente prompte: s'il +n'avait ouvert la soupape avant d'atteindre l'île, ils étaient évidemment +perdus. + +«Dans deux minutes, ils descendirent de 2,000 mètres; le premier choc +fut terrible, le ballon remonta et retomba deux fois encore. En ouvrant +brusquement la soupape, le ballon se dégonfla à sa partie inférieure, ce +qui lui fit faire parachute et amortit le choc de la descente. Il était +dans d'excellentes conditions pour la descente, ayant encore vingt sacs de +lest sur 26. Au dernier choc, le ballon s'accrocha à un mur d'environ un +mètre. M. Martin se précipita hors de la nacelle et frappa contre le mur +où il eut la jambe et la poitrine violemment contusionnées. + +«Quant à M.D.C, il fut précipité contre terre à une vingtaine de mètres +plus loin. + +«M. Martin, revenu de son étourdissement, aperçut alors son ami couché sur +le dos, ayant un masque de sang à la figure; il le crut mort. + +«L'intrépide M. Martin nous a avoué que son unique préoccupation dans ce +danger suprême et même dès la descente vertigineuse, fut le souvenir de +l'assurance faite à la dame de M.D.C. que nul danger n'existait pour +l'excellent chef de famille, le citoyen dévoué à sa patrie qui allait le +suivre. + +«Espérons que ces Messieurs sortiront bientôt saufs de leur chute +effrayante! + +«Les dépêches partent cette nuit pour Saint-Nazaire par l'_Euménide_. + +«M. JOUAN.» + + +DÉPARTS DE DÉCEMBRE 1870. + +_33e Ascension_. _1er décembre_.--_La Bataille de Paris_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Poirrier, professeur de gymnastique.--Passagers: MM. +Lissajoux et Youx. +Départ: gare du Nord, 5h. 45 m. +Arrivée: Grand-Champ (Bretagne), midi. + +La descente de cet aérostat a été très-accidentée. L'ancre jetée ne +mordait pas et les voyageurs étaient entraînés par un vent violent. +L'aéronaute crut bien faire en sautant de la nacelle à terre pour chercher +à attacher lui-même le guide-rope à un arbre. Mais il ne peut réussir +cette manoeuvre. MM. Lissajoux et Youx furent emportés, par l'aérostat +délesté du poids de l'aéronaute, avec une violence vertigineuse. Le ballon +se creva à un kilomètre de là; il s'arrêta. Les voyageurs en furent +quittes pour l'émotion! + +La plus indispensable union est rigoureusement commandée à la descente. +Sauter de la nacelle, c'est risquer d'abord sa propre vie, mais ce qui est +plus grave encore, c'est compromettre celle des autres! + + +UNE ASCENSION SCIENTIFIQUE. + +34e Ascension. _2 décembre_.--_Le Volta_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Chapelain, marin.--Passager: M. Janssen astronome. +Départ: gare d'Orléans, 6h. m. +Arrivée: Savenay (Loire-Inférieure), 11h. 30 m. + +M. Janssen emportait avec lui les instruments nécessaires pour observer en +Algérie l'éclipse de soleil. + +Ainsi, pendant que l'étranger souillait par sa présence et ses ravages +le sol de la patrie, l'Académie des sciences, restant en dehors de ces +monstruosités sociales, portait toujours ses regards vers les grands +problèmes de la science. Nous croyons devoir reproduire les nobles paroles +de M. Dumas, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, au sujet de +l'expédition scientifique organisée pendant le siège. + +Dans la séance du 5 décembre 1870, voici comment s'est exprimé l'illustre +secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences: + +«Une éclipse de soleil, totale pour une partie de l'Algérie, aura lieu le +27 décembre. M. Janssen, si célèbre par les belles découvertes qu'il +a effectuées dans l'Inde, à l'occasion de l'éclipse de 1868, était +naturellement désigné de nouveau, pour compléter ses observations, au +patronage et au concours du bureau des longitudes et de l'Académie, qui, +avec l'autorisation de M. le ministre de l'instruction publique, se sont +empressés de les lui accorder. + +«M. Janssen est parti de Paris, vendredi à 5 heures du matin, par un +ballon spécial: le _Volta_. L'administration avait bien voulu se mettre +entièrement à sa disposition; cet appareil n'emportait que le savant, +les instruments de la science, et le marin chargé de la manoeuvre. Notre +confrère, M. Charles Deville et moi, nous assistions au départ de M. +Janssen, soit pour l'aider dans ses derniers apprêts, soit pour lui donner +une preuve de plus de l'intérêt que l'Académie porte à ses travaux. +L'ascension, grâce aux précautions minutieuses de M. Godard aîné, s'est +accomplie dans les meilleures conditions, et la direction excellente +prise par l'aérostat, doit faire espérer le succès d'une expédition que +menacent, il est vrai, des périls de plus d'un genre. + +«Les secrétaires perpétuels de l'Académie, il est utile de le déclarer +publiquement, se portant garants du caractère absolument scientifique de +l'expédition et de la parfaite loyauté de M. Janssen, l'ont recommandé +officiellement à la protection et à la bienveillance des autorités et des +amis de la science, en quelque lien que les chances du voyage l'aient +dirigé. Il fut un temps, où ce témoignage aurait suffi pour lui assurer un +accueil chevaleresque dans les lignes ennemies. On nous a appris le doute +sur ce point. Aussi chacun a-t-il compris que des rigueurs et des menaces, +non justifiées par les lois de la guerre, aient fait à M. Janssen comme +un devoir de compter sur son propre courage et non sur la générosité +d'autrui. Je suis entouré de témoins qui peuvent attester, cependant, +qu'en pleine guerre, en 1813, Davy, un Anglais, recevait, dans ce palais +même, l'hospitalité de la France, comme un hommage rendu au génie et aux +droits supérieurs de la civilisation. + +«En suivant du regard notre digne missionnaire dans l'espace, où il se +perdait peu à peu, j'ai senti ce souvenir se réveiller et renouveler en +moi le besoin de protester, soit au nom de la science, soit au nom des +principes eux-mêmes, contre tout empêchement qui pourrait être mis à son +expédition. Deux inventions françaises, liées aux gloires de l'Académie, +ont concouru aux opérations de la défense: les ballons que Paris investi +expédie, les dépêches microscopiques qui lui reviennent sur l'aile des +pigeons. + +«La décision prise par le comte de Bismark de renvoyer devant un conseil +de guerre les personnes qui, montées dans les ballons, auront, sans +autorisation préalable, franchi les lignes ennemies, intéresse donc +l'Académie. Elle ne saurait accepter que des opérations soient punissables +parce qu'elles reposent sur des principes scientifiques nouveaux; que +l'homme dévoué qui, dans l'intérêt de la science, passe au-dessus des +lignes prussiennes, soit coupable de manoeuvre illicite; qu'en donnant, +enfin, nos soins à l'aéronautique, nous ayons contribué nous-mêmes à +fabriquer des engins de guerre prohibés. + +«Comment! les voies de terre, de fer nous étaient interdites, la voie de +l'air nous restait seule, inconstante et douteuse; elle n'avait jamais été +pratiquée; quoi de plus légitime que son emploi! Nous l'avons conquise par +des procédés méthodiques, et si elle fonctionne régulièrement au profit de +nos armes, où est le délit? + +«Que l'ennemi détruise, s'il le peut, nos ballons au passage; qu'il +s'empare de nos aéronautes au moment où ils touchent terre, soit; c'est +son intérêt, c'est chance de guerre. Mais que les personnes, tombant ainsi +entre ses mains, soient livrées à une cour martiale, au loin, en pays +ennemi, comme des criminels, c'est un abus de la force.... + +«Dans Syracuse assiégée, Archimède opposant aussi aux efforts de l'ennemi +toutes les ressources de la science de son temps, rendait pour les Romains +l'attaque de plus en plus meurtrière. Marcellus, loin de lui faire un +crime d'avoir prolongé la défense par ses inventions, ordonna que la +vie de ce grand homme fût respectée, et, plein de regret pour sa mort +fortuite, entoura sa famille de soins et d'égards!...» + +Ajoutons pour l'honneur de M. Janssen que, lors de son départ, il apprit +que les savants anglais lui offraient un laisser-passer à travers les +lignes prussiennes, M. Janssen refusa; il préféra ne rien devoir à +l'ennemi de son pays, et il aima mieux risquer les chances du voyage +aérien! + +35e Ascension. _4 décembre_.--_Le Franklin_ (2,050 mèt. +cub.).--Aéronaute: Marcia, marin.--Passager: M. le comte d'Andrecourt, +officier d'état-major du général Trochu, il apporte en province les +nouvelles de la prise du plateau d'Avron. +Départ: gare d'Orléans, 1h. m. +Arrivée: près Nantes (Loire-Inférieure), 8h. m. + +36e Ascension. _5 décembre_.--_L'armée de Bretagne_ ( +mèt. cub.). Aéronaute: Surrel.--Passager: M. Lavoine, consul à +Jersey.--Dépêches: 400 kil. +Départ: gare du Nord, 6h. m. +Arrivée: Bouillet (Deux-Sèvres). L'aéronaute à la descente a été assez +grièvement blessé à la tête. + +37e Ascension. _7 décembre_.--_Le Denis Papin_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Domalin, marin.--Passagers: MM. Montgaillard, Delort et +Robert, inventeurs des cylindres sous-aquatiques, pour le transport des +lettres de province par la Seine.--Dépêches: 55 kil. Pigeons: 3. +Départ: gare d'Orléans, 4h. m. +Arrivée: près le Mans (Sarthe), 7 h.m. + +38e Ascension. _11 décembre_.--_Le général Renault_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Joignerey, gymnaste.--Passagers: MM. Wolff et +Lermanjat.--Dépêches: 1,000 kil.--Pigeons: 12. +Départ: gare du Nord, 3h. 15m. +Arrivée: (Seine-Inférieure) près Rouen, 5h. 30m., 130 kil. en 3h. 15. + + +QUATRIÈME BALLON PRISONNIER. + +39e Ascension. _15 décembre_.--_La Ville de Paris_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Delamarne.--Passagers: Morel, rédacteur _du Gaulois_, +et Billebault.--Dépêches: 65 kil.--Pigeons: 12. +Départ: gare du Nord, 4h. m. +Arrivée: Wertzlur (Prusse), 4h. 5m. Fait prisonnier en Prusse, M. +Delamarne a failli être fusillé par les Prussiens, et n'a échappé à la +mort que par miracle. M. Morel a subi des mauvais traitements les plus +humiliants. + +40e et 41e Ascensions. _17 décembre_.--1° _Le Parmentier_ (2,000 +mèt. cub.).--Aéronaute: Paul, marin.--Passagers: M. Desdouet et un +franc-tireur.--Dépêches: 460 kil.--Pigeons 4. +Départ: gare d'Orléans, 1h. 15m. +Arrivée: Gourganson (Marne), 9h. m. + +2° _Le Guttemberg _(2,000 mèt. cub.).--Aéronaute: Perruchon, +marin.--Passagers: MM. d'Alméida, Lévy et Louisy. +Dépêches 0.--Pigeons: 6. +Départ: gare d'Orléans, 1h. 30m. +Arrivée: Montpreux (Marne), 9h. m. + +Ces deux ballons furent lancés à peu près en même temps de la gare +d'Orléans.--Le franc-tireur, monté dans le premier aérostat, M. Lepère, +ami du général Trochu, devait porter au général Faidherbe l'ordre de faire +un énergique mouvement en avant pour faciliter une grande sortie. M. +Lepère avait un signe de reconnaissance, et une mission verbale: son +message put être délivré avec une étonnante rapidité. Ce fait est un +admirable exemple de l'utilisation des ballons pendant la guerre. + +M. d'Alméida, monté dans _le Guttemberg_ était chargé de coordonner les +efforts pour communiquer avec la ville assiégée. + +42e Ascension. _18 décembre_.--_Le Davy_ (1,000 m. +cub.).--Aéronaute: Chaumont, marin.--Passager: M. Deschamps. +Dépêches: 25 kil. +Départ: gare d'Orléans, 5h. m. +Arrivée: Chuney près Beaune (Côte-d'Or). + + +CINQUIÈME BALLON PRISONNIER. + +43e Ascension. _20 décembre_.--_Le général Chanzy_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Werrecke, gymnaste.--Passagers: MM. de l'Épynay, +Julliac, Joufryon.--Dépêches: 25 kil.--Pigeons: 4. +Départ: gare du Nord, 2h. 30 m. +Arrivée: Rotembery (Bavière), 10h. 45 m. Fait prisonnier en Allemagne. + +Cette expédition avait pour but d'organiser en province un corps de +plongeurs qui à l'aide de scaphandres auraient pu revenir à Paris par la +Seine. + +44e Ascension. _22 décembre.--Le Lavoisier_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Ledret, marin.--Passager: Raoul de +Boisdeffre.--Dépêches: 175 kil.--Pigeons: 6. +Départ: gare d'Orléans, 2h. 30m. +Arrivée: Beaufort (Maine-et-Loire), 9h. m. + +M. Raoul de Boisdeffre, officier d'état-major du général Trochu, avait une +mission importante auprès du général Chanzy. Il venait lui dire que Paris +cesserait d'avoir des vivres le 20 janvier et que le moment d'agir était +venu. + +45e Ascension. _23 décembre.--La Délivrance_ (2,050 mèt. +cub.).--Aéronaute: Gauchet, commerçant,--Passager: M. Reboul. +Dépêches: 40 k.--Pigeons: 4. +Départ: gare du Nord, 3h. 30m. +Arrivée: La Roche (Morbihan), 11h. 45m. 560 kil. en 8h. 30. + +46e Ascension. _24 décembre.--Le Rouget de l'Isle_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Jahn, marin.--Passager: M. Garnier. +Départ: gare d'Orléans, 3h. m. +Arrivée: Alençon (Orne), 9h. m. + +47e Ascension. _27 décembre.--Le Tourville_ (2,050 mèt. +cub.).--Aéronaute: Mouttet, marin.--Passagers: MM. Miége et Delaleu. +Dépêches: 160k.--Pigeons: 4. +Départ: gare d'Orléans, 4h. m. +Arrivée: Eymoutiers (Haute-Vienne), 1h. s. + +48e Ascension. _29 décembre.--Le Bayard_ (2,045 mèt. +cub.).--Aéronaute: Réginensi, marin.--Passager: M. Ducoux. +Dépêches: 110k.--Pigeons: 4. +Départ: gare d'Orléans, 4h. m. +Arrivée: La Mothe-Achard (Vendée), 10h. 10m. + +49e Ascension. _30 décembre.--L'Armée de la Loire_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Lemoine.--Pas de passager. +Dépêches: 250k. +Départ: gare du Nord, 5h. m. +Arrivée: près le Mans (Sarthe), 4 h. s. + +Ce ballon est tombé au milieu de l'armée de la Loire dont il portait le +nom. + + +DÉPARTS DE JANVIER 1871. + +50e Ascension. _3 janvier.--Le Merlin de Douai_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: L. Griseaux.--Passager: M. Eug. Tarbé. +Départ: gare du Nord, 4h. m. +Arrivée: Massay (Cher), 11h. 45m. + +Entreprise particulière. + +51e Ascension. _4 janvier_.--_Le Newton_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Ours, marin.--Passager: M. Brousseau. +Dépêches: 310 k.--Pigeons, 4. +Départ: gare du Nord, 4h. m. +Arrivée: Digny (Eure-et-Loir). + +52e et 53e Ascensions. _9 janvier_.--1° _Le Duquesne_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Richard, quartier-maître et trois marins. +Départ: gare d'Orléans, 3h. 50m. +Arrivée: Bizieu près Reims (Marne). + +Tentative de direction avec une hélice. (Voir chap. III.) + +2° _Le Gambetta_ (2,000 mèt. cub.).--Aéronaute: Duvivier, +marin.--Passager: M. de Fourcy. +Dépêches: 240k.--Pigeons: 3. +Départ: gare du Nord, 3h. 55m. +Arrivée: Clamecy près Auxerre (Yonne), 2h. 30s. + +54e Ascension. _11 janvier_.--_Le Kepler_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Roux, marin.--Passager: M. Dupuy. +Dépêches: 160k.--Pigeons: 3. +Départ: gare d'Orléans, 3h. 30m. +Arrivée: Laval (Mayenne), 9h. 15m. + +55e et 56e Ascensions. _13 janvier_. + +1° _Le Monge_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Raoul.--Passager: M. Guigné. +Départ: gare d'Orléans, midi 50. +Arrivée: Harfeuille (Indre), 8 h. s. + +2° _Le général Faidherbe_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Van Seymortier.--Passager: M. Hurel et cinq chiens +destinés à rentrer à Paris avec des dépêches. +Dépêches: 60k.--Pigeons: 2. +Départ: gare du Nord, 3h. 30m. +Arrivée: Saint-Avit (Gironde), 2h. s. + +57e Ascension. 45 _janvier_.--_Le Vaucanson_ (2,000 mèt. Cub.). +Aéronaute: Clariot, marin.--Passagers: MM. Valade et Delente. +Dépêches: 75 k.--Pigeons: 3. +Départ: gare d'Orléans, 3h. M. +Arrivée: +Armentières (Belgique), 9h. 15m. + +58e Ascension. 16 _janvier_.--_Le Steenackers_ (2,000 mèt. cub.). +Aéronaute: Vibert, ingénieur.--Passager: M. Goleron. +Départ: gare du Nord, 7h. m. +Arrivée: Hynd (Hollande), dans les dunes du Zuyderzée. +M. Vibert emportait avec lui deux caisses de dynamite, destinées, dit-on, +À l'armée de Bourbaki, qui commençait à battre en retraite. + +59e Ascension. 18 _janvier_.--_La poste de Paris_ (2,000 mèt. Cub.). +Aéronaute: Turbiaux, mécanicien.--Passagers: MM. Cleray et +Cavailhon. Dépêches: 70k.--Pigeons: 3. +Départ: gare du Nord, 3h. m. +Arrivée: Venray (Pays-Bas). + +60e Ascension. 20 _janvier_.--_Le général Bourbaki_ (2,000 mèt. Cubes). +Aéronaute: Mangin jeune.--Passager: M. Boisenfrey. +Dépêches: 125 k.--Pigeons: 4. +Départ: gare du Nord, 5h. m. +Arrivée: Hasancourt près Reims (Marne). + +L'aéronaute, tombé en pays occupé par l'ennemi, peut sauver ses dépêches; +il brûle son ballon pour le dissimuler aux Prussiens. + +61e Ascension. _22 janvier_.--_Le général Daumesnil_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Robin, marin.--Pas de passager. +Dépêches: 280 kil.--Pigeons: 3. +Départ: gare de l'Est, 4h. m. +Arrivée: Charleroi (Belgique), 8h. 20m. + +62e Ascension. _24 janvier._--_Le Toricelli_ (2,000 mèt. cub.). +Aéronaute: Bely, marin.--Pas de passager. +Dépêches: 230 kil. Pigeons: 3. +Départ: gare de l'Est, 3h. m. +Arrivée: Fuchemout (Oise), 11h. m. + +Ballon caché; dépêches sauvées et remises au bureau de Blanzy. + + + +DEUXIÈME BALLON PERDU EN MER. + +63e Ascension. _27 janvier_.--_Le Richard Wallace_ (2,000 mèt. +Cub.). Aéronaute: E. Lacaze, soldat.--Pas de passager. +Dépêches: 220 kil.--Pigeons: 2. +Départ: gare du Nord, 3h. 30 m. +Arrivée: inconnu. Ce ballon a été perdu en mer en vue de la Rochelle. + +Il est difficile d'expliquer la cause de ce malheur. L'aérostat monté par +M. Lacaze, a presque touché terre en vue de Niort; on a crié à l'aéronaute +de descendre, mais il est reparti dans les hautes régions de l'air après +avoir vidé un sac de lest. Il a été vu à la Rochelle à une grande hauteur; +au lieu de descendre sur le rivage de la mer, il a continué sa course vers +l'Océan, où on l'a vu se perdre à l'horizon. + +L'infortuné Lacaze n'a-t-il pas pu trouver la corde de soupape pour +descendre? S'est-il évanoui dans la nacelle? C'est ce que l'on ne saura +jamais. Ses restes ont aujourd'hui pour tombeau l'immensité des flots! + +64e Ascension. 38 _janvier_.--_Le général Cambronne_ (3,000 mèt. cub.). +Aéronaute: Tristan, marin.--Pas de passager. +Dépêches: 20 kilogr. +Départ: gare de l'Est, 6h. m. +Arrivée: Mayenne (Mayenne), 4h. S. + +Cet aérostat a apporté en province la nouvelle de l'armistice. + +Tels sont les voyages aériens exécutés pendant le siège de Paris. + +Soixante-quatre ballons ont franchi les lignes ennemies. Cinq d'entre eux, +comme on l'a vu, ont été faits prisonniers, deux autres se sont perdus +en mer.--Ils ont enlevé dans les airs 64 aéronautes, 94 passagers, 363 +pigeons voyageurs, et 9,000 kilogr. de dépêches représentant trois +millions de lettres à 3 gr. Nous ne terminerons pas ce chapitre, sans dire +que les ballons-poste qui ont si puissamment contribué à la prolongation +du siège de Paris, resteront dans l'histoire un sujet d'admiration pour +les amis de la France, comme ils susciteront pendant longtemps la jalousie +de ses ennemis. Un prisonnier de guerre français, retenu à Mayence +pendant la guerre, m'affirmait récemment que les Allemands avaient été +profondément surpris des merveilles de la poste aérienne. Pendant le +siège, il avait entendu dire ces mots à un sujet de Bismark: + +--Ces maudits ballons nous font bien du tort, car grâce à eux le +gouverneur de Paris parle sans cesse aux généraux de province. Décidément +ces diables de Français sont ingénieux! + + +III + +Les pigeons voyageurs.--La Société l'Espérance.--La poste terrestre.--La +poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables. + +Ainsi, grâce aux ballons, Paris parlait à la province, les assiégés +envoyaient des messages aux amis du dehors; la grande ville n'avait pas +été bâillonnée. C'était beaucoup, mais ce n'était pas assez. Après avoir +ouvert le chemin de l'aller, il était nécessaire d'en trouver un pour le +retour. Le gouvernement fit appel aux inventeurs, aux hommes ingénieux, +à la science. L'appel fut entendu, mille projets prirent subitement +naissance, et si beaucoup d'entre eux n'ont pas rempli les promesses +qu'il était permis d'en attendre, il faut en accuser un ennemi non moins +puissant que la Prusse, c'était l'hiver, c'était le froid, c'étaient les +neiges et les glaces. + +On fit de nombreuses tentatives de tout genre, dans toutes conditions, +mais c'est encore l'air qui se montra le plus favorable aux assiégés.--Les +pigeons voyageurs, emportés de Paris dans la nacelle des ballons, +rentrèrent dans les murs de la capitale cernée. Si la France n'a pu +secourir Paris par ses armées, elle n'a cessé de lui tendre la main +par-dessus les remparts des ennemis! + +LES PIGEONS ET LES DÉPÊCHES MICROSCOPIQUES. + +L'explorateur Thévenot raconte dans le récit de ses voyages publiés +vers 1650, que les habitants d'Alep recevaient souvent des nouvelles +d'Alexandrie par des pigeons voyageurs. Il parait certain que les +messagers ailés étaient fréquemment usités dans l'antiquité. Cependant +Aristote et Pline n'en disent rien. Le fait que nous venons de citer +prouve toutefois que la poste aérienne par pigeon est connue depuis plus +de deux cents ans. Mais ce n'est guère que depuis le commencement de +notre siècle que la Belgique a créé le _sport_ des colombes. Plusieurs +propriétaires de pigeons se réunissaient; chacun d'eux confiait un de ses +pigeons à un homme sûr, qui les laissait envoler à 20 ou 30 lieues du +point de départ.--Le premier pigeon revenu au logis gagnait pour son +maître les enjeux mis sur la tête de tous les autres. Ces pigeons +servaient souvent aussi pour le commerce, les affaires, et plus d'un +spéculateur a profité habilement de ces messagers ailés. + +Dans les temps modernes on se rappelle sans doute que Venise en 1849, +assiégée par les Autrichiens, fit un usage efficace des colombes; pour +porter des dépêches au dehors. Du reste, depuis quelques années, de grands +perfectionnements ont été apportés dans l'élevage des pigeons par la +sélection des types et des croisements habilement exécutés. On est +arrivé à former des individus dont le vol est d'une rapidité vraiment +extraordinaire. C'est ainsi que l'énorme distance qui sépare Toulouse de +Bruxelles a été franchie par le _Gladiateur_ des pigeons en une seule +journée. Généralement la vitesse des pigeons varie entre 1,000 et 1,200 +mètres à la minute, soit environ 60 kilomètres à l'heure. Il va sans dire +qu'il n'y a rien d'absolu dans cette estimation, et que la vitesse varie +singulièrement suivant que l'oiseau a le vent _derrière_ ou le vent +_debout_, comme diraient les marins. Les pigeons voyageurs ont l'oeil +très-perçant et la mémoire locale extraordinairement développée. On les +élève dans des pigeonniers où ils sont en liberté; ils accomplissent +d'eux-mêmes de longues promenades autour de leur habitation, et arrivent +sans doute à connaître les environs de la ville qu'ils habitent. Les +brouillards, qui les empêchent de retrouver les points de repère que leur +a fait observer un merveilleux instinct, rendent presque impossible leur +retour au colombier. Par une cause qui n'est pas encore expliquée, ils +perdent aussi leurs facultés, par les temps de gelée, et surtout quand la +neige couvre le sol. On comprendra que l'hiver exceptionnellement froid de +1870-1871 a été bien défavorable à la poste par pigeons. + +Nous compléterons ces renseignements par quelques lignes extraites du +_Journal Officiel_ (mars 1871), où se trouvent des détails sur les types +de pigeons les plus recherchés des amateurs du sport aérien. + +«Le pigeon voyageur est élégant et gracieux de forme. + +«Le _liégeois_ (1er type) est petit, à tête régulièrement convexe, que +termine un bec très-court. Les yeux sont saillants et entourés d'une +membrane nue; l'iris est jaune orange foncé; les caroncules nasales sont +plus grosses chez le mâle que chez la femelle. + +«Le pigeon d'_Anvers_ (2e type) est beaucoup plus gros, plus élancé, plus +haut sur ses pattes, le cou est long; son vol est très-rapide, mais il est +moins fidèle à son colombier que le liégeois; sa tête est moins arrondie, +comme si les lobes cérébraux correspondant à la mémoire étaient moins +développés; le bec est plus grand, l'iris est entouré d'un cercle +blanc. «L'_irlandais_ (3e type) est fort; les caroncules nasales sont +très-grosses; la membrane nue qui entoure l'oeil est large; l'oeil est +souvent tout noir (en termes techniques, oeil de vesce). + +«Le plumage est très-varié, très-doux de nuance, très-fourni: les couleurs +uniformes, telles que rouge, blanc, noir, sont rares. Les plus communes +sont le bleu, le bleu étincelé, le rouge étincelé ou taché de noir, et les +nuances binaires; blanc et bleu, blanc et rouge, et blanc et noir. + +«Ce sont ces trois races croisées qui fournissent les meilleurs coureurs, +réunissant la mémoire, la force, la vue (qui prédominent dans chacune des +races signalées), à la beauté et à la solidité de la charpente osseuse.» + +Il existait à Paris bien avant la guerre une société colombophile, la +société _l'Espérance_. Quand les premiers ballons du siège s'élevèrent +dans les airs, les membres de cette société songèrent à leurs pigeons. +«Les ballons s'envolent, disaient-ils, mais qui nous donnera de leurs +nouvelles? Qu'ils enlèvent avec eux nos pigeons; ceux-ci se chargeront +bien de revenir!» + +Le vice-président de la Société _l'Espérance_, M. Van Roosebecke, alla +trouver le général Trochu, vers le 25 septembre, après le départ du +premier ballon-poste, et lui exposa son projet. Le Gouverneur de Paris +l'écouta avec intérêt, et le renvoya à M. Rampont. + +Le 27, trois pigeons partaient dans le ballon _la Ville de Florence_, +six heures après ils étaient revenus à Paris, avec une dépêche signée de +l'aéronaute qui annonçait sa descente près de Mantes. + +La poste par pigeons était créée. + +On ne tarda pas toutefois à s'apercevoir qu'il fallait une certaine +habitude des pigeons, pour les bien lancer. Souvent les oiseaux étaient +mal soignés par les aéronautes, ils ne revenaient pas à Paris, ou +rentraient après avoir laissé tomber une dépêche mal attachée. + +L'administration fit partir successivement les membres de la société +_l'Espérance_. MM. Van Roosebecke, Cassiers se rendirent à Tours par +ballon, avec une trentaine de pigeons chacun. Leurs collègues, MM. +Tracelet, Nobecourt, etc., les rejoignirent plus tard. Ils se mirent à la +disposition de M. Steenackers vers le milieu d'octobre. + +Dix-huit pigeons lancés de Dreux, de Blois, de Vendôme, rentrèrent presque +successivement à Paris, munis de dépêches photographiques. + +Ce succès dépassa toute espérance. Aussi M. Steenackers se décida-t-il à +ouvrir au public la poste colombophile. On envoyait à Tours les dépêches +privées pour Paris, elles partaient par pigeon moyennant 0 fr. 50 par mot. + +Mais le mauvais temps, le brouillard, la neige, ne tardèrent pas à rendre +le service très-irrégulier. Un grand nombre de pigeons ne rentrèrent pas à +Paris. + +Trois cent soixante-trois pigeons ont été emportés de Paris en ballon et +lancés sur Paris. Il n'en est rentré que 37, savoir: 4 en septembre, 18 +en octobre, 17 en novembre, 12 en décembre, 3 en janvier, et 3 en +février.--Quelques-uns d'entre eux sont restés absents fort longtemps. +C'est ainsi que le 6 février 1871, on reçut à Paris un pigeon qui avait +été lancé aux environs d'Orléans le 18 novembre 1870. Il rapporta la +dépêche n° 26, tandis que la veille un pigeon avait rapporté la dépêche n° +51. + +Le 23 janvier, on reçut un pigeon qui avait perdu sa dépêche et trois +plumes de la queue. Il avait été sans doute atteint par une balle +prussienne. + +Les Parisiens se rappellent la joie produite par l'arrivée des messagers +ailés pendant le siège. Quand un pigeon volait au-dessus des toits, quand +il se posait sur une gouttière, des rassemblements se formaient de +toutes parts; tous les passants mettaient le nez en l'air. Quel bonheur +ineffable! Ce sont des nouvelles qui arrivent! Nous ferons observer +toutefois que généralement le pigeon-voyageur rentre tout droit au +colombier, sans s'arrêter. Il n'est pas probable que l'attention des +Parisiens se soit portée sur les pigeons-voyageurs qu'ils n'ont pas dû +pouvoir remarquer. Il se pourrait bien que les pigeons des Tuileries aient +obtenu un succès peu légitime. + +Le service des pigeons à Tours était placé sous la direction de M. +Steenackers; MM. Van Roosebecke et Cassiers étaient chargés de lancer les +messagers ailés, ils s'aventuraient jusqu'auprès des lignes ennemies, pour +laisser envoler les pigeons le plus près possible de Paris. On ne saurait +donner trop d'éloges à la belle conduite de ces messieurs et de leurs +collègues qui ont quitté Paris en ballon pour organiser en province cet +admirable système de poste aérienne. + +A Paris, la surveillance du service administratif de la poste par pigeons +était confiée à M. Chassinat, directeur des Postes de la Seine; M. Mottet, +receveur principal, était l'agent d'exécution. + +M. Derouard, secrétaire de la société colombophile _l'Espérance_ était +chargé de surveiller les colombiers, de la réception des pigeons, etc. + +La poste colombophile complétait ainsi le service des ballons-poste; mais +ce qui la rendit surtout utile, ce qui en fit une véritable création +nouvelle, c'est le système des dépêches photographiques que rapportaient à +Paris les messagers ailés. + +Un pigeon ne peut être chargé que d'un bien faible poids. Il emporte dans +les airs une feuille de papier, de quatre ou cinq centimètres carrés, +roulée finement, et attachée à une des plumes de sa queue. Une lettre +aussi petite est bien laconique. On peut y écrire à la main quelques mots, +quelques phrases, peut-être,--ce n'est là qu'un télégramme insignifiant. + +Dès le commencement du siège on songea aux merveilles de la photographie +microscopique. On se rappela avoir vu à l'Exposition universelle de +petites breloques-lunettes, où les 400 députés étaient représentés sur une +surface de 1 millimètre carré. En regardant à travers la loupe placée à +une des extrémités, on voyait nettement l'image de tous ces personnages, +réunis sur la surface d'une tête d'épingle! C'était à M. Dagron que l'on +devait ce tour de force photographique. + +Ce fut lui qui, pendant la guerre, se chargea de réduire les dépêches pour +pigeons voyageurs. + +Grâce aux procédés photographiques, on écrivait à Tours toutes les +dépêches privées ou publiques sur une grande feuille de papier à dessin. +On y traçait jusqu'à 20,000 lettres ou chiffres. M. Dagron, par la +photographie, réduisait cette véritable affiche en un petit cliché qui +avait à peu près le quart de la superficie d'une carte à jouer. L'épreuve +était tirée sur une mince feuille de collodion qui ne pesait que quelques +centigrammes et qui contenait un texte réduit assez considérable pour +composer un journal entier. + +A Paris, la dépêche amenée par pigeon, était placée sur le porte-objet +d'un microscope photo-électrique, véritable lanterne magique d'une +puissance extrême. L'image de la dépêche était projetée sur un écran, mais +amplifiée, agrandie, au point qu'à l'oeil nu, on pouvait lire nettement +tous les chiffres, toutes les lettres tracés. + +N'est-ce pas merveilleux? n'y a-t-il pas lieu d'admirer là, sincèrement, +les applications étonnantes de la science moderne? + +M. Dagron partit en ballon avec son collaborateur, M. Fernique, vers +le milieu du mois de novembre. Après un voyage des plus périlleux, ces +messieurs organisèrent tous leurs appareils photographiques avec la plus +grande habileté. + +Quatre cent soixante-dix pages typographiées ont été reproduites par les +procédés de MM. Dagron et Fernique. Chaque page contenait près de 15,000 +lettres, soit environ 200 dépêches. Seize de ces pages tenaient sur +une pellicule de 3 centimètres sur 5, ne pesant pas plus de un +demi-décigramme. La réduction était faite au _huit centième_. + +Chaque pigeon pouvait emporter dans un tuyau de plumes une vingtaine de +ces pellicules, qui n'atteignaient en somme que le poids de 4 gramme. Ces +dépêches réunies formaient un total de 300,000 lettres, c'est-à-dire la +matière d'un volume in-12, analogue à celui que le lecteur a sous les +yeux. + +Avant l'arrivée de M. Dagron, rappelons que M. Blaise, photographe à +Tours, avait déjà reproduit des dépêches photographiques sur papier, sous +les auspices de MM. Barreswill et Delafolie. + +Les dépêches photomicroscopiques étaient en général tirées à 30 ou 40 +exemplaires, et envoyées par autant de pigeons. + +PRÈS DE CENT MILLE DÉPÊCHES ont été envoyées ainsi à Paris avant +l'armistice. En imprimant toutes ces dépêches en caractères ordinaires, +on formerait certainement une bibliothèque de plus de cinq cents volumes! +Tout cela a été envoyé par des oiseaux! + +Aussitôt que le tube était reçu à l'administration des télégraphes, M. +Mercadier procédait à l'ouverture en fendant le tube avec un canif. Les +pellicules étaient délicatement placées dans une petite cuvette remplie +d'eau, contenant quelques gouttes d'ammoniaque. Au sein de ce liquide, les +dépêches se déroulaient; on les séchait, on les mettait entre deux verres. +Il ne restait plus qu'à les placer sur le porte-objet des microscopes +photo-électriques. + +Quand les dépêches étaient nombreuses, la lecture en était assez lente; +mais la pellicule renfermait 144 pages ou petits carrés, on pouvait la +diviser, et la lire en même temps avec plusieurs microscopes.--Certaines +dépêches chiffrées étaient séparées et lues à part par le directeur. Les +autres étaient lues et copiées par des employés qui les envoyaient de +suite aux divers bureaux de Paris. + +MM. Cornu et Mercadier perfectionnèrent le procédé de lecture des dépêches +avec le microscope. La pellicule de collodion, intercalée entre deux +glaces, était reçue sur un porte-glace, auquel un mécanisme imprimait +un double mouvement horizontal et vertical. Chaque partie de la dépêche +passait lentement au foyer du microscope. Sur l'écran, les caractères se +déroulaient suffisamment agrandis pour être lus et copiés. + +L'installation, la mise en train durait environ 4 heures; il fallait en +outre quelques heures pour copier les dépêches. MM. Cornu et Mercadier +tentèrent de photographier directement les caractères projetés sur l'écran +par un procédé rapide.--Les progrès auraient marché ainsi à grands pas, +mais l'hiver, le froid ne tardèrent pas à rendre de plus en plus rare +l'arrivée des pigeons. + +On ignorait les causes de ces retards. L'administration se décida à +envoyer en province par ballon MM. Levy et d'Alméida, pour mettre en +oeuvre de nouveaux procédés photographiques. Mais la poste des pigeons +manquait par la base; les messagers n'arrivaient plus régulièrement.--La +mauvaise saison de l'hiver leur faisait perdre leurs merveilleuses +facultés. Nous avons déjà dit qu'il ne rentra à Paris que 2 pigeons dans +le courant de janvier! + +Quoi qu'il en soit les Parisiens n'oublieront jamais les pigeons +voyageurs. Il est à souhaiter que l'art d'élever ces messagers ailés soit +cultivé dans notre capitale. On devrait réunir les pigeons voyageurs dans +un colombier modèle, favoriser les conditions de leur développement, +organiser en un mot une école colombophile qui certainement trouverait +des amateurs. Les pigeons du siège ne doivent pas être délaissés; ne +méritent-ils pas au moins les honneurs que l'ancienne Rome ne refusait pas +aux oies du Capitole? + + +LES PIÉTONS. + +Le fait de l'investissement complet de Paris par l'armée prussienne +restera dans l'histoire comme un grand sujet d'étonnement. L'esprit +français, léger, superficiel, est ainsi fait qu'il admet sans contrôle les +illusions de sa vanité nationale, et qu'il est toujours prêt à +accepter comme un axiome, un fait douteux qui flatte ses sentiments +patriotiques.--Si quelqu'un avait dit le 16 septembre que l'armée +allemande allait bloquer Paris, il se serait fait écharper sur les +boulevards.--Mais, Monsieur, il est impossible de cerner Paris. Tout le +monde le dit. Demandez au génie militaire! + +Tout au commencement de l'arrivée de l'armée prussienne, des voitures de +la poste se rendaient jusqu'à Triel. Les conducteurs racontèrent qu'ils +avaient été arrêtés en route par un poste bavarois. A leur grand +étonnement, les soldats les accueillirent bien et leur demandèrent des +cigares. Un officier s'écria à leur vue qu'il était presque Parisien de +coeur, quoique Allemand d'origine, et qu'il avait fait ses études au +quartier Latin. Il laissa passer les voitures de la poste. Mais cet état +de choses ne dura pas, et bientôt la consigne prussienne fut observée +partout avec la plus stricte sévérité. + +A partir du 21 septembre, on s'aperçut qu'un homme si résolu, si habile +qu'il fût, ne pouvait plus traverser les lignes ennemies. + +La Prusse venait de nous réserver cette nouvelle surprise! + +Le service des piétons destinés à forcer les lignes ennemies pour +rapporter ensuite des nouvelles de province, n'en fut pas moins organisé +par l'administration des postes. Ce n'est ni le dévouement, ni le courage +qui firent défaut, mais malgré la multiplicité des essais, le nombre des +réussites est peu considérable. + +Sur 28 piétons envoyés le 21 septembre, un seul, le facteur Brare, put +se rendre à Saint-Germain et y livrer à un fonctionnaire français ses +dépêches pour Tours, après avoir été momentanément gardé à vue par +les soldats allemands. Deux autres employés des postes furent faits +prisonniers ce jour-là même, leurs dépêches furent prises, et ils durent +rebrousser chemin vers Nanterre. Le facteur Poulain, parti de Paris à la +même époque, n'est jamais reparu. + +«Sept piétons envoyés le 22 et le 23 septembre furent faits prisonniers, +mais, sur 4 hommes expédiés le 24, le nommé Gême réussit à franchir les +lignes, à présenter ses dépêches à la mairie de Triel et à revenir le 25. +Deux de ses camarades, moins heureux que lui, furent faits prisonniers. + +«Le 27, les mêmes facteurs, Brare et Gême, tentèrent une nouvelle percée +et eurent le bonheur d'arriver à Triel et d'en revenir le 28; quatre +autres piétons avaient renoncé à leur tentative. + +«Le 5 octobre, les facteurs Loyet et Chourrier rentrent avec 714 dépêches +livrées à Triel le 30 septembre. + +«Brare fait une nouvelle expédition le 4 octobre, et arrive à Tours après +avoir été fait prisonnier et s'être évadé. + +«Dix-huit autres piétons font encore de vains efforts pour passer les +lignes. Parmi les seize envoyés dans le reste du mois, le nommé Ayrolles +est fait prisonnier, jeté dans un cachot et fort maltraité; deux autres +sont gardés plusieurs jours par l'ennemi, puis mis en liberté. + +«Lorsqu'on réfléchit aux difficultés sans nombre qu'ont eu à affronter +ces braves employés, aux périls auxquels ils se sont exposés sciemment, +à l'ingéniosité des moyens employés par eux pour faire passer leurs +missives, toute admiration est au-dessous de ce qui leur est dû. +Quelques-uns n'ont pas hésité à cacher des dépêches chiffrées sous +l'épiderme incisé; d'autres ont imaginé de faire évider habilement des +pièces de dix centimes, de manière à laisser les coins de la monnaie +intacts; d'autres ont fait forer des clefs à vis forcée pour y introduire +les missives. L'artifice employé par les nègres indiens pour dissimuler +les diamants volés dans les laveries, ne put être appliqué, les Allemands +ne manquant jamais, assurait-on, d'administrer tout d'abord aux suspects +une purge énergique. + +«Le facteur Brare est un de ceux qui ont réussi à passer plusieurs fois +les lignes prussiennes. Mais il fut victime de son dévouement, de son +courage. Il finit par être fusillé par les Prussiens à l'île de Chatou. Il +laisse derrière lui une femme et cinq enfants[13].» + +[Note 13: _Journal officiel_, mars 1871.] + +Il y eut en dehors de la poste des tentatives qui furent couronnées de +succès. M. François Oswald du _Gaulois_, quitta Paris à pied dans le +courant d'octobre, et après avoir été menacé de la mort d'un espion, il +parvint enfin à s'échapper et à gagner Tours, où il publia le récit de +ses aventures dramatiques.--M. Lucien Morel parvint aussi à s'échapper de +Paris à pied. + +Il eut l'audace d'essayer d'y rentrer, et profitant d'une nuit de brume, +sa tentative si hardie, si périlleuse le conduisit au but tant espéré. Il +pénétra dans la ville assiégée. M. Morel, rentré à Paris, en ressortit +encore par la voie des airs. Il partit en ballon le 15 décembre, mais le +vent le poussa en Prusse, où il fut retenu prisonnier jusqu'à la fin de la +guerre, comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent. + +M. Steenackers, directeur des postes et des télégraphes à Tours, envoya +vers Paris un grand nombre de courriers à pied. Toutes les ruses ont été +imaginées. Les uns se déguisaient en marchands ambulants, les autres en +paysans. Ils arrivaient à une première ligne d'occupation où ils étaient +arrêtés et fouillés, puis on les contraignait de rétrograder. + +L'inspection prussienne était pleine de péril. Malheur à celui qui +laissait prendre sa dépêche, il courait le risque d'être fusillé comme +espion. Un facteur du télégraphe fait plusieurs fois prisonnier, et +fouillé à nu, cachait la dépêche chiffrée dont il était porteur dans une +dent artificielle et creuse. Les Prussiens ne savaient pas dévoiler cette +cachette ingénieuse, mais quelques journaux commirent l'indiscrétion de +raconter le fait. Il fallut renoncer à la dent creuse. + +Le 12 janvier, MM. Imbert, Roche, Perney, Fontaine et Leblanc, tentèrent +de franchir les lignes ennemies en suivant sous terre les carrières +souterraines de la rive gauche. L'entreprise échoua. + +Il en fut encore de même pour les plongeurs qui devaient revenir à Paris, +en suivant le fond de la Seine dans des scaphandres. + +Ainsi, Paris, qui recevait quelques mois auparavant des centaines de +trains de marchandises et de voyageurs, n'était plus accessible à un seul +piéton portant quelques chiffres sur un carré de papier! + + +LA POSTE FLUVIALE. + +«Le 6 décembre, MM. Versoven, Delort et E. Robert s'étaient engagés à +expédier par eau, au moyen de sphères dont ils étaient les inventeurs, +les lettres ordinaires ou photo-micrographiques qui pourraient leur être +confiées dans les départements pour être transmises à Paris. Il leur était +accordé 1 fr. par lettre close, du poids de 4 grammes; 0 fr. 25 c. par +dépêche-lettre photographique, et 0 fr, 05 c. par dépêche réponse aux +cartes-poste. Les lettres ordinaires transportées par ces messieurs +devaient être affranchies par timbres-poste, conformément au tarif +en vigueur; il était convenu que les dépêches officielles seraient +transportées gratuitement. + +«Toutes les lettres devaient être concentrées au bureau de poste de +Moulins (Allier). MM. Delort et Robert partirent le 7 décembre par le +ballon le _Denis Papin_. + +«Une modification fut faite à cette convention par M. Steenackers, dans sa +dépêche par pigeon du 25 décembre, c'est-à-dire dix-neuf jours après: elle +portait l'affranchissement de la lettre à 1 fr. pour le poids maximum de 4 +grammes; la taxe à 40 c. par lettre déposée au bureau de Moulins, et à 40 +c. par lettre reçue au bureau de Paris. + +«Les journaux ont récemment parlé de cette poste fluviale; les boules de +zinc de 25 centimètres de diamètre étaient garnies d'ailettes et jetées +dans la Seine ou dans ses affluents: là elles naviguaient entre deux eaux. +Les lettres de province sont arrivées au nombre de huit cents par la voie +de Moulins, après l'armistice; mais pendant l'investissement, c'est-à-dire +précisément pendant la période où elles étaient si fiévreusement attendues +et plus d'un mois durant, la pêche aux filets n'a rien produit. + +«Il est probable que les barrages ont arrêté le transport, si les boules +ont été jetées avant l'armistice, ou que les Allemands n'ont laissé passer +les sphères à hélices de MM. Vorsoven et Cie qu'à partir de la conclusion +de l'armistice, toute surveillance ayant cessé dès lors. + +«Un autre système fort ingénieux avait été présenté également par M. +Baylard, commis à l'Hôtel-de-Ville et expéditionnaire du Gouvernement. A +une extrême économie, ce système joignait une grande simplicité et une +grande facilité d'exécution. Au prix de quinze centimes on pouvait obtenir +une centaine de petites boules de verre soufflées, creuses et terminées à +la base par un petit orifice où s'introduisait la dépêche, et qu'on +jetait ensuite dans l'eau. Ces boules d'un petit diamètre figuraient si +merveilleusement les bulles d'eau naturelles, qu'il devenait impossible de +les distinguer, quand on les remuait dans un bassin et qu'on cherchait à +les saisir. Prenant à cause de leur transparence le reflet même de l'eau +dans laquelle elles plongent, mobiles et légères, glissant avec la plus +grande facilité le long des roseaux, des tiges, des plantes et des bords +de la rivière qui pourraient leur servir d'obstacles, franchissant +aisément, sans se rompre, les petits ressauts des barrages, échappant par +leur petite dimension aux grosses mailles des filets prussiens et aux +mains des pêcheurs ennemis, ces petites boules messagères étaient appelées +à rendre de grands services à la défense pour le transport des dépêches +micrographiques. M. Rebou emporta un grand nombre de ces globules en +ballon et l'idée était en pleine voie d'exécution, lorsque les glaces +vinrent empêcher le développement de cet ingénieux mode de transport. + +«Vers la même époque, M. le directeur des Postes écoutait les propositions +de M. Delente qui, le 14 janvier, s'engageait à se rendre en province et +à faire parvenir à Paris, à l'aide d'un bateau sous-marin dont il est +l'inventeur, des correspondances privées ou autres. + +«Le ballon-poste le _Vaucanson_ enleva M. Delente, muni d'un permis +de parcours général sur tous les chemins de fer, et de lettres qui +l'accréditaient auprès de la délégation dans les départements, avec +laquelle il avait à s'entendre pour les conditions de rémunération. +L'investissement a pris également fin avant que M. Delente ait réussi à +faire arriver des lettres dans Paris[14].» + +[Note 14: _Journal Officiel_, mars 1871.] + +LES FILS TÉLÉGRAPHIQUES. + +Quand Paris fut complètement bloqué par les Prussiens, que les +communications furent interrompues de toutes parts, bien des gens se +dirent: «Pourquoi n'a-t-on pas jeté un câble électrique au fond de la +Seine? Ce simple fil eût permis d'ouvrir une correspondance occulte!» + +Comment n'aurait-on pas songé à ce projet si simple? Ce câble a été en +effet posé dans la basse Seine, mais la chute d'un pont le brisa quelques +jours après. Toutes les tentatives faites pour l'utiliser furent vaines. +On ne put relier les deux bouts de cette unique artère qui aurait permis +au grand organisme qu'on nomme la France, d'entendre les battements de son +coeur qu'on nomme Paris! + +Quelque temps après cet irréparable accident, on fit un nouvel essai du +même genre. Depuis longtemps un câble placé sur la route de Fontainebleau, +se raccordait avec les fils aériens du chemin de fer. Il fallait pour +utiliser ce fil électrique, faire une tranchée sur la route en avant de +Juvisy, et souder un fil mince au câble. M. Lemercier de Janvelle, chargé +de cette mission périlleuse, partit dans le ballon _le Ferdinand Flocon_, +le 4 novembre; mais sous les yeux de l'ennemi, il ne put accomplir la +liaison des fils. Il la tenta cependant à trois reprises différentes, +dans les circonstances les plus difficiles. M. de Janvelle, assisté de M. +Forivon, capitaine des francs-tireurs, osa pénétrer jusqu'au milieu des +lignes ennemies. La nuit, il réparait les fils aériens coupés par les +Prussiens, en les unissant par de petits fils isolés très-minces, placés +contre terre. Quand on passait là on voyait les poteaux brisés, les fils +visiblement cassés. On ne soupçonnait pas qu'ils étaient réunis par des +conducteurs presque invisibles. Mais il fallait pour réussir complètement +recommencer l'oeuvre de réparation sur d'autres points. Malgré leur +audace, leur habileté, MM. de Janvelle et Forivon n'ont pu mener à bonne +fin l'entreprise si ingénieuse qu'ils avaient si bien commencée. + + +LES CHIENS FACTEURS. + +N'oublions pas de mentionner le projet de M. Hurel, qui est parti en +ballon avec cinq chiens destinés à revenir à Paris. C'étaient de +gros chiens bouviers, de bonnes bêtes, à l'oeil franc, à la figure +intelligente. Ils étaient fort robustes, et ne se seraient pas embarrassés +de dévorer un Prussien. Le propriétaire de ces animaux affirmait qu'ils +sauraient rentrer dans la capitale d'où ils étaient sortis; on leur aurait +attaché quelques dépêches entre les deux cuirs d'un collier. + +Les chiens ont été lancés, mais on ne les a jamais revus. L'expérience n'a +pas été renouvelée, car peu de temps après le voyage de M. Hurel et de ses +courriers à quatre pattes, l'armistice est venu mettre un terme au siège +de Paris. + +L'entreprise aurait-elle réussi une seconde fois? Il est permis d'en +douter. Certains chiens font de grands voyages, s'orientent, reviennent au +logis, mais ils en sont partis pédestrement, ils ont examiné la route. En +feraient-ils de même après un voyage en ballon? Auraient-ils l'instinct +des pigeons voyageurs? + + +DIRECTION DES AÉROSTATS. + +Depuis le jour de leur naissance, les ballons n'ont guère fait de progrès. +Quand les Montgolfier lancèrent dans l'espace un des premiers navires +aériens, Franklin, qui assistait à l'expérience, s'écria comme on le +consultait sur cette découverte: «C'est l'enfant qui vient de naître!» +L'illustre philosophe faisait ainsi entendre que l'enfant, d'abord faible, +deviendrait homme et puissant. L'enfant n'a pas grandi. Mais il faut +avouer que son éducation a été singulièrement négligée. Il a couru les +fêtes publiques, et s'est perdu dans les foires. Depuis cinquante ans, il +est peu de savants qui aient étudié sérieusement la navigation aérienne. + +M. Henry Giffard, un de nos ingénieurs les plus distingués, eut l'honneur +d'exécuter, en 1852, la première ascension faite dans un ballon de forme +allongée, muni d'une hélice mise en mouvement par une machine à vapeur. Un +de nos plus éminents publicistes le désigna alors sous le nom du Fulton de +la navigation aérienne: il ne tient qu'à M. Giffard de le devenir. Depuis +cette époque, malgré de nombreuses études, il n'a pas cessé de porter son +attention sur les questions aériennes. Il a créé les ballons captifs à +vapeur, que le public n'a pas assez connus. Il a résolu là un problème de +premier ordre, indispensable à la direction des ballons; il est arrivé à +construire des BALLONS IMPERMÉABLES AU GAZ. + +Le grand ballon captif construit à Londres en 1870 par M. Giffard cubait +douze mille mètres. Il était rempli d'hydrogène pur, et enlevait 34 +passagers à 650 mètres de haut. L'immense aérostat était retenu dans +l'espace par un câble pesant 4,000 kilogrammes, que deux machines à vapeur +de 400 chevaux enroulaient autour d'un treuil gigantesque. Ce ballon, +malgré le vent, malgré la pluie, est resté gonflé plus d'un mois, _sans +perdre de gaz_. Son étoffe était formée de plusieurs tissus superposés: 1° +une étoffe en toile; 2° une couche de caoutchouc naturel; 3° une deuxième +étoffe de toile; 4° une deuxième couche de caoutchouc vulcanisé; 5° une +mousseline extérieure; 6° une couche de vernis à l'huile de lin. + +Cet étoffe imperméable est d'un poids considérable, mais en augmentant +le volume des ballons sphériques, on diminue proportionnellement leur +surface, ce que nous pourrons exprimer plus clairement en disant qu'un +ballon de 10,000 mètres cubes, construit avec l'étoffe de M. Giffard, a +une force ascensionnelle bien plus grande que dix ballons ordinaires de +mille mètres cubes réunis. + +La première condition de la direction des ballons, _l'imperméabilité_ de +l'étoffe, a été résolue par M. Giffard. + +Que l'on construise avec le nouveau tissu un ballon de forme allongée, +muni d'un gouvernail, permettant de s'orienter dans la direction du vent, +afin d'offrir une surface de résistance aussi petite que possible; qu'on +le munisse à sa partie inférieure d'une hélice, mise en mouvement par +une forte machine à vapeur, que l'on recommence, en un mot, dans des +conditions plus favorables, l'expérience de M. Giffard en 1852, il +ne parait pas douteux qu'on remontera un courant aérien d'intensité +moyenne.--L'ascension de M. Giffard a malheureusement été exécutée à une +époque où il n'avait pas encore l'expérience qu'il a acquise; elle a eu +lieu par un temps défavorable, avec un appareil d'une faible puissance. + +On répondra qu'une machine à vapeur, est un engin pesant pour un ballon; +mais en construisant des aérostats d'un volume considérable de dix +à quinze mille mètres cubes, on arrive à leur donner une force +ascensionnelle énorme. Un ballon de quinze mille mètres cubes dont +l'étoffe, le filet, etc., pèseraient environ cinq mille kilogr., rempli +d'hydrogène pur, aurait un excédant de force ascensionnelle de plus de +huit mille kilogr. Il serait capable d'enlever une machine puissante. + +Plusieurs objections des plus sérieuses se présentent ici; nous ne les +ignorons pas. La première consiste dans l'extrême irrégularité des +mouvements atmosphériques. Il est des jours ou le vent est faible, +quelquefois même presque nul; quand il ne souffle qu'avec une vitesse de +quelques lieues à l'heure, le ballon à vapeur que nous avons succinctement +décrit, se dirigera. Mais l'air est parfois soumis à des agitations +violentes; lorsque le vent souffle impétueux et violent, quand il oppose +un obstacle insurmontable à l'oiseau, nul ballon ne se dirigera. Quoi +qu'il en soit, la direction obtenue, dans certaines circonstances +atmosphériques, quoique incomplète constituerait un progrès considérable. + +Une autre objection non moins importante consiste dans le combustible que +nécessite une machine à vapeur. La machine, pour produire de la force, +brûle du charbon, et beaucoup: si l'effort est continu, énergique, la +destruction du combustible est énorme. Pour lutter contre l'air, la +machine aurait vite mangé sa provision.--Il y aurait là deux graves +inconvénients.--Les conditions d'équilibre de l'aérostat seraient +changées, puisqu'il aurait perdu le poids de son combustible brûlé. La +force qui fait agir l'appareil serait anéantie n'ayant plus d'aliment. + +Il serait nécessaire, pour résoudre avec efficacité le problème, de +trouver à alimenter le moteur avec un autre combustible que la houille. +Le pétrole, en brûlant, forme de l'eau, qui pourrait être condensée, +recueillie et servirait à la machine. Il offre des qualités précieuses à +la construction d'une bonne machine aérostatique. Mais il faut, dans ce +sens, bien des études, bien des progrès, dont l'importance est bien faite +pour exciter les inventeurs. + +Dans la situation de Paris, pendant le siège, il n'était pas nécessaire +de résoudre tout d'un coup le problème de la direction d'un ballon. Il +s'agissait de se diriger vers un point donné, vers Tours, par exemple, +par un temps calme qu'on aurait pu attendre, dans la suite des longues +journées du siège. Il n'était pas indispensable de faire un bien long +voyage, on pouvait renoncer à la machine à vapeur comme moteur, et +s'adresser au bras de l'homme. Un ballon de grande dimension pouvait +enlever plusieurs manoeuvres qui travaillant alternativement auraient +produit une force constante. C'est principalement dans ce sens que des +projets nombreux ont pris naissance. + + +LE BALLON DE M. DUPUY DE LÔME. + +M. Dupuy de Lôme a pour but de construire un aérostat de forme allongée, +muni d'un système d'hélice, mis en mouvement par des hommes. L'inventeur +n'a la prétention de remonter un courant aérien que s'il a une faible +intensité; si le vent est fort, il pourra faire dévier l'appareil, à +droite ou à gauche de la direction du courant aérien. Si le vent souffle +par exemple du nord vers le sud; le ballon de M. Dupuy de Lôme ne pourra +pas se remorquer contre le vent et monter au nord; mais il lui sera +possible de se diriger vers l'est ou l'ouest. Si l'expérience confirmait +les espérances de l'inventeur, on voit que le résultat obtenu aurait déjà +une importance de premier ordre. + +M. Dupuy de Lôme adopte pour la forme du ballon une forme oblongue, +«celle d'une surface de révolution engendrée par une courbe spéciale se +rapprochant d'un arc de cercle de 7 mètres de flèche, et tournant autour +de sa corde de 42 mètres de longueur. Cette corde constitue l'axe +horizontal du ballon dont la longueur est réduite à 40 mètres, en +substituant, pour la solidité de la construction, une petite surface +sphérique à la pointe des extrémités. + +«Le volume est ainsi de 3,860 mètres cubes, et la maîtresse section +verticale de 154 mètres carrés. + +«La résistance à la déformation sous l'action du vent, provenant de la +vitesse propre à l'aérostat, s'obtient par le maintien dans son intérieur +d'une tension de gaz sans cesse un peu supérieure (de 3 à 4 dix-millièmes +d'atmosphère) à celle de l'air ambiant. Pour s'opposer, d'autre part, à la +déformation sous la traction des suspentes (indépendamment de l'effet de +la pression intérieure des gaz), la nacelle est d'une forme allongée et +d'une construction rigide. Pour maintenir le ballon sans cesse gonflé +en présence des déperditions de gaz sur lesquelles il faut compter, ou +lorsque l'aéronaute en fera échapper volontairement pour opérer une +descente partielle ou totale, il sera introduit de l'air atmosphérique +dans un petit ballon logé à cet effet dans l'intérieur du grand, et +remplissant ainsi une fonction ayant quelque analogie avec la vessie +natatoire des poissons.» + +La nacelle de l'aérostat est munie d'une hélice de 8 mètres de diamètre +en arc horizontal. C'est l'appareil propulseur; il est situé à 17 mètres +environ au-dessous du grand axe de l'aérostat. Pour imprimer au ballon une +vitesse de deux lieues à l'heure, il suffit de transmettre à l'hélice un +travail total de 30 kilogrammètres. + +«En présence de cette petite puissance motrice, dit M. Dupuy de Lôme, il +m'a paru avantageux de ne pas recourir à une machine à feu quelconque, +et d'employer simplement la force des hommes. Quatre hommes peuvent sans +fatigue soutenir, _pendant une heure_, en agissant sur une manivelle, +ce travail de 30 kilogrammètres, qui n'exige de chacun d'eux que 7 +kilogrammètres, 5. Avec une relève de deux hommes, chacun d'eux pourra +travailler une heure, se reposer une demi-heure, et ainsi de suite, +pendant les dix heures du voyage, qui sont une des conditions de cette +étude.» + +L'aérostat allongé de M. Dupuy de Lôme est muni d'un gouvernail, fixé +à l'arrière de la nacelle. L'appareil pourra s'orienter. Le ballon est +rempli de gaz de l'éclairage. Il va sans dire que l'excès de force +ascensionnelle est calculé pour compenser les poids à enlever, ballon, +moteur, manoeuvres, etc. «Un appareil de ce genre, ajoute l'inventeur, ne +permettra d'avancer, vent debout, ou de suivre par rapport à cette surface +toutes les directions désirées, que quand le vent n'aura qu'une vitesse +au-dessous de 8 kilomètres. Cela ne sera sans doute pas très-fréquent, +car cette vitesse n'est que celle d'un vent qualifié _brise légère_. Quoi +qu'il en soit, cet aérostat ayant une vitesse propre de 8 kilomètres à +l'heure, lorsqu'il sera emporté par un vent plus rapide, aura la faculté +de suivre à volonté toute route comprise dans un angle résultant de la +composante des deux vitesses. Chacun peut se rendre compte d'ailleurs que, +d'une manière générale, la direction à donner à l'aérostat, par rapport à +celle du vent, pour obtenir comme résultante des deux vitesses et des deux +directions le _maximum d'écart possible_, fait avec la direction du vent +un angle un peu plus ouvert que l'angle droit.» + +Tel est le projet présenté par M. Dupuy de Lôme, et pour l'exécution +duquel le gouvernement a alloué une somme de 40,000 francs. Ce plan offre +l'inconvénient de ne pas présenter le caractère de la nouveauté. Il +est difficile de voir en quoi il diffère sensiblement du système de M. +Giffard. Mais M. Dupuy de Lôme ne connaissait pas les travaux de cet +ingénieur. Il a chargé M. Yon, le constructeur des ballons captifs à +vapeur, de fabriquer le nouvel appareil. Les travaux ont été commencés, +ils ont traîné en longueur; la guerre s'est terminée, la Commune a passé +sur Paris, ils ne sont pas encore achevés. Nous faisons des voeux sincères +pour que M. Dupuy de Lôme mette à exécution son projet intéressant, et +qu'une expérience soit faite prochainement dans de bonnes conditions +atmosphériques. + + +LES HÉLICES DU BALLON «LE DUQUESNE.» + +M. l'amiral Labrousse a pu tenter une expérience de direction, en faisant +construire une nacelle spéciale pour le ballon _le Duquesne_. Cette +nacelle était munie d'une hélice, mue par quatre marins. Nous ferons +remarquer que le ballon _le Duquesne_ cubait 2,000 mètres, il était +sphérique, forme très-défavorable à toute tentative de direction. Voici un +extrait de la note que M. Labrousse a adressée à l'Académie des sciences, +au sujet de cette tentative: + +«Le ballon _le Duquesne_ est parti ce matin (9 janvier) des ateliers de +M. Godard à la gare d'Orléans, armé de l'appareil d'hélice en question, +construit par les ordres de M. Dorian, ministre des travaux publics. + +«Le vent portait directement à l'est, c'est-à-dire chez les Prussiens, +avec une vitesse approximative de 4 mètres par seconde; c'est pourquoi on +a recommandé aux hommes de faire agir les hélices de manière à pousser le +ballon dans la direction du sud. L'impression des personnes présentes a +été que le ballon gagnait en effet notablement dans cette direction; il +faut donc espérer qu'au lieu de tomber chez les Prussiens, il viendra +tomber dans les environs de Besançon, peut-être en Suisse.» + +Qu'il nous suffise de dire que le ballon est tombé en pleine direction +d'est, tout près de Reims, où il a pu s'échapper des Prussiens, et que +par conséquent les hélices n'ont produit aucun effet efficace. Du reste +l'expérience a été contrariée pendant le voyage par les rotations +fréquentes de l'aérostat sphérique. Tous les aéronautes savent que le +ballon, dans l'air, tourne fréquemment autour de son axe. + + +PROJETS DIVERS DE BALLONS DIRIGEABLES. + +Si les inventeurs de ballons dirigeables ont abondé à Tours, comme nous +l'avons dit dans le courant de cet ouvrage, ils n'ont pas non plus fait +défaut à Paris. Nous parlerons en quelques mots des différents projets +soumis à l'Académie des sciences. + +M. Sorel (21 novembre 1870) cherche à produire d'abord une différence de +vitesse entre celle du vent et celle du ballon. Il munit la nacelle de +deux hélices, l'une à l'arrière, l'autre à l'avant, il la garnit de trois +voiles latérales. La marche et la direction du ballon devront être la +résultante des forces combinées du vent agissant sur les voiles et sur +l'action mécanique de l'hélice latérale, prenant son point d'appui sur +l'air. L'inventeur oublie dans son système une voile, qui entraînera +probablement toutes les autres. Cette voile immense, qu'il n'a pas vue, +c'est le ballon lui-même. + +M. Deroïde (28 novembre 1870) munit son ballon d'un plan incliné, il +s'élève verticalement. Puis, en descendant, il oriente son parachute +plan-incliné, et lance obliquement l'aérostat dans une direction voulue. +Il compte se diriger complètement, en renouvelant successivement et à +plusieurs reprises, ces mouvements d'ascensions verticales et de descentes +obliques. Pour faire descendre à volonté l'aérostat, M. Deroïde se sert +de deux gaz, l'hydrogène et l'ammoniaque; il diminuera la force +ascensionnelle du ballon et le fera descendre, en absorbant l'ammoniaque +par l'eau. + +M. Bouvet (12 et 19 décembre 1870) propose de soumettre le gaz du ballon +à l'action de la chaleur, pour obtenir à volonté les ascensions et les +descentes. C'est le gaz du ballon lui-même qui sert de combustible. + +Il faudrait prendre garde de ne pas tout enflammer! Voilà un aérostat que +peu d'aéronautes aimeraient conduire dans les airs. + +M. Hir (30 janvier 187l) propose de construire un ballon muni de trois +hélices. L'une, placée à l'avant, servira d'hélice de propulsion pour +diriger la marche de l'aérostat, l'autre, placée à l'arrière, tournera +dans un plan perpendiculaire à l'hélice de marche, et servira de +gouvernail. La troisième tournera horizontalement au-dessus du ballon, et +servira à faire monter ou descendre le grand poisson aérien. + +Ah! Messieurs les inventeurs! voilà certes des idées ingénieuses en +théorie, mais que de difficultés pratiques dans les constructions, que +d'impossibilités que vous n'entrevoyez même pas! Quand vous aurez fait une +douzaine de bonnes ascensions dans nos aérostats tels qu'ils sont, vous +connaîtrez le ballon, vous saurez ce que c'est que cet océan immense +aux flots mobiles et capricieux qu'on appelle l'atmosphère! A votre +intelligence s'ouvriront des horizons inconnus, des idées nouvelles et +peut-être fécondes. Montez en ballon, devenez des aéronautes, vous pourrez +alors perfectionner la machine que vous aurez étudiée. Jacquard, avant de +construire le métier à tisser, était tisserand lui-même. Bernard Palissy +s'est fait peintre céramiste avant de trouver le secret de l'émail +italien. Si vous voulez améliorer les ballons, les modifier, les munir +d'appareils dirigeables, devenez aéronautes! + + + + +CONCLUSION. + + + + +LES BALLONS ET LA GUERRE. + + +Quand les frères Montgolfier eurent lancé dans l'espace le premier globe +aérien, qui lentement se détacha du sol pour prendre possession des plages +mystérieuses de l'atmosphère, on crut entrevoir, dans le fait de cette +expérience, une date à jamais célèbre dans les annales de la science. +L'Institut, représenté par une commission de savants illustres, présidée +par Lavoisier, essaya de tracer la voie que la nouvelle découverte allait +suivre dans l'avenir; le célèbre chimiste se chargea, dans un rapport +remarquable, de faire l'apologie des ballons; il parla des progrès qu'ils +avaient à compter, des services qu'ils étaient appelés à rendre. Il les +voyait jouant un rôle important dans les études météorologiques, dans +certaines entreprises industrielles; mais il ne songea jamais à signaler +l'usage qu'on en pouvait faire dans ces immenses conflits qui divisent les +peuples, et qui les portent à se ruer les uns contre les autres pendant la +guerre. + +C'est que le génie de l'invention est essentiellement pacifique; né du +travail et des rudes labeurs, il ne pense qu'à créer; il n'admet pas que +l'on puisse détruire. Les Montgolfier, en trouvant le principe qui rendra +leur nom à jamais impérissable, songeaient aux bienfaits dont il devait +doter la société. Quelle n'eût pas été leur stupéfaction, si quelqu'un +leur avait dit alors que les nécessités de la guerre, qui usent de +toutes les ressources d'un pays, allaient plus tard recourir aux ballons +eux-mêmes? Sans entrer dans des discussions d'un ordre moral, qui ne sont +pas de nature à trouver place ici, contentons-nous de constater que la +guerre, cette grande calamité, ce grand mal, est sans doute nécessaire, +puisqu'on ne trouve pas, dans l'histoire des peuples, une période de vingt +ans où elle n'apparaisse avec ses horreurs et ses ravages. Que ceux qui +rêvent la paix universelle, l'harmonie des peuples, l'âge d'or, aillent +porter leurs théories dans d'autres planètes, mais sur notre globe, ils +parleront toujours à des sourds. Comme l'a dit La Bruyère, s'il n'y avait +que deux hommes sur la terre, et qu'ils aient reçu chacun en partage un +hémisphère, ils trouveraient encore le moyen de se rencontrer pour se +battre entre eux. + +La guerre a existé hier; elle existera demain. Notre malheureux pays a +succombé dans une lutte récente et effroyable, mettons tout en oeuvre +pour qu'il triomphe quand l'heure de la revanche aura sonné. Les hommes +compétents se chargeront des graves problèmes de la réorganisation +militaire, de la fabrication des engins meurtriers, des canons, des +mitrailleuses. Tout cela est une besogne hideuse qui répugne à un peuple +civilisé, personne n'en disconviendra, mais étant donné ce fait qu'il faut +se battre, tâchons au moins d'être les plus forts et les plus habiles. + +Dans notre humble et modeste sphère d'aérostation, nous avons acquis +quelque expérience, par une pratique vraiment assidue qui nous permettra +peut-être d'indiquer, avec quelque efficacité, les ressources que les +ballons peuvent fournir à la guerre. Les aérostats du siège de Paris ont +bien amplement prouvé les immenses avantages que la navigation aérienne, +telle qu'elle est, avec toutes ses imperfections, est capable d'offrir à +une place assiégée; mais nous croyons être en droit d'affirmer que les +ballons sont appelés à rendre des services plus grands encore, si on les +utilise comme moyens d'observation militaire, et même dans certains cas +comme engins de destruction, en leur confiant la mission de lancer sur +l'ennemi des bombes incendiaires. Toutefois, avant d'étudier ce qu'on +pourrait faire, il est utile d'examiner ce qui a été fait, et de passer +rapidement en revue les expériences exécutées dans le passé. + + +LES AÉROSTIERS MILITAIRES DE LA PREMIÈRE REPUBLIQUE. + +En 1793, lors du siège de la ville de Condé, le commandant Chanal, +homme d'action et d'intelligence, enfermé dans la place-forte investie, +cherchait à tout prix à donner de ses nouvelles, à envoyer des dépêches au +colonel Dampierre, qui commandait une division française hors des lignes +d'investissement. Il recourut aux ballons. Il fit construire un aérostat +de papier qu'il lança en liberté dans l'espace, avec un petit paquet de +dépêches. L'appareil tomba juste au milieu du camp ennemi, et fournit au +prince de Cobourg des renseignements sur la situation de la forteresse. +Un tel début n'était pas d'heureux présage pour la fortune future des +aérostats messagers! Mais ce fait isolé passa inaperçu; pendant que le +commandant Chanal tentait cette expérience, le célèbre chimiste Guyton de +Morveau envisageait l'usage qu'on pouvait faire des ballons pendant la +guerre, sous un tout autre aspect. Il songea à organiser des postes de +ballons captifs pour étudier les mouvements de l'ennemi, pour surveiller +du haut des airs ses allures et ses changements de position. Guyton de +Morveau n'était pas un esprit ordinaire, il s'était signalé déjà par de +remarquables travaux en chimie; homme de science, il s'éprenait de tout +ce qui touche à la véritable investigation scientifique; il n'avait pas +laissé passer auprès de lui la découverte des Montgolfier, sans y fixer +ses regards; il s'était familiarisé avec l'aérostation par de nombreuses +ascensions, exécutées à Dijon.--Guyton de Morveau avait été nommé +représentant du peuple à la Convention nationale; il venait d'être choisi +par le Comité de salut public, avec Monge, Berthollet, Carnot et Fourcroy, +comme membre d'une commission destinée à faire servir aux besoins de la +guerre les récentes découvertes de la science. + +Guyton de Morveau proposa d'organiser, pour l'armée, des aérostats +d'observation militaire. Sa proposition fut immédiatement acceptée par +le Comité de salut public. On marchait vite à cette époque, et tous les +moyens que suscitait l'esprit scientifique pour la défense du sol de la +République, étaient mis en action avec la plus étonnante promptitude. +On ne se payait pas de mots, mais d'actes énergiques; on avait à lutter +contre toute l'Europe coalisée! + +La seule condition qui fut imposée à Guyton de Morveau, c'était de +préparer l'hydrogène destiné à gonfler ses ballons sans employer d'acide +sulfurique fabriqué avec le soufre, dont on avait besoin pour faire de la +poudre. Lavoisier venait de découvrir un nouveau mode de préparation de +l'hydrogène, par l'action du fer chauffé au rouge sur la vapeur d'eau. +Guyton de Morveau ne perd pas son temps, il court au laboratoire de +Lavoisier, fait un essai en grand, qui réussit; il communique ce résultat +important au Comité de salut public qui l'encourage dans ses essais. +Aussitôt, le célèbre chimiste s'adjoint un physicien distingué, nommé +Coutelle, qui était connu à Paris par le beau cabinet de physique qu'il +avait organisé avec toutes les ressources de la science actuelle. + +Coutelle fait fabriquer à la hâte un aérostat de 9 mètres de diamètre, il +étudie les vernis, les conditions d'une bonne fabrication. Le Comité de +salut public l'installe aux Tuileries dans la salle des maréchaux, où il +construit un grand fourneau, muni d'un long tube de fonte au milieu duquel +la vapeur d'eau se décomposera par le contact de tournure de fer chauffée +au rouge. Quand tout est prêt, Coutelle fait une première expérience; la +production de l'hydrogène s'opère dans de bonnes conditions, comme le +constatent les physiciens Charles et Conté, qui assistent aux détails de +l'opération. + +Dès le lendemain, Coutelle reçoit l'ordre d'aller se mettre à la +disposition du général Jourdan qui vient de recevoir le commandement de +_l'armée de Sambre-et-Meuse_. Il part, il arrive à Maubeuge. Mais l'armée +française a quitté ses positions, il faut courir à six lieues de là, à +Beaumont, chercher le quartier général. Coutelle arrive enfin près du +général Jourdan, qui le reçoit d'un air rébarbatif. «Un ballon, dit-il, +qu'est-ce que c'est que cela? Vous m'avez tout l'air d'un suspect, j'ai +bonne envie de vous faire fusiller.» Coutelle s'explique. Le général +Jourdan se calme; il ne demande pas mieux que de faire des essais; il +appellera l'aérostier dès que le moment sera venu d'agir. + +Cependant des expériences se continuent à Paris, avec Conté, cet homme +si habile que Monge avait pu dire en parlant de lui: «Il a toutes les +sciences dans la tête et tous les arts dans la main,» et bientôt avec +Coutelle qui est revenu de Beaumont. Un ballon construit dans de bonnes +conditions s'élève quelques jours après à 500 mètres à l'état captif, et +ouvre à l'oeil un espace très-étendu; le Comité de salut public se décide +à décréter la formation d'une compagnie à'aérostiers militaires. + +Voici cette pièce d'un haut intérêt: + +ARRÊTÉ DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC, CONCERNANT LA FORMATION D'UNE COMPAGNIE +D'AÉROSTIERS MILITAIRES. + +«13 germinal an II (2 avril 1794). + +«Vu le procès-verbal de l'épreuve faite à Meudon, le 9 de ce mois, d'un +aérostat portant des observateurs, le Comité de salut public, désirant +faire promptement servir à la défense de la République cette nouvelle +machine, qui présente des avantages précieux, arrête ce qui suit: + +«Art. 1er. Il sera incessamment formé, pour le service d'un aérostat +près l'une des armées de la République, une compagnie qui portera le nom +d'aérostiers. + +«Art. 2. Elle sera composée d'un capitaine, ayant les appointements de +ceux de première classe, d'un sergent-major, qui fera en même temps les +fonctions de quartier-maître; d'un sergent, de deux caporaux et de vingt +hommes, dont la moitié aura au moins un commencement de pratique dans les +arts nécessaires à ce service, tels que maçonnerie, charpenterie, peinture +d'impression, chimie, etc. + +«Art. 3. La compagnie sera pour le surplus de son organisation et pour la +solde à l'instar d'une compagnie, et recevra le supplément de campagne, +comme les autres troupes de la République, conformément à la loi du 30 +frimaire. + +«Art. 4. Son uniforme sera habit, veste et culotte bleus, passe-poil +rouge, collets, parements noirs, boutons d'infanterie avec pantalon et +veste de coutil bleu pour le travail. + +«Art. 5. L'armement de ladite compagnie consistera en un sabre et deux +pistolets. + +«Art. 6. Le citoyen Coutelle, qui a dirigé jusqu'à ce jour les opérations +ordonnées à ce sujet par le comité, est nommé capitaine de ladite +compagnie et chargé de lui remettre incessamment la liste de ceux qui se +présenteront pour y être admis, et qu'il jugera capables de remplir les +différents grades. + +«Art. 7. Aussitôt que ladite compagnie sera formée, et même avant qu'elle +soit complète, ceux qui y seront reçus se rendront sur-le-champ à Meudon, +pour y être exercés aux ouvrages et manoeuvres relatifs à cet art. + +«Art. 8. La compagnie des aérostiers, lorsqu'elle sera à l'armée où dans +une place de guerre, sera entièrement soumise pour son service au régime +militaire, et prendra les ordres du commandant en chef. Quant à la dépense +résultant des dépenses relatives à l'aérostat et des appointements de la +compagnie, elle sera prise sur les fonds à la disposition de la commission +des armes et poudres, qui fera passer les sommes nécessaires au +sergent-major et recevra les comptes. + +«Signé au registre: les membres du Comité de salut public: +«C.A. PRIEUR, CARNOT, ROBESPIERRE, LINDET, BILLAUD-VARENNES, BARRÈRE. + +«Pour extrait: +«BARRÈRE, BILLAUD-VARENNES, CARNOT, C.A. PRIEUR.» + +Peu de temps après, Coutelle est à Maubeuge, avec son ballon et son +équipe. La place vient d'être assiégée par les Autrichiens. + +Le capitaine aérostier se met en mesure de construire son fourneau à gaz, +de gonfler l'aérostat qu'il a baptisé l'_Entreprenant_; quand tout est +prêt, il s'en va prévenir le général commandant en chef et le supplie de +le faire agir immédiatement. Le lendemain une sortie s'organise contre les +Autrichiens; Coutelle s'élance dans la nacelle de l'_Entreprenant_, que +remorquent avec des cordes une poignée de soldats; il s'avance jusque sous +le feu des ennemis, et deux de ses hommes sont grièvement blessés. + +Rentré en ville après cette affaire, le ballon l'_Entreprenant_ exécute +des ascensions captives deux fois par jour. Du haut des airs, Coutelle +lance à terre de petites dépêches attachées à un sac de sable, et +fournissant le récit du spectacle qui s'offre à ses yeux. Chaque jour il +donne de nouveaux détails sur les travaux des assiégeants qu'il surveille +du haut de son observatoire aérien. + +L'ennemi s'inquiète vivement de ce ballon si nouveau pour lui, qu'il voit +planer dans l'espace, comme un oeil mystérieux l'épiant sans cesse. Il +lui tire des coups de canon, mais sans l'atteindre; quelques soldats +autrichiens sont frappés d'une terreur superstitieuse devant ce globe, +qu'ils considèrent comme une oeuvre diabolique; parfois ils s'agenouillent +et se mettent en prières devant un tel prodige[15]. + +[Note 15: _Mémoire sur Carnot_.] + +Peu de temps après, le général Jourdan se dispose à aller investir +Charleroi, où l'armée hollandaise se prépare contre la France à une rude +résistance. Il donne l'ordre à Coutelle de transporter son aérostat de +Maubeuge à Charleroi, qui n'est pas éloigné de moins de douze lieues. Ce +n'est pas une entreprise facile, mais malgré toutes les difficultés de +la route, Coutelle arrive à bon port avec l'_Entreprenant_ qu'il a fait +transporter tout gonflé. + +Il a fallu attacher à la hâte, tout autour du ballon, des cordes +d'équateur, destinées à remorquer l'appareil par des piétons. Il a fallu +faire passer l'_Entreprenant_ au-dessus des toits de la ville de Maubeuge, +lui faire franchir des bastions et des fossés, il a fallu enfin tromper la +vigilance des ennemis, leur dissimuler le passage d'un globe de soie de 40 +mètres de haut; l'entreprise a réussi au prix des plus rudes fatigues! + +Quand l'_Entreprenant_ apparaît aux yeux des Français campés autour de +Charleroi, les soldats courent à sa rencontre en faisant retentir l'air de +clameurs de joie. Ils lèvent les bras au ciel, en signe d'admiration, et +bientôt la fanfare militaire retentit pour fêter la bienvenue au nouvel +appareil. + +Avant la fin du jour, Coutelle dirige son ballon captif vers la ville, +et fait une reconnaissance importante; il a aperçu les assiégés et a pu +donner des renseignements utiles sur leurs forces et leurs positions. Le +lendemain l'aérostier de la République reste huit heures consécutives dans +la nacelle, en compagnie du général Morelot; le surlendemain Charleroi +capitule. La garnison hollandaise tout entière est faite prisonnière. + +Quelques heures après, les Autrichiens accourent au secours de la place +investie, mais trop tard! + +La prise de Charleroi eut une importance capitale dans les opérations +de l'armée française, et le ballon de Coutelle n'a certainement pas été +étranger à ce succès, qui prépara pour Jourdan la victoire de Fleurus. + +En effet, les Autrichiens s'avancent rapidement vers Charleroi, sous les +ordres du prince de Cobourg. L'armée française les attend de pied ferme +sur les hauteurs de Fleurus, d'où elle va se précipiter bientôt pour +écraser l'ennemi. + +L'aérostat l'_Entreprenant_ s'élève dans les airs vers la fin de la +bataille, et pendant plusieurs heures de suite, Coutelle envoie au général +en chef des notes précieuses sur les mouvements de l'ennemi. + +Jourdan n'hésite pas à reconnaître les services des aérostiers militaires, +et Carnot, dans ses Mémoires, déclare que sans l'_Entreprenant_, bien +des opérations de l'armée autrichienne auraient été cachées au général +français, par des accidents de terrain qui n'arrêtaient pas le regard de +l'aéronaute juché dans sa nacelle. + +Malheureusement, malgré cette brillante campagne, les aérostiers +militaires devaient bientôt être arrêtés par de nombreux +obstacles.--Coutelle, après Fleurus, suivit l'armée française avec +son ballon, mais, arrivé près des hauteurs de Namur, il reconnut que +l'_Entreprenant_, usé par le service, était hors d'état de rester gonflé. + +Pendant que ces événements se passaient, la Convention nationale, ayant +pris connaissance des premiers résultats fournis par les observations +aérostatiques, prenait la décision de former une deuxième équipe +d'aérostiers militaires, qui resterait à Meudon, sous le commandement de +Conté. Le Comité de salut public transforma bientôt ce dépôt en +école aérostatique. On avait compris que les ballons ne peuvent être +efficacement utilisés que sous la condition d'être confiés à des hommes +initiés à la pratique du gonflement, à la manoeuvre des ascensions, +habitués à observer du haut des airs une campagne étendue, rompus enfin à +toutes les nombreuses besognes qui se rattachent à l'art si compliqué de +l'aéronautique. Le Comité de salut public fit paraître le décret suivant: + +ARRÊTÉ DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC RELATIF A L'INSTALLATION D'UNE ÉCOLE +AÉROSTATIQUE + +«10 brumaire an III (31 octobre 1794). + +«Le Comité de salut public, considérant que le service des aérostiers +exige des connaissances et une pratique dans les arts que l'on ne peut +espérer de réunir qu'en préparant, par des études et des exercices +appropriés, les hommes qui s'y destinent, et voulant assurer ce service +et en étendre les ressources, soit auprès des armées, où l'expérience a +constaté déjà son utilité, soit par l'application que l'on peut faire de +ce nouvel art pour le figuré du terrain sur les cartes, «Arrête ce qui +suit: + +«Art. 1er. Il sera établi dans la maison nationale de Meudon une école +d'aérostiers, dans laquelle, indépendamment des exercices pour les former +à la discipline militaire, et des travaux de construction et de réparation +des aérostats auxquels ils sont employés, ils recevront des leçons de +physique générale, de chimie, de géographie, et des différents arts +mécaniques, relatifs à l'aérostation. + +«Art. 2. Cette école sera composée de soixante aérostiers, y compris ceux +déjà reçus pour entrer dans la nouvelle compagnie que le Comité avait été +chargé de former. Ils seront logés dans la partie de la maison nationale +de Meudon qui leur sera assignée; ils auront le même uniforme que celui +qui a été réglé pour la deuxième compagnie d'aérostiers, et recevront +également la solde de canonniers de première classe. + +«Art. 3. Les soixante aérostiers seront divisés en trois sections, chacune +de vingt hommes. + +«Art. 4. Il y aura, pour chaque section, un officier ayant le grade de +sous-lieutenant, un sergent et deux caporaux, lesquels seront assimilés +aux officiers d'artillerie de même grade, et jouiront des traitements et +soldes qui leur sont attribués. + +«Art. 5. L'école des aérostiers aura pour chef un directeur chargé de +diriger toutes les opérations de construction et de réparation des +aérostats, de régler et ordonner les exercices et manoeuvres et de +maintenir l'ordre et la discipline. Il correspondra avec la commission des +armes et poudres, lui adressera les demandes de matières nécessaires, et +l'informera de ce qui pourra être mis à sa disposition pour le service des +aérostats en campagne. Les appointements seront de six mille livres. + +«Art. 6. Il y aura un sous-directeur avec appointements de quatre mille +livres, chargé des mêmes fonctions en l'absence et sous les ordres du +directeur. + +«Art. 7. Il y aura pour les trois sections un quartier-maître chargé du +décompte et des mêmes dépenses du matériel, pour lesquelles il lui sera +remis un fonds d'avances sur la proposition de la commission des armes +et poudres. Il en comptera tous les quinze jours à ladite commission sur +mémoires visés par le directeur. + +«Art. 8. Un tambour est attaché à ladite école. + +«Art. 9. Il y aura dans l'école un garde-magasin chargé de tenir registre +de l'entrée et sortie de toutes matières, soit de consommation, soit +destinées aux épreuves et constructions, ainsi que de veiller à la +conservation des meubles, ustensiles, livres et machines, servant à +l'instruction; il lui sera donné un aide ou sous-garde lorsqu'il sera jugé +nécessaire. + +«Art. 10. Le directeur présentera incessamment à l'approbation du comité +un règlement sur la distribution du temps pour les leçons et exercices, +de manière que les élèves aérostiers reçoivent l'instruction qui leur est +nécessaire dans les sciences physiques et mathématiques, et se forment +dans la pratique des arts mécaniques, autant néanmoins que le permettront +les travaux de la fabrication et les exercices des opérations et +manoeuvres. + +«Art. 11. Le citoyen Conté, chargé de la conduite des travaux de Meudon +relatifs à l'aérostation, est nommé directeur. Le citoyen Bouchard, reçu +aérostier de la deuxième compagnie dont la levée avait été ordonnée, est +nommé sous-directeur. + +«Art. 12. Le directeur présentera à l'approbation du Comité la nomination +des citoyens qu'il jugera propres à remplir les places des officiers, +sous-officiers et garde-magasin. + +«Art. 13. Il présentera de même à son approbation la nomination des +instructeurs pour les diverses parties, lesquels seront pris, autant qu'il +sera possible, parmi les aérostiers reçus qui ont donné des preuves de +capacité. + +«Art. 14. Le présent arrêté sera adressé aux représentants du peuple, à la +maison nationale de Meudon, qui sont invités à prendre les mesures +qu'ils jugeront convenables pour assurer le succès de cet établissement, +maintenir l'ordre et la discipline de l'école, et empêcher qu'il n'en +résulte aucun inconvénient pour les autres opérations mises sous leur +surveillance. + +«Art. 15. Expédition du présent arrêté sera pareillement envoyée à la +commission des armes et poudres, chargée de concourir à son exécution en +ce qui la concerne. + +«Signé: +«L.-B. GUYTON, FOURCROY, J.-F.-B. DELMAS, PRIEUR, PELET, MERLIN, +CAMBACÉRÈS. + +«Pour copie conforme: +«_Le directeur de l'Ecole nationale aérostatique_, +«Signé: CONTÉ.» + + +Bientôt, nous retrouvons Coutelle au siège de Mayence d'où l'armée +française veut déloger les Autrichiens. L'intrépide aérostier continue ses +reconnaissances aérostatiques. + +Il reçoit un jour l'ordre de s'approcher de la ville avec son ballon +captif, pour donner des renseignements sur l'état des fortifications. Il +s'élance dans la nacelle, mais le vent est violent, et à peine parvient-il +à s'élever dans l'espace, que des bourrasques rabattent violemment +l'_Entreprenant_ jusque vers la terre. A chaque rafale, les 64 aérostiers +qui retiennent les câbles sont soulevés du sol. La nacelle par moments se +heurte contre terre, elle ne tarde pas à se briser sous l'action de ces +chocs énergiques. + +Les généraux autrichiens contemplent de loin ce spectacle dramatique du +haut des remparts de Mayence. Ils ne peuvent s'empêcher d'admirer ce globe +aérien, mais ils ne peuvent non plus maîtriser l'émotion que fait naître +en eux le spectacle des oscillations de la nacelle, où un homme risque sa +vie avec tant d'héroïsme. + +Ils font immédiatement sortir un parlementaire de la place, et l'envoient +au général français, auquel ils demandent en grâce de faire descendre le +brave officier de la nacelle aérienne où il expose ses jours: ils lui +offrent d'entrer dans les lignes autrichiennes, pour examiner librement la +disposition des fortifications! + +Voilà comment la France était traitée par ses ennemis sous la première +République! + +Malgré les efforts de Coutelle, malgré les tentatives renouvelées +ailleurs, les ballons militaires ne retrouvèrent plus l'occasion de se +signaler comme à Maubeuge, comme à Fleurus. Après quelques insuccès, après +quelques accidents, au lieu de persévérer, Hoche se présenta, qui ne +croyait pas aux ballons et qui demanda le licenciement du corps des +aérostiers. Cependant l'école de Meudon resta toujours ouverte; elle +aurait certainement exercé de nombreux aérostiers, organisé des équipes, +construit des ballons, mais Bonaparte, à son retour de l'expédition +d'Egypte, la fit fermer sans rémission. Le futur empereur connaissait les +fondateurs de cette école, Coutelle et Conté, il savait quel était leur +zèle pour la liberté, leur dévouement pour la République! + +L'école aérostatique attend encore sa réouverture! + + +ESSAIS DIVERS.--LES BALLONS MILITAIRES AUX ÉTATS-UNIS. + +L'étranger ne manqua pas de profiter des enseignements fournis par le +ballon de Fleuras. Mais il ne se rencontra nulle part un autre Coutelle +ou un nouveau Conté, car les différentes entreprises exécutées depuis, ne +donnèrent aucun résultat. En 1812, les Russes étudièrent les aérostats au +point de vue militaire; ils ne se décidèrent pas à les utiliser pour les +reconnaissances, mais ils songèrent à les employer à l'état libre, pour +faire tomber, du haut des airs, des bombes sur l'armée française. Ils +modifièrent ensuite ce projet, et firent construire à Moscou un immense +ballon qui devait pouvoir porter au moins cinquante hommes. Cet aérostat +ne fut jamais achevé; il est probable du reste qu'il n'aurait jamais pu +répondre aux espérances qu'il avait fait naître. + +En 1815, Carnot, commandant en chef la ville d'Anvers, assiégée par +l'ennemi, fit exécuter des reconnaissances en ballon captif, mais on +manque de renseignements précis sur les expériences qui furent exécutées. + +En 1826, l'attention du gouvernement français fut sérieusement attirée sur +la question des ballons militaires, par un ancien professeur de l'école +militaire, M. Ferry. Une commission fut nommée, elle approuva les projets +de M. Ferry, et termina son rapport en disant que les premiers travaux des +aérostiers de la République devaient être continués. + +Le gouvernement de la Restauration engloutit le rapport de la commission, +et le mémoire de M. Ferry dans les profondeurs les plus cachées de ses +cartons ministériels! + +En 1849, les Autrichiens, pendant le siège de Venise, gonflèrent des +petits ballons de papier, munis de bombes, qui devaient tomber sur la +ville assiégée. Ils lancèrent deux cents de ces ballonneaux incendiaires. +Les ballons s'élèvent, ils marchent sur Venise, ils s'élèvent encore, et +sont pris par un contre-courant qui les ramène sur la campagne occupée par +l'armée autrichienne, où les bombes incendiaires viennent tomber, sans +causer de grands dégâts. + +Depuis cette époque, on ne retrouva plus les ballons militaires que de +l'autre côté de l'Atlantique. Pendant la guerre des Etats-Unis, le général +Mac-Clellan employa successivement, en 1861, les aéronautes La Mountain +et Allan. Le premier partit un jour du camp de l'Union, il traversa +Washington en ballon captif, puis coupant ses cordes, il s'éleva en +liberté. Il embrasse d'un seul coup d'oeil le panorama des positions +ennemies, il prend des notes minutieuses qu'il communique au général +Mac-Clellan, après être descendu à Maryland. + +M. Allan entreprit sans grand succès des expériences de télégraphie +aérostatique; mais dans cet ordre de tentatives, d'autres essais +satisfaisants furent tentés en Amérique, comme nous l'apprend le _Journal +militaire de Darmstadt_. + +«Dans les derniers jours de mai 1862, dit ce journal, l'armée unioniste, +campée devant Richmond, lança au-dessus de la place un ballon captif. Un +appareil photographique fut dirigé vers la terre et permit de prendre, en +perspective, sur une carte, tout le terrain de Richmond à Manchester, à +l'ouest, et à Chikahoming, à l'est. La rivière qui arrose la capitale, les +cours d'eau, les chemins de fer, les chemins de traverse, les marais, bois +de pins, etc., furent tracés; on y porta aussi la disposition des +troupes, batteries d'artillerie, infanterie et cavalerie. On en tira deux +exemplaires. On les divisa en 64 parties, comme un champ de bataille, avec +les signes conventionnels, A, Ae, etc. Le général Mac-Clellan eut un de +ces exemplaires, le conducteur de ballon eut l'autre. + +«L'armée fut d'abord retenue dans le camp, par le mauvais temps, une +journée tout entière; le 1er juin, l'aérostat s'éleva, vers midi, à une +hauteur de plus de mille pieds, au-dessus du champ de bataille, et se mit +en relation avec le quartier-général par un fil télégraphique. Pendant une +heure, les mouvements de l'ennemi furent signalés avec exactitude. Une +demi-heure plus tard, la dépêche porta: _Sortie de la maison Cadeys_. +Mac-Clellan put, en un instant, donner ordre d'avancer au général +Heinsselmann, et prescrivit au général Summer, qui était déjà au-delà de +Chikahoming, de marcher tout de suite sur la petite rivière. Les deux +divisions, réunies en deux heures de temps, faisaient face à l'ennemi, et +défendaient le champ de bataille. Partout où les assiégés hasardèrent une +attaque, ils furent repoussés avec des pertes considérables, et furent +attaqués sur les points les plus faibles par des forces supérieures. +Ils dirigèrent contre le ballon un canon rayé, d'une énorme portée. Les +projectiles firent explosion près du ballon, et si près que les aéronautes +jugèrent prudent de s'éloigner. Le ballon fut descendu à terre, lancé dans +une autre direction, et assez haut pour être hors de portée des pièces +ennemies. Il fut mis de nouveau en communication avec la terre ferme, et +l'armée assiégeante eut avis que de fortes masses de troupes accouraient +sur le champ de bataille dans une autre direction. Dès qu'elles furent +arrivées à la portée du canon des fédéraux, elles se virent prévenues avec +une rapidité qui dut leur paraître inconcevable. Il semblait que le Dieu +des batailles les eût complètement abandonnées en ce jour. Elles se +voyaient conduites en avant pour servir de but au canon des Yankees. +Elles ne pouvaient suivre aucune direction, sans rencontrer un mur de +baïonnettes impénétrables. Toutes les tentatives de l'armée du Sud pour +enfoncer les lignes ennemies ayant échoué, Mac-Clellan commanda une +attaque générale à la baïonnette et repoussa ses adversaires avec une +perte énorme. Ce général n'eût pu obtenir un succès aussi complet sans le +secours du ballon, et sans l'appareil dont il était muni[16].» + +[Note 16: Extrait d'un article intitulé: _Application des aérostats +à l'art de la guerre_, publié dans le _Journal militaire_ de Darmstadt, +traduit par le colonel d'Herbelot.] PROJET D'ORGANISATION DE BALLONS +MILITAIRES. + +Une des modifications les plus importantes à introduire dans la +construction des ballons captifs destinés aux observations militaires, +serait de changer leur forme sphérique. L'aérostat, immergé à l'état de +liberté dans l'atmosphère, fait pour ainsi dire partie intégrante du +courant aérien qui le transporte, il se déplace avec l'air, il peut, et il +doit même offrir la forme sphérique; mais s'il est destiné à être remorqué +à l'état captif, contre le vent, s'il est appelé à s'élever dans l'air, +retenu par des cibles qui l'attachent à un même point, cette forme, qui +offre une grande prise à l'effort du vent, devient très-désavantageuse. + +Les ballons d'observations devraient présenter un volume géométrique +allongé, analogue à celui d'un poisson. Le filet s'attacherait au-dessous +de l'aérostat, à une longue barre transversale, où serait suspendue la +nacelle. L'appareil muni à l'arrière d'un gouvernail, pourrait être +orienté dans la direction du vent, l'air n'agirait plus alors que sur une +petite section du système. Ce ballon se dirigerait toujours dans le sens +du vent comme une véritable girouette, il s'élèverait aisément dans +l'espace, sans exiger une force ascensionnelle considérable; son transport +à terre s'effectuerait avec une grande facilité, il ne se balancerait plus +à l'extrémité de ses cordes d'attache, comme les ballons ronds. + +S'agirait-il de passer une route bordée d'arbres, l'axe de l'aérostat +allongé serait placé parallèlement à la route, l'appareil y circulerait, +sans effort de la part des hommes qui le remorquent, sans crainte +d'accidents pour les aérostiers juchés dans la nacelle. L'étoffe dont il +serait formé devrait être la soie, qui offre une grande solidité, unie à +un poids très-faible; son volume n'excéderait pas 1,200 mètres cubes. + +On le gonflerait à l'usine à gaz la plus proche des opérations militaires; +il serait ainsi rempli de gaz d'éclairage, et une fois arrimé, on le +transporterait au milieu du camp, à la place que le général en chef aurait +assignée. + +Comme il est impossible d'admettre que le ballon d'observations puisse +arriver juste à heure fixe, au moment de l'action, il devrait être à son +poste quelques jours à l'avance. Dans ces conditions, il ne manquerait pas +de perdre peu à peu, par endosmose, une certaine quantité du gaz qu'il +contient; il serait de toute nécessité de compenser ces pertes, en lui +fournissant tous les soirs une ration de gaz. + +L'expérience nous a démontré qu'un ballon de soie de 1,200 mètres cubes, +bien construit et bien verni, ne perd que 60 à 80 mètres de gaz par jour. +Il serait donc indispensable de préparer sur place cette quantité de gaz. +On aurait recours à l'hydrogène pur, qui prendrait naissance avec la plus +grande facilité, par la décomposition de l'eau sous l'action du fer et de +l'acide sulfurique. + +La batterie à gaz serait formée d'un grand réservoir en bois placé sur des +roues; ce qui faciliterait son transport. Une ouverture supérieure, munie +d'une soupape de sûreté, permettrait l'introduction des réactifs. On +aurait ainsi une batterie-mobile, placée sur des roues, et munie d'un +brancard où s'attellerait un cheval. Avec deux voitures semblables, on +produirait 100 mètres cubes d'hydrogène en moins d'une heure. A la partie +inférieure de la voiture, on pendrait une caisse où seraient placées les +provisions de fer et les touries d'acide sulfurique. Avec ce matériel, et +de l'eau qu'on trouve partout, le ballon pourrait être alimenté tous les +jours. + +Pour bien exposer les différentes manoeuvres du ballon militaire, +supposons qu'un corps d'armée prenne ses positions en avant d'une ville +quelconque, de Reims, si vous voulez. Le général en chef dispose de trois +ballons d'observations qu'il va placer, l'un à l'aile droite de son armée, +l'autre à l'aile gauche, le troisième au centre. Les aérostiers militaires +sont à Reims. Dès que l'ordre leur est donné de se porter vers leurs +postes d'observations, ils gonflent de suite un premier ballon, ce qui est +fait en une journée. Les deux autres aérostats se remplissent de même le +lendemain et le surlendemain. + +L'équipe du ballon militaire se compose d'un capitaine aérostier, d'un +lieutenant, d'un chef d'équipe, et de six hommes de manoeuvre. Une +compagnie de quatre-vingts soldats est chargée du transport de l'aérostat +à terre et des manoeuvres des ascensions captives. + +Le ballon gonflé va se mettre en route; le chef aérostier monte dans +la nacelle avec son lieutenant; huit cordes sont attachées à la barre +transversale de l'aérostat, quatre hommes s'attellent à chacune d'elles +et font avancer l'appareil, en tirant en même temps les quatre cordes de +droite et les quatre cordes de gauche. On n'utilise ainsi que quarante +hommes qui, lorsqu'ils ont besoin de repos, peuvent être remplacés par les +quarante autres. Le ballon est suivi des deux voitures-batteries, pour la +préparation du gaz, et d'un fourgon, où sont placés les plateaux et les +cordes d'ascension, des pelles et des pioches pour enfouir la nacelle en +terre, des tuyaux de gonflement, des cordes pour les réparations, etc. + +Arrivé au lieu d'observation, l'aérostat est placé sur le sol. Sa pointe +est orientée dans le sens du vent, et des cordes d'équateur attachées à +des pieux, enfoncés en terre, le maintiennent à l'état de repos absolu. + +Quand les trois ballons sont installés à leurs postes, ils sont prêts à +renseigner le général en chef à toute heure du jour. Lorsque l'ascension +doit s'exécuter, un officier d'état-major monte dans la nacelle avec le +chef aérostier. Le ballon s'élève à 200 mètres de haut, retenu par deux +cordes que quarante hommes laissent glisser dans des poulies, amarrées à +des plateaux de bois remplis de pierres. Tandis que l'aéronaute surveille +le ballon, jette du lest, s'il le juge nécessaire, l'officier sonde +l'horizon soit à l'oeil nu, soit à l'aide d'une lunette. Si le temps est +pur, il aperçoit, sous la nacelle, une immense campagne, d'une étendue de +plusieurs lieues, il peut distinguer au loin des camps ou des lignes de +bataille, il étudie minutieusement les positions et les mouvements de +l'ennemi. + +Rien n'empêche de munir les trois ballons d'un appareil électrique. Un +employé du télégraphe ferait alors partie de la compagnie des aérostiers. +Juché dans la nacelle, il ferait fonctionner l'appareil Morse sous la +dictée de l'officier d'état-major; un fil électrique descendrait du ballon +jusqu'à terre et s'étendrait jusqu'au quartier-général. + +Si un combat est livré et que l'aérostat captif plane dans les airs, +l'observateur voit les bataillons ennemis reculer ou avancer, il surveille +leur moindre mouvement, il fait part de tout ce qu'il-voit, à l'aide du +télégraphe. Avec trois aérostats ainsi organisés, un général en chef peut +connaître à tout moment toutes les phases successives de la grande partie +qui est en jeu. + +Mais, pourra-t-on objecter, le ballon sera le point de mire des ennemis, +ils lui lanceront une pluie de balles et de mitraille, et finiront +certainement par l'abattre. + +N'oublions pas que l'aérostat captif, à 200 mètres de haut, et à une +distance de 1,500 mètres des feux ennemis, n'est pas un point de mire +facile à atteindre; car la hauteur à laquelle il plane rend le tir du +canon contre lui presque impossible. Quant aux balles de fusil, il ne les +craint pas à cette distance. S'il était surpris par un détachement ennemi, +et qu'il se trouvât percé de quelques trous de balles, il perdrait +rapidement du gaz, et ne pourrait certainement plus continuer ses +opérations, mais la vie des observateurs ne serait pas compromise pour si +peu. Si les aéronautes étaient menacés d'être faits prisonniers dans un +cas de panique, ils auraient la ressource de couper leurs cordes et de +faire une ascension libre. Enfin, si par malheur un obus atteignait +l'aérostat, et y mettait le feu, les observateurs seraient, cette fois, +bel et bien perdus, mais pour ce cas particulier, nous n'aurons qu'à +dire avec un brave officier qui défendait autrefois la cause des ballons +militaires: «Au pis-aller, on sauterait, et cela n'arriverait pas tous +les jours. Ce sont des désagréments dont il est difficile de s'affranchir +absolument à la guerre.» + +Dans le cas où les mouvements de l'armée, pendant le combat, rendent +nécessaire de porter les ballons d'observation, soit en avant, soit en +arrière, n'oublions pas qu'ils sont très-facilement transportables. Avec +une équipe expérimentée, bien rompue aux manoeuvres, les aérostats se +déplaceraient avec une grande rapidité. Nous pouvons affirmer que +dans tout ce que nous venons d'exposer sur l'organisation des ballons +militaires, il n'y a rien qui ne soit parfaitement pratique, rien qui ne +puisse se réaliser avec les plus grandes chances de succès. Or, étant +donnée cette possibilité--que nul aéronaute ne mettra en doute,--de +transporter à l'avance des ballons, au milieu des lignes d'une armée, +nous avons la persuasion que pas un militaire expérimenté ne pourra nier +l'efficacité d'observatoires qui lui ouvrent, à 200 mètres de haut, le +panorama d'un champ de bataille. + +Quant à la dépense que nécessiterait une telle organisation, elle est +presque insignifiante. Les trois ballons de soie d'un corps d'armée ne +coûteraient pas plus de cent mille francs avec tout leur matériel. Les +frais de rétribution de l'équipe, les frais de préparation du gaz, +s'élèveraient pour chacun d'eux à quelques centaines de francs par jour. +Qu'est-ce qu'une semblable dépense pour une armée, qui coûte des millions +par jour? + +Pour que l'organisation des ballons militaires soit efficace, il serait +de toute nécessité de créer une école aérostatique, où l'on formerait des +aérostiers, car il en est de la manoeuvre du ballon, comme de celle du +canon. On n'improvise pas des aéronautes, pas plus que des artilleurs. +Dans cette école, on exercerait les hommes d'équipe et les chefs +aérostiers, au gonflement des aérostats, à leur transport d'un point à un +autre. Des officiers d'état-major seraient initiés aux ascensions captives +et libres, ils exerceraient leurs yeux à bien voir du haut des airs, art +très-compliqué qui nécessite une longue pratique. + +Les élèves de l'école aérostatique apprendraient aussi à construire des +ballons; on les enverrait plus tard, en temps de guerre, dans les places +assiégées, et ils ne seraient plus embarrassés pour construire des ballons +messagers de grandes dimensions, ou de petits aérostats libres en papier. + +Mais nous n'avons pas l'intention de tracer ici un programme complet, et +sans parler davantage des ballons d'observations militaires, nous voulons +dire quelques mots des aérostats incendiaires. + +Le procédé qu'ont employé les Autrichiens au siège de Venise est +évidemment celui qui offre la plus grande chance de succès dans la +pratique. Rien n'est plus simple que d'attacher à un ballonneau libre, +un obus fixé à un fil de fer, muni d'une mèche combustible, qui brûle +lentement, et arrive à enflammer l'aérostat au bout d'un temps déterminé. +Le ballon brûlé, l'obus tombe. Si l'on attaque une ville, une place +forte que l'on cerne, on trouvera toujours sur un point de la ligne +d'investissement un vent favorable, poussant un aérostat vers l'enceinte +assiégée. On lancera quelques ballons d'essai avec des corps pesants +inoffensifs, pour s'assurer de la vitesse du vent, du temps que l'aérostat +met à parcourir pour passer au-dessus de l'ennemi. Si l'on voit qu'un +premier ballon n'arrive à traverser la ville assiégée que cinq minutes +après son ascension, on a les conditions nécessaires au succès du +bombardement; on fixe les bombes successivement à cent ou deux cents +ballonneaux, on munit ceux-ci de mèches d'une longueur déterminée +qui brûlent entièrement en cinq minutes, et qui ne peuvent enflammer +l'aérostat que lorsque leur combustion va s'achever. Ces mèches sont +préparées à l'avance; on a constaté, par exemple, qu'une longueur de +10 centimètres a brûlé en 1 minute, on en prendra 50 centimètres, pour +obtenir la combustion du globe aérien au moment voulu. + +Pour plus de sécurité, on ne tentera l'expérience définitive qu'après +avoir sondé l'atmosphère, par des ballons d'essai, afin d'être bien +certain qu'il n'existe pas de courants supérieurs capables de ramener les +projectiles sur ceux qui les ont lancés.--Une fois que les conditions des +mouvements de l'air sont étudiées, le bombardement par aérostats peut se +prolonger autant de temps que le vent restera le même.--Pour enlever une +bombe de vingt kilogrammes, il suffit d'un petit ballonneau de papier de +25 à 30 mètres cubes, gonflé d'hydrogène pur. Avec quelques hommes initiés +au gonflement et à la préparation du gaz, on pourrait lancer ainsi, dans +un temps assez restreint, plusieurs centaines de ballons munis de bombes. + +Ce procédé vraiment terrible ne serait surtout efficace que dans l'attaque +d'une place forte, où l'on peut aller toujours chercher le vent, puisqu'on +occupe des positions circulaires, où se trouvent compris les quatre points +cardinaux; cependant il pourrait, dans certains cas, être utilisé en rase +campagne, quand le vent se dirigerait, du point que l'on occupe, vers les +lignes ennemies. + +En augmentant le nombre des batteries qui serviraient aux aérostats +d'observation, on aurait toujours le gaz nécessaire pour gonfler les +ballons de bombardement. Il est vraiment affligeant de parler de l'usage +si effroyable qu'il serait possible de faire des aérostats, mais nous ne +devons pas oublier le bombardement de Strasbourg et le bombardement de +Paris. Que les engins meurtriers décrivent dans l'air une vaste parabole +dont l'origine est la gueule d'un canon, qu'ils s'échappent des hauteurs +de l'atmosphère, en tombant d'un aérostat qui brûle, le résultat n'est-il +pas toujours le même? Je sais bien qu'en France on n'emploiera jamais sans +répugnance des moyens de destruction vraiment barbares et féroces, mais +si l'on ne veut pas s'attacher à l'étude des ballons incendiaires, qu'on +n'oublie pas, au moins, les ballons d'observations militaires, dont il est +permis de faire usage sans être accusé de franchir les bornes des droits +de la guerre. + +Nous avons rappelé succinctement les expériences aérostatiques du passé; +il appartient à ceux qui réorganisent l'armée de songer aux ballons +militaires pour l'avenir. Après 1871, espérons qu'on saura bien +recommencer ce qui a été fait en 1794, par les aérostiers de la première +République! + + + +APPENDICE. + + + +DÉCRETS DE PARIS. + +DÉCRET CONCERNANT LES BALLONS-POSTE. + +_Extrait du Journal officiel de Paris._ +27 septembre 1870. +Direction générale des postes. + +AVIS AU PUBLIC. + +«Le gouvernement de la défense nationale a rendu, sous la date du 46 +septembre, les deux décrets dont la teneur suit: + +PREMIER DÉCRET. + +«Art. 1er. L'administration des postes est autorisée à expédier par la +voie d'aérostats montés les lettres ordinaires à destination de la France, +de l'Algérie et de l'étranger. + +«Art. 2. Le poids des lettres expédiées par les aérostats ne devra pas +dépasser 4 grammes. + +«La taxe à percevoir pour le transport de ces lettres reste fixée à 20 +centimes. + +«L'affranchissement en est obligatoire. + +«Art. 3. Le ministre des finances est chargé de l'exécution du présent +décret.» + +(_Suivent les signatures._) + + +DEUXIÈME DÉCRET. + +«Art. 1er. L'Administration des postes est autorisée à transporter par la +voie d'aérostats libres et non montés des cartes-poste portant sur l'une +des faces l'adresse du destinataire et sur l'autre la correspondance du +public. + +«Art. 2. Les cartes-poste sont en carton vélin du poids de 3 grammes au +maximum et de 11 centimètres de long sur 7 centimètres de large. + +«Art. 3. L'affranchissement des cartes-poste est obligatoire. + +«La taxe à percevoir est de 10 centimes pour la France et l'Algérie. + +«Le tarif des lettres ordinaires est applicable aux cartes-poste à +destination de l'étranger. + +«Art. 4. Le gouvernement se réserve la faculté de retenir toute +carte-poste qui contiendrait des renseignements de nature à être utilisés +par l'ennemi. + +«Art. 5. Le ministre des finances est chargé de l'exécution du présent +décret.» + +(_Suivent les signatures._) + + +«En exécution des décrets qui précèdent, le directeur général des postes +a l'honneur d'informer le public que l'ascension des ballons montés ne +pouvant avoir lieu qu'à des époques indéterminées, des ballons libres +seront lancés à partir de demain, 28 septembre, si le temps le permet. +«Les correspondances que le public voudrait tenter de faire parvenir par +ce moyen devront être écrites sur carton vélin du poids de 3 grammes au +maximum, et ne dépassant pas les dimensions d'une enveloppe ordinaire, +savoir: longueur, 11 centimètres; largeur, 7 centimètres. Cette carte sera +expédiée à découvert, c'est-à-dire sans enveloppe, et l'une de ses faces +sera exclusivement réservée à l'adresse. + +«L'affranchissement en timbres-poste desdites cartes, fixé à 10 centimes +pour la France et l'Algérie, sera obligatoire; celles qui seraient +adressées à l'étranger devront être affranchies d'après le tarif des +lettres ordinaires. + +«Le public comprendra qu'il n'est possible de confier aux ballons non +montés que des correspondances à découvert, à cause du défaut de sécurité +de ce mode de transport et du risque que courent ces ballons de tomber +dans les lignes prussiennes. + +«Les lettres fermées que le public entendra réserver pour être acheminées +par les ballons montés devront porter sur l'adresse la mention expresse; +_par ballon monté_. L'affranchissement en sera également obligatoire, +d'après les tarifs _actuellement en vigueur_, tant pour l'intérieur _que +pour l'étranger_. Le poids desdites lettres ne devra pas dépasser 4 +grammes. + +«Dans le cas où toutes les lettres recueillies ne pourraient être +expédiées par le ballon monté en partance, la préférence sera donnée aux +lettres les plus légères. + +«Paris, le 27 septembre 1870. +«G. RAMPONT.» + +A la suite de ces avis la plupart des journaux donnèrent des +renseignements détaillés sur la forme des lettres, la manière de mettre +les adresses. Certains papetiers vendirent même du papier à lettre +pelure, pesant le poids réglementaire, et sur le verso duquel la place de +l'adresse était marquée à l'avance. Voici le _fac-similé_ du verso de ces +feuilles de papier à lettre: + +[Illustration] + +Plus tard un imprimeur, M. Jouaust, eut l'excellente idée de livrer au +public, des dépêches-ballons, où les nouvelles générales étaient imprimées +à l'avance; on envoyait cette feuille en province, en y ajoutant sur le +verso ses nouvelles personnelles. + + +DÉCRET RELATIF AU VOYAGE M. GAMBETTA. + +Le jour même de l'ascension, le _Journal officiel_ avait appris aux +Parisiens le départ de M. Gambetta dans les termes suivants: + +«Le gouvernement de la défense nationale, + +Considérant qu'à raison de la prolongation de l'investissement de Paris, +il est indispensable que le ministre de l'intérieur puisse être en rapport +direct avec les départements, et mettre ceux-ci en rapport avec Paris, +pour faire sortir de ce concours une défense énergique, + +DÉCRÈTE: + +«Art. 1er. M. Gambetta, membre du gouvernement, ministre de l'intérieur, +est adjoint à la délégation de Tours; il se rendra sans délai à son poste. + +«Art. 2. M. Jules Favre, ministre des affaires étrangères, est chargé de +l'intérim du ministère de l'intérieur à Paris. + +«En exécution de ce décret, le ministre de l'intérieur est parti ce matin +même par ballon. Il a emporté la proclamation qui suit à l'adresse des +départements: + +«Français, + +«La population de Paris offre en ce moment un spectacle unique au monde. + +«Une ville de deux millions d'âmes, investie de toutes parts, privée +jusqu'à présent, par la criminelle incurie du dernier régime, de toute +armée de secours, et qui accepte avec courage, avec sérénité, tous les +périls, toutes les horreurs d'un siège. + +«L'ennemi n'y comptait pas. Il croyait trouver Paris sans défense; la +capitale lui est apparue hérissée de travaux formidables, et, ce qui vaut +mieux encore, «défendue par 400,000 citoyens qui ont fait d'avance le +sacrifice de leur vie. + +«L'ennemi croyait trouver Paris en proie à l'anarchie; il attendait la +sédition, qui égare et qui déprave; la sédition, qui, plus sûrement que le +canon, ouvre à l'ennemi les places assiégées, + +«Il l'attendra toujours. Unis, armés, approvisionnés, résolus, pleins de +foi dans la fortune de la France, les Parisiens savent qu'il ne dépend +plus que d'eux, de leur bon ordre et de leur patience, d'arrêter pendant +de longs mois la marche des envahisseurs. + +«Français! c'est pour la patrie, pour sa gloire, pour son avenir, que la +population parisienne affronte le fer et le feu de l'étranger. + +«Vous qui avez déjà donné vos fils, vous qui nous avez envoyé cette +vaillante garde mobile, dont chaque jour signale l'ardeur et les exploits, +levez-vous en masse, et venez à nous; isolés, nous saurions sauver +l'honneur; mais avec vous, et par vous, nous jurons de sauver la France!» + +Paris, le 7 octobre 1870. + + +DÉCRET CONCERNANT LES DÉPÊCHES PAR PIGEONS. + +_Journal officiel de Paris_. +10 novembre 1870. + +Le gouvernement de la défense nationale a rendu, sous la date du 10 +novembre 1870, le décret dont la teneur suit: + +«Le gouvernement de la défense nationale, »Considérant la nécessité de +rétablir dans une certaine mesure les communications postales entre les +départements et Paris, pendant la durée du siège, + +DÉCRÈTE: + +«Art. 1er. L'administration des postes est autorisée à faire reproduire +par la photographie microscopique, et à expédier par les pigeons voyageurs +ou par toute autre voie, des dépêches que les habitants des départements +adresseront à Paris et dans l'enceinte fortifiée. + +«Art. 2. Ces dépêches pourront consister en quatre réponses, par OUI ou +par NON, écrites sur cartes spéciales envoyées par le correspondant de +Paris. + +«Les habitants des départements auront en outre la faculté d'expédier, +sous forme de lettres, des dépêches composées de quarante mots au maximum, +adresse comprise. + +«Art. 3. L'administration des postes mettra en vente dans les bureaux +de Paris, au prix de 5 centimes, des cartes que les habitants de Paris +inséreront dans les lettres adressées par eux aux personnes dont ils +désirent des réponses. + +«Art. 4. Le prix de la _dépêche-réponse_ par OUI ou par NON est fixé à 1 +franc, en dehors des 5 centimes montant du prix de la carte. + +«Le prix des _dépêches-lettres_ sera de 50 centimes par mot. + +«Dans les deux cas, l'affranchissement est obligatoire. Le prix en sera +perçu, dans les départements, aux guichets des bureaux de poste. + +«Art. 5. Des mandats de poste jusqu'à 300 francs inclusivement pourront +être délivrés à destination de Paris et de l'enceinte fortifiée moyennant +le payement des droits ordinaires et d'une taxe de 3 francs en sus. + +«Art. 6. Les dépêches-réponses, les dépêches-lettres et les mandats à +destination de Paris seront adressés par les soins des receveurs des +postes au délégué du directeur général à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme). + +«Art. 7. Les dépêches photo-microscopiques seront, à leur arrivée à Paris, +transcrites par les soins de l'administration des postes et distribuées à +domicile. + +«Art. 8. Le ministre des finances est chargé de l'exécution du présent +décret. + +«Paris, le 10 novembre 1870,» +(Suivent les signatures.) + +FAC-SIMILE D'UNE DÉPÊCHE-RÉPONSE, +Recto. DÉPÊCHE-RÉPONSE. + +(Décret du Gouvernement de la défense nationale en date de 10 novembre +1870.) + +Il est dû, pour le prix de la présente carte, un droit de CINQ CENTIMES. +Ce droit sera acquitté au moyen d'un timbre-poste qui sera placé dans le +cadre ci-contre. Les réponses doivent être exprimées par OUI et par NON +dans les colonnes 4 à 7; elles ne peuvent excéder le nombre de 4. La taxe +d'affranchissement des réponses, qu'elles atteignent ce nombre ou qu'elles +y soient inférieures, est uniformément fixée à UN FRANC. + +__________________________________________________________________________ +| | INITIALES | NOM ET DOMICILE |RÉPONSES aux quatre | +|NOM DU PAIS | du prénom | | questions posées. | +| où | et du nom |en toutes lettres|_____________________| +|réside l'expéditeur| de | | Q1 | Q2 | Q3 | Q4 | +| |l'expéditeur| du destinataire.| | | | | +| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 +|________________________________________________________________________| +| | | | | | | | +| | | | | | | | + + +Verso. + +La présente carte, revêtue des réponses par OUI ou par NON qui doivent +être portées aux colonnes 4 à 7, d'autre part, devra être remise par +l'envoyeur entre les mains du receveur du bureau de poste d'expédition, +qui est tenu d'y apposer lui-même, ci-dessous, les timbres-poste destinés +à en opérer l'affranchissement, et de l'adresser ensuite, par le premier +courrier, au délégué du Directeur général des postes à Clermont-Ferrand. +Ces timbres-poste, ainsi que celui de cinq centimes placé au recto, +devront être laissés intacts; ils seront oblitérés à Clermont-Ferrand. + +«Le gouvernement de la défense nationale, + +«Vu les propositions faites par M. Dupuy de Lôme, membre de l'Institut, +membre du conseil de défense, pour la construction de ballons susceptibles +de recevoir une direction et spécialement applicables aux correspondances +du gouvernement avec l'extérieur; + +«Considérant que ces travaux sont d'un grand intérêt pour la défense +nationale, + +DÉCRÈTE: + +«Art. 1er. Un crédit de 40,000 fr. est ouvert au budget extraordinaire du +ministère de l'instruction publique pour être affecté à la construction +des ballons. + +«Art. 2. M. Dupuy de Lôme est chargé de l'exécution et de la direction des +travaux, auxquels il imprimera toute l'activité possible. + +«Paris le 28 octobre 1870,» + + +DÉCRETS DE TOURS. + +CORRESPONDANCE PAR PIGEONS. + +_(Moniteur universel de Tours)_ +7 novembre 1870. + +«La délégation du gouvernement de la défense nationale, + +«Considérant que depuis l'investissement de Paris il a été établi par les +soins du double service des télégraphes et des postes, au moyen de ballons +partant de Paris et de pigeons voyageurs partant de Tours, un échange +spécial de correspondances destiné à suppléer, entre Tours et Paris, aux +moyens de correspondance ordinaires momentanément suspendus; + +«Considérant que cet échange, jusqu'à présent réservé aux communications +du gouvernement, se trouve aujourd'hui suffisamment assuré pour qu'il soit +possible d'en faire profiter les particuliers pour leurs relations avec la +capitale, sans en garantir cependant la parfaite régularité; + +«Considérant, toutefois, que ce mode extraordinaire de correspondance, +d'ailleurs coûteux, n'offre encore que des facilités très-restreintes et +que les exigences supérieures de la défense nationale ne permettent d'en +accorder l'usage public que dans d'étroites limites et à des conditions de +taxe relativement élevées; + +«Sur la proposition, du directeur général des télégraphes et des postes; + +DÉCRÈTE: + +«Art. 1er.--Il est permis à toute personne résidant sur le territoire de +la République de correspondre avec Paris par les pigeons voyageurs de +l'administration des télégraphes et des postes, moyennant une taxe de +cinquante centimes par mot, à percevoir au départ, et dans des limites +qui seront déterminées par des arrêtés du directeur général de cette +administration. + +«Art. 2.--Les télégrammes destinés à cette transmission spéciale seront +reçus dans les bureaux de télégraphe et de poste qui seront désignés par +l'administration, et transmis au point de départ des pigeons voyageurs par +la poste, ou par le télégraphe, lorsque les exigences du service général +le permettront. + +«Il ne sera perçu aucune taxe complémentaire à raison de la transmission +postale ou télégraphique, ni à raison de la distribution des télégrammes à +domicile à Paris. + +«Art. 3.--L'État ne sera soumis à aucune responsabilité à raison de ce +service spécial. La taxe perçue ne sera remboursée dans aucun cas. + +«Art. 4.--Le directeur-général des télégraphes et des postes est chargé de +l'exécution du présent décret. + +«Fait à Tours, le 4 novembre 1870. +«_Léon Gambetta, Fourichon, Crémieux, Glais-Bizoin._ +«Par le gouvernement: +«_Le Directeur général des télégraphes et des postes,_ +«F. Steenackers.» + + +Arrêté déterminant les conditions d'expédition des dépêches privées +entre les départements et Paris, au moyen des pigeons voyageurs de +l'administration des télégraphes et des postes. + +«Le directeur général des Télégraphes et des Postes, + +«Vu le décret du 4 novembre 1870, + +«Arrête: + +«Art. 1er.--Les dépêches privées destinées à être transmises à Paris par +des pigeons voyageurs, seront reçues dans tous les bureaux de télégraphe +et de poste du territoire de la République, aux conditions de taxe fixées +par le décret susvisé et d'après les règles ci-après. + +«Art. 2.--Ces dépêches devront être rédigées en français, en langage clair +et intelligible, sans aucun signe ou chiffre conventionnel. Elles ne +devront contenir que des communications d'intérêt privé, à l'exclusion +absolue de tout renseignement ou appréciation de politique ou de guerre. + +«Art. 3.--Le nombre maximum des mots de chaque dépêche est fixé à vingt. + +«Les expressions réunies par un trait d'union ou séparées par une +apostrophe, seront comptées pour le nombre de mots servant à les former. + +«Par exception, dans l'adresse, la désignation du destinataire, celle du +lieu et du domicile ne compteront chacune que pour un seul mot, bien que +formées d'expressions composées. + +«Il en sera de même de la signature de l'expéditeur. + +«Toute lettre isolée comptera pour un mot. + +«Les nombres devront être écrits en toutes lettres, et seront comptés +d'après les règles ci dessus. + +«Art. 4.--L'indication du lieu de destination ne sera obligatoire que pour +les dépêches à distribuer hors de l'enceinte de Paris dans la banlieue +investie. Les dépêches ne portant aucune indication de cette nature, +seront considérées comme à destination de Paris même. La mention «rue» +pourra être supprimée, aux risques et périls de l'expéditeur. + +«L'indication de la date et du lieu d'origine n'est pas non plus +obligatoire. + +«Art. 5.--Les dépêches présentées dans les bureaux télégraphiques +seront traitées, en ce qui concerne la perception de la taxe, comme les +télégrammes ordinaires. La taxe sera perçue en numéraire. La souche du +registre des recettes devra porter la mention «pigeons voyageurs.» + +«Les dépêches présentées dans les bureaux de poste devront être +affranchies au moyen de timbres-poste, qui seront oblitérés par les +receveurs. Elles seront vérifiées au guichet en ce qui concerne +l'application de la taxe. En cas d'insuffisance d'approvisionnement +de timbres, l'affranchissement pourra, par exception, avoir lieu en +numéraire, dans les formes habituelles. + +«Art. 6.--Les bureaux soit de télégraphe soit de poste, réuniront sous une +même enveloppe toutes les dépêches qu'ils auront reçues dans la journée, +et les adresseront au directeur général des télégraphes et des postes, +à Tours, avec la mention spéciale: pigeons voyageurs, inscrite au coin +supérieur droit de l'enveloppe. + +«Art. 7.--Les dépêches présentées après le départ du courrier de la poste +dans les bureaux du télégraphe, où le service de la télégraphie +privée n'est pas suspendu, pourront être, dans le cas où les lignes +départementales seraient en mesure de les recevoir sans aucun préjudice +pour le service public, transmises par le télégraphe au bureau du même +département qui serait le mieux en situation de les diriger immédiatement +par la poste sur la direction générale. + +«Art. 8.--Tout envoi sera accompagné d'un bordereau portant, avec la date +de l'envoi et le numéro d'ordre, l'indication du nombre total des dépêches +transmises, et de la somme totale des taxes perçues pour cet envoi. + +«Les envois de chaque catégorie de bureaux, tant de télégraphe que de +poste, seront faits directement, sans confusion entre les deux services. + +«Art. 9.--Les dépêches centralisées à Tours seront dirigées sur Paris, par +les soins de la direction générale, au fur et à mesure qu'elle disposera +des moyens d'expédition suffisants, et distribuées à Paris à la diligence +du service télégraphique central. + +«Art. 10.--Conformément à l'article 3 du décret sus-visé, aucune +réclamation ne sera admise en cas de non remise ou d'erreur de +distribution, toute taxe perçue demeurant, à raison des difficultés que +présente ce service spécial, définitivement acquise à l'État. + +«Art. 11.--Les dispositions du présent arrêté sont applicables à partir +du 8 courant. «Tours, le 4 novembre 1870. «Le directeur général des +télégraphes et des postes, + +«F. STEENACKERS. +«Pour ampliation, +«Le secrétaire général, +«LE GOFF.» + + +DOCUMENTS RELATIFS AUX LETTRES DE LA PROVINCE POUR PARIS. + +DIRECTION GÉNÉRALE DES TÉLÉGRAPHES ET DES POSTES. + +AVIS. + +«15 novembre 1870, + +«A l'avenir, les lettres à expédier à Paris par ballon monté pourront être +adressées directement à l'administration centrale des télégraphes et des +postes, à Tours. + +«Ces lettres devront être renfermées dans une enveloppe portant la +suscription suivante: + + _A. Monsieur + Le Directeur général des télégraphes et des postes, + à Tours_. + (Pour Paris, par ballon monté.) + + +«Le directeur général ayant la franchise illimitée, l'enveloppe portant +son adresse ne devra pas être munie de timbres-poste. La lettre à expédier +à Paris sera seule désormais soumise aux droits de poste. + +«Sont maintenues les autres conditions qui ont été indiquées dans un +précédent avis pour l'expédition de correspondances par ballon monté. + +«Le directeur général des télégraphes et des postes a fait transmettre, +par les pigeons voyageurs, pour être inséré dans le _Journal officiel_ +et dans les autres journaux de Paris, un avis portant que les lettres +envoyées de la capitale, par ballon monté, parviennent généralement à leur +destination. + + +GRANDEUR ET ASPECT D'UNE DÉPÊCHE MICROSCOPIQUE POUR PIGEONS. + ________________________ + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + |_____|_____|_____|_____| + + + +NOMINATION DES AÉROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMÉE DE LA LOIRE. + + MINISTÈRE DE LA GUERRE + + Première division. + + BUREAU + de la correspondance + générale + et des opération + militaires. + + +LE MINISTRE DE L'INTERIEUR ET DE LA GUERRE, +informe M.... que, par décision de ce jour, il est attaché en qualité +d'aéronaute au service des ballons captifs de l'armée de la Loire. «Dans +cette position M..... recevra une rétribution de 10 fr. par jour, et une +indemnité d'entrée en campagne de 600 fr. + +«Il aura droit, en outre, à une ration et demie de vivres et à 4 rations +de chauffage. + +«Cette lettre lui servira de titre dans l'exercice de ses fonctions. + +« Tours, le 1er décembre 1870. + +«Pour le ministre de l'intérieur et de la guerre, «_Le général directeur +par intérim_,» + + +AVIS AU PUBLIC + +(RELATIF AUX CYLINDRES POSTAUX ROULANT DANS LA SEINE). + +Extrait du _Moniteur_ de Tours: + +«27 décembre. + +«On a offert à l'administration des postes, à Paris, de faire parvenir des +lettres des départements à Paris, à l'aide d'un procédé pour lequel les +inventeurs sont brevetés. + +«Ce procédé, pour conserver ses chances de réussite, doit rester secret; +mais il a été reconnu suffisamment pratique pour être essayé. + +«En conséquence, l'administration, dont le devoir est d'utiliser tout +moyen paraissant propre à la transmission des lettres pour la capitale, +a cru pouvoir autoriser la mise à exécution du nouveau procédé, sans +toutefois en endosser la responsabilité. + +«Un traité a été conclu à cet effet, entre l'administration des postes, à +Paris, et les inventeurs du procédé en question. Ce traité a été approuvé +par un décret du gouvernement de la défense nationale en date du 14 +décembre courant. + +«Aux termes dudit décret, les lettres à transporter à Paris devront être +affranchies au moyen de timbres-poste représentant une taxe d'un franc +(dont 20 centimes pour l'administration et 80 centimes pour les frais et +risques de l'entreprise). + +«Le poids maximum des lettres est fixé à 4 grammes. + +«Les lettres de la France et de l'Algérie pour Paris, que le public voudra +confier au procédé dont il s'agit, devront, en dehors des conditions de +poids et d'affranchissement indiquées ci-dessus, porter, en caractères +très-apparents, sûr la suscription, à la suite de l'adresse du +destinataire, les mots: + +_Paris, par Moulins (Allier)._ + +»Les expéditeurs ayant ainsi préparé leurs lettres, n'auront qu'à les +jeter à la boite, comme toute lettre ordinaire.» + + * * * * * + +LES BALLONS DE LA COMMUNE. + +Le lecteur se rappelle sans doute que la Commune a voulu singer le service +des ballons-poste, si glorieux pendant le siège. Nous donnons le curieux +décret qu'ont signé les Cournet, les Delescluze et les Pyat au sujet d'une +organisation de ballons militaires. Il est à regretter que parmi les +aéronautes de Paris, il s'en soit trouvé deux qui aient consenti à placer +leurs noms à côté de celui des odieux personnages de l'insurrection! + +_Journal officiel de la Commune._ +«20 avril 1871. +«La Commune de Paris, + +«Considérant: + +«Que des dépenses importantes ont été faites par l'ex-gouvernement dit de +la défense nationale, pour les services aérostatiques postaux; + +«Que, par suite de la désertion de l'ex-gouvernement, dit de la défense +nationale, sur ce point des services publics, comme sur tous les autres, +une quantité de ballons construits, représentant une dépense de plusieurs +centaines de mille francs, payés des deniers de la nation, se +trouvent actuellement disséminés en plusieurs endroits et exposés aux +détournements; + +«Qu'il importe d'urgence de réunir sous le contrôle de la Commune, en des +mains sûres, d'inventorier et de préserver, ce matériel, auquel sont venus +s'adjoindre les ballons expédiés en province pendant le siège de Paris; +«Considérant que l'ex-gouvernement, dit de la défense nationale, qui, en +fait gouverne toujours à Versailles, a supprimé, dans une intention +facile à comprendre, tout échange de nouvelles, journaux, correspondances +privées, toutes communications intellectuelles entre Paris et les +départements, comptant ainsi se réserver impunément la trop facile +distribution des calomnies destinées à égarer l'opinion publique en +province et à l'étranger; + +«Que la Commune de Paris a, tout au contraire, le plus grand intérêt à ce +que la vérité soit connue, et à faire connaître à tous et ses actes, et +ses intentions; + +«Considérant que l'aérostation est naturellement et légitimement appelée +en ces circonstances à rendre des services en répandant partout la lumière +salutaire; + +«Considérant enfin que, dans l'état de guerre offensive déclarée et +poursuivie par le gouvernement de Versailles, il est important à +la défensive d'utiliser les observations aérostatiques militaires, +systématiquement et intentionnellement repoussées pendant la durée du +siège de Paris, et alors, en effet, inutiles à ceux qui devaient livrer +Paris; + +ARRÊTE: + +«1° Une compagnie d'aérostiers civils et militaires de la Commune de Paris +est créée; + +«2° Cette compagnie se compose provisoirement d'un capitaine, d'un +lieutenant, d'un sous-lieutenant, d'un sergent, de deux chefs d'équipe et +douze aérostiers; + +«3° La solde du capitaine est de 300 fr., du lieutenant 250 fr., des +équipiers 150 fr. par mois; + +«4° La compagnie des aérostiers civils et militaires de la Commune de +Paris relève directement du commandement de la commission exécutive; «5° +Le citoyen Claude-Jules Duruof est nommé capitaine des aérostiers civils +et militaires de la Commune de Paris. + +«Le citoyen Jean-Pierre-Alfred Nadal est nommé lieutenant-magasinier +général. + +«Paris, le 20 avril 1871. + +«_La commission exécutive_, + +«AVRIAL, F. COURNET, CH. DELESCLUZE, FÉLIX PYAT, G. TRIDON, A. VERMOREL, +E. VAILLANT.» + +«Les aérostiers qui se présenteront pour faire partie de la compagnie +devront s'adresser, pour leur inscription immédiate, au capitaine Duruof +seul.» + +Terminons en disant que les aéronautes de la Commune, n'ont obtenu aucun +résultat. L'art de l'aérostation n'a pas servi la cause de l'infamie! + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + + +PRÉFACE + + +PREMIÈRE PARTIE. + + + +LE CÉLESTE ET LE JEAN-BART. + +I. Paris investi.--Les ballons-poste.--L'aérostat _le +Céleste_.--Lâchez-tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade +prussienne.--Les proclamations.--La forêt d'Houdan.--Les uhlans.--Descente +à Dreux. + +30 septembre 1870 + + +II. Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de +retour à Paris par voie aérienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage +à Lyon.--Les nouveaux débarqués du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_. + +Du 1er au 15 octobre. + + +III. Lettres pour Paris par ballon monté.--Le bon vent souffle à +Chartres.--Cernés par les Prussiens!--Évasion nocturne.--L'hôtel du +Paradis.--Allons chercher le vent! + +Du 15 octobre au 1er novembre. + + +IV. Première tentative de retour à Paris par ballon.--Préparatifs du +voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.--Le +déjeuner en ballon.--Le vent a tourné.--En ballon captif. + +Du 1er au 8 novembre 1870. + + +V. Seconde tentative de retour à Paris.--Le coucher du soleil et le lever +de la lune.--La Seine et les forêts.--Adieu Paris!--Descente dans le +fleuve.--Les paysans normands. + +Du 8 au 20 novembre. + + + + +DEUXIÈME PARTIE. + + +LES AÉROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMÉE DE LA LOIRE. + +I. Le ballon «la _Ville de Langres_.»--Premières expériences d'aérostation +militaire à Gidy.--La télégraphie aérienne.--Le _Jean-Bart_ à +Orléans.--Anecdotes sur les Prussiens. + +Du 16 au 29 novembre 1870. + + +II. Le départ.--Le voyage en ballon captif.--Accident à +Chanteau.--Réparation d'une avarie.--Arrivée à Rebréchien.--Tempête +nocturne.--Le _Jean-Bart_ est crevé.--Retour à Orléans.--Gonflement du +ballon la _République_. + +Du 30 novembre au 3 décembre 1870. + + +III. La déroute de l'armée de la Loire.--Les ballons captifs au château du +Colombier.--Aspect d'Orléans.--Le dernier train.--Les blessés.--Vierzon. + +Dimanche 4 décembre 1870. + + +IV. Organisation définitive des aérostiers militaires à Tours. +--Expérience d'une montgolfière captive.--Expédition de Blois.--M. +Gambetta et le chef de gare.--Nouvelle défaite.--Tours et le Mans.--Le +camp de Conlie.--Ascensions captives. + +Du 6 au 20 décembre 1870. + + +V. Une visite au général Chanzy.--Ascension faite en sa présence. +--Accident à la descente.--Un peuplier cassé.--Opinion du général sur les +ballons militaires. + +21 décembre au 11 janvier 1870. + + +VI. La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le +champ de bataille.--La déroute.--Laval.--Rennes. + +Du 11 janvier au 18 février 1871. + + +VII. Les ballons captifs à Laval.--Ascensions +quotidiennes.--L'armistice--Nantes.--Bordeaux.--L'assemblée +nationale.--Paris!--Vides dans les rangs. + +Du 28 janvier au 17 février 1871. + + + + +TROISIÈME PARTIE. + + +Histoire de la poste aérienne + +I. Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les +premiers départs avec l'ancien matériel.--Construction des aérostats. + + Premiers départs de Paris + Essai d'un ballon libre + Construction des ballons-poste + L'ascension + Départs de ballons en octobre 1870 + Voyage de M. Gambetta + Capture du ballon la Bretagne + Départs de novembre 1870 + Deuxième ballon prisonnier + Troisième ballon prisonnier + +II. Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages +aériens.--Voyages extraordinaires de Paris en Norwége.--Descente à +Belle-Ile-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du siège. + + Premier départ de nuit + Voyage de Norwége + De Paris en Hollande + Premier ballon perdu en mer + Voyage de Belle-Ile-en-Mer + Départs de décembre 1870 + Une ascension scientifique + Quatrième ballon prisonnier + Cinquième ballon prisonnier + Départ de janvier 1871 + Deuxième ballon perdu en mer + +III. Les pigeons voyageurs.--La Société l'Espérance.--La poste +terrestre.--La poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables. + + Les pigeons et les dépêches microscopiques + Les piétons + La poste fluviale + Les fils télégraphiques + Les chiens facteurs + Direction des aérostats + Le ballon de M. Dupuy de Lôme + Les hélices du ballon «Le Duquesne.» + + + + +CONCLUSION. + + Les ballons et la guerre + Les aérostiers de la première république + Essais divers. Les ballons militaires aux Etats-Unis + Projet d'organisation de ballons militaires + + + + +Appendice + + + +FIN DE LA TABLE + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIÈGE DE PARIS *** + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the +United States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ +concept and trademark. 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Pendant le siege de Paris + +Author: Gaston Tissandier + +Release Date: February 11, 2004 [EBook #11038] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIEGE *** + + + + +Credits: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders. +This file was produced from images generously made available by the +Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +EN BALLON! + +PENDANT + +LE SIGE DE PARIS + + +par Gaston Tissandier + + +AU GNRAL CHANZY EX-COMMANDANT EN CHEF L'ARME DE LA LOIRE DPUT +L'ASSEMBLE NATIONALE + +HOMMAGE DE SINCRE DVOUEMENT + +En souvenir des ascensions captives du Mans et de Laval. + +G.T. + + + + + +PRFACE + + +Personne ne niera que la dcouverte des arostats est une des gloires de +la physique moderne; nul esprit clair ne mettra en doute l'intrt de +premier ordre que les voyages ariens offrent aux amis de la nature, +vritablement soucieux des progrs de la science. Tout le monde, au +contraire, s'accordera reconnatre que l'tude des ballons est bien +faite pour passionner et stimuler la clairvoyance des chercheurs. Mais ce +qui offre un motif de surprise bien lgitim, c'est l'invariable tat de +_statu quo_ d'une telle invention. Comment! le chemin de fer, la machine + vapeur, le tlgraphe, ns au commencement du sicle, sont devenus, en +moins de soixante ans, les plus formidables puissances de l'industrie; on +les voit sans cesse grandir, s'accrotre, se fortifier ... et le ballon +reste toujours,--aujourd'hui comme hier,--ce qu'il tait dj il y +bientt un sicle! Les arostats seraient-ils donc marqus au sceau +de l'infcondit? Les aurait-on condamns, comme Sisyphe, rester +invariablement stationnaires, malgr des efforts sans cesse renouvels? + +Pour notre part, nous avons la persuasion que la navigation arienne ne +sera pas ternellement un vain mot; car aucun motif plausible ne peut +faire admettre que les ballons ne soient pas perfectibles, comme toute +oeuvre humaine. Pourquoi demeureraient-ils l'tat d'une perptuelle +enfance?--Rien ne pourra nous empcher de croire qu'ils grandiront. +Mais pour qu'ils se modifient, pour qu'ils se transforment en appareils +nouveaux, il est de toute ncessit qu'ils attirent eux les hommes +d'intelligence et d'initiative. Il faut qu'ils cessent d'tre la proprit +exclusive des entrepreneurs de ftes publiques; il est indispensable +qu'ils reprennent dans la science le rang qui leur est d. + +Qu'a t-on fait pour les ballons depuis vingt ans? Si l'on excepte les +admirables travaux de M. Henry Giffard qui a dot l'arostation, de +progrs d'une importance capitale, quoique insuffisamment apprcis, qui a +cr les ballons impermables l'hydrogne, les ballons captifs vapeur, +o trouve-t-on ailleurs des innovations, des dcouvertes vritablement +dignes de ce nom?--Qui s'est attach l'arostation pratique dans ces +dernires annes? A part quelques ascensions remarquables, on cherche en +vain une tude srieuse, suivie, propre conduire quelque rsultat +saillant. + +Un tel tat de choses s'explique par l'indiffrence que les ballons, +abandonns aux spectacles forains, ont fini par rencontrer de toutes +parts. On ne les considrait plus, comme dignes d'enlever dans les airs +des Gay-Lussac, des Barrai, des Bixio, des Robertson, des Saccharoft et +des Glaisher, ces navires ariens, compromis avec les _filles de l'air_ de +l'Hippodrome et les laurats de l'cole du trapze! Certes, il n'y a pas +grand inconvnient ce que les arostats concourent l'amusement des +badauds du dimanche, et nous ne voudrions pas tre accus de rigorisme en +condamnant d'une manire absolue les cabrioles ariennes. Il ne faudrait +pas oublier cependant qu' ct du frivole, il y a le srieux et +l'utile.--Que la pile lectrique serve faire marcher l'horloge magique +de Robert Houdin, ou le tambour enchant de M. Robin, rien de mieux; elle +fait fonctionner aussi le tlgraphe. Mais si cette mme pile lectrique +ne fournit uniquement son concours qu'aux prestidigitateurs, les +physiciens n'auront-ils pas le droit de rclamer bien juste titre? + +En 1863, les campagnes arostatiques du _Gant_ ont attir l'attention +du monde entier, prouvant ainsi que l'oeuvre des Montgolfier suscitera +toujours de nombreuses marques de sympathie; mais M. Nadar, qui voulait +tuer un principe, et crer sur ses dbris une nouvelle machine, n'a russi +qu' fournir l'histoire des ballons, des aventures ariennes vraiment +surprenantes, mais infertiles.--M. Flammarion a excut, en 1867, +une srie d'ascensions en compagnie de M. Eugne Godard, dans un but +d'observations mtorologiques; M. de Fonvielle et moi, nous nous sommes +aussi rsolment lancs dans la carrire arienne, et depuis quelques +annes, nous avons excut, soit ensemble, soit isolment, un grand nombre +d'excursions dans les nuages; nous avons sond l'atmosphre dans les +conditions les plus variables, par un ciel serein, comme dans un air +agit, de jour comme de nuit, au-dessus de la terre et au-dessus de la +mer[1]. Mais l se bornent,--en plaant part, comme ayant une importance +exceptionnelle, l'exploitation du ballon captif de l'Exposition, et +en faisant mention de quelques autres ascensions d'aronautes +forains,--l'histoire des ballons dans ces dernires annes. tait-ce +assez de ces efforts isols? Que pouvait-on faire, abandonn soi-mme, +rencontrant pour ses expriences de nombreux obstacles, n'ayant souvent +sa disposition qu'un matriel insuffisant ou en mauvais tat? + +[Note 1: Consulter ce sujet le volume des _Voyages ariens_, publi +par la librairie Hachette, et contenant le rcit des ascensions de MM. +Glaisher, Flammarion, W. de Fonvielle et G. Tissandier.] + +Toutefois nous ne cessions de rpter, sans avoir l'ambition ni la +prtention d'tre des rvlateurs, que l'arostation est un art trop +sduisant, trop admirable, pour qu'il ne soit pas sans cesse tudi, +cultiv, pour qu'il ne s'entoure pas de nombreux et fervents adeptes. +Nous disions qu'il faut s'lancer dans les airs pour faire progresser la +navigation arienne, que c'est un mcanicien qui a trouv les organes +de la machine vapeur, un physicien qui a invent le tlescope, et que +l'aronaute seul, le praticien qui a appris connatre l'outil qu'il veut +amliorer, soulvera quelque jour le coin du voile sous lequel est cache +la solution du grand problme! Nous affirmions que les excursions dans +l'atmosphre offrent l'artiste des spectacles imposants, des scnes +sublimes, des tableaux grandioses o la nature se rvle dans toute sa +grandeur, dans son imposante majest; fournissent au savant des sources +d'tude intarissables, bien propres veiller son esprit, le conduire + la dcouverte des lois inconnues qui rgissent les mouvements de +l'atmosphre, qui commandent le mcanisme de la mtorologie. Nous +tchions de faire comprendre que c'est en s'aventurant dans les plages +ariennes que les aronautes fonderont la vritable _science de l'air_, +comme c'est en s'lanant sur la cime des vagues, que les navigateurs ont +cr la _science de l'Ocan_. Mais l'exemple des touristes ariens ne +trouvait pas d'imitateurs; leur grand regret, nul rival ne se prsentait + eux dans les hautes rgions de l'air; aucun savant ne voulait risquer sa +fortune dans l'empire d'Eole! + +Plus tard, nous attirions l'attention sur l'importance de l'organisation +d'un corps d'arostiers pour les observations militaires; huit mois avant +la guerre, nous crivions les lignes suivantes: L'Ecole arostatique de +Meudon, supprime dans un moment de mauvaise humeur, ne devrait-elle pas +tre reconstitue? Attendra-t-on qu'une guerre clate pour former des +aronautes, pour improviser des ballons? Ce serait une imprudence, une +folie des plus grandes, _car dans notre sicle, les guerres vont vite, +et le sort d'un empire pourrait bien avoir t dcid pendant qu'on +ajusterait ensemble les fuseaux d'un ballon_[2]! Mais les paroles le plus +senses n'entrent pas dans les oreilles volontairement fermes. + +[Note 2: _Voyages ariens_, page 556.] + +Comment se rappeler sans un bien lgitime tonnement que la France, +la vritable patrie des ballons, n'a jamais compt depuis Coutelle, +c'est--dire depuis 1794, la moindre cole arostatique o des appareils +bien confectionns auraient t mis la disposition des explorateurs +audacieux, vraiment pris de la navigation arienne; que l'Observatoire de +Paris, dont le devoir est d'tudier les clipses, les averses d'toiles +filantes, n'a jamais eu l'ide, depuis Arago, de recourir aux nacelles +ariennes pour faciliter les tudes de ce genre? Comment expliquer le +ddain des gnraux de l'Empire pour les arostats militaires, qui avaient +t si efficacement employs, sous la premire Rpublique, et pendant la +guerre d'Amrique? + +Les infortuns ballons semblaient tre les parias du monde scientifique +et administratif! Les aronautes qui avaient la passion des aventures +de l'air, ceux qui avaient la foi, rencontraient bien,--il y aurait +ingratitude l'oublier,--quelques prcieux appuis de la part d'hommes +minents et clairs, mais c'tait pour ainsi dire l'tat d'exception. +Quand ils osaient demander d'utiliser le ballon _l'Imprial_, pour +faire des expriences srieuses et prives, le ministre de la Maison +de l'Empereur se gardait bien de confier qui que ce ft le matriel +arostatique de l'Empire; il prfrait le laisser moisir, sans soin, sans +nulle surveillance, dans les greniers du Garde-Meuble[3]. + +[Note 3: Parmi les ballons qui existaient Paris en septembre 1870, +_l'Imprial_ est le seul qui n'ait pu tre utilis pendant le sige. C'est +en vain qu'on essaya de le rparer. Cet arostat tait tomb en lambeaux; +il avait cot 30,000 fr.] + +Les arostats, malgr leurs imperfections, sont aujourd'hui les seuls +appareils, ne l'oublions pas, qui nous permettent de rivaliser avec +l'oiseau, de sillonner l'tendue de l'atmosphre, de quitter le plancher +terrestre, o, sans eux, nous serions impitoyablement attachs; ils +taient la veille de prir faute de culture. Sans l'inventeur des +ballons captifs vapeur, qui avait toujours quelques ballons dans son +hangar, comme d'autres ont des chevaux dans leur curie, sans quelques +aronautes, qui malgr leurs modestes ressources, construisaient de temps +en temps des ballons, personne ne se serait proccup de cette grave et +importante question de la navigation dans l'air; l'arostat passait peu +peu l'tat de bric--brac, et nos fils en eussent parl un jour comme du +feu grgeois ou de l'mail italien. + +Voil jusqu'o tait tombe l'aronautique sous le second Empire. Le +gouvernement ne voulait rien faire pour encourager les tudes ariennes; +ici comme ailleurs, l'initiative prive, quand elle avait l'audace de se +montrer, tait vite crase sous les obstacles qu'on ne manquait pas de +lui opposer. Une des plus grandes dcouvertes de notre gnie scientifique +allait peut-tre s'teindre dans la France mme; on aurait laiss des +trangers le soin de faire crotre ce germe que les Montgolfier avaient +sem sur le champ des dcouvertes. + +Il a fallu que les Prussiens viennent nous craser, nous faire sortir +de notre torpeur; il a fallu que la premire mtropole du monde soit +investie, cerne, bloque par les innombrables lgions des barbares +modernes, pour que l'on s'aperoive enfin que les ballons valent bien la +peine d'tre gonfls! Aprs les immenses services qu'ils ont rendus la +patrie, est-il permis de croire qu'ils ne seront plus dlaisss d'une +faon vraiment coupable? Est-il permis d'esprer que le gouvernement +protgera srieusement les tudes ariennes, que nos socits savantes +s'en proccuperont d'une manire efficace? + +On ne manquera pas de trouver dans cet ordre d'ides de nombreux +proslytes; la navigation arienne a toujours eu le privilge d'mouvoir +et d'intresser le public. Ce ne sont pas les hommes de bonne volont qui +feront dfaut pour un tel genre d'investigation, car, comme nous le disait +avec esprit un des plus illustres savants de l'Angleterre: Le Franais +est essentiellement aronaute; son caractre aventureux, un peu volage, +est bien fait pour cet art merveilleux, o l'imprvu joue un si grand +rle. + +En effet, les questions arostatiques ont toujours eu en France le +privilge de passionner le peuple, et ce fait offre une importance relle, +car il y a, au-dessus des apprciations de la science, au-dessus de l'avis +des hommes du mtier, il y a quelque chose d'indfinissable qu'on appelle +l'opinion publique. Rarement elle s'gare dans les jugements qu'elle porte +instinctivement sur les problmes de ce genre, et nul ne peut nier qu'elle +n'accorde aux ballons une large part d'admiration. Le peuple, le public, +si vous voulez, aime les ballons, comme il admire une oeuvre d'art, comme +il coute un opra des matres; dans un muse, sans tre peintre, le +public marque du doigt le chef-d'oeuvre; sans tre crivain, il trouve le +bon livre; sans tre savant, il sait flairer les grandes dcouvertes dans +les choses de la science. Malgr les hommes spciaux qui dnigrent sa +naissance le gaz de l'clairage, il accourt aux expriences de Philippe +Lebon, et les impose l'administration; il applaudit l'apparition +des chemins de fer, en dpit des savants qui les dnigrent. Or, nous le +rptons, il aime les arostats, il PRESSENT qu'il y a l un inconnu plein +de mystre, mais plein d'esprance, il CROIT la navigation arienne. +L'avenir donnera raison l'intuition populaire, ce que l'auteur latin +appelle _vox populi_. + +Que de progrs rver; que de perfectionnements entrevoir dans +l'aronautique comme dans toutes les branches du savoir humain! Mais la +science est un sol qui, quoique fertile, ne donne une ample moisson qu' +ceux qui la cultivent avec acharnement. Et combien la culture a t +nglige depuis vingt ans! Mais pour notre malheur, ce n'est pas seulement +l'art des Montgolfier qu'on a laiss dprir dans une criminelle +ngligence. Il faut avouer et reconnatre que toutes les sciences ont +subi chez nous une trop visible dchance; aussi quand l'heure du pril +a sonn, les hommes suprieurs ont manqu pour recourir aux immenses +ressources de la nation. + +Le 4 septembre 1870, aprs un nouveau Waterloo, on esprait un autre 1792! +Mais on oubliait que vers la fin du sicle dernier, la Convention, en +dcrtant la leve en masse pour rsister l'ouragan dchan sur nos +frontires, avait entre les mains un pays riche en gnies illustres, +tellement fertile en intelligences, qu'il marchait dans le monde la tte +des sciences et de la philosophie! A cette poque mmorable, en mme temps +que Carnot organise la victoire, les savants crent toute une industrie +nouvelle. Quand il s'agit de faire de la poudre sans le soufre de Sicile, +sans le salptre de l'Amrique, des inventeurs se lvent l'appel du +pays; ils ont du soufre qu'ils viennent d'extraire des pyrites, ils +produisent du salptre, dont ils ont trouv les lments dans les vieilles +murailles, dans la poussire des curies. Nicolas Leblanc jette les bases +de la fabrication de la soude artificielle, Chappe cre le tlgraphe +arien qui, en quelques minutes, envoie des ordres aux armes. +L'industrie, prive par le blocus des matires premires indispensables + la confection des armes, la prparation de la poudre, au travail des +manufactures, se rgnre, se transforme pour sauver la nation, et pour +donner naissance en mme temps aux tonnantes oprations de nos usines +modernes. La science franaise du XVIIIe sicle prpare les premiers +triomphes de Valmy et de Jemmapes!--Quel abme, hlas! spare cette France +de 1792 d'avec celle de 1870! + +Puissent les grands exemples d'un tel pass nous servir d'enseignements; +puissent les illustres gnies du XVIIIe sicle, trouver bientt des +successeurs! Puisse la chimie rencontrer encore des Lavoisier, des +Fourcroy, des Berthollet, des Guyton de Morveau, les sciences naturelles +des Cuvier, des Buffon, des Jussieu, des Geoffroy Saint-Hilaire; les +mathmatiques et l'astronomie, des Monge, des Laplace, des Lagrange; +la gographie des Bougainville et des Laprouse; la philosophie, des +Montesquieu, des Voltaire, des Rousseau et des d'Alembert! + +Puissent enfin les arostats trouver d'autres Montgolfier, de nouveaux +Charles et de nouveaux Piltre! + +G.T. + + + + +PREMIRE PARTIE + +Aot 1871. LE CLESTE ET LE JEAN-BART + + + + +I + + +Paris investi.--Les ballons-poste.--L'arostat _le Cleste_.--Lchez +tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade prussienne.--Les +proclamations.--La fort d'Houdan.--Les uhlans.--Descente Dreux. + +30 septembre 1870. + +Les historiens qui raconteront les drames du sige de Paris se chargeront +de juger les crimes de l'Empire, ses ngligences inoues, ses oublis +insenss; ils diront que la capitale du monde, la veille d'tre cerne +par l'ennemi, n'avait pas un canon sur ses remparts, pas un soldat dans +ses forts. Mais ce qu'ils ne manqueront pas d'affirmer, c'est que les +habitants de Paris, en traversant ces heures les plus nfastes de leur +histoire, puisaient comme une nouvelle force dans les malheurs qui +venaient de frapper la France, sans pitis sans relche; c'est que leur +nergie semblait crotre en raison directe des dangers qui les menaaient. + +Quand, le 15 septembre, les journaux annoncent que les uhlans sont +signals aux portes de Paris, le public accueille cette nouvelle avec +le sang-froid qui dnote la rsignation. On sent que quelque chose de +terrible est menaant, que des vnements uniques dans les annales des +peuples vont se produire; il y a dans l'air des nuages pais, prcurseurs +d'une tempte horrible; mais on envisage l'avenir sinon sans motion, du +moins sans dfaillance ni faiblesse. Tous les coeurs vibrent l'unisson +au sentiment de la Patrie en danger. + +Rien n'est prt pour la dfense; il faut tout faire la fois et en toute +hte. Chaque enfant de Paris, entran par un irrsistible lan, veut +avoir sa part de travail dans l'oeuvre commune. Les architectes, les +ingnieurs remuent la terre des bastions; les chimistes prparent des +poudres fulminantes et des torpilles; les mtallurgistes fondent des +canons et des mitrailleuses, tous les bras s'arment de fusils. + +Mais au milieu de cette effervescence, une question de premier ordre, +question vitale, s'il en fut, vient s'imposer l'administration. En +dpit des affirmations du gnie militaire, les Parisiens sont bel et bien +bloqus dans leurs murs. Quelques courriers pied franchissent d'abord +les lignes ennemies, mais bientt, d'autres reviennent consterns, ils +n'ont pas rencontr un sentier sur quelque point que ce ft, o le qui +vive ennemi ne les ait contraints de rebrousser chemin. M. de Moltke a +rsolu ce problme inou: investir une ville de deux millions d'habitants, +faire disparatre sous un cordon de baonnettes, la plus immense place +forte de l'univers. La capitale du monde se laissera-t-elle emprisonner +vivante dans un tombeau? Lui sera-t-il interdit de parler la France, +de communiquer au dehors son nergie, sa foi, son courage, d'avouer ses +dceptions, ses faiblesses, ses inquitudes, d'affirmer ses joies, sa +force et ses esprances? Ne pourra-t-elle pas protester haute voix +contre un bombardement barbare, contre un assassinat monstrueux de femmes +et d'enfants? L'ennemi tiendra-t-il au secret une des plus grandes +agglomrations humaines, sous l'inflexible vigilance d'une arme de +geliers? Arrivera-t-il tuer la France en touffant la voix de Paris? + +Il allait tre donn l'une des plus grandes dcouvertes de notre gnie +scientifique, de djouer les projets de nos envahisseurs. Les arostats si +oublis, si dlaisss depuis leur apparition, ces merveilleux appareils +sortis tout d'une pice du cerveau des Montgolfier et des Charles, +allaient tout coup reparatre, pour contribuer la dfense de la +Patrie, en lui portant par la voie des airs, l'me de sa capitale. Les +aronautes, plus audacieux que l'ancien monarque de Syrie, se prparaient + franchir le cercle d'un nouveau Popilius! + +Sans les ballons, pas une lettre ne serait sortie de l'enceinte des forts, +pas une dpche n'y serait rentre. Les portes ne se seraient ouvertes +qu'au mensonge, la ruse, l'espionnage. Un silence de cinq mois n'et +pas t possible. La grande mtropole, baillonne, aurait vite fait +entendre un murmure de dtresse, puis un cri de grce! Car n'oublions pas +que les arostats n'ont pas seulement emport les dpches parisiennes, +ils ont emmen avec eux les pigeons voyageurs, qui devaient rentrer dans +les murs de la capitale cerne. Les missives du dedans ont pu recevoir +ainsi les rponses du dehors. Tours a entendu Paris, Paris a entendu +Tours. L'Attila des temps modernes, qui avait cras des armes, bombard +des villes, dcim des populations entires, s'est trouv impuissant +devant l'arostat qui traversait les airs, comme devant l'oiseau qui +fendait l'espace! + +Le premier dpart arien s'excuta le 23 septembre; Jules Duruof s'lve +en ballon du la place Saint-Pierre 8 heures du matin. Deux arostats le +suivent dans les airs, le 25 et le 26 du mme mois. Mon frre et moi, +qui avons fait, les annes prcdentes, un grand nombre d'ascensions en +artistes et en amateurs, nous offrons nos services M. Rampont. Paris, +disons-nous, peut perdre deux soldats pour gagner deux courriers ariens. +Les gardes nationaux ne manquent pas ici, mais les aronautes sont rares. + +Le jour mme du dpart de Louis Godard, un des administrateurs de la Poste +m'appelle auprs de lui. + +--Vous tes prt partir en ballon, me dit-il. + +--Quand vous voudrez. + +--Eh bien! nous comptons sur vous demain matin 6 heures, l'usine de +Vaugirard; votre ballon sera gonfl, nous vous confierons nos lettres et +nos dpches. + +Le 30 septembre, 5 heures du matin, je pars de chez moi avec mes deux +frres qui m'accompagnent. J'arrive l'usine de Vaugirard, mon ballon est +gisant terre comme une vieille loque de chiffons. C'est le _Cleste_, un +petit arostat de 700 mtres cubes, que son propritaire a gnreusement +offert au gnie militaire. Pour moi c'est presque'un ami, je le connais +de longue date; il a failli me rompre les os, l'anne prcdente. Je le +regarde avec soin, je le touche respectueusement, et je m'aperois, hlas! +qu'il est dans un tat dplorable. Il a gel la nuit; le froid l'a saisi, +son toffe est raide et cassante. Grand Dieu! qu'aperois-je prs de la +soupape? des trous o l'on passerait le petit doigt, ils sont entours de +toute une constellation de piqres. Ceci n'est plus un ballon, c'est une +cumoire. + +Cependant les aronautes qui doivent gonfler mon navire arien, arrivent. +Ils ont avec eux une bonne couturire qui, arme de son aiguille, rpare +les avaries. Mon frre prend un pot de colle, un pinceau, et applique +des bandelettes de papier sur tous les petits trous qui s'offrent son +investigation minutieuse. C'est gal, je ne suis que mdiocrement rassur, +je vais partir seul dans ce mchant ballon, us par l'ge et le service; +j'entends le canon qui tonne nos portes; mon imagination me montre les +Prussiens qui m'attendent, les fusils qui se dressent et vomissent sur mon +navire arien une pluie de balles! + +La dernire fois que je suis mont dans le _Cleste_, je n'ai pu rester en +l'air que trente-cinq minutes! Toutes les perspectives qui s'ouvrent mes +yeux ne sont pas trs-rassurantes. + +--Ne partez pas, me disent des amis, attendez au moins un bon ballon; +c'est folie de s'aventurer ainsi dans un outil de pacotille. + +Cependant, MM. Bechet et Chassinat arrivent de la Poste avec des ballots +de lettres. M. Herv Mangon me dit que le vent est trs-favorable, qu'il +souffle de l'est et que je vais descendre en Normandie; le colonel Usquin +me serre la main et me souhaite bon succs. Puis bientt M. Ernest Picard, + qui je suis spcialement recommand, demande m'entretenir; pendant une +heure, il m'informe des recommandations que j'aurai faire Tours au +nom du gouvernement de Paris; il me remet un petit paquet de lettres +importantes que je devrai, dit-il, avaler ou brler en cas de danger. Sur +ces entrefaites, le soleil se lve, et le ballon se gonfle. Ma foi, le +sort en est jet. Pas d'hsitations! Mon frre surveille toujours la +rparation du ballon, il bouche les trous avec une attention dont il ne se +sentirait pas capable, s'il travaillait pour lui-mme: la besogne qu'il +excute si bien, me rassure. Il est certain que je prfrerais un bon +ballon, tout frais verni et tout neuf, mais je me suis toujours persuad +qu'il y avait un Dieu pour les aronautes. Je me laisse conduire par ma +destine, les yeux bien ouverts, le coeur et les bras rsolus. Je ne puis +m'empcher de penser mon dernier voyage arien. C'tait le 27 juin 1869, +au milieu du Champ de Mars. Je partais avec huit voyageurs dans l'immense +ballon _le Ple Nord_. Qui aurait pu souponner, alors, la ncessit +future des ballons-poste! + +A 9 heures, le ballon est gonfl, on attache la nacelle. J'y entasse des +sacs de lest et trois ballots de dpches pesant 80 kilog. + +On m'apporte une cage contenant trois pigeons. + +--Tenez, me dit Van Roosebeke, charg du service de ces prcieux +messagers, ayez bien soin de mes oiseaux. A la descente, vous leur +donnerez boire, vous leur servirez quelques grains de bl. Quand ils +auront bien mang, vous en lancerez deux, aprs avoir attach une plume +de leur queue la dpche qui nous annoncera votre heureuse descente. Quant +au troisime pigeon, celui ci qui a la tte brune, c'est un vieux malin +que je ne donnerais pas pour cinq cents francs. Il a dj fait de grands +voyages. Vous le porterez Tours. Ayez-en bien soin. Prenez garde qu'il +ne se fatigue en chemin de fer. + +Je monte dans la nacelle au moment o le canon gronde avec une violence +extrme. J'embrasse mes frres, mes amis. Je pense nos soldats qui +combattent et qui meurent deux pas de moi. L'ide de la patrie en danger +remplit mon me. On attend l-bas ces ballots de dpches qui me sont +confis. Le moment est grave et solennel; nul sentiment d'motion ne +saurait plus m'atteindre. Lchez tout! + +Me voil flottant au milieu de l'air! + + + * * * * * + + +Mon ballon s'lve dans l'espace avec une force ascensionnelle +trs-modre. Je ne quitte pas de vue l'usine de Vaugirard et le groupe +d'amis qui me saluent de la main: je leur rponds de loin en agitant +mon chapeau avec enthousiasme, mais bientt l'horizon s'largit. Paris +immense, solennel, s'tend mes pieds, les bastions des fortifications +l'entourent comme un chapelet; l, prs de Vaugirard, j'aperois la fume +de la canonnade, dont le grondement sourd et puissant, tout la fois, +monte jusqu' mes oreilles comme un concert lugubre. Les forts d'Issy et +de Vanves m'apparaissent comme des forteresses en miniature; bientt je +passe au-dessus de la Seine, en vue de l'le de Billancourt. + +Il est 9 heures 50; je plane 1,000 mtres de haut; mes yeux ne se +dtachent pas de la campagne, o j'aperois un spectacle navrant qui ne +s'effacera jamais de mon esprit. Ce ne sont plus ces environs de Paris, +riants et anims, ce n'est plus la Seine, dont les bateaux sillonnent +l'onde, o les canotiers agitent leurs avirons. C'est un dsert, triste, +dnud, horrible. Pas un habitant sur les routes, pas une voiture, pas +un convoi de chemin de fer. Tous les ponts dtruits offrent l'aspect de +ruines abandonnes, pas un canot sur la Seine qui droule toujours son +onde au milieu des campagnes, mais avec tristesse et monotonie. Pas un +soldat, pas une sentinelle, rien, rien, l'abandon du cimetire. On se +croirait aux abords d'une ville antique, dtruite par le temps; il faut +forcer son souvenir pour entrevoir par la pense les deux millions +d'hommes emprisonns prs de l dans une vaste muraille! LE CLESTE. + +Il est dix heures; le soleil est ardent et donne des ailes mon ballon; +le gaz contenu dans le _Cleste_ se dilate sous l'action de la chaleur; +il sort avec rapidit par l'appendice ouvert au-dessus de ma tte, et +m'incommode momentanment par son odeur. J'entends un lger roucoulement +au-dessus de moi. Ce sont mes pigeons qui gmissent. Ils ne paraissent +nullement rassurs et me regardent avec inquitude. + +--Pauvres oiseaux, vous tes mes seuls compagnons; aronautes improviss, +vous allez dfier tous les marins de l'air, car vos ailes vous dirigeront +bientt vers Paris, que vous quittez, et nos ballons sauront-ils y +revenir? + +L'aiguille de mon baromtre Breguet tourne assez vite autour de son +cadran, elle m'indique que je monte toujours..., puis elle s'arrte au +point qui correspond une altitude de 4,800 mtres au-dessus du niveau de +la mer. + +Il fait ici une chaleur vraiment insupportable: le soleil me lance ses +rayons en pleine figure et me brle; je me dsaltre d'un peu d'eau. Je +retire mon paletot, je m'assieds sur mes sacs de dpches, et le coude +appuy sur le bord de la nacelle, je contemple en silence l'admirable +panorama qui s'tale devant moi. + +Le ciel est d'un bleu indigo; sa limpidit, son ton chaud, color, me +feraient croire que je suis en Italie; de beaux nuages argents planent +au-dessus des campagnes; quelques-uns d'entre eux sont si loin de moi, +qu'ils paraissent mollement se reposer au-dessus des arbres. Pendant +quelques instants, je m'abandonne une douce rverie, une muette +contemplation, charme merveilleux des voyages ariens: je plane dans un +pays enchant, monde abandonn de tout tre vivant, le seul o la guerre +n'ait pas encore port ses maux! Mais la vue de Saint-Cloud que j'aperois + mes pieds, sur l'autre rive de la Seine, me ramne aux choses d'en bas. +Je me reporte vers la ralit, vers l'invasion. Je jette mes regards du +ct de Paris, que je n'entrevois plus que sous une mousseline de brume. + +Une profonde tristesse s'empare de moi; j'prouve la sensation du marin +qui quitte le port pour un long voyage. Je pars; mais quand reviendrai-je? +Je te quitte, Paris; te retrouverai-je? Comment dfinir ces penses qui +se heurtent confusment dans mon cerveau? C'est l-bas, au milieu de ce +monceau de constructions, de ce labyrinthe de rues et de boulevards, que +j'ai vu le jour; c'est sous cette mer de brume que s'est coule mon +enfance! C'est toi, Paris, qui as su ouvrir mon coeur aux sentiments +d'indpendance et de libert qui m'animent! Te voil captif aujourd'hui? +L'heure de la dlivrance sonnera-t-elle pour toi? Je sais bien que la foi, +la constance, ne manqueront jamais tes enfants; mais qui peut compter +sans les hasards de la guerre? + +Pendant que mille rflexions naissent et s'agitent ainsi dans mon esprit, +le vent me pousse toujours dans la direction de l'Ouest, comme l'atteste +ma boussole. Aprs Saint-Cloud, c'est Versailles qui tale mes yeux les +merveilles de ses monuments et de ses jardins. + +Jusqu'ici je n'ai vu que dserts et solitudes, mais au-dessus du parc la +scne change. Ce sont des Prussiens que j'aperois sous la nacelle. Je +suis 1,600 mtres de haut; aucune balle ne saurait m'atteindre. Je +puis donc m'armer d'une lunette et observer attentivement ces soldats, +lilliputiens vus de si haut. + +Je vois sortir de Trianon des officiers qui me visent avec des lorgnettes, +ils me regardent longtemps; un certain mouvement se produit de toutes +parts. Des Prussiens se chauffent le ventre sur le tapis vert, sur cette +pelouse que foulait aux pieds Louis XIV. Ils se lvent, et dressent +la tte vers le _Cleste_. Quelle joie j'prouve en pensant leur +dpit.--Voil des lettres que vous n'arrterez pas, et des dpches que +vous ne pourrez lire! Mais je me rappelle au mme moment qu'il m'a t +remis 10,000 proclamations imprimes en allemand l'adresse de l'arme +ennemie. + +J'en empoigne une centaine que je lance par dessus bord; je les vois +voltiger dans l'air en revenant lentement terre; j'en jette plusieurs +reprises un millier environ, gardant le reste de ma provision pour les +autres Prussiens que je pourrai rencontrer sur ma route. + +Que contenait cette proclamation? Quelques paroles simples disant +l'arme allemande que nous n'avions plus chez nous ni empereur, ni roi, +et que s'ils avaient le bon sens de nous imiter, on ne se tuerait plus +inutilement comme des btes sauvages. Paroles senses, mais jetes au +vent, emportes par la brise comme elles sont venues! + +Le _Cleste_ se maintient 1,600 mtres d'altitude; je n'ai pas jeter +une pince de lest, tant le soleil est ardent; car il n'est pas douteux +que mon ballon fuit, et, sans la chaleur exceptionnelle de l'atmosphre, +mon mauvais navire n'aurait pas t long descendre avec rapidit, et +peut-tre au milieu des Prussiens. En quittant Versailles, je plane +au-dessus d'un petit bois dont j'ignore le nom et l'exacte position. Tous +les arbres sont abattus au milieu du fourr; le sol est aplani, une double +range de tentes se dressent des deux cts de ce paralllogramme. A peine +le ballon passe-t-il au-dessus de ce camp, j'aperois les soldats qui +s'alignent; je vois briller de loin les baonnettes; les fusils se lvent +et vomissent l'clair au milieu d'un nuage de fume. + +Ce n'est que quelques secondes aprs que j'entends au-dessous de la +nacelle le bruit des balles et la dtonation des armes feu. Aprs, cette +premire fusillade, c'en est une autre qui m'est adresse, et ainsi de +suite jusqu' ce que le vent m'ait chass de ces parages inhospitaliers. +Pour toute rponse, je lance mes agresseurs une vritable pluie de +proclamations. + +C'est un panorama toujours nouveau qui se droule aux yeux de l'aronaute; +suspendu dans l'immensit de l'espace, la terre se creuse sous la nacelle +comme une vaste cuvette dont les bords se confondent au loin avec la vote +cleste. On n'a pas le loisir de contempler longtemps le mme paysage +quand le vent est rapide; si le puissant aquilon vous entrane, la scne +terrestre est toujours nouvelle, toujours changeante. Je ne tarde pas + voir disparatre les Prussiens qui ont perdu leur poudre contre moi: +d'autres tableaux m'attendent. J'aperois une fort vers laquelle je +m'avance assez rapidement. Je ne suis pas sans une certaine inquitude, +car le _Cleste_ commence descendre; je jette du lest poigne par +poigne, et ma provision n'est pas trs-abondante. Cependant je ne dois +pas tre bien loign de Paris. L'accueil que m'a fait l'ennemi en passant +au-dessus d'un de ses camps ne me donne nulle envie de descendre chez lui. + +J'ai toujours remarqu, non sans surprise, que l'aronaute, mme une +assez grande hauteur, subit d'une faon trs-apprciable l'influence du +terrain au-dessus duquel il navigue. S'il plane au-dessus des dserts de +craie de la Champagne, il sent un effet de chaleur intense, les rayons +solaires sont rflchis jusqu' lui; il est comme un promeneur qui +passerait au soleil devant un mur blanc. S'il trace, en l'air, son sillage +au-dessus d'une fort, le voyageur arien est brusquement saisi d'une +impression de fracheur tonnante, comme s'il entrait, en t, dans une +cave.--C'est ce que j'prouve 10 heures 45 en passant 1420 mtres +au-dessus des arbres, que je ne tarde pas reconnatre pour tre ceux de +la fort d'Houdan.--Ma boussole et ma carte ne me permettent aucun doute +cet gard. Mais ce froid que je ressens, aprs une insolation brlante, +le gaz en subit comme moi l'influence; il se refroidit, se contracte, +l'arostat pique une tte vers la fort; on dirait que les arbres +l'appellent lui. Comme l'oiseau, le Cleste voudrait-il aller se poser +sur les branches? + +Je me jette sur un sac de lest, que je vide par dessus bord, mais mon +baromtre m'indique que je descends toujours; le froid me pntre +jusqu'aux os. Voil le ballon qui atteint rapidement les altitudes de +1000 mtres, de 800 mtres, de 600 mtres. Il descend encore. Je vide +successivement trois sacs de lest, pour maintenir mon arostat 500 +mtres seulement au-dessus de la fort, car il se refuse monter plus +haut! + +A ce moment, je plane au-dessus d'un carrefour. Un groupe d'hommes s'y +trouve rassembl; grand Dieu! ce sont des Prussiens. En voici d'autres +plus loin; voici des uhlans, des cavaliers qui accourent par les chemins. +Je n'ai plus qu'un sac de lest. Je lance dans l'espace mon dernier +paquet de proclamations. Mais le ballon a perdu beaucoup de gaz, par +la dilatation solaire, par ses fuites, il est refroidi, sa force +ascensionnelle est terriblement diminue. Je ne suis qu' une hauteur de +420 mtres, une balle pourrait bien m'atteindre. + +Je regarde attentivement sous mes pas. Si un soldat lve son fusil vers +moi, je lui jette sur la tte tout un ballot de lettres de 40 kilogrammes; +mon navire arien allg de ce poids retrouvera bien ses ailes. Malgr mon +vif dsir de remplir ma mission, je n'hsiterai pas perdre mes dpches +pour sauver ma vie. + +Heureusement pour moi le vent est vif; je file comme la flche au-dessus +des arbres; les uhlans me regardent tonns, et me voient passer, sans +qu'une seule balle m'ait menac. Je continue ma route au-dessus de +prairies verdoyantes, gracieusement encadres de haies d'aubpine. + +Il est bientt midi, je passe assez prs de terre; les spectateurs qui me +regardent sont bel et bien, cette fois, des paysans franais, en sabots et +en blouse. Ils lvent les bras vers moi, on dirait qu'ils m'appellent +eux; mais je suis encore bien prs de la fort, je prfre prolonger mon +voyage le plus longtemps possible. Je me contente de lancer dans l'espace +quelques exemplaires d'un journal de Paris que son directeur m'a envoys +au moment de mon dpart. Je vois les paysans courir aprs ces journaux, +qui se sont ouverts dans leur chute, et voltigent comme de grandes +feuilles emportes par le vent. + +Une petite ville apparat bientt l'horizon. C'est Dreux avec sa grande +tour carre. Le _Cleste_ descend, je le laisse revenir vers le sol. Voil +une nue d'habitants qui accourent. Je me penche vers eux et je crie de +toute la force de mes poumons: + +--Y a-t-il des Prussiens par ici? Mille voix me rpondent en choeur: + +--Non, non, descendez! + +Je ne suis plus qu' 50 mtres de terre, mon guide-rope rase les champs, +mais un coup de vent me saisit, et me lance subitement coutre un +monticule. Le ballon se penche, je reois un choc terrible, qui me fait +prouver une vive douleur, ma nacelle se trouve tellement renverse que ma +tte se cogne contre terre.--M'apercevant que je descendais trop vite je +me suis jet sur mon dernier sac de lest; dans ce mouvement le couteau que +je tenais pour couper les liens qui servent enrouler la corde d'ancre +s'est chapp de mes mains, de sorte qu'en voulant faire deux choses la +fois j'ai manqu toute la manoeuvre. Mais je n'ai pas le loisir de mditer +sur l'inconvnient d'tre seul en ballon. Le _Cleste_, aprs ce choc +violent, bondit 60 mtres de haut, puis il retombe lourdement terre, +cette fois j'ai pu russir lancer l'ancre, saisir la corde de soupape. +L'arostat est arrt; les habitants de Dreux accourent en foule, j'ai un +bras foul, une bosse la tte, mais je descends du ciel en pays ami! + +Ah! quelle joie j'prouve serrer la main tous ces braves gens qui +m'entourent. Ils me pressent de questions.--Que devient Paris? Que +pense-t-on Paris? Paris rsistera-t-il? Je rponds de mon mieux ces +mille demandes qu'on m'adresse de toutes parts.--Je prononce un petit +discours bien senti qui excite un certain enthousiasme.--Oui, Paris +tiendra tte l'ennemi. Ce n'est pas chez cette vaillante population que +l'on trouvera jamais dcouragement ou faiblesse, on n'y verra toujours que +tnacit et vaillance. Que la province imite la capitale, et la France est +sauve! + +Je dgonfle la hte le _Cleste_, faisant carter la foule par quelques +gardes nationaux accourus en toute hte. Une voiture vient me prendre, +m'enlve avec mes sacs de dpches et ma cage de pigeons. Les pauvres +oiseaux immobiles ne sont pas encore remis de leurs motions! + +En descendant sur la place, plus de cinquante personnes m'invitent +djeuner, mais j'ai dj accept l'hospitalit que m'a gracieusement +offerte le propritaire de la voiture. Mon hte a lu par hasard mon nom +sur ma valise, il a reconnu en moi un des voisins de son associ de la rue +Bleue. Je mange gaiement, avec apptit, et je me fais conduire au bureau +de poste avec mes sacs de lettres parisiennes. + +Je les pose terre, et je ne puis m'empcher de les contempler avec +motion. Il y a sous mes yeux trente mille lettres de Paris. Trente mille +familles vont penser au ballon qui leur a apport au-dessus des nuages la +missive de l'assig! + +Que de larmes de joie enfermes dans ces ballots! Que de romans, que +d'histoires, que de drames peut-tre, sont cachs sous l'enveloppe +grossire du sac de la poste! + +Le directeur du bureau de poste entre, et parait stupfait de la besogne +que je lui apporte. Je vois son commis qui ouvre des yeux normes en +pensant aux trente mille coups de timbre humide qu'il va frapper. Il n'a +jamais Dreux t pareille fte. On en sera quitte pour prendre un +supplment d'employs; mais la besogne marchera vite: le directeur me +l'assure. Quant au petit sac officiel, je vais le porter moi-mme Tours, +par un train spcial que je demande par tlgramme. + +Qu'ai-je faire maintenant? A lancer mes pigeons pour apprendre mes +amis que je suis encore de ce monde, et pour annoncer que mes dpches +sont en lieu sr. Je cours la sous-prfecture, o j'ai envoy mes +messagers ails. On leur a donn du bl et de l'eau, ils agitent leurs +ailes dans leur cage. J'en saisis un qui se laisse prendre sans remuer. Je +lui attache une plume de la queue ma petite missive crite sur papier +fin. Je le lche; il vient se poser mes pieds, sur le sable d'une alle. +Je renouvelle la mme opration pour le second pigeon, qui va se placera +ct de son compagnon. Nous les observons attentivement. Quelques secondes +se passent. Tout coup les deux pigeons battent de l'aile et bondissent +d'un trait 100 mtres de haut. L, ils planent et s'orientent de la +tte, ils se tournent vivement vers tous les points de l'horizon, leur bec +oscille comme l'aiguille d'une boussole, cherchant un ple mystrieux. Les +voil bientt qui ont reconnu leur route, ils filent comme des flches... +en droite ligne dans la direction de Paris! + + +II + + +Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de retour + Paris par voie arienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage +Lyon.--Les nouveaux dbarqus du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_. + +Du 1er au 15 octobre. + +Faire le rcit de mon voyage en chemin de fer de Dreux Tours, par +Argentan, par le Mans; dire que dans toutes les gares j'tais reu comme +le Messie tomb du ciel, questionn toujours, partout, et que les curieux +m'ont empch de fermer l'oeil un seul instant pendant mon voyage +nocturne, n'offrirait pas grand intrt. Je prfre arriver tout de suite + Tours o je suis rendu le 1er octobre sept heures du matin. Mais Tours +n'est plus Tours; ce n'est plus la ville paisible et calme que j'ai connue +jadis; o les affaires s'laboraient tranquillement et sans bruit. + +Les touristes et les flneurs ont cess de s'y donner rendez-vous; les +commis-voyageurs ne s'y rencontrent plus dans les htels. Tours est anim, +regorge de monde; c'est la seconde capitale de France; aussi m'est-il +compltement impossible d'y trouver un traversin pour y reposer mes deux +oreilles. + +Je fais un somme lger sur un divan de l'_htel de la Boule-d'Or_, et +l'aprs-midi se passe en visites officielles. J'ai une longue entrevue +avec l'amiral Fourichon, qui m'explique comment il n'a pas encore envoy +de troupes au secours de Paris; je lance sur le pont de Tours mon +beau pigeon tte brune, porteur d'une dpche chiffre; je vois M. +Steenackers, M. Laurier, qui m'affirme qu'il a beaucoup de poigne, et que +la France sera sauve par son ministre; je vois M. et Mme Crmieux, M. +Glais-Bizoin, qui me prend pour un dput de la droite, et me fait un +discours d'une heure. Je suis prsent le soir au conseil des ministres, +et sans tre ni mdisant, ni mchante langue je ne puis m'empcher de dire +que je ne vois nulle part le Carnot qui sauvera la France... Mais je n'ai +pas la prtention ni l'autorit propres juger les hommes et les choses. + +La politique n'est pas mon affaire, j'ai rempli ma mission, remettant +chacun les lettres qu'on m'a confies, rptant de mon mieux tout ce que +j'avais dire; j'ai rsolu pendant la guerre d'tre aronaute. Revenons +nos ballons! + +Quel pouvait tre le dsir le plus ardent d'un Parisien sorti de Paris +au-dessus des nuages, c'tait de revenir par le mme chemin. On avait +organis Tours une commission scientifique charge d'examiner, d'tudier +la possibilit de semblables projets; aussi, les trois aronautes qui +m'ont prcd et moi, nous sommes immdiatement appels donner notre +avis ce sujet. MM. Mari Davy de l'Observatoire, M. Serret de l'Institut +et les autres membres qui pendant la dure de la guerre ont contribu +faire natre un grand nombre d'ides utiles et fructueuses, nous parlent +d'abord de la nue de mmoires, de projets qu'ils reoivent des quatre +coins de la France. Les inventeurs se sont montrs trs-nombreux, mais peu +srieux. Quels rves insenss; quelles utopies, quelles bouffonneries! + +Je n'oublierai jamais le monsieur qui voulait faire revenir Paris un +convoi de cent mille montgolfires, portant cent mille btes cornes, +et celui qui voulait atteler deux mille pigeons un arostat, et des +centaines d'autres inventeurs qui voulaient diriger les ballons avec +des voiles latines, des phoques et des mts, comme un navire. Quant +aux mmoires sur les ballons-poissons, les ballons-bateaux, les +ballons-oiseaux, on en formerait dix encyclopdies. Pour ma part je +suis obsd par les inventeurs qui me proposent les merveilles de leurs +conceptions. L'un d'eux surtout me poursuit, il veut munir les ballons +d'une grande voilure de son systme. + +--Mais, monsieur, je ne veux pas vous couter, il n'y a pas de vent en +ballon, vos voiles ne seront jamais gonfles. + +--Ah! voil bien comme sont les hommes du mtier, vous chassez, sans mme +l'couter, le gnie incompris. J'ai dj fait une grande invention, mais +l'humanit m'a repouss. C'tait du papier cigarette fabriqu avec la +racine mme du tabac. Personne n'en a voulu. + +Je me sauve, et je cours encore! + +Le plan que nous nous proposons de tenter pour rentrer dans Paris par la +voie des airs n'exige pas des efforts d'intelligence bien extraordinaires. +C'est celui auquel se sont arrts tous les praticiens senss. Voici en +quoi il consiste, dans toute sa simplicit: + +On va envoyer des ballons et des aronautes Orlans, Chartres, +Evreux, Dreux, Rouen, Amiens, dans toutes les villes non occupes +par l'ennemi, dans toutes celles qui sont proches de Paris, et o le gaz +de l'clairage ne fait pas dfaut. + +Chaque aronaute aura une bonne boussole, et, connaissant l'angle de route +vers Paris, observera les nuages tous les matins au moyen d'une glace +horizontale fixe o sera trace une ligne se dirigeant au centre de Paris. +Quand il verra les nuages marcher suivant cette ligne, c'est--dire quand +la masse d'air suprieure se dirigera sur Paris, il gonflera son ballon + la hte, demandera Tours, par le tlgraphe, des instructions, des +dpches, et il partira. Son point de dpart est vingt lieues de Paris +environ; il va chercher une ville qui, en y comprenant les forts, offre +une tendue de plusieurs lieues; n'a-t-il pas bien des chances de la +rencontrer dans ces circonstances spciales? S'il passe ct, il +continuera son voyage et descendra plus loin, en dehors des lignes +prussiennes. Quand le vent sera du nord, le ballon d'Amiens pourra partir; +lorsqu'il soufflera du sud ou de l'ouest, les arostats d'Orlans et de +Dreux se trouveront prts. Avec une douzaine de stations chelonnes sur +plusieurs lignes de la rose des vents, les tentatives seront nombreuses. + +L'une d'elles aura de grandes chances de succs, surtout si la +persvrance ne fait pas dfaut, et si l'on ne craint pas de renouveler +frquemment les voyages. Si un ballon est assez heureux pour passer +au-dessus de Paris, il descendra dans l'enceinte des forts. L, la +campagne est assez vaste pour que l'atterrissage soit facile. Au pis +aller, il pourra risquer la descente sur les toits si le vent n'est pas +trop rapide. Enfin, s'il manque l'entre, il aura la sortie pour lui, o +de nouveaux forts le protgeront. Dans tous les cas, il lui sera possible +de lancer par dessus bord des lettres et des dpches. + +Nous verrons plus tard pourquoi ce projet n'a t ralis que +trs-incompltement, comment il se fait que mon frre et moi soyons les +seuls aronautes assez heureux pour avoir tent deux fois le voyage. Mais +n'anticipons pas sur les vnements. Disons toutefois ds prsent que la +commission scientifique a apport ici son concours le plus utile, et que +M. Steenackers n'a jamais recul devant aucun sacrifice pour mener bonne +fin une entreprise dont l'influence morale aurait t considrable. + +Les ballons de Paris, disions-nous, sont excellents pour un voyage, mais +leur toffe est en coton; s'il faut qu'ils restent longtemps gonfls, +qu'ils supportent un grand vent, ils se dchireront. N'oublions pas +d'ailleurs que nous sommes seulement dans les premiers jours d'octobre et +que pas un ballon neuf n'est encore sorti de Paris. Il est dcid qu'on +fabriquera la hte des ballons de soie. Duruof sera charg de la +construction avec le concours de Mangin et de Louis Godard; on commencera +par confectionner un premier type. La commission m'envoie la hte Lyon +pour acheter l'toffe ncessaire. + +_5 octobre_.--Je m'aperois que les chemins de fer fonctionnent pendant +la guerre d'une faon bien singulire. Je passe deux grands jours et deux +grandes nuits dans mon wagon, avant d'arriver dans la patrie de la soie. +Les gares sont encombres partout de troupes, de voyageurs; c'est un +dsordre pouvantable. Je passe Orlans, o j'apprends que l'arme de +la Loire, qu'on attend Paris, n'existe que dans le cerveau des bons +Franais qui voient les vnements couleur de rose, mais on me parle +beaucoup de l'arme du Rhne. Lyon, j'aperois le drapeau rouge sur +l'Htel-de-Ville, des braillards dans les rues, des caricatures chez les +libraires, mais d'arme et de canons, point. + +--Ici, me dit-on, nous n'avons pas de troupes, mais, croyez-moi, monsieur, +l'arme de la Loire est vraiment formidable. Je cours chez tous les +fabricants de soie de la ville, accompagn d'un membre du conseil +municipal, qui me sert de guide de la faon la plus obligeante, sous les +auspices du prfet, M. Challemel-Lacour. Je fixe mon choix sur des pices +roses et bleues; ce sont les seules que l'on puisse trouver de suite en +quantit suffisante. + +J'en achte, pour le compte de l'tat, deux mille huit cents mtres, +quatre francs cinquante, prix trs-modr, que le fabricant appelle avec +raison un prix patriotique. + +Bientt, Tours, le nouveau thtre est transform eu atelier de +construction. Je reviens avec mes ballots de soie; Duruof et Mangin ont +dj dress des tables, fait l'pure pour la construction d'un arostat +de 1200 mtres cubes. On se prpare couper l'toffe, on s'efforce de +trouver des ouvrires. Quelques jours aprs, quatre-vingts aiguilles +marchent sans cesse, car les ctes sont troites, et la longueur de la +piqre qu'il s'agit de faire est considrable. Le travail est lanc avec +activit, et se terminera dans un dlai de quinze jours. + +On n'a pas perdu le temps pendant mon absence; le vendredi 7, une +exprience est faite avec un ballon captif de 20 mtres cubes pour +connatre quelle hauteur un ballon est l'abri des balles de chassepot. +Un arostat captif en papier est mont 400 mtres de haut. Dix-huit bons +tireurs le visent cette hauteur. On ramne l'arostat terre, il est +perc de 11 balles. A 500 mtres de haut, pas une balle n'a port. MM. +l'amiral Fourichon et Glois-Bizoin assistaient l'exprience: ce dernier +fit mme le coup de feu avec une grande habilet. + +J'utilise mes moments de loisir publier dans le _Moniteur Universel_ une +srie d'articles sur _Paris assig_. On a soif de savoir ce qui se passe +dans les murs de la capitale, les dtails que j'apporte sur la physionomie +des bastions, sur les travaux effectus au bois de Boulogne, au +Point-du-Jour, les rcits que je fais sur la formation des ambulances, +sur l'organisation des gardes nationaux, excitent vivement l'attention +de tous. Mais bientt, d'autres ballons viennent aprs moi apporter des +nouvelles plus rcentes. + +Les arostats continuent en effet attirer l'attention gnrale. On +apprend que Gambetta a confi sa fortune l'esquif arien, qu'il est +descendu prs d'Amiens, aprs un voyage mouvant, rempli de dangers +auxquels il a chapp comme par miracle. En mme temps que Gambetta, un +deuxime arostat est parti de la place Saint-Pierre, conduit par M. +Revilliod. L'arrive du ministre de l'intrieur Tours, le 11 octobre, +produit une vritable rvolution; on ne doute pas que la face des choses +va changer, chacun est persuad qu'une main nergique va enfin imprimer +la France l'lan du salut et de la dlivrance. + +Peu de jours aprs, les descentes d'arostats se succdent. Farcot et +Tracelet descendent en Belgique le 12 octobre. Bertoux et Van Roosebeke +tombent Cambrai, et subissent un tranage prilleux. M. Bertoux est +grivement bless, et Van Roosebeke, roul dans la nacelle, parvient +sauver les pigeons voyageurs qu'il amne de Paris. + +On ne peut plus douter, non sans une joie indicible, que le service des +ballons-poste est dfinitivement organis. Cependant je suis profondment +surpris de ne pas voir mon frre Albert Tissandier parmi les nouveaux +dbarqus du ciel.--Il devait partir le lendemain de mon dpart et voil +plusieurs ballons qui viennent sans lui; les aronautes n'ont mme pas +entendu parler de son dpart... Ce silence m'inquite, car je ne puis +croire que mon frre ait renonc son projet. + +_Dimanche 16 octobre_.--Je rencontre rue Royale Tours un de mes amis. + +--Vous savez la nouvelle? me dit-il. + +--Quoi donc? + +--Votre frre Albert est ici. Nous venons de le voir, il vous attend +djeuner, je vous cherche depuis ce matin. + +Je trouve mon frre _l'htel de l'Univers;_--nous nous jetons dans les +bras l'un de l'autre. Il me raconte qu'il a manqu deux dparts, que son +voyage a t retard, qu'il est parti enfin avec deux voyageurs. + +Voici le rcit qu'il a publi lui-mme de son ascension; j'en reproduis +les passages les plus intressants. + +VOYAGE DU JEAN-BART. + +Le 14 octobre, une heure un quart, le ballon le Jean-Bart s'levait de +Paris dans les airs, conduisant MM. Rane, maire du 9e arrondissement, +et Ferrand, chargs d'une mission spciale du gouvernement. Outre les +voyageurs confis mes soins, j'emportais avec moi 400 kilogrammes de +dpches, c'est--dire cent mille lettres, cent mille souvenirs envoys de +Paris par la voie des airs cent mille familles anxieuses! Par un soleil +ardent et superbe, nous passons les lignes des forts, 1,000 mtres, nous +distinguons nos ennemis qui en toute hte se mettent en mesure de nous +envoyer des balles. Mais nous planons trop loin de la terre, pour que +l'artillerie puisse nous faire peur; nous entendons les balles qui +bourdonnent comme des mouches au-dessous de notre nacelle, et nous moquant +des uhlans, des cuirassiers blancs, et de tous les Prussiens du +monde, nous nous laissons mollement bercer par les ailes de la brise +jusqu'au-dessus de la fort d'Armonviliers. + +L un spectacle plein de dsolation s'offre nos yeux. Les maisons, les +habitations, les chteaux, sont dserts, abandonns: nul bruit ne s'lve +jusqu' nous, si ce n'est celui de l'aboiement rauque et sinistre de +quelques chiens abandonns. + +Plus loin, au milieu mme de la fort de Jouy, c'est un camp prussien qui +s'tend sous notre nacelle; on remarque des travaux de dfense habilement +organiss pour rpondre toute surprise. Les tentes forment deux lignes +parallles aux extrmits desquelles s'lvent des remparts de gabions et +de fascines. Prs de l nous apercevons un immense convoi de munitions +qui couvre les routes entires; il est suivi d'une infinit de petites +charrettes couvertes de bches blanches; des uhlans l'accompagnent +en grand nombre. A la vue de notre arostat, ils s'arrtent, et nous +devinons, malgr la distance qui nous loigne, qu'ils nous jettent un +regard de haine et de dpit. + +Cependant le soleil chauffe nos toiles, et dilate le gaz qui les gonfle; +les rayons ardents nous donnent des ailes, nous bondissons vers les plages +ariennes suprieures, et bientt la terre disparat nos yeux. Quelle +splendeur incomparable, quelle munificence innomme dans cette mer de +nuages que semblent terminer des franges argentes aux clats vraiment +blouissants! Au milieu du silence et du calme, nous admirons ces sublimes +dcors du ciel, et pendant quelques secondes nous perdons de vue les +misres terrestres. Je charge M. Ferrand de surveiller le baromtre +pendant que je dessine la scne grandiose qui s'offre ma vue. + +Mais voil la nuit qui couvre de son manteau le ciel et la campagne. Il +faut songer revenir terre, regagner le plancher des braves dfenseurs +de la patrie. Nous voyons accourir des paysans qui nous crient tue-tte: +Il n'y a pas de Prussiens ici! Vous tes prs de Nogent-sur-Seine, +Montpothier; descendez vite! Tous ces cris nous dcident enfin, et nous +tombons pour ainsi dire dans les bras de nos braves amis sans aucune +secousse. + +Grce leur aide obligeante, celle de leur cur, dont nous ne saurions +oublier l'accueil touchant, nous emportons vivement dpches et ballon. +Les Prussiens ne sont pas loin, disent-ils; ils vous ont vu descendre, et +peuvent vous surprendre. Allez-vous-en au plus vite. C'est ce que nous +nous empressons de faire, et nous arrivons chez le sous-prfet de Nogent, +M. Ebling. Une rception enthousiaste nous est offerte; nous le quittons +bientt, ne voulant pas perdre un seul instant pour gagner Tours, o notre +devoir nous appelle. + +Nous sommes obligs de faire un dtour immense, de passer par Troyes, +Dijon, Nevers, Bourges, pour arriver enfin bon port. + +A peine nous sommes-nous retrouvs, mon frre et moi, que nous ne parlons +plus que du retour Paris,--notre enthousiasme partag se multiplie par +deux, nous voudrions dj tre en l'air! + +Comme certains dtails d'organisation pour le retour arien ne marchent +pas mon gr, je me dcide demander une entrevue M. Gambetta. +J'arrive au ministre, o je suis reu par M. Cavali, dit _Pipe-en-Bois,_ +chef du cabinet. Il m'introduit auprs de M. le Ministre de l'intrieur et +de la guerre, qui m'accueille avec une bonne grce pleine d'affabilit. +M. Gambetta me flicite sur mes projets, et m'apprend que M. Steenackers, +nomm directeur des tlgraphes et des postes, se chargera du service des +ballons. Puis, prenant un papier, il y crit ces mots: + +Je prie M. Steenackers d'activer le projet si courageux de M. +Tissandier. + +M. Gambetta me serre la main et me congdie en me disant d'un ton +dictatorial: Bonne chance et bon vent! + +Depuis ce jour, tous les chemins nous ont t ouverts pour activer nos +Projets! + + +III + + +Lettres pour Paris par ballon mont.--Le bon vent souffle +Chartres.--Cerns par les Prussiens!--Evasion nocturne.--L'htel du +Paradis.--Allons chercher le vent! + +Du 15 octobre au 1er novembre. + +Cependant, la nouvelle de la construction d'un ballon s'est rpandue +Tours; comme nous ne voulons pas renseigner l'ennemi sur nos projets, nous +nous gardons bien de rien publier cet gard; aussi l'imagination du +public se livre-t-elle toutes les fantaisies. Les mieux renseigns +prtendent que l'on construit un ballon dirigeable, qui, coup sr, va +rentrer Paris. L'apparition au bureau du tlgraphe d'une vaste bote +aux lettres avec cette inscription: LETTRES POUR PARIS PAR BALLON MONT, +accrdite singulirement cette manire de voir; j'ai beau dire partout +que nous voulons seulement essayer un voyage prilleux, incertain, que la +russite est douteuse, personne ne veut ajouter foi cette opinion. On se +rpte de toutes parts: Un ballon va partir pour Paris, il va rentrer +Paris. Comment? On l'ignore, mais on oublie que les deux mots tentative et +succs sont souvent spars par un abme; l'esprit humain est ainsi fait +qu'il croit toujours ce qu'il dsire, et souvent, sans rflexion, il se +plat transformer le projet en fait accompli. + +Mon frre et moi nous recevons sans cesse de vritables ovations; on nous +montre du doigt: Voil, dit-on, les aronautes qui vont rentrer Paris. +J'enrage parfois, car je sais bien, hlas! que nous ne sommes pas +encore dans l'enceinte des fortifications. Nous n'allons pas Paris, +disons-nous, nous allons essayer d'y aller, c'est bien diffrent. Mais +rien n'y fait. Nous recevons des lettres innombrables; ce sont des amis +et des inconnus qui nous crivent: Voulez-vous tre assez bons pour vous +charger de porter Paris la petite lettre que vous trouverez sous ce +pli? En quelques jours, j'ai rempli de lettres pour la capitale tout un +tiroir de ma commode. Les gens plus oss, plus indiscrets, viennent nous +voir l'htel et nous demandent porter des paquets. On se figure qu' +nous seuls nous reprsentons les messageries. Je n'oublierai jamais un +monsieur que je n'avais jamais vu et qui vient me rveiller six heures +du matin. Il me supplie de prendre la clef de son appartement Paris pour +visiter ses meubles, et de lui dire mon retour si son mobilier est +en bon tat. Il me charge en outre de rassurer sa bonne, qui doit tre +trs-inquite sur son sort. Je n'avais jamais ferm une porte sur le nez +de personne, mais ce jour-l, je me suis offert avec dlices cette petite +satisfaction. + +Pendant que les lettres pleuvent sur nos ttes comme la grle au mois de +mars, mon frre et moi nous nous occupons de faire tous nos prparatifs. +La construction du ballon de soie, malgr les efforts de Duruof, trane en +longueur; la commission scientifique nous engage ne pas attendre plus +longtemps. Mon frre va chercher son ballon le _Jean-Bart_ qui est rest +Dijon, et M. Revilliod, qui a appris nos projets, se propose spontanment +pour tenter un voyage. D'aprs les renseignements fournis par +l'Observatoire, il y a des chances pour que le vent sud-ouest rgne +longtemps en France cette poque; c'est Chartres que s'excutera la +premire tentative. La commission me prie de fournir mon concours au +dpart de M. Revilliod, pendant que mon frre court aprs le ballon qui +devra plus tard nous servir nous-mmes. + +Je fais l'acquisition d'une bonne boussole. M. Mari Davy, de +l'Observatoire, me donne l'angle de route de Paris Chartres. Nous +emballons un arostat, nous prenons une provision de ballons en papier +qui nous serviront examiner la direction du vent. Nous allons voir M. +Steenackers qui nous confie des dpches, nous donne toutes les lettres de +recommandations, de rquisitions, propres faciliter le dpart, et +nous voil bientt partis, Revilliod, Gabriel Mangin qui se chargera du +gonflement et moi. Nous tions loin de souponner les aventures qui nous +attendaient! + +_Jeudi 20 octobre_.--Nous sommes Chartres. L'Observatoire s'est montr +prophte. Le vent souffle du sud-ouest, Mangin gonfle de suite le ballon. +Il a fallu se donner bien du mouvement pour obtenir douze cents mtres +de gaz sance tenante, car les gazomtres, Chartres, ne sont pas +volumineux. La veille, le directeur de l'usine a dclar que le gonflement +tait impossible, mais le prfet a pris notre parti avec beaucoup +d'nergie, de patriotisme, et nous a tirs d'un grand embarras. Il fait +venir le directeur de l'usine. + +--Il faut absolument, lui dit-il, que vous fournissiez ces messieurs +douze cents mtres cubes de gaz. + +--Mais, monsieur le prfet, je n'ai que ce volume de gaz dans mes +gazomtres, et c'est prcisment ce que la ville va m'absorber pour +l'clairage de la nuit. + +--Eh bien! vous n'clairerez pas la ville, on ne vous fera aucun procs, +je me charge de tout. + +Voil comment les becs de gaz, Chartres, n'ont pas t allums dans la +nuit du 19 au 20 octobre. Les rues taient noires comme un four teint, +mais personne ne songeait se plaindre: on savait dans quel but il +fallait se passer de lumire. + +Le jeudi, midi, le ballon est gonfl, mais le vent est d'une violence +extrme. Le commandant Duval, qui est Chartres avec 1,200 marins, nous +a envoy une trentaine de matelots, qui ont toutes les peines du monde +matriser l'arostat. On nous dit en ville que les Prussiens ne sont pas +loin, qu'il est temps de partir; d'ailleurs, depuis quelques jours, les +vnements sont accablants, dsastreux. Orlans vient d'tre pris par +l'ennemi; Dreux a t envahi; Soissons a capitul, et au moment o +nous faisons les prparatifs du dpart, Chteaudun est impitoyablement +bombard. Mais les nouvelles venues de Paris ont affermi le courage de +tous; on a foi dans le triomphe final; Gambetta vient de nous dire: A +Paris, le peuple, de jour en jour plus hroque, prpare le salut de la +France. + +A deux heures, les rafales s'lvent puissantes et terribles; le ballon +est tellement tortur, secou, pench, que c'est un miracle s'il ne crve +pas. M. Revilliod est calme, plein de rsolution; malgr la tempte, il va +partir. Au moment o il se dispose monter dans la nacelle, un officier +nous aborde et nous remet une lettre du commandant, M. l'aronaute est +prvenu que s'il ne peut partir immdiatement, il doit brler son +ballon et ses dpches, s'il veut les sauver des mains de l'ennemi. Le +commandant demeure deux pas; nous courons chez lui. Nous le trouvons +avec ses officiers. + +Un grand feu flambe dans la chemine, il y jette une quantit de lettres +et de papiers. + +--Messieurs, nous dit-il, j'ai ordre d'vacuer Chartres, qui ne sera pas +dfendu; si vous ne pouvez partir, brlez tout, les Prussiens peuvent tre +ici dans un quart d'heure. + +Nous revenons vers le ballon; les marins sont dj partis, et les rues +sont sillonnes de bataillons de mobiles qui se retirent. Par surcrot de +malheur, le vent a t si violent qu'un accident irrparable est survenu. +Le ballon, enlev par la rafale, s'est heurt contre les arbres; les +caoutchoucs de la soupape ont t enlevs, les clapets se sont ouverts, et +l'arostat se vide; Gabriel Mangin achve le dgonflement. On nous avertit +que les Prussiens vont arriver. Nous nous demandons s'il n'est pas prudent +de mettre immdiatement le feu tout le matriel. Mais comment des +aronautes auraient-ils le courage de brler leur navire? Nous prfrons +cacher le ballon dans l'usine, derrire un monceau de charbon. Le +directeur nous avertit qu'il ne veut pas prendre la responsabilit de +ce qui surviendra, mais brler pour brler, n'est-il pas prfrable +d'attendre au dernier moment? + +Nous allons la gare du chemin de fer. + +--Tout est coup, nous dit-on, les trains ne partent plus. + +Le bureau du tlgraphe est dsert. A la prfecture, nous apprenons que +le prfet est parti. En ville, on dit partout que les Prussiens cernent +Chartres, nous voil pris comme dans une souricire, et en notre qualit +d'aronautes, nous ne tenons que mdiocrement tre prsents nos +ennemis. + +C'est ainsi que j'assiste une premire dbcle, bien loin de me douter +alors que ce spectacle n'est que le prlude insignifiant d'un drame +pouvantable, dont nous allions voir les tableaux navrants se drouler +devant nous pendant quatre mois. Les boutiques se ferment, les habitants +rentrent, Chartres est un dsert, mais derrire chaque porte, les coeurs +palpitent, les femmes tremblent, et sans dfense, sans moyens de secours, +chacun attend avec anxit. + +Le jour est bientt son dclin; il est certain que les Prussiens +n'entreront ici que demain matin. Nous avons devant nous toute une nuit +pour nous vader. Malgr l'ordre du commandant, nous voulons au moins +sauver notre matriel, et nous courons la ville pour trouver une voiture + notre usage et une charrette pour le ballon. Mais le problme est bien +plus difficile rsoudre que nous ne pouvions le croire. Un premier +loueur nous rpond avec beaucoup de flegme: + +--Vous comprenez, messieurs, que ma voiture, escorte par un ballon, +pourra certainement quitter Chartres, mais je ne suis pas bien sr qu'elle +y rentre; je prfre la garder dans ma remise. + +Le cocher qui entendait ces paroles ajoute avec vivacit: + +--D'ailleurs ce n'est pas moi qui me chargerai de vous conduire, les +Prussiens entourent la ville, nous serons pris! + +Malgr nos instances, le loueur de remises est inflexible comme le destin, +il nous abandonne notre malheureux sort. + +Nous finissons par rencontrer un voiturier intelligent et courageux qui se +charge de nous tirer d'affaire. + +--J'ai un de mes amis, nous dit-il, qui arrive de Dreux, o les Prussiens +ne sont plus. Je vous affirme que l'on peut passer sur la route de Dreux, + moins que les uhlans n'y aient paru depuis deux heures; mais le gros +de l'arme ennemie est de l'autre ct de Chartres. Nous partirons dix +heures du soir, sans lumire, sans bruit, nous trouverons bien quelque bon +chemin. Je connais le pays. + +A 10 heures, Chartres tait dsert; si vous aviez pass prs de l'usine + gaz ce moment, vous auriez vu sur la route un petit omnibus +quatre places, attel d'un bon cheval. Vous auriez aperu plus loin une +charrette, sur laquelle une dizaine d'hommes chargeaient un gros ballot +lourd et massif. C'tait notre ballon. Une nuit obscure vint nous donner +son aide. Nous filons au trot dans l'omnibus, un voiturier nous suit dans +la charrette charge de l'arostat. Nous avons donn nos instructions au +cocher. + +--Si vous voyez des Prussiens, filez au grand galop; s'ils sont en petit +nombre et s'ils veulent vous arrter, nos revolvers feront leur service. +Nous sommes quatre avec l'aide-aronaute, nous avons vingt-quatre balles +notre disposition. + +Nous quittons Chartres; nous sommes bientt arrts par un poste de gardes +nationaux; on nous demande nos papiers; on nous laisse passer. Nous +continuons notre route au milieu de l'obscurit, et, pendant une heure, le +silence de la nuit n'est troubl que par le roulement de nos voitures. La +fatigue nous fait fermer les yeux; nous commenons nous endormir, quand +notre vhicule est arrt brusquement. + +--Voil les Prussiens, s'crie d'une voix trangle notre aide-aronaute. + +Je me rveille en sursaut et j'aperois une dizaine d'hommes couverts de +grands manteaux blancs. Ils ont saisi notre cheval par la bride!... + +Ces Prussiens taient simplement de braves mobiles normands, qui +nous prenaient eux-mmes pour des ennemis, et se figuraient que nous +emportions, dans notre charrette les richesses de la ville de Chartres. + +Nous rions bien de notre double mprise, et nous continuons gaiement notre +chemin. A une heure du matin, nous arrivons Dreux, nous traversons la +ligne des avant-postes franais sans que le moindre qui vive retentisse. + +--Voil, disons-nous, une ville bien garde. + +Nous arrivons, en effet, sur la place sans rencontrer un factionnaire. Un +corps de garde s'offre notre vue. Nous y entrons. Je montre au chef de +poste nos papiers, les lettres de rquisition s'adressant l'autorit +militaire, je le prie de nous aider trouver un asile. Les chevaux n'ont +pas mang, il leur faut une place dans une curie. + +--Dreux est bien encombr, nous dit-on, et je ne sais si vous aurez de +bons lits, mais on vous donnera toujours bien un abri. Je vais vous mener + l'_Htel du Paradis_. + +Nous frappons la porte. Une vieille mgre arrive de trs-mauvaise +humeur.--Madame, dit trs poliment l'officier qui nous sert de guide, ces +messieurs ont des lettres de recommandation du gouvernement, ils sont +chargs d'une mission importante, ils sont fatigus et dsirent une +chambre, une place l'curie pour leurs chevaux. + +La patronne rplique trs-insolemment:--On ne vient pas chez les gens +deux heures du matin. Je n'ai pas de place. Et puis je ne connais pas ces +hommes-l, dit-elle en nous montrant, je ne peux pas loger les premiers +venus. + +L'amabilit de la patronne du _Paradis_ nous fait monter la moutarde au +nez. Nous ne rpliquons rien; l'officier, comme nous, est furieux; nous +partons et nous revenons avec quatre hommes et un caporal. Nous frappons +une seconde fois la porte de l'htel, et toujours trs-poliment, nous +disons la patronne: + +--Ouvrez vos portes, nous allons fouiller votre maison. Nous allons voir +si la place manque. + +La dame de l'_Htel du Paradis_ est devenue muette sous l'effet d'une +exaspration rentre. Mais bientt sa langue a retrouv le mouvement. + +--Monsieur, dit-elle l'officier, c'est indigne; je prfrerais recevoir +les Prussiens que tous les mobiles comme vous qui nous maltraitent. Vous +tes tranger Dreux; si vous tiez de la garde nationale, les choses se +passeraient diffremment. + +--Vous traitez bien, madame, m'criai-je, un officier franais qui +vient ici dfendre votre ville, votre maison; je vous flicite de votre +patriotisme. + +Cependant, nous nous assurons que l'htel est plein; mais il y a bel et +bien des places l'curie, et nos chevaux y prennent le repos jusqu'au +lendemain, malgr les rclamations de la patronne. + +Je n'ai cit cette histoire que pour montrer comment certains Franais +comprenaient la guerre; le fait malheureusement n'est pas isol, et ce +n'est pas sans raison que l'on a dit que bien des paysans, bien des +habitants de province, prfraient ouvrir leurs bras l'ennemi qu' ceux +qui combattent pour la patrie. Nos soldats ont parfois trouv un mauvais +accueil, bien des officiers me l'ont affirm; il aurait fallu, dans ces +cas-l, ne pas craindre de parler le revolver la main; on n'aurait pas +d avoir de piti pour les faux Franais qui, par un sentiment d'gosme +ignoble, se refusaient d'apporter leur concours l'oeuvre de la dfense +nationale. + +Revilliod, Mangin et moi, nous passons la nuit au poste. + +Le lendemain, nous faisons une visite au sous-prfet de Dreux. Il apprend +avec dsespoir que Chartres n'a pas rsist. + +--Que voulez-vous que je fasse; je n'ai que 8,000 mobiles Dreux? +Chartres avait 12,000 soldats! + +--Mais n'y a-t-il pas ici de l'artillerie, des canons? On le dit en ville. + +--Chut! s'crie le sous-prfet en me parlant bas l'oreille. Nous avons +deux canons, mais il n'y a de munitions que pour les charger sept fois +chacun! + +Deux jours aprs, nous tions revenus Tours. Je retrouve mon frre qui a +lui-mme retrouv son ballon. Chartres a t occup le lendemain de notre +dpart.--C'est au Mans que vont maintenant commencer nos tentatives. +Revilliod et Mangin seront des ntres; il y aura ainsi deux ballons prts + partir ensemble quand le vent sera favorable. + +_22 octobre_.--Nous sommes au Mans dans la nuit, le ballon est dbarqu +la gare. + +--Surveillez-le bien, dis-je au sous-chef de gare. Nous viendrons le +prendre demain matin de bien bonne heure. + +A 6 heures du matin nous demandons le ballon.--Pas de ballon. Un employ +maladroit l'a expdi Tours croyant qu'il venait directement de Paris. +Me voil forc d'aller Tours avec Revilliod. Je commence avoir une +vritable indigestion des chemins de fer surchargs de trains qui font des +courses de lenteur. Il a fallu 40 heures pour aller Lyon. Nous mettrons +cette fois 6 heures pour nous rendre Tours. Chaque gare est encombre de +troupes, de francs-tireurs; c'est un remue-mnage inou; chaque station, +on ajoute des wagons, et on attend une heure. Revilliod reprend son ballon +le _George Sand_ qu'il reporte au Mans. + +_23 octobre_.--Nous rejoignons notre collgue aujourd'hui avec le +_Jean-Bart_. Nous voil dans le dpartement de la Sarthe, qui est aussi, +comme nous l'avons appris, la patrie de Coutelle, le clbre arostier de +Fleurus. A une station, nous nous sommes croiss avec les voyageurs +d'un nouveau ballon descendu rcemment. L'un d'eux est un de mes amis +d'enfance, Gaston Prunires, que je n'avais pas vu depuis 12 ans! Il m'a +montr le _Journal Officiel_ de Paris, o est insre une dpche que +nous avons envoye par pigeons, prvenant les Parisiens de donner aide +et protection aux ballons qu'ils pourront apercevoir au-dessus de leurs +ttes. + +Le lendemain de notre arrive au Mans, nous rendons visite au prfet, M. +Georges Lechevalier, qui est un ancien camarade de collge de mon frre; +il nous accueille de la faon la plus obligeante, et nous prte le plus +utile concours. Une fois nos dispositions prises pour le gonflement, il +faut bon gr mal gr patienter, car le vent est dfavorable: il souffle du +nord, et il n'y a gure de chance de le voir tourner rapidement vers le +sud-ouest. Je ferai remarquer ici que le projet adopt l'origine n'a +pas t ralis. Pendant notre sjour au Mans, le vent ne nous a pas +favoriss. Mais il aurait d y avoir un ballon Amiens, Rouen, et, +cette poque, ceux-l auraient pu plusieurs fois tenter le voyage dans +d'excellentes circonstances. + +Le dimanche 30 octobre, l'arostat est gonfl sur les bords de la Sarthe. +On excute plusieurs ascensions captives pour sonder l'air. Nous enlevons +dans la nacelle quelques officiers, bien loin de souponner alors que +plus tard nous devions nous retrouver la mme place, comme arostiers +militaires, sous les ordres du gnral Chanzy. Le temps est calme et le +ballon plane immobile au-dessus de la Sarthe, o il se reflte comme dans +un miroir. Une foule considrable assiste nos ascensions captives et +attend avec impatience le moment du dpart. Mais le vent est toujours +impitoyablement tourn au nord et au nord-ouest. + +L'arostat est confi la garde d'un poste de zouaves pontificaux; ces +braves soldats viennent d'arriver de Rome avec Charette. + +Les journes se passent et le bon vent n'arrive pas. Toujours vent +nord-ouest. M. Mari Davy nous tlgraphie que les circonstances +atmosphriques ne changeront probablement pas avant longtemps. Ah! si +nous tions Rouen, nous pourrions partir et les courants ariens nous +entraneraient doucement sur Paris. En faisant cette rflexion, il me +prend l'ide d'imiter Mahomet qui marche vers la montagne. Le vent ne veut +pas venir nous trouver. Allons le chercher. + +Revilliod et Mangin restent au Mans avec un ballon; et nous voil partis, +avec l'arostat le _Jean-Bart_, qu'il faut traner pniblement, de gare +en gare, car le chemin de fer fonctionne difficilement. Le train s'arrte +toutes les dix minutes, et passant par des voies dtournes, il met +vingt-quatre heures pour gagner le chef-lieu de la Seine-Infrieure. + + +IV + + +Premire tentative de retour Paris par ballon.--Prparatifs du +voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.-Le +djeuner en ballon.--Le vent a tourn.--En ballon captif. + +Du 1er au 8 novembre 1870. + +Nous arrivons Rouen, mon frre et moi, le 2 novembre, avec le ballon le +_Jean-Bart_. Le prfet a t prvenu de nos projets; il a eu l'obligeance +de faire mettre notre disposition un grand local o l'arostat +pourra tre ventil et vernis neuf. C'est la grande salle de bal du +Chteau-Baubet, le Casino de l'endroit, qui se transforme ainsi en atelier +arostatique. L'inspecteur du tlgraphe envoie ses facteurs qui nous +aident avec beaucoup de zle dans l'opration de vernissage, vilaine +besogne qui consiste enduire l'arostat d'huile de lin cuite sur toute +sa surface. Le ballon ventil est gonfl l'air, on pntre dans son +intrieur, afin d'examiner, par transparence, l'toffe dans toute son +tendue. + +Chaque fois qu'un petit trou se montre, il est bouch avec une pice: la +plus petite piqre est cache sous une feuille de baudruche. C'est mon +frre qui s'occupe surtout de cette besogne avec un soin scrupuleux; +il fallait la guerre pour transformer ainsi un architecte de talent en +rparateur de ballons. + +Mais nous sommes seuls; c'est nous qui conduirons notre arostat: s'il +fuit, s'il est en mauvais tat, qui donc, si ce n'est nous, en subira la +consquence? Le voyage sera peut-tre long, prilleux; ayons au moins +un bon arostat, bien rpar, bien impermable. S'il arrive un malheur, +n'ayons aucun reproche nous faire! + +Pendant quelques jours, le vent n'est pas favorable; il souffle plein nord +et nord-est. La patience est devenue de notre part, une ferme rsolution. +L'accueil que nous recevons Rouen est si affable, si gracieux, que le +temps se passe assez vite, malgr les nouvelles de la guerre, toujours +dsastreuses, qui accablent le pays. Nous avons appris au Mans l'infme +trahison de Bazaine, qui a soulev dans toute la foule un cri d'horreur +et de dgot[4]. Voil que Dijon vient de succomber sous les coups d'une +arme de 10,000 Badois. Quand s'arrtera donc la srie des malheurs qui +frappent la France sans trve, sans piti? Parfois le dcouragement +trouble notre esprit, mais ce n'est qu'une impression fugitive; non, la +France ne peut pas tomber, Paris rsiste, et l'ennemi sera cras sous ses +murs. Voil ce que nous disions tous au mois de novembre. Voil ce que +l'on rptait alors dans toute la France! + +[Note 4: Ce chapitre a t crit quelques jours aprs la proclamation +de M. Gambetta qui qualifiait lui-mme de _trahison_ la conduite du +marchal Bazaine. Sans doute aujourd'hui nous ne serions plus si +affirmatif, nous disant que l'histoire seule sera le grand juge.--Mais +nous ne voulons pas dnaturer notre rcit, ici comme ailleurs, en lui +tant le caractre de l'impression premire,] + +_6 novembre_.--Le vent a pass momentanment au nord-est. D'aprs les avis +de l'Observatoire, il faut ouvrir l'oeil, le vent nord-ouest favorable +pourrait bien rgner d'une faon durable, d'un moment l'autre. + +Pour tre prts toute heure du jour et de la nuit, nous prenons la +rsolution de gonfler le _Jean-Bart_, afin qu'il puisse partir subitement + l'instant voulu. Une foule considrable assiste au gonflement qui +s'opre dans d'excellentes conditions prs de l'usine gaz. Voil les +lettres pour Paris qui recommencent surgir de toutes parts. On nous suit +dans la rue, on nous supplie de prendre encore une lettre bien lgre. A +l'htel, en rentrant, il y a toujours notre adresse tout un paquet de +petites lettres, qui, quoique bien lgres, finissent par faire un ballot +trs-lourd. Nous prenons des deux mains, bien heureux de faire des +heureux, mais ayant toujours soin d'ajouter: Votre lettre suivra notre +destine, il n'y a pas de garantie pour le succs. Nous essayons, voil +tout! Le directeur du bureau de la poste ajoute ces paquets quatre sacs +de lettres pesant 250 kilogrammes, ce qui met entre nos mains une centaine +de mille lettres venant des quatre coins de France. Ah! si nous +pouvions les apporter Paris. Que de bndictions, que de marques de +reconnaissance nous seraient donnes! Comment songer sans motion cette +belle perspective! + +L'opration du gonflement est assez longue, car nos hommes d'quipe +improviss n'ont jamais touch un ballon. Il faut tout surveiller de prs. +J'ai t oblig de prparer le _cataplasme_ arostatique, form de suif +fondu et de farine de lin, et destin boucher les joints de la soupape; +en ma qualit de chimiste, j'ai parfaitement russi cette petite cuisine. +Nous descendons nous-mmes les sacs de lest autour du filet; le ballon est +couvert d'huile, et nos vtements ne tardent pas tre aussi luisants que +notre arostat. Il n'est dcidment pas agrable de seller soi-mme le +cheval qu'on doit monter, et surtout de cirer ses harnais! + +Mon frre montre le ballon un inventeur avec lequel nous avons dn la +veill, l'_Htel d'Angleterre_. Il nous expliquait son systme avec un +enthousiasme fougueux.--Je veux runir, disait-il, un grand nombre de +ballons, dans une charpente lgre ayant forme de navire; mon appareil, +muni de mts, de voilures, pourra louvoyer dans les airs! En face de +nous, un Anglais souriait. J'ai su depuis que c'tait un des plus clbres +ingnieurs de la Grande-Bretagne. + +En voyant le _Jean-Bart_, la tnuit de l'toffe arostatique, en +s'apercevant que l'appareil oscille si facilement sous le moindre souffle +de l'air, l'inventeur a enfin ouvert les yeux. Il est guri de sa folie! +Je ne m'attendais pas voir mon frre faire une cure aussi merveilleuse! + +A cinq heures, le _Jean-Bart_ est gonfl. + +J'observe attentivement les nuages, leur direction, ma boussole et +ma carte la main. Connaissant l'angle de Rouen avec le mridien +astronomique, et la dclinaison, je puis tracer sur le sol une ligne +qui s'tend vers le centre de Paris. Nous partirons quand les nuages se +dirigeront suivant cette ligne, quand nos petits ballons d'essai prendront +bien cette direction. Les conditions atmosphriques ne permettent pas +encore de lancer le ballon dans l'espace. Attendons le nord-ouest; +beaucoup d'habitants de Rouen regardent comme nous le ciel, les +girouettes, et se demandent: Quand le vend nord-ouest soufflera-t-il? + +Les nouvelles que l'on apprend le soir au bureau du tlgraphe ne sont +pas trs rassurantes. Les Prussiens sont sept lieues de Rouen. Si notre +dpart est ajourn, il serait bien possible que les aronautes soient +dlogs de Rouen, comme ils l'ont t de Chartres. Pendant la nuit, nous +faisons, mon frre et moi, une srie de rflexions tantt agrables, +tantt peu rassurantes. Mais notre imagination ouvre Paris nos yeux. La +possibilit du succs fait oublier celle d'un chec. On a fait courir le +bruit que les Prussiens condamnaient mort les aronautes qu'ils avaient +pris, et, dans nos rves, nous nous voyons parfois fusills comme des +espions! Mais qu'est-ce que la vie de tels moments? Ne les compte-t-on +pas par milliers, les hros qui meurent sur le champ de bataille? Ne +saurons-nous pas, s'il le faut, nous aventurer aussi bien dans la nacelle +d'un ballon que prs de l'afft d'un canon. + +Le lendemain, 7 novembre, nous gommes rveills en sursaut. C'est un +ancien marin qui a surveill le gonflement et qui entre prcipitamment +dans notre chambre. + +--Messieurs, dit-il tout mu, je crois que le vent souffle vers Paris; +voyez donc si je ne me trompe pas! + +D'un bond je me prcipite sur le balcon de l'htel o nous logeons. Les +nuages se refltent dans la Seine qui s'tend sous mes yeux; ils se +dirigent bien, en effet, vers le sud-est, mais il est de toute ncessit +de confirmer cette observation en lanant des ballons d'essai. + +Nous courons l'usine gaz. Un petit ballon de caoutchouc est gonfl, +lanc dans l'espace, le vent de terre le jette d'abord au-dessus de nos +ttes, mais le courant suprieur lui fait dcrire dans le ciel une ligne +parallle celle que j'ai trace sur le sol et qui donne la route de +Paris! Nos coeurs bondissent de joie, d'motion, d'esprance. + +L'inspecteur du tlgraphe est prvenu la hte, il annonce Tours notre +dpart; une heure aprs on remet entre nos mains la dernire instruction +du gouvernement[5]. + +[Note 5: Voici la dpche qui nous a t remise au moment du dpart: +Extrme urgence, Rouen de Tours--Directeur gnral inspecteur +Rouen--Dites Tissandier de partir et de dire Paris, nos amis, que +nous sommes prts mourir tous pour sauver l'honneur du pays.] + +Le directeur de la poste ne tarde pas accourir avec un nouveau sac de +lettres importantes. Nous rentrons prcipitamment l'htel prendre nos +paquets; notre voiture est suivie dans la rue par une foule considrable, +et grand nombre de Rouennais nous mettent dans la main leurs dernires +lettres pour Paris. + +A onze heures, mon frre et moi nous montons dans la nacelle. Le vent n'a +pas vari depuis le matin. Nos sacs de dpches sont attachs au bordage +extrieur. Notre malle, nos couvertures pendent au cercle du ballon. Une +foule si compacte entoure l'arostat que nous procdons avec peine +l'quilibrage. On jette mme dans la nacelle les dernires lettres. Une +vieille dvote remet mon frre une mdaille bnite et une prire qui, +dit-elle, nous porteront bonheur. + +Un monsieur trs-bien mis me donne un papier pli que j'ouvre. C'est le +prospectus d'une maison d'habillement, d'un BON DIABLE rouennais. Cette +plaisanterie de mauvais got me fait fcher tout rouge, et met fin la +pluie de missives. On fait reculer la foule. Les mains qui retiennent +la nacelle se soulvent sous nos ordres, le ballon bientt s'lve avec +majest au milieu des cris d'enthousiasme de toute la foule. + +Le public suit de terre notre direction et trois quarts d'heure aprs +l'ascension, le gouvernement recevait Tours le tlgramme suivant qu'il +publiait le lendemain dans son _Journal officiel_: + +Rouen, 7 novembre, midi. + +Inspecteur Rouen directeur gnral Tlgraphes Tours. Le ballon le +_Jean-Bart_ mont par MM. Tissandier frres est parti 11 heures et demie +se dirigeant sur Paris, au milieu des acclamations. + +Vent favorable. Temps brumeux, ils font bonne route. Ces messieurs +emportent lettres, paquets et dpches. + +Le ballon le _Jean-Bart_, en quittant terre, passe au-dessus des +gazomtres de l'usine; il bondit mollement au-dessus des nuages, en +traant dans l'espace une courbe gracieuse; puis il s'arrte un instant, +immobile, hsitant comme l'oiseau qui cherche sa route. Il tourne sur +son axe, oscille lentement et s'abandonne enfin au courant arien qui +l'entrane. + +Nous sommes 1,200 mtres d'altitude: la ville de Rouen est vraiment +admirable, vue du haut de notre observatoire flottant. A nos pieds, l'le +Lacroix d'o nous venons de quitter terre, se baigne dans l'onde azure de +la Seine. Plus loin, le fleuve traverse la ville, comme un ruban jet au +hasard au milieu des maisonnettes d'une bote de jouets de Nuremberg. Un +soleil d'automne colore de tons vigoureux ce dlicieux tableau qu'encadre +un cercle de brume; l'air est semi-transparent, mais le coloris de la +scne terrestre, pour tre moins vif, moins clatant qu'au milieu de +l't, n'en est pas moins pur et moins beau. + +La plaine o le ballon s'est gonfl tout l'heure est littralement +cache sous les ttes humaines, qui toutes sont diriges vers nous! Les +hommes lvent les bras vers le ciel, les femmes agitent leurs mouchoirs. +Les voeux de tous nous accompagnent! Comment ne pas tre profondment mu +de ces marques de sympathie qui sont envoyes de si loin! + +Cependant le _Jean-Bart_ domine bientt le sommet d'une falaise dont le +pied est arros par les eaux de la Seine. Au mme moment, mon frre fait +une observation qui devient une rvlation sans prix! Le ballon plane +juste au-dessus de la chapelle de Notre-Dame de Bon-Secours, qui, droite +comme un I, est perche sur le rocher..., et cette chapelle,--nous l'avons +remarqu terre,--est prcisment situe sur la ligne qui conduit de +Rouen au centre de Paris! + +Mon motion est si vive, ma joie si grande, que j'en ai la respiration +momentanment arrte. Quant mon frre, il regarde, bahi comme moi, le +clocher dont la pointe aigue apparat, comme le merveilleux jalon plac +sur le bord de la route. Tous deux immobiles, silencieux, suspendus dans +l'immensit cleste, nous avons la mme pense; la mme esprance fait +battre nos coeurs! Notre imagination nous ouvre, dans le lointain, +l'imposant tableau de la capitale assige; elle fait tomber nos yeux la +muraille de brume, immense toile de fond qui nous cache l'horizon. + +Derrire ce rideau de vapeurs se dressent l'enceinte des forts hrisss +de canons, la ligne des bastions de Paris couverte de combattants; c'est +comme une apparition ferique qui surgirait au milieu des nuages.... +L-bas sont nos amis, nos frres, prts mourir pour la patrie; ils nous +aperoivent dans le ciel; ils tendent les bras avec attendrissement vers +la nacelle arienne qui leur apporte la consolation avec l'esprance, +comme la colombe au rameau bni! + + * * * * * + +Il est midi. Le soleil est au znith. Il y a bientt une heure que le +_Jean-Bart_ plane au-dessus des nuages, nous n'avons pas encore perdu de +vue la ville de Rouen. Nous marchons dans le bon chemin, mais avec une +lenteur dsesprante! Le ciel au lieu de s'claircir se couvre partout +d'une brume paisse qui parait s'abaisser lentement vers la terre, comme +un immense couvercle de vapeurs. Mon frre observe attentivement la carte +et la boussole pour trouver notre route au milieu des dtours de la Seine. + +Je ne quitte pas de vue mon baromtre, dont l'aiguille tourne rapidement +autour de son cadran. La descente est rapide, le _Jean-Bart_, au milieu +de la brume, s'est couvert d'humidit qui charge ses paules. Je vide +par dessus bord un demi-sac de lest, nous remontons bientt deux mille +mtres de haut. + +Le ballon est plong au milieu d'un brouillard fonc, si pais qu'il +disparat nos yeux. Il ne faut pas songer non plus distinguer la terre +noye sous une brume paisse; impossible de suivre de l'oeil les contours +de la Seine, prcieux points de repre chelonns sur notre route. Nous +laissons l'arostat descendre bientt pour chercher revoir le sol; mais +le brouillard est compacte dans toute l'paisseur de l'atmosphre. + +--Il faut, dis-je mon frre, attendre patiemment. Dans une heure, nous +nous rapprocherons de terre pour reconnatre le pays. + +Le lest est sem sur notre route pour maintenir le ballon une altitude +de 1,800 mtres. Ce n'est plus dans l'air que nous nous trouvons, c'est au +milieu d'une vritable tuve de vapeur. Il n'y a plus rien voir, rien +faire qu' attendre ... et esprer. Car notre marche initiale a t si +favorable, que nous ne doutons pas encore du succs. Nous causons de +nos projets, nous nous rptons ce que nous ferons Paris, ce que nous +dirons; nous allons mme jusqu' penser un nouveau dpart arien de la +gare du Nord ou de la gare d'Orlans. Et cependant nous connaissons la +_peau de l'ours_ de la fable! Mais on oublie trop souvent dans la vie le +bonhomme La Fontaine. + +Le ballon est quilibr 2,300 mtres d'altitude. Nous rparons le +dsordre de notre nacelle, le guide-rope est largu, les sacs de dpches +et les sacs de lest sont soigneusement rangs, l'apptit ne nous fait pas +dfaut malgr nos motions: le djeuner nous attend. Un morceau de poulet +et un bon verre d'un vin de Sauterne qui nous a t donn par un ami, +voil notre repas. Le couvert est simple, il se compose d'un journal +tal sur nos genoux, o le repas est servi. Nous mangeons, ma foi, +trs-gaiement, oubliant notre navigation dans les hautes rgions de +l'atmosphre! + +Quelle sensation bizarre et charmante tout la fois, que celle de +planer dans les airs, au milieu d'un brouillard pais! La nacelle parait +immobile, et quand on ne remue pas soi-mme, pas la moindre trpidation ne +vous drange. C'est le sentiment du calme absolu, inconnu sur la terre, +mme dans le dsert, o le vent frle le sable et produit un bruissement +monotone. + +Ici le silence complet rgne dans ces rgions ariennes, pas un tre +vivant ne trouble l srnit de ces plaines vaporeuses que l'on sillonne, +mollement berc par l'air. + +Que ne pouvons-nous fixer l notre demeure, oubliant les misres +terrestres, la guerre et ses calamits, nous moquant des tyrans qui sment +sous leurs pas l'incendie, le meurtre et le pillage! + +Je regarde ma montre, et je m'aperois que le temps s'est coul vite; +il est bientt deux heures. Il y a une heure que nous voguons dans le +brouillard, dans une vritable tuve! + +Se trouver pendant cinquante ou soixante minutes dans un bain de vapeur +pais et compact, n'offre rien de bien mouvant. Si l'on a entre les mains +un baromtre qui vous rappelle que dans votre bain de vapeur vous tes + plus de 2,000 mtres au-dessus de la terre, si l'on se souvient qu'un +ballon presque cach dans la brume est suspendu au-dessus de votre tte, +on n'a certes pas encore lieu d'tre inquiet, quand on a quelque peu +l'habitude des voyages ariens. + +Mais o l'impression peut changer, c'est quand on vient se rappeler que +l'on a quitt une ville, o les Prussiens allaient bientt entrer; c'est +quand on se demande si dans le fond de son bain de vapeur on ne trouvera +pas des fusils ennemis, l'emprisonnement et peut-tre l'horrible mort +d'un espion! Si ce n'est la crainte qui vous agite, c'est au moins une +curiosit bien lgitime qui vous pousse jeter les yeux sur le plancher +du commun des mortels. + +Aussi, quand, aprs trois heures de voyage, le _Jean-Bart_ descendit vers +la terre qu'il avait compltement abandonne pendant une grande heure, le +lecteur ne s'tonnera pas quand il apprendra que les deux voyageurs dont +il suit les pripties se sont dit mutuellement: + +--Si nous laissions revenir l'arostat en vue de terre? Nous ne serions +pas fchs de voir o nous sommes. + +Notre ballon descend lentement dans l'atmosphre, il traverse le manteau +de brouillard qui s'tend sur la campagne; nous apercevons la terre. Une +inspection rapide nous fait connatre sur les replis de la Seine les +hauteurs des Andelys. Le _Jean-Bart_ a plan sans presque avancer; il n'a +gure march plus vite qu'une mauvaise charrette. Mais la lenteur de notre +course n'est pas notre seule remarque; le vent a chang de direction, car +nous avons laiss la Seine dj bien loin sur la gauche, et c'est toujours + notre droite que nous aurions d l'apercevoir, si nous avions continu + nous diriger vers Paris. C'est ainsi que tout coup, nos beaux rves +s'envolent en fume! Qui peut, hlas! compter sur les courants de l'air +mobiles et changeants: bien fol est qui s'y fie! + +--A quoi bon continuer le voyage? disons-nous; en passant la nuit en +ballon, nous serons jets vers le sud, sur Orlans peut-tre! L n'est pas +notre but. Revenons terre, peut-tre un second essai sera-t-il couronn +par le succs. Ce n'est que partie remise. + +Un coup de soupape nous jette cent mtres au-dessus des champs; notre +guide-rope toucha terre; une foule de paysans accourent de toutes parts. +Le vent est si faible, l'air est si calme qu'ils rattrapent la nacelle en +courant. Les voil qui touchent notre cble tranant. + +--Tirez la corde! Leur crions-nous. + +Une centaine de bras vigoureux font descendre le _Jean-Bart_ lentement, +sans secousse, sans que nous ayons eu la peine de jeter notre ancre. +Jamais meilleure descente n'est venue seconder nos efforts; mais combien +n'aurions-nous pas prfr un tranage, au milieu de la tempte, pourvu +qu'il ait eu lieu sous les murs de Paris. + +Des centaines de spectateurs nous entourent, une nue de mobiles arrive, +car la nacelle a touch terre au milieu des avant-postes franais. A +quelques milliers de mtres plus loin nous tombions chez les Prussiens! +Nous demandons o nous sommes. + +--A Pose, nous dit-on. + +--Y a-t-il prs d'ici une usine gaz o notre arostat qui a perdu du gaz +dans le trajet, puisse s'arrondir? + +Un chef d'usine des environs, M.L...., met gracieusement notre +disposition sa maison pour nous recevoir, son gazomtre pour nous fournir +une centaine de mtres cubes de gaz.--Mais pour aller jusque chez lui, il +faut traverser une ligne de chemin de fer, un fil tlgraphique et passer +la Seine! C'est bien difficile de faire arriver jusque-l un ballon +captif. Toutefois nous voulons essayer quand mme. + +Je harangue la foule et lui demande son aide. Mille hourrahs rpondent +ma proposition. Je descends de la nacelle une corde de 50 mtres, +pendant que mon frre en attache une autre au cercle. Nous attelons une +cinquantaine d'hommes chaque cble et le ballon captif s'lve trente +mtres de haut. Aprs nous tre renseigns sur l'itinraire suivre, on +nous trane dans la nacelle jusqu'au petit village de Pose, o le maire +reoit les voyageurs tombs des nues.--Nous voici arrivs sur les rives +de la Seine, o de vieux bateliers se concertent pour le passage de +l'arostat sur l'autre rive. Le temps est calme, et malgr la largeur du +fleuve, le ballon est attach par deux cordes un bachot solide, o huit +rameurs prennent place. Ils se lancent au large; c'est merveille de nous +voir dans notre panier d'osier 30 mtres au-dessus du courant rapide, +remorqus par les solides biceps de nos mariniers, qui font parvenir le +_Jean-Bart_ sur l'autre rive, aprs un travail pnible et plein de danger +pour eux. Car la moindre brise et soulev le ballon et fuit chavirer +l'embarcation! Mais ces braves gens sont si heureux de venir en aide des +aronautes, qu'ils ne veulent pas connatre d'obstacles! + +Nous continuons notre route jusqu' la voie du chemin de fer o les fils +tlgraphiques se dressent, comme ces dragons des _Mille et une Nuits_ qui +crient au voyageur tmraire: Tu n'iras pas plus loin! Comment en effet +faire passer un ballon captif retenu par des cbles travers des fils +tendus quelques mtres du sol?--Cet obstacle est surmont. Suspendus +dans l'air une vingtaine de mtres, nous jetons au del des fils une +corde que saisissent nos conducteurs, tandis que l'on abandonne le cble +qui est de l'autre ct des poteaux. Bientt une petite rivire arrte +encore notre marche, mais l'arostat passe ce dernier Rubicon et arrive +enfin Romilly-sur-Andelle. Notre ballon est attach des masses de +fonte pesantes, nous le clouons au sol, o des gardes nationaux le +surveillent. Il passe la nuit dans la prairie, tandis que nous jouissons +des douceurs de la plus charmante hospitalit que puissent recevoir des +voyageurs tombs du ciel. + + +V + + +Seconde tentative de retour Paris.--Le coucher du soleil et le lever +de la lune.--La Seine et les forts.--Adieu Paris!--Descente dans le +fleuve.--Les paysans normands. + +Du 8 au 20 novembre. + +Le lendemain le _Jean-Bart_ a reu une petite ration de gaz qui lui +a donn des ailes. Mon frre et moi nous observons avec attention +l'atmosphre. Le vent de terre est du sud-est, mais nous croyons remarquer +que des nuages trs-levs se dirigent dans la direction de Paris. Nous +sommes dans le feu de l'action, comme les soldats au milieu des fumes +de la poudre, nous voulons marcher en avant, dcids tenter un nouveau +voyage de grandes hauteurs, sans nous soucier de la nuit qui tombe, ni +des Prussiens qui nous entourent. + +Cette fois, ce n'est plus la mme confiance qui anime notre esprit, car le +courant infrieur est compltement dfavorable; mais il semble devoir +nous pousser sur Rouen, o de toute faon il faut revenir. Dans le cas +d'insuccs, ce trajet serait accept comme un pis-aller favorable. Quant +au courant suprieur, il est trs-lev; comment se dissimuler les +difficults vaincre pour s'y maintenir, pendant un temps d'une longue +dure? Nous faisons la part du possible et du probable, comptant beaucoup +sur ce je ne sais quoi, qui parfois vous vient en aide. Partons toujours, +disons-nous, on avisera en l'air. _Audaces fortuna juvat!_ ce qui veut +dire, en style arostatique, qu'il faut s'lever en ballon pour que le bon +vent vous favorise. + +A quatre heures trente minutes, nous prenons les dispositions du dpart. +Nos valises boucles la hte sont attaches au cercle du filet, un +dernier paquet de lettres qu'apporte le maire de Romilly est plac dans +la nacelle. Nous montons dans notre esquif d'osier; il fait un temps +magnifique, de grands nuages blancs se bercent dans l'air, l'heure du +crpuscule va sonner, la nature est calme et majestueuse. + +Le dpart s'excute dans les meilleures conditions, en prsence d'une +foule compltement trangre aux manoeuvres arostatiques. Elle manifeste +son tonnement par le silence et l'immobilit. Tous les spectateurs +ont les yeux fixs sur l'arostat; quand il quitte terre, les ttes se +dressent, les bras se lvent, les bouches sont bantes. + +Je ne me rappelle pas avoir jamais fait d'ascension dans des circonstances +si remarquables. Nous quittons lentement les prairies verdoyantes, les +lignes de peupliers qui les encadrent. Une lgre vapeur, opaline, +diaphane, couvre ces richesses vgtales, avant que le manteau de la nuit +ne s'y tende. Une indicible fracheur, odorante, pntrante, monte dans +l'air comme la plus suave manation, elle nous enveloppe, jusqu'au moment +o le _Jean-Bart_ s'enfonce dans la zone des nuages; jamais je n'avais +prouv cette volupt secrte du voyage arien, ce vertige merveilleux de +l'esprit qui s'abandonne la nature. + +On croirait en se sparant du plancher terrestre, qu'on y laisse quelque +chose de soi-mme, la partie physique, matrielle: ce qu'on emporte +avec soi, c'est l'idal. Lisez Goethe: le pote dcrit quelque part, +l'impression qu'prouve l'me lorsqu'elle se spare du corps au moment du +trpas; il y a dans cette description potique, image, crite en un style +puissant, quelque chose qui rappelle cet abandon des choses terrestres, +dans la nacelle de l'arostat! + +Nous traversons comme la flche le massif des nuages. Impression vraiment +curieuse. Pendant ce passage rapide, c'est une bue lgre qui vous +entoure, une nbulosit semi-transparente. Puis au-dessus, c'est la +lumire resplendissante, c'est le spectacle du soleil, qui lance ses +rayons ardents sur les montagnes de vapeurs, Alpes clestes aux mamelons +escarps, arrondis. Sous les nuages, nous avons laiss la nature, +presque endormie, somnolente l'heure du crpuscule. Au-dessus, nous la +retrouvons veille, pleine de vie, ivre de lumire. Quels tons puissants +dans ces rayons qui s'chappent du soleil au dclin, quand on les +contemple la hauteur de trente pyramides! Quels reflets magiques +au milieu de ces valles vaporeuses, aussi blanches que la neige des +montagnes, aussi tincelantes que des paillettes adamantines! + +Dans un de nos prcdents voyages, nous avons pu montrer un spectacle +analogue un navigateur qui avait sond tous les coins du globe; juch +dans la nacelle, il admirait, muet d'tonnement. + +--J'ai vu, nous disait-il, le soleil se coucher au milieu des glaciers +polaires, se perdre dans la mer d'azur de la baie de San-Francisco, j'ai +vu les grandes scnes que la nature dessine au cap Horn, j'ai fait le tour +du monde, mais jamais pareille scne ne m'avait tant mu! + +Qu'on ne nous accuse pas d'enthousiasme facile, ou d'exagration. Quand +la nature se mle de faire du beau dans ce monde arien, elle enfante +d'incomparables merveilles. L haut, il y a toute une rvlation de +couleurs et de lumires, qui dfieront jamais le pinceau des Michel-Ange +futurs aussi bien que la plume des Goethe de l'avenir. + +Peu peu le soleil s'abaisse l'horizon. Quand il va se noyer dans la +mer des nuages, il y jette ses derniers feux. L'immensit s'embrase, pour +s'teindre tout coup. + +Ces rayons ardents nous vitent de jeter du lest; mon frre retrace sur +son album arostatique, ce tableau cleste aussi fidlement que crayon +peut le faire. Quant moi je surveille l'aiguille du baromtre. Le soleil +nous aspire, nous appelle lui, et de couches d'air en couches d'air, +nous atteignons l'altitude de 3,200 mtres. + +A 5 heures, l'obscurit est presque complte. Le froid ne tarde pas +se faire sentir; aussi l'arostat, plus impressionnable que l'organisme +humain, est brusquement saisi; son gaz se contracte, sa force +ascensionnelle diminue. Il descend avec une grande rapidit, revient en +vue de terre, o le vent le jette sur la Seine, qu'il traverse lentement +500 mtres de haut. Bientt nous planons au-dessus d'une campagne couverte +d'arbres, comprise entre deux bras du fleuve. C'est la fort de Rouvray, +qui s'tend nos pieds comme un immense tapis de verdure. + +Le vent parait avoir chang de direction, il nous dirige vers l'Ocan. Ce +n'est pas encore dans l'enceinte des forts de Paris que nous toucherons +terre! Ayons le courage de faire contre fortune bon coeur, abandonnons nos +belles esprances, comptant bien les retrouver plus tard. + +Nous descendons si prs de terre que nos guide-ropes, longs de 200 mtres, +touchent le sommet des arbres et impriment de violentes secousses notre +nacelle. Nous entendons distinctement le frlement des cordes contre les +feuilles. Elles glissent dans les branches en imitant le murmure d'un +ruisseau qui coule sur un lit de cailloux. Quelquefois un bruit sec se +fait entendre; il est suivi d'un brusque soubresaut de l'arostat; c'est +un de nos cbles qui s'est enroul autour d'une branche qu'il a brise +comme un ftu de paille. + +L'aspect de la fort est celui d'un immense lit de mousse, car vus d'en +haut, les arbres perdent leur grandeur, on n'en aperoit que les cimes. +On serait presque tent de sauter pied joint sur ce duvet qui repose la +vue. Au milieu des bois quelques lueurs paraissent comme des toiles qui +brilleraient en un ciel sombre. Ce sont des paysans qui allument la lampe +dans leur chaumire. Se doutent-ils qu'un regard leur est lanc du ciel? + +Nous ne voulons pas descendre au milieu de la fort, dans la crainte de +mettre en pices le _Jean-Bart_. Quelques poignes de lest nous font +remonter un demi kilomtre dans l'air; mais voil qu'une circonstance +inattendue va prolonger malgr nous notre voyage, en nous entranant +encore une fois dans les rgions suprieures. + +La lune vient de se lever au milieu de l'atmosphre. Elle dissipe les +vapeurs suspendues dans l'air; enlve-t-elle aussi l'humidit fixe +aux cordages, l'toffe du _Jean-Bart_? Nous le supposons, car nous +remontons, lentement il est vrai, mais sans jeter la moindre parcelle de +lest, une hauteur de 2,400 mtres. + +La scne qui s'offre nos regards pour avoir chang d'aspect n'en est +pas moins belle, moins saisissante. L'astre des nuits trne sous un dais +d'argent, form par une vote de nuages tincelants. Jusqu' perte de vue, +ses rayons caressent la surface des vapeurs atmosphriques, les dcoupent +comme en cailles irises, et s'y refltent sur le fond obscur des rgions +infrieures. Il fait ici un froid pntrant, intense, nous nous couvrons +de nos fourrures, mais nos pieds et nos mains sont littralement gels. +L'action de l'abaissement de temprature se fait sentir d'autant plus +qu'il y a plus longtemps que nous sommes immobiles, nous finissons par +subir les preuves d'un rel malaise. La lueur indcise de la lune lance +sur notre arostat de faibles rayons qui ne suffisent plus clairer +notre baromtre. Nous distinguons peine son aiguille d'acier. +Navigateurs sans boussole, nous errons au hasard dans l'immensit de +l'atmosphre. + +A 9 heures, nous sommes revenus eu vue de terre; c'est encore un bras de +la Seine qui se droule sous nos yeux, comme un serpent d'argent. A 400 +mtres de haut, nous planons au-dessus du fleuve o l'ombre du ballon +se dcoupe en une grande tache noire. Sur l'autre rive, nous apercevons +encore un immense bouquet d'arbres, serrs et touffus, o pas une +clairire ne se prsente pour faciliter notre descente. C'est la fort de +Roumare. + +La nuit est venue, il faut absolument songer la descente; mais o +trouverons-nous une plaine hospitalire pour jeter notre ancre? Voil la +Seine qui plus loin, revient sur ses pas, et, au del, perte de vue, une +fort plus vaste encore que les prcdentes, semble nous dfier de ses +cimes touffues et compactes. C'est la fort de Mauny.--Quelle luxuriante +campagne nous traversons du haut des airs, o l'eau et la vgtation se +disputent la nature! quel pays riche et verdoyant! Mais quelle dplorable +contre pour le navigateur arien, qui ne rencontre sous sa nacelle que +rcifs, cueils qui le menacent du naufrage! + +Semant du lest sur notre route, nous maintenons le _Jean-Bart_ 300 +mtres de haut. Nous pions une plaine, mais il n'y a sous nos pieds qu'un +amoncellement d'arbres rpandus profusion sur toute la campagne. Le vent +est calme, nous sillonnons l'espace avec une extrme lenteur. + +A 9 heures 30, nous sommes en vue d'un nouveau bras de Seine que le ballon +va traverser encore. L'esprance nous fait croire que sur l'autre versant, +une terre propice la descente viendra prter son aide aux aronautes. +Nous tombons de Charybde en Scylla. + +Le _Jean-Bart_ s'avance en droite ligne vers le milieu de la fort de +Bretonne, qui s'tend jusqu' la mer, o le vent nous dirige, et par +surcrot de malheur, les rives de la Seine sont hrisses de hautes +falaises qui nous menacent. Traverser successivement quatre bras de Seine, +et trois forts, sans apercevoir un espace vide, c'est comme une fatalit +qui nous poursuit. Il n'y a peut-tre pas d'autres points du globe o +pareil voyage pourrait se faire. Nous sommes 100 mtres de haut, le +ballon peut tre bris contre les rochers, s'il ne gravit pas les hautes +plages ariennes. Mais s'il remonte, le vent le lancera sur la fort de +Bretonne, et le poussera jusqu' la mer o nous courrons grande chance +de nous perdre. Tout en faisant ces observations peu rassurantes, le +_Jean-Bart_ arrive au-dessus de la Seine, en vue de Jumige. En cet +endroit le fleuve est d'une grande largeur, il s'tend comme un lac +immense dont les rayons lunaires font le plus admirable miroir. Le moment +de l'hsitation est pass, il faut prendre une rsolution subite et +dcisive. Le vent va nous lancer sur la rive oppose, contre une falaise +norme; en un instant nous nous pendons la corde de la soupape, elle +s'ouvre bante, fait entendre une musique trange: c'est le gaz qui +s'chappe. Nous rendons la main, les clapets se ferment, avec un bruit +sonore qu'amplifie la rotondit de la sphre d'toffe. Nous piquons une +tte dans la Seine, mais en aronautes experts, nous avons calcul notre +chute. Nos cordes tombent dans l'eau, y glissent, et notre nacelle +s'arrte 45 mtres au-dessus du fleuve. Sachant imiter le mouvement de +l'oiseau qui se laisse tomber de haut, pour effleurer la surface liquide, +le _Jean-Bart_ a vit la noyade. + +La falaise est un cran immense qui intercepte le vent, et l'air est si +calme au-dessus de la Seine, que notre ballon reste compltement immobile + quelques mtres au-dessus du fleuve. Le courant frappe les cordes +tranantes, y clapote avec un lger bruissement; la lune claire le +globe arien, qui, au milieu de ce tableau nocturne, offre un aspect +merveilleux. + +Nous entendons bientt des clameurs sur le rivage. Une foule de mariniers +sont venus, l'approche de l'arostat tomb des nues. Parmi les cris de +tous, on distingue quelques voix fminines qui se dtachent de ce concert +humain, comme les fltes aigus d'un orchestre. + +--Si ce sont des Prussiens, dit l'une d'elles, nous allons les tenir, ils +ne nous chapperont pas! + +--Tirez les cordes, rpondons-nous en criant de toute la force de nos +poumons. Amenez-les sur le rivage. + +Sur ces entrefaites une barque monte par quatre ou cinq hommes vient de +paratre la surface de l'eau. L'un d'eux nous crie qu'il arrive notre +aide. + +Bientt en effet les rameurs nous ont rejoints au milieu du fleuve, ils +saisissent un de nos cbles qu'ils amnent pniblement au rivage. On a +toutes les peines du monde se faire entendre au milieu des clameurs. + +--Silence, silence, crions-nous avec le ton des huissiers la Chambre, +coutez-nous!... + +Le bruit se calme en effet, et sur nos ordres, les mariniers que l'on +distingue difficilement au milieu de la nuit, tirent notre corde, mais ils +s'y pendent tous avec un enthousiasme qu'il est impossible de modrer. +Ils s'y cramponnent si brusquement dans leur ardeur, qu'ils impriment au +_Jean-Bart_ de terribles secousses. Nos protestations sont vaines. Il faut +nous contraindre tre secous dans la nacelle comme des feuilles de +salade qu'on goutte dans un panier. + +En quelques minutes la nacelle a quitt la Seine, nous sommes suspendus +au-dessus des peupliers qui bordent le chemin de halage. Nous disons aux +mariniers de conduire le ballon dans un espace libre d'arbres. Ils se +mettent tous en marche aux cris du _oh hisse!_ familier aux bateliers. +Notre ancre est encore pendante et s'accroche un peuplier, d'o il faut +la dloger. C'est tout un travail. Mais nous tranchons ce noeud gordien +comme l'aurait fait Alexandre lui-mme. Nous faisons tirer les cbles +de l'arostat, par nos remorqueurs, de toute la force de leurs biceps. +L'arbre cde et se casse, non sans une violente secousse de notre esquif. +Mais en vrais _loups d'air_, il ne faut pas regarder aux torgnioles! + +On arrive enfin au village d'Heurtrauville, dont les maisons assises +coquettement au pied d'une immense falaise, bordent le cours de la Seine. +L'arostat est ramen terre sur la berge, les sacs de lest vides sont +remplis de sable, on les entasse dans le panier d'osier, qu'ils rivent au +sol. Nous mettons pied terre. + +Les femmes, qui nous prenaient pour des Prussiens, se sont vite dtrompes +en nous entendant parler le langage qui leur est familier. Mais elles +se figurent maintenant que nous sommes envoys par le gouvernement pour +enlever _leurs hommes_, et les enrler dans l'arme. Dcidment ces braves +Normandes voient dans l'arostat un oiseau de mauvais augure. Il parat +que nos mines ne sont pas trop suspectes, car nos explications ne tardent +pas rassurer sur nos intentions la plus belle moiti du village +d'Heurtrauville. + +Voil un groupe de paysans qui s'avance avec la gravit de prsidents de +cour. Ce sont des membres du conseil municipal prcds de M. le maire. +Ils nous demandent nos papiers. Braves gens les Normands, mais un peu +mfiants. L'un d'eux prend connaissance des pices qui nous ont t +donnes par le gouvernement, il les examine avec le srieux d'un changeur +qui flairerait un faux billet de banque. + +--C'est bien, Messieurs, nous sommes votre disposition. + +Nous demandons un piquet de six gardes nationaux pour tre de faction +pendant la nuit autour du ballon, pour empcher les fumeurs d'y mettre le +feu, et les curieux de s'en approcher. + +M. le maire donne ses ordres au commandant de place. Il nous conduit +ensuite au _Grand-Htel_ de la localit. C'est une humble chaumire, un +cabaret de village, trs propret, fort bien tenu. La patronne nous fait +les honneurs avec une bonne grce, ma foi! charmante. Elle nous offre sa +chambre, pour passer la nuit. De grand coeur nous la remercions, heureux +de trouver un lit pour nous reposer de nos fatigues et de nos motions. + +Nous dnons dans ce cabaret avec un apptit tout arien. Mon frre et moi +nous rpondons aux questions des curieux, faisant l'un et l'autre de la +propagande arostatique. + +--C'est gal, dit un vieux malin, quel fier toupet vous avez pour vous +promener dans les nuages, avec une telle machine. Bont divine! il faut +avoir envie de voir la lune pour monter si haut. + +La conversation ne tarde pas s'engager sur la politique. La nouvelle de +la leve des hommes maris n'est pas reue ici avec tout le patriotisme +qu'on pourrait attendre. Cependant quelques hommes sont rsolus, et dans +leur langage un peu rude, font preuve d'nergie, de courage. + +--Qu'ils y viennent donc ici, les Prussiens, avec nos falaises nous ne les +craignons pas! + +Mais ceux-l malheureusement sont rares, d'autres bien plus nombreux +protestent contre cette ardeur belliqueuse. + +--Il n'y a rien faire, allez, mes enfants! Les Prussiens sont plus +malins que nous. S'ils viennent ici, pourvu que nous leur donnions +manger et boire, ils ne nous feront pas de mal. A quoi bon faire brler +nos maisons, et nous faire trangler! Nous serons bien avancs aprs. + +On a beau dire que ce langage est indigne, que l'Alsace et la Lorraine, +provinces franaises comme la Normandie, sont envahies, qu'il faut +secourir ses frres, ces raisonnements n'entrent pas dans la tte des +paysans qui ne voient dans la France que leur toit, leur femme, leurs +enfants et surtout la vente de leurs produits. + +--Que diriez-vous, braves Normands, si votre pays dvast tait en proie +aux brigandages de l'ennemi et que toute la France vous abandonne? + +--Ah ben! Monsieur! je ne suis pas assez savant pour rpondre vos beaux +discours, mais si les Prussiens viennent chez moi, je leur offrirai un bon +souper. Je ne connais que a. + +Aprs notre repas, un des plus anciens membres du conseil municipal +nous invite venir chez lui. Nous acceptons, et nous sommes contraints +d'avaler un grand verre de cidre.--Nous n'avons pas la moindre soif, mais +comment refuser de trinquer avec une des autorits du pays? Notre hte est +un vieux finot, qui n'aime pas le gouvernement, mais il dteste surtout +de tout coeur le maire d'Heurtrauville, le maire de Gambetta comme il +l'appelle. + +--Dans le pays, nous avions d'honntes gens pour nous diriger, c'est bien +autre chose prsent. Not' maire, voyez-vous bien, messieurs, il ne vaut +pas a.... Et le vieux faisait claquer l'ongle de son pouce contre ses +dents, d'un air expressif. + +Ne croyez pas qu'il y ait seulement des nuages et des clairs de lune +observer en ballon.--Le touriste arien peut faire en route ample moisson +d'observations philosophiques et sociales, car je ne sais par quel +enchantement, partout o il passe, il est reu comme un personnage. On +l'accueille, on lui conte ses peines et ses joies, toutes les portes lui +sont ouvertes, et s'il est _bon enfant_, les coeurs ne tardent pas +imiter les portes. Que ne ferait pas un Aroun-al-Raschild, s'il visitait +ses provinces dans la nacelle d'un ballon! Que de vrits apparatraient + ses yeux sous une forme saisissante! que d'abus chtier, que de +bienfaits rpandre, il trouverait en route! Pour ma part, toutes les +fois que je suis descendu des plages ariennes j'ai toujours pris plaisir + m'asseoir au seuil de Jacques Bonhomme. Lui ai-je appris grand'chose? +je l'ignore, mais il m'a toujours donn, le verre en main, de prcieux +enseignements! + +A 11 heures du soir, nous allons dire bonsoir notre _Jean-Bart_.--Il +est l, sur le bord de l'eau, et reluit au clair de lune. Quatre +factionnaires, l'arme sur l'paule, montent la garde. Ils ont de grandes +houppelandes, et le bonnet de coton traditionnel, perch sur leurs ttes +normandes, remplace le casque ou le kpi. Je ne me permettrai jamais de +railler la garde nationale d'Heurtrauville; aussi je garde mon srieux, +tandis que j'aperois mon frre, cach derrire une muraille comme un +malfaiteur. Sans tre vu, il fixe sur le papier l'image fidle des quatre +plus beaux bonnets de coton qu'on puisse rencontrer chez les dfenseurs de +la patrie. + +A trois heures du matin, nous sommes rveills en sursaut, le ballon en +grande partie dgonfl fait voile sous l'effort du vent qui s'est lev. Il +menace de se fendre contre un toit.--Un de nos factionnaires nous appelle + la hte. + +Le gaz s'est chapp par les fentes mal jointes de la soupape. Il est bien + regretter que l'on ait fabriqu Paris des ballons munis d'appareils +si grossiers.--Les clapets, une fois ouverts, ne se referment plus +qu'imparfaitement, car ils ont fait tomber le lut grossier qui bouche les +joints, souvent trs-distants, quand le bois a travaill. Que n'a-t-on pas +faonn d'autres soupapes, il aurait t si simple de perfectionner dans +ses dtails le navire arien. Mais il aurait fallu compter sans l'habitude +et la routine.--O routine, sainte routine, que de proslytes se +prosternent devant toi dans le pays de France! Je sais bien que la +hte d'une construction faite Paris dans des circonstances tout +exceptionnelles, plaide les circonstances attnuantes. Mais notre +ballon n'en a pas moins bel et bien perdu en quelques heures le gaz qui +l'emplissait. Il tait rest gonfl deux jours et deux nuits, quand on +n'avait pas encore ouvert sa soupape. + +Au lever du jour le _Jean-Bart_, spar de son filet, est pli dans la +nacelle. Aprs renseignements, le plus sr chemin pour retourner Rouen +avec un ballot de 500 kilog. est la Seine. Nous prendrons un des bateaux +vapeur du touage qui passe 11 heures. + +Les gardes nationaux, qui ont fait leur devoir, peuvent rentrer dans leurs +foyers, je les remercie de leur aide obligeante. Mais voil que l'un d'eux +se dtache du groupe et me demande un pourboire.--Un pourboire, grand +Dieu! on n'a donc pas lu nos lettres de rquisitions, la force arme +doit nous prter son aide. Paye-t-on le soldat sur le champ de bataille? +Paye-t-on le factionnaire qui monte sa garde? + +Bientt le maire s'avance, je m'adresse lui. + +--Mon Dieu, me dit-il, ces braves gens ne sont pas habitus au service +militaire, ils ont _travaill_ toute la nuit, ils sont dix: Cela vaut bien +trente francs. + +--Toi, mon ami, pensai-je, tu veux faire de la popularit. Ma foi, soyons +gnreux. Je transige pour vingt francs que je donne aux gardes nationaux. + +Je pensais bien que l'histoire en finirait l, malgr son tranget. Mais +je comptais sans le vieux conseiller municipal qui avait assist cette +scne. Il se chargea d'en faire jaser dans son Landerneau.... + +Huit jours aprs cette aventure, je recevais Rouen un envoy du conseil +municipal d'Heurtrauville. + +--Monsieur, me dit-il, le conseil municipal, aprs avoir entendu la +rclamation d'un de ses membres, a blm trs-nergiquement la conduite +du maire, qui vous a demand un salaire pour quelques-uns de nos +compatriotes.--Le conseil municipal n'a pas voulu qu'on puisse dire que +des Franais aient t pays pour un service qu'ils doivent gratuitement + l'tat, il a dcid qu'on voterait les fonds ncessaires votre +remboursement. Voil vingt francs que je vous apporte, avec toutes nos +excuses. + +A 10 heures du matin, le _Jean-Bart_ est hiss bord d'un chaland que le +vapeur du touage va remorquer Rouen. Le capitaine nous fait djeuner +abord, et dans une cabine peine grande comme la moiti d'une commode, +nous faisons la cuisine nous-mmes. Mon frre confectionne une magnifique +omelette aux oignons, je surveille la cuisson d'un livre. + +Bientt le toueur passe, nous accroche lui, il siffle, il part. Pendant +sept heures, nous voyageons au milieu de la Seine, admirant ses rivages +vraiment grandiose, o de belles falaises, couvertes de verdure, +encaissent le lit du fleuve.--Nous revenons Rouen, non sans dpit, mais +nous nous consolons en pensant que les deux voyages que nous venons de +faire n'ont pas t inutiles notre entreprise. Ils nous ont montr +l'aspect du pays que nous devons traverser pour rentrer Paris, ils nous +ont initi au louvoiement arien, au transport terrestre du ballon captif. +Pour russir, il faudra sans doute renouveler frquemment les ascensions +jusqu' ce que le dieu des airs nous favorise, jusqu' ce qu'il nous +envoie un vent bien franc, bien rapide, nous poussant en droite ligne dans +la direction de Paris. + +_11 novembre_.--Nous trouvons Rouen un excellent accueil. On nous +flicite, on plaint nos malheurs. Les journaux que nous lisons parlent de +nos voyages. Mais ils ont commis une singulire balourdise. Ils ont fait +descendre les _frres Tissandier_ Jumige, en Belgique! + +Le soir, une dpche du gouvernement est placarde l'Htel-de-Ville. +C'est la victoire de Coulmiers, la reprise d'Orlans qui nous sont +annonces. L'enthousiasme ici est norme. On a presque envie d'illuminer. + +_Dimanche 13_.--Nous avons rpar hier les avaries du _Jean-Bart_. Nous +le reportons sur le lieu de gonflement. Quand le bon vent soufflera, nous +l'emplirons de gaz immdiatement. Mais une dpche de l'Observatoire nous +annonce que le temps n'est pas favorable, que le vent sud-ouest actuel a +chance de souffler longtemps! + +_Lundi 14_.--Vent sud-ouest violent et rapide. Temps brumeux. On parle ici +d'un mouvement de l'arme de Bretagne commande par M. de Kratry. + +_Mardi 15_.--Pluie battante. Vent sud-ouest. Notre _Jean-Bart_, malgr les +bches qui le couvrent est inond. Il faudra le ventiler et le revernir. + +Le directeur du tlgraphe nous offre de faire passer une lettre Paris +par un courrier, pied: c'est une bonne fortune.--Nous crivons quelques +lignes notre frre an, qui doit tre actuellement dans les bataillons +de marche. + +Nous voyons ce brave courrier, qui a dj fait une tentative, mais pied, +il a chou comme nous en ballon. Les Prussiens l'ont arrt et l'ont +fouill, nu comme ver. Sa dpche tait cache dans la semelle de ses +souliers, qu'il avait choisis percs et vieux, car s'ils avaient t +neufs, on n'aurait pas manqu de les lui prendre[6]. + +[Note 6: Ce courrier n'a pas russi, comme je l'ai su plus tard.] + +Nous nous disposons revernir le _Jean-Bart_ aujourd'hui, mais les +circonstances doivent nous faire abandonner nos projets qui n'ont nulle +part t tents par d'autres, notre grand regret. Ils auraient sans +doute conduit au rsultat voulu, s'ils s'taient renouvels, mais comme +nous l'avons dj dit, on nous a laisss seuls Rouen, tandis qu'il +aurait fallu placer des stations de dpart tout autour de Paris. + +Le service des ballons-poste est dfinitivement cr Paris; depuis notre +sjour Rouen, quatorze ballons sont sortis de la capitale, et parmi +ceux-l on cite le voyage fantastique de M. Rolier Christiania! Les +pigeons voyageurs rentrent Paris, aujourd'hui le retour d'un ballon dans +l'enceinte assige n'offre plus une si grande importance. + +En outre notre arme de la Loire vient de chasser l'ennemi d'Orlans qu'il +avait envahi. Toute la France frmit de joie, d'esprance la nouvelle +de la victoire de Coulmiers. C'est sur les bords de la Loire que vont se +porter les efforts de tous. On songe aux aronautes, aux ballons captifs +comme claireurs de nos armes. Le ministre de la guerre se rappelle enfin +Coutelle et les arostiers militaires de la premire Rpublique. Mon frre +et moi, nous sommes appels Orlans avec le _Jean-Bart_. + +_Vendredi 18_.--Nous partons de Rouen 11 heures du matin. Nous +n'arrivons Tours qu'aprs 24 heures de voyage. + +En wagon, nos compagnons de route sont des officiers franais chapps de +Metz et de Mayence. Leur indignation contre Bazaine est extrme. Ils ne +doutent pas un instant de la trahison. + +La deuxime partie du trajet se passe en compagnie de deux Espagnols qui +reviennent de Londres. + +--Les Anglais, nous disent-ils, sont dans un tat de surexcitation +indicible contre la Russie qui veut dchirer ses traits.--Ils +applaudissent pour la France.--A l'Alhambra, on chante tous les soirs la +_Marseillaise_, le _Rhin Allemand_ et on crie _Vive la Rpublique_ en +franais! + +Mais ces manifestations anglaises ne sauraient plus toucher aucun +Franais. Elles sont trop tardives et trop intresses! + + + +DEUXIME PARTIE + +LES AROSTIERS MILITAIRES DE L'ARME DE LA LOIRE. + + + + +I + + +Le ballon la _Ville de Langres_.--Premires expriences d'arostation +militaire Gidy.--La tlgraphie arienne.--Le _Jean-Bart_ +Orlans.--Anecdotes sur les Prussiens. + +Du 16 au 29 novembre 1870. + +Avant notre arrive Orlans, le gouvernement de Tours avait dj +organis une premire quipe d'arostiers destins surveiller les +mouvements de l'ennemi, soit avant l'attaque, soit pendant la bataille. + +--Nous sommes toujours surpris l'improviste, se disait-on; comment ne +pas profiter de ces ballons, observatoires ariens qui, 300 mtres de +haut, ouvrent au regard une campagne de plusieurs lieues d'tendue? Un +ballon captif au milieu du camp franais sera pour le soldat un objet de +distraction et de scurit tout la fois. Quelle ne sera pas sa confiance +quand il verra qu'une sentinelle arienne veille sur lui la hauteur +de plusieurs pyramides? De quelles ressources ne seront pas des ballons +captifs au milieu de la mle du combat? Un officier d'tat major juch +dans la nacelle pourra dvoiler les manoeuvres de l'ennemi, signaler les +mouvements tournants. Plus de soixante-dix ans se sont couls, depuis le +jour o Coutelle, du haut des airs, contribuait par ses renseignements +la dfaite des ennemis. Pourquoi nos aronautes ne contempleraient-ils pas +une nouvelle victoire de Fleurus? + +Aussi ne ngligea-t-on rien pour organiser un service rgulier de ballons +captifs, et pendant nos expditions de Rouen, Duruof et Bertaux, assists +des marins Jossec, Labadie, Herv et Guillaume, sortis de Paris en ballon, +avaient t envoys Orlans avec le ballon de soie fabriqu Tours.--Ce +ballon avait t baptis la _Ville de Langres_. M. Steenackers avait +tenu ce nom, c'tait un hommage qu'il rendait ses lecteurs de la +Haute-Marne. + +Mon ami Bertaux a bien voulu me communiquer le rcit des expriences +prliminaires excutes Orlans avant notre arrive; je dois les rsumer +ici, car elles offrent un intrt rel. + +C'est le mardi 16 novembre que fut gonfl pour la premire fois le +ballon la _Ville de Langres_. Ds le matin le gaz de l'usine d'Orlans +arrondissait les flancs de l'arostat. A 1 heure prcise, deux marins +montent dans la nacelle, attachent au cercle quatre cbles de 50 mtres de +haut que retiennent 150 hommes du 39e de ligne. Ils se font lever 30 +mtres de haut environ, et, fouette, cocher! le ballon se met en marche +remorqu par les braves soldats. + +La _Ville de Langres_ sur son chemin rencontre des obstacles, des ponts o +les soldats sont obligs de se runir en un seul groupe qui n'offre +plus alors qu'un point d'attache unique et moins quilibr, des fils +tlgraphiques, le dsespoir des arostiers obligs de se faire hisser +dans l'air, et de jeter des cbles au-dessus des poteaux. Heureusement le +temps est calme; le voyage s'effectue dans de bonnes conditions. Aprs +deux heures de marche l'arostat arrive Saran prs Cercotte, sur les +derrires de l'arme franaise. Il est 3 heures, l'quipe se met en mesure +de faire une premire ascension d'essai. + +On installe terre des plateaux de bois chargs de pierres, et munis de +deux poulies solides, autour desquelles glissent les cbles destins +retenir au sol l'arostat. A chaque corde une trentaine de soldats font la +manoeuvre. Suivant qu'ils laissent filer la corde ou qu'ils la tirent, le +ballon convenablement lest monte ou descend. + +La premire ascension s'excute dans de bonnes conditions 200 mtres +de haut, et de cette hauteur, qui est celle de trois tours de Notre-Dame +superposes, on a sous les yeux un vaste et splendide horizon. + +Aprs cette exprience, une estafette accourt, c'est un aide de camp +du gnral d'Aurelies de Paladine dont le quartier gnral est +Saint-Pravy; il vient savoir d'o est parti ce ballon qu'il croit +libre; le chef de l'arme de la Loire n'a pas encore t prvenu par le +gouvernement de l'arrive des arostiers militaires. + +Pendant que des employs du tlgraphe envoys par M. Steenackers +s'occupent des dmarches faire auprs du gnral, l'arostat captif +continue le lendemain ses ascensions. M. Bertaux s'lve 180 mtres +de haut, avec M. Regnault, employ du tlgraphe. Un appareil Morse est +install dans la nacelle, le fil tlgraphique descend jusqu' terre et +communique un autre fil qui va jusqu' Tours. + +Suspendus au milieu des airs en prsence de l'arme franaise, les +aronautes correspondent par l'lectricit avec le gouvernement de Tours. +Voici la dpche qu'ils envoient au directeur des tlgraphes: + +--Nous sommes en l'air 180 mtres de haut, nous dcouvrons fort bien la +plaine, mais un brouillard pais nous cache la fort. Nous recommencerons +exprience par temps plus clair. + +Vingt minutes aprs, le ballon plane toujours dans l'espace retenu la +mme hauteur par ses deux cordes; l'appareil Morse s'agite, c'est une +rponse qui vient de Tours. + +--Nous vous flicitons, rpte l'appareil lectrique, tenez-nous au +courant de tous vos essais. + +Le temps est calme, l'air est presque immobile, les ascensions se +succdent ce jour-l jusqu' six fois. M. Aubry, chef de la mission +tlgraphique l'arme de la Loire, un capitaine d'tat-major montent +tour de rle et paraissent ravis de leurs impressions ariennes. + +Le 19 novembre, on a reu l'ordre de porter le ballon en avant jusqu' +Gidy, au milieu du camp franais. Mais il est neuf et a perdu du gaz, il a +besoin de recevoir une nouvelle couche de vernis. Duruof prend le parti de +dgonfler le ballon, de le reporter Orlans o il est reverni sur toutes +ses ctes. Le 20, la _Ville de Langres_, bien impermable, est regonfl, +mais le vent violent souffle par rafales et le transport est pnible. +Malgr les lenteurs de la marche, malgr des difficults de toutes sortes, +l'arostat, la nuit tombante, arrive enfin au milieu du camp franais +Gidy. + +Il est impossible de dcrire l'enthousiasme des soldats la vue de +ce merveilleux appareil si nouveau pour eux; ils se prcipitent sa +rencontre et poussent des clameurs de joie, comme pour fliciter le +nouveau factionnaire qui va monter la garde 200 mtres au-dessus de +leurs ttes. C'est bien autre chose encore quand, le lundi 21, ils voient +l'arostat s'lever dans les airs: nos braves soldats ne se tiennent plus +de joie, c'est comme une fte dans tout le camp. Un officier d'tat-major +monte dans la nacelle et ne parat que fort mdiocrement rassur. + +--Je veux descendre, dit-il, quarante mtres de haut, jetez du lest, +criait-il l'aronaute. + +Or, on jette du lest, comme chacun sait, pour monter et non pour revenir + terre; mais il parat qu'on peut tre tout la fois un excellent +militaire et un trs-mauvais aronaute. Cette ascension, au reste, tait +assez mouvante, le vent tait vif et la machine arienne se penchait +frquemment terre, oscillant au bout de son cble la faon d'un grand +pendule retourn. Dans la nuit, l'air devient menaant, une vritable +tempte se met souffler, et le ballon, malgr sa solidit, ne peut +rsister l'effort de l'ouragan. Le cercle de bois, qui craque comme la +mture d'un navire pendant la tourmente, vole en clats; le ballon, qui +n'a plus de point d'attache suffisant, va tre enlev. Duruof et les +marins se jettent sur la corde de soupape et dgonflent la _Ville de +Langres_. + +C'est ce jour-l mme que nous arrivons Orlans, mon frre et moi, avec +le ballon le _Jean-Bart_. L'accident qu'on nous raconte ne dcourage +personne, nous sommes tous dcids recommencer ces tentatives avec le +mme enthousiasme, la mme ardeur. + +Deux jours aprs, le ballon la _Ville de Langres_, remis en tat, tait +gonfl et transport quatre kilomtres d'Orlans, sur la pelouse du +chteau du Colombier, devenu, comme nous le verrons plus tard, le quartier +central des arostiers militaires. On devait rester l en attendant les +ordres du gnral en chef de l'arme de la Loire. + +_Lundi 21 novembre_.--On se met en mesure de ventiler et de vernir le +_Jean-Bart_. Pendant que mon frre commence cette besogne avec les marins +Jossec et Guillaume, je cours la ville pour m'assurer du gaz propre au +gonflement et faire l'acquisition des cordes ncessaires aux ascensions +captives. + +a et l, en chemin, je cause et je fais une moisson d'anecdotes sur +l'invasion prussienne des premiers jours de novembre. C'est un brave +cordier du faubourg Banier, qui, le premier, me raconte ses motions. Il a +la physionomie d'un bon vieillard, d'un honnte commerant; je n'oublierai +jamais l'motion, l'indignation de son rcit. + +--Oh! monsieur, quels gueux, quels misrables que ces soldats barbares! +Ils taient dix-sept dans mon magasin, couchant les uns sur les autres, +sales comme des pourceaux. A l'heure des repas, il fallait les regorger +de vivres, et ma pauvre femme tait oblige de remplir de caf toute une +norme soupire, o s'entassait ma provision de sucre. S'ils n'taient pas +servis en toute hte, ces soldats me menaaient; l'un d'eux, monsieur, osa +lever la main sur moi. Le rouge de la honte et de l'indignation me monta +au visage. Mais que faire contre la force brutale? Ce sont toutefois de +ces injures que l'on n'oublie pas. Je dois dire, cependant, que quand on +menaait les Prussiens de leurs chefs, ils se tenaient tranquilles. +Une simple rclamation faite un sergent les faisait trembler. Et les +rquisitions, monsieur! quelle ruine pour notre malheureuse ville! Les +Prussiens sont venus me prendre toutes mes cordes et ils me donnaient en +raillant un bon payer pour la mairie. + +Un jour, ils dnichent une provision de cordes qu'ils veulent me prendre +pour leurs attelages. Cette fois je n'y tiens plus, c'est la troisime +fois qu'on me vole. Je m'arme de rsolution et je demande une audience au +gnral Von der Tann. Je suis reu par un colonel, son chef d'tat-major, +je crois. + +--Que me voulez-vous? me dit cet officier d'un ton bourru. + +--Je viens rclamer, protester contre les vols dont je suis l'objet. Toute +ma provision de cordes, toute ma fortune est dvalise pas vos soldats. + +--Oh l! mon bonhomme, ne le prenez pas trop haut avec moi. Mais, +dites-moi, n'avez-vous pas de lettres de rquisition qui vous sont +donnes? Aprs notre dpart, c'est la ville qui vous rglera notre compte. + +--Tout cela est trs-bien, mais pourra-t-on me payer? + +--Oh! cela ne me regarde pas, je suis en rgle avec vous, allez-vous-en. + +Au moment o je partais, l'officier prussien se ravise et m'appelle. + +--J'ai une ide, me dit-il; si le maire d'Orlans ne veut pas vous +payer, vous m'apporterez deux mtres de corde avec laquelle je le ferai +pendre.--Je me sauve, entendant les clats de rire du colonel qui a sans +doute trouv sa plaisanterie trs-fine et trs-spirituelle. + +Le brave cordier continue son rcit, et sa femme qui l'coute les larmes +aux yeux, ne tarde pas prendre part la conversation. + +--Heureusement nous en sommes dbarrasss, de ces Prussiens, dit-elle, +ils ne reviendront plus maintenant, ces maudits Allemands, car nous avons +autour de nous les soldats de Coulmiers. Oh! comme ils s'en allaient +piteux et tristes, les bataillons bavarois; ils ne s'attendaient pas +tre chasss de notre ville par l'arme de la Loire dont ils se riaient +tout haut. En quittant Orlans, Von der Tann dit au prfet d'un air +gouailleur: + +--Au revoir, monsieur le prfet, sans adieu, car je reviendrai bientt. + +--Mais il ne reviendra pas, ajouta la brave femme. + +Et toute l'arme, tout Orlans, toute la France disait alors: il ne +reviendra pas. + +Hlas! il n'est que trop bien revenu pour frapper Orlans de nouveaux +malheurs et de nouvelles ruines. + +Il faut avoir vu l'occupation prussienne pour se douter des dsespoirs, +des haines qu'elle soulve sur son passage. Les maisons du faubourg +Banier taient pilles, et chacun, accabl de soldats nourrir et de +rquisitions payer, voyait la ruine venir de jour en jour. + +C'tait en outre de perptuelles taquineries. Les Prussiens taient +furieux de l'accueil qui leur tait fait. Ils auraient voulu, ces +Teutons barbares, qu'on les ret bras ouverts; ils s'tonnaient qu'on +n'applaudt pas leur passage, et que les dames en toilettes lgantes ne +vinssent pas couter la musique militaire qu'ils faisaient entendre sur la +place Jeanne d'Arc. + +Tout le monde tait en deuil, les rues taient dsertes. Le soir, nul ne +pouvait circuler dans la ville sans tenir une lanterne la main. Quelques +jeunes gens s'amusaient attacher des lanternes vnitiennes aux pans de +leurs habits, comme pour gouailler ces ordonnances ridicules de l'autorit +prussienne. Mais Von der Tann ne gotait pas la plaisanterie, il fallait +cder, sous les ordres des barbares, cacher sa haine et son indignation au +plus profond de son coeur. + + * * * * * + +_Mardi 29 novembre_.--Ds six heures du matin, nous commenons le +gonflement du _Jean-Bart_, qui convenablement pli depuis la veille, +attend sa ration de gaz. Notre chef d'quipe Jossec, un marin breton, +a tout _par_, suivant son expression navale, avec le plus grand soin; +l'opration s'excute dans les meilleures conditions. A deux heures de +l'aprs-midi, le _Jean-Bart_ arrondi, frais verni, brille au soleil comme +une norme pomme de rainette. Il tend ses cbles avec force et ne demande +qu' voltiger dans les nuages, mais il est clou au rivage terrestre par +des poids qui dfient sa force ascensionnelle. + +Ce n'a pas t sans peine que nous avons obtenu les rquisitions +ncessaires la fourniture du gaz; il a fallu aller voir le prfet, le +maire, toutes les autorits; selon l'excellent usage administratif, ces +fonctionnaires ont entrav nos projets d'une foule de petits obstacles +qui, runis, deviennent des montagnes soulever. Mais nos campagnes +arostatiques faites sous l'Empire nous ont familiariss avec les +difficults administratives, nous savons amadouer le garon de bureau, +qui consent nous ouvrir le sanctuaire du secrtaire, d'o il n'y a plus +qu'un pas franchir pour pntrer chez le matre. Celui-ci, prfet ou +maire, ne manque pas de froncer le sourcil notre demande de gaz; malgr +les papiers dont nous sommes munis, malgr l'utilit incontestable de +notre mission, malgr l'urgence commande par les circonstances, son +devoir d'administrateur dvou lui impose des difficults, qu'il trouve +toujours. + +--C'est trs-grave, messieurs; qui payera le gaz? Est-ce la guerre, est-ce +le dpartement? Revenez dans une heure. Je vais tudier la question avant +de vous donner la rquisition ncessaire. + +On revient une heure aprs, trop heureux si l'on peut pntrer dans le +cabinet du fonctionnaire. Il n'a nullement song votre affaire, il y +rpond en homme qui l'a mdite. Il trouve l bien des irrgularits, +mais, en vrai patriote, il vous donne l'ordre demand. N'aurait-t-il +pas t bien plus simple de le donner de suite? Les saintes rgles de +l'administration s'y opposent. + +A midi le _Jean-Bart_ va se mettre en marche. Jossec, et son compagnon +Guillaume, regardent le ballon avec admiration. Tous deux sont sortis de +Paris en ballon, sans avoir auparavant jamais vu l'admirable appareil +d au gnie des Montgolfier. Ils ont dj brav la tempte et les vents +furieux, mais l'arostat leur a laiss un souvenir plus profond que celui +du navire. Ils nous ont parl avec enthousiasme de leur premier voyage +arien; en hommes nergiques et dvous, ils sont devenus les plus chauds +partisans de la navigation arienne. + +--Ah! Monsieur, me disait Jossec, quelle diffrence entre le ballon et le +vaisseau!--Il n'y a plus dans la nacelle arienne ni vent, ni roulis, +ni tangage, et rien faire qu' admirer le ciel. Je veux renoncer la +marine et me faire aronaute. + +Mais le brave Jossec parlait des ascensions en ballon libre, il n'avait +pas encore got du ballon captif, il devait voir que le voyage est moins +agrable, et hriss de difficults sans nombre. + +Bientt tout est prt pour le dpart, il faut nous rendre avec notre +arostat gonfl au chteau du Colombier, ct du ballon la _Ville de +Langres_, et l nous attendrons les ordres. Quatre cordes sont fixes au +cercle du ballon. Cent cinquante mobiles empoignent chacune d'elles. Je +monte dans la nacelle avec Jossec, mon frre reste terre pour commander +la marche. Nous vidons par dessus bord un assez grand nombre de sacs de +lest, jusqu' ce que le _Jean-Bart_ s'lve; il monte lentement 40 +mtres de haut o il est retenu par ses quatre cbles, l'extrmit +desquels sont pendues des grappes humaines. Le ballon se penche droite +et gauche sous l'effort de la brise. Pauvre arostat! Fils de l'air; ami +des nuages floconneux, le voil riv au plancher terrestre, il fait crier +ses cordages et semble souffrir de cette captivit, dont il se plaint par +le gmissement de la nacelle, tire dans tous les sens. + +Les mobiles attels aux cordes remorquent le ballon dans la direction +voulue; c'est merveille de voir cette promenade que nous excutons 30 +mtres au-dessus des toits. Jossec et moi, nous sommes bercs dans l'air, +comme l'avant d'un navire. Ce mouvement de va-et-vient nous donnerait +le mal de mer si nous n'avions le pied aussi marin qu'aronautique.--Les +habitants d'Orlans qui se sont runis la hte autour de nous, nous +regardent avec admiration, et montrent, par leur air bahi, que ce moyen +de transport leur est compltement inconnu. Ne croyez pas que le ballon +reste la mme hauteur au bout de ses cordes, le vent le fait osciller +la faon d'un grand pendule retourn; il pique une tte jusqu' proximit +des toits, pour bondir 40 mtres; quelquefois le mouvement d'oscillation +est tel que l'arostat soulve de terra une corde entire, avec les +mobiles qui y sont pendus. Ceux-ci sont ravis de cette besogne si nouvelle +pour eux; ils ont les biceps tendus, et attraperont de bonnes courbatures; +ils reoivent quelquefois des horions, sont jets par terre au milieu des +clats de rire de leurs compagnons, mais tout cela n'est-il pas cent +fois prfrable aux obus et aux botes mitraille? Pour le moment ces +amabilits prussiennes ne sont pas craindre. Vive la manoeuvre du ballon +captif! elle vaut mieux que celle du chassepot sous le feu des batteries +ennemies. Mais ne nous flicitons pas trop l'avance, l'heure du danger +sonnera peut-tre aussi pour nous! + +Si le transport en ballon captif est pittoresque, curieux et dramatique, +il faut avouer qu'il est d'une lenteur vraiment dsesprante. Nous avons + passer le chemin de fer et les fils tlgraphiques, c'est un travail de +Romain. Il faut retenir le ballon par deux cordes seulement, en jeter deux +autres au-dessus des fils, que nos hommes saisissent, recommencer une +seconde fois la mme manoeuvre. Il faut avoir soin, pendant cette +opration dlicate, que les mobiles ne lchent pas prise tous la fois, +car le _Jean-Bart_ ne serait pas long bondir 2 ou 3,000 mtres de +haut, abandonnant et les Prussiens, et l'arme de la Loire. Nous venons +bout du passage de notre Rubicon et nous continuons notre route au-dessus +des champs hrisss d'chalas de vignes. Le vent qui est vif nous est +contraire, il frappe le ballon sur une surface de 400 mtres carrs, voile +norme d'une force surprenante, aussi nos pauvres mobiles dpensent toute +leur force pour nous traner avec la vitesse d'une tortue. Il y a une +heure que nous marchons et nous n'avons fait que deux kilomtres! Nous +sommes moiti chemin.... Arrtons-nous quelques moments au milieu de +cette verte prairie. Oh hisse! larguez les cordages! Le ballon descend +lentement et vient se reposer mollement sur un tapis de verdure, o nous +faisons la sieste pendant un bon quart d'heure. + +Il fait un froid de loup dans la nacelle, mon frre et le marin Guillaume +nous y remplacent; bientt le ballon reprend sa marche avec une lenteur +plus grande encore, car l'ardeur de nos moblots s'est ralentie; les cris +et les rires sont plus rares, voil dj quelques tranards qui ne veulent +plus rien traner du tout. Je fais reprendre les cordes ces paresseux +qui se font un peu tirer l'oreille, et qui ne se mettent l'oeuvre +qu'avec un enthousiasme bien modr. Quoi qu'il en soit, nous arrivons au +chteau du Colombier. Le ballon passe sans encombre au-dessus d'un rideau +d'arbres qui entoure une vaste pelouse o le ballon la _Ville de Langres_ +est dj pos. + +La nacelle ramene terre est remplie de sacs de lest pleins de terre, +et de grosses pierres qu'on y entasse. Le _Jean-Bart_ ainsi charg peut +passer la nuit sans qu'il y ait crainte de le voir s'envoler. + +Nous allons prendre possession des chambres qui nous sont rserves dans +le chteau o Duruof et des employs du tlgraphe sont dj installs; +cette habitation est devenue le quartier gnral des arostiers +militaires. + +Quel ne serait pas l'tonnement du propritaire s'il voyait le sans-gne +avec lequel on couche dans ses lits! Mais quelle ne serait pas surtout sa +douleur, s'il savait comment les Prussiens, qui ont pass par l avant +nous, ont arrang son mobilier! + +Tous les meubles sont briss, les tiroirs gisent ple-mle, des lettres, +des papiers, couvrent les parquets. Tout est dcim, mis en pices. Les +lits sont d'un aspect repoussant, on voit qu'une arme y a couch avec +des souliers crotts. On n'a respect que la batterie de cuisine, o le +cuisinier des moblots travaille dj la prparation de notre dner. Il +a dnich un grand tablier dans quelque coin, et il prside la cuisson +d'un gigot avec la dignit d'un Vatel mrite. Deux de ses compagnons +d'armes lui servent de gte-sauce, et font cuire la soupe. Inutile de leur +demander s'ils soignent le repas, car ils en mangeront comme nous! + +Le capitaine de la compagnie est un charmant homme, trs-gai, +trs-affable, nous sommes dj les meilleurs amis du monde; nous nous +disposons mettre le couvert, avec les assiettes qui ont chapp aux +dvastations prussiennes. Quant au lieutenant, c'est un tudiant du +quartier Latin, un Parisien comme nous; au milieu des pripties de +nos voyages, nous avons plaisir causer ensemble des souvenirs de la +capitale, des bonnes parties d'autrefois, de parler de ce temps o +la France jouissait d'une prosprit factice, inquitante, que notre +aveuglement nous montrait comme relle. O est le temps o l'orchestre +du bal Bullier faisait bondir sur un plancher poussireux une jeunesse +insouciante? Notre lieutenant parle de tout cela en connaisseur! Pauvre +garon, j'ai les larmes aux yeux en pensant lui. Quinze jours aprs +cette bonne causerie, il devait mourir, et son corps de vingt-deux ans +allait reposer, jamais enfoui sous la terre des champs de bataille. O +guerre horrible, flau dsastreux, o conduis-tu ces milliers de jeunes +gens, pleins de force, pleins d'enthousiasme? A la mort, la plus cruelle +de toutes, celle que le bon sens des peuples pourrait viter. Combien +d'entre vous dorment-ils cette heure dans ces campagnes, o notre ballon +vient de passer? Que de larmes, que de scnes de dsolation sont jamais +graves sur ces prairies, o nous passions alors presque gaiement, avec +l'espoir du succs! Comme nous tions loin d'envisager l'avenir, ces +heures o l'esprance tait encore permise! Comme nous pensions peu aux +malheurs qui allaient impitoyablement s'abattre sur notre malheureux pays! +Dormez sous les champs de bataille, hros inconnus! Vos petits-fils vous +vengeront un jour! Vous tes morts au lendemain de Coulmiers, croyant +encore la Victoire. Vous n'avez pas vu de nouveaux et terribles +dsastres, vous ne saurez jamais quelle honte la France a t condamne! +Dormez en paix, dans ces campagnes dvastes! Un Luther, en voyant vos +ossements, ne manquerait pas de s'crier, comme au cimetire de Worms: +Heureux les morts: ils reposent! + +Pendant que nous dnons, un tlgramme nous est remis au nom du directeur +des tlgraphes, qui a pris les ordres du gnral d'Aurelles de Paladine. +On nous dit de transporter immdiatement notre ballon au camp de Chilleur, +loign de notre premire station de douze kilomtres. Il est dcid que +nous partirons le lendemain de grand matin, car si le vent est vif, il +nous faudra peut-tre dix ou douze heures pour faire ce trajet. Nous +tudions notre chemin sur une bonne carte, et nous nous dcidons suivre +le lendemain une voie de chemin de fer en construction, o les arbres ne +gneront pas le transport de notre arostat. + +Aprs l'examen de notre itinraire, la soire se passe dans le salon du +chteau, o un piano queue reste intact: il a besoin d'tre accord, +mais, malgr les sons de casserole fle qu'il fait entendre, il contribue + charmer nos loisirs. Un secrtaire, dans la pice o nous sommes, a t +forc, et les lettres dont il tait rempli sont entasses sur le parquet. +Parmi ces dbris, nous trouvons un petit paquet soigneusement ficel, o +sont crits ces mots: Cheveux de ma Virginie. Un de nous recueille ce +souvenir cher au propritaire inconnu, qui nous donne l'hospitalit sans +le savoir, il se promet aprs la guerre de le renvoyer sous enveloppe au +chteau du Colombier. Est-ce un pre qui retrouvera la prcieuse relique +d'une fille morte, ou un mari celle de sa femme? Nous l'ignorons. Mais +quoi qu'il en soit, une victime des barbaries prussiennes verra qu'une +main sympathique a pass parmi le pillage et les ruines. + +A onze heures, nous nous couchons tout habills sur nos lits qui ne sont +gure plus propres qu'une table. Je m'endors d'un profond sommeil +l'ide que les ballons captifs vont pouvoir venir en aide l'arme de +la Loire, mes rves me montrent l'ennemi que j'observe du haut de notre +observatoire arien; la vaillante arme de la Loire avance sur Paris, elle +repousse les lgions prussiennes, et bientt c'est la zone des forts de la +capitale qui s'offre sa vue. Encore une illusion que la triste ralit +devait dissiper bientt. + + +II + + +Le dpart.--Le voyage en ballon captif.--Accident Chanteau.--Rparation +d'une avarie.--Arrive Rebrchien.--Tempte nocturne.--Le _Jean-Bart_ +est crev.--Retour Orlans.--Gonflement du ballon _la Rpublique_. + +Du 30 novembre au 3 dcembre 1870. + +Le temps est lgrement brumeux, des nuages opaques se promnent lentement +dans des rgions atmosphriques assez rapproches de la surface du sol. Le +ballon a t si bien rpar, si bien verni qu'il est presque aussi rond +que la veille, c'est peine s'il accuse une dperdition de gaz par +quelques plis lgers qui rident un peu sa partie infrieure. Vers +l'quateur, il est toujours tendu par la pression intrieure, et son filet +forme sa surface comme un capiton qui dfierait la main du plus habile +tapissier. + +Il est 7 heures du matin, il y a grand branle-bas au chteau du Colombier. +La compagnie des mobiles a pli ses tentes; les fusils, les sacs sont +entasss sur des charrettes qui vont nous suivre, car les hommes ont assez +de besogne remorquer l'arostat captif, le moindre fardeau gnerait la +libert de leurs mouvements. Le capitaine fait l'appel, il n'y a pas de +dserteurs. + +Nous allons partir, laissant Duruof et la _Ville de Langres_ comme quipe +de rserve. + +Jossec et Guillaume dchargent la nacelle des pierres qu'on y a places, +ce n'est pas une petite affaire, car un de nos _moblots_, ancien maon, +solide comme Samson, a apport l de vritables rochers d'un poids norme. + +Nous avons envoy en avant les plateaux qui nous serviront pour les +ascensions captives, et la batterie que j'ai fait construire pour +remplacer, par de l'hydrogne pur, le gaz perdu par la dilatation ou +l'endosmose. Bertaux, notre capitaine-trsorier, a achet pour nous +mille kilog. de zinc et dix touries d'acide sulfurique, qui reprsentent +plusieurs rations de vivres pour le _Jean-Bart_. Un bon commandant +n'envoie pas ses soldats en campagne sans biscuits, par la mme raison, un +aronaute ne doit pas partir avec son ballon sans une bonne provision de +gaz. Aussi nous sommes-nous munis de tout le matriel ncessaire pour le +produire. + +Mon frre rassemble les hommes, je monte dans la nacelle qui, suffisamment +dleste, s'lve. Le ballon est suspendu dans l'espace la hauteur de +deux maisons de cinq tages; les quatre cordes qui le retiennent sont +tendues aux quatre angles d'un grand carr par les mobiles rpartis +chacune d'elles en nombre gal. On se croirait attach sous le ballon +un grand faucheux quatre pattes qui rampe sur les champs, car qu'est-ce +qu'une hauteur de quelques tages pour l'aronaute qui pourrait compter +ses tapes verticales par plusieurs dizaines de tours de Notre-Dame +superposes? + +Ah! dcidment, le voyage en ballon captif ne ressemble gure +l'excursion en ballon libre. C'est la diffrence qui existe entre la +prison et le grand air de la libert. L'arostat n'aime pas traner un +boulet sa nacelle. Il s'incline sous l'effort du vent, il fait grincer +ses cordes et sa nacelle. Le voyageur est secou dans son panier comme un +nautonnier sur sa barque au sommet des vagues. Le vent siffle violent et +froid. Tandis que l-haut, en libert, on plane avec l'air en mouvement, +que nulle brise ne se fait sentir, ici-bas, en captivit, il faut retenir +son chapeau des deux mains, si l'on ne veut pas qu'il s'envole. + +Au-dessus des nuages, les villages, les villes, les provinces dfilent +sous vos yeux comme un vaste panorama roulant; la surface du sol, nous +comptons notre route arbre par arbre. Les mobiles se pendent aux cordages +et s'vertuent, le moindre coup de vent les soulve de terre. Mais +patience et persvrance doit tre maintenant notre devise. Arrivs au +camp, nous aurons l'espoir de surveiller les Prussiens de haut, et si +nous pouvons dvoiler leurs mouvements, quelle rcompense de nos efforts, +quelle compensation apporte nos fatigues! + +A midi, le soleil a paru, il a cart les nuages de ses rayons brillants, +mais avec lui la brise s'est leve. Le vent souffle pre et froid; il +imprime des oscillations frquentes notre navire arien. Nous sillonnons +l'espace au-dessus de la voie de chemin de fer en construction que nous +avons appris connatre sur notre carte, mais quelquefois le _Jean-Bart_ +se rapproche de la cime des arbres, vritables rcifs du navigateur +arien. Il ne faut qu'une branche verticale pour crever l'toffe du +ballon, tous les pas nous redoutons un malheur. Chaque cime est une pe +de Damocls retourne sous notre nacelle. + +Il est une heure, une clairire s'offre nous, le ballon y est descendu; +nos hommes se reposent. Je suis littralement gel, et mon frre se +dispose faire son quart aprs moi. Il prend place dans l'esquif avec +le lieutenant de mobiles, mais peine le ballon a-t-il t tran de +quelques centaines de mtres qu'une voix nous crie de la nacelle: J'en ai +assez, faites-moi descendre! C'est le pauvre lieutenant qui a eu le mal +de mer. Il est vert comme une pomme en mai et vient de lancer son djeuner +pardessus bord en guise de lest! Il revient terre compltement guri de +sa passion arostatique. + +Nous continuons notre marche bien lentement jusqu' Chanteau. Nous avons +l passer un chemin troit bord de rideaux d'arbres, que nous allons +franchir en faisant monter le ballon jusqu' l'extrmit de ses cordes. +Mon frre vide deux sacs de lest pour maintenir le ballon une hauteur +suffisante, et augmenter par l'accroissement de force ascensionnelle la +rsistance l'action du vent. Je crie aux mobiles de marcher vite s'ils +le peuvent, afin de passer rapidement ce dtroit dangereux. Le _Jean-Bart_ +se penche, et frise le sommet des premiers arbres, sans les toucher, puis +il se balance vers ceux qui se dressent de l'autre ct de la route. Il +oscille de nouveau et redescend vers un chne lev... Il s'en rapproche +rapidement; va-t-il s'y briser? mon coeur bondit d'inquitude. Patatra! +C'en est fait du _Jean-Bart_, une branche s'est enfonce dans l'appendice, +et l'a crev comme une peau de tambour! Tout est perdu! pensons-nous. +Nous ramenons le ballon terre, nous voyons avec joie qu'il n'en est +heureusement pas ainsi: l'avarie peut se rparer. L'appendice seul est +crev. Jossec monte dans le cercle, et de son cache-nez, trangle le +ballon au-dessus du cercle de l'appendice.--Nous l'aidons dans ce travail +difficile, car perchs dans le cercle, et les mains leves, nous touchons + peine la partie malade de l'arostat. Il faut faire une ligature bras +tendu, pendant que le vent nous balance, et nous jette dans les cordages, +tantt sur le dos, tantt plat ventre. En nous soutenant mutuellement, +nous cicatrisons la plaie du _Jean-Bart_. Jossec qui sait ce que c'est +qu'une voie d'eau dans un navire, a appris qu'une voie de gaz ouverte dans +un arostat n'est pas moins dangereuse. Mais il a su rparer celle-ci +en habile aronaute; il est excellent gabier, et la navigation arienne +touche en bien des points la navigation ocanique. + +L'air est agit, et le vent augmente d'intensit. Les rafales sifflent, et +font bondir le ballon qu'elles ont dj en partie dgonfl. L'toffe n'est +plus aussi bien tendue, elle se creuse par moment, en faisant entendre un +bruit sourd et lugubre.--Il faut attendre que la tourmente ait pass. +Car le transport devient actuellement impossible. Nous postons quatre +factionnaires autour du _Jean-Bart_, et nous allons jusqu'au village de +Chanteau, o nous prenons un modeste repas que nous avons tous bien gagn. +On remplit de vin deux seaux, et nos moblots y puisent tour de rle. +Cette collation ranime leur ardeur. Ils trouvent que, dcidment, il y a +du bon dans le service des ballons captifs. + +En dpit du vent, nous nous dcidons continuer notre route, car nous +voulons arriver au camp de Chilleur. Nous savons que le gnral d'Aurelles +n'est pas bien convaincu de l'utilit des ballons captifs; que dira-t-il +si ses premiers ordres n'ont pu tre excuts pour cause de vent? +Qu'importent les obstacles imprvus, l'insuffisance d'un matriel +improvis, les difficults dues la mauvaise saison? Expliquer toutes ces +bonnes raisons quand on a chou, c'est perdre son temps. Il faut russir + tout prix. Un gnral vaincu est un mauvais soldat. Un ballon dans une +premire tentative a t crev. Supprimons les ballons. Voil comme on +juge aujourd'hui. Nous ne l'ignorons pas, aussi faut-il nous efforcer de +vaincre le vent, notre ennemi nous. + +Les mobiles se remettent en marche tranant la remorque le _Jean-Bart_, +o nous sommes monts tous deux mon frre et moi. Les chemins sont +couverts d'une boue gluante, qui se colle aux semelles, et nous prfrons +geler dans la nacelle que patauger dans la crotte. D'ailleurs tout +l'heure un coup de vent sec, imprvu, a failli faire lcher prise tous +nos hommes la fois. Nous avons entrevu la possibilit d'une ascension +libre, faite malgr nous. Dans le cas d'un semblable accident, nous tenons + nous trouver ensemble. Nous songeons mme que nous n'avons pas d'ancre +dans la nacelle et qu'en cas de dpart dans les nuages, le retour terre +ne serait pas facile. Mais nous chassons de notre esprit cette vilaine +perspective, nous ne pouvons pas, pour le prsent, rparer cette omission, +n'y pensons plus. + +Le tranage de l'arostat devient de plus en plus pnible.--Les mobiles +sont fatigus.--Nous essayons d'un nouveau moyen de locomotion que nous +regrettons bientt de ne pas avoir usit plus tt, car il est plus +pratique et moins fatigant. Au lieu de traner le ballon juch dans l'air + 30 mtres de haut, nous le faisons descendre jusqu' un mtre ou deux de +la surface du sol, les mobiles le maintiennent presque au-dessus de leurs +ttes. Dans ces conditions les oscillations ont une amplitude moindre, et +le travail de traction est plus facile. Il tait bien simple de songer de +suite ce procd, mais on n'apprend dcidment qu' ses dpens. + +Nous arrivons bientt au milieu de vastes plaines, o nous n'avons plus + craindre les rcifs terrestres. Mais le soleil se couche et le vent ne +s'apaise pas. Il est six heures. Nos hommes sont puiss. Ils commencent + se plaindre, ils ne tirent que mollement, et ont toutes les peines +du monde ne pas laisser entraner le ballon par le vent qui nous est +toujours contraire. C'est peine si nous faisons un kilomtre l'heure. + +--Courage, leur crions-nous, nous arrivons bientt Rebrchien. Il faut +aller jusque-l, car en restant ici, il n'y aurait pas de dner. Et +l-bas, vous aurez un bon repas! + +Nous avons les pieds et les mains littralement glacs, et le mouvement de +roulis de la nacelle devient insupportable. Mais nous n'osons rien dire. +Quel exemple pour les soldats si les chefs se plaignaient dj! + +Bientt, il fait nuit noire, quelques paysans regardent stupfaits le +passage de ce monstre inconnu pour eux. Le ballon se dcoupe sur le ciel, +en une vaste silhouette noire qui se balance au-dessus de la plaine; il +est tir par des groupes humains qui ressemblent de loin des ombres +chappes du monde infernal. Tous ces travailleurs sont fatigus et +silencieux. On dirait l'apparition fantastique d'une lgende. + +A 7 heures, la lune se montre et complte le merveilleux de cette scne +bizarre; elle nous claire de ses rayons, et se reflte sur l'arostat, en +lui donnant l'aspect d'une grande sphre de mtal poli. + +S'il fallait continuer quelques heures de plus un semblable voyage, nous +ne tarderions pas tomber de fatigue, au milieu des champs. Les pauvres +mobiles ont les mains coupes par les cordes, ils marchent avec peine +dans la terre laboure. Depuis que la lune s'est montre, le froid +est insupportable.--Une bise glace nous paralyse dans la nacelle. +Heureusement nous apercevons dans le lointain le petit village de +Rebrchien qui allume ses feux du soir. + +C'est la terre promise qui s'ouvre nous. Il faudra demain recommencer le +voyage. Mais une bonne nuit nous aura rendu nos forces. + +A 8 heures, nous faisons arrter le ballon l'entre du village. Il y a +douze heures que nous sommes trans en ballon captif, il y a douze heures +que nos mobiles tirent sur des cordes de toute la force de leurs poignets: +ma foi ce sont de solides gaillards, et bien d'autres leur place +auraient succomb la tche. Mais leur bonne volont est la hauteur de +leurs poignes, ils aiment, malgr eux, leur ballon captif qui leur a donn +tant de mal, car leur instinct leur fait comprendre qu'il y a l quelque +chose de nouveau, d'inconnu, d'utile. Braves coeurs! Ils aiment la patrie, +ils sont pleins d'ardeur, pleins de zle. Que n'aurait-on pas fait avec de +tels soldats! Mais il aurait fallu savoir les conduire, les soigner. Ils +travailleront demain avec la mme ardeur, mais condition que ce soir ils +dneront et dormiront bien. C'est ce qui ne leur arrive pas tous les jours +en prsence de l'ennemi. Privs de sommeil, privs de nourriture, accabls +de fatigue, ils fuient sous le feu des batteries prussiennes. Mais qui +donc tiendrait tte des solides combattants quand les privations de +tous genres ont transform l'homme robuste en un malade, chez lequel +l'abattement, le dcouragement ont succd au courage, la rsolution? Un +estomac trop longtemps vide ne sait plus avoir d'nergie. + +Avant de nous livrer un repos dont nous avons tous grand besoin, nous +prenons soin de disposer le ballon de telle sorte que les coups de vent +violents auxquels il est soumis sans cesse ne puissent l'entraner au +loin. Jossec et Guillaume vont chercher des pelles et des pioches; ils +creusent un trou carr o la nacelle, remplie de pierres et de sacs de +lest, est enterre jusqu'au bordage suprieur. Nous ne tardons pas nous +apercevoir que ces prcautions sont insuffisantes, le ballon qui a perdu +une quantit apprciable de gaz, est flasque et distendu, son toffe +devient concave sous l'effort de l'air agit, et ce qui nous tonne, c'est +qu'il ne vole pas en lambeaux d'un moment l'autre. En se creusant ainsi, +l'arostat forme voile, et acquiert une force de traction norme; en +quelques minutes, il a si bien largi le trou de la nacelle, qu'il l'en +retire, et courrait la surface des champs avec la vitesse d'un train +exprs si les _moblots_ ne s'taient jets temps sur les cordages; nous +faisons rentrer la nacelle du _Jean-Bart_ dans sa prison; nous attachons +au cercle une corde solide l'extrmit de laquelle nous fixons une ancre +que nous enfouissons deux ou trois pieds sous terre. Cette fois le +_Jean-Bart_, croyons-nous, est clou au sol, il sera peut-tre ventr +sous l'action du vent, mais il ne se dbarrassera pas de ses liens. Hlas! +L'un et l'autre accidents allaient survenir dans la nuit au plus fort de +la tempte. + +A 6 heures du matin, les rafales sont si puissantes que l'arostat se +penche compltement jusqu' terre; l il roule sur lui-mme, son toffe +se soulve avec force comme une poitrine opprime. On dirait le rle d'un +tre vivant qui va succomber, et qui lutte encore contre la mort. Les +mobiles en faction nous ont veills temps pour assister cette agonie. +Mais que faire pour conjurer le mal? Nous sommes de pauvres mdecins qui +viennent trop tard, et qui ont lutter contre une force qu'ils ne peuvent +vaincre. Ces tortures du _Jean-Bart_ nous font mal voir; que de peines, +que de tourments, que de patience devenus inutiles!--Nous allons chouer +en vue du port. + +Pauvre ballon! Son toffe est bien solide, car elle est froisse par le +vent, avec une violence inoue, l'air s'y engouffre prcipitamment, et y +rsonne sourdement. Le _Jean-Bart_ se crispe, s'agite, touche le sol, +puis se redresse, bondit et s'allonge, comprim par le poids de l'air +en mouvement. Tout coup une rafale siffle dans les arbres avoisinants +qu'elle fait ployer, elle enlve le ballon comme un ftu de paille, et +l'entrane cent mtres de son point d'attache. Arriv l, le _Jean-Bart_ +s'affaisse, il a succomb dans cette lutte ingale du faible contre +le fort, son toffe s'est fendue de l'appendice la soupape. Le gaz +s'chappe en une seconde: Le fier arostat si beau, si puissant, n'est +plus qu'un lambeau d'toffe informe, un amas de chiffons, une guenille. Il +a perdu sa vie, son me, il est mort. Mais, contrairement l'tre anim, +il ressuscitera sous la mme forme; une bonne couture, une pice d'toffe +et deux mille mtres cubes d'hydrogne carbon, produiront le miracle. + +Les tmoins de cette scne trange sont stupfaits de cette force de +l'air, frappant une surface lgre, car ils ont assist une exprience +vraiment remarquable. Le ballon a soulev sa nacelle remplie d'un poids de +deux trois mille kilogrammes, il a entran son ancre avec lui, en lui +faisant tracer dans la terre laboure un sillon d'un mtre de profondeur. +Je crois pouvoir affirmer que cinquante chevaux et peut-tre mme +davantage n'auraient pas dracin ce fardeau. + +Cherchez donc la direction des ballons, avec un vent pareil! O vous +cacheriez-vous, utopistes et faux inventeurs qui voulez conduire les +arostats dans l'air avec une paire de rames, avec une voile, grecque ou +latine, si vous aviez t l parmi nous voir succomber le _Jean-Bart_! +Apprenez connatre l'outil que vous voulez amliorer, avant de rver +pour lui des progrs insenss. Maniez les ballons, montez dans leurs +nacelles, gravissez les sommets des nuages, conduisez-les terre et +en l'air, et dans ces promenades pratiques vous rencontrerez peut-tre +l'inconnu que vous cherchez.--Mais vous ne trouverez jamais rien, en +faisant de l'aronautique en chambre. Ce n'est pas assis devant un bureau +que Watt a trouv les merveilleux organes de la machine vapeur, c'est le +marteau la main, dans un atelier de mcanicien. + +Nous replions l'arostat, et la foule des paysans qui n'tait pas l hier + notre arrive, accourt pour voir le ballon. La figure de quelques-uns +d'entre eux est vraiment comique. + +--Jean-Pierre, tu verras le ballon demain matin, avait dit un tmoin de +notre arrive son ami, c'est une grande machine ronde qui se remue, +souffle, s'agite, qui est deux fois grande comme notre clocher et qui +trane dans un panier des messieurs de Paris. + +Et Jean-Pierre est bahi de voir un paquet d'toffe plie, qui tient dans +un panier d'osier. Il se demande si on ne s'est pas moqu de lui. Mais il +ne sait pas qu'il faut voir un ballon gonfl. Je ne puis m'empcher +de comparer le gaz d'un arostat la parole de certains avocats; que +reste-t-il, quand le gaz est sorti? + +Nous sommes assez penauds pour notre part, et c'est l'oreille basse que +nous nous dcidons envoyer un tlgramme Tours o l'on attend de nos +nouvelles. Nous revenons pied Orlans. + +Aprs quatre heures de marche, nous entrons en ville; la rponse notre +missive est dj venue. Sachons rendre justice l'intelligence du +directeur des tlgraphes qui s'occupe du service des ballons captifs, au +lieu de bouder, de se plaindre et de nous dcourager comme l'auraient fait +tant d'autres, il nous flicite chaleureusement de nos efforts, et nous +excite recommencer. Je vous envoie six ballons, nous dit-il, crevez-en +autant que vous voudrez, mais russissez. Voil de bonnes paroles +qui nous rconfortent, c'est ainsi qu'on fait marcher des hommes +d'action.--Malgr notre premier chec, on ne nous congdie pas avec +l'pithte de tratres.--Nous sommes dcidment plus heureux que nos +gnraux. + +Du reste, ce n'est pas la persvrance qui nous manquera, mon frre et +moi, nous avons le dfaut ou la qualit d'tre ttus comme mulets, quand +nous avons un projet en tte. Le lendemain nous rparons de bon coeur un +autre ballon, la _Rpublique universelle_, venu de Paris le 14 octobre. +Nous allons le gonfler au premier signal, et nous pensons bien qu'il n'y +aura pas de tempte tous les jours aux environs d'Orlans. Pour plus de +prcautions, nous prparerons mme aussi un second arostat, voulant avoir +deux cordes notre arc. Je n'oublie pas d'ailleurs un conseil de mon +ami Gustave Lambert qui a appris connatre la vie: Pour russir, me +disait-il un jour, il y a un mot qu'il est indispensable de bannir de la +langue franaise, c'est le mot dcouragement. Quelque modeste que soit +notre sphre d'action, prenons le parti de le rayer de notre dictionnaire. + +Un tlgramme envoy de Tours nous apprend que le mouvement de nos troupes +est retard de deux ou trois jours, et que nous avons le temps de prendre +nos dis-positions avant l'attaque. Cette nouvelle vient point, car +l'usine d'Orlans ne pourra nous fournir 2,000 mtres cubes de gaz avant +le 3 dcembre. + +En attendant le jour du gonflement, nous faisons une visite au camp +franais accompagns de quelques amis. Nous sommes reus d'abord par les +turcos, dont le campement si bizarre, si pittoresque, doit ressembler aux +smalas du dsert. Ces braves moricauds nous offrent un caf excellent, et +boivent la sant de la France. Pauvres Arabes, quels vides effroyables +sont ouverts dans vos rangs par le mcanisme de l'artillerie prussienne! +L'homme est faible devant la machine impitoyable! Que peut le courage +contre un projectile aveugle, contre une puissance aussi brutale +qu'invincible? + +_Samedi 3 dcembre_.--Nous commenons au lever du jour le gonflement de +notre nouveau ballon, la _Rpublique universelle_. Ce nom un peu long +n'est pas trs-heureux, mais nous ne voulons pas toucher au baptme de +Paris. Nos marins Jossec et Guillaume, et les mobiles sont leur poste, +ils commencent se familiariser aux manoeuvres arostatiques, que +facilitent aujourd'hui un temps calme, un ciel serein. + +A 3 heures de l'aprs-midi, nous nous mettons en route, et bientt perchs +dans notre nacelle, nous passons au-dessus des campagnes, remorqus par +les mobiles, travers les chalas de vigne. L'air est peine agit, et +la _Rpublique universelle_ mollement berce, l'extrmit de ses cordes, +ne nous secoue pas trop violemment dans notre panier d'osier. Nous +dirigeons notre marche ct du chteau du Colombier, vers un petit +village, o nous ferons notre premire tape. Demain nous esprons +arriver, la fin du jour, au camp de Chilleur, o l'on nous attend. + +Duruof avec son ballon restera encore en rserve; il ne se plaint pas de +son inaction et nous nous demandons s'il ne se flicite pas de se tenir +l'abri des projectiles prussiens. + + +III + + +La droute de l'arme de la Loire.--Les ballons captifs au chteau du +Colombier.--Aspect d'Orlans.--Le dernier train.--Les blesss.--Vierzon. + +Dimanche 4 dcembre 1870. + +Aprs bien des difficults, analogues celles que nous avons dcrites, le +ballon la _Rpublique_ arrive enfin au terme de sa premire tape, prs +d'un petit hameau situ 4 kilomtre peine du chteau du Colombier. Il +n'y a l que quelques chaumires tristes et monotones. Il est cinq heures, +le vent assez vif agite l'arostat qui plie sur son cercle, comme un arbre +pendant l'orage. Les marins creusent dans le sol un trou profond pour y +enfouir la nacelle, ils manient la pioche au milieu d'une plaine abrite +par des peupliers, privs de feuilles et roides comme les mtures d'un +navire. On entend au loin le bruit de la canonnade qui fait retentir +l'air comme le tonnerre pendant la tempte. Depuis deux jours, ce concert +lugubre frappe sans cesse nos oreilles. + +Le capitaine des mobiles prside la distribution des vivres de ses +soldats, nos marins cherchent des habitations o ils pourront trouver un +abri. Quant nous, l'hospitalit nous est offerte par de braves paysans. +Ils ouvrent aux arostiers leur humble maisonnette; un feu flambant +ptille dans l'tre; l'htesse prpare notre intention un repas frugal +compos d'une omelette et de fromage arross de vin blanc. Le soir, aprs +l'inspection du ballon qui s'agite toujours convulsivement sous le souffle +de l'air, nous rentrons nous coucher, mon frre et moi, tendus tout +habills sur deux matelas placs terre. Le capitaine et le lieutenant de +la compagnie de mobiles restent assis au coin du feu. La chambre qui nous +abrite est ouverte tous les vents, les carreaux des fentres ont t +briss par les Prussiens l'poque de leur premire visite Orlans. Ces +pillards n'ont rien respect dans l'humble habitation; quand ils y sont +entrs, on leur a donn des fromages, du pain et du vin, tous les vivres +de la campagne, mais ils ont cass sans piti les chaises, les commodes, +ils ont bris un vieux coucou, prcieux souvenir de famille, ils ont mis +en morceaux une glace, seul objet de luxe de l'ameublement de la pauvre +chaumire. + +A minuit, des pas sonores nous rveillent en sursaut. Ce sont des mobiles +qui viennent appeler le capitaine. + +--Venez, capitaine, disent-ils, on entend au loin un bruit singulier; sur +toutes les routes c'est comme le roulement de nombreuses voitures, on +croit apercevoir aussi des cavaliers qui passent sur le sol glac. + +Tout le monde est bientt sur pied. Rendus travers champ la route +la plus proche, un sinistre dfil s'offre nos yeux. Des voitures +d'approvisionnement passent en files serres, puis ce sont des cuirassiers +qui trottent au milieu des tnbres suivis d'une formidable procession de +canons et de caissons d'artillerie. et l des soldats gars traversent +les champs, comme des ombres effares, sautent par dessus les haies; +mornes, abattus, ils marchent la tte basse, sans rien dire, sans rien +voir, leurs vtements sont en lambeaux, les uns ont la tte enveloppe +d'un foulard, les autres, demi-nus, se drapent dans de mchantes +couvertures; ceux-ci boitent et tranent le pas, ceux-l ont le bras en +charpe, quelques-uns, maladifs et ples, s'appuient sur l'paule d'un +ami. + +--Tout est perdu, nous dit un vieux zouave barbe grise, les obus tombent +on ne sait d'o. Dieu me damne, si j'ai rien vu de semblable! Ces maudits +Prussiens sortent du sol pour nous craser, nulle rsistance n'est +possible! + +Tout en faisant la part de l'exagration des fuyards, nous nous rendons +l'vidence, car le lugubre dfil se prolonge perte de vue, avec +toute la physionomie d'une droute. Comment traduire les sentiments qui +s'agitent dans notre esprit constern? Quelle tristesse s'empare de notre +me au retour dans la pauvre chaumire! C'en est donc fait de la France! +L'arme de la Loire, victorieuse ses dbuts, est dj terrasse! + +La fatigue est le meilleur palliatif de la douleur; malgr l'motion qu'a +fait natre l'horrible tableau du dsastre, nos yeux se ferment, et le +sommeil vient arrter le souvenir. + +_Lundi 5 dcembre_.--A 5 heures du matin, tout le monde est sur pied. La +droute a dur toute la nuit, le dfil lugubre n'a pas discontinu un +instant. Au lever du jour, elle s'accentue plus complte encore, et les +premiers rayons d'un soleil d'hiver clairent les milliers de voitures qui +se dirigent vers Orlans. Plus loin, on voit encore des cuirassiers aux +manteaux rouges, et de nombreuses pices d'artillerie. Des blesss, le +teint ple, l'oeil livide, sont ramens sur des cacolets. + +La _Rpublique_ est toujours gonfl au milieu de la prairie. Que faire? +Nul ordre ne nous est envoy! Nous laisserons-nous prendre sottement par +les Prussiens qui approchent? Un mobile court au chteau du Colombier, o +est install un poste tlgraphique. Aucune nouvelle, aucun ordre: notre +devoir nous impose l'obligation d'attendre jusqu' la fin. Comment se +dcider plier bagage, en songeant que le ballon peut tre utilis au +dernier moment. + +Que les Prussiens viennent s'ils le veulent! Qu'ils nous cernent, qu'ils +nous entourent! Il sera toujours temps de couper nos cordes, et de +lancer la _Rpublique_ au-dessus des nuages! Nos mobiles et nos marins, +dbarrasss de leur ballon, trouveront bien se sauver pied. Ils ont +tous des chassepots, des revolvers et sont dcids s'il le faut en faire +bon usage. + +Attendons. C'est la dcision qui est prise au milieu de la panique. + +--Attendons si vous voulez, nous crie d'un air insouciant le lieutenant +des mobiles qui vient de se joindre nous, mais, pour Dieu! djeunons. + +Et disant ces mots, il nous montre en riant un magnifique lapin qu'il +vient d'acheter trente centimes un paysan. Ce brave homme s'est excus +de le faire payer un peu cher. Mais les temps sont durs. Hlas! A trente +lieues d'ici, dans les murs de Paris, ce lapin coterait nos amis autant +de pices de cinq francs que nous l'avons pay de sous! + +A 11 heures, le bruit de la canonnade se rapproche singulirement, des +paysans accourent consterns! Les obus, disent-ils, tombent 1000 mtres +d'ici. + +Qu'allons-nous devenir? L'quipe est vite rassemble, il faut faire les +prparatifs de l'ascension. Au mme moment, une estafette accourt. On nous +donne l'ordre de plier le ballon, et de le porter de l'autre ct de la +Loire, o l'arme se rassemble. Le dgonflement se fait en toute hte. +Mais il y a pour une bonne heure de travail. + +Voil une charrette qui passe attele d'un bon cheval. + +--Hol! mon bonhomme, crie le capitaine au charretier, vous tes vide, je +mets votre voiture en rquisition, nous en avons besoin. + +--Ma foi, mon capitaine, prenez, si vous voulez, la voiture et le cheval +ne sont pas moi. + +Le filet pli, le ballon, la nacelle, sont hisss sur la charrette qui se +met en marche. Il tait temps: les projectiles ennemis sifflaient dans +l'air et tombaient profusion sur le chteau du Colombier. + +Je cours payer notre brave htesse, et je vois le lieutenant de mobiles +devant le foyer de la chemine. Une cuiller la main, il fait mijoter son +lapin. + +--Allons, mon lieutenant, en route. Vous avez fait l un joli djeuner +pour les Prussiens. Mais consolez-vous, nous mangerons Orlans! + +Le pauvre village va tre abandonn. Les ennemis vont venir. Tous les +paysans sont en proie la plus violente motion, on en voit qui se +sauvent, on en voit d'autres qui se htent de cacher les objets qui leur +sont chers! + +Nos 150 mobiles suivent la charrette. On arrive bientt par un chemin de +traverse la grande route qui conduit en ville. Mais nous attendons +une grande demi-heure pour prendre rang au milieu de la longue queue de +voitures d'approvisionnement et de troupes qui dfilent depuis plus de +douze heures. + +Il faut avoir assist au spectacle de la retraite de cent mille hommes +pour se faire une juste ide du chaos, de l'encombrement dsordonn qui en +rsulte. Deux files de charrettes suivent la route au milieu des troupes; +des cavaliers dominent ple-mle cet ocan humain, chaque charretier veut +devancer son voisin, chaque minute la file s'arrte pour ne reprendre +qu'un pas lent et irrgulier. Tout le monde est silencieux, atterr, comme +abruti. Tantt des estafettes courent pour porter des ordres; il faut +leur ouvrir un passage; des canons remontent le courant pour protger la +retraite jusqu' la nuit.--Cependant le bruit de la canonnade augmente +d'amplitude, l'ennemi approche! Aura-t-on le temps de traverser la Loire? +Fasse le ciel que les obus ne tombent pas sur la route, cache sous un +ruban de soldats et de voitures! + +L'encombrement augmente mesure qu'on avance. Devant la porte d'Orlans +le courant s'arrte pendant prs d'une heure. La foule serre, est +immobile. Chacun est clou la mme place, sans pouvoir faire un pas en +avant ou reculer d'une semelle. Je ne sais quoi de triste, de lugubre +domine ce tableau. Toutes les maisons du faubourg Banier se ferment, les +ruines du premier envahissement sont encore fumantes et semblent menacer +les habitations intactes. Les portes sont tires au dedans, les volets +sont clos; de temps en temps une tte passe pour voir si ce sont encore +des pantalons rouges qui dfilent! + +A trois heures de l'aprs-midi, les pices de canon de la marine, places +en avant des faubourgs d'Orlans, commencent tonner au moment o nous +arrivons place Jeanne d'Arc; nous voyons l un colonel furieux, les yeux +injects de sang, qui court aprs des fuyards un revolver la main; +il les rassemble en un peloton. Un tambour rsonne, et les lches sont +contraints de se porter l'ennemi. La caisse sonne la charge d'un ton +lugubre et monotone. + +La faim commence nous faire subir ses angoisses, mais il ne reste plus +un morceau de pain Orlans. Cent mille hommes viennent de passer l +avant nous. Nous courons la gare o Bertaux, Duruof et son quipe, les +colombophiles Van Roosebeke et Cassiers sont runis. Nos ballons sont +sauvs du naufrage. Nous allons tous partir par le dernier train qui se +forme sous nos yeux. Il est uniquement compos de fourgons o s'entasse +une foule norme. + +Jamais je n'oublierai l'pouvantable tableau qu'offre en ce moment la +gare d'Orlans. Elle est encombre de blesss, aux yeux hagards, qui se +tranent jusqu'au train pour s'enfuir. Ntre fourgon contient six ballons, +nous sommes dix-sept avec nos quipes, et en outre cinq capitaines de la +ligue ont pris place accroupis sur les nacelles. De malheureux blesss +nous supplient de leur donner asile, mais il est de toute impossibilit de +placer une aiguille parmi nous. Les uns ont la tte ouverte par une balle, +d'autres ont le bras ballant et inerte, d'autres s'appuient sur les +paules d'un camarade. Tous ces soldats sont demi couverts de vtements +en lambeaux, des zouaves n'ont plus ni molletires ni souliers, la plupart +n'ont pas de capotes, ni de kpis, ni de couvertures ... et il gle +pierre fendre! + +Le train va partir. C'est le dernier, il est cinq heures Les blesss qui +ont encore quelque force se hissent sur le toit des fourgons; malgr le +froid, ils se tiennent l immobiles, couchs plat ventre. Ceux-l sont +encore privilgis, car d'autres, bien plus nombreux, ne partiront pas. +La captivit les attend! Ils gmissent, ils pleurent, ces malheureux, +l'ide d'tre enlevs ce lieu si cher, la patrie, la famille, aux +amis. Le coeur saigne devant de tels tableaux que nulle plume ne saurait +dcrire! Au milieu de tout cela, des ttes affoles crient et s'agitent, +des paniques s'emparent de la foule. + +--Les rails sont coups, disent les uns, votre train va tre bris! + +--Les canons prussiens, disent les autres, vous attendent au tournant de +la Loire. + +A cinq heures et demie, la locomotive siffle. Le train part, au milieu +du gmissement des blesss exposs sur le toit des fourgons. Le coup de +collier brusque de la machine a ouvert leurs plaies et leur a arrach des +cris de douleur. Nous suivons lentement le bord de la Loire; les boulets +franais sifflent travers les arbres, on aperoit au loin le pont +d'Orlans littralement couvert d'une mer humaine. A ct, un pont de +bateaux jet sur le fleuve facilite le mouvement de la retraite. Le soleil +se couche; son disque, rouge comme du sang, lance ses derniers rayons sur +cet horrible panorama qu'accompagne le bruit du canon. Au milieu d'une +telle dsolation, je me figure entendre la grande voix du pote, s'crier +comme aprs Waterloo: + + C'est alors + Qu'levant tout coup sa voix dsespre, + La droute gante, la face effare, + Qui, ple, pouvantant les plus fiers bataillons, + Changeant subitement les drapeaux en haillons, + A de certains moments, spectre fait de fume, + Se lve grandissante au milieu des armes, + La droute apparut au soldat qui s'meut + Et, se tordant les bras, cria: Sauve qui peut! + +Nous croisons en chemin le train de M. Gambetta, mais un signal le fait +arrter. Il n'est plus temps d'entrer Orlans. Les rails viennent +d'tre coups. Le ministre de l'intrieur et de la guerre est oblig de +rebrousser chemin, de revenir Tours. + +Cependant nous sommes entasss ple-mle dans notre fourgon, plongs dans +une obscurit complte, l'estomac vide et littralement gels, car la bise +glaciale siffle travers les portes mal jointes. Mais comment oser se +plaindre en entendant sur nos ttes le bruit que font en frappant du pied +les malheureux blesss juchs sur le toit du fourgon? Quelques-uns sont +rlants, la douleur les a vaincus, la mort va les saisir! En effet, +minuit, le train s'arrte Vierzon. On retire des cadavres des voitures. +Quelques blesss, pendant le voyage, sont morts de froid! Dtournons les +yeux de scnes aussi pouvantables et entrons Vierzon, o nous devons +rester jusqu' quatre heures du matin. + +Il fait nuit noire. Pas un passant dans les rues. Un htel est en face la +gare, une lumire y brille. Le marin Jossec frappe la porte, on ouvre. + +Nous entrons dans une grande salle qui est le restaurant de l'endroit. + +--Que voulez-vous? nous dit le patron d'un ton grognon, je n'ai pas de +place ici pour vous loger. + +--Nous venons d'Orlans, puiss de fatigue, de faim. Voil plus de +vingt-quatre heures que nous n'avons pas mang. Donnez-nous souper et +allumez un bon feu. Nous partons dans trois heures. + +--Impossible, riposte le patron, il est pass minuit et je ferme. Je ne +peux vous recevoir, retirez-vous. + +J'insiste poliment en faisant comprendre mon interlocuteur que nous +venons de l'arme, que son patriotisme devrait le mettre dans l'obligation +de nous mieux accueillir. Il ne veut pas entendre raison. + +--Retirez-vous, dit-il insolemment, et il ferme la porte au nez de nos +marins qui viennent nous rejoindre. Nous commenons nous fcher tout +rouge. + +--Ouvrez de suite, disons-nous, ou la porte vole en clats. + +Et voil nos marins qui frappent au dehors avec violence. Le patron se +dcide ouvrir, il est furieux. + +--Je vais aller chercher le poste, dit-il. D'ailleurs, qui tes-vous? Je +ne vous connais pas. + +--Votre insolence nous dispenserait de vous donner d'explication, mais +voici nos papiers bien en rgle qui vous montreront d'o nous venons. +Maintenant, rappelez-vous que nous sommes ici quatorze hommes bien +dcids, forts de notre droit et de notre argent, prendre l'asile et le +dner que vous refusez. + +Cette menace ne produit pas mauvais effet. La patronne est descendue, elle +appelle son mari dans la cuisine; la bonne arrive. Il se tient l un petit +conseil de guerre qui se termine en notre faveur. + +Le matre d'htel se dcide allumer un grand feu, nous servir un +excellent repas que nous dvorons avec un apptit de naufrags. Il nous +fait chauffer du caf, nous causons en fumant jusqu' quatre heures du +matin, heure laquelle nous reprenons un train qui nous transporte +Tours. + + +IV + + +Organisation dfinitive des arostiers militaires Tours.--Exprience +d'une montgolfire captive.--Expdition de Blois.--M. Gambetta et le +chef de gare.--Nouvelle dfaite.--Tours et le Mans.--Le camp de +Gonlie.--Ascensions captives. + +Du 6 au 20 dcembre 1870. + +Tours, que nous retrouvons, n'a pas chang d'aspect. Toujours mme +mouvement dans les rues. On rencontre des officiers de tous les rgiments, +des francs tireurs de tous les costumes, de toutes les espces, des +solliciteurs de tous les rangs. Mais le niveau de l'esprance a +singulirement baiss, on parle du dmnagement du gouvernement; les +optimistes les plus convaincus ne se dissimulent plus la gravit de la +situation. O nous mneront ces dsastres accumuls? O allons-nous? C'est +ce que chacun se demande avec anxit. + +Le nouveau thtre est transform en un arsenal arostatique o sont +amoncels les ballons venus de Paris. Ils sont rpars, plis dans leurs +nacelles, afin qu'il soit possible au moment voulu de les utiliser. La +famille Poitevin, venue d'Italie, pour offrir ses services ariens la +France, critique l'emploi des ballons gaz pour les usages de l'arme, +et veut substituer les montgolfires qui, sans exiger une usine pour tre +gonfles, ncessitent seulement quelques bottes de paille enflammes. + +M. Steenackers me fait l'honneur de me demander mon avis ce sujet. Je ne +lui dissimule pas ma faon de penser:--Certes, lui dis-je, le ballon +gaz a contre lui l'embarras du gonflement, mais une fois rempli, il a une +force ascensionnelle assez considrable pour rsister un vent d'une +intensit moyenne, il reste gonfl plusieurs jours de suite, toujours prt + transporter l'observateur deux cents mtres dans l'atmosphre.--La +montgolfire se gonfle vite, mais elle a une faible force ascensionnelle, +elle se penchera contre terre sous l'effort de la moindre brise, et vite +refroidie, elle perdra en un clin d'oeil toute son nergie. + +Du reste toute discussion, toute opinion, ne valent pas une exprience. +Que ceux qui ne partagent pas notre manire de voir sachent nous +convaincre par les faits; nous ne demandons pas mieux que de changer +d'avis quand nous aurons vu. + +_7 dcembre_.--Une montgolfire construite Tours, se gonfle midi, dans +le jardin de la Prfecture. Les membres de la Commission scientifique, M. +Steenackers, quelques aronautes assistent l'exprience. L'appareil est +suspendu une corde horizontale fixe la cime de deux grands arbres; +on apporte des bottes de paille que l'on allume sa partie infrieure. +L'lvation de temprature produite par la combustion, dilate l'air +contenu dans la sphre de toile, qui s'arrondit compltement en moins de +vingt minutes. On attache la hte une petite nacelle o le fils Poitevin +se tient peine; il jette un peu de lest, et la montgolfire s'lve, +enlevant avec elle un cble que quelques hommes retiennent terre. Mais +c'est bien pniblement que l'appareil se soulve du sol, il monte dix +mtres et s'arrte l, haletant, puis. L'aronaute jette un sac de lest, +puis un second, et tout ce qu'il peut faire, c'est d'atteindre le sommet +d'un bouquet d'arbres, o il se pose comme un pauvre oiseau auquel on +aurait coup les ailes. Dj la montgolfire se dgonfle, elle est fixe + un obstacle terrestre qu'elle ne veut plus quitter.--Le fils Poitevin +abandonne sa nacelle, et descend de l'arbre de branche en branche. Une +mauvaise langue lui dit au retour de son humble voyage:--Pour en faire +autant, il n'est pas besoin de montgolfire. Vous auriez pu monter +l'arbre comme vous en tes descendu! + +Pour ma part je m'attendais ce rsultat, et je me demande mme comment +des aronautes experts ont pu s'engager dans une semblable tentative. Il +est bien facile de calculer la force ascensionnelle d'un arostat gaz ou + air chaud, il n'est pas ncessaire d'tre mathmaticien pour savoir que +si elle varie, ce n'est certes pas selon la volont de son aronaute. Un +athlte qui est capable de porter 20 kilogrammes bras tendu, ne s'engage +jamais en porter 100. Une montgolfire de 1200 mtres cubes enlve un +voyageur en libert, mais elle n'est pas capable de soulever en outre +la corde qui la retient captive, et de lutter par un excs de force +ascensionnelle, qu'elle ne possde pas, contre l'impulsion du vent. + +Cette exprience a cela de bon, qu'on ne parle plus des montgolfires. On +en revient aux ballons gaz, et il est dcid que pour rgulariser notre +situation, on organisera une compagnie d'arostiers militaires, attachs + l'arme et dpendant du ministre de la guerre, car Orlans nous +n'avions aucune commission en rgle. Si l'ennemi nous avait pris avec nos +ballons, il n'aurait certainement pas manqu de nous fusiller d'abord. On +aurait avis ensuite. + +Voici les aronautes que M. Steenackers a signals au ministre de la +guerre, et qui viennent de recevoir les galons de capitaines: + + Gaston Tissandier. + Albert Tissandier. + J. Revilliod. + A. Bertaux. + Poirrier. + Nadal. + J. Duruof. + Mangin. + +Il est convenu que mon frre et moi, nous prendrons possession du ballon +de soie la _Ville de Langres_, et du _Jean-Bart_ qui sera rpar. Nous +aurons, comme chefs d'quipe, Jossec et Guillaume, et quatre autres +matelots comme aides-manoeuvres. + +MM. Revilliod et Poirrier dirigeront les oprations de deux ballons de +2000 mtres cubes. Leurs chefs d'quipe sont les marins Herv et Labadie, +venus de Paris en ballon, qui seront aids par quatre matelots. + +M. Bertaux est choisi comme capitaine trsorier de la compagnie: il sera +assist de M. Bidault. M. Nadal sera charg des dmarches faire pour le +gonflement, il prtera son concours aux deux quipes. + +MM.J. Duruof et Mangin sont incorpors dans la compagnie, mais ils +resteront Bordeaux, chargs de surveiller le matriel de rserve, et de +prparer ce qui est ncessaire leurs collgues en activit. + +Chaque ballon en campagne sera accompagn de 150 mobiles. + +On nous a fait faire un costume trs-simple, qui offre quelque analogie +avec celui de la marine. Seulement les galons sont en argent et l'ancre de +la casquette est penche. On nous remet notre nomination du ministre de +la guerre, et nous touchons le jour mme notre solde d'entre en campagne, +qui s'lve 600 francs. Elle est destine nos frais d'quipement. Nous +avons des appointements de 10 fr. par jour. + +La compagnie des arostiers militaires est ainsi parfaitement organise, +mais on en complique malheureusement la formation par la nomination d'un +colonel et d'un commandant.--Rien de mieux, direz-vous?--Sans aucun doute, +si ces chefs que l'on nous impose ont quelque connaissance pratique qu'ils +sont mme d'utiliser. Mais leur seul mrite arostatique est d'tre +parents et amis de hauts fonctionnaires. Ils n'ont jamais t en ballon +et n'iront probablement jamais, mais ils n'en touchent pas moins de gros +appointements. On leur donne en outre la direction du service des pigeons +voyageurs qu'ils ne connaissent pas mieux que les ballons; ils regardent +faire les hommes spciaux, Van Roosebeke, Cassiers et leurs collgues +venus de Paris en ballon avec leurs messagers ails, mais ils touchent +encore de ce ct de bonnes et grasses rtributions.--Pendant que nous +allons gonfler plus tard nos ballons au Mans, Laval, notre colonel et +notre commandant resteront Poitiers, jouant au billard et fumant des +cigares. Le premier janvier, ils seront nomms chevaliers de la Lgion +d'honneur pour action d'clat.--Vous riez, n'est-ce pas? Et cependant +rien n'est plus vrai, les choses se sont passes exactement comme nous le +disons l. Ce serait comique, si ce n'tait navrant, car il est supposer +malheureusement que ce fait n'est pas isol, et que la France a t en +proie un dsordre, un gaspillage inous, levs la hauteur d'une +institution. + +Hlas! faut-il qu'aujourd'hui, comme hier, il y ait mmes abus, mmes +faveurs! Est-il donc crit que les gouvernements doivent se suivre et se +ressembler! Suivant l'expression d'un de nos plus spirituels journalistes, +serait-ce bien toujours la mme boutique, et n'y aurait-il de chang que +l'enseigne? + +_Vendredi 9 dcembre_.--A 8 heures du matin, la compagnie des arostiers +militaires part pour Blois. Nous avons notre disposition deux fourgons, +o sont nos ballons, une plate-forme roulante o se trouve la batterie + gaz; le zinc en lamelles et les touries d'acide sulfurique. Il +parat qu'on va se battre dans ces parages et que nous pourrons rendre +d'importants services. + +Nous arrivons Blois, dans nos fourgons, car il ne faut plus songer aux +wagons de voyageurs. Du reste, quoique ce mode de locomotion soit peu +confortable, c'est bien l le cadet de nos soucis. + +On ne vit plus rellement dans les temps o nous sommes, les malheurs +s'abattent sur la France avec une telle rapidit, que l'esprit gar, +perdu, est en proie un vertige perptuel qui lui te toute rflexion. +A Blois, nous trouvons une ville bouleverse. Tout le monde parle de +nouveaux revers, de nouveaux dsastres. Dans les rues, on nous apprend que +les Prussiens sont aux portes, nous courons la prfecture et ces tristes +renseignements se confirment. + +Le gnral P.... fait sauter sous nos yeux le pont de pierre. On nous +apprend ensuite que dans sa prcipitation, il a oubli d'envoyer chercher +les approvisionnements de farine qu'on a laisss de l'autre ct du +fleuve. On nous affirme que 10,000 soldats qui s'taient cachs +Chambord, pour attaquer les Prussiens l'improviste, ont t surpris +eux-mmes pendant la nuit, que trois batteries de canons ont t prises +par l'ennemi. Mon Dieu! mon Dieu! quelle confusion, quel dsordre! + +A la gare, nous voyons revenir des convois chargs de blesss, voil ce +qui ne manque plus aux spectacles que nous sommes appels voir. Dans +l'ambulance un jeune soldat a la mchoire infrieure enleve, sa bouche +est devenue bante, son oeil hagard est effrayant. Je dtourne la tte. +C'est horrible voir. Une soeur de charit panse cette plaie. + +Quel tableau pour un grand artiste! Au lieu de nous reprsenter la guerre +par des bataillons qui prennent une redoute au milieu d'une fume de +poudre et de gloire, qu'il retrace cette scne navrante, et que, dans le +lointain, il nous montre une mre qui pleure. Ce sera l la vritable +image de la guerre. + +Et nos ballons? Nous n'y songeons dj plus! Pourquoi nous envoyer ici, il +est trop tard, il n'y a plus rien faire. + +Voil un train spcial qui accourt sur la voie ferre. C'est M. Gambetta +qui arrive. Il descend prcipitamment, avec M. Spuller, son chef de +cabinet. Il demande le chef de gare qui n'a pas t prvenu de l'arrive +du ministre, et qui, au milieu d'un travail incessant, a pris quelques +minutes de repos. + +M. Gambetta s'agite et tempte contre le chef de gare qui ne vient pas. +Il se promne impatiemment, puis s'arrte en frappant du pied. Il est +furieux. + +Le chef de gare arrive enfin, c'est un vieillard modeste et respectable. +M. Gambetta le malmne, et lui dit les choses les plus dures, les plus +humiliantes, devant un public nombreux qui n'approuve nullement du reste +cette manire d'agir si peu courtoise. + +--Pauvre chef de gare, disait un spectateur, un si excellent homme, si +dvou, si laborieux, c'est bien triste. + +--Ce qui est bien plus triste, rpondit quelqu'un, c'est de voir M. +Gambetta, un ministre, un souverain, humilier injustement un vieillard, +sans savoir seulement s'il est coupable. + +Je me rappelais ce moment ce qu'un homme d'un grand mrite m'avait dit +sur notre dictateur: Il a deux dfauts dont il ne gurira jamais, il est +avocat et mridional. + +M. Gambetta part comme il est venu, et les choses ne vont pas mieux. Le +chef de gare reoit dans la soire l'ordre d'vacuer son matriel de +guerre. Il nous conseille de partir. Nous voulons attendre, persuads +qu'un tlgramme va tre envoy, qu'on n'a pu expdier ici les arostiers +et leur matriel sans but, sans motif. Nous attendons jusqu'au lendemain +matin, passant la nuit dans la gare, assistant la funbre procession des +trains chargs de blesss, qui passent de quart d'heure en quart d'heure. +A l'ambulance de la gare, il y a une soeur de charit et un moine, ils ont + soigner des centaines de blesss la fois. Heureusement que nos +marins sont l, ils se mettent sous les ordres de la soeur de charit, +distribuent les bouillons aux malades, et se transforment en infirmiers. +Les arostiers Blois n'auront pas pass tout fait inutiles. + +Le lendemain 10 heures, il ne reste absolument rien en gare, les +Prussiens vont arriver, dit-on. Il serait trop maladroit de se laisser +prendre avec son matriel. Une locomotive est accroche nos fourgons, +elle nous ramne Tours. + +A notre arrive Tours, nous apprenons que dcidment la dlgation +du gouvernement de la Dfense nationale va se _replier_ Bordeaux. +Le chef-lieu de l'Indre-et-Loire ressemble une fourmilire remue +fortuitement par un bton. C'est un mouvement fbrile, une agitation +sombre et lugubre. + +M. Steenackers nous donne l'ordre de gagner le Mans, pour nous mettre la +disposition du gnral Marivaux, commandant l'arme de Bretagne. + +_11 dcembre_.--Nous partons dans nos fourgons 8 heures du soir. La gare +de Tours est envahie par une foule norme qui abandonne ses foyers. Des +milliers de wagons, chargs de vivres, de munitions, s'vacuent lentement +au milieu d'un gchis indescriptible. Nous sommes obligs de nous tenir +prts partir trois ou quatre heures l'avance. Si nous avons le malheur +d'abandonner nos ballons, ils seront enlevs par une locomotive, emports +je ne sais o. Il faut rester auprs de notre matriel, et demander de +quart d'heure en quart d'heure, si le moment d'tre attachs un train +est arriv. Personne ne sait plus o donner de la tte. Des officiers, +chargs de faire partir des fourgons de munitions, se querellent avec les +employs du chemin de fer, ce sont des discussions, des cris n'en plus +finir, il s'lve sur ce flot de ttes qui encombre la gare, un brouhaha +perptuel, qui souffle comme un vent d'inquitude et de dsespoir. C'est +la panique, c'est la dbcle! + +Nous sommes entasss dans notre fourgon comme des harengs dans une +barrique. Les ballons plis tiennent presque toute la place. Par dessus +ces ballots, on se perche tant bien que mal, Bertaux, Poirrier, Revilliod, +mon frre et moi, avec nos quatre chefs d'quipes et nos huit marins. Nous +sommes plongs dans l'obscurit la plus complte, il fait un froid de +loup, et six heures de voyage nous sparent du Mans; trop heureux si +quelque retard imprvu ne nous fait pas faire le tour du cadran dans notre +prison cellulaire. + +Nous arrivons 2 heures du matin, moulus, briss, mais nous arrivons, +c'est l'essentiel. Les jours suivants se passent chercher un local pour +nos ballons. L'atelier des bches la gare est mis notre disposition. +La _Ville de Langres_ y est tal; nos marins le vernissent neuf. + +Il faut s'occuper prsent des rations de vivres que le ministre de la +guerre a mises la disposition des marins arostiers. Nous avons nos +commissions en rgle, l'intendance ne fera pas de difficults. Erreur +profonde. L'intendant n'a pas reu d'ordre direct, il y a encore quelques +formalits remplir; bref, il ne nous donne pas nos vivres, mais il a eu +soin de nous faire attendre une heure dans son bureau pour arriver cette +solution. Heureusement que nous sommes assez riches pour avancer deux +francs par jour huit hommes, mais si nous commandions un bataillon, que +ferions-nous? Il faut le demander aux colonels de notre arme qui se sont +vu refuser des vivres pour leurs soldats par des intendances, o des +milliers de pains moisissaient dans la cour. Mais quoi bon se donner la +peine d'attaquer l'intendance franaise? On n'en dira jamais assez ce +sujet, c'est chose malheureusement connue et convenue. + +Notre ballon est prt, allons prendre les ordres du gnral commandant en +chef l'arme de Bretagne. Le jeudi 15, 10 heures, nous arrivons au camp +de Conlie. Est-ce bien un camp? C'est plutt un vaste marcage, une plaine +liqufie, un lac de boue! Tout ce qu'on a pu dire sur ce camp trop +clbre est au-dessous de la vrit. On y enfonce jusqu'aux genoux dans +une pte molle et humide. Les malheureux mobiles se sont pourvus de sabots +et pataugent dans la boue o ils pourraient certainement faire des parties +de canots. Ils sont l quarante mille, nous dit-on, et tous les jours on +enlve cinq ou six cents malades. Quand il pleut trop fort, on retrouve +dans les bas-fonds des baraquements submergs. Il y a eu ces jours +derniers quelques soldats engloutis, noys dans leur lit pendant un orage. + +Mais, sont-ce bien des soldats ces hommes que nous voyons errer comme +les ombres du Dante? Comment connatraient-ils un mtier qu'on ne leur a +jamais appris? Arrachs leurs familles, leurs campagnes, on leur +a parl des Prussiens, de l'invasion de la patrie en danger. Ils sont +partis, pleins de rsolution, pleins d'enthousiasme. Ils rvaient le +succs, la gloire du combat, le salut de leur pays. On les enferme dans +un marais o ils sont emprisonns plusieurs semaines. Jamais ils ne +manoeuvrent, jamais ils n'apprennent le maniement des armes. Leurs +souliers sont percs jour, ils n'ont pas une couverture pour se +prserver du froid. La nourriture est rare. En ont-ils mme tous les +jours? Ils souffrent, ils s'ennuient, mais ils sont rsigns et patients, +quoiqu'ils se demandent, si c'est bien l ce qu'ils doivent faire pour +sauver le pays. Les jours se passent au milieu de ces tortures physiques +et morales, le dcouragement, la lassitude arrivent. A force d'attendre, +ils dsesprent. Ils errent dans ce camp si triste sans avoir conscience +de la vie; ils ne savent plus ce qu'ils font ni ce qu'ils vont faire, ils +perdent confiance en leurs chefs, ils en arrivent regarder d'un air +mlancolique ces malades qu'emportent les civires! Ils sont heureux, +ceux-l, ils vont mourir! + +Un beau jour, le tambour rsonne, les bataillons se rassemblent, on va +partir. Partir o, grand Dieu! Aller l'ennemi, rsister des troupes +solides, aguerries, bien nourries, recevoir la mitraille et la pluie +d'obus!--Mais ces fusils que nous portons sur nos paules, nous ne savons +pas les charger, nous n'avons jamais fait brler une seule cartouche +dans leurs canons! Nous sommes fatigus, malades, nous ne savons rien +faire!--Qu'importe, il faut partir, il faut vaincre ou mourir. + +Ils reviennent vaincus. Ils ont fui sous le feu de l'ennemi. Qui donc +oserait leur jeter la pierre? + +Nous sommes d'abord reus par le chef d'tat-major qui nous fait conduire +dans une humble baraque en bois, o nous arrivons en nous tenant en +quilibre sur des planches qui forment un chemin travers les lagunes du +camp. Une construction primitive en planches, forme le quartier gnral de +l'arme de Bretagne. Il y a dans la pice d'entre un assez grand nombre +d'officiers qui attendent leur tour; on prend place ct d'eux. + +Bientt, l'aide de camp me prie d'crire sur une feuille de papier le but +de notre visite au gnral. Je rdige quelques lignes que je soumets +l'approbation de mon frre, de mes collgues et que je fais passer M. +de Marivaux. Quelques secondes aprs, le gnral me fait entrer dans +son bureau. Je suis reu avec la plus grande affabilit. Le gnral me +flicite sur mes ascensions antrieures dont il a connaissance, il me +parle aussi de mon frre, dont un de ses voyageurs lui a fait le plus +grand loge. Il me questionne longuement sur l'usage des ballons captifs, +et approuve l'emploi des arostats dans la guerre. Le gnral est un +marin, homme de progrs, d'initiative, il comprend l'importance de ces +appareils merveilleux, qui peuvent si bien observer les mouvements de +l'ennemi du haut des airs. + +--Je serai trs-dsireux d'assister des expriences prliminaires, +gonflez au Mans un de vos arostats, je verrai le parti que l'on peut +tirer des ascensions captives. Du reste, je ne puis prendre encore aucune +dcision, car le camp de Conlie forme une rserve o les Prussiens ne +viendront pas, et les plans de l'ennemi ne sont pas encore connus. Mais +attendez patiemment; les occasions ne vous manqueront pas de vous rendre +utiles. + +Nous ne tardons pas faire tous les prparatifs ncessaires l'excution +de nos ascensions captives. Je me charge de surveiller le transport du +ballon au lieu de gonflement situ prs de l'usine, sur les bords de +la Sarthe. Mon frre rend visite au prfet, au maire, pour obtenir les +rquisitions de gaz. Revilliod, Bertaux, Poirrier, vont l'intendance +pour demander une tente o nos marins pourront passer la nuit auprs de +l'arostat. + +_Samedi 17_.--On commence le gonflement de la _Ville de Langres_, mais les +provisions de gaz de l'usine ne sont pas trs-abondantes. Impossible +de remplir entirement le ballon. Par bonheur, le temps est favorable, +l'arostat, charg de sacs de lest, dresse son hmisphre suprieur +au-dessus du sol, l'opration sera termine demain. + +_Dimanche 18_.--A midi, l'arostat est plein. La nacelle est attache +au cercle, il ne reste plus qu' essayer le matriel par une premire +ascension. + +Le systme que nous employons est extrmement simple. Le cercle du ballon +est muni, aux extrmits, d'un axe en cordage, de deux cbles d'une +longueur de 400 mtres. Chaque cble s'enroule dans la gorge d'une poulie +fixe un plateau de bois, que l'on remplit de pierres, et qui forme +ainsi un point d appui fixe. Des hommes, au nombre de vingt-cinq, tiennent +chacune des cordes, qu'ils laissent glisser dans la poulie quand le ballon +s'lve. En la tirant eux, ils font descendre l'arostat. + +Le temps est trs-calme et la premire ascension s'excute dans les +meilleures conditions. Je m'lve une hauteur de 300 mtres. L'arostat +plane au-dessus de la Sarthe et s'y reflte comme dans un miroir de +cristal. Je reste l quelques minutes, suspendu l'extrmit des +cordages, et j'admire la belle campagne qui entoure le Mans. Ma vue se +porte jusqu' plusieurs lieues tout autour de la ville, je distingue les +routes, les maisons, les champs; et je verrais facilement le moindre +bataillon une trs-grande distance. Pour monter et descendre volont, +nous avons une trompe qui sert de signal: un coup de trompe donne le +signal de l'ascension, deux coups, celui de l'arrt, trois coups, celui de +la descente. + +Quand je veux revenir la surface du sol, je donne trois coups de trompe. +Le chef d'quipe rpte terre le signal, et les cordes, tires par les +mobiles, ramnent bientt l'arostat dans son enceinte. + +Mon frre, assist de Jossec, fait une seconde ascension, il dpasse la +hauteur que j'ai atteinte et' s'lve 320 mtres. Une troisime et une +quatrime ascensions sont excutes avec le mme succs par Bertaux, +Revilliod et Poirrier. + +_Lundi 19_.--Le ciel est lgrement brumeux, l'horizon est trs-born. +Le ballon a pass la nuit sans perdre de gaz, il est aussi gonfl que la +veille. + +A une heure, nous excutons une premire ascension. Mon frre, Jossec et +un de nos matelots sont dans la nacelle. Celui-ci n'a jamais t en ballon +et parat ravi de faire ses premires armes ariennes. Nous voulons faire +monter successivement les huit matelots de l'quipe. + +Le vent est assez vif et l'arostat ne s'lve pas une grande hauteur. +Il serait dangereux de le laisser monter comme hier 300 mtres +d'altitude. + +Je fais une deuxime ascension captive avec deux marins, puis une +troisime, mais le brouillard est assez pais, et c'est peine si l'on +distingue les prairies les plus voisines du Mans. + +Ces premiers rsultats nous paraissent aussi satisfaisants que possible. +Le ballon la _Ville de Langres_, en soie double, est d'une grande +solidit et rsiste des vents intenses sans se dtriorer. Il est d'une +impermabilit presque complte et parat remplir toutes les conditions +d'un arostat captif transportable. Que ne ferait-on pas avec un semblable +appareil bien utilis? Qui empcherait qu'on n'excutt des ascensions +nocturnes en enlevant bord un fanal lectrique qui, de son rayon +lumineux, sonderait au loin la campagne? Ce n'est pas le dsir qui nous +manque de tenter cette belle exprience, mais le professeur de physique du +Mans, M. Charault, qui a dj mis notre disposition plusieurs appareils, +n'a pas de bobine de Ruhmkorff suffisante la production d'une lumire +intense. + +_Mardi 20_.--Nous voyons le gnral de Marivaux. Il n'a pu assister encore + nos ascensions et nous annonce qu'il ne sait pas s'il devra s'en occuper + l'avenir. Le gnral Chanzy va venir au Mans avec son arme. + +A une heure, nous nous mettons en mesure de faire quelques ascensions. Le +temps est limpide et clair. Nous atteignons, au bout de nos cbles, la +hauteur de 300 mtres. Le spectacle qui s'offre notre vue est admirable. +La campagne s'ouvre nous en un cercle immense qui n'a pas moins de +quarante cinquante kilomtres de diamtre. + +Jusqu' perte de vue, nous apercevons des bataillons franais qui dfilent +sur les routes et qui reviennent au Mans. C'est l'arme du gnral Chanzy +qui se replie de Vendme. + +Des escadrons de cuirassiers aux manteaux rouges, dfilent au milieu des +prs verts, ils offrent l'aspect de rubans de coquelicots. Nous sondons +le lointain avec notre lunette, mais les mouvements de la nacelle gnent +l'observation. Toutefois, avec un peu d'application, on arrive viser +un point dtermin. Mais que ne ferait-on pas avec la pratique, avec +l'habitude? L'art des ascensions captives est faire, c'est une cole +organiser. + +Les soldats lvent la tte de toutes parts et se demandent quelle est +cette nouvelle sentinelle juche dans les nuages. Nous sommes vus la +fois par cent mille hommes dont nous dominons les ttes du haut des airs. + +Nous profitons du temps clair pour faire monter et descendre la _Ville de +Langres_, nos collgues Bertaux, Revilliod, Poirrier, nous succdent +tour de rle dans la nacelle. Un grand nombre d'habitants du Mans, des +dames, voudraient bien tenter l'ascension, mais nous ne permettons pas +qu'on se fasse un jeu de notre arostat. Il appartient l'arme, quelques +rares privilgis seulement prennent part aux ascensions. + +A quatre heures, le capitaine de la compagnie des mobiles qui font nos +manoeuvres, nous apprend qu'il a reu l'ordre de nous quitter. C'est le +gnral Chanzy qui va prendre au Mans le commandement militaire. Il va +falloir sans doute nous mettre en rapport avec lui. + +Les journaux ne parlent qu'en termes assez vagues des mouvements de la +deuxime arme qui revient au Mans. On s'accorde rendre hommage +l'habilet, l'nergie de son gnral en chef. Chacun espre que la +France a enfin trouv un sauveur. + + +V + + +Une visite au gnral Chanzy.--Ascension faite en sa prsence.--Accident + la descente.--Un peuplier cass.--Opinion du gnral sur les ballons +militaires. + +21 dcembre 1870 au 11 janvier 1871. + +On savait depuis quelques jours que l'arme du gnral Chanzy allait se +replier sur le Mans, aprs de terribles combats qu'elle avait livrs sans +trve ni relche. + +C'est le mercredi 21 dcembre que l'on apprit l'arrive du commandant en +chef de l'arme de la Loire, qui tablit son quartier gnral dans un +htel particulier en face la prfecture. + +Notre ballon tait gonfl, mais la suite des mouvements de troupes +occasionns par l'approche d'une nouvelle arme, on nous avait retir les +mobiles qui aidaient aux manoeuvres des ascensions captives. Nous nous +dcidons nous adresser au prfet, M. Georges Lechevalier. + +Mes collgues aronautes me dsignent pour cette dmarche. Le prfet +m'accueille avec la meilleure grce. + +--C'est au gnral Chanzy, me dit-il quand je lui eus demand conseil, +qu'il faut vous adresser pour utiliser vos ballons; il commande en chef la +deuxime arme de la Loire campe autour du Mans. Je vais vous donner un +mot pour lui. + +Et le prfet me donne quelques lignes des plus aimables, qui me serviront +d'introduction auprs du gnral. + +--Traversez la place, me dit M. Lechevalier, le gnral vous recevra au +reu de cette lettre. + +Dix minutes aprs, un officier d'ordonnance m'introduisait auprs du +gnral Chanzy, que j'aperus debout, devant une grande table, dcachetant +des dpches lectriques, et examinant en mme temps une grande carte des +environs du Mans qu'il avait dploye devant lui. Un aide de camp tait +debout ct de lui. + +J'attendis quelques instants: quand le gnral eut fini d'examiner son +courrier, il se tourna vers moi. Je pus voir son visage intelligent, +expressif qui me parut tre celui d'un homme affable et _sans pose_, comme +on dit dans le langage parisien. + +--Le gouvernement vous envoie ici avec des ballons captifs, mais dites-moi +ce que vous pouvez faire avec ces arostats, et comment je puis les +utiliser. + +--Gnral, rpondis-je, mes collgues et moi nous avons ici cinq arostats +tout prts tre gonfls; une fois remplis de gaz, un de ces ballons peut +tre transport o bon vous semblera aux environs du Mans. L nous aurons +une batterie gaz pour prparer de l'hydrogne et compenser les pertes +de gaz dues aux fuites, l'incomplte impermabilit de l'toffe. Notre +ballon reste ainsi toujours gonfl; tout moment, il peut monter 100 +200 300 mtres de haut, et l'officier d'tat-major qui nous accompagnera +dans nos ascensions pourra voir l'ennemi jusqu' plusieurs lieues si le +temps est clair. + +--Mais c'est merveilleux, je veux employer tous vos ballons. + +--Je dois ajouter cependant, rpliquai-je, que des accidents peuvent +malheureusement survenir, que nos ballons ne rsistent pas aux temptes, +et qu'ils ne servent rien quand le temps est couvert. Mais si le jour de +la bataille, le ciel est pur, il n'est pas douteux qu'ils donneront les +renseignements les plus prcieux sur les mouvements de l'ennemi. + +--Quel malheur, dit le gnral, que je ne vous aie pas eu avec moi +Marchenoir, l'ennemi avait si bien cach ses positions que je ne pouvais +savoir d'o taient lancs les obus qui accablaient mes soldats. Je suis +mont sur un clocher, mais je n'ai pu m'lever assez pour dominer un +rideau d'arbres qui arrtait mes regards. Vous en souvient-il? ajouta +le gnral en se tournant vers son aide de camp. Ah! ce fut une rude et +terrible journe. + +Il y eut un moment de silence que rompit bientt le gnral Chanzy. + +--Votre ballon est gonfl? me dit-il. + +--Oui, mon gnral. + +--O est-il? + +--Prs de l'usine gaz, sur le bord de la Sarthe. + +--tes-vous prt faire une ascension en ma prsence? Je serai curieux +d'assister vos expriences. + +--Quand vous voudrez, gnral, mon frre et moi, nous nous lverons +devant vous trois cents mtres de haut. + +--Eh bien! je me rends de suite auprs de votre ballon. + +Puis le commandant en chef de la deuxime arme dit son aide de camp: + +--Faites seller mes chevaux; je pars de suite. + +Je me sauve, en courant de joie, prvenir notre quipe, afin de tout +disposer pour l'ascension. + +--Enfin, m'criai-je, voil donc un homme intelligent, qui a oubli la +routine, la vieille et sainte routine! Il ne m'a pas demand si je sortais +de Saint-Cyr ou du gnie militaire, il m'a questionn sur ce que je +pouvais faire, et prend au moins la peine de venir voir des expriences +arostatiques. Voil vingt ans que des aronautes se prsentent aux +gnraux, au gouvernement, s'offrent dans toutes les guerres; mais les +officiers de cour ont toujours dit avec ddain: + +--Vous n'tes pas de l'arme, mes amis, passez votre chemin! + +Ce sont ceux-l mme qui disaient aux rudes habitants de l'Ardenne et des +Vosges: + +--Vous n'tes pas de l'arme, vous n'aurez pas de fusils. + +Et aux paysans qui connaissent les ravins, les dfils, les gorges +escarpes, les bons coins, en un mot: + +--Vous n'tes pas de l'arme, vous ne pouvez pas nous renseigner. + +J'accours auprs du ballon. + +--Le gnral va venir, dis-je mon frre et aux marins, vite la +besogne! + +Nous voil tous joyeux, car nous brlons du dsir de nous montrer, d'agir, +de nous rendre utiles. Et nos braves marins comme ils se mettaient +l'ouvrage avec ardeur, car eux aussi ils n'avaient qu'une seule ambition, +c'tait de voir l'ennemi du haut de notre ballon, et de braver plus tard +au milieu de l'air la pluie d'obus et de mitraille. + +On se met en mesure de tout prparer pour l'ascension, mais le vent si +calme depuis trois jours s'est lev et souffle par rafales. En outre le +gnral de Marivaux nous a retir nos hommes de manoeuvre. Nous ne voulons +pas tre arrts par ces obstacles. + +Une foule de francs-tireurs, de flneurs, de soldats, accourent autour +de notre arostat. Le marin Jossec leur adresse quelques paroles et leur +demande le concours de leurs bras pour tenir les cordes. Tous acceptent +de grand coeur. Je monte dans la nacelle pour faire une ascension +prliminaire, mais l'air est agit, le ballon se penche avec violence, il +ne faut pas songer s'lever trs-haut. + +Je suis seul dans mon panier d'osier, je jette par-dessus bord plusieurs +sacs de lest, pour donner au ballon une force ascensionnelle capable de +rsister l'effort de la brise. Je parviens m'lever 80 mtres de +haut, mais cette hauteur un coup de vent me fait dcrire au bout des +cbles un grand arc de cercle qui me jette presque au-dessus des maisons +avoisinant le point de dpart. Deux sacs de lest vids propos me +ramnent sur la verticale. + +Cette exprience montre clairement que malgr le vent l'ascension est +possible, on pourra montrer au gnral Chanzy ce dont les ballons +sont capables. A la hauteur o j'ai pu m'lever, les horizons du Mans +s'tendaient sous mes yeux comme un vaste panorama, au milieu duquel +j'apercevais distinctement les tentes du camp de Pontlieu. + +A peine suis-je revenu terre, on aperoit de l'autre ct de la Sarthe, +un groupe de cavaliers qui accourent au galop. + +C'est le gnral Chanzy et son tat-major. Il est mont sur un magnifique +cheval arabe qui caracole avec grce, trois aides de camp le suivent, et +derrire les officiers, galopent des goumiers arabes, aux manteaux rouges +et blancs: ce sont des grands ngres, qui se tiennent sur leurs selles, +droits comme des I, et semblent treindre de leurs jambes, comme dans +un tau, leurs minces chevaux qui bondissent avec la lgret la plus +gracieuse. + +En quelques secondes, les chevaux ont pass le pont et s'arrtent devant +le ballon. Le gnral descend de cheval, je vais sa rencontre en lui +disant:--Nous sommes prts, mais le vent est violent, il sera impossible +d'atteindre une grande hauteur. Vous aurez toutefois une ide des services +que nous pouvons rendre. + +Mon frre saute dans la nacelle, et le ballon s'lve lentement, se +penche l'extrmit des cbles qu'il tend avec force, en leur donnant +la rigidit de barres de fer. Arriv 100 mtres de haut, l'arostat +s'arrte, il a une force ascensionnelle considrable, par moment il +oscille dans l'air, en se rapprochant de terre, mais ce n'est que pour +bondir bientt au bout de ses cordes. Le gnral observe le ballon avec +attention, il se fait expliquer la disposition des cbles, les moyens de +transport de l'appareil, il me demande ce qu'il nous faudrait de soldats +pour nous aider, de voitures pour porter nos acides et nos batteries. + +--Quand j'aurai besoin de vous, me dit-il, quand je connatrai les +positions de l'ennemi, je vous indiquerai votre poste d'observation. +Mais, dites-moi, quelle distance faut-il vous placer de l'ennemi? +Craignez-vous les balles et les boulets? + +--Gnral, rpondis-je, nous ne craindrions pas personnellement de nous +exposer au danger, et les balles de fusil 300 mtres de haut ne nous +feraient pas trs-peur. Si le ballon tait atteint, il serait perc de +deux petits trous qui ne l'endommageraient pas sensiblement. Mais il +est indispensable d'tre hors de porte des obus qui incendieraient nos +ballons. + +Sur ces entrefaites, un coup de vent pousse l'arostat toujours en l'air, +et le ramne une trentaine de mtres au-dessus du sol; il dcrit un +grand arc de cercle, et rebondit ensuite comme une balle, en planant d'une +faon imposante. Le gnral regarde attentivement, et les Arabes qui sont +autour de lui paraissent stupfaits la vue d'un spectacle si bien fait +pour exciter leur curiosit. + +--Faites revenir terre l'arostat, dit le gnral, afin que j'assiste +toute votre manoeuvre. + +Trois coups de trompe sont donns. Les marins font tirer les cbles, +l'arostat revient prs de terre, mais le mouvement qui lui est imprim le +fait osciller, il se penche au-dessus d'un peuplier, et une des cordes qui +le retiennent s'enroule autour de l'arbre quelques mtres au-dessous de +la nacelle. Une nouvelle rafale siffle, et l'arbre se casse en deux comme +un ftu de paille. Le ballon prouve une secousse terrible, mais mon frre +est tellement tranquille et impassible dans la nacelle que personne ne +pense au danger qu'il y a pour lui de se rompre les os. + +Aprs cet incident, l'arostat revient dans son enceinte. + +--C'est gal, dit le gnral, il faut un certain sang-froid pour faire ces +ascensions. Et se tournant en souriant vers un de ses aides de camp: + +--Voudrez-vous vous charger de faire les observations avec ces messieurs? + +--Ma foi, gnral, dit l'officier, je vous rpondrai franchement: +Non.--Envoyez-moi contre des canons, j'irai sans sourciller. Mais les +ballons ne sont pas mon affaire. + +--Eh bien! j'irai moi-mme, rpliqua gaiement le gnral Chanzy. Au +revoir, Messieurs, je connatrai demain les positions de l'ennemi et +n'ayez pas peur, ce n'est pas la besogne ni l'motion qui vous feront +dfaut. + +Le gnral nous entretient encore quelques instants, il se fait prsenter +nos collgues, MM. Revilliod, Bertaux et les marins, puis il s'lance +lgrement sur son cheval, qui l'emporte avec la rapidit de la flche. + + +_Jeudi_ 22 _dcembre_.--Les nouvelles qui circulent au Mans depuis +l'arrive du gnral Chanzy et de son arme paraissent monter au beau. A +la gare ce ne sont que convois d'approvisionnement, fourgons de munitions, +plate-formes d'artillerie qui arrivent sans cesse. + +L'atmosphre devient respirable. + +La visite du gnral nous a donn du coeur, nous ne doutons pas que le +moment de l'action est proche. + +Malheureusement on n'a jamais tous les bonheurs la fois. Le temps est +mauvais. Le vent est d'une force extrme. Le froid est terrible. Je ne me +rappelle pas avoir vu d'hiver aussi rigoureux. La _Ville de Langres_ est +tortur par les rafales. Le ballon gmit et se cabre avec violence. Il va +crever si cela dure. Il vole en clats, vers la fin de la journe! + +Nous nous mettons eu mesure de le rparer de suite, et de faire gonfler, +si cela est ncessaire, le ballon de Revilliod et Poirrier. + +_Samedi_ 24.--A midi le ballon captif, compltement remis neuf aprs un +travail de 12 heures, est gonfl.--Je cours au quartier du gnral Chanzy, +qui me reoit. Il ne connat pas la position de l'ennemi, et ne peut +encore nous assigner aux environs du Mans un poste d'observation. + +Le ballon s'agite toujours avec assez de force. Nous essayons de le +maintenir vertical l'aide de 16 cordes d'quateur attaches son filet +et fixes au sol. Il ne bouge plus, et parat se fatiguer moins par ce +procd d'amarrage. + +_Dimanche 25. Nol_.--Froid terrible. Vent du nord trs-violent.--Dans +la journe une bourrasque rompt toutes les cordes d'quateur de notre +arostat.--Malgr la tempte, le ballon tient toujours, mais plusieurs +mailles de son filet sont brises. + +_Lundi 26_.--Le vent est tomb. Dans l'aprs-midi nous rparons les +avaries de la _Ville de Langres_. Jossec raccommode le filet, nous +bouchons des petits trous qui se sont ouverts dans l'toffe. + +On dit que les Prussiens s'loignent du Mans. On se demande si c'est une +feinte, pour masquer une attaque prochaine. + +_Mardi 27_.--_La Ville de Langres_ fuit. Le ballon est en partie dgonfl. +Nous y introduisons 200 mtres cubes de gaz qui l'arrondissent. + +_Mercredi 28_.--Temps brumeux. Neige. Mon frre et moi nous faisons deux +ascensions captives 100 mtres de haut, mais l'horizon est entirement +cach par le brouillard. + +Le Mans offre une physionomie bien curieuse, surtout le soir. Les cafs +taient ces jours-ci encombrs d'officiers, les rues remplies de soldats +errants. Il a fallu remdier tout prix ce relchement de la discipline +militaire.--On vient de prendre des mesures rigoureuses. Des patrouilles +de gendarmes arrtent tous les soldats, et les mnent aux avant-postes. +Les cafs, les htels sont gards par des factionnaires qui empchent +d'entrer tous les officiers qui ne sont pas munis de cartes spciales +manes du commandant de place. + +A table d'hte les officiers qui dnent ct de nous sont interrogs par +des gendarmes qui leur demandent d'exhiber leur carte de circulation. + +Il fallait cette surveillance, car le dsordre tait dans les rangs de +l'arme. Les officiers, au lieu de rester dans leurs cantonnements, +venaient en ville. Et les soldats ne tardaient pas suivre l'exemple +donn par leurs chefs. + +_Jeudi 29_.--Le vent est toujours d'une violence extrme. Le ballon +souffre et s'use inutilement. Le gnral Chanzy nous donne l'ordre de le +dgonfler. Il nous dit qu'il ne suppose pas qu'il y ait de combat avant +quelque temps. Il nous fera signe au moment voulu. + +_Samedi 31_.--Un ballon de Paris vient de tomber aux environs du Mans. +L'aronaute, M. Lemoine, est ici. Nous passons la soire avec lui. + +Il nous rapporte que Paris est toujours dans les mmes conditions, qu'il y +a encore des vivres pour longtemps, que la physionomie de la ville n'est +gure change, que des boutiques du jour de l'an se sont tablies sur le +boulevard, etc. + +Nous craignons bien qu'il n'obisse un mot d'ordre en donnant partout +d'aussi merveilleuses nouvelles. + +Nous nous sparons onze heures, nous souhaitant une bonne fin d'anne. +Adieu 1870, anne funeste, 1871 te ressemblera-t-il par ses dsastres? +Est-il permis d'esprer des beaux jours! + +_Dimanche 1er janvier 1871_.--Nous djeunons avec nos collgues +Bertaux, Poirrier, et un capitaine de mobiles, avec qui nous avons fait +connaissance. La tristesse prside au repas. Depuis notre plus grande +enfance, c'est le premier _jour de l'an_ qui se passe si loin des ntres. + +Nos marins viennent nous souhaiter la bonne anne. Braves gens, ils se +sont attachs nous et nous aiment dj. Mais nous leur rendons bien leur +affection, leur sympathie. + +J'cris une longue lettre mon frre an, par un nouveau procd +mystrieux auquel je ne crois gure. Il faut adresser la lettre Paris +_par Moulins_ (_Allier_) et l'affranchir avec quatre-vingts centimes de +timbres-poste. + +_Lundi_ 2.--Le Mans est triste. L'arme est cantonne Chang et +Pontlieue. L'ordre est rtabli. Pas un soldat, pas un officier dans les +rues. Aucune nouvelle. Rien que le silence du cimetire! + +Nous recevons une lettre de Paris. Notre frre an nous raconte ses +campagnes dans les bataillons de marche. Il est camp hors Paris et mne +une bien dure existence. Mais il est confiant et rsolu. + +3 _janvier_.--Nous mettons en ordre notre matriel arostatique, pour tre +prts gonfler au premier signal. + +A la table d'hte de l'_htel de France_, o nous logeons, nous dnons en +face d'officiers prussiens prisonniers sur parole. Ils parlent haut, et +rient bruyamment; leur conduite pleine d'inconvenance nous indigne, mais +nous sommes trente table, et il n'y aurait pas grande gloire faire +cesser leur insolence. Notre capitaine trsorier Bertaux est malade. Il +est poitrinaire, le pauvre garon, et la chute qu'il a faite la descente +en ballon lors de sa sortie de Paris, a aggrav son mal.--Nous lui tenons +compagnie dans sa chambre[7]. + +[Note 7: A son retour Paris aprs l'armistice, M. Bertaux est mort, +suffoqu dans la nuit par une congestion. Il avait trente ans peine.] + +Grands mouvements de troupes autour du Mans. Arrive d'une quantit norme +de voitures d'approvisionnements, et de troupeaux de boeufs, destins, +dit-on, au ravitaillement de Paris. + +On annonce que Gambetta va venir. + +Voici enfin des nouvelles de Paris. On apprend le bombardement du plateau +d'Avron et des forts du sud. + +Des officiers nous affirment que l'arme franaise devait marcher en +avant aujourd'hui mme, mais qu'un contre-ordre a subitement arrt le +mouvement. + +_Mercredi 4 janvier_.--Nous passons une partie de la journe avec notre +ami M.G... directeur de la compagnie du Touage de la Seine. Il a t +charg d'tudier la question du ravitaillement de Paris, et il se fait +fort de transporter par ses bateaux vapeur jusqu' Paris 11,000 tonnes +de marchandises! + +Hlas! que de rves on fait ainsi d'heure en heure! On parle +d'approvisionner Paris, de voler son secours. Mais il y a auparavant +des combats livrer, des victoires remporter! Toutes nos esprances +se raliseront-elles? N'est-ce pas folie que d'y ajouter foi? Quelle +dception quand on s'adresse non plus l'imagination, mais la raison! + +Nous allons la gare, o des ouvrires rparent notre ballon de +soie.--Nous faisons mettre de bonnes pices neuves dans les parties +faibles. + +_Vendredi 6_.--Le gnral Chanzy s'informe de l'tat de nos ballons. Il +nous fait dire que l'arme est toujours en repos, mais que bientt sans +doute de graves vnements vont se drouler. + +_Dimanche 8_.--Des bruits contradictoires de toute nature circulent au +Mans. On nous affirme au bureau du tlgraphe que l'arme du gnral +Chanzy va dcidment marcher en avant demain matin. + +Cette arme compte deux cent mille hommes, cinq cents pices de canon, +la victoire n'est pas douteuse. Ah! quand on se souvient de ces poques, +comme on se rappelle jusqu'o peut aller l'illusion conduite par le dsir! +Aprs avoir vu les dbcles d'Orlans, de Blois, aprs avoir touch du +doigt les causes de dsorganisation de l'arme, pousss par l'amour de la +Patrie, nous esprions encore! + +Les Prussiens, nous dit-on le soir, s'avancent du ct de +Nogent-le-Rotrou.--Les nouvelles de l'arme de Bourbaki, dans l'Est, sont +favorables. + +_Mardi 10_.--On entend des coups de canon. Cette fois, la grande action +va s'engager. Le bruit de la canonnade est assez loign, il est faible, +c'est le grondement lugubre du tonnerre avant la tempte. + +Le soir des paniques courent la ville. On prtend que les Prussiens sont + cinq lieues, que nos avant-postes ont t surpris. Mais les gens senss +n'ajoutent pas crance ces bruits de mauvais augure. Il n'est pas +douteux qu'une grande bataille va s'engager. + + +VI + + +La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le champ +de bataille.--La droute.--Laval.--Rennes. + +Du 11 janvier au 18 fvrier 1871. + +Dans la matine du 11, on entendait autour du Mans le bruit d'une violente +canonnade. Tout le monde est surexcit par ce concert lugubre; la grande +partie est en jeu. Je vole au quartier gnral, pour recevoir des ordres. +Le moment n'est-il pas venu de gonfler un ballon, et de surveiller du haut +des airs les mouvements de l'ennemi? + +Mais je crois comprendre, d'aprs ce qui m'est dit, que l'attaque des +Prussiens a eu lieu l'improviste; le gnral Chanzy, quoique malade, est + cheval au milieu du combat. Un de ses officiers m'affirme qu'il a pens +aux ballons, et que l'ordre du gonflement va nous arriver d'un moment +l'autre, on me conseille toutefois de m'approcher du champ de bataille +pour choisir un bon poste arostatique, j'ai le _laissez-passer_ qui me +permettra de m'avancer jusqu'auprs des batteries. + +Le combat a lieu tout prs du Mans, au pied des collines que domine +Yvr-l'vque. Je pars pied, et au sortir de la ville j'aperois dj +des gendarmes posts de distance en distance pour arrter les fuyards qui +sont rares aujourd'hui. La canonnade est d'une violence formidable. On +entend le bruit des mitrailleuses, de pices de campagne que domine la +puissante voix des pices de marine installes sur les hauteurs. Je +suis la route d'Yvr-l'vque, et sur mon chemin je traverse des parcs +d'artillerie. C'est la rserve qui ne donne pas encore. + +La campagne est couverte de neige, le froid est intense, le ciel est d'une +puret absolue, j'arrive 3 kilomtres du Mans, sur le sommet d'une +colline, o se trouve un groupe de spectateurs. En face de nous, 600 +mtres environ, nous dcouvrons le feu d'une batterie qui tonne de +seconde en seconde. Je me risque m'avancer jusqu'auprs des canons. Les +artilleurs me disent que pas un obus n'est encore tomb l, et que je puis +rester auprs d'eux sans danger. + +Le champ de bataille tout entier s'offre ma vue. Sur une tendue de +plusieurs lieues, les canons franais sont placs sur les hauteurs, +ils vomissent la mitraille, et lancent dans l'espace des clairs qui +illuminent au loin le ciel. En face de nous est le bois d'Yvr-l'vque, +o nos troupes sont en partie masses. A trois heures des colonnes +prussiennes serres et compactes se mettent en marche pour forcer la +valle d'Yvr-l'vque qui ouvre l'entre du Mans. Elles sont reues +par des mitrailleuses et des troupes de ligne, qui font leur devoir. A +plusieurs reprises les Prussiens reviennent contre cette barrire qu'ils +veulent enlever, mais ils sont repousss et reculent. A cinq heures, ils +cessent d'attaquer ce point qu'ils renoncent franchir. + +Que se passe-t-il sur les autres points du champ de bataille? Je l'ignore. +Mais il semble que la canonnade ennemie est moins nourrie, moins +puissante. + +Combien je regrette de me trouver l pied, au milieu de la neige, au +lieu de gravir l'espace dans la nacelle de notre ballon, pour embrasser +d'un seul coup d'oeil le champ de bataille.--Mais toutefois la colline o +je me trouve me parat un point favorable pour le lendemain. + + 6 heures, le soleil commence descendre l'horizon. Le feu des ennemis +est ralenti, le bruit du canon est affaibli. Nul doute les Prussiens +s'loignent! A 7 heures, des signaux lumineux s'lvent successivement de +toutes nos batteries qui teignent leurs feux! Tout coup le silence de +la mort succde au vacarme qui a retenti pendant 12 heures. Mais il ne me +semble pas douteux que la victoire est de notre ct. + +Je retourne au Mans. Tout le monde est dans l'enthousiasme; les Prussiens +sont battus, dit-on, de toutes parts ils reculent. Pas une batterie +franaise n'a boug de place, demain on poursuivra l'ennemi[8]. + +[Note 8: Le gnral Chanzy a publi un remarquable ouvrage sur les +oprations militaires de la 2e arme. On pourra voir, en lisant ce livre, +que nos apprciations sur les incidents de la bataille du Mans sont +exactes. Du reste, les Prussiens eux-mmes, une fois arrivs dans le +chef-lieu de la Sarthe, ont affirm que le soir du 11 janvier ils avaient +reu l'ordre de battre en retraite, comme nous l'avons appris en passant +au Mans sous la Commune.] + +Nous passons la soire dans un tat d'excitation facile comprendre. +Notre joie est encore retenue par des sentiments de doute dont nous ne +pouvons nous dfendre. Car nous avons t si souvent le jouet d'illusions! +Mais cependant le gnral Chanzy cette fois a tenu bon, s'il n'a pas +vaincu, au moins il n'a pas cd un mtre de terrain. + +A minuit, nous commencions sommeiller quand on nous rveille en sursaut. +C'est une estafette du gnral Chanzy qui me remet la lettre suivante, +dont voici la copie textuelle: + + +11 janvier 1871. + +2e ARME DE LA LOIRE. + +_Le gnral en chef._ + +Monsieur, + +Je crois que le moment est venu de mettre profit les renseignements que +l'emploi des ballons captifs peut fournir sur les positions de l'ennemi. +En consquence, je vous prie de vouloir bien venir demain au quartier +gnral, 8 heures et demie du matin, confrer avec mon chef d'tat-major +gnral, au sujet des expriences arostatiques que vous pouvez organiser +pour tudier le terrain autour du Mans. + +Recevez, monsieur, l'assurance de ma considration. + +Le gnral en chef, +P.O. Le gnral chef d'tat-major, +VUILLEMOT. + +A M. Tissandier, charg des reconnaissances arostatiques de la 2e arme. + + +_12 janvier_.--A 8 heures je cours au quartier gnral, la joie dans +l'me. La journe d'hier a d tre favorable, comme nous le pensons. Le +gnral Chanzy est la veille de remporter une grande victoire, avec +quel bonheur nous allons gonfler nos ballons, avec quel enthousiasme nous +allons procder nos ascensions devant l'ennemi! + +Nous arrivons mon frre et moi au quartier gnral, en face la prfecture +du Mans. Nous entrons dans le salon o se tiennent le chef d'tat-major +et les officiers d'ordonnance; ces messieurs, semblent affairs, navrs, +abattus. Quelque chose de sinistre est dans l'air. + +--Vous voil, me dit l'un d'eux, vous venez chercher l'ordre du gnral? +Eh bien! vous pouvez vous sauver de suite, replier votre matriel, et +partir la hte si vous ne voulez pas tre pris par les Prussiens. + +--Est-ce une plaisanterie? + +--C'est bien la triste ralit. Nos positions ont t tournes cette nuit. +Les mobiliss ont lch pied 4 heures du matin du ct de Pontlieu. La +retraite a t ordonne. Elle commence depuis 5 heures du matin. Tout le +matriel de guerre s'vacue sur Laval. Partez, vous n'avez pas un moment +perdre, si vous voulez sauver vos ballons. + +--Mais les Prussiens ne peuvent pas entrer au Mans instantanment. Ne se +bat-on pas encore? + +--Je ne puis vous donner des dtails. Mais il se pourrait que presque +toute l'arme soit tourne. Sauvez-vous vite, vous dis-je. + +Nous partons la mort dans l'me! En traversant la place du Mans, une +affiche qui vient d'tre placarde, nous apprend par le ballon _le +Gambetta_ la nouvelle du bombardement de Paris. Nous lisons que le +Panthon, le Val-de-Grce, le Musum, sont cribls de projectiles, mais +que les Parisiens apprenant les succs des armes de province sont pleins +de courage et de rsignation! + +C'en est trop cette fois! Des larmes abondantes me mouillent les yeux! Je +viens d'assister au succs que l'on a appris l'avance aux habitants de +Paris! + +Nous retournons l'_htel de France_, dire nos collgues, Bertaux et +Poirrier, de faire leurs paquets. Sur la place, on saupoudre avec de la +cendre les pavs rendus glissants par la gele; c'est pour faciliter le +passage de notre artillerie. Des troupes dfilent dj et se replient. + +Mais les habitants, toujours confiants, croient un mouvement +stratgique. Ils ne se doutent pas que c'est la dbcle qui commence! + +A 1 heure nos fourgons de ballons sont accrochs un train, il y a encore +en gare deux ou trois cents voitures de munitions et de vivres. Aura-t-on +le temps de les faire partir? + +Le train se met en marche au milieu d'un encombrement indescriptible. Par +surcrot de malheur, la neige a coll les roues contre les rails, et on +a toutes les peines du monde faire glisser les wagons. Nous avanons +lentement, le train passe sur le pont de la Sarthe, de chaque ct +des masses humaines se pressent et rentrent en ville. Les routes sont +couvertes de voitures, de canons, de fourgons, de soldats qui se heurtent +ple-mle; c'est un chaos indescriptible. + +Au moment o nous quittons le Mans, des obus tombent sur la gare! + +A 7 heures du soir, notre train s'arrte une lieue de Laval. Il y a +sur la voie, dix trains qui stationnent avec le ntre. Nous laissons nos +ballons la garde de deux marins, et nous entrons pied Laval. + +_Vendredi 13_.--Nous allons la mairie, chercher des billets de logement +pour nous et nos hommes d'quipe. + +Dans la journe nous recevons des nouvelles du Mans. La ville a t prise +une heure aprs notre dpart. L'arrire-garde franaise s'est battue +sur la place des Halles. Il y a 10,000 Franais faits prisonniers. Les +Prussiens se sont empars la gare de deux cents fourgons, et de trois +machines vapeur. Les derniers trains n'ont pas pu marcher, car la voie +tait encombre par les troupes en dbcle. + +Le train qui est parti aprs le ntre 1 heure 30, a t cribl d'obus, +et plusieurs hommes ont t tus. Pour surcrot de malheurs, il a draill + 5 kilomtres de Laval. Il y a eu 13 voyageurs crass dans les fourgons. + +Cette journe est dcidment riche en nouvelles horribles. Le ballon le +_Kpler_ vient de tomber aux portes de Laval. Il donne d'pouvantables +dtails sur le bombardement de Paris. + +Il parait d'autre part que l'arme de Bourbaki est perdue dans l'Est et +que celle de Faidherbe, dans le Nord, occupe des positions difficiles. + +Que peut-on nous apprendre encore? + +_Samedi 14 janvier_.--Mon frre et moi, aprs avoir pass une excellente +nuit dans de bons lits, chez M.D., nous retrouvons Bertaux et Poirrier + l'_Htel de Paris_. Nous allons voir le marin Roux, l'aronaute du +_Kpler_. Il nous dit que le fort de Rosny n'est pas pris comme on l'a +affirm, que Paris encore des vivres, mais que le bombardement a +commenc dans le quartier Latin. + +Nous rencontrons le gnral de M... qui nous flicite d'avoir sauv notre +matriel. Il regrette que l'on n'ait pas utilis temps nos arostats. + +--On retombe toujours dans les mmes errements, dit-il, fatiguant les +hommes inutilement, les lassant, les dcourageant, et quand le moment est +venu d'agir, l'nergie, dpense l'avance, est puise.--L'arme de +Chanzy a t perdue au Mans par la fuite des 10,000 mobiliss de Pontlieu +qui ont lch pied quatre heures du matin au premier coup de feu. 600 +bons soldats valent bien mieux que ces hommes inexpriments, ne sachant +pas se servir de leurs armes et coutant les alarmistes qui leur disent +que leurs fusils ne valent rien. Toujours les mmes erreurs, on compte sur +le nombre des hommes, au lieu de ne se baser que sur leur valeur comme +soldats. + +--Mais, gnral, rpondis-je, une lueur d'espoir est-elle encore permise, +pensez-vous qu'une revanche soit possible? + +--Hlas! je ne compte plus sur rien maintenant! la France est perdue! +Pour la sauver, il n'y a plus attendre que quelques-uns de ces hasards +providentiels qui se voient dans l'histoire, esprance bien incertaine. + +A six heures, nous dnons, mon frre et moi, chez M.D. Socit charmante +fort distingue. On parle des vnements actuels; que de reproches +s'entrecroisent dans la conversation sur les prfets du jour, nomms +la hte par Gambetta. La plupart des dpartements sont honteux des chefs +qu'ils ont leur tte, et qui, dit-on, paralysent toute action. A tort ou + raison, ce n'est pas Laval que les rcriminations font dfaut. + +_Dimanche 15 janvier_.--Une panique effroyable rgne aujourd'hui Laval. +On dit que les Prussiens vont venir, que l'ennemi n'est pas six lieues +de la ville. A Sill-le-Guillaume on s'est battu hier; les armes de +Mecklembourg et de Frdric-Charles poursuivraient les Franais en +droute. + +Le soir, table d'hte, nous causons avec un officier franais chapp de +Hombourg, aprs avoir t fait prisonnier Sedan. Il est arriv l'arme +de Chanzy en passant par le Luxembourg, la Belgique, Londres et Bordeaux. + +On dit ce soir que Paris a capitul. Je ne veux pas croire une telle +nouvelle. Et cependant, cette terrible catastrophe est imminente. + +_Lundi 16 janvier_.--Ds le matin, mon frre apprend la gare de Laval +que le matriel de guerre qui s'y trouve va tre vacu sur Rennes. Nos +fourgons de ballons sont accrochs un train. Il faut partir de suite. + +Nous montons dans le train, 10 heures 25, avec Poirrier, Bertaux et nos +marins, camps dans nos fourgons, selon notre habitude. Le train s'arrte +plus d'une heure entre Vitr et Rennes. Le temps se passe dans une petite +auberge de campagne, o une brave bretonne, coiffe d'un norme bonnet +blanc, nous sert des crpes de sarrasin et du caf. + +En arrivant Rennes, 9 heures, les arostiers sont l'objet de la plus +vive curiosit. Nos marins, qui nous suivent avec nos bagages, sont +arrts et questionns par la foule qui leur demande avec anxit des +nouvelles du Mans. + +Les journaux d'ici disent que Chanzy s'est battu avec nergie +Sill-le-Guillaume. Les nouvelles de Bourbaki dans l'Est paraissent +bonnes. Celles de Paris, arrives par un nouveau ballon, sont favorables. + +Fasse le ciel qu'il soit permis d'esprer encore! + +On voit passer Rennes une quarantaine de prisonniers prussiens, dont un +officier, tous beaux hommes et bien quips. + +En approchant de la gare de Rennes, nous avons compt plus de cinq cents +fourgons remplis de vivres destin l'approvisionnement de Paris. Dans +les circonstances actuelles, ce spectacle n'est-il pas navrant? Quel +abme, hlas! spare les Parisiens de ces vivres qu'on a amasss pour eux! + +En rentrant ce soir dans les rues de Rennes, je me demandais, avec +mon frre, o j'tais. Notre vie, depuis quatre mois, est vraiment +extraordinaire. Toujours en mouvement, allant d'motions en motions, +c'est un tourdissement, un rve perptuel. + +Impossible de coucher trois jours la mme place! Quand je me rveille +le matin, je ne sais plus o je suis! Je cherche des yeux ma chambre de +Paris, mon _at home_, ma bibliothque, et ne retrouvant rien, la triste +ralit se reprsente mes yeux. + +_Mardi 17 janvier_.--Il pleut toute la journe. Pas un passant dans les +rues de Rennes. + +Nous envoyons au gnral Chanzy, dont le quartier gnral est dcidment +Laval, le tlgramme suivant: + +Compagnie des arostiers est Rennes attendant vos ordres. + +Le soir, dix heures, on m'apporte une rponse envoye avec une +exactitude toute militaire. + +Attendez demain, je vous donnerai des instructions. + +Mais de longues journes devaient se passer dans le silence. La deuxime +arme prenait de nouvelles positions autour de Laval. + +_Vendredi 20 janvier_.--Les nouvelles montent encore une fois au beau. +Toutes les troupes rgulires de Rennes sont rappeles Laval. + +La ville offre une physionomie trs-anime, des rgiments partent, +d'autres arrivent. Ceux-ci sont les bataillons des mobiliss qui se sont +enfuis au Mans; le gnral Chanzy s'en est dbarrass. Il ne veut plus que +des soldats sur lesquels il puisse compter. + +Le bruit court que la deuxime arme a obtenu quelques avantages. +Quant aux armes du Nord, de l'Est et de Paris, les nouvelles les plus +contradictoires circulent, mais en ralit, on ne sait rien. + +La compagnie des arostiers est triste et se plaint de son inactivit +force. Elle ne demande qu' agir. Rennes est une grande ville, monotone +et bigote. On y vend des cierges, des gravures de pit et des coeurs de +Jsus en drap rouge qui arrtent les balles prussiennes. Qu'on en vende, +je le conois, mais qu'on les achte comme _pare balles_, voil ce que +je ne comprends plus. + +Nous tuons le temps en faisant de longues promenades aux environs de la +ville. La conversation revient toujours sur Paris! Quel cauchemar +sans trve! Nos yeux se dirigent de ce ct, et malgr nos esprances +passagres, comment ne pas entrevoir l'horrible situation de la France? +Chanzy vient d'tre battu. Les mouvements de Bourbaki sont arrts +dans l'Est. Quel drame nous attend encore? Ce ne peut tre, hlas! que +l'agonie. On pense ses amis de Paris, leurs souffrances. Comme nous, +ils attendent! s'ils voyaient l'arme de la Loire cent lieues de leurs +murs, quelle brche dans leur courage si rsign! + +_Mardi 24 janvier_.--Les journaux parlent enfin de Paris, ils ont reu des +nouvelles tombes du ciel par ballon mont. Il est question d'une grande +sortie, opre le 19, en avant du Mont-Valrien, mais les rsultats ne +sont pas connus. Quelque chose nous dit que le dnoment du drame de la +guerre est proche, mais quel supplice que le silence de mort qui rgne +autour de nous. On ne sait rien d'officiel, c'est l'incertain qui se +dresse aux yeux de tous, l'inconnu de mauvais augure. + +Le soir, encore une nouvelle qui, inopinment, rveille le courage. +Garibaldi a battu les Prussiens devant Dijon. Nous sommes ainsi faits, +que dans l'horrible suite de nos malheurs, le plus petit revirement de +la fortune se transforme en un vnement destin changer la face des +choses. Comment ne pas croire aveuglment ce que l'on dsire avec +ardeur? Le prisonnier, dans son cachot, ne pense-t-il pas la dlivrance, +quand un rayon de soleil apparat ses yeux! + +Une lettre reue de notre frre an qui est Paris dans les bataillons +de marche, augmente notre joie momentane. Il nous apprend qu'il a reu de +nos nouvelles, par pigeon, pour la premire fois, le 15 janvier. + +Il raconte ses motions de soldat, avec entrain, avec animation, et c'est +les larmes aux yeux que nous lisons le rcit du dpart des bataillons +de marche pour les avant-postes. Les sdentaires, musique en tte, les +femmes, accompagnant jusqu'aux portes des bastions, leurs maris, leurs +fils, leur insufflant l'nergie des rsolutions vaillantes, quel admirable +tableau, quelle scne touchante et pleine de grandeur! Soldats improviss, +Paris a les yeux sur vous, mais, de bien loin aussi, des voeux sincres +accompagnent vos bataillons. + +_Jeudi 26 janvier_.--Le ballon _la Poste de Paris_ apporte des nouvelles +de la capitale des 19, 20, 21 et 22 janvier. La sortie de Trochu a avort! +Voil des vnements aussi funestes que dcisifs. Quelle triste et +lamentable journe! Notre collgue Poirrier nous parle de sa femme, de ses +filles enfermes Paris; Bertaux, de ses parents, de ses amis rests dans +la capitale. Quel avenir va s'ouvrir la France? Il faut entrevoir le +jour o Paris affam ouvrira ses portes aux soldats de Guillaume. + +_Vendredi 27 janvier_.--Le gnral Chanzy s'apprte une attaque +nergique. Nous recevons le tlgramme suivant qui nous tire de nos +cauchemars: + +Gnral Chanzy Tissandier, arostier, Rennes. + +Prire venir ici de suite avec tous les ballons; vous vous entendrez avec +l'amiral pour observer les mouvements ennemis sur la rive gauche en avant +de Laval. + + +VII + + +Les ballons captifs Laval.--Ascensions +quotidiennes.--L'armistice.--Nantes.--Bordeaux.--L'Assemble +nationale.--Paris!--Vides dans les rangs. + +Du 28 janvier au 17 fvrier 1871. + +A peine arrivs Laval, nous allons en toute hte au quartier du gnral +Chanzy. Le commandant en chef de la deuxime arme nous flicite sur notre +exactitude. Les hostilits vont reprendre plus nergiques et plus actives +que jamais, il est ncessaire de gonfler de suite trois ballons. Il y en a +un d'entre eux qui restera Laval sous les ordres du gnral Colomb, les +deux autres seront mis la disposition de l'amiral Jaureguiberry. + + +_Dimanche 29 janvier_.--Pas une minute n'a t perdue, le prfet, le +directeur de l'usine gaz ont tout fait pour activer nos oprations. +A trois heures de l'aprs-midi, le ballon _la Ville de Langres_, tout +arrim, tout gonfl est prt monter dans l'atmosphre. + +Il fait un temps magnifique, notre sphre de soie immobile ressemble de +loin une grosse toupie qui ronfle. A quatre heures elle va s'envoler au +bout de ses cordes. + +Trois ascensions conscutives s'excutent dans les meilleures conditions, +nos marins sont maintenant initis la manoeuvre qui s'opre avec la plus +remarquable prcision. + +Mon frre et Poirrier ouvrent l'ascension, ils s'lvent jusqu' 300 +mtres de haut, et reviennent enthousiasms de leur voyage. La vue est +admirable, l'oeil embrasse une campagne d'une tendue norme. + +Je fais une seconde et superbe ascension avec Lissagaray, le commissaire +extraordinaire de la Rpublique, qui trouve un grand charme ce voyage si +nouveau pour lui. + +Jossec s'lve ensuite avec trois passagers. Jamais _la Ville de Langres_ +n'avait si bien enlev quatre voyageurs l'extrmit de ses cordes. + +--Bravo, mes amis, m'criai-je la descente. Le temps est beau, tout va +bien. Mais ne flnons pas, demain nous gonflerons s'il est possible les +deux autres ballons que nous conduirons aux avant-postes de l'arme. Il +ne sera pas dit que les arostiers militaires, toujours surpris par les +droutes et les dsastres, ne recevront pas en l'air le vritable baptme +de feu! + +A peine ai-je ainsi parl qu'un capitaine de la ligne s'approche de nous. + +--Vous ne savez pas la grande nouvelle! + +--Qu'y a-t-il? + +--La guerre est finie! Un armistice vient d'tre sign. + +Inutile d'ajouter que toute la ville de Laval est en moi. On ne parle que +de l'armistice. Quels sont les termes de cet acte immense? + +Mais le fait est-il bien vrai? On a t si souvent tromp que, malgr soi, +on en arrive l'incrdulit de saint Thomas lui-mme. + + +_Lundi 30 janvier_.--Grand nombre de sceptiques croient que dcidment +l'armistice est un canard. Pour plus de sret, occupons-nous toujours +de notre ballon. Si l'arme doit combattre, elle aura cette fois sa +sentinelle arienne. + +L'air est d'un calme absolu. On excute dans l'aprs-midi cinq ascensions. +Le ballon s'lve verticalement sans dvier d'une ligne de sa marche +perpendiculaire au sol. Le prfet, M. Delattre, est mont dans la nacelle, +il est rest immobile avec mon frre 350 mtres de haut, ne se lassant +pas d'admirer l'admirable panorama tal ses yeux surpris. Je m'lve +avec le secrtaire de la Prfecture, et je suis remplac dans la nacelle +par un commandant des claireurs cheval, qui demande la perche 30 +mtres de haut et fait revenir le ballon terre. + +_Mardi 31 janvier_.--L'armistice est confirm. Il n'y a plus de doute +cet gard. Les Prussiens occupent les forts, l'arme de Paris va tre +dsarme. + +Voil le triste dnoment de ce drame horrible, qui compte trois +vnements galement funestes pour la France, et qu'on peut rsumer en +trois mots: Sedan, Metz, Paris! + +Nous recevons l'ordre de dgonfler _la Ville de Langres_. Je monte une +dernire fois dans la nacelle, mais le vent est assez vif, et me lance +deux mtres d'une chemine d'usine, o le ballon manque de se briser. + +Bientt l'arostat est vid, pli dans sa nacelle, non sans regrets de +la part de l'quipe. Pauvre ballon! quand te retrouverons-nous, fier et +majestueux, gracieusement arrondi dans l'atmosphre! + +Nos expriences de ballon captif devaient se terminer l. Les tentatives +excutes ailleurs pendant la guerre, n'ont donn lieu aucune +exprience. MM. Gilles et Farcot ont t envoys Lyon, mais l'occasion +ne s'est jamais montre pour eux de gonfler un ballon. + +Il en a t de mme pour M. Revilliod, qui avait t rejoindre le gnral +Bourbaki Besanon. Le commandant en chef de l'arme de l'Est, comme le +gnral Chanzy, approuvait l'usage des ballons militaires, il comptait +beaucoup sur les services de M. Revilliod. La droute est venue comme +partout en France djouer tous ces projets. + +Avant l'expdition dans l'Est, M. Revilliod, accompagn de Mangin, avait +t Amiens se mettre aux services de l'arme du Nord. On gonfla le +ballon _le Georges Sand_, mais il ne fut pas amen temps sur le champ de +bataille. + +Quelques jours avant l'armistice, MM. Duruof et de Fonvielle avaient t +chargs de se mettre la disposition du gnral Faidherbe avec deux +ballons. + +On a vu par les expriences ritres que nous avons successivement +excutes Orlans, au Mans, Laval, que les arostats sont +susceptibles, presque par tous les temps, de fournir un gnral d'arme +un observatoire arien d'o il peut embrasser d'un seul coup d'oeil le +champ de bataille. Mais, vers la fin de cette guerre malheureuse, on n'a +trouv presque nulle part, hlas! un vritable champ de bataille, on n'a +vu gure que des _champs de droute_! Il est certain que les arostats +pourront tre efficaces dans des temps moins dsastreux et dans des +saisons plus clmentes! + +_Dimanche 5 fvrier_.--La discipline est rigoureuse Laval, nul officier +ne peut, sous quelque prtexte que ce soit, quitter son poste. Cependant +sachant ce que parler veut dire, nous ne doutons pas que le mot armistice +dans les circonstances prsentes signifie: paix. A quoi bon demeurer +inutilement ici, nos ballons ne se sauveront pas tout seuls. Faisons nos +efforts pour quitter Laval, allons Bordeaux, et nous reverrons bientt +Paris! C'tait l notre rve le plus cher. + +A force de dmarches, de pourparlers, de diplomatie, le chef d'tat-major +consent nous donner nos feuilles de route pour Bordeaux. Nous partons le +lendemain, avec nos papiers en rgle. + +Le voyage s'effectue dans des conditions de lenteur dsesprante. Nous +passons par Rennes, Nantes, Poitiers et Bordeaux. Trois nuits conscutives +sont passes en chemin de fer. + +_Jeudi 9 fvrier_.--Le train s'arrte Bordeaux 7 heures du matin. +Impossible de voir M. Steenackers, il est tout aux lections. Il attend +avec impatience les rsultats du scrutin, et ne se doute certainement pas +qu'ils ne lui seront pas favorables. + +Nous faisons la rencontre de trois aronautes: MM. Martin, Turbiaux et +Vibert; ces deux derniers sont venus vers la fin de janvier, ils nous +racontent leurs intressants voyages. M. Vibert est parti de Paris le 16 +janvier, dans le ballon _le Steenackers_, il est descendu en Hollande +aprs une longue traverse. Il avait avec lui deux caisses de dynamite, +matire fulminante effroyable, que mon ami M. Paul Champion a si bien +tudie pendant le sige. On la destinait, parait-il, l'arme de +Bourbaki. M. Turbiaux a quitt la gare du Nord le 18 janvier dans le +ballon _la Poste de Paris_, sa descente s'est opre Venray dans les +Pays-Bas. Quant M. Martin, mon frre et moi avions dj eu le plaisir +de faire sa connaissance Tours. Il tait parti de Paris le 30 novembre, +pour descendre Belle-Ile-en-Mer, aprs un voyage vraiment dramatique. +Nous reparlerons plus tard de cette curieuse ascension. + +_Vendredi 10 fvrier_.--Mon frre rencontre un de ses anciens camarades +de l'cole des Beaux-Arts, qui lui donne un laissez-passer prussien pour +Paris. Il part de suite, trop heureux de retrouver aprs tant d'aventures +son toit et ses foyers. Je suis prsent par un de mes amis un avocat +distingu qui, pendant la guerre, a eu le courage et le dvouement d'aller + Berlin mme, recueillir des renseignements sur l'organisation militaire +en Prusse. Il a rapport avec lui la liste de composition de tous les +rgiments allemands, le nombre des tus et blesss, etc. La discrtion +m'impose de ne pas trop m'tendre en dtails cet gard. Je me rappelle +deux chiffres que je puis signaler au lecteur. Le nombre des soldats de +Bismark s'est lev en France un million cent quarante-sept mille. Autre +fait qui m'est rest grav dans la tte, la suite de la conversation si +intressante que j'ai eue avec cet intelligent et hardi patriote. Une des +causes de la force de l'Allemagne est l'instruction de ses habitants, il +n'y a dans tous les pays d'outre-Rhin que cinq hommes sur cent qui ne +sachent ni lire ni crire. En France on en compte 70 pour cent! N'est-ce +pas le cas de dire que les chiffres ont parfois une loquence brutale, +mais significative! + +_Lundi 13 fvrier_.--La place du Thtre, Bordeaux, est couverte d'une +foule norme. Des cuirassiers, des gardes nationaux entourent le thtre +qu'ils protgent d'un mur vivant. L'Assemble nationale est en sance! +C'est ce jour-l que la droite touffe de ses cris la voix de Garibaldi, +de l'illustre gnral qui a prt la France le secours de son pe; la +population est exaspre la sortie des dputs. On le serait moins. + +_Jeudi 16 fvrier_.--La direction des tlgraphes m'a enfin donn un +laissez-passer pour rentrer Paris. Je vais partir. + +Bordeaux est toujours trs-anim. Une haie compacte de gardes nationaux et +de soldats dfend les abords du thtre. Dans plusieurs rues avoisinantes, +on voit des nombreux escadrons de lanciers et de cuirassiers.--La +population est cependant bien calme et bien inoffensive. Elle ne semble +en aucune faon manifester le dsir de faire l'assaut de l'Assemble +nationale. + +Je pars pour Paris 6 heures! + +_Vendredi 17 fvrier_.--Je viens de passer une nuit fatigante en chemin +de fer. J'cris tant bien que mal, pour tuer le temps, sur mon carnet de +voyage. + +A 8 heures on s'arrte La Souterraine. On accroche notre train +QUARANTE-CINQ fourgons de marchandises. Je les ai compts un un: +volailles, porcs et boeufs deviennent nos compagnons de voyage. Tout +le monde fte ces animaux si respectables aujourd'hui. Ils seront +certainement bien reus Paris! On ajoute deux machines l'avant du +train, et l'on se met en marche bien pniblement. + +Je m'ennuie tellement dans mon wagon, que je pense calculer le nombre +d'heures que nous avons passes en chemin de fer, pendant le sige de +Paris.--J'arrive un total de 266 heures, soit 11 jours et 11 nuits en +cinq mois. O merveilles de la statistique, o ne me conduiriez-vous pas, +si je calculais les minutes et les secondes! Arrivs 1 kilomtre de +Vierzon, nous restons en arrt sur la voie quatre heures conscutives. +Il faut voir la tte chevele des voyageurs et des malheureuses femmes, +chiffonnes par le voyage. Un tel trajet donne un peu l'ide de la prison +cellulaire. + +On est en gare Vierzon 10 heures du soir. + +--Messieurs, nous dit un chef d'quipe,--vous ne pouvez reprendre un train +qu' cinq heures du matin.--Voil la salle d'attente pour vous reposer. + +Les voyageurs ahuris se prcipitent comme une avalanche dans les rues de +Vierzon, o l'on dne tant bien que mal. + +Une heure aprs, on est revenu dans la salle d'attente, car il n'y a pas +un lit vide dans toute la ville. Nous sommes deux cents dans une salle +o l'on tiendrait trente l'aise. Chacun se perche sur sa valise, ou se +couche par terre, et on attend l jusqu' cinq heures du matin. + +Le lendemain, nous nous approchons sensiblement de la capitale! A mesure +que le train avance, l'motion de tous est visible. Chacun va revoir ceux +qu'il aime aprs une longue et terrible absence, aprs d'pouvantables +dsastres! Je n'oublierai jamais, pour ma part, la fin de ce voyage. +En passant travers les environs de Paris, au milieu des campagnes +dvastes, les penses les plus sombres dvorent mon esprit. Quel +spectacle navrant! Quelle douleur, quelle humiliation en voyant ces +soldats prussiens se promener sur les routes, ou monter la garde dans nos +gares! + +Prs de Juvisy, les voyageurs qui sont dans le mme compartiment que moi +me montrent sur la route un convoi d'approvisionnement prussien qui +attire l'attention gnrale. Un grand nombre de voitures uniformes, bien +construites, circulent sur le chemin, tires par une belle locomotive +routire. Cette machine vapeur vient de Berlin, elle fonctionne ici. Et +voil dix ans que l'on dit en France que les machines routires ne valent +rien. Je compare ce convoi prussien, aux mchantes charrettes de l'arme +de la Loire! + +A 2 heures je suis Paris. La grande ville est sombre et lugubre! Ses +habitants sont fatigus, abattus et consterns! + +Quel triste retour, aprs mon dpart arien du 30 septembre! C'est comme +le rveil aprs un beau rve! + +Je retrouve mon frre Albert et mon frre an qui a servi dans les +bataillons de marche, et qui me raconte ses campagnes; je revois mes amis. + +L'un d'eux manque l'appel. C'est Gustave Lambert, l'intrpide pionnier +du Ple Nord. Il s'est engag comme simple soldat, et une balle stupide, +lance par quelque brute, a frapp au coeur cet homme d'lite, cet +aptre d'une grande ide de science et d'initiative.--Gustave Lambert +m'embrassait la veille de mon dpart, et se flicitait de voir les ballons +qu'il affectionnait contribuer la dfense de Paris. + +--Au revoir, me disait-il, bon courage, bonne chance! Nous nous +retrouverons bientt. Vous continuerez vos ascensions. Quant moi +j'irai au Ple Nord.--Soldat aujourd'hui, je reprendrai demain ma grande +_toquade_. + +Gustave Lambert a t frapp le mme jour que l'illustre peintre Regnault. +Ce jour-l les Prussiens, qui se prtendent les soldats de la science et +de la civilisation, ont pu se fliciter de leur besogne! + +C'est par son souvenir que je termine le rcit de mes voyages, car +la dernire parole que je lui ai entendu prononcer s'appliquait aux +ballons-poste. Mon cher ami, me disait-il le 28 septembre, la guerre est +une chose hideuse, monstrueuse, c'est un grand crime des peuples. Mais +tout homme de coeur dans ces moments-ci doit se dvouer pour son pays. Je +vous flicite de votre entreprise. En ballon vous allez rendre votre +pays plus de services qu'en tant soldat, et vous tes sur de ne tuer +personne. + + + +TROISIME PARTIE + +HISTOIRE DE LA POSTE ARIENNE + + + + +I + + +Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les +premiers dparts avec l'ancien matriel.--Construction des arostats. + +En retraant dans les pages qui prcdent mes impressions de voyages +ariens pendant la guerre, je n'ai eu ni la volont, ni la prtention de +me sparer de mes collgues; j'ai pens que je ne devais pas crire cet +ouvrage sans donner les dtails que j'ai pu recueillir sur la _poste +arienne_, sur les voyages les plus curieux des aronautes improviss de +la Rpublique, sur les courageux courriers pied, qui tous ont droit au +mme titre la reconnaissance de leurs concitoyens pour les services +qu'ils ont rendus la Patrie. + +On se rappelle que le 6 septembre 1870, les habitants des environs de +Paris reurent l'invitation de rentrer immdiatement dans les murs de +l'enceinte.--Tous songent au dpart, ils emportent les objets qui leur +sont prcieux, brlent les approvisionnements qu'ils ne peuvent soustraire + l'ennemi. Le spectacle de cette migration restera toujours prsent +l'esprit des Parisiens qui taient l, aux portes des bastions, voyant +dfiler les charrettes charges de meubles, les voitures bras couvertes +de paquets, les femmes, les enfants se pressant en files serres, +comme dans les scnes bibliques de la fuite en Egypte! Mais il ne nous +appartient pas de raconter ces pisodes du sige, nous ne voulons rappeler +ici que des dates. + +Les Prussiens ce jour-l, taient encore loigns de Paris; avec la +rapidit foudroyante qui caractrise leurs mouvements, ils ne tardent pas + investir la capitale. Le 19 septembre la voiture postale qui la +veille encore, avait emport hors Paris des ballots, de dpches, dut +rtrograder. Le 20, trois voitures, deux cavaliers, cinq pitons sont +lancs hors de l'enceinte. Un seul piton nomm Ltoile, parvient jusqu' +Evreux, et peut en rapporter sept jours aprs 150 lettres en risquant +deux fois sa vie. Le 21, un des employs de la poste nous disait avec +stupfaction: Je n'oserais pas affirmer qu'une souris pourrait maintenant +franchir les lignes prussiennes! + +La terre est ferme, on songe l'eau, comme moyen de transport. Des +bouchons creux seront lancs dans la Seine qui les portera au dehors, +ou qui les amnera au dedans. Mais des barrages ont t construits par +l'ennemi qui a tout prvu. Un fil tlgraphique a mme t retir par lui +du fond de la Seine. Les routes aquatiques sont interceptes comme les +chemins terrestres. + +L'air seul reste ouvert. On se souvient que Metz a dj lanc des ballons +libres au-dessus des lignes ennemies. Paris enverra ses messagers planer +au milieu des nuages! + +Avant de songer la poste arienne, on avait pens ds le lendemain du 1 +septembre, organiser des arostats militaires destins surveiller les +mouvements ennemis au moyen d'ascensions captives.--Le gouvernement +de l'Empire n'avait mme pas voulu rpondre aux offres de service des +aronautes. M. de Fonvielle et moi, nous avions adress chacun de notre +ct des ptitions au ministre de la guerre, nous proposant de suivre +l'arme du Rhin en ballon captif. Mais le major gnral Leboeuf ne voulait +compter que sur son propre gnie, il n'aurait su que faire des ballons! + +Si le gouvernement du 1 septembre a chou, on ne peut nier que sa bonne +volont n'ait t la hauteur de ses intentions. MM. Nadar, E. Godard +et W. de Fonvielle furent accueillis par le nouveau ministre, et +furent chargs successivement d'organiser trois postes d'observations +arostatiques. + +Nadar s'installa place Saint-Pierre, avec le ballon _le Neptune_ +appartenant J. Duruof. Cet arostat, dans lequel j'avais fait, en 1868, +l'ascension maritime de Calais et le voyage des Arts-et-Mtiers Laigle, +tait en assez mauvais tat, mais Duruof le rpara; il put rester gonfl +quinze jours, et excuter un grand nombre d'ascensions captives, dont +quelques-unes ne furent pas sans utilit. Eugne Godard gonfla, au +boulevard d'Italie, sa _Ville de Florence_, excellent arostat, fort bien +construit; en 1869 M. Godard m'avait offert gracieusement l'occasion +de faire une ascension dans cet arostat, Dijon. M. de Fonvielle +fit rparer _le Cleste_, arostat de 750 mtres que M. Giffard, son +propritaire, avait gnreusement offert au gnie militaire, et dans +lequel j'tais encore mont en 1868. M. de Fonvielle fit quelques +tentatives l'usine de Vaugirard. + +Ces trois postes arostatiques devaient agir sous la surveillance d'une +commission prside par le colonel Usquin. Il tait question de me confier +une quatrime station, quand les ncessits nouvelles cres la poste +par l'investissement de Paris, transformrent ces ballons militaires en +ballons messagers. + +Il y avait encore Paris six autres arostats, l'_Imprial_ qui faisait +partie du mobilier de la couronne, ballon pourri que l'on n'a jamais pu +rparer, l'_Union_, appartenant Gabriel Mangin, qui aprs une tentative +d'ascension dut renoncer boucher les trous de son ballon, que ses +collgues appelaient par ironie le ballon-passoire, tant il tait cribl +de piqres; le _Napolon_ et l'_Hirondelle_, deux mchants ballonneaux +appartenant Louis Godard, le _Ballon captif de l'Exposition_ construit +pas M. Giffard. J. Duruof avait encore laiss Paris un petit arostat de +400 mtres cubes, avec lequel M. Nadar fit quelques ascensions captives. +L'art de l'arostation tait tomb si bas, que la patrie des Montgolfier +ne comptait que quelques ballons uss par l'ge et le service. Mais on +tira parti tant bien que mal de tout ce matriel. + +Les ballons militaires furent achets la Commission, par +l'administration des Postes, et le premier dpart fut organis par M. +Nadar la place Saint-Pierre. + + +PREMIERS DPARTS DE PARIS. + +1re Ascension. _23 septembre_.--J. Duruof s'leva seul du pied des +buttes Montmartre 8 heures du matin. Il emportait avec lui 125 +kilogrammes de dpches. La traverse fut heureuse. L'aronaute descendit + 11 heures Craconville, prs Evreux. + + +2eme ASCENSION.--Le 25 du mme mois le ballon de M. Eugne Godard, +_la Ville de Florence_, partait 11 heures du boulevard d'Italie. +Il tait mont par M. Mangin aronaute et par M. Lutz, passager. Les +voyageurs descendirent sans accident Vernouillet, prs Triel, dans le +dpartement de Seine-et-Oise. Les Prussiens n'taient pas loin, Mangin dut +replier son ballon la hte, et charger des paysans de le cacher, car +il tait impossible de songer l'emporter sans courir les plus grands +dangers. + +Pendant que l'aronaute s'occupe ainsi de son matriel, le voyageur, M. +Lutz, s'empare des dpches importantes, court Vernouillet prvenir les +autorits de son arrive de Paris. Il file Tours, et l il raconte qu'il +est venu seul, charg d'une mission du gouvernement. Dans un htel, on m'a +dit qu'il s'tait fait passer pour M. Nadar. Quel tait le but de toutes +ces inventions? C'est ce que j'ai toujours ignor.--Sur ces entrefaites, +Mangin arrive et se prsente comme l'aronaute de _la Ville de Florence_. + +--Mais, lui dit-on, nous l'avons dj vu, cet aronaute, il est ici, et +nous a affirm qu'il tait seul en ballon. + +De l des explications, des claircissements. On cherche M. Lutz. Il n'est +plus Tours. Quelques jours aprs les journaux donnent de ses nouvelles. +Il a t arrt Dijon, puis on raconte qu'il a t fusill comme espion. +Pendant quelques jours, mille rcits se croisent au sujet de cet illustre +Lutz. Quel mystre est cach sous toutes ces aventures? On ne l'a jamais +bien su. Mais il ressort de tout cela que la conduite du voyageur de la +_Ville de Florence_ est au moins singulire. + +Dans un rcit qu'il a publi Tours sur son voyage, il laisse entendre +qu'il tait seul dans le ballon, et se prsente comme _commissaire dlgu +du gouvernement de la Dfense nationale_. + +_La Ville de Florence_ avait bord 300 kilogr. de dpches et trois +pigeons qui sont revenus Paris, apportant les nouvelles des aronautes. + + +3e ASCENSION. _29 septembre_.--Louis Godard part de l'usine gaz +de la Villette avec M. Courtin 10 heures 30. Il a runi par une grande +perche les nacelles des deux ballons _le Napolon_ (800 mt. cub.) et +_l'Hirondelle_ (500 mt. cub.). Ces ballons se touchent l'quateur et +ils comprennent entre eux un troisime petit arostat de 40 mt. cub. +L'appareil est un peu baroque, mais il ne s'en enlve pas moins dans de +bonnes conditions 10 heures 30 du matin. Les deux ballons attachs qu'on +a appels depuis les _tats-Unis_, passent au-dessus des buttes Montmartre +et tombent Mantes 1 heure de l'aprs-midi. Nous donnons le rcit du +voyage d'aprs le _Moniteur officiel_ de Tours. + +M.J.-G. Courtin, fournisseur de l'arme, charg de conduire les dpches +du gouvernement, est parti jeudi de Paris. L'aronaute, Louis Godard, +commandait l'escadrille arienne, qui se composait de deux ballons et de +deux nacelles, lis ensemble et marchant de conserve. Le poids total des +dpches confies M. Courtin s'levait 83 kilogrammes. + +Le dpart a eu lieu jeudi, 10 heures du matin, l'usine gaz de la +Villette. Nos voyageurs ont pass sur le Mont-Valrien 800 mtres de +hauteur. Aprs avoir dpass la forteresse, deux kilomtres environ, +ils ont essuy quelques coups de feu, qui naturellement n'ont point port +jusqu' eux. Ils ont jet du lest, et se sont levs jusqu' 1,500 mtres. +Ils taient en ce moment sur la fort de Saint-Germain, d'o les Prussiens +ont, avec le mme insuccs, tir sur les ballons. Faute de vent, ils +ont plan assez longtemps et ont d redescendre 800 mtres, afin de +rencontrer un courant. + +Le reste du voyage arien s'est accompli sans encombre et sans incidents. + +M.J.-G. Courtin et M. Godard ayant travers Mantes, ont pris leurs +dispositions pour atterrir. + +C'est trois kilomtres de cette ville qu'ils ont touch terre; mais +ils ont t trans pendant au moins 150 mtres. Ils taient dans cette +position dsagrable, quand une troupe de cavaliers est arrive sur eux +ventre terre. Ils ont pris ces hommes pour des Prussiens et se sont crus +perdus. Heureusement la troupe tait commande par M. Estancelin, qui est +charg d'organiser la dfense dans le nord-ouest, et qui s'est empress, +aprs avoir aid nos voyageurs prendre terre, de donner l'envoy du +gouvernement une escorte pour gagner Mantes, o son arrive a caus une +alerte, car les Prussiens taient d'un ct de la ville pendant que M. +Courtin y entrait de l'autre. + +Celui-ci a t parfaitement accueilli, et a reu, avec une ovation, des +offres de services de tout le monde. Une voiture deux chevaux a t mise +immdiatement sa disposition pour gagner Evreux. + + +4e ASCENSION. _30 septembre_.--_Le Cleste_, 750 mtres; aronaute, +G. Tissandier. Pas de passager. J'ai donn, dans la premire partie de cet +ouvrage, tous les dtails de mon ascension, mais je crois devoir rapporter +ici quelques faits curieux qui se rattachent l'histoire gnrale des +ballons-poste. Je ne devais pas d'abord partir dans _le Cleste_; ce +ballon tait rserv un autre aronaute, homme d'affaires gnralement +aussi connu que peu estim, que je demanderai permission de ne dsigner +que sous le nom de M.X... + +X..., avec l'aplomb qui le caractrise, s'en va trouver M. Jules Favre. + +--Monsieur le ministre, dit-il, je suis dsign par M. Rampont pour partir +comme courrier de la poste dans un ballon. Avez-vous des recommandations +me faire? + +--Certainement, dit M.J. Favre; voici un mot pour le ministre de +l'intrieur, on vous donnera des instructions et vous reviendrez me voir. + +X..., arm de ce document, court chez M. Rampont. + +--Monsieur le directeur des postes, dit-il avec un aplomb toujours +croissant, le ministre des affaires trangres m'a charg d'une mission +importante en province. Voici un mot de sa main qui le prouve. J'ai fait +des ascensions; voulez-vous me confier la direction d'un de vos ballons? + +--Comment donc, dit M. Rampont, vous tes recommand par le ministre des +affaires trangres, vous partirez de suite. + +Malheureusement pour X..., le bout de l'oreille s'est montr au dernier +moment, on a t aux renseignements, aux informations. La trame qu'il +avait si bien cousue s'est emmle subitement. X... n'est jamais sorti de +Paris en ballon. Je l'ai remplac dans _le Cleste_. + +La veille de son dpart, X... me disait: + +--Vous partez aprs moi. Vous me retrouverez Tours. Si vous voulez, je +vous nommerai prfet. J'ai une mission trs-importante; je suis charg de +dsigner des candidats pour les prfectures et les sous-prfectures. + +Jusqu'o n'aurait pas t ce trop habile escamoteur, s'il avait pu +dbarquer Tours? Il avait des lettres des membres du gouvernement. Que +d'histoires il aurait pu forger, sachant que la vrification de ses rcits +tait impossible! X... serait peut-tre devenu gnral en chef. + +Pour complter les informations relatives la quatrime ascension du 30 +septembre, je donne le texte des proclamations que j'ai jetes au nombre +de 10,000 sur la tte des Prussiens. + +Chaque proclamation tait imprime en deux colonnes sur une feuille +de papier format in-8. La colonne de gauche tait imprime en texte +allemand, celle de droite tait la traduction franaise de ce document. + + +TEXTE FRANAIS DES PROCLAMATIONS LANCES EN BALLON SUR LES CAMPS +PRUSSIENS. + +Au commencement de la guerre, la nation allemande a pu croire que la +nation franaise encourageait l'Empereur Napolon III dans ses projets +d'agression. + +La nation allemande a pu se convaincre depuis la chute de l'Empereur que +la nation franaise veut la paix. Elle dsire vivre unie avec l'Allemagne, +sans contrarier son mouvement d'unit, qui profitera aux deux peuples. + +Il semblerait d'abord naturel que les deux nations missent bas les +armes et cessassent de s'entre-tuer. La France a reconnu qu'elle tait +responsable des fautes de son gouvernement. Elle a dclar tre prte +rparer les maux que ce gouvernement a faits. + +L'Allemagne laisse elle-mme accepterait de grand coeur ces conditions +honorables. Elle a montr sa vaillance et sa science militaires. Elle n'a +aucun intrt continuer cette lutte qui la ruine et lui enlve ses plus +glorieux enfants. + +Mais l'Allemagne n'est pas libre. + +Elle est domine par la Prusse, et la Prusse elle-mme est sous la main +d'un monarque et d'un ministre ambitieux. + +Ce sont ces deux hommes qui ont repouss la paix qu'on leur offrait. Ils +veulent satisfaire leur vanit en enlevant Paris. Paris rsistera jusqu' +la dernire extrmit; Paris peut tre le tombeau de l'arme assigeante. + +Dans tous les cas, le sige sera long; voici l'Allemagne hors de chez +elle tout l'hiver, et l'absence de la fleur de la population laisse les +familles dans la misre. + +Jusques quand les peuples seront-ils la dupe de ceux qui les +gouvernent? Ce sont les rois et leurs ministres qui les poussent les uns +contre les autres des a combats homicides. Commande par Napolon, la +France marchait la bataille; maintenant que Napolon est renvers, elle +ouvre les bras l'Allemagne. Sans doute elle dfendra pied pied son +foyer, elle ne se laissera rien enlever de son sol; mais aussi elle prend +l'engagement de respecter celui de ses voisins. Elle leur propose une +alliance fraternelle. Que l'Allemagne ne soit pas plus longtemps l'esclave +d'une ambition aveugle; qu'elle ne lui donne plus ses enfants gorger. + +On a renonc ces proclamations qui ne produisaient sans doute pas grand +effet sur les Allemands. Il parait en outre que des paysans franais, en +ayant ramass quelques-unes, avaient cru qu'elles taient lances par un +ballon prussien; ils se seraient empresss de tirer des coups de fusil sur +l'arostat. + + +ESSAI D'UN BALLON LIBRE. + +Le jour mme du dpart du _Cleste_, Eugne Godard lanait, au boulevard +d'Italie, un petit ballon libre muni de sacs de lettres qui devaient +tomber successivement durant le voyage, au moyen d'un systme automatique +trs-simple. Ce dbut ne fut pas heureux. Le ballonneau tomba prs des +remparts au milieu d'un retranchement prussien. + +L'accident ne tarda pas tre connu Paris, mais il fut singulirement +exagr; quelques journaux racontrent que les Allemands avaient fait la +capture d'un ballon mont, le 30 septembre. Cet arostat ne pouvait tre +que le _Cleste_. La nouvelle parvint aux oreilles de mes amis qu'elle +mut d'autant plus vivement que mes pigeons sont arrivs Paris ayant +perdu leurs dpches. Heureusement, mon frre Albert avait pu suivre mon +ballon pendant plus d'une heure, il affirma que je devais tre sauv. +Mon ami de Fonvielle, dans la _Libert_, eut l'obligeance de donner +d'excellentes raisons sur l'improbabilit de ma capture. Il disait vrai. + +On renona aux ballons libres, et il fut dcid que les dpches de la +poste ne seraient plus confies qu' des aronautes. + +CONSTRUCTION DES BALLONS-POSTES + +Les quatre premiers voyages ariens excuts dans de bonnes conditions du +23 au 30 septembre, ont rellement fond la poste arienne. A compter de +ce jour, l'administration dcida que des ballons neufs, fabriqus dans +de bonnes conditions, devaient sortir rgulirement de Paris. La plus +vigoureuse impulsion fut donne la construction de ces arostats. + +La direction des postes confia l'organisation de deux ateliers de +fabrication arostatique M. Eugne Godard d'une part, et MM. Yon et +Camille d'Artois d'autre part. + +M. Eugne Godard est un praticien d'un mrite incontestable; il a excut +dans sa vie plus de 800 voyages en ballon, et construit un nombre +considrable d'arostats. On ne pouvait mieux choisir pour acclrer une +construction si spciale. Eugne Godard s'installa la gare du Nord. + +MM. Yon et Camille d'Artois organisrent leur tour un atelier +arostatique la gare du Nord. M. Yon est l'habile constructeur des +admirables ballons captifs crs par M. Giffard; c'est en mme temps +un aronaute distingu. Quant M. Camille d'Artois, ses ascensions +publiques, l'Hippodrome et bord du _Gant_, lui ont acquis un juste +renom dans l'art de la navigation arienne. M. Nadar s'tait d'abord +charg des oprations arostatiques de la gare du Nord, mais il se retira +bientt. + +Voici quelles taient les conditions des traits accepts entre ces +messieurs et l'administration des postes: Les ballons devaient tre de la +capacit de 2,000 mtres cubes, en percaline de premire qualit, vernie + l'huile de lin, munis d'un filet en corde de chanvre goudronn, d'une +nacelle pouvant recevoir quatre personnes et de tous les apparaux +ncessaires: soupape, ancres, sacs de lest, etc. + +Les ballons devaient supporter l'exprience suivante: Remplis de gaz, +ils devaient demeurer pendant dix heures suspendus, et, aprs ce temps +d'preuve, soulever encore un poids net de 500 kilogrammes. + +Les dates de livraison taient chelonnes poques fixes: 50 francs +d'amende taient infligs aux constructeurs pour chaque jour de retard. Le +prix d'un ballon remplissant ces conditions tait de 4,000 francs, dont +300 francs pour l'aronaute, que procurait le constructeur. Le gaz tait +part. C'est ce prix qui a t primitivement pay par la direction gnrale +des postes, au comptant, aussitt l'ascension effectue, le ballon hors de +vue. Il a t rduit postrieurement 3,500 francs, plus 500 francs dont +300 francs pour le gaz et 200 francs pour l'aronaute. A ces frais il faut +ajouter des sommes pour valeur d'accessoires, dont le a montant a vari +de 300 600 francs par ascension, Le _Davy_, ne cubant que 1,200 mtres +cubes, n'a cot que 3,800 francs[9]. + +[Note 9: Extrait du _Journal officiel_, n du 2 mars 1871.] + +La construction des ballons, une fois mise en train, s'excuta avec une +grande rapidit. + +Nous croyons devoir donner ici quelques dtails techniques sur la +fabrication des arostats si peu connus gnralement dans la masse du +public. + +L'toffe qui convient le mieux pour la construction d'un arostat est sans +contredit la soie; mais la soie est d'un prix trs-lev; on la remplace +souvent par un tissu de toile ou de coton qui, une fois verni, est +suffisamment impermable pour contenir sans dperdition les masses de gaz +d'clairage ou d'hydrogne qui doivent l'emplir. C'est ce qui a t fait, +comme on l'a vu, pour les nouveaux ballons du sige. + +La forme donner un arostat peut tre variable; mais il est certain +que la sphre offre de grands avantages et une incontestable supriorit, +puisqu'elle est la figure qui offre le moins de surface sur le plus grand +volume. + +Nous n'entrerons pas dans les dtails gomtriques de la coupe de +l'toile; l'pure tant faite, supposons que nous n'avons plus qu' runir +les fuseaux et les coudre pour former l'arostat sphrique. Cette +couture s'excute aujourd'hui trs-facilement l'aide de la machine +coudre, que les aronautes de profession ont d'abord voulu bannir, mais +laquelle ils ont d bientt reconnatre une grande supriorit. M. Eugne +Godard est rest presque seul partisan des coutures la main. Ses ballons +taient cousus par des ouvrires. + +Le ballon de coton n'est pas impermable, et laisse chapper le gaz avec +une telle rapidit qu'il ne pourrait certainement pas tre gonfl, mme au +moyen du gaz de l'clairage, si on ne prenait soin de le vernir. Le vernis +employ est tout simplement de l'huile de lin cuite avec de la litharge. +On a l'habitude de l'employer chaud et de l'tendre a l'aide de tampons +sur toute la surface intrieure et extrieure de l'arostat. + +Le ballon est muni sa partie suprieure d'une soupape qui est destine +laisser chapper du gaz au gr de l'aronaute, pendant toute la dure de +l'ascension. Les soupapes sont formes de deux clapets qui s'ouvrent, de +l'extrieur l'intrieur, sous la traction d'une corde que l'on tire de +la nacelle. Pour que la fermeture soit hermtique, on lute les joints avec +un mlange de suif et de farine de lin que l'on nomme _cataplasme_. On +voit que cet organe est trs-grossier, et qu'il serait bien facile de le +perfectionner; mais le temps tait trop rare pendant le sige pour qu'il +ait t possible de songer aux innovations qui ncessitent des recherches +longues et minutieuses. + +La sphre d'toffe, munie de sa soupape sa partie suprieure, est +pourvue sa partie infrieure d'une ouverture que l'on appelle +_appendice_, et qui reste toujours bante pendant l'ascension, afin de +permettre au gaz, dilat par suite de la diminution de pression, de +trouver une issue. Sans cette prcaution, l'arostat pourrait clater +par suite de la force expansive du gaz. Le ballon est recouvert dans sa +totalit d'un vaste filet attach la soupape, et qui se termine vers la +partie de l'appendice par trente-deux cordes qui servent y attacher la +nacelle. Celle-ci se fixe au filet par l'intermdiaire d'un cercle de bois +pourvu de trente-deux petites olives de bois, appeles _gabillots_, +qui s'ajustent dans les boucles faonnes la partie infrieure des +trente-deux cordes du filet. Huit autres gabillots permettent d'attacher +la nacelle au cercle par les cordes dont elle est munie. Le cercle +que nous venons de dcrire est un des organes les plus essentiels de +l'arostat, il est rgulirement fix au filet et sert de point d'attache + l'ancre, qui est l'engin d'arrt la descente. Il rpartit uniformment +les tractions, et donne tout l'appareil une grande lasticit. + +La nacelle est confectionne en osier souple, flexible. C'est +incontestablement la meilleure substance employer pour construire un +esquif propre supporter des chocs, des tranages, sans se dtriorer +et sans blesser les touristes ariens qui s'y sont confis. On tresse un +vritable panier d'osier avec les huit cordes d'attache, qui passent par +le plancher de la nacelle et en font, pour ainsi dire, partie intgrante. +Deux banquettes permettent aux aronautes de s'asseoir commodment. + +Le ballon, tel que nous venons de le dcrire, est prt gravir l'espace +quand il est gonfl de gaz de l'clairage. En effet, ce gaz a une densit +de 0gr.650, c'est--dire qu'un mtre cube dans l'air aura une force +ascensionnelle de 730 grammes environ. Les ballons du sige ont 2,000 +mtres cubes, ils auront donc une force ascensionnelle de 1,460 +kilogrammes. L'toffe, le filet et la nacelle runis ne psent gure +plus de 500 kilogrammes; il nous reste 960 kilogrammes pour le poids des +voyageurs, du sable de lest et des organes d'arrt. + +Quand un ballon s'lve, il tend bientt se mettre en quilibre, il a +perdu une certaine quantit de gaz par l'appendice; il en perd constamment +de petites quantits, si, comme il arrive souvent, il n'est pas +parfaitement impermable; en outre, il se refroidit, et le gaz, se +contractant, est encore priv d'une partie de sa force ascensionnelle. +Livr lui-mme, le ballon, aprs avoir atteint le sommet de sa course, +tendrait immdiatement redescendre et ne tarderait pas revenir +terre. Pour empcher cette descente, l'aronaute allge sa nacelle; il +jette par-dessus bord un corps pesant qu'on appelle le _lest_, et qui se +compose de sable tamis. Ce sable forme un nuage floconneux qui ne tombe +terre que lentement et sous forme de grains imperceptibles, incapables de +causer le moindre dgt, comme cela ne manquerait pas d'arriver si l'on +jetait du haut des airs des pierres ou des corps non diviss. + +Pour que la description de l'arostat soit complte, il faut encore que +nous parlions des organes d'arrt, dont on doit se munir pour assurer le +retour terre. L'aronaute emporte bord une ancre vase, non pas +une ancre de marine qui ne mordrait pas dans les champs, mais un engin +confectionn pour les ascensions arostatiques. On pourrait encore se +munir d'un grappin six branches, qui est mme prfrable l'ancre, au +dire de quelques vieux marins de l'atmosphre. Enfin, il est indispensable +de ne pas oublier le _guide-rope_, un des engins essentiels du ballon. +Qu'est-ce que le guide-rope? C'est tout simplement une corde de 150 mtres +de long, qui s'attache au cercle et que l'on laisse pendre dans l'espace. +En l'air, elle n'est d'aucun usage; mais il n'en est pas de mme au retour + terre. D'abord, si l'aronaute touche terre, il sait qu'il est 150 +mtres du sol, puisqu'il connat la longueur de sa corde, et quand il +revient des hautes rgions, l'oeil le plus expert ne sait gure apprcier +les distances. Ce sera donc un vritable guide, d'o le nom qui lui a +t donn, _rope_, voulant dire cble en anglais. En outre, si le ballon +descend, le guide-rope va successivement toucher terre dans toute sa +longueur, et il dlestera l'arostat, en amortissant le premier choc. +Cette corde agit donc encore comme un vritable ressort qui empche +le retour vers le sol d'tre trop brusque. Si l'ancre ne mord pas +immdiatement, le guide-rope sera tran la remorque du ballon; mais +il tendra l'arrter; car il produira contre le sol une rsistance de +frottement considrable; il pourra mme s'enrouler autour d'un obstacle, +d'un arbre, d'un poteau, et enfin offrir prise aux braves paysans qui ne +manquent pas de venir en aide aux ballons quand ils le peuvent. +Cette simple corde qui pend aprs le cercle est donc d'une utilit +extraordinaire; c'est l'illustre aronaute anglais Green que revient +l'honneur de l'avoir employe le premier. L'invention, direz-vous, est +bien simple. Sans doute, mais personne n'y avait song avant lui, et vous +et moi, peut-tre, ne penserions pas au guide-rope sans le vieux Green. + +L'armement ainsi opr est peu prs complet; il ne faut pas oublier de +mettre dans les bottes de la nacelle un bon couteau, quelques cordelettes, +des couvertures, et des vivres froids; quelques bonnes bouteilles de vin, +un carafon d'eau-de-vie, ne sont pas non plus ddaigner, car l'air des +nuages donne un apptit d'enfer. + +Pour connatre sa route dans l'air, l'aronaute emporte une boussole; s'il +voit la terre, il reconnat le sillage trac par le ballon et l'aiguille +aimante lui donne sa route. Le baromtre indique enfin avec une grande +prcision les altitudes au-dessus du niveau de la mer. + +Les constructeurs arostatiques du sige de Paris fabriqurent environ +soixante ballons de 2,000 mtres cubes. L'installation de M. Eugne Godard + la gare d'Orlans offrait un aspect merveilleux. D'un ct des femmes +cousaient les fuseaux du ballon, de l'autre des marins confectionnaient +les filets. Ailleurs enfin, le vernis s'talait sur les arostats cousus. + +Au milieu de la gare, quelques ballons gonfls d'air schaient leur couche +de vernis. Ils dominaient le sol comme le dos immense de ces ctacs qui +forment des les flottantes au milieu de l'Ocan. + +Les arostats de M. Godard taient ctes bicolores bleues et rouges, ou +jaunes. Ceux de MM. Yon et Camille d'Artois taient blancs. Cette couleur +est la meilleure sans contredit, car elle reflte, au lieu de les +absorber, les rayons lumineux. Un ballon blanc doit tre moins sensible +aux dilatations et aux contractions brusques qu'un arostat color. + + +L'ASCENSION. + +MM. Eugne Godard, Camille d'Artois et Yon taient chargs de trouver des +aronautes destins s'lever dans les ballons-poste. Les braves marins +jourent ici un rle trs-important, car sur soixante-quatre ballons, il +y en eut trente qui furent conduits dans les airs par nos loups de mer, +transforms en _loups ariens_. + +On donnait quelques leons prliminaires aux novices, mais quelles leons! +Une nacelle tait pendue une des poutres de fer de la gare, l'lve y +grimpait et criait le lchez tout. Mais il va sans dire qu'il restait en +place. On lui faisait jeter du lest et tirer une corde de soupape. Puis il +lanait son ancre et simulait l'atterrissage. Singulier apprentissage qui +rappelle les leons de natation calle sche. + +Le jour de l'ascension dsign, les passagers arrivaient au lieu du +dpart, et remettaient leurs destine entre les mains de l'apprenti +aronaute. Ils s'levaient dans les airs quelquefois par une nuit noire, +marchant l'inconnu. Ma foi, quand on a pratiqu les ballons, qu'on a +souvent gravi les hautes rgions de l'air, on ne peut s'empcher d'admirer +le courage et le dvouement de ces hardis explorateurs. Ici le mot +dvouement n'est pas exagr, car les aronautes sont partis de Paris en +ballon pour une somme insignifiante, quelques-uns ne recevaient comme +gratification pcuniaire que deux cents francs peine. Je n'oublierai +jamais la stupfaction d'un Anglais que j'ai vu Tours et qui me disait: + +--O monsieur! comme on doit vous payer pour entreprendre de tels voyages! +Une ascension faite au-dessus des Prussiens, cela vaut deux mille livres +sterling. + +--Je ne sais ce que cela vaut, monsieur. Mais en France ces choses-l ne +se font pas, ou se font pour rien. + +Le brave Anglais n'a pas cru un mot de ce que je lui disais. + +--Cela vaut cinquante mille francs, rptait-il. + +Au moment du dpart d'un ballon-poste, MM. Bechet, sous-directeur des +postes, ou Chassinat, directeur des postes de la Seine, apportaient les +ballots de lettres et les dpches. Enfin M. Herv-Mangon, avec un zle +bien louable, donnait les renseignements mtorologiques sur la direction +du vent, son intensit, etc. MM. Bechet, Chassinat et Herv-Mangon ont +pass le temps du sige se lever trois heures du matin, ou une +heure, pour assister aux dparts; la part qu'ils ont prise la poste +arienne ne sera pas oublie: mais que de drangements inutiles, que de +peine perdue! Souvent le vent n'tait pas assez vif, on ne pouvait pas +partir; ou il tait trop violent, et au dernier moment l'arostat volait +en clats. + +L'organisation du service des ballons-poste a t en dfinitive cre avec +la plus grande rgularit, la plus remarquable prcision. Cette +cration restera un vrai titre de gloire pour M. Rampont et pour les +administrateurs de la poste franaise. + +Dans les circonstances graves, M.E. Picard donnait lui-mme des +recommandations aux aronautes. Car quelques ballons avaient porter hors +Paris les nouvelles les plus importantes que les Prussiens ne pouvaient +pas intercepter au-dessus des nuages. + +Continuons prsent l'numration des voyages ariens en nous fixant sur +ceux qui offrent le plus d'intrt. + + +DPARTS DE BALLONS EN OCTOBRE 1870. + +VOYAGE DE H. GAMBETTA. + +5e et 6e Ascensions. _7 octobre_. + +1 L'_Armand Barbs_, 1,200 mt. cubes. Aronaute, J. Trichet; passagers, +MM. Gambetta et Spuller. + +2 _Le George Sand_, 1,200 mt. cubes. Aronaute, J. Revilliod; passagers, +deux Amricains et un sous-prfet. + +Le double dpart de l'_Armand Barbs_ et du _George Sand_ s'est effectu +dans des conditions assez dramatiques, comme l'ont racont les journaux +de Paris. Nous cdons la parole au _Gaulois_ du 7 octobre qui a donn des +dtails curieux sur ces mmorables ascensions: + +Une foule norme attendait ce matin, sur la place Saint-Pierre +Montmartre, le dpart des ballons l'_Armand Barbs_ et le _George Sand_, +ce n'tait pas un vain sentiment de curiosit qui excitait l'avide anxit +de cette population; on venait d'apprendre que chacun de ces arostats +emportait des voyageurs entreprenant courageusement ce prilleux voyage +avec d'importantes missions. + +Dans la nacelle de l'_Armand Barbs_, conduit par M. Trichet, prirent +place Gambetta et son secrtaire Spuller; dans celle du _George Sand_, +dirig par M. Revilliod, montrent MM. May et Raynold, citoyens +amricains, chargs d'une mission spciale pour le gouvernement de la +dfense, et un sous-prfet. + +On remarquait dans l'enceinte Charles et Louis Blanc, MM. Rampont et +Charles Ferry, et le colonel Husquin. + +MM. Nadar, Dartois, et Yon dirigeaient, avec l'autorit et l'entrain +qu'on leur connat, le double dpart. + +Les dernires poignes de main changes au milieu de l'motion gnrale, +au cri de lchez tout! les deux ballons s'levrent majestueusement. + +Il tait onze heures dix minutes. + +Une immense clameur de: Vive la Rpublique! retentit sur la place et +sur la butte; les hardis voyageurs agitaient leurs chapeaux et leurs voix +rptaient comme un cho lointain le cri de la foule. + +Par une illusion d'optique, lorsque les ballons franchirent la butte +Montmartre, ils se dirigeaient vers le nord-est, l'on crut qu'ils +descendaient et allaient chouer dans la plaine. La foule dsespre, +anxieuse, tumultueuse, escalada la butte. Les factionnaires marins eurent +toutes les peines du monde la retenir: il fallut qu'elle vit les +deux ballons continuer leur route pousss par un vent qui (d'aprs les +observations faites) filait dix lieues l'heure. + +On attend impatiemment le retour des pigeons voyageurs qui nous diront o +les deux arostats ont atterri. + +Le _Moniteur universel_ du 10 octobre (dition de Tours) peut aujourd'hui +satisfaire la curiosit de ceux qui n'ont qu'une vague connaissance des +pripties du voyage de M. Gambetta. Pousss par un vent trs-faible, dit +ce journal, les deux arostats ont laiss Saint-Denis sur la droite; mais + peine avaient-ils dpass la ligne des forts, qu'ils ont t assaillis +par une fusillade partie des avant-postes prussiens; quelques coups de +canon ont t aussi tirs sur eux. Les ballons se trouvaient alors la +hauteur de 600 mtres, et les voyageurs ariens ont entendu siffler les +balles autour d'eux; ils se sont alors levs une altitude qui les a mis +hors d'atteinte; mais, par suite de quelque accident ou de quelque fausse +manoeuvre, le ballon qui portait le ministre de l'intrieur s'est mis +descendre rapidement, et il est venu prendre terre dans un champ travers +quelques heures avant par des rgiments ennemis, et une faible distance +d'un poste allemand. En jetant du lest, il s'est relev, et a continu sa +route. Il n'tait qu' deux cents mtres de hauteur lorsque, vers Creil, +il a reu une nouvelle fusillade, dirige sur lui par des soldats +wurtembergeois. En ce moment, le danger tait grand; heureusement les +soldats ennemis avaient leurs armes en faisceau; avant qu'ils les eussent +saisies, le ballon, allg de son lest, remontait huit cents mtres; +les balles ne l'ont pas plus atteint que la premire fois, mais elles ont +pass bien prs des voyageurs, et M. Gambetta a eu mme la main effleure +par un projectile. + +L'_Armand Barbs_ n'tait pas au terme de ses aventures. + +Manquant de lest, il ne se maintint pas une lvation suffisante; il +fut encore expos une salve de coups de fusils partie d'un campement +prussien, plac sur la lisire d'un bois, et alla, en passant par dessus +la fort, s'accrocher aux plus hautes branches d'un chne o il resta +suspendu; des paysans accoururent, et, avec leur aide, les voyageurs +purent prendre terre, prs de Montdidier, 3 heures moins un quart. +Un propritaire du voisinage passait avec sa voiture, il s'empressa de +l'offrir M. Gambetta et ses compagnons, qui eurent bientt atteint +Montdidier, et se dirigrent sur Amiens. Ils y arrivrent dans la soire +et y passrent la nuit. + +Le voyage du second ballon a t marqu par moins de pripties. Aprs +avoir essuy la premire fusillade, il a pu se maintenir une assez +grande hauteur pour viter un nouveau danger de ce genre; il est all +descendre, 4 heures, Crmery prs de Roye, dont les habitants ont +trs-bien accueilli les voyageurs. M. Bertin, fabricant de sucre et maire +de Roye, a donn l'hospitalit pour la nuit l'aronaute; son adjoint a +log chez lui les deux Amricains. + +Le lendemain, samedi, l'quipage du second ballon rejoignait celui du +premier Amiens, et l'on partait ensuite de cette ville midi. A Rouen, +o l'on arriva ensuite, M. Gambetta fut reu par la garde nationale, et +pronona un discours qui excita l'enthousiasme. De Rouen, M. le ministre +et ses compagnons de route se dirigrent sur le Mans; ils y couchrent, et +en partirent le lendemain, dimanche, 10 heures et demie[10]. + +[Note 10: Le 10 octobre on lisait dans le _Journal officiel_ +de Paris: Le gouvernement a reu ce soir une dpche ainsi conue: +Montdidier (Somme), 8 heures du soir. Arrive aprs accident en fort + Epineuse. Ballon dgonfl. Nous avons pu chapper aux tirailleurs +prussiens, et grce au maire d'Epineuse, venir ici, d'o nous partons dans +une heure pour Amiens, d'o voie ferre jusqu'au Mans et Tours. Les +lignes prussiennes s'arrtent Clermont, Compigne et Breteuil dans +l'Oise. Pas de Prussiens dans la Somme. De toutes parts on se lve en +masse. Le gouvernement de la dfense nationale est partout acclam. + +Cette dpche avait t apporte par un joli pigeon gris, compagnon de +voyage arien du ministre de l'intrieur.--On l'appella depuis Gambetta.] + +7e Ascension. _12 octobre_.--Le ballon _le Washington_ (2,000 mt. +cub.), conduit par M. Bertaux, reoit dans sa nacelle M. Van Roosebecke, +propritaire de pigeons, et M. Lefebvre, consul de Vienne.--Il porte en +outre 300 kilogr. de dpches et 25 pigeons. L'arostat part de la gare +d'Orlans 8 heures 30 du soir et tombe 11 heures 30 prs de Cambrai. + +A la descente, le vent est assez violent, l'aronaute M. Bertaux, en +jetant l'ancre, tombe de la nacelle et fait une chute terrible dans un +champ de betteraves. MM. Van Roosebecke et Lefebvre sont emports dans la +nacelle avec une violence extrme, ils subissent un tranage prilleux, +mais le ballon se dchire et s'arrte; les voyageurs en sont quittes pour +l'motion. + +Quant M. Bertaux, il tait dj malade, poitrinaire en sortant de Paris. +Il a fait partie, d'Orlans au Mans, comme nous l'avons racont, de la +compagnie des arostiers militaires. Il a trouv la mort, en revenant + Paris aprs l'armistice. C'tait un jeune homme plein d'avenir; +littrateur et pote, il avait compos plusieurs volumes de posies, il +s'tait lanc avec passion dans les aventures de la navigation arienne. + + +8e Ascension. _12 octobre_.--Le _Louis Blanc_, 1,200 mt. cub., +conduit par M. Farcot, mcanicien, part 9 heures du matin, de +Montmartre. Passager: M. Tracelet, propritaire de pigeons.--Poids des +dpches, 125 kilogr. Nombre de pigeons, 8. + +L'arostat descend midi 30 Beclerc dans le Hainaut (Belgique). + + +9e et 10e Ascensions. _14 octobre_. + +1 Le _G. Cavaignac_, 2,000 +mt. cub., dirig par M. Godard pre, reoit dans sa nacelle M. de Kratry +et deux passagers, 710 kilogr. de dpches et 6 pigeons. Il s'lve de +la gare d'Orlans 10 heures 15 minutes et descend 3 heures de +l'aprs-midi Brillon (Meuse). + +Le retour terre s'est excut avec une prcipitation regrettable. La +nacelle reoit un choc des plus violents; M. de Kratry a la tte blesse +par le cercle qui le frappe, et une jambe contusionne. + +2 Le _Jean-Bart_, 2,000 mt. cub., qu'on a appel aussi le _Guillaume +Tell_ et le _Christophe Colomb_. Aronaute, Albert Tissandier. Passagers, +MM. Ranc et Ferrand. + +Il y a eu entre le quatrime voyage et le cinquime, un intervalle de +plusieurs jours, o les tentatives d'ascension ont presque toujours +avort. M. Albert Tissandier devait partir le 3 octobre. A 8 heures du +matin, il se rend l'usine de Vaugirard. Le _ballon Imprial_ a t +rpar, il est gonfl, mais il fuit sensiblement. D'ailleurs l'air est +d'un calme absolu. MM. Herv-Mangon, Rampont et Chassinat, dcident qu'il +est prudent de remettre le dpart. + +Le lendemain, 5 heures du matin, MM. Tissandier et Herv-Mangon +s'aperoivent que le ballon est presque dgonfl. L'empire n'aura mme pas +laiss la France un ballon en bon tat! + +On retarde l'ascension. Jusqu'au 7 octobre, les tentatives de dpart +sont vaines. Ce jour-l MM. Gambetta et Spuller s'lvent de la place +Saint-Pierre. + +M.A. Tissandier est remis au 12 octobre. Il se rend la gare d'Orlans +6 heures du matin. On gonfle un magnifique ballon de 2,000 m. cub. o il +va partir.--Une rafale survient et met l'arostat en pices.--Enfin le +voyage peut s'excuter le 14 octobre. + +11e et 12e Ascensions. _16 octobre_. + +1 Le _Jules Favre_ (1,200 mt. cub.). Aronaute, L. Godard +jeune.--Passagers: MM. Malapert, Ribaut et Bot. +Dpches: 195k. Pigeons: 6. +L'arostat quitte la gare d'Orlans 7h. 20m., il descend +Foix-Chapelle (Belgique) midi 20. + +2 Le _Lafayette_, (2,000 mt. cub.).--Aronaute: M. Labadie, +marin.--Passagers: MM. Daru et Barthlemy. +Dpches: 270k. Pigeons: 4. +Dpart, gare d'Orlans 9h. 50m. +Arrive: Dinant (Belgique) 2h. 45s. + +A la descente le ballon est emport par un vent violent; le marin Labadie +coupe toutes les cordes de la nacelle, et le ballon s'chappe seul. Les +voyageurs restent assis terre dans leur panier devenu immobile comme un +berceau.--Ce procd n'est pas trs-arostatique, mais il a russi. Tant +mieux pour les passagers. + +Labadie est le premier marin qui ait quitt Paris en ballon. On ne saurait +trop admirer le courage, l'intrpidit de ces braves matelots, qui n'ayant +jamais vu un ballon osaient se risquer dans les flots invisibles de +l'air.--Deux de ces praticiens improviss ont trouv la mort dans ces +voyages prilleux. On peut dire qu'il est tonnant que des ballons +conduits par des mains inexprimentes n'aient pas donn lieu plus +d'accidents. Aprs l'exemple des ballons du sige, arrivs presque tous +bon port, on ne rencontrera plus, esprons-le, tant d'esprits craintifs, +qui se figurent qu'il faut crire son testament avant de monter dans la +nacelle arienne. Le chemin de fer est tout aussi dangereux que le ballon. + +13e Ascension. _18 octobre_.--Le _Victor Hugo_ (1,200 mt. +cub.).--Aronaute: Nadal.--Pas de passager. +Dpches: 440 k. Pigeons: 6. +Dpart: Jardin des Tuileries, 11h. 45m. +Arrive: prs Bar-le-Duc (Meuse), 5h. 30s. + +En quittant terre l'aronaute a cri: Vive la Rpublique dmocratique et +sociale! Plus tard, il s'est mis au service de la Commune comme arostier +militaire. + +14e Ascension. _19 octobre_.--La _Rpublique universelle,_ dsign +aussi sous le nom de: _Jean Bart_ par quelques journaux (2,000 mt. cub.). +Aronaute: Jossec, marin.--Passagers: Dubost, secrtaire de M. de Kratry, +et Gaston Prunires. +Dpches: 305k. Pigeons: 6. +Dpart: gare d'Orlans, 9h. 10m. +Arrive: prs Mzires (Ardennes), 11h. 20m. + +Le ballon est descendu au-dessus des arbres de la fort des Ardennes o il +a t mis en pices. + +15e Ascension. _22 octobre_.--Le _Garibaldi_ (2,000 mt. cub.). +Aronaute: Iglsia, mcanicien, ancien homme d'quipe du grand ballon +captif de Londres.--Passager: de Jouvencel, ancien dput. +Dpches: 450k. Pigeons: 6. +Dpart: jardin des Tuileries, 11h. 30m. +Arrive: Quincy-Segy (Hollande), 1h. 30s. + +16e Ascension. _25 octobre,_--Le _Montgolfier_ (2,000 mt. cub.). +Aronaute: Herv, marin. Passagers: MM. le Bouedec et colonel Lapierre, +Dpches: 390k. Pigeons: 2. +Dpart: gare d'Orlans, 8 h. 30m. +Arrive: Holigenberg (Hollande), midi 30. + + +CAPTURE DU BALLON LA BRETAGNE. + +17e et 18e Ascensions. _27 octobre_.--1 Le _Vauban_ (1,200 mt. +cub.). Aronaute: Guillaume, marin.--Passagers: Reitlinger, photographe; +Cassiers, propritaire de pigeons. +Dpches: 270k. Pigeons: 23. +Dpart: gare d'Orlans, 9h. m. +Arrive: Vignoles (Meuse), 1h. s. + +2 _La Bretagne_ (2,000 mt. cub.), appartenant une entreprise +particulire. +Aronaute: Cuzon.--Passagers: MM. Woerth, Manceau et Hudin. +Dpart: usine gaz, la Villette, midi. +Arrive: Verdun (Meuse), 3h. s. + +La _Bretagne_ et le _Vauban_ sont, comme on le voit, partis le mme jour. +Le premier de ces ballons tait destin tomber entre les mains des +Prussiens. Il allait commencer la srie des catastrophes ariennes. Nous +laisserons M. de Fonvielle, qui a pu se procurer des dtails sur ces +voyages, en raconter les mouvantes pripties. + +Le 27 octobre est un jour fatal la Rpublique; car c'est alors que Metz +capitula, et que l'arme cernant Bazaine put se rendre autour de Paris +pour prendre une part active tant l'investissement de la capitale +qu' la dfaite des armes de secours. Au point de vue aronautique, le +rsultat ne fut gure meilleur. + +Le _Vauban_ fut le plus heureux des deux ballons; cependant il alla +tomber prs de Verdun, dans un district occup par les Prussiens. M. +Reitlinger, que j'ai vu Londres, m'a dit qu'il ne s'en serait pas +tir sans sa connaissance de la langue allemande, qu'il manie comme le +franais, ce qui n'a rien d'tonnant, puisqu'il est Bavarois de naissance. + +Le marchand de pigeons fut grivement bless dans le tranage. Mais les +pripties du _Vauban_ ne sont rien auprs de celles de la _Bretagne_, que +M. Manceau nous a racontes et qui nous serviront faire comprendre la +manire dont certaines ascensions ont t conduites. + +Au moment du dpart, le vent poussait le ballon vers le nord-est avec une +certaine stabilit, car la _Bretagne_ et le _Vauban_ ne sont descendus +qu' quelques kilomtres l'un de l'autre, quoique partis trois heures de +diffrence de temps. + +Aprs tre rest deux heures naviguer dans une direction qui n'avait +rien de bien attrayant, M. Cuzon eut envie de descendre. Malgr les +protestations de M. Manceau, il donna deux coups de soupape, et le +ballon ne tarda point se rapprocher de la surface de la terre... terre +inhospitalire s'il en fut; car les voyageurs ariens furent reus par +une vive mousqueterie. Ils taient tombs au milieu d'un tas de Prussiens +qu'ils n'avaient pas vus, quoiqu'ils eussent huit yeux et des lunettes + bord! Mais comme on tait prs de terre, au-dessus d'une prairie, M. +Woerth s'lance de la nacelle, contrairement aux rgles de la discipline +et de la solidarit. + +Il tombe au milieu des ennemis, auxquels il fait signe en agitant un +mouchoir blanc au dessus de sa tte. On lui fait grce de la vie, et on +l'entrane en prison. + +Malgr ses pressantes rclamations, celles de sa famille et celles de son +gouvernement, car il est sujet anglais, il est retenu jusqu' la fin de la +guerre. La captivit de M. Woerth a fait beaucoup de bruit en Angleterre, +et, en effet, cette circonstance est une de celles dans lesquelles le +gouvernement britannique a le mieux montr combien il tait mprisable et +lche. + +Le ballon, allg du poids de ce dserteur, se redressa avec rapidit; il +aurait remont une grande hauteur si M. Cuzon n'avait donn de nouveaux +coups de soupape. Le ballon ne tarda point redescendre. Quand M. Guzon +et M. Hudin se voient porte, ils se htent de sauter terre, laissant +dans la nacelle M. Manceau, qui est entran avec la rapidit d'une flche +dans la rgion des nuages. Il ne tarde point pntrer dans une zone o +rgne une pluie abondante. Il prouve un froid intense; le sang lui sort +par les oreilles.... Il a le sangfroid de tirer de toute sa force la +corde, et il retombe avec rapidit. Bientt il arrive une prairie; mais, +entran par l'exemple, il saute. Il a mal calcul la hauteur: il tombe +de quarante pieds de haut et se casse la jambe. Le ballon rebondit et +redescend; il s'aplatit quelque distance. + +Le malheureux Manceau souffre horriblement, il patauge en plein marcage, +au milieu des tnbres, car la nuit est venue. Il se trane pniblement +moiti nageant, moiti quatre pattes, vers un endroit o il aperoit +de la lumire.... Ce sont des paysans, mais en le voyant sortir de +l'obscurit, ces brutes veulent le mettre en pices. Le cur du village +arrive et le sauve. On le transporte dans une cabane; on le couche; on le +soigne, et le cur commande une escouade de paysans, qui va la recherche +du ballon pour sauver les dpches. La nuit mme, le cur part charg de +ce prcieux fardeau... et bien lui en prit, car pendant qu'il partait, un +lche, un Judas, un tratre allait Corny, au quartier gnral du prince +Frdric-Charles, prvenir de ce qui tait arriv quelques kilomtres de +Metz! + +Le lendemain matin, des hommes du 4e uhlans viennent enlever Manceau. Ces +misrables l'obligent, coups de crosse de fusil, se traner, malgr sa +blessure. On le mne ainsi Mayence, o il arrive dans un tat affreux. +Pour le gurir, on le jette dans un cachot o l'on oublie pendant deux +jours de lui donner manger. Puis on le fait paratre devant le gnral +qui procde son interrogatoire. Le malheureux tait fusill s'il n'avait +eu dans sa poche un contrat d'association prouvant qu'il tait simple +ngociant. + +Les Prussiens ont fini par s'humaniser, on a donn Manceau des clisses +pour gurir sa jambe casse, et au lieu de le garder en prison, on l'a +intern dans la ville. De plus, M. le comte de Bismark, toujours galant, +a daign faire prvenir Mme Manceau de la captivit de son mari, tomb +vivant entre les mains des Prussiens et actuellement dtenu dans la +forteresse de Mayence. + +M. Manceau est de retour Paris, consol de ses msaventures et +parfaitement guri de sa blessure[11]. + +[Note 11: La _Libert_, 19 mars, 1871.] + + +19e Ascension. _29 octobre_.--Le _Colonel Charras_ (2,000m. cub.). +Aronaute: Gilles.--Pas de passager. +Dpches: 460kil. Pigeons: 6. +Dpart: gare du Nord, midi. +Arrive: Montigny (Haute-Marne), 5h. soir. + +Une plaisante histoire que raconte M. Gilles pendant ses voyages durant le +sige: + +M. Steenackers, au mois de dcembre, l'envoie, avec l'arostat _Colonel +Charras_, Lyon, dans le cas d'un investissement de la ville. + +Dans le trajet, un prfet a reu la dpche suivante: + +Gilles, aronaute, arrive avec Colonel Charras. + +Le prfet, un peu naf, comme on va le voir, se prsente l'arrive du +train: il trouve M. Gilles, et lui dit: + +--Vous tes seul, monsieur, o est le colonel Charras? + +--Il est l, dans le fourgon. + +--Pourquoi ne le faites-vous pas descendre? + +--Je ne peux pas, monsieur, il pse 100 kilogrammes! + +M. le prfet, le Pire devait tre de vos amis! + + +ASCENSIONS DE NOVEMBRE 1870. + +20e Ascension. _2 novembre_,--Le _Fulton_ (2,000m. cub.). +Aronaute: Le Gloennec, marin.--Passager: M. Czanne, ingnieur. +Dpches: 250 kil. Pigeons: 6. +Dpart: gare d'Orlans, 8h. 30m. +Arrive: prs d'Angers (Maine-et-Loire), 2h. 30 soir. + +Le marin le Gloennec, huit jours aprs son arrive Tours, est mort d'une +fluxion de poitrine. Ses funrailles ont t imposantes. Les aronautes +prsents Tours, et les dlgus des membres du gouvernement ont suivi +jusqu'au cimetire le corps du jeune et courageux marin. + +DEUXIME BALLON PRISONNIER. + +21e et 22e Ascensions. _4 novembre_.--1 Le _Ferdinand Flocon_ +(2,000 mt. cub.). Aronaute: Vidal.--Passager: Lemercier de Janvelle. +Dpches: 130 kil. Pigeons: 6. +Dpart: gare du Nord, 9h. m. +Arrive: prs Chteaubriant (Loire-Infrieure), 3h. 45 soir. + +2 Le _Galile_ (2,000 mt. cub.). Aronaute: Husson, marin.--Passager: M. +Etienne Antonin. +Dpches: 420 kil. Pas de pigeons. +Dpart: gare du Nord, 2h. soir. +Arrive: prs Chartres (Eure-et-Loir), 6h. s. + +Le _Galile_ a t pris par les Prussiens, qui se sont empars de +l'aronaute et des dpches. Le passager M. Etienne Antonin a pu +s'chapper des ennemis. + +23e Ascension. _6 novembre_.--La _Ville de Chteaudun_ (2,000 mt. +cub.). Aronaute: Bosc, ngociant.--Pas de passager. +Dpches: 455 kil. Pigeons: 6. +Dpart: gare du Nord, 9h. 45m. +Arrive: Reclainville, prs Voives, 5h. s. + +Le lendemain du dpart de ce ballon, on recevait, par pigeon, la dpche +suivante de l'aronaute: + +Prussiens tir sur ballon jusqu' deux heures et demie sans me toucher. +Descente heureuse Reclainville, cinq heures et demie soir. Remis +toutes dpches bureau Voives. Dirig sur Vendme o je suis arriv +neuf heures du matin. Transmis immdiatement par tlgraphe dpches +officielles destination. Prussiens Orlans, Chartres. Quartier +gnral, Patay. Bonne garde faite par nos troupes et francs-tireurs avec +artillerie. L'ennemi vient rquisitionner Chteaudun tous les jours. +Repouss de cette ville par francs-tireurs, qui ont fait quarante tus et +autant de prisonniers. Ballon mont par un marin et un voyageur a t pris +par les Prussiens qui ont fait tout prisonnier. + +24e Ascension. _8 novembre_.--La _Gironde_ (2,000 m. cub.). +Aronaute: Gallay, marin.--Passagers: MM. Herbaut, Gambs et Barry. +Dpches: 60 kil. +Dpart: gare d'Orlans, 8h. 20 matin. +Arrive: Granville (Eure), 3h. 40 soir. + + +TROISIME BALLON PRISONNIER. + +25e et 26e Ascensions. _12 novembre_. 1 Le _Daguerre_ (2,000 mt. +cub.). Aronaute: Jubert, marin.--Passagers: MM. Pierrou, ingnieur, et +Nobcourt, propritaire de pigeons. +Dpches: 260 kil. Pigeons: 30. +Dpart: gare d'Orlans, 9h. 45 matin. +Arrive: Ferrires (Seine-et-Marne). + +2 Le _Niepce_ (2,000 mt. cub.). Aronaute: Pugano, marin.--Passagers: +MM. Dagron, Fernique, Poisot et Gnochi. +Dpart: gare d'Orlans, 9h. 15 matin. +Arrive: Vitry (Seine-et-Marne), 2h. 30 soir. + +Cet arostat emportait des appareils de photographie qui ont servi la +prparation des dpches attaches aux pigeons voyageurs. + +La descente s'est opre non loin des Prussiens, et le sauvetage des +caisses d'appareil n'a pas dur moins de huit jours. + +Le _Niepce_ et le _Daguerre_, partis le mme jour, ont tous deux couru +de grandes pripties. Le premier ballon, descendu Ferrires, a t +poursuivi par les Prussiens et fait prisonnier. + +Les deux ballons ont fait route ensemble au-dessus des nuages. Les +voyageurs des deux nacelles ont pu changer des signaux dans les airs. Les +passagers du _Niepce_ ont vu le _Daguerre_ atterrir; ils ont aperu les +Prussiens qui se jetaient sa rencontre pour s'en emparer! + + +II + + +Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages +ariens.--Voyage extraordinaire de Paris en Norwge.--Descente +Belle-Isle-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du sige. + +Trois ballons venaient d'tre capturs dans un espace de temps +trs-restreint: on se demandait si la poste arienne n'allait pas +rencontrer des obstacles imprvus qu'il fallait tout prix surmonter pour +viter de nouvelles captures, pour sauvegarder les aronautes, ces uniques +messagers de Paris assig. On venait d'apprendre que les Prussiens, +consterns de voir les courriers de l'air dfier leurs armes feu, passer +si librement quelques milliers de mtres au-dessus de leurs lignes +d'investissement, tudiaient srieusement les moyens d'arrter les trop +audacieux ballons. L'illustre Krupp construisit un engin spcial destin + atteindre les esquifs de l'air, admirable canon dont on attendait +merveille. Ce _gun balloon_ fut promen triomphalement dans les rues +de Versailles; c'tait une longue bouche feu mobile autour d'un axe, +ressemblant bien plus un tlescope qu' un canon. Les soldats de Bismark +disaient tout haut qu'ils allaient abattre les arostats comme des +perdrix, mais le grand canon destin la chasse aux ballons fit plus de +bruit que de besogne. L'ennemi organisa bientt un systme d'observations +rgulires. Quand un ballon sortait de Paris, des sentinelles examinaient +la route qu'il suivait, et, par le tlgraphe, prvenaient les postes +prussiens situs dans la ligne probable du voyage. Des uhlans, prvenus + temps, couraient la tte en l'air, l'oeil braqu dans le ciel et +s'efforaient d'arriver au moment de la descente. + +Il fut dcid Paris que les ascensions se feraient la nuit, au milieu +des tnbres. Les ballons, disait-on, vont partir minuit, ils seront +cachs tout regard humain, en planant dans l'obscurit du ciel. + +Mais en vitant ainsi le pril de la capture, on courait vers d'immenses +et nombreux dangers, comme nous allons essayer de le dmontrer. + +En effet, rien de plus important en ballon, surtout quand on doit viter +les surprises d'un ennemi dangereux, que de voir les pays que l'on +parcourt. Avec un peu d'attention, connaissant son point de dpart, +suivant sur une bonne carte les cours d'eau, les villes que l'on aperoit +du haut des airs, la surface du sol, il est possible d'apprcier sa +route. Quand on plane 1,500 mtres de haut, nul projectile n'est +craindre, et rien n'empche l'aronaute, pour plus de scurit, de +naviguer 2,000 mtres ou 3,000 mtres au-dessus du niveau des +Prussiens. En partant au lever du jour, il peut donc impunment examiner +l'aspect du sol, voir les ennemis, ou s'assurer de leur absence. Mme en +hiver, il a devant lui de longues heures de jour, comprises entre le lever +et le coucher du soleil, c'est--dire au moins 9 heures de voyage. Il +peut avoir la certitude de trouver dans ce laps de temps une terre +hospitalire. + +En partant minuit, au contraire, on se lance dans les tnbres, +l'inconnu. Tant que l'obscurit est complte, on n'ose pas descendre, ne +sachant pas o la brise vous pousse. On attend le lever du jour. Mais le +soleil levant peut vous montrer trop tard, hlas! que les courants ariens +vous ont pouss en mer. C'en est fait alors du navire arien s'il n'est +sauv par quelque hasard providentiel! + + +PREMIER DPART DE NUIT. + +27e Ascension. _18 novembre_.--Le _gnral Uhrich_ (3,000 mt. +cub.). Aronaute: Lemoine, marin.--Passagers: Thomas, propritaire de +pigeons et deux autres voyageurs. +Dpches: 80 kil. Pigeons: 34. +Dpart: gare du Nord, 11h. 15 soir. +Arrive: Luzarches (Seine-et-Oise), 8h. matin. + +Cette premire ascension nocturne a t vraiment dramatique; elle a +vivement impressionn les Parisiens, comme l'attestent les quelques lignes +suivantes, que nous empruntons au _Gaulois_ paru le lendemain du dpart de +l'arostat: + +Ceux qui n'ont pas assist ce premier dpart de nuit ne sauraient +se figurer ce qu'il y a la fois de triste, d'mouvant, de beau et de +vraiment grand dans ce spectacle que le blocus de Paris nous a valu hier +soir. + +Nous tions l une centaine: des privilgis; car on n'bruite plus +les dparts des ballons-poste comme auparavant. L'ennemi, rgulirement +inform quelques heures l'avance, envoyait depuis quelque temps sur nos +ballons des fuses incendiaires qui exposaient les aronautes aux plus +graves dangers. Aussi maintenant part-on mystrieusement, la nuit, et +cette nuit et ce mystre ajoutent singulirement aux motions du dpart. + +Au milieu d'une vaste cour se trouve le ballon peu prs gonfl. +Un ballon norme en taffetas jaune; les lanternes rflecteur des +locomotives l'clairent trangement; on le dirait transparent. Des ombres +immenses courent le long du filet. Tout autour, on fait silence. Seul le +sifflet aigu de M. Dartois, donnant le signal des manoeuvres, se fait +entendre des intervalles rguliers. + +A dix heures et demie, un aide de camp arrive essouffl. + +--Une dpche du gouverneur! + +La dpche est prcieusement mise de ct. La nacelle est fixe. On +entend le sifflet de la... pardon! le _lchez tout!_ et lentement, +majestueusement, le ballon s'lve, c'est--dire s'vanouit dans les +tnbres. A peine a-t-il dpass le toit de la gare, dj nous l'avons +perdu de vue. Cette masse s'est fondue dans les brouillards[12]! + +[Note 12: Le _Gaulois_, 18 novembre 1870.] + +Le voyage excut par cet arostat est des plus curieux. Les voyageurs +sont rests 10 heures en ballon pour tomber seulement quelques lieues de +Paris. Ils croient avoir travers Paris plusieurs fois pendant la nuit, +ce qui est possible en admettant la prsence dans l'air de courants +contraires superposs diffrentes altitudes. + + +VOYAGE DE NORWGE. + +28e Ascension. _24 novembre_.--La _Ville d'Orlans_. Aronaute: +Rolier, ingnieur.--Passager: M. Deschamps, franc-tireur. +Dpches: 250 kil. Pigeons: 6. +Dpart: gare du Nord, 11h. 45 soir. +Arrive: Norwge, cent lieues au nord de Christiania, le lendemain 1 +h. soir. + +Ce voyage est un des plus curieux de l'histoire des ballons. Nous en +rendons compte d'aprs une lettre adresse l'_Indpendance belge_. + +Copenhague, 3 dcembre. + +Je vous apporte le rcit du merveilleux voyage arien de MM. Paul Rolier +et Deschamps. + +Ce sont eux, vous le savez dj, qui descendirent en ballon auprs de +Christiania, en Norwge, il y a quelques jours. Je tiens les dtails qui +suivent de la bouche mme de l'un des aronautes. + +Ils sont partis de Paris le 24 novembre, 11 heures trois quarts du +soir, esprant se diriger sur Tours. Le ballon atteint bientt une hauteur +de 2,000 mtres, hors de porte des balles prussiennes, et il dominait +alors tout le camp prussien. Puis, il passa successivement au-dessus de +plusieurs villes du nord. + +Bientt les aronautes crurent entendre le bruit d'un grand nombre de +locomotives; ils taient sur les ctes de la mer; et c'tait le bruit des +vagues sur les rochers qu'ils pouvaient parfaitement distinguer. Puis ils +entrrent dans un brouillard pais, n'ayant aucun moyen de dterminer leur +rapidit ou le mouvement horizontal de l'arostat. + +Le brouillard s'tant dissip, ils se trouvrent au-dessus de la mer +et virent successivement un grand nombre de vaisseaux (dix-sept), entre +autres une corvette franaise laquelle ils firent des signaux, qui ne +furent sans doute pas compris; on ne leur rpondit point. Leur intention +tait de se laisser tomber sur la mer et de se tenir l, jusqu' ce qu'ils +fussent recueillis par la corvette. + +Plus tard, on tira sur eux, sans doute d'un vaisseau allemand, mais sans +les atteindre. Ils avanaient toujours vers le nord avec une rapidit +vertigineuse. Ne voyant nulle part la terre et se trouvant de nouveau dans +le brouillard, ils expdirent un de leurs pigeons voyageurs, annonant +qu'ils se croyaient perdus. Alors, ils jetrent une longue corde de la +nacelle, ce qui ralentit leur marche, le bout de la corde trempant dans +l'eau. Enfin, ils aperurent la terre et jetrent un sac de journaux et de +lettres. Le ballon, allg, remonta et prit une nouvelle direction vers +l'est. + +Ce fut une heureuse inspiration; sans cela, d'aprs toute probabilit, le +ballon tait conduit vers la mer glaciale. Plac dans ce nouveau courant, +l'arostat continua son mouvement sur la terre ferme. Perdant de son lest, +il s'tait relev une plus grande hauteur. + +On ouvrit la soupape pour lcher du gaz et faire descendre le ballon. +Prs de Lifjeld, paroisse de Silgjord, le ballon toucha le sommet des +arbres. Les voyageurs descendirent l'aide de la corde qu'ils avaient +laisse pendre, et arrivrent grande peine presque sains et saufs. + +Aussitt allg d'une grande partie de son poids, le ballon s'leva avec +rapidit sans qu'on pt le retenir. Il tait alors 3 heures 40 minutes +de l'aprs-midi, d'aprs le mridien de Paris; c'tait le vendredi 25 +novembre. Quinze heures s'taient coules depuis leur dpart de Paris; +ils ignoraient dans quel pays ils taient tombs et comment ils y seraient +reus. + +Accabls de lassitude, mourant de faim, suffoqus par le gaz qui +s'chappait du ballon, ils s'vanouirent tous les deux. Bientt rtablis, +ils se mirent marcher en enfonant profondment dans la neige. Les +premiers tres vivants qu'ils rencontrrent furent trois loups, qui les +laissrent passer sans les attaquer. Aprs cinq ou six heures de marche, +ils atteignirent une pauvre cabane, o ils s'abritrent. Le lendemain, ils +rencontrent une nouvelle cabane. L, ils trouvrent des traces de feu et +comprirent alors qu'ils n'taient pas loigns d'un endroit habit. + +Peu aprs deux bcherons survinrent; mais il leur fut impossible, eux, +Franais, de se faire comprendre ou de savoir en quel pays ils taient. Un +des bcherons sortit de sa poche une bote d'allumettes pour allumer du +feu. Rolier prit aussitt la boite et lut dessus Christiania. Plus +de doute, ils taient en Norwge, nom que les paysans ne comprirent +naturellement pas; mais ils se doutrent pourtant que les trangers +voulaient se rendre Christiania. Ils les conduisirent d'abord leur +domicile pour les rconforter et leur donnrent tous les soins que +ncessitait leur tat, puis ils les menrent chez le pasteur Celmer, +o arrivrent le docteur de l'endroit et l'ingnieur des mines, nomm +Nielsen. Ce dernier parlait trs-bien le franais, et ils purent raconter +leur voyage. + +Le journal de Drammen raconte que des paysans travaillant dans la fort +et apercevant le feu, s'lancrent vers cet endroit, croyant que des +vagabonds voulaient incendier la cabane. + +Les Franais, ajoute-t-il, reurent nos compatriotes avec des visages +souriants, battant des mains et criant: Norwgiens! _Normoed_(?) Il faut +alors qu'ils aient pu calculer qu'ils taient en Norwge. + +Les voyageurs furent conduits Kappellangaarden, o l'on ne comprend pas +le franais; mais ils se firent comprendre en dessinant un cercle dans +lequel ils mirent un point qu'ils appelrent Paris, expliquant par geste +l'ascension du ballon et que les Prussiens avaient tir sur eux. Plus tard +on les conduisit Kroasberg, dans la nuit, vers deux heures. Ils taient +munis de pices d'or, dont ils donnrent dans leur joie quelques-unes un +pauvre petit garon. + +A Drammen, ils reurent leurs cinq sacs de poste, pesant 230 livres, +leurs six pigeons voyageurs et leurs autres objets qu'ils avaient laisss +dans la nacelle: une couverture, deux bouteilles et demie de vin, un +baromtre, un sextant, un thermomtre, un drapeau de signal, une casquette +d'officier, etc., etc. + +Ils se dterminrent donner l'universit de Christiania le ballon qui +mesure une hauteur de 2,000 m.c. et qui en quinze heures a fait un trajet +de plus de 300 lieues. + +Il sera d'abord expos Christiania et le profit de la recette sera +offert aux blesss franais. + +M. Rolier nous a fait l'honneur de nous rendre visite tout rcemment; nous +avons pris le plus vif plaisir, entendre de sa bouche le rcit de ses +prilleuses aventures, vraiment dignes de Jules Verne ou d'Edgard Po. +Il n'y a qu'un voyage arien qui puisse se comparer celui-l; c'est la +grande traverse de Green qui, parti de Londres, passa la Manche, franchit +la France entire, une partie de l'Allemagne, pour descendre vingt heures +aprs son dpart dans le duch de Nassau. Mais cette grande excursion de +Green ne s'est pas excute dans des circonstances aussi dramatiques.--M. +Rolier et son compagnon ont eu l'impression d'une perte imminente, presque +certaine.--gars dans les profondeurs de la mer du Nord, ils devaient se +prparer la plus horrible des morts! + +Une des parties les plus intressantes du rcit de M. Rolier est relatif +son sjour Christiania.--L'enthousiasme des Norvgiens tait extrme, +on ftait partout les voyageurs; dans des banquets, dans des runions +on portait des toasts la France. Des dpches tlgraphiques taient +lances de toutes les villes du royaume pour fliciter les Franais tombs +des nues. Les dames envoyaient M. Rolier des souvenirs, des bouquets, +des cadeaux; l'heureux aronaute, en descendant du ciel, avait trouv le +paradis sur la terre! + + +DE PARIS EN HOLLANDE. + +29e Ascension. _24 novembre_.--_L'Archimde_ (2,000 mt. cub.). +Aronaute, J. Buffet, marin.--Passagers: MM. de Saint-Valry et Jaudas. +Dpches: 220 kil. Pigeons: 5. +Dpart: gare d'Orlans. Minuit 45. +Arrive: Castelr (Hollande), 6h. 45m. + +L'aronaute de l'_Archimde_, M.J. Buffet, n'est pas seulement un marin de +coeur, c'est aussi un homme distingu, qui a publi dans le _Moniteur_ de +Tours une lettre trs-intressante, qui mrite d'tre publie. Ce rcit +respire la vrit, et donne une excellente ide des premires impressions +ariennes. + +Mon cher ami, + +Quelques dtails sur le voyage de l'_Archimde_ t'intresseront sans +doute; aussi, sans autre prambule, vais-je commencer une petite narration +de notre traverse. + +Le jeudi 24 novembre, 4 heures du soir, je recevais l'ordre de partir; +j'employai le mieux possible le temps qui me restait, car 10 heures je +devais m'lancer dans les airs. + +A l'heure dite tout tait prt, quelques papiers importants nous +manquaient encore, il fallait attendre. Je te fais grce de toute +l'opration du gonflement: qu'il te suffise de savoir que tout se passa le +mieux du monde. J'avais deux passagers, MM. Albert Jaudas et Saint-Valry. + +A minuit et demi, nous tions dans la nacelle. Le fameux _lchez-tout_ +de Godard ne se fit pas attendre, et bientt notre arostat s'levait au +milieu des souhaits de bon voyage que nous envoyait la foule;--car il y +avait foule la gare d'Orlans. Tout en surveillant l'ascension de mon +ballon, je regardais merveill le panorama qui se droulait sous nous; +le silence rgnait dans la nacelle, et n'tait interrompu que par les +interjections admiratives qui s'chappaient de nos lvres. En effet, +Paris, de nuit et cette hauteur (nous tions 2,000 mtres), a quelque +chose de saisissant; les lumires des remparts se runissent pour entourer +la ville comme d'une ceinture de feu, et les rues se dessinent en lignes +brillantes s'entre-coupant les unes les autres; bientt tout se confondit, +Paris ne fut plus qu'une tache brillante, qu'un point, qu'une lueur, +puis tout s'teignit. Rien autour de la ville n'indiquait les positions +prussiennes. L'arostat suivait rapidement la ligne du sud vers le nord, +la manoeuvre tait facile, le ballon excellent; tous trois nous montions +pour la premire fois et le titre d'aronaute pesait un peu sur mes +paules, fort jeunes en pareille matire. + +A une heure nous vmes distinctement des feux disposs en rectangle et +rgulirement espacs; nous ne pmes que faire des conjectures et tout +nous fit penser que cela devait tre des forts ou redoutes destins + protger l'arme prussienne sur ses derrires. Nous causions, mes +passagers et moi, de tout ce que nous pouvions apercevoir, et cette +conversation, faite trois kilomtres en l'air, avec cet norme dme +suspendu au-dessus de nos ttes, au milieu de ce silence parfait, de +cette immobilit apparente, avait quelque chose de bizarre; les routes se +dcoupaient en lignes blanchtres sur le fond noir du tableau, clair a +et l de quelques points lumineux. Les villes, toujours en lignes de feu, +se succdaient les unes aux autres. Tout coup la terre nous parait +illumine; des lueurs rouges trs-rapproches, s'teignant et se rallumant +tour tour, attirrent nos regards, des grondements lointains arrivrent +jusqu' nous. C'tait, je l'appris depuis, le bassin houiller de +Charleroi, et les innombrables forges et hauts-fourneaux qui causaient ces +lueurs et ces bruits effrayants. + +La nuit s'coula avec des alternatives d'ombre et de lumire, et bientt, + la lueur blafarde qui envahit le ciel, nous vmes que le jour allait +paratre. Le temps, toujours superbe; aussi je te laisse penser ce +qu'tait ce lever du soleil, 2,500 mtres de hauteur et vu dans ces +conditions-l. + +Ce fut un vritable changement vue, la terre apparut peu peu; nous +n'avions pas assez d'yeux pour voir. Silence parfait, et, chose trange, +nous entendions distinctement le chant du coq. Je renonce dcrire le +spectacle auquel nous assistions, ce fut comme un beau tableau dont ou +soulve peu peu le voile qui le recouvre. Les bois taient des touffes +d'herbe, les maisons des points blancs, et l quelques plaques +brillantes, de l'eau, sans doute; de l'aspect plat et uniforme du pays, +nous fmes unanimes reconnatre les Flandres. Aussi, aprs avoir prvenu +nos passagers, je rsolus de commencer ma descente. + +Mes dispositions prises, mon lest sous la main, je saisis la corde de la +soupape et j'ouvris: l'arostat descendit rapidement. A 80 mtres du sol, +j'arrtai sa descente, coupai le guide rope (longue corde destine +enrayer la marche du ballon); je me laissai courir cette hauteur; nous +filions avec une extrme vitesse, le vent tait fort. + +Un chteau apparut notre gauche; devant nous, une plaine: c'tait une +occasion, je fis descendre le ballon, un toit jaillit derrire un +rang d'arbres, je n'eus que le temps de jeter deux sacs de lest, nous +franchmes heureusement l'obstacle. De l'autre ct, je coupai l'ancre +et me suspendis la soupape. Deux chocs violents, puis tout fut dit; +l'_Archimde_ tait vaincu. + +Dj les paysans accouraient de toutes parts.--O sommes-nous? +m'criai-je. Impossible de comprendre, mais les cris de joie dont ils +accueillirent le drapeau franais que je fis flotter, nous eurent bientt +rassurs. + +Enfin, l'un d'eux, vtu d'une blouse bleue et coiff d'une casquette + galons, me dit: Castelr, Hollande. Un gros soupir de satisfaction +s'chappa de nos poitrines, en mme temps qu'une expression d'tonnement, +puisqu'on 7 heures nous avions fait prs de 100 lieues. + +Aid de ces bons paysans, j'oprai le dpouillement de l'arostat; je ne +puis assez tmoigner ma reconnaissance pour le bon vouloir que ces braves +gens mettaient m'aider dans une opration si nouvelle pour eux; la seule +difficult fut de faire teindre les pipes. Ces gaillards-l fumaient en +venant respirer le gaz qui s'chappait de la soupape, et qui les faisait +reculer moiti asphyxis et les yeux pleins de larmes. + +Pendant que j'encourageais par tous les moyens possibles ces braves +Hollandais travailler, nous vmes arriver prs de nous deux personnes, +accourues en toute hte du chteau dont j'ai parl, et qui nous firent les +offres les plus gracieuses. + +On amena une voiture, la nacelle dedans, le ballon dans la nacelle, le +filet par-dessus, et tout en remerciant du fond du coeur ces bons amis, +nous nous acheminmes vers le chteau dont nous avions fini par accepter +l'hospitalit. + +Le chteau s'appelait Hoogstraeten, et le propritaire, M. le major de +Lobel, tait absent pour la journe. Les honneurs nous en furent faits +le plus gracieusement possible par toute la famille prsente au chteau. +Inutile de raconter les soins dont nous fmes l'objet. On mit tout en +rquisition pour nous, et, reposs, restaurs, on fit encore atteler pour +nous deux voitures; l'une pour les aronautes, pour nous transporter +Turnhout, station belge, et de l rejoindre la France. Les adieux furent +touchants; nous ne savions que dire. + +Enfin nous nous sparmes, le soir mme nous tions Bruxelles. + +Il m'est impossible de te faire un tableau exact de la sympathie que nous +avons rencontre sur notre route en Belgique. Chacun, selon ses moyens, +cherchait nous viter quelque peine, et, fonctionnaires et gens du pays, +tous nous accueillaient avec acclamation. Nous tions fort touchs de ces +marques d'amiti relle, et c'est avec bonheur que nous avons pu constater +que la France est aime plus qu'on ne croit. Aussi, au nom de nos +passagers et au mien voudrais-je pouvoir dire assez haut pour tre entendu +partout: Merci, merci, la Belgique, la Hollande! + +Voil, mon brave ami, le rcit de mon voyage; je n'ai dit que ce que j'ai +personnellement ressenti, mais je crois rsumer notre impression commune. + + bientt donc et tout toi. + +JULES BUFFET. + +Faisons remarquer aprs le rcit de ce voyage que M. Buffet est parti +le mme jour que M. Rolier. Mais il a quitt terre une heure aprs le +voyageur de Norwge, ce qui lui a permis au lever du soleil de toucher +terre l'extrmit de la Hollande. S'il tait parti la mme heure, il +est probable qu'il aurait quitt les ctes de la Hollande, sans voir +la mer, et qu'il se serait galement gar! + +30e Ascension. _24 +novembre_.--L'_Egalit_ (3,000 mt. cub.).--Aronaute: W. de +Fonvielle.--Passagers: MM. de Viloutray, Bunel, Rouz et un quatrime +voyageur. +Dpart: usine gaz, Vaugirard, 10h. matin. +Arrive: Louvain (Belgique), 2h. 15 soir. + +Cette ascension est une entreprise particulire organise par M. de +Fonvielle, qui a d'abord voulu utiliser l'ancien ballon captif de +l'Exposition universelle de 1867. + +Mais cette premire tentative ne fut pas heureuse. L'ex-ballon captif, mal +gonfl, se spara de son filet, quand on voulut le baisser contre terre +pour rparer une fente ouverte dans l'toffe. Il s'chappa tout seul dans +les airs, sans filet, sans nacelle, et tomba entre les lignes prussiennes +et les lignes franaises.--On le voyait de loin, s'agiter contre terre, +comme une baleine choue sur le rivage. Mais les postes franais ne se +dcidrent pas aller le chercher sans une autorisation de la place. +Quand on obtint la permission, trois jours aprs, il tait trop tard! Les +Prussiens s'taient empars de l'arostat! + + +PREMIER BALLON PERDU EN MER. + +31e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jacquard_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Prince, marin.--Pas de passager. +Dpches: 250 kil. +Dpart: gare d'Orlans, 11h. soir. +Arrive: lieu inconnu. + +Il parat que lorsque le marin Prince partit en ballon, il s'cria +avec enthousiasme: Je veux faire un immense voyage, on parlera de mon +ascension! Il s'leva lentement 11 heures du soir, par une nuit +noire.--On ne l'a jamais revu depuis. + +Un navire anglais aperut le ballon, en vue de Plymouth; il se perdit en +mer. Quel drame pouvantable a d torturer l'esprit de l'infortun Prince, +avant de trouver la plus horrible des morts! Seul du haut des airs, il +contemple l'tendue de l'Ocan o fatalement il doit descendre. Il compte +les sacs de lest, et ne les sacrifie qu'avec une parcimonie scrupuleuse. +Chaque poigne de sable qu'il lance est un peu de sa vie qui s'en va.--Il +arrive, ce moment suprme, o tout est jet par dessus bord! Le ballon +descend, se rapproche du gouffre immense!... La nacelle se heurte sur la +cime des vagues, elle n'enfonce pas, elle glisse la surface des flots, +entrane par le globe arien, qui se creuse comme une grande voile! +Pendant combien de temps durera ce sinistre voyage? Il peut se prolonger +jusqu' ce que la mort saisisse l'aronaute, par la faim, par le froid +peut-tre!--Quel pouvantable et navrant tableau, que celui de ce +voyageur, perdu dans l'immensit de la mer! Il cherche de loin un +navire..., jusqu'au dernier moment il espre le salut! + +Pauvre Prince, brave marin, tu as perdu la vie pour ton pays, l'histoire +enregistrera ton nom--ainsi que celui de Lacaze qui est mort comme toi, au +milieu de l'Ocan--sur la liste des hommes de coeur, qui dans les moments +suprmes savent noblement mourir pour la patrie! + + +VOYAGE DE BELLE-ILE-EN-MER. + +32e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jules Favre_ (2,000 mt. +cub).--Aronaute: Martin, ngociant.--Passager: M. Ducauroy. +Dpches: 50 kil. Pigeons: 10. +Dpart: gare du Nord, 11h. 30 soir. +Arrive: Belle-Ile-en-Mer. + +Le _Jules Favre_, parti quelques minutes aprs le _Jacquard_, a chapp +d'une manire vraiment miraculeuse au sort de ce dernier ballon. + +Le rcit suivant a t envoy le 2 dcembre au _Phare de la Loire_, il +donne les pisodes de ce voyage dramatique: + +Nous sortons l'instant et profondment mus de la chambre o est n +le gnral Trochu, et o sont tendus sur leur lit de douleur les deux +aronautes qu'un hasard providentiel a jets sur notre le, point perdu +de l'Ocan, et il est hors de doute que sur mille cas semblables, pas un +ballon n'chapperait aux vagues, par le vent d'est qui pousse vers la +grande mer. Nous avons eu l'honneur de serrer la main ces braves enfants +de Paris qui apportent la France l'espoir et mme la certitude de sa +dlivrance prochaine. Un de ces messieurs, le moins contusionn, a bien +voulu nous raconter les pripties mouvantes du voyage. + +Parti minuit de Paris, le _Jules Favre_ s'leva 2,000 mtres, +apercevant distinctement les feux prussiens. Ils rencontrrent une couche +d'air chaud et tellement calme, qu'ils croyaient faire peine une lieue + l'heure. L'appareil lectrique qui devait les clairer n'ayant pu +fonctionner, ils ne purent savoir quelle direction suivait le ballon, et +comme le vent tait nord au moment de leur dpart, ils taient persuads +aller vers Lyon. Sans s'en douter, ils taient dans un courant violent qui +les poussait de l'est l'ouest. Vers six heures, ils approchaient de la +mer. Ils aperurent alors la petite le d'Hodic, voisine de Belle-Ile de +quatre lieues. Sur cette le est un fort, qui fit croire ces Messieurs +qu'ils taient sur une le de la Marne ou de la Seine, tant le ballon +leur paraissait immobile. J'ai omis de dire que jusque-l ils s'taient +toujours trouvs au-dessus d'un pais brouillard. + +Bientt ils apercevaient la mer, qu'un bruit confus leur avait fait +pressentir devoir tre non loin d'eux. Ils furent pousss vers Belle-Ile +avec la rapidit d'une flche et malheureusement vers une de ses +extrmits ayant peine cinq kilomtres de largeur; le danger tait +suprme. M. Martin monta dans les cordages, ouvrit en grand la soupape, +car ils ne pouvaient chapper la mort que par une descente prompte: s'il +n'avait ouvert la soupape avant d'atteindre l'le, ils taient videmment +perdus. + +Dans deux minutes, ils descendirent de 2,000 mtres; le premier choc +fut terrible, le ballon remonta et retomba deux fois encore. En ouvrant +brusquement la soupape, le ballon se dgonfla sa partie infrieure, ce +qui lui fit faire parachute et amortit le choc de la descente. Il tait +dans d'excellentes conditions pour la descente, ayant encore vingt sacs de +lest sur 26. Au dernier choc, le ballon s'accrocha un mur d'environ un +mtre. M. Martin se prcipita hors de la nacelle et frappa contre le mur +o il eut la jambe et la poitrine violemment contusionnes. + +Quant M.D.C, il fut prcipit contre terre une vingtaine de mtres +plus loin. + +M. Martin, revenu de son tourdissement, aperut alors son ami couch sur +le dos, ayant un masque de sang la figure; il le crut mort. + +L'intrpide M. Martin nous a avou que son unique proccupation dans ce +danger suprme et mme ds la descente vertigineuse, fut le souvenir de +l'assurance faite la dame de M.D.C. que nul danger n'existait pour +l'excellent chef de famille, le citoyen dvou sa patrie qui allait le +suivre. + +Esprons que ces Messieurs sortiront bientt saufs de leur chute +effrayante! + +Les dpches partent cette nuit pour Saint-Nazaire par l'_Eumnide_. + +M. JOUAN. + + +DPARTS DE DCEMBRE 1870. + +_33e Ascension_. _1er dcembre_.--_La Bataille de Paris_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Poirrier, professeur de gymnastique.--Passagers: MM. +Lissajoux et Youx. +Dpart: gare du Nord, 5h. 45 m. +Arrive: Grand-Champ (Bretagne), midi. + +La descente de cet arostat a t trs-accidente. L'ancre jete ne +mordait pas et les voyageurs taient entrans par un vent violent. +L'aronaute crut bien faire en sautant de la nacelle terre pour chercher + attacher lui-mme le guide-rope un arbre. Mais il ne peut russir +cette manoeuvre. MM. Lissajoux et Youx furent emports, par l'arostat +dlest du poids de l'aronaute, avec une violence vertigineuse. Le ballon +se creva un kilomtre de l; il s'arrta. Les voyageurs en furent +quittes pour l'motion! + +La plus indispensable union est rigoureusement commande la descente. +Sauter de la nacelle, c'est risquer d'abord sa propre vie, mais ce qui est +plus grave encore, c'est compromettre celle des autres! + + +UNE ASCENSION SCIENTIFIQUE. + +34e Ascension. _2 dcembre_.--_Le Volta_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Chapelain, marin.--Passager: M. Janssen astronome. +Dpart: gare d'Orlans, 6h. m. +Arrive: Savenay (Loire-Infrieure), 11h. 30 m. + +M. Janssen emportait avec lui les instruments ncessaires pour observer en +Algrie l'clipse de soleil. + +Ainsi, pendant que l'tranger souillait par sa prsence et ses ravages +le sol de la patrie, l'Acadmie des sciences, restant en dehors de ces +monstruosits sociales, portait toujours ses regards vers les grands +problmes de la science. Nous croyons devoir reproduire les nobles paroles +de M. Dumas, secrtaire perptuel de l'Acadmie des sciences, au sujet de +l'expdition scientifique organise pendant le sige. + +Dans la sance du 5 dcembre 1870, voici comment s'est exprim l'illustre +secrtaire perptuel de l'Acadmie des sciences: + +Une clipse de soleil, totale pour une partie de l'Algrie, aura lieu le +27 dcembre. M. Janssen, si clbre par les belles dcouvertes qu'il +a effectues dans l'Inde, l'occasion de l'clipse de 1868, tait +naturellement dsign de nouveau, pour complter ses observations, au +patronage et au concours du bureau des longitudes et de l'Acadmie, qui, +avec l'autorisation de M. le ministre de l'instruction publique, se sont +empresss de les lui accorder. + +M. Janssen est parti de Paris, vendredi 5 heures du matin, par un +ballon spcial: le _Volta_. L'administration avait bien voulu se mettre +entirement sa disposition; cet appareil n'emportait que le savant, +les instruments de la science, et le marin charg de la manoeuvre. Notre +confrre, M. Charles Deville et moi, nous assistions au dpart de M. +Janssen, soit pour l'aider dans ses derniers apprts, soit pour lui donner +une preuve de plus de l'intrt que l'Acadmie porte ses travaux. +L'ascension, grce aux prcautions minutieuses de M. Godard an, s'est +accomplie dans les meilleures conditions, et la direction excellente +prise par l'arostat, doit faire esprer le succs d'une expdition que +menacent, il est vrai, des prils de plus d'un genre. + +Les secrtaires perptuels de l'Acadmie, il est utile de le dclarer +publiquement, se portant garants du caractre absolument scientifique de +l'expdition et de la parfaite loyaut de M. Janssen, l'ont recommand +officiellement la protection et la bienveillance des autorits et des +amis de la science, en quelque lien que les chances du voyage l'aient +dirig. Il fut un temps, o ce tmoignage aurait suffi pour lui assurer un +accueil chevaleresque dans les lignes ennemies. On nous a appris le doute +sur ce point. Aussi chacun a-t-il compris que des rigueurs et des menaces, +non justifies par les lois de la guerre, aient fait M. Janssen comme +un devoir de compter sur son propre courage et non sur la gnrosit +d'autrui. Je suis entour de tmoins qui peuvent attester, cependant, +qu'en pleine guerre, en 1813, Davy, un Anglais, recevait, dans ce palais +mme, l'hospitalit de la France, comme un hommage rendu au gnie et aux +droits suprieurs de la civilisation. + +En suivant du regard notre digne missionnaire dans l'espace, o il se +perdait peu peu, j'ai senti ce souvenir se rveiller et renouveler en +moi le besoin de protester, soit au nom de la science, soit au nom des +principes eux-mmes, contre tout empchement qui pourrait tre mis son +expdition. Deux inventions franaises, lies aux gloires de l'Acadmie, +ont concouru aux oprations de la dfense: les ballons que Paris investi +expdie, les dpches microscopiques qui lui reviennent sur l'aile des +pigeons. + +La dcision prise par le comte de Bismark de renvoyer devant un conseil +de guerre les personnes qui, montes dans les ballons, auront, sans +autorisation pralable, franchi les lignes ennemies, intresse donc +l'Acadmie. Elle ne saurait accepter que des oprations soient punissables +parce qu'elles reposent sur des principes scientifiques nouveaux; que +l'homme dvou qui, dans l'intrt de la science, passe au-dessus des +lignes prussiennes, soit coupable de manoeuvre illicite; qu'en donnant, +enfin, nos soins l'aronautique, nous ayons contribu nous-mmes +fabriquer des engins de guerre prohibs. + +Comment! les voies de terre, de fer nous taient interdites, la voie de +l'air nous restait seule, inconstante et douteuse; elle n'avait jamais t +pratique; quoi de plus lgitime que son emploi! Nous l'avons conquise par +des procds mthodiques, et si elle fonctionne rgulirement au profit de +nos armes, o est le dlit? + +Que l'ennemi dtruise, s'il le peut, nos ballons au passage; qu'il +s'empare de nos aronautes au moment o ils touchent terre, soit; c'est +son intrt, c'est chance de guerre. Mais que les personnes, tombant ainsi +entre ses mains, soient livres une cour martiale, au loin, en pays +ennemi, comme des criminels, c'est un abus de la force.... + +Dans Syracuse assige, Archimde opposant aussi aux efforts de l'ennemi +toutes les ressources de la science de son temps, rendait pour les Romains +l'attaque de plus en plus meurtrire. Marcellus, loin de lui faire un +crime d'avoir prolong la dfense par ses inventions, ordonna que la +vie de ce grand homme ft respecte, et, plein de regret pour sa mort +fortuite, entoura sa famille de soins et d'gards!... + +Ajoutons pour l'honneur de M. Janssen que, lors de son dpart, il apprit +que les savants anglais lui offraient un laisser-passer travers les +lignes prussiennes, M. Janssen refusa; il prfra ne rien devoir +l'ennemi de son pays, et il aima mieux risquer les chances du voyage +arien! + +35e Ascension. _4 dcembre_.--_Le Franklin_ (2,050 mt. +cub.).--Aronaute: Marcia, marin.--Passager: M. le comte d'Andrecourt, +officier d'tat-major du gnral Trochu, il apporte en province les +nouvelles de la prise du plateau d'Avron. +Dpart: gare d'Orlans, 1h. m. +Arrive: prs Nantes (Loire-Infrieure), 8h. m. + +36e Ascension. _5 dcembre_.--_L'arme de Bretagne_ ( +mt. cub.). Aronaute: Surrel.--Passager: M. Lavoine, consul +Jersey.--Dpches: 400 kil. +Dpart: gare du Nord, 6h. m. +Arrive: Bouillet (Deux-Svres). L'aronaute la descente a t assez +grivement bless la tte. + +37e Ascension. _7 dcembre_.--_Le Denis Papin_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Domalin, marin.--Passagers: MM. Montgaillard, Delort et +Robert, inventeurs des cylindres sous-aquatiques, pour le transport des +lettres de province par la Seine.--Dpches: 55 kil. Pigeons: 3. +Dpart: gare d'Orlans, 4h. m. +Arrive: prs le Mans (Sarthe), 7 h.m. + +38e Ascension. _11 dcembre_.--_Le gnral Renault_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Joignerey, gymnaste.--Passagers: MM. Wolff et +Lermanjat.--Dpches: 1,000 kil.--Pigeons: 12. +Dpart: gare du Nord, 3h. 15m. +Arrive: (Seine-Infrieure) prs Rouen, 5h. 30m., 130 kil. en 3h. 15. + + +QUATRIME BALLON PRISONNIER. + +39e Ascension. _15 dcembre_.--_La Ville de Paris_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Delamarne.--Passagers: Morel, rdacteur _du Gaulois_, +et Billebault.--Dpches: 65 kil.--Pigeons: 12. +Dpart: gare du Nord, 4h. m. +Arrive: Wertzlur (Prusse), 4h. 5m. Fait prisonnier en Prusse, M. +Delamarne a failli tre fusill par les Prussiens, et n'a chapp la +mort que par miracle. M. Morel a subi des mauvais traitements les plus +humiliants. + +40e et 41e Ascensions. _17 dcembre_.--1 _Le Parmentier_ (2,000 +mt. cub.).--Aronaute: Paul, marin.--Passagers: M. Desdouet et un +franc-tireur.--Dpches: 460 kil.--Pigeons 4. +Dpart: gare d'Orlans, 1h. 15m. +Arrive: Gourganson (Marne), 9h. m. + +2 _Le Guttemberg _(2,000 mt. cub.).--Aronaute: Perruchon, +marin.--Passagers: MM. d'Almida, Lvy et Louisy. +Dpches 0.--Pigeons: 6. +Dpart: gare d'Orlans, 1h. 30m. +Arrive: Montpreux (Marne), 9h. m. + +Ces deux ballons furent lancs peu prs en mme temps de la gare +d'Orlans.--Le franc-tireur, mont dans le premier arostat, M. Lepre, +ami du gnral Trochu, devait porter au gnral Faidherbe l'ordre de faire +un nergique mouvement en avant pour faciliter une grande sortie. M. +Lepre avait un signe de reconnaissance, et une mission verbale: son +message put tre dlivr avec une tonnante rapidit. Ce fait est un +admirable exemple de l'utilisation des ballons pendant la guerre. + +M. d'Almida, mont dans _le Guttemberg_ tait charg de coordonner les +efforts pour communiquer avec la ville assige. + +42e Ascension. _18 dcembre_.--_Le Davy_ (1,000 m. +cub.).--Aronaute: Chaumont, marin.--Passager: M. Deschamps. +Dpches: 25 kil. +Dpart: gare d'Orlans, 5h. m. +Arrive: Chuney prs Beaune (Cte-d'Or). + + +CINQUIME BALLON PRISONNIER. + +43e Ascension. _20 dcembre_.--_Le gnral Chanzy_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Werrecke, gymnaste.--Passagers: MM. de l'pynay, +Julliac, Joufryon.--Dpches: 25 kil.--Pigeons: 4. +Dpart: gare du Nord, 2h. 30 m. +Arrive: Rotembery (Bavire), 10h. 45 m. Fait prisonnier en Allemagne. + +Cette expdition avait pour but d'organiser en province un corps de +plongeurs qui l'aide de scaphandres auraient pu revenir Paris par la +Seine. + +44e Ascension. _22 dcembre.--Le Lavoisier_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Ledret, marin.--Passager: Raoul de +Boisdeffre.--Dpches: 175 kil.--Pigeons: 6. +Dpart: gare d'Orlans, 2h. 30m. +Arrive: Beaufort (Maine-et-Loire), 9h. m. + +M. Raoul de Boisdeffre, officier d'tat-major du gnral Trochu, avait une +mission importante auprs du gnral Chanzy. Il venait lui dire que Paris +cesserait d'avoir des vivres le 20 janvier et que le moment d'agir tait +venu. + +45e Ascension. _23 dcembre.--La Dlivrance_ (2,050 mt. +cub.).--Aronaute: Gauchet, commerant,--Passager: M. Reboul. +Dpches: 40 k.--Pigeons: 4. +Dpart: gare du Nord, 3h. 30m. +Arrive: La Roche (Morbihan), 11h. 45m. 560 kil. en 8h. 30. + +46e Ascension. _24 dcembre.--Le Rouget de l'Isle_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Jahn, marin.--Passager: M. Garnier. +Dpart: gare d'Orlans, 3h. m. +Arrive: Alenon (Orne), 9h. m. + +47e Ascension. _27 dcembre.--Le Tourville_ (2,050 mt. +cub.).--Aronaute: Mouttet, marin.--Passagers: MM. Mige et Delaleu. +Dpches: 160k.--Pigeons: 4. +Dpart: gare d'Orlans, 4h. m. +Arrive: Eymoutiers (Haute-Vienne), 1h. s. + +48e Ascension. _29 dcembre.--Le Bayard_ (2,045 mt. +cub.).--Aronaute: Rginensi, marin.--Passager: M. Ducoux. +Dpches: 110k.--Pigeons: 4. +Dpart: gare d'Orlans, 4h. m. +Arrive: La Mothe-Achard (Vende), 10h. 10m. + +49e Ascension. _30 dcembre.--L'Arme de la Loire_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Lemoine.--Pas de passager. +Dpches: 250k. +Dpart: gare du Nord, 5h. m. +Arrive: prs le Mans (Sarthe), 4 h. s. + +Ce ballon est tomb au milieu de l'arme de la Loire dont il portait le +nom. + + +DPARTS DE JANVIER 1871. + +50e Ascension. _3 janvier.--Le Merlin de Douai_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: L. Griseaux.--Passager: M. Eug. Tarb. +Dpart: gare du Nord, 4h. m. +Arrive: Massay (Cher), 11h. 45m. + +Entreprise particulire. + +51e Ascension. _4 janvier_.--_Le Newton_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Ours, marin.--Passager: M. Brousseau. +Dpches: 310 k.--Pigeons, 4. +Dpart: gare du Nord, 4h. m. +Arrive: Digny (Eure-et-Loir). + +52e et 53e Ascensions. _9 janvier_.--1 _Le Duquesne_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Richard, quartier-matre et trois marins. +Dpart: gare d'Orlans, 3h. 50m. +Arrive: Bizieu prs Reims (Marne). + +Tentative de direction avec une hlice. (Voir chap. III.) + +2 _Le Gambetta_ (2,000 mt. cub.).--Aronaute: Duvivier, +marin.--Passager: M. de Fourcy. +Dpches: 240k.--Pigeons: 3. +Dpart: gare du Nord, 3h. 55m. +Arrive: Clamecy prs Auxerre (Yonne), 2h. 30s. + +54e Ascension. _11 janvier_.--_Le Kepler_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Roux, marin.--Passager: M. Dupuy. +Dpches: 160k.--Pigeons: 3. +Dpart: gare d'Orlans, 3h. 30m. +Arrive: Laval (Mayenne), 9h. 15m. + +55e et 56e Ascensions. _13 janvier_. + +1 _Le Monge_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Raoul.--Passager: M. Guign. +Dpart: gare d'Orlans, midi 50. +Arrive: Harfeuille (Indre), 8 h. s. + +2 _Le gnral Faidherbe_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Van Seymortier.--Passager: M. Hurel et cinq chiens +destins rentrer Paris avec des dpches. +Dpches: 60k.--Pigeons: 2. +Dpart: gare du Nord, 3h. 30m. +Arrive: Saint-Avit (Gironde), 2h. s. + +57e Ascension. 45 _janvier_.--_Le Vaucanson_ (2,000 mt. Cub.). +Aronaute: Clariot, marin.--Passagers: MM. Valade et Delente. +Dpches: 75 k.--Pigeons: 3. +Dpart: gare d'Orlans, 3h. M. +Arrive: +Armentires (Belgique), 9h. 15m. + +58e Ascension. 16 _janvier_.--_Le Steenackers_ (2,000 mt. cub.). +Aronaute: Vibert, ingnieur.--Passager: M. Goleron. +Dpart: gare du Nord, 7h. m. +Arrive: Hynd (Hollande), dans les dunes du Zuyderze. +M. Vibert emportait avec lui deux caisses de dynamite, destines, dit-on, + l'arme de Bourbaki, qui commenait battre en retraite. + +59e Ascension. 18 _janvier_.--_La poste de Paris_ (2,000 mt. Cub.). +Aronaute: Turbiaux, mcanicien.--Passagers: MM. Cleray et +Cavailhon. Dpches: 70k.--Pigeons: 3. +Dpart: gare du Nord, 3h. m. +Arrive: Venray (Pays-Bas). + +60e Ascension. 20 _janvier_.--_Le gnral Bourbaki_ (2,000 mt. Cubes). +Aronaute: Mangin jeune.--Passager: M. Boisenfrey. +Dpches: 125 k.--Pigeons: 4. +Dpart: gare du Nord, 5h. m. +Arrive: Hasancourt prs Reims (Marne). + +L'aronaute, tomb en pays occup par l'ennemi, peut sauver ses dpches; +il brle son ballon pour le dissimuler aux Prussiens. + +61e Ascension. _22 janvier_.--_Le gnral Daumesnil_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Robin, marin.--Pas de passager. +Dpches: 280 kil.--Pigeons: 3. +Dpart: gare de l'Est, 4h. m. +Arrive: Charleroi (Belgique), 8h. 20m. + +62e Ascension. _24 janvier._--_Le Toricelli_ (2,000 mt. cub.). +Aronaute: Bely, marin.--Pas de passager. +Dpches: 230 kil. Pigeons: 3. +Dpart: gare de l'Est, 3h. m. +Arrive: Fuchemout (Oise), 11h. m. + +Ballon cach; dpches sauves et remises au bureau de Blanzy. + + + +DEUXIME BALLON PERDU EN MER. + +63e Ascension. _27 janvier_.--_Le Richard Wallace_ (2,000 mt. +Cub.). Aronaute: E. Lacaze, soldat.--Pas de passager. +Dpches: 220 kil.--Pigeons: 2. +Dpart: gare du Nord, 3h. 30 m. +Arrive: inconnu. Ce ballon a t perdu en mer en vue de la Rochelle. + +Il est difficile d'expliquer la cause de ce malheur. L'arostat mont par +M. Lacaze, a presque touch terre en vue de Niort; on a cri l'aronaute +de descendre, mais il est reparti dans les hautes rgions de l'air aprs +avoir vid un sac de lest. Il a t vu la Rochelle une grande hauteur; +au lieu de descendre sur le rivage de la mer, il a continu sa course vers +l'Ocan, o on l'a vu se perdre l'horizon. + +L'infortun Lacaze n'a-t-il pas pu trouver la corde de soupape pour +descendre? S'est-il vanoui dans la nacelle? C'est ce que l'on ne saura +jamais. Ses restes ont aujourd'hui pour tombeau l'immensit des flots! + +64e Ascension. 38 _janvier_.--_Le gnral Cambronne_ (3,000 mt. cub.). +Aronaute: Tristan, marin.--Pas de passager. +Dpches: 20 kilogr. +Dpart: gare de l'Est, 6h. m. +Arrive: Mayenne (Mayenne), 4h. S. + +Cet arostat a apport en province la nouvelle de l'armistice. + +Tels sont les voyages ariens excuts pendant le sige de Paris. + +Soixante-quatre ballons ont franchi les lignes ennemies. Cinq d'entre eux, +comme on l'a vu, ont t faits prisonniers, deux autres se sont perdus +en mer.--Ils ont enlev dans les airs 64 aronautes, 94 passagers, 363 +pigeons voyageurs, et 9,000 kilogr. de dpches reprsentant trois +millions de lettres 3 gr. Nous ne terminerons pas ce chapitre, sans dire +que les ballons-poste qui ont si puissamment contribu la prolongation +du sige de Paris, resteront dans l'histoire un sujet d'admiration pour +les amis de la France, comme ils susciteront pendant longtemps la jalousie +de ses ennemis. Un prisonnier de guerre franais, retenu Mayence +pendant la guerre, m'affirmait rcemment que les Allemands avaient t +profondment surpris des merveilles de la poste arienne. Pendant le +sige, il avait entendu dire ces mots un sujet de Bismark: + +--Ces maudits ballons nous font bien du tort, car grce eux le +gouverneur de Paris parle sans cesse aux gnraux de province. Dcidment +ces diables de Franais sont ingnieux! + + +III + +Les pigeons voyageurs.--La Socit l'Esprance.--La poste terrestre.--La +poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables. + +Ainsi, grce aux ballons, Paris parlait la province, les assigs +envoyaient des messages aux amis du dehors; la grande ville n'avait pas +t billonne. C'tait beaucoup, mais ce n'tait pas assez. Aprs avoir +ouvert le chemin de l'aller, il tait ncessaire d'en trouver un pour le +retour. Le gouvernement fit appel aux inventeurs, aux hommes ingnieux, + la science. L'appel fut entendu, mille projets prirent subitement +naissance, et si beaucoup d'entre eux n'ont pas rempli les promesses +qu'il tait permis d'en attendre, il faut en accuser un ennemi non moins +puissant que la Prusse, c'tait l'hiver, c'tait le froid, c'taient les +neiges et les glaces. + +On fit de nombreuses tentatives de tout genre, dans toutes conditions, +mais c'est encore l'air qui se montra le plus favorable aux assigs.--Les +pigeons voyageurs, emports de Paris dans la nacelle des ballons, +rentrrent dans les murs de la capitale cerne. Si la France n'a pu +secourir Paris par ses armes, elle n'a cess de lui tendre la main +par-dessus les remparts des ennemis! + +LES PIGEONS ET LES DPCHES MICROSCOPIQUES. + +L'explorateur Thvenot raconte dans le rcit de ses voyages publis +vers 1650, que les habitants d'Alep recevaient souvent des nouvelles +d'Alexandrie par des pigeons voyageurs. Il parait certain que les +messagers ails taient frquemment usits dans l'antiquit. Cependant +Aristote et Pline n'en disent rien. Le fait que nous venons de citer +prouve toutefois que la poste arienne par pigeon est connue depuis plus +de deux cents ans. Mais ce n'est gure que depuis le commencement de +notre sicle que la Belgique a cr le _sport_ des colombes. Plusieurs +propritaires de pigeons se runissaient; chacun d'eux confiait un de ses +pigeons un homme sr, qui les laissait envoler 20 ou 30 lieues du +point de dpart.--Le premier pigeon revenu au logis gagnait pour son +matre les enjeux mis sur la tte de tous les autres. Ces pigeons +servaient souvent aussi pour le commerce, les affaires, et plus d'un +spculateur a profit habilement de ces messagers ails. + +Dans les temps modernes on se rappelle sans doute que Venise en 1849, +assige par les Autrichiens, fit un usage efficace des colombes; pour +porter des dpches au dehors. Du reste, depuis quelques annes, de grands +perfectionnements ont t apports dans l'levage des pigeons par la +slection des types et des croisements habilement excuts. On est +arriv former des individus dont le vol est d'une rapidit vraiment +extraordinaire. C'est ainsi que l'norme distance qui spare Toulouse de +Bruxelles a t franchie par le _Gladiateur_ des pigeons en une seule +journe. Gnralement la vitesse des pigeons varie entre 1,000 et 1,200 +mtres la minute, soit environ 60 kilomtres l'heure. Il va sans dire +qu'il n'y a rien d'absolu dans cette estimation, et que la vitesse varie +singulirement suivant que l'oiseau a le vent _derrire_ ou le vent +_debout_, comme diraient les marins. Les pigeons voyageurs ont l'oeil +trs-perant et la mmoire locale extraordinairement dveloppe. On les +lve dans des pigeonniers o ils sont en libert; ils accomplissent +d'eux-mmes de longues promenades autour de leur habitation, et arrivent +sans doute connatre les environs de la ville qu'ils habitent. Les +brouillards, qui les empchent de retrouver les points de repre que leur +a fait observer un merveilleux instinct, rendent presque impossible leur +retour au colombier. Par une cause qui n'est pas encore explique, ils +perdent aussi leurs facults, par les temps de gele, et surtout quand la +neige couvre le sol. On comprendra que l'hiver exceptionnellement froid de +1870-1871 a t bien dfavorable la poste par pigeons. + +Nous complterons ces renseignements par quelques lignes extraites du +_Journal Officiel_ (mars 1871), o se trouvent des dtails sur les types +de pigeons les plus recherchs des amateurs du sport arien. + +Le pigeon voyageur est lgant et gracieux de forme. + +Le _ligeois_ (1er type) est petit, tte rgulirement convexe, que +termine un bec trs-court. Les yeux sont saillants et entours d'une +membrane nue; l'iris est jaune orange fonc; les caroncules nasales sont +plus grosses chez le mle que chez la femelle. + +Le pigeon d'_Anvers_ (2e type) est beaucoup plus gros, plus lanc, plus +haut sur ses pattes, le cou est long; son vol est trs-rapide, mais il est +moins fidle son colombier que le ligeois; sa tte est moins arrondie, +comme si les lobes crbraux correspondant la mmoire taient moins +dvelopps; le bec est plus grand, l'iris est entour d'un cercle +blanc. L'_irlandais_ (3e type) est fort; les caroncules nasales sont +trs-grosses; la membrane nue qui entoure l'oeil est large; l'oeil est +souvent tout noir (en termes techniques, oeil de vesce). + +Le plumage est trs-vari, trs-doux de nuance, trs-fourni: les couleurs +uniformes, telles que rouge, blanc, noir, sont rares. Les plus communes +sont le bleu, le bleu tincel, le rouge tincel ou tach de noir, et les +nuances binaires; blanc et bleu, blanc et rouge, et blanc et noir. + +Ce sont ces trois races croises qui fournissent les meilleurs coureurs, +runissant la mmoire, la force, la vue (qui prdominent dans chacune des +races signales), la beaut et la solidit de la charpente osseuse. + +Il existait Paris bien avant la guerre une socit colombophile, la +socit _l'Esprance_. Quand les premiers ballons du sige s'levrent +dans les airs, les membres de cette socit songrent leurs pigeons. +Les ballons s'envolent, disaient-ils, mais qui nous donnera de leurs +nouvelles? Qu'ils enlvent avec eux nos pigeons; ceux-ci se chargeront +bien de revenir! + +Le vice-prsident de la Socit _l'Esprance_, M. Van Roosebecke, alla +trouver le gnral Trochu, vers le 25 septembre, aprs le dpart du +premier ballon-poste, et lui exposa son projet. Le Gouverneur de Paris +l'couta avec intrt, et le renvoya M. Rampont. + +Le 27, trois pigeons partaient dans le ballon _la Ville de Florence_, +six heures aprs ils taient revenus Paris, avec une dpche signe de +l'aronaute qui annonait sa descente prs de Mantes. + +La poste par pigeons tait cre. + +On ne tarda pas toutefois s'apercevoir qu'il fallait une certaine +habitude des pigeons, pour les bien lancer. Souvent les oiseaux taient +mal soigns par les aronautes, ils ne revenaient pas Paris, ou +rentraient aprs avoir laiss tomber une dpche mal attache. + +L'administration fit partir successivement les membres de la socit +_l'Esprance_. MM. Van Roosebecke, Cassiers se rendirent Tours par +ballon, avec une trentaine de pigeons chacun. Leurs collgues, MM. +Tracelet, Nobecourt, etc., les rejoignirent plus tard. Ils se mirent la +disposition de M. Steenackers vers le milieu d'octobre. + +Dix-huit pigeons lancs de Dreux, de Blois, de Vendme, rentrrent presque +successivement Paris, munis de dpches photographiques. + +Ce succs dpassa toute esprance. Aussi M. Steenackers se dcida-t-il +ouvrir au public la poste colombophile. On envoyait Tours les dpches +prives pour Paris, elles partaient par pigeon moyennant 0 fr. 50 par mot. + +Mais le mauvais temps, le brouillard, la neige, ne tardrent pas rendre +le service trs-irrgulier. Un grand nombre de pigeons ne rentrrent pas +Paris. + +Trois cent soixante-trois pigeons ont t emports de Paris en ballon et +lancs sur Paris. Il n'en est rentr que 37, savoir: 4 en septembre, 18 +en octobre, 17 en novembre, 12 en dcembre, 3 en janvier, et 3 en +fvrier.--Quelques-uns d'entre eux sont rests absents fort longtemps. +C'est ainsi que le 6 fvrier 1871, on reut Paris un pigeon qui avait +t lanc aux environs d'Orlans le 18 novembre 1870. Il rapporta la +dpche n 26, tandis que la veille un pigeon avait rapport la dpche n +51. + +Le 23 janvier, on reut un pigeon qui avait perdu sa dpche et trois +plumes de la queue. Il avait t sans doute atteint par une balle +prussienne. + +Les Parisiens se rappellent la joie produite par l'arrive des messagers +ails pendant le sige. Quand un pigeon volait au-dessus des toits, quand +il se posait sur une gouttire, des rassemblements se formaient de +toutes parts; tous les passants mettaient le nez en l'air. Quel bonheur +ineffable! Ce sont des nouvelles qui arrivent! Nous ferons observer +toutefois que gnralement le pigeon-voyageur rentre tout droit au +colombier, sans s'arrter. Il n'est pas probable que l'attention des +Parisiens se soit porte sur les pigeons-voyageurs qu'ils n'ont pas d +pouvoir remarquer. Il se pourrait bien que les pigeons des Tuileries aient +obtenu un succs peu lgitime. + +Le service des pigeons Tours tait plac sous la direction de M. +Steenackers; MM. Van Roosebecke et Cassiers taient chargs de lancer les +messagers ails, ils s'aventuraient jusqu'auprs des lignes ennemies, pour +laisser envoler les pigeons le plus prs possible de Paris. On ne saurait +donner trop d'loges la belle conduite de ces messieurs et de leurs +collgues qui ont quitt Paris en ballon pour organiser en province cet +admirable systme de poste arienne. + +A Paris, la surveillance du service administratif de la poste par pigeons +tait confie M. Chassinat, directeur des Postes de la Seine; M. Mottet, +receveur principal, tait l'agent d'excution. + +M. Derouard, secrtaire de la socit colombophile _l'Esprance_ tait +charg de surveiller les colombiers, de la rception des pigeons, etc. + +La poste colombophile compltait ainsi le service des ballons-poste; mais +ce qui la rendit surtout utile, ce qui en fit une vritable cration +nouvelle, c'est le systme des dpches photographiques que rapportaient +Paris les messagers ails. + +Un pigeon ne peut tre charg que d'un bien faible poids. Il emporte dans +les airs une feuille de papier, de quatre ou cinq centimtres carrs, +roule finement, et attache une des plumes de sa queue. Une lettre +aussi petite est bien laconique. On peut y crire la main quelques mots, +quelques phrases, peut-tre,--ce n'est l qu'un tlgramme insignifiant. + +Ds le commencement du sige on songea aux merveilles de la photographie +microscopique. On se rappela avoir vu l'Exposition universelle de +petites breloques-lunettes, o les 400 dputs taient reprsents sur une +surface de 1 millimtre carr. En regardant travers la loupe place +une des extrmits, on voyait nettement l'image de tous ces personnages, +runis sur la surface d'une tte d'pingle! C'tait M. Dagron que l'on +devait ce tour de force photographique. + +Ce fut lui qui, pendant la guerre, se chargea de rduire les dpches pour +pigeons voyageurs. + +Grce aux procds photographiques, on crivait Tours toutes les +dpches prives ou publiques sur une grande feuille de papier dessin. +On y traait jusqu' 20,000 lettres ou chiffres. M. Dagron, par la +photographie, rduisait cette vritable affiche en un petit clich qui +avait peu prs le quart de la superficie d'une carte jouer. L'preuve +tait tire sur une mince feuille de collodion qui ne pesait que quelques +centigrammes et qui contenait un texte rduit assez considrable pour +composer un journal entier. + +A Paris, la dpche amene par pigeon, tait place sur le porte-objet +d'un microscope photo-lectrique, vritable lanterne magique d'une +puissance extrme. L'image de la dpche tait projete sur un cran, mais +amplifie, agrandie, au point qu' l'oeil nu, on pouvait lire nettement +tous les chiffres, toutes les lettres tracs. + +N'est-ce pas merveilleux? n'y a-t-il pas lieu d'admirer l, sincrement, +les applications tonnantes de la science moderne? + +M. Dagron partit en ballon avec son collaborateur, M. Fernique, vers +le milieu du mois de novembre. Aprs un voyage des plus prilleux, ces +messieurs organisrent tous leurs appareils photographiques avec la plus +grande habilet. + +Quatre cent soixante-dix pages typographies ont t reproduites par les +procds de MM. Dagron et Fernique. Chaque page contenait prs de 15,000 +lettres, soit environ 200 dpches. Seize de ces pages tenaient sur +une pellicule de 3 centimtres sur 5, ne pesant pas plus de un +demi-dcigramme. La rduction tait faite au _huit centime_. + +Chaque pigeon pouvait emporter dans un tuyau de plumes une vingtaine de +ces pellicules, qui n'atteignaient en somme que le poids de 4 gramme. Ces +dpches runies formaient un total de 300,000 lettres, c'est--dire la +matire d'un volume in-12, analogue celui que le lecteur a sous les +yeux. + +Avant l'arrive de M. Dagron, rappelons que M. Blaise, photographe +Tours, avait dj reproduit des dpches photographiques sur papier, sous +les auspices de MM. Barreswill et Delafolie. + +Les dpches photomicroscopiques taient en gnral tires 30 ou 40 +exemplaires, et envoyes par autant de pigeons. + +PRS DE CENT MILLE DPCHES ont t envoyes ainsi Paris avant +l'armistice. En imprimant toutes ces dpches en caractres ordinaires, +on formerait certainement une bibliothque de plus de cinq cents volumes! +Tout cela a t envoy par des oiseaux! + +Aussitt que le tube tait reu l'administration des tlgraphes, M. +Mercadier procdait l'ouverture en fendant le tube avec un canif. Les +pellicules taient dlicatement places dans une petite cuvette remplie +d'eau, contenant quelques gouttes d'ammoniaque. Au sein de ce liquide, les +dpches se droulaient; on les schait, on les mettait entre deux verres. +Il ne restait plus qu' les placer sur le porte-objet des microscopes +photo-lectriques. + +Quand les dpches taient nombreuses, la lecture en tait assez lente; +mais la pellicule renfermait 144 pages ou petits carrs, on pouvait la +diviser, et la lire en mme temps avec plusieurs microscopes.--Certaines +dpches chiffres taient spares et lues part par le directeur. Les +autres taient lues et copies par des employs qui les envoyaient de +suite aux divers bureaux de Paris. + +MM. Cornu et Mercadier perfectionnrent le procd de lecture des dpches +avec le microscope. La pellicule de collodion, intercale entre deux +glaces, tait reue sur un porte-glace, auquel un mcanisme imprimait +un double mouvement horizontal et vertical. Chaque partie de la dpche +passait lentement au foyer du microscope. Sur l'cran, les caractres se +droulaient suffisamment agrandis pour tre lus et copis. + +L'installation, la mise en train durait environ 4 heures; il fallait en +outre quelques heures pour copier les dpches. MM. Cornu et Mercadier +tentrent de photographier directement les caractres projets sur l'cran +par un procd rapide.--Les progrs auraient march ainsi grands pas, +mais l'hiver, le froid ne tardrent pas rendre de plus en plus rare +l'arrive des pigeons. + +On ignorait les causes de ces retards. L'administration se dcida +envoyer en province par ballon MM. Levy et d'Almida, pour mettre en +oeuvre de nouveaux procds photographiques. Mais la poste des pigeons +manquait par la base; les messagers n'arrivaient plus rgulirement.--La +mauvaise saison de l'hiver leur faisait perdre leurs merveilleuses +facults. Nous avons dj dit qu'il ne rentra Paris que 2 pigeons dans +le courant de janvier! + +Quoi qu'il en soit les Parisiens n'oublieront jamais les pigeons +voyageurs. Il est souhaiter que l'art d'lever ces messagers ails soit +cultiv dans notre capitale. On devrait runir les pigeons voyageurs dans +un colombier modle, favoriser les conditions de leur dveloppement, +organiser en un mot une cole colombophile qui certainement trouverait +des amateurs. Les pigeons du sige ne doivent pas tre dlaisss; ne +mritent-ils pas au moins les honneurs que l'ancienne Rome ne refusait pas +aux oies du Capitole? + + +LES PITONS. + +Le fait de l'investissement complet de Paris par l'arme prussienne +restera dans l'histoire comme un grand sujet d'tonnement. L'esprit +franais, lger, superficiel, est ainsi fait qu'il admet sans contrle les +illusions de sa vanit nationale, et qu'il est toujours prt +accepter comme un axiome, un fait douteux qui flatte ses sentiments +patriotiques.--Si quelqu'un avait dit le 16 septembre que l'arme +allemande allait bloquer Paris, il se serait fait charper sur les +boulevards.--Mais, Monsieur, il est impossible de cerner Paris. Tout le +monde le dit. Demandez au gnie militaire! + +Tout au commencement de l'arrive de l'arme prussienne, des voitures de +la poste se rendaient jusqu' Triel. Les conducteurs racontrent qu'ils +avaient t arrts en route par un poste bavarois. A leur grand +tonnement, les soldats les accueillirent bien et leur demandrent des +cigares. Un officier s'cria leur vue qu'il tait presque Parisien de +coeur, quoique Allemand d'origine, et qu'il avait fait ses tudes au +quartier Latin. Il laissa passer les voitures de la poste. Mais cet tat +de choses ne dura pas, et bientt la consigne prussienne fut observe +partout avec la plus stricte svrit. + +A partir du 21 septembre, on s'aperut qu'un homme si rsolu, si habile +qu'il ft, ne pouvait plus traverser les lignes ennemies. + +La Prusse venait de nous rserver cette nouvelle surprise! + +Le service des pitons destins forcer les lignes ennemies pour +rapporter ensuite des nouvelles de province, n'en fut pas moins organis +par l'administration des postes. Ce n'est ni le dvouement, ni le courage +qui firent dfaut, mais malgr la multiplicit des essais, le nombre des +russites est peu considrable. + +Sur 28 pitons envoys le 21 septembre, un seul, le facteur Brare, put +se rendre Saint-Germain et y livrer un fonctionnaire franais ses +dpches pour Tours, aprs avoir t momentanment gard vue par +les soldats allemands. Deux autres employs des postes furent faits +prisonniers ce jour-l mme, leurs dpches furent prises, et ils durent +rebrousser chemin vers Nanterre. Le facteur Poulain, parti de Paris la +mme poque, n'est jamais reparu. + +Sept pitons envoys le 22 et le 23 septembre furent faits prisonniers, +mais, sur 4 hommes expdis le 24, le nomm Gme russit franchir les +lignes, prsenter ses dpches la mairie de Triel et revenir le 25. +Deux de ses camarades, moins heureux que lui, furent faits prisonniers. + +Le 27, les mmes facteurs, Brare et Gme, tentrent une nouvelle perce +et eurent le bonheur d'arriver Triel et d'en revenir le 28; quatre +autres pitons avaient renonc leur tentative. + +Le 5 octobre, les facteurs Loyet et Chourrier rentrent avec 714 dpches +livres Triel le 30 septembre. + +Brare fait une nouvelle expdition le 4 octobre, et arrive Tours aprs +avoir t fait prisonnier et s'tre vad. + +Dix-huit autres pitons font encore de vains efforts pour passer les +lignes. Parmi les seize envoys dans le reste du mois, le nomm Ayrolles +est fait prisonnier, jet dans un cachot et fort maltrait; deux autres +sont gards plusieurs jours par l'ennemi, puis mis en libert. + +Lorsqu'on rflchit aux difficults sans nombre qu'ont eu affronter +ces braves employs, aux prils auxquels ils se sont exposs sciemment, + l'ingniosit des moyens employs par eux pour faire passer leurs +missives, toute admiration est au-dessous de ce qui leur est d. +Quelques-uns n'ont pas hsit cacher des dpches chiffres sous +l'piderme incis; d'autres ont imagin de faire vider habilement des +pices de dix centimes, de manire laisser les coins de la monnaie +intacts; d'autres ont fait forer des clefs vis force pour y introduire +les missives. L'artifice employ par les ngres indiens pour dissimuler +les diamants vols dans les laveries, ne put tre appliqu, les Allemands +ne manquant jamais, assurait-on, d'administrer tout d'abord aux suspects +une purge nergique. + +Le facteur Brare est un de ceux qui ont russi passer plusieurs fois +les lignes prussiennes. Mais il fut victime de son dvouement, de son +courage. Il finit par tre fusill par les Prussiens l'le de Chatou. Il +laisse derrire lui une femme et cinq enfants[13]. + +[Note 13: _Journal officiel_, mars 1871.] + +Il y eut en dehors de la poste des tentatives qui furent couronnes de +succs. M. Franois Oswald du _Gaulois_, quitta Paris pied dans le +courant d'octobre, et aprs avoir t menac de la mort d'un espion, il +parvint enfin s'chapper et gagner Tours, o il publia le rcit de +ses aventures dramatiques.--M. Lucien Morel parvint aussi s'chapper de +Paris pied. + +Il eut l'audace d'essayer d'y rentrer, et profitant d'une nuit de brume, +sa tentative si hardie, si prilleuse le conduisit au but tant espr. Il +pntra dans la ville assige. M. Morel, rentr Paris, en ressortit +encore par la voie des airs. Il partit en ballon le 15 dcembre, mais le +vent le poussa en Prusse, o il fut retenu prisonnier jusqu' la fin de la +guerre, comme nous l'avons dit dans le chapitre prcdent. + +M. Steenackers, directeur des postes et des tlgraphes Tours, envoya +vers Paris un grand nombre de courriers pied. Toutes les ruses ont t +imagines. Les uns se dguisaient en marchands ambulants, les autres en +paysans. Ils arrivaient une premire ligne d'occupation o ils taient +arrts et fouills, puis on les contraignait de rtrograder. + +L'inspection prussienne tait pleine de pril. Malheur celui qui +laissait prendre sa dpche, il courait le risque d'tre fusill comme +espion. Un facteur du tlgraphe fait plusieurs fois prisonnier, et +fouill nu, cachait la dpche chiffre dont il tait porteur dans une +dent artificielle et creuse. Les Prussiens ne savaient pas dvoiler cette +cachette ingnieuse, mais quelques journaux commirent l'indiscrtion de +raconter le fait. Il fallut renoncer la dent creuse. + +Le 12 janvier, MM. Imbert, Roche, Perney, Fontaine et Leblanc, tentrent +de franchir les lignes ennemies en suivant sous terre les carrires +souterraines de la rive gauche. L'entreprise choua. + +Il en fut encore de mme pour les plongeurs qui devaient revenir Paris, +en suivant le fond de la Seine dans des scaphandres. + +Ainsi, Paris, qui recevait quelques mois auparavant des centaines de +trains de marchandises et de voyageurs, n'tait plus accessible un seul +piton portant quelques chiffres sur un carr de papier! + + +LA POSTE FLUVIALE. + +Le 6 dcembre, MM. Versoven, Delort et E. Robert s'taient engags +expdier par eau, au moyen de sphres dont ils taient les inventeurs, +les lettres ordinaires ou photo-micrographiques qui pourraient leur tre +confies dans les dpartements pour tre transmises Paris. Il leur tait +accord 1 fr. par lettre close, du poids de 4 grammes; 0 fr. 25 c. par +dpche-lettre photographique, et 0 fr, 05 c. par dpche rponse aux +cartes-poste. Les lettres ordinaires transportes par ces messieurs +devaient tre affranchies par timbres-poste, conformment au tarif +en vigueur; il tait convenu que les dpches officielles seraient +transportes gratuitement. + +Toutes les lettres devaient tre concentres au bureau de poste de +Moulins (Allier). MM. Delort et Robert partirent le 7 dcembre par le +ballon le _Denis Papin_. + +Une modification fut faite cette convention par M. Steenackers, dans sa +dpche par pigeon du 25 dcembre, c'est--dire dix-neuf jours aprs: elle +portait l'affranchissement de la lettre 1 fr. pour le poids maximum de 4 +grammes; la taxe 40 c. par lettre dpose au bureau de Moulins, et 40 +c. par lettre reue au bureau de Paris. + +Les journaux ont rcemment parl de cette poste fluviale; les boules de +zinc de 25 centimtres de diamtre taient garnies d'ailettes et jetes +dans la Seine ou dans ses affluents: l elles naviguaient entre deux eaux. +Les lettres de province sont arrives au nombre de huit cents par la voie +de Moulins, aprs l'armistice; mais pendant l'investissement, c'est--dire +prcisment pendant la priode o elles taient si fivreusement attendues +et plus d'un mois durant, la pche aux filets n'a rien produit. + +Il est probable que les barrages ont arrt le transport, si les boules +ont t jetes avant l'armistice, ou que les Allemands n'ont laiss passer +les sphres hlices de MM. Vorsoven et Cie qu' partir de la conclusion +de l'armistice, toute surveillance ayant cess ds lors. + +Un autre systme fort ingnieux avait t prsent galement par M. +Baylard, commis l'Htel-de-Ville et expditionnaire du Gouvernement. A +une extrme conomie, ce systme joignait une grande simplicit et une +grande facilit d'excution. Au prix de quinze centimes on pouvait obtenir +une centaine de petites boules de verre souffles, creuses et termines +la base par un petit orifice o s'introduisait la dpche, et qu'on +jetait ensuite dans l'eau. Ces boules d'un petit diamtre figuraient si +merveilleusement les bulles d'eau naturelles, qu'il devenait impossible de +les distinguer, quand on les remuait dans un bassin et qu'on cherchait +les saisir. Prenant cause de leur transparence le reflet mme de l'eau +dans laquelle elles plongent, mobiles et lgres, glissant avec la plus +grande facilit le long des roseaux, des tiges, des plantes et des bords +de la rivire qui pourraient leur servir d'obstacles, franchissant +aisment, sans se rompre, les petits ressauts des barrages, chappant par +leur petite dimension aux grosses mailles des filets prussiens et aux +mains des pcheurs ennemis, ces petites boules messagres taient appeles + rendre de grands services la dfense pour le transport des dpches +micrographiques. M. Rebou emporta un grand nombre de ces globules en +ballon et l'ide tait en pleine voie d'excution, lorsque les glaces +vinrent empcher le dveloppement de cet ingnieux mode de transport. + +Vers la mme poque, M. le directeur des Postes coutait les propositions +de M. Delente qui, le 14 janvier, s'engageait se rendre en province et + faire parvenir Paris, l'aide d'un bateau sous-marin dont il est +l'inventeur, des correspondances prives ou autres. + +Le ballon-poste le _Vaucanson_ enleva M. Delente, muni d'un permis +de parcours gnral sur tous les chemins de fer, et de lettres qui +l'accrditaient auprs de la dlgation dans les dpartements, avec +laquelle il avait s'entendre pour les conditions de rmunration. +L'investissement a pris galement fin avant que M. Delente ait russi +faire arriver des lettres dans Paris[14]. + +[Note 14: _Journal Officiel_, mars 1871.] + +LES FILS TLGRAPHIQUES. + +Quand Paris fut compltement bloqu par les Prussiens, que les +communications furent interrompues de toutes parts, bien des gens se +dirent: Pourquoi n'a-t-on pas jet un cble lectrique au fond de la +Seine? Ce simple fil et permis d'ouvrir une correspondance occulte! + +Comment n'aurait-on pas song ce projet si simple? Ce cble a t en +effet pos dans la basse Seine, mais la chute d'un pont le brisa quelques +jours aprs. Toutes les tentatives faites pour l'utiliser furent vaines. +On ne put relier les deux bouts de cette unique artre qui aurait permis +au grand organisme qu'on nomme la France, d'entendre les battements de son +coeur qu'on nomme Paris! + +Quelque temps aprs cet irrparable accident, on fit un nouvel essai du +mme genre. Depuis longtemps un cble plac sur la route de Fontainebleau, +se raccordait avec les fils ariens du chemin de fer. Il fallait pour +utiliser ce fil lectrique, faire une tranche sur la route en avant de +Juvisy, et souder un fil mince au cble. M. Lemercier de Janvelle, charg +de cette mission prilleuse, partit dans le ballon _le Ferdinand Flocon_, +le 4 novembre; mais sous les yeux de l'ennemi, il ne put accomplir la +liaison des fils. Il la tenta cependant trois reprises diffrentes, +dans les circonstances les plus difficiles. M. de Janvelle, assist de M. +Forivon, capitaine des francs-tireurs, osa pntrer jusqu'au milieu des +lignes ennemies. La nuit, il rparait les fils ariens coups par les +Prussiens, en les unissant par de petits fils isols trs-minces, placs +contre terre. Quand on passait l on voyait les poteaux briss, les fils +visiblement casss. On ne souponnait pas qu'ils taient runis par des +conducteurs presque invisibles. Mais il fallait pour russir compltement +recommencer l'oeuvre de rparation sur d'autres points. Malgr leur +audace, leur habilet, MM. de Janvelle et Forivon n'ont pu mener bonne +fin l'entreprise si ingnieuse qu'ils avaient si bien commence. + + +LES CHIENS FACTEURS. + +N'oublions pas de mentionner le projet de M. Hurel, qui est parti en +ballon avec cinq chiens destins revenir Paris. C'taient de +gros chiens bouviers, de bonnes btes, l'oeil franc, la figure +intelligente. Ils taient fort robustes, et ne se seraient pas embarrasss +de dvorer un Prussien. Le propritaire de ces animaux affirmait qu'ils +sauraient rentrer dans la capitale d'o ils taient sortis; on leur aurait +attach quelques dpches entre les deux cuirs d'un collier. + +Les chiens ont t lancs, mais on ne les a jamais revus. L'exprience n'a +pas t renouvele, car peu de temps aprs le voyage de M. Hurel et de ses +courriers quatre pattes, l'armistice est venu mettre un terme au sige +de Paris. + +L'entreprise aurait-elle russi une seconde fois? Il est permis d'en +douter. Certains chiens font de grands voyages, s'orientent, reviennent au +logis, mais ils en sont partis pdestrement, ils ont examin la route. En +feraient-ils de mme aprs un voyage en ballon? Auraient-ils l'instinct +des pigeons voyageurs? + + +DIRECTION DES AROSTATS. + +Depuis le jour de leur naissance, les ballons n'ont gure fait de progrs. +Quand les Montgolfier lancrent dans l'espace un des premiers navires +ariens, Franklin, qui assistait l'exprience, s'cria comme on le +consultait sur cette dcouverte: C'est l'enfant qui vient de natre! +L'illustre philosophe faisait ainsi entendre que l'enfant, d'abord faible, +deviendrait homme et puissant. L'enfant n'a pas grandi. Mais il faut +avouer que son ducation a t singulirement nglige. Il a couru les +ftes publiques, et s'est perdu dans les foires. Depuis cinquante ans, il +est peu de savants qui aient tudi srieusement la navigation arienne. + +M. Henry Giffard, un de nos ingnieurs les plus distingus, eut l'honneur +d'excuter, en 1852, la premire ascension faite dans un ballon de forme +allonge, muni d'une hlice mise en mouvement par une machine vapeur. Un +de nos plus minents publicistes le dsigna alors sous le nom du Fulton de +la navigation arienne: il ne tient qu' M. Giffard de le devenir. Depuis +cette poque, malgr de nombreuses tudes, il n'a pas cess de porter son +attention sur les questions ariennes. Il a cr les ballons captifs +vapeur, que le public n'a pas assez connus. Il a rsolu l un problme de +premier ordre, indispensable la direction des ballons; il est arriv +construire des BALLONS IMPERMABLES AU GAZ. + +Le grand ballon captif construit Londres en 1870 par M. Giffard cubait +douze mille mtres. Il tait rempli d'hydrogne pur, et enlevait 34 +passagers 650 mtres de haut. L'immense arostat tait retenu dans +l'espace par un cble pesant 4,000 kilogrammes, que deux machines vapeur +de 400 chevaux enroulaient autour d'un treuil gigantesque. Ce ballon, +malgr le vent, malgr la pluie, est rest gonfl plus d'un mois, _sans +perdre de gaz_. Son toffe tait forme de plusieurs tissus superposs: 1 +une toffe en toile; 2 une couche de caoutchouc naturel; 3 une deuxime +toffe de toile; 4 une deuxime couche de caoutchouc vulcanis; 5 une +mousseline extrieure; 6 une couche de vernis l'huile de lin. + +Cet toffe impermable est d'un poids considrable, mais en augmentant +le volume des ballons sphriques, on diminue proportionnellement leur +surface, ce que nous pourrons exprimer plus clairement en disant qu'un +ballon de 10,000 mtres cubes, construit avec l'toffe de M. Giffard, a +une force ascensionnelle bien plus grande que dix ballons ordinaires de +mille mtres cubes runis. + +La premire condition de la direction des ballons, _l'impermabilit_ de +l'toffe, a t rsolue par M. Giffard. + +Que l'on construise avec le nouveau tissu un ballon de forme allonge, +muni d'un gouvernail, permettant de s'orienter dans la direction du vent, +afin d'offrir une surface de rsistance aussi petite que possible; qu'on +le munisse sa partie infrieure d'une hlice, mise en mouvement par +une forte machine vapeur, que l'on recommence, en un mot, dans des +conditions plus favorables, l'exprience de M. Giffard en 1852, il +ne parait pas douteux qu'on remontera un courant arien d'intensit +moyenne.--L'ascension de M. Giffard a malheureusement t excute une +poque o il n'avait pas encore l'exprience qu'il a acquise; elle a eu +lieu par un temps dfavorable, avec un appareil d'une faible puissance. + +On rpondra qu'une machine vapeur, est un engin pesant pour un ballon; +mais en construisant des arostats d'un volume considrable de dix + quinze mille mtres cubes, on arrive leur donner une force +ascensionnelle norme. Un ballon de quinze mille mtres cubes dont +l'toffe, le filet, etc., pseraient environ cinq mille kilogr., rempli +d'hydrogne pur, aurait un excdant de force ascensionnelle de plus de +huit mille kilogr. Il serait capable d'enlever une machine puissante. + +Plusieurs objections des plus srieuses se prsentent ici; nous ne les +ignorons pas. La premire consiste dans l'extrme irrgularit des +mouvements atmosphriques. Il est des jours ou le vent est faible, +quelquefois mme presque nul; quand il ne souffle qu'avec une vitesse de +quelques lieues l'heure, le ballon vapeur que nous avons succinctement +dcrit, se dirigera. Mais l'air est parfois soumis des agitations +violentes; lorsque le vent souffle imptueux et violent, quand il oppose +un obstacle insurmontable l'oiseau, nul ballon ne se dirigera. Quoi +qu'il en soit, la direction obtenue, dans certaines circonstances +atmosphriques, quoique incomplte constituerait un progrs considrable. + +Une autre objection non moins importante consiste dans le combustible que +ncessite une machine vapeur. La machine, pour produire de la force, +brle du charbon, et beaucoup: si l'effort est continu, nergique, la +destruction du combustible est norme. Pour lutter contre l'air, la +machine aurait vite mang sa provision.--Il y aurait l deux graves +inconvnients.--Les conditions d'quilibre de l'arostat seraient +changes, puisqu'il aurait perdu le poids de son combustible brl. La +force qui fait agir l'appareil serait anantie n'ayant plus d'aliment. + +Il serait ncessaire, pour rsoudre avec efficacit le problme, de +trouver alimenter le moteur avec un autre combustible que la houille. +Le ptrole, en brlant, forme de l'eau, qui pourrait tre condense, +recueillie et servirait la machine. Il offre des qualits prcieuses +la construction d'une bonne machine arostatique. Mais il faut, dans ce +sens, bien des tudes, bien des progrs, dont l'importance est bien faite +pour exciter les inventeurs. + +Dans la situation de Paris, pendant le sige, il n'tait pas ncessaire +de rsoudre tout d'un coup le problme de la direction d'un ballon. Il +s'agissait de se diriger vers un point donn, vers Tours, par exemple, +par un temps calme qu'on aurait pu attendre, dans la suite des longues +journes du sige. Il n'tait pas indispensable de faire un bien long +voyage, on pouvait renoncer la machine vapeur comme moteur, et +s'adresser au bras de l'homme. Un ballon de grande dimension pouvait +enlever plusieurs manoeuvres qui travaillant alternativement auraient +produit une force constante. C'est principalement dans ce sens que des +projets nombreux ont pris naissance. + + +LE BALLON DE M. DUPUY DE LME. + +M. Dupuy de Lme a pour but de construire un arostat de forme allonge, +muni d'un systme d'hlice, mis en mouvement par des hommes. L'inventeur +n'a la prtention de remonter un courant arien que s'il a une faible +intensit; si le vent est fort, il pourra faire dvier l'appareil, +droite ou gauche de la direction du courant arien. Si le vent souffle +par exemple du nord vers le sud; le ballon de M. Dupuy de Lme ne pourra +pas se remorquer contre le vent et monter au nord; mais il lui sera +possible de se diriger vers l'est ou l'ouest. Si l'exprience confirmait +les esprances de l'inventeur, on voit que le rsultat obtenu aurait dj +une importance de premier ordre. + +M. Dupuy de Lme adopte pour la forme du ballon une forme oblongue, +celle d'une surface de rvolution engendre par une courbe spciale se +rapprochant d'un arc de cercle de 7 mtres de flche, et tournant autour +de sa corde de 42 mtres de longueur. Cette corde constitue l'axe +horizontal du ballon dont la longueur est rduite 40 mtres, en +substituant, pour la solidit de la construction, une petite surface +sphrique la pointe des extrmits. + +Le volume est ainsi de 3,860 mtres cubes, et la matresse section +verticale de 154 mtres carrs. + +La rsistance la dformation sous l'action du vent, provenant de la +vitesse propre l'arostat, s'obtient par le maintien dans son intrieur +d'une tension de gaz sans cesse un peu suprieure (de 3 4 dix-millimes +d'atmosphre) celle de l'air ambiant. Pour s'opposer, d'autre part, la +dformation sous la traction des suspentes (indpendamment de l'effet de +la pression intrieure des gaz), la nacelle est d'une forme allonge et +d'une construction rigide. Pour maintenir le ballon sans cesse gonfl +en prsence des dperditions de gaz sur lesquelles il faut compter, ou +lorsque l'aronaute en fera chapper volontairement pour oprer une +descente partielle ou totale, il sera introduit de l'air atmosphrique +dans un petit ballon log cet effet dans l'intrieur du grand, et +remplissant ainsi une fonction ayant quelque analogie avec la vessie +natatoire des poissons. + +La nacelle de l'arostat est munie d'une hlice de 8 mtres de diamtre +en arc horizontal. C'est l'appareil propulseur; il est situ 17 mtres +environ au-dessous du grand axe de l'arostat. Pour imprimer au ballon une +vitesse de deux lieues l'heure, il suffit de transmettre l'hlice un +travail total de 30 kilogrammtres. + +En prsence de cette petite puissance motrice, dit M. Dupuy de Lme, il +m'a paru avantageux de ne pas recourir une machine feu quelconque, +et d'employer simplement la force des hommes. Quatre hommes peuvent sans +fatigue soutenir, _pendant une heure_, en agissant sur une manivelle, +ce travail de 30 kilogrammtres, qui n'exige de chacun d'eux que 7 +kilogrammtres, 5. Avec une relve de deux hommes, chacun d'eux pourra +travailler une heure, se reposer une demi-heure, et ainsi de suite, +pendant les dix heures du voyage, qui sont une des conditions de cette +tude. + +L'arostat allong de M. Dupuy de Lme est muni d'un gouvernail, fix + l'arrire de la nacelle. L'appareil pourra s'orienter. Le ballon est +rempli de gaz de l'clairage. Il va sans dire que l'excs de force +ascensionnelle est calcul pour compenser les poids enlever, ballon, +moteur, manoeuvres, etc. Un appareil de ce genre, ajoute l'inventeur, ne +permettra d'avancer, vent debout, ou de suivre par rapport cette surface +toutes les directions dsires, que quand le vent n'aura qu'une vitesse +au-dessous de 8 kilomtres. Cela ne sera sans doute pas trs-frquent, +car cette vitesse n'est que celle d'un vent qualifi _brise lgre_. Quoi +qu'il en soit, cet arostat ayant une vitesse propre de 8 kilomtres +l'heure, lorsqu'il sera emport par un vent plus rapide, aura la facult +de suivre volont toute route comprise dans un angle rsultant de la +composante des deux vitesses. Chacun peut se rendre compte d'ailleurs que, +d'une manire gnrale, la direction donner l'arostat, par rapport +celle du vent, pour obtenir comme rsultante des deux vitesses et des deux +directions le _maximum d'cart possible_, fait avec la direction du vent +un angle un peu plus ouvert que l'angle droit. + +Tel est le projet prsent par M. Dupuy de Lme, et pour l'excution +duquel le gouvernement a allou une somme de 40,000 francs. Ce plan offre +l'inconvnient de ne pas prsenter le caractre de la nouveaut. Il +est difficile de voir en quoi il diffre sensiblement du systme de M. +Giffard. Mais M. Dupuy de Lme ne connaissait pas les travaux de cet +ingnieur. Il a charg M. Yon, le constructeur des ballons captifs +vapeur, de fabriquer le nouvel appareil. Les travaux ont t commencs, +ils ont tran en longueur; la guerre s'est termine, la Commune a pass +sur Paris, ils ne sont pas encore achevs. Nous faisons des voeux sincres +pour que M. Dupuy de Lme mette excution son projet intressant, et +qu'une exprience soit faite prochainement dans de bonnes conditions +atmosphriques. + + +LES HLICES DU BALLON LE DUQUESNE. + +M. l'amiral Labrousse a pu tenter une exprience de direction, en faisant +construire une nacelle spciale pour le ballon _le Duquesne_. Cette +nacelle tait munie d'une hlice, mue par quatre marins. Nous ferons +remarquer que le ballon _le Duquesne_ cubait 2,000 mtres, il tait +sphrique, forme trs-dfavorable toute tentative de direction. Voici un +extrait de la note que M. Labrousse a adresse l'Acadmie des sciences, +au sujet de cette tentative: + +Le ballon _le Duquesne_ est parti ce matin (9 janvier) des ateliers de +M. Godard la gare d'Orlans, arm de l'appareil d'hlice en question, +construit par les ordres de M. Dorian, ministre des travaux publics. + +Le vent portait directement l'est, c'est--dire chez les Prussiens, +avec une vitesse approximative de 4 mtres par seconde; c'est pourquoi on +a recommand aux hommes de faire agir les hlices de manire pousser le +ballon dans la direction du sud. L'impression des personnes prsentes a +t que le ballon gagnait en effet notablement dans cette direction; il +faut donc esprer qu'au lieu de tomber chez les Prussiens, il viendra +tomber dans les environs de Besanon, peut-tre en Suisse. + +Qu'il nous suffise de dire que le ballon est tomb en pleine direction +d'est, tout prs de Reims, o il a pu s'chapper des Prussiens, et que +par consquent les hlices n'ont produit aucun effet efficace. Du reste +l'exprience a t contrarie pendant le voyage par les rotations +frquentes de l'arostat sphrique. Tous les aronautes savent que le +ballon, dans l'air, tourne frquemment autour de son axe. + + +PROJETS DIVERS DE BALLONS DIRIGEABLES. + +Si les inventeurs de ballons dirigeables ont abond Tours, comme nous +l'avons dit dans le courant de cet ouvrage, ils n'ont pas non plus fait +dfaut Paris. Nous parlerons en quelques mots des diffrents projets +soumis l'Acadmie des sciences. + +M. Sorel (21 novembre 1870) cherche produire d'abord une diffrence de +vitesse entre celle du vent et celle du ballon. Il munit la nacelle de +deux hlices, l'une l'arrire, l'autre l'avant, il la garnit de trois +voiles latrales. La marche et la direction du ballon devront tre la +rsultante des forces combines du vent agissant sur les voiles et sur +l'action mcanique de l'hlice latrale, prenant son point d'appui sur +l'air. L'inventeur oublie dans son systme une voile, qui entranera +probablement toutes les autres. Cette voile immense, qu'il n'a pas vue, +c'est le ballon lui-mme. + +M. Derode (28 novembre 1870) munit son ballon d'un plan inclin, il +s'lve verticalement. Puis, en descendant, il oriente son parachute +plan-inclin, et lance obliquement l'arostat dans une direction voulue. +Il compte se diriger compltement, en renouvelant successivement et +plusieurs reprises, ces mouvements d'ascensions verticales et de descentes +obliques. Pour faire descendre volont l'arostat, M. Derode se sert +de deux gaz, l'hydrogne et l'ammoniaque; il diminuera la force +ascensionnelle du ballon et le fera descendre, en absorbant l'ammoniaque +par l'eau. + +M. Bouvet (12 et 19 dcembre 1870) propose de soumettre le gaz du ballon + l'action de la chaleur, pour obtenir volont les ascensions et les +descentes. C'est le gaz du ballon lui-mme qui sert de combustible. + +Il faudrait prendre garde de ne pas tout enflammer! Voil un arostat que +peu d'aronautes aimeraient conduire dans les airs. + +M. Hir (30 janvier 187l) propose de construire un ballon muni de trois +hlices. L'une, place l'avant, servira d'hlice de propulsion pour +diriger la marche de l'arostat, l'autre, place l'arrire, tournera +dans un plan perpendiculaire l'hlice de marche, et servira de +gouvernail. La troisime tournera horizontalement au-dessus du ballon, et +servira faire monter ou descendre le grand poisson arien. + +Ah! Messieurs les inventeurs! voil certes des ides ingnieuses en +thorie, mais que de difficults pratiques dans les constructions, que +d'impossibilits que vous n'entrevoyez mme pas! Quand vous aurez fait une +douzaine de bonnes ascensions dans nos arostats tels qu'ils sont, vous +connatrez le ballon, vous saurez ce que c'est que cet ocan immense +aux flots mobiles et capricieux qu'on appelle l'atmosphre! A votre +intelligence s'ouvriront des horizons inconnus, des ides nouvelles et +peut-tre fcondes. Montez en ballon, devenez des aronautes, vous pourrez +alors perfectionner la machine que vous aurez tudie. Jacquard, avant de +construire le mtier tisser, tait tisserand lui-mme. Bernard Palissy +s'est fait peintre cramiste avant de trouver le secret de l'mail +italien. Si vous voulez amliorer les ballons, les modifier, les munir +d'appareils dirigeables, devenez aronautes! + + + + +CONCLUSION. + + + + +LES BALLONS ET LA GUERRE. + + +Quand les frres Montgolfier eurent lanc dans l'espace le premier globe +arien, qui lentement se dtacha du sol pour prendre possession des plages +mystrieuses de l'atmosphre, on crut entrevoir, dans le fait de cette +exprience, une date jamais clbre dans les annales de la science. +L'Institut, reprsent par une commission de savants illustres, prside +par Lavoisier, essaya de tracer la voie que la nouvelle dcouverte allait +suivre dans l'avenir; le clbre chimiste se chargea, dans un rapport +remarquable, de faire l'apologie des ballons; il parla des progrs qu'ils +avaient compter, des services qu'ils taient appels rendre. Il les +voyait jouant un rle important dans les tudes mtorologiques, dans +certaines entreprises industrielles; mais il ne songea jamais signaler +l'usage qu'on en pouvait faire dans ces immenses conflits qui divisent les +peuples, et qui les portent se ruer les uns contre les autres pendant la +guerre. + +C'est que le gnie de l'invention est essentiellement pacifique; n du +travail et des rudes labeurs, il ne pense qu' crer; il n'admet pas que +l'on puisse dtruire. Les Montgolfier, en trouvant le principe qui rendra +leur nom jamais imprissable, songeaient aux bienfaits dont il devait +doter la socit. Quelle n'et pas t leur stupfaction, si quelqu'un +leur avait dit alors que les ncessits de la guerre, qui usent de +toutes les ressources d'un pays, allaient plus tard recourir aux ballons +eux-mmes? Sans entrer dans des discussions d'un ordre moral, qui ne sont +pas de nature trouver place ici, contentons-nous de constater que la +guerre, cette grande calamit, ce grand mal, est sans doute ncessaire, +puisqu'on ne trouve pas, dans l'histoire des peuples, une priode de vingt +ans o elle n'apparaisse avec ses horreurs et ses ravages. Que ceux qui +rvent la paix universelle, l'harmonie des peuples, l'ge d'or, aillent +porter leurs thories dans d'autres plantes, mais sur notre globe, ils +parleront toujours des sourds. Comme l'a dit La Bruyre, s'il n'y avait +que deux hommes sur la terre, et qu'ils aient reu chacun en partage un +hmisphre, ils trouveraient encore le moyen de se rencontrer pour se +battre entre eux. + +La guerre a exist hier; elle existera demain. Notre malheureux pays a +succomb dans une lutte rcente et effroyable, mettons tout en oeuvre +pour qu'il triomphe quand l'heure de la revanche aura sonn. Les hommes +comptents se chargeront des graves problmes de la rorganisation +militaire, de la fabrication des engins meurtriers, des canons, des +mitrailleuses. Tout cela est une besogne hideuse qui rpugne un peuple +civilis, personne n'en disconviendra, mais tant donn ce fait qu'il faut +se battre, tchons au moins d'tre les plus forts et les plus habiles. + +Dans notre humble et modeste sphre d'arostation, nous avons acquis +quelque exprience, par une pratique vraiment assidue qui nous permettra +peut-tre d'indiquer, avec quelque efficacit, les ressources que les +ballons peuvent fournir la guerre. Les arostats du sige de Paris ont +bien amplement prouv les immenses avantages que la navigation arienne, +telle qu'elle est, avec toutes ses imperfections, est capable d'offrir +une place assige; mais nous croyons tre en droit d'affirmer que les +ballons sont appels rendre des services plus grands encore, si on les +utilise comme moyens d'observation militaire, et mme dans certains cas +comme engins de destruction, en leur confiant la mission de lancer sur +l'ennemi des bombes incendiaires. Toutefois, avant d'tudier ce qu'on +pourrait faire, il est utile d'examiner ce qui a t fait, et de passer +rapidement en revue les expriences excutes dans le pass. + + +LES AROSTIERS MILITAIRES DE LA PREMIRE REPUBLIQUE. + +En 1793, lors du sige de la ville de Cond, le commandant Chanal, +homme d'action et d'intelligence, enferm dans la place-forte investie, +cherchait tout prix donner de ses nouvelles, envoyer des dpches au +colonel Dampierre, qui commandait une division franaise hors des lignes +d'investissement. Il recourut aux ballons. Il fit construire un arostat +de papier qu'il lana en libert dans l'espace, avec un petit paquet de +dpches. L'appareil tomba juste au milieu du camp ennemi, et fournit au +prince de Cobourg des renseignements sur la situation de la forteresse. +Un tel dbut n'tait pas d'heureux prsage pour la fortune future des +arostats messagers! Mais ce fait isol passa inaperu; pendant que le +commandant Chanal tentait cette exprience, le clbre chimiste Guyton de +Morveau envisageait l'usage qu'on pouvait faire des ballons pendant la +guerre, sous un tout autre aspect. Il songea organiser des postes de +ballons captifs pour tudier les mouvements de l'ennemi, pour surveiller +du haut des airs ses allures et ses changements de position. Guyton de +Morveau n'tait pas un esprit ordinaire, il s'tait signal dj par de +remarquables travaux en chimie; homme de science, il s'prenait de tout +ce qui touche la vritable investigation scientifique; il n'avait pas +laiss passer auprs de lui la dcouverte des Montgolfier, sans y fixer +ses regards; il s'tait familiaris avec l'arostation par de nombreuses +ascensions, excutes Dijon.--Guyton de Morveau avait t nomm +reprsentant du peuple la Convention nationale; il venait d'tre choisi +par le Comit de salut public, avec Monge, Berthollet, Carnot et Fourcroy, +comme membre d'une commission destine faire servir aux besoins de la +guerre les rcentes dcouvertes de la science. + +Guyton de Morveau proposa d'organiser, pour l'arme, des arostats +d'observation militaire. Sa proposition fut immdiatement accepte par +le Comit de salut public. On marchait vite cette poque, et tous les +moyens que suscitait l'esprit scientifique pour la dfense du sol de la +Rpublique, taient mis en action avec la plus tonnante promptitude. +On ne se payait pas de mots, mais d'actes nergiques; on avait lutter +contre toute l'Europe coalise! + +La seule condition qui fut impose Guyton de Morveau, c'tait de +prparer l'hydrogne destin gonfler ses ballons sans employer d'acide +sulfurique fabriqu avec le soufre, dont on avait besoin pour faire de la +poudre. Lavoisier venait de dcouvrir un nouveau mode de prparation de +l'hydrogne, par l'action du fer chauff au rouge sur la vapeur d'eau. +Guyton de Morveau ne perd pas son temps, il court au laboratoire de +Lavoisier, fait un essai en grand, qui russit; il communique ce rsultat +important au Comit de salut public qui l'encourage dans ses essais. +Aussitt, le clbre chimiste s'adjoint un physicien distingu, nomm +Coutelle, qui tait connu Paris par le beau cabinet de physique qu'il +avait organis avec toutes les ressources de la science actuelle. + +Coutelle fait fabriquer la hte un arostat de 9 mtres de diamtre, il +tudie les vernis, les conditions d'une bonne fabrication. Le Comit de +salut public l'installe aux Tuileries dans la salle des marchaux, o il +construit un grand fourneau, muni d'un long tube de fonte au milieu duquel +la vapeur d'eau se dcomposera par le contact de tournure de fer chauffe +au rouge. Quand tout est prt, Coutelle fait une premire exprience; la +production de l'hydrogne s'opre dans de bonnes conditions, comme le +constatent les physiciens Charles et Cont, qui assistent aux dtails de +l'opration. + +Ds le lendemain, Coutelle reoit l'ordre d'aller se mettre la +disposition du gnral Jourdan qui vient de recevoir le commandement de +_l'arme de Sambre-et-Meuse_. Il part, il arrive Maubeuge. Mais l'arme +franaise a quitt ses positions, il faut courir six lieues de l, +Beaumont, chercher le quartier gnral. Coutelle arrive enfin prs du +gnral Jourdan, qui le reoit d'un air rbarbatif. Un ballon, dit-il, +qu'est-ce que c'est que cela? Vous m'avez tout l'air d'un suspect, j'ai +bonne envie de vous faire fusiller. Coutelle s'explique. Le gnral +Jourdan se calme; il ne demande pas mieux que de faire des essais; il +appellera l'arostier ds que le moment sera venu d'agir. + +Cependant des expriences se continuent Paris, avec Cont, cet homme +si habile que Monge avait pu dire en parlant de lui: Il a toutes les +sciences dans la tte et tous les arts dans la main, et bientt avec +Coutelle qui est revenu de Beaumont. Un ballon construit dans de bonnes +conditions s'lve quelques jours aprs 500 mtres l'tat captif, et +ouvre l'oeil un espace trs-tendu; le Comit de salut public se dcide + dcrter la formation d'une compagnie 'arostiers militaires. + +Voici cette pice d'un haut intrt: + +ARRT DU COMIT DE SALUT PUBLIC, CONCERNANT LA FORMATION D'UNE COMPAGNIE +D'AROSTIERS MILITAIRES. + +13 germinal an II (2 avril 1794). + +Vu le procs-verbal de l'preuve faite Meudon, le 9 de ce mois, d'un +arostat portant des observateurs, le Comit de salut public, dsirant +faire promptement servir la dfense de la Rpublique cette nouvelle +machine, qui prsente des avantages prcieux, arrte ce qui suit: + +Art. 1er. Il sera incessamment form, pour le service d'un arostat +prs l'une des armes de la Rpublique, une compagnie qui portera le nom +d'arostiers. + +Art. 2. Elle sera compose d'un capitaine, ayant les appointements de +ceux de premire classe, d'un sergent-major, qui fera en mme temps les +fonctions de quartier-matre; d'un sergent, de deux caporaux et de vingt +hommes, dont la moiti aura au moins un commencement de pratique dans les +arts ncessaires ce service, tels que maonnerie, charpenterie, peinture +d'impression, chimie, etc. + +Art. 3. La compagnie sera pour le surplus de son organisation et pour la +solde l'instar d'une compagnie, et recevra le supplment de campagne, +comme les autres troupes de la Rpublique, conformment la loi du 30 +frimaire. + +Art. 4. Son uniforme sera habit, veste et culotte bleus, passe-poil +rouge, collets, parements noirs, boutons d'infanterie avec pantalon et +veste de coutil bleu pour le travail. + +Art. 5. L'armement de ladite compagnie consistera en un sabre et deux +pistolets. + +Art. 6. Le citoyen Coutelle, qui a dirig jusqu' ce jour les oprations +ordonnes ce sujet par le comit, est nomm capitaine de ladite +compagnie et charg de lui remettre incessamment la liste de ceux qui se +prsenteront pour y tre admis, et qu'il jugera capables de remplir les +diffrents grades. + +Art. 7. Aussitt que ladite compagnie sera forme, et mme avant qu'elle +soit complte, ceux qui y seront reus se rendront sur-le-champ Meudon, +pour y tre exercs aux ouvrages et manoeuvres relatifs cet art. + +Art. 8. La compagnie des arostiers, lorsqu'elle sera l'arme o dans +une place de guerre, sera entirement soumise pour son service au rgime +militaire, et prendra les ordres du commandant en chef. Quant la dpense +rsultant des dpenses relatives l'arostat et des appointements de la +compagnie, elle sera prise sur les fonds la disposition de la commission +des armes et poudres, qui fera passer les sommes ncessaires au +sergent-major et recevra les comptes. + +Sign au registre: les membres du Comit de salut public: +C.A. PRIEUR, CARNOT, ROBESPIERRE, LINDET, BILLAUD-VARENNES, BARRRE. + +Pour extrait: +BARRRE, BILLAUD-VARENNES, CARNOT, C.A. PRIEUR. + +Peu de temps aprs, Coutelle est Maubeuge, avec son ballon et son +quipe. La place vient d'tre assige par les Autrichiens. + +Le capitaine arostier se met en mesure de construire son fourneau gaz, +de gonfler l'arostat qu'il a baptis l'_Entreprenant_; quand tout est +prt, il s'en va prvenir le gnral commandant en chef et le supplie de +le faire agir immdiatement. Le lendemain une sortie s'organise contre les +Autrichiens; Coutelle s'lance dans la nacelle de l'_Entreprenant_, que +remorquent avec des cordes une poigne de soldats; il s'avance jusque sous +le feu des ennemis, et deux de ses hommes sont grivement blesss. + +Rentr en ville aprs cette affaire, le ballon l'_Entreprenant_ excute +des ascensions captives deux fois par jour. Du haut des airs, Coutelle +lance terre de petites dpches attaches un sac de sable, et +fournissant le rcit du spectacle qui s'offre ses yeux. Chaque jour il +donne de nouveaux dtails sur les travaux des assigeants qu'il surveille +du haut de son observatoire arien. + +L'ennemi s'inquite vivement de ce ballon si nouveau pour lui, qu'il voit +planer dans l'espace, comme un oeil mystrieux l'piant sans cesse. Il +lui tire des coups de canon, mais sans l'atteindre; quelques soldats +autrichiens sont frapps d'une terreur superstitieuse devant ce globe, +qu'ils considrent comme une oeuvre diabolique; parfois ils s'agenouillent +et se mettent en prires devant un tel prodige[15]. + +[Note 15: _Mmoire sur Carnot_.] + +Peu de temps aprs, le gnral Jourdan se dispose aller investir +Charleroi, o l'arme hollandaise se prpare contre la France une rude +rsistance. Il donne l'ordre Coutelle de transporter son arostat de +Maubeuge Charleroi, qui n'est pas loign de moins de douze lieues. Ce +n'est pas une entreprise facile, mais malgr toutes les difficults de +la route, Coutelle arrive bon port avec l'_Entreprenant_ qu'il a fait +transporter tout gonfl. + +Il a fallu attacher la hte, tout autour du ballon, des cordes +d'quateur, destines remorquer l'appareil par des pitons. Il a fallu +faire passer l'_Entreprenant_ au-dessus des toits de la ville de Maubeuge, +lui faire franchir des bastions et des fosss, il a fallu enfin tromper la +vigilance des ennemis, leur dissimuler le passage d'un globe de soie de 40 +mtres de haut; l'entreprise a russi au prix des plus rudes fatigues! + +Quand l'_Entreprenant_ apparat aux yeux des Franais camps autour de +Charleroi, les soldats courent sa rencontre en faisant retentir l'air de +clameurs de joie. Ils lvent les bras au ciel, en signe d'admiration, et +bientt la fanfare militaire retentit pour fter la bienvenue au nouvel +appareil. + +Avant la fin du jour, Coutelle dirige son ballon captif vers la ville, +et fait une reconnaissance importante; il a aperu les assigs et a pu +donner des renseignements utiles sur leurs forces et leurs positions. Le +lendemain l'arostier de la Rpublique reste huit heures conscutives dans +la nacelle, en compagnie du gnral Morelot; le surlendemain Charleroi +capitule. La garnison hollandaise tout entire est faite prisonnire. + +Quelques heures aprs, les Autrichiens accourent au secours de la place +investie, mais trop tard! + +La prise de Charleroi eut une importance capitale dans les oprations +de l'arme franaise, et le ballon de Coutelle n'a certainement pas t +tranger ce succs, qui prpara pour Jourdan la victoire de Fleurus. + +En effet, les Autrichiens s'avancent rapidement vers Charleroi, sous les +ordres du prince de Cobourg. L'arme franaise les attend de pied ferme +sur les hauteurs de Fleurus, d'o elle va se prcipiter bientt pour +craser l'ennemi. + +L'arostat l'_Entreprenant_ s'lve dans les airs vers la fin de la +bataille, et pendant plusieurs heures de suite, Coutelle envoie au gnral +en chef des notes prcieuses sur les mouvements de l'ennemi. + +Jourdan n'hsite pas reconnatre les services des arostiers militaires, +et Carnot, dans ses Mmoires, dclare que sans l'_Entreprenant_, bien +des oprations de l'arme autrichienne auraient t caches au gnral +franais, par des accidents de terrain qui n'arrtaient pas le regard de +l'aronaute juch dans sa nacelle. + +Malheureusement, malgr cette brillante campagne, les arostiers +militaires devaient bientt tre arrts par de nombreux +obstacles.--Coutelle, aprs Fleurus, suivit l'arme franaise avec +son ballon, mais, arriv prs des hauteurs de Namur, il reconnut que +l'_Entreprenant_, us par le service, tait hors d'tat de rester gonfl. + +Pendant que ces vnements se passaient, la Convention nationale, ayant +pris connaissance des premiers rsultats fournis par les observations +arostatiques, prenait la dcision de former une deuxime quipe +d'arostiers militaires, qui resterait Meudon, sous le commandement de +Cont. Le Comit de salut public transforma bientt ce dpt en +cole arostatique. On avait compris que les ballons ne peuvent tre +efficacement utiliss que sous la condition d'tre confis des hommes +initis la pratique du gonflement, la manoeuvre des ascensions, +habitus observer du haut des airs une campagne tendue, rompus enfin +toutes les nombreuses besognes qui se rattachent l'art si compliqu de +l'aronautique. Le Comit de salut public fit paratre le dcret suivant: + +ARRT DU COMIT DE SALUT PUBLIC RELATIF A L'INSTALLATION D'UNE COLE +AROSTATIQUE + +10 brumaire an III (31 octobre 1794). + +Le Comit de salut public, considrant que le service des arostiers +exige des connaissances et une pratique dans les arts que l'on ne peut +esprer de runir qu'en prparant, par des tudes et des exercices +appropris, les hommes qui s'y destinent, et voulant assurer ce service +et en tendre les ressources, soit auprs des armes, o l'exprience a +constat dj son utilit, soit par l'application que l'on peut faire de +ce nouvel art pour le figur du terrain sur les cartes, Arrte ce qui +suit: + +Art. 1er. Il sera tabli dans la maison nationale de Meudon une cole +d'arostiers, dans laquelle, indpendamment des exercices pour les former + la discipline militaire, et des travaux de construction et de rparation +des arostats auxquels ils sont employs, ils recevront des leons de +physique gnrale, de chimie, de gographie, et des diffrents arts +mcaniques, relatifs l'arostation. + +Art. 2. Cette cole sera compose de soixante arostiers, y compris ceux +dj reus pour entrer dans la nouvelle compagnie que le Comit avait t +charg de former. Ils seront logs dans la partie de la maison nationale +de Meudon qui leur sera assigne; ils auront le mme uniforme que celui +qui a t rgl pour la deuxime compagnie d'arostiers, et recevront +galement la solde de canonniers de premire classe. + +Art. 3. Les soixante arostiers seront diviss en trois sections, chacune +de vingt hommes. + +Art. 4. Il y aura, pour chaque section, un officier ayant le grade de +sous-lieutenant, un sergent et deux caporaux, lesquels seront assimils +aux officiers d'artillerie de mme grade, et jouiront des traitements et +soldes qui leur sont attribus. + +Art. 5. L'cole des arostiers aura pour chef un directeur charg de +diriger toutes les oprations de construction et de rparation des +arostats, de rgler et ordonner les exercices et manoeuvres et de +maintenir l'ordre et la discipline. Il correspondra avec la commission des +armes et poudres, lui adressera les demandes de matires ncessaires, et +l'informera de ce qui pourra tre mis sa disposition pour le service des +arostats en campagne. Les appointements seront de six mille livres. + +Art. 6. Il y aura un sous-directeur avec appointements de quatre mille +livres, charg des mmes fonctions en l'absence et sous les ordres du +directeur. + +Art. 7. Il y aura pour les trois sections un quartier-matre charg du +dcompte et des mmes dpenses du matriel, pour lesquelles il lui sera +remis un fonds d'avances sur la proposition de la commission des armes +et poudres. Il en comptera tous les quinze jours ladite commission sur +mmoires viss par le directeur. + +Art. 8. Un tambour est attach ladite cole. + +Art. 9. Il y aura dans l'cole un garde-magasin charg de tenir registre +de l'entre et sortie de toutes matires, soit de consommation, soit +destines aux preuves et constructions, ainsi que de veiller la +conservation des meubles, ustensiles, livres et machines, servant +l'instruction; il lui sera donn un aide ou sous-garde lorsqu'il sera jug +ncessaire. + +Art. 10. Le directeur prsentera incessamment l'approbation du comit +un rglement sur la distribution du temps pour les leons et exercices, +de manire que les lves arostiers reoivent l'instruction qui leur est +ncessaire dans les sciences physiques et mathmatiques, et se forment +dans la pratique des arts mcaniques, autant nanmoins que le permettront +les travaux de la fabrication et les exercices des oprations et +manoeuvres. + +Art. 11. Le citoyen Cont, charg de la conduite des travaux de Meudon +relatifs l'arostation, est nomm directeur. Le citoyen Bouchard, reu +arostier de la deuxime compagnie dont la leve avait t ordonne, est +nomm sous-directeur. + +Art. 12. Le directeur prsentera l'approbation du Comit la nomination +des citoyens qu'il jugera propres remplir les places des officiers, +sous-officiers et garde-magasin. + +Art. 13. Il prsentera de mme son approbation la nomination des +instructeurs pour les diverses parties, lesquels seront pris, autant qu'il +sera possible, parmi les arostiers reus qui ont donn des preuves de +capacit. + +Art. 14. Le prsent arrt sera adress aux reprsentants du peuple, la +maison nationale de Meudon, qui sont invits prendre les mesures +qu'ils jugeront convenables pour assurer le succs de cet tablissement, +maintenir l'ordre et la discipline de l'cole, et empcher qu'il n'en +rsulte aucun inconvnient pour les autres oprations mises sous leur +surveillance. + +Art. 15. Expdition du prsent arrt sera pareillement envoye la +commission des armes et poudres, charge de concourir son excution en +ce qui la concerne. + +Sign: +L.-B. GUYTON, FOURCROY, J.-F.-B. DELMAS, PRIEUR, PELET, MERLIN, +CAMBACRS. + +Pour copie conforme: +_Le directeur de l'Ecole nationale arostatique_, +Sign: CONT. + + +Bientt, nous retrouvons Coutelle au sige de Mayence d'o l'arme +franaise veut dloger les Autrichiens. L'intrpide arostier continue ses +reconnaissances arostatiques. + +Il reoit un jour l'ordre de s'approcher de la ville avec son ballon +captif, pour donner des renseignements sur l'tat des fortifications. Il +s'lance dans la nacelle, mais le vent est violent, et peine parvient-il + s'lever dans l'espace, que des bourrasques rabattent violemment +l'_Entreprenant_ jusque vers la terre. A chaque rafale, les 64 arostiers +qui retiennent les cbles sont soulevs du sol. La nacelle par moments se +heurte contre terre, elle ne tarde pas se briser sous l'action de ces +chocs nergiques. + +Les gnraux autrichiens contemplent de loin ce spectacle dramatique du +haut des remparts de Mayence. Ils ne peuvent s'empcher d'admirer ce globe +arien, mais ils ne peuvent non plus matriser l'motion que fait natre +en eux le spectacle des oscillations de la nacelle, o un homme risque sa +vie avec tant d'hrosme. + +Ils font immdiatement sortir un parlementaire de la place, et l'envoient +au gnral franais, auquel ils demandent en grce de faire descendre le +brave officier de la nacelle arienne o il expose ses jours: ils lui +offrent d'entrer dans les lignes autrichiennes, pour examiner librement la +disposition des fortifications! + +Voil comment la France tait traite par ses ennemis sous la premire +Rpublique! + +Malgr les efforts de Coutelle, malgr les tentatives renouveles +ailleurs, les ballons militaires ne retrouvrent plus l'occasion de se +signaler comme Maubeuge, comme Fleurus. Aprs quelques insuccs, aprs +quelques accidents, au lieu de persvrer, Hoche se prsenta, qui ne +croyait pas aux ballons et qui demanda le licenciement du corps des +arostiers. Cependant l'cole de Meudon resta toujours ouverte; elle +aurait certainement exerc de nombreux arostiers, organis des quipes, +construit des ballons, mais Bonaparte, son retour de l'expdition +d'Egypte, la fit fermer sans rmission. Le futur empereur connaissait les +fondateurs de cette cole, Coutelle et Cont, il savait quel tait leur +zle pour la libert, leur dvouement pour la Rpublique! + +L'cole arostatique attend encore sa rouverture! + + +ESSAIS DIVERS.--LES BALLONS MILITAIRES AUX TATS-UNIS. + +L'tranger ne manqua pas de profiter des enseignements fournis par le +ballon de Fleuras. Mais il ne se rencontra nulle part un autre Coutelle +ou un nouveau Cont, car les diffrentes entreprises excutes depuis, ne +donnrent aucun rsultat. En 1812, les Russes tudirent les arostats au +point de vue militaire; ils ne se dcidrent pas les utiliser pour les +reconnaissances, mais ils songrent les employer l'tat libre, pour +faire tomber, du haut des airs, des bombes sur l'arme franaise. Ils +modifirent ensuite ce projet, et firent construire Moscou un immense +ballon qui devait pouvoir porter au moins cinquante hommes. Cet arostat +ne fut jamais achev; il est probable du reste qu'il n'aurait jamais pu +rpondre aux esprances qu'il avait fait natre. + +En 1815, Carnot, commandant en chef la ville d'Anvers, assige par +l'ennemi, fit excuter des reconnaissances en ballon captif, mais on +manque de renseignements prcis sur les expriences qui furent excutes. + +En 1826, l'attention du gouvernement franais fut srieusement attire sur +la question des ballons militaires, par un ancien professeur de l'cole +militaire, M. Ferry. Une commission fut nomme, elle approuva les projets +de M. Ferry, et termina son rapport en disant que les premiers travaux des +arostiers de la Rpublique devaient tre continus. + +Le gouvernement de la Restauration engloutit le rapport de la commission, +et le mmoire de M. Ferry dans les profondeurs les plus caches de ses +cartons ministriels! + +En 1849, les Autrichiens, pendant le sige de Venise, gonflrent des +petits ballons de papier, munis de bombes, qui devaient tomber sur la +ville assige. Ils lancrent deux cents de ces ballonneaux incendiaires. +Les ballons s'lvent, ils marchent sur Venise, ils s'lvent encore, et +sont pris par un contre-courant qui les ramne sur la campagne occupe par +l'arme autrichienne, o les bombes incendiaires viennent tomber, sans +causer de grands dgts. + +Depuis cette poque, on ne retrouva plus les ballons militaires que de +l'autre ct de l'Atlantique. Pendant la guerre des Etats-Unis, le gnral +Mac-Clellan employa successivement, en 1861, les aronautes La Mountain +et Allan. Le premier partit un jour du camp de l'Union, il traversa +Washington en ballon captif, puis coupant ses cordes, il s'leva en +libert. Il embrasse d'un seul coup d'oeil le panorama des positions +ennemies, il prend des notes minutieuses qu'il communique au gnral +Mac-Clellan, aprs tre descendu Maryland. + +M. Allan entreprit sans grand succs des expriences de tlgraphie +arostatique; mais dans cet ordre de tentatives, d'autres essais +satisfaisants furent tents en Amrique, comme nous l'apprend le _Journal +militaire de Darmstadt_. + +Dans les derniers jours de mai 1862, dit ce journal, l'arme unioniste, +campe devant Richmond, lana au-dessus de la place un ballon captif. Un +appareil photographique fut dirig vers la terre et permit de prendre, en +perspective, sur une carte, tout le terrain de Richmond Manchester, +l'ouest, et Chikahoming, l'est. La rivire qui arrose la capitale, les +cours d'eau, les chemins de fer, les chemins de traverse, les marais, bois +de pins, etc., furent tracs; on y porta aussi la disposition des +troupes, batteries d'artillerie, infanterie et cavalerie. On en tira deux +exemplaires. On les divisa en 64 parties, comme un champ de bataille, avec +les signes conventionnels, A, Ae, etc. Le gnral Mac-Clellan eut un de +ces exemplaires, le conducteur de ballon eut l'autre. + +L'arme fut d'abord retenue dans le camp, par le mauvais temps, une +journe tout entire; le 1er juin, l'arostat s'leva, vers midi, une +hauteur de plus de mille pieds, au-dessus du champ de bataille, et se mit +en relation avec le quartier-gnral par un fil tlgraphique. Pendant une +heure, les mouvements de l'ennemi furent signals avec exactitude. Une +demi-heure plus tard, la dpche porta: _Sortie de la maison Cadeys_. +Mac-Clellan put, en un instant, donner ordre d'avancer au gnral +Heinsselmann, et prescrivit au gnral Summer, qui tait dj au-del de +Chikahoming, de marcher tout de suite sur la petite rivire. Les deux +divisions, runies en deux heures de temps, faisaient face l'ennemi, et +dfendaient le champ de bataille. Partout o les assigs hasardrent une +attaque, ils furent repousss avec des pertes considrables, et furent +attaqus sur les points les plus faibles par des forces suprieures. +Ils dirigrent contre le ballon un canon ray, d'une norme porte. Les +projectiles firent explosion prs du ballon, et si prs que les aronautes +jugrent prudent de s'loigner. Le ballon fut descendu terre, lanc dans +une autre direction, et assez haut pour tre hors de porte des pices +ennemies. Il fut mis de nouveau en communication avec la terre ferme, et +l'arme assigeante eut avis que de fortes masses de troupes accouraient +sur le champ de bataille dans une autre direction. Ds qu'elles furent +arrives la porte du canon des fdraux, elles se virent prvenues avec +une rapidit qui dut leur paratre inconcevable. Il semblait que le Dieu +des batailles les et compltement abandonnes en ce jour. Elles se +voyaient conduites en avant pour servir de but au canon des Yankees. +Elles ne pouvaient suivre aucune direction, sans rencontrer un mur de +baonnettes impntrables. Toutes les tentatives de l'arme du Sud pour +enfoncer les lignes ennemies ayant chou, Mac-Clellan commanda une +attaque gnrale la baonnette et repoussa ses adversaires avec une +perte norme. Ce gnral n'et pu obtenir un succs aussi complet sans le +secours du ballon, et sans l'appareil dont il tait muni[16]. + +[Note 16: Extrait d'un article intitul: _Application des arostats + l'art de la guerre_, publi dans le _Journal militaire_ de Darmstadt, +traduit par le colonel d'Herbelot.] PROJET D'ORGANISATION DE BALLONS +MILITAIRES. + +Une des modifications les plus importantes introduire dans la +construction des ballons captifs destins aux observations militaires, +serait de changer leur forme sphrique. L'arostat, immerg l'tat de +libert dans l'atmosphre, fait pour ainsi dire partie intgrante du +courant arien qui le transporte, il se dplace avec l'air, il peut, et il +doit mme offrir la forme sphrique; mais s'il est destin tre remorqu + l'tat captif, contre le vent, s'il est appel s'lever dans l'air, +retenu par des cibles qui l'attachent un mme point, cette forme, qui +offre une grande prise l'effort du vent, devient trs-dsavantageuse. + +Les ballons d'observations devraient prsenter un volume gomtrique +allong, analogue celui d'un poisson. Le filet s'attacherait au-dessous +de l'arostat, une longue barre transversale, o serait suspendue la +nacelle. L'appareil muni l'arrire d'un gouvernail, pourrait tre +orient dans la direction du vent, l'air n'agirait plus alors que sur une +petite section du systme. Ce ballon se dirigerait toujours dans le sens +du vent comme une vritable girouette, il s'lverait aisment dans +l'espace, sans exiger une force ascensionnelle considrable; son transport + terre s'effectuerait avec une grande facilit, il ne se balancerait plus + l'extrmit de ses cordes d'attache, comme les ballons ronds. + +S'agirait-il de passer une route borde d'arbres, l'axe de l'arostat +allong serait plac paralllement la route, l'appareil y circulerait, +sans effort de la part des hommes qui le remorquent, sans crainte +d'accidents pour les arostiers juchs dans la nacelle. L'toffe dont il +serait form devrait tre la soie, qui offre une grande solidit, unie +un poids trs-faible; son volume n'excderait pas 1,200 mtres cubes. + +On le gonflerait l'usine gaz la plus proche des oprations militaires; +il serait ainsi rempli de gaz d'clairage, et une fois arrim, on le +transporterait au milieu du camp, la place que le gnral en chef aurait +assigne. + +Comme il est impossible d'admettre que le ballon d'observations puisse +arriver juste heure fixe, au moment de l'action, il devrait tre son +poste quelques jours l'avance. Dans ces conditions, il ne manquerait pas +de perdre peu peu, par endosmose, une certaine quantit du gaz qu'il +contient; il serait de toute ncessit de compenser ces pertes, en lui +fournissant tous les soirs une ration de gaz. + +L'exprience nous a dmontr qu'un ballon de soie de 1,200 mtres cubes, +bien construit et bien verni, ne perd que 60 80 mtres de gaz par jour. +Il serait donc indispensable de prparer sur place cette quantit de gaz. +On aurait recours l'hydrogne pur, qui prendrait naissance avec la plus +grande facilit, par la dcomposition de l'eau sous l'action du fer et de +l'acide sulfurique. + +La batterie gaz serait forme d'un grand rservoir en bois plac sur des +roues; ce qui faciliterait son transport. Une ouverture suprieure, munie +d'une soupape de sret, permettrait l'introduction des ractifs. On +aurait ainsi une batterie-mobile, place sur des roues, et munie d'un +brancard o s'attellerait un cheval. Avec deux voitures semblables, on +produirait 100 mtres cubes d'hydrogne en moins d'une heure. A la partie +infrieure de la voiture, on pendrait une caisse o seraient places les +provisions de fer et les touries d'acide sulfurique. Avec ce matriel, et +de l'eau qu'on trouve partout, le ballon pourrait tre aliment tous les +jours. + +Pour bien exposer les diffrentes manoeuvres du ballon militaire, +supposons qu'un corps d'arme prenne ses positions en avant d'une ville +quelconque, de Reims, si vous voulez. Le gnral en chef dispose de trois +ballons d'observations qu'il va placer, l'un l'aile droite de son arme, +l'autre l'aile gauche, le troisime au centre. Les arostiers militaires +sont Reims. Ds que l'ordre leur est donn de se porter vers leurs +postes d'observations, ils gonflent de suite un premier ballon, ce qui est +fait en une journe. Les deux autres arostats se remplissent de mme le +lendemain et le surlendemain. + +L'quipe du ballon militaire se compose d'un capitaine arostier, d'un +lieutenant, d'un chef d'quipe, et de six hommes de manoeuvre. Une +compagnie de quatre-vingts soldats est charge du transport de l'arostat + terre et des manoeuvres des ascensions captives. + +Le ballon gonfl va se mettre en route; le chef arostier monte dans +la nacelle avec son lieutenant; huit cordes sont attaches la barre +transversale de l'arostat, quatre hommes s'attellent chacune d'elles +et font avancer l'appareil, en tirant en mme temps les quatre cordes de +droite et les quatre cordes de gauche. On n'utilise ainsi que quarante +hommes qui, lorsqu'ils ont besoin de repos, peuvent tre remplacs par les +quarante autres. Le ballon est suivi des deux voitures-batteries, pour la +prparation du gaz, et d'un fourgon, o sont placs les plateaux et les +cordes d'ascension, des pelles et des pioches pour enfouir la nacelle en +terre, des tuyaux de gonflement, des cordes pour les rparations, etc. + +Arriv au lieu d'observation, l'arostat est plac sur le sol. Sa pointe +est oriente dans le sens du vent, et des cordes d'quateur attaches +des pieux, enfoncs en terre, le maintiennent l'tat de repos absolu. + +Quand les trois ballons sont installs leurs postes, ils sont prts +renseigner le gnral en chef toute heure du jour. Lorsque l'ascension +doit s'excuter, un officier d'tat-major monte dans la nacelle avec le +chef arostier. Le ballon s'lve 200 mtres de haut, retenu par deux +cordes que quarante hommes laissent glisser dans des poulies, amarres +des plateaux de bois remplis de pierres. Tandis que l'aronaute surveille +le ballon, jette du lest, s'il le juge ncessaire, l'officier sonde +l'horizon soit l'oeil nu, soit l'aide d'une lunette. Si le temps est +pur, il aperoit, sous la nacelle, une immense campagne, d'une tendue de +plusieurs lieues, il peut distinguer au loin des camps ou des lignes de +bataille, il tudie minutieusement les positions et les mouvements de +l'ennemi. + +Rien n'empche de munir les trois ballons d'un appareil lectrique. Un +employ du tlgraphe ferait alors partie de la compagnie des arostiers. +Juch dans la nacelle, il ferait fonctionner l'appareil Morse sous la +dicte de l'officier d'tat-major; un fil lectrique descendrait du ballon +jusqu' terre et s'tendrait jusqu'au quartier-gnral. + +Si un combat est livr et que l'arostat captif plane dans les airs, +l'observateur voit les bataillons ennemis reculer ou avancer, il surveille +leur moindre mouvement, il fait part de tout ce qu'il-voit, l'aide du +tlgraphe. Avec trois arostats ainsi organiss, un gnral en chef peut +connatre tout moment toutes les phases successives de la grande partie +qui est en jeu. + +Mais, pourra-t-on objecter, le ballon sera le point de mire des ennemis, +ils lui lanceront une pluie de balles et de mitraille, et finiront +certainement par l'abattre. + +N'oublions pas que l'arostat captif, 200 mtres de haut, et une +distance de 1,500 mtres des feux ennemis, n'est pas un point de mire +facile atteindre; car la hauteur laquelle il plane rend le tir du +canon contre lui presque impossible. Quant aux balles de fusil, il ne les +craint pas cette distance. S'il tait surpris par un dtachement ennemi, +et qu'il se trouvt perc de quelques trous de balles, il perdrait +rapidement du gaz, et ne pourrait certainement plus continuer ses +oprations, mais la vie des observateurs ne serait pas compromise pour si +peu. Si les aronautes taient menacs d'tre faits prisonniers dans un +cas de panique, ils auraient la ressource de couper leurs cordes et de +faire une ascension libre. Enfin, si par malheur un obus atteignait +l'arostat, et y mettait le feu, les observateurs seraient, cette fois, +bel et bien perdus, mais pour ce cas particulier, nous n'aurons qu' +dire avec un brave officier qui dfendait autrefois la cause des ballons +militaires: Au pis-aller, on sauterait, et cela n'arriverait pas tous +les jours. Ce sont des dsagrments dont il est difficile de s'affranchir +absolument la guerre. + +Dans le cas o les mouvements de l'arme, pendant le combat, rendent +ncessaire de porter les ballons d'observation, soit en avant, soit en +arrire, n'oublions pas qu'ils sont trs-facilement transportables. Avec +une quipe exprimente, bien rompue aux manoeuvres, les arostats se +dplaceraient avec une grande rapidit. Nous pouvons affirmer que +dans tout ce que nous venons d'exposer sur l'organisation des ballons +militaires, il n'y a rien qui ne soit parfaitement pratique, rien qui ne +puisse se raliser avec les plus grandes chances de succs. Or, tant +donne cette possibilit--que nul aronaute ne mettra en doute,--de +transporter l'avance des ballons, au milieu des lignes d'une arme, +nous avons la persuasion que pas un militaire expriment ne pourra nier +l'efficacit d'observatoires qui lui ouvrent, 200 mtres de haut, le +panorama d'un champ de bataille. + +Quant la dpense que ncessiterait une telle organisation, elle est +presque insignifiante. Les trois ballons de soie d'un corps d'arme ne +coteraient pas plus de cent mille francs avec tout leur matriel. Les +frais de rtribution de l'quipe, les frais de prparation du gaz, +s'lveraient pour chacun d'eux quelques centaines de francs par jour. +Qu'est-ce qu'une semblable dpense pour une arme, qui cote des millions +par jour? + +Pour que l'organisation des ballons militaires soit efficace, il serait +de toute ncessit de crer une cole arostatique, o l'on formerait des +arostiers, car il en est de la manoeuvre du ballon, comme de celle du +canon. On n'improvise pas des aronautes, pas plus que des artilleurs. +Dans cette cole, on exercerait les hommes d'quipe et les chefs +arostiers, au gonflement des arostats, leur transport d'un point un +autre. Des officiers d'tat-major seraient initis aux ascensions captives +et libres, ils exerceraient leurs yeux bien voir du haut des airs, art +trs-compliqu qui ncessite une longue pratique. + +Les lves de l'cole arostatique apprendraient aussi construire des +ballons; on les enverrait plus tard, en temps de guerre, dans les places +assiges, et ils ne seraient plus embarrasss pour construire des ballons +messagers de grandes dimensions, ou de petits arostats libres en papier. + +Mais nous n'avons pas l'intention de tracer ici un programme complet, et +sans parler davantage des ballons d'observations militaires, nous voulons +dire quelques mots des arostats incendiaires. + +Le procd qu'ont employ les Autrichiens au sige de Venise est +videmment celui qui offre la plus grande chance de succs dans la +pratique. Rien n'est plus simple que d'attacher un ballonneau libre, +un obus fix un fil de fer, muni d'une mche combustible, qui brle +lentement, et arrive enflammer l'arostat au bout d'un temps dtermin. +Le ballon brl, l'obus tombe. Si l'on attaque une ville, une place +forte que l'on cerne, on trouvera toujours sur un point de la ligne +d'investissement un vent favorable, poussant un arostat vers l'enceinte +assige. On lancera quelques ballons d'essai avec des corps pesants +inoffensifs, pour s'assurer de la vitesse du vent, du temps que l'arostat +met parcourir pour passer au-dessus de l'ennemi. Si l'on voit qu'un +premier ballon n'arrive traverser la ville assige que cinq minutes +aprs son ascension, on a les conditions ncessaires au succs du +bombardement; on fixe les bombes successivement cent ou deux cents +ballonneaux, on munit ceux-ci de mches d'une longueur dtermine +qui brlent entirement en cinq minutes, et qui ne peuvent enflammer +l'arostat que lorsque leur combustion va s'achever. Ces mches sont +prpares l'avance; on a constat, par exemple, qu'une longueur de +10 centimtres a brl en 1 minute, on en prendra 50 centimtres, pour +obtenir la combustion du globe arien au moment voulu. + +Pour plus de scurit, on ne tentera l'exprience dfinitive qu'aprs +avoir sond l'atmosphre, par des ballons d'essai, afin d'tre bien +certain qu'il n'existe pas de courants suprieurs capables de ramener les +projectiles sur ceux qui les ont lancs.--Une fois que les conditions des +mouvements de l'air sont tudies, le bombardement par arostats peut se +prolonger autant de temps que le vent restera le mme.--Pour enlever une +bombe de vingt kilogrammes, il suffit d'un petit ballonneau de papier de +25 30 mtres cubes, gonfl d'hydrogne pur. Avec quelques hommes initis +au gonflement et la prparation du gaz, on pourrait lancer ainsi, dans +un temps assez restreint, plusieurs centaines de ballons munis de bombes. + +Ce procd vraiment terrible ne serait surtout efficace que dans l'attaque +d'une place forte, o l'on peut aller toujours chercher le vent, puisqu'on +occupe des positions circulaires, o se trouvent compris les quatre points +cardinaux; cependant il pourrait, dans certains cas, tre utilis en rase +campagne, quand le vent se dirigerait, du point que l'on occupe, vers les +lignes ennemies. + +En augmentant le nombre des batteries qui serviraient aux arostats +d'observation, on aurait toujours le gaz ncessaire pour gonfler les +ballons de bombardement. Il est vraiment affligeant de parler de l'usage +si effroyable qu'il serait possible de faire des arostats, mais nous ne +devons pas oublier le bombardement de Strasbourg et le bombardement de +Paris. Que les engins meurtriers dcrivent dans l'air une vaste parabole +dont l'origine est la gueule d'un canon, qu'ils s'chappent des hauteurs +de l'atmosphre, en tombant d'un arostat qui brle, le rsultat n'est-il +pas toujours le mme? Je sais bien qu'en France on n'emploiera jamais sans +rpugnance des moyens de destruction vraiment barbares et froces, mais +si l'on ne veut pas s'attacher l'tude des ballons incendiaires, qu'on +n'oublie pas, au moins, les ballons d'observations militaires, dont il est +permis de faire usage sans tre accus de franchir les bornes des droits +de la guerre. + +Nous avons rappel succinctement les expriences arostatiques du pass; +il appartient ceux qui rorganisent l'arme de songer aux ballons +militaires pour l'avenir. Aprs 1871, esprons qu'on saura bien +recommencer ce qui a t fait en 1794, par les arostiers de la premire +Rpublique! + + + +APPENDICE. + + + +DCRETS DE PARIS. + +DCRET CONCERNANT LES BALLONS-POSTE. + +_Extrait du Journal officiel de Paris._ +27 septembre 1870. +Direction gnrale des postes. + +AVIS AU PUBLIC. + +Le gouvernement de la dfense nationale a rendu, sous la date du 46 +septembre, les deux dcrets dont la teneur suit: + +PREMIER DCRET. + +Art. 1er. L'administration des postes est autorise expdier par la +voie d'arostats monts les lettres ordinaires destination de la France, +de l'Algrie et de l'tranger. + +Art. 2. Le poids des lettres expdies par les arostats ne devra pas +dpasser 4 grammes. + +La taxe percevoir pour le transport de ces lettres reste fixe 20 +centimes. + +L'affranchissement en est obligatoire. + +Art. 3. Le ministre des finances est charg de l'excution du prsent +dcret. + +(_Suivent les signatures._) + + +DEUXIME DCRET. + +Art. 1er. L'Administration des postes est autorise transporter par la +voie d'arostats libres et non monts des cartes-poste portant sur l'une +des faces l'adresse du destinataire et sur l'autre la correspondance du +public. + +Art. 2. Les cartes-poste sont en carton vlin du poids de 3 grammes au +maximum et de 11 centimtres de long sur 7 centimtres de large. + +Art. 3. L'affranchissement des cartes-poste est obligatoire. + +La taxe percevoir est de 10 centimes pour la France et l'Algrie. + +Le tarif des lettres ordinaires est applicable aux cartes-poste +destination de l'tranger. + +Art. 4. Le gouvernement se rserve la facult de retenir toute +carte-poste qui contiendrait des renseignements de nature tre utiliss +par l'ennemi. + +Art. 5. Le ministre des finances est charg de l'excution du prsent +dcret. + +(_Suivent les signatures._) + + +En excution des dcrets qui prcdent, le directeur gnral des postes +a l'honneur d'informer le public que l'ascension des ballons monts ne +pouvant avoir lieu qu' des poques indtermines, des ballons libres +seront lancs partir de demain, 28 septembre, si le temps le permet. +Les correspondances que le public voudrait tenter de faire parvenir par +ce moyen devront tre crites sur carton vlin du poids de 3 grammes au +maximum, et ne dpassant pas les dimensions d'une enveloppe ordinaire, +savoir: longueur, 11 centimtres; largeur, 7 centimtres. Cette carte sera +expdie dcouvert, c'est--dire sans enveloppe, et l'une de ses faces +sera exclusivement rserve l'adresse. + +L'affranchissement en timbres-poste desdites cartes, fix 10 centimes +pour la France et l'Algrie, sera obligatoire; celles qui seraient +adresses l'tranger devront tre affranchies d'aprs le tarif des +lettres ordinaires. + +Le public comprendra qu'il n'est possible de confier aux ballons non +monts que des correspondances dcouvert, cause du dfaut de scurit +de ce mode de transport et du risque que courent ces ballons de tomber +dans les lignes prussiennes. + +Les lettres fermes que le public entendra rserver pour tre achemines +par les ballons monts devront porter sur l'adresse la mention expresse; +_par ballon mont_. L'affranchissement en sera galement obligatoire, +d'aprs les tarifs _actuellement en vigueur_, tant pour l'intrieur _que +pour l'tranger_. Le poids desdites lettres ne devra pas dpasser 4 +grammes. + +Dans le cas o toutes les lettres recueillies ne pourraient tre +expdies par le ballon mont en partance, la prfrence sera donne aux +lettres les plus lgres. + +Paris, le 27 septembre 1870. +G. RAMPONT. + +A la suite de ces avis la plupart des journaux donnrent des +renseignements dtaills sur la forme des lettres, la manire de mettre +les adresses. Certains papetiers vendirent mme du papier lettre +pelure, pesant le poids rglementaire, et sur le verso duquel la place de +l'adresse tait marque l'avance. Voici le _fac-simil_ du verso de ces +feuilles de papier lettre: + +[Illustration] + +Plus tard un imprimeur, M. Jouaust, eut l'excellente ide de livrer au +public, des dpches-ballons, o les nouvelles gnrales taient imprimes + l'avance; on envoyait cette feuille en province, en y ajoutant sur le +verso ses nouvelles personnelles. + + +DCRET RELATIF AU VOYAGE M. GAMBETTA. + +Le jour mme de l'ascension, le _Journal officiel_ avait appris aux +Parisiens le dpart de M. Gambetta dans les termes suivants: + +Le gouvernement de la dfense nationale, + +Considrant qu' raison de la prolongation de l'investissement de Paris, +il est indispensable que le ministre de l'intrieur puisse tre en rapport +direct avec les dpartements, et mettre ceux-ci en rapport avec Paris, +pour faire sortir de ce concours une dfense nergique, + +DCRTE: + +Art. 1er. M. Gambetta, membre du gouvernement, ministre de l'intrieur, +est adjoint la dlgation de Tours; il se rendra sans dlai son poste. + +Art. 2. M. Jules Favre, ministre des affaires trangres, est charg de +l'intrim du ministre de l'intrieur Paris. + +En excution de ce dcret, le ministre de l'intrieur est parti ce matin +mme par ballon. Il a emport la proclamation qui suit l'adresse des +dpartements: + +Franais, + +La population de Paris offre en ce moment un spectacle unique au monde. + +Une ville de deux millions d'mes, investie de toutes parts, prive +jusqu' prsent, par la criminelle incurie du dernier rgime, de toute +arme de secours, et qui accepte avec courage, avec srnit, tous les +prils, toutes les horreurs d'un sige. + +L'ennemi n'y comptait pas. Il croyait trouver Paris sans dfense; la +capitale lui est apparue hrisse de travaux formidables, et, ce qui vaut +mieux encore, dfendue par 400,000 citoyens qui ont fait d'avance le +sacrifice de leur vie. + +L'ennemi croyait trouver Paris en proie l'anarchie; il attendait la +sdition, qui gare et qui dprave; la sdition, qui, plus srement que le +canon, ouvre l'ennemi les places assiges, + +Il l'attendra toujours. Unis, arms, approvisionns, rsolus, pleins de +foi dans la fortune de la France, les Parisiens savent qu'il ne dpend +plus que d'eux, de leur bon ordre et de leur patience, d'arrter pendant +de longs mois la marche des envahisseurs. + +Franais! c'est pour la patrie, pour sa gloire, pour son avenir, que la +population parisienne affronte le fer et le feu de l'tranger. + +Vous qui avez dj donn vos fils, vous qui nous avez envoy cette +vaillante garde mobile, dont chaque jour signale l'ardeur et les exploits, +levez-vous en masse, et venez nous; isols, nous saurions sauver +l'honneur; mais avec vous, et par vous, nous jurons de sauver la France! + +Paris, le 7 octobre 1870. + + +DCRET CONCERNANT LES DPCHES PAR PIGEONS. + +_Journal officiel de Paris_. +10 novembre 1870. + +Le gouvernement de la dfense nationale a rendu, sous la date du 10 +novembre 1870, le dcret dont la teneur suit: + +Le gouvernement de la dfense nationale, Considrant la ncessit de +rtablir dans une certaine mesure les communications postales entre les +dpartements et Paris, pendant la dure du sige, + +DCRTE: + +Art. 1er. L'administration des postes est autorise faire reproduire +par la photographie microscopique, et expdier par les pigeons voyageurs +ou par toute autre voie, des dpches que les habitants des dpartements +adresseront Paris et dans l'enceinte fortifie. + +Art. 2. Ces dpches pourront consister en quatre rponses, par OUI ou +par NON, crites sur cartes spciales envoyes par le correspondant de +Paris. + +Les habitants des dpartements auront en outre la facult d'expdier, +sous forme de lettres, des dpches composes de quarante mots au maximum, +adresse comprise. + +Art. 3. L'administration des postes mettra en vente dans les bureaux +de Paris, au prix de 5 centimes, des cartes que les habitants de Paris +insreront dans les lettres adresses par eux aux personnes dont ils +dsirent des rponses. + +Art. 4. Le prix de la _dpche-rponse_ par OUI ou par NON est fix 1 +franc, en dehors des 5 centimes montant du prix de la carte. + +Le prix des _dpches-lettres_ sera de 50 centimes par mot. + +Dans les deux cas, l'affranchissement est obligatoire. Le prix en sera +peru, dans les dpartements, aux guichets des bureaux de poste. + +Art. 5. Des mandats de poste jusqu' 300 francs inclusivement pourront +tre dlivrs destination de Paris et de l'enceinte fortifie moyennant +le payement des droits ordinaires et d'une taxe de 3 francs en sus. + +Art. 6. Les dpches-rponses, les dpches-lettres et les mandats +destination de Paris seront adresss par les soins des receveurs des +postes au dlgu du directeur gnral Clermont-Ferrand (Puy-de-Dme). + +Art. 7. Les dpches photo-microscopiques seront, leur arrive Paris, +transcrites par les soins de l'administration des postes et distribues +domicile. + +Art. 8. Le ministre des finances est charg de l'excution du prsent +dcret. + +Paris, le 10 novembre 1870, +(Suivent les signatures.) + +FAC-SIMILE D'UNE DPCHE-RPONSE, +Recto. DPCHE-RPONSE. + +(Dcret du Gouvernement de la dfense nationale en date de 10 novembre +1870.) + +Il est d, pour le prix de la prsente carte, un droit de CINQ CENTIMES. +Ce droit sera acquitt au moyen d'un timbre-poste qui sera plac dans le +cadre ci-contre. Les rponses doivent tre exprimes par OUI et par NON +dans les colonnes 4 7; elles ne peuvent excder le nombre de 4. La taxe +d'affranchissement des rponses, qu'elles atteignent ce nombre ou qu'elles +y soient infrieures, est uniformment fixe UN FRANC. + +__________________________________________________________________________ +| | INITIALES | NOM ET DOMICILE |RPONSES aux quatre | +|NOM DU PAIS | du prnom | | questions poses. | +| o | et du nom |en toutes lettres|_____________________| +|rside l'expditeur| de | | Q1 | Q2 | Q3 | Q4 | +| |l'expditeur| du destinataire.| | | | | +| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 +|________________________________________________________________________| +| | | | | | | | +| | | | | | | | + + +Verso. + +La prsente carte, revtue des rponses par OUI ou par NON qui doivent +tre portes aux colonnes 4 7, d'autre part, devra tre remise par +l'envoyeur entre les mains du receveur du bureau de poste d'expdition, +qui est tenu d'y apposer lui-mme, ci-dessous, les timbres-poste destins + en oprer l'affranchissement, et de l'adresser ensuite, par le premier +courrier, au dlgu du Directeur gnral des postes Clermont-Ferrand. +Ces timbres-poste, ainsi que celui de cinq centimes plac au recto, +devront tre laisss intacts; ils seront oblitrs Clermont-Ferrand. + +Le gouvernement de la dfense nationale, + +Vu les propositions faites par M. Dupuy de Lme, membre de l'Institut, +membre du conseil de dfense, pour la construction de ballons susceptibles +de recevoir une direction et spcialement applicables aux correspondances +du gouvernement avec l'extrieur; + +Considrant que ces travaux sont d'un grand intrt pour la dfense +nationale, + +DCRTE: + +Art. 1er. Un crdit de 40,000 fr. est ouvert au budget extraordinaire du +ministre de l'instruction publique pour tre affect la construction +des ballons. + +Art. 2. M. Dupuy de Lme est charg de l'excution et de la direction des +travaux, auxquels il imprimera toute l'activit possible. + +Paris le 28 octobre 1870, + + +DCRETS DE TOURS. + +CORRESPONDANCE PAR PIGEONS. + +_(Moniteur universel de Tours)_ +7 novembre 1870. + +La dlgation du gouvernement de la dfense nationale, + +Considrant que depuis l'investissement de Paris il a t tabli par les +soins du double service des tlgraphes et des postes, au moyen de ballons +partant de Paris et de pigeons voyageurs partant de Tours, un change +spcial de correspondances destin suppler, entre Tours et Paris, aux +moyens de correspondance ordinaires momentanment suspendus; + +Considrant que cet change, jusqu' prsent rserv aux communications +du gouvernement, se trouve aujourd'hui suffisamment assur pour qu'il soit +possible d'en faire profiter les particuliers pour leurs relations avec la +capitale, sans en garantir cependant la parfaite rgularit; + +Considrant, toutefois, que ce mode extraordinaire de correspondance, +d'ailleurs coteux, n'offre encore que des facilits trs-restreintes et +que les exigences suprieures de la dfense nationale ne permettent d'en +accorder l'usage public que dans d'troites limites et des conditions de +taxe relativement leves; + +Sur la proposition, du directeur gnral des tlgraphes et des postes; + +DCRTE: + +Art. 1er.--Il est permis toute personne rsidant sur le territoire de +la Rpublique de correspondre avec Paris par les pigeons voyageurs de +l'administration des tlgraphes et des postes, moyennant une taxe de +cinquante centimes par mot, percevoir au dpart, et dans des limites +qui seront dtermines par des arrts du directeur gnral de cette +administration. + +Art. 2.--Les tlgrammes destins cette transmission spciale seront +reus dans les bureaux de tlgraphe et de poste qui seront dsigns par +l'administration, et transmis au point de dpart des pigeons voyageurs par +la poste, ou par le tlgraphe, lorsque les exigences du service gnral +le permettront. + +Il ne sera peru aucune taxe complmentaire raison de la transmission +postale ou tlgraphique, ni raison de la distribution des tlgrammes +domicile Paris. + +Art. 3.--L'tat ne sera soumis aucune responsabilit raison de ce +service spcial. La taxe perue ne sera rembourse dans aucun cas. + +Art. 4.--Le directeur-gnral des tlgraphes et des postes est charg de +l'excution du prsent dcret. + +Fait Tours, le 4 novembre 1870. +_Lon Gambetta, Fourichon, Crmieux, Glais-Bizoin._ +Par le gouvernement: +_Le Directeur gnral des tlgraphes et des postes,_ +F. Steenackers. + + +Arrt dterminant les conditions d'expdition des dpches prives +entre les dpartements et Paris, au moyen des pigeons voyageurs de +l'administration des tlgraphes et des postes. + +Le directeur gnral des Tlgraphes et des Postes, + +Vu le dcret du 4 novembre 1870, + +Arrte: + +Art. 1er.--Les dpches prives destines tre transmises Paris par +des pigeons voyageurs, seront reues dans tous les bureaux de tlgraphe +et de poste du territoire de la Rpublique, aux conditions de taxe fixes +par le dcret susvis et d'aprs les rgles ci-aprs. + +Art. 2.--Ces dpches devront tre rdiges en franais, en langage clair +et intelligible, sans aucun signe ou chiffre conventionnel. Elles ne +devront contenir que des communications d'intrt priv, l'exclusion +absolue de tout renseignement ou apprciation de politique ou de guerre. + +Art. 3.--Le nombre maximum des mots de chaque dpche est fix vingt. + +Les expressions runies par un trait d'union ou spares par une +apostrophe, seront comptes pour le nombre de mots servant les former. + +Par exception, dans l'adresse, la dsignation du destinataire, celle du +lieu et du domicile ne compteront chacune que pour un seul mot, bien que +formes d'expressions composes. + +Il en sera de mme de la signature de l'expditeur. + +Toute lettre isole comptera pour un mot. + +Les nombres devront tre crits en toutes lettres, et seront compts +d'aprs les rgles ci dessus. + +Art. 4.--L'indication du lieu de destination ne sera obligatoire que pour +les dpches distribuer hors de l'enceinte de Paris dans la banlieue +investie. Les dpches ne portant aucune indication de cette nature, +seront considres comme destination de Paris mme. La mention rue +pourra tre supprime, aux risques et prils de l'expditeur. + +L'indication de la date et du lieu d'origine n'est pas non plus +obligatoire. + +Art. 5.--Les dpches prsentes dans les bureaux tlgraphiques +seront traites, en ce qui concerne la perception de la taxe, comme les +tlgrammes ordinaires. La taxe sera perue en numraire. La souche du +registre des recettes devra porter la mention pigeons voyageurs. + +Les dpches prsentes dans les bureaux de poste devront tre +affranchies au moyen de timbres-poste, qui seront oblitrs par les +receveurs. Elles seront vrifies au guichet en ce qui concerne +l'application de la taxe. En cas d'insuffisance d'approvisionnement +de timbres, l'affranchissement pourra, par exception, avoir lieu en +numraire, dans les formes habituelles. + +Art. 6.--Les bureaux soit de tlgraphe soit de poste, runiront sous une +mme enveloppe toutes les dpches qu'ils auront reues dans la journe, +et les adresseront au directeur gnral des tlgraphes et des postes, + Tours, avec la mention spciale: pigeons voyageurs, inscrite au coin +suprieur droit de l'enveloppe. + +Art. 7.--Les dpches prsentes aprs le dpart du courrier de la poste +dans les bureaux du tlgraphe, o le service de la tlgraphie +prive n'est pas suspendu, pourront tre, dans le cas o les lignes +dpartementales seraient en mesure de les recevoir sans aucun prjudice +pour le service public, transmises par le tlgraphe au bureau du mme +dpartement qui serait le mieux en situation de les diriger immdiatement +par la poste sur la direction gnrale. + +Art. 8.--Tout envoi sera accompagn d'un bordereau portant, avec la date +de l'envoi et le numro d'ordre, l'indication du nombre total des dpches +transmises, et de la somme totale des taxes perues pour cet envoi. + +Les envois de chaque catgorie de bureaux, tant de tlgraphe que de +poste, seront faits directement, sans confusion entre les deux services. + +Art. 9.--Les dpches centralises Tours seront diriges sur Paris, par +les soins de la direction gnrale, au fur et mesure qu'elle disposera +des moyens d'expdition suffisants, et distribues Paris la diligence +du service tlgraphique central. + +Art. 10.--Conformment l'article 3 du dcret sus-vis, aucune +rclamation ne sera admise en cas de non remise ou d'erreur de +distribution, toute taxe perue demeurant, raison des difficults que +prsente ce service spcial, dfinitivement acquise l'tat. + +Art. 11.--Les dispositions du prsent arrt sont applicables partir +du 8 courant. Tours, le 4 novembre 1870. Le directeur gnral des +tlgraphes et des postes, + +F. STEENACKERS. +Pour ampliation, +Le secrtaire gnral, +LE GOFF. + + +DOCUMENTS RELATIFS AUX LETTRES DE LA PROVINCE POUR PARIS. + +DIRECTION GNRALE DES TLGRAPHES ET DES POSTES. + +AVIS. + +15 novembre 1870, + +A l'avenir, les lettres expdier Paris par ballon mont pourront tre +adresses directement l'administration centrale des tlgraphes et des +postes, Tours. + +Ces lettres devront tre renfermes dans une enveloppe portant la +suscription suivante: + + _A. Monsieur + Le Directeur gnral des tlgraphes et des postes, + Tours_. + (Pour Paris, par ballon mont.) + + +Le directeur gnral ayant la franchise illimite, l'enveloppe portant +son adresse ne devra pas tre munie de timbres-poste. La lettre expdier + Paris sera seule dsormais soumise aux droits de poste. + +Sont maintenues les autres conditions qui ont t indiques dans un +prcdent avis pour l'expdition de correspondances par ballon mont. + +Le directeur gnral des tlgraphes et des postes a fait transmettre, +par les pigeons voyageurs, pour tre insr dans le _Journal officiel_ +et dans les autres journaux de Paris, un avis portant que les lettres +envoyes de la capitale, par ballon mont, parviennent gnralement leur +destination. + + +GRANDEUR ET ASPECT D'UNE DPCHE MICROSCOPIQUE POUR PIGEONS. + ________________________ + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + |_____|_____|_____|_____| + + + +NOMINATION DES AROSTIERS MILITAIRES DE L'ARME DE LA LOIRE. + + MINISTRE DE LA GUERRE + + Premire division. + + BUREAU + de la correspondance + gnrale + et des opration + militaires. + + +LE MINISTRE DE L'INTERIEUR ET DE LA GUERRE, +informe M.... que, par dcision de ce jour, il est attach en qualit +d'aronaute au service des ballons captifs de l'arme de la Loire. Dans +cette position M..... recevra une rtribution de 10 fr. par jour, et une +indemnit d'entre en campagne de 600 fr. + +Il aura droit, en outre, une ration et demie de vivres et 4 rations +de chauffage. + +Cette lettre lui servira de titre dans l'exercice de ses fonctions. + + Tours, le 1er dcembre 1870. + +Pour le ministre de l'intrieur et de la guerre, _Le gnral directeur +par intrim_, + + +AVIS AU PUBLIC + +(RELATIF AUX CYLINDRES POSTAUX ROULANT DANS LA SEINE). + +Extrait du _Moniteur_ de Tours: + +27 dcembre. + +On a offert l'administration des postes, Paris, de faire parvenir des +lettres des dpartements Paris, l'aide d'un procd pour lequel les +inventeurs sont brevets. + +Ce procd, pour conserver ses chances de russite, doit rester secret; +mais il a t reconnu suffisamment pratique pour tre essay. + +En consquence, l'administration, dont le devoir est d'utiliser tout +moyen paraissant propre la transmission des lettres pour la capitale, +a cru pouvoir autoriser la mise excution du nouveau procd, sans +toutefois en endosser la responsabilit. + +Un trait a t conclu cet effet, entre l'administration des postes, +Paris, et les inventeurs du procd en question. Ce trait a t approuv +par un dcret du gouvernement de la dfense nationale en date du 14 +dcembre courant. + +Aux termes dudit dcret, les lettres transporter Paris devront tre +affranchies au moyen de timbres-poste reprsentant une taxe d'un franc +(dont 20 centimes pour l'administration et 80 centimes pour les frais et +risques de l'entreprise). + +Le poids maximum des lettres est fix 4 grammes. + +Les lettres de la France et de l'Algrie pour Paris, que le public voudra +confier au procd dont il s'agit, devront, en dehors des conditions de +poids et d'affranchissement indiques ci-dessus, porter, en caractres +trs-apparents, sr la suscription, la suite de l'adresse du +destinataire, les mots: + +_Paris, par Moulins (Allier)._ + +Les expditeurs ayant ainsi prpar leurs lettres, n'auront qu' les +jeter la boite, comme toute lettre ordinaire. + + * * * * * + +LES BALLONS DE LA COMMUNE. + +Le lecteur se rappelle sans doute que la Commune a voulu singer le service +des ballons-poste, si glorieux pendant le sige. Nous donnons le curieux +dcret qu'ont sign les Cournet, les Delescluze et les Pyat au sujet d'une +organisation de ballons militaires. Il est regretter que parmi les +aronautes de Paris, il s'en soit trouv deux qui aient consenti placer +leurs noms ct de celui des odieux personnages de l'insurrection! + +_Journal officiel de la Commune._ +20 avril 1871. +La Commune de Paris, + +Considrant: + +Que des dpenses importantes ont t faites par l'ex-gouvernement dit de +la dfense nationale, pour les services arostatiques postaux; + +Que, par suite de la dsertion de l'ex-gouvernement, dit de la dfense +nationale, sur ce point des services publics, comme sur tous les autres, +une quantit de ballons construits, reprsentant une dpense de plusieurs +centaines de mille francs, pays des deniers de la nation, se +trouvent actuellement dissmins en plusieurs endroits et exposs aux +dtournements; + +Qu'il importe d'urgence de runir sous le contrle de la Commune, en des +mains sres, d'inventorier et de prserver, ce matriel, auquel sont venus +s'adjoindre les ballons expdis en province pendant le sige de Paris; +Considrant que l'ex-gouvernement, dit de la dfense nationale, qui, en +fait gouverne toujours Versailles, a supprim, dans une intention +facile comprendre, tout change de nouvelles, journaux, correspondances +prives, toutes communications intellectuelles entre Paris et les +dpartements, comptant ainsi se rserver impunment la trop facile +distribution des calomnies destines garer l'opinion publique en +province et l'tranger; + +Que la Commune de Paris a, tout au contraire, le plus grand intrt ce +que la vrit soit connue, et faire connatre tous et ses actes, et +ses intentions; + +Considrant que l'arostation est naturellement et lgitimement appele +en ces circonstances rendre des services en rpandant partout la lumire +salutaire; + +Considrant enfin que, dans l'tat de guerre offensive dclare et +poursuivie par le gouvernement de Versailles, il est important +la dfensive d'utiliser les observations arostatiques militaires, +systmatiquement et intentionnellement repousses pendant la dure du +sige de Paris, et alors, en effet, inutiles ceux qui devaient livrer +Paris; + +ARRTE: + +1 Une compagnie d'arostiers civils et militaires de la Commune de Paris +est cre; + +2 Cette compagnie se compose provisoirement d'un capitaine, d'un +lieutenant, d'un sous-lieutenant, d'un sergent, de deux chefs d'quipe et +douze arostiers; + +3 La solde du capitaine est de 300 fr., du lieutenant 250 fr., des +quipiers 150 fr. par mois; + +4 La compagnie des arostiers civils et militaires de la Commune de +Paris relve directement du commandement de la commission excutive; 5 +Le citoyen Claude-Jules Duruof est nomm capitaine des arostiers civils +et militaires de la Commune de Paris. + +Le citoyen Jean-Pierre-Alfred Nadal est nomm lieutenant-magasinier +gnral. + +Paris, le 20 avril 1871. + +_La commission excutive_, + +AVRIAL, F. COURNET, CH. DELESCLUZE, FLIX PYAT, G. TRIDON, A. VERMOREL, +E. VAILLANT. + +Les arostiers qui se prsenteront pour faire partie de la compagnie +devront s'adresser, pour leur inscription immdiate, au capitaine Duruof +seul. + +Terminons en disant que les aronautes de la Commune, n'ont obtenu aucun +rsultat. L'art de l'arostation n'a pas servi la cause de l'infamie! + + + + +TABLE DES MATIRES. + + + +PRFACE + + +PREMIRE PARTIE. + + + +LE CLESTE ET LE JEAN-BART. + +I. Paris investi.--Les ballons-poste.--L'arostat _le +Cleste_.--Lchez-tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade +prussienne.--Les proclamations.--La fort d'Houdan.--Les uhlans.--Descente + Dreux. + +30 septembre 1870 + + +II. Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de +retour Paris par voie arienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage + Lyon.--Les nouveaux dbarqus du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_. + +Du 1er au 15 octobre. + + +III. Lettres pour Paris par ballon mont.--Le bon vent souffle +Chartres.--Cerns par les Prussiens!--vasion nocturne.--L'htel du +Paradis.--Allons chercher le vent! + +Du 15 octobre au 1er novembre. + + +IV. Premire tentative de retour Paris par ballon.--Prparatifs du +voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.--Le +djeuner en ballon.--Le vent a tourn.--En ballon captif. + +Du 1er au 8 novembre 1870. + + +V. Seconde tentative de retour Paris.--Le coucher du soleil et le lever +de la lune.--La Seine et les forts.--Adieu Paris!--Descente dans le +fleuve.--Les paysans normands. + +Du 8 au 20 novembre. + + + + +DEUXIME PARTIE. + + +LES AROSTIERS MILITAIRES DE L'ARME DE LA LOIRE. + +I. Le ballon la _Ville de Langres_.--Premires expriences d'arostation +militaire Gidy.--La tlgraphie arienne.--Le _Jean-Bart_ +Orlans.--Anecdotes sur les Prussiens. + +Du 16 au 29 novembre 1870. + + +II. Le dpart.--Le voyage en ballon captif.--Accident +Chanteau.--Rparation d'une avarie.--Arrive Rebrchien.--Tempte +nocturne.--Le _Jean-Bart_ est crev.--Retour Orlans.--Gonflement du +ballon la _Rpublique_. + +Du 30 novembre au 3 dcembre 1870. + + +III. La droute de l'arme de la Loire.--Les ballons captifs au chteau du +Colombier.--Aspect d'Orlans.--Le dernier train.--Les blesss.--Vierzon. + +Dimanche 4 dcembre 1870. + + +IV. Organisation dfinitive des arostiers militaires Tours. +--Exprience d'une montgolfire captive.--Expdition de Blois.--M. +Gambetta et le chef de gare.--Nouvelle dfaite.--Tours et le Mans.--Le +camp de Conlie.--Ascensions captives. + +Du 6 au 20 dcembre 1870. + + +V. Une visite au gnral Chanzy.--Ascension faite en sa prsence. +--Accident la descente.--Un peuplier cass.--Opinion du gnral sur les +ballons militaires. + +21 dcembre au 11 janvier 1870. + + +VI. La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le +champ de bataille.--La droute.--Laval.--Rennes. + +Du 11 janvier au 18 fvrier 1871. + + +VII. Les ballons captifs Laval.--Ascensions +quotidiennes.--L'armistice--Nantes.--Bordeaux.--L'assemble +nationale.--Paris!--Vides dans les rangs. + +Du 28 janvier au 17 fvrier 1871. + + + + +TROISIME PARTIE. + + +Histoire de la poste arienne + +I. Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les +premiers dparts avec l'ancien matriel.--Construction des arostats. + + Premiers dparts de Paris + Essai d'un ballon libre + Construction des ballons-poste + L'ascension + Dparts de ballons en octobre 1870 + Voyage de M. Gambetta + Capture du ballon la Bretagne + Dparts de novembre 1870 + Deuxime ballon prisonnier + Troisime ballon prisonnier + +II. Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages +ariens.--Voyages extraordinaires de Paris en Norwge.--Descente +Belle-Ile-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du sige. + + Premier dpart de nuit + Voyage de Norwge + De Paris en Hollande + Premier ballon perdu en mer + Voyage de Belle-Ile-en-Mer + Dparts de dcembre 1870 + Une ascension scientifique + Quatrime ballon prisonnier + Cinquime ballon prisonnier + Dpart de janvier 1871 + Deuxime ballon perdu en mer + +III. Les pigeons voyageurs.--La Socit l'Esprance.--La poste +terrestre.--La poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables. + + Les pigeons et les dpches microscopiques + Les pitons + La poste fluviale + Les fils tlgraphiques + Les chiens facteurs + Direction des arostats + Le ballon de M. Dupuy de Lme + Les hlices du ballon Le Duquesne. + + + + +CONCLUSION. + + Les ballons et la guerre + Les arostiers de la premire rpublique + Essais divers. Les ballons militaires aux Etats-Unis + Projet d'organisation de ballons militaires + + + + +Appendice + + + +FIN DE LA TABLE + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of En ballon! Pendant le siege de Paris +by Gaston Tissandier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIEGE *** + +***** This file should be named 11038-8.txt or 11038-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/0/3/11038/ + +Credits: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders. +This file was produced from images generously made available by the +Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. +VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving +new filenames and etext numbers. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, +are filed in directories based on their release date. If you want to +download any of these eBooks directly, rather than using the regular +search system you may utilize the following addresses and just +download by the etext year. + + https://www.gutenberg.org/etext06 + + (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, + 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90) + +EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are +filed in a different way. The year of a release date is no longer part +of the directory path. The path is based on the etext number (which is +identical to the filename). The path to the file is made up of single +digits corresponding to all but the last digit in the filename. For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/11038-h/11038-h.htm~ b/old/11038-h/11038-h.htm~ new file mode 100644 index 0000000..e397ae3 --- /dev/null +++ b/old/11038-h/11038-h.htm~ @@ -0,0 +1,9878 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> +<meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> +<title>The Project Gutenberg eBook of En Ballon Pendant le Siège de Paris, by Gaston Tissandier</title> + +<style type="text/css"> + +body { margin-left: 20%; + margin-right: 20%; + text-align: justify; } + +h1, h2, h3, h4, h5 {text-align: center; font-style: normal; font-weight: +normal; line-height: 1.5; margin-top: .5em; margin-bottom: .5em;} + +h1 {font-size: 300%; + margin-top: 0.6em; + margin-bottom: 0.6em; + letter-spacing: 0.12em; + word-spacing: 0.2em; + text-indent: 0em;} +h2 {font-size: 150%; margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +h3 {font-size: 130%; margin-top: 1em;} +h4 {font-size: 120%;} +h5 {font-size: 110%;} + +div.chapter {page-break-before: always; margin-top: 4em;} + +hr {width: 80%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + +p {text-indent: 1em; + margin-top: 0.25em; + margin-bottom: 0.25em; } + +p.footnote {font-size: 90%; + text-indent: 0%; + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; } + +div.fig { display:block; + margin:0 auto; + text-align:center; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em;} + +a:link {color:blue; text-decoration:none} +a:visited {color:blue; text-decoration:none} +a:hover {color:red} + +</style> + +</head> + +<body> + +<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of En ballon! Pendant le siège de Paris, by Gaston Tissandier</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'> +This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and +most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions +whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online +at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you +are not located in the United States, you will have to check the laws of the +country where you are located before using this eBook. +</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: En ballon! Pendant le siège de Paris</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Gaston Tissandier</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: February 11, 2004 [eBook #11038]<br /> +[Most recently updated: October 14, 2023]</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> +<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders</div> +<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIÈGE DE PARIS ***</div> + +<h1>EN BALLON!<br/> +PENDANT<br/> +LE SIÈGE DE PARIS</h1> + +<h3>AU GÉNÉRAL CHANZY EX-COMMANDANT EN CHEF L'ARMÉE DE LA LOIRE DÉPUTÉ À +L'ASSEMBLÉE NATIONALE<br/><br/> + +HOMMAGE DE SINCÈRE DÉVOUEMENT<br/><br/> + +En souvenir des ascensions captives du Mans et de Laval.<br/><br/> + +G.T.</h3> + +<div class="chapter"> + +<h2>PRÉFACE</h2> + +<p>Personne ne niera que la découverte des aérostats est une des gloires de +la physique moderne; nul esprit éclairé ne mettra en doute l'intérêt de +premier ordre que les voyages aériens offrent aux amis de la nature, +véritablement soucieux des progrès de la science. Tout le monde, au +contraire, s'accordera à reconnaître que l'étude des ballons est bien +faite pour passionner et stimuler la clairvoyance des chercheurs. Mais ce +qui offre un motif de surprise bien légitimé, c'est l'invariable état de +<i>statu quo</i> d'une telle invention. Comment! le chemin de fer, la machine +à vapeur, le télégraphe, nés au commencement du siècle, sont devenus, en +moins de soixante ans, les plus formidables puissances de l'industrie; on +les voit sans cesse grandir, s'accroître, se fortifier ... et le ballon +reste toujours,—aujourd'hui comme hier,—ce qu'il était déjà il y +bientôt un siècle! Les aérostats seraient-ils donc marqués au sceau +de l'infécondité? Les aurait-on condamnés, comme Sisyphe, à rester +invariablement stationnaires, malgré des efforts sans cesse renouvelés?</p> + +<p>Pour notre part, nous avons la persuasion que la navigation aérienne ne +sera pas éternellement un vain mot; car aucun motif plausible ne peut +faire admettre que les ballons ne soient pas perfectibles, comme toute +oeuvre humaine. Pourquoi demeureraient-ils à l'état d'une perpétuelle +enfance?—Rien ne pourra nous empêcher de croire qu'ils grandiront. +Mais pour qu'ils se modifient, pour qu'ils se transforment en appareils +nouveaux, il est de toute nécessité qu'ils attirent à eux les hommes +d'intelligence et d'initiative. Il faut qu'ils cessent d'être la propriété +exclusive des entrepreneurs de fêtes publiques; il est indispensable +qu'ils reprennent dans la science le rang qui leur est dû.</p> + +<p>Qu'a t-on fait pour les ballons depuis vingt ans? Si l'on excepte les +admirables travaux de M. Henry Giffard qui a doté l'aérostation, de +progrès d'une importance capitale, quoique insuffisamment appréciés, qui a +créé les ballons imperméables à l'hydrogène, les ballons captifs à vapeur, +où trouve-t-on ailleurs des innovations, des découvertes véritablement +dignes de ce nom?—Qui s'est attaché à l'aérostation pratique dans ces +dernières années? A part quelques ascensions remarquables, on cherche en +vain une étude sérieuse, suivie, propre à conduire à quelque résultat +saillant.</p> + +<p>Un tel état de choses s'explique par l'indifférence que les ballons, +abandonnés aux spectacles forains, ont fini par rencontrer de toutes +parts. On ne les considérait plus, comme dignes d'enlever dans les airs +des Gay-Lussac, des Barrai, des Bixio, des Robertson, des Saccharoft et +des Glaisher, ces navires aériens, compromis avec les <i>filles de l'air</i> de +l'Hippodrome et les lauréats de l'école du trapèze! Certes, il n'y a pas +grand inconvénient à ce que les aérostats concourent à l'amusement des +badauds du dimanche, et nous ne voudrions pas être accusé de rigorisme en +condamnant d'une manière absolue les cabrioles aériennes. Il ne faudrait +pas oublier cependant qu'à côté du frivole, il y a le sérieux et +l'utile.—Que la pile électrique serve à faire marcher l'horloge magique +de Robert Houdin, ou le tambour enchanté de M. Robin, rien de mieux; elle +fait fonctionner aussi le télégraphe. Mais si cette même pile électrique +ne fournit uniquement son concours qu'aux prestidigitateurs, les +physiciens n'auront-ils pas le droit de réclamer à bien juste titre?</p> + +<p>En 1863, les campagnes aérostatiques du <i>Géant</i> ont attiré l'attention +du monde entier, prouvant ainsi que l'oeuvre des Montgolfier suscitera +toujours de nombreuses marques de sympathie; mais M. Nadar, qui voulait +tuer un principe, et créer sur ses débris une nouvelle machine, n'a réussi +qu'à fournir à l'histoire des ballons, des aventures aériennes vraiment +surprenantes, mais infertiles.—M. Flammarion a exécuté, en 1867, +une série d'ascensions en compagnie de M. Eugène Godard, dans un but +d'observations météorologiques; M. de Fonvielle et moi, nous nous sommes +aussi résolûment lancés dans la carrière aérienne, et depuis quelques +années, nous avons exécuté, soit ensemble, soit isolément, un grand nombre +d'excursions dans les nuages; nous avons sondé l'atmosphère dans les +conditions les plus variables, par un ciel serein, comme dans un air +agité, de jour comme de nuit, au-dessus de la terre et au-dessus de la +mer[1]. Mais là se bornent,—en plaçant à part, comme ayant une importance +exceptionnelle, l'exploitation du ballon captif de l'Exposition, et +en faisant mention de quelques autres ascensions d'aéronautes +forains,—l'histoire des ballons dans ces dernières années. Était-ce +assez de ces efforts isolés? Que pouvait-on faire, abandonné à soi-même, +rencontrant pour ses expériences de nombreux obstacles, n'ayant souvent à +sa disposition qu'un matériel insuffisant ou en mauvais état?</p> + +<p class="footnote">[Note 1: Consulter à ce sujet le volume des <i>Voyages aériens</i>, publié +par la librairie Hachette, et contenant le récit des ascensions de MM. +Glaisher, Flammarion, W. de Fonvielle et G. Tissandier.]</p> + +<p>Toutefois nous ne cessions de répéter, sans avoir l'ambition ni la +prétention d'être des révélateurs, que l'aérostation est un art trop +séduisant, trop admirable, pour qu'il ne soit pas sans cesse étudié, +cultivé, pour qu'il ne s'entoure pas de nombreux et fervents adeptes. +Nous disions qu'il faut s'élancer dans les airs pour faire progresser la +navigation aérienne, que c'est un mécanicien qui a trouvé les organes +de la machine à vapeur, un physicien qui a inventé le télescope, et que +l'aéronaute seul, le praticien qui a appris à connaître l'outil qu'il veut +améliorer, soulèvera quelque jour le coin du voile sous lequel est cachée +la solution du grand problème! Nous affirmions que les excursions dans +l'atmosphère offrent à l'artiste des spectacles imposants, des scènes +sublimes, des tableaux grandioses où la nature se révèle dans toute sa +grandeur, dans son imposante majesté; fournissent au savant des sources +d'étude intarissables, bien propres à éveiller son esprit, à le conduire +à la découverte des lois inconnues qui régissent les mouvements de +l'atmosphère, qui commandent le mécanisme de la météorologie. Nous +tâchions de faire comprendre que c'est en s'aventurant dans les plages +aériennes que les aéronautes fonderont la véritable <i>science de l'air</i>, +comme c'est en s'élançant sur la cime des vagues, que les navigateurs ont +créé la <i>science de l'Océan</i>. Mais l'exemple des touristes aériens ne +trouvait pas d'imitateurs; à leur grand regret, nul rival ne se présentait +à eux dans les hautes régions de l'air; aucun savant ne voulait risquer sa +fortune dans l'empire d'Eole!</p> + +<p>Plus tard, nous attirions l'attention sur l'importance de l'organisation +d'un corps d'aérostiers pour les observations militaires; huit mois avant +la guerre, nous écrivions les lignes suivantes: «L'Ecole aérostatique de +Meudon, supprimée dans un moment de mauvaise humeur, ne devrait-elle pas +être reconstituée? Attendra-t-on qu'une guerre éclate pour former des +aéronautes, pour improviser des ballons? Ce serait une imprudence, une +folie des plus grandes, <i>car dans notre siècle, les guerres vont vite, +et le sort d'un empire pourrait bien avoir été décidé pendant qu'on +ajusterait ensemble les fuseaux d'un ballon</i>[2]!» Mais les paroles le plus +sensées n'entrent pas dans les oreilles volontairement fermées.</p> + +<p class="footnote">[Note 2: <i>Voyages aériens</i>, page 556.]</p> + +<p>Comment se rappeler sans un bien légitime étonnement que la France, +la véritable patrie des ballons, n'a jamais compté depuis Coutelle, +c'est-à-dire depuis 1794, la moindre école aérostatique où des appareils +bien confectionnés auraient été mis à la disposition des explorateurs +audacieux, vraiment épris de la navigation aérienne; que l'Observatoire de +Paris, dont le devoir est d'étudier les éclipses, les averses d'étoiles +filantes, n'a jamais eu l'idée, depuis Arago, de recourir aux nacelles +aériennes pour faciliter les études de ce genre? Comment expliquer le +dédain des généraux de l'Empire pour les aérostats militaires, qui avaient +été si efficacement employés, sous la première République, et pendant la +guerre d'Amérique?</p> + +<p>Les infortunés ballons semblaient être les parias du monde scientifique +et administratif! Les aéronautes qui avaient la passion des aventures +de l'air, ceux qui avaient la foi, rencontraient bien,—il y aurait +ingratitude à l'oublier,—quelques précieux appuis de la part d'hommes +éminents et éclairés, mais c'était pour ainsi dire à l'état d'exception. +Quand ils osaient demander d'utiliser le ballon <i>l'Impérial</i>, pour +faire des expériences sérieuses et privées, le ministre de la Maison +de l'Empereur se gardait bien de confier à qui que ce fût le matériel +aérostatique de l'Empire; il préférait le laisser moisir, sans soin, sans +nulle surveillance, dans les greniers du Garde-Meuble[3].</p> + +<p class="footnote">[Note 3: Parmi les ballons qui existaient à Paris en septembre 1870, +<i>l'Impérial</i> est le seul qui n'ait pu être utilisé pendant le siège. C'est +en vain qu'on essaya de le réparer. Cet aérostat était tombé en lambeaux; +il avait coûté 30,000 fr.]</p> + +<p>Les aérostats, malgré leurs imperfections, sont aujourd'hui les seuls +appareils, ne l'oublions pas, qui nous permettent de rivaliser avec +l'oiseau, de sillonner l'étendue de l'atmosphère, de quitter le plancher +terrestre, où, sans eux, nous serions impitoyablement attachés; ils +étaient à la veille de périr faute de culture. Sans l'inventeur des +ballons captifs à vapeur, qui avait toujours quelques ballons dans son +hangar, comme d'autres ont des chevaux dans leur écurie, sans quelques +aéronautes, qui malgré leurs modestes ressources, construisaient de temps +en temps des ballons, personne ne se serait préoccupé de cette grave et +importante question de la navigation dans l'air; l'aérostat passait peu à +peu à l'état de bric-à-brac, et nos fils en eussent parlé un jour comme du +feu grégeois ou de l'émail italien.</p> + +<p>Voilà jusqu'où était tombée l'aéronautique sous le second Empire. Le +gouvernement ne voulait rien faire pour encourager les études aériennes; +ici comme ailleurs, l'initiative privée, quand elle avait l'audace de se +montrer, était vite écrasée sous les obstacles qu'on ne manquait pas de +lui opposer. Une des plus grandes découvertes de notre génie scientifique +allait peut-être s'éteindre dans la France même; on aurait laissé à des +étrangers le soin de faire croître ce germe que les Montgolfier avaient +semé sur le champ des découvertes.</p> + +<p>Il a fallu que les Prussiens viennent nous écraser, nous faire sortir +de notre torpeur; il a fallu que la première métropole du monde soit +investie, cernée, bloquée par les innombrables légions des barbares +modernes, pour que l'on s'aperçoive enfin que les ballons valent bien la +peine d'être gonflés! Après les immenses services qu'ils ont rendus à la +patrie, est-il permis de croire qu'ils ne seront plus délaissés d'une +façon vraiment coupable? Est-il permis d'espérer que le gouvernement +protégera sérieusement les études aériennes, que nos sociétés savantes +s'en préoccuperont d'une manière efficace? </p> + +<p>On ne manquera pas de trouver dans cet ordre d'idées de nombreux +prosélytes; la navigation aérienne a toujours eu le privilège d'émouvoir +et d'intéresser le public. Ce ne sont pas les hommes de bonne volonté qui +feront défaut pour un tel genre d'investigation, car, comme nous le disait +avec esprit un des plus illustres savants de l'Angleterre: «Le Français +est essentiellement aéronaute; son caractère aventureux, un peu volage, +est bien fait pour cet art merveilleux, où l'imprévu joue un si grand +rôle.»</p> + +<p>En effet, les questions aérostatiques ont toujours eu en France le +privilège de passionner le peuple, et ce fait offre une importance réelle, +car il y a, au-dessus des appréciations de la science, au-dessus de l'avis +des hommes du métier, il y a quelque chose d'indéfinissable qu'on appelle +l'opinion publique. Rarement elle s'égare dans les jugements qu'elle porte +instinctivement sur les problèmes de ce genre, et nul ne peut nier qu'elle +n'accorde aux ballons une large part d'admiration. Le peuple, le public, +si vous voulez, aime les ballons, comme il admire une oeuvre d'art, comme +il écoute un opéra des maîtres; dans un musée, sans être peintre, le +public marque du doigt le chef-d'oeuvre; sans être écrivain, il trouve le +bon livre; sans être savant, il sait flairer les grandes découvertes dans +les choses de la science. Malgré les hommes spéciaux qui dénigrent à sa +naissance le gaz de l'éclairage, il accourt aux expériences de Philippe +Lebon, et les impose à l'administration; il applaudit à l'apparition +des chemins de fer, en dépit des savants qui les dénigrent. Or, nous le +répétons, il aime les aérostats, il PRESSENT qu'il y a là un inconnu plein +de mystère, mais plein d'espérance, il CROIT à la navigation aérienne. +L'avenir donnera raison à l'intuition populaire, à ce que l'auteur latin +appelle «<i>vox populi</i>.»</p> + +<p>Que de progrès à rêver; que de perfectionnements à entrevoir dans +l'aéronautique comme dans toutes les branches du savoir humain! Mais la +science est un sol qui, quoique fertile, ne donne une ample moisson qu'à +ceux qui la cultivent avec acharnement. Et combien la culture a été +négligée depuis vingt ans! Mais pour notre malheur, ce n'est pas seulement +l'art des Montgolfier qu'on a laissé dépérir dans une criminelle +négligence. Il faut avouer et reconnaître que toutes les sciences ont +subi chez nous une trop visible déchéance; aussi quand l'heure du péril +a sonné, les hommes supérieurs ont manqué pour recourir aux immenses +ressources de la nation.</p> + +<p>Le 4 septembre 1870, après un nouveau Waterloo, on espérait un autre 1792! +Mais on oubliait que vers la fin du siècle dernier, la Convention, en +décrétant la levée en masse pour résister à l'ouragan déchaîné sur nos +frontières, avait entre les mains un pays riche en génies illustres, +tellement fertile en intelligences, qu'il marchait dans le monde à la tête +des sciences et de la philosophie! A cette époque mémorable, en même temps +que Carnot organise la victoire, les savants créent toute une industrie +nouvelle. Quand il s'agit de faire de la poudre sans le soufre de Sicile, +sans le salpêtre de l'Amérique, des inventeurs se lèvent à l'appel du +pays; ils ont du soufre qu'ils viennent d'extraire des pyrites, ils +produisent du salpêtre, dont ils ont trouvé les éléments dans les vieilles +murailles, dans la poussière des écuries. Nicolas Leblanc jette les bases +de la fabrication de la soude artificielle, Chappe crée le télégraphe +aérien qui, en quelques minutes, envoie des ordres aux armées. +L'industrie, privée par le blocus des matières premières indispensables +à la confection des armes, à la préparation de la poudre, au travail des +manufactures, se régénère, se transforme pour sauver la nation, et pour +donner naissance en même temps aux étonnantes opérations de nos usines +modernes. La science française du XVIIIe siècle prépare les premiers +triomphes de Valmy et de Jemmapes!—Quel abîme, hélas! sépare cette France +de 1792 d'avec celle de 1870!</p> + +<p>Puissent les grands exemples d'un tel passé nous servir d'enseignements; +puissent les illustres génies du XVIIIe siècle, trouver bientôt des +successeurs! Puisse la chimie rencontrer encore des Lavoisier, des +Fourcroy, des Berthollet, des Guyton de Morveau, les sciences naturelles +des Cuvier, des Buffon, des Jussieu, des Geoffroy Saint-Hilaire; les +mathématiques et l'astronomie, des Monge, des Laplace, des Lagrange; +la géographie des Bougainville et des Lapérouse; la philosophie, des +Montesquieu, des Voltaire, des Rousseau et des d'Alembert!</p> + +<p>Puissent enfin les aérostats trouver d'autres Montgolfier, de nouveaux +Charles et de nouveaux Pilâtre!</p> + +<p>G.T.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2> + +<p>Août 1871. LE CÉLESTE ET LE JEAN-BART</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>I</h2> + +<p>Paris investi.—Les ballons-poste.—L'aérostat <i>le Céleste</i>.—Lâchez +tout!—L'ascension.—Versailles.—La fusillade prussienne.—Les +proclamations.—La forêt d'Houdan.—Les uhlans.—Descente à Dreux.</p> + +<p>30 septembre 1870.</p> + +<p>Les historiens qui raconteront les drames du siège de Paris se chargeront +de juger les crimes de l'Empire, ses négligences inouïes, ses oublis +insensés; ils diront que la capitale du monde, à la veille d'être cernée +par l'ennemi, n'avait pas un canon sur ses remparts, pas un soldat dans +ses forts. Mais ce qu'ils ne manqueront pas d'affirmer, c'est que les +habitants de Paris, en traversant ces heures les plus néfastes de leur +histoire, puisaient comme une nouvelle force dans les malheurs qui +venaient de frapper la France, sans pitiés sans relâche; c'est que leur +énergie semblait croître en raison directe des dangers qui les menaçaient.</p> + +<p>Quand, le 15 septembre, les journaux annoncent que les uhlans sont +signalés aux portes de Paris, le public accueille cette nouvelle avec +le sang-froid qui dénote la résignation. On sent que quelque chose de +terrible est menaçant, que des événements uniques dans les annales des +peuples vont se produire; il y a dans l'air des nuages épais, précurseurs +d'une tempête horrible; mais on envisage l'avenir sinon sans émotion, du +moins sans défaillance ni faiblesse. Tous les coeurs vibrent à l'unisson +au sentiment de la Patrie en danger.</p> + +<p>Rien n'est prêt pour la défense; il faut tout faire à la fois et en toute +hâte. Chaque enfant de Paris, entraîné par un irrésistible élan, veut +avoir sa part de travail dans l'oeuvre commune. Les architectes, les +ingénieurs remuent la terre des bastions; les chimistes préparent des +poudres fulminantes et des torpilles; les métallurgistes fondent des +canons et des mitrailleuses, tous les bras s'arment de fusils.</p> + +<p>Mais au milieu de cette effervescence, une question de premier ordre, +question vitale, s'il en fut, vient s'imposer à l'administration. En +dépit des affirmations du génie militaire, les Parisiens sont bel et bien +bloqués dans leurs murs. Quelques courriers à pied franchissent d'abord +les lignes ennemies, mais bientôt, d'autres reviennent consternés, ils +n'ont pas rencontré un sentier sur quelque point que ce fût, où le «qui +vive» ennemi ne les ait contraints de rebrousser chemin. M. de Moltke a +résolu ce problème inouï: investir une ville de deux millions d'habitants, +faire disparaître sous un cordon de baïonnettes, la plus immense place +forte de l'univers. La capitale du monde se laissera-t-elle emprisonner +vivante dans un tombeau? Lui sera-t-il interdit de parler à la France, +de communiquer au dehors son énergie, sa foi, son courage, d'avouer ses +déceptions, ses faiblesses, ses inquiétudes, d'affirmer ses joies, sa +force et ses espérances? Ne pourra-t-elle pas protester à haute voix +contre un bombardement barbare, contre un assassinat monstrueux de femmes +et d'enfants? L'ennemi tiendra-t-il au secret une des plus grandes +agglomérations humaines, sous l'inflexible vigilance d'une armée de +geôliers? Arrivera-t-il à tuer la France en étouffant la voix de Paris?</p> + +<p>Il allait être donné à l'une des plus grandes découvertes de notre génie +scientifique, de déjouer les projets de nos envahisseurs. Les aérostats si +oubliés, si délaissés depuis leur apparition, ces merveilleux appareils +sortis tout d'une pièce du cerveau des Montgolfier et des Charles, +allaient tout à coup reparaître, pour contribuer à la défense de la +Patrie, en lui portant par la voie des airs, l'âme de sa capitale. Les +aéronautes, plus audacieux que l'ancien monarque de Syrie, se préparaient +à franchir le cercle d'un nouveau Popilius!</p> + +<p>Sans les ballons, pas une lettre ne serait sortie de l'enceinte des forts, +pas une dépêche n'y serait rentrée. Les portes ne se seraient ouvertes +qu'au mensonge, à la ruse, à l'espionnage. Un silence de cinq mois n'eût +pas été possible. La grande métropole, baillonnée, aurait vite fait +entendre un murmure de détresse, puis un cri de grâce! Car n'oublions pas +que les aérostats n'ont pas seulement emporté les dépêches parisiennes, +ils ont emmené avec eux les pigeons voyageurs, qui devaient rentrer dans +les murs de la capitale cernée. Les missives du dedans ont pu recevoir +ainsi les réponses du dehors. Tours a entendu Paris, Paris a entendu +Tours. L'Attila des temps modernes, qui avait écrasé des armées, bombardé +des villes, décimé des populations entières, s'est trouvé impuissant +devant l'aérostat qui traversait les airs, comme devant l'oiseau qui +fendait l'espace!</p> + +<p>Le premier départ aérien s'exécuta le 23 septembre; Jules Duruof s'élève +en ballon du la place Saint-Pierre à 8 heures du matin. Deux aérostats le +suivent dans les airs, le 25 et le 26 du même mois. Mon frère et moi, +qui avons fait, les années précédentes, un grand nombre d'ascensions en +artistes et en amateurs, nous offrons nos services à M. Rampont. Paris, +disons-nous, peut perdre deux soldats pour gagner deux courriers aériens. +Les gardes nationaux ne manquent pas ici, mais les aéronautes sont rares.</p> + +<p>Le jour même du départ de Louis Godard, un des administrateurs de la Poste +m'appelle auprès de lui.</p> + +<p>—Vous êtes prêt à partir en ballon, me dit-il.</p> + +<p>—Quand vous voudrez.</p> + +<p>—Eh bien! nous comptons sur vous demain matin à 6 heures, à l'usine de +Vaugirard; votre ballon sera gonflé, nous vous confierons nos lettres et +nos dépêches.</p> + +<p>Le 30 septembre, à 5 heures du matin, je pars de chez moi avec mes deux +frères qui m'accompagnent. J'arrive à l'usine de Vaugirard, mon ballon est +gisant à terre comme une vieille loque de chiffons. C'est le <i>Céleste</i>, un +petit aérostat de 700 mètres cubes, que son propriétaire a généreusement +offert au génie militaire. Pour moi c'est presque'un ami, je le connais +de longue date; il a failli me rompre les os, l'année précédente. Je le +regarde avec soin, je le touche respectueusement, et je m'aperçois, hélas! +qu'il est dans un état déplorable. Il a gelé la nuit; le froid l'a saisi, +son étoffe est raide et cassante. Grand Dieu! qu'aperçois-je près de la +soupape? des trous où l'on passerait le petit doigt, ils sont entourés de +toute une constellation de piqûres. Ceci n'est plus un ballon, c'est une +écumoire.</p> + +<p>Cependant les aéronautes qui doivent gonfler mon navire aérien, arrivent. +Ils ont avec eux une bonne couturière qui, armée de son aiguille, répare +les avaries. Mon frère prend un pot de colle, un pinceau, et applique +des bandelettes de papier sur tous les petits trous qui s'offrent à son +investigation minutieuse. C'est égal, je ne suis que médiocrement rassuré, +je vais partir seul dans ce méchant ballon, usé par l'âge et le service; +j'entends le canon qui tonne à nos portes; mon imagination me montre les +Prussiens qui m'attendent, les fusils qui se dressent et vomissent sur mon +navire aérien une pluie de balles!</p> + +<p>La dernière fois que je suis monté dans le <i>Céleste</i>, je n'ai pu rester en +l'air que trente-cinq minutes! Toutes les perspectives qui s'ouvrent à mes +yeux ne sont pas très-rassurantes.</p> + +<p>—Ne partez pas, me disent des amis, attendez au moins un bon ballon; +c'est folie de s'aventurer ainsi dans un outil de pacotille.</p> + +<p>Cependant, MM. Bechet et Chassinat arrivent de la Poste avec des ballots +de lettres. M. Hervé Mangon me dit que le vent est très-favorable, qu'il +souffle de l'est et que je vais descendre en Normandie; le colonel Usquin +me serre la main et me souhaite bon succès. Puis bientôt M. Ernest Picard, +à qui je suis spécialement recommandé, demande à m'entretenir; pendant une +heure, il m'informe des recommandations que j'aurai à faire à Tours au +nom du gouvernement de Paris; il me remet un petit paquet de lettres +importantes que je devrai, dit-il, avaler ou brûler en cas de danger. Sur +ces entrefaites, le soleil se lève, et le ballon se gonfle. Ma foi, le +sort en est jeté. Pas d'hésitations! Mon frère surveille toujours la +réparation du ballon, il bouche les trous avec une attention dont il ne se +sentirait pas capable, s'il travaillait pour lui-même: la besogne qu'il +exécute si bien, me rassure. Il est certain que je préférerais un bon +ballon, tout frais verni et tout neuf, mais je me suis toujours persuadé +qu'il y avait un Dieu pour les aéronautes. Je me laisse conduire par ma +destinée, les yeux bien ouverts, le coeur et les bras résolus. Je ne puis +m'empêcher de penser à mon dernier voyage aérien. C'était le 27 juin 1869, +au milieu du Champ de Mars. Je partais avec huit voyageurs dans l'immense +ballon <i>le Pôle Nord</i>. Qui aurait pu soupçonner, alors, la nécessité +future des ballons-poste!</p> + +<p>A 9 heures, le ballon est gonflé, on attache la nacelle. J'y entasse des +sacs de lest et trois ballots de dépêches pesant 80 kilog.</p> + +<p>On m'apporte une cage contenant trois pigeons.</p> + +<p>—Tenez, me dit Van Roosebeke, chargé du service de ces précieux +messagers, ayez bien soin de mes oiseaux. A la descente, vous leur +donnerez à boire, vous leur servirez quelques grains de blé. Quand ils +auront bien mangé, vous en lancerez deux, après avoir attaché à une plume +de leur queue la dépêche qui nous annoncera votre heureuse descente. Quant +au troisième pigeon, celui ci qui a la tête brune, c'est un vieux malin +que je ne donnerais pas pour cinq cents francs. Il a déjà fait de grands +voyages. Vous le porterez à Tours. Ayez-en bien soin. Prenez garde qu'il +ne se fatigue en chemin de fer.</p> + +<p>Je monte dans la nacelle au moment où le canon gronde avec une violence +extrême. J'embrasse mes frères, mes amis. Je pense à nos soldats qui +combattent et qui meurent à deux pas de moi. L'idée de la patrie en danger +remplit mon âme. On attend là-bas ces ballots de dépêches qui me sont +confiés. Le moment est grave et solennel; nul sentiment d'émotion ne +saurait plus m'atteindre. Lâchez tout!</p> + +<p>Me voilà flottant au milieu de l'air!</p> + +<hr /> + +<p>Mon ballon s'élève dans l'espace avec une force ascensionnelle +très-modérée. Je ne quitte pas de vue l'usine de Vaugirard et le groupe +d'amis qui me saluent de la main: je leur réponds de loin en agitant +mon chapeau avec enthousiasme, mais bientôt l'horizon s'élargit. Paris +immense, solennel, s'étend à mes pieds, les bastions des fortifications +l'entourent comme un chapelet; là, près de Vaugirard, j'aperçois la fumée +de la canonnade, dont le grondement sourd et puissant, tout à la fois, +monte jusqu'à mes oreilles comme un concert lugubre. Les forts d'Issy et +de Vanves m'apparaissent comme des forteresses en miniature; bientôt je +passe au-dessus de la Seine, en vue de l'île de Billancourt.</p> + +<p>Il est 9 heures 50; je plane à 1,000 mètres de haut; mes yeux ne se +détachent pas de la campagne, où j'aperçois un spectacle navrant qui ne +s'effacera jamais de mon esprit. Ce ne sont plus ces environs de Paris, +riants et animés, ce n'est plus la Seine, dont les bateaux sillonnent +l'onde, où les canotiers agitent leurs avirons. C'est un désert, triste, +dénudé, horrible. Pas un habitant sur les routes, pas une voiture, pas +un convoi de chemin de fer. Tous les ponts détruits offrent l'aspect de +ruines abandonnées, pas un canot sur la Seine qui déroule toujours son +onde au milieu des campagnes, mais avec tristesse et monotonie. Pas un +soldat, pas une sentinelle, rien, rien, l'abandon du cimetière. On se +croirait aux abords d'une ville antique, détruite par le temps; il faut +forcer son souvenir pour entrevoir par la pensée les deux millions +d'hommes emprisonnés près de là dans une vaste muraille!</p> + +<p>LE CÉLESTE</p> + +<p>Il est dix heures; le soleil est ardent et donne des ailes à mon ballon; +le gaz contenu dans le <i>Céleste</i> se dilate sous l'action de la chaleur; +il sort avec rapidité par l'appendice ouvert au-dessus de ma tête, et +m'incommode momentanément par son odeur. J'entends un léger roucoulement +au-dessus de moi. Ce sont mes pigeons qui gémissent. Ils ne paraissent +nullement rassurés et me regardent avec inquiétude.</p> + +<p>—Pauvres oiseaux, vous êtes mes seuls compagnons; aéronautes improvisés, +vous allez défier tous les marins de l'air, car vos ailes vous dirigeront +bientôt vers Paris, que vous quittez, et nos ballons sauront-ils y +revenir?</p> + +<p>L'aiguille de mon baromètre Breguet tourne assez vite autour de son +cadran, elle m'indique que je monte toujours..., puis elle s'arrête au +point qui correspond à une altitude de 4,800 mètres au-dessus du niveau de +la mer.</p> + +<p>Il fait ici une chaleur vraiment insupportable: le soleil me lance ses +rayons en pleine figure et me brûle; je me désaltère d'un peu d'eau. Je +retire mon paletot, je m'assieds sur mes sacs de dépêches, et le coude +appuyé sur le bord de la nacelle, je contemple en silence l'admirable +panorama qui s'étale devant moi.</p> + +<p>Le ciel est d'un bleu indigo; sa limpidité, son ton chaud, coloré, me +feraient croire que je suis en Italie; de beaux nuages argentés planent +au-dessus des campagnes; quelques-uns d'entre eux sont si loin de moi, +qu'ils paraissent mollement se reposer au-dessus des arbres. Pendant +quelques instants, je m'abandonne à une douce rêverie, à une muette +contemplation, charme merveilleux des voyages aériens: je plane dans un +pays enchanté, monde abandonné de tout être vivant, le seul où la guerre +n'ait pas encore porté ses maux! Mais la vue de Saint-Cloud que j'aperçois +à mes pieds, sur l'autre rive de la Seine, me ramène aux choses d'en bas. +Je me reporte vers la réalité, vers l'invasion. Je jette mes regards du +côté de Paris, que je n'entrevois plus que sous une mousseline de brume.</p> + +<p>Une profonde tristesse s'empare de moi; j'éprouve la sensation du marin +qui quitte le port pour un long voyage. Je pars; mais quand reviendrai-je? +Je te quitte, Paris; te retrouverai-je? Comment définir ces pensées qui +se heurtent confusément dans mon cerveau? C'est là-bas, au milieu de ce +monceau de constructions, de ce labyrinthe de rues et de boulevards, que +j'ai vu le jour; c'est sous cette mer de brume que s'est écoulée mon +enfance! C'est toi, Paris, qui as su ouvrir mon coeur aux sentiments +d'indépendance et de liberté qui m'animent! Te voilà captif aujourd'hui? +L'heure de la délivrance sonnera-t-elle pour toi? Je sais bien que la foi, +la constance, ne manqueront jamais à tes enfants; mais qui peut compter +sans les hasards de la guerre?</p> + +<p>Pendant que mille réflexions naissent et s'agitent ainsi dans mon esprit, +le vent me pousse toujours dans la direction de l'Ouest, comme l'atteste +ma boussole. Après Saint-Cloud, c'est Versailles qui étale à mes yeux les +merveilles de ses monuments et de ses jardins.</p> + +<p>Jusqu'ici je n'ai vu que déserts et solitudes, mais au-dessus du parc la +scène change. Ce sont des Prussiens que j'aperçois sous la nacelle. Je +suis à 1,600 mètres de haut; aucune balle ne saurait m'atteindre. Je +puis donc m'armer d'une lunette et observer attentivement ces soldats, +lilliputiens vus de si haut.</p> + +<p>Je vois sortir de Trianon des officiers qui me visent avec des lorgnettes, +ils me regardent longtemps; un certain mouvement se produit de toutes +parts. Des Prussiens se chauffent le ventre sur le tapis vert, sur cette +pelouse que foulait aux pieds Louis XIV. Ils se lèvent, et dressent +la tête vers le <i>Céleste</i>. Quelle joie j'éprouve en pensant à leur +dépit.—Voilà des lettres que vous n'arrêterez pas, et des dépêches que +vous ne pourrez lire! Mais je me rappelle au même moment qu'il m'a été +remis 10,000 proclamations imprimées en allemand à l'adresse de l'armée +ennemie.</p> + +<p>J'en empoigne une centaine que je lance par dessus bord; je les vois +voltiger dans l'air en revenant lentement à terre; j'en jette à plusieurs +reprises un millier environ, gardant le reste de ma provision pour les +autres Prussiens que je pourrai rencontrer sur ma route.</p> + +<p>Que contenait cette proclamation? Quelques paroles simples disant à +l'armée allemande que nous n'avions plus chez nous ni empereur, ni roi, +et que s'ils avaient le bon sens de nous imiter, on ne se tuerait plus +inutilement comme des bêtes sauvages. Paroles sensées, mais jetées au +vent, emportées par la brise comme elles sont venues!</p> + +<p>Le <i>Céleste</i> se maintient à 1,600 mètres d'altitude; je n'ai pas à jeter +une pincée de lest, tant le soleil est ardent; car il n'est pas douteux +que mon ballon fuit, et, sans la chaleur exceptionnelle de l'atmosphère, +mon mauvais navire n'aurait pas été long à descendre avec rapidité, et +peut-être au milieu des Prussiens. En quittant Versailles, je plane +au-dessus d'un petit bois dont j'ignore le nom et l'exacte position. Tous +les arbres sont abattus au milieu du fourré; le sol est aplani, une double +rangée de tentes se dressent des deux côtés de ce parallélogramme. A peine +le ballon passe-t-il au-dessus de ce camp, j'aperçois les soldats qui +s'alignent; je vois briller de loin les baïonnettes; les fusils se lèvent +et vomissent l'éclair au milieu d'un nuage de fumée.</p> + +<p>Ce n'est que quelques secondes après que j'entends au-dessous de la +nacelle le bruit des balles et la détonation des armes à feu. Après, cette +première fusillade, c'en est une autre qui m'est adressée, et ainsi de +suite jusqu'à ce que le vent m'ait chassé de ces parages inhospitaliers. +Pour toute réponse, je lance à mes agresseurs une véritable pluie de +proclamations.</p> + +<p>C'est un panorama toujours nouveau qui se déroule aux yeux de l'aéronaute; +suspendu dans l'immensité de l'espace, la terre se creuse sous la nacelle +comme une vaste cuvette dont les bords se confondent au loin avec la voûte +céleste. On n'a pas le loisir de contempler longtemps le même paysage +quand le vent est rapide; si le puissant aquilon vous entraîne, la scène +terrestre est toujours nouvelle, toujours changeante. Je ne tarde pas +à voir disparaître les Prussiens qui ont perdu leur poudre contre moi: +d'autres tableaux m'attendent. J'aperçois une forêt vers laquelle je +m'avance assez rapidement. Je ne suis pas sans une certaine inquiétude, +car le <i>Céleste</i> commence à descendre; je jette du lest poignée par +poignée, et ma provision n'est pas très-abondante. Cependant je ne dois +pas être bien éloigné de Paris. L'accueil que m'a fait l'ennemi en passant +au-dessus d'un de ses camps ne me donne nulle envie de descendre chez lui.</p> + +<p>J'ai toujours remarqué, non sans surprise, que l'aéronaute, même à une +assez grande hauteur, subit d'une façon très-appréciable l'influence du +terrain au-dessus duquel il navigue. S'il plane au-dessus des déserts de +craie de la Champagne, il sent un effet de chaleur intense, les rayons +solaires sont réfléchis jusqu'à lui; il est comme un promeneur qui +passerait au soleil devant un mur blanc. S'il trace, en l'air, son sillage +au-dessus d'une forêt, le voyageur aérien est brusquement saisi d'une +impression de fraîcheur étonnante, comme s'il entrait, en été, dans une +cave.—C'est ce que j'éprouve à 10 heures 45 en passant à 1420 mètres +au-dessus des arbres, que je ne tarde pas à reconnaître pour être ceux de +la forêt d'Houdan.—Ma boussole et ma carte ne me permettent aucun doute à +cet égard. Mais ce froid que je ressens, après une insolation brûlante, +le gaz en subit comme moi l'influence; il se refroidit, se contracte, +l'aérostat pique une tête vers la forêt; on dirait que les arbres +l'appellent à lui. Comme l'oiseau, le Céleste voudrait-il aller se poser +sur les branches?</p> + +<p>Je me jette sur un sac de lest, que je vide par dessus bord, mais mon +baromètre m'indique que je descends toujours; le froid me pénètre +jusqu'aux os. Voilà le ballon qui atteint rapidement les altitudes de +1000 mètres, de 800 mètres, de 600 mètres. Il descend encore. Je vide +successivement trois sacs de lest, pour maintenir mon aérostat à 500 +mètres seulement au-dessus de la forêt, car il se refuse à monter plus +haut!</p> + +<p>A ce moment, je plane au-dessus d'un carrefour. Un groupe d'hommes s'y +trouve rassemblé; grand Dieu! ce sont des Prussiens. En voici d'autres +plus loin; voici des uhlans, des cavaliers qui accourent par les chemins. +Je n'ai plus qu'un sac de lest. Je lance dans l'espace mon dernier +paquet de proclamations. Mais le ballon a perdu beaucoup de gaz, par +la dilatation solaire, par ses fuites, il est refroidi, sa force +ascensionnelle est terriblement diminuée. Je ne suis qu'à une hauteur de +420 mètres, une balle pourrait bien m'atteindre.</p> + +<p>Je regarde attentivement sous mes pas. Si un soldat lève son fusil vers +moi, je lui jette sur la tête tout un ballot de lettres de 40 kilogrammes; +mon navire aérien allégé de ce poids retrouvera bien ses ailes. Malgré mon +vif désir de remplir ma mission, je n'hésiterai pas à perdre mes dépêches +pour sauver ma vie.</p> + +<p>Heureusement pour moi le vent est vif; je file comme la flèche au-dessus +des arbres; les uhlans me regardent étonnés, et me voient passer, sans +qu'une seule balle m'ait menacé. Je continue ma route au-dessus de +prairies verdoyantes, gracieusement encadrées de haies d'aubépine.</p> + +<p>Il est bientôt midi, je passe assez près de terre; les spectateurs qui me +regardent sont bel et bien, cette fois, des paysans français, en sabots et +en blouse. Ils lèvent les bras vers moi, on dirait qu'ils m'appellent à +eux; mais je suis encore bien près de la forêt, je préfère prolonger mon +voyage le plus longtemps possible. Je me contente de lancer dans l'espace +quelques exemplaires d'un journal de Paris que son directeur m'a envoyés +au moment de mon départ. Je vois les paysans courir après ces journaux, +qui se sont ouverts dans leur chute, et voltigent comme de grandes +feuilles emportées par le vent.</p> + +<p>Une petite ville apparaît bientôt à l'horizon. C'est Dreux avec sa grande +tour carrée. Le <i>Céleste</i> descend, je le laisse revenir vers le sol. Voilà +une nuée d'habitants qui accourent. Je me penche vers eux et je crie de +toute la force de mes poumons:</p> + +<p>—Y a-t-il des Prussiens par ici? Mille voix me répondent en choeur:</p> + +<p>—Non, non, descendez!</p> + +<p>Je ne suis plus qu'à 50 mètres de terre, mon guide-rope rase les champs, +mais un coup de vent me saisit, et me lance subitement coutre un +monticule. Le ballon se penche, je reçois un choc terrible, qui me fait +éprouver une vive douleur, ma nacelle se trouve tellement renversée que ma +tête se cogne contre terre.—M'apercevant que je descendais trop vite je +me suis jeté sur mon dernier sac de lest; dans ce mouvement le couteau que +je tenais pour couper les liens qui servent à enrouler la corde d'ancre +s'est échappé de mes mains, de sorte qu'en voulant faire deux choses à la +fois j'ai manqué toute la manoeuvre. Mais je n'ai pas le loisir de méditer +sur l'inconvénient d'être seul en ballon. Le <i>Céleste</i>, après ce choc +violent, bondit à 60 mètres de haut, puis il retombe lourdement à terre, +cette fois j'ai pu réussir à lancer l'ancre, à saisir la corde de soupape. +L'aérostat est arrêté; les habitants de Dreux accourent en foule, j'ai un +bras foulé, une bosse à la tête, mais je descends du ciel en pays ami!</p> + +<p>Ah! quelle joie j'éprouve à serrer la main à tous ces braves gens qui +m'entourent. Ils me pressent de questions.—Que devient Paris? Que +pense-t-on à Paris? Paris résistera-t-il? Je réponds de mon mieux à ces +mille demandes qu'on m'adresse de toutes parts.—Je prononce un petit +discours bien senti qui excite un certain enthousiasme.—Oui, Paris +tiendra tête à l'ennemi. Ce n'est pas chez cette vaillante population que +l'on trouvera jamais découragement ou faiblesse, on n'y verra toujours que +ténacité et vaillance. Que la province imite la capitale, et la France est +sauvée!</p> + +<p>Je dégonfle à la hâte le <i>Céleste</i>, faisant écarter la foule par quelques +gardes nationaux accourus en toute hâte. Une voiture vient me prendre, +m'enlève avec mes sacs de dépêches et ma cage de pigeons. Les pauvres +oiseaux immobiles ne sont pas encore remis de leurs émotions!</p> + +<p>En descendant sur la place, plus de cinquante personnes m'invitent à +déjeuner, mais j'ai déjà accepté l'hospitalité que m'a gracieusement +offerte le propriétaire de la voiture. Mon hôte a lu par hasard mon nom +sur ma valise, il a reconnu en moi un des voisins de son associé de la rue +Bleue. Je mange gaiement, avec appétit, et je me fais conduire au bureau +de poste avec mes sacs de lettres parisiennes.</p> + +<p>Je les pose à terre, et je ne puis m'empêcher de les contempler avec +émotion. Il y a sous mes yeux trente mille lettres de Paris. Trente mille +familles vont penser au ballon qui leur a apporté au-dessus des nuages la +missive de l'assiégé!</p> + +<p>Que de larmes de joie enfermées dans ces ballots! Que de romans, que +d'histoires, que de drames peut-être, sont cachés sous l'enveloppe +grossière du sac de la poste!</p> + +<p>Le directeur du bureau de poste entre, et parait stupéfait de la besogne +que je lui apporte. Je vois son commis qui ouvre des yeux énormes en +pensant aux trente mille coups de timbre humide qu'il va frapper. Il n'a +jamais à Dreux été à pareille fête. On en sera quitte pour prendre un +supplément d'employés; mais la besogne marchera vite: le directeur me +l'assure. Quant au petit sac officiel, je vais le porter moi-même à Tours, +par un train spécial que je demande par télégramme.</p> + +<p>Qu'ai-je à faire maintenant? A lancer mes pigeons pour apprendre à mes +amis que je suis encore de ce monde, et pour annoncer que mes dépêches +sont en lieu sûr. Je cours à la sous-préfecture, où j'ai envoyé mes +messagers ailés. On leur a donné du blé et de l'eau, ils agitent leurs +ailes dans leur cage. J'en saisis un qui se laisse prendre sans remuer. Je +lui attache à une plume de la queue ma petite missive écrite sur papier +fin. Je le lâche; il vient se poser à mes pieds, sur le sable d'une allée. +Je renouvelle la même opération pour le second pigeon, qui va se placera +côté de son compagnon. Nous les observons attentivement. Quelques secondes +se passent. Tout à coup les deux pigeons battent de l'aile et bondissent +d'un trait à 100 mètres de haut. Là, ils planent et s'orientent de la +tête, ils se tournent vivement vers tous les points de l'horizon, leur bec +oscille comme l'aiguille d'une boussole, cherchant un pôle mystérieux. Les +voilà bientôt qui ont reconnu leur route, ils filent comme des flèches... +en droite ligne dans la direction de Paris!</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>II</h2> + +<p>Le gouvernement de Tours.—Les inventeurs de ballons.—Projet de retour +à Paris par voie aérienne.—Confection d'un ballon de soie.—Voyage à +Lyon.—Les nouveaux débarqués du ciel.— Ascension du <i>Jean-Bart</i>.</p> + +<p>Du 1er au 15 octobre.</p> + +<p>Faire le récit de mon voyage en chemin de fer de Dreux à Tours, par +Argentan, par le Mans; dire que dans toutes les gares j'étais reçu comme +le Messie tombé du ciel, questionné toujours, partout, et que les curieux +m'ont empêché de fermer l'oeil un seul instant pendant mon voyage +nocturne, n'offrirait pas grand intérêt. Je préfère arriver tout de suite +à Tours où je suis rendu le 1er octobre à sept heures du matin. Mais Tours +n'est plus Tours; ce n'est plus la ville paisible et calme que j'ai connue +jadis; où les affaires s'élaboraient tranquillement et sans bruit.</p> + +<p>Les touristes et les flâneurs ont cessé de s'y donner rendez-vous; les +commis-voyageurs ne s'y rencontrent plus dans les hôtels. Tours est animé, +regorge de monde; c'est la seconde capitale de France; aussi m'est-il +complètement impossible d'y trouver un traversin pour y reposer mes deux +oreilles.</p> + +<p>Je fais un somme léger sur un divan de l'<i>hôtel de la Boule-d'Or</i>, et +l'après-midi se passe en visites officielles. J'ai une longue entrevue +avec l'amiral Fourichon, qui m'explique comment il n'a pas encore envoyé +de troupes au secours de Paris; je lance sur le pont de Tours mon +beau pigeon à tête brune, porteur d'une dépêche chiffrée; je vois M. +Steenackers, M. Laurier, qui m'affirme qu'il a beaucoup de poigne, et que +la France sera sauvée par son ministère; je vois M. et Mme Crémieux, M. +Glais-Bizoin, qui me prend pour un député de la droite, et me fait un +discours d'une heure. Je suis présenté le soir au conseil des ministres, +et sans être ni médisant, ni méchante langue je ne puis m'empêcher de dire +que je ne vois nulle part le Carnot qui sauvera la France... Mais je n'ai +pas la prétention ni l'autorité propres à juger les hommes et les choses.</p> + +<p>La politique n'est pas mon affaire, j'ai rempli ma mission, remettant à +chacun les lettres qu'on m'a confiées, répétant de mon mieux tout ce que +j'avais à dire; j'ai résolu pendant la guerre d'être aéronaute. Revenons à +nos ballons!</p> + +<p>Quel pouvait être le désir le plus ardent d'un Parisien sorti de Paris +au-dessus des nuages, c'était de revenir par le même chemin. On avait +organisé à Tours une commission scientifique chargée d'examiner, d'étudier +la possibilité de semblables projets; aussi, les trois aéronautes qui +m'ont précédé et moi, nous sommes immédiatement appelés à donner notre +avis à ce sujet. MM. Marié Davy de l'Observatoire, M. Serret de l'Institut +et les autres membres qui pendant la durée de la guerre ont contribué à +faire naître un grand nombre d'idées utiles et fructueuses, nous parlent +d'abord de la nuée de mémoires, de projets qu'ils reçoivent des quatre +coins de la France. Les inventeurs se sont montrés très-nombreux, mais peu +sérieux. Quels rêves insensés; quelles utopies, quelles bouffonneries!</p> + +<p>Je n'oublierai jamais le monsieur qui voulait faire revenir à Paris un +convoi de cent mille montgolfières, portant cent mille bêtes à cornes, +et celui qui voulait atteler deux mille pigeons à un aérostat, et des +centaines d'autres inventeurs qui voulaient diriger les ballons avec +des voiles latines, des phoques et des mâts, comme un navire. Quant +aux mémoires sur les ballons-poissons, les ballons-bateaux, les +ballons-oiseaux, on en formerait dix encyclopédies. Pour ma part je +suis obsédé par les inventeurs qui me proposent les merveilles de leurs +conceptions. L'un d'eux surtout me poursuit, il veut munir les ballons +d'une grande voilure de son système.</p> + +<p>—Mais, monsieur, je ne veux pas vous écouter, il n'y a pas de vent en +ballon, vos voiles ne seront jamais gonflées.</p> + +<p>—Ah! voilà bien comme sont les hommes du métier, vous chassez, sans même +l'écouter, le génie incompris. J'ai déjà fait une grande invention, mais +l'humanité m'a repoussé. C'était du papier à cigarette fabriqué avec la +racine même du tabac. Personne n'en a voulu.</p> + +<p>Je me sauve, et je cours encore!</p> + +<p>Le plan que nous nous proposons de tenter pour rentrer dans Paris par la +voie des airs n'exige pas des efforts d'intelligence bien extraordinaires. +C'est celui auquel se sont arrêtés tous les praticiens sensés. Voici en +quoi il consiste, dans toute sa simplicité:</p> + +<p>On va envoyer des ballons et des aéronautes à Orléans, à Chartres, à +Evreux, à Dreux, à Rouen, à Amiens, dans toutes les villes non occupées +par l'ennemi, dans toutes celles qui sont proches de Paris, et où le gaz +de l'éclairage ne fait pas défaut.</p> + +<p>Chaque aéronaute aura une bonne boussole, et, connaissant l'angle de route +vers Paris, observera les nuages tous les matins au moyen d'une glace +horizontale fixe où sera tracée une ligne se dirigeant au centre de Paris. +Quand il verra les nuages marcher suivant cette ligne, c'est-à-dire quand +la masse d'air supérieure se dirigera sur Paris, il gonflera son ballon +à la hâte, demandera à Tours, par le télégraphe, des instructions, des +dépêches, et il partira. Son point de départ est à vingt lieues de Paris +environ; il va chercher une ville qui, en y comprenant les forts, offre +une étendue de plusieurs lieues; n'a-t-il pas bien des chances de la +rencontrer dans ces circonstances spéciales? S'il passe à côté, il +continuera son voyage et descendra plus loin, en dehors des lignes +prussiennes. Quand le vent sera du nord, le ballon d'Amiens pourra partir; +lorsqu'il soufflera du sud ou de l'ouest, les aérostats d'Orléans et de +Dreux se trouveront prêts. Avec une douzaine de stations échelonnées sur +plusieurs lignes de la rose des vents, les tentatives seront nombreuses.</p> + +<p>L'une d'elles aura de grandes chances de succès, surtout si la +persévérance ne fait pas défaut, et si l'on ne craint pas de renouveler +fréquemment les voyages. Si un ballon est assez heureux pour passer +au-dessus de Paris, il descendra dans l'enceinte des forts. Là, la +campagne est assez vaste pour que l'atterrissage soit facile. Au pis +aller, il pourra risquer la descente sur les toits si le vent n'est pas +trop rapide. Enfin, s'il manque l'entrée, il aura la sortie pour lui, où +de nouveaux forts le protégeront. Dans tous les cas, il lui sera possible +de lancer par dessus bord des lettres et des dépêches.</p> + +<p>Nous verrons plus tard pourquoi ce projet n'a été réalisé que +très-incomplètement, comment il se fait que mon frère et moi soyons les +seuls aéronautes assez heureux pour avoir tenté deux fois le voyage. Mais +n'anticipons pas sur les événements. Disons toutefois dès à présent que la +commission scientifique a apporté ici son concours le plus utile, et que +M. Steenackers n'a jamais reculé devant aucun sacrifice pour mener à bonne +fin une entreprise dont l'influence morale aurait été considérable.</p> + +<p>Les ballons de Paris, disions-nous, sont excellents pour un voyage, mais +leur étoffe est en coton; s'il faut qu'ils restent longtemps gonflés, +qu'ils supportent un grand vent, ils se déchireront. N'oublions pas +d'ailleurs que nous sommes seulement dans les premiers jours d'octobre et +que pas un ballon neuf n'est encore sorti de Paris. Il est décidé qu'on +fabriquera à la hâte des ballons de soie. Duruof sera chargé de la +construction avec le concours de Mangin et de Louis Godard; on commencera +par confectionner un premier type. La commission m'envoie à la hâte à Lyon +pour acheter l'étoffe nécessaire.</p> + +<p><i>5 octobre</i>.—Je m'aperçois que les chemins de fer fonctionnent pendant +la guerre d'une façon bien singulière. Je passe deux grands jours et deux +grandes nuits dans mon wagon, avant d'arriver dans la patrie de la soie. +Les gares sont encombrées partout de troupes, de voyageurs; c'est un +désordre épouvantable. Je passe à Orléans, où j'apprends que l'armée de +la Loire, qu'on attend à Paris, n'existe que dans le cerveau des bons +Français qui voient les événements couleur de rose, mais on me parle +beaucoup de l'armée du Rhône. À Lyon, j'aperçois le drapeau rouge sur +l'Hôtel-de-Ville, des braillards dans les rues, des caricatures chez les +libraires, mais d'armée et de canons, point.</p> + +<p>—Ici, me dit-on, nous n'avons pas de troupes, mais, croyez-moi, monsieur, +l'armée de la Loire est vraiment formidable. Je cours chez tous les +fabricants de soie de la ville, accompagné d'un membre du conseil +municipal, qui me sert de guide de la façon la plus obligeante, sous les +auspices du préfet, M. Challemel-Lacour. Je fixe mon choix sur des pièces +roses et bleues; ce sont les seules que l'on puisse trouver de suite en +quantité suffisante.</p> + +<p>J'en achète, pour le compte de l'État, deux mille huit cents mètres, à +quatre francs cinquante, prix très-modéré, que le fabricant appelle avec +raison un prix patriotique.</p> + +<p>Bientôt, à Tours, le nouveau théâtre est transformé eu atelier de +construction. Je reviens avec mes ballots de soie; Duruof et Mangin ont +déjà dressé des tables, fait l'épure pour la construction d'un aérostat +de 1200 mètres cubes. On se prépare à couper l'étoffe, on s'efforce de +trouver des ouvrières. Quelques jours après, quatre-vingts aiguilles +marchent sans cesse, car les côtes sont étroites, et la longueur de la +piqûre qu'il s'agit de faire est considérable. Le travail est lancé avec +activité, et se terminera dans un délai de quinze jours.</p> + +<p>On n'a pas perdu le temps pendant mon absence; le vendredi 7, une +expérience est faite avec un ballon captif de 20 mètres cubes pour +connaître à quelle hauteur un ballon est à l'abri des balles de chassepot. +Un aérostat captif en papier est monté à 400 mètres de haut. Dix-huit bons +tireurs le visent à cette hauteur. On ramène l'aérostat à terre, il est +percé de 11 balles. A 500 mètres de haut, pas une balle n'a porté. MM. +l'amiral Fourichon et Glois-Bizoin assistaient à l'expérience: ce dernier +fit même le coup de feu avec une grande habileté.</p> + +<p>J'utilise mes moments de loisir à publier dans le <i>Moniteur Universel</i> une +série d'articles sur <i>Paris assiégé</i>. On a soif de savoir ce qui se passe +dans les murs de la capitale, les détails que j'apporte sur la physionomie +des bastions, sur les travaux effectués au bois de Boulogne, au +Point-du-Jour, les récits que je fais sur la formation des ambulances, +sur l'organisation des gardes nationaux, excitent vivement l'attention +de tous. Mais bientôt, d'autres ballons viennent après moi apporter des +nouvelles plus récentes.</p> + +<p>Les aérostats continuent en effet à attirer l'attention générale. On +apprend que Gambetta a confié sa fortune à l'esquif aérien, qu'il est +descendu près d'Amiens, après un voyage émouvant, rempli de dangers +auxquels il a échappé comme par miracle. En même temps que Gambetta, un +deuxième aérostat est parti de la place Saint-Pierre, conduit par M. +Revilliod. L'arrivée du ministre de l'intérieur à Tours, le 11 octobre, +produit une véritable révolution; on ne doute pas que la face des choses +va changer, chacun est persuadé qu'une main énergique va enfin imprimer à +la France l'élan du salut et de la délivrance.</p> + +<p>Peu de jours après, les descentes d'aérostats se succèdent. Farcot et +Tracelet descendent en Belgique le 12 octobre. Bertoux et Van Roosebeke +tombent à Cambrai, et subissent un traînage périlleux. M. Bertoux est +grièvement blessé, et Van Roosebeke, roulé dans la nacelle, parvient à +sauver les pigeons voyageurs qu'il amène de Paris.</p> + +<p>On ne peut plus douter, non sans une joie indicible, que le service des +ballons-poste est définitivement organisé. Cependant je suis profondément +surpris de ne pas voir mon frère Albert Tissandier parmi les nouveaux +débarqués du ciel.—Il devait partir le lendemain de mon départ et voilà +plusieurs ballons qui viennent sans lui; les aéronautes n'ont même pas +entendu parler de son départ... Ce silence m'inquiète, car je ne puis +croire que mon frère ait renoncé à son projet.</p> + +<p><i>Dimanche 16 octobre</i>.—Je rencontre rue Royale à Tours un de mes amis.</p> + +<p>—Vous savez la nouvelle? me dit-il.</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Votre frère Albert est ici. Nous venons de le voir, il vous attend à +déjeuner, je vous cherche depuis ce matin.</p> + +<p>Je trouve mon frère à <i>l'hôtel de l'Univers;</i>—nous nous jetons dans les +bras l'un de l'autre. Il me raconte qu'il a manqué deux départs, que son +voyage a été retardé, qu'il est parti enfin avec deux voyageurs.</p> + +<p>Voici le récit qu'il a publié lui-même de son ascension; j'en reproduis +les passages les plus intéressants.</p> + +<p>VOYAGE DU JEAN-BART.</p> + +<p>«Le 14 octobre, à une heure un quart, le ballon le Jean-Bart s'élevait de +Paris dans les airs, conduisant MM. Rane, maire du 9e arrondissement, +et Ferrand, chargés d'une mission spéciale du gouvernement. Outre les +voyageurs confiés à mes soins, j'emportais avec moi 400 kilogrammes de +dépêches, c'est-à-dire cent mille lettres, cent mille souvenirs envoyés de +Paris par la voie des airs à cent mille familles anxieuses! Par un soleil +ardent et superbe, nous passons les lignes des forts, à 1,000 mètres, nous +distinguons nos ennemis qui en toute hâte se mettent en mesure de nous +envoyer des balles. Mais nous planons trop loin de la terre, pour que +l'artillerie puisse nous faire peur; nous entendons les balles qui +bourdonnent comme des mouches au-dessous de notre nacelle, et nous moquant +des uhlans, des cuirassiers blancs, et de tous les Prussiens du +monde, nous nous laissons mollement bercer par les ailes de la brise +jusqu'au-dessus de la forêt d'Armonviliers.»</p> + +<p>«Là un spectacle plein de désolation s'offre à nos yeux. Les maisons, les +habitations, les châteaux, sont déserts, abandonnés: nul bruit ne s'élève +jusqu'à nous, si ce n'est celui de l'aboiement rauque et sinistre de +quelques chiens abandonnés.»</p> + +<p>«Plus loin, au milieu même de la forêt de Jouy, c'est un camp prussien qui +s'étend sous notre nacelle; on remarque des travaux de défense habilement +organisés pour répondre à toute surprise. Les tentes forment deux lignes +parallèles aux extrémités desquelles s'élèvent des remparts de gabions et +de fascines. Près de là nous apercevons un immense convoi de munitions +qui couvre les routes entières; il est suivi d'une infinité de petites +charrettes couvertes de bâches blanches; des uhlans l'accompagnent +en grand nombre. A la vue de notre aérostat, ils s'arrêtent, et nous +devinons, malgré la distance qui nous éloigne, qu'ils nous jettent un +regard de haine et de dépit.»</p> + +<p>«Cependant le soleil échauffe nos toiles, et dilate le gaz qui les gonfle; +les rayons ardents nous donnent des ailes, nous bondissons vers les plages +aériennes supérieures, et bientôt la terre disparaît à nos yeux. Quelle +splendeur incomparable, quelle munificence innommée dans cette mer de +nuages que semblent terminer des franges argentées aux éclats vraiment +éblouissants! Au milieu du silence et du calme, nous admirons ces sublimes +décors du ciel, et pendant quelques secondes nous perdons de vue les +misères terrestres. Je charge M. Ferrand de surveiller le baromètre +pendant que je dessine la scène grandiose qui s'offre à ma vue.»</p> + +<p>«Mais voilà la nuit qui couvre de son manteau le ciel et la campagne. Il +faut songer à revenir à terre, regagner le plancher des braves défenseurs +de la patrie. Nous voyons accourir des paysans qui nous crient à tue-tête: +"Il n'y a pas de Prussiens ici! Vous êtes près de Nogent-sur-Seine, à +Montpothier; descendez vite!" Tous ces cris nous décident enfin, et nous +tombons pour ainsi dire dans les bras de nos braves amis sans aucune +secousse.»</p> + +<p>«Grâce à leur aide obligeante, à celle de leur curé, dont nous ne saurions +oublier l'accueil touchant, nous emportons vivement dépêches et ballon. +"Les Prussiens ne sont pas loin, disent-ils; ils vous ont vu descendre, et +peuvent vous surprendre. Allez-vous-en au plus vite." C'est ce que nous +nous empressons de faire, et nous arrivons chez le sous-préfet de Nogent, +M. Ebling. Une réception enthousiaste nous est offerte; nous le quittons +bientôt, ne voulant pas perdre un seul instant pour gagner Tours, où notre +devoir nous appelle.»</p> + +<p>«Nous sommes obligés de faire un détour immense, de passer par Troyes, +Dijon, Nevers, Bourges, pour arriver enfin à bon port.»</p> + +<p>A peine nous sommes-nous retrouvés, mon frère et moi, que nous ne parlons +plus que du retour à Paris,—notre enthousiasme partagé se multiplie par +deux, nous voudrions déjà être en l'air!</p> + +<p>Comme certains détails d'organisation pour le retour aérien ne marchent +pas à mon gré, je me décide à demander une entrevue à M. Gambetta. +J'arrive au ministère, où je suis reçu par M. Cavalié, dit <i>Pipe-en-Bois,</i> +chef du cabinet. Il m'introduit auprès de M. le Ministre de l'intérieur et +de la guerre, qui m'accueille avec une bonne grâce pleine d'affabilité. +M. Gambetta me félicite sur mes projets, et m'apprend que M. Steenackers, +nommé directeur des télégraphes et des postes, se chargera du service des +ballons. Puis, prenant un papier, il y écrit ces mots:</p> + +<p>«Je prie M. Steenackers d'activer le projet si courageux de M. +Tissandier.»</p> + +<p>M. Gambetta me serre la main et me congédie en me disant d'un ton +dictatorial: «Bonne chance et bon vent!»</p> + +<p>Depuis ce jour, tous les chemins nous ont été ouverts pour activer nos +Projets!</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>III</h2> + +<p>Lettres pour Paris par ballon monté.—Le bon vent souffle à +Chartres.—Cernés par les Prussiens!—Evasion nocturne.—L'hôtel du +Paradis.—Allons chercher le vent!</p> + +<p>Du 15 octobre au 1er novembre.</p> + +<p>Cependant, la nouvelle de la construction d'un ballon s'est répandue à +Tours; comme nous ne voulons pas renseigner l'ennemi sur nos projets, nous +nous gardons bien de rien publier à cet égard; aussi l'imagination du +public se livre-t-elle à toutes les fantaisies. Les mieux renseignés +prétendent que l'on construit un ballon dirigeable, qui, à coup sûr, va +rentrer à Paris. L'apparition au bureau du télégraphe d'une vaste boîte +aux lettres avec cette inscription: LETTRES POUR PARIS PAR BALLON MONTÉ, +accrédite singulièrement cette manière de voir; j'ai beau dire partout +que nous voulons seulement essayer un voyage périlleux, incertain, que la +réussite est douteuse, personne ne veut ajouter foi à cette opinion. On se +répète de toutes parts: Un ballon va partir pour Paris, il va rentrer à +Paris. Comment? On l'ignore, mais on oublie que les deux mots tentative et +succès sont souvent séparés par un abîme; l'esprit humain est ainsi fait +qu'il croit toujours ce qu'il désire, et souvent, sans réflexion, il se +plaît à transformer le projet en fait accompli.</p> + +<p>Mon frère et moi nous recevons sans cesse de véritables ovations; on nous +montre du doigt: «Voilà, dit-on, les aéronautes qui vont rentrer à Paris.» +J'enrage parfois, car je sais bien, hélas! que nous ne sommes pas +encore dans l'enceinte des fortifications. «Nous n'allons pas à Paris, +disons-nous, nous allons essayer d'y aller, c'est bien différent.» Mais +rien n'y fait. Nous recevons des lettres innombrables; ce sont des amis +et des inconnus qui nous écrivent: «Voulez-vous être assez bons pour vous +charger de porter à Paris la petite lettre que vous trouverez sous ce +pli?» En quelques jours, j'ai rempli de lettres pour la capitale tout un +tiroir de ma commode. Les gens plus osés, plus indiscrets, viennent nous +voir à l'hôtel et nous demandent à porter des paquets. On se figure qu'à +nous seuls nous représentons les messageries. Je n'oublierai jamais un +monsieur que je n'avais jamais vu et qui vient me réveiller à six heures +du matin. Il me supplie de prendre la clef de son appartement à Paris pour +visiter ses meubles, et de lui dire à mon retour si son mobilier est +en bon état. Il me charge en outre de rassurer sa bonne, qui doit être +très-inquiète sur son sort. Je n'avais jamais fermé une porte sur le nez +de personne, mais ce jour-là, je me suis offert avec délices cette petite +satisfaction.</p> + +<p>Pendant que les lettres pleuvent sur nos têtes comme la grêle au mois de +mars, mon frère et moi nous nous occupons de faire tous nos préparatifs. +La construction du ballon de soie, malgré les efforts de Duruof, traîne en +longueur; la commission scientifique nous engage à ne pas attendre plus +longtemps. Mon frère va chercher son ballon le <i>Jean-Bart</i> qui est resté à +Dijon, et M. Revilliod, qui a appris nos projets, se propose spontanément +pour tenter un voyage. D'après les renseignements fournis par +l'Observatoire, il y a des chances pour que le vent sud-ouest règne +longtemps en France à cette époque; c'est à Chartres que s'exécutera la +première tentative. La commission me prie de fournir mon concours au +départ de M. Revilliod, pendant que mon frère court après le ballon qui +devra plus tard nous servir à nous-mêmes.</p> + +<p>Je fais l'acquisition d'une bonne boussole. M. Marié Davy, de +l'Observatoire, me donne l'angle de route de Paris à Chartres. Nous +emballons un aérostat, nous prenons une provision de ballons en papier +qui nous serviront à examiner la direction du vent. Nous allons voir M. +Steenackers qui nous confie des dépêches, nous donne toutes les lettres de +recommandations, de réquisitions, propres à faciliter le départ, et +nous voilà bientôt partis, Revilliod, Gabriel Mangin qui se chargera du +gonflement et moi. Nous étions loin de soupçonner les aventures qui nous +attendaient!</p> + +<p><i>Jeudi 20 octobre</i>.—Nous sommes à Chartres. L'Observatoire s'est montré +prophète. Le vent souffle du sud-ouest, Mangin gonfle de suite le ballon. +Il a fallu se donner bien du mouvement pour obtenir douze cents mètres +de gaz séance tenante, car les gazomètres, à Chartres, ne sont pas +volumineux. La veille, le directeur de l'usine a déclaré que le gonflement +était impossible, mais le préfet a pris notre parti avec beaucoup +d'énergie, de patriotisme, et nous a tirés d'un grand embarras. Il fait +venir le directeur de l'usine.</p> + +<p>—Il faut absolument, lui dit-il, que vous fournissiez à ces messieurs +douze cents mètres cubes de gaz.</p> + +<p>—Mais, monsieur le préfet, je n'ai que ce volume de gaz dans mes +gazomètres, et c'est précisément ce que la ville va m'absorber pour +l'éclairage de la nuit.</p> + +<p>—Eh bien! vous n'éclairerez pas la ville, on ne vous fera aucun procès, +je me charge de tout.</p> + +<p>Voilà comment les becs de gaz, à Chartres, n'ont pas été allumés dans la +nuit du 19 au 20 octobre. Les rues étaient noires comme un four éteint, +mais personne ne songeait à se plaindre: on savait dans quel but il +fallait se passer de lumière.</p> + +<p>Le jeudi, à midi, le ballon est gonflé, mais le vent est d'une violence +extrême. Le commandant Duval, qui est à Chartres avec 1,200 marins, nous +a envoyé une trentaine de matelots, qui ont toutes les peines du monde à +maîtriser l'aérostat. On nous dit en ville que les Prussiens ne sont pas +loin, qu'il est temps de partir; d'ailleurs, depuis quelques jours, les +événements sont accablants, désastreux. Orléans vient d'être pris par +l'ennemi; Dreux a été envahi; Soissons a capitulé, et au moment où +nous faisons les préparatifs du départ, Châteaudun est impitoyablement +bombardé. Mais les nouvelles venues de Paris ont affermi le courage de +tous; on a foi dans le triomphe final; Gambetta vient de nous dire: «A +Paris, le peuple, de jour en jour plus héroïque, prépare le salut de la +France.»</p> + +<p>A deux heures, les rafales s'élèvent puissantes et terribles; le ballon +est tellement torturé, secoué, penché, que c'est un miracle s'il ne crève +pas. M. Revilliod est calme, plein de résolution; malgré la tempête, il va +partir. Au moment où il se dispose à monter dans la nacelle, un officier +nous aborde et nous remet une lettre du commandant, «M. l'aéronaute est +prévenu que s'il ne peut partir immédiatement, il doit brûler son +ballon et ses dépêches, s'il veut les sauver des mains de l'ennemi.» Le +commandant demeure à deux pas; nous courons chez lui. Nous le trouvons +avec ses officiers.</p> + +<p>Un grand feu flambe dans la cheminée, il y jette une quantité de lettres +et de papiers.</p> + +<p>—Messieurs, nous dit-il, j'ai ordre d'évacuer Chartres, qui ne sera pas +défendu; si vous ne pouvez partir, brûlez tout, les Prussiens peuvent être +ici dans un quart d'heure.</p> + +<p>Nous revenons vers le ballon; les marins sont déjà partis, et les rues +sont sillonnées de bataillons de mobiles qui se retirent. Par surcroît de +malheur, le vent a été si violent qu'un accident irréparable est survenu. +Le ballon, enlevé par la rafale, s'est heurté contre les arbres; les +caoutchoucs de la soupape ont été enlevés, les clapets se sont ouverts, et +l'aérostat se vide; Gabriel Mangin achève le dégonflement. On nous avertit +que les Prussiens vont arriver. Nous nous demandons s'il n'est pas prudent +de mettre immédiatement le feu à tout le matériel. Mais comment des +aéronautes auraient-ils le courage de brûler leur navire? Nous préférons +cacher le ballon dans l'usine, derrière un monceau de charbon. Le +directeur nous avertit qu'il ne veut pas prendre la responsabilité de +ce qui surviendra, mais brûler pour brûler, n'est-il pas préférable +d'attendre au dernier moment?</p> + +<p>Nous allons à la gare du chemin de fer.</p> + +<p>—Tout est coupé, nous dit-on, les trains ne partent plus.</p> + +<p>Le bureau du télégraphe est désert. A la préfecture, nous apprenons que +le préfet est parti. En ville, on dit partout que les Prussiens cernent +Chartres, nous voilà pris comme dans une souricière, et en notre qualité +d'aéronautes, nous ne tenons que médiocrement à être présentés à nos +ennemis.</p> + +<p>C'est ainsi que j'assiste à une première débâcle, bien loin de me douter +alors que ce spectacle n'est que le prélude insignifiant d'un drame +épouvantable, dont nous allions voir les tableaux navrants se dérouler +devant nous pendant quatre mois. Les boutiques se ferment, les habitants +rentrent, Chartres est un désert, mais derrière chaque porte, les coeurs +palpitent, les femmes tremblent, et sans défense, sans moyens de secours, +chacun attend avec anxiété.</p> + +<p>Le jour est bientôt à son déclin; il est certain que les Prussiens +n'entreront ici que demain matin. Nous avons devant nous toute une nuit +pour nous évader. Malgré l'ordre du commandant, nous voulons au moins +sauver notre matériel, et nous courons la ville pour trouver une voiture +à notre usage et une charrette pour le ballon. Mais le problème est bien +plus difficile à résoudre que nous ne pouvions le croire. Un premier +loueur nous répond avec beaucoup de flegme:</p> + +<p>—Vous comprenez, messieurs, que ma voiture, escortée par un ballon, +pourra certainement quitter Chartres, mais je ne suis pas bien sûr qu'elle +y rentre; je préfère la garder dans ma remise.</p> + +<p>Le cocher qui entendait ces paroles ajoute avec vivacité:</p> + +<p>—D'ailleurs ce n'est pas moi qui me chargerai de vous conduire, les +Prussiens entourent la ville, nous serons pris!</p> + +<p>Malgré nos instances, le loueur de remises est inflexible comme le destin, +il nous abandonne à notre malheureux sort.</p> + +<p>Nous finissons par rencontrer un voiturier intelligent et courageux qui se +charge de nous tirer d'affaire.</p> + +<p>—J'ai un de mes amis, nous dit-il, qui arrive de Dreux, où les Prussiens +ne sont plus. Je vous affirme que l'on peut passer sur la route de Dreux, +à moins que les uhlans n'y aient paru depuis deux heures; mais le gros +de l'armée ennemie est de l'autre côté de Chartres. Nous partirons à dix +heures du soir, sans lumière, sans bruit, nous trouverons bien quelque bon +chemin. Je connais le pays.</p> + +<p>A 10 heures, Chartres était désert; si vous aviez passé près de l'usine +à gaz à ce moment, vous auriez vu sur la route un petit omnibus à +quatre places, attelé d'un bon cheval. Vous auriez aperçu plus loin une +charrette, sur laquelle une dizaine d'hommes chargeaient un gros ballot +lourd et massif. C'était notre ballon. Une nuit obscure vint nous donner +son aide. Nous filons au trot dans l'omnibus, un voiturier nous suit dans +la charrette chargée de l'aérostat. Nous avons donné nos instructions au +cocher.</p> + +<p>—Si vous voyez des Prussiens, filez au grand galop; s'ils sont en petit +nombre et s'ils veulent vous arrêter, nos revolvers feront leur service. +Nous sommes quatre avec l'aide-aéronaute, nous avons vingt-quatre balles à +notre disposition.</p> + +<p>Nous quittons Chartres; nous sommes bientôt arrêtés par un poste de gardes +nationaux; on nous demande nos papiers; on nous laisse passer. Nous +continuons notre route au milieu de l'obscurité, et, pendant une heure, le +silence de la nuit n'est troublé que par le roulement de nos voitures. La +fatigue nous fait fermer les yeux; nous commençons à nous endormir, quand +notre véhicule est arrêté brusquement.</p> + +<p>—Voilà les Prussiens, s'écrie d'une voix étranglée notre aide-aéronaute.</p> + +<p>Je me réveille en sursaut et j'aperçois une dizaine d'hommes couverts de +grands manteaux blancs. Ils ont saisi notre cheval par la bride!...</p> + +<p>Ces Prussiens étaient simplement de braves mobiles normands, qui +nous prenaient eux-mêmes pour des ennemis, et se figuraient que nous +emportions, dans notre charrette les richesses de la ville de Chartres.</p> + +<p>Nous rions bien de notre double méprise, et nous continuons gaiement notre +chemin. A une heure du matin, nous arrivons à Dreux, nous traversons la +ligne des avant-postes français sans que le moindre «qui vive» retentisse.</p> + +<p>—Voilà, disons-nous, une ville bien gardée.</p> + +<p>Nous arrivons, en effet, sur la place sans rencontrer un factionnaire. Un +corps de garde s'offre à notre vue. Nous y entrons. Je montre au chef de +poste nos papiers, les lettres de réquisition s'adressant à l'autorité +militaire, je le prie de nous aider à trouver un asile. Les chevaux n'ont +pas mangé, il leur faut une place dans une écurie.</p> + +<p>—Dreux est bien encombré, nous dit-on, et je ne sais si vous aurez de +bons lits, mais on vous donnera toujours bien un abri. Je vais vous mener +à l'<i>Hôtel du Paradis</i>.</p> + +<p>Nous frappons à la porte. Une vieille mégère arrive de très-mauvaise +humeur.—Madame, dit très poliment l'officier qui nous sert de guide, ces +messieurs ont des lettres de recommandation du gouvernement, ils sont +chargés d'une mission importante, ils sont fatigués et désirent une +chambre, une place à l'écurie pour leurs chevaux.</p> + +<p>La patronne réplique très-insolemment:—On ne vient pas chez les gens à +deux heures du matin. Je n'ai pas de place. Et puis je ne connais pas ces +hommes-là, dit-elle en nous montrant, je ne peux pas loger les premiers +venus.</p> + +<p>L'amabilité de la patronne du <i>Paradis</i> nous fait monter la moutarde au +nez. Nous ne répliquons rien; l'officier, comme nous, est furieux; nous +partons et nous revenons avec quatre hommes et un caporal. Nous frappons +une seconde fois à la porte de l'hôtel, et toujours très-poliment, nous +disons à la patronne:</p> + +<p>—Ouvrez vos portes, nous allons fouiller votre maison. Nous allons voir +si la place manque.</p> + +<p>La dame de l'<i>Hôtel du Paradis</i> est devenue muette sous l'effet d'une +exaspération rentrée. Mais bientôt sa langue a retrouvé le mouvement.</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle à l'officier, c'est indigne; je préférerais recevoir +les Prussiens que tous les mobiles comme vous qui nous maltraitent. Vous +êtes étranger à Dreux; si vous étiez de la garde nationale, les choses se +passeraient différemment.</p> + +<p>—Vous traitez bien, madame, m'écriai-je, un officier français qui +vient ici défendre votre ville, votre maison; je vous félicite de votre +patriotisme.</p> + +<p>Cependant, nous nous assurons que l'hôtel est plein; mais il y a bel et +bien des places à l'écurie, et nos chevaux y prennent le repos jusqu'au +lendemain, malgré les réclamations de la patronne.</p> + +<p>Je n'ai cité cette histoire que pour montrer comment certains Français +comprenaient la guerre; le fait malheureusement n'est pas isolé, et ce +n'est pas sans raison que l'on a dit que bien des paysans, bien des +habitants de province, préféraient ouvrir leurs bras à l'ennemi qu'à ceux +qui combattent pour la patrie. Nos soldats ont parfois trouvé un mauvais +accueil, bien des officiers me l'ont affirmé; il aurait fallu, dans ces +cas-là, ne pas craindre de parler le revolver à la main; on n'aurait pas +dû avoir de pitié pour les faux Français qui, par un sentiment d'égoïsme +ignoble, se refusaient d'apporter leur concours à l'oeuvre de la défense +nationale.</p> + +<p>Revilliod, Mangin et moi, nous passons la nuit au poste.</p> + +<p>Le lendemain, nous faisons une visite au sous-préfet de Dreux. Il apprend +avec désespoir que Chartres n'a pas résisté.</p> + +<p>—Que voulez-vous que je fasse; je n'ai que 8,000 mobiles à Dreux? +Chartres avait 12,000 soldats!</p> + +<p>—Mais n'y a-t-il pas ici de l'artillerie, des canons? On le dit en ville.</p> + +<p>—Chut! s'écrie le sous-préfet en me parlant bas à l'oreille. Nous avons +deux canons, mais il n'y a de munitions que pour les charger sept fois +chacun!</p> + +<p>Deux jours après, nous étions revenus à Tours. Je retrouve mon frère qui a +lui-même retrouvé son ballon. Chartres a été occupé le lendemain de notre +départ.—C'est au Mans que vont maintenant commencer nos tentatives. +Revilliod et Mangin seront des nôtres; il y aura ainsi deux ballons prêts +à partir ensemble quand le vent sera favorable.</p> + +<p><i>22 octobre</i>.—Nous sommes au Mans dans la nuit, le ballon est débarqué à +la gare.</p> + +<p>—Surveillez-le bien, dis-je au sous-chef de gare. Nous viendrons le +prendre demain matin de bien bonne heure.</p> + +<p>A 6 heures du matin nous demandons le ballon.—Pas de ballon. Un employé +maladroit l'a expédié à Tours croyant qu'il venait directement de Paris. +Me voilà forcé d'aller à Tours avec Revilliod. Je commence à avoir une +véritable indigestion des chemins de fer surchargés de trains qui font des +courses de lenteur. Il a fallu 40 heures pour aller à Lyon. Nous mettrons +cette fois 6 heures pour nous rendre à Tours. Chaque gare est encombrée de +troupes, de francs-tireurs; c'est un remue-ménage inouï; à chaque station, +on ajoute des wagons, et on attend une heure. Revilliod reprend son ballon +le <i>George Sand</i> qu'il reporte au Mans.</p> + +<p><i>23 octobre</i>.—Nous rejoignons notre collègue aujourd'hui avec le +<i>Jean-Bart</i>. Nous voilà dans le département de la Sarthe, qui est aussi, +comme nous l'avons appris, la patrie de Coutelle, le célèbre aérostier de +Fleurus. A une station, nous nous sommes croisés avec les voyageurs +d'un nouveau ballon descendu récemment. L'un d'eux est un de mes amis +d'enfance, Gaston Prunières, que je n'avais pas vu depuis 12 ans! Il m'a +montré le <i>Journal Officiel</i> de Paris, où est insérée une dépêche que +nous avons envoyée par pigeons, prévenant les Parisiens de donner aide +et protection aux ballons qu'ils pourront apercevoir au-dessus de leurs +têtes.</p> + +<p>Le lendemain de notre arrivée au Mans, nous rendons visite au préfet, M. +Georges Lechevalier, qui est un ancien camarade de collège de mon frère; +il nous accueille de la façon la plus obligeante, et nous prête le plus +utile concours. Une fois nos dispositions prises pour le gonflement, il +faut bon gré mal gré patienter, car le vent est défavorable: il souffle du +nord, et il n'y a guère de chance de le voir tourner rapidement vers le +sud-ouest. Je ferai remarquer ici que le projet adopté à l'origine n'a +pas été réalisé. Pendant notre séjour au Mans, le vent ne nous a pas +favorisés. Mais il aurait dû y avoir un ballon à Amiens, à Rouen, et, à +cette époque, ceux-là auraient pu plusieurs fois tenter le voyage dans +d'excellentes circonstances.</p> + +<p>Le dimanche 30 octobre, l'aérostat est gonflé sur les bords de la Sarthe. +On exécute plusieurs ascensions captives pour sonder l'air. Nous enlevons +dans la nacelle quelques officiers, bien loin de soupçonner alors que +plus tard nous devions nous retrouver à la même place, comme aérostiers +militaires, sous les ordres du général Chanzy. Le temps est calme et le +ballon plane immobile au-dessus de la Sarthe, où il se reflète comme dans +un miroir. Une foule considérable assiste à nos ascensions captives et +attend avec impatience le moment du départ. Mais le vent est toujours +impitoyablement tourné au nord et au nord-ouest.</p> + +<p>L'aérostat est confié à la garde d'un poste de zouaves pontificaux; ces +braves soldats viennent d'arriver de Rome avec Charette.</p> + +<p>Les journées se passent et le bon vent n'arrive pas. Toujours vent +nord-ouest. M. Marié Davy nous télégraphie que les circonstances +atmosphériques ne changeront probablement pas avant longtemps. «Ah! si +nous étions à Rouen, nous pourrions partir et les courants aériens nous +entraîneraient doucement sur Paris.» En faisant cette réflexion, il me +prend l'idée d'imiter Mahomet qui marche vers la montagne. Le vent ne veut +pas venir nous trouver. Allons le chercher.</p> + +<p>Revilliod et Mangin restent au Mans avec un ballon; et nous voilà partis, +avec l'aérostat le <i>Jean-Bart</i>, qu'il faut traîner péniblement, de gare +en gare, car le chemin de fer fonctionne difficilement. Le train s'arrête +toutes les dix minutes, et passant par des voies détournées, il met +vingt-quatre heures pour gagner le chef-lieu de la Seine-Inférieure.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>IV</h2> + +<p>Première tentative de retour à Paris par ballon.—Préparatifs du +voyage.—Le bon vent.—L'ascension.—Le bon chemin.—Le brouillard.—Le +déjeuner en ballon.—Le vent a tourné.—En ballon captif.</p> + +<p>Du 1er au 8 novembre 1870.</p> + +<p>Nous arrivons à Rouen, mon frère et moi, le 2 novembre, avec le ballon «le +<i>Jean-Bart</i>.» Le préfet a été prévenu de nos projets; il a eu l'obligeance +de faire mettre à notre disposition un grand local où l'aérostat +pourra être ventilé et vernis à neuf. C'est la grande salle de bal du +Château-Baubet, le Casino de l'endroit, qui se transforme ainsi en atelier +aérostatique. L'inspecteur du télégraphe envoie ses facteurs qui nous +aident avec beaucoup de zèle dans l'opération de vernissage, vilaine +besogne qui consiste à enduire l'aérostat d'huile de lin cuite sur toute +sa surface. Le ballon ventilé est gonflé à l'air, on pénètre dans son +intérieur, afin d'examiner, par transparence, l'étoffe dans toute son +étendue.</p> + +<p>Chaque fois qu'un petit trou se montre, il est bouché avec une pièce: la +plus petite piqûre est cachée sous une feuille de baudruche. C'est mon +frère qui s'occupe surtout de cette besogne avec un soin scrupuleux; +il fallait la guerre pour transformer ainsi un architecte de talent en +réparateur de ballons.</p> + +<p>Mais nous sommes seuls; c'est nous qui conduirons notre aérostat: s'il +fuit, s'il est en mauvais état, qui donc, si ce n'est nous, en subira la +conséquence? Le voyage sera peut-être long, périlleux; ayons au moins +un bon aérostat, bien réparé, bien imperméable. S'il arrive un malheur, +n'ayons aucun reproche à nous faire!</p> + +<p>Pendant quelques jours, le vent n'est pas favorable; il souffle plein nord +et nord-est. La patience est devenue de notre part, une ferme résolution. +L'accueil que nous recevons à Rouen est si affable, si gracieux, que le +temps se passe assez vite, malgré les nouvelles de la guerre, toujours +désastreuses, qui accablent le pays. Nous avons appris au Mans l'infâme +trahison de Bazaine, qui a soulevé dans toute la foule un cri d'horreur +et de dégoût[4]. Voilà que Dijon vient de succomber sous les coups d'une +armée de 10,000 Badois. Quand s'arrêtera donc la série des malheurs qui +frappent la France sans trêve, sans pitié? Parfois le découragement +trouble notre esprit, mais ce n'est qu'une impression fugitive; non, la +France ne peut pas tomber, Paris résiste, et l'ennemi sera écrasé sous ses +murs. Voilà ce que nous disions tous au mois de novembre. Voilà ce que +l'on répétait alors dans toute la France!</p> + +<p class="footnote">[Note 4: Ce chapitre a été écrit quelques jours après la proclamation +de M. Gambetta qui qualifiait lui-même de <i>trahison</i> la conduite du +maréchal Bazaine. Sans doute aujourd'hui nous ne serions plus si +affirmatif, nous disant que l'histoire seule sera le grand juge.—Mais +nous ne voulons pas dénaturer notre récit, ici comme ailleurs, en lui +ôtant le caractère de l'impression première,]</p> + +<p><i>6 novembre</i>.—Le vent a passé momentanément au nord-est. D'après les avis +de l'Observatoire, il faut ouvrir l'oeil, le vent nord-ouest favorable +pourrait bien régner d'une façon durable, d'un moment à l'autre.</p> + +<p>Pour être prêts à toute heure du jour et de la nuit, nous prenons la +résolution de gonfler le <i>Jean-Bart</i>, afin qu'il puisse partir subitement +à l'instant voulu. Une foule considérable assiste au gonflement qui +s'opère dans d'excellentes conditions près de l'usine à gaz. Voilà les +lettres pour Paris qui recommencent à surgir de toutes parts. On nous suit +dans la rue, on nous supplie de prendre encore une lettre bien légère. A +l'hôtel, en rentrant, il y a toujours à notre adresse tout un paquet de +petites lettres, qui, quoique bien légères, finissent par faire un ballot +très-lourd. Nous prenons des deux mains, bien heureux de faire des +heureux, mais ayant toujours soin d'ajouter: «Votre lettre suivra notre +destinée, il n'y a pas de garantie pour le succès. Nous essayons, voilà +tout!» Le directeur du bureau de la poste ajoute à ces paquets quatre sacs +de lettres pesant 250 kilogrammes, ce qui met entre nos mains une centaine +de mille lettres venant des quatre coins de France. Ah! si nous +pouvions les apporter à Paris. Que de bénédictions, que de marques de +reconnaissance nous seraient données! Comment songer sans émotion à cette +belle perspective!</p> + +<p>L'opération du gonflement est assez longue, car nos hommes d'équipe +improvisés n'ont jamais touché un ballon. Il faut tout surveiller de près. +J'ai été obligé de préparer le <i>cataplasme</i> aérostatique, formé de suif +fondu et de farine de lin, et destiné à boucher les joints de la soupape; +en ma qualité de chimiste, j'ai parfaitement réussi cette petite cuisine. +Nous descendons nous-mêmes les sacs de lest autour du filet; le ballon est +couvert d'huile, et nos vêtements ne tardent pas à être aussi luisants que +notre aérostat. Il n'est décidément pas agréable de seller soi-même le +cheval qu'on doit monter, et surtout de cirer ses harnais!</p> + +<p>Mon frère montre le ballon à un inventeur avec lequel nous avons dîné la +veillé, à l'<i>Hôtel d'Angleterre</i>. Il nous expliquait son système avec un +enthousiasme fougueux.—«Je veux réunir, disait-il, un grand nombre de +ballons, dans une charpente légère ayant forme de navire; mon appareil, +muni de mâts, de voilures, pourra louvoyer dans les airs!» En face de +nous, un Anglais souriait. J'ai su depuis que c'était un des plus célèbres +ingénieurs de la Grande-Bretagne.</p> + +<p>En voyant le <i>Jean-Bart</i>, la ténuité de l'étoffe aérostatique, en +s'apercevant que l'appareil oscille si facilement sous le moindre souffle +de l'air, l'inventeur a enfin ouvert les yeux. Il est guéri de sa folie! +Je ne m'attendais pas à voir mon frère faire une cure aussi merveilleuse!</p> + +<p>A cinq heures, le <i>Jean-Bart</i> est gonflé.</p> + +<p>J'observe attentivement les nuages, leur direction, ma boussole et +ma carte à la main. Connaissant l'angle de Rouen avec le méridien +astronomique, et la déclinaison, je puis tracer sur le sol une ligne +qui s'étend vers le centre de Paris. Nous partirons quand les nuages se +dirigeront suivant cette ligne, quand nos petits ballons d'essai prendront +bien cette direction. Les conditions atmosphériques ne permettent pas +encore de lancer le ballon dans l'espace. Attendons le nord-ouest; +beaucoup d'habitants de Rouen regardent comme nous le ciel, les +girouettes, et se demandent: «Quand le vend nord-ouest soufflera-t-il?»</p> + +<p>Les nouvelles que l'on apprend le soir au bureau du télégraphe ne sont +pas très rassurantes. Les Prussiens sont à sept lieues de Rouen. Si notre +départ est ajourné, il serait bien possible que les aéronautes soient +délogés de Rouen, comme ils l'ont été de Chartres. Pendant la nuit, nous +faisons, mon frère et moi, une série de réflexions tantôt agréables, +tantôt peu rassurantes. Mais notre imagination ouvre Paris à nos yeux. La +possibilité du succès fait oublier celle d'un échec. On a fait courir le +bruit que les Prussiens condamnaient à mort les aéronautes qu'ils avaient +pris, et, dans nos rêves, nous nous voyons parfois fusillés comme des +espions! Mais qu'est-ce que la vie à de tels moments? Ne les compte-t-on +pas par milliers, les héros qui meurent sur le champ de bataille? Ne +saurons-nous pas, s'il le faut, nous aventurer aussi bien dans la nacelle +d'un ballon que près de l'affût d'un canon.</p> + +<p>Le lendemain, 7 novembre, nous gommes réveillés en sursaut. C'est un +ancien marin qui a surveillé le gonflement et qui entre précipitamment +dans notre chambre.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il tout ému, je crois que le vent souffle vers Paris; +voyez donc si je ne me trompe pas!</p> + +<p>D'un bond je me précipite sur le balcon de l'hôtel où nous logeons. Les +nuages se reflètent dans la Seine qui s'étend sous mes yeux; ils se +dirigent bien, en effet, vers le sud-est, mais il est de toute nécessité +de confirmer cette observation en lançant des ballons d'essai.</p> + +<p>Nous courons à l'usine à gaz. Un petit ballon de caoutchouc est gonflé, +lancé dans l'espace, le vent de terre le jette d'abord au-dessus de nos +têtes, mais le courant supérieur lui fait décrire dans le ciel une ligne +parallèle à celle que j'ai tracée sur le sol et qui donne la route de +Paris! Nos coeurs bondissent de joie, d'émotion, d'espérance.</p> + +<p>L'inspecteur du télégraphe est prévenu à la hâte, il annonce à Tours notre +départ; une heure après on remet entre nos mains la dernière instruction +du gouvernement[5].</p> + +<p class="footnote">[Note 5: Voici la dépêche qui nous a été remise au moment du départ: +«Extrême urgence, Rouen de Tours—Directeur général à inspecteur +Rouen—Dites à Tissandier de partir et de dire à Paris, à nos amis, que +nous sommes prêts à mourir tous pour sauver l'honneur du pays.»]</p> + +<p>Le directeur de la poste ne tarde pas à accourir avec un nouveau sac de +lettres importantes. Nous rentrons précipitamment à l'hôtel prendre nos +paquets; notre voiture est suivie dans la rue par une foule considérable, +et grand nombre de Rouennais nous mettent dans la main leurs dernières +lettres pour Paris.</p> + +<p>A onze heures, mon frère et moi nous montons dans la nacelle. Le vent n'a +pas varié depuis le matin. Nos sacs de dépêches sont attachés au bordage +extérieur. Notre malle, nos couvertures pendent au cercle du ballon. Une +foule si compacte entoure l'aérostat que nous procédons avec peine à +l'équilibrage. On jette à même dans la nacelle les dernières lettres. Une +vieille dévote remet à mon frère une médaille bénite et une prière qui, +dit-elle, nous porteront bonheur.</p> + +<p>Un monsieur très-bien mis me donne un papier plié que j'ouvre. C'est le +prospectus d'une maison d'habillement, d'un BON DIABLE rouennais. Cette +plaisanterie de mauvais goût me fait fâcher tout rouge, et met fin à la +pluie de missives. On fait reculer la foule. Les mains qui retiennent +la nacelle se soulèvent sous nos ordres, le ballon bientôt s'élève avec +majesté au milieu des cris d'enthousiasme de toute la foule.</p> + +<p>Le public suit de terre notre direction et trois quarts d'heure après +l'ascension, le gouvernement recevait à Tours le télégramme suivant qu'il +publiait le lendemain dans son <i>Journal officiel</i>:</p> + +<p>Rouen, 7 novembre, midi.</p> + +<p>«Inspecteur Rouen à directeur général Télégraphes à Tours. Le ballon le +<i>Jean-Bart</i> monté par MM. Tissandier frères est parti à 11 heures et demie +se dirigeant sur Paris, au milieu des acclamations.</p> + +<p>«Vent favorable. Temps brumeux, ils font bonne route. Ces messieurs +emportent lettres, paquets et dépêches.»</p> + +<p>Le ballon le <i>Jean-Bart</i>, en quittant terre, passe au-dessus des +gazomètres de l'usine; il bondit mollement au-dessus des nuages, en +traçant dans l'espace une courbe gracieuse; puis il s'arrête un instant, +immobile, hésitant comme l'oiseau qui cherche sa route. Il tourne sur +son axe, oscille lentement et s'abandonne enfin au courant aérien qui +l'entraîne.</p> + +<p>Nous sommes à 1,200 mètres d'altitude: la ville de Rouen est vraiment +admirable, vue du haut de notre observatoire flottant. A nos pieds, l'île +Lacroix d'où nous venons de quitter terre, se baigne dans l'onde azurée de +la Seine. Plus loin, le fleuve traverse la ville, comme un ruban jeté au +hasard au milieu des maisonnettes d'une boîte de jouets de Nuremberg. Un +soleil d'automne colore de tons vigoureux ce délicieux tableau qu'encadre +un cercle de brume; l'air est semi-transparent, mais le coloris de la +scène terrestre, pour être moins vif, moins éclatant qu'au milieu de +l'été, n'en est pas moins pur et moins beau.</p> + +<p>La plaine où le ballon s'est gonflé tout à l'heure est littéralement +cachée sous les têtes humaines, qui toutes sont dirigées vers nous! Les +hommes lèvent les bras vers le ciel, les femmes agitent leurs mouchoirs. +Les voeux de tous nous accompagnent! Comment ne pas être profondément ému +de ces marques de sympathie qui sont envoyées de si loin!</p> + +<p>Cependant le <i>Jean-Bart</i> domine bientôt le sommet d'une falaise dont le +pied est arrosé par les eaux de la Seine. Au même moment, mon frère fait +une observation qui devient une révélation sans prix! Le ballon plane +juste au-dessus de la chapelle de Notre-Dame de Bon-Secours, qui, droite +comme un I, est perchée sur le rocher..., et cette chapelle,—nous l'avons +remarqué à terre,—est précisément située sur la ligne qui conduit de +Rouen au centre de Paris!</p> + +<p>Mon émotion est si vive, ma joie si grande, que j'en ai la respiration +momentanément arrêtée. Quant à mon frère, il regarde, ébahi comme moi, le +clocher dont la pointe aigue apparaît, comme le merveilleux jalon placé +sur le bord de la route. Tous deux immobiles, silencieux, suspendus dans +l'immensité céleste, nous avons la même pensée; la même espérance fait +battre nos coeurs! Notre imagination nous ouvre, dans le lointain, +l'imposant tableau de la capitale assiégée; elle fait tomber à nos yeux la +muraille de brume, immense toile de fond qui nous cache l'horizon.</p> + +<p>Derrière ce rideau de vapeurs se dressent l'enceinte des forts hérissés +de canons, la ligne des bastions de Paris couverte de combattants; c'est +comme une apparition féerique qui surgirait au milieu des nuages.... +Là-bas sont nos amis, nos frères, prêts à mourir pour la patrie; ils nous +aperçoivent dans le ciel; ils tendent les bras avec attendrissement vers +la nacelle aérienne qui leur apporte la consolation avec l'espérance, +comme la colombe au rameau béni!</p> + +<hr /> + +<p>Il est midi. Le soleil est au zénith. Il y a bientôt une heure que le +<i>Jean-Bart</i> plane au-dessus des nuages, nous n'avons pas encore perdu de +vue la ville de Rouen. Nous marchons dans le bon chemin, mais avec une +lenteur désespérante! Le ciel au lieu de s'éclaircir se couvre partout +d'une brume épaisse qui parait s'abaisser lentement vers la terre, comme +un immense couvercle de vapeurs. Mon frère observe attentivement la carte +et la boussole pour trouver notre route au milieu des détours de la Seine.</p> + +<p>Je ne quitte pas de vue mon baromètre, dont l'aiguille tourne rapidement +autour de son cadran. La descente est rapide, le <i>Jean-Bart</i>, au milieu +de la brume, s'est couvert d'humidité qui charge ses épaules. Je vide +par dessus bord un demi-sac de lest, nous remontons bientôt à deux mille +mètres de haut.</p> + +<p>Le ballon est plongé au milieu d'un brouillard foncé, si épais qu'il +disparaît à nos yeux. Il ne faut pas songer non plus à distinguer la terre +noyée sous une brume épaisse; impossible de suivre de l'oeil les contours +de la Seine, précieux points de repère échelonnés sur notre route. Nous +laissons l'aérostat descendre bientôt pour chercher à revoir le sol; mais +le brouillard est compacte dans toute l'épaisseur de l'atmosphère.</p> + +<p>—Il faut, dis-je à mon frère, attendre patiemment. Dans une heure, nous +nous rapprocherons de terre pour reconnaître le pays.</p> + +<p>Le lest est semé sur notre route pour maintenir le ballon à une altitude +de 1,800 mètres. Ce n'est plus dans l'air que nous nous trouvons, c'est au +milieu d'une véritable étuve de vapeur. Il n'y a plus rien à voir, rien à +faire qu'à attendre ... et à espérer. Car notre marche initiale a été si +favorable, que nous ne doutons pas encore du succès. Nous causons de +nos projets, nous nous répétons ce que nous ferons à Paris, ce que nous +dirons; nous allons même jusqu'à penser à un nouveau départ aérien de la +gare du Nord ou de la gare d'Orléans. Et cependant nous connaissons la +<i>peau de l'ours</i> de la fable! Mais on oublie trop souvent dans la vie le +bonhomme La Fontaine.</p> + +<p>Le ballon est équilibré à 2,300 mètres d'altitude. Nous réparons le +désordre de notre nacelle, le guide-rope est largué, les sacs de dépêches +et les sacs de lest sont soigneusement rangés, l'appétit ne nous fait pas +défaut malgré nos émotions: le déjeuner nous attend. Un morceau de poulet +et un bon verre d'un vin de Sauterne qui nous a été donné par un ami, +voilà notre repas. Le couvert est simple, il se compose d'un journal +étalé sur nos genoux, où le repas est servi. Nous mangeons, ma foi, +très-gaiement, oubliant notre navigation dans les hautes régions de +l'atmosphère!</p> + +<p>Quelle sensation bizarre et charmante tout à la fois, que celle de +planer dans les airs, au milieu d'un brouillard épais! La nacelle parait +immobile, et quand on ne remue pas soi-même, pas la moindre trépidation ne +vous dérange. C'est le sentiment du calme absolu, inconnu sur la terre, +même dans le désert, où le vent frôle le sable et produit un bruissement +monotone.</p> + +<p>Ici le silence complet règne dans ces régions aériennes, pas un être +vivant ne trouble là sérénité de ces plaines vaporeuses que l'on sillonne, +mollement bercé par l'air.</p> + +<p>Que ne pouvons-nous fixer là notre demeure, oubliant les misères +terrestres, la guerre et ses calamités, nous moquant des tyrans qui sèment +sous leurs pas l'incendie, le meurtre et le pillage!</p> + +<p>Je regarde ma montre, et je m'aperçois que le temps s'est écoulé vite; +il est bientôt deux heures. Il y a une heure que nous voguons dans le +brouillard, dans une véritable étuve!</p> + +<p>Se trouver pendant cinquante ou soixante minutes dans un bain de vapeur +épais et compact, n'offre rien de bien émouvant. Si l'on a entre les mains +un baromètre qui vous rappelle que dans votre bain de vapeur vous êtes +à plus de 2,000 mètres au-dessus de la terre, si l'on se souvient qu'un +ballon presque caché dans la brume est suspendu au-dessus de votre tête, +on n'a certes pas encore lieu d'être inquiet, quand on a quelque peu +l'habitude des voyages aériens.</p> + +<p>Mais où l'impression peut changer, c'est quand on vient à se rappeler que +l'on a quitté une ville, où les Prussiens allaient bientôt entrer; c'est +quand on se demande si dans le fond de son bain de vapeur on ne trouvera +pas des fusils ennemis, l'emprisonnement et peut-être l'horrible mort +d'un espion! Si ce n'est la crainte qui vous agite, c'est au moins une +curiosité bien légitime qui vous pousse à jeter les yeux sur le plancher +du commun des mortels.</p> + +<p>Aussi, quand, après trois heures de voyage, le <i>Jean-Bart</i> descendit vers +la terre qu'il avait complètement abandonnée pendant une grande heure, le +lecteur ne s'étonnera pas quand il apprendra que les deux voyageurs dont +il suit les péripéties se sont dit mutuellement:</p> + +<p>—Si nous laissions revenir l'aérostat en vue de terre? Nous ne serions +pas fâchés de voir où nous sommes.</p> + +<p>Notre ballon descend lentement dans l'atmosphère, il traverse le manteau +de brouillard qui s'étend sur la campagne; nous apercevons la terre. Une +inspection rapide nous fait connaître sur les replis de la Seine les +hauteurs des Andelys. Le <i>Jean-Bart</i> a plané sans presque avancer; il n'a +guère marché plus vite qu'une mauvaise charrette. Mais la lenteur de notre +course n'est pas notre seule remarque; le vent a changé de direction, car +nous avons laissé la Seine déjà bien loin sur la gauche, et c'est toujours +à notre droite que nous aurions dû l'apercevoir, si nous avions continué +à nous diriger vers Paris. C'est ainsi que tout à coup, nos beaux rêves +s'envolent en fumée! Qui peut, hélas! compter sur les courants de l'air +mobiles et changeants: bien fol est qui s'y fie!</p> + +<p>—A quoi bon continuer le voyage? disons-nous; en passant la nuit en +ballon, nous serons jetés vers le sud, sur Orléans peut-être! Là n'est pas +notre but. Revenons à terre, peut-être un second essai sera-t-il couronné +par le succès. Ce n'est que partie remise.</p> + +<p>Un coup de soupape nous jette à cent mètres au-dessus des champs; notre +guide-rope toucha terre; une foule de paysans accourent de toutes parts. +Le vent est si faible, l'air est si calme qu'ils rattrapent la nacelle en +courant. Les voilà qui touchent notre câble traînant.</p> + +<p>—Tirez la corde! Leur crions-nous.</p> + +<p>Une centaine de bras vigoureux font descendre le <i>Jean-Bart</i> lentement, +sans secousse, sans que nous ayons eu la peine de jeter notre ancre. +Jamais meilleure descente n'est venue seconder nos efforts; mais combien +n'aurions-nous pas préféré un traînage, au milieu de la tempête, pourvu +qu'il ait eu lieu sous les murs de Paris.</p> + +<p>Des centaines de spectateurs nous entourent, une nuée de mobiles arrive, +car la nacelle a touché terre au milieu des avant-postes français. A +quelques milliers de mètres plus loin nous tombions chez les Prussiens! +Nous demandons où nous sommes.</p> + +<p>—A Pose, nous dit-on.</p> + +<p>—Y a-t-il près d'ici une usine à gaz où notre aérostat qui a perdu du gaz +dans le trajet, puisse s'arrondir?</p> + +<p>Un chef d'usine des environs, M.L...., met gracieusement à notre +disposition sa maison pour nous recevoir, son gazomètre pour nous fournir +une centaine de mètres cubes de gaz.—Mais pour aller jusque chez lui, il +faut traverser une ligne de chemin de fer, un fil télégraphique et passer +la Seine! C'est bien difficile de faire arriver jusque-là un ballon +captif. Toutefois nous voulons essayer quand même.</p> + +<p>Je harangue la foule et lui demande son aide. Mille hourrahs répondent à +ma proposition. Je descends de la nacelle une corde de 50 mètres, +pendant que mon frère en attache une autre au cercle. Nous attelons une +cinquantaine d'hommes à chaque câble et le ballon captif s'élève à trente +mètres de haut. Après nous être renseignés sur l'itinéraire à suivre, on +nous traîne dans la nacelle jusqu'au petit village de Pose, où le maire +reçoit les voyageurs tombés des nues.—Nous voici arrivés sur les rives +de la Seine, où de vieux bateliers se concertent pour le passage de +l'aérostat sur l'autre rive. Le temps est calme, et malgré la largeur du +fleuve, le ballon est attaché par deux cordes à un bachot solide, où huit +rameurs prennent place. Ils se lancent au large; c'est merveille de nous +voir dans notre panier d'osier à 30 mètres au-dessus du courant rapide, +remorqués par les solides biceps de nos mariniers, qui font parvenir le +<i>Jean-Bart</i> sur l'autre rive, après un travail pénible et plein de danger +pour eux. Car la moindre brise eût soulevé le ballon et fuit chavirer +l'embarcation! Mais ces braves gens sont si heureux de venir en aide à des +aéronautes, qu'ils ne veulent pas connaître d'obstacles!</p> + +<p>Nous continuons notre route jusqu'à la voie du chemin de fer où les fils +télégraphiques se dressent, comme ces dragons des <i>Mille et une Nuits</i> qui +crient au voyageur téméraire: «Tu n'iras pas plus loin!» Comment en effet +faire passer un ballon captif retenu par des câbles à travers des fils +tendus à quelques mètres du sol?—Cet obstacle est surmonté. Suspendus +dans l'air à une vingtaine de mètres, nous jetons au delà des fils une +corde que saisissent nos conducteurs, tandis que l'on abandonne le câble +qui est de l'autre côté des poteaux. Bientôt une petite rivière arrête +encore notre marche, mais l'aérostat passe ce dernier Rubicon et arrive +enfin à Romilly-sur-Andelle. Notre ballon est attaché à des masses de +fonte pesantes, nous le clouons au sol, où des gardes nationaux le +surveillent. Il passe la nuit dans la prairie, tandis que nous jouissons +des douceurs de la plus charmante hospitalité que puissent recevoir des +voyageurs tombés du ciel.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>V</h2> + +<p>Seconde tentative de retour à Paris.—Le coucher du soleil et le lever +de la lune.—La Seine et les forêts.—Adieu Paris!—Descente dans le +fleuve.—Les paysans normands.</p> + +<p>Du 8 au 20 novembre.</p> + +<p>Le lendemain le <i>Jean-Bart</i> a reçu une petite ration de gaz qui lui +a donné des ailes. Mon frère et moi nous observons avec attention +l'atmosphère. Le vent de terre est du sud-est, mais nous croyons remarquer +que des nuages très-élevés se dirigent dans la direction de Paris. Nous +sommes dans le feu de l'action, comme les soldats au milieu des fumées +de la poudre, nous voulons marcher en avant, décidés à tenter un nouveau +voyage à de grandes hauteurs, sans nous soucier de la nuit qui tombe, ni +des Prussiens qui nous entourent.</p> + +<p>Cette fois, ce n'est plus la même confiance qui anime notre esprit, car le +courant inférieur est complètement défavorable; mais il semble devoir +nous pousser sur Rouen, où de toute façon il faut revenir. Dans le cas +d'insuccès, ce trajet serait accepté comme un pis-aller favorable. Quant +au courant supérieur, il est très-élevé; comment se dissimuler les +difficultés à vaincre pour s'y maintenir, pendant un temps d'une longue +durée? Nous faisons la part du possible et du probable, comptant beaucoup +sur ce je ne sais quoi, qui parfois vous vient en aide. Partons toujours, +disons-nous, on avisera en l'air. <i>Audaces fortuna juvat!</i> ce qui veut +dire, en style aérostatique, qu'il faut s'élever en ballon pour que le bon +vent vous favorise.</p> + +<p>A quatre heures trente minutes, nous prenons les dispositions du départ. +Nos valises bouclées à la hâte sont attachées au cercle du filet, un +dernier paquet de lettres qu'apporte le maire de Romilly est placé dans +la nacelle. Nous montons dans notre esquif d'osier; il fait un temps +magnifique, de grands nuages blancs se bercent dans l'air, l'heure du +crépuscule va sonner, la nature est calme et majestueuse.</p> + +<p>Le départ s'exécute dans les meilleures conditions, en présence d'une +foule complètement étrangère aux manoeuvres aérostatiques. Elle manifeste +son étonnement par le silence et l'immobilité. Tous les spectateurs +ont les yeux fixés sur l'aérostat; quand il quitte terre, les têtes se +dressent, les bras se lèvent, les bouches sont béantes.</p> + +<p>Je ne me rappelle pas avoir jamais fait d'ascension dans des circonstances +si remarquables. Nous quittons lentement les prairies verdoyantes, les +lignes de peupliers qui les encadrent. Une légère vapeur, opaline, +diaphane, couvre ces richesses végétales, avant que le manteau de la nuit +ne s'y étende. Une indicible fraîcheur, odorante, pénétrante, monte dans +l'air comme la plus suave émanation, elle nous enveloppe, jusqu'au moment +où le <i>Jean-Bart</i> s'enfonce dans la zone des nuages; jamais je n'avais +éprouvé cette volupté secrète du voyage aérien, ce vertige merveilleux de +l'esprit qui s'abandonne à la nature.</p> + +<p>On croirait en se séparant du plancher terrestre, qu'on y laisse quelque +chose de soi-même, la partie physique, matérielle: ce qu'on emporte +avec soi, c'est l'idéal. Lisez Goethe: le poète décrit quelque part, +l'impression qu'éprouve l'âme lorsqu'elle se sépare du corps au moment du +trépas; il y a dans cette description poétique, imagée, écrite en un style +puissant, quelque chose qui rappelle cet abandon des choses terrestres, +dans la nacelle de l'aérostat!</p> + +<p>Nous traversons comme la flèche le massif des nuages. Impression vraiment +curieuse. Pendant ce passage rapide, c'est une buée légère qui vous +entoure, une nébulosité semi-transparente. Puis au-dessus, c'est la +lumière resplendissante, c'est le spectacle du soleil, qui lance ses +rayons ardents sur les montagnes de vapeurs, Alpes célestes aux mamelons +escarpés, arrondis. Sous les nuages, nous avons laissé la nature, +presque endormie, somnolente à l'heure du crépuscule. Au-dessus, nous la +retrouvons éveillée, pleine de vie, ivre de lumière. Quels tons puissants +dans ces rayons qui s'échappent du soleil au déclin, quand on les +contemple à la hauteur de trente pyramides! Quels reflets magiques +au milieu de ces vallées vaporeuses, aussi blanches que la neige des +montagnes, aussi étincelantes que des paillettes adamantines!</p> + +<p>Dans un de nos précédents voyages, nous avons pu montrer un spectacle +analogue à un navigateur qui avait sondé tous les coins du globe; juché +dans la nacelle, il admirait, muet d'étonnement.</p> + +<p>—J'ai vu, nous disait-il, le soleil se coucher au milieu des glaciers +polaires, se perdre dans la mer d'azur de la baie de San-Francisco, j'ai +vu les grandes scènes que la nature dessine au cap Horn, j'ai fait le tour +du monde, mais jamais pareille scène ne m'avait tant ému!</p> + +<p>Qu'on ne nous accuse pas d'enthousiasme facile, ou d'exagération. Quand +la nature se mêle de faire du beau dans ce monde aérien, elle enfante +d'incomparables merveilles. Là haut, il y a toute une révélation de +couleurs et de lumières, qui défieront à jamais le pinceau des Michel-Ange +futurs aussi bien que la plume des Goethe de l'avenir.</p> + +<p>Peu à peu le soleil s'abaisse à l'horizon. Quand il va se noyer dans la +mer des nuages, il y jette ses derniers feux. L'immensité s'embrase, pour +s'éteindre tout à coup.</p> + +<p>Ces rayons ardents nous évitent de jeter du lest; mon frère retrace sur +son album aérostatique, ce tableau céleste aussi fidèlement que crayon +peut le faire. Quant à moi je surveille l'aiguille du baromètre. Le soleil +nous aspire, nous appelle à lui, et de couches d'air en couches d'air, +nous atteignons l'altitude de 3,200 mètres.</p> + +<p>A 5 heures, l'obscurité est presque complète. Le froid ne tarde pas à +se faire sentir; aussi l'aérostat, plus impressionnable que l'organisme +humain, est brusquement saisi; son gaz se contracte, sa force +ascensionnelle diminue. Il descend avec une grande rapidité, revient en +vue de terre, où le vent le jette sur la Seine, qu'il traverse lentement à +500 mètres de haut. Bientôt nous planons au-dessus d'une campagne couverte +d'arbres, comprise entre deux bras du fleuve. C'est la forêt de Rouvray, +qui s'étend à nos pieds comme un immense tapis de verdure.</p> + +<p>Le vent parait avoir changé de direction, il nous dirige vers l'Océan. Ce +n'est pas encore dans l'enceinte des forts de Paris que nous toucherons +terre! Ayons le courage de faire contre fortune bon coeur, abandonnons nos +belles espérances, comptant bien les retrouver plus tard.</p> + +<p>Nous descendons si près de terre que nos guide-ropes, longs de 200 mètres, +touchent le sommet des arbres et impriment de violentes secousses à notre +nacelle. Nous entendons distinctement le frôlement des cordes contre les +feuilles. Elles glissent dans les branches en imitant le murmure d'un +ruisseau qui coule sur un lit de cailloux. Quelquefois un bruit sec se +fait entendre; il est suivi d'un brusque soubresaut de l'aérostat; c'est +un de nos câbles qui s'est enroulé autour d'une branche qu'il a brisée +comme un fétu de paille.</p> + +<p>L'aspect de la forêt est celui d'un immense lit de mousse, car vus d'en +haut, les arbres perdent leur grandeur, on n'en aperçoit que les cimes. +On serait presque tenté de sauter à pied joint sur ce duvet qui repose la +vue. Au milieu des bois quelques lueurs paraissent comme des étoiles qui +brilleraient en un ciel sombre. Ce sont des paysans qui allument la lampe +dans leur chaumière. Se doutent-ils qu'un regard leur est lancé du ciel?</p> + +<p>Nous ne voulons pas descendre au milieu de la forêt, dans la crainte de +mettre en pièces le <i>Jean-Bart</i>. Quelques poignées de lest nous font +remonter à un demi kilomètre dans l'air; mais voilà qu'une circonstance +inattendue va prolonger malgré nous notre voyage, en nous entraînant +encore une fois dans les régions supérieures.</p> + +<p>La lune vient de se lever au milieu de l'atmosphère. Elle dissipe les +vapeurs suspendues dans l'air; enlève-t-elle aussi l'humidité fixée +aux cordages, à l'étoffe du <i>Jean-Bart</i>? Nous le supposons, car nous +remontons, lentement il est vrai, mais sans jeter la moindre parcelle de +lest, à une hauteur de 2,400 mètres.</p> + +<p>La scène qui s'offre à nos regards pour avoir changé d'aspect n'en est +pas moins belle, moins saisissante. L'astre des nuits trône sous un dais +d'argent, formé par une voûte de nuages étincelants. Jusqu'à perte de vue, +ses rayons caressent la surface des vapeurs atmosphériques, les découpent +comme en écailles irisées, et s'y reflètent sur le fond obscur des régions +inférieures. Il fait ici un froid pénétrant, intense, nous nous couvrons +de nos fourrures, mais nos pieds et nos mains sont littéralement gelés. +L'action de l'abaissement de température se fait sentir d'autant plus +qu'il y a plus longtemps que nous sommes immobiles, nous finissons par +subir les épreuves d'un réel malaise. La lueur indécise de la lune lance +sur notre aérostat de faibles rayons qui ne suffisent plus à éclairer +notre baromètre. Nous distinguons à peine son aiguille d'acier. +Navigateurs sans boussole, nous errons au hasard dans l'immensité de +l'atmosphère.</p> + +<p>A 9 heures, nous sommes revenus eu vue de terre; c'est encore un bras de +la Seine qui se déroule sous nos yeux, comme un serpent d'argent. A 400 +mètres de haut, nous planons au-dessus du fleuve où l'ombre du ballon +se découpe en une grande tache noire. Sur l'autre rive, nous apercevons +encore un immense bouquet d'arbres, serrés et touffus, où pas une +clairière ne se présente pour faciliter notre descente. C'est la forêt de +Roumare.</p> + +<p>La nuit est venue, il faut absolument songer à la descente; mais où +trouverons-nous une plaine hospitalière pour jeter notre ancre? Voilà la +Seine qui plus loin, revient sur ses pas, et, au delà, à perte de vue, une +forêt plus vaste encore que les précédentes, semble nous défier de ses +cimes touffues et compactes. C'est la forêt de Mauny.—Quelle luxuriante +campagne nous traversons du haut des airs, où l'eau et la végétation se +disputent la nature! quel pays riche et verdoyant! Mais quelle déplorable +contrée pour le navigateur aérien, qui ne rencontre sous sa nacelle que +récifs, écueils qui le menacent du naufrage!</p> + +<p>Semant du lest sur notre route, nous maintenons le <i>Jean-Bart</i> à 300 +mètres de haut. Nous épions une plaine, mais il n'y a sous nos pieds qu'un +amoncellement d'arbres répandus à profusion sur toute la campagne. Le vent +est calme, nous sillonnons l'espace avec une extrême lenteur.</p> + +<p>A 9 heures 30, nous sommes en vue d'un nouveau bras de Seine que le ballon +va traverser encore. L'espérance nous fait croire que sur l'autre versant, +une terre propice à la descente viendra prêter son aide aux aéronautes. +Nous tombons de Charybde en Scylla.</p> + +<p>Le <i>Jean-Bart</i> s'avance en droite ligne vers le milieu de la forêt de +Bretonne, qui s'étend jusqu'à la mer, où le vent nous dirige, et par +surcroît de malheur, les rives de la Seine sont hérissées de hautes +falaises qui nous menacent. Traverser successivement quatre bras de Seine, +et trois forêts, sans apercevoir un espace vide, c'est comme une fatalité +qui nous poursuit. Il n'y a peut-être pas d'autres points du globe où +pareil voyage pourrait se faire. Nous sommes à 100 mètres de haut, le +ballon peut être brisé contre les rochers, s'il ne gravit pas les hautes +plages aériennes. Mais s'il remonte, le vent le lancera sur la forêt de +Bretonne, et le poussera jusqu'à la mer où nous courrons grande chance +de nous perdre. Tout en faisant ces observations peu rassurantes, le +<i>Jean-Bart</i> arrive au-dessus de la Seine, en vue de Jumiège. En cet +endroit le fleuve est d'une grande largeur, il s'étend comme un lac +immense dont les rayons lunaires font le plus admirable miroir. Le moment +de l'hésitation est passé, il faut prendre une résolution subite et +décisive. Le vent va nous lancer sur la rive opposée, contre une falaise +énorme; en un instant nous nous pendons à la corde de la soupape, elle +s'ouvre béante, fait entendre une musique étrange: c'est le gaz qui +s'échappe. Nous rendons la main, les clapets se ferment, avec un bruit +sonore qu'amplifie la rotondité de la sphère d'étoffe. Nous piquons une +tête dans la Seine, mais en aéronautes experts, nous avons calculé notre +chute. Nos cordes tombent dans l'eau, y glissent, et notre nacelle +s'arrête à 45 mètres au-dessus du fleuve. Sachant imiter le mouvement de +l'oiseau qui se laisse tomber de haut, pour effleurer la surface liquide, +le <i>Jean-Bart</i> a évité la noyade.</p> + +<p>La falaise est un écran immense qui intercepte le vent, et l'air est si +calme au-dessus de la Seine, que notre ballon reste complètement immobile +à quelques mètres au-dessus du fleuve. Le courant frappe les cordes +traînantes, y clapote avec un léger bruissement; la lune éclaire le +globe aérien, qui, au milieu de ce tableau nocturne, offre un aspect +merveilleux.</p> + +<p>Nous entendons bientôt des clameurs sur le rivage. Une foule de mariniers +sont venus, à l'approche de l'aérostat tombé des nues. Parmi les cris de +tous, on distingue quelques voix féminines qui se détachent de ce concert +humain, comme les flûtes aiguës d'un orchestre.</p> + +<p>—Si ce sont des Prussiens, dit l'une d'elles, nous allons les tenir, ils +ne nous échapperont pas!</p> + +<p>—Tirez les cordes, répondons-nous en criant de toute la force de nos +poumons. Amenez-les sur le rivage.</p> + +<p>Sur ces entrefaites une barque montée par quatre ou cinq hommes vient de +paraître à la surface de l'eau. L'un d'eux nous crie qu'il arrive à notre +aide.</p> + +<p>Bientôt en effet les rameurs nous ont rejoints au milieu du fleuve, ils +saisissent un de nos câbles qu'ils amènent péniblement au rivage. On a +toutes les peines du monde à se faire entendre au milieu des clameurs.</p> + +<p>—Silence, silence, crions-nous avec le ton des huissiers à la Chambre, +écoutez-nous!...</p> + +<p>Le bruit se calme en effet, et sur nos ordres, les mariniers que l'on +distingue difficilement au milieu de la nuit, tirent notre corde, mais ils +s'y pendent tous avec un enthousiasme qu'il est impossible de modérer. +Ils s'y cramponnent si brusquement dans leur ardeur, qu'ils impriment au +<i>Jean-Bart</i> de terribles secousses. Nos protestations sont vaines. Il faut +nous contraindre à être secoués dans la nacelle comme des feuilles de +salade qu'on égoutte dans un panier.</p> + +<p>En quelques minutes la nacelle a quitté la Seine, nous sommes suspendus +au-dessus des peupliers qui bordent le chemin de halage. Nous disons aux +mariniers de conduire le ballon dans un espace libre d'arbres. Ils se +mettent tous en marche aux cris du «<i>oh hisse!</i>» familier aux bateliers. +Notre ancre est encore pendante et s'accroche à un peuplier, d'où il faut +la déloger. C'est tout un travail. Mais nous tranchons ce noeud gordien +comme l'aurait fait Alexandre lui-même. Nous faisons tirer les câbles +de l'aérostat, par nos remorqueurs, de toute la force de leurs biceps. +L'arbre cède et se casse, non sans une violente secousse de notre esquif. +Mais en vrais <i>loups d'air</i>, il ne faut pas regarder aux torgnioles!</p> + +<p>On arrive enfin au village d'Heurtrauville, dont les maisons assises +coquettement au pied d'une immense falaise, bordent le cours de la Seine. +L'aérostat est ramené à terre sur la berge, les sacs de lest vides sont +remplis de sable, on les entasse dans le panier d'osier, qu'ils rivent au +sol. Nous mettons pied à terre.</p> + +<p>Les femmes, qui nous prenaient pour des Prussiens, se sont vite détrompées +en nous entendant parler le langage qui leur est familier. Mais elles +se figurent maintenant que nous sommes envoyés par le gouvernement pour +enlever <i>leurs hommes</i>, et les enrôler dans l'armée. Décidément ces braves +Normandes voient dans l'aérostat un oiseau de mauvais augure. Il paraît +que nos mines ne sont pas trop suspectes, car nos explications ne tardent +pas à rassurer sur nos intentions la plus belle moitié du village +d'Heurtrauville.</p> + +<p>Voilà un groupe de paysans qui s'avance avec la gravité de présidents de +cour. Ce sont des membres du conseil municipal précédés de M. le maire. +Ils nous demandent nos papiers. Braves gens les Normands, mais un peu +méfiants. L'un d'eux prend connaissance des pièces qui nous ont été +données par le gouvernement, il les examine avec le sérieux d'un changeur +qui flairerait un faux billet de banque.</p> + +<p>—C'est bien, Messieurs, nous sommes à votre disposition.</p> + +<p>Nous demandons un piquet de six gardes nationaux pour être de faction +pendant la nuit autour du ballon, pour empêcher les fumeurs d'y mettre le +feu, et les curieux de s'en approcher.</p> + +<p>M. le maire donne ses ordres au commandant de place. Il nous conduit +ensuite au <i>Grand-Hôtel</i> de la localité. C'est une humble chaumière, un +cabaret de village, très propret, fort bien tenu. La patronne nous fait +les honneurs avec une bonne grâce, ma foi! charmante. Elle nous offre sa +chambre, pour passer la nuit. De grand coeur nous la remercions, heureux +de trouver un lit pour nous reposer de nos fatigues et de nos émotions.</p> + +<p>Nous dînons dans ce cabaret avec un appétit tout aérien. Mon frère et moi +nous répondons aux questions des curieux, faisant l'un et l'autre de la +propagande aérostatique.</p> + +<p>—C'est égal, dit un vieux malin, quel fier toupet vous avez pour vous +promener dans les nuages, avec une telle machine. Bonté divine! il faut +avoir envie de voir la lune pour monter si haut.</p> + +<p>La conversation ne tarde pas à s'engager sur la politique. La nouvelle de +la levée des hommes mariés n'est pas reçue ici avec tout le patriotisme +qu'on pourrait attendre. Cependant quelques hommes sont résolus, et dans +leur langage un peu rude, font preuve d'énergie, de courage.</p> + +<p>—Qu'ils y viennent donc ici, les Prussiens, avec nos falaises nous ne les +craignons pas!</p> + +<p>Mais ceux-là malheureusement sont rares, d'autres bien plus nombreux +protestent contre cette ardeur belliqueuse.</p> + +<p>—Il n'y a rien à faire, allez, mes enfants! Les Prussiens sont plus +malins que nous. S'ils viennent ici, pourvu que nous leur donnions à +manger et à boire, ils ne nous feront pas de mal. A quoi bon faire brûler +nos maisons, et nous faire étrangler! Nous serons bien avancés après.</p> + +<p>On a beau dire que ce langage est indigne, que l'Alsace et la Lorraine, +provinces françaises comme la Normandie, sont envahies, qu'il faut +secourir ses frères, ces raisonnements n'entrent pas dans la tête des +paysans qui ne voient dans la France que leur toit, leur femme, leurs +enfants et surtout la vente de leurs produits.</p> + +<p>—Que diriez-vous, braves Normands, si votre pays dévasté était en proie +aux brigandages de l'ennemi et que toute la France vous abandonne?</p> + +<p>—Ah ben! Monsieur! je ne suis pas assez savant pour répondre à vos beaux +discours, mais si les Prussiens viennent chez moi, je leur offrirai un bon +souper. Je ne connais que ça.</p> + +<p>Après notre repas, un des plus anciens membres du conseil municipal +nous invite à venir chez lui. Nous acceptons, et nous sommes contraints +d'avaler un grand verre de cidre.—Nous n'avons pas la moindre soif, mais +comment refuser de trinquer avec une des autorités du pays? Notre hôte est +un vieux finot, qui n'aime pas le gouvernement, mais il déteste surtout +de tout coeur le maire d'Heurtrauville, le «maire de Gambetta» comme il +l'appelle.</p> + +<p>—Dans le pays, nous avions d'honnêtes gens pour nous diriger, c'est bien +autre chose à présent. Not' maire, voyez-vous bien, messieurs, il ne vaut +pas ça.... Et le vieux faisait claquer l'ongle de son pouce contre ses +dents, d'un air expressif.</p> + +<p>Ne croyez pas qu'il y ait seulement des nuages et des clairs de lune à +observer en ballon.—Le touriste aérien peut faire en route ample moisson +d'observations philosophiques et sociales, car je ne sais par quel +enchantement, partout où il passe, il est reçu comme un personnage. On +l'accueille, on lui conte ses peines et ses joies, toutes les portes lui +sont ouvertes, et s'il est <i>bon enfant</i>, les coeurs ne tardent pas à +imiter les portes. Que ne ferait pas un Aroun-al-Raschild, s'il visitait +ses provinces dans la nacelle d'un ballon! Que de vérités apparaîtraient +à ses yeux sous une forme saisissante! que d'abus à châtier, que de +bienfaits à répandre, il trouverait en route! Pour ma part, toutes les +fois que je suis descendu des plages aériennes j'ai toujours pris plaisir +à m'asseoir au seuil de Jacques Bonhomme. Lui ai-je appris grand'chose? +je l'ignore, mais il m'a toujours donné, le verre en main, de précieux +enseignements!</p> + +<p>A 11 heures du soir, nous allons dire bonsoir à notre <i>Jean-Bart</i>.—Il +est là, sur le bord de l'eau, et reluit au clair de lune. Quatre +factionnaires, l'arme sur l'épaule, montent la garde. Ils ont de grandes +houppelandes, et le bonnet de coton traditionnel, perché sur leurs têtes +normandes, remplace le casque ou le képi. Je ne me permettrai jamais de +railler la garde nationale d'Heurtrauville; aussi je garde mon sérieux, +tandis que j'aperçois mon frère, caché derrière une muraille comme un +malfaiteur. Sans être vu, il fixe sur le papier l'image fidèle des quatre +plus beaux bonnets de coton qu'on puisse rencontrer chez les défenseurs de +la patrie.</p> + +<p>A trois heures du matin, nous sommes réveillés en sursaut, le ballon en +grande partie dégonflé fait voile sous l'effort du vent qui s'est levé. Il +menace de se fendre contre un toit.—Un de nos factionnaires nous appelle +à la hâte.</p> + +<p>Le gaz s'est échappé par les fentes mal jointes de la soupape. Il est bien +à regretter que l'on ait fabriqué à Paris des ballons munis d'appareils +si grossiers.—Les clapets, une fois ouverts, ne se referment plus +qu'imparfaitement, car ils ont fait tomber le lut grossier qui bouche les +joints, souvent très-distants, quand le bois a travaillé. Que n'a-t-on pas +façonné d'autres soupapes, il aurait été si simple de perfectionner dans +ses détails le navire aérien. Mais il aurait fallu compter sans l'habitude +et la routine.—O routine, sainte routine, que de prosélytes se +prosternent devant toi dans le pays de France! Je sais bien que la +hâte d'une construction faite à Paris dans des circonstances tout +exceptionnelles, plaide les circonstances atténuantes. Mais notre +ballon n'en a pas moins bel et bien perdu en quelques heures le gaz qui +l'emplissait. Il était resté gonflé deux jours et deux nuits, quand on +n'avait pas encore ouvert sa soupape.</p> + +<p>Au lever du jour le <i>Jean-Bart</i>, séparé de son filet, est plié dans la +nacelle. Après renseignements, le plus sûr chemin pour retourner à Rouen +avec un ballot de 500 kilog. est la Seine. Nous prendrons un des bateaux à +vapeur du touage qui passe à 11 heures.</p> + +<p>Les gardes nationaux, qui ont fait leur devoir, peuvent rentrer dans leurs +foyers, je les remercie de leur aide obligeante. Mais voilà que l'un d'eux +se détache du groupe et me demande un pourboire.—Un pourboire, grand +Dieu! on n'a donc pas lu nos lettres de réquisitions, la force armée +doit nous prêter son aide. Paye-t-on le soldat sur le champ de bataille? +Paye-t-on le factionnaire qui monte sa garde?</p> + +<p>Bientôt le maire s'avance, je m'adresse à lui.</p> + +<p>—Mon Dieu, me dit-il, ces braves gens ne sont pas habitués au service +militaire, ils ont <i>travaillé</i> toute la nuit, ils sont dix: Cela vaut bien +trente francs.</p> + +<p>—Toi, mon ami, pensai-je, tu veux faire de la popularité. Ma foi, soyons +généreux. Je transige pour vingt francs que je donne aux gardes nationaux.</p> + +<p>Je pensais bien que l'histoire en finirait là, malgré son étrangeté. Mais +je comptais sans le vieux conseiller municipal qui avait assisté à cette +scène. Il se chargea d'en faire jaser dans son Landerneau....</p> + +<p>Huit jours après cette aventure, je recevais à Rouen un envoyé du conseil +municipal d'Heurtrauville.</p> + +<p>—Monsieur, me dit-il, le conseil municipal, après avoir entendu la +réclamation d'un de ses membres, a blâmé très-énergiquement la conduite +du maire, qui vous a demandé un salaire pour quelques-uns de nos +compatriotes.—Le conseil municipal n'a pas voulu qu'on puisse dire que +des Français aient été payés pour un service qu'ils doivent gratuitement +à l'État, il a décidé qu'on voterait les fonds nécessaires à votre +remboursement. Voilà vingt francs que je vous apporte, avec toutes nos +excuses.</p> + +<p>A 10 heures du matin, le <i>Jean-Bart</i> est hissé à bord d'un chaland que le +vapeur du touage va remorquer à Rouen. Le capitaine nous fait déjeuner +abord, et dans une cabine à peine grande comme la moitié d'une commode, +nous faisons la cuisine nous-mêmes. Mon frère confectionne une magnifique +omelette aux oignons, je surveille la cuisson d'un lièvre.</p> + +<p>Bientôt le toueur passe, nous accroche à lui, il siffle, il part. Pendant +sept heures, nous voyageons au milieu de la Seine, admirant ses rivages +vraiment grandiose, où de belles falaises, couvertes de verdure, +encaissent le lit du fleuve.—Nous revenons à Rouen, non sans dépit, mais +nous nous consolons en pensant que les deux voyages que nous venons de +faire n'ont pas été inutiles à notre entreprise. Ils nous ont montré +l'aspect du pays que nous devons traverser pour rentrer à Paris, ils nous +ont initié au louvoiement aérien, au transport terrestre du ballon captif. +Pour réussir, il faudra sans doute renouveler fréquemment les ascensions +jusqu'à ce que le dieu des airs nous favorise, jusqu'à ce qu'il nous +envoie un vent bien franc, bien rapide, nous poussant en droite ligne dans +la direction de Paris.</p> + +<p><i>11 novembre</i>.—Nous trouvons à Rouen un excellent accueil. On nous +félicite, on plaint nos malheurs. Les journaux que nous lisons parlent de +nos voyages. Mais ils ont commis une singulière balourdise. Ils ont fait +descendre les <i>frères Tissandier</i> à Jumiége, en Belgique!</p> + +<p>Le soir, une dépêche du gouvernement est placardée à l'Hôtel-de-Ville. +C'est la victoire de Coulmiers, la reprise d'Orléans qui nous sont +annoncées. L'enthousiasme ici est énorme. On a presque envie d'illuminer.</p> + +<p><i>Dimanche 13</i>.—Nous avons réparé hier les avaries du <i>Jean-Bart</i>. Nous +le reportons sur le lieu de gonflement. Quand le bon vent soufflera, nous +l'emplirons de gaz immédiatement. Mais une dépêche de l'Observatoire nous +annonce que le temps n'est pas favorable, que le vent sud-ouest actuel a +chance de souffler longtemps!</p> + +<p><i>Lundi 14</i>.—Vent sud-ouest violent et rapide. Temps brumeux. On parle ici +d'un mouvement de l'armée de Bretagne commandée par M. de Kératry.</p> + +<p><i>Mardi 15</i>.—Pluie battante. Vent sud-ouest. Notre <i>Jean-Bart</i>, malgré les +bâches qui le couvrent est inondé. Il faudra le ventiler et le revernir.</p> + +<p>Le directeur du télégraphe nous offre de faire passer une lettre à Paris +par un courrier, à pied: c'est une bonne fortune.—Nous écrivons quelques +lignes à notre frère aîné, qui doit être actuellement dans les bataillons +de marche.</p> + +<p>Nous voyons ce brave courrier, qui a déjà fait une tentative, mais à pied, +il a échoué comme nous en ballon. Les Prussiens l'ont arrêté et l'ont +fouillé, nu comme ver. Sa dépêche était cachée dans la semelle de ses +souliers, qu'il avait choisis percés et vieux, car s'ils avaient été +neufs, on n'aurait pas manqué de les lui prendre[6].</p> + +<p class="footnote">[Note 6: Ce courrier n'a pas réussi, comme je l'ai su plus tard.]</p> + +<p>Nous nous disposons à revernir le <i>Jean-Bart</i> aujourd'hui, mais les +circonstances doivent nous faire abandonner nos projets qui n'ont nulle +part été tentés par d'autres, à notre grand regret. Ils auraient sans +doute conduit au résultat voulu, s'ils s'étaient renouvelés, mais comme +nous l'avons déjà dit, on nous a laissés seuls à Rouen, tandis qu'il +aurait fallu placer des stations de départ tout autour de Paris.</p> + +<p>Le service des ballons-poste est définitivement créé à Paris; depuis notre +séjour à Rouen, quatorze ballons sont sortis de la capitale, et parmi +ceux-là on cite le voyage fantastique de M. Rolier à Christiania! Les +pigeons voyageurs rentrent à Paris, aujourd'hui le retour d'un ballon dans +l'enceinte assiégée n'offre plus une si grande importance.</p> + +<p>En outre notre armée de la Loire vient de chasser l'ennemi d'Orléans qu'il +avait envahi. Toute la France frémit de joie, d'espérance à la nouvelle +de la victoire de Coulmiers. C'est sur les bords de la Loire que vont se +porter les efforts de tous. On songe aux aéronautes, aux ballons captifs +comme éclaireurs de nos armées. Le ministre de la guerre se rappelle enfin +Coutelle et les aérostiers militaires de la première République. Mon frère +et moi, nous sommes appelés à Orléans avec le <i>Jean-Bart</i>.</p> + +<p><i>Vendredi 18</i>.—Nous partons de Rouen à 11 heures du matin. Nous +n'arrivons à Tours qu'après 24 heures de voyage.</p> + +<p>En wagon, nos compagnons de route sont des officiers français échappés de +Metz et de Mayence. Leur indignation contre Bazaine est extrême. Ils ne +doutent pas un instant de la trahison.</p> + +<p>La deuxième partie du trajet se passe en compagnie de deux Espagnols qui +reviennent de Londres.</p> + +<p>—Les Anglais, nous disent-ils, sont dans un état de surexcitation +indicible contre la Russie qui veut déchirer ses traités.—Ils +applaudissent pour la France.—A l'Alhambra, on chante tous les soirs la +<i>Marseillaise</i>, le <i>Rhin Allemand</i> et on crie <i>Vive la République</i> en +français!</p> + +<p>Mais ces manifestations anglaises ne sauraient plus toucher aucun +Français. Elles sont trop tardives et trop intéressées!</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2> + +<p>LES AÉROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMÉE DE LA LOIRE.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>I</h2> + +<p>Le ballon «la <i>Ville de Langres</i>.»—Premières expériences d'aérostation +militaire à Gidy.—La télégraphie aérienne.—Le <i>Jean-Bart</i> à +Orléans.—Anecdotes sur les Prussiens.</p> + +<p>Du 16 au 29 novembre 1870.</p> + +<p>Avant notre arrivée à Orléans, le gouvernement de Tours avait déjà +organisé une première équipe d'aérostiers destinés à surveiller les +mouvements de l'ennemi, soit avant l'attaque, soit pendant la bataille.</p> + +<p>—Nous sommes toujours surpris à l'improviste, se disait-on; comment ne +pas profiter de ces ballons, observatoires aériens qui, à 300 mètres de +haut, ouvrent au regard une campagne de plusieurs lieues d'étendue? Un +ballon captif au milieu du camp français sera pour le soldat un objet de +distraction et de sécurité tout à la fois. Quelle ne sera pas sa confiance +quand il verra qu'une sentinelle aérienne veille sur lui à la hauteur +de plusieurs pyramides? De quelles ressources ne seront pas des ballons +captifs au milieu de la mêlée du combat? Un officier d'état major juché +dans la nacelle pourra dévoiler les manoeuvres de l'ennemi, signaler les +mouvements tournants. Plus de soixante-dix ans se sont écoulés, depuis le +jour où Coutelle, du haut des airs, contribuait par ses renseignements à +la défaite des ennemis. Pourquoi nos aéronautes ne contempleraient-ils pas +une nouvelle victoire de Fleurus?</p> + +<p>Aussi ne négligea-t-on rien pour organiser un service régulier de ballons +captifs, et pendant nos expéditions de Rouen, Duruof et Bertaux, assistés +des marins Jossec, Labadie, Hervé et Guillaume, sortis de Paris en ballon, +avaient été envoyés à Orléans avec le ballon de soie fabriqué à Tours.—Ce +ballon avait été baptisé la <i>Ville de Langres</i>. M. Steenackers avait +tenu à ce nom, c'était un hommage qu'il rendait à ses électeurs de la +Haute-Marne.</p> + +<p>Mon ami Bertaux a bien voulu me communiquer le récit des expériences +préliminaires exécutées à Orléans avant notre arrivée; je dois les résumer +ici, car elles offrent un intérêt réel.</p> + +<p>C'est le mardi 16 novembre que fut gonflé pour la première fois le +ballon la <i>Ville de Langres</i>. Dès le matin le gaz de l'usine d'Orléans +arrondissait les flancs de l'aérostat. A 1 heure précise, deux marins +montent dans la nacelle, attachent au cercle quatre câbles de 50 mètres de +haut que retiennent 150 hommes du 39e de ligne. Ils se font élever à 30 +mètres de haut environ, et, fouette, cocher! le ballon se met en marche +remorqué par les braves soldats.</p> + +<p>La <i>Ville de Langres</i> sur son chemin rencontre des obstacles, des ponts où +les soldats sont obligés de se réunir en un seul groupe qui n'offre +plus alors qu'un point d'attache unique et moins équilibré, des fils +télégraphiques, le désespoir des aérostiers obligés de se faire hisser +dans l'air, et de jeter des câbles au-dessus des poteaux. Heureusement le +temps est calme; le voyage s'effectue dans de bonnes conditions. Après +deux heures de marche l'aérostat arrive à Saran près Cercotte, sur les +derrières de l'armée française. Il est 3 heures, l'équipe se met en mesure +de faire une première ascension d'essai.</p> + +<p>On installe à terre des plateaux de bois chargés de pierres, et munis de +deux poulies solides, autour desquelles glissent les câbles destinés à +retenir au sol l'aérostat. A chaque corde une trentaine de soldats font la +manoeuvre. Suivant qu'ils laissent filer la corde ou qu'ils la tirent, le +ballon convenablement lesté monte ou descend.</p> + +<p>La première ascension s'exécute dans de bonnes conditions à 200 mètres +de haut, et de cette hauteur, qui est celle de trois tours de Notre-Dame +superposées, on a sous les yeux un vaste et splendide horizon.</p> + +<p>Après cette expérience, une estafette accourt, c'est un aide de camp +du général d'Aurelies de Paladine dont le quartier général est à +Saint-Péravy; il vient savoir d'où est parti ce ballon qu'il croit +libre; le chef de l'armée de la Loire n'a pas encore été prévenu par le +gouvernement de l'arrivée des aérostiers militaires.</p> + +<p>Pendant que des employés du télégraphe envoyés par M. Steenackers +s'occupent des démarches à faire auprès du général, l'aérostat captif +continue le lendemain ses ascensions. M. Bertaux s'élève à 180 mètres +de haut, avec M. Regnault, employé du télégraphe. Un appareil Morse est +installé dans la nacelle, le fil télégraphique descend jusqu'à terre et +communique à un autre fil qui va jusqu'à Tours.</p> + +<p>Suspendus au milieu des airs en présence de l'armée française, les +aéronautes correspondent par l'électricité avec le gouvernement de Tours. +Voici la dépêche qu'ils envoient au directeur des télégraphes:</p> + +<p>—Nous sommes en l'air à 180 mètres de haut, nous découvrons fort bien la +plaine, mais un brouillard épais nous cache la forêt. Nous recommencerons +expérience par temps plus clair.</p> + +<p>Vingt minutes après, le ballon plane toujours dans l'espace retenu à la +même hauteur par ses deux cordes; l'appareil Morse s'agite, c'est une +réponse qui vient de Tours.</p> + +<p>—Nous vous félicitons, répète l'appareil électrique, tenez-nous au +courant de tous vos essais.</p> + +<p>Le temps est calme, l'air est presque immobile, les ascensions se +succèdent ce jour-là jusqu'à six fois. M. Aubry, chef de la mission +télégraphique à l'armée de la Loire, un capitaine d'état-major montent à +tour de rôle et paraissent ravis de leurs impressions aériennes.</p> + +<p>Le 19 novembre, on a reçu l'ordre de porter le ballon en avant jusqu'à +Gidy, au milieu du camp français. Mais il est neuf et a perdu du gaz, il a +besoin de recevoir une nouvelle couche de vernis. Duruof prend le parti de +dégonfler le ballon, de le reporter à Orléans où il est reverni sur toutes +ses côtes. Le 20, la <i>Ville de Langres</i>, bien imperméable, est regonflé, +mais le vent violent souffle par rafales et le transport est pénible. +Malgré les lenteurs de la marche, malgré des difficultés de toutes sortes, +l'aérostat, à la nuit tombante, arrive enfin au milieu du camp français à +Gidy.</p> + +<p>Il est impossible de décrire l'enthousiasme des soldats à la vue de +ce merveilleux appareil si nouveau pour eux; ils se précipitent à sa +rencontre et poussent des clameurs de joie, comme pour féliciter le +nouveau factionnaire qui va monter la garde à 200 mètres au-dessus de +leurs têtes. C'est bien autre chose encore quand, le lundi 21, ils voient +l'aérostat s'élever dans les airs: nos braves soldats ne se tiennent plus +de joie, c'est comme une fête dans tout le camp. Un officier d'état-major +monte dans la nacelle et ne paraît que fort médiocrement rassuré.</p> + +<p>—Je veux descendre, dit-il, à quarante mètres de haut, jetez du lest, +criait-il à l'aéronaute.</p> + +<p>Or, on jette du lest, comme chacun sait, pour monter et non pour revenir +à terre; mais il paraît qu'on peut être tout à la fois un excellent +militaire et un très-mauvais aéronaute. Cette ascension, au reste, était +assez émouvante, le vent était vif et la machine aérienne se penchait +fréquemment à terre, oscillant au bout de son câble à la façon d'un grand +pendule retourné. Dans la nuit, l'air devient menaçant, une véritable +tempête se met à souffler, et le ballon, malgré sa solidité, ne peut +résister à l'effort de l'ouragan. Le cercle de bois, qui craque comme la +mâture d'un navire pendant la tourmente, vole en éclats; le ballon, qui +n'a plus de point d'attache suffisant, va être enlevé. Duruof et les +marins se jettent sur la corde de soupape et dégonflent la <i>Ville de +Langres</i>.</p> + +<p>C'est ce jour-là même que nous arrivons à Orléans, mon frère et moi, avec +le ballon le <i>Jean-Bart</i>. L'accident qu'on nous raconte ne décourage +personne, nous sommes tous décidés à recommencer ces tentatives avec le +même enthousiasme, la même ardeur.</p> + +<p>Deux jours après, le ballon la <i>Ville de Langres</i>, remis en état, était +gonflé et transporté à quatre kilomètres d'Orléans, sur la pelouse du +château du Colombier, devenu, comme nous le verrons plus tard, le quartier +central des aérostiers militaires. On devait rester là en attendant les +ordres du général en chef de l'armée de la Loire.</p> + +<p><i>Lundi 21 novembre</i>.—On se met en mesure de ventiler et de vernir le +<i>Jean-Bart</i>. Pendant que mon frère commence cette besogne avec les marins +Jossec et Guillaume, je cours la ville pour m'assurer du gaz propre au +gonflement et faire l'acquisition des cordes nécessaires aux ascensions +captives.</p> + +<p>Ça et là, en chemin, je cause et je fais une moisson d'anecdotes sur +l'invasion prussienne des premiers jours de novembre. C'est un brave +cordier du faubourg Banier, qui, le premier, me raconte ses émotions. Il a +la physionomie d'un bon vieillard, d'un honnête commerçant; je n'oublierai +jamais l'émotion, l'indignation de son récit.</p> + +<p>—«Oh! monsieur, quels gueux, quels misérables que ces soldats barbares! +Ils étaient dix-sept dans mon magasin, couchant les uns sur les autres, +sales comme des pourceaux. A l'heure des repas, il fallait les regorger +de vivres, et ma pauvre femme était obligée de remplir de café toute une +énorme soupière, où s'entassait ma provision de sucre. S'ils n'étaient pas +servis en toute hâte, ces soldats me menaçaient; l'un d'eux, monsieur, osa +lever la main sur moi. Le rouge de la honte et de l'indignation me monta +au visage. Mais que faire contre la force brutale? Ce sont toutefois de +ces injures que l'on n'oublie pas. Je dois dire, cependant, que quand on +menaçait les Prussiens de leurs chefs, ils se tenaient tranquilles. +Une simple réclamation faite à un sergent les faisait trembler. Et les +réquisitions, monsieur! quelle ruine pour notre malheureuse ville! Les +Prussiens sont venus me prendre toutes mes cordes et ils me donnaient en +raillant un bon à payer pour la mairie.</p> + +<p>Un jour, ils dénichent une provision de cordes qu'ils veulent me prendre +pour leurs attelages. Cette fois je n'y tiens plus, c'est la troisième +fois qu'on me vole. Je m'arme de résolution et je demande une audience au +général Von der Tann. Je suis reçu par un colonel, son chef d'état-major, +je crois.</p> + +<p>—Que me voulez-vous? me dit cet officier d'un ton bourru.</p> + +<p>—Je viens réclamer, protester contre les vols dont je suis l'objet. Toute +ma provision de cordes, toute ma fortune est dévalisée pas vos soldats.</p> + +<p>—Oh là! mon bonhomme, ne le prenez pas trop haut avec moi. Mais, +dites-moi, n'avez-vous pas de lettres de réquisition qui vous sont +données? Après notre départ, c'est la ville qui vous réglera notre compte.</p> + +<p>—Tout cela est très-bien, mais pourra-t-on me payer?</p> + +<p>—Oh! cela ne me regarde pas, je suis en règle avec vous, allez-vous-en.</p> + +<p>Au moment où je partais, l'officier prussien se ravise et m'appelle.</p> + +<p>—J'ai une idée, me dit-il; si le maire d'Orléans ne veut pas vous +payer, vous m'apporterez deux mètres de corde avec laquelle je le ferai +pendre.—Je me sauve, entendant les éclats de rire du colonel qui a sans +doute trouvé sa plaisanterie très-fine et très-spirituelle.»</p> + +<p>Le brave cordier continue son récit, et sa femme qui l'écoute les larmes +aux yeux, ne tarde pas à prendre part à la conversation.</p> + +<p>—Heureusement nous en sommes débarrassés, de ces Prussiens, dit-elle, +ils ne reviendront plus maintenant, ces maudits Allemands, car nous avons +autour de nous les soldats de Coulmiers. Oh! comme ils s'en allaient +piteux et tristes, les bataillons bavarois; ils ne s'attendaient pas à +être chassés de notre ville par l'armée de la Loire dont ils se riaient +tout haut. En quittant Orléans, Von der Tann dit au préfet d'un air +gouailleur:</p> + +<p>—Au revoir, monsieur le préfet, sans adieu, car je reviendrai bientôt.</p> + +<p>—Mais il ne reviendra pas, ajouta la brave femme.</p> + +<p>Et toute l'armée, tout Orléans, toute la France disait alors: il ne +reviendra pas.</p> + +<p>Hélas! il n'est que trop bien revenu pour frapper Orléans de nouveaux +malheurs et de nouvelles ruines.</p> + +<p>Il faut avoir vu l'occupation prussienne pour se douter des désespoirs, +des haines qu'elle soulève sur son passage. Les maisons du faubourg +Banier étaient pillées, et chacun, accablé de soldats à nourrir et de +réquisitions à payer, voyait la ruine venir de jour en jour.</p> + +<p>C'était en outre de perpétuelles taquineries. Les Prussiens étaient +furieux de l'accueil qui leur était fait. Ils auraient voulu, ces +Teutons barbares, qu'on les reçût à bras ouverts; ils s'étonnaient qu'on +n'applaudît pas à leur passage, et que les dames en toilettes élégantes ne +vinssent pas écouter la musique militaire qu'ils faisaient entendre sur la +place Jeanne d'Arc.</p> + +<p>Tout le monde était en deuil, les rues étaient désertes. Le soir, nul ne +pouvait circuler dans la ville sans tenir une lanterne à la main. Quelques +jeunes gens s'amusaient à attacher des lanternes vénitiennes aux pans de +leurs habits, comme pour gouailler ces ordonnances ridicules de l'autorité +prussienne. Mais Von der Tann ne goûtait pas la plaisanterie, il fallait +céder, sous les ordres des barbares, cacher sa haine et son indignation au +plus profond de son coeur.</p> + +<p><i>Mardi 29 novembre</i>.—Dès six heures du matin, nous commençons le +gonflement du <i>Jean-Bart</i>, qui convenablement plié depuis la veille, +attend sa ration de gaz. Notre chef d'équipe Jossec, un marin breton, +a tout <i>paré</i>, suivant son expression navale, avec le plus grand soin; +l'opération s'exécute dans les meilleures conditions. A deux heures de +l'après-midi, le <i>Jean-Bart</i> arrondi, frais verni, brille au soleil comme +une énorme pomme de rainette. Il tend ses câbles avec force et ne demande +qu'à voltiger dans les nuages, mais il est cloué au rivage terrestre par +des poids qui défient sa force ascensionnelle.</p> + +<p>Ce n'a pas été sans peine que nous avons obtenu les réquisitions +nécessaires à la fourniture du gaz; il a fallu aller voir le préfet, le +maire, toutes les autorités; selon l'excellent usage administratif, ces +fonctionnaires ont entravé nos projets d'une foule de petits obstacles +qui, réunis, deviennent des montagnes à soulever. Mais nos campagnes +aérostatiques faites sous l'Empire nous ont familiarisés avec les +difficultés administratives, nous savons amadouer le garçon de bureau, +qui consent à nous ouvrir le sanctuaire du secrétaire, d'où il n'y a plus +qu'un pas à franchir pour pénétrer chez le maître. Celui-ci, préfet ou +maire, ne manque pas de froncer le sourcil à notre demande de gaz; malgré +les papiers dont nous sommes munis, malgré l'utilité incontestable de +notre mission, malgré l'urgence commandée par les circonstances, son +devoir d'administrateur dévoué lui impose des difficultés, qu'il trouve +toujours.</p> + +<p>—C'est très-grave, messieurs; qui payera le gaz? Est-ce la guerre, est-ce +le département? Revenez dans une heure. Je vais étudier la question avant +de vous donner la réquisition nécessaire.</p> + +<p>On revient une heure après, trop heureux si l'on peut pénétrer dans le +cabinet du fonctionnaire. Il n'a nullement songé à votre affaire, il y +répond en homme qui l'a méditée. Il trouve là bien des irrégularités, +mais, en vrai patriote, il vous donne l'ordre demandé. N'aurait-t-il +pas été bien plus simple de le donner de suite? Les saintes règles de +l'administration s'y opposent.</p> + +<p>A midi le <i>Jean-Bart</i> va se mettre en marche. Jossec, et son compagnon +Guillaume, regardent le ballon avec admiration. Tous deux sont sortis de +Paris en ballon, sans avoir auparavant jamais vu l'admirable appareil +dû au génie des Montgolfier. Ils ont déjà bravé la tempête et les vents +furieux, mais l'aérostat leur a laissé un souvenir plus profond que celui +du navire. Ils nous ont parlé avec enthousiasme de leur premier voyage +aérien; en hommes énergiques et dévoués, ils sont devenus les plus chauds +partisans de la navigation aérienne.</p> + +<p>—Ah! Monsieur, me disait Jossec, quelle différence entre le ballon et le +vaisseau!—Il n'y a plus dans la nacelle aérienne ni vent, ni roulis, +ni tangage, et rien à faire qu'à admirer le ciel. Je veux renoncer à la +marine et me faire aéronaute.</p> + +<p>Mais le brave Jossec parlait des ascensions en ballon libre, il n'avait +pas encore goûté du ballon captif, il devait voir que le voyage est moins +agréable, et hérissé de difficultés sans nombre.</p> + +<p>Bientôt tout est prêt pour le départ, il faut nous rendre avec notre +aérostat gonflé au château du Colombier, à côté du ballon la <i>Ville de +Langres</i>, et là nous attendrons les ordres. Quatre cordes sont fixées au +cercle du ballon. Cent cinquante mobiles empoignent chacune d'elles. Je +monte dans la nacelle avec Jossec, mon frère reste à terre pour commander +la marche. Nous vidons par dessus bord un assez grand nombre de sacs de +lest, jusqu'à ce que le <i>Jean-Bart</i> s'élève; il monte lentement à 40 +mètres de haut où il est retenu par ses quatre câbles, à l'extrémité +desquels sont pendues des grappes humaines. Le ballon se penche à droite +et à gauche sous l'effort de la brise. Pauvre aérostat! Fils de l'air; ami +des nuages floconneux, le voilà rivé au plancher terrestre, il fait crier +ses cordages et semble souffrir de cette captivité, dont il se plaint par +le gémissement de la nacelle, tirée dans tous les sens.</p> + +<p>Les mobiles attelés aux cordes remorquent le ballon dans la direction +voulue; c'est merveille de voir cette promenade que nous exécutons à 30 +mètres au-dessus des toits. Jossec et moi, nous sommes bercés dans l'air, +comme à l'avant d'un navire. Ce mouvement de va-et-vient nous donnerait +le mal de mer si nous n'avions le pied aussi marin qu'aéronautique.—Les +habitants d'Orléans qui se sont réunis à la hâte autour de nous, nous +regardent avec admiration, et montrent, par leur air ébahi, que ce moyen +de transport leur est complètement inconnu. Ne croyez pas que le ballon +reste à la même hauteur au bout de ses cordes, le vent le fait osciller à +la façon d'un grand pendule retourné; il pique une tête jusqu'à proximité +des toits, pour bondir à 40 mètres; quelquefois le mouvement d'oscillation +est tel que l'aérostat soulève de terra une corde entière, avec les +mobiles qui y sont pendus. Ceux-ci sont ravis de cette besogne si nouvelle +pour eux; ils ont les biceps tendus, et attraperont de bonnes courbatures; +ils reçoivent quelquefois des horions, sont jetés par terre au milieu des +éclats de rire de leurs compagnons, mais tout cela n'est-il pas cent +fois préférable aux obus et aux boîtes à mitraille? Pour le moment ces +amabilités prussiennes ne sont pas à craindre. Vive la manoeuvre du ballon +captif! elle vaut mieux que celle du chassepot sous le feu des batteries +ennemies. Mais ne nous félicitons pas trop à l'avance, l'heure du danger +sonnera peut-être aussi pour nous!</p> + +<p>Si le transport en ballon captif est pittoresque, curieux et dramatique, +il faut avouer qu'il est d'une lenteur vraiment désespérante. Nous avons +à passer le chemin de fer et les fils télégraphiques, c'est un travail de +Romain. Il faut retenir le ballon par deux cordes seulement, en jeter deux +autres au-dessus des fils, que nos hommes saisissent, recommencer une +seconde fois la même manoeuvre. Il faut avoir soin, pendant cette +opération délicate, que les mobiles ne lâchent pas prise tous à la fois, +car le <i>Jean-Bart</i> ne serait pas long à bondir à 2 ou 3,000 mètres de +haut, abandonnant et les Prussiens, et l'armée de la Loire. Nous venons à +bout du passage de notre Rubicon et nous continuons notre route au-dessus +des champs hérissés d'échalas de vignes. Le vent qui est vif nous est +contraire, il frappe le ballon sur une surface de 400 mètres carrés, voile +énorme d'une force surprenante, aussi nos pauvres mobiles dépensent toute +leur force pour nous traîner avec la vitesse d'une tortue. Il y a une +heure que nous marchons et nous n'avons fait que deux kilomètres! Nous +sommes à moitié chemin.... Arrêtons-nous quelques moments au milieu de +cette verte prairie. «Oh hisse! larguez les cordages!» Le ballon descend +lentement et vient se reposer mollement sur un tapis de verdure, où nous +faisons la sieste pendant un bon quart d'heure.</p> + +<p>Il fait un froid de loup dans la nacelle, mon frère et le marin Guillaume +nous y remplacent; bientôt le ballon reprend sa marche avec une lenteur +plus grande encore, car l'ardeur de nos moblots s'est ralentie; les cris +et les rires sont plus rares, voilà déjà quelques traînards qui ne veulent +plus rien traîner du tout. Je fais reprendre les cordes à ces paresseux +qui se font un peu tirer l'oreille, et qui ne se mettent à l'oeuvre +qu'avec un enthousiasme bien modéré. Quoi qu'il en soit, nous arrivons au +château du Colombier. Le ballon passe sans encombre au-dessus d'un rideau +d'arbres qui entoure une vaste pelouse où le ballon la <i>Ville de Langres</i> +est déjà posé.</p> + +<p>La nacelle ramenée à terre est remplie de sacs de lest pleins de terre, +et de grosses pierres qu'on y entasse. Le <i>Jean-Bart</i> ainsi chargé peut +passer la nuit sans qu'il y ait crainte de le voir s'envoler.</p> + +<p>Nous allons prendre possession des chambres qui nous sont réservées dans +le château où Duruof et des employés du télégraphe sont déjà installés; +cette habitation est devenue le quartier général des aérostiers +militaires.</p> + +<p>Quel ne serait pas l'étonnement du propriétaire s'il voyait le sans-gêne +avec lequel on couche dans ses lits! Mais quelle ne serait pas surtout sa +douleur, s'il savait comment les Prussiens, qui ont passé par là avant +nous, ont arrangé son mobilier!</p> + +<p>Tous les meubles sont brisés, les tiroirs gisent pêle-mêle, des lettres, +des papiers, couvrent les parquets. Tout est décimé, mis en pièces. Les +lits sont d'un aspect repoussant, on voit qu'une armée y a couché avec +des souliers crottés. On n'a respecté que la batterie de cuisine, où le +cuisinier des moblots travaille déjà à la préparation de notre dîner. Il +a déniché un grand tablier dans quelque coin, et il préside à la cuisson +d'un gigot avec la dignité d'un Vatel émérite. Deux de ses compagnons +d'armes lui servent de gâte-sauce, et font cuire la soupe. Inutile de leur +demander s'ils soignent le repas, car ils en mangeront comme nous!</p> + +<p>Le capitaine de la compagnie est un charmant homme, très-gai, +très-affable, nous sommes déjà les meilleurs amis du monde; nous nous +disposons à mettre le couvert, avec les assiettes qui ont échappé aux +dévastations prussiennes. Quant au lieutenant, c'est un étudiant du +quartier Latin, un Parisien comme nous; au milieu des péripéties de +nos voyages, nous avons plaisir à causer ensemble des souvenirs de la +capitale, des bonnes parties d'autrefois, de parler de ce temps où +la France jouissait d'une prospérité factice, inquiétante, que notre +aveuglement nous montrait comme réelle. Où est le temps où l'orchestre +du bal Bullier faisait bondir sur un plancher poussiéreux une jeunesse +insouciante? Notre lieutenant parle de tout cela en connaisseur! Pauvre +garçon, j'ai les larmes aux yeux en pensant à lui. Quinze jours après +cette bonne causerie, il devait mourir, et son corps de vingt-deux ans +allait reposer, à jamais enfoui sous la terre des champs de bataille. O +guerre horrible, fléau désastreux, où conduis-tu ces milliers de jeunes +gens, pleins de force, pleins d'enthousiasme? A la mort, à la plus cruelle +de toutes, celle que le bon sens des peuples pourrait éviter. Combien +d'entre vous dorment-ils à cette heure dans ces campagnes, où notre ballon +vient de passer? Que de larmes, que de scènes de désolation sont à jamais +gravées sur ces prairies, où nous passions alors presque gaiement, avec +l'espoir du succès! Comme nous étions loin d'envisager l'avenir, à ces +heures où l'espérance était encore permise! Comme nous pensions peu aux +malheurs qui allaient impitoyablement s'abattre sur notre malheureux pays! +Dormez sous les champs de bataille, héros inconnus! Vos petits-fils vous +vengeront un jour! Vous êtes morts au lendemain de Coulmiers, croyant +encore à la Victoire. Vous n'avez pas vu de nouveaux et terribles +désastres, vous ne saurez jamais à quelle honte la France a été condamnée! +Dormez en paix, dans ces campagnes dévastées! Un Luther, en voyant vos +ossements, ne manquerait pas de s'écrier, comme au cimetière de Worms: +«Heureux les morts: ils reposent!»</p> + +<p>Pendant que nous dînons, un télégramme nous est remis au nom du directeur +des télégraphes, qui a pris les ordres du général d'Aurelles de Paladine. +On nous dit de transporter immédiatement notre ballon au camp de Chilleur, +éloigné de notre première station de douze kilomètres. Il est décidé que +nous partirons le lendemain de grand matin, car si le vent est vif, il +nous faudra peut-être dix ou douze heures pour faire ce trajet. Nous +étudions notre chemin sur une bonne carte, et nous nous décidons à suivre +le lendemain une voie de chemin de fer en construction, où les arbres ne +gêneront pas le transport de notre aérostat.</p> + +<p>Après l'examen de notre itinéraire, la soirée se passe dans le salon du +château, où un piano à queue reste intact: il a besoin d'être accordé, +mais, malgré les sons de casserole fêlée qu'il fait entendre, il contribue +à charmer nos loisirs. Un secrétaire, dans la pièce où nous sommes, a été +forcé, et les lettres dont il était rempli sont entassées sur le parquet. +Parmi ces débris, nous trouvons un petit paquet soigneusement ficelé, où +sont écrits ces mots: «Cheveux de ma Virginie.» Un de nous recueille ce +souvenir cher au propriétaire inconnu, qui nous donne l'hospitalité sans +le savoir, il se promet après la guerre de le renvoyer sous enveloppe au +château du Colombier. Est-ce un père qui retrouvera la précieuse relique +d'une fille morte, ou un mari celle de sa femme? Nous l'ignorons. Mais +quoi qu'il en soit, une victime des barbaries prussiennes verra qu'une +main sympathique a passé parmi le pillage et les ruines.</p> + +<p>A onze heures, nous nous couchons tout habillés sur nos lits qui ne sont +guère plus propres qu'une étable. Je m'endors d'un profond sommeil à +l'idée que les ballons captifs vont pouvoir venir en aide à l'armée de +la Loire, mes rêves me montrent l'ennemi que j'observe du haut de notre +observatoire aérien; la vaillante armée de la Loire avance sur Paris, elle +repousse les légions prussiennes, et bientôt c'est la zone des forts de la +capitale qui s'offre à sa vue. Encore une illusion que la triste réalité +devait dissiper bientôt.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>II</h2> + +<p>Le départ.—Le voyage en ballon captif.—Accident à Chanteau.— Réparation +d'une avarie.—Arrivée à Rebréchien.—Tempête nocturne.—Le <i>Jean-Bart</i> +est crevé.—Retour à Orléans.— Gonflement du ballon <i>la République</i>.</p> + +<p>Du 30 novembre au 3 décembre 1870.</p> + +<p>Le temps est légèrement brumeux, des nuages opaques se promènent lentement +dans des régions atmosphériques assez rapprochées de la surface du sol. Le +ballon a été si bien réparé, si bien verni qu'il est presque aussi rond +que la veille, c'est à peine s'il accuse une déperdition de gaz par +quelques plis légers qui rident un peu sa partie inférieure. Vers +l'équateur, il est toujours tendu par la pression intérieure, et son filet +forme à sa surface comme un capiton qui défierait la main du plus habile +tapissier.</p> + +<p>Il est 7 heures du matin, il y a grand branle-bas au château du Colombier. +La compagnie des mobiles a plié ses tentes; les fusils, les sacs sont +entassés sur des charrettes qui vont nous suivre, car les hommes ont assez +de besogne à remorquer l'aérostat captif, le moindre fardeau gênerait la +liberté de leurs mouvements. Le capitaine fait l'appel, il n'y a pas de +déserteurs.</p> + +<p>Nous allons partir, laissant Duruof et la <i>Ville de Langres</i> comme équipe +de réserve.</p> + +<p>Jossec et Guillaume déchargent la nacelle des pierres qu'on y a placées, +ce n'est pas une petite affaire, car un de nos <i>moblots</i>, ancien maçon, +solide comme Samson, a apporté là de véritables rochers d'un poids énorme.</p> + +<p>Nous avons envoyé en avant les plateaux qui nous serviront pour les +ascensions captives, et la batterie que j'ai fait construire pour +remplacer, par de l'hydrogène pur, le gaz perdu par la dilatation ou +l'endosmose. Bertaux, notre capitaine-trésorier, a acheté pour nous +mille kilog. de zinc et dix touries d'acide sulfurique, qui représentent +plusieurs rations de vivres pour le <i>Jean-Bart</i>. Un bon commandant +n'envoie pas ses soldats en campagne sans biscuits, par la même raison, un +aéronaute ne doit pas partir avec son ballon sans une bonne provision de +gaz. Aussi nous sommes-nous munis de tout le matériel nécessaire pour le +produire.</p> + +<p>Mon frère rassemble les hommes, je monte dans la nacelle qui, suffisamment +délestée, s'élève. Le ballon est suspendu dans l'espace à la hauteur de +deux maisons de cinq étages; les quatre cordes qui le retiennent sont +tendues aux quatre angles d'un grand carré par les mobiles répartis à +chacune d'elles en nombre égal. On se croirait attaché sous le ballon à +un grand faucheux à quatre pattes qui rampe sur les champs, car qu'est-ce +qu'une hauteur de quelques étages pour l'aéronaute qui pourrait compter +ses étapes verticales par plusieurs dizaines de tours de Notre-Dame +superposées?</p> + +<p>Ah! décidément, le voyage en ballon captif ne ressemble guère à +l'excursion en ballon libre. C'est la différence qui existe entre la +prison et le grand air de la liberté. L'aérostat n'aime pas traîner un +boulet à sa nacelle. Il s'incline sous l'effort du vent, il fait grincer +ses cordes et sa nacelle. Le voyageur est secoué dans son panier comme un +nautonnier sur sa barque au sommet des vagues. Le vent siffle violent et +froid. Tandis que là-haut, en liberté, on plane avec l'air en mouvement, +que nulle brise ne se fait sentir, ici-bas, en captivité, il faut retenir +son chapeau des deux mains, si l'on ne veut pas qu'il s'envole.</p> + +<p>Au-dessus des nuages, les villages, les villes, les provinces défilent +sous vos yeux comme un vaste panorama roulant; à la surface du sol, nous +comptons notre route arbre par arbre. Les mobiles se pendent aux cordages +et s'évertuent, le moindre coup de vent les soulève de terre. Mais +patience et persévérance doit être maintenant notre devise. Arrivés au +camp, nous aurons l'espoir de surveiller les Prussiens de haut, et si +nous pouvons dévoiler leurs mouvements, quelle récompense de nos efforts, +quelle compensation apportée à nos fatigues!</p> + +<p>A midi, le soleil a paru, il a écarté les nuages de ses rayons brillants, +mais avec lui la brise s'est élevée. Le vent souffle âpre et froid; il +imprime des oscillations fréquentes à notre navire aérien. Nous sillonnons +l'espace au-dessus de la voie de chemin de fer en construction que nous +avons appris à connaître sur notre carte, mais quelquefois le <i>Jean-Bart</i> +se rapproche de la cime des arbres, véritables récifs du navigateur +aérien. Il ne faut qu'une branche verticale pour crever l'étoffe du +ballon, à tous les pas nous redoutons un malheur. Chaque cime est une épée +de Damoclès retournée sous notre nacelle.</p> + +<p>Il est une heure, une clairière s'offre à nous, le ballon y est descendu; +nos hommes se reposent. Je suis littéralement gelé, et mon frère se +dispose à faire son quart après moi. Il prend place dans l'esquif avec +le lieutenant de mobiles, mais à peine le ballon a-t-il été traîné de +quelques centaines de mètres qu'une voix nous crie de la nacelle: «J'en ai +assez, faites-moi descendre!» C'est le pauvre lieutenant qui a eu le mal +de mer. Il est vert comme une pomme en mai et vient de lancer son déjeuner +pardessus bord en guise de lest! Il revient à terre complètement guéri de +sa passion aérostatique.</p> + +<p>Nous continuons notre marche bien lentement jusqu'à Chanteau. Nous avons +là à passer un chemin étroit bordé de rideaux d'arbres, que nous allons +franchir en faisant monter le ballon jusqu'à l'extrémité de ses cordes. +Mon frère vide deux sacs de lest pour maintenir le ballon à une hauteur +suffisante, et augmenter par l'accroissement de force ascensionnelle la +résistance à l'action du vent. Je crie aux mobiles de marcher vite s'ils +le peuvent, afin de passer rapidement ce détroit dangereux. Le <i>Jean-Bart</i> +se penche, et frise le sommet des premiers arbres, sans les toucher, puis +il se balance vers ceux qui se dressent de l'autre côté de la route. Il +oscille de nouveau et redescend vers un chêne élevé... Il s'en rapproche +rapidement; va-t-il s'y briser? mon coeur bondit d'inquiétude. Patatra! +C'en est fait du <i>Jean-Bart</i>, une branche s'est enfoncée dans l'appendice, +et l'a crevé comme une peau de tambour! Tout est perdu! pensons-nous. +Nous ramenons le ballon à terre, nous voyons avec joie qu'il n'en est +heureusement pas ainsi: l'avarie peut se réparer. L'appendice seul est +crevé. Jossec monte dans le cercle, et de son cache-nez, étrangle le +ballon au-dessus du cercle de l'appendice.—Nous l'aidons dans ce travail +difficile, car perchés dans le cercle, et les mains levées, nous touchons +à peine la partie malade de l'aérostat. Il faut faire une ligature à bras +tendu, pendant que le vent nous balance, et nous jette dans les cordages, +tantôt sur le dos, tantôt à plat ventre. En nous soutenant mutuellement, +nous cicatrisons la plaie du <i>Jean-Bart</i>. Jossec qui sait ce que c'est +qu'une voie d'eau dans un navire, a appris qu'une voie de gaz ouverte dans +un aérostat n'est pas moins dangereuse. Mais il a su réparer celle-ci +en habile aéronaute; il est excellent gabier, et la navigation aérienne +touche en bien des points à la navigation océanique.</p> + +<p>L'air est agité, et le vent augmente d'intensité. Les rafales sifflent, et +font bondir le ballon qu'elles ont déjà en partie dégonflé. L'étoffe n'est +plus aussi bien tendue, elle se creuse par moment, en faisant entendre un +bruit sourd et lugubre.—Il faut attendre que la tourmente ait passé. +Car le transport devient actuellement impossible. Nous postons quatre +factionnaires autour du <i>Jean-Bart</i>, et nous allons jusqu'au village de +Chanteau, où nous prenons un modeste repas que nous avons tous bien gagné. +On remplit de vin deux seaux, et nos moblots y puisent à tour de rôle. +Cette collation ranime leur ardeur. Ils trouvent que, décidément, il y a +du bon dans le service des ballons captifs.</p> + +<p>En dépit du vent, nous nous décidons à continuer notre route, car nous +voulons arriver au camp de Chilleur. Nous savons que le général d'Aurelles +n'est pas bien convaincu de l'utilité des ballons captifs; que dira-t-il +si ses premiers ordres n'ont pu être exécutés pour cause de vent? +Qu'importent les obstacles imprévus, l'insuffisance d'un matériel +improvisé, les difficultés dues à la mauvaise saison? Expliquer toutes ces +bonnes raisons quand on a échoué, c'est perdre son temps. Il faut réussir +à tout prix. Un général vaincu est un mauvais soldat. Un ballon dans une +première tentative a été crevé. Supprimons les ballons. Voilà comme on +juge aujourd'hui. Nous ne l'ignorons pas, aussi faut-il nous efforcer de +vaincre le vent, notre ennemi à nous.</p> + +<p>Les mobiles se remettent en marche traînant à la remorque le <i>Jean-Bart</i>, +où nous sommes montés tous deux mon frère et moi. Les chemins sont +couverts d'une boue gluante, qui se colle aux semelles, et nous préférons +geler dans la nacelle que patauger dans la crotte. D'ailleurs tout à +l'heure un coup de vent sec, imprévu, a failli faire lâcher prise à tous +nos hommes à la fois. Nous avons entrevu la possibilité d'une ascension +libre, faite malgré nous. Dans le cas d'un semblable accident, nous tenons +à nous trouver ensemble. Nous songeons même que nous n'avons pas d'ancre +dans la nacelle et qu'en cas de départ dans les nuages, le retour à terre +ne serait pas facile. Mais nous chassons de notre esprit cette vilaine +perspective, nous ne pouvons pas, pour le présent, réparer cette omission, +n'y pensons plus.</p> + +<p>Le traînage de l'aérostat devient de plus en plus pénible.—Les mobiles +sont fatigués.—Nous essayons d'un nouveau moyen de locomotion que nous +regrettons bientôt de ne pas avoir usité plus tôt, car il est plus +pratique et moins fatigant. Au lieu de traîner le ballon juché dans l'air +à 30 mètres de haut, nous le faisons descendre jusqu'à un mètre ou deux de +la surface du sol, les mobiles le maintiennent presque au-dessus de leurs +têtes. Dans ces conditions les oscillations ont une amplitude moindre, et +le travail de traction est plus facile. Il était bien simple de songer de +suite à ce procédé, mais on n'apprend décidément qu'à ses dépens.</p> + +<p>Nous arrivons bientôt au milieu de vastes plaines, où nous n'avons plus +à craindre les récifs terrestres. Mais le soleil se couche et le vent ne +s'apaise pas. Il est six heures. Nos hommes sont épuisés. Ils commencent +à se plaindre, ils ne tirent que mollement, et ont toutes les peines +du monde à ne pas laisser entraîner le ballon par le vent qui nous est +toujours contraire. C'est à peine si nous faisons un kilomètre à l'heure.</p> + +<p>—Courage, leur crions-nous, nous arrivons bientôt à Rebréchien. Il faut +aller jusque-là, car en restant ici, il n'y aurait pas de dîner. Et +là-bas, vous aurez un bon repas!</p> + +<p>Nous avons les pieds et les mains littéralement glacés, et le mouvement de +roulis de la nacelle devient insupportable. Mais nous n'osons rien dire. +Quel exemple pour les soldats si les chefs se plaignaient déjà!</p> + +<p>Bientôt, il fait nuit noire, quelques paysans regardent stupéfaits le +passage de ce monstre inconnu pour eux. Le ballon se découpe sur le ciel, +en une vaste silhouette noire qui se balance au-dessus de la plaine; il +est tiré par des groupes humains qui ressemblent de loin à des ombres +échappées du monde infernal. Tous ces travailleurs sont fatigués et +silencieux. On dirait l'apparition fantastique d'une légende.</p> + +<p>A 7 heures, la lune se montre et complète le merveilleux de cette scène +bizarre; elle nous éclaire de ses rayons, et se reflète sur l'aérostat, en +lui donnant l'aspect d'une grande sphère de métal poli.</p> + +<p>S'il fallait continuer quelques heures de plus un semblable voyage, nous +ne tarderions pas à tomber de fatigue, au milieu des champs. Les pauvres +mobiles ont les mains coupées par les cordes, ils marchent avec peine +dans la terre labourée. Depuis que la lune s'est montrée, le froid +est insupportable.—Une bise glacée nous paralyse dans la nacelle. +Heureusement nous apercevons dans le lointain le petit village de +Rebréchien qui allume ses feux du soir.</p> + +<p>C'est la terre promise qui s'ouvre à nous. Il faudra demain recommencer le +voyage. Mais une bonne nuit nous aura rendu nos forces.</p> + +<p>A 8 heures, nous faisons arrêter le ballon à l'entrée du village. Il y a +douze heures que nous sommes traînés en ballon captif, il y a douze heures +que nos mobiles tirent sur des cordes de toute la force de leurs poignets: +ma foi ce sont de solides gaillards, et bien d'autres à leur place +auraient succombé à la tâche. Mais leur bonne volonté est à la hauteur de +leurs poignes, ils aiment, malgré eux, leur ballon captif qui leur a donné +tant de mal, car leur instinct leur fait comprendre qu'il y a là quelque +chose de nouveau, d'inconnu, d'utile. Braves coeurs! Ils aiment la patrie, +ils sont pleins d'ardeur, pleins de zèle. Que n'aurait-on pas fait avec de +tels soldats! Mais il aurait fallu savoir les conduire, les soigner. Ils +travailleront demain avec la même ardeur, mais à condition que ce soir ils +dîneront et dormiront bien. C'est ce qui ne leur arrive pas tous les jours +en présence de l'ennemi. Privés de sommeil, privés de nourriture, accablés +de fatigue, ils fuient sous le feu des batteries prussiennes. Mais qui +donc tiendrait tête à des solides combattants quand les privations de +tous genres ont transformé l'homme robuste en un malade, chez lequel +l'abattement, le découragement ont succédé au courage, à la résolution? Un +estomac trop longtemps vide ne sait plus avoir d'énergie.</p> + +<p>Avant de nous livrer à un repos dont nous avons tous grand besoin, nous +prenons soin de disposer le ballon de telle sorte que les coups de vent +violents auxquels il est soumis sans cesse ne puissent l'entraîner au +loin. Jossec et Guillaume vont chercher des pelles et des pioches; ils +creusent un trou carré où la nacelle, remplie de pierres et de sacs de +lest, est enterrée jusqu'au bordage supérieur. Nous ne tardons pas à nous +apercevoir que ces précautions sont insuffisantes, le ballon qui a perdu +une quantité appréciable de gaz, est flasque et distendu, son étoffe +devient concave sous l'effort de l'air agité, et ce qui nous étonne, c'est +qu'il ne vole pas en lambeaux d'un moment à l'autre. En se creusant ainsi, +l'aérostat forme voile, et acquiert une force de traction énorme; en +quelques minutes, il a si bien élargi le trou de la nacelle, qu'il l'en +retire, et courrait à la surface des champs avec la vitesse d'un train +exprès si les <i>moblots</i> ne s'étaient jetés à temps sur les cordages; nous +faisons rentrer la nacelle du <i>Jean-Bart</i> dans sa prison; nous attachons +au cercle une corde solide à l'extrémité de laquelle nous fixons une ancre +que nous enfouissons à deux ou trois pieds sous terre. Cette fois le +<i>Jean-Bart</i>, croyons-nous, est cloué au sol, il sera peut-être éventré +sous l'action du vent, mais il ne se débarrassera pas de ses liens. Hélas! +L'un et l'autre accidents allaient survenir dans la nuit au plus fort de +la tempête.</p> + +<p>A 6 heures du matin, les rafales sont si puissantes que l'aérostat se +penche complètement jusqu'à terre; là il roule sur lui-même, son étoffe +se soulève avec force comme une poitrine opprimée. On dirait le râle d'un +être vivant qui va succomber, et qui lutte encore contre la mort. Les +mobiles en faction nous ont éveillés à temps pour assister à cette agonie. +Mais que faire pour conjurer le mal? Nous sommes de pauvres médecins qui +viennent trop tard, et qui ont à lutter contre une force qu'ils ne peuvent +vaincre. Ces tortures du <i>Jean-Bart</i> nous font mal à voir; que de peines, +que de tourments, que de patience devenus inutiles!—Nous allons échouer +en vue du port.</p> + +<p>Pauvre ballon! Son étoffe est bien solide, car elle est froissée par le +vent, avec une violence inouïe, l'air s'y engouffre précipitamment, et y +résonne sourdement. Le <i>Jean-Bart</i> se crispe, s'agite, touche le sol, +puis se redresse, bondit et s'allonge, comprimé par le poids de l'air +en mouvement. Tout à coup une rafale siffle dans les arbres avoisinants +qu'elle fait ployer, elle enlève le ballon comme un fétu de paille, et +l'entraîne à cent mètres de son point d'attache. Arrivé là, le <i>Jean-Bart</i> +s'affaisse, il a succombé dans cette lutte inégale du faible contre +le fort, son étoffe s'est fendue de l'appendice à la soupape. Le gaz +s'échappe en une seconde: Le fier aérostat si beau, si puissant, n'est +plus qu'un lambeau d'étoffe informe, un amas de chiffons, une guenille. Il +a perdu sa vie, son âme, il est mort. Mais, contrairement à l'être animé, +il ressuscitera sous la même forme; une bonne couture, une pièce d'étoffe +et deux mille mètres cubes d'hydrogène carboné, produiront le miracle.</p> + +<p>Les témoins de cette scène étrange sont stupéfaits de cette force de +l'air, frappant une surface légère, car ils ont assisté à une expérience +vraiment remarquable. Le ballon a soulevé sa nacelle remplie d'un poids de +deux à trois mille kilogrammes, il a entraîné son ancre avec lui, en lui +faisant tracer dans la terre labourée un sillon d'un mètre de profondeur. +Je crois pouvoir affirmer que cinquante chevaux et peut-être même +davantage n'auraient pas déraciné ce fardeau.</p> + +<p>Cherchez donc la direction des ballons, avec un vent pareil! Où vous +cacheriez-vous, utopistes et faux inventeurs qui voulez conduire les +aérostats dans l'air avec une paire de rames, avec une voile, grecque ou +latine, si vous aviez été là parmi nous à voir succomber le <i>Jean-Bart</i>! +Apprenez à connaître l'outil que vous voulez améliorer, avant de rêver +pour lui des progrès insensés. Maniez les ballons, montez dans leurs +nacelles, gravissez les sommets des nuages, conduisez-les à terre et +en l'air, et dans ces promenades pratiques vous rencontrerez peut-être +l'inconnu que vous cherchez.—Mais vous ne trouverez jamais rien, en +faisant de l'aéronautique en chambre. Ce n'est pas assis devant un bureau +que Watt a trouvé les merveilleux organes de la machine à vapeur, c'est le +marteau à la main, dans un atelier de mécanicien.</p> + +<p>Nous replions l'aérostat, et la foule des paysans qui n'était pas là hier +à notre arrivée, accourt pour voir le ballon. La figure de quelques-uns +d'entre eux est vraiment comique.</p> + +<p>—Jean-Pierre, tu verras le ballon demain matin, avait dit un témoin de +notre arrivée à son ami, c'est une grande machine ronde qui se remue, +souffle, s'agite, qui est deux fois grande comme notre clocher et qui +traîne dans un panier des messieurs de Paris.</p> + +<p>Et Jean-Pierre est ébahi de voir un paquet d'étoffe pliée, qui tient dans +un panier d'osier. Il se demande si on ne s'est pas moqué de lui. Mais il +ne sait pas qu'il faut voir un ballon gonflé. Je ne puis m'empêcher +de comparer le gaz d'un aérostat à la parole de certains avocats; que +reste-t-il, quand le gaz est sorti?</p> + +<p>Nous sommes assez penauds pour notre part, et c'est l'oreille basse que +nous nous décidons à envoyer un télégramme à Tours où l'on attend de nos +nouvelles. Nous revenons à pied à Orléans.</p> + +<p>Après quatre heures de marche, nous entrons en ville; la réponse à notre +missive est déjà venue. Sachons rendre justice à l'intelligence du +directeur des télégraphes qui s'occupe du service des ballons captifs, au +lieu de bouder, de se plaindre et de nous décourager comme l'auraient fait +tant d'autres, il nous félicite chaleureusement de nos efforts, et nous +excite à recommencer. «Je vous envoie six ballons, nous dit-il, crevez-en +autant que vous voudrez, mais réussissez.» Voilà de bonnes paroles +qui nous réconfortent, c'est ainsi qu'on fait marcher des hommes +d'action.—Malgré notre premier échec, on ne nous congédie pas avec +l'épithète de traîtres.—Nous sommes décidément plus heureux que nos +généraux.</p> + +<p>Du reste, ce n'est pas la persévérance qui nous manquera, mon frère et +moi, nous avons le défaut ou la qualité d'être têtus comme mulets, quand +nous avons un projet en tête. Le lendemain nous réparons de bon coeur un +autre ballon, la <i>République universelle</i>, venu de Paris le 14 octobre. +Nous allons le gonfler au premier signal, et nous pensons bien qu'il n'y +aura pas de tempête tous les jours aux environs d'Orléans. Pour plus de +précautions, nous préparerons même aussi un second aérostat, voulant avoir +deux cordes à notre arc. Je n'oublie pas d'ailleurs un conseil de mon +ami Gustave Lambert qui a appris à connaître la vie: «Pour réussir, me +disait-il un jour, il y a un mot qu'il est indispensable de bannir de la +langue française, c'est le mot découragement.» Quelque modeste que soit +notre sphère d'action, prenons le parti de le rayer de notre dictionnaire.</p> + +<p>Un télégramme envoyé de Tours nous apprend que le mouvement de nos troupes +est retardé de deux ou trois jours, et que nous avons le temps de prendre +nos dis-positions avant l'attaque. Cette nouvelle vient à point, car +l'usine d'Orléans ne pourra nous fournir 2,000 mètres cubes de gaz avant +le 3 décembre.</p> + +<p>En attendant le jour du gonflement, nous faisons une visite au camp +français accompagnés de quelques amis. Nous sommes reçus d'abord par les +turcos, dont le campement si bizarre, si pittoresque, doit ressembler aux +smalas du désert. Ces braves moricauds nous offrent un café excellent, et +boivent à la santé de la France. Pauvres Arabes, quels vides effroyables +sont ouverts dans vos rangs par le mécanisme de l'artillerie prussienne! +L'homme est faible devant la machine impitoyable! Que peut le courage +contre un projectile aveugle, contre une puissance aussi brutale +qu'invincible?</p> + +<p><i>Samedi 3 décembre</i>.—Nous commençons au lever du jour le gonflement de +notre nouveau ballon, la <i>République universelle</i>. Ce nom un peu long +n'est pas très-heureux, mais nous ne voulons pas toucher au baptême de +Paris. Nos marins Jossec et Guillaume, et les mobiles sont à leur poste, +ils commencent à se familiariser aux manoeuvres aérostatiques, que +facilitent aujourd'hui un temps calme, un ciel serein.</p> + +<p>A 3 heures de l'après-midi, nous nous mettons en route, et bientôt perchés +dans notre nacelle, nous passons au-dessus des campagnes, remorqués par +les mobiles, à travers les échalas de vigne. L'air est à peine agité, et +la <i>République universelle</i> mollement bercée, à l'extrémité de ses cordes, +ne nous secoue pas trop violemment dans notre panier d'osier. Nous +dirigeons notre marche à côté du château du Colombier, vers un petit +village, où nous ferons notre première étape. Demain nous espérons +arriver, à la fin du jour, au camp de Chilleur, où l'on nous attend.</p> + +<p>Duruof avec son ballon restera encore en réserve; il ne se plaint pas de +son inaction et nous nous demandons s'il ne se félicite pas de se tenir à +l'abri des projectiles prussiens.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>III</h2> + +<p>La déroute de l'armée de la Loire.—Les ballons captifs au château du +Colombier.—Aspect d'Orléans.—Le dernier train.—Les blessés.—Vierzon.</p> + +<p>Dimanche 4 décembre 1870.</p> + +<p>Après bien des difficultés, analogues à celles que nous avons décrites, le +ballon la <i>République</i> arrive enfin au terme de sa première étape, près +d'un petit hameau situé à 4 kilomètre à peine du château du Colombier. Il +n'y a là que quelques chaumières tristes et monotones. Il est cinq heures, +le vent assez vif agite l'aérostat qui plie sur son cercle, comme un arbre +pendant l'orage. Les marins creusent dans le sol un trou profond pour y +enfouir la nacelle, ils manient la pioche au milieu d'une plaine abritée +par des peupliers, privés de feuilles et roides comme les mâtures d'un +navire. On entend au loin le bruit de la canonnade qui fait retentir +l'air comme le tonnerre pendant la tempête. Depuis deux jours, ce concert +lugubre frappe sans cesse nos oreilles.</p> + +<p>Le capitaine des mobiles préside à la distribution des vivres de ses +soldats, nos marins cherchent des habitations où ils pourront trouver un +abri. Quant à nous, l'hospitalité nous est offerte par de braves paysans. +Ils ouvrent aux aérostiers leur humble maisonnette; un feu flambant +pétille dans l'âtre; l'hôtesse prépare à notre intention un repas frugal +composé d'une omelette et de fromage arrosés de vin blanc. Le soir, après +l'inspection du ballon qui s'agite toujours convulsivement sous le souffle +de l'air, nous rentrons nous coucher, mon frère et moi, étendus tout +habillés sur deux matelas placés à terre. Le capitaine et le lieutenant de +la compagnie de mobiles restent assis au coin du feu. La chambre qui nous +abrite est ouverte à tous les vents, les carreaux des fenêtres ont été +brisés par les Prussiens à l'époque de leur première visite à Orléans. Ces +pillards n'ont rien respecté dans l'humble habitation; quand ils y sont +entrés, on leur a donné des fromages, du pain et du vin, tous les vivres +de la campagne, mais ils ont cassé sans pitié les chaises, les commodes, +ils ont brisé un vieux coucou, précieux souvenir de famille, ils ont mis +en morceaux une glace, seul objet de luxe de l'ameublement de la pauvre +chaumière.</p> + +<p>A minuit, des pas sonores nous réveillent en sursaut. Ce sont des mobiles +qui viennent appeler le capitaine.</p> + +<p>—Venez, capitaine, disent-ils, on entend au loin un bruit singulier; sur +toutes les routes c'est comme le roulement de nombreuses voitures, on +croit apercevoir aussi des cavaliers qui passent sur le sol glacé.</p> + +<p>Tout le monde est bientôt sur pied. Rendus à travers champ à la route +la plus proche, un sinistre défilé s'offre à nos yeux. Des voitures +d'approvisionnement passent en files serrées, puis ce sont des cuirassiers +qui trottent au milieu des ténèbres suivis d'une formidable procession de +canons et de caissons d'artillerie. Çà et là des soldats égarés traversent +les champs, comme des ombres effarées, sautent par dessus les haies; +mornes, abattus, ils marchent la tête basse, sans rien dire, sans rien +voir, leurs vêtements sont en lambeaux, les uns ont la tête enveloppée +d'un foulard, les autres, demi-nus, se drapent dans de méchantes +couvertures; ceux-ci boitent et traînent le pas, ceux-là ont le bras en +écharpe, quelques-uns, maladifs et pâles, s'appuient sur l'épaule d'un +ami.</p> + +<p>—Tout est perdu, nous dit un vieux zouave à barbe grise, les obus tombent +on ne sait d'où. Dieu me damne, si j'ai rien vu de semblable! Ces maudits +Prussiens sortent du sol pour nous écraser, nulle résistance n'est +possible!</p> + +<p>Tout en faisant la part de l'exagération des fuyards, nous nous rendons à +l'évidence, car le lugubre défilé se prolonge à perte de vue, avec +toute la physionomie d'une déroute. Comment traduire les sentiments qui +s'agitent dans notre esprit consterné? Quelle tristesse s'empare de notre +âme au retour dans la pauvre chaumière! C'en est donc fait de la France! +L'armée de la Loire, victorieuse à ses débuts, est déjà terrassée!</p> + +<p>La fatigue est le meilleur palliatif de la douleur; malgré l'émotion qu'a +fait naître l'horrible tableau du désastre, nos yeux se ferment, et le +sommeil vient arrêter le souvenir.</p> + +<p><i>Lundi 5 décembre</i>.—A 5 heures du matin, tout le monde est sur pied. La +déroute a duré toute la nuit, le défilé lugubre n'a pas discontinué un +instant. Au lever du jour, elle s'accentue plus complète encore, et les +premiers rayons d'un soleil d'hiver éclairent les milliers de voitures qui +se dirigent vers Orléans. Plus loin, on voit encore des cuirassiers aux +manteaux rouges, et de nombreuses pièces d'artillerie. Des blessés, le +teint pâle, l'oeil livide, sont ramenés sur des cacolets.</p> + +<p>La <i>République</i> est toujours gonflé au milieu de la prairie. Que faire? +Nul ordre ne nous est envoyé! Nous laisserons-nous prendre sottement par +les Prussiens qui approchent? Un mobile court au château du Colombier, où +est installé un poste télégraphique. Aucune nouvelle, aucun ordre: notre +devoir nous impose l'obligation d'attendre jusqu'à la fin. Comment se +décider à plier bagage, en songeant que le ballon peut être utilisé au +dernier moment.</p> + +<p>Que les Prussiens viennent s'ils le veulent! Qu'ils nous cernent, qu'ils +nous entourent! Il sera toujours temps de couper nos cordes, et de +lancer la <i>République</i> au-dessus des nuages! Nos mobiles et nos marins, +débarrassés de leur ballon, trouveront bien à se sauver à pied. Ils ont +tous des chassepots, des revolvers et sont décidés s'il le faut à en faire +bon usage.</p> + +<p>Attendons. C'est la décision qui est prise au milieu de la panique.</p> + +<p>—Attendons si vous voulez, nous crie d'un air insouciant le lieutenant +des mobiles qui vient de se joindre à nous, mais, pour Dieu! déjeunons.</p> + +<p>Et disant ces mots, il nous montre en riant un magnifique lapin qu'il +vient d'acheter trente centimes à un paysan. Ce brave homme s'est excusé +de le faire payer un peu cher. Mais les temps sont durs. Hélas! A trente +lieues d'ici, dans les murs de Paris, ce lapin coûterait à nos amis autant +de pièces de cinq francs que nous l'avons payé de sous!</p> + +<p>A 11 heures, le bruit de la canonnade se rapproche singulièrement, des +paysans accourent consternés! Les obus, disent-ils, tombent à 1000 mètres +d'ici.</p> + +<p>Qu'allons-nous devenir? L'équipe est vite rassemblée, il faut faire les +préparatifs de l'ascension. Au même moment, une estafette accourt. On nous +donne l'ordre de plier le ballon, et de le porter de l'autre côté de la +Loire, où l'armée se rassemble. Le dégonflement se fait en toute hâte. +Mais il y a pour une bonne heure de travail.</p> + +<p>Voilà une charrette qui passe attelée d'un bon cheval.</p> + +<p>—Holà! mon bonhomme, crie le capitaine au charretier, vous êtes vide, je +mets votre voiture en réquisition, nous en avons besoin.</p> + +<p>—Ma foi, mon capitaine, prenez, si vous voulez, la voiture et le cheval +ne sont pas à moi.</p> + +<p>Le filet plié, le ballon, la nacelle, sont hissés sur la charrette qui se +met en marche. Il était temps: les projectiles ennemis sifflaient dans +l'air et tombaient à profusion sur le château du Colombier.</p> + +<p>Je cours payer notre brave hôtesse, et je vois le lieutenant de mobiles +devant le foyer de la cheminée. Une cuiller à la main, il fait mijoter son +lapin.</p> + +<p>—Allons, mon lieutenant, en route. Vous avez fait là un joli déjeuner +pour les Prussiens. Mais consolez-vous, nous mangerons à Orléans!</p> + +<p>Le pauvre village va être abandonné. Les ennemis vont venir. Tous les +paysans sont en proie à la plus violente émotion, on en voit qui se +sauvent, on en voit d'autres qui se hâtent de cacher les objets qui leur +sont chers!</p> + +<p>Nos 150 mobiles suivent la charrette. On arrive bientôt par un chemin de +traverse à la grande route qui conduit en ville. Mais nous attendons +une grande demi-heure pour prendre rang au milieu de la longue queue de +voitures d'approvisionnement et de troupes qui défilent depuis plus de +douze heures.</p> + +<p>Il faut avoir assisté au spectacle de la retraite de cent mille hommes +pour se faire une juste idée du chaos, de l'encombrement désordonné qui en +résulte. Deux files de charrettes suivent la route au milieu des troupes; +des cavaliers dominent pêle-mêle cet océan humain, chaque charretier veut +devancer son voisin, à chaque minute la file s'arrête pour ne reprendre +qu'un pas lent et irrégulier. Tout le monde est silencieux, atterré, comme +abruti. Tantôt des estafettes courent pour porter des ordres; il faut +leur ouvrir un passage; des canons remontent le courant pour protéger la +retraite jusqu'à la nuit.—Cependant le bruit de la canonnade augmente +d'amplitude, l'ennemi approche! Aura-t-on le temps de traverser la Loire? +Fasse le ciel que les obus ne tombent pas sur la route, cachée sous un +ruban de soldats et de voitures!</p> + +<p>L'encombrement augmente à mesure qu'on avance. Devant la porte d'Orléans +le courant s'arrête pendant près d'une heure. La foule serrée, est +immobile. Chacun est cloué à la même place, sans pouvoir faire un pas en +avant ou reculer d'une semelle. Je ne sais quoi de triste, de lugubre +domine ce tableau. Toutes les maisons du faubourg Banier se ferment, les +ruines du premier envahissement sont encore fumantes et semblent menacer +les habitations intactes. Les portes sont tirées au dedans, les volets +sont clos; de temps en temps une tête passe pour voir si ce sont encore +des pantalons rouges qui défilent!</p> + +<p>A trois heures de l'après-midi, les pièces de canon de la marine, placées +en avant des faubourgs d'Orléans, commencent à tonner au moment où nous +arrivons place Jeanne d'Arc; nous voyons là un colonel furieux, les yeux +injectés de sang, qui court après des fuyards un revolver à la main; +il les rassemble en un peloton. Un tambour résonne, et les lâches sont +contraints de se porter à l'ennemi. La caisse sonne la charge d'un ton +lugubre et monotone.</p> + +<p>La faim commence à nous faire subir ses angoisses, mais il ne reste plus +un morceau de pain à Orléans. Cent mille hommes viennent de passer là +avant nous. Nous courons à la gare où Bertaux, Duruof et son équipe, les +colombophiles Van Roosebeke et Cassiers sont réunis. Nos ballons sont +sauvés du naufrage. Nous allons tous partir par le dernier train qui se +forme sous nos yeux. Il est uniquement composé de fourgons où s'entasse +une foule énorme.</p> + +<p>Jamais je n'oublierai l'épouvantable tableau qu'offre en ce moment la +gare d'Orléans. Elle est encombrée de blessés, aux yeux hagards, qui se +traînent jusqu'au train pour s'enfuir. Nôtre fourgon contient six ballons, +nous sommes dix-sept avec nos équipes, et en outre cinq capitaines de la +ligue ont pris place accroupis sur les nacelles. De malheureux blessés +nous supplient de leur donner asile, mais il est de toute impossibilité de +placer une aiguille parmi nous. Les uns ont la tête ouverte par une balle, +d'autres ont le bras ballant et inerte, d'autres s'appuient sur les +épaules d'un camarade. Tous ces soldats sont à demi couverts de vêtements +en lambeaux, des zouaves n'ont plus ni molletières ni souliers, la plupart +n'ont pas de capotes, ni de képis, ni de couvertures ... et il gèle à +pierre fendre!</p> + +<p>Le train va partir. C'est le dernier, il est cinq heures Les blessés qui +ont encore quelque force se hissent sur le toit des fourgons; malgré le +froid, ils se tiennent là immobiles, couchés à plat ventre. Ceux-là sont +encore privilégiés, car d'autres, bien plus nombreux, ne partiront pas. +La captivité les attend! Ils gémissent, ils pleurent, ces malheureux, à +l'idée d'être enlevés à ce lieu si cher, à la patrie, à la famille, aux +amis. Le coeur saigne devant de tels tableaux que nulle plume ne saurait +décrire! Au milieu de tout cela, des têtes affolées crient et s'agitent, +des paniques s'emparent de la foule.</p> + +<p>—Les rails sont coupés, disent les uns, votre train va être brisé!</p> + +<p>—Les canons prussiens, disent les autres, vous attendent au tournant de +la Loire.</p> + +<p>A cinq heures et demie, la locomotive siffle. Le train part, au milieu +du gémissement des blessés exposés sur le toit des fourgons. Le coup de +collier brusque de la machine a ouvert leurs plaies et leur a arraché des +cris de douleur. Nous suivons lentement le bord de la Loire; les boulets +français sifflent à travers les arbres, on aperçoit au loin le pont +d'Orléans littéralement couvert d'une mer humaine. A côté, un pont de +bateaux jeté sur le fleuve facilite le mouvement de la retraite. Le soleil +se couche; son disque, rouge comme du sang, lance ses derniers rayons sur +cet horrible panorama qu'accompagne le bruit du canon. Au milieu d'une +telle désolation, je me figure entendre la grande voix du poëte, s'écrier +comme après Waterloo:</p> + +<p> C'est alors<br/> + Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée,<br/> + La déroute géante, à la face effarée,<br/> + Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons,<br/> + Changeant subitement les drapeaux en haillons,<br/> + A de certains moments, spectre fait de fumée,<br/> + Se lève grandissante au milieu des armées,<br/> + La déroute apparut au soldat qui s'émeut<br/> + Et, se tordant les bras, cria: Sauve qui peut!</p> + +<p>Nous croisons en chemin le train de M. Gambetta, mais un signal le fait +arrêter. Il n'est plus temps d'entrer à Orléans. Les rails viennent +d'être coupés. Le ministre de l'intérieur et de la guerre est obligé de +rebrousser chemin, de revenir à Tours.</p> + +<p>Cependant nous sommes entassés pêle-mêle dans notre fourgon, plongés dans +une obscurité complète, l'estomac vide et littéralement gelés, car la bise +glaciale siffle à travers les portes mal jointes. Mais comment oser se +plaindre en entendant sur nos têtes le bruit que font en frappant du pied +les malheureux blessés juchés sur le toit du fourgon? Quelques-uns sont +râlants, la douleur les a vaincus, la mort va les saisir! En effet, à +minuit, le train s'arrête à Vierzon. On retire des cadavres des voitures. +Quelques blessés, pendant le voyage, sont morts de froid! Détournons les +yeux de scènes aussi épouvantables et entrons à Vierzon, où nous devons +rester jusqu'à quatre heures du matin.</p> + +<p>Il fait nuit noire. Pas un passant dans les rues. Un hôtel est en face la +gare, une lumière y brille. Le marin Jossec frappe à la porte, on ouvre.</p> + +<p>Nous entrons dans une grande salle qui est le restaurant de l'endroit.</p> + +<p>—Que voulez-vous? nous dit le patron d'un ton grognon, je n'ai pas de +place ici pour vous loger.</p> + +<p>—Nous venons d'Orléans, épuisés de fatigue, de faim. Voilà plus de +vingt-quatre heures que nous n'avons pas mangé. Donnez-nous à souper et +allumez un bon feu. Nous partons dans trois heures.</p> + +<p>—Impossible, riposte le patron, il est passé minuit et je ferme. Je ne +peux vous recevoir, retirez-vous.</p> + +<p>J'insiste poliment en faisant comprendre à mon interlocuteur que nous +venons de l'armée, que son patriotisme devrait le mettre dans l'obligation +de nous mieux accueillir. Il ne veut pas entendre raison.</p> + +<p>—Retirez-vous, dit-il insolemment, et il ferme la porte au nez de nos +marins qui viennent nous rejoindre. Nous commençons à nous fâcher tout +rouge.</p> + +<p>—Ouvrez de suite, disons-nous, ou la porte vole en éclats.</p> + +<p>Et voilà nos marins qui frappent au dehors avec violence. Le patron se +décide à ouvrir, il est furieux.</p> + +<p>—Je vais aller chercher le poste, dit-il. D'ailleurs, qui êtes-vous? Je +ne vous connais pas.</p> + +<p>—Votre insolence nous dispenserait de vous donner d'explication, mais +voici nos papiers bien en règle qui vous montreront d'où nous venons. +Maintenant, rappelez-vous que nous sommes ici quatorze hommes bien +décidés, forts de notre droit et de notre argent, à prendre l'asile et le +dîner que vous refusez.</p> + +<p>Cette menace ne produit pas mauvais effet. La patronne est descendue, elle +appelle son mari dans la cuisine; la bonne arrive. Il se tient là un petit +conseil de guerre qui se termine en notre faveur.</p> + +<p>Le maître d'hôtel se décide à allumer un grand feu, à nous servir un +excellent repas que nous dévorons avec un appétit de naufragés. Il nous +fait chauffer du café, nous causons en fumant jusqu'à quatre heures du +matin, heure à laquelle nous reprenons un train qui nous transporte à +Tours.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>IV</h2> + +<p>Organisation définitive des aérostiers militaires à Tours.—Expérience +d'une montgolfière captive.—Expédition de Blois.— M. Gambetta et le +chef de gare.—Nouvelle défaite.—Tours et le Mans.—Le camp de +Gonlie.—Ascensions captives.</p> + +<p>Du 6 au 20 décembre 1870.</p> + +<p>Tours, que nous retrouvons, n'a pas changé d'aspect. Toujours même +mouvement dans les rues. On rencontre des officiers de tous les régiments, +des francs tireurs de tous les costumes, de toutes les espèces, des +solliciteurs de tous les rangs. Mais le niveau de l'espérance a +singulièrement baissé, on parle du déménagement du gouvernement; les +optimistes les plus convaincus ne se dissimulent plus la gravité de la +situation. Où nous mèneront ces désastres accumulés? Où allons-nous? C'est +ce que chacun se demande avec anxiété.</p> + +<p>Le nouveau théâtre est transformé en un arsenal aérostatique où sont +amoncelés les ballons venus de Paris. Ils sont réparés, pliés dans leurs +nacelles, afin qu'il soit possible au moment voulu de les utiliser. La +famille Poitevin, venue d'Italie, pour offrir ses services aériens à la +France, critique l'emploi des ballons à gaz pour les usages de l'armée, +et veut substituer les montgolfières qui, sans exiger une usine pour être +gonflées, nécessitent seulement quelques bottes de paille enflammées.</p> + +<p>M. Steenackers me fait l'honneur de me demander mon avis à ce sujet. Je ne +lui dissimule pas ma façon de penser:—Certes, lui dis-je, le ballon à +gaz a contre lui l'embarras du gonflement, mais une fois rempli, il a une +force ascensionnelle assez considérable pour résister à un vent d'une +intensité moyenne, il reste gonflé plusieurs jours de suite, toujours prêt +à transporter l'observateur à deux cents mètres dans l'atmosphère.—La +montgolfière se gonfle vite, mais elle a une faible force ascensionnelle, +elle se penchera contre terre sous l'effort de la moindre brise, et vite +refroidie, elle perdra en un clin d'oeil toute son énergie.</p> + +<p>Du reste toute discussion, toute opinion, ne valent pas une expérience. +Que ceux qui ne partagent pas notre manière de voir sachent nous +convaincre par les faits; nous ne demandons pas mieux que de changer +d'avis quand nous aurons vu.</p> + +<p><i>7 décembre</i>.—Une montgolfière construite à Tours, se gonfle à midi, dans +le jardin de la Préfecture. Les membres de la Commission scientifique, M. +Steenackers, quelques aéronautes assistent à l'expérience. L'appareil est +suspendu à une corde horizontale fixée à la cime de deux grands arbres; +on apporte des bottes de paille que l'on allume à sa partie inférieure. +L'élévation de température produite par la combustion, dilate l'air +contenu dans la sphère de toile, qui s'arrondit complètement en moins de +vingt minutes. On attache à la hâte une petite nacelle où le fils Poitevin +se tient à peine; il jette un peu de lest, et la montgolfière s'élève, +enlevant avec elle un câble que quelques hommes retiennent à terre. Mais +c'est bien péniblement que l'appareil se soulève du sol, il monte à dix +mètres et s'arrête là, haletant, épuisé. L'aéronaute jette un sac de lest, +puis un second, et tout ce qu'il peut faire, c'est d'atteindre le sommet +d'un bouquet d'arbres, où il se pose comme un pauvre oiseau auquel on +aurait coupé les ailes. Déjà la montgolfière se dégonfle, elle est fixée +à un obstacle terrestre qu'elle ne veut plus quitter.—Le fils Poitevin +abandonne sa nacelle, et descend de l'arbre de branche en branche. Une +mauvaise langue lui dit au retour de son humble voyage:—Pour en faire +autant, il n'est pas besoin de montgolfière. Vous auriez pu monter à +l'arbre comme vous en êtes descendu!</p> + +<p>Pour ma part je m'attendais à ce résultat, et je me demande même comment +des aéronautes experts ont pu s'engager dans une semblable tentative. Il +est bien facile de calculer la force ascensionnelle d'un aérostat à gaz ou +à air chaud, il n'est pas nécessaire d'être mathématicien pour savoir que +si elle varie, ce n'est certes pas selon la volonté de son aéronaute. Un +athlète qui est capable de porter 20 kilogrammes à bras tendu, ne s'engage +jamais à en porter 100. Une montgolfière de 1200 mètres cubes enlève un +voyageur en liberté, mais elle n'est pas capable de soulever en outre +la corde qui la retient captive, et de lutter par un excès de force +ascensionnelle, qu'elle ne possède pas, contre l'impulsion du vent.</p> + +<p>Cette expérience a cela de bon, qu'on ne parle plus des montgolfières. On +en revient aux ballons à gaz, et il est décidé que pour régulariser notre +situation, on organisera une compagnie d'aérostiers militaires, attachés +à l'armée et dépendant du ministère de la guerre, car à Orléans nous +n'avions aucune commission en règle. Si l'ennemi nous avait pris avec nos +ballons, il n'aurait certainement pas manqué de nous fusiller d'abord. On +aurait avisé ensuite.</p> + +<p>Voici les aéronautes que M. Steenackers a signalés au ministre de la +guerre, et qui viennent de recevoir les galons de capitaines:</p> + +<p> Gaston Tissandier.<br/> + Albert Tissandier.<br/> + J. Revilliod.<br/> + A. Bertaux.<br/> + Poirrier.<br/> + Nadal.<br/> + J. Duruof.<br/> + Mangin.</p> + +<p>Il est convenu que mon frère et moi, nous prendrons possession du ballon +de soie la <i>Ville de Langres</i>, et du <i>Jean-Bart</i> qui sera réparé. Nous +aurons, comme chefs d'équipe, Jossec et Guillaume, et quatre autres +matelots comme aides-manoeuvres.</p> + +<p>MM. Revilliod et Poirrier dirigeront les opérations de deux ballons de +2000 mètres cubes. Leurs chefs d'équipe sont les marins Hervé et Labadie, +venus de Paris en ballon, qui seront aidés par quatre matelots.</p> + +<p>M. Bertaux est choisi comme capitaine trésorier de la compagnie: il sera +assisté de M. Bidault. M. Nadal sera chargé des démarches à faire pour le +gonflement, il prêtera son concours aux deux équipes.</p> + +<p>MM.J. Duruof et Mangin sont incorporés dans la compagnie, mais ils +resteront à Bordeaux, chargés de surveiller le matériel de réserve, et de +préparer ce qui est nécessaire à leurs collègues en activité.</p> + +<p>Chaque ballon en campagne sera accompagné de 150 mobiles.</p> + +<p>On nous a fait faire un costume très-simple, qui offre quelque analogie +avec celui de la marine. Seulement les galons sont en argent et l'ancre de +la casquette est penchée. On nous remet notre nomination du ministère de +la guerre, et nous touchons le jour même notre solde d'entrée en campagne, +qui s'élève à 600 francs. Elle est destinée à nos frais d'équipement. Nous +avons des appointements de 10 fr. par jour.</p> + +<p>La compagnie des aérostiers militaires est ainsi parfaitement organisée, +mais on en complique malheureusement la formation par la nomination d'un +colonel et d'un commandant.—Rien de mieux, direz-vous?—Sans aucun doute, +si ces chefs que l'on nous impose ont quelque connaissance pratique qu'ils +sont à même d'utiliser. Mais leur seul mérite aérostatique est d'être +parents et amis de hauts fonctionnaires. Ils n'ont jamais été en ballon +et n'iront probablement jamais, mais ils n'en touchent pas moins de gros +appointements. On leur donne en outre la direction du service des pigeons +voyageurs qu'ils ne connaissent pas mieux que les ballons; ils regardent +faire les hommes spéciaux, Van Roosebeke, Cassiers et leurs collègues +venus de Paris en ballon avec leurs messagers ailés, mais ils touchent +encore de ce côté de bonnes et grasses rétributions.—Pendant que nous +allons gonfler plus tard nos ballons au Mans, à Laval, notre colonel et +notre commandant resteront à Poitiers, jouant au billard et fumant des +cigares. Le premier janvier, ils seront nommés chevaliers de la Légion +d'honneur pour action d'éclat.—Vous riez, n'est-ce pas? Et cependant +rien n'est plus vrai, les choses se sont passées exactement comme nous le +disons là. Ce serait comique, si ce n'était navrant, car il est à supposer +malheureusement que ce fait n'est pas isolé, et que la France a été en +proie à un désordre, un gaspillage inouïs, élevés à la hauteur d'une +institution.</p> + +<p>Hélas! faut-il qu'aujourd'hui, comme hier, il y ait mêmes abus, mêmes +faveurs! Est-il donc écrit que les gouvernements doivent se suivre et se +ressembler! Suivant l'expression d'un de nos plus spirituels journalistes, +serait-ce bien toujours la même boutique, et n'y aurait-il de changé que +l'enseigne?</p> + +<p><i>Vendredi 9 décembre</i>.—A 8 heures du matin, la compagnie des aérostiers +militaires part pour Blois. Nous avons à notre disposition deux fourgons, +où sont nos ballons, une plate-forme roulante où se trouve la batterie +à gaz; le zinc en lamelles et les touries d'acide sulfurique. Il +paraît qu'on va se battre dans ces parages et que nous pourrons rendre +d'importants services.</p> + +<p>Nous arrivons à Blois, dans nos fourgons, car il ne faut plus songer aux +wagons de voyageurs. Du reste, quoique ce mode de locomotion soit peu +confortable, c'est bien là le cadet de nos soucis.</p> + +<p>On ne vit plus réellement dans les temps où nous sommes, les malheurs +s'abattent sur la France avec une telle rapidité, que l'esprit égaré, +éperdu, est en proie à un vertige perpétuel qui lui ôte toute réflexion. +A Blois, nous trouvons une ville bouleversée. Tout le monde parle de +nouveaux revers, de nouveaux désastres. Dans les rues, on nous apprend que +les Prussiens sont aux portes, nous courons à la préfecture et ces tristes +renseignements se confirment.</p> + +<p>Le général P.... fait sauter sous nos yeux le pont de pierre. On nous +apprend ensuite que dans sa précipitation, il a oublié d'envoyer chercher +les approvisionnements de farine qu'on a laissés de l'autre côté du +fleuve. On nous affirme que 10,000 soldats qui s'étaient cachés à +Chambord, pour attaquer les Prussiens à l'improviste, ont été surpris +eux-mêmes pendant la nuit, que trois batteries de canons ont été prises +par l'ennemi. Mon Dieu! mon Dieu! quelle confusion, quel désordre!</p> + +<p>A la gare, nous voyons revenir des convois chargés de blessés, voilà ce +qui ne manque plus aux spectacles que nous sommes appelés à voir. Dans +l'ambulance un jeune soldat a la mâchoire inférieure enlevée, sa bouche +est devenue béante, son oeil hagard est effrayant. Je détourne la tête. +C'est horrible à voir. Une soeur de charité panse cette plaie.</p> + +<p>Quel tableau pour un grand artiste! Au lieu de nous représenter la guerre +par des bataillons qui prennent une redoute au milieu d'une fumée de +poudre et de gloire, qu'il retrace cette scène navrante, et que, dans le +lointain, il nous montre une mère qui pleure. Ce sera là la véritable +image de la guerre.</p> + +<p>Et nos ballons? Nous n'y songeons déjà plus! Pourquoi nous envoyer ici, il +est trop tard, il n'y a plus rien à faire.</p> + +<p>Voilà un train spécial qui accourt sur la voie ferrée. C'est M. Gambetta +qui arrive. Il descend précipitamment, avec M. Spuller, son chef de +cabinet. Il demande le chef de gare qui n'a pas été prévenu de l'arrivée +du ministre, et qui, au milieu d'un travail incessant, a pris quelques +minutes de repos.</p> + +<p>M. Gambetta s'agite et tempête contre le chef de gare qui ne vient pas. +Il se promène impatiemment, puis s'arrête en frappant du pied. Il est +furieux.</p> + +<p>Le chef de gare arrive enfin, c'est un vieillard modeste et respectable. +M. Gambetta le malmène, et lui dit les choses les plus dures, les plus +humiliantes, devant un public nombreux qui n'approuve nullement du reste +cette manière d'agir si peu courtoise.</p> + +<p>—Pauvre chef de gare, disait un spectateur, un si excellent homme, si +dévoué, si laborieux, c'est bien triste.</p> + +<p>—Ce qui est bien plus triste, répondit quelqu'un, c'est de voir M. +Gambetta, un ministre, un souverain, humilier injustement un vieillard, +sans savoir seulement s'il est coupable.</p> + +<p>Je me rappelais à ce moment ce qu'un homme d'un grand mérite m'avait dit +sur notre dictateur: «Il a deux défauts dont il ne guérira jamais, il est +avocat et méridional.»</p> + +<p>M. Gambetta part comme il est venu, et les choses ne vont pas mieux. Le +chef de gare reçoit dans la soirée l'ordre d'évacuer son matériel de +guerre. Il nous conseille de partir. Nous voulons attendre, persuadés +qu'un télégramme va être envoyé, qu'on n'a pu expédier ici les aérostiers +et leur matériel sans but, sans motif. Nous attendons jusqu'au lendemain +matin, passant la nuit dans la gare, assistant à la funèbre procession des +trains chargés de blessés, qui passent de quart d'heure en quart d'heure. +A l'ambulance de la gare, il y a une soeur de charité et un moine, ils ont +à soigner des centaines de blessés à la fois. Heureusement que nos +marins sont là, ils se mettent sous les ordres de la soeur de charité, +distribuent les bouillons aux malades, et se transforment en infirmiers. +Les aérostiers à Blois n'auront pas passé tout à fait inutiles.</p> + +<p>Le lendemain à 10 heures, il ne reste absolument rien en gare, les +Prussiens vont arriver, dit-on. Il serait trop maladroit de se laisser +prendre avec son matériel. Une locomotive est accrochée à nos fourgons, +elle nous ramène à Tours.</p> + +<p>A notre arrivée à Tours, nous apprenons que décidément la délégation +du gouvernement de la Défense nationale va se <i>replier</i> à Bordeaux. +Le chef-lieu de l'Indre-et-Loire ressemble à une fourmilière remuée +fortuitement par un bâton. C'est un mouvement fébrile, une agitation +sombre et lugubre.</p> + +<p>M. Steenackers nous donne l'ordre de gagner le Mans, pour nous mettre à la +disposition du général Marivaux, commandant l'armée de Bretagne.</p> + +<p><i>11 décembre</i>.—Nous partons dans nos fourgons à 8 heures du soir. La gare +de Tours est envahie par une foule énorme qui abandonne ses foyers. Des +milliers de wagons, chargés de vivres, de munitions, s'évacuent lentement +au milieu d'un gâchis indescriptible. Nous sommes obligés de nous tenir +prêts à partir trois ou quatre heures à l'avance. Si nous avons le malheur +d'abandonner nos ballons, ils seront enlevés par une locomotive, emportés +je ne sais où. Il faut rester auprès de notre matériel, et demander de +quart d'heure en quart d'heure, si le moment d'être attachés à un train +est arrivé. Personne ne sait plus où donner de la tête. Des officiers, +chargés de faire partir des fourgons de munitions, se querellent avec les +employés du chemin de fer, ce sont des discussions, des cris à n'en plus +finir, il s'élève sur ce flot de têtes qui encombre la gare, un brouhaha +perpétuel, qui souffle comme un vent d'inquiétude et de désespoir. C'est +la panique, c'est la débâcle!</p> + +<p>Nous sommes entassés dans notre fourgon comme des harengs dans une +barrique. Les ballons pliés tiennent presque toute la place. Par dessus +ces ballots, on se perche tant bien que mal, Bertaux, Poirrier, Revilliod, +mon frère et moi, avec nos quatre chefs d'équipes et nos huit marins. Nous +sommes plongés dans l'obscurité la plus complète, il fait un froid de +loup, et six heures de voyage nous séparent du Mans; trop heureux si +quelque retard imprévu ne nous fait pas faire le tour du cadran dans notre +prison cellulaire.</p> + +<p>Nous arrivons à 2 heures du matin, moulus, brisés, mais nous arrivons, +c'est l'essentiel. Les jours suivants se passent à chercher un local pour +nos ballons. L'atelier des bâches à la gare est mis à notre disposition. +La <i>Ville de Langres</i> y est étalé; nos marins le vernissent à neuf.</p> + +<p>Il faut s'occuper à présent des rations de vivres que le ministre de la +guerre a mises à la disposition des marins aérostiers. Nous avons nos +commissions en règle, l'intendance ne fera pas de difficultés. Erreur +profonde. L'intendant n'a pas reçu d'ordre direct, il y a encore quelques +formalités à remplir; bref, il ne nous donne pas nos vivres, mais il a eu +soin de nous faire attendre une heure dans son bureau pour arriver à cette +solution. Heureusement que nous sommes assez riches pour avancer deux +francs par jour à huit hommes, mais si nous commandions un bataillon, que +ferions-nous? Il faut le demander aux colonels de notre armée qui se sont +vu refuser des vivres pour leurs soldats par des intendances, où des +milliers de pains moisissaient dans la cour. Mais à quoi bon se donner la +peine d'attaquer l'intendance française? On n'en dira jamais assez à ce +sujet, c'est chose malheureusement connue et convenue.</p> + +<p>Notre ballon est prêt, allons prendre les ordres du général commandant en +chef l'armée de Bretagne. Le jeudi 15, à 10 heures, nous arrivons au camp +de Conlie. Est-ce bien un camp? C'est plutôt un vaste marécage, une plaine +liquéfiée, un lac de boue! Tout ce qu'on a pu dire sur ce camp trop +célèbre est au-dessous de la vérité. On y enfonce jusqu'aux genoux dans +une pâte molle et humide. Les malheureux mobiles se sont pourvus de sabots +et pataugent dans la boue où ils pourraient certainement faire des parties +de canots. Ils sont là quarante mille, nous dit-on, et tous les jours on +enlève cinq ou six cents malades. Quand il pleut trop fort, on retrouve +dans les bas-fonds des baraquements submergés. Il y a eu ces jours +derniers quelques soldats engloutis, noyés dans leur lit pendant un orage.</p> + +<p>Mais, sont-ce bien des soldats ces hommes que nous voyons errer comme +les ombres du Dante? Comment connaîtraient-ils un métier qu'on ne leur a +jamais appris? Arrachés à leurs familles, à leurs campagnes, on leur +a parlé des Prussiens, de l'invasion de la patrie en danger. Ils sont +partis, pleins de résolution, pleins d'enthousiasme. Ils rêvaient le +succès, la gloire du combat, le salut de leur pays. On les enferme dans +un marais où ils sont emprisonnés plusieurs semaines. Jamais ils ne +manoeuvrent, jamais ils n'apprennent le maniement des armes. Leurs +souliers sont percés à jour, ils n'ont pas une couverture pour se +préserver du froid. La nourriture est rare. En ont-ils même tous les +jours? Ils souffrent, ils s'ennuient, mais ils sont résignés et patients, +quoiqu'ils se demandent, si c'est bien là ce qu'ils doivent faire pour +sauver le pays. Les jours se passent au milieu de ces tortures physiques +et morales, le découragement, la lassitude arrivent. A force d'attendre, +ils désespèrent. Ils errent dans ce camp si triste sans avoir conscience +de la vie; ils ne savent plus ce qu'ils font ni ce qu'ils vont faire, ils +perdent confiance en leurs chefs, ils en arrivent à regarder d'un air +mélancolique ces malades qu'emportent les civières! Ils sont heureux, +ceux-là, ils vont mourir!</p> + +<p>Un beau jour, le tambour résonne, les bataillons se rassemblent, on va +partir. Partir où, grand Dieu! Aller à l'ennemi, résister à des troupes +solides, aguerries, bien nourries, recevoir la mitraille et la pluie +d'obus!—Mais ces fusils que nous portons sur nos épaules, nous ne savons +pas les charger, nous n'avons jamais fait brûler une seule cartouche +dans leurs canons! Nous sommes fatigués, malades, nous ne savons rien +faire!—Qu'importe, il faut partir, il faut vaincre ou mourir.</p> + +<p>Ils reviennent vaincus. Ils ont fui sous le feu de l'ennemi. Qui donc +oserait leur jeter la pierre?</p> + +<p>Nous sommes d'abord reçus par le chef d'état-major qui nous fait conduire +dans une humble baraque en bois, où nous arrivons en nous tenant en +équilibre sur des planches qui forment un chemin à travers les lagunes du +camp. Une construction primitive en planches, forme le quartier général de +l'armée de Bretagne. Il y a dans la pièce d'entrée un assez grand nombre +d'officiers qui attendent leur tour; on prend place à côté d'eux.</p> + +<p>Bientôt, l'aide de camp me prie d'écrire sur une feuille de papier le but +de notre visite au général. Je rédige quelques lignes que je soumets à +l'approbation de mon frère, de mes collègues et que je fais passer à M. +de Marivaux. Quelques secondes après, le général me fait entrer dans +son bureau. Je suis reçu avec la plus grande affabilité. Le général me +félicite sur mes ascensions antérieures dont il a connaissance, il me +parle aussi de mon frère, dont un de ses voyageurs lui a fait le plus +grand éloge. Il me questionne longuement sur l'usage des ballons captifs, +et approuve l'emploi des aérostats dans la guerre. Le général est un +marin, homme de progrès, d'initiative, il comprend l'importance de ces +appareils merveilleux, qui peuvent si bien observer les mouvements de +l'ennemi du haut des airs.</p> + +<p>—Je serai très-désireux d'assister à des expériences préliminaires, +gonflez au Mans un de vos aérostats, je verrai le parti que l'on peut +tirer des ascensions captives. Du reste, je ne puis prendre encore aucune +décision, car le camp de Conlie forme une réserve où les Prussiens ne +viendront pas, et les plans de l'ennemi ne sont pas encore connus. Mais +attendez patiemment; les occasions ne vous manqueront pas de vous rendre +utiles.</p> + +<p>Nous ne tardons pas à faire tous les préparatifs nécessaires à l'exécution +de nos ascensions captives. Je me charge de surveiller le transport du +ballon au lieu de gonflement situé près de l'usine, sur les bords de +la Sarthe. Mon frère rend visite au préfet, au maire, pour obtenir les +réquisitions de gaz. Revilliod, Bertaux, Poirrier, vont à l'intendance +pour demander une tente où nos marins pourront passer la nuit auprès de +l'aérostat.</p> + +<p><i>Samedi 17</i>.—On commence le gonflement de la <i>Ville de Langres</i>, mais les +provisions de gaz de l'usine ne sont pas très-abondantes. Impossible +de remplir entièrement le ballon. Par bonheur, le temps est favorable, +l'aérostat, chargé de sacs de lest, dresse son hémisphère supérieur +au-dessus du sol, l'opération sera terminée demain.</p> + +<p><i>Dimanche 18</i>.—A midi, l'aérostat est plein. La nacelle est attachée +au cercle, il ne reste plus qu'à essayer le matériel par une première +ascension.</p> + +<p>Le système que nous employons est extrêmement simple. Le cercle du ballon +est muni, aux extrémités, d'un axe en cordage, de deux câbles d'une +longueur de 400 mètres. Chaque câble s'enroule dans la gorge d'une poulie +fixée à un plateau de bois, que l'on remplit de pierres, et qui forme +ainsi un point d appui fixe. Des hommes, au nombre de vingt-cinq, tiennent +chacune des cordes, qu'ils laissent glisser dans la poulie quand le ballon +s'élève. En la tirant à eux, ils font descendre l'aérostat.</p> + +<p>Le temps est très-calme et la première ascension s'exécute dans les +meilleures conditions. Je m'élève à une hauteur de 300 mètres. L'aérostat +plane au-dessus de la Sarthe et s'y reflète comme dans un miroir de +cristal. Je reste là quelques minutes, suspendu à l'extrémité des +cordages, et j'admire la belle campagne qui entoure le Mans. Ma vue se +porte jusqu'à plusieurs lieues tout autour de la ville, je distingue les +routes, les maisons, les champs; et je verrais facilement le moindre +bataillon à une très-grande distance. Pour monter et descendre à volonté, +nous avons une trompe qui sert de signal: un coup de trompe donne le +signal de l'ascension, deux coups, celui de l'arrêt, trois coups, celui de +la descente.</p> + +<p>Quand je veux revenir à la surface du sol, je donne trois coups de trompe. +Le chef d'équipe répète à terre le signal, et les cordes, tirées par les +mobiles, ramènent bientôt l'aérostat dans son enceinte.</p> + +<p>Mon frère, assisté de Jossec, fait une seconde ascension, il dépasse la +hauteur que j'ai atteinte et' s'élève à 320 mètres. Une troisième et une +quatrième ascensions sont exécutées avec le même succès par Bertaux, +Revilliod et Poirrier.</p> + +<p><i>Lundi 19</i>.—Le ciel est légèrement brumeux, l'horizon est très-borné. +Le ballon a passé la nuit sans perdre de gaz, il est aussi gonflé que la +veille.</p> + +<p>A une heure, nous exécutons une première ascension. Mon frère, Jossec et +un de nos matelots sont dans la nacelle. Celui-ci n'a jamais été en ballon +et paraît ravi de faire ses premières armes aériennes. Nous voulons faire +monter successivement les huit matelots de l'équipe.</p> + +<p>Le vent est assez vif et l'aérostat ne s'élève pas à une grande hauteur. +Il serait dangereux de le laisser monter comme hier à 300 mètres +d'altitude.</p> + +<p>Je fais une deuxième ascension captive avec deux marins, puis une +troisième, mais le brouillard est assez épais, et c'est à peine si l'on +distingue les prairies les plus voisines du Mans.</p> + +<p>Ces premiers résultats nous paraissent aussi satisfaisants que possible. +Le ballon la <i>Ville de Langres</i>, en soie double, est d'une grande +solidité et résiste à des vents intenses sans se détériorer. Il est d'une +imperméabilité presque complète et paraît remplir toutes les conditions +d'un aérostat captif transportable. Que ne ferait-on pas avec un semblable +appareil bien utilisé? Qui empêcherait qu'on n'exécutât des ascensions +nocturnes en enlevant à bord un fanal électrique qui, de son rayon +lumineux, sonderait au loin la campagne? Ce n'est pas le désir qui nous +manque de tenter cette belle expérience, mais le professeur de physique du +Mans, M. Charault, qui a déjà mis à notre disposition plusieurs appareils, +n'a pas de bobine de Ruhmkorff suffisante à la production d'une lumière +intense.</p> + +<p><i>Mardi 20</i>.—Nous voyons le général de Marivaux. Il n'a pu assister encore +à nos ascensions et nous annonce qu'il ne sait pas s'il devra s'en occuper +à l'avenir. Le général Chanzy va venir au Mans avec son armée.</p> + +<p>A une heure, nous nous mettons en mesure de faire quelques ascensions. Le +temps est limpide et clair. Nous atteignons, au bout de nos câbles, la +hauteur de 300 mètres. Le spectacle qui s'offre à notre vue est admirable. +La campagne s'ouvre à nous en un cercle immense qui n'a pas moins de +quarante à cinquante kilomètres de diamètre.</p> + +<p>Jusqu'à perte de vue, nous apercevons des bataillons français qui défilent +sur les routes et qui reviennent au Mans. C'est l'armée du général Chanzy +qui se replie de Vendôme.</p> + +<p>Des escadrons de cuirassiers aux manteaux rouges, défilent au milieu des +prés verts, ils offrent l'aspect de rubans de coquelicots. Nous sondons +le lointain avec notre lunette, mais les mouvements de la nacelle gênent +l'observation. Toutefois, avec un peu d'application, on arrive à viser +un point déterminé. Mais que ne ferait-on pas avec la pratique, avec +l'habitude? L'art des ascensions captives est à faire, c'est une école à +organiser.</p> + +<p>Les soldats lèvent la tête de toutes parts et se demandent quelle est +cette nouvelle sentinelle juchée dans les nuages. Nous sommes vus à la +fois par cent mille hommes dont nous dominons les têtes du haut des airs.</p> + +<p>Nous profitons du temps clair pour faire monter et descendre la <i>Ville de +Langres</i>, nos collègues Bertaux, Revilliod, Poirrier, nous succèdent à +tour de rôle dans la nacelle. Un grand nombre d'habitants du Mans, des +dames, voudraient bien tenter l'ascension, mais nous ne permettons pas +qu'on se fasse un jeu de notre aérostat. Il appartient à l'armée, quelques +rares privilégiés seulement prennent part aux ascensions.</p> + +<p>A quatre heures, le capitaine de la compagnie des mobiles qui font nos +manoeuvres, nous apprend qu'il a reçu l'ordre de nous quitter. C'est le +général Chanzy qui va prendre au Mans le commandement militaire. Il va +falloir sans doute nous mettre en rapport avec lui.</p> + +<p>Les journaux ne parlent qu'en termes assez vagues des mouvements de la +deuxième armée qui revient au Mans. On s'accorde à rendre hommage à +l'habileté, à l'énergie de son général en chef. Chacun espère que la +France a enfin trouvé un sauveur.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>V</h2> + +<p>Une visite au général Chanzy.—Ascension faite en sa présence.—Accident +à la descente.—Un peuplier cassé.—Opinion du général sur les ballons +militaires.</p> + +<p>21 décembre 1870 au 11 janvier 1871.</p> + +<p>On savait depuis quelques jours que l'armée du général Chanzy allait se +replier sur le Mans, après de terribles combats qu'elle avait livrés sans +trêve ni relâche.</p> + +<p>C'est le mercredi 21 décembre que l'on apprit l'arrivée du commandant en +chef de l'armée de la Loire, qui établit son quartier général dans un +hôtel particulier en face la préfecture.</p> + +<p>Notre ballon était gonflé, mais à la suite des mouvements de troupes +occasionnés par l'approche d'une nouvelle armée, on nous avait retiré les +mobiles qui aidaient aux manoeuvres des ascensions captives. Nous nous +décidons à nous adresser au préfet, M. Georges Lechevalier.</p> + +<p>Mes collègues aéronautes me désignent pour cette démarche. Le préfet +m'accueille avec la meilleure grâce.</p> + +<p>—C'est au général Chanzy, me dit-il quand je lui eus demandé conseil, +qu'il faut vous adresser pour utiliser vos ballons; il commande en chef la +deuxième armée de la Loire campée autour du Mans. Je vais vous donner un +mot pour lui.</p> + +<p>Et le préfet me donne quelques lignes des plus aimables, qui me serviront +d'introduction auprès du général.</p> + +<p>—Traversez la place, me dit M. Lechevalier, le général vous recevra au +reçu de cette lettre.</p> + +<p>Dix minutes après, un officier d'ordonnance m'introduisait auprès du +général Chanzy, que j'aperçus debout, devant une grande table, décachetant +des dépêches électriques, et examinant en même temps une grande carte des +environs du Mans qu'il avait déployée devant lui. Un aide de camp était +debout à côté de lui.</p> + +<p>J'attendis quelques instants: quand le général eut fini d'examiner son +courrier, il se tourna vers moi. Je pus voir son visage intelligent, +expressif qui me parut être celui d'un homme affable et <i>sans pose</i>, comme +on dit dans le langage parisien.</p> + +<p>—Le gouvernement vous envoie ici avec des ballons captifs, mais dites-moi +ce que vous pouvez faire avec ces aérostats, et comment je puis les +utiliser.</p> + +<p>—Général, répondis-je, mes collègues et moi nous avons ici cinq aérostats +tout prêts à être gonflés; une fois remplis de gaz, un de ces ballons peut +être transporté où bon vous semblera aux environs du Mans. Là nous aurons +une batterie à gaz pour préparer de l'hydrogène et compenser les pertes +de gaz dues aux fuites, à l'incomplète imperméabilité de l'étoffe. Notre +ballon reste ainsi toujours gonflé; à tout moment, il peut monter à 100 à +200 à 300 mètres de haut, et l'officier d'état-major qui nous accompagnera +dans nos ascensions pourra voir l'ennemi jusqu'à plusieurs lieues si le +temps est clair.</p> + +<p>—Mais c'est merveilleux, je veux employer tous vos ballons.</p> + +<p>—Je dois ajouter cependant, répliquai-je, que des accidents peuvent +malheureusement survenir, que nos ballons ne résistent pas aux tempêtes, +et qu'ils ne servent à rien quand le temps est couvert. Mais si le jour de +la bataille, le ciel est pur, il n'est pas douteux qu'ils donneront les +renseignements les plus précieux sur les mouvements de l'ennemi.</p> + +<p>—Quel malheur, dit le général, que je ne vous aie pas eu avec moi à +Marchenoir, l'ennemi avait si bien caché ses positions que je ne pouvais +savoir d'où étaient lancés les obus qui accablaient mes soldats. Je suis +monté sur un clocher, mais je n'ai pu m'élever assez pour dominer un +rideau d'arbres qui arrêtait mes regards. Vous en souvient-il? ajouta +le général en se tournant vers son aide de camp. Ah! ce fut une rude et +terrible journée.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence que rompit bientôt le général Chanzy.</p> + +<p>—Votre ballon est gonflé? me dit-il.</p> + +<p>—Oui, mon général.</p> + +<p>—Où est-il?</p> + +<p>—Près de l'usine à gaz, sur le bord de la Sarthe.</p> + +<p>—Êtes-vous prêt à faire une ascension en ma présence? Je serai curieux +d'assister à vos expériences.</p> + +<p>—Quand vous voudrez, général, mon frère et moi, nous nous élèverons +devant vous à trois cents mètres de haut.</p> + +<p>—Eh bien! je me rends de suite auprès de votre ballon.</p> + +<p>Puis le commandant en chef de la deuxième armée dit à son aide de camp:</p> + +<p>—Faites seller mes chevaux; je pars de suite.</p> + +<p>Je me sauve, en courant de joie, prévenir notre équipe, afin de tout +disposer pour l'ascension.</p> + +<p>—Enfin, m'écriai-je, voilà donc un homme intelligent, qui a oublié la +routine, la vieille et sainte routine! Il ne m'a pas demandé si je sortais +de Saint-Cyr ou du génie militaire, il m'a questionné sur ce que je +pouvais faire, et prend au moins la peine de venir voir des expériences +aérostatiques. Voilà vingt ans que des aéronautes se présentent aux +généraux, au gouvernement, s'offrent dans toutes les guerres; mais les +officiers de cour ont toujours dit avec dédain:</p> + +<p>—Vous n'êtes pas de l'armée, mes amis, passez votre chemin!</p> + +<p>Ce sont ceux-là même qui disaient aux rudes habitants de l'Ardenne et des +Vosges:</p> + +<p>—Vous n'êtes pas de l'armée, vous n'aurez pas de fusils.</p> + +<p>Et aux paysans qui connaissent les ravins, les défilés, les gorges +escarpées, les bons coins, en un mot:</p> + +<p>—Vous n'êtes pas de l'armée, vous ne pouvez pas nous renseigner.</p> + +<p>J'accours auprès du ballon.</p> + +<p>—Le général va venir, dis-je à mon frère et aux marins, vite à la +besogne!</p> + +<p>Nous voilà tous joyeux, car nous brûlons du désir de nous montrer, d'agir, +de nous rendre utiles. Et nos braves marins comme ils se mettaient à +l'ouvrage avec ardeur, car eux aussi ils n'avaient qu'une seule ambition, +c'était de voir l'ennemi du haut de notre ballon, et de braver plus tard +au milieu de l'air la pluie d'obus et de mitraille.</p> + +<p>On se met en mesure de tout préparer pour l'ascension, mais le vent si +calme depuis trois jours s'est élevé et souffle par rafales. En outre le +général de Marivaux nous a retiré nos hommes de manoeuvre. Nous ne voulons +pas être arrêtés par ces obstacles.</p> + +<p>Une foule de francs-tireurs, de flâneurs, de soldats, accourent autour +de notre aérostat. Le marin Jossec leur adresse quelques paroles et leur +demande le concours de leurs bras pour tenir les cordes. Tous acceptent +de grand coeur. Je monte dans la nacelle pour faire une ascension +préliminaire, mais l'air est agité, le ballon se penche avec violence, il +ne faut pas songer à s'élever très-haut.</p> + +<p>Je suis seul dans mon panier d'osier, je jette par-dessus bord plusieurs +sacs de lest, pour donner au ballon une force ascensionnelle capable de +résister à l'effort de la brise. Je parviens à m'élever à 80 mètres de +haut, mais à cette hauteur un coup de vent me fait décrire au bout des +câbles un grand arc de cercle qui me jette presque au-dessus des maisons +avoisinant le point de départ. Deux sacs de lest vidés à propos me +ramènent sur la verticale.</p> + +<p>Cette expérience montre clairement que malgré le vent l'ascension est +possible, on pourra montrer au général Chanzy ce dont les ballons +sont capables. A la hauteur où j'ai pu m'élever, les horizons du Mans +s'étendaient sous mes yeux comme un vaste panorama, au milieu duquel +j'apercevais distinctement les tentes du camp de Pontlieu.</p> + +<p>A peine suis-je revenu à terre, on aperçoit de l'autre côté de la Sarthe, +un groupe de cavaliers qui accourent au galop.</p> + +<p>C'est le général Chanzy et son état-major. Il est monté sur un magnifique +cheval arabe qui caracole avec grâce, trois aides de camp le suivent, et +derrière les officiers, galopent des goumiers arabes, aux manteaux rouges +et blancs: ce sont des grands nègres, qui se tiennent sur leurs selles, +droits comme des I, et semblent étreindre de leurs jambes, comme dans +un étau, leurs minces chevaux qui bondissent avec la légèreté la plus +gracieuse.</p> + +<p>En quelques secondes, les chevaux ont passé le pont et s'arrêtent devant +le ballon. Le général descend de cheval, je vais à sa rencontre en lui +disant:—Nous sommes prêts, mais le vent est violent, il sera impossible +d'atteindre une grande hauteur. Vous aurez toutefois une idée des services +que nous pouvons rendre.</p> + +<p>Mon frère saute dans la nacelle, et le ballon s'élève lentement, se +penche à l'extrémité des câbles qu'il tend avec force, en leur donnant +la rigidité de barres de fer. Arrivé à 100 mètres de haut, l'aérostat +s'arrête, il a une force ascensionnelle considérable, par moment il +oscille dans l'air, en se rapprochant de terre, mais ce n'est que pour +bondir bientôt au bout de ses cordes. Le général observe le ballon avec +attention, il se fait expliquer la disposition des câbles, les moyens de +transport de l'appareil, il me demande ce qu'il nous faudrait de soldats +pour nous aider, de voitures pour porter nos acides et nos batteries.</p> + +<p>—Quand j'aurai besoin de vous, me dit-il, quand je connaîtrai les +positions de l'ennemi, je vous indiquerai votre poste d'observation. +Mais, dites-moi, à quelle distance faut-il vous placer de l'ennemi? +Craignez-vous les balles et les boulets?</p> + +<p>—Général, répondis-je, nous ne craindrions pas personnellement de nous +exposer au danger, et les balles de fusil à 300 mètres de haut ne nous +feraient pas très-peur. Si le ballon était atteint, il serait percé de +deux petits trous qui ne l'endommageraient pas sensiblement. Mais il +est indispensable d'être hors de portée des obus qui incendieraient nos +ballons.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, un coup de vent pousse l'aérostat toujours en l'air, +et le ramène à une trentaine de mètres au-dessus du sol; il décrit un +grand arc de cercle, et rebondit ensuite comme une balle, en planant d'une +façon imposante. Le général regarde attentivement, et les Arabes qui sont +autour de lui paraissent stupéfaits à la vue d'un spectacle si bien fait +pour exciter leur curiosité.</p> + +<p>—Faites revenir à terre l'aérostat, dit le général, afin que j'assiste à +toute votre manoeuvre.</p> + +<p>Trois coups de trompe sont donnés. Les marins font tirer les câbles, +l'aérostat revient près de terre, mais le mouvement qui lui est imprimé le +fait osciller, il se penche au-dessus d'un peuplier, et une des cordes qui +le retiennent s'enroule autour de l'arbre à quelques mètres au-dessous de +la nacelle. Une nouvelle rafale siffle, et l'arbre se casse en deux comme +un fétu de paille. Le ballon éprouve une secousse terrible, mais mon frère +est tellement tranquille et impassible dans la nacelle que personne ne +pense au danger qu'il y a pour lui de se rompre les os.</p> + +<p>Après cet incident, l'aérostat revient dans son enceinte.</p> + +<p>—C'est égal, dit le général, il faut un certain sang-froid pour faire ces +ascensions. Et se tournant en souriant vers un de ses aides de camp:</p> + +<p>—Voudrez-vous vous charger de faire les observations avec ces messieurs?</p> + +<p>—Ma foi, général, dit l'officier, je vous répondrai franchement: +Non.—Envoyez-moi contre des canons, j'irai sans sourciller. Mais les +ballons ne sont pas mon affaire.</p> + +<p>—Eh bien! j'irai moi-même, répliqua gaiement le général Chanzy. Au +revoir, Messieurs, je connaîtrai demain les positions de l'ennemi et +n'ayez pas peur, ce n'est pas la besogne ni l'émotion qui vous feront +défaut.</p> + +<p>Le général nous entretient encore quelques instants, il se fait présenter +nos collègues, MM. Revilliod, Bertaux et les marins, puis il s'élance +légèrement sur son cheval, qui l'emporte avec la rapidité de la flèche.</p> + +<p><i>Jeudi</i> 22 <i>décembre</i>.—Les nouvelles qui circulent au Mans depuis +l'arrivée du général Chanzy et de son armée paraissent monter au beau. A +la gare ce ne sont que convois d'approvisionnement, fourgons de munitions, +plate-formes d'artillerie qui arrivent sans cesse.</p> + +<p>L'atmosphère devient respirable.</p> + +<p>La visite du général nous a donné du coeur, nous ne doutons pas que le +moment de l'action est proche.</p> + +<p>Malheureusement on n'a jamais tous les bonheurs à la fois. Le temps est +mauvais. Le vent est d'une force extrême. Le froid est terrible. Je ne me +rappelle pas avoir vu d'hiver aussi rigoureux. La <i>Ville de Langres</i> est +torturé par les rafales. Le ballon gémit et se cabre avec violence. Il va +crever si cela dure. Il vole en éclats, vers la fin de la journée!</p> + +<p>Nous nous mettons eu mesure de le réparer de suite, et de faire gonfler, +si cela est nécessaire, le ballon de Revilliod et Poirrier.</p> + +<p><i>Samedi</i> 24.—A midi le ballon captif, complètement remis à neuf après un +travail de 12 heures, est gonflé.—Je cours au quartier du général Chanzy, +qui me reçoit. Il ne connaît pas la position de l'ennemi, et ne peut +encore nous assigner aux environs du Mans un poste d'observation.</p> + +<p>Le ballon s'agite toujours avec assez de force. Nous essayons de le +maintenir vertical à l'aide de 16 cordes d'équateur attachées à son filet +et fixées au sol. Il ne bouge plus, et paraît se fatiguer moins par ce +procédé d'amarrage.</p> + +<p><i>Dimanche 25. Noël</i>.—Froid terrible. Vent du nord très-violent.—Dans +la journée une bourrasque rompt toutes les cordes d'équateur de notre +aérostat.—Malgré la tempête, le ballon tient toujours, mais plusieurs +mailles de son filet sont brisées.</p> + +<p><i>Lundi 26</i>.—Le vent est tombé. Dans l'après-midi nous réparons les +avaries de la <i>Ville de Langres</i>. Jossec raccommode le filet, nous +bouchons des petits trous qui se sont ouverts dans l'étoffe.</p> + +<p>On dit que les Prussiens s'éloignent du Mans. On se demande si c'est une +feinte, pour masquer une attaque prochaine.</p> + +<p><i>Mardi 27</i>.—<i>La Ville de Langres</i> fuit. Le ballon est en partie dégonflé. +Nous y introduisons 200 mètres cubes de gaz qui l'arrondissent.</p> + +<p><i>Mercredi 28</i>.—Temps brumeux. Neige. Mon frère et moi nous faisons deux +ascensions captives à 100 mètres de haut, mais l'horizon est entièrement +caché par le brouillard.</p> + +<p>Le Mans offre une physionomie bien curieuse, surtout le soir. Les cafés +étaient ces jours-ci encombrés d'officiers, les rues remplies de soldats +errants. Il a fallu remédier à tout prix à ce relâchement de la discipline +militaire.—On vient de prendre des mesures rigoureuses. Des patrouilles +de gendarmes arrêtent tous les soldats, et les mènent aux avant-postes. +Les cafés, les hôtels sont gardés par des factionnaires qui empêchent +d'entrer tous les officiers qui ne sont pas munis de cartes spéciales +émanées du commandant de place.</p> + +<p>A table d'hôte les officiers qui dînent à côté de nous sont interrogés par +des gendarmes qui leur demandent d'exhiber leur carte de circulation.</p> + +<p>Il fallait cette surveillance, car le désordre était dans les rangs de +l'armée. Les officiers, au lieu de rester dans leurs cantonnements, +venaient en ville. Et les soldats ne tardaient pas à suivre l'exemple +donné par leurs chefs.</p> + +<p><i>Jeudi 29</i>.—Le vent est toujours d'une violence extrême. Le ballon +souffre et s'use inutilement. Le général Chanzy nous donne l'ordre de le +dégonfler. Il nous dit qu'il ne suppose pas qu'il y ait de combat avant +quelque temps. Il nous fera signe au moment voulu.</p> + +<p><i>Samedi 31</i>.—Un ballon de Paris vient de tomber aux environs du Mans. +L'aéronaute, M. Lemoine, est ici. Nous passons la soirée avec lui.</p> + +<p>Il nous rapporte que Paris est toujours dans les mêmes conditions, qu'il y +a encore des vivres pour longtemps, que la physionomie de la ville n'est +guère changée, que des boutiques du jour de l'an se sont établies sur le +boulevard, etc.</p> + +<p>Nous craignons bien qu'il n'obéisse à un mot d'ordre en donnant partout +d'aussi merveilleuses nouvelles.</p> + +<p>Nous nous séparons à onze heures, nous souhaitant une bonne fin d'année. +Adieu 1870, année funeste, 1871 te ressemblera-t-il par ses désastres? +Est-il permis d'espérer des beaux jours!</p> + +<p><i>Dimanche 1er janvier 1871</i>.—Nous déjeunons avec nos collègues +Bertaux, Poirrier, et un capitaine de mobiles, avec qui nous avons fait +connaissance. La tristesse préside au repas. Depuis notre plus grande +enfance, c'est le premier <i>jour de l'an</i> qui se passe si loin des nôtres.</p> + +<p>Nos marins viennent nous souhaiter la bonne année. Braves gens, ils se +sont attachés à nous et nous aiment déjà. Mais nous leur rendons bien leur +affection, leur sympathie.</p> + +<p>J'écris une longue lettre à mon frère aîné, par un nouveau procédé +mystérieux auquel je ne crois guère. Il faut adresser la lettre à Paris +<i>par Moulins</i> (<i>Allier</i>) et l'affranchir avec quatre-vingts centimes de +timbres-poste.</p> + +<p><i>Lundi</i> 2.—Le Mans est triste. L'armée est cantonnée à Changé et à +Pontlieue. L'ordre est rétabli. Pas un soldat, pas un officier dans les +rues. Aucune nouvelle. Rien que le silence du cimetière!</p> + +<p>Nous recevons une lettre de Paris. Notre frère aîné nous raconte ses +campagnes dans les bataillons de marche. Il est campé hors Paris et mène +une bien dure existence. Mais il est confiant et résolu.</p> + +<p>3 <i>janvier</i>.—Nous mettons en ordre notre matériel aérostatique, pour être +prêts à gonfler au premier signal.</p> + +<p>A la table d'hôte de l'<i>hôtel de France</i>, où nous logeons, nous dînons en +face d'officiers prussiens prisonniers sur parole. Ils parlent haut, et +rient bruyamment; leur conduite pleine d'inconvenance nous indigne, mais +nous sommes trente à table, et il n'y aurait pas grande gloire à faire +cesser leur insolence. Notre capitaine trésorier Bertaux est malade. Il +est poitrinaire, le pauvre garçon, et la chute qu'il a faite à la descente +en ballon lors de sa sortie de Paris, a aggravé son mal.—Nous lui tenons +compagnie dans sa chambre[7].</p> + +<p class="footnote">[Note 7: A son retour à Paris après l'armistice, M. Bertaux est mort, +suffoqué dans la nuit par une congestion. Il avait trente ans à peine.]</p> + +<p>Grands mouvements de troupes autour du Mans. Arrivée d'une quantité énorme +de voitures d'approvisionnements, et de troupeaux de boeufs, destinés, +dit-on, au ravitaillement de Paris.</p> + +<p>On annonce que Gambetta va venir.</p> + +<p>Voici enfin des nouvelles de Paris. On apprend le bombardement du plateau +d'Avron et des forts du sud.</p> + +<p>Des officiers nous affirment que l'armée française devait marcher en +avant aujourd'hui même, mais qu'un contre-ordre a subitement arrêté le +mouvement.</p> + +<p><i>Mercredi 4 janvier</i>.—Nous passons une partie de la journée avec notre +ami M.G... directeur de la compagnie du Touage de la Seine. Il a été +chargé d'étudier la question du ravitaillement de Paris, et il se fait +fort de transporter par ses bateaux à vapeur jusqu'à Paris 11,000 tonnes +de marchandises!</p> + +<p>Hélas! que de rêves on fait ainsi d'heure en heure! On parle +d'approvisionner Paris, de voler à son secours. Mais il y a auparavant +des combats à livrer, des victoires à remporter! Toutes nos espérances +se réaliseront-elles? N'est-ce pas folie que d'y ajouter foi? Quelle +déception quand on s'adresse non plus à l'imagination, mais à la raison!</p> + +<p>Nous allons à la gare, où des ouvrières réparent notre ballon de +soie.—Nous faisons mettre de bonnes pièces neuves dans les parties +faibles.</p> + +<p><i>Vendredi 6</i>.—Le général Chanzy s'informe de l'état de nos ballons. Il +nous fait dire que l'armée est toujours en repos, mais que bientôt sans +doute de graves événements vont se dérouler.</p> + +<p><i>Dimanche 8</i>.—Des bruits contradictoires de toute nature circulent au +Mans. On nous affirme au bureau du télégraphe que l'armée du général +Chanzy va décidément marcher en avant demain matin.</p> + +<p>Cette armée compte deux cent mille hommes, cinq cents pièces de canon, +la victoire n'est pas douteuse. Ah! quand on se souvient de ces époques, +comme on se rappelle jusqu'où peut aller l'illusion conduite par le désir! +Après avoir vu les débâcles d'Orléans, de Blois, après avoir touché du +doigt les causes de désorganisation de l'armée, poussés par l'amour de la +Patrie, nous espérions encore!</p> + +<p>Les Prussiens, nous dit-on le soir, s'avancent du côté de +Nogent-le-Rotrou.—Les nouvelles de l'armée de Bourbaki, dans l'Est, sont +favorables.</p> + +<p><i>Mardi 10</i>.—On entend des coups de canon. Cette fois, la grande action +va s'engager. Le bruit de la canonnade est assez éloigné, il est faible, +c'est le grondement lugubre du tonnerre avant la tempête.</p> + +<p>Le soir des paniques courent la ville. On prétend que les Prussiens sont +à cinq lieues, que nos avant-postes ont été surpris. Mais les gens sensés +n'ajoutent pas créance à ces bruits de mauvais augure. Il n'est pas +douteux qu'une grande bataille va s'engager.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>VI</h2> + +<p>La bataille du Mans.—Poste d'observation des ballons captifs.— Le champ +de bataille.—La déroute.—Laval.—Rennes.</p> + +<p>Du 11 janvier au 18 février 1871.</p> + +<p>Dans la matinée du 11, on entendait autour du Mans le bruit d'une violente +canonnade. Tout le monde est surexcité par ce concert lugubre; la grande +partie est en jeu. Je vole au quartier général, pour recevoir des ordres. +Le moment n'est-il pas venu de gonfler un ballon, et de surveiller du haut +des airs les mouvements de l'ennemi?</p> + +<p>Mais je crois comprendre, d'après ce qui m'est dit, que l'attaque des +Prussiens a eu lieu à l'improviste; le général Chanzy, quoique malade, est +à cheval au milieu du combat. Un de ses officiers m'affirme qu'il a pensé +aux ballons, et que l'ordre du gonflement va nous arriver d'un moment à +l'autre, on me conseille toutefois de m'approcher du champ de bataille +pour choisir un bon poste aérostatique, j'ai le <i>laissez-passer</i> qui me +permettra de m'avancer jusqu'auprès des batteries.</p> + +<p>Le combat a lieu tout près du Mans, au pied des collines que domine +Yvré-l'Évêque. Je pars à pied, et au sortir de la ville j'aperçois déjà +des gendarmes postés de distance en distance pour arrêter les fuyards qui +sont rares aujourd'hui. La canonnade est d'une violence formidable. On +entend le bruit des mitrailleuses, de pièces de campagne que domine la +puissante voix des pièces de marine installées sur les hauteurs. Je +suis la route d'Yvré-l'Évêque, et sur mon chemin je traverse des parcs +d'artillerie. C'est la réserve qui ne donne pas encore.</p> + +<p>La campagne est couverte de neige, le froid est intense, le ciel est d'une +pureté absolue, j'arrive à 3 kilomètres du Mans, sur le sommet d'une +colline, où se trouve un groupe de spectateurs. En face de nous, à 600 +mètres environ, nous découvrons le feu d'une batterie qui tonne de +seconde en seconde. Je me risque à m'avancer jusqu'auprès des canons. Les +artilleurs me disent que pas un obus n'est encore tombé là, et que je puis +rester auprès d'eux sans danger.</p> + +<p>Le champ de bataille tout entier s'offre à ma vue. Sur une étendue de +plusieurs lieues, les canons français sont placés sur les hauteurs, +ils vomissent la mitraille, et lancent dans l'espace des éclairs qui +illuminent au loin le ciel. En face de nous est le bois d'Yvré-l'Évêque, +où nos troupes sont en partie massées. A trois heures des colonnes +prussiennes serrées et compactes se mettent en marche pour forcer la +vallée d'Yvré-l'Évêque qui ouvre l'entrée du Mans. Elles sont reçues +par des mitrailleuses et des troupes de ligne, qui font leur devoir. A +plusieurs reprises les Prussiens reviennent contre cette barrière qu'ils +veulent enlever, mais ils sont repoussés et reculent. A cinq heures, ils +cessent d'attaquer ce point qu'ils renoncent à franchir.</p> + +<p>Que se passe-t-il sur les autres points du champ de bataille? Je l'ignore. +Mais il semble que la canonnade ennemie est moins nourrie, moins +puissante.</p> + +<p>Combien je regrette de me trouver là à pied, au milieu de la neige, au +lieu de gravir l'espace dans la nacelle de notre ballon, pour embrasser +d'un seul coup d'oeil le champ de bataille.—Mais toutefois la colline où +je me trouve me paraît un point favorable pour le lendemain.</p> + +<p>À 6 heures, le soleil commence à descendre à l'horizon. Le feu des ennemis +est ralenti, le bruit du canon est affaibli. Nul doute les Prussiens +s'éloignent! A 7 heures, des signaux lumineux s'élèvent successivement de +toutes nos batteries qui éteignent leurs feux! Tout à coup le silence de +la mort succède au vacarme qui a retenti pendant 12 heures. Mais il ne me +semble pas douteux que la victoire est de notre côté.</p> + +<p>Je retourne au Mans. Tout le monde est dans l'enthousiasme; les Prussiens +sont battus, dit-on, de toutes parts ils reculent. Pas une batterie +française n'a bougé de place, demain on poursuivra l'ennemi[8].</p> + +<p class="footnote">[Note 8: Le général Chanzy a publié un remarquable ouvrage sur les +opérations militaires de la 2e armée. On pourra voir, en lisant ce livre, +que nos appréciations sur les incidents de la bataille du Mans sont +exactes. Du reste, les Prussiens eux-mêmes, une fois arrivés dans le +chef-lieu de la Sarthe, ont affirmé que le soir du 11 janvier ils avaient +reçu l'ordre de battre en retraite, comme nous l'avons appris en passant +au Mans sous la Commune.]</p> + +<p>Nous passons la soirée dans un état d'excitation facile à comprendre. +Notre joie est encore retenue par des sentiments de doute dont nous ne +pouvons nous défendre. Car nous avons été si souvent le jouet d'illusions! +Mais cependant le général Chanzy cette fois a tenu bon, s'il n'a pas +vaincu, au moins il n'a pas cédé un mètre de terrain.</p> + +<p>A minuit, nous commencions à sommeiller quand on nous réveille en sursaut. +C'est une estafette du général Chanzy qui me remet la lettre suivante, +dont voici la copie textuelle:</p> + +<p>«11 janvier 1871.</p> + +<p>2e ARMÉE DE LA LOIRE.</p> + +<p><i>Le général en chef.</i></p> + +<p>Monsieur,</p> + +<p>Je crois que le moment est venu de mettre à profit les renseignements que +l'emploi des ballons captifs peut fournir sur les positions de l'ennemi. +En conséquence, je vous prie de vouloir bien venir demain au quartier +général, à 8 heures et demie du matin, conférer avec mon chef d'état-major +général, au sujet des expériences aérostatiques que vous pouvez organiser +pour étudier le terrain autour du Mans.</p> + +<p>Recevez, monsieur, l'assurance de ma considération.</p> + +<p>Le général en chef,<br/> +P.O. Le général chef d'état-major,<br/> +VUILLEMOT.</p> + +<p>A M. Tissandier, chargé des reconnaissances aérostatiques de la 2e armée.»</p> + +<p><i>12 janvier</i>.—A 8 heures je cours au quartier général, la joie dans +l'âme. La journée d'hier a dû être favorable, comme nous le pensons. Le +général Chanzy est à la veille de remporter une grande victoire, avec +quel bonheur nous allons gonfler nos ballons, avec quel enthousiasme nous +allons procéder à nos ascensions devant l'ennemi!</p> + +<p>Nous arrivons mon frère et moi au quartier général, en face la préfecture +du Mans. Nous entrons dans le salon où se tiennent le chef d'état-major +et les officiers d'ordonnance; ces messieurs, semblent affairés, navrés, +abattus. Quelque chose de sinistre est dans l'air.</p> + +<p>—Vous voilà, me dit l'un d'eux, vous venez chercher l'ordre du général? +Eh bien! vous pouvez vous sauver de suite, replier votre matériel, et +partir à la hâte si vous ne voulez pas être pris par les Prussiens.</p> + +<p>—Est-ce une plaisanterie?</p> + +<p>—C'est bien la triste réalité. Nos positions ont été tournées cette nuit. +Les mobilisés ont lâché pied à 4 heures du matin du côté de Pontlieu. La +retraite a été ordonnée. Elle commence depuis 5 heures du matin. Tout le +matériel de guerre s'évacue sur Laval. Partez, vous n'avez pas un moment à +perdre, si vous voulez sauver vos ballons.</p> + +<p>—Mais les Prussiens ne peuvent pas entrer au Mans instantanément. Ne se +bat-on pas encore?</p> + +<p>—Je ne puis vous donner des détails. Mais il se pourrait que presque +toute l'armée soit tournée. Sauvez-vous vite, vous dis-je.</p> + +<p>Nous partons la mort dans l'âme! En traversant la place du Mans, une +affiche qui vient d'être placardée, nous apprend par le ballon <i>le +Gambetta</i> la nouvelle du bombardement de Paris. Nous lisons que le +Panthéon, le Val-de-Grâce, le Muséum, sont criblés de projectiles, mais +que les Parisiens apprenant les succès des armées de province sont pleins +de courage et de résignation!</p> + +<p>C'en est trop cette fois! Des larmes abondantes me mouillent les yeux! Je +viens d'assister au succès que l'on a appris à l'avance aux habitants de +Paris!</p> + +<p>Nous retournons à l'<i>hôtel de France</i>, dire à nos collègues, Bertaux et +Poirrier, de faire leurs paquets. Sur la place, on saupoudre avec de la +cendre les pavés rendus glissants par la gelée; c'est pour faciliter le +passage de notre artillerie. Des troupes défilent déjà et se replient.</p> + +<p>Mais les habitants, toujours confiants, croient à un mouvement +stratégique. Ils ne se doutent pas que c'est la débâcle qui commence!</p> + +<p>A 1 heure nos fourgons de ballons sont accrochés à un train, il y a encore +en gare deux ou trois cents voitures de munitions et de vivres. Aura-t-on +le temps de les faire partir?</p> + +<p>Le train se met en marche au milieu d'un encombrement indescriptible. Par +surcroît de malheur, la neige a collé les roues contre les rails, et on +a toutes les peines du monde à faire glisser les wagons. Nous avançons +lentement, le train passe sur le pont de la Sarthe, de chaque côté +des masses humaines se pressent et rentrent en ville. Les routes sont +couvertes de voitures, de canons, de fourgons, de soldats qui se heurtent +pêle-mêle; c'est un chaos indescriptible.</p> + +<p>Au moment où nous quittons le Mans, des obus tombent sur la gare!</p> + +<p>A 7 heures du soir, notre train s'arrête à une lieue de Laval. Il y a +sur la voie, dix trains qui stationnent avec le nôtre. Nous laissons nos +ballons à la garde de deux marins, et nous entrons à pied à Laval.</p> + +<p><i>Vendredi 13</i>.—Nous allons à la mairie, chercher des billets de logement +pour nous et nos hommes d'équipe.</p> + +<p>Dans la journée nous recevons des nouvelles du Mans. La ville a été prise +une heure après notre départ. L'arrière-garde française s'est battue +sur la place des Halles. Il y a 10,000 Français faits prisonniers. Les +Prussiens se sont emparés à la gare de deux cents fourgons, et de trois +machines à vapeur. Les derniers trains n'ont pas pu marcher, car la voie +était encombrée par les troupes en débâcle.</p> + +<p>Le train qui est parti après le nôtre à 1 heure 30, a été criblé d'obus, +et plusieurs hommes ont été tués. Pour surcroît de malheurs, il a déraillé +à 5 kilomètres de Laval. Il y a eu 13 voyageurs écrasés dans les fourgons.</p> + +<p>Cette journée est décidément riche en nouvelles horribles. Le ballon le +<i>Képler</i> vient de tomber aux portes de Laval. Il donne d'épouvantables +détails sur le bombardement de Paris.</p> + +<p>Il parait d'autre part que l'armée de Bourbaki est perdue dans l'Est et +que celle de Faidherbe, dans le Nord, occupe des positions difficiles.</p> + +<p>Que peut-on nous apprendre encore?</p> + +<p><i>Samedi 14 janvier</i>.—Mon frère et moi, après avoir passé une excellente +nuit dans de bons lits, chez M.D., nous retrouvons Bertaux et Poirrier +à l'<i>Hôtel de Paris</i>. Nous allons voir le marin Roux, l'aéronaute du +<i>Képler</i>. Il nous dit que le fort de Rosny n'est pas pris comme on l'a +affirmé, que Paris à encore des vivres, mais que le bombardement a +commencé dans le quartier Latin.</p> + +<p>Nous rencontrons le général de M... qui nous félicite d'avoir sauvé notre +matériel. Il regrette que l'on n'ait pas utilisé à temps nos aérostats.</p> + +<p>—On retombe toujours dans les mêmes errements, dit-il, fatiguant les +hommes inutilement, les lassant, les décourageant, et quand le moment est +venu d'agir, l'énergie, dépensée à l'avance, est épuisée.—L'armée de +Chanzy a été perdue au Mans par la fuite des 10,000 mobilisés de Pontlieu +qui ont lâché pied à quatre heures du matin au premier coup de feu. 600 +bons soldats valent bien mieux que ces hommes inexpérimentés, ne sachant +pas se servir de leurs armes et écoutant les alarmistes qui leur disent +que leurs fusils ne valent rien. Toujours les mêmes erreurs, on compte sur +le nombre des hommes, au lieu de ne se baser que sur leur valeur comme +soldats.</p> + +<p>—Mais, général, répondis-je, une lueur d'espoir est-elle encore permise, +pensez-vous qu'une revanche soit possible?</p> + +<p>—Hélas! je ne compte plus sur rien maintenant! la France est perdue! +Pour la sauver, il n'y a plus à attendre que quelques-uns de ces hasards +providentiels qui se voient dans l'histoire, espérance bien incertaine.</p> + +<p>A six heures, nous dînons, mon frère et moi, chez M.D. Société charmante +fort distinguée. On parle des événements actuels; que de reproches +s'entrecroisent dans la conversation sur les préfets du jour, nommés à +la hâte par Gambetta. La plupart des départements sont honteux des chefs +qu'ils ont à leur tête, et qui, dit-on, paralysent toute action. A tort ou +à raison, ce n'est pas à Laval que les récriminations font défaut.</p> + +<p><i>Dimanche 15 janvier</i>.—Une panique effroyable règne aujourd'hui à Laval. +On dit que les Prussiens vont venir, que l'ennemi n'est pas à six lieues +de la ville. A Sillé-le-Guillaume on s'est battu hier; les armées de +Mecklembourg et de Frédéric-Charles poursuivraient les Français en +déroute.</p> + +<p>Le soir, à table d'hôte, nous causons avec un officier français échappé de +Hombourg, après avoir été fait prisonnier à Sedan. Il est arrivé à l'armée +de Chanzy en passant par le Luxembourg, la Belgique, Londres et Bordeaux.</p> + +<p>On dit ce soir que Paris a capitulé. Je ne veux pas croire une telle +nouvelle. Et cependant, cette terrible catastrophe est imminente.</p> + +<p><i>Lundi 16 janvier</i>.—Dès le matin, mon frère apprend à la gare de Laval +que le matériel de guerre qui s'y trouve va être évacué sur Rennes. Nos +fourgons de ballons sont accrochés à un train. Il faut partir de suite.</p> + +<p>Nous montons dans le train, à 10 heures 25, avec Poirrier, Bertaux et nos +marins, campés dans nos fourgons, selon notre habitude. Le train s'arrête +plus d'une heure entre Vitré et Rennes. Le temps se passe dans une petite +auberge de campagne, où une brave bretonne, coiffée d'un énorme bonnet +blanc, nous sert des crêpes de sarrasin et du café.</p> + +<p>En arrivant à Rennes, à 9 heures, les aérostiers sont l'objet de la plus +vive curiosité. Nos marins, qui nous suivent avec nos bagages, sont +arrêtés et questionnés par la foule qui leur demande avec anxiété des +nouvelles du Mans.</p> + +<p>Les journaux d'ici disent que Chanzy s'est battu avec énergie à +Sillé-le-Guillaume. Les nouvelles de Bourbaki dans l'Est paraissent +bonnes. Celles de Paris, arrivées par un nouveau ballon, sont favorables.</p> + +<p>Fasse le ciel qu'il soit permis d'espérer encore!</p> + +<p>On voit passer à Rennes une quarantaine de prisonniers prussiens, dont un +officier, tous beaux hommes et bien équipés.</p> + +<p>En approchant de la gare de Rennes, nous avons compté plus de cinq cents +fourgons remplis de vivres destiné à l'approvisionnement de Paris. Dans +les circonstances actuelles, ce spectacle n'est-il pas navrant? Quel +abîme, hélas! sépare les Parisiens de ces vivres qu'on a amassés pour eux!</p> + +<p>En rentrant ce soir dans les rues de Rennes, je me demandais, avec +mon frère, où j'étais. Notre vie, depuis quatre mois, est vraiment +extraordinaire. Toujours en mouvement, allant d'émotions en émotions, +c'est un étourdissement, un rêve perpétuel.</p> + +<p>Impossible de coucher trois jours à la même place! Quand je me réveille +le matin, je ne sais plus où je suis! Je cherche des yeux ma chambre de +Paris, mon <i>at home</i>, ma bibliothèque, et ne retrouvant rien, la triste +réalité se représente à mes yeux.</p> + +<p><i>Mardi 17 janvier</i>.—Il pleut toute la journée. Pas un passant dans les +rues de Rennes.</p> + +<p>Nous envoyons au général Chanzy, dont le quartier général est décidément à +Laval, le télégramme suivant:</p> + +<p>«Compagnie des aérostiers est à Rennes attendant vos ordres.»</p> + +<p>Le soir, à dix heures, on m'apporte une réponse envoyée avec une +exactitude toute militaire.</p> + +<p>«Attendez à demain, je vous donnerai des instructions.»</p> + +<p>Mais de longues journées devaient se passer dans le silence. La deuxième +armée prenait de nouvelles positions autour de Laval.</p> + +<p><i>Vendredi 20 janvier</i>.—Les nouvelles montent encore une fois au beau. +Toutes les troupes régulières de Rennes sont rappelées à Laval.</p> + +<p>La ville offre une physionomie très-animée, des régiments partent, +d'autres arrivent. Ceux-ci sont les bataillons des mobilisés qui se sont +enfuis au Mans; le général Chanzy s'en est débarrassé. Il ne veut plus que +des soldats sur lesquels il puisse compter.</p> + +<p>Le bruit court que la deuxième armée a obtenu quelques avantages. +Quant aux armées du Nord, de l'Est et de Paris, les nouvelles les plus +contradictoires circulent, mais en réalité, on ne sait rien.</p> + +<p>La compagnie des aérostiers est triste et se plaint de son inactivité +forcée. Elle ne demande qu'à agir. Rennes est une grande ville, monotone +et bigote. On y vend des cierges, des gravures de piété et des coeurs de +Jésus en drap rouge qui arrêtent les balles prussiennes. Qu'on en vende, +je le conçois, mais qu'on les achète comme <i>pare à balles</i>, voilà ce que +je ne comprends plus.</p> + +<p>Nous tuons le temps en faisant de longues promenades aux environs de la +ville. La conversation revient toujours sur Paris! Quel cauchemar +sans trêve! Nos yeux se dirigent de ce côté, et malgré nos espérances +passagères, comment ne pas entrevoir l'horrible situation de la France? +Chanzy vient d'être battu. Les mouvements de Bourbaki sont arrêtés +dans l'Est. Quel drame nous attend encore? Ce ne peut être, hélas! que +l'agonie. On pense à ses amis de Paris, à leurs souffrances. Comme nous, +ils attendent! s'ils voyaient l'armée de la Loire à cent lieues de leurs +murs, quelle brèche dans leur courage si résigné!</p> + +<p><i>Mardi 24 janvier</i>.—Les journaux parlent enfin de Paris, ils ont reçu des +nouvelles tombées du ciel par ballon monté. Il est question d'une grande +sortie, opérée le 19, en avant du Mont-Valérien, mais les résultats ne +sont pas connus. Quelque chose nous dit que le dénoûment du drame de la +guerre est proche, mais quel supplice que le silence de mort qui règne +autour de nous. On ne sait rien d'officiel, c'est l'incertain qui se +dresse aux yeux de tous, l'inconnu de mauvais augure.</p> + +<p>Le soir, encore une nouvelle qui, inopinément, réveille le courage. +Garibaldi a battu les Prussiens devant Dijon. Nous sommes ainsi faits, +que dans l'horrible suite de nos malheurs, le plus petit revirement de +la fortune se transforme en un événement destiné à changer la face des +choses. Comment ne pas croire aveuglément à ce que l'on désire avec +ardeur? Le prisonnier, dans son cachot, ne pense-t-il pas à la délivrance, +quand un rayon de soleil apparaît à ses yeux!</p> + +<p>Une lettre reçue de notre frère aîné qui est à Paris dans les bataillons +de marche, augmente notre joie momentanée. Il nous apprend qu'il a reçu de +nos nouvelles, par pigeon, pour la première fois, le 15 janvier.</p> + +<p>Il raconte ses émotions de soldat, avec entrain, avec animation, et c'est +les larmes aux yeux que nous lisons le récit du départ des bataillons +de marche pour les avant-postes. Les sédentaires, musique en tête, les +femmes, accompagnant jusqu'aux portes des bastions, leurs maris, leurs +fils, leur insufflant l'énergie des résolutions vaillantes, quel admirable +tableau, quelle scène touchante et pleine de grandeur! Soldats improvisés, +Paris a les yeux sur vous, mais, de bien loin aussi, des voeux sincères +accompagnent vos bataillons.</p> + +<p><i>Jeudi 26 janvier</i>.—Le ballon <i>la Poste de Paris</i> apporte des nouvelles +de la capitale des 19, 20, 21 et 22 janvier. La sortie de Trochu a avorté! +Voilà des événements aussi funestes que décisifs. Quelle triste et +lamentable journée! Notre collègue Poirrier nous parle de sa femme, de ses +filles enfermées à Paris; Bertaux, de ses parents, de ses amis restés dans +la capitale. Quel avenir va s'ouvrir à la France? Il faut entrevoir le +jour où Paris affamé ouvrira ses portes aux soldats de Guillaume.</p> + +<p><i>Vendredi 27 janvier</i>.—Le général Chanzy s'apprête à une attaque +énergique. Nous recevons le télégramme suivant qui nous tire de nos +cauchemars:</p> + +<p>«Général Chanzy à Tissandier, aérostier, à Rennes.</p> + +<p>«Prière venir ici de suite avec tous les ballons; vous vous entendrez avec +l'amiral pour observer les mouvements ennemis sur la rive gauche en avant +de Laval.»</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>VII</h2> + +<p>Les ballons captifs à Laval.—Ascensions +quotidiennes.—L'armistice.—Nantes.—Bordeaux. —L'Assemblée +nationale.—Paris!—Vides dans les rangs.</p> + +<p>Du 28 janvier au 17 février 1871.</p> + +<p>A peine arrivés à Laval, nous allons en toute hâte au quartier du général +Chanzy. Le commandant en chef de la deuxième armée nous félicite sur notre +exactitude. Les hostilités vont reprendre plus énergiques et plus actives +que jamais, il est nécessaire de gonfler de suite trois ballons. Il y en a +un d'entre eux qui restera à Laval sous les ordres du général Colomb, les +deux autres seront mis à la disposition de l'amiral Jaureguiberry.</p> + +<p><i>Dimanche 29 janvier</i>.—Pas une minute n'a été perdue, le préfet, le +directeur de l'usine à gaz ont tout fait pour activer nos opérations. +A trois heures de l'après-midi, le ballon <i>la Ville de Langres</i>, tout +arrimé, tout gonflé est prêt à monter dans l'atmosphère.</p> + +<p>Il fait un temps magnifique, notre sphère de soie immobile ressemble de +loin à une grosse toupie qui ronfle. A quatre heures elle va s'envoler au +bout de ses cordes.</p> + +<p>Trois ascensions consécutives s'exécutent dans les meilleures conditions, +nos marins sont maintenant initiés à la manoeuvre qui s'opère avec la plus +remarquable précision.</p> + +<p>Mon frère et Poirrier ouvrent l'ascension, ils s'élèvent jusqu'à 300 +mètres de haut, et reviennent enthousiasmés de leur voyage. La vue est +admirable, l'oeil embrasse une campagne d'une étendue énorme.</p> + +<p>Je fais une seconde et superbe ascension avec Lissagaray, le commissaire +extraordinaire de la République, qui trouve un grand charme à ce voyage si +nouveau pour lui.</p> + +<p>Jossec s'élève ensuite avec trois passagers. Jamais <i>la Ville de Langres</i> +n'avait si bien enlevé quatre voyageurs à l'extrémité de ses cordes.</p> + +<p>—Bravo, mes amis, m'écriai-je à la descente. Le temps est beau, tout va +bien. Mais ne flânons pas, demain nous gonflerons s'il est possible les +deux autres ballons que nous conduirons aux avant-postes de l'armée. Il +ne sera pas dit que les aérostiers militaires, toujours surpris par les +déroutes et les désastres, ne recevront pas en l'air le véritable baptême +de feu!</p> + +<p>A peine ai-je ainsi parlé qu'un capitaine de la ligne s'approche de nous.</p> + +<p>—Vous ne savez pas la grande nouvelle!</p> + +<p>—Qu'y a-t-il?</p> + +<p>—La guerre est finie! Un armistice vient d'être signé.</p> + +<p>Inutile d'ajouter que toute la ville de Laval est en émoi. On ne parle que +de l'armistice. Quels sont les termes de cet acte immense?</p> + +<p>Mais le fait est-il bien vrai? On a été si souvent trompé que, malgré soi, +on en arrive à l'incrédulité de saint Thomas lui-même.</p> + +<p><i>Lundi 30 janvier</i>.—Grand nombre de sceptiques croient que décidément +l'armistice est un canard. Pour plus de sûreté, occupons-nous toujours +de notre ballon. Si l'armée doit combattre, elle aura cette fois sa +sentinelle aérienne.</p> + +<p>L'air est d'un calme absolu. On exécute dans l'après-midi cinq ascensions. +Le ballon s'élève verticalement sans dévier d'une ligne de sa marche +perpendiculaire au sol. Le préfet, M. Delattre, est monté dans la nacelle, +il est resté immobile avec mon frère à 350 mètres de haut, ne se lassant +pas d'admirer l'admirable panorama étalé à ses yeux surpris. Je m'élève +avec le secrétaire de la Préfecture, et je suis remplacé dans la nacelle +par un commandant des éclaireurs à cheval, qui demande la perche à 30 +mètres de haut et fait revenir le ballon à terre.</p> + +<p><i>Mardi 31 janvier</i>.—L'armistice est confirmé. Il n'y a plus de doute à +cet égard. Les Prussiens occupent les forts, l'armée de Paris va être +désarmée.</p> + +<p>Voilà le triste dénoûment de ce drame horrible, qui compte trois +événements également funestes pour la France, et qu'on peut résumer en +trois mots: Sedan, Metz, Paris!</p> + +<p>Nous recevons l'ordre de dégonfler <i>la Ville de Langres</i>. Je monte une +dernière fois dans la nacelle, mais le vent est assez vif, et me lance à +deux mètres d'une cheminée d'usine, où le ballon manque de se briser.</p> + +<p>Bientôt l'aérostat est vidé, plié dans sa nacelle, non sans regrets de +la part de l'équipe. Pauvre ballon! quand te retrouverons-nous, fier et +majestueux, gracieusement arrondi dans l'atmosphère!</p> + +<p>Nos expériences de ballon captif devaient se terminer là. Les tentatives +exécutées ailleurs pendant la guerre, n'ont donné lieu à aucune +expérience. MM. Gilles et Farcot ont été envoyés à Lyon, mais l'occasion +ne s'est jamais montrée pour eux de gonfler un ballon.</p> + +<p>Il en a été de même pour M. Revilliod, qui avait été rejoindre le général +Bourbaki à Besançon. Le commandant en chef de l'armée de l'Est, comme le +général Chanzy, approuvait l'usage des ballons militaires, il comptait +beaucoup sur les services de M. Revilliod. La déroute est venue comme +partout en France déjouer tous ces projets.</p> + +<p>Avant l'expédition dans l'Est, M. Revilliod, accompagné de Mangin, avait +été à Amiens se mettre aux services de l'armée du Nord. On gonfla le +ballon <i>le Georges Sand</i>, mais il ne fut pas amené à temps sur le champ de +bataille.</p> + +<p>Quelques jours avant l'armistice, MM. Duruof et de Fonvielle avaient été +chargés de se mettre à la disposition du général Faidherbe avec deux +ballons.</p> + +<p>On a vu par les expériences réitérées que nous avons successivement +exécutées à Orléans, au Mans, à Laval, que les aérostats sont +susceptibles, presque par tous les temps, de fournir à un général d'armée +un observatoire aérien d'où il peut embrasser d'un seul coup d'oeil le +champ de bataille. Mais, vers la fin de cette guerre malheureuse, on n'a +trouvé presque nulle part, hélas! un véritable champ de bataille, on n'a +vu guère que des <i>champs de déroute</i>! Il est certain que les aérostats +pourront être efficaces dans des temps moins désastreux et dans des +saisons plus clémentes!</p> + +<p><i>Dimanche 5 février</i>.—La discipline est rigoureuse à Laval, nul officier +ne peut, sous quelque prétexte que ce soit, quitter son poste. Cependant +sachant ce que parler veut dire, nous ne doutons pas que le mot armistice +dans les circonstances présentes signifie: paix. A quoi bon demeurer +inutilement ici, nos ballons ne se sauveront pas tout seuls. Faisons nos +efforts pour quitter Laval, allons à Bordeaux, et nous reverrons bientôt +Paris! C'était là notre rêve le plus cher.</p> + +<p>A force de démarches, de pourparlers, de diplomatie, le chef d'état-major +consent à nous donner nos feuilles de route pour Bordeaux. Nous partons le +lendemain, avec nos papiers en règle.</p> + +<p>Le voyage s'effectue dans des conditions de lenteur désespérante. Nous +passons par Rennes, Nantes, Poitiers et Bordeaux. Trois nuits consécutives +sont passées en chemin de fer.</p> + +<p><i>Jeudi 9 février</i>.—Le train s'arrête à Bordeaux à 7 heures du matin. +Impossible de voir M. Steenackers, il est tout aux élections. Il attend +avec impatience les résultats du scrutin, et ne se doute certainement pas +qu'ils ne lui seront pas favorables.</p> + +<p>Nous faisons la rencontre de trois aéronautes: MM. Martin, Turbiaux et +Vibert; ces deux derniers sont venus vers la fin de janvier, ils nous +racontent leurs intéressants voyages. M. Vibert est parti de Paris le 16 +janvier, dans le ballon <i>le Steenackers</i>, il est descendu en Hollande +après une longue traversée. Il avait avec lui deux caisses de dynamite, +matière fulminante effroyable, que mon ami M. Paul Champion a si bien +étudiée pendant le siège. On la destinait, parait-il, à l'armée de +Bourbaki. M. Turbiaux a quitté la gare du Nord le 18 janvier dans le +ballon <i>la Poste de Paris</i>, sa descente s'est opérée à Venray dans les +Pays-Bas. Quant à M. Martin, mon frère et moi avions déjà eu le plaisir +de faire sa connaissance à Tours. Il était parti de Paris le 30 novembre, +pour descendre à Belle-Ile-en-Mer, après un voyage vraiment dramatique. +Nous reparlerons plus tard de cette curieuse ascension.</p> + +<p><i>Vendredi 10 février</i>.—Mon frère rencontre un de ses anciens camarades +de l'école des Beaux-Arts, qui lui donne un laissez-passer prussien pour +Paris. Il part de suite, trop heureux de retrouver après tant d'aventures +son toit et ses foyers. Je suis présenté par un de mes amis à un avocat +distingué qui, pendant la guerre, a eu le courage et le dévouement d'aller +à Berlin même, recueillir des renseignements sur l'organisation militaire +en Prusse. Il a rapporté avec lui la liste de composition de tous les +régiments allemands, le nombre des tués et blessés, etc. La discrétion +m'impose de ne pas trop m'étendre en détails à cet égard. Je me rappelle +deux chiffres que je puis signaler au lecteur. Le nombre des soldats de +Bismark s'est élevé en France à un million cent quarante-sept mille. Autre +fait qui m'est resté gravé dans la tête, à la suite de la conversation si +intéressante que j'ai eue avec cet intelligent et hardi patriote. «Une des +causes de la force de l'Allemagne est l'instruction de ses habitants, il +n'y a dans tous les pays d'outre-Rhin que cinq hommes sur cent qui ne +sachent ni lire ni écrire. En France on en compte 70 pour cent!» N'est-ce +pas le cas de dire que les chiffres ont parfois une éloquence brutale, +mais significative!</p> + +<p><i>Lundi 13 février</i>.—La place du Théâtre, à Bordeaux, est couverte d'une +foule énorme. Des cuirassiers, des gardes nationaux entourent le théâtre +qu'ils protègent d'un mur vivant. L'Assemblée nationale est en séance! +C'est ce jour-là que la droite étouffe de ses cris la voix de Garibaldi, +de l'illustre général qui a prêté à la France le secours de son épée; la +population est exaspérée à la sortie des députés. On le serait à moins.</p> + +<p><i>Jeudi 16 février</i>.—La direction des télégraphes m'a enfin donné un +laissez-passer pour rentrer à Paris. Je vais partir.</p> + +<p>Bordeaux est toujours très-animé. Une haie compacte de gardes nationaux et +de soldats défend les abords du théâtre. Dans plusieurs rues avoisinantes, +on voit des nombreux escadrons de lanciers et de cuirassiers.—La +population est cependant bien calme et bien inoffensive. Elle ne semble +en aucune façon manifester le désir de faire l'assaut de l'Assemblée +nationale.</p> + +<p>Je pars pour Paris à 6 heures!</p> + +<p><i>Vendredi 17 février</i>.—Je viens de passer une nuit fatigante en chemin +de fer. J'écris tant bien que mal, pour tuer le temps, sur mon carnet de +voyage.</p> + +<p>A 8 heures on s'arrête à La Souterraine. On accroche à notre train +QUARANTE-CINQ fourgons de marchandises. Je les ai comptés un à un: +volailles, porcs et boeufs deviennent nos compagnons de voyage. Tout +le monde fête ces animaux si respectables aujourd'hui. Ils seront +certainement bien reçus à Paris! On ajoute deux machines à l'avant du +train, et l'on se met en marche bien péniblement.</p> + +<p>Je m'ennuie tellement dans mon wagon, que je pense à calculer le nombre +d'heures que nous avons passées en chemin de fer, pendant le siège de +Paris.—J'arrive à un total de 266 heures, soit 11 jours et 11 nuits en +cinq mois. O merveilles de la statistique, où ne me conduiriez-vous pas, +si je calculais les minutes et les secondes! Arrivés à 1 kilomètre de +Vierzon, nous restons en arrêt sur la voie quatre heures consécutives. +Il faut voir la tête échevelée des voyageurs et des malheureuses femmes, +chiffonnées par le voyage. Un tel trajet donne un peu l'idée de la prison +cellulaire.</p> + +<p>On est en gare à Vierzon à 10 heures du soir.</p> + +<p>—Messieurs, nous dit un chef d'équipe,—vous ne pouvez reprendre un train +qu'à cinq heures du matin.—Voilà la salle d'attente pour vous reposer.</p> + +<p>Les voyageurs ahuris se précipitent comme une avalanche dans les rues de +Vierzon, où l'on dîne tant bien que mal.</p> + +<p>Une heure après, on est revenu dans la salle d'attente, car il n'y a pas +un lit vide dans toute la ville. Nous sommes deux cents dans une salle +où l'on tiendrait trente à l'aise. Chacun se perche sur sa valise, ou se +couche par terre, et on attend là jusqu'à cinq heures du matin.</p> + +<p>Le lendemain, nous nous approchons sensiblement de la capitale! A mesure +que le train avance, l'émotion de tous est visible. Chacun va revoir ceux +qu'il aime après une longue et terrible absence, après d'épouvantables +désastres! Je n'oublierai jamais, pour ma part, la fin de ce voyage. +En passant à travers les environs de Paris, au milieu des campagnes +dévastées, les pensées les plus sombres dévorent mon esprit. Quel +spectacle navrant! Quelle douleur, quelle humiliation en voyant ces +soldats prussiens se promener sur les routes, ou monter la garde dans nos +gares!</p> + +<p>Près de Juvisy, les voyageurs qui sont dans le même compartiment que moi +me montrent sur la route un convoi d'approvisionnement prussien qui +attire l'attention générale. Un grand nombre de voitures uniformes, bien +construites, circulent sur le chemin, tirées par une belle locomotive +routière. Cette machine à vapeur vient de Berlin, elle fonctionne ici. Et +voilà dix ans que l'on dit en France que les machines routières ne valent +rien. Je compare ce convoi prussien, aux méchantes charrettes de l'armée +de la Loire!</p> + +<p>A 2 heures je suis à Paris. La grande ville est sombre et lugubre! Ses +habitants sont fatigués, abattus et consternés!</p> + +<p>Quel triste retour, après mon départ aérien du 30 septembre! C'est comme +le réveil après un beau rêve!</p> + +<p>Je retrouve mon frère Albert et mon frère aîné qui a servi dans les +bataillons de marche, et qui me raconte ses campagnes; je revois mes amis.</p> + +<p>L'un d'eux manque à l'appel. C'est Gustave Lambert, l'intrépide pionnier +du Pôle Nord. Il s'est engagé comme simple soldat, et une balle stupide, +lancée par quelque brute, a frappé au coeur cet homme d'élite, cet +apôtre d'une grande idée de science et d'initiative.—Gustave Lambert +m'embrassait la veille de mon départ, et se félicitait de voir les ballons +qu'il affectionnait contribuer à la défense de Paris.</p> + +<p>—Au revoir, me disait-il, bon courage, bonne chance! Nous nous +retrouverons bientôt. Vous continuerez vos ascensions. Quant à moi +j'irai au Pôle Nord.—Soldat aujourd'hui, je reprendrai demain ma grande +<i>toquade</i>.</p> + +<p>Gustave Lambert a été frappé le même jour que l'illustre peintre Regnault. +Ce jour-là les Prussiens, qui se prétendent les soldats de la science et +de la civilisation, ont pu se féliciter de leur besogne!</p> + +<p>C'est par son souvenir que je termine le récit de mes voyages, car +la dernière parole que je lui ai entendu prononcer s'appliquait aux +ballons-poste. «Mon cher ami, me disait-il le 28 septembre, la guerre est +une chose hideuse, monstrueuse, c'est un grand crime des peuples. Mais +tout homme de coeur dans ces moments-ci doit se dévouer pour son pays. Je +vous félicite de votre entreprise. En ballon vous allez rendre à votre +pays plus de services qu'en étant soldat, et vous êtes sur de ne tuer +personne.»</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>TROISIÈME PARTIE</h2> + +<p>HISTOIRE DE LA POSTE AÉRIENNE</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>I</h2> + +<p>Naissance des ballons-poste.—Stations militaires autour de Paris. Les +premiers départs avec l'ancien matériel.—Construction des aérostats.</p> + +<p>En retraçant dans les pages qui précèdent mes impressions de voyages +aériens pendant la guerre, je n'ai eu ni la volonté, ni la prétention de +me séparer de mes collègues; j'ai pensé que je ne devais pas écrire cet +ouvrage sans donner les détails que j'ai pu recueillir sur la <i>poste +aérienne</i>, sur les voyages les plus curieux des aéronautes improvisés de +la République, sur les courageux courriers à pied, qui tous ont droit au +même titre à la reconnaissance de leurs concitoyens pour les services +qu'ils ont rendus à la Patrie.</p> + +<p>On se rappelle que le 6 septembre 1870, les habitants des environs de +Paris reçurent l'invitation de rentrer immédiatement dans les murs de +l'enceinte.—Tous songent au départ, ils emportent les objets qui leur +sont précieux, brûlent les approvisionnements qu'ils ne peuvent soustraire +à l'ennemi. Le spectacle de cette émigration restera toujours présent à +l'esprit des Parisiens qui étaient là, aux portes des bastions, voyant +défiler les charrettes chargées de meubles, les voitures à bras couvertes +de paquets, les femmes, les enfants se pressant en files serrées, +comme dans les scènes bibliques de la fuite en Egypte! Mais il ne nous +appartient pas de raconter ces épisodes du siège, nous ne voulons rappeler +ici que des dates.</p> + +<p>Les Prussiens ce jour-là, étaient encore éloignés de Paris; avec la +rapidité foudroyante qui caractérise leurs mouvements, ils ne tardent pas +à investir la capitale. Le 19 septembre la voiture postale qui la +veille encore, avait emporté hors Paris des ballots, de dépêches, dut +rétrograder. Le 20, trois voitures, deux cavaliers, cinq piétons sont +lancés hors de l'enceinte. Un seul piéton nommé Létoile, parvient jusqu'à +Evreux, et peut en rapporter sept jours après 150 lettres en risquant +deux fois sa vie. Le 21, un des employés de la poste nous disait avec +stupéfaction: «Je n'oserais pas affirmer qu'une souris pourrait maintenant +franchir les lignes prussiennes!»</p> + +<p>La terre est fermée, on songe à l'eau, comme moyen de transport. Des +bouchons creux seront lancés dans la Seine qui les portera au dehors, +ou qui les amènera au dedans. Mais des barrages ont été construits par +l'ennemi qui a tout prévu. Un fil télégraphique a même été retiré par lui +du fond de la Seine. Les routes aquatiques sont interceptées comme les +chemins terrestres.</p> + +<p>L'air seul reste ouvert. On se souvient que Metz a déjà lancé des ballons +libres au-dessus des lignes ennemies. Paris enverra ses messagers planer +au milieu des nuages!</p> + +<p>Avant de songer à la poste aérienne, on avait pensé dès le lendemain du 1 +septembre, à organiser des aérostats militaires destinés à surveiller les +mouvements ennemis au moyen d'ascensions captives.—Le gouvernement +de l'Empire n'avait même pas voulu répondre aux offres de service des +aéronautes. M. de Fonvielle et moi, nous avions adressé chacun de notre +côté des pétitions au ministre de la guerre, nous proposant de suivre +l'armée du Rhin en ballon captif. Mais le major général Leboeuf ne voulait +compter que sur son propre génie, il n'aurait su que faire des ballons!</p> + +<p>Si le gouvernement du 1 septembre a échoué, on ne peut nier que sa bonne +volonté n'ait été à la hauteur de ses intentions. MM. Nadar, E. Godard +et W. de Fonvielle furent accueillis par le nouveau ministère, et +furent chargés successivement d'organiser trois postes d'observations +aérostatiques.</p> + +<p>Nadar s'installa place Saint-Pierre, avec le ballon <i>le Neptune</i> +appartenant à J. Duruof. Cet aérostat, dans lequel j'avais fait, en 1868, +l'ascension maritime de Calais et le voyage des Arts-et-Métiers à Laigle, +était en assez mauvais état, mais Duruof le répara; il put rester gonflé +quinze jours, et exécuter un grand nombre d'ascensions captives, dont +quelques-unes ne furent pas sans utilité. Eugène Godard gonfla, au +boulevard d'Italie, sa <i>Ville de Florence</i>, excellent aérostat, fort bien +construit; en 1869 M. Godard m'avait offert gracieusement l'occasion +de faire une ascension dans cet aérostat, à Dijon. M. de Fonvielle +fit réparer <i>le Céleste</i>, aérostat de 750 mètres que M. Giffard, son +propriétaire, avait généreusement offert au génie militaire, et dans +lequel j'étais encore monté en 1868. M. de Fonvielle fit quelques +tentatives à l'usine de Vaugirard.</p> + +<p>Ces trois postes aérostatiques devaient agir sous la surveillance d'une +commission présidée par le colonel Usquin. Il était question de me confier +une quatrième station, quand les nécessités nouvelles créées à la poste +par l'investissement de Paris, transformèrent ces ballons militaires en +ballons messagers.</p> + +<p>Il y avait encore à Paris six autres aérostats, l'<i>Impérial</i> qui faisait +partie du mobilier de la couronne, ballon pourri que l'on n'a jamais pu +réparer, l'<i>Union</i>, appartenant à Gabriel Mangin, qui après une tentative +d'ascension dut renoncer à boucher les trous de son ballon, que ses +collègues appelaient par ironie le ballon-passoire, tant il était criblé +de piqûres; le <i>Napoléon</i> et l'<i>Hirondelle</i>, deux méchants ballonneaux +appartenant à Louis Godard, le <i>Ballon captif de l'Exposition</i> construit +pas M. Giffard. J. Duruof avait encore laissé à Paris un petit aérostat de +400 mètres cubes, avec lequel M. Nadar fit quelques ascensions captives. +L'art de l'aérostation était tombé si bas, que la patrie des Montgolfier +ne comptait que quelques ballons usés par l'âge et le service. Mais on +tira parti tant bien que mal de tout ce matériel.</p> + +<p>Les ballons militaires furent achetés à la Commission, par +l'administration des Postes, et le premier départ fut organisé par M. +Nadar à la place Saint-Pierre.</p> + +<p>PREMIERS DÉPARTS DE PARIS.</p> + +<p><b>1re Ascension</b>. <i>23 septembre</i>.—J. Duruof s'éleva seul du pied des +buttes Montmartre à 8 heures du matin. Il emportait avec lui 125 +kilogrammes de dépêches. La traversée fut heureuse. L'aéronaute descendit +à 11 heures à Craconville, près Evreux.</p> + +<p><b>2eme ASCENSION</b>.—Le 25 du même mois le ballon de M. Eugène Godard, +<i>la Ville de Florence</i>, partait à 11 heures du boulevard d'Italie. +Il était monté par M. Mangin aéronaute et par M. Lutz, passager. Les +voyageurs descendirent sans accident à Vernouillet, près Triel, dans le +département de Seine-et-Oise. Les Prussiens n'étaient pas loin, Mangin dut +replier son ballon à la hâte, et charger des paysans de le cacher, car +il était impossible de songer à l'emporter sans courir les plus grands +dangers.</p> + +<p>Pendant que l'aéronaute s'occupe ainsi de son matériel, le voyageur, M. +Lutz, s'empare des dépêches importantes, court à Vernouillet prévenir les +autorités de son arrivée de Paris. Il file à Tours, et là il raconte qu'il +est venu seul, chargé d'une mission du gouvernement. Dans un hôtel, on m'a +dit qu'il s'était fait passer pour M. Nadar. Quel était le but de toutes +ces inventions? C'est ce que j'ai toujours ignoré.—Sur ces entrefaites, +Mangin arrive et se présente comme l'aéronaute de <i>la Ville de Florence</i>.</p> + +<p>—Mais, lui dit-on, nous l'avons déjà vu, cet aéronaute, il est ici, et +nous a affirmé qu'il était seul en ballon.</p> + +<p>De là des explications, des éclaircissements. On cherche M. Lutz. Il n'est +plus à Tours. Quelques jours après les journaux donnent de ses nouvelles. +Il a été arrêté à Dijon, puis on raconte qu'il a été fusillé comme espion. +Pendant quelques jours, mille récits se croisent au sujet de cet illustre +Lutz. Quel mystère est caché sous toutes ces aventures? On ne l'a jamais +bien su. Mais il ressort de tout cela que la conduite du voyageur de la +<i>Ville de Florence</i> est au moins singulière.</p> + +<p>Dans un récit qu'il a publié à Tours sur son voyage, il laisse entendre +qu'il était seul dans le ballon, et se présente comme <i>commissaire délégué +du gouvernement de la Défense nationale</i>.</p> + +<p><i>La Ville de Florence</i> avait à bord 300 kilogr. de dépêches et trois +pigeons qui sont revenus à Paris, apportant les nouvelles des aéronautes.</p> + +<p><b>3e ASCENSION</b>. <i>29 septembre</i>.—Louis Godard part de l'usine à gaz +de la Villette avec M. Courtin à 10 heures 30. Il a réuni par une grande +perche les nacelles des deux ballons <i>le Napoléon</i> (800 mèt. cub.) et +<i>l'Hirondelle</i> (500 mèt. cub.). Ces ballons se touchent à l'équateur et +ils comprennent entre eux un troisième petit aérostat de 40 mèt. cub. +L'appareil est un peu baroque, mais il ne s'en enlève pas moins dans de +bonnes conditions à 10 heures 30 du matin. Les deux ballons attachés qu'on +a appelés depuis les <i>États-Unis</i>, passent au-dessus des buttes Montmartre +et tombent à Mantes à 1 heure de l'après-midi. Nous donnons le récit du +voyage d'après le <i>Moniteur officiel</i> de Tours.</p> + +<p>«M.J.-G. Courtin, fournisseur de l'armée, chargé de conduire les dépêches +du gouvernement, est parti jeudi de Paris. L'aéronaute, Louis Godard, +commandait l'escadrille aérienne, qui se composait de deux ballons et de +deux nacelles, liés ensemble et marchant de conserve. Le poids total des +dépêches confiées à M. Courtin s'élevait à 83 kilogrammes.</p> + +<p>«Le départ a eu lieu jeudi, à 10 heures du matin, à l'usine à gaz de la +Villette. Nos voyageurs ont passé sur le Mont-Valérien à 800 mètres de +hauteur. Après avoir dépassé la forteresse, à deux kilomètres environ, +ils ont essuyé quelques coups de feu, qui naturellement n'ont point porté +jusqu'à eux. Ils ont jeté du lest, et se sont élevés jusqu'à 1,500 mètres. +Ils étaient en ce moment sur la forêt de Saint-Germain, d'où les Prussiens +ont, avec le même insuccès, tiré sur les ballons. Faute de vent, ils +ont plané assez longtemps et ont dû redescendre à 800 mètres, afin de +rencontrer un courant.</p> + +<p>«Le reste du voyage aérien s'est accompli sans encombre et sans incidents.</p> + +<p>«M.J.-G. Courtin et M. Godard ayant traversé Mantes, ont pris leurs +dispositions pour atterrir.</p> + +<p>«C'est à trois kilomètres de cette ville qu'ils ont touché terre; mais +ils ont été traînés pendant au moins 150 mètres. Ils étaient dans cette +position désagréable, quand une troupe de cavaliers est arrivée sur eux +ventre à terre. Ils ont pris ces hommes pour des Prussiens et se sont crus +perdus. Heureusement la troupe était commandée par M. Estancelin, qui est +chargé d'organiser la défense dans le nord-ouest, et qui s'est empressé, +après avoir aidé nos voyageurs à prendre terre, de donner à l'envoyé du +gouvernement une escorte pour gagner Mantes, où son arrivée a causé une +alerte, car les Prussiens étaient d'un côté de la ville pendant que M. +Courtin y entrait de l'autre.</p> + +<p>«Celui-ci a été parfaitement accueilli, et a reçu, avec une ovation, des +offres de services de tout le monde. Une voiture à deux chevaux a été mise +immédiatement à sa disposition pour gagner Evreux.»</p> + +<p><b>4e ASCENSION</b>. <i>30 septembre</i>.—<i>Le Céleste</i>, 750 mètres; aéronaute, +G. Tissandier. Pas de passager. J'ai donné, dans la première partie de cet +ouvrage, tous les détails de mon ascension, mais je crois devoir rapporter +ici quelques faits curieux qui se rattachent à l'histoire générale des +ballons-poste. Je ne devais pas d'abord partir dans <i>le Céleste</i>; ce +ballon était réservé à un autre aéronaute, homme d'affaires généralement +aussi connu que peu estimé, que je demanderai permission de ne désigner +que sous le nom de M.X...</p> + +<p>X..., avec l'aplomb qui le caractérise, s'en va trouver M. Jules Favre.</p> + +<p>—Monsieur le ministre, dit-il, je suis désigné par M. Rampont pour partir +comme courrier de la poste dans un ballon. Avez-vous des recommandations à +me faire?</p> + +<p>—Certainement, dit M.J. Favre; voici un mot pour le ministre de +l'intérieur, on vous donnera des instructions et vous reviendrez me voir.</p> + +<p>X..., armé de ce document, court chez M. Rampont.</p> + +<p>—Monsieur le directeur des postes, dit-il avec un aplomb toujours +croissant, le ministre des affaires étrangères m'a chargé d'une mission +importante en province. Voici un mot de sa main qui le prouve. J'ai fait +des ascensions; voulez-vous me confier la direction d'un de vos ballons?</p> + +<p>—Comment donc, dit M. Rampont, vous êtes recommandé par le ministre des +affaires étrangères, vous partirez de suite.</p> + +<p>Malheureusement pour X..., le bout de l'oreille s'est montré au dernier +moment, on a été aux renseignements, aux informations. La trame qu'il +avait si bien cousue s'est emmêlée subitement. X... n'est jamais sorti de +Paris en ballon. Je l'ai remplacé dans <i>le Céleste</i>.</p> + +<p>La veille de son départ, X... me disait:</p> + +<p>—Vous partez après moi. Vous me retrouverez à Tours. Si vous voulez, je +vous nommerai préfet. J'ai une mission très-importante; je suis chargé de +désigner des candidats pour les préfectures et les sous-préfectures.</p> + +<p>Jusqu'où n'aurait pas été ce trop habile escamoteur, s'il avait pu +débarquer à Tours? Il avait des lettres des membres du gouvernement. Que +d'histoires il aurait pu forger, sachant que la vérification de ses récits +était impossible! X... serait peut-être devenu général en chef.</p> + +<p>Pour compléter les informations relatives à la quatrième ascension du 30 +septembre, je donne le texte des proclamations que j'ai jetées au nombre +de 10,000 sur la tête des Prussiens.</p> + +<p>Chaque proclamation était imprimée en deux colonnes sur une feuille +de papier format in-8°. La colonne de gauche était imprimée en texte +allemand, celle de droite était la traduction française de ce document.</p> + +<p>TEXTE FRANÇAIS DES PROCLAMATIONS LANCÉES EN BALLON SUR LES CAMPS +PRUSSIENS.</p> + +<p>«Au commencement de la guerre, la nation allemande a pu croire que la +nation française encourageait l'Empereur Napoléon III dans ses projets +d'agression.</p> + +<p>«La nation allemande a pu se convaincre depuis la chute de l'Empereur que +la nation française veut la paix. Elle désire vivre unie avec l'Allemagne, +sans contrarier son mouvement d'unité, qui profitera aux deux peuples.</p> + +<p>«Il semblerait d'abord naturel que les deux nations missent bas les +armes et cessassent de s'entre-tuer. «La France a reconnu qu'elle était +responsable des fautes de son gouvernement. Elle a déclaré être prête à +réparer les maux que ce gouvernement a faits.</p> + +<p>«L'Allemagne laissée à elle-même accepterait de grand coeur ces conditions +honorables. Elle a montré sa vaillance et sa science militaires. Elle n'a +aucun intérêt à continuer cette lutte qui la ruine et lui enlève ses plus +glorieux enfants.</p> + +<p>«Mais l'Allemagne n'est pas libre.</p> + +<p>«Elle est dominée par la Prusse, et la Prusse elle-même est sous la main +d'un monarque et d'un ministre ambitieux.</p> + +<p>«Ce sont ces deux hommes qui ont repoussé la paix qu'on leur offrait. Ils +veulent satisfaire leur vanité en enlevant Paris. Paris résistera jusqu'à +la dernière extrémité; Paris peut être le tombeau de l'armée assiégeante.</p> + +<p>«Dans tous les cas, le siège sera long; voici l'Allemagne hors de chez +elle tout l'hiver, et l'absence de la fleur de la population laisse les +familles dans la misère.</p> + +<p>«Jusques à quand les peuples seront-ils la dupe de ceux qui les +gouvernent? Ce sont les rois et leurs ministres qui les poussent les uns +contre les autres à des a combats homicides. Commandée par Napoléon, la +France marchait à la bataille; maintenant que Napoléon est renversé, elle +ouvre les bras à l'Allemagne. Sans doute elle défendra pied à pied son +foyer, elle ne se laissera rien enlever de son sol; mais aussi elle prend +l'engagement de respecter celui de ses voisins. Elle leur propose une +alliance fraternelle. Que l'Allemagne ne soit pas plus longtemps l'esclave +d'une ambition aveugle; qu'elle ne lui donne plus ses enfants à égorger.»</p> + +<p>On a renoncé à ces proclamations qui ne produisaient sans doute pas grand +effet sur les Allemands. Il parait en outre que des paysans français, en +ayant ramassé quelques-unes, avaient cru qu'elles étaient lancées par un +ballon prussien; ils se seraient empressés de tirer des coups de fusil sur +l'aérostat.</p> + +<p>ESSAI D'UN BALLON LIBRE.</p> + +<p>Le jour même du départ du <i>Céleste</i>, Eugène Godard lançait, au boulevard +d'Italie, un petit ballon libre muni de sacs de lettres qui devaient +tomber successivement durant le voyage, au moyen d'un système automatique +très-simple. Ce début ne fut pas heureux. Le ballonneau tomba près des +remparts au milieu d'un retranchement prussien.</p> + +<p>L'accident ne tarda pas à être connu à Paris, mais il fut singulièrement +exagéré; quelques journaux racontèrent que les Allemands avaient fait la +capture d'un ballon monté, le 30 septembre. Cet aérostat ne pouvait être +que le <i>Céleste</i>. La nouvelle parvint aux oreilles de mes amis qu'elle +émut d'autant plus vivement que mes pigeons sont arrivés à Paris ayant +perdu leurs dépêches. Heureusement, mon frère Albert avait pu suivre mon +ballon pendant plus d'une heure, il affirma que je devais être sauvé. +Mon ami de Fonvielle, dans la <i>Liberté</i>, eut l'obligeance de donner +d'excellentes raisons sur l'improbabilité de ma capture. Il disait vrai.</p> + +<p>On renonça aux ballons libres, et il fut décidé que les dépêches de la +poste ne seraient plus confiées qu'à des aéronautes.</p> + +<p>CONSTRUCTION DES BALLONS-POSTES</p> + +<p>Les quatre premiers voyages aériens exécutés dans de bonnes conditions du +23 au 30 septembre, ont réellement fondé la poste aérienne. A compter de +ce jour, l'administration décida que des ballons neufs, fabriqués dans +de bonnes conditions, devaient sortir régulièrement de Paris. La plus +vigoureuse impulsion fut donnée à la construction de ces aérostats.</p> + +<p>La direction des postes confia l'organisation de deux ateliers de +fabrication aérostatique à M. Eugène Godard d'une part, et à MM. Yon et +Camille d'Artois d'autre part.</p> + +<p>M. Eugène Godard est un praticien d'un mérite incontestable; il a exécuté +dans sa vie plus de 800 voyages en ballon, et construit un nombre +considérable d'aérostats. On ne pouvait mieux choisir pour accélérer une +construction si spéciale. Eugène Godard s'installa à la gare du Nord.</p> + +<p>MM. Yon et Camille d'Artois organisèrent à leur tour un atelier +aérostatique à la gare du Nord. M. Yon est l'habile constructeur des +admirables ballons captifs créés par M. Giffard; c'est en même temps +un aéronaute distingué. Quant à M. Camille d'Artois, ses ascensions +publiques, à l'Hippodrome et à bord du <i>Géant</i>, lui ont acquis un juste +renom dans l'art de la navigation aérienne. M. Nadar s'était d'abord +chargé des opérations aérostatiques de la gare du Nord, mais il se retira +bientôt.</p> + +<p>Voici quelles étaient les conditions des traités acceptés entre ces +messieurs et l'administration des postes: «Les ballons devaient être de la +capacité de 2,000 mètres cubes, en percaline de première qualité, vernie +à l'huile de lin, munis d'un filet en corde de chanvre goudronné, d'une +nacelle pouvant recevoir quatre personnes et de tous les apparaux +nécessaires: soupape, ancres, sacs de lest, etc.</p> + +<p>«Les ballons devaient supporter l'expérience suivante: Remplis de gaz, +ils devaient demeurer pendant dix heures suspendus, et, après ce temps +d'épreuve, soulever encore un poids net de 500 kilogrammes.</p> + +<p>«Les dates de livraison étaient échelonnées à époques fixes: 50 francs +d'amende étaient infligés aux constructeurs pour chaque jour de retard. Le +prix d'un ballon remplissant ces conditions était de 4,000 francs, dont +300 francs pour l'aéronaute, que procurait le constructeur. Le gaz était à +part. C'est ce prix qui a été primitivement payé par la direction générale +des postes, au comptant, aussitôt l'ascension effectuée, le ballon hors de +vue. Il a été réduit postérieurement à 3,500 francs, plus 500 francs dont +300 francs pour le gaz et 200 francs pour l'aéronaute. A ces frais il faut +ajouter des sommes pour valeur d'accessoires, dont le a montant a varié +de 300 à 600 francs par ascension, Le <i>Davy</i>, ne cubant que 1,200 mètres +cubes, n'a coûté que 3,800 francs[9].»</p> + +<p class="footnote">[Note 9: Extrait du <i>Journal officiel</i>, n° du 2 mars 1871.]</p> + +<p>La construction des ballons, une fois mise en train, s'exécuta avec une +grande rapidité.</p> + +<p>Nous croyons devoir donner ici quelques détails techniques sur la +fabrication des aérostats si peu connus généralement dans la masse du +public.</p> + +<p>L'étoffe qui convient le mieux pour la construction d'un aérostat est sans +contredit la soie; mais la soie est d'un prix très-élevé; on la remplace +souvent par un tissu de toile ou de coton qui, une fois verni, est +suffisamment imperméable pour contenir sans déperdition les masses de gaz +d'éclairage ou d'hydrogène qui doivent l'emplir. C'est ce qui a été fait, +comme on l'a vu, pour les nouveaux ballons du siège.</p> + +<p>La forme à donner à un aérostat peut être variable; mais il est certain +que la sphère offre de grands avantages et une incontestable supériorité, +puisqu'elle est la figure qui offre le moins de surface sur le plus grand +volume.</p> + +<p>Nous n'entrerons pas dans les détails géométriques de la coupe de +l'étoile; l'épure étant faite, supposons que nous n'avons plus qu'à réunir +les fuseaux et à les coudre pour former l'aérostat sphérique. Cette +couture s'exécute aujourd'hui très-facilement à l'aide de la machine à +coudre, que les aéronautes de profession ont d'abord voulu bannir, mais à +laquelle ils ont dû bientôt reconnaître une grande supériorité. M. Eugène +Godard est resté presque seul partisan des coutures à la main. Ses ballons +étaient cousus par des ouvrières.</p> + +<p>Le ballon de coton n'est pas imperméable, et laisse échapper le gaz avec +une telle rapidité qu'il ne pourrait certainement pas être gonflé, même au +moyen du gaz de l'éclairage, si on ne prenait soin de le vernir. Le vernis +employé est tout simplement de l'huile de lin cuite avec de la litharge. +On a l'habitude de l'employer à chaud et de l'étendre a l'aide de tampons +sur toute la surface intérieure et extérieure de l'aérostat.</p> + +<p>Le ballon est muni à sa partie supérieure d'une soupape qui est destinée à +laisser échapper du gaz au gré de l'aéronaute, pendant toute la durée de +l'ascension. Les soupapes sont formées de deux clapets qui s'ouvrent, de +l'extérieur à l'intérieur, sous la traction d'une corde que l'on tire de +la nacelle. Pour que la fermeture soit hermétique, on lute les joints avec +un mélange de suif et de farine de lin que l'on nomme <i>cataplasme</i>. On +voit que cet organe est très-grossier, et qu'il serait bien facile de le +perfectionner; mais le temps était trop rare pendant le siège pour qu'il +ait été possible de songer aux innovations qui nécessitent des recherches +longues et minutieuses.</p> + +<p>La sphère d'étoffe, munie de sa soupape à sa partie supérieure, est +pourvue à sa partie inférieure d'une ouverture que l'on appelle +<i>appendice</i>, et qui reste toujours béante pendant l'ascension, afin de +permettre au gaz, dilaté par suite de la diminution de pression, de +trouver une issue. Sans cette précaution, l'aérostat pourrait éclater +par suite de la force expansive du gaz. Le ballon est recouvert dans sa +totalité d'un vaste filet attaché à la soupape, et qui se termine vers la +partie de l'appendice par trente-deux cordes qui servent à y attacher la +nacelle. Celle-ci se fixe au filet par l'intermédiaire d'un cercle de bois +pourvu de trente-deux petites olives de bois, appelées <i>gabillots</i>, +qui s'ajustent dans les boucles façonnées à la partie inférieure des +trente-deux cordes du filet. Huit autres gabillots permettent d'attacher +la nacelle au cercle par les cordes dont elle est munie. Le cercle +que nous venons de décrire est un des organes les plus essentiels de +l'aérostat, il est régulièrement fixé au filet et sert de point d'attache +à l'ancre, qui est l'engin d'arrêt à la descente. Il répartit uniformément +les tractions, et donne à tout l'appareil une grande élasticité.</p> + +<p>La nacelle est confectionnée en osier souple, flexible. C'est +incontestablement la meilleure substance à employer pour construire un +esquif propre à supporter des chocs, des traînages, sans se détériorer +et sans blesser les touristes aériens qui s'y sont confiés. On tresse un +véritable panier d'osier avec les huit cordes d'attache, qui passent par +le plancher de la nacelle et en font, pour ainsi dire, partie intégrante. +Deux banquettes permettent aux aéronautes de s'asseoir commodément.</p> + +<p>Le ballon, tel que nous venons de le décrire, est prêt à gravir l'espace +quand il est gonflé de gaz de l'éclairage. En effet, ce gaz a une densité +de 0gr.650, c'est-à-dire qu'un mètre cube dans l'air aura une force +ascensionnelle de 730 grammes environ. Les ballons du siège ont 2,000 +mètres cubes, ils auront donc une force ascensionnelle de 1,460 +kilogrammes. L'étoffe, le filet et la nacelle réunis ne pèsent guère +plus de 500 kilogrammes; il nous reste 960 kilogrammes pour le poids des +voyageurs, du sable de lest et des organes d'arrêt.</p> + +<p>Quand un ballon s'élève, il tend bientôt à se mettre en équilibre, il a +perdu une certaine quantité de gaz par l'appendice; il en perd constamment +de petites quantités, si, comme il arrive souvent, il n'est pas +parfaitement imperméable; en outre, il se refroidit, et le gaz, se +contractant, est encore privé d'une partie de sa force ascensionnelle. +Livré à lui-même, le ballon, après avoir atteint le sommet de sa course, +tendrait immédiatement à redescendre et ne tarderait pas à revenir à +terre. Pour empêcher cette descente, l'aéronaute allège sa nacelle; il +jette par-dessus bord un corps pesant qu'on appelle le <i>lest</i>, et qui se +compose de sable tamisé. Ce sable forme un nuage floconneux qui ne tombe à +terre que lentement et sous forme de grains imperceptibles, incapables de +causer le moindre dégât, comme cela ne manquerait pas d'arriver si l'on +jetait du haut des airs des pierres ou des corps non divisés.</p> + +<p>Pour que la description de l'aérostat soit complète, il faut encore que +nous parlions des organes d'arrêt, dont on doit se munir pour assurer le +retour à terre. L'aéronaute emporte à bord une ancre évasée, non pas +une ancre de marine qui ne mordrait pas dans les champs, mais un engin +confectionné pour les ascensions aérostatiques. On pourrait encore se +munir d'un grappin à six branches, qui est même préférable à l'ancre, au +dire de quelques vieux marins de l'atmosphère. Enfin, il est indispensable +de ne pas oublier le <i>guide-rope</i>, un des engins essentiels du ballon. +Qu'est-ce que le guide-rope? C'est tout simplement une corde de 150 mètres +de long, qui s'attache au cercle et que l'on laisse pendre dans l'espace. +En l'air, elle n'est d'aucun usage; mais il n'en est pas de même au retour +à terre. D'abord, si l'aéronaute touche terre, il sait qu'il est à 150 +mètres du sol, puisqu'il connaît la longueur de sa corde, et quand il +revient des hautes régions, l'oeil le plus expert ne sait guère apprécier +les distances. Ce sera donc un véritable guide, d'où le nom qui lui a +été donné, <i>rope</i>, voulant dire câble en anglais. En outre, si le ballon +descend, le guide-rope va successivement toucher terre dans toute sa +longueur, et il délestera l'aérostat, en amortissant le premier choc. +Cette corde agit donc encore comme un véritable ressort qui empêche +le retour vers le sol d'être trop brusque. Si l'ancre ne mord pas +immédiatement, le guide-rope sera traîné à la remorque du ballon; mais +il tendra à l'arrêter; car il produira contre le sol une résistance de +frottement considérable; il pourra même s'enrouler autour d'un obstacle, +d'un arbre, d'un poteau, et enfin offrir prise aux braves paysans qui ne +manquent pas de venir en aide aux ballons quand ils le peuvent. +Cette simple corde qui pend après le cercle est donc d'une utilité +extraordinaire; c'est à l'illustre aéronaute anglais Green que revient +l'honneur de l'avoir employée le premier. L'invention, direz-vous, est +bien simple. Sans doute, mais personne n'y avait songé avant lui, et vous +et moi, peut-être, ne penserions pas au guide-rope sans le vieux Green.</p> + +<p>L'armement ainsi opéré est à peu près complet; il ne faut pas oublier de +mettre dans les bottes de la nacelle un bon couteau, quelques cordelettes, +des couvertures, et des vivres froids; quelques bonnes bouteilles de vin, +un carafon d'eau-de-vie, ne sont pas non plus à dédaigner, car l'air des +nuages donne un appétit d'enfer.</p> + +<p>Pour connaître sa route dans l'air, l'aéronaute emporte une boussole; s'il +voit la terre, il reconnaît le sillage tracé par le ballon et l'aiguille +aimantée lui donne sa route. Le baromètre indique enfin avec une grande +précision les altitudes au-dessus du niveau de la mer.</p> + +<p>Les constructeurs aérostatiques du siège de Paris fabriquèrent environ +soixante ballons de 2,000 mètres cubes. L'installation de M. Eugène Godard +à la gare d'Orléans offrait un aspect merveilleux. D'un côté des femmes +cousaient les fuseaux du ballon, de l'autre des marins confectionnaient +les filets. Ailleurs enfin, le vernis s'étalait sur les aérostats cousus.</p> + +<p>Au milieu de la gare, quelques ballons gonflés d'air séchaient leur couche +de vernis. Ils dominaient le sol comme le dos immense de ces cétacés qui +forment des îles flottantes au milieu de l'Océan.</p> + +<p>Les aérostats de M. Godard étaient à côtes bicolores bleues et rouges, ou +jaunes. Ceux de MM. Yon et Camille d'Artois étaient blancs. Cette couleur +est la meilleure sans contredit, car elle reflète, au lieu de les +absorber, les rayons lumineux. Un ballon blanc doit être moins sensible +aux dilatations et aux contractions brusques qu'un aérostat coloré.</p> + +<p>L'ASCENSION.</p> + +<p>MM. Eugène Godard, Camille d'Artois et Yon étaient chargés de trouver des +aéronautes destinés à s'élever dans les ballons-poste. Les braves marins +jouèrent ici un rôle très-important, car sur soixante-quatre ballons, il +y en eut trente qui furent conduits dans les airs par nos loups de mer, +transformés en <i>loups aériens</i>.</p> + +<p>On donnait quelques leçons préliminaires aux novices, mais quelles leçons! +Une nacelle était pendue à une des poutres de fer de la gare, l'élève y +grimpait et criait le «lâchez tout.» Mais il va sans dire qu'il restait en +place. On lui faisait jeter du lest et tirer une corde de soupape. Puis il +lançait son ancre et simulait l'atterrissage. Singulier apprentissage qui +rappelle les leçons de natation à calle sèche.</p> + +<p>Le jour de l'ascension désigné, les passagers arrivaient au lieu du +départ, et remettaient leurs destinée entre les mains de l'apprenti +aéronaute. Ils s'élevaient dans les airs quelquefois par une nuit noire, +marchant à l'inconnu. Ma foi, quand on a pratiqué les ballons, qu'on a +souvent gravi les hautes régions de l'air, on ne peut s'empêcher d'admirer +le courage et le dévouement de ces hardis explorateurs. Ici le mot +dévouement n'est pas exagéré, car les aéronautes sont partis de Paris en +ballon pour une somme insignifiante, quelques-uns ne recevaient comme +gratification pécuniaire que deux cents francs à peine. Je n'oublierai +jamais la stupéfaction d'un Anglais que j'ai vu à Tours et qui me disait:</p> + +<p>—O monsieur! comme on doit vous payer pour entreprendre de tels voyages! +Une ascension faite au-dessus des Prussiens, cela vaut deux mille livres +sterling.</p> + +<p>—Je ne sais ce que cela vaut, monsieur. Mais en France ces choses-là ne +se font pas, ou se font pour rien.</p> + +<p>Le brave Anglais n'a pas cru un mot de ce que je lui disais.</p> + +<p>—Cela vaut cinquante mille francs, répétait-il.</p> + +<p>Au moment du départ d'un ballon-poste, MM. Bechet, sous-directeur des +postes, ou Chassinat, directeur des postes de la Seine, apportaient les +ballots de lettres et les dépêches. Enfin M. Hervé-Mangon, avec un zèle +bien louable, donnait les renseignements météorologiques sur la direction +du vent, son intensité, etc. MM. Bechet, Chassinat et Hervé-Mangon ont +passé le temps du siège à se lever à trois heures du matin, ou à une +heure, pour assister aux départs; la part qu'ils ont prise à la poste +aérienne ne sera pas oubliée: mais que de dérangements inutiles, que de +peine perdue! Souvent le vent n'était pas assez vif, on ne pouvait pas +partir; ou il était trop violent, et au dernier moment l'aérostat volait +en éclats.</p> + +<p>L'organisation du service des ballons-poste a été en définitive créée avec +la plus grande régularité, la plus remarquable précision. Cette +création restera un vrai titre de gloire pour M. Rampont et pour les +administrateurs de la poste française.</p> + +<p>Dans les circonstances graves, M.E. Picard donnait lui-même des +recommandations aux aéronautes. Car quelques ballons avaient à porter hors +Paris les nouvelles les plus importantes que les Prussiens ne pouvaient +pas intercepter au-dessus des nuages.</p> + +<p>Continuons à présent l'énumération des voyages aériens en nous fixant sur +ceux qui offrent le plus d'intérêt.</p> + +<p>DÉPARTS DE BALLONS EN OCTOBRE 1870.</p> + +<p>VOYAGE DE H. GAMBETTA.</p> + +<p><b>5e et 6e Ascensions</b>. <i>7 octobre</i>.</p> + +<p>1° L'<i>Armand Barbès</i>, 1,200 mèt. cubes. Aéronaute, J. Trichet; passagers, +MM. Gambetta et Spuller.</p> + +<p>2° <i>Le George Sand</i>, 1,200 mèt. cubes. Aéronaute, J. Revilliod; passagers, +deux Américains et un sous-préfet.</p> + +<p>Le double départ de l'<i>Armand Barbès</i> et du <i>George Sand</i> s'est effectué +dans des conditions assez dramatiques, comme l'ont raconté les journaux +de Paris. Nous cédons la parole au <i>Gaulois</i> du 7 octobre qui a donné des +détails curieux sur ces mémorables ascensions:</p> + +<p>«Une foule énorme attendait ce matin, sur la place Saint-Pierre à +Montmartre, le départ des ballons l'<i>Armand Barbès</i> et le <i>George Sand</i>, +ce n'était pas un vain sentiment de curiosité qui excitait l'avide anxiété +de cette population; on venait d'apprendre que chacun de ces aérostats +emportait des voyageurs entreprenant courageusement ce périlleux voyage +avec d'importantes missions.</p> + +<p>«Dans la nacelle de l'<i>Armand Barbès</i>, conduit par M. Trichet, prirent +place Gambetta et son secrétaire Spuller; dans celle du <i>George Sand</i>, +dirigé par M. Revilliod, montèrent MM. May et Raynold, citoyens +américains, chargés d'une mission spéciale pour le gouvernement de la +défense, et un sous-préfet.</p> + +<p>«On remarquait dans l'enceinte Charles et Louis Blanc, MM. Rampont et +Charles Ferry, et le colonel Husquin.</p> + +<p>«MM. Nadar, Dartois, et Yon dirigeaient, avec l'autorité et l'entrain +qu'on leur connaît, le double départ.</p> + +<p>«Les dernières poignées de main échangées au milieu de l'émotion générale, +au cri de «lâchez tout!» les deux ballons s'élevèrent majestueusement.</p> + +<p>«Il était onze heures dix minutes.</p> + +<p>«Une immense clameur de: «Vive la République!» retentit sur la place et +sur la butte; les hardis voyageurs agitaient leurs chapeaux et leurs voix +répétaient comme un écho lointain le cri de la foule.</p> + +<p>«Par une illusion d'optique, lorsque les ballons franchirent la butte +Montmartre, ils se dirigeaient vers le nord-est, l'on crut qu'ils +descendaient et allaient échouer dans la plaine. La foule désespérée, +anxieuse, tumultueuse, escalada la butte. Les factionnaires marins eurent +toutes les peines du monde à la retenir: il fallut qu'elle vit les +deux ballons continuer leur route poussés par un vent qui (d'après les +observations faites) filait dix lieues à l'heure.</p> + +<p>«On attend impatiemment le retour des pigeons voyageurs qui nous diront où +les deux aérostats ont atterri.»</p> + +<p>Le <i>Moniteur universel</i> du 10 octobre (édition de Tours) peut aujourd'hui +satisfaire la curiosité de ceux qui n'ont qu'une vague connaissance des +péripéties du voyage de M. Gambetta. «Poussés par un vent très-faible, dit +ce journal, les deux aérostats ont laissé Saint-Denis sur la droite; mais +à peine avaient-ils dépassé la ligne des forts, qu'ils ont été assaillis +par une fusillade partie des avant-postes prussiens; quelques coups de +canon ont été aussi tirés sur eux. Les ballons se trouvaient alors à la +hauteur de 600 mètres, et les voyageurs aériens ont entendu siffler les +balles autour d'eux; ils se sont alors élevés à une altitude qui les a mis +hors d'atteinte; mais, par suite de quelque accident ou de quelque fausse +manoeuvre, le ballon qui portait le ministre de l'intérieur s'est mis à +descendre rapidement, et il est venu prendre terre dans un champ traversé +quelques heures avant par des régiments ennemis, et à une faible distance +d'un poste allemand. En jetant du lest, il s'est relevé, et a continué sa +route. Il n'était qu'à deux cents mètres de hauteur lorsque, vers Creil, +il a reçu une nouvelle fusillade, dirigée sur lui par des soldats +wurtembergeois. En ce moment, le danger était grand; heureusement les +soldats ennemis avaient leurs armes en faisceau; avant qu'ils les eussent +saisies, le ballon, allégé de son lest, remontait à huit cents mètres; +les balles ne l'ont pas plus atteint que la première fois, mais elles ont +passé bien près des voyageurs, et M. Gambetta a eu même la main effleurée +par un projectile.</p> + +<p>«L'<i>Armand Barbès</i> n'était pas au terme de ses aventures.</p> + +<p>«Manquant de lest, il ne se maintint pas à une élévation suffisante; il +fut encore exposé à une salve de coups de fusils partie d'un campement +prussien, placé sur la lisière d'un bois, et alla, en passant par dessus +la forêt, s'accrocher aux plus hautes branches d'un chêne où il resta +suspendu; des paysans accoururent, et, avec leur aide, les voyageurs +purent prendre terre, près de Montdidier, à 3 heures moins un quart. +Un propriétaire du voisinage passait avec sa voiture, il s'empressa de +l'offrir à M. Gambetta et à ses compagnons, qui eurent bientôt atteint +Montdidier, et se dirigèrent sur Amiens. Ils y arrivèrent dans la soirée +et y passèrent la nuit.</p> + +<p>«Le voyage du second ballon a été marqué par moins de péripéties. Après +avoir essuyé la première fusillade, il a pu se maintenir à une assez +grande hauteur pour éviter un nouveau danger de ce genre; il est allé +descendre, à 4 heures, à Crémery près de Roye, dont les habitants ont +très-bien accueilli les voyageurs. M. Bertin, fabricant de sucre et maire +de Roye, a donné l'hospitalité pour la nuit à l'aéronaute; son adjoint a +logé chez lui les deux Américains.</p> + +<p>«Le lendemain, samedi, l'équipage du second ballon rejoignait celui du +premier à Amiens, et l'on partait ensuite de cette ville à midi. A Rouen, +où l'on arriva ensuite, M. Gambetta fut reçu par la garde nationale, et +prononça un discours qui excita l'enthousiasme. De Rouen, M. le ministre +et ses compagnons de route se dirigèrent sur le Mans; ils y couchèrent, et +en partirent le lendemain, dimanche, à 10 heures et demie[10].»</p> + +<p class="footnote">[Note 10: «Le 10 octobre on lisait dans le <i>Journal officiel</i> +de Paris: Le gouvernement a reçu ce soir une dépêche ainsi conçue: +«Montdidier (Somme), 8 heures du soir. Arrivée après accident en forêt +à Epineuse. Ballon dégonflé. Nous avons pu échapper aux tirailleurs +prussiens, et grâce au maire d'Epineuse, venir ici, d'où nous partons dans +une heure pour Amiens, d'où voie ferrée jusqu'au Mans et à Tours. Les +lignes prussiennes s'arrêtent à Clermont, Compiègne et Breteuil dans +l'Oise. Pas de Prussiens dans la Somme. De toutes parts on se lève en +masse. Le gouvernement de la défense nationale est partout acclamé.»</p> + +<p>Cette dépêche avait été apportée par un joli pigeon gris, compagnon de +voyage aérien du ministre de l'intérieur.—On l'appella depuis Gambetta.]</p> + +<p><b>7e Ascension</b>. <i>12 octobre</i>.—Le ballon <i>le Washington</i> (2,000 mèt. +cub.), conduit par M. Bertaux, reçoit dans sa nacelle M. Van Roosebecke, +propriétaire de pigeons, et M. Lefebvre, consul de Vienne.—Il porte en +outre 300 kilogr. de dépêches et 25 pigeons. L'aérostat part de la gare +d'Orléans à 8 heures 30 du soir et tombe à 11 heures 30 près de Cambrai.</p> + +<p>A la descente, le vent est assez violent, l'aéronaute M. Bertaux, en +jetant l'ancre, tombe de la nacelle et fait une chute terrible dans un +champ de betteraves. MM. Van Roosebecke et Lefebvre sont emportés dans la +nacelle avec une violence extrême, ils subissent un traînage périlleux, +mais le ballon se déchire et s'arrête; les voyageurs en sont quittes pour +l'émotion.</p> + +<p>Quant à M. Bertaux, il était déjà malade, poitrinaire en sortant de Paris. +Il a fait partie, d'Orléans au Mans, comme nous l'avons raconté, de la +compagnie des aérostiers militaires. Il a trouvé la mort, en revenant +à Paris après l'armistice. C'était un jeune homme plein d'avenir; +littérateur et poëte, il avait composé plusieurs volumes de poésies, il +s'était lancé avec passion dans les aventures de la navigation aérienne.</p> + +<p><b>8e Ascension</b>. <i>12 octobre</i>.—Le <i>Louis Blanc</i>, 1,200 mèt. cub., +conduit par M. Farcot, mécanicien, part à 9 heures du matin, de +Montmartre. Passager: M. Tracelet, propriétaire de pigeons.—Poids des +dépêches, 125 kilogr. Nombre de pigeons, 8.</p> + +<p>L'aérostat descend à midi 30 à Beclerc dans le Hainaut (Belgique).</p> + +<p><b>9e et 10e Ascensions</b>. <i>14 octobre</i>.</p> + +<p>1° Le <i>G. Cavaignac</i>, 2,000 +mèt. cub., dirigé par M. Godard père, reçoit dans sa nacelle M. de Kératry +et deux passagers, 710 kilogr. de dépêches et 6 pigeons. Il s'élève de +la gare d'Orléans à 10 heures 15 minutes et descend à 3 heures de +l'après-midi à Brillon (Meuse).</p> + +<p>Le retour à terre s'est exécuté avec une précipitation regrettable. La +nacelle reçoit un choc des plus violents; M. de Kératry a la tête blessée +par le cercle qui le frappe, et une jambe contusionnée.</p> + +<p>2° Le <i>Jean-Bart</i>, 2,000 mèt. cub., qu'on a appelé aussi le <i>Guillaume +Tell</i> et le <i>Christophe Colomb</i>. Aéronaute, Albert Tissandier. Passagers, +MM. Ranc et Ferrand.</p> + +<p>Il y a eu entre le quatrième voyage et le cinquième, un intervalle de +plusieurs jours, où les tentatives d'ascension ont presque toujours +avorté. M. Albert Tissandier devait partir le 3 octobre. A 8 heures du +matin, il se rend à l'usine de Vaugirard. Le <i>ballon Impérial</i> a été +réparé, il est gonflé, mais il fuit sensiblement. D'ailleurs l'air est +d'un calme absolu. MM. Hervé-Mangon, Rampont et Chassinat, décident qu'il +est prudent de remettre le départ.</p> + +<p>Le lendemain, à 5 heures du matin, MM. Tissandier et Hervé-Mangon +s'aperçoivent que le ballon est presque dégonflé. L'empire n'aura même pas +laissé à la France un ballon en bon état!</p> + +<p>On retarde l'ascension. Jusqu'au 7 octobre, les tentatives de départ +sont vaines. Ce jour-là MM. Gambetta et Spuller s'élèvent de la place +Saint-Pierre.</p> + +<p>M.A. Tissandier est remis au 12 octobre. Il se rend à la gare d'Orléans à +6 heures du matin. On gonfle un magnifique ballon de 2,000 m. cub. où il +va partir.—Une rafale survient et met l'aérostat en pièces.—Enfin le +voyage peut s'exécuter le 14 octobre.</p> + +<p><b>11e et 12e Ascensions</b>. <i>16 octobre</i>.</p> + +<p>1° Le <i>Jules Favre</i> (1,200 mèt. cub.). Aéronaute, L. Godard +jeune.—Passagers: MM. Malapert, Ribaut et Béoté.<br/> +Dépêches: 195k. Pigeons: 6.<br/> +L'aérostat quitte la gare d'Orléans à 7h. 20m., il descend à +Foix-Chapelle (Belgique) à midi 20.</p> + +<p>2° Le <i>Lafayette</i>, (2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: M. Labadie, +marin.—Passagers: MM. Daru et Barthélemy.<br/> +Dépêches: 270k. Pigeons: 4.<br/> +Départ, gare d'Orléans 9h. 50m.<br/> +Arrivée: Dinant (Belgique) 2h. 45s.</p> + +<p>A la descente le ballon est emporté par un vent violent; le marin Labadie +coupe toutes les cordes de la nacelle, et le ballon s'échappe seul. Les +voyageurs restent assis à terre dans leur panier devenu immobile comme un +berceau.—Ce procédé n'est pas très-aérostatique, mais il a réussi. Tant +mieux pour les passagers.</p> + +<p>Labadie est le premier marin qui ait quitté Paris en ballon. On ne saurait +trop admirer le courage, l'intrépidité de ces braves matelots, qui n'ayant +jamais vu un ballon osaient se risquer dans les flots invisibles de +l'air.—Deux de ces praticiens improvisés ont trouvé la mort dans ces +voyages périlleux. On peut dire qu'il est étonnant que des ballons +conduits par des mains inexpérimentées n'aient pas donné lieu à plus +d'accidents. Après l'exemple des ballons du siège, arrivés presque tous à +bon port, on ne rencontrera plus, espérons-le, tant d'esprits craintifs, +qui se figurent qu'il faut écrire son testament avant de monter dans la +nacelle aérienne. Le chemin de fer est tout aussi dangereux que le ballon.</p> + +<p><b>13e Ascension</b>. <i>18 octobre</i>.—Le <i>Victor Hugo</i> (1,200 mèt. +cub.).—Aéronaute: Nadal.—Pas de passager.<br/> +Dépêches: 440 k. Pigeons: 6.<br/> +Départ: Jardin des Tuileries, 11h. 45m.<br/> +Arrivée: près Bar-le-Duc (Meuse), 5h. 30s.</p> + +<p>En quittant terre l'aéronaute a crié: Vive la République démocratique et +sociale! Plus tard, il s'est mis au service de la Commune comme aérostier +militaire.</p> + +<p><b>14e Ascension</b>. <i>19 octobre</i>.—La <i>République universelle,</i> désigné +aussi sous le nom de: <i>Jean Bart</i> par quelques journaux (2,000 mèt. cub.). +Aéronaute: Jossec, marin.—Passagers: Dubost, secrétaire de M. de Kératry, +et Gaston Prunières.<br/> +Dépêches: 305k. Pigeons: 6.<br/> +Départ: gare d'Orléans, 9h. 10m.<br/> +Arrivée: près Mézières (Ardennes), 11h. 20m.</p> + +<p>Le ballon est descendu au-dessus des arbres de la forêt des Ardennes où il +a été mis en pièces.</p> + +<p><b>15e Ascension</b>. <i>22 octobre</i>.—Le <i>Garibaldi</i> (2,000 mèt. cub.). +Aéronaute: Iglésia, mécanicien, ancien homme d'équipe du grand ballon +captif de Londres.—Passager: de Jouvencel, ancien député.<br/> +Dépêches: 450k. Pigeons: 6.<br/> +Départ: jardin des Tuileries, 11h. 30m.<br/> +Arrivée: Quincy-Segy (Hollande), 1h. 30s.</p> + +<p><b>16e Ascension</b>. <i>25 octobre,</i>—Le <i>Montgolfier</i> (2,000 mèt. cub.). +Aéronaute: Hervé, marin. Passagers: MM. le Bouedec et colonel Lapierre,<br/> +Dépêches: 390k. Pigeons: 2.<br/> +Départ: gare d'Orléans, 8 h. 30m.<br/> +Arrivée: Holigenberg (Hollande), midi 30.</p> + +<p>CAPTURE DU BALLON «LA BRETAGNE.»</p> + +<p><b>17e et 18e Ascensions</b>. <i>27 octobre</i>.—1° Le <i>Vauban</i> (1,200 mèt. +cub.). Aéronaute: Guillaume, marin.—Passagers: Reitlinger, photographe; +Cassiers, propriétaire de pigeons.<br/> +Dépêches: 270k. Pigeons: 23.<br/> +Départ: gare d'Orléans, 9h. m.<br/> +Arrivée: Vignoles (Meuse), 1h. s.</p> + +<p>2° <i>La Bretagne</i> (2,000 mèt. cub.), appartenant à une entreprise +particulière. +Aéronaute: Cuzon.—Passagers: MM. Woerth, Manceau et Hudin.<br/> +Départ: usine à gaz, la Villette, midi.<br/> +Arrivée: Verdun (Meuse), 3 h.s.</p> + +<p>La <i>Bretagne</i> et le <i>Vauban</i> sont, comme on le voit, partis le même jour. +Le premier de ces ballons était destiné à tomber entre les mains des +Prussiens. Il allait commencer la série des catastrophes aériennes. Nous +laisserons M. de Fonvielle, qui a pu se procurer des détails sur ces +voyages, en raconter les émouvantes péripéties.</p> + +<p>«Le 27 octobre est un jour fatal à la République; car c'est alors que Metz +capitula, et que l'armée cernant Bazaine put se rendre autour de Paris +pour prendre une part active tant à l'investissement de la capitale +qu'à la défaite des armées de secours. Au point de vue aéronautique, le +résultat ne fut guère meilleur.</p> + +<p>«Le <i>Vauban</i> fut le plus heureux des deux ballons; cependant il alla +tomber près de Verdun, dans un district occupé par les Prussiens. M. +Reitlinger, que j'ai vu à Londres, m'a dit qu'il ne s'en serait pas +tiré sans sa connaissance de la langue allemande, qu'il manie comme le +français, ce qui n'a rien d'étonnant, puisqu'il est Bavarois de naissance.</p> + +<p>«Le marchand de pigeons fut grièvement blessé dans le traînage. Mais les +péripéties du <i>Vauban</i> ne sont rien auprès de celles de la <i>Bretagne</i>, que +M. Manceau nous a racontées et qui nous serviront à faire comprendre la +manière dont certaines ascensions ont été conduites.</p> + +<p>«Au moment du départ, le vent poussait le ballon vers le nord-est avec une +certaine stabilité, car la <i>Bretagne</i> et le <i>Vauban</i> ne sont descendus +qu'à quelques kilomètres l'un de l'autre, quoique partis à trois heures de +différence de temps.</p> + +<p>«Après être resté deux heures à naviguer dans une direction qui n'avait +rien de bien attrayant, M. Cuzon eut envie de descendre. Malgré les +protestations de M. Manceau, il donna deux coups de soupape, et le +ballon ne tarda point à se rapprocher de la surface de la terre... terre +inhospitalière s'il en fut; car les voyageurs aériens furent reçus par +une vive mousqueterie. Ils étaient tombés au milieu d'un tas de Prussiens +qu'ils n'avaient pas vus, quoiqu'ils eussent huit yeux et des lunettes +à bord! Mais comme on était près de terre, au-dessus d'une prairie, M. +Woerth s'élance de la nacelle, contrairement aux règles de la discipline +et de la solidarité.</p> + +<p>«Il tombe au milieu des ennemis, auxquels il fait signe en agitant un +mouchoir blanc au dessus de sa tête. On lui fait grâce de la vie, et on +l'entraîne en prison.</p> + +<p>«Malgré ses pressantes réclamations, celles de sa famille et celles de son +gouvernement, car il est sujet anglais, il est retenu jusqu'à la fin de la +guerre. La captivité de M. Woerth a fait beaucoup de bruit en Angleterre, +et, en effet, cette circonstance est une de celles dans lesquelles le +gouvernement britannique a le mieux montré combien il était méprisable et +lâche.</p> + +<p>«Le ballon, allégé du poids de ce déserteur, se redressa avec rapidité; il +aurait remonté à une grande hauteur si M. Cuzon n'avait donné de nouveaux +coups de soupape. Le ballon ne tarda point à redescendre. Quand M. Guzon +et M. Hudin se voient à portée, ils se hâtent de sauter à terre, laissant +dans la nacelle M. Manceau, qui est entraîné avec la rapidité d'une flèche +dans la région des nuages. Il ne tarde point à pénétrer dans une zone où +règne une pluie abondante. Il éprouve un froid intense; le sang lui sort +par les oreilles.... Il a le sangfroid de tirer de toute sa force la +corde, et il retombe avec rapidité. Bientôt il arrive à une prairie; mais, +entraîné par l'exemple, il saute. Il a mal calculé la hauteur: il tombe +de quarante pieds de haut et se casse la jambe. Le ballon rebondit et +redescend; il s'aplatit à quelque distance.</p> + +<p>«Le malheureux Manceau souffre horriblement, il patauge en plein marécage, +au milieu des ténèbres, car la nuit est venue. Il se traîne péniblement +moitié nageant, moitié à quatre pattes, vers un endroit où il aperçoit +de la lumière.... Ce sont des paysans, mais en le voyant sortir de +l'obscurité, ces brutes veulent le mettre en pièces. Le curé du village +arrive et le sauve. On le transporte dans une cabane; on le couche; on le +soigne, et le curé commande une escouade de paysans, qui va à la recherche +du ballon pour sauver les dépêches. La nuit même, le curé part chargé de +ce précieux fardeau... et bien lui en prit, car pendant qu'il partait, un +lâche, un Judas, un traître allait à Corny, au quartier général du prince +Frédéric-Charles, prévenir de ce qui était arrivé à quelques kilomètres de +Metz!</p> + +<p>«Le lendemain matin, des hommes du 4e uhlans viennent enlever Manceau. Ces +misérables l'obligent, à coups de crosse de fusil, à se traîner, malgré sa +blessure. On le mène ainsi à Mayence, où il arrive dans un état affreux. +Pour le guérir, on le jette dans un cachot où l'on oublie pendant deux +jours de lui donner à manger. Puis on le fait paraître devant le général +qui procède à son interrogatoire. Le malheureux était fusillé s'il n'avait +eu dans sa poche un contrat d'association prouvant qu'il était simple +négociant.</p> + +<p>«Les Prussiens ont fini par s'humaniser, on a donné à Manceau des éclisses +pour guérir sa jambe cassée, et au lieu de le garder en prison, on l'a +interné dans la ville. De plus, M. le comte de Bismark, toujours galant, +a daigné faire prévenir Mme Manceau de la captivité de son mari, tombé +vivant entre les mains des Prussiens et actuellement détenu dans la +forteresse de Mayence.</p> + +<p>«M. Manceau est de retour à Paris, consolé de ses mésaventures et +parfaitement guéri de sa blessure[11].»</p> + +<p class="footnote">[Note 11: La <i>Liberté</i>, 19 mars, 1871.]</p> + +<p><b>19e Ascension</b>. <i>29 octobre</i>.—Le <i>Colonel Charras</i> (2,000m. cub.). +Aéronaute: Gilles.—Pas de passager.<br/> +Dépêches: 460kil. Pigeons: 6.<br/> +Départ: gare du Nord, midi.<br/> +Arrivée: Montigny (Haute-Marne), 5h. soir.</p> + +<p>Une plaisante histoire que raconte M. Gilles pendant ses voyages durant le +siège:</p> + +<p>M. Steenackers, au mois de décembre, l'envoie, avec l'aérostat <i>Colonel +Charras</i>, à Lyon, dans le cas d'un investissement de la ville.</p> + +<p>Dans le trajet, un préfet a reçu la dépêche suivante:</p> + +<p>«Gilles, aéronaute, arrive avec Colonel Charras.»</p> + +<p>Le préfet, un peu naïf, comme on va le voir, se présente à l'arrivée du +train: il trouve M. Gilles, et lui dit:</p> + +<p>—Vous êtes seul, monsieur, où est le colonel Charras?</p> + +<p>—Il est là, dans le fourgon.</p> + +<p>—Pourquoi ne le faites-vous pas descendre?</p> + +<p>—Je ne peux pas, monsieur, il pèse 100 kilogrammes!</p> + +<p>M. le préfet, le Pirée devait être de vos amis!</p> + +<p>ASCENSIONS DE NOVEMBRE 1870.</p> + +<p><b>20e Ascension</b>. <i>2 novembre</i>,—Le <i>Fulton</i> (2,000m. cub.). +Aéronaute: Le Gloennec, marin.—Passager: M. Cézanne, ingénieur.<br/> +Dépêches: 250 kil. Pigeons: 6.<br/> +Départ: gare d'Orléans, 8h. 30m.<br/> +Arrivée: près d'Angers (Maine-et-Loire), 2h. 30 soir.</p> + +<p>Le marin le Gloennec, huit jours après son arrivée à Tours, est mort d'une +fluxion de poitrine. Ses funérailles ont été imposantes. Les aéronautes +présents à Tours, et les délégués des membres du gouvernement ont suivi +jusqu'au cimetière le corps du jeune et courageux marin.</p> + +<p>DEUXIÈME BALLON PRISONNIER.</p> + +<p><b>21e et 22e Ascensions</b>. <i>4 novembre</i>.—1° Le <i>Ferdinand Flocon</i> +(2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Vidal.—Passager: Lemercier de Janvelle.<br/> +Dépêches: 130 kil. Pigeons: 6.<br/> +Départ: gare du Nord, 9h. m.<br/> +Arrivée: près Châteaubriant (Loire-Inférieure), 3h. 45 soir.</p> + +<p>2° Le <i>Galilée</i> (2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Husson, marin.—Passager: M. +Etienne Antonin.<br/> +Dépêches: 420 kil. Pas de pigeons.<br/> +Départ: gare du Nord, 2h. soir.<br/> +Arrivée: près Chartres (Eure-et-Loir), 6h. s.</p> + +<p>Le <i>Galilée</i> a été pris par les Prussiens, qui se sont emparés de +l'aéronaute et des dépêches. Le passager M. Etienne Antonin a pu +s'échapper des ennemis.</p> + +<p><b>23e Ascension</b>. <i>6 novembre</i>.—La <i>Ville de Châteaudun</i> (2,000 mèt. +cub.). Aéronaute: Bosc, négociant.—Pas de passager.<br/> +Dépêches: 455 kil. Pigeons: 6.<br/> +Départ: gare du Nord, 9h. 45m.<br/> +Arrivée: Reclainville, près Voives, 5h. s.</p> + +<p>Le lendemain du départ de ce ballon, on recevait, par pigeon, la dépêche +suivante de l'aéronaute:</p> + +<p>«Prussiens tiré sur ballon jusqu'à deux heures et demie sans me toucher. +Descente heureuse à Reclainville, à cinq heures et demie soir. Remis +toutes dépêches bureau Voives. Dirigé sur Vendôme où je suis arrivé à +neuf heures du matin. Transmis immédiatement par télégraphe dépêches +officielles à destination. Prussiens Orléans, Chartres. Quartier +général, Patay. Bonne garde faite par nos troupes et francs-tireurs avec +artillerie. L'ennemi vient réquisitionner à Châteaudun tous les jours. +Repoussé de cette ville par francs-tireurs, qui ont fait quarante tués et +autant de prisonniers. Ballon monté par un marin et un voyageur a été pris +par les Prussiens qui ont fait tout prisonnier.»</p> + +<p><b>24e Ascension</b>. <i>8 novembre</i>.—La <i>Gironde</i> (2,000 m. cub.). +Aéronaute: Gallay, marin.—Passagers: MM. Herbaut, Gambès et Barry.<br/> +Dépêches: 60 kil.<br/> +Départ: gare d'Orléans, 8h. 20 matin.<br/> +Arrivée: Granville (Eure), 3h. 40 soir.</p> + +<p>TROISIÈME BALLON PRISONNIER.</p> + +<p><b>25e et 26e Ascensions</b>. <i>12 novembre</i>. 1° Le <i>Daguerre</i> (2,000 mèt. +cub.). Aéronaute: Jubert, marin.—Passagers: MM. Pierrou, ingénieur, et +Nobécourt, propriétaire de pigeons.<br/> +Dépêches: 260 kil. Pigeons: 30.<br/> +Départ: gare d'Orléans, 9h. 45 matin.<br/> +Arrivée: Ferrières (Seine-et-Marne).</p> + +<p>2° Le <i>Niepce</i> (2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Pugano, marin.—Passagers: +MM. Dagron, Fernique, Poisot et Gnochi.<br/> +Départ: gare d'Orléans, 9h. 15 matin.<br/> +Arrivée: Vitry (Seine-et-Marne), 2h. 30 soir.</p> + +<p>Cet aérostat emportait des appareils de photographie qui ont servi à la +préparation des dépêches attachées aux pigeons voyageurs.</p> + +<p>La descente s'est opérée non loin des Prussiens, et le sauvetage des +caisses d'appareil n'a pas duré moins de huit jours.</p> + +<p>Le <i>Niepce</i> et le <i>Daguerre</i>, partis le même jour, ont tous deux couru +de grandes péripéties. Le premier ballon, descendu à Ferrières, a été +poursuivi par les Prussiens et fait prisonnier.</p> + +<p>Les deux ballons ont fait route ensemble au-dessus des nuages. Les +voyageurs des deux nacelles ont pu échanger des signaux dans les airs. Les +passagers du <i>Niepce</i> ont vu le <i>Daguerre</i> atterrir; ils ont aperçu les +Prussiens qui se jetaient à sa rencontre pour s'en emparer!</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>II</h2> + +<p>Suite des voyages de novembre.—Les ascensions nocturnes.—Naufrages +aériens.—Voyage extraordinaire de Paris en Norwége.—Descente à +Belle-Isle-en-Mer.—Les soixante-quatre ballons du siège.</p> + +<p>Trois ballons venaient d'être capturés dans un espace de temps +très-restreint: on se demandait si la poste aérienne n'allait pas +rencontrer des obstacles imprévus qu'il fallait à tout prix surmonter pour +éviter de nouvelles captures, pour sauvegarder les aéronautes, ces uniques +messagers de Paris assiégé. On venait d'apprendre que les Prussiens, +consternés de voir les courriers de l'air défier leurs armes à feu, passer +si librement à quelques milliers de mètres au-dessus de leurs lignes +d'investissement, étudiaient sérieusement les moyens d'arrêter les trop +audacieux ballons. L'illustre Krupp construisit un engin spécial destiné +à atteindre les esquifs de l'air, admirable canon dont on attendait +merveille. Ce <i>gun balloon</i> fut promené triomphalement dans les rues +de Versailles; c'était une longue bouche à feu mobile autour d'un axe, +ressemblant bien plus à un télescope qu'à un canon. Les soldats de Bismark +disaient tout haut qu'ils allaient abattre les aérostats comme des +perdrix, mais le grand canon destiné à la chasse aux ballons fit plus de +bruit que de besogne. L'ennemi organisa bientôt un système d'observations +régulières. Quand un ballon sortait de Paris, des sentinelles examinaient +la route qu'il suivait, et, par le télégraphe, prévenaient les postes +prussiens situés dans la ligne probable du voyage. Des uhlans, prévenus +à temps, couraient la tête en l'air, l'oeil braqué dans le ciel et +s'efforçaient d'arriver au moment de la descente.</p> + +<p>Il fut décidé à Paris que les ascensions se feraient la nuit, au milieu +des ténèbres. Les ballons, disait-on, vont partir à minuit, ils seront +cachés à tout regard humain, en planant dans l'obscurité du ciel.</p> + +<p>Mais en évitant ainsi le péril de la capture, on courait vers d'immenses +et nombreux dangers, comme nous allons essayer de le démontrer.</p> + +<p>En effet, rien de plus important en ballon, surtout quand on doit éviter +les surprises d'un ennemi dangereux, que de voir les pays que l'on +parcourt. Avec un peu d'attention, connaissant son point de départ, +suivant sur une bonne carte les cours d'eau, les villes que l'on aperçoit +du haut des airs, à la surface du sol, il est possible d'apprécier sa +route. Quand on plane à 1,500 mètres de haut, nul projectile n'est à +craindre, et rien n'empêche l'aéronaute, pour plus de sécurité, de +naviguer à 2,000 mètres ou à 3,000 mètres au-dessus du niveau des +Prussiens. En partant au lever du jour, il peut donc impunément examiner +l'aspect du sol, voir les ennemis, ou s'assurer de leur absence. Même en +hiver, il a devant lui de longues heures de jour, comprises entre le lever +et le coucher du soleil, c'est-à-dire au moins 9 heures de voyage. Il +peut avoir la certitude de trouver dans ce laps de temps une terre +hospitalière.</p> + +<p>En partant à minuit, au contraire, on se lance dans les ténèbres, à +l'inconnu. Tant que l'obscurité est complète, on n'ose pas descendre, ne +sachant pas où la brise vous pousse. On attend le lever du jour. Mais le +soleil levant peut vous montrer trop tard, hélas! que les courants aériens +vous ont poussé en mer. C'en est fait alors du navire aérien s'il n'est +sauvé par quelque hasard providentiel!</p> + +<p>PREMIER DÉPART DE NUIT.</p> + +<p><b>27e Ascension</b>. <i>18 novembre</i>.—Le <i>général Uhrich</i> (3,000 mèt. +cub.). Aéronaute: Lemoine, marin.—Passagers: Thomas, propriétaire de +pigeons et deux autres voyageurs.<br/> +Dépêches: 80 kil. Pigeons: 34.<br/> +Départ: gare du Nord, 11h. 15 soir.<br/> +Arrivée: Luzarches (Seine-et-Oise), 8h. matin.</p> + +<p>Cette première ascension nocturne a été vraiment dramatique; elle a +vivement impressionné les Parisiens, comme l'attestent les quelques lignes +suivantes, que nous empruntons au <i>Gaulois</i> paru le lendemain du départ de +l'aérostat:</p> + +<p>«Ceux qui n'ont pas assisté à ce premier départ de nuit ne sauraient +se figurer ce qu'il y a à la fois de triste, d'émouvant, de beau et de +vraiment grand dans ce spectacle que le blocus de Paris nous a valu hier +soir.</p> + +<p>«Nous étions là une centaine: des privilégiés; car on n'ébruite plus +les départs des ballons-poste comme auparavant. L'ennemi, régulièrement +informé quelques heures à l'avance, envoyait depuis quelque temps sur nos +ballons des fusées incendiaires qui exposaient les aéronautes aux plus +graves dangers. Aussi maintenant part-on mystérieusement, la nuit, et +cette nuit et ce mystère ajoutent singulièrement aux émotions du départ.</p> + +<p>«Au milieu d'une vaste cour se trouve le ballon à peu près gonflé. +«Un ballon énorme en taffetas jaune; les lanternes à réflecteur des +locomotives l'éclairent étrangement; on le dirait transparent. Des ombres +immenses courent le long du filet. Tout autour, on fait silence. Seul le +sifflet aigu de M. Dartois, donnant le signal des manoeuvres, se fait +entendre à des intervalles réguliers.</p> + +<p>«A dix heures et demie, un aide de camp arrive essoufflé.</p> + +<p>«—Une dépêche du gouverneur!</p> + +<p>«La dépêche est précieusement mise de côté. La nacelle est fixée. On +entend le sifflet de la... pardon! le «<i>lâchez tout!</i>» et lentement, +majestueusement, le ballon s'élève, c'est-à-dire s'évanouit dans les +ténèbres. A peine a-t-il dépassé le toit de la gare, déjà nous l'avons +perdu de vue. Cette masse s'est fondue dans les brouillards[12]!»</p> + +<p class="footnote">[Note 12: Le <i>Gaulois</i>, 18 novembre 1870.]</p> + +<p>Le voyage exécuté par cet aérostat est des plus curieux. Les voyageurs +sont restés 10 heures en ballon pour tomber seulement à quelques lieues de +Paris. Ils croient avoir traversé Paris plusieurs fois pendant la nuit, +ce qui est possible en admettant la présence dans l'air de courants +contraires superposés à différentes altitudes.</p> + +<p>VOYAGE DE NORWÉGE.</p> + +<p><b>28e Ascension</b>. <i>24 novembre</i>.—La <i>Ville d'Orléans</i>. Aéronaute: +Rolier, ingénieur.—Passager: M. Deschamps, franc-tireur.<br/> +Dépêches: 250 kil. Pigeons: 6.<br/> +Départ: gare du Nord, 11h. 45 soir.<br/> +Arrivée: Norwége, à cent lieues au nord de Christiania, le lendemain à 1 +h. soir.</p> + +<p>Ce voyage est un des plus curieux de l'histoire des ballons. Nous en +rendons compte d'après une lettre adressée à l'<i>Indépendance belge</i>.</p> + +<p>«Copenhague, 3 décembre,</p> + +<p>«Je vous apporte le récit du merveilleux voyage aérien de MM. Paul Rolier +et Deschamps.</p> + +<p>«Ce sont eux, vous le savez déjà, qui descendirent en ballon auprès de +Christiania, en Norwége, il y a quelques jours. Je tiens les détails qui +suivent de la bouche même de l'un des aéronautes.</p> + +<p>«Ils sont partis de Paris le 24 novembre, à 11 heures trois quarts du +soir, espérant se diriger sur Tours. Le ballon atteint bientôt une hauteur +de 2,000 mètres, hors de portée des balles prussiennes, et il dominait +alors tout le camp prussien. Puis, il passa successivement au-dessus de +plusieurs villes du nord.</p> + +<p>«Bientôt les aéronautes crurent entendre le bruit d'un grand nombre de +locomotives; ils étaient sur les côtes de la mer; et c'était le bruit des +vagues sur les rochers qu'ils pouvaient parfaitement distinguer. Puis ils +entrèrent dans un brouillard épais, n'ayant aucun moyen de déterminer leur +rapidité ou le mouvement horizontal de l'aérostat.</p> + +<p>«Le brouillard s'étant dissipé, ils se trouvèrent au-dessus de la mer +et virent successivement un grand nombre de vaisseaux (dix-sept), entre +autres une corvette française à laquelle ils firent des signaux, qui ne +furent sans doute pas compris; on ne leur répondit point. Leur intention +était de se laisser tomber sur la mer et de se tenir là, jusqu'à ce qu'ils +fussent recueillis par la corvette.</p> + +<p>«Plus tard, on tira sur eux, sans doute d'un vaisseau allemand, mais sans +les atteindre. Ils avançaient toujours vers le nord avec une rapidité +vertigineuse. Ne voyant nulle part la terre et se trouvant de nouveau dans +le brouillard, ils expédièrent un de leurs pigeons voyageurs, annonçant +qu'ils se croyaient perdus. Alors, ils jetèrent une longue corde de la +nacelle, ce qui ralentit leur marche, le bout de la corde trempant dans +l'eau. Enfin, ils aperçurent la terre et jetèrent un sac de journaux et de +lettres. Le ballon, allégé, remonta et prit une nouvelle direction vers +l'est.</p> + +<p>«Ce fut une heureuse inspiration; sans cela, d'après toute probabilité, le +ballon était conduit vers la mer glaciale. Placé dans ce nouveau courant, +l'aérostat continua son mouvement sur la terre ferme. Perdant de son lest, +il s'était relevé à une plus grande hauteur.</p> + +<p>«On ouvrit la soupape pour lâcher du gaz et faire descendre le ballon. +Près de Lifjeld, paroisse de Silgjord, le ballon toucha le sommet des +arbres. Les voyageurs descendirent à l'aide de la corde qu'ils avaient +laissée pendre, et arrivèrent à grande peine presque sains et saufs.</p> + +<p>«Aussitôt allégé d'une grande partie de son poids, le ballon s'éleva avec +rapidité sans qu'on pût le retenir. Il était alors 3 heures 40 minutes +de l'après-midi, d'après le méridien de Paris; c'était le vendredi 25 +novembre. «Quinze heures s'étaient écoulées depuis leur départ de Paris; +ils ignoraient dans quel pays ils étaient tombés et comment ils y seraient +reçus.</p> + +<p>«Accablés de lassitude, mourant de faim, suffoqués par le gaz qui +s'échappait du ballon, ils s'évanouirent tous les deux. Bientôt rétablis, +ils se mirent à marcher en enfonçant profondément dans la neige. Les +premiers êtres vivants qu'ils rencontrèrent furent trois loups, qui les +laissèrent passer sans les attaquer. Après cinq ou six heures de marche, +ils atteignirent une pauvre cabane, où ils s'abritèrent. Le lendemain, ils +rencontrent une nouvelle cabane. Là, ils trouvèrent des traces de feu et +comprirent alors qu'ils n'étaient pas éloignés d'un endroit habité.</p> + +<p>«Peu après deux bûcherons survinrent; mais il leur fut impossible, à eux, +Français, de se faire comprendre ou de savoir en quel pays ils étaient. Un +des bûcherons sortit de sa poche une boîte d'allumettes pour allumer du +feu. Rolier prit aussitôt la boite et lut dessus Christiania. Plus +de doute, ils étaient en Norwége, nom que les paysans ne comprirent +naturellement pas; mais ils se doutèrent pourtant que les étrangers +voulaient se rendre à Christiania. Ils les conduisirent d'abord à leur +domicile pour les réconforter et leur donnèrent tous les soins que +nécessitait leur état, puis ils les menèrent chez le pasteur Celmer, +où arrivèrent le docteur de l'endroit et l'ingénieur des mines, nommé +Nielsen. Ce dernier parlait très-bien le français, et ils purent raconter +leur voyage.</p> + +<p>«Le journal de Drammen raconte que des paysans travaillant dans la forêt +et apercevant le feu, s'élancèrent vers cet endroit, croyant que des +vagabonds voulaient incendier la cabane.</p> + +<p>«Les Français, ajoute-t-il, reçurent nos compatriotes avec des visages +souriants, battant des mains et criant: Norwégiens! <i>Normoed</i>(?) Il faut +alors qu'ils aient pu calculer qu'ils étaient en Norwége.</p> + +<p>«Les voyageurs furent conduits à Kappellangaarden, où l'on ne comprend pas +le français; mais ils se firent comprendre en dessinant un cercle dans +lequel ils mirent un point qu'ils appelèrent Paris, expliquant par geste +l'ascension du ballon et que les Prussiens avaient tiré sur eux. Plus tard +on les conduisit à Kroasberg, dans la nuit, vers deux heures. Ils étaient +munis de pièces d'or, dont ils donnèrent dans leur joie quelques-unes à un +pauvre petit garçon.</p> + +<p>«A Drammen, ils reçurent leurs cinq sacs de poste, pesant 230 livres, +leurs six pigeons voyageurs et leurs autres objets qu'ils avaient laissés +dans la nacelle: une couverture, deux bouteilles et demie de vin, un +baromètre, un sextant, un thermomètre, un drapeau de signal, une casquette +d'officier, etc., etc.</p> + +<p>«Ils se déterminèrent à donner à l'université de Christiania le ballon qui +mesure une hauteur de 2,000 m.c. et qui en quinze heures a fait un trajet +de plus de 300 lieues.</p> + +<p>«Il sera d'abord exposé à Christiania et le profit de la recette sera +offert aux blessés français.»</p> + +<p>M. Rolier nous a fait l'honneur de nous rendre visite tout récemment; nous +avons pris le plus vif plaisir, à entendre de sa bouche le récit de ses +périlleuses aventures, vraiment dignes de Jules Verne ou d'Edgard Poë. +Il n'y a qu'un voyage aérien qui puisse se comparer à celui-là; c'est la +grande traversée de Green qui, parti de Londres, passa la Manche, franchit +la France entière, une partie de l'Allemagne, pour descendre vingt heures +après son départ dans le duché de Nassau. Mais cette grande excursion de +Green ne s'est pas exécutée dans des circonstances aussi dramatiques.—M. +Rolier et son compagnon ont eu l'impression d'une perte imminente, presque +certaine.—Égarés dans les profondeurs de la mer du Nord, ils devaient se +préparer à la plus horrible des morts!</p> + +<p>Une des parties les plus intéressantes du récit de M. Rolier est relatif à +son séjour à Christiania.—L'enthousiasme des Norvégiens était extrême, +on fêtait partout les voyageurs; dans des banquets, dans des réunions +on portait des toasts à la France. Des dépêches télégraphiques étaient +lancées de toutes les villes du royaume pour féliciter les Français tombés +des nues. Les dames envoyaient à M. Rolier des souvenirs, des bouquets, +des cadeaux; l'heureux aéronaute, en descendant du ciel, avait trouvé le +paradis sur la terre!</p> + +<p>DE PARIS EN HOLLANDE.</p> + +<p><b>29e Ascension</b>. <i>24 novembre</i>.—<i>L'Archimède</i> (2,000 mèt. cub.). +Aéronaute, J. Buffet, marin.—Passagers: MM. de Saint-Valry et Jaudas.<br/> +Dépêches: 220 kil. Pigeons: 5.<br/> +Départ: gare d'Orléans. Minuit 45.<br/> +Arrivée: Castelré (Hollande), 6h. 45m.</p> + +<p>L'aéronaute de l'<i>Archimède</i>, M.J. Buffet, n'est pas seulement un marin de +coeur, c'est aussi un homme distingué, qui a publié dans le <i>Moniteur</i> de +Tours une lettre très-intéressante, qui mérite d'être publiée. Ce récit +respire la vérité, et donne une excellente idée des premières impressions +aériennes.</p> + +<p>«Mon cher ami,</p> + +<p>«Quelques détails sur le voyage de l'<i>Archimède</i> t'intéresseront sans +doute; aussi, sans autre préambule, vais-je commencer une petite narration +de notre traversée.</p> + +<p>«Le jeudi 24 novembre, à 4 heures du soir, je recevais l'ordre de partir; +j'employai le mieux possible le temps qui me restait, car à 10 heures je +devais m'élancer dans les airs.</p> + +<p>«A l'heure dite tout était prêt, quelques papiers importants nous +manquaient encore, il fallait attendre. Je te fais grâce de toute +l'opération du gonflement: qu'il te suffise de savoir que tout se passa le +mieux du monde. J'avais deux passagers, MM. Albert Jaudas et Saint-Valry.</p> + +<p>«A minuit et demi, nous étions dans la nacelle. Le fameux <i>lâchez-tout</i> +de Godard ne se fit pas attendre, et bientôt notre aérostat s'élevait au +milieu des souhaits de bon voyage que nous envoyait la foule;—car il y +avait foule à la gare d'Orléans. Tout en surveillant l'ascension de mon +ballon, je regardais émerveillé le panorama qui se déroulait sous nous; +le silence régnait dans la nacelle, et n'était interrompu que par les +interjections admiratives qui s'échappaient de nos lèvres. En effet, +Paris, de nuit et à cette hauteur (nous étions à 2,000 mètres), a quelque +chose de saisissant; les lumières des remparts se réunissent pour entourer +la ville comme d'une ceinture de feu, et les rues se dessinent en lignes +brillantes s'entre-coupant les unes les autres; bientôt tout se confondit, +Paris ne fut plus qu'une tache brillante, qu'un point, qu'une lueur, +puis tout s'éteignit. Rien autour de la ville n'indiquait les positions +prussiennes. L'aérostat suivait rapidement la ligne du sud vers le nord, +la manoeuvre était facile, le ballon excellent; tous trois nous montions +pour la première fois et le titre d'aéronaute pesait un peu sur mes +épaules, fort jeunes en pareille matière.</p> + +<p>A une heure nous vîmes distinctement des feux disposés en rectangle et +régulièrement espacés; nous ne pûmes que faire des conjectures et tout +nous fit penser que cela devait être des forts ou redoutes destinés +à protéger l'armée prussienne sur ses derrières. Nous causions, mes +passagers et moi, de tout ce que nous pouvions apercevoir, et cette +conversation, faite à trois kilomètres en l'air, avec cet énorme dôme +suspendu au-dessus de nos têtes, au milieu de ce silence parfait, de +cette immobilité apparente, avait quelque chose de bizarre; les routes se +découpaient en lignes blanchâtres sur le fond noir du tableau, éclairé ça +et là de quelques points lumineux. Les villes, toujours en lignes de feu, +se succédaient les unes aux autres. Tout à coup la terre nous parait +illuminée; des lueurs rouges très-rapprochées, s'éteignant et se rallumant +tour à tour, attirèrent nos regards, des grondements lointains arrivèrent +jusqu'à nous. C'était, je l'appris depuis, le bassin houiller de +Charleroi, et les innombrables forges et hauts-fourneaux qui causaient ces +lueurs et ces bruits effrayants.</p> + +<p>La nuit s'écoula avec des alternatives d'ombre et de lumière, et bientôt, +à la lueur blafarde qui envahit le ciel, nous vîmes que le jour allait +paraître. Le temps, toujours superbe; aussi je te laisse à penser ce +qu'était ce lever du soleil, à 2,500 mètres de hauteur et vu dans ces +conditions-là.</p> + +<p>Ce fut un véritable changement à vue, la terre apparut peu à peu; nous +n'avions pas assez d'yeux pour voir. Silence parfait, et, chose étrange, +nous entendions distinctement le chant du coq. Je renonce à décrire le +spectacle auquel nous assistions, ce fut comme un beau tableau dont ou +soulève peu à peu le voile qui le recouvre. Les bois étaient des touffes +d'herbe, les maisons des points blancs, çà et là quelques plaques +brillantes, de l'eau, sans doute; de l'aspect plat et uniforme du pays, +nous fûmes unanimes à reconnaître les Flandres. Aussi, après avoir prévenu +nos passagers, je résolus de commencer ma descente.</p> + +<p>Mes dispositions prises, mon lest sous la main, je saisis la corde de la +soupape et j'ouvris: l'aérostat descendit rapidement. A 80 mètres du sol, +j'arrêtai sa descente, coupai le guide rope (longue corde destinée à +enrayer la marche du ballon); je me laissai courir à cette hauteur; nous +filions avec une extrême vitesse, le vent était fort.</p> + +<p>Un château apparut à notre gauche; devant nous, une plaine: c'était une +occasion, je fis descendre le ballon, un toit jaillit derrière un +rang d'arbres, je n'eus que le temps de jeter deux sacs de lest, nous +franchîmes heureusement l'obstacle. De l'autre côté, je coupai l'ancre +et me suspendis à la soupape. Deux chocs violents, puis tout fut dit; +l'<i>Archimède</i> était vaincu.</p> + +<p>Déjà les paysans accouraient de toutes parts.—«Où sommes-nous?» +m'écriai-je. Impossible de comprendre, mais les cris de joie dont ils +accueillirent le drapeau français que je fis flotter, nous eurent bientôt +rassurés.</p> + +<p>«Enfin, l'un d'eux, vêtu d'une blouse bleue et coiffé d'une casquette +à galons, me dit: «Castelré, Hollande.» Un gros soupir de satisfaction +s'échappa de nos poitrines, en même temps qu'une expression d'étonnement, +puisqu'on 7 heures nous avions fait près de 100 lieues.</p> + +<p>«Aidé de ces bons paysans, j'opérai le dépouillement de l'aérostat; je ne +puis assez témoigner ma reconnaissance pour le bon vouloir que ces braves +gens mettaient à m'aider dans une opération si nouvelle pour eux; la seule +difficulté fut de faire éteindre les pipes. Ces gaillards-là fumaient en +venant respirer le gaz qui s'échappait de la soupape, et qui les faisait +reculer à moitié asphyxiés et les yeux pleins de larmes.</p> + +<p>«Pendant que j'encourageais par tous les moyens possibles ces braves +Hollandais à travailler, nous vîmes arriver près de nous deux personnes, +accourues en toute hâte du château dont j'ai parlé, et qui nous firent les +offres les plus gracieuses.</p> + +<p>«On amena une voiture, la nacelle dedans, le ballon dans la nacelle, le +filet par-dessus, et tout en remerciant du fond du coeur ces bons amis, +nous nous acheminâmes vers le château dont nous avions fini par accepter +l'hospitalité.</p> + +<p>«Le château s'appelait Hoogstraeten, et le propriétaire, M. le major de +Lobel, était absent pour la journée. Les honneurs nous en furent faits +le plus gracieusement possible par toute la famille présente au château. +Inutile de raconter les soins dont nous fûmes l'objet. On mit tout en +réquisition pour nous, et, reposés, restaurés, on fit encore atteler pour +nous deux voitures; l'une pour les aéronautes, pour nous transporter à +Turnhout, station belge, et de là rejoindre la France. Les adieux furent +touchants; nous ne savions que dire.</p> + +<p>Enfin nous nous séparâmes, le soir même nous étions à Bruxelles.</p> + +<p>Il m'est impossible de te faire un tableau exact de la sympathie que nous +avons rencontrée sur notre route en Belgique. Chacun, selon ses moyens, +cherchait à nous éviter quelque peine, et, fonctionnaires et gens du pays, +tous nous accueillaient avec acclamation. Nous étions fort touchés de ces +marques d'amitié réelle, et c'est avec bonheur que nous avons pu constater +que la France est aimée plus qu'on ne croit. Aussi, au nom de nos +passagers et au mien voudrais-je pouvoir dire assez haut pour être entendu +partout: Merci, merci, à la Belgique, à la Hollande!</p> + +<p>Voilà, mon brave ami, le récit de mon voyage; je n'ai dit que ce que j'ai +personnellement ressenti, mais je crois résumer notre impression commune.</p> + +<p>À bientôt donc et tout à toi.</p> + +<p>JULES BUFFET.</p> + +<p>Faisons remarquer après le récit de ce voyage que M. Buffet est parti +le même jour que M. Rolier. Mais il a quitté terre une heure après le +voyageur de Norwége, ce qui lui a permis au lever du soleil de toucher +terre à l'extrémité de la Hollande. S'il était parti à la même heure, il +est probable qu'il aurait quitté les côtes de la Hollande, sans voir +la mer, et qu'il se serait également égaré!</p> + +<p><b>30e Ascension</b>. +<i>24 novembre</i>.—L'<i>Egalité</i> (3,000 mèt. cub.).—Aéronaute: W. de +Fonvielle.—Passagers: MM. de Viloutray, Bunel, Rouzé et un quatrième +voyageur.<br/> +Départ: usine à gaz, Vaugirard, 10h. matin.<br/> +Arrivée: Louvain (Belgique), 2h. 15 soir.</p> + +<p>Cette ascension est une entreprise particulière organisée par M. de +Fonvielle, qui a d'abord voulu utiliser l'ancien ballon captif de +l'Exposition universelle de 1867.</p> + +<p>Mais cette première tentative ne fut pas heureuse. L'ex-ballon captif, mal +gonflé, se sépara de son filet, quand on voulut le baisser contre terre +pour réparer une fente ouverte dans l'étoffe. Il s'échappa tout seul dans +les airs, sans filet, sans nacelle, et tomba entre les lignes prussiennes +et les lignes françaises.—On le voyait de loin, s'agiter contre terre, +comme une baleine échouée sur le rivage. Mais les postes français ne se +décidèrent pas à aller le chercher sans une autorisation de la place. +Quand on obtint la permission, trois jours après, il était trop tard! Les +Prussiens s'étaient emparés de l'aérostat!</p> + +<p>PREMIER BALLON PERDU EN MER.</p> + +<p><b>31e Ascension</b>. <i>30 novembre</i>.—Le <i>Jacquard</i> (2,000 mèt. +cub.).—Aéronaute: Prince, marin.—Pas de passager.<br/> +Dépêches: 250 kil.<br/> +Départ: gare d'Orléans, 11h. soir.<br/> +Arrivée: lieu inconnu.</p> + +<p>Il paraît que lorsque le marin Prince partit en ballon, il s'écria +avec enthousiasme: «Je veux faire un immense voyage, on parlera de mon +ascension!» Il s'éleva lentement à 11 heures du soir, par une nuit +noire.—On ne l'a jamais revu depuis.</p> + +<p>Un navire anglais aperçut le ballon, en vue de Plymouth; il se perdit en +mer. Quel drame épouvantable a dû torturer l'esprit de l'infortuné Prince, +avant de trouver la plus horrible des morts! Seul du haut des airs, il +contemple l'étendue de l'Océan où fatalement il doit descendre. Il compte +les sacs de lest, et ne les sacrifie qu'avec une parcimonie scrupuleuse. +Chaque poignée de sable qu'il lance est un peu de sa vie qui s'en va.—Il +arrive, ce moment suprême, où tout est jeté par dessus bord! Le ballon +descend, se rapproche du gouffre immense!... La nacelle se heurte sur la +cime des vagues, elle n'enfonce pas, elle glisse à la surface des flots, +entraînée par le globe aérien, qui se creuse comme une grande voile! +Pendant combien de temps durera ce sinistre voyage? Il peut se prolonger +jusqu'à ce que la mort saisisse l'aéronaute, par la faim, par le froid +peut-être!—Quel épouvantable et navrant tableau, que celui de ce +voyageur, perdu dans l'immensité de la mer! Il cherche de loin un +navire..., jusqu'au dernier moment il espère le salut!</p> + +<p>Pauvre Prince, brave marin, tu as perdu la vie pour ton pays, l'histoire +enregistrera ton nom—ainsi que celui de Lacaze qui est mort comme toi, au +milieu de l'Océan—sur la liste des hommes de coeur, qui dans les moments +suprêmes savent noblement mourir pour la patrie!</p> + +<p>VOYAGE DE BELLE-ILE-EN-MER.</p> + +<p><b>32e Ascension</b>. <i>30 novembre</i>.—Le <i>Jules Favre</i> (2,000 mèt. +cub).—Aéronaute: Martin, négociant.—Passager: M. Ducauroy.<br/> +Dépêches: 50 kil. Pigeons: 10.<br/> +Départ: gare du Nord, 11h. 30 soir.<br/> +Arrivée: Belle-Ile-en-Mer.</p> + +<p>Le <i>Jules Favre</i>, parti quelques minutes après le <i>Jacquard</i>, a échappé +d'une manière vraiment miraculeuse au sort de ce dernier ballon.</p> + +<p>Le récit suivant a été envoyé le 2 décembre au <i>Phare de la Loire</i>, il +donne les épisodes de ce voyage dramatique:</p> + +<p>«Nous sortons à l'instant et profondément émus de la chambre où est né +le général Trochu, et où sont étendus sur leur lit de douleur les deux +aéronautes qu'un hasard providentiel a jetés sur notre île, point perdu +de l'Océan, et il est hors de doute que sur mille cas semblables, pas un +ballon n'échapperait aux vagues, par le vent d'est qui pousse vers la +grande mer. Nous avons eu l'honneur de serrer la main à ces braves enfants +de Paris qui apportent à la France l'espoir et même la certitude de sa +délivrance prochaine. Un de ces messieurs, le moins contusionné, a bien +voulu nous raconter les péripéties émouvantes du voyage.</p> + +<p>«Parti à minuit de Paris, le <i>Jules Favre</i> s'éleva à 2,000 mètres, +apercevant distinctement les feux prussiens. Ils rencontrèrent une couche +d'air chaud et tellement calme, qu'ils croyaient faire à peine une lieue +à l'heure. L'appareil électrique qui devait les éclairer n'ayant pu +fonctionner, ils ne purent savoir quelle direction suivait le ballon, et +comme le vent était nord au moment de leur départ, ils étaient persuadés +aller vers Lyon. Sans s'en douter, ils étaient dans un courant violent qui +les poussait de l'est à l'ouest. «Vers six heures, ils approchaient de la +mer. Ils aperçurent alors la petite île d'Hoédic, voisine de Belle-Ile de +quatre lieues. Sur cette île est un fort, qui fit croire à ces Messieurs +qu'ils étaient sur une île de la Marne ou de la Seine, tant le ballon +leur paraissait immobile. J'ai omis de dire que jusque-là ils s'étaient +toujours trouvés au-dessus d'un épais brouillard.</p> + +<p>«Bientôt ils apercevaient la mer, qu'un bruit confus leur avait fait +pressentir devoir être non loin d'eux. Ils furent poussés vers Belle-Ile +avec la rapidité d'une flèche et malheureusement vers une de ses +extrémités ayant à peine cinq kilomètres de largeur; le danger était +suprême. M. Martin monta dans les cordages, ouvrit en grand la soupape, +car ils ne pouvaient échapper à la mort que par une descente prompte: s'il +n'avait ouvert la soupape avant d'atteindre l'île, ils étaient évidemment +perdus.</p> + +<p>«Dans deux minutes, ils descendirent de 2,000 mètres; le premier choc +fut terrible, le ballon remonta et retomba deux fois encore. En ouvrant +brusquement la soupape, le ballon se dégonfla à sa partie inférieure, ce +qui lui fit faire parachute et amortit le choc de la descente. Il était +dans d'excellentes conditions pour la descente, ayant encore vingt sacs de +lest sur 26. Au dernier choc, le ballon s'accrocha à un mur d'environ un +mètre. M. Martin se précipita hors de la nacelle et frappa contre le mur +où il eut la jambe et la poitrine violemment contusionnées.</p> + +<p>«Quant à M.D.C, il fut précipité contre terre à une vingtaine de mètres +plus loin.</p> + +<p>«M. Martin, revenu de son étourdissement, aperçut alors son ami couché sur +le dos, ayant un masque de sang à la figure; il le crut mort.</p> + +<p>«L'intrépide M. Martin nous a avoué que son unique préoccupation dans ce +danger suprême et même dès la descente vertigineuse, fut le souvenir de +l'assurance faite à la dame de M.D.C. que nul danger n'existait pour +l'excellent chef de famille, le citoyen dévoué à sa patrie qui allait le +suivre.</p> + +<p>«Espérons que ces Messieurs sortiront bientôt saufs de leur chute +effrayante!</p> + +<p>«Les dépêches partent cette nuit pour Saint-Nazaire par l'<i>Euménide</i>.</p> + +<p>«M. JOUAN.»</p> + +<p>DÉPARTS DE DÉCEMBRE 1870.</p> + +<p><b><i>33e Ascension</i></b>. <i>1er décembre</i>.—<i>La Bataille de Paris</i> (2,000 mèt. +cub.).—Aéronaute: Poirrier, professeur de gymnastique.—Passagers: MM. +Lissajoux et Youx.<br/> +Départ: gare du Nord, 5h. 45 m.<br/> +Arrivée: Grand-Champ (Bretagne), midi.</p> + +<p>La descente de cet aérostat a été très-accidentée. L'ancre jetée ne +mordait pas et les voyageurs étaient entraînés par un vent violent. +L'aéronaute crut bien faire en sautant de la nacelle à terre pour chercher +à attacher lui-même le guide-rope à un arbre. Mais il ne peut réussir +cette manoeuvre. MM. Lissajoux et Youx furent emportés, par l'aérostat +délesté du poids de l'aéronaute, avec une violence vertigineuse. Le ballon +se creva à un kilomètre de là; il s'arrêta. Les voyageurs en furent +quittes pour l'émotion!</p> + +<p>La plus indispensable union est rigoureusement commandée à la descente. +Sauter de la nacelle, c'est risquer d'abord sa propre vie, mais ce qui est +plus grave encore, c'est compromettre celle des autres!</p> + +<p>UNE ASCENSION SCIENTIFIQUE.</p> + +<p><b>34e Ascension</b>. <i>2 décembre</i>.—<i>Le Volta</i> (2,000 mèt. +cub.).—Aéronaute: Chapelain, marin.—Passager: M. Janssen astronome.<br/> +Départ: gare d'Orléans, 6h. m.<br/> +Arrivée: Savenay (Loire-Inférieure), 11h. 30 m.</p> + +<p>M. Janssen emportait avec lui les instruments nécessaires pour observer en +Algérie l'éclipse de soleil.</p> + +<p>Ainsi, pendant que l'étranger souillait par sa présence et ses ravages +le sol de la patrie, l'Académie des sciences, restant en dehors de ces +monstruosités sociales, portait toujours ses regards vers les grands +problèmes de la science. Nous croyons devoir reproduire les nobles paroles +de M. Dumas, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, au sujet de +l'expédition scientifique organisée pendant le siège.</p> + +<p>Dans la séance du 5 décembre 1870, voici comment s'est exprimé l'illustre +secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences:</p> + +<p>«Une éclipse de soleil, totale pour une partie de l'Algérie, aura lieu le +27 décembre. M. Janssen, si célèbre par les belles découvertes qu'il +a effectuées dans l'Inde, à l'occasion de l'éclipse de 1868, était +naturellement désigné de nouveau, pour compléter ses observations, au +patronage et au concours du bureau des longitudes et de l'Académie, qui, +avec l'autorisation de M. le ministre de l'instruction publique, se sont +empressés de les lui accorder.</p> + +<p>«M. Janssen est parti de Paris, vendredi à 5 heures du matin, par un +ballon spécial: le <i>Volta</i>. L'administration avait bien voulu se mettre +entièrement à sa disposition; cet appareil n'emportait que le savant, +les instruments de la science, et le marin chargé de la manoeuvre. Notre +confrère, M. Charles Deville et moi, nous assistions au départ de M. +Janssen, soit pour l'aider dans ses derniers apprêts, soit pour lui donner +une preuve de plus de l'intérêt que l'Académie porte à ses travaux. +L'ascension, grâce aux précautions minutieuses de M. Godard aîné, s'est +accomplie dans les meilleures conditions, et la direction excellente +prise par l'aérostat, doit faire espérer le succès d'une expédition que +menacent, il est vrai, des périls de plus d'un genre.</p> + +<p>«Les secrétaires perpétuels de l'Académie, il est utile de le déclarer +publiquement, se portant garants du caractère absolument scientifique de +l'expédition et de la parfaite loyauté de M. Janssen, l'ont recommandé +officiellement à la protection et à la bienveillance des autorités et des +amis de la science, en quelque lien que les chances du voyage l'aient +dirigé. Il fut un temps, où ce témoignage aurait suffi pour lui assurer un +accueil chevaleresque dans les lignes ennemies. On nous a appris le doute +sur ce point. Aussi chacun a-t-il compris que des rigueurs et des menaces, +non justifiées par les lois de la guerre, aient fait à M. Janssen comme +un devoir de compter sur son propre courage et non sur la générosité +d'autrui. Je suis entouré de témoins qui peuvent attester, cependant, +qu'en pleine guerre, en 1813, Davy, un Anglais, recevait, dans ce palais +même, l'hospitalité de la France, comme un hommage rendu au génie et aux +droits supérieurs de la civilisation.</p> + +<p>«En suivant du regard notre digne missionnaire dans l'espace, où il se +perdait peu à peu, j'ai senti ce souvenir se réveiller et renouveler en +moi le besoin de protester, soit au nom de la science, soit au nom des +principes eux-mêmes, contre tout empêchement qui pourrait être mis à son +expédition. Deux inventions françaises, liées aux gloires de l'Académie, +ont concouru aux opérations de la défense: les ballons que Paris investi +expédie, les dépêches microscopiques qui lui reviennent sur l'aile des +pigeons.</p> + +<p>«La décision prise par le comte de Bismark de renvoyer devant un conseil +de guerre les personnes qui, montées dans les ballons, auront, sans +autorisation préalable, franchi les lignes ennemies, intéresse donc +l'Académie. Elle ne saurait accepter que des opérations soient punissables +parce qu'elles reposent sur des principes scientifiques nouveaux; que +l'homme dévoué qui, dans l'intérêt de la science, passe au-dessus des +lignes prussiennes, soit coupable de manoeuvre illicite; qu'en donnant, +enfin, nos soins à l'aéronautique, nous ayons contribué nous-mêmes à +fabriquer des engins de guerre prohibés.</p> + +<p>«Comment! les voies de terre, de fer nous étaient interdites, la voie de +l'air nous restait seule, inconstante et douteuse; elle n'avait jamais été +pratiquée; quoi de plus légitime que son emploi! Nous l'avons conquise par +des procédés méthodiques, et si elle fonctionne régulièrement au profit de +nos armes, où est le délit?</p> + +<p>«Que l'ennemi détruise, s'il le peut, nos ballons au passage; qu'il +s'empare de nos aéronautes au moment où ils touchent terre, soit; c'est +son intérêt, c'est chance de guerre. Mais que les personnes, tombant ainsi +entre ses mains, soient livrées à une cour martiale, au loin, en pays +ennemi, comme des criminels, c'est un abus de la force....</p> + +<p>«Dans Syracuse assiégée, Archimède opposant aussi aux efforts de l'ennemi +toutes les ressources de la science de son temps, rendait pour les Romains +l'attaque de plus en plus meurtrière. Marcellus, loin de lui faire un +crime d'avoir prolongé la défense par ses inventions, ordonna que la +vie de ce grand homme fût respectée, et, plein de regret pour sa mort +fortuite, entoura sa famille de soins et d'égards!...»</p> + +<p>Ajoutons pour l'honneur de M. Janssen que, lors de son départ, il apprit +que les savants anglais lui offraient un laisser-passer à travers les +lignes prussiennes, M. Janssen refusa; il préféra ne rien devoir à +l'ennemi de son pays, et il aima mieux risquer les chances du voyage +aérien!</p> + +<p><b>35e Ascension</b>. <i>4 décembre</i>.—<i>Le Franklin</i> (2,050 mèt. +cub.).—Aéronaute: Marcia, marin.—Passager: M. le comte d'Andrecourt, +officier d'état-major du général Trochu, il apporte en province les +nouvelles de la prise du plateau d'Avron.<br/> +Départ: gare d'Orléans, 1h. m.<br/> +Arrivée: près Nantes (Loire-Inférieure), 8h. m.</p> + +<p><b>36e Ascension</b>. <i>5 décembre</i>.—<i>L'armée de Bretagne</i> ( +mèt. cub.). Aéronaute: Surrel.—Passager: M. Lavoine, consul à +Jersey.—Dépêches: 400 kil.<br/> +Départ: gare du Nord, 6h. m.<br/> +Arrivée: Bouillet (Deux-Sèvres). L'aéronaute à la descente a été assez +grièvement blessé à la tête.</p> + +<p><b>37e Ascension</b>. <i>7 décembre</i>.—<i>Le Denis Papin</i> (2,000 mèt. +cub.).—Aéronaute: Domalin, marin.—Passagers: MM. Montgaillard, Delort et +Robert, inventeurs des cylindres sous-aquatiques, pour le transport des +lettres de province par la Seine.<br/> +Dépêches: 55 kil. Pigeons: 3.<br/> +Départ: gare d'Orléans, 4h. m.<br/> +Arrivée: près le Mans (Sarthe), 7 h.m.</p> + +<p><b>38e Ascension</b>. <i>11 décembre</i>.—<i>Le général Renault</i> (2,000 mèt. +cub.).—Aéronaute: Joignerey, gymnaste.—Passagers: MM. Wolff et +Lermanjat.<br/> +Dépêches: 1,000 kil.—Pigeons: 12.<br/> +Départ: gare du Nord, 3h. 15m.<br/> +Arrivée: (Seine-Inférieure) près Rouen, 5h. 30m., 130 kil. en 3h. 15.</p> + +<p>QUATRIÈME BALLON PRISONNIER.</p> + +<p><b>39e Ascension</b>. <i>15 décembre</i>.—<i>La Ville de Paris</i> (2,000 mèt. +cub.).—Aéronaute: Delamarne.—Passagers: Morel, rédacteur <i>du Gaulois</i>, +et Billebault.—Dépêches: 65 kil.—Pigeons: 12.<br/> +Départ: gare du Nord, 4h. m.<br/> +Arrivée: Wertzlur (Prusse), 4h. 5m. Fait prisonnier en Prusse, M. +Delamarne a failli être fusillé par les Prussiens, et n'a échappé à la +mort que par miracle. M. Morel a subi des mauvais traitements les plus +humiliants.</p> + +<p><b>40e et 41e Ascensions</b>. <i>17 décembre</i>.</p> + +<p>1° <i>Le Parmentier</i> (2,000 +mèt. cub.).—Aéronaute: Paul, marin.—Passagers: M. Desdouet et un +franc-tireur.—Dépêches: 460 kil.—Pigeons 4.<br/> +Départ: gare d'Orléans, 1h. 15m.<br/> +Arrivée: Gourganson (Marne), 9h. m.</p> + +<p>2° <i>Le Guttemberg </i>(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Perruchon, +marin.—Passagers: MM. d'Alméida, Lévy et Louisy.<br/> +Dépêches 0.—Pigeons: 6.<br/> +Départ: gare d'Orléans, 1h. 30m.<br/> +Arrivée: Montpreux (Marne), 9h. m.</p> + +<p>Ces deux ballons furent lancés à peu près en même temps de la gare +d'Orléans.—Le franc-tireur, monté dans le premier aérostat, M. Lepère, +ami du général Trochu, devait porter au général Faidherbe l'ordre de faire +un énergique mouvement en avant pour faciliter une grande sortie. M. +Lepère avait un signe de reconnaissance, et une mission verbale: son +message put être délivré avec une étonnante rapidité. Ce fait est un +admirable exemple de l'utilisation des ballons pendant la guerre.</p> + +<p>M. d'Alméida, monté dans <i>Le Guttemberg</i> était chargé de coordonner les +efforts pour communiquer avec la ville assiégée.</p> + +<p><b>42e Ascension</b>. <i>18 décembre</i>.—<i>Le Davy</i> (1,000 m. +cub.).—Aéronaute: Chaumont, marin.—Passager: M. Deschamps. +Dépêches: 25 kil.<br/> +Départ: gare d'Orléans, 5h. m.<br/> +Arrivée: Chuney près Beaune (Côte-d'Or).</p> + +<p>CINQUIÈME BALLON PRISONNIER.</p> + +<p><b>43e Ascension</b>. <i>20 décembre</i>.—<i>Le général Chanzy</i> (2,000 mèt. +cub.).—Aéronaute: Werrecke, gymnaste.—Passagers: MM. de l'Épynay, +Julliac, Joufryon.<br/> +Dépêches: 25 kil.—Pigeons: 4.<br/> +Départ: gare du Nord, 2h. 30 m.<br/> +Arrivée: Rotembery (Bavière), 10h. 45 m. Fait prisonnier en Allemagne.</p> + +<p>Cette expédition avait pour but d'organiser en province un corps de +plongeurs qui à l'aide de scaphandres auraient pu revenir à Paris par la +Seine.</p> + +<p><b>44e Ascension</b>. <i>22 décembre.—Le Lavoisier</i> (2,000 mèt. +cub.).—Aéronaute: Ledret, marin.—Passager: Raoul de +Boisdeffre.<br/> +Dépêches: 175 kil.—Pigeons: 6.<br/> +Départ: gare d'Orléans, 2h. 30m.<br/> +Arrivée: Beaufort (Maine-et-Loire), 9h. m.</p> + +<p>M. Raoul de Boisdeffre, officier d'état-major du général Trochu, avait une +mission importante auprès du général Chanzy. Il venait lui dire que Paris +cesserait d'avoir des vivres le 20 janvier et que le moment d'agir était +venu.</p> + +<p><b>45e Ascension.</b> <i>23 décembre.—La Délivrance</i> (2,050 mèt. +cub.).—Aéronaute: Gauchet, commerçant,—Passager: M. Reboul.<br/> +Dépêches: 40 k.—Pigeons: 4.<br/> +Départ: gare du Nord, 3h. 30m.<br/> +Arrivée: La Roche (Morbihan), 11h. 45m. 560 kil. en 8h. 30.</p> + +<p><b>46e Ascension.</b> <i>24 décembre.—Le Rouget de l'Isle</i> (2,000 mèt. +cub.).—Aéronaute: Jahn, marin.—Passager: M. Garnier.<br/> +Départ: gare d'Orléans, 3h. m.<br/> +Arrivée: Alençon (Orne), 9h. m.</p> + +<p><b>47e Ascension</b>. <i>27 décembre.—Le Tourville</i> (2,050 mèt. +cub.).—Aéronaute: Mouttet, marin.—Passagers: MM. Miége et Delaleu.<br/> +Dépêches: 160k.—Pigeons: 4.<br/> +Départ: gare d'Orléans, 4h. m.<br/> +Arrivée: Eymoutiers (Haute-Vienne), 1h. s.</p> + +<p><b>48e Ascension</b>. <i>29 décembre.—Le Bayard</i> (2,045 mèt. +cub.).—Aéronaute: Réginensi, marin.—Passager: M. Ducoux.<br/> +Dépêches: 110k.—Pigeons: 4.<br/> +Départ: gare d'Orléans, 4h. m.<br/> +Arrivée: La Mothe-Achard (Vendée), 10h. 10m.</p> + +<p><b>49e Ascension</b>. <i>30 décembre.—L'Armée de la Loire</i> (2,000 mèt. +cub.).—Aéronaute: Lemoine.—Pas de passager.<br/> +Dépêches: 250k.<br/> +Départ: gare du Nord, 5h. m.<br/> +Arrivée: près le Mans (Sarthe), 4 h. s.</p> + +<p>Ce ballon est tombé au milieu de l'armée de la Loire dont il portait le +nom.</p> + +<p>DÉPARTS DE JANVIER 1871.</p> + +<p><b>50e Ascension</b>. <i>3 janvier.—Le Merlin de Douai</i> (2,000 mèt. +cub.).—Aéronaute: L. Griseaux.—Passager: M. Eug. Tarbé.<br/> +Départ: gare du Nord, 4h. m.<br/> +Arrivée: Massay (Cher), 11h. 45m.</p> + +<p>Entreprise particulière.</p> + +<p><b>51e Ascension</b>. <i>4 janvier</i>.—<i>Le Newton</i> (2,000 mèt. +cub.).—Aéronaute: Ours, marin.—Passager: M. Brousseau.<br/> +Dépêches: 310 k.—Pigeons, 4.<br/> +Départ: gare du Nord, 4h. m.<br/> +Arrivée: Digny (Eure-et-Loir).</p> + +<p><b>52e et 53e Ascensions</b>. <i>9 janvier</i>.</p> + +<p>1° <i>Le Duquesne</i> (2,000 mèt. +cub.).—Aéronaute: Richard, quartier-maître et trois marins.<br/> +Départ: gare d'Orléans, 3h. 50m.<br/> +Arrivée: Bizieu près Reims (Marne).</p> + +<p>Tentative de direction avec une hélice. (Voir chap. III.)</p> + +<p>2° <i>Le Gambetta</i> (2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Duvivier, +marin.—Passager: M. de Fourcy.<br/> +Dépêches: 240k.—Pigeons: 3.<br/> +Départ: gare du Nord, 3h. 55m.<br/> +Arrivée: Clamecy près Auxerre (Yonne), 2h. 30s.</p> + +<p><b>54e Ascension.</b> <i>11 janvier</i>.—<i>Le Kepler</i> (2,000 mèt. +cub.).—Aéronaute: Roux, marin.—Passager: M. Dupuy.<br/> +Dépêches: 160k.—Pigeons: 3.<br/> +Départ: gare d'Orléans, 3h. 30m.<br/> +Arrivée: Laval (Mayenne), 9h. 15m.</p> + +<p><b>55e et 56e Ascensions.</b> <i>13 janvier</i>.</p> + +<p>1° <i>Le Monge</i> (2,000 mèt. +cub.).—Aéronaute: Raoul.—Passager: M. Guigné.<br/> +Départ: gare d'Orléans, midi 50.<br/> +Arrivée: Harfeuille (Indre), 8 h. s.</p> + +<p>2° <i>Le général Faidherbe</i> (2,000 mèt. +cub.).—Aéronaute: Van Seymortier.—Passager: M. Hurel et cinq chiens +destinés à rentrer à Paris avec des dépêches.<br/> +Dépêches: 60k.—Pigeons: 2.<br/> +Départ: gare du Nord, 3h. 30m.<br/> +Arrivée: Saint-Avit (Gironde), 2h. s.</p> + +<p>57e Ascension. 45 <i>janvier</i>.—<i>Le Vaucanson</i> (2,000 mèt. Cub.). +Aéronaute: Clariot, marin.—Passagers: MM. Valade et Delente.<br/> +Dépêches: 75 k.—Pigeons: 3.<br/> +Départ: gare d'Orléans, 3h. M.<br/> +Arrivée: Armentières (Belgique), 9h. 15m.</p> + +<p>58e Ascension. 16 <i>janvier</i>.—<i>Le Steenackers</i> (2,000 mèt. cub.). +Aéronaute: Vibert, ingénieur.—Passager: M. Goleron.<br/> +Départ: gare du Nord, 7h. m.<br/> +Arrivée: Hynd (Hollande), dans les dunes du Zuyderzée. +M. Vibert emportait avec lui deux caisses de dynamite, destinées, dit-on, +À l'armée de Bourbaki, qui commençait à battre en retraite.</p> + +<p>59e Ascension. 18 <i>janvier</i>.—<i>La poste de Paris</i> (2,000 mèt. Cub.). +Aéronaute: Turbiaux, mécanicien.—Passagers: MM. Cleray et +Cavailhon.<br/> +Dépêches: 70k.—Pigeons: 3.<br/> +Départ: gare du Nord, 3h. m.<br/> +Arrivée: Venray (Pays-Bas).</p> + +<p>60e Ascension. 20 <i>janvier</i>.—<i>Le général Bourbaki</i> (2,000 mèt. Cubes). +Aéronaute: Mangin jeune.—Passager: M. Boisenfrey.<br/> +Dépêches: 125 k.—Pigeons: 4.<br/> +Départ: gare du Nord, 5h. m.<br/> +Arrivée: Hasancourt près Reims (Marne).</p> + +<p>L'aéronaute, tombé en pays occupé par l'ennemi, peut sauver ses dépêches; +il brûle son ballon pour le dissimuler aux Prussiens.</p> + +<p><b>61e Ascension</b>. <i>22 janvier</i>.—<i>Le général Daumesnil</i> (2,000 mèt. +cub.).—Aéronaute: Robin, marin.—Pas de passager.<br/> +Dépêches: 280 kil.—Pigeons: 3.<br/> +Départ: gare de l'Est, 4h. m.<br/> +Arrivée: Charleroi (Belgique), 8h. 20m.</p> + +<p><b>62e Ascension</b>. <i>24 janvier.</i>—<i>Le Toricelli</i> (2,000 mèt. cub.). +Aéronaute: Bely, marin.—Pas de passager.<br/> +Dépêches: 230 kil. Pigeons: 3.<br/> +Départ: gare de l'Est, 3h. m.<br/> +Arrivée: Fuchemout (Oise), 11h. m.</p> + +<p>Ballon caché; dépêches sauvées et remises au bureau de Blanzy.</p> + +<p>DEUXIÈME BALLON PERDU EN MER.</p> + +<p><b>63e Ascension</b>. <i>27 janvier</i>.—<i>Le Richard Wallace</i> (2,000 mèt. +Cub.). Aéronaute: E. Lacaze, soldat.—Pas de passager.<br/> +Dépêches: 220 kil.—Pigeons: 2.<br/> +Départ: gare du Nord, 3h. 30 m.<br/> +Arrivée: inconnu. Ce ballon a été perdu en mer en vue de la Rochelle.</p> + +<p>Il est difficile d'expliquer la cause de ce malheur. L'aérostat monté par +M. Lacaze, a presque touché terre en vue de Niort; on a crié à l'aéronaute +de descendre, mais il est reparti dans les hautes régions de l'air après +avoir vidé un sac de lest. Il a été vu à la Rochelle à une grande hauteur; +au lieu de descendre sur le rivage de la mer, il a continué sa course vers +l'Océan, où on l'a vu se perdre à l'horizon.</p> + +<p>L'infortuné Lacaze n'a-t-il pas pu trouver la corde de soupape pour +descendre? S'est-il évanoui dans la nacelle? C'est ce que l'on ne saura +jamais. Ses restes ont aujourd'hui pour tombeau l'immensité des flots!</p> + +<p><b>64e Ascension</b>. 38 <i>janvier</i>.—<i>Le général Cambronne</i> (3,000 mèt. cub.). +Aéronaute: Tristan, marin.—Pas de passager.<br/> +Dépêches: 20 kilogr.<br/> +Départ: gare de l'Est, 6h. m.<br/> +Arrivée: Mayenne (Mayenne), 4h. S.</p> + +<p>Cet aérostat a apporté en province la nouvelle de l'armistice.</p> + +<p>Tels sont les voyages aériens exécutés pendant le siège de Paris.</p> + +<p>Soixante-quatre ballons ont franchi les lignes ennemies. Cinq d'entre eux, +comme on l'a vu, ont été faits prisonniers, deux autres se sont perdus +en mer.—Ils ont enlevé dans les airs 64 aéronautes, 94 passagers, 363 +pigeons voyageurs, et 9,000 kilogr. de dépêches représentant trois +millions de lettres à 3 gr. Nous ne terminerons pas ce chapitre, sans dire +que les ballons-poste qui ont si puissamment contribué à la prolongation +du siège de Paris, resteront dans l'histoire un sujet d'admiration pour +les amis de la France, comme ils susciteront pendant longtemps la jalousie +de ses ennemis. Un prisonnier de guerre français, retenu à Mayence +pendant la guerre, m'affirmait récemment que les Allemands avaient été +profondément surpris des merveilles de la poste aérienne. Pendant le +siège, il avait entendu dire ces mots à un sujet de Bismark:</p> + +<p>—Ces maudits ballons nous font bien du tort, car grâce à eux le +gouverneur de Paris parle sans cesse aux généraux de province. Décidément +ces diables de Français sont ingénieux!</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>III</h2> + +<p>Les pigeons voyageurs.—La Société l'Espérance.—La poste terrestre.—La +poste aquatique.—Projets divers.—Les ballons dirigeables.</p> + +<p>Ainsi, grâce aux ballons, Paris parlait à la province, les assiégés +envoyaient des messages aux amis du dehors; la grande ville n'avait pas +été bâillonnée. C'était beaucoup, mais ce n'était pas assez. Après avoir +ouvert le chemin de l'aller, il était nécessaire d'en trouver un pour le +retour. Le gouvernement fit appel aux inventeurs, aux hommes ingénieux, +à la science. L'appel fut entendu, mille projets prirent subitement +naissance, et si beaucoup d'entre eux n'ont pas rempli les promesses +qu'il était permis d'en attendre, il faut en accuser un ennemi non moins +puissant que la Prusse, c'était l'hiver, c'était le froid, c'étaient les +neiges et les glaces.</p> + +<p>On fit de nombreuses tentatives de tout genre, dans toutes conditions, +mais c'est encore l'air qui se montra le plus favorable aux assiégés.—Les +pigeons voyageurs, emportés de Paris dans la nacelle des ballons, +rentrèrent dans les murs de la capitale cernée. Si la France n'a pu +secourir Paris par ses armées, elle n'a cessé de lui tendre la main +par-dessus les remparts des ennemis!</p> + +<p>LES PIGEONS ET LES DÉPÊCHES MICROSCOPIQUES.</p> + +<p>L'explorateur Thévenot raconte dans le récit de ses voyages publiés +vers 1650, que les habitants d'Alep recevaient souvent des nouvelles +d'Alexandrie par des pigeons voyageurs. Il parait certain que les +messagers ailés étaient fréquemment usités dans l'antiquité. Cependant +Aristote et Pline n'en disent rien. Le fait que nous venons de citer +prouve toutefois que la poste aérienne par pigeon est connue depuis plus +de deux cents ans. Mais ce n'est guère que depuis le commencement de +notre siècle que la Belgique a créé le <i>sport</i> des colombes. Plusieurs +propriétaires de pigeons se réunissaient; chacun d'eux confiait un de ses +pigeons à un homme sûr, qui les laissait envoler à 20 ou 30 lieues du +point de départ.—Le premier pigeon revenu au logis gagnait pour son +maître les enjeux mis sur la tête de tous les autres. Ces pigeons +servaient souvent aussi pour le commerce, les affaires, et plus d'un +spéculateur a profité habilement de ces messagers ailés.</p> + +<p>Dans les temps modernes on se rappelle sans doute que Venise en 1849, +assiégée par les Autrichiens, fit un usage efficace des colombes; pour +porter des dépêches au dehors. Du reste, depuis quelques années, de grands +perfectionnements ont été apportés dans l'élevage des pigeons par la +sélection des types et des croisements habilement exécutés. On est +arrivé à former des individus dont le vol est d'une rapidité vraiment +extraordinaire. C'est ainsi que l'énorme distance qui sépare Toulouse de +Bruxelles a été franchie par le <i>Gladiateur</i> des pigeons en une seule +journée. Généralement la vitesse des pigeons varie entre 1,000 et 1,200 +mètres à la minute, soit environ 60 kilomètres à l'heure. Il va sans dire +qu'il n'y a rien d'absolu dans cette estimation, et que la vitesse varie +singulièrement suivant que l'oiseau a le vent <i>derrière</i> ou le vent +<i>debout</i>, comme diraient les marins. Les pigeons voyageurs ont l'oeil +très-perçant et la mémoire locale extraordinairement développée. On les +élève dans des pigeonniers où ils sont en liberté; ils accomplissent +d'eux-mêmes de longues promenades autour de leur habitation, et arrivent +sans doute à connaître les environs de la ville qu'ils habitent. Les +brouillards, qui les empêchent de retrouver les points de repère que leur +a fait observer un merveilleux instinct, rendent presque impossible leur +retour au colombier. Par une cause qui n'est pas encore expliquée, ils +perdent aussi leurs facultés, par les temps de gelée, et surtout quand la +neige couvre le sol. On comprendra que l'hiver exceptionnellement froid de +1870-1871 a été bien défavorable à la poste par pigeons.</p> + +<p>Nous compléterons ces renseignements par quelques lignes extraites du +<i>Journal Officiel</i> (mars 1871), où se trouvent des détails sur les types +de pigeons les plus recherchés des amateurs du sport aérien.</p> + +<p>«Le pigeon voyageur est élégant et gracieux de forme.</p> + +<p>«Le <i>liégeois</i> (1er type) est petit, à tête régulièrement convexe, que +termine un bec très-court. Les yeux sont saillants et entourés d'une +membrane nue; l'iris est jaune orange foncé; les caroncules nasales sont +plus grosses chez le mâle que chez la femelle.</p> + +<p>«Le pigeon d'<i>Anvers</i> (2e type) est beaucoup plus gros, plus élancé, plus +haut sur ses pattes, le cou est long; son vol est très-rapide, mais il est +moins fidèle à son colombier que le liégeois; sa tête est moins arrondie, +comme si les lobes cérébraux correspondant à la mémoire étaient moins +développés; le bec est plus grand, l'iris est entouré d'un cercle +blanc. «L'<i>irlandais</i> (3e type) est fort; les caroncules nasales sont +très-grosses; la membrane nue qui entoure l'oeil est large; l'oeil est +souvent tout noir (en termes techniques, oeil de vesce).</p> + +<p>«Le plumage est très-varié, très-doux de nuance, très-fourni: les couleurs +uniformes, telles que rouge, blanc, noir, sont rares. Les plus communes +sont le bleu, le bleu étincelé, le rouge étincelé ou taché de noir, et les +nuances binaires; blanc et bleu, blanc et rouge, et blanc et noir.</p> + +<p>«Ce sont ces trois races croisées qui fournissent les meilleurs coureurs, +réunissant la mémoire, la force, la vue (qui prédominent dans chacune des +races signalées), à la beauté et à la solidité de la charpente osseuse.»</p> + +<p>Il existait à Paris bien avant la guerre une société colombophile, la +société <i>l'Espérance</i>. Quand les premiers ballons du siège s'élevèrent +dans les airs, les membres de cette société songèrent à leurs pigeons. +«Les ballons s'envolent, disaient-ils, mais qui nous donnera de leurs +nouvelles? Qu'ils enlèvent avec eux nos pigeons; ceux-ci se chargeront +bien de revenir!»</p> + +<p>Le vice-président de la Société <i>l'Espérance</i>, M. Van Roosebecke, alla +trouver le général Trochu, vers le 25 septembre, après le départ du +premier ballon-poste, et lui exposa son projet. Le Gouverneur de Paris +l'écouta avec intérêt, et le renvoya à M. Rampont.</p> + +<p>Le 27, trois pigeons partaient dans le ballon <i>la Ville de Florence</i>, +six heures après ils étaient revenus à Paris, avec une dépêche signée de +l'aéronaute qui annonçait sa descente près de Mantes.</p> + +<p>La poste par pigeons était créée.</p> + +<p>On ne tarda pas toutefois à s'apercevoir qu'il fallait une certaine +habitude des pigeons, pour les bien lancer. Souvent les oiseaux étaient +mal soignés par les aéronautes, ils ne revenaient pas à Paris, ou +rentraient après avoir laissé tomber une dépêche mal attachée.</p> + +<p>L'administration fit partir successivement les membres de la société +<i>l'Espérance</i>. MM. Van Roosebecke, Cassiers se rendirent à Tours par +ballon, avec une trentaine de pigeons chacun. Leurs collègues, MM. +Tracelet, Nobecourt, etc., les rejoignirent plus tard. Ils se mirent à la +disposition de M. Steenackers vers le milieu d'octobre.</p> + +<p>Dix-huit pigeons lancés de Dreux, de Blois, de Vendôme, rentrèrent presque +successivement à Paris, munis de dépêches photographiques.</p> + +<p>Ce succès dépassa toute espérance. Aussi M. Steenackers se décida-t-il à +ouvrir au public la poste colombophile. On envoyait à Tours les dépêches +privées pour Paris, elles partaient par pigeon moyennant 0 fr. 50 par mot.</p> + +<p>Mais le mauvais temps, le brouillard, la neige, ne tardèrent pas à rendre +le service très-irrégulier. Un grand nombre de pigeons ne rentrèrent pas à +Paris.</p> + +<p>Trois cent soixante-trois pigeons ont été emportés de Paris en ballon et +lancés sur Paris. Il n'en est rentré que 37, savoir: 4 en septembre, 18 +en octobre, 17 en novembre, 12 en décembre, 3 en janvier, et 3 en +février.—Quelques-uns d'entre eux sont restés absents fort longtemps. +C'est ainsi que le 6 février 1871, on reçut à Paris un pigeon qui avait +été lancé aux environs d'Orléans le 18 novembre 1870. Il rapporta la +dépêche n° 26, tandis que la veille un pigeon avait rapporté la dépêche n° +51.</p> + +<p>Le 23 janvier, on reçut un pigeon qui avait perdu sa dépêche et trois +plumes de la queue. Il avait été sans doute atteint par une balle +prussienne.</p> + +<p>Les Parisiens se rappellent la joie produite par l'arrivée des messagers +ailés pendant le siège. Quand un pigeon volait au-dessus des toits, quand +il se posait sur une gouttière, des rassemblements se formaient de +toutes parts; tous les passants mettaient le nez en l'air. Quel bonheur +ineffable! Ce sont des nouvelles qui arrivent! Nous ferons observer +toutefois que généralement le pigeon-voyageur rentre tout droit au +colombier, sans s'arrêter. Il n'est pas probable que l'attention des +Parisiens se soit portée sur les pigeons-voyageurs qu'ils n'ont pas dû +pouvoir remarquer. Il se pourrait bien que les pigeons des Tuileries aient +obtenu un succès peu légitime.</p> + +<p>Le service des pigeons à Tours était placé sous la direction de M. +Steenackers; MM. Van Roosebecke et Cassiers étaient chargés de lancer les +messagers ailés, ils s'aventuraient jusqu'auprès des lignes ennemies, pour +laisser envoler les pigeons le plus près possible de Paris. On ne saurait +donner trop d'éloges à la belle conduite de ces messieurs et de leurs +collègues qui ont quitté Paris en ballon pour organiser en province cet +admirable système de poste aérienne.</p> + +<p>A Paris, la surveillance du service administratif de la poste par pigeons +était confiée à M. Chassinat, directeur des Postes de la Seine; M. Mottet, +receveur principal, était l'agent d'exécution.</p> + +<p>M. Derouard, secrétaire de la société colombophile <i>l'Espérance</i> était +chargé de surveiller les colombiers, de la réception des pigeons, etc.</p> + +<p>La poste colombophile complétait ainsi le service des ballons-poste; mais +ce qui la rendit surtout utile, ce qui en fit une véritable création +nouvelle, c'est le système des dépêches photographiques que rapportaient à +Paris les messagers ailés.</p> + +<p>Un pigeon ne peut être chargé que d'un bien faible poids. Il emporte dans +les airs une feuille de papier, de quatre ou cinq centimètres carrés, +roulée finement, et attachée à une des plumes de sa queue. Une lettre +aussi petite est bien laconique. On peut y écrire à la main quelques mots, +quelques phrases, peut-être,—ce n'est là qu'un télégramme insignifiant.</p> + +<p>Dès le commencement du siège on songea aux merveilles de la photographie +microscopique. On se rappela avoir vu à l'Exposition universelle de +petites breloques-lunettes, où les 400 députés étaient représentés sur une +surface de 1 millimètre carré. En regardant à travers la loupe placée à +une des extrémités, on voyait nettement l'image de tous ces personnages, +réunis sur la surface d'une tête d'épingle! C'était à M. Dagron que l'on +devait ce tour de force photographique.</p> + +<p>Ce fut lui qui, pendant la guerre, se chargea de réduire les dépêches pour +pigeons voyageurs.</p> + +<p>Grâce aux procédés photographiques, on écrivait à Tours toutes les +dépêches privées ou publiques sur une grande feuille de papier à dessin. +On y traçait jusqu'à 20,000 lettres ou chiffres. M. Dagron, par la +photographie, réduisait cette véritable affiche en un petit cliché qui +avait à peu près le quart de la superficie d'une carte à jouer. L'épreuve +était tirée sur une mince feuille de collodion qui ne pesait que quelques +centigrammes et qui contenait un texte réduit assez considérable pour +composer un journal entier.</p> + +<p>A Paris, la dépêche amenée par pigeon, était placée sur le porte-objet +d'un microscope photo-électrique, véritable lanterne magique d'une +puissance extrême. L'image de la dépêche était projetée sur un écran, mais +amplifiée, agrandie, au point qu'à l'oeil nu, on pouvait lire nettement +tous les chiffres, toutes les lettres tracés.</p> + +<p>N'est-ce pas merveilleux? n'y a-t-il pas lieu d'admirer là, sincèrement, +les applications étonnantes de la science moderne?</p> + +<p>M. Dagron partit en ballon avec son collaborateur, M. Fernique, vers +le milieu du mois de novembre. Après un voyage des plus périlleux, ces +messieurs organisèrent tous leurs appareils photographiques avec la plus +grande habileté.</p> + +<p>Quatre cent soixante-dix pages typographiées ont été reproduites par les +procédés de MM. Dagron et Fernique. Chaque page contenait près de 15,000 +lettres, soit environ 200 dépêches. Seize de ces pages tenaient sur +une pellicule de 3 centimètres sur 5, ne pesant pas plus de un +demi-décigramme. La réduction était faite au <i>huit centième</i>.</p> + +<p>Chaque pigeon pouvait emporter dans un tuyau de plumes une vingtaine de +ces pellicules, qui n'atteignaient en somme que le poids de 4 gramme. Ces +dépêches réunies formaient un total de 300,000 lettres, c'est-à-dire la +matière d'un volume in-12, analogue à celui que le lecteur a sous les +yeux.</p> + +<p>Avant l'arrivée de M. Dagron, rappelons que M. Blaise, photographe à +Tours, avait déjà reproduit des dépêches photographiques sur papier, sous +les auspices de MM. Barreswill et Delafolie.</p> + +<p>Les dépêches photomicroscopiques étaient en général tirées à 30 ou 40 +exemplaires, et envoyées par autant de pigeons.</p> + +<p>PRÈS DE CENT MILLE DÉPÊCHES ont été envoyées ainsi à Paris avant +l'armistice. En imprimant toutes ces dépêches en caractères ordinaires, +on formerait certainement une bibliothèque de plus de cinq cents volumes! +Tout cela a été envoyé par des oiseaux!</p> + +<p>Aussitôt que le tube était reçu à l'administration des télégraphes, M. +Mercadier procédait à l'ouverture en fendant le tube avec un canif. Les +pellicules étaient délicatement placées dans une petite cuvette remplie +d'eau, contenant quelques gouttes d'ammoniaque. Au sein de ce liquide, les +dépêches se déroulaient; on les séchait, on les mettait entre deux verres. +Il ne restait plus qu'à les placer sur le porte-objet des microscopes +photo-électriques.</p> + +<p>Quand les dépêches étaient nombreuses, la lecture en était assez lente; +mais la pellicule renfermait 144 pages ou petits carrés, on pouvait la +diviser, et la lire en même temps avec plusieurs microscopes.—Certaines +dépêches chiffrées étaient séparées et lues à part par le directeur. Les +autres étaient lues et copiées par des employés qui les envoyaient de +suite aux divers bureaux de Paris.</p> + +<p>MM. Cornu et Mercadier perfectionnèrent le procédé de lecture des dépêches +avec le microscope. La pellicule de collodion, intercalée entre deux +glaces, était reçue sur un porte-glace, auquel un mécanisme imprimait +un double mouvement horizontal et vertical. Chaque partie de la dépêche +passait lentement au foyer du microscope. Sur l'écran, les caractères se +déroulaient suffisamment agrandis pour être lus et copiés.</p> + +<p>L'installation, la mise en train durait environ 4 heures; il fallait en +outre quelques heures pour copier les dépêches. MM. Cornu et Mercadier +tentèrent de photographier directement les caractères projetés sur l'écran +par un procédé rapide.—Les progrès auraient marché ainsi à grands pas, +mais l'hiver, le froid ne tardèrent pas à rendre de plus en plus rare +l'arrivée des pigeons.</p> + +<p>On ignorait les causes de ces retards. L'administration se décida à +envoyer en province par ballon MM. Levy et d'Alméida, pour mettre en +oeuvre de nouveaux procédés photographiques. Mais la poste des pigeons +manquait par la base; les messagers n'arrivaient plus régulièrement.—La +mauvaise saison de l'hiver leur faisait perdre leurs merveilleuses +facultés. Nous avons déjà dit qu'il ne rentra à Paris que 2 pigeons dans +le courant de janvier!</p> + +<p>Quoi qu'il en soit les Parisiens n'oublieront jamais les pigeons +voyageurs. Il est à souhaiter que l'art d'élever ces messagers ailés soit +cultivé dans notre capitale. On devrait réunir les pigeons voyageurs dans +un colombier modèle, favoriser les conditions de leur développement, +organiser en un mot une école colombophile qui certainement trouverait +des amateurs. Les pigeons du siège ne doivent pas être délaissés; ne +méritent-ils pas au moins les honneurs que l'ancienne Rome ne refusait pas +aux oies du Capitole?</p> + +<p>LES PIÉTONS.</p> + +<p>Le fait de l'investissement complet de Paris par l'armée prussienne +restera dans l'histoire comme un grand sujet d'étonnement. L'esprit +français, léger, superficiel, est ainsi fait qu'il admet sans contrôle les +illusions de sa vanité nationale, et qu'il est toujours prêt à +accepter comme un axiome, un fait douteux qui flatte ses sentiments +patriotiques.—Si quelqu'un avait dit le 16 septembre que l'armée +allemande allait bloquer Paris, il se serait fait écharper sur les +boulevards.—Mais, Monsieur, il est impossible de cerner Paris. Tout le +monde le dit. Demandez au génie militaire!</p> + +<p>Tout au commencement de l'arrivée de l'armée prussienne, des voitures de +la poste se rendaient jusqu'à Triel. Les conducteurs racontèrent qu'ils +avaient été arrêtés en route par un poste bavarois. A leur grand +étonnement, les soldats les accueillirent bien et leur demandèrent des +cigares. Un officier s'écria à leur vue qu'il était presque Parisien de +coeur, quoique Allemand d'origine, et qu'il avait fait ses études au +quartier Latin. Il laissa passer les voitures de la poste. Mais cet état +de choses ne dura pas, et bientôt la consigne prussienne fut observée +partout avec la plus stricte sévérité.</p> + +<p>A partir du 21 septembre, on s'aperçut qu'un homme si résolu, si habile +qu'il fût, ne pouvait plus traverser les lignes ennemies.</p> + +<p>La Prusse venait de nous réserver cette nouvelle surprise!</p> + +<p>Le service des piétons destinés à forcer les lignes ennemies pour +rapporter ensuite des nouvelles de province, n'en fut pas moins organisé +par l'administration des postes. Ce n'est ni le dévouement, ni le courage +qui firent défaut, mais malgré la multiplicité des essais, le nombre des +réussites est peu considérable.</p> + +<p>Sur 28 piétons envoyés le 21 septembre, un seul, le facteur Brare, put +se rendre à Saint-Germain et y livrer à un fonctionnaire français ses +dépêches pour Tours, après avoir été momentanément gardé à vue par +les soldats allemands. Deux autres employés des postes furent faits +prisonniers ce jour-là même, leurs dépêches furent prises, et ils durent +rebrousser chemin vers Nanterre. Le facteur Poulain, parti de Paris à la +même époque, n'est jamais reparu.</p> + +<p>«Sept piétons envoyés le 22 et le 23 septembre furent faits prisonniers, +mais, sur 4 hommes expédiés le 24, le nommé Gême réussit à franchir les +lignes, à présenter ses dépêches à la mairie de Triel et à revenir le 25. +Deux de ses camarades, moins heureux que lui, furent faits prisonniers.</p> + +<p>«Le 27, les mêmes facteurs, Brare et Gême, tentèrent une nouvelle percée +et eurent le bonheur d'arriver à Triel et d'en revenir le 28; quatre +autres piétons avaient renoncé à leur tentative.</p> + +<p>«Le 5 octobre, les facteurs Loyet et Chourrier rentrent avec 714 dépêches +livrées à Triel le 30 septembre.</p> + +<p>«Brare fait une nouvelle expédition le 4 octobre, et arrive à Tours après +avoir été fait prisonnier et s'être évadé.</p> + +<p>«Dix-huit autres piétons font encore de vains efforts pour passer les +lignes. Parmi les seize envoyés dans le reste du mois, le nommé Ayrolles +est fait prisonnier, jeté dans un cachot et fort maltraité; deux autres +sont gardés plusieurs jours par l'ennemi, puis mis en liberté.</p> + +<p>«Lorsqu'on réfléchit aux difficultés sans nombre qu'ont eu à affronter +ces braves employés, aux périls auxquels ils se sont exposés sciemment, +à l'ingéniosité des moyens employés par eux pour faire passer leurs +missives, toute admiration est au-dessous de ce qui leur est dû. +Quelques-uns n'ont pas hésité à cacher des dépêches chiffrées sous +l'épiderme incisé; d'autres ont imaginé de faire évider habilement des +pièces de dix centimes, de manière à laisser les coins de la monnaie +intacts; d'autres ont fait forer des clefs à vis forcée pour y introduire +les missives. L'artifice employé par les nègres indiens pour dissimuler +les diamants volés dans les laveries, ne put être appliqué, les Allemands +ne manquant jamais, assurait-on, d'administrer tout d'abord aux suspects +une purge énergique.</p> + +<p>«Le facteur Brare est un de ceux qui ont réussi à passer plusieurs fois +les lignes prussiennes. Mais il fut victime de son dévouement, de son +courage. Il finit par être fusillé par les Prussiens à l'île de Chatou. Il +laisse derrière lui une femme et cinq enfants[13].»</p> + +<p class="footnote">[Note 13: <i>Journal officiel</i>, mars 1871.]</p> + +<p>Il y eut en dehors de la poste des tentatives qui furent couronnées de +succès. M. François Oswald du <i>Gaulois</i>, quitta Paris à pied dans le +courant d'octobre, et après avoir été menacé de la mort d'un espion, il +parvint enfin à s'échapper et à gagner Tours, où il publia le récit de +ses aventures dramatiques.—M. Lucien Morel parvint aussi à s'échapper de +Paris à pied.</p> + +<p>Il eut l'audace d'essayer d'y rentrer, et profitant d'une nuit de brume, +sa tentative si hardie, si périlleuse le conduisit au but tant espéré. Il +pénétra dans la ville assiégée. M. Morel, rentré à Paris, en ressortit +encore par la voie des airs. Il partit en ballon le 15 décembre, mais le +vent le poussa en Prusse, où il fut retenu prisonnier jusqu'à la fin de la +guerre, comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent.</p> + +<p>M. Steenackers, directeur des postes et des télégraphes à Tours, envoya +vers Paris un grand nombre de courriers à pied. Toutes les ruses ont été +imaginées. Les uns se déguisaient en marchands ambulants, les autres en +paysans. Ils arrivaient à une première ligne d'occupation où ils étaient +arrêtés et fouillés, puis on les contraignait de rétrograder.</p> + +<p>L'inspection prussienne était pleine de péril. Malheur à celui qui +laissait prendre sa dépêche, il courait le risque d'être fusillé comme +espion. Un facteur du télégraphe fait plusieurs fois prisonnier, et +fouillé à nu, cachait la dépêche chiffrée dont il était porteur dans une +dent artificielle et creuse. Les Prussiens ne savaient pas dévoiler cette +cachette ingénieuse, mais quelques journaux commirent l'indiscrétion de +raconter le fait. Il fallut renoncer à la dent creuse.</p> + +<p>Le 12 janvier, MM. Imbert, Roche, Perney, Fontaine et Leblanc, tentèrent +de franchir les lignes ennemies en suivant sous terre les carrières +souterraines de la rive gauche. L'entreprise échoua.</p> + +<p>Il en fut encore de même pour les plongeurs qui devaient revenir à Paris, +en suivant le fond de la Seine dans des scaphandres.</p> + +<p>Ainsi, Paris, qui recevait quelques mois auparavant des centaines de +trains de marchandises et de voyageurs, n'était plus accessible à un seul +piéton portant quelques chiffres sur un carré de papier!</p> + +<p>LA POSTE FLUVIALE.</p> + +<p>«Le 6 décembre, MM. Versoven, Delort et E. Robert s'étaient engagés à +expédier par eau, au moyen de sphères dont ils étaient les inventeurs, +les lettres ordinaires ou photo-micrographiques qui pourraient leur être +confiées dans les départements pour être transmises à Paris. Il leur était +accordé 1 fr. par lettre close, du poids de 4 grammes; 0 fr. 25 c. par +dépêche-lettre photographique, et 0 fr, 05 c. par dépêche réponse aux +cartes-poste. Les lettres ordinaires transportées par ces messieurs +devaient être affranchies par timbres-poste, conformément au tarif +en vigueur; il était convenu que les dépêches officielles seraient +transportées gratuitement.</p> + +<p>«Toutes les lettres devaient être concentrées au bureau de poste de +Moulins (Allier). MM. Delort et Robert partirent le 7 décembre par le +ballon le <i>Denis Papin</i>.</p> + +<p>«Une modification fut faite à cette convention par M. Steenackers, dans sa +dépêche par pigeon du 25 décembre, c'est-à-dire dix-neuf jours après: elle +portait l'affranchissement de la lettre à 1 fr. pour le poids maximum de 4 +grammes; la taxe à 40 c. par lettre déposée au bureau de Moulins, et à 40 +c. par lettre reçue au bureau de Paris.</p> + +<p>«Les journaux ont récemment parlé de cette poste fluviale; les boules de +zinc de 25 centimètres de diamètre étaient garnies d'ailettes et jetées +dans la Seine ou dans ses affluents: là elles naviguaient entre deux eaux. +Les lettres de province sont arrivées au nombre de huit cents par la voie +de Moulins, après l'armistice; mais pendant l'investissement, c'est-à-dire +précisément pendant la période où elles étaient si fiévreusement attendues +et plus d'un mois durant, la pêche aux filets n'a rien produit.</p> + +<p>«Il est probable que les barrages ont arrêté le transport, si les boules +ont été jetées avant l'armistice, ou que les Allemands n'ont laissé passer +les sphères à hélices de MM. Vorsoven et Cie qu'à partir de la conclusion +de l'armistice, toute surveillance ayant cessé dès lors.</p> + +<p>«Un autre système fort ingénieux avait été présenté également par M. +Baylard, commis à l'Hôtel-de-Ville et expéditionnaire du Gouvernement. A +une extrême économie, ce système joignait une grande simplicité et une +grande facilité d'exécution. Au prix de quinze centimes on pouvait obtenir +une centaine de petites boules de verre soufflées, creuses et terminées à +la base par un petit orifice où s'introduisait la dépêche, et qu'on +jetait ensuite dans l'eau. Ces boules d'un petit diamètre figuraient si +merveilleusement les bulles d'eau naturelles, qu'il devenait impossible de +les distinguer, quand on les remuait dans un bassin et qu'on cherchait à +les saisir. Prenant à cause de leur transparence le reflet même de l'eau +dans laquelle elles plongent, mobiles et légères, glissant avec la plus +grande facilité le long des roseaux, des tiges, des plantes et des bords +de la rivière qui pourraient leur servir d'obstacles, franchissant +aisément, sans se rompre, les petits ressauts des barrages, échappant par +leur petite dimension aux grosses mailles des filets prussiens et aux +mains des pêcheurs ennemis, ces petites boules messagères étaient appelées +à rendre de grands services à la défense pour le transport des dépêches +micrographiques. M. Rebou emporta un grand nombre de ces globules en +ballon et l'idée était en pleine voie d'exécution, lorsque les glaces +vinrent empêcher le développement de cet ingénieux mode de transport.</p> + +<p>«Vers la même époque, M. le directeur des Postes écoutait les propositions +de M. Delente qui, le 14 janvier, s'engageait à se rendre en province et +à faire parvenir à Paris, à l'aide d'un bateau sous-marin dont il est +l'inventeur, des correspondances privées ou autres.</p> + +<p>«Le ballon-poste le <i>Vaucanson</i> enleva M. Delente, muni d'un permis +de parcours général sur tous les chemins de fer, et de lettres qui +l'accréditaient auprès de la délégation dans les départements, avec +laquelle il avait à s'entendre pour les conditions de rémunération. +L'investissement a pris également fin avant que M. Delente ait réussi à +faire arriver des lettres dans Paris[14].»</p> + +<p class="footnote">[Note 14: <i>Journal Officiel</i>, mars 1871.]</p> + +<p>LES FILS TÉLÉGRAPHIQUES.</p> + +<p>Quand Paris fut complètement bloqué par les Prussiens, que les +communications furent interrompues de toutes parts, bien des gens se +dirent: «Pourquoi n'a-t-on pas jeté un câble électrique au fond de la +Seine? Ce simple fil eût permis d'ouvrir une correspondance occulte!»</p> + +<p>Comment n'aurait-on pas songé à ce projet si simple? Ce câble a été en +effet posé dans la basse Seine, mais la chute d'un pont le brisa quelques +jours après. Toutes les tentatives faites pour l'utiliser furent vaines. +On ne put relier les deux bouts de cette unique artère qui aurait permis +au grand organisme qu'on nomme la France, d'entendre les battements de son +coeur qu'on nomme Paris!</p> + +<p>Quelque temps après cet irréparable accident, on fit un nouvel essai du +même genre. Depuis longtemps un câble placé sur la route de Fontainebleau, +se raccordait avec les fils aériens du chemin de fer. Il fallait pour +utiliser ce fil électrique, faire une tranchée sur la route en avant de +Juvisy, et souder un fil mince au câble. M. Lemercier de Janvelle, chargé +de cette mission périlleuse, partit dans le ballon <i>le Ferdinand Flocon</i>, +le 4 novembre; mais sous les yeux de l'ennemi, il ne put accomplir la +liaison des fils. Il la tenta cependant à trois reprises différentes, +dans les circonstances les plus difficiles. M. de Janvelle, assisté de M. +Forivon, capitaine des francs-tireurs, osa pénétrer jusqu'au milieu des +lignes ennemies. La nuit, il réparait les fils aériens coupés par les +Prussiens, en les unissant par de petits fils isolés très-minces, placés +contre terre. Quand on passait là on voyait les poteaux brisés, les fils +visiblement cassés. On ne soupçonnait pas qu'ils étaient réunis par des +conducteurs presque invisibles. Mais il fallait pour réussir complètement +recommencer l'oeuvre de réparation sur d'autres points. Malgré leur +audace, leur habileté, MM. de Janvelle et Forivon n'ont pu mener à bonne +fin l'entreprise si ingénieuse qu'ils avaient si bien commencée.</p> + +<p>LES CHIENS FACTEURS.</p> + +<p>N'oublions pas de mentionner le projet de M. Hurel, qui est parti en +ballon avec cinq chiens destinés à revenir à Paris. C'étaient de +gros chiens bouviers, de bonnes bêtes, à l'oeil franc, à la figure +intelligente. Ils étaient fort robustes, et ne se seraient pas embarrassés +de dévorer un Prussien. Le propriétaire de ces animaux affirmait qu'ils +sauraient rentrer dans la capitale d'où ils étaient sortis; on leur aurait +attaché quelques dépêches entre les deux cuirs d'un collier.</p> + +<p>Les chiens ont été lancés, mais on ne les a jamais revus. L'expérience n'a +pas été renouvelée, car peu de temps après le voyage de M. Hurel et de ses +courriers à quatre pattes, l'armistice est venu mettre un terme au siège +de Paris.</p> + +<p>L'entreprise aurait-elle réussi une seconde fois? Il est permis d'en +douter. Certains chiens font de grands voyages, s'orientent, reviennent au +logis, mais ils en sont partis pédestrement, ils ont examiné la route. En +feraient-ils de même après un voyage en ballon? Auraient-ils l'instinct +des pigeons voyageurs?</p> + +<p>DIRECTION DES AÉROSTATS.</p> + +<p>Depuis le jour de leur naissance, les ballons n'ont guère fait de progrès. +Quand les Montgolfier lancèrent dans l'espace un des premiers navires +aériens, Franklin, qui assistait à l'expérience, s'écria comme on le +consultait sur cette découverte: «C'est l'enfant qui vient de naître!» +L'illustre philosophe faisait ainsi entendre que l'enfant, d'abord faible, +deviendrait homme et puissant. L'enfant n'a pas grandi. Mais il faut +avouer que son éducation a été singulièrement négligée. Il a couru les +fêtes publiques, et s'est perdu dans les foires. Depuis cinquante ans, il +est peu de savants qui aient étudié sérieusement la navigation aérienne.</p> + +<p>M. Henry Giffard, un de nos ingénieurs les plus distingués, eut l'honneur +d'exécuter, en 1852, la première ascension faite dans un ballon de forme +allongée, muni d'une hélice mise en mouvement par une machine à vapeur. Un +de nos plus éminents publicistes le désigna alors sous le nom du Fulton de +la navigation aérienne: il ne tient qu'à M. Giffard de le devenir. Depuis +cette époque, malgré de nombreuses études, il n'a pas cessé de porter son +attention sur les questions aériennes. Il a créé les ballons captifs à +vapeur, que le public n'a pas assez connus. Il a résolu là un problème de +premier ordre, indispensable à la direction des ballons; il est arrivé à +construire des BALLONS IMPERMÉABLES AU GAZ.</p> + +<p>Le grand ballon captif construit à Londres en 1870 par M. Giffard cubait +douze mille mètres. Il était rempli d'hydrogène pur, et enlevait 34 +passagers à 650 mètres de haut. L'immense aérostat était retenu dans +l'espace par un câble pesant 4,000 kilogrammes, que deux machines à vapeur +de 400 chevaux enroulaient autour d'un treuil gigantesque. Ce ballon, +malgré le vent, malgré la pluie, est resté gonflé plus d'un mois, <i>sans +perdre de gaz</i>. Son étoffe était formée de plusieurs tissus superposés: 1° +une étoffe en toile; 2° une couche de caoutchouc naturel; 3° une deuxième +étoffe de toile; 4° une deuxième couche de caoutchouc vulcanisé; 5° une +mousseline extérieure; 6° une couche de vernis à l'huile de lin.</p> + +<p>Cet étoffe imperméable est d'un poids considérable, mais en augmentant +le volume des ballons sphériques, on diminue proportionnellement leur +surface, ce que nous pourrons exprimer plus clairement en disant qu'un +ballon de 10,000 mètres cubes, construit avec l'étoffe de M. Giffard, a +une force ascensionnelle bien plus grande que dix ballons ordinaires de +mille mètres cubes réunis.</p> + +<p>La première condition de la direction des ballons, <i>l'imperméabilité</i> de +l'étoffe, a été résolue par M. Giffard.</p> + +<p>Que l'on construise avec le nouveau tissu un ballon de forme allongée, +muni d'un gouvernail, permettant de s'orienter dans la direction du vent, +afin d'offrir une surface de résistance aussi petite que possible; qu'on +le munisse à sa partie inférieure d'une hélice, mise en mouvement par +une forte machine à vapeur, que l'on recommence, en un mot, dans des +conditions plus favorables, l'expérience de M. Giffard en 1852, il +ne parait pas douteux qu'on remontera un courant aérien d'intensité +moyenne.—L'ascension de M. Giffard a malheureusement été exécutée à une +époque où il n'avait pas encore l'expérience qu'il a acquise; elle a eu +lieu par un temps défavorable, avec un appareil d'une faible puissance.</p> + +<p>On répondra qu'une machine à vapeur, est un engin pesant pour un ballon; +mais en construisant des aérostats d'un volume considérable de dix +à quinze mille mètres cubes, on arrive à leur donner une force +ascensionnelle énorme. Un ballon de quinze mille mètres cubes dont +l'étoffe, le filet, etc., pèseraient environ cinq mille kilogr., rempli +d'hydrogène pur, aurait un excédant de force ascensionnelle de plus de +huit mille kilogr. Il serait capable d'enlever une machine puissante.</p> + +<p>Plusieurs objections des plus sérieuses se présentent ici; nous ne les +ignorons pas. La première consiste dans l'extrême irrégularité des +mouvements atmosphériques. Il est des jours ou le vent est faible, +quelquefois même presque nul; quand il ne souffle qu'avec une vitesse de +quelques lieues à l'heure, le ballon à vapeur que nous avons succinctement +décrit, se dirigera. Mais l'air est parfois soumis à des agitations +violentes; lorsque le vent souffle impétueux et violent, quand il oppose +un obstacle insurmontable à l'oiseau, nul ballon ne se dirigera. Quoi +qu'il en soit, la direction obtenue, dans certaines circonstances +atmosphériques, quoique incomplète constituerait un progrès considérable.</p> + +<p>Une autre objection non moins importante consiste dans le combustible que +nécessite une machine à vapeur. La machine, pour produire de la force, +brûle du charbon, et beaucoup: si l'effort est continu, énergique, la +destruction du combustible est énorme. Pour lutter contre l'air, la +machine aurait vite mangé sa provision.—Il y aurait là deux graves +inconvénients.—Les conditions d'équilibre de l'aérostat seraient +changées, puisqu'il aurait perdu le poids de son combustible brûlé. La +force qui fait agir l'appareil serait anéantie n'ayant plus d'aliment.</p> + +<p>Il serait nécessaire, pour résoudre avec efficacité le problème, de +trouver à alimenter le moteur avec un autre combustible que la houille. +Le pétrole, en brûlant, forme de l'eau, qui pourrait être condensée, +recueillie et servirait à la machine. Il offre des qualités précieuses à +la construction d'une bonne machine aérostatique. Mais il faut, dans ce +sens, bien des études, bien des progrès, dont l'importance est bien faite +pour exciter les inventeurs.</p> + +<p>Dans la situation de Paris, pendant le siège, il n'était pas nécessaire +de résoudre tout d'un coup le problème de la direction d'un ballon. Il +s'agissait de se diriger vers un point donné, vers Tours, par exemple, +par un temps calme qu'on aurait pu attendre, dans la suite des longues +journées du siège. Il n'était pas indispensable de faire un bien long +voyage, on pouvait renoncer à la machine à vapeur comme moteur, et +s'adresser au bras de l'homme. Un ballon de grande dimension pouvait +enlever plusieurs manoeuvres qui travaillant alternativement auraient +produit une force constante. C'est principalement dans ce sens que des +projets nombreux ont pris naissance.</p> + +<p>LE BALLON DE M. DUPUY DE LÔME.</p> + +<p>M. Dupuy de Lôme a pour but de construire un aérostat de forme allongée, +muni d'un système d'hélice, mis en mouvement par des hommes. L'inventeur +n'a la prétention de remonter un courant aérien que s'il a une faible +intensité; si le vent est fort, il pourra faire dévier l'appareil, à +droite ou à gauche de la direction du courant aérien. Si le vent souffle +par exemple du nord vers le sud; le ballon de M. Dupuy de Lôme ne pourra +pas se remorquer contre le vent et monter au nord; mais il lui sera +possible de se diriger vers l'est ou l'ouest. Si l'expérience confirmait +les espérances de l'inventeur, on voit que le résultat obtenu aurait déjà +une importance de premier ordre.</p> + +<p>M. Dupuy de Lôme adopte pour la forme du ballon une forme oblongue, +«celle d'une surface de révolution engendrée par une courbe spéciale se +rapprochant d'un arc de cercle de 7 mètres de flèche, et tournant autour +de sa corde de 42 mètres de longueur. Cette corde constitue l'axe +horizontal du ballon dont la longueur est réduite à 40 mètres, en +substituant, pour la solidité de la construction, une petite surface +sphérique à la pointe des extrémités.</p> + +<p>«Le volume est ainsi de 3,860 mètres cubes, et la maîtresse section +verticale de 154 mètres carrés.</p> + +<p>«La résistance à la déformation sous l'action du vent, provenant de la +vitesse propre à l'aérostat, s'obtient par le maintien dans son intérieur +d'une tension de gaz sans cesse un peu supérieure (de 3 à 4 dix-millièmes +d'atmosphère) à celle de l'air ambiant. Pour s'opposer, d'autre part, à la +déformation sous la traction des suspentes (indépendamment de l'effet de +la pression intérieure des gaz), la nacelle est d'une forme allongée et +d'une construction rigide. Pour maintenir le ballon sans cesse gonflé +en présence des déperditions de gaz sur lesquelles il faut compter, ou +lorsque l'aéronaute en fera échapper volontairement pour opérer une +descente partielle ou totale, il sera introduit de l'air atmosphérique +dans un petit ballon logé à cet effet dans l'intérieur du grand, et +remplissant ainsi une fonction ayant quelque analogie avec la vessie +natatoire des poissons.»</p> + +<p>La nacelle de l'aérostat est munie d'une hélice de 8 mètres de diamètre +en arc horizontal. C'est l'appareil propulseur; il est situé à 17 mètres +environ au-dessous du grand axe de l'aérostat. Pour imprimer au ballon une +vitesse de deux lieues à l'heure, il suffit de transmettre à l'hélice un +travail total de 30 kilogrammètres.</p> + +<p>«En présence de cette petite puissance motrice, dit M. Dupuy de Lôme, il +m'a paru avantageux de ne pas recourir à une machine à feu quelconque, +et d'employer simplement la force des hommes. Quatre hommes peuvent sans +fatigue soutenir, <i>pendant une heure</i>, en agissant sur une manivelle, +ce travail de 30 kilogrammètres, qui n'exige de chacun d'eux que 7 +kilogrammètres, 5. Avec une relève de deux hommes, chacun d'eux pourra +travailler une heure, se reposer une demi-heure, et ainsi de suite, +pendant les dix heures du voyage, qui sont une des conditions de cette +étude.»</p> + +<p>L'aérostat allongé de M. Dupuy de Lôme est muni d'un gouvernail, fixé +à l'arrière de la nacelle. L'appareil pourra s'orienter. Le ballon est +rempli de gaz de l'éclairage. Il va sans dire que l'excès de force +ascensionnelle est calculé pour compenser les poids à enlever, ballon, +moteur, manoeuvres, etc. «Un appareil de ce genre, ajoute l'inventeur, ne +permettra d'avancer, vent debout, ou de suivre par rapport à cette surface +toutes les directions désirées, que quand le vent n'aura qu'une vitesse +au-dessous de 8 kilomètres. Cela ne sera sans doute pas très-fréquent, +car cette vitesse n'est que celle d'un vent qualifié <i>brise légère</i>. Quoi +qu'il en soit, cet aérostat ayant une vitesse propre de 8 kilomètres à +l'heure, lorsqu'il sera emporté par un vent plus rapide, aura la faculté +de suivre à volonté toute route comprise dans un angle résultant de la +composante des deux vitesses. Chacun peut se rendre compte d'ailleurs que, +d'une manière générale, la direction à donner à l'aérostat, par rapport à +celle du vent, pour obtenir comme résultante des deux vitesses et des deux +directions le <i>maximum d'écart possible</i>, fait avec la direction du vent +un angle un peu plus ouvert que l'angle droit.»</p> + +<p>Tel est le projet présenté par M. Dupuy de Lôme, et pour l'exécution +duquel le gouvernement a alloué une somme de 40,000 francs. Ce plan offre +l'inconvénient de ne pas présenter le caractère de la nouveauté. Il +est difficile de voir en quoi il diffère sensiblement du système de M. +Giffard. Mais M. Dupuy de Lôme ne connaissait pas les travaux de cet +ingénieur. Il a chargé M. Yon, le constructeur des ballons captifs à +vapeur, de fabriquer le nouvel appareil. Les travaux ont été commencés, +ils ont traîné en longueur; la guerre s'est terminée, la Commune a passé +sur Paris, ils ne sont pas encore achevés. Nous faisons des voeux sincères +pour que M. Dupuy de Lôme mette à exécution son projet intéressant, et +qu'une expérience soit faite prochainement dans de bonnes conditions +atmosphériques.</p> + +<p>LES HÉLICES DU BALLON «LE DUQUESNE.»</p> + +<p>M. l'amiral Labrousse a pu tenter une expérience de direction, en faisant +construire une nacelle spéciale pour le ballon <i>le Duquesne</i>. Cette +nacelle était munie d'une hélice, mue par quatre marins. Nous ferons +remarquer que le ballon <i>le Duquesne</i> cubait 2,000 mètres, il était +sphérique, forme très-défavorable à toute tentative de direction. Voici un +extrait de la note que M. Labrousse a adressée à l'Académie des sciences, +au sujet de cette tentative:</p> + +<p>«Le ballon <i>le Duquesne</i> est parti ce matin (9 janvier) des ateliers de +M. Godard à la gare d'Orléans, armé de l'appareil d'hélice en question, +construit par les ordres de M. Dorian, ministre des travaux publics.</p> + +<p>«Le vent portait directement à l'est, c'est-à-dire chez les Prussiens, +avec une vitesse approximative de 4 mètres par seconde; c'est pourquoi on +a recommandé aux hommes de faire agir les hélices de manière à pousser le +ballon dans la direction du sud. L'impression des personnes présentes a +été que le ballon gagnait en effet notablement dans cette direction; il +faut donc espérer qu'au lieu de tomber chez les Prussiens, il viendra +tomber dans les environs de Besançon, peut-être en Suisse.»</p> + +<p>Qu'il nous suffise de dire que le ballon est tombé en pleine direction +d'est, tout près de Reims, où il a pu s'échapper des Prussiens, et que +par conséquent les hélices n'ont produit aucun effet efficace. Du reste +l'expérience a été contrariée pendant le voyage par les rotations +fréquentes de l'aérostat sphérique. Tous les aéronautes savent que le +ballon, dans l'air, tourne fréquemment autour de son axe.</p> + +<p>PROJETS DIVERS DE BALLONS DIRIGEABLES.</p> + +<p>Si les inventeurs de ballons dirigeables ont abondé à Tours, comme nous +l'avons dit dans le courant de cet ouvrage, ils n'ont pas non plus fait +défaut à Paris. Nous parlerons en quelques mots des différents projets +soumis à l'Académie des sciences.</p> + +<p>M. Sorel (21 novembre 1870) cherche à produire d'abord une différence de +vitesse entre celle du vent et celle du ballon. Il munit la nacelle de +deux hélices, l'une à l'arrière, l'autre à l'avant, il la garnit de trois +voiles latérales. La marche et la direction du ballon devront être la +résultante des forces combinées du vent agissant sur les voiles et sur +l'action mécanique de l'hélice latérale, prenant son point d'appui sur +l'air. L'inventeur oublie dans son système une voile, qui entraînera +probablement toutes les autres. Cette voile immense, qu'il n'a pas vue, +c'est le ballon lui-même.</p> + +<p>M. Deroïde (28 novembre 1870) munit son ballon d'un plan incliné, il +s'élève verticalement. Puis, en descendant, il oriente son parachute +plan-incliné, et lance obliquement l'aérostat dans une direction voulue. +Il compte se diriger complètement, en renouvelant successivement et à +plusieurs reprises, ces mouvements d'ascensions verticales et de descentes +obliques. Pour faire descendre à volonté l'aérostat, M. Deroïde se sert +de deux gaz, l'hydrogène et l'ammoniaque; il diminuera la force +ascensionnelle du ballon et le fera descendre, en absorbant l'ammoniaque +par l'eau.</p> + +<p>M. Bouvet (12 et 19 décembre 1870) propose de soumettre le gaz du ballon +à l'action de la chaleur, pour obtenir à volonté les ascensions et les +descentes. C'est le gaz du ballon lui-même qui sert de combustible.</p> + +<p>Il faudrait prendre garde de ne pas tout enflammer! Voilà un aérostat que +peu d'aéronautes aimeraient conduire dans les airs.</p> + +<p>M. Hir (30 janvier 187l) propose de construire un ballon muni de trois +hélices. L'une, placée à l'avant, servira d'hélice de propulsion pour +diriger la marche de l'aérostat, l'autre, placée à l'arrière, tournera +dans un plan perpendiculaire à l'hélice de marche, et servira de +gouvernail. La troisième tournera horizontalement au-dessus du ballon, et +servira à faire monter ou descendre le grand poisson aérien.</p> + +<p>Ah! Messieurs les inventeurs! voilà certes des idées ingénieuses en +théorie, mais que de difficultés pratiques dans les constructions, que +d'impossibilités que vous n'entrevoyez même pas! Quand vous aurez fait une +douzaine de bonnes ascensions dans nos aérostats tels qu'ils sont, vous +connaîtrez le ballon, vous saurez ce que c'est que cet océan immense +aux flots mobiles et capricieux qu'on appelle l'atmosphère! A votre +intelligence s'ouvriront des horizons inconnus, des idées nouvelles et +peut-être fécondes. Montez en ballon, devenez des aéronautes, vous pourrez +alors perfectionner la machine que vous aurez étudiée. Jacquard, avant de +construire le métier à tisser, était tisserand lui-même. Bernard Palissy +s'est fait peintre céramiste avant de trouver le secret de l'émail +italien. Si vous voulez améliorer les ballons, les modifier, les munir +d'appareils dirigeables, devenez aéronautes!</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>CONCLUSION</h2> + +<p>LES BALLONS ET LA GUERRE.</p> + +<p>Quand les frères Montgolfier eurent lancé dans l'espace le premier globe +aérien, qui lentement se détacha du sol pour prendre possession des plages +mystérieuses de l'atmosphère, on crut entrevoir, dans le fait de cette +expérience, une date à jamais célèbre dans les annales de la science. +L'Institut, représenté par une commission de savants illustres, présidée +par Lavoisier, essaya de tracer la voie que la nouvelle découverte allait +suivre dans l'avenir; le célèbre chimiste se chargea, dans un rapport +remarquable, de faire l'apologie des ballons; il parla des progrès qu'ils +avaient à compter, des services qu'ils étaient appelés à rendre. Il les +voyait jouant un rôle important dans les études météorologiques, dans +certaines entreprises industrielles; mais il ne songea jamais à signaler +l'usage qu'on en pouvait faire dans ces immenses conflits qui divisent les +peuples, et qui les portent à se ruer les uns contre les autres pendant la +guerre.</p> + +<p>C'est que le génie de l'invention est essentiellement pacifique; né du +travail et des rudes labeurs, il ne pense qu'à créer; il n'admet pas que +l'on puisse détruire. Les Montgolfier, en trouvant le principe qui rendra +leur nom à jamais impérissable, songeaient aux bienfaits dont il devait +doter la société. Quelle n'eût pas été leur stupéfaction, si quelqu'un +leur avait dit alors que les nécessités de la guerre, qui usent de +toutes les ressources d'un pays, allaient plus tard recourir aux ballons +eux-mêmes? Sans entrer dans des discussions d'un ordre moral, qui ne sont +pas de nature à trouver place ici, contentons-nous de constater que la +guerre, cette grande calamité, ce grand mal, est sans doute nécessaire, +puisqu'on ne trouve pas, dans l'histoire des peuples, une période de vingt +ans où elle n'apparaisse avec ses horreurs et ses ravages. Que ceux qui +rêvent la paix universelle, l'harmonie des peuples, l'âge d'or, aillent +porter leurs théories dans d'autres planètes, mais sur notre globe, ils +parleront toujours à des sourds. Comme l'a dit La Bruyère, s'il n'y avait +que deux hommes sur la terre, et qu'ils aient reçu chacun en partage un +hémisphère, ils trouveraient encore le moyen de se rencontrer pour se +battre entre eux.</p> + +<p>La guerre a existé hier; elle existera demain. Notre malheureux pays a +succombé dans une lutte récente et effroyable, mettons tout en oeuvre +pour qu'il triomphe quand l'heure de la revanche aura sonné. Les hommes +compétents se chargeront des graves problèmes de la réorganisation +militaire, de la fabrication des engins meurtriers, des canons, des +mitrailleuses. Tout cela est une besogne hideuse qui répugne à un peuple +civilisé, personne n'en disconviendra, mais étant donné ce fait qu'il faut +se battre, tâchons au moins d'être les plus forts et les plus habiles.</p> + +<p>Dans notre humble et modeste sphère d'aérostation, nous avons acquis +quelque expérience, par une pratique vraiment assidue qui nous permettra +peut-être d'indiquer, avec quelque efficacité, les ressources que les +ballons peuvent fournir à la guerre. Les aérostats du siège de Paris ont +bien amplement prouvé les immenses avantages que la navigation aérienne, +telle qu'elle est, avec toutes ses imperfections, est capable d'offrir à +une place assiégée; mais nous croyons être en droit d'affirmer que les +ballons sont appelés à rendre des services plus grands encore, si on les +utilise comme moyens d'observation militaire, et même dans certains cas +comme engins de destruction, en leur confiant la mission de lancer sur +l'ennemi des bombes incendiaires. Toutefois, avant d'étudier ce qu'on +pourrait faire, il est utile d'examiner ce qui a été fait, et de passer +rapidement en revue les expériences exécutées dans le passé.</p> + +<p>LES AÉROSTIERS MILITAIRES DE LA PREMIÈRE REPUBLIQUE.</p> + +<p>En 1793, lors du siège de la ville de Condé, le commandant Chanal, +homme d'action et d'intelligence, enfermé dans la place-forte investie, +cherchait à tout prix à donner de ses nouvelles, à envoyer des dépêches au +colonel Dampierre, qui commandait une division française hors des lignes +d'investissement. Il recourut aux ballons. Il fit construire un aérostat +de papier qu'il lança en liberté dans l'espace, avec un petit paquet de +dépêches. L'appareil tomba juste au milieu du camp ennemi, et fournit au +prince de Cobourg des renseignements sur la situation de la forteresse. +Un tel début n'était pas d'heureux présage pour la fortune future des +aérostats messagers! Mais ce fait isolé passa inaperçu; pendant que le +commandant Chanal tentait cette expérience, le célèbre chimiste Guyton de +Morveau envisageait l'usage qu'on pouvait faire des ballons pendant la +guerre, sous un tout autre aspect. Il songea à organiser des postes de +ballons captifs pour étudier les mouvements de l'ennemi, pour surveiller +du haut des airs ses allures et ses changements de position. Guyton de +Morveau n'était pas un esprit ordinaire, il s'était signalé déjà par de +remarquables travaux en chimie; homme de science, il s'éprenait de tout +ce qui touche à la véritable investigation scientifique; il n'avait pas +laissé passer auprès de lui la découverte des Montgolfier, sans y fixer +ses regards; il s'était familiarisé avec l'aérostation par de nombreuses +ascensions, exécutées à Dijon.—Guyton de Morveau avait été nommé +représentant du peuple à la Convention nationale; il venait d'être choisi +par le Comité de salut public, avec Monge, Berthollet, Carnot et Fourcroy, +comme membre d'une commission destinée à faire servir aux besoins de la +guerre les récentes découvertes de la science.</p> + +<p>Guyton de Morveau proposa d'organiser, pour l'armée, des aérostats +d'observation militaire. Sa proposition fut immédiatement acceptée par +le Comité de salut public. On marchait vite à cette époque, et tous les +moyens que suscitait l'esprit scientifique pour la défense du sol de la +République, étaient mis en action avec la plus étonnante promptitude. +On ne se payait pas de mots, mais d'actes énergiques; on avait à lutter +contre toute l'Europe coalisée!</p> + +<p>La seule condition qui fut imposée à Guyton de Morveau, c'était de +préparer l'hydrogène destiné à gonfler ses ballons sans employer d'acide +sulfurique fabriqué avec le soufre, dont on avait besoin pour faire de la +poudre. Lavoisier venait de découvrir un nouveau mode de préparation de +l'hydrogène, par l'action du fer chauffé au rouge sur la vapeur d'eau. +Guyton de Morveau ne perd pas son temps, il court au laboratoire de +Lavoisier, fait un essai en grand, qui réussit; il communique ce résultat +important au Comité de salut public qui l'encourage dans ses essais. +Aussitôt, le célèbre chimiste s'adjoint un physicien distingué, nommé +Coutelle, qui était connu à Paris par le beau cabinet de physique qu'il +avait organisé avec toutes les ressources de la science actuelle.</p> + +<p>Coutelle fait fabriquer à la hâte un aérostat de 9 mètres de diamètre, il +étudie les vernis, les conditions d'une bonne fabrication. Le Comité de +salut public l'installe aux Tuileries dans la salle des maréchaux, où il +construit un grand fourneau, muni d'un long tube de fonte au milieu duquel +la vapeur d'eau se décomposera par le contact de tournure de fer chauffée +au rouge. Quand tout est prêt, Coutelle fait une première expérience; la +production de l'hydrogène s'opère dans de bonnes conditions, comme le +constatent les physiciens Charles et Conté, qui assistent aux détails de +l'opération.</p> + +<p>Dès le lendemain, Coutelle reçoit l'ordre d'aller se mettre à la +disposition du général Jourdan qui vient de recevoir le commandement de +<i>l'armée de Sambre-et-Meuse</i>. Il part, il arrive à Maubeuge. Mais l'armée +française a quitté ses positions, il faut courir à six lieues de là, à +Beaumont, chercher le quartier général. Coutelle arrive enfin près du +général Jourdan, qui le reçoit d'un air rébarbatif. «Un ballon, dit-il, +qu'est-ce que c'est que cela? Vous m'avez tout l'air d'un suspect, j'ai +bonne envie de vous faire fusiller.» Coutelle s'explique. Le général +Jourdan se calme; il ne demande pas mieux que de faire des essais; il +appellera l'aérostier dès que le moment sera venu d'agir.</p> + +<p>Cependant des expériences se continuent à Paris, avec Conté, cet homme +si habile que Monge avait pu dire en parlant de lui: «Il a toutes les +sciences dans la tête et tous les arts dans la main,» et bientôt avec +Coutelle qui est revenu de Beaumont. Un ballon construit dans de bonnes +conditions s'élève quelques jours après à 500 mètres à l'état captif, et +ouvre à l'oeil un espace très-étendu; le Comité de salut public se décide +à décréter la formation d'une compagnie à'aérostiers militaires.</p> + +<p>Voici cette pièce d'un haut intérêt:</p> + +<p>ARRÊTÉ DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC, CONCERNANT LA FORMATION D'UNE COMPAGNIE +D'AÉROSTIERS MILITAIRES.</p> + +<p>«13 germinal an II (2 avril 1794).</p> + +<p>«Vu le procès-verbal de l'épreuve faite à Meudon, le 9 de ce mois, d'un +aérostat portant des observateurs, le Comité de salut public, désirant +faire promptement servir à la défense de la République cette nouvelle +machine, qui présente des avantages précieux, arrête ce qui suit:</p> + +<p>«Art. 1er. Il sera incessamment formé, pour le service d'un aérostat +près l'une des armées de la République, une compagnie qui portera le nom +d'aérostiers.</p> + +<p>«Art. 2. Elle sera composée d'un capitaine, ayant les appointements de +ceux de première classe, d'un sergent-major, qui fera en même temps les +fonctions de quartier-maître; d'un sergent, de deux caporaux et de vingt +hommes, dont la moitié aura au moins un commencement de pratique dans les +arts nécessaires à ce service, tels que maçonnerie, charpenterie, peinture +d'impression, chimie, etc.</p> + +<p>«Art. 3. La compagnie sera pour le surplus de son organisation et pour la +solde à l'instar d'une compagnie, et recevra le supplément de campagne, +comme les autres troupes de la République, conformément à la loi du 30 +frimaire.</p> + +<p>«Art. 4. Son uniforme sera habit, veste et culotte bleus, passe-poil +rouge, collets, parements noirs, boutons d'infanterie avec pantalon et +veste de coutil bleu pour le travail.</p> + +<p>«Art. 5. L'armement de ladite compagnie consistera en un sabre et deux +pistolets.</p> + +<p>«Art. 6. Le citoyen Coutelle, qui a dirigé jusqu'à ce jour les opérations +ordonnées à ce sujet par le comité, est nommé capitaine de ladite +compagnie et chargé de lui remettre incessamment la liste de ceux qui se +présenteront pour y être admis, et qu'il jugera capables de remplir les +différents grades.</p> + +<p>«Art. 7. Aussitôt que ladite compagnie sera formée, et même avant qu'elle +soit complète, ceux qui y seront reçus se rendront sur-le-champ à Meudon, +pour y être exercés aux ouvrages et manoeuvres relatifs à cet art.</p> + +<p>«Art. 8. La compagnie des aérostiers, lorsqu'elle sera à l'armée où dans +une place de guerre, sera entièrement soumise pour son service au régime +militaire, et prendra les ordres du commandant en chef. Quant à la dépense +résultant des dépenses relatives à l'aérostat et des appointements de la +compagnie, elle sera prise sur les fonds à la disposition de la commission +des armes et poudres, qui fera passer les sommes nécessaires au +sergent-major et recevra les comptes.</p> + +<p>«Signé au registre: les membres du Comité de salut public:<br/> +«C.A. PRIEUR, CARNOT, ROBESPIERRE, LINDET, BILLAUD-VARENNES, BARRÈRE.</p> + +<p>«Pour extrait:<br/> +«BARRÈRE, BILLAUD-VARENNES, CARNOT, C.A. PRIEUR.»</p> + +<p>Peu de temps après, Coutelle est à Maubeuge, avec son ballon et son +équipe. La place vient d'être assiégée par les Autrichiens.</p> + +<p>Le capitaine aérostier se met en mesure de construire son fourneau à gaz, +de gonfler l'aérostat qu'il a baptisé l'<i>Entreprenant</i>; quand tout est +prêt, il s'en va prévenir le général commandant en chef et le supplie de +le faire agir immédiatement. Le lendemain une sortie s'organise contre les +Autrichiens; Coutelle s'élance dans la nacelle de l'<i>Entreprenant</i>, que +remorquent avec des cordes une poignée de soldats; il s'avance jusque sous +le feu des ennemis, et deux de ses hommes sont grièvement blessés.</p> + +<p>Rentré en ville après cette affaire, le ballon l'<i>Entreprenant</i> exécute +des ascensions captives deux fois par jour. Du haut des airs, Coutelle +lance à terre de petites dépêches attachées à un sac de sable, et +fournissant le récit du spectacle qui s'offre à ses yeux. Chaque jour il +donne de nouveaux détails sur les travaux des assiégeants qu'il surveille +du haut de son observatoire aérien.</p> + +<p>L'ennemi s'inquiète vivement de ce ballon si nouveau pour lui, qu'il voit +planer dans l'espace, comme un oeil mystérieux l'épiant sans cesse. Il +lui tire des coups de canon, mais sans l'atteindre; quelques soldats +autrichiens sont frappés d'une terreur superstitieuse devant ce globe, +qu'ils considèrent comme une oeuvre diabolique; parfois ils s'agenouillent +et se mettent en prières devant un tel prodige[15].</p> + +<p class="footnote">[Note 15: <i>Mémoire sur Carnot</i>.]</p> + +<p>Peu de temps après, le général Jourdan se dispose à aller investir +Charleroi, où l'armée hollandaise se prépare contre la France à une rude +résistance. Il donne l'ordre à Coutelle de transporter son aérostat de +Maubeuge à Charleroi, qui n'est pas éloigné de moins de douze lieues. Ce +n'est pas une entreprise facile, mais malgré toutes les difficultés de +la route, Coutelle arrive à bon port avec l'<i>Entreprenant</i> qu'il a fait +transporter tout gonflé.</p> + +<p>Il a fallu attacher à la hâte, tout autour du ballon, des cordes +d'équateur, destinées à remorquer l'appareil par des piétons. Il a fallu +faire passer l'<i>Entreprenant</i> au-dessus des toits de la ville de Maubeuge, +lui faire franchir des bastions et des fossés, il a fallu enfin tromper la +vigilance des ennemis, leur dissimuler le passage d'un globe de soie de 40 +mètres de haut; l'entreprise a réussi au prix des plus rudes fatigues!</p> + +<p>Quand l'<i>Entreprenant</i> apparaît aux yeux des Français campés autour de +Charleroi, les soldats courent à sa rencontre en faisant retentir l'air de +clameurs de joie. Ils lèvent les bras au ciel, en signe d'admiration, et +bientôt la fanfare militaire retentit pour fêter la bienvenue au nouvel +appareil.</p> + +<p>Avant la fin du jour, Coutelle dirige son ballon captif vers la ville, +et fait une reconnaissance importante; il a aperçu les assiégés et a pu +donner des renseignements utiles sur leurs forces et leurs positions. Le +lendemain l'aérostier de la République reste huit heures consécutives dans +la nacelle, en compagnie du général Morelot; le surlendemain Charleroi +capitule. La garnison hollandaise tout entière est faite prisonnière.</p> + +<p>Quelques heures après, les Autrichiens accourent au secours de la place +investie, mais trop tard!</p> + +<p>La prise de Charleroi eut une importance capitale dans les opérations +de l'armée française, et le ballon de Coutelle n'a certainement pas été +étranger à ce succès, qui prépara pour Jourdan la victoire de Fleurus.</p> + +<p>En effet, les Autrichiens s'avancent rapidement vers Charleroi, sous les +ordres du prince de Cobourg. L'armée française les attend de pied ferme +sur les hauteurs de Fleurus, d'où elle va se précipiter bientôt pour +écraser l'ennemi.</p> + +<p>L'aérostat l'<i>Entreprenant</i> s'élève dans les airs vers la fin de la +bataille, et pendant plusieurs heures de suite, Coutelle envoie au général +en chef des notes précieuses sur les mouvements de l'ennemi.</p> + +<p>Jourdan n'hésite pas à reconnaître les services des aérostiers militaires, +et Carnot, dans ses Mémoires, déclare que sans l'<i>Entreprenant</i>, bien +des opérations de l'armée autrichienne auraient été cachées au général +français, par des accidents de terrain qui n'arrêtaient pas le regard de +l'aéronaute juché dans sa nacelle.</p> + +<p>Malheureusement, malgré cette brillante campagne, les aérostiers +militaires devaient bientôt être arrêtés par de nombreux +obstacles.—Coutelle, après Fleurus, suivit l'armée française avec +son ballon, mais, arrivé près des hauteurs de Namur, il reconnut que +l'<i>Entreprenant</i>, usé par le service, était hors d'état de rester gonflé.</p> + +<p>Pendant que ces événements se passaient, la Convention nationale, ayant +pris connaissance des premiers résultats fournis par les observations +aérostatiques, prenait la décision de former une deuxième équipe +d'aérostiers militaires, qui resterait à Meudon, sous le commandement de +Conté. Le Comité de salut public transforma bientôt ce dépôt en +école aérostatique. On avait compris que les ballons ne peuvent être +efficacement utilisés que sous la condition d'être confiés à des hommes +initiés à la pratique du gonflement, à la manoeuvre des ascensions, +habitués à observer du haut des airs une campagne étendue, rompus enfin à +toutes les nombreuses besognes qui se rattachent à l'art si compliqué de +l'aéronautique. Le Comité de salut public fit paraître le décret suivant:</p> + +<p>ARRÊTÉ DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC RELATIF A L'INSTALLATION D'UNE ÉCOLE +AÉROSTATIQUE</p> + +<p>«10 brumaire an III (31 octobre 1794).</p> + +<p>«Le Comité de salut public, considérant que le service des aérostiers +exige des connaissances et une pratique dans les arts que l'on ne peut +espérer de réunir qu'en préparant, par des études et des exercices +appropriés, les hommes qui s'y destinent, et voulant assurer ce service +et en étendre les ressources, soit auprès des armées, où l'expérience a +constaté déjà son utilité, soit par l'application que l'on peut faire de +ce nouvel art pour le figuré du terrain sur les cartes, «Arrête ce qui +suit:</p> + +<p>«Art. 1er. Il sera établi dans la maison nationale de Meudon une école +d'aérostiers, dans laquelle, indépendamment des exercices pour les former +à la discipline militaire, et des travaux de construction et de réparation +des aérostats auxquels ils sont employés, ils recevront des leçons de +physique générale, de chimie, de géographie, et des différents arts +mécaniques, relatifs à l'aérostation.</p> + +<p>«Art. 2. Cette école sera composée de soixante aérostiers, y compris ceux +déjà reçus pour entrer dans la nouvelle compagnie que le Comité avait été +chargé de former. Ils seront logés dans la partie de la maison nationale +de Meudon qui leur sera assignée; ils auront le même uniforme que celui +qui a été réglé pour la deuxième compagnie d'aérostiers, et recevront +également la solde de canonniers de première classe.</p> + +<p>«Art. 3. Les soixante aérostiers seront divisés en trois sections, chacune +de vingt hommes.</p> + +<p>«Art. 4. Il y aura, pour chaque section, un officier ayant le grade de +sous-lieutenant, un sergent et deux caporaux, lesquels seront assimilés +aux officiers d'artillerie de même grade, et jouiront des traitements et +soldes qui leur sont attribués.</p> + +<p>«Art. 5. L'école des aérostiers aura pour chef un directeur chargé de +diriger toutes les opérations de construction et de réparation des +aérostats, de régler et ordonner les exercices et manoeuvres et de +maintenir l'ordre et la discipline. Il correspondra avec la commission des +armes et poudres, lui adressera les demandes de matières nécessaires, et +l'informera de ce qui pourra être mis à sa disposition pour le service des +aérostats en campagne. Les appointements seront de six mille livres.</p> + +<p>«Art. 6. Il y aura un sous-directeur avec appointements de quatre mille +livres, chargé des mêmes fonctions en l'absence et sous les ordres du +directeur.</p> + +<p>«Art. 7. Il y aura pour les trois sections un quartier-maître chargé du +décompte et des mêmes dépenses du matériel, pour lesquelles il lui sera +remis un fonds d'avances sur la proposition de la commission des armes +et poudres. Il en comptera tous les quinze jours à ladite commission sur +mémoires visés par le directeur.</p> + +<p>«Art. 8. Un tambour est attaché à ladite école.</p> + +<p>«Art. 9. Il y aura dans l'école un garde-magasin chargé de tenir registre +de l'entrée et sortie de toutes matières, soit de consommation, soit +destinées aux épreuves et constructions, ainsi que de veiller à la +conservation des meubles, ustensiles, livres et machines, servant à +l'instruction; il lui sera donné un aide ou sous-garde lorsqu'il sera jugé +nécessaire.</p> + +<p>«Art. 10. Le directeur présentera incessamment à l'approbation du comité +un règlement sur la distribution du temps pour les leçons et exercices, +de manière que les élèves aérostiers reçoivent l'instruction qui leur est +nécessaire dans les sciences physiques et mathématiques, et se forment +dans la pratique des arts mécaniques, autant néanmoins que le permettront +les travaux de la fabrication et les exercices des opérations et +manoeuvres.</p> + +<p>«Art. 11. Le citoyen Conté, chargé de la conduite des travaux de Meudon +relatifs à l'aérostation, est nommé directeur. Le citoyen Bouchard, reçu +aérostier de la deuxième compagnie dont la levée avait été ordonnée, est +nommé sous-directeur.</p> + +<p>«Art. 12. Le directeur présentera à l'approbation du Comité la nomination +des citoyens qu'il jugera propres à remplir les places des officiers, +sous-officiers et garde-magasin.</p> + +<p>«Art. 13. Il présentera de même à son approbation la nomination des +instructeurs pour les diverses parties, lesquels seront pris, autant qu'il +sera possible, parmi les aérostiers reçus qui ont donné des preuves de +capacité.</p> + +<p>«Art. 14. Le présent arrêté sera adressé aux représentants du peuple, à la +maison nationale de Meudon, qui sont invités à prendre les mesures +qu'ils jugeront convenables pour assurer le succès de cet établissement, +maintenir l'ordre et la discipline de l'école, et empêcher qu'il n'en +résulte aucun inconvénient pour les autres opérations mises sous leur +surveillance.</p> + +<p>«Art. 15. Expédition du présent arrêté sera pareillement envoyée à la +commission des armes et poudres, chargée de concourir à son exécution en +ce qui la concerne.</p> + +<p>«Signé:<br/> +«L.-B. GUYTON, FOURCROY, J.-F.-B. DELMAS, PRIEUR, PELET, MERLIN, +CAMBACÉRÈS.</p> + +<p>«Pour copie conforme:<br/> +«<i>Le directeur de l'Ecole nationale aérostatique</i>,<br/> +«Signé: CONTÉ.»</p> + +<p>Bientôt, nous retrouvons Coutelle au siège de Mayence d'où l'armée +française veut déloger les Autrichiens. L'intrépide aérostier continue ses +reconnaissances aérostatiques.</p> + +<p>l reçoit un jour l'ordre de s'approcher de la ville avec son ballon +captif, pour donner des renseignements sur l'état des fortifications. Il +s'élance dans la nacelle, mais le vent est violent, et à peine parvient-il +à s'élever dans l'espace, que des bourrasques rabattent violemment +l'<i>Entreprenant</i> jusque vers la terre. A chaque rafale, les 64 aérostiers +qui retiennent les câbles sont soulevés du sol. La nacelle par moments se +heurte contre terre, elle ne tarde pas à se briser sous l'action de ces +chocs énergiques.</p> + +<p>Les généraux autrichiens contemplent de loin ce spectacle dramatique du +haut des remparts de Mayence. Ils ne peuvent s'empêcher d'admirer ce globe +aérien, mais ils ne peuvent non plus maîtriser l'émotion que fait naître +en eux le spectacle des oscillations de la nacelle, où un homme risque sa +vie avec tant d'héroïsme.</p> + +<p>Ils font immédiatement sortir un parlementaire de la place, et l'envoient +au général français, auquel ils demandent en grâce de faire descendre le +brave officier de la nacelle aérienne où il expose ses jours: ils lui +offrent d'entrer dans les lignes autrichiennes, pour examiner librement la +disposition des fortifications!</p> + +<p>Voilà comment la France était traitée par ses ennemis sous la première +République!</p> + +<p>Malgré les efforts de Coutelle, malgré les tentatives renouvelées +ailleurs, les ballons militaires ne retrouvèrent plus l'occasion de se +signaler comme à Maubeuge, comme à Fleurus. Après quelques insuccès, après +quelques accidents, au lieu de persévérer, Hoche se présenta, qui ne +croyait pas aux ballons et qui demanda le licenciement du corps des +aérostiers. Cependant l'école de Meudon resta toujours ouverte; elle +aurait certainement exercé de nombreux aérostiers, organisé des équipes, +construit des ballons, mais Bonaparte, à son retour de l'expédition +d'Egypte, la fit fermer sans rémission. Le futur empereur connaissait les +fondateurs de cette école, Coutelle et Conté, il savait quel était leur +zèle pour la liberté, leur dévouement pour la République!</p> + +<p>L'école aérostatique attend encore sa réouverture!</p> + +<p>ESSAIS DIVERS.—LES BALLONS MILITAIRES AUX ÉTATS-UNIS.</p> + +<p>L'étranger ne manqua pas de profiter des enseignements fournis par le +ballon de Fleuras. Mais il ne se rencontra nulle part un autre Coutelle +ou un nouveau Conté, car les différentes entreprises exécutées depuis, ne +donnèrent aucun résultat. En 1812, les Russes étudièrent les aérostats au +point de vue militaire; ils ne se décidèrent pas à les utiliser pour les +reconnaissances, mais ils songèrent à les employer à l'état libre, pour +faire tomber, du haut des airs, des bombes sur l'armée française. Ils +modifièrent ensuite ce projet, et firent construire à Moscou un immense +ballon qui devait pouvoir porter au moins cinquante hommes. Cet aérostat +ne fut jamais achevé; il est probable du reste qu'il n'aurait jamais pu +répondre aux espérances qu'il avait fait naître.</p> + +<p>En 1815, Carnot, commandant en chef la ville d'Anvers, assiégée par +l'ennemi, fit exécuter des reconnaissances en ballon captif, mais on +manque de renseignements précis sur les expériences qui furent exécutées.</p> + +<p>En 1826, l'attention du gouvernement français fut sérieusement attirée sur +la question des ballons militaires, par un ancien professeur de l'école +militaire, M. Ferry. Une commission fut nommée, elle approuva les projets +de M. Ferry, et termina son rapport en disant que les premiers travaux des +aérostiers de la République devaient être continués.</p> + +<p>Le gouvernement de la Restauration engloutit le rapport de la commission, +et le mémoire de M. Ferry dans les profondeurs les plus cachées de ses +cartons ministériels!</p> + +<p>En 1849, les Autrichiens, pendant le siège de Venise, gonflèrent des +petits ballons de papier, munis de bombes, qui devaient tomber sur la +ville assiégée. Ils lancèrent deux cents de ces ballonneaux incendiaires. +Les ballons s'élèvent, ils marchent sur Venise, ils s'élèvent encore, et +sont pris par un contre-courant qui les ramène sur la campagne occupée par +l'armée autrichienne, où les bombes incendiaires viennent tomber, sans +causer de grands dégâts.</p> + +<p>Depuis cette époque, on ne retrouva plus les ballons militaires que de +l'autre côté de l'Atlantique. Pendant la guerre des Etats-Unis, le général +Mac-Clellan employa successivement, en 1861, les aéronautes La Mountain +et Allan. Le premier partit un jour du camp de l'Union, il traversa +Washington en ballon captif, puis coupant ses cordes, il s'éleva en +liberté. Il embrasse d'un seul coup d'oeil le panorama des positions +ennemies, il prend des notes minutieuses qu'il communique au général +Mac-Clellan, après être descendu à Maryland.</p> + +<p>M. Allan entreprit sans grand succès des expériences de télégraphie +aérostatique; mais dans cet ordre de tentatives, d'autres essais +satisfaisants furent tentés en Amérique, comme nous l'apprend le <i>Journal +militaire de Darmstadt</i>.</p> + +<p>«Dans les derniers jours de mai 1862, dit ce journal, l'armée unioniste, +campée devant Richmond, lança au-dessus de la place un ballon captif. Un +appareil photographique fut dirigé vers la terre et permit de prendre, en +perspective, sur une carte, tout le terrain de Richmond à Manchester, à +l'ouest, et à Chikahoming, à l'est. La rivière qui arrose la capitale, les +cours d'eau, les chemins de fer, les chemins de traverse, les marais, bois +de pins, etc., furent tracés; on y porta aussi la disposition des +troupes, batteries d'artillerie, infanterie et cavalerie. On en tira deux +exemplaires. On les divisa en 64 parties, comme un champ de bataille, avec +les signes conventionnels, A, Ae, etc. Le général Mac-Clellan eut un de +ces exemplaires, le conducteur de ballon eut l'autre.</p> + +<p>«L'armée fut d'abord retenue dans le camp, par le mauvais temps, une +journée tout entière; le 1er juin, l'aérostat s'éleva, vers midi, à une +hauteur de plus de mille pieds, au-dessus du champ de bataille, et se mit +en relation avec le quartier-général par un fil télégraphique. Pendant une +heure, les mouvements de l'ennemi furent signalés avec exactitude. Une +demi-heure plus tard, la dépêche porta: <i>Sortie de la maison Cadeys</i>. +Mac-Clellan put, en un instant, donner ordre d'avancer au général +Heinsselmann, et prescrivit au général Summer, qui était déjà au-delà de +Chikahoming, de marcher tout de suite sur la petite rivière. Les deux +divisions, réunies en deux heures de temps, faisaient face à l'ennemi, et +défendaient le champ de bataille. Partout où les assiégés hasardèrent une +attaque, ils furent repoussés avec des pertes considérables, et furent +attaqués sur les points les plus faibles par des forces supérieures. +Ils dirigèrent contre le ballon un canon rayé, d'une énorme portée. Les +projectiles firent explosion près du ballon, et si près que les aéronautes +jugèrent prudent de s'éloigner. Le ballon fut descendu à terre, lancé dans +une autre direction, et assez haut pour être hors de portée des pièces +ennemies. Il fut mis de nouveau en communication avec la terre ferme, et +l'armée assiégeante eut avis que de fortes masses de troupes accouraient +sur le champ de bataille dans une autre direction. Dès qu'elles furent +arrivées à la portée du canon des fédéraux, elles se virent prévenues avec +une rapidité qui dut leur paraître inconcevable. Il semblait que le Dieu +des batailles les eût complètement abandonnées en ce jour. Elles se +voyaient conduites en avant pour servir de but au canon des Yankees. +Elles ne pouvaient suivre aucune direction, sans rencontrer un mur de +baïonnettes impénétrables. Toutes les tentatives de l'armée du Sud pour +enfoncer les lignes ennemies ayant échoué, Mac-Clellan commanda une +attaque générale à la baïonnette et repoussa ses adversaires avec une +perte énorme. Ce général n'eût pu obtenir un succès aussi complet sans le +secours du ballon, et sans l'appareil dont il était muni[16].»</p> + +<p class="footnote">[Note 16: Extrait d'un article intitulé: <i>Application des aérostats +à l'art de la guerre</i>, publié dans le <i>Journal militaire</i> de Darmstadt, +traduit par le colonel d'Herbelot.]</p> + +<p>PROJET D'ORGANISATION DE BALLONS +MILITAIRES.</p> + +<p>Une des modifications les plus importantes à introduire dans la +construction des ballons captifs destinés aux observations militaires, +serait de changer leur forme sphérique. L'aérostat, immergé à l'état de +liberté dans l'atmosphère, fait pour ainsi dire partie intégrante du +courant aérien qui le transporte, il se déplace avec l'air, il peut, et il +doit même offrir la forme sphérique; mais s'il est destiné à être remorqué +à l'état captif, contre le vent, s'il est appelé à s'élever dans l'air, +retenu par des cibles qui l'attachent à un même point, cette forme, qui +offre une grande prise à l'effort du vent, devient très-désavantageuse.</p> + +<p>Les ballons d'observations devraient présenter un volume géométrique +allongé, analogue à celui d'un poisson. Le filet s'attacherait au-dessous +de l'aérostat, à une longue barre transversale, où serait suspendue la +nacelle. L'appareil muni à l'arrière d'un gouvernail, pourrait être +orienté dans la direction du vent, l'air n'agirait plus alors que sur une +petite section du système. Ce ballon se dirigerait toujours dans le sens +du vent comme une véritable girouette, il s'élèverait aisément dans +l'espace, sans exiger une force ascensionnelle considérable; son transport +à terre s'effectuerait avec une grande facilité, il ne se balancerait plus +à l'extrémité de ses cordes d'attache, comme les ballons ronds.</p> + +<p>S'agirait-il de passer une route bordée d'arbres, l'axe de l'aérostat +allongé serait placé parallèlement à la route, l'appareil y circulerait, +sans effort de la part des hommes qui le remorquent, sans crainte +d'accidents pour les aérostiers juchés dans la nacelle. L'étoffe dont il +serait formé devrait être la soie, qui offre une grande solidité, unie à +un poids très-faible; son volume n'excéderait pas 1,200 mètres cubes.</p> + +<p>On le gonflerait à l'usine à gaz la plus proche des opérations militaires; +il serait ainsi rempli de gaz d'éclairage, et une fois arrimé, on le +transporterait au milieu du camp, à la place que le général en chef aurait +assignée.</p> + +<p>Comme il est impossible d'admettre que le ballon d'observations puisse +arriver juste à heure fixe, au moment de l'action, il devrait être à son +poste quelques jours à l'avance. Dans ces conditions, il ne manquerait pas +de perdre peu à peu, par endosmose, une certaine quantité du gaz qu'il +contient; il serait de toute nécessité de compenser ces pertes, en lui +fournissant tous les soirs une ration de gaz.</p> + +<p>L'expérience nous a démontré qu'un ballon de soie de 1,200 mètres cubes, +bien construit et bien verni, ne perd que 60 à 80 mètres de gaz par jour. +Il serait donc indispensable de préparer sur place cette quantité de gaz. +On aurait recours à l'hydrogène pur, qui prendrait naissance avec la plus +grande facilité, par la décomposition de l'eau sous l'action du fer et de +l'acide sulfurique.</p> + +<p>La batterie à gaz serait formée d'un grand réservoir en bois placé sur des +roues; ce qui faciliterait son transport. Une ouverture supérieure, munie +d'une soupape de sûreté, permettrait l'introduction des réactifs. On +aurait ainsi une batterie-mobile, placée sur des roues, et munie d'un +brancard où s'attellerait un cheval. Avec deux voitures semblables, on +produirait 100 mètres cubes d'hydrogène en moins d'une heure. A la partie +inférieure de la voiture, on pendrait une caisse où seraient placées les +provisions de fer et les touries d'acide sulfurique. Avec ce matériel, et +de l'eau qu'on trouve partout, le ballon pourrait être alimenté tous les +jours.</p> + +<p>Pour bien exposer les différentes manoeuvres du ballon militaire, +supposons qu'un corps d'armée prenne ses positions en avant d'une ville +quelconque, de Reims, si vous voulez. Le général en chef dispose de trois +ballons d'observations qu'il va placer, l'un à l'aile droite de son armée, +l'autre à l'aile gauche, le troisième au centre. Les aérostiers militaires +sont à Reims. Dès que l'ordre leur est donné de se porter vers leurs +postes d'observations, ils gonflent de suite un premier ballon, ce qui est +fait en une journée. Les deux autres aérostats se remplissent de même le +lendemain et le surlendemain.</p> + +<p>L'équipe du ballon militaire se compose d'un capitaine aérostier, d'un +lieutenant, d'un chef d'équipe, et de six hommes de manoeuvre. Une +compagnie de quatre-vingts soldats est chargée du transport de l'aérostat +à terre et des manoeuvres des ascensions captives.</p> + +<p>Le ballon gonflé va se mettre en route; le chef aérostier monte dans +la nacelle avec son lieutenant; huit cordes sont attachées à la barre +transversale de l'aérostat, quatre hommes s'attellent à chacune d'elles +et font avancer l'appareil, en tirant en même temps les quatre cordes de +droite et les quatre cordes de gauche. On n'utilise ainsi que quarante +hommes qui, lorsqu'ils ont besoin de repos, peuvent être remplacés par les +quarante autres. Le ballon est suivi des deux voitures-batteries, pour la +préparation du gaz, et d'un fourgon, où sont placés les plateaux et les +cordes d'ascension, des pelles et des pioches pour enfouir la nacelle en +terre, des tuyaux de gonflement, des cordes pour les réparations, etc.</p> + +<p>Arrivé au lieu d'observation, l'aérostat est placé sur le sol. Sa pointe +est orientée dans le sens du vent, et des cordes d'équateur attachées à +des pieux, enfoncés en terre, le maintiennent à l'état de repos absolu.</p> + +<p>Quand les trois ballons sont installés à leurs postes, ils sont prêts à +renseigner le général en chef à toute heure du jour. Lorsque l'ascension +doit s'exécuter, un officier d'état-major monte dans la nacelle avec le +chef aérostier. Le ballon s'élève à 200 mètres de haut, retenu par deux +cordes que quarante hommes laissent glisser dans des poulies, amarrées à +des plateaux de bois remplis de pierres. Tandis que l'aéronaute surveille +le ballon, jette du lest, s'il le juge nécessaire, l'officier sonde +l'horizon soit à l'oeil nu, soit à l'aide d'une lunette. Si le temps est +pur, il aperçoit, sous la nacelle, une immense campagne, d'une étendue de +plusieurs lieues, il peut distinguer au loin des camps ou des lignes de +bataille, il étudie minutieusement les positions et les mouvements de +l'ennemi.</p> + +<p>Rien n'empêche de munir les trois ballons d'un appareil électrique. Un +employé du télégraphe ferait alors partie de la compagnie des aérostiers. +Juché dans la nacelle, il ferait fonctionner l'appareil Morse sous la +dictée de l'officier d'état-major; un fil électrique descendrait du ballon +jusqu'à terre et s'étendrait jusqu'au quartier-général.</p> + +<p>Si un combat est livré et que l'aérostat captif plane dans les airs, +l'observateur voit les bataillons ennemis reculer ou avancer, il surveille +leur moindre mouvement, il fait part de tout ce qu'il-voit, à l'aide du +télégraphe. Avec trois aérostats ainsi organisés, un général en chef peut +connaître à tout moment toutes les phases successives de la grande partie +qui est en jeu.</p> + +<p>Mais, pourra-t-on objecter, le ballon sera le point de mire des ennemis, +ils lui lanceront une pluie de balles et de mitraille, et finiront +certainement par l'abattre.</p> + +<p>N'oublions pas que l'aérostat captif, à 200 mètres de haut, et à une +distance de 1,500 mètres des feux ennemis, n'est pas un point de mire +facile à atteindre; car la hauteur à laquelle il plane rend le tir du +canon contre lui presque impossible. Quant aux balles de fusil, il ne les +craint pas à cette distance. S'il était surpris par un détachement ennemi, +et qu'il se trouvât percé de quelques trous de balles, il perdrait +rapidement du gaz, et ne pourrait certainement plus continuer ses +opérations, mais la vie des observateurs ne serait pas compromise pour si +peu. Si les aéronautes étaient menacés d'être faits prisonniers dans un +cas de panique, ils auraient la ressource de couper leurs cordes et de +faire une ascension libre. Enfin, si par malheur un obus atteignait +l'aérostat, et y mettait le feu, les observateurs seraient, cette fois, +bel et bien perdus, mais pour ce cas particulier, nous n'aurons qu'à +dire avec un brave officier qui défendait autrefois la cause des ballons +militaires: «Au pis-aller, on sauterait, et cela n'arriverait pas tous +les jours. Ce sont des désagréments dont il est difficile de s'affranchir +absolument à la guerre.»</p> + +<p>Dans le cas où les mouvements de l'armée, pendant le combat, rendent +nécessaire de porter les ballons d'observation, soit en avant, soit en +arrière, n'oublions pas qu'ils sont très-facilement transportables. Avec +une équipe expérimentée, bien rompue aux manoeuvres, les aérostats se +déplaceraient avec une grande rapidité. Nous pouvons affirmer que +dans tout ce que nous venons d'exposer sur l'organisation des ballons +militaires, il n'y a rien qui ne soit parfaitement pratique, rien qui ne +puisse se réaliser avec les plus grandes chances de succès. Or, étant +donnée cette possibilité—que nul aéronaute ne mettra en doute,—de +transporter à l'avance des ballons, au milieu des lignes d'une armée, +nous avons la persuasion que pas un militaire expérimenté ne pourra nier +l'efficacité d'observatoires qui lui ouvrent, à 200 mètres de haut, le +panorama d'un champ de bataille.</p> + +<p>Quant à la dépense que nécessiterait une telle organisation, elle est +presque insignifiante. Les trois ballons de soie d'un corps d'armée ne +coûteraient pas plus de cent mille francs avec tout leur matériel. Les +frais de rétribution de l'équipe, les frais de préparation du gaz, +s'élèveraient pour chacun d'eux à quelques centaines de francs par jour. +Qu'est-ce qu'une semblable dépense pour une armée, qui coûte des millions +par jour?</p> + +<p>Pour que l'organisation des ballons militaires soit efficace, il serait +de toute nécessité de créer une école aérostatique, où l'on formerait des +aérostiers, car il en est de la manoeuvre du ballon, comme de celle du +canon. On n'improvise pas des aéronautes, pas plus que des artilleurs. +Dans cette école, on exercerait les hommes d'équipe et les chefs +aérostiers, au gonflement des aérostats, à leur transport d'un point à un +autre. Des officiers d'état-major seraient initiés aux ascensions captives +et libres, ils exerceraient leurs yeux à bien voir du haut des airs, art +très-compliqué qui nécessite une longue pratique.</p> + +<p>Les élèves de l'école aérostatique apprendraient aussi à construire des +ballons; on les enverrait plus tard, en temps de guerre, dans les places +assiégées, et ils ne seraient plus embarrassés pour construire des ballons +messagers de grandes dimensions, ou de petits aérostats libres en papier.</p> + +<p>Mais nous n'avons pas l'intention de tracer ici un programme complet, et +sans parler davantage des ballons d'observations militaires, nous voulons +dire quelques mots des aérostats incendiaires.</p> + +<p>Le procédé qu'ont employé les Autrichiens au siège de Venise est +évidemment celui qui offre la plus grande chance de succès dans la +pratique. Rien n'est plus simple que d'attacher à un ballonneau libre, +un obus fixé à un fil de fer, muni d'une mèche combustible, qui brûle +lentement, et arrive à enflammer l'aérostat au bout d'un temps déterminé. +Le ballon brûlé, l'obus tombe. Si l'on attaque une ville, une place +forte que l'on cerne, on trouvera toujours sur un point de la ligne +d'investissement un vent favorable, poussant un aérostat vers l'enceinte +assiégée. On lancera quelques ballons d'essai avec des corps pesants +inoffensifs, pour s'assurer de la vitesse du vent, du temps que l'aérostat +met à parcourir pour passer au-dessus de l'ennemi. Si l'on voit qu'un +premier ballon n'arrive à traverser la ville assiégée que cinq minutes +après son ascension, on a les conditions nécessaires au succès du +bombardement; on fixe les bombes successivement à cent ou deux cents +ballonneaux, on munit ceux-ci de mèches d'une longueur déterminée +qui brûlent entièrement en cinq minutes, et qui ne peuvent enflammer +l'aérostat que lorsque leur combustion va s'achever. Ces mèches sont +préparées à l'avance; on a constaté, par exemple, qu'une longueur de +10 centimètres a brûlé en 1 minute, on en prendra 50 centimètres, pour +obtenir la combustion du globe aérien au moment voulu.</p> + +<p>Pour plus de sécurité, on ne tentera l'expérience définitive qu'après +avoir sondé l'atmosphère, par des ballons d'essai, afin d'être bien +certain qu'il n'existe pas de courants supérieurs capables de ramener les +projectiles sur ceux qui les ont lancés.—Une fois que les conditions des +mouvements de l'air sont étudiées, le bombardement par aérostats peut se +prolonger autant de temps que le vent restera le même.—Pour enlever une +bombe de vingt kilogrammes, il suffit d'un petit ballonneau de papier de +25 à 30 mètres cubes, gonflé d'hydrogène pur. Avec quelques hommes initiés +au gonflement et à la préparation du gaz, on pourrait lancer ainsi, dans +un temps assez restreint, plusieurs centaines de ballons munis de bombes.</p> + +<p>Ce procédé vraiment terrible ne serait surtout efficace que dans l'attaque +d'une place forte, où l'on peut aller toujours chercher le vent, puisqu'on +occupe des positions circulaires, où se trouvent compris les quatre points +cardinaux; cependant il pourrait, dans certains cas, être utilisé en rase +campagne, quand le vent se dirigerait, du point que l'on occupe, vers les +lignes ennemies.</p> + +<p>En augmentant le nombre des batteries qui serviraient aux aérostats +d'observation, on aurait toujours le gaz nécessaire pour gonfler les +ballons de bombardement. Il est vraiment affligeant de parler de l'usage +si effroyable qu'il serait possible de faire des aérostats, mais nous ne +devons pas oublier le bombardement de Strasbourg et le bombardement de +Paris. Que les engins meurtriers décrivent dans l'air une vaste parabole +dont l'origine est la gueule d'un canon, qu'ils s'échappent des hauteurs +de l'atmosphère, en tombant d'un aérostat qui brûle, le résultat n'est-il +pas toujours le même? Je sais bien qu'en France on n'emploiera jamais sans +répugnance des moyens de destruction vraiment barbares et féroces, mais +si l'on ne veut pas s'attacher à l'étude des ballons incendiaires, qu'on +n'oublie pas, au moins, les ballons d'observations militaires, dont il est +permis de faire usage sans être accusé de franchir les bornes des droits +de la guerre.</p> + +<p>Nous avons rappelé succinctement les expériences aérostatiques du passé; +il appartient à ceux qui réorganisent l'armée de songer aux ballons +militaires pour l'avenir. Après 1871, espérons qu'on saura bien +recommencer ce qui a été fait en 1794, par les aérostiers de la première +République!</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>APPENDICE</h2> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>DÉCRETS DE PARIS.</h2> + +<p>DÉCRET CONCERNANT LES BALLONS-POSTE.<br/> +<i>Extrait du Journal officiel de Paris.</i><br/> +27 septembre 1870.<br/> +Direction générale des postes.</p> + +<p>AVIS AU PUBLIC.</p> + +<p>«Le gouvernement de la défense nationale a rendu, sous la date du 46 +septembre, les deux décrets dont la teneur suit:</p> + +<p>PREMIER DÉCRET.</p> + +<p>«Art. 1er. L'administration des postes est autorisée à expédier par la +voie d'aérostats montés les lettres ordinaires à destination de la France, +de l'Algérie et de l'étranger.</p> + +<p>«Art. 2. Le poids des lettres expédiées par les aérostats ne devra pas +dépasser 4 grammes.</p> + +<p>«La taxe à percevoir pour le transport de ces lettres reste fixée à 20 +centimes.</p> + +<p>«L'affranchissement en est obligatoire.</p> + +<p>«Art. 3. Le ministre des finances +est chargé de l'exécution du présent décret.»</p> + +<p>(<i>Suivent les signatures.</i>)</p> + +<p>DEUXIÈME DÉCRET.</p> + +<p>«Art. 1er. L'Administration des postes est autorisée à transporter par la +voie d'aérostats libres et non montés des cartes-poste portant sur l'une +des faces l'adresse du destinataire et sur l'autre la correspondance du +public.</p> + +<p>«Art. 2. Les cartes-poste sont en carton vélin du poids de 3 grammes au +maximum et de 11 centimètres de long sur 7 centimètres de large.</p> + +<p>«Art. 3. L'affranchissement des cartes-poste est obligatoire.</p> + +<p>«La taxe à percevoir est de 10 centimes pour la France et l'Algérie.</p> + +<p>«Le tarif des lettres ordinaires est applicable aux cartes-poste à +destination de l'étranger.</p> + +<p>«Art. 4. Le gouvernement se réserve la faculté de retenir toute +carte-poste qui contiendrait des renseignements de nature à être utilisés +par l'ennemi.</p> + +<p>«Art. 5. Le ministre des finances est chargé de l'exécution du présent +décret.»</p> + +<p>(<i>Suivent les signatures.</i>)</p> + +<p>«En exécution des décrets qui précèdent, le directeur général des postes +a l'honneur d'informer le public que l'ascension des ballons montés ne +pouvant avoir lieu qu'à des époques indéterminées, des ballons libres +seront lancés à partir de demain, 28 septembre, si le temps le permet. +«Les correspondances que le public voudrait tenter de faire parvenir par +ce moyen devront être écrites sur carton vélin du poids de 3 grammes au +maximum, et ne dépassant pas les dimensions d'une enveloppe ordinaire, +savoir: longueur, 11 centimètres; largeur, 7 centimètres. Cette carte sera +expédiée à découvert, c'est-à-dire sans enveloppe, et l'une de ses faces +sera exclusivement réservée à l'adresse.</p> + +<p>«L'affranchissement en timbres-poste desdites cartes, fixé à 10 centimes +pour la France et l'Algérie, sera obligatoire; celles qui seraient +adressées à l'étranger devront être affranchies d'après le tarif des +lettres ordinaires.</p> + +<p>«Le public comprendra qu'il n'est possible de confier aux ballons non +montés que des correspondances à découvert, à cause du défaut de sécurité +de ce mode de transport et du risque que courent ces ballons de tomber +dans les lignes prussiennes.</p> + +<p>«Les lettres fermées que le public entendra réserver pour être acheminées +par les ballons montés devront porter sur l'adresse la mention expresse; +<i>par ballon monté</i>. L'affranchissement en sera également obligatoire, +d'après les tarifs <i>actuellement en vigueur</i>, tant pour l'intérieur <i>que +pour l'étranger</i>. Le poids desdites lettres ne devra pas dépasser 4 +grammes.</p> + +<p>«Dans le cas où toutes les lettres recueillies ne pourraient être +expédiées par le ballon monté en partance, la préférence sera donnée aux +lettres les plus légères.</p> + +<p>«Paris, le 27 septembre 1870.<br/> +«G. RAMPONT.»</p> + +<p>A la suite de ces avis la plupart des journaux donnèrent des +renseignements détaillés sur la forme des lettres, la manière de mettre +les adresses. Certains papetiers vendirent même du papier à lettre +pelure, pesant le poids réglementaire, et sur le verso duquel la place de +l'adresse était marquée à l'avance. Voici le <i>fac-similé</i> du verso de ces +feuilles de papier à lettre:</p> + +<div class="fig" style="width:100%;"> +<img src="images/313a.png" width="500" height="331" alt="[Illustration]" /> +</div> + +<p>Plus tard un imprimeur, M. Jouaust, eut l'excellente idée de livrer au +public, des dépêches-ballons, où les nouvelles générales étaient imprimées +à l'avance; on envoyait cette feuille en province, en y ajoutant sur le +verso ses nouvelles personnelles.</p> + +<p>DÉCRET RELATIF AU VOYAGE M. GAMBETTA.</p> + +<p>Le jour même de l'ascension, le <i>Journal officiel</i> avait appris aux +Parisiens le départ de M. Gambetta dans les termes suivants:</p> + +<p>«Le gouvernement de la défense nationale,</p> + +<p>Considérant qu'à raison de la prolongation de l'investissement de Paris, +il est indispensable que le ministre de l'intérieur puisse être en rapport +direct avec les départements, et mettre ceux-ci en rapport avec Paris, +pour faire sortir de ce concours une défense énergique,</p> + +<p>DÉCRÈTE:</p> + +<p>«Art. 1er. M. Gambetta, membre du gouvernement, ministre de l'intérieur, +est adjoint à la délégation de Tours; il se rendra sans délai à son poste.</p> + +<p>«Art. 2. M. Jules Favre, ministre des affaires étrangères, est chargé de +l'intérim du ministère de l'intérieur à Paris.</p> + +<p>«En exécution de ce décret, le ministre de l'intérieur est parti ce matin +même par ballon. Il a emporté la proclamation qui suit à l'adresse des +départements:</p> + +<p>«Français,</p> + +<p>«La population de Paris offre en ce moment un spectacle unique au monde.</p> + +<p>«Une ville de deux millions d'âmes, investie de toutes parts, privée +jusqu'à présent, par la criminelle incurie du dernier régime, de toute +armée de secours, et qui accepte avec courage, avec sérénité, tous les +périls, toutes les horreurs d'un siège.</p> + +<p>«L'ennemi n'y comptait pas. Il croyait trouver Paris sans défense; la +capitale lui est apparue hérissée de travaux formidables, et, ce qui vaut +mieux encore, «défendue par 400,000 citoyens qui ont fait d'avance le +sacrifice de leur vie.</p> + +<p>«L'ennemi croyait trouver Paris en proie à l'anarchie; il attendait la +sédition, qui égare et qui déprave; la sédition, qui, plus sûrement que le +canon, ouvre à l'ennemi les places assiégées,</p> + +<p>«Il l'attendra toujours. Unis, armés, approvisionnés, résolus, pleins de +foi dans la fortune de la France, les Parisiens savent qu'il ne dépend +plus que d'eux, de leur bon ordre et de leur patience, d'arrêter pendant +de longs mois la marche des envahisseurs.</p> + +<p>«Français! c'est pour la patrie, pour sa gloire, pour son avenir, que la +population parisienne affronte le fer et le feu de l'étranger.</p> + +<p>«Vous qui avez déjà donné vos fils, vous qui nous avez envoyé cette +vaillante garde mobile, dont chaque jour signale l'ardeur et les exploits, +levez-vous en masse, et venez à nous; isolés, nous saurions sauver +l'honneur; mais avec vous, et par vous, nous jurons de sauver la France!»</p> + +<p>Paris, le 7 octobre 1870.</p> + +<p>DÉCRET CONCERNANT LES DÉPÊCHES PAR PIGEONS.<br/> +<i>Journal officiel de Paris</i>.<br/> +10 novembre 1870.</p> + +<p>Le gouvernement de la défense nationale a rendu, sous la date du 10 +novembre 1870, le décret dont la teneur suit:</p> + +<p>«Le gouvernement de la défense nationale, »Considérant la nécessité de +rétablir dans une certaine mesure les communications postales entre les +départements et Paris, pendant la durée du siège,</p> + +<p>DÉCRÈTE:</p> + +<p>«Art. 1er. L'administration des postes est autorisée à faire reproduire +par la photographie microscopique, et à expédier par les pigeons voyageurs +ou par toute autre voie, des dépêches que les habitants des départements +adresseront à Paris et dans l'enceinte fortifiée.</p> + +<p>«Art. 2. Ces dépêches pourront consister en quatre réponses, par OUI ou +par NON, écrites sur cartes spéciales envoyées par le correspondant de +Paris.</p> + +<p>«Les habitants des départements auront en outre la faculté d'expédier, +sous forme de lettres, des dépêches composées de quarante mots au maximum, +adresse comprise.</p> + +<p>«Art. 3. L'administration des postes mettra en vente dans les bureaux +de Paris, au prix de 5 centimes, des cartes que les habitants de Paris +inséreront dans les lettres adressées par eux aux personnes dont ils +désirent des réponses.</p> + +<p>«Art. 4. Le prix de la <i>dépêche-réponse</i> par OUI ou par NON est fixé à 1 +franc, en dehors des 5 centimes montant du prix de la carte.</p> + +<p>«Le prix des <i>dépêches-lettres</i> sera de 50 centimes par mot.</p> + +<p>«Dans les deux cas, l'affranchissement est obligatoire. Le prix en sera +perçu, dans les départements, aux guichets des bureaux de poste.</p> + +<p>«Art. 5. Des mandats de poste jusqu'à 300 francs inclusivement pourront +être délivrés à destination de Paris et de l'enceinte fortifiée moyennant +le payement des droits ordinaires et d'une taxe de 3 francs en sus.</p> + +<p>«Art. 6. Les dépêches-réponses, les dépêches-lettres et les mandats à +destination de Paris seront adressés par les soins des receveurs des +postes au délégué du directeur général à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme).</p> + +<p>«Art. 7. Les dépêches photo-microscopiques seront, à leur arrivée à Paris, +transcrites par les soins de l'administration des postes et distribuées à +domicile.</p> + +<p>«Art. 8. Le ministre des finances est chargé de l'exécution du présent +décret.</p> + +<p>«Paris, le 10 novembre 1870,»<br/> +(Suivent les signatures.)</p> + +<div class="fig" style="width:100%;"> +<img src="images/318a.png" width="700" height="867" alt="[Illustration]" /> +</div> + +<p>«Le gouvernement de la défense nationale,</p> + +<p>«Vu les propositions faites par M. Dupuy de Lôme, membre de l'Institut, +membre du conseil de défense, pour la construction de ballons susceptibles +de recevoir une direction et spécialement applicables aux correspondances +du gouvernement avec l'extérieur;</p> + +<p>«Considérant que ces travaux sont d'un grand intérêt pour la défense +nationale,</p> + +<p>DÉCRÈTE:</p> + +<p>«Art. 1er. Un crédit de 40,000 fr. est ouvert au budget extraordinaire du +ministère de l'instruction publique pour être affecté à la construction +des ballons.</p> + +<p>«Art. 2. M. Dupuy de Lôme est chargé de l'exécution et de la direction des +travaux, auxquels il imprimera toute l'activité possible.</p> + +<p>«Paris le 28 octobre 1870,»</p> + +<p><b>DÉCRETS DE TOURS.</b></p> + +<p>CORRESPONDANCE PAR PIGEONS.<br/> +<i>(Moniteur universel de Tours)</i><br/> +7 novembre 1870.</p> + +<p>«La délégation du gouvernement de la défense nationale,</p> + +<p>«Considérant que depuis l'investissement de Paris il a été établi par les +soins du double service des télégraphes et des postes, au moyen de ballons +partant de Paris et de pigeons voyageurs partant de Tours, un échange +spécial de correspondances destiné à suppléer, entre Tours et Paris, aux +moyens de correspondance ordinaires momentanément suspendus;</p> + +<p>«Considérant que cet échange, jusqu'à présent réservé aux communications +du gouvernement, se trouve aujourd'hui suffisamment assuré pour qu'il soit +possible d'en faire profiter les particuliers pour leurs relations avec la +capitale, sans en garantir cependant la parfaite régularité;</p> + +<p>«Considérant, toutefois, que ce mode extraordinaire de correspondance, +d'ailleurs coûteux, n'offre encore que des facilités très-restreintes et +que les exigences supérieures de la défense nationale ne permettent d'en +accorder l'usage public que dans d'étroites limites et à des conditions de +taxe relativement élevées;</p> + +<p>«Sur la proposition, du directeur général des télégraphes et des postes;</p> + +<p>DÉCRÈTE:</p> + +<p>«Art. 1er.—Il est permis à toute personne résidant sur le territoire de +la République de correspondre avec Paris par les pigeons voyageurs de +l'administration des télégraphes et des postes, moyennant une taxe de +cinquante centimes par mot, à percevoir au départ, et dans des limites +qui seront déterminées par des arrêtés du directeur général de cette +administration.</p> + +<p>«Art. 2.—Les télégrammes destinés à cette transmission spéciale seront +reçus dans les bureaux de télégraphe et de poste qui seront désignés par +l'administration, et transmis au point de départ des pigeons voyageurs par +la poste, ou par le télégraphe, lorsque les exigences du service général +le permettront.</p> + +<p>«Il ne sera perçu aucune taxe complémentaire à raison de la transmission +postale ou télégraphique, ni à raison de la distribution des télégrammes à +domicile à Paris.</p> + +<p>«Art. 3.—L'État ne sera soumis à aucune responsabilité à raison de ce +service spécial. La taxe perçue ne sera remboursée dans aucun cas.</p> + +<p>«Art. 4.—Le directeur-général des télégraphes et des postes est chargé de +l'exécution du présent décret.</p> + +<p>«Fait à Tours, le 4 novembre 1870.<br/> +«<i>Léon Gambetta, Fourichon, Crémieux, Glais-Bizoin.</i><br/> +«Par le gouvernement:<br/> +«<i>Le Directeur général des télégraphes et des postes,</i><br/> +«F. Steenackers.»</p> + +<p>Arrêté déterminant les conditions d'expédition des dépêches privées +entre les départements et Paris, au moyen des pigeons voyageurs de +l'administration des télégraphes et des postes.</p> + +<p>«Le directeur général des Télégraphes et des Postes,</p> + +<p>«Vu le décret du 4 novembre 1870,</p> + +<p>«Arrête:</p> + +<p>«Art. 1er.—Les dépêches privées destinées à être transmises à Paris par +des pigeons voyageurs, seront reçues dans tous les bureaux de télégraphe +et de poste du territoire de la République, aux conditions de taxe fixées +par le décret susvisé et d'après les règles ci-après.</p> + +<p>«Art. 2.—Ces dépêches devront être rédigées en français, en langage clair +et intelligible, sans aucun signe ou chiffre conventionnel. Elles ne +devront contenir que des communications d'intérêt privé, à l'exclusion +absolue de tout renseignement ou appréciation de politique ou de guerre.</p> + +<p>«Art. 3.—Le nombre maximum des mots de chaque dépêche est fixé à vingt.</p> + +<p>«Les expressions réunies par un trait d'union ou séparées par une +apostrophe, seront comptées pour le nombre de mots servant à les former.</p> + +<p>«Par exception, dans l'adresse, la désignation du destinataire, celle du +lieu et du domicile ne compteront chacune que pour un seul mot, bien que +formées d'expressions composées.</p> + +<p>«Il en sera de même de la signature de l'expéditeur.</p> + +<p>«Toute lettre isolée comptera pour un mot.</p> + +<p>«Les nombres devront être écrits en toutes lettres, et seront comptés +d'après les règles ci dessus.</p> + +<p>«Art. 4.—L'indication du lieu de destination ne sera obligatoire que pour +les dépêches à distribuer hors de l'enceinte de Paris dans la banlieue +investie. Les dépêches ne portant aucune indication de cette nature, +seront considérées comme à destination de Paris même. La mention «rue» +pourra être supprimée, aux risques et périls de l'expéditeur.</p> + +<p>«L'indication de la date et du lieu d'origine n'est pas non plus +obligatoire.</p> + +<p>«Art. 5.—Les dépêches présentées dans les bureaux télégraphiques +seront traitées, en ce qui concerne la perception de la taxe, comme les +télégrammes ordinaires. La taxe sera perçue en numéraire. La souche du +registre des recettes devra porter la mention «pigeons voyageurs.»</p> + +<p>«Les dépêches présentées dans les bureaux de poste devront être +affranchies au moyen de timbres-poste, qui seront oblitérés par les +receveurs. Elles seront vérifiées au guichet en ce qui concerne +l'application de la taxe. En cas d'insuffisance d'approvisionnement +de timbres, l'affranchissement pourra, par exception, avoir lieu en +numéraire, dans les formes habituelles.</p> + +<p>«Art. 6.—Les bureaux soit de télégraphe soit de poste, réuniront sous une +même enveloppe toutes les dépêches qu'ils auront reçues dans la journée, +et les adresseront au directeur général des télégraphes et des postes, +à Tours, avec la mention spéciale: pigeons voyageurs, inscrite au coin +supérieur droit de l'enveloppe.</p> + +<p>«Art. 7.—Les dépêches présentées après le départ du courrier de la poste +dans les bureaux du télégraphe, où le service de la télégraphie +privée n'est pas suspendu, pourront être, dans le cas où les lignes +départementales seraient en mesure de les recevoir sans aucun préjudice +pour le service public, transmises par le télégraphe au bureau du même +département qui serait le mieux en situation de les diriger immédiatement +par la poste sur la direction générale.</p> + +<p>«Art. 8.—Tout envoi sera accompagné d'un bordereau portant, avec la date +de l'envoi et le numéro d'ordre, l'indication du nombre total des dépêches +transmises, et de la somme totale des taxes perçues pour cet envoi.</p> + +<p>«Les envois de chaque catégorie de bureaux, tant de télégraphe que de +poste, seront faits directement, sans confusion entre les deux services.</p> + +<p>«Art. 9.—Les dépêches centralisées à Tours seront dirigées sur Paris, par +les soins de la direction générale, au fur et à mesure qu'elle disposera +des moyens d'expédition suffisants, et distribuées à Paris à la diligence +du service télégraphique central.</p> + +<p>«Art. 10.—Conformément à l'article 3 du décret sus-visé, aucune +réclamation ne sera admise en cas de non remise ou d'erreur de +distribution, toute taxe perçue demeurant, à raison des difficultés que +présente ce service spécial, définitivement acquise à l'État.</p> + +<p>«Art. 11.—Les dispositions du présent arrêté sont applicables à partir +du 8 courant. «Tours, le 4 novembre 1870. «Le directeur général des +télégraphes et des postes,</p> + +<p>«F. STEENACKERS.<br/> +«Pour ampliation,<br/> +«Le secrétaire général,<br/> +«LE GOFF.»</p> + +<p>DOCUMENTS RELATIFS AUX LETTRES DE LA PROVINCE POUR PARIS.</p> + +<p>DIRECTION GÉNÉRALE DES TÉLÉGRAPHES ET DES POSTES.</p> + +<p>AVIS.</p> + +<p>«15 novembre 1870,</p> + +<p>«A l'avenir, les lettres à expédier à Paris par ballon monté pourront être +adressées directement à l'administration centrale des télégraphes et des +postes, à Tours.</p> + +<p>«Ces lettres devront être renfermées dans une enveloppe portant la +suscription suivante:</p> + +<p> <i>A. Monsieur<br/> + + Le Directeur général des télégraphes et des postes, + + à Tours</i>.<br/> + + (Pour Paris, par ballon monté.)</p> + +<p>«Le directeur général ayant la franchise illimitée, l'enveloppe portant +son adresse ne devra pas être munie de timbres-poste. La lettre à expédier +à Paris sera seule désormais soumise aux droits de poste.</p> + +<p>«Sont maintenues les autres conditions qui ont été indiquées dans un +précédent avis pour l'expédition de correspondances par ballon monté.</p> + +<p>«Le directeur général des télégraphes et des postes a fait transmettre, +par les pigeons voyageurs, pour être inséré dans le <i>Journal officiel</i> +et dans les autres journaux de Paris, un avis portant que les lettres +envoyéesde la capitale, par ballon monté, parviennent généralement à leur +destination.</p> + +<div class="fig" style="width:100%;"> +<img src="images/326a.png" width="300" height="367" alt="[Illustration]" /> +</div> + +<p>GRANDEUR ET ASPECT D'UNE DÉPÊCHE MICROSCOPIQUE POUR PIGEONS.</p> + +<p>NOMINATION DES AÉR0STIERS MILITAIRES DE L'ARMÉE DE LA LOIRE.</p> + +<p> MINISTÈRE DE LA GUERRE<br/> + Première division.<br/> + BUREAU<br/> + de la correspondance<br/> + générale<br/> + et des opération<br/> + militaires.</p> + +<p>LE MINISTRE DE L'INTERIEUR ET DE LA GUERRE +informe M.... que, par décision de ce jour, il est attaché en qualité +d'aéronaute au service des ballons captifs de l'armée de la Loire. «Dans +cette position M..... recevra une rétribution de 10 fr. par jour, et une +indemnité d'entrée en campagne de 600 fr.</p> + +<p>«Il aura droit, en outre, à une ration et demie de vivres et à 4 rations +de chauffage.</p> + +<p>«Cette lettre lui servira de titre dans l'exercice de ses fonctions.</p> + +<p>«Tours, le 1er décembre 1870.</p> + +<p>«Pour le ministre de l'intérieur et de la guerre, «<i>Le général directeur +par intérim</i>,»</p> + +<p>AVIS AU PUBLIC<br/> +(RELATIF AUX CYLINDRES POSTAUX ROULANT DANS LA SEINE).<br/> +Extrait du <i>Moniteur</i> de Tours:<br/> +«27 décembre.</p> + +<p>«On a offert à l'administration des postes, à Paris, de faire parvenir des +lettres des départements à Paris, à l'aide d'un procédé pour lequel les +inventeurs sont brevetés.</p> + +<p>«Ce procédé, pour conserver ses chances de réussite, doit rester secret; +mais il a été reconnu suffisamment pratique pour être essayé.</p> + +<p>«En conséquence, l'administration, dont le devoir est d'utiliser tout +moyen paraissant propre à la transmission des lettres pour la capitale, +a cru pouvoir autoriser la mise à exécution du nouveau procédé, sans +toutefois en endosser la responsabilité.</p> + +<p>«Un traité a été conclu à cet effet, entre l'administration des postes, à +Paris, et les inventeurs du procédé en question. Ce traité a été approuvé +par un décret du gouvernement de la défense nationale en date du 14 +décembre courant.</p> + +<p>«Aux termes dudit décret, les lettres à transporter à Paris devront être +affranchies au moyen de timbres-poste représentant une taxe d'un franc +(dont 20 centimes pour l'administration et 80 centimes pour les frais et +risques de l'entreprise).</p> + +<p>«Le poids maximum des lettres est fixé à 4 grammes.</p> + +<p>«Les lettres de la France et de l'Algérie pour Paris, que le public voudra +confier au procédé dont il s'agit, devront, en dehors des conditions de +poids et d'affranchissement indiquées ci-dessus, porter, en caractères +très-apparents, sûr la suscription, à la suite de l'adresse du +destinataire, les mots:</p> + +<p><i>Paris, par Moulins (Allier).</i></p> + +<p>»Les expéditeurs ayant ainsi préparé leurs lettres, n'auront qu'à les +jeter à la boite, comme toute lettre ordinaire.»</p> + +<p>LES BALLONS DE LA COMMUNE.</p> + +<p>Le lecteur se rappelle sans doute que la Commune a voulu singer le service +des ballons-poste, si glorieux pendant le siège. Nous donnons le curieux +décret qu'ont signé les Cournet, les Delescluze et les Pyat au sujet d'une +organisation de ballons militaires. Il est à regretter que parmi les +aéronautes de Paris, il s'en soit trouvé deux qui aient consenti à placer +leurs noms à côté de celui des odieux personnages de l'insurrection!</p> + +<p><i>Journal officiel de la Commune.</i><br/> +«20 avril 1871.<br/> +«La Commune de Paris,</p> + +<p>«Considérant:</p> + +<p>«Que des dépenses importantes ont été faites par l'ex-gouvernement dit de +la défense nationale, pour les services aérostatiques postaux;</p> + +<p>«Que, par suite de la désertion de l'ex-gouvernement, dit de la défense +nationale, sur ce point des services publics, comme sur tous les autres, +une quantité de ballons construits, représentant une dépense de plusieurs +centaines de mille francs, payés des deniers de la nation, se +trouvent actuellement disséminés en plusieurs endroits et exposés aux +détournements;</p> + +<p>«Qu'il importe d'urgence de réunir sous le contrôle de la Commune, en des +mains sûres, d'inventorier et de préserver, ce matériel, auquel sont venus +s'adjoindre les ballons expédiés en province pendant le siège de Paris; +«Considérant que l'ex-gouvernement, dit de la défense nationale, qui, en +fait gouverne toujours à Versailles, a supprimé, dans une intention +facile à comprendre, tout échange de nouvelles, journaux, correspondances +privées, toutes communications intellectuelles entre Paris et les +départements, comptant ainsi se réserver impunément la trop facile +distribution des calomnies destinées à égarer l'opinion publique en +province et à l'étranger;</p> + +<p>«Que la Commune de Paris a, tout au contraire, le plus grand intérêt à ce +que la vérité soit connue, et à faire connaître à tous et ses actes, et +ses intentions;</p> + +<p>«Considérant que l'aérostation est naturellement et légitimement appelée +en ces circonstances à rendre des services en répandant partout la lumière +salutaire;</p> + +<p>«Considérant enfin que, dans l'état de guerre offensive déclarée et +poursuivie par le gouvernement de Versailles, il est important à +la défensive d'utiliser les observations aérostatiques militaires, +systématiquement et intentionnellement repoussées pendant la durée du +siège de Paris, et alors, en effet, inutiles à ceux qui devaient livrer +Paris;</p> + +<p>ARRÊTE:</p> + +<p>«1° Une compagnie d'aérostiers civils et militaires de la Commune de Paris +est créée;</p> + +<p>«2° Cette compagnie se compose provisoirement d'un capitaine, d'un +lieutenant, d'un sous-lieutenant, d'un sergent, de deux chefs d'équipe et +douze aérostiers;</p> + +<p>«3° La solde du capitaine est de 300 fr., du lieutenant 250 fr., des +équipiers 150 fr. par mois;</p> + +<p>«4° La compagnie des aérostiers civils et militaires de la Commune de +Paris relève directement du commandement de la commission exécutive; «5° +Le citoyen Claude-Jules Duruof est nommé capitaine des aérostiers civils +et militaires de la Commune de Paris.</p> + +<p>«Le citoyen Jean-Pierre-Alfred Nadal est nommé lieutenant-magasinier +général.</p> + +<p>«Paris, le 20 avril 1871.</p> + +<p>«<i>La commission exécutive</i>,</p> + +<p>«AVRIAL, F. COURNET, CH. DELESCLUZE, FÉLIX PYAT, »G. TRIDON, A. VERMOREL, +E. VAILLANT.»</p> + +<p>«Les aérostiers qui se présenteront pour faire partie de la compagnie +devront s'adresser, pour leur inscription immédiate, au capitaine Duruof +seul.»</p> + +<p>Terminons en disant que les aéronautes de la Commune, n'ont obtenu aucun +résultat. L'art de l'aérostation n'a pas servi la cause de l'infamie!</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>TABLE DES MATIÈRES.</h2> + +<p>PRÉFACE</p> + +<p>PREMIÈRE PARTIE.</p> + +<p>LE CÉLESTE ET LE JEAN-BART.</p> + +<p>I. Paris investi.—Les ballons-poste.—L'aérostat <i>le +Céleste</i>.—Lâchez-tout!—L'ascension.—Versailles.—La fusillade +prussienne.—Les proclamations.—La forêt d'Houdan.—Les uhlans.—Descente +à Dreux.</p> + +<p>30 septembre 1870</p> + +<p>II. Le gouvernement de Tours.—Les inventeurs de ballons.—Projet de +retour à Paris par voie aérienne.—Confection d'un ballon de soie.—Voyage +à Lyon.—Les nouveaux débarqués du ciel.—Ascension du <i>Jean-Bart</i>.</p> + +<p>Du 1er au 15 octobre.</p> + +<p>III. Lettres pour Paris par ballon monté.—Le bon vent souffle à +Chartres.—Cernés par les Prussiens!—Évasion nocturne.—L'hôtel du +Paradis.—Allons chercher le vent!</p> + +<p>Du 15 octobre au 1er novembre.</p> + +<p>IV. Première tentative de retour à Paris par ballon.—Préparatifs du +voyage.—Le bon vent.—L'ascension.—Le bon chemin.—Le brouillard.—Le +déjeuner en ballon.—Le vent a tourné.—En ballon captif.</p> + +<p>Du 1er au 8 novembre 1870.</p> + +<p>V. Seconde tentative de retour à Paris.—Le coucher du soleil et le lever +de la lune.—La Seine et les forêts.—Adieu Paris!—Descente dans le +fleuve.—Les paysans normands.</p> + +<p>Du 8 au 20 novembre.</p> + +<p>DEUXIÈME PARTIE.</p> + +<p>LES AÉROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMÉE DE LA LOIRE.</p> + +<p>I. Le ballon «la <i>Ville de Langres</i>.»—Premières expériences d'aérostation +militaire à Gidy.—La télégraphie aérienne.—Le <i>Jean-Bart</i> à +Orléans.—Anecdotes sur les Prussiens.</p> + +<p>Du 16 au 29 novembre 1870.</p> + +<p>II. Le départ.—Le voyage en ballon captif.—Accident à +Chanteau.—Réparation d'une avarie.—Arrivée à Rebréchien. —Tempête +nocturne.—Le <i>Jean-Bart</i> est crevé.—Retour à Orléans.—Gonflement du +ballon la <i>République</i>.</p> + +<p>Du 30 novembre au 3 décembre 1870.</p> + +<p>III. La déroute de l'armée de la Loire.—Les ballons captifs au château du +Colombier.—Aspect d'Orléans.—Le dernier train.—Les blessés.—Vierzon.</p> + +<p>Dimanche 4 décembre 1870.</p> + +<p>IV. Organisation définitive des aérostiers militaires à Tours. +—Expérience d'une montgolfière captive.—Expédition de Blois.—M. +Gambetta et le chef de gare.—Nouvelle défaite.—Tours et le Mans.—Le +camp de Conlie.—Ascensions captives.</p> + +<p>Du 6 au 20 décembre 1870.</p> + +<p>V. Une visite au général Chanzy.—Ascension faite en sa présence. +—Accident à la descente.—Un peuplier cassé.—Opinion du général sur les +ballons militaires.</p> + +<p>21 décembre au 11 janvier 1870.</p> + +<p>VI. La bataille du Mans.—Poste d'observation des ballons captifs.—Le +champ de bataille.—La déroute.—Laval. —Rennes.</p> + +<p>Du 11 janvier au 18 février 1871.</p> + +<p>VII. Les ballons captifs à Laval.—Ascensions +quotidiennes.—L'armistice—Nantes.—Bordeaux.—L'assemblée +nationale.—Paris!—Vides dans les rangs.</p> + +<p>Du 28 janvier au 17 février 1871.</p> + +<p>TROISIÈME PARTIE.</p> + +<p>Histoire de la poste aérienne</p> + +<p>I. Naissance des ballons-poste.—Stations militaires autour de Paris. Les +premiers départs avec l'ancien matériel.—Construction des aérostats.</p> + +<p> Premiers départs de Paris<br/> + Essai d'un ballon libre<br/> + Construction des ballons-poste<br/> + L'ascension<br/> + Départs de ballons en octobre 1870<br/> + Voyage de M. Gambetta<br/> + Capture du ballon la Bretagne<br/> + Départs de novembre 1870<br/> + Deuxième ballon prisonnier<br/> + Troisième ballon prisonnier</p> + +<p>II. Suite des voyages de novembre.—Les ascensions nocturnes.—Naufrages +aériens.—Voyages extraordinaires de Paris en Norwége.—Descente à +Belle-Ile-en-Mer.—Les soixante-quatre ballons du siège.</p> + +<p> Premier départ de nuit<br/> + Voyage de Norwége<br/> + De Paris en Hollande<br/> + Premier ballon perdu en mer<br/> + Voyage de Belle-Ile-en-Mer<br/> + Départs de décembre 1870<br/> + Une ascension scientifique<br/> + Quatrième ballon prisonnier<br/> + Cinquième ballon prisonnier<br/> + Départ de janvier 1871<br/> + Deuxième ballon perdu en mer</p> + +<p>III. Les pigeons voyageurs.—La Société l'Espérance.—La poste +terrestre.—La poste aquatique.—Projets divers.—Les ballons dirigeables.</p> + +<p> Les pigeons et les dépêches microscopiques<br/> + Les piétons<br/> + La poste fluviale<br/> + Les fils télégraphiques<br/> + Les chiens facteurs<br/> + Direction des aérostats<br/> + Le ballon de M. Dupuy de Lôme<br/> + Les hélices du ballon «Le Duquesne.</p> + +<p>CONCLUSION.</p> + +<p> Les ballons et la guerre<br/> + Les aérostiers de la première république<br/> + Essais divers. Les ballons militaires aux Etats-Unis<br/> + Projet d'organisation de ballons militaires</p> + +<p>Appendice</p> + +<p>FIN DE LA TABLE</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIÈGE DE PARIS ***</div> +<div style='text-align:left'> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. 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Redistribution is subject to the trademark +license, especially commercial redistribution. +</div> + +<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> +<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> +<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase “Project +Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full +Project Gutenberg™ License available with this file or online at +www.gutenberg.org/license. +</div> + +<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or +destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your +possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a +Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound +by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person +or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. 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Pendant le siege de Paris +by Gaston Tissandier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: En ballon! Pendant le siege de Paris + +Author: Gaston Tissandier + +Release Date: February 11, 2004 [EBook #11038] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIEGE *** + + + + +Credits: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders. +This file was produced from images generously made available by the +Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +EN BALLON! + +PENDANT + +LE SIEGE DE PARIS + + +par Gaston Tissandier + + +AU GENERAL CHANZY EX-COMMANDANT EN CHEF L'ARMEE DE LA LOIRE DEPUTE A +L'ASSEMBLEE NATIONALE + +HOMMAGE DE SINCERE DEVOUEMENT + +En souvenir des ascensions captives du Mans et de Laval. + +G.T. + + + + + +PREFACE + + +Personne ne niera que la decouverte des aerostats est une des gloires de +la physique moderne; nul esprit eclaire ne mettra en doute l'interet de +premier ordre que les voyages aeriens offrent aux amis de la nature, +veritablement soucieux des progres de la science. Tout le monde, au +contraire, s'accordera a reconnaitre que l'etude des ballons est bien +faite pour passionner et stimuler la clairvoyance des chercheurs. Mais ce +qui offre un motif de surprise bien legitime, c'est l'invariable etat de +_statu quo_ d'une telle invention. Comment! le chemin de fer, la machine +a vapeur, le telegraphe, nes au commencement du siecle, sont devenus, en +moins de soixante ans, les plus formidables puissances de l'industrie; on +les voit sans cesse grandir, s'accroitre, se fortifier ... et le ballon +reste toujours,--aujourd'hui comme hier,--ce qu'il etait deja il y +bientot un siecle! Les aerostats seraient-ils donc marques au sceau +de l'infecondite? Les aurait-on condamnes, comme Sisyphe, a rester +invariablement stationnaires, malgre des efforts sans cesse renouveles? + +Pour notre part, nous avons la persuasion que la navigation aerienne ne +sera pas eternellement un vain mot; car aucun motif plausible ne peut +faire admettre que les ballons ne soient pas perfectibles, comme toute +oeuvre humaine. Pourquoi demeureraient-ils a l'etat d'une perpetuelle +enfance?--Rien ne pourra nous empecher de croire qu'ils grandiront. +Mais pour qu'ils se modifient, pour qu'ils se transforment en appareils +nouveaux, il est de toute necessite qu'ils attirent a eux les hommes +d'intelligence et d'initiative. Il faut qu'ils cessent d'etre la propriete +exclusive des entrepreneurs de fetes publiques; il est indispensable +qu'ils reprennent dans la science le rang qui leur est du. + +Qu'a t-on fait pour les ballons depuis vingt ans? Si l'on excepte les +admirables travaux de M. Henry Giffard qui a dote l'aerostation, de +progres d'une importance capitale, quoique insuffisamment apprecies, qui a +cree les ballons impermeables a l'hydrogene, les ballons captifs a vapeur, +ou trouve-t-on ailleurs des innovations, des decouvertes veritablement +dignes de ce nom?--Qui s'est attache a l'aerostation pratique dans ces +dernieres annees? A part quelques ascensions remarquables, on cherche en +vain une etude serieuse, suivie, propre a conduire a quelque resultat +saillant. + +Un tel etat de choses s'explique par l'indifference que les ballons, +abandonnes aux spectacles forains, ont fini par rencontrer de toutes +parts. On ne les considerait plus, comme dignes d'enlever dans les airs +des Gay-Lussac, des Barrai, des Bixio, des Robertson, des Saccharoft et +des Glaisher, ces navires aeriens, compromis avec les _filles de l'air_ de +l'Hippodrome et les laureats de l'ecole du trapeze! Certes, il n'y a pas +grand inconvenient a ce que les aerostats concourent a l'amusement des +badauds du dimanche, et nous ne voudrions pas etre accuse de rigorisme en +condamnant d'une maniere absolue les cabrioles aeriennes. Il ne faudrait +pas oublier cependant qu'a cote du frivole, il y a le serieux et +l'utile.--Que la pile electrique serve a faire marcher l'horloge magique +de Robert Houdin, ou le tambour enchante de M. Robin, rien de mieux; elle +fait fonctionner aussi le telegraphe. Mais si cette meme pile electrique +ne fournit uniquement son concours qu'aux prestidigitateurs, les +physiciens n'auront-ils pas le droit de reclamer a bien juste titre? + +En 1863, les campagnes aerostatiques du _Geant_ ont attire l'attention +du monde entier, prouvant ainsi que l'oeuvre des Montgolfier suscitera +toujours de nombreuses marques de sympathie; mais M. Nadar, qui voulait +tuer un principe, et creer sur ses debris une nouvelle machine, n'a reussi +qu'a fournir a l'histoire des ballons, des aventures aeriennes vraiment +surprenantes, mais infertiles.--M. Flammarion a execute, en 1867, +une serie d'ascensions en compagnie de M. Eugene Godard, dans un but +d'observations meteorologiques; M. de Fonvielle et moi, nous nous sommes +aussi resolument lances dans la carriere aerienne, et depuis quelques +annees, nous avons execute, soit ensemble, soit isolement, un grand nombre +d'excursions dans les nuages; nous avons sonde l'atmosphere dans les +conditions les plus variables, par un ciel serein, comme dans un air +agite, de jour comme de nuit, au-dessus de la terre et au-dessus de la +mer[1]. Mais la se bornent,--en placant a part, comme ayant une importance +exceptionnelle, l'exploitation du ballon captif de l'Exposition, et +en faisant mention de quelques autres ascensions d'aeronautes +forains,--l'histoire des ballons dans ces dernieres annees. Etait-ce +assez de ces efforts isoles? Que pouvait-on faire, abandonne a soi-meme, +rencontrant pour ses experiences de nombreux obstacles, n'ayant souvent a +sa disposition qu'un materiel insuffisant ou en mauvais etat? + +[Note 1: Consulter a ce sujet le volume des _Voyages aeriens_, publie +par la librairie Hachette, et contenant le recit des ascensions de MM. +Glaisher, Flammarion, W. de Fonvielle et G. Tissandier.] + +Toutefois nous ne cessions de repeter, sans avoir l'ambition ni la +pretention d'etre des revelateurs, que l'aerostation est un art trop +seduisant, trop admirable, pour qu'il ne soit pas sans cesse etudie, +cultive, pour qu'il ne s'entoure pas de nombreux et fervents adeptes. +Nous disions qu'il faut s'elancer dans les airs pour faire progresser la +navigation aerienne, que c'est un mecanicien qui a trouve les organes +de la machine a vapeur, un physicien qui a invente le telescope, et que +l'aeronaute seul, le praticien qui a appris a connaitre l'outil qu'il veut +ameliorer, soulevera quelque jour le coin du voile sous lequel est cachee +la solution du grand probleme! Nous affirmions que les excursions dans +l'atmosphere offrent a l'artiste des spectacles imposants, des scenes +sublimes, des tableaux grandioses ou la nature se revele dans toute sa +grandeur, dans son imposante majeste; fournissent au savant des sources +d'etude intarissables, bien propres a eveiller son esprit, a le conduire +a la decouverte des lois inconnues qui regissent les mouvements de +l'atmosphere, qui commandent le mecanisme de la meteorologie. Nous +tachions de faire comprendre que c'est en s'aventurant dans les plages +aeriennes que les aeronautes fonderont la veritable _science de l'air_, +comme c'est en s'elancant sur la cime des vagues, que les navigateurs ont +cree la _science de l'Ocean_. Mais l'exemple des touristes aeriens ne +trouvait pas d'imitateurs; a leur grand regret, nul rival ne se presentait +a eux dans les hautes regions de l'air; aucun savant ne voulait risquer sa +fortune dans l'empire d'Eole! + +Plus tard, nous attirions l'attention sur l'importance de l'organisation +d'un corps d'aerostiers pour les observations militaires; huit mois avant +la guerre, nous ecrivions les lignes suivantes: "L'Ecole aerostatique de +Meudon, supprimee dans un moment de mauvaise humeur, ne devrait-elle pas +etre reconstituee? Attendra-t-on qu'une guerre eclate pour former des +aeronautes, pour improviser des ballons? Ce serait une imprudence, une +folie des plus grandes, _car dans notre siecle, les guerres vont vite, +et le sort d'un empire pourrait bien avoir ete decide pendant qu'on +ajusterait ensemble les fuseaux d'un ballon_[2]!" Mais les paroles le plus +sensees n'entrent pas dans les oreilles volontairement fermees. + +[Note 2: _Voyages aeriens_, page 556.] + +Comment se rappeler sans un bien legitime etonnement que la France, +la veritable patrie des ballons, n'a jamais compte depuis Coutelle, +c'est-a-dire depuis 1794, la moindre ecole aerostatique ou des appareils +bien confectionnes auraient ete mis a la disposition des explorateurs +audacieux, vraiment epris de la navigation aerienne; que l'Observatoire de +Paris, dont le devoir est d'etudier les eclipses, les averses d'etoiles +filantes, n'a jamais eu l'idee, depuis Arago, de recourir aux nacelles +aeriennes pour faciliter les etudes de ce genre? Comment expliquer le +dedain des generaux de l'Empire pour les aerostats militaires, qui avaient +ete si efficacement employes, sous la premiere Republique, et pendant la +guerre d'Amerique? + +Les infortunes ballons semblaient etre les parias du monde scientifique +et administratif! Les aeronautes qui avaient la passion des aventures +de l'air, ceux qui avaient la foi, rencontraient bien,--il y aurait +ingratitude a l'oublier,--quelques precieux appuis de la part d'hommes +eminents et eclaires, mais c'etait pour ainsi dire a l'etat d'exception. +Quand ils osaient demander d'utiliser le ballon _l'Imperial_, pour +faire des experiences serieuses et privees, le ministre de la Maison +de l'Empereur se gardait bien de confier a qui que ce fut le materiel +aerostatique de l'Empire; il preferait le laisser moisir, sans soin, sans +nulle surveillance, dans les greniers du Garde-Meuble[3]. + +[Note 3: Parmi les ballons qui existaient a Paris en septembre 1870, +_l'Imperial_ est le seul qui n'ait pu etre utilise pendant le siege. C'est +en vain qu'on essaya de le reparer. Cet aerostat etait tombe en lambeaux; +il avait coute 30,000 fr.] + +Les aerostats, malgre leurs imperfections, sont aujourd'hui les seuls +appareils, ne l'oublions pas, qui nous permettent de rivaliser avec +l'oiseau, de sillonner l'etendue de l'atmosphere, de quitter le plancher +terrestre, ou, sans eux, nous serions impitoyablement attaches; ils +etaient a la veille de perir faute de culture. Sans l'inventeur des +ballons captifs a vapeur, qui avait toujours quelques ballons dans son +hangar, comme d'autres ont des chevaux dans leur ecurie, sans quelques +aeronautes, qui malgre leurs modestes ressources, construisaient de temps +en temps des ballons, personne ne se serait preoccupe de cette grave et +importante question de la navigation dans l'air; l'aerostat passait peu a +peu a l'etat de bric-a-brac, et nos fils en eussent parle un jour comme du +feu gregeois ou de l'email italien. + +Voila jusqu'ou etait tombee l'aeronautique sous le second Empire. Le +gouvernement ne voulait rien faire pour encourager les etudes aeriennes; +ici comme ailleurs, l'initiative privee, quand elle avait l'audace de se +montrer, etait vite ecrasee sous les obstacles qu'on ne manquait pas de +lui opposer. Une des plus grandes decouvertes de notre genie scientifique +allait peut-etre s'eteindre dans la France meme; on aurait laisse a des +etrangers le soin de faire croitre ce germe que les Montgolfier avaient +seme sur le champ des decouvertes. + +Il a fallu que les Prussiens viennent nous ecraser, nous faire sortir +de notre torpeur; il a fallu que la premiere metropole du monde soit +investie, cernee, bloquee par les innombrables legions des barbares +modernes, pour que l'on s'apercoive enfin que les ballons valent bien la +peine d'etre gonfles! Apres les immenses services qu'ils ont rendus a la +patrie, est-il permis de croire qu'ils ne seront plus delaisses d'une +facon vraiment coupable? Est-il permis d'esperer que le gouvernement +protegera serieusement les etudes aeriennes, que nos societes savantes +s'en preoccuperont d'une maniere efficace? + +On ne manquera pas de trouver dans cet ordre d'idees de nombreux +proselytes; la navigation aerienne a toujours eu le privilege d'emouvoir +et d'interesser le public. Ce ne sont pas les hommes de bonne volonte qui +feront defaut pour un tel genre d'investigation, car, comme nous le disait +avec esprit un des plus illustres savants de l'Angleterre: "Le Francais +est essentiellement aeronaute; son caractere aventureux, un peu volage, +est bien fait pour cet art merveilleux, ou l'imprevu joue un si grand +role." + +En effet, les questions aerostatiques ont toujours eu en France le +privilege de passionner le peuple, et ce fait offre une importance reelle, +car il y a, au-dessus des appreciations de la science, au-dessus de l'avis +des hommes du metier, il y a quelque chose d'indefinissable qu'on appelle +l'opinion publique. Rarement elle s'egare dans les jugements qu'elle porte +instinctivement sur les problemes de ce genre, et nul ne peut nier qu'elle +n'accorde aux ballons une large part d'admiration. Le peuple, le public, +si vous voulez, aime les ballons, comme il admire une oeuvre d'art, comme +il ecoute un opera des maitres; dans un musee, sans etre peintre, le +public marque du doigt le chef-d'oeuvre; sans etre ecrivain, il trouve le +bon livre; sans etre savant, il sait flairer les grandes decouvertes dans +les choses de la science. Malgre les hommes speciaux qui denigrent a sa +naissance le gaz de l'eclairage, il accourt aux experiences de Philippe +Lebon, et les impose a l'administration; il applaudit a l'apparition +des chemins de fer, en depit des savants qui les denigrent. Or, nous le +repetons, il aime les aerostats, il PRESSENT qu'il y a la un inconnu plein +de mystere, mais plein d'esperance, il CROIT a la navigation aerienne. +L'avenir donnera raison a l'intuition populaire, a ce que l'auteur latin +appelle "_vox populi_." + +Que de progres a rever; que de perfectionnements a entrevoir dans +l'aeronautique comme dans toutes les branches du savoir humain! Mais la +science est un sol qui, quoique fertile, ne donne une ample moisson qu'a +ceux qui la cultivent avec acharnement. Et combien la culture a ete +negligee depuis vingt ans! Mais pour notre malheur, ce n'est pas seulement +l'art des Montgolfier qu'on a laisse deperir dans une criminelle +negligence. Il faut avouer et reconnaitre que toutes les sciences ont +subi chez nous une trop visible decheance; aussi quand l'heure du peril +a sonne, les hommes superieurs ont manque pour recourir aux immenses +ressources de la nation. + +Le 4 septembre 1870, apres un nouveau Waterloo, on esperait un autre 1792! +Mais on oubliait que vers la fin du siecle dernier, la Convention, en +decretant la levee en masse pour resister a l'ouragan dechaine sur nos +frontieres, avait entre les mains un pays riche en genies illustres, +tellement fertile en intelligences, qu'il marchait dans le monde a la tete +des sciences et de la philosophie! A cette epoque memorable, en meme temps +que Carnot organise la victoire, les savants creent toute une industrie +nouvelle. Quand il s'agit de faire de la poudre sans le soufre de Sicile, +sans le salpetre de l'Amerique, des inventeurs se levent a l'appel du +pays; ils ont du soufre qu'ils viennent d'extraire des pyrites, ils +produisent du salpetre, dont ils ont trouve les elements dans les vieilles +murailles, dans la poussiere des ecuries. Nicolas Leblanc jette les bases +de la fabrication de la soude artificielle, Chappe cree le telegraphe +aerien qui, en quelques minutes, envoie des ordres aux armees. +L'industrie, privee par le blocus des matieres premieres indispensables +a la confection des armes, a la preparation de la poudre, au travail des +manufactures, se regenere, se transforme pour sauver la nation, et pour +donner naissance en meme temps aux etonnantes operations de nos usines +modernes. La science francaise du XVIIIe siecle prepare les premiers +triomphes de Valmy et de Jemmapes!--Quel abime, helas! separe cette France +de 1792 d'avec celle de 1870! + +Puissent les grands exemples d'un tel passe nous servir d'enseignements; +puissent les illustres genies du XVIIIe siecle, trouver bientot des +successeurs! Puisse la chimie rencontrer encore des Lavoisier, des +Fourcroy, des Berthollet, des Guyton de Morveau, les sciences naturelles +des Cuvier, des Buffon, des Jussieu, des Geoffroy Saint-Hilaire; les +mathematiques et l'astronomie, des Monge, des Laplace, des Lagrange; +la geographie des Bougainville et des Laperouse; la philosophie, des +Montesquieu, des Voltaire, des Rousseau et des d'Alembert! + +Puissent enfin les aerostats trouver d'autres Montgolfier, de nouveaux +Charles et de nouveaux Pilatre! + +G.T. + + + + +PREMIERE PARTIE + +Aout 1871. LE CELESTE ET LE JEAN-BART + + + + +I + + +Paris investi.--Les ballons-poste.--L'aerostat _le Celeste_.--Lachez +tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade prussienne.--Les +proclamations.--La foret d'Houdan.--Les uhlans.--Descente a Dreux. + +30 septembre 1870. + +Les historiens qui raconteront les drames du siege de Paris se chargeront +de juger les crimes de l'Empire, ses negligences inouies, ses oublis +insenses; ils diront que la capitale du monde, a la veille d'etre cernee +par l'ennemi, n'avait pas un canon sur ses remparts, pas un soldat dans +ses forts. Mais ce qu'ils ne manqueront pas d'affirmer, c'est que les +habitants de Paris, en traversant ces heures les plus nefastes de leur +histoire, puisaient comme une nouvelle force dans les malheurs qui +venaient de frapper la France, sans pities sans relache; c'est que leur +energie semblait croitre en raison directe des dangers qui les menacaient. + +Quand, le 15 septembre, les journaux annoncent que les uhlans sont +signales aux portes de Paris, le public accueille cette nouvelle avec +le sang-froid qui denote la resignation. On sent que quelque chose de +terrible est menacant, que des evenements uniques dans les annales des +peuples vont se produire; il y a dans l'air des nuages epais, precurseurs +d'une tempete horrible; mais on envisage l'avenir sinon sans emotion, du +moins sans defaillance ni faiblesse. Tous les coeurs vibrent a l'unisson +au sentiment de la Patrie en danger. + +Rien n'est pret pour la defense; il faut tout faire a la fois et en toute +hate. Chaque enfant de Paris, entraine par un irresistible elan, veut +avoir sa part de travail dans l'oeuvre commune. Les architectes, les +ingenieurs remuent la terre des bastions; les chimistes preparent des +poudres fulminantes et des torpilles; les metallurgistes fondent des +canons et des mitrailleuses, tous les bras s'arment de fusils. + +Mais au milieu de cette effervescence, une question de premier ordre, +question vitale, s'il en fut, vient s'imposer a l'administration. En +depit des affirmations du genie militaire, les Parisiens sont bel et bien +bloques dans leurs murs. Quelques courriers a pied franchissent d'abord +les lignes ennemies, mais bientot, d'autres reviennent consternes, ils +n'ont pas rencontre un sentier sur quelque point que ce fut, ou le "qui +vive" ennemi ne les ait contraints de rebrousser chemin. M. de Moltke a +resolu ce probleme inoui: investir une ville de deux millions d'habitants, +faire disparaitre sous un cordon de baionnettes, la plus immense place +forte de l'univers. La capitale du monde se laissera-t-elle emprisonner +vivante dans un tombeau? Lui sera-t-il interdit de parler a la France, +de communiquer au dehors son energie, sa foi, son courage, d'avouer ses +deceptions, ses faiblesses, ses inquietudes, d'affirmer ses joies, sa +force et ses esperances? Ne pourra-t-elle pas protester a haute voix +contre un bombardement barbare, contre un assassinat monstrueux de femmes +et d'enfants? L'ennemi tiendra-t-il au secret une des plus grandes +agglomerations humaines, sous l'inflexible vigilance d'une armee de +geoliers? Arrivera-t-il a tuer la France en etouffant la voix de Paris? + +Il allait etre donne a l'une des plus grandes decouvertes de notre genie +scientifique, de dejouer les projets de nos envahisseurs. Les aerostats si +oublies, si delaisses depuis leur apparition, ces merveilleux appareils +sortis tout d'une piece du cerveau des Montgolfier et des Charles, +allaient tout a coup reparaitre, pour contribuer a la defense de la +Patrie, en lui portant par la voie des airs, l'ame de sa capitale. Les +aeronautes, plus audacieux que l'ancien monarque de Syrie, se preparaient +a franchir le cercle d'un nouveau Popilius! + +Sans les ballons, pas une lettre ne serait sortie de l'enceinte des forts, +pas une depeche n'y serait rentree. Les portes ne se seraient ouvertes +qu'au mensonge, a la ruse, a l'espionnage. Un silence de cinq mois n'eut +pas ete possible. La grande metropole, baillonnee, aurait vite fait +entendre un murmure de detresse, puis un cri de grace! Car n'oublions pas +que les aerostats n'ont pas seulement emporte les depeches parisiennes, +ils ont emmene avec eux les pigeons voyageurs, qui devaient rentrer dans +les murs de la capitale cernee. Les missives du dedans ont pu recevoir +ainsi les reponses du dehors. Tours a entendu Paris, Paris a entendu +Tours. L'Attila des temps modernes, qui avait ecrase des armees, bombarde +des villes, decime des populations entieres, s'est trouve impuissant +devant l'aerostat qui traversait les airs, comme devant l'oiseau qui +fendait l'espace! + +Le premier depart aerien s'executa le 23 septembre; Jules Duruof s'eleve +en ballon du la place Saint-Pierre a 8 heures du matin. Deux aerostats le +suivent dans les airs, le 25 et le 26 du meme mois. Mon frere et moi, +qui avons fait, les annees precedentes, un grand nombre d'ascensions en +artistes et en amateurs, nous offrons nos services a M. Rampont. Paris, +disons-nous, peut perdre deux soldats pour gagner deux courriers aeriens. +Les gardes nationaux ne manquent pas ici, mais les aeronautes sont rares. + +Le jour meme du depart de Louis Godard, un des administrateurs de la Poste +m'appelle aupres de lui. + +--Vous etes pret a partir en ballon, me dit-il. + +--Quand vous voudrez. + +--Eh bien! nous comptons sur vous demain matin a 6 heures, a l'usine de +Vaugirard; votre ballon sera gonfle, nous vous confierons nos lettres et +nos depeches. + +Le 30 septembre, a 5 heures du matin, je pars de chez moi avec mes deux +freres qui m'accompagnent. J'arrive a l'usine de Vaugirard, mon ballon est +gisant a terre comme une vieille loque de chiffons. C'est le _Celeste_, un +petit aerostat de 700 metres cubes, que son proprietaire a genereusement +offert au genie militaire. Pour moi c'est presque'un ami, je le connais +de longue date; il a failli me rompre les os, l'annee precedente. Je le +regarde avec soin, je le touche respectueusement, et je m'apercois, helas! +qu'il est dans un etat deplorable. Il a gele la nuit; le froid l'a saisi, +son etoffe est raide et cassante. Grand Dieu! qu'apercois-je pres de la +soupape? des trous ou l'on passerait le petit doigt, ils sont entoures de +toute une constellation de piqures. Ceci n'est plus un ballon, c'est une +ecumoire. + +Cependant les aeronautes qui doivent gonfler mon navire aerien, arrivent. +Ils ont avec eux une bonne couturiere qui, armee de son aiguille, repare +les avaries. Mon frere prend un pot de colle, un pinceau, et applique +des bandelettes de papier sur tous les petits trous qui s'offrent a son +investigation minutieuse. C'est egal, je ne suis que mediocrement rassure, +je vais partir seul dans ce mechant ballon, use par l'age et le service; +j'entends le canon qui tonne a nos portes; mon imagination me montre les +Prussiens qui m'attendent, les fusils qui se dressent et vomissent sur mon +navire aerien une pluie de balles! + +La derniere fois que je suis monte dans le _Celeste_, je n'ai pu rester en +l'air que trente-cinq minutes! Toutes les perspectives qui s'ouvrent a mes +yeux ne sont pas tres-rassurantes. + +--Ne partez pas, me disent des amis, attendez au moins un bon ballon; +c'est folie de s'aventurer ainsi dans un outil de pacotille. + +Cependant, MM. Bechet et Chassinat arrivent de la Poste avec des ballots +de lettres. M. Herve Mangon me dit que le vent est tres-favorable, qu'il +souffle de l'est et que je vais descendre en Normandie; le colonel Usquin +me serre la main et me souhaite bon succes. Puis bientot M. Ernest Picard, +a qui je suis specialement recommande, demande a m'entretenir; pendant une +heure, il m'informe des recommandations que j'aurai a faire a Tours au +nom du gouvernement de Paris; il me remet un petit paquet de lettres +importantes que je devrai, dit-il, avaler ou bruler en cas de danger. Sur +ces entrefaites, le soleil se leve, et le ballon se gonfle. Ma foi, le +sort en est jete. Pas d'hesitations! Mon frere surveille toujours la +reparation du ballon, il bouche les trous avec une attention dont il ne se +sentirait pas capable, s'il travaillait pour lui-meme: la besogne qu'il +execute si bien, me rassure. Il est certain que je prefererais un bon +ballon, tout frais verni et tout neuf, mais je me suis toujours persuade +qu'il y avait un Dieu pour les aeronautes. Je me laisse conduire par ma +destinee, les yeux bien ouverts, le coeur et les bras resolus. Je ne puis +m'empecher de penser a mon dernier voyage aerien. C'etait le 27 juin 1869, +au milieu du Champ de Mars. Je partais avec huit voyageurs dans l'immense +ballon _le Pole Nord_. Qui aurait pu soupconner, alors, la necessite +future des ballons-poste! + +A 9 heures, le ballon est gonfle, on attache la nacelle. J'y entasse des +sacs de lest et trois ballots de depeches pesant 80 kilog. + +On m'apporte une cage contenant trois pigeons. + +--Tenez, me dit Van Roosebeke, charge du service de ces precieux +messagers, ayez bien soin de mes oiseaux. A la descente, vous leur +donnerez a boire, vous leur servirez quelques grains de ble. Quand ils +auront bien mange, vous en lancerez deux, apres avoir attache a une plume +de leur queue la depeche qui nous annoncera votre heureuse descente. Quant +au troisieme pigeon, celui ci qui a la tete brune, c'est un vieux malin +que je ne donnerais pas pour cinq cents francs. Il a deja fait de grands +voyages. Vous le porterez a Tours. Ayez-en bien soin. Prenez garde qu'il +ne se fatigue en chemin de fer. + +Je monte dans la nacelle au moment ou le canon gronde avec une violence +extreme. J'embrasse mes freres, mes amis. Je pense a nos soldats qui +combattent et qui meurent a deux pas de moi. L'idee de la patrie en danger +remplit mon ame. On attend la-bas ces ballots de depeches qui me sont +confies. Le moment est grave et solennel; nul sentiment d'emotion ne +saurait plus m'atteindre. Lachez tout! + +Me voila flottant au milieu de l'air! + + + * * * * * + + +Mon ballon s'eleve dans l'espace avec une force ascensionnelle +tres-moderee. Je ne quitte pas de vue l'usine de Vaugirard et le groupe +d'amis qui me saluent de la main: je leur reponds de loin en agitant +mon chapeau avec enthousiasme, mais bientot l'horizon s'elargit. Paris +immense, solennel, s'etend a mes pieds, les bastions des fortifications +l'entourent comme un chapelet; la, pres de Vaugirard, j'apercois la fumee +de la canonnade, dont le grondement sourd et puissant, tout a la fois, +monte jusqu'a mes oreilles comme un concert lugubre. Les forts d'Issy et +de Vanves m'apparaissent comme des forteresses en miniature; bientot je +passe au-dessus de la Seine, en vue de l'ile de Billancourt. + +Il est 9 heures 50; je plane a 1,000 metres de haut; mes yeux ne se +detachent pas de la campagne, ou j'apercois un spectacle navrant qui ne +s'effacera jamais de mon esprit. Ce ne sont plus ces environs de Paris, +riants et animes, ce n'est plus la Seine, dont les bateaux sillonnent +l'onde, ou les canotiers agitent leurs avirons. C'est un desert, triste, +denude, horrible. Pas un habitant sur les routes, pas une voiture, pas +un convoi de chemin de fer. Tous les ponts detruits offrent l'aspect de +ruines abandonnees, pas un canot sur la Seine qui deroule toujours son +onde au milieu des campagnes, mais avec tristesse et monotonie. Pas un +soldat, pas une sentinelle, rien, rien, l'abandon du cimetiere. On se +croirait aux abords d'une ville antique, detruite par le temps; il faut +forcer son souvenir pour entrevoir par la pensee les deux millions +d'hommes emprisonnes pres de la dans une vaste muraille! LE CELESTE. + +Il est dix heures; le soleil est ardent et donne des ailes a mon ballon; +le gaz contenu dans le _Celeste_ se dilate sous l'action de la chaleur; +il sort avec rapidite par l'appendice ouvert au-dessus de ma tete, et +m'incommode momentanement par son odeur. J'entends un leger roucoulement +au-dessus de moi. Ce sont mes pigeons qui gemissent. Ils ne paraissent +nullement rassures et me regardent avec inquietude. + +--Pauvres oiseaux, vous etes mes seuls compagnons; aeronautes improvises, +vous allez defier tous les marins de l'air, car vos ailes vous dirigeront +bientot vers Paris, que vous quittez, et nos ballons sauront-ils y +revenir? + +L'aiguille de mon barometre Breguet tourne assez vite autour de son +cadran, elle m'indique que je monte toujours..., puis elle s'arrete au +point qui correspond a une altitude de 4,800 metres au-dessus du niveau de +la mer. + +Il fait ici une chaleur vraiment insupportable: le soleil me lance ses +rayons en pleine figure et me brule; je me desaltere d'un peu d'eau. Je +retire mon paletot, je m'assieds sur mes sacs de depeches, et le coude +appuye sur le bord de la nacelle, je contemple en silence l'admirable +panorama qui s'etale devant moi. + +Le ciel est d'un bleu indigo; sa limpidite, son ton chaud, colore, me +feraient croire que je suis en Italie; de beaux nuages argentes planent +au-dessus des campagnes; quelques-uns d'entre eux sont si loin de moi, +qu'ils paraissent mollement se reposer au-dessus des arbres. Pendant +quelques instants, je m'abandonne a une douce reverie, a une muette +contemplation, charme merveilleux des voyages aeriens: je plane dans un +pays enchante, monde abandonne de tout etre vivant, le seul ou la guerre +n'ait pas encore porte ses maux! Mais la vue de Saint-Cloud que j'apercois +a mes pieds, sur l'autre rive de la Seine, me ramene aux choses d'en bas. +Je me reporte vers la realite, vers l'invasion. Je jette mes regards du +cote de Paris, que je n'entrevois plus que sous une mousseline de brume. + +Une profonde tristesse s'empare de moi; j'eprouve la sensation du marin +qui quitte le port pour un long voyage. Je pars; mais quand reviendrai-je? +Je te quitte, Paris; te retrouverai-je? Comment definir ces pensees qui +se heurtent confusement dans mon cerveau? C'est la-bas, au milieu de ce +monceau de constructions, de ce labyrinthe de rues et de boulevards, que +j'ai vu le jour; c'est sous cette mer de brume que s'est ecoulee mon +enfance! C'est toi, Paris, qui as su ouvrir mon coeur aux sentiments +d'independance et de liberte qui m'animent! Te voila captif aujourd'hui? +L'heure de la delivrance sonnera-t-elle pour toi? Je sais bien que la foi, +la constance, ne manqueront jamais a tes enfants; mais qui peut compter +sans les hasards de la guerre? + +Pendant que mille reflexions naissent et s'agitent ainsi dans mon esprit, +le vent me pousse toujours dans la direction de l'Ouest, comme l'atteste +ma boussole. Apres Saint-Cloud, c'est Versailles qui etale a mes yeux les +merveilles de ses monuments et de ses jardins. + +Jusqu'ici je n'ai vu que deserts et solitudes, mais au-dessus du parc la +scene change. Ce sont des Prussiens que j'apercois sous la nacelle. Je +suis a 1,600 metres de haut; aucune balle ne saurait m'atteindre. Je +puis donc m'armer d'une lunette et observer attentivement ces soldats, +lilliputiens vus de si haut. + +Je vois sortir de Trianon des officiers qui me visent avec des lorgnettes, +ils me regardent longtemps; un certain mouvement se produit de toutes +parts. Des Prussiens se chauffent le ventre sur le tapis vert, sur cette +pelouse que foulait aux pieds Louis XIV. Ils se levent, et dressent +la tete vers le _Celeste_. Quelle joie j'eprouve en pensant a leur +depit.--Voila des lettres que vous n'arreterez pas, et des depeches que +vous ne pourrez lire! Mais je me rappelle au meme moment qu'il m'a ete +remis 10,000 proclamations imprimees en allemand a l'adresse de l'armee +ennemie. + +J'en empoigne une centaine que je lance par dessus bord; je les vois +voltiger dans l'air en revenant lentement a terre; j'en jette a plusieurs +reprises un millier environ, gardant le reste de ma provision pour les +autres Prussiens que je pourrai rencontrer sur ma route. + +Que contenait cette proclamation? Quelques paroles simples disant a +l'armee allemande que nous n'avions plus chez nous ni empereur, ni roi, +et que s'ils avaient le bon sens de nous imiter, on ne se tuerait plus +inutilement comme des betes sauvages. Paroles sensees, mais jetees au +vent, emportees par la brise comme elles sont venues! + +Le _Celeste_ se maintient a 1,600 metres d'altitude; je n'ai pas a jeter +une pincee de lest, tant le soleil est ardent; car il n'est pas douteux +que mon ballon fuit, et, sans la chaleur exceptionnelle de l'atmosphere, +mon mauvais navire n'aurait pas ete long a descendre avec rapidite, et +peut-etre au milieu des Prussiens. En quittant Versailles, je plane +au-dessus d'un petit bois dont j'ignore le nom et l'exacte position. Tous +les arbres sont abattus au milieu du fourre; le sol est aplani, une double +rangee de tentes se dressent des deux cotes de ce parallelogramme. A peine +le ballon passe-t-il au-dessus de ce camp, j'apercois les soldats qui +s'alignent; je vois briller de loin les baionnettes; les fusils se levent +et vomissent l'eclair au milieu d'un nuage de fumee. + +Ce n'est que quelques secondes apres que j'entends au-dessous de la +nacelle le bruit des balles et la detonation des armes a feu. Apres, cette +premiere fusillade, c'en est une autre qui m'est adressee, et ainsi de +suite jusqu'a ce que le vent m'ait chasse de ces parages inhospitaliers. +Pour toute reponse, je lance a mes agresseurs une veritable pluie de +proclamations. + +C'est un panorama toujours nouveau qui se deroule aux yeux de l'aeronaute; +suspendu dans l'immensite de l'espace, la terre se creuse sous la nacelle +comme une vaste cuvette dont les bords se confondent au loin avec la voute +celeste. On n'a pas le loisir de contempler longtemps le meme paysage +quand le vent est rapide; si le puissant aquilon vous entraine, la scene +terrestre est toujours nouvelle, toujours changeante. Je ne tarde pas +a voir disparaitre les Prussiens qui ont perdu leur poudre contre moi: +d'autres tableaux m'attendent. J'apercois une foret vers laquelle je +m'avance assez rapidement. Je ne suis pas sans une certaine inquietude, +car le _Celeste_ commence a descendre; je jette du lest poignee par +poignee, et ma provision n'est pas tres-abondante. Cependant je ne dois +pas etre bien eloigne de Paris. L'accueil que m'a fait l'ennemi en passant +au-dessus d'un de ses camps ne me donne nulle envie de descendre chez lui. + +J'ai toujours remarque, non sans surprise, que l'aeronaute, meme a une +assez grande hauteur, subit d'une facon tres-appreciable l'influence du +terrain au-dessus duquel il navigue. S'il plane au-dessus des deserts de +craie de la Champagne, il sent un effet de chaleur intense, les rayons +solaires sont reflechis jusqu'a lui; il est comme un promeneur qui +passerait au soleil devant un mur blanc. S'il trace, en l'air, son sillage +au-dessus d'une foret, le voyageur aerien est brusquement saisi d'une +impression de fraicheur etonnante, comme s'il entrait, en ete, dans une +cave.--C'est ce que j'eprouve a 10 heures 45 en passant a 1420 metres +au-dessus des arbres, que je ne tarde pas a reconnaitre pour etre ceux de +la foret d'Houdan.--Ma boussole et ma carte ne me permettent aucun doute a +cet egard. Mais ce froid que je ressens, apres une insolation brulante, +le gaz en subit comme moi l'influence; il se refroidit, se contracte, +l'aerostat pique une tete vers la foret; on dirait que les arbres +l'appellent a lui. Comme l'oiseau, le Celeste voudrait-il aller se poser +sur les branches? + +Je me jette sur un sac de lest, que je vide par dessus bord, mais mon +barometre m'indique que je descends toujours; le froid me penetre +jusqu'aux os. Voila le ballon qui atteint rapidement les altitudes de +1000 metres, de 800 metres, de 600 metres. Il descend encore. Je vide +successivement trois sacs de lest, pour maintenir mon aerostat a 500 +metres seulement au-dessus de la foret, car il se refuse a monter plus +haut! + +A ce moment, je plane au-dessus d'un carrefour. Un groupe d'hommes s'y +trouve rassemble; grand Dieu! ce sont des Prussiens. En voici d'autres +plus loin; voici des uhlans, des cavaliers qui accourent par les chemins. +Je n'ai plus qu'un sac de lest. Je lance dans l'espace mon dernier +paquet de proclamations. Mais le ballon a perdu beaucoup de gaz, par +la dilatation solaire, par ses fuites, il est refroidi, sa force +ascensionnelle est terriblement diminuee. Je ne suis qu'a une hauteur de +420 metres, une balle pourrait bien m'atteindre. + +Je regarde attentivement sous mes pas. Si un soldat leve son fusil vers +moi, je lui jette sur la tete tout un ballot de lettres de 40 kilogrammes; +mon navire aerien allege de ce poids retrouvera bien ses ailes. Malgre mon +vif desir de remplir ma mission, je n'hesiterai pas a perdre mes depeches +pour sauver ma vie. + +Heureusement pour moi le vent est vif; je file comme la fleche au-dessus +des arbres; les uhlans me regardent etonnes, et me voient passer, sans +qu'une seule balle m'ait menace. Je continue ma route au-dessus de +prairies verdoyantes, gracieusement encadrees de haies d'aubepine. + +Il est bientot midi, je passe assez pres de terre; les spectateurs qui me +regardent sont bel et bien, cette fois, des paysans francais, en sabots et +en blouse. Ils levent les bras vers moi, on dirait qu'ils m'appellent a +eux; mais je suis encore bien pres de la foret, je prefere prolonger mon +voyage le plus longtemps possible. Je me contente de lancer dans l'espace +quelques exemplaires d'un journal de Paris que son directeur m'a envoyes +au moment de mon depart. Je vois les paysans courir apres ces journaux, +qui se sont ouverts dans leur chute, et voltigent comme de grandes +feuilles emportees par le vent. + +Une petite ville apparait bientot a l'horizon. C'est Dreux avec sa grande +tour carree. Le _Celeste_ descend, je le laisse revenir vers le sol. Voila +une nuee d'habitants qui accourent. Je me penche vers eux et je crie de +toute la force de mes poumons: + +--Y a-t-il des Prussiens par ici? Mille voix me repondent en choeur: + +--Non, non, descendez! + +Je ne suis plus qu'a 50 metres de terre, mon guide-rope rase les champs, +mais un coup de vent me saisit, et me lance subitement coutre un +monticule. Le ballon se penche, je recois un choc terrible, qui me fait +eprouver une vive douleur, ma nacelle se trouve tellement renversee que ma +tete se cogne contre terre.--M'apercevant que je descendais trop vite je +me suis jete sur mon dernier sac de lest; dans ce mouvement le couteau que +je tenais pour couper les liens qui servent a enrouler la corde d'ancre +s'est echappe de mes mains, de sorte qu'en voulant faire deux choses a la +fois j'ai manque toute la manoeuvre. Mais je n'ai pas le loisir de mediter +sur l'inconvenient d'etre seul en ballon. Le _Celeste_, apres ce choc +violent, bondit a 60 metres de haut, puis il retombe lourdement a terre, +cette fois j'ai pu reussir a lancer l'ancre, a saisir la corde de soupape. +L'aerostat est arrete; les habitants de Dreux accourent en foule, j'ai un +bras foule, une bosse a la tete, mais je descends du ciel en pays ami! + +Ah! quelle joie j'eprouve a serrer la main a tous ces braves gens qui +m'entourent. Ils me pressent de questions.--Que devient Paris? Que +pense-t-on a Paris? Paris resistera-t-il? Je reponds de mon mieux a ces +mille demandes qu'on m'adresse de toutes parts.--Je prononce un petit +discours bien senti qui excite un certain enthousiasme.--Oui, Paris +tiendra tete a l'ennemi. Ce n'est pas chez cette vaillante population que +l'on trouvera jamais decouragement ou faiblesse, on n'y verra toujours que +tenacite et vaillance. Que la province imite la capitale, et la France est +sauvee! + +Je degonfle a la hate le _Celeste_, faisant ecarter la foule par quelques +gardes nationaux accourus en toute hate. Une voiture vient me prendre, +m'enleve avec mes sacs de depeches et ma cage de pigeons. Les pauvres +oiseaux immobiles ne sont pas encore remis de leurs emotions! + +En descendant sur la place, plus de cinquante personnes m'invitent a +dejeuner, mais j'ai deja accepte l'hospitalite que m'a gracieusement +offerte le proprietaire de la voiture. Mon hote a lu par hasard mon nom +sur ma valise, il a reconnu en moi un des voisins de son associe de la rue +Bleue. Je mange gaiement, avec appetit, et je me fais conduire au bureau +de poste avec mes sacs de lettres parisiennes. + +Je les pose a terre, et je ne puis m'empecher de les contempler avec +emotion. Il y a sous mes yeux trente mille lettres de Paris. Trente mille +familles vont penser au ballon qui leur a apporte au-dessus des nuages la +missive de l'assiege! + +Que de larmes de joie enfermees dans ces ballots! Que de romans, que +d'histoires, que de drames peut-etre, sont caches sous l'enveloppe +grossiere du sac de la poste! + +Le directeur du bureau de poste entre, et parait stupefait de la besogne +que je lui apporte. Je vois son commis qui ouvre des yeux enormes en +pensant aux trente mille coups de timbre humide qu'il va frapper. Il n'a +jamais a Dreux ete a pareille fete. On en sera quitte pour prendre un +supplement d'employes; mais la besogne marchera vite: le directeur me +l'assure. Quant au petit sac officiel, je vais le porter moi-meme a Tours, +par un train special que je demande par telegramme. + +Qu'ai-je a faire maintenant? A lancer mes pigeons pour apprendre a mes +amis que je suis encore de ce monde, et pour annoncer que mes depeches +sont en lieu sur. Je cours a la sous-prefecture, ou j'ai envoye mes +messagers ailes. On leur a donne du ble et de l'eau, ils agitent leurs +ailes dans leur cage. J'en saisis un qui se laisse prendre sans remuer. Je +lui attache a une plume de la queue ma petite missive ecrite sur papier +fin. Je le lache; il vient se poser a mes pieds, sur le sable d'une allee. +Je renouvelle la meme operation pour le second pigeon, qui va se placera +cote de son compagnon. Nous les observons attentivement. Quelques secondes +se passent. Tout a coup les deux pigeons battent de l'aile et bondissent +d'un trait a 100 metres de haut. La, ils planent et s'orientent de la +tete, ils se tournent vivement vers tous les points de l'horizon, leur bec +oscille comme l'aiguille d'une boussole, cherchant un pole mysterieux. Les +voila bientot qui ont reconnu leur route, ils filent comme des fleches... +en droite ligne dans la direction de Paris! + + +II + + +Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de retour +a Paris par voie aerienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage a +Lyon.--Les nouveaux debarques du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_. + +Du 1er au 15 octobre. + +Faire le recit de mon voyage en chemin de fer de Dreux a Tours, par +Argentan, par le Mans; dire que dans toutes les gares j'etais recu comme +le Messie tombe du ciel, questionne toujours, partout, et que les curieux +m'ont empeche de fermer l'oeil un seul instant pendant mon voyage +nocturne, n'offrirait pas grand interet. Je prefere arriver tout de suite +a Tours ou je suis rendu le 1er octobre a sept heures du matin. Mais Tours +n'est plus Tours; ce n'est plus la ville paisible et calme que j'ai connue +jadis; ou les affaires s'elaboraient tranquillement et sans bruit. + +Les touristes et les flaneurs ont cesse de s'y donner rendez-vous; les +commis-voyageurs ne s'y rencontrent plus dans les hotels. Tours est anime, +regorge de monde; c'est la seconde capitale de France; aussi m'est-il +completement impossible d'y trouver un traversin pour y reposer mes deux +oreilles. + +Je fais un somme leger sur un divan de l'_hotel de la Boule-d'Or_, et +l'apres-midi se passe en visites officielles. J'ai une longue entrevue +avec l'amiral Fourichon, qui m'explique comment il n'a pas encore envoye +de troupes au secours de Paris; je lance sur le pont de Tours mon +beau pigeon a tete brune, porteur d'une depeche chiffree; je vois M. +Steenackers, M. Laurier, qui m'affirme qu'il a beaucoup de poigne, et que +la France sera sauvee par son ministere; je vois M. et Mme Cremieux, M. +Glais-Bizoin, qui me prend pour un depute de la droite, et me fait un +discours d'une heure. Je suis presente le soir au conseil des ministres, +et sans etre ni medisant, ni mechante langue je ne puis m'empecher de dire +que je ne vois nulle part le Carnot qui sauvera la France... Mais je n'ai +pas la pretention ni l'autorite propres a juger les hommes et les choses. + +La politique n'est pas mon affaire, j'ai rempli ma mission, remettant a +chacun les lettres qu'on m'a confiees, repetant de mon mieux tout ce que +j'avais a dire; j'ai resolu pendant la guerre d'etre aeronaute. Revenons a +nos ballons! + +Quel pouvait etre le desir le plus ardent d'un Parisien sorti de Paris +au-dessus des nuages, c'etait de revenir par le meme chemin. On avait +organise a Tours une commission scientifique chargee d'examiner, d'etudier +la possibilite de semblables projets; aussi, les trois aeronautes qui +m'ont precede et moi, nous sommes immediatement appeles a donner notre +avis a ce sujet. MM. Marie Davy de l'Observatoire, M. Serret de l'Institut +et les autres membres qui pendant la duree de la guerre ont contribue a +faire naitre un grand nombre d'idees utiles et fructueuses, nous parlent +d'abord de la nuee de memoires, de projets qu'ils recoivent des quatre +coins de la France. Les inventeurs se sont montres tres-nombreux, mais peu +serieux. Quels reves insenses; quelles utopies, quelles bouffonneries! + +Je n'oublierai jamais le monsieur qui voulait faire revenir a Paris un +convoi de cent mille montgolfieres, portant cent mille betes a cornes, +et celui qui voulait atteler deux mille pigeons a un aerostat, et des +centaines d'autres inventeurs qui voulaient diriger les ballons avec +des voiles latines, des phoques et des mats, comme un navire. Quant +aux memoires sur les ballons-poissons, les ballons-bateaux, les +ballons-oiseaux, on en formerait dix encyclopedies. Pour ma part je +suis obsede par les inventeurs qui me proposent les merveilles de leurs +conceptions. L'un d'eux surtout me poursuit, il veut munir les ballons +d'une grande voilure de son systeme. + +--Mais, monsieur, je ne veux pas vous ecouter, il n'y a pas de vent en +ballon, vos voiles ne seront jamais gonflees. + +--Ah! voila bien comme sont les hommes du metier, vous chassez, sans meme +l'ecouter, le genie incompris. J'ai deja fait une grande invention, mais +l'humanite m'a repousse. C'etait du papier a cigarette fabrique avec la +racine meme du tabac. Personne n'en a voulu. + +Je me sauve, et je cours encore! + +Le plan que nous nous proposons de tenter pour rentrer dans Paris par la +voie des airs n'exige pas des efforts d'intelligence bien extraordinaires. +C'est celui auquel se sont arretes tous les praticiens senses. Voici en +quoi il consiste, dans toute sa simplicite: + +On va envoyer des ballons et des aeronautes a Orleans, a Chartres, a +Evreux, a Dreux, a Rouen, a Amiens, dans toutes les villes non occupees +par l'ennemi, dans toutes celles qui sont proches de Paris, et ou le gaz +de l'eclairage ne fait pas defaut. + +Chaque aeronaute aura une bonne boussole, et, connaissant l'angle de route +vers Paris, observera les nuages tous les matins au moyen d'une glace +horizontale fixe ou sera tracee une ligne se dirigeant au centre de Paris. +Quand il verra les nuages marcher suivant cette ligne, c'est-a-dire quand +la masse d'air superieure se dirigera sur Paris, il gonflera son ballon +a la hate, demandera a Tours, par le telegraphe, des instructions, des +depeches, et il partira. Son point de depart est a vingt lieues de Paris +environ; il va chercher une ville qui, en y comprenant les forts, offre +une etendue de plusieurs lieues; n'a-t-il pas bien des chances de la +rencontrer dans ces circonstances speciales? S'il passe a cote, il +continuera son voyage et descendra plus loin, en dehors des lignes +prussiennes. Quand le vent sera du nord, le ballon d'Amiens pourra partir; +lorsqu'il soufflera du sud ou de l'ouest, les aerostats d'Orleans et de +Dreux se trouveront prets. Avec une douzaine de stations echelonnees sur +plusieurs lignes de la rose des vents, les tentatives seront nombreuses. + +L'une d'elles aura de grandes chances de succes, surtout si la +perseverance ne fait pas defaut, et si l'on ne craint pas de renouveler +frequemment les voyages. Si un ballon est assez heureux pour passer +au-dessus de Paris, il descendra dans l'enceinte des forts. La, la +campagne est assez vaste pour que l'atterrissage soit facile. Au pis +aller, il pourra risquer la descente sur les toits si le vent n'est pas +trop rapide. Enfin, s'il manque l'entree, il aura la sortie pour lui, ou +de nouveaux forts le protegeront. Dans tous les cas, il lui sera possible +de lancer par dessus bord des lettres et des depeches. + +Nous verrons plus tard pourquoi ce projet n'a ete realise que +tres-incompletement, comment il se fait que mon frere et moi soyons les +seuls aeronautes assez heureux pour avoir tente deux fois le voyage. Mais +n'anticipons pas sur les evenements. Disons toutefois des a present que la +commission scientifique a apporte ici son concours le plus utile, et que +M. Steenackers n'a jamais recule devant aucun sacrifice pour mener a bonne +fin une entreprise dont l'influence morale aurait ete considerable. + +Les ballons de Paris, disions-nous, sont excellents pour un voyage, mais +leur etoffe est en coton; s'il faut qu'ils restent longtemps gonfles, +qu'ils supportent un grand vent, ils se dechireront. N'oublions pas +d'ailleurs que nous sommes seulement dans les premiers jours d'octobre et +que pas un ballon neuf n'est encore sorti de Paris. Il est decide qu'on +fabriquera a la hate des ballons de soie. Duruof sera charge de la +construction avec le concours de Mangin et de Louis Godard; on commencera +par confectionner un premier type. La commission m'envoie a la hate a Lyon +pour acheter l'etoffe necessaire. + +_5 octobre_.--Je m'apercois que les chemins de fer fonctionnent pendant +la guerre d'une facon bien singuliere. Je passe deux grands jours et deux +grandes nuits dans mon wagon, avant d'arriver dans la patrie de la soie. +Les gares sont encombrees partout de troupes, de voyageurs; c'est un +desordre epouvantable. Je passe a Orleans, ou j'apprends que l'armee de +la Loire, qu'on attend a Paris, n'existe que dans le cerveau des bons +Francais qui voient les evenements couleur de rose, mais on me parle +beaucoup de l'armee du Rhone. A Lyon, j'apercois le drapeau rouge sur +l'Hotel-de-Ville, des braillards dans les rues, des caricatures chez les +libraires, mais d'armee et de canons, point. + +--Ici, me dit-on, nous n'avons pas de troupes, mais, croyez-moi, monsieur, +l'armee de la Loire est vraiment formidable. Je cours chez tous les +fabricants de soie de la ville, accompagne d'un membre du conseil +municipal, qui me sert de guide de la facon la plus obligeante, sous les +auspices du prefet, M. Challemel-Lacour. Je fixe mon choix sur des pieces +roses et bleues; ce sont les seules que l'on puisse trouver de suite en +quantite suffisante. + +J'en achete, pour le compte de l'Etat, deux mille huit cents metres, a +quatre francs cinquante, prix tres-modere, que le fabricant appelle avec +raison un prix patriotique. + +Bientot, a Tours, le nouveau theatre est transforme eu atelier de +construction. Je reviens avec mes ballots de soie; Duruof et Mangin ont +deja dresse des tables, fait l'epure pour la construction d'un aerostat +de 1200 metres cubes. On se prepare a couper l'etoffe, on s'efforce de +trouver des ouvrieres. Quelques jours apres, quatre-vingts aiguilles +marchent sans cesse, car les cotes sont etroites, et la longueur de la +piqure qu'il s'agit de faire est considerable. Le travail est lance avec +activite, et se terminera dans un delai de quinze jours. + +On n'a pas perdu le temps pendant mon absence; le vendredi 7, une +experience est faite avec un ballon captif de 20 metres cubes pour +connaitre a quelle hauteur un ballon est a l'abri des balles de chassepot. +Un aerostat captif en papier est monte a 400 metres de haut. Dix-huit bons +tireurs le visent a cette hauteur. On ramene l'aerostat a terre, il est +perce de 11 balles. A 500 metres de haut, pas une balle n'a porte. MM. +l'amiral Fourichon et Glois-Bizoin assistaient a l'experience: ce dernier +fit meme le coup de feu avec une grande habilete. + +J'utilise mes moments de loisir a publier dans le _Moniteur Universel_ une +serie d'articles sur _Paris assiege_. On a soif de savoir ce qui se passe +dans les murs de la capitale, les details que j'apporte sur la physionomie +des bastions, sur les travaux effectues au bois de Boulogne, au +Point-du-Jour, les recits que je fais sur la formation des ambulances, +sur l'organisation des gardes nationaux, excitent vivement l'attention +de tous. Mais bientot, d'autres ballons viennent apres moi apporter des +nouvelles plus recentes. + +Les aerostats continuent en effet a attirer l'attention generale. On +apprend que Gambetta a confie sa fortune a l'esquif aerien, qu'il est +descendu pres d'Amiens, apres un voyage emouvant, rempli de dangers +auxquels il a echappe comme par miracle. En meme temps que Gambetta, un +deuxieme aerostat est parti de la place Saint-Pierre, conduit par M. +Revilliod. L'arrivee du ministre de l'interieur a Tours, le 11 octobre, +produit une veritable revolution; on ne doute pas que la face des choses +va changer, chacun est persuade qu'une main energique va enfin imprimer a +la France l'elan du salut et de la delivrance. + +Peu de jours apres, les descentes d'aerostats se succedent. Farcot et +Tracelet descendent en Belgique le 12 octobre. Bertoux et Van Roosebeke +tombent a Cambrai, et subissent un trainage perilleux. M. Bertoux est +grievement blesse, et Van Roosebeke, roule dans la nacelle, parvient a +sauver les pigeons voyageurs qu'il amene de Paris. + +On ne peut plus douter, non sans une joie indicible, que le service des +ballons-poste est definitivement organise. Cependant je suis profondement +surpris de ne pas voir mon frere Albert Tissandier parmi les nouveaux +debarques du ciel.--Il devait partir le lendemain de mon depart et voila +plusieurs ballons qui viennent sans lui; les aeronautes n'ont meme pas +entendu parler de son depart... Ce silence m'inquiete, car je ne puis +croire que mon frere ait renonce a son projet. + +_Dimanche 16 octobre_.--Je rencontre rue Royale a Tours un de mes amis. + +--Vous savez la nouvelle? me dit-il. + +--Quoi donc? + +--Votre frere Albert est ici. Nous venons de le voir, il vous attend a +dejeuner, je vous cherche depuis ce matin. + +Je trouve mon frere a _l'hotel de l'Univers;_--nous nous jetons dans les +bras l'un de l'autre. Il me raconte qu'il a manque deux departs, que son +voyage a ete retarde, qu'il est parti enfin avec deux voyageurs. + +Voici le recit qu'il a publie lui-meme de son ascension; j'en reproduis +les passages les plus interessants. + +VOYAGE DU JEAN-BART. + +"Le 14 octobre, a une heure un quart, le ballon le Jean-Bart s'elevait de +Paris dans les airs, conduisant MM. Rane, maire du 9e arrondissement, +et Ferrand, charges d'une mission speciale du gouvernement. Outre les +voyageurs confies a mes soins, j'emportais avec moi 400 kilogrammes de +depeches, c'est-a-dire cent mille lettres, cent mille souvenirs envoyes de +Paris par la voie des airs a cent mille familles anxieuses! Par un soleil +ardent et superbe, nous passons les lignes des forts, a 1,000 metres, nous +distinguons nos ennemis qui en toute hate se mettent en mesure de nous +envoyer des balles. Mais nous planons trop loin de la terre, pour que +l'artillerie puisse nous faire peur; nous entendons les balles qui +bourdonnent comme des mouches au-dessous de notre nacelle, et nous moquant +des uhlans, des cuirassiers blancs, et de tous les Prussiens du +monde, nous nous laissons mollement bercer par les ailes de la brise +jusqu'au-dessus de la foret d'Armonviliers." + +"La un spectacle plein de desolation s'offre a nos yeux. Les maisons, les +habitations, les chateaux, sont deserts, abandonnes: nul bruit ne s'eleve +jusqu'a nous, si ce n'est celui de l'aboiement rauque et sinistre de +quelques chiens abandonnes." + +"Plus loin, au milieu meme de la foret de Jouy, c'est un camp prussien qui +s'etend sous notre nacelle; on remarque des travaux de defense habilement +organises pour repondre a toute surprise. Les tentes forment deux lignes +paralleles aux extremites desquelles s'elevent des remparts de gabions et +de fascines. Pres de la nous apercevons un immense convoi de munitions +qui couvre les routes entieres; il est suivi d'une infinite de petites +charrettes couvertes de baches blanches; des uhlans l'accompagnent +en grand nombre. A la vue de notre aerostat, ils s'arretent, et nous +devinons, malgre la distance qui nous eloigne, qu'ils nous jettent un +regard de haine et de depit." + +"Cependant le soleil echauffe nos toiles, et dilate le gaz qui les gonfle; +les rayons ardents nous donnent des ailes, nous bondissons vers les plages +aeriennes superieures, et bientot la terre disparait a nos yeux. Quelle +splendeur incomparable, quelle munificence innommee dans cette mer de +nuages que semblent terminer des franges argentees aux eclats vraiment +eblouissants! Au milieu du silence et du calme, nous admirons ces sublimes +decors du ciel, et pendant quelques secondes nous perdons de vue les +miseres terrestres. Je charge M. Ferrand de surveiller le barometre +pendant que je dessine la scene grandiose qui s'offre a ma vue." + +"Mais voila la nuit qui couvre de son manteau le ciel et la campagne. Il +faut songer a revenir a terre, regagner le plancher des braves defenseurs +de la patrie. Nous voyons accourir des paysans qui nous crient a tue-tete: +"Il n'y a pas de Prussiens ici! Vous etes pres de Nogent-sur-Seine, a +Montpothier; descendez vite!" Tous ces cris nous decident enfin, et nous +tombons pour ainsi dire dans les bras de nos braves amis sans aucune +secousse." + +"Grace a leur aide obligeante, a celle de leur cure, dont nous ne saurions +oublier l'accueil touchant, nous emportons vivement depeches et ballon. +"Les Prussiens ne sont pas loin, disent-ils; ils vous ont vu descendre, et +peuvent vous surprendre. Allez-vous-en au plus vite." C'est ce que nous +nous empressons de faire, et nous arrivons chez le sous-prefet de Nogent, +M. Ebling. Une reception enthousiaste nous est offerte; nous le quittons +bientot, ne voulant pas perdre un seul instant pour gagner Tours, ou notre +devoir nous appelle." + +"Nous sommes obliges de faire un detour immense, de passer par Troyes, +Dijon, Nevers, Bourges, pour arriver enfin a bon port." + +A peine nous sommes-nous retrouves, mon frere et moi, que nous ne parlons +plus que du retour a Paris,--notre enthousiasme partage se multiplie par +deux, nous voudrions deja etre en l'air! + +Comme certains details d'organisation pour le retour aerien ne marchent +pas a mon gre, je me decide a demander une entrevue a M. Gambetta. +J'arrive au ministere, ou je suis recu par M. Cavalie, dit _Pipe-en-Bois,_ +chef du cabinet. Il m'introduit aupres de M. le Ministre de l'interieur et +de la guerre, qui m'accueille avec une bonne grace pleine d'affabilite. +M. Gambetta me felicite sur mes projets, et m'apprend que M. Steenackers, +nomme directeur des telegraphes et des postes, se chargera du service des +ballons. Puis, prenant un papier, il y ecrit ces mots: + +"Je prie M. Steenackers d'activer le projet si courageux de M. +Tissandier." + +M. Gambetta me serre la main et me congedie en me disant d'un ton +dictatorial: "Bonne chance et bon vent!" + +Depuis ce jour, tous les chemins nous ont ete ouverts pour activer nos +Projets! + + +III + + +Lettres pour Paris par ballon monte.--Le bon vent souffle a +Chartres.--Cernes par les Prussiens!--Evasion nocturne.--L'hotel du +Paradis.--Allons chercher le vent! + +Du 15 octobre au 1er novembre. + +Cependant, la nouvelle de la construction d'un ballon s'est repandue a +Tours; comme nous ne voulons pas renseigner l'ennemi sur nos projets, nous +nous gardons bien de rien publier a cet egard; aussi l'imagination du +public se livre-t-elle a toutes les fantaisies. Les mieux renseignes +pretendent que l'on construit un ballon dirigeable, qui, a coup sur, va +rentrer a Paris. L'apparition au bureau du telegraphe d'une vaste boite +aux lettres avec cette inscription: LETTRES POUR PARIS PAR BALLON MONTE, +accredite singulierement cette maniere de voir; j'ai beau dire partout +que nous voulons seulement essayer un voyage perilleux, incertain, que la +reussite est douteuse, personne ne veut ajouter foi a cette opinion. On se +repete de toutes parts: Un ballon va partir pour Paris, il va rentrer a +Paris. Comment? On l'ignore, mais on oublie que les deux mots tentative et +succes sont souvent separes par un abime; l'esprit humain est ainsi fait +qu'il croit toujours ce qu'il desire, et souvent, sans reflexion, il se +plait a transformer le projet en fait accompli. + +Mon frere et moi nous recevons sans cesse de veritables ovations; on nous +montre du doigt: "Voila, dit-on, les aeronautes qui vont rentrer a Paris." +J'enrage parfois, car je sais bien, helas! que nous ne sommes pas +encore dans l'enceinte des fortifications. "Nous n'allons pas a Paris, +disons-nous, nous allons essayer d'y aller, c'est bien different." Mais +rien n'y fait. Nous recevons des lettres innombrables; ce sont des amis +et des inconnus qui nous ecrivent: "Voulez-vous etre assez bons pour vous +charger de porter a Paris la petite lettre que vous trouverez sous ce +pli?" En quelques jours, j'ai rempli de lettres pour la capitale tout un +tiroir de ma commode. Les gens plus oses, plus indiscrets, viennent nous +voir a l'hotel et nous demandent a porter des paquets. On se figure qu'a +nous seuls nous representons les messageries. Je n'oublierai jamais un +monsieur que je n'avais jamais vu et qui vient me reveiller a six heures +du matin. Il me supplie de prendre la clef de son appartement a Paris pour +visiter ses meubles, et de lui dire a mon retour si son mobilier est +en bon etat. Il me charge en outre de rassurer sa bonne, qui doit etre +tres-inquiete sur son sort. Je n'avais jamais ferme une porte sur le nez +de personne, mais ce jour-la, je me suis offert avec delices cette petite +satisfaction. + +Pendant que les lettres pleuvent sur nos tetes comme la grele au mois de +mars, mon frere et moi nous nous occupons de faire tous nos preparatifs. +La construction du ballon de soie, malgre les efforts de Duruof, traine en +longueur; la commission scientifique nous engage a ne pas attendre plus +longtemps. Mon frere va chercher son ballon le _Jean-Bart_ qui est reste a +Dijon, et M. Revilliod, qui a appris nos projets, se propose spontanement +pour tenter un voyage. D'apres les renseignements fournis par +l'Observatoire, il y a des chances pour que le vent sud-ouest regne +longtemps en France a cette epoque; c'est a Chartres que s'executera la +premiere tentative. La commission me prie de fournir mon concours au +depart de M. Revilliod, pendant que mon frere court apres le ballon qui +devra plus tard nous servir a nous-memes. + +Je fais l'acquisition d'une bonne boussole. M. Marie Davy, de +l'Observatoire, me donne l'angle de route de Paris a Chartres. Nous +emballons un aerostat, nous prenons une provision de ballons en papier +qui nous serviront a examiner la direction du vent. Nous allons voir M. +Steenackers qui nous confie des depeches, nous donne toutes les lettres de +recommandations, de requisitions, propres a faciliter le depart, et +nous voila bientot partis, Revilliod, Gabriel Mangin qui se chargera du +gonflement et moi. Nous etions loin de soupconner les aventures qui nous +attendaient! + +_Jeudi 20 octobre_.--Nous sommes a Chartres. L'Observatoire s'est montre +prophete. Le vent souffle du sud-ouest, Mangin gonfle de suite le ballon. +Il a fallu se donner bien du mouvement pour obtenir douze cents metres +de gaz seance tenante, car les gazometres, a Chartres, ne sont pas +volumineux. La veille, le directeur de l'usine a declare que le gonflement +etait impossible, mais le prefet a pris notre parti avec beaucoup +d'energie, de patriotisme, et nous a tires d'un grand embarras. Il fait +venir le directeur de l'usine. + +--Il faut absolument, lui dit-il, que vous fournissiez a ces messieurs +douze cents metres cubes de gaz. + +--Mais, monsieur le prefet, je n'ai que ce volume de gaz dans mes +gazometres, et c'est precisement ce que la ville va m'absorber pour +l'eclairage de la nuit. + +--Eh bien! vous n'eclairerez pas la ville, on ne vous fera aucun proces, +je me charge de tout. + +Voila comment les becs de gaz, a Chartres, n'ont pas ete allumes dans la +nuit du 19 au 20 octobre. Les rues etaient noires comme un four eteint, +mais personne ne songeait a se plaindre: on savait dans quel but il +fallait se passer de lumiere. + +Le jeudi, a midi, le ballon est gonfle, mais le vent est d'une violence +extreme. Le commandant Duval, qui est a Chartres avec 1,200 marins, nous +a envoye une trentaine de matelots, qui ont toutes les peines du monde a +maitriser l'aerostat. On nous dit en ville que les Prussiens ne sont pas +loin, qu'il est temps de partir; d'ailleurs, depuis quelques jours, les +evenements sont accablants, desastreux. Orleans vient d'etre pris par +l'ennemi; Dreux a ete envahi; Soissons a capitule, et au moment ou +nous faisons les preparatifs du depart, Chateaudun est impitoyablement +bombarde. Mais les nouvelles venues de Paris ont affermi le courage de +tous; on a foi dans le triomphe final; Gambetta vient de nous dire: "A +Paris, le peuple, de jour en jour plus heroique, prepare le salut de la +France." + +A deux heures, les rafales s'elevent puissantes et terribles; le ballon +est tellement torture, secoue, penche, que c'est un miracle s'il ne creve +pas. M. Revilliod est calme, plein de resolution; malgre la tempete, il va +partir. Au moment ou il se dispose a monter dans la nacelle, un officier +nous aborde et nous remet une lettre du commandant, "M. l'aeronaute est +prevenu que s'il ne peut partir immediatement, il doit bruler son +ballon et ses depeches, s'il veut les sauver des mains de l'ennemi." Le +commandant demeure a deux pas; nous courons chez lui. Nous le trouvons +avec ses officiers. + +Un grand feu flambe dans la cheminee, il y jette une quantite de lettres +et de papiers. + +--Messieurs, nous dit-il, j'ai ordre d'evacuer Chartres, qui ne sera pas +defendu; si vous ne pouvez partir, brulez tout, les Prussiens peuvent etre +ici dans un quart d'heure. + +Nous revenons vers le ballon; les marins sont deja partis, et les rues +sont sillonnees de bataillons de mobiles qui se retirent. Par surcroit de +malheur, le vent a ete si violent qu'un accident irreparable est survenu. +Le ballon, enleve par la rafale, s'est heurte contre les arbres; les +caoutchoucs de la soupape ont ete enleves, les clapets se sont ouverts, et +l'aerostat se vide; Gabriel Mangin acheve le degonflement. On nous avertit +que les Prussiens vont arriver. Nous nous demandons s'il n'est pas prudent +de mettre immediatement le feu a tout le materiel. Mais comment des +aeronautes auraient-ils le courage de bruler leur navire? Nous preferons +cacher le ballon dans l'usine, derriere un monceau de charbon. Le +directeur nous avertit qu'il ne veut pas prendre la responsabilite de +ce qui surviendra, mais bruler pour bruler, n'est-il pas preferable +d'attendre au dernier moment? + +Nous allons a la gare du chemin de fer. + +--Tout est coupe, nous dit-on, les trains ne partent plus. + +Le bureau du telegraphe est desert. A la prefecture, nous apprenons que +le prefet est parti. En ville, on dit partout que les Prussiens cernent +Chartres, nous voila pris comme dans une souriciere, et en notre qualite +d'aeronautes, nous ne tenons que mediocrement a etre presentes a nos +ennemis. + +C'est ainsi que j'assiste a une premiere debacle, bien loin de me douter +alors que ce spectacle n'est que le prelude insignifiant d'un drame +epouvantable, dont nous allions voir les tableaux navrants se derouler +devant nous pendant quatre mois. Les boutiques se ferment, les habitants +rentrent, Chartres est un desert, mais derriere chaque porte, les coeurs +palpitent, les femmes tremblent, et sans defense, sans moyens de secours, +chacun attend avec anxiete. + +Le jour est bientot a son declin; il est certain que les Prussiens +n'entreront ici que demain matin. Nous avons devant nous toute une nuit +pour nous evader. Malgre l'ordre du commandant, nous voulons au moins +sauver notre materiel, et nous courons la ville pour trouver une voiture +a notre usage et une charrette pour le ballon. Mais le probleme est bien +plus difficile a resoudre que nous ne pouvions le croire. Un premier +loueur nous repond avec beaucoup de flegme: + +--Vous comprenez, messieurs, que ma voiture, escortee par un ballon, +pourra certainement quitter Chartres, mais je ne suis pas bien sur qu'elle +y rentre; je prefere la garder dans ma remise. + +Le cocher qui entendait ces paroles ajoute avec vivacite: + +--D'ailleurs ce n'est pas moi qui me chargerai de vous conduire, les +Prussiens entourent la ville, nous serons pris! + +Malgre nos instances, le loueur de remises est inflexible comme le destin, +il nous abandonne a notre malheureux sort. + +Nous finissons par rencontrer un voiturier intelligent et courageux qui se +charge de nous tirer d'affaire. + +--J'ai un de mes amis, nous dit-il, qui arrive de Dreux, ou les Prussiens +ne sont plus. Je vous affirme que l'on peut passer sur la route de Dreux, +a moins que les uhlans n'y aient paru depuis deux heures; mais le gros +de l'armee ennemie est de l'autre cote de Chartres. Nous partirons a dix +heures du soir, sans lumiere, sans bruit, nous trouverons bien quelque bon +chemin. Je connais le pays. + +A 10 heures, Chartres etait desert; si vous aviez passe pres de l'usine +a gaz a ce moment, vous auriez vu sur la route un petit omnibus a +quatre places, attele d'un bon cheval. Vous auriez apercu plus loin une +charrette, sur laquelle une dizaine d'hommes chargeaient un gros ballot +lourd et massif. C'etait notre ballon. Une nuit obscure vint nous donner +son aide. Nous filons au trot dans l'omnibus, un voiturier nous suit dans +la charrette chargee de l'aerostat. Nous avons donne nos instructions au +cocher. + +--Si vous voyez des Prussiens, filez au grand galop; s'ils sont en petit +nombre et s'ils veulent vous arreter, nos revolvers feront leur service. +Nous sommes quatre avec l'aide-aeronaute, nous avons vingt-quatre balles a +notre disposition. + +Nous quittons Chartres; nous sommes bientot arretes par un poste de gardes +nationaux; on nous demande nos papiers; on nous laisse passer. Nous +continuons notre route au milieu de l'obscurite, et, pendant une heure, le +silence de la nuit n'est trouble que par le roulement de nos voitures. La +fatigue nous fait fermer les yeux; nous commencons a nous endormir, quand +notre vehicule est arrete brusquement. + +--Voila les Prussiens, s'ecrie d'une voix etranglee notre aide-aeronaute. + +Je me reveille en sursaut et j'apercois une dizaine d'hommes couverts de +grands manteaux blancs. Ils ont saisi notre cheval par la bride!... + +Ces Prussiens etaient simplement de braves mobiles normands, qui +nous prenaient eux-memes pour des ennemis, et se figuraient que nous +emportions, dans notre charrette les richesses de la ville de Chartres. + +Nous rions bien de notre double meprise, et nous continuons gaiement notre +chemin. A une heure du matin, nous arrivons a Dreux, nous traversons la +ligne des avant-postes francais sans que le moindre "qui vive" retentisse. + +--Voila, disons-nous, une ville bien gardee. + +Nous arrivons, en effet, sur la place sans rencontrer un factionnaire. Un +corps de garde s'offre a notre vue. Nous y entrons. Je montre au chef de +poste nos papiers, les lettres de requisition s'adressant a l'autorite +militaire, je le prie de nous aider a trouver un asile. Les chevaux n'ont +pas mange, il leur faut une place dans une ecurie. + +--Dreux est bien encombre, nous dit-on, et je ne sais si vous aurez de +bons lits, mais on vous donnera toujours bien un abri. Je vais vous mener +a l'_Hotel du Paradis_. + +Nous frappons a la porte. Une vieille megere arrive de tres-mauvaise +humeur.--Madame, dit tres poliment l'officier qui nous sert de guide, ces +messieurs ont des lettres de recommandation du gouvernement, ils sont +charges d'une mission importante, ils sont fatigues et desirent une +chambre, une place a l'ecurie pour leurs chevaux. + +La patronne replique tres-insolemment:--On ne vient pas chez les gens a +deux heures du matin. Je n'ai pas de place. Et puis je ne connais pas ces +hommes-la, dit-elle en nous montrant, je ne peux pas loger les premiers +venus. + +L'amabilite de la patronne du _Paradis_ nous fait monter la moutarde au +nez. Nous ne repliquons rien; l'officier, comme nous, est furieux; nous +partons et nous revenons avec quatre hommes et un caporal. Nous frappons +une seconde fois a la porte de l'hotel, et toujours tres-poliment, nous +disons a la patronne: + +--Ouvrez vos portes, nous allons fouiller votre maison. Nous allons voir +si la place manque. + +La dame de l'_Hotel du Paradis_ est devenue muette sous l'effet d'une +exasperation rentree. Mais bientot sa langue a retrouve le mouvement. + +--Monsieur, dit-elle a l'officier, c'est indigne; je prefererais recevoir +les Prussiens que tous les mobiles comme vous qui nous maltraitent. Vous +etes etranger a Dreux; si vous etiez de la garde nationale, les choses se +passeraient differemment. + +--Vous traitez bien, madame, m'ecriai-je, un officier francais qui +vient ici defendre votre ville, votre maison; je vous felicite de votre +patriotisme. + +Cependant, nous nous assurons que l'hotel est plein; mais il y a bel et +bien des places a l'ecurie, et nos chevaux y prennent le repos jusqu'au +lendemain, malgre les reclamations de la patronne. + +Je n'ai cite cette histoire que pour montrer comment certains Francais +comprenaient la guerre; le fait malheureusement n'est pas isole, et ce +n'est pas sans raison que l'on a dit que bien des paysans, bien des +habitants de province, preferaient ouvrir leurs bras a l'ennemi qu'a ceux +qui combattent pour la patrie. Nos soldats ont parfois trouve un mauvais +accueil, bien des officiers me l'ont affirme; il aurait fallu, dans ces +cas-la, ne pas craindre de parler le revolver a la main; on n'aurait pas +du avoir de pitie pour les faux Francais qui, par un sentiment d'egoisme +ignoble, se refusaient d'apporter leur concours a l'oeuvre de la defense +nationale. + +Revilliod, Mangin et moi, nous passons la nuit au poste. + +Le lendemain, nous faisons une visite au sous-prefet de Dreux. Il apprend +avec desespoir que Chartres n'a pas resiste. + +--Que voulez-vous que je fasse; je n'ai que 8,000 mobiles a Dreux? +Chartres avait 12,000 soldats! + +--Mais n'y a-t-il pas ici de l'artillerie, des canons? On le dit en ville. + +--Chut! s'ecrie le sous-prefet en me parlant bas a l'oreille. Nous avons +deux canons, mais il n'y a de munitions que pour les charger sept fois +chacun! + +Deux jours apres, nous etions revenus a Tours. Je retrouve mon frere qui a +lui-meme retrouve son ballon. Chartres a ete occupe le lendemain de notre +depart.--C'est au Mans que vont maintenant commencer nos tentatives. +Revilliod et Mangin seront des notres; il y aura ainsi deux ballons prets +a partir ensemble quand le vent sera favorable. + +_22 octobre_.--Nous sommes au Mans dans la nuit, le ballon est debarque a +la gare. + +--Surveillez-le bien, dis-je au sous-chef de gare. Nous viendrons le +prendre demain matin de bien bonne heure. + +A 6 heures du matin nous demandons le ballon.--Pas de ballon. Un employe +maladroit l'a expedie a Tours croyant qu'il venait directement de Paris. +Me voila force d'aller a Tours avec Revilliod. Je commence a avoir une +veritable indigestion des chemins de fer surcharges de trains qui font des +courses de lenteur. Il a fallu 40 heures pour aller a Lyon. Nous mettrons +cette fois 6 heures pour nous rendre a Tours. Chaque gare est encombree de +troupes, de francs-tireurs; c'est un remue-menage inoui; a chaque station, +on ajoute des wagons, et on attend une heure. Revilliod reprend son ballon +le _George Sand_ qu'il reporte au Mans. + +_23 octobre_.--Nous rejoignons notre collegue aujourd'hui avec le +_Jean-Bart_. Nous voila dans le departement de la Sarthe, qui est aussi, +comme nous l'avons appris, la patrie de Coutelle, le celebre aerostier de +Fleurus. A une station, nous nous sommes croises avec les voyageurs +d'un nouveau ballon descendu recemment. L'un d'eux est un de mes amis +d'enfance, Gaston Prunieres, que je n'avais pas vu depuis 12 ans! Il m'a +montre le _Journal Officiel_ de Paris, ou est inseree une depeche que +nous avons envoyee par pigeons, prevenant les Parisiens de donner aide +et protection aux ballons qu'ils pourront apercevoir au-dessus de leurs +tetes. + +Le lendemain de notre arrivee au Mans, nous rendons visite au prefet, M. +Georges Lechevalier, qui est un ancien camarade de college de mon frere; +il nous accueille de la facon la plus obligeante, et nous prete le plus +utile concours. Une fois nos dispositions prises pour le gonflement, il +faut bon gre mal gre patienter, car le vent est defavorable: il souffle du +nord, et il n'y a guere de chance de le voir tourner rapidement vers le +sud-ouest. Je ferai remarquer ici que le projet adopte a l'origine n'a +pas ete realise. Pendant notre sejour au Mans, le vent ne nous a pas +favorises. Mais il aurait du y avoir un ballon a Amiens, a Rouen, et, a +cette epoque, ceux-la auraient pu plusieurs fois tenter le voyage dans +d'excellentes circonstances. + +Le dimanche 30 octobre, l'aerostat est gonfle sur les bords de la Sarthe. +On execute plusieurs ascensions captives pour sonder l'air. Nous enlevons +dans la nacelle quelques officiers, bien loin de soupconner alors que +plus tard nous devions nous retrouver a la meme place, comme aerostiers +militaires, sous les ordres du general Chanzy. Le temps est calme et le +ballon plane immobile au-dessus de la Sarthe, ou il se reflete comme dans +un miroir. Une foule considerable assiste a nos ascensions captives et +attend avec impatience le moment du depart. Mais le vent est toujours +impitoyablement tourne au nord et au nord-ouest. + +L'aerostat est confie a la garde d'un poste de zouaves pontificaux; ces +braves soldats viennent d'arriver de Rome avec Charette. + +Les journees se passent et le bon vent n'arrive pas. Toujours vent +nord-ouest. M. Marie Davy nous telegraphie que les circonstances +atmospheriques ne changeront probablement pas avant longtemps. "Ah! si +nous etions a Rouen, nous pourrions partir et les courants aeriens nous +entraineraient doucement sur Paris." En faisant cette reflexion, il me +prend l'idee d'imiter Mahomet qui marche vers la montagne. Le vent ne veut +pas venir nous trouver. Allons le chercher. + +Revilliod et Mangin restent au Mans avec un ballon; et nous voila partis, +avec l'aerostat le _Jean-Bart_, qu'il faut trainer peniblement, de gare +en gare, car le chemin de fer fonctionne difficilement. Le train s'arrete +toutes les dix minutes, et passant par des voies detournees, il met +vingt-quatre heures pour gagner le chef-lieu de la Seine-Inferieure. + + +IV + + +Premiere tentative de retour a Paris par ballon.--Preparatifs du +voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.-Le +dejeuner en ballon.--Le vent a tourne.--En ballon captif. + +Du 1er au 8 novembre 1870. + +Nous arrivons a Rouen, mon frere et moi, le 2 novembre, avec le ballon "le +_Jean-Bart_." Le prefet a ete prevenu de nos projets; il a eu l'obligeance +de faire mettre a notre disposition un grand local ou l'aerostat +pourra etre ventile et vernis a neuf. C'est la grande salle de bal du +Chateau-Baubet, le Casino de l'endroit, qui se transforme ainsi en atelier +aerostatique. L'inspecteur du telegraphe envoie ses facteurs qui nous +aident avec beaucoup de zele dans l'operation de vernissage, vilaine +besogne qui consiste a enduire l'aerostat d'huile de lin cuite sur toute +sa surface. Le ballon ventile est gonfle a l'air, on penetre dans son +interieur, afin d'examiner, par transparence, l'etoffe dans toute son +etendue. + +Chaque fois qu'un petit trou se montre, il est bouche avec une piece: la +plus petite piqure est cachee sous une feuille de baudruche. C'est mon +frere qui s'occupe surtout de cette besogne avec un soin scrupuleux; +il fallait la guerre pour transformer ainsi un architecte de talent en +reparateur de ballons. + +Mais nous sommes seuls; c'est nous qui conduirons notre aerostat: s'il +fuit, s'il est en mauvais etat, qui donc, si ce n'est nous, en subira la +consequence? Le voyage sera peut-etre long, perilleux; ayons au moins +un bon aerostat, bien repare, bien impermeable. S'il arrive un malheur, +n'ayons aucun reproche a nous faire! + +Pendant quelques jours, le vent n'est pas favorable; il souffle plein nord +et nord-est. La patience est devenue de notre part, une ferme resolution. +L'accueil que nous recevons a Rouen est si affable, si gracieux, que le +temps se passe assez vite, malgre les nouvelles de la guerre, toujours +desastreuses, qui accablent le pays. Nous avons appris au Mans l'infame +trahison de Bazaine, qui a souleve dans toute la foule un cri d'horreur +et de degout[4]. Voila que Dijon vient de succomber sous les coups d'une +armee de 10,000 Badois. Quand s'arretera donc la serie des malheurs qui +frappent la France sans treve, sans pitie? Parfois le decouragement +trouble notre esprit, mais ce n'est qu'une impression fugitive; non, la +France ne peut pas tomber, Paris resiste, et l'ennemi sera ecrase sous ses +murs. Voila ce que nous disions tous au mois de novembre. Voila ce que +l'on repetait alors dans toute la France! + +[Note 4: Ce chapitre a ete ecrit quelques jours apres la proclamation +de M. Gambetta qui qualifiait lui-meme de _trahison_ la conduite du +marechal Bazaine. Sans doute aujourd'hui nous ne serions plus si +affirmatif, nous disant que l'histoire seule sera le grand juge.--Mais +nous ne voulons pas denaturer notre recit, ici comme ailleurs, en lui +otant le caractere de l'impression premiere,] + +_6 novembre_.--Le vent a passe momentanement au nord-est. D'apres les avis +de l'Observatoire, il faut ouvrir l'oeil, le vent nord-ouest favorable +pourrait bien regner d'une facon durable, d'un moment a l'autre. + +Pour etre prets a toute heure du jour et de la nuit, nous prenons la +resolution de gonfler le _Jean-Bart_, afin qu'il puisse partir subitement +a l'instant voulu. Une foule considerable assiste au gonflement qui +s'opere dans d'excellentes conditions pres de l'usine a gaz. Voila les +lettres pour Paris qui recommencent a surgir de toutes parts. On nous suit +dans la rue, on nous supplie de prendre encore une lettre bien legere. A +l'hotel, en rentrant, il y a toujours a notre adresse tout un paquet de +petites lettres, qui, quoique bien legeres, finissent par faire un ballot +tres-lourd. Nous prenons des deux mains, bien heureux de faire des +heureux, mais ayant toujours soin d'ajouter: "Votre lettre suivra notre +destinee, il n'y a pas de garantie pour le succes. Nous essayons, voila +tout!" Le directeur du bureau de la poste ajoute a ces paquets quatre sacs +de lettres pesant 250 kilogrammes, ce qui met entre nos mains une centaine +de mille lettres venant des quatre coins de France. Ah! si nous +pouvions les apporter a Paris. Que de benedictions, que de marques de +reconnaissance nous seraient donnees! Comment songer sans emotion a cette +belle perspective! + +L'operation du gonflement est assez longue, car nos hommes d'equipe +improvises n'ont jamais touche un ballon. Il faut tout surveiller de pres. +J'ai ete oblige de preparer le _cataplasme_ aerostatique, forme de suif +fondu et de farine de lin, et destine a boucher les joints de la soupape; +en ma qualite de chimiste, j'ai parfaitement reussi cette petite cuisine. +Nous descendons nous-memes les sacs de lest autour du filet; le ballon est +couvert d'huile, et nos vetements ne tardent pas a etre aussi luisants que +notre aerostat. Il n'est decidement pas agreable de seller soi-meme le +cheval qu'on doit monter, et surtout de cirer ses harnais! + +Mon frere montre le ballon a un inventeur avec lequel nous avons dine la +veille, a l'_Hotel d'Angleterre_. Il nous expliquait son systeme avec un +enthousiasme fougueux.--"Je veux reunir, disait-il, un grand nombre de +ballons, dans une charpente legere ayant forme de navire; mon appareil, +muni de mats, de voilures, pourra louvoyer dans les airs!" En face de +nous, un Anglais souriait. J'ai su depuis que c'etait un des plus celebres +ingenieurs de la Grande-Bretagne. + +En voyant le _Jean-Bart_, la tenuite de l'etoffe aerostatique, en +s'apercevant que l'appareil oscille si facilement sous le moindre souffle +de l'air, l'inventeur a enfin ouvert les yeux. Il est gueri de sa folie! +Je ne m'attendais pas a voir mon frere faire une cure aussi merveilleuse! + +A cinq heures, le _Jean-Bart_ est gonfle. + +J'observe attentivement les nuages, leur direction, ma boussole et +ma carte a la main. Connaissant l'angle de Rouen avec le meridien +astronomique, et la declinaison, je puis tracer sur le sol une ligne +qui s'etend vers le centre de Paris. Nous partirons quand les nuages se +dirigeront suivant cette ligne, quand nos petits ballons d'essai prendront +bien cette direction. Les conditions atmospheriques ne permettent pas +encore de lancer le ballon dans l'espace. Attendons le nord-ouest; +beaucoup d'habitants de Rouen regardent comme nous le ciel, les +girouettes, et se demandent: "Quand le vend nord-ouest soufflera-t-il?" + +Les nouvelles que l'on apprend le soir au bureau du telegraphe ne sont +pas tres rassurantes. Les Prussiens sont a sept lieues de Rouen. Si notre +depart est ajourne, il serait bien possible que les aeronautes soient +deloges de Rouen, comme ils l'ont ete de Chartres. Pendant la nuit, nous +faisons, mon frere et moi, une serie de reflexions tantot agreables, +tantot peu rassurantes. Mais notre imagination ouvre Paris a nos yeux. La +possibilite du succes fait oublier celle d'un echec. On a fait courir le +bruit que les Prussiens condamnaient a mort les aeronautes qu'ils avaient +pris, et, dans nos reves, nous nous voyons parfois fusilles comme des +espions! Mais qu'est-ce que la vie a de tels moments? Ne les compte-t-on +pas par milliers, les heros qui meurent sur le champ de bataille? Ne +saurons-nous pas, s'il le faut, nous aventurer aussi bien dans la nacelle +d'un ballon que pres de l'affut d'un canon. + +Le lendemain, 7 novembre, nous gommes reveilles en sursaut. C'est un +ancien marin qui a surveille le gonflement et qui entre precipitamment +dans notre chambre. + +--Messieurs, dit-il tout emu, je crois que le vent souffle vers Paris; +voyez donc si je ne me trompe pas! + +D'un bond je me precipite sur le balcon de l'hotel ou nous logeons. Les +nuages se refletent dans la Seine qui s'etend sous mes yeux; ils se +dirigent bien, en effet, vers le sud-est, mais il est de toute necessite +de confirmer cette observation en lancant des ballons d'essai. + +Nous courons a l'usine a gaz. Un petit ballon de caoutchouc est gonfle, +lance dans l'espace, le vent de terre le jette d'abord au-dessus de nos +tetes, mais le courant superieur lui fait decrire dans le ciel une ligne +parallele a celle que j'ai tracee sur le sol et qui donne la route de +Paris! Nos coeurs bondissent de joie, d'emotion, d'esperance. + +L'inspecteur du telegraphe est prevenu a la hate, il annonce a Tours notre +depart; une heure apres on remet entre nos mains la derniere instruction +du gouvernement[5]. + +[Note 5: Voici la depeche qui nous a ete remise au moment du depart: +"Extreme urgence, Rouen de Tours--Directeur general a inspecteur +Rouen--Dites a Tissandier de partir et de dire a Paris, a nos amis, que +nous sommes prets a mourir tous pour sauver l'honneur du pays."] + +Le directeur de la poste ne tarde pas a accourir avec un nouveau sac de +lettres importantes. Nous rentrons precipitamment a l'hotel prendre nos +paquets; notre voiture est suivie dans la rue par une foule considerable, +et grand nombre de Rouennais nous mettent dans la main leurs dernieres +lettres pour Paris. + +A onze heures, mon frere et moi nous montons dans la nacelle. Le vent n'a +pas varie depuis le matin. Nos sacs de depeches sont attaches au bordage +exterieur. Notre malle, nos couvertures pendent au cercle du ballon. Une +foule si compacte entoure l'aerostat que nous procedons avec peine a +l'equilibrage. On jette a meme dans la nacelle les dernieres lettres. Une +vieille devote remet a mon frere une medaille benite et une priere qui, +dit-elle, nous porteront bonheur. + +Un monsieur tres-bien mis me donne un papier plie que j'ouvre. C'est le +prospectus d'une maison d'habillement, d'un BON DIABLE rouennais. Cette +plaisanterie de mauvais gout me fait facher tout rouge, et met fin a la +pluie de missives. On fait reculer la foule. Les mains qui retiennent +la nacelle se soulevent sous nos ordres, le ballon bientot s'eleve avec +majeste au milieu des cris d'enthousiasme de toute la foule. + +Le public suit de terre notre direction et trois quarts d'heure apres +l'ascension, le gouvernement recevait a Tours le telegramme suivant qu'il +publiait le lendemain dans son _Journal officiel_: + +Rouen, 7 novembre, midi. + +"Inspecteur Rouen a directeur general Telegraphes a Tours. Le ballon le +_Jean-Bart_ monte par MM. Tissandier freres est parti a 11 heures et demie +se dirigeant sur Paris, au milieu des acclamations. + +"Vent favorable. Temps brumeux, ils font bonne route. Ces messieurs +emportent lettres, paquets et depeches." + +Le ballon le _Jean-Bart_, en quittant terre, passe au-dessus des +gazometres de l'usine; il bondit mollement au-dessus des nuages, en +tracant dans l'espace une courbe gracieuse; puis il s'arrete un instant, +immobile, hesitant comme l'oiseau qui cherche sa route. Il tourne sur +son axe, oscille lentement et s'abandonne enfin au courant aerien qui +l'entraine. + +Nous sommes a 1,200 metres d'altitude: la ville de Rouen est vraiment +admirable, vue du haut de notre observatoire flottant. A nos pieds, l'ile +Lacroix d'ou nous venons de quitter terre, se baigne dans l'onde azuree de +la Seine. Plus loin, le fleuve traverse la ville, comme un ruban jete au +hasard au milieu des maisonnettes d'une boite de jouets de Nuremberg. Un +soleil d'automne colore de tons vigoureux ce delicieux tableau qu'encadre +un cercle de brume; l'air est semi-transparent, mais le coloris de la +scene terrestre, pour etre moins vif, moins eclatant qu'au milieu de +l'ete, n'en est pas moins pur et moins beau. + +La plaine ou le ballon s'est gonfle tout a l'heure est litteralement +cachee sous les tetes humaines, qui toutes sont dirigees vers nous! Les +hommes levent les bras vers le ciel, les femmes agitent leurs mouchoirs. +Les voeux de tous nous accompagnent! Comment ne pas etre profondement emu +de ces marques de sympathie qui sont envoyees de si loin! + +Cependant le _Jean-Bart_ domine bientot le sommet d'une falaise dont le +pied est arrose par les eaux de la Seine. Au meme moment, mon frere fait +une observation qui devient une revelation sans prix! Le ballon plane +juste au-dessus de la chapelle de Notre-Dame de Bon-Secours, qui, droite +comme un I, est perchee sur le rocher..., et cette chapelle,--nous l'avons +remarque a terre,--est precisement situee sur la ligne qui conduit de +Rouen au centre de Paris! + +Mon emotion est si vive, ma joie si grande, que j'en ai la respiration +momentanement arretee. Quant a mon frere, il regarde, ebahi comme moi, le +clocher dont la pointe aigue apparait, comme le merveilleux jalon place +sur le bord de la route. Tous deux immobiles, silencieux, suspendus dans +l'immensite celeste, nous avons la meme pensee; la meme esperance fait +battre nos coeurs! Notre imagination nous ouvre, dans le lointain, +l'imposant tableau de la capitale assiegee; elle fait tomber a nos yeux la +muraille de brume, immense toile de fond qui nous cache l'horizon. + +Derriere ce rideau de vapeurs se dressent l'enceinte des forts herisses +de canons, la ligne des bastions de Paris couverte de combattants; c'est +comme une apparition feerique qui surgirait au milieu des nuages.... +La-bas sont nos amis, nos freres, prets a mourir pour la patrie; ils nous +apercoivent dans le ciel; ils tendent les bras avec attendrissement vers +la nacelle aerienne qui leur apporte la consolation avec l'esperance, +comme la colombe au rameau beni! + + * * * * * + +Il est midi. Le soleil est au zenith. Il y a bientot une heure que le +_Jean-Bart_ plane au-dessus des nuages, nous n'avons pas encore perdu de +vue la ville de Rouen. Nous marchons dans le bon chemin, mais avec une +lenteur desesperante! Le ciel au lieu de s'eclaircir se couvre partout +d'une brume epaisse qui parait s'abaisser lentement vers la terre, comme +un immense couvercle de vapeurs. Mon frere observe attentivement la carte +et la boussole pour trouver notre route au milieu des detours de la Seine. + +Je ne quitte pas de vue mon barometre, dont l'aiguille tourne rapidement +autour de son cadran. La descente est rapide, le _Jean-Bart_, au milieu +de la brume, s'est couvert d'humidite qui charge ses epaules. Je vide +par dessus bord un demi-sac de lest, nous remontons bientot a deux mille +metres de haut. + +Le ballon est plonge au milieu d'un brouillard fonce, si epais qu'il +disparait a nos yeux. Il ne faut pas songer non plus a distinguer la terre +noyee sous une brume epaisse; impossible de suivre de l'oeil les contours +de la Seine, precieux points de repere echelonnes sur notre route. Nous +laissons l'aerostat descendre bientot pour chercher a revoir le sol; mais +le brouillard est compacte dans toute l'epaisseur de l'atmosphere. + +--Il faut, dis-je a mon frere, attendre patiemment. Dans une heure, nous +nous rapprocherons de terre pour reconnaitre le pays. + +Le lest est seme sur notre route pour maintenir le ballon a une altitude +de 1,800 metres. Ce n'est plus dans l'air que nous nous trouvons, c'est au +milieu d'une veritable etuve de vapeur. Il n'y a plus rien a voir, rien a +faire qu'a attendre ... et a esperer. Car notre marche initiale a ete si +favorable, que nous ne doutons pas encore du succes. Nous causons de +nos projets, nous nous repetons ce que nous ferons a Paris, ce que nous +dirons; nous allons meme jusqu'a penser a un nouveau depart aerien de la +gare du Nord ou de la gare d'Orleans. Et cependant nous connaissons la +_peau de l'ours_ de la fable! Mais on oublie trop souvent dans la vie le +bonhomme La Fontaine. + +Le ballon est equilibre a 2,300 metres d'altitude. Nous reparons le +desordre de notre nacelle, le guide-rope est largue, les sacs de depeches +et les sacs de lest sont soigneusement ranges, l'appetit ne nous fait pas +defaut malgre nos emotions: le dejeuner nous attend. Un morceau de poulet +et un bon verre d'un vin de Sauterne qui nous a ete donne par un ami, +voila notre repas. Le couvert est simple, il se compose d'un journal +etale sur nos genoux, ou le repas est servi. Nous mangeons, ma foi, +tres-gaiement, oubliant notre navigation dans les hautes regions de +l'atmosphere! + +Quelle sensation bizarre et charmante tout a la fois, que celle de +planer dans les airs, au milieu d'un brouillard epais! La nacelle parait +immobile, et quand on ne remue pas soi-meme, pas la moindre trepidation ne +vous derange. C'est le sentiment du calme absolu, inconnu sur la terre, +meme dans le desert, ou le vent frole le sable et produit un bruissement +monotone. + +Ici le silence complet regne dans ces regions aeriennes, pas un etre +vivant ne trouble la serenite de ces plaines vaporeuses que l'on sillonne, +mollement berce par l'air. + +Que ne pouvons-nous fixer la notre demeure, oubliant les miseres +terrestres, la guerre et ses calamites, nous moquant des tyrans qui sement +sous leurs pas l'incendie, le meurtre et le pillage! + +Je regarde ma montre, et je m'apercois que le temps s'est ecoule vite; +il est bientot deux heures. Il y a une heure que nous voguons dans le +brouillard, dans une veritable etuve! + +Se trouver pendant cinquante ou soixante minutes dans un bain de vapeur +epais et compact, n'offre rien de bien emouvant. Si l'on a entre les mains +un barometre qui vous rappelle que dans votre bain de vapeur vous etes +a plus de 2,000 metres au-dessus de la terre, si l'on se souvient qu'un +ballon presque cache dans la brume est suspendu au-dessus de votre tete, +on n'a certes pas encore lieu d'etre inquiet, quand on a quelque peu +l'habitude des voyages aeriens. + +Mais ou l'impression peut changer, c'est quand on vient a se rappeler que +l'on a quitte une ville, ou les Prussiens allaient bientot entrer; c'est +quand on se demande si dans le fond de son bain de vapeur on ne trouvera +pas des fusils ennemis, l'emprisonnement et peut-etre l'horrible mort +d'un espion! Si ce n'est la crainte qui vous agite, c'est au moins une +curiosite bien legitime qui vous pousse a jeter les yeux sur le plancher +du commun des mortels. + +Aussi, quand, apres trois heures de voyage, le _Jean-Bart_ descendit vers +la terre qu'il avait completement abandonnee pendant une grande heure, le +lecteur ne s'etonnera pas quand il apprendra que les deux voyageurs dont +il suit les peripeties se sont dit mutuellement: + +--Si nous laissions revenir l'aerostat en vue de terre? Nous ne serions +pas faches de voir ou nous sommes. + +Notre ballon descend lentement dans l'atmosphere, il traverse le manteau +de brouillard qui s'etend sur la campagne; nous apercevons la terre. Une +inspection rapide nous fait connaitre sur les replis de la Seine les +hauteurs des Andelys. Le _Jean-Bart_ a plane sans presque avancer; il n'a +guere marche plus vite qu'une mauvaise charrette. Mais la lenteur de notre +course n'est pas notre seule remarque; le vent a change de direction, car +nous avons laisse la Seine deja bien loin sur la gauche, et c'est toujours +a notre droite que nous aurions du l'apercevoir, si nous avions continue +a nous diriger vers Paris. C'est ainsi que tout a coup, nos beaux reves +s'envolent en fumee! Qui peut, helas! compter sur les courants de l'air +mobiles et changeants: bien fol est qui s'y fie! + +--A quoi bon continuer le voyage? disons-nous; en passant la nuit en +ballon, nous serons jetes vers le sud, sur Orleans peut-etre! La n'est pas +notre but. Revenons a terre, peut-etre un second essai sera-t-il couronne +par le succes. Ce n'est que partie remise. + +Un coup de soupape nous jette a cent metres au-dessus des champs; notre +guide-rope toucha terre; une foule de paysans accourent de toutes parts. +Le vent est si faible, l'air est si calme qu'ils rattrapent la nacelle en +courant. Les voila qui touchent notre cable trainant. + +--Tirez la corde! Leur crions-nous. + +Une centaine de bras vigoureux font descendre le _Jean-Bart_ lentement, +sans secousse, sans que nous ayons eu la peine de jeter notre ancre. +Jamais meilleure descente n'est venue seconder nos efforts; mais combien +n'aurions-nous pas prefere un trainage, au milieu de la tempete, pourvu +qu'il ait eu lieu sous les murs de Paris. + +Des centaines de spectateurs nous entourent, une nuee de mobiles arrive, +car la nacelle a touche terre au milieu des avant-postes francais. A +quelques milliers de metres plus loin nous tombions chez les Prussiens! +Nous demandons ou nous sommes. + +--A Pose, nous dit-on. + +--Y a-t-il pres d'ici une usine a gaz ou notre aerostat qui a perdu du gaz +dans le trajet, puisse s'arrondir? + +Un chef d'usine des environs, M.L...., met gracieusement a notre +disposition sa maison pour nous recevoir, son gazometre pour nous fournir +une centaine de metres cubes de gaz.--Mais pour aller jusque chez lui, il +faut traverser une ligne de chemin de fer, un fil telegraphique et passer +la Seine! C'est bien difficile de faire arriver jusque-la un ballon +captif. Toutefois nous voulons essayer quand meme. + +Je harangue la foule et lui demande son aide. Mille hourrahs repondent a +ma proposition. Je descends de la nacelle une corde de 50 metres, +pendant que mon frere en attache une autre au cercle. Nous attelons une +cinquantaine d'hommes a chaque cable et le ballon captif s'eleve a trente +metres de haut. Apres nous etre renseignes sur l'itineraire a suivre, on +nous traine dans la nacelle jusqu'au petit village de Pose, ou le maire +recoit les voyageurs tombes des nues.--Nous voici arrives sur les rives +de la Seine, ou de vieux bateliers se concertent pour le passage de +l'aerostat sur l'autre rive. Le temps est calme, et malgre la largeur du +fleuve, le ballon est attache par deux cordes a un bachot solide, ou huit +rameurs prennent place. Ils se lancent au large; c'est merveille de nous +voir dans notre panier d'osier a 30 metres au-dessus du courant rapide, +remorques par les solides biceps de nos mariniers, qui font parvenir le +_Jean-Bart_ sur l'autre rive, apres un travail penible et plein de danger +pour eux. Car la moindre brise eut souleve le ballon et fuit chavirer +l'embarcation! Mais ces braves gens sont si heureux de venir en aide a des +aeronautes, qu'ils ne veulent pas connaitre d'obstacles! + +Nous continuons notre route jusqu'a la voie du chemin de fer ou les fils +telegraphiques se dressent, comme ces dragons des _Mille et une Nuits_ qui +crient au voyageur temeraire: "Tu n'iras pas plus loin!" Comment en effet +faire passer un ballon captif retenu par des cables a travers des fils +tendus a quelques metres du sol?--Cet obstacle est surmonte. Suspendus +dans l'air a une vingtaine de metres, nous jetons au dela des fils une +corde que saisissent nos conducteurs, tandis que l'on abandonne le cable +qui est de l'autre cote des poteaux. Bientot une petite riviere arrete +encore notre marche, mais l'aerostat passe ce dernier Rubicon et arrive +enfin a Romilly-sur-Andelle. Notre ballon est attache a des masses de +fonte pesantes, nous le clouons au sol, ou des gardes nationaux le +surveillent. Il passe la nuit dans la prairie, tandis que nous jouissons +des douceurs de la plus charmante hospitalite que puissent recevoir des +voyageurs tombes du ciel. + + +V + + +Seconde tentative de retour a Paris.--Le coucher du soleil et le lever +de la lune.--La Seine et les forets.--Adieu Paris!--Descente dans le +fleuve.--Les paysans normands. + +Du 8 au 20 novembre. + +Le lendemain le _Jean-Bart_ a recu une petite ration de gaz qui lui +a donne des ailes. Mon frere et moi nous observons avec attention +l'atmosphere. Le vent de terre est du sud-est, mais nous croyons remarquer +que des nuages tres-eleves se dirigent dans la direction de Paris. Nous +sommes dans le feu de l'action, comme les soldats au milieu des fumees +de la poudre, nous voulons marcher en avant, decides a tenter un nouveau +voyage a de grandes hauteurs, sans nous soucier de la nuit qui tombe, ni +des Prussiens qui nous entourent. + +Cette fois, ce n'est plus la meme confiance qui anime notre esprit, car le +courant inferieur est completement defavorable; mais il semble devoir +nous pousser sur Rouen, ou de toute facon il faut revenir. Dans le cas +d'insucces, ce trajet serait accepte comme un pis-aller favorable. Quant +au courant superieur, il est tres-eleve; comment se dissimuler les +difficultes a vaincre pour s'y maintenir, pendant un temps d'une longue +duree? Nous faisons la part du possible et du probable, comptant beaucoup +sur ce je ne sais quoi, qui parfois vous vient en aide. Partons toujours, +disons-nous, on avisera en l'air. _Audaces fortuna juvat!_ ce qui veut +dire, en style aerostatique, qu'il faut s'elever en ballon pour que le bon +vent vous favorise. + +A quatre heures trente minutes, nous prenons les dispositions du depart. +Nos valises bouclees a la hate sont attachees au cercle du filet, un +dernier paquet de lettres qu'apporte le maire de Romilly est place dans +la nacelle. Nous montons dans notre esquif d'osier; il fait un temps +magnifique, de grands nuages blancs se bercent dans l'air, l'heure du +crepuscule va sonner, la nature est calme et majestueuse. + +Le depart s'execute dans les meilleures conditions, en presence d'une +foule completement etrangere aux manoeuvres aerostatiques. Elle manifeste +son etonnement par le silence et l'immobilite. Tous les spectateurs +ont les yeux fixes sur l'aerostat; quand il quitte terre, les tetes se +dressent, les bras se levent, les bouches sont beantes. + +Je ne me rappelle pas avoir jamais fait d'ascension dans des circonstances +si remarquables. Nous quittons lentement les prairies verdoyantes, les +lignes de peupliers qui les encadrent. Une legere vapeur, opaline, +diaphane, couvre ces richesses vegetales, avant que le manteau de la nuit +ne s'y etende. Une indicible fraicheur, odorante, penetrante, monte dans +l'air comme la plus suave emanation, elle nous enveloppe, jusqu'au moment +ou le _Jean-Bart_ s'enfonce dans la zone des nuages; jamais je n'avais +eprouve cette volupte secrete du voyage aerien, ce vertige merveilleux de +l'esprit qui s'abandonne a la nature. + +On croirait en se separant du plancher terrestre, qu'on y laisse quelque +chose de soi-meme, la partie physique, materielle: ce qu'on emporte +avec soi, c'est l'ideal. Lisez Goethe: le poete decrit quelque part, +l'impression qu'eprouve l'ame lorsqu'elle se separe du corps au moment du +trepas; il y a dans cette description poetique, imagee, ecrite en un style +puissant, quelque chose qui rappelle cet abandon des choses terrestres, +dans la nacelle de l'aerostat! + +Nous traversons comme la fleche le massif des nuages. Impression vraiment +curieuse. Pendant ce passage rapide, c'est une buee legere qui vous +entoure, une nebulosite semi-transparente. Puis au-dessus, c'est la +lumiere resplendissante, c'est le spectacle du soleil, qui lance ses +rayons ardents sur les montagnes de vapeurs, Alpes celestes aux mamelons +escarpes, arrondis. Sous les nuages, nous avons laisse la nature, +presque endormie, somnolente a l'heure du crepuscule. Au-dessus, nous la +retrouvons eveillee, pleine de vie, ivre de lumiere. Quels tons puissants +dans ces rayons qui s'echappent du soleil au declin, quand on les +contemple a la hauteur de trente pyramides! Quels reflets magiques +au milieu de ces vallees vaporeuses, aussi blanches que la neige des +montagnes, aussi etincelantes que des paillettes adamantines! + +Dans un de nos precedents voyages, nous avons pu montrer un spectacle +analogue a un navigateur qui avait sonde tous les coins du globe; juche +dans la nacelle, il admirait, muet d'etonnement. + +--J'ai vu, nous disait-il, le soleil se coucher au milieu des glaciers +polaires, se perdre dans la mer d'azur de la baie de San-Francisco, j'ai +vu les grandes scenes que la nature dessine au cap Horn, j'ai fait le tour +du monde, mais jamais pareille scene ne m'avait tant emu! + +Qu'on ne nous accuse pas d'enthousiasme facile, ou d'exageration. Quand +la nature se mele de faire du beau dans ce monde aerien, elle enfante +d'incomparables merveilles. La haut, il y a toute une revelation de +couleurs et de lumieres, qui defieront a jamais le pinceau des Michel-Ange +futurs aussi bien que la plume des Goethe de l'avenir. + +Peu a peu le soleil s'abaisse a l'horizon. Quand il va se noyer dans la +mer des nuages, il y jette ses derniers feux. L'immensite s'embrase, pour +s'eteindre tout a coup. + +Ces rayons ardents nous evitent de jeter du lest; mon frere retrace sur +son album aerostatique, ce tableau celeste aussi fidelement que crayon +peut le faire. Quant a moi je surveille l'aiguille du barometre. Le soleil +nous aspire, nous appelle a lui, et de couches d'air en couches d'air, +nous atteignons l'altitude de 3,200 metres. + +A 5 heures, l'obscurite est presque complete. Le froid ne tarde pas a +se faire sentir; aussi l'aerostat, plus impressionnable que l'organisme +humain, est brusquement saisi; son gaz se contracte, sa force +ascensionnelle diminue. Il descend avec une grande rapidite, revient en +vue de terre, ou le vent le jette sur la Seine, qu'il traverse lentement a +500 metres de haut. Bientot nous planons au-dessus d'une campagne couverte +d'arbres, comprise entre deux bras du fleuve. C'est la foret de Rouvray, +qui s'etend a nos pieds comme un immense tapis de verdure. + +Le vent parait avoir change de direction, il nous dirige vers l'Ocean. Ce +n'est pas encore dans l'enceinte des forts de Paris que nous toucherons +terre! Ayons le courage de faire contre fortune bon coeur, abandonnons nos +belles esperances, comptant bien les retrouver plus tard. + +Nous descendons si pres de terre que nos guide-ropes, longs de 200 metres, +touchent le sommet des arbres et impriment de violentes secousses a notre +nacelle. Nous entendons distinctement le frolement des cordes contre les +feuilles. Elles glissent dans les branches en imitant le murmure d'un +ruisseau qui coule sur un lit de cailloux. Quelquefois un bruit sec se +fait entendre; il est suivi d'un brusque soubresaut de l'aerostat; c'est +un de nos cables qui s'est enroule autour d'une branche qu'il a brisee +comme un fetu de paille. + +L'aspect de la foret est celui d'un immense lit de mousse, car vus d'en +haut, les arbres perdent leur grandeur, on n'en apercoit que les cimes. +On serait presque tente de sauter a pied joint sur ce duvet qui repose la +vue. Au milieu des bois quelques lueurs paraissent comme des etoiles qui +brilleraient en un ciel sombre. Ce sont des paysans qui allument la lampe +dans leur chaumiere. Se doutent-ils qu'un regard leur est lance du ciel? + +Nous ne voulons pas descendre au milieu de la foret, dans la crainte de +mettre en pieces le _Jean-Bart_. Quelques poignees de lest nous font +remonter a un demi kilometre dans l'air; mais voila qu'une circonstance +inattendue va prolonger malgre nous notre voyage, en nous entrainant +encore une fois dans les regions superieures. + +La lune vient de se lever au milieu de l'atmosphere. Elle dissipe les +vapeurs suspendues dans l'air; enleve-t-elle aussi l'humidite fixee +aux cordages, a l'etoffe du _Jean-Bart_? Nous le supposons, car nous +remontons, lentement il est vrai, mais sans jeter la moindre parcelle de +lest, a une hauteur de 2,400 metres. + +La scene qui s'offre a nos regards pour avoir change d'aspect n'en est +pas moins belle, moins saisissante. L'astre des nuits trone sous un dais +d'argent, forme par une voute de nuages etincelants. Jusqu'a perte de vue, +ses rayons caressent la surface des vapeurs atmospheriques, les decoupent +comme en ecailles irisees, et s'y refletent sur le fond obscur des regions +inferieures. Il fait ici un froid penetrant, intense, nous nous couvrons +de nos fourrures, mais nos pieds et nos mains sont litteralement geles. +L'action de l'abaissement de temperature se fait sentir d'autant plus +qu'il y a plus longtemps que nous sommes immobiles, nous finissons par +subir les epreuves d'un reel malaise. La lueur indecise de la lune lance +sur notre aerostat de faibles rayons qui ne suffisent plus a eclairer +notre barometre. Nous distinguons a peine son aiguille d'acier. +Navigateurs sans boussole, nous errons au hasard dans l'immensite de +l'atmosphere. + +A 9 heures, nous sommes revenus eu vue de terre; c'est encore un bras de +la Seine qui se deroule sous nos yeux, comme un serpent d'argent. A 400 +metres de haut, nous planons au-dessus du fleuve ou l'ombre du ballon +se decoupe en une grande tache noire. Sur l'autre rive, nous apercevons +encore un immense bouquet d'arbres, serres et touffus, ou pas une +clairiere ne se presente pour faciliter notre descente. C'est la foret de +Roumare. + +La nuit est venue, il faut absolument songer a la descente; mais ou +trouverons-nous une plaine hospitaliere pour jeter notre ancre? Voila la +Seine qui plus loin, revient sur ses pas, et, au dela, a perte de vue, une +foret plus vaste encore que les precedentes, semble nous defier de ses +cimes touffues et compactes. C'est la foret de Mauny.--Quelle luxuriante +campagne nous traversons du haut des airs, ou l'eau et la vegetation se +disputent la nature! quel pays riche et verdoyant! Mais quelle deplorable +contree pour le navigateur aerien, qui ne rencontre sous sa nacelle que +recifs, ecueils qui le menacent du naufrage! + +Semant du lest sur notre route, nous maintenons le _Jean-Bart_ a 300 +metres de haut. Nous epions une plaine, mais il n'y a sous nos pieds qu'un +amoncellement d'arbres repandus a profusion sur toute la campagne. Le vent +est calme, nous sillonnons l'espace avec une extreme lenteur. + +A 9 heures 30, nous sommes en vue d'un nouveau bras de Seine que le ballon +va traverser encore. L'esperance nous fait croire que sur l'autre versant, +une terre propice a la descente viendra preter son aide aux aeronautes. +Nous tombons de Charybde en Scylla. + +Le _Jean-Bart_ s'avance en droite ligne vers le milieu de la foret de +Bretonne, qui s'etend jusqu'a la mer, ou le vent nous dirige, et par +surcroit de malheur, les rives de la Seine sont herissees de hautes +falaises qui nous menacent. Traverser successivement quatre bras de Seine, +et trois forets, sans apercevoir un espace vide, c'est comme une fatalite +qui nous poursuit. Il n'y a peut-etre pas d'autres points du globe ou +pareil voyage pourrait se faire. Nous sommes a 100 metres de haut, le +ballon peut etre brise contre les rochers, s'il ne gravit pas les hautes +plages aeriennes. Mais s'il remonte, le vent le lancera sur la foret de +Bretonne, et le poussera jusqu'a la mer ou nous courrons grande chance +de nous perdre. Tout en faisant ces observations peu rassurantes, le +_Jean-Bart_ arrive au-dessus de la Seine, en vue de Jumiege. En cet +endroit le fleuve est d'une grande largeur, il s'etend comme un lac +immense dont les rayons lunaires font le plus admirable miroir. Le moment +de l'hesitation est passe, il faut prendre une resolution subite et +decisive. Le vent va nous lancer sur la rive opposee, contre une falaise +enorme; en un instant nous nous pendons a la corde de la soupape, elle +s'ouvre beante, fait entendre une musique etrange: c'est le gaz qui +s'echappe. Nous rendons la main, les clapets se ferment, avec un bruit +sonore qu'amplifie la rotondite de la sphere d'etoffe. Nous piquons une +tete dans la Seine, mais en aeronautes experts, nous avons calcule notre +chute. Nos cordes tombent dans l'eau, y glissent, et notre nacelle +s'arrete a 45 metres au-dessus du fleuve. Sachant imiter le mouvement de +l'oiseau qui se laisse tomber de haut, pour effleurer la surface liquide, +le _Jean-Bart_ a evite la noyade. + +La falaise est un ecran immense qui intercepte le vent, et l'air est si +calme au-dessus de la Seine, que notre ballon reste completement immobile +a quelques metres au-dessus du fleuve. Le courant frappe les cordes +trainantes, y clapote avec un leger bruissement; la lune eclaire le +globe aerien, qui, au milieu de ce tableau nocturne, offre un aspect +merveilleux. + +Nous entendons bientot des clameurs sur le rivage. Une foule de mariniers +sont venus, a l'approche de l'aerostat tombe des nues. Parmi les cris de +tous, on distingue quelques voix feminines qui se detachent de ce concert +humain, comme les flutes aigues d'un orchestre. + +--Si ce sont des Prussiens, dit l'une d'elles, nous allons les tenir, ils +ne nous echapperont pas! + +--Tirez les cordes, repondons-nous en criant de toute la force de nos +poumons. Amenez-les sur le rivage. + +Sur ces entrefaites une barque montee par quatre ou cinq hommes vient de +paraitre a la surface de l'eau. L'un d'eux nous crie qu'il arrive a notre +aide. + +Bientot en effet les rameurs nous ont rejoints au milieu du fleuve, ils +saisissent un de nos cables qu'ils amenent peniblement au rivage. On a +toutes les peines du monde a se faire entendre au milieu des clameurs. + +--Silence, silence, crions-nous avec le ton des huissiers a la Chambre, +ecoutez-nous!... + +Le bruit se calme en effet, et sur nos ordres, les mariniers que l'on +distingue difficilement au milieu de la nuit, tirent notre corde, mais ils +s'y pendent tous avec un enthousiasme qu'il est impossible de moderer. +Ils s'y cramponnent si brusquement dans leur ardeur, qu'ils impriment au +_Jean-Bart_ de terribles secousses. Nos protestations sont vaines. Il faut +nous contraindre a etre secoues dans la nacelle comme des feuilles de +salade qu'on egoutte dans un panier. + +En quelques minutes la nacelle a quitte la Seine, nous sommes suspendus +au-dessus des peupliers qui bordent le chemin de halage. Nous disons aux +mariniers de conduire le ballon dans un espace libre d'arbres. Ils se +mettent tous en marche aux cris du "_oh hisse!_" familier aux bateliers. +Notre ancre est encore pendante et s'accroche a un peuplier, d'ou il faut +la deloger. C'est tout un travail. Mais nous tranchons ce noeud gordien +comme l'aurait fait Alexandre lui-meme. Nous faisons tirer les cables +de l'aerostat, par nos remorqueurs, de toute la force de leurs biceps. +L'arbre cede et se casse, non sans une violente secousse de notre esquif. +Mais en vrais _loups d'air_, il ne faut pas regarder aux torgnioles! + +On arrive enfin au village d'Heurtrauville, dont les maisons assises +coquettement au pied d'une immense falaise, bordent le cours de la Seine. +L'aerostat est ramene a terre sur la berge, les sacs de lest vides sont +remplis de sable, on les entasse dans le panier d'osier, qu'ils rivent au +sol. Nous mettons pied a terre. + +Les femmes, qui nous prenaient pour des Prussiens, se sont vite detrompees +en nous entendant parler le langage qui leur est familier. Mais elles +se figurent maintenant que nous sommes envoyes par le gouvernement pour +enlever _leurs hommes_, et les enroler dans l'armee. Decidement ces braves +Normandes voient dans l'aerostat un oiseau de mauvais augure. Il parait +que nos mines ne sont pas trop suspectes, car nos explications ne tardent +pas a rassurer sur nos intentions la plus belle moitie du village +d'Heurtrauville. + +Voila un groupe de paysans qui s'avance avec la gravite de presidents de +cour. Ce sont des membres du conseil municipal precedes de M. le maire. +Ils nous demandent nos papiers. Braves gens les Normands, mais un peu +mefiants. L'un d'eux prend connaissance des pieces qui nous ont ete +donnees par le gouvernement, il les examine avec le serieux d'un changeur +qui flairerait un faux billet de banque. + +--C'est bien, Messieurs, nous sommes a votre disposition. + +Nous demandons un piquet de six gardes nationaux pour etre de faction +pendant la nuit autour du ballon, pour empecher les fumeurs d'y mettre le +feu, et les curieux de s'en approcher. + +M. le maire donne ses ordres au commandant de place. Il nous conduit +ensuite au _Grand-Hotel_ de la localite. C'est une humble chaumiere, un +cabaret de village, tres propret, fort bien tenu. La patronne nous fait +les honneurs avec une bonne grace, ma foi! charmante. Elle nous offre sa +chambre, pour passer la nuit. De grand coeur nous la remercions, heureux +de trouver un lit pour nous reposer de nos fatigues et de nos emotions. + +Nous dinons dans ce cabaret avec un appetit tout aerien. Mon frere et moi +nous repondons aux questions des curieux, faisant l'un et l'autre de la +propagande aerostatique. + +--C'est egal, dit un vieux malin, quel fier toupet vous avez pour vous +promener dans les nuages, avec une telle machine. Bonte divine! il faut +avoir envie de voir la lune pour monter si haut. + +La conversation ne tarde pas a s'engager sur la politique. La nouvelle de +la levee des hommes maries n'est pas recue ici avec tout le patriotisme +qu'on pourrait attendre. Cependant quelques hommes sont resolus, et dans +leur langage un peu rude, font preuve d'energie, de courage. + +--Qu'ils y viennent donc ici, les Prussiens, avec nos falaises nous ne les +craignons pas! + +Mais ceux-la malheureusement sont rares, d'autres bien plus nombreux +protestent contre cette ardeur belliqueuse. + +--Il n'y a rien a faire, allez, mes enfants! Les Prussiens sont plus +malins que nous. S'ils viennent ici, pourvu que nous leur donnions a +manger et a boire, ils ne nous feront pas de mal. A quoi bon faire bruler +nos maisons, et nous faire etrangler! Nous serons bien avances apres. + +On a beau dire que ce langage est indigne, que l'Alsace et la Lorraine, +provinces francaises comme la Normandie, sont envahies, qu'il faut +secourir ses freres, ces raisonnements n'entrent pas dans la tete des +paysans qui ne voient dans la France que leur toit, leur femme, leurs +enfants et surtout la vente de leurs produits. + +--Que diriez-vous, braves Normands, si votre pays devaste etait en proie +aux brigandages de l'ennemi et que toute la France vous abandonne? + +--Ah ben! Monsieur! je ne suis pas assez savant pour repondre a vos beaux +discours, mais si les Prussiens viennent chez moi, je leur offrirai un bon +souper. Je ne connais que ca. + +Apres notre repas, un des plus anciens membres du conseil municipal +nous invite a venir chez lui. Nous acceptons, et nous sommes contraints +d'avaler un grand verre de cidre.--Nous n'avons pas la moindre soif, mais +comment refuser de trinquer avec une des autorites du pays? Notre hote est +un vieux finot, qui n'aime pas le gouvernement, mais il deteste surtout +de tout coeur le maire d'Heurtrauville, le "maire de Gambetta" comme il +l'appelle. + +--Dans le pays, nous avions d'honnetes gens pour nous diriger, c'est bien +autre chose a present. Not' maire, voyez-vous bien, messieurs, il ne vaut +pas ca.... Et le vieux faisait claquer l'ongle de son pouce contre ses +dents, d'un air expressif. + +Ne croyez pas qu'il y ait seulement des nuages et des clairs de lune a +observer en ballon.--Le touriste aerien peut faire en route ample moisson +d'observations philosophiques et sociales, car je ne sais par quel +enchantement, partout ou il passe, il est recu comme un personnage. On +l'accueille, on lui conte ses peines et ses joies, toutes les portes lui +sont ouvertes, et s'il est _bon enfant_, les coeurs ne tardent pas a +imiter les portes. Que ne ferait pas un Aroun-al-Raschild, s'il visitait +ses provinces dans la nacelle d'un ballon! Que de verites apparaitraient +a ses yeux sous une forme saisissante! que d'abus a chatier, que de +bienfaits a repandre, il trouverait en route! Pour ma part, toutes les +fois que je suis descendu des plages aeriennes j'ai toujours pris plaisir +a m'asseoir au seuil de Jacques Bonhomme. Lui ai-je appris grand'chose? +je l'ignore, mais il m'a toujours donne, le verre en main, de precieux +enseignements! + +A 11 heures du soir, nous allons dire bonsoir a notre _Jean-Bart_.--Il +est la, sur le bord de l'eau, et reluit au clair de lune. Quatre +factionnaires, l'arme sur l'epaule, montent la garde. Ils ont de grandes +houppelandes, et le bonnet de coton traditionnel, perche sur leurs tetes +normandes, remplace le casque ou le kepi. Je ne me permettrai jamais de +railler la garde nationale d'Heurtrauville; aussi je garde mon serieux, +tandis que j'apercois mon frere, cache derriere une muraille comme un +malfaiteur. Sans etre vu, il fixe sur le papier l'image fidele des quatre +plus beaux bonnets de coton qu'on puisse rencontrer chez les defenseurs de +la patrie. + +A trois heures du matin, nous sommes reveilles en sursaut, le ballon en +grande partie degonfle fait voile sous l'effort du vent qui s'est leve. Il +menace de se fendre contre un toit.--Un de nos factionnaires nous appelle +a la hate. + +Le gaz s'est echappe par les fentes mal jointes de la soupape. Il est bien +a regretter que l'on ait fabrique a Paris des ballons munis d'appareils +si grossiers.--Les clapets, une fois ouverts, ne se referment plus +qu'imparfaitement, car ils ont fait tomber le lut grossier qui bouche les +joints, souvent tres-distants, quand le bois a travaille. Que n'a-t-on pas +faconne d'autres soupapes, il aurait ete si simple de perfectionner dans +ses details le navire aerien. Mais il aurait fallu compter sans l'habitude +et la routine.--O routine, sainte routine, que de proselytes se +prosternent devant toi dans le pays de France! Je sais bien que la +hate d'une construction faite a Paris dans des circonstances tout +exceptionnelles, plaide les circonstances attenuantes. Mais notre +ballon n'en a pas moins bel et bien perdu en quelques heures le gaz qui +l'emplissait. Il etait reste gonfle deux jours et deux nuits, quand on +n'avait pas encore ouvert sa soupape. + +Au lever du jour le _Jean-Bart_, separe de son filet, est plie dans la +nacelle. Apres renseignements, le plus sur chemin pour retourner a Rouen +avec un ballot de 500 kilog. est la Seine. Nous prendrons un des bateaux a +vapeur du touage qui passe a 11 heures. + +Les gardes nationaux, qui ont fait leur devoir, peuvent rentrer dans leurs +foyers, je les remercie de leur aide obligeante. Mais voila que l'un d'eux +se detache du groupe et me demande un pourboire.--Un pourboire, grand +Dieu! on n'a donc pas lu nos lettres de requisitions, la force armee +doit nous preter son aide. Paye-t-on le soldat sur le champ de bataille? +Paye-t-on le factionnaire qui monte sa garde? + +Bientot le maire s'avance, je m'adresse a lui. + +--Mon Dieu, me dit-il, ces braves gens ne sont pas habitues au service +militaire, ils ont _travaille_ toute la nuit, ils sont dix: Cela vaut bien +trente francs. + +--Toi, mon ami, pensai-je, tu veux faire de la popularite. Ma foi, soyons +genereux. Je transige pour vingt francs que je donne aux gardes nationaux. + +Je pensais bien que l'histoire en finirait la, malgre son etrangete. Mais +je comptais sans le vieux conseiller municipal qui avait assiste a cette +scene. Il se chargea d'en faire jaser dans son Landerneau.... + +Huit jours apres cette aventure, je recevais a Rouen un envoye du conseil +municipal d'Heurtrauville. + +--Monsieur, me dit-il, le conseil municipal, apres avoir entendu la +reclamation d'un de ses membres, a blame tres-energiquement la conduite +du maire, qui vous a demande un salaire pour quelques-uns de nos +compatriotes.--Le conseil municipal n'a pas voulu qu'on puisse dire que +des Francais aient ete payes pour un service qu'ils doivent gratuitement +a l'Etat, il a decide qu'on voterait les fonds necessaires a votre +remboursement. Voila vingt francs que je vous apporte, avec toutes nos +excuses. + +A 10 heures du matin, le _Jean-Bart_ est hisse a bord d'un chaland que le +vapeur du touage va remorquer a Rouen. Le capitaine nous fait dejeuner +abord, et dans une cabine a peine grande comme la moitie d'une commode, +nous faisons la cuisine nous-memes. Mon frere confectionne une magnifique +omelette aux oignons, je surveille la cuisson d'un lievre. + +Bientot le toueur passe, nous accroche a lui, il siffle, il part. Pendant +sept heures, nous voyageons au milieu de la Seine, admirant ses rivages +vraiment grandiose, ou de belles falaises, couvertes de verdure, +encaissent le lit du fleuve.--Nous revenons a Rouen, non sans depit, mais +nous nous consolons en pensant que les deux voyages que nous venons de +faire n'ont pas ete inutiles a notre entreprise. Ils nous ont montre +l'aspect du pays que nous devons traverser pour rentrer a Paris, ils nous +ont initie au louvoiement aerien, au transport terrestre du ballon captif. +Pour reussir, il faudra sans doute renouveler frequemment les ascensions +jusqu'a ce que le dieu des airs nous favorise, jusqu'a ce qu'il nous +envoie un vent bien franc, bien rapide, nous poussant en droite ligne dans +la direction de Paris. + +_11 novembre_.--Nous trouvons a Rouen un excellent accueil. On nous +felicite, on plaint nos malheurs. Les journaux que nous lisons parlent de +nos voyages. Mais ils ont commis une singuliere balourdise. Ils ont fait +descendre les _freres Tissandier_ a Jumiege, en Belgique! + +Le soir, une depeche du gouvernement est placardee a l'Hotel-de-Ville. +C'est la victoire de Coulmiers, la reprise d'Orleans qui nous sont +annoncees. L'enthousiasme ici est enorme. On a presque envie d'illuminer. + +_Dimanche 13_.--Nous avons repare hier les avaries du _Jean-Bart_. Nous +le reportons sur le lieu de gonflement. Quand le bon vent soufflera, nous +l'emplirons de gaz immediatement. Mais une depeche de l'Observatoire nous +annonce que le temps n'est pas favorable, que le vent sud-ouest actuel a +chance de souffler longtemps! + +_Lundi 14_.--Vent sud-ouest violent et rapide. Temps brumeux. On parle ici +d'un mouvement de l'armee de Bretagne commandee par M. de Keratry. + +_Mardi 15_.--Pluie battante. Vent sud-ouest. Notre _Jean-Bart_, malgre les +baches qui le couvrent est inonde. Il faudra le ventiler et le revernir. + +Le directeur du telegraphe nous offre de faire passer une lettre a Paris +par un courrier, a pied: c'est une bonne fortune.--Nous ecrivons quelques +lignes a notre frere aine, qui doit etre actuellement dans les bataillons +de marche. + +Nous voyons ce brave courrier, qui a deja fait une tentative, mais a pied, +il a echoue comme nous en ballon. Les Prussiens l'ont arrete et l'ont +fouille, nu comme ver. Sa depeche etait cachee dans la semelle de ses +souliers, qu'il avait choisis perces et vieux, car s'ils avaient ete +neufs, on n'aurait pas manque de les lui prendre[6]. + +[Note 6: Ce courrier n'a pas reussi, comme je l'ai su plus tard.] + +Nous nous disposons a revernir le _Jean-Bart_ aujourd'hui, mais les +circonstances doivent nous faire abandonner nos projets qui n'ont nulle +part ete tentes par d'autres, a notre grand regret. Ils auraient sans +doute conduit au resultat voulu, s'ils s'etaient renouveles, mais comme +nous l'avons deja dit, on nous a laisses seuls a Rouen, tandis qu'il +aurait fallu placer des stations de depart tout autour de Paris. + +Le service des ballons-poste est definitivement cree a Paris; depuis notre +sejour a Rouen, quatorze ballons sont sortis de la capitale, et parmi +ceux-la on cite le voyage fantastique de M. Rolier a Christiania! Les +pigeons voyageurs rentrent a Paris, aujourd'hui le retour d'un ballon dans +l'enceinte assiegee n'offre plus une si grande importance. + +En outre notre armee de la Loire vient de chasser l'ennemi d'Orleans qu'il +avait envahi. Toute la France fremit de joie, d'esperance a la nouvelle +de la victoire de Coulmiers. C'est sur les bords de la Loire que vont se +porter les efforts de tous. On songe aux aeronautes, aux ballons captifs +comme eclaireurs de nos armees. Le ministre de la guerre se rappelle enfin +Coutelle et les aerostiers militaires de la premiere Republique. Mon frere +et moi, nous sommes appeles a Orleans avec le _Jean-Bart_. + +_Vendredi 18_.--Nous partons de Rouen a 11 heures du matin. Nous +n'arrivons a Tours qu'apres 24 heures de voyage. + +En wagon, nos compagnons de route sont des officiers francais echappes de +Metz et de Mayence. Leur indignation contre Bazaine est extreme. Ils ne +doutent pas un instant de la trahison. + +La deuxieme partie du trajet se passe en compagnie de deux Espagnols qui +reviennent de Londres. + +--Les Anglais, nous disent-ils, sont dans un etat de surexcitation +indicible contre la Russie qui veut dechirer ses traites.--Ils +applaudissent pour la France.--A l'Alhambra, on chante tous les soirs la +_Marseillaise_, le _Rhin Allemand_ et on crie _Vive la Republique_ en +francais! + +Mais ces manifestations anglaises ne sauraient plus toucher aucun +Francais. Elles sont trop tardives et trop interessees! + + + +DEUXIEME PARTIE + +LES AEROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMEE DE LA LOIRE. + + + + +I + + +Le ballon "la _Ville de Langres_."--Premieres experiences d'aerostation +militaire a Gidy.--La telegraphie aerienne.--Le _Jean-Bart_ a +Orleans.--Anecdotes sur les Prussiens. + +Du 16 au 29 novembre 1870. + +Avant notre arrivee a Orleans, le gouvernement de Tours avait deja +organise une premiere equipe d'aerostiers destines a surveiller les +mouvements de l'ennemi, soit avant l'attaque, soit pendant la bataille. + +--Nous sommes toujours surpris a l'improviste, se disait-on; comment ne +pas profiter de ces ballons, observatoires aeriens qui, a 300 metres de +haut, ouvrent au regard une campagne de plusieurs lieues d'etendue? Un +ballon captif au milieu du camp francais sera pour le soldat un objet de +distraction et de securite tout a la fois. Quelle ne sera pas sa confiance +quand il verra qu'une sentinelle aerienne veille sur lui a la hauteur +de plusieurs pyramides? De quelles ressources ne seront pas des ballons +captifs au milieu de la melee du combat? Un officier d'etat major juche +dans la nacelle pourra devoiler les manoeuvres de l'ennemi, signaler les +mouvements tournants. Plus de soixante-dix ans se sont ecoules, depuis le +jour ou Coutelle, du haut des airs, contribuait par ses renseignements a +la defaite des ennemis. Pourquoi nos aeronautes ne contempleraient-ils pas +une nouvelle victoire de Fleurus? + +Aussi ne negligea-t-on rien pour organiser un service regulier de ballons +captifs, et pendant nos expeditions de Rouen, Duruof et Bertaux, assistes +des marins Jossec, Labadie, Herve et Guillaume, sortis de Paris en ballon, +avaient ete envoyes a Orleans avec le ballon de soie fabrique a Tours.--Ce +ballon avait ete baptise la _Ville de Langres_. M. Steenackers avait +tenu a ce nom, c'etait un hommage qu'il rendait a ses electeurs de la +Haute-Marne. + +Mon ami Bertaux a bien voulu me communiquer le recit des experiences +preliminaires executees a Orleans avant notre arrivee; je dois les resumer +ici, car elles offrent un interet reel. + +C'est le mardi 16 novembre que fut gonfle pour la premiere fois le +ballon la _Ville de Langres_. Des le matin le gaz de l'usine d'Orleans +arrondissait les flancs de l'aerostat. A 1 heure precise, deux marins +montent dans la nacelle, attachent au cercle quatre cables de 50 metres de +haut que retiennent 150 hommes du 39e de ligne. Ils se font elever a 30 +metres de haut environ, et, fouette, cocher! le ballon se met en marche +remorque par les braves soldats. + +La _Ville de Langres_ sur son chemin rencontre des obstacles, des ponts ou +les soldats sont obliges de se reunir en un seul groupe qui n'offre +plus alors qu'un point d'attache unique et moins equilibre, des fils +telegraphiques, le desespoir des aerostiers obliges de se faire hisser +dans l'air, et de jeter des cables au-dessus des poteaux. Heureusement le +temps est calme; le voyage s'effectue dans de bonnes conditions. Apres +deux heures de marche l'aerostat arrive a Saran pres Cercotte, sur les +derrieres de l'armee francaise. Il est 3 heures, l'equipe se met en mesure +de faire une premiere ascension d'essai. + +On installe a terre des plateaux de bois charges de pierres, et munis de +deux poulies solides, autour desquelles glissent les cables destines a +retenir au sol l'aerostat. A chaque corde une trentaine de soldats font la +manoeuvre. Suivant qu'ils laissent filer la corde ou qu'ils la tirent, le +ballon convenablement leste monte ou descend. + +La premiere ascension s'execute dans de bonnes conditions a 200 metres +de haut, et de cette hauteur, qui est celle de trois tours de Notre-Dame +superposees, on a sous les yeux un vaste et splendide horizon. + +Apres cette experience, une estafette accourt, c'est un aide de camp +du general d'Aurelies de Paladine dont le quartier general est a +Saint-Peravy; il vient savoir d'ou est parti ce ballon qu'il croit +libre; le chef de l'armee de la Loire n'a pas encore ete prevenu par le +gouvernement de l'arrivee des aerostiers militaires. + +Pendant que des employes du telegraphe envoyes par M. Steenackers +s'occupent des demarches a faire aupres du general, l'aerostat captif +continue le lendemain ses ascensions. M. Bertaux s'eleve a 180 metres +de haut, avec M. Regnault, employe du telegraphe. Un appareil Morse est +installe dans la nacelle, le fil telegraphique descend jusqu'a terre et +communique a un autre fil qui va jusqu'a Tours. + +Suspendus au milieu des airs en presence de l'armee francaise, les +aeronautes correspondent par l'electricite avec le gouvernement de Tours. +Voici la depeche qu'ils envoient au directeur des telegraphes: + +--Nous sommes en l'air a 180 metres de haut, nous decouvrons fort bien la +plaine, mais un brouillard epais nous cache la foret. Nous recommencerons +experience par temps plus clair. + +Vingt minutes apres, le ballon plane toujours dans l'espace retenu a la +meme hauteur par ses deux cordes; l'appareil Morse s'agite, c'est une +reponse qui vient de Tours. + +--Nous vous felicitons, repete l'appareil electrique, tenez-nous au +courant de tous vos essais. + +Le temps est calme, l'air est presque immobile, les ascensions se +succedent ce jour-la jusqu'a six fois. M. Aubry, chef de la mission +telegraphique a l'armee de la Loire, un capitaine d'etat-major montent a +tour de role et paraissent ravis de leurs impressions aeriennes. + +Le 19 novembre, on a recu l'ordre de porter le ballon en avant jusqu'a +Gidy, au milieu du camp francais. Mais il est neuf et a perdu du gaz, il a +besoin de recevoir une nouvelle couche de vernis. Duruof prend le parti de +degonfler le ballon, de le reporter a Orleans ou il est reverni sur toutes +ses cotes. Le 20, la _Ville de Langres_, bien impermeable, est regonfle, +mais le vent violent souffle par rafales et le transport est penible. +Malgre les lenteurs de la marche, malgre des difficultes de toutes sortes, +l'aerostat, a la nuit tombante, arrive enfin au milieu du camp francais a +Gidy. + +Il est impossible de decrire l'enthousiasme des soldats a la vue de +ce merveilleux appareil si nouveau pour eux; ils se precipitent a sa +rencontre et poussent des clameurs de joie, comme pour feliciter le +nouveau factionnaire qui va monter la garde a 200 metres au-dessus de +leurs tetes. C'est bien autre chose encore quand, le lundi 21, ils voient +l'aerostat s'elever dans les airs: nos braves soldats ne se tiennent plus +de joie, c'est comme une fete dans tout le camp. Un officier d'etat-major +monte dans la nacelle et ne parait que fort mediocrement rassure. + +--Je veux descendre, dit-il, a quarante metres de haut, jetez du lest, +criait-il a l'aeronaute. + +Or, on jette du lest, comme chacun sait, pour monter et non pour revenir +a terre; mais il parait qu'on peut etre tout a la fois un excellent +militaire et un tres-mauvais aeronaute. Cette ascension, au reste, etait +assez emouvante, le vent etait vif et la machine aerienne se penchait +frequemment a terre, oscillant au bout de son cable a la facon d'un grand +pendule retourne. Dans la nuit, l'air devient menacant, une veritable +tempete se met a souffler, et le ballon, malgre sa solidite, ne peut +resister a l'effort de l'ouragan. Le cercle de bois, qui craque comme la +mature d'un navire pendant la tourmente, vole en eclats; le ballon, qui +n'a plus de point d'attache suffisant, va etre enleve. Duruof et les +marins se jettent sur la corde de soupape et degonflent la _Ville de +Langres_. + +C'est ce jour-la meme que nous arrivons a Orleans, mon frere et moi, avec +le ballon le _Jean-Bart_. L'accident qu'on nous raconte ne decourage +personne, nous sommes tous decides a recommencer ces tentatives avec le +meme enthousiasme, la meme ardeur. + +Deux jours apres, le ballon la _Ville de Langres_, remis en etat, etait +gonfle et transporte a quatre kilometres d'Orleans, sur la pelouse du +chateau du Colombier, devenu, comme nous le verrons plus tard, le quartier +central des aerostiers militaires. On devait rester la en attendant les +ordres du general en chef de l'armee de la Loire. + +_Lundi 21 novembre_.--On se met en mesure de ventiler et de vernir le +_Jean-Bart_. Pendant que mon frere commence cette besogne avec les marins +Jossec et Guillaume, je cours la ville pour m'assurer du gaz propre au +gonflement et faire l'acquisition des cordes necessaires aux ascensions +captives. + +Ca et la, en chemin, je cause et je fais une moisson d'anecdotes sur +l'invasion prussienne des premiers jours de novembre. C'est un brave +cordier du faubourg Banier, qui, le premier, me raconte ses emotions. Il a +la physionomie d'un bon vieillard, d'un honnete commercant; je n'oublierai +jamais l'emotion, l'indignation de son recit. + +--"Oh! monsieur, quels gueux, quels miserables que ces soldats barbares! +Ils etaient dix-sept dans mon magasin, couchant les uns sur les autres, +sales comme des pourceaux. A l'heure des repas, il fallait les regorger +de vivres, et ma pauvre femme etait obligee de remplir de cafe toute une +enorme soupiere, ou s'entassait ma provision de sucre. S'ils n'etaient pas +servis en toute hate, ces soldats me menacaient; l'un d'eux, monsieur, osa +lever la main sur moi. Le rouge de la honte et de l'indignation me monta +au visage. Mais que faire contre la force brutale? Ce sont toutefois de +ces injures que l'on n'oublie pas. Je dois dire, cependant, que quand on +menacait les Prussiens de leurs chefs, ils se tenaient tranquilles. +Une simple reclamation faite a un sergent les faisait trembler. Et les +requisitions, monsieur! quelle ruine pour notre malheureuse ville! Les +Prussiens sont venus me prendre toutes mes cordes et ils me donnaient en +raillant un bon a payer pour la mairie. + +Un jour, ils denichent une provision de cordes qu'ils veulent me prendre +pour leurs attelages. Cette fois je n'y tiens plus, c'est la troisieme +fois qu'on me vole. Je m'arme de resolution et je demande une audience au +general Von der Tann. Je suis recu par un colonel, son chef d'etat-major, +je crois. + +--Que me voulez-vous? me dit cet officier d'un ton bourru. + +--Je viens reclamer, protester contre les vols dont je suis l'objet. Toute +ma provision de cordes, toute ma fortune est devalisee pas vos soldats. + +--Oh la! mon bonhomme, ne le prenez pas trop haut avec moi. Mais, +dites-moi, n'avez-vous pas de lettres de requisition qui vous sont +donnees? Apres notre depart, c'est la ville qui vous reglera notre compte. + +--Tout cela est tres-bien, mais pourra-t-on me payer? + +--Oh! cela ne me regarde pas, je suis en regle avec vous, allez-vous-en. + +Au moment ou je partais, l'officier prussien se ravise et m'appelle. + +--J'ai une idee, me dit-il; si le maire d'Orleans ne veut pas vous +payer, vous m'apporterez deux metres de corde avec laquelle je le ferai +pendre.--Je me sauve, entendant les eclats de rire du colonel qui a sans +doute trouve sa plaisanterie tres-fine et tres-spirituelle." + +Le brave cordier continue son recit, et sa femme qui l'ecoute les larmes +aux yeux, ne tarde pas a prendre part a la conversation. + +--Heureusement nous en sommes debarrasses, de ces Prussiens, dit-elle, +ils ne reviendront plus maintenant, ces maudits Allemands, car nous avons +autour de nous les soldats de Coulmiers. Oh! comme ils s'en allaient +piteux et tristes, les bataillons bavarois; ils ne s'attendaient pas a +etre chasses de notre ville par l'armee de la Loire dont ils se riaient +tout haut. En quittant Orleans, Von der Tann dit au prefet d'un air +gouailleur: + +--Au revoir, monsieur le prefet, sans adieu, car je reviendrai bientot. + +--Mais il ne reviendra pas, ajouta la brave femme. + +Et toute l'armee, tout Orleans, toute la France disait alors: il ne +reviendra pas. + +Helas! il n'est que trop bien revenu pour frapper Orleans de nouveaux +malheurs et de nouvelles ruines. + +Il faut avoir vu l'occupation prussienne pour se douter des desespoirs, +des haines qu'elle souleve sur son passage. Les maisons du faubourg +Banier etaient pillees, et chacun, accable de soldats a nourrir et de +requisitions a payer, voyait la ruine venir de jour en jour. + +C'etait en outre de perpetuelles taquineries. Les Prussiens etaient +furieux de l'accueil qui leur etait fait. Ils auraient voulu, ces +Teutons barbares, qu'on les recut a bras ouverts; ils s'etonnaient qu'on +n'applaudit pas a leur passage, et que les dames en toilettes elegantes ne +vinssent pas ecouter la musique militaire qu'ils faisaient entendre sur la +place Jeanne d'Arc. + +Tout le monde etait en deuil, les rues etaient desertes. Le soir, nul ne +pouvait circuler dans la ville sans tenir une lanterne a la main. Quelques +jeunes gens s'amusaient a attacher des lanternes venitiennes aux pans de +leurs habits, comme pour gouailler ces ordonnances ridicules de l'autorite +prussienne. Mais Von der Tann ne goutait pas la plaisanterie, il fallait +ceder, sous les ordres des barbares, cacher sa haine et son indignation au +plus profond de son coeur. + + * * * * * + +_Mardi 29 novembre_.--Des six heures du matin, nous commencons le +gonflement du _Jean-Bart_, qui convenablement plie depuis la veille, +attend sa ration de gaz. Notre chef d'equipe Jossec, un marin breton, +a tout _pare_, suivant son expression navale, avec le plus grand soin; +l'operation s'execute dans les meilleures conditions. A deux heures de +l'apres-midi, le _Jean-Bart_ arrondi, frais verni, brille au soleil comme +une enorme pomme de rainette. Il tend ses cables avec force et ne demande +qu'a voltiger dans les nuages, mais il est cloue au rivage terrestre par +des poids qui defient sa force ascensionnelle. + +Ce n'a pas ete sans peine que nous avons obtenu les requisitions +necessaires a la fourniture du gaz; il a fallu aller voir le prefet, le +maire, toutes les autorites; selon l'excellent usage administratif, ces +fonctionnaires ont entrave nos projets d'une foule de petits obstacles +qui, reunis, deviennent des montagnes a soulever. Mais nos campagnes +aerostatiques faites sous l'Empire nous ont familiarises avec les +difficultes administratives, nous savons amadouer le garcon de bureau, +qui consent a nous ouvrir le sanctuaire du secretaire, d'ou il n'y a plus +qu'un pas a franchir pour penetrer chez le maitre. Celui-ci, prefet ou +maire, ne manque pas de froncer le sourcil a notre demande de gaz; malgre +les papiers dont nous sommes munis, malgre l'utilite incontestable de +notre mission, malgre l'urgence commandee par les circonstances, son +devoir d'administrateur devoue lui impose des difficultes, qu'il trouve +toujours. + +--C'est tres-grave, messieurs; qui payera le gaz? Est-ce la guerre, est-ce +le departement? Revenez dans une heure. Je vais etudier la question avant +de vous donner la requisition necessaire. + +On revient une heure apres, trop heureux si l'on peut penetrer dans le +cabinet du fonctionnaire. Il n'a nullement songe a votre affaire, il y +repond en homme qui l'a meditee. Il trouve la bien des irregularites, +mais, en vrai patriote, il vous donne l'ordre demande. N'aurait-t-il +pas ete bien plus simple de le donner de suite? Les saintes regles de +l'administration s'y opposent. + +A midi le _Jean-Bart_ va se mettre en marche. Jossec, et son compagnon +Guillaume, regardent le ballon avec admiration. Tous deux sont sortis de +Paris en ballon, sans avoir auparavant jamais vu l'admirable appareil +du au genie des Montgolfier. Ils ont deja brave la tempete et les vents +furieux, mais l'aerostat leur a laisse un souvenir plus profond que celui +du navire. Ils nous ont parle avec enthousiasme de leur premier voyage +aerien; en hommes energiques et devoues, ils sont devenus les plus chauds +partisans de la navigation aerienne. + +--Ah! Monsieur, me disait Jossec, quelle difference entre le ballon et le +vaisseau!--Il n'y a plus dans la nacelle aerienne ni vent, ni roulis, +ni tangage, et rien a faire qu'a admirer le ciel. Je veux renoncer a la +marine et me faire aeronaute. + +Mais le brave Jossec parlait des ascensions en ballon libre, il n'avait +pas encore goute du ballon captif, il devait voir que le voyage est moins +agreable, et herisse de difficultes sans nombre. + +Bientot tout est pret pour le depart, il faut nous rendre avec notre +aerostat gonfle au chateau du Colombier, a cote du ballon la _Ville de +Langres_, et la nous attendrons les ordres. Quatre cordes sont fixees au +cercle du ballon. Cent cinquante mobiles empoignent chacune d'elles. Je +monte dans la nacelle avec Jossec, mon frere reste a terre pour commander +la marche. Nous vidons par dessus bord un assez grand nombre de sacs de +lest, jusqu'a ce que le _Jean-Bart_ s'eleve; il monte lentement a 40 +metres de haut ou il est retenu par ses quatre cables, a l'extremite +desquels sont pendues des grappes humaines. Le ballon se penche a droite +et a gauche sous l'effort de la brise. Pauvre aerostat! Fils de l'air; ami +des nuages floconneux, le voila rive au plancher terrestre, il fait crier +ses cordages et semble souffrir de cette captivite, dont il se plaint par +le gemissement de la nacelle, tiree dans tous les sens. + +Les mobiles atteles aux cordes remorquent le ballon dans la direction +voulue; c'est merveille de voir cette promenade que nous executons a 30 +metres au-dessus des toits. Jossec et moi, nous sommes berces dans l'air, +comme a l'avant d'un navire. Ce mouvement de va-et-vient nous donnerait +le mal de mer si nous n'avions le pied aussi marin qu'aeronautique.--Les +habitants d'Orleans qui se sont reunis a la hate autour de nous, nous +regardent avec admiration, et montrent, par leur air ebahi, que ce moyen +de transport leur est completement inconnu. Ne croyez pas que le ballon +reste a la meme hauteur au bout de ses cordes, le vent le fait osciller a +la facon d'un grand pendule retourne; il pique une tete jusqu'a proximite +des toits, pour bondir a 40 metres; quelquefois le mouvement d'oscillation +est tel que l'aerostat souleve de terra une corde entiere, avec les +mobiles qui y sont pendus. Ceux-ci sont ravis de cette besogne si nouvelle +pour eux; ils ont les biceps tendus, et attraperont de bonnes courbatures; +ils recoivent quelquefois des horions, sont jetes par terre au milieu des +eclats de rire de leurs compagnons, mais tout cela n'est-il pas cent +fois preferable aux obus et aux boites a mitraille? Pour le moment ces +amabilites prussiennes ne sont pas a craindre. Vive la manoeuvre du ballon +captif! elle vaut mieux que celle du chassepot sous le feu des batteries +ennemies. Mais ne nous felicitons pas trop a l'avance, l'heure du danger +sonnera peut-etre aussi pour nous! + +Si le transport en ballon captif est pittoresque, curieux et dramatique, +il faut avouer qu'il est d'une lenteur vraiment desesperante. Nous avons +a passer le chemin de fer et les fils telegraphiques, c'est un travail de +Romain. Il faut retenir le ballon par deux cordes seulement, en jeter deux +autres au-dessus des fils, que nos hommes saisissent, recommencer une +seconde fois la meme manoeuvre. Il faut avoir soin, pendant cette +operation delicate, que les mobiles ne lachent pas prise tous a la fois, +car le _Jean-Bart_ ne serait pas long a bondir a 2 ou 3,000 metres de +haut, abandonnant et les Prussiens, et l'armee de la Loire. Nous venons a +bout du passage de notre Rubicon et nous continuons notre route au-dessus +des champs herisses d'echalas de vignes. Le vent qui est vif nous est +contraire, il frappe le ballon sur une surface de 400 metres carres, voile +enorme d'une force surprenante, aussi nos pauvres mobiles depensent toute +leur force pour nous trainer avec la vitesse d'une tortue. Il y a une +heure que nous marchons et nous n'avons fait que deux kilometres! Nous +sommes a moitie chemin.... Arretons-nous quelques moments au milieu de +cette verte prairie. "Oh hisse! larguez les cordages!" Le ballon descend +lentement et vient se reposer mollement sur un tapis de verdure, ou nous +faisons la sieste pendant un bon quart d'heure. + +Il fait un froid de loup dans la nacelle, mon frere et le marin Guillaume +nous y remplacent; bientot le ballon reprend sa marche avec une lenteur +plus grande encore, car l'ardeur de nos moblots s'est ralentie; les cris +et les rires sont plus rares, voila deja quelques trainards qui ne veulent +plus rien trainer du tout. Je fais reprendre les cordes a ces paresseux +qui se font un peu tirer l'oreille, et qui ne se mettent a l'oeuvre +qu'avec un enthousiasme bien modere. Quoi qu'il en soit, nous arrivons au +chateau du Colombier. Le ballon passe sans encombre au-dessus d'un rideau +d'arbres qui entoure une vaste pelouse ou le ballon la _Ville de Langres_ +est deja pose. + +La nacelle ramenee a terre est remplie de sacs de lest pleins de terre, +et de grosses pierres qu'on y entasse. Le _Jean-Bart_ ainsi charge peut +passer la nuit sans qu'il y ait crainte de le voir s'envoler. + +Nous allons prendre possession des chambres qui nous sont reservees dans +le chateau ou Duruof et des employes du telegraphe sont deja installes; +cette habitation est devenue le quartier general des aerostiers +militaires. + +Quel ne serait pas l'etonnement du proprietaire s'il voyait le sans-gene +avec lequel on couche dans ses lits! Mais quelle ne serait pas surtout sa +douleur, s'il savait comment les Prussiens, qui ont passe par la avant +nous, ont arrange son mobilier! + +Tous les meubles sont brises, les tiroirs gisent pele-mele, des lettres, +des papiers, couvrent les parquets. Tout est decime, mis en pieces. Les +lits sont d'un aspect repoussant, on voit qu'une armee y a couche avec +des souliers crottes. On n'a respecte que la batterie de cuisine, ou le +cuisinier des moblots travaille deja a la preparation de notre diner. Il +a deniche un grand tablier dans quelque coin, et il preside a la cuisson +d'un gigot avec la dignite d'un Vatel emerite. Deux de ses compagnons +d'armes lui servent de gate-sauce, et font cuire la soupe. Inutile de leur +demander s'ils soignent le repas, car ils en mangeront comme nous! + +Le capitaine de la compagnie est un charmant homme, tres-gai, +tres-affable, nous sommes deja les meilleurs amis du monde; nous nous +disposons a mettre le couvert, avec les assiettes qui ont echappe aux +devastations prussiennes. Quant au lieutenant, c'est un etudiant du +quartier Latin, un Parisien comme nous; au milieu des peripeties de +nos voyages, nous avons plaisir a causer ensemble des souvenirs de la +capitale, des bonnes parties d'autrefois, de parler de ce temps ou +la France jouissait d'une prosperite factice, inquietante, que notre +aveuglement nous montrait comme reelle. Ou est le temps ou l'orchestre +du bal Bullier faisait bondir sur un plancher poussiereux une jeunesse +insouciante? Notre lieutenant parle de tout cela en connaisseur! Pauvre +garcon, j'ai les larmes aux yeux en pensant a lui. Quinze jours apres +cette bonne causerie, il devait mourir, et son corps de vingt-deux ans +allait reposer, a jamais enfoui sous la terre des champs de bataille. O +guerre horrible, fleau desastreux, ou conduis-tu ces milliers de jeunes +gens, pleins de force, pleins d'enthousiasme? A la mort, a la plus cruelle +de toutes, celle que le bon sens des peuples pourrait eviter. Combien +d'entre vous dorment-ils a cette heure dans ces campagnes, ou notre ballon +vient de passer? Que de larmes, que de scenes de desolation sont a jamais +gravees sur ces prairies, ou nous passions alors presque gaiement, avec +l'espoir du succes! Comme nous etions loin d'envisager l'avenir, a ces +heures ou l'esperance etait encore permise! Comme nous pensions peu aux +malheurs qui allaient impitoyablement s'abattre sur notre malheureux pays! +Dormez sous les champs de bataille, heros inconnus! Vos petits-fils vous +vengeront un jour! Vous etes morts au lendemain de Coulmiers, croyant +encore a la Victoire. Vous n'avez pas vu de nouveaux et terribles +desastres, vous ne saurez jamais a quelle honte la France a ete condamnee! +Dormez en paix, dans ces campagnes devastees! Un Luther, en voyant vos +ossements, ne manquerait pas de s'ecrier, comme au cimetiere de Worms: +"Heureux les morts: ils reposent!" + +Pendant que nous dinons, un telegramme nous est remis au nom du directeur +des telegraphes, qui a pris les ordres du general d'Aurelles de Paladine. +On nous dit de transporter immediatement notre ballon au camp de Chilleur, +eloigne de notre premiere station de douze kilometres. Il est decide que +nous partirons le lendemain de grand matin, car si le vent est vif, il +nous faudra peut-etre dix ou douze heures pour faire ce trajet. Nous +etudions notre chemin sur une bonne carte, et nous nous decidons a suivre +le lendemain une voie de chemin de fer en construction, ou les arbres ne +generont pas le transport de notre aerostat. + +Apres l'examen de notre itineraire, la soiree se passe dans le salon du +chateau, ou un piano a queue reste intact: il a besoin d'etre accorde, +mais, malgre les sons de casserole felee qu'il fait entendre, il contribue +a charmer nos loisirs. Un secretaire, dans la piece ou nous sommes, a ete +force, et les lettres dont il etait rempli sont entassees sur le parquet. +Parmi ces debris, nous trouvons un petit paquet soigneusement ficele, ou +sont ecrits ces mots: "Cheveux de ma Virginie." Un de nous recueille ce +souvenir cher au proprietaire inconnu, qui nous donne l'hospitalite sans +le savoir, il se promet apres la guerre de le renvoyer sous enveloppe au +chateau du Colombier. Est-ce un pere qui retrouvera la precieuse relique +d'une fille morte, ou un mari celle de sa femme? Nous l'ignorons. Mais +quoi qu'il en soit, une victime des barbaries prussiennes verra qu'une +main sympathique a passe parmi le pillage et les ruines. + +A onze heures, nous nous couchons tout habilles sur nos lits qui ne sont +guere plus propres qu'une etable. Je m'endors d'un profond sommeil a +l'idee que les ballons captifs vont pouvoir venir en aide a l'armee de +la Loire, mes reves me montrent l'ennemi que j'observe du haut de notre +observatoire aerien; la vaillante armee de la Loire avance sur Paris, elle +repousse les legions prussiennes, et bientot c'est la zone des forts de la +capitale qui s'offre a sa vue. Encore une illusion que la triste realite +devait dissiper bientot. + + +II + + +Le depart.--Le voyage en ballon captif.--Accident a Chanteau.--Reparation +d'une avarie.--Arrivee a Rebrechien.--Tempete nocturne.--Le _Jean-Bart_ +est creve.--Retour a Orleans.--Gonflement du ballon _la Republique_. + +Du 30 novembre au 3 decembre 1870. + +Le temps est legerement brumeux, des nuages opaques se promenent lentement +dans des regions atmospheriques assez rapprochees de la surface du sol. Le +ballon a ete si bien repare, si bien verni qu'il est presque aussi rond +que la veille, c'est a peine s'il accuse une deperdition de gaz par +quelques plis legers qui rident un peu sa partie inferieure. Vers +l'equateur, il est toujours tendu par la pression interieure, et son filet +forme a sa surface comme un capiton qui defierait la main du plus habile +tapissier. + +Il est 7 heures du matin, il y a grand branle-bas au chateau du Colombier. +La compagnie des mobiles a plie ses tentes; les fusils, les sacs sont +entasses sur des charrettes qui vont nous suivre, car les hommes ont assez +de besogne a remorquer l'aerostat captif, le moindre fardeau generait la +liberte de leurs mouvements. Le capitaine fait l'appel, il n'y a pas de +deserteurs. + +Nous allons partir, laissant Duruof et la _Ville de Langres_ comme equipe +de reserve. + +Jossec et Guillaume dechargent la nacelle des pierres qu'on y a placees, +ce n'est pas une petite affaire, car un de nos _moblots_, ancien macon, +solide comme Samson, a apporte la de veritables rochers d'un poids enorme. + +Nous avons envoye en avant les plateaux qui nous serviront pour les +ascensions captives, et la batterie que j'ai fait construire pour +remplacer, par de l'hydrogene pur, le gaz perdu par la dilatation ou +l'endosmose. Bertaux, notre capitaine-tresorier, a achete pour nous +mille kilog. de zinc et dix touries d'acide sulfurique, qui representent +plusieurs rations de vivres pour le _Jean-Bart_. Un bon commandant +n'envoie pas ses soldats en campagne sans biscuits, par la meme raison, un +aeronaute ne doit pas partir avec son ballon sans une bonne provision de +gaz. Aussi nous sommes-nous munis de tout le materiel necessaire pour le +produire. + +Mon frere rassemble les hommes, je monte dans la nacelle qui, suffisamment +delestee, s'eleve. Le ballon est suspendu dans l'espace a la hauteur de +deux maisons de cinq etages; les quatre cordes qui le retiennent sont +tendues aux quatre angles d'un grand carre par les mobiles repartis a +chacune d'elles en nombre egal. On se croirait attache sous le ballon a +un grand faucheux a quatre pattes qui rampe sur les champs, car qu'est-ce +qu'une hauteur de quelques etages pour l'aeronaute qui pourrait compter +ses etapes verticales par plusieurs dizaines de tours de Notre-Dame +superposees? + +Ah! decidement, le voyage en ballon captif ne ressemble guere a +l'excursion en ballon libre. C'est la difference qui existe entre la +prison et le grand air de la liberte. L'aerostat n'aime pas trainer un +boulet a sa nacelle. Il s'incline sous l'effort du vent, il fait grincer +ses cordes et sa nacelle. Le voyageur est secoue dans son panier comme un +nautonnier sur sa barque au sommet des vagues. Le vent siffle violent et +froid. Tandis que la-haut, en liberte, on plane avec l'air en mouvement, +que nulle brise ne se fait sentir, ici-bas, en captivite, il faut retenir +son chapeau des deux mains, si l'on ne veut pas qu'il s'envole. + +Au-dessus des nuages, les villages, les villes, les provinces defilent +sous vos yeux comme un vaste panorama roulant; a la surface du sol, nous +comptons notre route arbre par arbre. Les mobiles se pendent aux cordages +et s'evertuent, le moindre coup de vent les souleve de terre. Mais +patience et perseverance doit etre maintenant notre devise. Arrives au +camp, nous aurons l'espoir de surveiller les Prussiens de haut, et si +nous pouvons devoiler leurs mouvements, quelle recompense de nos efforts, +quelle compensation apportee a nos fatigues! + +A midi, le soleil a paru, il a ecarte les nuages de ses rayons brillants, +mais avec lui la brise s'est elevee. Le vent souffle apre et froid; il +imprime des oscillations frequentes a notre navire aerien. Nous sillonnons +l'espace au-dessus de la voie de chemin de fer en construction que nous +avons appris a connaitre sur notre carte, mais quelquefois le _Jean-Bart_ +se rapproche de la cime des arbres, veritables recifs du navigateur +aerien. Il ne faut qu'une branche verticale pour crever l'etoffe du +ballon, a tous les pas nous redoutons un malheur. Chaque cime est une epee +de Damocles retournee sous notre nacelle. + +Il est une heure, une clairiere s'offre a nous, le ballon y est descendu; +nos hommes se reposent. Je suis litteralement gele, et mon frere se +dispose a faire son quart apres moi. Il prend place dans l'esquif avec +le lieutenant de mobiles, mais a peine le ballon a-t-il ete traine de +quelques centaines de metres qu'une voix nous crie de la nacelle: "J'en ai +assez, faites-moi descendre!" C'est le pauvre lieutenant qui a eu le mal +de mer. Il est vert comme une pomme en mai et vient de lancer son dejeuner +pardessus bord en guise de lest! Il revient a terre completement gueri de +sa passion aerostatique. + +Nous continuons notre marche bien lentement jusqu'a Chanteau. Nous avons +la a passer un chemin etroit borde de rideaux d'arbres, que nous allons +franchir en faisant monter le ballon jusqu'a l'extremite de ses cordes. +Mon frere vide deux sacs de lest pour maintenir le ballon a une hauteur +suffisante, et augmenter par l'accroissement de force ascensionnelle la +resistance a l'action du vent. Je crie aux mobiles de marcher vite s'ils +le peuvent, afin de passer rapidement ce detroit dangereux. Le _Jean-Bart_ +se penche, et frise le sommet des premiers arbres, sans les toucher, puis +il se balance vers ceux qui se dressent de l'autre cote de la route. Il +oscille de nouveau et redescend vers un chene eleve... Il s'en rapproche +rapidement; va-t-il s'y briser? mon coeur bondit d'inquietude. Patatra! +C'en est fait du _Jean-Bart_, une branche s'est enfoncee dans l'appendice, +et l'a creve comme une peau de tambour! Tout est perdu! pensons-nous. +Nous ramenons le ballon a terre, nous voyons avec joie qu'il n'en est +heureusement pas ainsi: l'avarie peut se reparer. L'appendice seul est +creve. Jossec monte dans le cercle, et de son cache-nez, etrangle le +ballon au-dessus du cercle de l'appendice.--Nous l'aidons dans ce travail +difficile, car perches dans le cercle, et les mains levees, nous touchons +a peine la partie malade de l'aerostat. Il faut faire une ligature a bras +tendu, pendant que le vent nous balance, et nous jette dans les cordages, +tantot sur le dos, tantot a plat ventre. En nous soutenant mutuellement, +nous cicatrisons la plaie du _Jean-Bart_. Jossec qui sait ce que c'est +qu'une voie d'eau dans un navire, a appris qu'une voie de gaz ouverte dans +un aerostat n'est pas moins dangereuse. Mais il a su reparer celle-ci +en habile aeronaute; il est excellent gabier, et la navigation aerienne +touche en bien des points a la navigation oceanique. + +L'air est agite, et le vent augmente d'intensite. Les rafales sifflent, et +font bondir le ballon qu'elles ont deja en partie degonfle. L'etoffe n'est +plus aussi bien tendue, elle se creuse par moment, en faisant entendre un +bruit sourd et lugubre.--Il faut attendre que la tourmente ait passe. +Car le transport devient actuellement impossible. Nous postons quatre +factionnaires autour du _Jean-Bart_, et nous allons jusqu'au village de +Chanteau, ou nous prenons un modeste repas que nous avons tous bien gagne. +On remplit de vin deux seaux, et nos moblots y puisent a tour de role. +Cette collation ranime leur ardeur. Ils trouvent que, decidement, il y a +du bon dans le service des ballons captifs. + +En depit du vent, nous nous decidons a continuer notre route, car nous +voulons arriver au camp de Chilleur. Nous savons que le general d'Aurelles +n'est pas bien convaincu de l'utilite des ballons captifs; que dira-t-il +si ses premiers ordres n'ont pu etre executes pour cause de vent? +Qu'importent les obstacles imprevus, l'insuffisance d'un materiel +improvise, les difficultes dues a la mauvaise saison? Expliquer toutes ces +bonnes raisons quand on a echoue, c'est perdre son temps. Il faut reussir +a tout prix. Un general vaincu est un mauvais soldat. Un ballon dans une +premiere tentative a ete creve. Supprimons les ballons. Voila comme on +juge aujourd'hui. Nous ne l'ignorons pas, aussi faut-il nous efforcer de +vaincre le vent, notre ennemi a nous. + +Les mobiles se remettent en marche trainant a la remorque le _Jean-Bart_, +ou nous sommes montes tous deux mon frere et moi. Les chemins sont +couverts d'une boue gluante, qui se colle aux semelles, et nous preferons +geler dans la nacelle que patauger dans la crotte. D'ailleurs tout a +l'heure un coup de vent sec, imprevu, a failli faire lacher prise a tous +nos hommes a la fois. Nous avons entrevu la possibilite d'une ascension +libre, faite malgre nous. Dans le cas d'un semblable accident, nous tenons +a nous trouver ensemble. Nous songeons meme que nous n'avons pas d'ancre +dans la nacelle et qu'en cas de depart dans les nuages, le retour a terre +ne serait pas facile. Mais nous chassons de notre esprit cette vilaine +perspective, nous ne pouvons pas, pour le present, reparer cette omission, +n'y pensons plus. + +Le trainage de l'aerostat devient de plus en plus penible.--Les mobiles +sont fatigues.--Nous essayons d'un nouveau moyen de locomotion que nous +regrettons bientot de ne pas avoir usite plus tot, car il est plus +pratique et moins fatigant. Au lieu de trainer le ballon juche dans l'air +a 30 metres de haut, nous le faisons descendre jusqu'a un metre ou deux de +la surface du sol, les mobiles le maintiennent presque au-dessus de leurs +tetes. Dans ces conditions les oscillations ont une amplitude moindre, et +le travail de traction est plus facile. Il etait bien simple de songer de +suite a ce procede, mais on n'apprend decidement qu'a ses depens. + +Nous arrivons bientot au milieu de vastes plaines, ou nous n'avons plus +a craindre les recifs terrestres. Mais le soleil se couche et le vent ne +s'apaise pas. Il est six heures. Nos hommes sont epuises. Ils commencent +a se plaindre, ils ne tirent que mollement, et ont toutes les peines +du monde a ne pas laisser entrainer le ballon par le vent qui nous est +toujours contraire. C'est a peine si nous faisons un kilometre a l'heure. + +--Courage, leur crions-nous, nous arrivons bientot a Rebrechien. Il faut +aller jusque-la, car en restant ici, il n'y aurait pas de diner. Et +la-bas, vous aurez un bon repas! + +Nous avons les pieds et les mains litteralement glaces, et le mouvement de +roulis de la nacelle devient insupportable. Mais nous n'osons rien dire. +Quel exemple pour les soldats si les chefs se plaignaient deja! + +Bientot, il fait nuit noire, quelques paysans regardent stupefaits le +passage de ce monstre inconnu pour eux. Le ballon se decoupe sur le ciel, +en une vaste silhouette noire qui se balance au-dessus de la plaine; il +est tire par des groupes humains qui ressemblent de loin a des ombres +echappees du monde infernal. Tous ces travailleurs sont fatigues et +silencieux. On dirait l'apparition fantastique d'une legende. + +A 7 heures, la lune se montre et complete le merveilleux de cette scene +bizarre; elle nous eclaire de ses rayons, et se reflete sur l'aerostat, en +lui donnant l'aspect d'une grande sphere de metal poli. + +S'il fallait continuer quelques heures de plus un semblable voyage, nous +ne tarderions pas a tomber de fatigue, au milieu des champs. Les pauvres +mobiles ont les mains coupees par les cordes, ils marchent avec peine +dans la terre labouree. Depuis que la lune s'est montree, le froid +est insupportable.--Une bise glacee nous paralyse dans la nacelle. +Heureusement nous apercevons dans le lointain le petit village de +Rebrechien qui allume ses feux du soir. + +C'est la terre promise qui s'ouvre a nous. Il faudra demain recommencer le +voyage. Mais une bonne nuit nous aura rendu nos forces. + +A 8 heures, nous faisons arreter le ballon a l'entree du village. Il y a +douze heures que nous sommes traines en ballon captif, il y a douze heures +que nos mobiles tirent sur des cordes de toute la force de leurs poignets: +ma foi ce sont de solides gaillards, et bien d'autres a leur place +auraient succombe a la tache. Mais leur bonne volonte est a la hauteur de +leurs poignes, ils aiment, malgre eux, leur ballon captif qui leur a donne +tant de mal, car leur instinct leur fait comprendre qu'il y a la quelque +chose de nouveau, d'inconnu, d'utile. Braves coeurs! Ils aiment la patrie, +ils sont pleins d'ardeur, pleins de zele. Que n'aurait-on pas fait avec de +tels soldats! Mais il aurait fallu savoir les conduire, les soigner. Ils +travailleront demain avec la meme ardeur, mais a condition que ce soir ils +dineront et dormiront bien. C'est ce qui ne leur arrive pas tous les jours +en presence de l'ennemi. Prives de sommeil, prives de nourriture, accables +de fatigue, ils fuient sous le feu des batteries prussiennes. Mais qui +donc tiendrait tete a des solides combattants quand les privations de +tous genres ont transforme l'homme robuste en un malade, chez lequel +l'abattement, le decouragement ont succede au courage, a la resolution? Un +estomac trop longtemps vide ne sait plus avoir d'energie. + +Avant de nous livrer a un repos dont nous avons tous grand besoin, nous +prenons soin de disposer le ballon de telle sorte que les coups de vent +violents auxquels il est soumis sans cesse ne puissent l'entrainer au +loin. Jossec et Guillaume vont chercher des pelles et des pioches; ils +creusent un trou carre ou la nacelle, remplie de pierres et de sacs de +lest, est enterree jusqu'au bordage superieur. Nous ne tardons pas a nous +apercevoir que ces precautions sont insuffisantes, le ballon qui a perdu +une quantite appreciable de gaz, est flasque et distendu, son etoffe +devient concave sous l'effort de l'air agite, et ce qui nous etonne, c'est +qu'il ne vole pas en lambeaux d'un moment a l'autre. En se creusant ainsi, +l'aerostat forme voile, et acquiert une force de traction enorme; en +quelques minutes, il a si bien elargi le trou de la nacelle, qu'il l'en +retire, et courrait a la surface des champs avec la vitesse d'un train +expres si les _moblots_ ne s'etaient jetes a temps sur les cordages; nous +faisons rentrer la nacelle du _Jean-Bart_ dans sa prison; nous attachons +au cercle une corde solide a l'extremite de laquelle nous fixons une ancre +que nous enfouissons a deux ou trois pieds sous terre. Cette fois le +_Jean-Bart_, croyons-nous, est cloue au sol, il sera peut-etre eventre +sous l'action du vent, mais il ne se debarrassera pas de ses liens. Helas! +L'un et l'autre accidents allaient survenir dans la nuit au plus fort de +la tempete. + +A 6 heures du matin, les rafales sont si puissantes que l'aerostat se +penche completement jusqu'a terre; la il roule sur lui-meme, son etoffe +se souleve avec force comme une poitrine opprimee. On dirait le rale d'un +etre vivant qui va succomber, et qui lutte encore contre la mort. Les +mobiles en faction nous ont eveilles a temps pour assister a cette agonie. +Mais que faire pour conjurer le mal? Nous sommes de pauvres medecins qui +viennent trop tard, et qui ont a lutter contre une force qu'ils ne peuvent +vaincre. Ces tortures du _Jean-Bart_ nous font mal a voir; que de peines, +que de tourments, que de patience devenus inutiles!--Nous allons echouer +en vue du port. + +Pauvre ballon! Son etoffe est bien solide, car elle est froissee par le +vent, avec une violence inouie, l'air s'y engouffre precipitamment, et y +resonne sourdement. Le _Jean-Bart_ se crispe, s'agite, touche le sol, +puis se redresse, bondit et s'allonge, comprime par le poids de l'air +en mouvement. Tout a coup une rafale siffle dans les arbres avoisinants +qu'elle fait ployer, elle enleve le ballon comme un fetu de paille, et +l'entraine a cent metres de son point d'attache. Arrive la, le _Jean-Bart_ +s'affaisse, il a succombe dans cette lutte inegale du faible contre +le fort, son etoffe s'est fendue de l'appendice a la soupape. Le gaz +s'echappe en une seconde: Le fier aerostat si beau, si puissant, n'est +plus qu'un lambeau d'etoffe informe, un amas de chiffons, une guenille. Il +a perdu sa vie, son ame, il est mort. Mais, contrairement a l'etre anime, +il ressuscitera sous la meme forme; une bonne couture, une piece d'etoffe +et deux mille metres cubes d'hydrogene carbone, produiront le miracle. + +Les temoins de cette scene etrange sont stupefaits de cette force de +l'air, frappant une surface legere, car ils ont assiste a une experience +vraiment remarquable. Le ballon a souleve sa nacelle remplie d'un poids de +deux a trois mille kilogrammes, il a entraine son ancre avec lui, en lui +faisant tracer dans la terre labouree un sillon d'un metre de profondeur. +Je crois pouvoir affirmer que cinquante chevaux et peut-etre meme +davantage n'auraient pas deracine ce fardeau. + +Cherchez donc la direction des ballons, avec un vent pareil! Ou vous +cacheriez-vous, utopistes et faux inventeurs qui voulez conduire les +aerostats dans l'air avec une paire de rames, avec une voile, grecque ou +latine, si vous aviez ete la parmi nous a voir succomber le _Jean-Bart_! +Apprenez a connaitre l'outil que vous voulez ameliorer, avant de rever +pour lui des progres insenses. Maniez les ballons, montez dans leurs +nacelles, gravissez les sommets des nuages, conduisez-les a terre et +en l'air, et dans ces promenades pratiques vous rencontrerez peut-etre +l'inconnu que vous cherchez.--Mais vous ne trouverez jamais rien, en +faisant de l'aeronautique en chambre. Ce n'est pas assis devant un bureau +que Watt a trouve les merveilleux organes de la machine a vapeur, c'est le +marteau a la main, dans un atelier de mecanicien. + +Nous replions l'aerostat, et la foule des paysans qui n'etait pas la hier +a notre arrivee, accourt pour voir le ballon. La figure de quelques-uns +d'entre eux est vraiment comique. + +--Jean-Pierre, tu verras le ballon demain matin, avait dit un temoin de +notre arrivee a son ami, c'est une grande machine ronde qui se remue, +souffle, s'agite, qui est deux fois grande comme notre clocher et qui +traine dans un panier des messieurs de Paris. + +Et Jean-Pierre est ebahi de voir un paquet d'etoffe pliee, qui tient dans +un panier d'osier. Il se demande si on ne s'est pas moque de lui. Mais il +ne sait pas qu'il faut voir un ballon gonfle. Je ne puis m'empecher +de comparer le gaz d'un aerostat a la parole de certains avocats; que +reste-t-il, quand le gaz est sorti? + +Nous sommes assez penauds pour notre part, et c'est l'oreille basse que +nous nous decidons a envoyer un telegramme a Tours ou l'on attend de nos +nouvelles. Nous revenons a pied a Orleans. + +Apres quatre heures de marche, nous entrons en ville; la reponse a notre +missive est deja venue. Sachons rendre justice a l'intelligence du +directeur des telegraphes qui s'occupe du service des ballons captifs, au +lieu de bouder, de se plaindre et de nous decourager comme l'auraient fait +tant d'autres, il nous felicite chaleureusement de nos efforts, et nous +excite a recommencer. "Je vous envoie six ballons, nous dit-il, crevez-en +autant que vous voudrez, mais reussissez." Voila de bonnes paroles +qui nous reconfortent, c'est ainsi qu'on fait marcher des hommes +d'action.--Malgre notre premier echec, on ne nous congedie pas avec +l'epithete de traitres.--Nous sommes decidement plus heureux que nos +generaux. + +Du reste, ce n'est pas la perseverance qui nous manquera, mon frere et +moi, nous avons le defaut ou la qualite d'etre tetus comme mulets, quand +nous avons un projet en tete. Le lendemain nous reparons de bon coeur un +autre ballon, la _Republique universelle_, venu de Paris le 14 octobre. +Nous allons le gonfler au premier signal, et nous pensons bien qu'il n'y +aura pas de tempete tous les jours aux environs d'Orleans. Pour plus de +precautions, nous preparerons meme aussi un second aerostat, voulant avoir +deux cordes a notre arc. Je n'oublie pas d'ailleurs un conseil de mon +ami Gustave Lambert qui a appris a connaitre la vie: "Pour reussir, me +disait-il un jour, il y a un mot qu'il est indispensable de bannir de la +langue francaise, c'est le mot decouragement." Quelque modeste que soit +notre sphere d'action, prenons le parti de le rayer de notre dictionnaire. + +Un telegramme envoye de Tours nous apprend que le mouvement de nos troupes +est retarde de deux ou trois jours, et que nous avons le temps de prendre +nos dis-positions avant l'attaque. Cette nouvelle vient a point, car +l'usine d'Orleans ne pourra nous fournir 2,000 metres cubes de gaz avant +le 3 decembre. + +En attendant le jour du gonflement, nous faisons une visite au camp +francais accompagnes de quelques amis. Nous sommes recus d'abord par les +turcos, dont le campement si bizarre, si pittoresque, doit ressembler aux +smalas du desert. Ces braves moricauds nous offrent un cafe excellent, et +boivent a la sante de la France. Pauvres Arabes, quels vides effroyables +sont ouverts dans vos rangs par le mecanisme de l'artillerie prussienne! +L'homme est faible devant la machine impitoyable! Que peut le courage +contre un projectile aveugle, contre une puissance aussi brutale +qu'invincible? + +_Samedi 3 decembre_.--Nous commencons au lever du jour le gonflement de +notre nouveau ballon, la _Republique universelle_. Ce nom un peu long +n'est pas tres-heureux, mais nous ne voulons pas toucher au bapteme de +Paris. Nos marins Jossec et Guillaume, et les mobiles sont a leur poste, +ils commencent a se familiariser aux manoeuvres aerostatiques, que +facilitent aujourd'hui un temps calme, un ciel serein. + +A 3 heures de l'apres-midi, nous nous mettons en route, et bientot perches +dans notre nacelle, nous passons au-dessus des campagnes, remorques par +les mobiles, a travers les echalas de vigne. L'air est a peine agite, et +la _Republique universelle_ mollement bercee, a l'extremite de ses cordes, +ne nous secoue pas trop violemment dans notre panier d'osier. Nous +dirigeons notre marche a cote du chateau du Colombier, vers un petit +village, ou nous ferons notre premiere etape. Demain nous esperons +arriver, a la fin du jour, au camp de Chilleur, ou l'on nous attend. + +Duruof avec son ballon restera encore en reserve; il ne se plaint pas de +son inaction et nous nous demandons s'il ne se felicite pas de se tenir a +l'abri des projectiles prussiens. + + +III + + +La deroute de l'armee de la Loire.--Les ballons captifs au chateau du +Colombier.--Aspect d'Orleans.--Le dernier train.--Les blesses.--Vierzon. + +Dimanche 4 decembre 1870. + +Apres bien des difficultes, analogues a celles que nous avons decrites, le +ballon la _Republique_ arrive enfin au terme de sa premiere etape, pres +d'un petit hameau situe a 4 kilometre a peine du chateau du Colombier. Il +n'y a la que quelques chaumieres tristes et monotones. Il est cinq heures, +le vent assez vif agite l'aerostat qui plie sur son cercle, comme un arbre +pendant l'orage. Les marins creusent dans le sol un trou profond pour y +enfouir la nacelle, ils manient la pioche au milieu d'une plaine abritee +par des peupliers, prives de feuilles et roides comme les matures d'un +navire. On entend au loin le bruit de la canonnade qui fait retentir +l'air comme le tonnerre pendant la tempete. Depuis deux jours, ce concert +lugubre frappe sans cesse nos oreilles. + +Le capitaine des mobiles preside a la distribution des vivres de ses +soldats, nos marins cherchent des habitations ou ils pourront trouver un +abri. Quant a nous, l'hospitalite nous est offerte par de braves paysans. +Ils ouvrent aux aerostiers leur humble maisonnette; un feu flambant +petille dans l'atre; l'hotesse prepare a notre intention un repas frugal +compose d'une omelette et de fromage arroses de vin blanc. Le soir, apres +l'inspection du ballon qui s'agite toujours convulsivement sous le souffle +de l'air, nous rentrons nous coucher, mon frere et moi, etendus tout +habilles sur deux matelas places a terre. Le capitaine et le lieutenant de +la compagnie de mobiles restent assis au coin du feu. La chambre qui nous +abrite est ouverte a tous les vents, les carreaux des fenetres ont ete +brises par les Prussiens a l'epoque de leur premiere visite a Orleans. Ces +pillards n'ont rien respecte dans l'humble habitation; quand ils y sont +entres, on leur a donne des fromages, du pain et du vin, tous les vivres +de la campagne, mais ils ont casse sans pitie les chaises, les commodes, +ils ont brise un vieux coucou, precieux souvenir de famille, ils ont mis +en morceaux une glace, seul objet de luxe de l'ameublement de la pauvre +chaumiere. + +A minuit, des pas sonores nous reveillent en sursaut. Ce sont des mobiles +qui viennent appeler le capitaine. + +--Venez, capitaine, disent-ils, on entend au loin un bruit singulier; sur +toutes les routes c'est comme le roulement de nombreuses voitures, on +croit apercevoir aussi des cavaliers qui passent sur le sol glace. + +Tout le monde est bientot sur pied. Rendus a travers champ a la route +la plus proche, un sinistre defile s'offre a nos yeux. Des voitures +d'approvisionnement passent en files serrees, puis ce sont des cuirassiers +qui trottent au milieu des tenebres suivis d'une formidable procession de +canons et de caissons d'artillerie. Ca et la des soldats egares traversent +les champs, comme des ombres effarees, sautent par dessus les haies; +mornes, abattus, ils marchent la tete basse, sans rien dire, sans rien +voir, leurs vetements sont en lambeaux, les uns ont la tete enveloppee +d'un foulard, les autres, demi-nus, se drapent dans de mechantes +couvertures; ceux-ci boitent et trainent le pas, ceux-la ont le bras en +echarpe, quelques-uns, maladifs et pales, s'appuient sur l'epaule d'un +ami. + +--Tout est perdu, nous dit un vieux zouave a barbe grise, les obus tombent +on ne sait d'ou. Dieu me damne, si j'ai rien vu de semblable! Ces maudits +Prussiens sortent du sol pour nous ecraser, nulle resistance n'est +possible! + +Tout en faisant la part de l'exageration des fuyards, nous nous rendons a +l'evidence, car le lugubre defile se prolonge a perte de vue, avec +toute la physionomie d'une deroute. Comment traduire les sentiments qui +s'agitent dans notre esprit consterne? Quelle tristesse s'empare de notre +ame au retour dans la pauvre chaumiere! C'en est donc fait de la France! +L'armee de la Loire, victorieuse a ses debuts, est deja terrassee! + +La fatigue est le meilleur palliatif de la douleur; malgre l'emotion qu'a +fait naitre l'horrible tableau du desastre, nos yeux se ferment, et le +sommeil vient arreter le souvenir. + +_Lundi 5 decembre_.--A 5 heures du matin, tout le monde est sur pied. La +deroute a dure toute la nuit, le defile lugubre n'a pas discontinue un +instant. Au lever du jour, elle s'accentue plus complete encore, et les +premiers rayons d'un soleil d'hiver eclairent les milliers de voitures qui +se dirigent vers Orleans. Plus loin, on voit encore des cuirassiers aux +manteaux rouges, et de nombreuses pieces d'artillerie. Des blesses, le +teint pale, l'oeil livide, sont ramenes sur des cacolets. + +La _Republique_ est toujours gonfle au milieu de la prairie. Que faire? +Nul ordre ne nous est envoye! Nous laisserons-nous prendre sottement par +les Prussiens qui approchent? Un mobile court au chateau du Colombier, ou +est installe un poste telegraphique. Aucune nouvelle, aucun ordre: notre +devoir nous impose l'obligation d'attendre jusqu'a la fin. Comment se +decider a plier bagage, en songeant que le ballon peut etre utilise au +dernier moment. + +Que les Prussiens viennent s'ils le veulent! Qu'ils nous cernent, qu'ils +nous entourent! Il sera toujours temps de couper nos cordes, et de +lancer la _Republique_ au-dessus des nuages! Nos mobiles et nos marins, +debarrasses de leur ballon, trouveront bien a se sauver a pied. Ils ont +tous des chassepots, des revolvers et sont decides s'il le faut a en faire +bon usage. + +Attendons. C'est la decision qui est prise au milieu de la panique. + +--Attendons si vous voulez, nous crie d'un air insouciant le lieutenant +des mobiles qui vient de se joindre a nous, mais, pour Dieu! dejeunons. + +Et disant ces mots, il nous montre en riant un magnifique lapin qu'il +vient d'acheter trente centimes a un paysan. Ce brave homme s'est excuse +de le faire payer un peu cher. Mais les temps sont durs. Helas! A trente +lieues d'ici, dans les murs de Paris, ce lapin couterait a nos amis autant +de pieces de cinq francs que nous l'avons paye de sous! + +A 11 heures, le bruit de la canonnade se rapproche singulierement, des +paysans accourent consternes! Les obus, disent-ils, tombent a 1000 metres +d'ici. + +Qu'allons-nous devenir? L'equipe est vite rassemblee, il faut faire les +preparatifs de l'ascension. Au meme moment, une estafette accourt. On nous +donne l'ordre de plier le ballon, et de le porter de l'autre cote de la +Loire, ou l'armee se rassemble. Le degonflement se fait en toute hate. +Mais il y a pour une bonne heure de travail. + +Voila une charrette qui passe attelee d'un bon cheval. + +--Hola! mon bonhomme, crie le capitaine au charretier, vous etes vide, je +mets votre voiture en requisition, nous en avons besoin. + +--Ma foi, mon capitaine, prenez, si vous voulez, la voiture et le cheval +ne sont pas a moi. + +Le filet plie, le ballon, la nacelle, sont hisses sur la charrette qui se +met en marche. Il etait temps: les projectiles ennemis sifflaient dans +l'air et tombaient a profusion sur le chateau du Colombier. + +Je cours payer notre brave hotesse, et je vois le lieutenant de mobiles +devant le foyer de la cheminee. Une cuiller a la main, il fait mijoter son +lapin. + +--Allons, mon lieutenant, en route. Vous avez fait la un joli dejeuner +pour les Prussiens. Mais consolez-vous, nous mangerons a Orleans! + +Le pauvre village va etre abandonne. Les ennemis vont venir. Tous les +paysans sont en proie a la plus violente emotion, on en voit qui se +sauvent, on en voit d'autres qui se hatent de cacher les objets qui leur +sont chers! + +Nos 150 mobiles suivent la charrette. On arrive bientot par un chemin de +traverse a la grande route qui conduit en ville. Mais nous attendons +une grande demi-heure pour prendre rang au milieu de la longue queue de +voitures d'approvisionnement et de troupes qui defilent depuis plus de +douze heures. + +Il faut avoir assiste au spectacle de la retraite de cent mille hommes +pour se faire une juste idee du chaos, de l'encombrement desordonne qui en +resulte. Deux files de charrettes suivent la route au milieu des troupes; +des cavaliers dominent pele-mele cet ocean humain, chaque charretier veut +devancer son voisin, a chaque minute la file s'arrete pour ne reprendre +qu'un pas lent et irregulier. Tout le monde est silencieux, atterre, comme +abruti. Tantot des estafettes courent pour porter des ordres; il faut +leur ouvrir un passage; des canons remontent le courant pour proteger la +retraite jusqu'a la nuit.--Cependant le bruit de la canonnade augmente +d'amplitude, l'ennemi approche! Aura-t-on le temps de traverser la Loire? +Fasse le ciel que les obus ne tombent pas sur la route, cachee sous un +ruban de soldats et de voitures! + +L'encombrement augmente a mesure qu'on avance. Devant la porte d'Orleans +le courant s'arrete pendant pres d'une heure. La foule serree, est +immobile. Chacun est cloue a la meme place, sans pouvoir faire un pas en +avant ou reculer d'une semelle. Je ne sais quoi de triste, de lugubre +domine ce tableau. Toutes les maisons du faubourg Banier se ferment, les +ruines du premier envahissement sont encore fumantes et semblent menacer +les habitations intactes. Les portes sont tirees au dedans, les volets +sont clos; de temps en temps une tete passe pour voir si ce sont encore +des pantalons rouges qui defilent! + +A trois heures de l'apres-midi, les pieces de canon de la marine, placees +en avant des faubourgs d'Orleans, commencent a tonner au moment ou nous +arrivons place Jeanne d'Arc; nous voyons la un colonel furieux, les yeux +injectes de sang, qui court apres des fuyards un revolver a la main; +il les rassemble en un peloton. Un tambour resonne, et les laches sont +contraints de se porter a l'ennemi. La caisse sonne la charge d'un ton +lugubre et monotone. + +La faim commence a nous faire subir ses angoisses, mais il ne reste plus +un morceau de pain a Orleans. Cent mille hommes viennent de passer la +avant nous. Nous courons a la gare ou Bertaux, Duruof et son equipe, les +colombophiles Van Roosebeke et Cassiers sont reunis. Nos ballons sont +sauves du naufrage. Nous allons tous partir par le dernier train qui se +forme sous nos yeux. Il est uniquement compose de fourgons ou s'entasse +une foule enorme. + +Jamais je n'oublierai l'epouvantable tableau qu'offre en ce moment la +gare d'Orleans. Elle est encombree de blesses, aux yeux hagards, qui se +trainent jusqu'au train pour s'enfuir. Notre fourgon contient six ballons, +nous sommes dix-sept avec nos equipes, et en outre cinq capitaines de la +ligue ont pris place accroupis sur les nacelles. De malheureux blesses +nous supplient de leur donner asile, mais il est de toute impossibilite de +placer une aiguille parmi nous. Les uns ont la tete ouverte par une balle, +d'autres ont le bras ballant et inerte, d'autres s'appuient sur les +epaules d'un camarade. Tous ces soldats sont a demi couverts de vetements +en lambeaux, des zouaves n'ont plus ni molletieres ni souliers, la plupart +n'ont pas de capotes, ni de kepis, ni de couvertures ... et il gele a +pierre fendre! + +Le train va partir. C'est le dernier, il est cinq heures Les blesses qui +ont encore quelque force se hissent sur le toit des fourgons; malgre le +froid, ils se tiennent la immobiles, couches a plat ventre. Ceux-la sont +encore privilegies, car d'autres, bien plus nombreux, ne partiront pas. +La captivite les attend! Ils gemissent, ils pleurent, ces malheureux, a +l'idee d'etre enleves a ce lieu si cher, a la patrie, a la famille, aux +amis. Le coeur saigne devant de tels tableaux que nulle plume ne saurait +decrire! Au milieu de tout cela, des tetes affolees crient et s'agitent, +des paniques s'emparent de la foule. + +--Les rails sont coupes, disent les uns, votre train va etre brise! + +--Les canons prussiens, disent les autres, vous attendent au tournant de +la Loire. + +A cinq heures et demie, la locomotive siffle. Le train part, au milieu +du gemissement des blesses exposes sur le toit des fourgons. Le coup de +collier brusque de la machine a ouvert leurs plaies et leur a arrache des +cris de douleur. Nous suivons lentement le bord de la Loire; les boulets +francais sifflent a travers les arbres, on apercoit au loin le pont +d'Orleans litteralement couvert d'une mer humaine. A cote, un pont de +bateaux jete sur le fleuve facilite le mouvement de la retraite. Le soleil +se couche; son disque, rouge comme du sang, lance ses derniers rayons sur +cet horrible panorama qu'accompagne le bruit du canon. Au milieu d'une +telle desolation, je me figure entendre la grande voix du poete, s'ecrier +comme apres Waterloo: + + C'est alors + Qu'elevant tout a coup sa voix desesperee, + La deroute geante, a la face effaree, + Qui, pale, epouvantant les plus fiers bataillons, + Changeant subitement les drapeaux en haillons, + A de certains moments, spectre fait de fumee, + Se leve grandissante au milieu des armees, + La deroute apparut au soldat qui s'emeut + Et, se tordant les bras, cria: Sauve qui peut! + +Nous croisons en chemin le train de M. Gambetta, mais un signal le fait +arreter. Il n'est plus temps d'entrer a Orleans. Les rails viennent +d'etre coupes. Le ministre de l'interieur et de la guerre est oblige de +rebrousser chemin, de revenir a Tours. + +Cependant nous sommes entasses pele-mele dans notre fourgon, plonges dans +une obscurite complete, l'estomac vide et litteralement geles, car la bise +glaciale siffle a travers les portes mal jointes. Mais comment oser se +plaindre en entendant sur nos tetes le bruit que font en frappant du pied +les malheureux blesses juches sur le toit du fourgon? Quelques-uns sont +ralants, la douleur les a vaincus, la mort va les saisir! En effet, a +minuit, le train s'arrete a Vierzon. On retire des cadavres des voitures. +Quelques blesses, pendant le voyage, sont morts de froid! Detournons les +yeux de scenes aussi epouvantables et entrons a Vierzon, ou nous devons +rester jusqu'a quatre heures du matin. + +Il fait nuit noire. Pas un passant dans les rues. Un hotel est en face la +gare, une lumiere y brille. Le marin Jossec frappe a la porte, on ouvre. + +Nous entrons dans une grande salle qui est le restaurant de l'endroit. + +--Que voulez-vous? nous dit le patron d'un ton grognon, je n'ai pas de +place ici pour vous loger. + +--Nous venons d'Orleans, epuises de fatigue, de faim. Voila plus de +vingt-quatre heures que nous n'avons pas mange. Donnez-nous a souper et +allumez un bon feu. Nous partons dans trois heures. + +--Impossible, riposte le patron, il est passe minuit et je ferme. Je ne +peux vous recevoir, retirez-vous. + +J'insiste poliment en faisant comprendre a mon interlocuteur que nous +venons de l'armee, que son patriotisme devrait le mettre dans l'obligation +de nous mieux accueillir. Il ne veut pas entendre raison. + +--Retirez-vous, dit-il insolemment, et il ferme la porte au nez de nos +marins qui viennent nous rejoindre. Nous commencons a nous facher tout +rouge. + +--Ouvrez de suite, disons-nous, ou la porte vole en eclats. + +Et voila nos marins qui frappent au dehors avec violence. Le patron se +decide a ouvrir, il est furieux. + +--Je vais aller chercher le poste, dit-il. D'ailleurs, qui etes-vous? Je +ne vous connais pas. + +--Votre insolence nous dispenserait de vous donner d'explication, mais +voici nos papiers bien en regle qui vous montreront d'ou nous venons. +Maintenant, rappelez-vous que nous sommes ici quatorze hommes bien +decides, forts de notre droit et de notre argent, a prendre l'asile et le +diner que vous refusez. + +Cette menace ne produit pas mauvais effet. La patronne est descendue, elle +appelle son mari dans la cuisine; la bonne arrive. Il se tient la un petit +conseil de guerre qui se termine en notre faveur. + +Le maitre d'hotel se decide a allumer un grand feu, a nous servir un +excellent repas que nous devorons avec un appetit de naufrages. Il nous +fait chauffer du cafe, nous causons en fumant jusqu'a quatre heures du +matin, heure a laquelle nous reprenons un train qui nous transporte a +Tours. + + +IV + + +Organisation definitive des aerostiers militaires a Tours.--Experience +d'une montgolfiere captive.--Expedition de Blois.--M. Gambetta et le +chef de gare.--Nouvelle defaite.--Tours et le Mans.--Le camp de +Gonlie.--Ascensions captives. + +Du 6 au 20 decembre 1870. + +Tours, que nous retrouvons, n'a pas change d'aspect. Toujours meme +mouvement dans les rues. On rencontre des officiers de tous les regiments, +des francs tireurs de tous les costumes, de toutes les especes, des +solliciteurs de tous les rangs. Mais le niveau de l'esperance a +singulierement baisse, on parle du demenagement du gouvernement; les +optimistes les plus convaincus ne se dissimulent plus la gravite de la +situation. Ou nous meneront ces desastres accumules? Ou allons-nous? C'est +ce que chacun se demande avec anxiete. + +Le nouveau theatre est transforme en un arsenal aerostatique ou sont +amonceles les ballons venus de Paris. Ils sont repares, plies dans leurs +nacelles, afin qu'il soit possible au moment voulu de les utiliser. La +famille Poitevin, venue d'Italie, pour offrir ses services aeriens a la +France, critique l'emploi des ballons a gaz pour les usages de l'armee, +et veut substituer les montgolfieres qui, sans exiger une usine pour etre +gonflees, necessitent seulement quelques bottes de paille enflammees. + +M. Steenackers me fait l'honneur de me demander mon avis a ce sujet. Je ne +lui dissimule pas ma facon de penser:--Certes, lui dis-je, le ballon a +gaz a contre lui l'embarras du gonflement, mais une fois rempli, il a une +force ascensionnelle assez considerable pour resister a un vent d'une +intensite moyenne, il reste gonfle plusieurs jours de suite, toujours pret +a transporter l'observateur a deux cents metres dans l'atmosphere.--La +montgolfiere se gonfle vite, mais elle a une faible force ascensionnelle, +elle se penchera contre terre sous l'effort de la moindre brise, et vite +refroidie, elle perdra en un clin d'oeil toute son energie. + +Du reste toute discussion, toute opinion, ne valent pas une experience. +Que ceux qui ne partagent pas notre maniere de voir sachent nous +convaincre par les faits; nous ne demandons pas mieux que de changer +d'avis quand nous aurons vu. + +_7 decembre_.--Une montgolfiere construite a Tours, se gonfle a midi, dans +le jardin de la Prefecture. Les membres de la Commission scientifique, M. +Steenackers, quelques aeronautes assistent a l'experience. L'appareil est +suspendu a une corde horizontale fixee a la cime de deux grands arbres; +on apporte des bottes de paille que l'on allume a sa partie inferieure. +L'elevation de temperature produite par la combustion, dilate l'air +contenu dans la sphere de toile, qui s'arrondit completement en moins de +vingt minutes. On attache a la hate une petite nacelle ou le fils Poitevin +se tient a peine; il jette un peu de lest, et la montgolfiere s'eleve, +enlevant avec elle un cable que quelques hommes retiennent a terre. Mais +c'est bien peniblement que l'appareil se souleve du sol, il monte a dix +metres et s'arrete la, haletant, epuise. L'aeronaute jette un sac de lest, +puis un second, et tout ce qu'il peut faire, c'est d'atteindre le sommet +d'un bouquet d'arbres, ou il se pose comme un pauvre oiseau auquel on +aurait coupe les ailes. Deja la montgolfiere se degonfle, elle est fixee +a un obstacle terrestre qu'elle ne veut plus quitter.--Le fils Poitevin +abandonne sa nacelle, et descend de l'arbre de branche en branche. Une +mauvaise langue lui dit au retour de son humble voyage:--Pour en faire +autant, il n'est pas besoin de montgolfiere. Vous auriez pu monter a +l'arbre comme vous en etes descendu! + +Pour ma part je m'attendais a ce resultat, et je me demande meme comment +des aeronautes experts ont pu s'engager dans une semblable tentative. Il +est bien facile de calculer la force ascensionnelle d'un aerostat a gaz ou +a air chaud, il n'est pas necessaire d'etre mathematicien pour savoir que +si elle varie, ce n'est certes pas selon la volonte de son aeronaute. Un +athlete qui est capable de porter 20 kilogrammes a bras tendu, ne s'engage +jamais a en porter 100. Une montgolfiere de 1200 metres cubes enleve un +voyageur en liberte, mais elle n'est pas capable de soulever en outre +la corde qui la retient captive, et de lutter par un exces de force +ascensionnelle, qu'elle ne possede pas, contre l'impulsion du vent. + +Cette experience a cela de bon, qu'on ne parle plus des montgolfieres. On +en revient aux ballons a gaz, et il est decide que pour regulariser notre +situation, on organisera une compagnie d'aerostiers militaires, attaches +a l'armee et dependant du ministere de la guerre, car a Orleans nous +n'avions aucune commission en regle. Si l'ennemi nous avait pris avec nos +ballons, il n'aurait certainement pas manque de nous fusiller d'abord. On +aurait avise ensuite. + +Voici les aeronautes que M. Steenackers a signales au ministre de la +guerre, et qui viennent de recevoir les galons de capitaines: + + Gaston Tissandier. + Albert Tissandier. + J. Revilliod. + A. Bertaux. + Poirrier. + Nadal. + J. Duruof. + Mangin. + +Il est convenu que mon frere et moi, nous prendrons possession du ballon +de soie la _Ville de Langres_, et du _Jean-Bart_ qui sera repare. Nous +aurons, comme chefs d'equipe, Jossec et Guillaume, et quatre autres +matelots comme aides-manoeuvres. + +MM. Revilliod et Poirrier dirigeront les operations de deux ballons de +2000 metres cubes. Leurs chefs d'equipe sont les marins Herve et Labadie, +venus de Paris en ballon, qui seront aides par quatre matelots. + +M. Bertaux est choisi comme capitaine tresorier de la compagnie: il sera +assiste de M. Bidault. M. Nadal sera charge des demarches a faire pour le +gonflement, il pretera son concours aux deux equipes. + +MM.J. Duruof et Mangin sont incorpores dans la compagnie, mais ils +resteront a Bordeaux, charges de surveiller le materiel de reserve, et de +preparer ce qui est necessaire a leurs collegues en activite. + +Chaque ballon en campagne sera accompagne de 150 mobiles. + +On nous a fait faire un costume tres-simple, qui offre quelque analogie +avec celui de la marine. Seulement les galons sont en argent et l'ancre de +la casquette est penchee. On nous remet notre nomination du ministere de +la guerre, et nous touchons le jour meme notre solde d'entree en campagne, +qui s'eleve a 600 francs. Elle est destinee a nos frais d'equipement. Nous +avons des appointements de 10 fr. par jour. + +La compagnie des aerostiers militaires est ainsi parfaitement organisee, +mais on en complique malheureusement la formation par la nomination d'un +colonel et d'un commandant.--Rien de mieux, direz-vous?--Sans aucun doute, +si ces chefs que l'on nous impose ont quelque connaissance pratique qu'ils +sont a meme d'utiliser. Mais leur seul merite aerostatique est d'etre +parents et amis de hauts fonctionnaires. Ils n'ont jamais ete en ballon +et n'iront probablement jamais, mais ils n'en touchent pas moins de gros +appointements. On leur donne en outre la direction du service des pigeons +voyageurs qu'ils ne connaissent pas mieux que les ballons; ils regardent +faire les hommes speciaux, Van Roosebeke, Cassiers et leurs collegues +venus de Paris en ballon avec leurs messagers ailes, mais ils touchent +encore de ce cote de bonnes et grasses retributions.--Pendant que nous +allons gonfler plus tard nos ballons au Mans, a Laval, notre colonel et +notre commandant resteront a Poitiers, jouant au billard et fumant des +cigares. Le premier janvier, ils seront nommes chevaliers de la Legion +d'honneur pour action d'eclat.--Vous riez, n'est-ce pas? Et cependant +rien n'est plus vrai, les choses se sont passees exactement comme nous le +disons la. Ce serait comique, si ce n'etait navrant, car il est a supposer +malheureusement que ce fait n'est pas isole, et que la France a ete en +proie a un desordre, un gaspillage inouis, eleves a la hauteur d'une +institution. + +Helas! faut-il qu'aujourd'hui, comme hier, il y ait memes abus, memes +faveurs! Est-il donc ecrit que les gouvernements doivent se suivre et se +ressembler! Suivant l'expression d'un de nos plus spirituels journalistes, +serait-ce bien toujours la meme boutique, et n'y aurait-il de change que +l'enseigne? + +_Vendredi 9 decembre_.--A 8 heures du matin, la compagnie des aerostiers +militaires part pour Blois. Nous avons a notre disposition deux fourgons, +ou sont nos ballons, une plate-forme roulante ou se trouve la batterie +a gaz; le zinc en lamelles et les touries d'acide sulfurique. Il +parait qu'on va se battre dans ces parages et que nous pourrons rendre +d'importants services. + +Nous arrivons a Blois, dans nos fourgons, car il ne faut plus songer aux +wagons de voyageurs. Du reste, quoique ce mode de locomotion soit peu +confortable, c'est bien la le cadet de nos soucis. + +On ne vit plus reellement dans les temps ou nous sommes, les malheurs +s'abattent sur la France avec une telle rapidite, que l'esprit egare, +eperdu, est en proie a un vertige perpetuel qui lui ote toute reflexion. +A Blois, nous trouvons une ville bouleversee. Tout le monde parle de +nouveaux revers, de nouveaux desastres. Dans les rues, on nous apprend que +les Prussiens sont aux portes, nous courons a la prefecture et ces tristes +renseignements se confirment. + +Le general P.... fait sauter sous nos yeux le pont de pierre. On nous +apprend ensuite que dans sa precipitation, il a oublie d'envoyer chercher +les approvisionnements de farine qu'on a laisses de l'autre cote du +fleuve. On nous affirme que 10,000 soldats qui s'etaient caches a +Chambord, pour attaquer les Prussiens a l'improviste, ont ete surpris +eux-memes pendant la nuit, que trois batteries de canons ont ete prises +par l'ennemi. Mon Dieu! mon Dieu! quelle confusion, quel desordre! + +A la gare, nous voyons revenir des convois charges de blesses, voila ce +qui ne manque plus aux spectacles que nous sommes appeles a voir. Dans +l'ambulance un jeune soldat a la machoire inferieure enlevee, sa bouche +est devenue beante, son oeil hagard est effrayant. Je detourne la tete. +C'est horrible a voir. Une soeur de charite panse cette plaie. + +Quel tableau pour un grand artiste! Au lieu de nous representer la guerre +par des bataillons qui prennent une redoute au milieu d'une fumee de +poudre et de gloire, qu'il retrace cette scene navrante, et que, dans le +lointain, il nous montre une mere qui pleure. Ce sera la la veritable +image de la guerre. + +Et nos ballons? Nous n'y songeons deja plus! Pourquoi nous envoyer ici, il +est trop tard, il n'y a plus rien a faire. + +Voila un train special qui accourt sur la voie ferree. C'est M. Gambetta +qui arrive. Il descend precipitamment, avec M. Spuller, son chef de +cabinet. Il demande le chef de gare qui n'a pas ete prevenu de l'arrivee +du ministre, et qui, au milieu d'un travail incessant, a pris quelques +minutes de repos. + +M. Gambetta s'agite et tempete contre le chef de gare qui ne vient pas. +Il se promene impatiemment, puis s'arrete en frappant du pied. Il est +furieux. + +Le chef de gare arrive enfin, c'est un vieillard modeste et respectable. +M. Gambetta le malmene, et lui dit les choses les plus dures, les plus +humiliantes, devant un public nombreux qui n'approuve nullement du reste +cette maniere d'agir si peu courtoise. + +--Pauvre chef de gare, disait un spectateur, un si excellent homme, si +devoue, si laborieux, c'est bien triste. + +--Ce qui est bien plus triste, repondit quelqu'un, c'est de voir M. +Gambetta, un ministre, un souverain, humilier injustement un vieillard, +sans savoir seulement s'il est coupable. + +Je me rappelais a ce moment ce qu'un homme d'un grand merite m'avait dit +sur notre dictateur: "Il a deux defauts dont il ne guerira jamais, il est +avocat et meridional." + +M. Gambetta part comme il est venu, et les choses ne vont pas mieux. Le +chef de gare recoit dans la soiree l'ordre d'evacuer son materiel de +guerre. Il nous conseille de partir. Nous voulons attendre, persuades +qu'un telegramme va etre envoye, qu'on n'a pu expedier ici les aerostiers +et leur materiel sans but, sans motif. Nous attendons jusqu'au lendemain +matin, passant la nuit dans la gare, assistant a la funebre procession des +trains charges de blesses, qui passent de quart d'heure en quart d'heure. +A l'ambulance de la gare, il y a une soeur de charite et un moine, ils ont +a soigner des centaines de blesses a la fois. Heureusement que nos +marins sont la, ils se mettent sous les ordres de la soeur de charite, +distribuent les bouillons aux malades, et se transforment en infirmiers. +Les aerostiers a Blois n'auront pas passe tout a fait inutiles. + +Le lendemain a 10 heures, il ne reste absolument rien en gare, les +Prussiens vont arriver, dit-on. Il serait trop maladroit de se laisser +prendre avec son materiel. Une locomotive est accrochee a nos fourgons, +elle nous ramene a Tours. + +A notre arrivee a Tours, nous apprenons que decidement la delegation +du gouvernement de la Defense nationale va se _replier_ a Bordeaux. +Le chef-lieu de l'Indre-et-Loire ressemble a une fourmiliere remuee +fortuitement par un baton. C'est un mouvement febrile, une agitation +sombre et lugubre. + +M. Steenackers nous donne l'ordre de gagner le Mans, pour nous mettre a la +disposition du general Marivaux, commandant l'armee de Bretagne. + +_11 decembre_.--Nous partons dans nos fourgons a 8 heures du soir. La gare +de Tours est envahie par une foule enorme qui abandonne ses foyers. Des +milliers de wagons, charges de vivres, de munitions, s'evacuent lentement +au milieu d'un gachis indescriptible. Nous sommes obliges de nous tenir +prets a partir trois ou quatre heures a l'avance. Si nous avons le malheur +d'abandonner nos ballons, ils seront enleves par une locomotive, emportes +je ne sais ou. Il faut rester aupres de notre materiel, et demander de +quart d'heure en quart d'heure, si le moment d'etre attaches a un train +est arrive. Personne ne sait plus ou donner de la tete. Des officiers, +charges de faire partir des fourgons de munitions, se querellent avec les +employes du chemin de fer, ce sont des discussions, des cris a n'en plus +finir, il s'eleve sur ce flot de tetes qui encombre la gare, un brouhaha +perpetuel, qui souffle comme un vent d'inquietude et de desespoir. C'est +la panique, c'est la debacle! + +Nous sommes entasses dans notre fourgon comme des harengs dans une +barrique. Les ballons plies tiennent presque toute la place. Par dessus +ces ballots, on se perche tant bien que mal, Bertaux, Poirrier, Revilliod, +mon frere et moi, avec nos quatre chefs d'equipes et nos huit marins. Nous +sommes plonges dans l'obscurite la plus complete, il fait un froid de +loup, et six heures de voyage nous separent du Mans; trop heureux si +quelque retard imprevu ne nous fait pas faire le tour du cadran dans notre +prison cellulaire. + +Nous arrivons a 2 heures du matin, moulus, brises, mais nous arrivons, +c'est l'essentiel. Les jours suivants se passent a chercher un local pour +nos ballons. L'atelier des baches a la gare est mis a notre disposition. +La _Ville de Langres_ y est etale; nos marins le vernissent a neuf. + +Il faut s'occuper a present des rations de vivres que le ministre de la +guerre a mises a la disposition des marins aerostiers. Nous avons nos +commissions en regle, l'intendance ne fera pas de difficultes. Erreur +profonde. L'intendant n'a pas recu d'ordre direct, il y a encore quelques +formalites a remplir; bref, il ne nous donne pas nos vivres, mais il a eu +soin de nous faire attendre une heure dans son bureau pour arriver a cette +solution. Heureusement que nous sommes assez riches pour avancer deux +francs par jour a huit hommes, mais si nous commandions un bataillon, que +ferions-nous? Il faut le demander aux colonels de notre armee qui se sont +vu refuser des vivres pour leurs soldats par des intendances, ou des +milliers de pains moisissaient dans la cour. Mais a quoi bon se donner la +peine d'attaquer l'intendance francaise? On n'en dira jamais assez a ce +sujet, c'est chose malheureusement connue et convenue. + +Notre ballon est pret, allons prendre les ordres du general commandant en +chef l'armee de Bretagne. Le jeudi 15, a 10 heures, nous arrivons au camp +de Conlie. Est-ce bien un camp? C'est plutot un vaste marecage, une plaine +liquefiee, un lac de boue! Tout ce qu'on a pu dire sur ce camp trop +celebre est au-dessous de la verite. On y enfonce jusqu'aux genoux dans +une pate molle et humide. Les malheureux mobiles se sont pourvus de sabots +et pataugent dans la boue ou ils pourraient certainement faire des parties +de canots. Ils sont la quarante mille, nous dit-on, et tous les jours on +enleve cinq ou six cents malades. Quand il pleut trop fort, on retrouve +dans les bas-fonds des baraquements submerges. Il y a eu ces jours +derniers quelques soldats engloutis, noyes dans leur lit pendant un orage. + +Mais, sont-ce bien des soldats ces hommes que nous voyons errer comme +les ombres du Dante? Comment connaitraient-ils un metier qu'on ne leur a +jamais appris? Arraches a leurs familles, a leurs campagnes, on leur +a parle des Prussiens, de l'invasion de la patrie en danger. Ils sont +partis, pleins de resolution, pleins d'enthousiasme. Ils revaient le +succes, la gloire du combat, le salut de leur pays. On les enferme dans +un marais ou ils sont emprisonnes plusieurs semaines. Jamais ils ne +manoeuvrent, jamais ils n'apprennent le maniement des armes. Leurs +souliers sont perces a jour, ils n'ont pas une couverture pour se +preserver du froid. La nourriture est rare. En ont-ils meme tous les +jours? Ils souffrent, ils s'ennuient, mais ils sont resignes et patients, +quoiqu'ils se demandent, si c'est bien la ce qu'ils doivent faire pour +sauver le pays. Les jours se passent au milieu de ces tortures physiques +et morales, le decouragement, la lassitude arrivent. A force d'attendre, +ils desesperent. Ils errent dans ce camp si triste sans avoir conscience +de la vie; ils ne savent plus ce qu'ils font ni ce qu'ils vont faire, ils +perdent confiance en leurs chefs, ils en arrivent a regarder d'un air +melancolique ces malades qu'emportent les civieres! Ils sont heureux, +ceux-la, ils vont mourir! + +Un beau jour, le tambour resonne, les bataillons se rassemblent, on va +partir. Partir ou, grand Dieu! Aller a l'ennemi, resister a des troupes +solides, aguerries, bien nourries, recevoir la mitraille et la pluie +d'obus!--Mais ces fusils que nous portons sur nos epaules, nous ne savons +pas les charger, nous n'avons jamais fait bruler une seule cartouche +dans leurs canons! Nous sommes fatigues, malades, nous ne savons rien +faire!--Qu'importe, il faut partir, il faut vaincre ou mourir. + +Ils reviennent vaincus. Ils ont fui sous le feu de l'ennemi. Qui donc +oserait leur jeter la pierre? + +Nous sommes d'abord recus par le chef d'etat-major qui nous fait conduire +dans une humble baraque en bois, ou nous arrivons en nous tenant en +equilibre sur des planches qui forment un chemin a travers les lagunes du +camp. Une construction primitive en planches, forme le quartier general de +l'armee de Bretagne. Il y a dans la piece d'entree un assez grand nombre +d'officiers qui attendent leur tour; on prend place a cote d'eux. + +Bientot, l'aide de camp me prie d'ecrire sur une feuille de papier le but +de notre visite au general. Je redige quelques lignes que je soumets a +l'approbation de mon frere, de mes collegues et que je fais passer a M. +de Marivaux. Quelques secondes apres, le general me fait entrer dans +son bureau. Je suis recu avec la plus grande affabilite. Le general me +felicite sur mes ascensions anterieures dont il a connaissance, il me +parle aussi de mon frere, dont un de ses voyageurs lui a fait le plus +grand eloge. Il me questionne longuement sur l'usage des ballons captifs, +et approuve l'emploi des aerostats dans la guerre. Le general est un +marin, homme de progres, d'initiative, il comprend l'importance de ces +appareils merveilleux, qui peuvent si bien observer les mouvements de +l'ennemi du haut des airs. + +--Je serai tres-desireux d'assister a des experiences preliminaires, +gonflez au Mans un de vos aerostats, je verrai le parti que l'on peut +tirer des ascensions captives. Du reste, je ne puis prendre encore aucune +decision, car le camp de Conlie forme une reserve ou les Prussiens ne +viendront pas, et les plans de l'ennemi ne sont pas encore connus. Mais +attendez patiemment; les occasions ne vous manqueront pas de vous rendre +utiles. + +Nous ne tardons pas a faire tous les preparatifs necessaires a l'execution +de nos ascensions captives. Je me charge de surveiller le transport du +ballon au lieu de gonflement situe pres de l'usine, sur les bords de +la Sarthe. Mon frere rend visite au prefet, au maire, pour obtenir les +requisitions de gaz. Revilliod, Bertaux, Poirrier, vont a l'intendance +pour demander une tente ou nos marins pourront passer la nuit aupres de +l'aerostat. + +_Samedi 17_.--On commence le gonflement de la _Ville de Langres_, mais les +provisions de gaz de l'usine ne sont pas tres-abondantes. Impossible +de remplir entierement le ballon. Par bonheur, le temps est favorable, +l'aerostat, charge de sacs de lest, dresse son hemisphere superieur +au-dessus du sol, l'operation sera terminee demain. + +_Dimanche 18_.--A midi, l'aerostat est plein. La nacelle est attachee +au cercle, il ne reste plus qu'a essayer le materiel par une premiere +ascension. + +Le systeme que nous employons est extremement simple. Le cercle du ballon +est muni, aux extremites, d'un axe en cordage, de deux cables d'une +longueur de 400 metres. Chaque cable s'enroule dans la gorge d'une poulie +fixee a un plateau de bois, que l'on remplit de pierres, et qui forme +ainsi un point d appui fixe. Des hommes, au nombre de vingt-cinq, tiennent +chacune des cordes, qu'ils laissent glisser dans la poulie quand le ballon +s'eleve. En la tirant a eux, ils font descendre l'aerostat. + +Le temps est tres-calme et la premiere ascension s'execute dans les +meilleures conditions. Je m'eleve a une hauteur de 300 metres. L'aerostat +plane au-dessus de la Sarthe et s'y reflete comme dans un miroir de +cristal. Je reste la quelques minutes, suspendu a l'extremite des +cordages, et j'admire la belle campagne qui entoure le Mans. Ma vue se +porte jusqu'a plusieurs lieues tout autour de la ville, je distingue les +routes, les maisons, les champs; et je verrais facilement le moindre +bataillon a une tres-grande distance. Pour monter et descendre a volonte, +nous avons une trompe qui sert de signal: un coup de trompe donne le +signal de l'ascension, deux coups, celui de l'arret, trois coups, celui de +la descente. + +Quand je veux revenir a la surface du sol, je donne trois coups de trompe. +Le chef d'equipe repete a terre le signal, et les cordes, tirees par les +mobiles, ramenent bientot l'aerostat dans son enceinte. + +Mon frere, assiste de Jossec, fait une seconde ascension, il depasse la +hauteur que j'ai atteinte et' s'eleve a 320 metres. Une troisieme et une +quatrieme ascensions sont executees avec le meme succes par Bertaux, +Revilliod et Poirrier. + +_Lundi 19_.--Le ciel est legerement brumeux, l'horizon est tres-borne. +Le ballon a passe la nuit sans perdre de gaz, il est aussi gonfle que la +veille. + +A une heure, nous executons une premiere ascension. Mon frere, Jossec et +un de nos matelots sont dans la nacelle. Celui-ci n'a jamais ete en ballon +et parait ravi de faire ses premieres armes aeriennes. Nous voulons faire +monter successivement les huit matelots de l'equipe. + +Le vent est assez vif et l'aerostat ne s'eleve pas a une grande hauteur. +Il serait dangereux de le laisser monter comme hier a 300 metres +d'altitude. + +Je fais une deuxieme ascension captive avec deux marins, puis une +troisieme, mais le brouillard est assez epais, et c'est a peine si l'on +distingue les prairies les plus voisines du Mans. + +Ces premiers resultats nous paraissent aussi satisfaisants que possible. +Le ballon la _Ville de Langres_, en soie double, est d'une grande +solidite et resiste a des vents intenses sans se deteriorer. Il est d'une +impermeabilite presque complete et parait remplir toutes les conditions +d'un aerostat captif transportable. Que ne ferait-on pas avec un semblable +appareil bien utilise? Qui empecherait qu'on n'executat des ascensions +nocturnes en enlevant a bord un fanal electrique qui, de son rayon +lumineux, sonderait au loin la campagne? Ce n'est pas le desir qui nous +manque de tenter cette belle experience, mais le professeur de physique du +Mans, M. Charault, qui a deja mis a notre disposition plusieurs appareils, +n'a pas de bobine de Ruhmkorff suffisante a la production d'une lumiere +intense. + +_Mardi 20_.--Nous voyons le general de Marivaux. Il n'a pu assister encore +a nos ascensions et nous annonce qu'il ne sait pas s'il devra s'en occuper +a l'avenir. Le general Chanzy va venir au Mans avec son armee. + +A une heure, nous nous mettons en mesure de faire quelques ascensions. Le +temps est limpide et clair. Nous atteignons, au bout de nos cables, la +hauteur de 300 metres. Le spectacle qui s'offre a notre vue est admirable. +La campagne s'ouvre a nous en un cercle immense qui n'a pas moins de +quarante a cinquante kilometres de diametre. + +Jusqu'a perte de vue, nous apercevons des bataillons francais qui defilent +sur les routes et qui reviennent au Mans. C'est l'armee du general Chanzy +qui se replie de Vendome. + +Des escadrons de cuirassiers aux manteaux rouges, defilent au milieu des +pres verts, ils offrent l'aspect de rubans de coquelicots. Nous sondons +le lointain avec notre lunette, mais les mouvements de la nacelle genent +l'observation. Toutefois, avec un peu d'application, on arrive a viser +un point determine. Mais que ne ferait-on pas avec la pratique, avec +l'habitude? L'art des ascensions captives est a faire, c'est une ecole a +organiser. + +Les soldats levent la tete de toutes parts et se demandent quelle est +cette nouvelle sentinelle juchee dans les nuages. Nous sommes vus a la +fois par cent mille hommes dont nous dominons les tetes du haut des airs. + +Nous profitons du temps clair pour faire monter et descendre la _Ville de +Langres_, nos collegues Bertaux, Revilliod, Poirrier, nous succedent a +tour de role dans la nacelle. Un grand nombre d'habitants du Mans, des +dames, voudraient bien tenter l'ascension, mais nous ne permettons pas +qu'on se fasse un jeu de notre aerostat. Il appartient a l'armee, quelques +rares privilegies seulement prennent part aux ascensions. + +A quatre heures, le capitaine de la compagnie des mobiles qui font nos +manoeuvres, nous apprend qu'il a recu l'ordre de nous quitter. C'est le +general Chanzy qui va prendre au Mans le commandement militaire. Il va +falloir sans doute nous mettre en rapport avec lui. + +Les journaux ne parlent qu'en termes assez vagues des mouvements de la +deuxieme armee qui revient au Mans. On s'accorde a rendre hommage a +l'habilete, a l'energie de son general en chef. Chacun espere que la +France a enfin trouve un sauveur. + + +V + + +Une visite au general Chanzy.--Ascension faite en sa presence.--Accident +a la descente.--Un peuplier casse.--Opinion du general sur les ballons +militaires. + +21 decembre 1870 au 11 janvier 1871. + +On savait depuis quelques jours que l'armee du general Chanzy allait se +replier sur le Mans, apres de terribles combats qu'elle avait livres sans +treve ni relache. + +C'est le mercredi 21 decembre que l'on apprit l'arrivee du commandant en +chef de l'armee de la Loire, qui etablit son quartier general dans un +hotel particulier en face la prefecture. + +Notre ballon etait gonfle, mais a la suite des mouvements de troupes +occasionnes par l'approche d'une nouvelle armee, on nous avait retire les +mobiles qui aidaient aux manoeuvres des ascensions captives. Nous nous +decidons a nous adresser au prefet, M. Georges Lechevalier. + +Mes collegues aeronautes me designent pour cette demarche. Le prefet +m'accueille avec la meilleure grace. + +--C'est au general Chanzy, me dit-il quand je lui eus demande conseil, +qu'il faut vous adresser pour utiliser vos ballons; il commande en chef la +deuxieme armee de la Loire campee autour du Mans. Je vais vous donner un +mot pour lui. + +Et le prefet me donne quelques lignes des plus aimables, qui me serviront +d'introduction aupres du general. + +--Traversez la place, me dit M. Lechevalier, le general vous recevra au +recu de cette lettre. + +Dix minutes apres, un officier d'ordonnance m'introduisait aupres du +general Chanzy, que j'apercus debout, devant une grande table, decachetant +des depeches electriques, et examinant en meme temps une grande carte des +environs du Mans qu'il avait deployee devant lui. Un aide de camp etait +debout a cote de lui. + +J'attendis quelques instants: quand le general eut fini d'examiner son +courrier, il se tourna vers moi. Je pus voir son visage intelligent, +expressif qui me parut etre celui d'un homme affable et _sans pose_, comme +on dit dans le langage parisien. + +--Le gouvernement vous envoie ici avec des ballons captifs, mais dites-moi +ce que vous pouvez faire avec ces aerostats, et comment je puis les +utiliser. + +--General, repondis-je, mes collegues et moi nous avons ici cinq aerostats +tout prets a etre gonfles; une fois remplis de gaz, un de ces ballons peut +etre transporte ou bon vous semblera aux environs du Mans. La nous aurons +une batterie a gaz pour preparer de l'hydrogene et compenser les pertes +de gaz dues aux fuites, a l'incomplete impermeabilite de l'etoffe. Notre +ballon reste ainsi toujours gonfle; a tout moment, il peut monter a 100 a +200 a 300 metres de haut, et l'officier d'etat-major qui nous accompagnera +dans nos ascensions pourra voir l'ennemi jusqu'a plusieurs lieues si le +temps est clair. + +--Mais c'est merveilleux, je veux employer tous vos ballons. + +--Je dois ajouter cependant, repliquai-je, que des accidents peuvent +malheureusement survenir, que nos ballons ne resistent pas aux tempetes, +et qu'ils ne servent a rien quand le temps est couvert. Mais si le jour de +la bataille, le ciel est pur, il n'est pas douteux qu'ils donneront les +renseignements les plus precieux sur les mouvements de l'ennemi. + +--Quel malheur, dit le general, que je ne vous aie pas eu avec moi a +Marchenoir, l'ennemi avait si bien cache ses positions que je ne pouvais +savoir d'ou etaient lances les obus qui accablaient mes soldats. Je suis +monte sur un clocher, mais je n'ai pu m'elever assez pour dominer un +rideau d'arbres qui arretait mes regards. Vous en souvient-il? ajouta +le general en se tournant vers son aide de camp. Ah! ce fut une rude et +terrible journee. + +Il y eut un moment de silence que rompit bientot le general Chanzy. + +--Votre ballon est gonfle? me dit-il. + +--Oui, mon general. + +--Ou est-il? + +--Pres de l'usine a gaz, sur le bord de la Sarthe. + +--Etes-vous pret a faire une ascension en ma presence? Je serai curieux +d'assister a vos experiences. + +--Quand vous voudrez, general, mon frere et moi, nous nous eleverons +devant vous a trois cents metres de haut. + +--Eh bien! je me rends de suite aupres de votre ballon. + +Puis le commandant en chef de la deuxieme armee dit a son aide de camp: + +--Faites seller mes chevaux; je pars de suite. + +Je me sauve, en courant de joie, prevenir notre equipe, afin de tout +disposer pour l'ascension. + +--Enfin, m'ecriai-je, voila donc un homme intelligent, qui a oublie la +routine, la vieille et sainte routine! Il ne m'a pas demande si je sortais +de Saint-Cyr ou du genie militaire, il m'a questionne sur ce que je +pouvais faire, et prend au moins la peine de venir voir des experiences +aerostatiques. Voila vingt ans que des aeronautes se presentent aux +generaux, au gouvernement, s'offrent dans toutes les guerres; mais les +officiers de cour ont toujours dit avec dedain: + +--Vous n'etes pas de l'armee, mes amis, passez votre chemin! + +Ce sont ceux-la meme qui disaient aux rudes habitants de l'Ardenne et des +Vosges: + +--Vous n'etes pas de l'armee, vous n'aurez pas de fusils. + +Et aux paysans qui connaissent les ravins, les defiles, les gorges +escarpees, les bons coins, en un mot: + +--Vous n'etes pas de l'armee, vous ne pouvez pas nous renseigner. + +J'accours aupres du ballon. + +--Le general va venir, dis-je a mon frere et aux marins, vite a la +besogne! + +Nous voila tous joyeux, car nous brulons du desir de nous montrer, d'agir, +de nous rendre utiles. Et nos braves marins comme ils se mettaient a +l'ouvrage avec ardeur, car eux aussi ils n'avaient qu'une seule ambition, +c'etait de voir l'ennemi du haut de notre ballon, et de braver plus tard +au milieu de l'air la pluie d'obus et de mitraille. + +On se met en mesure de tout preparer pour l'ascension, mais le vent si +calme depuis trois jours s'est eleve et souffle par rafales. En outre le +general de Marivaux nous a retire nos hommes de manoeuvre. Nous ne voulons +pas etre arretes par ces obstacles. + +Une foule de francs-tireurs, de flaneurs, de soldats, accourent autour +de notre aerostat. Le marin Jossec leur adresse quelques paroles et leur +demande le concours de leurs bras pour tenir les cordes. Tous acceptent +de grand coeur. Je monte dans la nacelle pour faire une ascension +preliminaire, mais l'air est agite, le ballon se penche avec violence, il +ne faut pas songer a s'elever tres-haut. + +Je suis seul dans mon panier d'osier, je jette par-dessus bord plusieurs +sacs de lest, pour donner au ballon une force ascensionnelle capable de +resister a l'effort de la brise. Je parviens a m'elever a 80 metres de +haut, mais a cette hauteur un coup de vent me fait decrire au bout des +cables un grand arc de cercle qui me jette presque au-dessus des maisons +avoisinant le point de depart. Deux sacs de lest vides a propos me +ramenent sur la verticale. + +Cette experience montre clairement que malgre le vent l'ascension est +possible, on pourra montrer au general Chanzy ce dont les ballons +sont capables. A la hauteur ou j'ai pu m'elever, les horizons du Mans +s'etendaient sous mes yeux comme un vaste panorama, au milieu duquel +j'apercevais distinctement les tentes du camp de Pontlieu. + +A peine suis-je revenu a terre, on apercoit de l'autre cote de la Sarthe, +un groupe de cavaliers qui accourent au galop. + +C'est le general Chanzy et son etat-major. Il est monte sur un magnifique +cheval arabe qui caracole avec grace, trois aides de camp le suivent, et +derriere les officiers, galopent des goumiers arabes, aux manteaux rouges +et blancs: ce sont des grands negres, qui se tiennent sur leurs selles, +droits comme des I, et semblent etreindre de leurs jambes, comme dans +un etau, leurs minces chevaux qui bondissent avec la legerete la plus +gracieuse. + +En quelques secondes, les chevaux ont passe le pont et s'arretent devant +le ballon. Le general descend de cheval, je vais a sa rencontre en lui +disant:--Nous sommes prets, mais le vent est violent, il sera impossible +d'atteindre une grande hauteur. Vous aurez toutefois une idee des services +que nous pouvons rendre. + +Mon frere saute dans la nacelle, et le ballon s'eleve lentement, se +penche a l'extremite des cables qu'il tend avec force, en leur donnant +la rigidite de barres de fer. Arrive a 100 metres de haut, l'aerostat +s'arrete, il a une force ascensionnelle considerable, par moment il +oscille dans l'air, en se rapprochant de terre, mais ce n'est que pour +bondir bientot au bout de ses cordes. Le general observe le ballon avec +attention, il se fait expliquer la disposition des cables, les moyens de +transport de l'appareil, il me demande ce qu'il nous faudrait de soldats +pour nous aider, de voitures pour porter nos acides et nos batteries. + +--Quand j'aurai besoin de vous, me dit-il, quand je connaitrai les +positions de l'ennemi, je vous indiquerai votre poste d'observation. +Mais, dites-moi, a quelle distance faut-il vous placer de l'ennemi? +Craignez-vous les balles et les boulets? + +--General, repondis-je, nous ne craindrions pas personnellement de nous +exposer au danger, et les balles de fusil a 300 metres de haut ne nous +feraient pas tres-peur. Si le ballon etait atteint, il serait perce de +deux petits trous qui ne l'endommageraient pas sensiblement. Mais il +est indispensable d'etre hors de portee des obus qui incendieraient nos +ballons. + +Sur ces entrefaites, un coup de vent pousse l'aerostat toujours en l'air, +et le ramene a une trentaine de metres au-dessus du sol; il decrit un +grand arc de cercle, et rebondit ensuite comme une balle, en planant d'une +facon imposante. Le general regarde attentivement, et les Arabes qui sont +autour de lui paraissent stupefaits a la vue d'un spectacle si bien fait +pour exciter leur curiosite. + +--Faites revenir a terre l'aerostat, dit le general, afin que j'assiste a +toute votre manoeuvre. + +Trois coups de trompe sont donnes. Les marins font tirer les cables, +l'aerostat revient pres de terre, mais le mouvement qui lui est imprime le +fait osciller, il se penche au-dessus d'un peuplier, et une des cordes qui +le retiennent s'enroule autour de l'arbre a quelques metres au-dessous de +la nacelle. Une nouvelle rafale siffle, et l'arbre se casse en deux comme +un fetu de paille. Le ballon eprouve une secousse terrible, mais mon frere +est tellement tranquille et impassible dans la nacelle que personne ne +pense au danger qu'il y a pour lui de se rompre les os. + +Apres cet incident, l'aerostat revient dans son enceinte. + +--C'est egal, dit le general, il faut un certain sang-froid pour faire ces +ascensions. Et se tournant en souriant vers un de ses aides de camp: + +--Voudrez-vous vous charger de faire les observations avec ces messieurs? + +--Ma foi, general, dit l'officier, je vous repondrai franchement: +Non.--Envoyez-moi contre des canons, j'irai sans sourciller. Mais les +ballons ne sont pas mon affaire. + +--Eh bien! j'irai moi-meme, repliqua gaiement le general Chanzy. Au +revoir, Messieurs, je connaitrai demain les positions de l'ennemi et +n'ayez pas peur, ce n'est pas la besogne ni l'emotion qui vous feront +defaut. + +Le general nous entretient encore quelques instants, il se fait presenter +nos collegues, MM. Revilliod, Bertaux et les marins, puis il s'elance +legerement sur son cheval, qui l'emporte avec la rapidite de la fleche. + + +_Jeudi_ 22 _decembre_.--Les nouvelles qui circulent au Mans depuis +l'arrivee du general Chanzy et de son armee paraissent monter au beau. A +la gare ce ne sont que convois d'approvisionnement, fourgons de munitions, +plate-formes d'artillerie qui arrivent sans cesse. + +L'atmosphere devient respirable. + +La visite du general nous a donne du coeur, nous ne doutons pas que le +moment de l'action est proche. + +Malheureusement on n'a jamais tous les bonheurs a la fois. Le temps est +mauvais. Le vent est d'une force extreme. Le froid est terrible. Je ne me +rappelle pas avoir vu d'hiver aussi rigoureux. La _Ville de Langres_ est +torture par les rafales. Le ballon gemit et se cabre avec violence. Il va +crever si cela dure. Il vole en eclats, vers la fin de la journee! + +Nous nous mettons eu mesure de le reparer de suite, et de faire gonfler, +si cela est necessaire, le ballon de Revilliod et Poirrier. + +_Samedi_ 24.--A midi le ballon captif, completement remis a neuf apres un +travail de 12 heures, est gonfle.--Je cours au quartier du general Chanzy, +qui me recoit. Il ne connait pas la position de l'ennemi, et ne peut +encore nous assigner aux environs du Mans un poste d'observation. + +Le ballon s'agite toujours avec assez de force. Nous essayons de le +maintenir vertical a l'aide de 16 cordes d'equateur attachees a son filet +et fixees au sol. Il ne bouge plus, et parait se fatiguer moins par ce +procede d'amarrage. + +_Dimanche 25. Noel_.--Froid terrible. Vent du nord tres-violent.--Dans +la journee une bourrasque rompt toutes les cordes d'equateur de notre +aerostat.--Malgre la tempete, le ballon tient toujours, mais plusieurs +mailles de son filet sont brisees. + +_Lundi 26_.--Le vent est tombe. Dans l'apres-midi nous reparons les +avaries de la _Ville de Langres_. Jossec raccommode le filet, nous +bouchons des petits trous qui se sont ouverts dans l'etoffe. + +On dit que les Prussiens s'eloignent du Mans. On se demande si c'est une +feinte, pour masquer une attaque prochaine. + +_Mardi 27_.--_La Ville de Langres_ fuit. Le ballon est en partie degonfle. +Nous y introduisons 200 metres cubes de gaz qui l'arrondissent. + +_Mercredi 28_.--Temps brumeux. Neige. Mon frere et moi nous faisons deux +ascensions captives a 100 metres de haut, mais l'horizon est entierement +cache par le brouillard. + +Le Mans offre une physionomie bien curieuse, surtout le soir. Les cafes +etaient ces jours-ci encombres d'officiers, les rues remplies de soldats +errants. Il a fallu remedier a tout prix a ce relachement de la discipline +militaire.--On vient de prendre des mesures rigoureuses. Des patrouilles +de gendarmes arretent tous les soldats, et les menent aux avant-postes. +Les cafes, les hotels sont gardes par des factionnaires qui empechent +d'entrer tous les officiers qui ne sont pas munis de cartes speciales +emanees du commandant de place. + +A table d'hote les officiers qui dinent a cote de nous sont interroges par +des gendarmes qui leur demandent d'exhiber leur carte de circulation. + +Il fallait cette surveillance, car le desordre etait dans les rangs de +l'armee. Les officiers, au lieu de rester dans leurs cantonnements, +venaient en ville. Et les soldats ne tardaient pas a suivre l'exemple +donne par leurs chefs. + +_Jeudi 29_.--Le vent est toujours d'une violence extreme. Le ballon +souffre et s'use inutilement. Le general Chanzy nous donne l'ordre de le +degonfler. Il nous dit qu'il ne suppose pas qu'il y ait de combat avant +quelque temps. Il nous fera signe au moment voulu. + +_Samedi 31_.--Un ballon de Paris vient de tomber aux environs du Mans. +L'aeronaute, M. Lemoine, est ici. Nous passons la soiree avec lui. + +Il nous rapporte que Paris est toujours dans les memes conditions, qu'il y +a encore des vivres pour longtemps, que la physionomie de la ville n'est +guere changee, que des boutiques du jour de l'an se sont etablies sur le +boulevard, etc. + +Nous craignons bien qu'il n'obeisse a un mot d'ordre en donnant partout +d'aussi merveilleuses nouvelles. + +Nous nous separons a onze heures, nous souhaitant une bonne fin d'annee. +Adieu 1870, annee funeste, 1871 te ressemblera-t-il par ses desastres? +Est-il permis d'esperer des beaux jours! + +_Dimanche 1er janvier 1871_.--Nous dejeunons avec nos collegues +Bertaux, Poirrier, et un capitaine de mobiles, avec qui nous avons fait +connaissance. La tristesse preside au repas. Depuis notre plus grande +enfance, c'est le premier _jour de l'an_ qui se passe si loin des notres. + +Nos marins viennent nous souhaiter la bonne annee. Braves gens, ils se +sont attaches a nous et nous aiment deja. Mais nous leur rendons bien leur +affection, leur sympathie. + +J'ecris une longue lettre a mon frere aine, par un nouveau procede +mysterieux auquel je ne crois guere. Il faut adresser la lettre a Paris +_par Moulins_ (_Allier_) et l'affranchir avec quatre-vingts centimes de +timbres-poste. + +_Lundi_ 2.--Le Mans est triste. L'armee est cantonnee a Change et a +Pontlieue. L'ordre est retabli. Pas un soldat, pas un officier dans les +rues. Aucune nouvelle. Rien que le silence du cimetiere! + +Nous recevons une lettre de Paris. Notre frere aine nous raconte ses +campagnes dans les bataillons de marche. Il est campe hors Paris et mene +une bien dure existence. Mais il est confiant et resolu. + +3 _janvier_.--Nous mettons en ordre notre materiel aerostatique, pour etre +prets a gonfler au premier signal. + +A la table d'hote de l'_hotel de France_, ou nous logeons, nous dinons en +face d'officiers prussiens prisonniers sur parole. Ils parlent haut, et +rient bruyamment; leur conduite pleine d'inconvenance nous indigne, mais +nous sommes trente a table, et il n'y aurait pas grande gloire a faire +cesser leur insolence. Notre capitaine tresorier Bertaux est malade. Il +est poitrinaire, le pauvre garcon, et la chute qu'il a faite a la descente +en ballon lors de sa sortie de Paris, a aggrave son mal.--Nous lui tenons +compagnie dans sa chambre[7]. + +[Note 7: A son retour a Paris apres l'armistice, M. Bertaux est mort, +suffoque dans la nuit par une congestion. Il avait trente ans a peine.] + +Grands mouvements de troupes autour du Mans. Arrivee d'une quantite enorme +de voitures d'approvisionnements, et de troupeaux de boeufs, destines, +dit-on, au ravitaillement de Paris. + +On annonce que Gambetta va venir. + +Voici enfin des nouvelles de Paris. On apprend le bombardement du plateau +d'Avron et des forts du sud. + +Des officiers nous affirment que l'armee francaise devait marcher en +avant aujourd'hui meme, mais qu'un contre-ordre a subitement arrete le +mouvement. + +_Mercredi 4 janvier_.--Nous passons une partie de la journee avec notre +ami M.G... directeur de la compagnie du Touage de la Seine. Il a ete +charge d'etudier la question du ravitaillement de Paris, et il se fait +fort de transporter par ses bateaux a vapeur jusqu'a Paris 11,000 tonnes +de marchandises! + +Helas! que de reves on fait ainsi d'heure en heure! On parle +d'approvisionner Paris, de voler a son secours. Mais il y a auparavant +des combats a livrer, des victoires a remporter! Toutes nos esperances +se realiseront-elles? N'est-ce pas folie que d'y ajouter foi? Quelle +deception quand on s'adresse non plus a l'imagination, mais a la raison! + +Nous allons a la gare, ou des ouvrieres reparent notre ballon de +soie.--Nous faisons mettre de bonnes pieces neuves dans les parties +faibles. + +_Vendredi 6_.--Le general Chanzy s'informe de l'etat de nos ballons. Il +nous fait dire que l'armee est toujours en repos, mais que bientot sans +doute de graves evenements vont se derouler. + +_Dimanche 8_.--Des bruits contradictoires de toute nature circulent au +Mans. On nous affirme au bureau du telegraphe que l'armee du general +Chanzy va decidement marcher en avant demain matin. + +Cette armee compte deux cent mille hommes, cinq cents pieces de canon, +la victoire n'est pas douteuse. Ah! quand on se souvient de ces epoques, +comme on se rappelle jusqu'ou peut aller l'illusion conduite par le desir! +Apres avoir vu les debacles d'Orleans, de Blois, apres avoir touche du +doigt les causes de desorganisation de l'armee, pousses par l'amour de la +Patrie, nous esperions encore! + +Les Prussiens, nous dit-on le soir, s'avancent du cote de +Nogent-le-Rotrou.--Les nouvelles de l'armee de Bourbaki, dans l'Est, sont +favorables. + +_Mardi 10_.--On entend des coups de canon. Cette fois, la grande action +va s'engager. Le bruit de la canonnade est assez eloigne, il est faible, +c'est le grondement lugubre du tonnerre avant la tempete. + +Le soir des paniques courent la ville. On pretend que les Prussiens sont +a cinq lieues, que nos avant-postes ont ete surpris. Mais les gens senses +n'ajoutent pas creance a ces bruits de mauvais augure. Il n'est pas +douteux qu'une grande bataille va s'engager. + + +VI + + +La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le champ +de bataille.--La deroute.--Laval.--Rennes. + +Du 11 janvier au 18 fevrier 1871. + +Dans la matinee du 11, on entendait autour du Mans le bruit d'une violente +canonnade. Tout le monde est surexcite par ce concert lugubre; la grande +partie est en jeu. Je vole au quartier general, pour recevoir des ordres. +Le moment n'est-il pas venu de gonfler un ballon, et de surveiller du haut +des airs les mouvements de l'ennemi? + +Mais je crois comprendre, d'apres ce qui m'est dit, que l'attaque des +Prussiens a eu lieu a l'improviste; le general Chanzy, quoique malade, est +a cheval au milieu du combat. Un de ses officiers m'affirme qu'il a pense +aux ballons, et que l'ordre du gonflement va nous arriver d'un moment a +l'autre, on me conseille toutefois de m'approcher du champ de bataille +pour choisir un bon poste aerostatique, j'ai le _laissez-passer_ qui me +permettra de m'avancer jusqu'aupres des batteries. + +Le combat a lieu tout pres du Mans, au pied des collines que domine +Yvre-l'Eveque. Je pars a pied, et au sortir de la ville j'apercois deja +des gendarmes postes de distance en distance pour arreter les fuyards qui +sont rares aujourd'hui. La canonnade est d'une violence formidable. On +entend le bruit des mitrailleuses, de pieces de campagne que domine la +puissante voix des pieces de marine installees sur les hauteurs. Je +suis la route d'Yvre-l'Eveque, et sur mon chemin je traverse des parcs +d'artillerie. C'est la reserve qui ne donne pas encore. + +La campagne est couverte de neige, le froid est intense, le ciel est d'une +purete absolue, j'arrive a 3 kilometres du Mans, sur le sommet d'une +colline, ou se trouve un groupe de spectateurs. En face de nous, a 600 +metres environ, nous decouvrons le feu d'une batterie qui tonne de +seconde en seconde. Je me risque a m'avancer jusqu'aupres des canons. Les +artilleurs me disent que pas un obus n'est encore tombe la, et que je puis +rester aupres d'eux sans danger. + +Le champ de bataille tout entier s'offre a ma vue. Sur une etendue de +plusieurs lieues, les canons francais sont places sur les hauteurs, +ils vomissent la mitraille, et lancent dans l'espace des eclairs qui +illuminent au loin le ciel. En face de nous est le bois d'Yvre-l'Eveque, +ou nos troupes sont en partie massees. A trois heures des colonnes +prussiennes serrees et compactes se mettent en marche pour forcer la +vallee d'Yvre-l'Eveque qui ouvre l'entree du Mans. Elles sont recues +par des mitrailleuses et des troupes de ligne, qui font leur devoir. A +plusieurs reprises les Prussiens reviennent contre cette barriere qu'ils +veulent enlever, mais ils sont repousses et reculent. A cinq heures, ils +cessent d'attaquer ce point qu'ils renoncent a franchir. + +Que se passe-t-il sur les autres points du champ de bataille? Je l'ignore. +Mais il semble que la canonnade ennemie est moins nourrie, moins +puissante. + +Combien je regrette de me trouver la a pied, au milieu de la neige, au +lieu de gravir l'espace dans la nacelle de notre ballon, pour embrasser +d'un seul coup d'oeil le champ de bataille.--Mais toutefois la colline ou +je me trouve me parait un point favorable pour le lendemain. + +A 6 heures, le soleil commence a descendre a l'horizon. Le feu des ennemis +est ralenti, le bruit du canon est affaibli. Nul doute les Prussiens +s'eloignent! A 7 heures, des signaux lumineux s'elevent successivement de +toutes nos batteries qui eteignent leurs feux! Tout a coup le silence de +la mort succede au vacarme qui a retenti pendant 12 heures. Mais il ne me +semble pas douteux que la victoire est de notre cote. + +Je retourne au Mans. Tout le monde est dans l'enthousiasme; les Prussiens +sont battus, dit-on, de toutes parts ils reculent. Pas une batterie +francaise n'a bouge de place, demain on poursuivra l'ennemi[8]. + +[Note 8: Le general Chanzy a publie un remarquable ouvrage sur les +operations militaires de la 2e armee. On pourra voir, en lisant ce livre, +que nos appreciations sur les incidents de la bataille du Mans sont +exactes. Du reste, les Prussiens eux-memes, une fois arrives dans le +chef-lieu de la Sarthe, ont affirme que le soir du 11 janvier ils avaient +recu l'ordre de battre en retraite, comme nous l'avons appris en passant +au Mans sous la Commune.] + +Nous passons la soiree dans un etat d'excitation facile a comprendre. +Notre joie est encore retenue par des sentiments de doute dont nous ne +pouvons nous defendre. Car nous avons ete si souvent le jouet d'illusions! +Mais cependant le general Chanzy cette fois a tenu bon, s'il n'a pas +vaincu, au moins il n'a pas cede un metre de terrain. + +A minuit, nous commencions a sommeiller quand on nous reveille en sursaut. +C'est une estafette du general Chanzy qui me remet la lettre suivante, +dont voici la copie textuelle: + + +"11 janvier 1871. + +2e ARMEE DE LA LOIRE. + +_Le general en chef._ + +Monsieur, + +Je crois que le moment est venu de mettre a profit les renseignements que +l'emploi des ballons captifs peut fournir sur les positions de l'ennemi. +En consequence, je vous prie de vouloir bien venir demain au quartier +general, a 8 heures et demie du matin, conferer avec mon chef d'etat-major +general, au sujet des experiences aerostatiques que vous pouvez organiser +pour etudier le terrain autour du Mans. + +Recevez, monsieur, l'assurance de ma consideration. + +Le general en chef, +P.O. Le general chef d'etat-major, +VUILLEMOT. + +A M. Tissandier, charge des reconnaissances aerostatiques de la 2e armee." + + +_12 janvier_.--A 8 heures je cours au quartier general, la joie dans +l'ame. La journee d'hier a du etre favorable, comme nous le pensons. Le +general Chanzy est a la veille de remporter une grande victoire, avec +quel bonheur nous allons gonfler nos ballons, avec quel enthousiasme nous +allons proceder a nos ascensions devant l'ennemi! + +Nous arrivons mon frere et moi au quartier general, en face la prefecture +du Mans. Nous entrons dans le salon ou se tiennent le chef d'etat-major +et les officiers d'ordonnance; ces messieurs, semblent affaires, navres, +abattus. Quelque chose de sinistre est dans l'air. + +--Vous voila, me dit l'un d'eux, vous venez chercher l'ordre du general? +Eh bien! vous pouvez vous sauver de suite, replier votre materiel, et +partir a la hate si vous ne voulez pas etre pris par les Prussiens. + +--Est-ce une plaisanterie? + +--C'est bien la triste realite. Nos positions ont ete tournees cette nuit. +Les mobilises ont lache pied a 4 heures du matin du cote de Pontlieu. La +retraite a ete ordonnee. Elle commence depuis 5 heures du matin. Tout le +materiel de guerre s'evacue sur Laval. Partez, vous n'avez pas un moment a +perdre, si vous voulez sauver vos ballons. + +--Mais les Prussiens ne peuvent pas entrer au Mans instantanement. Ne se +bat-on pas encore? + +--Je ne puis vous donner des details. Mais il se pourrait que presque +toute l'armee soit tournee. Sauvez-vous vite, vous dis-je. + +Nous partons la mort dans l'ame! En traversant la place du Mans, une +affiche qui vient d'etre placardee, nous apprend par le ballon _le +Gambetta_ la nouvelle du bombardement de Paris. Nous lisons que le +Pantheon, le Val-de-Grace, le Museum, sont cribles de projectiles, mais +que les Parisiens apprenant les succes des armees de province sont pleins +de courage et de resignation! + +C'en est trop cette fois! Des larmes abondantes me mouillent les yeux! Je +viens d'assister au succes que l'on a appris a l'avance aux habitants de +Paris! + +Nous retournons a l'_hotel de France_, dire a nos collegues, Bertaux et +Poirrier, de faire leurs paquets. Sur la place, on saupoudre avec de la +cendre les paves rendus glissants par la gelee; c'est pour faciliter le +passage de notre artillerie. Des troupes defilent deja et se replient. + +Mais les habitants, toujours confiants, croient a un mouvement +strategique. Ils ne se doutent pas que c'est la debacle qui commence! + +A 1 heure nos fourgons de ballons sont accroches a un train, il y a encore +en gare deux ou trois cents voitures de munitions et de vivres. Aura-t-on +le temps de les faire partir? + +Le train se met en marche au milieu d'un encombrement indescriptible. Par +surcroit de malheur, la neige a colle les roues contre les rails, et on +a toutes les peines du monde a faire glisser les wagons. Nous avancons +lentement, le train passe sur le pont de la Sarthe, de chaque cote +des masses humaines se pressent et rentrent en ville. Les routes sont +couvertes de voitures, de canons, de fourgons, de soldats qui se heurtent +pele-mele; c'est un chaos indescriptible. + +Au moment ou nous quittons le Mans, des obus tombent sur la gare! + +A 7 heures du soir, notre train s'arrete a une lieue de Laval. Il y a +sur la voie, dix trains qui stationnent avec le notre. Nous laissons nos +ballons a la garde de deux marins, et nous entrons a pied a Laval. + +_Vendredi 13_.--Nous allons a la mairie, chercher des billets de logement +pour nous et nos hommes d'equipe. + +Dans la journee nous recevons des nouvelles du Mans. La ville a ete prise +une heure apres notre depart. L'arriere-garde francaise s'est battue +sur la place des Halles. Il y a 10,000 Francais faits prisonniers. Les +Prussiens se sont empares a la gare de deux cents fourgons, et de trois +machines a vapeur. Les derniers trains n'ont pas pu marcher, car la voie +etait encombree par les troupes en debacle. + +Le train qui est parti apres le notre a 1 heure 30, a ete crible d'obus, +et plusieurs hommes ont ete tues. Pour surcroit de malheurs, il a deraille +a 5 kilometres de Laval. Il y a eu 13 voyageurs ecrases dans les fourgons. + +Cette journee est decidement riche en nouvelles horribles. Le ballon le +_Kepler_ vient de tomber aux portes de Laval. Il donne d'epouvantables +details sur le bombardement de Paris. + +Il parait d'autre part que l'armee de Bourbaki est perdue dans l'Est et +que celle de Faidherbe, dans le Nord, occupe des positions difficiles. + +Que peut-on nous apprendre encore? + +_Samedi 14 janvier_.--Mon frere et moi, apres avoir passe une excellente +nuit dans de bons lits, chez M.D., nous retrouvons Bertaux et Poirrier +a l'_Hotel de Paris_. Nous allons voir le marin Roux, l'aeronaute du +_Kepler_. Il nous dit que le fort de Rosny n'est pas pris comme on l'a +affirme, que Paris a encore des vivres, mais que le bombardement a +commence dans le quartier Latin. + +Nous rencontrons le general de M... qui nous felicite d'avoir sauve notre +materiel. Il regrette que l'on n'ait pas utilise a temps nos aerostats. + +--On retombe toujours dans les memes errements, dit-il, fatiguant les +hommes inutilement, les lassant, les decourageant, et quand le moment est +venu d'agir, l'energie, depensee a l'avance, est epuisee.--L'armee de +Chanzy a ete perdue au Mans par la fuite des 10,000 mobilises de Pontlieu +qui ont lache pied a quatre heures du matin au premier coup de feu. 600 +bons soldats valent bien mieux que ces hommes inexperimentes, ne sachant +pas se servir de leurs armes et ecoutant les alarmistes qui leur disent +que leurs fusils ne valent rien. Toujours les memes erreurs, on compte sur +le nombre des hommes, au lieu de ne se baser que sur leur valeur comme +soldats. + +--Mais, general, repondis-je, une lueur d'espoir est-elle encore permise, +pensez-vous qu'une revanche soit possible? + +--Helas! je ne compte plus sur rien maintenant! la France est perdue! +Pour la sauver, il n'y a plus a attendre que quelques-uns de ces hasards +providentiels qui se voient dans l'histoire, esperance bien incertaine. + +A six heures, nous dinons, mon frere et moi, chez M.D. Societe charmante +fort distinguee. On parle des evenements actuels; que de reproches +s'entrecroisent dans la conversation sur les prefets du jour, nommes a +la hate par Gambetta. La plupart des departements sont honteux des chefs +qu'ils ont a leur tete, et qui, dit-on, paralysent toute action. A tort ou +a raison, ce n'est pas a Laval que les recriminations font defaut. + +_Dimanche 15 janvier_.--Une panique effroyable regne aujourd'hui a Laval. +On dit que les Prussiens vont venir, que l'ennemi n'est pas a six lieues +de la ville. A Sille-le-Guillaume on s'est battu hier; les armees de +Mecklembourg et de Frederic-Charles poursuivraient les Francais en +deroute. + +Le soir, a table d'hote, nous causons avec un officier francais echappe de +Hombourg, apres avoir ete fait prisonnier a Sedan. Il est arrive a l'armee +de Chanzy en passant par le Luxembourg, la Belgique, Londres et Bordeaux. + +On dit ce soir que Paris a capitule. Je ne veux pas croire une telle +nouvelle. Et cependant, cette terrible catastrophe est imminente. + +_Lundi 16 janvier_.--Des le matin, mon frere apprend a la gare de Laval +que le materiel de guerre qui s'y trouve va etre evacue sur Rennes. Nos +fourgons de ballons sont accroches a un train. Il faut partir de suite. + +Nous montons dans le train, a 10 heures 25, avec Poirrier, Bertaux et nos +marins, campes dans nos fourgons, selon notre habitude. Le train s'arrete +plus d'une heure entre Vitre et Rennes. Le temps se passe dans une petite +auberge de campagne, ou une brave bretonne, coiffee d'un enorme bonnet +blanc, nous sert des crepes de sarrasin et du cafe. + +En arrivant a Rennes, a 9 heures, les aerostiers sont l'objet de la plus +vive curiosite. Nos marins, qui nous suivent avec nos bagages, sont +arretes et questionnes par la foule qui leur demande avec anxiete des +nouvelles du Mans. + +Les journaux d'ici disent que Chanzy s'est battu avec energie a +Sille-le-Guillaume. Les nouvelles de Bourbaki dans l'Est paraissent +bonnes. Celles de Paris, arrivees par un nouveau ballon, sont favorables. + +Fasse le ciel qu'il soit permis d'esperer encore! + +On voit passer a Rennes une quarantaine de prisonniers prussiens, dont un +officier, tous beaux hommes et bien equipes. + +En approchant de la gare de Rennes, nous avons compte plus de cinq cents +fourgons remplis de vivres destine a l'approvisionnement de Paris. Dans +les circonstances actuelles, ce spectacle n'est-il pas navrant? Quel +abime, helas! separe les Parisiens de ces vivres qu'on a amasses pour eux! + +En rentrant ce soir dans les rues de Rennes, je me demandais, avec +mon frere, ou j'etais. Notre vie, depuis quatre mois, est vraiment +extraordinaire. Toujours en mouvement, allant d'emotions en emotions, +c'est un etourdissement, un reve perpetuel. + +Impossible de coucher trois jours a la meme place! Quand je me reveille +le matin, je ne sais plus ou je suis! Je cherche des yeux ma chambre de +Paris, mon _at home_, ma bibliotheque, et ne retrouvant rien, la triste +realite se represente a mes yeux. + +_Mardi 17 janvier_.--Il pleut toute la journee. Pas un passant dans les +rues de Rennes. + +Nous envoyons au general Chanzy, dont le quartier general est decidement a +Laval, le telegramme suivant: + +"Compagnie des aerostiers est a Rennes attendant vos ordres." + +Le soir, a dix heures, on m'apporte une reponse envoyee avec une +exactitude toute militaire. + +"Attendez a demain, je vous donnerai des instructions." + +Mais de longues journees devaient se passer dans le silence. La deuxieme +armee prenait de nouvelles positions autour de Laval. + +_Vendredi 20 janvier_.--Les nouvelles montent encore une fois au beau. +Toutes les troupes regulieres de Rennes sont rappelees a Laval. + +La ville offre une physionomie tres-animee, des regiments partent, +d'autres arrivent. Ceux-ci sont les bataillons des mobilises qui se sont +enfuis au Mans; le general Chanzy s'en est debarrasse. Il ne veut plus que +des soldats sur lesquels il puisse compter. + +Le bruit court que la deuxieme armee a obtenu quelques avantages. +Quant aux armees du Nord, de l'Est et de Paris, les nouvelles les plus +contradictoires circulent, mais en realite, on ne sait rien. + +La compagnie des aerostiers est triste et se plaint de son inactivite +forcee. Elle ne demande qu'a agir. Rennes est une grande ville, monotone +et bigote. On y vend des cierges, des gravures de piete et des coeurs de +Jesus en drap rouge qui arretent les balles prussiennes. Qu'on en vende, +je le concois, mais qu'on les achete comme _pare a balles_, voila ce que +je ne comprends plus. + +Nous tuons le temps en faisant de longues promenades aux environs de la +ville. La conversation revient toujours sur Paris! Quel cauchemar +sans treve! Nos yeux se dirigent de ce cote, et malgre nos esperances +passageres, comment ne pas entrevoir l'horrible situation de la France? +Chanzy vient d'etre battu. Les mouvements de Bourbaki sont arretes +dans l'Est. Quel drame nous attend encore? Ce ne peut etre, helas! que +l'agonie. On pense a ses amis de Paris, a leurs souffrances. Comme nous, +ils attendent! s'ils voyaient l'armee de la Loire a cent lieues de leurs +murs, quelle breche dans leur courage si resigne! + +_Mardi 24 janvier_.--Les journaux parlent enfin de Paris, ils ont recu des +nouvelles tombees du ciel par ballon monte. Il est question d'une grande +sortie, operee le 19, en avant du Mont-Valerien, mais les resultats ne +sont pas connus. Quelque chose nous dit que le denoument du drame de la +guerre est proche, mais quel supplice que le silence de mort qui regne +autour de nous. On ne sait rien d'officiel, c'est l'incertain qui se +dresse aux yeux de tous, l'inconnu de mauvais augure. + +Le soir, encore une nouvelle qui, inopinement, reveille le courage. +Garibaldi a battu les Prussiens devant Dijon. Nous sommes ainsi faits, +que dans l'horrible suite de nos malheurs, le plus petit revirement de +la fortune se transforme en un evenement destine a changer la face des +choses. Comment ne pas croire aveuglement a ce que l'on desire avec +ardeur? Le prisonnier, dans son cachot, ne pense-t-il pas a la delivrance, +quand un rayon de soleil apparait a ses yeux! + +Une lettre recue de notre frere aine qui est a Paris dans les bataillons +de marche, augmente notre joie momentanee. Il nous apprend qu'il a recu de +nos nouvelles, par pigeon, pour la premiere fois, le 15 janvier. + +Il raconte ses emotions de soldat, avec entrain, avec animation, et c'est +les larmes aux yeux que nous lisons le recit du depart des bataillons +de marche pour les avant-postes. Les sedentaires, musique en tete, les +femmes, accompagnant jusqu'aux portes des bastions, leurs maris, leurs +fils, leur insufflant l'energie des resolutions vaillantes, quel admirable +tableau, quelle scene touchante et pleine de grandeur! Soldats improvises, +Paris a les yeux sur vous, mais, de bien loin aussi, des voeux sinceres +accompagnent vos bataillons. + +_Jeudi 26 janvier_.--Le ballon _la Poste de Paris_ apporte des nouvelles +de la capitale des 19, 20, 21 et 22 janvier. La sortie de Trochu a avorte! +Voila des evenements aussi funestes que decisifs. Quelle triste et +lamentable journee! Notre collegue Poirrier nous parle de sa femme, de ses +filles enfermees a Paris; Bertaux, de ses parents, de ses amis restes dans +la capitale. Quel avenir va s'ouvrir a la France? Il faut entrevoir le +jour ou Paris affame ouvrira ses portes aux soldats de Guillaume. + +_Vendredi 27 janvier_.--Le general Chanzy s'apprete a une attaque +energique. Nous recevons le telegramme suivant qui nous tire de nos +cauchemars: + +"General Chanzy a Tissandier, aerostier, a Rennes. + +"Priere venir ici de suite avec tous les ballons; vous vous entendrez avec +l'amiral pour observer les mouvements ennemis sur la rive gauche en avant +de Laval." + + +VII + + +Les ballons captifs a Laval.--Ascensions +quotidiennes.--L'armistice.--Nantes.--Bordeaux.--L'Assemblee +nationale.--Paris!--Vides dans les rangs. + +Du 28 janvier au 17 fevrier 1871. + +A peine arrives a Laval, nous allons en toute hate au quartier du general +Chanzy. Le commandant en chef de la deuxieme armee nous felicite sur notre +exactitude. Les hostilites vont reprendre plus energiques et plus actives +que jamais, il est necessaire de gonfler de suite trois ballons. Il y en a +un d'entre eux qui restera a Laval sous les ordres du general Colomb, les +deux autres seront mis a la disposition de l'amiral Jaureguiberry. + + +_Dimanche 29 janvier_.--Pas une minute n'a ete perdue, le prefet, le +directeur de l'usine a gaz ont tout fait pour activer nos operations. +A trois heures de l'apres-midi, le ballon _la Ville de Langres_, tout +arrime, tout gonfle est pret a monter dans l'atmosphere. + +Il fait un temps magnifique, notre sphere de soie immobile ressemble de +loin a une grosse toupie qui ronfle. A quatre heures elle va s'envoler au +bout de ses cordes. + +Trois ascensions consecutives s'executent dans les meilleures conditions, +nos marins sont maintenant inities a la manoeuvre qui s'opere avec la plus +remarquable precision. + +Mon frere et Poirrier ouvrent l'ascension, ils s'elevent jusqu'a 300 +metres de haut, et reviennent enthousiasmes de leur voyage. La vue est +admirable, l'oeil embrasse une campagne d'une etendue enorme. + +Je fais une seconde et superbe ascension avec Lissagaray, le commissaire +extraordinaire de la Republique, qui trouve un grand charme a ce voyage si +nouveau pour lui. + +Jossec s'eleve ensuite avec trois passagers. Jamais _la Ville de Langres_ +n'avait si bien enleve quatre voyageurs a l'extremite de ses cordes. + +--Bravo, mes amis, m'ecriai-je a la descente. Le temps est beau, tout va +bien. Mais ne flanons pas, demain nous gonflerons s'il est possible les +deux autres ballons que nous conduirons aux avant-postes de l'armee. Il +ne sera pas dit que les aerostiers militaires, toujours surpris par les +deroutes et les desastres, ne recevront pas en l'air le veritable bapteme +de feu! + +A peine ai-je ainsi parle qu'un capitaine de la ligne s'approche de nous. + +--Vous ne savez pas la grande nouvelle! + +--Qu'y a-t-il? + +--La guerre est finie! Un armistice vient d'etre signe. + +Inutile d'ajouter que toute la ville de Laval est en emoi. On ne parle que +de l'armistice. Quels sont les termes de cet acte immense? + +Mais le fait est-il bien vrai? On a ete si souvent trompe que, malgre soi, +on en arrive a l'incredulite de saint Thomas lui-meme. + + +_Lundi 30 janvier_.--Grand nombre de sceptiques croient que decidement +l'armistice est un canard. Pour plus de surete, occupons-nous toujours +de notre ballon. Si l'armee doit combattre, elle aura cette fois sa +sentinelle aerienne. + +L'air est d'un calme absolu. On execute dans l'apres-midi cinq ascensions. +Le ballon s'eleve verticalement sans devier d'une ligne de sa marche +perpendiculaire au sol. Le prefet, M. Delattre, est monte dans la nacelle, +il est reste immobile avec mon frere a 350 metres de haut, ne se lassant +pas d'admirer l'admirable panorama etale a ses yeux surpris. Je m'eleve +avec le secretaire de la Prefecture, et je suis remplace dans la nacelle +par un commandant des eclaireurs a cheval, qui demande la perche a 30 +metres de haut et fait revenir le ballon a terre. + +_Mardi 31 janvier_.--L'armistice est confirme. Il n'y a plus de doute a +cet egard. Les Prussiens occupent les forts, l'armee de Paris va etre +desarmee. + +Voila le triste denoument de ce drame horrible, qui compte trois +evenements egalement funestes pour la France, et qu'on peut resumer en +trois mots: Sedan, Metz, Paris! + +Nous recevons l'ordre de degonfler _la Ville de Langres_. Je monte une +derniere fois dans la nacelle, mais le vent est assez vif, et me lance a +deux metres d'une cheminee d'usine, ou le ballon manque de se briser. + +Bientot l'aerostat est vide, plie dans sa nacelle, non sans regrets de +la part de l'equipe. Pauvre ballon! quand te retrouverons-nous, fier et +majestueux, gracieusement arrondi dans l'atmosphere! + +Nos experiences de ballon captif devaient se terminer la. Les tentatives +executees ailleurs pendant la guerre, n'ont donne lieu a aucune +experience. MM. Gilles et Farcot ont ete envoyes a Lyon, mais l'occasion +ne s'est jamais montree pour eux de gonfler un ballon. + +Il en a ete de meme pour M. Revilliod, qui avait ete rejoindre le general +Bourbaki a Besancon. Le commandant en chef de l'armee de l'Est, comme le +general Chanzy, approuvait l'usage des ballons militaires, il comptait +beaucoup sur les services de M. Revilliod. La deroute est venue comme +partout en France dejouer tous ces projets. + +Avant l'expedition dans l'Est, M. Revilliod, accompagne de Mangin, avait +ete a Amiens se mettre aux services de l'armee du Nord. On gonfla le +ballon _le Georges Sand_, mais il ne fut pas amene a temps sur le champ de +bataille. + +Quelques jours avant l'armistice, MM. Duruof et de Fonvielle avaient ete +charges de se mettre a la disposition du general Faidherbe avec deux +ballons. + +On a vu par les experiences reiterees que nous avons successivement +executees a Orleans, au Mans, a Laval, que les aerostats sont +susceptibles, presque par tous les temps, de fournir a un general d'armee +un observatoire aerien d'ou il peut embrasser d'un seul coup d'oeil le +champ de bataille. Mais, vers la fin de cette guerre malheureuse, on n'a +trouve presque nulle part, helas! un veritable champ de bataille, on n'a +vu guere que des _champs de deroute_! Il est certain que les aerostats +pourront etre efficaces dans des temps moins desastreux et dans des +saisons plus clementes! + +_Dimanche 5 fevrier_.--La discipline est rigoureuse a Laval, nul officier +ne peut, sous quelque pretexte que ce soit, quitter son poste. Cependant +sachant ce que parler veut dire, nous ne doutons pas que le mot armistice +dans les circonstances presentes signifie: paix. A quoi bon demeurer +inutilement ici, nos ballons ne se sauveront pas tout seuls. Faisons nos +efforts pour quitter Laval, allons a Bordeaux, et nous reverrons bientot +Paris! C'etait la notre reve le plus cher. + +A force de demarches, de pourparlers, de diplomatie, le chef d'etat-major +consent a nous donner nos feuilles de route pour Bordeaux. Nous partons le +lendemain, avec nos papiers en regle. + +Le voyage s'effectue dans des conditions de lenteur desesperante. Nous +passons par Rennes, Nantes, Poitiers et Bordeaux. Trois nuits consecutives +sont passees en chemin de fer. + +_Jeudi 9 fevrier_.--Le train s'arrete a Bordeaux a 7 heures du matin. +Impossible de voir M. Steenackers, il est tout aux elections. Il attend +avec impatience les resultats du scrutin, et ne se doute certainement pas +qu'ils ne lui seront pas favorables. + +Nous faisons la rencontre de trois aeronautes: MM. Martin, Turbiaux et +Vibert; ces deux derniers sont venus vers la fin de janvier, ils nous +racontent leurs interessants voyages. M. Vibert est parti de Paris le 16 +janvier, dans le ballon _le Steenackers_, il est descendu en Hollande +apres une longue traversee. Il avait avec lui deux caisses de dynamite, +matiere fulminante effroyable, que mon ami M. Paul Champion a si bien +etudiee pendant le siege. On la destinait, parait-il, a l'armee de +Bourbaki. M. Turbiaux a quitte la gare du Nord le 18 janvier dans le +ballon _la Poste de Paris_, sa descente s'est operee a Venray dans les +Pays-Bas. Quant a M. Martin, mon frere et moi avions deja eu le plaisir +de faire sa connaissance a Tours. Il etait parti de Paris le 30 novembre, +pour descendre a Belle-Ile-en-Mer, apres un voyage vraiment dramatique. +Nous reparlerons plus tard de cette curieuse ascension. + +_Vendredi 10 fevrier_.--Mon frere rencontre un de ses anciens camarades +de l'ecole des Beaux-Arts, qui lui donne un laissez-passer prussien pour +Paris. Il part de suite, trop heureux de retrouver apres tant d'aventures +son toit et ses foyers. Je suis presente par un de mes amis a un avocat +distingue qui, pendant la guerre, a eu le courage et le devouement d'aller +a Berlin meme, recueillir des renseignements sur l'organisation militaire +en Prusse. Il a rapporte avec lui la liste de composition de tous les +regiments allemands, le nombre des tues et blesses, etc. La discretion +m'impose de ne pas trop m'etendre en details a cet egard. Je me rappelle +deux chiffres que je puis signaler au lecteur. Le nombre des soldats de +Bismark s'est eleve en France a un million cent quarante-sept mille. Autre +fait qui m'est reste grave dans la tete, a la suite de la conversation si +interessante que j'ai eue avec cet intelligent et hardi patriote. "Une des +causes de la force de l'Allemagne est l'instruction de ses habitants, il +n'y a dans tous les pays d'outre-Rhin que cinq hommes sur cent qui ne +sachent ni lire ni ecrire. En France on en compte 70 pour cent!" N'est-ce +pas le cas de dire que les chiffres ont parfois une eloquence brutale, +mais significative! + +_Lundi 13 fevrier_.--La place du Theatre, a Bordeaux, est couverte d'une +foule enorme. Des cuirassiers, des gardes nationaux entourent le theatre +qu'ils protegent d'un mur vivant. L'Assemblee nationale est en seance! +C'est ce jour-la que la droite etouffe de ses cris la voix de Garibaldi, +de l'illustre general qui a prete a la France le secours de son epee; la +population est exasperee a la sortie des deputes. On le serait a moins. + +_Jeudi 16 fevrier_.--La direction des telegraphes m'a enfin donne un +laissez-passer pour rentrer a Paris. Je vais partir. + +Bordeaux est toujours tres-anime. Une haie compacte de gardes nationaux et +de soldats defend les abords du theatre. Dans plusieurs rues avoisinantes, +on voit des nombreux escadrons de lanciers et de cuirassiers.--La +population est cependant bien calme et bien inoffensive. Elle ne semble +en aucune facon manifester le desir de faire l'assaut de l'Assemblee +nationale. + +Je pars pour Paris a 6 heures! + +_Vendredi 17 fevrier_.--Je viens de passer une nuit fatigante en chemin +de fer. J'ecris tant bien que mal, pour tuer le temps, sur mon carnet de +voyage. + +A 8 heures on s'arrete a La Souterraine. On accroche a notre train +QUARANTE-CINQ fourgons de marchandises. Je les ai comptes un a un: +volailles, porcs et boeufs deviennent nos compagnons de voyage. Tout +le monde fete ces animaux si respectables aujourd'hui. Ils seront +certainement bien recus a Paris! On ajoute deux machines a l'avant du +train, et l'on se met en marche bien peniblement. + +Je m'ennuie tellement dans mon wagon, que je pense a calculer le nombre +d'heures que nous avons passees en chemin de fer, pendant le siege de +Paris.--J'arrive a un total de 266 heures, soit 11 jours et 11 nuits en +cinq mois. O merveilles de la statistique, ou ne me conduiriez-vous pas, +si je calculais les minutes et les secondes! Arrives a 1 kilometre de +Vierzon, nous restons en arret sur la voie quatre heures consecutives. +Il faut voir la tete echevelee des voyageurs et des malheureuses femmes, +chiffonnees par le voyage. Un tel trajet donne un peu l'idee de la prison +cellulaire. + +On est en gare a Vierzon a 10 heures du soir. + +--Messieurs, nous dit un chef d'equipe,--vous ne pouvez reprendre un train +qu'a cinq heures du matin.--Voila la salle d'attente pour vous reposer. + +Les voyageurs ahuris se precipitent comme une avalanche dans les rues de +Vierzon, ou l'on dine tant bien que mal. + +Une heure apres, on est revenu dans la salle d'attente, car il n'y a pas +un lit vide dans toute la ville. Nous sommes deux cents dans une salle +ou l'on tiendrait trente a l'aise. Chacun se perche sur sa valise, ou se +couche par terre, et on attend la jusqu'a cinq heures du matin. + +Le lendemain, nous nous approchons sensiblement de la capitale! A mesure +que le train avance, l'emotion de tous est visible. Chacun va revoir ceux +qu'il aime apres une longue et terrible absence, apres d'epouvantables +desastres! Je n'oublierai jamais, pour ma part, la fin de ce voyage. +En passant a travers les environs de Paris, au milieu des campagnes +devastees, les pensees les plus sombres devorent mon esprit. Quel +spectacle navrant! Quelle douleur, quelle humiliation en voyant ces +soldats prussiens se promener sur les routes, ou monter la garde dans nos +gares! + +Pres de Juvisy, les voyageurs qui sont dans le meme compartiment que moi +me montrent sur la route un convoi d'approvisionnement prussien qui +attire l'attention generale. Un grand nombre de voitures uniformes, bien +construites, circulent sur le chemin, tirees par une belle locomotive +routiere. Cette machine a vapeur vient de Berlin, elle fonctionne ici. Et +voila dix ans que l'on dit en France que les machines routieres ne valent +rien. Je compare ce convoi prussien, aux mechantes charrettes de l'armee +de la Loire! + +A 2 heures je suis a Paris. La grande ville est sombre et lugubre! Ses +habitants sont fatigues, abattus et consternes! + +Quel triste retour, apres mon depart aerien du 30 septembre! C'est comme +le reveil apres un beau reve! + +Je retrouve mon frere Albert et mon frere aine qui a servi dans les +bataillons de marche, et qui me raconte ses campagnes; je revois mes amis. + +L'un d'eux manque a l'appel. C'est Gustave Lambert, l'intrepide pionnier +du Pole Nord. Il s'est engage comme simple soldat, et une balle stupide, +lancee par quelque brute, a frappe au coeur cet homme d'elite, cet +apotre d'une grande idee de science et d'initiative.--Gustave Lambert +m'embrassait la veille de mon depart, et se felicitait de voir les ballons +qu'il affectionnait contribuer a la defense de Paris. + +--Au revoir, me disait-il, bon courage, bonne chance! Nous nous +retrouverons bientot. Vous continuerez vos ascensions. Quant a moi +j'irai au Pole Nord.--Soldat aujourd'hui, je reprendrai demain ma grande +_toquade_. + +Gustave Lambert a ete frappe le meme jour que l'illustre peintre Regnault. +Ce jour-la les Prussiens, qui se pretendent les soldats de la science et +de la civilisation, ont pu se feliciter de leur besogne! + +C'est par son souvenir que je termine le recit de mes voyages, car +la derniere parole que je lui ai entendu prononcer s'appliquait aux +ballons-poste. "Mon cher ami, me disait-il le 28 septembre, la guerre est +une chose hideuse, monstrueuse, c'est un grand crime des peuples. Mais +tout homme de coeur dans ces moments-ci doit se devouer pour son pays. Je +vous felicite de votre entreprise. En ballon vous allez rendre a votre +pays plus de services qu'en etant soldat, et vous etes sur de ne tuer +personne." + + + +TROISIEME PARTIE + +HISTOIRE DE LA POSTE AERIENNE + + + + +I + + +Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les +premiers departs avec l'ancien materiel.--Construction des aerostats. + +En retracant dans les pages qui precedent mes impressions de voyages +aeriens pendant la guerre, je n'ai eu ni la volonte, ni la pretention de +me separer de mes collegues; j'ai pense que je ne devais pas ecrire cet +ouvrage sans donner les details que j'ai pu recueillir sur la _poste +aerienne_, sur les voyages les plus curieux des aeronautes improvises de +la Republique, sur les courageux courriers a pied, qui tous ont droit au +meme titre a la reconnaissance de leurs concitoyens pour les services +qu'ils ont rendus a la Patrie. + +On se rappelle que le 6 septembre 1870, les habitants des environs de +Paris recurent l'invitation de rentrer immediatement dans les murs de +l'enceinte.--Tous songent au depart, ils emportent les objets qui leur +sont precieux, brulent les approvisionnements qu'ils ne peuvent soustraire +a l'ennemi. Le spectacle de cette emigration restera toujours present a +l'esprit des Parisiens qui etaient la, aux portes des bastions, voyant +defiler les charrettes chargees de meubles, les voitures a bras couvertes +de paquets, les femmes, les enfants se pressant en files serrees, +comme dans les scenes bibliques de la fuite en Egypte! Mais il ne nous +appartient pas de raconter ces episodes du siege, nous ne voulons rappeler +ici que des dates. + +Les Prussiens ce jour-la, etaient encore eloignes de Paris; avec la +rapidite foudroyante qui caracterise leurs mouvements, ils ne tardent pas +a investir la capitale. Le 19 septembre la voiture postale qui la +veille encore, avait emporte hors Paris des ballots, de depeches, dut +retrograder. Le 20, trois voitures, deux cavaliers, cinq pietons sont +lances hors de l'enceinte. Un seul pieton nomme Letoile, parvient jusqu'a +Evreux, et peut en rapporter sept jours apres 150 lettres en risquant +deux fois sa vie. Le 21, un des employes de la poste nous disait avec +stupefaction: "Je n'oserais pas affirmer qu'une souris pourrait maintenant +franchir les lignes prussiennes!" + +La terre est fermee, on songe a l'eau, comme moyen de transport. Des +bouchons creux seront lances dans la Seine qui les portera au dehors, +ou qui les amenera au dedans. Mais des barrages ont ete construits par +l'ennemi qui a tout prevu. Un fil telegraphique a meme ete retire par lui +du fond de la Seine. Les routes aquatiques sont interceptees comme les +chemins terrestres. + +L'air seul reste ouvert. On se souvient que Metz a deja lance des ballons +libres au-dessus des lignes ennemies. Paris enverra ses messagers planer +au milieu des nuages! + +Avant de songer a la poste aerienne, on avait pense des le lendemain du 1 +septembre, a organiser des aerostats militaires destines a surveiller les +mouvements ennemis au moyen d'ascensions captives.--Le gouvernement +de l'Empire n'avait meme pas voulu repondre aux offres de service des +aeronautes. M. de Fonvielle et moi, nous avions adresse chacun de notre +cote des petitions au ministre de la guerre, nous proposant de suivre +l'armee du Rhin en ballon captif. Mais le major general Leboeuf ne voulait +compter que sur son propre genie, il n'aurait su que faire des ballons! + +Si le gouvernement du 1 septembre a echoue, on ne peut nier que sa bonne +volonte n'ait ete a la hauteur de ses intentions. MM. Nadar, E. Godard +et W. de Fonvielle furent accueillis par le nouveau ministere, et +furent charges successivement d'organiser trois postes d'observations +aerostatiques. + +Nadar s'installa place Saint-Pierre, avec le ballon _le Neptune_ +appartenant a J. Duruof. Cet aerostat, dans lequel j'avais fait, en 1868, +l'ascension maritime de Calais et le voyage des Arts-et-Metiers a Laigle, +etait en assez mauvais etat, mais Duruof le repara; il put rester gonfle +quinze jours, et executer un grand nombre d'ascensions captives, dont +quelques-unes ne furent pas sans utilite. Eugene Godard gonfla, au +boulevard d'Italie, sa _Ville de Florence_, excellent aerostat, fort bien +construit; en 1869 M. Godard m'avait offert gracieusement l'occasion +de faire une ascension dans cet aerostat, a Dijon. M. de Fonvielle +fit reparer _le Celeste_, aerostat de 750 metres que M. Giffard, son +proprietaire, avait genereusement offert au genie militaire, et dans +lequel j'etais encore monte en 1868. M. de Fonvielle fit quelques +tentatives a l'usine de Vaugirard. + +Ces trois postes aerostatiques devaient agir sous la surveillance d'une +commission presidee par le colonel Usquin. Il etait question de me confier +une quatrieme station, quand les necessites nouvelles creees a la poste +par l'investissement de Paris, transformerent ces ballons militaires en +ballons messagers. + +Il y avait encore a Paris six autres aerostats, l'_Imperial_ qui faisait +partie du mobilier de la couronne, ballon pourri que l'on n'a jamais pu +reparer, l'_Union_, appartenant a Gabriel Mangin, qui apres une tentative +d'ascension dut renoncer a boucher les trous de son ballon, que ses +collegues appelaient par ironie le ballon-passoire, tant il etait crible +de piqures; le _Napoleon_ et l'_Hirondelle_, deux mechants ballonneaux +appartenant a Louis Godard, le _Ballon captif de l'Exposition_ construit +pas M. Giffard. J. Duruof avait encore laisse a Paris un petit aerostat de +400 metres cubes, avec lequel M. Nadar fit quelques ascensions captives. +L'art de l'aerostation etait tombe si bas, que la patrie des Montgolfier +ne comptait que quelques ballons uses par l'age et le service. Mais on +tira parti tant bien que mal de tout ce materiel. + +Les ballons militaires furent achetes a la Commission, par +l'administration des Postes, et le premier depart fut organise par M. +Nadar a la place Saint-Pierre. + + +PREMIERS DEPARTS DE PARIS. + +1re Ascension. _23 septembre_.--J. Duruof s'eleva seul du pied des +buttes Montmartre a 8 heures du matin. Il emportait avec lui 125 +kilogrammes de depeches. La traversee fut heureuse. L'aeronaute descendit +a 11 heures a Craconville, pres Evreux. + + +2eme ASCENSION.--Le 25 du meme mois le ballon de M. Eugene Godard, +_la Ville de Florence_, partait a 11 heures du boulevard d'Italie. +Il etait monte par M. Mangin aeronaute et par M. Lutz, passager. Les +voyageurs descendirent sans accident a Vernouillet, pres Triel, dans le +departement de Seine-et-Oise. Les Prussiens n'etaient pas loin, Mangin dut +replier son ballon a la hate, et charger des paysans de le cacher, car +il etait impossible de songer a l'emporter sans courir les plus grands +dangers. + +Pendant que l'aeronaute s'occupe ainsi de son materiel, le voyageur, M. +Lutz, s'empare des depeches importantes, court a Vernouillet prevenir les +autorites de son arrivee de Paris. Il file a Tours, et la il raconte qu'il +est venu seul, charge d'une mission du gouvernement. Dans un hotel, on m'a +dit qu'il s'etait fait passer pour M. Nadar. Quel etait le but de toutes +ces inventions? C'est ce que j'ai toujours ignore.--Sur ces entrefaites, +Mangin arrive et se presente comme l'aeronaute de _la Ville de Florence_. + +--Mais, lui dit-on, nous l'avons deja vu, cet aeronaute, il est ici, et +nous a affirme qu'il etait seul en ballon. + +De la des explications, des eclaircissements. On cherche M. Lutz. Il n'est +plus a Tours. Quelques jours apres les journaux donnent de ses nouvelles. +Il a ete arrete a Dijon, puis on raconte qu'il a ete fusille comme espion. +Pendant quelques jours, mille recits se croisent au sujet de cet illustre +Lutz. Quel mystere est cache sous toutes ces aventures? On ne l'a jamais +bien su. Mais il ressort de tout cela que la conduite du voyageur de la +_Ville de Florence_ est au moins singuliere. + +Dans un recit qu'il a publie a Tours sur son voyage, il laisse entendre +qu'il etait seul dans le ballon, et se presente comme _commissaire delegue +du gouvernement de la Defense nationale_. + +_La Ville de Florence_ avait a bord 300 kilogr. de depeches et trois +pigeons qui sont revenus a Paris, apportant les nouvelles des aeronautes. + + +3e ASCENSION. _29 septembre_.--Louis Godard part de l'usine a gaz +de la Villette avec M. Courtin a 10 heures 30. Il a reuni par une grande +perche les nacelles des deux ballons _le Napoleon_ (800 met. cub.) et +_l'Hirondelle_ (500 met. cub.). Ces ballons se touchent a l'equateur et +ils comprennent entre eux un troisieme petit aerostat de 40 met. cub. +L'appareil est un peu baroque, mais il ne s'en enleve pas moins dans de +bonnes conditions a 10 heures 30 du matin. Les deux ballons attaches qu'on +a appeles depuis les _Etats-Unis_, passent au-dessus des buttes Montmartre +et tombent a Mantes a 1 heure de l'apres-midi. Nous donnons le recit du +voyage d'apres le _Moniteur officiel_ de Tours. + +"M.J.-G. Courtin, fournisseur de l'armee, charge de conduire les depeches +du gouvernement, est parti jeudi de Paris. L'aeronaute, Louis Godard, +commandait l'escadrille aerienne, qui se composait de deux ballons et de +deux nacelles, lies ensemble et marchant de conserve. Le poids total des +depeches confiees a M. Courtin s'elevait a 83 kilogrammes. + +"Le depart a eu lieu jeudi, a 10 heures du matin, a l'usine a gaz de la +Villette. Nos voyageurs ont passe sur le Mont-Valerien a 800 metres de +hauteur. Apres avoir depasse la forteresse, a deux kilometres environ, +ils ont essuye quelques coups de feu, qui naturellement n'ont point porte +jusqu'a eux. Ils ont jete du lest, et se sont eleves jusqu'a 1,500 metres. +Ils etaient en ce moment sur la foret de Saint-Germain, d'ou les Prussiens +ont, avec le meme insucces, tire sur les ballons. Faute de vent, ils +ont plane assez longtemps et ont du redescendre a 800 metres, afin de +rencontrer un courant. + +"Le reste du voyage aerien s'est accompli sans encombre et sans incidents. + +"M.J.-G. Courtin et M. Godard ayant traverse Mantes, ont pris leurs +dispositions pour atterrir. + +"C'est a trois kilometres de cette ville qu'ils ont touche terre; mais +ils ont ete traines pendant au moins 150 metres. Ils etaient dans cette +position desagreable, quand une troupe de cavaliers est arrivee sur eux +ventre a terre. Ils ont pris ces hommes pour des Prussiens et se sont crus +perdus. Heureusement la troupe etait commandee par M. Estancelin, qui est +charge d'organiser la defense dans le nord-ouest, et qui s'est empresse, +apres avoir aide nos voyageurs a prendre terre, de donner a l'envoye du +gouvernement une escorte pour gagner Mantes, ou son arrivee a cause une +alerte, car les Prussiens etaient d'un cote de la ville pendant que M. +Courtin y entrait de l'autre. + +"Celui-ci a ete parfaitement accueilli, et a recu, avec une ovation, des +offres de services de tout le monde. Une voiture a deux chevaux a ete mise +immediatement a sa disposition pour gagner Evreux." + + +4e ASCENSION. _30 septembre_.--_Le Celeste_, 750 metres; aeronaute, +G. Tissandier. Pas de passager. J'ai donne, dans la premiere partie de cet +ouvrage, tous les details de mon ascension, mais je crois devoir rapporter +ici quelques faits curieux qui se rattachent a l'histoire generale des +ballons-poste. Je ne devais pas d'abord partir dans _le Celeste_; ce +ballon etait reserve a un autre aeronaute, homme d'affaires generalement +aussi connu que peu estime, que je demanderai permission de ne designer +que sous le nom de M.X... + +X..., avec l'aplomb qui le caracterise, s'en va trouver M. Jules Favre. + +--Monsieur le ministre, dit-il, je suis designe par M. Rampont pour partir +comme courrier de la poste dans un ballon. Avez-vous des recommandations a +me faire? + +--Certainement, dit M.J. Favre; voici un mot pour le ministre de +l'interieur, on vous donnera des instructions et vous reviendrez me voir. + +X..., arme de ce document, court chez M. Rampont. + +--Monsieur le directeur des postes, dit-il avec un aplomb toujours +croissant, le ministre des affaires etrangeres m'a charge d'une mission +importante en province. Voici un mot de sa main qui le prouve. J'ai fait +des ascensions; voulez-vous me confier la direction d'un de vos ballons? + +--Comment donc, dit M. Rampont, vous etes recommande par le ministre des +affaires etrangeres, vous partirez de suite. + +Malheureusement pour X..., le bout de l'oreille s'est montre au dernier +moment, on a ete aux renseignements, aux informations. La trame qu'il +avait si bien cousue s'est emmelee subitement. X... n'est jamais sorti de +Paris en ballon. Je l'ai remplace dans _le Celeste_. + +La veille de son depart, X... me disait: + +--Vous partez apres moi. Vous me retrouverez a Tours. Si vous voulez, je +vous nommerai prefet. J'ai une mission tres-importante; je suis charge de +designer des candidats pour les prefectures et les sous-prefectures. + +Jusqu'ou n'aurait pas ete ce trop habile escamoteur, s'il avait pu +debarquer a Tours? Il avait des lettres des membres du gouvernement. Que +d'histoires il aurait pu forger, sachant que la verification de ses recits +etait impossible! X... serait peut-etre devenu general en chef. + +Pour completer les informations relatives a la quatrieme ascension du 30 +septembre, je donne le texte des proclamations que j'ai jetees au nombre +de 10,000 sur la tete des Prussiens. + +Chaque proclamation etait imprimee en deux colonnes sur une feuille +de papier format in-8 deg.. La colonne de gauche etait imprimee en texte +allemand, celle de droite etait la traduction francaise de ce document. + + +TEXTE FRANCAIS DES PROCLAMATIONS LANCEES EN BALLON SUR LES CAMPS +PRUSSIENS. + +"Au commencement de la guerre, la nation allemande a pu croire que la +nation francaise encourageait l'Empereur Napoleon III dans ses projets +d'agression. + +"La nation allemande a pu se convaincre depuis la chute de l'Empereur que +la nation francaise veut la paix. Elle desire vivre unie avec l'Allemagne, +sans contrarier son mouvement d'unite, qui profitera aux deux peuples. + +"Il semblerait d'abord naturel que les deux nations missent bas les +armes et cessassent de s'entre-tuer. "La France a reconnu qu'elle etait +responsable des fautes de son gouvernement. Elle a declare etre prete a +reparer les maux que ce gouvernement a faits. + +"L'Allemagne laissee a elle-meme accepterait de grand coeur ces conditions +honorables. Elle a montre sa vaillance et sa science militaires. Elle n'a +aucun interet a continuer cette lutte qui la ruine et lui enleve ses plus +glorieux enfants. + +"Mais l'Allemagne n'est pas libre. + +"Elle est dominee par la Prusse, et la Prusse elle-meme est sous la main +d'un monarque et d'un ministre ambitieux. + +"Ce sont ces deux hommes qui ont repousse la paix qu'on leur offrait. Ils +veulent satisfaire leur vanite en enlevant Paris. Paris resistera jusqu'a +la derniere extremite; Paris peut etre le tombeau de l'armee assiegeante. + +"Dans tous les cas, le siege sera long; voici l'Allemagne hors de chez +elle tout l'hiver, et l'absence de la fleur de la population laisse les +familles dans la misere. + +"Jusques a quand les peuples seront-ils la dupe de ceux qui les +gouvernent? Ce sont les rois et leurs ministres qui les poussent les uns +contre les autres a des a combats homicides. Commandee par Napoleon, la +France marchait a la bataille; maintenant que Napoleon est renverse, elle +ouvre les bras a l'Allemagne. Sans doute elle defendra pied a pied son +foyer, elle ne se laissera rien enlever de son sol; mais aussi elle prend +l'engagement de respecter celui de ses voisins. Elle leur propose une +alliance fraternelle. Que l'Allemagne ne soit pas plus longtemps l'esclave +d'une ambition aveugle; qu'elle ne lui donne plus ses enfants a egorger." + +On a renonce a ces proclamations qui ne produisaient sans doute pas grand +effet sur les Allemands. Il parait en outre que des paysans francais, en +ayant ramasse quelques-unes, avaient cru qu'elles etaient lancees par un +ballon prussien; ils se seraient empresses de tirer des coups de fusil sur +l'aerostat. + + +ESSAI D'UN BALLON LIBRE. + +Le jour meme du depart du _Celeste_, Eugene Godard lancait, au boulevard +d'Italie, un petit ballon libre muni de sacs de lettres qui devaient +tomber successivement durant le voyage, au moyen d'un systeme automatique +tres-simple. Ce debut ne fut pas heureux. Le ballonneau tomba pres des +remparts au milieu d'un retranchement prussien. + +L'accident ne tarda pas a etre connu a Paris, mais il fut singulierement +exagere; quelques journaux raconterent que les Allemands avaient fait la +capture d'un ballon monte, le 30 septembre. Cet aerostat ne pouvait etre +que le _Celeste_. La nouvelle parvint aux oreilles de mes amis qu'elle +emut d'autant plus vivement que mes pigeons sont arrives a Paris ayant +perdu leurs depeches. Heureusement, mon frere Albert avait pu suivre mon +ballon pendant plus d'une heure, il affirma que je devais etre sauve. +Mon ami de Fonvielle, dans la _Liberte_, eut l'obligeance de donner +d'excellentes raisons sur l'improbabilite de ma capture. Il disait vrai. + +On renonca aux ballons libres, et il fut decide que les depeches de la +poste ne seraient plus confiees qu'a des aeronautes. + +CONSTRUCTION DES BALLONS-POSTES + +Les quatre premiers voyages aeriens executes dans de bonnes conditions du +23 au 30 septembre, ont reellement fonde la poste aerienne. A compter de +ce jour, l'administration decida que des ballons neufs, fabriques dans +de bonnes conditions, devaient sortir regulierement de Paris. La plus +vigoureuse impulsion fut donnee a la construction de ces aerostats. + +La direction des postes confia l'organisation de deux ateliers de +fabrication aerostatique a M. Eugene Godard d'une part, et a MM. Yon et +Camille d'Artois d'autre part. + +M. Eugene Godard est un praticien d'un merite incontestable; il a execute +dans sa vie plus de 800 voyages en ballon, et construit un nombre +considerable d'aerostats. On ne pouvait mieux choisir pour accelerer une +construction si speciale. Eugene Godard s'installa a la gare du Nord. + +MM. Yon et Camille d'Artois organiserent a leur tour un atelier +aerostatique a la gare du Nord. M. Yon est l'habile constructeur des +admirables ballons captifs crees par M. Giffard; c'est en meme temps +un aeronaute distingue. Quant a M. Camille d'Artois, ses ascensions +publiques, a l'Hippodrome et a bord du _Geant_, lui ont acquis un juste +renom dans l'art de la navigation aerienne. M. Nadar s'etait d'abord +charge des operations aerostatiques de la gare du Nord, mais il se retira +bientot. + +Voici quelles etaient les conditions des traites acceptes entre ces +messieurs et l'administration des postes: "Les ballons devaient etre de la +capacite de 2,000 metres cubes, en percaline de premiere qualite, vernie +a l'huile de lin, munis d'un filet en corde de chanvre goudronne, d'une +nacelle pouvant recevoir quatre personnes et de tous les apparaux +necessaires: soupape, ancres, sacs de lest, etc. + +"Les ballons devaient supporter l'experience suivante: Remplis de gaz, +ils devaient demeurer pendant dix heures suspendus, et, apres ce temps +d'epreuve, soulever encore un poids net de 500 kilogrammes. + +"Les dates de livraison etaient echelonnees a epoques fixes: 50 francs +d'amende etaient infliges aux constructeurs pour chaque jour de retard. Le +prix d'un ballon remplissant ces conditions etait de 4,000 francs, dont +300 francs pour l'aeronaute, que procurait le constructeur. Le gaz etait a +part. C'est ce prix qui a ete primitivement paye par la direction generale +des postes, au comptant, aussitot l'ascension effectuee, le ballon hors de +vue. Il a ete reduit posterieurement a 3,500 francs, plus 500 francs dont +300 francs pour le gaz et 200 francs pour l'aeronaute. A ces frais il faut +ajouter des sommes pour valeur d'accessoires, dont le a montant a varie +de 300 a 600 francs par ascension, Le _Davy_, ne cubant que 1,200 metres +cubes, n'a coute que 3,800 francs[9]." + +[Note 9: Extrait du _Journal officiel_, n deg. du 2 mars 1871.] + +La construction des ballons, une fois mise en train, s'executa avec une +grande rapidite. + +Nous croyons devoir donner ici quelques details techniques sur la +fabrication des aerostats si peu connus generalement dans la masse du +public. + +L'etoffe qui convient le mieux pour la construction d'un aerostat est sans +contredit la soie; mais la soie est d'un prix tres-eleve; on la remplace +souvent par un tissu de toile ou de coton qui, une fois verni, est +suffisamment impermeable pour contenir sans deperdition les masses de gaz +d'eclairage ou d'hydrogene qui doivent l'emplir. C'est ce qui a ete fait, +comme on l'a vu, pour les nouveaux ballons du siege. + +La forme a donner a un aerostat peut etre variable; mais il est certain +que la sphere offre de grands avantages et une incontestable superiorite, +puisqu'elle est la figure qui offre le moins de surface sur le plus grand +volume. + +Nous n'entrerons pas dans les details geometriques de la coupe de +l'etoile; l'epure etant faite, supposons que nous n'avons plus qu'a reunir +les fuseaux et a les coudre pour former l'aerostat spherique. Cette +couture s'execute aujourd'hui tres-facilement a l'aide de la machine a +coudre, que les aeronautes de profession ont d'abord voulu bannir, mais a +laquelle ils ont du bientot reconnaitre une grande superiorite. M. Eugene +Godard est reste presque seul partisan des coutures a la main. Ses ballons +etaient cousus par des ouvrieres. + +Le ballon de coton n'est pas impermeable, et laisse echapper le gaz avec +une telle rapidite qu'il ne pourrait certainement pas etre gonfle, meme au +moyen du gaz de l'eclairage, si on ne prenait soin de le vernir. Le vernis +employe est tout simplement de l'huile de lin cuite avec de la litharge. +On a l'habitude de l'employer a chaud et de l'etendre a l'aide de tampons +sur toute la surface interieure et exterieure de l'aerostat. + +Le ballon est muni a sa partie superieure d'une soupape qui est destinee a +laisser echapper du gaz au gre de l'aeronaute, pendant toute la duree de +l'ascension. Les soupapes sont formees de deux clapets qui s'ouvrent, de +l'exterieur a l'interieur, sous la traction d'une corde que l'on tire de +la nacelle. Pour que la fermeture soit hermetique, on lute les joints avec +un melange de suif et de farine de lin que l'on nomme _cataplasme_. On +voit que cet organe est tres-grossier, et qu'il serait bien facile de le +perfectionner; mais le temps etait trop rare pendant le siege pour qu'il +ait ete possible de songer aux innovations qui necessitent des recherches +longues et minutieuses. + +La sphere d'etoffe, munie de sa soupape a sa partie superieure, est +pourvue a sa partie inferieure d'une ouverture que l'on appelle +_appendice_, et qui reste toujours beante pendant l'ascension, afin de +permettre au gaz, dilate par suite de la diminution de pression, de +trouver une issue. Sans cette precaution, l'aerostat pourrait eclater +par suite de la force expansive du gaz. Le ballon est recouvert dans sa +totalite d'un vaste filet attache a la soupape, et qui se termine vers la +partie de l'appendice par trente-deux cordes qui servent a y attacher la +nacelle. Celle-ci se fixe au filet par l'intermediaire d'un cercle de bois +pourvu de trente-deux petites olives de bois, appelees _gabillots_, +qui s'ajustent dans les boucles faconnees a la partie inferieure des +trente-deux cordes du filet. Huit autres gabillots permettent d'attacher +la nacelle au cercle par les cordes dont elle est munie. Le cercle +que nous venons de decrire est un des organes les plus essentiels de +l'aerostat, il est regulierement fixe au filet et sert de point d'attache +a l'ancre, qui est l'engin d'arret a la descente. Il repartit uniformement +les tractions, et donne a tout l'appareil une grande elasticite. + +La nacelle est confectionnee en osier souple, flexible. C'est +incontestablement la meilleure substance a employer pour construire un +esquif propre a supporter des chocs, des trainages, sans se deteriorer +et sans blesser les touristes aeriens qui s'y sont confies. On tresse un +veritable panier d'osier avec les huit cordes d'attache, qui passent par +le plancher de la nacelle et en font, pour ainsi dire, partie integrante. +Deux banquettes permettent aux aeronautes de s'asseoir commodement. + +Le ballon, tel que nous venons de le decrire, est pret a gravir l'espace +quand il est gonfle de gaz de l'eclairage. En effet, ce gaz a une densite +de 0gr.650, c'est-a-dire qu'un metre cube dans l'air aura une force +ascensionnelle de 730 grammes environ. Les ballons du siege ont 2,000 +metres cubes, ils auront donc une force ascensionnelle de 1,460 +kilogrammes. L'etoffe, le filet et la nacelle reunis ne pesent guere +plus de 500 kilogrammes; il nous reste 960 kilogrammes pour le poids des +voyageurs, du sable de lest et des organes d'arret. + +Quand un ballon s'eleve, il tend bientot a se mettre en equilibre, il a +perdu une certaine quantite de gaz par l'appendice; il en perd constamment +de petites quantites, si, comme il arrive souvent, il n'est pas +parfaitement impermeable; en outre, il se refroidit, et le gaz, se +contractant, est encore prive d'une partie de sa force ascensionnelle. +Livre a lui-meme, le ballon, apres avoir atteint le sommet de sa course, +tendrait immediatement a redescendre et ne tarderait pas a revenir a +terre. Pour empecher cette descente, l'aeronaute allege sa nacelle; il +jette par-dessus bord un corps pesant qu'on appelle le _lest_, et qui se +compose de sable tamise. Ce sable forme un nuage floconneux qui ne tombe a +terre que lentement et sous forme de grains imperceptibles, incapables de +causer le moindre degat, comme cela ne manquerait pas d'arriver si l'on +jetait du haut des airs des pierres ou des corps non divises. + +Pour que la description de l'aerostat soit complete, il faut encore que +nous parlions des organes d'arret, dont on doit se munir pour assurer le +retour a terre. L'aeronaute emporte a bord une ancre evasee, non pas +une ancre de marine qui ne mordrait pas dans les champs, mais un engin +confectionne pour les ascensions aerostatiques. On pourrait encore se +munir d'un grappin a six branches, qui est meme preferable a l'ancre, au +dire de quelques vieux marins de l'atmosphere. Enfin, il est indispensable +de ne pas oublier le _guide-rope_, un des engins essentiels du ballon. +Qu'est-ce que le guide-rope? C'est tout simplement une corde de 150 metres +de long, qui s'attache au cercle et que l'on laisse pendre dans l'espace. +En l'air, elle n'est d'aucun usage; mais il n'en est pas de meme au retour +a terre. D'abord, si l'aeronaute touche terre, il sait qu'il est a 150 +metres du sol, puisqu'il connait la longueur de sa corde, et quand il +revient des hautes regions, l'oeil le plus expert ne sait guere apprecier +les distances. Ce sera donc un veritable guide, d'ou le nom qui lui a +ete donne, _rope_, voulant dire cable en anglais. En outre, si le ballon +descend, le guide-rope va successivement toucher terre dans toute sa +longueur, et il delestera l'aerostat, en amortissant le premier choc. +Cette corde agit donc encore comme un veritable ressort qui empeche +le retour vers le sol d'etre trop brusque. Si l'ancre ne mord pas +immediatement, le guide-rope sera traine a la remorque du ballon; mais +il tendra a l'arreter; car il produira contre le sol une resistance de +frottement considerable; il pourra meme s'enrouler autour d'un obstacle, +d'un arbre, d'un poteau, et enfin offrir prise aux braves paysans qui ne +manquent pas de venir en aide aux ballons quand ils le peuvent. +Cette simple corde qui pend apres le cercle est donc d'une utilite +extraordinaire; c'est a l'illustre aeronaute anglais Green que revient +l'honneur de l'avoir employee le premier. L'invention, direz-vous, est +bien simple. Sans doute, mais personne n'y avait songe avant lui, et vous +et moi, peut-etre, ne penserions pas au guide-rope sans le vieux Green. + +L'armement ainsi opere est a peu pres complet; il ne faut pas oublier de +mettre dans les bottes de la nacelle un bon couteau, quelques cordelettes, +des couvertures, et des vivres froids; quelques bonnes bouteilles de vin, +un carafon d'eau-de-vie, ne sont pas non plus a dedaigner, car l'air des +nuages donne un appetit d'enfer. + +Pour connaitre sa route dans l'air, l'aeronaute emporte une boussole; s'il +voit la terre, il reconnait le sillage trace par le ballon et l'aiguille +aimantee lui donne sa route. Le barometre indique enfin avec une grande +precision les altitudes au-dessus du niveau de la mer. + +Les constructeurs aerostatiques du siege de Paris fabriquerent environ +soixante ballons de 2,000 metres cubes. L'installation de M. Eugene Godard +a la gare d'Orleans offrait un aspect merveilleux. D'un cote des femmes +cousaient les fuseaux du ballon, de l'autre des marins confectionnaient +les filets. Ailleurs enfin, le vernis s'etalait sur les aerostats cousus. + +Au milieu de la gare, quelques ballons gonfles d'air sechaient leur couche +de vernis. Ils dominaient le sol comme le dos immense de ces cetaces qui +forment des iles flottantes au milieu de l'Ocean. + +Les aerostats de M. Godard etaient a cotes bicolores bleues et rouges, ou +jaunes. Ceux de MM. Yon et Camille d'Artois etaient blancs. Cette couleur +est la meilleure sans contredit, car elle reflete, au lieu de les +absorber, les rayons lumineux. Un ballon blanc doit etre moins sensible +aux dilatations et aux contractions brusques qu'un aerostat colore. + + +L'ASCENSION. + +MM. Eugene Godard, Camille d'Artois et Yon etaient charges de trouver des +aeronautes destines a s'elever dans les ballons-poste. Les braves marins +jouerent ici un role tres-important, car sur soixante-quatre ballons, il +y en eut trente qui furent conduits dans les airs par nos loups de mer, +transformes en _loups aeriens_. + +On donnait quelques lecons preliminaires aux novices, mais quelles lecons! +Une nacelle etait pendue a une des poutres de fer de la gare, l'eleve y +grimpait et criait le "lachez tout." Mais il va sans dire qu'il restait en +place. On lui faisait jeter du lest et tirer une corde de soupape. Puis il +lancait son ancre et simulait l'atterrissage. Singulier apprentissage qui +rappelle les lecons de natation a calle seche. + +Le jour de l'ascension designe, les passagers arrivaient au lieu du +depart, et remettaient leurs destinee entre les mains de l'apprenti +aeronaute. Ils s'elevaient dans les airs quelquefois par une nuit noire, +marchant a l'inconnu. Ma foi, quand on a pratique les ballons, qu'on a +souvent gravi les hautes regions de l'air, on ne peut s'empecher d'admirer +le courage et le devouement de ces hardis explorateurs. Ici le mot +devouement n'est pas exagere, car les aeronautes sont partis de Paris en +ballon pour une somme insignifiante, quelques-uns ne recevaient comme +gratification pecuniaire que deux cents francs a peine. Je n'oublierai +jamais la stupefaction d'un Anglais que j'ai vu a Tours et qui me disait: + +--O monsieur! comme on doit vous payer pour entreprendre de tels voyages! +Une ascension faite au-dessus des Prussiens, cela vaut deux mille livres +sterling. + +--Je ne sais ce que cela vaut, monsieur. Mais en France ces choses-la ne +se font pas, ou se font pour rien. + +Le brave Anglais n'a pas cru un mot de ce que je lui disais. + +--Cela vaut cinquante mille francs, repetait-il. + +Au moment du depart d'un ballon-poste, MM. Bechet, sous-directeur des +postes, ou Chassinat, directeur des postes de la Seine, apportaient les +ballots de lettres et les depeches. Enfin M. Herve-Mangon, avec un zele +bien louable, donnait les renseignements meteorologiques sur la direction +du vent, son intensite, etc. MM. Bechet, Chassinat et Herve-Mangon ont +passe le temps du siege a se lever a trois heures du matin, ou a une +heure, pour assister aux departs; la part qu'ils ont prise a la poste +aerienne ne sera pas oubliee: mais que de derangements inutiles, que de +peine perdue! Souvent le vent n'etait pas assez vif, on ne pouvait pas +partir; ou il etait trop violent, et au dernier moment l'aerostat volait +en eclats. + +L'organisation du service des ballons-poste a ete en definitive creee avec +la plus grande regularite, la plus remarquable precision. Cette +creation restera un vrai titre de gloire pour M. Rampont et pour les +administrateurs de la poste francaise. + +Dans les circonstances graves, M.E. Picard donnait lui-meme des +recommandations aux aeronautes. Car quelques ballons avaient a porter hors +Paris les nouvelles les plus importantes que les Prussiens ne pouvaient +pas intercepter au-dessus des nuages. + +Continuons a present l'enumeration des voyages aeriens en nous fixant sur +ceux qui offrent le plus d'interet. + + +DEPARTS DE BALLONS EN OCTOBRE 1870. + +VOYAGE DE H. GAMBETTA. + +5e et 6e Ascensions. _7 octobre_. + +1 deg. L'_Armand Barbes_, 1,200 met. cubes. Aeronaute, J. Trichet; passagers, +MM. Gambetta et Spuller. + +2 deg. _Le George Sand_, 1,200 met. cubes. Aeronaute, J. Revilliod; passagers, +deux Americains et un sous-prefet. + +Le double depart de l'_Armand Barbes_ et du _George Sand_ s'est effectue +dans des conditions assez dramatiques, comme l'ont raconte les journaux +de Paris. Nous cedons la parole au _Gaulois_ du 7 octobre qui a donne des +details curieux sur ces memorables ascensions: + +"Une foule enorme attendait ce matin, sur la place Saint-Pierre a +Montmartre, le depart des ballons l'_Armand Barbes_ et le _George Sand_, +ce n'etait pas un vain sentiment de curiosite qui excitait l'avide anxiete +de cette population; on venait d'apprendre que chacun de ces aerostats +emportait des voyageurs entreprenant courageusement ce perilleux voyage +avec d'importantes missions. + +"Dans la nacelle de l'_Armand Barbes_, conduit par M. Trichet, prirent +place Gambetta et son secretaire Spuller; dans celle du _George Sand_, +dirige par M. Revilliod, monterent MM. May et Raynold, citoyens +americains, charges d'une mission speciale pour le gouvernement de la +defense, et un sous-prefet. + +"On remarquait dans l'enceinte Charles et Louis Blanc, MM. Rampont et +Charles Ferry, et le colonel Husquin. + +"MM. Nadar, Dartois, et Yon dirigeaient, avec l'autorite et l'entrain +qu'on leur connait, le double depart. + +"Les dernieres poignees de main echangees au milieu de l'emotion generale, +au cri de "lachez tout!" les deux ballons s'eleverent majestueusement. + +"Il etait onze heures dix minutes. + +"Une immense clameur de: "Vive la Republique!" retentit sur la place et +sur la butte; les hardis voyageurs agitaient leurs chapeaux et leurs voix +repetaient comme un echo lointain le cri de la foule. + +"Par une illusion d'optique, lorsque les ballons franchirent la butte +Montmartre, ils se dirigeaient vers le nord-est, l'on crut qu'ils +descendaient et allaient echouer dans la plaine. La foule desesperee, +anxieuse, tumultueuse, escalada la butte. Les factionnaires marins eurent +toutes les peines du monde a la retenir: il fallut qu'elle vit les +deux ballons continuer leur route pousses par un vent qui (d'apres les +observations faites) filait dix lieues a l'heure. + +"On attend impatiemment le retour des pigeons voyageurs qui nous diront ou +les deux aerostats ont atterri." + +Le _Moniteur universel_ du 10 octobre (edition de Tours) peut aujourd'hui +satisfaire la curiosite de ceux qui n'ont qu'une vague connaissance des +peripeties du voyage de M. Gambetta. "Pousses par un vent tres-faible, dit +ce journal, les deux aerostats ont laisse Saint-Denis sur la droite; mais +a peine avaient-ils depasse la ligne des forts, qu'ils ont ete assaillis +par une fusillade partie des avant-postes prussiens; quelques coups de +canon ont ete aussi tires sur eux. Les ballons se trouvaient alors a la +hauteur de 600 metres, et les voyageurs aeriens ont entendu siffler les +balles autour d'eux; ils se sont alors eleves a une altitude qui les a mis +hors d'atteinte; mais, par suite de quelque accident ou de quelque fausse +manoeuvre, le ballon qui portait le ministre de l'interieur s'est mis a +descendre rapidement, et il est venu prendre terre dans un champ traverse +quelques heures avant par des regiments ennemis, et a une faible distance +d'un poste allemand. En jetant du lest, il s'est releve, et a continue sa +route. Il n'etait qu'a deux cents metres de hauteur lorsque, vers Creil, +il a recu une nouvelle fusillade, dirigee sur lui par des soldats +wurtembergeois. En ce moment, le danger etait grand; heureusement les +soldats ennemis avaient leurs armes en faisceau; avant qu'ils les eussent +saisies, le ballon, allege de son lest, remontait a huit cents metres; +les balles ne l'ont pas plus atteint que la premiere fois, mais elles ont +passe bien pres des voyageurs, et M. Gambetta a eu meme la main effleuree +par un projectile. + +"L'_Armand Barbes_ n'etait pas au terme de ses aventures. + +"Manquant de lest, il ne se maintint pas a une elevation suffisante; il +fut encore expose a une salve de coups de fusils partie d'un campement +prussien, place sur la lisiere d'un bois, et alla, en passant par dessus +la foret, s'accrocher aux plus hautes branches d'un chene ou il resta +suspendu; des paysans accoururent, et, avec leur aide, les voyageurs +purent prendre terre, pres de Montdidier, a 3 heures moins un quart. +Un proprietaire du voisinage passait avec sa voiture, il s'empressa de +l'offrir a M. Gambetta et a ses compagnons, qui eurent bientot atteint +Montdidier, et se dirigerent sur Amiens. Ils y arriverent dans la soiree +et y passerent la nuit. + +"Le voyage du second ballon a ete marque par moins de peripeties. Apres +avoir essuye la premiere fusillade, il a pu se maintenir a une assez +grande hauteur pour eviter un nouveau danger de ce genre; il est alle +descendre, a 4 heures, a Cremery pres de Roye, dont les habitants ont +tres-bien accueilli les voyageurs. M. Bertin, fabricant de sucre et maire +de Roye, a donne l'hospitalite pour la nuit a l'aeronaute; son adjoint a +loge chez lui les deux Americains. + +"Le lendemain, samedi, l'equipage du second ballon rejoignait celui du +premier a Amiens, et l'on partait ensuite de cette ville a midi. A Rouen, +ou l'on arriva ensuite, M. Gambetta fut recu par la garde nationale, et +prononca un discours qui excita l'enthousiasme. De Rouen, M. le ministre +et ses compagnons de route se dirigerent sur le Mans; ils y coucherent, et +en partirent le lendemain, dimanche, a 10 heures et demie[10]." + +[Note 10: "Le 10 octobre on lisait dans le _Journal officiel_ +de Paris: Le gouvernement a recu ce soir une depeche ainsi concue: +"Montdidier (Somme), 8 heures du soir. Arrivee apres accident en foret +a Epineuse. Ballon degonfle. Nous avons pu echapper aux tirailleurs +prussiens, et grace au maire d'Epineuse, venir ici, d'ou nous partons dans +une heure pour Amiens, d'ou voie ferree jusqu'au Mans et a Tours. Les +lignes prussiennes s'arretent a Clermont, Compiegne et Breteuil dans +l'Oise. Pas de Prussiens dans la Somme. De toutes parts on se leve en +masse. Le gouvernement de la defense nationale est partout acclame." + +Cette depeche avait ete apportee par un joli pigeon gris, compagnon de +voyage aerien du ministre de l'interieur.--On l'appella depuis Gambetta.] + +7e Ascension. _12 octobre_.--Le ballon _le Washington_ (2,000 met. +cub.), conduit par M. Bertaux, recoit dans sa nacelle M. Van Roosebecke, +proprietaire de pigeons, et M. Lefebvre, consul de Vienne.--Il porte en +outre 300 kilogr. de depeches et 25 pigeons. L'aerostat part de la gare +d'Orleans a 8 heures 30 du soir et tombe a 11 heures 30 pres de Cambrai. + +A la descente, le vent est assez violent, l'aeronaute M. Bertaux, en +jetant l'ancre, tombe de la nacelle et fait une chute terrible dans un +champ de betteraves. MM. Van Roosebecke et Lefebvre sont emportes dans la +nacelle avec une violence extreme, ils subissent un trainage perilleux, +mais le ballon se dechire et s'arrete; les voyageurs en sont quittes pour +l'emotion. + +Quant a M. Bertaux, il etait deja malade, poitrinaire en sortant de Paris. +Il a fait partie, d'Orleans au Mans, comme nous l'avons raconte, de la +compagnie des aerostiers militaires. Il a trouve la mort, en revenant +a Paris apres l'armistice. C'etait un jeune homme plein d'avenir; +litterateur et poete, il avait compose plusieurs volumes de poesies, il +s'etait lance avec passion dans les aventures de la navigation aerienne. + + +8e Ascension. _12 octobre_.--Le _Louis Blanc_, 1,200 met. cub., +conduit par M. Farcot, mecanicien, part a 9 heures du matin, de +Montmartre. Passager: M. Tracelet, proprietaire de pigeons.--Poids des +depeches, 125 kilogr. Nombre de pigeons, 8. + +L'aerostat descend a midi 30 a Beclerc dans le Hainaut (Belgique). + + +9e et 10e Ascensions. _14 octobre_. + +1 deg. Le _G. Cavaignac_, 2,000 +met. cub., dirige par M. Godard pere, recoit dans sa nacelle M. de Keratry +et deux passagers, 710 kilogr. de depeches et 6 pigeons. Il s'eleve de +la gare d'Orleans a 10 heures 15 minutes et descend a 3 heures de +l'apres-midi a Brillon (Meuse). + +Le retour a terre s'est execute avec une precipitation regrettable. La +nacelle recoit un choc des plus violents; M. de Keratry a la tete blessee +par le cercle qui le frappe, et une jambe contusionnee. + +2 deg. Le _Jean-Bart_, 2,000 met. cub., qu'on a appele aussi le _Guillaume +Tell_ et le _Christophe Colomb_. Aeronaute, Albert Tissandier. Passagers, +MM. Ranc et Ferrand. + +Il y a eu entre le quatrieme voyage et le cinquieme, un intervalle de +plusieurs jours, ou les tentatives d'ascension ont presque toujours +avorte. M. Albert Tissandier devait partir le 3 octobre. A 8 heures du +matin, il se rend a l'usine de Vaugirard. Le _ballon Imperial_ a ete +repare, il est gonfle, mais il fuit sensiblement. D'ailleurs l'air est +d'un calme absolu. MM. Herve-Mangon, Rampont et Chassinat, decident qu'il +est prudent de remettre le depart. + +Le lendemain, a 5 heures du matin, MM. Tissandier et Herve-Mangon +s'apercoivent que le ballon est presque degonfle. L'empire n'aura meme pas +laisse a la France un ballon en bon etat! + +On retarde l'ascension. Jusqu'au 7 octobre, les tentatives de depart +sont vaines. Ce jour-la MM. Gambetta et Spuller s'elevent de la place +Saint-Pierre. + +M.A. Tissandier est remis au 12 octobre. Il se rend a la gare d'Orleans a +6 heures du matin. On gonfle un magnifique ballon de 2,000 m. cub. ou il +va partir.--Une rafale survient et met l'aerostat en pieces.--Enfin le +voyage peut s'executer le 14 octobre. + +11e et 12e Ascensions. _16 octobre_. + +1 deg. Le _Jules Favre_ (1,200 met. cub.). Aeronaute, L. Godard +jeune.--Passagers: MM. Malapert, Ribaut et Beote. +Depeches: 195k. Pigeons: 6. +L'aerostat quitte la gare d'Orleans a 7h. 20m., il descend a +Foix-Chapelle (Belgique) a midi 20. + +2 deg. Le _Lafayette_, (2,000 met. cub.).--Aeronaute: M. Labadie, +marin.--Passagers: MM. Daru et Barthelemy. +Depeches: 270k. Pigeons: 4. +Depart, gare d'Orleans 9h. 50m. +Arrivee: Dinant (Belgique) 2h. 45s. + +A la descente le ballon est emporte par un vent violent; le marin Labadie +coupe toutes les cordes de la nacelle, et le ballon s'echappe seul. Les +voyageurs restent assis a terre dans leur panier devenu immobile comme un +berceau.--Ce procede n'est pas tres-aerostatique, mais il a reussi. Tant +mieux pour les passagers. + +Labadie est le premier marin qui ait quitte Paris en ballon. On ne saurait +trop admirer le courage, l'intrepidite de ces braves matelots, qui n'ayant +jamais vu un ballon osaient se risquer dans les flots invisibles de +l'air.--Deux de ces praticiens improvises ont trouve la mort dans ces +voyages perilleux. On peut dire qu'il est etonnant que des ballons +conduits par des mains inexperimentees n'aient pas donne lieu a plus +d'accidents. Apres l'exemple des ballons du siege, arrives presque tous a +bon port, on ne rencontrera plus, esperons-le, tant d'esprits craintifs, +qui se figurent qu'il faut ecrire son testament avant de monter dans la +nacelle aerienne. Le chemin de fer est tout aussi dangereux que le ballon. + +13e Ascension. _18 octobre_.--Le _Victor Hugo_ (1,200 met. +cub.).--Aeronaute: Nadal.--Pas de passager. +Depeches: 440 k. Pigeons: 6. +Depart: Jardin des Tuileries, 11h. 45m. +Arrivee: pres Bar-le-Duc (Meuse), 5h. 30s. + +En quittant terre l'aeronaute a crie: Vive la Republique democratique et +sociale! Plus tard, il s'est mis au service de la Commune comme aerostier +militaire. + +14e Ascension. _19 octobre_.--La _Republique universelle,_ designe +aussi sous le nom de: _Jean Bart_ par quelques journaux (2,000 met. cub.). +Aeronaute: Jossec, marin.--Passagers: Dubost, secretaire de M. de Keratry, +et Gaston Prunieres. +Depeches: 305k. Pigeons: 6. +Depart: gare d'Orleans, 9h. 10m. +Arrivee: pres Mezieres (Ardennes), 11h. 20m. + +Le ballon est descendu au-dessus des arbres de la foret des Ardennes ou il +a ete mis en pieces. + +15e Ascension. _22 octobre_.--Le _Garibaldi_ (2,000 met. cub.). +Aeronaute: Iglesia, mecanicien, ancien homme d'equipe du grand ballon +captif de Londres.--Passager: de Jouvencel, ancien depute. +Depeches: 450k. Pigeons: 6. +Depart: jardin des Tuileries, 11h. 30m. +Arrivee: Quincy-Segy (Hollande), 1h. 30s. + +16e Ascension. _25 octobre,_--Le _Montgolfier_ (2,000 met. cub.). +Aeronaute: Herve, marin. Passagers: MM. le Bouedec et colonel Lapierre, +Depeches: 390k. Pigeons: 2. +Depart: gare d'Orleans, 8 h. 30m. +Arrivee: Holigenberg (Hollande), midi 30. + + +CAPTURE DU BALLON "LA BRETAGNE." + +17e et 18e Ascensions. _27 octobre_.--1 deg. Le _Vauban_ (1,200 met. +cub.). Aeronaute: Guillaume, marin.--Passagers: Reitlinger, photographe; +Cassiers, proprietaire de pigeons. +Depeches: 270k. Pigeons: 23. +Depart: gare d'Orleans, 9h. m. +Arrivee: Vignoles (Meuse), 1h. s. + +2 deg. _La Bretagne_ (2,000 met. cub.), appartenant a une entreprise +particuliere. +Aeronaute: Cuzon.--Passagers: MM. Woerth, Manceau et Hudin. +Depart: usine a gaz, la Villette, midi. +Arrivee: Verdun (Meuse), 3h. s. + +La _Bretagne_ et le _Vauban_ sont, comme on le voit, partis le meme jour. +Le premier de ces ballons etait destine a tomber entre les mains des +Prussiens. Il allait commencer la serie des catastrophes aeriennes. Nous +laisserons M. de Fonvielle, qui a pu se procurer des details sur ces +voyages, en raconter les emouvantes peripeties. + +"Le 27 octobre est un jour fatal a la Republique; car c'est alors que Metz +capitula, et que l'armee cernant Bazaine put se rendre autour de Paris +pour prendre une part active tant a l'investissement de la capitale +qu'a la defaite des armees de secours. Au point de vue aeronautique, le +resultat ne fut guere meilleur. + +"Le _Vauban_ fut le plus heureux des deux ballons; cependant il alla +tomber pres de Verdun, dans un district occupe par les Prussiens. M. +Reitlinger, que j'ai vu a Londres, m'a dit qu'il ne s'en serait pas +tire sans sa connaissance de la langue allemande, qu'il manie comme le +francais, ce qui n'a rien d'etonnant, puisqu'il est Bavarois de naissance. + +"Le marchand de pigeons fut grievement blesse dans le trainage. Mais les +peripeties du _Vauban_ ne sont rien aupres de celles de la _Bretagne_, que +M. Manceau nous a racontees et qui nous serviront a faire comprendre la +maniere dont certaines ascensions ont ete conduites. + +"Au moment du depart, le vent poussait le ballon vers le nord-est avec une +certaine stabilite, car la _Bretagne_ et le _Vauban_ ne sont descendus +qu'a quelques kilometres l'un de l'autre, quoique partis a trois heures de +difference de temps. + +"Apres etre reste deux heures a naviguer dans une direction qui n'avait +rien de bien attrayant, M. Cuzon eut envie de descendre. Malgre les +protestations de M. Manceau, il donna deux coups de soupape, et le +ballon ne tarda point a se rapprocher de la surface de la terre... terre +inhospitaliere s'il en fut; car les voyageurs aeriens furent recus par +une vive mousqueterie. Ils etaient tombes au milieu d'un tas de Prussiens +qu'ils n'avaient pas vus, quoiqu'ils eussent huit yeux et des lunettes +a bord! Mais comme on etait pres de terre, au-dessus d'une prairie, M. +Woerth s'elance de la nacelle, contrairement aux regles de la discipline +et de la solidarite. + +"Il tombe au milieu des ennemis, auxquels il fait signe en agitant un +mouchoir blanc au dessus de sa tete. On lui fait grace de la vie, et on +l'entraine en prison. + +"Malgre ses pressantes reclamations, celles de sa famille et celles de son +gouvernement, car il est sujet anglais, il est retenu jusqu'a la fin de la +guerre. La captivite de M. Woerth a fait beaucoup de bruit en Angleterre, +et, en effet, cette circonstance est une de celles dans lesquelles le +gouvernement britannique a le mieux montre combien il etait meprisable et +lache. + +"Le ballon, allege du poids de ce deserteur, se redressa avec rapidite; il +aurait remonte a une grande hauteur si M. Cuzon n'avait donne de nouveaux +coups de soupape. Le ballon ne tarda point a redescendre. Quand M. Guzon +et M. Hudin se voient a portee, ils se hatent de sauter a terre, laissant +dans la nacelle M. Manceau, qui est entraine avec la rapidite d'une fleche +dans la region des nuages. Il ne tarde point a penetrer dans une zone ou +regne une pluie abondante. Il eprouve un froid intense; le sang lui sort +par les oreilles.... Il a le sangfroid de tirer de toute sa force la +corde, et il retombe avec rapidite. Bientot il arrive a une prairie; mais, +entraine par l'exemple, il saute. Il a mal calcule la hauteur: il tombe +de quarante pieds de haut et se casse la jambe. Le ballon rebondit et +redescend; il s'aplatit a quelque distance. + +"Le malheureux Manceau souffre horriblement, il patauge en plein marecage, +au milieu des tenebres, car la nuit est venue. Il se traine peniblement +moitie nageant, moitie a quatre pattes, vers un endroit ou il apercoit +de la lumiere.... Ce sont des paysans, mais en le voyant sortir de +l'obscurite, ces brutes veulent le mettre en pieces. Le cure du village +arrive et le sauve. On le transporte dans une cabane; on le couche; on le +soigne, et le cure commande une escouade de paysans, qui va a la recherche +du ballon pour sauver les depeches. La nuit meme, le cure part charge de +ce precieux fardeau... et bien lui en prit, car pendant qu'il partait, un +lache, un Judas, un traitre allait a Corny, au quartier general du prince +Frederic-Charles, prevenir de ce qui etait arrive a quelques kilometres de +Metz! + +"Le lendemain matin, des hommes du 4e uhlans viennent enlever Manceau. Ces +miserables l'obligent, a coups de crosse de fusil, a se trainer, malgre sa +blessure. On le mene ainsi a Mayence, ou il arrive dans un etat affreux. +Pour le guerir, on le jette dans un cachot ou l'on oublie pendant deux +jours de lui donner a manger. Puis on le fait paraitre devant le general +qui procede a son interrogatoire. Le malheureux etait fusille s'il n'avait +eu dans sa poche un contrat d'association prouvant qu'il etait simple +negociant. + +"Les Prussiens ont fini par s'humaniser, on a donne a Manceau des eclisses +pour guerir sa jambe cassee, et au lieu de le garder en prison, on l'a +interne dans la ville. De plus, M. le comte de Bismark, toujours galant, +a daigne faire prevenir Mme Manceau de la captivite de son mari, tombe +vivant entre les mains des Prussiens et actuellement detenu dans la +forteresse de Mayence. + +"M. Manceau est de retour a Paris, console de ses mesaventures et +parfaitement gueri de sa blessure[11]." + +[Note 11: La _Liberte_, 19 mars, 1871.] + + +19e Ascension. _29 octobre_.--Le _Colonel Charras_ (2,000m. cub.). +Aeronaute: Gilles.--Pas de passager. +Depeches: 460kil. Pigeons: 6. +Depart: gare du Nord, midi. +Arrivee: Montigny (Haute-Marne), 5h. soir. + +Une plaisante histoire que raconte M. Gilles pendant ses voyages durant le +siege: + +M. Steenackers, au mois de decembre, l'envoie, avec l'aerostat _Colonel +Charras_, a Lyon, dans le cas d'un investissement de la ville. + +Dans le trajet, un prefet a recu la depeche suivante: + +"Gilles, aeronaute, arrive avec Colonel Charras." + +Le prefet, un peu naif, comme on va le voir, se presente a l'arrivee du +train: il trouve M. Gilles, et lui dit: + +--Vous etes seul, monsieur, ou est le colonel Charras? + +--Il est la, dans le fourgon. + +--Pourquoi ne le faites-vous pas descendre? + +--Je ne peux pas, monsieur, il pese 100 kilogrammes! + +M. le prefet, le Piree devait etre de vos amis! + + +ASCENSIONS DE NOVEMBRE 1870. + +20e Ascension. _2 novembre_,--Le _Fulton_ (2,000m. cub.). +Aeronaute: Le Gloennec, marin.--Passager: M. Cezanne, ingenieur. +Depeches: 250 kil. Pigeons: 6. +Depart: gare d'Orleans, 8h. 30m. +Arrivee: pres d'Angers (Maine-et-Loire), 2h. 30 soir. + +Le marin le Gloennec, huit jours apres son arrivee a Tours, est mort d'une +fluxion de poitrine. Ses funerailles ont ete imposantes. Les aeronautes +presents a Tours, et les delegues des membres du gouvernement ont suivi +jusqu'au cimetiere le corps du jeune et courageux marin. + +DEUXIEME BALLON PRISONNIER. + +21e et 22e Ascensions. _4 novembre_.--1 deg. Le _Ferdinand Flocon_ +(2,000 met. cub.). Aeronaute: Vidal.--Passager: Lemercier de Janvelle. +Depeches: 130 kil. Pigeons: 6. +Depart: gare du Nord, 9h. m. +Arrivee: pres Chateaubriant (Loire-Inferieure), 3h. 45 soir. + +2 deg. Le _Galilee_ (2,000 met. cub.). Aeronaute: Husson, marin.--Passager: M. +Etienne Antonin. +Depeches: 420 kil. Pas de pigeons. +Depart: gare du Nord, 2h. soir. +Arrivee: pres Chartres (Eure-et-Loir), 6h. s. + +Le _Galilee_ a ete pris par les Prussiens, qui se sont empares de +l'aeronaute et des depeches. Le passager M. Etienne Antonin a pu +s'echapper des ennemis. + +23e Ascension. _6 novembre_.--La _Ville de Chateaudun_ (2,000 met. +cub.). Aeronaute: Bosc, negociant.--Pas de passager. +Depeches: 455 kil. Pigeons: 6. +Depart: gare du Nord, 9h. 45m. +Arrivee: Reclainville, pres Voives, 5h. s. + +Le lendemain du depart de ce ballon, on recevait, par pigeon, la depeche +suivante de l'aeronaute: + +"Prussiens tire sur ballon jusqu'a deux heures et demie sans me toucher. +Descente heureuse a Reclainville, a cinq heures et demie soir. Remis +toutes depeches bureau Voives. Dirige sur Vendome ou je suis arrive a +neuf heures du matin. Transmis immediatement par telegraphe depeches +officielles a destination. Prussiens Orleans, Chartres. Quartier +general, Patay. Bonne garde faite par nos troupes et francs-tireurs avec +artillerie. L'ennemi vient requisitionner a Chateaudun tous les jours. +Repousse de cette ville par francs-tireurs, qui ont fait quarante tues et +autant de prisonniers. Ballon monte par un marin et un voyageur a ete pris +par les Prussiens qui ont fait tout prisonnier." + +24e Ascension. _8 novembre_.--La _Gironde_ (2,000 m. cub.). +Aeronaute: Gallay, marin.--Passagers: MM. Herbaut, Gambes et Barry. +Depeches: 60 kil. +Depart: gare d'Orleans, 8h. 20 matin. +Arrivee: Granville (Eure), 3h. 40 soir. + + +TROISIEME BALLON PRISONNIER. + +25e et 26e Ascensions. _12 novembre_. 1 deg. Le _Daguerre_ (2,000 met. +cub.). Aeronaute: Jubert, marin.--Passagers: MM. Pierrou, ingenieur, et +Nobecourt, proprietaire de pigeons. +Depeches: 260 kil. Pigeons: 30. +Depart: gare d'Orleans, 9h. 45 matin. +Arrivee: Ferrieres (Seine-et-Marne). + +2 deg. Le _Niepce_ (2,000 met. cub.). Aeronaute: Pugano, marin.--Passagers: +MM. Dagron, Fernique, Poisot et Gnochi. +Depart: gare d'Orleans, 9h. 15 matin. +Arrivee: Vitry (Seine-et-Marne), 2h. 30 soir. + +Cet aerostat emportait des appareils de photographie qui ont servi a la +preparation des depeches attachees aux pigeons voyageurs. + +La descente s'est operee non loin des Prussiens, et le sauvetage des +caisses d'appareil n'a pas dure moins de huit jours. + +Le _Niepce_ et le _Daguerre_, partis le meme jour, ont tous deux couru +de grandes peripeties. Le premier ballon, descendu a Ferrieres, a ete +poursuivi par les Prussiens et fait prisonnier. + +Les deux ballons ont fait route ensemble au-dessus des nuages. Les +voyageurs des deux nacelles ont pu echanger des signaux dans les airs. Les +passagers du _Niepce_ ont vu le _Daguerre_ atterrir; ils ont apercu les +Prussiens qui se jetaient a sa rencontre pour s'en emparer! + + +II + + +Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages +aeriens.--Voyage extraordinaire de Paris en Norwege.--Descente a +Belle-Isle-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du siege. + +Trois ballons venaient d'etre captures dans un espace de temps +tres-restreint: on se demandait si la poste aerienne n'allait pas +rencontrer des obstacles imprevus qu'il fallait a tout prix surmonter pour +eviter de nouvelles captures, pour sauvegarder les aeronautes, ces uniques +messagers de Paris assiege. On venait d'apprendre que les Prussiens, +consternes de voir les courriers de l'air defier leurs armes a feu, passer +si librement a quelques milliers de metres au-dessus de leurs lignes +d'investissement, etudiaient serieusement les moyens d'arreter les trop +audacieux ballons. L'illustre Krupp construisit un engin special destine +a atteindre les esquifs de l'air, admirable canon dont on attendait +merveille. Ce _gun balloon_ fut promene triomphalement dans les rues +de Versailles; c'etait une longue bouche a feu mobile autour d'un axe, +ressemblant bien plus a un telescope qu'a un canon. Les soldats de Bismark +disaient tout haut qu'ils allaient abattre les aerostats comme des +perdrix, mais le grand canon destine a la chasse aux ballons fit plus de +bruit que de besogne. L'ennemi organisa bientot un systeme d'observations +regulieres. Quand un ballon sortait de Paris, des sentinelles examinaient +la route qu'il suivait, et, par le telegraphe, prevenaient les postes +prussiens situes dans la ligne probable du voyage. Des uhlans, prevenus +a temps, couraient la tete en l'air, l'oeil braque dans le ciel et +s'efforcaient d'arriver au moment de la descente. + +Il fut decide a Paris que les ascensions se feraient la nuit, au milieu +des tenebres. Les ballons, disait-on, vont partir a minuit, ils seront +caches a tout regard humain, en planant dans l'obscurite du ciel. + +Mais en evitant ainsi le peril de la capture, on courait vers d'immenses +et nombreux dangers, comme nous allons essayer de le demontrer. + +En effet, rien de plus important en ballon, surtout quand on doit eviter +les surprises d'un ennemi dangereux, que de voir les pays que l'on +parcourt. Avec un peu d'attention, connaissant son point de depart, +suivant sur une bonne carte les cours d'eau, les villes que l'on apercoit +du haut des airs, a la surface du sol, il est possible d'apprecier sa +route. Quand on plane a 1,500 metres de haut, nul projectile n'est a +craindre, et rien n'empeche l'aeronaute, pour plus de securite, de +naviguer a 2,000 metres ou a 3,000 metres au-dessus du niveau des +Prussiens. En partant au lever du jour, il peut donc impunement examiner +l'aspect du sol, voir les ennemis, ou s'assurer de leur absence. Meme en +hiver, il a devant lui de longues heures de jour, comprises entre le lever +et le coucher du soleil, c'est-a-dire au moins 9 heures de voyage. Il +peut avoir la certitude de trouver dans ce laps de temps une terre +hospitaliere. + +En partant a minuit, au contraire, on se lance dans les tenebres, a +l'inconnu. Tant que l'obscurite est complete, on n'ose pas descendre, ne +sachant pas ou la brise vous pousse. On attend le lever du jour. Mais le +soleil levant peut vous montrer trop tard, helas! que les courants aeriens +vous ont pousse en mer. C'en est fait alors du navire aerien s'il n'est +sauve par quelque hasard providentiel! + + +PREMIER DEPART DE NUIT. + +27e Ascension. _18 novembre_.--Le _general Uhrich_ (3,000 met. +cub.). Aeronaute: Lemoine, marin.--Passagers: Thomas, proprietaire de +pigeons et deux autres voyageurs. +Depeches: 80 kil. Pigeons: 34. +Depart: gare du Nord, 11h. 15 soir. +Arrivee: Luzarches (Seine-et-Oise), 8h. matin. + +Cette premiere ascension nocturne a ete vraiment dramatique; elle a +vivement impressionne les Parisiens, comme l'attestent les quelques lignes +suivantes, que nous empruntons au _Gaulois_ paru le lendemain du depart de +l'aerostat: + +"Ceux qui n'ont pas assiste a ce premier depart de nuit ne sauraient +se figurer ce qu'il y a a la fois de triste, d'emouvant, de beau et de +vraiment grand dans ce spectacle que le blocus de Paris nous a valu hier +soir. + +"Nous etions la une centaine: des privilegies; car on n'ebruite plus +les departs des ballons-poste comme auparavant. L'ennemi, regulierement +informe quelques heures a l'avance, envoyait depuis quelque temps sur nos +ballons des fusees incendiaires qui exposaient les aeronautes aux plus +graves dangers. Aussi maintenant part-on mysterieusement, la nuit, et +cette nuit et ce mystere ajoutent singulierement aux emotions du depart. + +"Au milieu d'une vaste cour se trouve le ballon a peu pres gonfle. +"Un ballon enorme en taffetas jaune; les lanternes a reflecteur des +locomotives l'eclairent etrangement; on le dirait transparent. Des ombres +immenses courent le long du filet. Tout autour, on fait silence. Seul le +sifflet aigu de M. Dartois, donnant le signal des manoeuvres, se fait +entendre a des intervalles reguliers. + +"A dix heures et demie, un aide de camp arrive essouffle. + +"--Une depeche du gouverneur! + +"La depeche est precieusement mise de cote. La nacelle est fixee. On +entend le sifflet de la... pardon! le "_lachez tout!_" et lentement, +majestueusement, le ballon s'eleve, c'est-a-dire s'evanouit dans les +tenebres. A peine a-t-il depasse le toit de la gare, deja nous l'avons +perdu de vue. Cette masse s'est fondue dans les brouillards[12]!" + +[Note 12: Le _Gaulois_, 18 novembre 1870.] + +Le voyage execute par cet aerostat est des plus curieux. Les voyageurs +sont restes 10 heures en ballon pour tomber seulement a quelques lieues de +Paris. Ils croient avoir traverse Paris plusieurs fois pendant la nuit, +ce qui est possible en admettant la presence dans l'air de courants +contraires superposes a differentes altitudes. + + +VOYAGE DE NORWEGE. + +28e Ascension. _24 novembre_.--La _Ville d'Orleans_. Aeronaute: +Rolier, ingenieur.--Passager: M. Deschamps, franc-tireur. +Depeches: 250 kil. Pigeons: 6. +Depart: gare du Nord, 11h. 45 soir. +Arrivee: Norwege, a cent lieues au nord de Christiania, le lendemain a 1 +h. soir. + +Ce voyage est un des plus curieux de l'histoire des ballons. Nous en +rendons compte d'apres une lettre adressee a l'_Independance belge_. + +"Copenhague, 3 decembre. + +"Je vous apporte le recit du merveilleux voyage aerien de MM. Paul Rolier +et Deschamps. + +"Ce sont eux, vous le savez deja, qui descendirent en ballon aupres de +Christiania, en Norwege, il y a quelques jours. Je tiens les details qui +suivent de la bouche meme de l'un des aeronautes. + +"Ils sont partis de Paris le 24 novembre, a 11 heures trois quarts du +soir, esperant se diriger sur Tours. Le ballon atteint bientot une hauteur +de 2,000 metres, hors de portee des balles prussiennes, et il dominait +alors tout le camp prussien. Puis, il passa successivement au-dessus de +plusieurs villes du nord. + +"Bientot les aeronautes crurent entendre le bruit d'un grand nombre de +locomotives; ils etaient sur les cotes de la mer; et c'etait le bruit des +vagues sur les rochers qu'ils pouvaient parfaitement distinguer. Puis ils +entrerent dans un brouillard epais, n'ayant aucun moyen de determiner leur +rapidite ou le mouvement horizontal de l'aerostat. + +"Le brouillard s'etant dissipe, ils se trouverent au-dessus de la mer +et virent successivement un grand nombre de vaisseaux (dix-sept), entre +autres une corvette francaise a laquelle ils firent des signaux, qui ne +furent sans doute pas compris; on ne leur repondit point. Leur intention +etait de se laisser tomber sur la mer et de se tenir la, jusqu'a ce qu'ils +fussent recueillis par la corvette. + +"Plus tard, on tira sur eux, sans doute d'un vaisseau allemand, mais sans +les atteindre. Ils avancaient toujours vers le nord avec une rapidite +vertigineuse. Ne voyant nulle part la terre et se trouvant de nouveau dans +le brouillard, ils expedierent un de leurs pigeons voyageurs, annoncant +qu'ils se croyaient perdus. Alors, ils jeterent une longue corde de la +nacelle, ce qui ralentit leur marche, le bout de la corde trempant dans +l'eau. Enfin, ils apercurent la terre et jeterent un sac de journaux et de +lettres. Le ballon, allege, remonta et prit une nouvelle direction vers +l'est. + +"Ce fut une heureuse inspiration; sans cela, d'apres toute probabilite, le +ballon etait conduit vers la mer glaciale. Place dans ce nouveau courant, +l'aerostat continua son mouvement sur la terre ferme. Perdant de son lest, +il s'etait releve a une plus grande hauteur. + +"On ouvrit la soupape pour lacher du gaz et faire descendre le ballon. +Pres de Lifjeld, paroisse de Silgjord, le ballon toucha le sommet des +arbres. Les voyageurs descendirent a l'aide de la corde qu'ils avaient +laissee pendre, et arriverent a grande peine presque sains et saufs. + +"Aussitot allege d'une grande partie de son poids, le ballon s'eleva avec +rapidite sans qu'on put le retenir. Il etait alors 3 heures 40 minutes +de l'apres-midi, d'apres le meridien de Paris; c'etait le vendredi 25 +novembre. "Quinze heures s'etaient ecoulees depuis leur depart de Paris; +ils ignoraient dans quel pays ils etaient tombes et comment ils y seraient +recus. + +"Accables de lassitude, mourant de faim, suffoques par le gaz qui +s'echappait du ballon, ils s'evanouirent tous les deux. Bientot retablis, +ils se mirent a marcher en enfoncant profondement dans la neige. Les +premiers etres vivants qu'ils rencontrerent furent trois loups, qui les +laisserent passer sans les attaquer. Apres cinq ou six heures de marche, +ils atteignirent une pauvre cabane, ou ils s'abriterent. Le lendemain, ils +rencontrent une nouvelle cabane. La, ils trouverent des traces de feu et +comprirent alors qu'ils n'etaient pas eloignes d'un endroit habite. + +"Peu apres deux bucherons survinrent; mais il leur fut impossible, a eux, +Francais, de se faire comprendre ou de savoir en quel pays ils etaient. Un +des bucherons sortit de sa poche une boite d'allumettes pour allumer du +feu. Rolier prit aussitot la boite et lut dessus Christiania. Plus +de doute, ils etaient en Norwege, nom que les paysans ne comprirent +naturellement pas; mais ils se douterent pourtant que les etrangers +voulaient se rendre a Christiania. Ils les conduisirent d'abord a leur +domicile pour les reconforter et leur donnerent tous les soins que +necessitait leur etat, puis ils les menerent chez le pasteur Celmer, +ou arriverent le docteur de l'endroit et l'ingenieur des mines, nomme +Nielsen. Ce dernier parlait tres-bien le francais, et ils purent raconter +leur voyage. + +"Le journal de Drammen raconte que des paysans travaillant dans la foret +et apercevant le feu, s'elancerent vers cet endroit, croyant que des +vagabonds voulaient incendier la cabane. + +"Les Francais, ajoute-t-il, recurent nos compatriotes avec des visages +souriants, battant des mains et criant: Norwegiens! _Normoed_(?) Il faut +alors qu'ils aient pu calculer qu'ils etaient en Norwege. + +"Les voyageurs furent conduits a Kappellangaarden, ou l'on ne comprend pas +le francais; mais ils se firent comprendre en dessinant un cercle dans +lequel ils mirent un point qu'ils appelerent Paris, expliquant par geste +l'ascension du ballon et que les Prussiens avaient tire sur eux. Plus tard +on les conduisit a Kroasberg, dans la nuit, vers deux heures. Ils etaient +munis de pieces d'or, dont ils donnerent dans leur joie quelques-unes a un +pauvre petit garcon. + +"A Drammen, ils recurent leurs cinq sacs de poste, pesant 230 livres, +leurs six pigeons voyageurs et leurs autres objets qu'ils avaient laisses +dans la nacelle: une couverture, deux bouteilles et demie de vin, un +barometre, un sextant, un thermometre, un drapeau de signal, une casquette +d'officier, etc., etc. + +"Ils se determinerent a donner a l'universite de Christiania le ballon qui +mesure une hauteur de 2,000 m.c. et qui en quinze heures a fait un trajet +de plus de 300 lieues. + +"Il sera d'abord expose a Christiania et le profit de la recette sera +offert aux blesses francais." + +M. Rolier nous a fait l'honneur de nous rendre visite tout recemment; nous +avons pris le plus vif plaisir, a entendre de sa bouche le recit de ses +perilleuses aventures, vraiment dignes de Jules Verne ou d'Edgard Poe. +Il n'y a qu'un voyage aerien qui puisse se comparer a celui-la; c'est la +grande traversee de Green qui, parti de Londres, passa la Manche, franchit +la France entiere, une partie de l'Allemagne, pour descendre vingt heures +apres son depart dans le duche de Nassau. Mais cette grande excursion de +Green ne s'est pas executee dans des circonstances aussi dramatiques.--M. +Rolier et son compagnon ont eu l'impression d'une perte imminente, presque +certaine.--Egares dans les profondeurs de la mer du Nord, ils devaient se +preparer a la plus horrible des morts! + +Une des parties les plus interessantes du recit de M. Rolier est relatif a +son sejour a Christiania.--L'enthousiasme des Norvegiens etait extreme, +on fetait partout les voyageurs; dans des banquets, dans des reunions +on portait des toasts a la France. Des depeches telegraphiques etaient +lancees de toutes les villes du royaume pour feliciter les Francais tombes +des nues. Les dames envoyaient a M. Rolier des souvenirs, des bouquets, +des cadeaux; l'heureux aeronaute, en descendant du ciel, avait trouve le +paradis sur la terre! + + +DE PARIS EN HOLLANDE. + +29e Ascension. _24 novembre_.--_L'Archimede_ (2,000 met. cub.). +Aeronaute, J. Buffet, marin.--Passagers: MM. de Saint-Valry et Jaudas. +Depeches: 220 kil. Pigeons: 5. +Depart: gare d'Orleans. Minuit 45. +Arrivee: Castelre (Hollande), 6h. 45m. + +L'aeronaute de l'_Archimede_, M.J. Buffet, n'est pas seulement un marin de +coeur, c'est aussi un homme distingue, qui a publie dans le _Moniteur_ de +Tours une lettre tres-interessante, qui merite d'etre publiee. Ce recit +respire la verite, et donne une excellente idee des premieres impressions +aeriennes. + +"Mon cher ami, + +"Quelques details sur le voyage de l'_Archimede_ t'interesseront sans +doute; aussi, sans autre preambule, vais-je commencer une petite narration +de notre traversee. + +"Le jeudi 24 novembre, a 4 heures du soir, je recevais l'ordre de partir; +j'employai le mieux possible le temps qui me restait, car a 10 heures je +devais m'elancer dans les airs. + +"A l'heure dite tout etait pret, quelques papiers importants nous +manquaient encore, il fallait attendre. Je te fais grace de toute +l'operation du gonflement: qu'il te suffise de savoir que tout se passa le +mieux du monde. J'avais deux passagers, MM. Albert Jaudas et Saint-Valry. + +"A minuit et demi, nous etions dans la nacelle. Le fameux _lachez-tout_ +de Godard ne se fit pas attendre, et bientot notre aerostat s'elevait au +milieu des souhaits de bon voyage que nous envoyait la foule;--car il y +avait foule a la gare d'Orleans. Tout en surveillant l'ascension de mon +ballon, je regardais emerveille le panorama qui se deroulait sous nous; +le silence regnait dans la nacelle, et n'etait interrompu que par les +interjections admiratives qui s'echappaient de nos levres. En effet, +Paris, de nuit et a cette hauteur (nous etions a 2,000 metres), a quelque +chose de saisissant; les lumieres des remparts se reunissent pour entourer +la ville comme d'une ceinture de feu, et les rues se dessinent en lignes +brillantes s'entre-coupant les unes les autres; bientot tout se confondit, +Paris ne fut plus qu'une tache brillante, qu'un point, qu'une lueur, +puis tout s'eteignit. Rien autour de la ville n'indiquait les positions +prussiennes. L'aerostat suivait rapidement la ligne du sud vers le nord, +la manoeuvre etait facile, le ballon excellent; tous trois nous montions +pour la premiere fois et le titre d'aeronaute pesait un peu sur mes +epaules, fort jeunes en pareille matiere. + +A une heure nous vimes distinctement des feux disposes en rectangle et +regulierement espaces; nous ne pumes que faire des conjectures et tout +nous fit penser que cela devait etre des forts ou redoutes destines +a proteger l'armee prussienne sur ses derrieres. Nous causions, mes +passagers et moi, de tout ce que nous pouvions apercevoir, et cette +conversation, faite a trois kilometres en l'air, avec cet enorme dome +suspendu au-dessus de nos tetes, au milieu de ce silence parfait, de +cette immobilite apparente, avait quelque chose de bizarre; les routes se +decoupaient en lignes blanchatres sur le fond noir du tableau, eclaire ca +et la de quelques points lumineux. Les villes, toujours en lignes de feu, +se succedaient les unes aux autres. Tout a coup la terre nous parait +illuminee; des lueurs rouges tres-rapprochees, s'eteignant et se rallumant +tour a tour, attirerent nos regards, des grondements lointains arriverent +jusqu'a nous. C'etait, je l'appris depuis, le bassin houiller de +Charleroi, et les innombrables forges et hauts-fourneaux qui causaient ces +lueurs et ces bruits effrayants. + +La nuit s'ecoula avec des alternatives d'ombre et de lumiere, et bientot, +a la lueur blafarde qui envahit le ciel, nous vimes que le jour allait +paraitre. Le temps, toujours superbe; aussi je te laisse a penser ce +qu'etait ce lever du soleil, a 2,500 metres de hauteur et vu dans ces +conditions-la. + +Ce fut un veritable changement a vue, la terre apparut peu a peu; nous +n'avions pas assez d'yeux pour voir. Silence parfait, et, chose etrange, +nous entendions distinctement le chant du coq. Je renonce a decrire le +spectacle auquel nous assistions, ce fut comme un beau tableau dont ou +souleve peu a peu le voile qui le recouvre. Les bois etaient des touffes +d'herbe, les maisons des points blancs, ca et la quelques plaques +brillantes, de l'eau, sans doute; de l'aspect plat et uniforme du pays, +nous fumes unanimes a reconnaitre les Flandres. Aussi, apres avoir prevenu +nos passagers, je resolus de commencer ma descente. + +Mes dispositions prises, mon lest sous la main, je saisis la corde de la +soupape et j'ouvris: l'aerostat descendit rapidement. A 80 metres du sol, +j'arretai sa descente, coupai le guide rope (longue corde destinee a +enrayer la marche du ballon); je me laissai courir a cette hauteur; nous +filions avec une extreme vitesse, le vent etait fort. + +Un chateau apparut a notre gauche; devant nous, une plaine: c'etait une +occasion, je fis descendre le ballon, un toit jaillit derriere un +rang d'arbres, je n'eus que le temps de jeter deux sacs de lest, nous +franchimes heureusement l'obstacle. De l'autre cote, je coupai l'ancre +et me suspendis a la soupape. Deux chocs violents, puis tout fut dit; +l'_Archimede_ etait vaincu. + +Deja les paysans accouraient de toutes parts.--"Ou sommes-nous?" +m'ecriai-je. Impossible de comprendre, mais les cris de joie dont ils +accueillirent le drapeau francais que je fis flotter, nous eurent bientot +rassures. + +"Enfin, l'un d'eux, vetu d'une blouse bleue et coiffe d'une casquette +a galons, me dit: "Castelre, Hollande." Un gros soupir de satisfaction +s'echappa de nos poitrines, en meme temps qu'une expression d'etonnement, +puisqu'on 7 heures nous avions fait pres de 100 lieues. + +"Aide de ces bons paysans, j'operai le depouillement de l'aerostat; je ne +puis assez temoigner ma reconnaissance pour le bon vouloir que ces braves +gens mettaient a m'aider dans une operation si nouvelle pour eux; la seule +difficulte fut de faire eteindre les pipes. Ces gaillards-la fumaient en +venant respirer le gaz qui s'echappait de la soupape, et qui les faisait +reculer a moitie asphyxies et les yeux pleins de larmes. + +"Pendant que j'encourageais par tous les moyens possibles ces braves +Hollandais a travailler, nous vimes arriver pres de nous deux personnes, +accourues en toute hate du chateau dont j'ai parle, et qui nous firent les +offres les plus gracieuses. + +"On amena une voiture, la nacelle dedans, le ballon dans la nacelle, le +filet par-dessus, et tout en remerciant du fond du coeur ces bons amis, +nous nous acheminames vers le chateau dont nous avions fini par accepter +l'hospitalite. + +"Le chateau s'appelait Hoogstraeten, et le proprietaire, M. le major de +Lobel, etait absent pour la journee. Les honneurs nous en furent faits +le plus gracieusement possible par toute la famille presente au chateau. +Inutile de raconter les soins dont nous fumes l'objet. On mit tout en +requisition pour nous, et, reposes, restaures, on fit encore atteler pour +nous deux voitures; l'une pour les aeronautes, pour nous transporter a +Turnhout, station belge, et de la rejoindre la France. Les adieux furent +touchants; nous ne savions que dire. + +Enfin nous nous separames, le soir meme nous etions a Bruxelles. + +Il m'est impossible de te faire un tableau exact de la sympathie que nous +avons rencontree sur notre route en Belgique. Chacun, selon ses moyens, +cherchait a nous eviter quelque peine, et, fonctionnaires et gens du pays, +tous nous accueillaient avec acclamation. Nous etions fort touches de ces +marques d'amitie reelle, et c'est avec bonheur que nous avons pu constater +que la France est aimee plus qu'on ne croit. Aussi, au nom de nos +passagers et au mien voudrais-je pouvoir dire assez haut pour etre entendu +partout: Merci, merci, a la Belgique, a la Hollande! + +Voila, mon brave ami, le recit de mon voyage; je n'ai dit que ce que j'ai +personnellement ressenti, mais je crois resumer notre impression commune. + +A bientot donc et tout a toi. + +JULES BUFFET. + +Faisons remarquer apres le recit de ce voyage que M. Buffet est parti +le meme jour que M. Rolier. Mais il a quitte terre une heure apres le +voyageur de Norwege, ce qui lui a permis au lever du soleil de toucher +terre a l'extremite de la Hollande. S'il etait parti a la meme heure, il +est probable qu'il aurait quitte les cotes de la Hollande, sans voir +la mer, et qu'il se serait egalement egare! + +30e Ascension. _24 +novembre_.--L'_Egalite_ (3,000 met. cub.).--Aeronaute: W. de +Fonvielle.--Passagers: MM. de Viloutray, Bunel, Rouze et un quatrieme +voyageur. +Depart: usine a gaz, Vaugirard, 10h. matin. +Arrivee: Louvain (Belgique), 2h. 15 soir. + +Cette ascension est une entreprise particuliere organisee par M. de +Fonvielle, qui a d'abord voulu utiliser l'ancien ballon captif de +l'Exposition universelle de 1867. + +Mais cette premiere tentative ne fut pas heureuse. L'ex-ballon captif, mal +gonfle, se separa de son filet, quand on voulut le baisser contre terre +pour reparer une fente ouverte dans l'etoffe. Il s'echappa tout seul dans +les airs, sans filet, sans nacelle, et tomba entre les lignes prussiennes +et les lignes francaises.--On le voyait de loin, s'agiter contre terre, +comme une baleine echouee sur le rivage. Mais les postes francais ne se +deciderent pas a aller le chercher sans une autorisation de la place. +Quand on obtint la permission, trois jours apres, il etait trop tard! Les +Prussiens s'etaient empares de l'aerostat! + + +PREMIER BALLON PERDU EN MER. + +31e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jacquard_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Prince, marin.--Pas de passager. +Depeches: 250 kil. +Depart: gare d'Orleans, 11h. soir. +Arrivee: lieu inconnu. + +Il parait que lorsque le marin Prince partit en ballon, il s'ecria +avec enthousiasme: "Je veux faire un immense voyage, on parlera de mon +ascension!" Il s'eleva lentement a 11 heures du soir, par une nuit +noire.--On ne l'a jamais revu depuis. + +Un navire anglais apercut le ballon, en vue de Plymouth; il se perdit en +mer. Quel drame epouvantable a du torturer l'esprit de l'infortune Prince, +avant de trouver la plus horrible des morts! Seul du haut des airs, il +contemple l'etendue de l'Ocean ou fatalement il doit descendre. Il compte +les sacs de lest, et ne les sacrifie qu'avec une parcimonie scrupuleuse. +Chaque poignee de sable qu'il lance est un peu de sa vie qui s'en va.--Il +arrive, ce moment supreme, ou tout est jete par dessus bord! Le ballon +descend, se rapproche du gouffre immense!... La nacelle se heurte sur la +cime des vagues, elle n'enfonce pas, elle glisse a la surface des flots, +entrainee par le globe aerien, qui se creuse comme une grande voile! +Pendant combien de temps durera ce sinistre voyage? Il peut se prolonger +jusqu'a ce que la mort saisisse l'aeronaute, par la faim, par le froid +peut-etre!--Quel epouvantable et navrant tableau, que celui de ce +voyageur, perdu dans l'immensite de la mer! Il cherche de loin un +navire..., jusqu'au dernier moment il espere le salut! + +Pauvre Prince, brave marin, tu as perdu la vie pour ton pays, l'histoire +enregistrera ton nom--ainsi que celui de Lacaze qui est mort comme toi, au +milieu de l'Ocean--sur la liste des hommes de coeur, qui dans les moments +supremes savent noblement mourir pour la patrie! + + +VOYAGE DE BELLE-ILE-EN-MER. + +32e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jules Favre_ (2,000 met. +cub).--Aeronaute: Martin, negociant.--Passager: M. Ducauroy. +Depeches: 50 kil. Pigeons: 10. +Depart: gare du Nord, 11h. 30 soir. +Arrivee: Belle-Ile-en-Mer. + +Le _Jules Favre_, parti quelques minutes apres le _Jacquard_, a echappe +d'une maniere vraiment miraculeuse au sort de ce dernier ballon. + +Le recit suivant a ete envoye le 2 decembre au _Phare de la Loire_, il +donne les episodes de ce voyage dramatique: + +"Nous sortons a l'instant et profondement emus de la chambre ou est ne +le general Trochu, et ou sont etendus sur leur lit de douleur les deux +aeronautes qu'un hasard providentiel a jetes sur notre ile, point perdu +de l'Ocean, et il est hors de doute que sur mille cas semblables, pas un +ballon n'echapperait aux vagues, par le vent d'est qui pousse vers la +grande mer. Nous avons eu l'honneur de serrer la main a ces braves enfants +de Paris qui apportent a la France l'espoir et meme la certitude de sa +delivrance prochaine. Un de ces messieurs, le moins contusionne, a bien +voulu nous raconter les peripeties emouvantes du voyage. + +"Parti a minuit de Paris, le _Jules Favre_ s'eleva a 2,000 metres, +apercevant distinctement les feux prussiens. Ils rencontrerent une couche +d'air chaud et tellement calme, qu'ils croyaient faire a peine une lieue +a l'heure. L'appareil electrique qui devait les eclairer n'ayant pu +fonctionner, ils ne purent savoir quelle direction suivait le ballon, et +comme le vent etait nord au moment de leur depart, ils etaient persuades +aller vers Lyon. Sans s'en douter, ils etaient dans un courant violent qui +les poussait de l'est a l'ouest. "Vers six heures, ils approchaient de la +mer. Ils apercurent alors la petite ile d'Hoedic, voisine de Belle-Ile de +quatre lieues. Sur cette ile est un fort, qui fit croire a ces Messieurs +qu'ils etaient sur une ile de la Marne ou de la Seine, tant le ballon +leur paraissait immobile. J'ai omis de dire que jusque-la ils s'etaient +toujours trouves au-dessus d'un epais brouillard. + +"Bientot ils apercevaient la mer, qu'un bruit confus leur avait fait +pressentir devoir etre non loin d'eux. Ils furent pousses vers Belle-Ile +avec la rapidite d'une fleche et malheureusement vers une de ses +extremites ayant a peine cinq kilometres de largeur; le danger etait +supreme. M. Martin monta dans les cordages, ouvrit en grand la soupape, +car ils ne pouvaient echapper a la mort que par une descente prompte: s'il +n'avait ouvert la soupape avant d'atteindre l'ile, ils etaient evidemment +perdus. + +"Dans deux minutes, ils descendirent de 2,000 metres; le premier choc +fut terrible, le ballon remonta et retomba deux fois encore. En ouvrant +brusquement la soupape, le ballon se degonfla a sa partie inferieure, ce +qui lui fit faire parachute et amortit le choc de la descente. Il etait +dans d'excellentes conditions pour la descente, ayant encore vingt sacs de +lest sur 26. Au dernier choc, le ballon s'accrocha a un mur d'environ un +metre. M. Martin se precipita hors de la nacelle et frappa contre le mur +ou il eut la jambe et la poitrine violemment contusionnees. + +"Quant a M.D.C, il fut precipite contre terre a une vingtaine de metres +plus loin. + +"M. Martin, revenu de son etourdissement, apercut alors son ami couche sur +le dos, ayant un masque de sang a la figure; il le crut mort. + +"L'intrepide M. Martin nous a avoue que son unique preoccupation dans ce +danger supreme et meme des la descente vertigineuse, fut le souvenir de +l'assurance faite a la dame de M.D.C. que nul danger n'existait pour +l'excellent chef de famille, le citoyen devoue a sa patrie qui allait le +suivre. + +"Esperons que ces Messieurs sortiront bientot saufs de leur chute +effrayante! + +"Les depeches partent cette nuit pour Saint-Nazaire par l'_Eumenide_. + +"M. JOUAN." + + +DEPARTS DE DECEMBRE 1870. + +_33e Ascension_. _1er decembre_.--_La Bataille de Paris_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Poirrier, professeur de gymnastique.--Passagers: MM. +Lissajoux et Youx. +Depart: gare du Nord, 5h. 45 m. +Arrivee: Grand-Champ (Bretagne), midi. + +La descente de cet aerostat a ete tres-accidentee. L'ancre jetee ne +mordait pas et les voyageurs etaient entraines par un vent violent. +L'aeronaute crut bien faire en sautant de la nacelle a terre pour chercher +a attacher lui-meme le guide-rope a un arbre. Mais il ne peut reussir +cette manoeuvre. MM. Lissajoux et Youx furent emportes, par l'aerostat +deleste du poids de l'aeronaute, avec une violence vertigineuse. Le ballon +se creva a un kilometre de la; il s'arreta. Les voyageurs en furent +quittes pour l'emotion! + +La plus indispensable union est rigoureusement commandee a la descente. +Sauter de la nacelle, c'est risquer d'abord sa propre vie, mais ce qui est +plus grave encore, c'est compromettre celle des autres! + + +UNE ASCENSION SCIENTIFIQUE. + +34e Ascension. _2 decembre_.--_Le Volta_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Chapelain, marin.--Passager: M. Janssen astronome. +Depart: gare d'Orleans, 6h. m. +Arrivee: Savenay (Loire-Inferieure), 11h. 30 m. + +M. Janssen emportait avec lui les instruments necessaires pour observer en +Algerie l'eclipse de soleil. + +Ainsi, pendant que l'etranger souillait par sa presence et ses ravages +le sol de la patrie, l'Academie des sciences, restant en dehors de ces +monstruosites sociales, portait toujours ses regards vers les grands +problemes de la science. Nous croyons devoir reproduire les nobles paroles +de M. Dumas, secretaire perpetuel de l'Academie des sciences, au sujet de +l'expedition scientifique organisee pendant le siege. + +Dans la seance du 5 decembre 1870, voici comment s'est exprime l'illustre +secretaire perpetuel de l'Academie des sciences: + +"Une eclipse de soleil, totale pour une partie de l'Algerie, aura lieu le +27 decembre. M. Janssen, si celebre par les belles decouvertes qu'il +a effectuees dans l'Inde, a l'occasion de l'eclipse de 1868, etait +naturellement designe de nouveau, pour completer ses observations, au +patronage et au concours du bureau des longitudes et de l'Academie, qui, +avec l'autorisation de M. le ministre de l'instruction publique, se sont +empresses de les lui accorder. + +"M. Janssen est parti de Paris, vendredi a 5 heures du matin, par un +ballon special: le _Volta_. L'administration avait bien voulu se mettre +entierement a sa disposition; cet appareil n'emportait que le savant, +les instruments de la science, et le marin charge de la manoeuvre. Notre +confrere, M. Charles Deville et moi, nous assistions au depart de M. +Janssen, soit pour l'aider dans ses derniers apprets, soit pour lui donner +une preuve de plus de l'interet que l'Academie porte a ses travaux. +L'ascension, grace aux precautions minutieuses de M. Godard aine, s'est +accomplie dans les meilleures conditions, et la direction excellente +prise par l'aerostat, doit faire esperer le succes d'une expedition que +menacent, il est vrai, des perils de plus d'un genre. + +"Les secretaires perpetuels de l'Academie, il est utile de le declarer +publiquement, se portant garants du caractere absolument scientifique de +l'expedition et de la parfaite loyaute de M. Janssen, l'ont recommande +officiellement a la protection et a la bienveillance des autorites et des +amis de la science, en quelque lien que les chances du voyage l'aient +dirige. Il fut un temps, ou ce temoignage aurait suffi pour lui assurer un +accueil chevaleresque dans les lignes ennemies. On nous a appris le doute +sur ce point. Aussi chacun a-t-il compris que des rigueurs et des menaces, +non justifiees par les lois de la guerre, aient fait a M. Janssen comme +un devoir de compter sur son propre courage et non sur la generosite +d'autrui. Je suis entoure de temoins qui peuvent attester, cependant, +qu'en pleine guerre, en 1813, Davy, un Anglais, recevait, dans ce palais +meme, l'hospitalite de la France, comme un hommage rendu au genie et aux +droits superieurs de la civilisation. + +"En suivant du regard notre digne missionnaire dans l'espace, ou il se +perdait peu a peu, j'ai senti ce souvenir se reveiller et renouveler en +moi le besoin de protester, soit au nom de la science, soit au nom des +principes eux-memes, contre tout empechement qui pourrait etre mis a son +expedition. Deux inventions francaises, liees aux gloires de l'Academie, +ont concouru aux operations de la defense: les ballons que Paris investi +expedie, les depeches microscopiques qui lui reviennent sur l'aile des +pigeons. + +"La decision prise par le comte de Bismark de renvoyer devant un conseil +de guerre les personnes qui, montees dans les ballons, auront, sans +autorisation prealable, franchi les lignes ennemies, interesse donc +l'Academie. Elle ne saurait accepter que des operations soient punissables +parce qu'elles reposent sur des principes scientifiques nouveaux; que +l'homme devoue qui, dans l'interet de la science, passe au-dessus des +lignes prussiennes, soit coupable de manoeuvre illicite; qu'en donnant, +enfin, nos soins a l'aeronautique, nous ayons contribue nous-memes a +fabriquer des engins de guerre prohibes. + +"Comment! les voies de terre, de fer nous etaient interdites, la voie de +l'air nous restait seule, inconstante et douteuse; elle n'avait jamais ete +pratiquee; quoi de plus legitime que son emploi! Nous l'avons conquise par +des procedes methodiques, et si elle fonctionne regulierement au profit de +nos armes, ou est le delit? + +"Que l'ennemi detruise, s'il le peut, nos ballons au passage; qu'il +s'empare de nos aeronautes au moment ou ils touchent terre, soit; c'est +son interet, c'est chance de guerre. Mais que les personnes, tombant ainsi +entre ses mains, soient livrees a une cour martiale, au loin, en pays +ennemi, comme des criminels, c'est un abus de la force.... + +"Dans Syracuse assiegee, Archimede opposant aussi aux efforts de l'ennemi +toutes les ressources de la science de son temps, rendait pour les Romains +l'attaque de plus en plus meurtriere. Marcellus, loin de lui faire un +crime d'avoir prolonge la defense par ses inventions, ordonna que la +vie de ce grand homme fut respectee, et, plein de regret pour sa mort +fortuite, entoura sa famille de soins et d'egards!..." + +Ajoutons pour l'honneur de M. Janssen que, lors de son depart, il apprit +que les savants anglais lui offraient un laisser-passer a travers les +lignes prussiennes, M. Janssen refusa; il prefera ne rien devoir a +l'ennemi de son pays, et il aima mieux risquer les chances du voyage +aerien! + +35e Ascension. _4 decembre_.--_Le Franklin_ (2,050 met. +cub.).--Aeronaute: Marcia, marin.--Passager: M. le comte d'Andrecourt, +officier d'etat-major du general Trochu, il apporte en province les +nouvelles de la prise du plateau d'Avron. +Depart: gare d'Orleans, 1h. m. +Arrivee: pres Nantes (Loire-Inferieure), 8h. m. + +36e Ascension. _5 decembre_.--_L'armee de Bretagne_ ( +met. cub.). Aeronaute: Surrel.--Passager: M. Lavoine, consul a +Jersey.--Depeches: 400 kil. +Depart: gare du Nord, 6h. m. +Arrivee: Bouillet (Deux-Sevres). L'aeronaute a la descente a ete assez +grievement blesse a la tete. + +37e Ascension. _7 decembre_.--_Le Denis Papin_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Domalin, marin.--Passagers: MM. Montgaillard, Delort et +Robert, inventeurs des cylindres sous-aquatiques, pour le transport des +lettres de province par la Seine.--Depeches: 55 kil. Pigeons: 3. +Depart: gare d'Orleans, 4h. m. +Arrivee: pres le Mans (Sarthe), 7 h.m. + +38e Ascension. _11 decembre_.--_Le general Renault_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Joignerey, gymnaste.--Passagers: MM. Wolff et +Lermanjat.--Depeches: 1,000 kil.--Pigeons: 12. +Depart: gare du Nord, 3h. 15m. +Arrivee: (Seine-Inferieure) pres Rouen, 5h. 30m., 130 kil. en 3h. 15. + + +QUATRIEME BALLON PRISONNIER. + +39e Ascension. _15 decembre_.--_La Ville de Paris_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Delamarne.--Passagers: Morel, redacteur _du Gaulois_, +et Billebault.--Depeches: 65 kil.--Pigeons: 12. +Depart: gare du Nord, 4h. m. +Arrivee: Wertzlur (Prusse), 4h. 5m. Fait prisonnier en Prusse, M. +Delamarne a failli etre fusille par les Prussiens, et n'a echappe a la +mort que par miracle. M. Morel a subi des mauvais traitements les plus +humiliants. + +40e et 41e Ascensions. _17 decembre_.--1 deg. _Le Parmentier_ (2,000 +met. cub.).--Aeronaute: Paul, marin.--Passagers: M. Desdouet et un +franc-tireur.--Depeches: 460 kil.--Pigeons 4. +Depart: gare d'Orleans, 1h. 15m. +Arrivee: Gourganson (Marne), 9h. m. + +2 deg. _Le Guttemberg _(2,000 met. cub.).--Aeronaute: Perruchon, +marin.--Passagers: MM. d'Almeida, Levy et Louisy. +Depeches 0.--Pigeons: 6. +Depart: gare d'Orleans, 1h. 30m. +Arrivee: Montpreux (Marne), 9h. m. + +Ces deux ballons furent lances a peu pres en meme temps de la gare +d'Orleans.--Le franc-tireur, monte dans le premier aerostat, M. Lepere, +ami du general Trochu, devait porter au general Faidherbe l'ordre de faire +un energique mouvement en avant pour faciliter une grande sortie. M. +Lepere avait un signe de reconnaissance, et une mission verbale: son +message put etre delivre avec une etonnante rapidite. Ce fait est un +admirable exemple de l'utilisation des ballons pendant la guerre. + +M. d'Almeida, monte dans _le Guttemberg_ etait charge de coordonner les +efforts pour communiquer avec la ville assiegee. + +42e Ascension. _18 decembre_.--_Le Davy_ (1,000 m. +cub.).--Aeronaute: Chaumont, marin.--Passager: M. Deschamps. +Depeches: 25 kil. +Depart: gare d'Orleans, 5h. m. +Arrivee: Chuney pres Beaune (Cote-d'Or). + + +CINQUIEME BALLON PRISONNIER. + +43e Ascension. _20 decembre_.--_Le general Chanzy_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Werrecke, gymnaste.--Passagers: MM. de l'Epynay, +Julliac, Joufryon.--Depeches: 25 kil.--Pigeons: 4. +Depart: gare du Nord, 2h. 30 m. +Arrivee: Rotembery (Baviere), 10h. 45 m. Fait prisonnier en Allemagne. + +Cette expedition avait pour but d'organiser en province un corps de +plongeurs qui a l'aide de scaphandres auraient pu revenir a Paris par la +Seine. + +44e Ascension. _22 decembre.--Le Lavoisier_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Ledret, marin.--Passager: Raoul de +Boisdeffre.--Depeches: 175 kil.--Pigeons: 6. +Depart: gare d'Orleans, 2h. 30m. +Arrivee: Beaufort (Maine-et-Loire), 9h. m. + +M. Raoul de Boisdeffre, officier d'etat-major du general Trochu, avait une +mission importante aupres du general Chanzy. Il venait lui dire que Paris +cesserait d'avoir des vivres le 20 janvier et que le moment d'agir etait +venu. + +45e Ascension. _23 decembre.--La Delivrance_ (2,050 met. +cub.).--Aeronaute: Gauchet, commercant,--Passager: M. Reboul. +Depeches: 40 k.--Pigeons: 4. +Depart: gare du Nord, 3h. 30m. +Arrivee: La Roche (Morbihan), 11h. 45m. 560 kil. en 8h. 30. + +46e Ascension. _24 decembre.--Le Rouget de l'Isle_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Jahn, marin.--Passager: M. Garnier. +Depart: gare d'Orleans, 3h. m. +Arrivee: Alencon (Orne), 9h. m. + +47e Ascension. _27 decembre.--Le Tourville_ (2,050 met. +cub.).--Aeronaute: Mouttet, marin.--Passagers: MM. Miege et Delaleu. +Depeches: 160k.--Pigeons: 4. +Depart: gare d'Orleans, 4h. m. +Arrivee: Eymoutiers (Haute-Vienne), 1h. s. + +48e Ascension. _29 decembre.--Le Bayard_ (2,045 met. +cub.).--Aeronaute: Reginensi, marin.--Passager: M. Ducoux. +Depeches: 110k.--Pigeons: 4. +Depart: gare d'Orleans, 4h. m. +Arrivee: La Mothe-Achard (Vendee), 10h. 10m. + +49e Ascension. _30 decembre.--L'Armee de la Loire_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Lemoine.--Pas de passager. +Depeches: 250k. +Depart: gare du Nord, 5h. m. +Arrivee: pres le Mans (Sarthe), 4 h. s. + +Ce ballon est tombe au milieu de l'armee de la Loire dont il portait le +nom. + + +DEPARTS DE JANVIER 1871. + +50e Ascension. _3 janvier.--Le Merlin de Douai_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: L. Griseaux.--Passager: M. Eug. Tarbe. +Depart: gare du Nord, 4h. m. +Arrivee: Massay (Cher), 11h. 45m. + +Entreprise particuliere. + +51e Ascension. _4 janvier_.--_Le Newton_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Ours, marin.--Passager: M. Brousseau. +Depeches: 310 k.--Pigeons, 4. +Depart: gare du Nord, 4h. m. +Arrivee: Digny (Eure-et-Loir). + +52e et 53e Ascensions. _9 janvier_.--1 deg. _Le Duquesne_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Richard, quartier-maitre et trois marins. +Depart: gare d'Orleans, 3h. 50m. +Arrivee: Bizieu pres Reims (Marne). + +Tentative de direction avec une helice. (Voir chap. III.) + +2 deg. _Le Gambetta_ (2,000 met. cub.).--Aeronaute: Duvivier, +marin.--Passager: M. de Fourcy. +Depeches: 240k.--Pigeons: 3. +Depart: gare du Nord, 3h. 55m. +Arrivee: Clamecy pres Auxerre (Yonne), 2h. 30s. + +54e Ascension. _11 janvier_.--_Le Kepler_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Roux, marin.--Passager: M. Dupuy. +Depeches: 160k.--Pigeons: 3. +Depart: gare d'Orleans, 3h. 30m. +Arrivee: Laval (Mayenne), 9h. 15m. + +55e et 56e Ascensions. _13 janvier_. + +1 deg. _Le Monge_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Raoul.--Passager: M. Guigne. +Depart: gare d'Orleans, midi 50. +Arrivee: Harfeuille (Indre), 8 h. s. + +2 deg. _Le general Faidherbe_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Van Seymortier.--Passager: M. Hurel et cinq chiens +destines a rentrer a Paris avec des depeches. +Depeches: 60k.--Pigeons: 2. +Depart: gare du Nord, 3h. 30m. +Arrivee: Saint-Avit (Gironde), 2h. s. + +57e Ascension. 45 _janvier_.--_Le Vaucanson_ (2,000 met. Cub.). +Aeronaute: Clariot, marin.--Passagers: MM. Valade et Delente. +Depeches: 75 k.--Pigeons: 3. +Depart: gare d'Orleans, 3h. M. +Arrivee: +Armentieres (Belgique), 9h. 15m. + +58e Ascension. 16 _janvier_.--_Le Steenackers_ (2,000 met. cub.). +Aeronaute: Vibert, ingenieur.--Passager: M. Goleron. +Depart: gare du Nord, 7h. m. +Arrivee: Hynd (Hollande), dans les dunes du Zuyderzee. +M. Vibert emportait avec lui deux caisses de dynamite, destinees, dit-on, +A l'armee de Bourbaki, qui commencait a battre en retraite. + +59e Ascension. 18 _janvier_.--_La poste de Paris_ (2,000 met. Cub.). +Aeronaute: Turbiaux, mecanicien.--Passagers: MM. Cleray et +Cavailhon. Depeches: 70k.--Pigeons: 3. +Depart: gare du Nord, 3h. m. +Arrivee: Venray (Pays-Bas). + +60e Ascension. 20 _janvier_.--_Le general Bourbaki_ (2,000 met. Cubes). +Aeronaute: Mangin jeune.--Passager: M. Boisenfrey. +Depeches: 125 k.--Pigeons: 4. +Depart: gare du Nord, 5h. m. +Arrivee: Hasancourt pres Reims (Marne). + +L'aeronaute, tombe en pays occupe par l'ennemi, peut sauver ses depeches; +il brule son ballon pour le dissimuler aux Prussiens. + +61e Ascension. _22 janvier_.--_Le general Daumesnil_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Robin, marin.--Pas de passager. +Depeches: 280 kil.--Pigeons: 3. +Depart: gare de l'Est, 4h. m. +Arrivee: Charleroi (Belgique), 8h. 20m. + +62e Ascension. _24 janvier._--_Le Toricelli_ (2,000 met. cub.). +Aeronaute: Bely, marin.--Pas de passager. +Depeches: 230 kil. Pigeons: 3. +Depart: gare de l'Est, 3h. m. +Arrivee: Fuchemout (Oise), 11h. m. + +Ballon cache; depeches sauvees et remises au bureau de Blanzy. + + + +DEUXIEME BALLON PERDU EN MER. + +63e Ascension. _27 janvier_.--_Le Richard Wallace_ (2,000 met. +Cub.). Aeronaute: E. Lacaze, soldat.--Pas de passager. +Depeches: 220 kil.--Pigeons: 2. +Depart: gare du Nord, 3h. 30 m. +Arrivee: inconnu. Ce ballon a ete perdu en mer en vue de la Rochelle. + +Il est difficile d'expliquer la cause de ce malheur. L'aerostat monte par +M. Lacaze, a presque touche terre en vue de Niort; on a crie a l'aeronaute +de descendre, mais il est reparti dans les hautes regions de l'air apres +avoir vide un sac de lest. Il a ete vu a la Rochelle a une grande hauteur; +au lieu de descendre sur le rivage de la mer, il a continue sa course vers +l'Ocean, ou on l'a vu se perdre a l'horizon. + +L'infortune Lacaze n'a-t-il pas pu trouver la corde de soupape pour +descendre? S'est-il evanoui dans la nacelle? C'est ce que l'on ne saura +jamais. Ses restes ont aujourd'hui pour tombeau l'immensite des flots! + +64e Ascension. 38 _janvier_.--_Le general Cambronne_ (3,000 met. cub.). +Aeronaute: Tristan, marin.--Pas de passager. +Depeches: 20 kilogr. +Depart: gare de l'Est, 6h. m. +Arrivee: Mayenne (Mayenne), 4h. S. + +Cet aerostat a apporte en province la nouvelle de l'armistice. + +Tels sont les voyages aeriens executes pendant le siege de Paris. + +Soixante-quatre ballons ont franchi les lignes ennemies. Cinq d'entre eux, +comme on l'a vu, ont ete faits prisonniers, deux autres se sont perdus +en mer.--Ils ont enleve dans les airs 64 aeronautes, 94 passagers, 363 +pigeons voyageurs, et 9,000 kilogr. de depeches representant trois +millions de lettres a 3 gr. Nous ne terminerons pas ce chapitre, sans dire +que les ballons-poste qui ont si puissamment contribue a la prolongation +du siege de Paris, resteront dans l'histoire un sujet d'admiration pour +les amis de la France, comme ils susciteront pendant longtemps la jalousie +de ses ennemis. Un prisonnier de guerre francais, retenu a Mayence +pendant la guerre, m'affirmait recemment que les Allemands avaient ete +profondement surpris des merveilles de la poste aerienne. Pendant le +siege, il avait entendu dire ces mots a un sujet de Bismark: + +--Ces maudits ballons nous font bien du tort, car grace a eux le +gouverneur de Paris parle sans cesse aux generaux de province. Decidement +ces diables de Francais sont ingenieux! + + +III + +Les pigeons voyageurs.--La Societe l'Esperance.--La poste terrestre.--La +poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables. + +Ainsi, grace aux ballons, Paris parlait a la province, les assieges +envoyaient des messages aux amis du dehors; la grande ville n'avait pas +ete baillonnee. C'etait beaucoup, mais ce n'etait pas assez. Apres avoir +ouvert le chemin de l'aller, il etait necessaire d'en trouver un pour le +retour. Le gouvernement fit appel aux inventeurs, aux hommes ingenieux, +a la science. L'appel fut entendu, mille projets prirent subitement +naissance, et si beaucoup d'entre eux n'ont pas rempli les promesses +qu'il etait permis d'en attendre, il faut en accuser un ennemi non moins +puissant que la Prusse, c'etait l'hiver, c'etait le froid, c'etaient les +neiges et les glaces. + +On fit de nombreuses tentatives de tout genre, dans toutes conditions, +mais c'est encore l'air qui se montra le plus favorable aux assieges.--Les +pigeons voyageurs, emportes de Paris dans la nacelle des ballons, +rentrerent dans les murs de la capitale cernee. Si la France n'a pu +secourir Paris par ses armees, elle n'a cesse de lui tendre la main +par-dessus les remparts des ennemis! + +LES PIGEONS ET LES DEPECHES MICROSCOPIQUES. + +L'explorateur Thevenot raconte dans le recit de ses voyages publies +vers 1650, que les habitants d'Alep recevaient souvent des nouvelles +d'Alexandrie par des pigeons voyageurs. Il parait certain que les +messagers ailes etaient frequemment usites dans l'antiquite. Cependant +Aristote et Pline n'en disent rien. Le fait que nous venons de citer +prouve toutefois que la poste aerienne par pigeon est connue depuis plus +de deux cents ans. Mais ce n'est guere que depuis le commencement de +notre siecle que la Belgique a cree le _sport_ des colombes. Plusieurs +proprietaires de pigeons se reunissaient; chacun d'eux confiait un de ses +pigeons a un homme sur, qui les laissait envoler a 20 ou 30 lieues du +point de depart.--Le premier pigeon revenu au logis gagnait pour son +maitre les enjeux mis sur la tete de tous les autres. Ces pigeons +servaient souvent aussi pour le commerce, les affaires, et plus d'un +speculateur a profite habilement de ces messagers ailes. + +Dans les temps modernes on se rappelle sans doute que Venise en 1849, +assiegee par les Autrichiens, fit un usage efficace des colombes; pour +porter des depeches au dehors. Du reste, depuis quelques annees, de grands +perfectionnements ont ete apportes dans l'elevage des pigeons par la +selection des types et des croisements habilement executes. On est +arrive a former des individus dont le vol est d'une rapidite vraiment +extraordinaire. C'est ainsi que l'enorme distance qui separe Toulouse de +Bruxelles a ete franchie par le _Gladiateur_ des pigeons en une seule +journee. Generalement la vitesse des pigeons varie entre 1,000 et 1,200 +metres a la minute, soit environ 60 kilometres a l'heure. Il va sans dire +qu'il n'y a rien d'absolu dans cette estimation, et que la vitesse varie +singulierement suivant que l'oiseau a le vent _derriere_ ou le vent +_debout_, comme diraient les marins. Les pigeons voyageurs ont l'oeil +tres-percant et la memoire locale extraordinairement developpee. On les +eleve dans des pigeonniers ou ils sont en liberte; ils accomplissent +d'eux-memes de longues promenades autour de leur habitation, et arrivent +sans doute a connaitre les environs de la ville qu'ils habitent. Les +brouillards, qui les empechent de retrouver les points de repere que leur +a fait observer un merveilleux instinct, rendent presque impossible leur +retour au colombier. Par une cause qui n'est pas encore expliquee, ils +perdent aussi leurs facultes, par les temps de gelee, et surtout quand la +neige couvre le sol. On comprendra que l'hiver exceptionnellement froid de +1870-1871 a ete bien defavorable a la poste par pigeons. + +Nous completerons ces renseignements par quelques lignes extraites du +_Journal Officiel_ (mars 1871), ou se trouvent des details sur les types +de pigeons les plus recherches des amateurs du sport aerien. + +"Le pigeon voyageur est elegant et gracieux de forme. + +"Le _liegeois_ (1er type) est petit, a tete regulierement convexe, que +termine un bec tres-court. Les yeux sont saillants et entoures d'une +membrane nue; l'iris est jaune orange fonce; les caroncules nasales sont +plus grosses chez le male que chez la femelle. + +"Le pigeon d'_Anvers_ (2e type) est beaucoup plus gros, plus elance, plus +haut sur ses pattes, le cou est long; son vol est tres-rapide, mais il est +moins fidele a son colombier que le liegeois; sa tete est moins arrondie, +comme si les lobes cerebraux correspondant a la memoire etaient moins +developpes; le bec est plus grand, l'iris est entoure d'un cercle +blanc. "L'_irlandais_ (3e type) est fort; les caroncules nasales sont +tres-grosses; la membrane nue qui entoure l'oeil est large; l'oeil est +souvent tout noir (en termes techniques, oeil de vesce). + +"Le plumage est tres-varie, tres-doux de nuance, tres-fourni: les couleurs +uniformes, telles que rouge, blanc, noir, sont rares. Les plus communes +sont le bleu, le bleu etincele, le rouge etincele ou tache de noir, et les +nuances binaires; blanc et bleu, blanc et rouge, et blanc et noir. + +"Ce sont ces trois races croisees qui fournissent les meilleurs coureurs, +reunissant la memoire, la force, la vue (qui predominent dans chacune des +races signalees), a la beaute et a la solidite de la charpente osseuse." + +Il existait a Paris bien avant la guerre une societe colombophile, la +societe _l'Esperance_. Quand les premiers ballons du siege s'eleverent +dans les airs, les membres de cette societe songerent a leurs pigeons. +"Les ballons s'envolent, disaient-ils, mais qui nous donnera de leurs +nouvelles? Qu'ils enlevent avec eux nos pigeons; ceux-ci se chargeront +bien de revenir!" + +Le vice-president de la Societe _l'Esperance_, M. Van Roosebecke, alla +trouver le general Trochu, vers le 25 septembre, apres le depart du +premier ballon-poste, et lui exposa son projet. Le Gouverneur de Paris +l'ecouta avec interet, et le renvoya a M. Rampont. + +Le 27, trois pigeons partaient dans le ballon _la Ville de Florence_, +six heures apres ils etaient revenus a Paris, avec une depeche signee de +l'aeronaute qui annoncait sa descente pres de Mantes. + +La poste par pigeons etait creee. + +On ne tarda pas toutefois a s'apercevoir qu'il fallait une certaine +habitude des pigeons, pour les bien lancer. Souvent les oiseaux etaient +mal soignes par les aeronautes, ils ne revenaient pas a Paris, ou +rentraient apres avoir laisse tomber une depeche mal attachee. + +L'administration fit partir successivement les membres de la societe +_l'Esperance_. MM. Van Roosebecke, Cassiers se rendirent a Tours par +ballon, avec une trentaine de pigeons chacun. Leurs collegues, MM. +Tracelet, Nobecourt, etc., les rejoignirent plus tard. Ils se mirent a la +disposition de M. Steenackers vers le milieu d'octobre. + +Dix-huit pigeons lances de Dreux, de Blois, de Vendome, rentrerent presque +successivement a Paris, munis de depeches photographiques. + +Ce succes depassa toute esperance. Aussi M. Steenackers se decida-t-il a +ouvrir au public la poste colombophile. On envoyait a Tours les depeches +privees pour Paris, elles partaient par pigeon moyennant 0 fr. 50 par mot. + +Mais le mauvais temps, le brouillard, la neige, ne tarderent pas a rendre +le service tres-irregulier. Un grand nombre de pigeons ne rentrerent pas a +Paris. + +Trois cent soixante-trois pigeons ont ete emportes de Paris en ballon et +lances sur Paris. Il n'en est rentre que 37, savoir: 4 en septembre, 18 +en octobre, 17 en novembre, 12 en decembre, 3 en janvier, et 3 en +fevrier.--Quelques-uns d'entre eux sont restes absents fort longtemps. +C'est ainsi que le 6 fevrier 1871, on recut a Paris un pigeon qui avait +ete lance aux environs d'Orleans le 18 novembre 1870. Il rapporta la +depeche n deg. 26, tandis que la veille un pigeon avait rapporte la depeche n deg. +51. + +Le 23 janvier, on recut un pigeon qui avait perdu sa depeche et trois +plumes de la queue. Il avait ete sans doute atteint par une balle +prussienne. + +Les Parisiens se rappellent la joie produite par l'arrivee des messagers +ailes pendant le siege. Quand un pigeon volait au-dessus des toits, quand +il se posait sur une gouttiere, des rassemblements se formaient de +toutes parts; tous les passants mettaient le nez en l'air. Quel bonheur +ineffable! Ce sont des nouvelles qui arrivent! Nous ferons observer +toutefois que generalement le pigeon-voyageur rentre tout droit au +colombier, sans s'arreter. Il n'est pas probable que l'attention des +Parisiens se soit portee sur les pigeons-voyageurs qu'ils n'ont pas du +pouvoir remarquer. Il se pourrait bien que les pigeons des Tuileries aient +obtenu un succes peu legitime. + +Le service des pigeons a Tours etait place sous la direction de M. +Steenackers; MM. Van Roosebecke et Cassiers etaient charges de lancer les +messagers ailes, ils s'aventuraient jusqu'aupres des lignes ennemies, pour +laisser envoler les pigeons le plus pres possible de Paris. On ne saurait +donner trop d'eloges a la belle conduite de ces messieurs et de leurs +collegues qui ont quitte Paris en ballon pour organiser en province cet +admirable systeme de poste aerienne. + +A Paris, la surveillance du service administratif de la poste par pigeons +etait confiee a M. Chassinat, directeur des Postes de la Seine; M. Mottet, +receveur principal, etait l'agent d'execution. + +M. Derouard, secretaire de la societe colombophile _l'Esperance_ etait +charge de surveiller les colombiers, de la reception des pigeons, etc. + +La poste colombophile completait ainsi le service des ballons-poste; mais +ce qui la rendit surtout utile, ce qui en fit une veritable creation +nouvelle, c'est le systeme des depeches photographiques que rapportaient a +Paris les messagers ailes. + +Un pigeon ne peut etre charge que d'un bien faible poids. Il emporte dans +les airs une feuille de papier, de quatre ou cinq centimetres carres, +roulee finement, et attachee a une des plumes de sa queue. Une lettre +aussi petite est bien laconique. On peut y ecrire a la main quelques mots, +quelques phrases, peut-etre,--ce n'est la qu'un telegramme insignifiant. + +Des le commencement du siege on songea aux merveilles de la photographie +microscopique. On se rappela avoir vu a l'Exposition universelle de +petites breloques-lunettes, ou les 400 deputes etaient representes sur une +surface de 1 millimetre carre. En regardant a travers la loupe placee a +une des extremites, on voyait nettement l'image de tous ces personnages, +reunis sur la surface d'une tete d'epingle! C'etait a M. Dagron que l'on +devait ce tour de force photographique. + +Ce fut lui qui, pendant la guerre, se chargea de reduire les depeches pour +pigeons voyageurs. + +Grace aux procedes photographiques, on ecrivait a Tours toutes les +depeches privees ou publiques sur une grande feuille de papier a dessin. +On y tracait jusqu'a 20,000 lettres ou chiffres. M. Dagron, par la +photographie, reduisait cette veritable affiche en un petit cliche qui +avait a peu pres le quart de la superficie d'une carte a jouer. L'epreuve +etait tiree sur une mince feuille de collodion qui ne pesait que quelques +centigrammes et qui contenait un texte reduit assez considerable pour +composer un journal entier. + +A Paris, la depeche amenee par pigeon, etait placee sur le porte-objet +d'un microscope photo-electrique, veritable lanterne magique d'une +puissance extreme. L'image de la depeche etait projetee sur un ecran, mais +amplifiee, agrandie, au point qu'a l'oeil nu, on pouvait lire nettement +tous les chiffres, toutes les lettres traces. + +N'est-ce pas merveilleux? n'y a-t-il pas lieu d'admirer la, sincerement, +les applications etonnantes de la science moderne? + +M. Dagron partit en ballon avec son collaborateur, M. Fernique, vers +le milieu du mois de novembre. Apres un voyage des plus perilleux, ces +messieurs organiserent tous leurs appareils photographiques avec la plus +grande habilete. + +Quatre cent soixante-dix pages typographiees ont ete reproduites par les +procedes de MM. Dagron et Fernique. Chaque page contenait pres de 15,000 +lettres, soit environ 200 depeches. Seize de ces pages tenaient sur +une pellicule de 3 centimetres sur 5, ne pesant pas plus de un +demi-decigramme. La reduction etait faite au _huit centieme_. + +Chaque pigeon pouvait emporter dans un tuyau de plumes une vingtaine de +ces pellicules, qui n'atteignaient en somme que le poids de 4 gramme. Ces +depeches reunies formaient un total de 300,000 lettres, c'est-a-dire la +matiere d'un volume in-12, analogue a celui que le lecteur a sous les +yeux. + +Avant l'arrivee de M. Dagron, rappelons que M. Blaise, photographe a +Tours, avait deja reproduit des depeches photographiques sur papier, sous +les auspices de MM. Barreswill et Delafolie. + +Les depeches photomicroscopiques etaient en general tirees a 30 ou 40 +exemplaires, et envoyees par autant de pigeons. + +PRES DE CENT MILLE DEPECHES ont ete envoyees ainsi a Paris avant +l'armistice. En imprimant toutes ces depeches en caracteres ordinaires, +on formerait certainement une bibliotheque de plus de cinq cents volumes! +Tout cela a ete envoye par des oiseaux! + +Aussitot que le tube etait recu a l'administration des telegraphes, M. +Mercadier procedait a l'ouverture en fendant le tube avec un canif. Les +pellicules etaient delicatement placees dans une petite cuvette remplie +d'eau, contenant quelques gouttes d'ammoniaque. Au sein de ce liquide, les +depeches se deroulaient; on les sechait, on les mettait entre deux verres. +Il ne restait plus qu'a les placer sur le porte-objet des microscopes +photo-electriques. + +Quand les depeches etaient nombreuses, la lecture en etait assez lente; +mais la pellicule renfermait 144 pages ou petits carres, on pouvait la +diviser, et la lire en meme temps avec plusieurs microscopes.--Certaines +depeches chiffrees etaient separees et lues a part par le directeur. Les +autres etaient lues et copiees par des employes qui les envoyaient de +suite aux divers bureaux de Paris. + +MM. Cornu et Mercadier perfectionnerent le procede de lecture des depeches +avec le microscope. La pellicule de collodion, intercalee entre deux +glaces, etait recue sur un porte-glace, auquel un mecanisme imprimait +un double mouvement horizontal et vertical. Chaque partie de la depeche +passait lentement au foyer du microscope. Sur l'ecran, les caracteres se +deroulaient suffisamment agrandis pour etre lus et copies. + +L'installation, la mise en train durait environ 4 heures; il fallait en +outre quelques heures pour copier les depeches. MM. Cornu et Mercadier +tenterent de photographier directement les caracteres projetes sur l'ecran +par un procede rapide.--Les progres auraient marche ainsi a grands pas, +mais l'hiver, le froid ne tarderent pas a rendre de plus en plus rare +l'arrivee des pigeons. + +On ignorait les causes de ces retards. L'administration se decida a +envoyer en province par ballon MM. Levy et d'Almeida, pour mettre en +oeuvre de nouveaux procedes photographiques. Mais la poste des pigeons +manquait par la base; les messagers n'arrivaient plus regulierement.--La +mauvaise saison de l'hiver leur faisait perdre leurs merveilleuses +facultes. Nous avons deja dit qu'il ne rentra a Paris que 2 pigeons dans +le courant de janvier! + +Quoi qu'il en soit les Parisiens n'oublieront jamais les pigeons +voyageurs. Il est a souhaiter que l'art d'elever ces messagers ailes soit +cultive dans notre capitale. On devrait reunir les pigeons voyageurs dans +un colombier modele, favoriser les conditions de leur developpement, +organiser en un mot une ecole colombophile qui certainement trouverait +des amateurs. Les pigeons du siege ne doivent pas etre delaisses; ne +meritent-ils pas au moins les honneurs que l'ancienne Rome ne refusait pas +aux oies du Capitole? + + +LES PIETONS. + +Le fait de l'investissement complet de Paris par l'armee prussienne +restera dans l'histoire comme un grand sujet d'etonnement. L'esprit +francais, leger, superficiel, est ainsi fait qu'il admet sans controle les +illusions de sa vanite nationale, et qu'il est toujours pret a +accepter comme un axiome, un fait douteux qui flatte ses sentiments +patriotiques.--Si quelqu'un avait dit le 16 septembre que l'armee +allemande allait bloquer Paris, il se serait fait echarper sur les +boulevards.--Mais, Monsieur, il est impossible de cerner Paris. Tout le +monde le dit. Demandez au genie militaire! + +Tout au commencement de l'arrivee de l'armee prussienne, des voitures de +la poste se rendaient jusqu'a Triel. Les conducteurs raconterent qu'ils +avaient ete arretes en route par un poste bavarois. A leur grand +etonnement, les soldats les accueillirent bien et leur demanderent des +cigares. Un officier s'ecria a leur vue qu'il etait presque Parisien de +coeur, quoique Allemand d'origine, et qu'il avait fait ses etudes au +quartier Latin. Il laissa passer les voitures de la poste. Mais cet etat +de choses ne dura pas, et bientot la consigne prussienne fut observee +partout avec la plus stricte severite. + +A partir du 21 septembre, on s'apercut qu'un homme si resolu, si habile +qu'il fut, ne pouvait plus traverser les lignes ennemies. + +La Prusse venait de nous reserver cette nouvelle surprise! + +Le service des pietons destines a forcer les lignes ennemies pour +rapporter ensuite des nouvelles de province, n'en fut pas moins organise +par l'administration des postes. Ce n'est ni le devouement, ni le courage +qui firent defaut, mais malgre la multiplicite des essais, le nombre des +reussites est peu considerable. + +Sur 28 pietons envoyes le 21 septembre, un seul, le facteur Brare, put +se rendre a Saint-Germain et y livrer a un fonctionnaire francais ses +depeches pour Tours, apres avoir ete momentanement garde a vue par +les soldats allemands. Deux autres employes des postes furent faits +prisonniers ce jour-la meme, leurs depeches furent prises, et ils durent +rebrousser chemin vers Nanterre. Le facteur Poulain, parti de Paris a la +meme epoque, n'est jamais reparu. + +"Sept pietons envoyes le 22 et le 23 septembre furent faits prisonniers, +mais, sur 4 hommes expedies le 24, le nomme Geme reussit a franchir les +lignes, a presenter ses depeches a la mairie de Triel et a revenir le 25. +Deux de ses camarades, moins heureux que lui, furent faits prisonniers. + +"Le 27, les memes facteurs, Brare et Geme, tenterent une nouvelle percee +et eurent le bonheur d'arriver a Triel et d'en revenir le 28; quatre +autres pietons avaient renonce a leur tentative. + +"Le 5 octobre, les facteurs Loyet et Chourrier rentrent avec 714 depeches +livrees a Triel le 30 septembre. + +"Brare fait une nouvelle expedition le 4 octobre, et arrive a Tours apres +avoir ete fait prisonnier et s'etre evade. + +"Dix-huit autres pietons font encore de vains efforts pour passer les +lignes. Parmi les seize envoyes dans le reste du mois, le nomme Ayrolles +est fait prisonnier, jete dans un cachot et fort maltraite; deux autres +sont gardes plusieurs jours par l'ennemi, puis mis en liberte. + +"Lorsqu'on reflechit aux difficultes sans nombre qu'ont eu a affronter +ces braves employes, aux perils auxquels ils se sont exposes sciemment, +a l'ingeniosite des moyens employes par eux pour faire passer leurs +missives, toute admiration est au-dessous de ce qui leur est du. +Quelques-uns n'ont pas hesite a cacher des depeches chiffrees sous +l'epiderme incise; d'autres ont imagine de faire evider habilement des +pieces de dix centimes, de maniere a laisser les coins de la monnaie +intacts; d'autres ont fait forer des clefs a vis forcee pour y introduire +les missives. L'artifice employe par les negres indiens pour dissimuler +les diamants voles dans les laveries, ne put etre applique, les Allemands +ne manquant jamais, assurait-on, d'administrer tout d'abord aux suspects +une purge energique. + +"Le facteur Brare est un de ceux qui ont reussi a passer plusieurs fois +les lignes prussiennes. Mais il fut victime de son devouement, de son +courage. Il finit par etre fusille par les Prussiens a l'ile de Chatou. Il +laisse derriere lui une femme et cinq enfants[13]." + +[Note 13: _Journal officiel_, mars 1871.] + +Il y eut en dehors de la poste des tentatives qui furent couronnees de +succes. M. Francois Oswald du _Gaulois_, quitta Paris a pied dans le +courant d'octobre, et apres avoir ete menace de la mort d'un espion, il +parvint enfin a s'echapper et a gagner Tours, ou il publia le recit de +ses aventures dramatiques.--M. Lucien Morel parvint aussi a s'echapper de +Paris a pied. + +Il eut l'audace d'essayer d'y rentrer, et profitant d'une nuit de brume, +sa tentative si hardie, si perilleuse le conduisit au but tant espere. Il +penetra dans la ville assiegee. M. Morel, rentre a Paris, en ressortit +encore par la voie des airs. Il partit en ballon le 15 decembre, mais le +vent le poussa en Prusse, ou il fut retenu prisonnier jusqu'a la fin de la +guerre, comme nous l'avons dit dans le chapitre precedent. + +M. Steenackers, directeur des postes et des telegraphes a Tours, envoya +vers Paris un grand nombre de courriers a pied. Toutes les ruses ont ete +imaginees. Les uns se deguisaient en marchands ambulants, les autres en +paysans. Ils arrivaient a une premiere ligne d'occupation ou ils etaient +arretes et fouilles, puis on les contraignait de retrograder. + +L'inspection prussienne etait pleine de peril. Malheur a celui qui +laissait prendre sa depeche, il courait le risque d'etre fusille comme +espion. Un facteur du telegraphe fait plusieurs fois prisonnier, et +fouille a nu, cachait la depeche chiffree dont il etait porteur dans une +dent artificielle et creuse. Les Prussiens ne savaient pas devoiler cette +cachette ingenieuse, mais quelques journaux commirent l'indiscretion de +raconter le fait. Il fallut renoncer a la dent creuse. + +Le 12 janvier, MM. Imbert, Roche, Perney, Fontaine et Leblanc, tenterent +de franchir les lignes ennemies en suivant sous terre les carrieres +souterraines de la rive gauche. L'entreprise echoua. + +Il en fut encore de meme pour les plongeurs qui devaient revenir a Paris, +en suivant le fond de la Seine dans des scaphandres. + +Ainsi, Paris, qui recevait quelques mois auparavant des centaines de +trains de marchandises et de voyageurs, n'etait plus accessible a un seul +pieton portant quelques chiffres sur un carre de papier! + + +LA POSTE FLUVIALE. + +"Le 6 decembre, MM. Versoven, Delort et E. Robert s'etaient engages a +expedier par eau, au moyen de spheres dont ils etaient les inventeurs, +les lettres ordinaires ou photo-micrographiques qui pourraient leur etre +confiees dans les departements pour etre transmises a Paris. Il leur etait +accorde 1 fr. par lettre close, du poids de 4 grammes; 0 fr. 25 c. par +depeche-lettre photographique, et 0 fr, 05 c. par depeche reponse aux +cartes-poste. Les lettres ordinaires transportees par ces messieurs +devaient etre affranchies par timbres-poste, conformement au tarif +en vigueur; il etait convenu que les depeches officielles seraient +transportees gratuitement. + +"Toutes les lettres devaient etre concentrees au bureau de poste de +Moulins (Allier). MM. Delort et Robert partirent le 7 decembre par le +ballon le _Denis Papin_. + +"Une modification fut faite a cette convention par M. Steenackers, dans sa +depeche par pigeon du 25 decembre, c'est-a-dire dix-neuf jours apres: elle +portait l'affranchissement de la lettre a 1 fr. pour le poids maximum de 4 +grammes; la taxe a 40 c. par lettre deposee au bureau de Moulins, et a 40 +c. par lettre recue au bureau de Paris. + +"Les journaux ont recemment parle de cette poste fluviale; les boules de +zinc de 25 centimetres de diametre etaient garnies d'ailettes et jetees +dans la Seine ou dans ses affluents: la elles naviguaient entre deux eaux. +Les lettres de province sont arrivees au nombre de huit cents par la voie +de Moulins, apres l'armistice; mais pendant l'investissement, c'est-a-dire +precisement pendant la periode ou elles etaient si fievreusement attendues +et plus d'un mois durant, la peche aux filets n'a rien produit. + +"Il est probable que les barrages ont arrete le transport, si les boules +ont ete jetees avant l'armistice, ou que les Allemands n'ont laisse passer +les spheres a helices de MM. Vorsoven et Cie qu'a partir de la conclusion +de l'armistice, toute surveillance ayant cesse des lors. + +"Un autre systeme fort ingenieux avait ete presente egalement par M. +Baylard, commis a l'Hotel-de-Ville et expeditionnaire du Gouvernement. A +une extreme economie, ce systeme joignait une grande simplicite et une +grande facilite d'execution. Au prix de quinze centimes on pouvait obtenir +une centaine de petites boules de verre soufflees, creuses et terminees a +la base par un petit orifice ou s'introduisait la depeche, et qu'on +jetait ensuite dans l'eau. Ces boules d'un petit diametre figuraient si +merveilleusement les bulles d'eau naturelles, qu'il devenait impossible de +les distinguer, quand on les remuait dans un bassin et qu'on cherchait a +les saisir. Prenant a cause de leur transparence le reflet meme de l'eau +dans laquelle elles plongent, mobiles et legeres, glissant avec la plus +grande facilite le long des roseaux, des tiges, des plantes et des bords +de la riviere qui pourraient leur servir d'obstacles, franchissant +aisement, sans se rompre, les petits ressauts des barrages, echappant par +leur petite dimension aux grosses mailles des filets prussiens et aux +mains des pecheurs ennemis, ces petites boules messageres etaient appelees +a rendre de grands services a la defense pour le transport des depeches +micrographiques. M. Rebou emporta un grand nombre de ces globules en +ballon et l'idee etait en pleine voie d'execution, lorsque les glaces +vinrent empecher le developpement de cet ingenieux mode de transport. + +"Vers la meme epoque, M. le directeur des Postes ecoutait les propositions +de M. Delente qui, le 14 janvier, s'engageait a se rendre en province et +a faire parvenir a Paris, a l'aide d'un bateau sous-marin dont il est +l'inventeur, des correspondances privees ou autres. + +"Le ballon-poste le _Vaucanson_ enleva M. Delente, muni d'un permis +de parcours general sur tous les chemins de fer, et de lettres qui +l'accreditaient aupres de la delegation dans les departements, avec +laquelle il avait a s'entendre pour les conditions de remuneration. +L'investissement a pris egalement fin avant que M. Delente ait reussi a +faire arriver des lettres dans Paris[14]." + +[Note 14: _Journal Officiel_, mars 1871.] + +LES FILS TELEGRAPHIQUES. + +Quand Paris fut completement bloque par les Prussiens, que les +communications furent interrompues de toutes parts, bien des gens se +dirent: "Pourquoi n'a-t-on pas jete un cable electrique au fond de la +Seine? Ce simple fil eut permis d'ouvrir une correspondance occulte!" + +Comment n'aurait-on pas songe a ce projet si simple? Ce cable a ete en +effet pose dans la basse Seine, mais la chute d'un pont le brisa quelques +jours apres. Toutes les tentatives faites pour l'utiliser furent vaines. +On ne put relier les deux bouts de cette unique artere qui aurait permis +au grand organisme qu'on nomme la France, d'entendre les battements de son +coeur qu'on nomme Paris! + +Quelque temps apres cet irreparable accident, on fit un nouvel essai du +meme genre. Depuis longtemps un cable place sur la route de Fontainebleau, +se raccordait avec les fils aeriens du chemin de fer. Il fallait pour +utiliser ce fil electrique, faire une tranchee sur la route en avant de +Juvisy, et souder un fil mince au cable. M. Lemercier de Janvelle, charge +de cette mission perilleuse, partit dans le ballon _le Ferdinand Flocon_, +le 4 novembre; mais sous les yeux de l'ennemi, il ne put accomplir la +liaison des fils. Il la tenta cependant a trois reprises differentes, +dans les circonstances les plus difficiles. M. de Janvelle, assiste de M. +Forivon, capitaine des francs-tireurs, osa penetrer jusqu'au milieu des +lignes ennemies. La nuit, il reparait les fils aeriens coupes par les +Prussiens, en les unissant par de petits fils isoles tres-minces, places +contre terre. Quand on passait la on voyait les poteaux brises, les fils +visiblement casses. On ne soupconnait pas qu'ils etaient reunis par des +conducteurs presque invisibles. Mais il fallait pour reussir completement +recommencer l'oeuvre de reparation sur d'autres points. Malgre leur +audace, leur habilete, MM. de Janvelle et Forivon n'ont pu mener a bonne +fin l'entreprise si ingenieuse qu'ils avaient si bien commencee. + + +LES CHIENS FACTEURS. + +N'oublions pas de mentionner le projet de M. Hurel, qui est parti en +ballon avec cinq chiens destines a revenir a Paris. C'etaient de +gros chiens bouviers, de bonnes betes, a l'oeil franc, a la figure +intelligente. Ils etaient fort robustes, et ne se seraient pas embarrasses +de devorer un Prussien. Le proprietaire de ces animaux affirmait qu'ils +sauraient rentrer dans la capitale d'ou ils etaient sortis; on leur aurait +attache quelques depeches entre les deux cuirs d'un collier. + +Les chiens ont ete lances, mais on ne les a jamais revus. L'experience n'a +pas ete renouvelee, car peu de temps apres le voyage de M. Hurel et de ses +courriers a quatre pattes, l'armistice est venu mettre un terme au siege +de Paris. + +L'entreprise aurait-elle reussi une seconde fois? Il est permis d'en +douter. Certains chiens font de grands voyages, s'orientent, reviennent au +logis, mais ils en sont partis pedestrement, ils ont examine la route. En +feraient-ils de meme apres un voyage en ballon? Auraient-ils l'instinct +des pigeons voyageurs? + + +DIRECTION DES AEROSTATS. + +Depuis le jour de leur naissance, les ballons n'ont guere fait de progres. +Quand les Montgolfier lancerent dans l'espace un des premiers navires +aeriens, Franklin, qui assistait a l'experience, s'ecria comme on le +consultait sur cette decouverte: "C'est l'enfant qui vient de naitre!" +L'illustre philosophe faisait ainsi entendre que l'enfant, d'abord faible, +deviendrait homme et puissant. L'enfant n'a pas grandi. Mais il faut +avouer que son education a ete singulierement negligee. Il a couru les +fetes publiques, et s'est perdu dans les foires. Depuis cinquante ans, il +est peu de savants qui aient etudie serieusement la navigation aerienne. + +M. Henry Giffard, un de nos ingenieurs les plus distingues, eut l'honneur +d'executer, en 1852, la premiere ascension faite dans un ballon de forme +allongee, muni d'une helice mise en mouvement par une machine a vapeur. Un +de nos plus eminents publicistes le designa alors sous le nom du Fulton de +la navigation aerienne: il ne tient qu'a M. Giffard de le devenir. Depuis +cette epoque, malgre de nombreuses etudes, il n'a pas cesse de porter son +attention sur les questions aeriennes. Il a cree les ballons captifs a +vapeur, que le public n'a pas assez connus. Il a resolu la un probleme de +premier ordre, indispensable a la direction des ballons; il est arrive a +construire des BALLONS IMPERMEABLES AU GAZ. + +Le grand ballon captif construit a Londres en 1870 par M. Giffard cubait +douze mille metres. Il etait rempli d'hydrogene pur, et enlevait 34 +passagers a 650 metres de haut. L'immense aerostat etait retenu dans +l'espace par un cable pesant 4,000 kilogrammes, que deux machines a vapeur +de 400 chevaux enroulaient autour d'un treuil gigantesque. Ce ballon, +malgre le vent, malgre la pluie, est reste gonfle plus d'un mois, _sans +perdre de gaz_. Son etoffe etait formee de plusieurs tissus superposes: 1 deg. +une etoffe en toile; 2 deg. une couche de caoutchouc naturel; 3 deg. une deuxieme +etoffe de toile; 4 deg. une deuxieme couche de caoutchouc vulcanise; 5 deg. une +mousseline exterieure; 6 deg. une couche de vernis a l'huile de lin. + +Cet etoffe impermeable est d'un poids considerable, mais en augmentant +le volume des ballons spheriques, on diminue proportionnellement leur +surface, ce que nous pourrons exprimer plus clairement en disant qu'un +ballon de 10,000 metres cubes, construit avec l'etoffe de M. Giffard, a +une force ascensionnelle bien plus grande que dix ballons ordinaires de +mille metres cubes reunis. + +La premiere condition de la direction des ballons, _l'impermeabilite_ de +l'etoffe, a ete resolue par M. Giffard. + +Que l'on construise avec le nouveau tissu un ballon de forme allongee, +muni d'un gouvernail, permettant de s'orienter dans la direction du vent, +afin d'offrir une surface de resistance aussi petite que possible; qu'on +le munisse a sa partie inferieure d'une helice, mise en mouvement par +une forte machine a vapeur, que l'on recommence, en un mot, dans des +conditions plus favorables, l'experience de M. Giffard en 1852, il +ne parait pas douteux qu'on remontera un courant aerien d'intensite +moyenne.--L'ascension de M. Giffard a malheureusement ete executee a une +epoque ou il n'avait pas encore l'experience qu'il a acquise; elle a eu +lieu par un temps defavorable, avec un appareil d'une faible puissance. + +On repondra qu'une machine a vapeur, est un engin pesant pour un ballon; +mais en construisant des aerostats d'un volume considerable de dix +a quinze mille metres cubes, on arrive a leur donner une force +ascensionnelle enorme. Un ballon de quinze mille metres cubes dont +l'etoffe, le filet, etc., peseraient environ cinq mille kilogr., rempli +d'hydrogene pur, aurait un excedant de force ascensionnelle de plus de +huit mille kilogr. Il serait capable d'enlever une machine puissante. + +Plusieurs objections des plus serieuses se presentent ici; nous ne les +ignorons pas. La premiere consiste dans l'extreme irregularite des +mouvements atmospheriques. Il est des jours ou le vent est faible, +quelquefois meme presque nul; quand il ne souffle qu'avec une vitesse de +quelques lieues a l'heure, le ballon a vapeur que nous avons succinctement +decrit, se dirigera. Mais l'air est parfois soumis a des agitations +violentes; lorsque le vent souffle impetueux et violent, quand il oppose +un obstacle insurmontable a l'oiseau, nul ballon ne se dirigera. Quoi +qu'il en soit, la direction obtenue, dans certaines circonstances +atmospheriques, quoique incomplete constituerait un progres considerable. + +Une autre objection non moins importante consiste dans le combustible que +necessite une machine a vapeur. La machine, pour produire de la force, +brule du charbon, et beaucoup: si l'effort est continu, energique, la +destruction du combustible est enorme. Pour lutter contre l'air, la +machine aurait vite mange sa provision.--Il y aurait la deux graves +inconvenients.--Les conditions d'equilibre de l'aerostat seraient +changees, puisqu'il aurait perdu le poids de son combustible brule. La +force qui fait agir l'appareil serait aneantie n'ayant plus d'aliment. + +Il serait necessaire, pour resoudre avec efficacite le probleme, de +trouver a alimenter le moteur avec un autre combustible que la houille. +Le petrole, en brulant, forme de l'eau, qui pourrait etre condensee, +recueillie et servirait a la machine. Il offre des qualites precieuses a +la construction d'une bonne machine aerostatique. Mais il faut, dans ce +sens, bien des etudes, bien des progres, dont l'importance est bien faite +pour exciter les inventeurs. + +Dans la situation de Paris, pendant le siege, il n'etait pas necessaire +de resoudre tout d'un coup le probleme de la direction d'un ballon. Il +s'agissait de se diriger vers un point donne, vers Tours, par exemple, +par un temps calme qu'on aurait pu attendre, dans la suite des longues +journees du siege. Il n'etait pas indispensable de faire un bien long +voyage, on pouvait renoncer a la machine a vapeur comme moteur, et +s'adresser au bras de l'homme. Un ballon de grande dimension pouvait +enlever plusieurs manoeuvres qui travaillant alternativement auraient +produit une force constante. C'est principalement dans ce sens que des +projets nombreux ont pris naissance. + + +LE BALLON DE M. DUPUY DE LOME. + +M. Dupuy de Lome a pour but de construire un aerostat de forme allongee, +muni d'un systeme d'helice, mis en mouvement par des hommes. L'inventeur +n'a la pretention de remonter un courant aerien que s'il a une faible +intensite; si le vent est fort, il pourra faire devier l'appareil, a +droite ou a gauche de la direction du courant aerien. Si le vent souffle +par exemple du nord vers le sud; le ballon de M. Dupuy de Lome ne pourra +pas se remorquer contre le vent et monter au nord; mais il lui sera +possible de se diriger vers l'est ou l'ouest. Si l'experience confirmait +les esperances de l'inventeur, on voit que le resultat obtenu aurait deja +une importance de premier ordre. + +M. Dupuy de Lome adopte pour la forme du ballon une forme oblongue, +"celle d'une surface de revolution engendree par une courbe speciale se +rapprochant d'un arc de cercle de 7 metres de fleche, et tournant autour +de sa corde de 42 metres de longueur. Cette corde constitue l'axe +horizontal du ballon dont la longueur est reduite a 40 metres, en +substituant, pour la solidite de la construction, une petite surface +spherique a la pointe des extremites. + +"Le volume est ainsi de 3,860 metres cubes, et la maitresse section +verticale de 154 metres carres. + +"La resistance a la deformation sous l'action du vent, provenant de la +vitesse propre a l'aerostat, s'obtient par le maintien dans son interieur +d'une tension de gaz sans cesse un peu superieure (de 3 a 4 dix-milliemes +d'atmosphere) a celle de l'air ambiant. Pour s'opposer, d'autre part, a la +deformation sous la traction des suspentes (independamment de l'effet de +la pression interieure des gaz), la nacelle est d'une forme allongee et +d'une construction rigide. Pour maintenir le ballon sans cesse gonfle +en presence des deperditions de gaz sur lesquelles il faut compter, ou +lorsque l'aeronaute en fera echapper volontairement pour operer une +descente partielle ou totale, il sera introduit de l'air atmospherique +dans un petit ballon loge a cet effet dans l'interieur du grand, et +remplissant ainsi une fonction ayant quelque analogie avec la vessie +natatoire des poissons." + +La nacelle de l'aerostat est munie d'une helice de 8 metres de diametre +en arc horizontal. C'est l'appareil propulseur; il est situe a 17 metres +environ au-dessous du grand axe de l'aerostat. Pour imprimer au ballon une +vitesse de deux lieues a l'heure, il suffit de transmettre a l'helice un +travail total de 30 kilogrammetres. + +"En presence de cette petite puissance motrice, dit M. Dupuy de Lome, il +m'a paru avantageux de ne pas recourir a une machine a feu quelconque, +et d'employer simplement la force des hommes. Quatre hommes peuvent sans +fatigue soutenir, _pendant une heure_, en agissant sur une manivelle, +ce travail de 30 kilogrammetres, qui n'exige de chacun d'eux que 7 +kilogrammetres, 5. Avec une releve de deux hommes, chacun d'eux pourra +travailler une heure, se reposer une demi-heure, et ainsi de suite, +pendant les dix heures du voyage, qui sont une des conditions de cette +etude." + +L'aerostat allonge de M. Dupuy de Lome est muni d'un gouvernail, fixe +a l'arriere de la nacelle. L'appareil pourra s'orienter. Le ballon est +rempli de gaz de l'eclairage. Il va sans dire que l'exces de force +ascensionnelle est calcule pour compenser les poids a enlever, ballon, +moteur, manoeuvres, etc. "Un appareil de ce genre, ajoute l'inventeur, ne +permettra d'avancer, vent debout, ou de suivre par rapport a cette surface +toutes les directions desirees, que quand le vent n'aura qu'une vitesse +au-dessous de 8 kilometres. Cela ne sera sans doute pas tres-frequent, +car cette vitesse n'est que celle d'un vent qualifie _brise legere_. Quoi +qu'il en soit, cet aerostat ayant une vitesse propre de 8 kilometres a +l'heure, lorsqu'il sera emporte par un vent plus rapide, aura la faculte +de suivre a volonte toute route comprise dans un angle resultant de la +composante des deux vitesses. Chacun peut se rendre compte d'ailleurs que, +d'une maniere generale, la direction a donner a l'aerostat, par rapport a +celle du vent, pour obtenir comme resultante des deux vitesses et des deux +directions le _maximum d'ecart possible_, fait avec la direction du vent +un angle un peu plus ouvert que l'angle droit." + +Tel est le projet presente par M. Dupuy de Lome, et pour l'execution +duquel le gouvernement a alloue une somme de 40,000 francs. Ce plan offre +l'inconvenient de ne pas presenter le caractere de la nouveaute. Il +est difficile de voir en quoi il differe sensiblement du systeme de M. +Giffard. Mais M. Dupuy de Lome ne connaissait pas les travaux de cet +ingenieur. Il a charge M. Yon, le constructeur des ballons captifs a +vapeur, de fabriquer le nouvel appareil. Les travaux ont ete commences, +ils ont traine en longueur; la guerre s'est terminee, la Commune a passe +sur Paris, ils ne sont pas encore acheves. Nous faisons des voeux sinceres +pour que M. Dupuy de Lome mette a execution son projet interessant, et +qu'une experience soit faite prochainement dans de bonnes conditions +atmospheriques. + + +LES HELICES DU BALLON "LE DUQUESNE." + +M. l'amiral Labrousse a pu tenter une experience de direction, en faisant +construire une nacelle speciale pour le ballon _le Duquesne_. Cette +nacelle etait munie d'une helice, mue par quatre marins. Nous ferons +remarquer que le ballon _le Duquesne_ cubait 2,000 metres, il etait +spherique, forme tres-defavorable a toute tentative de direction. Voici un +extrait de la note que M. Labrousse a adressee a l'Academie des sciences, +au sujet de cette tentative: + +"Le ballon _le Duquesne_ est parti ce matin (9 janvier) des ateliers de +M. Godard a la gare d'Orleans, arme de l'appareil d'helice en question, +construit par les ordres de M. Dorian, ministre des travaux publics. + +"Le vent portait directement a l'est, c'est-a-dire chez les Prussiens, +avec une vitesse approximative de 4 metres par seconde; c'est pourquoi on +a recommande aux hommes de faire agir les helices de maniere a pousser le +ballon dans la direction du sud. L'impression des personnes presentes a +ete que le ballon gagnait en effet notablement dans cette direction; il +faut donc esperer qu'au lieu de tomber chez les Prussiens, il viendra +tomber dans les environs de Besancon, peut-etre en Suisse." + +Qu'il nous suffise de dire que le ballon est tombe en pleine direction +d'est, tout pres de Reims, ou il a pu s'echapper des Prussiens, et que +par consequent les helices n'ont produit aucun effet efficace. Du reste +l'experience a ete contrariee pendant le voyage par les rotations +frequentes de l'aerostat spherique. Tous les aeronautes savent que le +ballon, dans l'air, tourne frequemment autour de son axe. + + +PROJETS DIVERS DE BALLONS DIRIGEABLES. + +Si les inventeurs de ballons dirigeables ont abonde a Tours, comme nous +l'avons dit dans le courant de cet ouvrage, ils n'ont pas non plus fait +defaut a Paris. Nous parlerons en quelques mots des differents projets +soumis a l'Academie des sciences. + +M. Sorel (21 novembre 1870) cherche a produire d'abord une difference de +vitesse entre celle du vent et celle du ballon. Il munit la nacelle de +deux helices, l'une a l'arriere, l'autre a l'avant, il la garnit de trois +voiles laterales. La marche et la direction du ballon devront etre la +resultante des forces combinees du vent agissant sur les voiles et sur +l'action mecanique de l'helice laterale, prenant son point d'appui sur +l'air. L'inventeur oublie dans son systeme une voile, qui entrainera +probablement toutes les autres. Cette voile immense, qu'il n'a pas vue, +c'est le ballon lui-meme. + +M. Deroide (28 novembre 1870) munit son ballon d'un plan incline, il +s'eleve verticalement. Puis, en descendant, il oriente son parachute +plan-incline, et lance obliquement l'aerostat dans une direction voulue. +Il compte se diriger completement, en renouvelant successivement et a +plusieurs reprises, ces mouvements d'ascensions verticales et de descentes +obliques. Pour faire descendre a volonte l'aerostat, M. Deroide se sert +de deux gaz, l'hydrogene et l'ammoniaque; il diminuera la force +ascensionnelle du ballon et le fera descendre, en absorbant l'ammoniaque +par l'eau. + +M. Bouvet (12 et 19 decembre 1870) propose de soumettre le gaz du ballon +a l'action de la chaleur, pour obtenir a volonte les ascensions et les +descentes. C'est le gaz du ballon lui-meme qui sert de combustible. + +Il faudrait prendre garde de ne pas tout enflammer! Voila un aerostat que +peu d'aeronautes aimeraient conduire dans les airs. + +M. Hir (30 janvier 187l) propose de construire un ballon muni de trois +helices. L'une, placee a l'avant, servira d'helice de propulsion pour +diriger la marche de l'aerostat, l'autre, placee a l'arriere, tournera +dans un plan perpendiculaire a l'helice de marche, et servira de +gouvernail. La troisieme tournera horizontalement au-dessus du ballon, et +servira a faire monter ou descendre le grand poisson aerien. + +Ah! Messieurs les inventeurs! voila certes des idees ingenieuses en +theorie, mais que de difficultes pratiques dans les constructions, que +d'impossibilites que vous n'entrevoyez meme pas! Quand vous aurez fait une +douzaine de bonnes ascensions dans nos aerostats tels qu'ils sont, vous +connaitrez le ballon, vous saurez ce que c'est que cet ocean immense +aux flots mobiles et capricieux qu'on appelle l'atmosphere! A votre +intelligence s'ouvriront des horizons inconnus, des idees nouvelles et +peut-etre fecondes. Montez en ballon, devenez des aeronautes, vous pourrez +alors perfectionner la machine que vous aurez etudiee. Jacquard, avant de +construire le metier a tisser, etait tisserand lui-meme. Bernard Palissy +s'est fait peintre ceramiste avant de trouver le secret de l'email +italien. Si vous voulez ameliorer les ballons, les modifier, les munir +d'appareils dirigeables, devenez aeronautes! + + + + +CONCLUSION. + + + + +LES BALLONS ET LA GUERRE. + + +Quand les freres Montgolfier eurent lance dans l'espace le premier globe +aerien, qui lentement se detacha du sol pour prendre possession des plages +mysterieuses de l'atmosphere, on crut entrevoir, dans le fait de cette +experience, une date a jamais celebre dans les annales de la science. +L'Institut, represente par une commission de savants illustres, presidee +par Lavoisier, essaya de tracer la voie que la nouvelle decouverte allait +suivre dans l'avenir; le celebre chimiste se chargea, dans un rapport +remarquable, de faire l'apologie des ballons; il parla des progres qu'ils +avaient a compter, des services qu'ils etaient appeles a rendre. Il les +voyait jouant un role important dans les etudes meteorologiques, dans +certaines entreprises industrielles; mais il ne songea jamais a signaler +l'usage qu'on en pouvait faire dans ces immenses conflits qui divisent les +peuples, et qui les portent a se ruer les uns contre les autres pendant la +guerre. + +C'est que le genie de l'invention est essentiellement pacifique; ne du +travail et des rudes labeurs, il ne pense qu'a creer; il n'admet pas que +l'on puisse detruire. Les Montgolfier, en trouvant le principe qui rendra +leur nom a jamais imperissable, songeaient aux bienfaits dont il devait +doter la societe. Quelle n'eut pas ete leur stupefaction, si quelqu'un +leur avait dit alors que les necessites de la guerre, qui usent de +toutes les ressources d'un pays, allaient plus tard recourir aux ballons +eux-memes? Sans entrer dans des discussions d'un ordre moral, qui ne sont +pas de nature a trouver place ici, contentons-nous de constater que la +guerre, cette grande calamite, ce grand mal, est sans doute necessaire, +puisqu'on ne trouve pas, dans l'histoire des peuples, une periode de vingt +ans ou elle n'apparaisse avec ses horreurs et ses ravages. Que ceux qui +revent la paix universelle, l'harmonie des peuples, l'age d'or, aillent +porter leurs theories dans d'autres planetes, mais sur notre globe, ils +parleront toujours a des sourds. Comme l'a dit La Bruyere, s'il n'y avait +que deux hommes sur la terre, et qu'ils aient recu chacun en partage un +hemisphere, ils trouveraient encore le moyen de se rencontrer pour se +battre entre eux. + +La guerre a existe hier; elle existera demain. Notre malheureux pays a +succombe dans une lutte recente et effroyable, mettons tout en oeuvre +pour qu'il triomphe quand l'heure de la revanche aura sonne. Les hommes +competents se chargeront des graves problemes de la reorganisation +militaire, de la fabrication des engins meurtriers, des canons, des +mitrailleuses. Tout cela est une besogne hideuse qui repugne a un peuple +civilise, personne n'en disconviendra, mais etant donne ce fait qu'il faut +se battre, tachons au moins d'etre les plus forts et les plus habiles. + +Dans notre humble et modeste sphere d'aerostation, nous avons acquis +quelque experience, par une pratique vraiment assidue qui nous permettra +peut-etre d'indiquer, avec quelque efficacite, les ressources que les +ballons peuvent fournir a la guerre. Les aerostats du siege de Paris ont +bien amplement prouve les immenses avantages que la navigation aerienne, +telle qu'elle est, avec toutes ses imperfections, est capable d'offrir a +une place assiegee; mais nous croyons etre en droit d'affirmer que les +ballons sont appeles a rendre des services plus grands encore, si on les +utilise comme moyens d'observation militaire, et meme dans certains cas +comme engins de destruction, en leur confiant la mission de lancer sur +l'ennemi des bombes incendiaires. Toutefois, avant d'etudier ce qu'on +pourrait faire, il est utile d'examiner ce qui a ete fait, et de passer +rapidement en revue les experiences executees dans le passe. + + +LES AEROSTIERS MILITAIRES DE LA PREMIERE REPUBLIQUE. + +En 1793, lors du siege de la ville de Conde, le commandant Chanal, +homme d'action et d'intelligence, enferme dans la place-forte investie, +cherchait a tout prix a donner de ses nouvelles, a envoyer des depeches au +colonel Dampierre, qui commandait une division francaise hors des lignes +d'investissement. Il recourut aux ballons. Il fit construire un aerostat +de papier qu'il lanca en liberte dans l'espace, avec un petit paquet de +depeches. L'appareil tomba juste au milieu du camp ennemi, et fournit au +prince de Cobourg des renseignements sur la situation de la forteresse. +Un tel debut n'etait pas d'heureux presage pour la fortune future des +aerostats messagers! Mais ce fait isole passa inapercu; pendant que le +commandant Chanal tentait cette experience, le celebre chimiste Guyton de +Morveau envisageait l'usage qu'on pouvait faire des ballons pendant la +guerre, sous un tout autre aspect. Il songea a organiser des postes de +ballons captifs pour etudier les mouvements de l'ennemi, pour surveiller +du haut des airs ses allures et ses changements de position. Guyton de +Morveau n'etait pas un esprit ordinaire, il s'etait signale deja par de +remarquables travaux en chimie; homme de science, il s'eprenait de tout +ce qui touche a la veritable investigation scientifique; il n'avait pas +laisse passer aupres de lui la decouverte des Montgolfier, sans y fixer +ses regards; il s'etait familiarise avec l'aerostation par de nombreuses +ascensions, executees a Dijon.--Guyton de Morveau avait ete nomme +representant du peuple a la Convention nationale; il venait d'etre choisi +par le Comite de salut public, avec Monge, Berthollet, Carnot et Fourcroy, +comme membre d'une commission destinee a faire servir aux besoins de la +guerre les recentes decouvertes de la science. + +Guyton de Morveau proposa d'organiser, pour l'armee, des aerostats +d'observation militaire. Sa proposition fut immediatement acceptee par +le Comite de salut public. On marchait vite a cette epoque, et tous les +moyens que suscitait l'esprit scientifique pour la defense du sol de la +Republique, etaient mis en action avec la plus etonnante promptitude. +On ne se payait pas de mots, mais d'actes energiques; on avait a lutter +contre toute l'Europe coalisee! + +La seule condition qui fut imposee a Guyton de Morveau, c'etait de +preparer l'hydrogene destine a gonfler ses ballons sans employer d'acide +sulfurique fabrique avec le soufre, dont on avait besoin pour faire de la +poudre. Lavoisier venait de decouvrir un nouveau mode de preparation de +l'hydrogene, par l'action du fer chauffe au rouge sur la vapeur d'eau. +Guyton de Morveau ne perd pas son temps, il court au laboratoire de +Lavoisier, fait un essai en grand, qui reussit; il communique ce resultat +important au Comite de salut public qui l'encourage dans ses essais. +Aussitot, le celebre chimiste s'adjoint un physicien distingue, nomme +Coutelle, qui etait connu a Paris par le beau cabinet de physique qu'il +avait organise avec toutes les ressources de la science actuelle. + +Coutelle fait fabriquer a la hate un aerostat de 9 metres de diametre, il +etudie les vernis, les conditions d'une bonne fabrication. Le Comite de +salut public l'installe aux Tuileries dans la salle des marechaux, ou il +construit un grand fourneau, muni d'un long tube de fonte au milieu duquel +la vapeur d'eau se decomposera par le contact de tournure de fer chauffee +au rouge. Quand tout est pret, Coutelle fait une premiere experience; la +production de l'hydrogene s'opere dans de bonnes conditions, comme le +constatent les physiciens Charles et Conte, qui assistent aux details de +l'operation. + +Des le lendemain, Coutelle recoit l'ordre d'aller se mettre a la +disposition du general Jourdan qui vient de recevoir le commandement de +_l'armee de Sambre-et-Meuse_. Il part, il arrive a Maubeuge. Mais l'armee +francaise a quitte ses positions, il faut courir a six lieues de la, a +Beaumont, chercher le quartier general. Coutelle arrive enfin pres du +general Jourdan, qui le recoit d'un air rebarbatif. "Un ballon, dit-il, +qu'est-ce que c'est que cela? Vous m'avez tout l'air d'un suspect, j'ai +bonne envie de vous faire fusiller." Coutelle s'explique. Le general +Jourdan se calme; il ne demande pas mieux que de faire des essais; il +appellera l'aerostier des que le moment sera venu d'agir. + +Cependant des experiences se continuent a Paris, avec Conte, cet homme +si habile que Monge avait pu dire en parlant de lui: "Il a toutes les +sciences dans la tete et tous les arts dans la main," et bientot avec +Coutelle qui est revenu de Beaumont. Un ballon construit dans de bonnes +conditions s'eleve quelques jours apres a 500 metres a l'etat captif, et +ouvre a l'oeil un espace tres-etendu; le Comite de salut public se decide +a decreter la formation d'une compagnie a'aerostiers militaires. + +Voici cette piece d'un haut interet: + +ARRETE DU COMITE DE SALUT PUBLIC, CONCERNANT LA FORMATION D'UNE COMPAGNIE +D'AEROSTIERS MILITAIRES. + +"13 germinal an II (2 avril 1794). + +"Vu le proces-verbal de l'epreuve faite a Meudon, le 9 de ce mois, d'un +aerostat portant des observateurs, le Comite de salut public, desirant +faire promptement servir a la defense de la Republique cette nouvelle +machine, qui presente des avantages precieux, arrete ce qui suit: + +"Art. 1er. Il sera incessamment forme, pour le service d'un aerostat +pres l'une des armees de la Republique, une compagnie qui portera le nom +d'aerostiers. + +"Art. 2. Elle sera composee d'un capitaine, ayant les appointements de +ceux de premiere classe, d'un sergent-major, qui fera en meme temps les +fonctions de quartier-maitre; d'un sergent, de deux caporaux et de vingt +hommes, dont la moitie aura au moins un commencement de pratique dans les +arts necessaires a ce service, tels que maconnerie, charpenterie, peinture +d'impression, chimie, etc. + +"Art. 3. La compagnie sera pour le surplus de son organisation et pour la +solde a l'instar d'une compagnie, et recevra le supplement de campagne, +comme les autres troupes de la Republique, conformement a la loi du 30 +frimaire. + +"Art. 4. Son uniforme sera habit, veste et culotte bleus, passe-poil +rouge, collets, parements noirs, boutons d'infanterie avec pantalon et +veste de coutil bleu pour le travail. + +"Art. 5. L'armement de ladite compagnie consistera en un sabre et deux +pistolets. + +"Art. 6. Le citoyen Coutelle, qui a dirige jusqu'a ce jour les operations +ordonnees a ce sujet par le comite, est nomme capitaine de ladite +compagnie et charge de lui remettre incessamment la liste de ceux qui se +presenteront pour y etre admis, et qu'il jugera capables de remplir les +differents grades. + +"Art. 7. Aussitot que ladite compagnie sera formee, et meme avant qu'elle +soit complete, ceux qui y seront recus se rendront sur-le-champ a Meudon, +pour y etre exerces aux ouvrages et manoeuvres relatifs a cet art. + +"Art. 8. La compagnie des aerostiers, lorsqu'elle sera a l'armee ou dans +une place de guerre, sera entierement soumise pour son service au regime +militaire, et prendra les ordres du commandant en chef. Quant a la depense +resultant des depenses relatives a l'aerostat et des appointements de la +compagnie, elle sera prise sur les fonds a la disposition de la commission +des armes et poudres, qui fera passer les sommes necessaires au +sergent-major et recevra les comptes. + +"Signe au registre: les membres du Comite de salut public: +"C.A. PRIEUR, CARNOT, ROBESPIERRE, LINDET, BILLAUD-VARENNES, BARRERE. + +"Pour extrait: +"BARRERE, BILLAUD-VARENNES, CARNOT, C.A. PRIEUR." + +Peu de temps apres, Coutelle est a Maubeuge, avec son ballon et son +equipe. La place vient d'etre assiegee par les Autrichiens. + +Le capitaine aerostier se met en mesure de construire son fourneau a gaz, +de gonfler l'aerostat qu'il a baptise l'_Entreprenant_; quand tout est +pret, il s'en va prevenir le general commandant en chef et le supplie de +le faire agir immediatement. Le lendemain une sortie s'organise contre les +Autrichiens; Coutelle s'elance dans la nacelle de l'_Entreprenant_, que +remorquent avec des cordes une poignee de soldats; il s'avance jusque sous +le feu des ennemis, et deux de ses hommes sont grievement blesses. + +Rentre en ville apres cette affaire, le ballon l'_Entreprenant_ execute +des ascensions captives deux fois par jour. Du haut des airs, Coutelle +lance a terre de petites depeches attachees a un sac de sable, et +fournissant le recit du spectacle qui s'offre a ses yeux. Chaque jour il +donne de nouveaux details sur les travaux des assiegeants qu'il surveille +du haut de son observatoire aerien. + +L'ennemi s'inquiete vivement de ce ballon si nouveau pour lui, qu'il voit +planer dans l'espace, comme un oeil mysterieux l'epiant sans cesse. Il +lui tire des coups de canon, mais sans l'atteindre; quelques soldats +autrichiens sont frappes d'une terreur superstitieuse devant ce globe, +qu'ils considerent comme une oeuvre diabolique; parfois ils s'agenouillent +et se mettent en prieres devant un tel prodige[15]. + +[Note 15: _Memoire sur Carnot_.] + +Peu de temps apres, le general Jourdan se dispose a aller investir +Charleroi, ou l'armee hollandaise se prepare contre la France a une rude +resistance. Il donne l'ordre a Coutelle de transporter son aerostat de +Maubeuge a Charleroi, qui n'est pas eloigne de moins de douze lieues. Ce +n'est pas une entreprise facile, mais malgre toutes les difficultes de +la route, Coutelle arrive a bon port avec l'_Entreprenant_ qu'il a fait +transporter tout gonfle. + +Il a fallu attacher a la hate, tout autour du ballon, des cordes +d'equateur, destinees a remorquer l'appareil par des pietons. Il a fallu +faire passer l'_Entreprenant_ au-dessus des toits de la ville de Maubeuge, +lui faire franchir des bastions et des fosses, il a fallu enfin tromper la +vigilance des ennemis, leur dissimuler le passage d'un globe de soie de 40 +metres de haut; l'entreprise a reussi au prix des plus rudes fatigues! + +Quand l'_Entreprenant_ apparait aux yeux des Francais campes autour de +Charleroi, les soldats courent a sa rencontre en faisant retentir l'air de +clameurs de joie. Ils levent les bras au ciel, en signe d'admiration, et +bientot la fanfare militaire retentit pour feter la bienvenue au nouvel +appareil. + +Avant la fin du jour, Coutelle dirige son ballon captif vers la ville, +et fait une reconnaissance importante; il a apercu les assieges et a pu +donner des renseignements utiles sur leurs forces et leurs positions. Le +lendemain l'aerostier de la Republique reste huit heures consecutives dans +la nacelle, en compagnie du general Morelot; le surlendemain Charleroi +capitule. La garnison hollandaise tout entiere est faite prisonniere. + +Quelques heures apres, les Autrichiens accourent au secours de la place +investie, mais trop tard! + +La prise de Charleroi eut une importance capitale dans les operations +de l'armee francaise, et le ballon de Coutelle n'a certainement pas ete +etranger a ce succes, qui prepara pour Jourdan la victoire de Fleurus. + +En effet, les Autrichiens s'avancent rapidement vers Charleroi, sous les +ordres du prince de Cobourg. L'armee francaise les attend de pied ferme +sur les hauteurs de Fleurus, d'ou elle va se precipiter bientot pour +ecraser l'ennemi. + +L'aerostat l'_Entreprenant_ s'eleve dans les airs vers la fin de la +bataille, et pendant plusieurs heures de suite, Coutelle envoie au general +en chef des notes precieuses sur les mouvements de l'ennemi. + +Jourdan n'hesite pas a reconnaitre les services des aerostiers militaires, +et Carnot, dans ses Memoires, declare que sans l'_Entreprenant_, bien +des operations de l'armee autrichienne auraient ete cachees au general +francais, par des accidents de terrain qui n'arretaient pas le regard de +l'aeronaute juche dans sa nacelle. + +Malheureusement, malgre cette brillante campagne, les aerostiers +militaires devaient bientot etre arretes par de nombreux +obstacles.--Coutelle, apres Fleurus, suivit l'armee francaise avec +son ballon, mais, arrive pres des hauteurs de Namur, il reconnut que +l'_Entreprenant_, use par le service, etait hors d'etat de rester gonfle. + +Pendant que ces evenements se passaient, la Convention nationale, ayant +pris connaissance des premiers resultats fournis par les observations +aerostatiques, prenait la decision de former une deuxieme equipe +d'aerostiers militaires, qui resterait a Meudon, sous le commandement de +Conte. Le Comite de salut public transforma bientot ce depot en +ecole aerostatique. On avait compris que les ballons ne peuvent etre +efficacement utilises que sous la condition d'etre confies a des hommes +inities a la pratique du gonflement, a la manoeuvre des ascensions, +habitues a observer du haut des airs une campagne etendue, rompus enfin a +toutes les nombreuses besognes qui se rattachent a l'art si complique de +l'aeronautique. Le Comite de salut public fit paraitre le decret suivant: + +ARRETE DU COMITE DE SALUT PUBLIC RELATIF A L'INSTALLATION D'UNE ECOLE +AEROSTATIQUE + +"10 brumaire an III (31 octobre 1794). + +"Le Comite de salut public, considerant que le service des aerostiers +exige des connaissances et une pratique dans les arts que l'on ne peut +esperer de reunir qu'en preparant, par des etudes et des exercices +appropries, les hommes qui s'y destinent, et voulant assurer ce service +et en etendre les ressources, soit aupres des armees, ou l'experience a +constate deja son utilite, soit par l'application que l'on peut faire de +ce nouvel art pour le figure du terrain sur les cartes, "Arrete ce qui +suit: + +"Art. 1er. Il sera etabli dans la maison nationale de Meudon une ecole +d'aerostiers, dans laquelle, independamment des exercices pour les former +a la discipline militaire, et des travaux de construction et de reparation +des aerostats auxquels ils sont employes, ils recevront des lecons de +physique generale, de chimie, de geographie, et des differents arts +mecaniques, relatifs a l'aerostation. + +"Art. 2. Cette ecole sera composee de soixante aerostiers, y compris ceux +deja recus pour entrer dans la nouvelle compagnie que le Comite avait ete +charge de former. Ils seront loges dans la partie de la maison nationale +de Meudon qui leur sera assignee; ils auront le meme uniforme que celui +qui a ete regle pour la deuxieme compagnie d'aerostiers, et recevront +egalement la solde de canonniers de premiere classe. + +"Art. 3. Les soixante aerostiers seront divises en trois sections, chacune +de vingt hommes. + +"Art. 4. Il y aura, pour chaque section, un officier ayant le grade de +sous-lieutenant, un sergent et deux caporaux, lesquels seront assimiles +aux officiers d'artillerie de meme grade, et jouiront des traitements et +soldes qui leur sont attribues. + +"Art. 5. L'ecole des aerostiers aura pour chef un directeur charge de +diriger toutes les operations de construction et de reparation des +aerostats, de regler et ordonner les exercices et manoeuvres et de +maintenir l'ordre et la discipline. Il correspondra avec la commission des +armes et poudres, lui adressera les demandes de matieres necessaires, et +l'informera de ce qui pourra etre mis a sa disposition pour le service des +aerostats en campagne. Les appointements seront de six mille livres. + +"Art. 6. Il y aura un sous-directeur avec appointements de quatre mille +livres, charge des memes fonctions en l'absence et sous les ordres du +directeur. + +"Art. 7. Il y aura pour les trois sections un quartier-maitre charge du +decompte et des memes depenses du materiel, pour lesquelles il lui sera +remis un fonds d'avances sur la proposition de la commission des armes +et poudres. Il en comptera tous les quinze jours a ladite commission sur +memoires vises par le directeur. + +"Art. 8. Un tambour est attache a ladite ecole. + +"Art. 9. Il y aura dans l'ecole un garde-magasin charge de tenir registre +de l'entree et sortie de toutes matieres, soit de consommation, soit +destinees aux epreuves et constructions, ainsi que de veiller a la +conservation des meubles, ustensiles, livres et machines, servant a +l'instruction; il lui sera donne un aide ou sous-garde lorsqu'il sera juge +necessaire. + +"Art. 10. Le directeur presentera incessamment a l'approbation du comite +un reglement sur la distribution du temps pour les lecons et exercices, +de maniere que les eleves aerostiers recoivent l'instruction qui leur est +necessaire dans les sciences physiques et mathematiques, et se forment +dans la pratique des arts mecaniques, autant neanmoins que le permettront +les travaux de la fabrication et les exercices des operations et +manoeuvres. + +"Art. 11. Le citoyen Conte, charge de la conduite des travaux de Meudon +relatifs a l'aerostation, est nomme directeur. Le citoyen Bouchard, recu +aerostier de la deuxieme compagnie dont la levee avait ete ordonnee, est +nomme sous-directeur. + +"Art. 12. Le directeur presentera a l'approbation du Comite la nomination +des citoyens qu'il jugera propres a remplir les places des officiers, +sous-officiers et garde-magasin. + +"Art. 13. Il presentera de meme a son approbation la nomination des +instructeurs pour les diverses parties, lesquels seront pris, autant qu'il +sera possible, parmi les aerostiers recus qui ont donne des preuves de +capacite. + +"Art. 14. Le present arrete sera adresse aux representants du peuple, a la +maison nationale de Meudon, qui sont invites a prendre les mesures +qu'ils jugeront convenables pour assurer le succes de cet etablissement, +maintenir l'ordre et la discipline de l'ecole, et empecher qu'il n'en +resulte aucun inconvenient pour les autres operations mises sous leur +surveillance. + +"Art. 15. Expedition du present arrete sera pareillement envoyee a la +commission des armes et poudres, chargee de concourir a son execution en +ce qui la concerne. + +"Signe: +"L.-B. GUYTON, FOURCROY, J.-F.-B. DELMAS, PRIEUR, PELET, MERLIN, +CAMBACERES. + +"Pour copie conforme: +"_Le directeur de l'Ecole nationale aerostatique_, +"Signe: CONTE." + + +Bientot, nous retrouvons Coutelle au siege de Mayence d'ou l'armee +francaise veut deloger les Autrichiens. L'intrepide aerostier continue ses +reconnaissances aerostatiques. + +Il recoit un jour l'ordre de s'approcher de la ville avec son ballon +captif, pour donner des renseignements sur l'etat des fortifications. Il +s'elance dans la nacelle, mais le vent est violent, et a peine parvient-il +a s'elever dans l'espace, que des bourrasques rabattent violemment +l'_Entreprenant_ jusque vers la terre. A chaque rafale, les 64 aerostiers +qui retiennent les cables sont souleves du sol. La nacelle par moments se +heurte contre terre, elle ne tarde pas a se briser sous l'action de ces +chocs energiques. + +Les generaux autrichiens contemplent de loin ce spectacle dramatique du +haut des remparts de Mayence. Ils ne peuvent s'empecher d'admirer ce globe +aerien, mais ils ne peuvent non plus maitriser l'emotion que fait naitre +en eux le spectacle des oscillations de la nacelle, ou un homme risque sa +vie avec tant d'heroisme. + +Ils font immediatement sortir un parlementaire de la place, et l'envoient +au general francais, auquel ils demandent en grace de faire descendre le +brave officier de la nacelle aerienne ou il expose ses jours: ils lui +offrent d'entrer dans les lignes autrichiennes, pour examiner librement la +disposition des fortifications! + +Voila comment la France etait traitee par ses ennemis sous la premiere +Republique! + +Malgre les efforts de Coutelle, malgre les tentatives renouvelees +ailleurs, les ballons militaires ne retrouverent plus l'occasion de se +signaler comme a Maubeuge, comme a Fleurus. Apres quelques insucces, apres +quelques accidents, au lieu de perseverer, Hoche se presenta, qui ne +croyait pas aux ballons et qui demanda le licenciement du corps des +aerostiers. Cependant l'ecole de Meudon resta toujours ouverte; elle +aurait certainement exerce de nombreux aerostiers, organise des equipes, +construit des ballons, mais Bonaparte, a son retour de l'expedition +d'Egypte, la fit fermer sans remission. Le futur empereur connaissait les +fondateurs de cette ecole, Coutelle et Conte, il savait quel etait leur +zele pour la liberte, leur devouement pour la Republique! + +L'ecole aerostatique attend encore sa reouverture! + + +ESSAIS DIVERS.--LES BALLONS MILITAIRES AUX ETATS-UNIS. + +L'etranger ne manqua pas de profiter des enseignements fournis par le +ballon de Fleuras. Mais il ne se rencontra nulle part un autre Coutelle +ou un nouveau Conte, car les differentes entreprises executees depuis, ne +donnerent aucun resultat. En 1812, les Russes etudierent les aerostats au +point de vue militaire; ils ne se deciderent pas a les utiliser pour les +reconnaissances, mais ils songerent a les employer a l'etat libre, pour +faire tomber, du haut des airs, des bombes sur l'armee francaise. Ils +modifierent ensuite ce projet, et firent construire a Moscou un immense +ballon qui devait pouvoir porter au moins cinquante hommes. Cet aerostat +ne fut jamais acheve; il est probable du reste qu'il n'aurait jamais pu +repondre aux esperances qu'il avait fait naitre. + +En 1815, Carnot, commandant en chef la ville d'Anvers, assiegee par +l'ennemi, fit executer des reconnaissances en ballon captif, mais on +manque de renseignements precis sur les experiences qui furent executees. + +En 1826, l'attention du gouvernement francais fut serieusement attiree sur +la question des ballons militaires, par un ancien professeur de l'ecole +militaire, M. Ferry. Une commission fut nommee, elle approuva les projets +de M. Ferry, et termina son rapport en disant que les premiers travaux des +aerostiers de la Republique devaient etre continues. + +Le gouvernement de la Restauration engloutit le rapport de la commission, +et le memoire de M. Ferry dans les profondeurs les plus cachees de ses +cartons ministeriels! + +En 1849, les Autrichiens, pendant le siege de Venise, gonflerent des +petits ballons de papier, munis de bombes, qui devaient tomber sur la +ville assiegee. Ils lancerent deux cents de ces ballonneaux incendiaires. +Les ballons s'elevent, ils marchent sur Venise, ils s'elevent encore, et +sont pris par un contre-courant qui les ramene sur la campagne occupee par +l'armee autrichienne, ou les bombes incendiaires viennent tomber, sans +causer de grands degats. + +Depuis cette epoque, on ne retrouva plus les ballons militaires que de +l'autre cote de l'Atlantique. Pendant la guerre des Etats-Unis, le general +Mac-Clellan employa successivement, en 1861, les aeronautes La Mountain +et Allan. Le premier partit un jour du camp de l'Union, il traversa +Washington en ballon captif, puis coupant ses cordes, il s'eleva en +liberte. Il embrasse d'un seul coup d'oeil le panorama des positions +ennemies, il prend des notes minutieuses qu'il communique au general +Mac-Clellan, apres etre descendu a Maryland. + +M. Allan entreprit sans grand succes des experiences de telegraphie +aerostatique; mais dans cet ordre de tentatives, d'autres essais +satisfaisants furent tentes en Amerique, comme nous l'apprend le _Journal +militaire de Darmstadt_. + +"Dans les derniers jours de mai 1862, dit ce journal, l'armee unioniste, +campee devant Richmond, lanca au-dessus de la place un ballon captif. Un +appareil photographique fut dirige vers la terre et permit de prendre, en +perspective, sur une carte, tout le terrain de Richmond a Manchester, a +l'ouest, et a Chikahoming, a l'est. La riviere qui arrose la capitale, les +cours d'eau, les chemins de fer, les chemins de traverse, les marais, bois +de pins, etc., furent traces; on y porta aussi la disposition des +troupes, batteries d'artillerie, infanterie et cavalerie. On en tira deux +exemplaires. On les divisa en 64 parties, comme un champ de bataille, avec +les signes conventionnels, A, Ae, etc. Le general Mac-Clellan eut un de +ces exemplaires, le conducteur de ballon eut l'autre. + +"L'armee fut d'abord retenue dans le camp, par le mauvais temps, une +journee tout entiere; le 1er juin, l'aerostat s'eleva, vers midi, a une +hauteur de plus de mille pieds, au-dessus du champ de bataille, et se mit +en relation avec le quartier-general par un fil telegraphique. Pendant une +heure, les mouvements de l'ennemi furent signales avec exactitude. Une +demi-heure plus tard, la depeche porta: _Sortie de la maison Cadeys_. +Mac-Clellan put, en un instant, donner ordre d'avancer au general +Heinsselmann, et prescrivit au general Summer, qui etait deja au-dela de +Chikahoming, de marcher tout de suite sur la petite riviere. Les deux +divisions, reunies en deux heures de temps, faisaient face a l'ennemi, et +defendaient le champ de bataille. Partout ou les assieges hasarderent une +attaque, ils furent repousses avec des pertes considerables, et furent +attaques sur les points les plus faibles par des forces superieures. +Ils dirigerent contre le ballon un canon raye, d'une enorme portee. Les +projectiles firent explosion pres du ballon, et si pres que les aeronautes +jugerent prudent de s'eloigner. Le ballon fut descendu a terre, lance dans +une autre direction, et assez haut pour etre hors de portee des pieces +ennemies. Il fut mis de nouveau en communication avec la terre ferme, et +l'armee assiegeante eut avis que de fortes masses de troupes accouraient +sur le champ de bataille dans une autre direction. Des qu'elles furent +arrivees a la portee du canon des federaux, elles se virent prevenues avec +une rapidite qui dut leur paraitre inconcevable. Il semblait que le Dieu +des batailles les eut completement abandonnees en ce jour. Elles se +voyaient conduites en avant pour servir de but au canon des Yankees. +Elles ne pouvaient suivre aucune direction, sans rencontrer un mur de +baionnettes impenetrables. Toutes les tentatives de l'armee du Sud pour +enfoncer les lignes ennemies ayant echoue, Mac-Clellan commanda une +attaque generale a la baionnette et repoussa ses adversaires avec une +perte enorme. Ce general n'eut pu obtenir un succes aussi complet sans le +secours du ballon, et sans l'appareil dont il etait muni[16]." + +[Note 16: Extrait d'un article intitule: _Application des aerostats +a l'art de la guerre_, publie dans le _Journal militaire_ de Darmstadt, +traduit par le colonel d'Herbelot.] PROJET D'ORGANISATION DE BALLONS +MILITAIRES. + +Une des modifications les plus importantes a introduire dans la +construction des ballons captifs destines aux observations militaires, +serait de changer leur forme spherique. L'aerostat, immerge a l'etat de +liberte dans l'atmosphere, fait pour ainsi dire partie integrante du +courant aerien qui le transporte, il se deplace avec l'air, il peut, et il +doit meme offrir la forme spherique; mais s'il est destine a etre remorque +a l'etat captif, contre le vent, s'il est appele a s'elever dans l'air, +retenu par des cibles qui l'attachent a un meme point, cette forme, qui +offre une grande prise a l'effort du vent, devient tres-desavantageuse. + +Les ballons d'observations devraient presenter un volume geometrique +allonge, analogue a celui d'un poisson. Le filet s'attacherait au-dessous +de l'aerostat, a une longue barre transversale, ou serait suspendue la +nacelle. L'appareil muni a l'arriere d'un gouvernail, pourrait etre +oriente dans la direction du vent, l'air n'agirait plus alors que sur une +petite section du systeme. Ce ballon se dirigerait toujours dans le sens +du vent comme une veritable girouette, il s'eleverait aisement dans +l'espace, sans exiger une force ascensionnelle considerable; son transport +a terre s'effectuerait avec une grande facilite, il ne se balancerait plus +a l'extremite de ses cordes d'attache, comme les ballons ronds. + +S'agirait-il de passer une route bordee d'arbres, l'axe de l'aerostat +allonge serait place parallelement a la route, l'appareil y circulerait, +sans effort de la part des hommes qui le remorquent, sans crainte +d'accidents pour les aerostiers juches dans la nacelle. L'etoffe dont il +serait forme devrait etre la soie, qui offre une grande solidite, unie a +un poids tres-faible; son volume n'excederait pas 1,200 metres cubes. + +On le gonflerait a l'usine a gaz la plus proche des operations militaires; +il serait ainsi rempli de gaz d'eclairage, et une fois arrime, on le +transporterait au milieu du camp, a la place que le general en chef aurait +assignee. + +Comme il est impossible d'admettre que le ballon d'observations puisse +arriver juste a heure fixe, au moment de l'action, il devrait etre a son +poste quelques jours a l'avance. Dans ces conditions, il ne manquerait pas +de perdre peu a peu, par endosmose, une certaine quantite du gaz qu'il +contient; il serait de toute necessite de compenser ces pertes, en lui +fournissant tous les soirs une ration de gaz. + +L'experience nous a demontre qu'un ballon de soie de 1,200 metres cubes, +bien construit et bien verni, ne perd que 60 a 80 metres de gaz par jour. +Il serait donc indispensable de preparer sur place cette quantite de gaz. +On aurait recours a l'hydrogene pur, qui prendrait naissance avec la plus +grande facilite, par la decomposition de l'eau sous l'action du fer et de +l'acide sulfurique. + +La batterie a gaz serait formee d'un grand reservoir en bois place sur des +roues; ce qui faciliterait son transport. Une ouverture superieure, munie +d'une soupape de surete, permettrait l'introduction des reactifs. On +aurait ainsi une batterie-mobile, placee sur des roues, et munie d'un +brancard ou s'attellerait un cheval. Avec deux voitures semblables, on +produirait 100 metres cubes d'hydrogene en moins d'une heure. A la partie +inferieure de la voiture, on pendrait une caisse ou seraient placees les +provisions de fer et les touries d'acide sulfurique. Avec ce materiel, et +de l'eau qu'on trouve partout, le ballon pourrait etre alimente tous les +jours. + +Pour bien exposer les differentes manoeuvres du ballon militaire, +supposons qu'un corps d'armee prenne ses positions en avant d'une ville +quelconque, de Reims, si vous voulez. Le general en chef dispose de trois +ballons d'observations qu'il va placer, l'un a l'aile droite de son armee, +l'autre a l'aile gauche, le troisieme au centre. Les aerostiers militaires +sont a Reims. Des que l'ordre leur est donne de se porter vers leurs +postes d'observations, ils gonflent de suite un premier ballon, ce qui est +fait en une journee. Les deux autres aerostats se remplissent de meme le +lendemain et le surlendemain. + +L'equipe du ballon militaire se compose d'un capitaine aerostier, d'un +lieutenant, d'un chef d'equipe, et de six hommes de manoeuvre. Une +compagnie de quatre-vingts soldats est chargee du transport de l'aerostat +a terre et des manoeuvres des ascensions captives. + +Le ballon gonfle va se mettre en route; le chef aerostier monte dans +la nacelle avec son lieutenant; huit cordes sont attachees a la barre +transversale de l'aerostat, quatre hommes s'attellent a chacune d'elles +et font avancer l'appareil, en tirant en meme temps les quatre cordes de +droite et les quatre cordes de gauche. On n'utilise ainsi que quarante +hommes qui, lorsqu'ils ont besoin de repos, peuvent etre remplaces par les +quarante autres. Le ballon est suivi des deux voitures-batteries, pour la +preparation du gaz, et d'un fourgon, ou sont places les plateaux et les +cordes d'ascension, des pelles et des pioches pour enfouir la nacelle en +terre, des tuyaux de gonflement, des cordes pour les reparations, etc. + +Arrive au lieu d'observation, l'aerostat est place sur le sol. Sa pointe +est orientee dans le sens du vent, et des cordes d'equateur attachees a +des pieux, enfonces en terre, le maintiennent a l'etat de repos absolu. + +Quand les trois ballons sont installes a leurs postes, ils sont prets a +renseigner le general en chef a toute heure du jour. Lorsque l'ascension +doit s'executer, un officier d'etat-major monte dans la nacelle avec le +chef aerostier. Le ballon s'eleve a 200 metres de haut, retenu par deux +cordes que quarante hommes laissent glisser dans des poulies, amarrees a +des plateaux de bois remplis de pierres. Tandis que l'aeronaute surveille +le ballon, jette du lest, s'il le juge necessaire, l'officier sonde +l'horizon soit a l'oeil nu, soit a l'aide d'une lunette. Si le temps est +pur, il apercoit, sous la nacelle, une immense campagne, d'une etendue de +plusieurs lieues, il peut distinguer au loin des camps ou des lignes de +bataille, il etudie minutieusement les positions et les mouvements de +l'ennemi. + +Rien n'empeche de munir les trois ballons d'un appareil electrique. Un +employe du telegraphe ferait alors partie de la compagnie des aerostiers. +Juche dans la nacelle, il ferait fonctionner l'appareil Morse sous la +dictee de l'officier d'etat-major; un fil electrique descendrait du ballon +jusqu'a terre et s'etendrait jusqu'au quartier-general. + +Si un combat est livre et que l'aerostat captif plane dans les airs, +l'observateur voit les bataillons ennemis reculer ou avancer, il surveille +leur moindre mouvement, il fait part de tout ce qu'il-voit, a l'aide du +telegraphe. Avec trois aerostats ainsi organises, un general en chef peut +connaitre a tout moment toutes les phases successives de la grande partie +qui est en jeu. + +Mais, pourra-t-on objecter, le ballon sera le point de mire des ennemis, +ils lui lanceront une pluie de balles et de mitraille, et finiront +certainement par l'abattre. + +N'oublions pas que l'aerostat captif, a 200 metres de haut, et a une +distance de 1,500 metres des feux ennemis, n'est pas un point de mire +facile a atteindre; car la hauteur a laquelle il plane rend le tir du +canon contre lui presque impossible. Quant aux balles de fusil, il ne les +craint pas a cette distance. S'il etait surpris par un detachement ennemi, +et qu'il se trouvat perce de quelques trous de balles, il perdrait +rapidement du gaz, et ne pourrait certainement plus continuer ses +operations, mais la vie des observateurs ne serait pas compromise pour si +peu. Si les aeronautes etaient menaces d'etre faits prisonniers dans un +cas de panique, ils auraient la ressource de couper leurs cordes et de +faire une ascension libre. Enfin, si par malheur un obus atteignait +l'aerostat, et y mettait le feu, les observateurs seraient, cette fois, +bel et bien perdus, mais pour ce cas particulier, nous n'aurons qu'a +dire avec un brave officier qui defendait autrefois la cause des ballons +militaires: "Au pis-aller, on sauterait, et cela n'arriverait pas tous +les jours. Ce sont des desagrements dont il est difficile de s'affranchir +absolument a la guerre." + +Dans le cas ou les mouvements de l'armee, pendant le combat, rendent +necessaire de porter les ballons d'observation, soit en avant, soit en +arriere, n'oublions pas qu'ils sont tres-facilement transportables. Avec +une equipe experimentee, bien rompue aux manoeuvres, les aerostats se +deplaceraient avec une grande rapidite. Nous pouvons affirmer que +dans tout ce que nous venons d'exposer sur l'organisation des ballons +militaires, il n'y a rien qui ne soit parfaitement pratique, rien qui ne +puisse se realiser avec les plus grandes chances de succes. Or, etant +donnee cette possibilite--que nul aeronaute ne mettra en doute,--de +transporter a l'avance des ballons, au milieu des lignes d'une armee, +nous avons la persuasion que pas un militaire experimente ne pourra nier +l'efficacite d'observatoires qui lui ouvrent, a 200 metres de haut, le +panorama d'un champ de bataille. + +Quant a la depense que necessiterait une telle organisation, elle est +presque insignifiante. Les trois ballons de soie d'un corps d'armee ne +couteraient pas plus de cent mille francs avec tout leur materiel. Les +frais de retribution de l'equipe, les frais de preparation du gaz, +s'eleveraient pour chacun d'eux a quelques centaines de francs par jour. +Qu'est-ce qu'une semblable depense pour une armee, qui coute des millions +par jour? + +Pour que l'organisation des ballons militaires soit efficace, il serait +de toute necessite de creer une ecole aerostatique, ou l'on formerait des +aerostiers, car il en est de la manoeuvre du ballon, comme de celle du +canon. On n'improvise pas des aeronautes, pas plus que des artilleurs. +Dans cette ecole, on exercerait les hommes d'equipe et les chefs +aerostiers, au gonflement des aerostats, a leur transport d'un point a un +autre. Des officiers d'etat-major seraient inities aux ascensions captives +et libres, ils exerceraient leurs yeux a bien voir du haut des airs, art +tres-complique qui necessite une longue pratique. + +Les eleves de l'ecole aerostatique apprendraient aussi a construire des +ballons; on les enverrait plus tard, en temps de guerre, dans les places +assiegees, et ils ne seraient plus embarrasses pour construire des ballons +messagers de grandes dimensions, ou de petits aerostats libres en papier. + +Mais nous n'avons pas l'intention de tracer ici un programme complet, et +sans parler davantage des ballons d'observations militaires, nous voulons +dire quelques mots des aerostats incendiaires. + +Le procede qu'ont employe les Autrichiens au siege de Venise est +evidemment celui qui offre la plus grande chance de succes dans la +pratique. Rien n'est plus simple que d'attacher a un ballonneau libre, +un obus fixe a un fil de fer, muni d'une meche combustible, qui brule +lentement, et arrive a enflammer l'aerostat au bout d'un temps determine. +Le ballon brule, l'obus tombe. Si l'on attaque une ville, une place +forte que l'on cerne, on trouvera toujours sur un point de la ligne +d'investissement un vent favorable, poussant un aerostat vers l'enceinte +assiegee. On lancera quelques ballons d'essai avec des corps pesants +inoffensifs, pour s'assurer de la vitesse du vent, du temps que l'aerostat +met a parcourir pour passer au-dessus de l'ennemi. Si l'on voit qu'un +premier ballon n'arrive a traverser la ville assiegee que cinq minutes +apres son ascension, on a les conditions necessaires au succes du +bombardement; on fixe les bombes successivement a cent ou deux cents +ballonneaux, on munit ceux-ci de meches d'une longueur determinee +qui brulent entierement en cinq minutes, et qui ne peuvent enflammer +l'aerostat que lorsque leur combustion va s'achever. Ces meches sont +preparees a l'avance; on a constate, par exemple, qu'une longueur de +10 centimetres a brule en 1 minute, on en prendra 50 centimetres, pour +obtenir la combustion du globe aerien au moment voulu. + +Pour plus de securite, on ne tentera l'experience definitive qu'apres +avoir sonde l'atmosphere, par des ballons d'essai, afin d'etre bien +certain qu'il n'existe pas de courants superieurs capables de ramener les +projectiles sur ceux qui les ont lances.--Une fois que les conditions des +mouvements de l'air sont etudiees, le bombardement par aerostats peut se +prolonger autant de temps que le vent restera le meme.--Pour enlever une +bombe de vingt kilogrammes, il suffit d'un petit ballonneau de papier de +25 a 30 metres cubes, gonfle d'hydrogene pur. Avec quelques hommes inities +au gonflement et a la preparation du gaz, on pourrait lancer ainsi, dans +un temps assez restreint, plusieurs centaines de ballons munis de bombes. + +Ce procede vraiment terrible ne serait surtout efficace que dans l'attaque +d'une place forte, ou l'on peut aller toujours chercher le vent, puisqu'on +occupe des positions circulaires, ou se trouvent compris les quatre points +cardinaux; cependant il pourrait, dans certains cas, etre utilise en rase +campagne, quand le vent se dirigerait, du point que l'on occupe, vers les +lignes ennemies. + +En augmentant le nombre des batteries qui serviraient aux aerostats +d'observation, on aurait toujours le gaz necessaire pour gonfler les +ballons de bombardement. Il est vraiment affligeant de parler de l'usage +si effroyable qu'il serait possible de faire des aerostats, mais nous ne +devons pas oublier le bombardement de Strasbourg et le bombardement de +Paris. Que les engins meurtriers decrivent dans l'air une vaste parabole +dont l'origine est la gueule d'un canon, qu'ils s'echappent des hauteurs +de l'atmosphere, en tombant d'un aerostat qui brule, le resultat n'est-il +pas toujours le meme? Je sais bien qu'en France on n'emploiera jamais sans +repugnance des moyens de destruction vraiment barbares et feroces, mais +si l'on ne veut pas s'attacher a l'etude des ballons incendiaires, qu'on +n'oublie pas, au moins, les ballons d'observations militaires, dont il est +permis de faire usage sans etre accuse de franchir les bornes des droits +de la guerre. + +Nous avons rappele succinctement les experiences aerostatiques du passe; +il appartient a ceux qui reorganisent l'armee de songer aux ballons +militaires pour l'avenir. Apres 1871, esperons qu'on saura bien +recommencer ce qui a ete fait en 1794, par les aerostiers de la premiere +Republique! + + + +APPENDICE. + + + +DECRETS DE PARIS. + +DECRET CONCERNANT LES BALLONS-POSTE. + +_Extrait du Journal officiel de Paris._ +27 septembre 1870. +Direction generale des postes. + +AVIS AU PUBLIC. + +"Le gouvernement de la defense nationale a rendu, sous la date du 46 +septembre, les deux decrets dont la teneur suit: + +PREMIER DECRET. + +"Art. 1er. L'administration des postes est autorisee a expedier par la +voie d'aerostats montes les lettres ordinaires a destination de la France, +de l'Algerie et de l'etranger. + +"Art. 2. Le poids des lettres expediees par les aerostats ne devra pas +depasser 4 grammes. + +"La taxe a percevoir pour le transport de ces lettres reste fixee a 20 +centimes. + +"L'affranchissement en est obligatoire. + +"Art. 3. Le ministre des finances est charge de l'execution du present +decret." + +(_Suivent les signatures._) + + +DEUXIEME DECRET. + +"Art. 1er. L'Administration des postes est autorisee a transporter par la +voie d'aerostats libres et non montes des cartes-poste portant sur l'une +des faces l'adresse du destinataire et sur l'autre la correspondance du +public. + +"Art. 2. Les cartes-poste sont en carton velin du poids de 3 grammes au +maximum et de 11 centimetres de long sur 7 centimetres de large. + +"Art. 3. L'affranchissement des cartes-poste est obligatoire. + +"La taxe a percevoir est de 10 centimes pour la France et l'Algerie. + +"Le tarif des lettres ordinaires est applicable aux cartes-poste a +destination de l'etranger. + +"Art. 4. Le gouvernement se reserve la faculte de retenir toute +carte-poste qui contiendrait des renseignements de nature a etre utilises +par l'ennemi. + +"Art. 5. Le ministre des finances est charge de l'execution du present +decret." + +(_Suivent les signatures._) + + +"En execution des decrets qui precedent, le directeur general des postes +a l'honneur d'informer le public que l'ascension des ballons montes ne +pouvant avoir lieu qu'a des epoques indeterminees, des ballons libres +seront lances a partir de demain, 28 septembre, si le temps le permet. +"Les correspondances que le public voudrait tenter de faire parvenir par +ce moyen devront etre ecrites sur carton velin du poids de 3 grammes au +maximum, et ne depassant pas les dimensions d'une enveloppe ordinaire, +savoir: longueur, 11 centimetres; largeur, 7 centimetres. Cette carte sera +expediee a decouvert, c'est-a-dire sans enveloppe, et l'une de ses faces +sera exclusivement reservee a l'adresse. + +"L'affranchissement en timbres-poste desdites cartes, fixe a 10 centimes +pour la France et l'Algerie, sera obligatoire; celles qui seraient +adressees a l'etranger devront etre affranchies d'apres le tarif des +lettres ordinaires. + +"Le public comprendra qu'il n'est possible de confier aux ballons non +montes que des correspondances a decouvert, a cause du defaut de securite +de ce mode de transport et du risque que courent ces ballons de tomber +dans les lignes prussiennes. + +"Les lettres fermees que le public entendra reserver pour etre acheminees +par les ballons montes devront porter sur l'adresse la mention expresse; +_par ballon monte_. L'affranchissement en sera egalement obligatoire, +d'apres les tarifs _actuellement en vigueur_, tant pour l'interieur _que +pour l'etranger_. Le poids desdites lettres ne devra pas depasser 4 +grammes. + +"Dans le cas ou toutes les lettres recueillies ne pourraient etre +expediees par le ballon monte en partance, la preference sera donnee aux +lettres les plus legeres. + +"Paris, le 27 septembre 1870. +"G. RAMPONT." + +A la suite de ces avis la plupart des journaux donnerent des +renseignements detailles sur la forme des lettres, la maniere de mettre +les adresses. Certains papetiers vendirent meme du papier a lettre +pelure, pesant le poids reglementaire, et sur le verso duquel la place de +l'adresse etait marquee a l'avance. Voici le _fac-simile_ du verso de ces +feuilles de papier a lettre: + +[Illustration] + +Plus tard un imprimeur, M. Jouaust, eut l'excellente idee de livrer au +public, des depeches-ballons, ou les nouvelles generales etaient imprimees +a l'avance; on envoyait cette feuille en province, en y ajoutant sur le +verso ses nouvelles personnelles. + + +DECRET RELATIF AU VOYAGE M. GAMBETTA. + +Le jour meme de l'ascension, le _Journal officiel_ avait appris aux +Parisiens le depart de M. Gambetta dans les termes suivants: + +"Le gouvernement de la defense nationale, + +Considerant qu'a raison de la prolongation de l'investissement de Paris, +il est indispensable que le ministre de l'interieur puisse etre en rapport +direct avec les departements, et mettre ceux-ci en rapport avec Paris, +pour faire sortir de ce concours une defense energique, + +DECRETE: + +"Art. 1er. M. Gambetta, membre du gouvernement, ministre de l'interieur, +est adjoint a la delegation de Tours; il se rendra sans delai a son poste. + +"Art. 2. M. Jules Favre, ministre des affaires etrangeres, est charge de +l'interim du ministere de l'interieur a Paris. + +"En execution de ce decret, le ministre de l'interieur est parti ce matin +meme par ballon. Il a emporte la proclamation qui suit a l'adresse des +departements: + +"Francais, + +"La population de Paris offre en ce moment un spectacle unique au monde. + +"Une ville de deux millions d'ames, investie de toutes parts, privee +jusqu'a present, par la criminelle incurie du dernier regime, de toute +armee de secours, et qui accepte avec courage, avec serenite, tous les +perils, toutes les horreurs d'un siege. + +"L'ennemi n'y comptait pas. Il croyait trouver Paris sans defense; la +capitale lui est apparue herissee de travaux formidables, et, ce qui vaut +mieux encore, "defendue par 400,000 citoyens qui ont fait d'avance le +sacrifice de leur vie. + +"L'ennemi croyait trouver Paris en proie a l'anarchie; il attendait la +sedition, qui egare et qui deprave; la sedition, qui, plus surement que le +canon, ouvre a l'ennemi les places assiegees, + +"Il l'attendra toujours. Unis, armes, approvisionnes, resolus, pleins de +foi dans la fortune de la France, les Parisiens savent qu'il ne depend +plus que d'eux, de leur bon ordre et de leur patience, d'arreter pendant +de longs mois la marche des envahisseurs. + +"Francais! c'est pour la patrie, pour sa gloire, pour son avenir, que la +population parisienne affronte le fer et le feu de l'etranger. + +"Vous qui avez deja donne vos fils, vous qui nous avez envoye cette +vaillante garde mobile, dont chaque jour signale l'ardeur et les exploits, +levez-vous en masse, et venez a nous; isoles, nous saurions sauver +l'honneur; mais avec vous, et par vous, nous jurons de sauver la France!" + +Paris, le 7 octobre 1870. + + +DECRET CONCERNANT LES DEPECHES PAR PIGEONS. + +_Journal officiel de Paris_. +10 novembre 1870. + +Le gouvernement de la defense nationale a rendu, sous la date du 10 +novembre 1870, le decret dont la teneur suit: + +"Le gouvernement de la defense nationale, "Considerant la necessite de +retablir dans une certaine mesure les communications postales entre les +departements et Paris, pendant la duree du siege, + +DECRETE: + +"Art. 1er. L'administration des postes est autorisee a faire reproduire +par la photographie microscopique, et a expedier par les pigeons voyageurs +ou par toute autre voie, des depeches que les habitants des departements +adresseront a Paris et dans l'enceinte fortifiee. + +"Art. 2. Ces depeches pourront consister en quatre reponses, par OUI ou +par NON, ecrites sur cartes speciales envoyees par le correspondant de +Paris. + +"Les habitants des departements auront en outre la faculte d'expedier, +sous forme de lettres, des depeches composees de quarante mots au maximum, +adresse comprise. + +"Art. 3. L'administration des postes mettra en vente dans les bureaux +de Paris, au prix de 5 centimes, des cartes que les habitants de Paris +insereront dans les lettres adressees par eux aux personnes dont ils +desirent des reponses. + +"Art. 4. Le prix de la _depeche-reponse_ par OUI ou par NON est fixe a 1 +franc, en dehors des 5 centimes montant du prix de la carte. + +"Le prix des _depeches-lettres_ sera de 50 centimes par mot. + +"Dans les deux cas, l'affranchissement est obligatoire. Le prix en sera +percu, dans les departements, aux guichets des bureaux de poste. + +"Art. 5. Des mandats de poste jusqu'a 300 francs inclusivement pourront +etre delivres a destination de Paris et de l'enceinte fortifiee moyennant +le payement des droits ordinaires et d'une taxe de 3 francs en sus. + +"Art. 6. Les depeches-reponses, les depeches-lettres et les mandats a +destination de Paris seront adresses par les soins des receveurs des +postes au delegue du directeur general a Clermont-Ferrand (Puy-de-Dome). + +"Art. 7. Les depeches photo-microscopiques seront, a leur arrivee a Paris, +transcrites par les soins de l'administration des postes et distribuees a +domicile. + +"Art. 8. Le ministre des finances est charge de l'execution du present +decret. + +"Paris, le 10 novembre 1870," +(Suivent les signatures.) + +FAC-SIMILE D'UNE DEPECHE-REPONSE, +Recto. DEPECHE-REPONSE. + +(Decret du Gouvernement de la defense nationale en date de 10 novembre +1870.) + +Il est du, pour le prix de la presente carte, un droit de CINQ CENTIMES. +Ce droit sera acquitte au moyen d'un timbre-poste qui sera place dans le +cadre ci-contre. Les reponses doivent etre exprimees par OUI et par NON +dans les colonnes 4 a 7; elles ne peuvent exceder le nombre de 4. La taxe +d'affranchissement des reponses, qu'elles atteignent ce nombre ou qu'elles +y soient inferieures, est uniformement fixee a UN FRANC. + +__________________________________________________________________________ +| | INITIALES | NOM ET DOMICILE |REPONSES aux quatre | +|NOM DU PAIS | du prenom | | questions posees. | +| ou | et du nom |en toutes lettres|_____________________| +|reside l'expediteur| de | | Q1 | Q2 | Q3 | Q4 | +| |l'expediteur| du destinataire.| | | | | +| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 +|________________________________________________________________________| +| | | | | | | | +| | | | | | | | + + +Verso. + +La presente carte, revetue des reponses par OUI ou par NON qui doivent +etre portees aux colonnes 4 a 7, d'autre part, devra etre remise par +l'envoyeur entre les mains du receveur du bureau de poste d'expedition, +qui est tenu d'y apposer lui-meme, ci-dessous, les timbres-poste destines +a en operer l'affranchissement, et de l'adresser ensuite, par le premier +courrier, au delegue du Directeur general des postes a Clermont-Ferrand. +Ces timbres-poste, ainsi que celui de cinq centimes place au recto, +devront etre laisses intacts; ils seront obliteres a Clermont-Ferrand. + +"Le gouvernement de la defense nationale, + +"Vu les propositions faites par M. Dupuy de Lome, membre de l'Institut, +membre du conseil de defense, pour la construction de ballons susceptibles +de recevoir une direction et specialement applicables aux correspondances +du gouvernement avec l'exterieur; + +"Considerant que ces travaux sont d'un grand interet pour la defense +nationale, + +DECRETE: + +"Art. 1er. Un credit de 40,000 fr. est ouvert au budget extraordinaire du +ministere de l'instruction publique pour etre affecte a la construction +des ballons. + +"Art. 2. M. Dupuy de Lome est charge de l'execution et de la direction des +travaux, auxquels il imprimera toute l'activite possible. + +"Paris le 28 octobre 1870," + + +DECRETS DE TOURS. + +CORRESPONDANCE PAR PIGEONS. + +_(Moniteur universel de Tours)_ +7 novembre 1870. + +"La delegation du gouvernement de la defense nationale, + +"Considerant que depuis l'investissement de Paris il a ete etabli par les +soins du double service des telegraphes et des postes, au moyen de ballons +partant de Paris et de pigeons voyageurs partant de Tours, un echange +special de correspondances destine a suppleer, entre Tours et Paris, aux +moyens de correspondance ordinaires momentanement suspendus; + +"Considerant que cet echange, jusqu'a present reserve aux communications +du gouvernement, se trouve aujourd'hui suffisamment assure pour qu'il soit +possible d'en faire profiter les particuliers pour leurs relations avec la +capitale, sans en garantir cependant la parfaite regularite; + +"Considerant, toutefois, que ce mode extraordinaire de correspondance, +d'ailleurs couteux, n'offre encore que des facilites tres-restreintes et +que les exigences superieures de la defense nationale ne permettent d'en +accorder l'usage public que dans d'etroites limites et a des conditions de +taxe relativement elevees; + +"Sur la proposition, du directeur general des telegraphes et des postes; + +DECRETE: + +"Art. 1er.--Il est permis a toute personne residant sur le territoire de +la Republique de correspondre avec Paris par les pigeons voyageurs de +l'administration des telegraphes et des postes, moyennant une taxe de +cinquante centimes par mot, a percevoir au depart, et dans des limites +qui seront determinees par des arretes du directeur general de cette +administration. + +"Art. 2.--Les telegrammes destines a cette transmission speciale seront +recus dans les bureaux de telegraphe et de poste qui seront designes par +l'administration, et transmis au point de depart des pigeons voyageurs par +la poste, ou par le telegraphe, lorsque les exigences du service general +le permettront. + +"Il ne sera percu aucune taxe complementaire a raison de la transmission +postale ou telegraphique, ni a raison de la distribution des telegrammes a +domicile a Paris. + +"Art. 3.--L'Etat ne sera soumis a aucune responsabilite a raison de ce +service special. La taxe percue ne sera remboursee dans aucun cas. + +"Art. 4.--Le directeur-general des telegraphes et des postes est charge de +l'execution du present decret. + +"Fait a Tours, le 4 novembre 1870. +"_Leon Gambetta, Fourichon, Cremieux, Glais-Bizoin._ +"Par le gouvernement: +"_Le Directeur general des telegraphes et des postes,_ +"F. Steenackers." + + +Arrete determinant les conditions d'expedition des depeches privees +entre les departements et Paris, au moyen des pigeons voyageurs de +l'administration des telegraphes et des postes. + +"Le directeur general des Telegraphes et des Postes, + +"Vu le decret du 4 novembre 1870, + +"Arrete: + +"Art. 1er.--Les depeches privees destinees a etre transmises a Paris par +des pigeons voyageurs, seront recues dans tous les bureaux de telegraphe +et de poste du territoire de la Republique, aux conditions de taxe fixees +par le decret susvise et d'apres les regles ci-apres. + +"Art. 2.--Ces depeches devront etre redigees en francais, en langage clair +et intelligible, sans aucun signe ou chiffre conventionnel. Elles ne +devront contenir que des communications d'interet prive, a l'exclusion +absolue de tout renseignement ou appreciation de politique ou de guerre. + +"Art. 3.--Le nombre maximum des mots de chaque depeche est fixe a vingt. + +"Les expressions reunies par un trait d'union ou separees par une +apostrophe, seront comptees pour le nombre de mots servant a les former. + +"Par exception, dans l'adresse, la designation du destinataire, celle du +lieu et du domicile ne compteront chacune que pour un seul mot, bien que +formees d'expressions composees. + +"Il en sera de meme de la signature de l'expediteur. + +"Toute lettre isolee comptera pour un mot. + +"Les nombres devront etre ecrits en toutes lettres, et seront comptes +d'apres les regles ci dessus. + +"Art. 4.--L'indication du lieu de destination ne sera obligatoire que pour +les depeches a distribuer hors de l'enceinte de Paris dans la banlieue +investie. Les depeches ne portant aucune indication de cette nature, +seront considerees comme a destination de Paris meme. La mention "rue" +pourra etre supprimee, aux risques et perils de l'expediteur. + +"L'indication de la date et du lieu d'origine n'est pas non plus +obligatoire. + +"Art. 5.--Les depeches presentees dans les bureaux telegraphiques +seront traitees, en ce qui concerne la perception de la taxe, comme les +telegrammes ordinaires. La taxe sera percue en numeraire. La souche du +registre des recettes devra porter la mention "pigeons voyageurs." + +"Les depeches presentees dans les bureaux de poste devront etre +affranchies au moyen de timbres-poste, qui seront obliteres par les +receveurs. Elles seront verifiees au guichet en ce qui concerne +l'application de la taxe. En cas d'insuffisance d'approvisionnement +de timbres, l'affranchissement pourra, par exception, avoir lieu en +numeraire, dans les formes habituelles. + +"Art. 6.--Les bureaux soit de telegraphe soit de poste, reuniront sous une +meme enveloppe toutes les depeches qu'ils auront recues dans la journee, +et les adresseront au directeur general des telegraphes et des postes, +a Tours, avec la mention speciale: pigeons voyageurs, inscrite au coin +superieur droit de l'enveloppe. + +"Art. 7.--Les depeches presentees apres le depart du courrier de la poste +dans les bureaux du telegraphe, ou le service de la telegraphie +privee n'est pas suspendu, pourront etre, dans le cas ou les lignes +departementales seraient en mesure de les recevoir sans aucun prejudice +pour le service public, transmises par le telegraphe au bureau du meme +departement qui serait le mieux en situation de les diriger immediatement +par la poste sur la direction generale. + +"Art. 8.--Tout envoi sera accompagne d'un bordereau portant, avec la date +de l'envoi et le numero d'ordre, l'indication du nombre total des depeches +transmises, et de la somme totale des taxes percues pour cet envoi. + +"Les envois de chaque categorie de bureaux, tant de telegraphe que de +poste, seront faits directement, sans confusion entre les deux services. + +"Art. 9.--Les depeches centralisees a Tours seront dirigees sur Paris, par +les soins de la direction generale, au fur et a mesure qu'elle disposera +des moyens d'expedition suffisants, et distribuees a Paris a la diligence +du service telegraphique central. + +"Art. 10.--Conformement a l'article 3 du decret sus-vise, aucune +reclamation ne sera admise en cas de non remise ou d'erreur de +distribution, toute taxe percue demeurant, a raison des difficultes que +presente ce service special, definitivement acquise a l'Etat. + +"Art. 11.--Les dispositions du present arrete sont applicables a partir +du 8 courant. "Tours, le 4 novembre 1870. "Le directeur general des +telegraphes et des postes, + +"F. STEENACKERS. +"Pour ampliation, +"Le secretaire general, +"LE GOFF." + + +DOCUMENTS RELATIFS AUX LETTRES DE LA PROVINCE POUR PARIS. + +DIRECTION GENERALE DES TELEGRAPHES ET DES POSTES. + +AVIS. + +"15 novembre 1870, + +"A l'avenir, les lettres a expedier a Paris par ballon monte pourront etre +adressees directement a l'administration centrale des telegraphes et des +postes, a Tours. + +"Ces lettres devront etre renfermees dans une enveloppe portant la +suscription suivante: + + _A. Monsieur + Le Directeur general des telegraphes et des postes, + a Tours_. + (Pour Paris, par ballon monte.) + + +"Le directeur general ayant la franchise illimitee, l'enveloppe portant +son adresse ne devra pas etre munie de timbres-poste. La lettre a expedier +a Paris sera seule desormais soumise aux droits de poste. + +"Sont maintenues les autres conditions qui ont ete indiquees dans un +precedent avis pour l'expedition de correspondances par ballon monte. + +"Le directeur general des telegraphes et des postes a fait transmettre, +par les pigeons voyageurs, pour etre insere dans le _Journal officiel_ +et dans les autres journaux de Paris, un avis portant que les lettres +envoyees de la capitale, par ballon monte, parviennent generalement a leur +destination. + + +GRANDEUR ET ASPECT D'UNE DEPECHE MICROSCOPIQUE POUR PIGEONS. + ________________________ + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + |_____|_____|_____|_____| + + + +NOMINATION DES AEROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMEE DE LA LOIRE. + + MINISTERE DE LA GUERRE + + Premiere division. + + BUREAU + de la correspondance + generale + et des operation + militaires. + + +LE MINISTRE DE L'INTERIEUR ET DE LA GUERRE, +informe M.... que, par decision de ce jour, il est attache en qualite +d'aeronaute au service des ballons captifs de l'armee de la Loire. "Dans +cette position M..... recevra une retribution de 10 fr. par jour, et une +indemnite d'entree en campagne de 600 fr. + +"Il aura droit, en outre, a une ration et demie de vivres et a 4 rations +de chauffage. + +"Cette lettre lui servira de titre dans l'exercice de ses fonctions. + +" Tours, le 1er decembre 1870. + +"Pour le ministre de l'interieur et de la guerre, "_Le general directeur +par interim_," + + +AVIS AU PUBLIC + +(RELATIF AUX CYLINDRES POSTAUX ROULANT DANS LA SEINE). + +Extrait du _Moniteur_ de Tours: + +"27 decembre. + +"On a offert a l'administration des postes, a Paris, de faire parvenir des +lettres des departements a Paris, a l'aide d'un procede pour lequel les +inventeurs sont brevetes. + +"Ce procede, pour conserver ses chances de reussite, doit rester secret; +mais il a ete reconnu suffisamment pratique pour etre essaye. + +"En consequence, l'administration, dont le devoir est d'utiliser tout +moyen paraissant propre a la transmission des lettres pour la capitale, +a cru pouvoir autoriser la mise a execution du nouveau procede, sans +toutefois en endosser la responsabilite. + +"Un traite a ete conclu a cet effet, entre l'administration des postes, a +Paris, et les inventeurs du procede en question. Ce traite a ete approuve +par un decret du gouvernement de la defense nationale en date du 14 +decembre courant. + +"Aux termes dudit decret, les lettres a transporter a Paris devront etre +affranchies au moyen de timbres-poste representant une taxe d'un franc +(dont 20 centimes pour l'administration et 80 centimes pour les frais et +risques de l'entreprise). + +"Le poids maximum des lettres est fixe a 4 grammes. + +"Les lettres de la France et de l'Algerie pour Paris, que le public voudra +confier au procede dont il s'agit, devront, en dehors des conditions de +poids et d'affranchissement indiquees ci-dessus, porter, en caracteres +tres-apparents, sur la suscription, a la suite de l'adresse du +destinataire, les mots: + +_Paris, par Moulins (Allier)._ + +"Les expediteurs ayant ainsi prepare leurs lettres, n'auront qu'a les +jeter a la boite, comme toute lettre ordinaire." + + * * * * * + +LES BALLONS DE LA COMMUNE. + +Le lecteur se rappelle sans doute que la Commune a voulu singer le service +des ballons-poste, si glorieux pendant le siege. Nous donnons le curieux +decret qu'ont signe les Cournet, les Delescluze et les Pyat au sujet d'une +organisation de ballons militaires. Il est a regretter que parmi les +aeronautes de Paris, il s'en soit trouve deux qui aient consenti a placer +leurs noms a cote de celui des odieux personnages de l'insurrection! + +_Journal officiel de la Commune._ +"20 avril 1871. +"La Commune de Paris, + +"Considerant: + +"Que des depenses importantes ont ete faites par l'ex-gouvernement dit de +la defense nationale, pour les services aerostatiques postaux; + +"Que, par suite de la desertion de l'ex-gouvernement, dit de la defense +nationale, sur ce point des services publics, comme sur tous les autres, +une quantite de ballons construits, representant une depense de plusieurs +centaines de mille francs, payes des deniers de la nation, se +trouvent actuellement dissemines en plusieurs endroits et exposes aux +detournements; + +"Qu'il importe d'urgence de reunir sous le controle de la Commune, en des +mains sures, d'inventorier et de preserver, ce materiel, auquel sont venus +s'adjoindre les ballons expedies en province pendant le siege de Paris; +"Considerant que l'ex-gouvernement, dit de la defense nationale, qui, en +fait gouverne toujours a Versailles, a supprime, dans une intention +facile a comprendre, tout echange de nouvelles, journaux, correspondances +privees, toutes communications intellectuelles entre Paris et les +departements, comptant ainsi se reserver impunement la trop facile +distribution des calomnies destinees a egarer l'opinion publique en +province et a l'etranger; + +"Que la Commune de Paris a, tout au contraire, le plus grand interet a ce +que la verite soit connue, et a faire connaitre a tous et ses actes, et +ses intentions; + +"Considerant que l'aerostation est naturellement et legitimement appelee +en ces circonstances a rendre des services en repandant partout la lumiere +salutaire; + +"Considerant enfin que, dans l'etat de guerre offensive declaree et +poursuivie par le gouvernement de Versailles, il est important a +la defensive d'utiliser les observations aerostatiques militaires, +systematiquement et intentionnellement repoussees pendant la duree du +siege de Paris, et alors, en effet, inutiles a ceux qui devaient livrer +Paris; + +ARRETE: + +"1 deg. Une compagnie d'aerostiers civils et militaires de la Commune de Paris +est creee; + +"2 deg. Cette compagnie se compose provisoirement d'un capitaine, d'un +lieutenant, d'un sous-lieutenant, d'un sergent, de deux chefs d'equipe et +douze aerostiers; + +"3 deg. La solde du capitaine est de 300 fr., du lieutenant 250 fr., des +equipiers 150 fr. par mois; + +"4 deg. La compagnie des aerostiers civils et militaires de la Commune de +Paris releve directement du commandement de la commission executive; "5 deg. +Le citoyen Claude-Jules Duruof est nomme capitaine des aerostiers civils +et militaires de la Commune de Paris. + +"Le citoyen Jean-Pierre-Alfred Nadal est nomme lieutenant-magasinier +general. + +"Paris, le 20 avril 1871. + +"_La commission executive_, + +"AVRIAL, F. COURNET, CH. DELESCLUZE, FELIX PYAT, G. TRIDON, A. VERMOREL, +E. VAILLANT." + +"Les aerostiers qui se presenteront pour faire partie de la compagnie +devront s'adresser, pour leur inscription immediate, au capitaine Duruof +seul." + +Terminons en disant que les aeronautes de la Commune, n'ont obtenu aucun +resultat. L'art de l'aerostation n'a pas servi la cause de l'infamie! + + + + +TABLE DES MATIERES. + + + +PREFACE + + +PREMIERE PARTIE. + + + +LE CELESTE ET LE JEAN-BART. + +I. Paris investi.--Les ballons-poste.--L'aerostat _le +Celeste_.--Lachez-tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade +prussienne.--Les proclamations.--La foret d'Houdan.--Les uhlans.--Descente +a Dreux. + +30 septembre 1870 + + +II. Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de +retour a Paris par voie aerienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage +a Lyon.--Les nouveaux debarques du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_. + +Du 1er au 15 octobre. + + +III. Lettres pour Paris par ballon monte.--Le bon vent souffle a +Chartres.--Cernes par les Prussiens!--Evasion nocturne.--L'hotel du +Paradis.--Allons chercher le vent! + +Du 15 octobre au 1er novembre. + + +IV. Premiere tentative de retour a Paris par ballon.--Preparatifs du +voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.--Le +dejeuner en ballon.--Le vent a tourne.--En ballon captif. + +Du 1er au 8 novembre 1870. + + +V. Seconde tentative de retour a Paris.--Le coucher du soleil et le lever +de la lune.--La Seine et les forets.--Adieu Paris!--Descente dans le +fleuve.--Les paysans normands. + +Du 8 au 20 novembre. + + + + +DEUXIEME PARTIE. + + +LES AEROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMEE DE LA LOIRE. + +I. Le ballon "la _Ville de Langres_."--Premieres experiences d'aerostation +militaire a Gidy.--La telegraphie aerienne.--Le _Jean-Bart_ a +Orleans.--Anecdotes sur les Prussiens. + +Du 16 au 29 novembre 1870. + + +II. Le depart.--Le voyage en ballon captif.--Accident a +Chanteau.--Reparation d'une avarie.--Arrivee a Rebrechien.--Tempete +nocturne.--Le _Jean-Bart_ est creve.--Retour a Orleans.--Gonflement du +ballon la _Republique_. + +Du 30 novembre au 3 decembre 1870. + + +III. La deroute de l'armee de la Loire.--Les ballons captifs au chateau du +Colombier.--Aspect d'Orleans.--Le dernier train.--Les blesses.--Vierzon. + +Dimanche 4 decembre 1870. + + +IV. Organisation definitive des aerostiers militaires a Tours. +--Experience d'une montgolfiere captive.--Expedition de Blois.--M. +Gambetta et le chef de gare.--Nouvelle defaite.--Tours et le Mans.--Le +camp de Conlie.--Ascensions captives. + +Du 6 au 20 decembre 1870. + + +V. Une visite au general Chanzy.--Ascension faite en sa presence. +--Accident a la descente.--Un peuplier casse.--Opinion du general sur les +ballons militaires. + +21 decembre au 11 janvier 1870. + + +VI. La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le +champ de bataille.--La deroute.--Laval.--Rennes. + +Du 11 janvier au 18 fevrier 1871. + + +VII. Les ballons captifs a Laval.--Ascensions +quotidiennes.--L'armistice--Nantes.--Bordeaux.--L'assemblee +nationale.--Paris!--Vides dans les rangs. + +Du 28 janvier au 17 fevrier 1871. + + + + +TROISIEME PARTIE. + + +Histoire de la poste aerienne + +I. Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les +premiers departs avec l'ancien materiel.--Construction des aerostats. + + Premiers departs de Paris + Essai d'un ballon libre + Construction des ballons-poste + L'ascension + Departs de ballons en octobre 1870 + Voyage de M. Gambetta + Capture du ballon la Bretagne + Departs de novembre 1870 + Deuxieme ballon prisonnier + Troisieme ballon prisonnier + +II. Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages +aeriens.--Voyages extraordinaires de Paris en Norwege.--Descente a +Belle-Ile-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du siege. + + Premier depart de nuit + Voyage de Norwege + De Paris en Hollande + Premier ballon perdu en mer + Voyage de Belle-Ile-en-Mer + Departs de decembre 1870 + Une ascension scientifique + Quatrieme ballon prisonnier + Cinquieme ballon prisonnier + Depart de janvier 1871 + Deuxieme ballon perdu en mer + +III. Les pigeons voyageurs.--La Societe l'Esperance.--La poste +terrestre.--La poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables. + + Les pigeons et les depeches microscopiques + Les pietons + La poste fluviale + Les fils telegraphiques + Les chiens facteurs + Direction des aerostats + Le ballon de M. Dupuy de Lome + Les helices du ballon "Le Duquesne." + + + + +CONCLUSION. + + Les ballons et la guerre + Les aerostiers de la premiere republique + Essais divers. Les ballons militaires aux Etats-Unis + Projet d'organisation de ballons militaires + + + + +Appendice + + + +FIN DE LA TABLE + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of En ballon! Pendant le siege de Paris +by Gaston Tissandier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIEGE *** + +***** This file should be named 11038.txt or 11038.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/0/3/11038/ + +Credits: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders. +This file was produced from images generously made available by the +Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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Pendant le siege de Paris + +Author: Gaston Tissandier + +Release Date: February 11, 2004 [EBook #11038] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIEGE *** + + + + +Credits: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders. +This file was produced from images generously made available by the +Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +EN BALLON! + +PENDANT + +LE SIGE DE PARIS + + +par Gaston Tissandier + + +AU GNRAL CHANZY EX-COMMANDANT EN CHEF L'ARME DE LA LOIRE DPUT +L'ASSEMBLE NATIONALE + +HOMMAGE DE SINCRE DVOUEMENT + +En souvenir des ascensions captives du Mans et de Laval. + +G.T. + + + + + +PRFACE + + +Personne ne niera que la dcouverte des arostats est une des gloires de +la physique moderne; nul esprit clair ne mettra en doute l'intrt de +premier ordre que les voyages ariens offrent aux amis de la nature, +vritablement soucieux des progrs de la science. Tout le monde, au +contraire, s'accordera reconnatre que l'tude des ballons est bien +faite pour passionner et stimuler la clairvoyance des chercheurs. Mais ce +qui offre un motif de surprise bien lgitim, c'est l'invariable tat de +_statu quo_ d'une telle invention. Comment! le chemin de fer, la machine + vapeur, le tlgraphe, ns au commencement du sicle, sont devenus, en +moins de soixante ans, les plus formidables puissances de l'industrie; on +les voit sans cesse grandir, s'accrotre, se fortifier ... et le ballon +reste toujours,--aujourd'hui comme hier,--ce qu'il tait dj il y +bientt un sicle! Les arostats seraient-ils donc marqus au sceau +de l'infcondit? Les aurait-on condamns, comme Sisyphe, rester +invariablement stationnaires, malgr des efforts sans cesse renouvels? + +Pour notre part, nous avons la persuasion que la navigation arienne ne +sera pas ternellement un vain mot; car aucun motif plausible ne peut +faire admettre que les ballons ne soient pas perfectibles, comme toute +oeuvre humaine. Pourquoi demeureraient-ils l'tat d'une perptuelle +enfance?--Rien ne pourra nous empcher de croire qu'ils grandiront. +Mais pour qu'ils se modifient, pour qu'ils se transforment en appareils +nouveaux, il est de toute ncessit qu'ils attirent eux les hommes +d'intelligence et d'initiative. Il faut qu'ils cessent d'tre la proprit +exclusive des entrepreneurs de ftes publiques; il est indispensable +qu'ils reprennent dans la science le rang qui leur est d. + +Qu'a t-on fait pour les ballons depuis vingt ans? Si l'on excepte les +admirables travaux de M. Henry Giffard qui a dot l'arostation, de +progrs d'une importance capitale, quoique insuffisamment apprcis, qui a +cr les ballons impermables l'hydrogne, les ballons captifs vapeur, +o trouve-t-on ailleurs des innovations, des dcouvertes vritablement +dignes de ce nom?--Qui s'est attach l'arostation pratique dans ces +dernires annes? A part quelques ascensions remarquables, on cherche en +vain une tude srieuse, suivie, propre conduire quelque rsultat +saillant. + +Un tel tat de choses s'explique par l'indiffrence que les ballons, +abandonns aux spectacles forains, ont fini par rencontrer de toutes +parts. On ne les considrait plus, comme dignes d'enlever dans les airs +des Gay-Lussac, des Barrai, des Bixio, des Robertson, des Saccharoft et +des Glaisher, ces navires ariens, compromis avec les _filles de l'air_ de +l'Hippodrome et les laurats de l'cole du trapze! Certes, il n'y a pas +grand inconvnient ce que les arostats concourent l'amusement des +badauds du dimanche, et nous ne voudrions pas tre accus de rigorisme en +condamnant d'une manire absolue les cabrioles ariennes. Il ne faudrait +pas oublier cependant qu' ct du frivole, il y a le srieux et +l'utile.--Que la pile lectrique serve faire marcher l'horloge magique +de Robert Houdin, ou le tambour enchant de M. Robin, rien de mieux; elle +fait fonctionner aussi le tlgraphe. Mais si cette mme pile lectrique +ne fournit uniquement son concours qu'aux prestidigitateurs, les +physiciens n'auront-ils pas le droit de rclamer bien juste titre? + +En 1863, les campagnes arostatiques du _Gant_ ont attir l'attention +du monde entier, prouvant ainsi que l'oeuvre des Montgolfier suscitera +toujours de nombreuses marques de sympathie; mais M. Nadar, qui voulait +tuer un principe, et crer sur ses dbris une nouvelle machine, n'a russi +qu' fournir l'histoire des ballons, des aventures ariennes vraiment +surprenantes, mais infertiles.--M. Flammarion a excut, en 1867, +une srie d'ascensions en compagnie de M. Eugne Godard, dans un but +d'observations mtorologiques; M. de Fonvielle et moi, nous nous sommes +aussi rsolment lancs dans la carrire arienne, et depuis quelques +annes, nous avons excut, soit ensemble, soit isolment, un grand nombre +d'excursions dans les nuages; nous avons sond l'atmosphre dans les +conditions les plus variables, par un ciel serein, comme dans un air +agit, de jour comme de nuit, au-dessus de la terre et au-dessus de la +mer[1]. Mais l se bornent,--en plaant part, comme ayant une importance +exceptionnelle, l'exploitation du ballon captif de l'Exposition, et +en faisant mention de quelques autres ascensions d'aronautes +forains,--l'histoire des ballons dans ces dernires annes. tait-ce +assez de ces efforts isols? Que pouvait-on faire, abandonn soi-mme, +rencontrant pour ses expriences de nombreux obstacles, n'ayant souvent +sa disposition qu'un matriel insuffisant ou en mauvais tat? + +[Note 1: Consulter ce sujet le volume des _Voyages ariens_, publi +par la librairie Hachette, et contenant le rcit des ascensions de MM. +Glaisher, Flammarion, W. de Fonvielle et G. Tissandier.] + +Toutefois nous ne cessions de rpter, sans avoir l'ambition ni la +prtention d'tre des rvlateurs, que l'arostation est un art trop +sduisant, trop admirable, pour qu'il ne soit pas sans cesse tudi, +cultiv, pour qu'il ne s'entoure pas de nombreux et fervents adeptes. +Nous disions qu'il faut s'lancer dans les airs pour faire progresser la +navigation arienne, que c'est un mcanicien qui a trouv les organes +de la machine vapeur, un physicien qui a invent le tlescope, et que +l'aronaute seul, le praticien qui a appris connatre l'outil qu'il veut +amliorer, soulvera quelque jour le coin du voile sous lequel est cache +la solution du grand problme! Nous affirmions que les excursions dans +l'atmosphre offrent l'artiste des spectacles imposants, des scnes +sublimes, des tableaux grandioses o la nature se rvle dans toute sa +grandeur, dans son imposante majest; fournissent au savant des sources +d'tude intarissables, bien propres veiller son esprit, le conduire + la dcouverte des lois inconnues qui rgissent les mouvements de +l'atmosphre, qui commandent le mcanisme de la mtorologie. Nous +tchions de faire comprendre que c'est en s'aventurant dans les plages +ariennes que les aronautes fonderont la vritable _science de l'air_, +comme c'est en s'lanant sur la cime des vagues, que les navigateurs ont +cr la _science de l'Ocan_. Mais l'exemple des touristes ariens ne +trouvait pas d'imitateurs; leur grand regret, nul rival ne se prsentait + eux dans les hautes rgions de l'air; aucun savant ne voulait risquer sa +fortune dans l'empire d'Eole! + +Plus tard, nous attirions l'attention sur l'importance de l'organisation +d'un corps d'arostiers pour les observations militaires; huit mois avant +la guerre, nous crivions les lignes suivantes: L'Ecole arostatique de +Meudon, supprime dans un moment de mauvaise humeur, ne devrait-elle pas +tre reconstitue? Attendra-t-on qu'une guerre clate pour former des +aronautes, pour improviser des ballons? Ce serait une imprudence, une +folie des plus grandes, _car dans notre sicle, les guerres vont vite, +et le sort d'un empire pourrait bien avoir t dcid pendant qu'on +ajusterait ensemble les fuseaux d'un ballon_[2]! Mais les paroles le plus +senses n'entrent pas dans les oreilles volontairement fermes. + +[Note 2: _Voyages ariens_, page 556.] + +Comment se rappeler sans un bien lgitime tonnement que la France, +la vritable patrie des ballons, n'a jamais compt depuis Coutelle, +c'est--dire depuis 1794, la moindre cole arostatique o des appareils +bien confectionns auraient t mis la disposition des explorateurs +audacieux, vraiment pris de la navigation arienne; que l'Observatoire de +Paris, dont le devoir est d'tudier les clipses, les averses d'toiles +filantes, n'a jamais eu l'ide, depuis Arago, de recourir aux nacelles +ariennes pour faciliter les tudes de ce genre? Comment expliquer le +ddain des gnraux de l'Empire pour les arostats militaires, qui avaient +t si efficacement employs, sous la premire Rpublique, et pendant la +guerre d'Amrique? + +Les infortuns ballons semblaient tre les parias du monde scientifique +et administratif! Les aronautes qui avaient la passion des aventures +de l'air, ceux qui avaient la foi, rencontraient bien,--il y aurait +ingratitude l'oublier,--quelques prcieux appuis de la part d'hommes +minents et clairs, mais c'tait pour ainsi dire l'tat d'exception. +Quand ils osaient demander d'utiliser le ballon _l'Imprial_, pour +faire des expriences srieuses et prives, le ministre de la Maison +de l'Empereur se gardait bien de confier qui que ce ft le matriel +arostatique de l'Empire; il prfrait le laisser moisir, sans soin, sans +nulle surveillance, dans les greniers du Garde-Meuble[3]. + +[Note 3: Parmi les ballons qui existaient Paris en septembre 1870, +_l'Imprial_ est le seul qui n'ait pu tre utilis pendant le sige. C'est +en vain qu'on essaya de le rparer. Cet arostat tait tomb en lambeaux; +il avait cot 30,000 fr.] + +Les arostats, malgr leurs imperfections, sont aujourd'hui les seuls +appareils, ne l'oublions pas, qui nous permettent de rivaliser avec +l'oiseau, de sillonner l'tendue de l'atmosphre, de quitter le plancher +terrestre, o, sans eux, nous serions impitoyablement attachs; ils +taient la veille de prir faute de culture. Sans l'inventeur des +ballons captifs vapeur, qui avait toujours quelques ballons dans son +hangar, comme d'autres ont des chevaux dans leur curie, sans quelques +aronautes, qui malgr leurs modestes ressources, construisaient de temps +en temps des ballons, personne ne se serait proccup de cette grave et +importante question de la navigation dans l'air; l'arostat passait peu +peu l'tat de bric--brac, et nos fils en eussent parl un jour comme du +feu grgeois ou de l'mail italien. + +Voil jusqu'o tait tombe l'aronautique sous le second Empire. Le +gouvernement ne voulait rien faire pour encourager les tudes ariennes; +ici comme ailleurs, l'initiative prive, quand elle avait l'audace de se +montrer, tait vite crase sous les obstacles qu'on ne manquait pas de +lui opposer. Une des plus grandes dcouvertes de notre gnie scientifique +allait peut-tre s'teindre dans la France mme; on aurait laiss des +trangers le soin de faire crotre ce germe que les Montgolfier avaient +sem sur le champ des dcouvertes. + +Il a fallu que les Prussiens viennent nous craser, nous faire sortir +de notre torpeur; il a fallu que la premire mtropole du monde soit +investie, cerne, bloque par les innombrables lgions des barbares +modernes, pour que l'on s'aperoive enfin que les ballons valent bien la +peine d'tre gonfls! Aprs les immenses services qu'ils ont rendus la +patrie, est-il permis de croire qu'ils ne seront plus dlaisss d'une +faon vraiment coupable? Est-il permis d'esprer que le gouvernement +protgera srieusement les tudes ariennes, que nos socits savantes +s'en proccuperont d'une manire efficace? + +On ne manquera pas de trouver dans cet ordre d'ides de nombreux +proslytes; la navigation arienne a toujours eu le privilge d'mouvoir +et d'intresser le public. Ce ne sont pas les hommes de bonne volont qui +feront dfaut pour un tel genre d'investigation, car, comme nous le disait +avec esprit un des plus illustres savants de l'Angleterre: Le Franais +est essentiellement aronaute; son caractre aventureux, un peu volage, +est bien fait pour cet art merveilleux, o l'imprvu joue un si grand +rle. + +En effet, les questions arostatiques ont toujours eu en France le +privilge de passionner le peuple, et ce fait offre une importance relle, +car il y a, au-dessus des apprciations de la science, au-dessus de l'avis +des hommes du mtier, il y a quelque chose d'indfinissable qu'on appelle +l'opinion publique. Rarement elle s'gare dans les jugements qu'elle porte +instinctivement sur les problmes de ce genre, et nul ne peut nier qu'elle +n'accorde aux ballons une large part d'admiration. Le peuple, le public, +si vous voulez, aime les ballons, comme il admire une oeuvre d'art, comme +il coute un opra des matres; dans un muse, sans tre peintre, le +public marque du doigt le chef-d'oeuvre; sans tre crivain, il trouve le +bon livre; sans tre savant, il sait flairer les grandes dcouvertes dans +les choses de la science. Malgr les hommes spciaux qui dnigrent sa +naissance le gaz de l'clairage, il accourt aux expriences de Philippe +Lebon, et les impose l'administration; il applaudit l'apparition +des chemins de fer, en dpit des savants qui les dnigrent. Or, nous le +rptons, il aime les arostats, il PRESSENT qu'il y a l un inconnu plein +de mystre, mais plein d'esprance, il CROIT la navigation arienne. +L'avenir donnera raison l'intuition populaire, ce que l'auteur latin +appelle _vox populi_. + +Que de progrs rver; que de perfectionnements entrevoir dans +l'aronautique comme dans toutes les branches du savoir humain! Mais la +science est un sol qui, quoique fertile, ne donne une ample moisson qu' +ceux qui la cultivent avec acharnement. Et combien la culture a t +nglige depuis vingt ans! Mais pour notre malheur, ce n'est pas seulement +l'art des Montgolfier qu'on a laiss dprir dans une criminelle +ngligence. Il faut avouer et reconnatre que toutes les sciences ont +subi chez nous une trop visible dchance; aussi quand l'heure du pril +a sonn, les hommes suprieurs ont manqu pour recourir aux immenses +ressources de la nation. + +Le 4 septembre 1870, aprs un nouveau Waterloo, on esprait un autre 1792! +Mais on oubliait que vers la fin du sicle dernier, la Convention, en +dcrtant la leve en masse pour rsister l'ouragan dchan sur nos +frontires, avait entre les mains un pays riche en gnies illustres, +tellement fertile en intelligences, qu'il marchait dans le monde la tte +des sciences et de la philosophie! A cette poque mmorable, en mme temps +que Carnot organise la victoire, les savants crent toute une industrie +nouvelle. Quand il s'agit de faire de la poudre sans le soufre de Sicile, +sans le salptre de l'Amrique, des inventeurs se lvent l'appel du +pays; ils ont du soufre qu'ils viennent d'extraire des pyrites, ils +produisent du salptre, dont ils ont trouv les lments dans les vieilles +murailles, dans la poussire des curies. Nicolas Leblanc jette les bases +de la fabrication de la soude artificielle, Chappe cre le tlgraphe +arien qui, en quelques minutes, envoie des ordres aux armes. +L'industrie, prive par le blocus des matires premires indispensables + la confection des armes, la prparation de la poudre, au travail des +manufactures, se rgnre, se transforme pour sauver la nation, et pour +donner naissance en mme temps aux tonnantes oprations de nos usines +modernes. La science franaise du XVIIIe sicle prpare les premiers +triomphes de Valmy et de Jemmapes!--Quel abme, hlas! spare cette France +de 1792 d'avec celle de 1870! + +Puissent les grands exemples d'un tel pass nous servir d'enseignements; +puissent les illustres gnies du XVIIIe sicle, trouver bientt des +successeurs! Puisse la chimie rencontrer encore des Lavoisier, des +Fourcroy, des Berthollet, des Guyton de Morveau, les sciences naturelles +des Cuvier, des Buffon, des Jussieu, des Geoffroy Saint-Hilaire; les +mathmatiques et l'astronomie, des Monge, des Laplace, des Lagrange; +la gographie des Bougainville et des Laprouse; la philosophie, des +Montesquieu, des Voltaire, des Rousseau et des d'Alembert! + +Puissent enfin les arostats trouver d'autres Montgolfier, de nouveaux +Charles et de nouveaux Piltre! + +G.T. + + + + +PREMIRE PARTIE + +Aot 1871. LE CLESTE ET LE JEAN-BART + + + + +I + + +Paris investi.--Les ballons-poste.--L'arostat _le Cleste_.--Lchez +tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade prussienne.--Les +proclamations.--La fort d'Houdan.--Les uhlans.--Descente Dreux. + +30 septembre 1870. + +Les historiens qui raconteront les drames du sige de Paris se chargeront +de juger les crimes de l'Empire, ses ngligences inoues, ses oublis +insenss; ils diront que la capitale du monde, la veille d'tre cerne +par l'ennemi, n'avait pas un canon sur ses remparts, pas un soldat dans +ses forts. Mais ce qu'ils ne manqueront pas d'affirmer, c'est que les +habitants de Paris, en traversant ces heures les plus nfastes de leur +histoire, puisaient comme une nouvelle force dans les malheurs qui +venaient de frapper la France, sans pitis sans relche; c'est que leur +nergie semblait crotre en raison directe des dangers qui les menaaient. + +Quand, le 15 septembre, les journaux annoncent que les uhlans sont +signals aux portes de Paris, le public accueille cette nouvelle avec +le sang-froid qui dnote la rsignation. On sent que quelque chose de +terrible est menaant, que des vnements uniques dans les annales des +peuples vont se produire; il y a dans l'air des nuages pais, prcurseurs +d'une tempte horrible; mais on envisage l'avenir sinon sans motion, du +moins sans dfaillance ni faiblesse. Tous les coeurs vibrent l'unisson +au sentiment de la Patrie en danger. + +Rien n'est prt pour la dfense; il faut tout faire la fois et en toute +hte. Chaque enfant de Paris, entran par un irrsistible lan, veut +avoir sa part de travail dans l'oeuvre commune. Les architectes, les +ingnieurs remuent la terre des bastions; les chimistes prparent des +poudres fulminantes et des torpilles; les mtallurgistes fondent des +canons et des mitrailleuses, tous les bras s'arment de fusils. + +Mais au milieu de cette effervescence, une question de premier ordre, +question vitale, s'il en fut, vient s'imposer l'administration. En +dpit des affirmations du gnie militaire, les Parisiens sont bel et bien +bloqus dans leurs murs. Quelques courriers pied franchissent d'abord +les lignes ennemies, mais bientt, d'autres reviennent consterns, ils +n'ont pas rencontr un sentier sur quelque point que ce ft, o le qui +vive ennemi ne les ait contraints de rebrousser chemin. M. de Moltke a +rsolu ce problme inou: investir une ville de deux millions d'habitants, +faire disparatre sous un cordon de baonnettes, la plus immense place +forte de l'univers. La capitale du monde se laissera-t-elle emprisonner +vivante dans un tombeau? Lui sera-t-il interdit de parler la France, +de communiquer au dehors son nergie, sa foi, son courage, d'avouer ses +dceptions, ses faiblesses, ses inquitudes, d'affirmer ses joies, sa +force et ses esprances? Ne pourra-t-elle pas protester haute voix +contre un bombardement barbare, contre un assassinat monstrueux de femmes +et d'enfants? L'ennemi tiendra-t-il au secret une des plus grandes +agglomrations humaines, sous l'inflexible vigilance d'une arme de +geliers? Arrivera-t-il tuer la France en touffant la voix de Paris? + +Il allait tre donn l'une des plus grandes dcouvertes de notre gnie +scientifique, de djouer les projets de nos envahisseurs. Les arostats si +oublis, si dlaisss depuis leur apparition, ces merveilleux appareils +sortis tout d'une pice du cerveau des Montgolfier et des Charles, +allaient tout coup reparatre, pour contribuer la dfense de la +Patrie, en lui portant par la voie des airs, l'me de sa capitale. Les +aronautes, plus audacieux que l'ancien monarque de Syrie, se prparaient + franchir le cercle d'un nouveau Popilius! + +Sans les ballons, pas une lettre ne serait sortie de l'enceinte des forts, +pas une dpche n'y serait rentre. Les portes ne se seraient ouvertes +qu'au mensonge, la ruse, l'espionnage. Un silence de cinq mois n'et +pas t possible. La grande mtropole, baillonne, aurait vite fait +entendre un murmure de dtresse, puis un cri de grce! Car n'oublions pas +que les arostats n'ont pas seulement emport les dpches parisiennes, +ils ont emmen avec eux les pigeons voyageurs, qui devaient rentrer dans +les murs de la capitale cerne. Les missives du dedans ont pu recevoir +ainsi les rponses du dehors. Tours a entendu Paris, Paris a entendu +Tours. L'Attila des temps modernes, qui avait cras des armes, bombard +des villes, dcim des populations entires, s'est trouv impuissant +devant l'arostat qui traversait les airs, comme devant l'oiseau qui +fendait l'espace! + +Le premier dpart arien s'excuta le 23 septembre; Jules Duruof s'lve +en ballon du la place Saint-Pierre 8 heures du matin. Deux arostats le +suivent dans les airs, le 25 et le 26 du mme mois. Mon frre et moi, +qui avons fait, les annes prcdentes, un grand nombre d'ascensions en +artistes et en amateurs, nous offrons nos services M. Rampont. Paris, +disons-nous, peut perdre deux soldats pour gagner deux courriers ariens. +Les gardes nationaux ne manquent pas ici, mais les aronautes sont rares. + +Le jour mme du dpart de Louis Godard, un des administrateurs de la Poste +m'appelle auprs de lui. + +--Vous tes prt partir en ballon, me dit-il. + +--Quand vous voudrez. + +--Eh bien! nous comptons sur vous demain matin 6 heures, l'usine de +Vaugirard; votre ballon sera gonfl, nous vous confierons nos lettres et +nos dpches. + +Le 30 septembre, 5 heures du matin, je pars de chez moi avec mes deux +frres qui m'accompagnent. J'arrive l'usine de Vaugirard, mon ballon est +gisant terre comme une vieille loque de chiffons. C'est le _Cleste_, un +petit arostat de 700 mtres cubes, que son propritaire a gnreusement +offert au gnie militaire. Pour moi c'est presque'un ami, je le connais +de longue date; il a failli me rompre les os, l'anne prcdente. Je le +regarde avec soin, je le touche respectueusement, et je m'aperois, hlas! +qu'il est dans un tat dplorable. Il a gel la nuit; le froid l'a saisi, +son toffe est raide et cassante. Grand Dieu! qu'aperois-je prs de la +soupape? des trous o l'on passerait le petit doigt, ils sont entours de +toute une constellation de piqres. Ceci n'est plus un ballon, c'est une +cumoire. + +Cependant les aronautes qui doivent gonfler mon navire arien, arrivent. +Ils ont avec eux une bonne couturire qui, arme de son aiguille, rpare +les avaries. Mon frre prend un pot de colle, un pinceau, et applique +des bandelettes de papier sur tous les petits trous qui s'offrent son +investigation minutieuse. C'est gal, je ne suis que mdiocrement rassur, +je vais partir seul dans ce mchant ballon, us par l'ge et le service; +j'entends le canon qui tonne nos portes; mon imagination me montre les +Prussiens qui m'attendent, les fusils qui se dressent et vomissent sur mon +navire arien une pluie de balles! + +La dernire fois que je suis mont dans le _Cleste_, je n'ai pu rester en +l'air que trente-cinq minutes! Toutes les perspectives qui s'ouvrent mes +yeux ne sont pas trs-rassurantes. + +--Ne partez pas, me disent des amis, attendez au moins un bon ballon; +c'est folie de s'aventurer ainsi dans un outil de pacotille. + +Cependant, MM. Bechet et Chassinat arrivent de la Poste avec des ballots +de lettres. M. Herv Mangon me dit que le vent est trs-favorable, qu'il +souffle de l'est et que je vais descendre en Normandie; le colonel Usquin +me serre la main et me souhaite bon succs. Puis bientt M. Ernest Picard, + qui je suis spcialement recommand, demande m'entretenir; pendant une +heure, il m'informe des recommandations que j'aurai faire Tours au +nom du gouvernement de Paris; il me remet un petit paquet de lettres +importantes que je devrai, dit-il, avaler ou brler en cas de danger. Sur +ces entrefaites, le soleil se lve, et le ballon se gonfle. Ma foi, le +sort en est jet. Pas d'hsitations! Mon frre surveille toujours la +rparation du ballon, il bouche les trous avec une attention dont il ne se +sentirait pas capable, s'il travaillait pour lui-mme: la besogne qu'il +excute si bien, me rassure. Il est certain que je prfrerais un bon +ballon, tout frais verni et tout neuf, mais je me suis toujours persuad +qu'il y avait un Dieu pour les aronautes. Je me laisse conduire par ma +destine, les yeux bien ouverts, le coeur et les bras rsolus. Je ne puis +m'empcher de penser mon dernier voyage arien. C'tait le 27 juin 1869, +au milieu du Champ de Mars. Je partais avec huit voyageurs dans l'immense +ballon _le Ple Nord_. Qui aurait pu souponner, alors, la ncessit +future des ballons-poste! + +A 9 heures, le ballon est gonfl, on attache la nacelle. J'y entasse des +sacs de lest et trois ballots de dpches pesant 80 kilog. + +On m'apporte une cage contenant trois pigeons. + +--Tenez, me dit Van Roosebeke, charg du service de ces prcieux +messagers, ayez bien soin de mes oiseaux. A la descente, vous leur +donnerez boire, vous leur servirez quelques grains de bl. Quand ils +auront bien mang, vous en lancerez deux, aprs avoir attach une plume +de leur queue la dpche qui nous annoncera votre heureuse descente. Quant +au troisime pigeon, celui ci qui a la tte brune, c'est un vieux malin +que je ne donnerais pas pour cinq cents francs. Il a dj fait de grands +voyages. Vous le porterez Tours. Ayez-en bien soin. Prenez garde qu'il +ne se fatigue en chemin de fer. + +Je monte dans la nacelle au moment o le canon gronde avec une violence +extrme. J'embrasse mes frres, mes amis. Je pense nos soldats qui +combattent et qui meurent deux pas de moi. L'ide de la patrie en danger +remplit mon me. On attend l-bas ces ballots de dpches qui me sont +confis. Le moment est grave et solennel; nul sentiment d'motion ne +saurait plus m'atteindre. Lchez tout! + +Me voil flottant au milieu de l'air! + + + * * * * * + + +Mon ballon s'lve dans l'espace avec une force ascensionnelle +trs-modre. Je ne quitte pas de vue l'usine de Vaugirard et le groupe +d'amis qui me saluent de la main: je leur rponds de loin en agitant +mon chapeau avec enthousiasme, mais bientt l'horizon s'largit. Paris +immense, solennel, s'tend mes pieds, les bastions des fortifications +l'entourent comme un chapelet; l, prs de Vaugirard, j'aperois la fume +de la canonnade, dont le grondement sourd et puissant, tout la fois, +monte jusqu' mes oreilles comme un concert lugubre. Les forts d'Issy et +de Vanves m'apparaissent comme des forteresses en miniature; bientt je +passe au-dessus de la Seine, en vue de l'le de Billancourt. + +Il est 9 heures 50; je plane 1,000 mtres de haut; mes yeux ne se +dtachent pas de la campagne, o j'aperois un spectacle navrant qui ne +s'effacera jamais de mon esprit. Ce ne sont plus ces environs de Paris, +riants et anims, ce n'est plus la Seine, dont les bateaux sillonnent +l'onde, o les canotiers agitent leurs avirons. C'est un dsert, triste, +dnud, horrible. Pas un habitant sur les routes, pas une voiture, pas +un convoi de chemin de fer. Tous les ponts dtruits offrent l'aspect de +ruines abandonnes, pas un canot sur la Seine qui droule toujours son +onde au milieu des campagnes, mais avec tristesse et monotonie. Pas un +soldat, pas une sentinelle, rien, rien, l'abandon du cimetire. On se +croirait aux abords d'une ville antique, dtruite par le temps; il faut +forcer son souvenir pour entrevoir par la pense les deux millions +d'hommes emprisonns prs de l dans une vaste muraille! LE CLESTE. + +Il est dix heures; le soleil est ardent et donne des ailes mon ballon; +le gaz contenu dans le _Cleste_ se dilate sous l'action de la chaleur; +il sort avec rapidit par l'appendice ouvert au-dessus de ma tte, et +m'incommode momentanment par son odeur. J'entends un lger roucoulement +au-dessus de moi. Ce sont mes pigeons qui gmissent. Ils ne paraissent +nullement rassurs et me regardent avec inquitude. + +--Pauvres oiseaux, vous tes mes seuls compagnons; aronautes improviss, +vous allez dfier tous les marins de l'air, car vos ailes vous dirigeront +bientt vers Paris, que vous quittez, et nos ballons sauront-ils y +revenir? + +L'aiguille de mon baromtre Breguet tourne assez vite autour de son +cadran, elle m'indique que je monte toujours..., puis elle s'arrte au +point qui correspond une altitude de 4,800 mtres au-dessus du niveau de +la mer. + +Il fait ici une chaleur vraiment insupportable: le soleil me lance ses +rayons en pleine figure et me brle; je me dsaltre d'un peu d'eau. Je +retire mon paletot, je m'assieds sur mes sacs de dpches, et le coude +appuy sur le bord de la nacelle, je contemple en silence l'admirable +panorama qui s'tale devant moi. + +Le ciel est d'un bleu indigo; sa limpidit, son ton chaud, color, me +feraient croire que je suis en Italie; de beaux nuages argents planent +au-dessus des campagnes; quelques-uns d'entre eux sont si loin de moi, +qu'ils paraissent mollement se reposer au-dessus des arbres. Pendant +quelques instants, je m'abandonne une douce rverie, une muette +contemplation, charme merveilleux des voyages ariens: je plane dans un +pays enchant, monde abandonn de tout tre vivant, le seul o la guerre +n'ait pas encore port ses maux! Mais la vue de Saint-Cloud que j'aperois + mes pieds, sur l'autre rive de la Seine, me ramne aux choses d'en bas. +Je me reporte vers la ralit, vers l'invasion. Je jette mes regards du +ct de Paris, que je n'entrevois plus que sous une mousseline de brume. + +Une profonde tristesse s'empare de moi; j'prouve la sensation du marin +qui quitte le port pour un long voyage. Je pars; mais quand reviendrai-je? +Je te quitte, Paris; te retrouverai-je? Comment dfinir ces penses qui +se heurtent confusment dans mon cerveau? C'est l-bas, au milieu de ce +monceau de constructions, de ce labyrinthe de rues et de boulevards, que +j'ai vu le jour; c'est sous cette mer de brume que s'est coule mon +enfance! C'est toi, Paris, qui as su ouvrir mon coeur aux sentiments +d'indpendance et de libert qui m'animent! Te voil captif aujourd'hui? +L'heure de la dlivrance sonnera-t-elle pour toi? Je sais bien que la foi, +la constance, ne manqueront jamais tes enfants; mais qui peut compter +sans les hasards de la guerre? + +Pendant que mille rflexions naissent et s'agitent ainsi dans mon esprit, +le vent me pousse toujours dans la direction de l'Ouest, comme l'atteste +ma boussole. Aprs Saint-Cloud, c'est Versailles qui tale mes yeux les +merveilles de ses monuments et de ses jardins. + +Jusqu'ici je n'ai vu que dserts et solitudes, mais au-dessus du parc la +scne change. Ce sont des Prussiens que j'aperois sous la nacelle. Je +suis 1,600 mtres de haut; aucune balle ne saurait m'atteindre. Je +puis donc m'armer d'une lunette et observer attentivement ces soldats, +lilliputiens vus de si haut. + +Je vois sortir de Trianon des officiers qui me visent avec des lorgnettes, +ils me regardent longtemps; un certain mouvement se produit de toutes +parts. Des Prussiens se chauffent le ventre sur le tapis vert, sur cette +pelouse que foulait aux pieds Louis XIV. Ils se lvent, et dressent +la tte vers le _Cleste_. Quelle joie j'prouve en pensant leur +dpit.--Voil des lettres que vous n'arrterez pas, et des dpches que +vous ne pourrez lire! Mais je me rappelle au mme moment qu'il m'a t +remis 10,000 proclamations imprimes en allemand l'adresse de l'arme +ennemie. + +J'en empoigne une centaine que je lance par dessus bord; je les vois +voltiger dans l'air en revenant lentement terre; j'en jette plusieurs +reprises un millier environ, gardant le reste de ma provision pour les +autres Prussiens que je pourrai rencontrer sur ma route. + +Que contenait cette proclamation? Quelques paroles simples disant +l'arme allemande que nous n'avions plus chez nous ni empereur, ni roi, +et que s'ils avaient le bon sens de nous imiter, on ne se tuerait plus +inutilement comme des btes sauvages. Paroles senses, mais jetes au +vent, emportes par la brise comme elles sont venues! + +Le _Cleste_ se maintient 1,600 mtres d'altitude; je n'ai pas jeter +une pince de lest, tant le soleil est ardent; car il n'est pas douteux +que mon ballon fuit, et, sans la chaleur exceptionnelle de l'atmosphre, +mon mauvais navire n'aurait pas t long descendre avec rapidit, et +peut-tre au milieu des Prussiens. En quittant Versailles, je plane +au-dessus d'un petit bois dont j'ignore le nom et l'exacte position. Tous +les arbres sont abattus au milieu du fourr; le sol est aplani, une double +range de tentes se dressent des deux cts de ce paralllogramme. A peine +le ballon passe-t-il au-dessus de ce camp, j'aperois les soldats qui +s'alignent; je vois briller de loin les baonnettes; les fusils se lvent +et vomissent l'clair au milieu d'un nuage de fume. + +Ce n'est que quelques secondes aprs que j'entends au-dessous de la +nacelle le bruit des balles et la dtonation des armes feu. Aprs, cette +premire fusillade, c'en est une autre qui m'est adresse, et ainsi de +suite jusqu' ce que le vent m'ait chass de ces parages inhospitaliers. +Pour toute rponse, je lance mes agresseurs une vritable pluie de +proclamations. + +C'est un panorama toujours nouveau qui se droule aux yeux de l'aronaute; +suspendu dans l'immensit de l'espace, la terre se creuse sous la nacelle +comme une vaste cuvette dont les bords se confondent au loin avec la vote +cleste. On n'a pas le loisir de contempler longtemps le mme paysage +quand le vent est rapide; si le puissant aquilon vous entrane, la scne +terrestre est toujours nouvelle, toujours changeante. Je ne tarde pas + voir disparatre les Prussiens qui ont perdu leur poudre contre moi: +d'autres tableaux m'attendent. J'aperois une fort vers laquelle je +m'avance assez rapidement. Je ne suis pas sans une certaine inquitude, +car le _Cleste_ commence descendre; je jette du lest poigne par +poigne, et ma provision n'est pas trs-abondante. Cependant je ne dois +pas tre bien loign de Paris. L'accueil que m'a fait l'ennemi en passant +au-dessus d'un de ses camps ne me donne nulle envie de descendre chez lui. + +J'ai toujours remarqu, non sans surprise, que l'aronaute, mme une +assez grande hauteur, subit d'une faon trs-apprciable l'influence du +terrain au-dessus duquel il navigue. S'il plane au-dessus des dserts de +craie de la Champagne, il sent un effet de chaleur intense, les rayons +solaires sont rflchis jusqu' lui; il est comme un promeneur qui +passerait au soleil devant un mur blanc. S'il trace, en l'air, son sillage +au-dessus d'une fort, le voyageur arien est brusquement saisi d'une +impression de fracheur tonnante, comme s'il entrait, en t, dans une +cave.--C'est ce que j'prouve 10 heures 45 en passant 1420 mtres +au-dessus des arbres, que je ne tarde pas reconnatre pour tre ceux de +la fort d'Houdan.--Ma boussole et ma carte ne me permettent aucun doute +cet gard. Mais ce froid que je ressens, aprs une insolation brlante, +le gaz en subit comme moi l'influence; il se refroidit, se contracte, +l'arostat pique une tte vers la fort; on dirait que les arbres +l'appellent lui. Comme l'oiseau, le Cleste voudrait-il aller se poser +sur les branches? + +Je me jette sur un sac de lest, que je vide par dessus bord, mais mon +baromtre m'indique que je descends toujours; le froid me pntre +jusqu'aux os. Voil le ballon qui atteint rapidement les altitudes de +1000 mtres, de 800 mtres, de 600 mtres. Il descend encore. Je vide +successivement trois sacs de lest, pour maintenir mon arostat 500 +mtres seulement au-dessus de la fort, car il se refuse monter plus +haut! + +A ce moment, je plane au-dessus d'un carrefour. Un groupe d'hommes s'y +trouve rassembl; grand Dieu! ce sont des Prussiens. En voici d'autres +plus loin; voici des uhlans, des cavaliers qui accourent par les chemins. +Je n'ai plus qu'un sac de lest. Je lance dans l'espace mon dernier +paquet de proclamations. Mais le ballon a perdu beaucoup de gaz, par +la dilatation solaire, par ses fuites, il est refroidi, sa force +ascensionnelle est terriblement diminue. Je ne suis qu' une hauteur de +420 mtres, une balle pourrait bien m'atteindre. + +Je regarde attentivement sous mes pas. Si un soldat lve son fusil vers +moi, je lui jette sur la tte tout un ballot de lettres de 40 kilogrammes; +mon navire arien allg de ce poids retrouvera bien ses ailes. Malgr mon +vif dsir de remplir ma mission, je n'hsiterai pas perdre mes dpches +pour sauver ma vie. + +Heureusement pour moi le vent est vif; je file comme la flche au-dessus +des arbres; les uhlans me regardent tonns, et me voient passer, sans +qu'une seule balle m'ait menac. Je continue ma route au-dessus de +prairies verdoyantes, gracieusement encadres de haies d'aubpine. + +Il est bientt midi, je passe assez prs de terre; les spectateurs qui me +regardent sont bel et bien, cette fois, des paysans franais, en sabots et +en blouse. Ils lvent les bras vers moi, on dirait qu'ils m'appellent +eux; mais je suis encore bien prs de la fort, je prfre prolonger mon +voyage le plus longtemps possible. Je me contente de lancer dans l'espace +quelques exemplaires d'un journal de Paris que son directeur m'a envoys +au moment de mon dpart. Je vois les paysans courir aprs ces journaux, +qui se sont ouverts dans leur chute, et voltigent comme de grandes +feuilles emportes par le vent. + +Une petite ville apparat bientt l'horizon. C'est Dreux avec sa grande +tour carre. Le _Cleste_ descend, je le laisse revenir vers le sol. Voil +une nue d'habitants qui accourent. Je me penche vers eux et je crie de +toute la force de mes poumons: + +--Y a-t-il des Prussiens par ici? Mille voix me rpondent en choeur: + +--Non, non, descendez! + +Je ne suis plus qu' 50 mtres de terre, mon guide-rope rase les champs, +mais un coup de vent me saisit, et me lance subitement coutre un +monticule. Le ballon se penche, je reois un choc terrible, qui me fait +prouver une vive douleur, ma nacelle se trouve tellement renverse que ma +tte se cogne contre terre.--M'apercevant que je descendais trop vite je +me suis jet sur mon dernier sac de lest; dans ce mouvement le couteau que +je tenais pour couper les liens qui servent enrouler la corde d'ancre +s'est chapp de mes mains, de sorte qu'en voulant faire deux choses la +fois j'ai manqu toute la manoeuvre. Mais je n'ai pas le loisir de mditer +sur l'inconvnient d'tre seul en ballon. Le _Cleste_, aprs ce choc +violent, bondit 60 mtres de haut, puis il retombe lourdement terre, +cette fois j'ai pu russir lancer l'ancre, saisir la corde de soupape. +L'arostat est arrt; les habitants de Dreux accourent en foule, j'ai un +bras foul, une bosse la tte, mais je descends du ciel en pays ami! + +Ah! quelle joie j'prouve serrer la main tous ces braves gens qui +m'entourent. Ils me pressent de questions.--Que devient Paris? Que +pense-t-on Paris? Paris rsistera-t-il? Je rponds de mon mieux ces +mille demandes qu'on m'adresse de toutes parts.--Je prononce un petit +discours bien senti qui excite un certain enthousiasme.--Oui, Paris +tiendra tte l'ennemi. Ce n'est pas chez cette vaillante population que +l'on trouvera jamais dcouragement ou faiblesse, on n'y verra toujours que +tnacit et vaillance. Que la province imite la capitale, et la France est +sauve! + +Je dgonfle la hte le _Cleste_, faisant carter la foule par quelques +gardes nationaux accourus en toute hte. Une voiture vient me prendre, +m'enlve avec mes sacs de dpches et ma cage de pigeons. Les pauvres +oiseaux immobiles ne sont pas encore remis de leurs motions! + +En descendant sur la place, plus de cinquante personnes m'invitent +djeuner, mais j'ai dj accept l'hospitalit que m'a gracieusement +offerte le propritaire de la voiture. Mon hte a lu par hasard mon nom +sur ma valise, il a reconnu en moi un des voisins de son associ de la rue +Bleue. Je mange gaiement, avec apptit, et je me fais conduire au bureau +de poste avec mes sacs de lettres parisiennes. + +Je les pose terre, et je ne puis m'empcher de les contempler avec +motion. Il y a sous mes yeux trente mille lettres de Paris. Trente mille +familles vont penser au ballon qui leur a apport au-dessus des nuages la +missive de l'assig! + +Que de larmes de joie enfermes dans ces ballots! Que de romans, que +d'histoires, que de drames peut-tre, sont cachs sous l'enveloppe +grossire du sac de la poste! + +Le directeur du bureau de poste entre, et parait stupfait de la besogne +que je lui apporte. Je vois son commis qui ouvre des yeux normes en +pensant aux trente mille coups de timbre humide qu'il va frapper. Il n'a +jamais Dreux t pareille fte. On en sera quitte pour prendre un +supplment d'employs; mais la besogne marchera vite: le directeur me +l'assure. Quant au petit sac officiel, je vais le porter moi-mme Tours, +par un train spcial que je demande par tlgramme. + +Qu'ai-je faire maintenant? A lancer mes pigeons pour apprendre mes +amis que je suis encore de ce monde, et pour annoncer que mes dpches +sont en lieu sr. Je cours la sous-prfecture, o j'ai envoy mes +messagers ails. On leur a donn du bl et de l'eau, ils agitent leurs +ailes dans leur cage. J'en saisis un qui se laisse prendre sans remuer. Je +lui attache une plume de la queue ma petite missive crite sur papier +fin. Je le lche; il vient se poser mes pieds, sur le sable d'une alle. +Je renouvelle la mme opration pour le second pigeon, qui va se placera +ct de son compagnon. Nous les observons attentivement. Quelques secondes +se passent. Tout coup les deux pigeons battent de l'aile et bondissent +d'un trait 100 mtres de haut. L, ils planent et s'orientent de la +tte, ils se tournent vivement vers tous les points de l'horizon, leur bec +oscille comme l'aiguille d'une boussole, cherchant un ple mystrieux. Les +voil bientt qui ont reconnu leur route, ils filent comme des flches... +en droite ligne dans la direction de Paris! + + +II + + +Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de retour + Paris par voie arienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage +Lyon.--Les nouveaux dbarqus du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_. + +Du 1er au 15 octobre. + +Faire le rcit de mon voyage en chemin de fer de Dreux Tours, par +Argentan, par le Mans; dire que dans toutes les gares j'tais reu comme +le Messie tomb du ciel, questionn toujours, partout, et que les curieux +m'ont empch de fermer l'oeil un seul instant pendant mon voyage +nocturne, n'offrirait pas grand intrt. Je prfre arriver tout de suite + Tours o je suis rendu le 1er octobre sept heures du matin. Mais Tours +n'est plus Tours; ce n'est plus la ville paisible et calme que j'ai connue +jadis; o les affaires s'laboraient tranquillement et sans bruit. + +Les touristes et les flneurs ont cess de s'y donner rendez-vous; les +commis-voyageurs ne s'y rencontrent plus dans les htels. Tours est anim, +regorge de monde; c'est la seconde capitale de France; aussi m'est-il +compltement impossible d'y trouver un traversin pour y reposer mes deux +oreilles. + +Je fais un somme lger sur un divan de l'_htel de la Boule-d'Or_, et +l'aprs-midi se passe en visites officielles. J'ai une longue entrevue +avec l'amiral Fourichon, qui m'explique comment il n'a pas encore envoy +de troupes au secours de Paris; je lance sur le pont de Tours mon +beau pigeon tte brune, porteur d'une dpche chiffre; je vois M. +Steenackers, M. Laurier, qui m'affirme qu'il a beaucoup de poigne, et que +la France sera sauve par son ministre; je vois M. et Mme Crmieux, M. +Glais-Bizoin, qui me prend pour un dput de la droite, et me fait un +discours d'une heure. Je suis prsent le soir au conseil des ministres, +et sans tre ni mdisant, ni mchante langue je ne puis m'empcher de dire +que je ne vois nulle part le Carnot qui sauvera la France... Mais je n'ai +pas la prtention ni l'autorit propres juger les hommes et les choses. + +La politique n'est pas mon affaire, j'ai rempli ma mission, remettant +chacun les lettres qu'on m'a confies, rptant de mon mieux tout ce que +j'avais dire; j'ai rsolu pendant la guerre d'tre aronaute. Revenons +nos ballons! + +Quel pouvait tre le dsir le plus ardent d'un Parisien sorti de Paris +au-dessus des nuages, c'tait de revenir par le mme chemin. On avait +organis Tours une commission scientifique charge d'examiner, d'tudier +la possibilit de semblables projets; aussi, les trois aronautes qui +m'ont prcd et moi, nous sommes immdiatement appels donner notre +avis ce sujet. MM. Mari Davy de l'Observatoire, M. Serret de l'Institut +et les autres membres qui pendant la dure de la guerre ont contribu +faire natre un grand nombre d'ides utiles et fructueuses, nous parlent +d'abord de la nue de mmoires, de projets qu'ils reoivent des quatre +coins de la France. Les inventeurs se sont montrs trs-nombreux, mais peu +srieux. Quels rves insenss; quelles utopies, quelles bouffonneries! + +Je n'oublierai jamais le monsieur qui voulait faire revenir Paris un +convoi de cent mille montgolfires, portant cent mille btes cornes, +et celui qui voulait atteler deux mille pigeons un arostat, et des +centaines d'autres inventeurs qui voulaient diriger les ballons avec +des voiles latines, des phoques et des mts, comme un navire. Quant +aux mmoires sur les ballons-poissons, les ballons-bateaux, les +ballons-oiseaux, on en formerait dix encyclopdies. Pour ma part je +suis obsd par les inventeurs qui me proposent les merveilles de leurs +conceptions. L'un d'eux surtout me poursuit, il veut munir les ballons +d'une grande voilure de son systme. + +--Mais, monsieur, je ne veux pas vous couter, il n'y a pas de vent en +ballon, vos voiles ne seront jamais gonfles. + +--Ah! voil bien comme sont les hommes du mtier, vous chassez, sans mme +l'couter, le gnie incompris. J'ai dj fait une grande invention, mais +l'humanit m'a repouss. C'tait du papier cigarette fabriqu avec la +racine mme du tabac. Personne n'en a voulu. + +Je me sauve, et je cours encore! + +Le plan que nous nous proposons de tenter pour rentrer dans Paris par la +voie des airs n'exige pas des efforts d'intelligence bien extraordinaires. +C'est celui auquel se sont arrts tous les praticiens senss. Voici en +quoi il consiste, dans toute sa simplicit: + +On va envoyer des ballons et des aronautes Orlans, Chartres, +Evreux, Dreux, Rouen, Amiens, dans toutes les villes non occupes +par l'ennemi, dans toutes celles qui sont proches de Paris, et o le gaz +de l'clairage ne fait pas dfaut. + +Chaque aronaute aura une bonne boussole, et, connaissant l'angle de route +vers Paris, observera les nuages tous les matins au moyen d'une glace +horizontale fixe o sera trace une ligne se dirigeant au centre de Paris. +Quand il verra les nuages marcher suivant cette ligne, c'est--dire quand +la masse d'air suprieure se dirigera sur Paris, il gonflera son ballon + la hte, demandera Tours, par le tlgraphe, des instructions, des +dpches, et il partira. Son point de dpart est vingt lieues de Paris +environ; il va chercher une ville qui, en y comprenant les forts, offre +une tendue de plusieurs lieues; n'a-t-il pas bien des chances de la +rencontrer dans ces circonstances spciales? S'il passe ct, il +continuera son voyage et descendra plus loin, en dehors des lignes +prussiennes. Quand le vent sera du nord, le ballon d'Amiens pourra partir; +lorsqu'il soufflera du sud ou de l'ouest, les arostats d'Orlans et de +Dreux se trouveront prts. Avec une douzaine de stations chelonnes sur +plusieurs lignes de la rose des vents, les tentatives seront nombreuses. + +L'une d'elles aura de grandes chances de succs, surtout si la +persvrance ne fait pas dfaut, et si l'on ne craint pas de renouveler +frquemment les voyages. Si un ballon est assez heureux pour passer +au-dessus de Paris, il descendra dans l'enceinte des forts. L, la +campagne est assez vaste pour que l'atterrissage soit facile. Au pis +aller, il pourra risquer la descente sur les toits si le vent n'est pas +trop rapide. Enfin, s'il manque l'entre, il aura la sortie pour lui, o +de nouveaux forts le protgeront. Dans tous les cas, il lui sera possible +de lancer par dessus bord des lettres et des dpches. + +Nous verrons plus tard pourquoi ce projet n'a t ralis que +trs-incompltement, comment il se fait que mon frre et moi soyons les +seuls aronautes assez heureux pour avoir tent deux fois le voyage. Mais +n'anticipons pas sur les vnements. Disons toutefois ds prsent que la +commission scientifique a apport ici son concours le plus utile, et que +M. Steenackers n'a jamais recul devant aucun sacrifice pour mener bonne +fin une entreprise dont l'influence morale aurait t considrable. + +Les ballons de Paris, disions-nous, sont excellents pour un voyage, mais +leur toffe est en coton; s'il faut qu'ils restent longtemps gonfls, +qu'ils supportent un grand vent, ils se dchireront. N'oublions pas +d'ailleurs que nous sommes seulement dans les premiers jours d'octobre et +que pas un ballon neuf n'est encore sorti de Paris. Il est dcid qu'on +fabriquera la hte des ballons de soie. Duruof sera charg de la +construction avec le concours de Mangin et de Louis Godard; on commencera +par confectionner un premier type. La commission m'envoie la hte Lyon +pour acheter l'toffe ncessaire. + +_5 octobre_.--Je m'aperois que les chemins de fer fonctionnent pendant +la guerre d'une faon bien singulire. Je passe deux grands jours et deux +grandes nuits dans mon wagon, avant d'arriver dans la patrie de la soie. +Les gares sont encombres partout de troupes, de voyageurs; c'est un +dsordre pouvantable. Je passe Orlans, o j'apprends que l'arme de +la Loire, qu'on attend Paris, n'existe que dans le cerveau des bons +Franais qui voient les vnements couleur de rose, mais on me parle +beaucoup de l'arme du Rhne. Lyon, j'aperois le drapeau rouge sur +l'Htel-de-Ville, des braillards dans les rues, des caricatures chez les +libraires, mais d'arme et de canons, point. + +--Ici, me dit-on, nous n'avons pas de troupes, mais, croyez-moi, monsieur, +l'arme de la Loire est vraiment formidable. Je cours chez tous les +fabricants de soie de la ville, accompagn d'un membre du conseil +municipal, qui me sert de guide de la faon la plus obligeante, sous les +auspices du prfet, M. Challemel-Lacour. Je fixe mon choix sur des pices +roses et bleues; ce sont les seules que l'on puisse trouver de suite en +quantit suffisante. + +J'en achte, pour le compte de l'tat, deux mille huit cents mtres, +quatre francs cinquante, prix trs-modr, que le fabricant appelle avec +raison un prix patriotique. + +Bientt, Tours, le nouveau thtre est transform eu atelier de +construction. Je reviens avec mes ballots de soie; Duruof et Mangin ont +dj dress des tables, fait l'pure pour la construction d'un arostat +de 1200 mtres cubes. On se prpare couper l'toffe, on s'efforce de +trouver des ouvrires. Quelques jours aprs, quatre-vingts aiguilles +marchent sans cesse, car les ctes sont troites, et la longueur de la +piqre qu'il s'agit de faire est considrable. Le travail est lanc avec +activit, et se terminera dans un dlai de quinze jours. + +On n'a pas perdu le temps pendant mon absence; le vendredi 7, une +exprience est faite avec un ballon captif de 20 mtres cubes pour +connatre quelle hauteur un ballon est l'abri des balles de chassepot. +Un arostat captif en papier est mont 400 mtres de haut. Dix-huit bons +tireurs le visent cette hauteur. On ramne l'arostat terre, il est +perc de 11 balles. A 500 mtres de haut, pas une balle n'a port. MM. +l'amiral Fourichon et Glois-Bizoin assistaient l'exprience: ce dernier +fit mme le coup de feu avec une grande habilet. + +J'utilise mes moments de loisir publier dans le _Moniteur Universel_ une +srie d'articles sur _Paris assig_. On a soif de savoir ce qui se passe +dans les murs de la capitale, les dtails que j'apporte sur la physionomie +des bastions, sur les travaux effectus au bois de Boulogne, au +Point-du-Jour, les rcits que je fais sur la formation des ambulances, +sur l'organisation des gardes nationaux, excitent vivement l'attention +de tous. Mais bientt, d'autres ballons viennent aprs moi apporter des +nouvelles plus rcentes. + +Les arostats continuent en effet attirer l'attention gnrale. On +apprend que Gambetta a confi sa fortune l'esquif arien, qu'il est +descendu prs d'Amiens, aprs un voyage mouvant, rempli de dangers +auxquels il a chapp comme par miracle. En mme temps que Gambetta, un +deuxime arostat est parti de la place Saint-Pierre, conduit par M. +Revilliod. L'arrive du ministre de l'intrieur Tours, le 11 octobre, +produit une vritable rvolution; on ne doute pas que la face des choses +va changer, chacun est persuad qu'une main nergique va enfin imprimer +la France l'lan du salut et de la dlivrance. + +Peu de jours aprs, les descentes d'arostats se succdent. Farcot et +Tracelet descendent en Belgique le 12 octobre. Bertoux et Van Roosebeke +tombent Cambrai, et subissent un tranage prilleux. M. Bertoux est +grivement bless, et Van Roosebeke, roul dans la nacelle, parvient +sauver les pigeons voyageurs qu'il amne de Paris. + +On ne peut plus douter, non sans une joie indicible, que le service des +ballons-poste est dfinitivement organis. Cependant je suis profondment +surpris de ne pas voir mon frre Albert Tissandier parmi les nouveaux +dbarqus du ciel.--Il devait partir le lendemain de mon dpart et voil +plusieurs ballons qui viennent sans lui; les aronautes n'ont mme pas +entendu parler de son dpart... Ce silence m'inquite, car je ne puis +croire que mon frre ait renonc son projet. + +_Dimanche 16 octobre_.--Je rencontre rue Royale Tours un de mes amis. + +--Vous savez la nouvelle? me dit-il. + +--Quoi donc? + +--Votre frre Albert est ici. Nous venons de le voir, il vous attend +djeuner, je vous cherche depuis ce matin. + +Je trouve mon frre _l'htel de l'Univers;_--nous nous jetons dans les +bras l'un de l'autre. Il me raconte qu'il a manqu deux dparts, que son +voyage a t retard, qu'il est parti enfin avec deux voyageurs. + +Voici le rcit qu'il a publi lui-mme de son ascension; j'en reproduis +les passages les plus intressants. + +VOYAGE DU JEAN-BART. + +Le 14 octobre, une heure un quart, le ballon le Jean-Bart s'levait de +Paris dans les airs, conduisant MM. Rane, maire du 9e arrondissement, +et Ferrand, chargs d'une mission spciale du gouvernement. Outre les +voyageurs confis mes soins, j'emportais avec moi 400 kilogrammes de +dpches, c'est--dire cent mille lettres, cent mille souvenirs envoys de +Paris par la voie des airs cent mille familles anxieuses! Par un soleil +ardent et superbe, nous passons les lignes des forts, 1,000 mtres, nous +distinguons nos ennemis qui en toute hte se mettent en mesure de nous +envoyer des balles. Mais nous planons trop loin de la terre, pour que +l'artillerie puisse nous faire peur; nous entendons les balles qui +bourdonnent comme des mouches au-dessous de notre nacelle, et nous moquant +des uhlans, des cuirassiers blancs, et de tous les Prussiens du +monde, nous nous laissons mollement bercer par les ailes de la brise +jusqu'au-dessus de la fort d'Armonviliers. + +L un spectacle plein de dsolation s'offre nos yeux. Les maisons, les +habitations, les chteaux, sont dserts, abandonns: nul bruit ne s'lve +jusqu' nous, si ce n'est celui de l'aboiement rauque et sinistre de +quelques chiens abandonns. + +Plus loin, au milieu mme de la fort de Jouy, c'est un camp prussien qui +s'tend sous notre nacelle; on remarque des travaux de dfense habilement +organiss pour rpondre toute surprise. Les tentes forment deux lignes +parallles aux extrmits desquelles s'lvent des remparts de gabions et +de fascines. Prs de l nous apercevons un immense convoi de munitions +qui couvre les routes entires; il est suivi d'une infinit de petites +charrettes couvertes de bches blanches; des uhlans l'accompagnent +en grand nombre. A la vue de notre arostat, ils s'arrtent, et nous +devinons, malgr la distance qui nous loigne, qu'ils nous jettent un +regard de haine et de dpit. + +Cependant le soleil chauffe nos toiles, et dilate le gaz qui les gonfle; +les rayons ardents nous donnent des ailes, nous bondissons vers les plages +ariennes suprieures, et bientt la terre disparat nos yeux. Quelle +splendeur incomparable, quelle munificence innomme dans cette mer de +nuages que semblent terminer des franges argentes aux clats vraiment +blouissants! Au milieu du silence et du calme, nous admirons ces sublimes +dcors du ciel, et pendant quelques secondes nous perdons de vue les +misres terrestres. Je charge M. Ferrand de surveiller le baromtre +pendant que je dessine la scne grandiose qui s'offre ma vue. + +Mais voil la nuit qui couvre de son manteau le ciel et la campagne. Il +faut songer revenir terre, regagner le plancher des braves dfenseurs +de la patrie. Nous voyons accourir des paysans qui nous crient tue-tte: +Il n'y a pas de Prussiens ici! Vous tes prs de Nogent-sur-Seine, +Montpothier; descendez vite! Tous ces cris nous dcident enfin, et nous +tombons pour ainsi dire dans les bras de nos braves amis sans aucune +secousse. + +Grce leur aide obligeante, celle de leur cur, dont nous ne saurions +oublier l'accueil touchant, nous emportons vivement dpches et ballon. +Les Prussiens ne sont pas loin, disent-ils; ils vous ont vu descendre, et +peuvent vous surprendre. Allez-vous-en au plus vite. C'est ce que nous +nous empressons de faire, et nous arrivons chez le sous-prfet de Nogent, +M. Ebling. Une rception enthousiaste nous est offerte; nous le quittons +bientt, ne voulant pas perdre un seul instant pour gagner Tours, o notre +devoir nous appelle. + +Nous sommes obligs de faire un dtour immense, de passer par Troyes, +Dijon, Nevers, Bourges, pour arriver enfin bon port. + +A peine nous sommes-nous retrouvs, mon frre et moi, que nous ne parlons +plus que du retour Paris,--notre enthousiasme partag se multiplie par +deux, nous voudrions dj tre en l'air! + +Comme certains dtails d'organisation pour le retour arien ne marchent +pas mon gr, je me dcide demander une entrevue M. Gambetta. +J'arrive au ministre, o je suis reu par M. Cavali, dit _Pipe-en-Bois,_ +chef du cabinet. Il m'introduit auprs de M. le Ministre de l'intrieur et +de la guerre, qui m'accueille avec une bonne grce pleine d'affabilit. +M. Gambetta me flicite sur mes projets, et m'apprend que M. Steenackers, +nomm directeur des tlgraphes et des postes, se chargera du service des +ballons. Puis, prenant un papier, il y crit ces mots: + +Je prie M. Steenackers d'activer le projet si courageux de M. +Tissandier. + +M. Gambetta me serre la main et me congdie en me disant d'un ton +dictatorial: Bonne chance et bon vent! + +Depuis ce jour, tous les chemins nous ont t ouverts pour activer nos +Projets! + + +III + + +Lettres pour Paris par ballon mont.--Le bon vent souffle +Chartres.--Cerns par les Prussiens!--Evasion nocturne.--L'htel du +Paradis.--Allons chercher le vent! + +Du 15 octobre au 1er novembre. + +Cependant, la nouvelle de la construction d'un ballon s'est rpandue +Tours; comme nous ne voulons pas renseigner l'ennemi sur nos projets, nous +nous gardons bien de rien publier cet gard; aussi l'imagination du +public se livre-t-elle toutes les fantaisies. Les mieux renseigns +prtendent que l'on construit un ballon dirigeable, qui, coup sr, va +rentrer Paris. L'apparition au bureau du tlgraphe d'une vaste bote +aux lettres avec cette inscription: LETTRES POUR PARIS PAR BALLON MONT, +accrdite singulirement cette manire de voir; j'ai beau dire partout +que nous voulons seulement essayer un voyage prilleux, incertain, que la +russite est douteuse, personne ne veut ajouter foi cette opinion. On se +rpte de toutes parts: Un ballon va partir pour Paris, il va rentrer +Paris. Comment? On l'ignore, mais on oublie que les deux mots tentative et +succs sont souvent spars par un abme; l'esprit humain est ainsi fait +qu'il croit toujours ce qu'il dsire, et souvent, sans rflexion, il se +plat transformer le projet en fait accompli. + +Mon frre et moi nous recevons sans cesse de vritables ovations; on nous +montre du doigt: Voil, dit-on, les aronautes qui vont rentrer Paris. +J'enrage parfois, car je sais bien, hlas! que nous ne sommes pas +encore dans l'enceinte des fortifications. Nous n'allons pas Paris, +disons-nous, nous allons essayer d'y aller, c'est bien diffrent. Mais +rien n'y fait. Nous recevons des lettres innombrables; ce sont des amis +et des inconnus qui nous crivent: Voulez-vous tre assez bons pour vous +charger de porter Paris la petite lettre que vous trouverez sous ce +pli? En quelques jours, j'ai rempli de lettres pour la capitale tout un +tiroir de ma commode. Les gens plus oss, plus indiscrets, viennent nous +voir l'htel et nous demandent porter des paquets. On se figure qu' +nous seuls nous reprsentons les messageries. Je n'oublierai jamais un +monsieur que je n'avais jamais vu et qui vient me rveiller six heures +du matin. Il me supplie de prendre la clef de son appartement Paris pour +visiter ses meubles, et de lui dire mon retour si son mobilier est +en bon tat. Il me charge en outre de rassurer sa bonne, qui doit tre +trs-inquite sur son sort. Je n'avais jamais ferm une porte sur le nez +de personne, mais ce jour-l, je me suis offert avec dlices cette petite +satisfaction. + +Pendant que les lettres pleuvent sur nos ttes comme la grle au mois de +mars, mon frre et moi nous nous occupons de faire tous nos prparatifs. +La construction du ballon de soie, malgr les efforts de Duruof, trane en +longueur; la commission scientifique nous engage ne pas attendre plus +longtemps. Mon frre va chercher son ballon le _Jean-Bart_ qui est rest +Dijon, et M. Revilliod, qui a appris nos projets, se propose spontanment +pour tenter un voyage. D'aprs les renseignements fournis par +l'Observatoire, il y a des chances pour que le vent sud-ouest rgne +longtemps en France cette poque; c'est Chartres que s'excutera la +premire tentative. La commission me prie de fournir mon concours au +dpart de M. Revilliod, pendant que mon frre court aprs le ballon qui +devra plus tard nous servir nous-mmes. + +Je fais l'acquisition d'une bonne boussole. M. Mari Davy, de +l'Observatoire, me donne l'angle de route de Paris Chartres. Nous +emballons un arostat, nous prenons une provision de ballons en papier +qui nous serviront examiner la direction du vent. Nous allons voir M. +Steenackers qui nous confie des dpches, nous donne toutes les lettres de +recommandations, de rquisitions, propres faciliter le dpart, et +nous voil bientt partis, Revilliod, Gabriel Mangin qui se chargera du +gonflement et moi. Nous tions loin de souponner les aventures qui nous +attendaient! + +_Jeudi 20 octobre_.--Nous sommes Chartres. L'Observatoire s'est montr +prophte. Le vent souffle du sud-ouest, Mangin gonfle de suite le ballon. +Il a fallu se donner bien du mouvement pour obtenir douze cents mtres +de gaz sance tenante, car les gazomtres, Chartres, ne sont pas +volumineux. La veille, le directeur de l'usine a dclar que le gonflement +tait impossible, mais le prfet a pris notre parti avec beaucoup +d'nergie, de patriotisme, et nous a tirs d'un grand embarras. Il fait +venir le directeur de l'usine. + +--Il faut absolument, lui dit-il, que vous fournissiez ces messieurs +douze cents mtres cubes de gaz. + +--Mais, monsieur le prfet, je n'ai que ce volume de gaz dans mes +gazomtres, et c'est prcisment ce que la ville va m'absorber pour +l'clairage de la nuit. + +--Eh bien! vous n'clairerez pas la ville, on ne vous fera aucun procs, +je me charge de tout. + +Voil comment les becs de gaz, Chartres, n'ont pas t allums dans la +nuit du 19 au 20 octobre. Les rues taient noires comme un four teint, +mais personne ne songeait se plaindre: on savait dans quel but il +fallait se passer de lumire. + +Le jeudi, midi, le ballon est gonfl, mais le vent est d'une violence +extrme. Le commandant Duval, qui est Chartres avec 1,200 marins, nous +a envoy une trentaine de matelots, qui ont toutes les peines du monde +matriser l'arostat. On nous dit en ville que les Prussiens ne sont pas +loin, qu'il est temps de partir; d'ailleurs, depuis quelques jours, les +vnements sont accablants, dsastreux. Orlans vient d'tre pris par +l'ennemi; Dreux a t envahi; Soissons a capitul, et au moment o +nous faisons les prparatifs du dpart, Chteaudun est impitoyablement +bombard. Mais les nouvelles venues de Paris ont affermi le courage de +tous; on a foi dans le triomphe final; Gambetta vient de nous dire: A +Paris, le peuple, de jour en jour plus hroque, prpare le salut de la +France. + +A deux heures, les rafales s'lvent puissantes et terribles; le ballon +est tellement tortur, secou, pench, que c'est un miracle s'il ne crve +pas. M. Revilliod est calme, plein de rsolution; malgr la tempte, il va +partir. Au moment o il se dispose monter dans la nacelle, un officier +nous aborde et nous remet une lettre du commandant, M. l'aronaute est +prvenu que s'il ne peut partir immdiatement, il doit brler son +ballon et ses dpches, s'il veut les sauver des mains de l'ennemi. Le +commandant demeure deux pas; nous courons chez lui. Nous le trouvons +avec ses officiers. + +Un grand feu flambe dans la chemine, il y jette une quantit de lettres +et de papiers. + +--Messieurs, nous dit-il, j'ai ordre d'vacuer Chartres, qui ne sera pas +dfendu; si vous ne pouvez partir, brlez tout, les Prussiens peuvent tre +ici dans un quart d'heure. + +Nous revenons vers le ballon; les marins sont dj partis, et les rues +sont sillonnes de bataillons de mobiles qui se retirent. Par surcrot de +malheur, le vent a t si violent qu'un accident irrparable est survenu. +Le ballon, enlev par la rafale, s'est heurt contre les arbres; les +caoutchoucs de la soupape ont t enlevs, les clapets se sont ouverts, et +l'arostat se vide; Gabriel Mangin achve le dgonflement. On nous avertit +que les Prussiens vont arriver. Nous nous demandons s'il n'est pas prudent +de mettre immdiatement le feu tout le matriel. Mais comment des +aronautes auraient-ils le courage de brler leur navire? Nous prfrons +cacher le ballon dans l'usine, derrire un monceau de charbon. Le +directeur nous avertit qu'il ne veut pas prendre la responsabilit de +ce qui surviendra, mais brler pour brler, n'est-il pas prfrable +d'attendre au dernier moment? + +Nous allons la gare du chemin de fer. + +--Tout est coup, nous dit-on, les trains ne partent plus. + +Le bureau du tlgraphe est dsert. A la prfecture, nous apprenons que +le prfet est parti. En ville, on dit partout que les Prussiens cernent +Chartres, nous voil pris comme dans une souricire, et en notre qualit +d'aronautes, nous ne tenons que mdiocrement tre prsents nos +ennemis. + +C'est ainsi que j'assiste une premire dbcle, bien loin de me douter +alors que ce spectacle n'est que le prlude insignifiant d'un drame +pouvantable, dont nous allions voir les tableaux navrants se drouler +devant nous pendant quatre mois. Les boutiques se ferment, les habitants +rentrent, Chartres est un dsert, mais derrire chaque porte, les coeurs +palpitent, les femmes tremblent, et sans dfense, sans moyens de secours, +chacun attend avec anxit. + +Le jour est bientt son dclin; il est certain que les Prussiens +n'entreront ici que demain matin. Nous avons devant nous toute une nuit +pour nous vader. Malgr l'ordre du commandant, nous voulons au moins +sauver notre matriel, et nous courons la ville pour trouver une voiture + notre usage et une charrette pour le ballon. Mais le problme est bien +plus difficile rsoudre que nous ne pouvions le croire. Un premier +loueur nous rpond avec beaucoup de flegme: + +--Vous comprenez, messieurs, que ma voiture, escorte par un ballon, +pourra certainement quitter Chartres, mais je ne suis pas bien sr qu'elle +y rentre; je prfre la garder dans ma remise. + +Le cocher qui entendait ces paroles ajoute avec vivacit: + +--D'ailleurs ce n'est pas moi qui me chargerai de vous conduire, les +Prussiens entourent la ville, nous serons pris! + +Malgr nos instances, le loueur de remises est inflexible comme le destin, +il nous abandonne notre malheureux sort. + +Nous finissons par rencontrer un voiturier intelligent et courageux qui se +charge de nous tirer d'affaire. + +--J'ai un de mes amis, nous dit-il, qui arrive de Dreux, o les Prussiens +ne sont plus. Je vous affirme que l'on peut passer sur la route de Dreux, + moins que les uhlans n'y aient paru depuis deux heures; mais le gros +de l'arme ennemie est de l'autre ct de Chartres. Nous partirons dix +heures du soir, sans lumire, sans bruit, nous trouverons bien quelque bon +chemin. Je connais le pays. + +A 10 heures, Chartres tait dsert; si vous aviez pass prs de l'usine + gaz ce moment, vous auriez vu sur la route un petit omnibus +quatre places, attel d'un bon cheval. Vous auriez aperu plus loin une +charrette, sur laquelle une dizaine d'hommes chargeaient un gros ballot +lourd et massif. C'tait notre ballon. Une nuit obscure vint nous donner +son aide. Nous filons au trot dans l'omnibus, un voiturier nous suit dans +la charrette charge de l'arostat. Nous avons donn nos instructions au +cocher. + +--Si vous voyez des Prussiens, filez au grand galop; s'ils sont en petit +nombre et s'ils veulent vous arrter, nos revolvers feront leur service. +Nous sommes quatre avec l'aide-aronaute, nous avons vingt-quatre balles +notre disposition. + +Nous quittons Chartres; nous sommes bientt arrts par un poste de gardes +nationaux; on nous demande nos papiers; on nous laisse passer. Nous +continuons notre route au milieu de l'obscurit, et, pendant une heure, le +silence de la nuit n'est troubl que par le roulement de nos voitures. La +fatigue nous fait fermer les yeux; nous commenons nous endormir, quand +notre vhicule est arrt brusquement. + +--Voil les Prussiens, s'crie d'une voix trangle notre aide-aronaute. + +Je me rveille en sursaut et j'aperois une dizaine d'hommes couverts de +grands manteaux blancs. Ils ont saisi notre cheval par la bride!... + +Ces Prussiens taient simplement de braves mobiles normands, qui +nous prenaient eux-mmes pour des ennemis, et se figuraient que nous +emportions, dans notre charrette les richesses de la ville de Chartres. + +Nous rions bien de notre double mprise, et nous continuons gaiement notre +chemin. A une heure du matin, nous arrivons Dreux, nous traversons la +ligne des avant-postes franais sans que le moindre qui vive retentisse. + +--Voil, disons-nous, une ville bien garde. + +Nous arrivons, en effet, sur la place sans rencontrer un factionnaire. Un +corps de garde s'offre notre vue. Nous y entrons. Je montre au chef de +poste nos papiers, les lettres de rquisition s'adressant l'autorit +militaire, je le prie de nous aider trouver un asile. Les chevaux n'ont +pas mang, il leur faut une place dans une curie. + +--Dreux est bien encombr, nous dit-on, et je ne sais si vous aurez de +bons lits, mais on vous donnera toujours bien un abri. Je vais vous mener + l'_Htel du Paradis_. + +Nous frappons la porte. Une vieille mgre arrive de trs-mauvaise +humeur.--Madame, dit trs poliment l'officier qui nous sert de guide, ces +messieurs ont des lettres de recommandation du gouvernement, ils sont +chargs d'une mission importante, ils sont fatigus et dsirent une +chambre, une place l'curie pour leurs chevaux. + +La patronne rplique trs-insolemment:--On ne vient pas chez les gens +deux heures du matin. Je n'ai pas de place. Et puis je ne connais pas ces +hommes-l, dit-elle en nous montrant, je ne peux pas loger les premiers +venus. + +L'amabilit de la patronne du _Paradis_ nous fait monter la moutarde au +nez. Nous ne rpliquons rien; l'officier, comme nous, est furieux; nous +partons et nous revenons avec quatre hommes et un caporal. Nous frappons +une seconde fois la porte de l'htel, et toujours trs-poliment, nous +disons la patronne: + +--Ouvrez vos portes, nous allons fouiller votre maison. Nous allons voir +si la place manque. + +La dame de l'_Htel du Paradis_ est devenue muette sous l'effet d'une +exaspration rentre. Mais bientt sa langue a retrouv le mouvement. + +--Monsieur, dit-elle l'officier, c'est indigne; je prfrerais recevoir +les Prussiens que tous les mobiles comme vous qui nous maltraitent. Vous +tes tranger Dreux; si vous tiez de la garde nationale, les choses se +passeraient diffremment. + +--Vous traitez bien, madame, m'criai-je, un officier franais qui +vient ici dfendre votre ville, votre maison; je vous flicite de votre +patriotisme. + +Cependant, nous nous assurons que l'htel est plein; mais il y a bel et +bien des places l'curie, et nos chevaux y prennent le repos jusqu'au +lendemain, malgr les rclamations de la patronne. + +Je n'ai cit cette histoire que pour montrer comment certains Franais +comprenaient la guerre; le fait malheureusement n'est pas isol, et ce +n'est pas sans raison que l'on a dit que bien des paysans, bien des +habitants de province, prfraient ouvrir leurs bras l'ennemi qu' ceux +qui combattent pour la patrie. Nos soldats ont parfois trouv un mauvais +accueil, bien des officiers me l'ont affirm; il aurait fallu, dans ces +cas-l, ne pas craindre de parler le revolver la main; on n'aurait pas +d avoir de piti pour les faux Franais qui, par un sentiment d'gosme +ignoble, se refusaient d'apporter leur concours l'oeuvre de la dfense +nationale. + +Revilliod, Mangin et moi, nous passons la nuit au poste. + +Le lendemain, nous faisons une visite au sous-prfet de Dreux. Il apprend +avec dsespoir que Chartres n'a pas rsist. + +--Que voulez-vous que je fasse; je n'ai que 8,000 mobiles Dreux? +Chartres avait 12,000 soldats! + +--Mais n'y a-t-il pas ici de l'artillerie, des canons? On le dit en ville. + +--Chut! s'crie le sous-prfet en me parlant bas l'oreille. Nous avons +deux canons, mais il n'y a de munitions que pour les charger sept fois +chacun! + +Deux jours aprs, nous tions revenus Tours. Je retrouve mon frre qui a +lui-mme retrouv son ballon. Chartres a t occup le lendemain de notre +dpart.--C'est au Mans que vont maintenant commencer nos tentatives. +Revilliod et Mangin seront des ntres; il y aura ainsi deux ballons prts + partir ensemble quand le vent sera favorable. + +_22 octobre_.--Nous sommes au Mans dans la nuit, le ballon est dbarqu +la gare. + +--Surveillez-le bien, dis-je au sous-chef de gare. Nous viendrons le +prendre demain matin de bien bonne heure. + +A 6 heures du matin nous demandons le ballon.--Pas de ballon. Un employ +maladroit l'a expdi Tours croyant qu'il venait directement de Paris. +Me voil forc d'aller Tours avec Revilliod. Je commence avoir une +vritable indigestion des chemins de fer surchargs de trains qui font des +courses de lenteur. Il a fallu 40 heures pour aller Lyon. Nous mettrons +cette fois 6 heures pour nous rendre Tours. Chaque gare est encombre de +troupes, de francs-tireurs; c'est un remue-mnage inou; chaque station, +on ajoute des wagons, et on attend une heure. Revilliod reprend son ballon +le _George Sand_ qu'il reporte au Mans. + +_23 octobre_.--Nous rejoignons notre collgue aujourd'hui avec le +_Jean-Bart_. Nous voil dans le dpartement de la Sarthe, qui est aussi, +comme nous l'avons appris, la patrie de Coutelle, le clbre arostier de +Fleurus. A une station, nous nous sommes croiss avec les voyageurs +d'un nouveau ballon descendu rcemment. L'un d'eux est un de mes amis +d'enfance, Gaston Prunires, que je n'avais pas vu depuis 12 ans! Il m'a +montr le _Journal Officiel_ de Paris, o est insre une dpche que +nous avons envoye par pigeons, prvenant les Parisiens de donner aide +et protection aux ballons qu'ils pourront apercevoir au-dessus de leurs +ttes. + +Le lendemain de notre arrive au Mans, nous rendons visite au prfet, M. +Georges Lechevalier, qui est un ancien camarade de collge de mon frre; +il nous accueille de la faon la plus obligeante, et nous prte le plus +utile concours. Une fois nos dispositions prises pour le gonflement, il +faut bon gr mal gr patienter, car le vent est dfavorable: il souffle du +nord, et il n'y a gure de chance de le voir tourner rapidement vers le +sud-ouest. Je ferai remarquer ici que le projet adopt l'origine n'a +pas t ralis. Pendant notre sjour au Mans, le vent ne nous a pas +favoriss. Mais il aurait d y avoir un ballon Amiens, Rouen, et, +cette poque, ceux-l auraient pu plusieurs fois tenter le voyage dans +d'excellentes circonstances. + +Le dimanche 30 octobre, l'arostat est gonfl sur les bords de la Sarthe. +On excute plusieurs ascensions captives pour sonder l'air. Nous enlevons +dans la nacelle quelques officiers, bien loin de souponner alors que +plus tard nous devions nous retrouver la mme place, comme arostiers +militaires, sous les ordres du gnral Chanzy. Le temps est calme et le +ballon plane immobile au-dessus de la Sarthe, o il se reflte comme dans +un miroir. Une foule considrable assiste nos ascensions captives et +attend avec impatience le moment du dpart. Mais le vent est toujours +impitoyablement tourn au nord et au nord-ouest. + +L'arostat est confi la garde d'un poste de zouaves pontificaux; ces +braves soldats viennent d'arriver de Rome avec Charette. + +Les journes se passent et le bon vent n'arrive pas. Toujours vent +nord-ouest. M. Mari Davy nous tlgraphie que les circonstances +atmosphriques ne changeront probablement pas avant longtemps. Ah! si +nous tions Rouen, nous pourrions partir et les courants ariens nous +entraneraient doucement sur Paris. En faisant cette rflexion, il me +prend l'ide d'imiter Mahomet qui marche vers la montagne. Le vent ne veut +pas venir nous trouver. Allons le chercher. + +Revilliod et Mangin restent au Mans avec un ballon; et nous voil partis, +avec l'arostat le _Jean-Bart_, qu'il faut traner pniblement, de gare +en gare, car le chemin de fer fonctionne difficilement. Le train s'arrte +toutes les dix minutes, et passant par des voies dtournes, il met +vingt-quatre heures pour gagner le chef-lieu de la Seine-Infrieure. + + +IV + + +Premire tentative de retour Paris par ballon.--Prparatifs du +voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.-Le +djeuner en ballon.--Le vent a tourn.--En ballon captif. + +Du 1er au 8 novembre 1870. + +Nous arrivons Rouen, mon frre et moi, le 2 novembre, avec le ballon le +_Jean-Bart_. Le prfet a t prvenu de nos projets; il a eu l'obligeance +de faire mettre notre disposition un grand local o l'arostat +pourra tre ventil et vernis neuf. C'est la grande salle de bal du +Chteau-Baubet, le Casino de l'endroit, qui se transforme ainsi en atelier +arostatique. L'inspecteur du tlgraphe envoie ses facteurs qui nous +aident avec beaucoup de zle dans l'opration de vernissage, vilaine +besogne qui consiste enduire l'arostat d'huile de lin cuite sur toute +sa surface. Le ballon ventil est gonfl l'air, on pntre dans son +intrieur, afin d'examiner, par transparence, l'toffe dans toute son +tendue. + +Chaque fois qu'un petit trou se montre, il est bouch avec une pice: la +plus petite piqre est cache sous une feuille de baudruche. C'est mon +frre qui s'occupe surtout de cette besogne avec un soin scrupuleux; +il fallait la guerre pour transformer ainsi un architecte de talent en +rparateur de ballons. + +Mais nous sommes seuls; c'est nous qui conduirons notre arostat: s'il +fuit, s'il est en mauvais tat, qui donc, si ce n'est nous, en subira la +consquence? Le voyage sera peut-tre long, prilleux; ayons au moins +un bon arostat, bien rpar, bien impermable. S'il arrive un malheur, +n'ayons aucun reproche nous faire! + +Pendant quelques jours, le vent n'est pas favorable; il souffle plein nord +et nord-est. La patience est devenue de notre part, une ferme rsolution. +L'accueil que nous recevons Rouen est si affable, si gracieux, que le +temps se passe assez vite, malgr les nouvelles de la guerre, toujours +dsastreuses, qui accablent le pays. Nous avons appris au Mans l'infme +trahison de Bazaine, qui a soulev dans toute la foule un cri d'horreur +et de dgot[4]. Voil que Dijon vient de succomber sous les coups d'une +arme de 10,000 Badois. Quand s'arrtera donc la srie des malheurs qui +frappent la France sans trve, sans piti? Parfois le dcouragement +trouble notre esprit, mais ce n'est qu'une impression fugitive; non, la +France ne peut pas tomber, Paris rsiste, et l'ennemi sera cras sous ses +murs. Voil ce que nous disions tous au mois de novembre. Voil ce que +l'on rptait alors dans toute la France! + +[Note 4: Ce chapitre a t crit quelques jours aprs la proclamation +de M. Gambetta qui qualifiait lui-mme de _trahison_ la conduite du +marchal Bazaine. Sans doute aujourd'hui nous ne serions plus si +affirmatif, nous disant que l'histoire seule sera le grand juge.--Mais +nous ne voulons pas dnaturer notre rcit, ici comme ailleurs, en lui +tant le caractre de l'impression premire,] + +_6 novembre_.--Le vent a pass momentanment au nord-est. D'aprs les avis +de l'Observatoire, il faut ouvrir l'oeil, le vent nord-ouest favorable +pourrait bien rgner d'une faon durable, d'un moment l'autre. + +Pour tre prts toute heure du jour et de la nuit, nous prenons la +rsolution de gonfler le _Jean-Bart_, afin qu'il puisse partir subitement + l'instant voulu. Une foule considrable assiste au gonflement qui +s'opre dans d'excellentes conditions prs de l'usine gaz. Voil les +lettres pour Paris qui recommencent surgir de toutes parts. On nous suit +dans la rue, on nous supplie de prendre encore une lettre bien lgre. A +l'htel, en rentrant, il y a toujours notre adresse tout un paquet de +petites lettres, qui, quoique bien lgres, finissent par faire un ballot +trs-lourd. Nous prenons des deux mains, bien heureux de faire des +heureux, mais ayant toujours soin d'ajouter: Votre lettre suivra notre +destine, il n'y a pas de garantie pour le succs. Nous essayons, voil +tout! Le directeur du bureau de la poste ajoute ces paquets quatre sacs +de lettres pesant 250 kilogrammes, ce qui met entre nos mains une centaine +de mille lettres venant des quatre coins de France. Ah! si nous +pouvions les apporter Paris. Que de bndictions, que de marques de +reconnaissance nous seraient donnes! Comment songer sans motion cette +belle perspective! + +L'opration du gonflement est assez longue, car nos hommes d'quipe +improviss n'ont jamais touch un ballon. Il faut tout surveiller de prs. +J'ai t oblig de prparer le _cataplasme_ arostatique, form de suif +fondu et de farine de lin, et destin boucher les joints de la soupape; +en ma qualit de chimiste, j'ai parfaitement russi cette petite cuisine. +Nous descendons nous-mmes les sacs de lest autour du filet; le ballon est +couvert d'huile, et nos vtements ne tardent pas tre aussi luisants que +notre arostat. Il n'est dcidment pas agrable de seller soi-mme le +cheval qu'on doit monter, et surtout de cirer ses harnais! + +Mon frre montre le ballon un inventeur avec lequel nous avons dn la +veill, l'_Htel d'Angleterre_. Il nous expliquait son systme avec un +enthousiasme fougueux.--Je veux runir, disait-il, un grand nombre de +ballons, dans une charpente lgre ayant forme de navire; mon appareil, +muni de mts, de voilures, pourra louvoyer dans les airs! En face de +nous, un Anglais souriait. J'ai su depuis que c'tait un des plus clbres +ingnieurs de la Grande-Bretagne. + +En voyant le _Jean-Bart_, la tnuit de l'toffe arostatique, en +s'apercevant que l'appareil oscille si facilement sous le moindre souffle +de l'air, l'inventeur a enfin ouvert les yeux. Il est guri de sa folie! +Je ne m'attendais pas voir mon frre faire une cure aussi merveilleuse! + +A cinq heures, le _Jean-Bart_ est gonfl. + +J'observe attentivement les nuages, leur direction, ma boussole et +ma carte la main. Connaissant l'angle de Rouen avec le mridien +astronomique, et la dclinaison, je puis tracer sur le sol une ligne +qui s'tend vers le centre de Paris. Nous partirons quand les nuages se +dirigeront suivant cette ligne, quand nos petits ballons d'essai prendront +bien cette direction. Les conditions atmosphriques ne permettent pas +encore de lancer le ballon dans l'espace. Attendons le nord-ouest; +beaucoup d'habitants de Rouen regardent comme nous le ciel, les +girouettes, et se demandent: Quand le vend nord-ouest soufflera-t-il? + +Les nouvelles que l'on apprend le soir au bureau du tlgraphe ne sont +pas trs rassurantes. Les Prussiens sont sept lieues de Rouen. Si notre +dpart est ajourn, il serait bien possible que les aronautes soient +dlogs de Rouen, comme ils l'ont t de Chartres. Pendant la nuit, nous +faisons, mon frre et moi, une srie de rflexions tantt agrables, +tantt peu rassurantes. Mais notre imagination ouvre Paris nos yeux. La +possibilit du succs fait oublier celle d'un chec. On a fait courir le +bruit que les Prussiens condamnaient mort les aronautes qu'ils avaient +pris, et, dans nos rves, nous nous voyons parfois fusills comme des +espions! Mais qu'est-ce que la vie de tels moments? Ne les compte-t-on +pas par milliers, les hros qui meurent sur le champ de bataille? Ne +saurons-nous pas, s'il le faut, nous aventurer aussi bien dans la nacelle +d'un ballon que prs de l'afft d'un canon. + +Le lendemain, 7 novembre, nous gommes rveills en sursaut. C'est un +ancien marin qui a surveill le gonflement et qui entre prcipitamment +dans notre chambre. + +--Messieurs, dit-il tout mu, je crois que le vent souffle vers Paris; +voyez donc si je ne me trompe pas! + +D'un bond je me prcipite sur le balcon de l'htel o nous logeons. Les +nuages se refltent dans la Seine qui s'tend sous mes yeux; ils se +dirigent bien, en effet, vers le sud-est, mais il est de toute ncessit +de confirmer cette observation en lanant des ballons d'essai. + +Nous courons l'usine gaz. Un petit ballon de caoutchouc est gonfl, +lanc dans l'espace, le vent de terre le jette d'abord au-dessus de nos +ttes, mais le courant suprieur lui fait dcrire dans le ciel une ligne +parallle celle que j'ai trace sur le sol et qui donne la route de +Paris! Nos coeurs bondissent de joie, d'motion, d'esprance. + +L'inspecteur du tlgraphe est prvenu la hte, il annonce Tours notre +dpart; une heure aprs on remet entre nos mains la dernire instruction +du gouvernement[5]. + +[Note 5: Voici la dpche qui nous a t remise au moment du dpart: +Extrme urgence, Rouen de Tours--Directeur gnral inspecteur +Rouen--Dites Tissandier de partir et de dire Paris, nos amis, que +nous sommes prts mourir tous pour sauver l'honneur du pays.] + +Le directeur de la poste ne tarde pas accourir avec un nouveau sac de +lettres importantes. Nous rentrons prcipitamment l'htel prendre nos +paquets; notre voiture est suivie dans la rue par une foule considrable, +et grand nombre de Rouennais nous mettent dans la main leurs dernires +lettres pour Paris. + +A onze heures, mon frre et moi nous montons dans la nacelle. Le vent n'a +pas vari depuis le matin. Nos sacs de dpches sont attachs au bordage +extrieur. Notre malle, nos couvertures pendent au cercle du ballon. Une +foule si compacte entoure l'arostat que nous procdons avec peine +l'quilibrage. On jette mme dans la nacelle les dernires lettres. Une +vieille dvote remet mon frre une mdaille bnite et une prire qui, +dit-elle, nous porteront bonheur. + +Un monsieur trs-bien mis me donne un papier pli que j'ouvre. C'est le +prospectus d'une maison d'habillement, d'un BON DIABLE rouennais. Cette +plaisanterie de mauvais got me fait fcher tout rouge, et met fin la +pluie de missives. On fait reculer la foule. Les mains qui retiennent +la nacelle se soulvent sous nos ordres, le ballon bientt s'lve avec +majest au milieu des cris d'enthousiasme de toute la foule. + +Le public suit de terre notre direction et trois quarts d'heure aprs +l'ascension, le gouvernement recevait Tours le tlgramme suivant qu'il +publiait le lendemain dans son _Journal officiel_: + +Rouen, 7 novembre, midi. + +Inspecteur Rouen directeur gnral Tlgraphes Tours. Le ballon le +_Jean-Bart_ mont par MM. Tissandier frres est parti 11 heures et demie +se dirigeant sur Paris, au milieu des acclamations. + +Vent favorable. Temps brumeux, ils font bonne route. Ces messieurs +emportent lettres, paquets et dpches. + +Le ballon le _Jean-Bart_, en quittant terre, passe au-dessus des +gazomtres de l'usine; il bondit mollement au-dessus des nuages, en +traant dans l'espace une courbe gracieuse; puis il s'arrte un instant, +immobile, hsitant comme l'oiseau qui cherche sa route. Il tourne sur +son axe, oscille lentement et s'abandonne enfin au courant arien qui +l'entrane. + +Nous sommes 1,200 mtres d'altitude: la ville de Rouen est vraiment +admirable, vue du haut de notre observatoire flottant. A nos pieds, l'le +Lacroix d'o nous venons de quitter terre, se baigne dans l'onde azure de +la Seine. Plus loin, le fleuve traverse la ville, comme un ruban jet au +hasard au milieu des maisonnettes d'une bote de jouets de Nuremberg. Un +soleil d'automne colore de tons vigoureux ce dlicieux tableau qu'encadre +un cercle de brume; l'air est semi-transparent, mais le coloris de la +scne terrestre, pour tre moins vif, moins clatant qu'au milieu de +l't, n'en est pas moins pur et moins beau. + +La plaine o le ballon s'est gonfl tout l'heure est littralement +cache sous les ttes humaines, qui toutes sont diriges vers nous! Les +hommes lvent les bras vers le ciel, les femmes agitent leurs mouchoirs. +Les voeux de tous nous accompagnent! Comment ne pas tre profondment mu +de ces marques de sympathie qui sont envoyes de si loin! + +Cependant le _Jean-Bart_ domine bientt le sommet d'une falaise dont le +pied est arros par les eaux de la Seine. Au mme moment, mon frre fait +une observation qui devient une rvlation sans prix! Le ballon plane +juste au-dessus de la chapelle de Notre-Dame de Bon-Secours, qui, droite +comme un I, est perche sur le rocher..., et cette chapelle,--nous l'avons +remarqu terre,--est prcisment situe sur la ligne qui conduit de +Rouen au centre de Paris! + +Mon motion est si vive, ma joie si grande, que j'en ai la respiration +momentanment arrte. Quant mon frre, il regarde, bahi comme moi, le +clocher dont la pointe aigue apparat, comme le merveilleux jalon plac +sur le bord de la route. Tous deux immobiles, silencieux, suspendus dans +l'immensit cleste, nous avons la mme pense; la mme esprance fait +battre nos coeurs! Notre imagination nous ouvre, dans le lointain, +l'imposant tableau de la capitale assige; elle fait tomber nos yeux la +muraille de brume, immense toile de fond qui nous cache l'horizon. + +Derrire ce rideau de vapeurs se dressent l'enceinte des forts hrisss +de canons, la ligne des bastions de Paris couverte de combattants; c'est +comme une apparition ferique qui surgirait au milieu des nuages.... +L-bas sont nos amis, nos frres, prts mourir pour la patrie; ils nous +aperoivent dans le ciel; ils tendent les bras avec attendrissement vers +la nacelle arienne qui leur apporte la consolation avec l'esprance, +comme la colombe au rameau bni! + + * * * * * + +Il est midi. Le soleil est au znith. Il y a bientt une heure que le +_Jean-Bart_ plane au-dessus des nuages, nous n'avons pas encore perdu de +vue la ville de Rouen. Nous marchons dans le bon chemin, mais avec une +lenteur dsesprante! Le ciel au lieu de s'claircir se couvre partout +d'une brume paisse qui parait s'abaisser lentement vers la terre, comme +un immense couvercle de vapeurs. Mon frre observe attentivement la carte +et la boussole pour trouver notre route au milieu des dtours de la Seine. + +Je ne quitte pas de vue mon baromtre, dont l'aiguille tourne rapidement +autour de son cadran. La descente est rapide, le _Jean-Bart_, au milieu +de la brume, s'est couvert d'humidit qui charge ses paules. Je vide +par dessus bord un demi-sac de lest, nous remontons bientt deux mille +mtres de haut. + +Le ballon est plong au milieu d'un brouillard fonc, si pais qu'il +disparat nos yeux. Il ne faut pas songer non plus distinguer la terre +noye sous une brume paisse; impossible de suivre de l'oeil les contours +de la Seine, prcieux points de repre chelonns sur notre route. Nous +laissons l'arostat descendre bientt pour chercher revoir le sol; mais +le brouillard est compacte dans toute l'paisseur de l'atmosphre. + +--Il faut, dis-je mon frre, attendre patiemment. Dans une heure, nous +nous rapprocherons de terre pour reconnatre le pays. + +Le lest est sem sur notre route pour maintenir le ballon une altitude +de 1,800 mtres. Ce n'est plus dans l'air que nous nous trouvons, c'est au +milieu d'une vritable tuve de vapeur. Il n'y a plus rien voir, rien +faire qu' attendre ... et esprer. Car notre marche initiale a t si +favorable, que nous ne doutons pas encore du succs. Nous causons de +nos projets, nous nous rptons ce que nous ferons Paris, ce que nous +dirons; nous allons mme jusqu' penser un nouveau dpart arien de la +gare du Nord ou de la gare d'Orlans. Et cependant nous connaissons la +_peau de l'ours_ de la fable! Mais on oublie trop souvent dans la vie le +bonhomme La Fontaine. + +Le ballon est quilibr 2,300 mtres d'altitude. Nous rparons le +dsordre de notre nacelle, le guide-rope est largu, les sacs de dpches +et les sacs de lest sont soigneusement rangs, l'apptit ne nous fait pas +dfaut malgr nos motions: le djeuner nous attend. Un morceau de poulet +et un bon verre d'un vin de Sauterne qui nous a t donn par un ami, +voil notre repas. Le couvert est simple, il se compose d'un journal +tal sur nos genoux, o le repas est servi. Nous mangeons, ma foi, +trs-gaiement, oubliant notre navigation dans les hautes rgions de +l'atmosphre! + +Quelle sensation bizarre et charmante tout la fois, que celle de +planer dans les airs, au milieu d'un brouillard pais! La nacelle parait +immobile, et quand on ne remue pas soi-mme, pas la moindre trpidation ne +vous drange. C'est le sentiment du calme absolu, inconnu sur la terre, +mme dans le dsert, o le vent frle le sable et produit un bruissement +monotone. + +Ici le silence complet rgne dans ces rgions ariennes, pas un tre +vivant ne trouble l srnit de ces plaines vaporeuses que l'on sillonne, +mollement berc par l'air. + +Que ne pouvons-nous fixer l notre demeure, oubliant les misres +terrestres, la guerre et ses calamits, nous moquant des tyrans qui sment +sous leurs pas l'incendie, le meurtre et le pillage! + +Je regarde ma montre, et je m'aperois que le temps s'est coul vite; +il est bientt deux heures. Il y a une heure que nous voguons dans le +brouillard, dans une vritable tuve! + +Se trouver pendant cinquante ou soixante minutes dans un bain de vapeur +pais et compact, n'offre rien de bien mouvant. Si l'on a entre les mains +un baromtre qui vous rappelle que dans votre bain de vapeur vous tes + plus de 2,000 mtres au-dessus de la terre, si l'on se souvient qu'un +ballon presque cach dans la brume est suspendu au-dessus de votre tte, +on n'a certes pas encore lieu d'tre inquiet, quand on a quelque peu +l'habitude des voyages ariens. + +Mais o l'impression peut changer, c'est quand on vient se rappeler que +l'on a quitt une ville, o les Prussiens allaient bientt entrer; c'est +quand on se demande si dans le fond de son bain de vapeur on ne trouvera +pas des fusils ennemis, l'emprisonnement et peut-tre l'horrible mort +d'un espion! Si ce n'est la crainte qui vous agite, c'est au moins une +curiosit bien lgitime qui vous pousse jeter les yeux sur le plancher +du commun des mortels. + +Aussi, quand, aprs trois heures de voyage, le _Jean-Bart_ descendit vers +la terre qu'il avait compltement abandonne pendant une grande heure, le +lecteur ne s'tonnera pas quand il apprendra que les deux voyageurs dont +il suit les pripties se sont dit mutuellement: + +--Si nous laissions revenir l'arostat en vue de terre? Nous ne serions +pas fchs de voir o nous sommes. + +Notre ballon descend lentement dans l'atmosphre, il traverse le manteau +de brouillard qui s'tend sur la campagne; nous apercevons la terre. Une +inspection rapide nous fait connatre sur les replis de la Seine les +hauteurs des Andelys. Le _Jean-Bart_ a plan sans presque avancer; il n'a +gure march plus vite qu'une mauvaise charrette. Mais la lenteur de notre +course n'est pas notre seule remarque; le vent a chang de direction, car +nous avons laiss la Seine dj bien loin sur la gauche, et c'est toujours + notre droite que nous aurions d l'apercevoir, si nous avions continu + nous diriger vers Paris. C'est ainsi que tout coup, nos beaux rves +s'envolent en fume! Qui peut, hlas! compter sur les courants de l'air +mobiles et changeants: bien fol est qui s'y fie! + +--A quoi bon continuer le voyage? disons-nous; en passant la nuit en +ballon, nous serons jets vers le sud, sur Orlans peut-tre! L n'est pas +notre but. Revenons terre, peut-tre un second essai sera-t-il couronn +par le succs. Ce n'est que partie remise. + +Un coup de soupape nous jette cent mtres au-dessus des champs; notre +guide-rope toucha terre; une foule de paysans accourent de toutes parts. +Le vent est si faible, l'air est si calme qu'ils rattrapent la nacelle en +courant. Les voil qui touchent notre cble tranant. + +--Tirez la corde! Leur crions-nous. + +Une centaine de bras vigoureux font descendre le _Jean-Bart_ lentement, +sans secousse, sans que nous ayons eu la peine de jeter notre ancre. +Jamais meilleure descente n'est venue seconder nos efforts; mais combien +n'aurions-nous pas prfr un tranage, au milieu de la tempte, pourvu +qu'il ait eu lieu sous les murs de Paris. + +Des centaines de spectateurs nous entourent, une nue de mobiles arrive, +car la nacelle a touch terre au milieu des avant-postes franais. A +quelques milliers de mtres plus loin nous tombions chez les Prussiens! +Nous demandons o nous sommes. + +--A Pose, nous dit-on. + +--Y a-t-il prs d'ici une usine gaz o notre arostat qui a perdu du gaz +dans le trajet, puisse s'arrondir? + +Un chef d'usine des environs, M.L...., met gracieusement notre +disposition sa maison pour nous recevoir, son gazomtre pour nous fournir +une centaine de mtres cubes de gaz.--Mais pour aller jusque chez lui, il +faut traverser une ligne de chemin de fer, un fil tlgraphique et passer +la Seine! C'est bien difficile de faire arriver jusque-l un ballon +captif. Toutefois nous voulons essayer quand mme. + +Je harangue la foule et lui demande son aide. Mille hourrahs rpondent +ma proposition. Je descends de la nacelle une corde de 50 mtres, +pendant que mon frre en attache une autre au cercle. Nous attelons une +cinquantaine d'hommes chaque cble et le ballon captif s'lve trente +mtres de haut. Aprs nous tre renseigns sur l'itinraire suivre, on +nous trane dans la nacelle jusqu'au petit village de Pose, o le maire +reoit les voyageurs tombs des nues.--Nous voici arrivs sur les rives +de la Seine, o de vieux bateliers se concertent pour le passage de +l'arostat sur l'autre rive. Le temps est calme, et malgr la largeur du +fleuve, le ballon est attach par deux cordes un bachot solide, o huit +rameurs prennent place. Ils se lancent au large; c'est merveille de nous +voir dans notre panier d'osier 30 mtres au-dessus du courant rapide, +remorqus par les solides biceps de nos mariniers, qui font parvenir le +_Jean-Bart_ sur l'autre rive, aprs un travail pnible et plein de danger +pour eux. Car la moindre brise et soulev le ballon et fuit chavirer +l'embarcation! Mais ces braves gens sont si heureux de venir en aide des +aronautes, qu'ils ne veulent pas connatre d'obstacles! + +Nous continuons notre route jusqu' la voie du chemin de fer o les fils +tlgraphiques se dressent, comme ces dragons des _Mille et une Nuits_ qui +crient au voyageur tmraire: Tu n'iras pas plus loin! Comment en effet +faire passer un ballon captif retenu par des cbles travers des fils +tendus quelques mtres du sol?--Cet obstacle est surmont. Suspendus +dans l'air une vingtaine de mtres, nous jetons au del des fils une +corde que saisissent nos conducteurs, tandis que l'on abandonne le cble +qui est de l'autre ct des poteaux. Bientt une petite rivire arrte +encore notre marche, mais l'arostat passe ce dernier Rubicon et arrive +enfin Romilly-sur-Andelle. Notre ballon est attach des masses de +fonte pesantes, nous le clouons au sol, o des gardes nationaux le +surveillent. Il passe la nuit dans la prairie, tandis que nous jouissons +des douceurs de la plus charmante hospitalit que puissent recevoir des +voyageurs tombs du ciel. + + +V + + +Seconde tentative de retour Paris.--Le coucher du soleil et le lever +de la lune.--La Seine et les forts.--Adieu Paris!--Descente dans le +fleuve.--Les paysans normands. + +Du 8 au 20 novembre. + +Le lendemain le _Jean-Bart_ a reu une petite ration de gaz qui lui +a donn des ailes. Mon frre et moi nous observons avec attention +l'atmosphre. Le vent de terre est du sud-est, mais nous croyons remarquer +que des nuages trs-levs se dirigent dans la direction de Paris. Nous +sommes dans le feu de l'action, comme les soldats au milieu des fumes +de la poudre, nous voulons marcher en avant, dcids tenter un nouveau +voyage de grandes hauteurs, sans nous soucier de la nuit qui tombe, ni +des Prussiens qui nous entourent. + +Cette fois, ce n'est plus la mme confiance qui anime notre esprit, car le +courant infrieur est compltement dfavorable; mais il semble devoir +nous pousser sur Rouen, o de toute faon il faut revenir. Dans le cas +d'insuccs, ce trajet serait accept comme un pis-aller favorable. Quant +au courant suprieur, il est trs-lev; comment se dissimuler les +difficults vaincre pour s'y maintenir, pendant un temps d'une longue +dure? Nous faisons la part du possible et du probable, comptant beaucoup +sur ce je ne sais quoi, qui parfois vous vient en aide. Partons toujours, +disons-nous, on avisera en l'air. _Audaces fortuna juvat!_ ce qui veut +dire, en style arostatique, qu'il faut s'lever en ballon pour que le bon +vent vous favorise. + +A quatre heures trente minutes, nous prenons les dispositions du dpart. +Nos valises boucles la hte sont attaches au cercle du filet, un +dernier paquet de lettres qu'apporte le maire de Romilly est plac dans +la nacelle. Nous montons dans notre esquif d'osier; il fait un temps +magnifique, de grands nuages blancs se bercent dans l'air, l'heure du +crpuscule va sonner, la nature est calme et majestueuse. + +Le dpart s'excute dans les meilleures conditions, en prsence d'une +foule compltement trangre aux manoeuvres arostatiques. Elle manifeste +son tonnement par le silence et l'immobilit. Tous les spectateurs +ont les yeux fixs sur l'arostat; quand il quitte terre, les ttes se +dressent, les bras se lvent, les bouches sont bantes. + +Je ne me rappelle pas avoir jamais fait d'ascension dans des circonstances +si remarquables. Nous quittons lentement les prairies verdoyantes, les +lignes de peupliers qui les encadrent. Une lgre vapeur, opaline, +diaphane, couvre ces richesses vgtales, avant que le manteau de la nuit +ne s'y tende. Une indicible fracheur, odorante, pntrante, monte dans +l'air comme la plus suave manation, elle nous enveloppe, jusqu'au moment +o le _Jean-Bart_ s'enfonce dans la zone des nuages; jamais je n'avais +prouv cette volupt secrte du voyage arien, ce vertige merveilleux de +l'esprit qui s'abandonne la nature. + +On croirait en se sparant du plancher terrestre, qu'on y laisse quelque +chose de soi-mme, la partie physique, matrielle: ce qu'on emporte +avec soi, c'est l'idal. Lisez Goethe: le pote dcrit quelque part, +l'impression qu'prouve l'me lorsqu'elle se spare du corps au moment du +trpas; il y a dans cette description potique, image, crite en un style +puissant, quelque chose qui rappelle cet abandon des choses terrestres, +dans la nacelle de l'arostat! + +Nous traversons comme la flche le massif des nuages. Impression vraiment +curieuse. Pendant ce passage rapide, c'est une bue lgre qui vous +entoure, une nbulosit semi-transparente. Puis au-dessus, c'est la +lumire resplendissante, c'est le spectacle du soleil, qui lance ses +rayons ardents sur les montagnes de vapeurs, Alpes clestes aux mamelons +escarps, arrondis. Sous les nuages, nous avons laiss la nature, +presque endormie, somnolente l'heure du crpuscule. Au-dessus, nous la +retrouvons veille, pleine de vie, ivre de lumire. Quels tons puissants +dans ces rayons qui s'chappent du soleil au dclin, quand on les +contemple la hauteur de trente pyramides! Quels reflets magiques +au milieu de ces valles vaporeuses, aussi blanches que la neige des +montagnes, aussi tincelantes que des paillettes adamantines! + +Dans un de nos prcdents voyages, nous avons pu montrer un spectacle +analogue un navigateur qui avait sond tous les coins du globe; juch +dans la nacelle, il admirait, muet d'tonnement. + +--J'ai vu, nous disait-il, le soleil se coucher au milieu des glaciers +polaires, se perdre dans la mer d'azur de la baie de San-Francisco, j'ai +vu les grandes scnes que la nature dessine au cap Horn, j'ai fait le tour +du monde, mais jamais pareille scne ne m'avait tant mu! + +Qu'on ne nous accuse pas d'enthousiasme facile, ou d'exagration. Quand +la nature se mle de faire du beau dans ce monde arien, elle enfante +d'incomparables merveilles. L haut, il y a toute une rvlation de +couleurs et de lumires, qui dfieront jamais le pinceau des Michel-Ange +futurs aussi bien que la plume des Goethe de l'avenir. + +Peu peu le soleil s'abaisse l'horizon. Quand il va se noyer dans la +mer des nuages, il y jette ses derniers feux. L'immensit s'embrase, pour +s'teindre tout coup. + +Ces rayons ardents nous vitent de jeter du lest; mon frre retrace sur +son album arostatique, ce tableau cleste aussi fidlement que crayon +peut le faire. Quant moi je surveille l'aiguille du baromtre. Le soleil +nous aspire, nous appelle lui, et de couches d'air en couches d'air, +nous atteignons l'altitude de 3,200 mtres. + +A 5 heures, l'obscurit est presque complte. Le froid ne tarde pas +se faire sentir; aussi l'arostat, plus impressionnable que l'organisme +humain, est brusquement saisi; son gaz se contracte, sa force +ascensionnelle diminue. Il descend avec une grande rapidit, revient en +vue de terre, o le vent le jette sur la Seine, qu'il traverse lentement +500 mtres de haut. Bientt nous planons au-dessus d'une campagne couverte +d'arbres, comprise entre deux bras du fleuve. C'est la fort de Rouvray, +qui s'tend nos pieds comme un immense tapis de verdure. + +Le vent parait avoir chang de direction, il nous dirige vers l'Ocan. Ce +n'est pas encore dans l'enceinte des forts de Paris que nous toucherons +terre! Ayons le courage de faire contre fortune bon coeur, abandonnons nos +belles esprances, comptant bien les retrouver plus tard. + +Nous descendons si prs de terre que nos guide-ropes, longs de 200 mtres, +touchent le sommet des arbres et impriment de violentes secousses notre +nacelle. Nous entendons distinctement le frlement des cordes contre les +feuilles. Elles glissent dans les branches en imitant le murmure d'un +ruisseau qui coule sur un lit de cailloux. Quelquefois un bruit sec se +fait entendre; il est suivi d'un brusque soubresaut de l'arostat; c'est +un de nos cbles qui s'est enroul autour d'une branche qu'il a brise +comme un ftu de paille. + +L'aspect de la fort est celui d'un immense lit de mousse, car vus d'en +haut, les arbres perdent leur grandeur, on n'en aperoit que les cimes. +On serait presque tent de sauter pied joint sur ce duvet qui repose la +vue. Au milieu des bois quelques lueurs paraissent comme des toiles qui +brilleraient en un ciel sombre. Ce sont des paysans qui allument la lampe +dans leur chaumire. Se doutent-ils qu'un regard leur est lanc du ciel? + +Nous ne voulons pas descendre au milieu de la fort, dans la crainte de +mettre en pices le _Jean-Bart_. Quelques poignes de lest nous font +remonter un demi kilomtre dans l'air; mais voil qu'une circonstance +inattendue va prolonger malgr nous notre voyage, en nous entranant +encore une fois dans les rgions suprieures. + +La lune vient de se lever au milieu de l'atmosphre. Elle dissipe les +vapeurs suspendues dans l'air; enlve-t-elle aussi l'humidit fixe +aux cordages, l'toffe du _Jean-Bart_? Nous le supposons, car nous +remontons, lentement il est vrai, mais sans jeter la moindre parcelle de +lest, une hauteur de 2,400 mtres. + +La scne qui s'offre nos regards pour avoir chang d'aspect n'en est +pas moins belle, moins saisissante. L'astre des nuits trne sous un dais +d'argent, form par une vote de nuages tincelants. Jusqu' perte de vue, +ses rayons caressent la surface des vapeurs atmosphriques, les dcoupent +comme en cailles irises, et s'y refltent sur le fond obscur des rgions +infrieures. Il fait ici un froid pntrant, intense, nous nous couvrons +de nos fourrures, mais nos pieds et nos mains sont littralement gels. +L'action de l'abaissement de temprature se fait sentir d'autant plus +qu'il y a plus longtemps que nous sommes immobiles, nous finissons par +subir les preuves d'un rel malaise. La lueur indcise de la lune lance +sur notre arostat de faibles rayons qui ne suffisent plus clairer +notre baromtre. Nous distinguons peine son aiguille d'acier. +Navigateurs sans boussole, nous errons au hasard dans l'immensit de +l'atmosphre. + +A 9 heures, nous sommes revenus eu vue de terre; c'est encore un bras de +la Seine qui se droule sous nos yeux, comme un serpent d'argent. A 400 +mtres de haut, nous planons au-dessus du fleuve o l'ombre du ballon +se dcoupe en une grande tache noire. Sur l'autre rive, nous apercevons +encore un immense bouquet d'arbres, serrs et touffus, o pas une +clairire ne se prsente pour faciliter notre descente. C'est la fort de +Roumare. + +La nuit est venue, il faut absolument songer la descente; mais o +trouverons-nous une plaine hospitalire pour jeter notre ancre? Voil la +Seine qui plus loin, revient sur ses pas, et, au del, perte de vue, une +fort plus vaste encore que les prcdentes, semble nous dfier de ses +cimes touffues et compactes. C'est la fort de Mauny.--Quelle luxuriante +campagne nous traversons du haut des airs, o l'eau et la vgtation se +disputent la nature! quel pays riche et verdoyant! Mais quelle dplorable +contre pour le navigateur arien, qui ne rencontre sous sa nacelle que +rcifs, cueils qui le menacent du naufrage! + +Semant du lest sur notre route, nous maintenons le _Jean-Bart_ 300 +mtres de haut. Nous pions une plaine, mais il n'y a sous nos pieds qu'un +amoncellement d'arbres rpandus profusion sur toute la campagne. Le vent +est calme, nous sillonnons l'espace avec une extrme lenteur. + +A 9 heures 30, nous sommes en vue d'un nouveau bras de Seine que le ballon +va traverser encore. L'esprance nous fait croire que sur l'autre versant, +une terre propice la descente viendra prter son aide aux aronautes. +Nous tombons de Charybde en Scylla. + +Le _Jean-Bart_ s'avance en droite ligne vers le milieu de la fort de +Bretonne, qui s'tend jusqu' la mer, o le vent nous dirige, et par +surcrot de malheur, les rives de la Seine sont hrisses de hautes +falaises qui nous menacent. Traverser successivement quatre bras de Seine, +et trois forts, sans apercevoir un espace vide, c'est comme une fatalit +qui nous poursuit. Il n'y a peut-tre pas d'autres points du globe o +pareil voyage pourrait se faire. Nous sommes 100 mtres de haut, le +ballon peut tre bris contre les rochers, s'il ne gravit pas les hautes +plages ariennes. Mais s'il remonte, le vent le lancera sur la fort de +Bretonne, et le poussera jusqu' la mer o nous courrons grande chance +de nous perdre. Tout en faisant ces observations peu rassurantes, le +_Jean-Bart_ arrive au-dessus de la Seine, en vue de Jumige. En cet +endroit le fleuve est d'une grande largeur, il s'tend comme un lac +immense dont les rayons lunaires font le plus admirable miroir. Le moment +de l'hsitation est pass, il faut prendre une rsolution subite et +dcisive. Le vent va nous lancer sur la rive oppose, contre une falaise +norme; en un instant nous nous pendons la corde de la soupape, elle +s'ouvre bante, fait entendre une musique trange: c'est le gaz qui +s'chappe. Nous rendons la main, les clapets se ferment, avec un bruit +sonore qu'amplifie la rotondit de la sphre d'toffe. Nous piquons une +tte dans la Seine, mais en aronautes experts, nous avons calcul notre +chute. Nos cordes tombent dans l'eau, y glissent, et notre nacelle +s'arrte 45 mtres au-dessus du fleuve. Sachant imiter le mouvement de +l'oiseau qui se laisse tomber de haut, pour effleurer la surface liquide, +le _Jean-Bart_ a vit la noyade. + +La falaise est un cran immense qui intercepte le vent, et l'air est si +calme au-dessus de la Seine, que notre ballon reste compltement immobile + quelques mtres au-dessus du fleuve. Le courant frappe les cordes +tranantes, y clapote avec un lger bruissement; la lune claire le +globe arien, qui, au milieu de ce tableau nocturne, offre un aspect +merveilleux. + +Nous entendons bientt des clameurs sur le rivage. Une foule de mariniers +sont venus, l'approche de l'arostat tomb des nues. Parmi les cris de +tous, on distingue quelques voix fminines qui se dtachent de ce concert +humain, comme les fltes aigus d'un orchestre. + +--Si ce sont des Prussiens, dit l'une d'elles, nous allons les tenir, ils +ne nous chapperont pas! + +--Tirez les cordes, rpondons-nous en criant de toute la force de nos +poumons. Amenez-les sur le rivage. + +Sur ces entrefaites une barque monte par quatre ou cinq hommes vient de +paratre la surface de l'eau. L'un d'eux nous crie qu'il arrive notre +aide. + +Bientt en effet les rameurs nous ont rejoints au milieu du fleuve, ils +saisissent un de nos cbles qu'ils amnent pniblement au rivage. On a +toutes les peines du monde se faire entendre au milieu des clameurs. + +--Silence, silence, crions-nous avec le ton des huissiers la Chambre, +coutez-nous!... + +Le bruit se calme en effet, et sur nos ordres, les mariniers que l'on +distingue difficilement au milieu de la nuit, tirent notre corde, mais ils +s'y pendent tous avec un enthousiasme qu'il est impossible de modrer. +Ils s'y cramponnent si brusquement dans leur ardeur, qu'ils impriment au +_Jean-Bart_ de terribles secousses. Nos protestations sont vaines. Il faut +nous contraindre tre secous dans la nacelle comme des feuilles de +salade qu'on goutte dans un panier. + +En quelques minutes la nacelle a quitt la Seine, nous sommes suspendus +au-dessus des peupliers qui bordent le chemin de halage. Nous disons aux +mariniers de conduire le ballon dans un espace libre d'arbres. Ils se +mettent tous en marche aux cris du _oh hisse!_ familier aux bateliers. +Notre ancre est encore pendante et s'accroche un peuplier, d'o il faut +la dloger. C'est tout un travail. Mais nous tranchons ce noeud gordien +comme l'aurait fait Alexandre lui-mme. Nous faisons tirer les cbles +de l'arostat, par nos remorqueurs, de toute la force de leurs biceps. +L'arbre cde et se casse, non sans une violente secousse de notre esquif. +Mais en vrais _loups d'air_, il ne faut pas regarder aux torgnioles! + +On arrive enfin au village d'Heurtrauville, dont les maisons assises +coquettement au pied d'une immense falaise, bordent le cours de la Seine. +L'arostat est ramen terre sur la berge, les sacs de lest vides sont +remplis de sable, on les entasse dans le panier d'osier, qu'ils rivent au +sol. Nous mettons pied terre. + +Les femmes, qui nous prenaient pour des Prussiens, se sont vite dtrompes +en nous entendant parler le langage qui leur est familier. Mais elles +se figurent maintenant que nous sommes envoys par le gouvernement pour +enlever _leurs hommes_, et les enrler dans l'arme. Dcidment ces braves +Normandes voient dans l'arostat un oiseau de mauvais augure. Il parat +que nos mines ne sont pas trop suspectes, car nos explications ne tardent +pas rassurer sur nos intentions la plus belle moiti du village +d'Heurtrauville. + +Voil un groupe de paysans qui s'avance avec la gravit de prsidents de +cour. Ce sont des membres du conseil municipal prcds de M. le maire. +Ils nous demandent nos papiers. Braves gens les Normands, mais un peu +mfiants. L'un d'eux prend connaissance des pices qui nous ont t +donnes par le gouvernement, il les examine avec le srieux d'un changeur +qui flairerait un faux billet de banque. + +--C'est bien, Messieurs, nous sommes votre disposition. + +Nous demandons un piquet de six gardes nationaux pour tre de faction +pendant la nuit autour du ballon, pour empcher les fumeurs d'y mettre le +feu, et les curieux de s'en approcher. + +M. le maire donne ses ordres au commandant de place. Il nous conduit +ensuite au _Grand-Htel_ de la localit. C'est une humble chaumire, un +cabaret de village, trs propret, fort bien tenu. La patronne nous fait +les honneurs avec une bonne grce, ma foi! charmante. Elle nous offre sa +chambre, pour passer la nuit. De grand coeur nous la remercions, heureux +de trouver un lit pour nous reposer de nos fatigues et de nos motions. + +Nous dnons dans ce cabaret avec un apptit tout arien. Mon frre et moi +nous rpondons aux questions des curieux, faisant l'un et l'autre de la +propagande arostatique. + +--C'est gal, dit un vieux malin, quel fier toupet vous avez pour vous +promener dans les nuages, avec une telle machine. Bont divine! il faut +avoir envie de voir la lune pour monter si haut. + +La conversation ne tarde pas s'engager sur la politique. La nouvelle de +la leve des hommes maris n'est pas reue ici avec tout le patriotisme +qu'on pourrait attendre. Cependant quelques hommes sont rsolus, et dans +leur langage un peu rude, font preuve d'nergie, de courage. + +--Qu'ils y viennent donc ici, les Prussiens, avec nos falaises nous ne les +craignons pas! + +Mais ceux-l malheureusement sont rares, d'autres bien plus nombreux +protestent contre cette ardeur belliqueuse. + +--Il n'y a rien faire, allez, mes enfants! Les Prussiens sont plus +malins que nous. S'ils viennent ici, pourvu que nous leur donnions +manger et boire, ils ne nous feront pas de mal. A quoi bon faire brler +nos maisons, et nous faire trangler! Nous serons bien avancs aprs. + +On a beau dire que ce langage est indigne, que l'Alsace et la Lorraine, +provinces franaises comme la Normandie, sont envahies, qu'il faut +secourir ses frres, ces raisonnements n'entrent pas dans la tte des +paysans qui ne voient dans la France que leur toit, leur femme, leurs +enfants et surtout la vente de leurs produits. + +--Que diriez-vous, braves Normands, si votre pays dvast tait en proie +aux brigandages de l'ennemi et que toute la France vous abandonne? + +--Ah ben! Monsieur! je ne suis pas assez savant pour rpondre vos beaux +discours, mais si les Prussiens viennent chez moi, je leur offrirai un bon +souper. Je ne connais que a. + +Aprs notre repas, un des plus anciens membres du conseil municipal +nous invite venir chez lui. Nous acceptons, et nous sommes contraints +d'avaler un grand verre de cidre.--Nous n'avons pas la moindre soif, mais +comment refuser de trinquer avec une des autorits du pays? Notre hte est +un vieux finot, qui n'aime pas le gouvernement, mais il dteste surtout +de tout coeur le maire d'Heurtrauville, le maire de Gambetta comme il +l'appelle. + +--Dans le pays, nous avions d'honntes gens pour nous diriger, c'est bien +autre chose prsent. Not' maire, voyez-vous bien, messieurs, il ne vaut +pas a.... Et le vieux faisait claquer l'ongle de son pouce contre ses +dents, d'un air expressif. + +Ne croyez pas qu'il y ait seulement des nuages et des clairs de lune +observer en ballon.--Le touriste arien peut faire en route ample moisson +d'observations philosophiques et sociales, car je ne sais par quel +enchantement, partout o il passe, il est reu comme un personnage. On +l'accueille, on lui conte ses peines et ses joies, toutes les portes lui +sont ouvertes, et s'il est _bon enfant_, les coeurs ne tardent pas +imiter les portes. Que ne ferait pas un Aroun-al-Raschild, s'il visitait +ses provinces dans la nacelle d'un ballon! Que de vrits apparatraient + ses yeux sous une forme saisissante! que d'abus chtier, que de +bienfaits rpandre, il trouverait en route! Pour ma part, toutes les +fois que je suis descendu des plages ariennes j'ai toujours pris plaisir + m'asseoir au seuil de Jacques Bonhomme. Lui ai-je appris grand'chose? +je l'ignore, mais il m'a toujours donn, le verre en main, de prcieux +enseignements! + +A 11 heures du soir, nous allons dire bonsoir notre _Jean-Bart_.--Il +est l, sur le bord de l'eau, et reluit au clair de lune. Quatre +factionnaires, l'arme sur l'paule, montent la garde. Ils ont de grandes +houppelandes, et le bonnet de coton traditionnel, perch sur leurs ttes +normandes, remplace le casque ou le kpi. Je ne me permettrai jamais de +railler la garde nationale d'Heurtrauville; aussi je garde mon srieux, +tandis que j'aperois mon frre, cach derrire une muraille comme un +malfaiteur. Sans tre vu, il fixe sur le papier l'image fidle des quatre +plus beaux bonnets de coton qu'on puisse rencontrer chez les dfenseurs de +la patrie. + +A trois heures du matin, nous sommes rveills en sursaut, le ballon en +grande partie dgonfl fait voile sous l'effort du vent qui s'est lev. Il +menace de se fendre contre un toit.--Un de nos factionnaires nous appelle + la hte. + +Le gaz s'est chapp par les fentes mal jointes de la soupape. Il est bien + regretter que l'on ait fabriqu Paris des ballons munis d'appareils +si grossiers.--Les clapets, une fois ouverts, ne se referment plus +qu'imparfaitement, car ils ont fait tomber le lut grossier qui bouche les +joints, souvent trs-distants, quand le bois a travaill. Que n'a-t-on pas +faonn d'autres soupapes, il aurait t si simple de perfectionner dans +ses dtails le navire arien. Mais il aurait fallu compter sans l'habitude +et la routine.--O routine, sainte routine, que de proslytes se +prosternent devant toi dans le pays de France! Je sais bien que la +hte d'une construction faite Paris dans des circonstances tout +exceptionnelles, plaide les circonstances attnuantes. Mais notre +ballon n'en a pas moins bel et bien perdu en quelques heures le gaz qui +l'emplissait. Il tait rest gonfl deux jours et deux nuits, quand on +n'avait pas encore ouvert sa soupape. + +Au lever du jour le _Jean-Bart_, spar de son filet, est pli dans la +nacelle. Aprs renseignements, le plus sr chemin pour retourner Rouen +avec un ballot de 500 kilog. est la Seine. Nous prendrons un des bateaux +vapeur du touage qui passe 11 heures. + +Les gardes nationaux, qui ont fait leur devoir, peuvent rentrer dans leurs +foyers, je les remercie de leur aide obligeante. Mais voil que l'un d'eux +se dtache du groupe et me demande un pourboire.--Un pourboire, grand +Dieu! on n'a donc pas lu nos lettres de rquisitions, la force arme +doit nous prter son aide. Paye-t-on le soldat sur le champ de bataille? +Paye-t-on le factionnaire qui monte sa garde? + +Bientt le maire s'avance, je m'adresse lui. + +--Mon Dieu, me dit-il, ces braves gens ne sont pas habitus au service +militaire, ils ont _travaill_ toute la nuit, ils sont dix: Cela vaut bien +trente francs. + +--Toi, mon ami, pensai-je, tu veux faire de la popularit. Ma foi, soyons +gnreux. Je transige pour vingt francs que je donne aux gardes nationaux. + +Je pensais bien que l'histoire en finirait l, malgr son tranget. Mais +je comptais sans le vieux conseiller municipal qui avait assist cette +scne. Il se chargea d'en faire jaser dans son Landerneau.... + +Huit jours aprs cette aventure, je recevais Rouen un envoy du conseil +municipal d'Heurtrauville. + +--Monsieur, me dit-il, le conseil municipal, aprs avoir entendu la +rclamation d'un de ses membres, a blm trs-nergiquement la conduite +du maire, qui vous a demand un salaire pour quelques-uns de nos +compatriotes.--Le conseil municipal n'a pas voulu qu'on puisse dire que +des Franais aient t pays pour un service qu'ils doivent gratuitement + l'tat, il a dcid qu'on voterait les fonds ncessaires votre +remboursement. Voil vingt francs que je vous apporte, avec toutes nos +excuses. + +A 10 heures du matin, le _Jean-Bart_ est hiss bord d'un chaland que le +vapeur du touage va remorquer Rouen. Le capitaine nous fait djeuner +abord, et dans une cabine peine grande comme la moiti d'une commode, +nous faisons la cuisine nous-mmes. Mon frre confectionne une magnifique +omelette aux oignons, je surveille la cuisson d'un livre. + +Bientt le toueur passe, nous accroche lui, il siffle, il part. Pendant +sept heures, nous voyageons au milieu de la Seine, admirant ses rivages +vraiment grandiose, o de belles falaises, couvertes de verdure, +encaissent le lit du fleuve.--Nous revenons Rouen, non sans dpit, mais +nous nous consolons en pensant que les deux voyages que nous venons de +faire n'ont pas t inutiles notre entreprise. Ils nous ont montr +l'aspect du pays que nous devons traverser pour rentrer Paris, ils nous +ont initi au louvoiement arien, au transport terrestre du ballon captif. +Pour russir, il faudra sans doute renouveler frquemment les ascensions +jusqu' ce que le dieu des airs nous favorise, jusqu' ce qu'il nous +envoie un vent bien franc, bien rapide, nous poussant en droite ligne dans +la direction de Paris. + +_11 novembre_.--Nous trouvons Rouen un excellent accueil. On nous +flicite, on plaint nos malheurs. Les journaux que nous lisons parlent de +nos voyages. Mais ils ont commis une singulire balourdise. Ils ont fait +descendre les _frres Tissandier_ Jumige, en Belgique! + +Le soir, une dpche du gouvernement est placarde l'Htel-de-Ville. +C'est la victoire de Coulmiers, la reprise d'Orlans qui nous sont +annonces. L'enthousiasme ici est norme. On a presque envie d'illuminer. + +_Dimanche 13_.--Nous avons rpar hier les avaries du _Jean-Bart_. Nous +le reportons sur le lieu de gonflement. Quand le bon vent soufflera, nous +l'emplirons de gaz immdiatement. Mais une dpche de l'Observatoire nous +annonce que le temps n'est pas favorable, que le vent sud-ouest actuel a +chance de souffler longtemps! + +_Lundi 14_.--Vent sud-ouest violent et rapide. Temps brumeux. On parle ici +d'un mouvement de l'arme de Bretagne commande par M. de Kratry. + +_Mardi 15_.--Pluie battante. Vent sud-ouest. Notre _Jean-Bart_, malgr les +bches qui le couvrent est inond. Il faudra le ventiler et le revernir. + +Le directeur du tlgraphe nous offre de faire passer une lettre Paris +par un courrier, pied: c'est une bonne fortune.--Nous crivons quelques +lignes notre frre an, qui doit tre actuellement dans les bataillons +de marche. + +Nous voyons ce brave courrier, qui a dj fait une tentative, mais pied, +il a chou comme nous en ballon. Les Prussiens l'ont arrt et l'ont +fouill, nu comme ver. Sa dpche tait cache dans la semelle de ses +souliers, qu'il avait choisis percs et vieux, car s'ils avaient t +neufs, on n'aurait pas manqu de les lui prendre[6]. + +[Note 6: Ce courrier n'a pas russi, comme je l'ai su plus tard.] + +Nous nous disposons revernir le _Jean-Bart_ aujourd'hui, mais les +circonstances doivent nous faire abandonner nos projets qui n'ont nulle +part t tents par d'autres, notre grand regret. Ils auraient sans +doute conduit au rsultat voulu, s'ils s'taient renouvels, mais comme +nous l'avons dj dit, on nous a laisss seuls Rouen, tandis qu'il +aurait fallu placer des stations de dpart tout autour de Paris. + +Le service des ballons-poste est dfinitivement cr Paris; depuis notre +sjour Rouen, quatorze ballons sont sortis de la capitale, et parmi +ceux-l on cite le voyage fantastique de M. Rolier Christiania! Les +pigeons voyageurs rentrent Paris, aujourd'hui le retour d'un ballon dans +l'enceinte assige n'offre plus une si grande importance. + +En outre notre arme de la Loire vient de chasser l'ennemi d'Orlans qu'il +avait envahi. Toute la France frmit de joie, d'esprance la nouvelle +de la victoire de Coulmiers. C'est sur les bords de la Loire que vont se +porter les efforts de tous. On songe aux aronautes, aux ballons captifs +comme claireurs de nos armes. Le ministre de la guerre se rappelle enfin +Coutelle et les arostiers militaires de la premire Rpublique. Mon frre +et moi, nous sommes appels Orlans avec le _Jean-Bart_. + +_Vendredi 18_.--Nous partons de Rouen 11 heures du matin. Nous +n'arrivons Tours qu'aprs 24 heures de voyage. + +En wagon, nos compagnons de route sont des officiers franais chapps de +Metz et de Mayence. Leur indignation contre Bazaine est extrme. Ils ne +doutent pas un instant de la trahison. + +La deuxime partie du trajet se passe en compagnie de deux Espagnols qui +reviennent de Londres. + +--Les Anglais, nous disent-ils, sont dans un tat de surexcitation +indicible contre la Russie qui veut dchirer ses traits.--Ils +applaudissent pour la France.--A l'Alhambra, on chante tous les soirs la +_Marseillaise_, le _Rhin Allemand_ et on crie _Vive la Rpublique_ en +franais! + +Mais ces manifestations anglaises ne sauraient plus toucher aucun +Franais. Elles sont trop tardives et trop intresses! + + + +DEUXIME PARTIE + +LES AROSTIERS MILITAIRES DE L'ARME DE LA LOIRE. + + + + +I + + +Le ballon la _Ville de Langres_.--Premires expriences d'arostation +militaire Gidy.--La tlgraphie arienne.--Le _Jean-Bart_ +Orlans.--Anecdotes sur les Prussiens. + +Du 16 au 29 novembre 1870. + +Avant notre arrive Orlans, le gouvernement de Tours avait dj +organis une premire quipe d'arostiers destins surveiller les +mouvements de l'ennemi, soit avant l'attaque, soit pendant la bataille. + +--Nous sommes toujours surpris l'improviste, se disait-on; comment ne +pas profiter de ces ballons, observatoires ariens qui, 300 mtres de +haut, ouvrent au regard une campagne de plusieurs lieues d'tendue? Un +ballon captif au milieu du camp franais sera pour le soldat un objet de +distraction et de scurit tout la fois. Quelle ne sera pas sa confiance +quand il verra qu'une sentinelle arienne veille sur lui la hauteur +de plusieurs pyramides? De quelles ressources ne seront pas des ballons +captifs au milieu de la mle du combat? Un officier d'tat major juch +dans la nacelle pourra dvoiler les manoeuvres de l'ennemi, signaler les +mouvements tournants. Plus de soixante-dix ans se sont couls, depuis le +jour o Coutelle, du haut des airs, contribuait par ses renseignements +la dfaite des ennemis. Pourquoi nos aronautes ne contempleraient-ils pas +une nouvelle victoire de Fleurus? + +Aussi ne ngligea-t-on rien pour organiser un service rgulier de ballons +captifs, et pendant nos expditions de Rouen, Duruof et Bertaux, assists +des marins Jossec, Labadie, Herv et Guillaume, sortis de Paris en ballon, +avaient t envoys Orlans avec le ballon de soie fabriqu Tours.--Ce +ballon avait t baptis la _Ville de Langres_. M. Steenackers avait +tenu ce nom, c'tait un hommage qu'il rendait ses lecteurs de la +Haute-Marne. + +Mon ami Bertaux a bien voulu me communiquer le rcit des expriences +prliminaires excutes Orlans avant notre arrive; je dois les rsumer +ici, car elles offrent un intrt rel. + +C'est le mardi 16 novembre que fut gonfl pour la premire fois le +ballon la _Ville de Langres_. Ds le matin le gaz de l'usine d'Orlans +arrondissait les flancs de l'arostat. A 1 heure prcise, deux marins +montent dans la nacelle, attachent au cercle quatre cbles de 50 mtres de +haut que retiennent 150 hommes du 39e de ligne. Ils se font lever 30 +mtres de haut environ, et, fouette, cocher! le ballon se met en marche +remorqu par les braves soldats. + +La _Ville de Langres_ sur son chemin rencontre des obstacles, des ponts o +les soldats sont obligs de se runir en un seul groupe qui n'offre +plus alors qu'un point d'attache unique et moins quilibr, des fils +tlgraphiques, le dsespoir des arostiers obligs de se faire hisser +dans l'air, et de jeter des cbles au-dessus des poteaux. Heureusement le +temps est calme; le voyage s'effectue dans de bonnes conditions. Aprs +deux heures de marche l'arostat arrive Saran prs Cercotte, sur les +derrires de l'arme franaise. Il est 3 heures, l'quipe se met en mesure +de faire une premire ascension d'essai. + +On installe terre des plateaux de bois chargs de pierres, et munis de +deux poulies solides, autour desquelles glissent les cbles destins +retenir au sol l'arostat. A chaque corde une trentaine de soldats font la +manoeuvre. Suivant qu'ils laissent filer la corde ou qu'ils la tirent, le +ballon convenablement lest monte ou descend. + +La premire ascension s'excute dans de bonnes conditions 200 mtres +de haut, et de cette hauteur, qui est celle de trois tours de Notre-Dame +superposes, on a sous les yeux un vaste et splendide horizon. + +Aprs cette exprience, une estafette accourt, c'est un aide de camp +du gnral d'Aurelies de Paladine dont le quartier gnral est +Saint-Pravy; il vient savoir d'o est parti ce ballon qu'il croit +libre; le chef de l'arme de la Loire n'a pas encore t prvenu par le +gouvernement de l'arrive des arostiers militaires. + +Pendant que des employs du tlgraphe envoys par M. Steenackers +s'occupent des dmarches faire auprs du gnral, l'arostat captif +continue le lendemain ses ascensions. M. Bertaux s'lve 180 mtres +de haut, avec M. Regnault, employ du tlgraphe. Un appareil Morse est +install dans la nacelle, le fil tlgraphique descend jusqu' terre et +communique un autre fil qui va jusqu' Tours. + +Suspendus au milieu des airs en prsence de l'arme franaise, les +aronautes correspondent par l'lectricit avec le gouvernement de Tours. +Voici la dpche qu'ils envoient au directeur des tlgraphes: + +--Nous sommes en l'air 180 mtres de haut, nous dcouvrons fort bien la +plaine, mais un brouillard pais nous cache la fort. Nous recommencerons +exprience par temps plus clair. + +Vingt minutes aprs, le ballon plane toujours dans l'espace retenu la +mme hauteur par ses deux cordes; l'appareil Morse s'agite, c'est une +rponse qui vient de Tours. + +--Nous vous flicitons, rpte l'appareil lectrique, tenez-nous au +courant de tous vos essais. + +Le temps est calme, l'air est presque immobile, les ascensions se +succdent ce jour-l jusqu' six fois. M. Aubry, chef de la mission +tlgraphique l'arme de la Loire, un capitaine d'tat-major montent +tour de rle et paraissent ravis de leurs impressions ariennes. + +Le 19 novembre, on a reu l'ordre de porter le ballon en avant jusqu' +Gidy, au milieu du camp franais. Mais il est neuf et a perdu du gaz, il a +besoin de recevoir une nouvelle couche de vernis. Duruof prend le parti de +dgonfler le ballon, de le reporter Orlans o il est reverni sur toutes +ses ctes. Le 20, la _Ville de Langres_, bien impermable, est regonfl, +mais le vent violent souffle par rafales et le transport est pnible. +Malgr les lenteurs de la marche, malgr des difficults de toutes sortes, +l'arostat, la nuit tombante, arrive enfin au milieu du camp franais +Gidy. + +Il est impossible de dcrire l'enthousiasme des soldats la vue de +ce merveilleux appareil si nouveau pour eux; ils se prcipitent sa +rencontre et poussent des clameurs de joie, comme pour fliciter le +nouveau factionnaire qui va monter la garde 200 mtres au-dessus de +leurs ttes. C'est bien autre chose encore quand, le lundi 21, ils voient +l'arostat s'lever dans les airs: nos braves soldats ne se tiennent plus +de joie, c'est comme une fte dans tout le camp. Un officier d'tat-major +monte dans la nacelle et ne parat que fort mdiocrement rassur. + +--Je veux descendre, dit-il, quarante mtres de haut, jetez du lest, +criait-il l'aronaute. + +Or, on jette du lest, comme chacun sait, pour monter et non pour revenir + terre; mais il parat qu'on peut tre tout la fois un excellent +militaire et un trs-mauvais aronaute. Cette ascension, au reste, tait +assez mouvante, le vent tait vif et la machine arienne se penchait +frquemment terre, oscillant au bout de son cble la faon d'un grand +pendule retourn. Dans la nuit, l'air devient menaant, une vritable +tempte se met souffler, et le ballon, malgr sa solidit, ne peut +rsister l'effort de l'ouragan. Le cercle de bois, qui craque comme la +mture d'un navire pendant la tourmente, vole en clats; le ballon, qui +n'a plus de point d'attache suffisant, va tre enlev. Duruof et les +marins se jettent sur la corde de soupape et dgonflent la _Ville de +Langres_. + +C'est ce jour-l mme que nous arrivons Orlans, mon frre et moi, avec +le ballon le _Jean-Bart_. L'accident qu'on nous raconte ne dcourage +personne, nous sommes tous dcids recommencer ces tentatives avec le +mme enthousiasme, la mme ardeur. + +Deux jours aprs, le ballon la _Ville de Langres_, remis en tat, tait +gonfl et transport quatre kilomtres d'Orlans, sur la pelouse du +chteau du Colombier, devenu, comme nous le verrons plus tard, le quartier +central des arostiers militaires. On devait rester l en attendant les +ordres du gnral en chef de l'arme de la Loire. + +_Lundi 21 novembre_.--On se met en mesure de ventiler et de vernir le +_Jean-Bart_. Pendant que mon frre commence cette besogne avec les marins +Jossec et Guillaume, je cours la ville pour m'assurer du gaz propre au +gonflement et faire l'acquisition des cordes ncessaires aux ascensions +captives. + +a et l, en chemin, je cause et je fais une moisson d'anecdotes sur +l'invasion prussienne des premiers jours de novembre. C'est un brave +cordier du faubourg Banier, qui, le premier, me raconte ses motions. Il a +la physionomie d'un bon vieillard, d'un honnte commerant; je n'oublierai +jamais l'motion, l'indignation de son rcit. + +--Oh! monsieur, quels gueux, quels misrables que ces soldats barbares! +Ils taient dix-sept dans mon magasin, couchant les uns sur les autres, +sales comme des pourceaux. A l'heure des repas, il fallait les regorger +de vivres, et ma pauvre femme tait oblige de remplir de caf toute une +norme soupire, o s'entassait ma provision de sucre. S'ils n'taient pas +servis en toute hte, ces soldats me menaaient; l'un d'eux, monsieur, osa +lever la main sur moi. Le rouge de la honte et de l'indignation me monta +au visage. Mais que faire contre la force brutale? Ce sont toutefois de +ces injures que l'on n'oublie pas. Je dois dire, cependant, que quand on +menaait les Prussiens de leurs chefs, ils se tenaient tranquilles. +Une simple rclamation faite un sergent les faisait trembler. Et les +rquisitions, monsieur! quelle ruine pour notre malheureuse ville! Les +Prussiens sont venus me prendre toutes mes cordes et ils me donnaient en +raillant un bon payer pour la mairie. + +Un jour, ils dnichent une provision de cordes qu'ils veulent me prendre +pour leurs attelages. Cette fois je n'y tiens plus, c'est la troisime +fois qu'on me vole. Je m'arme de rsolution et je demande une audience au +gnral Von der Tann. Je suis reu par un colonel, son chef d'tat-major, +je crois. + +--Que me voulez-vous? me dit cet officier d'un ton bourru. + +--Je viens rclamer, protester contre les vols dont je suis l'objet. Toute +ma provision de cordes, toute ma fortune est dvalise pas vos soldats. + +--Oh l! mon bonhomme, ne le prenez pas trop haut avec moi. Mais, +dites-moi, n'avez-vous pas de lettres de rquisition qui vous sont +donnes? Aprs notre dpart, c'est la ville qui vous rglera notre compte. + +--Tout cela est trs-bien, mais pourra-t-on me payer? + +--Oh! cela ne me regarde pas, je suis en rgle avec vous, allez-vous-en. + +Au moment o je partais, l'officier prussien se ravise et m'appelle. + +--J'ai une ide, me dit-il; si le maire d'Orlans ne veut pas vous +payer, vous m'apporterez deux mtres de corde avec laquelle je le ferai +pendre.--Je me sauve, entendant les clats de rire du colonel qui a sans +doute trouv sa plaisanterie trs-fine et trs-spirituelle. + +Le brave cordier continue son rcit, et sa femme qui l'coute les larmes +aux yeux, ne tarde pas prendre part la conversation. + +--Heureusement nous en sommes dbarrasss, de ces Prussiens, dit-elle, +ils ne reviendront plus maintenant, ces maudits Allemands, car nous avons +autour de nous les soldats de Coulmiers. Oh! comme ils s'en allaient +piteux et tristes, les bataillons bavarois; ils ne s'attendaient pas +tre chasss de notre ville par l'arme de la Loire dont ils se riaient +tout haut. En quittant Orlans, Von der Tann dit au prfet d'un air +gouailleur: + +--Au revoir, monsieur le prfet, sans adieu, car je reviendrai bientt. + +--Mais il ne reviendra pas, ajouta la brave femme. + +Et toute l'arme, tout Orlans, toute la France disait alors: il ne +reviendra pas. + +Hlas! il n'est que trop bien revenu pour frapper Orlans de nouveaux +malheurs et de nouvelles ruines. + +Il faut avoir vu l'occupation prussienne pour se douter des dsespoirs, +des haines qu'elle soulve sur son passage. Les maisons du faubourg +Banier taient pilles, et chacun, accabl de soldats nourrir et de +rquisitions payer, voyait la ruine venir de jour en jour. + +C'tait en outre de perptuelles taquineries. Les Prussiens taient +furieux de l'accueil qui leur tait fait. Ils auraient voulu, ces +Teutons barbares, qu'on les ret bras ouverts; ils s'tonnaient qu'on +n'applaudt pas leur passage, et que les dames en toilettes lgantes ne +vinssent pas couter la musique militaire qu'ils faisaient entendre sur la +place Jeanne d'Arc. + +Tout le monde tait en deuil, les rues taient dsertes. Le soir, nul ne +pouvait circuler dans la ville sans tenir une lanterne la main. Quelques +jeunes gens s'amusaient attacher des lanternes vnitiennes aux pans de +leurs habits, comme pour gouailler ces ordonnances ridicules de l'autorit +prussienne. Mais Von der Tann ne gotait pas la plaisanterie, il fallait +cder, sous les ordres des barbares, cacher sa haine et son indignation au +plus profond de son coeur. + + * * * * * + +_Mardi 29 novembre_.--Ds six heures du matin, nous commenons le +gonflement du _Jean-Bart_, qui convenablement pli depuis la veille, +attend sa ration de gaz. Notre chef d'quipe Jossec, un marin breton, +a tout _par_, suivant son expression navale, avec le plus grand soin; +l'opration s'excute dans les meilleures conditions. A deux heures de +l'aprs-midi, le _Jean-Bart_ arrondi, frais verni, brille au soleil comme +une norme pomme de rainette. Il tend ses cbles avec force et ne demande +qu' voltiger dans les nuages, mais il est clou au rivage terrestre par +des poids qui dfient sa force ascensionnelle. + +Ce n'a pas t sans peine que nous avons obtenu les rquisitions +ncessaires la fourniture du gaz; il a fallu aller voir le prfet, le +maire, toutes les autorits; selon l'excellent usage administratif, ces +fonctionnaires ont entrav nos projets d'une foule de petits obstacles +qui, runis, deviennent des montagnes soulever. Mais nos campagnes +arostatiques faites sous l'Empire nous ont familiariss avec les +difficults administratives, nous savons amadouer le garon de bureau, +qui consent nous ouvrir le sanctuaire du secrtaire, d'o il n'y a plus +qu'un pas franchir pour pntrer chez le matre. Celui-ci, prfet ou +maire, ne manque pas de froncer le sourcil notre demande de gaz; malgr +les papiers dont nous sommes munis, malgr l'utilit incontestable de +notre mission, malgr l'urgence commande par les circonstances, son +devoir d'administrateur dvou lui impose des difficults, qu'il trouve +toujours. + +--C'est trs-grave, messieurs; qui payera le gaz? Est-ce la guerre, est-ce +le dpartement? Revenez dans une heure. Je vais tudier la question avant +de vous donner la rquisition ncessaire. + +On revient une heure aprs, trop heureux si l'on peut pntrer dans le +cabinet du fonctionnaire. Il n'a nullement song votre affaire, il y +rpond en homme qui l'a mdite. Il trouve l bien des irrgularits, +mais, en vrai patriote, il vous donne l'ordre demand. N'aurait-t-il +pas t bien plus simple de le donner de suite? Les saintes rgles de +l'administration s'y opposent. + +A midi le _Jean-Bart_ va se mettre en marche. Jossec, et son compagnon +Guillaume, regardent le ballon avec admiration. Tous deux sont sortis de +Paris en ballon, sans avoir auparavant jamais vu l'admirable appareil +d au gnie des Montgolfier. Ils ont dj brav la tempte et les vents +furieux, mais l'arostat leur a laiss un souvenir plus profond que celui +du navire. Ils nous ont parl avec enthousiasme de leur premier voyage +arien; en hommes nergiques et dvous, ils sont devenus les plus chauds +partisans de la navigation arienne. + +--Ah! Monsieur, me disait Jossec, quelle diffrence entre le ballon et le +vaisseau!--Il n'y a plus dans la nacelle arienne ni vent, ni roulis, +ni tangage, et rien faire qu' admirer le ciel. Je veux renoncer la +marine et me faire aronaute. + +Mais le brave Jossec parlait des ascensions en ballon libre, il n'avait +pas encore got du ballon captif, il devait voir que le voyage est moins +agrable, et hriss de difficults sans nombre. + +Bientt tout est prt pour le dpart, il faut nous rendre avec notre +arostat gonfl au chteau du Colombier, ct du ballon la _Ville de +Langres_, et l nous attendrons les ordres. Quatre cordes sont fixes au +cercle du ballon. Cent cinquante mobiles empoignent chacune d'elles. Je +monte dans la nacelle avec Jossec, mon frre reste terre pour commander +la marche. Nous vidons par dessus bord un assez grand nombre de sacs de +lest, jusqu' ce que le _Jean-Bart_ s'lve; il monte lentement 40 +mtres de haut o il est retenu par ses quatre cbles, l'extrmit +desquels sont pendues des grappes humaines. Le ballon se penche droite +et gauche sous l'effort de la brise. Pauvre arostat! Fils de l'air; ami +des nuages floconneux, le voil riv au plancher terrestre, il fait crier +ses cordages et semble souffrir de cette captivit, dont il se plaint par +le gmissement de la nacelle, tire dans tous les sens. + +Les mobiles attels aux cordes remorquent le ballon dans la direction +voulue; c'est merveille de voir cette promenade que nous excutons 30 +mtres au-dessus des toits. Jossec et moi, nous sommes bercs dans l'air, +comme l'avant d'un navire. Ce mouvement de va-et-vient nous donnerait +le mal de mer si nous n'avions le pied aussi marin qu'aronautique.--Les +habitants d'Orlans qui se sont runis la hte autour de nous, nous +regardent avec admiration, et montrent, par leur air bahi, que ce moyen +de transport leur est compltement inconnu. Ne croyez pas que le ballon +reste la mme hauteur au bout de ses cordes, le vent le fait osciller +la faon d'un grand pendule retourn; il pique une tte jusqu' proximit +des toits, pour bondir 40 mtres; quelquefois le mouvement d'oscillation +est tel que l'arostat soulve de terra une corde entire, avec les +mobiles qui y sont pendus. Ceux-ci sont ravis de cette besogne si nouvelle +pour eux; ils ont les biceps tendus, et attraperont de bonnes courbatures; +ils reoivent quelquefois des horions, sont jets par terre au milieu des +clats de rire de leurs compagnons, mais tout cela n'est-il pas cent +fois prfrable aux obus et aux botes mitraille? Pour le moment ces +amabilits prussiennes ne sont pas craindre. Vive la manoeuvre du ballon +captif! elle vaut mieux que celle du chassepot sous le feu des batteries +ennemies. Mais ne nous flicitons pas trop l'avance, l'heure du danger +sonnera peut-tre aussi pour nous! + +Si le transport en ballon captif est pittoresque, curieux et dramatique, +il faut avouer qu'il est d'une lenteur vraiment dsesprante. Nous avons + passer le chemin de fer et les fils tlgraphiques, c'est un travail de +Romain. Il faut retenir le ballon par deux cordes seulement, en jeter deux +autres au-dessus des fils, que nos hommes saisissent, recommencer une +seconde fois la mme manoeuvre. Il faut avoir soin, pendant cette +opration dlicate, que les mobiles ne lchent pas prise tous la fois, +car le _Jean-Bart_ ne serait pas long bondir 2 ou 3,000 mtres de +haut, abandonnant et les Prussiens, et l'arme de la Loire. Nous venons +bout du passage de notre Rubicon et nous continuons notre route au-dessus +des champs hrisss d'chalas de vignes. Le vent qui est vif nous est +contraire, il frappe le ballon sur une surface de 400 mtres carrs, voile +norme d'une force surprenante, aussi nos pauvres mobiles dpensent toute +leur force pour nous traner avec la vitesse d'une tortue. Il y a une +heure que nous marchons et nous n'avons fait que deux kilomtres! Nous +sommes moiti chemin.... Arrtons-nous quelques moments au milieu de +cette verte prairie. Oh hisse! larguez les cordages! Le ballon descend +lentement et vient se reposer mollement sur un tapis de verdure, o nous +faisons la sieste pendant un bon quart d'heure. + +Il fait un froid de loup dans la nacelle, mon frre et le marin Guillaume +nous y remplacent; bientt le ballon reprend sa marche avec une lenteur +plus grande encore, car l'ardeur de nos moblots s'est ralentie; les cris +et les rires sont plus rares, voil dj quelques tranards qui ne veulent +plus rien traner du tout. Je fais reprendre les cordes ces paresseux +qui se font un peu tirer l'oreille, et qui ne se mettent l'oeuvre +qu'avec un enthousiasme bien modr. Quoi qu'il en soit, nous arrivons au +chteau du Colombier. Le ballon passe sans encombre au-dessus d'un rideau +d'arbres qui entoure une vaste pelouse o le ballon la _Ville de Langres_ +est dj pos. + +La nacelle ramene terre est remplie de sacs de lest pleins de terre, +et de grosses pierres qu'on y entasse. Le _Jean-Bart_ ainsi charg peut +passer la nuit sans qu'il y ait crainte de le voir s'envoler. + +Nous allons prendre possession des chambres qui nous sont rserves dans +le chteau o Duruof et des employs du tlgraphe sont dj installs; +cette habitation est devenue le quartier gnral des arostiers +militaires. + +Quel ne serait pas l'tonnement du propritaire s'il voyait le sans-gne +avec lequel on couche dans ses lits! Mais quelle ne serait pas surtout sa +douleur, s'il savait comment les Prussiens, qui ont pass par l avant +nous, ont arrang son mobilier! + +Tous les meubles sont briss, les tiroirs gisent ple-mle, des lettres, +des papiers, couvrent les parquets. Tout est dcim, mis en pices. Les +lits sont d'un aspect repoussant, on voit qu'une arme y a couch avec +des souliers crotts. On n'a respect que la batterie de cuisine, o le +cuisinier des moblots travaille dj la prparation de notre dner. Il +a dnich un grand tablier dans quelque coin, et il prside la cuisson +d'un gigot avec la dignit d'un Vatel mrite. Deux de ses compagnons +d'armes lui servent de gte-sauce, et font cuire la soupe. Inutile de leur +demander s'ils soignent le repas, car ils en mangeront comme nous! + +Le capitaine de la compagnie est un charmant homme, trs-gai, +trs-affable, nous sommes dj les meilleurs amis du monde; nous nous +disposons mettre le couvert, avec les assiettes qui ont chapp aux +dvastations prussiennes. Quant au lieutenant, c'est un tudiant du +quartier Latin, un Parisien comme nous; au milieu des pripties de +nos voyages, nous avons plaisir causer ensemble des souvenirs de la +capitale, des bonnes parties d'autrefois, de parler de ce temps o +la France jouissait d'une prosprit factice, inquitante, que notre +aveuglement nous montrait comme relle. O est le temps o l'orchestre +du bal Bullier faisait bondir sur un plancher poussireux une jeunesse +insouciante? Notre lieutenant parle de tout cela en connaisseur! Pauvre +garon, j'ai les larmes aux yeux en pensant lui. Quinze jours aprs +cette bonne causerie, il devait mourir, et son corps de vingt-deux ans +allait reposer, jamais enfoui sous la terre des champs de bataille. O +guerre horrible, flau dsastreux, o conduis-tu ces milliers de jeunes +gens, pleins de force, pleins d'enthousiasme? A la mort, la plus cruelle +de toutes, celle que le bon sens des peuples pourrait viter. Combien +d'entre vous dorment-ils cette heure dans ces campagnes, o notre ballon +vient de passer? Que de larmes, que de scnes de dsolation sont jamais +graves sur ces prairies, o nous passions alors presque gaiement, avec +l'espoir du succs! Comme nous tions loin d'envisager l'avenir, ces +heures o l'esprance tait encore permise! Comme nous pensions peu aux +malheurs qui allaient impitoyablement s'abattre sur notre malheureux pays! +Dormez sous les champs de bataille, hros inconnus! Vos petits-fils vous +vengeront un jour! Vous tes morts au lendemain de Coulmiers, croyant +encore la Victoire. Vous n'avez pas vu de nouveaux et terribles +dsastres, vous ne saurez jamais quelle honte la France a t condamne! +Dormez en paix, dans ces campagnes dvastes! Un Luther, en voyant vos +ossements, ne manquerait pas de s'crier, comme au cimetire de Worms: +Heureux les morts: ils reposent! + +Pendant que nous dnons, un tlgramme nous est remis au nom du directeur +des tlgraphes, qui a pris les ordres du gnral d'Aurelles de Paladine. +On nous dit de transporter immdiatement notre ballon au camp de Chilleur, +loign de notre premire station de douze kilomtres. Il est dcid que +nous partirons le lendemain de grand matin, car si le vent est vif, il +nous faudra peut-tre dix ou douze heures pour faire ce trajet. Nous +tudions notre chemin sur une bonne carte, et nous nous dcidons suivre +le lendemain une voie de chemin de fer en construction, o les arbres ne +gneront pas le transport de notre arostat. + +Aprs l'examen de notre itinraire, la soire se passe dans le salon du +chteau, o un piano queue reste intact: il a besoin d'tre accord, +mais, malgr les sons de casserole fle qu'il fait entendre, il contribue + charmer nos loisirs. Un secrtaire, dans la pice o nous sommes, a t +forc, et les lettres dont il tait rempli sont entasses sur le parquet. +Parmi ces dbris, nous trouvons un petit paquet soigneusement ficel, o +sont crits ces mots: Cheveux de ma Virginie. Un de nous recueille ce +souvenir cher au propritaire inconnu, qui nous donne l'hospitalit sans +le savoir, il se promet aprs la guerre de le renvoyer sous enveloppe au +chteau du Colombier. Est-ce un pre qui retrouvera la prcieuse relique +d'une fille morte, ou un mari celle de sa femme? Nous l'ignorons. Mais +quoi qu'il en soit, une victime des barbaries prussiennes verra qu'une +main sympathique a pass parmi le pillage et les ruines. + +A onze heures, nous nous couchons tout habills sur nos lits qui ne sont +gure plus propres qu'une table. Je m'endors d'un profond sommeil +l'ide que les ballons captifs vont pouvoir venir en aide l'arme de +la Loire, mes rves me montrent l'ennemi que j'observe du haut de notre +observatoire arien; la vaillante arme de la Loire avance sur Paris, elle +repousse les lgions prussiennes, et bientt c'est la zone des forts de la +capitale qui s'offre sa vue. Encore une illusion que la triste ralit +devait dissiper bientt. + + +II + + +Le dpart.--Le voyage en ballon captif.--Accident Chanteau.--Rparation +d'une avarie.--Arrive Rebrchien.--Tempte nocturne.--Le _Jean-Bart_ +est crev.--Retour Orlans.--Gonflement du ballon _la Rpublique_. + +Du 30 novembre au 3 dcembre 1870. + +Le temps est lgrement brumeux, des nuages opaques se promnent lentement +dans des rgions atmosphriques assez rapproches de la surface du sol. Le +ballon a t si bien rpar, si bien verni qu'il est presque aussi rond +que la veille, c'est peine s'il accuse une dperdition de gaz par +quelques plis lgers qui rident un peu sa partie infrieure. Vers +l'quateur, il est toujours tendu par la pression intrieure, et son filet +forme sa surface comme un capiton qui dfierait la main du plus habile +tapissier. + +Il est 7 heures du matin, il y a grand branle-bas au chteau du Colombier. +La compagnie des mobiles a pli ses tentes; les fusils, les sacs sont +entasss sur des charrettes qui vont nous suivre, car les hommes ont assez +de besogne remorquer l'arostat captif, le moindre fardeau gnerait la +libert de leurs mouvements. Le capitaine fait l'appel, il n'y a pas de +dserteurs. + +Nous allons partir, laissant Duruof et la _Ville de Langres_ comme quipe +de rserve. + +Jossec et Guillaume dchargent la nacelle des pierres qu'on y a places, +ce n'est pas une petite affaire, car un de nos _moblots_, ancien maon, +solide comme Samson, a apport l de vritables rochers d'un poids norme. + +Nous avons envoy en avant les plateaux qui nous serviront pour les +ascensions captives, et la batterie que j'ai fait construire pour +remplacer, par de l'hydrogne pur, le gaz perdu par la dilatation ou +l'endosmose. Bertaux, notre capitaine-trsorier, a achet pour nous +mille kilog. de zinc et dix touries d'acide sulfurique, qui reprsentent +plusieurs rations de vivres pour le _Jean-Bart_. Un bon commandant +n'envoie pas ses soldats en campagne sans biscuits, par la mme raison, un +aronaute ne doit pas partir avec son ballon sans une bonne provision de +gaz. Aussi nous sommes-nous munis de tout le matriel ncessaire pour le +produire. + +Mon frre rassemble les hommes, je monte dans la nacelle qui, suffisamment +dleste, s'lve. Le ballon est suspendu dans l'espace la hauteur de +deux maisons de cinq tages; les quatre cordes qui le retiennent sont +tendues aux quatre angles d'un grand carr par les mobiles rpartis +chacune d'elles en nombre gal. On se croirait attach sous le ballon +un grand faucheux quatre pattes qui rampe sur les champs, car qu'est-ce +qu'une hauteur de quelques tages pour l'aronaute qui pourrait compter +ses tapes verticales par plusieurs dizaines de tours de Notre-Dame +superposes? + +Ah! dcidment, le voyage en ballon captif ne ressemble gure +l'excursion en ballon libre. C'est la diffrence qui existe entre la +prison et le grand air de la libert. L'arostat n'aime pas traner un +boulet sa nacelle. Il s'incline sous l'effort du vent, il fait grincer +ses cordes et sa nacelle. Le voyageur est secou dans son panier comme un +nautonnier sur sa barque au sommet des vagues. Le vent siffle violent et +froid. Tandis que l-haut, en libert, on plane avec l'air en mouvement, +que nulle brise ne se fait sentir, ici-bas, en captivit, il faut retenir +son chapeau des deux mains, si l'on ne veut pas qu'il s'envole. + +Au-dessus des nuages, les villages, les villes, les provinces dfilent +sous vos yeux comme un vaste panorama roulant; la surface du sol, nous +comptons notre route arbre par arbre. Les mobiles se pendent aux cordages +et s'vertuent, le moindre coup de vent les soulve de terre. Mais +patience et persvrance doit tre maintenant notre devise. Arrivs au +camp, nous aurons l'espoir de surveiller les Prussiens de haut, et si +nous pouvons dvoiler leurs mouvements, quelle rcompense de nos efforts, +quelle compensation apporte nos fatigues! + +A midi, le soleil a paru, il a cart les nuages de ses rayons brillants, +mais avec lui la brise s'est leve. Le vent souffle pre et froid; il +imprime des oscillations frquentes notre navire arien. Nous sillonnons +l'espace au-dessus de la voie de chemin de fer en construction que nous +avons appris connatre sur notre carte, mais quelquefois le _Jean-Bart_ +se rapproche de la cime des arbres, vritables rcifs du navigateur +arien. Il ne faut qu'une branche verticale pour crever l'toffe du +ballon, tous les pas nous redoutons un malheur. Chaque cime est une pe +de Damocls retourne sous notre nacelle. + +Il est une heure, une clairire s'offre nous, le ballon y est descendu; +nos hommes se reposent. Je suis littralement gel, et mon frre se +dispose faire son quart aprs moi. Il prend place dans l'esquif avec +le lieutenant de mobiles, mais peine le ballon a-t-il t tran de +quelques centaines de mtres qu'une voix nous crie de la nacelle: J'en ai +assez, faites-moi descendre! C'est le pauvre lieutenant qui a eu le mal +de mer. Il est vert comme une pomme en mai et vient de lancer son djeuner +pardessus bord en guise de lest! Il revient terre compltement guri de +sa passion arostatique. + +Nous continuons notre marche bien lentement jusqu' Chanteau. Nous avons +l passer un chemin troit bord de rideaux d'arbres, que nous allons +franchir en faisant monter le ballon jusqu' l'extrmit de ses cordes. +Mon frre vide deux sacs de lest pour maintenir le ballon une hauteur +suffisante, et augmenter par l'accroissement de force ascensionnelle la +rsistance l'action du vent. Je crie aux mobiles de marcher vite s'ils +le peuvent, afin de passer rapidement ce dtroit dangereux. Le _Jean-Bart_ +se penche, et frise le sommet des premiers arbres, sans les toucher, puis +il se balance vers ceux qui se dressent de l'autre ct de la route. Il +oscille de nouveau et redescend vers un chne lev... Il s'en rapproche +rapidement; va-t-il s'y briser? mon coeur bondit d'inquitude. Patatra! +C'en est fait du _Jean-Bart_, une branche s'est enfonce dans l'appendice, +et l'a crev comme une peau de tambour! Tout est perdu! pensons-nous. +Nous ramenons le ballon terre, nous voyons avec joie qu'il n'en est +heureusement pas ainsi: l'avarie peut se rparer. L'appendice seul est +crev. Jossec monte dans le cercle, et de son cache-nez, trangle le +ballon au-dessus du cercle de l'appendice.--Nous l'aidons dans ce travail +difficile, car perchs dans le cercle, et les mains leves, nous touchons + peine la partie malade de l'arostat. Il faut faire une ligature bras +tendu, pendant que le vent nous balance, et nous jette dans les cordages, +tantt sur le dos, tantt plat ventre. En nous soutenant mutuellement, +nous cicatrisons la plaie du _Jean-Bart_. Jossec qui sait ce que c'est +qu'une voie d'eau dans un navire, a appris qu'une voie de gaz ouverte dans +un arostat n'est pas moins dangereuse. Mais il a su rparer celle-ci +en habile aronaute; il est excellent gabier, et la navigation arienne +touche en bien des points la navigation ocanique. + +L'air est agit, et le vent augmente d'intensit. Les rafales sifflent, et +font bondir le ballon qu'elles ont dj en partie dgonfl. L'toffe n'est +plus aussi bien tendue, elle se creuse par moment, en faisant entendre un +bruit sourd et lugubre.--Il faut attendre que la tourmente ait pass. +Car le transport devient actuellement impossible. Nous postons quatre +factionnaires autour du _Jean-Bart_, et nous allons jusqu'au village de +Chanteau, o nous prenons un modeste repas que nous avons tous bien gagn. +On remplit de vin deux seaux, et nos moblots y puisent tour de rle. +Cette collation ranime leur ardeur. Ils trouvent que, dcidment, il y a +du bon dans le service des ballons captifs. + +En dpit du vent, nous nous dcidons continuer notre route, car nous +voulons arriver au camp de Chilleur. Nous savons que le gnral d'Aurelles +n'est pas bien convaincu de l'utilit des ballons captifs; que dira-t-il +si ses premiers ordres n'ont pu tre excuts pour cause de vent? +Qu'importent les obstacles imprvus, l'insuffisance d'un matriel +improvis, les difficults dues la mauvaise saison? Expliquer toutes ces +bonnes raisons quand on a chou, c'est perdre son temps. Il faut russir + tout prix. Un gnral vaincu est un mauvais soldat. Un ballon dans une +premire tentative a t crev. Supprimons les ballons. Voil comme on +juge aujourd'hui. Nous ne l'ignorons pas, aussi faut-il nous efforcer de +vaincre le vent, notre ennemi nous. + +Les mobiles se remettent en marche tranant la remorque le _Jean-Bart_, +o nous sommes monts tous deux mon frre et moi. Les chemins sont +couverts d'une boue gluante, qui se colle aux semelles, et nous prfrons +geler dans la nacelle que patauger dans la crotte. D'ailleurs tout +l'heure un coup de vent sec, imprvu, a failli faire lcher prise tous +nos hommes la fois. Nous avons entrevu la possibilit d'une ascension +libre, faite malgr nous. Dans le cas d'un semblable accident, nous tenons + nous trouver ensemble. Nous songeons mme que nous n'avons pas d'ancre +dans la nacelle et qu'en cas de dpart dans les nuages, le retour terre +ne serait pas facile. Mais nous chassons de notre esprit cette vilaine +perspective, nous ne pouvons pas, pour le prsent, rparer cette omission, +n'y pensons plus. + +Le tranage de l'arostat devient de plus en plus pnible.--Les mobiles +sont fatigus.--Nous essayons d'un nouveau moyen de locomotion que nous +regrettons bientt de ne pas avoir usit plus tt, car il est plus +pratique et moins fatigant. Au lieu de traner le ballon juch dans l'air + 30 mtres de haut, nous le faisons descendre jusqu' un mtre ou deux de +la surface du sol, les mobiles le maintiennent presque au-dessus de leurs +ttes. Dans ces conditions les oscillations ont une amplitude moindre, et +le travail de traction est plus facile. Il tait bien simple de songer de +suite ce procd, mais on n'apprend dcidment qu' ses dpens. + +Nous arrivons bientt au milieu de vastes plaines, o nous n'avons plus + craindre les rcifs terrestres. Mais le soleil se couche et le vent ne +s'apaise pas. Il est six heures. Nos hommes sont puiss. Ils commencent + se plaindre, ils ne tirent que mollement, et ont toutes les peines +du monde ne pas laisser entraner le ballon par le vent qui nous est +toujours contraire. C'est peine si nous faisons un kilomtre l'heure. + +--Courage, leur crions-nous, nous arrivons bientt Rebrchien. Il faut +aller jusque-l, car en restant ici, il n'y aurait pas de dner. Et +l-bas, vous aurez un bon repas! + +Nous avons les pieds et les mains littralement glacs, et le mouvement de +roulis de la nacelle devient insupportable. Mais nous n'osons rien dire. +Quel exemple pour les soldats si les chefs se plaignaient dj! + +Bientt, il fait nuit noire, quelques paysans regardent stupfaits le +passage de ce monstre inconnu pour eux. Le ballon se dcoupe sur le ciel, +en une vaste silhouette noire qui se balance au-dessus de la plaine; il +est tir par des groupes humains qui ressemblent de loin des ombres +chappes du monde infernal. Tous ces travailleurs sont fatigus et +silencieux. On dirait l'apparition fantastique d'une lgende. + +A 7 heures, la lune se montre et complte le merveilleux de cette scne +bizarre; elle nous claire de ses rayons, et se reflte sur l'arostat, en +lui donnant l'aspect d'une grande sphre de mtal poli. + +S'il fallait continuer quelques heures de plus un semblable voyage, nous +ne tarderions pas tomber de fatigue, au milieu des champs. Les pauvres +mobiles ont les mains coupes par les cordes, ils marchent avec peine +dans la terre laboure. Depuis que la lune s'est montre, le froid +est insupportable.--Une bise glace nous paralyse dans la nacelle. +Heureusement nous apercevons dans le lointain le petit village de +Rebrchien qui allume ses feux du soir. + +C'est la terre promise qui s'ouvre nous. Il faudra demain recommencer le +voyage. Mais une bonne nuit nous aura rendu nos forces. + +A 8 heures, nous faisons arrter le ballon l'entre du village. Il y a +douze heures que nous sommes trans en ballon captif, il y a douze heures +que nos mobiles tirent sur des cordes de toute la force de leurs poignets: +ma foi ce sont de solides gaillards, et bien d'autres leur place +auraient succomb la tche. Mais leur bonne volont est la hauteur de +leurs poignes, ils aiment, malgr eux, leur ballon captif qui leur a donn +tant de mal, car leur instinct leur fait comprendre qu'il y a l quelque +chose de nouveau, d'inconnu, d'utile. Braves coeurs! Ils aiment la patrie, +ils sont pleins d'ardeur, pleins de zle. Que n'aurait-on pas fait avec de +tels soldats! Mais il aurait fallu savoir les conduire, les soigner. Ils +travailleront demain avec la mme ardeur, mais condition que ce soir ils +dneront et dormiront bien. C'est ce qui ne leur arrive pas tous les jours +en prsence de l'ennemi. Privs de sommeil, privs de nourriture, accabls +de fatigue, ils fuient sous le feu des batteries prussiennes. Mais qui +donc tiendrait tte des solides combattants quand les privations de +tous genres ont transform l'homme robuste en un malade, chez lequel +l'abattement, le dcouragement ont succd au courage, la rsolution? Un +estomac trop longtemps vide ne sait plus avoir d'nergie. + +Avant de nous livrer un repos dont nous avons tous grand besoin, nous +prenons soin de disposer le ballon de telle sorte que les coups de vent +violents auxquels il est soumis sans cesse ne puissent l'entraner au +loin. Jossec et Guillaume vont chercher des pelles et des pioches; ils +creusent un trou carr o la nacelle, remplie de pierres et de sacs de +lest, est enterre jusqu'au bordage suprieur. Nous ne tardons pas nous +apercevoir que ces prcautions sont insuffisantes, le ballon qui a perdu +une quantit apprciable de gaz, est flasque et distendu, son toffe +devient concave sous l'effort de l'air agit, et ce qui nous tonne, c'est +qu'il ne vole pas en lambeaux d'un moment l'autre. En se creusant ainsi, +l'arostat forme voile, et acquiert une force de traction norme; en +quelques minutes, il a si bien largi le trou de la nacelle, qu'il l'en +retire, et courrait la surface des champs avec la vitesse d'un train +exprs si les _moblots_ ne s'taient jets temps sur les cordages; nous +faisons rentrer la nacelle du _Jean-Bart_ dans sa prison; nous attachons +au cercle une corde solide l'extrmit de laquelle nous fixons une ancre +que nous enfouissons deux ou trois pieds sous terre. Cette fois le +_Jean-Bart_, croyons-nous, est clou au sol, il sera peut-tre ventr +sous l'action du vent, mais il ne se dbarrassera pas de ses liens. Hlas! +L'un et l'autre accidents allaient survenir dans la nuit au plus fort de +la tempte. + +A 6 heures du matin, les rafales sont si puissantes que l'arostat se +penche compltement jusqu' terre; l il roule sur lui-mme, son toffe +se soulve avec force comme une poitrine opprime. On dirait le rle d'un +tre vivant qui va succomber, et qui lutte encore contre la mort. Les +mobiles en faction nous ont veills temps pour assister cette agonie. +Mais que faire pour conjurer le mal? Nous sommes de pauvres mdecins qui +viennent trop tard, et qui ont lutter contre une force qu'ils ne peuvent +vaincre. Ces tortures du _Jean-Bart_ nous font mal voir; que de peines, +que de tourments, que de patience devenus inutiles!--Nous allons chouer +en vue du port. + +Pauvre ballon! Son toffe est bien solide, car elle est froisse par le +vent, avec une violence inoue, l'air s'y engouffre prcipitamment, et y +rsonne sourdement. Le _Jean-Bart_ se crispe, s'agite, touche le sol, +puis se redresse, bondit et s'allonge, comprim par le poids de l'air +en mouvement. Tout coup une rafale siffle dans les arbres avoisinants +qu'elle fait ployer, elle enlve le ballon comme un ftu de paille, et +l'entrane cent mtres de son point d'attache. Arriv l, le _Jean-Bart_ +s'affaisse, il a succomb dans cette lutte ingale du faible contre +le fort, son toffe s'est fendue de l'appendice la soupape. Le gaz +s'chappe en une seconde: Le fier arostat si beau, si puissant, n'est +plus qu'un lambeau d'toffe informe, un amas de chiffons, une guenille. Il +a perdu sa vie, son me, il est mort. Mais, contrairement l'tre anim, +il ressuscitera sous la mme forme; une bonne couture, une pice d'toffe +et deux mille mtres cubes d'hydrogne carbon, produiront le miracle. + +Les tmoins de cette scne trange sont stupfaits de cette force de +l'air, frappant une surface lgre, car ils ont assist une exprience +vraiment remarquable. Le ballon a soulev sa nacelle remplie d'un poids de +deux trois mille kilogrammes, il a entran son ancre avec lui, en lui +faisant tracer dans la terre laboure un sillon d'un mtre de profondeur. +Je crois pouvoir affirmer que cinquante chevaux et peut-tre mme +davantage n'auraient pas dracin ce fardeau. + +Cherchez donc la direction des ballons, avec un vent pareil! O vous +cacheriez-vous, utopistes et faux inventeurs qui voulez conduire les +arostats dans l'air avec une paire de rames, avec une voile, grecque ou +latine, si vous aviez t l parmi nous voir succomber le _Jean-Bart_! +Apprenez connatre l'outil que vous voulez amliorer, avant de rver +pour lui des progrs insenss. Maniez les ballons, montez dans leurs +nacelles, gravissez les sommets des nuages, conduisez-les terre et +en l'air, et dans ces promenades pratiques vous rencontrerez peut-tre +l'inconnu que vous cherchez.--Mais vous ne trouverez jamais rien, en +faisant de l'aronautique en chambre. Ce n'est pas assis devant un bureau +que Watt a trouv les merveilleux organes de la machine vapeur, c'est le +marteau la main, dans un atelier de mcanicien. + +Nous replions l'arostat, et la foule des paysans qui n'tait pas l hier + notre arrive, accourt pour voir le ballon. La figure de quelques-uns +d'entre eux est vraiment comique. + +--Jean-Pierre, tu verras le ballon demain matin, avait dit un tmoin de +notre arrive son ami, c'est une grande machine ronde qui se remue, +souffle, s'agite, qui est deux fois grande comme notre clocher et qui +trane dans un panier des messieurs de Paris. + +Et Jean-Pierre est bahi de voir un paquet d'toffe plie, qui tient dans +un panier d'osier. Il se demande si on ne s'est pas moqu de lui. Mais il +ne sait pas qu'il faut voir un ballon gonfl. Je ne puis m'empcher +de comparer le gaz d'un arostat la parole de certains avocats; que +reste-t-il, quand le gaz est sorti? + +Nous sommes assez penauds pour notre part, et c'est l'oreille basse que +nous nous dcidons envoyer un tlgramme Tours o l'on attend de nos +nouvelles. Nous revenons pied Orlans. + +Aprs quatre heures de marche, nous entrons en ville; la rponse notre +missive est dj venue. Sachons rendre justice l'intelligence du +directeur des tlgraphes qui s'occupe du service des ballons captifs, au +lieu de bouder, de se plaindre et de nous dcourager comme l'auraient fait +tant d'autres, il nous flicite chaleureusement de nos efforts, et nous +excite recommencer. Je vous envoie six ballons, nous dit-il, crevez-en +autant que vous voudrez, mais russissez. Voil de bonnes paroles +qui nous rconfortent, c'est ainsi qu'on fait marcher des hommes +d'action.--Malgr notre premier chec, on ne nous congdie pas avec +l'pithte de tratres.--Nous sommes dcidment plus heureux que nos +gnraux. + +Du reste, ce n'est pas la persvrance qui nous manquera, mon frre et +moi, nous avons le dfaut ou la qualit d'tre ttus comme mulets, quand +nous avons un projet en tte. Le lendemain nous rparons de bon coeur un +autre ballon, la _Rpublique universelle_, venu de Paris le 14 octobre. +Nous allons le gonfler au premier signal, et nous pensons bien qu'il n'y +aura pas de tempte tous les jours aux environs d'Orlans. Pour plus de +prcautions, nous prparerons mme aussi un second arostat, voulant avoir +deux cordes notre arc. Je n'oublie pas d'ailleurs un conseil de mon +ami Gustave Lambert qui a appris connatre la vie: Pour russir, me +disait-il un jour, il y a un mot qu'il est indispensable de bannir de la +langue franaise, c'est le mot dcouragement. Quelque modeste que soit +notre sphre d'action, prenons le parti de le rayer de notre dictionnaire. + +Un tlgramme envoy de Tours nous apprend que le mouvement de nos troupes +est retard de deux ou trois jours, et que nous avons le temps de prendre +nos dis-positions avant l'attaque. Cette nouvelle vient point, car +l'usine d'Orlans ne pourra nous fournir 2,000 mtres cubes de gaz avant +le 3 dcembre. + +En attendant le jour du gonflement, nous faisons une visite au camp +franais accompagns de quelques amis. Nous sommes reus d'abord par les +turcos, dont le campement si bizarre, si pittoresque, doit ressembler aux +smalas du dsert. Ces braves moricauds nous offrent un caf excellent, et +boivent la sant de la France. Pauvres Arabes, quels vides effroyables +sont ouverts dans vos rangs par le mcanisme de l'artillerie prussienne! +L'homme est faible devant la machine impitoyable! Que peut le courage +contre un projectile aveugle, contre une puissance aussi brutale +qu'invincible? + +_Samedi 3 dcembre_.--Nous commenons au lever du jour le gonflement de +notre nouveau ballon, la _Rpublique universelle_. Ce nom un peu long +n'est pas trs-heureux, mais nous ne voulons pas toucher au baptme de +Paris. Nos marins Jossec et Guillaume, et les mobiles sont leur poste, +ils commencent se familiariser aux manoeuvres arostatiques, que +facilitent aujourd'hui un temps calme, un ciel serein. + +A 3 heures de l'aprs-midi, nous nous mettons en route, et bientt perchs +dans notre nacelle, nous passons au-dessus des campagnes, remorqus par +les mobiles, travers les chalas de vigne. L'air est peine agit, et +la _Rpublique universelle_ mollement berce, l'extrmit de ses cordes, +ne nous secoue pas trop violemment dans notre panier d'osier. Nous +dirigeons notre marche ct du chteau du Colombier, vers un petit +village, o nous ferons notre premire tape. Demain nous esprons +arriver, la fin du jour, au camp de Chilleur, o l'on nous attend. + +Duruof avec son ballon restera encore en rserve; il ne se plaint pas de +son inaction et nous nous demandons s'il ne se flicite pas de se tenir +l'abri des projectiles prussiens. + + +III + + +La droute de l'arme de la Loire.--Les ballons captifs au chteau du +Colombier.--Aspect d'Orlans.--Le dernier train.--Les blesss.--Vierzon. + +Dimanche 4 dcembre 1870. + +Aprs bien des difficults, analogues celles que nous avons dcrites, le +ballon la _Rpublique_ arrive enfin au terme de sa premire tape, prs +d'un petit hameau situ 4 kilomtre peine du chteau du Colombier. Il +n'y a l que quelques chaumires tristes et monotones. Il est cinq heures, +le vent assez vif agite l'arostat qui plie sur son cercle, comme un arbre +pendant l'orage. Les marins creusent dans le sol un trou profond pour y +enfouir la nacelle, ils manient la pioche au milieu d'une plaine abrite +par des peupliers, privs de feuilles et roides comme les mtures d'un +navire. On entend au loin le bruit de la canonnade qui fait retentir +l'air comme le tonnerre pendant la tempte. Depuis deux jours, ce concert +lugubre frappe sans cesse nos oreilles. + +Le capitaine des mobiles prside la distribution des vivres de ses +soldats, nos marins cherchent des habitations o ils pourront trouver un +abri. Quant nous, l'hospitalit nous est offerte par de braves paysans. +Ils ouvrent aux arostiers leur humble maisonnette; un feu flambant +ptille dans l'tre; l'htesse prpare notre intention un repas frugal +compos d'une omelette et de fromage arross de vin blanc. Le soir, aprs +l'inspection du ballon qui s'agite toujours convulsivement sous le souffle +de l'air, nous rentrons nous coucher, mon frre et moi, tendus tout +habills sur deux matelas placs terre. Le capitaine et le lieutenant de +la compagnie de mobiles restent assis au coin du feu. La chambre qui nous +abrite est ouverte tous les vents, les carreaux des fentres ont t +briss par les Prussiens l'poque de leur premire visite Orlans. Ces +pillards n'ont rien respect dans l'humble habitation; quand ils y sont +entrs, on leur a donn des fromages, du pain et du vin, tous les vivres +de la campagne, mais ils ont cass sans piti les chaises, les commodes, +ils ont bris un vieux coucou, prcieux souvenir de famille, ils ont mis +en morceaux une glace, seul objet de luxe de l'ameublement de la pauvre +chaumire. + +A minuit, des pas sonores nous rveillent en sursaut. Ce sont des mobiles +qui viennent appeler le capitaine. + +--Venez, capitaine, disent-ils, on entend au loin un bruit singulier; sur +toutes les routes c'est comme le roulement de nombreuses voitures, on +croit apercevoir aussi des cavaliers qui passent sur le sol glac. + +Tout le monde est bientt sur pied. Rendus travers champ la route +la plus proche, un sinistre dfil s'offre nos yeux. Des voitures +d'approvisionnement passent en files serres, puis ce sont des cuirassiers +qui trottent au milieu des tnbres suivis d'une formidable procession de +canons et de caissons d'artillerie. et l des soldats gars traversent +les champs, comme des ombres effares, sautent par dessus les haies; +mornes, abattus, ils marchent la tte basse, sans rien dire, sans rien +voir, leurs vtements sont en lambeaux, les uns ont la tte enveloppe +d'un foulard, les autres, demi-nus, se drapent dans de mchantes +couvertures; ceux-ci boitent et tranent le pas, ceux-l ont le bras en +charpe, quelques-uns, maladifs et ples, s'appuient sur l'paule d'un +ami. + +--Tout est perdu, nous dit un vieux zouave barbe grise, les obus tombent +on ne sait d'o. Dieu me damne, si j'ai rien vu de semblable! Ces maudits +Prussiens sortent du sol pour nous craser, nulle rsistance n'est +possible! + +Tout en faisant la part de l'exagration des fuyards, nous nous rendons +l'vidence, car le lugubre dfil se prolonge perte de vue, avec +toute la physionomie d'une droute. Comment traduire les sentiments qui +s'agitent dans notre esprit constern? Quelle tristesse s'empare de notre +me au retour dans la pauvre chaumire! C'en est donc fait de la France! +L'arme de la Loire, victorieuse ses dbuts, est dj terrasse! + +La fatigue est le meilleur palliatif de la douleur; malgr l'motion qu'a +fait natre l'horrible tableau du dsastre, nos yeux se ferment, et le +sommeil vient arrter le souvenir. + +_Lundi 5 dcembre_.--A 5 heures du matin, tout le monde est sur pied. La +droute a dur toute la nuit, le dfil lugubre n'a pas discontinu un +instant. Au lever du jour, elle s'accentue plus complte encore, et les +premiers rayons d'un soleil d'hiver clairent les milliers de voitures qui +se dirigent vers Orlans. Plus loin, on voit encore des cuirassiers aux +manteaux rouges, et de nombreuses pices d'artillerie. Des blesss, le +teint ple, l'oeil livide, sont ramens sur des cacolets. + +La _Rpublique_ est toujours gonfl au milieu de la prairie. Que faire? +Nul ordre ne nous est envoy! Nous laisserons-nous prendre sottement par +les Prussiens qui approchent? Un mobile court au chteau du Colombier, o +est install un poste tlgraphique. Aucune nouvelle, aucun ordre: notre +devoir nous impose l'obligation d'attendre jusqu' la fin. Comment se +dcider plier bagage, en songeant que le ballon peut tre utilis au +dernier moment. + +Que les Prussiens viennent s'ils le veulent! Qu'ils nous cernent, qu'ils +nous entourent! Il sera toujours temps de couper nos cordes, et de +lancer la _Rpublique_ au-dessus des nuages! Nos mobiles et nos marins, +dbarrasss de leur ballon, trouveront bien se sauver pied. Ils ont +tous des chassepots, des revolvers et sont dcids s'il le faut en faire +bon usage. + +Attendons. C'est la dcision qui est prise au milieu de la panique. + +--Attendons si vous voulez, nous crie d'un air insouciant le lieutenant +des mobiles qui vient de se joindre nous, mais, pour Dieu! djeunons. + +Et disant ces mots, il nous montre en riant un magnifique lapin qu'il +vient d'acheter trente centimes un paysan. Ce brave homme s'est excus +de le faire payer un peu cher. Mais les temps sont durs. Hlas! A trente +lieues d'ici, dans les murs de Paris, ce lapin coterait nos amis autant +de pices de cinq francs que nous l'avons pay de sous! + +A 11 heures, le bruit de la canonnade se rapproche singulirement, des +paysans accourent consterns! Les obus, disent-ils, tombent 1000 mtres +d'ici. + +Qu'allons-nous devenir? L'quipe est vite rassemble, il faut faire les +prparatifs de l'ascension. Au mme moment, une estafette accourt. On nous +donne l'ordre de plier le ballon, et de le porter de l'autre ct de la +Loire, o l'arme se rassemble. Le dgonflement se fait en toute hte. +Mais il y a pour une bonne heure de travail. + +Voil une charrette qui passe attele d'un bon cheval. + +--Hol! mon bonhomme, crie le capitaine au charretier, vous tes vide, je +mets votre voiture en rquisition, nous en avons besoin. + +--Ma foi, mon capitaine, prenez, si vous voulez, la voiture et le cheval +ne sont pas moi. + +Le filet pli, le ballon, la nacelle, sont hisss sur la charrette qui se +met en marche. Il tait temps: les projectiles ennemis sifflaient dans +l'air et tombaient profusion sur le chteau du Colombier. + +Je cours payer notre brave htesse, et je vois le lieutenant de mobiles +devant le foyer de la chemine. Une cuiller la main, il fait mijoter son +lapin. + +--Allons, mon lieutenant, en route. Vous avez fait l un joli djeuner +pour les Prussiens. Mais consolez-vous, nous mangerons Orlans! + +Le pauvre village va tre abandonn. Les ennemis vont venir. Tous les +paysans sont en proie la plus violente motion, on en voit qui se +sauvent, on en voit d'autres qui se htent de cacher les objets qui leur +sont chers! + +Nos 150 mobiles suivent la charrette. On arrive bientt par un chemin de +traverse la grande route qui conduit en ville. Mais nous attendons +une grande demi-heure pour prendre rang au milieu de la longue queue de +voitures d'approvisionnement et de troupes qui dfilent depuis plus de +douze heures. + +Il faut avoir assist au spectacle de la retraite de cent mille hommes +pour se faire une juste ide du chaos, de l'encombrement dsordonn qui en +rsulte. Deux files de charrettes suivent la route au milieu des troupes; +des cavaliers dominent ple-mle cet ocan humain, chaque charretier veut +devancer son voisin, chaque minute la file s'arrte pour ne reprendre +qu'un pas lent et irrgulier. Tout le monde est silencieux, atterr, comme +abruti. Tantt des estafettes courent pour porter des ordres; il faut +leur ouvrir un passage; des canons remontent le courant pour protger la +retraite jusqu' la nuit.--Cependant le bruit de la canonnade augmente +d'amplitude, l'ennemi approche! Aura-t-on le temps de traverser la Loire? +Fasse le ciel que les obus ne tombent pas sur la route, cache sous un +ruban de soldats et de voitures! + +L'encombrement augmente mesure qu'on avance. Devant la porte d'Orlans +le courant s'arrte pendant prs d'une heure. La foule serre, est +immobile. Chacun est clou la mme place, sans pouvoir faire un pas en +avant ou reculer d'une semelle. Je ne sais quoi de triste, de lugubre +domine ce tableau. Toutes les maisons du faubourg Banier se ferment, les +ruines du premier envahissement sont encore fumantes et semblent menacer +les habitations intactes. Les portes sont tires au dedans, les volets +sont clos; de temps en temps une tte passe pour voir si ce sont encore +des pantalons rouges qui dfilent! + +A trois heures de l'aprs-midi, les pices de canon de la marine, places +en avant des faubourgs d'Orlans, commencent tonner au moment o nous +arrivons place Jeanne d'Arc; nous voyons l un colonel furieux, les yeux +injects de sang, qui court aprs des fuyards un revolver la main; +il les rassemble en un peloton. Un tambour rsonne, et les lches sont +contraints de se porter l'ennemi. La caisse sonne la charge d'un ton +lugubre et monotone. + +La faim commence nous faire subir ses angoisses, mais il ne reste plus +un morceau de pain Orlans. Cent mille hommes viennent de passer l +avant nous. Nous courons la gare o Bertaux, Duruof et son quipe, les +colombophiles Van Roosebeke et Cassiers sont runis. Nos ballons sont +sauvs du naufrage. Nous allons tous partir par le dernier train qui se +forme sous nos yeux. Il est uniquement compos de fourgons o s'entasse +une foule norme. + +Jamais je n'oublierai l'pouvantable tableau qu'offre en ce moment la +gare d'Orlans. Elle est encombre de blesss, aux yeux hagards, qui se +tranent jusqu'au train pour s'enfuir. Ntre fourgon contient six ballons, +nous sommes dix-sept avec nos quipes, et en outre cinq capitaines de la +ligue ont pris place accroupis sur les nacelles. De malheureux blesss +nous supplient de leur donner asile, mais il est de toute impossibilit de +placer une aiguille parmi nous. Les uns ont la tte ouverte par une balle, +d'autres ont le bras ballant et inerte, d'autres s'appuient sur les +paules d'un camarade. Tous ces soldats sont demi couverts de vtements +en lambeaux, des zouaves n'ont plus ni molletires ni souliers, la plupart +n'ont pas de capotes, ni de kpis, ni de couvertures ... et il gle +pierre fendre! + +Le train va partir. C'est le dernier, il est cinq heures Les blesss qui +ont encore quelque force se hissent sur le toit des fourgons; malgr le +froid, ils se tiennent l immobiles, couchs plat ventre. Ceux-l sont +encore privilgis, car d'autres, bien plus nombreux, ne partiront pas. +La captivit les attend! Ils gmissent, ils pleurent, ces malheureux, +l'ide d'tre enlevs ce lieu si cher, la patrie, la famille, aux +amis. Le coeur saigne devant de tels tableaux que nulle plume ne saurait +dcrire! Au milieu de tout cela, des ttes affoles crient et s'agitent, +des paniques s'emparent de la foule. + +--Les rails sont coups, disent les uns, votre train va tre bris! + +--Les canons prussiens, disent les autres, vous attendent au tournant de +la Loire. + +A cinq heures et demie, la locomotive siffle. Le train part, au milieu +du gmissement des blesss exposs sur le toit des fourgons. Le coup de +collier brusque de la machine a ouvert leurs plaies et leur a arrach des +cris de douleur. Nous suivons lentement le bord de la Loire; les boulets +franais sifflent travers les arbres, on aperoit au loin le pont +d'Orlans littralement couvert d'une mer humaine. A ct, un pont de +bateaux jet sur le fleuve facilite le mouvement de la retraite. Le soleil +se couche; son disque, rouge comme du sang, lance ses derniers rayons sur +cet horrible panorama qu'accompagne le bruit du canon. Au milieu d'une +telle dsolation, je me figure entendre la grande voix du pote, s'crier +comme aprs Waterloo: + + C'est alors + Qu'levant tout coup sa voix dsespre, + La droute gante, la face effare, + Qui, ple, pouvantant les plus fiers bataillons, + Changeant subitement les drapeaux en haillons, + A de certains moments, spectre fait de fume, + Se lve grandissante au milieu des armes, + La droute apparut au soldat qui s'meut + Et, se tordant les bras, cria: Sauve qui peut! + +Nous croisons en chemin le train de M. Gambetta, mais un signal le fait +arrter. Il n'est plus temps d'entrer Orlans. Les rails viennent +d'tre coups. Le ministre de l'intrieur et de la guerre est oblig de +rebrousser chemin, de revenir Tours. + +Cependant nous sommes entasss ple-mle dans notre fourgon, plongs dans +une obscurit complte, l'estomac vide et littralement gels, car la bise +glaciale siffle travers les portes mal jointes. Mais comment oser se +plaindre en entendant sur nos ttes le bruit que font en frappant du pied +les malheureux blesss juchs sur le toit du fourgon? Quelques-uns sont +rlants, la douleur les a vaincus, la mort va les saisir! En effet, +minuit, le train s'arrte Vierzon. On retire des cadavres des voitures. +Quelques blesss, pendant le voyage, sont morts de froid! Dtournons les +yeux de scnes aussi pouvantables et entrons Vierzon, o nous devons +rester jusqu' quatre heures du matin. + +Il fait nuit noire. Pas un passant dans les rues. Un htel est en face la +gare, une lumire y brille. Le marin Jossec frappe la porte, on ouvre. + +Nous entrons dans une grande salle qui est le restaurant de l'endroit. + +--Que voulez-vous? nous dit le patron d'un ton grognon, je n'ai pas de +place ici pour vous loger. + +--Nous venons d'Orlans, puiss de fatigue, de faim. Voil plus de +vingt-quatre heures que nous n'avons pas mang. Donnez-nous souper et +allumez un bon feu. Nous partons dans trois heures. + +--Impossible, riposte le patron, il est pass minuit et je ferme. Je ne +peux vous recevoir, retirez-vous. + +J'insiste poliment en faisant comprendre mon interlocuteur que nous +venons de l'arme, que son patriotisme devrait le mettre dans l'obligation +de nous mieux accueillir. Il ne veut pas entendre raison. + +--Retirez-vous, dit-il insolemment, et il ferme la porte au nez de nos +marins qui viennent nous rejoindre. Nous commenons nous fcher tout +rouge. + +--Ouvrez de suite, disons-nous, ou la porte vole en clats. + +Et voil nos marins qui frappent au dehors avec violence. Le patron se +dcide ouvrir, il est furieux. + +--Je vais aller chercher le poste, dit-il. D'ailleurs, qui tes-vous? Je +ne vous connais pas. + +--Votre insolence nous dispenserait de vous donner d'explication, mais +voici nos papiers bien en rgle qui vous montreront d'o nous venons. +Maintenant, rappelez-vous que nous sommes ici quatorze hommes bien +dcids, forts de notre droit et de notre argent, prendre l'asile et le +dner que vous refusez. + +Cette menace ne produit pas mauvais effet. La patronne est descendue, elle +appelle son mari dans la cuisine; la bonne arrive. Il se tient l un petit +conseil de guerre qui se termine en notre faveur. + +Le matre d'htel se dcide allumer un grand feu, nous servir un +excellent repas que nous dvorons avec un apptit de naufrags. Il nous +fait chauffer du caf, nous causons en fumant jusqu' quatre heures du +matin, heure laquelle nous reprenons un train qui nous transporte +Tours. + + +IV + + +Organisation dfinitive des arostiers militaires Tours.--Exprience +d'une montgolfire captive.--Expdition de Blois.--M. Gambetta et le +chef de gare.--Nouvelle dfaite.--Tours et le Mans.--Le camp de +Gonlie.--Ascensions captives. + +Du 6 au 20 dcembre 1870. + +Tours, que nous retrouvons, n'a pas chang d'aspect. Toujours mme +mouvement dans les rues. On rencontre des officiers de tous les rgiments, +des francs tireurs de tous les costumes, de toutes les espces, des +solliciteurs de tous les rangs. Mais le niveau de l'esprance a +singulirement baiss, on parle du dmnagement du gouvernement; les +optimistes les plus convaincus ne se dissimulent plus la gravit de la +situation. O nous mneront ces dsastres accumuls? O allons-nous? C'est +ce que chacun se demande avec anxit. + +Le nouveau thtre est transform en un arsenal arostatique o sont +amoncels les ballons venus de Paris. Ils sont rpars, plis dans leurs +nacelles, afin qu'il soit possible au moment voulu de les utiliser. La +famille Poitevin, venue d'Italie, pour offrir ses services ariens la +France, critique l'emploi des ballons gaz pour les usages de l'arme, +et veut substituer les montgolfires qui, sans exiger une usine pour tre +gonfles, ncessitent seulement quelques bottes de paille enflammes. + +M. Steenackers me fait l'honneur de me demander mon avis ce sujet. Je ne +lui dissimule pas ma faon de penser:--Certes, lui dis-je, le ballon +gaz a contre lui l'embarras du gonflement, mais une fois rempli, il a une +force ascensionnelle assez considrable pour rsister un vent d'une +intensit moyenne, il reste gonfl plusieurs jours de suite, toujours prt + transporter l'observateur deux cents mtres dans l'atmosphre.--La +montgolfire se gonfle vite, mais elle a une faible force ascensionnelle, +elle se penchera contre terre sous l'effort de la moindre brise, et vite +refroidie, elle perdra en un clin d'oeil toute son nergie. + +Du reste toute discussion, toute opinion, ne valent pas une exprience. +Que ceux qui ne partagent pas notre manire de voir sachent nous +convaincre par les faits; nous ne demandons pas mieux que de changer +d'avis quand nous aurons vu. + +_7 dcembre_.--Une montgolfire construite Tours, se gonfle midi, dans +le jardin de la Prfecture. Les membres de la Commission scientifique, M. +Steenackers, quelques aronautes assistent l'exprience. L'appareil est +suspendu une corde horizontale fixe la cime de deux grands arbres; +on apporte des bottes de paille que l'on allume sa partie infrieure. +L'lvation de temprature produite par la combustion, dilate l'air +contenu dans la sphre de toile, qui s'arrondit compltement en moins de +vingt minutes. On attache la hte une petite nacelle o le fils Poitevin +se tient peine; il jette un peu de lest, et la montgolfire s'lve, +enlevant avec elle un cble que quelques hommes retiennent terre. Mais +c'est bien pniblement que l'appareil se soulve du sol, il monte dix +mtres et s'arrte l, haletant, puis. L'aronaute jette un sac de lest, +puis un second, et tout ce qu'il peut faire, c'est d'atteindre le sommet +d'un bouquet d'arbres, o il se pose comme un pauvre oiseau auquel on +aurait coup les ailes. Dj la montgolfire se dgonfle, elle est fixe + un obstacle terrestre qu'elle ne veut plus quitter.--Le fils Poitevin +abandonne sa nacelle, et descend de l'arbre de branche en branche. Une +mauvaise langue lui dit au retour de son humble voyage:--Pour en faire +autant, il n'est pas besoin de montgolfire. Vous auriez pu monter +l'arbre comme vous en tes descendu! + +Pour ma part je m'attendais ce rsultat, et je me demande mme comment +des aronautes experts ont pu s'engager dans une semblable tentative. Il +est bien facile de calculer la force ascensionnelle d'un arostat gaz ou + air chaud, il n'est pas ncessaire d'tre mathmaticien pour savoir que +si elle varie, ce n'est certes pas selon la volont de son aronaute. Un +athlte qui est capable de porter 20 kilogrammes bras tendu, ne s'engage +jamais en porter 100. Une montgolfire de 1200 mtres cubes enlve un +voyageur en libert, mais elle n'est pas capable de soulever en outre +la corde qui la retient captive, et de lutter par un excs de force +ascensionnelle, qu'elle ne possde pas, contre l'impulsion du vent. + +Cette exprience a cela de bon, qu'on ne parle plus des montgolfires. On +en revient aux ballons gaz, et il est dcid que pour rgulariser notre +situation, on organisera une compagnie d'arostiers militaires, attachs + l'arme et dpendant du ministre de la guerre, car Orlans nous +n'avions aucune commission en rgle. Si l'ennemi nous avait pris avec nos +ballons, il n'aurait certainement pas manqu de nous fusiller d'abord. On +aurait avis ensuite. + +Voici les aronautes que M. Steenackers a signals au ministre de la +guerre, et qui viennent de recevoir les galons de capitaines: + + Gaston Tissandier. + Albert Tissandier. + J. Revilliod. + A. Bertaux. + Poirrier. + Nadal. + J. Duruof. + Mangin. + +Il est convenu que mon frre et moi, nous prendrons possession du ballon +de soie la _Ville de Langres_, et du _Jean-Bart_ qui sera rpar. Nous +aurons, comme chefs d'quipe, Jossec et Guillaume, et quatre autres +matelots comme aides-manoeuvres. + +MM. Revilliod et Poirrier dirigeront les oprations de deux ballons de +2000 mtres cubes. Leurs chefs d'quipe sont les marins Herv et Labadie, +venus de Paris en ballon, qui seront aids par quatre matelots. + +M. Bertaux est choisi comme capitaine trsorier de la compagnie: il sera +assist de M. Bidault. M. Nadal sera charg des dmarches faire pour le +gonflement, il prtera son concours aux deux quipes. + +MM.J. Duruof et Mangin sont incorpors dans la compagnie, mais ils +resteront Bordeaux, chargs de surveiller le matriel de rserve, et de +prparer ce qui est ncessaire leurs collgues en activit. + +Chaque ballon en campagne sera accompagn de 150 mobiles. + +On nous a fait faire un costume trs-simple, qui offre quelque analogie +avec celui de la marine. Seulement les galons sont en argent et l'ancre de +la casquette est penche. On nous remet notre nomination du ministre de +la guerre, et nous touchons le jour mme notre solde d'entre en campagne, +qui s'lve 600 francs. Elle est destine nos frais d'quipement. Nous +avons des appointements de 10 fr. par jour. + +La compagnie des arostiers militaires est ainsi parfaitement organise, +mais on en complique malheureusement la formation par la nomination d'un +colonel et d'un commandant.--Rien de mieux, direz-vous?--Sans aucun doute, +si ces chefs que l'on nous impose ont quelque connaissance pratique qu'ils +sont mme d'utiliser. Mais leur seul mrite arostatique est d'tre +parents et amis de hauts fonctionnaires. Ils n'ont jamais t en ballon +et n'iront probablement jamais, mais ils n'en touchent pas moins de gros +appointements. On leur donne en outre la direction du service des pigeons +voyageurs qu'ils ne connaissent pas mieux que les ballons; ils regardent +faire les hommes spciaux, Van Roosebeke, Cassiers et leurs collgues +venus de Paris en ballon avec leurs messagers ails, mais ils touchent +encore de ce ct de bonnes et grasses rtributions.--Pendant que nous +allons gonfler plus tard nos ballons au Mans, Laval, notre colonel et +notre commandant resteront Poitiers, jouant au billard et fumant des +cigares. Le premier janvier, ils seront nomms chevaliers de la Lgion +d'honneur pour action d'clat.--Vous riez, n'est-ce pas? Et cependant +rien n'est plus vrai, les choses se sont passes exactement comme nous le +disons l. Ce serait comique, si ce n'tait navrant, car il est supposer +malheureusement que ce fait n'est pas isol, et que la France a t en +proie un dsordre, un gaspillage inous, levs la hauteur d'une +institution. + +Hlas! faut-il qu'aujourd'hui, comme hier, il y ait mmes abus, mmes +faveurs! Est-il donc crit que les gouvernements doivent se suivre et se +ressembler! Suivant l'expression d'un de nos plus spirituels journalistes, +serait-ce bien toujours la mme boutique, et n'y aurait-il de chang que +l'enseigne? + +_Vendredi 9 dcembre_.--A 8 heures du matin, la compagnie des arostiers +militaires part pour Blois. Nous avons notre disposition deux fourgons, +o sont nos ballons, une plate-forme roulante o se trouve la batterie + gaz; le zinc en lamelles et les touries d'acide sulfurique. Il +parat qu'on va se battre dans ces parages et que nous pourrons rendre +d'importants services. + +Nous arrivons Blois, dans nos fourgons, car il ne faut plus songer aux +wagons de voyageurs. Du reste, quoique ce mode de locomotion soit peu +confortable, c'est bien l le cadet de nos soucis. + +On ne vit plus rellement dans les temps o nous sommes, les malheurs +s'abattent sur la France avec une telle rapidit, que l'esprit gar, +perdu, est en proie un vertige perptuel qui lui te toute rflexion. +A Blois, nous trouvons une ville bouleverse. Tout le monde parle de +nouveaux revers, de nouveaux dsastres. Dans les rues, on nous apprend que +les Prussiens sont aux portes, nous courons la prfecture et ces tristes +renseignements se confirment. + +Le gnral P.... fait sauter sous nos yeux le pont de pierre. On nous +apprend ensuite que dans sa prcipitation, il a oubli d'envoyer chercher +les approvisionnements de farine qu'on a laisss de l'autre ct du +fleuve. On nous affirme que 10,000 soldats qui s'taient cachs +Chambord, pour attaquer les Prussiens l'improviste, ont t surpris +eux-mmes pendant la nuit, que trois batteries de canons ont t prises +par l'ennemi. Mon Dieu! mon Dieu! quelle confusion, quel dsordre! + +A la gare, nous voyons revenir des convois chargs de blesss, voil ce +qui ne manque plus aux spectacles que nous sommes appels voir. Dans +l'ambulance un jeune soldat a la mchoire infrieure enleve, sa bouche +est devenue bante, son oeil hagard est effrayant. Je dtourne la tte. +C'est horrible voir. Une soeur de charit panse cette plaie. + +Quel tableau pour un grand artiste! Au lieu de nous reprsenter la guerre +par des bataillons qui prennent une redoute au milieu d'une fume de +poudre et de gloire, qu'il retrace cette scne navrante, et que, dans le +lointain, il nous montre une mre qui pleure. Ce sera l la vritable +image de la guerre. + +Et nos ballons? Nous n'y songeons dj plus! Pourquoi nous envoyer ici, il +est trop tard, il n'y a plus rien faire. + +Voil un train spcial qui accourt sur la voie ferre. C'est M. Gambetta +qui arrive. Il descend prcipitamment, avec M. Spuller, son chef de +cabinet. Il demande le chef de gare qui n'a pas t prvenu de l'arrive +du ministre, et qui, au milieu d'un travail incessant, a pris quelques +minutes de repos. + +M. Gambetta s'agite et tempte contre le chef de gare qui ne vient pas. +Il se promne impatiemment, puis s'arrte en frappant du pied. Il est +furieux. + +Le chef de gare arrive enfin, c'est un vieillard modeste et respectable. +M. Gambetta le malmne, et lui dit les choses les plus dures, les plus +humiliantes, devant un public nombreux qui n'approuve nullement du reste +cette manire d'agir si peu courtoise. + +--Pauvre chef de gare, disait un spectateur, un si excellent homme, si +dvou, si laborieux, c'est bien triste. + +--Ce qui est bien plus triste, rpondit quelqu'un, c'est de voir M. +Gambetta, un ministre, un souverain, humilier injustement un vieillard, +sans savoir seulement s'il est coupable. + +Je me rappelais ce moment ce qu'un homme d'un grand mrite m'avait dit +sur notre dictateur: Il a deux dfauts dont il ne gurira jamais, il est +avocat et mridional. + +M. Gambetta part comme il est venu, et les choses ne vont pas mieux. Le +chef de gare reoit dans la soire l'ordre d'vacuer son matriel de +guerre. Il nous conseille de partir. Nous voulons attendre, persuads +qu'un tlgramme va tre envoy, qu'on n'a pu expdier ici les arostiers +et leur matriel sans but, sans motif. Nous attendons jusqu'au lendemain +matin, passant la nuit dans la gare, assistant la funbre procession des +trains chargs de blesss, qui passent de quart d'heure en quart d'heure. +A l'ambulance de la gare, il y a une soeur de charit et un moine, ils ont + soigner des centaines de blesss la fois. Heureusement que nos +marins sont l, ils se mettent sous les ordres de la soeur de charit, +distribuent les bouillons aux malades, et se transforment en infirmiers. +Les arostiers Blois n'auront pas pass tout fait inutiles. + +Le lendemain 10 heures, il ne reste absolument rien en gare, les +Prussiens vont arriver, dit-on. Il serait trop maladroit de se laisser +prendre avec son matriel. Une locomotive est accroche nos fourgons, +elle nous ramne Tours. + +A notre arrive Tours, nous apprenons que dcidment la dlgation +du gouvernement de la Dfense nationale va se _replier_ Bordeaux. +Le chef-lieu de l'Indre-et-Loire ressemble une fourmilire remue +fortuitement par un bton. C'est un mouvement fbrile, une agitation +sombre et lugubre. + +M. Steenackers nous donne l'ordre de gagner le Mans, pour nous mettre la +disposition du gnral Marivaux, commandant l'arme de Bretagne. + +_11 dcembre_.--Nous partons dans nos fourgons 8 heures du soir. La gare +de Tours est envahie par une foule norme qui abandonne ses foyers. Des +milliers de wagons, chargs de vivres, de munitions, s'vacuent lentement +au milieu d'un gchis indescriptible. Nous sommes obligs de nous tenir +prts partir trois ou quatre heures l'avance. Si nous avons le malheur +d'abandonner nos ballons, ils seront enlevs par une locomotive, emports +je ne sais o. Il faut rester auprs de notre matriel, et demander de +quart d'heure en quart d'heure, si le moment d'tre attachs un train +est arriv. Personne ne sait plus o donner de la tte. Des officiers, +chargs de faire partir des fourgons de munitions, se querellent avec les +employs du chemin de fer, ce sont des discussions, des cris n'en plus +finir, il s'lve sur ce flot de ttes qui encombre la gare, un brouhaha +perptuel, qui souffle comme un vent d'inquitude et de dsespoir. C'est +la panique, c'est la dbcle! + +Nous sommes entasss dans notre fourgon comme des harengs dans une +barrique. Les ballons plis tiennent presque toute la place. Par dessus +ces ballots, on se perche tant bien que mal, Bertaux, Poirrier, Revilliod, +mon frre et moi, avec nos quatre chefs d'quipes et nos huit marins. Nous +sommes plongs dans l'obscurit la plus complte, il fait un froid de +loup, et six heures de voyage nous sparent du Mans; trop heureux si +quelque retard imprvu ne nous fait pas faire le tour du cadran dans notre +prison cellulaire. + +Nous arrivons 2 heures du matin, moulus, briss, mais nous arrivons, +c'est l'essentiel. Les jours suivants se passent chercher un local pour +nos ballons. L'atelier des bches la gare est mis notre disposition. +La _Ville de Langres_ y est tal; nos marins le vernissent neuf. + +Il faut s'occuper prsent des rations de vivres que le ministre de la +guerre a mises la disposition des marins arostiers. Nous avons nos +commissions en rgle, l'intendance ne fera pas de difficults. Erreur +profonde. L'intendant n'a pas reu d'ordre direct, il y a encore quelques +formalits remplir; bref, il ne nous donne pas nos vivres, mais il a eu +soin de nous faire attendre une heure dans son bureau pour arriver cette +solution. Heureusement que nous sommes assez riches pour avancer deux +francs par jour huit hommes, mais si nous commandions un bataillon, que +ferions-nous? Il faut le demander aux colonels de notre arme qui se sont +vu refuser des vivres pour leurs soldats par des intendances, o des +milliers de pains moisissaient dans la cour. Mais quoi bon se donner la +peine d'attaquer l'intendance franaise? On n'en dira jamais assez ce +sujet, c'est chose malheureusement connue et convenue. + +Notre ballon est prt, allons prendre les ordres du gnral commandant en +chef l'arme de Bretagne. Le jeudi 15, 10 heures, nous arrivons au camp +de Conlie. Est-ce bien un camp? C'est plutt un vaste marcage, une plaine +liqufie, un lac de boue! Tout ce qu'on a pu dire sur ce camp trop +clbre est au-dessous de la vrit. On y enfonce jusqu'aux genoux dans +une pte molle et humide. Les malheureux mobiles se sont pourvus de sabots +et pataugent dans la boue o ils pourraient certainement faire des parties +de canots. Ils sont l quarante mille, nous dit-on, et tous les jours on +enlve cinq ou six cents malades. Quand il pleut trop fort, on retrouve +dans les bas-fonds des baraquements submergs. Il y a eu ces jours +derniers quelques soldats engloutis, noys dans leur lit pendant un orage. + +Mais, sont-ce bien des soldats ces hommes que nous voyons errer comme +les ombres du Dante? Comment connatraient-ils un mtier qu'on ne leur a +jamais appris? Arrachs leurs familles, leurs campagnes, on leur +a parl des Prussiens, de l'invasion de la patrie en danger. Ils sont +partis, pleins de rsolution, pleins d'enthousiasme. Ils rvaient le +succs, la gloire du combat, le salut de leur pays. On les enferme dans +un marais o ils sont emprisonns plusieurs semaines. Jamais ils ne +manoeuvrent, jamais ils n'apprennent le maniement des armes. Leurs +souliers sont percs jour, ils n'ont pas une couverture pour se +prserver du froid. La nourriture est rare. En ont-ils mme tous les +jours? Ils souffrent, ils s'ennuient, mais ils sont rsigns et patients, +quoiqu'ils se demandent, si c'est bien l ce qu'ils doivent faire pour +sauver le pays. Les jours se passent au milieu de ces tortures physiques +et morales, le dcouragement, la lassitude arrivent. A force d'attendre, +ils dsesprent. Ils errent dans ce camp si triste sans avoir conscience +de la vie; ils ne savent plus ce qu'ils font ni ce qu'ils vont faire, ils +perdent confiance en leurs chefs, ils en arrivent regarder d'un air +mlancolique ces malades qu'emportent les civires! Ils sont heureux, +ceux-l, ils vont mourir! + +Un beau jour, le tambour rsonne, les bataillons se rassemblent, on va +partir. Partir o, grand Dieu! Aller l'ennemi, rsister des troupes +solides, aguerries, bien nourries, recevoir la mitraille et la pluie +d'obus!--Mais ces fusils que nous portons sur nos paules, nous ne savons +pas les charger, nous n'avons jamais fait brler une seule cartouche +dans leurs canons! Nous sommes fatigus, malades, nous ne savons rien +faire!--Qu'importe, il faut partir, il faut vaincre ou mourir. + +Ils reviennent vaincus. Ils ont fui sous le feu de l'ennemi. Qui donc +oserait leur jeter la pierre? + +Nous sommes d'abord reus par le chef d'tat-major qui nous fait conduire +dans une humble baraque en bois, o nous arrivons en nous tenant en +quilibre sur des planches qui forment un chemin travers les lagunes du +camp. Une construction primitive en planches, forme le quartier gnral de +l'arme de Bretagne. Il y a dans la pice d'entre un assez grand nombre +d'officiers qui attendent leur tour; on prend place ct d'eux. + +Bientt, l'aide de camp me prie d'crire sur une feuille de papier le but +de notre visite au gnral. Je rdige quelques lignes que je soumets +l'approbation de mon frre, de mes collgues et que je fais passer M. +de Marivaux. Quelques secondes aprs, le gnral me fait entrer dans +son bureau. Je suis reu avec la plus grande affabilit. Le gnral me +flicite sur mes ascensions antrieures dont il a connaissance, il me +parle aussi de mon frre, dont un de ses voyageurs lui a fait le plus +grand loge. Il me questionne longuement sur l'usage des ballons captifs, +et approuve l'emploi des arostats dans la guerre. Le gnral est un +marin, homme de progrs, d'initiative, il comprend l'importance de ces +appareils merveilleux, qui peuvent si bien observer les mouvements de +l'ennemi du haut des airs. + +--Je serai trs-dsireux d'assister des expriences prliminaires, +gonflez au Mans un de vos arostats, je verrai le parti que l'on peut +tirer des ascensions captives. Du reste, je ne puis prendre encore aucune +dcision, car le camp de Conlie forme une rserve o les Prussiens ne +viendront pas, et les plans de l'ennemi ne sont pas encore connus. Mais +attendez patiemment; les occasions ne vous manqueront pas de vous rendre +utiles. + +Nous ne tardons pas faire tous les prparatifs ncessaires l'excution +de nos ascensions captives. Je me charge de surveiller le transport du +ballon au lieu de gonflement situ prs de l'usine, sur les bords de +la Sarthe. Mon frre rend visite au prfet, au maire, pour obtenir les +rquisitions de gaz. Revilliod, Bertaux, Poirrier, vont l'intendance +pour demander une tente o nos marins pourront passer la nuit auprs de +l'arostat. + +_Samedi 17_.--On commence le gonflement de la _Ville de Langres_, mais les +provisions de gaz de l'usine ne sont pas trs-abondantes. Impossible +de remplir entirement le ballon. Par bonheur, le temps est favorable, +l'arostat, charg de sacs de lest, dresse son hmisphre suprieur +au-dessus du sol, l'opration sera termine demain. + +_Dimanche 18_.--A midi, l'arostat est plein. La nacelle est attache +au cercle, il ne reste plus qu' essayer le matriel par une premire +ascension. + +Le systme que nous employons est extrmement simple. Le cercle du ballon +est muni, aux extrmits, d'un axe en cordage, de deux cbles d'une +longueur de 400 mtres. Chaque cble s'enroule dans la gorge d'une poulie +fixe un plateau de bois, que l'on remplit de pierres, et qui forme +ainsi un point d appui fixe. Des hommes, au nombre de vingt-cinq, tiennent +chacune des cordes, qu'ils laissent glisser dans la poulie quand le ballon +s'lve. En la tirant eux, ils font descendre l'arostat. + +Le temps est trs-calme et la premire ascension s'excute dans les +meilleures conditions. Je m'lve une hauteur de 300 mtres. L'arostat +plane au-dessus de la Sarthe et s'y reflte comme dans un miroir de +cristal. Je reste l quelques minutes, suspendu l'extrmit des +cordages, et j'admire la belle campagne qui entoure le Mans. Ma vue se +porte jusqu' plusieurs lieues tout autour de la ville, je distingue les +routes, les maisons, les champs; et je verrais facilement le moindre +bataillon une trs-grande distance. Pour monter et descendre volont, +nous avons une trompe qui sert de signal: un coup de trompe donne le +signal de l'ascension, deux coups, celui de l'arrt, trois coups, celui de +la descente. + +Quand je veux revenir la surface du sol, je donne trois coups de trompe. +Le chef d'quipe rpte terre le signal, et les cordes, tires par les +mobiles, ramnent bientt l'arostat dans son enceinte. + +Mon frre, assist de Jossec, fait une seconde ascension, il dpasse la +hauteur que j'ai atteinte et' s'lve 320 mtres. Une troisime et une +quatrime ascensions sont excutes avec le mme succs par Bertaux, +Revilliod et Poirrier. + +_Lundi 19_.--Le ciel est lgrement brumeux, l'horizon est trs-born. +Le ballon a pass la nuit sans perdre de gaz, il est aussi gonfl que la +veille. + +A une heure, nous excutons une premire ascension. Mon frre, Jossec et +un de nos matelots sont dans la nacelle. Celui-ci n'a jamais t en ballon +et parat ravi de faire ses premires armes ariennes. Nous voulons faire +monter successivement les huit matelots de l'quipe. + +Le vent est assez vif et l'arostat ne s'lve pas une grande hauteur. +Il serait dangereux de le laisser monter comme hier 300 mtres +d'altitude. + +Je fais une deuxime ascension captive avec deux marins, puis une +troisime, mais le brouillard est assez pais, et c'est peine si l'on +distingue les prairies les plus voisines du Mans. + +Ces premiers rsultats nous paraissent aussi satisfaisants que possible. +Le ballon la _Ville de Langres_, en soie double, est d'une grande +solidit et rsiste des vents intenses sans se dtriorer. Il est d'une +impermabilit presque complte et parat remplir toutes les conditions +d'un arostat captif transportable. Que ne ferait-on pas avec un semblable +appareil bien utilis? Qui empcherait qu'on n'excutt des ascensions +nocturnes en enlevant bord un fanal lectrique qui, de son rayon +lumineux, sonderait au loin la campagne? Ce n'est pas le dsir qui nous +manque de tenter cette belle exprience, mais le professeur de physique du +Mans, M. Charault, qui a dj mis notre disposition plusieurs appareils, +n'a pas de bobine de Ruhmkorff suffisante la production d'une lumire +intense. + +_Mardi 20_.--Nous voyons le gnral de Marivaux. Il n'a pu assister encore + nos ascensions et nous annonce qu'il ne sait pas s'il devra s'en occuper + l'avenir. Le gnral Chanzy va venir au Mans avec son arme. + +A une heure, nous nous mettons en mesure de faire quelques ascensions. Le +temps est limpide et clair. Nous atteignons, au bout de nos cbles, la +hauteur de 300 mtres. Le spectacle qui s'offre notre vue est admirable. +La campagne s'ouvre nous en un cercle immense qui n'a pas moins de +quarante cinquante kilomtres de diamtre. + +Jusqu' perte de vue, nous apercevons des bataillons franais qui dfilent +sur les routes et qui reviennent au Mans. C'est l'arme du gnral Chanzy +qui se replie de Vendme. + +Des escadrons de cuirassiers aux manteaux rouges, dfilent au milieu des +prs verts, ils offrent l'aspect de rubans de coquelicots. Nous sondons +le lointain avec notre lunette, mais les mouvements de la nacelle gnent +l'observation. Toutefois, avec un peu d'application, on arrive viser +un point dtermin. Mais que ne ferait-on pas avec la pratique, avec +l'habitude? L'art des ascensions captives est faire, c'est une cole +organiser. + +Les soldats lvent la tte de toutes parts et se demandent quelle est +cette nouvelle sentinelle juche dans les nuages. Nous sommes vus la +fois par cent mille hommes dont nous dominons les ttes du haut des airs. + +Nous profitons du temps clair pour faire monter et descendre la _Ville de +Langres_, nos collgues Bertaux, Revilliod, Poirrier, nous succdent +tour de rle dans la nacelle. Un grand nombre d'habitants du Mans, des +dames, voudraient bien tenter l'ascension, mais nous ne permettons pas +qu'on se fasse un jeu de notre arostat. Il appartient l'arme, quelques +rares privilgis seulement prennent part aux ascensions. + +A quatre heures, le capitaine de la compagnie des mobiles qui font nos +manoeuvres, nous apprend qu'il a reu l'ordre de nous quitter. C'est le +gnral Chanzy qui va prendre au Mans le commandement militaire. Il va +falloir sans doute nous mettre en rapport avec lui. + +Les journaux ne parlent qu'en termes assez vagues des mouvements de la +deuxime arme qui revient au Mans. On s'accorde rendre hommage +l'habilet, l'nergie de son gnral en chef. Chacun espre que la +France a enfin trouv un sauveur. + + +V + + +Une visite au gnral Chanzy.--Ascension faite en sa prsence.--Accident + la descente.--Un peuplier cass.--Opinion du gnral sur les ballons +militaires. + +21 dcembre 1870 au 11 janvier 1871. + +On savait depuis quelques jours que l'arme du gnral Chanzy allait se +replier sur le Mans, aprs de terribles combats qu'elle avait livrs sans +trve ni relche. + +C'est le mercredi 21 dcembre que l'on apprit l'arrive du commandant en +chef de l'arme de la Loire, qui tablit son quartier gnral dans un +htel particulier en face la prfecture. + +Notre ballon tait gonfl, mais la suite des mouvements de troupes +occasionns par l'approche d'une nouvelle arme, on nous avait retir les +mobiles qui aidaient aux manoeuvres des ascensions captives. Nous nous +dcidons nous adresser au prfet, M. Georges Lechevalier. + +Mes collgues aronautes me dsignent pour cette dmarche. Le prfet +m'accueille avec la meilleure grce. + +--C'est au gnral Chanzy, me dit-il quand je lui eus demand conseil, +qu'il faut vous adresser pour utiliser vos ballons; il commande en chef la +deuxime arme de la Loire campe autour du Mans. Je vais vous donner un +mot pour lui. + +Et le prfet me donne quelques lignes des plus aimables, qui me serviront +d'introduction auprs du gnral. + +--Traversez la place, me dit M. Lechevalier, le gnral vous recevra au +reu de cette lettre. + +Dix minutes aprs, un officier d'ordonnance m'introduisait auprs du +gnral Chanzy, que j'aperus debout, devant une grande table, dcachetant +des dpches lectriques, et examinant en mme temps une grande carte des +environs du Mans qu'il avait dploye devant lui. Un aide de camp tait +debout ct de lui. + +J'attendis quelques instants: quand le gnral eut fini d'examiner son +courrier, il se tourna vers moi. Je pus voir son visage intelligent, +expressif qui me parut tre celui d'un homme affable et _sans pose_, comme +on dit dans le langage parisien. + +--Le gouvernement vous envoie ici avec des ballons captifs, mais dites-moi +ce que vous pouvez faire avec ces arostats, et comment je puis les +utiliser. + +--Gnral, rpondis-je, mes collgues et moi nous avons ici cinq arostats +tout prts tre gonfls; une fois remplis de gaz, un de ces ballons peut +tre transport o bon vous semblera aux environs du Mans. L nous aurons +une batterie gaz pour prparer de l'hydrogne et compenser les pertes +de gaz dues aux fuites, l'incomplte impermabilit de l'toffe. Notre +ballon reste ainsi toujours gonfl; tout moment, il peut monter 100 +200 300 mtres de haut, et l'officier d'tat-major qui nous accompagnera +dans nos ascensions pourra voir l'ennemi jusqu' plusieurs lieues si le +temps est clair. + +--Mais c'est merveilleux, je veux employer tous vos ballons. + +--Je dois ajouter cependant, rpliquai-je, que des accidents peuvent +malheureusement survenir, que nos ballons ne rsistent pas aux temptes, +et qu'ils ne servent rien quand le temps est couvert. Mais si le jour de +la bataille, le ciel est pur, il n'est pas douteux qu'ils donneront les +renseignements les plus prcieux sur les mouvements de l'ennemi. + +--Quel malheur, dit le gnral, que je ne vous aie pas eu avec moi +Marchenoir, l'ennemi avait si bien cach ses positions que je ne pouvais +savoir d'o taient lancs les obus qui accablaient mes soldats. Je suis +mont sur un clocher, mais je n'ai pu m'lever assez pour dominer un +rideau d'arbres qui arrtait mes regards. Vous en souvient-il? ajouta +le gnral en se tournant vers son aide de camp. Ah! ce fut une rude et +terrible journe. + +Il y eut un moment de silence que rompit bientt le gnral Chanzy. + +--Votre ballon est gonfl? me dit-il. + +--Oui, mon gnral. + +--O est-il? + +--Prs de l'usine gaz, sur le bord de la Sarthe. + +--tes-vous prt faire une ascension en ma prsence? Je serai curieux +d'assister vos expriences. + +--Quand vous voudrez, gnral, mon frre et moi, nous nous lverons +devant vous trois cents mtres de haut. + +--Eh bien! je me rends de suite auprs de votre ballon. + +Puis le commandant en chef de la deuxime arme dit son aide de camp: + +--Faites seller mes chevaux; je pars de suite. + +Je me sauve, en courant de joie, prvenir notre quipe, afin de tout +disposer pour l'ascension. + +--Enfin, m'criai-je, voil donc un homme intelligent, qui a oubli la +routine, la vieille et sainte routine! Il ne m'a pas demand si je sortais +de Saint-Cyr ou du gnie militaire, il m'a questionn sur ce que je +pouvais faire, et prend au moins la peine de venir voir des expriences +arostatiques. Voil vingt ans que des aronautes se prsentent aux +gnraux, au gouvernement, s'offrent dans toutes les guerres; mais les +officiers de cour ont toujours dit avec ddain: + +--Vous n'tes pas de l'arme, mes amis, passez votre chemin! + +Ce sont ceux-l mme qui disaient aux rudes habitants de l'Ardenne et des +Vosges: + +--Vous n'tes pas de l'arme, vous n'aurez pas de fusils. + +Et aux paysans qui connaissent les ravins, les dfils, les gorges +escarpes, les bons coins, en un mot: + +--Vous n'tes pas de l'arme, vous ne pouvez pas nous renseigner. + +J'accours auprs du ballon. + +--Le gnral va venir, dis-je mon frre et aux marins, vite la +besogne! + +Nous voil tous joyeux, car nous brlons du dsir de nous montrer, d'agir, +de nous rendre utiles. Et nos braves marins comme ils se mettaient +l'ouvrage avec ardeur, car eux aussi ils n'avaient qu'une seule ambition, +c'tait de voir l'ennemi du haut de notre ballon, et de braver plus tard +au milieu de l'air la pluie d'obus et de mitraille. + +On se met en mesure de tout prparer pour l'ascension, mais le vent si +calme depuis trois jours s'est lev et souffle par rafales. En outre le +gnral de Marivaux nous a retir nos hommes de manoeuvre. Nous ne voulons +pas tre arrts par ces obstacles. + +Une foule de francs-tireurs, de flneurs, de soldats, accourent autour +de notre arostat. Le marin Jossec leur adresse quelques paroles et leur +demande le concours de leurs bras pour tenir les cordes. Tous acceptent +de grand coeur. Je monte dans la nacelle pour faire une ascension +prliminaire, mais l'air est agit, le ballon se penche avec violence, il +ne faut pas songer s'lever trs-haut. + +Je suis seul dans mon panier d'osier, je jette par-dessus bord plusieurs +sacs de lest, pour donner au ballon une force ascensionnelle capable de +rsister l'effort de la brise. Je parviens m'lever 80 mtres de +haut, mais cette hauteur un coup de vent me fait dcrire au bout des +cbles un grand arc de cercle qui me jette presque au-dessus des maisons +avoisinant le point de dpart. Deux sacs de lest vids propos me +ramnent sur la verticale. + +Cette exprience montre clairement que malgr le vent l'ascension est +possible, on pourra montrer au gnral Chanzy ce dont les ballons +sont capables. A la hauteur o j'ai pu m'lever, les horizons du Mans +s'tendaient sous mes yeux comme un vaste panorama, au milieu duquel +j'apercevais distinctement les tentes du camp de Pontlieu. + +A peine suis-je revenu terre, on aperoit de l'autre ct de la Sarthe, +un groupe de cavaliers qui accourent au galop. + +C'est le gnral Chanzy et son tat-major. Il est mont sur un magnifique +cheval arabe qui caracole avec grce, trois aides de camp le suivent, et +derrire les officiers, galopent des goumiers arabes, aux manteaux rouges +et blancs: ce sont des grands ngres, qui se tiennent sur leurs selles, +droits comme des I, et semblent treindre de leurs jambes, comme dans +un tau, leurs minces chevaux qui bondissent avec la lgret la plus +gracieuse. + +En quelques secondes, les chevaux ont pass le pont et s'arrtent devant +le ballon. Le gnral descend de cheval, je vais sa rencontre en lui +disant:--Nous sommes prts, mais le vent est violent, il sera impossible +d'atteindre une grande hauteur. Vous aurez toutefois une ide des services +que nous pouvons rendre. + +Mon frre saute dans la nacelle, et le ballon s'lve lentement, se +penche l'extrmit des cbles qu'il tend avec force, en leur donnant +la rigidit de barres de fer. Arriv 100 mtres de haut, l'arostat +s'arrte, il a une force ascensionnelle considrable, par moment il +oscille dans l'air, en se rapprochant de terre, mais ce n'est que pour +bondir bientt au bout de ses cordes. Le gnral observe le ballon avec +attention, il se fait expliquer la disposition des cbles, les moyens de +transport de l'appareil, il me demande ce qu'il nous faudrait de soldats +pour nous aider, de voitures pour porter nos acides et nos batteries. + +--Quand j'aurai besoin de vous, me dit-il, quand je connatrai les +positions de l'ennemi, je vous indiquerai votre poste d'observation. +Mais, dites-moi, quelle distance faut-il vous placer de l'ennemi? +Craignez-vous les balles et les boulets? + +--Gnral, rpondis-je, nous ne craindrions pas personnellement de nous +exposer au danger, et les balles de fusil 300 mtres de haut ne nous +feraient pas trs-peur. Si le ballon tait atteint, il serait perc de +deux petits trous qui ne l'endommageraient pas sensiblement. Mais il +est indispensable d'tre hors de porte des obus qui incendieraient nos +ballons. + +Sur ces entrefaites, un coup de vent pousse l'arostat toujours en l'air, +et le ramne une trentaine de mtres au-dessus du sol; il dcrit un +grand arc de cercle, et rebondit ensuite comme une balle, en planant d'une +faon imposante. Le gnral regarde attentivement, et les Arabes qui sont +autour de lui paraissent stupfaits la vue d'un spectacle si bien fait +pour exciter leur curiosit. + +--Faites revenir terre l'arostat, dit le gnral, afin que j'assiste +toute votre manoeuvre. + +Trois coups de trompe sont donns. Les marins font tirer les cbles, +l'arostat revient prs de terre, mais le mouvement qui lui est imprim le +fait osciller, il se penche au-dessus d'un peuplier, et une des cordes qui +le retiennent s'enroule autour de l'arbre quelques mtres au-dessous de +la nacelle. Une nouvelle rafale siffle, et l'arbre se casse en deux comme +un ftu de paille. Le ballon prouve une secousse terrible, mais mon frre +est tellement tranquille et impassible dans la nacelle que personne ne +pense au danger qu'il y a pour lui de se rompre les os. + +Aprs cet incident, l'arostat revient dans son enceinte. + +--C'est gal, dit le gnral, il faut un certain sang-froid pour faire ces +ascensions. Et se tournant en souriant vers un de ses aides de camp: + +--Voudrez-vous vous charger de faire les observations avec ces messieurs? + +--Ma foi, gnral, dit l'officier, je vous rpondrai franchement: +Non.--Envoyez-moi contre des canons, j'irai sans sourciller. Mais les +ballons ne sont pas mon affaire. + +--Eh bien! j'irai moi-mme, rpliqua gaiement le gnral Chanzy. Au +revoir, Messieurs, je connatrai demain les positions de l'ennemi et +n'ayez pas peur, ce n'est pas la besogne ni l'motion qui vous feront +dfaut. + +Le gnral nous entretient encore quelques instants, il se fait prsenter +nos collgues, MM. Revilliod, Bertaux et les marins, puis il s'lance +lgrement sur son cheval, qui l'emporte avec la rapidit de la flche. + + +_Jeudi_ 22 _dcembre_.--Les nouvelles qui circulent au Mans depuis +l'arrive du gnral Chanzy et de son arme paraissent monter au beau. A +la gare ce ne sont que convois d'approvisionnement, fourgons de munitions, +plate-formes d'artillerie qui arrivent sans cesse. + +L'atmosphre devient respirable. + +La visite du gnral nous a donn du coeur, nous ne doutons pas que le +moment de l'action est proche. + +Malheureusement on n'a jamais tous les bonheurs la fois. Le temps est +mauvais. Le vent est d'une force extrme. Le froid est terrible. Je ne me +rappelle pas avoir vu d'hiver aussi rigoureux. La _Ville de Langres_ est +tortur par les rafales. Le ballon gmit et se cabre avec violence. Il va +crever si cela dure. Il vole en clats, vers la fin de la journe! + +Nous nous mettons eu mesure de le rparer de suite, et de faire gonfler, +si cela est ncessaire, le ballon de Revilliod et Poirrier. + +_Samedi_ 24.--A midi le ballon captif, compltement remis neuf aprs un +travail de 12 heures, est gonfl.--Je cours au quartier du gnral Chanzy, +qui me reoit. Il ne connat pas la position de l'ennemi, et ne peut +encore nous assigner aux environs du Mans un poste d'observation. + +Le ballon s'agite toujours avec assez de force. Nous essayons de le +maintenir vertical l'aide de 16 cordes d'quateur attaches son filet +et fixes au sol. Il ne bouge plus, et parat se fatiguer moins par ce +procd d'amarrage. + +_Dimanche 25. Nol_.--Froid terrible. Vent du nord trs-violent.--Dans +la journe une bourrasque rompt toutes les cordes d'quateur de notre +arostat.--Malgr la tempte, le ballon tient toujours, mais plusieurs +mailles de son filet sont brises. + +_Lundi 26_.--Le vent est tomb. Dans l'aprs-midi nous rparons les +avaries de la _Ville de Langres_. Jossec raccommode le filet, nous +bouchons des petits trous qui se sont ouverts dans l'toffe. + +On dit que les Prussiens s'loignent du Mans. On se demande si c'est une +feinte, pour masquer une attaque prochaine. + +_Mardi 27_.--_La Ville de Langres_ fuit. Le ballon est en partie dgonfl. +Nous y introduisons 200 mtres cubes de gaz qui l'arrondissent. + +_Mercredi 28_.--Temps brumeux. Neige. Mon frre et moi nous faisons deux +ascensions captives 100 mtres de haut, mais l'horizon est entirement +cach par le brouillard. + +Le Mans offre une physionomie bien curieuse, surtout le soir. Les cafs +taient ces jours-ci encombrs d'officiers, les rues remplies de soldats +errants. Il a fallu remdier tout prix ce relchement de la discipline +militaire.--On vient de prendre des mesures rigoureuses. Des patrouilles +de gendarmes arrtent tous les soldats, et les mnent aux avant-postes. +Les cafs, les htels sont gards par des factionnaires qui empchent +d'entrer tous les officiers qui ne sont pas munis de cartes spciales +manes du commandant de place. + +A table d'hte les officiers qui dnent ct de nous sont interrogs par +des gendarmes qui leur demandent d'exhiber leur carte de circulation. + +Il fallait cette surveillance, car le dsordre tait dans les rangs de +l'arme. Les officiers, au lieu de rester dans leurs cantonnements, +venaient en ville. Et les soldats ne tardaient pas suivre l'exemple +donn par leurs chefs. + +_Jeudi 29_.--Le vent est toujours d'une violence extrme. Le ballon +souffre et s'use inutilement. Le gnral Chanzy nous donne l'ordre de le +dgonfler. Il nous dit qu'il ne suppose pas qu'il y ait de combat avant +quelque temps. Il nous fera signe au moment voulu. + +_Samedi 31_.--Un ballon de Paris vient de tomber aux environs du Mans. +L'aronaute, M. Lemoine, est ici. Nous passons la soire avec lui. + +Il nous rapporte que Paris est toujours dans les mmes conditions, qu'il y +a encore des vivres pour longtemps, que la physionomie de la ville n'est +gure change, que des boutiques du jour de l'an se sont tablies sur le +boulevard, etc. + +Nous craignons bien qu'il n'obisse un mot d'ordre en donnant partout +d'aussi merveilleuses nouvelles. + +Nous nous sparons onze heures, nous souhaitant une bonne fin d'anne. +Adieu 1870, anne funeste, 1871 te ressemblera-t-il par ses dsastres? +Est-il permis d'esprer des beaux jours! + +_Dimanche 1er janvier 1871_.--Nous djeunons avec nos collgues +Bertaux, Poirrier, et un capitaine de mobiles, avec qui nous avons fait +connaissance. La tristesse prside au repas. Depuis notre plus grande +enfance, c'est le premier _jour de l'an_ qui se passe si loin des ntres. + +Nos marins viennent nous souhaiter la bonne anne. Braves gens, ils se +sont attachs nous et nous aiment dj. Mais nous leur rendons bien leur +affection, leur sympathie. + +J'cris une longue lettre mon frre an, par un nouveau procd +mystrieux auquel je ne crois gure. Il faut adresser la lettre Paris +_par Moulins_ (_Allier_) et l'affranchir avec quatre-vingts centimes de +timbres-poste. + +_Lundi_ 2.--Le Mans est triste. L'arme est cantonne Chang et +Pontlieue. L'ordre est rtabli. Pas un soldat, pas un officier dans les +rues. Aucune nouvelle. Rien que le silence du cimetire! + +Nous recevons une lettre de Paris. Notre frre an nous raconte ses +campagnes dans les bataillons de marche. Il est camp hors Paris et mne +une bien dure existence. Mais il est confiant et rsolu. + +3 _janvier_.--Nous mettons en ordre notre matriel arostatique, pour tre +prts gonfler au premier signal. + +A la table d'hte de l'_htel de France_, o nous logeons, nous dnons en +face d'officiers prussiens prisonniers sur parole. Ils parlent haut, et +rient bruyamment; leur conduite pleine d'inconvenance nous indigne, mais +nous sommes trente table, et il n'y aurait pas grande gloire faire +cesser leur insolence. Notre capitaine trsorier Bertaux est malade. Il +est poitrinaire, le pauvre garon, et la chute qu'il a faite la descente +en ballon lors de sa sortie de Paris, a aggrav son mal.--Nous lui tenons +compagnie dans sa chambre[7]. + +[Note 7: A son retour Paris aprs l'armistice, M. Bertaux est mort, +suffoqu dans la nuit par une congestion. Il avait trente ans peine.] + +Grands mouvements de troupes autour du Mans. Arrive d'une quantit norme +de voitures d'approvisionnements, et de troupeaux de boeufs, destins, +dit-on, au ravitaillement de Paris. + +On annonce que Gambetta va venir. + +Voici enfin des nouvelles de Paris. On apprend le bombardement du plateau +d'Avron et des forts du sud. + +Des officiers nous affirment que l'arme franaise devait marcher en +avant aujourd'hui mme, mais qu'un contre-ordre a subitement arrt le +mouvement. + +_Mercredi 4 janvier_.--Nous passons une partie de la journe avec notre +ami M.G... directeur de la compagnie du Touage de la Seine. Il a t +charg d'tudier la question du ravitaillement de Paris, et il se fait +fort de transporter par ses bateaux vapeur jusqu' Paris 11,000 tonnes +de marchandises! + +Hlas! que de rves on fait ainsi d'heure en heure! On parle +d'approvisionner Paris, de voler son secours. Mais il y a auparavant +des combats livrer, des victoires remporter! Toutes nos esprances +se raliseront-elles? N'est-ce pas folie que d'y ajouter foi? Quelle +dception quand on s'adresse non plus l'imagination, mais la raison! + +Nous allons la gare, o des ouvrires rparent notre ballon de +soie.--Nous faisons mettre de bonnes pices neuves dans les parties +faibles. + +_Vendredi 6_.--Le gnral Chanzy s'informe de l'tat de nos ballons. Il +nous fait dire que l'arme est toujours en repos, mais que bientt sans +doute de graves vnements vont se drouler. + +_Dimanche 8_.--Des bruits contradictoires de toute nature circulent au +Mans. On nous affirme au bureau du tlgraphe que l'arme du gnral +Chanzy va dcidment marcher en avant demain matin. + +Cette arme compte deux cent mille hommes, cinq cents pices de canon, +la victoire n'est pas douteuse. Ah! quand on se souvient de ces poques, +comme on se rappelle jusqu'o peut aller l'illusion conduite par le dsir! +Aprs avoir vu les dbcles d'Orlans, de Blois, aprs avoir touch du +doigt les causes de dsorganisation de l'arme, pousss par l'amour de la +Patrie, nous esprions encore! + +Les Prussiens, nous dit-on le soir, s'avancent du ct de +Nogent-le-Rotrou.--Les nouvelles de l'arme de Bourbaki, dans l'Est, sont +favorables. + +_Mardi 10_.--On entend des coups de canon. Cette fois, la grande action +va s'engager. Le bruit de la canonnade est assez loign, il est faible, +c'est le grondement lugubre du tonnerre avant la tempte. + +Le soir des paniques courent la ville. On prtend que les Prussiens sont + cinq lieues, que nos avant-postes ont t surpris. Mais les gens senss +n'ajoutent pas crance ces bruits de mauvais augure. Il n'est pas +douteux qu'une grande bataille va s'engager. + + +VI + + +La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le champ +de bataille.--La droute.--Laval.--Rennes. + +Du 11 janvier au 18 fvrier 1871. + +Dans la matine du 11, on entendait autour du Mans le bruit d'une violente +canonnade. Tout le monde est surexcit par ce concert lugubre; la grande +partie est en jeu. Je vole au quartier gnral, pour recevoir des ordres. +Le moment n'est-il pas venu de gonfler un ballon, et de surveiller du haut +des airs les mouvements de l'ennemi? + +Mais je crois comprendre, d'aprs ce qui m'est dit, que l'attaque des +Prussiens a eu lieu l'improviste; le gnral Chanzy, quoique malade, est + cheval au milieu du combat. Un de ses officiers m'affirme qu'il a pens +aux ballons, et que l'ordre du gonflement va nous arriver d'un moment +l'autre, on me conseille toutefois de m'approcher du champ de bataille +pour choisir un bon poste arostatique, j'ai le _laissez-passer_ qui me +permettra de m'avancer jusqu'auprs des batteries. + +Le combat a lieu tout prs du Mans, au pied des collines que domine +Yvr-l'vque. Je pars pied, et au sortir de la ville j'aperois dj +des gendarmes posts de distance en distance pour arrter les fuyards qui +sont rares aujourd'hui. La canonnade est d'une violence formidable. On +entend le bruit des mitrailleuses, de pices de campagne que domine la +puissante voix des pices de marine installes sur les hauteurs. Je +suis la route d'Yvr-l'vque, et sur mon chemin je traverse des parcs +d'artillerie. C'est la rserve qui ne donne pas encore. + +La campagne est couverte de neige, le froid est intense, le ciel est d'une +puret absolue, j'arrive 3 kilomtres du Mans, sur le sommet d'une +colline, o se trouve un groupe de spectateurs. En face de nous, 600 +mtres environ, nous dcouvrons le feu d'une batterie qui tonne de +seconde en seconde. Je me risque m'avancer jusqu'auprs des canons. Les +artilleurs me disent que pas un obus n'est encore tomb l, et que je puis +rester auprs d'eux sans danger. + +Le champ de bataille tout entier s'offre ma vue. Sur une tendue de +plusieurs lieues, les canons franais sont placs sur les hauteurs, +ils vomissent la mitraille, et lancent dans l'espace des clairs qui +illuminent au loin le ciel. En face de nous est le bois d'Yvr-l'vque, +o nos troupes sont en partie masses. A trois heures des colonnes +prussiennes serres et compactes se mettent en marche pour forcer la +valle d'Yvr-l'vque qui ouvre l'entre du Mans. Elles sont reues +par des mitrailleuses et des troupes de ligne, qui font leur devoir. A +plusieurs reprises les Prussiens reviennent contre cette barrire qu'ils +veulent enlever, mais ils sont repousss et reculent. A cinq heures, ils +cessent d'attaquer ce point qu'ils renoncent franchir. + +Que se passe-t-il sur les autres points du champ de bataille? Je l'ignore. +Mais il semble que la canonnade ennemie est moins nourrie, moins +puissante. + +Combien je regrette de me trouver l pied, au milieu de la neige, au +lieu de gravir l'espace dans la nacelle de notre ballon, pour embrasser +d'un seul coup d'oeil le champ de bataille.--Mais toutefois la colline o +je me trouve me parat un point favorable pour le lendemain. + + 6 heures, le soleil commence descendre l'horizon. Le feu des ennemis +est ralenti, le bruit du canon est affaibli. Nul doute les Prussiens +s'loignent! A 7 heures, des signaux lumineux s'lvent successivement de +toutes nos batteries qui teignent leurs feux! Tout coup le silence de +la mort succde au vacarme qui a retenti pendant 12 heures. Mais il ne me +semble pas douteux que la victoire est de notre ct. + +Je retourne au Mans. Tout le monde est dans l'enthousiasme; les Prussiens +sont battus, dit-on, de toutes parts ils reculent. Pas une batterie +franaise n'a boug de place, demain on poursuivra l'ennemi[8]. + +[Note 8: Le gnral Chanzy a publi un remarquable ouvrage sur les +oprations militaires de la 2e arme. On pourra voir, en lisant ce livre, +que nos apprciations sur les incidents de la bataille du Mans sont +exactes. Du reste, les Prussiens eux-mmes, une fois arrivs dans le +chef-lieu de la Sarthe, ont affirm que le soir du 11 janvier ils avaient +reu l'ordre de battre en retraite, comme nous l'avons appris en passant +au Mans sous la Commune.] + +Nous passons la soire dans un tat d'excitation facile comprendre. +Notre joie est encore retenue par des sentiments de doute dont nous ne +pouvons nous dfendre. Car nous avons t si souvent le jouet d'illusions! +Mais cependant le gnral Chanzy cette fois a tenu bon, s'il n'a pas +vaincu, au moins il n'a pas cd un mtre de terrain. + +A minuit, nous commencions sommeiller quand on nous rveille en sursaut. +C'est une estafette du gnral Chanzy qui me remet la lettre suivante, +dont voici la copie textuelle: + + +11 janvier 1871. + +2e ARME DE LA LOIRE. + +_Le gnral en chef._ + +Monsieur, + +Je crois que le moment est venu de mettre profit les renseignements que +l'emploi des ballons captifs peut fournir sur les positions de l'ennemi. +En consquence, je vous prie de vouloir bien venir demain au quartier +gnral, 8 heures et demie du matin, confrer avec mon chef d'tat-major +gnral, au sujet des expriences arostatiques que vous pouvez organiser +pour tudier le terrain autour du Mans. + +Recevez, monsieur, l'assurance de ma considration. + +Le gnral en chef, +P.O. Le gnral chef d'tat-major, +VUILLEMOT. + +A M. Tissandier, charg des reconnaissances arostatiques de la 2e arme. + + +_12 janvier_.--A 8 heures je cours au quartier gnral, la joie dans +l'me. La journe d'hier a d tre favorable, comme nous le pensons. Le +gnral Chanzy est la veille de remporter une grande victoire, avec +quel bonheur nous allons gonfler nos ballons, avec quel enthousiasme nous +allons procder nos ascensions devant l'ennemi! + +Nous arrivons mon frre et moi au quartier gnral, en face la prfecture +du Mans. Nous entrons dans le salon o se tiennent le chef d'tat-major +et les officiers d'ordonnance; ces messieurs, semblent affairs, navrs, +abattus. Quelque chose de sinistre est dans l'air. + +--Vous voil, me dit l'un d'eux, vous venez chercher l'ordre du gnral? +Eh bien! vous pouvez vous sauver de suite, replier votre matriel, et +partir la hte si vous ne voulez pas tre pris par les Prussiens. + +--Est-ce une plaisanterie? + +--C'est bien la triste ralit. Nos positions ont t tournes cette nuit. +Les mobiliss ont lch pied 4 heures du matin du ct de Pontlieu. La +retraite a t ordonne. Elle commence depuis 5 heures du matin. Tout le +matriel de guerre s'vacue sur Laval. Partez, vous n'avez pas un moment +perdre, si vous voulez sauver vos ballons. + +--Mais les Prussiens ne peuvent pas entrer au Mans instantanment. Ne se +bat-on pas encore? + +--Je ne puis vous donner des dtails. Mais il se pourrait que presque +toute l'arme soit tourne. Sauvez-vous vite, vous dis-je. + +Nous partons la mort dans l'me! En traversant la place du Mans, une +affiche qui vient d'tre placarde, nous apprend par le ballon _le +Gambetta_ la nouvelle du bombardement de Paris. Nous lisons que le +Panthon, le Val-de-Grce, le Musum, sont cribls de projectiles, mais +que les Parisiens apprenant les succs des armes de province sont pleins +de courage et de rsignation! + +C'en est trop cette fois! Des larmes abondantes me mouillent les yeux! Je +viens d'assister au succs que l'on a appris l'avance aux habitants de +Paris! + +Nous retournons l'_htel de France_, dire nos collgues, Bertaux et +Poirrier, de faire leurs paquets. Sur la place, on saupoudre avec de la +cendre les pavs rendus glissants par la gele; c'est pour faciliter le +passage de notre artillerie. Des troupes dfilent dj et se replient. + +Mais les habitants, toujours confiants, croient un mouvement +stratgique. Ils ne se doutent pas que c'est la dbcle qui commence! + +A 1 heure nos fourgons de ballons sont accrochs un train, il y a encore +en gare deux ou trois cents voitures de munitions et de vivres. Aura-t-on +le temps de les faire partir? + +Le train se met en marche au milieu d'un encombrement indescriptible. Par +surcrot de malheur, la neige a coll les roues contre les rails, et on +a toutes les peines du monde faire glisser les wagons. Nous avanons +lentement, le train passe sur le pont de la Sarthe, de chaque ct +des masses humaines se pressent et rentrent en ville. Les routes sont +couvertes de voitures, de canons, de fourgons, de soldats qui se heurtent +ple-mle; c'est un chaos indescriptible. + +Au moment o nous quittons le Mans, des obus tombent sur la gare! + +A 7 heures du soir, notre train s'arrte une lieue de Laval. Il y a +sur la voie, dix trains qui stationnent avec le ntre. Nous laissons nos +ballons la garde de deux marins, et nous entrons pied Laval. + +_Vendredi 13_.--Nous allons la mairie, chercher des billets de logement +pour nous et nos hommes d'quipe. + +Dans la journe nous recevons des nouvelles du Mans. La ville a t prise +une heure aprs notre dpart. L'arrire-garde franaise s'est battue +sur la place des Halles. Il y a 10,000 Franais faits prisonniers. Les +Prussiens se sont empars la gare de deux cents fourgons, et de trois +machines vapeur. Les derniers trains n'ont pas pu marcher, car la voie +tait encombre par les troupes en dbcle. + +Le train qui est parti aprs le ntre 1 heure 30, a t cribl d'obus, +et plusieurs hommes ont t tus. Pour surcrot de malheurs, il a draill + 5 kilomtres de Laval. Il y a eu 13 voyageurs crass dans les fourgons. + +Cette journe est dcidment riche en nouvelles horribles. Le ballon le +_Kpler_ vient de tomber aux portes de Laval. Il donne d'pouvantables +dtails sur le bombardement de Paris. + +Il parait d'autre part que l'arme de Bourbaki est perdue dans l'Est et +que celle de Faidherbe, dans le Nord, occupe des positions difficiles. + +Que peut-on nous apprendre encore? + +_Samedi 14 janvier_.--Mon frre et moi, aprs avoir pass une excellente +nuit dans de bons lits, chez M.D., nous retrouvons Bertaux et Poirrier + l'_Htel de Paris_. Nous allons voir le marin Roux, l'aronaute du +_Kpler_. Il nous dit que le fort de Rosny n'est pas pris comme on l'a +affirm, que Paris encore des vivres, mais que le bombardement a +commenc dans le quartier Latin. + +Nous rencontrons le gnral de M... qui nous flicite d'avoir sauv notre +matriel. Il regrette que l'on n'ait pas utilis temps nos arostats. + +--On retombe toujours dans les mmes errements, dit-il, fatiguant les +hommes inutilement, les lassant, les dcourageant, et quand le moment est +venu d'agir, l'nergie, dpense l'avance, est puise.--L'arme de +Chanzy a t perdue au Mans par la fuite des 10,000 mobiliss de Pontlieu +qui ont lch pied quatre heures du matin au premier coup de feu. 600 +bons soldats valent bien mieux que ces hommes inexpriments, ne sachant +pas se servir de leurs armes et coutant les alarmistes qui leur disent +que leurs fusils ne valent rien. Toujours les mmes erreurs, on compte sur +le nombre des hommes, au lieu de ne se baser que sur leur valeur comme +soldats. + +--Mais, gnral, rpondis-je, une lueur d'espoir est-elle encore permise, +pensez-vous qu'une revanche soit possible? + +--Hlas! je ne compte plus sur rien maintenant! la France est perdue! +Pour la sauver, il n'y a plus attendre que quelques-uns de ces hasards +providentiels qui se voient dans l'histoire, esprance bien incertaine. + +A six heures, nous dnons, mon frre et moi, chez M.D. Socit charmante +fort distingue. On parle des vnements actuels; que de reproches +s'entrecroisent dans la conversation sur les prfets du jour, nomms +la hte par Gambetta. La plupart des dpartements sont honteux des chefs +qu'ils ont leur tte, et qui, dit-on, paralysent toute action. A tort ou + raison, ce n'est pas Laval que les rcriminations font dfaut. + +_Dimanche 15 janvier_.--Une panique effroyable rgne aujourd'hui Laval. +On dit que les Prussiens vont venir, que l'ennemi n'est pas six lieues +de la ville. A Sill-le-Guillaume on s'est battu hier; les armes de +Mecklembourg et de Frdric-Charles poursuivraient les Franais en +droute. + +Le soir, table d'hte, nous causons avec un officier franais chapp de +Hombourg, aprs avoir t fait prisonnier Sedan. Il est arriv l'arme +de Chanzy en passant par le Luxembourg, la Belgique, Londres et Bordeaux. + +On dit ce soir que Paris a capitul. Je ne veux pas croire une telle +nouvelle. Et cependant, cette terrible catastrophe est imminente. + +_Lundi 16 janvier_.--Ds le matin, mon frre apprend la gare de Laval +que le matriel de guerre qui s'y trouve va tre vacu sur Rennes. Nos +fourgons de ballons sont accrochs un train. Il faut partir de suite. + +Nous montons dans le train, 10 heures 25, avec Poirrier, Bertaux et nos +marins, camps dans nos fourgons, selon notre habitude. Le train s'arrte +plus d'une heure entre Vitr et Rennes. Le temps se passe dans une petite +auberge de campagne, o une brave bretonne, coiffe d'un norme bonnet +blanc, nous sert des crpes de sarrasin et du caf. + +En arrivant Rennes, 9 heures, les arostiers sont l'objet de la plus +vive curiosit. Nos marins, qui nous suivent avec nos bagages, sont +arrts et questionns par la foule qui leur demande avec anxit des +nouvelles du Mans. + +Les journaux d'ici disent que Chanzy s'est battu avec nergie +Sill-le-Guillaume. Les nouvelles de Bourbaki dans l'Est paraissent +bonnes. Celles de Paris, arrives par un nouveau ballon, sont favorables. + +Fasse le ciel qu'il soit permis d'esprer encore! + +On voit passer Rennes une quarantaine de prisonniers prussiens, dont un +officier, tous beaux hommes et bien quips. + +En approchant de la gare de Rennes, nous avons compt plus de cinq cents +fourgons remplis de vivres destin l'approvisionnement de Paris. Dans +les circonstances actuelles, ce spectacle n'est-il pas navrant? Quel +abme, hlas! spare les Parisiens de ces vivres qu'on a amasss pour eux! + +En rentrant ce soir dans les rues de Rennes, je me demandais, avec +mon frre, o j'tais. Notre vie, depuis quatre mois, est vraiment +extraordinaire. Toujours en mouvement, allant d'motions en motions, +c'est un tourdissement, un rve perptuel. + +Impossible de coucher trois jours la mme place! Quand je me rveille +le matin, je ne sais plus o je suis! Je cherche des yeux ma chambre de +Paris, mon _at home_, ma bibliothque, et ne retrouvant rien, la triste +ralit se reprsente mes yeux. + +_Mardi 17 janvier_.--Il pleut toute la journe. Pas un passant dans les +rues de Rennes. + +Nous envoyons au gnral Chanzy, dont le quartier gnral est dcidment +Laval, le tlgramme suivant: + +Compagnie des arostiers est Rennes attendant vos ordres. + +Le soir, dix heures, on m'apporte une rponse envoye avec une +exactitude toute militaire. + +Attendez demain, je vous donnerai des instructions. + +Mais de longues journes devaient se passer dans le silence. La deuxime +arme prenait de nouvelles positions autour de Laval. + +_Vendredi 20 janvier_.--Les nouvelles montent encore une fois au beau. +Toutes les troupes rgulires de Rennes sont rappeles Laval. + +La ville offre une physionomie trs-anime, des rgiments partent, +d'autres arrivent. Ceux-ci sont les bataillons des mobiliss qui se sont +enfuis au Mans; le gnral Chanzy s'en est dbarrass. Il ne veut plus que +des soldats sur lesquels il puisse compter. + +Le bruit court que la deuxime arme a obtenu quelques avantages. +Quant aux armes du Nord, de l'Est et de Paris, les nouvelles les plus +contradictoires circulent, mais en ralit, on ne sait rien. + +La compagnie des arostiers est triste et se plaint de son inactivit +force. Elle ne demande qu' agir. Rennes est une grande ville, monotone +et bigote. On y vend des cierges, des gravures de pit et des coeurs de +Jsus en drap rouge qui arrtent les balles prussiennes. Qu'on en vende, +je le conois, mais qu'on les achte comme _pare balles_, voil ce que +je ne comprends plus. + +Nous tuons le temps en faisant de longues promenades aux environs de la +ville. La conversation revient toujours sur Paris! Quel cauchemar +sans trve! Nos yeux se dirigent de ce ct, et malgr nos esprances +passagres, comment ne pas entrevoir l'horrible situation de la France? +Chanzy vient d'tre battu. Les mouvements de Bourbaki sont arrts +dans l'Est. Quel drame nous attend encore? Ce ne peut tre, hlas! que +l'agonie. On pense ses amis de Paris, leurs souffrances. Comme nous, +ils attendent! s'ils voyaient l'arme de la Loire cent lieues de leurs +murs, quelle brche dans leur courage si rsign! + +_Mardi 24 janvier_.--Les journaux parlent enfin de Paris, ils ont reu des +nouvelles tombes du ciel par ballon mont. Il est question d'une grande +sortie, opre le 19, en avant du Mont-Valrien, mais les rsultats ne +sont pas connus. Quelque chose nous dit que le dnoment du drame de la +guerre est proche, mais quel supplice que le silence de mort qui rgne +autour de nous. On ne sait rien d'officiel, c'est l'incertain qui se +dresse aux yeux de tous, l'inconnu de mauvais augure. + +Le soir, encore une nouvelle qui, inopinment, rveille le courage. +Garibaldi a battu les Prussiens devant Dijon. Nous sommes ainsi faits, +que dans l'horrible suite de nos malheurs, le plus petit revirement de +la fortune se transforme en un vnement destin changer la face des +choses. Comment ne pas croire aveuglment ce que l'on dsire avec +ardeur? Le prisonnier, dans son cachot, ne pense-t-il pas la dlivrance, +quand un rayon de soleil apparat ses yeux! + +Une lettre reue de notre frre an qui est Paris dans les bataillons +de marche, augmente notre joie momentane. Il nous apprend qu'il a reu de +nos nouvelles, par pigeon, pour la premire fois, le 15 janvier. + +Il raconte ses motions de soldat, avec entrain, avec animation, et c'est +les larmes aux yeux que nous lisons le rcit du dpart des bataillons +de marche pour les avant-postes. Les sdentaires, musique en tte, les +femmes, accompagnant jusqu'aux portes des bastions, leurs maris, leurs +fils, leur insufflant l'nergie des rsolutions vaillantes, quel admirable +tableau, quelle scne touchante et pleine de grandeur! Soldats improviss, +Paris a les yeux sur vous, mais, de bien loin aussi, des voeux sincres +accompagnent vos bataillons. + +_Jeudi 26 janvier_.--Le ballon _la Poste de Paris_ apporte des nouvelles +de la capitale des 19, 20, 21 et 22 janvier. La sortie de Trochu a avort! +Voil des vnements aussi funestes que dcisifs. Quelle triste et +lamentable journe! Notre collgue Poirrier nous parle de sa femme, de ses +filles enfermes Paris; Bertaux, de ses parents, de ses amis rests dans +la capitale. Quel avenir va s'ouvrir la France? Il faut entrevoir le +jour o Paris affam ouvrira ses portes aux soldats de Guillaume. + +_Vendredi 27 janvier_.--Le gnral Chanzy s'apprte une attaque +nergique. Nous recevons le tlgramme suivant qui nous tire de nos +cauchemars: + +Gnral Chanzy Tissandier, arostier, Rennes. + +Prire venir ici de suite avec tous les ballons; vous vous entendrez avec +l'amiral pour observer les mouvements ennemis sur la rive gauche en avant +de Laval. + + +VII + + +Les ballons captifs Laval.--Ascensions +quotidiennes.--L'armistice.--Nantes.--Bordeaux.--L'Assemble +nationale.--Paris!--Vides dans les rangs. + +Du 28 janvier au 17 fvrier 1871. + +A peine arrivs Laval, nous allons en toute hte au quartier du gnral +Chanzy. Le commandant en chef de la deuxime arme nous flicite sur notre +exactitude. Les hostilits vont reprendre plus nergiques et plus actives +que jamais, il est ncessaire de gonfler de suite trois ballons. Il y en a +un d'entre eux qui restera Laval sous les ordres du gnral Colomb, les +deux autres seront mis la disposition de l'amiral Jaureguiberry. + + +_Dimanche 29 janvier_.--Pas une minute n'a t perdue, le prfet, le +directeur de l'usine gaz ont tout fait pour activer nos oprations. +A trois heures de l'aprs-midi, le ballon _la Ville de Langres_, tout +arrim, tout gonfl est prt monter dans l'atmosphre. + +Il fait un temps magnifique, notre sphre de soie immobile ressemble de +loin une grosse toupie qui ronfle. A quatre heures elle va s'envoler au +bout de ses cordes. + +Trois ascensions conscutives s'excutent dans les meilleures conditions, +nos marins sont maintenant initis la manoeuvre qui s'opre avec la plus +remarquable prcision. + +Mon frre et Poirrier ouvrent l'ascension, ils s'lvent jusqu' 300 +mtres de haut, et reviennent enthousiasms de leur voyage. La vue est +admirable, l'oeil embrasse une campagne d'une tendue norme. + +Je fais une seconde et superbe ascension avec Lissagaray, le commissaire +extraordinaire de la Rpublique, qui trouve un grand charme ce voyage si +nouveau pour lui. + +Jossec s'lve ensuite avec trois passagers. Jamais _la Ville de Langres_ +n'avait si bien enlev quatre voyageurs l'extrmit de ses cordes. + +--Bravo, mes amis, m'criai-je la descente. Le temps est beau, tout va +bien. Mais ne flnons pas, demain nous gonflerons s'il est possible les +deux autres ballons que nous conduirons aux avant-postes de l'arme. Il +ne sera pas dit que les arostiers militaires, toujours surpris par les +droutes et les dsastres, ne recevront pas en l'air le vritable baptme +de feu! + +A peine ai-je ainsi parl qu'un capitaine de la ligne s'approche de nous. + +--Vous ne savez pas la grande nouvelle! + +--Qu'y a-t-il? + +--La guerre est finie! Un armistice vient d'tre sign. + +Inutile d'ajouter que toute la ville de Laval est en moi. On ne parle que +de l'armistice. Quels sont les termes de cet acte immense? + +Mais le fait est-il bien vrai? On a t si souvent tromp que, malgr soi, +on en arrive l'incrdulit de saint Thomas lui-mme. + + +_Lundi 30 janvier_.--Grand nombre de sceptiques croient que dcidment +l'armistice est un canard. Pour plus de sret, occupons-nous toujours +de notre ballon. Si l'arme doit combattre, elle aura cette fois sa +sentinelle arienne. + +L'air est d'un calme absolu. On excute dans l'aprs-midi cinq ascensions. +Le ballon s'lve verticalement sans dvier d'une ligne de sa marche +perpendiculaire au sol. Le prfet, M. Delattre, est mont dans la nacelle, +il est rest immobile avec mon frre 350 mtres de haut, ne se lassant +pas d'admirer l'admirable panorama tal ses yeux surpris. Je m'lve +avec le secrtaire de la Prfecture, et je suis remplac dans la nacelle +par un commandant des claireurs cheval, qui demande la perche 30 +mtres de haut et fait revenir le ballon terre. + +_Mardi 31 janvier_.--L'armistice est confirm. Il n'y a plus de doute +cet gard. Les Prussiens occupent les forts, l'arme de Paris va tre +dsarme. + +Voil le triste dnoment de ce drame horrible, qui compte trois +vnements galement funestes pour la France, et qu'on peut rsumer en +trois mots: Sedan, Metz, Paris! + +Nous recevons l'ordre de dgonfler _la Ville de Langres_. Je monte une +dernire fois dans la nacelle, mais le vent est assez vif, et me lance +deux mtres d'une chemine d'usine, o le ballon manque de se briser. + +Bientt l'arostat est vid, pli dans sa nacelle, non sans regrets de +la part de l'quipe. Pauvre ballon! quand te retrouverons-nous, fier et +majestueux, gracieusement arrondi dans l'atmosphre! + +Nos expriences de ballon captif devaient se terminer l. Les tentatives +excutes ailleurs pendant la guerre, n'ont donn lieu aucune +exprience. MM. Gilles et Farcot ont t envoys Lyon, mais l'occasion +ne s'est jamais montre pour eux de gonfler un ballon. + +Il en a t de mme pour M. Revilliod, qui avait t rejoindre le gnral +Bourbaki Besanon. Le commandant en chef de l'arme de l'Est, comme le +gnral Chanzy, approuvait l'usage des ballons militaires, il comptait +beaucoup sur les services de M. Revilliod. La droute est venue comme +partout en France djouer tous ces projets. + +Avant l'expdition dans l'Est, M. Revilliod, accompagn de Mangin, avait +t Amiens se mettre aux services de l'arme du Nord. On gonfla le +ballon _le Georges Sand_, mais il ne fut pas amen temps sur le champ de +bataille. + +Quelques jours avant l'armistice, MM. Duruof et de Fonvielle avaient t +chargs de se mettre la disposition du gnral Faidherbe avec deux +ballons. + +On a vu par les expriences ritres que nous avons successivement +excutes Orlans, au Mans, Laval, que les arostats sont +susceptibles, presque par tous les temps, de fournir un gnral d'arme +un observatoire arien d'o il peut embrasser d'un seul coup d'oeil le +champ de bataille. Mais, vers la fin de cette guerre malheureuse, on n'a +trouv presque nulle part, hlas! un vritable champ de bataille, on n'a +vu gure que des _champs de droute_! Il est certain que les arostats +pourront tre efficaces dans des temps moins dsastreux et dans des +saisons plus clmentes! + +_Dimanche 5 fvrier_.--La discipline est rigoureuse Laval, nul officier +ne peut, sous quelque prtexte que ce soit, quitter son poste. Cependant +sachant ce que parler veut dire, nous ne doutons pas que le mot armistice +dans les circonstances prsentes signifie: paix. A quoi bon demeurer +inutilement ici, nos ballons ne se sauveront pas tout seuls. Faisons nos +efforts pour quitter Laval, allons Bordeaux, et nous reverrons bientt +Paris! C'tait l notre rve le plus cher. + +A force de dmarches, de pourparlers, de diplomatie, le chef d'tat-major +consent nous donner nos feuilles de route pour Bordeaux. Nous partons le +lendemain, avec nos papiers en rgle. + +Le voyage s'effectue dans des conditions de lenteur dsesprante. Nous +passons par Rennes, Nantes, Poitiers et Bordeaux. Trois nuits conscutives +sont passes en chemin de fer. + +_Jeudi 9 fvrier_.--Le train s'arrte Bordeaux 7 heures du matin. +Impossible de voir M. Steenackers, il est tout aux lections. Il attend +avec impatience les rsultats du scrutin, et ne se doute certainement pas +qu'ils ne lui seront pas favorables. + +Nous faisons la rencontre de trois aronautes: MM. Martin, Turbiaux et +Vibert; ces deux derniers sont venus vers la fin de janvier, ils nous +racontent leurs intressants voyages. M. Vibert est parti de Paris le 16 +janvier, dans le ballon _le Steenackers_, il est descendu en Hollande +aprs une longue traverse. Il avait avec lui deux caisses de dynamite, +matire fulminante effroyable, que mon ami M. Paul Champion a si bien +tudie pendant le sige. On la destinait, parait-il, l'arme de +Bourbaki. M. Turbiaux a quitt la gare du Nord le 18 janvier dans le +ballon _la Poste de Paris_, sa descente s'est opre Venray dans les +Pays-Bas. Quant M. Martin, mon frre et moi avions dj eu le plaisir +de faire sa connaissance Tours. Il tait parti de Paris le 30 novembre, +pour descendre Belle-Ile-en-Mer, aprs un voyage vraiment dramatique. +Nous reparlerons plus tard de cette curieuse ascension. + +_Vendredi 10 fvrier_.--Mon frre rencontre un de ses anciens camarades +de l'cole des Beaux-Arts, qui lui donne un laissez-passer prussien pour +Paris. Il part de suite, trop heureux de retrouver aprs tant d'aventures +son toit et ses foyers. Je suis prsent par un de mes amis un avocat +distingu qui, pendant la guerre, a eu le courage et le dvouement d'aller + Berlin mme, recueillir des renseignements sur l'organisation militaire +en Prusse. Il a rapport avec lui la liste de composition de tous les +rgiments allemands, le nombre des tus et blesss, etc. La discrtion +m'impose de ne pas trop m'tendre en dtails cet gard. Je me rappelle +deux chiffres que je puis signaler au lecteur. Le nombre des soldats de +Bismark s'est lev en France un million cent quarante-sept mille. Autre +fait qui m'est rest grav dans la tte, la suite de la conversation si +intressante que j'ai eue avec cet intelligent et hardi patriote. Une des +causes de la force de l'Allemagne est l'instruction de ses habitants, il +n'y a dans tous les pays d'outre-Rhin que cinq hommes sur cent qui ne +sachent ni lire ni crire. En France on en compte 70 pour cent! N'est-ce +pas le cas de dire que les chiffres ont parfois une loquence brutale, +mais significative! + +_Lundi 13 fvrier_.--La place du Thtre, Bordeaux, est couverte d'une +foule norme. Des cuirassiers, des gardes nationaux entourent le thtre +qu'ils protgent d'un mur vivant. L'Assemble nationale est en sance! +C'est ce jour-l que la droite touffe de ses cris la voix de Garibaldi, +de l'illustre gnral qui a prt la France le secours de son pe; la +population est exaspre la sortie des dputs. On le serait moins. + +_Jeudi 16 fvrier_.--La direction des tlgraphes m'a enfin donn un +laissez-passer pour rentrer Paris. Je vais partir. + +Bordeaux est toujours trs-anim. Une haie compacte de gardes nationaux et +de soldats dfend les abords du thtre. Dans plusieurs rues avoisinantes, +on voit des nombreux escadrons de lanciers et de cuirassiers.--La +population est cependant bien calme et bien inoffensive. Elle ne semble +en aucune faon manifester le dsir de faire l'assaut de l'Assemble +nationale. + +Je pars pour Paris 6 heures! + +_Vendredi 17 fvrier_.--Je viens de passer une nuit fatigante en chemin +de fer. J'cris tant bien que mal, pour tuer le temps, sur mon carnet de +voyage. + +A 8 heures on s'arrte La Souterraine. On accroche notre train +QUARANTE-CINQ fourgons de marchandises. Je les ai compts un un: +volailles, porcs et boeufs deviennent nos compagnons de voyage. Tout +le monde fte ces animaux si respectables aujourd'hui. Ils seront +certainement bien reus Paris! On ajoute deux machines l'avant du +train, et l'on se met en marche bien pniblement. + +Je m'ennuie tellement dans mon wagon, que je pense calculer le nombre +d'heures que nous avons passes en chemin de fer, pendant le sige de +Paris.--J'arrive un total de 266 heures, soit 11 jours et 11 nuits en +cinq mois. O merveilles de la statistique, o ne me conduiriez-vous pas, +si je calculais les minutes et les secondes! Arrivs 1 kilomtre de +Vierzon, nous restons en arrt sur la voie quatre heures conscutives. +Il faut voir la tte chevele des voyageurs et des malheureuses femmes, +chiffonnes par le voyage. Un tel trajet donne un peu l'ide de la prison +cellulaire. + +On est en gare Vierzon 10 heures du soir. + +--Messieurs, nous dit un chef d'quipe,--vous ne pouvez reprendre un train +qu' cinq heures du matin.--Voil la salle d'attente pour vous reposer. + +Les voyageurs ahuris se prcipitent comme une avalanche dans les rues de +Vierzon, o l'on dne tant bien que mal. + +Une heure aprs, on est revenu dans la salle d'attente, car il n'y a pas +un lit vide dans toute la ville. Nous sommes deux cents dans une salle +o l'on tiendrait trente l'aise. Chacun se perche sur sa valise, ou se +couche par terre, et on attend l jusqu' cinq heures du matin. + +Le lendemain, nous nous approchons sensiblement de la capitale! A mesure +que le train avance, l'motion de tous est visible. Chacun va revoir ceux +qu'il aime aprs une longue et terrible absence, aprs d'pouvantables +dsastres! Je n'oublierai jamais, pour ma part, la fin de ce voyage. +En passant travers les environs de Paris, au milieu des campagnes +dvastes, les penses les plus sombres dvorent mon esprit. Quel +spectacle navrant! Quelle douleur, quelle humiliation en voyant ces +soldats prussiens se promener sur les routes, ou monter la garde dans nos +gares! + +Prs de Juvisy, les voyageurs qui sont dans le mme compartiment que moi +me montrent sur la route un convoi d'approvisionnement prussien qui +attire l'attention gnrale. Un grand nombre de voitures uniformes, bien +construites, circulent sur le chemin, tires par une belle locomotive +routire. Cette machine vapeur vient de Berlin, elle fonctionne ici. Et +voil dix ans que l'on dit en France que les machines routires ne valent +rien. Je compare ce convoi prussien, aux mchantes charrettes de l'arme +de la Loire! + +A 2 heures je suis Paris. La grande ville est sombre et lugubre! Ses +habitants sont fatigus, abattus et consterns! + +Quel triste retour, aprs mon dpart arien du 30 septembre! C'est comme +le rveil aprs un beau rve! + +Je retrouve mon frre Albert et mon frre an qui a servi dans les +bataillons de marche, et qui me raconte ses campagnes; je revois mes amis. + +L'un d'eux manque l'appel. C'est Gustave Lambert, l'intrpide pionnier +du Ple Nord. Il s'est engag comme simple soldat, et une balle stupide, +lance par quelque brute, a frapp au coeur cet homme d'lite, cet +aptre d'une grande ide de science et d'initiative.--Gustave Lambert +m'embrassait la veille de mon dpart, et se flicitait de voir les ballons +qu'il affectionnait contribuer la dfense de Paris. + +--Au revoir, me disait-il, bon courage, bonne chance! Nous nous +retrouverons bientt. Vous continuerez vos ascensions. Quant moi +j'irai au Ple Nord.--Soldat aujourd'hui, je reprendrai demain ma grande +_toquade_. + +Gustave Lambert a t frapp le mme jour que l'illustre peintre Regnault. +Ce jour-l les Prussiens, qui se prtendent les soldats de la science et +de la civilisation, ont pu se fliciter de leur besogne! + +C'est par son souvenir que je termine le rcit de mes voyages, car +la dernire parole que je lui ai entendu prononcer s'appliquait aux +ballons-poste. Mon cher ami, me disait-il le 28 septembre, la guerre est +une chose hideuse, monstrueuse, c'est un grand crime des peuples. Mais +tout homme de coeur dans ces moments-ci doit se dvouer pour son pays. Je +vous flicite de votre entreprise. En ballon vous allez rendre votre +pays plus de services qu'en tant soldat, et vous tes sur de ne tuer +personne. + + + +TROISIME PARTIE + +HISTOIRE DE LA POSTE ARIENNE + + + + +I + + +Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les +premiers dparts avec l'ancien matriel.--Construction des arostats. + +En retraant dans les pages qui prcdent mes impressions de voyages +ariens pendant la guerre, je n'ai eu ni la volont, ni la prtention de +me sparer de mes collgues; j'ai pens que je ne devais pas crire cet +ouvrage sans donner les dtails que j'ai pu recueillir sur la _poste +arienne_, sur les voyages les plus curieux des aronautes improviss de +la Rpublique, sur les courageux courriers pied, qui tous ont droit au +mme titre la reconnaissance de leurs concitoyens pour les services +qu'ils ont rendus la Patrie. + +On se rappelle que le 6 septembre 1870, les habitants des environs de +Paris reurent l'invitation de rentrer immdiatement dans les murs de +l'enceinte.--Tous songent au dpart, ils emportent les objets qui leur +sont prcieux, brlent les approvisionnements qu'ils ne peuvent soustraire + l'ennemi. Le spectacle de cette migration restera toujours prsent +l'esprit des Parisiens qui taient l, aux portes des bastions, voyant +dfiler les charrettes charges de meubles, les voitures bras couvertes +de paquets, les femmes, les enfants se pressant en files serres, +comme dans les scnes bibliques de la fuite en Egypte! Mais il ne nous +appartient pas de raconter ces pisodes du sige, nous ne voulons rappeler +ici que des dates. + +Les Prussiens ce jour-l, taient encore loigns de Paris; avec la +rapidit foudroyante qui caractrise leurs mouvements, ils ne tardent pas + investir la capitale. Le 19 septembre la voiture postale qui la +veille encore, avait emport hors Paris des ballots, de dpches, dut +rtrograder. Le 20, trois voitures, deux cavaliers, cinq pitons sont +lancs hors de l'enceinte. Un seul piton nomm Ltoile, parvient jusqu' +Evreux, et peut en rapporter sept jours aprs 150 lettres en risquant +deux fois sa vie. Le 21, un des employs de la poste nous disait avec +stupfaction: Je n'oserais pas affirmer qu'une souris pourrait maintenant +franchir les lignes prussiennes! + +La terre est ferme, on songe l'eau, comme moyen de transport. Des +bouchons creux seront lancs dans la Seine qui les portera au dehors, +ou qui les amnera au dedans. Mais des barrages ont t construits par +l'ennemi qui a tout prvu. Un fil tlgraphique a mme t retir par lui +du fond de la Seine. Les routes aquatiques sont interceptes comme les +chemins terrestres. + +L'air seul reste ouvert. On se souvient que Metz a dj lanc des ballons +libres au-dessus des lignes ennemies. Paris enverra ses messagers planer +au milieu des nuages! + +Avant de songer la poste arienne, on avait pens ds le lendemain du 1 +septembre, organiser des arostats militaires destins surveiller les +mouvements ennemis au moyen d'ascensions captives.--Le gouvernement +de l'Empire n'avait mme pas voulu rpondre aux offres de service des +aronautes. M. de Fonvielle et moi, nous avions adress chacun de notre +ct des ptitions au ministre de la guerre, nous proposant de suivre +l'arme du Rhin en ballon captif. Mais le major gnral Leboeuf ne voulait +compter que sur son propre gnie, il n'aurait su que faire des ballons! + +Si le gouvernement du 1 septembre a chou, on ne peut nier que sa bonne +volont n'ait t la hauteur de ses intentions. MM. Nadar, E. Godard +et W. de Fonvielle furent accueillis par le nouveau ministre, et +furent chargs successivement d'organiser trois postes d'observations +arostatiques. + +Nadar s'installa place Saint-Pierre, avec le ballon _le Neptune_ +appartenant J. Duruof. Cet arostat, dans lequel j'avais fait, en 1868, +l'ascension maritime de Calais et le voyage des Arts-et-Mtiers Laigle, +tait en assez mauvais tat, mais Duruof le rpara; il put rester gonfl +quinze jours, et excuter un grand nombre d'ascensions captives, dont +quelques-unes ne furent pas sans utilit. Eugne Godard gonfla, au +boulevard d'Italie, sa _Ville de Florence_, excellent arostat, fort bien +construit; en 1869 M. Godard m'avait offert gracieusement l'occasion +de faire une ascension dans cet arostat, Dijon. M. de Fonvielle +fit rparer _le Cleste_, arostat de 750 mtres que M. Giffard, son +propritaire, avait gnreusement offert au gnie militaire, et dans +lequel j'tais encore mont en 1868. M. de Fonvielle fit quelques +tentatives l'usine de Vaugirard. + +Ces trois postes arostatiques devaient agir sous la surveillance d'une +commission prside par le colonel Usquin. Il tait question de me confier +une quatrime station, quand les ncessits nouvelles cres la poste +par l'investissement de Paris, transformrent ces ballons militaires en +ballons messagers. + +Il y avait encore Paris six autres arostats, l'_Imprial_ qui faisait +partie du mobilier de la couronne, ballon pourri que l'on n'a jamais pu +rparer, l'_Union_, appartenant Gabriel Mangin, qui aprs une tentative +d'ascension dut renoncer boucher les trous de son ballon, que ses +collgues appelaient par ironie le ballon-passoire, tant il tait cribl +de piqres; le _Napolon_ et l'_Hirondelle_, deux mchants ballonneaux +appartenant Louis Godard, le _Ballon captif de l'Exposition_ construit +pas M. Giffard. J. Duruof avait encore laiss Paris un petit arostat de +400 mtres cubes, avec lequel M. Nadar fit quelques ascensions captives. +L'art de l'arostation tait tomb si bas, que la patrie des Montgolfier +ne comptait que quelques ballons uss par l'ge et le service. Mais on +tira parti tant bien que mal de tout ce matriel. + +Les ballons militaires furent achets la Commission, par +l'administration des Postes, et le premier dpart fut organis par M. +Nadar la place Saint-Pierre. + + +PREMIERS DPARTS DE PARIS. + +1re Ascension. _23 septembre_.--J. Duruof s'leva seul du pied des +buttes Montmartre 8 heures du matin. Il emportait avec lui 125 +kilogrammes de dpches. La traverse fut heureuse. L'aronaute descendit + 11 heures Craconville, prs Evreux. + + +2eme ASCENSION.--Le 25 du mme mois le ballon de M. Eugne Godard, +_la Ville de Florence_, partait 11 heures du boulevard d'Italie. +Il tait mont par M. Mangin aronaute et par M. Lutz, passager. Les +voyageurs descendirent sans accident Vernouillet, prs Triel, dans le +dpartement de Seine-et-Oise. Les Prussiens n'taient pas loin, Mangin dut +replier son ballon la hte, et charger des paysans de le cacher, car +il tait impossible de songer l'emporter sans courir les plus grands +dangers. + +Pendant que l'aronaute s'occupe ainsi de son matriel, le voyageur, M. +Lutz, s'empare des dpches importantes, court Vernouillet prvenir les +autorits de son arrive de Paris. Il file Tours, et l il raconte qu'il +est venu seul, charg d'une mission du gouvernement. Dans un htel, on m'a +dit qu'il s'tait fait passer pour M. Nadar. Quel tait le but de toutes +ces inventions? C'est ce que j'ai toujours ignor.--Sur ces entrefaites, +Mangin arrive et se prsente comme l'aronaute de _la Ville de Florence_. + +--Mais, lui dit-on, nous l'avons dj vu, cet aronaute, il est ici, et +nous a affirm qu'il tait seul en ballon. + +De l des explications, des claircissements. On cherche M. Lutz. Il n'est +plus Tours. Quelques jours aprs les journaux donnent de ses nouvelles. +Il a t arrt Dijon, puis on raconte qu'il a t fusill comme espion. +Pendant quelques jours, mille rcits se croisent au sujet de cet illustre +Lutz. Quel mystre est cach sous toutes ces aventures? On ne l'a jamais +bien su. Mais il ressort de tout cela que la conduite du voyageur de la +_Ville de Florence_ est au moins singulire. + +Dans un rcit qu'il a publi Tours sur son voyage, il laisse entendre +qu'il tait seul dans le ballon, et se prsente comme _commissaire dlgu +du gouvernement de la Dfense nationale_. + +_La Ville de Florence_ avait bord 300 kilogr. de dpches et trois +pigeons qui sont revenus Paris, apportant les nouvelles des aronautes. + + +3e ASCENSION. _29 septembre_.--Louis Godard part de l'usine gaz +de la Villette avec M. Courtin 10 heures 30. Il a runi par une grande +perche les nacelles des deux ballons _le Napolon_ (800 mt. cub.) et +_l'Hirondelle_ (500 mt. cub.). Ces ballons se touchent l'quateur et +ils comprennent entre eux un troisime petit arostat de 40 mt. cub. +L'appareil est un peu baroque, mais il ne s'en enlve pas moins dans de +bonnes conditions 10 heures 30 du matin. Les deux ballons attachs qu'on +a appels depuis les _tats-Unis_, passent au-dessus des buttes Montmartre +et tombent Mantes 1 heure de l'aprs-midi. Nous donnons le rcit du +voyage d'aprs le _Moniteur officiel_ de Tours. + +M.J.-G. Courtin, fournisseur de l'arme, charg de conduire les dpches +du gouvernement, est parti jeudi de Paris. L'aronaute, Louis Godard, +commandait l'escadrille arienne, qui se composait de deux ballons et de +deux nacelles, lis ensemble et marchant de conserve. Le poids total des +dpches confies M. Courtin s'levait 83 kilogrammes. + +Le dpart a eu lieu jeudi, 10 heures du matin, l'usine gaz de la +Villette. Nos voyageurs ont pass sur le Mont-Valrien 800 mtres de +hauteur. Aprs avoir dpass la forteresse, deux kilomtres environ, +ils ont essuy quelques coups de feu, qui naturellement n'ont point port +jusqu' eux. Ils ont jet du lest, et se sont levs jusqu' 1,500 mtres. +Ils taient en ce moment sur la fort de Saint-Germain, d'o les Prussiens +ont, avec le mme insuccs, tir sur les ballons. Faute de vent, ils +ont plan assez longtemps et ont d redescendre 800 mtres, afin de +rencontrer un courant. + +Le reste du voyage arien s'est accompli sans encombre et sans incidents. + +M.J.-G. Courtin et M. Godard ayant travers Mantes, ont pris leurs +dispositions pour atterrir. + +C'est trois kilomtres de cette ville qu'ils ont touch terre; mais +ils ont t trans pendant au moins 150 mtres. Ils taient dans cette +position dsagrable, quand une troupe de cavaliers est arrive sur eux +ventre terre. Ils ont pris ces hommes pour des Prussiens et se sont crus +perdus. Heureusement la troupe tait commande par M. Estancelin, qui est +charg d'organiser la dfense dans le nord-ouest, et qui s'est empress, +aprs avoir aid nos voyageurs prendre terre, de donner l'envoy du +gouvernement une escorte pour gagner Mantes, o son arrive a caus une +alerte, car les Prussiens taient d'un ct de la ville pendant que M. +Courtin y entrait de l'autre. + +Celui-ci a t parfaitement accueilli, et a reu, avec une ovation, des +offres de services de tout le monde. Une voiture deux chevaux a t mise +immdiatement sa disposition pour gagner Evreux. + + +4e ASCENSION. _30 septembre_.--_Le Cleste_, 750 mtres; aronaute, +G. Tissandier. Pas de passager. J'ai donn, dans la premire partie de cet +ouvrage, tous les dtails de mon ascension, mais je crois devoir rapporter +ici quelques faits curieux qui se rattachent l'histoire gnrale des +ballons-poste. Je ne devais pas d'abord partir dans _le Cleste_; ce +ballon tait rserv un autre aronaute, homme d'affaires gnralement +aussi connu que peu estim, que je demanderai permission de ne dsigner +que sous le nom de M.X... + +X..., avec l'aplomb qui le caractrise, s'en va trouver M. Jules Favre. + +--Monsieur le ministre, dit-il, je suis dsign par M. Rampont pour partir +comme courrier de la poste dans un ballon. Avez-vous des recommandations +me faire? + +--Certainement, dit M.J. Favre; voici un mot pour le ministre de +l'intrieur, on vous donnera des instructions et vous reviendrez me voir. + +X..., arm de ce document, court chez M. Rampont. + +--Monsieur le directeur des postes, dit-il avec un aplomb toujours +croissant, le ministre des affaires trangres m'a charg d'une mission +importante en province. Voici un mot de sa main qui le prouve. J'ai fait +des ascensions; voulez-vous me confier la direction d'un de vos ballons? + +--Comment donc, dit M. Rampont, vous tes recommand par le ministre des +affaires trangres, vous partirez de suite. + +Malheureusement pour X..., le bout de l'oreille s'est montr au dernier +moment, on a t aux renseignements, aux informations. La trame qu'il +avait si bien cousue s'est emmle subitement. X... n'est jamais sorti de +Paris en ballon. Je l'ai remplac dans _le Cleste_. + +La veille de son dpart, X... me disait: + +--Vous partez aprs moi. Vous me retrouverez Tours. Si vous voulez, je +vous nommerai prfet. J'ai une mission trs-importante; je suis charg de +dsigner des candidats pour les prfectures et les sous-prfectures. + +Jusqu'o n'aurait pas t ce trop habile escamoteur, s'il avait pu +dbarquer Tours? Il avait des lettres des membres du gouvernement. Que +d'histoires il aurait pu forger, sachant que la vrification de ses rcits +tait impossible! X... serait peut-tre devenu gnral en chef. + +Pour complter les informations relatives la quatrime ascension du 30 +septembre, je donne le texte des proclamations que j'ai jetes au nombre +de 10,000 sur la tte des Prussiens. + +Chaque proclamation tait imprime en deux colonnes sur une feuille +de papier format in-8. La colonne de gauche tait imprime en texte +allemand, celle de droite tait la traduction franaise de ce document. + + +TEXTE FRANAIS DES PROCLAMATIONS LANCES EN BALLON SUR LES CAMPS +PRUSSIENS. + +Au commencement de la guerre, la nation allemande a pu croire que la +nation franaise encourageait l'Empereur Napolon III dans ses projets +d'agression. + +La nation allemande a pu se convaincre depuis la chute de l'Empereur que +la nation franaise veut la paix. Elle dsire vivre unie avec l'Allemagne, +sans contrarier son mouvement d'unit, qui profitera aux deux peuples. + +Il semblerait d'abord naturel que les deux nations missent bas les +armes et cessassent de s'entre-tuer. La France a reconnu qu'elle tait +responsable des fautes de son gouvernement. Elle a dclar tre prte +rparer les maux que ce gouvernement a faits. + +L'Allemagne laisse elle-mme accepterait de grand coeur ces conditions +honorables. Elle a montr sa vaillance et sa science militaires. Elle n'a +aucun intrt continuer cette lutte qui la ruine et lui enlve ses plus +glorieux enfants. + +Mais l'Allemagne n'est pas libre. + +Elle est domine par la Prusse, et la Prusse elle-mme est sous la main +d'un monarque et d'un ministre ambitieux. + +Ce sont ces deux hommes qui ont repouss la paix qu'on leur offrait. Ils +veulent satisfaire leur vanit en enlevant Paris. Paris rsistera jusqu' +la dernire extrmit; Paris peut tre le tombeau de l'arme assigeante. + +Dans tous les cas, le sige sera long; voici l'Allemagne hors de chez +elle tout l'hiver, et l'absence de la fleur de la population laisse les +familles dans la misre. + +Jusques quand les peuples seront-ils la dupe de ceux qui les +gouvernent? Ce sont les rois et leurs ministres qui les poussent les uns +contre les autres des a combats homicides. Commande par Napolon, la +France marchait la bataille; maintenant que Napolon est renvers, elle +ouvre les bras l'Allemagne. Sans doute elle dfendra pied pied son +foyer, elle ne se laissera rien enlever de son sol; mais aussi elle prend +l'engagement de respecter celui de ses voisins. Elle leur propose une +alliance fraternelle. Que l'Allemagne ne soit pas plus longtemps l'esclave +d'une ambition aveugle; qu'elle ne lui donne plus ses enfants gorger. + +On a renonc ces proclamations qui ne produisaient sans doute pas grand +effet sur les Allemands. Il parait en outre que des paysans franais, en +ayant ramass quelques-unes, avaient cru qu'elles taient lances par un +ballon prussien; ils se seraient empresss de tirer des coups de fusil sur +l'arostat. + + +ESSAI D'UN BALLON LIBRE. + +Le jour mme du dpart du _Cleste_, Eugne Godard lanait, au boulevard +d'Italie, un petit ballon libre muni de sacs de lettres qui devaient +tomber successivement durant le voyage, au moyen d'un systme automatique +trs-simple. Ce dbut ne fut pas heureux. Le ballonneau tomba prs des +remparts au milieu d'un retranchement prussien. + +L'accident ne tarda pas tre connu Paris, mais il fut singulirement +exagr; quelques journaux racontrent que les Allemands avaient fait la +capture d'un ballon mont, le 30 septembre. Cet arostat ne pouvait tre +que le _Cleste_. La nouvelle parvint aux oreilles de mes amis qu'elle +mut d'autant plus vivement que mes pigeons sont arrivs Paris ayant +perdu leurs dpches. Heureusement, mon frre Albert avait pu suivre mon +ballon pendant plus d'une heure, il affirma que je devais tre sauv. +Mon ami de Fonvielle, dans la _Libert_, eut l'obligeance de donner +d'excellentes raisons sur l'improbabilit de ma capture. Il disait vrai. + +On renona aux ballons libres, et il fut dcid que les dpches de la +poste ne seraient plus confies qu' des aronautes. + +CONSTRUCTION DES BALLONS-POSTES + +Les quatre premiers voyages ariens excuts dans de bonnes conditions du +23 au 30 septembre, ont rellement fond la poste arienne. A compter de +ce jour, l'administration dcida que des ballons neufs, fabriqus dans +de bonnes conditions, devaient sortir rgulirement de Paris. La plus +vigoureuse impulsion fut donne la construction de ces arostats. + +La direction des postes confia l'organisation de deux ateliers de +fabrication arostatique M. Eugne Godard d'une part, et MM. Yon et +Camille d'Artois d'autre part. + +M. Eugne Godard est un praticien d'un mrite incontestable; il a excut +dans sa vie plus de 800 voyages en ballon, et construit un nombre +considrable d'arostats. On ne pouvait mieux choisir pour acclrer une +construction si spciale. Eugne Godard s'installa la gare du Nord. + +MM. Yon et Camille d'Artois organisrent leur tour un atelier +arostatique la gare du Nord. M. Yon est l'habile constructeur des +admirables ballons captifs crs par M. Giffard; c'est en mme temps +un aronaute distingu. Quant M. Camille d'Artois, ses ascensions +publiques, l'Hippodrome et bord du _Gant_, lui ont acquis un juste +renom dans l'art de la navigation arienne. M. Nadar s'tait d'abord +charg des oprations arostatiques de la gare du Nord, mais il se retira +bientt. + +Voici quelles taient les conditions des traits accepts entre ces +messieurs et l'administration des postes: Les ballons devaient tre de la +capacit de 2,000 mtres cubes, en percaline de premire qualit, vernie + l'huile de lin, munis d'un filet en corde de chanvre goudronn, d'une +nacelle pouvant recevoir quatre personnes et de tous les apparaux +ncessaires: soupape, ancres, sacs de lest, etc. + +Les ballons devaient supporter l'exprience suivante: Remplis de gaz, +ils devaient demeurer pendant dix heures suspendus, et, aprs ce temps +d'preuve, soulever encore un poids net de 500 kilogrammes. + +Les dates de livraison taient chelonnes poques fixes: 50 francs +d'amende taient infligs aux constructeurs pour chaque jour de retard. Le +prix d'un ballon remplissant ces conditions tait de 4,000 francs, dont +300 francs pour l'aronaute, que procurait le constructeur. Le gaz tait +part. C'est ce prix qui a t primitivement pay par la direction gnrale +des postes, au comptant, aussitt l'ascension effectue, le ballon hors de +vue. Il a t rduit postrieurement 3,500 francs, plus 500 francs dont +300 francs pour le gaz et 200 francs pour l'aronaute. A ces frais il faut +ajouter des sommes pour valeur d'accessoires, dont le a montant a vari +de 300 600 francs par ascension, Le _Davy_, ne cubant que 1,200 mtres +cubes, n'a cot que 3,800 francs[9]. + +[Note 9: Extrait du _Journal officiel_, n du 2 mars 1871.] + +La construction des ballons, une fois mise en train, s'excuta avec une +grande rapidit. + +Nous croyons devoir donner ici quelques dtails techniques sur la +fabrication des arostats si peu connus gnralement dans la masse du +public. + +L'toffe qui convient le mieux pour la construction d'un arostat est sans +contredit la soie; mais la soie est d'un prix trs-lev; on la remplace +souvent par un tissu de toile ou de coton qui, une fois verni, est +suffisamment impermable pour contenir sans dperdition les masses de gaz +d'clairage ou d'hydrogne qui doivent l'emplir. C'est ce qui a t fait, +comme on l'a vu, pour les nouveaux ballons du sige. + +La forme donner un arostat peut tre variable; mais il est certain +que la sphre offre de grands avantages et une incontestable supriorit, +puisqu'elle est la figure qui offre le moins de surface sur le plus grand +volume. + +Nous n'entrerons pas dans les dtails gomtriques de la coupe de +l'toile; l'pure tant faite, supposons que nous n'avons plus qu' runir +les fuseaux et les coudre pour former l'arostat sphrique. Cette +couture s'excute aujourd'hui trs-facilement l'aide de la machine +coudre, que les aronautes de profession ont d'abord voulu bannir, mais +laquelle ils ont d bientt reconnatre une grande supriorit. M. Eugne +Godard est rest presque seul partisan des coutures la main. Ses ballons +taient cousus par des ouvrires. + +Le ballon de coton n'est pas impermable, et laisse chapper le gaz avec +une telle rapidit qu'il ne pourrait certainement pas tre gonfl, mme au +moyen du gaz de l'clairage, si on ne prenait soin de le vernir. Le vernis +employ est tout simplement de l'huile de lin cuite avec de la litharge. +On a l'habitude de l'employer chaud et de l'tendre a l'aide de tampons +sur toute la surface intrieure et extrieure de l'arostat. + +Le ballon est muni sa partie suprieure d'une soupape qui est destine +laisser chapper du gaz au gr de l'aronaute, pendant toute la dure de +l'ascension. Les soupapes sont formes de deux clapets qui s'ouvrent, de +l'extrieur l'intrieur, sous la traction d'une corde que l'on tire de +la nacelle. Pour que la fermeture soit hermtique, on lute les joints avec +un mlange de suif et de farine de lin que l'on nomme _cataplasme_. On +voit que cet organe est trs-grossier, et qu'il serait bien facile de le +perfectionner; mais le temps tait trop rare pendant le sige pour qu'il +ait t possible de songer aux innovations qui ncessitent des recherches +longues et minutieuses. + +La sphre d'toffe, munie de sa soupape sa partie suprieure, est +pourvue sa partie infrieure d'une ouverture que l'on appelle +_appendice_, et qui reste toujours bante pendant l'ascension, afin de +permettre au gaz, dilat par suite de la diminution de pression, de +trouver une issue. Sans cette prcaution, l'arostat pourrait clater +par suite de la force expansive du gaz. Le ballon est recouvert dans sa +totalit d'un vaste filet attach la soupape, et qui se termine vers la +partie de l'appendice par trente-deux cordes qui servent y attacher la +nacelle. Celle-ci se fixe au filet par l'intermdiaire d'un cercle de bois +pourvu de trente-deux petites olives de bois, appeles _gabillots_, +qui s'ajustent dans les boucles faonnes la partie infrieure des +trente-deux cordes du filet. Huit autres gabillots permettent d'attacher +la nacelle au cercle par les cordes dont elle est munie. Le cercle +que nous venons de dcrire est un des organes les plus essentiels de +l'arostat, il est rgulirement fix au filet et sert de point d'attache + l'ancre, qui est l'engin d'arrt la descente. Il rpartit uniformment +les tractions, et donne tout l'appareil une grande lasticit. + +La nacelle est confectionne en osier souple, flexible. C'est +incontestablement la meilleure substance employer pour construire un +esquif propre supporter des chocs, des tranages, sans se dtriorer +et sans blesser les touristes ariens qui s'y sont confis. On tresse un +vritable panier d'osier avec les huit cordes d'attache, qui passent par +le plancher de la nacelle et en font, pour ainsi dire, partie intgrante. +Deux banquettes permettent aux aronautes de s'asseoir commodment. + +Le ballon, tel que nous venons de le dcrire, est prt gravir l'espace +quand il est gonfl de gaz de l'clairage. En effet, ce gaz a une densit +de 0gr.650, c'est--dire qu'un mtre cube dans l'air aura une force +ascensionnelle de 730 grammes environ. Les ballons du sige ont 2,000 +mtres cubes, ils auront donc une force ascensionnelle de 1,460 +kilogrammes. L'toffe, le filet et la nacelle runis ne psent gure +plus de 500 kilogrammes; il nous reste 960 kilogrammes pour le poids des +voyageurs, du sable de lest et des organes d'arrt. + +Quand un ballon s'lve, il tend bientt se mettre en quilibre, il a +perdu une certaine quantit de gaz par l'appendice; il en perd constamment +de petites quantits, si, comme il arrive souvent, il n'est pas +parfaitement impermable; en outre, il se refroidit, et le gaz, se +contractant, est encore priv d'une partie de sa force ascensionnelle. +Livr lui-mme, le ballon, aprs avoir atteint le sommet de sa course, +tendrait immdiatement redescendre et ne tarderait pas revenir +terre. Pour empcher cette descente, l'aronaute allge sa nacelle; il +jette par-dessus bord un corps pesant qu'on appelle le _lest_, et qui se +compose de sable tamis. Ce sable forme un nuage floconneux qui ne tombe +terre que lentement et sous forme de grains imperceptibles, incapables de +causer le moindre dgt, comme cela ne manquerait pas d'arriver si l'on +jetait du haut des airs des pierres ou des corps non diviss. + +Pour que la description de l'arostat soit complte, il faut encore que +nous parlions des organes d'arrt, dont on doit se munir pour assurer le +retour terre. L'aronaute emporte bord une ancre vase, non pas +une ancre de marine qui ne mordrait pas dans les champs, mais un engin +confectionn pour les ascensions arostatiques. On pourrait encore se +munir d'un grappin six branches, qui est mme prfrable l'ancre, au +dire de quelques vieux marins de l'atmosphre. Enfin, il est indispensable +de ne pas oublier le _guide-rope_, un des engins essentiels du ballon. +Qu'est-ce que le guide-rope? C'est tout simplement une corde de 150 mtres +de long, qui s'attache au cercle et que l'on laisse pendre dans l'espace. +En l'air, elle n'est d'aucun usage; mais il n'en est pas de mme au retour + terre. D'abord, si l'aronaute touche terre, il sait qu'il est 150 +mtres du sol, puisqu'il connat la longueur de sa corde, et quand il +revient des hautes rgions, l'oeil le plus expert ne sait gure apprcier +les distances. Ce sera donc un vritable guide, d'o le nom qui lui a +t donn, _rope_, voulant dire cble en anglais. En outre, si le ballon +descend, le guide-rope va successivement toucher terre dans toute sa +longueur, et il dlestera l'arostat, en amortissant le premier choc. +Cette corde agit donc encore comme un vritable ressort qui empche +le retour vers le sol d'tre trop brusque. Si l'ancre ne mord pas +immdiatement, le guide-rope sera tran la remorque du ballon; mais +il tendra l'arrter; car il produira contre le sol une rsistance de +frottement considrable; il pourra mme s'enrouler autour d'un obstacle, +d'un arbre, d'un poteau, et enfin offrir prise aux braves paysans qui ne +manquent pas de venir en aide aux ballons quand ils le peuvent. +Cette simple corde qui pend aprs le cercle est donc d'une utilit +extraordinaire; c'est l'illustre aronaute anglais Green que revient +l'honneur de l'avoir employe le premier. L'invention, direz-vous, est +bien simple. Sans doute, mais personne n'y avait song avant lui, et vous +et moi, peut-tre, ne penserions pas au guide-rope sans le vieux Green. + +L'armement ainsi opr est peu prs complet; il ne faut pas oublier de +mettre dans les bottes de la nacelle un bon couteau, quelques cordelettes, +des couvertures, et des vivres froids; quelques bonnes bouteilles de vin, +un carafon d'eau-de-vie, ne sont pas non plus ddaigner, car l'air des +nuages donne un apptit d'enfer. + +Pour connatre sa route dans l'air, l'aronaute emporte une boussole; s'il +voit la terre, il reconnat le sillage trac par le ballon et l'aiguille +aimante lui donne sa route. Le baromtre indique enfin avec une grande +prcision les altitudes au-dessus du niveau de la mer. + +Les constructeurs arostatiques du sige de Paris fabriqurent environ +soixante ballons de 2,000 mtres cubes. L'installation de M. Eugne Godard + la gare d'Orlans offrait un aspect merveilleux. D'un ct des femmes +cousaient les fuseaux du ballon, de l'autre des marins confectionnaient +les filets. Ailleurs enfin, le vernis s'talait sur les arostats cousus. + +Au milieu de la gare, quelques ballons gonfls d'air schaient leur couche +de vernis. Ils dominaient le sol comme le dos immense de ces ctacs qui +forment des les flottantes au milieu de l'Ocan. + +Les arostats de M. Godard taient ctes bicolores bleues et rouges, ou +jaunes. Ceux de MM. Yon et Camille d'Artois taient blancs. Cette couleur +est la meilleure sans contredit, car elle reflte, au lieu de les +absorber, les rayons lumineux. Un ballon blanc doit tre moins sensible +aux dilatations et aux contractions brusques qu'un arostat color. + + +L'ASCENSION. + +MM. Eugne Godard, Camille d'Artois et Yon taient chargs de trouver des +aronautes destins s'lever dans les ballons-poste. Les braves marins +jourent ici un rle trs-important, car sur soixante-quatre ballons, il +y en eut trente qui furent conduits dans les airs par nos loups de mer, +transforms en _loups ariens_. + +On donnait quelques leons prliminaires aux novices, mais quelles leons! +Une nacelle tait pendue une des poutres de fer de la gare, l'lve y +grimpait et criait le lchez tout. Mais il va sans dire qu'il restait en +place. On lui faisait jeter du lest et tirer une corde de soupape. Puis il +lanait son ancre et simulait l'atterrissage. Singulier apprentissage qui +rappelle les leons de natation calle sche. + +Le jour de l'ascension dsign, les passagers arrivaient au lieu du +dpart, et remettaient leurs destine entre les mains de l'apprenti +aronaute. Ils s'levaient dans les airs quelquefois par une nuit noire, +marchant l'inconnu. Ma foi, quand on a pratiqu les ballons, qu'on a +souvent gravi les hautes rgions de l'air, on ne peut s'empcher d'admirer +le courage et le dvouement de ces hardis explorateurs. Ici le mot +dvouement n'est pas exagr, car les aronautes sont partis de Paris en +ballon pour une somme insignifiante, quelques-uns ne recevaient comme +gratification pcuniaire que deux cents francs peine. Je n'oublierai +jamais la stupfaction d'un Anglais que j'ai vu Tours et qui me disait: + +--O monsieur! comme on doit vous payer pour entreprendre de tels voyages! +Une ascension faite au-dessus des Prussiens, cela vaut deux mille livres +sterling. + +--Je ne sais ce que cela vaut, monsieur. Mais en France ces choses-l ne +se font pas, ou se font pour rien. + +Le brave Anglais n'a pas cru un mot de ce que je lui disais. + +--Cela vaut cinquante mille francs, rptait-il. + +Au moment du dpart d'un ballon-poste, MM. Bechet, sous-directeur des +postes, ou Chassinat, directeur des postes de la Seine, apportaient les +ballots de lettres et les dpches. Enfin M. Herv-Mangon, avec un zle +bien louable, donnait les renseignements mtorologiques sur la direction +du vent, son intensit, etc. MM. Bechet, Chassinat et Herv-Mangon ont +pass le temps du sige se lever trois heures du matin, ou une +heure, pour assister aux dparts; la part qu'ils ont prise la poste +arienne ne sera pas oublie: mais que de drangements inutiles, que de +peine perdue! Souvent le vent n'tait pas assez vif, on ne pouvait pas +partir; ou il tait trop violent, et au dernier moment l'arostat volait +en clats. + +L'organisation du service des ballons-poste a t en dfinitive cre avec +la plus grande rgularit, la plus remarquable prcision. Cette +cration restera un vrai titre de gloire pour M. Rampont et pour les +administrateurs de la poste franaise. + +Dans les circonstances graves, M.E. Picard donnait lui-mme des +recommandations aux aronautes. Car quelques ballons avaient porter hors +Paris les nouvelles les plus importantes que les Prussiens ne pouvaient +pas intercepter au-dessus des nuages. + +Continuons prsent l'numration des voyages ariens en nous fixant sur +ceux qui offrent le plus d'intrt. + + +DPARTS DE BALLONS EN OCTOBRE 1870. + +VOYAGE DE H. GAMBETTA. + +5e et 6e Ascensions. _7 octobre_. + +1 L'_Armand Barbs_, 1,200 mt. cubes. Aronaute, J. Trichet; passagers, +MM. Gambetta et Spuller. + +2 _Le George Sand_, 1,200 mt. cubes. Aronaute, J. Revilliod; passagers, +deux Amricains et un sous-prfet. + +Le double dpart de l'_Armand Barbs_ et du _George Sand_ s'est effectu +dans des conditions assez dramatiques, comme l'ont racont les journaux +de Paris. Nous cdons la parole au _Gaulois_ du 7 octobre qui a donn des +dtails curieux sur ces mmorables ascensions: + +Une foule norme attendait ce matin, sur la place Saint-Pierre +Montmartre, le dpart des ballons l'_Armand Barbs_ et le _George Sand_, +ce n'tait pas un vain sentiment de curiosit qui excitait l'avide anxit +de cette population; on venait d'apprendre que chacun de ces arostats +emportait des voyageurs entreprenant courageusement ce prilleux voyage +avec d'importantes missions. + +Dans la nacelle de l'_Armand Barbs_, conduit par M. Trichet, prirent +place Gambetta et son secrtaire Spuller; dans celle du _George Sand_, +dirig par M. Revilliod, montrent MM. May et Raynold, citoyens +amricains, chargs d'une mission spciale pour le gouvernement de la +dfense, et un sous-prfet. + +On remarquait dans l'enceinte Charles et Louis Blanc, MM. Rampont et +Charles Ferry, et le colonel Husquin. + +MM. Nadar, Dartois, et Yon dirigeaient, avec l'autorit et l'entrain +qu'on leur connat, le double dpart. + +Les dernires poignes de main changes au milieu de l'motion gnrale, +au cri de lchez tout! les deux ballons s'levrent majestueusement. + +Il tait onze heures dix minutes. + +Une immense clameur de: Vive la Rpublique! retentit sur la place et +sur la butte; les hardis voyageurs agitaient leurs chapeaux et leurs voix +rptaient comme un cho lointain le cri de la foule. + +Par une illusion d'optique, lorsque les ballons franchirent la butte +Montmartre, ils se dirigeaient vers le nord-est, l'on crut qu'ils +descendaient et allaient chouer dans la plaine. La foule dsespre, +anxieuse, tumultueuse, escalada la butte. Les factionnaires marins eurent +toutes les peines du monde la retenir: il fallut qu'elle vit les +deux ballons continuer leur route pousss par un vent qui (d'aprs les +observations faites) filait dix lieues l'heure. + +On attend impatiemment le retour des pigeons voyageurs qui nous diront o +les deux arostats ont atterri. + +Le _Moniteur universel_ du 10 octobre (dition de Tours) peut aujourd'hui +satisfaire la curiosit de ceux qui n'ont qu'une vague connaissance des +pripties du voyage de M. Gambetta. Pousss par un vent trs-faible, dit +ce journal, les deux arostats ont laiss Saint-Denis sur la droite; mais + peine avaient-ils dpass la ligne des forts, qu'ils ont t assaillis +par une fusillade partie des avant-postes prussiens; quelques coups de +canon ont t aussi tirs sur eux. Les ballons se trouvaient alors la +hauteur de 600 mtres, et les voyageurs ariens ont entendu siffler les +balles autour d'eux; ils se sont alors levs une altitude qui les a mis +hors d'atteinte; mais, par suite de quelque accident ou de quelque fausse +manoeuvre, le ballon qui portait le ministre de l'intrieur s'est mis +descendre rapidement, et il est venu prendre terre dans un champ travers +quelques heures avant par des rgiments ennemis, et une faible distance +d'un poste allemand. En jetant du lest, il s'est relev, et a continu sa +route. Il n'tait qu' deux cents mtres de hauteur lorsque, vers Creil, +il a reu une nouvelle fusillade, dirige sur lui par des soldats +wurtembergeois. En ce moment, le danger tait grand; heureusement les +soldats ennemis avaient leurs armes en faisceau; avant qu'ils les eussent +saisies, le ballon, allg de son lest, remontait huit cents mtres; +les balles ne l'ont pas plus atteint que la premire fois, mais elles ont +pass bien prs des voyageurs, et M. Gambetta a eu mme la main effleure +par un projectile. + +L'_Armand Barbs_ n'tait pas au terme de ses aventures. + +Manquant de lest, il ne se maintint pas une lvation suffisante; il +fut encore expos une salve de coups de fusils partie d'un campement +prussien, plac sur la lisire d'un bois, et alla, en passant par dessus +la fort, s'accrocher aux plus hautes branches d'un chne o il resta +suspendu; des paysans accoururent, et, avec leur aide, les voyageurs +purent prendre terre, prs de Montdidier, 3 heures moins un quart. +Un propritaire du voisinage passait avec sa voiture, il s'empressa de +l'offrir M. Gambetta et ses compagnons, qui eurent bientt atteint +Montdidier, et se dirigrent sur Amiens. Ils y arrivrent dans la soire +et y passrent la nuit. + +Le voyage du second ballon a t marqu par moins de pripties. Aprs +avoir essuy la premire fusillade, il a pu se maintenir une assez +grande hauteur pour viter un nouveau danger de ce genre; il est all +descendre, 4 heures, Crmery prs de Roye, dont les habitants ont +trs-bien accueilli les voyageurs. M. Bertin, fabricant de sucre et maire +de Roye, a donn l'hospitalit pour la nuit l'aronaute; son adjoint a +log chez lui les deux Amricains. + +Le lendemain, samedi, l'quipage du second ballon rejoignait celui du +premier Amiens, et l'on partait ensuite de cette ville midi. A Rouen, +o l'on arriva ensuite, M. Gambetta fut reu par la garde nationale, et +pronona un discours qui excita l'enthousiasme. De Rouen, M. le ministre +et ses compagnons de route se dirigrent sur le Mans; ils y couchrent, et +en partirent le lendemain, dimanche, 10 heures et demie[10]. + +[Note 10: Le 10 octobre on lisait dans le _Journal officiel_ +de Paris: Le gouvernement a reu ce soir une dpche ainsi conue: +Montdidier (Somme), 8 heures du soir. Arrive aprs accident en fort + Epineuse. Ballon dgonfl. Nous avons pu chapper aux tirailleurs +prussiens, et grce au maire d'Epineuse, venir ici, d'o nous partons dans +une heure pour Amiens, d'o voie ferre jusqu'au Mans et Tours. Les +lignes prussiennes s'arrtent Clermont, Compigne et Breteuil dans +l'Oise. Pas de Prussiens dans la Somme. De toutes parts on se lve en +masse. Le gouvernement de la dfense nationale est partout acclam. + +Cette dpche avait t apporte par un joli pigeon gris, compagnon de +voyage arien du ministre de l'intrieur.--On l'appella depuis Gambetta.] + +7e Ascension. _12 octobre_.--Le ballon _le Washington_ (2,000 mt. +cub.), conduit par M. Bertaux, reoit dans sa nacelle M. Van Roosebecke, +propritaire de pigeons, et M. Lefebvre, consul de Vienne.--Il porte en +outre 300 kilogr. de dpches et 25 pigeons. L'arostat part de la gare +d'Orlans 8 heures 30 du soir et tombe 11 heures 30 prs de Cambrai. + +A la descente, le vent est assez violent, l'aronaute M. Bertaux, en +jetant l'ancre, tombe de la nacelle et fait une chute terrible dans un +champ de betteraves. MM. Van Roosebecke et Lefebvre sont emports dans la +nacelle avec une violence extrme, ils subissent un tranage prilleux, +mais le ballon se dchire et s'arrte; les voyageurs en sont quittes pour +l'motion. + +Quant M. Bertaux, il tait dj malade, poitrinaire en sortant de Paris. +Il a fait partie, d'Orlans au Mans, comme nous l'avons racont, de la +compagnie des arostiers militaires. Il a trouv la mort, en revenant + Paris aprs l'armistice. C'tait un jeune homme plein d'avenir; +littrateur et pote, il avait compos plusieurs volumes de posies, il +s'tait lanc avec passion dans les aventures de la navigation arienne. + + +8e Ascension. _12 octobre_.--Le _Louis Blanc_, 1,200 mt. cub., +conduit par M. Farcot, mcanicien, part 9 heures du matin, de +Montmartre. Passager: M. Tracelet, propritaire de pigeons.--Poids des +dpches, 125 kilogr. Nombre de pigeons, 8. + +L'arostat descend midi 30 Beclerc dans le Hainaut (Belgique). + + +9e et 10e Ascensions. _14 octobre_. + +1 Le _G. Cavaignac_, 2,000 +mt. cub., dirig par M. Godard pre, reoit dans sa nacelle M. de Kratry +et deux passagers, 710 kilogr. de dpches et 6 pigeons. Il s'lve de +la gare d'Orlans 10 heures 15 minutes et descend 3 heures de +l'aprs-midi Brillon (Meuse). + +Le retour terre s'est excut avec une prcipitation regrettable. La +nacelle reoit un choc des plus violents; M. de Kratry a la tte blesse +par le cercle qui le frappe, et une jambe contusionne. + +2 Le _Jean-Bart_, 2,000 mt. cub., qu'on a appel aussi le _Guillaume +Tell_ et le _Christophe Colomb_. Aronaute, Albert Tissandier. Passagers, +MM. Ranc et Ferrand. + +Il y a eu entre le quatrime voyage et le cinquime, un intervalle de +plusieurs jours, o les tentatives d'ascension ont presque toujours +avort. M. Albert Tissandier devait partir le 3 octobre. A 8 heures du +matin, il se rend l'usine de Vaugirard. Le _ballon Imprial_ a t +rpar, il est gonfl, mais il fuit sensiblement. D'ailleurs l'air est +d'un calme absolu. MM. Herv-Mangon, Rampont et Chassinat, dcident qu'il +est prudent de remettre le dpart. + +Le lendemain, 5 heures du matin, MM. Tissandier et Herv-Mangon +s'aperoivent que le ballon est presque dgonfl. L'empire n'aura mme pas +laiss la France un ballon en bon tat! + +On retarde l'ascension. Jusqu'au 7 octobre, les tentatives de dpart +sont vaines. Ce jour-l MM. Gambetta et Spuller s'lvent de la place +Saint-Pierre. + +M.A. Tissandier est remis au 12 octobre. Il se rend la gare d'Orlans +6 heures du matin. On gonfle un magnifique ballon de 2,000 m. cub. o il +va partir.--Une rafale survient et met l'arostat en pices.--Enfin le +voyage peut s'excuter le 14 octobre. + +11e et 12e Ascensions. _16 octobre_. + +1 Le _Jules Favre_ (1,200 mt. cub.). Aronaute, L. Godard +jeune.--Passagers: MM. Malapert, Ribaut et Bot. +Dpches: 195k. Pigeons: 6. +L'arostat quitte la gare d'Orlans 7h. 20m., il descend +Foix-Chapelle (Belgique) midi 20. + +2 Le _Lafayette_, (2,000 mt. cub.).--Aronaute: M. Labadie, +marin.--Passagers: MM. Daru et Barthlemy. +Dpches: 270k. Pigeons: 4. +Dpart, gare d'Orlans 9h. 50m. +Arrive: Dinant (Belgique) 2h. 45s. + +A la descente le ballon est emport par un vent violent; le marin Labadie +coupe toutes les cordes de la nacelle, et le ballon s'chappe seul. Les +voyageurs restent assis terre dans leur panier devenu immobile comme un +berceau.--Ce procd n'est pas trs-arostatique, mais il a russi. Tant +mieux pour les passagers. + +Labadie est le premier marin qui ait quitt Paris en ballon. On ne saurait +trop admirer le courage, l'intrpidit de ces braves matelots, qui n'ayant +jamais vu un ballon osaient se risquer dans les flots invisibles de +l'air.--Deux de ces praticiens improviss ont trouv la mort dans ces +voyages prilleux. On peut dire qu'il est tonnant que des ballons +conduits par des mains inexprimentes n'aient pas donn lieu plus +d'accidents. Aprs l'exemple des ballons du sige, arrivs presque tous +bon port, on ne rencontrera plus, esprons-le, tant d'esprits craintifs, +qui se figurent qu'il faut crire son testament avant de monter dans la +nacelle arienne. Le chemin de fer est tout aussi dangereux que le ballon. + +13e Ascension. _18 octobre_.--Le _Victor Hugo_ (1,200 mt. +cub.).--Aronaute: Nadal.--Pas de passager. +Dpches: 440 k. Pigeons: 6. +Dpart: Jardin des Tuileries, 11h. 45m. +Arrive: prs Bar-le-Duc (Meuse), 5h. 30s. + +En quittant terre l'aronaute a cri: Vive la Rpublique dmocratique et +sociale! Plus tard, il s'est mis au service de la Commune comme arostier +militaire. + +14e Ascension. _19 octobre_.--La _Rpublique universelle,_ dsign +aussi sous le nom de: _Jean Bart_ par quelques journaux (2,000 mt. cub.). +Aronaute: Jossec, marin.--Passagers: Dubost, secrtaire de M. de Kratry, +et Gaston Prunires. +Dpches: 305k. Pigeons: 6. +Dpart: gare d'Orlans, 9h. 10m. +Arrive: prs Mzires (Ardennes), 11h. 20m. + +Le ballon est descendu au-dessus des arbres de la fort des Ardennes o il +a t mis en pices. + +15e Ascension. _22 octobre_.--Le _Garibaldi_ (2,000 mt. cub.). +Aronaute: Iglsia, mcanicien, ancien homme d'quipe du grand ballon +captif de Londres.--Passager: de Jouvencel, ancien dput. +Dpches: 450k. Pigeons: 6. +Dpart: jardin des Tuileries, 11h. 30m. +Arrive: Quincy-Segy (Hollande), 1h. 30s. + +16e Ascension. _25 octobre,_--Le _Montgolfier_ (2,000 mt. cub.). +Aronaute: Herv, marin. Passagers: MM. le Bouedec et colonel Lapierre, +Dpches: 390k. Pigeons: 2. +Dpart: gare d'Orlans, 8 h. 30m. +Arrive: Holigenberg (Hollande), midi 30. + + +CAPTURE DU BALLON LA BRETAGNE. + +17e et 18e Ascensions. _27 octobre_.--1 Le _Vauban_ (1,200 mt. +cub.). Aronaute: Guillaume, marin.--Passagers: Reitlinger, photographe; +Cassiers, propritaire de pigeons. +Dpches: 270k. Pigeons: 23. +Dpart: gare d'Orlans, 9h. m. +Arrive: Vignoles (Meuse), 1h. s. + +2 _La Bretagne_ (2,000 mt. cub.), appartenant une entreprise +particulire. +Aronaute: Cuzon.--Passagers: MM. Woerth, Manceau et Hudin. +Dpart: usine gaz, la Villette, midi. +Arrive: Verdun (Meuse), 3h. s. + +La _Bretagne_ et le _Vauban_ sont, comme on le voit, partis le mme jour. +Le premier de ces ballons tait destin tomber entre les mains des +Prussiens. Il allait commencer la srie des catastrophes ariennes. Nous +laisserons M. de Fonvielle, qui a pu se procurer des dtails sur ces +voyages, en raconter les mouvantes pripties. + +Le 27 octobre est un jour fatal la Rpublique; car c'est alors que Metz +capitula, et que l'arme cernant Bazaine put se rendre autour de Paris +pour prendre une part active tant l'investissement de la capitale +qu' la dfaite des armes de secours. Au point de vue aronautique, le +rsultat ne fut gure meilleur. + +Le _Vauban_ fut le plus heureux des deux ballons; cependant il alla +tomber prs de Verdun, dans un district occup par les Prussiens. M. +Reitlinger, que j'ai vu Londres, m'a dit qu'il ne s'en serait pas +tir sans sa connaissance de la langue allemande, qu'il manie comme le +franais, ce qui n'a rien d'tonnant, puisqu'il est Bavarois de naissance. + +Le marchand de pigeons fut grivement bless dans le tranage. Mais les +pripties du _Vauban_ ne sont rien auprs de celles de la _Bretagne_, que +M. Manceau nous a racontes et qui nous serviront faire comprendre la +manire dont certaines ascensions ont t conduites. + +Au moment du dpart, le vent poussait le ballon vers le nord-est avec une +certaine stabilit, car la _Bretagne_ et le _Vauban_ ne sont descendus +qu' quelques kilomtres l'un de l'autre, quoique partis trois heures de +diffrence de temps. + +Aprs tre rest deux heures naviguer dans une direction qui n'avait +rien de bien attrayant, M. Cuzon eut envie de descendre. Malgr les +protestations de M. Manceau, il donna deux coups de soupape, et le +ballon ne tarda point se rapprocher de la surface de la terre... terre +inhospitalire s'il en fut; car les voyageurs ariens furent reus par +une vive mousqueterie. Ils taient tombs au milieu d'un tas de Prussiens +qu'ils n'avaient pas vus, quoiqu'ils eussent huit yeux et des lunettes + bord! Mais comme on tait prs de terre, au-dessus d'une prairie, M. +Woerth s'lance de la nacelle, contrairement aux rgles de la discipline +et de la solidarit. + +Il tombe au milieu des ennemis, auxquels il fait signe en agitant un +mouchoir blanc au dessus de sa tte. On lui fait grce de la vie, et on +l'entrane en prison. + +Malgr ses pressantes rclamations, celles de sa famille et celles de son +gouvernement, car il est sujet anglais, il est retenu jusqu' la fin de la +guerre. La captivit de M. Woerth a fait beaucoup de bruit en Angleterre, +et, en effet, cette circonstance est une de celles dans lesquelles le +gouvernement britannique a le mieux montr combien il tait mprisable et +lche. + +Le ballon, allg du poids de ce dserteur, se redressa avec rapidit; il +aurait remont une grande hauteur si M. Cuzon n'avait donn de nouveaux +coups de soupape. Le ballon ne tarda point redescendre. Quand M. Guzon +et M. Hudin se voient porte, ils se htent de sauter terre, laissant +dans la nacelle M. Manceau, qui est entran avec la rapidit d'une flche +dans la rgion des nuages. Il ne tarde point pntrer dans une zone o +rgne une pluie abondante. Il prouve un froid intense; le sang lui sort +par les oreilles.... Il a le sangfroid de tirer de toute sa force la +corde, et il retombe avec rapidit. Bientt il arrive une prairie; mais, +entran par l'exemple, il saute. Il a mal calcul la hauteur: il tombe +de quarante pieds de haut et se casse la jambe. Le ballon rebondit et +redescend; il s'aplatit quelque distance. + +Le malheureux Manceau souffre horriblement, il patauge en plein marcage, +au milieu des tnbres, car la nuit est venue. Il se trane pniblement +moiti nageant, moiti quatre pattes, vers un endroit o il aperoit +de la lumire.... Ce sont des paysans, mais en le voyant sortir de +l'obscurit, ces brutes veulent le mettre en pices. Le cur du village +arrive et le sauve. On le transporte dans une cabane; on le couche; on le +soigne, et le cur commande une escouade de paysans, qui va la recherche +du ballon pour sauver les dpches. La nuit mme, le cur part charg de +ce prcieux fardeau... et bien lui en prit, car pendant qu'il partait, un +lche, un Judas, un tratre allait Corny, au quartier gnral du prince +Frdric-Charles, prvenir de ce qui tait arriv quelques kilomtres de +Metz! + +Le lendemain matin, des hommes du 4e uhlans viennent enlever Manceau. Ces +misrables l'obligent, coups de crosse de fusil, se traner, malgr sa +blessure. On le mne ainsi Mayence, o il arrive dans un tat affreux. +Pour le gurir, on le jette dans un cachot o l'on oublie pendant deux +jours de lui donner manger. Puis on le fait paratre devant le gnral +qui procde son interrogatoire. Le malheureux tait fusill s'il n'avait +eu dans sa poche un contrat d'association prouvant qu'il tait simple +ngociant. + +Les Prussiens ont fini par s'humaniser, on a donn Manceau des clisses +pour gurir sa jambe casse, et au lieu de le garder en prison, on l'a +intern dans la ville. De plus, M. le comte de Bismark, toujours galant, +a daign faire prvenir Mme Manceau de la captivit de son mari, tomb +vivant entre les mains des Prussiens et actuellement dtenu dans la +forteresse de Mayence. + +M. Manceau est de retour Paris, consol de ses msaventures et +parfaitement guri de sa blessure[11]. + +[Note 11: La _Libert_, 19 mars, 1871.] + + +19e Ascension. _29 octobre_.--Le _Colonel Charras_ (2,000m. cub.). +Aronaute: Gilles.--Pas de passager. +Dpches: 460kil. Pigeons: 6. +Dpart: gare du Nord, midi. +Arrive: Montigny (Haute-Marne), 5h. soir. + +Une plaisante histoire que raconte M. Gilles pendant ses voyages durant le +sige: + +M. Steenackers, au mois de dcembre, l'envoie, avec l'arostat _Colonel +Charras_, Lyon, dans le cas d'un investissement de la ville. + +Dans le trajet, un prfet a reu la dpche suivante: + +Gilles, aronaute, arrive avec Colonel Charras. + +Le prfet, un peu naf, comme on va le voir, se prsente l'arrive du +train: il trouve M. Gilles, et lui dit: + +--Vous tes seul, monsieur, o est le colonel Charras? + +--Il est l, dans le fourgon. + +--Pourquoi ne le faites-vous pas descendre? + +--Je ne peux pas, monsieur, il pse 100 kilogrammes! + +M. le prfet, le Pire devait tre de vos amis! + + +ASCENSIONS DE NOVEMBRE 1870. + +20e Ascension. _2 novembre_,--Le _Fulton_ (2,000m. cub.). +Aronaute: Le Gloennec, marin.--Passager: M. Czanne, ingnieur. +Dpches: 250 kil. Pigeons: 6. +Dpart: gare d'Orlans, 8h. 30m. +Arrive: prs d'Angers (Maine-et-Loire), 2h. 30 soir. + +Le marin le Gloennec, huit jours aprs son arrive Tours, est mort d'une +fluxion de poitrine. Ses funrailles ont t imposantes. Les aronautes +prsents Tours, et les dlgus des membres du gouvernement ont suivi +jusqu'au cimetire le corps du jeune et courageux marin. + +DEUXIME BALLON PRISONNIER. + +21e et 22e Ascensions. _4 novembre_.--1 Le _Ferdinand Flocon_ +(2,000 mt. cub.). Aronaute: Vidal.--Passager: Lemercier de Janvelle. +Dpches: 130 kil. Pigeons: 6. +Dpart: gare du Nord, 9h. m. +Arrive: prs Chteaubriant (Loire-Infrieure), 3h. 45 soir. + +2 Le _Galile_ (2,000 mt. cub.). Aronaute: Husson, marin.--Passager: M. +Etienne Antonin. +Dpches: 420 kil. Pas de pigeons. +Dpart: gare du Nord, 2h. soir. +Arrive: prs Chartres (Eure-et-Loir), 6h. s. + +Le _Galile_ a t pris par les Prussiens, qui se sont empars de +l'aronaute et des dpches. Le passager M. Etienne Antonin a pu +s'chapper des ennemis. + +23e Ascension. _6 novembre_.--La _Ville de Chteaudun_ (2,000 mt. +cub.). Aronaute: Bosc, ngociant.--Pas de passager. +Dpches: 455 kil. Pigeons: 6. +Dpart: gare du Nord, 9h. 45m. +Arrive: Reclainville, prs Voives, 5h. s. + +Le lendemain du dpart de ce ballon, on recevait, par pigeon, la dpche +suivante de l'aronaute: + +Prussiens tir sur ballon jusqu' deux heures et demie sans me toucher. +Descente heureuse Reclainville, cinq heures et demie soir. Remis +toutes dpches bureau Voives. Dirig sur Vendme o je suis arriv +neuf heures du matin. Transmis immdiatement par tlgraphe dpches +officielles destination. Prussiens Orlans, Chartres. Quartier +gnral, Patay. Bonne garde faite par nos troupes et francs-tireurs avec +artillerie. L'ennemi vient rquisitionner Chteaudun tous les jours. +Repouss de cette ville par francs-tireurs, qui ont fait quarante tus et +autant de prisonniers. Ballon mont par un marin et un voyageur a t pris +par les Prussiens qui ont fait tout prisonnier. + +24e Ascension. _8 novembre_.--La _Gironde_ (2,000 m. cub.). +Aronaute: Gallay, marin.--Passagers: MM. Herbaut, Gambs et Barry. +Dpches: 60 kil. +Dpart: gare d'Orlans, 8h. 20 matin. +Arrive: Granville (Eure), 3h. 40 soir. + + +TROISIME BALLON PRISONNIER. + +25e et 26e Ascensions. _12 novembre_. 1 Le _Daguerre_ (2,000 mt. +cub.). Aronaute: Jubert, marin.--Passagers: MM. Pierrou, ingnieur, et +Nobcourt, propritaire de pigeons. +Dpches: 260 kil. Pigeons: 30. +Dpart: gare d'Orlans, 9h. 45 matin. +Arrive: Ferrires (Seine-et-Marne). + +2 Le _Niepce_ (2,000 mt. cub.). Aronaute: Pugano, marin.--Passagers: +MM. Dagron, Fernique, Poisot et Gnochi. +Dpart: gare d'Orlans, 9h. 15 matin. +Arrive: Vitry (Seine-et-Marne), 2h. 30 soir. + +Cet arostat emportait des appareils de photographie qui ont servi la +prparation des dpches attaches aux pigeons voyageurs. + +La descente s'est opre non loin des Prussiens, et le sauvetage des +caisses d'appareil n'a pas dur moins de huit jours. + +Le _Niepce_ et le _Daguerre_, partis le mme jour, ont tous deux couru +de grandes pripties. Le premier ballon, descendu Ferrires, a t +poursuivi par les Prussiens et fait prisonnier. + +Les deux ballons ont fait route ensemble au-dessus des nuages. Les +voyageurs des deux nacelles ont pu changer des signaux dans les airs. Les +passagers du _Niepce_ ont vu le _Daguerre_ atterrir; ils ont aperu les +Prussiens qui se jetaient sa rencontre pour s'en emparer! + + +II + + +Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages +ariens.--Voyage extraordinaire de Paris en Norwge.--Descente +Belle-Isle-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du sige. + +Trois ballons venaient d'tre capturs dans un espace de temps +trs-restreint: on se demandait si la poste arienne n'allait pas +rencontrer des obstacles imprvus qu'il fallait tout prix surmonter pour +viter de nouvelles captures, pour sauvegarder les aronautes, ces uniques +messagers de Paris assig. On venait d'apprendre que les Prussiens, +consterns de voir les courriers de l'air dfier leurs armes feu, passer +si librement quelques milliers de mtres au-dessus de leurs lignes +d'investissement, tudiaient srieusement les moyens d'arrter les trop +audacieux ballons. L'illustre Krupp construisit un engin spcial destin + atteindre les esquifs de l'air, admirable canon dont on attendait +merveille. Ce _gun balloon_ fut promen triomphalement dans les rues +de Versailles; c'tait une longue bouche feu mobile autour d'un axe, +ressemblant bien plus un tlescope qu' un canon. Les soldats de Bismark +disaient tout haut qu'ils allaient abattre les arostats comme des +perdrix, mais le grand canon destin la chasse aux ballons fit plus de +bruit que de besogne. L'ennemi organisa bientt un systme d'observations +rgulires. Quand un ballon sortait de Paris, des sentinelles examinaient +la route qu'il suivait, et, par le tlgraphe, prvenaient les postes +prussiens situs dans la ligne probable du voyage. Des uhlans, prvenus + temps, couraient la tte en l'air, l'oeil braqu dans le ciel et +s'efforaient d'arriver au moment de la descente. + +Il fut dcid Paris que les ascensions se feraient la nuit, au milieu +des tnbres. Les ballons, disait-on, vont partir minuit, ils seront +cachs tout regard humain, en planant dans l'obscurit du ciel. + +Mais en vitant ainsi le pril de la capture, on courait vers d'immenses +et nombreux dangers, comme nous allons essayer de le dmontrer. + +En effet, rien de plus important en ballon, surtout quand on doit viter +les surprises d'un ennemi dangereux, que de voir les pays que l'on +parcourt. Avec un peu d'attention, connaissant son point de dpart, +suivant sur une bonne carte les cours d'eau, les villes que l'on aperoit +du haut des airs, la surface du sol, il est possible d'apprcier sa +route. Quand on plane 1,500 mtres de haut, nul projectile n'est +craindre, et rien n'empche l'aronaute, pour plus de scurit, de +naviguer 2,000 mtres ou 3,000 mtres au-dessus du niveau des +Prussiens. En partant au lever du jour, il peut donc impunment examiner +l'aspect du sol, voir les ennemis, ou s'assurer de leur absence. Mme en +hiver, il a devant lui de longues heures de jour, comprises entre le lever +et le coucher du soleil, c'est--dire au moins 9 heures de voyage. Il +peut avoir la certitude de trouver dans ce laps de temps une terre +hospitalire. + +En partant minuit, au contraire, on se lance dans les tnbres, +l'inconnu. Tant que l'obscurit est complte, on n'ose pas descendre, ne +sachant pas o la brise vous pousse. On attend le lever du jour. Mais le +soleil levant peut vous montrer trop tard, hlas! que les courants ariens +vous ont pouss en mer. C'en est fait alors du navire arien s'il n'est +sauv par quelque hasard providentiel! + + +PREMIER DPART DE NUIT. + +27e Ascension. _18 novembre_.--Le _gnral Uhrich_ (3,000 mt. +cub.). Aronaute: Lemoine, marin.--Passagers: Thomas, propritaire de +pigeons et deux autres voyageurs. +Dpches: 80 kil. Pigeons: 34. +Dpart: gare du Nord, 11h. 15 soir. +Arrive: Luzarches (Seine-et-Oise), 8h. matin. + +Cette premire ascension nocturne a t vraiment dramatique; elle a +vivement impressionn les Parisiens, comme l'attestent les quelques lignes +suivantes, que nous empruntons au _Gaulois_ paru le lendemain du dpart de +l'arostat: + +Ceux qui n'ont pas assist ce premier dpart de nuit ne sauraient +se figurer ce qu'il y a la fois de triste, d'mouvant, de beau et de +vraiment grand dans ce spectacle que le blocus de Paris nous a valu hier +soir. + +Nous tions l une centaine: des privilgis; car on n'bruite plus +les dparts des ballons-poste comme auparavant. L'ennemi, rgulirement +inform quelques heures l'avance, envoyait depuis quelque temps sur nos +ballons des fuses incendiaires qui exposaient les aronautes aux plus +graves dangers. Aussi maintenant part-on mystrieusement, la nuit, et +cette nuit et ce mystre ajoutent singulirement aux motions du dpart. + +Au milieu d'une vaste cour se trouve le ballon peu prs gonfl. +Un ballon norme en taffetas jaune; les lanternes rflecteur des +locomotives l'clairent trangement; on le dirait transparent. Des ombres +immenses courent le long du filet. Tout autour, on fait silence. Seul le +sifflet aigu de M. Dartois, donnant le signal des manoeuvres, se fait +entendre des intervalles rguliers. + +A dix heures et demie, un aide de camp arrive essouffl. + +--Une dpche du gouverneur! + +La dpche est prcieusement mise de ct. La nacelle est fixe. On +entend le sifflet de la... pardon! le _lchez tout!_ et lentement, +majestueusement, le ballon s'lve, c'est--dire s'vanouit dans les +tnbres. A peine a-t-il dpass le toit de la gare, dj nous l'avons +perdu de vue. Cette masse s'est fondue dans les brouillards[12]! + +[Note 12: Le _Gaulois_, 18 novembre 1870.] + +Le voyage excut par cet arostat est des plus curieux. Les voyageurs +sont rests 10 heures en ballon pour tomber seulement quelques lieues de +Paris. Ils croient avoir travers Paris plusieurs fois pendant la nuit, +ce qui est possible en admettant la prsence dans l'air de courants +contraires superposs diffrentes altitudes. + + +VOYAGE DE NORWGE. + +28e Ascension. _24 novembre_.--La _Ville d'Orlans_. Aronaute: +Rolier, ingnieur.--Passager: M. Deschamps, franc-tireur. +Dpches: 250 kil. Pigeons: 6. +Dpart: gare du Nord, 11h. 45 soir. +Arrive: Norwge, cent lieues au nord de Christiania, le lendemain 1 +h. soir. + +Ce voyage est un des plus curieux de l'histoire des ballons. Nous en +rendons compte d'aprs une lettre adresse l'_Indpendance belge_. + +Copenhague, 3 dcembre. + +Je vous apporte le rcit du merveilleux voyage arien de MM. Paul Rolier +et Deschamps. + +Ce sont eux, vous le savez dj, qui descendirent en ballon auprs de +Christiania, en Norwge, il y a quelques jours. Je tiens les dtails qui +suivent de la bouche mme de l'un des aronautes. + +Ils sont partis de Paris le 24 novembre, 11 heures trois quarts du +soir, esprant se diriger sur Tours. Le ballon atteint bientt une hauteur +de 2,000 mtres, hors de porte des balles prussiennes, et il dominait +alors tout le camp prussien. Puis, il passa successivement au-dessus de +plusieurs villes du nord. + +Bientt les aronautes crurent entendre le bruit d'un grand nombre de +locomotives; ils taient sur les ctes de la mer; et c'tait le bruit des +vagues sur les rochers qu'ils pouvaient parfaitement distinguer. Puis ils +entrrent dans un brouillard pais, n'ayant aucun moyen de dterminer leur +rapidit ou le mouvement horizontal de l'arostat. + +Le brouillard s'tant dissip, ils se trouvrent au-dessus de la mer +et virent successivement un grand nombre de vaisseaux (dix-sept), entre +autres une corvette franaise laquelle ils firent des signaux, qui ne +furent sans doute pas compris; on ne leur rpondit point. Leur intention +tait de se laisser tomber sur la mer et de se tenir l, jusqu' ce qu'ils +fussent recueillis par la corvette. + +Plus tard, on tira sur eux, sans doute d'un vaisseau allemand, mais sans +les atteindre. Ils avanaient toujours vers le nord avec une rapidit +vertigineuse. Ne voyant nulle part la terre et se trouvant de nouveau dans +le brouillard, ils expdirent un de leurs pigeons voyageurs, annonant +qu'ils se croyaient perdus. Alors, ils jetrent une longue corde de la +nacelle, ce qui ralentit leur marche, le bout de la corde trempant dans +l'eau. Enfin, ils aperurent la terre et jetrent un sac de journaux et de +lettres. Le ballon, allg, remonta et prit une nouvelle direction vers +l'est. + +Ce fut une heureuse inspiration; sans cela, d'aprs toute probabilit, le +ballon tait conduit vers la mer glaciale. Plac dans ce nouveau courant, +l'arostat continua son mouvement sur la terre ferme. Perdant de son lest, +il s'tait relev une plus grande hauteur. + +On ouvrit la soupape pour lcher du gaz et faire descendre le ballon. +Prs de Lifjeld, paroisse de Silgjord, le ballon toucha le sommet des +arbres. Les voyageurs descendirent l'aide de la corde qu'ils avaient +laisse pendre, et arrivrent grande peine presque sains et saufs. + +Aussitt allg d'une grande partie de son poids, le ballon s'leva avec +rapidit sans qu'on pt le retenir. Il tait alors 3 heures 40 minutes +de l'aprs-midi, d'aprs le mridien de Paris; c'tait le vendredi 25 +novembre. Quinze heures s'taient coules depuis leur dpart de Paris; +ils ignoraient dans quel pays ils taient tombs et comment ils y seraient +reus. + +Accabls de lassitude, mourant de faim, suffoqus par le gaz qui +s'chappait du ballon, ils s'vanouirent tous les deux. Bientt rtablis, +ils se mirent marcher en enfonant profondment dans la neige. Les +premiers tres vivants qu'ils rencontrrent furent trois loups, qui les +laissrent passer sans les attaquer. Aprs cinq ou six heures de marche, +ils atteignirent une pauvre cabane, o ils s'abritrent. Le lendemain, ils +rencontrent une nouvelle cabane. L, ils trouvrent des traces de feu et +comprirent alors qu'ils n'taient pas loigns d'un endroit habit. + +Peu aprs deux bcherons survinrent; mais il leur fut impossible, eux, +Franais, de se faire comprendre ou de savoir en quel pays ils taient. Un +des bcherons sortit de sa poche une bote d'allumettes pour allumer du +feu. Rolier prit aussitt la boite et lut dessus Christiania. Plus +de doute, ils taient en Norwge, nom que les paysans ne comprirent +naturellement pas; mais ils se doutrent pourtant que les trangers +voulaient se rendre Christiania. Ils les conduisirent d'abord leur +domicile pour les rconforter et leur donnrent tous les soins que +ncessitait leur tat, puis ils les menrent chez le pasteur Celmer, +o arrivrent le docteur de l'endroit et l'ingnieur des mines, nomm +Nielsen. Ce dernier parlait trs-bien le franais, et ils purent raconter +leur voyage. + +Le journal de Drammen raconte que des paysans travaillant dans la fort +et apercevant le feu, s'lancrent vers cet endroit, croyant que des +vagabonds voulaient incendier la cabane. + +Les Franais, ajoute-t-il, reurent nos compatriotes avec des visages +souriants, battant des mains et criant: Norwgiens! _Normoed_(?) Il faut +alors qu'ils aient pu calculer qu'ils taient en Norwge. + +Les voyageurs furent conduits Kappellangaarden, o l'on ne comprend pas +le franais; mais ils se firent comprendre en dessinant un cercle dans +lequel ils mirent un point qu'ils appelrent Paris, expliquant par geste +l'ascension du ballon et que les Prussiens avaient tir sur eux. Plus tard +on les conduisit Kroasberg, dans la nuit, vers deux heures. Ils taient +munis de pices d'or, dont ils donnrent dans leur joie quelques-unes un +pauvre petit garon. + +A Drammen, ils reurent leurs cinq sacs de poste, pesant 230 livres, +leurs six pigeons voyageurs et leurs autres objets qu'ils avaient laisss +dans la nacelle: une couverture, deux bouteilles et demie de vin, un +baromtre, un sextant, un thermomtre, un drapeau de signal, une casquette +d'officier, etc., etc. + +Ils se dterminrent donner l'universit de Christiania le ballon qui +mesure une hauteur de 2,000 m.c. et qui en quinze heures a fait un trajet +de plus de 300 lieues. + +Il sera d'abord expos Christiania et le profit de la recette sera +offert aux blesss franais. + +M. Rolier nous a fait l'honneur de nous rendre visite tout rcemment; nous +avons pris le plus vif plaisir, entendre de sa bouche le rcit de ses +prilleuses aventures, vraiment dignes de Jules Verne ou d'Edgard Po. +Il n'y a qu'un voyage arien qui puisse se comparer celui-l; c'est la +grande traverse de Green qui, parti de Londres, passa la Manche, franchit +la France entire, une partie de l'Allemagne, pour descendre vingt heures +aprs son dpart dans le duch de Nassau. Mais cette grande excursion de +Green ne s'est pas excute dans des circonstances aussi dramatiques.--M. +Rolier et son compagnon ont eu l'impression d'une perte imminente, presque +certaine.--gars dans les profondeurs de la mer du Nord, ils devaient se +prparer la plus horrible des morts! + +Une des parties les plus intressantes du rcit de M. Rolier est relatif +son sjour Christiania.--L'enthousiasme des Norvgiens tait extrme, +on ftait partout les voyageurs; dans des banquets, dans des runions +on portait des toasts la France. Des dpches tlgraphiques taient +lances de toutes les villes du royaume pour fliciter les Franais tombs +des nues. Les dames envoyaient M. Rolier des souvenirs, des bouquets, +des cadeaux; l'heureux aronaute, en descendant du ciel, avait trouv le +paradis sur la terre! + + +DE PARIS EN HOLLANDE. + +29e Ascension. _24 novembre_.--_L'Archimde_ (2,000 mt. cub.). +Aronaute, J. Buffet, marin.--Passagers: MM. de Saint-Valry et Jaudas. +Dpches: 220 kil. Pigeons: 5. +Dpart: gare d'Orlans. Minuit 45. +Arrive: Castelr (Hollande), 6h. 45m. + +L'aronaute de l'_Archimde_, M.J. Buffet, n'est pas seulement un marin de +coeur, c'est aussi un homme distingu, qui a publi dans le _Moniteur_ de +Tours une lettre trs-intressante, qui mrite d'tre publie. Ce rcit +respire la vrit, et donne une excellente ide des premires impressions +ariennes. + +Mon cher ami, + +Quelques dtails sur le voyage de l'_Archimde_ t'intresseront sans +doute; aussi, sans autre prambule, vais-je commencer une petite narration +de notre traverse. + +Le jeudi 24 novembre, 4 heures du soir, je recevais l'ordre de partir; +j'employai le mieux possible le temps qui me restait, car 10 heures je +devais m'lancer dans les airs. + +A l'heure dite tout tait prt, quelques papiers importants nous +manquaient encore, il fallait attendre. Je te fais grce de toute +l'opration du gonflement: qu'il te suffise de savoir que tout se passa le +mieux du monde. J'avais deux passagers, MM. Albert Jaudas et Saint-Valry. + +A minuit et demi, nous tions dans la nacelle. Le fameux _lchez-tout_ +de Godard ne se fit pas attendre, et bientt notre arostat s'levait au +milieu des souhaits de bon voyage que nous envoyait la foule;--car il y +avait foule la gare d'Orlans. Tout en surveillant l'ascension de mon +ballon, je regardais merveill le panorama qui se droulait sous nous; +le silence rgnait dans la nacelle, et n'tait interrompu que par les +interjections admiratives qui s'chappaient de nos lvres. En effet, +Paris, de nuit et cette hauteur (nous tions 2,000 mtres), a quelque +chose de saisissant; les lumires des remparts se runissent pour entourer +la ville comme d'une ceinture de feu, et les rues se dessinent en lignes +brillantes s'entre-coupant les unes les autres; bientt tout se confondit, +Paris ne fut plus qu'une tache brillante, qu'un point, qu'une lueur, +puis tout s'teignit. Rien autour de la ville n'indiquait les positions +prussiennes. L'arostat suivait rapidement la ligne du sud vers le nord, +la manoeuvre tait facile, le ballon excellent; tous trois nous montions +pour la premire fois et le titre d'aronaute pesait un peu sur mes +paules, fort jeunes en pareille matire. + +A une heure nous vmes distinctement des feux disposs en rectangle et +rgulirement espacs; nous ne pmes que faire des conjectures et tout +nous fit penser que cela devait tre des forts ou redoutes destins + protger l'arme prussienne sur ses derrires. Nous causions, mes +passagers et moi, de tout ce que nous pouvions apercevoir, et cette +conversation, faite trois kilomtres en l'air, avec cet norme dme +suspendu au-dessus de nos ttes, au milieu de ce silence parfait, de +cette immobilit apparente, avait quelque chose de bizarre; les routes se +dcoupaient en lignes blanchtres sur le fond noir du tableau, clair a +et l de quelques points lumineux. Les villes, toujours en lignes de feu, +se succdaient les unes aux autres. Tout coup la terre nous parait +illumine; des lueurs rouges trs-rapproches, s'teignant et se rallumant +tour tour, attirrent nos regards, des grondements lointains arrivrent +jusqu' nous. C'tait, je l'appris depuis, le bassin houiller de +Charleroi, et les innombrables forges et hauts-fourneaux qui causaient ces +lueurs et ces bruits effrayants. + +La nuit s'coula avec des alternatives d'ombre et de lumire, et bientt, + la lueur blafarde qui envahit le ciel, nous vmes que le jour allait +paratre. Le temps, toujours superbe; aussi je te laisse penser ce +qu'tait ce lever du soleil, 2,500 mtres de hauteur et vu dans ces +conditions-l. + +Ce fut un vritable changement vue, la terre apparut peu peu; nous +n'avions pas assez d'yeux pour voir. Silence parfait, et, chose trange, +nous entendions distinctement le chant du coq. Je renonce dcrire le +spectacle auquel nous assistions, ce fut comme un beau tableau dont ou +soulve peu peu le voile qui le recouvre. Les bois taient des touffes +d'herbe, les maisons des points blancs, et l quelques plaques +brillantes, de l'eau, sans doute; de l'aspect plat et uniforme du pays, +nous fmes unanimes reconnatre les Flandres. Aussi, aprs avoir prvenu +nos passagers, je rsolus de commencer ma descente. + +Mes dispositions prises, mon lest sous la main, je saisis la corde de la +soupape et j'ouvris: l'arostat descendit rapidement. A 80 mtres du sol, +j'arrtai sa descente, coupai le guide rope (longue corde destine +enrayer la marche du ballon); je me laissai courir cette hauteur; nous +filions avec une extrme vitesse, le vent tait fort. + +Un chteau apparut notre gauche; devant nous, une plaine: c'tait une +occasion, je fis descendre le ballon, un toit jaillit derrire un +rang d'arbres, je n'eus que le temps de jeter deux sacs de lest, nous +franchmes heureusement l'obstacle. De l'autre ct, je coupai l'ancre +et me suspendis la soupape. Deux chocs violents, puis tout fut dit; +l'_Archimde_ tait vaincu. + +Dj les paysans accouraient de toutes parts.--O sommes-nous? +m'criai-je. Impossible de comprendre, mais les cris de joie dont ils +accueillirent le drapeau franais que je fis flotter, nous eurent bientt +rassurs. + +Enfin, l'un d'eux, vtu d'une blouse bleue et coiff d'une casquette + galons, me dit: Castelr, Hollande. Un gros soupir de satisfaction +s'chappa de nos poitrines, en mme temps qu'une expression d'tonnement, +puisqu'on 7 heures nous avions fait prs de 100 lieues. + +Aid de ces bons paysans, j'oprai le dpouillement de l'arostat; je ne +puis assez tmoigner ma reconnaissance pour le bon vouloir que ces braves +gens mettaient m'aider dans une opration si nouvelle pour eux; la seule +difficult fut de faire teindre les pipes. Ces gaillards-l fumaient en +venant respirer le gaz qui s'chappait de la soupape, et qui les faisait +reculer moiti asphyxis et les yeux pleins de larmes. + +Pendant que j'encourageais par tous les moyens possibles ces braves +Hollandais travailler, nous vmes arriver prs de nous deux personnes, +accourues en toute hte du chteau dont j'ai parl, et qui nous firent les +offres les plus gracieuses. + +On amena une voiture, la nacelle dedans, le ballon dans la nacelle, le +filet par-dessus, et tout en remerciant du fond du coeur ces bons amis, +nous nous acheminmes vers le chteau dont nous avions fini par accepter +l'hospitalit. + +Le chteau s'appelait Hoogstraeten, et le propritaire, M. le major de +Lobel, tait absent pour la journe. Les honneurs nous en furent faits +le plus gracieusement possible par toute la famille prsente au chteau. +Inutile de raconter les soins dont nous fmes l'objet. On mit tout en +rquisition pour nous, et, reposs, restaurs, on fit encore atteler pour +nous deux voitures; l'une pour les aronautes, pour nous transporter +Turnhout, station belge, et de l rejoindre la France. Les adieux furent +touchants; nous ne savions que dire. + +Enfin nous nous sparmes, le soir mme nous tions Bruxelles. + +Il m'est impossible de te faire un tableau exact de la sympathie que nous +avons rencontre sur notre route en Belgique. Chacun, selon ses moyens, +cherchait nous viter quelque peine, et, fonctionnaires et gens du pays, +tous nous accueillaient avec acclamation. Nous tions fort touchs de ces +marques d'amiti relle, et c'est avec bonheur que nous avons pu constater +que la France est aime plus qu'on ne croit. Aussi, au nom de nos +passagers et au mien voudrais-je pouvoir dire assez haut pour tre entendu +partout: Merci, merci, la Belgique, la Hollande! + +Voil, mon brave ami, le rcit de mon voyage; je n'ai dit que ce que j'ai +personnellement ressenti, mais je crois rsumer notre impression commune. + + bientt donc et tout toi. + +JULES BUFFET. + +Faisons remarquer aprs le rcit de ce voyage que M. Buffet est parti +le mme jour que M. Rolier. Mais il a quitt terre une heure aprs le +voyageur de Norwge, ce qui lui a permis au lever du soleil de toucher +terre l'extrmit de la Hollande. S'il tait parti la mme heure, il +est probable qu'il aurait quitt les ctes de la Hollande, sans voir +la mer, et qu'il se serait galement gar! + +30e Ascension. _24 +novembre_.--L'_Egalit_ (3,000 mt. cub.).--Aronaute: W. de +Fonvielle.--Passagers: MM. de Viloutray, Bunel, Rouz et un quatrime +voyageur. +Dpart: usine gaz, Vaugirard, 10h. matin. +Arrive: Louvain (Belgique), 2h. 15 soir. + +Cette ascension est une entreprise particulire organise par M. de +Fonvielle, qui a d'abord voulu utiliser l'ancien ballon captif de +l'Exposition universelle de 1867. + +Mais cette premire tentative ne fut pas heureuse. L'ex-ballon captif, mal +gonfl, se spara de son filet, quand on voulut le baisser contre terre +pour rparer une fente ouverte dans l'toffe. Il s'chappa tout seul dans +les airs, sans filet, sans nacelle, et tomba entre les lignes prussiennes +et les lignes franaises.--On le voyait de loin, s'agiter contre terre, +comme une baleine choue sur le rivage. Mais les postes franais ne se +dcidrent pas aller le chercher sans une autorisation de la place. +Quand on obtint la permission, trois jours aprs, il tait trop tard! Les +Prussiens s'taient empars de l'arostat! + + +PREMIER BALLON PERDU EN MER. + +31e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jacquard_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Prince, marin.--Pas de passager. +Dpches: 250 kil. +Dpart: gare d'Orlans, 11h. soir. +Arrive: lieu inconnu. + +Il parat que lorsque le marin Prince partit en ballon, il s'cria +avec enthousiasme: Je veux faire un immense voyage, on parlera de mon +ascension! Il s'leva lentement 11 heures du soir, par une nuit +noire.--On ne l'a jamais revu depuis. + +Un navire anglais aperut le ballon, en vue de Plymouth; il se perdit en +mer. Quel drame pouvantable a d torturer l'esprit de l'infortun Prince, +avant de trouver la plus horrible des morts! Seul du haut des airs, il +contemple l'tendue de l'Ocan o fatalement il doit descendre. Il compte +les sacs de lest, et ne les sacrifie qu'avec une parcimonie scrupuleuse. +Chaque poigne de sable qu'il lance est un peu de sa vie qui s'en va.--Il +arrive, ce moment suprme, o tout est jet par dessus bord! Le ballon +descend, se rapproche du gouffre immense!... La nacelle se heurte sur la +cime des vagues, elle n'enfonce pas, elle glisse la surface des flots, +entrane par le globe arien, qui se creuse comme une grande voile! +Pendant combien de temps durera ce sinistre voyage? Il peut se prolonger +jusqu' ce que la mort saisisse l'aronaute, par la faim, par le froid +peut-tre!--Quel pouvantable et navrant tableau, que celui de ce +voyageur, perdu dans l'immensit de la mer! Il cherche de loin un +navire..., jusqu'au dernier moment il espre le salut! + +Pauvre Prince, brave marin, tu as perdu la vie pour ton pays, l'histoire +enregistrera ton nom--ainsi que celui de Lacaze qui est mort comme toi, au +milieu de l'Ocan--sur la liste des hommes de coeur, qui dans les moments +suprmes savent noblement mourir pour la patrie! + + +VOYAGE DE BELLE-ILE-EN-MER. + +32e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jules Favre_ (2,000 mt. +cub).--Aronaute: Martin, ngociant.--Passager: M. Ducauroy. +Dpches: 50 kil. Pigeons: 10. +Dpart: gare du Nord, 11h. 30 soir. +Arrive: Belle-Ile-en-Mer. + +Le _Jules Favre_, parti quelques minutes aprs le _Jacquard_, a chapp +d'une manire vraiment miraculeuse au sort de ce dernier ballon. + +Le rcit suivant a t envoy le 2 dcembre au _Phare de la Loire_, il +donne les pisodes de ce voyage dramatique: + +Nous sortons l'instant et profondment mus de la chambre o est n +le gnral Trochu, et o sont tendus sur leur lit de douleur les deux +aronautes qu'un hasard providentiel a jets sur notre le, point perdu +de l'Ocan, et il est hors de doute que sur mille cas semblables, pas un +ballon n'chapperait aux vagues, par le vent d'est qui pousse vers la +grande mer. Nous avons eu l'honneur de serrer la main ces braves enfants +de Paris qui apportent la France l'espoir et mme la certitude de sa +dlivrance prochaine. Un de ces messieurs, le moins contusionn, a bien +voulu nous raconter les pripties mouvantes du voyage. + +Parti minuit de Paris, le _Jules Favre_ s'leva 2,000 mtres, +apercevant distinctement les feux prussiens. Ils rencontrrent une couche +d'air chaud et tellement calme, qu'ils croyaient faire peine une lieue + l'heure. L'appareil lectrique qui devait les clairer n'ayant pu +fonctionner, ils ne purent savoir quelle direction suivait le ballon, et +comme le vent tait nord au moment de leur dpart, ils taient persuads +aller vers Lyon. Sans s'en douter, ils taient dans un courant violent qui +les poussait de l'est l'ouest. Vers six heures, ils approchaient de la +mer. Ils aperurent alors la petite le d'Hodic, voisine de Belle-Ile de +quatre lieues. Sur cette le est un fort, qui fit croire ces Messieurs +qu'ils taient sur une le de la Marne ou de la Seine, tant le ballon +leur paraissait immobile. J'ai omis de dire que jusque-l ils s'taient +toujours trouvs au-dessus d'un pais brouillard. + +Bientt ils apercevaient la mer, qu'un bruit confus leur avait fait +pressentir devoir tre non loin d'eux. Ils furent pousss vers Belle-Ile +avec la rapidit d'une flche et malheureusement vers une de ses +extrmits ayant peine cinq kilomtres de largeur; le danger tait +suprme. M. Martin monta dans les cordages, ouvrit en grand la soupape, +car ils ne pouvaient chapper la mort que par une descente prompte: s'il +n'avait ouvert la soupape avant d'atteindre l'le, ils taient videmment +perdus. + +Dans deux minutes, ils descendirent de 2,000 mtres; le premier choc +fut terrible, le ballon remonta et retomba deux fois encore. En ouvrant +brusquement la soupape, le ballon se dgonfla sa partie infrieure, ce +qui lui fit faire parachute et amortit le choc de la descente. Il tait +dans d'excellentes conditions pour la descente, ayant encore vingt sacs de +lest sur 26. Au dernier choc, le ballon s'accrocha un mur d'environ un +mtre. M. Martin se prcipita hors de la nacelle et frappa contre le mur +o il eut la jambe et la poitrine violemment contusionnes. + +Quant M.D.C, il fut prcipit contre terre une vingtaine de mtres +plus loin. + +M. Martin, revenu de son tourdissement, aperut alors son ami couch sur +le dos, ayant un masque de sang la figure; il le crut mort. + +L'intrpide M. Martin nous a avou que son unique proccupation dans ce +danger suprme et mme ds la descente vertigineuse, fut le souvenir de +l'assurance faite la dame de M.D.C. que nul danger n'existait pour +l'excellent chef de famille, le citoyen dvou sa patrie qui allait le +suivre. + +Esprons que ces Messieurs sortiront bientt saufs de leur chute +effrayante! + +Les dpches partent cette nuit pour Saint-Nazaire par l'_Eumnide_. + +M. JOUAN. + + +DPARTS DE DCEMBRE 1870. + +_33e Ascension_. _1er dcembre_.--_La Bataille de Paris_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Poirrier, professeur de gymnastique.--Passagers: MM. +Lissajoux et Youx. +Dpart: gare du Nord, 5h. 45 m. +Arrive: Grand-Champ (Bretagne), midi. + +La descente de cet arostat a t trs-accidente. L'ancre jete ne +mordait pas et les voyageurs taient entrans par un vent violent. +L'aronaute crut bien faire en sautant de la nacelle terre pour chercher + attacher lui-mme le guide-rope un arbre. Mais il ne peut russir +cette manoeuvre. MM. Lissajoux et Youx furent emports, par l'arostat +dlest du poids de l'aronaute, avec une violence vertigineuse. Le ballon +se creva un kilomtre de l; il s'arrta. Les voyageurs en furent +quittes pour l'motion! + +La plus indispensable union est rigoureusement commande la descente. +Sauter de la nacelle, c'est risquer d'abord sa propre vie, mais ce qui est +plus grave encore, c'est compromettre celle des autres! + + +UNE ASCENSION SCIENTIFIQUE. + +34e Ascension. _2 dcembre_.--_Le Volta_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Chapelain, marin.--Passager: M. Janssen astronome. +Dpart: gare d'Orlans, 6h. m. +Arrive: Savenay (Loire-Infrieure), 11h. 30 m. + +M. Janssen emportait avec lui les instruments ncessaires pour observer en +Algrie l'clipse de soleil. + +Ainsi, pendant que l'tranger souillait par sa prsence et ses ravages +le sol de la patrie, l'Acadmie des sciences, restant en dehors de ces +monstruosits sociales, portait toujours ses regards vers les grands +problmes de la science. Nous croyons devoir reproduire les nobles paroles +de M. Dumas, secrtaire perptuel de l'Acadmie des sciences, au sujet de +l'expdition scientifique organise pendant le sige. + +Dans la sance du 5 dcembre 1870, voici comment s'est exprim l'illustre +secrtaire perptuel de l'Acadmie des sciences: + +Une clipse de soleil, totale pour une partie de l'Algrie, aura lieu le +27 dcembre. M. Janssen, si clbre par les belles dcouvertes qu'il +a effectues dans l'Inde, l'occasion de l'clipse de 1868, tait +naturellement dsign de nouveau, pour complter ses observations, au +patronage et au concours du bureau des longitudes et de l'Acadmie, qui, +avec l'autorisation de M. le ministre de l'instruction publique, se sont +empresss de les lui accorder. + +M. Janssen est parti de Paris, vendredi 5 heures du matin, par un +ballon spcial: le _Volta_. L'administration avait bien voulu se mettre +entirement sa disposition; cet appareil n'emportait que le savant, +les instruments de la science, et le marin charg de la manoeuvre. Notre +confrre, M. Charles Deville et moi, nous assistions au dpart de M. +Janssen, soit pour l'aider dans ses derniers apprts, soit pour lui donner +une preuve de plus de l'intrt que l'Acadmie porte ses travaux. +L'ascension, grce aux prcautions minutieuses de M. Godard an, s'est +accomplie dans les meilleures conditions, et la direction excellente +prise par l'arostat, doit faire esprer le succs d'une expdition que +menacent, il est vrai, des prils de plus d'un genre. + +Les secrtaires perptuels de l'Acadmie, il est utile de le dclarer +publiquement, se portant garants du caractre absolument scientifique de +l'expdition et de la parfaite loyaut de M. Janssen, l'ont recommand +officiellement la protection et la bienveillance des autorits et des +amis de la science, en quelque lien que les chances du voyage l'aient +dirig. Il fut un temps, o ce tmoignage aurait suffi pour lui assurer un +accueil chevaleresque dans les lignes ennemies. On nous a appris le doute +sur ce point. Aussi chacun a-t-il compris que des rigueurs et des menaces, +non justifies par les lois de la guerre, aient fait M. Janssen comme +un devoir de compter sur son propre courage et non sur la gnrosit +d'autrui. Je suis entour de tmoins qui peuvent attester, cependant, +qu'en pleine guerre, en 1813, Davy, un Anglais, recevait, dans ce palais +mme, l'hospitalit de la France, comme un hommage rendu au gnie et aux +droits suprieurs de la civilisation. + +En suivant du regard notre digne missionnaire dans l'espace, o il se +perdait peu peu, j'ai senti ce souvenir se rveiller et renouveler en +moi le besoin de protester, soit au nom de la science, soit au nom des +principes eux-mmes, contre tout empchement qui pourrait tre mis son +expdition. Deux inventions franaises, lies aux gloires de l'Acadmie, +ont concouru aux oprations de la dfense: les ballons que Paris investi +expdie, les dpches microscopiques qui lui reviennent sur l'aile des +pigeons. + +La dcision prise par le comte de Bismark de renvoyer devant un conseil +de guerre les personnes qui, montes dans les ballons, auront, sans +autorisation pralable, franchi les lignes ennemies, intresse donc +l'Acadmie. Elle ne saurait accepter que des oprations soient punissables +parce qu'elles reposent sur des principes scientifiques nouveaux; que +l'homme dvou qui, dans l'intrt de la science, passe au-dessus des +lignes prussiennes, soit coupable de manoeuvre illicite; qu'en donnant, +enfin, nos soins l'aronautique, nous ayons contribu nous-mmes +fabriquer des engins de guerre prohibs. + +Comment! les voies de terre, de fer nous taient interdites, la voie de +l'air nous restait seule, inconstante et douteuse; elle n'avait jamais t +pratique; quoi de plus lgitime que son emploi! Nous l'avons conquise par +des procds mthodiques, et si elle fonctionne rgulirement au profit de +nos armes, o est le dlit? + +Que l'ennemi dtruise, s'il le peut, nos ballons au passage; qu'il +s'empare de nos aronautes au moment o ils touchent terre, soit; c'est +son intrt, c'est chance de guerre. Mais que les personnes, tombant ainsi +entre ses mains, soient livres une cour martiale, au loin, en pays +ennemi, comme des criminels, c'est un abus de la force.... + +Dans Syracuse assige, Archimde opposant aussi aux efforts de l'ennemi +toutes les ressources de la science de son temps, rendait pour les Romains +l'attaque de plus en plus meurtrire. Marcellus, loin de lui faire un +crime d'avoir prolong la dfense par ses inventions, ordonna que la +vie de ce grand homme ft respecte, et, plein de regret pour sa mort +fortuite, entoura sa famille de soins et d'gards!... + +Ajoutons pour l'honneur de M. Janssen que, lors de son dpart, il apprit +que les savants anglais lui offraient un laisser-passer travers les +lignes prussiennes, M. Janssen refusa; il prfra ne rien devoir +l'ennemi de son pays, et il aima mieux risquer les chances du voyage +arien! + +35e Ascension. _4 dcembre_.--_Le Franklin_ (2,050 mt. +cub.).--Aronaute: Marcia, marin.--Passager: M. le comte d'Andrecourt, +officier d'tat-major du gnral Trochu, il apporte en province les +nouvelles de la prise du plateau d'Avron. +Dpart: gare d'Orlans, 1h. m. +Arrive: prs Nantes (Loire-Infrieure), 8h. m. + +36e Ascension. _5 dcembre_.--_L'arme de Bretagne_ ( +mt. cub.). Aronaute: Surrel.--Passager: M. Lavoine, consul +Jersey.--Dpches: 400 kil. +Dpart: gare du Nord, 6h. m. +Arrive: Bouillet (Deux-Svres). L'aronaute la descente a t assez +grivement bless la tte. + +37e Ascension. _7 dcembre_.--_Le Denis Papin_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Domalin, marin.--Passagers: MM. Montgaillard, Delort et +Robert, inventeurs des cylindres sous-aquatiques, pour le transport des +lettres de province par la Seine.--Dpches: 55 kil. Pigeons: 3. +Dpart: gare d'Orlans, 4h. m. +Arrive: prs le Mans (Sarthe), 7 h.m. + +38e Ascension. _11 dcembre_.--_Le gnral Renault_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Joignerey, gymnaste.--Passagers: MM. Wolff et +Lermanjat.--Dpches: 1,000 kil.--Pigeons: 12. +Dpart: gare du Nord, 3h. 15m. +Arrive: (Seine-Infrieure) prs Rouen, 5h. 30m., 130 kil. en 3h. 15. + + +QUATRIME BALLON PRISONNIER. + +39e Ascension. _15 dcembre_.--_La Ville de Paris_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Delamarne.--Passagers: Morel, rdacteur _du Gaulois_, +et Billebault.--Dpches: 65 kil.--Pigeons: 12. +Dpart: gare du Nord, 4h. m. +Arrive: Wertzlur (Prusse), 4h. 5m. Fait prisonnier en Prusse, M. +Delamarne a failli tre fusill par les Prussiens, et n'a chapp la +mort que par miracle. M. Morel a subi des mauvais traitements les plus +humiliants. + +40e et 41e Ascensions. _17 dcembre_.--1 _Le Parmentier_ (2,000 +mt. cub.).--Aronaute: Paul, marin.--Passagers: M. Desdouet et un +franc-tireur.--Dpches: 460 kil.--Pigeons 4. +Dpart: gare d'Orlans, 1h. 15m. +Arrive: Gourganson (Marne), 9h. m. + +2 _Le Guttemberg _(2,000 mt. cub.).--Aronaute: Perruchon, +marin.--Passagers: MM. d'Almida, Lvy et Louisy. +Dpches 0.--Pigeons: 6. +Dpart: gare d'Orlans, 1h. 30m. +Arrive: Montpreux (Marne), 9h. m. + +Ces deux ballons furent lancs peu prs en mme temps de la gare +d'Orlans.--Le franc-tireur, mont dans le premier arostat, M. Lepre, +ami du gnral Trochu, devait porter au gnral Faidherbe l'ordre de faire +un nergique mouvement en avant pour faciliter une grande sortie. M. +Lepre avait un signe de reconnaissance, et une mission verbale: son +message put tre dlivr avec une tonnante rapidit. Ce fait est un +admirable exemple de l'utilisation des ballons pendant la guerre. + +M. d'Almida, mont dans _le Guttemberg_ tait charg de coordonner les +efforts pour communiquer avec la ville assige. + +42e Ascension. _18 dcembre_.--_Le Davy_ (1,000 m. +cub.).--Aronaute: Chaumont, marin.--Passager: M. Deschamps. +Dpches: 25 kil. +Dpart: gare d'Orlans, 5h. m. +Arrive: Chuney prs Beaune (Cte-d'Or). + + +CINQUIME BALLON PRISONNIER. + +43e Ascension. _20 dcembre_.--_Le gnral Chanzy_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Werrecke, gymnaste.--Passagers: MM. de l'pynay, +Julliac, Joufryon.--Dpches: 25 kil.--Pigeons: 4. +Dpart: gare du Nord, 2h. 30 m. +Arrive: Rotembery (Bavire), 10h. 45 m. Fait prisonnier en Allemagne. + +Cette expdition avait pour but d'organiser en province un corps de +plongeurs qui l'aide de scaphandres auraient pu revenir Paris par la +Seine. + +44e Ascension. _22 dcembre.--Le Lavoisier_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Ledret, marin.--Passager: Raoul de +Boisdeffre.--Dpches: 175 kil.--Pigeons: 6. +Dpart: gare d'Orlans, 2h. 30m. +Arrive: Beaufort (Maine-et-Loire), 9h. m. + +M. Raoul de Boisdeffre, officier d'tat-major du gnral Trochu, avait une +mission importante auprs du gnral Chanzy. Il venait lui dire que Paris +cesserait d'avoir des vivres le 20 janvier et que le moment d'agir tait +venu. + +45e Ascension. _23 dcembre.--La Dlivrance_ (2,050 mt. +cub.).--Aronaute: Gauchet, commerant,--Passager: M. Reboul. +Dpches: 40 k.--Pigeons: 4. +Dpart: gare du Nord, 3h. 30m. +Arrive: La Roche (Morbihan), 11h. 45m. 560 kil. en 8h. 30. + +46e Ascension. _24 dcembre.--Le Rouget de l'Isle_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Jahn, marin.--Passager: M. Garnier. +Dpart: gare d'Orlans, 3h. m. +Arrive: Alenon (Orne), 9h. m. + +47e Ascension. _27 dcembre.--Le Tourville_ (2,050 mt. +cub.).--Aronaute: Mouttet, marin.--Passagers: MM. Mige et Delaleu. +Dpches: 160k.--Pigeons: 4. +Dpart: gare d'Orlans, 4h. m. +Arrive: Eymoutiers (Haute-Vienne), 1h. s. + +48e Ascension. _29 dcembre.--Le Bayard_ (2,045 mt. +cub.).--Aronaute: Rginensi, marin.--Passager: M. Ducoux. +Dpches: 110k.--Pigeons: 4. +Dpart: gare d'Orlans, 4h. m. +Arrive: La Mothe-Achard (Vende), 10h. 10m. + +49e Ascension. _30 dcembre.--L'Arme de la Loire_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Lemoine.--Pas de passager. +Dpches: 250k. +Dpart: gare du Nord, 5h. m. +Arrive: prs le Mans (Sarthe), 4 h. s. + +Ce ballon est tomb au milieu de l'arme de la Loire dont il portait le +nom. + + +DPARTS DE JANVIER 1871. + +50e Ascension. _3 janvier.--Le Merlin de Douai_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: L. Griseaux.--Passager: M. Eug. Tarb. +Dpart: gare du Nord, 4h. m. +Arrive: Massay (Cher), 11h. 45m. + +Entreprise particulire. + +51e Ascension. _4 janvier_.--_Le Newton_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Ours, marin.--Passager: M. Brousseau. +Dpches: 310 k.--Pigeons, 4. +Dpart: gare du Nord, 4h. m. +Arrive: Digny (Eure-et-Loir). + +52e et 53e Ascensions. _9 janvier_.--1 _Le Duquesne_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Richard, quartier-matre et trois marins. +Dpart: gare d'Orlans, 3h. 50m. +Arrive: Bizieu prs Reims (Marne). + +Tentative de direction avec une hlice. (Voir chap. III.) + +2 _Le Gambetta_ (2,000 mt. cub.).--Aronaute: Duvivier, +marin.--Passager: M. de Fourcy. +Dpches: 240k.--Pigeons: 3. +Dpart: gare du Nord, 3h. 55m. +Arrive: Clamecy prs Auxerre (Yonne), 2h. 30s. + +54e Ascension. _11 janvier_.--_Le Kepler_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Roux, marin.--Passager: M. Dupuy. +Dpches: 160k.--Pigeons: 3. +Dpart: gare d'Orlans, 3h. 30m. +Arrive: Laval (Mayenne), 9h. 15m. + +55e et 56e Ascensions. _13 janvier_. + +1 _Le Monge_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Raoul.--Passager: M. Guign. +Dpart: gare d'Orlans, midi 50. +Arrive: Harfeuille (Indre), 8 h. s. + +2 _Le gnral Faidherbe_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Van Seymortier.--Passager: M. Hurel et cinq chiens +destins rentrer Paris avec des dpches. +Dpches: 60k.--Pigeons: 2. +Dpart: gare du Nord, 3h. 30m. +Arrive: Saint-Avit (Gironde), 2h. s. + +57e Ascension. 45 _janvier_.--_Le Vaucanson_ (2,000 mt. Cub.). +Aronaute: Clariot, marin.--Passagers: MM. Valade et Delente. +Dpches: 75 k.--Pigeons: 3. +Dpart: gare d'Orlans, 3h. M. +Arrive: +Armentires (Belgique), 9h. 15m. + +58e Ascension. 16 _janvier_.--_Le Steenackers_ (2,000 mt. cub.). +Aronaute: Vibert, ingnieur.--Passager: M. Goleron. +Dpart: gare du Nord, 7h. m. +Arrive: Hynd (Hollande), dans les dunes du Zuyderze. +M. Vibert emportait avec lui deux caisses de dynamite, destines, dit-on, + l'arme de Bourbaki, qui commenait battre en retraite. + +59e Ascension. 18 _janvier_.--_La poste de Paris_ (2,000 mt. Cub.). +Aronaute: Turbiaux, mcanicien.--Passagers: MM. Cleray et +Cavailhon. Dpches: 70k.--Pigeons: 3. +Dpart: gare du Nord, 3h. m. +Arrive: Venray (Pays-Bas). + +60e Ascension. 20 _janvier_.--_Le gnral Bourbaki_ (2,000 mt. Cubes). +Aronaute: Mangin jeune.--Passager: M. Boisenfrey. +Dpches: 125 k.--Pigeons: 4. +Dpart: gare du Nord, 5h. m. +Arrive: Hasancourt prs Reims (Marne). + +L'aronaute, tomb en pays occup par l'ennemi, peut sauver ses dpches; +il brle son ballon pour le dissimuler aux Prussiens. + +61e Ascension. _22 janvier_.--_Le gnral Daumesnil_ (2,000 mt. +cub.).--Aronaute: Robin, marin.--Pas de passager. +Dpches: 280 kil.--Pigeons: 3. +Dpart: gare de l'Est, 4h. m. +Arrive: Charleroi (Belgique), 8h. 20m. + +62e Ascension. _24 janvier._--_Le Toricelli_ (2,000 mt. cub.). +Aronaute: Bely, marin.--Pas de passager. +Dpches: 230 kil. Pigeons: 3. +Dpart: gare de l'Est, 3h. m. +Arrive: Fuchemout (Oise), 11h. m. + +Ballon cach; dpches sauves et remises au bureau de Blanzy. + + + +DEUXIME BALLON PERDU EN MER. + +63e Ascension. _27 janvier_.--_Le Richard Wallace_ (2,000 mt. +Cub.). Aronaute: E. Lacaze, soldat.--Pas de passager. +Dpches: 220 kil.--Pigeons: 2. +Dpart: gare du Nord, 3h. 30 m. +Arrive: inconnu. Ce ballon a t perdu en mer en vue de la Rochelle. + +Il est difficile d'expliquer la cause de ce malheur. L'arostat mont par +M. Lacaze, a presque touch terre en vue de Niort; on a cri l'aronaute +de descendre, mais il est reparti dans les hautes rgions de l'air aprs +avoir vid un sac de lest. Il a t vu la Rochelle une grande hauteur; +au lieu de descendre sur le rivage de la mer, il a continu sa course vers +l'Ocan, o on l'a vu se perdre l'horizon. + +L'infortun Lacaze n'a-t-il pas pu trouver la corde de soupape pour +descendre? S'est-il vanoui dans la nacelle? C'est ce que l'on ne saura +jamais. Ses restes ont aujourd'hui pour tombeau l'immensit des flots! + +64e Ascension. 38 _janvier_.--_Le gnral Cambronne_ (3,000 mt. cub.). +Aronaute: Tristan, marin.--Pas de passager. +Dpches: 20 kilogr. +Dpart: gare de l'Est, 6h. m. +Arrive: Mayenne (Mayenne), 4h. S. + +Cet arostat a apport en province la nouvelle de l'armistice. + +Tels sont les voyages ariens excuts pendant le sige de Paris. + +Soixante-quatre ballons ont franchi les lignes ennemies. Cinq d'entre eux, +comme on l'a vu, ont t faits prisonniers, deux autres se sont perdus +en mer.--Ils ont enlev dans les airs 64 aronautes, 94 passagers, 363 +pigeons voyageurs, et 9,000 kilogr. de dpches reprsentant trois +millions de lettres 3 gr. Nous ne terminerons pas ce chapitre, sans dire +que les ballons-poste qui ont si puissamment contribu la prolongation +du sige de Paris, resteront dans l'histoire un sujet d'admiration pour +les amis de la France, comme ils susciteront pendant longtemps la jalousie +de ses ennemis. Un prisonnier de guerre franais, retenu Mayence +pendant la guerre, m'affirmait rcemment que les Allemands avaient t +profondment surpris des merveilles de la poste arienne. Pendant le +sige, il avait entendu dire ces mots un sujet de Bismark: + +--Ces maudits ballons nous font bien du tort, car grce eux le +gouverneur de Paris parle sans cesse aux gnraux de province. Dcidment +ces diables de Franais sont ingnieux! + + +III + +Les pigeons voyageurs.--La Socit l'Esprance.--La poste terrestre.--La +poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables. + +Ainsi, grce aux ballons, Paris parlait la province, les assigs +envoyaient des messages aux amis du dehors; la grande ville n'avait pas +t billonne. C'tait beaucoup, mais ce n'tait pas assez. Aprs avoir +ouvert le chemin de l'aller, il tait ncessaire d'en trouver un pour le +retour. Le gouvernement fit appel aux inventeurs, aux hommes ingnieux, + la science. L'appel fut entendu, mille projets prirent subitement +naissance, et si beaucoup d'entre eux n'ont pas rempli les promesses +qu'il tait permis d'en attendre, il faut en accuser un ennemi non moins +puissant que la Prusse, c'tait l'hiver, c'tait le froid, c'taient les +neiges et les glaces. + +On fit de nombreuses tentatives de tout genre, dans toutes conditions, +mais c'est encore l'air qui se montra le plus favorable aux assigs.--Les +pigeons voyageurs, emports de Paris dans la nacelle des ballons, +rentrrent dans les murs de la capitale cerne. Si la France n'a pu +secourir Paris par ses armes, elle n'a cess de lui tendre la main +par-dessus les remparts des ennemis! + +LES PIGEONS ET LES DPCHES MICROSCOPIQUES. + +L'explorateur Thvenot raconte dans le rcit de ses voyages publis +vers 1650, que les habitants d'Alep recevaient souvent des nouvelles +d'Alexandrie par des pigeons voyageurs. Il parait certain que les +messagers ails taient frquemment usits dans l'antiquit. Cependant +Aristote et Pline n'en disent rien. Le fait que nous venons de citer +prouve toutefois que la poste arienne par pigeon est connue depuis plus +de deux cents ans. Mais ce n'est gure que depuis le commencement de +notre sicle que la Belgique a cr le _sport_ des colombes. Plusieurs +propritaires de pigeons se runissaient; chacun d'eux confiait un de ses +pigeons un homme sr, qui les laissait envoler 20 ou 30 lieues du +point de dpart.--Le premier pigeon revenu au logis gagnait pour son +matre les enjeux mis sur la tte de tous les autres. Ces pigeons +servaient souvent aussi pour le commerce, les affaires, et plus d'un +spculateur a profit habilement de ces messagers ails. + +Dans les temps modernes on se rappelle sans doute que Venise en 1849, +assige par les Autrichiens, fit un usage efficace des colombes; pour +porter des dpches au dehors. Du reste, depuis quelques annes, de grands +perfectionnements ont t apports dans l'levage des pigeons par la +slection des types et des croisements habilement excuts. On est +arriv former des individus dont le vol est d'une rapidit vraiment +extraordinaire. C'est ainsi que l'norme distance qui spare Toulouse de +Bruxelles a t franchie par le _Gladiateur_ des pigeons en une seule +journe. Gnralement la vitesse des pigeons varie entre 1,000 et 1,200 +mtres la minute, soit environ 60 kilomtres l'heure. Il va sans dire +qu'il n'y a rien d'absolu dans cette estimation, et que la vitesse varie +singulirement suivant que l'oiseau a le vent _derrire_ ou le vent +_debout_, comme diraient les marins. Les pigeons voyageurs ont l'oeil +trs-perant et la mmoire locale extraordinairement dveloppe. On les +lve dans des pigeonniers o ils sont en libert; ils accomplissent +d'eux-mmes de longues promenades autour de leur habitation, et arrivent +sans doute connatre les environs de la ville qu'ils habitent. Les +brouillards, qui les empchent de retrouver les points de repre que leur +a fait observer un merveilleux instinct, rendent presque impossible leur +retour au colombier. Par une cause qui n'est pas encore explique, ils +perdent aussi leurs facults, par les temps de gele, et surtout quand la +neige couvre le sol. On comprendra que l'hiver exceptionnellement froid de +1870-1871 a t bien dfavorable la poste par pigeons. + +Nous complterons ces renseignements par quelques lignes extraites du +_Journal Officiel_ (mars 1871), o se trouvent des dtails sur les types +de pigeons les plus recherchs des amateurs du sport arien. + +Le pigeon voyageur est lgant et gracieux de forme. + +Le _ligeois_ (1er type) est petit, tte rgulirement convexe, que +termine un bec trs-court. Les yeux sont saillants et entours d'une +membrane nue; l'iris est jaune orange fonc; les caroncules nasales sont +plus grosses chez le mle que chez la femelle. + +Le pigeon d'_Anvers_ (2e type) est beaucoup plus gros, plus lanc, plus +haut sur ses pattes, le cou est long; son vol est trs-rapide, mais il est +moins fidle son colombier que le ligeois; sa tte est moins arrondie, +comme si les lobes crbraux correspondant la mmoire taient moins +dvelopps; le bec est plus grand, l'iris est entour d'un cercle +blanc. L'_irlandais_ (3e type) est fort; les caroncules nasales sont +trs-grosses; la membrane nue qui entoure l'oeil est large; l'oeil est +souvent tout noir (en termes techniques, oeil de vesce). + +Le plumage est trs-vari, trs-doux de nuance, trs-fourni: les couleurs +uniformes, telles que rouge, blanc, noir, sont rares. Les plus communes +sont le bleu, le bleu tincel, le rouge tincel ou tach de noir, et les +nuances binaires; blanc et bleu, blanc et rouge, et blanc et noir. + +Ce sont ces trois races croises qui fournissent les meilleurs coureurs, +runissant la mmoire, la force, la vue (qui prdominent dans chacune des +races signales), la beaut et la solidit de la charpente osseuse. + +Il existait Paris bien avant la guerre une socit colombophile, la +socit _l'Esprance_. Quand les premiers ballons du sige s'levrent +dans les airs, les membres de cette socit songrent leurs pigeons. +Les ballons s'envolent, disaient-ils, mais qui nous donnera de leurs +nouvelles? Qu'ils enlvent avec eux nos pigeons; ceux-ci se chargeront +bien de revenir! + +Le vice-prsident de la Socit _l'Esprance_, M. Van Roosebecke, alla +trouver le gnral Trochu, vers le 25 septembre, aprs le dpart du +premier ballon-poste, et lui exposa son projet. Le Gouverneur de Paris +l'couta avec intrt, et le renvoya M. Rampont. + +Le 27, trois pigeons partaient dans le ballon _la Ville de Florence_, +six heures aprs ils taient revenus Paris, avec une dpche signe de +l'aronaute qui annonait sa descente prs de Mantes. + +La poste par pigeons tait cre. + +On ne tarda pas toutefois s'apercevoir qu'il fallait une certaine +habitude des pigeons, pour les bien lancer. Souvent les oiseaux taient +mal soigns par les aronautes, ils ne revenaient pas Paris, ou +rentraient aprs avoir laiss tomber une dpche mal attache. + +L'administration fit partir successivement les membres de la socit +_l'Esprance_. MM. Van Roosebecke, Cassiers se rendirent Tours par +ballon, avec une trentaine de pigeons chacun. Leurs collgues, MM. +Tracelet, Nobecourt, etc., les rejoignirent plus tard. Ils se mirent la +disposition de M. Steenackers vers le milieu d'octobre. + +Dix-huit pigeons lancs de Dreux, de Blois, de Vendme, rentrrent presque +successivement Paris, munis de dpches photographiques. + +Ce succs dpassa toute esprance. Aussi M. Steenackers se dcida-t-il +ouvrir au public la poste colombophile. On envoyait Tours les dpches +prives pour Paris, elles partaient par pigeon moyennant 0 fr. 50 par mot. + +Mais le mauvais temps, le brouillard, la neige, ne tardrent pas rendre +le service trs-irrgulier. Un grand nombre de pigeons ne rentrrent pas +Paris. + +Trois cent soixante-trois pigeons ont t emports de Paris en ballon et +lancs sur Paris. Il n'en est rentr que 37, savoir: 4 en septembre, 18 +en octobre, 17 en novembre, 12 en dcembre, 3 en janvier, et 3 en +fvrier.--Quelques-uns d'entre eux sont rests absents fort longtemps. +C'est ainsi que le 6 fvrier 1871, on reut Paris un pigeon qui avait +t lanc aux environs d'Orlans le 18 novembre 1870. Il rapporta la +dpche n 26, tandis que la veille un pigeon avait rapport la dpche n +51. + +Le 23 janvier, on reut un pigeon qui avait perdu sa dpche et trois +plumes de la queue. Il avait t sans doute atteint par une balle +prussienne. + +Les Parisiens se rappellent la joie produite par l'arrive des messagers +ails pendant le sige. Quand un pigeon volait au-dessus des toits, quand +il se posait sur une gouttire, des rassemblements se formaient de +toutes parts; tous les passants mettaient le nez en l'air. Quel bonheur +ineffable! Ce sont des nouvelles qui arrivent! Nous ferons observer +toutefois que gnralement le pigeon-voyageur rentre tout droit au +colombier, sans s'arrter. Il n'est pas probable que l'attention des +Parisiens se soit porte sur les pigeons-voyageurs qu'ils n'ont pas d +pouvoir remarquer. Il se pourrait bien que les pigeons des Tuileries aient +obtenu un succs peu lgitime. + +Le service des pigeons Tours tait plac sous la direction de M. +Steenackers; MM. Van Roosebecke et Cassiers taient chargs de lancer les +messagers ails, ils s'aventuraient jusqu'auprs des lignes ennemies, pour +laisser envoler les pigeons le plus prs possible de Paris. On ne saurait +donner trop d'loges la belle conduite de ces messieurs et de leurs +collgues qui ont quitt Paris en ballon pour organiser en province cet +admirable systme de poste arienne. + +A Paris, la surveillance du service administratif de la poste par pigeons +tait confie M. Chassinat, directeur des Postes de la Seine; M. Mottet, +receveur principal, tait l'agent d'excution. + +M. Derouard, secrtaire de la socit colombophile _l'Esprance_ tait +charg de surveiller les colombiers, de la rception des pigeons, etc. + +La poste colombophile compltait ainsi le service des ballons-poste; mais +ce qui la rendit surtout utile, ce qui en fit une vritable cration +nouvelle, c'est le systme des dpches photographiques que rapportaient +Paris les messagers ails. + +Un pigeon ne peut tre charg que d'un bien faible poids. Il emporte dans +les airs une feuille de papier, de quatre ou cinq centimtres carrs, +roule finement, et attache une des plumes de sa queue. Une lettre +aussi petite est bien laconique. On peut y crire la main quelques mots, +quelques phrases, peut-tre,--ce n'est l qu'un tlgramme insignifiant. + +Ds le commencement du sige on songea aux merveilles de la photographie +microscopique. On se rappela avoir vu l'Exposition universelle de +petites breloques-lunettes, o les 400 dputs taient reprsents sur une +surface de 1 millimtre carr. En regardant travers la loupe place +une des extrmits, on voyait nettement l'image de tous ces personnages, +runis sur la surface d'une tte d'pingle! C'tait M. Dagron que l'on +devait ce tour de force photographique. + +Ce fut lui qui, pendant la guerre, se chargea de rduire les dpches pour +pigeons voyageurs. + +Grce aux procds photographiques, on crivait Tours toutes les +dpches prives ou publiques sur une grande feuille de papier dessin. +On y traait jusqu' 20,000 lettres ou chiffres. M. Dagron, par la +photographie, rduisait cette vritable affiche en un petit clich qui +avait peu prs le quart de la superficie d'une carte jouer. L'preuve +tait tire sur une mince feuille de collodion qui ne pesait que quelques +centigrammes et qui contenait un texte rduit assez considrable pour +composer un journal entier. + +A Paris, la dpche amene par pigeon, tait place sur le porte-objet +d'un microscope photo-lectrique, vritable lanterne magique d'une +puissance extrme. L'image de la dpche tait projete sur un cran, mais +amplifie, agrandie, au point qu' l'oeil nu, on pouvait lire nettement +tous les chiffres, toutes les lettres tracs. + +N'est-ce pas merveilleux? n'y a-t-il pas lieu d'admirer l, sincrement, +les applications tonnantes de la science moderne? + +M. Dagron partit en ballon avec son collaborateur, M. Fernique, vers +le milieu du mois de novembre. Aprs un voyage des plus prilleux, ces +messieurs organisrent tous leurs appareils photographiques avec la plus +grande habilet. + +Quatre cent soixante-dix pages typographies ont t reproduites par les +procds de MM. Dagron et Fernique. Chaque page contenait prs de 15,000 +lettres, soit environ 200 dpches. Seize de ces pages tenaient sur +une pellicule de 3 centimtres sur 5, ne pesant pas plus de un +demi-dcigramme. La rduction tait faite au _huit centime_. + +Chaque pigeon pouvait emporter dans un tuyau de plumes une vingtaine de +ces pellicules, qui n'atteignaient en somme que le poids de 4 gramme. Ces +dpches runies formaient un total de 300,000 lettres, c'est--dire la +matire d'un volume in-12, analogue celui que le lecteur a sous les +yeux. + +Avant l'arrive de M. Dagron, rappelons que M. Blaise, photographe +Tours, avait dj reproduit des dpches photographiques sur papier, sous +les auspices de MM. Barreswill et Delafolie. + +Les dpches photomicroscopiques taient en gnral tires 30 ou 40 +exemplaires, et envoyes par autant de pigeons. + +PRS DE CENT MILLE DPCHES ont t envoyes ainsi Paris avant +l'armistice. En imprimant toutes ces dpches en caractres ordinaires, +on formerait certainement une bibliothque de plus de cinq cents volumes! +Tout cela a t envoy par des oiseaux! + +Aussitt que le tube tait reu l'administration des tlgraphes, M. +Mercadier procdait l'ouverture en fendant le tube avec un canif. Les +pellicules taient dlicatement places dans une petite cuvette remplie +d'eau, contenant quelques gouttes d'ammoniaque. Au sein de ce liquide, les +dpches se droulaient; on les schait, on les mettait entre deux verres. +Il ne restait plus qu' les placer sur le porte-objet des microscopes +photo-lectriques. + +Quand les dpches taient nombreuses, la lecture en tait assez lente; +mais la pellicule renfermait 144 pages ou petits carrs, on pouvait la +diviser, et la lire en mme temps avec plusieurs microscopes.--Certaines +dpches chiffres taient spares et lues part par le directeur. Les +autres taient lues et copies par des employs qui les envoyaient de +suite aux divers bureaux de Paris. + +MM. Cornu et Mercadier perfectionnrent le procd de lecture des dpches +avec le microscope. La pellicule de collodion, intercale entre deux +glaces, tait reue sur un porte-glace, auquel un mcanisme imprimait +un double mouvement horizontal et vertical. Chaque partie de la dpche +passait lentement au foyer du microscope. Sur l'cran, les caractres se +droulaient suffisamment agrandis pour tre lus et copis. + +L'installation, la mise en train durait environ 4 heures; il fallait en +outre quelques heures pour copier les dpches. MM. Cornu et Mercadier +tentrent de photographier directement les caractres projets sur l'cran +par un procd rapide.--Les progrs auraient march ainsi grands pas, +mais l'hiver, le froid ne tardrent pas rendre de plus en plus rare +l'arrive des pigeons. + +On ignorait les causes de ces retards. L'administration se dcida +envoyer en province par ballon MM. Levy et d'Almida, pour mettre en +oeuvre de nouveaux procds photographiques. Mais la poste des pigeons +manquait par la base; les messagers n'arrivaient plus rgulirement.--La +mauvaise saison de l'hiver leur faisait perdre leurs merveilleuses +facults. Nous avons dj dit qu'il ne rentra Paris que 2 pigeons dans +le courant de janvier! + +Quoi qu'il en soit les Parisiens n'oublieront jamais les pigeons +voyageurs. Il est souhaiter que l'art d'lever ces messagers ails soit +cultiv dans notre capitale. On devrait runir les pigeons voyageurs dans +un colombier modle, favoriser les conditions de leur dveloppement, +organiser en un mot une cole colombophile qui certainement trouverait +des amateurs. Les pigeons du sige ne doivent pas tre dlaisss; ne +mritent-ils pas au moins les honneurs que l'ancienne Rome ne refusait pas +aux oies du Capitole? + + +LES PITONS. + +Le fait de l'investissement complet de Paris par l'arme prussienne +restera dans l'histoire comme un grand sujet d'tonnement. L'esprit +franais, lger, superficiel, est ainsi fait qu'il admet sans contrle les +illusions de sa vanit nationale, et qu'il est toujours prt +accepter comme un axiome, un fait douteux qui flatte ses sentiments +patriotiques.--Si quelqu'un avait dit le 16 septembre que l'arme +allemande allait bloquer Paris, il se serait fait charper sur les +boulevards.--Mais, Monsieur, il est impossible de cerner Paris. Tout le +monde le dit. Demandez au gnie militaire! + +Tout au commencement de l'arrive de l'arme prussienne, des voitures de +la poste se rendaient jusqu' Triel. Les conducteurs racontrent qu'ils +avaient t arrts en route par un poste bavarois. A leur grand +tonnement, les soldats les accueillirent bien et leur demandrent des +cigares. Un officier s'cria leur vue qu'il tait presque Parisien de +coeur, quoique Allemand d'origine, et qu'il avait fait ses tudes au +quartier Latin. Il laissa passer les voitures de la poste. Mais cet tat +de choses ne dura pas, et bientt la consigne prussienne fut observe +partout avec la plus stricte svrit. + +A partir du 21 septembre, on s'aperut qu'un homme si rsolu, si habile +qu'il ft, ne pouvait plus traverser les lignes ennemies. + +La Prusse venait de nous rserver cette nouvelle surprise! + +Le service des pitons destins forcer les lignes ennemies pour +rapporter ensuite des nouvelles de province, n'en fut pas moins organis +par l'administration des postes. Ce n'est ni le dvouement, ni le courage +qui firent dfaut, mais malgr la multiplicit des essais, le nombre des +russites est peu considrable. + +Sur 28 pitons envoys le 21 septembre, un seul, le facteur Brare, put +se rendre Saint-Germain et y livrer un fonctionnaire franais ses +dpches pour Tours, aprs avoir t momentanment gard vue par +les soldats allemands. Deux autres employs des postes furent faits +prisonniers ce jour-l mme, leurs dpches furent prises, et ils durent +rebrousser chemin vers Nanterre. Le facteur Poulain, parti de Paris la +mme poque, n'est jamais reparu. + +Sept pitons envoys le 22 et le 23 septembre furent faits prisonniers, +mais, sur 4 hommes expdis le 24, le nomm Gme russit franchir les +lignes, prsenter ses dpches la mairie de Triel et revenir le 25. +Deux de ses camarades, moins heureux que lui, furent faits prisonniers. + +Le 27, les mmes facteurs, Brare et Gme, tentrent une nouvelle perce +et eurent le bonheur d'arriver Triel et d'en revenir le 28; quatre +autres pitons avaient renonc leur tentative. + +Le 5 octobre, les facteurs Loyet et Chourrier rentrent avec 714 dpches +livres Triel le 30 septembre. + +Brare fait une nouvelle expdition le 4 octobre, et arrive Tours aprs +avoir t fait prisonnier et s'tre vad. + +Dix-huit autres pitons font encore de vains efforts pour passer les +lignes. Parmi les seize envoys dans le reste du mois, le nomm Ayrolles +est fait prisonnier, jet dans un cachot et fort maltrait; deux autres +sont gards plusieurs jours par l'ennemi, puis mis en libert. + +Lorsqu'on rflchit aux difficults sans nombre qu'ont eu affronter +ces braves employs, aux prils auxquels ils se sont exposs sciemment, + l'ingniosit des moyens employs par eux pour faire passer leurs +missives, toute admiration est au-dessous de ce qui leur est d. +Quelques-uns n'ont pas hsit cacher des dpches chiffres sous +l'piderme incis; d'autres ont imagin de faire vider habilement des +pices de dix centimes, de manire laisser les coins de la monnaie +intacts; d'autres ont fait forer des clefs vis force pour y introduire +les missives. L'artifice employ par les ngres indiens pour dissimuler +les diamants vols dans les laveries, ne put tre appliqu, les Allemands +ne manquant jamais, assurait-on, d'administrer tout d'abord aux suspects +une purge nergique. + +Le facteur Brare est un de ceux qui ont russi passer plusieurs fois +les lignes prussiennes. Mais il fut victime de son dvouement, de son +courage. Il finit par tre fusill par les Prussiens l'le de Chatou. Il +laisse derrire lui une femme et cinq enfants[13]. + +[Note 13: _Journal officiel_, mars 1871.] + +Il y eut en dehors de la poste des tentatives qui furent couronnes de +succs. M. Franois Oswald du _Gaulois_, quitta Paris pied dans le +courant d'octobre, et aprs avoir t menac de la mort d'un espion, il +parvint enfin s'chapper et gagner Tours, o il publia le rcit de +ses aventures dramatiques.--M. Lucien Morel parvint aussi s'chapper de +Paris pied. + +Il eut l'audace d'essayer d'y rentrer, et profitant d'une nuit de brume, +sa tentative si hardie, si prilleuse le conduisit au but tant espr. Il +pntra dans la ville assige. M. Morel, rentr Paris, en ressortit +encore par la voie des airs. Il partit en ballon le 15 dcembre, mais le +vent le poussa en Prusse, o il fut retenu prisonnier jusqu' la fin de la +guerre, comme nous l'avons dit dans le chapitre prcdent. + +M. Steenackers, directeur des postes et des tlgraphes Tours, envoya +vers Paris un grand nombre de courriers pied. Toutes les ruses ont t +imagines. Les uns se dguisaient en marchands ambulants, les autres en +paysans. Ils arrivaient une premire ligne d'occupation o ils taient +arrts et fouills, puis on les contraignait de rtrograder. + +L'inspection prussienne tait pleine de pril. Malheur celui qui +laissait prendre sa dpche, il courait le risque d'tre fusill comme +espion. Un facteur du tlgraphe fait plusieurs fois prisonnier, et +fouill nu, cachait la dpche chiffre dont il tait porteur dans une +dent artificielle et creuse. Les Prussiens ne savaient pas dvoiler cette +cachette ingnieuse, mais quelques journaux commirent l'indiscrtion de +raconter le fait. Il fallut renoncer la dent creuse. + +Le 12 janvier, MM. Imbert, Roche, Perney, Fontaine et Leblanc, tentrent +de franchir les lignes ennemies en suivant sous terre les carrires +souterraines de la rive gauche. L'entreprise choua. + +Il en fut encore de mme pour les plongeurs qui devaient revenir Paris, +en suivant le fond de la Seine dans des scaphandres. + +Ainsi, Paris, qui recevait quelques mois auparavant des centaines de +trains de marchandises et de voyageurs, n'tait plus accessible un seul +piton portant quelques chiffres sur un carr de papier! + + +LA POSTE FLUVIALE. + +Le 6 dcembre, MM. Versoven, Delort et E. Robert s'taient engags +expdier par eau, au moyen de sphres dont ils taient les inventeurs, +les lettres ordinaires ou photo-micrographiques qui pourraient leur tre +confies dans les dpartements pour tre transmises Paris. Il leur tait +accord 1 fr. par lettre close, du poids de 4 grammes; 0 fr. 25 c. par +dpche-lettre photographique, et 0 fr, 05 c. par dpche rponse aux +cartes-poste. Les lettres ordinaires transportes par ces messieurs +devaient tre affranchies par timbres-poste, conformment au tarif +en vigueur; il tait convenu que les dpches officielles seraient +transportes gratuitement. + +Toutes les lettres devaient tre concentres au bureau de poste de +Moulins (Allier). MM. Delort et Robert partirent le 7 dcembre par le +ballon le _Denis Papin_. + +Une modification fut faite cette convention par M. Steenackers, dans sa +dpche par pigeon du 25 dcembre, c'est--dire dix-neuf jours aprs: elle +portait l'affranchissement de la lettre 1 fr. pour le poids maximum de 4 +grammes; la taxe 40 c. par lettre dpose au bureau de Moulins, et 40 +c. par lettre reue au bureau de Paris. + +Les journaux ont rcemment parl de cette poste fluviale; les boules de +zinc de 25 centimtres de diamtre taient garnies d'ailettes et jetes +dans la Seine ou dans ses affluents: l elles naviguaient entre deux eaux. +Les lettres de province sont arrives au nombre de huit cents par la voie +de Moulins, aprs l'armistice; mais pendant l'investissement, c'est--dire +prcisment pendant la priode o elles taient si fivreusement attendues +et plus d'un mois durant, la pche aux filets n'a rien produit. + +Il est probable que les barrages ont arrt le transport, si les boules +ont t jetes avant l'armistice, ou que les Allemands n'ont laiss passer +les sphres hlices de MM. Vorsoven et Cie qu' partir de la conclusion +de l'armistice, toute surveillance ayant cess ds lors. + +Un autre systme fort ingnieux avait t prsent galement par M. +Baylard, commis l'Htel-de-Ville et expditionnaire du Gouvernement. A +une extrme conomie, ce systme joignait une grande simplicit et une +grande facilit d'excution. Au prix de quinze centimes on pouvait obtenir +une centaine de petites boules de verre souffles, creuses et termines +la base par un petit orifice o s'introduisait la dpche, et qu'on +jetait ensuite dans l'eau. Ces boules d'un petit diamtre figuraient si +merveilleusement les bulles d'eau naturelles, qu'il devenait impossible de +les distinguer, quand on les remuait dans un bassin et qu'on cherchait +les saisir. Prenant cause de leur transparence le reflet mme de l'eau +dans laquelle elles plongent, mobiles et lgres, glissant avec la plus +grande facilit le long des roseaux, des tiges, des plantes et des bords +de la rivire qui pourraient leur servir d'obstacles, franchissant +aisment, sans se rompre, les petits ressauts des barrages, chappant par +leur petite dimension aux grosses mailles des filets prussiens et aux +mains des pcheurs ennemis, ces petites boules messagres taient appeles + rendre de grands services la dfense pour le transport des dpches +micrographiques. M. Rebou emporta un grand nombre de ces globules en +ballon et l'ide tait en pleine voie d'excution, lorsque les glaces +vinrent empcher le dveloppement de cet ingnieux mode de transport. + +Vers la mme poque, M. le directeur des Postes coutait les propositions +de M. Delente qui, le 14 janvier, s'engageait se rendre en province et + faire parvenir Paris, l'aide d'un bateau sous-marin dont il est +l'inventeur, des correspondances prives ou autres. + +Le ballon-poste le _Vaucanson_ enleva M. Delente, muni d'un permis +de parcours gnral sur tous les chemins de fer, et de lettres qui +l'accrditaient auprs de la dlgation dans les dpartements, avec +laquelle il avait s'entendre pour les conditions de rmunration. +L'investissement a pris galement fin avant que M. Delente ait russi +faire arriver des lettres dans Paris[14]. + +[Note 14: _Journal Officiel_, mars 1871.] + +LES FILS TLGRAPHIQUES. + +Quand Paris fut compltement bloqu par les Prussiens, que les +communications furent interrompues de toutes parts, bien des gens se +dirent: Pourquoi n'a-t-on pas jet un cble lectrique au fond de la +Seine? Ce simple fil et permis d'ouvrir une correspondance occulte! + +Comment n'aurait-on pas song ce projet si simple? Ce cble a t en +effet pos dans la basse Seine, mais la chute d'un pont le brisa quelques +jours aprs. Toutes les tentatives faites pour l'utiliser furent vaines. +On ne put relier les deux bouts de cette unique artre qui aurait permis +au grand organisme qu'on nomme la France, d'entendre les battements de son +coeur qu'on nomme Paris! + +Quelque temps aprs cet irrparable accident, on fit un nouvel essai du +mme genre. Depuis longtemps un cble plac sur la route de Fontainebleau, +se raccordait avec les fils ariens du chemin de fer. Il fallait pour +utiliser ce fil lectrique, faire une tranche sur la route en avant de +Juvisy, et souder un fil mince au cble. M. Lemercier de Janvelle, charg +de cette mission prilleuse, partit dans le ballon _le Ferdinand Flocon_, +le 4 novembre; mais sous les yeux de l'ennemi, il ne put accomplir la +liaison des fils. Il la tenta cependant trois reprises diffrentes, +dans les circonstances les plus difficiles. M. de Janvelle, assist de M. +Forivon, capitaine des francs-tireurs, osa pntrer jusqu'au milieu des +lignes ennemies. La nuit, il rparait les fils ariens coups par les +Prussiens, en les unissant par de petits fils isols trs-minces, placs +contre terre. Quand on passait l on voyait les poteaux briss, les fils +visiblement casss. On ne souponnait pas qu'ils taient runis par des +conducteurs presque invisibles. Mais il fallait pour russir compltement +recommencer l'oeuvre de rparation sur d'autres points. Malgr leur +audace, leur habilet, MM. de Janvelle et Forivon n'ont pu mener bonne +fin l'entreprise si ingnieuse qu'ils avaient si bien commence. + + +LES CHIENS FACTEURS. + +N'oublions pas de mentionner le projet de M. Hurel, qui est parti en +ballon avec cinq chiens destins revenir Paris. C'taient de +gros chiens bouviers, de bonnes btes, l'oeil franc, la figure +intelligente. Ils taient fort robustes, et ne se seraient pas embarrasss +de dvorer un Prussien. Le propritaire de ces animaux affirmait qu'ils +sauraient rentrer dans la capitale d'o ils taient sortis; on leur aurait +attach quelques dpches entre les deux cuirs d'un collier. + +Les chiens ont t lancs, mais on ne les a jamais revus. L'exprience n'a +pas t renouvele, car peu de temps aprs le voyage de M. Hurel et de ses +courriers quatre pattes, l'armistice est venu mettre un terme au sige +de Paris. + +L'entreprise aurait-elle russi une seconde fois? Il est permis d'en +douter. Certains chiens font de grands voyages, s'orientent, reviennent au +logis, mais ils en sont partis pdestrement, ils ont examin la route. En +feraient-ils de mme aprs un voyage en ballon? Auraient-ils l'instinct +des pigeons voyageurs? + + +DIRECTION DES AROSTATS. + +Depuis le jour de leur naissance, les ballons n'ont gure fait de progrs. +Quand les Montgolfier lancrent dans l'espace un des premiers navires +ariens, Franklin, qui assistait l'exprience, s'cria comme on le +consultait sur cette dcouverte: C'est l'enfant qui vient de natre! +L'illustre philosophe faisait ainsi entendre que l'enfant, d'abord faible, +deviendrait homme et puissant. L'enfant n'a pas grandi. Mais il faut +avouer que son ducation a t singulirement nglige. Il a couru les +ftes publiques, et s'est perdu dans les foires. Depuis cinquante ans, il +est peu de savants qui aient tudi srieusement la navigation arienne. + +M. Henry Giffard, un de nos ingnieurs les plus distingus, eut l'honneur +d'excuter, en 1852, la premire ascension faite dans un ballon de forme +allonge, muni d'une hlice mise en mouvement par une machine vapeur. Un +de nos plus minents publicistes le dsigna alors sous le nom du Fulton de +la navigation arienne: il ne tient qu' M. Giffard de le devenir. Depuis +cette poque, malgr de nombreuses tudes, il n'a pas cess de porter son +attention sur les questions ariennes. Il a cr les ballons captifs +vapeur, que le public n'a pas assez connus. Il a rsolu l un problme de +premier ordre, indispensable la direction des ballons; il est arriv +construire des BALLONS IMPERMABLES AU GAZ. + +Le grand ballon captif construit Londres en 1870 par M. Giffard cubait +douze mille mtres. Il tait rempli d'hydrogne pur, et enlevait 34 +passagers 650 mtres de haut. L'immense arostat tait retenu dans +l'espace par un cble pesant 4,000 kilogrammes, que deux machines vapeur +de 400 chevaux enroulaient autour d'un treuil gigantesque. Ce ballon, +malgr le vent, malgr la pluie, est rest gonfl plus d'un mois, _sans +perdre de gaz_. Son toffe tait forme de plusieurs tissus superposs: 1 +une toffe en toile; 2 une couche de caoutchouc naturel; 3 une deuxime +toffe de toile; 4 une deuxime couche de caoutchouc vulcanis; 5 une +mousseline extrieure; 6 une couche de vernis l'huile de lin. + +Cet toffe impermable est d'un poids considrable, mais en augmentant +le volume des ballons sphriques, on diminue proportionnellement leur +surface, ce que nous pourrons exprimer plus clairement en disant qu'un +ballon de 10,000 mtres cubes, construit avec l'toffe de M. Giffard, a +une force ascensionnelle bien plus grande que dix ballons ordinaires de +mille mtres cubes runis. + +La premire condition de la direction des ballons, _l'impermabilit_ de +l'toffe, a t rsolue par M. Giffard. + +Que l'on construise avec le nouveau tissu un ballon de forme allonge, +muni d'un gouvernail, permettant de s'orienter dans la direction du vent, +afin d'offrir une surface de rsistance aussi petite que possible; qu'on +le munisse sa partie infrieure d'une hlice, mise en mouvement par +une forte machine vapeur, que l'on recommence, en un mot, dans des +conditions plus favorables, l'exprience de M. Giffard en 1852, il +ne parait pas douteux qu'on remontera un courant arien d'intensit +moyenne.--L'ascension de M. Giffard a malheureusement t excute une +poque o il n'avait pas encore l'exprience qu'il a acquise; elle a eu +lieu par un temps dfavorable, avec un appareil d'une faible puissance. + +On rpondra qu'une machine vapeur, est un engin pesant pour un ballon; +mais en construisant des arostats d'un volume considrable de dix + quinze mille mtres cubes, on arrive leur donner une force +ascensionnelle norme. Un ballon de quinze mille mtres cubes dont +l'toffe, le filet, etc., pseraient environ cinq mille kilogr., rempli +d'hydrogne pur, aurait un excdant de force ascensionnelle de plus de +huit mille kilogr. Il serait capable d'enlever une machine puissante. + +Plusieurs objections des plus srieuses se prsentent ici; nous ne les +ignorons pas. La premire consiste dans l'extrme irrgularit des +mouvements atmosphriques. Il est des jours ou le vent est faible, +quelquefois mme presque nul; quand il ne souffle qu'avec une vitesse de +quelques lieues l'heure, le ballon vapeur que nous avons succinctement +dcrit, se dirigera. Mais l'air est parfois soumis des agitations +violentes; lorsque le vent souffle imptueux et violent, quand il oppose +un obstacle insurmontable l'oiseau, nul ballon ne se dirigera. Quoi +qu'il en soit, la direction obtenue, dans certaines circonstances +atmosphriques, quoique incomplte constituerait un progrs considrable. + +Une autre objection non moins importante consiste dans le combustible que +ncessite une machine vapeur. La machine, pour produire de la force, +brle du charbon, et beaucoup: si l'effort est continu, nergique, la +destruction du combustible est norme. Pour lutter contre l'air, la +machine aurait vite mang sa provision.--Il y aurait l deux graves +inconvnients.--Les conditions d'quilibre de l'arostat seraient +changes, puisqu'il aurait perdu le poids de son combustible brl. La +force qui fait agir l'appareil serait anantie n'ayant plus d'aliment. + +Il serait ncessaire, pour rsoudre avec efficacit le problme, de +trouver alimenter le moteur avec un autre combustible que la houille. +Le ptrole, en brlant, forme de l'eau, qui pourrait tre condense, +recueillie et servirait la machine. Il offre des qualits prcieuses +la construction d'une bonne machine arostatique. Mais il faut, dans ce +sens, bien des tudes, bien des progrs, dont l'importance est bien faite +pour exciter les inventeurs. + +Dans la situation de Paris, pendant le sige, il n'tait pas ncessaire +de rsoudre tout d'un coup le problme de la direction d'un ballon. Il +s'agissait de se diriger vers un point donn, vers Tours, par exemple, +par un temps calme qu'on aurait pu attendre, dans la suite des longues +journes du sige. Il n'tait pas indispensable de faire un bien long +voyage, on pouvait renoncer la machine vapeur comme moteur, et +s'adresser au bras de l'homme. Un ballon de grande dimension pouvait +enlever plusieurs manoeuvres qui travaillant alternativement auraient +produit une force constante. C'est principalement dans ce sens que des +projets nombreux ont pris naissance. + + +LE BALLON DE M. DUPUY DE LME. + +M. Dupuy de Lme a pour but de construire un arostat de forme allonge, +muni d'un systme d'hlice, mis en mouvement par des hommes. L'inventeur +n'a la prtention de remonter un courant arien que s'il a une faible +intensit; si le vent est fort, il pourra faire dvier l'appareil, +droite ou gauche de la direction du courant arien. Si le vent souffle +par exemple du nord vers le sud; le ballon de M. Dupuy de Lme ne pourra +pas se remorquer contre le vent et monter au nord; mais il lui sera +possible de se diriger vers l'est ou l'ouest. Si l'exprience confirmait +les esprances de l'inventeur, on voit que le rsultat obtenu aurait dj +une importance de premier ordre. + +M. Dupuy de Lme adopte pour la forme du ballon une forme oblongue, +celle d'une surface de rvolution engendre par une courbe spciale se +rapprochant d'un arc de cercle de 7 mtres de flche, et tournant autour +de sa corde de 42 mtres de longueur. Cette corde constitue l'axe +horizontal du ballon dont la longueur est rduite 40 mtres, en +substituant, pour la solidit de la construction, une petite surface +sphrique la pointe des extrmits. + +Le volume est ainsi de 3,860 mtres cubes, et la matresse section +verticale de 154 mtres carrs. + +La rsistance la dformation sous l'action du vent, provenant de la +vitesse propre l'arostat, s'obtient par le maintien dans son intrieur +d'une tension de gaz sans cesse un peu suprieure (de 3 4 dix-millimes +d'atmosphre) celle de l'air ambiant. Pour s'opposer, d'autre part, la +dformation sous la traction des suspentes (indpendamment de l'effet de +la pression intrieure des gaz), la nacelle est d'une forme allonge et +d'une construction rigide. Pour maintenir le ballon sans cesse gonfl +en prsence des dperditions de gaz sur lesquelles il faut compter, ou +lorsque l'aronaute en fera chapper volontairement pour oprer une +descente partielle ou totale, il sera introduit de l'air atmosphrique +dans un petit ballon log cet effet dans l'intrieur du grand, et +remplissant ainsi une fonction ayant quelque analogie avec la vessie +natatoire des poissons. + +La nacelle de l'arostat est munie d'une hlice de 8 mtres de diamtre +en arc horizontal. C'est l'appareil propulseur; il est situ 17 mtres +environ au-dessous du grand axe de l'arostat. Pour imprimer au ballon une +vitesse de deux lieues l'heure, il suffit de transmettre l'hlice un +travail total de 30 kilogrammtres. + +En prsence de cette petite puissance motrice, dit M. Dupuy de Lme, il +m'a paru avantageux de ne pas recourir une machine feu quelconque, +et d'employer simplement la force des hommes. Quatre hommes peuvent sans +fatigue soutenir, _pendant une heure_, en agissant sur une manivelle, +ce travail de 30 kilogrammtres, qui n'exige de chacun d'eux que 7 +kilogrammtres, 5. Avec une relve de deux hommes, chacun d'eux pourra +travailler une heure, se reposer une demi-heure, et ainsi de suite, +pendant les dix heures du voyage, qui sont une des conditions de cette +tude. + +L'arostat allong de M. Dupuy de Lme est muni d'un gouvernail, fix + l'arrire de la nacelle. L'appareil pourra s'orienter. Le ballon est +rempli de gaz de l'clairage. Il va sans dire que l'excs de force +ascensionnelle est calcul pour compenser les poids enlever, ballon, +moteur, manoeuvres, etc. Un appareil de ce genre, ajoute l'inventeur, ne +permettra d'avancer, vent debout, ou de suivre par rapport cette surface +toutes les directions dsires, que quand le vent n'aura qu'une vitesse +au-dessous de 8 kilomtres. Cela ne sera sans doute pas trs-frquent, +car cette vitesse n'est que celle d'un vent qualifi _brise lgre_. Quoi +qu'il en soit, cet arostat ayant une vitesse propre de 8 kilomtres +l'heure, lorsqu'il sera emport par un vent plus rapide, aura la facult +de suivre volont toute route comprise dans un angle rsultant de la +composante des deux vitesses. Chacun peut se rendre compte d'ailleurs que, +d'une manire gnrale, la direction donner l'arostat, par rapport +celle du vent, pour obtenir comme rsultante des deux vitesses et des deux +directions le _maximum d'cart possible_, fait avec la direction du vent +un angle un peu plus ouvert que l'angle droit. + +Tel est le projet prsent par M. Dupuy de Lme, et pour l'excution +duquel le gouvernement a allou une somme de 40,000 francs. Ce plan offre +l'inconvnient de ne pas prsenter le caractre de la nouveaut. Il +est difficile de voir en quoi il diffre sensiblement du systme de M. +Giffard. Mais M. Dupuy de Lme ne connaissait pas les travaux de cet +ingnieur. Il a charg M. Yon, le constructeur des ballons captifs +vapeur, de fabriquer le nouvel appareil. Les travaux ont t commencs, +ils ont tran en longueur; la guerre s'est termine, la Commune a pass +sur Paris, ils ne sont pas encore achevs. Nous faisons des voeux sincres +pour que M. Dupuy de Lme mette excution son projet intressant, et +qu'une exprience soit faite prochainement dans de bonnes conditions +atmosphriques. + + +LES HLICES DU BALLON LE DUQUESNE. + +M. l'amiral Labrousse a pu tenter une exprience de direction, en faisant +construire une nacelle spciale pour le ballon _le Duquesne_. Cette +nacelle tait munie d'une hlice, mue par quatre marins. Nous ferons +remarquer que le ballon _le Duquesne_ cubait 2,000 mtres, il tait +sphrique, forme trs-dfavorable toute tentative de direction. Voici un +extrait de la note que M. Labrousse a adresse l'Acadmie des sciences, +au sujet de cette tentative: + +Le ballon _le Duquesne_ est parti ce matin (9 janvier) des ateliers de +M. Godard la gare d'Orlans, arm de l'appareil d'hlice en question, +construit par les ordres de M. Dorian, ministre des travaux publics. + +Le vent portait directement l'est, c'est--dire chez les Prussiens, +avec une vitesse approximative de 4 mtres par seconde; c'est pourquoi on +a recommand aux hommes de faire agir les hlices de manire pousser le +ballon dans la direction du sud. L'impression des personnes prsentes a +t que le ballon gagnait en effet notablement dans cette direction; il +faut donc esprer qu'au lieu de tomber chez les Prussiens, il viendra +tomber dans les environs de Besanon, peut-tre en Suisse. + +Qu'il nous suffise de dire que le ballon est tomb en pleine direction +d'est, tout prs de Reims, o il a pu s'chapper des Prussiens, et que +par consquent les hlices n'ont produit aucun effet efficace. Du reste +l'exprience a t contrarie pendant le voyage par les rotations +frquentes de l'arostat sphrique. Tous les aronautes savent que le +ballon, dans l'air, tourne frquemment autour de son axe. + + +PROJETS DIVERS DE BALLONS DIRIGEABLES. + +Si les inventeurs de ballons dirigeables ont abond Tours, comme nous +l'avons dit dans le courant de cet ouvrage, ils n'ont pas non plus fait +dfaut Paris. Nous parlerons en quelques mots des diffrents projets +soumis l'Acadmie des sciences. + +M. Sorel (21 novembre 1870) cherche produire d'abord une diffrence de +vitesse entre celle du vent et celle du ballon. Il munit la nacelle de +deux hlices, l'une l'arrire, l'autre l'avant, il la garnit de trois +voiles latrales. La marche et la direction du ballon devront tre la +rsultante des forces combines du vent agissant sur les voiles et sur +l'action mcanique de l'hlice latrale, prenant son point d'appui sur +l'air. L'inventeur oublie dans son systme une voile, qui entranera +probablement toutes les autres. Cette voile immense, qu'il n'a pas vue, +c'est le ballon lui-mme. + +M. Derode (28 novembre 1870) munit son ballon d'un plan inclin, il +s'lve verticalement. Puis, en descendant, il oriente son parachute +plan-inclin, et lance obliquement l'arostat dans une direction voulue. +Il compte se diriger compltement, en renouvelant successivement et +plusieurs reprises, ces mouvements d'ascensions verticales et de descentes +obliques. Pour faire descendre volont l'arostat, M. Derode se sert +de deux gaz, l'hydrogne et l'ammoniaque; il diminuera la force +ascensionnelle du ballon et le fera descendre, en absorbant l'ammoniaque +par l'eau. + +M. Bouvet (12 et 19 dcembre 1870) propose de soumettre le gaz du ballon + l'action de la chaleur, pour obtenir volont les ascensions et les +descentes. C'est le gaz du ballon lui-mme qui sert de combustible. + +Il faudrait prendre garde de ne pas tout enflammer! Voil un arostat que +peu d'aronautes aimeraient conduire dans les airs. + +M. Hir (30 janvier 187l) propose de construire un ballon muni de trois +hlices. L'une, place l'avant, servira d'hlice de propulsion pour +diriger la marche de l'arostat, l'autre, place l'arrire, tournera +dans un plan perpendiculaire l'hlice de marche, et servira de +gouvernail. La troisime tournera horizontalement au-dessus du ballon, et +servira faire monter ou descendre le grand poisson arien. + +Ah! Messieurs les inventeurs! voil certes des ides ingnieuses en +thorie, mais que de difficults pratiques dans les constructions, que +d'impossibilits que vous n'entrevoyez mme pas! Quand vous aurez fait une +douzaine de bonnes ascensions dans nos arostats tels qu'ils sont, vous +connatrez le ballon, vous saurez ce que c'est que cet ocan immense +aux flots mobiles et capricieux qu'on appelle l'atmosphre! A votre +intelligence s'ouvriront des horizons inconnus, des ides nouvelles et +peut-tre fcondes. Montez en ballon, devenez des aronautes, vous pourrez +alors perfectionner la machine que vous aurez tudie. Jacquard, avant de +construire le mtier tisser, tait tisserand lui-mme. Bernard Palissy +s'est fait peintre cramiste avant de trouver le secret de l'mail +italien. Si vous voulez amliorer les ballons, les modifier, les munir +d'appareils dirigeables, devenez aronautes! + + + + +CONCLUSION. + + + + +LES BALLONS ET LA GUERRE. + + +Quand les frres Montgolfier eurent lanc dans l'espace le premier globe +arien, qui lentement se dtacha du sol pour prendre possession des plages +mystrieuses de l'atmosphre, on crut entrevoir, dans le fait de cette +exprience, une date jamais clbre dans les annales de la science. +L'Institut, reprsent par une commission de savants illustres, prside +par Lavoisier, essaya de tracer la voie que la nouvelle dcouverte allait +suivre dans l'avenir; le clbre chimiste se chargea, dans un rapport +remarquable, de faire l'apologie des ballons; il parla des progrs qu'ils +avaient compter, des services qu'ils taient appels rendre. Il les +voyait jouant un rle important dans les tudes mtorologiques, dans +certaines entreprises industrielles; mais il ne songea jamais signaler +l'usage qu'on en pouvait faire dans ces immenses conflits qui divisent les +peuples, et qui les portent se ruer les uns contre les autres pendant la +guerre. + +C'est que le gnie de l'invention est essentiellement pacifique; n du +travail et des rudes labeurs, il ne pense qu' crer; il n'admet pas que +l'on puisse dtruire. Les Montgolfier, en trouvant le principe qui rendra +leur nom jamais imprissable, songeaient aux bienfaits dont il devait +doter la socit. Quelle n'et pas t leur stupfaction, si quelqu'un +leur avait dit alors que les ncessits de la guerre, qui usent de +toutes les ressources d'un pays, allaient plus tard recourir aux ballons +eux-mmes? Sans entrer dans des discussions d'un ordre moral, qui ne sont +pas de nature trouver place ici, contentons-nous de constater que la +guerre, cette grande calamit, ce grand mal, est sans doute ncessaire, +puisqu'on ne trouve pas, dans l'histoire des peuples, une priode de vingt +ans o elle n'apparaisse avec ses horreurs et ses ravages. Que ceux qui +rvent la paix universelle, l'harmonie des peuples, l'ge d'or, aillent +porter leurs thories dans d'autres plantes, mais sur notre globe, ils +parleront toujours des sourds. Comme l'a dit La Bruyre, s'il n'y avait +que deux hommes sur la terre, et qu'ils aient reu chacun en partage un +hmisphre, ils trouveraient encore le moyen de se rencontrer pour se +battre entre eux. + +La guerre a exist hier; elle existera demain. Notre malheureux pays a +succomb dans une lutte rcente et effroyable, mettons tout en oeuvre +pour qu'il triomphe quand l'heure de la revanche aura sonn. Les hommes +comptents se chargeront des graves problmes de la rorganisation +militaire, de la fabrication des engins meurtriers, des canons, des +mitrailleuses. Tout cela est une besogne hideuse qui rpugne un peuple +civilis, personne n'en disconviendra, mais tant donn ce fait qu'il faut +se battre, tchons au moins d'tre les plus forts et les plus habiles. + +Dans notre humble et modeste sphre d'arostation, nous avons acquis +quelque exprience, par une pratique vraiment assidue qui nous permettra +peut-tre d'indiquer, avec quelque efficacit, les ressources que les +ballons peuvent fournir la guerre. Les arostats du sige de Paris ont +bien amplement prouv les immenses avantages que la navigation arienne, +telle qu'elle est, avec toutes ses imperfections, est capable d'offrir +une place assige; mais nous croyons tre en droit d'affirmer que les +ballons sont appels rendre des services plus grands encore, si on les +utilise comme moyens d'observation militaire, et mme dans certains cas +comme engins de destruction, en leur confiant la mission de lancer sur +l'ennemi des bombes incendiaires. Toutefois, avant d'tudier ce qu'on +pourrait faire, il est utile d'examiner ce qui a t fait, et de passer +rapidement en revue les expriences excutes dans le pass. + + +LES AROSTIERS MILITAIRES DE LA PREMIRE REPUBLIQUE. + +En 1793, lors du sige de la ville de Cond, le commandant Chanal, +homme d'action et d'intelligence, enferm dans la place-forte investie, +cherchait tout prix donner de ses nouvelles, envoyer des dpches au +colonel Dampierre, qui commandait une division franaise hors des lignes +d'investissement. Il recourut aux ballons. Il fit construire un arostat +de papier qu'il lana en libert dans l'espace, avec un petit paquet de +dpches. L'appareil tomba juste au milieu du camp ennemi, et fournit au +prince de Cobourg des renseignements sur la situation de la forteresse. +Un tel dbut n'tait pas d'heureux prsage pour la fortune future des +arostats messagers! Mais ce fait isol passa inaperu; pendant que le +commandant Chanal tentait cette exprience, le clbre chimiste Guyton de +Morveau envisageait l'usage qu'on pouvait faire des ballons pendant la +guerre, sous un tout autre aspect. Il songea organiser des postes de +ballons captifs pour tudier les mouvements de l'ennemi, pour surveiller +du haut des airs ses allures et ses changements de position. Guyton de +Morveau n'tait pas un esprit ordinaire, il s'tait signal dj par de +remarquables travaux en chimie; homme de science, il s'prenait de tout +ce qui touche la vritable investigation scientifique; il n'avait pas +laiss passer auprs de lui la dcouverte des Montgolfier, sans y fixer +ses regards; il s'tait familiaris avec l'arostation par de nombreuses +ascensions, excutes Dijon.--Guyton de Morveau avait t nomm +reprsentant du peuple la Convention nationale; il venait d'tre choisi +par le Comit de salut public, avec Monge, Berthollet, Carnot et Fourcroy, +comme membre d'une commission destine faire servir aux besoins de la +guerre les rcentes dcouvertes de la science. + +Guyton de Morveau proposa d'organiser, pour l'arme, des arostats +d'observation militaire. Sa proposition fut immdiatement accepte par +le Comit de salut public. On marchait vite cette poque, et tous les +moyens que suscitait l'esprit scientifique pour la dfense du sol de la +Rpublique, taient mis en action avec la plus tonnante promptitude. +On ne se payait pas de mots, mais d'actes nergiques; on avait lutter +contre toute l'Europe coalise! + +La seule condition qui fut impose Guyton de Morveau, c'tait de +prparer l'hydrogne destin gonfler ses ballons sans employer d'acide +sulfurique fabriqu avec le soufre, dont on avait besoin pour faire de la +poudre. Lavoisier venait de dcouvrir un nouveau mode de prparation de +l'hydrogne, par l'action du fer chauff au rouge sur la vapeur d'eau. +Guyton de Morveau ne perd pas son temps, il court au laboratoire de +Lavoisier, fait un essai en grand, qui russit; il communique ce rsultat +important au Comit de salut public qui l'encourage dans ses essais. +Aussitt, le clbre chimiste s'adjoint un physicien distingu, nomm +Coutelle, qui tait connu Paris par le beau cabinet de physique qu'il +avait organis avec toutes les ressources de la science actuelle. + +Coutelle fait fabriquer la hte un arostat de 9 mtres de diamtre, il +tudie les vernis, les conditions d'une bonne fabrication. Le Comit de +salut public l'installe aux Tuileries dans la salle des marchaux, o il +construit un grand fourneau, muni d'un long tube de fonte au milieu duquel +la vapeur d'eau se dcomposera par le contact de tournure de fer chauffe +au rouge. Quand tout est prt, Coutelle fait une premire exprience; la +production de l'hydrogne s'opre dans de bonnes conditions, comme le +constatent les physiciens Charles et Cont, qui assistent aux dtails de +l'opration. + +Ds le lendemain, Coutelle reoit l'ordre d'aller se mettre la +disposition du gnral Jourdan qui vient de recevoir le commandement de +_l'arme de Sambre-et-Meuse_. Il part, il arrive Maubeuge. Mais l'arme +franaise a quitt ses positions, il faut courir six lieues de l, +Beaumont, chercher le quartier gnral. Coutelle arrive enfin prs du +gnral Jourdan, qui le reoit d'un air rbarbatif. Un ballon, dit-il, +qu'est-ce que c'est que cela? Vous m'avez tout l'air d'un suspect, j'ai +bonne envie de vous faire fusiller. Coutelle s'explique. Le gnral +Jourdan se calme; il ne demande pas mieux que de faire des essais; il +appellera l'arostier ds que le moment sera venu d'agir. + +Cependant des expriences se continuent Paris, avec Cont, cet homme +si habile que Monge avait pu dire en parlant de lui: Il a toutes les +sciences dans la tte et tous les arts dans la main, et bientt avec +Coutelle qui est revenu de Beaumont. Un ballon construit dans de bonnes +conditions s'lve quelques jours aprs 500 mtres l'tat captif, et +ouvre l'oeil un espace trs-tendu; le Comit de salut public se dcide + dcrter la formation d'une compagnie 'arostiers militaires. + +Voici cette pice d'un haut intrt: + +ARRT DU COMIT DE SALUT PUBLIC, CONCERNANT LA FORMATION D'UNE COMPAGNIE +D'AROSTIERS MILITAIRES. + +13 germinal an II (2 avril 1794). + +Vu le procs-verbal de l'preuve faite Meudon, le 9 de ce mois, d'un +arostat portant des observateurs, le Comit de salut public, dsirant +faire promptement servir la dfense de la Rpublique cette nouvelle +machine, qui prsente des avantages prcieux, arrte ce qui suit: + +Art. 1er. Il sera incessamment form, pour le service d'un arostat +prs l'une des armes de la Rpublique, une compagnie qui portera le nom +d'arostiers. + +Art. 2. Elle sera compose d'un capitaine, ayant les appointements de +ceux de premire classe, d'un sergent-major, qui fera en mme temps les +fonctions de quartier-matre; d'un sergent, de deux caporaux et de vingt +hommes, dont la moiti aura au moins un commencement de pratique dans les +arts ncessaires ce service, tels que maonnerie, charpenterie, peinture +d'impression, chimie, etc. + +Art. 3. La compagnie sera pour le surplus de son organisation et pour la +solde l'instar d'une compagnie, et recevra le supplment de campagne, +comme les autres troupes de la Rpublique, conformment la loi du 30 +frimaire. + +Art. 4. Son uniforme sera habit, veste et culotte bleus, passe-poil +rouge, collets, parements noirs, boutons d'infanterie avec pantalon et +veste de coutil bleu pour le travail. + +Art. 5. L'armement de ladite compagnie consistera en un sabre et deux +pistolets. + +Art. 6. Le citoyen Coutelle, qui a dirig jusqu' ce jour les oprations +ordonnes ce sujet par le comit, est nomm capitaine de ladite +compagnie et charg de lui remettre incessamment la liste de ceux qui se +prsenteront pour y tre admis, et qu'il jugera capables de remplir les +diffrents grades. + +Art. 7. Aussitt que ladite compagnie sera forme, et mme avant qu'elle +soit complte, ceux qui y seront reus se rendront sur-le-champ Meudon, +pour y tre exercs aux ouvrages et manoeuvres relatifs cet art. + +Art. 8. La compagnie des arostiers, lorsqu'elle sera l'arme o dans +une place de guerre, sera entirement soumise pour son service au rgime +militaire, et prendra les ordres du commandant en chef. Quant la dpense +rsultant des dpenses relatives l'arostat et des appointements de la +compagnie, elle sera prise sur les fonds la disposition de la commission +des armes et poudres, qui fera passer les sommes ncessaires au +sergent-major et recevra les comptes. + +Sign au registre: les membres du Comit de salut public: +C.A. PRIEUR, CARNOT, ROBESPIERRE, LINDET, BILLAUD-VARENNES, BARRRE. + +Pour extrait: +BARRRE, BILLAUD-VARENNES, CARNOT, C.A. PRIEUR. + +Peu de temps aprs, Coutelle est Maubeuge, avec son ballon et son +quipe. La place vient d'tre assige par les Autrichiens. + +Le capitaine arostier se met en mesure de construire son fourneau gaz, +de gonfler l'arostat qu'il a baptis l'_Entreprenant_; quand tout est +prt, il s'en va prvenir le gnral commandant en chef et le supplie de +le faire agir immdiatement. Le lendemain une sortie s'organise contre les +Autrichiens; Coutelle s'lance dans la nacelle de l'_Entreprenant_, que +remorquent avec des cordes une poigne de soldats; il s'avance jusque sous +le feu des ennemis, et deux de ses hommes sont grivement blesss. + +Rentr en ville aprs cette affaire, le ballon l'_Entreprenant_ excute +des ascensions captives deux fois par jour. Du haut des airs, Coutelle +lance terre de petites dpches attaches un sac de sable, et +fournissant le rcit du spectacle qui s'offre ses yeux. Chaque jour il +donne de nouveaux dtails sur les travaux des assigeants qu'il surveille +du haut de son observatoire arien. + +L'ennemi s'inquite vivement de ce ballon si nouveau pour lui, qu'il voit +planer dans l'espace, comme un oeil mystrieux l'piant sans cesse. Il +lui tire des coups de canon, mais sans l'atteindre; quelques soldats +autrichiens sont frapps d'une terreur superstitieuse devant ce globe, +qu'ils considrent comme une oeuvre diabolique; parfois ils s'agenouillent +et se mettent en prires devant un tel prodige[15]. + +[Note 15: _Mmoire sur Carnot_.] + +Peu de temps aprs, le gnral Jourdan se dispose aller investir +Charleroi, o l'arme hollandaise se prpare contre la France une rude +rsistance. Il donne l'ordre Coutelle de transporter son arostat de +Maubeuge Charleroi, qui n'est pas loign de moins de douze lieues. Ce +n'est pas une entreprise facile, mais malgr toutes les difficults de +la route, Coutelle arrive bon port avec l'_Entreprenant_ qu'il a fait +transporter tout gonfl. + +Il a fallu attacher la hte, tout autour du ballon, des cordes +d'quateur, destines remorquer l'appareil par des pitons. Il a fallu +faire passer l'_Entreprenant_ au-dessus des toits de la ville de Maubeuge, +lui faire franchir des bastions et des fosss, il a fallu enfin tromper la +vigilance des ennemis, leur dissimuler le passage d'un globe de soie de 40 +mtres de haut; l'entreprise a russi au prix des plus rudes fatigues! + +Quand l'_Entreprenant_ apparat aux yeux des Franais camps autour de +Charleroi, les soldats courent sa rencontre en faisant retentir l'air de +clameurs de joie. Ils lvent les bras au ciel, en signe d'admiration, et +bientt la fanfare militaire retentit pour fter la bienvenue au nouvel +appareil. + +Avant la fin du jour, Coutelle dirige son ballon captif vers la ville, +et fait une reconnaissance importante; il a aperu les assigs et a pu +donner des renseignements utiles sur leurs forces et leurs positions. Le +lendemain l'arostier de la Rpublique reste huit heures conscutives dans +la nacelle, en compagnie du gnral Morelot; le surlendemain Charleroi +capitule. La garnison hollandaise tout entire est faite prisonnire. + +Quelques heures aprs, les Autrichiens accourent au secours de la place +investie, mais trop tard! + +La prise de Charleroi eut une importance capitale dans les oprations +de l'arme franaise, et le ballon de Coutelle n'a certainement pas t +tranger ce succs, qui prpara pour Jourdan la victoire de Fleurus. + +En effet, les Autrichiens s'avancent rapidement vers Charleroi, sous les +ordres du prince de Cobourg. L'arme franaise les attend de pied ferme +sur les hauteurs de Fleurus, d'o elle va se prcipiter bientt pour +craser l'ennemi. + +L'arostat l'_Entreprenant_ s'lve dans les airs vers la fin de la +bataille, et pendant plusieurs heures de suite, Coutelle envoie au gnral +en chef des notes prcieuses sur les mouvements de l'ennemi. + +Jourdan n'hsite pas reconnatre les services des arostiers militaires, +et Carnot, dans ses Mmoires, dclare que sans l'_Entreprenant_, bien +des oprations de l'arme autrichienne auraient t caches au gnral +franais, par des accidents de terrain qui n'arrtaient pas le regard de +l'aronaute juch dans sa nacelle. + +Malheureusement, malgr cette brillante campagne, les arostiers +militaires devaient bientt tre arrts par de nombreux +obstacles.--Coutelle, aprs Fleurus, suivit l'arme franaise avec +son ballon, mais, arriv prs des hauteurs de Namur, il reconnut que +l'_Entreprenant_, us par le service, tait hors d'tat de rester gonfl. + +Pendant que ces vnements se passaient, la Convention nationale, ayant +pris connaissance des premiers rsultats fournis par les observations +arostatiques, prenait la dcision de former une deuxime quipe +d'arostiers militaires, qui resterait Meudon, sous le commandement de +Cont. Le Comit de salut public transforma bientt ce dpt en +cole arostatique. On avait compris que les ballons ne peuvent tre +efficacement utiliss que sous la condition d'tre confis des hommes +initis la pratique du gonflement, la manoeuvre des ascensions, +habitus observer du haut des airs une campagne tendue, rompus enfin +toutes les nombreuses besognes qui se rattachent l'art si compliqu de +l'aronautique. Le Comit de salut public fit paratre le dcret suivant: + +ARRT DU COMIT DE SALUT PUBLIC RELATIF A L'INSTALLATION D'UNE COLE +AROSTATIQUE + +10 brumaire an III (31 octobre 1794). + +Le Comit de salut public, considrant que le service des arostiers +exige des connaissances et une pratique dans les arts que l'on ne peut +esprer de runir qu'en prparant, par des tudes et des exercices +appropris, les hommes qui s'y destinent, et voulant assurer ce service +et en tendre les ressources, soit auprs des armes, o l'exprience a +constat dj son utilit, soit par l'application que l'on peut faire de +ce nouvel art pour le figur du terrain sur les cartes, Arrte ce qui +suit: + +Art. 1er. Il sera tabli dans la maison nationale de Meudon une cole +d'arostiers, dans laquelle, indpendamment des exercices pour les former + la discipline militaire, et des travaux de construction et de rparation +des arostats auxquels ils sont employs, ils recevront des leons de +physique gnrale, de chimie, de gographie, et des diffrents arts +mcaniques, relatifs l'arostation. + +Art. 2. Cette cole sera compose de soixante arostiers, y compris ceux +dj reus pour entrer dans la nouvelle compagnie que le Comit avait t +charg de former. Ils seront logs dans la partie de la maison nationale +de Meudon qui leur sera assigne; ils auront le mme uniforme que celui +qui a t rgl pour la deuxime compagnie d'arostiers, et recevront +galement la solde de canonniers de premire classe. + +Art. 3. Les soixante arostiers seront diviss en trois sections, chacune +de vingt hommes. + +Art. 4. Il y aura, pour chaque section, un officier ayant le grade de +sous-lieutenant, un sergent et deux caporaux, lesquels seront assimils +aux officiers d'artillerie de mme grade, et jouiront des traitements et +soldes qui leur sont attribus. + +Art. 5. L'cole des arostiers aura pour chef un directeur charg de +diriger toutes les oprations de construction et de rparation des +arostats, de rgler et ordonner les exercices et manoeuvres et de +maintenir l'ordre et la discipline. Il correspondra avec la commission des +armes et poudres, lui adressera les demandes de matires ncessaires, et +l'informera de ce qui pourra tre mis sa disposition pour le service des +arostats en campagne. Les appointements seront de six mille livres. + +Art. 6. Il y aura un sous-directeur avec appointements de quatre mille +livres, charg des mmes fonctions en l'absence et sous les ordres du +directeur. + +Art. 7. Il y aura pour les trois sections un quartier-matre charg du +dcompte et des mmes dpenses du matriel, pour lesquelles il lui sera +remis un fonds d'avances sur la proposition de la commission des armes +et poudres. Il en comptera tous les quinze jours ladite commission sur +mmoires viss par le directeur. + +Art. 8. Un tambour est attach ladite cole. + +Art. 9. Il y aura dans l'cole un garde-magasin charg de tenir registre +de l'entre et sortie de toutes matires, soit de consommation, soit +destines aux preuves et constructions, ainsi que de veiller la +conservation des meubles, ustensiles, livres et machines, servant +l'instruction; il lui sera donn un aide ou sous-garde lorsqu'il sera jug +ncessaire. + +Art. 10. Le directeur prsentera incessamment l'approbation du comit +un rglement sur la distribution du temps pour les leons et exercices, +de manire que les lves arostiers reoivent l'instruction qui leur est +ncessaire dans les sciences physiques et mathmatiques, et se forment +dans la pratique des arts mcaniques, autant nanmoins que le permettront +les travaux de la fabrication et les exercices des oprations et +manoeuvres. + +Art. 11. Le citoyen Cont, charg de la conduite des travaux de Meudon +relatifs l'arostation, est nomm directeur. Le citoyen Bouchard, reu +arostier de la deuxime compagnie dont la leve avait t ordonne, est +nomm sous-directeur. + +Art. 12. Le directeur prsentera l'approbation du Comit la nomination +des citoyens qu'il jugera propres remplir les places des officiers, +sous-officiers et garde-magasin. + +Art. 13. Il prsentera de mme son approbation la nomination des +instructeurs pour les diverses parties, lesquels seront pris, autant qu'il +sera possible, parmi les arostiers reus qui ont donn des preuves de +capacit. + +Art. 14. Le prsent arrt sera adress aux reprsentants du peuple, la +maison nationale de Meudon, qui sont invits prendre les mesures +qu'ils jugeront convenables pour assurer le succs de cet tablissement, +maintenir l'ordre et la discipline de l'cole, et empcher qu'il n'en +rsulte aucun inconvnient pour les autres oprations mises sous leur +surveillance. + +Art. 15. Expdition du prsent arrt sera pareillement envoye la +commission des armes et poudres, charge de concourir son excution en +ce qui la concerne. + +Sign: +L.-B. GUYTON, FOURCROY, J.-F.-B. DELMAS, PRIEUR, PELET, MERLIN, +CAMBACRS. + +Pour copie conforme: +_Le directeur de l'Ecole nationale arostatique_, +Sign: CONT. + + +Bientt, nous retrouvons Coutelle au sige de Mayence d'o l'arme +franaise veut dloger les Autrichiens. L'intrpide arostier continue ses +reconnaissances arostatiques. + +Il reoit un jour l'ordre de s'approcher de la ville avec son ballon +captif, pour donner des renseignements sur l'tat des fortifications. Il +s'lance dans la nacelle, mais le vent est violent, et peine parvient-il + s'lever dans l'espace, que des bourrasques rabattent violemment +l'_Entreprenant_ jusque vers la terre. A chaque rafale, les 64 arostiers +qui retiennent les cbles sont soulevs du sol. La nacelle par moments se +heurte contre terre, elle ne tarde pas se briser sous l'action de ces +chocs nergiques. + +Les gnraux autrichiens contemplent de loin ce spectacle dramatique du +haut des remparts de Mayence. Ils ne peuvent s'empcher d'admirer ce globe +arien, mais ils ne peuvent non plus matriser l'motion que fait natre +en eux le spectacle des oscillations de la nacelle, o un homme risque sa +vie avec tant d'hrosme. + +Ils font immdiatement sortir un parlementaire de la place, et l'envoient +au gnral franais, auquel ils demandent en grce de faire descendre le +brave officier de la nacelle arienne o il expose ses jours: ils lui +offrent d'entrer dans les lignes autrichiennes, pour examiner librement la +disposition des fortifications! + +Voil comment la France tait traite par ses ennemis sous la premire +Rpublique! + +Malgr les efforts de Coutelle, malgr les tentatives renouveles +ailleurs, les ballons militaires ne retrouvrent plus l'occasion de se +signaler comme Maubeuge, comme Fleurus. Aprs quelques insuccs, aprs +quelques accidents, au lieu de persvrer, Hoche se prsenta, qui ne +croyait pas aux ballons et qui demanda le licenciement du corps des +arostiers. Cependant l'cole de Meudon resta toujours ouverte; elle +aurait certainement exerc de nombreux arostiers, organis des quipes, +construit des ballons, mais Bonaparte, son retour de l'expdition +d'Egypte, la fit fermer sans rmission. Le futur empereur connaissait les +fondateurs de cette cole, Coutelle et Cont, il savait quel tait leur +zle pour la libert, leur dvouement pour la Rpublique! + +L'cole arostatique attend encore sa rouverture! + + +ESSAIS DIVERS.--LES BALLONS MILITAIRES AUX TATS-UNIS. + +L'tranger ne manqua pas de profiter des enseignements fournis par le +ballon de Fleuras. Mais il ne se rencontra nulle part un autre Coutelle +ou un nouveau Cont, car les diffrentes entreprises excutes depuis, ne +donnrent aucun rsultat. En 1812, les Russes tudirent les arostats au +point de vue militaire; ils ne se dcidrent pas les utiliser pour les +reconnaissances, mais ils songrent les employer l'tat libre, pour +faire tomber, du haut des airs, des bombes sur l'arme franaise. Ils +modifirent ensuite ce projet, et firent construire Moscou un immense +ballon qui devait pouvoir porter au moins cinquante hommes. Cet arostat +ne fut jamais achev; il est probable du reste qu'il n'aurait jamais pu +rpondre aux esprances qu'il avait fait natre. + +En 1815, Carnot, commandant en chef la ville d'Anvers, assige par +l'ennemi, fit excuter des reconnaissances en ballon captif, mais on +manque de renseignements prcis sur les expriences qui furent excutes. + +En 1826, l'attention du gouvernement franais fut srieusement attire sur +la question des ballons militaires, par un ancien professeur de l'cole +militaire, M. Ferry. Une commission fut nomme, elle approuva les projets +de M. Ferry, et termina son rapport en disant que les premiers travaux des +arostiers de la Rpublique devaient tre continus. + +Le gouvernement de la Restauration engloutit le rapport de la commission, +et le mmoire de M. Ferry dans les profondeurs les plus caches de ses +cartons ministriels! + +En 1849, les Autrichiens, pendant le sige de Venise, gonflrent des +petits ballons de papier, munis de bombes, qui devaient tomber sur la +ville assige. Ils lancrent deux cents de ces ballonneaux incendiaires. +Les ballons s'lvent, ils marchent sur Venise, ils s'lvent encore, et +sont pris par un contre-courant qui les ramne sur la campagne occupe par +l'arme autrichienne, o les bombes incendiaires viennent tomber, sans +causer de grands dgts. + +Depuis cette poque, on ne retrouva plus les ballons militaires que de +l'autre ct de l'Atlantique. Pendant la guerre des Etats-Unis, le gnral +Mac-Clellan employa successivement, en 1861, les aronautes La Mountain +et Allan. Le premier partit un jour du camp de l'Union, il traversa +Washington en ballon captif, puis coupant ses cordes, il s'leva en +libert. Il embrasse d'un seul coup d'oeil le panorama des positions +ennemies, il prend des notes minutieuses qu'il communique au gnral +Mac-Clellan, aprs tre descendu Maryland. + +M. Allan entreprit sans grand succs des expriences de tlgraphie +arostatique; mais dans cet ordre de tentatives, d'autres essais +satisfaisants furent tents en Amrique, comme nous l'apprend le _Journal +militaire de Darmstadt_. + +Dans les derniers jours de mai 1862, dit ce journal, l'arme unioniste, +campe devant Richmond, lana au-dessus de la place un ballon captif. Un +appareil photographique fut dirig vers la terre et permit de prendre, en +perspective, sur une carte, tout le terrain de Richmond Manchester, +l'ouest, et Chikahoming, l'est. La rivire qui arrose la capitale, les +cours d'eau, les chemins de fer, les chemins de traverse, les marais, bois +de pins, etc., furent tracs; on y porta aussi la disposition des +troupes, batteries d'artillerie, infanterie et cavalerie. On en tira deux +exemplaires. On les divisa en 64 parties, comme un champ de bataille, avec +les signes conventionnels, A, Ae, etc. Le gnral Mac-Clellan eut un de +ces exemplaires, le conducteur de ballon eut l'autre. + +L'arme fut d'abord retenue dans le camp, par le mauvais temps, une +journe tout entire; le 1er juin, l'arostat s'leva, vers midi, une +hauteur de plus de mille pieds, au-dessus du champ de bataille, et se mit +en relation avec le quartier-gnral par un fil tlgraphique. Pendant une +heure, les mouvements de l'ennemi furent signals avec exactitude. Une +demi-heure plus tard, la dpche porta: _Sortie de la maison Cadeys_. +Mac-Clellan put, en un instant, donner ordre d'avancer au gnral +Heinsselmann, et prescrivit au gnral Summer, qui tait dj au-del de +Chikahoming, de marcher tout de suite sur la petite rivire. Les deux +divisions, runies en deux heures de temps, faisaient face l'ennemi, et +dfendaient le champ de bataille. Partout o les assigs hasardrent une +attaque, ils furent repousss avec des pertes considrables, et furent +attaqus sur les points les plus faibles par des forces suprieures. +Ils dirigrent contre le ballon un canon ray, d'une norme porte. Les +projectiles firent explosion prs du ballon, et si prs que les aronautes +jugrent prudent de s'loigner. Le ballon fut descendu terre, lanc dans +une autre direction, et assez haut pour tre hors de porte des pices +ennemies. Il fut mis de nouveau en communication avec la terre ferme, et +l'arme assigeante eut avis que de fortes masses de troupes accouraient +sur le champ de bataille dans une autre direction. Ds qu'elles furent +arrives la porte du canon des fdraux, elles se virent prvenues avec +une rapidit qui dut leur paratre inconcevable. Il semblait que le Dieu +des batailles les et compltement abandonnes en ce jour. Elles se +voyaient conduites en avant pour servir de but au canon des Yankees. +Elles ne pouvaient suivre aucune direction, sans rencontrer un mur de +baonnettes impntrables. Toutes les tentatives de l'arme du Sud pour +enfoncer les lignes ennemies ayant chou, Mac-Clellan commanda une +attaque gnrale la baonnette et repoussa ses adversaires avec une +perte norme. Ce gnral n'et pu obtenir un succs aussi complet sans le +secours du ballon, et sans l'appareil dont il tait muni[16]. + +[Note 16: Extrait d'un article intitul: _Application des arostats + l'art de la guerre_, publi dans le _Journal militaire_ de Darmstadt, +traduit par le colonel d'Herbelot.] PROJET D'ORGANISATION DE BALLONS +MILITAIRES. + +Une des modifications les plus importantes introduire dans la +construction des ballons captifs destins aux observations militaires, +serait de changer leur forme sphrique. L'arostat, immerg l'tat de +libert dans l'atmosphre, fait pour ainsi dire partie intgrante du +courant arien qui le transporte, il se dplace avec l'air, il peut, et il +doit mme offrir la forme sphrique; mais s'il est destin tre remorqu + l'tat captif, contre le vent, s'il est appel s'lever dans l'air, +retenu par des cibles qui l'attachent un mme point, cette forme, qui +offre une grande prise l'effort du vent, devient trs-dsavantageuse. + +Les ballons d'observations devraient prsenter un volume gomtrique +allong, analogue celui d'un poisson. Le filet s'attacherait au-dessous +de l'arostat, une longue barre transversale, o serait suspendue la +nacelle. L'appareil muni l'arrire d'un gouvernail, pourrait tre +orient dans la direction du vent, l'air n'agirait plus alors que sur une +petite section du systme. Ce ballon se dirigerait toujours dans le sens +du vent comme une vritable girouette, il s'lverait aisment dans +l'espace, sans exiger une force ascensionnelle considrable; son transport + terre s'effectuerait avec une grande facilit, il ne se balancerait plus + l'extrmit de ses cordes d'attache, comme les ballons ronds. + +S'agirait-il de passer une route borde d'arbres, l'axe de l'arostat +allong serait plac paralllement la route, l'appareil y circulerait, +sans effort de la part des hommes qui le remorquent, sans crainte +d'accidents pour les arostiers juchs dans la nacelle. L'toffe dont il +serait form devrait tre la soie, qui offre une grande solidit, unie +un poids trs-faible; son volume n'excderait pas 1,200 mtres cubes. + +On le gonflerait l'usine gaz la plus proche des oprations militaires; +il serait ainsi rempli de gaz d'clairage, et une fois arrim, on le +transporterait au milieu du camp, la place que le gnral en chef aurait +assigne. + +Comme il est impossible d'admettre que le ballon d'observations puisse +arriver juste heure fixe, au moment de l'action, il devrait tre son +poste quelques jours l'avance. Dans ces conditions, il ne manquerait pas +de perdre peu peu, par endosmose, une certaine quantit du gaz qu'il +contient; il serait de toute ncessit de compenser ces pertes, en lui +fournissant tous les soirs une ration de gaz. + +L'exprience nous a dmontr qu'un ballon de soie de 1,200 mtres cubes, +bien construit et bien verni, ne perd que 60 80 mtres de gaz par jour. +Il serait donc indispensable de prparer sur place cette quantit de gaz. +On aurait recours l'hydrogne pur, qui prendrait naissance avec la plus +grande facilit, par la dcomposition de l'eau sous l'action du fer et de +l'acide sulfurique. + +La batterie gaz serait forme d'un grand rservoir en bois plac sur des +roues; ce qui faciliterait son transport. Une ouverture suprieure, munie +d'une soupape de sret, permettrait l'introduction des ractifs. On +aurait ainsi une batterie-mobile, place sur des roues, et munie d'un +brancard o s'attellerait un cheval. Avec deux voitures semblables, on +produirait 100 mtres cubes d'hydrogne en moins d'une heure. A la partie +infrieure de la voiture, on pendrait une caisse o seraient places les +provisions de fer et les touries d'acide sulfurique. Avec ce matriel, et +de l'eau qu'on trouve partout, le ballon pourrait tre aliment tous les +jours. + +Pour bien exposer les diffrentes manoeuvres du ballon militaire, +supposons qu'un corps d'arme prenne ses positions en avant d'une ville +quelconque, de Reims, si vous voulez. Le gnral en chef dispose de trois +ballons d'observations qu'il va placer, l'un l'aile droite de son arme, +l'autre l'aile gauche, le troisime au centre. Les arostiers militaires +sont Reims. Ds que l'ordre leur est donn de se porter vers leurs +postes d'observations, ils gonflent de suite un premier ballon, ce qui est +fait en une journe. Les deux autres arostats se remplissent de mme le +lendemain et le surlendemain. + +L'quipe du ballon militaire se compose d'un capitaine arostier, d'un +lieutenant, d'un chef d'quipe, et de six hommes de manoeuvre. Une +compagnie de quatre-vingts soldats est charge du transport de l'arostat + terre et des manoeuvres des ascensions captives. + +Le ballon gonfl va se mettre en route; le chef arostier monte dans +la nacelle avec son lieutenant; huit cordes sont attaches la barre +transversale de l'arostat, quatre hommes s'attellent chacune d'elles +et font avancer l'appareil, en tirant en mme temps les quatre cordes de +droite et les quatre cordes de gauche. On n'utilise ainsi que quarante +hommes qui, lorsqu'ils ont besoin de repos, peuvent tre remplacs par les +quarante autres. Le ballon est suivi des deux voitures-batteries, pour la +prparation du gaz, et d'un fourgon, o sont placs les plateaux et les +cordes d'ascension, des pelles et des pioches pour enfouir la nacelle en +terre, des tuyaux de gonflement, des cordes pour les rparations, etc. + +Arriv au lieu d'observation, l'arostat est plac sur le sol. Sa pointe +est oriente dans le sens du vent, et des cordes d'quateur attaches +des pieux, enfoncs en terre, le maintiennent l'tat de repos absolu. + +Quand les trois ballons sont installs leurs postes, ils sont prts +renseigner le gnral en chef toute heure du jour. Lorsque l'ascension +doit s'excuter, un officier d'tat-major monte dans la nacelle avec le +chef arostier. Le ballon s'lve 200 mtres de haut, retenu par deux +cordes que quarante hommes laissent glisser dans des poulies, amarres +des plateaux de bois remplis de pierres. Tandis que l'aronaute surveille +le ballon, jette du lest, s'il le juge ncessaire, l'officier sonde +l'horizon soit l'oeil nu, soit l'aide d'une lunette. Si le temps est +pur, il aperoit, sous la nacelle, une immense campagne, d'une tendue de +plusieurs lieues, il peut distinguer au loin des camps ou des lignes de +bataille, il tudie minutieusement les positions et les mouvements de +l'ennemi. + +Rien n'empche de munir les trois ballons d'un appareil lectrique. Un +employ du tlgraphe ferait alors partie de la compagnie des arostiers. +Juch dans la nacelle, il ferait fonctionner l'appareil Morse sous la +dicte de l'officier d'tat-major; un fil lectrique descendrait du ballon +jusqu' terre et s'tendrait jusqu'au quartier-gnral. + +Si un combat est livr et que l'arostat captif plane dans les airs, +l'observateur voit les bataillons ennemis reculer ou avancer, il surveille +leur moindre mouvement, il fait part de tout ce qu'il-voit, l'aide du +tlgraphe. Avec trois arostats ainsi organiss, un gnral en chef peut +connatre tout moment toutes les phases successives de la grande partie +qui est en jeu. + +Mais, pourra-t-on objecter, le ballon sera le point de mire des ennemis, +ils lui lanceront une pluie de balles et de mitraille, et finiront +certainement par l'abattre. + +N'oublions pas que l'arostat captif, 200 mtres de haut, et une +distance de 1,500 mtres des feux ennemis, n'est pas un point de mire +facile atteindre; car la hauteur laquelle il plane rend le tir du +canon contre lui presque impossible. Quant aux balles de fusil, il ne les +craint pas cette distance. S'il tait surpris par un dtachement ennemi, +et qu'il se trouvt perc de quelques trous de balles, il perdrait +rapidement du gaz, et ne pourrait certainement plus continuer ses +oprations, mais la vie des observateurs ne serait pas compromise pour si +peu. Si les aronautes taient menacs d'tre faits prisonniers dans un +cas de panique, ils auraient la ressource de couper leurs cordes et de +faire une ascension libre. Enfin, si par malheur un obus atteignait +l'arostat, et y mettait le feu, les observateurs seraient, cette fois, +bel et bien perdus, mais pour ce cas particulier, nous n'aurons qu' +dire avec un brave officier qui dfendait autrefois la cause des ballons +militaires: Au pis-aller, on sauterait, et cela n'arriverait pas tous +les jours. Ce sont des dsagrments dont il est difficile de s'affranchir +absolument la guerre. + +Dans le cas o les mouvements de l'arme, pendant le combat, rendent +ncessaire de porter les ballons d'observation, soit en avant, soit en +arrire, n'oublions pas qu'ils sont trs-facilement transportables. Avec +une quipe exprimente, bien rompue aux manoeuvres, les arostats se +dplaceraient avec une grande rapidit. Nous pouvons affirmer que +dans tout ce que nous venons d'exposer sur l'organisation des ballons +militaires, il n'y a rien qui ne soit parfaitement pratique, rien qui ne +puisse se raliser avec les plus grandes chances de succs. Or, tant +donne cette possibilit--que nul aronaute ne mettra en doute,--de +transporter l'avance des ballons, au milieu des lignes d'une arme, +nous avons la persuasion que pas un militaire expriment ne pourra nier +l'efficacit d'observatoires qui lui ouvrent, 200 mtres de haut, le +panorama d'un champ de bataille. + +Quant la dpense que ncessiterait une telle organisation, elle est +presque insignifiante. Les trois ballons de soie d'un corps d'arme ne +coteraient pas plus de cent mille francs avec tout leur matriel. Les +frais de rtribution de l'quipe, les frais de prparation du gaz, +s'lveraient pour chacun d'eux quelques centaines de francs par jour. +Qu'est-ce qu'une semblable dpense pour une arme, qui cote des millions +par jour? + +Pour que l'organisation des ballons militaires soit efficace, il serait +de toute ncessit de crer une cole arostatique, o l'on formerait des +arostiers, car il en est de la manoeuvre du ballon, comme de celle du +canon. On n'improvise pas des aronautes, pas plus que des artilleurs. +Dans cette cole, on exercerait les hommes d'quipe et les chefs +arostiers, au gonflement des arostats, leur transport d'un point un +autre. Des officiers d'tat-major seraient initis aux ascensions captives +et libres, ils exerceraient leurs yeux bien voir du haut des airs, art +trs-compliqu qui ncessite une longue pratique. + +Les lves de l'cole arostatique apprendraient aussi construire des +ballons; on les enverrait plus tard, en temps de guerre, dans les places +assiges, et ils ne seraient plus embarrasss pour construire des ballons +messagers de grandes dimensions, ou de petits arostats libres en papier. + +Mais nous n'avons pas l'intention de tracer ici un programme complet, et +sans parler davantage des ballons d'observations militaires, nous voulons +dire quelques mots des arostats incendiaires. + +Le procd qu'ont employ les Autrichiens au sige de Venise est +videmment celui qui offre la plus grande chance de succs dans la +pratique. Rien n'est plus simple que d'attacher un ballonneau libre, +un obus fix un fil de fer, muni d'une mche combustible, qui brle +lentement, et arrive enflammer l'arostat au bout d'un temps dtermin. +Le ballon brl, l'obus tombe. Si l'on attaque une ville, une place +forte que l'on cerne, on trouvera toujours sur un point de la ligne +d'investissement un vent favorable, poussant un arostat vers l'enceinte +assige. On lancera quelques ballons d'essai avec des corps pesants +inoffensifs, pour s'assurer de la vitesse du vent, du temps que l'arostat +met parcourir pour passer au-dessus de l'ennemi. Si l'on voit qu'un +premier ballon n'arrive traverser la ville assige que cinq minutes +aprs son ascension, on a les conditions ncessaires au succs du +bombardement; on fixe les bombes successivement cent ou deux cents +ballonneaux, on munit ceux-ci de mches d'une longueur dtermine +qui brlent entirement en cinq minutes, et qui ne peuvent enflammer +l'arostat que lorsque leur combustion va s'achever. Ces mches sont +prpares l'avance; on a constat, par exemple, qu'une longueur de +10 centimtres a brl en 1 minute, on en prendra 50 centimtres, pour +obtenir la combustion du globe arien au moment voulu. + +Pour plus de scurit, on ne tentera l'exprience dfinitive qu'aprs +avoir sond l'atmosphre, par des ballons d'essai, afin d'tre bien +certain qu'il n'existe pas de courants suprieurs capables de ramener les +projectiles sur ceux qui les ont lancs.--Une fois que les conditions des +mouvements de l'air sont tudies, le bombardement par arostats peut se +prolonger autant de temps que le vent restera le mme.--Pour enlever une +bombe de vingt kilogrammes, il suffit d'un petit ballonneau de papier de +25 30 mtres cubes, gonfl d'hydrogne pur. Avec quelques hommes initis +au gonflement et la prparation du gaz, on pourrait lancer ainsi, dans +un temps assez restreint, plusieurs centaines de ballons munis de bombes. + +Ce procd vraiment terrible ne serait surtout efficace que dans l'attaque +d'une place forte, o l'on peut aller toujours chercher le vent, puisqu'on +occupe des positions circulaires, o se trouvent compris les quatre points +cardinaux; cependant il pourrait, dans certains cas, tre utilis en rase +campagne, quand le vent se dirigerait, du point que l'on occupe, vers les +lignes ennemies. + +En augmentant le nombre des batteries qui serviraient aux arostats +d'observation, on aurait toujours le gaz ncessaire pour gonfler les +ballons de bombardement. Il est vraiment affligeant de parler de l'usage +si effroyable qu'il serait possible de faire des arostats, mais nous ne +devons pas oublier le bombardement de Strasbourg et le bombardement de +Paris. Que les engins meurtriers dcrivent dans l'air une vaste parabole +dont l'origine est la gueule d'un canon, qu'ils s'chappent des hauteurs +de l'atmosphre, en tombant d'un arostat qui brle, le rsultat n'est-il +pas toujours le mme? Je sais bien qu'en France on n'emploiera jamais sans +rpugnance des moyens de destruction vraiment barbares et froces, mais +si l'on ne veut pas s'attacher l'tude des ballons incendiaires, qu'on +n'oublie pas, au moins, les ballons d'observations militaires, dont il est +permis de faire usage sans tre accus de franchir les bornes des droits +de la guerre. + +Nous avons rappel succinctement les expriences arostatiques du pass; +il appartient ceux qui rorganisent l'arme de songer aux ballons +militaires pour l'avenir. Aprs 1871, esprons qu'on saura bien +recommencer ce qui a t fait en 1794, par les arostiers de la premire +Rpublique! + + + +APPENDICE. + + + +DCRETS DE PARIS. + +DCRET CONCERNANT LES BALLONS-POSTE. + +_Extrait du Journal officiel de Paris._ +27 septembre 1870. +Direction gnrale des postes. + +AVIS AU PUBLIC. + +Le gouvernement de la dfense nationale a rendu, sous la date du 46 +septembre, les deux dcrets dont la teneur suit: + +PREMIER DCRET. + +Art. 1er. L'administration des postes est autorise expdier par la +voie d'arostats monts les lettres ordinaires destination de la France, +de l'Algrie et de l'tranger. + +Art. 2. Le poids des lettres expdies par les arostats ne devra pas +dpasser 4 grammes. + +La taxe percevoir pour le transport de ces lettres reste fixe 20 +centimes. + +L'affranchissement en est obligatoire. + +Art. 3. Le ministre des finances est charg de l'excution du prsent +dcret. + +(_Suivent les signatures._) + + +DEUXIME DCRET. + +Art. 1er. L'Administration des postes est autorise transporter par la +voie d'arostats libres et non monts des cartes-poste portant sur l'une +des faces l'adresse du destinataire et sur l'autre la correspondance du +public. + +Art. 2. Les cartes-poste sont en carton vlin du poids de 3 grammes au +maximum et de 11 centimtres de long sur 7 centimtres de large. + +Art. 3. L'affranchissement des cartes-poste est obligatoire. + +La taxe percevoir est de 10 centimes pour la France et l'Algrie. + +Le tarif des lettres ordinaires est applicable aux cartes-poste +destination de l'tranger. + +Art. 4. Le gouvernement se rserve la facult de retenir toute +carte-poste qui contiendrait des renseignements de nature tre utiliss +par l'ennemi. + +Art. 5. Le ministre des finances est charg de l'excution du prsent +dcret. + +(_Suivent les signatures._) + + +En excution des dcrets qui prcdent, le directeur gnral des postes +a l'honneur d'informer le public que l'ascension des ballons monts ne +pouvant avoir lieu qu' des poques indtermines, des ballons libres +seront lancs partir de demain, 28 septembre, si le temps le permet. +Les correspondances que le public voudrait tenter de faire parvenir par +ce moyen devront tre crites sur carton vlin du poids de 3 grammes au +maximum, et ne dpassant pas les dimensions d'une enveloppe ordinaire, +savoir: longueur, 11 centimtres; largeur, 7 centimtres. Cette carte sera +expdie dcouvert, c'est--dire sans enveloppe, et l'une de ses faces +sera exclusivement rserve l'adresse. + +L'affranchissement en timbres-poste desdites cartes, fix 10 centimes +pour la France et l'Algrie, sera obligatoire; celles qui seraient +adresses l'tranger devront tre affranchies d'aprs le tarif des +lettres ordinaires. + +Le public comprendra qu'il n'est possible de confier aux ballons non +monts que des correspondances dcouvert, cause du dfaut de scurit +de ce mode de transport et du risque que courent ces ballons de tomber +dans les lignes prussiennes. + +Les lettres fermes que le public entendra rserver pour tre achemines +par les ballons monts devront porter sur l'adresse la mention expresse; +_par ballon mont_. L'affranchissement en sera galement obligatoire, +d'aprs les tarifs _actuellement en vigueur_, tant pour l'intrieur _que +pour l'tranger_. Le poids desdites lettres ne devra pas dpasser 4 +grammes. + +Dans le cas o toutes les lettres recueillies ne pourraient tre +expdies par le ballon mont en partance, la prfrence sera donne aux +lettres les plus lgres. + +Paris, le 27 septembre 1870. +G. RAMPONT. + +A la suite de ces avis la plupart des journaux donnrent des +renseignements dtaills sur la forme des lettres, la manire de mettre +les adresses. Certains papetiers vendirent mme du papier lettre +pelure, pesant le poids rglementaire, et sur le verso duquel la place de +l'adresse tait marque l'avance. Voici le _fac-simil_ du verso de ces +feuilles de papier lettre: + +[Illustration] + +Plus tard un imprimeur, M. Jouaust, eut l'excellente ide de livrer au +public, des dpches-ballons, o les nouvelles gnrales taient imprimes + l'avance; on envoyait cette feuille en province, en y ajoutant sur le +verso ses nouvelles personnelles. + + +DCRET RELATIF AU VOYAGE M. GAMBETTA. + +Le jour mme de l'ascension, le _Journal officiel_ avait appris aux +Parisiens le dpart de M. Gambetta dans les termes suivants: + +Le gouvernement de la dfense nationale, + +Considrant qu' raison de la prolongation de l'investissement de Paris, +il est indispensable que le ministre de l'intrieur puisse tre en rapport +direct avec les dpartements, et mettre ceux-ci en rapport avec Paris, +pour faire sortir de ce concours une dfense nergique, + +DCRTE: + +Art. 1er. M. Gambetta, membre du gouvernement, ministre de l'intrieur, +est adjoint la dlgation de Tours; il se rendra sans dlai son poste. + +Art. 2. M. Jules Favre, ministre des affaires trangres, est charg de +l'intrim du ministre de l'intrieur Paris. + +En excution de ce dcret, le ministre de l'intrieur est parti ce matin +mme par ballon. Il a emport la proclamation qui suit l'adresse des +dpartements: + +Franais, + +La population de Paris offre en ce moment un spectacle unique au monde. + +Une ville de deux millions d'mes, investie de toutes parts, prive +jusqu' prsent, par la criminelle incurie du dernier rgime, de toute +arme de secours, et qui accepte avec courage, avec srnit, tous les +prils, toutes les horreurs d'un sige. + +L'ennemi n'y comptait pas. Il croyait trouver Paris sans dfense; la +capitale lui est apparue hrisse de travaux formidables, et, ce qui vaut +mieux encore, dfendue par 400,000 citoyens qui ont fait d'avance le +sacrifice de leur vie. + +L'ennemi croyait trouver Paris en proie l'anarchie; il attendait la +sdition, qui gare et qui dprave; la sdition, qui, plus srement que le +canon, ouvre l'ennemi les places assiges, + +Il l'attendra toujours. Unis, arms, approvisionns, rsolus, pleins de +foi dans la fortune de la France, les Parisiens savent qu'il ne dpend +plus que d'eux, de leur bon ordre et de leur patience, d'arrter pendant +de longs mois la marche des envahisseurs. + +Franais! c'est pour la patrie, pour sa gloire, pour son avenir, que la +population parisienne affronte le fer et le feu de l'tranger. + +Vous qui avez dj donn vos fils, vous qui nous avez envoy cette +vaillante garde mobile, dont chaque jour signale l'ardeur et les exploits, +levez-vous en masse, et venez nous; isols, nous saurions sauver +l'honneur; mais avec vous, et par vous, nous jurons de sauver la France! + +Paris, le 7 octobre 1870. + + +DCRET CONCERNANT LES DPCHES PAR PIGEONS. + +_Journal officiel de Paris_. +10 novembre 1870. + +Le gouvernement de la dfense nationale a rendu, sous la date du 10 +novembre 1870, le dcret dont la teneur suit: + +Le gouvernement de la dfense nationale, Considrant la ncessit de +rtablir dans une certaine mesure les communications postales entre les +dpartements et Paris, pendant la dure du sige, + +DCRTE: + +Art. 1er. L'administration des postes est autorise faire reproduire +par la photographie microscopique, et expdier par les pigeons voyageurs +ou par toute autre voie, des dpches que les habitants des dpartements +adresseront Paris et dans l'enceinte fortifie. + +Art. 2. Ces dpches pourront consister en quatre rponses, par OUI ou +par NON, crites sur cartes spciales envoyes par le correspondant de +Paris. + +Les habitants des dpartements auront en outre la facult d'expdier, +sous forme de lettres, des dpches composes de quarante mots au maximum, +adresse comprise. + +Art. 3. L'administration des postes mettra en vente dans les bureaux +de Paris, au prix de 5 centimes, des cartes que les habitants de Paris +insreront dans les lettres adresses par eux aux personnes dont ils +dsirent des rponses. + +Art. 4. Le prix de la _dpche-rponse_ par OUI ou par NON est fix 1 +franc, en dehors des 5 centimes montant du prix de la carte. + +Le prix des _dpches-lettres_ sera de 50 centimes par mot. + +Dans les deux cas, l'affranchissement est obligatoire. Le prix en sera +peru, dans les dpartements, aux guichets des bureaux de poste. + +Art. 5. Des mandats de poste jusqu' 300 francs inclusivement pourront +tre dlivrs destination de Paris et de l'enceinte fortifie moyennant +le payement des droits ordinaires et d'une taxe de 3 francs en sus. + +Art. 6. Les dpches-rponses, les dpches-lettres et les mandats +destination de Paris seront adresss par les soins des receveurs des +postes au dlgu du directeur gnral Clermont-Ferrand (Puy-de-Dme). + +Art. 7. Les dpches photo-microscopiques seront, leur arrive Paris, +transcrites par les soins de l'administration des postes et distribues +domicile. + +Art. 8. Le ministre des finances est charg de l'excution du prsent +dcret. + +Paris, le 10 novembre 1870, +(Suivent les signatures.) + +FAC-SIMILE D'UNE DPCHE-RPONSE, +Recto. DPCHE-RPONSE. + +(Dcret du Gouvernement de la dfense nationale en date de 10 novembre +1870.) + +Il est d, pour le prix de la prsente carte, un droit de CINQ CENTIMES. +Ce droit sera acquitt au moyen d'un timbre-poste qui sera plac dans le +cadre ci-contre. Les rponses doivent tre exprimes par OUI et par NON +dans les colonnes 4 7; elles ne peuvent excder le nombre de 4. La taxe +d'affranchissement des rponses, qu'elles atteignent ce nombre ou qu'elles +y soient infrieures, est uniformment fixe UN FRANC. + +__________________________________________________________________________ +| | INITIALES | NOM ET DOMICILE |RPONSES aux quatre | +|NOM DU PAIS | du prnom | | questions poses. | +| o | et du nom |en toutes lettres|_____________________| +|rside l'expditeur| de | | Q1 | Q2 | Q3 | Q4 | +| |l'expditeur| du destinataire.| | | | | +| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 +|________________________________________________________________________| +| | | | | | | | +| | | | | | | | + + +Verso. + +La prsente carte, revtue des rponses par OUI ou par NON qui doivent +tre portes aux colonnes 4 7, d'autre part, devra tre remise par +l'envoyeur entre les mains du receveur du bureau de poste d'expdition, +qui est tenu d'y apposer lui-mme, ci-dessous, les timbres-poste destins + en oprer l'affranchissement, et de l'adresser ensuite, par le premier +courrier, au dlgu du Directeur gnral des postes Clermont-Ferrand. +Ces timbres-poste, ainsi que celui de cinq centimes plac au recto, +devront tre laisss intacts; ils seront oblitrs Clermont-Ferrand. + +Le gouvernement de la dfense nationale, + +Vu les propositions faites par M. Dupuy de Lme, membre de l'Institut, +membre du conseil de dfense, pour la construction de ballons susceptibles +de recevoir une direction et spcialement applicables aux correspondances +du gouvernement avec l'extrieur; + +Considrant que ces travaux sont d'un grand intrt pour la dfense +nationale, + +DCRTE: + +Art. 1er. Un crdit de 40,000 fr. est ouvert au budget extraordinaire du +ministre de l'instruction publique pour tre affect la construction +des ballons. + +Art. 2. M. Dupuy de Lme est charg de l'excution et de la direction des +travaux, auxquels il imprimera toute l'activit possible. + +Paris le 28 octobre 1870, + + +DCRETS DE TOURS. + +CORRESPONDANCE PAR PIGEONS. + +_(Moniteur universel de Tours)_ +7 novembre 1870. + +La dlgation du gouvernement de la dfense nationale, + +Considrant que depuis l'investissement de Paris il a t tabli par les +soins du double service des tlgraphes et des postes, au moyen de ballons +partant de Paris et de pigeons voyageurs partant de Tours, un change +spcial de correspondances destin suppler, entre Tours et Paris, aux +moyens de correspondance ordinaires momentanment suspendus; + +Considrant que cet change, jusqu' prsent rserv aux communications +du gouvernement, se trouve aujourd'hui suffisamment assur pour qu'il soit +possible d'en faire profiter les particuliers pour leurs relations avec la +capitale, sans en garantir cependant la parfaite rgularit; + +Considrant, toutefois, que ce mode extraordinaire de correspondance, +d'ailleurs coteux, n'offre encore que des facilits trs-restreintes et +que les exigences suprieures de la dfense nationale ne permettent d'en +accorder l'usage public que dans d'troites limites et des conditions de +taxe relativement leves; + +Sur la proposition, du directeur gnral des tlgraphes et des postes; + +DCRTE: + +Art. 1er.--Il est permis toute personne rsidant sur le territoire de +la Rpublique de correspondre avec Paris par les pigeons voyageurs de +l'administration des tlgraphes et des postes, moyennant une taxe de +cinquante centimes par mot, percevoir au dpart, et dans des limites +qui seront dtermines par des arrts du directeur gnral de cette +administration. + +Art. 2.--Les tlgrammes destins cette transmission spciale seront +reus dans les bureaux de tlgraphe et de poste qui seront dsigns par +l'administration, et transmis au point de dpart des pigeons voyageurs par +la poste, ou par le tlgraphe, lorsque les exigences du service gnral +le permettront. + +Il ne sera peru aucune taxe complmentaire raison de la transmission +postale ou tlgraphique, ni raison de la distribution des tlgrammes +domicile Paris. + +Art. 3.--L'tat ne sera soumis aucune responsabilit raison de ce +service spcial. La taxe perue ne sera rembourse dans aucun cas. + +Art. 4.--Le directeur-gnral des tlgraphes et des postes est charg de +l'excution du prsent dcret. + +Fait Tours, le 4 novembre 1870. +_Lon Gambetta, Fourichon, Crmieux, Glais-Bizoin._ +Par le gouvernement: +_Le Directeur gnral des tlgraphes et des postes,_ +F. Steenackers. + + +Arrt dterminant les conditions d'expdition des dpches prives +entre les dpartements et Paris, au moyen des pigeons voyageurs de +l'administration des tlgraphes et des postes. + +Le directeur gnral des Tlgraphes et des Postes, + +Vu le dcret du 4 novembre 1870, + +Arrte: + +Art. 1er.--Les dpches prives destines tre transmises Paris par +des pigeons voyageurs, seront reues dans tous les bureaux de tlgraphe +et de poste du territoire de la Rpublique, aux conditions de taxe fixes +par le dcret susvis et d'aprs les rgles ci-aprs. + +Art. 2.--Ces dpches devront tre rdiges en franais, en langage clair +et intelligible, sans aucun signe ou chiffre conventionnel. Elles ne +devront contenir que des communications d'intrt priv, l'exclusion +absolue de tout renseignement ou apprciation de politique ou de guerre. + +Art. 3.--Le nombre maximum des mots de chaque dpche est fix vingt. + +Les expressions runies par un trait d'union ou spares par une +apostrophe, seront comptes pour le nombre de mots servant les former. + +Par exception, dans l'adresse, la dsignation du destinataire, celle du +lieu et du domicile ne compteront chacune que pour un seul mot, bien que +formes d'expressions composes. + +Il en sera de mme de la signature de l'expditeur. + +Toute lettre isole comptera pour un mot. + +Les nombres devront tre crits en toutes lettres, et seront compts +d'aprs les rgles ci dessus. + +Art. 4.--L'indication du lieu de destination ne sera obligatoire que pour +les dpches distribuer hors de l'enceinte de Paris dans la banlieue +investie. Les dpches ne portant aucune indication de cette nature, +seront considres comme destination de Paris mme. La mention rue +pourra tre supprime, aux risques et prils de l'expditeur. + +L'indication de la date et du lieu d'origine n'est pas non plus +obligatoire. + +Art. 5.--Les dpches prsentes dans les bureaux tlgraphiques +seront traites, en ce qui concerne la perception de la taxe, comme les +tlgrammes ordinaires. La taxe sera perue en numraire. La souche du +registre des recettes devra porter la mention pigeons voyageurs. + +Les dpches prsentes dans les bureaux de poste devront tre +affranchies au moyen de timbres-poste, qui seront oblitrs par les +receveurs. Elles seront vrifies au guichet en ce qui concerne +l'application de la taxe. En cas d'insuffisance d'approvisionnement +de timbres, l'affranchissement pourra, par exception, avoir lieu en +numraire, dans les formes habituelles. + +Art. 6.--Les bureaux soit de tlgraphe soit de poste, runiront sous une +mme enveloppe toutes les dpches qu'ils auront reues dans la journe, +et les adresseront au directeur gnral des tlgraphes et des postes, + Tours, avec la mention spciale: pigeons voyageurs, inscrite au coin +suprieur droit de l'enveloppe. + +Art. 7.--Les dpches prsentes aprs le dpart du courrier de la poste +dans les bureaux du tlgraphe, o le service de la tlgraphie +prive n'est pas suspendu, pourront tre, dans le cas o les lignes +dpartementales seraient en mesure de les recevoir sans aucun prjudice +pour le service public, transmises par le tlgraphe au bureau du mme +dpartement qui serait le mieux en situation de les diriger immdiatement +par la poste sur la direction gnrale. + +Art. 8.--Tout envoi sera accompagn d'un bordereau portant, avec la date +de l'envoi et le numro d'ordre, l'indication du nombre total des dpches +transmises, et de la somme totale des taxes perues pour cet envoi. + +Les envois de chaque catgorie de bureaux, tant de tlgraphe que de +poste, seront faits directement, sans confusion entre les deux services. + +Art. 9.--Les dpches centralises Tours seront diriges sur Paris, par +les soins de la direction gnrale, au fur et mesure qu'elle disposera +des moyens d'expdition suffisants, et distribues Paris la diligence +du service tlgraphique central. + +Art. 10.--Conformment l'article 3 du dcret sus-vis, aucune +rclamation ne sera admise en cas de non remise ou d'erreur de +distribution, toute taxe perue demeurant, raison des difficults que +prsente ce service spcial, dfinitivement acquise l'tat. + +Art. 11.--Les dispositions du prsent arrt sont applicables partir +du 8 courant. Tours, le 4 novembre 1870. Le directeur gnral des +tlgraphes et des postes, + +F. STEENACKERS. +Pour ampliation, +Le secrtaire gnral, +LE GOFF. + + +DOCUMENTS RELATIFS AUX LETTRES DE LA PROVINCE POUR PARIS. + +DIRECTION GNRALE DES TLGRAPHES ET DES POSTES. + +AVIS. + +15 novembre 1870, + +A l'avenir, les lettres expdier Paris par ballon mont pourront tre +adresses directement l'administration centrale des tlgraphes et des +postes, Tours. + +Ces lettres devront tre renfermes dans une enveloppe portant la +suscription suivante: + + _A. Monsieur + Le Directeur gnral des tlgraphes et des postes, + Tours_. + (Pour Paris, par ballon mont.) + + +Le directeur gnral ayant la franchise illimite, l'enveloppe portant +son adresse ne devra pas tre munie de timbres-poste. La lettre expdier + Paris sera seule dsormais soumise aux droits de poste. + +Sont maintenues les autres conditions qui ont t indiques dans un +prcdent avis pour l'expdition de correspondances par ballon mont. + +Le directeur gnral des tlgraphes et des postes a fait transmettre, +par les pigeons voyageurs, pour tre insr dans le _Journal officiel_ +et dans les autres journaux de Paris, un avis portant que les lettres +envoyes de la capitale, par ballon mont, parviennent gnralement leur +destination. + + +GRANDEUR ET ASPECT D'UNE DPCHE MICROSCOPIQUE POUR PIGEONS. + ________________________ + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + |_____|_____|_____|_____| + + + +NOMINATION DES AROSTIERS MILITAIRES DE L'ARME DE LA LOIRE. + + MINISTRE DE LA GUERRE + + Premire division. + + BUREAU + de la correspondance + gnrale + et des opration + militaires. + + +LE MINISTRE DE L'INTERIEUR ET DE LA GUERRE, +informe M.... que, par dcision de ce jour, il est attach en qualit +d'aronaute au service des ballons captifs de l'arme de la Loire. Dans +cette position M..... recevra une rtribution de 10 fr. par jour, et une +indemnit d'entre en campagne de 600 fr. + +Il aura droit, en outre, une ration et demie de vivres et 4 rations +de chauffage. + +Cette lettre lui servira de titre dans l'exercice de ses fonctions. + + Tours, le 1er dcembre 1870. + +Pour le ministre de l'intrieur et de la guerre, _Le gnral directeur +par intrim_, + + +AVIS AU PUBLIC + +(RELATIF AUX CYLINDRES POSTAUX ROULANT DANS LA SEINE). + +Extrait du _Moniteur_ de Tours: + +27 dcembre. + +On a offert l'administration des postes, Paris, de faire parvenir des +lettres des dpartements Paris, l'aide d'un procd pour lequel les +inventeurs sont brevets. + +Ce procd, pour conserver ses chances de russite, doit rester secret; +mais il a t reconnu suffisamment pratique pour tre essay. + +En consquence, l'administration, dont le devoir est d'utiliser tout +moyen paraissant propre la transmission des lettres pour la capitale, +a cru pouvoir autoriser la mise excution du nouveau procd, sans +toutefois en endosser la responsabilit. + +Un trait a t conclu cet effet, entre l'administration des postes, +Paris, et les inventeurs du procd en question. Ce trait a t approuv +par un dcret du gouvernement de la dfense nationale en date du 14 +dcembre courant. + +Aux termes dudit dcret, les lettres transporter Paris devront tre +affranchies au moyen de timbres-poste reprsentant une taxe d'un franc +(dont 20 centimes pour l'administration et 80 centimes pour les frais et +risques de l'entreprise). + +Le poids maximum des lettres est fix 4 grammes. + +Les lettres de la France et de l'Algrie pour Paris, que le public voudra +confier au procd dont il s'agit, devront, en dehors des conditions de +poids et d'affranchissement indiques ci-dessus, porter, en caractres +trs-apparents, sr la suscription, la suite de l'adresse du +destinataire, les mots: + +_Paris, par Moulins (Allier)._ + +Les expditeurs ayant ainsi prpar leurs lettres, n'auront qu' les +jeter la boite, comme toute lettre ordinaire. + + * * * * * + +LES BALLONS DE LA COMMUNE. + +Le lecteur se rappelle sans doute que la Commune a voulu singer le service +des ballons-poste, si glorieux pendant le sige. Nous donnons le curieux +dcret qu'ont sign les Cournet, les Delescluze et les Pyat au sujet d'une +organisation de ballons militaires. Il est regretter que parmi les +aronautes de Paris, il s'en soit trouv deux qui aient consenti placer +leurs noms ct de celui des odieux personnages de l'insurrection! + +_Journal officiel de la Commune._ +20 avril 1871. +La Commune de Paris, + +Considrant: + +Que des dpenses importantes ont t faites par l'ex-gouvernement dit de +la dfense nationale, pour les services arostatiques postaux; + +Que, par suite de la dsertion de l'ex-gouvernement, dit de la dfense +nationale, sur ce point des services publics, comme sur tous les autres, +une quantit de ballons construits, reprsentant une dpense de plusieurs +centaines de mille francs, pays des deniers de la nation, se +trouvent actuellement dissmins en plusieurs endroits et exposs aux +dtournements; + +Qu'il importe d'urgence de runir sous le contrle de la Commune, en des +mains sres, d'inventorier et de prserver, ce matriel, auquel sont venus +s'adjoindre les ballons expdis en province pendant le sige de Paris; +Considrant que l'ex-gouvernement, dit de la dfense nationale, qui, en +fait gouverne toujours Versailles, a supprim, dans une intention +facile comprendre, tout change de nouvelles, journaux, correspondances +prives, toutes communications intellectuelles entre Paris et les +dpartements, comptant ainsi se rserver impunment la trop facile +distribution des calomnies destines garer l'opinion publique en +province et l'tranger; + +Que la Commune de Paris a, tout au contraire, le plus grand intrt ce +que la vrit soit connue, et faire connatre tous et ses actes, et +ses intentions; + +Considrant que l'arostation est naturellement et lgitimement appele +en ces circonstances rendre des services en rpandant partout la lumire +salutaire; + +Considrant enfin que, dans l'tat de guerre offensive dclare et +poursuivie par le gouvernement de Versailles, il est important +la dfensive d'utiliser les observations arostatiques militaires, +systmatiquement et intentionnellement repousses pendant la dure du +sige de Paris, et alors, en effet, inutiles ceux qui devaient livrer +Paris; + +ARRTE: + +1 Une compagnie d'arostiers civils et militaires de la Commune de Paris +est cre; + +2 Cette compagnie se compose provisoirement d'un capitaine, d'un +lieutenant, d'un sous-lieutenant, d'un sergent, de deux chefs d'quipe et +douze arostiers; + +3 La solde du capitaine est de 300 fr., du lieutenant 250 fr., des +quipiers 150 fr. par mois; + +4 La compagnie des arostiers civils et militaires de la Commune de +Paris relve directement du commandement de la commission excutive; 5 +Le citoyen Claude-Jules Duruof est nomm capitaine des arostiers civils +et militaires de la Commune de Paris. + +Le citoyen Jean-Pierre-Alfred Nadal est nomm lieutenant-magasinier +gnral. + +Paris, le 20 avril 1871. + +_La commission excutive_, + +AVRIAL, F. COURNET, CH. DELESCLUZE, FLIX PYAT, G. TRIDON, A. VERMOREL, +E. VAILLANT. + +Les arostiers qui se prsenteront pour faire partie de la compagnie +devront s'adresser, pour leur inscription immdiate, au capitaine Duruof +seul. + +Terminons en disant que les aronautes de la Commune, n'ont obtenu aucun +rsultat. L'art de l'arostation n'a pas servi la cause de l'infamie! + + + + +TABLE DES MATIRES. + + + +PRFACE + + +PREMIRE PARTIE. + + + +LE CLESTE ET LE JEAN-BART. + +I. Paris investi.--Les ballons-poste.--L'arostat _le +Cleste_.--Lchez-tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade +prussienne.--Les proclamations.--La fort d'Houdan.--Les uhlans.--Descente + Dreux. + +30 septembre 1870 + + +II. Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de +retour Paris par voie arienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage + Lyon.--Les nouveaux dbarqus du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_. + +Du 1er au 15 octobre. + + +III. Lettres pour Paris par ballon mont.--Le bon vent souffle +Chartres.--Cerns par les Prussiens!--vasion nocturne.--L'htel du +Paradis.--Allons chercher le vent! + +Du 15 octobre au 1er novembre. + + +IV. Premire tentative de retour Paris par ballon.--Prparatifs du +voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.--Le +djeuner en ballon.--Le vent a tourn.--En ballon captif. + +Du 1er au 8 novembre 1870. + + +V. Seconde tentative de retour Paris.--Le coucher du soleil et le lever +de la lune.--La Seine et les forts.--Adieu Paris!--Descente dans le +fleuve.--Les paysans normands. + +Du 8 au 20 novembre. + + + + +DEUXIME PARTIE. + + +LES AROSTIERS MILITAIRES DE L'ARME DE LA LOIRE. + +I. Le ballon la _Ville de Langres_.--Premires expriences d'arostation +militaire Gidy.--La tlgraphie arienne.--Le _Jean-Bart_ +Orlans.--Anecdotes sur les Prussiens. + +Du 16 au 29 novembre 1870. + + +II. Le dpart.--Le voyage en ballon captif.--Accident +Chanteau.--Rparation d'une avarie.--Arrive Rebrchien.--Tempte +nocturne.--Le _Jean-Bart_ est crev.--Retour Orlans.--Gonflement du +ballon la _Rpublique_. + +Du 30 novembre au 3 dcembre 1870. + + +III. La droute de l'arme de la Loire.--Les ballons captifs au chteau du +Colombier.--Aspect d'Orlans.--Le dernier train.--Les blesss.--Vierzon. + +Dimanche 4 dcembre 1870. + + +IV. Organisation dfinitive des arostiers militaires Tours. +--Exprience d'une montgolfire captive.--Expdition de Blois.--M. +Gambetta et le chef de gare.--Nouvelle dfaite.--Tours et le Mans.--Le +camp de Conlie.--Ascensions captives. + +Du 6 au 20 dcembre 1870. + + +V. Une visite au gnral Chanzy.--Ascension faite en sa prsence. +--Accident la descente.--Un peuplier cass.--Opinion du gnral sur les +ballons militaires. + +21 dcembre au 11 janvier 1870. + + +VI. La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le +champ de bataille.--La droute.--Laval.--Rennes. + +Du 11 janvier au 18 fvrier 1871. + + +VII. Les ballons captifs Laval.--Ascensions +quotidiennes.--L'armistice--Nantes.--Bordeaux.--L'assemble +nationale.--Paris!--Vides dans les rangs. + +Du 28 janvier au 17 fvrier 1871. + + + + +TROISIME PARTIE. + + +Histoire de la poste arienne + +I. Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les +premiers dparts avec l'ancien matriel.--Construction des arostats. + + Premiers dparts de Paris + Essai d'un ballon libre + Construction des ballons-poste + L'ascension + Dparts de ballons en octobre 1870 + Voyage de M. Gambetta + Capture du ballon la Bretagne + Dparts de novembre 1870 + Deuxime ballon prisonnier + Troisime ballon prisonnier + +II. Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages +ariens.--Voyages extraordinaires de Paris en Norwge.--Descente +Belle-Ile-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du sige. + + Premier dpart de nuit + Voyage de Norwge + De Paris en Hollande + Premier ballon perdu en mer + Voyage de Belle-Ile-en-Mer + Dparts de dcembre 1870 + Une ascension scientifique + Quatrime ballon prisonnier + Cinquime ballon prisonnier + Dpart de janvier 1871 + Deuxime ballon perdu en mer + +III. Les pigeons voyageurs.--La Socit l'Esprance.--La poste +terrestre.--La poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables. + + Les pigeons et les dpches microscopiques + Les pitons + La poste fluviale + Les fils tlgraphiques + Les chiens facteurs + Direction des arostats + Le ballon de M. Dupuy de Lme + Les hlices du ballon Le Duquesne. + + + + +CONCLUSION. + + Les ballons et la guerre + Les arostiers de la premire rpublique + Essais divers. Les ballons militaires aux Etats-Unis + Projet d'organisation de ballons militaires + + + + +Appendice + + + +FIN DE LA TABLE + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of En ballon! Pendant le siege de Paris +by Gaston Tissandier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIEGE *** + +***** This file should be named 11038-8.txt or 11038-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/0/3/11038/ + +Credits: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders. +This file was produced from images generously made available by the +Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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Pendant le siege de Paris + +Author: Gaston Tissandier + +Release Date: February 11, 2004 [EBook #11038] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIEGE *** + + + + +Credits: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders. +This file was produced from images generously made available by the +Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +EN BALLON! + +PENDANT + +LE SIEGE DE PARIS + + +par Gaston Tissandier + + +AU GENERAL CHANZY EX-COMMANDANT EN CHEF L'ARMEE DE LA LOIRE DEPUTE A +L'ASSEMBLEE NATIONALE + +HOMMAGE DE SINCERE DEVOUEMENT + +En souvenir des ascensions captives du Mans et de Laval. + +G.T. + + + + + +PREFACE + + +Personne ne niera que la decouverte des aerostats est une des gloires de +la physique moderne; nul esprit eclaire ne mettra en doute l'interet de +premier ordre que les voyages aeriens offrent aux amis de la nature, +veritablement soucieux des progres de la science. Tout le monde, au +contraire, s'accordera a reconnaitre que l'etude des ballons est bien +faite pour passionner et stimuler la clairvoyance des chercheurs. Mais ce +qui offre un motif de surprise bien legitime, c'est l'invariable etat de +_statu quo_ d'une telle invention. Comment! le chemin de fer, la machine +a vapeur, le telegraphe, nes au commencement du siecle, sont devenus, en +moins de soixante ans, les plus formidables puissances de l'industrie; on +les voit sans cesse grandir, s'accroitre, se fortifier ... et le ballon +reste toujours,--aujourd'hui comme hier,--ce qu'il etait deja il y +bientot un siecle! Les aerostats seraient-ils donc marques au sceau +de l'infecondite? Les aurait-on condamnes, comme Sisyphe, a rester +invariablement stationnaires, malgre des efforts sans cesse renouveles? + +Pour notre part, nous avons la persuasion que la navigation aerienne ne +sera pas eternellement un vain mot; car aucun motif plausible ne peut +faire admettre que les ballons ne soient pas perfectibles, comme toute +oeuvre humaine. Pourquoi demeureraient-ils a l'etat d'une perpetuelle +enfance?--Rien ne pourra nous empecher de croire qu'ils grandiront. +Mais pour qu'ils se modifient, pour qu'ils se transforment en appareils +nouveaux, il est de toute necessite qu'ils attirent a eux les hommes +d'intelligence et d'initiative. Il faut qu'ils cessent d'etre la propriete +exclusive des entrepreneurs de fetes publiques; il est indispensable +qu'ils reprennent dans la science le rang qui leur est du. + +Qu'a t-on fait pour les ballons depuis vingt ans? Si l'on excepte les +admirables travaux de M. Henry Giffard qui a dote l'aerostation, de +progres d'une importance capitale, quoique insuffisamment apprecies, qui a +cree les ballons impermeables a l'hydrogene, les ballons captifs a vapeur, +ou trouve-t-on ailleurs des innovations, des decouvertes veritablement +dignes de ce nom?--Qui s'est attache a l'aerostation pratique dans ces +dernieres annees? A part quelques ascensions remarquables, on cherche en +vain une etude serieuse, suivie, propre a conduire a quelque resultat +saillant. + +Un tel etat de choses s'explique par l'indifference que les ballons, +abandonnes aux spectacles forains, ont fini par rencontrer de toutes +parts. On ne les considerait plus, comme dignes d'enlever dans les airs +des Gay-Lussac, des Barrai, des Bixio, des Robertson, des Saccharoft et +des Glaisher, ces navires aeriens, compromis avec les _filles de l'air_ de +l'Hippodrome et les laureats de l'ecole du trapeze! Certes, il n'y a pas +grand inconvenient a ce que les aerostats concourent a l'amusement des +badauds du dimanche, et nous ne voudrions pas etre accuse de rigorisme en +condamnant d'une maniere absolue les cabrioles aeriennes. Il ne faudrait +pas oublier cependant qu'a cote du frivole, il y a le serieux et +l'utile.--Que la pile electrique serve a faire marcher l'horloge magique +de Robert Houdin, ou le tambour enchante de M. Robin, rien de mieux; elle +fait fonctionner aussi le telegraphe. Mais si cette meme pile electrique +ne fournit uniquement son concours qu'aux prestidigitateurs, les +physiciens n'auront-ils pas le droit de reclamer a bien juste titre? + +En 1863, les campagnes aerostatiques du _Geant_ ont attire l'attention +du monde entier, prouvant ainsi que l'oeuvre des Montgolfier suscitera +toujours de nombreuses marques de sympathie; mais M. Nadar, qui voulait +tuer un principe, et creer sur ses debris une nouvelle machine, n'a reussi +qu'a fournir a l'histoire des ballons, des aventures aeriennes vraiment +surprenantes, mais infertiles.--M. Flammarion a execute, en 1867, +une serie d'ascensions en compagnie de M. Eugene Godard, dans un but +d'observations meteorologiques; M. de Fonvielle et moi, nous nous sommes +aussi resolument lances dans la carriere aerienne, et depuis quelques +annees, nous avons execute, soit ensemble, soit isolement, un grand nombre +d'excursions dans les nuages; nous avons sonde l'atmosphere dans les +conditions les plus variables, par un ciel serein, comme dans un air +agite, de jour comme de nuit, au-dessus de la terre et au-dessus de la +mer[1]. Mais la se bornent,--en placant a part, comme ayant une importance +exceptionnelle, l'exploitation du ballon captif de l'Exposition, et +en faisant mention de quelques autres ascensions d'aeronautes +forains,--l'histoire des ballons dans ces dernieres annees. Etait-ce +assez de ces efforts isoles? Que pouvait-on faire, abandonne a soi-meme, +rencontrant pour ses experiences de nombreux obstacles, n'ayant souvent a +sa disposition qu'un materiel insuffisant ou en mauvais etat? + +[Note 1: Consulter a ce sujet le volume des _Voyages aeriens_, publie +par la librairie Hachette, et contenant le recit des ascensions de MM. +Glaisher, Flammarion, W. de Fonvielle et G. Tissandier.] + +Toutefois nous ne cessions de repeter, sans avoir l'ambition ni la +pretention d'etre des revelateurs, que l'aerostation est un art trop +seduisant, trop admirable, pour qu'il ne soit pas sans cesse etudie, +cultive, pour qu'il ne s'entoure pas de nombreux et fervents adeptes. +Nous disions qu'il faut s'elancer dans les airs pour faire progresser la +navigation aerienne, que c'est un mecanicien qui a trouve les organes +de la machine a vapeur, un physicien qui a invente le telescope, et que +l'aeronaute seul, le praticien qui a appris a connaitre l'outil qu'il veut +ameliorer, soulevera quelque jour le coin du voile sous lequel est cachee +la solution du grand probleme! Nous affirmions que les excursions dans +l'atmosphere offrent a l'artiste des spectacles imposants, des scenes +sublimes, des tableaux grandioses ou la nature se revele dans toute sa +grandeur, dans son imposante majeste; fournissent au savant des sources +d'etude intarissables, bien propres a eveiller son esprit, a le conduire +a la decouverte des lois inconnues qui regissent les mouvements de +l'atmosphere, qui commandent le mecanisme de la meteorologie. Nous +tachions de faire comprendre que c'est en s'aventurant dans les plages +aeriennes que les aeronautes fonderont la veritable _science de l'air_, +comme c'est en s'elancant sur la cime des vagues, que les navigateurs ont +cree la _science de l'Ocean_. Mais l'exemple des touristes aeriens ne +trouvait pas d'imitateurs; a leur grand regret, nul rival ne se presentait +a eux dans les hautes regions de l'air; aucun savant ne voulait risquer sa +fortune dans l'empire d'Eole! + +Plus tard, nous attirions l'attention sur l'importance de l'organisation +d'un corps d'aerostiers pour les observations militaires; huit mois avant +la guerre, nous ecrivions les lignes suivantes: "L'Ecole aerostatique de +Meudon, supprimee dans un moment de mauvaise humeur, ne devrait-elle pas +etre reconstituee? Attendra-t-on qu'une guerre eclate pour former des +aeronautes, pour improviser des ballons? Ce serait une imprudence, une +folie des plus grandes, _car dans notre siecle, les guerres vont vite, +et le sort d'un empire pourrait bien avoir ete decide pendant qu'on +ajusterait ensemble les fuseaux d'un ballon_[2]!" Mais les paroles le plus +sensees n'entrent pas dans les oreilles volontairement fermees. + +[Note 2: _Voyages aeriens_, page 556.] + +Comment se rappeler sans un bien legitime etonnement que la France, +la veritable patrie des ballons, n'a jamais compte depuis Coutelle, +c'est-a-dire depuis 1794, la moindre ecole aerostatique ou des appareils +bien confectionnes auraient ete mis a la disposition des explorateurs +audacieux, vraiment epris de la navigation aerienne; que l'Observatoire de +Paris, dont le devoir est d'etudier les eclipses, les averses d'etoiles +filantes, n'a jamais eu l'idee, depuis Arago, de recourir aux nacelles +aeriennes pour faciliter les etudes de ce genre? Comment expliquer le +dedain des generaux de l'Empire pour les aerostats militaires, qui avaient +ete si efficacement employes, sous la premiere Republique, et pendant la +guerre d'Amerique? + +Les infortunes ballons semblaient etre les parias du monde scientifique +et administratif! Les aeronautes qui avaient la passion des aventures +de l'air, ceux qui avaient la foi, rencontraient bien,--il y aurait +ingratitude a l'oublier,--quelques precieux appuis de la part d'hommes +eminents et eclaires, mais c'etait pour ainsi dire a l'etat d'exception. +Quand ils osaient demander d'utiliser le ballon _l'Imperial_, pour +faire des experiences serieuses et privees, le ministre de la Maison +de l'Empereur se gardait bien de confier a qui que ce fut le materiel +aerostatique de l'Empire; il preferait le laisser moisir, sans soin, sans +nulle surveillance, dans les greniers du Garde-Meuble[3]. + +[Note 3: Parmi les ballons qui existaient a Paris en septembre 1870, +_l'Imperial_ est le seul qui n'ait pu etre utilise pendant le siege. C'est +en vain qu'on essaya de le reparer. Cet aerostat etait tombe en lambeaux; +il avait coute 30,000 fr.] + +Les aerostats, malgre leurs imperfections, sont aujourd'hui les seuls +appareils, ne l'oublions pas, qui nous permettent de rivaliser avec +l'oiseau, de sillonner l'etendue de l'atmosphere, de quitter le plancher +terrestre, ou, sans eux, nous serions impitoyablement attaches; ils +etaient a la veille de perir faute de culture. Sans l'inventeur des +ballons captifs a vapeur, qui avait toujours quelques ballons dans son +hangar, comme d'autres ont des chevaux dans leur ecurie, sans quelques +aeronautes, qui malgre leurs modestes ressources, construisaient de temps +en temps des ballons, personne ne se serait preoccupe de cette grave et +importante question de la navigation dans l'air; l'aerostat passait peu a +peu a l'etat de bric-a-brac, et nos fils en eussent parle un jour comme du +feu gregeois ou de l'email italien. + +Voila jusqu'ou etait tombee l'aeronautique sous le second Empire. Le +gouvernement ne voulait rien faire pour encourager les etudes aeriennes; +ici comme ailleurs, l'initiative privee, quand elle avait l'audace de se +montrer, etait vite ecrasee sous les obstacles qu'on ne manquait pas de +lui opposer. Une des plus grandes decouvertes de notre genie scientifique +allait peut-etre s'eteindre dans la France meme; on aurait laisse a des +etrangers le soin de faire croitre ce germe que les Montgolfier avaient +seme sur le champ des decouvertes. + +Il a fallu que les Prussiens viennent nous ecraser, nous faire sortir +de notre torpeur; il a fallu que la premiere metropole du monde soit +investie, cernee, bloquee par les innombrables legions des barbares +modernes, pour que l'on s'apercoive enfin que les ballons valent bien la +peine d'etre gonfles! Apres les immenses services qu'ils ont rendus a la +patrie, est-il permis de croire qu'ils ne seront plus delaisses d'une +facon vraiment coupable? Est-il permis d'esperer que le gouvernement +protegera serieusement les etudes aeriennes, que nos societes savantes +s'en preoccuperont d'une maniere efficace? + +On ne manquera pas de trouver dans cet ordre d'idees de nombreux +proselytes; la navigation aerienne a toujours eu le privilege d'emouvoir +et d'interesser le public. Ce ne sont pas les hommes de bonne volonte qui +feront defaut pour un tel genre d'investigation, car, comme nous le disait +avec esprit un des plus illustres savants de l'Angleterre: "Le Francais +est essentiellement aeronaute; son caractere aventureux, un peu volage, +est bien fait pour cet art merveilleux, ou l'imprevu joue un si grand +role." + +En effet, les questions aerostatiques ont toujours eu en France le +privilege de passionner le peuple, et ce fait offre une importance reelle, +car il y a, au-dessus des appreciations de la science, au-dessus de l'avis +des hommes du metier, il y a quelque chose d'indefinissable qu'on appelle +l'opinion publique. Rarement elle s'egare dans les jugements qu'elle porte +instinctivement sur les problemes de ce genre, et nul ne peut nier qu'elle +n'accorde aux ballons une large part d'admiration. Le peuple, le public, +si vous voulez, aime les ballons, comme il admire une oeuvre d'art, comme +il ecoute un opera des maitres; dans un musee, sans etre peintre, le +public marque du doigt le chef-d'oeuvre; sans etre ecrivain, il trouve le +bon livre; sans etre savant, il sait flairer les grandes decouvertes dans +les choses de la science. Malgre les hommes speciaux qui denigrent a sa +naissance le gaz de l'eclairage, il accourt aux experiences de Philippe +Lebon, et les impose a l'administration; il applaudit a l'apparition +des chemins de fer, en depit des savants qui les denigrent. Or, nous le +repetons, il aime les aerostats, il PRESSENT qu'il y a la un inconnu plein +de mystere, mais plein d'esperance, il CROIT a la navigation aerienne. +L'avenir donnera raison a l'intuition populaire, a ce que l'auteur latin +appelle "_vox populi_." + +Que de progres a rever; que de perfectionnements a entrevoir dans +l'aeronautique comme dans toutes les branches du savoir humain! Mais la +science est un sol qui, quoique fertile, ne donne une ample moisson qu'a +ceux qui la cultivent avec acharnement. Et combien la culture a ete +negligee depuis vingt ans! Mais pour notre malheur, ce n'est pas seulement +l'art des Montgolfier qu'on a laisse deperir dans une criminelle +negligence. Il faut avouer et reconnaitre que toutes les sciences ont +subi chez nous une trop visible decheance; aussi quand l'heure du peril +a sonne, les hommes superieurs ont manque pour recourir aux immenses +ressources de la nation. + +Le 4 septembre 1870, apres un nouveau Waterloo, on esperait un autre 1792! +Mais on oubliait que vers la fin du siecle dernier, la Convention, en +decretant la levee en masse pour resister a l'ouragan dechaine sur nos +frontieres, avait entre les mains un pays riche en genies illustres, +tellement fertile en intelligences, qu'il marchait dans le monde a la tete +des sciences et de la philosophie! A cette epoque memorable, en meme temps +que Carnot organise la victoire, les savants creent toute une industrie +nouvelle. Quand il s'agit de faire de la poudre sans le soufre de Sicile, +sans le salpetre de l'Amerique, des inventeurs se levent a l'appel du +pays; ils ont du soufre qu'ils viennent d'extraire des pyrites, ils +produisent du salpetre, dont ils ont trouve les elements dans les vieilles +murailles, dans la poussiere des ecuries. Nicolas Leblanc jette les bases +de la fabrication de la soude artificielle, Chappe cree le telegraphe +aerien qui, en quelques minutes, envoie des ordres aux armees. +L'industrie, privee par le blocus des matieres premieres indispensables +a la confection des armes, a la preparation de la poudre, au travail des +manufactures, se regenere, se transforme pour sauver la nation, et pour +donner naissance en meme temps aux etonnantes operations de nos usines +modernes. La science francaise du XVIIIe siecle prepare les premiers +triomphes de Valmy et de Jemmapes!--Quel abime, helas! separe cette France +de 1792 d'avec celle de 1870! + +Puissent les grands exemples d'un tel passe nous servir d'enseignements; +puissent les illustres genies du XVIIIe siecle, trouver bientot des +successeurs! Puisse la chimie rencontrer encore des Lavoisier, des +Fourcroy, des Berthollet, des Guyton de Morveau, les sciences naturelles +des Cuvier, des Buffon, des Jussieu, des Geoffroy Saint-Hilaire; les +mathematiques et l'astronomie, des Monge, des Laplace, des Lagrange; +la geographie des Bougainville et des Laperouse; la philosophie, des +Montesquieu, des Voltaire, des Rousseau et des d'Alembert! + +Puissent enfin les aerostats trouver d'autres Montgolfier, de nouveaux +Charles et de nouveaux Pilatre! + +G.T. + + + + +PREMIERE PARTIE + +Aout 1871. LE CELESTE ET LE JEAN-BART + + + + +I + + +Paris investi.--Les ballons-poste.--L'aerostat _le Celeste_.--Lachez +tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade prussienne.--Les +proclamations.--La foret d'Houdan.--Les uhlans.--Descente a Dreux. + +30 septembre 1870. + +Les historiens qui raconteront les drames du siege de Paris se chargeront +de juger les crimes de l'Empire, ses negligences inouies, ses oublis +insenses; ils diront que la capitale du monde, a la veille d'etre cernee +par l'ennemi, n'avait pas un canon sur ses remparts, pas un soldat dans +ses forts. Mais ce qu'ils ne manqueront pas d'affirmer, c'est que les +habitants de Paris, en traversant ces heures les plus nefastes de leur +histoire, puisaient comme une nouvelle force dans les malheurs qui +venaient de frapper la France, sans pities sans relache; c'est que leur +energie semblait croitre en raison directe des dangers qui les menacaient. + +Quand, le 15 septembre, les journaux annoncent que les uhlans sont +signales aux portes de Paris, le public accueille cette nouvelle avec +le sang-froid qui denote la resignation. On sent que quelque chose de +terrible est menacant, que des evenements uniques dans les annales des +peuples vont se produire; il y a dans l'air des nuages epais, precurseurs +d'une tempete horrible; mais on envisage l'avenir sinon sans emotion, du +moins sans defaillance ni faiblesse. Tous les coeurs vibrent a l'unisson +au sentiment de la Patrie en danger. + +Rien n'est pret pour la defense; il faut tout faire a la fois et en toute +hate. Chaque enfant de Paris, entraine par un irresistible elan, veut +avoir sa part de travail dans l'oeuvre commune. Les architectes, les +ingenieurs remuent la terre des bastions; les chimistes preparent des +poudres fulminantes et des torpilles; les metallurgistes fondent des +canons et des mitrailleuses, tous les bras s'arment de fusils. + +Mais au milieu de cette effervescence, une question de premier ordre, +question vitale, s'il en fut, vient s'imposer a l'administration. En +depit des affirmations du genie militaire, les Parisiens sont bel et bien +bloques dans leurs murs. Quelques courriers a pied franchissent d'abord +les lignes ennemies, mais bientot, d'autres reviennent consternes, ils +n'ont pas rencontre un sentier sur quelque point que ce fut, ou le "qui +vive" ennemi ne les ait contraints de rebrousser chemin. M. de Moltke a +resolu ce probleme inoui: investir une ville de deux millions d'habitants, +faire disparaitre sous un cordon de baionnettes, la plus immense place +forte de l'univers. La capitale du monde se laissera-t-elle emprisonner +vivante dans un tombeau? Lui sera-t-il interdit de parler a la France, +de communiquer au dehors son energie, sa foi, son courage, d'avouer ses +deceptions, ses faiblesses, ses inquietudes, d'affirmer ses joies, sa +force et ses esperances? Ne pourra-t-elle pas protester a haute voix +contre un bombardement barbare, contre un assassinat monstrueux de femmes +et d'enfants? L'ennemi tiendra-t-il au secret une des plus grandes +agglomerations humaines, sous l'inflexible vigilance d'une armee de +geoliers? Arrivera-t-il a tuer la France en etouffant la voix de Paris? + +Il allait etre donne a l'une des plus grandes decouvertes de notre genie +scientifique, de dejouer les projets de nos envahisseurs. Les aerostats si +oublies, si delaisses depuis leur apparition, ces merveilleux appareils +sortis tout d'une piece du cerveau des Montgolfier et des Charles, +allaient tout a coup reparaitre, pour contribuer a la defense de la +Patrie, en lui portant par la voie des airs, l'ame de sa capitale. Les +aeronautes, plus audacieux que l'ancien monarque de Syrie, se preparaient +a franchir le cercle d'un nouveau Popilius! + +Sans les ballons, pas une lettre ne serait sortie de l'enceinte des forts, +pas une depeche n'y serait rentree. Les portes ne se seraient ouvertes +qu'au mensonge, a la ruse, a l'espionnage. Un silence de cinq mois n'eut +pas ete possible. La grande metropole, baillonnee, aurait vite fait +entendre un murmure de detresse, puis un cri de grace! Car n'oublions pas +que les aerostats n'ont pas seulement emporte les depeches parisiennes, +ils ont emmene avec eux les pigeons voyageurs, qui devaient rentrer dans +les murs de la capitale cernee. Les missives du dedans ont pu recevoir +ainsi les reponses du dehors. Tours a entendu Paris, Paris a entendu +Tours. L'Attila des temps modernes, qui avait ecrase des armees, bombarde +des villes, decime des populations entieres, s'est trouve impuissant +devant l'aerostat qui traversait les airs, comme devant l'oiseau qui +fendait l'espace! + +Le premier depart aerien s'executa le 23 septembre; Jules Duruof s'eleve +en ballon du la place Saint-Pierre a 8 heures du matin. Deux aerostats le +suivent dans les airs, le 25 et le 26 du meme mois. Mon frere et moi, +qui avons fait, les annees precedentes, un grand nombre d'ascensions en +artistes et en amateurs, nous offrons nos services a M. Rampont. Paris, +disons-nous, peut perdre deux soldats pour gagner deux courriers aeriens. +Les gardes nationaux ne manquent pas ici, mais les aeronautes sont rares. + +Le jour meme du depart de Louis Godard, un des administrateurs de la Poste +m'appelle aupres de lui. + +--Vous etes pret a partir en ballon, me dit-il. + +--Quand vous voudrez. + +--Eh bien! nous comptons sur vous demain matin a 6 heures, a l'usine de +Vaugirard; votre ballon sera gonfle, nous vous confierons nos lettres et +nos depeches. + +Le 30 septembre, a 5 heures du matin, je pars de chez moi avec mes deux +freres qui m'accompagnent. J'arrive a l'usine de Vaugirard, mon ballon est +gisant a terre comme une vieille loque de chiffons. C'est le _Celeste_, un +petit aerostat de 700 metres cubes, que son proprietaire a genereusement +offert au genie militaire. Pour moi c'est presque'un ami, je le connais +de longue date; il a failli me rompre les os, l'annee precedente. Je le +regarde avec soin, je le touche respectueusement, et je m'apercois, helas! +qu'il est dans un etat deplorable. Il a gele la nuit; le froid l'a saisi, +son etoffe est raide et cassante. Grand Dieu! qu'apercois-je pres de la +soupape? des trous ou l'on passerait le petit doigt, ils sont entoures de +toute une constellation de piqures. Ceci n'est plus un ballon, c'est une +ecumoire. + +Cependant les aeronautes qui doivent gonfler mon navire aerien, arrivent. +Ils ont avec eux une bonne couturiere qui, armee de son aiguille, repare +les avaries. Mon frere prend un pot de colle, un pinceau, et applique +des bandelettes de papier sur tous les petits trous qui s'offrent a son +investigation minutieuse. C'est egal, je ne suis que mediocrement rassure, +je vais partir seul dans ce mechant ballon, use par l'age et le service; +j'entends le canon qui tonne a nos portes; mon imagination me montre les +Prussiens qui m'attendent, les fusils qui se dressent et vomissent sur mon +navire aerien une pluie de balles! + +La derniere fois que je suis monte dans le _Celeste_, je n'ai pu rester en +l'air que trente-cinq minutes! Toutes les perspectives qui s'ouvrent a mes +yeux ne sont pas tres-rassurantes. + +--Ne partez pas, me disent des amis, attendez au moins un bon ballon; +c'est folie de s'aventurer ainsi dans un outil de pacotille. + +Cependant, MM. Bechet et Chassinat arrivent de la Poste avec des ballots +de lettres. M. Herve Mangon me dit que le vent est tres-favorable, qu'il +souffle de l'est et que je vais descendre en Normandie; le colonel Usquin +me serre la main et me souhaite bon succes. Puis bientot M. Ernest Picard, +a qui je suis specialement recommande, demande a m'entretenir; pendant une +heure, il m'informe des recommandations que j'aurai a faire a Tours au +nom du gouvernement de Paris; il me remet un petit paquet de lettres +importantes que je devrai, dit-il, avaler ou bruler en cas de danger. Sur +ces entrefaites, le soleil se leve, et le ballon se gonfle. Ma foi, le +sort en est jete. Pas d'hesitations! Mon frere surveille toujours la +reparation du ballon, il bouche les trous avec une attention dont il ne se +sentirait pas capable, s'il travaillait pour lui-meme: la besogne qu'il +execute si bien, me rassure. Il est certain que je prefererais un bon +ballon, tout frais verni et tout neuf, mais je me suis toujours persuade +qu'il y avait un Dieu pour les aeronautes. Je me laisse conduire par ma +destinee, les yeux bien ouverts, le coeur et les bras resolus. Je ne puis +m'empecher de penser a mon dernier voyage aerien. C'etait le 27 juin 1869, +au milieu du Champ de Mars. Je partais avec huit voyageurs dans l'immense +ballon _le Pole Nord_. Qui aurait pu soupconner, alors, la necessite +future des ballons-poste! + +A 9 heures, le ballon est gonfle, on attache la nacelle. J'y entasse des +sacs de lest et trois ballots de depeches pesant 80 kilog. + +On m'apporte une cage contenant trois pigeons. + +--Tenez, me dit Van Roosebeke, charge du service de ces precieux +messagers, ayez bien soin de mes oiseaux. A la descente, vous leur +donnerez a boire, vous leur servirez quelques grains de ble. Quand ils +auront bien mange, vous en lancerez deux, apres avoir attache a une plume +de leur queue la depeche qui nous annoncera votre heureuse descente. Quant +au troisieme pigeon, celui ci qui a la tete brune, c'est un vieux malin +que je ne donnerais pas pour cinq cents francs. Il a deja fait de grands +voyages. Vous le porterez a Tours. Ayez-en bien soin. Prenez garde qu'il +ne se fatigue en chemin de fer. + +Je monte dans la nacelle au moment ou le canon gronde avec une violence +extreme. J'embrasse mes freres, mes amis. Je pense a nos soldats qui +combattent et qui meurent a deux pas de moi. L'idee de la patrie en danger +remplit mon ame. On attend la-bas ces ballots de depeches qui me sont +confies. Le moment est grave et solennel; nul sentiment d'emotion ne +saurait plus m'atteindre. Lachez tout! + +Me voila flottant au milieu de l'air! + + + * * * * * + + +Mon ballon s'eleve dans l'espace avec une force ascensionnelle +tres-moderee. Je ne quitte pas de vue l'usine de Vaugirard et le groupe +d'amis qui me saluent de la main: je leur reponds de loin en agitant +mon chapeau avec enthousiasme, mais bientot l'horizon s'elargit. Paris +immense, solennel, s'etend a mes pieds, les bastions des fortifications +l'entourent comme un chapelet; la, pres de Vaugirard, j'apercois la fumee +de la canonnade, dont le grondement sourd et puissant, tout a la fois, +monte jusqu'a mes oreilles comme un concert lugubre. Les forts d'Issy et +de Vanves m'apparaissent comme des forteresses en miniature; bientot je +passe au-dessus de la Seine, en vue de l'ile de Billancourt. + +Il est 9 heures 50; je plane a 1,000 metres de haut; mes yeux ne se +detachent pas de la campagne, ou j'apercois un spectacle navrant qui ne +s'effacera jamais de mon esprit. Ce ne sont plus ces environs de Paris, +riants et animes, ce n'est plus la Seine, dont les bateaux sillonnent +l'onde, ou les canotiers agitent leurs avirons. C'est un desert, triste, +denude, horrible. Pas un habitant sur les routes, pas une voiture, pas +un convoi de chemin de fer. Tous les ponts detruits offrent l'aspect de +ruines abandonnees, pas un canot sur la Seine qui deroule toujours son +onde au milieu des campagnes, mais avec tristesse et monotonie. Pas un +soldat, pas une sentinelle, rien, rien, l'abandon du cimetiere. On se +croirait aux abords d'une ville antique, detruite par le temps; il faut +forcer son souvenir pour entrevoir par la pensee les deux millions +d'hommes emprisonnes pres de la dans une vaste muraille! LE CELESTE. + +Il est dix heures; le soleil est ardent et donne des ailes a mon ballon; +le gaz contenu dans le _Celeste_ se dilate sous l'action de la chaleur; +il sort avec rapidite par l'appendice ouvert au-dessus de ma tete, et +m'incommode momentanement par son odeur. J'entends un leger roucoulement +au-dessus de moi. Ce sont mes pigeons qui gemissent. Ils ne paraissent +nullement rassures et me regardent avec inquietude. + +--Pauvres oiseaux, vous etes mes seuls compagnons; aeronautes improvises, +vous allez defier tous les marins de l'air, car vos ailes vous dirigeront +bientot vers Paris, que vous quittez, et nos ballons sauront-ils y +revenir? + +L'aiguille de mon barometre Breguet tourne assez vite autour de son +cadran, elle m'indique que je monte toujours..., puis elle s'arrete au +point qui correspond a une altitude de 4,800 metres au-dessus du niveau de +la mer. + +Il fait ici une chaleur vraiment insupportable: le soleil me lance ses +rayons en pleine figure et me brule; je me desaltere d'un peu d'eau. Je +retire mon paletot, je m'assieds sur mes sacs de depeches, et le coude +appuye sur le bord de la nacelle, je contemple en silence l'admirable +panorama qui s'etale devant moi. + +Le ciel est d'un bleu indigo; sa limpidite, son ton chaud, colore, me +feraient croire que je suis en Italie; de beaux nuages argentes planent +au-dessus des campagnes; quelques-uns d'entre eux sont si loin de moi, +qu'ils paraissent mollement se reposer au-dessus des arbres. Pendant +quelques instants, je m'abandonne a une douce reverie, a une muette +contemplation, charme merveilleux des voyages aeriens: je plane dans un +pays enchante, monde abandonne de tout etre vivant, le seul ou la guerre +n'ait pas encore porte ses maux! Mais la vue de Saint-Cloud que j'apercois +a mes pieds, sur l'autre rive de la Seine, me ramene aux choses d'en bas. +Je me reporte vers la realite, vers l'invasion. Je jette mes regards du +cote de Paris, que je n'entrevois plus que sous une mousseline de brume. + +Une profonde tristesse s'empare de moi; j'eprouve la sensation du marin +qui quitte le port pour un long voyage. Je pars; mais quand reviendrai-je? +Je te quitte, Paris; te retrouverai-je? Comment definir ces pensees qui +se heurtent confusement dans mon cerveau? C'est la-bas, au milieu de ce +monceau de constructions, de ce labyrinthe de rues et de boulevards, que +j'ai vu le jour; c'est sous cette mer de brume que s'est ecoulee mon +enfance! C'est toi, Paris, qui as su ouvrir mon coeur aux sentiments +d'independance et de liberte qui m'animent! Te voila captif aujourd'hui? +L'heure de la delivrance sonnera-t-elle pour toi? Je sais bien que la foi, +la constance, ne manqueront jamais a tes enfants; mais qui peut compter +sans les hasards de la guerre? + +Pendant que mille reflexions naissent et s'agitent ainsi dans mon esprit, +le vent me pousse toujours dans la direction de l'Ouest, comme l'atteste +ma boussole. Apres Saint-Cloud, c'est Versailles qui etale a mes yeux les +merveilles de ses monuments et de ses jardins. + +Jusqu'ici je n'ai vu que deserts et solitudes, mais au-dessus du parc la +scene change. Ce sont des Prussiens que j'apercois sous la nacelle. Je +suis a 1,600 metres de haut; aucune balle ne saurait m'atteindre. Je +puis donc m'armer d'une lunette et observer attentivement ces soldats, +lilliputiens vus de si haut. + +Je vois sortir de Trianon des officiers qui me visent avec des lorgnettes, +ils me regardent longtemps; un certain mouvement se produit de toutes +parts. Des Prussiens se chauffent le ventre sur le tapis vert, sur cette +pelouse que foulait aux pieds Louis XIV. Ils se levent, et dressent +la tete vers le _Celeste_. Quelle joie j'eprouve en pensant a leur +depit.--Voila des lettres que vous n'arreterez pas, et des depeches que +vous ne pourrez lire! Mais je me rappelle au meme moment qu'il m'a ete +remis 10,000 proclamations imprimees en allemand a l'adresse de l'armee +ennemie. + +J'en empoigne une centaine que je lance par dessus bord; je les vois +voltiger dans l'air en revenant lentement a terre; j'en jette a plusieurs +reprises un millier environ, gardant le reste de ma provision pour les +autres Prussiens que je pourrai rencontrer sur ma route. + +Que contenait cette proclamation? Quelques paroles simples disant a +l'armee allemande que nous n'avions plus chez nous ni empereur, ni roi, +et que s'ils avaient le bon sens de nous imiter, on ne se tuerait plus +inutilement comme des betes sauvages. Paroles sensees, mais jetees au +vent, emportees par la brise comme elles sont venues! + +Le _Celeste_ se maintient a 1,600 metres d'altitude; je n'ai pas a jeter +une pincee de lest, tant le soleil est ardent; car il n'est pas douteux +que mon ballon fuit, et, sans la chaleur exceptionnelle de l'atmosphere, +mon mauvais navire n'aurait pas ete long a descendre avec rapidite, et +peut-etre au milieu des Prussiens. En quittant Versailles, je plane +au-dessus d'un petit bois dont j'ignore le nom et l'exacte position. Tous +les arbres sont abattus au milieu du fourre; le sol est aplani, une double +rangee de tentes se dressent des deux cotes de ce parallelogramme. A peine +le ballon passe-t-il au-dessus de ce camp, j'apercois les soldats qui +s'alignent; je vois briller de loin les baionnettes; les fusils se levent +et vomissent l'eclair au milieu d'un nuage de fumee. + +Ce n'est que quelques secondes apres que j'entends au-dessous de la +nacelle le bruit des balles et la detonation des armes a feu. Apres, cette +premiere fusillade, c'en est une autre qui m'est adressee, et ainsi de +suite jusqu'a ce que le vent m'ait chasse de ces parages inhospitaliers. +Pour toute reponse, je lance a mes agresseurs une veritable pluie de +proclamations. + +C'est un panorama toujours nouveau qui se deroule aux yeux de l'aeronaute; +suspendu dans l'immensite de l'espace, la terre se creuse sous la nacelle +comme une vaste cuvette dont les bords se confondent au loin avec la voute +celeste. On n'a pas le loisir de contempler longtemps le meme paysage +quand le vent est rapide; si le puissant aquilon vous entraine, la scene +terrestre est toujours nouvelle, toujours changeante. Je ne tarde pas +a voir disparaitre les Prussiens qui ont perdu leur poudre contre moi: +d'autres tableaux m'attendent. J'apercois une foret vers laquelle je +m'avance assez rapidement. Je ne suis pas sans une certaine inquietude, +car le _Celeste_ commence a descendre; je jette du lest poignee par +poignee, et ma provision n'est pas tres-abondante. Cependant je ne dois +pas etre bien eloigne de Paris. L'accueil que m'a fait l'ennemi en passant +au-dessus d'un de ses camps ne me donne nulle envie de descendre chez lui. + +J'ai toujours remarque, non sans surprise, que l'aeronaute, meme a une +assez grande hauteur, subit d'une facon tres-appreciable l'influence du +terrain au-dessus duquel il navigue. S'il plane au-dessus des deserts de +craie de la Champagne, il sent un effet de chaleur intense, les rayons +solaires sont reflechis jusqu'a lui; il est comme un promeneur qui +passerait au soleil devant un mur blanc. S'il trace, en l'air, son sillage +au-dessus d'une foret, le voyageur aerien est brusquement saisi d'une +impression de fraicheur etonnante, comme s'il entrait, en ete, dans une +cave.--C'est ce que j'eprouve a 10 heures 45 en passant a 1420 metres +au-dessus des arbres, que je ne tarde pas a reconnaitre pour etre ceux de +la foret d'Houdan.--Ma boussole et ma carte ne me permettent aucun doute a +cet egard. Mais ce froid que je ressens, apres une insolation brulante, +le gaz en subit comme moi l'influence; il se refroidit, se contracte, +l'aerostat pique une tete vers la foret; on dirait que les arbres +l'appellent a lui. Comme l'oiseau, le Celeste voudrait-il aller se poser +sur les branches? + +Je me jette sur un sac de lest, que je vide par dessus bord, mais mon +barometre m'indique que je descends toujours; le froid me penetre +jusqu'aux os. Voila le ballon qui atteint rapidement les altitudes de +1000 metres, de 800 metres, de 600 metres. Il descend encore. Je vide +successivement trois sacs de lest, pour maintenir mon aerostat a 500 +metres seulement au-dessus de la foret, car il se refuse a monter plus +haut! + +A ce moment, je plane au-dessus d'un carrefour. Un groupe d'hommes s'y +trouve rassemble; grand Dieu! ce sont des Prussiens. En voici d'autres +plus loin; voici des uhlans, des cavaliers qui accourent par les chemins. +Je n'ai plus qu'un sac de lest. Je lance dans l'espace mon dernier +paquet de proclamations. Mais le ballon a perdu beaucoup de gaz, par +la dilatation solaire, par ses fuites, il est refroidi, sa force +ascensionnelle est terriblement diminuee. Je ne suis qu'a une hauteur de +420 metres, une balle pourrait bien m'atteindre. + +Je regarde attentivement sous mes pas. Si un soldat leve son fusil vers +moi, je lui jette sur la tete tout un ballot de lettres de 40 kilogrammes; +mon navire aerien allege de ce poids retrouvera bien ses ailes. Malgre mon +vif desir de remplir ma mission, je n'hesiterai pas a perdre mes depeches +pour sauver ma vie. + +Heureusement pour moi le vent est vif; je file comme la fleche au-dessus +des arbres; les uhlans me regardent etonnes, et me voient passer, sans +qu'une seule balle m'ait menace. Je continue ma route au-dessus de +prairies verdoyantes, gracieusement encadrees de haies d'aubepine. + +Il est bientot midi, je passe assez pres de terre; les spectateurs qui me +regardent sont bel et bien, cette fois, des paysans francais, en sabots et +en blouse. Ils levent les bras vers moi, on dirait qu'ils m'appellent a +eux; mais je suis encore bien pres de la foret, je prefere prolonger mon +voyage le plus longtemps possible. Je me contente de lancer dans l'espace +quelques exemplaires d'un journal de Paris que son directeur m'a envoyes +au moment de mon depart. Je vois les paysans courir apres ces journaux, +qui se sont ouverts dans leur chute, et voltigent comme de grandes +feuilles emportees par le vent. + +Une petite ville apparait bientot a l'horizon. C'est Dreux avec sa grande +tour carree. Le _Celeste_ descend, je le laisse revenir vers le sol. Voila +une nuee d'habitants qui accourent. Je me penche vers eux et je crie de +toute la force de mes poumons: + +--Y a-t-il des Prussiens par ici? Mille voix me repondent en choeur: + +--Non, non, descendez! + +Je ne suis plus qu'a 50 metres de terre, mon guide-rope rase les champs, +mais un coup de vent me saisit, et me lance subitement coutre un +monticule. Le ballon se penche, je recois un choc terrible, qui me fait +eprouver une vive douleur, ma nacelle se trouve tellement renversee que ma +tete se cogne contre terre.--M'apercevant que je descendais trop vite je +me suis jete sur mon dernier sac de lest; dans ce mouvement le couteau que +je tenais pour couper les liens qui servent a enrouler la corde d'ancre +s'est echappe de mes mains, de sorte qu'en voulant faire deux choses a la +fois j'ai manque toute la manoeuvre. Mais je n'ai pas le loisir de mediter +sur l'inconvenient d'etre seul en ballon. Le _Celeste_, apres ce choc +violent, bondit a 60 metres de haut, puis il retombe lourdement a terre, +cette fois j'ai pu reussir a lancer l'ancre, a saisir la corde de soupape. +L'aerostat est arrete; les habitants de Dreux accourent en foule, j'ai un +bras foule, une bosse a la tete, mais je descends du ciel en pays ami! + +Ah! quelle joie j'eprouve a serrer la main a tous ces braves gens qui +m'entourent. Ils me pressent de questions.--Que devient Paris? Que +pense-t-on a Paris? Paris resistera-t-il? Je reponds de mon mieux a ces +mille demandes qu'on m'adresse de toutes parts.--Je prononce un petit +discours bien senti qui excite un certain enthousiasme.--Oui, Paris +tiendra tete a l'ennemi. Ce n'est pas chez cette vaillante population que +l'on trouvera jamais decouragement ou faiblesse, on n'y verra toujours que +tenacite et vaillance. Que la province imite la capitale, et la France est +sauvee! + +Je degonfle a la hate le _Celeste_, faisant ecarter la foule par quelques +gardes nationaux accourus en toute hate. Une voiture vient me prendre, +m'enleve avec mes sacs de depeches et ma cage de pigeons. Les pauvres +oiseaux immobiles ne sont pas encore remis de leurs emotions! + +En descendant sur la place, plus de cinquante personnes m'invitent a +dejeuner, mais j'ai deja accepte l'hospitalite que m'a gracieusement +offerte le proprietaire de la voiture. Mon hote a lu par hasard mon nom +sur ma valise, il a reconnu en moi un des voisins de son associe de la rue +Bleue. Je mange gaiement, avec appetit, et je me fais conduire au bureau +de poste avec mes sacs de lettres parisiennes. + +Je les pose a terre, et je ne puis m'empecher de les contempler avec +emotion. Il y a sous mes yeux trente mille lettres de Paris. Trente mille +familles vont penser au ballon qui leur a apporte au-dessus des nuages la +missive de l'assiege! + +Que de larmes de joie enfermees dans ces ballots! Que de romans, que +d'histoires, que de drames peut-etre, sont caches sous l'enveloppe +grossiere du sac de la poste! + +Le directeur du bureau de poste entre, et parait stupefait de la besogne +que je lui apporte. Je vois son commis qui ouvre des yeux enormes en +pensant aux trente mille coups de timbre humide qu'il va frapper. Il n'a +jamais a Dreux ete a pareille fete. On en sera quitte pour prendre un +supplement d'employes; mais la besogne marchera vite: le directeur me +l'assure. Quant au petit sac officiel, je vais le porter moi-meme a Tours, +par un train special que je demande par telegramme. + +Qu'ai-je a faire maintenant? A lancer mes pigeons pour apprendre a mes +amis que je suis encore de ce monde, et pour annoncer que mes depeches +sont en lieu sur. Je cours a la sous-prefecture, ou j'ai envoye mes +messagers ailes. On leur a donne du ble et de l'eau, ils agitent leurs +ailes dans leur cage. J'en saisis un qui se laisse prendre sans remuer. Je +lui attache a une plume de la queue ma petite missive ecrite sur papier +fin. Je le lache; il vient se poser a mes pieds, sur le sable d'une allee. +Je renouvelle la meme operation pour le second pigeon, qui va se placera +cote de son compagnon. Nous les observons attentivement. Quelques secondes +se passent. Tout a coup les deux pigeons battent de l'aile et bondissent +d'un trait a 100 metres de haut. La, ils planent et s'orientent de la +tete, ils se tournent vivement vers tous les points de l'horizon, leur bec +oscille comme l'aiguille d'une boussole, cherchant un pole mysterieux. Les +voila bientot qui ont reconnu leur route, ils filent comme des fleches... +en droite ligne dans la direction de Paris! + + +II + + +Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de retour +a Paris par voie aerienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage a +Lyon.--Les nouveaux debarques du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_. + +Du 1er au 15 octobre. + +Faire le recit de mon voyage en chemin de fer de Dreux a Tours, par +Argentan, par le Mans; dire que dans toutes les gares j'etais recu comme +le Messie tombe du ciel, questionne toujours, partout, et que les curieux +m'ont empeche de fermer l'oeil un seul instant pendant mon voyage +nocturne, n'offrirait pas grand interet. Je prefere arriver tout de suite +a Tours ou je suis rendu le 1er octobre a sept heures du matin. Mais Tours +n'est plus Tours; ce n'est plus la ville paisible et calme que j'ai connue +jadis; ou les affaires s'elaboraient tranquillement et sans bruit. + +Les touristes et les flaneurs ont cesse de s'y donner rendez-vous; les +commis-voyageurs ne s'y rencontrent plus dans les hotels. Tours est anime, +regorge de monde; c'est la seconde capitale de France; aussi m'est-il +completement impossible d'y trouver un traversin pour y reposer mes deux +oreilles. + +Je fais un somme leger sur un divan de l'_hotel de la Boule-d'Or_, et +l'apres-midi se passe en visites officielles. J'ai une longue entrevue +avec l'amiral Fourichon, qui m'explique comment il n'a pas encore envoye +de troupes au secours de Paris; je lance sur le pont de Tours mon +beau pigeon a tete brune, porteur d'une depeche chiffree; je vois M. +Steenackers, M. Laurier, qui m'affirme qu'il a beaucoup de poigne, et que +la France sera sauvee par son ministere; je vois M. et Mme Cremieux, M. +Glais-Bizoin, qui me prend pour un depute de la droite, et me fait un +discours d'une heure. Je suis presente le soir au conseil des ministres, +et sans etre ni medisant, ni mechante langue je ne puis m'empecher de dire +que je ne vois nulle part le Carnot qui sauvera la France... Mais je n'ai +pas la pretention ni l'autorite propres a juger les hommes et les choses. + +La politique n'est pas mon affaire, j'ai rempli ma mission, remettant a +chacun les lettres qu'on m'a confiees, repetant de mon mieux tout ce que +j'avais a dire; j'ai resolu pendant la guerre d'etre aeronaute. Revenons a +nos ballons! + +Quel pouvait etre le desir le plus ardent d'un Parisien sorti de Paris +au-dessus des nuages, c'etait de revenir par le meme chemin. On avait +organise a Tours une commission scientifique chargee d'examiner, d'etudier +la possibilite de semblables projets; aussi, les trois aeronautes qui +m'ont precede et moi, nous sommes immediatement appeles a donner notre +avis a ce sujet. MM. Marie Davy de l'Observatoire, M. Serret de l'Institut +et les autres membres qui pendant la duree de la guerre ont contribue a +faire naitre un grand nombre d'idees utiles et fructueuses, nous parlent +d'abord de la nuee de memoires, de projets qu'ils recoivent des quatre +coins de la France. Les inventeurs se sont montres tres-nombreux, mais peu +serieux. Quels reves insenses; quelles utopies, quelles bouffonneries! + +Je n'oublierai jamais le monsieur qui voulait faire revenir a Paris un +convoi de cent mille montgolfieres, portant cent mille betes a cornes, +et celui qui voulait atteler deux mille pigeons a un aerostat, et des +centaines d'autres inventeurs qui voulaient diriger les ballons avec +des voiles latines, des phoques et des mats, comme un navire. Quant +aux memoires sur les ballons-poissons, les ballons-bateaux, les +ballons-oiseaux, on en formerait dix encyclopedies. Pour ma part je +suis obsede par les inventeurs qui me proposent les merveilles de leurs +conceptions. L'un d'eux surtout me poursuit, il veut munir les ballons +d'une grande voilure de son systeme. + +--Mais, monsieur, je ne veux pas vous ecouter, il n'y a pas de vent en +ballon, vos voiles ne seront jamais gonflees. + +--Ah! voila bien comme sont les hommes du metier, vous chassez, sans meme +l'ecouter, le genie incompris. J'ai deja fait une grande invention, mais +l'humanite m'a repousse. C'etait du papier a cigarette fabrique avec la +racine meme du tabac. Personne n'en a voulu. + +Je me sauve, et je cours encore! + +Le plan que nous nous proposons de tenter pour rentrer dans Paris par la +voie des airs n'exige pas des efforts d'intelligence bien extraordinaires. +C'est celui auquel se sont arretes tous les praticiens senses. Voici en +quoi il consiste, dans toute sa simplicite: + +On va envoyer des ballons et des aeronautes a Orleans, a Chartres, a +Evreux, a Dreux, a Rouen, a Amiens, dans toutes les villes non occupees +par l'ennemi, dans toutes celles qui sont proches de Paris, et ou le gaz +de l'eclairage ne fait pas defaut. + +Chaque aeronaute aura une bonne boussole, et, connaissant l'angle de route +vers Paris, observera les nuages tous les matins au moyen d'une glace +horizontale fixe ou sera tracee une ligne se dirigeant au centre de Paris. +Quand il verra les nuages marcher suivant cette ligne, c'est-a-dire quand +la masse d'air superieure se dirigera sur Paris, il gonflera son ballon +a la hate, demandera a Tours, par le telegraphe, des instructions, des +depeches, et il partira. Son point de depart est a vingt lieues de Paris +environ; il va chercher une ville qui, en y comprenant les forts, offre +une etendue de plusieurs lieues; n'a-t-il pas bien des chances de la +rencontrer dans ces circonstances speciales? S'il passe a cote, il +continuera son voyage et descendra plus loin, en dehors des lignes +prussiennes. Quand le vent sera du nord, le ballon d'Amiens pourra partir; +lorsqu'il soufflera du sud ou de l'ouest, les aerostats d'Orleans et de +Dreux se trouveront prets. Avec une douzaine de stations echelonnees sur +plusieurs lignes de la rose des vents, les tentatives seront nombreuses. + +L'une d'elles aura de grandes chances de succes, surtout si la +perseverance ne fait pas defaut, et si l'on ne craint pas de renouveler +frequemment les voyages. Si un ballon est assez heureux pour passer +au-dessus de Paris, il descendra dans l'enceinte des forts. La, la +campagne est assez vaste pour que l'atterrissage soit facile. Au pis +aller, il pourra risquer la descente sur les toits si le vent n'est pas +trop rapide. Enfin, s'il manque l'entree, il aura la sortie pour lui, ou +de nouveaux forts le protegeront. Dans tous les cas, il lui sera possible +de lancer par dessus bord des lettres et des depeches. + +Nous verrons plus tard pourquoi ce projet n'a ete realise que +tres-incompletement, comment il se fait que mon frere et moi soyons les +seuls aeronautes assez heureux pour avoir tente deux fois le voyage. Mais +n'anticipons pas sur les evenements. Disons toutefois des a present que la +commission scientifique a apporte ici son concours le plus utile, et que +M. Steenackers n'a jamais recule devant aucun sacrifice pour mener a bonne +fin une entreprise dont l'influence morale aurait ete considerable. + +Les ballons de Paris, disions-nous, sont excellents pour un voyage, mais +leur etoffe est en coton; s'il faut qu'ils restent longtemps gonfles, +qu'ils supportent un grand vent, ils se dechireront. N'oublions pas +d'ailleurs que nous sommes seulement dans les premiers jours d'octobre et +que pas un ballon neuf n'est encore sorti de Paris. Il est decide qu'on +fabriquera a la hate des ballons de soie. Duruof sera charge de la +construction avec le concours de Mangin et de Louis Godard; on commencera +par confectionner un premier type. La commission m'envoie a la hate a Lyon +pour acheter l'etoffe necessaire. + +_5 octobre_.--Je m'apercois que les chemins de fer fonctionnent pendant +la guerre d'une facon bien singuliere. Je passe deux grands jours et deux +grandes nuits dans mon wagon, avant d'arriver dans la patrie de la soie. +Les gares sont encombrees partout de troupes, de voyageurs; c'est un +desordre epouvantable. Je passe a Orleans, ou j'apprends que l'armee de +la Loire, qu'on attend a Paris, n'existe que dans le cerveau des bons +Francais qui voient les evenements couleur de rose, mais on me parle +beaucoup de l'armee du Rhone. A Lyon, j'apercois le drapeau rouge sur +l'Hotel-de-Ville, des braillards dans les rues, des caricatures chez les +libraires, mais d'armee et de canons, point. + +--Ici, me dit-on, nous n'avons pas de troupes, mais, croyez-moi, monsieur, +l'armee de la Loire est vraiment formidable. Je cours chez tous les +fabricants de soie de la ville, accompagne d'un membre du conseil +municipal, qui me sert de guide de la facon la plus obligeante, sous les +auspices du prefet, M. Challemel-Lacour. Je fixe mon choix sur des pieces +roses et bleues; ce sont les seules que l'on puisse trouver de suite en +quantite suffisante. + +J'en achete, pour le compte de l'Etat, deux mille huit cents metres, a +quatre francs cinquante, prix tres-modere, que le fabricant appelle avec +raison un prix patriotique. + +Bientot, a Tours, le nouveau theatre est transforme eu atelier de +construction. Je reviens avec mes ballots de soie; Duruof et Mangin ont +deja dresse des tables, fait l'epure pour la construction d'un aerostat +de 1200 metres cubes. On se prepare a couper l'etoffe, on s'efforce de +trouver des ouvrieres. Quelques jours apres, quatre-vingts aiguilles +marchent sans cesse, car les cotes sont etroites, et la longueur de la +piqure qu'il s'agit de faire est considerable. Le travail est lance avec +activite, et se terminera dans un delai de quinze jours. + +On n'a pas perdu le temps pendant mon absence; le vendredi 7, une +experience est faite avec un ballon captif de 20 metres cubes pour +connaitre a quelle hauteur un ballon est a l'abri des balles de chassepot. +Un aerostat captif en papier est monte a 400 metres de haut. Dix-huit bons +tireurs le visent a cette hauteur. On ramene l'aerostat a terre, il est +perce de 11 balles. A 500 metres de haut, pas une balle n'a porte. MM. +l'amiral Fourichon et Glois-Bizoin assistaient a l'experience: ce dernier +fit meme le coup de feu avec une grande habilete. + +J'utilise mes moments de loisir a publier dans le _Moniteur Universel_ une +serie d'articles sur _Paris assiege_. On a soif de savoir ce qui se passe +dans les murs de la capitale, les details que j'apporte sur la physionomie +des bastions, sur les travaux effectues au bois de Boulogne, au +Point-du-Jour, les recits que je fais sur la formation des ambulances, +sur l'organisation des gardes nationaux, excitent vivement l'attention +de tous. Mais bientot, d'autres ballons viennent apres moi apporter des +nouvelles plus recentes. + +Les aerostats continuent en effet a attirer l'attention generale. On +apprend que Gambetta a confie sa fortune a l'esquif aerien, qu'il est +descendu pres d'Amiens, apres un voyage emouvant, rempli de dangers +auxquels il a echappe comme par miracle. En meme temps que Gambetta, un +deuxieme aerostat est parti de la place Saint-Pierre, conduit par M. +Revilliod. L'arrivee du ministre de l'interieur a Tours, le 11 octobre, +produit une veritable revolution; on ne doute pas que la face des choses +va changer, chacun est persuade qu'une main energique va enfin imprimer a +la France l'elan du salut et de la delivrance. + +Peu de jours apres, les descentes d'aerostats se succedent. Farcot et +Tracelet descendent en Belgique le 12 octobre. Bertoux et Van Roosebeke +tombent a Cambrai, et subissent un trainage perilleux. M. Bertoux est +grievement blesse, et Van Roosebeke, roule dans la nacelle, parvient a +sauver les pigeons voyageurs qu'il amene de Paris. + +On ne peut plus douter, non sans une joie indicible, que le service des +ballons-poste est definitivement organise. Cependant je suis profondement +surpris de ne pas voir mon frere Albert Tissandier parmi les nouveaux +debarques du ciel.--Il devait partir le lendemain de mon depart et voila +plusieurs ballons qui viennent sans lui; les aeronautes n'ont meme pas +entendu parler de son depart... Ce silence m'inquiete, car je ne puis +croire que mon frere ait renonce a son projet. + +_Dimanche 16 octobre_.--Je rencontre rue Royale a Tours un de mes amis. + +--Vous savez la nouvelle? me dit-il. + +--Quoi donc? + +--Votre frere Albert est ici. Nous venons de le voir, il vous attend a +dejeuner, je vous cherche depuis ce matin. + +Je trouve mon frere a _l'hotel de l'Univers;_--nous nous jetons dans les +bras l'un de l'autre. Il me raconte qu'il a manque deux departs, que son +voyage a ete retarde, qu'il est parti enfin avec deux voyageurs. + +Voici le recit qu'il a publie lui-meme de son ascension; j'en reproduis +les passages les plus interessants. + +VOYAGE DU JEAN-BART. + +"Le 14 octobre, a une heure un quart, le ballon le Jean-Bart s'elevait de +Paris dans les airs, conduisant MM. Rane, maire du 9e arrondissement, +et Ferrand, charges d'une mission speciale du gouvernement. Outre les +voyageurs confies a mes soins, j'emportais avec moi 400 kilogrammes de +depeches, c'est-a-dire cent mille lettres, cent mille souvenirs envoyes de +Paris par la voie des airs a cent mille familles anxieuses! Par un soleil +ardent et superbe, nous passons les lignes des forts, a 1,000 metres, nous +distinguons nos ennemis qui en toute hate se mettent en mesure de nous +envoyer des balles. Mais nous planons trop loin de la terre, pour que +l'artillerie puisse nous faire peur; nous entendons les balles qui +bourdonnent comme des mouches au-dessous de notre nacelle, et nous moquant +des uhlans, des cuirassiers blancs, et de tous les Prussiens du +monde, nous nous laissons mollement bercer par les ailes de la brise +jusqu'au-dessus de la foret d'Armonviliers." + +"La un spectacle plein de desolation s'offre a nos yeux. Les maisons, les +habitations, les chateaux, sont deserts, abandonnes: nul bruit ne s'eleve +jusqu'a nous, si ce n'est celui de l'aboiement rauque et sinistre de +quelques chiens abandonnes." + +"Plus loin, au milieu meme de la foret de Jouy, c'est un camp prussien qui +s'etend sous notre nacelle; on remarque des travaux de defense habilement +organises pour repondre a toute surprise. Les tentes forment deux lignes +paralleles aux extremites desquelles s'elevent des remparts de gabions et +de fascines. Pres de la nous apercevons un immense convoi de munitions +qui couvre les routes entieres; il est suivi d'une infinite de petites +charrettes couvertes de baches blanches; des uhlans l'accompagnent +en grand nombre. A la vue de notre aerostat, ils s'arretent, et nous +devinons, malgre la distance qui nous eloigne, qu'ils nous jettent un +regard de haine et de depit." + +"Cependant le soleil echauffe nos toiles, et dilate le gaz qui les gonfle; +les rayons ardents nous donnent des ailes, nous bondissons vers les plages +aeriennes superieures, et bientot la terre disparait a nos yeux. Quelle +splendeur incomparable, quelle munificence innommee dans cette mer de +nuages que semblent terminer des franges argentees aux eclats vraiment +eblouissants! Au milieu du silence et du calme, nous admirons ces sublimes +decors du ciel, et pendant quelques secondes nous perdons de vue les +miseres terrestres. Je charge M. Ferrand de surveiller le barometre +pendant que je dessine la scene grandiose qui s'offre a ma vue." + +"Mais voila la nuit qui couvre de son manteau le ciel et la campagne. Il +faut songer a revenir a terre, regagner le plancher des braves defenseurs +de la patrie. Nous voyons accourir des paysans qui nous crient a tue-tete: +"Il n'y a pas de Prussiens ici! Vous etes pres de Nogent-sur-Seine, a +Montpothier; descendez vite!" Tous ces cris nous decident enfin, et nous +tombons pour ainsi dire dans les bras de nos braves amis sans aucune +secousse." + +"Grace a leur aide obligeante, a celle de leur cure, dont nous ne saurions +oublier l'accueil touchant, nous emportons vivement depeches et ballon. +"Les Prussiens ne sont pas loin, disent-ils; ils vous ont vu descendre, et +peuvent vous surprendre. Allez-vous-en au plus vite." C'est ce que nous +nous empressons de faire, et nous arrivons chez le sous-prefet de Nogent, +M. Ebling. Une reception enthousiaste nous est offerte; nous le quittons +bientot, ne voulant pas perdre un seul instant pour gagner Tours, ou notre +devoir nous appelle." + +"Nous sommes obliges de faire un detour immense, de passer par Troyes, +Dijon, Nevers, Bourges, pour arriver enfin a bon port." + +A peine nous sommes-nous retrouves, mon frere et moi, que nous ne parlons +plus que du retour a Paris,--notre enthousiasme partage se multiplie par +deux, nous voudrions deja etre en l'air! + +Comme certains details d'organisation pour le retour aerien ne marchent +pas a mon gre, je me decide a demander une entrevue a M. Gambetta. +J'arrive au ministere, ou je suis recu par M. Cavalie, dit _Pipe-en-Bois,_ +chef du cabinet. Il m'introduit aupres de M. le Ministre de l'interieur et +de la guerre, qui m'accueille avec une bonne grace pleine d'affabilite. +M. Gambetta me felicite sur mes projets, et m'apprend que M. Steenackers, +nomme directeur des telegraphes et des postes, se chargera du service des +ballons. Puis, prenant un papier, il y ecrit ces mots: + +"Je prie M. Steenackers d'activer le projet si courageux de M. +Tissandier." + +M. Gambetta me serre la main et me congedie en me disant d'un ton +dictatorial: "Bonne chance et bon vent!" + +Depuis ce jour, tous les chemins nous ont ete ouverts pour activer nos +Projets! + + +III + + +Lettres pour Paris par ballon monte.--Le bon vent souffle a +Chartres.--Cernes par les Prussiens!--Evasion nocturne.--L'hotel du +Paradis.--Allons chercher le vent! + +Du 15 octobre au 1er novembre. + +Cependant, la nouvelle de la construction d'un ballon s'est repandue a +Tours; comme nous ne voulons pas renseigner l'ennemi sur nos projets, nous +nous gardons bien de rien publier a cet egard; aussi l'imagination du +public se livre-t-elle a toutes les fantaisies. Les mieux renseignes +pretendent que l'on construit un ballon dirigeable, qui, a coup sur, va +rentrer a Paris. L'apparition au bureau du telegraphe d'une vaste boite +aux lettres avec cette inscription: LETTRES POUR PARIS PAR BALLON MONTE, +accredite singulierement cette maniere de voir; j'ai beau dire partout +que nous voulons seulement essayer un voyage perilleux, incertain, que la +reussite est douteuse, personne ne veut ajouter foi a cette opinion. On se +repete de toutes parts: Un ballon va partir pour Paris, il va rentrer a +Paris. Comment? On l'ignore, mais on oublie que les deux mots tentative et +succes sont souvent separes par un abime; l'esprit humain est ainsi fait +qu'il croit toujours ce qu'il desire, et souvent, sans reflexion, il se +plait a transformer le projet en fait accompli. + +Mon frere et moi nous recevons sans cesse de veritables ovations; on nous +montre du doigt: "Voila, dit-on, les aeronautes qui vont rentrer a Paris." +J'enrage parfois, car je sais bien, helas! que nous ne sommes pas +encore dans l'enceinte des fortifications. "Nous n'allons pas a Paris, +disons-nous, nous allons essayer d'y aller, c'est bien different." Mais +rien n'y fait. Nous recevons des lettres innombrables; ce sont des amis +et des inconnus qui nous ecrivent: "Voulez-vous etre assez bons pour vous +charger de porter a Paris la petite lettre que vous trouverez sous ce +pli?" En quelques jours, j'ai rempli de lettres pour la capitale tout un +tiroir de ma commode. Les gens plus oses, plus indiscrets, viennent nous +voir a l'hotel et nous demandent a porter des paquets. On se figure qu'a +nous seuls nous representons les messageries. Je n'oublierai jamais un +monsieur que je n'avais jamais vu et qui vient me reveiller a six heures +du matin. Il me supplie de prendre la clef de son appartement a Paris pour +visiter ses meubles, et de lui dire a mon retour si son mobilier est +en bon etat. Il me charge en outre de rassurer sa bonne, qui doit etre +tres-inquiete sur son sort. Je n'avais jamais ferme une porte sur le nez +de personne, mais ce jour-la, je me suis offert avec delices cette petite +satisfaction. + +Pendant que les lettres pleuvent sur nos tetes comme la grele au mois de +mars, mon frere et moi nous nous occupons de faire tous nos preparatifs. +La construction du ballon de soie, malgre les efforts de Duruof, traine en +longueur; la commission scientifique nous engage a ne pas attendre plus +longtemps. Mon frere va chercher son ballon le _Jean-Bart_ qui est reste a +Dijon, et M. Revilliod, qui a appris nos projets, se propose spontanement +pour tenter un voyage. D'apres les renseignements fournis par +l'Observatoire, il y a des chances pour que le vent sud-ouest regne +longtemps en France a cette epoque; c'est a Chartres que s'executera la +premiere tentative. La commission me prie de fournir mon concours au +depart de M. Revilliod, pendant que mon frere court apres le ballon qui +devra plus tard nous servir a nous-memes. + +Je fais l'acquisition d'une bonne boussole. M. Marie Davy, de +l'Observatoire, me donne l'angle de route de Paris a Chartres. Nous +emballons un aerostat, nous prenons une provision de ballons en papier +qui nous serviront a examiner la direction du vent. Nous allons voir M. +Steenackers qui nous confie des depeches, nous donne toutes les lettres de +recommandations, de requisitions, propres a faciliter le depart, et +nous voila bientot partis, Revilliod, Gabriel Mangin qui se chargera du +gonflement et moi. Nous etions loin de soupconner les aventures qui nous +attendaient! + +_Jeudi 20 octobre_.--Nous sommes a Chartres. L'Observatoire s'est montre +prophete. Le vent souffle du sud-ouest, Mangin gonfle de suite le ballon. +Il a fallu se donner bien du mouvement pour obtenir douze cents metres +de gaz seance tenante, car les gazometres, a Chartres, ne sont pas +volumineux. La veille, le directeur de l'usine a declare que le gonflement +etait impossible, mais le prefet a pris notre parti avec beaucoup +d'energie, de patriotisme, et nous a tires d'un grand embarras. Il fait +venir le directeur de l'usine. + +--Il faut absolument, lui dit-il, que vous fournissiez a ces messieurs +douze cents metres cubes de gaz. + +--Mais, monsieur le prefet, je n'ai que ce volume de gaz dans mes +gazometres, et c'est precisement ce que la ville va m'absorber pour +l'eclairage de la nuit. + +--Eh bien! vous n'eclairerez pas la ville, on ne vous fera aucun proces, +je me charge de tout. + +Voila comment les becs de gaz, a Chartres, n'ont pas ete allumes dans la +nuit du 19 au 20 octobre. Les rues etaient noires comme un four eteint, +mais personne ne songeait a se plaindre: on savait dans quel but il +fallait se passer de lumiere. + +Le jeudi, a midi, le ballon est gonfle, mais le vent est d'une violence +extreme. Le commandant Duval, qui est a Chartres avec 1,200 marins, nous +a envoye une trentaine de matelots, qui ont toutes les peines du monde a +maitriser l'aerostat. On nous dit en ville que les Prussiens ne sont pas +loin, qu'il est temps de partir; d'ailleurs, depuis quelques jours, les +evenements sont accablants, desastreux. Orleans vient d'etre pris par +l'ennemi; Dreux a ete envahi; Soissons a capitule, et au moment ou +nous faisons les preparatifs du depart, Chateaudun est impitoyablement +bombarde. Mais les nouvelles venues de Paris ont affermi le courage de +tous; on a foi dans le triomphe final; Gambetta vient de nous dire: "A +Paris, le peuple, de jour en jour plus heroique, prepare le salut de la +France." + +A deux heures, les rafales s'elevent puissantes et terribles; le ballon +est tellement torture, secoue, penche, que c'est un miracle s'il ne creve +pas. M. Revilliod est calme, plein de resolution; malgre la tempete, il va +partir. Au moment ou il se dispose a monter dans la nacelle, un officier +nous aborde et nous remet une lettre du commandant, "M. l'aeronaute est +prevenu que s'il ne peut partir immediatement, il doit bruler son +ballon et ses depeches, s'il veut les sauver des mains de l'ennemi." Le +commandant demeure a deux pas; nous courons chez lui. Nous le trouvons +avec ses officiers. + +Un grand feu flambe dans la cheminee, il y jette une quantite de lettres +et de papiers. + +--Messieurs, nous dit-il, j'ai ordre d'evacuer Chartres, qui ne sera pas +defendu; si vous ne pouvez partir, brulez tout, les Prussiens peuvent etre +ici dans un quart d'heure. + +Nous revenons vers le ballon; les marins sont deja partis, et les rues +sont sillonnees de bataillons de mobiles qui se retirent. Par surcroit de +malheur, le vent a ete si violent qu'un accident irreparable est survenu. +Le ballon, enleve par la rafale, s'est heurte contre les arbres; les +caoutchoucs de la soupape ont ete enleves, les clapets se sont ouverts, et +l'aerostat se vide; Gabriel Mangin acheve le degonflement. On nous avertit +que les Prussiens vont arriver. Nous nous demandons s'il n'est pas prudent +de mettre immediatement le feu a tout le materiel. Mais comment des +aeronautes auraient-ils le courage de bruler leur navire? Nous preferons +cacher le ballon dans l'usine, derriere un monceau de charbon. Le +directeur nous avertit qu'il ne veut pas prendre la responsabilite de +ce qui surviendra, mais bruler pour bruler, n'est-il pas preferable +d'attendre au dernier moment? + +Nous allons a la gare du chemin de fer. + +--Tout est coupe, nous dit-on, les trains ne partent plus. + +Le bureau du telegraphe est desert. A la prefecture, nous apprenons que +le prefet est parti. En ville, on dit partout que les Prussiens cernent +Chartres, nous voila pris comme dans une souriciere, et en notre qualite +d'aeronautes, nous ne tenons que mediocrement a etre presentes a nos +ennemis. + +C'est ainsi que j'assiste a une premiere debacle, bien loin de me douter +alors que ce spectacle n'est que le prelude insignifiant d'un drame +epouvantable, dont nous allions voir les tableaux navrants se derouler +devant nous pendant quatre mois. Les boutiques se ferment, les habitants +rentrent, Chartres est un desert, mais derriere chaque porte, les coeurs +palpitent, les femmes tremblent, et sans defense, sans moyens de secours, +chacun attend avec anxiete. + +Le jour est bientot a son declin; il est certain que les Prussiens +n'entreront ici que demain matin. Nous avons devant nous toute une nuit +pour nous evader. Malgre l'ordre du commandant, nous voulons au moins +sauver notre materiel, et nous courons la ville pour trouver une voiture +a notre usage et une charrette pour le ballon. Mais le probleme est bien +plus difficile a resoudre que nous ne pouvions le croire. Un premier +loueur nous repond avec beaucoup de flegme: + +--Vous comprenez, messieurs, que ma voiture, escortee par un ballon, +pourra certainement quitter Chartres, mais je ne suis pas bien sur qu'elle +y rentre; je prefere la garder dans ma remise. + +Le cocher qui entendait ces paroles ajoute avec vivacite: + +--D'ailleurs ce n'est pas moi qui me chargerai de vous conduire, les +Prussiens entourent la ville, nous serons pris! + +Malgre nos instances, le loueur de remises est inflexible comme le destin, +il nous abandonne a notre malheureux sort. + +Nous finissons par rencontrer un voiturier intelligent et courageux qui se +charge de nous tirer d'affaire. + +--J'ai un de mes amis, nous dit-il, qui arrive de Dreux, ou les Prussiens +ne sont plus. Je vous affirme que l'on peut passer sur la route de Dreux, +a moins que les uhlans n'y aient paru depuis deux heures; mais le gros +de l'armee ennemie est de l'autre cote de Chartres. Nous partirons a dix +heures du soir, sans lumiere, sans bruit, nous trouverons bien quelque bon +chemin. Je connais le pays. + +A 10 heures, Chartres etait desert; si vous aviez passe pres de l'usine +a gaz a ce moment, vous auriez vu sur la route un petit omnibus a +quatre places, attele d'un bon cheval. Vous auriez apercu plus loin une +charrette, sur laquelle une dizaine d'hommes chargeaient un gros ballot +lourd et massif. C'etait notre ballon. Une nuit obscure vint nous donner +son aide. Nous filons au trot dans l'omnibus, un voiturier nous suit dans +la charrette chargee de l'aerostat. Nous avons donne nos instructions au +cocher. + +--Si vous voyez des Prussiens, filez au grand galop; s'ils sont en petit +nombre et s'ils veulent vous arreter, nos revolvers feront leur service. +Nous sommes quatre avec l'aide-aeronaute, nous avons vingt-quatre balles a +notre disposition. + +Nous quittons Chartres; nous sommes bientot arretes par un poste de gardes +nationaux; on nous demande nos papiers; on nous laisse passer. Nous +continuons notre route au milieu de l'obscurite, et, pendant une heure, le +silence de la nuit n'est trouble que par le roulement de nos voitures. La +fatigue nous fait fermer les yeux; nous commencons a nous endormir, quand +notre vehicule est arrete brusquement. + +--Voila les Prussiens, s'ecrie d'une voix etranglee notre aide-aeronaute. + +Je me reveille en sursaut et j'apercois une dizaine d'hommes couverts de +grands manteaux blancs. Ils ont saisi notre cheval par la bride!... + +Ces Prussiens etaient simplement de braves mobiles normands, qui +nous prenaient eux-memes pour des ennemis, et se figuraient que nous +emportions, dans notre charrette les richesses de la ville de Chartres. + +Nous rions bien de notre double meprise, et nous continuons gaiement notre +chemin. A une heure du matin, nous arrivons a Dreux, nous traversons la +ligne des avant-postes francais sans que le moindre "qui vive" retentisse. + +--Voila, disons-nous, une ville bien gardee. + +Nous arrivons, en effet, sur la place sans rencontrer un factionnaire. Un +corps de garde s'offre a notre vue. Nous y entrons. Je montre au chef de +poste nos papiers, les lettres de requisition s'adressant a l'autorite +militaire, je le prie de nous aider a trouver un asile. Les chevaux n'ont +pas mange, il leur faut une place dans une ecurie. + +--Dreux est bien encombre, nous dit-on, et je ne sais si vous aurez de +bons lits, mais on vous donnera toujours bien un abri. Je vais vous mener +a l'_Hotel du Paradis_. + +Nous frappons a la porte. Une vieille megere arrive de tres-mauvaise +humeur.--Madame, dit tres poliment l'officier qui nous sert de guide, ces +messieurs ont des lettres de recommandation du gouvernement, ils sont +charges d'une mission importante, ils sont fatigues et desirent une +chambre, une place a l'ecurie pour leurs chevaux. + +La patronne replique tres-insolemment:--On ne vient pas chez les gens a +deux heures du matin. Je n'ai pas de place. Et puis je ne connais pas ces +hommes-la, dit-elle en nous montrant, je ne peux pas loger les premiers +venus. + +L'amabilite de la patronne du _Paradis_ nous fait monter la moutarde au +nez. Nous ne repliquons rien; l'officier, comme nous, est furieux; nous +partons et nous revenons avec quatre hommes et un caporal. Nous frappons +une seconde fois a la porte de l'hotel, et toujours tres-poliment, nous +disons a la patronne: + +--Ouvrez vos portes, nous allons fouiller votre maison. Nous allons voir +si la place manque. + +La dame de l'_Hotel du Paradis_ est devenue muette sous l'effet d'une +exasperation rentree. Mais bientot sa langue a retrouve le mouvement. + +--Monsieur, dit-elle a l'officier, c'est indigne; je prefererais recevoir +les Prussiens que tous les mobiles comme vous qui nous maltraitent. Vous +etes etranger a Dreux; si vous etiez de la garde nationale, les choses se +passeraient differemment. + +--Vous traitez bien, madame, m'ecriai-je, un officier francais qui +vient ici defendre votre ville, votre maison; je vous felicite de votre +patriotisme. + +Cependant, nous nous assurons que l'hotel est plein; mais il y a bel et +bien des places a l'ecurie, et nos chevaux y prennent le repos jusqu'au +lendemain, malgre les reclamations de la patronne. + +Je n'ai cite cette histoire que pour montrer comment certains Francais +comprenaient la guerre; le fait malheureusement n'est pas isole, et ce +n'est pas sans raison que l'on a dit que bien des paysans, bien des +habitants de province, preferaient ouvrir leurs bras a l'ennemi qu'a ceux +qui combattent pour la patrie. Nos soldats ont parfois trouve un mauvais +accueil, bien des officiers me l'ont affirme; il aurait fallu, dans ces +cas-la, ne pas craindre de parler le revolver a la main; on n'aurait pas +du avoir de pitie pour les faux Francais qui, par un sentiment d'egoisme +ignoble, se refusaient d'apporter leur concours a l'oeuvre de la defense +nationale. + +Revilliod, Mangin et moi, nous passons la nuit au poste. + +Le lendemain, nous faisons une visite au sous-prefet de Dreux. Il apprend +avec desespoir que Chartres n'a pas resiste. + +--Que voulez-vous que je fasse; je n'ai que 8,000 mobiles a Dreux? +Chartres avait 12,000 soldats! + +--Mais n'y a-t-il pas ici de l'artillerie, des canons? On le dit en ville. + +--Chut! s'ecrie le sous-prefet en me parlant bas a l'oreille. Nous avons +deux canons, mais il n'y a de munitions que pour les charger sept fois +chacun! + +Deux jours apres, nous etions revenus a Tours. Je retrouve mon frere qui a +lui-meme retrouve son ballon. Chartres a ete occupe le lendemain de notre +depart.--C'est au Mans que vont maintenant commencer nos tentatives. +Revilliod et Mangin seront des notres; il y aura ainsi deux ballons prets +a partir ensemble quand le vent sera favorable. + +_22 octobre_.--Nous sommes au Mans dans la nuit, le ballon est debarque a +la gare. + +--Surveillez-le bien, dis-je au sous-chef de gare. Nous viendrons le +prendre demain matin de bien bonne heure. + +A 6 heures du matin nous demandons le ballon.--Pas de ballon. Un employe +maladroit l'a expedie a Tours croyant qu'il venait directement de Paris. +Me voila force d'aller a Tours avec Revilliod. Je commence a avoir une +veritable indigestion des chemins de fer surcharges de trains qui font des +courses de lenteur. Il a fallu 40 heures pour aller a Lyon. Nous mettrons +cette fois 6 heures pour nous rendre a Tours. Chaque gare est encombree de +troupes, de francs-tireurs; c'est un remue-menage inoui; a chaque station, +on ajoute des wagons, et on attend une heure. Revilliod reprend son ballon +le _George Sand_ qu'il reporte au Mans. + +_23 octobre_.--Nous rejoignons notre collegue aujourd'hui avec le +_Jean-Bart_. Nous voila dans le departement de la Sarthe, qui est aussi, +comme nous l'avons appris, la patrie de Coutelle, le celebre aerostier de +Fleurus. A une station, nous nous sommes croises avec les voyageurs +d'un nouveau ballon descendu recemment. L'un d'eux est un de mes amis +d'enfance, Gaston Prunieres, que je n'avais pas vu depuis 12 ans! Il m'a +montre le _Journal Officiel_ de Paris, ou est inseree une depeche que +nous avons envoyee par pigeons, prevenant les Parisiens de donner aide +et protection aux ballons qu'ils pourront apercevoir au-dessus de leurs +tetes. + +Le lendemain de notre arrivee au Mans, nous rendons visite au prefet, M. +Georges Lechevalier, qui est un ancien camarade de college de mon frere; +il nous accueille de la facon la plus obligeante, et nous prete le plus +utile concours. Une fois nos dispositions prises pour le gonflement, il +faut bon gre mal gre patienter, car le vent est defavorable: il souffle du +nord, et il n'y a guere de chance de le voir tourner rapidement vers le +sud-ouest. Je ferai remarquer ici que le projet adopte a l'origine n'a +pas ete realise. Pendant notre sejour au Mans, le vent ne nous a pas +favorises. Mais il aurait du y avoir un ballon a Amiens, a Rouen, et, a +cette epoque, ceux-la auraient pu plusieurs fois tenter le voyage dans +d'excellentes circonstances. + +Le dimanche 30 octobre, l'aerostat est gonfle sur les bords de la Sarthe. +On execute plusieurs ascensions captives pour sonder l'air. Nous enlevons +dans la nacelle quelques officiers, bien loin de soupconner alors que +plus tard nous devions nous retrouver a la meme place, comme aerostiers +militaires, sous les ordres du general Chanzy. Le temps est calme et le +ballon plane immobile au-dessus de la Sarthe, ou il se reflete comme dans +un miroir. Une foule considerable assiste a nos ascensions captives et +attend avec impatience le moment du depart. Mais le vent est toujours +impitoyablement tourne au nord et au nord-ouest. + +L'aerostat est confie a la garde d'un poste de zouaves pontificaux; ces +braves soldats viennent d'arriver de Rome avec Charette. + +Les journees se passent et le bon vent n'arrive pas. Toujours vent +nord-ouest. M. Marie Davy nous telegraphie que les circonstances +atmospheriques ne changeront probablement pas avant longtemps. "Ah! si +nous etions a Rouen, nous pourrions partir et les courants aeriens nous +entraineraient doucement sur Paris." En faisant cette reflexion, il me +prend l'idee d'imiter Mahomet qui marche vers la montagne. Le vent ne veut +pas venir nous trouver. Allons le chercher. + +Revilliod et Mangin restent au Mans avec un ballon; et nous voila partis, +avec l'aerostat le _Jean-Bart_, qu'il faut trainer peniblement, de gare +en gare, car le chemin de fer fonctionne difficilement. Le train s'arrete +toutes les dix minutes, et passant par des voies detournees, il met +vingt-quatre heures pour gagner le chef-lieu de la Seine-Inferieure. + + +IV + + +Premiere tentative de retour a Paris par ballon.--Preparatifs du +voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.-Le +dejeuner en ballon.--Le vent a tourne.--En ballon captif. + +Du 1er au 8 novembre 1870. + +Nous arrivons a Rouen, mon frere et moi, le 2 novembre, avec le ballon "le +_Jean-Bart_." Le prefet a ete prevenu de nos projets; il a eu l'obligeance +de faire mettre a notre disposition un grand local ou l'aerostat +pourra etre ventile et vernis a neuf. C'est la grande salle de bal du +Chateau-Baubet, le Casino de l'endroit, qui se transforme ainsi en atelier +aerostatique. L'inspecteur du telegraphe envoie ses facteurs qui nous +aident avec beaucoup de zele dans l'operation de vernissage, vilaine +besogne qui consiste a enduire l'aerostat d'huile de lin cuite sur toute +sa surface. Le ballon ventile est gonfle a l'air, on penetre dans son +interieur, afin d'examiner, par transparence, l'etoffe dans toute son +etendue. + +Chaque fois qu'un petit trou se montre, il est bouche avec une piece: la +plus petite piqure est cachee sous une feuille de baudruche. C'est mon +frere qui s'occupe surtout de cette besogne avec un soin scrupuleux; +il fallait la guerre pour transformer ainsi un architecte de talent en +reparateur de ballons. + +Mais nous sommes seuls; c'est nous qui conduirons notre aerostat: s'il +fuit, s'il est en mauvais etat, qui donc, si ce n'est nous, en subira la +consequence? Le voyage sera peut-etre long, perilleux; ayons au moins +un bon aerostat, bien repare, bien impermeable. S'il arrive un malheur, +n'ayons aucun reproche a nous faire! + +Pendant quelques jours, le vent n'est pas favorable; il souffle plein nord +et nord-est. La patience est devenue de notre part, une ferme resolution. +L'accueil que nous recevons a Rouen est si affable, si gracieux, que le +temps se passe assez vite, malgre les nouvelles de la guerre, toujours +desastreuses, qui accablent le pays. Nous avons appris au Mans l'infame +trahison de Bazaine, qui a souleve dans toute la foule un cri d'horreur +et de degout[4]. Voila que Dijon vient de succomber sous les coups d'une +armee de 10,000 Badois. Quand s'arretera donc la serie des malheurs qui +frappent la France sans treve, sans pitie? Parfois le decouragement +trouble notre esprit, mais ce n'est qu'une impression fugitive; non, la +France ne peut pas tomber, Paris resiste, et l'ennemi sera ecrase sous ses +murs. Voila ce que nous disions tous au mois de novembre. Voila ce que +l'on repetait alors dans toute la France! + +[Note 4: Ce chapitre a ete ecrit quelques jours apres la proclamation +de M. Gambetta qui qualifiait lui-meme de _trahison_ la conduite du +marechal Bazaine. Sans doute aujourd'hui nous ne serions plus si +affirmatif, nous disant que l'histoire seule sera le grand juge.--Mais +nous ne voulons pas denaturer notre recit, ici comme ailleurs, en lui +otant le caractere de l'impression premiere,] + +_6 novembre_.--Le vent a passe momentanement au nord-est. D'apres les avis +de l'Observatoire, il faut ouvrir l'oeil, le vent nord-ouest favorable +pourrait bien regner d'une facon durable, d'un moment a l'autre. + +Pour etre prets a toute heure du jour et de la nuit, nous prenons la +resolution de gonfler le _Jean-Bart_, afin qu'il puisse partir subitement +a l'instant voulu. Une foule considerable assiste au gonflement qui +s'opere dans d'excellentes conditions pres de l'usine a gaz. Voila les +lettres pour Paris qui recommencent a surgir de toutes parts. On nous suit +dans la rue, on nous supplie de prendre encore une lettre bien legere. A +l'hotel, en rentrant, il y a toujours a notre adresse tout un paquet de +petites lettres, qui, quoique bien legeres, finissent par faire un ballot +tres-lourd. Nous prenons des deux mains, bien heureux de faire des +heureux, mais ayant toujours soin d'ajouter: "Votre lettre suivra notre +destinee, il n'y a pas de garantie pour le succes. Nous essayons, voila +tout!" Le directeur du bureau de la poste ajoute a ces paquets quatre sacs +de lettres pesant 250 kilogrammes, ce qui met entre nos mains une centaine +de mille lettres venant des quatre coins de France. Ah! si nous +pouvions les apporter a Paris. Que de benedictions, que de marques de +reconnaissance nous seraient donnees! Comment songer sans emotion a cette +belle perspective! + +L'operation du gonflement est assez longue, car nos hommes d'equipe +improvises n'ont jamais touche un ballon. Il faut tout surveiller de pres. +J'ai ete oblige de preparer le _cataplasme_ aerostatique, forme de suif +fondu et de farine de lin, et destine a boucher les joints de la soupape; +en ma qualite de chimiste, j'ai parfaitement reussi cette petite cuisine. +Nous descendons nous-memes les sacs de lest autour du filet; le ballon est +couvert d'huile, et nos vetements ne tardent pas a etre aussi luisants que +notre aerostat. Il n'est decidement pas agreable de seller soi-meme le +cheval qu'on doit monter, et surtout de cirer ses harnais! + +Mon frere montre le ballon a un inventeur avec lequel nous avons dine la +veille, a l'_Hotel d'Angleterre_. Il nous expliquait son systeme avec un +enthousiasme fougueux.--"Je veux reunir, disait-il, un grand nombre de +ballons, dans une charpente legere ayant forme de navire; mon appareil, +muni de mats, de voilures, pourra louvoyer dans les airs!" En face de +nous, un Anglais souriait. J'ai su depuis que c'etait un des plus celebres +ingenieurs de la Grande-Bretagne. + +En voyant le _Jean-Bart_, la tenuite de l'etoffe aerostatique, en +s'apercevant que l'appareil oscille si facilement sous le moindre souffle +de l'air, l'inventeur a enfin ouvert les yeux. Il est gueri de sa folie! +Je ne m'attendais pas a voir mon frere faire une cure aussi merveilleuse! + +A cinq heures, le _Jean-Bart_ est gonfle. + +J'observe attentivement les nuages, leur direction, ma boussole et +ma carte a la main. Connaissant l'angle de Rouen avec le meridien +astronomique, et la declinaison, je puis tracer sur le sol une ligne +qui s'etend vers le centre de Paris. Nous partirons quand les nuages se +dirigeront suivant cette ligne, quand nos petits ballons d'essai prendront +bien cette direction. Les conditions atmospheriques ne permettent pas +encore de lancer le ballon dans l'espace. Attendons le nord-ouest; +beaucoup d'habitants de Rouen regardent comme nous le ciel, les +girouettes, et se demandent: "Quand le vend nord-ouest soufflera-t-il?" + +Les nouvelles que l'on apprend le soir au bureau du telegraphe ne sont +pas tres rassurantes. Les Prussiens sont a sept lieues de Rouen. Si notre +depart est ajourne, il serait bien possible que les aeronautes soient +deloges de Rouen, comme ils l'ont ete de Chartres. Pendant la nuit, nous +faisons, mon frere et moi, une serie de reflexions tantot agreables, +tantot peu rassurantes. Mais notre imagination ouvre Paris a nos yeux. La +possibilite du succes fait oublier celle d'un echec. On a fait courir le +bruit que les Prussiens condamnaient a mort les aeronautes qu'ils avaient +pris, et, dans nos reves, nous nous voyons parfois fusilles comme des +espions! Mais qu'est-ce que la vie a de tels moments? Ne les compte-t-on +pas par milliers, les heros qui meurent sur le champ de bataille? Ne +saurons-nous pas, s'il le faut, nous aventurer aussi bien dans la nacelle +d'un ballon que pres de l'affut d'un canon. + +Le lendemain, 7 novembre, nous gommes reveilles en sursaut. C'est un +ancien marin qui a surveille le gonflement et qui entre precipitamment +dans notre chambre. + +--Messieurs, dit-il tout emu, je crois que le vent souffle vers Paris; +voyez donc si je ne me trompe pas! + +D'un bond je me precipite sur le balcon de l'hotel ou nous logeons. Les +nuages se refletent dans la Seine qui s'etend sous mes yeux; ils se +dirigent bien, en effet, vers le sud-est, mais il est de toute necessite +de confirmer cette observation en lancant des ballons d'essai. + +Nous courons a l'usine a gaz. Un petit ballon de caoutchouc est gonfle, +lance dans l'espace, le vent de terre le jette d'abord au-dessus de nos +tetes, mais le courant superieur lui fait decrire dans le ciel une ligne +parallele a celle que j'ai tracee sur le sol et qui donne la route de +Paris! Nos coeurs bondissent de joie, d'emotion, d'esperance. + +L'inspecteur du telegraphe est prevenu a la hate, il annonce a Tours notre +depart; une heure apres on remet entre nos mains la derniere instruction +du gouvernement[5]. + +[Note 5: Voici la depeche qui nous a ete remise au moment du depart: +"Extreme urgence, Rouen de Tours--Directeur general a inspecteur +Rouen--Dites a Tissandier de partir et de dire a Paris, a nos amis, que +nous sommes prets a mourir tous pour sauver l'honneur du pays."] + +Le directeur de la poste ne tarde pas a accourir avec un nouveau sac de +lettres importantes. Nous rentrons precipitamment a l'hotel prendre nos +paquets; notre voiture est suivie dans la rue par une foule considerable, +et grand nombre de Rouennais nous mettent dans la main leurs dernieres +lettres pour Paris. + +A onze heures, mon frere et moi nous montons dans la nacelle. Le vent n'a +pas varie depuis le matin. Nos sacs de depeches sont attaches au bordage +exterieur. Notre malle, nos couvertures pendent au cercle du ballon. Une +foule si compacte entoure l'aerostat que nous procedons avec peine a +l'equilibrage. On jette a meme dans la nacelle les dernieres lettres. Une +vieille devote remet a mon frere une medaille benite et une priere qui, +dit-elle, nous porteront bonheur. + +Un monsieur tres-bien mis me donne un papier plie que j'ouvre. C'est le +prospectus d'une maison d'habillement, d'un BON DIABLE rouennais. Cette +plaisanterie de mauvais gout me fait facher tout rouge, et met fin a la +pluie de missives. On fait reculer la foule. Les mains qui retiennent +la nacelle se soulevent sous nos ordres, le ballon bientot s'eleve avec +majeste au milieu des cris d'enthousiasme de toute la foule. + +Le public suit de terre notre direction et trois quarts d'heure apres +l'ascension, le gouvernement recevait a Tours le telegramme suivant qu'il +publiait le lendemain dans son _Journal officiel_: + +Rouen, 7 novembre, midi. + +"Inspecteur Rouen a directeur general Telegraphes a Tours. Le ballon le +_Jean-Bart_ monte par MM. Tissandier freres est parti a 11 heures et demie +se dirigeant sur Paris, au milieu des acclamations. + +"Vent favorable. Temps brumeux, ils font bonne route. Ces messieurs +emportent lettres, paquets et depeches." + +Le ballon le _Jean-Bart_, en quittant terre, passe au-dessus des +gazometres de l'usine; il bondit mollement au-dessus des nuages, en +tracant dans l'espace une courbe gracieuse; puis il s'arrete un instant, +immobile, hesitant comme l'oiseau qui cherche sa route. Il tourne sur +son axe, oscille lentement et s'abandonne enfin au courant aerien qui +l'entraine. + +Nous sommes a 1,200 metres d'altitude: la ville de Rouen est vraiment +admirable, vue du haut de notre observatoire flottant. A nos pieds, l'ile +Lacroix d'ou nous venons de quitter terre, se baigne dans l'onde azuree de +la Seine. Plus loin, le fleuve traverse la ville, comme un ruban jete au +hasard au milieu des maisonnettes d'une boite de jouets de Nuremberg. Un +soleil d'automne colore de tons vigoureux ce delicieux tableau qu'encadre +un cercle de brume; l'air est semi-transparent, mais le coloris de la +scene terrestre, pour etre moins vif, moins eclatant qu'au milieu de +l'ete, n'en est pas moins pur et moins beau. + +La plaine ou le ballon s'est gonfle tout a l'heure est litteralement +cachee sous les tetes humaines, qui toutes sont dirigees vers nous! Les +hommes levent les bras vers le ciel, les femmes agitent leurs mouchoirs. +Les voeux de tous nous accompagnent! Comment ne pas etre profondement emu +de ces marques de sympathie qui sont envoyees de si loin! + +Cependant le _Jean-Bart_ domine bientot le sommet d'une falaise dont le +pied est arrose par les eaux de la Seine. Au meme moment, mon frere fait +une observation qui devient une revelation sans prix! Le ballon plane +juste au-dessus de la chapelle de Notre-Dame de Bon-Secours, qui, droite +comme un I, est perchee sur le rocher..., et cette chapelle,--nous l'avons +remarque a terre,--est precisement situee sur la ligne qui conduit de +Rouen au centre de Paris! + +Mon emotion est si vive, ma joie si grande, que j'en ai la respiration +momentanement arretee. Quant a mon frere, il regarde, ebahi comme moi, le +clocher dont la pointe aigue apparait, comme le merveilleux jalon place +sur le bord de la route. Tous deux immobiles, silencieux, suspendus dans +l'immensite celeste, nous avons la meme pensee; la meme esperance fait +battre nos coeurs! Notre imagination nous ouvre, dans le lointain, +l'imposant tableau de la capitale assiegee; elle fait tomber a nos yeux la +muraille de brume, immense toile de fond qui nous cache l'horizon. + +Derriere ce rideau de vapeurs se dressent l'enceinte des forts herisses +de canons, la ligne des bastions de Paris couverte de combattants; c'est +comme une apparition feerique qui surgirait au milieu des nuages.... +La-bas sont nos amis, nos freres, prets a mourir pour la patrie; ils nous +apercoivent dans le ciel; ils tendent les bras avec attendrissement vers +la nacelle aerienne qui leur apporte la consolation avec l'esperance, +comme la colombe au rameau beni! + + * * * * * + +Il est midi. Le soleil est au zenith. Il y a bientot une heure que le +_Jean-Bart_ plane au-dessus des nuages, nous n'avons pas encore perdu de +vue la ville de Rouen. Nous marchons dans le bon chemin, mais avec une +lenteur desesperante! Le ciel au lieu de s'eclaircir se couvre partout +d'une brume epaisse qui parait s'abaisser lentement vers la terre, comme +un immense couvercle de vapeurs. Mon frere observe attentivement la carte +et la boussole pour trouver notre route au milieu des detours de la Seine. + +Je ne quitte pas de vue mon barometre, dont l'aiguille tourne rapidement +autour de son cadran. La descente est rapide, le _Jean-Bart_, au milieu +de la brume, s'est couvert d'humidite qui charge ses epaules. Je vide +par dessus bord un demi-sac de lest, nous remontons bientot a deux mille +metres de haut. + +Le ballon est plonge au milieu d'un brouillard fonce, si epais qu'il +disparait a nos yeux. Il ne faut pas songer non plus a distinguer la terre +noyee sous une brume epaisse; impossible de suivre de l'oeil les contours +de la Seine, precieux points de repere echelonnes sur notre route. Nous +laissons l'aerostat descendre bientot pour chercher a revoir le sol; mais +le brouillard est compacte dans toute l'epaisseur de l'atmosphere. + +--Il faut, dis-je a mon frere, attendre patiemment. Dans une heure, nous +nous rapprocherons de terre pour reconnaitre le pays. + +Le lest est seme sur notre route pour maintenir le ballon a une altitude +de 1,800 metres. Ce n'est plus dans l'air que nous nous trouvons, c'est au +milieu d'une veritable etuve de vapeur. Il n'y a plus rien a voir, rien a +faire qu'a attendre ... et a esperer. Car notre marche initiale a ete si +favorable, que nous ne doutons pas encore du succes. Nous causons de +nos projets, nous nous repetons ce que nous ferons a Paris, ce que nous +dirons; nous allons meme jusqu'a penser a un nouveau depart aerien de la +gare du Nord ou de la gare d'Orleans. Et cependant nous connaissons la +_peau de l'ours_ de la fable! Mais on oublie trop souvent dans la vie le +bonhomme La Fontaine. + +Le ballon est equilibre a 2,300 metres d'altitude. Nous reparons le +desordre de notre nacelle, le guide-rope est largue, les sacs de depeches +et les sacs de lest sont soigneusement ranges, l'appetit ne nous fait pas +defaut malgre nos emotions: le dejeuner nous attend. Un morceau de poulet +et un bon verre d'un vin de Sauterne qui nous a ete donne par un ami, +voila notre repas. Le couvert est simple, il se compose d'un journal +etale sur nos genoux, ou le repas est servi. Nous mangeons, ma foi, +tres-gaiement, oubliant notre navigation dans les hautes regions de +l'atmosphere! + +Quelle sensation bizarre et charmante tout a la fois, que celle de +planer dans les airs, au milieu d'un brouillard epais! La nacelle parait +immobile, et quand on ne remue pas soi-meme, pas la moindre trepidation ne +vous derange. C'est le sentiment du calme absolu, inconnu sur la terre, +meme dans le desert, ou le vent frole le sable et produit un bruissement +monotone. + +Ici le silence complet regne dans ces regions aeriennes, pas un etre +vivant ne trouble la serenite de ces plaines vaporeuses que l'on sillonne, +mollement berce par l'air. + +Que ne pouvons-nous fixer la notre demeure, oubliant les miseres +terrestres, la guerre et ses calamites, nous moquant des tyrans qui sement +sous leurs pas l'incendie, le meurtre et le pillage! + +Je regarde ma montre, et je m'apercois que le temps s'est ecoule vite; +il est bientot deux heures. Il y a une heure que nous voguons dans le +brouillard, dans une veritable etuve! + +Se trouver pendant cinquante ou soixante minutes dans un bain de vapeur +epais et compact, n'offre rien de bien emouvant. Si l'on a entre les mains +un barometre qui vous rappelle que dans votre bain de vapeur vous etes +a plus de 2,000 metres au-dessus de la terre, si l'on se souvient qu'un +ballon presque cache dans la brume est suspendu au-dessus de votre tete, +on n'a certes pas encore lieu d'etre inquiet, quand on a quelque peu +l'habitude des voyages aeriens. + +Mais ou l'impression peut changer, c'est quand on vient a se rappeler que +l'on a quitte une ville, ou les Prussiens allaient bientot entrer; c'est +quand on se demande si dans le fond de son bain de vapeur on ne trouvera +pas des fusils ennemis, l'emprisonnement et peut-etre l'horrible mort +d'un espion! Si ce n'est la crainte qui vous agite, c'est au moins une +curiosite bien legitime qui vous pousse a jeter les yeux sur le plancher +du commun des mortels. + +Aussi, quand, apres trois heures de voyage, le _Jean-Bart_ descendit vers +la terre qu'il avait completement abandonnee pendant une grande heure, le +lecteur ne s'etonnera pas quand il apprendra que les deux voyageurs dont +il suit les peripeties se sont dit mutuellement: + +--Si nous laissions revenir l'aerostat en vue de terre? Nous ne serions +pas faches de voir ou nous sommes. + +Notre ballon descend lentement dans l'atmosphere, il traverse le manteau +de brouillard qui s'etend sur la campagne; nous apercevons la terre. Une +inspection rapide nous fait connaitre sur les replis de la Seine les +hauteurs des Andelys. Le _Jean-Bart_ a plane sans presque avancer; il n'a +guere marche plus vite qu'une mauvaise charrette. Mais la lenteur de notre +course n'est pas notre seule remarque; le vent a change de direction, car +nous avons laisse la Seine deja bien loin sur la gauche, et c'est toujours +a notre droite que nous aurions du l'apercevoir, si nous avions continue +a nous diriger vers Paris. C'est ainsi que tout a coup, nos beaux reves +s'envolent en fumee! Qui peut, helas! compter sur les courants de l'air +mobiles et changeants: bien fol est qui s'y fie! + +--A quoi bon continuer le voyage? disons-nous; en passant la nuit en +ballon, nous serons jetes vers le sud, sur Orleans peut-etre! La n'est pas +notre but. Revenons a terre, peut-etre un second essai sera-t-il couronne +par le succes. Ce n'est que partie remise. + +Un coup de soupape nous jette a cent metres au-dessus des champs; notre +guide-rope toucha terre; une foule de paysans accourent de toutes parts. +Le vent est si faible, l'air est si calme qu'ils rattrapent la nacelle en +courant. Les voila qui touchent notre cable trainant. + +--Tirez la corde! Leur crions-nous. + +Une centaine de bras vigoureux font descendre le _Jean-Bart_ lentement, +sans secousse, sans que nous ayons eu la peine de jeter notre ancre. +Jamais meilleure descente n'est venue seconder nos efforts; mais combien +n'aurions-nous pas prefere un trainage, au milieu de la tempete, pourvu +qu'il ait eu lieu sous les murs de Paris. + +Des centaines de spectateurs nous entourent, une nuee de mobiles arrive, +car la nacelle a touche terre au milieu des avant-postes francais. A +quelques milliers de metres plus loin nous tombions chez les Prussiens! +Nous demandons ou nous sommes. + +--A Pose, nous dit-on. + +--Y a-t-il pres d'ici une usine a gaz ou notre aerostat qui a perdu du gaz +dans le trajet, puisse s'arrondir? + +Un chef d'usine des environs, M.L...., met gracieusement a notre +disposition sa maison pour nous recevoir, son gazometre pour nous fournir +une centaine de metres cubes de gaz.--Mais pour aller jusque chez lui, il +faut traverser une ligne de chemin de fer, un fil telegraphique et passer +la Seine! C'est bien difficile de faire arriver jusque-la un ballon +captif. Toutefois nous voulons essayer quand meme. + +Je harangue la foule et lui demande son aide. Mille hourrahs repondent a +ma proposition. Je descends de la nacelle une corde de 50 metres, +pendant que mon frere en attache une autre au cercle. Nous attelons une +cinquantaine d'hommes a chaque cable et le ballon captif s'eleve a trente +metres de haut. Apres nous etre renseignes sur l'itineraire a suivre, on +nous traine dans la nacelle jusqu'au petit village de Pose, ou le maire +recoit les voyageurs tombes des nues.--Nous voici arrives sur les rives +de la Seine, ou de vieux bateliers se concertent pour le passage de +l'aerostat sur l'autre rive. Le temps est calme, et malgre la largeur du +fleuve, le ballon est attache par deux cordes a un bachot solide, ou huit +rameurs prennent place. Ils se lancent au large; c'est merveille de nous +voir dans notre panier d'osier a 30 metres au-dessus du courant rapide, +remorques par les solides biceps de nos mariniers, qui font parvenir le +_Jean-Bart_ sur l'autre rive, apres un travail penible et plein de danger +pour eux. Car la moindre brise eut souleve le ballon et fuit chavirer +l'embarcation! Mais ces braves gens sont si heureux de venir en aide a des +aeronautes, qu'ils ne veulent pas connaitre d'obstacles! + +Nous continuons notre route jusqu'a la voie du chemin de fer ou les fils +telegraphiques se dressent, comme ces dragons des _Mille et une Nuits_ qui +crient au voyageur temeraire: "Tu n'iras pas plus loin!" Comment en effet +faire passer un ballon captif retenu par des cables a travers des fils +tendus a quelques metres du sol?--Cet obstacle est surmonte. Suspendus +dans l'air a une vingtaine de metres, nous jetons au dela des fils une +corde que saisissent nos conducteurs, tandis que l'on abandonne le cable +qui est de l'autre cote des poteaux. Bientot une petite riviere arrete +encore notre marche, mais l'aerostat passe ce dernier Rubicon et arrive +enfin a Romilly-sur-Andelle. Notre ballon est attache a des masses de +fonte pesantes, nous le clouons au sol, ou des gardes nationaux le +surveillent. Il passe la nuit dans la prairie, tandis que nous jouissons +des douceurs de la plus charmante hospitalite que puissent recevoir des +voyageurs tombes du ciel. + + +V + + +Seconde tentative de retour a Paris.--Le coucher du soleil et le lever +de la lune.--La Seine et les forets.--Adieu Paris!--Descente dans le +fleuve.--Les paysans normands. + +Du 8 au 20 novembre. + +Le lendemain le _Jean-Bart_ a recu une petite ration de gaz qui lui +a donne des ailes. Mon frere et moi nous observons avec attention +l'atmosphere. Le vent de terre est du sud-est, mais nous croyons remarquer +que des nuages tres-eleves se dirigent dans la direction de Paris. Nous +sommes dans le feu de l'action, comme les soldats au milieu des fumees +de la poudre, nous voulons marcher en avant, decides a tenter un nouveau +voyage a de grandes hauteurs, sans nous soucier de la nuit qui tombe, ni +des Prussiens qui nous entourent. + +Cette fois, ce n'est plus la meme confiance qui anime notre esprit, car le +courant inferieur est completement defavorable; mais il semble devoir +nous pousser sur Rouen, ou de toute facon il faut revenir. Dans le cas +d'insucces, ce trajet serait accepte comme un pis-aller favorable. Quant +au courant superieur, il est tres-eleve; comment se dissimuler les +difficultes a vaincre pour s'y maintenir, pendant un temps d'une longue +duree? Nous faisons la part du possible et du probable, comptant beaucoup +sur ce je ne sais quoi, qui parfois vous vient en aide. Partons toujours, +disons-nous, on avisera en l'air. _Audaces fortuna juvat!_ ce qui veut +dire, en style aerostatique, qu'il faut s'elever en ballon pour que le bon +vent vous favorise. + +A quatre heures trente minutes, nous prenons les dispositions du depart. +Nos valises bouclees a la hate sont attachees au cercle du filet, un +dernier paquet de lettres qu'apporte le maire de Romilly est place dans +la nacelle. Nous montons dans notre esquif d'osier; il fait un temps +magnifique, de grands nuages blancs se bercent dans l'air, l'heure du +crepuscule va sonner, la nature est calme et majestueuse. + +Le depart s'execute dans les meilleures conditions, en presence d'une +foule completement etrangere aux manoeuvres aerostatiques. Elle manifeste +son etonnement par le silence et l'immobilite. Tous les spectateurs +ont les yeux fixes sur l'aerostat; quand il quitte terre, les tetes se +dressent, les bras se levent, les bouches sont beantes. + +Je ne me rappelle pas avoir jamais fait d'ascension dans des circonstances +si remarquables. Nous quittons lentement les prairies verdoyantes, les +lignes de peupliers qui les encadrent. Une legere vapeur, opaline, +diaphane, couvre ces richesses vegetales, avant que le manteau de la nuit +ne s'y etende. Une indicible fraicheur, odorante, penetrante, monte dans +l'air comme la plus suave emanation, elle nous enveloppe, jusqu'au moment +ou le _Jean-Bart_ s'enfonce dans la zone des nuages; jamais je n'avais +eprouve cette volupte secrete du voyage aerien, ce vertige merveilleux de +l'esprit qui s'abandonne a la nature. + +On croirait en se separant du plancher terrestre, qu'on y laisse quelque +chose de soi-meme, la partie physique, materielle: ce qu'on emporte +avec soi, c'est l'ideal. Lisez Goethe: le poete decrit quelque part, +l'impression qu'eprouve l'ame lorsqu'elle se separe du corps au moment du +trepas; il y a dans cette description poetique, imagee, ecrite en un style +puissant, quelque chose qui rappelle cet abandon des choses terrestres, +dans la nacelle de l'aerostat! + +Nous traversons comme la fleche le massif des nuages. Impression vraiment +curieuse. Pendant ce passage rapide, c'est une buee legere qui vous +entoure, une nebulosite semi-transparente. Puis au-dessus, c'est la +lumiere resplendissante, c'est le spectacle du soleil, qui lance ses +rayons ardents sur les montagnes de vapeurs, Alpes celestes aux mamelons +escarpes, arrondis. Sous les nuages, nous avons laisse la nature, +presque endormie, somnolente a l'heure du crepuscule. Au-dessus, nous la +retrouvons eveillee, pleine de vie, ivre de lumiere. Quels tons puissants +dans ces rayons qui s'echappent du soleil au declin, quand on les +contemple a la hauteur de trente pyramides! Quels reflets magiques +au milieu de ces vallees vaporeuses, aussi blanches que la neige des +montagnes, aussi etincelantes que des paillettes adamantines! + +Dans un de nos precedents voyages, nous avons pu montrer un spectacle +analogue a un navigateur qui avait sonde tous les coins du globe; juche +dans la nacelle, il admirait, muet d'etonnement. + +--J'ai vu, nous disait-il, le soleil se coucher au milieu des glaciers +polaires, se perdre dans la mer d'azur de la baie de San-Francisco, j'ai +vu les grandes scenes que la nature dessine au cap Horn, j'ai fait le tour +du monde, mais jamais pareille scene ne m'avait tant emu! + +Qu'on ne nous accuse pas d'enthousiasme facile, ou d'exageration. Quand +la nature se mele de faire du beau dans ce monde aerien, elle enfante +d'incomparables merveilles. La haut, il y a toute une revelation de +couleurs et de lumieres, qui defieront a jamais le pinceau des Michel-Ange +futurs aussi bien que la plume des Goethe de l'avenir. + +Peu a peu le soleil s'abaisse a l'horizon. Quand il va se noyer dans la +mer des nuages, il y jette ses derniers feux. L'immensite s'embrase, pour +s'eteindre tout a coup. + +Ces rayons ardents nous evitent de jeter du lest; mon frere retrace sur +son album aerostatique, ce tableau celeste aussi fidelement que crayon +peut le faire. Quant a moi je surveille l'aiguille du barometre. Le soleil +nous aspire, nous appelle a lui, et de couches d'air en couches d'air, +nous atteignons l'altitude de 3,200 metres. + +A 5 heures, l'obscurite est presque complete. Le froid ne tarde pas a +se faire sentir; aussi l'aerostat, plus impressionnable que l'organisme +humain, est brusquement saisi; son gaz se contracte, sa force +ascensionnelle diminue. Il descend avec une grande rapidite, revient en +vue de terre, ou le vent le jette sur la Seine, qu'il traverse lentement a +500 metres de haut. Bientot nous planons au-dessus d'une campagne couverte +d'arbres, comprise entre deux bras du fleuve. C'est la foret de Rouvray, +qui s'etend a nos pieds comme un immense tapis de verdure. + +Le vent parait avoir change de direction, il nous dirige vers l'Ocean. Ce +n'est pas encore dans l'enceinte des forts de Paris que nous toucherons +terre! Ayons le courage de faire contre fortune bon coeur, abandonnons nos +belles esperances, comptant bien les retrouver plus tard. + +Nous descendons si pres de terre que nos guide-ropes, longs de 200 metres, +touchent le sommet des arbres et impriment de violentes secousses a notre +nacelle. Nous entendons distinctement le frolement des cordes contre les +feuilles. Elles glissent dans les branches en imitant le murmure d'un +ruisseau qui coule sur un lit de cailloux. Quelquefois un bruit sec se +fait entendre; il est suivi d'un brusque soubresaut de l'aerostat; c'est +un de nos cables qui s'est enroule autour d'une branche qu'il a brisee +comme un fetu de paille. + +L'aspect de la foret est celui d'un immense lit de mousse, car vus d'en +haut, les arbres perdent leur grandeur, on n'en apercoit que les cimes. +On serait presque tente de sauter a pied joint sur ce duvet qui repose la +vue. Au milieu des bois quelques lueurs paraissent comme des etoiles qui +brilleraient en un ciel sombre. Ce sont des paysans qui allument la lampe +dans leur chaumiere. Se doutent-ils qu'un regard leur est lance du ciel? + +Nous ne voulons pas descendre au milieu de la foret, dans la crainte de +mettre en pieces le _Jean-Bart_. Quelques poignees de lest nous font +remonter a un demi kilometre dans l'air; mais voila qu'une circonstance +inattendue va prolonger malgre nous notre voyage, en nous entrainant +encore une fois dans les regions superieures. + +La lune vient de se lever au milieu de l'atmosphere. Elle dissipe les +vapeurs suspendues dans l'air; enleve-t-elle aussi l'humidite fixee +aux cordages, a l'etoffe du _Jean-Bart_? Nous le supposons, car nous +remontons, lentement il est vrai, mais sans jeter la moindre parcelle de +lest, a une hauteur de 2,400 metres. + +La scene qui s'offre a nos regards pour avoir change d'aspect n'en est +pas moins belle, moins saisissante. L'astre des nuits trone sous un dais +d'argent, forme par une voute de nuages etincelants. Jusqu'a perte de vue, +ses rayons caressent la surface des vapeurs atmospheriques, les decoupent +comme en ecailles irisees, et s'y refletent sur le fond obscur des regions +inferieures. Il fait ici un froid penetrant, intense, nous nous couvrons +de nos fourrures, mais nos pieds et nos mains sont litteralement geles. +L'action de l'abaissement de temperature se fait sentir d'autant plus +qu'il y a plus longtemps que nous sommes immobiles, nous finissons par +subir les epreuves d'un reel malaise. La lueur indecise de la lune lance +sur notre aerostat de faibles rayons qui ne suffisent plus a eclairer +notre barometre. Nous distinguons a peine son aiguille d'acier. +Navigateurs sans boussole, nous errons au hasard dans l'immensite de +l'atmosphere. + +A 9 heures, nous sommes revenus eu vue de terre; c'est encore un bras de +la Seine qui se deroule sous nos yeux, comme un serpent d'argent. A 400 +metres de haut, nous planons au-dessus du fleuve ou l'ombre du ballon +se decoupe en une grande tache noire. Sur l'autre rive, nous apercevons +encore un immense bouquet d'arbres, serres et touffus, ou pas une +clairiere ne se presente pour faciliter notre descente. C'est la foret de +Roumare. + +La nuit est venue, il faut absolument songer a la descente; mais ou +trouverons-nous une plaine hospitaliere pour jeter notre ancre? Voila la +Seine qui plus loin, revient sur ses pas, et, au dela, a perte de vue, une +foret plus vaste encore que les precedentes, semble nous defier de ses +cimes touffues et compactes. C'est la foret de Mauny.--Quelle luxuriante +campagne nous traversons du haut des airs, ou l'eau et la vegetation se +disputent la nature! quel pays riche et verdoyant! Mais quelle deplorable +contree pour le navigateur aerien, qui ne rencontre sous sa nacelle que +recifs, ecueils qui le menacent du naufrage! + +Semant du lest sur notre route, nous maintenons le _Jean-Bart_ a 300 +metres de haut. Nous epions une plaine, mais il n'y a sous nos pieds qu'un +amoncellement d'arbres repandus a profusion sur toute la campagne. Le vent +est calme, nous sillonnons l'espace avec une extreme lenteur. + +A 9 heures 30, nous sommes en vue d'un nouveau bras de Seine que le ballon +va traverser encore. L'esperance nous fait croire que sur l'autre versant, +une terre propice a la descente viendra preter son aide aux aeronautes. +Nous tombons de Charybde en Scylla. + +Le _Jean-Bart_ s'avance en droite ligne vers le milieu de la foret de +Bretonne, qui s'etend jusqu'a la mer, ou le vent nous dirige, et par +surcroit de malheur, les rives de la Seine sont herissees de hautes +falaises qui nous menacent. Traverser successivement quatre bras de Seine, +et trois forets, sans apercevoir un espace vide, c'est comme une fatalite +qui nous poursuit. Il n'y a peut-etre pas d'autres points du globe ou +pareil voyage pourrait se faire. Nous sommes a 100 metres de haut, le +ballon peut etre brise contre les rochers, s'il ne gravit pas les hautes +plages aeriennes. Mais s'il remonte, le vent le lancera sur la foret de +Bretonne, et le poussera jusqu'a la mer ou nous courrons grande chance +de nous perdre. Tout en faisant ces observations peu rassurantes, le +_Jean-Bart_ arrive au-dessus de la Seine, en vue de Jumiege. En cet +endroit le fleuve est d'une grande largeur, il s'etend comme un lac +immense dont les rayons lunaires font le plus admirable miroir. Le moment +de l'hesitation est passe, il faut prendre une resolution subite et +decisive. Le vent va nous lancer sur la rive opposee, contre une falaise +enorme; en un instant nous nous pendons a la corde de la soupape, elle +s'ouvre beante, fait entendre une musique etrange: c'est le gaz qui +s'echappe. Nous rendons la main, les clapets se ferment, avec un bruit +sonore qu'amplifie la rotondite de la sphere d'etoffe. Nous piquons une +tete dans la Seine, mais en aeronautes experts, nous avons calcule notre +chute. Nos cordes tombent dans l'eau, y glissent, et notre nacelle +s'arrete a 45 metres au-dessus du fleuve. Sachant imiter le mouvement de +l'oiseau qui se laisse tomber de haut, pour effleurer la surface liquide, +le _Jean-Bart_ a evite la noyade. + +La falaise est un ecran immense qui intercepte le vent, et l'air est si +calme au-dessus de la Seine, que notre ballon reste completement immobile +a quelques metres au-dessus du fleuve. Le courant frappe les cordes +trainantes, y clapote avec un leger bruissement; la lune eclaire le +globe aerien, qui, au milieu de ce tableau nocturne, offre un aspect +merveilleux. + +Nous entendons bientot des clameurs sur le rivage. Une foule de mariniers +sont venus, a l'approche de l'aerostat tombe des nues. Parmi les cris de +tous, on distingue quelques voix feminines qui se detachent de ce concert +humain, comme les flutes aigues d'un orchestre. + +--Si ce sont des Prussiens, dit l'une d'elles, nous allons les tenir, ils +ne nous echapperont pas! + +--Tirez les cordes, repondons-nous en criant de toute la force de nos +poumons. Amenez-les sur le rivage. + +Sur ces entrefaites une barque montee par quatre ou cinq hommes vient de +paraitre a la surface de l'eau. L'un d'eux nous crie qu'il arrive a notre +aide. + +Bientot en effet les rameurs nous ont rejoints au milieu du fleuve, ils +saisissent un de nos cables qu'ils amenent peniblement au rivage. On a +toutes les peines du monde a se faire entendre au milieu des clameurs. + +--Silence, silence, crions-nous avec le ton des huissiers a la Chambre, +ecoutez-nous!... + +Le bruit se calme en effet, et sur nos ordres, les mariniers que l'on +distingue difficilement au milieu de la nuit, tirent notre corde, mais ils +s'y pendent tous avec un enthousiasme qu'il est impossible de moderer. +Ils s'y cramponnent si brusquement dans leur ardeur, qu'ils impriment au +_Jean-Bart_ de terribles secousses. Nos protestations sont vaines. Il faut +nous contraindre a etre secoues dans la nacelle comme des feuilles de +salade qu'on egoutte dans un panier. + +En quelques minutes la nacelle a quitte la Seine, nous sommes suspendus +au-dessus des peupliers qui bordent le chemin de halage. Nous disons aux +mariniers de conduire le ballon dans un espace libre d'arbres. Ils se +mettent tous en marche aux cris du "_oh hisse!_" familier aux bateliers. +Notre ancre est encore pendante et s'accroche a un peuplier, d'ou il faut +la deloger. C'est tout un travail. Mais nous tranchons ce noeud gordien +comme l'aurait fait Alexandre lui-meme. Nous faisons tirer les cables +de l'aerostat, par nos remorqueurs, de toute la force de leurs biceps. +L'arbre cede et se casse, non sans une violente secousse de notre esquif. +Mais en vrais _loups d'air_, il ne faut pas regarder aux torgnioles! + +On arrive enfin au village d'Heurtrauville, dont les maisons assises +coquettement au pied d'une immense falaise, bordent le cours de la Seine. +L'aerostat est ramene a terre sur la berge, les sacs de lest vides sont +remplis de sable, on les entasse dans le panier d'osier, qu'ils rivent au +sol. Nous mettons pied a terre. + +Les femmes, qui nous prenaient pour des Prussiens, se sont vite detrompees +en nous entendant parler le langage qui leur est familier. Mais elles +se figurent maintenant que nous sommes envoyes par le gouvernement pour +enlever _leurs hommes_, et les enroler dans l'armee. Decidement ces braves +Normandes voient dans l'aerostat un oiseau de mauvais augure. Il parait +que nos mines ne sont pas trop suspectes, car nos explications ne tardent +pas a rassurer sur nos intentions la plus belle moitie du village +d'Heurtrauville. + +Voila un groupe de paysans qui s'avance avec la gravite de presidents de +cour. Ce sont des membres du conseil municipal precedes de M. le maire. +Ils nous demandent nos papiers. Braves gens les Normands, mais un peu +mefiants. L'un d'eux prend connaissance des pieces qui nous ont ete +donnees par le gouvernement, il les examine avec le serieux d'un changeur +qui flairerait un faux billet de banque. + +--C'est bien, Messieurs, nous sommes a votre disposition. + +Nous demandons un piquet de six gardes nationaux pour etre de faction +pendant la nuit autour du ballon, pour empecher les fumeurs d'y mettre le +feu, et les curieux de s'en approcher. + +M. le maire donne ses ordres au commandant de place. Il nous conduit +ensuite au _Grand-Hotel_ de la localite. C'est une humble chaumiere, un +cabaret de village, tres propret, fort bien tenu. La patronne nous fait +les honneurs avec une bonne grace, ma foi! charmante. Elle nous offre sa +chambre, pour passer la nuit. De grand coeur nous la remercions, heureux +de trouver un lit pour nous reposer de nos fatigues et de nos emotions. + +Nous dinons dans ce cabaret avec un appetit tout aerien. Mon frere et moi +nous repondons aux questions des curieux, faisant l'un et l'autre de la +propagande aerostatique. + +--C'est egal, dit un vieux malin, quel fier toupet vous avez pour vous +promener dans les nuages, avec une telle machine. Bonte divine! il faut +avoir envie de voir la lune pour monter si haut. + +La conversation ne tarde pas a s'engager sur la politique. La nouvelle de +la levee des hommes maries n'est pas recue ici avec tout le patriotisme +qu'on pourrait attendre. Cependant quelques hommes sont resolus, et dans +leur langage un peu rude, font preuve d'energie, de courage. + +--Qu'ils y viennent donc ici, les Prussiens, avec nos falaises nous ne les +craignons pas! + +Mais ceux-la malheureusement sont rares, d'autres bien plus nombreux +protestent contre cette ardeur belliqueuse. + +--Il n'y a rien a faire, allez, mes enfants! Les Prussiens sont plus +malins que nous. S'ils viennent ici, pourvu que nous leur donnions a +manger et a boire, ils ne nous feront pas de mal. A quoi bon faire bruler +nos maisons, et nous faire etrangler! Nous serons bien avances apres. + +On a beau dire que ce langage est indigne, que l'Alsace et la Lorraine, +provinces francaises comme la Normandie, sont envahies, qu'il faut +secourir ses freres, ces raisonnements n'entrent pas dans la tete des +paysans qui ne voient dans la France que leur toit, leur femme, leurs +enfants et surtout la vente de leurs produits. + +--Que diriez-vous, braves Normands, si votre pays devaste etait en proie +aux brigandages de l'ennemi et que toute la France vous abandonne? + +--Ah ben! Monsieur! je ne suis pas assez savant pour repondre a vos beaux +discours, mais si les Prussiens viennent chez moi, je leur offrirai un bon +souper. Je ne connais que ca. + +Apres notre repas, un des plus anciens membres du conseil municipal +nous invite a venir chez lui. Nous acceptons, et nous sommes contraints +d'avaler un grand verre de cidre.--Nous n'avons pas la moindre soif, mais +comment refuser de trinquer avec une des autorites du pays? Notre hote est +un vieux finot, qui n'aime pas le gouvernement, mais il deteste surtout +de tout coeur le maire d'Heurtrauville, le "maire de Gambetta" comme il +l'appelle. + +--Dans le pays, nous avions d'honnetes gens pour nous diriger, c'est bien +autre chose a present. Not' maire, voyez-vous bien, messieurs, il ne vaut +pas ca.... Et le vieux faisait claquer l'ongle de son pouce contre ses +dents, d'un air expressif. + +Ne croyez pas qu'il y ait seulement des nuages et des clairs de lune a +observer en ballon.--Le touriste aerien peut faire en route ample moisson +d'observations philosophiques et sociales, car je ne sais par quel +enchantement, partout ou il passe, il est recu comme un personnage. On +l'accueille, on lui conte ses peines et ses joies, toutes les portes lui +sont ouvertes, et s'il est _bon enfant_, les coeurs ne tardent pas a +imiter les portes. Que ne ferait pas un Aroun-al-Raschild, s'il visitait +ses provinces dans la nacelle d'un ballon! Que de verites apparaitraient +a ses yeux sous une forme saisissante! que d'abus a chatier, que de +bienfaits a repandre, il trouverait en route! Pour ma part, toutes les +fois que je suis descendu des plages aeriennes j'ai toujours pris plaisir +a m'asseoir au seuil de Jacques Bonhomme. Lui ai-je appris grand'chose? +je l'ignore, mais il m'a toujours donne, le verre en main, de precieux +enseignements! + +A 11 heures du soir, nous allons dire bonsoir a notre _Jean-Bart_.--Il +est la, sur le bord de l'eau, et reluit au clair de lune. Quatre +factionnaires, l'arme sur l'epaule, montent la garde. Ils ont de grandes +houppelandes, et le bonnet de coton traditionnel, perche sur leurs tetes +normandes, remplace le casque ou le kepi. Je ne me permettrai jamais de +railler la garde nationale d'Heurtrauville; aussi je garde mon serieux, +tandis que j'apercois mon frere, cache derriere une muraille comme un +malfaiteur. Sans etre vu, il fixe sur le papier l'image fidele des quatre +plus beaux bonnets de coton qu'on puisse rencontrer chez les defenseurs de +la patrie. + +A trois heures du matin, nous sommes reveilles en sursaut, le ballon en +grande partie degonfle fait voile sous l'effort du vent qui s'est leve. Il +menace de se fendre contre un toit.--Un de nos factionnaires nous appelle +a la hate. + +Le gaz s'est echappe par les fentes mal jointes de la soupape. Il est bien +a regretter que l'on ait fabrique a Paris des ballons munis d'appareils +si grossiers.--Les clapets, une fois ouverts, ne se referment plus +qu'imparfaitement, car ils ont fait tomber le lut grossier qui bouche les +joints, souvent tres-distants, quand le bois a travaille. Que n'a-t-on pas +faconne d'autres soupapes, il aurait ete si simple de perfectionner dans +ses details le navire aerien. Mais il aurait fallu compter sans l'habitude +et la routine.--O routine, sainte routine, que de proselytes se +prosternent devant toi dans le pays de France! Je sais bien que la +hate d'une construction faite a Paris dans des circonstances tout +exceptionnelles, plaide les circonstances attenuantes. Mais notre +ballon n'en a pas moins bel et bien perdu en quelques heures le gaz qui +l'emplissait. Il etait reste gonfle deux jours et deux nuits, quand on +n'avait pas encore ouvert sa soupape. + +Au lever du jour le _Jean-Bart_, separe de son filet, est plie dans la +nacelle. Apres renseignements, le plus sur chemin pour retourner a Rouen +avec un ballot de 500 kilog. est la Seine. Nous prendrons un des bateaux a +vapeur du touage qui passe a 11 heures. + +Les gardes nationaux, qui ont fait leur devoir, peuvent rentrer dans leurs +foyers, je les remercie de leur aide obligeante. Mais voila que l'un d'eux +se detache du groupe et me demande un pourboire.--Un pourboire, grand +Dieu! on n'a donc pas lu nos lettres de requisitions, la force armee +doit nous preter son aide. Paye-t-on le soldat sur le champ de bataille? +Paye-t-on le factionnaire qui monte sa garde? + +Bientot le maire s'avance, je m'adresse a lui. + +--Mon Dieu, me dit-il, ces braves gens ne sont pas habitues au service +militaire, ils ont _travaille_ toute la nuit, ils sont dix: Cela vaut bien +trente francs. + +--Toi, mon ami, pensai-je, tu veux faire de la popularite. Ma foi, soyons +genereux. Je transige pour vingt francs que je donne aux gardes nationaux. + +Je pensais bien que l'histoire en finirait la, malgre son etrangete. Mais +je comptais sans le vieux conseiller municipal qui avait assiste a cette +scene. Il se chargea d'en faire jaser dans son Landerneau.... + +Huit jours apres cette aventure, je recevais a Rouen un envoye du conseil +municipal d'Heurtrauville. + +--Monsieur, me dit-il, le conseil municipal, apres avoir entendu la +reclamation d'un de ses membres, a blame tres-energiquement la conduite +du maire, qui vous a demande un salaire pour quelques-uns de nos +compatriotes.--Le conseil municipal n'a pas voulu qu'on puisse dire que +des Francais aient ete payes pour un service qu'ils doivent gratuitement +a l'Etat, il a decide qu'on voterait les fonds necessaires a votre +remboursement. Voila vingt francs que je vous apporte, avec toutes nos +excuses. + +A 10 heures du matin, le _Jean-Bart_ est hisse a bord d'un chaland que le +vapeur du touage va remorquer a Rouen. Le capitaine nous fait dejeuner +abord, et dans une cabine a peine grande comme la moitie d'une commode, +nous faisons la cuisine nous-memes. Mon frere confectionne une magnifique +omelette aux oignons, je surveille la cuisson d'un lievre. + +Bientot le toueur passe, nous accroche a lui, il siffle, il part. Pendant +sept heures, nous voyageons au milieu de la Seine, admirant ses rivages +vraiment grandiose, ou de belles falaises, couvertes de verdure, +encaissent le lit du fleuve.--Nous revenons a Rouen, non sans depit, mais +nous nous consolons en pensant que les deux voyages que nous venons de +faire n'ont pas ete inutiles a notre entreprise. Ils nous ont montre +l'aspect du pays que nous devons traverser pour rentrer a Paris, ils nous +ont initie au louvoiement aerien, au transport terrestre du ballon captif. +Pour reussir, il faudra sans doute renouveler frequemment les ascensions +jusqu'a ce que le dieu des airs nous favorise, jusqu'a ce qu'il nous +envoie un vent bien franc, bien rapide, nous poussant en droite ligne dans +la direction de Paris. + +_11 novembre_.--Nous trouvons a Rouen un excellent accueil. On nous +felicite, on plaint nos malheurs. Les journaux que nous lisons parlent de +nos voyages. Mais ils ont commis une singuliere balourdise. Ils ont fait +descendre les _freres Tissandier_ a Jumiege, en Belgique! + +Le soir, une depeche du gouvernement est placardee a l'Hotel-de-Ville. +C'est la victoire de Coulmiers, la reprise d'Orleans qui nous sont +annoncees. L'enthousiasme ici est enorme. On a presque envie d'illuminer. + +_Dimanche 13_.--Nous avons repare hier les avaries du _Jean-Bart_. Nous +le reportons sur le lieu de gonflement. Quand le bon vent soufflera, nous +l'emplirons de gaz immediatement. Mais une depeche de l'Observatoire nous +annonce que le temps n'est pas favorable, que le vent sud-ouest actuel a +chance de souffler longtemps! + +_Lundi 14_.--Vent sud-ouest violent et rapide. Temps brumeux. On parle ici +d'un mouvement de l'armee de Bretagne commandee par M. de Keratry. + +_Mardi 15_.--Pluie battante. Vent sud-ouest. Notre _Jean-Bart_, malgre les +baches qui le couvrent est inonde. Il faudra le ventiler et le revernir. + +Le directeur du telegraphe nous offre de faire passer une lettre a Paris +par un courrier, a pied: c'est une bonne fortune.--Nous ecrivons quelques +lignes a notre frere aine, qui doit etre actuellement dans les bataillons +de marche. + +Nous voyons ce brave courrier, qui a deja fait une tentative, mais a pied, +il a echoue comme nous en ballon. Les Prussiens l'ont arrete et l'ont +fouille, nu comme ver. Sa depeche etait cachee dans la semelle de ses +souliers, qu'il avait choisis perces et vieux, car s'ils avaient ete +neufs, on n'aurait pas manque de les lui prendre[6]. + +[Note 6: Ce courrier n'a pas reussi, comme je l'ai su plus tard.] + +Nous nous disposons a revernir le _Jean-Bart_ aujourd'hui, mais les +circonstances doivent nous faire abandonner nos projets qui n'ont nulle +part ete tentes par d'autres, a notre grand regret. Ils auraient sans +doute conduit au resultat voulu, s'ils s'etaient renouveles, mais comme +nous l'avons deja dit, on nous a laisses seuls a Rouen, tandis qu'il +aurait fallu placer des stations de depart tout autour de Paris. + +Le service des ballons-poste est definitivement cree a Paris; depuis notre +sejour a Rouen, quatorze ballons sont sortis de la capitale, et parmi +ceux-la on cite le voyage fantastique de M. Rolier a Christiania! Les +pigeons voyageurs rentrent a Paris, aujourd'hui le retour d'un ballon dans +l'enceinte assiegee n'offre plus une si grande importance. + +En outre notre armee de la Loire vient de chasser l'ennemi d'Orleans qu'il +avait envahi. Toute la France fremit de joie, d'esperance a la nouvelle +de la victoire de Coulmiers. C'est sur les bords de la Loire que vont se +porter les efforts de tous. On songe aux aeronautes, aux ballons captifs +comme eclaireurs de nos armees. Le ministre de la guerre se rappelle enfin +Coutelle et les aerostiers militaires de la premiere Republique. Mon frere +et moi, nous sommes appeles a Orleans avec le _Jean-Bart_. + +_Vendredi 18_.--Nous partons de Rouen a 11 heures du matin. Nous +n'arrivons a Tours qu'apres 24 heures de voyage. + +En wagon, nos compagnons de route sont des officiers francais echappes de +Metz et de Mayence. Leur indignation contre Bazaine est extreme. Ils ne +doutent pas un instant de la trahison. + +La deuxieme partie du trajet se passe en compagnie de deux Espagnols qui +reviennent de Londres. + +--Les Anglais, nous disent-ils, sont dans un etat de surexcitation +indicible contre la Russie qui veut dechirer ses traites.--Ils +applaudissent pour la France.--A l'Alhambra, on chante tous les soirs la +_Marseillaise_, le _Rhin Allemand_ et on crie _Vive la Republique_ en +francais! + +Mais ces manifestations anglaises ne sauraient plus toucher aucun +Francais. Elles sont trop tardives et trop interessees! + + + +DEUXIEME PARTIE + +LES AEROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMEE DE LA LOIRE. + + + + +I + + +Le ballon "la _Ville de Langres_."--Premieres experiences d'aerostation +militaire a Gidy.--La telegraphie aerienne.--Le _Jean-Bart_ a +Orleans.--Anecdotes sur les Prussiens. + +Du 16 au 29 novembre 1870. + +Avant notre arrivee a Orleans, le gouvernement de Tours avait deja +organise une premiere equipe d'aerostiers destines a surveiller les +mouvements de l'ennemi, soit avant l'attaque, soit pendant la bataille. + +--Nous sommes toujours surpris a l'improviste, se disait-on; comment ne +pas profiter de ces ballons, observatoires aeriens qui, a 300 metres de +haut, ouvrent au regard une campagne de plusieurs lieues d'etendue? Un +ballon captif au milieu du camp francais sera pour le soldat un objet de +distraction et de securite tout a la fois. Quelle ne sera pas sa confiance +quand il verra qu'une sentinelle aerienne veille sur lui a la hauteur +de plusieurs pyramides? De quelles ressources ne seront pas des ballons +captifs au milieu de la melee du combat? Un officier d'etat major juche +dans la nacelle pourra devoiler les manoeuvres de l'ennemi, signaler les +mouvements tournants. Plus de soixante-dix ans se sont ecoules, depuis le +jour ou Coutelle, du haut des airs, contribuait par ses renseignements a +la defaite des ennemis. Pourquoi nos aeronautes ne contempleraient-ils pas +une nouvelle victoire de Fleurus? + +Aussi ne negligea-t-on rien pour organiser un service regulier de ballons +captifs, et pendant nos expeditions de Rouen, Duruof et Bertaux, assistes +des marins Jossec, Labadie, Herve et Guillaume, sortis de Paris en ballon, +avaient ete envoyes a Orleans avec le ballon de soie fabrique a Tours.--Ce +ballon avait ete baptise la _Ville de Langres_. M. Steenackers avait +tenu a ce nom, c'etait un hommage qu'il rendait a ses electeurs de la +Haute-Marne. + +Mon ami Bertaux a bien voulu me communiquer le recit des experiences +preliminaires executees a Orleans avant notre arrivee; je dois les resumer +ici, car elles offrent un interet reel. + +C'est le mardi 16 novembre que fut gonfle pour la premiere fois le +ballon la _Ville de Langres_. Des le matin le gaz de l'usine d'Orleans +arrondissait les flancs de l'aerostat. A 1 heure precise, deux marins +montent dans la nacelle, attachent au cercle quatre cables de 50 metres de +haut que retiennent 150 hommes du 39e de ligne. Ils se font elever a 30 +metres de haut environ, et, fouette, cocher! le ballon se met en marche +remorque par les braves soldats. + +La _Ville de Langres_ sur son chemin rencontre des obstacles, des ponts ou +les soldats sont obliges de se reunir en un seul groupe qui n'offre +plus alors qu'un point d'attache unique et moins equilibre, des fils +telegraphiques, le desespoir des aerostiers obliges de se faire hisser +dans l'air, et de jeter des cables au-dessus des poteaux. Heureusement le +temps est calme; le voyage s'effectue dans de bonnes conditions. Apres +deux heures de marche l'aerostat arrive a Saran pres Cercotte, sur les +derrieres de l'armee francaise. Il est 3 heures, l'equipe se met en mesure +de faire une premiere ascension d'essai. + +On installe a terre des plateaux de bois charges de pierres, et munis de +deux poulies solides, autour desquelles glissent les cables destines a +retenir au sol l'aerostat. A chaque corde une trentaine de soldats font la +manoeuvre. Suivant qu'ils laissent filer la corde ou qu'ils la tirent, le +ballon convenablement leste monte ou descend. + +La premiere ascension s'execute dans de bonnes conditions a 200 metres +de haut, et de cette hauteur, qui est celle de trois tours de Notre-Dame +superposees, on a sous les yeux un vaste et splendide horizon. + +Apres cette experience, une estafette accourt, c'est un aide de camp +du general d'Aurelies de Paladine dont le quartier general est a +Saint-Peravy; il vient savoir d'ou est parti ce ballon qu'il croit +libre; le chef de l'armee de la Loire n'a pas encore ete prevenu par le +gouvernement de l'arrivee des aerostiers militaires. + +Pendant que des employes du telegraphe envoyes par M. Steenackers +s'occupent des demarches a faire aupres du general, l'aerostat captif +continue le lendemain ses ascensions. M. Bertaux s'eleve a 180 metres +de haut, avec M. Regnault, employe du telegraphe. Un appareil Morse est +installe dans la nacelle, le fil telegraphique descend jusqu'a terre et +communique a un autre fil qui va jusqu'a Tours. + +Suspendus au milieu des airs en presence de l'armee francaise, les +aeronautes correspondent par l'electricite avec le gouvernement de Tours. +Voici la depeche qu'ils envoient au directeur des telegraphes: + +--Nous sommes en l'air a 180 metres de haut, nous decouvrons fort bien la +plaine, mais un brouillard epais nous cache la foret. Nous recommencerons +experience par temps plus clair. + +Vingt minutes apres, le ballon plane toujours dans l'espace retenu a la +meme hauteur par ses deux cordes; l'appareil Morse s'agite, c'est une +reponse qui vient de Tours. + +--Nous vous felicitons, repete l'appareil electrique, tenez-nous au +courant de tous vos essais. + +Le temps est calme, l'air est presque immobile, les ascensions se +succedent ce jour-la jusqu'a six fois. M. Aubry, chef de la mission +telegraphique a l'armee de la Loire, un capitaine d'etat-major montent a +tour de role et paraissent ravis de leurs impressions aeriennes. + +Le 19 novembre, on a recu l'ordre de porter le ballon en avant jusqu'a +Gidy, au milieu du camp francais. Mais il est neuf et a perdu du gaz, il a +besoin de recevoir une nouvelle couche de vernis. Duruof prend le parti de +degonfler le ballon, de le reporter a Orleans ou il est reverni sur toutes +ses cotes. Le 20, la _Ville de Langres_, bien impermeable, est regonfle, +mais le vent violent souffle par rafales et le transport est penible. +Malgre les lenteurs de la marche, malgre des difficultes de toutes sortes, +l'aerostat, a la nuit tombante, arrive enfin au milieu du camp francais a +Gidy. + +Il est impossible de decrire l'enthousiasme des soldats a la vue de +ce merveilleux appareil si nouveau pour eux; ils se precipitent a sa +rencontre et poussent des clameurs de joie, comme pour feliciter le +nouveau factionnaire qui va monter la garde a 200 metres au-dessus de +leurs tetes. C'est bien autre chose encore quand, le lundi 21, ils voient +l'aerostat s'elever dans les airs: nos braves soldats ne se tiennent plus +de joie, c'est comme une fete dans tout le camp. Un officier d'etat-major +monte dans la nacelle et ne parait que fort mediocrement rassure. + +--Je veux descendre, dit-il, a quarante metres de haut, jetez du lest, +criait-il a l'aeronaute. + +Or, on jette du lest, comme chacun sait, pour monter et non pour revenir +a terre; mais il parait qu'on peut etre tout a la fois un excellent +militaire et un tres-mauvais aeronaute. Cette ascension, au reste, etait +assez emouvante, le vent etait vif et la machine aerienne se penchait +frequemment a terre, oscillant au bout de son cable a la facon d'un grand +pendule retourne. Dans la nuit, l'air devient menacant, une veritable +tempete se met a souffler, et le ballon, malgre sa solidite, ne peut +resister a l'effort de l'ouragan. Le cercle de bois, qui craque comme la +mature d'un navire pendant la tourmente, vole en eclats; le ballon, qui +n'a plus de point d'attache suffisant, va etre enleve. Duruof et les +marins se jettent sur la corde de soupape et degonflent la _Ville de +Langres_. + +C'est ce jour-la meme que nous arrivons a Orleans, mon frere et moi, avec +le ballon le _Jean-Bart_. L'accident qu'on nous raconte ne decourage +personne, nous sommes tous decides a recommencer ces tentatives avec le +meme enthousiasme, la meme ardeur. + +Deux jours apres, le ballon la _Ville de Langres_, remis en etat, etait +gonfle et transporte a quatre kilometres d'Orleans, sur la pelouse du +chateau du Colombier, devenu, comme nous le verrons plus tard, le quartier +central des aerostiers militaires. On devait rester la en attendant les +ordres du general en chef de l'armee de la Loire. + +_Lundi 21 novembre_.--On se met en mesure de ventiler et de vernir le +_Jean-Bart_. Pendant que mon frere commence cette besogne avec les marins +Jossec et Guillaume, je cours la ville pour m'assurer du gaz propre au +gonflement et faire l'acquisition des cordes necessaires aux ascensions +captives. + +Ca et la, en chemin, je cause et je fais une moisson d'anecdotes sur +l'invasion prussienne des premiers jours de novembre. C'est un brave +cordier du faubourg Banier, qui, le premier, me raconte ses emotions. Il a +la physionomie d'un bon vieillard, d'un honnete commercant; je n'oublierai +jamais l'emotion, l'indignation de son recit. + +--"Oh! monsieur, quels gueux, quels miserables que ces soldats barbares! +Ils etaient dix-sept dans mon magasin, couchant les uns sur les autres, +sales comme des pourceaux. A l'heure des repas, il fallait les regorger +de vivres, et ma pauvre femme etait obligee de remplir de cafe toute une +enorme soupiere, ou s'entassait ma provision de sucre. S'ils n'etaient pas +servis en toute hate, ces soldats me menacaient; l'un d'eux, monsieur, osa +lever la main sur moi. Le rouge de la honte et de l'indignation me monta +au visage. Mais que faire contre la force brutale? Ce sont toutefois de +ces injures que l'on n'oublie pas. Je dois dire, cependant, que quand on +menacait les Prussiens de leurs chefs, ils se tenaient tranquilles. +Une simple reclamation faite a un sergent les faisait trembler. Et les +requisitions, monsieur! quelle ruine pour notre malheureuse ville! Les +Prussiens sont venus me prendre toutes mes cordes et ils me donnaient en +raillant un bon a payer pour la mairie. + +Un jour, ils denichent une provision de cordes qu'ils veulent me prendre +pour leurs attelages. Cette fois je n'y tiens plus, c'est la troisieme +fois qu'on me vole. Je m'arme de resolution et je demande une audience au +general Von der Tann. Je suis recu par un colonel, son chef d'etat-major, +je crois. + +--Que me voulez-vous? me dit cet officier d'un ton bourru. + +--Je viens reclamer, protester contre les vols dont je suis l'objet. Toute +ma provision de cordes, toute ma fortune est devalisee pas vos soldats. + +--Oh la! mon bonhomme, ne le prenez pas trop haut avec moi. Mais, +dites-moi, n'avez-vous pas de lettres de requisition qui vous sont +donnees? Apres notre depart, c'est la ville qui vous reglera notre compte. + +--Tout cela est tres-bien, mais pourra-t-on me payer? + +--Oh! cela ne me regarde pas, je suis en regle avec vous, allez-vous-en. + +Au moment ou je partais, l'officier prussien se ravise et m'appelle. + +--J'ai une idee, me dit-il; si le maire d'Orleans ne veut pas vous +payer, vous m'apporterez deux metres de corde avec laquelle je le ferai +pendre.--Je me sauve, entendant les eclats de rire du colonel qui a sans +doute trouve sa plaisanterie tres-fine et tres-spirituelle." + +Le brave cordier continue son recit, et sa femme qui l'ecoute les larmes +aux yeux, ne tarde pas a prendre part a la conversation. + +--Heureusement nous en sommes debarrasses, de ces Prussiens, dit-elle, +ils ne reviendront plus maintenant, ces maudits Allemands, car nous avons +autour de nous les soldats de Coulmiers. Oh! comme ils s'en allaient +piteux et tristes, les bataillons bavarois; ils ne s'attendaient pas a +etre chasses de notre ville par l'armee de la Loire dont ils se riaient +tout haut. En quittant Orleans, Von der Tann dit au prefet d'un air +gouailleur: + +--Au revoir, monsieur le prefet, sans adieu, car je reviendrai bientot. + +--Mais il ne reviendra pas, ajouta la brave femme. + +Et toute l'armee, tout Orleans, toute la France disait alors: il ne +reviendra pas. + +Helas! il n'est que trop bien revenu pour frapper Orleans de nouveaux +malheurs et de nouvelles ruines. + +Il faut avoir vu l'occupation prussienne pour se douter des desespoirs, +des haines qu'elle souleve sur son passage. Les maisons du faubourg +Banier etaient pillees, et chacun, accable de soldats a nourrir et de +requisitions a payer, voyait la ruine venir de jour en jour. + +C'etait en outre de perpetuelles taquineries. Les Prussiens etaient +furieux de l'accueil qui leur etait fait. Ils auraient voulu, ces +Teutons barbares, qu'on les recut a bras ouverts; ils s'etonnaient qu'on +n'applaudit pas a leur passage, et que les dames en toilettes elegantes ne +vinssent pas ecouter la musique militaire qu'ils faisaient entendre sur la +place Jeanne d'Arc. + +Tout le monde etait en deuil, les rues etaient desertes. Le soir, nul ne +pouvait circuler dans la ville sans tenir une lanterne a la main. Quelques +jeunes gens s'amusaient a attacher des lanternes venitiennes aux pans de +leurs habits, comme pour gouailler ces ordonnances ridicules de l'autorite +prussienne. Mais Von der Tann ne goutait pas la plaisanterie, il fallait +ceder, sous les ordres des barbares, cacher sa haine et son indignation au +plus profond de son coeur. + + * * * * * + +_Mardi 29 novembre_.--Des six heures du matin, nous commencons le +gonflement du _Jean-Bart_, qui convenablement plie depuis la veille, +attend sa ration de gaz. Notre chef d'equipe Jossec, un marin breton, +a tout _pare_, suivant son expression navale, avec le plus grand soin; +l'operation s'execute dans les meilleures conditions. A deux heures de +l'apres-midi, le _Jean-Bart_ arrondi, frais verni, brille au soleil comme +une enorme pomme de rainette. Il tend ses cables avec force et ne demande +qu'a voltiger dans les nuages, mais il est cloue au rivage terrestre par +des poids qui defient sa force ascensionnelle. + +Ce n'a pas ete sans peine que nous avons obtenu les requisitions +necessaires a la fourniture du gaz; il a fallu aller voir le prefet, le +maire, toutes les autorites; selon l'excellent usage administratif, ces +fonctionnaires ont entrave nos projets d'une foule de petits obstacles +qui, reunis, deviennent des montagnes a soulever. Mais nos campagnes +aerostatiques faites sous l'Empire nous ont familiarises avec les +difficultes administratives, nous savons amadouer le garcon de bureau, +qui consent a nous ouvrir le sanctuaire du secretaire, d'ou il n'y a plus +qu'un pas a franchir pour penetrer chez le maitre. Celui-ci, prefet ou +maire, ne manque pas de froncer le sourcil a notre demande de gaz; malgre +les papiers dont nous sommes munis, malgre l'utilite incontestable de +notre mission, malgre l'urgence commandee par les circonstances, son +devoir d'administrateur devoue lui impose des difficultes, qu'il trouve +toujours. + +--C'est tres-grave, messieurs; qui payera le gaz? Est-ce la guerre, est-ce +le departement? Revenez dans une heure. Je vais etudier la question avant +de vous donner la requisition necessaire. + +On revient une heure apres, trop heureux si l'on peut penetrer dans le +cabinet du fonctionnaire. Il n'a nullement songe a votre affaire, il y +repond en homme qui l'a meditee. Il trouve la bien des irregularites, +mais, en vrai patriote, il vous donne l'ordre demande. N'aurait-t-il +pas ete bien plus simple de le donner de suite? Les saintes regles de +l'administration s'y opposent. + +A midi le _Jean-Bart_ va se mettre en marche. Jossec, et son compagnon +Guillaume, regardent le ballon avec admiration. Tous deux sont sortis de +Paris en ballon, sans avoir auparavant jamais vu l'admirable appareil +du au genie des Montgolfier. Ils ont deja brave la tempete et les vents +furieux, mais l'aerostat leur a laisse un souvenir plus profond que celui +du navire. Ils nous ont parle avec enthousiasme de leur premier voyage +aerien; en hommes energiques et devoues, ils sont devenus les plus chauds +partisans de la navigation aerienne. + +--Ah! Monsieur, me disait Jossec, quelle difference entre le ballon et le +vaisseau!--Il n'y a plus dans la nacelle aerienne ni vent, ni roulis, +ni tangage, et rien a faire qu'a admirer le ciel. Je veux renoncer a la +marine et me faire aeronaute. + +Mais le brave Jossec parlait des ascensions en ballon libre, il n'avait +pas encore goute du ballon captif, il devait voir que le voyage est moins +agreable, et herisse de difficultes sans nombre. + +Bientot tout est pret pour le depart, il faut nous rendre avec notre +aerostat gonfle au chateau du Colombier, a cote du ballon la _Ville de +Langres_, et la nous attendrons les ordres. Quatre cordes sont fixees au +cercle du ballon. Cent cinquante mobiles empoignent chacune d'elles. Je +monte dans la nacelle avec Jossec, mon frere reste a terre pour commander +la marche. Nous vidons par dessus bord un assez grand nombre de sacs de +lest, jusqu'a ce que le _Jean-Bart_ s'eleve; il monte lentement a 40 +metres de haut ou il est retenu par ses quatre cables, a l'extremite +desquels sont pendues des grappes humaines. Le ballon se penche a droite +et a gauche sous l'effort de la brise. Pauvre aerostat! Fils de l'air; ami +des nuages floconneux, le voila rive au plancher terrestre, il fait crier +ses cordages et semble souffrir de cette captivite, dont il se plaint par +le gemissement de la nacelle, tiree dans tous les sens. + +Les mobiles atteles aux cordes remorquent le ballon dans la direction +voulue; c'est merveille de voir cette promenade que nous executons a 30 +metres au-dessus des toits. Jossec et moi, nous sommes berces dans l'air, +comme a l'avant d'un navire. Ce mouvement de va-et-vient nous donnerait +le mal de mer si nous n'avions le pied aussi marin qu'aeronautique.--Les +habitants d'Orleans qui se sont reunis a la hate autour de nous, nous +regardent avec admiration, et montrent, par leur air ebahi, que ce moyen +de transport leur est completement inconnu. Ne croyez pas que le ballon +reste a la meme hauteur au bout de ses cordes, le vent le fait osciller a +la facon d'un grand pendule retourne; il pique une tete jusqu'a proximite +des toits, pour bondir a 40 metres; quelquefois le mouvement d'oscillation +est tel que l'aerostat souleve de terra une corde entiere, avec les +mobiles qui y sont pendus. Ceux-ci sont ravis de cette besogne si nouvelle +pour eux; ils ont les biceps tendus, et attraperont de bonnes courbatures; +ils recoivent quelquefois des horions, sont jetes par terre au milieu des +eclats de rire de leurs compagnons, mais tout cela n'est-il pas cent +fois preferable aux obus et aux boites a mitraille? Pour le moment ces +amabilites prussiennes ne sont pas a craindre. Vive la manoeuvre du ballon +captif! elle vaut mieux que celle du chassepot sous le feu des batteries +ennemies. Mais ne nous felicitons pas trop a l'avance, l'heure du danger +sonnera peut-etre aussi pour nous! + +Si le transport en ballon captif est pittoresque, curieux et dramatique, +il faut avouer qu'il est d'une lenteur vraiment desesperante. Nous avons +a passer le chemin de fer et les fils telegraphiques, c'est un travail de +Romain. Il faut retenir le ballon par deux cordes seulement, en jeter deux +autres au-dessus des fils, que nos hommes saisissent, recommencer une +seconde fois la meme manoeuvre. Il faut avoir soin, pendant cette +operation delicate, que les mobiles ne lachent pas prise tous a la fois, +car le _Jean-Bart_ ne serait pas long a bondir a 2 ou 3,000 metres de +haut, abandonnant et les Prussiens, et l'armee de la Loire. Nous venons a +bout du passage de notre Rubicon et nous continuons notre route au-dessus +des champs herisses d'echalas de vignes. Le vent qui est vif nous est +contraire, il frappe le ballon sur une surface de 400 metres carres, voile +enorme d'une force surprenante, aussi nos pauvres mobiles depensent toute +leur force pour nous trainer avec la vitesse d'une tortue. Il y a une +heure que nous marchons et nous n'avons fait que deux kilometres! Nous +sommes a moitie chemin.... Arretons-nous quelques moments au milieu de +cette verte prairie. "Oh hisse! larguez les cordages!" Le ballon descend +lentement et vient se reposer mollement sur un tapis de verdure, ou nous +faisons la sieste pendant un bon quart d'heure. + +Il fait un froid de loup dans la nacelle, mon frere et le marin Guillaume +nous y remplacent; bientot le ballon reprend sa marche avec une lenteur +plus grande encore, car l'ardeur de nos moblots s'est ralentie; les cris +et les rires sont plus rares, voila deja quelques trainards qui ne veulent +plus rien trainer du tout. Je fais reprendre les cordes a ces paresseux +qui se font un peu tirer l'oreille, et qui ne se mettent a l'oeuvre +qu'avec un enthousiasme bien modere. Quoi qu'il en soit, nous arrivons au +chateau du Colombier. Le ballon passe sans encombre au-dessus d'un rideau +d'arbres qui entoure une vaste pelouse ou le ballon la _Ville de Langres_ +est deja pose. + +La nacelle ramenee a terre est remplie de sacs de lest pleins de terre, +et de grosses pierres qu'on y entasse. Le _Jean-Bart_ ainsi charge peut +passer la nuit sans qu'il y ait crainte de le voir s'envoler. + +Nous allons prendre possession des chambres qui nous sont reservees dans +le chateau ou Duruof et des employes du telegraphe sont deja installes; +cette habitation est devenue le quartier general des aerostiers +militaires. + +Quel ne serait pas l'etonnement du proprietaire s'il voyait le sans-gene +avec lequel on couche dans ses lits! Mais quelle ne serait pas surtout sa +douleur, s'il savait comment les Prussiens, qui ont passe par la avant +nous, ont arrange son mobilier! + +Tous les meubles sont brises, les tiroirs gisent pele-mele, des lettres, +des papiers, couvrent les parquets. Tout est decime, mis en pieces. Les +lits sont d'un aspect repoussant, on voit qu'une armee y a couche avec +des souliers crottes. On n'a respecte que la batterie de cuisine, ou le +cuisinier des moblots travaille deja a la preparation de notre diner. Il +a deniche un grand tablier dans quelque coin, et il preside a la cuisson +d'un gigot avec la dignite d'un Vatel emerite. Deux de ses compagnons +d'armes lui servent de gate-sauce, et font cuire la soupe. Inutile de leur +demander s'ils soignent le repas, car ils en mangeront comme nous! + +Le capitaine de la compagnie est un charmant homme, tres-gai, +tres-affable, nous sommes deja les meilleurs amis du monde; nous nous +disposons a mettre le couvert, avec les assiettes qui ont echappe aux +devastations prussiennes. Quant au lieutenant, c'est un etudiant du +quartier Latin, un Parisien comme nous; au milieu des peripeties de +nos voyages, nous avons plaisir a causer ensemble des souvenirs de la +capitale, des bonnes parties d'autrefois, de parler de ce temps ou +la France jouissait d'une prosperite factice, inquietante, que notre +aveuglement nous montrait comme reelle. Ou est le temps ou l'orchestre +du bal Bullier faisait bondir sur un plancher poussiereux une jeunesse +insouciante? Notre lieutenant parle de tout cela en connaisseur! Pauvre +garcon, j'ai les larmes aux yeux en pensant a lui. Quinze jours apres +cette bonne causerie, il devait mourir, et son corps de vingt-deux ans +allait reposer, a jamais enfoui sous la terre des champs de bataille. O +guerre horrible, fleau desastreux, ou conduis-tu ces milliers de jeunes +gens, pleins de force, pleins d'enthousiasme? A la mort, a la plus cruelle +de toutes, celle que le bon sens des peuples pourrait eviter. Combien +d'entre vous dorment-ils a cette heure dans ces campagnes, ou notre ballon +vient de passer? Que de larmes, que de scenes de desolation sont a jamais +gravees sur ces prairies, ou nous passions alors presque gaiement, avec +l'espoir du succes! Comme nous etions loin d'envisager l'avenir, a ces +heures ou l'esperance etait encore permise! Comme nous pensions peu aux +malheurs qui allaient impitoyablement s'abattre sur notre malheureux pays! +Dormez sous les champs de bataille, heros inconnus! Vos petits-fils vous +vengeront un jour! Vous etes morts au lendemain de Coulmiers, croyant +encore a la Victoire. Vous n'avez pas vu de nouveaux et terribles +desastres, vous ne saurez jamais a quelle honte la France a ete condamnee! +Dormez en paix, dans ces campagnes devastees! Un Luther, en voyant vos +ossements, ne manquerait pas de s'ecrier, comme au cimetiere de Worms: +"Heureux les morts: ils reposent!" + +Pendant que nous dinons, un telegramme nous est remis au nom du directeur +des telegraphes, qui a pris les ordres du general d'Aurelles de Paladine. +On nous dit de transporter immediatement notre ballon au camp de Chilleur, +eloigne de notre premiere station de douze kilometres. Il est decide que +nous partirons le lendemain de grand matin, car si le vent est vif, il +nous faudra peut-etre dix ou douze heures pour faire ce trajet. Nous +etudions notre chemin sur une bonne carte, et nous nous decidons a suivre +le lendemain une voie de chemin de fer en construction, ou les arbres ne +generont pas le transport de notre aerostat. + +Apres l'examen de notre itineraire, la soiree se passe dans le salon du +chateau, ou un piano a queue reste intact: il a besoin d'etre accorde, +mais, malgre les sons de casserole felee qu'il fait entendre, il contribue +a charmer nos loisirs. Un secretaire, dans la piece ou nous sommes, a ete +force, et les lettres dont il etait rempli sont entassees sur le parquet. +Parmi ces debris, nous trouvons un petit paquet soigneusement ficele, ou +sont ecrits ces mots: "Cheveux de ma Virginie." Un de nous recueille ce +souvenir cher au proprietaire inconnu, qui nous donne l'hospitalite sans +le savoir, il se promet apres la guerre de le renvoyer sous enveloppe au +chateau du Colombier. Est-ce un pere qui retrouvera la precieuse relique +d'une fille morte, ou un mari celle de sa femme? Nous l'ignorons. Mais +quoi qu'il en soit, une victime des barbaries prussiennes verra qu'une +main sympathique a passe parmi le pillage et les ruines. + +A onze heures, nous nous couchons tout habilles sur nos lits qui ne sont +guere plus propres qu'une etable. Je m'endors d'un profond sommeil a +l'idee que les ballons captifs vont pouvoir venir en aide a l'armee de +la Loire, mes reves me montrent l'ennemi que j'observe du haut de notre +observatoire aerien; la vaillante armee de la Loire avance sur Paris, elle +repousse les legions prussiennes, et bientot c'est la zone des forts de la +capitale qui s'offre a sa vue. Encore une illusion que la triste realite +devait dissiper bientot. + + +II + + +Le depart.--Le voyage en ballon captif.--Accident a Chanteau.--Reparation +d'une avarie.--Arrivee a Rebrechien.--Tempete nocturne.--Le _Jean-Bart_ +est creve.--Retour a Orleans.--Gonflement du ballon _la Republique_. + +Du 30 novembre au 3 decembre 1870. + +Le temps est legerement brumeux, des nuages opaques se promenent lentement +dans des regions atmospheriques assez rapprochees de la surface du sol. Le +ballon a ete si bien repare, si bien verni qu'il est presque aussi rond +que la veille, c'est a peine s'il accuse une deperdition de gaz par +quelques plis legers qui rident un peu sa partie inferieure. Vers +l'equateur, il est toujours tendu par la pression interieure, et son filet +forme a sa surface comme un capiton qui defierait la main du plus habile +tapissier. + +Il est 7 heures du matin, il y a grand branle-bas au chateau du Colombier. +La compagnie des mobiles a plie ses tentes; les fusils, les sacs sont +entasses sur des charrettes qui vont nous suivre, car les hommes ont assez +de besogne a remorquer l'aerostat captif, le moindre fardeau generait la +liberte de leurs mouvements. Le capitaine fait l'appel, il n'y a pas de +deserteurs. + +Nous allons partir, laissant Duruof et la _Ville de Langres_ comme equipe +de reserve. + +Jossec et Guillaume dechargent la nacelle des pierres qu'on y a placees, +ce n'est pas une petite affaire, car un de nos _moblots_, ancien macon, +solide comme Samson, a apporte la de veritables rochers d'un poids enorme. + +Nous avons envoye en avant les plateaux qui nous serviront pour les +ascensions captives, et la batterie que j'ai fait construire pour +remplacer, par de l'hydrogene pur, le gaz perdu par la dilatation ou +l'endosmose. Bertaux, notre capitaine-tresorier, a achete pour nous +mille kilog. de zinc et dix touries d'acide sulfurique, qui representent +plusieurs rations de vivres pour le _Jean-Bart_. Un bon commandant +n'envoie pas ses soldats en campagne sans biscuits, par la meme raison, un +aeronaute ne doit pas partir avec son ballon sans une bonne provision de +gaz. Aussi nous sommes-nous munis de tout le materiel necessaire pour le +produire. + +Mon frere rassemble les hommes, je monte dans la nacelle qui, suffisamment +delestee, s'eleve. Le ballon est suspendu dans l'espace a la hauteur de +deux maisons de cinq etages; les quatre cordes qui le retiennent sont +tendues aux quatre angles d'un grand carre par les mobiles repartis a +chacune d'elles en nombre egal. On se croirait attache sous le ballon a +un grand faucheux a quatre pattes qui rampe sur les champs, car qu'est-ce +qu'une hauteur de quelques etages pour l'aeronaute qui pourrait compter +ses etapes verticales par plusieurs dizaines de tours de Notre-Dame +superposees? + +Ah! decidement, le voyage en ballon captif ne ressemble guere a +l'excursion en ballon libre. C'est la difference qui existe entre la +prison et le grand air de la liberte. L'aerostat n'aime pas trainer un +boulet a sa nacelle. Il s'incline sous l'effort du vent, il fait grincer +ses cordes et sa nacelle. Le voyageur est secoue dans son panier comme un +nautonnier sur sa barque au sommet des vagues. Le vent siffle violent et +froid. Tandis que la-haut, en liberte, on plane avec l'air en mouvement, +que nulle brise ne se fait sentir, ici-bas, en captivite, il faut retenir +son chapeau des deux mains, si l'on ne veut pas qu'il s'envole. + +Au-dessus des nuages, les villages, les villes, les provinces defilent +sous vos yeux comme un vaste panorama roulant; a la surface du sol, nous +comptons notre route arbre par arbre. Les mobiles se pendent aux cordages +et s'evertuent, le moindre coup de vent les souleve de terre. Mais +patience et perseverance doit etre maintenant notre devise. Arrives au +camp, nous aurons l'espoir de surveiller les Prussiens de haut, et si +nous pouvons devoiler leurs mouvements, quelle recompense de nos efforts, +quelle compensation apportee a nos fatigues! + +A midi, le soleil a paru, il a ecarte les nuages de ses rayons brillants, +mais avec lui la brise s'est elevee. Le vent souffle apre et froid; il +imprime des oscillations frequentes a notre navire aerien. Nous sillonnons +l'espace au-dessus de la voie de chemin de fer en construction que nous +avons appris a connaitre sur notre carte, mais quelquefois le _Jean-Bart_ +se rapproche de la cime des arbres, veritables recifs du navigateur +aerien. Il ne faut qu'une branche verticale pour crever l'etoffe du +ballon, a tous les pas nous redoutons un malheur. Chaque cime est une epee +de Damocles retournee sous notre nacelle. + +Il est une heure, une clairiere s'offre a nous, le ballon y est descendu; +nos hommes se reposent. Je suis litteralement gele, et mon frere se +dispose a faire son quart apres moi. Il prend place dans l'esquif avec +le lieutenant de mobiles, mais a peine le ballon a-t-il ete traine de +quelques centaines de metres qu'une voix nous crie de la nacelle: "J'en ai +assez, faites-moi descendre!" C'est le pauvre lieutenant qui a eu le mal +de mer. Il est vert comme une pomme en mai et vient de lancer son dejeuner +pardessus bord en guise de lest! Il revient a terre completement gueri de +sa passion aerostatique. + +Nous continuons notre marche bien lentement jusqu'a Chanteau. Nous avons +la a passer un chemin etroit borde de rideaux d'arbres, que nous allons +franchir en faisant monter le ballon jusqu'a l'extremite de ses cordes. +Mon frere vide deux sacs de lest pour maintenir le ballon a une hauteur +suffisante, et augmenter par l'accroissement de force ascensionnelle la +resistance a l'action du vent. Je crie aux mobiles de marcher vite s'ils +le peuvent, afin de passer rapidement ce detroit dangereux. Le _Jean-Bart_ +se penche, et frise le sommet des premiers arbres, sans les toucher, puis +il se balance vers ceux qui se dressent de l'autre cote de la route. Il +oscille de nouveau et redescend vers un chene eleve... Il s'en rapproche +rapidement; va-t-il s'y briser? mon coeur bondit d'inquietude. Patatra! +C'en est fait du _Jean-Bart_, une branche s'est enfoncee dans l'appendice, +et l'a creve comme une peau de tambour! Tout est perdu! pensons-nous. +Nous ramenons le ballon a terre, nous voyons avec joie qu'il n'en est +heureusement pas ainsi: l'avarie peut se reparer. L'appendice seul est +creve. Jossec monte dans le cercle, et de son cache-nez, etrangle le +ballon au-dessus du cercle de l'appendice.--Nous l'aidons dans ce travail +difficile, car perches dans le cercle, et les mains levees, nous touchons +a peine la partie malade de l'aerostat. Il faut faire une ligature a bras +tendu, pendant que le vent nous balance, et nous jette dans les cordages, +tantot sur le dos, tantot a plat ventre. En nous soutenant mutuellement, +nous cicatrisons la plaie du _Jean-Bart_. Jossec qui sait ce que c'est +qu'une voie d'eau dans un navire, a appris qu'une voie de gaz ouverte dans +un aerostat n'est pas moins dangereuse. Mais il a su reparer celle-ci +en habile aeronaute; il est excellent gabier, et la navigation aerienne +touche en bien des points a la navigation oceanique. + +L'air est agite, et le vent augmente d'intensite. Les rafales sifflent, et +font bondir le ballon qu'elles ont deja en partie degonfle. L'etoffe n'est +plus aussi bien tendue, elle se creuse par moment, en faisant entendre un +bruit sourd et lugubre.--Il faut attendre que la tourmente ait passe. +Car le transport devient actuellement impossible. Nous postons quatre +factionnaires autour du _Jean-Bart_, et nous allons jusqu'au village de +Chanteau, ou nous prenons un modeste repas que nous avons tous bien gagne. +On remplit de vin deux seaux, et nos moblots y puisent a tour de role. +Cette collation ranime leur ardeur. Ils trouvent que, decidement, il y a +du bon dans le service des ballons captifs. + +En depit du vent, nous nous decidons a continuer notre route, car nous +voulons arriver au camp de Chilleur. Nous savons que le general d'Aurelles +n'est pas bien convaincu de l'utilite des ballons captifs; que dira-t-il +si ses premiers ordres n'ont pu etre executes pour cause de vent? +Qu'importent les obstacles imprevus, l'insuffisance d'un materiel +improvise, les difficultes dues a la mauvaise saison? Expliquer toutes ces +bonnes raisons quand on a echoue, c'est perdre son temps. Il faut reussir +a tout prix. Un general vaincu est un mauvais soldat. Un ballon dans une +premiere tentative a ete creve. Supprimons les ballons. Voila comme on +juge aujourd'hui. Nous ne l'ignorons pas, aussi faut-il nous efforcer de +vaincre le vent, notre ennemi a nous. + +Les mobiles se remettent en marche trainant a la remorque le _Jean-Bart_, +ou nous sommes montes tous deux mon frere et moi. Les chemins sont +couverts d'une boue gluante, qui se colle aux semelles, et nous preferons +geler dans la nacelle que patauger dans la crotte. D'ailleurs tout a +l'heure un coup de vent sec, imprevu, a failli faire lacher prise a tous +nos hommes a la fois. Nous avons entrevu la possibilite d'une ascension +libre, faite malgre nous. Dans le cas d'un semblable accident, nous tenons +a nous trouver ensemble. Nous songeons meme que nous n'avons pas d'ancre +dans la nacelle et qu'en cas de depart dans les nuages, le retour a terre +ne serait pas facile. Mais nous chassons de notre esprit cette vilaine +perspective, nous ne pouvons pas, pour le present, reparer cette omission, +n'y pensons plus. + +Le trainage de l'aerostat devient de plus en plus penible.--Les mobiles +sont fatigues.--Nous essayons d'un nouveau moyen de locomotion que nous +regrettons bientot de ne pas avoir usite plus tot, car il est plus +pratique et moins fatigant. Au lieu de trainer le ballon juche dans l'air +a 30 metres de haut, nous le faisons descendre jusqu'a un metre ou deux de +la surface du sol, les mobiles le maintiennent presque au-dessus de leurs +tetes. Dans ces conditions les oscillations ont une amplitude moindre, et +le travail de traction est plus facile. Il etait bien simple de songer de +suite a ce procede, mais on n'apprend decidement qu'a ses depens. + +Nous arrivons bientot au milieu de vastes plaines, ou nous n'avons plus +a craindre les recifs terrestres. Mais le soleil se couche et le vent ne +s'apaise pas. Il est six heures. Nos hommes sont epuises. Ils commencent +a se plaindre, ils ne tirent que mollement, et ont toutes les peines +du monde a ne pas laisser entrainer le ballon par le vent qui nous est +toujours contraire. C'est a peine si nous faisons un kilometre a l'heure. + +--Courage, leur crions-nous, nous arrivons bientot a Rebrechien. Il faut +aller jusque-la, car en restant ici, il n'y aurait pas de diner. Et +la-bas, vous aurez un bon repas! + +Nous avons les pieds et les mains litteralement glaces, et le mouvement de +roulis de la nacelle devient insupportable. Mais nous n'osons rien dire. +Quel exemple pour les soldats si les chefs se plaignaient deja! + +Bientot, il fait nuit noire, quelques paysans regardent stupefaits le +passage de ce monstre inconnu pour eux. Le ballon se decoupe sur le ciel, +en une vaste silhouette noire qui se balance au-dessus de la plaine; il +est tire par des groupes humains qui ressemblent de loin a des ombres +echappees du monde infernal. Tous ces travailleurs sont fatigues et +silencieux. On dirait l'apparition fantastique d'une legende. + +A 7 heures, la lune se montre et complete le merveilleux de cette scene +bizarre; elle nous eclaire de ses rayons, et se reflete sur l'aerostat, en +lui donnant l'aspect d'une grande sphere de metal poli. + +S'il fallait continuer quelques heures de plus un semblable voyage, nous +ne tarderions pas a tomber de fatigue, au milieu des champs. Les pauvres +mobiles ont les mains coupees par les cordes, ils marchent avec peine +dans la terre labouree. Depuis que la lune s'est montree, le froid +est insupportable.--Une bise glacee nous paralyse dans la nacelle. +Heureusement nous apercevons dans le lointain le petit village de +Rebrechien qui allume ses feux du soir. + +C'est la terre promise qui s'ouvre a nous. Il faudra demain recommencer le +voyage. Mais une bonne nuit nous aura rendu nos forces. + +A 8 heures, nous faisons arreter le ballon a l'entree du village. Il y a +douze heures que nous sommes traines en ballon captif, il y a douze heures +que nos mobiles tirent sur des cordes de toute la force de leurs poignets: +ma foi ce sont de solides gaillards, et bien d'autres a leur place +auraient succombe a la tache. Mais leur bonne volonte est a la hauteur de +leurs poignes, ils aiment, malgre eux, leur ballon captif qui leur a donne +tant de mal, car leur instinct leur fait comprendre qu'il y a la quelque +chose de nouveau, d'inconnu, d'utile. Braves coeurs! Ils aiment la patrie, +ils sont pleins d'ardeur, pleins de zele. Que n'aurait-on pas fait avec de +tels soldats! Mais il aurait fallu savoir les conduire, les soigner. Ils +travailleront demain avec la meme ardeur, mais a condition que ce soir ils +dineront et dormiront bien. C'est ce qui ne leur arrive pas tous les jours +en presence de l'ennemi. Prives de sommeil, prives de nourriture, accables +de fatigue, ils fuient sous le feu des batteries prussiennes. Mais qui +donc tiendrait tete a des solides combattants quand les privations de +tous genres ont transforme l'homme robuste en un malade, chez lequel +l'abattement, le decouragement ont succede au courage, a la resolution? Un +estomac trop longtemps vide ne sait plus avoir d'energie. + +Avant de nous livrer a un repos dont nous avons tous grand besoin, nous +prenons soin de disposer le ballon de telle sorte que les coups de vent +violents auxquels il est soumis sans cesse ne puissent l'entrainer au +loin. Jossec et Guillaume vont chercher des pelles et des pioches; ils +creusent un trou carre ou la nacelle, remplie de pierres et de sacs de +lest, est enterree jusqu'au bordage superieur. Nous ne tardons pas a nous +apercevoir que ces precautions sont insuffisantes, le ballon qui a perdu +une quantite appreciable de gaz, est flasque et distendu, son etoffe +devient concave sous l'effort de l'air agite, et ce qui nous etonne, c'est +qu'il ne vole pas en lambeaux d'un moment a l'autre. En se creusant ainsi, +l'aerostat forme voile, et acquiert une force de traction enorme; en +quelques minutes, il a si bien elargi le trou de la nacelle, qu'il l'en +retire, et courrait a la surface des champs avec la vitesse d'un train +expres si les _moblots_ ne s'etaient jetes a temps sur les cordages; nous +faisons rentrer la nacelle du _Jean-Bart_ dans sa prison; nous attachons +au cercle une corde solide a l'extremite de laquelle nous fixons une ancre +que nous enfouissons a deux ou trois pieds sous terre. Cette fois le +_Jean-Bart_, croyons-nous, est cloue au sol, il sera peut-etre eventre +sous l'action du vent, mais il ne se debarrassera pas de ses liens. Helas! +L'un et l'autre accidents allaient survenir dans la nuit au plus fort de +la tempete. + +A 6 heures du matin, les rafales sont si puissantes que l'aerostat se +penche completement jusqu'a terre; la il roule sur lui-meme, son etoffe +se souleve avec force comme une poitrine opprimee. On dirait le rale d'un +etre vivant qui va succomber, et qui lutte encore contre la mort. Les +mobiles en faction nous ont eveilles a temps pour assister a cette agonie. +Mais que faire pour conjurer le mal? Nous sommes de pauvres medecins qui +viennent trop tard, et qui ont a lutter contre une force qu'ils ne peuvent +vaincre. Ces tortures du _Jean-Bart_ nous font mal a voir; que de peines, +que de tourments, que de patience devenus inutiles!--Nous allons echouer +en vue du port. + +Pauvre ballon! Son etoffe est bien solide, car elle est froissee par le +vent, avec une violence inouie, l'air s'y engouffre precipitamment, et y +resonne sourdement. Le _Jean-Bart_ se crispe, s'agite, touche le sol, +puis se redresse, bondit et s'allonge, comprime par le poids de l'air +en mouvement. Tout a coup une rafale siffle dans les arbres avoisinants +qu'elle fait ployer, elle enleve le ballon comme un fetu de paille, et +l'entraine a cent metres de son point d'attache. Arrive la, le _Jean-Bart_ +s'affaisse, il a succombe dans cette lutte inegale du faible contre +le fort, son etoffe s'est fendue de l'appendice a la soupape. Le gaz +s'echappe en une seconde: Le fier aerostat si beau, si puissant, n'est +plus qu'un lambeau d'etoffe informe, un amas de chiffons, une guenille. Il +a perdu sa vie, son ame, il est mort. Mais, contrairement a l'etre anime, +il ressuscitera sous la meme forme; une bonne couture, une piece d'etoffe +et deux mille metres cubes d'hydrogene carbone, produiront le miracle. + +Les temoins de cette scene etrange sont stupefaits de cette force de +l'air, frappant une surface legere, car ils ont assiste a une experience +vraiment remarquable. Le ballon a souleve sa nacelle remplie d'un poids de +deux a trois mille kilogrammes, il a entraine son ancre avec lui, en lui +faisant tracer dans la terre labouree un sillon d'un metre de profondeur. +Je crois pouvoir affirmer que cinquante chevaux et peut-etre meme +davantage n'auraient pas deracine ce fardeau. + +Cherchez donc la direction des ballons, avec un vent pareil! Ou vous +cacheriez-vous, utopistes et faux inventeurs qui voulez conduire les +aerostats dans l'air avec une paire de rames, avec une voile, grecque ou +latine, si vous aviez ete la parmi nous a voir succomber le _Jean-Bart_! +Apprenez a connaitre l'outil que vous voulez ameliorer, avant de rever +pour lui des progres insenses. Maniez les ballons, montez dans leurs +nacelles, gravissez les sommets des nuages, conduisez-les a terre et +en l'air, et dans ces promenades pratiques vous rencontrerez peut-etre +l'inconnu que vous cherchez.--Mais vous ne trouverez jamais rien, en +faisant de l'aeronautique en chambre. Ce n'est pas assis devant un bureau +que Watt a trouve les merveilleux organes de la machine a vapeur, c'est le +marteau a la main, dans un atelier de mecanicien. + +Nous replions l'aerostat, et la foule des paysans qui n'etait pas la hier +a notre arrivee, accourt pour voir le ballon. La figure de quelques-uns +d'entre eux est vraiment comique. + +--Jean-Pierre, tu verras le ballon demain matin, avait dit un temoin de +notre arrivee a son ami, c'est une grande machine ronde qui se remue, +souffle, s'agite, qui est deux fois grande comme notre clocher et qui +traine dans un panier des messieurs de Paris. + +Et Jean-Pierre est ebahi de voir un paquet d'etoffe pliee, qui tient dans +un panier d'osier. Il se demande si on ne s'est pas moque de lui. Mais il +ne sait pas qu'il faut voir un ballon gonfle. Je ne puis m'empecher +de comparer le gaz d'un aerostat a la parole de certains avocats; que +reste-t-il, quand le gaz est sorti? + +Nous sommes assez penauds pour notre part, et c'est l'oreille basse que +nous nous decidons a envoyer un telegramme a Tours ou l'on attend de nos +nouvelles. Nous revenons a pied a Orleans. + +Apres quatre heures de marche, nous entrons en ville; la reponse a notre +missive est deja venue. Sachons rendre justice a l'intelligence du +directeur des telegraphes qui s'occupe du service des ballons captifs, au +lieu de bouder, de se plaindre et de nous decourager comme l'auraient fait +tant d'autres, il nous felicite chaleureusement de nos efforts, et nous +excite a recommencer. "Je vous envoie six ballons, nous dit-il, crevez-en +autant que vous voudrez, mais reussissez." Voila de bonnes paroles +qui nous reconfortent, c'est ainsi qu'on fait marcher des hommes +d'action.--Malgre notre premier echec, on ne nous congedie pas avec +l'epithete de traitres.--Nous sommes decidement plus heureux que nos +generaux. + +Du reste, ce n'est pas la perseverance qui nous manquera, mon frere et +moi, nous avons le defaut ou la qualite d'etre tetus comme mulets, quand +nous avons un projet en tete. Le lendemain nous reparons de bon coeur un +autre ballon, la _Republique universelle_, venu de Paris le 14 octobre. +Nous allons le gonfler au premier signal, et nous pensons bien qu'il n'y +aura pas de tempete tous les jours aux environs d'Orleans. Pour plus de +precautions, nous preparerons meme aussi un second aerostat, voulant avoir +deux cordes a notre arc. Je n'oublie pas d'ailleurs un conseil de mon +ami Gustave Lambert qui a appris a connaitre la vie: "Pour reussir, me +disait-il un jour, il y a un mot qu'il est indispensable de bannir de la +langue francaise, c'est le mot decouragement." Quelque modeste que soit +notre sphere d'action, prenons le parti de le rayer de notre dictionnaire. + +Un telegramme envoye de Tours nous apprend que le mouvement de nos troupes +est retarde de deux ou trois jours, et que nous avons le temps de prendre +nos dis-positions avant l'attaque. Cette nouvelle vient a point, car +l'usine d'Orleans ne pourra nous fournir 2,000 metres cubes de gaz avant +le 3 decembre. + +En attendant le jour du gonflement, nous faisons une visite au camp +francais accompagnes de quelques amis. Nous sommes recus d'abord par les +turcos, dont le campement si bizarre, si pittoresque, doit ressembler aux +smalas du desert. Ces braves moricauds nous offrent un cafe excellent, et +boivent a la sante de la France. Pauvres Arabes, quels vides effroyables +sont ouverts dans vos rangs par le mecanisme de l'artillerie prussienne! +L'homme est faible devant la machine impitoyable! Que peut le courage +contre un projectile aveugle, contre une puissance aussi brutale +qu'invincible? + +_Samedi 3 decembre_.--Nous commencons au lever du jour le gonflement de +notre nouveau ballon, la _Republique universelle_. Ce nom un peu long +n'est pas tres-heureux, mais nous ne voulons pas toucher au bapteme de +Paris. Nos marins Jossec et Guillaume, et les mobiles sont a leur poste, +ils commencent a se familiariser aux manoeuvres aerostatiques, que +facilitent aujourd'hui un temps calme, un ciel serein. + +A 3 heures de l'apres-midi, nous nous mettons en route, et bientot perches +dans notre nacelle, nous passons au-dessus des campagnes, remorques par +les mobiles, a travers les echalas de vigne. L'air est a peine agite, et +la _Republique universelle_ mollement bercee, a l'extremite de ses cordes, +ne nous secoue pas trop violemment dans notre panier d'osier. Nous +dirigeons notre marche a cote du chateau du Colombier, vers un petit +village, ou nous ferons notre premiere etape. Demain nous esperons +arriver, a la fin du jour, au camp de Chilleur, ou l'on nous attend. + +Duruof avec son ballon restera encore en reserve; il ne se plaint pas de +son inaction et nous nous demandons s'il ne se felicite pas de se tenir a +l'abri des projectiles prussiens. + + +III + + +La deroute de l'armee de la Loire.--Les ballons captifs au chateau du +Colombier.--Aspect d'Orleans.--Le dernier train.--Les blesses.--Vierzon. + +Dimanche 4 decembre 1870. + +Apres bien des difficultes, analogues a celles que nous avons decrites, le +ballon la _Republique_ arrive enfin au terme de sa premiere etape, pres +d'un petit hameau situe a 4 kilometre a peine du chateau du Colombier. Il +n'y a la que quelques chaumieres tristes et monotones. Il est cinq heures, +le vent assez vif agite l'aerostat qui plie sur son cercle, comme un arbre +pendant l'orage. Les marins creusent dans le sol un trou profond pour y +enfouir la nacelle, ils manient la pioche au milieu d'une plaine abritee +par des peupliers, prives de feuilles et roides comme les matures d'un +navire. On entend au loin le bruit de la canonnade qui fait retentir +l'air comme le tonnerre pendant la tempete. Depuis deux jours, ce concert +lugubre frappe sans cesse nos oreilles. + +Le capitaine des mobiles preside a la distribution des vivres de ses +soldats, nos marins cherchent des habitations ou ils pourront trouver un +abri. Quant a nous, l'hospitalite nous est offerte par de braves paysans. +Ils ouvrent aux aerostiers leur humble maisonnette; un feu flambant +petille dans l'atre; l'hotesse prepare a notre intention un repas frugal +compose d'une omelette et de fromage arroses de vin blanc. Le soir, apres +l'inspection du ballon qui s'agite toujours convulsivement sous le souffle +de l'air, nous rentrons nous coucher, mon frere et moi, etendus tout +habilles sur deux matelas places a terre. Le capitaine et le lieutenant de +la compagnie de mobiles restent assis au coin du feu. La chambre qui nous +abrite est ouverte a tous les vents, les carreaux des fenetres ont ete +brises par les Prussiens a l'epoque de leur premiere visite a Orleans. Ces +pillards n'ont rien respecte dans l'humble habitation; quand ils y sont +entres, on leur a donne des fromages, du pain et du vin, tous les vivres +de la campagne, mais ils ont casse sans pitie les chaises, les commodes, +ils ont brise un vieux coucou, precieux souvenir de famille, ils ont mis +en morceaux une glace, seul objet de luxe de l'ameublement de la pauvre +chaumiere. + +A minuit, des pas sonores nous reveillent en sursaut. Ce sont des mobiles +qui viennent appeler le capitaine. + +--Venez, capitaine, disent-ils, on entend au loin un bruit singulier; sur +toutes les routes c'est comme le roulement de nombreuses voitures, on +croit apercevoir aussi des cavaliers qui passent sur le sol glace. + +Tout le monde est bientot sur pied. Rendus a travers champ a la route +la plus proche, un sinistre defile s'offre a nos yeux. Des voitures +d'approvisionnement passent en files serrees, puis ce sont des cuirassiers +qui trottent au milieu des tenebres suivis d'une formidable procession de +canons et de caissons d'artillerie. Ca et la des soldats egares traversent +les champs, comme des ombres effarees, sautent par dessus les haies; +mornes, abattus, ils marchent la tete basse, sans rien dire, sans rien +voir, leurs vetements sont en lambeaux, les uns ont la tete enveloppee +d'un foulard, les autres, demi-nus, se drapent dans de mechantes +couvertures; ceux-ci boitent et trainent le pas, ceux-la ont le bras en +echarpe, quelques-uns, maladifs et pales, s'appuient sur l'epaule d'un +ami. + +--Tout est perdu, nous dit un vieux zouave a barbe grise, les obus tombent +on ne sait d'ou. Dieu me damne, si j'ai rien vu de semblable! Ces maudits +Prussiens sortent du sol pour nous ecraser, nulle resistance n'est +possible! + +Tout en faisant la part de l'exageration des fuyards, nous nous rendons a +l'evidence, car le lugubre defile se prolonge a perte de vue, avec +toute la physionomie d'une deroute. Comment traduire les sentiments qui +s'agitent dans notre esprit consterne? Quelle tristesse s'empare de notre +ame au retour dans la pauvre chaumiere! C'en est donc fait de la France! +L'armee de la Loire, victorieuse a ses debuts, est deja terrassee! + +La fatigue est le meilleur palliatif de la douleur; malgre l'emotion qu'a +fait naitre l'horrible tableau du desastre, nos yeux se ferment, et le +sommeil vient arreter le souvenir. + +_Lundi 5 decembre_.--A 5 heures du matin, tout le monde est sur pied. La +deroute a dure toute la nuit, le defile lugubre n'a pas discontinue un +instant. Au lever du jour, elle s'accentue plus complete encore, et les +premiers rayons d'un soleil d'hiver eclairent les milliers de voitures qui +se dirigent vers Orleans. Plus loin, on voit encore des cuirassiers aux +manteaux rouges, et de nombreuses pieces d'artillerie. Des blesses, le +teint pale, l'oeil livide, sont ramenes sur des cacolets. + +La _Republique_ est toujours gonfle au milieu de la prairie. Que faire? +Nul ordre ne nous est envoye! Nous laisserons-nous prendre sottement par +les Prussiens qui approchent? Un mobile court au chateau du Colombier, ou +est installe un poste telegraphique. Aucune nouvelle, aucun ordre: notre +devoir nous impose l'obligation d'attendre jusqu'a la fin. Comment se +decider a plier bagage, en songeant que le ballon peut etre utilise au +dernier moment. + +Que les Prussiens viennent s'ils le veulent! Qu'ils nous cernent, qu'ils +nous entourent! Il sera toujours temps de couper nos cordes, et de +lancer la _Republique_ au-dessus des nuages! Nos mobiles et nos marins, +debarrasses de leur ballon, trouveront bien a se sauver a pied. Ils ont +tous des chassepots, des revolvers et sont decides s'il le faut a en faire +bon usage. + +Attendons. C'est la decision qui est prise au milieu de la panique. + +--Attendons si vous voulez, nous crie d'un air insouciant le lieutenant +des mobiles qui vient de se joindre a nous, mais, pour Dieu! dejeunons. + +Et disant ces mots, il nous montre en riant un magnifique lapin qu'il +vient d'acheter trente centimes a un paysan. Ce brave homme s'est excuse +de le faire payer un peu cher. Mais les temps sont durs. Helas! A trente +lieues d'ici, dans les murs de Paris, ce lapin couterait a nos amis autant +de pieces de cinq francs que nous l'avons paye de sous! + +A 11 heures, le bruit de la canonnade se rapproche singulierement, des +paysans accourent consternes! Les obus, disent-ils, tombent a 1000 metres +d'ici. + +Qu'allons-nous devenir? L'equipe est vite rassemblee, il faut faire les +preparatifs de l'ascension. Au meme moment, une estafette accourt. On nous +donne l'ordre de plier le ballon, et de le porter de l'autre cote de la +Loire, ou l'armee se rassemble. Le degonflement se fait en toute hate. +Mais il y a pour une bonne heure de travail. + +Voila une charrette qui passe attelee d'un bon cheval. + +--Hola! mon bonhomme, crie le capitaine au charretier, vous etes vide, je +mets votre voiture en requisition, nous en avons besoin. + +--Ma foi, mon capitaine, prenez, si vous voulez, la voiture et le cheval +ne sont pas a moi. + +Le filet plie, le ballon, la nacelle, sont hisses sur la charrette qui se +met en marche. Il etait temps: les projectiles ennemis sifflaient dans +l'air et tombaient a profusion sur le chateau du Colombier. + +Je cours payer notre brave hotesse, et je vois le lieutenant de mobiles +devant le foyer de la cheminee. Une cuiller a la main, il fait mijoter son +lapin. + +--Allons, mon lieutenant, en route. Vous avez fait la un joli dejeuner +pour les Prussiens. Mais consolez-vous, nous mangerons a Orleans! + +Le pauvre village va etre abandonne. Les ennemis vont venir. Tous les +paysans sont en proie a la plus violente emotion, on en voit qui se +sauvent, on en voit d'autres qui se hatent de cacher les objets qui leur +sont chers! + +Nos 150 mobiles suivent la charrette. On arrive bientot par un chemin de +traverse a la grande route qui conduit en ville. Mais nous attendons +une grande demi-heure pour prendre rang au milieu de la longue queue de +voitures d'approvisionnement et de troupes qui defilent depuis plus de +douze heures. + +Il faut avoir assiste au spectacle de la retraite de cent mille hommes +pour se faire une juste idee du chaos, de l'encombrement desordonne qui en +resulte. Deux files de charrettes suivent la route au milieu des troupes; +des cavaliers dominent pele-mele cet ocean humain, chaque charretier veut +devancer son voisin, a chaque minute la file s'arrete pour ne reprendre +qu'un pas lent et irregulier. Tout le monde est silencieux, atterre, comme +abruti. Tantot des estafettes courent pour porter des ordres; il faut +leur ouvrir un passage; des canons remontent le courant pour proteger la +retraite jusqu'a la nuit.--Cependant le bruit de la canonnade augmente +d'amplitude, l'ennemi approche! Aura-t-on le temps de traverser la Loire? +Fasse le ciel que les obus ne tombent pas sur la route, cachee sous un +ruban de soldats et de voitures! + +L'encombrement augmente a mesure qu'on avance. Devant la porte d'Orleans +le courant s'arrete pendant pres d'une heure. La foule serree, est +immobile. Chacun est cloue a la meme place, sans pouvoir faire un pas en +avant ou reculer d'une semelle. Je ne sais quoi de triste, de lugubre +domine ce tableau. Toutes les maisons du faubourg Banier se ferment, les +ruines du premier envahissement sont encore fumantes et semblent menacer +les habitations intactes. Les portes sont tirees au dedans, les volets +sont clos; de temps en temps une tete passe pour voir si ce sont encore +des pantalons rouges qui defilent! + +A trois heures de l'apres-midi, les pieces de canon de la marine, placees +en avant des faubourgs d'Orleans, commencent a tonner au moment ou nous +arrivons place Jeanne d'Arc; nous voyons la un colonel furieux, les yeux +injectes de sang, qui court apres des fuyards un revolver a la main; +il les rassemble en un peloton. Un tambour resonne, et les laches sont +contraints de se porter a l'ennemi. La caisse sonne la charge d'un ton +lugubre et monotone. + +La faim commence a nous faire subir ses angoisses, mais il ne reste plus +un morceau de pain a Orleans. Cent mille hommes viennent de passer la +avant nous. Nous courons a la gare ou Bertaux, Duruof et son equipe, les +colombophiles Van Roosebeke et Cassiers sont reunis. Nos ballons sont +sauves du naufrage. Nous allons tous partir par le dernier train qui se +forme sous nos yeux. Il est uniquement compose de fourgons ou s'entasse +une foule enorme. + +Jamais je n'oublierai l'epouvantable tableau qu'offre en ce moment la +gare d'Orleans. Elle est encombree de blesses, aux yeux hagards, qui se +trainent jusqu'au train pour s'enfuir. Notre fourgon contient six ballons, +nous sommes dix-sept avec nos equipes, et en outre cinq capitaines de la +ligue ont pris place accroupis sur les nacelles. De malheureux blesses +nous supplient de leur donner asile, mais il est de toute impossibilite de +placer une aiguille parmi nous. Les uns ont la tete ouverte par une balle, +d'autres ont le bras ballant et inerte, d'autres s'appuient sur les +epaules d'un camarade. Tous ces soldats sont a demi couverts de vetements +en lambeaux, des zouaves n'ont plus ni molletieres ni souliers, la plupart +n'ont pas de capotes, ni de kepis, ni de couvertures ... et il gele a +pierre fendre! + +Le train va partir. C'est le dernier, il est cinq heures Les blesses qui +ont encore quelque force se hissent sur le toit des fourgons; malgre le +froid, ils se tiennent la immobiles, couches a plat ventre. Ceux-la sont +encore privilegies, car d'autres, bien plus nombreux, ne partiront pas. +La captivite les attend! Ils gemissent, ils pleurent, ces malheureux, a +l'idee d'etre enleves a ce lieu si cher, a la patrie, a la famille, aux +amis. Le coeur saigne devant de tels tableaux que nulle plume ne saurait +decrire! Au milieu de tout cela, des tetes affolees crient et s'agitent, +des paniques s'emparent de la foule. + +--Les rails sont coupes, disent les uns, votre train va etre brise! + +--Les canons prussiens, disent les autres, vous attendent au tournant de +la Loire. + +A cinq heures et demie, la locomotive siffle. Le train part, au milieu +du gemissement des blesses exposes sur le toit des fourgons. Le coup de +collier brusque de la machine a ouvert leurs plaies et leur a arrache des +cris de douleur. Nous suivons lentement le bord de la Loire; les boulets +francais sifflent a travers les arbres, on apercoit au loin le pont +d'Orleans litteralement couvert d'une mer humaine. A cote, un pont de +bateaux jete sur le fleuve facilite le mouvement de la retraite. Le soleil +se couche; son disque, rouge comme du sang, lance ses derniers rayons sur +cet horrible panorama qu'accompagne le bruit du canon. Au milieu d'une +telle desolation, je me figure entendre la grande voix du poete, s'ecrier +comme apres Waterloo: + + C'est alors + Qu'elevant tout a coup sa voix desesperee, + La deroute geante, a la face effaree, + Qui, pale, epouvantant les plus fiers bataillons, + Changeant subitement les drapeaux en haillons, + A de certains moments, spectre fait de fumee, + Se leve grandissante au milieu des armees, + La deroute apparut au soldat qui s'emeut + Et, se tordant les bras, cria: Sauve qui peut! + +Nous croisons en chemin le train de M. Gambetta, mais un signal le fait +arreter. Il n'est plus temps d'entrer a Orleans. Les rails viennent +d'etre coupes. Le ministre de l'interieur et de la guerre est oblige de +rebrousser chemin, de revenir a Tours. + +Cependant nous sommes entasses pele-mele dans notre fourgon, plonges dans +une obscurite complete, l'estomac vide et litteralement geles, car la bise +glaciale siffle a travers les portes mal jointes. Mais comment oser se +plaindre en entendant sur nos tetes le bruit que font en frappant du pied +les malheureux blesses juches sur le toit du fourgon? Quelques-uns sont +ralants, la douleur les a vaincus, la mort va les saisir! En effet, a +minuit, le train s'arrete a Vierzon. On retire des cadavres des voitures. +Quelques blesses, pendant le voyage, sont morts de froid! Detournons les +yeux de scenes aussi epouvantables et entrons a Vierzon, ou nous devons +rester jusqu'a quatre heures du matin. + +Il fait nuit noire. Pas un passant dans les rues. Un hotel est en face la +gare, une lumiere y brille. Le marin Jossec frappe a la porte, on ouvre. + +Nous entrons dans une grande salle qui est le restaurant de l'endroit. + +--Que voulez-vous? nous dit le patron d'un ton grognon, je n'ai pas de +place ici pour vous loger. + +--Nous venons d'Orleans, epuises de fatigue, de faim. Voila plus de +vingt-quatre heures que nous n'avons pas mange. Donnez-nous a souper et +allumez un bon feu. Nous partons dans trois heures. + +--Impossible, riposte le patron, il est passe minuit et je ferme. Je ne +peux vous recevoir, retirez-vous. + +J'insiste poliment en faisant comprendre a mon interlocuteur que nous +venons de l'armee, que son patriotisme devrait le mettre dans l'obligation +de nous mieux accueillir. Il ne veut pas entendre raison. + +--Retirez-vous, dit-il insolemment, et il ferme la porte au nez de nos +marins qui viennent nous rejoindre. Nous commencons a nous facher tout +rouge. + +--Ouvrez de suite, disons-nous, ou la porte vole en eclats. + +Et voila nos marins qui frappent au dehors avec violence. Le patron se +decide a ouvrir, il est furieux. + +--Je vais aller chercher le poste, dit-il. D'ailleurs, qui etes-vous? Je +ne vous connais pas. + +--Votre insolence nous dispenserait de vous donner d'explication, mais +voici nos papiers bien en regle qui vous montreront d'ou nous venons. +Maintenant, rappelez-vous que nous sommes ici quatorze hommes bien +decides, forts de notre droit et de notre argent, a prendre l'asile et le +diner que vous refusez. + +Cette menace ne produit pas mauvais effet. La patronne est descendue, elle +appelle son mari dans la cuisine; la bonne arrive. Il se tient la un petit +conseil de guerre qui se termine en notre faveur. + +Le maitre d'hotel se decide a allumer un grand feu, a nous servir un +excellent repas que nous devorons avec un appetit de naufrages. Il nous +fait chauffer du cafe, nous causons en fumant jusqu'a quatre heures du +matin, heure a laquelle nous reprenons un train qui nous transporte a +Tours. + + +IV + + +Organisation definitive des aerostiers militaires a Tours.--Experience +d'une montgolfiere captive.--Expedition de Blois.--M. Gambetta et le +chef de gare.--Nouvelle defaite.--Tours et le Mans.--Le camp de +Gonlie.--Ascensions captives. + +Du 6 au 20 decembre 1870. + +Tours, que nous retrouvons, n'a pas change d'aspect. Toujours meme +mouvement dans les rues. On rencontre des officiers de tous les regiments, +des francs tireurs de tous les costumes, de toutes les especes, des +solliciteurs de tous les rangs. Mais le niveau de l'esperance a +singulierement baisse, on parle du demenagement du gouvernement; les +optimistes les plus convaincus ne se dissimulent plus la gravite de la +situation. Ou nous meneront ces desastres accumules? Ou allons-nous? C'est +ce que chacun se demande avec anxiete. + +Le nouveau theatre est transforme en un arsenal aerostatique ou sont +amonceles les ballons venus de Paris. Ils sont repares, plies dans leurs +nacelles, afin qu'il soit possible au moment voulu de les utiliser. La +famille Poitevin, venue d'Italie, pour offrir ses services aeriens a la +France, critique l'emploi des ballons a gaz pour les usages de l'armee, +et veut substituer les montgolfieres qui, sans exiger une usine pour etre +gonflees, necessitent seulement quelques bottes de paille enflammees. + +M. Steenackers me fait l'honneur de me demander mon avis a ce sujet. Je ne +lui dissimule pas ma facon de penser:--Certes, lui dis-je, le ballon a +gaz a contre lui l'embarras du gonflement, mais une fois rempli, il a une +force ascensionnelle assez considerable pour resister a un vent d'une +intensite moyenne, il reste gonfle plusieurs jours de suite, toujours pret +a transporter l'observateur a deux cents metres dans l'atmosphere.--La +montgolfiere se gonfle vite, mais elle a une faible force ascensionnelle, +elle se penchera contre terre sous l'effort de la moindre brise, et vite +refroidie, elle perdra en un clin d'oeil toute son energie. + +Du reste toute discussion, toute opinion, ne valent pas une experience. +Que ceux qui ne partagent pas notre maniere de voir sachent nous +convaincre par les faits; nous ne demandons pas mieux que de changer +d'avis quand nous aurons vu. + +_7 decembre_.--Une montgolfiere construite a Tours, se gonfle a midi, dans +le jardin de la Prefecture. Les membres de la Commission scientifique, M. +Steenackers, quelques aeronautes assistent a l'experience. L'appareil est +suspendu a une corde horizontale fixee a la cime de deux grands arbres; +on apporte des bottes de paille que l'on allume a sa partie inferieure. +L'elevation de temperature produite par la combustion, dilate l'air +contenu dans la sphere de toile, qui s'arrondit completement en moins de +vingt minutes. On attache a la hate une petite nacelle ou le fils Poitevin +se tient a peine; il jette un peu de lest, et la montgolfiere s'eleve, +enlevant avec elle un cable que quelques hommes retiennent a terre. Mais +c'est bien peniblement que l'appareil se souleve du sol, il monte a dix +metres et s'arrete la, haletant, epuise. L'aeronaute jette un sac de lest, +puis un second, et tout ce qu'il peut faire, c'est d'atteindre le sommet +d'un bouquet d'arbres, ou il se pose comme un pauvre oiseau auquel on +aurait coupe les ailes. Deja la montgolfiere se degonfle, elle est fixee +a un obstacle terrestre qu'elle ne veut plus quitter.--Le fils Poitevin +abandonne sa nacelle, et descend de l'arbre de branche en branche. Une +mauvaise langue lui dit au retour de son humble voyage:--Pour en faire +autant, il n'est pas besoin de montgolfiere. Vous auriez pu monter a +l'arbre comme vous en etes descendu! + +Pour ma part je m'attendais a ce resultat, et je me demande meme comment +des aeronautes experts ont pu s'engager dans une semblable tentative. Il +est bien facile de calculer la force ascensionnelle d'un aerostat a gaz ou +a air chaud, il n'est pas necessaire d'etre mathematicien pour savoir que +si elle varie, ce n'est certes pas selon la volonte de son aeronaute. Un +athlete qui est capable de porter 20 kilogrammes a bras tendu, ne s'engage +jamais a en porter 100. Une montgolfiere de 1200 metres cubes enleve un +voyageur en liberte, mais elle n'est pas capable de soulever en outre +la corde qui la retient captive, et de lutter par un exces de force +ascensionnelle, qu'elle ne possede pas, contre l'impulsion du vent. + +Cette experience a cela de bon, qu'on ne parle plus des montgolfieres. On +en revient aux ballons a gaz, et il est decide que pour regulariser notre +situation, on organisera une compagnie d'aerostiers militaires, attaches +a l'armee et dependant du ministere de la guerre, car a Orleans nous +n'avions aucune commission en regle. Si l'ennemi nous avait pris avec nos +ballons, il n'aurait certainement pas manque de nous fusiller d'abord. On +aurait avise ensuite. + +Voici les aeronautes que M. Steenackers a signales au ministre de la +guerre, et qui viennent de recevoir les galons de capitaines: + + Gaston Tissandier. + Albert Tissandier. + J. Revilliod. + A. Bertaux. + Poirrier. + Nadal. + J. Duruof. + Mangin. + +Il est convenu que mon frere et moi, nous prendrons possession du ballon +de soie la _Ville de Langres_, et du _Jean-Bart_ qui sera repare. Nous +aurons, comme chefs d'equipe, Jossec et Guillaume, et quatre autres +matelots comme aides-manoeuvres. + +MM. Revilliod et Poirrier dirigeront les operations de deux ballons de +2000 metres cubes. Leurs chefs d'equipe sont les marins Herve et Labadie, +venus de Paris en ballon, qui seront aides par quatre matelots. + +M. Bertaux est choisi comme capitaine tresorier de la compagnie: il sera +assiste de M. Bidault. M. Nadal sera charge des demarches a faire pour le +gonflement, il pretera son concours aux deux equipes. + +MM.J. Duruof et Mangin sont incorpores dans la compagnie, mais ils +resteront a Bordeaux, charges de surveiller le materiel de reserve, et de +preparer ce qui est necessaire a leurs collegues en activite. + +Chaque ballon en campagne sera accompagne de 150 mobiles. + +On nous a fait faire un costume tres-simple, qui offre quelque analogie +avec celui de la marine. Seulement les galons sont en argent et l'ancre de +la casquette est penchee. On nous remet notre nomination du ministere de +la guerre, et nous touchons le jour meme notre solde d'entree en campagne, +qui s'eleve a 600 francs. Elle est destinee a nos frais d'equipement. Nous +avons des appointements de 10 fr. par jour. + +La compagnie des aerostiers militaires est ainsi parfaitement organisee, +mais on en complique malheureusement la formation par la nomination d'un +colonel et d'un commandant.--Rien de mieux, direz-vous?--Sans aucun doute, +si ces chefs que l'on nous impose ont quelque connaissance pratique qu'ils +sont a meme d'utiliser. Mais leur seul merite aerostatique est d'etre +parents et amis de hauts fonctionnaires. Ils n'ont jamais ete en ballon +et n'iront probablement jamais, mais ils n'en touchent pas moins de gros +appointements. On leur donne en outre la direction du service des pigeons +voyageurs qu'ils ne connaissent pas mieux que les ballons; ils regardent +faire les hommes speciaux, Van Roosebeke, Cassiers et leurs collegues +venus de Paris en ballon avec leurs messagers ailes, mais ils touchent +encore de ce cote de bonnes et grasses retributions.--Pendant que nous +allons gonfler plus tard nos ballons au Mans, a Laval, notre colonel et +notre commandant resteront a Poitiers, jouant au billard et fumant des +cigares. Le premier janvier, ils seront nommes chevaliers de la Legion +d'honneur pour action d'eclat.--Vous riez, n'est-ce pas? Et cependant +rien n'est plus vrai, les choses se sont passees exactement comme nous le +disons la. Ce serait comique, si ce n'etait navrant, car il est a supposer +malheureusement que ce fait n'est pas isole, et que la France a ete en +proie a un desordre, un gaspillage inouis, eleves a la hauteur d'une +institution. + +Helas! faut-il qu'aujourd'hui, comme hier, il y ait memes abus, memes +faveurs! Est-il donc ecrit que les gouvernements doivent se suivre et se +ressembler! Suivant l'expression d'un de nos plus spirituels journalistes, +serait-ce bien toujours la meme boutique, et n'y aurait-il de change que +l'enseigne? + +_Vendredi 9 decembre_.--A 8 heures du matin, la compagnie des aerostiers +militaires part pour Blois. Nous avons a notre disposition deux fourgons, +ou sont nos ballons, une plate-forme roulante ou se trouve la batterie +a gaz; le zinc en lamelles et les touries d'acide sulfurique. Il +parait qu'on va se battre dans ces parages et que nous pourrons rendre +d'importants services. + +Nous arrivons a Blois, dans nos fourgons, car il ne faut plus songer aux +wagons de voyageurs. Du reste, quoique ce mode de locomotion soit peu +confortable, c'est bien la le cadet de nos soucis. + +On ne vit plus reellement dans les temps ou nous sommes, les malheurs +s'abattent sur la France avec une telle rapidite, que l'esprit egare, +eperdu, est en proie a un vertige perpetuel qui lui ote toute reflexion. +A Blois, nous trouvons une ville bouleversee. Tout le monde parle de +nouveaux revers, de nouveaux desastres. Dans les rues, on nous apprend que +les Prussiens sont aux portes, nous courons a la prefecture et ces tristes +renseignements se confirment. + +Le general P.... fait sauter sous nos yeux le pont de pierre. On nous +apprend ensuite que dans sa precipitation, il a oublie d'envoyer chercher +les approvisionnements de farine qu'on a laisses de l'autre cote du +fleuve. On nous affirme que 10,000 soldats qui s'etaient caches a +Chambord, pour attaquer les Prussiens a l'improviste, ont ete surpris +eux-memes pendant la nuit, que trois batteries de canons ont ete prises +par l'ennemi. Mon Dieu! mon Dieu! quelle confusion, quel desordre! + +A la gare, nous voyons revenir des convois charges de blesses, voila ce +qui ne manque plus aux spectacles que nous sommes appeles a voir. Dans +l'ambulance un jeune soldat a la machoire inferieure enlevee, sa bouche +est devenue beante, son oeil hagard est effrayant. Je detourne la tete. +C'est horrible a voir. Une soeur de charite panse cette plaie. + +Quel tableau pour un grand artiste! Au lieu de nous representer la guerre +par des bataillons qui prennent une redoute au milieu d'une fumee de +poudre et de gloire, qu'il retrace cette scene navrante, et que, dans le +lointain, il nous montre une mere qui pleure. Ce sera la la veritable +image de la guerre. + +Et nos ballons? Nous n'y songeons deja plus! Pourquoi nous envoyer ici, il +est trop tard, il n'y a plus rien a faire. + +Voila un train special qui accourt sur la voie ferree. C'est M. Gambetta +qui arrive. Il descend precipitamment, avec M. Spuller, son chef de +cabinet. Il demande le chef de gare qui n'a pas ete prevenu de l'arrivee +du ministre, et qui, au milieu d'un travail incessant, a pris quelques +minutes de repos. + +M. Gambetta s'agite et tempete contre le chef de gare qui ne vient pas. +Il se promene impatiemment, puis s'arrete en frappant du pied. Il est +furieux. + +Le chef de gare arrive enfin, c'est un vieillard modeste et respectable. +M. Gambetta le malmene, et lui dit les choses les plus dures, les plus +humiliantes, devant un public nombreux qui n'approuve nullement du reste +cette maniere d'agir si peu courtoise. + +--Pauvre chef de gare, disait un spectateur, un si excellent homme, si +devoue, si laborieux, c'est bien triste. + +--Ce qui est bien plus triste, repondit quelqu'un, c'est de voir M. +Gambetta, un ministre, un souverain, humilier injustement un vieillard, +sans savoir seulement s'il est coupable. + +Je me rappelais a ce moment ce qu'un homme d'un grand merite m'avait dit +sur notre dictateur: "Il a deux defauts dont il ne guerira jamais, il est +avocat et meridional." + +M. Gambetta part comme il est venu, et les choses ne vont pas mieux. Le +chef de gare recoit dans la soiree l'ordre d'evacuer son materiel de +guerre. Il nous conseille de partir. Nous voulons attendre, persuades +qu'un telegramme va etre envoye, qu'on n'a pu expedier ici les aerostiers +et leur materiel sans but, sans motif. Nous attendons jusqu'au lendemain +matin, passant la nuit dans la gare, assistant a la funebre procession des +trains charges de blesses, qui passent de quart d'heure en quart d'heure. +A l'ambulance de la gare, il y a une soeur de charite et un moine, ils ont +a soigner des centaines de blesses a la fois. Heureusement que nos +marins sont la, ils se mettent sous les ordres de la soeur de charite, +distribuent les bouillons aux malades, et se transforment en infirmiers. +Les aerostiers a Blois n'auront pas passe tout a fait inutiles. + +Le lendemain a 10 heures, il ne reste absolument rien en gare, les +Prussiens vont arriver, dit-on. Il serait trop maladroit de se laisser +prendre avec son materiel. Une locomotive est accrochee a nos fourgons, +elle nous ramene a Tours. + +A notre arrivee a Tours, nous apprenons que decidement la delegation +du gouvernement de la Defense nationale va se _replier_ a Bordeaux. +Le chef-lieu de l'Indre-et-Loire ressemble a une fourmiliere remuee +fortuitement par un baton. C'est un mouvement febrile, une agitation +sombre et lugubre. + +M. Steenackers nous donne l'ordre de gagner le Mans, pour nous mettre a la +disposition du general Marivaux, commandant l'armee de Bretagne. + +_11 decembre_.--Nous partons dans nos fourgons a 8 heures du soir. La gare +de Tours est envahie par une foule enorme qui abandonne ses foyers. Des +milliers de wagons, charges de vivres, de munitions, s'evacuent lentement +au milieu d'un gachis indescriptible. Nous sommes obliges de nous tenir +prets a partir trois ou quatre heures a l'avance. Si nous avons le malheur +d'abandonner nos ballons, ils seront enleves par une locomotive, emportes +je ne sais ou. Il faut rester aupres de notre materiel, et demander de +quart d'heure en quart d'heure, si le moment d'etre attaches a un train +est arrive. Personne ne sait plus ou donner de la tete. Des officiers, +charges de faire partir des fourgons de munitions, se querellent avec les +employes du chemin de fer, ce sont des discussions, des cris a n'en plus +finir, il s'eleve sur ce flot de tetes qui encombre la gare, un brouhaha +perpetuel, qui souffle comme un vent d'inquietude et de desespoir. C'est +la panique, c'est la debacle! + +Nous sommes entasses dans notre fourgon comme des harengs dans une +barrique. Les ballons plies tiennent presque toute la place. Par dessus +ces ballots, on se perche tant bien que mal, Bertaux, Poirrier, Revilliod, +mon frere et moi, avec nos quatre chefs d'equipes et nos huit marins. Nous +sommes plonges dans l'obscurite la plus complete, il fait un froid de +loup, et six heures de voyage nous separent du Mans; trop heureux si +quelque retard imprevu ne nous fait pas faire le tour du cadran dans notre +prison cellulaire. + +Nous arrivons a 2 heures du matin, moulus, brises, mais nous arrivons, +c'est l'essentiel. Les jours suivants se passent a chercher un local pour +nos ballons. L'atelier des baches a la gare est mis a notre disposition. +La _Ville de Langres_ y est etale; nos marins le vernissent a neuf. + +Il faut s'occuper a present des rations de vivres que le ministre de la +guerre a mises a la disposition des marins aerostiers. Nous avons nos +commissions en regle, l'intendance ne fera pas de difficultes. Erreur +profonde. L'intendant n'a pas recu d'ordre direct, il y a encore quelques +formalites a remplir; bref, il ne nous donne pas nos vivres, mais il a eu +soin de nous faire attendre une heure dans son bureau pour arriver a cette +solution. Heureusement que nous sommes assez riches pour avancer deux +francs par jour a huit hommes, mais si nous commandions un bataillon, que +ferions-nous? Il faut le demander aux colonels de notre armee qui se sont +vu refuser des vivres pour leurs soldats par des intendances, ou des +milliers de pains moisissaient dans la cour. Mais a quoi bon se donner la +peine d'attaquer l'intendance francaise? On n'en dira jamais assez a ce +sujet, c'est chose malheureusement connue et convenue. + +Notre ballon est pret, allons prendre les ordres du general commandant en +chef l'armee de Bretagne. Le jeudi 15, a 10 heures, nous arrivons au camp +de Conlie. Est-ce bien un camp? C'est plutot un vaste marecage, une plaine +liquefiee, un lac de boue! Tout ce qu'on a pu dire sur ce camp trop +celebre est au-dessous de la verite. On y enfonce jusqu'aux genoux dans +une pate molle et humide. Les malheureux mobiles se sont pourvus de sabots +et pataugent dans la boue ou ils pourraient certainement faire des parties +de canots. Ils sont la quarante mille, nous dit-on, et tous les jours on +enleve cinq ou six cents malades. Quand il pleut trop fort, on retrouve +dans les bas-fonds des baraquements submerges. Il y a eu ces jours +derniers quelques soldats engloutis, noyes dans leur lit pendant un orage. + +Mais, sont-ce bien des soldats ces hommes que nous voyons errer comme +les ombres du Dante? Comment connaitraient-ils un metier qu'on ne leur a +jamais appris? Arraches a leurs familles, a leurs campagnes, on leur +a parle des Prussiens, de l'invasion de la patrie en danger. Ils sont +partis, pleins de resolution, pleins d'enthousiasme. Ils revaient le +succes, la gloire du combat, le salut de leur pays. On les enferme dans +un marais ou ils sont emprisonnes plusieurs semaines. Jamais ils ne +manoeuvrent, jamais ils n'apprennent le maniement des armes. Leurs +souliers sont perces a jour, ils n'ont pas une couverture pour se +preserver du froid. La nourriture est rare. En ont-ils meme tous les +jours? Ils souffrent, ils s'ennuient, mais ils sont resignes et patients, +quoiqu'ils se demandent, si c'est bien la ce qu'ils doivent faire pour +sauver le pays. Les jours se passent au milieu de ces tortures physiques +et morales, le decouragement, la lassitude arrivent. A force d'attendre, +ils desesperent. Ils errent dans ce camp si triste sans avoir conscience +de la vie; ils ne savent plus ce qu'ils font ni ce qu'ils vont faire, ils +perdent confiance en leurs chefs, ils en arrivent a regarder d'un air +melancolique ces malades qu'emportent les civieres! Ils sont heureux, +ceux-la, ils vont mourir! + +Un beau jour, le tambour resonne, les bataillons se rassemblent, on va +partir. Partir ou, grand Dieu! Aller a l'ennemi, resister a des troupes +solides, aguerries, bien nourries, recevoir la mitraille et la pluie +d'obus!--Mais ces fusils que nous portons sur nos epaules, nous ne savons +pas les charger, nous n'avons jamais fait bruler une seule cartouche +dans leurs canons! Nous sommes fatigues, malades, nous ne savons rien +faire!--Qu'importe, il faut partir, il faut vaincre ou mourir. + +Ils reviennent vaincus. Ils ont fui sous le feu de l'ennemi. Qui donc +oserait leur jeter la pierre? + +Nous sommes d'abord recus par le chef d'etat-major qui nous fait conduire +dans une humble baraque en bois, ou nous arrivons en nous tenant en +equilibre sur des planches qui forment un chemin a travers les lagunes du +camp. Une construction primitive en planches, forme le quartier general de +l'armee de Bretagne. Il y a dans la piece d'entree un assez grand nombre +d'officiers qui attendent leur tour; on prend place a cote d'eux. + +Bientot, l'aide de camp me prie d'ecrire sur une feuille de papier le but +de notre visite au general. Je redige quelques lignes que je soumets a +l'approbation de mon frere, de mes collegues et que je fais passer a M. +de Marivaux. Quelques secondes apres, le general me fait entrer dans +son bureau. Je suis recu avec la plus grande affabilite. Le general me +felicite sur mes ascensions anterieures dont il a connaissance, il me +parle aussi de mon frere, dont un de ses voyageurs lui a fait le plus +grand eloge. Il me questionne longuement sur l'usage des ballons captifs, +et approuve l'emploi des aerostats dans la guerre. Le general est un +marin, homme de progres, d'initiative, il comprend l'importance de ces +appareils merveilleux, qui peuvent si bien observer les mouvements de +l'ennemi du haut des airs. + +--Je serai tres-desireux d'assister a des experiences preliminaires, +gonflez au Mans un de vos aerostats, je verrai le parti que l'on peut +tirer des ascensions captives. Du reste, je ne puis prendre encore aucune +decision, car le camp de Conlie forme une reserve ou les Prussiens ne +viendront pas, et les plans de l'ennemi ne sont pas encore connus. Mais +attendez patiemment; les occasions ne vous manqueront pas de vous rendre +utiles. + +Nous ne tardons pas a faire tous les preparatifs necessaires a l'execution +de nos ascensions captives. Je me charge de surveiller le transport du +ballon au lieu de gonflement situe pres de l'usine, sur les bords de +la Sarthe. Mon frere rend visite au prefet, au maire, pour obtenir les +requisitions de gaz. Revilliod, Bertaux, Poirrier, vont a l'intendance +pour demander une tente ou nos marins pourront passer la nuit aupres de +l'aerostat. + +_Samedi 17_.--On commence le gonflement de la _Ville de Langres_, mais les +provisions de gaz de l'usine ne sont pas tres-abondantes. Impossible +de remplir entierement le ballon. Par bonheur, le temps est favorable, +l'aerostat, charge de sacs de lest, dresse son hemisphere superieur +au-dessus du sol, l'operation sera terminee demain. + +_Dimanche 18_.--A midi, l'aerostat est plein. La nacelle est attachee +au cercle, il ne reste plus qu'a essayer le materiel par une premiere +ascension. + +Le systeme que nous employons est extremement simple. Le cercle du ballon +est muni, aux extremites, d'un axe en cordage, de deux cables d'une +longueur de 400 metres. Chaque cable s'enroule dans la gorge d'une poulie +fixee a un plateau de bois, que l'on remplit de pierres, et qui forme +ainsi un point d appui fixe. Des hommes, au nombre de vingt-cinq, tiennent +chacune des cordes, qu'ils laissent glisser dans la poulie quand le ballon +s'eleve. En la tirant a eux, ils font descendre l'aerostat. + +Le temps est tres-calme et la premiere ascension s'execute dans les +meilleures conditions. Je m'eleve a une hauteur de 300 metres. L'aerostat +plane au-dessus de la Sarthe et s'y reflete comme dans un miroir de +cristal. Je reste la quelques minutes, suspendu a l'extremite des +cordages, et j'admire la belle campagne qui entoure le Mans. Ma vue se +porte jusqu'a plusieurs lieues tout autour de la ville, je distingue les +routes, les maisons, les champs; et je verrais facilement le moindre +bataillon a une tres-grande distance. Pour monter et descendre a volonte, +nous avons une trompe qui sert de signal: un coup de trompe donne le +signal de l'ascension, deux coups, celui de l'arret, trois coups, celui de +la descente. + +Quand je veux revenir a la surface du sol, je donne trois coups de trompe. +Le chef d'equipe repete a terre le signal, et les cordes, tirees par les +mobiles, ramenent bientot l'aerostat dans son enceinte. + +Mon frere, assiste de Jossec, fait une seconde ascension, il depasse la +hauteur que j'ai atteinte et' s'eleve a 320 metres. Une troisieme et une +quatrieme ascensions sont executees avec le meme succes par Bertaux, +Revilliod et Poirrier. + +_Lundi 19_.--Le ciel est legerement brumeux, l'horizon est tres-borne. +Le ballon a passe la nuit sans perdre de gaz, il est aussi gonfle que la +veille. + +A une heure, nous executons une premiere ascension. Mon frere, Jossec et +un de nos matelots sont dans la nacelle. Celui-ci n'a jamais ete en ballon +et parait ravi de faire ses premieres armes aeriennes. Nous voulons faire +monter successivement les huit matelots de l'equipe. + +Le vent est assez vif et l'aerostat ne s'eleve pas a une grande hauteur. +Il serait dangereux de le laisser monter comme hier a 300 metres +d'altitude. + +Je fais une deuxieme ascension captive avec deux marins, puis une +troisieme, mais le brouillard est assez epais, et c'est a peine si l'on +distingue les prairies les plus voisines du Mans. + +Ces premiers resultats nous paraissent aussi satisfaisants que possible. +Le ballon la _Ville de Langres_, en soie double, est d'une grande +solidite et resiste a des vents intenses sans se deteriorer. Il est d'une +impermeabilite presque complete et parait remplir toutes les conditions +d'un aerostat captif transportable. Que ne ferait-on pas avec un semblable +appareil bien utilise? Qui empecherait qu'on n'executat des ascensions +nocturnes en enlevant a bord un fanal electrique qui, de son rayon +lumineux, sonderait au loin la campagne? Ce n'est pas le desir qui nous +manque de tenter cette belle experience, mais le professeur de physique du +Mans, M. Charault, qui a deja mis a notre disposition plusieurs appareils, +n'a pas de bobine de Ruhmkorff suffisante a la production d'une lumiere +intense. + +_Mardi 20_.--Nous voyons le general de Marivaux. Il n'a pu assister encore +a nos ascensions et nous annonce qu'il ne sait pas s'il devra s'en occuper +a l'avenir. Le general Chanzy va venir au Mans avec son armee. + +A une heure, nous nous mettons en mesure de faire quelques ascensions. Le +temps est limpide et clair. Nous atteignons, au bout de nos cables, la +hauteur de 300 metres. Le spectacle qui s'offre a notre vue est admirable. +La campagne s'ouvre a nous en un cercle immense qui n'a pas moins de +quarante a cinquante kilometres de diametre. + +Jusqu'a perte de vue, nous apercevons des bataillons francais qui defilent +sur les routes et qui reviennent au Mans. C'est l'armee du general Chanzy +qui se replie de Vendome. + +Des escadrons de cuirassiers aux manteaux rouges, defilent au milieu des +pres verts, ils offrent l'aspect de rubans de coquelicots. Nous sondons +le lointain avec notre lunette, mais les mouvements de la nacelle genent +l'observation. Toutefois, avec un peu d'application, on arrive a viser +un point determine. Mais que ne ferait-on pas avec la pratique, avec +l'habitude? L'art des ascensions captives est a faire, c'est une ecole a +organiser. + +Les soldats levent la tete de toutes parts et se demandent quelle est +cette nouvelle sentinelle juchee dans les nuages. Nous sommes vus a la +fois par cent mille hommes dont nous dominons les tetes du haut des airs. + +Nous profitons du temps clair pour faire monter et descendre la _Ville de +Langres_, nos collegues Bertaux, Revilliod, Poirrier, nous succedent a +tour de role dans la nacelle. Un grand nombre d'habitants du Mans, des +dames, voudraient bien tenter l'ascension, mais nous ne permettons pas +qu'on se fasse un jeu de notre aerostat. Il appartient a l'armee, quelques +rares privilegies seulement prennent part aux ascensions. + +A quatre heures, le capitaine de la compagnie des mobiles qui font nos +manoeuvres, nous apprend qu'il a recu l'ordre de nous quitter. C'est le +general Chanzy qui va prendre au Mans le commandement militaire. Il va +falloir sans doute nous mettre en rapport avec lui. + +Les journaux ne parlent qu'en termes assez vagues des mouvements de la +deuxieme armee qui revient au Mans. On s'accorde a rendre hommage a +l'habilete, a l'energie de son general en chef. Chacun espere que la +France a enfin trouve un sauveur. + + +V + + +Une visite au general Chanzy.--Ascension faite en sa presence.--Accident +a la descente.--Un peuplier casse.--Opinion du general sur les ballons +militaires. + +21 decembre 1870 au 11 janvier 1871. + +On savait depuis quelques jours que l'armee du general Chanzy allait se +replier sur le Mans, apres de terribles combats qu'elle avait livres sans +treve ni relache. + +C'est le mercredi 21 decembre que l'on apprit l'arrivee du commandant en +chef de l'armee de la Loire, qui etablit son quartier general dans un +hotel particulier en face la prefecture. + +Notre ballon etait gonfle, mais a la suite des mouvements de troupes +occasionnes par l'approche d'une nouvelle armee, on nous avait retire les +mobiles qui aidaient aux manoeuvres des ascensions captives. Nous nous +decidons a nous adresser au prefet, M. Georges Lechevalier. + +Mes collegues aeronautes me designent pour cette demarche. Le prefet +m'accueille avec la meilleure grace. + +--C'est au general Chanzy, me dit-il quand je lui eus demande conseil, +qu'il faut vous adresser pour utiliser vos ballons; il commande en chef la +deuxieme armee de la Loire campee autour du Mans. Je vais vous donner un +mot pour lui. + +Et le prefet me donne quelques lignes des plus aimables, qui me serviront +d'introduction aupres du general. + +--Traversez la place, me dit M. Lechevalier, le general vous recevra au +recu de cette lettre. + +Dix minutes apres, un officier d'ordonnance m'introduisait aupres du +general Chanzy, que j'apercus debout, devant une grande table, decachetant +des depeches electriques, et examinant en meme temps une grande carte des +environs du Mans qu'il avait deployee devant lui. Un aide de camp etait +debout a cote de lui. + +J'attendis quelques instants: quand le general eut fini d'examiner son +courrier, il se tourna vers moi. Je pus voir son visage intelligent, +expressif qui me parut etre celui d'un homme affable et _sans pose_, comme +on dit dans le langage parisien. + +--Le gouvernement vous envoie ici avec des ballons captifs, mais dites-moi +ce que vous pouvez faire avec ces aerostats, et comment je puis les +utiliser. + +--General, repondis-je, mes collegues et moi nous avons ici cinq aerostats +tout prets a etre gonfles; une fois remplis de gaz, un de ces ballons peut +etre transporte ou bon vous semblera aux environs du Mans. La nous aurons +une batterie a gaz pour preparer de l'hydrogene et compenser les pertes +de gaz dues aux fuites, a l'incomplete impermeabilite de l'etoffe. Notre +ballon reste ainsi toujours gonfle; a tout moment, il peut monter a 100 a +200 a 300 metres de haut, et l'officier d'etat-major qui nous accompagnera +dans nos ascensions pourra voir l'ennemi jusqu'a plusieurs lieues si le +temps est clair. + +--Mais c'est merveilleux, je veux employer tous vos ballons. + +--Je dois ajouter cependant, repliquai-je, que des accidents peuvent +malheureusement survenir, que nos ballons ne resistent pas aux tempetes, +et qu'ils ne servent a rien quand le temps est couvert. Mais si le jour de +la bataille, le ciel est pur, il n'est pas douteux qu'ils donneront les +renseignements les plus precieux sur les mouvements de l'ennemi. + +--Quel malheur, dit le general, que je ne vous aie pas eu avec moi a +Marchenoir, l'ennemi avait si bien cache ses positions que je ne pouvais +savoir d'ou etaient lances les obus qui accablaient mes soldats. Je suis +monte sur un clocher, mais je n'ai pu m'elever assez pour dominer un +rideau d'arbres qui arretait mes regards. Vous en souvient-il? ajouta +le general en se tournant vers son aide de camp. Ah! ce fut une rude et +terrible journee. + +Il y eut un moment de silence que rompit bientot le general Chanzy. + +--Votre ballon est gonfle? me dit-il. + +--Oui, mon general. + +--Ou est-il? + +--Pres de l'usine a gaz, sur le bord de la Sarthe. + +--Etes-vous pret a faire une ascension en ma presence? Je serai curieux +d'assister a vos experiences. + +--Quand vous voudrez, general, mon frere et moi, nous nous eleverons +devant vous a trois cents metres de haut. + +--Eh bien! je me rends de suite aupres de votre ballon. + +Puis le commandant en chef de la deuxieme armee dit a son aide de camp: + +--Faites seller mes chevaux; je pars de suite. + +Je me sauve, en courant de joie, prevenir notre equipe, afin de tout +disposer pour l'ascension. + +--Enfin, m'ecriai-je, voila donc un homme intelligent, qui a oublie la +routine, la vieille et sainte routine! Il ne m'a pas demande si je sortais +de Saint-Cyr ou du genie militaire, il m'a questionne sur ce que je +pouvais faire, et prend au moins la peine de venir voir des experiences +aerostatiques. Voila vingt ans que des aeronautes se presentent aux +generaux, au gouvernement, s'offrent dans toutes les guerres; mais les +officiers de cour ont toujours dit avec dedain: + +--Vous n'etes pas de l'armee, mes amis, passez votre chemin! + +Ce sont ceux-la meme qui disaient aux rudes habitants de l'Ardenne et des +Vosges: + +--Vous n'etes pas de l'armee, vous n'aurez pas de fusils. + +Et aux paysans qui connaissent les ravins, les defiles, les gorges +escarpees, les bons coins, en un mot: + +--Vous n'etes pas de l'armee, vous ne pouvez pas nous renseigner. + +J'accours aupres du ballon. + +--Le general va venir, dis-je a mon frere et aux marins, vite a la +besogne! + +Nous voila tous joyeux, car nous brulons du desir de nous montrer, d'agir, +de nous rendre utiles. Et nos braves marins comme ils se mettaient a +l'ouvrage avec ardeur, car eux aussi ils n'avaient qu'une seule ambition, +c'etait de voir l'ennemi du haut de notre ballon, et de braver plus tard +au milieu de l'air la pluie d'obus et de mitraille. + +On se met en mesure de tout preparer pour l'ascension, mais le vent si +calme depuis trois jours s'est eleve et souffle par rafales. En outre le +general de Marivaux nous a retire nos hommes de manoeuvre. Nous ne voulons +pas etre arretes par ces obstacles. + +Une foule de francs-tireurs, de flaneurs, de soldats, accourent autour +de notre aerostat. Le marin Jossec leur adresse quelques paroles et leur +demande le concours de leurs bras pour tenir les cordes. Tous acceptent +de grand coeur. Je monte dans la nacelle pour faire une ascension +preliminaire, mais l'air est agite, le ballon se penche avec violence, il +ne faut pas songer a s'elever tres-haut. + +Je suis seul dans mon panier d'osier, je jette par-dessus bord plusieurs +sacs de lest, pour donner au ballon une force ascensionnelle capable de +resister a l'effort de la brise. Je parviens a m'elever a 80 metres de +haut, mais a cette hauteur un coup de vent me fait decrire au bout des +cables un grand arc de cercle qui me jette presque au-dessus des maisons +avoisinant le point de depart. Deux sacs de lest vides a propos me +ramenent sur la verticale. + +Cette experience montre clairement que malgre le vent l'ascension est +possible, on pourra montrer au general Chanzy ce dont les ballons +sont capables. A la hauteur ou j'ai pu m'elever, les horizons du Mans +s'etendaient sous mes yeux comme un vaste panorama, au milieu duquel +j'apercevais distinctement les tentes du camp de Pontlieu. + +A peine suis-je revenu a terre, on apercoit de l'autre cote de la Sarthe, +un groupe de cavaliers qui accourent au galop. + +C'est le general Chanzy et son etat-major. Il est monte sur un magnifique +cheval arabe qui caracole avec grace, trois aides de camp le suivent, et +derriere les officiers, galopent des goumiers arabes, aux manteaux rouges +et blancs: ce sont des grands negres, qui se tiennent sur leurs selles, +droits comme des I, et semblent etreindre de leurs jambes, comme dans +un etau, leurs minces chevaux qui bondissent avec la legerete la plus +gracieuse. + +En quelques secondes, les chevaux ont passe le pont et s'arretent devant +le ballon. Le general descend de cheval, je vais a sa rencontre en lui +disant:--Nous sommes prets, mais le vent est violent, il sera impossible +d'atteindre une grande hauteur. Vous aurez toutefois une idee des services +que nous pouvons rendre. + +Mon frere saute dans la nacelle, et le ballon s'eleve lentement, se +penche a l'extremite des cables qu'il tend avec force, en leur donnant +la rigidite de barres de fer. Arrive a 100 metres de haut, l'aerostat +s'arrete, il a une force ascensionnelle considerable, par moment il +oscille dans l'air, en se rapprochant de terre, mais ce n'est que pour +bondir bientot au bout de ses cordes. Le general observe le ballon avec +attention, il se fait expliquer la disposition des cables, les moyens de +transport de l'appareil, il me demande ce qu'il nous faudrait de soldats +pour nous aider, de voitures pour porter nos acides et nos batteries. + +--Quand j'aurai besoin de vous, me dit-il, quand je connaitrai les +positions de l'ennemi, je vous indiquerai votre poste d'observation. +Mais, dites-moi, a quelle distance faut-il vous placer de l'ennemi? +Craignez-vous les balles et les boulets? + +--General, repondis-je, nous ne craindrions pas personnellement de nous +exposer au danger, et les balles de fusil a 300 metres de haut ne nous +feraient pas tres-peur. Si le ballon etait atteint, il serait perce de +deux petits trous qui ne l'endommageraient pas sensiblement. Mais il +est indispensable d'etre hors de portee des obus qui incendieraient nos +ballons. + +Sur ces entrefaites, un coup de vent pousse l'aerostat toujours en l'air, +et le ramene a une trentaine de metres au-dessus du sol; il decrit un +grand arc de cercle, et rebondit ensuite comme une balle, en planant d'une +facon imposante. Le general regarde attentivement, et les Arabes qui sont +autour de lui paraissent stupefaits a la vue d'un spectacle si bien fait +pour exciter leur curiosite. + +--Faites revenir a terre l'aerostat, dit le general, afin que j'assiste a +toute votre manoeuvre. + +Trois coups de trompe sont donnes. Les marins font tirer les cables, +l'aerostat revient pres de terre, mais le mouvement qui lui est imprime le +fait osciller, il se penche au-dessus d'un peuplier, et une des cordes qui +le retiennent s'enroule autour de l'arbre a quelques metres au-dessous de +la nacelle. Une nouvelle rafale siffle, et l'arbre se casse en deux comme +un fetu de paille. Le ballon eprouve une secousse terrible, mais mon frere +est tellement tranquille et impassible dans la nacelle que personne ne +pense au danger qu'il y a pour lui de se rompre les os. + +Apres cet incident, l'aerostat revient dans son enceinte. + +--C'est egal, dit le general, il faut un certain sang-froid pour faire ces +ascensions. Et se tournant en souriant vers un de ses aides de camp: + +--Voudrez-vous vous charger de faire les observations avec ces messieurs? + +--Ma foi, general, dit l'officier, je vous repondrai franchement: +Non.--Envoyez-moi contre des canons, j'irai sans sourciller. Mais les +ballons ne sont pas mon affaire. + +--Eh bien! j'irai moi-meme, repliqua gaiement le general Chanzy. Au +revoir, Messieurs, je connaitrai demain les positions de l'ennemi et +n'ayez pas peur, ce n'est pas la besogne ni l'emotion qui vous feront +defaut. + +Le general nous entretient encore quelques instants, il se fait presenter +nos collegues, MM. Revilliod, Bertaux et les marins, puis il s'elance +legerement sur son cheval, qui l'emporte avec la rapidite de la fleche. + + +_Jeudi_ 22 _decembre_.--Les nouvelles qui circulent au Mans depuis +l'arrivee du general Chanzy et de son armee paraissent monter au beau. A +la gare ce ne sont que convois d'approvisionnement, fourgons de munitions, +plate-formes d'artillerie qui arrivent sans cesse. + +L'atmosphere devient respirable. + +La visite du general nous a donne du coeur, nous ne doutons pas que le +moment de l'action est proche. + +Malheureusement on n'a jamais tous les bonheurs a la fois. Le temps est +mauvais. Le vent est d'une force extreme. Le froid est terrible. Je ne me +rappelle pas avoir vu d'hiver aussi rigoureux. La _Ville de Langres_ est +torture par les rafales. Le ballon gemit et se cabre avec violence. Il va +crever si cela dure. Il vole en eclats, vers la fin de la journee! + +Nous nous mettons eu mesure de le reparer de suite, et de faire gonfler, +si cela est necessaire, le ballon de Revilliod et Poirrier. + +_Samedi_ 24.--A midi le ballon captif, completement remis a neuf apres un +travail de 12 heures, est gonfle.--Je cours au quartier du general Chanzy, +qui me recoit. Il ne connait pas la position de l'ennemi, et ne peut +encore nous assigner aux environs du Mans un poste d'observation. + +Le ballon s'agite toujours avec assez de force. Nous essayons de le +maintenir vertical a l'aide de 16 cordes d'equateur attachees a son filet +et fixees au sol. Il ne bouge plus, et parait se fatiguer moins par ce +procede d'amarrage. + +_Dimanche 25. Noel_.--Froid terrible. Vent du nord tres-violent.--Dans +la journee une bourrasque rompt toutes les cordes d'equateur de notre +aerostat.--Malgre la tempete, le ballon tient toujours, mais plusieurs +mailles de son filet sont brisees. + +_Lundi 26_.--Le vent est tombe. Dans l'apres-midi nous reparons les +avaries de la _Ville de Langres_. Jossec raccommode le filet, nous +bouchons des petits trous qui se sont ouverts dans l'etoffe. + +On dit que les Prussiens s'eloignent du Mans. On se demande si c'est une +feinte, pour masquer une attaque prochaine. + +_Mardi 27_.--_La Ville de Langres_ fuit. Le ballon est en partie degonfle. +Nous y introduisons 200 metres cubes de gaz qui l'arrondissent. + +_Mercredi 28_.--Temps brumeux. Neige. Mon frere et moi nous faisons deux +ascensions captives a 100 metres de haut, mais l'horizon est entierement +cache par le brouillard. + +Le Mans offre une physionomie bien curieuse, surtout le soir. Les cafes +etaient ces jours-ci encombres d'officiers, les rues remplies de soldats +errants. Il a fallu remedier a tout prix a ce relachement de la discipline +militaire.--On vient de prendre des mesures rigoureuses. Des patrouilles +de gendarmes arretent tous les soldats, et les menent aux avant-postes. +Les cafes, les hotels sont gardes par des factionnaires qui empechent +d'entrer tous les officiers qui ne sont pas munis de cartes speciales +emanees du commandant de place. + +A table d'hote les officiers qui dinent a cote de nous sont interroges par +des gendarmes qui leur demandent d'exhiber leur carte de circulation. + +Il fallait cette surveillance, car le desordre etait dans les rangs de +l'armee. Les officiers, au lieu de rester dans leurs cantonnements, +venaient en ville. Et les soldats ne tardaient pas a suivre l'exemple +donne par leurs chefs. + +_Jeudi 29_.--Le vent est toujours d'une violence extreme. Le ballon +souffre et s'use inutilement. Le general Chanzy nous donne l'ordre de le +degonfler. Il nous dit qu'il ne suppose pas qu'il y ait de combat avant +quelque temps. Il nous fera signe au moment voulu. + +_Samedi 31_.--Un ballon de Paris vient de tomber aux environs du Mans. +L'aeronaute, M. Lemoine, est ici. Nous passons la soiree avec lui. + +Il nous rapporte que Paris est toujours dans les memes conditions, qu'il y +a encore des vivres pour longtemps, que la physionomie de la ville n'est +guere changee, que des boutiques du jour de l'an se sont etablies sur le +boulevard, etc. + +Nous craignons bien qu'il n'obeisse a un mot d'ordre en donnant partout +d'aussi merveilleuses nouvelles. + +Nous nous separons a onze heures, nous souhaitant une bonne fin d'annee. +Adieu 1870, annee funeste, 1871 te ressemblera-t-il par ses desastres? +Est-il permis d'esperer des beaux jours! + +_Dimanche 1er janvier 1871_.--Nous dejeunons avec nos collegues +Bertaux, Poirrier, et un capitaine de mobiles, avec qui nous avons fait +connaissance. La tristesse preside au repas. Depuis notre plus grande +enfance, c'est le premier _jour de l'an_ qui se passe si loin des notres. + +Nos marins viennent nous souhaiter la bonne annee. Braves gens, ils se +sont attaches a nous et nous aiment deja. Mais nous leur rendons bien leur +affection, leur sympathie. + +J'ecris une longue lettre a mon frere aine, par un nouveau procede +mysterieux auquel je ne crois guere. Il faut adresser la lettre a Paris +_par Moulins_ (_Allier_) et l'affranchir avec quatre-vingts centimes de +timbres-poste. + +_Lundi_ 2.--Le Mans est triste. L'armee est cantonnee a Change et a +Pontlieue. L'ordre est retabli. Pas un soldat, pas un officier dans les +rues. Aucune nouvelle. Rien que le silence du cimetiere! + +Nous recevons une lettre de Paris. Notre frere aine nous raconte ses +campagnes dans les bataillons de marche. Il est campe hors Paris et mene +une bien dure existence. Mais il est confiant et resolu. + +3 _janvier_.--Nous mettons en ordre notre materiel aerostatique, pour etre +prets a gonfler au premier signal. + +A la table d'hote de l'_hotel de France_, ou nous logeons, nous dinons en +face d'officiers prussiens prisonniers sur parole. Ils parlent haut, et +rient bruyamment; leur conduite pleine d'inconvenance nous indigne, mais +nous sommes trente a table, et il n'y aurait pas grande gloire a faire +cesser leur insolence. Notre capitaine tresorier Bertaux est malade. Il +est poitrinaire, le pauvre garcon, et la chute qu'il a faite a la descente +en ballon lors de sa sortie de Paris, a aggrave son mal.--Nous lui tenons +compagnie dans sa chambre[7]. + +[Note 7: A son retour a Paris apres l'armistice, M. Bertaux est mort, +suffoque dans la nuit par une congestion. Il avait trente ans a peine.] + +Grands mouvements de troupes autour du Mans. Arrivee d'une quantite enorme +de voitures d'approvisionnements, et de troupeaux de boeufs, destines, +dit-on, au ravitaillement de Paris. + +On annonce que Gambetta va venir. + +Voici enfin des nouvelles de Paris. On apprend le bombardement du plateau +d'Avron et des forts du sud. + +Des officiers nous affirment que l'armee francaise devait marcher en +avant aujourd'hui meme, mais qu'un contre-ordre a subitement arrete le +mouvement. + +_Mercredi 4 janvier_.--Nous passons une partie de la journee avec notre +ami M.G... directeur de la compagnie du Touage de la Seine. Il a ete +charge d'etudier la question du ravitaillement de Paris, et il se fait +fort de transporter par ses bateaux a vapeur jusqu'a Paris 11,000 tonnes +de marchandises! + +Helas! que de reves on fait ainsi d'heure en heure! On parle +d'approvisionner Paris, de voler a son secours. Mais il y a auparavant +des combats a livrer, des victoires a remporter! Toutes nos esperances +se realiseront-elles? N'est-ce pas folie que d'y ajouter foi? Quelle +deception quand on s'adresse non plus a l'imagination, mais a la raison! + +Nous allons a la gare, ou des ouvrieres reparent notre ballon de +soie.--Nous faisons mettre de bonnes pieces neuves dans les parties +faibles. + +_Vendredi 6_.--Le general Chanzy s'informe de l'etat de nos ballons. Il +nous fait dire que l'armee est toujours en repos, mais que bientot sans +doute de graves evenements vont se derouler. + +_Dimanche 8_.--Des bruits contradictoires de toute nature circulent au +Mans. On nous affirme au bureau du telegraphe que l'armee du general +Chanzy va decidement marcher en avant demain matin. + +Cette armee compte deux cent mille hommes, cinq cents pieces de canon, +la victoire n'est pas douteuse. Ah! quand on se souvient de ces epoques, +comme on se rappelle jusqu'ou peut aller l'illusion conduite par le desir! +Apres avoir vu les debacles d'Orleans, de Blois, apres avoir touche du +doigt les causes de desorganisation de l'armee, pousses par l'amour de la +Patrie, nous esperions encore! + +Les Prussiens, nous dit-on le soir, s'avancent du cote de +Nogent-le-Rotrou.--Les nouvelles de l'armee de Bourbaki, dans l'Est, sont +favorables. + +_Mardi 10_.--On entend des coups de canon. Cette fois, la grande action +va s'engager. Le bruit de la canonnade est assez eloigne, il est faible, +c'est le grondement lugubre du tonnerre avant la tempete. + +Le soir des paniques courent la ville. On pretend que les Prussiens sont +a cinq lieues, que nos avant-postes ont ete surpris. Mais les gens senses +n'ajoutent pas creance a ces bruits de mauvais augure. Il n'est pas +douteux qu'une grande bataille va s'engager. + + +VI + + +La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le champ +de bataille.--La deroute.--Laval.--Rennes. + +Du 11 janvier au 18 fevrier 1871. + +Dans la matinee du 11, on entendait autour du Mans le bruit d'une violente +canonnade. Tout le monde est surexcite par ce concert lugubre; la grande +partie est en jeu. Je vole au quartier general, pour recevoir des ordres. +Le moment n'est-il pas venu de gonfler un ballon, et de surveiller du haut +des airs les mouvements de l'ennemi? + +Mais je crois comprendre, d'apres ce qui m'est dit, que l'attaque des +Prussiens a eu lieu a l'improviste; le general Chanzy, quoique malade, est +a cheval au milieu du combat. Un de ses officiers m'affirme qu'il a pense +aux ballons, et que l'ordre du gonflement va nous arriver d'un moment a +l'autre, on me conseille toutefois de m'approcher du champ de bataille +pour choisir un bon poste aerostatique, j'ai le _laissez-passer_ qui me +permettra de m'avancer jusqu'aupres des batteries. + +Le combat a lieu tout pres du Mans, au pied des collines que domine +Yvre-l'Eveque. Je pars a pied, et au sortir de la ville j'apercois deja +des gendarmes postes de distance en distance pour arreter les fuyards qui +sont rares aujourd'hui. La canonnade est d'une violence formidable. On +entend le bruit des mitrailleuses, de pieces de campagne que domine la +puissante voix des pieces de marine installees sur les hauteurs. Je +suis la route d'Yvre-l'Eveque, et sur mon chemin je traverse des parcs +d'artillerie. C'est la reserve qui ne donne pas encore. + +La campagne est couverte de neige, le froid est intense, le ciel est d'une +purete absolue, j'arrive a 3 kilometres du Mans, sur le sommet d'une +colline, ou se trouve un groupe de spectateurs. En face de nous, a 600 +metres environ, nous decouvrons le feu d'une batterie qui tonne de +seconde en seconde. Je me risque a m'avancer jusqu'aupres des canons. Les +artilleurs me disent que pas un obus n'est encore tombe la, et que je puis +rester aupres d'eux sans danger. + +Le champ de bataille tout entier s'offre a ma vue. Sur une etendue de +plusieurs lieues, les canons francais sont places sur les hauteurs, +ils vomissent la mitraille, et lancent dans l'espace des eclairs qui +illuminent au loin le ciel. En face de nous est le bois d'Yvre-l'Eveque, +ou nos troupes sont en partie massees. A trois heures des colonnes +prussiennes serrees et compactes se mettent en marche pour forcer la +vallee d'Yvre-l'Eveque qui ouvre l'entree du Mans. Elles sont recues +par des mitrailleuses et des troupes de ligne, qui font leur devoir. A +plusieurs reprises les Prussiens reviennent contre cette barriere qu'ils +veulent enlever, mais ils sont repousses et reculent. A cinq heures, ils +cessent d'attaquer ce point qu'ils renoncent a franchir. + +Que se passe-t-il sur les autres points du champ de bataille? Je l'ignore. +Mais il semble que la canonnade ennemie est moins nourrie, moins +puissante. + +Combien je regrette de me trouver la a pied, au milieu de la neige, au +lieu de gravir l'espace dans la nacelle de notre ballon, pour embrasser +d'un seul coup d'oeil le champ de bataille.--Mais toutefois la colline ou +je me trouve me parait un point favorable pour le lendemain. + +A 6 heures, le soleil commence a descendre a l'horizon. Le feu des ennemis +est ralenti, le bruit du canon est affaibli. Nul doute les Prussiens +s'eloignent! A 7 heures, des signaux lumineux s'elevent successivement de +toutes nos batteries qui eteignent leurs feux! Tout a coup le silence de +la mort succede au vacarme qui a retenti pendant 12 heures. Mais il ne me +semble pas douteux que la victoire est de notre cote. + +Je retourne au Mans. Tout le monde est dans l'enthousiasme; les Prussiens +sont battus, dit-on, de toutes parts ils reculent. Pas une batterie +francaise n'a bouge de place, demain on poursuivra l'ennemi[8]. + +[Note 8: Le general Chanzy a publie un remarquable ouvrage sur les +operations militaires de la 2e armee. On pourra voir, en lisant ce livre, +que nos appreciations sur les incidents de la bataille du Mans sont +exactes. Du reste, les Prussiens eux-memes, une fois arrives dans le +chef-lieu de la Sarthe, ont affirme que le soir du 11 janvier ils avaient +recu l'ordre de battre en retraite, comme nous l'avons appris en passant +au Mans sous la Commune.] + +Nous passons la soiree dans un etat d'excitation facile a comprendre. +Notre joie est encore retenue par des sentiments de doute dont nous ne +pouvons nous defendre. Car nous avons ete si souvent le jouet d'illusions! +Mais cependant le general Chanzy cette fois a tenu bon, s'il n'a pas +vaincu, au moins il n'a pas cede un metre de terrain. + +A minuit, nous commencions a sommeiller quand on nous reveille en sursaut. +C'est une estafette du general Chanzy qui me remet la lettre suivante, +dont voici la copie textuelle: + + +"11 janvier 1871. + +2e ARMEE DE LA LOIRE. + +_Le general en chef._ + +Monsieur, + +Je crois que le moment est venu de mettre a profit les renseignements que +l'emploi des ballons captifs peut fournir sur les positions de l'ennemi. +En consequence, je vous prie de vouloir bien venir demain au quartier +general, a 8 heures et demie du matin, conferer avec mon chef d'etat-major +general, au sujet des experiences aerostatiques que vous pouvez organiser +pour etudier le terrain autour du Mans. + +Recevez, monsieur, l'assurance de ma consideration. + +Le general en chef, +P.O. Le general chef d'etat-major, +VUILLEMOT. + +A M. Tissandier, charge des reconnaissances aerostatiques de la 2e armee." + + +_12 janvier_.--A 8 heures je cours au quartier general, la joie dans +l'ame. La journee d'hier a du etre favorable, comme nous le pensons. Le +general Chanzy est a la veille de remporter une grande victoire, avec +quel bonheur nous allons gonfler nos ballons, avec quel enthousiasme nous +allons proceder a nos ascensions devant l'ennemi! + +Nous arrivons mon frere et moi au quartier general, en face la prefecture +du Mans. Nous entrons dans le salon ou se tiennent le chef d'etat-major +et les officiers d'ordonnance; ces messieurs, semblent affaires, navres, +abattus. Quelque chose de sinistre est dans l'air. + +--Vous voila, me dit l'un d'eux, vous venez chercher l'ordre du general? +Eh bien! vous pouvez vous sauver de suite, replier votre materiel, et +partir a la hate si vous ne voulez pas etre pris par les Prussiens. + +--Est-ce une plaisanterie? + +--C'est bien la triste realite. Nos positions ont ete tournees cette nuit. +Les mobilises ont lache pied a 4 heures du matin du cote de Pontlieu. La +retraite a ete ordonnee. Elle commence depuis 5 heures du matin. Tout le +materiel de guerre s'evacue sur Laval. Partez, vous n'avez pas un moment a +perdre, si vous voulez sauver vos ballons. + +--Mais les Prussiens ne peuvent pas entrer au Mans instantanement. Ne se +bat-on pas encore? + +--Je ne puis vous donner des details. Mais il se pourrait que presque +toute l'armee soit tournee. Sauvez-vous vite, vous dis-je. + +Nous partons la mort dans l'ame! En traversant la place du Mans, une +affiche qui vient d'etre placardee, nous apprend par le ballon _le +Gambetta_ la nouvelle du bombardement de Paris. Nous lisons que le +Pantheon, le Val-de-Grace, le Museum, sont cribles de projectiles, mais +que les Parisiens apprenant les succes des armees de province sont pleins +de courage et de resignation! + +C'en est trop cette fois! Des larmes abondantes me mouillent les yeux! Je +viens d'assister au succes que l'on a appris a l'avance aux habitants de +Paris! + +Nous retournons a l'_hotel de France_, dire a nos collegues, Bertaux et +Poirrier, de faire leurs paquets. Sur la place, on saupoudre avec de la +cendre les paves rendus glissants par la gelee; c'est pour faciliter le +passage de notre artillerie. Des troupes defilent deja et se replient. + +Mais les habitants, toujours confiants, croient a un mouvement +strategique. Ils ne se doutent pas que c'est la debacle qui commence! + +A 1 heure nos fourgons de ballons sont accroches a un train, il y a encore +en gare deux ou trois cents voitures de munitions et de vivres. Aura-t-on +le temps de les faire partir? + +Le train se met en marche au milieu d'un encombrement indescriptible. Par +surcroit de malheur, la neige a colle les roues contre les rails, et on +a toutes les peines du monde a faire glisser les wagons. Nous avancons +lentement, le train passe sur le pont de la Sarthe, de chaque cote +des masses humaines se pressent et rentrent en ville. Les routes sont +couvertes de voitures, de canons, de fourgons, de soldats qui se heurtent +pele-mele; c'est un chaos indescriptible. + +Au moment ou nous quittons le Mans, des obus tombent sur la gare! + +A 7 heures du soir, notre train s'arrete a une lieue de Laval. Il y a +sur la voie, dix trains qui stationnent avec le notre. Nous laissons nos +ballons a la garde de deux marins, et nous entrons a pied a Laval. + +_Vendredi 13_.--Nous allons a la mairie, chercher des billets de logement +pour nous et nos hommes d'equipe. + +Dans la journee nous recevons des nouvelles du Mans. La ville a ete prise +une heure apres notre depart. L'arriere-garde francaise s'est battue +sur la place des Halles. Il y a 10,000 Francais faits prisonniers. Les +Prussiens se sont empares a la gare de deux cents fourgons, et de trois +machines a vapeur. Les derniers trains n'ont pas pu marcher, car la voie +etait encombree par les troupes en debacle. + +Le train qui est parti apres le notre a 1 heure 30, a ete crible d'obus, +et plusieurs hommes ont ete tues. Pour surcroit de malheurs, il a deraille +a 5 kilometres de Laval. Il y a eu 13 voyageurs ecrases dans les fourgons. + +Cette journee est decidement riche en nouvelles horribles. Le ballon le +_Kepler_ vient de tomber aux portes de Laval. Il donne d'epouvantables +details sur le bombardement de Paris. + +Il parait d'autre part que l'armee de Bourbaki est perdue dans l'Est et +que celle de Faidherbe, dans le Nord, occupe des positions difficiles. + +Que peut-on nous apprendre encore? + +_Samedi 14 janvier_.--Mon frere et moi, apres avoir passe une excellente +nuit dans de bons lits, chez M.D., nous retrouvons Bertaux et Poirrier +a l'_Hotel de Paris_. Nous allons voir le marin Roux, l'aeronaute du +_Kepler_. Il nous dit que le fort de Rosny n'est pas pris comme on l'a +affirme, que Paris a encore des vivres, mais que le bombardement a +commence dans le quartier Latin. + +Nous rencontrons le general de M... qui nous felicite d'avoir sauve notre +materiel. Il regrette que l'on n'ait pas utilise a temps nos aerostats. + +--On retombe toujours dans les memes errements, dit-il, fatiguant les +hommes inutilement, les lassant, les decourageant, et quand le moment est +venu d'agir, l'energie, depensee a l'avance, est epuisee.--L'armee de +Chanzy a ete perdue au Mans par la fuite des 10,000 mobilises de Pontlieu +qui ont lache pied a quatre heures du matin au premier coup de feu. 600 +bons soldats valent bien mieux que ces hommes inexperimentes, ne sachant +pas se servir de leurs armes et ecoutant les alarmistes qui leur disent +que leurs fusils ne valent rien. Toujours les memes erreurs, on compte sur +le nombre des hommes, au lieu de ne se baser que sur leur valeur comme +soldats. + +--Mais, general, repondis-je, une lueur d'espoir est-elle encore permise, +pensez-vous qu'une revanche soit possible? + +--Helas! je ne compte plus sur rien maintenant! la France est perdue! +Pour la sauver, il n'y a plus a attendre que quelques-uns de ces hasards +providentiels qui se voient dans l'histoire, esperance bien incertaine. + +A six heures, nous dinons, mon frere et moi, chez M.D. Societe charmante +fort distinguee. On parle des evenements actuels; que de reproches +s'entrecroisent dans la conversation sur les prefets du jour, nommes a +la hate par Gambetta. La plupart des departements sont honteux des chefs +qu'ils ont a leur tete, et qui, dit-on, paralysent toute action. A tort ou +a raison, ce n'est pas a Laval que les recriminations font defaut. + +_Dimanche 15 janvier_.--Une panique effroyable regne aujourd'hui a Laval. +On dit que les Prussiens vont venir, que l'ennemi n'est pas a six lieues +de la ville. A Sille-le-Guillaume on s'est battu hier; les armees de +Mecklembourg et de Frederic-Charles poursuivraient les Francais en +deroute. + +Le soir, a table d'hote, nous causons avec un officier francais echappe de +Hombourg, apres avoir ete fait prisonnier a Sedan. Il est arrive a l'armee +de Chanzy en passant par le Luxembourg, la Belgique, Londres et Bordeaux. + +On dit ce soir que Paris a capitule. Je ne veux pas croire une telle +nouvelle. Et cependant, cette terrible catastrophe est imminente. + +_Lundi 16 janvier_.--Des le matin, mon frere apprend a la gare de Laval +que le materiel de guerre qui s'y trouve va etre evacue sur Rennes. Nos +fourgons de ballons sont accroches a un train. Il faut partir de suite. + +Nous montons dans le train, a 10 heures 25, avec Poirrier, Bertaux et nos +marins, campes dans nos fourgons, selon notre habitude. Le train s'arrete +plus d'une heure entre Vitre et Rennes. Le temps se passe dans une petite +auberge de campagne, ou une brave bretonne, coiffee d'un enorme bonnet +blanc, nous sert des crepes de sarrasin et du cafe. + +En arrivant a Rennes, a 9 heures, les aerostiers sont l'objet de la plus +vive curiosite. Nos marins, qui nous suivent avec nos bagages, sont +arretes et questionnes par la foule qui leur demande avec anxiete des +nouvelles du Mans. + +Les journaux d'ici disent que Chanzy s'est battu avec energie a +Sille-le-Guillaume. Les nouvelles de Bourbaki dans l'Est paraissent +bonnes. Celles de Paris, arrivees par un nouveau ballon, sont favorables. + +Fasse le ciel qu'il soit permis d'esperer encore! + +On voit passer a Rennes une quarantaine de prisonniers prussiens, dont un +officier, tous beaux hommes et bien equipes. + +En approchant de la gare de Rennes, nous avons compte plus de cinq cents +fourgons remplis de vivres destine a l'approvisionnement de Paris. Dans +les circonstances actuelles, ce spectacle n'est-il pas navrant? Quel +abime, helas! separe les Parisiens de ces vivres qu'on a amasses pour eux! + +En rentrant ce soir dans les rues de Rennes, je me demandais, avec +mon frere, ou j'etais. Notre vie, depuis quatre mois, est vraiment +extraordinaire. Toujours en mouvement, allant d'emotions en emotions, +c'est un etourdissement, un reve perpetuel. + +Impossible de coucher trois jours a la meme place! Quand je me reveille +le matin, je ne sais plus ou je suis! Je cherche des yeux ma chambre de +Paris, mon _at home_, ma bibliotheque, et ne retrouvant rien, la triste +realite se represente a mes yeux. + +_Mardi 17 janvier_.--Il pleut toute la journee. Pas un passant dans les +rues de Rennes. + +Nous envoyons au general Chanzy, dont le quartier general est decidement a +Laval, le telegramme suivant: + +"Compagnie des aerostiers est a Rennes attendant vos ordres." + +Le soir, a dix heures, on m'apporte une reponse envoyee avec une +exactitude toute militaire. + +"Attendez a demain, je vous donnerai des instructions." + +Mais de longues journees devaient se passer dans le silence. La deuxieme +armee prenait de nouvelles positions autour de Laval. + +_Vendredi 20 janvier_.--Les nouvelles montent encore une fois au beau. +Toutes les troupes regulieres de Rennes sont rappelees a Laval. + +La ville offre une physionomie tres-animee, des regiments partent, +d'autres arrivent. Ceux-ci sont les bataillons des mobilises qui se sont +enfuis au Mans; le general Chanzy s'en est debarrasse. Il ne veut plus que +des soldats sur lesquels il puisse compter. + +Le bruit court que la deuxieme armee a obtenu quelques avantages. +Quant aux armees du Nord, de l'Est et de Paris, les nouvelles les plus +contradictoires circulent, mais en realite, on ne sait rien. + +La compagnie des aerostiers est triste et se plaint de son inactivite +forcee. Elle ne demande qu'a agir. Rennes est une grande ville, monotone +et bigote. On y vend des cierges, des gravures de piete et des coeurs de +Jesus en drap rouge qui arretent les balles prussiennes. Qu'on en vende, +je le concois, mais qu'on les achete comme _pare a balles_, voila ce que +je ne comprends plus. + +Nous tuons le temps en faisant de longues promenades aux environs de la +ville. La conversation revient toujours sur Paris! Quel cauchemar +sans treve! Nos yeux se dirigent de ce cote, et malgre nos esperances +passageres, comment ne pas entrevoir l'horrible situation de la France? +Chanzy vient d'etre battu. Les mouvements de Bourbaki sont arretes +dans l'Est. Quel drame nous attend encore? Ce ne peut etre, helas! que +l'agonie. On pense a ses amis de Paris, a leurs souffrances. Comme nous, +ils attendent! s'ils voyaient l'armee de la Loire a cent lieues de leurs +murs, quelle breche dans leur courage si resigne! + +_Mardi 24 janvier_.--Les journaux parlent enfin de Paris, ils ont recu des +nouvelles tombees du ciel par ballon monte. Il est question d'une grande +sortie, operee le 19, en avant du Mont-Valerien, mais les resultats ne +sont pas connus. Quelque chose nous dit que le denoument du drame de la +guerre est proche, mais quel supplice que le silence de mort qui regne +autour de nous. On ne sait rien d'officiel, c'est l'incertain qui se +dresse aux yeux de tous, l'inconnu de mauvais augure. + +Le soir, encore une nouvelle qui, inopinement, reveille le courage. +Garibaldi a battu les Prussiens devant Dijon. Nous sommes ainsi faits, +que dans l'horrible suite de nos malheurs, le plus petit revirement de +la fortune se transforme en un evenement destine a changer la face des +choses. Comment ne pas croire aveuglement a ce que l'on desire avec +ardeur? Le prisonnier, dans son cachot, ne pense-t-il pas a la delivrance, +quand un rayon de soleil apparait a ses yeux! + +Une lettre recue de notre frere aine qui est a Paris dans les bataillons +de marche, augmente notre joie momentanee. Il nous apprend qu'il a recu de +nos nouvelles, par pigeon, pour la premiere fois, le 15 janvier. + +Il raconte ses emotions de soldat, avec entrain, avec animation, et c'est +les larmes aux yeux que nous lisons le recit du depart des bataillons +de marche pour les avant-postes. Les sedentaires, musique en tete, les +femmes, accompagnant jusqu'aux portes des bastions, leurs maris, leurs +fils, leur insufflant l'energie des resolutions vaillantes, quel admirable +tableau, quelle scene touchante et pleine de grandeur! Soldats improvises, +Paris a les yeux sur vous, mais, de bien loin aussi, des voeux sinceres +accompagnent vos bataillons. + +_Jeudi 26 janvier_.--Le ballon _la Poste de Paris_ apporte des nouvelles +de la capitale des 19, 20, 21 et 22 janvier. La sortie de Trochu a avorte! +Voila des evenements aussi funestes que decisifs. Quelle triste et +lamentable journee! Notre collegue Poirrier nous parle de sa femme, de ses +filles enfermees a Paris; Bertaux, de ses parents, de ses amis restes dans +la capitale. Quel avenir va s'ouvrir a la France? Il faut entrevoir le +jour ou Paris affame ouvrira ses portes aux soldats de Guillaume. + +_Vendredi 27 janvier_.--Le general Chanzy s'apprete a une attaque +energique. Nous recevons le telegramme suivant qui nous tire de nos +cauchemars: + +"General Chanzy a Tissandier, aerostier, a Rennes. + +"Priere venir ici de suite avec tous les ballons; vous vous entendrez avec +l'amiral pour observer les mouvements ennemis sur la rive gauche en avant +de Laval." + + +VII + + +Les ballons captifs a Laval.--Ascensions +quotidiennes.--L'armistice.--Nantes.--Bordeaux.--L'Assemblee +nationale.--Paris!--Vides dans les rangs. + +Du 28 janvier au 17 fevrier 1871. + +A peine arrives a Laval, nous allons en toute hate au quartier du general +Chanzy. Le commandant en chef de la deuxieme armee nous felicite sur notre +exactitude. Les hostilites vont reprendre plus energiques et plus actives +que jamais, il est necessaire de gonfler de suite trois ballons. Il y en a +un d'entre eux qui restera a Laval sous les ordres du general Colomb, les +deux autres seront mis a la disposition de l'amiral Jaureguiberry. + + +_Dimanche 29 janvier_.--Pas une minute n'a ete perdue, le prefet, le +directeur de l'usine a gaz ont tout fait pour activer nos operations. +A trois heures de l'apres-midi, le ballon _la Ville de Langres_, tout +arrime, tout gonfle est pret a monter dans l'atmosphere. + +Il fait un temps magnifique, notre sphere de soie immobile ressemble de +loin a une grosse toupie qui ronfle. A quatre heures elle va s'envoler au +bout de ses cordes. + +Trois ascensions consecutives s'executent dans les meilleures conditions, +nos marins sont maintenant inities a la manoeuvre qui s'opere avec la plus +remarquable precision. + +Mon frere et Poirrier ouvrent l'ascension, ils s'elevent jusqu'a 300 +metres de haut, et reviennent enthousiasmes de leur voyage. La vue est +admirable, l'oeil embrasse une campagne d'une etendue enorme. + +Je fais une seconde et superbe ascension avec Lissagaray, le commissaire +extraordinaire de la Republique, qui trouve un grand charme a ce voyage si +nouveau pour lui. + +Jossec s'eleve ensuite avec trois passagers. Jamais _la Ville de Langres_ +n'avait si bien enleve quatre voyageurs a l'extremite de ses cordes. + +--Bravo, mes amis, m'ecriai-je a la descente. Le temps est beau, tout va +bien. Mais ne flanons pas, demain nous gonflerons s'il est possible les +deux autres ballons que nous conduirons aux avant-postes de l'armee. Il +ne sera pas dit que les aerostiers militaires, toujours surpris par les +deroutes et les desastres, ne recevront pas en l'air le veritable bapteme +de feu! + +A peine ai-je ainsi parle qu'un capitaine de la ligne s'approche de nous. + +--Vous ne savez pas la grande nouvelle! + +--Qu'y a-t-il? + +--La guerre est finie! Un armistice vient d'etre signe. + +Inutile d'ajouter que toute la ville de Laval est en emoi. On ne parle que +de l'armistice. Quels sont les termes de cet acte immense? + +Mais le fait est-il bien vrai? On a ete si souvent trompe que, malgre soi, +on en arrive a l'incredulite de saint Thomas lui-meme. + + +_Lundi 30 janvier_.--Grand nombre de sceptiques croient que decidement +l'armistice est un canard. Pour plus de surete, occupons-nous toujours +de notre ballon. Si l'armee doit combattre, elle aura cette fois sa +sentinelle aerienne. + +L'air est d'un calme absolu. On execute dans l'apres-midi cinq ascensions. +Le ballon s'eleve verticalement sans devier d'une ligne de sa marche +perpendiculaire au sol. Le prefet, M. Delattre, est monte dans la nacelle, +il est reste immobile avec mon frere a 350 metres de haut, ne se lassant +pas d'admirer l'admirable panorama etale a ses yeux surpris. Je m'eleve +avec le secretaire de la Prefecture, et je suis remplace dans la nacelle +par un commandant des eclaireurs a cheval, qui demande la perche a 30 +metres de haut et fait revenir le ballon a terre. + +_Mardi 31 janvier_.--L'armistice est confirme. Il n'y a plus de doute a +cet egard. Les Prussiens occupent les forts, l'armee de Paris va etre +desarmee. + +Voila le triste denoument de ce drame horrible, qui compte trois +evenements egalement funestes pour la France, et qu'on peut resumer en +trois mots: Sedan, Metz, Paris! + +Nous recevons l'ordre de degonfler _la Ville de Langres_. Je monte une +derniere fois dans la nacelle, mais le vent est assez vif, et me lance a +deux metres d'une cheminee d'usine, ou le ballon manque de se briser. + +Bientot l'aerostat est vide, plie dans sa nacelle, non sans regrets de +la part de l'equipe. Pauvre ballon! quand te retrouverons-nous, fier et +majestueux, gracieusement arrondi dans l'atmosphere! + +Nos experiences de ballon captif devaient se terminer la. Les tentatives +executees ailleurs pendant la guerre, n'ont donne lieu a aucune +experience. MM. Gilles et Farcot ont ete envoyes a Lyon, mais l'occasion +ne s'est jamais montree pour eux de gonfler un ballon. + +Il en a ete de meme pour M. Revilliod, qui avait ete rejoindre le general +Bourbaki a Besancon. Le commandant en chef de l'armee de l'Est, comme le +general Chanzy, approuvait l'usage des ballons militaires, il comptait +beaucoup sur les services de M. Revilliod. La deroute est venue comme +partout en France dejouer tous ces projets. + +Avant l'expedition dans l'Est, M. Revilliod, accompagne de Mangin, avait +ete a Amiens se mettre aux services de l'armee du Nord. On gonfla le +ballon _le Georges Sand_, mais il ne fut pas amene a temps sur le champ de +bataille. + +Quelques jours avant l'armistice, MM. Duruof et de Fonvielle avaient ete +charges de se mettre a la disposition du general Faidherbe avec deux +ballons. + +On a vu par les experiences reiterees que nous avons successivement +executees a Orleans, au Mans, a Laval, que les aerostats sont +susceptibles, presque par tous les temps, de fournir a un general d'armee +un observatoire aerien d'ou il peut embrasser d'un seul coup d'oeil le +champ de bataille. Mais, vers la fin de cette guerre malheureuse, on n'a +trouve presque nulle part, helas! un veritable champ de bataille, on n'a +vu guere que des _champs de deroute_! Il est certain que les aerostats +pourront etre efficaces dans des temps moins desastreux et dans des +saisons plus clementes! + +_Dimanche 5 fevrier_.--La discipline est rigoureuse a Laval, nul officier +ne peut, sous quelque pretexte que ce soit, quitter son poste. Cependant +sachant ce que parler veut dire, nous ne doutons pas que le mot armistice +dans les circonstances presentes signifie: paix. A quoi bon demeurer +inutilement ici, nos ballons ne se sauveront pas tout seuls. Faisons nos +efforts pour quitter Laval, allons a Bordeaux, et nous reverrons bientot +Paris! C'etait la notre reve le plus cher. + +A force de demarches, de pourparlers, de diplomatie, le chef d'etat-major +consent a nous donner nos feuilles de route pour Bordeaux. Nous partons le +lendemain, avec nos papiers en regle. + +Le voyage s'effectue dans des conditions de lenteur desesperante. Nous +passons par Rennes, Nantes, Poitiers et Bordeaux. Trois nuits consecutives +sont passees en chemin de fer. + +_Jeudi 9 fevrier_.--Le train s'arrete a Bordeaux a 7 heures du matin. +Impossible de voir M. Steenackers, il est tout aux elections. Il attend +avec impatience les resultats du scrutin, et ne se doute certainement pas +qu'ils ne lui seront pas favorables. + +Nous faisons la rencontre de trois aeronautes: MM. Martin, Turbiaux et +Vibert; ces deux derniers sont venus vers la fin de janvier, ils nous +racontent leurs interessants voyages. M. Vibert est parti de Paris le 16 +janvier, dans le ballon _le Steenackers_, il est descendu en Hollande +apres une longue traversee. Il avait avec lui deux caisses de dynamite, +matiere fulminante effroyable, que mon ami M. Paul Champion a si bien +etudiee pendant le siege. On la destinait, parait-il, a l'armee de +Bourbaki. M. Turbiaux a quitte la gare du Nord le 18 janvier dans le +ballon _la Poste de Paris_, sa descente s'est operee a Venray dans les +Pays-Bas. Quant a M. Martin, mon frere et moi avions deja eu le plaisir +de faire sa connaissance a Tours. Il etait parti de Paris le 30 novembre, +pour descendre a Belle-Ile-en-Mer, apres un voyage vraiment dramatique. +Nous reparlerons plus tard de cette curieuse ascension. + +_Vendredi 10 fevrier_.--Mon frere rencontre un de ses anciens camarades +de l'ecole des Beaux-Arts, qui lui donne un laissez-passer prussien pour +Paris. Il part de suite, trop heureux de retrouver apres tant d'aventures +son toit et ses foyers. Je suis presente par un de mes amis a un avocat +distingue qui, pendant la guerre, a eu le courage et le devouement d'aller +a Berlin meme, recueillir des renseignements sur l'organisation militaire +en Prusse. Il a rapporte avec lui la liste de composition de tous les +regiments allemands, le nombre des tues et blesses, etc. La discretion +m'impose de ne pas trop m'etendre en details a cet egard. Je me rappelle +deux chiffres que je puis signaler au lecteur. Le nombre des soldats de +Bismark s'est eleve en France a un million cent quarante-sept mille. Autre +fait qui m'est reste grave dans la tete, a la suite de la conversation si +interessante que j'ai eue avec cet intelligent et hardi patriote. "Une des +causes de la force de l'Allemagne est l'instruction de ses habitants, il +n'y a dans tous les pays d'outre-Rhin que cinq hommes sur cent qui ne +sachent ni lire ni ecrire. En France on en compte 70 pour cent!" N'est-ce +pas le cas de dire que les chiffres ont parfois une eloquence brutale, +mais significative! + +_Lundi 13 fevrier_.--La place du Theatre, a Bordeaux, est couverte d'une +foule enorme. Des cuirassiers, des gardes nationaux entourent le theatre +qu'ils protegent d'un mur vivant. L'Assemblee nationale est en seance! +C'est ce jour-la que la droite etouffe de ses cris la voix de Garibaldi, +de l'illustre general qui a prete a la France le secours de son epee; la +population est exasperee a la sortie des deputes. On le serait a moins. + +_Jeudi 16 fevrier_.--La direction des telegraphes m'a enfin donne un +laissez-passer pour rentrer a Paris. Je vais partir. + +Bordeaux est toujours tres-anime. Une haie compacte de gardes nationaux et +de soldats defend les abords du theatre. Dans plusieurs rues avoisinantes, +on voit des nombreux escadrons de lanciers et de cuirassiers.--La +population est cependant bien calme et bien inoffensive. Elle ne semble +en aucune facon manifester le desir de faire l'assaut de l'Assemblee +nationale. + +Je pars pour Paris a 6 heures! + +_Vendredi 17 fevrier_.--Je viens de passer une nuit fatigante en chemin +de fer. J'ecris tant bien que mal, pour tuer le temps, sur mon carnet de +voyage. + +A 8 heures on s'arrete a La Souterraine. On accroche a notre train +QUARANTE-CINQ fourgons de marchandises. Je les ai comptes un a un: +volailles, porcs et boeufs deviennent nos compagnons de voyage. Tout +le monde fete ces animaux si respectables aujourd'hui. Ils seront +certainement bien recus a Paris! On ajoute deux machines a l'avant du +train, et l'on se met en marche bien peniblement. + +Je m'ennuie tellement dans mon wagon, que je pense a calculer le nombre +d'heures que nous avons passees en chemin de fer, pendant le siege de +Paris.--J'arrive a un total de 266 heures, soit 11 jours et 11 nuits en +cinq mois. O merveilles de la statistique, ou ne me conduiriez-vous pas, +si je calculais les minutes et les secondes! Arrives a 1 kilometre de +Vierzon, nous restons en arret sur la voie quatre heures consecutives. +Il faut voir la tete echevelee des voyageurs et des malheureuses femmes, +chiffonnees par le voyage. Un tel trajet donne un peu l'idee de la prison +cellulaire. + +On est en gare a Vierzon a 10 heures du soir. + +--Messieurs, nous dit un chef d'equipe,--vous ne pouvez reprendre un train +qu'a cinq heures du matin.--Voila la salle d'attente pour vous reposer. + +Les voyageurs ahuris se precipitent comme une avalanche dans les rues de +Vierzon, ou l'on dine tant bien que mal. + +Une heure apres, on est revenu dans la salle d'attente, car il n'y a pas +un lit vide dans toute la ville. Nous sommes deux cents dans une salle +ou l'on tiendrait trente a l'aise. Chacun se perche sur sa valise, ou se +couche par terre, et on attend la jusqu'a cinq heures du matin. + +Le lendemain, nous nous approchons sensiblement de la capitale! A mesure +que le train avance, l'emotion de tous est visible. Chacun va revoir ceux +qu'il aime apres une longue et terrible absence, apres d'epouvantables +desastres! Je n'oublierai jamais, pour ma part, la fin de ce voyage. +En passant a travers les environs de Paris, au milieu des campagnes +devastees, les pensees les plus sombres devorent mon esprit. Quel +spectacle navrant! Quelle douleur, quelle humiliation en voyant ces +soldats prussiens se promener sur les routes, ou monter la garde dans nos +gares! + +Pres de Juvisy, les voyageurs qui sont dans le meme compartiment que moi +me montrent sur la route un convoi d'approvisionnement prussien qui +attire l'attention generale. Un grand nombre de voitures uniformes, bien +construites, circulent sur le chemin, tirees par une belle locomotive +routiere. Cette machine a vapeur vient de Berlin, elle fonctionne ici. Et +voila dix ans que l'on dit en France que les machines routieres ne valent +rien. Je compare ce convoi prussien, aux mechantes charrettes de l'armee +de la Loire! + +A 2 heures je suis a Paris. La grande ville est sombre et lugubre! Ses +habitants sont fatigues, abattus et consternes! + +Quel triste retour, apres mon depart aerien du 30 septembre! C'est comme +le reveil apres un beau reve! + +Je retrouve mon frere Albert et mon frere aine qui a servi dans les +bataillons de marche, et qui me raconte ses campagnes; je revois mes amis. + +L'un d'eux manque a l'appel. C'est Gustave Lambert, l'intrepide pionnier +du Pole Nord. Il s'est engage comme simple soldat, et une balle stupide, +lancee par quelque brute, a frappe au coeur cet homme d'elite, cet +apotre d'une grande idee de science et d'initiative.--Gustave Lambert +m'embrassait la veille de mon depart, et se felicitait de voir les ballons +qu'il affectionnait contribuer a la defense de Paris. + +--Au revoir, me disait-il, bon courage, bonne chance! Nous nous +retrouverons bientot. Vous continuerez vos ascensions. Quant a moi +j'irai au Pole Nord.--Soldat aujourd'hui, je reprendrai demain ma grande +_toquade_. + +Gustave Lambert a ete frappe le meme jour que l'illustre peintre Regnault. +Ce jour-la les Prussiens, qui se pretendent les soldats de la science et +de la civilisation, ont pu se feliciter de leur besogne! + +C'est par son souvenir que je termine le recit de mes voyages, car +la derniere parole que je lui ai entendu prononcer s'appliquait aux +ballons-poste. "Mon cher ami, me disait-il le 28 septembre, la guerre est +une chose hideuse, monstrueuse, c'est un grand crime des peuples. Mais +tout homme de coeur dans ces moments-ci doit se devouer pour son pays. Je +vous felicite de votre entreprise. En ballon vous allez rendre a votre +pays plus de services qu'en etant soldat, et vous etes sur de ne tuer +personne." + + + +TROISIEME PARTIE + +HISTOIRE DE LA POSTE AERIENNE + + + + +I + + +Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les +premiers departs avec l'ancien materiel.--Construction des aerostats. + +En retracant dans les pages qui precedent mes impressions de voyages +aeriens pendant la guerre, je n'ai eu ni la volonte, ni la pretention de +me separer de mes collegues; j'ai pense que je ne devais pas ecrire cet +ouvrage sans donner les details que j'ai pu recueillir sur la _poste +aerienne_, sur les voyages les plus curieux des aeronautes improvises de +la Republique, sur les courageux courriers a pied, qui tous ont droit au +meme titre a la reconnaissance de leurs concitoyens pour les services +qu'ils ont rendus a la Patrie. + +On se rappelle que le 6 septembre 1870, les habitants des environs de +Paris recurent l'invitation de rentrer immediatement dans les murs de +l'enceinte.--Tous songent au depart, ils emportent les objets qui leur +sont precieux, brulent les approvisionnements qu'ils ne peuvent soustraire +a l'ennemi. Le spectacle de cette emigration restera toujours present a +l'esprit des Parisiens qui etaient la, aux portes des bastions, voyant +defiler les charrettes chargees de meubles, les voitures a bras couvertes +de paquets, les femmes, les enfants se pressant en files serrees, +comme dans les scenes bibliques de la fuite en Egypte! Mais il ne nous +appartient pas de raconter ces episodes du siege, nous ne voulons rappeler +ici que des dates. + +Les Prussiens ce jour-la, etaient encore eloignes de Paris; avec la +rapidite foudroyante qui caracterise leurs mouvements, ils ne tardent pas +a investir la capitale. Le 19 septembre la voiture postale qui la +veille encore, avait emporte hors Paris des ballots, de depeches, dut +retrograder. Le 20, trois voitures, deux cavaliers, cinq pietons sont +lances hors de l'enceinte. Un seul pieton nomme Letoile, parvient jusqu'a +Evreux, et peut en rapporter sept jours apres 150 lettres en risquant +deux fois sa vie. Le 21, un des employes de la poste nous disait avec +stupefaction: "Je n'oserais pas affirmer qu'une souris pourrait maintenant +franchir les lignes prussiennes!" + +La terre est fermee, on songe a l'eau, comme moyen de transport. Des +bouchons creux seront lances dans la Seine qui les portera au dehors, +ou qui les amenera au dedans. Mais des barrages ont ete construits par +l'ennemi qui a tout prevu. Un fil telegraphique a meme ete retire par lui +du fond de la Seine. Les routes aquatiques sont interceptees comme les +chemins terrestres. + +L'air seul reste ouvert. On se souvient que Metz a deja lance des ballons +libres au-dessus des lignes ennemies. Paris enverra ses messagers planer +au milieu des nuages! + +Avant de songer a la poste aerienne, on avait pense des le lendemain du 1 +septembre, a organiser des aerostats militaires destines a surveiller les +mouvements ennemis au moyen d'ascensions captives.--Le gouvernement +de l'Empire n'avait meme pas voulu repondre aux offres de service des +aeronautes. M. de Fonvielle et moi, nous avions adresse chacun de notre +cote des petitions au ministre de la guerre, nous proposant de suivre +l'armee du Rhin en ballon captif. Mais le major general Leboeuf ne voulait +compter que sur son propre genie, il n'aurait su que faire des ballons! + +Si le gouvernement du 1 septembre a echoue, on ne peut nier que sa bonne +volonte n'ait ete a la hauteur de ses intentions. MM. Nadar, E. Godard +et W. de Fonvielle furent accueillis par le nouveau ministere, et +furent charges successivement d'organiser trois postes d'observations +aerostatiques. + +Nadar s'installa place Saint-Pierre, avec le ballon _le Neptune_ +appartenant a J. Duruof. Cet aerostat, dans lequel j'avais fait, en 1868, +l'ascension maritime de Calais et le voyage des Arts-et-Metiers a Laigle, +etait en assez mauvais etat, mais Duruof le repara; il put rester gonfle +quinze jours, et executer un grand nombre d'ascensions captives, dont +quelques-unes ne furent pas sans utilite. Eugene Godard gonfla, au +boulevard d'Italie, sa _Ville de Florence_, excellent aerostat, fort bien +construit; en 1869 M. Godard m'avait offert gracieusement l'occasion +de faire une ascension dans cet aerostat, a Dijon. M. de Fonvielle +fit reparer _le Celeste_, aerostat de 750 metres que M. Giffard, son +proprietaire, avait genereusement offert au genie militaire, et dans +lequel j'etais encore monte en 1868. M. de Fonvielle fit quelques +tentatives a l'usine de Vaugirard. + +Ces trois postes aerostatiques devaient agir sous la surveillance d'une +commission presidee par le colonel Usquin. Il etait question de me confier +une quatrieme station, quand les necessites nouvelles creees a la poste +par l'investissement de Paris, transformerent ces ballons militaires en +ballons messagers. + +Il y avait encore a Paris six autres aerostats, l'_Imperial_ qui faisait +partie du mobilier de la couronne, ballon pourri que l'on n'a jamais pu +reparer, l'_Union_, appartenant a Gabriel Mangin, qui apres une tentative +d'ascension dut renoncer a boucher les trous de son ballon, que ses +collegues appelaient par ironie le ballon-passoire, tant il etait crible +de piqures; le _Napoleon_ et l'_Hirondelle_, deux mechants ballonneaux +appartenant a Louis Godard, le _Ballon captif de l'Exposition_ construit +pas M. Giffard. J. Duruof avait encore laisse a Paris un petit aerostat de +400 metres cubes, avec lequel M. Nadar fit quelques ascensions captives. +L'art de l'aerostation etait tombe si bas, que la patrie des Montgolfier +ne comptait que quelques ballons uses par l'age et le service. Mais on +tira parti tant bien que mal de tout ce materiel. + +Les ballons militaires furent achetes a la Commission, par +l'administration des Postes, et le premier depart fut organise par M. +Nadar a la place Saint-Pierre. + + +PREMIERS DEPARTS DE PARIS. + +1re Ascension. _23 septembre_.--J. Duruof s'eleva seul du pied des +buttes Montmartre a 8 heures du matin. Il emportait avec lui 125 +kilogrammes de depeches. La traversee fut heureuse. L'aeronaute descendit +a 11 heures a Craconville, pres Evreux. + + +2eme ASCENSION.--Le 25 du meme mois le ballon de M. Eugene Godard, +_la Ville de Florence_, partait a 11 heures du boulevard d'Italie. +Il etait monte par M. Mangin aeronaute et par M. Lutz, passager. Les +voyageurs descendirent sans accident a Vernouillet, pres Triel, dans le +departement de Seine-et-Oise. Les Prussiens n'etaient pas loin, Mangin dut +replier son ballon a la hate, et charger des paysans de le cacher, car +il etait impossible de songer a l'emporter sans courir les plus grands +dangers. + +Pendant que l'aeronaute s'occupe ainsi de son materiel, le voyageur, M. +Lutz, s'empare des depeches importantes, court a Vernouillet prevenir les +autorites de son arrivee de Paris. Il file a Tours, et la il raconte qu'il +est venu seul, charge d'une mission du gouvernement. Dans un hotel, on m'a +dit qu'il s'etait fait passer pour M. Nadar. Quel etait le but de toutes +ces inventions? C'est ce que j'ai toujours ignore.--Sur ces entrefaites, +Mangin arrive et se presente comme l'aeronaute de _la Ville de Florence_. + +--Mais, lui dit-on, nous l'avons deja vu, cet aeronaute, il est ici, et +nous a affirme qu'il etait seul en ballon. + +De la des explications, des eclaircissements. On cherche M. Lutz. Il n'est +plus a Tours. Quelques jours apres les journaux donnent de ses nouvelles. +Il a ete arrete a Dijon, puis on raconte qu'il a ete fusille comme espion. +Pendant quelques jours, mille recits se croisent au sujet de cet illustre +Lutz. Quel mystere est cache sous toutes ces aventures? On ne l'a jamais +bien su. Mais il ressort de tout cela que la conduite du voyageur de la +_Ville de Florence_ est au moins singuliere. + +Dans un recit qu'il a publie a Tours sur son voyage, il laisse entendre +qu'il etait seul dans le ballon, et se presente comme _commissaire delegue +du gouvernement de la Defense nationale_. + +_La Ville de Florence_ avait a bord 300 kilogr. de depeches et trois +pigeons qui sont revenus a Paris, apportant les nouvelles des aeronautes. + + +3e ASCENSION. _29 septembre_.--Louis Godard part de l'usine a gaz +de la Villette avec M. Courtin a 10 heures 30. Il a reuni par une grande +perche les nacelles des deux ballons _le Napoleon_ (800 met. cub.) et +_l'Hirondelle_ (500 met. cub.). Ces ballons se touchent a l'equateur et +ils comprennent entre eux un troisieme petit aerostat de 40 met. cub. +L'appareil est un peu baroque, mais il ne s'en enleve pas moins dans de +bonnes conditions a 10 heures 30 du matin. Les deux ballons attaches qu'on +a appeles depuis les _Etats-Unis_, passent au-dessus des buttes Montmartre +et tombent a Mantes a 1 heure de l'apres-midi. Nous donnons le recit du +voyage d'apres le _Moniteur officiel_ de Tours. + +"M.J.-G. Courtin, fournisseur de l'armee, charge de conduire les depeches +du gouvernement, est parti jeudi de Paris. L'aeronaute, Louis Godard, +commandait l'escadrille aerienne, qui se composait de deux ballons et de +deux nacelles, lies ensemble et marchant de conserve. Le poids total des +depeches confiees a M. Courtin s'elevait a 83 kilogrammes. + +"Le depart a eu lieu jeudi, a 10 heures du matin, a l'usine a gaz de la +Villette. Nos voyageurs ont passe sur le Mont-Valerien a 800 metres de +hauteur. Apres avoir depasse la forteresse, a deux kilometres environ, +ils ont essuye quelques coups de feu, qui naturellement n'ont point porte +jusqu'a eux. Ils ont jete du lest, et se sont eleves jusqu'a 1,500 metres. +Ils etaient en ce moment sur la foret de Saint-Germain, d'ou les Prussiens +ont, avec le meme insucces, tire sur les ballons. Faute de vent, ils +ont plane assez longtemps et ont du redescendre a 800 metres, afin de +rencontrer un courant. + +"Le reste du voyage aerien s'est accompli sans encombre et sans incidents. + +"M.J.-G. Courtin et M. Godard ayant traverse Mantes, ont pris leurs +dispositions pour atterrir. + +"C'est a trois kilometres de cette ville qu'ils ont touche terre; mais +ils ont ete traines pendant au moins 150 metres. Ils etaient dans cette +position desagreable, quand une troupe de cavaliers est arrivee sur eux +ventre a terre. Ils ont pris ces hommes pour des Prussiens et se sont crus +perdus. Heureusement la troupe etait commandee par M. Estancelin, qui est +charge d'organiser la defense dans le nord-ouest, et qui s'est empresse, +apres avoir aide nos voyageurs a prendre terre, de donner a l'envoye du +gouvernement une escorte pour gagner Mantes, ou son arrivee a cause une +alerte, car les Prussiens etaient d'un cote de la ville pendant que M. +Courtin y entrait de l'autre. + +"Celui-ci a ete parfaitement accueilli, et a recu, avec une ovation, des +offres de services de tout le monde. Une voiture a deux chevaux a ete mise +immediatement a sa disposition pour gagner Evreux." + + +4e ASCENSION. _30 septembre_.--_Le Celeste_, 750 metres; aeronaute, +G. Tissandier. Pas de passager. J'ai donne, dans la premiere partie de cet +ouvrage, tous les details de mon ascension, mais je crois devoir rapporter +ici quelques faits curieux qui se rattachent a l'histoire generale des +ballons-poste. Je ne devais pas d'abord partir dans _le Celeste_; ce +ballon etait reserve a un autre aeronaute, homme d'affaires generalement +aussi connu que peu estime, que je demanderai permission de ne designer +que sous le nom de M.X... + +X..., avec l'aplomb qui le caracterise, s'en va trouver M. Jules Favre. + +--Monsieur le ministre, dit-il, je suis designe par M. Rampont pour partir +comme courrier de la poste dans un ballon. Avez-vous des recommandations a +me faire? + +--Certainement, dit M.J. Favre; voici un mot pour le ministre de +l'interieur, on vous donnera des instructions et vous reviendrez me voir. + +X..., arme de ce document, court chez M. Rampont. + +--Monsieur le directeur des postes, dit-il avec un aplomb toujours +croissant, le ministre des affaires etrangeres m'a charge d'une mission +importante en province. Voici un mot de sa main qui le prouve. J'ai fait +des ascensions; voulez-vous me confier la direction d'un de vos ballons? + +--Comment donc, dit M. Rampont, vous etes recommande par le ministre des +affaires etrangeres, vous partirez de suite. + +Malheureusement pour X..., le bout de l'oreille s'est montre au dernier +moment, on a ete aux renseignements, aux informations. La trame qu'il +avait si bien cousue s'est emmelee subitement. X... n'est jamais sorti de +Paris en ballon. Je l'ai remplace dans _le Celeste_. + +La veille de son depart, X... me disait: + +--Vous partez apres moi. Vous me retrouverez a Tours. Si vous voulez, je +vous nommerai prefet. J'ai une mission tres-importante; je suis charge de +designer des candidats pour les prefectures et les sous-prefectures. + +Jusqu'ou n'aurait pas ete ce trop habile escamoteur, s'il avait pu +debarquer a Tours? Il avait des lettres des membres du gouvernement. Que +d'histoires il aurait pu forger, sachant que la verification de ses recits +etait impossible! X... serait peut-etre devenu general en chef. + +Pour completer les informations relatives a la quatrieme ascension du 30 +septembre, je donne le texte des proclamations que j'ai jetees au nombre +de 10,000 sur la tete des Prussiens. + +Chaque proclamation etait imprimee en deux colonnes sur une feuille +de papier format in-8 deg.. La colonne de gauche etait imprimee en texte +allemand, celle de droite etait la traduction francaise de ce document. + + +TEXTE FRANCAIS DES PROCLAMATIONS LANCEES EN BALLON SUR LES CAMPS +PRUSSIENS. + +"Au commencement de la guerre, la nation allemande a pu croire que la +nation francaise encourageait l'Empereur Napoleon III dans ses projets +d'agression. + +"La nation allemande a pu se convaincre depuis la chute de l'Empereur que +la nation francaise veut la paix. Elle desire vivre unie avec l'Allemagne, +sans contrarier son mouvement d'unite, qui profitera aux deux peuples. + +"Il semblerait d'abord naturel que les deux nations missent bas les +armes et cessassent de s'entre-tuer. "La France a reconnu qu'elle etait +responsable des fautes de son gouvernement. Elle a declare etre prete a +reparer les maux que ce gouvernement a faits. + +"L'Allemagne laissee a elle-meme accepterait de grand coeur ces conditions +honorables. Elle a montre sa vaillance et sa science militaires. Elle n'a +aucun interet a continuer cette lutte qui la ruine et lui enleve ses plus +glorieux enfants. + +"Mais l'Allemagne n'est pas libre. + +"Elle est dominee par la Prusse, et la Prusse elle-meme est sous la main +d'un monarque et d'un ministre ambitieux. + +"Ce sont ces deux hommes qui ont repousse la paix qu'on leur offrait. Ils +veulent satisfaire leur vanite en enlevant Paris. Paris resistera jusqu'a +la derniere extremite; Paris peut etre le tombeau de l'armee assiegeante. + +"Dans tous les cas, le siege sera long; voici l'Allemagne hors de chez +elle tout l'hiver, et l'absence de la fleur de la population laisse les +familles dans la misere. + +"Jusques a quand les peuples seront-ils la dupe de ceux qui les +gouvernent? Ce sont les rois et leurs ministres qui les poussent les uns +contre les autres a des a combats homicides. Commandee par Napoleon, la +France marchait a la bataille; maintenant que Napoleon est renverse, elle +ouvre les bras a l'Allemagne. Sans doute elle defendra pied a pied son +foyer, elle ne se laissera rien enlever de son sol; mais aussi elle prend +l'engagement de respecter celui de ses voisins. Elle leur propose une +alliance fraternelle. Que l'Allemagne ne soit pas plus longtemps l'esclave +d'une ambition aveugle; qu'elle ne lui donne plus ses enfants a egorger." + +On a renonce a ces proclamations qui ne produisaient sans doute pas grand +effet sur les Allemands. Il parait en outre que des paysans francais, en +ayant ramasse quelques-unes, avaient cru qu'elles etaient lancees par un +ballon prussien; ils se seraient empresses de tirer des coups de fusil sur +l'aerostat. + + +ESSAI D'UN BALLON LIBRE. + +Le jour meme du depart du _Celeste_, Eugene Godard lancait, au boulevard +d'Italie, un petit ballon libre muni de sacs de lettres qui devaient +tomber successivement durant le voyage, au moyen d'un systeme automatique +tres-simple. Ce debut ne fut pas heureux. Le ballonneau tomba pres des +remparts au milieu d'un retranchement prussien. + +L'accident ne tarda pas a etre connu a Paris, mais il fut singulierement +exagere; quelques journaux raconterent que les Allemands avaient fait la +capture d'un ballon monte, le 30 septembre. Cet aerostat ne pouvait etre +que le _Celeste_. La nouvelle parvint aux oreilles de mes amis qu'elle +emut d'autant plus vivement que mes pigeons sont arrives a Paris ayant +perdu leurs depeches. Heureusement, mon frere Albert avait pu suivre mon +ballon pendant plus d'une heure, il affirma que je devais etre sauve. +Mon ami de Fonvielle, dans la _Liberte_, eut l'obligeance de donner +d'excellentes raisons sur l'improbabilite de ma capture. Il disait vrai. + +On renonca aux ballons libres, et il fut decide que les depeches de la +poste ne seraient plus confiees qu'a des aeronautes. + +CONSTRUCTION DES BALLONS-POSTES + +Les quatre premiers voyages aeriens executes dans de bonnes conditions du +23 au 30 septembre, ont reellement fonde la poste aerienne. A compter de +ce jour, l'administration decida que des ballons neufs, fabriques dans +de bonnes conditions, devaient sortir regulierement de Paris. La plus +vigoureuse impulsion fut donnee a la construction de ces aerostats. + +La direction des postes confia l'organisation de deux ateliers de +fabrication aerostatique a M. Eugene Godard d'une part, et a MM. Yon et +Camille d'Artois d'autre part. + +M. Eugene Godard est un praticien d'un merite incontestable; il a execute +dans sa vie plus de 800 voyages en ballon, et construit un nombre +considerable d'aerostats. On ne pouvait mieux choisir pour accelerer une +construction si speciale. Eugene Godard s'installa a la gare du Nord. + +MM. Yon et Camille d'Artois organiserent a leur tour un atelier +aerostatique a la gare du Nord. M. Yon est l'habile constructeur des +admirables ballons captifs crees par M. Giffard; c'est en meme temps +un aeronaute distingue. Quant a M. Camille d'Artois, ses ascensions +publiques, a l'Hippodrome et a bord du _Geant_, lui ont acquis un juste +renom dans l'art de la navigation aerienne. M. Nadar s'etait d'abord +charge des operations aerostatiques de la gare du Nord, mais il se retira +bientot. + +Voici quelles etaient les conditions des traites acceptes entre ces +messieurs et l'administration des postes: "Les ballons devaient etre de la +capacite de 2,000 metres cubes, en percaline de premiere qualite, vernie +a l'huile de lin, munis d'un filet en corde de chanvre goudronne, d'une +nacelle pouvant recevoir quatre personnes et de tous les apparaux +necessaires: soupape, ancres, sacs de lest, etc. + +"Les ballons devaient supporter l'experience suivante: Remplis de gaz, +ils devaient demeurer pendant dix heures suspendus, et, apres ce temps +d'epreuve, soulever encore un poids net de 500 kilogrammes. + +"Les dates de livraison etaient echelonnees a epoques fixes: 50 francs +d'amende etaient infliges aux constructeurs pour chaque jour de retard. Le +prix d'un ballon remplissant ces conditions etait de 4,000 francs, dont +300 francs pour l'aeronaute, que procurait le constructeur. Le gaz etait a +part. C'est ce prix qui a ete primitivement paye par la direction generale +des postes, au comptant, aussitot l'ascension effectuee, le ballon hors de +vue. Il a ete reduit posterieurement a 3,500 francs, plus 500 francs dont +300 francs pour le gaz et 200 francs pour l'aeronaute. A ces frais il faut +ajouter des sommes pour valeur d'accessoires, dont le a montant a varie +de 300 a 600 francs par ascension, Le _Davy_, ne cubant que 1,200 metres +cubes, n'a coute que 3,800 francs[9]." + +[Note 9: Extrait du _Journal officiel_, n deg. du 2 mars 1871.] + +La construction des ballons, une fois mise en train, s'executa avec une +grande rapidite. + +Nous croyons devoir donner ici quelques details techniques sur la +fabrication des aerostats si peu connus generalement dans la masse du +public. + +L'etoffe qui convient le mieux pour la construction d'un aerostat est sans +contredit la soie; mais la soie est d'un prix tres-eleve; on la remplace +souvent par un tissu de toile ou de coton qui, une fois verni, est +suffisamment impermeable pour contenir sans deperdition les masses de gaz +d'eclairage ou d'hydrogene qui doivent l'emplir. C'est ce qui a ete fait, +comme on l'a vu, pour les nouveaux ballons du siege. + +La forme a donner a un aerostat peut etre variable; mais il est certain +que la sphere offre de grands avantages et une incontestable superiorite, +puisqu'elle est la figure qui offre le moins de surface sur le plus grand +volume. + +Nous n'entrerons pas dans les details geometriques de la coupe de +l'etoile; l'epure etant faite, supposons que nous n'avons plus qu'a reunir +les fuseaux et a les coudre pour former l'aerostat spherique. Cette +couture s'execute aujourd'hui tres-facilement a l'aide de la machine a +coudre, que les aeronautes de profession ont d'abord voulu bannir, mais a +laquelle ils ont du bientot reconnaitre une grande superiorite. M. Eugene +Godard est reste presque seul partisan des coutures a la main. Ses ballons +etaient cousus par des ouvrieres. + +Le ballon de coton n'est pas impermeable, et laisse echapper le gaz avec +une telle rapidite qu'il ne pourrait certainement pas etre gonfle, meme au +moyen du gaz de l'eclairage, si on ne prenait soin de le vernir. Le vernis +employe est tout simplement de l'huile de lin cuite avec de la litharge. +On a l'habitude de l'employer a chaud et de l'etendre a l'aide de tampons +sur toute la surface interieure et exterieure de l'aerostat. + +Le ballon est muni a sa partie superieure d'une soupape qui est destinee a +laisser echapper du gaz au gre de l'aeronaute, pendant toute la duree de +l'ascension. Les soupapes sont formees de deux clapets qui s'ouvrent, de +l'exterieur a l'interieur, sous la traction d'une corde que l'on tire de +la nacelle. Pour que la fermeture soit hermetique, on lute les joints avec +un melange de suif et de farine de lin que l'on nomme _cataplasme_. On +voit que cet organe est tres-grossier, et qu'il serait bien facile de le +perfectionner; mais le temps etait trop rare pendant le siege pour qu'il +ait ete possible de songer aux innovations qui necessitent des recherches +longues et minutieuses. + +La sphere d'etoffe, munie de sa soupape a sa partie superieure, est +pourvue a sa partie inferieure d'une ouverture que l'on appelle +_appendice_, et qui reste toujours beante pendant l'ascension, afin de +permettre au gaz, dilate par suite de la diminution de pression, de +trouver une issue. Sans cette precaution, l'aerostat pourrait eclater +par suite de la force expansive du gaz. Le ballon est recouvert dans sa +totalite d'un vaste filet attache a la soupape, et qui se termine vers la +partie de l'appendice par trente-deux cordes qui servent a y attacher la +nacelle. Celle-ci se fixe au filet par l'intermediaire d'un cercle de bois +pourvu de trente-deux petites olives de bois, appelees _gabillots_, +qui s'ajustent dans les boucles faconnees a la partie inferieure des +trente-deux cordes du filet. Huit autres gabillots permettent d'attacher +la nacelle au cercle par les cordes dont elle est munie. Le cercle +que nous venons de decrire est un des organes les plus essentiels de +l'aerostat, il est regulierement fixe au filet et sert de point d'attache +a l'ancre, qui est l'engin d'arret a la descente. Il repartit uniformement +les tractions, et donne a tout l'appareil une grande elasticite. + +La nacelle est confectionnee en osier souple, flexible. C'est +incontestablement la meilleure substance a employer pour construire un +esquif propre a supporter des chocs, des trainages, sans se deteriorer +et sans blesser les touristes aeriens qui s'y sont confies. On tresse un +veritable panier d'osier avec les huit cordes d'attache, qui passent par +le plancher de la nacelle et en font, pour ainsi dire, partie integrante. +Deux banquettes permettent aux aeronautes de s'asseoir commodement. + +Le ballon, tel que nous venons de le decrire, est pret a gravir l'espace +quand il est gonfle de gaz de l'eclairage. En effet, ce gaz a une densite +de 0gr.650, c'est-a-dire qu'un metre cube dans l'air aura une force +ascensionnelle de 730 grammes environ. Les ballons du siege ont 2,000 +metres cubes, ils auront donc une force ascensionnelle de 1,460 +kilogrammes. L'etoffe, le filet et la nacelle reunis ne pesent guere +plus de 500 kilogrammes; il nous reste 960 kilogrammes pour le poids des +voyageurs, du sable de lest et des organes d'arret. + +Quand un ballon s'eleve, il tend bientot a se mettre en equilibre, il a +perdu une certaine quantite de gaz par l'appendice; il en perd constamment +de petites quantites, si, comme il arrive souvent, il n'est pas +parfaitement impermeable; en outre, il se refroidit, et le gaz, se +contractant, est encore prive d'une partie de sa force ascensionnelle. +Livre a lui-meme, le ballon, apres avoir atteint le sommet de sa course, +tendrait immediatement a redescendre et ne tarderait pas a revenir a +terre. Pour empecher cette descente, l'aeronaute allege sa nacelle; il +jette par-dessus bord un corps pesant qu'on appelle le _lest_, et qui se +compose de sable tamise. Ce sable forme un nuage floconneux qui ne tombe a +terre que lentement et sous forme de grains imperceptibles, incapables de +causer le moindre degat, comme cela ne manquerait pas d'arriver si l'on +jetait du haut des airs des pierres ou des corps non divises. + +Pour que la description de l'aerostat soit complete, il faut encore que +nous parlions des organes d'arret, dont on doit se munir pour assurer le +retour a terre. L'aeronaute emporte a bord une ancre evasee, non pas +une ancre de marine qui ne mordrait pas dans les champs, mais un engin +confectionne pour les ascensions aerostatiques. On pourrait encore se +munir d'un grappin a six branches, qui est meme preferable a l'ancre, au +dire de quelques vieux marins de l'atmosphere. Enfin, il est indispensable +de ne pas oublier le _guide-rope_, un des engins essentiels du ballon. +Qu'est-ce que le guide-rope? C'est tout simplement une corde de 150 metres +de long, qui s'attache au cercle et que l'on laisse pendre dans l'espace. +En l'air, elle n'est d'aucun usage; mais il n'en est pas de meme au retour +a terre. D'abord, si l'aeronaute touche terre, il sait qu'il est a 150 +metres du sol, puisqu'il connait la longueur de sa corde, et quand il +revient des hautes regions, l'oeil le plus expert ne sait guere apprecier +les distances. Ce sera donc un veritable guide, d'ou le nom qui lui a +ete donne, _rope_, voulant dire cable en anglais. En outre, si le ballon +descend, le guide-rope va successivement toucher terre dans toute sa +longueur, et il delestera l'aerostat, en amortissant le premier choc. +Cette corde agit donc encore comme un veritable ressort qui empeche +le retour vers le sol d'etre trop brusque. Si l'ancre ne mord pas +immediatement, le guide-rope sera traine a la remorque du ballon; mais +il tendra a l'arreter; car il produira contre le sol une resistance de +frottement considerable; il pourra meme s'enrouler autour d'un obstacle, +d'un arbre, d'un poteau, et enfin offrir prise aux braves paysans qui ne +manquent pas de venir en aide aux ballons quand ils le peuvent. +Cette simple corde qui pend apres le cercle est donc d'une utilite +extraordinaire; c'est a l'illustre aeronaute anglais Green que revient +l'honneur de l'avoir employee le premier. L'invention, direz-vous, est +bien simple. Sans doute, mais personne n'y avait songe avant lui, et vous +et moi, peut-etre, ne penserions pas au guide-rope sans le vieux Green. + +L'armement ainsi opere est a peu pres complet; il ne faut pas oublier de +mettre dans les bottes de la nacelle un bon couteau, quelques cordelettes, +des couvertures, et des vivres froids; quelques bonnes bouteilles de vin, +un carafon d'eau-de-vie, ne sont pas non plus a dedaigner, car l'air des +nuages donne un appetit d'enfer. + +Pour connaitre sa route dans l'air, l'aeronaute emporte une boussole; s'il +voit la terre, il reconnait le sillage trace par le ballon et l'aiguille +aimantee lui donne sa route. Le barometre indique enfin avec une grande +precision les altitudes au-dessus du niveau de la mer. + +Les constructeurs aerostatiques du siege de Paris fabriquerent environ +soixante ballons de 2,000 metres cubes. L'installation de M. Eugene Godard +a la gare d'Orleans offrait un aspect merveilleux. D'un cote des femmes +cousaient les fuseaux du ballon, de l'autre des marins confectionnaient +les filets. Ailleurs enfin, le vernis s'etalait sur les aerostats cousus. + +Au milieu de la gare, quelques ballons gonfles d'air sechaient leur couche +de vernis. Ils dominaient le sol comme le dos immense de ces cetaces qui +forment des iles flottantes au milieu de l'Ocean. + +Les aerostats de M. Godard etaient a cotes bicolores bleues et rouges, ou +jaunes. Ceux de MM. Yon et Camille d'Artois etaient blancs. Cette couleur +est la meilleure sans contredit, car elle reflete, au lieu de les +absorber, les rayons lumineux. Un ballon blanc doit etre moins sensible +aux dilatations et aux contractions brusques qu'un aerostat colore. + + +L'ASCENSION. + +MM. Eugene Godard, Camille d'Artois et Yon etaient charges de trouver des +aeronautes destines a s'elever dans les ballons-poste. Les braves marins +jouerent ici un role tres-important, car sur soixante-quatre ballons, il +y en eut trente qui furent conduits dans les airs par nos loups de mer, +transformes en _loups aeriens_. + +On donnait quelques lecons preliminaires aux novices, mais quelles lecons! +Une nacelle etait pendue a une des poutres de fer de la gare, l'eleve y +grimpait et criait le "lachez tout." Mais il va sans dire qu'il restait en +place. On lui faisait jeter du lest et tirer une corde de soupape. Puis il +lancait son ancre et simulait l'atterrissage. Singulier apprentissage qui +rappelle les lecons de natation a calle seche. + +Le jour de l'ascension designe, les passagers arrivaient au lieu du +depart, et remettaient leurs destinee entre les mains de l'apprenti +aeronaute. Ils s'elevaient dans les airs quelquefois par une nuit noire, +marchant a l'inconnu. Ma foi, quand on a pratique les ballons, qu'on a +souvent gravi les hautes regions de l'air, on ne peut s'empecher d'admirer +le courage et le devouement de ces hardis explorateurs. Ici le mot +devouement n'est pas exagere, car les aeronautes sont partis de Paris en +ballon pour une somme insignifiante, quelques-uns ne recevaient comme +gratification pecuniaire que deux cents francs a peine. Je n'oublierai +jamais la stupefaction d'un Anglais que j'ai vu a Tours et qui me disait: + +--O monsieur! comme on doit vous payer pour entreprendre de tels voyages! +Une ascension faite au-dessus des Prussiens, cela vaut deux mille livres +sterling. + +--Je ne sais ce que cela vaut, monsieur. Mais en France ces choses-la ne +se font pas, ou se font pour rien. + +Le brave Anglais n'a pas cru un mot de ce que je lui disais. + +--Cela vaut cinquante mille francs, repetait-il. + +Au moment du depart d'un ballon-poste, MM. Bechet, sous-directeur des +postes, ou Chassinat, directeur des postes de la Seine, apportaient les +ballots de lettres et les depeches. Enfin M. Herve-Mangon, avec un zele +bien louable, donnait les renseignements meteorologiques sur la direction +du vent, son intensite, etc. MM. Bechet, Chassinat et Herve-Mangon ont +passe le temps du siege a se lever a trois heures du matin, ou a une +heure, pour assister aux departs; la part qu'ils ont prise a la poste +aerienne ne sera pas oubliee: mais que de derangements inutiles, que de +peine perdue! Souvent le vent n'etait pas assez vif, on ne pouvait pas +partir; ou il etait trop violent, et au dernier moment l'aerostat volait +en eclats. + +L'organisation du service des ballons-poste a ete en definitive creee avec +la plus grande regularite, la plus remarquable precision. Cette +creation restera un vrai titre de gloire pour M. Rampont et pour les +administrateurs de la poste francaise. + +Dans les circonstances graves, M.E. Picard donnait lui-meme des +recommandations aux aeronautes. Car quelques ballons avaient a porter hors +Paris les nouvelles les plus importantes que les Prussiens ne pouvaient +pas intercepter au-dessus des nuages. + +Continuons a present l'enumeration des voyages aeriens en nous fixant sur +ceux qui offrent le plus d'interet. + + +DEPARTS DE BALLONS EN OCTOBRE 1870. + +VOYAGE DE H. GAMBETTA. + +5e et 6e Ascensions. _7 octobre_. + +1 deg. L'_Armand Barbes_, 1,200 met. cubes. Aeronaute, J. Trichet; passagers, +MM. Gambetta et Spuller. + +2 deg. _Le George Sand_, 1,200 met. cubes. Aeronaute, J. Revilliod; passagers, +deux Americains et un sous-prefet. + +Le double depart de l'_Armand Barbes_ et du _George Sand_ s'est effectue +dans des conditions assez dramatiques, comme l'ont raconte les journaux +de Paris. Nous cedons la parole au _Gaulois_ du 7 octobre qui a donne des +details curieux sur ces memorables ascensions: + +"Une foule enorme attendait ce matin, sur la place Saint-Pierre a +Montmartre, le depart des ballons l'_Armand Barbes_ et le _George Sand_, +ce n'etait pas un vain sentiment de curiosite qui excitait l'avide anxiete +de cette population; on venait d'apprendre que chacun de ces aerostats +emportait des voyageurs entreprenant courageusement ce perilleux voyage +avec d'importantes missions. + +"Dans la nacelle de l'_Armand Barbes_, conduit par M. Trichet, prirent +place Gambetta et son secretaire Spuller; dans celle du _George Sand_, +dirige par M. Revilliod, monterent MM. May et Raynold, citoyens +americains, charges d'une mission speciale pour le gouvernement de la +defense, et un sous-prefet. + +"On remarquait dans l'enceinte Charles et Louis Blanc, MM. Rampont et +Charles Ferry, et le colonel Husquin. + +"MM. Nadar, Dartois, et Yon dirigeaient, avec l'autorite et l'entrain +qu'on leur connait, le double depart. + +"Les dernieres poignees de main echangees au milieu de l'emotion generale, +au cri de "lachez tout!" les deux ballons s'eleverent majestueusement. + +"Il etait onze heures dix minutes. + +"Une immense clameur de: "Vive la Republique!" retentit sur la place et +sur la butte; les hardis voyageurs agitaient leurs chapeaux et leurs voix +repetaient comme un echo lointain le cri de la foule. + +"Par une illusion d'optique, lorsque les ballons franchirent la butte +Montmartre, ils se dirigeaient vers le nord-est, l'on crut qu'ils +descendaient et allaient echouer dans la plaine. La foule desesperee, +anxieuse, tumultueuse, escalada la butte. Les factionnaires marins eurent +toutes les peines du monde a la retenir: il fallut qu'elle vit les +deux ballons continuer leur route pousses par un vent qui (d'apres les +observations faites) filait dix lieues a l'heure. + +"On attend impatiemment le retour des pigeons voyageurs qui nous diront ou +les deux aerostats ont atterri." + +Le _Moniteur universel_ du 10 octobre (edition de Tours) peut aujourd'hui +satisfaire la curiosite de ceux qui n'ont qu'une vague connaissance des +peripeties du voyage de M. Gambetta. "Pousses par un vent tres-faible, dit +ce journal, les deux aerostats ont laisse Saint-Denis sur la droite; mais +a peine avaient-ils depasse la ligne des forts, qu'ils ont ete assaillis +par une fusillade partie des avant-postes prussiens; quelques coups de +canon ont ete aussi tires sur eux. Les ballons se trouvaient alors a la +hauteur de 600 metres, et les voyageurs aeriens ont entendu siffler les +balles autour d'eux; ils se sont alors eleves a une altitude qui les a mis +hors d'atteinte; mais, par suite de quelque accident ou de quelque fausse +manoeuvre, le ballon qui portait le ministre de l'interieur s'est mis a +descendre rapidement, et il est venu prendre terre dans un champ traverse +quelques heures avant par des regiments ennemis, et a une faible distance +d'un poste allemand. En jetant du lest, il s'est releve, et a continue sa +route. Il n'etait qu'a deux cents metres de hauteur lorsque, vers Creil, +il a recu une nouvelle fusillade, dirigee sur lui par des soldats +wurtembergeois. En ce moment, le danger etait grand; heureusement les +soldats ennemis avaient leurs armes en faisceau; avant qu'ils les eussent +saisies, le ballon, allege de son lest, remontait a huit cents metres; +les balles ne l'ont pas plus atteint que la premiere fois, mais elles ont +passe bien pres des voyageurs, et M. Gambetta a eu meme la main effleuree +par un projectile. + +"L'_Armand Barbes_ n'etait pas au terme de ses aventures. + +"Manquant de lest, il ne se maintint pas a une elevation suffisante; il +fut encore expose a une salve de coups de fusils partie d'un campement +prussien, place sur la lisiere d'un bois, et alla, en passant par dessus +la foret, s'accrocher aux plus hautes branches d'un chene ou il resta +suspendu; des paysans accoururent, et, avec leur aide, les voyageurs +purent prendre terre, pres de Montdidier, a 3 heures moins un quart. +Un proprietaire du voisinage passait avec sa voiture, il s'empressa de +l'offrir a M. Gambetta et a ses compagnons, qui eurent bientot atteint +Montdidier, et se dirigerent sur Amiens. Ils y arriverent dans la soiree +et y passerent la nuit. + +"Le voyage du second ballon a ete marque par moins de peripeties. Apres +avoir essuye la premiere fusillade, il a pu se maintenir a une assez +grande hauteur pour eviter un nouveau danger de ce genre; il est alle +descendre, a 4 heures, a Cremery pres de Roye, dont les habitants ont +tres-bien accueilli les voyageurs. M. Bertin, fabricant de sucre et maire +de Roye, a donne l'hospitalite pour la nuit a l'aeronaute; son adjoint a +loge chez lui les deux Americains. + +"Le lendemain, samedi, l'equipage du second ballon rejoignait celui du +premier a Amiens, et l'on partait ensuite de cette ville a midi. A Rouen, +ou l'on arriva ensuite, M. Gambetta fut recu par la garde nationale, et +prononca un discours qui excita l'enthousiasme. De Rouen, M. le ministre +et ses compagnons de route se dirigerent sur le Mans; ils y coucherent, et +en partirent le lendemain, dimanche, a 10 heures et demie[10]." + +[Note 10: "Le 10 octobre on lisait dans le _Journal officiel_ +de Paris: Le gouvernement a recu ce soir une depeche ainsi concue: +"Montdidier (Somme), 8 heures du soir. Arrivee apres accident en foret +a Epineuse. Ballon degonfle. Nous avons pu echapper aux tirailleurs +prussiens, et grace au maire d'Epineuse, venir ici, d'ou nous partons dans +une heure pour Amiens, d'ou voie ferree jusqu'au Mans et a Tours. Les +lignes prussiennes s'arretent a Clermont, Compiegne et Breteuil dans +l'Oise. Pas de Prussiens dans la Somme. De toutes parts on se leve en +masse. Le gouvernement de la defense nationale est partout acclame." + +Cette depeche avait ete apportee par un joli pigeon gris, compagnon de +voyage aerien du ministre de l'interieur.--On l'appella depuis Gambetta.] + +7e Ascension. _12 octobre_.--Le ballon _le Washington_ (2,000 met. +cub.), conduit par M. Bertaux, recoit dans sa nacelle M. Van Roosebecke, +proprietaire de pigeons, et M. Lefebvre, consul de Vienne.--Il porte en +outre 300 kilogr. de depeches et 25 pigeons. L'aerostat part de la gare +d'Orleans a 8 heures 30 du soir et tombe a 11 heures 30 pres de Cambrai. + +A la descente, le vent est assez violent, l'aeronaute M. Bertaux, en +jetant l'ancre, tombe de la nacelle et fait une chute terrible dans un +champ de betteraves. MM. Van Roosebecke et Lefebvre sont emportes dans la +nacelle avec une violence extreme, ils subissent un trainage perilleux, +mais le ballon se dechire et s'arrete; les voyageurs en sont quittes pour +l'emotion. + +Quant a M. Bertaux, il etait deja malade, poitrinaire en sortant de Paris. +Il a fait partie, d'Orleans au Mans, comme nous l'avons raconte, de la +compagnie des aerostiers militaires. Il a trouve la mort, en revenant +a Paris apres l'armistice. C'etait un jeune homme plein d'avenir; +litterateur et poete, il avait compose plusieurs volumes de poesies, il +s'etait lance avec passion dans les aventures de la navigation aerienne. + + +8e Ascension. _12 octobre_.--Le _Louis Blanc_, 1,200 met. cub., +conduit par M. Farcot, mecanicien, part a 9 heures du matin, de +Montmartre. Passager: M. Tracelet, proprietaire de pigeons.--Poids des +depeches, 125 kilogr. Nombre de pigeons, 8. + +L'aerostat descend a midi 30 a Beclerc dans le Hainaut (Belgique). + + +9e et 10e Ascensions. _14 octobre_. + +1 deg. Le _G. Cavaignac_, 2,000 +met. cub., dirige par M. Godard pere, recoit dans sa nacelle M. de Keratry +et deux passagers, 710 kilogr. de depeches et 6 pigeons. Il s'eleve de +la gare d'Orleans a 10 heures 15 minutes et descend a 3 heures de +l'apres-midi a Brillon (Meuse). + +Le retour a terre s'est execute avec une precipitation regrettable. La +nacelle recoit un choc des plus violents; M. de Keratry a la tete blessee +par le cercle qui le frappe, et une jambe contusionnee. + +2 deg. Le _Jean-Bart_, 2,000 met. cub., qu'on a appele aussi le _Guillaume +Tell_ et le _Christophe Colomb_. Aeronaute, Albert Tissandier. Passagers, +MM. Ranc et Ferrand. + +Il y a eu entre le quatrieme voyage et le cinquieme, un intervalle de +plusieurs jours, ou les tentatives d'ascension ont presque toujours +avorte. M. Albert Tissandier devait partir le 3 octobre. A 8 heures du +matin, il se rend a l'usine de Vaugirard. Le _ballon Imperial_ a ete +repare, il est gonfle, mais il fuit sensiblement. D'ailleurs l'air est +d'un calme absolu. MM. Herve-Mangon, Rampont et Chassinat, decident qu'il +est prudent de remettre le depart. + +Le lendemain, a 5 heures du matin, MM. Tissandier et Herve-Mangon +s'apercoivent que le ballon est presque degonfle. L'empire n'aura meme pas +laisse a la France un ballon en bon etat! + +On retarde l'ascension. Jusqu'au 7 octobre, les tentatives de depart +sont vaines. Ce jour-la MM. Gambetta et Spuller s'elevent de la place +Saint-Pierre. + +M.A. Tissandier est remis au 12 octobre. Il se rend a la gare d'Orleans a +6 heures du matin. On gonfle un magnifique ballon de 2,000 m. cub. ou il +va partir.--Une rafale survient et met l'aerostat en pieces.--Enfin le +voyage peut s'executer le 14 octobre. + +11e et 12e Ascensions. _16 octobre_. + +1 deg. Le _Jules Favre_ (1,200 met. cub.). Aeronaute, L. Godard +jeune.--Passagers: MM. Malapert, Ribaut et Beote. +Depeches: 195k. Pigeons: 6. +L'aerostat quitte la gare d'Orleans a 7h. 20m., il descend a +Foix-Chapelle (Belgique) a midi 20. + +2 deg. Le _Lafayette_, (2,000 met. cub.).--Aeronaute: M. Labadie, +marin.--Passagers: MM. Daru et Barthelemy. +Depeches: 270k. Pigeons: 4. +Depart, gare d'Orleans 9h. 50m. +Arrivee: Dinant (Belgique) 2h. 45s. + +A la descente le ballon est emporte par un vent violent; le marin Labadie +coupe toutes les cordes de la nacelle, et le ballon s'echappe seul. Les +voyageurs restent assis a terre dans leur panier devenu immobile comme un +berceau.--Ce procede n'est pas tres-aerostatique, mais il a reussi. Tant +mieux pour les passagers. + +Labadie est le premier marin qui ait quitte Paris en ballon. On ne saurait +trop admirer le courage, l'intrepidite de ces braves matelots, qui n'ayant +jamais vu un ballon osaient se risquer dans les flots invisibles de +l'air.--Deux de ces praticiens improvises ont trouve la mort dans ces +voyages perilleux. On peut dire qu'il est etonnant que des ballons +conduits par des mains inexperimentees n'aient pas donne lieu a plus +d'accidents. Apres l'exemple des ballons du siege, arrives presque tous a +bon port, on ne rencontrera plus, esperons-le, tant d'esprits craintifs, +qui se figurent qu'il faut ecrire son testament avant de monter dans la +nacelle aerienne. Le chemin de fer est tout aussi dangereux que le ballon. + +13e Ascension. _18 octobre_.--Le _Victor Hugo_ (1,200 met. +cub.).--Aeronaute: Nadal.--Pas de passager. +Depeches: 440 k. Pigeons: 6. +Depart: Jardin des Tuileries, 11h. 45m. +Arrivee: pres Bar-le-Duc (Meuse), 5h. 30s. + +En quittant terre l'aeronaute a crie: Vive la Republique democratique et +sociale! Plus tard, il s'est mis au service de la Commune comme aerostier +militaire. + +14e Ascension. _19 octobre_.--La _Republique universelle,_ designe +aussi sous le nom de: _Jean Bart_ par quelques journaux (2,000 met. cub.). +Aeronaute: Jossec, marin.--Passagers: Dubost, secretaire de M. de Keratry, +et Gaston Prunieres. +Depeches: 305k. Pigeons: 6. +Depart: gare d'Orleans, 9h. 10m. +Arrivee: pres Mezieres (Ardennes), 11h. 20m. + +Le ballon est descendu au-dessus des arbres de la foret des Ardennes ou il +a ete mis en pieces. + +15e Ascension. _22 octobre_.--Le _Garibaldi_ (2,000 met. cub.). +Aeronaute: Iglesia, mecanicien, ancien homme d'equipe du grand ballon +captif de Londres.--Passager: de Jouvencel, ancien depute. +Depeches: 450k. Pigeons: 6. +Depart: jardin des Tuileries, 11h. 30m. +Arrivee: Quincy-Segy (Hollande), 1h. 30s. + +16e Ascension. _25 octobre,_--Le _Montgolfier_ (2,000 met. cub.). +Aeronaute: Herve, marin. Passagers: MM. le Bouedec et colonel Lapierre, +Depeches: 390k. Pigeons: 2. +Depart: gare d'Orleans, 8 h. 30m. +Arrivee: Holigenberg (Hollande), midi 30. + + +CAPTURE DU BALLON "LA BRETAGNE." + +17e et 18e Ascensions. _27 octobre_.--1 deg. Le _Vauban_ (1,200 met. +cub.). Aeronaute: Guillaume, marin.--Passagers: Reitlinger, photographe; +Cassiers, proprietaire de pigeons. +Depeches: 270k. Pigeons: 23. +Depart: gare d'Orleans, 9h. m. +Arrivee: Vignoles (Meuse), 1h. s. + +2 deg. _La Bretagne_ (2,000 met. cub.), appartenant a une entreprise +particuliere. +Aeronaute: Cuzon.--Passagers: MM. Woerth, Manceau et Hudin. +Depart: usine a gaz, la Villette, midi. +Arrivee: Verdun (Meuse), 3h. s. + +La _Bretagne_ et le _Vauban_ sont, comme on le voit, partis le meme jour. +Le premier de ces ballons etait destine a tomber entre les mains des +Prussiens. Il allait commencer la serie des catastrophes aeriennes. Nous +laisserons M. de Fonvielle, qui a pu se procurer des details sur ces +voyages, en raconter les emouvantes peripeties. + +"Le 27 octobre est un jour fatal a la Republique; car c'est alors que Metz +capitula, et que l'armee cernant Bazaine put se rendre autour de Paris +pour prendre une part active tant a l'investissement de la capitale +qu'a la defaite des armees de secours. Au point de vue aeronautique, le +resultat ne fut guere meilleur. + +"Le _Vauban_ fut le plus heureux des deux ballons; cependant il alla +tomber pres de Verdun, dans un district occupe par les Prussiens. M. +Reitlinger, que j'ai vu a Londres, m'a dit qu'il ne s'en serait pas +tire sans sa connaissance de la langue allemande, qu'il manie comme le +francais, ce qui n'a rien d'etonnant, puisqu'il est Bavarois de naissance. + +"Le marchand de pigeons fut grievement blesse dans le trainage. Mais les +peripeties du _Vauban_ ne sont rien aupres de celles de la _Bretagne_, que +M. Manceau nous a racontees et qui nous serviront a faire comprendre la +maniere dont certaines ascensions ont ete conduites. + +"Au moment du depart, le vent poussait le ballon vers le nord-est avec une +certaine stabilite, car la _Bretagne_ et le _Vauban_ ne sont descendus +qu'a quelques kilometres l'un de l'autre, quoique partis a trois heures de +difference de temps. + +"Apres etre reste deux heures a naviguer dans une direction qui n'avait +rien de bien attrayant, M. Cuzon eut envie de descendre. Malgre les +protestations de M. Manceau, il donna deux coups de soupape, et le +ballon ne tarda point a se rapprocher de la surface de la terre... terre +inhospitaliere s'il en fut; car les voyageurs aeriens furent recus par +une vive mousqueterie. Ils etaient tombes au milieu d'un tas de Prussiens +qu'ils n'avaient pas vus, quoiqu'ils eussent huit yeux et des lunettes +a bord! Mais comme on etait pres de terre, au-dessus d'une prairie, M. +Woerth s'elance de la nacelle, contrairement aux regles de la discipline +et de la solidarite. + +"Il tombe au milieu des ennemis, auxquels il fait signe en agitant un +mouchoir blanc au dessus de sa tete. On lui fait grace de la vie, et on +l'entraine en prison. + +"Malgre ses pressantes reclamations, celles de sa famille et celles de son +gouvernement, car il est sujet anglais, il est retenu jusqu'a la fin de la +guerre. La captivite de M. Woerth a fait beaucoup de bruit en Angleterre, +et, en effet, cette circonstance est une de celles dans lesquelles le +gouvernement britannique a le mieux montre combien il etait meprisable et +lache. + +"Le ballon, allege du poids de ce deserteur, se redressa avec rapidite; il +aurait remonte a une grande hauteur si M. Cuzon n'avait donne de nouveaux +coups de soupape. Le ballon ne tarda point a redescendre. Quand M. Guzon +et M. Hudin se voient a portee, ils se hatent de sauter a terre, laissant +dans la nacelle M. Manceau, qui est entraine avec la rapidite d'une fleche +dans la region des nuages. Il ne tarde point a penetrer dans une zone ou +regne une pluie abondante. Il eprouve un froid intense; le sang lui sort +par les oreilles.... Il a le sangfroid de tirer de toute sa force la +corde, et il retombe avec rapidite. Bientot il arrive a une prairie; mais, +entraine par l'exemple, il saute. Il a mal calcule la hauteur: il tombe +de quarante pieds de haut et se casse la jambe. Le ballon rebondit et +redescend; il s'aplatit a quelque distance. + +"Le malheureux Manceau souffre horriblement, il patauge en plein marecage, +au milieu des tenebres, car la nuit est venue. Il se traine peniblement +moitie nageant, moitie a quatre pattes, vers un endroit ou il apercoit +de la lumiere.... Ce sont des paysans, mais en le voyant sortir de +l'obscurite, ces brutes veulent le mettre en pieces. Le cure du village +arrive et le sauve. On le transporte dans une cabane; on le couche; on le +soigne, et le cure commande une escouade de paysans, qui va a la recherche +du ballon pour sauver les depeches. La nuit meme, le cure part charge de +ce precieux fardeau... et bien lui en prit, car pendant qu'il partait, un +lache, un Judas, un traitre allait a Corny, au quartier general du prince +Frederic-Charles, prevenir de ce qui etait arrive a quelques kilometres de +Metz! + +"Le lendemain matin, des hommes du 4e uhlans viennent enlever Manceau. Ces +miserables l'obligent, a coups de crosse de fusil, a se trainer, malgre sa +blessure. On le mene ainsi a Mayence, ou il arrive dans un etat affreux. +Pour le guerir, on le jette dans un cachot ou l'on oublie pendant deux +jours de lui donner a manger. Puis on le fait paraitre devant le general +qui procede a son interrogatoire. Le malheureux etait fusille s'il n'avait +eu dans sa poche un contrat d'association prouvant qu'il etait simple +negociant. + +"Les Prussiens ont fini par s'humaniser, on a donne a Manceau des eclisses +pour guerir sa jambe cassee, et au lieu de le garder en prison, on l'a +interne dans la ville. De plus, M. le comte de Bismark, toujours galant, +a daigne faire prevenir Mme Manceau de la captivite de son mari, tombe +vivant entre les mains des Prussiens et actuellement detenu dans la +forteresse de Mayence. + +"M. Manceau est de retour a Paris, console de ses mesaventures et +parfaitement gueri de sa blessure[11]." + +[Note 11: La _Liberte_, 19 mars, 1871.] + + +19e Ascension. _29 octobre_.--Le _Colonel Charras_ (2,000m. cub.). +Aeronaute: Gilles.--Pas de passager. +Depeches: 460kil. Pigeons: 6. +Depart: gare du Nord, midi. +Arrivee: Montigny (Haute-Marne), 5h. soir. + +Une plaisante histoire que raconte M. Gilles pendant ses voyages durant le +siege: + +M. Steenackers, au mois de decembre, l'envoie, avec l'aerostat _Colonel +Charras_, a Lyon, dans le cas d'un investissement de la ville. + +Dans le trajet, un prefet a recu la depeche suivante: + +"Gilles, aeronaute, arrive avec Colonel Charras." + +Le prefet, un peu naif, comme on va le voir, se presente a l'arrivee du +train: il trouve M. Gilles, et lui dit: + +--Vous etes seul, monsieur, ou est le colonel Charras? + +--Il est la, dans le fourgon. + +--Pourquoi ne le faites-vous pas descendre? + +--Je ne peux pas, monsieur, il pese 100 kilogrammes! + +M. le prefet, le Piree devait etre de vos amis! + + +ASCENSIONS DE NOVEMBRE 1870. + +20e Ascension. _2 novembre_,--Le _Fulton_ (2,000m. cub.). +Aeronaute: Le Gloennec, marin.--Passager: M. Cezanne, ingenieur. +Depeches: 250 kil. Pigeons: 6. +Depart: gare d'Orleans, 8h. 30m. +Arrivee: pres d'Angers (Maine-et-Loire), 2h. 30 soir. + +Le marin le Gloennec, huit jours apres son arrivee a Tours, est mort d'une +fluxion de poitrine. Ses funerailles ont ete imposantes. Les aeronautes +presents a Tours, et les delegues des membres du gouvernement ont suivi +jusqu'au cimetiere le corps du jeune et courageux marin. + +DEUXIEME BALLON PRISONNIER. + +21e et 22e Ascensions. _4 novembre_.--1 deg. Le _Ferdinand Flocon_ +(2,000 met. cub.). Aeronaute: Vidal.--Passager: Lemercier de Janvelle. +Depeches: 130 kil. Pigeons: 6. +Depart: gare du Nord, 9h. m. +Arrivee: pres Chateaubriant (Loire-Inferieure), 3h. 45 soir. + +2 deg. Le _Galilee_ (2,000 met. cub.). Aeronaute: Husson, marin.--Passager: M. +Etienne Antonin. +Depeches: 420 kil. Pas de pigeons. +Depart: gare du Nord, 2h. soir. +Arrivee: pres Chartres (Eure-et-Loir), 6h. s. + +Le _Galilee_ a ete pris par les Prussiens, qui se sont empares de +l'aeronaute et des depeches. Le passager M. Etienne Antonin a pu +s'echapper des ennemis. + +23e Ascension. _6 novembre_.--La _Ville de Chateaudun_ (2,000 met. +cub.). Aeronaute: Bosc, negociant.--Pas de passager. +Depeches: 455 kil. Pigeons: 6. +Depart: gare du Nord, 9h. 45m. +Arrivee: Reclainville, pres Voives, 5h. s. + +Le lendemain du depart de ce ballon, on recevait, par pigeon, la depeche +suivante de l'aeronaute: + +"Prussiens tire sur ballon jusqu'a deux heures et demie sans me toucher. +Descente heureuse a Reclainville, a cinq heures et demie soir. Remis +toutes depeches bureau Voives. Dirige sur Vendome ou je suis arrive a +neuf heures du matin. Transmis immediatement par telegraphe depeches +officielles a destination. Prussiens Orleans, Chartres. Quartier +general, Patay. Bonne garde faite par nos troupes et francs-tireurs avec +artillerie. L'ennemi vient requisitionner a Chateaudun tous les jours. +Repousse de cette ville par francs-tireurs, qui ont fait quarante tues et +autant de prisonniers. Ballon monte par un marin et un voyageur a ete pris +par les Prussiens qui ont fait tout prisonnier." + +24e Ascension. _8 novembre_.--La _Gironde_ (2,000 m. cub.). +Aeronaute: Gallay, marin.--Passagers: MM. Herbaut, Gambes et Barry. +Depeches: 60 kil. +Depart: gare d'Orleans, 8h. 20 matin. +Arrivee: Granville (Eure), 3h. 40 soir. + + +TROISIEME BALLON PRISONNIER. + +25e et 26e Ascensions. _12 novembre_. 1 deg. Le _Daguerre_ (2,000 met. +cub.). Aeronaute: Jubert, marin.--Passagers: MM. Pierrou, ingenieur, et +Nobecourt, proprietaire de pigeons. +Depeches: 260 kil. Pigeons: 30. +Depart: gare d'Orleans, 9h. 45 matin. +Arrivee: Ferrieres (Seine-et-Marne). + +2 deg. Le _Niepce_ (2,000 met. cub.). Aeronaute: Pugano, marin.--Passagers: +MM. Dagron, Fernique, Poisot et Gnochi. +Depart: gare d'Orleans, 9h. 15 matin. +Arrivee: Vitry (Seine-et-Marne), 2h. 30 soir. + +Cet aerostat emportait des appareils de photographie qui ont servi a la +preparation des depeches attachees aux pigeons voyageurs. + +La descente s'est operee non loin des Prussiens, et le sauvetage des +caisses d'appareil n'a pas dure moins de huit jours. + +Le _Niepce_ et le _Daguerre_, partis le meme jour, ont tous deux couru +de grandes peripeties. Le premier ballon, descendu a Ferrieres, a ete +poursuivi par les Prussiens et fait prisonnier. + +Les deux ballons ont fait route ensemble au-dessus des nuages. Les +voyageurs des deux nacelles ont pu echanger des signaux dans les airs. Les +passagers du _Niepce_ ont vu le _Daguerre_ atterrir; ils ont apercu les +Prussiens qui se jetaient a sa rencontre pour s'en emparer! + + +II + + +Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages +aeriens.--Voyage extraordinaire de Paris en Norwege.--Descente a +Belle-Isle-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du siege. + +Trois ballons venaient d'etre captures dans un espace de temps +tres-restreint: on se demandait si la poste aerienne n'allait pas +rencontrer des obstacles imprevus qu'il fallait a tout prix surmonter pour +eviter de nouvelles captures, pour sauvegarder les aeronautes, ces uniques +messagers de Paris assiege. On venait d'apprendre que les Prussiens, +consternes de voir les courriers de l'air defier leurs armes a feu, passer +si librement a quelques milliers de metres au-dessus de leurs lignes +d'investissement, etudiaient serieusement les moyens d'arreter les trop +audacieux ballons. L'illustre Krupp construisit un engin special destine +a atteindre les esquifs de l'air, admirable canon dont on attendait +merveille. Ce _gun balloon_ fut promene triomphalement dans les rues +de Versailles; c'etait une longue bouche a feu mobile autour d'un axe, +ressemblant bien plus a un telescope qu'a un canon. Les soldats de Bismark +disaient tout haut qu'ils allaient abattre les aerostats comme des +perdrix, mais le grand canon destine a la chasse aux ballons fit plus de +bruit que de besogne. L'ennemi organisa bientot un systeme d'observations +regulieres. Quand un ballon sortait de Paris, des sentinelles examinaient +la route qu'il suivait, et, par le telegraphe, prevenaient les postes +prussiens situes dans la ligne probable du voyage. Des uhlans, prevenus +a temps, couraient la tete en l'air, l'oeil braque dans le ciel et +s'efforcaient d'arriver au moment de la descente. + +Il fut decide a Paris que les ascensions se feraient la nuit, au milieu +des tenebres. Les ballons, disait-on, vont partir a minuit, ils seront +caches a tout regard humain, en planant dans l'obscurite du ciel. + +Mais en evitant ainsi le peril de la capture, on courait vers d'immenses +et nombreux dangers, comme nous allons essayer de le demontrer. + +En effet, rien de plus important en ballon, surtout quand on doit eviter +les surprises d'un ennemi dangereux, que de voir les pays que l'on +parcourt. Avec un peu d'attention, connaissant son point de depart, +suivant sur une bonne carte les cours d'eau, les villes que l'on apercoit +du haut des airs, a la surface du sol, il est possible d'apprecier sa +route. Quand on plane a 1,500 metres de haut, nul projectile n'est a +craindre, et rien n'empeche l'aeronaute, pour plus de securite, de +naviguer a 2,000 metres ou a 3,000 metres au-dessus du niveau des +Prussiens. En partant au lever du jour, il peut donc impunement examiner +l'aspect du sol, voir les ennemis, ou s'assurer de leur absence. Meme en +hiver, il a devant lui de longues heures de jour, comprises entre le lever +et le coucher du soleil, c'est-a-dire au moins 9 heures de voyage. Il +peut avoir la certitude de trouver dans ce laps de temps une terre +hospitaliere. + +En partant a minuit, au contraire, on se lance dans les tenebres, a +l'inconnu. Tant que l'obscurite est complete, on n'ose pas descendre, ne +sachant pas ou la brise vous pousse. On attend le lever du jour. Mais le +soleil levant peut vous montrer trop tard, helas! que les courants aeriens +vous ont pousse en mer. C'en est fait alors du navire aerien s'il n'est +sauve par quelque hasard providentiel! + + +PREMIER DEPART DE NUIT. + +27e Ascension. _18 novembre_.--Le _general Uhrich_ (3,000 met. +cub.). Aeronaute: Lemoine, marin.--Passagers: Thomas, proprietaire de +pigeons et deux autres voyageurs. +Depeches: 80 kil. Pigeons: 34. +Depart: gare du Nord, 11h. 15 soir. +Arrivee: Luzarches (Seine-et-Oise), 8h. matin. + +Cette premiere ascension nocturne a ete vraiment dramatique; elle a +vivement impressionne les Parisiens, comme l'attestent les quelques lignes +suivantes, que nous empruntons au _Gaulois_ paru le lendemain du depart de +l'aerostat: + +"Ceux qui n'ont pas assiste a ce premier depart de nuit ne sauraient +se figurer ce qu'il y a a la fois de triste, d'emouvant, de beau et de +vraiment grand dans ce spectacle que le blocus de Paris nous a valu hier +soir. + +"Nous etions la une centaine: des privilegies; car on n'ebruite plus +les departs des ballons-poste comme auparavant. L'ennemi, regulierement +informe quelques heures a l'avance, envoyait depuis quelque temps sur nos +ballons des fusees incendiaires qui exposaient les aeronautes aux plus +graves dangers. Aussi maintenant part-on mysterieusement, la nuit, et +cette nuit et ce mystere ajoutent singulierement aux emotions du depart. + +"Au milieu d'une vaste cour se trouve le ballon a peu pres gonfle. +"Un ballon enorme en taffetas jaune; les lanternes a reflecteur des +locomotives l'eclairent etrangement; on le dirait transparent. Des ombres +immenses courent le long du filet. Tout autour, on fait silence. Seul le +sifflet aigu de M. Dartois, donnant le signal des manoeuvres, se fait +entendre a des intervalles reguliers. + +"A dix heures et demie, un aide de camp arrive essouffle. + +"--Une depeche du gouverneur! + +"La depeche est precieusement mise de cote. La nacelle est fixee. On +entend le sifflet de la... pardon! le "_lachez tout!_" et lentement, +majestueusement, le ballon s'eleve, c'est-a-dire s'evanouit dans les +tenebres. A peine a-t-il depasse le toit de la gare, deja nous l'avons +perdu de vue. Cette masse s'est fondue dans les brouillards[12]!" + +[Note 12: Le _Gaulois_, 18 novembre 1870.] + +Le voyage execute par cet aerostat est des plus curieux. Les voyageurs +sont restes 10 heures en ballon pour tomber seulement a quelques lieues de +Paris. Ils croient avoir traverse Paris plusieurs fois pendant la nuit, +ce qui est possible en admettant la presence dans l'air de courants +contraires superposes a differentes altitudes. + + +VOYAGE DE NORWEGE. + +28e Ascension. _24 novembre_.--La _Ville d'Orleans_. Aeronaute: +Rolier, ingenieur.--Passager: M. Deschamps, franc-tireur. +Depeches: 250 kil. Pigeons: 6. +Depart: gare du Nord, 11h. 45 soir. +Arrivee: Norwege, a cent lieues au nord de Christiania, le lendemain a 1 +h. soir. + +Ce voyage est un des plus curieux de l'histoire des ballons. Nous en +rendons compte d'apres une lettre adressee a l'_Independance belge_. + +"Copenhague, 3 decembre. + +"Je vous apporte le recit du merveilleux voyage aerien de MM. Paul Rolier +et Deschamps. + +"Ce sont eux, vous le savez deja, qui descendirent en ballon aupres de +Christiania, en Norwege, il y a quelques jours. Je tiens les details qui +suivent de la bouche meme de l'un des aeronautes. + +"Ils sont partis de Paris le 24 novembre, a 11 heures trois quarts du +soir, esperant se diriger sur Tours. Le ballon atteint bientot une hauteur +de 2,000 metres, hors de portee des balles prussiennes, et il dominait +alors tout le camp prussien. Puis, il passa successivement au-dessus de +plusieurs villes du nord. + +"Bientot les aeronautes crurent entendre le bruit d'un grand nombre de +locomotives; ils etaient sur les cotes de la mer; et c'etait le bruit des +vagues sur les rochers qu'ils pouvaient parfaitement distinguer. Puis ils +entrerent dans un brouillard epais, n'ayant aucun moyen de determiner leur +rapidite ou le mouvement horizontal de l'aerostat. + +"Le brouillard s'etant dissipe, ils se trouverent au-dessus de la mer +et virent successivement un grand nombre de vaisseaux (dix-sept), entre +autres une corvette francaise a laquelle ils firent des signaux, qui ne +furent sans doute pas compris; on ne leur repondit point. Leur intention +etait de se laisser tomber sur la mer et de se tenir la, jusqu'a ce qu'ils +fussent recueillis par la corvette. + +"Plus tard, on tira sur eux, sans doute d'un vaisseau allemand, mais sans +les atteindre. Ils avancaient toujours vers le nord avec une rapidite +vertigineuse. Ne voyant nulle part la terre et se trouvant de nouveau dans +le brouillard, ils expedierent un de leurs pigeons voyageurs, annoncant +qu'ils se croyaient perdus. Alors, ils jeterent une longue corde de la +nacelle, ce qui ralentit leur marche, le bout de la corde trempant dans +l'eau. Enfin, ils apercurent la terre et jeterent un sac de journaux et de +lettres. Le ballon, allege, remonta et prit une nouvelle direction vers +l'est. + +"Ce fut une heureuse inspiration; sans cela, d'apres toute probabilite, le +ballon etait conduit vers la mer glaciale. Place dans ce nouveau courant, +l'aerostat continua son mouvement sur la terre ferme. Perdant de son lest, +il s'etait releve a une plus grande hauteur. + +"On ouvrit la soupape pour lacher du gaz et faire descendre le ballon. +Pres de Lifjeld, paroisse de Silgjord, le ballon toucha le sommet des +arbres. Les voyageurs descendirent a l'aide de la corde qu'ils avaient +laissee pendre, et arriverent a grande peine presque sains et saufs. + +"Aussitot allege d'une grande partie de son poids, le ballon s'eleva avec +rapidite sans qu'on put le retenir. Il etait alors 3 heures 40 minutes +de l'apres-midi, d'apres le meridien de Paris; c'etait le vendredi 25 +novembre. "Quinze heures s'etaient ecoulees depuis leur depart de Paris; +ils ignoraient dans quel pays ils etaient tombes et comment ils y seraient +recus. + +"Accables de lassitude, mourant de faim, suffoques par le gaz qui +s'echappait du ballon, ils s'evanouirent tous les deux. Bientot retablis, +ils se mirent a marcher en enfoncant profondement dans la neige. Les +premiers etres vivants qu'ils rencontrerent furent trois loups, qui les +laisserent passer sans les attaquer. Apres cinq ou six heures de marche, +ils atteignirent une pauvre cabane, ou ils s'abriterent. Le lendemain, ils +rencontrent une nouvelle cabane. La, ils trouverent des traces de feu et +comprirent alors qu'ils n'etaient pas eloignes d'un endroit habite. + +"Peu apres deux bucherons survinrent; mais il leur fut impossible, a eux, +Francais, de se faire comprendre ou de savoir en quel pays ils etaient. Un +des bucherons sortit de sa poche une boite d'allumettes pour allumer du +feu. Rolier prit aussitot la boite et lut dessus Christiania. Plus +de doute, ils etaient en Norwege, nom que les paysans ne comprirent +naturellement pas; mais ils se douterent pourtant que les etrangers +voulaient se rendre a Christiania. Ils les conduisirent d'abord a leur +domicile pour les reconforter et leur donnerent tous les soins que +necessitait leur etat, puis ils les menerent chez le pasteur Celmer, +ou arriverent le docteur de l'endroit et l'ingenieur des mines, nomme +Nielsen. Ce dernier parlait tres-bien le francais, et ils purent raconter +leur voyage. + +"Le journal de Drammen raconte que des paysans travaillant dans la foret +et apercevant le feu, s'elancerent vers cet endroit, croyant que des +vagabonds voulaient incendier la cabane. + +"Les Francais, ajoute-t-il, recurent nos compatriotes avec des visages +souriants, battant des mains et criant: Norwegiens! _Normoed_(?) Il faut +alors qu'ils aient pu calculer qu'ils etaient en Norwege. + +"Les voyageurs furent conduits a Kappellangaarden, ou l'on ne comprend pas +le francais; mais ils se firent comprendre en dessinant un cercle dans +lequel ils mirent un point qu'ils appelerent Paris, expliquant par geste +l'ascension du ballon et que les Prussiens avaient tire sur eux. Plus tard +on les conduisit a Kroasberg, dans la nuit, vers deux heures. Ils etaient +munis de pieces d'or, dont ils donnerent dans leur joie quelques-unes a un +pauvre petit garcon. + +"A Drammen, ils recurent leurs cinq sacs de poste, pesant 230 livres, +leurs six pigeons voyageurs et leurs autres objets qu'ils avaient laisses +dans la nacelle: une couverture, deux bouteilles et demie de vin, un +barometre, un sextant, un thermometre, un drapeau de signal, une casquette +d'officier, etc., etc. + +"Ils se determinerent a donner a l'universite de Christiania le ballon qui +mesure une hauteur de 2,000 m.c. et qui en quinze heures a fait un trajet +de plus de 300 lieues. + +"Il sera d'abord expose a Christiania et le profit de la recette sera +offert aux blesses francais." + +M. Rolier nous a fait l'honneur de nous rendre visite tout recemment; nous +avons pris le plus vif plaisir, a entendre de sa bouche le recit de ses +perilleuses aventures, vraiment dignes de Jules Verne ou d'Edgard Poe. +Il n'y a qu'un voyage aerien qui puisse se comparer a celui-la; c'est la +grande traversee de Green qui, parti de Londres, passa la Manche, franchit +la France entiere, une partie de l'Allemagne, pour descendre vingt heures +apres son depart dans le duche de Nassau. Mais cette grande excursion de +Green ne s'est pas executee dans des circonstances aussi dramatiques.--M. +Rolier et son compagnon ont eu l'impression d'une perte imminente, presque +certaine.--Egares dans les profondeurs de la mer du Nord, ils devaient se +preparer a la plus horrible des morts! + +Une des parties les plus interessantes du recit de M. Rolier est relatif a +son sejour a Christiania.--L'enthousiasme des Norvegiens etait extreme, +on fetait partout les voyageurs; dans des banquets, dans des reunions +on portait des toasts a la France. Des depeches telegraphiques etaient +lancees de toutes les villes du royaume pour feliciter les Francais tombes +des nues. Les dames envoyaient a M. Rolier des souvenirs, des bouquets, +des cadeaux; l'heureux aeronaute, en descendant du ciel, avait trouve le +paradis sur la terre! + + +DE PARIS EN HOLLANDE. + +29e Ascension. _24 novembre_.--_L'Archimede_ (2,000 met. cub.). +Aeronaute, J. Buffet, marin.--Passagers: MM. de Saint-Valry et Jaudas. +Depeches: 220 kil. Pigeons: 5. +Depart: gare d'Orleans. Minuit 45. +Arrivee: Castelre (Hollande), 6h. 45m. + +L'aeronaute de l'_Archimede_, M.J. Buffet, n'est pas seulement un marin de +coeur, c'est aussi un homme distingue, qui a publie dans le _Moniteur_ de +Tours une lettre tres-interessante, qui merite d'etre publiee. Ce recit +respire la verite, et donne une excellente idee des premieres impressions +aeriennes. + +"Mon cher ami, + +"Quelques details sur le voyage de l'_Archimede_ t'interesseront sans +doute; aussi, sans autre preambule, vais-je commencer une petite narration +de notre traversee. + +"Le jeudi 24 novembre, a 4 heures du soir, je recevais l'ordre de partir; +j'employai le mieux possible le temps qui me restait, car a 10 heures je +devais m'elancer dans les airs. + +"A l'heure dite tout etait pret, quelques papiers importants nous +manquaient encore, il fallait attendre. Je te fais grace de toute +l'operation du gonflement: qu'il te suffise de savoir que tout se passa le +mieux du monde. J'avais deux passagers, MM. Albert Jaudas et Saint-Valry. + +"A minuit et demi, nous etions dans la nacelle. Le fameux _lachez-tout_ +de Godard ne se fit pas attendre, et bientot notre aerostat s'elevait au +milieu des souhaits de bon voyage que nous envoyait la foule;--car il y +avait foule a la gare d'Orleans. Tout en surveillant l'ascension de mon +ballon, je regardais emerveille le panorama qui se deroulait sous nous; +le silence regnait dans la nacelle, et n'etait interrompu que par les +interjections admiratives qui s'echappaient de nos levres. En effet, +Paris, de nuit et a cette hauteur (nous etions a 2,000 metres), a quelque +chose de saisissant; les lumieres des remparts se reunissent pour entourer +la ville comme d'une ceinture de feu, et les rues se dessinent en lignes +brillantes s'entre-coupant les unes les autres; bientot tout se confondit, +Paris ne fut plus qu'une tache brillante, qu'un point, qu'une lueur, +puis tout s'eteignit. Rien autour de la ville n'indiquait les positions +prussiennes. L'aerostat suivait rapidement la ligne du sud vers le nord, +la manoeuvre etait facile, le ballon excellent; tous trois nous montions +pour la premiere fois et le titre d'aeronaute pesait un peu sur mes +epaules, fort jeunes en pareille matiere. + +A une heure nous vimes distinctement des feux disposes en rectangle et +regulierement espaces; nous ne pumes que faire des conjectures et tout +nous fit penser que cela devait etre des forts ou redoutes destines +a proteger l'armee prussienne sur ses derrieres. Nous causions, mes +passagers et moi, de tout ce que nous pouvions apercevoir, et cette +conversation, faite a trois kilometres en l'air, avec cet enorme dome +suspendu au-dessus de nos tetes, au milieu de ce silence parfait, de +cette immobilite apparente, avait quelque chose de bizarre; les routes se +decoupaient en lignes blanchatres sur le fond noir du tableau, eclaire ca +et la de quelques points lumineux. Les villes, toujours en lignes de feu, +se succedaient les unes aux autres. Tout a coup la terre nous parait +illuminee; des lueurs rouges tres-rapprochees, s'eteignant et se rallumant +tour a tour, attirerent nos regards, des grondements lointains arriverent +jusqu'a nous. C'etait, je l'appris depuis, le bassin houiller de +Charleroi, et les innombrables forges et hauts-fourneaux qui causaient ces +lueurs et ces bruits effrayants. + +La nuit s'ecoula avec des alternatives d'ombre et de lumiere, et bientot, +a la lueur blafarde qui envahit le ciel, nous vimes que le jour allait +paraitre. Le temps, toujours superbe; aussi je te laisse a penser ce +qu'etait ce lever du soleil, a 2,500 metres de hauteur et vu dans ces +conditions-la. + +Ce fut un veritable changement a vue, la terre apparut peu a peu; nous +n'avions pas assez d'yeux pour voir. Silence parfait, et, chose etrange, +nous entendions distinctement le chant du coq. Je renonce a decrire le +spectacle auquel nous assistions, ce fut comme un beau tableau dont ou +souleve peu a peu le voile qui le recouvre. Les bois etaient des touffes +d'herbe, les maisons des points blancs, ca et la quelques plaques +brillantes, de l'eau, sans doute; de l'aspect plat et uniforme du pays, +nous fumes unanimes a reconnaitre les Flandres. Aussi, apres avoir prevenu +nos passagers, je resolus de commencer ma descente. + +Mes dispositions prises, mon lest sous la main, je saisis la corde de la +soupape et j'ouvris: l'aerostat descendit rapidement. A 80 metres du sol, +j'arretai sa descente, coupai le guide rope (longue corde destinee a +enrayer la marche du ballon); je me laissai courir a cette hauteur; nous +filions avec une extreme vitesse, le vent etait fort. + +Un chateau apparut a notre gauche; devant nous, une plaine: c'etait une +occasion, je fis descendre le ballon, un toit jaillit derriere un +rang d'arbres, je n'eus que le temps de jeter deux sacs de lest, nous +franchimes heureusement l'obstacle. De l'autre cote, je coupai l'ancre +et me suspendis a la soupape. Deux chocs violents, puis tout fut dit; +l'_Archimede_ etait vaincu. + +Deja les paysans accouraient de toutes parts.--"Ou sommes-nous?" +m'ecriai-je. Impossible de comprendre, mais les cris de joie dont ils +accueillirent le drapeau francais que je fis flotter, nous eurent bientot +rassures. + +"Enfin, l'un d'eux, vetu d'une blouse bleue et coiffe d'une casquette +a galons, me dit: "Castelre, Hollande." Un gros soupir de satisfaction +s'echappa de nos poitrines, en meme temps qu'une expression d'etonnement, +puisqu'on 7 heures nous avions fait pres de 100 lieues. + +"Aide de ces bons paysans, j'operai le depouillement de l'aerostat; je ne +puis assez temoigner ma reconnaissance pour le bon vouloir que ces braves +gens mettaient a m'aider dans une operation si nouvelle pour eux; la seule +difficulte fut de faire eteindre les pipes. Ces gaillards-la fumaient en +venant respirer le gaz qui s'echappait de la soupape, et qui les faisait +reculer a moitie asphyxies et les yeux pleins de larmes. + +"Pendant que j'encourageais par tous les moyens possibles ces braves +Hollandais a travailler, nous vimes arriver pres de nous deux personnes, +accourues en toute hate du chateau dont j'ai parle, et qui nous firent les +offres les plus gracieuses. + +"On amena une voiture, la nacelle dedans, le ballon dans la nacelle, le +filet par-dessus, et tout en remerciant du fond du coeur ces bons amis, +nous nous acheminames vers le chateau dont nous avions fini par accepter +l'hospitalite. + +"Le chateau s'appelait Hoogstraeten, et le proprietaire, M. le major de +Lobel, etait absent pour la journee. Les honneurs nous en furent faits +le plus gracieusement possible par toute la famille presente au chateau. +Inutile de raconter les soins dont nous fumes l'objet. On mit tout en +requisition pour nous, et, reposes, restaures, on fit encore atteler pour +nous deux voitures; l'une pour les aeronautes, pour nous transporter a +Turnhout, station belge, et de la rejoindre la France. Les adieux furent +touchants; nous ne savions que dire. + +Enfin nous nous separames, le soir meme nous etions a Bruxelles. + +Il m'est impossible de te faire un tableau exact de la sympathie que nous +avons rencontree sur notre route en Belgique. Chacun, selon ses moyens, +cherchait a nous eviter quelque peine, et, fonctionnaires et gens du pays, +tous nous accueillaient avec acclamation. Nous etions fort touches de ces +marques d'amitie reelle, et c'est avec bonheur que nous avons pu constater +que la France est aimee plus qu'on ne croit. Aussi, au nom de nos +passagers et au mien voudrais-je pouvoir dire assez haut pour etre entendu +partout: Merci, merci, a la Belgique, a la Hollande! + +Voila, mon brave ami, le recit de mon voyage; je n'ai dit que ce que j'ai +personnellement ressenti, mais je crois resumer notre impression commune. + +A bientot donc et tout a toi. + +JULES BUFFET. + +Faisons remarquer apres le recit de ce voyage que M. Buffet est parti +le meme jour que M. Rolier. Mais il a quitte terre une heure apres le +voyageur de Norwege, ce qui lui a permis au lever du soleil de toucher +terre a l'extremite de la Hollande. S'il etait parti a la meme heure, il +est probable qu'il aurait quitte les cotes de la Hollande, sans voir +la mer, et qu'il se serait egalement egare! + +30e Ascension. _24 +novembre_.--L'_Egalite_ (3,000 met. cub.).--Aeronaute: W. de +Fonvielle.--Passagers: MM. de Viloutray, Bunel, Rouze et un quatrieme +voyageur. +Depart: usine a gaz, Vaugirard, 10h. matin. +Arrivee: Louvain (Belgique), 2h. 15 soir. + +Cette ascension est une entreprise particuliere organisee par M. de +Fonvielle, qui a d'abord voulu utiliser l'ancien ballon captif de +l'Exposition universelle de 1867. + +Mais cette premiere tentative ne fut pas heureuse. L'ex-ballon captif, mal +gonfle, se separa de son filet, quand on voulut le baisser contre terre +pour reparer une fente ouverte dans l'etoffe. Il s'echappa tout seul dans +les airs, sans filet, sans nacelle, et tomba entre les lignes prussiennes +et les lignes francaises.--On le voyait de loin, s'agiter contre terre, +comme une baleine echouee sur le rivage. Mais les postes francais ne se +deciderent pas a aller le chercher sans une autorisation de la place. +Quand on obtint la permission, trois jours apres, il etait trop tard! Les +Prussiens s'etaient empares de l'aerostat! + + +PREMIER BALLON PERDU EN MER. + +31e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jacquard_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Prince, marin.--Pas de passager. +Depeches: 250 kil. +Depart: gare d'Orleans, 11h. soir. +Arrivee: lieu inconnu. + +Il parait que lorsque le marin Prince partit en ballon, il s'ecria +avec enthousiasme: "Je veux faire un immense voyage, on parlera de mon +ascension!" Il s'eleva lentement a 11 heures du soir, par une nuit +noire.--On ne l'a jamais revu depuis. + +Un navire anglais apercut le ballon, en vue de Plymouth; il se perdit en +mer. Quel drame epouvantable a du torturer l'esprit de l'infortune Prince, +avant de trouver la plus horrible des morts! Seul du haut des airs, il +contemple l'etendue de l'Ocean ou fatalement il doit descendre. Il compte +les sacs de lest, et ne les sacrifie qu'avec une parcimonie scrupuleuse. +Chaque poignee de sable qu'il lance est un peu de sa vie qui s'en va.--Il +arrive, ce moment supreme, ou tout est jete par dessus bord! Le ballon +descend, se rapproche du gouffre immense!... La nacelle se heurte sur la +cime des vagues, elle n'enfonce pas, elle glisse a la surface des flots, +entrainee par le globe aerien, qui se creuse comme une grande voile! +Pendant combien de temps durera ce sinistre voyage? Il peut se prolonger +jusqu'a ce que la mort saisisse l'aeronaute, par la faim, par le froid +peut-etre!--Quel epouvantable et navrant tableau, que celui de ce +voyageur, perdu dans l'immensite de la mer! Il cherche de loin un +navire..., jusqu'au dernier moment il espere le salut! + +Pauvre Prince, brave marin, tu as perdu la vie pour ton pays, l'histoire +enregistrera ton nom--ainsi que celui de Lacaze qui est mort comme toi, au +milieu de l'Ocean--sur la liste des hommes de coeur, qui dans les moments +supremes savent noblement mourir pour la patrie! + + +VOYAGE DE BELLE-ILE-EN-MER. + +32e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jules Favre_ (2,000 met. +cub).--Aeronaute: Martin, negociant.--Passager: M. Ducauroy. +Depeches: 50 kil. Pigeons: 10. +Depart: gare du Nord, 11h. 30 soir. +Arrivee: Belle-Ile-en-Mer. + +Le _Jules Favre_, parti quelques minutes apres le _Jacquard_, a echappe +d'une maniere vraiment miraculeuse au sort de ce dernier ballon. + +Le recit suivant a ete envoye le 2 decembre au _Phare de la Loire_, il +donne les episodes de ce voyage dramatique: + +"Nous sortons a l'instant et profondement emus de la chambre ou est ne +le general Trochu, et ou sont etendus sur leur lit de douleur les deux +aeronautes qu'un hasard providentiel a jetes sur notre ile, point perdu +de l'Ocean, et il est hors de doute que sur mille cas semblables, pas un +ballon n'echapperait aux vagues, par le vent d'est qui pousse vers la +grande mer. Nous avons eu l'honneur de serrer la main a ces braves enfants +de Paris qui apportent a la France l'espoir et meme la certitude de sa +delivrance prochaine. Un de ces messieurs, le moins contusionne, a bien +voulu nous raconter les peripeties emouvantes du voyage. + +"Parti a minuit de Paris, le _Jules Favre_ s'eleva a 2,000 metres, +apercevant distinctement les feux prussiens. Ils rencontrerent une couche +d'air chaud et tellement calme, qu'ils croyaient faire a peine une lieue +a l'heure. L'appareil electrique qui devait les eclairer n'ayant pu +fonctionner, ils ne purent savoir quelle direction suivait le ballon, et +comme le vent etait nord au moment de leur depart, ils etaient persuades +aller vers Lyon. Sans s'en douter, ils etaient dans un courant violent qui +les poussait de l'est a l'ouest. "Vers six heures, ils approchaient de la +mer. Ils apercurent alors la petite ile d'Hoedic, voisine de Belle-Ile de +quatre lieues. Sur cette ile est un fort, qui fit croire a ces Messieurs +qu'ils etaient sur une ile de la Marne ou de la Seine, tant le ballon +leur paraissait immobile. J'ai omis de dire que jusque-la ils s'etaient +toujours trouves au-dessus d'un epais brouillard. + +"Bientot ils apercevaient la mer, qu'un bruit confus leur avait fait +pressentir devoir etre non loin d'eux. Ils furent pousses vers Belle-Ile +avec la rapidite d'une fleche et malheureusement vers une de ses +extremites ayant a peine cinq kilometres de largeur; le danger etait +supreme. M. Martin monta dans les cordages, ouvrit en grand la soupape, +car ils ne pouvaient echapper a la mort que par une descente prompte: s'il +n'avait ouvert la soupape avant d'atteindre l'ile, ils etaient evidemment +perdus. + +"Dans deux minutes, ils descendirent de 2,000 metres; le premier choc +fut terrible, le ballon remonta et retomba deux fois encore. En ouvrant +brusquement la soupape, le ballon se degonfla a sa partie inferieure, ce +qui lui fit faire parachute et amortit le choc de la descente. Il etait +dans d'excellentes conditions pour la descente, ayant encore vingt sacs de +lest sur 26. Au dernier choc, le ballon s'accrocha a un mur d'environ un +metre. M. Martin se precipita hors de la nacelle et frappa contre le mur +ou il eut la jambe et la poitrine violemment contusionnees. + +"Quant a M.D.C, il fut precipite contre terre a une vingtaine de metres +plus loin. + +"M. Martin, revenu de son etourdissement, apercut alors son ami couche sur +le dos, ayant un masque de sang a la figure; il le crut mort. + +"L'intrepide M. Martin nous a avoue que son unique preoccupation dans ce +danger supreme et meme des la descente vertigineuse, fut le souvenir de +l'assurance faite a la dame de M.D.C. que nul danger n'existait pour +l'excellent chef de famille, le citoyen devoue a sa patrie qui allait le +suivre. + +"Esperons que ces Messieurs sortiront bientot saufs de leur chute +effrayante! + +"Les depeches partent cette nuit pour Saint-Nazaire par l'_Eumenide_. + +"M. JOUAN." + + +DEPARTS DE DECEMBRE 1870. + +_33e Ascension_. _1er decembre_.--_La Bataille de Paris_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Poirrier, professeur de gymnastique.--Passagers: MM. +Lissajoux et Youx. +Depart: gare du Nord, 5h. 45 m. +Arrivee: Grand-Champ (Bretagne), midi. + +La descente de cet aerostat a ete tres-accidentee. L'ancre jetee ne +mordait pas et les voyageurs etaient entraines par un vent violent. +L'aeronaute crut bien faire en sautant de la nacelle a terre pour chercher +a attacher lui-meme le guide-rope a un arbre. Mais il ne peut reussir +cette manoeuvre. MM. Lissajoux et Youx furent emportes, par l'aerostat +deleste du poids de l'aeronaute, avec une violence vertigineuse. Le ballon +se creva a un kilometre de la; il s'arreta. Les voyageurs en furent +quittes pour l'emotion! + +La plus indispensable union est rigoureusement commandee a la descente. +Sauter de la nacelle, c'est risquer d'abord sa propre vie, mais ce qui est +plus grave encore, c'est compromettre celle des autres! + + +UNE ASCENSION SCIENTIFIQUE. + +34e Ascension. _2 decembre_.--_Le Volta_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Chapelain, marin.--Passager: M. Janssen astronome. +Depart: gare d'Orleans, 6h. m. +Arrivee: Savenay (Loire-Inferieure), 11h. 30 m. + +M. Janssen emportait avec lui les instruments necessaires pour observer en +Algerie l'eclipse de soleil. + +Ainsi, pendant que l'etranger souillait par sa presence et ses ravages +le sol de la patrie, l'Academie des sciences, restant en dehors de ces +monstruosites sociales, portait toujours ses regards vers les grands +problemes de la science. Nous croyons devoir reproduire les nobles paroles +de M. Dumas, secretaire perpetuel de l'Academie des sciences, au sujet de +l'expedition scientifique organisee pendant le siege. + +Dans la seance du 5 decembre 1870, voici comment s'est exprime l'illustre +secretaire perpetuel de l'Academie des sciences: + +"Une eclipse de soleil, totale pour une partie de l'Algerie, aura lieu le +27 decembre. M. Janssen, si celebre par les belles decouvertes qu'il +a effectuees dans l'Inde, a l'occasion de l'eclipse de 1868, etait +naturellement designe de nouveau, pour completer ses observations, au +patronage et au concours du bureau des longitudes et de l'Academie, qui, +avec l'autorisation de M. le ministre de l'instruction publique, se sont +empresses de les lui accorder. + +"M. Janssen est parti de Paris, vendredi a 5 heures du matin, par un +ballon special: le _Volta_. L'administration avait bien voulu se mettre +entierement a sa disposition; cet appareil n'emportait que le savant, +les instruments de la science, et le marin charge de la manoeuvre. Notre +confrere, M. Charles Deville et moi, nous assistions au depart de M. +Janssen, soit pour l'aider dans ses derniers apprets, soit pour lui donner +une preuve de plus de l'interet que l'Academie porte a ses travaux. +L'ascension, grace aux precautions minutieuses de M. Godard aine, s'est +accomplie dans les meilleures conditions, et la direction excellente +prise par l'aerostat, doit faire esperer le succes d'une expedition que +menacent, il est vrai, des perils de plus d'un genre. + +"Les secretaires perpetuels de l'Academie, il est utile de le declarer +publiquement, se portant garants du caractere absolument scientifique de +l'expedition et de la parfaite loyaute de M. Janssen, l'ont recommande +officiellement a la protection et a la bienveillance des autorites et des +amis de la science, en quelque lien que les chances du voyage l'aient +dirige. Il fut un temps, ou ce temoignage aurait suffi pour lui assurer un +accueil chevaleresque dans les lignes ennemies. On nous a appris le doute +sur ce point. Aussi chacun a-t-il compris que des rigueurs et des menaces, +non justifiees par les lois de la guerre, aient fait a M. Janssen comme +un devoir de compter sur son propre courage et non sur la generosite +d'autrui. Je suis entoure de temoins qui peuvent attester, cependant, +qu'en pleine guerre, en 1813, Davy, un Anglais, recevait, dans ce palais +meme, l'hospitalite de la France, comme un hommage rendu au genie et aux +droits superieurs de la civilisation. + +"En suivant du regard notre digne missionnaire dans l'espace, ou il se +perdait peu a peu, j'ai senti ce souvenir se reveiller et renouveler en +moi le besoin de protester, soit au nom de la science, soit au nom des +principes eux-memes, contre tout empechement qui pourrait etre mis a son +expedition. Deux inventions francaises, liees aux gloires de l'Academie, +ont concouru aux operations de la defense: les ballons que Paris investi +expedie, les depeches microscopiques qui lui reviennent sur l'aile des +pigeons. + +"La decision prise par le comte de Bismark de renvoyer devant un conseil +de guerre les personnes qui, montees dans les ballons, auront, sans +autorisation prealable, franchi les lignes ennemies, interesse donc +l'Academie. Elle ne saurait accepter que des operations soient punissables +parce qu'elles reposent sur des principes scientifiques nouveaux; que +l'homme devoue qui, dans l'interet de la science, passe au-dessus des +lignes prussiennes, soit coupable de manoeuvre illicite; qu'en donnant, +enfin, nos soins a l'aeronautique, nous ayons contribue nous-memes a +fabriquer des engins de guerre prohibes. + +"Comment! les voies de terre, de fer nous etaient interdites, la voie de +l'air nous restait seule, inconstante et douteuse; elle n'avait jamais ete +pratiquee; quoi de plus legitime que son emploi! Nous l'avons conquise par +des procedes methodiques, et si elle fonctionne regulierement au profit de +nos armes, ou est le delit? + +"Que l'ennemi detruise, s'il le peut, nos ballons au passage; qu'il +s'empare de nos aeronautes au moment ou ils touchent terre, soit; c'est +son interet, c'est chance de guerre. Mais que les personnes, tombant ainsi +entre ses mains, soient livrees a une cour martiale, au loin, en pays +ennemi, comme des criminels, c'est un abus de la force.... + +"Dans Syracuse assiegee, Archimede opposant aussi aux efforts de l'ennemi +toutes les ressources de la science de son temps, rendait pour les Romains +l'attaque de plus en plus meurtriere. Marcellus, loin de lui faire un +crime d'avoir prolonge la defense par ses inventions, ordonna que la +vie de ce grand homme fut respectee, et, plein de regret pour sa mort +fortuite, entoura sa famille de soins et d'egards!..." + +Ajoutons pour l'honneur de M. Janssen que, lors de son depart, il apprit +que les savants anglais lui offraient un laisser-passer a travers les +lignes prussiennes, M. Janssen refusa; il prefera ne rien devoir a +l'ennemi de son pays, et il aima mieux risquer les chances du voyage +aerien! + +35e Ascension. _4 decembre_.--_Le Franklin_ (2,050 met. +cub.).--Aeronaute: Marcia, marin.--Passager: M. le comte d'Andrecourt, +officier d'etat-major du general Trochu, il apporte en province les +nouvelles de la prise du plateau d'Avron. +Depart: gare d'Orleans, 1h. m. +Arrivee: pres Nantes (Loire-Inferieure), 8h. m. + +36e Ascension. _5 decembre_.--_L'armee de Bretagne_ ( +met. cub.). Aeronaute: Surrel.--Passager: M. Lavoine, consul a +Jersey.--Depeches: 400 kil. +Depart: gare du Nord, 6h. m. +Arrivee: Bouillet (Deux-Sevres). L'aeronaute a la descente a ete assez +grievement blesse a la tete. + +37e Ascension. _7 decembre_.--_Le Denis Papin_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Domalin, marin.--Passagers: MM. Montgaillard, Delort et +Robert, inventeurs des cylindres sous-aquatiques, pour le transport des +lettres de province par la Seine.--Depeches: 55 kil. Pigeons: 3. +Depart: gare d'Orleans, 4h. m. +Arrivee: pres le Mans (Sarthe), 7 h.m. + +38e Ascension. _11 decembre_.--_Le general Renault_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Joignerey, gymnaste.--Passagers: MM. Wolff et +Lermanjat.--Depeches: 1,000 kil.--Pigeons: 12. +Depart: gare du Nord, 3h. 15m. +Arrivee: (Seine-Inferieure) pres Rouen, 5h. 30m., 130 kil. en 3h. 15. + + +QUATRIEME BALLON PRISONNIER. + +39e Ascension. _15 decembre_.--_La Ville de Paris_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Delamarne.--Passagers: Morel, redacteur _du Gaulois_, +et Billebault.--Depeches: 65 kil.--Pigeons: 12. +Depart: gare du Nord, 4h. m. +Arrivee: Wertzlur (Prusse), 4h. 5m. Fait prisonnier en Prusse, M. +Delamarne a failli etre fusille par les Prussiens, et n'a echappe a la +mort que par miracle. M. Morel a subi des mauvais traitements les plus +humiliants. + +40e et 41e Ascensions. _17 decembre_.--1 deg. _Le Parmentier_ (2,000 +met. cub.).--Aeronaute: Paul, marin.--Passagers: M. Desdouet et un +franc-tireur.--Depeches: 460 kil.--Pigeons 4. +Depart: gare d'Orleans, 1h. 15m. +Arrivee: Gourganson (Marne), 9h. m. + +2 deg. _Le Guttemberg _(2,000 met. cub.).--Aeronaute: Perruchon, +marin.--Passagers: MM. d'Almeida, Levy et Louisy. +Depeches 0.--Pigeons: 6. +Depart: gare d'Orleans, 1h. 30m. +Arrivee: Montpreux (Marne), 9h. m. + +Ces deux ballons furent lances a peu pres en meme temps de la gare +d'Orleans.--Le franc-tireur, monte dans le premier aerostat, M. Lepere, +ami du general Trochu, devait porter au general Faidherbe l'ordre de faire +un energique mouvement en avant pour faciliter une grande sortie. M. +Lepere avait un signe de reconnaissance, et une mission verbale: son +message put etre delivre avec une etonnante rapidite. Ce fait est un +admirable exemple de l'utilisation des ballons pendant la guerre. + +M. d'Almeida, monte dans _le Guttemberg_ etait charge de coordonner les +efforts pour communiquer avec la ville assiegee. + +42e Ascension. _18 decembre_.--_Le Davy_ (1,000 m. +cub.).--Aeronaute: Chaumont, marin.--Passager: M. Deschamps. +Depeches: 25 kil. +Depart: gare d'Orleans, 5h. m. +Arrivee: Chuney pres Beaune (Cote-d'Or). + + +CINQUIEME BALLON PRISONNIER. + +43e Ascension. _20 decembre_.--_Le general Chanzy_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Werrecke, gymnaste.--Passagers: MM. de l'Epynay, +Julliac, Joufryon.--Depeches: 25 kil.--Pigeons: 4. +Depart: gare du Nord, 2h. 30 m. +Arrivee: Rotembery (Baviere), 10h. 45 m. Fait prisonnier en Allemagne. + +Cette expedition avait pour but d'organiser en province un corps de +plongeurs qui a l'aide de scaphandres auraient pu revenir a Paris par la +Seine. + +44e Ascension. _22 decembre.--Le Lavoisier_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Ledret, marin.--Passager: Raoul de +Boisdeffre.--Depeches: 175 kil.--Pigeons: 6. +Depart: gare d'Orleans, 2h. 30m. +Arrivee: Beaufort (Maine-et-Loire), 9h. m. + +M. Raoul de Boisdeffre, officier d'etat-major du general Trochu, avait une +mission importante aupres du general Chanzy. Il venait lui dire que Paris +cesserait d'avoir des vivres le 20 janvier et que le moment d'agir etait +venu. + +45e Ascension. _23 decembre.--La Delivrance_ (2,050 met. +cub.).--Aeronaute: Gauchet, commercant,--Passager: M. Reboul. +Depeches: 40 k.--Pigeons: 4. +Depart: gare du Nord, 3h. 30m. +Arrivee: La Roche (Morbihan), 11h. 45m. 560 kil. en 8h. 30. + +46e Ascension. _24 decembre.--Le Rouget de l'Isle_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Jahn, marin.--Passager: M. Garnier. +Depart: gare d'Orleans, 3h. m. +Arrivee: Alencon (Orne), 9h. m. + +47e Ascension. _27 decembre.--Le Tourville_ (2,050 met. +cub.).--Aeronaute: Mouttet, marin.--Passagers: MM. Miege et Delaleu. +Depeches: 160k.--Pigeons: 4. +Depart: gare d'Orleans, 4h. m. +Arrivee: Eymoutiers (Haute-Vienne), 1h. s. + +48e Ascension. _29 decembre.--Le Bayard_ (2,045 met. +cub.).--Aeronaute: Reginensi, marin.--Passager: M. Ducoux. +Depeches: 110k.--Pigeons: 4. +Depart: gare d'Orleans, 4h. m. +Arrivee: La Mothe-Achard (Vendee), 10h. 10m. + +49e Ascension. _30 decembre.--L'Armee de la Loire_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Lemoine.--Pas de passager. +Depeches: 250k. +Depart: gare du Nord, 5h. m. +Arrivee: pres le Mans (Sarthe), 4 h. s. + +Ce ballon est tombe au milieu de l'armee de la Loire dont il portait le +nom. + + +DEPARTS DE JANVIER 1871. + +50e Ascension. _3 janvier.--Le Merlin de Douai_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: L. Griseaux.--Passager: M. Eug. Tarbe. +Depart: gare du Nord, 4h. m. +Arrivee: Massay (Cher), 11h. 45m. + +Entreprise particuliere. + +51e Ascension. _4 janvier_.--_Le Newton_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Ours, marin.--Passager: M. Brousseau. +Depeches: 310 k.--Pigeons, 4. +Depart: gare du Nord, 4h. m. +Arrivee: Digny (Eure-et-Loir). + +52e et 53e Ascensions. _9 janvier_.--1 deg. _Le Duquesne_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Richard, quartier-maitre et trois marins. +Depart: gare d'Orleans, 3h. 50m. +Arrivee: Bizieu pres Reims (Marne). + +Tentative de direction avec une helice. (Voir chap. III.) + +2 deg. _Le Gambetta_ (2,000 met. cub.).--Aeronaute: Duvivier, +marin.--Passager: M. de Fourcy. +Depeches: 240k.--Pigeons: 3. +Depart: gare du Nord, 3h. 55m. +Arrivee: Clamecy pres Auxerre (Yonne), 2h. 30s. + +54e Ascension. _11 janvier_.--_Le Kepler_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Roux, marin.--Passager: M. Dupuy. +Depeches: 160k.--Pigeons: 3. +Depart: gare d'Orleans, 3h. 30m. +Arrivee: Laval (Mayenne), 9h. 15m. + +55e et 56e Ascensions. _13 janvier_. + +1 deg. _Le Monge_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Raoul.--Passager: M. Guigne. +Depart: gare d'Orleans, midi 50. +Arrivee: Harfeuille (Indre), 8 h. s. + +2 deg. _Le general Faidherbe_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Van Seymortier.--Passager: M. Hurel et cinq chiens +destines a rentrer a Paris avec des depeches. +Depeches: 60k.--Pigeons: 2. +Depart: gare du Nord, 3h. 30m. +Arrivee: Saint-Avit (Gironde), 2h. s. + +57e Ascension. 45 _janvier_.--_Le Vaucanson_ (2,000 met. Cub.). +Aeronaute: Clariot, marin.--Passagers: MM. Valade et Delente. +Depeches: 75 k.--Pigeons: 3. +Depart: gare d'Orleans, 3h. M. +Arrivee: +Armentieres (Belgique), 9h. 15m. + +58e Ascension. 16 _janvier_.--_Le Steenackers_ (2,000 met. cub.). +Aeronaute: Vibert, ingenieur.--Passager: M. Goleron. +Depart: gare du Nord, 7h. m. +Arrivee: Hynd (Hollande), dans les dunes du Zuyderzee. +M. Vibert emportait avec lui deux caisses de dynamite, destinees, dit-on, +A l'armee de Bourbaki, qui commencait a battre en retraite. + +59e Ascension. 18 _janvier_.--_La poste de Paris_ (2,000 met. Cub.). +Aeronaute: Turbiaux, mecanicien.--Passagers: MM. Cleray et +Cavailhon. Depeches: 70k.--Pigeons: 3. +Depart: gare du Nord, 3h. m. +Arrivee: Venray (Pays-Bas). + +60e Ascension. 20 _janvier_.--_Le general Bourbaki_ (2,000 met. Cubes). +Aeronaute: Mangin jeune.--Passager: M. Boisenfrey. +Depeches: 125 k.--Pigeons: 4. +Depart: gare du Nord, 5h. m. +Arrivee: Hasancourt pres Reims (Marne). + +L'aeronaute, tombe en pays occupe par l'ennemi, peut sauver ses depeches; +il brule son ballon pour le dissimuler aux Prussiens. + +61e Ascension. _22 janvier_.--_Le general Daumesnil_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Robin, marin.--Pas de passager. +Depeches: 280 kil.--Pigeons: 3. +Depart: gare de l'Est, 4h. m. +Arrivee: Charleroi (Belgique), 8h. 20m. + +62e Ascension. _24 janvier._--_Le Toricelli_ (2,000 met. cub.). +Aeronaute: Bely, marin.--Pas de passager. +Depeches: 230 kil. Pigeons: 3. +Depart: gare de l'Est, 3h. m. +Arrivee: Fuchemout (Oise), 11h. m. + +Ballon cache; depeches sauvees et remises au bureau de Blanzy. + + + +DEUXIEME BALLON PERDU EN MER. + +63e Ascension. _27 janvier_.--_Le Richard Wallace_ (2,000 met. +Cub.). Aeronaute: E. Lacaze, soldat.--Pas de passager. +Depeches: 220 kil.--Pigeons: 2. +Depart: gare du Nord, 3h. 30 m. +Arrivee: inconnu. Ce ballon a ete perdu en mer en vue de la Rochelle. + +Il est difficile d'expliquer la cause de ce malheur. L'aerostat monte par +M. Lacaze, a presque touche terre en vue de Niort; on a crie a l'aeronaute +de descendre, mais il est reparti dans les hautes regions de l'air apres +avoir vide un sac de lest. Il a ete vu a la Rochelle a une grande hauteur; +au lieu de descendre sur le rivage de la mer, il a continue sa course vers +l'Ocean, ou on l'a vu se perdre a l'horizon. + +L'infortune Lacaze n'a-t-il pas pu trouver la corde de soupape pour +descendre? S'est-il evanoui dans la nacelle? C'est ce que l'on ne saura +jamais. Ses restes ont aujourd'hui pour tombeau l'immensite des flots! + +64e Ascension. 38 _janvier_.--_Le general Cambronne_ (3,000 met. cub.). +Aeronaute: Tristan, marin.--Pas de passager. +Depeches: 20 kilogr. +Depart: gare de l'Est, 6h. m. +Arrivee: Mayenne (Mayenne), 4h. S. + +Cet aerostat a apporte en province la nouvelle de l'armistice. + +Tels sont les voyages aeriens executes pendant le siege de Paris. + +Soixante-quatre ballons ont franchi les lignes ennemies. Cinq d'entre eux, +comme on l'a vu, ont ete faits prisonniers, deux autres se sont perdus +en mer.--Ils ont enleve dans les airs 64 aeronautes, 94 passagers, 363 +pigeons voyageurs, et 9,000 kilogr. de depeches representant trois +millions de lettres a 3 gr. Nous ne terminerons pas ce chapitre, sans dire +que les ballons-poste qui ont si puissamment contribue a la prolongation +du siege de Paris, resteront dans l'histoire un sujet d'admiration pour +les amis de la France, comme ils susciteront pendant longtemps la jalousie +de ses ennemis. Un prisonnier de guerre francais, retenu a Mayence +pendant la guerre, m'affirmait recemment que les Allemands avaient ete +profondement surpris des merveilles de la poste aerienne. Pendant le +siege, il avait entendu dire ces mots a un sujet de Bismark: + +--Ces maudits ballons nous font bien du tort, car grace a eux le +gouverneur de Paris parle sans cesse aux generaux de province. Decidement +ces diables de Francais sont ingenieux! + + +III + +Les pigeons voyageurs.--La Societe l'Esperance.--La poste terrestre.--La +poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables. + +Ainsi, grace aux ballons, Paris parlait a la province, les assieges +envoyaient des messages aux amis du dehors; la grande ville n'avait pas +ete baillonnee. C'etait beaucoup, mais ce n'etait pas assez. Apres avoir +ouvert le chemin de l'aller, il etait necessaire d'en trouver un pour le +retour. Le gouvernement fit appel aux inventeurs, aux hommes ingenieux, +a la science. L'appel fut entendu, mille projets prirent subitement +naissance, et si beaucoup d'entre eux n'ont pas rempli les promesses +qu'il etait permis d'en attendre, il faut en accuser un ennemi non moins +puissant que la Prusse, c'etait l'hiver, c'etait le froid, c'etaient les +neiges et les glaces. + +On fit de nombreuses tentatives de tout genre, dans toutes conditions, +mais c'est encore l'air qui se montra le plus favorable aux assieges.--Les +pigeons voyageurs, emportes de Paris dans la nacelle des ballons, +rentrerent dans les murs de la capitale cernee. Si la France n'a pu +secourir Paris par ses armees, elle n'a cesse de lui tendre la main +par-dessus les remparts des ennemis! + +LES PIGEONS ET LES DEPECHES MICROSCOPIQUES. + +L'explorateur Thevenot raconte dans le recit de ses voyages publies +vers 1650, que les habitants d'Alep recevaient souvent des nouvelles +d'Alexandrie par des pigeons voyageurs. Il parait certain que les +messagers ailes etaient frequemment usites dans l'antiquite. Cependant +Aristote et Pline n'en disent rien. Le fait que nous venons de citer +prouve toutefois que la poste aerienne par pigeon est connue depuis plus +de deux cents ans. Mais ce n'est guere que depuis le commencement de +notre siecle que la Belgique a cree le _sport_ des colombes. Plusieurs +proprietaires de pigeons se reunissaient; chacun d'eux confiait un de ses +pigeons a un homme sur, qui les laissait envoler a 20 ou 30 lieues du +point de depart.--Le premier pigeon revenu au logis gagnait pour son +maitre les enjeux mis sur la tete de tous les autres. Ces pigeons +servaient souvent aussi pour le commerce, les affaires, et plus d'un +speculateur a profite habilement de ces messagers ailes. + +Dans les temps modernes on se rappelle sans doute que Venise en 1849, +assiegee par les Autrichiens, fit un usage efficace des colombes; pour +porter des depeches au dehors. Du reste, depuis quelques annees, de grands +perfectionnements ont ete apportes dans l'elevage des pigeons par la +selection des types et des croisements habilement executes. On est +arrive a former des individus dont le vol est d'une rapidite vraiment +extraordinaire. C'est ainsi que l'enorme distance qui separe Toulouse de +Bruxelles a ete franchie par le _Gladiateur_ des pigeons en une seule +journee. Generalement la vitesse des pigeons varie entre 1,000 et 1,200 +metres a la minute, soit environ 60 kilometres a l'heure. Il va sans dire +qu'il n'y a rien d'absolu dans cette estimation, et que la vitesse varie +singulierement suivant que l'oiseau a le vent _derriere_ ou le vent +_debout_, comme diraient les marins. Les pigeons voyageurs ont l'oeil +tres-percant et la memoire locale extraordinairement developpee. On les +eleve dans des pigeonniers ou ils sont en liberte; ils accomplissent +d'eux-memes de longues promenades autour de leur habitation, et arrivent +sans doute a connaitre les environs de la ville qu'ils habitent. Les +brouillards, qui les empechent de retrouver les points de repere que leur +a fait observer un merveilleux instinct, rendent presque impossible leur +retour au colombier. Par une cause qui n'est pas encore expliquee, ils +perdent aussi leurs facultes, par les temps de gelee, et surtout quand la +neige couvre le sol. On comprendra que l'hiver exceptionnellement froid de +1870-1871 a ete bien defavorable a la poste par pigeons. + +Nous completerons ces renseignements par quelques lignes extraites du +_Journal Officiel_ (mars 1871), ou se trouvent des details sur les types +de pigeons les plus recherches des amateurs du sport aerien. + +"Le pigeon voyageur est elegant et gracieux de forme. + +"Le _liegeois_ (1er type) est petit, a tete regulierement convexe, que +termine un bec tres-court. Les yeux sont saillants et entoures d'une +membrane nue; l'iris est jaune orange fonce; les caroncules nasales sont +plus grosses chez le male que chez la femelle. + +"Le pigeon d'_Anvers_ (2e type) est beaucoup plus gros, plus elance, plus +haut sur ses pattes, le cou est long; son vol est tres-rapide, mais il est +moins fidele a son colombier que le liegeois; sa tete est moins arrondie, +comme si les lobes cerebraux correspondant a la memoire etaient moins +developpes; le bec est plus grand, l'iris est entoure d'un cercle +blanc. "L'_irlandais_ (3e type) est fort; les caroncules nasales sont +tres-grosses; la membrane nue qui entoure l'oeil est large; l'oeil est +souvent tout noir (en termes techniques, oeil de vesce). + +"Le plumage est tres-varie, tres-doux de nuance, tres-fourni: les couleurs +uniformes, telles que rouge, blanc, noir, sont rares. Les plus communes +sont le bleu, le bleu etincele, le rouge etincele ou tache de noir, et les +nuances binaires; blanc et bleu, blanc et rouge, et blanc et noir. + +"Ce sont ces trois races croisees qui fournissent les meilleurs coureurs, +reunissant la memoire, la force, la vue (qui predominent dans chacune des +races signalees), a la beaute et a la solidite de la charpente osseuse." + +Il existait a Paris bien avant la guerre une societe colombophile, la +societe _l'Esperance_. Quand les premiers ballons du siege s'eleverent +dans les airs, les membres de cette societe songerent a leurs pigeons. +"Les ballons s'envolent, disaient-ils, mais qui nous donnera de leurs +nouvelles? Qu'ils enlevent avec eux nos pigeons; ceux-ci se chargeront +bien de revenir!" + +Le vice-president de la Societe _l'Esperance_, M. Van Roosebecke, alla +trouver le general Trochu, vers le 25 septembre, apres le depart du +premier ballon-poste, et lui exposa son projet. Le Gouverneur de Paris +l'ecouta avec interet, et le renvoya a M. Rampont. + +Le 27, trois pigeons partaient dans le ballon _la Ville de Florence_, +six heures apres ils etaient revenus a Paris, avec une depeche signee de +l'aeronaute qui annoncait sa descente pres de Mantes. + +La poste par pigeons etait creee. + +On ne tarda pas toutefois a s'apercevoir qu'il fallait une certaine +habitude des pigeons, pour les bien lancer. Souvent les oiseaux etaient +mal soignes par les aeronautes, ils ne revenaient pas a Paris, ou +rentraient apres avoir laisse tomber une depeche mal attachee. + +L'administration fit partir successivement les membres de la societe +_l'Esperance_. MM. Van Roosebecke, Cassiers se rendirent a Tours par +ballon, avec une trentaine de pigeons chacun. Leurs collegues, MM. +Tracelet, Nobecourt, etc., les rejoignirent plus tard. Ils se mirent a la +disposition de M. Steenackers vers le milieu d'octobre. + +Dix-huit pigeons lances de Dreux, de Blois, de Vendome, rentrerent presque +successivement a Paris, munis de depeches photographiques. + +Ce succes depassa toute esperance. Aussi M. Steenackers se decida-t-il a +ouvrir au public la poste colombophile. On envoyait a Tours les depeches +privees pour Paris, elles partaient par pigeon moyennant 0 fr. 50 par mot. + +Mais le mauvais temps, le brouillard, la neige, ne tarderent pas a rendre +le service tres-irregulier. Un grand nombre de pigeons ne rentrerent pas a +Paris. + +Trois cent soixante-trois pigeons ont ete emportes de Paris en ballon et +lances sur Paris. Il n'en est rentre que 37, savoir: 4 en septembre, 18 +en octobre, 17 en novembre, 12 en decembre, 3 en janvier, et 3 en +fevrier.--Quelques-uns d'entre eux sont restes absents fort longtemps. +C'est ainsi que le 6 fevrier 1871, on recut a Paris un pigeon qui avait +ete lance aux environs d'Orleans le 18 novembre 1870. Il rapporta la +depeche n deg. 26, tandis que la veille un pigeon avait rapporte la depeche n deg. +51. + +Le 23 janvier, on recut un pigeon qui avait perdu sa depeche et trois +plumes de la queue. Il avait ete sans doute atteint par une balle +prussienne. + +Les Parisiens se rappellent la joie produite par l'arrivee des messagers +ailes pendant le siege. Quand un pigeon volait au-dessus des toits, quand +il se posait sur une gouttiere, des rassemblements se formaient de +toutes parts; tous les passants mettaient le nez en l'air. Quel bonheur +ineffable! Ce sont des nouvelles qui arrivent! Nous ferons observer +toutefois que generalement le pigeon-voyageur rentre tout droit au +colombier, sans s'arreter. Il n'est pas probable que l'attention des +Parisiens se soit portee sur les pigeons-voyageurs qu'ils n'ont pas du +pouvoir remarquer. Il se pourrait bien que les pigeons des Tuileries aient +obtenu un succes peu legitime. + +Le service des pigeons a Tours etait place sous la direction de M. +Steenackers; MM. Van Roosebecke et Cassiers etaient charges de lancer les +messagers ailes, ils s'aventuraient jusqu'aupres des lignes ennemies, pour +laisser envoler les pigeons le plus pres possible de Paris. On ne saurait +donner trop d'eloges a la belle conduite de ces messieurs et de leurs +collegues qui ont quitte Paris en ballon pour organiser en province cet +admirable systeme de poste aerienne. + +A Paris, la surveillance du service administratif de la poste par pigeons +etait confiee a M. Chassinat, directeur des Postes de la Seine; M. Mottet, +receveur principal, etait l'agent d'execution. + +M. Derouard, secretaire de la societe colombophile _l'Esperance_ etait +charge de surveiller les colombiers, de la reception des pigeons, etc. + +La poste colombophile completait ainsi le service des ballons-poste; mais +ce qui la rendit surtout utile, ce qui en fit une veritable creation +nouvelle, c'est le systeme des depeches photographiques que rapportaient a +Paris les messagers ailes. + +Un pigeon ne peut etre charge que d'un bien faible poids. Il emporte dans +les airs une feuille de papier, de quatre ou cinq centimetres carres, +roulee finement, et attachee a une des plumes de sa queue. Une lettre +aussi petite est bien laconique. On peut y ecrire a la main quelques mots, +quelques phrases, peut-etre,--ce n'est la qu'un telegramme insignifiant. + +Des le commencement du siege on songea aux merveilles de la photographie +microscopique. On se rappela avoir vu a l'Exposition universelle de +petites breloques-lunettes, ou les 400 deputes etaient representes sur une +surface de 1 millimetre carre. En regardant a travers la loupe placee a +une des extremites, on voyait nettement l'image de tous ces personnages, +reunis sur la surface d'une tete d'epingle! C'etait a M. Dagron que l'on +devait ce tour de force photographique. + +Ce fut lui qui, pendant la guerre, se chargea de reduire les depeches pour +pigeons voyageurs. + +Grace aux procedes photographiques, on ecrivait a Tours toutes les +depeches privees ou publiques sur une grande feuille de papier a dessin. +On y tracait jusqu'a 20,000 lettres ou chiffres. M. Dagron, par la +photographie, reduisait cette veritable affiche en un petit cliche qui +avait a peu pres le quart de la superficie d'une carte a jouer. L'epreuve +etait tiree sur une mince feuille de collodion qui ne pesait que quelques +centigrammes et qui contenait un texte reduit assez considerable pour +composer un journal entier. + +A Paris, la depeche amenee par pigeon, etait placee sur le porte-objet +d'un microscope photo-electrique, veritable lanterne magique d'une +puissance extreme. L'image de la depeche etait projetee sur un ecran, mais +amplifiee, agrandie, au point qu'a l'oeil nu, on pouvait lire nettement +tous les chiffres, toutes les lettres traces. + +N'est-ce pas merveilleux? n'y a-t-il pas lieu d'admirer la, sincerement, +les applications etonnantes de la science moderne? + +M. Dagron partit en ballon avec son collaborateur, M. Fernique, vers +le milieu du mois de novembre. Apres un voyage des plus perilleux, ces +messieurs organiserent tous leurs appareils photographiques avec la plus +grande habilete. + +Quatre cent soixante-dix pages typographiees ont ete reproduites par les +procedes de MM. Dagron et Fernique. Chaque page contenait pres de 15,000 +lettres, soit environ 200 depeches. Seize de ces pages tenaient sur +une pellicule de 3 centimetres sur 5, ne pesant pas plus de un +demi-decigramme. La reduction etait faite au _huit centieme_. + +Chaque pigeon pouvait emporter dans un tuyau de plumes une vingtaine de +ces pellicules, qui n'atteignaient en somme que le poids de 4 gramme. Ces +depeches reunies formaient un total de 300,000 lettres, c'est-a-dire la +matiere d'un volume in-12, analogue a celui que le lecteur a sous les +yeux. + +Avant l'arrivee de M. Dagron, rappelons que M. Blaise, photographe a +Tours, avait deja reproduit des depeches photographiques sur papier, sous +les auspices de MM. Barreswill et Delafolie. + +Les depeches photomicroscopiques etaient en general tirees a 30 ou 40 +exemplaires, et envoyees par autant de pigeons. + +PRES DE CENT MILLE DEPECHES ont ete envoyees ainsi a Paris avant +l'armistice. En imprimant toutes ces depeches en caracteres ordinaires, +on formerait certainement une bibliotheque de plus de cinq cents volumes! +Tout cela a ete envoye par des oiseaux! + +Aussitot que le tube etait recu a l'administration des telegraphes, M. +Mercadier procedait a l'ouverture en fendant le tube avec un canif. Les +pellicules etaient delicatement placees dans une petite cuvette remplie +d'eau, contenant quelques gouttes d'ammoniaque. Au sein de ce liquide, les +depeches se deroulaient; on les sechait, on les mettait entre deux verres. +Il ne restait plus qu'a les placer sur le porte-objet des microscopes +photo-electriques. + +Quand les depeches etaient nombreuses, la lecture en etait assez lente; +mais la pellicule renfermait 144 pages ou petits carres, on pouvait la +diviser, et la lire en meme temps avec plusieurs microscopes.--Certaines +depeches chiffrees etaient separees et lues a part par le directeur. Les +autres etaient lues et copiees par des employes qui les envoyaient de +suite aux divers bureaux de Paris. + +MM. Cornu et Mercadier perfectionnerent le procede de lecture des depeches +avec le microscope. La pellicule de collodion, intercalee entre deux +glaces, etait recue sur un porte-glace, auquel un mecanisme imprimait +un double mouvement horizontal et vertical. Chaque partie de la depeche +passait lentement au foyer du microscope. Sur l'ecran, les caracteres se +deroulaient suffisamment agrandis pour etre lus et copies. + +L'installation, la mise en train durait environ 4 heures; il fallait en +outre quelques heures pour copier les depeches. MM. Cornu et Mercadier +tenterent de photographier directement les caracteres projetes sur l'ecran +par un procede rapide.--Les progres auraient marche ainsi a grands pas, +mais l'hiver, le froid ne tarderent pas a rendre de plus en plus rare +l'arrivee des pigeons. + +On ignorait les causes de ces retards. L'administration se decida a +envoyer en province par ballon MM. Levy et d'Almeida, pour mettre en +oeuvre de nouveaux procedes photographiques. Mais la poste des pigeons +manquait par la base; les messagers n'arrivaient plus regulierement.--La +mauvaise saison de l'hiver leur faisait perdre leurs merveilleuses +facultes. Nous avons deja dit qu'il ne rentra a Paris que 2 pigeons dans +le courant de janvier! + +Quoi qu'il en soit les Parisiens n'oublieront jamais les pigeons +voyageurs. Il est a souhaiter que l'art d'elever ces messagers ailes soit +cultive dans notre capitale. On devrait reunir les pigeons voyageurs dans +un colombier modele, favoriser les conditions de leur developpement, +organiser en un mot une ecole colombophile qui certainement trouverait +des amateurs. Les pigeons du siege ne doivent pas etre delaisses; ne +meritent-ils pas au moins les honneurs que l'ancienne Rome ne refusait pas +aux oies du Capitole? + + +LES PIETONS. + +Le fait de l'investissement complet de Paris par l'armee prussienne +restera dans l'histoire comme un grand sujet d'etonnement. L'esprit +francais, leger, superficiel, est ainsi fait qu'il admet sans controle les +illusions de sa vanite nationale, et qu'il est toujours pret a +accepter comme un axiome, un fait douteux qui flatte ses sentiments +patriotiques.--Si quelqu'un avait dit le 16 septembre que l'armee +allemande allait bloquer Paris, il se serait fait echarper sur les +boulevards.--Mais, Monsieur, il est impossible de cerner Paris. Tout le +monde le dit. Demandez au genie militaire! + +Tout au commencement de l'arrivee de l'armee prussienne, des voitures de +la poste se rendaient jusqu'a Triel. Les conducteurs raconterent qu'ils +avaient ete arretes en route par un poste bavarois. A leur grand +etonnement, les soldats les accueillirent bien et leur demanderent des +cigares. Un officier s'ecria a leur vue qu'il etait presque Parisien de +coeur, quoique Allemand d'origine, et qu'il avait fait ses etudes au +quartier Latin. Il laissa passer les voitures de la poste. Mais cet etat +de choses ne dura pas, et bientot la consigne prussienne fut observee +partout avec la plus stricte severite. + +A partir du 21 septembre, on s'apercut qu'un homme si resolu, si habile +qu'il fut, ne pouvait plus traverser les lignes ennemies. + +La Prusse venait de nous reserver cette nouvelle surprise! + +Le service des pietons destines a forcer les lignes ennemies pour +rapporter ensuite des nouvelles de province, n'en fut pas moins organise +par l'administration des postes. Ce n'est ni le devouement, ni le courage +qui firent defaut, mais malgre la multiplicite des essais, le nombre des +reussites est peu considerable. + +Sur 28 pietons envoyes le 21 septembre, un seul, le facteur Brare, put +se rendre a Saint-Germain et y livrer a un fonctionnaire francais ses +depeches pour Tours, apres avoir ete momentanement garde a vue par +les soldats allemands. Deux autres employes des postes furent faits +prisonniers ce jour-la meme, leurs depeches furent prises, et ils durent +rebrousser chemin vers Nanterre. Le facteur Poulain, parti de Paris a la +meme epoque, n'est jamais reparu. + +"Sept pietons envoyes le 22 et le 23 septembre furent faits prisonniers, +mais, sur 4 hommes expedies le 24, le nomme Geme reussit a franchir les +lignes, a presenter ses depeches a la mairie de Triel et a revenir le 25. +Deux de ses camarades, moins heureux que lui, furent faits prisonniers. + +"Le 27, les memes facteurs, Brare et Geme, tenterent une nouvelle percee +et eurent le bonheur d'arriver a Triel et d'en revenir le 28; quatre +autres pietons avaient renonce a leur tentative. + +"Le 5 octobre, les facteurs Loyet et Chourrier rentrent avec 714 depeches +livrees a Triel le 30 septembre. + +"Brare fait une nouvelle expedition le 4 octobre, et arrive a Tours apres +avoir ete fait prisonnier et s'etre evade. + +"Dix-huit autres pietons font encore de vains efforts pour passer les +lignes. Parmi les seize envoyes dans le reste du mois, le nomme Ayrolles +est fait prisonnier, jete dans un cachot et fort maltraite; deux autres +sont gardes plusieurs jours par l'ennemi, puis mis en liberte. + +"Lorsqu'on reflechit aux difficultes sans nombre qu'ont eu a affronter +ces braves employes, aux perils auxquels ils se sont exposes sciemment, +a l'ingeniosite des moyens employes par eux pour faire passer leurs +missives, toute admiration est au-dessous de ce qui leur est du. +Quelques-uns n'ont pas hesite a cacher des depeches chiffrees sous +l'epiderme incise; d'autres ont imagine de faire evider habilement des +pieces de dix centimes, de maniere a laisser les coins de la monnaie +intacts; d'autres ont fait forer des clefs a vis forcee pour y introduire +les missives. L'artifice employe par les negres indiens pour dissimuler +les diamants voles dans les laveries, ne put etre applique, les Allemands +ne manquant jamais, assurait-on, d'administrer tout d'abord aux suspects +une purge energique. + +"Le facteur Brare est un de ceux qui ont reussi a passer plusieurs fois +les lignes prussiennes. Mais il fut victime de son devouement, de son +courage. Il finit par etre fusille par les Prussiens a l'ile de Chatou. Il +laisse derriere lui une femme et cinq enfants[13]." + +[Note 13: _Journal officiel_, mars 1871.] + +Il y eut en dehors de la poste des tentatives qui furent couronnees de +succes. M. Francois Oswald du _Gaulois_, quitta Paris a pied dans le +courant d'octobre, et apres avoir ete menace de la mort d'un espion, il +parvint enfin a s'echapper et a gagner Tours, ou il publia le recit de +ses aventures dramatiques.--M. Lucien Morel parvint aussi a s'echapper de +Paris a pied. + +Il eut l'audace d'essayer d'y rentrer, et profitant d'une nuit de brume, +sa tentative si hardie, si perilleuse le conduisit au but tant espere. Il +penetra dans la ville assiegee. M. Morel, rentre a Paris, en ressortit +encore par la voie des airs. Il partit en ballon le 15 decembre, mais le +vent le poussa en Prusse, ou il fut retenu prisonnier jusqu'a la fin de la +guerre, comme nous l'avons dit dans le chapitre precedent. + +M. Steenackers, directeur des postes et des telegraphes a Tours, envoya +vers Paris un grand nombre de courriers a pied. Toutes les ruses ont ete +imaginees. Les uns se deguisaient en marchands ambulants, les autres en +paysans. Ils arrivaient a une premiere ligne d'occupation ou ils etaient +arretes et fouilles, puis on les contraignait de retrograder. + +L'inspection prussienne etait pleine de peril. Malheur a celui qui +laissait prendre sa depeche, il courait le risque d'etre fusille comme +espion. Un facteur du telegraphe fait plusieurs fois prisonnier, et +fouille a nu, cachait la depeche chiffree dont il etait porteur dans une +dent artificielle et creuse. Les Prussiens ne savaient pas devoiler cette +cachette ingenieuse, mais quelques journaux commirent l'indiscretion de +raconter le fait. Il fallut renoncer a la dent creuse. + +Le 12 janvier, MM. Imbert, Roche, Perney, Fontaine et Leblanc, tenterent +de franchir les lignes ennemies en suivant sous terre les carrieres +souterraines de la rive gauche. L'entreprise echoua. + +Il en fut encore de meme pour les plongeurs qui devaient revenir a Paris, +en suivant le fond de la Seine dans des scaphandres. + +Ainsi, Paris, qui recevait quelques mois auparavant des centaines de +trains de marchandises et de voyageurs, n'etait plus accessible a un seul +pieton portant quelques chiffres sur un carre de papier! + + +LA POSTE FLUVIALE. + +"Le 6 decembre, MM. Versoven, Delort et E. Robert s'etaient engages a +expedier par eau, au moyen de spheres dont ils etaient les inventeurs, +les lettres ordinaires ou photo-micrographiques qui pourraient leur etre +confiees dans les departements pour etre transmises a Paris. Il leur etait +accorde 1 fr. par lettre close, du poids de 4 grammes; 0 fr. 25 c. par +depeche-lettre photographique, et 0 fr, 05 c. par depeche reponse aux +cartes-poste. Les lettres ordinaires transportees par ces messieurs +devaient etre affranchies par timbres-poste, conformement au tarif +en vigueur; il etait convenu que les depeches officielles seraient +transportees gratuitement. + +"Toutes les lettres devaient etre concentrees au bureau de poste de +Moulins (Allier). MM. Delort et Robert partirent le 7 decembre par le +ballon le _Denis Papin_. + +"Une modification fut faite a cette convention par M. Steenackers, dans sa +depeche par pigeon du 25 decembre, c'est-a-dire dix-neuf jours apres: elle +portait l'affranchissement de la lettre a 1 fr. pour le poids maximum de 4 +grammes; la taxe a 40 c. par lettre deposee au bureau de Moulins, et a 40 +c. par lettre recue au bureau de Paris. + +"Les journaux ont recemment parle de cette poste fluviale; les boules de +zinc de 25 centimetres de diametre etaient garnies d'ailettes et jetees +dans la Seine ou dans ses affluents: la elles naviguaient entre deux eaux. +Les lettres de province sont arrivees au nombre de huit cents par la voie +de Moulins, apres l'armistice; mais pendant l'investissement, c'est-a-dire +precisement pendant la periode ou elles etaient si fievreusement attendues +et plus d'un mois durant, la peche aux filets n'a rien produit. + +"Il est probable que les barrages ont arrete le transport, si les boules +ont ete jetees avant l'armistice, ou que les Allemands n'ont laisse passer +les spheres a helices de MM. Vorsoven et Cie qu'a partir de la conclusion +de l'armistice, toute surveillance ayant cesse des lors. + +"Un autre systeme fort ingenieux avait ete presente egalement par M. +Baylard, commis a l'Hotel-de-Ville et expeditionnaire du Gouvernement. A +une extreme economie, ce systeme joignait une grande simplicite et une +grande facilite d'execution. Au prix de quinze centimes on pouvait obtenir +une centaine de petites boules de verre soufflees, creuses et terminees a +la base par un petit orifice ou s'introduisait la depeche, et qu'on +jetait ensuite dans l'eau. Ces boules d'un petit diametre figuraient si +merveilleusement les bulles d'eau naturelles, qu'il devenait impossible de +les distinguer, quand on les remuait dans un bassin et qu'on cherchait a +les saisir. Prenant a cause de leur transparence le reflet meme de l'eau +dans laquelle elles plongent, mobiles et legeres, glissant avec la plus +grande facilite le long des roseaux, des tiges, des plantes et des bords +de la riviere qui pourraient leur servir d'obstacles, franchissant +aisement, sans se rompre, les petits ressauts des barrages, echappant par +leur petite dimension aux grosses mailles des filets prussiens et aux +mains des pecheurs ennemis, ces petites boules messageres etaient appelees +a rendre de grands services a la defense pour le transport des depeches +micrographiques. M. Rebou emporta un grand nombre de ces globules en +ballon et l'idee etait en pleine voie d'execution, lorsque les glaces +vinrent empecher le developpement de cet ingenieux mode de transport. + +"Vers la meme epoque, M. le directeur des Postes ecoutait les propositions +de M. Delente qui, le 14 janvier, s'engageait a se rendre en province et +a faire parvenir a Paris, a l'aide d'un bateau sous-marin dont il est +l'inventeur, des correspondances privees ou autres. + +"Le ballon-poste le _Vaucanson_ enleva M. Delente, muni d'un permis +de parcours general sur tous les chemins de fer, et de lettres qui +l'accreditaient aupres de la delegation dans les departements, avec +laquelle il avait a s'entendre pour les conditions de remuneration. +L'investissement a pris egalement fin avant que M. Delente ait reussi a +faire arriver des lettres dans Paris[14]." + +[Note 14: _Journal Officiel_, mars 1871.] + +LES FILS TELEGRAPHIQUES. + +Quand Paris fut completement bloque par les Prussiens, que les +communications furent interrompues de toutes parts, bien des gens se +dirent: "Pourquoi n'a-t-on pas jete un cable electrique au fond de la +Seine? Ce simple fil eut permis d'ouvrir une correspondance occulte!" + +Comment n'aurait-on pas songe a ce projet si simple? Ce cable a ete en +effet pose dans la basse Seine, mais la chute d'un pont le brisa quelques +jours apres. Toutes les tentatives faites pour l'utiliser furent vaines. +On ne put relier les deux bouts de cette unique artere qui aurait permis +au grand organisme qu'on nomme la France, d'entendre les battements de son +coeur qu'on nomme Paris! + +Quelque temps apres cet irreparable accident, on fit un nouvel essai du +meme genre. Depuis longtemps un cable place sur la route de Fontainebleau, +se raccordait avec les fils aeriens du chemin de fer. Il fallait pour +utiliser ce fil electrique, faire une tranchee sur la route en avant de +Juvisy, et souder un fil mince au cable. M. Lemercier de Janvelle, charge +de cette mission perilleuse, partit dans le ballon _le Ferdinand Flocon_, +le 4 novembre; mais sous les yeux de l'ennemi, il ne put accomplir la +liaison des fils. Il la tenta cependant a trois reprises differentes, +dans les circonstances les plus difficiles. M. de Janvelle, assiste de M. +Forivon, capitaine des francs-tireurs, osa penetrer jusqu'au milieu des +lignes ennemies. La nuit, il reparait les fils aeriens coupes par les +Prussiens, en les unissant par de petits fils isoles tres-minces, places +contre terre. Quand on passait la on voyait les poteaux brises, les fils +visiblement casses. On ne soupconnait pas qu'ils etaient reunis par des +conducteurs presque invisibles. Mais il fallait pour reussir completement +recommencer l'oeuvre de reparation sur d'autres points. Malgre leur +audace, leur habilete, MM. de Janvelle et Forivon n'ont pu mener a bonne +fin l'entreprise si ingenieuse qu'ils avaient si bien commencee. + + +LES CHIENS FACTEURS. + +N'oublions pas de mentionner le projet de M. Hurel, qui est parti en +ballon avec cinq chiens destines a revenir a Paris. C'etaient de +gros chiens bouviers, de bonnes betes, a l'oeil franc, a la figure +intelligente. Ils etaient fort robustes, et ne se seraient pas embarrasses +de devorer un Prussien. Le proprietaire de ces animaux affirmait qu'ils +sauraient rentrer dans la capitale d'ou ils etaient sortis; on leur aurait +attache quelques depeches entre les deux cuirs d'un collier. + +Les chiens ont ete lances, mais on ne les a jamais revus. L'experience n'a +pas ete renouvelee, car peu de temps apres le voyage de M. Hurel et de ses +courriers a quatre pattes, l'armistice est venu mettre un terme au siege +de Paris. + +L'entreprise aurait-elle reussi une seconde fois? Il est permis d'en +douter. Certains chiens font de grands voyages, s'orientent, reviennent au +logis, mais ils en sont partis pedestrement, ils ont examine la route. En +feraient-ils de meme apres un voyage en ballon? Auraient-ils l'instinct +des pigeons voyageurs? + + +DIRECTION DES AEROSTATS. + +Depuis le jour de leur naissance, les ballons n'ont guere fait de progres. +Quand les Montgolfier lancerent dans l'espace un des premiers navires +aeriens, Franklin, qui assistait a l'experience, s'ecria comme on le +consultait sur cette decouverte: "C'est l'enfant qui vient de naitre!" +L'illustre philosophe faisait ainsi entendre que l'enfant, d'abord faible, +deviendrait homme et puissant. L'enfant n'a pas grandi. Mais il faut +avouer que son education a ete singulierement negligee. Il a couru les +fetes publiques, et s'est perdu dans les foires. Depuis cinquante ans, il +est peu de savants qui aient etudie serieusement la navigation aerienne. + +M. Henry Giffard, un de nos ingenieurs les plus distingues, eut l'honneur +d'executer, en 1852, la premiere ascension faite dans un ballon de forme +allongee, muni d'une helice mise en mouvement par une machine a vapeur. Un +de nos plus eminents publicistes le designa alors sous le nom du Fulton de +la navigation aerienne: il ne tient qu'a M. Giffard de le devenir. Depuis +cette epoque, malgre de nombreuses etudes, il n'a pas cesse de porter son +attention sur les questions aeriennes. Il a cree les ballons captifs a +vapeur, que le public n'a pas assez connus. Il a resolu la un probleme de +premier ordre, indispensable a la direction des ballons; il est arrive a +construire des BALLONS IMPERMEABLES AU GAZ. + +Le grand ballon captif construit a Londres en 1870 par M. Giffard cubait +douze mille metres. Il etait rempli d'hydrogene pur, et enlevait 34 +passagers a 650 metres de haut. L'immense aerostat etait retenu dans +l'espace par un cable pesant 4,000 kilogrammes, que deux machines a vapeur +de 400 chevaux enroulaient autour d'un treuil gigantesque. Ce ballon, +malgre le vent, malgre la pluie, est reste gonfle plus d'un mois, _sans +perdre de gaz_. Son etoffe etait formee de plusieurs tissus superposes: 1 deg. +une etoffe en toile; 2 deg. une couche de caoutchouc naturel; 3 deg. une deuxieme +etoffe de toile; 4 deg. une deuxieme couche de caoutchouc vulcanise; 5 deg. une +mousseline exterieure; 6 deg. une couche de vernis a l'huile de lin. + +Cet etoffe impermeable est d'un poids considerable, mais en augmentant +le volume des ballons spheriques, on diminue proportionnellement leur +surface, ce que nous pourrons exprimer plus clairement en disant qu'un +ballon de 10,000 metres cubes, construit avec l'etoffe de M. Giffard, a +une force ascensionnelle bien plus grande que dix ballons ordinaires de +mille metres cubes reunis. + +La premiere condition de la direction des ballons, _l'impermeabilite_ de +l'etoffe, a ete resolue par M. Giffard. + +Que l'on construise avec le nouveau tissu un ballon de forme allongee, +muni d'un gouvernail, permettant de s'orienter dans la direction du vent, +afin d'offrir une surface de resistance aussi petite que possible; qu'on +le munisse a sa partie inferieure d'une helice, mise en mouvement par +une forte machine a vapeur, que l'on recommence, en un mot, dans des +conditions plus favorables, l'experience de M. Giffard en 1852, il +ne parait pas douteux qu'on remontera un courant aerien d'intensite +moyenne.--L'ascension de M. Giffard a malheureusement ete executee a une +epoque ou il n'avait pas encore l'experience qu'il a acquise; elle a eu +lieu par un temps defavorable, avec un appareil d'une faible puissance. + +On repondra qu'une machine a vapeur, est un engin pesant pour un ballon; +mais en construisant des aerostats d'un volume considerable de dix +a quinze mille metres cubes, on arrive a leur donner une force +ascensionnelle enorme. Un ballon de quinze mille metres cubes dont +l'etoffe, le filet, etc., peseraient environ cinq mille kilogr., rempli +d'hydrogene pur, aurait un excedant de force ascensionnelle de plus de +huit mille kilogr. Il serait capable d'enlever une machine puissante. + +Plusieurs objections des plus serieuses se presentent ici; nous ne les +ignorons pas. La premiere consiste dans l'extreme irregularite des +mouvements atmospheriques. Il est des jours ou le vent est faible, +quelquefois meme presque nul; quand il ne souffle qu'avec une vitesse de +quelques lieues a l'heure, le ballon a vapeur que nous avons succinctement +decrit, se dirigera. Mais l'air est parfois soumis a des agitations +violentes; lorsque le vent souffle impetueux et violent, quand il oppose +un obstacle insurmontable a l'oiseau, nul ballon ne se dirigera. Quoi +qu'il en soit, la direction obtenue, dans certaines circonstances +atmospheriques, quoique incomplete constituerait un progres considerable. + +Une autre objection non moins importante consiste dans le combustible que +necessite une machine a vapeur. La machine, pour produire de la force, +brule du charbon, et beaucoup: si l'effort est continu, energique, la +destruction du combustible est enorme. Pour lutter contre l'air, la +machine aurait vite mange sa provision.--Il y aurait la deux graves +inconvenients.--Les conditions d'equilibre de l'aerostat seraient +changees, puisqu'il aurait perdu le poids de son combustible brule. La +force qui fait agir l'appareil serait aneantie n'ayant plus d'aliment. + +Il serait necessaire, pour resoudre avec efficacite le probleme, de +trouver a alimenter le moteur avec un autre combustible que la houille. +Le petrole, en brulant, forme de l'eau, qui pourrait etre condensee, +recueillie et servirait a la machine. Il offre des qualites precieuses a +la construction d'une bonne machine aerostatique. Mais il faut, dans ce +sens, bien des etudes, bien des progres, dont l'importance est bien faite +pour exciter les inventeurs. + +Dans la situation de Paris, pendant le siege, il n'etait pas necessaire +de resoudre tout d'un coup le probleme de la direction d'un ballon. Il +s'agissait de se diriger vers un point donne, vers Tours, par exemple, +par un temps calme qu'on aurait pu attendre, dans la suite des longues +journees du siege. Il n'etait pas indispensable de faire un bien long +voyage, on pouvait renoncer a la machine a vapeur comme moteur, et +s'adresser au bras de l'homme. Un ballon de grande dimension pouvait +enlever plusieurs manoeuvres qui travaillant alternativement auraient +produit une force constante. C'est principalement dans ce sens que des +projets nombreux ont pris naissance. + + +LE BALLON DE M. DUPUY DE LOME. + +M. Dupuy de Lome a pour but de construire un aerostat de forme allongee, +muni d'un systeme d'helice, mis en mouvement par des hommes. L'inventeur +n'a la pretention de remonter un courant aerien que s'il a une faible +intensite; si le vent est fort, il pourra faire devier l'appareil, a +droite ou a gauche de la direction du courant aerien. Si le vent souffle +par exemple du nord vers le sud; le ballon de M. Dupuy de Lome ne pourra +pas se remorquer contre le vent et monter au nord; mais il lui sera +possible de se diriger vers l'est ou l'ouest. Si l'experience confirmait +les esperances de l'inventeur, on voit que le resultat obtenu aurait deja +une importance de premier ordre. + +M. Dupuy de Lome adopte pour la forme du ballon une forme oblongue, +"celle d'une surface de revolution engendree par une courbe speciale se +rapprochant d'un arc de cercle de 7 metres de fleche, et tournant autour +de sa corde de 42 metres de longueur. Cette corde constitue l'axe +horizontal du ballon dont la longueur est reduite a 40 metres, en +substituant, pour la solidite de la construction, une petite surface +spherique a la pointe des extremites. + +"Le volume est ainsi de 3,860 metres cubes, et la maitresse section +verticale de 154 metres carres. + +"La resistance a la deformation sous l'action du vent, provenant de la +vitesse propre a l'aerostat, s'obtient par le maintien dans son interieur +d'une tension de gaz sans cesse un peu superieure (de 3 a 4 dix-milliemes +d'atmosphere) a celle de l'air ambiant. Pour s'opposer, d'autre part, a la +deformation sous la traction des suspentes (independamment de l'effet de +la pression interieure des gaz), la nacelle est d'une forme allongee et +d'une construction rigide. Pour maintenir le ballon sans cesse gonfle +en presence des deperditions de gaz sur lesquelles il faut compter, ou +lorsque l'aeronaute en fera echapper volontairement pour operer une +descente partielle ou totale, il sera introduit de l'air atmospherique +dans un petit ballon loge a cet effet dans l'interieur du grand, et +remplissant ainsi une fonction ayant quelque analogie avec la vessie +natatoire des poissons." + +La nacelle de l'aerostat est munie d'une helice de 8 metres de diametre +en arc horizontal. C'est l'appareil propulseur; il est situe a 17 metres +environ au-dessous du grand axe de l'aerostat. Pour imprimer au ballon une +vitesse de deux lieues a l'heure, il suffit de transmettre a l'helice un +travail total de 30 kilogrammetres. + +"En presence de cette petite puissance motrice, dit M. Dupuy de Lome, il +m'a paru avantageux de ne pas recourir a une machine a feu quelconque, +et d'employer simplement la force des hommes. Quatre hommes peuvent sans +fatigue soutenir, _pendant une heure_, en agissant sur une manivelle, +ce travail de 30 kilogrammetres, qui n'exige de chacun d'eux que 7 +kilogrammetres, 5. Avec une releve de deux hommes, chacun d'eux pourra +travailler une heure, se reposer une demi-heure, et ainsi de suite, +pendant les dix heures du voyage, qui sont une des conditions de cette +etude." + +L'aerostat allonge de M. Dupuy de Lome est muni d'un gouvernail, fixe +a l'arriere de la nacelle. L'appareil pourra s'orienter. Le ballon est +rempli de gaz de l'eclairage. Il va sans dire que l'exces de force +ascensionnelle est calcule pour compenser les poids a enlever, ballon, +moteur, manoeuvres, etc. "Un appareil de ce genre, ajoute l'inventeur, ne +permettra d'avancer, vent debout, ou de suivre par rapport a cette surface +toutes les directions desirees, que quand le vent n'aura qu'une vitesse +au-dessous de 8 kilometres. Cela ne sera sans doute pas tres-frequent, +car cette vitesse n'est que celle d'un vent qualifie _brise legere_. Quoi +qu'il en soit, cet aerostat ayant une vitesse propre de 8 kilometres a +l'heure, lorsqu'il sera emporte par un vent plus rapide, aura la faculte +de suivre a volonte toute route comprise dans un angle resultant de la +composante des deux vitesses. Chacun peut se rendre compte d'ailleurs que, +d'une maniere generale, la direction a donner a l'aerostat, par rapport a +celle du vent, pour obtenir comme resultante des deux vitesses et des deux +directions le _maximum d'ecart possible_, fait avec la direction du vent +un angle un peu plus ouvert que l'angle droit." + +Tel est le projet presente par M. Dupuy de Lome, et pour l'execution +duquel le gouvernement a alloue une somme de 40,000 francs. Ce plan offre +l'inconvenient de ne pas presenter le caractere de la nouveaute. Il +est difficile de voir en quoi il differe sensiblement du systeme de M. +Giffard. Mais M. Dupuy de Lome ne connaissait pas les travaux de cet +ingenieur. Il a charge M. Yon, le constructeur des ballons captifs a +vapeur, de fabriquer le nouvel appareil. Les travaux ont ete commences, +ils ont traine en longueur; la guerre s'est terminee, la Commune a passe +sur Paris, ils ne sont pas encore acheves. Nous faisons des voeux sinceres +pour que M. Dupuy de Lome mette a execution son projet interessant, et +qu'une experience soit faite prochainement dans de bonnes conditions +atmospheriques. + + +LES HELICES DU BALLON "LE DUQUESNE." + +M. l'amiral Labrousse a pu tenter une experience de direction, en faisant +construire une nacelle speciale pour le ballon _le Duquesne_. Cette +nacelle etait munie d'une helice, mue par quatre marins. Nous ferons +remarquer que le ballon _le Duquesne_ cubait 2,000 metres, il etait +spherique, forme tres-defavorable a toute tentative de direction. Voici un +extrait de la note que M. Labrousse a adressee a l'Academie des sciences, +au sujet de cette tentative: + +"Le ballon _le Duquesne_ est parti ce matin (9 janvier) des ateliers de +M. Godard a la gare d'Orleans, arme de l'appareil d'helice en question, +construit par les ordres de M. Dorian, ministre des travaux publics. + +"Le vent portait directement a l'est, c'est-a-dire chez les Prussiens, +avec une vitesse approximative de 4 metres par seconde; c'est pourquoi on +a recommande aux hommes de faire agir les helices de maniere a pousser le +ballon dans la direction du sud. L'impression des personnes presentes a +ete que le ballon gagnait en effet notablement dans cette direction; il +faut donc esperer qu'au lieu de tomber chez les Prussiens, il viendra +tomber dans les environs de Besancon, peut-etre en Suisse." + +Qu'il nous suffise de dire que le ballon est tombe en pleine direction +d'est, tout pres de Reims, ou il a pu s'echapper des Prussiens, et que +par consequent les helices n'ont produit aucun effet efficace. Du reste +l'experience a ete contrariee pendant le voyage par les rotations +frequentes de l'aerostat spherique. Tous les aeronautes savent que le +ballon, dans l'air, tourne frequemment autour de son axe. + + +PROJETS DIVERS DE BALLONS DIRIGEABLES. + +Si les inventeurs de ballons dirigeables ont abonde a Tours, comme nous +l'avons dit dans le courant de cet ouvrage, ils n'ont pas non plus fait +defaut a Paris. Nous parlerons en quelques mots des differents projets +soumis a l'Academie des sciences. + +M. Sorel (21 novembre 1870) cherche a produire d'abord une difference de +vitesse entre celle du vent et celle du ballon. Il munit la nacelle de +deux helices, l'une a l'arriere, l'autre a l'avant, il la garnit de trois +voiles laterales. La marche et la direction du ballon devront etre la +resultante des forces combinees du vent agissant sur les voiles et sur +l'action mecanique de l'helice laterale, prenant son point d'appui sur +l'air. L'inventeur oublie dans son systeme une voile, qui entrainera +probablement toutes les autres. Cette voile immense, qu'il n'a pas vue, +c'est le ballon lui-meme. + +M. Deroide (28 novembre 1870) munit son ballon d'un plan incline, il +s'eleve verticalement. Puis, en descendant, il oriente son parachute +plan-incline, et lance obliquement l'aerostat dans une direction voulue. +Il compte se diriger completement, en renouvelant successivement et a +plusieurs reprises, ces mouvements d'ascensions verticales et de descentes +obliques. Pour faire descendre a volonte l'aerostat, M. Deroide se sert +de deux gaz, l'hydrogene et l'ammoniaque; il diminuera la force +ascensionnelle du ballon et le fera descendre, en absorbant l'ammoniaque +par l'eau. + +M. Bouvet (12 et 19 decembre 1870) propose de soumettre le gaz du ballon +a l'action de la chaleur, pour obtenir a volonte les ascensions et les +descentes. C'est le gaz du ballon lui-meme qui sert de combustible. + +Il faudrait prendre garde de ne pas tout enflammer! Voila un aerostat que +peu d'aeronautes aimeraient conduire dans les airs. + +M. Hir (30 janvier 187l) propose de construire un ballon muni de trois +helices. L'une, placee a l'avant, servira d'helice de propulsion pour +diriger la marche de l'aerostat, l'autre, placee a l'arriere, tournera +dans un plan perpendiculaire a l'helice de marche, et servira de +gouvernail. La troisieme tournera horizontalement au-dessus du ballon, et +servira a faire monter ou descendre le grand poisson aerien. + +Ah! Messieurs les inventeurs! voila certes des idees ingenieuses en +theorie, mais que de difficultes pratiques dans les constructions, que +d'impossibilites que vous n'entrevoyez meme pas! Quand vous aurez fait une +douzaine de bonnes ascensions dans nos aerostats tels qu'ils sont, vous +connaitrez le ballon, vous saurez ce que c'est que cet ocean immense +aux flots mobiles et capricieux qu'on appelle l'atmosphere! A votre +intelligence s'ouvriront des horizons inconnus, des idees nouvelles et +peut-etre fecondes. Montez en ballon, devenez des aeronautes, vous pourrez +alors perfectionner la machine que vous aurez etudiee. Jacquard, avant de +construire le metier a tisser, etait tisserand lui-meme. Bernard Palissy +s'est fait peintre ceramiste avant de trouver le secret de l'email +italien. Si vous voulez ameliorer les ballons, les modifier, les munir +d'appareils dirigeables, devenez aeronautes! + + + + +CONCLUSION. + + + + +LES BALLONS ET LA GUERRE. + + +Quand les freres Montgolfier eurent lance dans l'espace le premier globe +aerien, qui lentement se detacha du sol pour prendre possession des plages +mysterieuses de l'atmosphere, on crut entrevoir, dans le fait de cette +experience, une date a jamais celebre dans les annales de la science. +L'Institut, represente par une commission de savants illustres, presidee +par Lavoisier, essaya de tracer la voie que la nouvelle decouverte allait +suivre dans l'avenir; le celebre chimiste se chargea, dans un rapport +remarquable, de faire l'apologie des ballons; il parla des progres qu'ils +avaient a compter, des services qu'ils etaient appeles a rendre. Il les +voyait jouant un role important dans les etudes meteorologiques, dans +certaines entreprises industrielles; mais il ne songea jamais a signaler +l'usage qu'on en pouvait faire dans ces immenses conflits qui divisent les +peuples, et qui les portent a se ruer les uns contre les autres pendant la +guerre. + +C'est que le genie de l'invention est essentiellement pacifique; ne du +travail et des rudes labeurs, il ne pense qu'a creer; il n'admet pas que +l'on puisse detruire. Les Montgolfier, en trouvant le principe qui rendra +leur nom a jamais imperissable, songeaient aux bienfaits dont il devait +doter la societe. Quelle n'eut pas ete leur stupefaction, si quelqu'un +leur avait dit alors que les necessites de la guerre, qui usent de +toutes les ressources d'un pays, allaient plus tard recourir aux ballons +eux-memes? Sans entrer dans des discussions d'un ordre moral, qui ne sont +pas de nature a trouver place ici, contentons-nous de constater que la +guerre, cette grande calamite, ce grand mal, est sans doute necessaire, +puisqu'on ne trouve pas, dans l'histoire des peuples, une periode de vingt +ans ou elle n'apparaisse avec ses horreurs et ses ravages. Que ceux qui +revent la paix universelle, l'harmonie des peuples, l'age d'or, aillent +porter leurs theories dans d'autres planetes, mais sur notre globe, ils +parleront toujours a des sourds. Comme l'a dit La Bruyere, s'il n'y avait +que deux hommes sur la terre, et qu'ils aient recu chacun en partage un +hemisphere, ils trouveraient encore le moyen de se rencontrer pour se +battre entre eux. + +La guerre a existe hier; elle existera demain. Notre malheureux pays a +succombe dans une lutte recente et effroyable, mettons tout en oeuvre +pour qu'il triomphe quand l'heure de la revanche aura sonne. Les hommes +competents se chargeront des graves problemes de la reorganisation +militaire, de la fabrication des engins meurtriers, des canons, des +mitrailleuses. Tout cela est une besogne hideuse qui repugne a un peuple +civilise, personne n'en disconviendra, mais etant donne ce fait qu'il faut +se battre, tachons au moins d'etre les plus forts et les plus habiles. + +Dans notre humble et modeste sphere d'aerostation, nous avons acquis +quelque experience, par une pratique vraiment assidue qui nous permettra +peut-etre d'indiquer, avec quelque efficacite, les ressources que les +ballons peuvent fournir a la guerre. Les aerostats du siege de Paris ont +bien amplement prouve les immenses avantages que la navigation aerienne, +telle qu'elle est, avec toutes ses imperfections, est capable d'offrir a +une place assiegee; mais nous croyons etre en droit d'affirmer que les +ballons sont appeles a rendre des services plus grands encore, si on les +utilise comme moyens d'observation militaire, et meme dans certains cas +comme engins de destruction, en leur confiant la mission de lancer sur +l'ennemi des bombes incendiaires. Toutefois, avant d'etudier ce qu'on +pourrait faire, il est utile d'examiner ce qui a ete fait, et de passer +rapidement en revue les experiences executees dans le passe. + + +LES AEROSTIERS MILITAIRES DE LA PREMIERE REPUBLIQUE. + +En 1793, lors du siege de la ville de Conde, le commandant Chanal, +homme d'action et d'intelligence, enferme dans la place-forte investie, +cherchait a tout prix a donner de ses nouvelles, a envoyer des depeches au +colonel Dampierre, qui commandait une division francaise hors des lignes +d'investissement. Il recourut aux ballons. Il fit construire un aerostat +de papier qu'il lanca en liberte dans l'espace, avec un petit paquet de +depeches. L'appareil tomba juste au milieu du camp ennemi, et fournit au +prince de Cobourg des renseignements sur la situation de la forteresse. +Un tel debut n'etait pas d'heureux presage pour la fortune future des +aerostats messagers! Mais ce fait isole passa inapercu; pendant que le +commandant Chanal tentait cette experience, le celebre chimiste Guyton de +Morveau envisageait l'usage qu'on pouvait faire des ballons pendant la +guerre, sous un tout autre aspect. Il songea a organiser des postes de +ballons captifs pour etudier les mouvements de l'ennemi, pour surveiller +du haut des airs ses allures et ses changements de position. Guyton de +Morveau n'etait pas un esprit ordinaire, il s'etait signale deja par de +remarquables travaux en chimie; homme de science, il s'eprenait de tout +ce qui touche a la veritable investigation scientifique; il n'avait pas +laisse passer aupres de lui la decouverte des Montgolfier, sans y fixer +ses regards; il s'etait familiarise avec l'aerostation par de nombreuses +ascensions, executees a Dijon.--Guyton de Morveau avait ete nomme +representant du peuple a la Convention nationale; il venait d'etre choisi +par le Comite de salut public, avec Monge, Berthollet, Carnot et Fourcroy, +comme membre d'une commission destinee a faire servir aux besoins de la +guerre les recentes decouvertes de la science. + +Guyton de Morveau proposa d'organiser, pour l'armee, des aerostats +d'observation militaire. Sa proposition fut immediatement acceptee par +le Comite de salut public. On marchait vite a cette epoque, et tous les +moyens que suscitait l'esprit scientifique pour la defense du sol de la +Republique, etaient mis en action avec la plus etonnante promptitude. +On ne se payait pas de mots, mais d'actes energiques; on avait a lutter +contre toute l'Europe coalisee! + +La seule condition qui fut imposee a Guyton de Morveau, c'etait de +preparer l'hydrogene destine a gonfler ses ballons sans employer d'acide +sulfurique fabrique avec le soufre, dont on avait besoin pour faire de la +poudre. Lavoisier venait de decouvrir un nouveau mode de preparation de +l'hydrogene, par l'action du fer chauffe au rouge sur la vapeur d'eau. +Guyton de Morveau ne perd pas son temps, il court au laboratoire de +Lavoisier, fait un essai en grand, qui reussit; il communique ce resultat +important au Comite de salut public qui l'encourage dans ses essais. +Aussitot, le celebre chimiste s'adjoint un physicien distingue, nomme +Coutelle, qui etait connu a Paris par le beau cabinet de physique qu'il +avait organise avec toutes les ressources de la science actuelle. + +Coutelle fait fabriquer a la hate un aerostat de 9 metres de diametre, il +etudie les vernis, les conditions d'une bonne fabrication. Le Comite de +salut public l'installe aux Tuileries dans la salle des marechaux, ou il +construit un grand fourneau, muni d'un long tube de fonte au milieu duquel +la vapeur d'eau se decomposera par le contact de tournure de fer chauffee +au rouge. Quand tout est pret, Coutelle fait une premiere experience; la +production de l'hydrogene s'opere dans de bonnes conditions, comme le +constatent les physiciens Charles et Conte, qui assistent aux details de +l'operation. + +Des le lendemain, Coutelle recoit l'ordre d'aller se mettre a la +disposition du general Jourdan qui vient de recevoir le commandement de +_l'armee de Sambre-et-Meuse_. Il part, il arrive a Maubeuge. Mais l'armee +francaise a quitte ses positions, il faut courir a six lieues de la, a +Beaumont, chercher le quartier general. Coutelle arrive enfin pres du +general Jourdan, qui le recoit d'un air rebarbatif. "Un ballon, dit-il, +qu'est-ce que c'est que cela? Vous m'avez tout l'air d'un suspect, j'ai +bonne envie de vous faire fusiller." Coutelle s'explique. Le general +Jourdan se calme; il ne demande pas mieux que de faire des essais; il +appellera l'aerostier des que le moment sera venu d'agir. + +Cependant des experiences se continuent a Paris, avec Conte, cet homme +si habile que Monge avait pu dire en parlant de lui: "Il a toutes les +sciences dans la tete et tous les arts dans la main," et bientot avec +Coutelle qui est revenu de Beaumont. Un ballon construit dans de bonnes +conditions s'eleve quelques jours apres a 500 metres a l'etat captif, et +ouvre a l'oeil un espace tres-etendu; le Comite de salut public se decide +a decreter la formation d'une compagnie a'aerostiers militaires. + +Voici cette piece d'un haut interet: + +ARRETE DU COMITE DE SALUT PUBLIC, CONCERNANT LA FORMATION D'UNE COMPAGNIE +D'AEROSTIERS MILITAIRES. + +"13 germinal an II (2 avril 1794). + +"Vu le proces-verbal de l'epreuve faite a Meudon, le 9 de ce mois, d'un +aerostat portant des observateurs, le Comite de salut public, desirant +faire promptement servir a la defense de la Republique cette nouvelle +machine, qui presente des avantages precieux, arrete ce qui suit: + +"Art. 1er. Il sera incessamment forme, pour le service d'un aerostat +pres l'une des armees de la Republique, une compagnie qui portera le nom +d'aerostiers. + +"Art. 2. Elle sera composee d'un capitaine, ayant les appointements de +ceux de premiere classe, d'un sergent-major, qui fera en meme temps les +fonctions de quartier-maitre; d'un sergent, de deux caporaux et de vingt +hommes, dont la moitie aura au moins un commencement de pratique dans les +arts necessaires a ce service, tels que maconnerie, charpenterie, peinture +d'impression, chimie, etc. + +"Art. 3. La compagnie sera pour le surplus de son organisation et pour la +solde a l'instar d'une compagnie, et recevra le supplement de campagne, +comme les autres troupes de la Republique, conformement a la loi du 30 +frimaire. + +"Art. 4. Son uniforme sera habit, veste et culotte bleus, passe-poil +rouge, collets, parements noirs, boutons d'infanterie avec pantalon et +veste de coutil bleu pour le travail. + +"Art. 5. L'armement de ladite compagnie consistera en un sabre et deux +pistolets. + +"Art. 6. Le citoyen Coutelle, qui a dirige jusqu'a ce jour les operations +ordonnees a ce sujet par le comite, est nomme capitaine de ladite +compagnie et charge de lui remettre incessamment la liste de ceux qui se +presenteront pour y etre admis, et qu'il jugera capables de remplir les +differents grades. + +"Art. 7. Aussitot que ladite compagnie sera formee, et meme avant qu'elle +soit complete, ceux qui y seront recus se rendront sur-le-champ a Meudon, +pour y etre exerces aux ouvrages et manoeuvres relatifs a cet art. + +"Art. 8. La compagnie des aerostiers, lorsqu'elle sera a l'armee ou dans +une place de guerre, sera entierement soumise pour son service au regime +militaire, et prendra les ordres du commandant en chef. Quant a la depense +resultant des depenses relatives a l'aerostat et des appointements de la +compagnie, elle sera prise sur les fonds a la disposition de la commission +des armes et poudres, qui fera passer les sommes necessaires au +sergent-major et recevra les comptes. + +"Signe au registre: les membres du Comite de salut public: +"C.A. PRIEUR, CARNOT, ROBESPIERRE, LINDET, BILLAUD-VARENNES, BARRERE. + +"Pour extrait: +"BARRERE, BILLAUD-VARENNES, CARNOT, C.A. PRIEUR." + +Peu de temps apres, Coutelle est a Maubeuge, avec son ballon et son +equipe. La place vient d'etre assiegee par les Autrichiens. + +Le capitaine aerostier se met en mesure de construire son fourneau a gaz, +de gonfler l'aerostat qu'il a baptise l'_Entreprenant_; quand tout est +pret, il s'en va prevenir le general commandant en chef et le supplie de +le faire agir immediatement. Le lendemain une sortie s'organise contre les +Autrichiens; Coutelle s'elance dans la nacelle de l'_Entreprenant_, que +remorquent avec des cordes une poignee de soldats; il s'avance jusque sous +le feu des ennemis, et deux de ses hommes sont grievement blesses. + +Rentre en ville apres cette affaire, le ballon l'_Entreprenant_ execute +des ascensions captives deux fois par jour. Du haut des airs, Coutelle +lance a terre de petites depeches attachees a un sac de sable, et +fournissant le recit du spectacle qui s'offre a ses yeux. Chaque jour il +donne de nouveaux details sur les travaux des assiegeants qu'il surveille +du haut de son observatoire aerien. + +L'ennemi s'inquiete vivement de ce ballon si nouveau pour lui, qu'il voit +planer dans l'espace, comme un oeil mysterieux l'epiant sans cesse. Il +lui tire des coups de canon, mais sans l'atteindre; quelques soldats +autrichiens sont frappes d'une terreur superstitieuse devant ce globe, +qu'ils considerent comme une oeuvre diabolique; parfois ils s'agenouillent +et se mettent en prieres devant un tel prodige[15]. + +[Note 15: _Memoire sur Carnot_.] + +Peu de temps apres, le general Jourdan se dispose a aller investir +Charleroi, ou l'armee hollandaise se prepare contre la France a une rude +resistance. Il donne l'ordre a Coutelle de transporter son aerostat de +Maubeuge a Charleroi, qui n'est pas eloigne de moins de douze lieues. Ce +n'est pas une entreprise facile, mais malgre toutes les difficultes de +la route, Coutelle arrive a bon port avec l'_Entreprenant_ qu'il a fait +transporter tout gonfle. + +Il a fallu attacher a la hate, tout autour du ballon, des cordes +d'equateur, destinees a remorquer l'appareil par des pietons. Il a fallu +faire passer l'_Entreprenant_ au-dessus des toits de la ville de Maubeuge, +lui faire franchir des bastions et des fosses, il a fallu enfin tromper la +vigilance des ennemis, leur dissimuler le passage d'un globe de soie de 40 +metres de haut; l'entreprise a reussi au prix des plus rudes fatigues! + +Quand l'_Entreprenant_ apparait aux yeux des Francais campes autour de +Charleroi, les soldats courent a sa rencontre en faisant retentir l'air de +clameurs de joie. Ils levent les bras au ciel, en signe d'admiration, et +bientot la fanfare militaire retentit pour feter la bienvenue au nouvel +appareil. + +Avant la fin du jour, Coutelle dirige son ballon captif vers la ville, +et fait une reconnaissance importante; il a apercu les assieges et a pu +donner des renseignements utiles sur leurs forces et leurs positions. Le +lendemain l'aerostier de la Republique reste huit heures consecutives dans +la nacelle, en compagnie du general Morelot; le surlendemain Charleroi +capitule. La garnison hollandaise tout entiere est faite prisonniere. + +Quelques heures apres, les Autrichiens accourent au secours de la place +investie, mais trop tard! + +La prise de Charleroi eut une importance capitale dans les operations +de l'armee francaise, et le ballon de Coutelle n'a certainement pas ete +etranger a ce succes, qui prepara pour Jourdan la victoire de Fleurus. + +En effet, les Autrichiens s'avancent rapidement vers Charleroi, sous les +ordres du prince de Cobourg. L'armee francaise les attend de pied ferme +sur les hauteurs de Fleurus, d'ou elle va se precipiter bientot pour +ecraser l'ennemi. + +L'aerostat l'_Entreprenant_ s'eleve dans les airs vers la fin de la +bataille, et pendant plusieurs heures de suite, Coutelle envoie au general +en chef des notes precieuses sur les mouvements de l'ennemi. + +Jourdan n'hesite pas a reconnaitre les services des aerostiers militaires, +et Carnot, dans ses Memoires, declare que sans l'_Entreprenant_, bien +des operations de l'armee autrichienne auraient ete cachees au general +francais, par des accidents de terrain qui n'arretaient pas le regard de +l'aeronaute juche dans sa nacelle. + +Malheureusement, malgre cette brillante campagne, les aerostiers +militaires devaient bientot etre arretes par de nombreux +obstacles.--Coutelle, apres Fleurus, suivit l'armee francaise avec +son ballon, mais, arrive pres des hauteurs de Namur, il reconnut que +l'_Entreprenant_, use par le service, etait hors d'etat de rester gonfle. + +Pendant que ces evenements se passaient, la Convention nationale, ayant +pris connaissance des premiers resultats fournis par les observations +aerostatiques, prenait la decision de former une deuxieme equipe +d'aerostiers militaires, qui resterait a Meudon, sous le commandement de +Conte. Le Comite de salut public transforma bientot ce depot en +ecole aerostatique. On avait compris que les ballons ne peuvent etre +efficacement utilises que sous la condition d'etre confies a des hommes +inities a la pratique du gonflement, a la manoeuvre des ascensions, +habitues a observer du haut des airs une campagne etendue, rompus enfin a +toutes les nombreuses besognes qui se rattachent a l'art si complique de +l'aeronautique. Le Comite de salut public fit paraitre le decret suivant: + +ARRETE DU COMITE DE SALUT PUBLIC RELATIF A L'INSTALLATION D'UNE ECOLE +AEROSTATIQUE + +"10 brumaire an III (31 octobre 1794). + +"Le Comite de salut public, considerant que le service des aerostiers +exige des connaissances et une pratique dans les arts que l'on ne peut +esperer de reunir qu'en preparant, par des etudes et des exercices +appropries, les hommes qui s'y destinent, et voulant assurer ce service +et en etendre les ressources, soit aupres des armees, ou l'experience a +constate deja son utilite, soit par l'application que l'on peut faire de +ce nouvel art pour le figure du terrain sur les cartes, "Arrete ce qui +suit: + +"Art. 1er. Il sera etabli dans la maison nationale de Meudon une ecole +d'aerostiers, dans laquelle, independamment des exercices pour les former +a la discipline militaire, et des travaux de construction et de reparation +des aerostats auxquels ils sont employes, ils recevront des lecons de +physique generale, de chimie, de geographie, et des differents arts +mecaniques, relatifs a l'aerostation. + +"Art. 2. Cette ecole sera composee de soixante aerostiers, y compris ceux +deja recus pour entrer dans la nouvelle compagnie que le Comite avait ete +charge de former. Ils seront loges dans la partie de la maison nationale +de Meudon qui leur sera assignee; ils auront le meme uniforme que celui +qui a ete regle pour la deuxieme compagnie d'aerostiers, et recevront +egalement la solde de canonniers de premiere classe. + +"Art. 3. Les soixante aerostiers seront divises en trois sections, chacune +de vingt hommes. + +"Art. 4. Il y aura, pour chaque section, un officier ayant le grade de +sous-lieutenant, un sergent et deux caporaux, lesquels seront assimiles +aux officiers d'artillerie de meme grade, et jouiront des traitements et +soldes qui leur sont attribues. + +"Art. 5. L'ecole des aerostiers aura pour chef un directeur charge de +diriger toutes les operations de construction et de reparation des +aerostats, de regler et ordonner les exercices et manoeuvres et de +maintenir l'ordre et la discipline. Il correspondra avec la commission des +armes et poudres, lui adressera les demandes de matieres necessaires, et +l'informera de ce qui pourra etre mis a sa disposition pour le service des +aerostats en campagne. Les appointements seront de six mille livres. + +"Art. 6. Il y aura un sous-directeur avec appointements de quatre mille +livres, charge des memes fonctions en l'absence et sous les ordres du +directeur. + +"Art. 7. Il y aura pour les trois sections un quartier-maitre charge du +decompte et des memes depenses du materiel, pour lesquelles il lui sera +remis un fonds d'avances sur la proposition de la commission des armes +et poudres. Il en comptera tous les quinze jours a ladite commission sur +memoires vises par le directeur. + +"Art. 8. Un tambour est attache a ladite ecole. + +"Art. 9. Il y aura dans l'ecole un garde-magasin charge de tenir registre +de l'entree et sortie de toutes matieres, soit de consommation, soit +destinees aux epreuves et constructions, ainsi que de veiller a la +conservation des meubles, ustensiles, livres et machines, servant a +l'instruction; il lui sera donne un aide ou sous-garde lorsqu'il sera juge +necessaire. + +"Art. 10. Le directeur presentera incessamment a l'approbation du comite +un reglement sur la distribution du temps pour les lecons et exercices, +de maniere que les eleves aerostiers recoivent l'instruction qui leur est +necessaire dans les sciences physiques et mathematiques, et se forment +dans la pratique des arts mecaniques, autant neanmoins que le permettront +les travaux de la fabrication et les exercices des operations et +manoeuvres. + +"Art. 11. Le citoyen Conte, charge de la conduite des travaux de Meudon +relatifs a l'aerostation, est nomme directeur. Le citoyen Bouchard, recu +aerostier de la deuxieme compagnie dont la levee avait ete ordonnee, est +nomme sous-directeur. + +"Art. 12. Le directeur presentera a l'approbation du Comite la nomination +des citoyens qu'il jugera propres a remplir les places des officiers, +sous-officiers et garde-magasin. + +"Art. 13. Il presentera de meme a son approbation la nomination des +instructeurs pour les diverses parties, lesquels seront pris, autant qu'il +sera possible, parmi les aerostiers recus qui ont donne des preuves de +capacite. + +"Art. 14. Le present arrete sera adresse aux representants du peuple, a la +maison nationale de Meudon, qui sont invites a prendre les mesures +qu'ils jugeront convenables pour assurer le succes de cet etablissement, +maintenir l'ordre et la discipline de l'ecole, et empecher qu'il n'en +resulte aucun inconvenient pour les autres operations mises sous leur +surveillance. + +"Art. 15. Expedition du present arrete sera pareillement envoyee a la +commission des armes et poudres, chargee de concourir a son execution en +ce qui la concerne. + +"Signe: +"L.-B. GUYTON, FOURCROY, J.-F.-B. DELMAS, PRIEUR, PELET, MERLIN, +CAMBACERES. + +"Pour copie conforme: +"_Le directeur de l'Ecole nationale aerostatique_, +"Signe: CONTE." + + +Bientot, nous retrouvons Coutelle au siege de Mayence d'ou l'armee +francaise veut deloger les Autrichiens. L'intrepide aerostier continue ses +reconnaissances aerostatiques. + +Il recoit un jour l'ordre de s'approcher de la ville avec son ballon +captif, pour donner des renseignements sur l'etat des fortifications. Il +s'elance dans la nacelle, mais le vent est violent, et a peine parvient-il +a s'elever dans l'espace, que des bourrasques rabattent violemment +l'_Entreprenant_ jusque vers la terre. A chaque rafale, les 64 aerostiers +qui retiennent les cables sont souleves du sol. La nacelle par moments se +heurte contre terre, elle ne tarde pas a se briser sous l'action de ces +chocs energiques. + +Les generaux autrichiens contemplent de loin ce spectacle dramatique du +haut des remparts de Mayence. Ils ne peuvent s'empecher d'admirer ce globe +aerien, mais ils ne peuvent non plus maitriser l'emotion que fait naitre +en eux le spectacle des oscillations de la nacelle, ou un homme risque sa +vie avec tant d'heroisme. + +Ils font immediatement sortir un parlementaire de la place, et l'envoient +au general francais, auquel ils demandent en grace de faire descendre le +brave officier de la nacelle aerienne ou il expose ses jours: ils lui +offrent d'entrer dans les lignes autrichiennes, pour examiner librement la +disposition des fortifications! + +Voila comment la France etait traitee par ses ennemis sous la premiere +Republique! + +Malgre les efforts de Coutelle, malgre les tentatives renouvelees +ailleurs, les ballons militaires ne retrouverent plus l'occasion de se +signaler comme a Maubeuge, comme a Fleurus. Apres quelques insucces, apres +quelques accidents, au lieu de perseverer, Hoche se presenta, qui ne +croyait pas aux ballons et qui demanda le licenciement du corps des +aerostiers. Cependant l'ecole de Meudon resta toujours ouverte; elle +aurait certainement exerce de nombreux aerostiers, organise des equipes, +construit des ballons, mais Bonaparte, a son retour de l'expedition +d'Egypte, la fit fermer sans remission. Le futur empereur connaissait les +fondateurs de cette ecole, Coutelle et Conte, il savait quel etait leur +zele pour la liberte, leur devouement pour la Republique! + +L'ecole aerostatique attend encore sa reouverture! + + +ESSAIS DIVERS.--LES BALLONS MILITAIRES AUX ETATS-UNIS. + +L'etranger ne manqua pas de profiter des enseignements fournis par le +ballon de Fleuras. Mais il ne se rencontra nulle part un autre Coutelle +ou un nouveau Conte, car les differentes entreprises executees depuis, ne +donnerent aucun resultat. En 1812, les Russes etudierent les aerostats au +point de vue militaire; ils ne se deciderent pas a les utiliser pour les +reconnaissances, mais ils songerent a les employer a l'etat libre, pour +faire tomber, du haut des airs, des bombes sur l'armee francaise. Ils +modifierent ensuite ce projet, et firent construire a Moscou un immense +ballon qui devait pouvoir porter au moins cinquante hommes. Cet aerostat +ne fut jamais acheve; il est probable du reste qu'il n'aurait jamais pu +repondre aux esperances qu'il avait fait naitre. + +En 1815, Carnot, commandant en chef la ville d'Anvers, assiegee par +l'ennemi, fit executer des reconnaissances en ballon captif, mais on +manque de renseignements precis sur les experiences qui furent executees. + +En 1826, l'attention du gouvernement francais fut serieusement attiree sur +la question des ballons militaires, par un ancien professeur de l'ecole +militaire, M. Ferry. Une commission fut nommee, elle approuva les projets +de M. Ferry, et termina son rapport en disant que les premiers travaux des +aerostiers de la Republique devaient etre continues. + +Le gouvernement de la Restauration engloutit le rapport de la commission, +et le memoire de M. Ferry dans les profondeurs les plus cachees de ses +cartons ministeriels! + +En 1849, les Autrichiens, pendant le siege de Venise, gonflerent des +petits ballons de papier, munis de bombes, qui devaient tomber sur la +ville assiegee. Ils lancerent deux cents de ces ballonneaux incendiaires. +Les ballons s'elevent, ils marchent sur Venise, ils s'elevent encore, et +sont pris par un contre-courant qui les ramene sur la campagne occupee par +l'armee autrichienne, ou les bombes incendiaires viennent tomber, sans +causer de grands degats. + +Depuis cette epoque, on ne retrouva plus les ballons militaires que de +l'autre cote de l'Atlantique. Pendant la guerre des Etats-Unis, le general +Mac-Clellan employa successivement, en 1861, les aeronautes La Mountain +et Allan. Le premier partit un jour du camp de l'Union, il traversa +Washington en ballon captif, puis coupant ses cordes, il s'eleva en +liberte. Il embrasse d'un seul coup d'oeil le panorama des positions +ennemies, il prend des notes minutieuses qu'il communique au general +Mac-Clellan, apres etre descendu a Maryland. + +M. Allan entreprit sans grand succes des experiences de telegraphie +aerostatique; mais dans cet ordre de tentatives, d'autres essais +satisfaisants furent tentes en Amerique, comme nous l'apprend le _Journal +militaire de Darmstadt_. + +"Dans les derniers jours de mai 1862, dit ce journal, l'armee unioniste, +campee devant Richmond, lanca au-dessus de la place un ballon captif. Un +appareil photographique fut dirige vers la terre et permit de prendre, en +perspective, sur une carte, tout le terrain de Richmond a Manchester, a +l'ouest, et a Chikahoming, a l'est. La riviere qui arrose la capitale, les +cours d'eau, les chemins de fer, les chemins de traverse, les marais, bois +de pins, etc., furent traces; on y porta aussi la disposition des +troupes, batteries d'artillerie, infanterie et cavalerie. On en tira deux +exemplaires. On les divisa en 64 parties, comme un champ de bataille, avec +les signes conventionnels, A, Ae, etc. Le general Mac-Clellan eut un de +ces exemplaires, le conducteur de ballon eut l'autre. + +"L'armee fut d'abord retenue dans le camp, par le mauvais temps, une +journee tout entiere; le 1er juin, l'aerostat s'eleva, vers midi, a une +hauteur de plus de mille pieds, au-dessus du champ de bataille, et se mit +en relation avec le quartier-general par un fil telegraphique. Pendant une +heure, les mouvements de l'ennemi furent signales avec exactitude. Une +demi-heure plus tard, la depeche porta: _Sortie de la maison Cadeys_. +Mac-Clellan put, en un instant, donner ordre d'avancer au general +Heinsselmann, et prescrivit au general Summer, qui etait deja au-dela de +Chikahoming, de marcher tout de suite sur la petite riviere. Les deux +divisions, reunies en deux heures de temps, faisaient face a l'ennemi, et +defendaient le champ de bataille. Partout ou les assieges hasarderent une +attaque, ils furent repousses avec des pertes considerables, et furent +attaques sur les points les plus faibles par des forces superieures. +Ils dirigerent contre le ballon un canon raye, d'une enorme portee. Les +projectiles firent explosion pres du ballon, et si pres que les aeronautes +jugerent prudent de s'eloigner. Le ballon fut descendu a terre, lance dans +une autre direction, et assez haut pour etre hors de portee des pieces +ennemies. Il fut mis de nouveau en communication avec la terre ferme, et +l'armee assiegeante eut avis que de fortes masses de troupes accouraient +sur le champ de bataille dans une autre direction. Des qu'elles furent +arrivees a la portee du canon des federaux, elles se virent prevenues avec +une rapidite qui dut leur paraitre inconcevable. Il semblait que le Dieu +des batailles les eut completement abandonnees en ce jour. Elles se +voyaient conduites en avant pour servir de but au canon des Yankees. +Elles ne pouvaient suivre aucune direction, sans rencontrer un mur de +baionnettes impenetrables. Toutes les tentatives de l'armee du Sud pour +enfoncer les lignes ennemies ayant echoue, Mac-Clellan commanda une +attaque generale a la baionnette et repoussa ses adversaires avec une +perte enorme. Ce general n'eut pu obtenir un succes aussi complet sans le +secours du ballon, et sans l'appareil dont il etait muni[16]." + +[Note 16: Extrait d'un article intitule: _Application des aerostats +a l'art de la guerre_, publie dans le _Journal militaire_ de Darmstadt, +traduit par le colonel d'Herbelot.] PROJET D'ORGANISATION DE BALLONS +MILITAIRES. + +Une des modifications les plus importantes a introduire dans la +construction des ballons captifs destines aux observations militaires, +serait de changer leur forme spherique. L'aerostat, immerge a l'etat de +liberte dans l'atmosphere, fait pour ainsi dire partie integrante du +courant aerien qui le transporte, il se deplace avec l'air, il peut, et il +doit meme offrir la forme spherique; mais s'il est destine a etre remorque +a l'etat captif, contre le vent, s'il est appele a s'elever dans l'air, +retenu par des cibles qui l'attachent a un meme point, cette forme, qui +offre une grande prise a l'effort du vent, devient tres-desavantageuse. + +Les ballons d'observations devraient presenter un volume geometrique +allonge, analogue a celui d'un poisson. Le filet s'attacherait au-dessous +de l'aerostat, a une longue barre transversale, ou serait suspendue la +nacelle. L'appareil muni a l'arriere d'un gouvernail, pourrait etre +oriente dans la direction du vent, l'air n'agirait plus alors que sur une +petite section du systeme. Ce ballon se dirigerait toujours dans le sens +du vent comme une veritable girouette, il s'eleverait aisement dans +l'espace, sans exiger une force ascensionnelle considerable; son transport +a terre s'effectuerait avec une grande facilite, il ne se balancerait plus +a l'extremite de ses cordes d'attache, comme les ballons ronds. + +S'agirait-il de passer une route bordee d'arbres, l'axe de l'aerostat +allonge serait place parallelement a la route, l'appareil y circulerait, +sans effort de la part des hommes qui le remorquent, sans crainte +d'accidents pour les aerostiers juches dans la nacelle. L'etoffe dont il +serait forme devrait etre la soie, qui offre une grande solidite, unie a +un poids tres-faible; son volume n'excederait pas 1,200 metres cubes. + +On le gonflerait a l'usine a gaz la plus proche des operations militaires; +il serait ainsi rempli de gaz d'eclairage, et une fois arrime, on le +transporterait au milieu du camp, a la place que le general en chef aurait +assignee. + +Comme il est impossible d'admettre que le ballon d'observations puisse +arriver juste a heure fixe, au moment de l'action, il devrait etre a son +poste quelques jours a l'avance. Dans ces conditions, il ne manquerait pas +de perdre peu a peu, par endosmose, une certaine quantite du gaz qu'il +contient; il serait de toute necessite de compenser ces pertes, en lui +fournissant tous les soirs une ration de gaz. + +L'experience nous a demontre qu'un ballon de soie de 1,200 metres cubes, +bien construit et bien verni, ne perd que 60 a 80 metres de gaz par jour. +Il serait donc indispensable de preparer sur place cette quantite de gaz. +On aurait recours a l'hydrogene pur, qui prendrait naissance avec la plus +grande facilite, par la decomposition de l'eau sous l'action du fer et de +l'acide sulfurique. + +La batterie a gaz serait formee d'un grand reservoir en bois place sur des +roues; ce qui faciliterait son transport. Une ouverture superieure, munie +d'une soupape de surete, permettrait l'introduction des reactifs. On +aurait ainsi une batterie-mobile, placee sur des roues, et munie d'un +brancard ou s'attellerait un cheval. Avec deux voitures semblables, on +produirait 100 metres cubes d'hydrogene en moins d'une heure. A la partie +inferieure de la voiture, on pendrait une caisse ou seraient placees les +provisions de fer et les touries d'acide sulfurique. Avec ce materiel, et +de l'eau qu'on trouve partout, le ballon pourrait etre alimente tous les +jours. + +Pour bien exposer les differentes manoeuvres du ballon militaire, +supposons qu'un corps d'armee prenne ses positions en avant d'une ville +quelconque, de Reims, si vous voulez. Le general en chef dispose de trois +ballons d'observations qu'il va placer, l'un a l'aile droite de son armee, +l'autre a l'aile gauche, le troisieme au centre. Les aerostiers militaires +sont a Reims. Des que l'ordre leur est donne de se porter vers leurs +postes d'observations, ils gonflent de suite un premier ballon, ce qui est +fait en une journee. Les deux autres aerostats se remplissent de meme le +lendemain et le surlendemain. + +L'equipe du ballon militaire se compose d'un capitaine aerostier, d'un +lieutenant, d'un chef d'equipe, et de six hommes de manoeuvre. Une +compagnie de quatre-vingts soldats est chargee du transport de l'aerostat +a terre et des manoeuvres des ascensions captives. + +Le ballon gonfle va se mettre en route; le chef aerostier monte dans +la nacelle avec son lieutenant; huit cordes sont attachees a la barre +transversale de l'aerostat, quatre hommes s'attellent a chacune d'elles +et font avancer l'appareil, en tirant en meme temps les quatre cordes de +droite et les quatre cordes de gauche. On n'utilise ainsi que quarante +hommes qui, lorsqu'ils ont besoin de repos, peuvent etre remplaces par les +quarante autres. Le ballon est suivi des deux voitures-batteries, pour la +preparation du gaz, et d'un fourgon, ou sont places les plateaux et les +cordes d'ascension, des pelles et des pioches pour enfouir la nacelle en +terre, des tuyaux de gonflement, des cordes pour les reparations, etc. + +Arrive au lieu d'observation, l'aerostat est place sur le sol. Sa pointe +est orientee dans le sens du vent, et des cordes d'equateur attachees a +des pieux, enfonces en terre, le maintiennent a l'etat de repos absolu. + +Quand les trois ballons sont installes a leurs postes, ils sont prets a +renseigner le general en chef a toute heure du jour. Lorsque l'ascension +doit s'executer, un officier d'etat-major monte dans la nacelle avec le +chef aerostier. Le ballon s'eleve a 200 metres de haut, retenu par deux +cordes que quarante hommes laissent glisser dans des poulies, amarrees a +des plateaux de bois remplis de pierres. Tandis que l'aeronaute surveille +le ballon, jette du lest, s'il le juge necessaire, l'officier sonde +l'horizon soit a l'oeil nu, soit a l'aide d'une lunette. Si le temps est +pur, il apercoit, sous la nacelle, une immense campagne, d'une etendue de +plusieurs lieues, il peut distinguer au loin des camps ou des lignes de +bataille, il etudie minutieusement les positions et les mouvements de +l'ennemi. + +Rien n'empeche de munir les trois ballons d'un appareil electrique. Un +employe du telegraphe ferait alors partie de la compagnie des aerostiers. +Juche dans la nacelle, il ferait fonctionner l'appareil Morse sous la +dictee de l'officier d'etat-major; un fil electrique descendrait du ballon +jusqu'a terre et s'etendrait jusqu'au quartier-general. + +Si un combat est livre et que l'aerostat captif plane dans les airs, +l'observateur voit les bataillons ennemis reculer ou avancer, il surveille +leur moindre mouvement, il fait part de tout ce qu'il-voit, a l'aide du +telegraphe. Avec trois aerostats ainsi organises, un general en chef peut +connaitre a tout moment toutes les phases successives de la grande partie +qui est en jeu. + +Mais, pourra-t-on objecter, le ballon sera le point de mire des ennemis, +ils lui lanceront une pluie de balles et de mitraille, et finiront +certainement par l'abattre. + +N'oublions pas que l'aerostat captif, a 200 metres de haut, et a une +distance de 1,500 metres des feux ennemis, n'est pas un point de mire +facile a atteindre; car la hauteur a laquelle il plane rend le tir du +canon contre lui presque impossible. Quant aux balles de fusil, il ne les +craint pas a cette distance. S'il etait surpris par un detachement ennemi, +et qu'il se trouvat perce de quelques trous de balles, il perdrait +rapidement du gaz, et ne pourrait certainement plus continuer ses +operations, mais la vie des observateurs ne serait pas compromise pour si +peu. Si les aeronautes etaient menaces d'etre faits prisonniers dans un +cas de panique, ils auraient la ressource de couper leurs cordes et de +faire une ascension libre. Enfin, si par malheur un obus atteignait +l'aerostat, et y mettait le feu, les observateurs seraient, cette fois, +bel et bien perdus, mais pour ce cas particulier, nous n'aurons qu'a +dire avec un brave officier qui defendait autrefois la cause des ballons +militaires: "Au pis-aller, on sauterait, et cela n'arriverait pas tous +les jours. Ce sont des desagrements dont il est difficile de s'affranchir +absolument a la guerre." + +Dans le cas ou les mouvements de l'armee, pendant le combat, rendent +necessaire de porter les ballons d'observation, soit en avant, soit en +arriere, n'oublions pas qu'ils sont tres-facilement transportables. Avec +une equipe experimentee, bien rompue aux manoeuvres, les aerostats se +deplaceraient avec une grande rapidite. Nous pouvons affirmer que +dans tout ce que nous venons d'exposer sur l'organisation des ballons +militaires, il n'y a rien qui ne soit parfaitement pratique, rien qui ne +puisse se realiser avec les plus grandes chances de succes. Or, etant +donnee cette possibilite--que nul aeronaute ne mettra en doute,--de +transporter a l'avance des ballons, au milieu des lignes d'une armee, +nous avons la persuasion que pas un militaire experimente ne pourra nier +l'efficacite d'observatoires qui lui ouvrent, a 200 metres de haut, le +panorama d'un champ de bataille. + +Quant a la depense que necessiterait une telle organisation, elle est +presque insignifiante. Les trois ballons de soie d'un corps d'armee ne +couteraient pas plus de cent mille francs avec tout leur materiel. Les +frais de retribution de l'equipe, les frais de preparation du gaz, +s'eleveraient pour chacun d'eux a quelques centaines de francs par jour. +Qu'est-ce qu'une semblable depense pour une armee, qui coute des millions +par jour? + +Pour que l'organisation des ballons militaires soit efficace, il serait +de toute necessite de creer une ecole aerostatique, ou l'on formerait des +aerostiers, car il en est de la manoeuvre du ballon, comme de celle du +canon. On n'improvise pas des aeronautes, pas plus que des artilleurs. +Dans cette ecole, on exercerait les hommes d'equipe et les chefs +aerostiers, au gonflement des aerostats, a leur transport d'un point a un +autre. Des officiers d'etat-major seraient inities aux ascensions captives +et libres, ils exerceraient leurs yeux a bien voir du haut des airs, art +tres-complique qui necessite une longue pratique. + +Les eleves de l'ecole aerostatique apprendraient aussi a construire des +ballons; on les enverrait plus tard, en temps de guerre, dans les places +assiegees, et ils ne seraient plus embarrasses pour construire des ballons +messagers de grandes dimensions, ou de petits aerostats libres en papier. + +Mais nous n'avons pas l'intention de tracer ici un programme complet, et +sans parler davantage des ballons d'observations militaires, nous voulons +dire quelques mots des aerostats incendiaires. + +Le procede qu'ont employe les Autrichiens au siege de Venise est +evidemment celui qui offre la plus grande chance de succes dans la +pratique. Rien n'est plus simple que d'attacher a un ballonneau libre, +un obus fixe a un fil de fer, muni d'une meche combustible, qui brule +lentement, et arrive a enflammer l'aerostat au bout d'un temps determine. +Le ballon brule, l'obus tombe. Si l'on attaque une ville, une place +forte que l'on cerne, on trouvera toujours sur un point de la ligne +d'investissement un vent favorable, poussant un aerostat vers l'enceinte +assiegee. On lancera quelques ballons d'essai avec des corps pesants +inoffensifs, pour s'assurer de la vitesse du vent, du temps que l'aerostat +met a parcourir pour passer au-dessus de l'ennemi. Si l'on voit qu'un +premier ballon n'arrive a traverser la ville assiegee que cinq minutes +apres son ascension, on a les conditions necessaires au succes du +bombardement; on fixe les bombes successivement a cent ou deux cents +ballonneaux, on munit ceux-ci de meches d'une longueur determinee +qui brulent entierement en cinq minutes, et qui ne peuvent enflammer +l'aerostat que lorsque leur combustion va s'achever. Ces meches sont +preparees a l'avance; on a constate, par exemple, qu'une longueur de +10 centimetres a brule en 1 minute, on en prendra 50 centimetres, pour +obtenir la combustion du globe aerien au moment voulu. + +Pour plus de securite, on ne tentera l'experience definitive qu'apres +avoir sonde l'atmosphere, par des ballons d'essai, afin d'etre bien +certain qu'il n'existe pas de courants superieurs capables de ramener les +projectiles sur ceux qui les ont lances.--Une fois que les conditions des +mouvements de l'air sont etudiees, le bombardement par aerostats peut se +prolonger autant de temps que le vent restera le meme.--Pour enlever une +bombe de vingt kilogrammes, il suffit d'un petit ballonneau de papier de +25 a 30 metres cubes, gonfle d'hydrogene pur. Avec quelques hommes inities +au gonflement et a la preparation du gaz, on pourrait lancer ainsi, dans +un temps assez restreint, plusieurs centaines de ballons munis de bombes. + +Ce procede vraiment terrible ne serait surtout efficace que dans l'attaque +d'une place forte, ou l'on peut aller toujours chercher le vent, puisqu'on +occupe des positions circulaires, ou se trouvent compris les quatre points +cardinaux; cependant il pourrait, dans certains cas, etre utilise en rase +campagne, quand le vent se dirigerait, du point que l'on occupe, vers les +lignes ennemies. + +En augmentant le nombre des batteries qui serviraient aux aerostats +d'observation, on aurait toujours le gaz necessaire pour gonfler les +ballons de bombardement. Il est vraiment affligeant de parler de l'usage +si effroyable qu'il serait possible de faire des aerostats, mais nous ne +devons pas oublier le bombardement de Strasbourg et le bombardement de +Paris. Que les engins meurtriers decrivent dans l'air une vaste parabole +dont l'origine est la gueule d'un canon, qu'ils s'echappent des hauteurs +de l'atmosphere, en tombant d'un aerostat qui brule, le resultat n'est-il +pas toujours le meme? Je sais bien qu'en France on n'emploiera jamais sans +repugnance des moyens de destruction vraiment barbares et feroces, mais +si l'on ne veut pas s'attacher a l'etude des ballons incendiaires, qu'on +n'oublie pas, au moins, les ballons d'observations militaires, dont il est +permis de faire usage sans etre accuse de franchir les bornes des droits +de la guerre. + +Nous avons rappele succinctement les experiences aerostatiques du passe; +il appartient a ceux qui reorganisent l'armee de songer aux ballons +militaires pour l'avenir. Apres 1871, esperons qu'on saura bien +recommencer ce qui a ete fait en 1794, par les aerostiers de la premiere +Republique! + + + +APPENDICE. + + + +DECRETS DE PARIS. + +DECRET CONCERNANT LES BALLONS-POSTE. + +_Extrait du Journal officiel de Paris._ +27 septembre 1870. +Direction generale des postes. + +AVIS AU PUBLIC. + +"Le gouvernement de la defense nationale a rendu, sous la date du 46 +septembre, les deux decrets dont la teneur suit: + +PREMIER DECRET. + +"Art. 1er. L'administration des postes est autorisee a expedier par la +voie d'aerostats montes les lettres ordinaires a destination de la France, +de l'Algerie et de l'etranger. + +"Art. 2. Le poids des lettres expediees par les aerostats ne devra pas +depasser 4 grammes. + +"La taxe a percevoir pour le transport de ces lettres reste fixee a 20 +centimes. + +"L'affranchissement en est obligatoire. + +"Art. 3. Le ministre des finances est charge de l'execution du present +decret." + +(_Suivent les signatures._) + + +DEUXIEME DECRET. + +"Art. 1er. L'Administration des postes est autorisee a transporter par la +voie d'aerostats libres et non montes des cartes-poste portant sur l'une +des faces l'adresse du destinataire et sur l'autre la correspondance du +public. + +"Art. 2. Les cartes-poste sont en carton velin du poids de 3 grammes au +maximum et de 11 centimetres de long sur 7 centimetres de large. + +"Art. 3. L'affranchissement des cartes-poste est obligatoire. + +"La taxe a percevoir est de 10 centimes pour la France et l'Algerie. + +"Le tarif des lettres ordinaires est applicable aux cartes-poste a +destination de l'etranger. + +"Art. 4. Le gouvernement se reserve la faculte de retenir toute +carte-poste qui contiendrait des renseignements de nature a etre utilises +par l'ennemi. + +"Art. 5. Le ministre des finances est charge de l'execution du present +decret." + +(_Suivent les signatures._) + + +"En execution des decrets qui precedent, le directeur general des postes +a l'honneur d'informer le public que l'ascension des ballons montes ne +pouvant avoir lieu qu'a des epoques indeterminees, des ballons libres +seront lances a partir de demain, 28 septembre, si le temps le permet. +"Les correspondances que le public voudrait tenter de faire parvenir par +ce moyen devront etre ecrites sur carton velin du poids de 3 grammes au +maximum, et ne depassant pas les dimensions d'une enveloppe ordinaire, +savoir: longueur, 11 centimetres; largeur, 7 centimetres. Cette carte sera +expediee a decouvert, c'est-a-dire sans enveloppe, et l'une de ses faces +sera exclusivement reservee a l'adresse. + +"L'affranchissement en timbres-poste desdites cartes, fixe a 10 centimes +pour la France et l'Algerie, sera obligatoire; celles qui seraient +adressees a l'etranger devront etre affranchies d'apres le tarif des +lettres ordinaires. + +"Le public comprendra qu'il n'est possible de confier aux ballons non +montes que des correspondances a decouvert, a cause du defaut de securite +de ce mode de transport et du risque que courent ces ballons de tomber +dans les lignes prussiennes. + +"Les lettres fermees que le public entendra reserver pour etre acheminees +par les ballons montes devront porter sur l'adresse la mention expresse; +_par ballon monte_. L'affranchissement en sera egalement obligatoire, +d'apres les tarifs _actuellement en vigueur_, tant pour l'interieur _que +pour l'etranger_. Le poids desdites lettres ne devra pas depasser 4 +grammes. + +"Dans le cas ou toutes les lettres recueillies ne pourraient etre +expediees par le ballon monte en partance, la preference sera donnee aux +lettres les plus legeres. + +"Paris, le 27 septembre 1870. +"G. RAMPONT." + +A la suite de ces avis la plupart des journaux donnerent des +renseignements detailles sur la forme des lettres, la maniere de mettre +les adresses. Certains papetiers vendirent meme du papier a lettre +pelure, pesant le poids reglementaire, et sur le verso duquel la place de +l'adresse etait marquee a l'avance. Voici le _fac-simile_ du verso de ces +feuilles de papier a lettre: + +[Illustration] + +Plus tard un imprimeur, M. Jouaust, eut l'excellente idee de livrer au +public, des depeches-ballons, ou les nouvelles generales etaient imprimees +a l'avance; on envoyait cette feuille en province, en y ajoutant sur le +verso ses nouvelles personnelles. + + +DECRET RELATIF AU VOYAGE M. GAMBETTA. + +Le jour meme de l'ascension, le _Journal officiel_ avait appris aux +Parisiens le depart de M. Gambetta dans les termes suivants: + +"Le gouvernement de la defense nationale, + +Considerant qu'a raison de la prolongation de l'investissement de Paris, +il est indispensable que le ministre de l'interieur puisse etre en rapport +direct avec les departements, et mettre ceux-ci en rapport avec Paris, +pour faire sortir de ce concours une defense energique, + +DECRETE: + +"Art. 1er. M. Gambetta, membre du gouvernement, ministre de l'interieur, +est adjoint a la delegation de Tours; il se rendra sans delai a son poste. + +"Art. 2. M. Jules Favre, ministre des affaires etrangeres, est charge de +l'interim du ministere de l'interieur a Paris. + +"En execution de ce decret, le ministre de l'interieur est parti ce matin +meme par ballon. Il a emporte la proclamation qui suit a l'adresse des +departements: + +"Francais, + +"La population de Paris offre en ce moment un spectacle unique au monde. + +"Une ville de deux millions d'ames, investie de toutes parts, privee +jusqu'a present, par la criminelle incurie du dernier regime, de toute +armee de secours, et qui accepte avec courage, avec serenite, tous les +perils, toutes les horreurs d'un siege. + +"L'ennemi n'y comptait pas. Il croyait trouver Paris sans defense; la +capitale lui est apparue herissee de travaux formidables, et, ce qui vaut +mieux encore, "defendue par 400,000 citoyens qui ont fait d'avance le +sacrifice de leur vie. + +"L'ennemi croyait trouver Paris en proie a l'anarchie; il attendait la +sedition, qui egare et qui deprave; la sedition, qui, plus surement que le +canon, ouvre a l'ennemi les places assiegees, + +"Il l'attendra toujours. Unis, armes, approvisionnes, resolus, pleins de +foi dans la fortune de la France, les Parisiens savent qu'il ne depend +plus que d'eux, de leur bon ordre et de leur patience, d'arreter pendant +de longs mois la marche des envahisseurs. + +"Francais! c'est pour la patrie, pour sa gloire, pour son avenir, que la +population parisienne affronte le fer et le feu de l'etranger. + +"Vous qui avez deja donne vos fils, vous qui nous avez envoye cette +vaillante garde mobile, dont chaque jour signale l'ardeur et les exploits, +levez-vous en masse, et venez a nous; isoles, nous saurions sauver +l'honneur; mais avec vous, et par vous, nous jurons de sauver la France!" + +Paris, le 7 octobre 1870. + + +DECRET CONCERNANT LES DEPECHES PAR PIGEONS. + +_Journal officiel de Paris_. +10 novembre 1870. + +Le gouvernement de la defense nationale a rendu, sous la date du 10 +novembre 1870, le decret dont la teneur suit: + +"Le gouvernement de la defense nationale, "Considerant la necessite de +retablir dans une certaine mesure les communications postales entre les +departements et Paris, pendant la duree du siege, + +DECRETE: + +"Art. 1er. L'administration des postes est autorisee a faire reproduire +par la photographie microscopique, et a expedier par les pigeons voyageurs +ou par toute autre voie, des depeches que les habitants des departements +adresseront a Paris et dans l'enceinte fortifiee. + +"Art. 2. Ces depeches pourront consister en quatre reponses, par OUI ou +par NON, ecrites sur cartes speciales envoyees par le correspondant de +Paris. + +"Les habitants des departements auront en outre la faculte d'expedier, +sous forme de lettres, des depeches composees de quarante mots au maximum, +adresse comprise. + +"Art. 3. L'administration des postes mettra en vente dans les bureaux +de Paris, au prix de 5 centimes, des cartes que les habitants de Paris +insereront dans les lettres adressees par eux aux personnes dont ils +desirent des reponses. + +"Art. 4. Le prix de la _depeche-reponse_ par OUI ou par NON est fixe a 1 +franc, en dehors des 5 centimes montant du prix de la carte. + +"Le prix des _depeches-lettres_ sera de 50 centimes par mot. + +"Dans les deux cas, l'affranchissement est obligatoire. Le prix en sera +percu, dans les departements, aux guichets des bureaux de poste. + +"Art. 5. Des mandats de poste jusqu'a 300 francs inclusivement pourront +etre delivres a destination de Paris et de l'enceinte fortifiee moyennant +le payement des droits ordinaires et d'une taxe de 3 francs en sus. + +"Art. 6. Les depeches-reponses, les depeches-lettres et les mandats a +destination de Paris seront adresses par les soins des receveurs des +postes au delegue du directeur general a Clermont-Ferrand (Puy-de-Dome). + +"Art. 7. Les depeches photo-microscopiques seront, a leur arrivee a Paris, +transcrites par les soins de l'administration des postes et distribuees a +domicile. + +"Art. 8. Le ministre des finances est charge de l'execution du present +decret. + +"Paris, le 10 novembre 1870," +(Suivent les signatures.) + +FAC-SIMILE D'UNE DEPECHE-REPONSE, +Recto. DEPECHE-REPONSE. + +(Decret du Gouvernement de la defense nationale en date de 10 novembre +1870.) + +Il est du, pour le prix de la presente carte, un droit de CINQ CENTIMES. +Ce droit sera acquitte au moyen d'un timbre-poste qui sera place dans le +cadre ci-contre. Les reponses doivent etre exprimees par OUI et par NON +dans les colonnes 4 a 7; elles ne peuvent exceder le nombre de 4. La taxe +d'affranchissement des reponses, qu'elles atteignent ce nombre ou qu'elles +y soient inferieures, est uniformement fixee a UN FRANC. + +__________________________________________________________________________ +| | INITIALES | NOM ET DOMICILE |REPONSES aux quatre | +|NOM DU PAIS | du prenom | | questions posees. | +| ou | et du nom |en toutes lettres|_____________________| +|reside l'expediteur| de | | Q1 | Q2 | Q3 | Q4 | +| |l'expediteur| du destinataire.| | | | | +| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 +|________________________________________________________________________| +| | | | | | | | +| | | | | | | | + + +Verso. + +La presente carte, revetue des reponses par OUI ou par NON qui doivent +etre portees aux colonnes 4 a 7, d'autre part, devra etre remise par +l'envoyeur entre les mains du receveur du bureau de poste d'expedition, +qui est tenu d'y apposer lui-meme, ci-dessous, les timbres-poste destines +a en operer l'affranchissement, et de l'adresser ensuite, par le premier +courrier, au delegue du Directeur general des postes a Clermont-Ferrand. +Ces timbres-poste, ainsi que celui de cinq centimes place au recto, +devront etre laisses intacts; ils seront obliteres a Clermont-Ferrand. + +"Le gouvernement de la defense nationale, + +"Vu les propositions faites par M. Dupuy de Lome, membre de l'Institut, +membre du conseil de defense, pour la construction de ballons susceptibles +de recevoir une direction et specialement applicables aux correspondances +du gouvernement avec l'exterieur; + +"Considerant que ces travaux sont d'un grand interet pour la defense +nationale, + +DECRETE: + +"Art. 1er. Un credit de 40,000 fr. est ouvert au budget extraordinaire du +ministere de l'instruction publique pour etre affecte a la construction +des ballons. + +"Art. 2. M. Dupuy de Lome est charge de l'execution et de la direction des +travaux, auxquels il imprimera toute l'activite possible. + +"Paris le 28 octobre 1870," + + +DECRETS DE TOURS. + +CORRESPONDANCE PAR PIGEONS. + +_(Moniteur universel de Tours)_ +7 novembre 1870. + +"La delegation du gouvernement de la defense nationale, + +"Considerant que depuis l'investissement de Paris il a ete etabli par les +soins du double service des telegraphes et des postes, au moyen de ballons +partant de Paris et de pigeons voyageurs partant de Tours, un echange +special de correspondances destine a suppleer, entre Tours et Paris, aux +moyens de correspondance ordinaires momentanement suspendus; + +"Considerant que cet echange, jusqu'a present reserve aux communications +du gouvernement, se trouve aujourd'hui suffisamment assure pour qu'il soit +possible d'en faire profiter les particuliers pour leurs relations avec la +capitale, sans en garantir cependant la parfaite regularite; + +"Considerant, toutefois, que ce mode extraordinaire de correspondance, +d'ailleurs couteux, n'offre encore que des facilites tres-restreintes et +que les exigences superieures de la defense nationale ne permettent d'en +accorder l'usage public que dans d'etroites limites et a des conditions de +taxe relativement elevees; + +"Sur la proposition, du directeur general des telegraphes et des postes; + +DECRETE: + +"Art. 1er.--Il est permis a toute personne residant sur le territoire de +la Republique de correspondre avec Paris par les pigeons voyageurs de +l'administration des telegraphes et des postes, moyennant une taxe de +cinquante centimes par mot, a percevoir au depart, et dans des limites +qui seront determinees par des arretes du directeur general de cette +administration. + +"Art. 2.--Les telegrammes destines a cette transmission speciale seront +recus dans les bureaux de telegraphe et de poste qui seront designes par +l'administration, et transmis au point de depart des pigeons voyageurs par +la poste, ou par le telegraphe, lorsque les exigences du service general +le permettront. + +"Il ne sera percu aucune taxe complementaire a raison de la transmission +postale ou telegraphique, ni a raison de la distribution des telegrammes a +domicile a Paris. + +"Art. 3.--L'Etat ne sera soumis a aucune responsabilite a raison de ce +service special. La taxe percue ne sera remboursee dans aucun cas. + +"Art. 4.--Le directeur-general des telegraphes et des postes est charge de +l'execution du present decret. + +"Fait a Tours, le 4 novembre 1870. +"_Leon Gambetta, Fourichon, Cremieux, Glais-Bizoin._ +"Par le gouvernement: +"_Le Directeur general des telegraphes et des postes,_ +"F. Steenackers." + + +Arrete determinant les conditions d'expedition des depeches privees +entre les departements et Paris, au moyen des pigeons voyageurs de +l'administration des telegraphes et des postes. + +"Le directeur general des Telegraphes et des Postes, + +"Vu le decret du 4 novembre 1870, + +"Arrete: + +"Art. 1er.--Les depeches privees destinees a etre transmises a Paris par +des pigeons voyageurs, seront recues dans tous les bureaux de telegraphe +et de poste du territoire de la Republique, aux conditions de taxe fixees +par le decret susvise et d'apres les regles ci-apres. + +"Art. 2.--Ces depeches devront etre redigees en francais, en langage clair +et intelligible, sans aucun signe ou chiffre conventionnel. Elles ne +devront contenir que des communications d'interet prive, a l'exclusion +absolue de tout renseignement ou appreciation de politique ou de guerre. + +"Art. 3.--Le nombre maximum des mots de chaque depeche est fixe a vingt. + +"Les expressions reunies par un trait d'union ou separees par une +apostrophe, seront comptees pour le nombre de mots servant a les former. + +"Par exception, dans l'adresse, la designation du destinataire, celle du +lieu et du domicile ne compteront chacune que pour un seul mot, bien que +formees d'expressions composees. + +"Il en sera de meme de la signature de l'expediteur. + +"Toute lettre isolee comptera pour un mot. + +"Les nombres devront etre ecrits en toutes lettres, et seront comptes +d'apres les regles ci dessus. + +"Art. 4.--L'indication du lieu de destination ne sera obligatoire que pour +les depeches a distribuer hors de l'enceinte de Paris dans la banlieue +investie. Les depeches ne portant aucune indication de cette nature, +seront considerees comme a destination de Paris meme. La mention "rue" +pourra etre supprimee, aux risques et perils de l'expediteur. + +"L'indication de la date et du lieu d'origine n'est pas non plus +obligatoire. + +"Art. 5.--Les depeches presentees dans les bureaux telegraphiques +seront traitees, en ce qui concerne la perception de la taxe, comme les +telegrammes ordinaires. La taxe sera percue en numeraire. La souche du +registre des recettes devra porter la mention "pigeons voyageurs." + +"Les depeches presentees dans les bureaux de poste devront etre +affranchies au moyen de timbres-poste, qui seront obliteres par les +receveurs. Elles seront verifiees au guichet en ce qui concerne +l'application de la taxe. En cas d'insuffisance d'approvisionnement +de timbres, l'affranchissement pourra, par exception, avoir lieu en +numeraire, dans les formes habituelles. + +"Art. 6.--Les bureaux soit de telegraphe soit de poste, reuniront sous une +meme enveloppe toutes les depeches qu'ils auront recues dans la journee, +et les adresseront au directeur general des telegraphes et des postes, +a Tours, avec la mention speciale: pigeons voyageurs, inscrite au coin +superieur droit de l'enveloppe. + +"Art. 7.--Les depeches presentees apres le depart du courrier de la poste +dans les bureaux du telegraphe, ou le service de la telegraphie +privee n'est pas suspendu, pourront etre, dans le cas ou les lignes +departementales seraient en mesure de les recevoir sans aucun prejudice +pour le service public, transmises par le telegraphe au bureau du meme +departement qui serait le mieux en situation de les diriger immediatement +par la poste sur la direction generale. + +"Art. 8.--Tout envoi sera accompagne d'un bordereau portant, avec la date +de l'envoi et le numero d'ordre, l'indication du nombre total des depeches +transmises, et de la somme totale des taxes percues pour cet envoi. + +"Les envois de chaque categorie de bureaux, tant de telegraphe que de +poste, seront faits directement, sans confusion entre les deux services. + +"Art. 9.--Les depeches centralisees a Tours seront dirigees sur Paris, par +les soins de la direction generale, au fur et a mesure qu'elle disposera +des moyens d'expedition suffisants, et distribuees a Paris a la diligence +du service telegraphique central. + +"Art. 10.--Conformement a l'article 3 du decret sus-vise, aucune +reclamation ne sera admise en cas de non remise ou d'erreur de +distribution, toute taxe percue demeurant, a raison des difficultes que +presente ce service special, definitivement acquise a l'Etat. + +"Art. 11.--Les dispositions du present arrete sont applicables a partir +du 8 courant. "Tours, le 4 novembre 1870. "Le directeur general des +telegraphes et des postes, + +"F. STEENACKERS. +"Pour ampliation, +"Le secretaire general, +"LE GOFF." + + +DOCUMENTS RELATIFS AUX LETTRES DE LA PROVINCE POUR PARIS. + +DIRECTION GENERALE DES TELEGRAPHES ET DES POSTES. + +AVIS. + +"15 novembre 1870, + +"A l'avenir, les lettres a expedier a Paris par ballon monte pourront etre +adressees directement a l'administration centrale des telegraphes et des +postes, a Tours. + +"Ces lettres devront etre renfermees dans une enveloppe portant la +suscription suivante: + + _A. Monsieur + Le Directeur general des telegraphes et des postes, + a Tours_. + (Pour Paris, par ballon monte.) + + +"Le directeur general ayant la franchise illimitee, l'enveloppe portant +son adresse ne devra pas etre munie de timbres-poste. La lettre a expedier +a Paris sera seule desormais soumise aux droits de poste. + +"Sont maintenues les autres conditions qui ont ete indiquees dans un +precedent avis pour l'expedition de correspondances par ballon monte. + +"Le directeur general des telegraphes et des postes a fait transmettre, +par les pigeons voyageurs, pour etre insere dans le _Journal officiel_ +et dans les autres journaux de Paris, un avis portant que les lettres +envoyees de la capitale, par ballon monte, parviennent generalement a leur +destination. + + +GRANDEUR ET ASPECT D'UNE DEPECHE MICROSCOPIQUE POUR PIGEONS. + ________________________ + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + |_____|_____|_____|_____| + + + +NOMINATION DES AEROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMEE DE LA LOIRE. + + MINISTERE DE LA GUERRE + + Premiere division. + + BUREAU + de la correspondance + generale + et des operation + militaires. + + +LE MINISTRE DE L'INTERIEUR ET DE LA GUERRE, +informe M.... que, par decision de ce jour, il est attache en qualite +d'aeronaute au service des ballons captifs de l'armee de la Loire. "Dans +cette position M..... recevra une retribution de 10 fr. par jour, et une +indemnite d'entree en campagne de 600 fr. + +"Il aura droit, en outre, a une ration et demie de vivres et a 4 rations +de chauffage. + +"Cette lettre lui servira de titre dans l'exercice de ses fonctions. + +" Tours, le 1er decembre 1870. + +"Pour le ministre de l'interieur et de la guerre, "_Le general directeur +par interim_," + + +AVIS AU PUBLIC + +(RELATIF AUX CYLINDRES POSTAUX ROULANT DANS LA SEINE). + +Extrait du _Moniteur_ de Tours: + +"27 decembre. + +"On a offert a l'administration des postes, a Paris, de faire parvenir des +lettres des departements a Paris, a l'aide d'un procede pour lequel les +inventeurs sont brevetes. + +"Ce procede, pour conserver ses chances de reussite, doit rester secret; +mais il a ete reconnu suffisamment pratique pour etre essaye. + +"En consequence, l'administration, dont le devoir est d'utiliser tout +moyen paraissant propre a la transmission des lettres pour la capitale, +a cru pouvoir autoriser la mise a execution du nouveau procede, sans +toutefois en endosser la responsabilite. + +"Un traite a ete conclu a cet effet, entre l'administration des postes, a +Paris, et les inventeurs du procede en question. Ce traite a ete approuve +par un decret du gouvernement de la defense nationale en date du 14 +decembre courant. + +"Aux termes dudit decret, les lettres a transporter a Paris devront etre +affranchies au moyen de timbres-poste representant une taxe d'un franc +(dont 20 centimes pour l'administration et 80 centimes pour les frais et +risques de l'entreprise). + +"Le poids maximum des lettres est fixe a 4 grammes. + +"Les lettres de la France et de l'Algerie pour Paris, que le public voudra +confier au procede dont il s'agit, devront, en dehors des conditions de +poids et d'affranchissement indiquees ci-dessus, porter, en caracteres +tres-apparents, sur la suscription, a la suite de l'adresse du +destinataire, les mots: + +_Paris, par Moulins (Allier)._ + +"Les expediteurs ayant ainsi prepare leurs lettres, n'auront qu'a les +jeter a la boite, comme toute lettre ordinaire." + + * * * * * + +LES BALLONS DE LA COMMUNE. + +Le lecteur se rappelle sans doute que la Commune a voulu singer le service +des ballons-poste, si glorieux pendant le siege. Nous donnons le curieux +decret qu'ont signe les Cournet, les Delescluze et les Pyat au sujet d'une +organisation de ballons militaires. Il est a regretter que parmi les +aeronautes de Paris, il s'en soit trouve deux qui aient consenti a placer +leurs noms a cote de celui des odieux personnages de l'insurrection! + +_Journal officiel de la Commune._ +"20 avril 1871. +"La Commune de Paris, + +"Considerant: + +"Que des depenses importantes ont ete faites par l'ex-gouvernement dit de +la defense nationale, pour les services aerostatiques postaux; + +"Que, par suite de la desertion de l'ex-gouvernement, dit de la defense +nationale, sur ce point des services publics, comme sur tous les autres, +une quantite de ballons construits, representant une depense de plusieurs +centaines de mille francs, payes des deniers de la nation, se +trouvent actuellement dissemines en plusieurs endroits et exposes aux +detournements; + +"Qu'il importe d'urgence de reunir sous le controle de la Commune, en des +mains sures, d'inventorier et de preserver, ce materiel, auquel sont venus +s'adjoindre les ballons expedies en province pendant le siege de Paris; +"Considerant que l'ex-gouvernement, dit de la defense nationale, qui, en +fait gouverne toujours a Versailles, a supprime, dans une intention +facile a comprendre, tout echange de nouvelles, journaux, correspondances +privees, toutes communications intellectuelles entre Paris et les +departements, comptant ainsi se reserver impunement la trop facile +distribution des calomnies destinees a egarer l'opinion publique en +province et a l'etranger; + +"Que la Commune de Paris a, tout au contraire, le plus grand interet a ce +que la verite soit connue, et a faire connaitre a tous et ses actes, et +ses intentions; + +"Considerant que l'aerostation est naturellement et legitimement appelee +en ces circonstances a rendre des services en repandant partout la lumiere +salutaire; + +"Considerant enfin que, dans l'etat de guerre offensive declaree et +poursuivie par le gouvernement de Versailles, il est important a +la defensive d'utiliser les observations aerostatiques militaires, +systematiquement et intentionnellement repoussees pendant la duree du +siege de Paris, et alors, en effet, inutiles a ceux qui devaient livrer +Paris; + +ARRETE: + +"1 deg. Une compagnie d'aerostiers civils et militaires de la Commune de Paris +est creee; + +"2 deg. Cette compagnie se compose provisoirement d'un capitaine, d'un +lieutenant, d'un sous-lieutenant, d'un sergent, de deux chefs d'equipe et +douze aerostiers; + +"3 deg. La solde du capitaine est de 300 fr., du lieutenant 250 fr., des +equipiers 150 fr. par mois; + +"4 deg. La compagnie des aerostiers civils et militaires de la Commune de +Paris releve directement du commandement de la commission executive; "5 deg. +Le citoyen Claude-Jules Duruof est nomme capitaine des aerostiers civils +et militaires de la Commune de Paris. + +"Le citoyen Jean-Pierre-Alfred Nadal est nomme lieutenant-magasinier +general. + +"Paris, le 20 avril 1871. + +"_La commission executive_, + +"AVRIAL, F. COURNET, CH. DELESCLUZE, FELIX PYAT, G. TRIDON, A. VERMOREL, +E. VAILLANT." + +"Les aerostiers qui se presenteront pour faire partie de la compagnie +devront s'adresser, pour leur inscription immediate, au capitaine Duruof +seul." + +Terminons en disant que les aeronautes de la Commune, n'ont obtenu aucun +resultat. L'art de l'aerostation n'a pas servi la cause de l'infamie! + + + + +TABLE DES MATIERES. + + + +PREFACE + + +PREMIERE PARTIE. + + + +LE CELESTE ET LE JEAN-BART. + +I. Paris investi.--Les ballons-poste.--L'aerostat _le +Celeste_.--Lachez-tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade +prussienne.--Les proclamations.--La foret d'Houdan.--Les uhlans.--Descente +a Dreux. + +30 septembre 1870 + + +II. Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de +retour a Paris par voie aerienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage +a Lyon.--Les nouveaux debarques du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_. + +Du 1er au 15 octobre. + + +III. Lettres pour Paris par ballon monte.--Le bon vent souffle a +Chartres.--Cernes par les Prussiens!--Evasion nocturne.--L'hotel du +Paradis.--Allons chercher le vent! + +Du 15 octobre au 1er novembre. + + +IV. Premiere tentative de retour a Paris par ballon.--Preparatifs du +voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.--Le +dejeuner en ballon.--Le vent a tourne.--En ballon captif. + +Du 1er au 8 novembre 1870. + + +V. Seconde tentative de retour a Paris.--Le coucher du soleil et le lever +de la lune.--La Seine et les forets.--Adieu Paris!--Descente dans le +fleuve.--Les paysans normands. + +Du 8 au 20 novembre. + + + + +DEUXIEME PARTIE. + + +LES AEROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMEE DE LA LOIRE. + +I. Le ballon "la _Ville de Langres_."--Premieres experiences d'aerostation +militaire a Gidy.--La telegraphie aerienne.--Le _Jean-Bart_ a +Orleans.--Anecdotes sur les Prussiens. + +Du 16 au 29 novembre 1870. + + +II. Le depart.--Le voyage en ballon captif.--Accident a +Chanteau.--Reparation d'une avarie.--Arrivee a Rebrechien.--Tempete +nocturne.--Le _Jean-Bart_ est creve.--Retour a Orleans.--Gonflement du +ballon la _Republique_. + +Du 30 novembre au 3 decembre 1870. + + +III. La deroute de l'armee de la Loire.--Les ballons captifs au chateau du +Colombier.--Aspect d'Orleans.--Le dernier train.--Les blesses.--Vierzon. + +Dimanche 4 decembre 1870. + + +IV. Organisation definitive des aerostiers militaires a Tours. +--Experience d'une montgolfiere captive.--Expedition de Blois.--M. +Gambetta et le chef de gare.--Nouvelle defaite.--Tours et le Mans.--Le +camp de Conlie.--Ascensions captives. + +Du 6 au 20 decembre 1870. + + +V. Une visite au general Chanzy.--Ascension faite en sa presence. +--Accident a la descente.--Un peuplier casse.--Opinion du general sur les +ballons militaires. + +21 decembre au 11 janvier 1870. + + +VI. La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le +champ de bataille.--La deroute.--Laval.--Rennes. + +Du 11 janvier au 18 fevrier 1871. + + +VII. Les ballons captifs a Laval.--Ascensions +quotidiennes.--L'armistice--Nantes.--Bordeaux.--L'assemblee +nationale.--Paris!--Vides dans les rangs. + +Du 28 janvier au 17 fevrier 1871. + + + + +TROISIEME PARTIE. + + +Histoire de la poste aerienne + +I. Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les +premiers departs avec l'ancien materiel.--Construction des aerostats. + + Premiers departs de Paris + Essai d'un ballon libre + Construction des ballons-poste + L'ascension + Departs de ballons en octobre 1870 + Voyage de M. Gambetta + Capture du ballon la Bretagne + Departs de novembre 1870 + Deuxieme ballon prisonnier + Troisieme ballon prisonnier + +II. Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages +aeriens.--Voyages extraordinaires de Paris en Norwege.--Descente a +Belle-Ile-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du siege. + + Premier depart de nuit + Voyage de Norwege + De Paris en Hollande + Premier ballon perdu en mer + Voyage de Belle-Ile-en-Mer + Departs de decembre 1870 + Une ascension scientifique + Quatrieme ballon prisonnier + Cinquieme ballon prisonnier + Depart de janvier 1871 + Deuxieme ballon perdu en mer + +III. Les pigeons voyageurs.--La Societe l'Esperance.--La poste +terrestre.--La poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables. + + Les pigeons et les depeches microscopiques + Les pietons + La poste fluviale + Les fils telegraphiques + Les chiens facteurs + Direction des aerostats + Le ballon de M. Dupuy de Lome + Les helices du ballon "Le Duquesne." + + + + +CONCLUSION. + + Les ballons et la guerre + Les aerostiers de la premiere republique + Essais divers. Les ballons militaires aux Etats-Unis + Projet d'organisation de ballons militaires + + + + +Appendice + + + +FIN DE LA TABLE + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of En ballon! Pendant le siege de Paris +by Gaston Tissandier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIEGE *** + +***** This file should be named 11038.txt or 11038.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/0/3/11038/ + +Credits: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders. +This file was produced from images generously made available by the +Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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