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diff --git a/old/11038-8.txt b/old/11038-8.txt new file mode 100644 index 0000000..498b2ae --- /dev/null +++ b/old/11038-8.txt @@ -0,0 +1,9895 @@ +The Project Gutenberg EBook of En ballon! Pendant le siege de Paris +by Gaston Tissandier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: En ballon! Pendant le siege de Paris + +Author: Gaston Tissandier + +Release Date: February 11, 2004 [EBook #11038] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIEGE *** + + + + +Credits: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders. +This file was produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +EN BALLON! + +PENDANT + +LE SIÈGE DE PARIS + + +par Gaston Tissandier + + +AU GÉNÉRAL CHANZY EX-COMMANDANT EN CHEF L'ARMÉE DE LA LOIRE DÉPUTÉ À +L'ASSEMBLÉE NATIONALE + +HOMMAGE DE SINCÈRE DÉVOUEMENT + +En souvenir des ascensions captives du Mans et de Laval. + +G.T. + + + + + +PRÉFACE + + +Personne ne niera que la découverte des aérostats est une des gloires de +la physique moderne; nul esprit éclairé ne mettra en doute l'intérêt de +premier ordre que les voyages aériens offrent aux amis de la nature, +véritablement soucieux des progrès de la science. Tout le monde, au +contraire, s'accordera à reconnaître que l'étude des ballons est bien +faite pour passionner et stimuler la clairvoyance des chercheurs. Mais ce +qui offre un motif de surprise bien légitimé, c'est l'invariable état de +_statu quo_ d'une telle invention. Comment! le chemin de fer, la machine +à vapeur, le télégraphe, nés au commencement du siècle, sont devenus, en +moins de soixante ans, les plus formidables puissances de l'industrie; on +les voit sans cesse grandir, s'accroître, se fortifier ... et le ballon +reste toujours,--aujourd'hui comme hier,--ce qu'il était déjà il y +bientôt un siècle! Les aérostats seraient-ils donc marqués au sceau +de l'infécondité? Les aurait-on condamnés, comme Sisyphe, à rester +invariablement stationnaires, malgré des efforts sans cesse renouvelés? + +Pour notre part, nous avons la persuasion que la navigation aérienne ne +sera pas éternellement un vain mot; car aucun motif plausible ne peut +faire admettre que les ballons ne soient pas perfectibles, comme toute +oeuvre humaine. Pourquoi demeureraient-ils à l'état d'une perpétuelle +enfance?--Rien ne pourra nous empêcher de croire qu'ils grandiront. +Mais pour qu'ils se modifient, pour qu'ils se transforment en appareils +nouveaux, il est de toute nécessité qu'ils attirent à eux les hommes +d'intelligence et d'initiative. Il faut qu'ils cessent d'être la propriété +exclusive des entrepreneurs de fêtes publiques; il est indispensable +qu'ils reprennent dans la science le rang qui leur est dû. + +Qu'a t-on fait pour les ballons depuis vingt ans? Si l'on excepte les +admirables travaux de M. Henry Giffard qui a doté l'aérostation, de +progrès d'une importance capitale, quoique insuffisamment appréciés, qui a +créé les ballons imperméables à l'hydrogène, les ballons captifs à vapeur, +où trouve-t-on ailleurs des innovations, des découvertes véritablement +dignes de ce nom?--Qui s'est attaché à l'aérostation pratique dans ces +dernières années? A part quelques ascensions remarquables, on cherche en +vain une étude sérieuse, suivie, propre à conduire à quelque résultat +saillant. + +Un tel état de choses s'explique par l'indifférence que les ballons, +abandonnés aux spectacles forains, ont fini par rencontrer de toutes +parts. On ne les considérait plus, comme dignes d'enlever dans les airs +des Gay-Lussac, des Barrai, des Bixio, des Robertson, des Saccharoft et +des Glaisher, ces navires aériens, compromis avec les _filles de l'air_ de +l'Hippodrome et les lauréats de l'école du trapèze! Certes, il n'y a pas +grand inconvénient à ce que les aérostats concourent à l'amusement des +badauds du dimanche, et nous ne voudrions pas être accusé de rigorisme en +condamnant d'une manière absolue les cabrioles aériennes. Il ne faudrait +pas oublier cependant qu'à côté du frivole, il y a le sérieux et +l'utile.--Que la pile électrique serve à faire marcher l'horloge magique +de Robert Houdin, ou le tambour enchanté de M. Robin, rien de mieux; elle +fait fonctionner aussi le télégraphe. Mais si cette même pile électrique +ne fournit uniquement son concours qu'aux prestidigitateurs, les +physiciens n'auront-ils pas le droit de réclamer à bien juste titre? + +En 1863, les campagnes aérostatiques du _Géant_ ont attiré l'attention +du monde entier, prouvant ainsi que l'oeuvre des Montgolfier suscitera +toujours de nombreuses marques de sympathie; mais M. Nadar, qui voulait +tuer un principe, et créer sur ses débris une nouvelle machine, n'a réussi +qu'à fournir à l'histoire des ballons, des aventures aériennes vraiment +surprenantes, mais infertiles.--M. Flammarion a exécuté, en 1867, +une série d'ascensions en compagnie de M. Eugène Godard, dans un but +d'observations météorologiques; M. de Fonvielle et moi, nous nous sommes +aussi résolûment lancés dans la carrière aérienne, et depuis quelques +années, nous avons exécuté, soit ensemble, soit isolément, un grand nombre +d'excursions dans les nuages; nous avons sondé l'atmosphère dans les +conditions les plus variables, par un ciel serein, comme dans un air +agité, de jour comme de nuit, au-dessus de la terre et au-dessus de la +mer[1]. Mais là se bornent,--en plaçant à part, comme ayant une importance +exceptionnelle, l'exploitation du ballon captif de l'Exposition, et +en faisant mention de quelques autres ascensions d'aéronautes +forains,--l'histoire des ballons dans ces dernières années. Était-ce +assez de ces efforts isolés? Que pouvait-on faire, abandonné à soi-même, +rencontrant pour ses expériences de nombreux obstacles, n'ayant souvent à +sa disposition qu'un matériel insuffisant ou en mauvais état? + +[Note 1: Consulter à ce sujet le volume des _Voyages aériens_, publié +par la librairie Hachette, et contenant le récit des ascensions de MM. +Glaisher, Flammarion, W. de Fonvielle et G. Tissandier.] + +Toutefois nous ne cessions de répéter, sans avoir l'ambition ni la +prétention d'être des révélateurs, que l'aérostation est un art trop +séduisant, trop admirable, pour qu'il ne soit pas sans cesse étudié, +cultivé, pour qu'il ne s'entoure pas de nombreux et fervents adeptes. +Nous disions qu'il faut s'élancer dans les airs pour faire progresser la +navigation aérienne, que c'est un mécanicien qui a trouvé les organes +de la machine à vapeur, un physicien qui a inventé le télescope, et que +l'aéronaute seul, le praticien qui a appris à connaître l'outil qu'il veut +améliorer, soulèvera quelque jour le coin du voile sous lequel est cachée +la solution du grand problème! Nous affirmions que les excursions dans +l'atmosphère offrent à l'artiste des spectacles imposants, des scènes +sublimes, des tableaux grandioses où la nature se révèle dans toute sa +grandeur, dans son imposante majesté; fournissent au savant des sources +d'étude intarissables, bien propres à éveiller son esprit, à le conduire +à la découverte des lois inconnues qui régissent les mouvements de +l'atmosphère, qui commandent le mécanisme de la météorologie. Nous +tâchions de faire comprendre que c'est en s'aventurant dans les plages +aériennes que les aéronautes fonderont la véritable _science de l'air_, +comme c'est en s'élançant sur la cime des vagues, que les navigateurs ont +créé la _science de l'Océan_. Mais l'exemple des touristes aériens ne +trouvait pas d'imitateurs; à leur grand regret, nul rival ne se présentait +à eux dans les hautes régions de l'air; aucun savant ne voulait risquer sa +fortune dans l'empire d'Eole! + +Plus tard, nous attirions l'attention sur l'importance de l'organisation +d'un corps d'aérostiers pour les observations militaires; huit mois avant +la guerre, nous écrivions les lignes suivantes: «L'Ecole aérostatique de +Meudon, supprimée dans un moment de mauvaise humeur, ne devrait-elle pas +être reconstituée? Attendra-t-on qu'une guerre éclate pour former des +aéronautes, pour improviser des ballons? Ce serait une imprudence, une +folie des plus grandes, _car dans notre siècle, les guerres vont vite, +et le sort d'un empire pourrait bien avoir été décidé pendant qu'on +ajusterait ensemble les fuseaux d'un ballon_[2]!» Mais les paroles le plus +sensées n'entrent pas dans les oreilles volontairement fermées. + +[Note 2: _Voyages aériens_, page 556.] + +Comment se rappeler sans un bien légitime étonnement que la France, +la véritable patrie des ballons, n'a jamais compté depuis Coutelle, +c'est-à-dire depuis 1794, la moindre école aérostatique où des appareils +bien confectionnés auraient été mis à la disposition des explorateurs +audacieux, vraiment épris de la navigation aérienne; que l'Observatoire de +Paris, dont le devoir est d'étudier les éclipses, les averses d'étoiles +filantes, n'a jamais eu l'idée, depuis Arago, de recourir aux nacelles +aériennes pour faciliter les études de ce genre? Comment expliquer le +dédain des généraux de l'Empire pour les aérostats militaires, qui avaient +été si efficacement employés, sous la première République, et pendant la +guerre d'Amérique? + +Les infortunés ballons semblaient être les parias du monde scientifique +et administratif! Les aéronautes qui avaient la passion des aventures +de l'air, ceux qui avaient la foi, rencontraient bien,--il y aurait +ingratitude à l'oublier,--quelques précieux appuis de la part d'hommes +éminents et éclairés, mais c'était pour ainsi dire à l'état d'exception. +Quand ils osaient demander d'utiliser le ballon _l'Impérial_, pour +faire des expériences sérieuses et privées, le ministre de la Maison +de l'Empereur se gardait bien de confier à qui que ce fût le matériel +aérostatique de l'Empire; il préférait le laisser moisir, sans soin, sans +nulle surveillance, dans les greniers du Garde-Meuble[3]. + +[Note 3: Parmi les ballons qui existaient à Paris en septembre 1870, +_l'Impérial_ est le seul qui n'ait pu être utilisé pendant le siège. C'est +en vain qu'on essaya de le réparer. Cet aérostat était tombé en lambeaux; +il avait coûté 30,000 fr.] + +Les aérostats, malgré leurs imperfections, sont aujourd'hui les seuls +appareils, ne l'oublions pas, qui nous permettent de rivaliser avec +l'oiseau, de sillonner l'étendue de l'atmosphère, de quitter le plancher +terrestre, où, sans eux, nous serions impitoyablement attachés; ils +étaient à la veille de périr faute de culture. Sans l'inventeur des +ballons captifs à vapeur, qui avait toujours quelques ballons dans son +hangar, comme d'autres ont des chevaux dans leur écurie, sans quelques +aéronautes, qui malgré leurs modestes ressources, construisaient de temps +en temps des ballons, personne ne se serait préoccupé de cette grave et +importante question de la navigation dans l'air; l'aérostat passait peu à +peu à l'état de bric-à-brac, et nos fils en eussent parlé un jour comme du +feu grégeois ou de l'émail italien. + +Voilà jusqu'où était tombée l'aéronautique sous le second Empire. Le +gouvernement ne voulait rien faire pour encourager les études aériennes; +ici comme ailleurs, l'initiative privée, quand elle avait l'audace de se +montrer, était vite écrasée sous les obstacles qu'on ne manquait pas de +lui opposer. Une des plus grandes découvertes de notre génie scientifique +allait peut-être s'éteindre dans la France même; on aurait laissé à des +étrangers le soin de faire croître ce germe que les Montgolfier avaient +semé sur le champ des découvertes. + +Il a fallu que les Prussiens viennent nous écraser, nous faire sortir +de notre torpeur; il a fallu que la première métropole du monde soit +investie, cernée, bloquée par les innombrables légions des barbares +modernes, pour que l'on s'aperçoive enfin que les ballons valent bien la +peine d'être gonflés! Après les immenses services qu'ils ont rendus à la +patrie, est-il permis de croire qu'ils ne seront plus délaissés d'une +façon vraiment coupable? Est-il permis d'espérer que le gouvernement +protégera sérieusement les études aériennes, que nos sociétés savantes +s'en préoccuperont d'une manière efficace? + +On ne manquera pas de trouver dans cet ordre d'idées de nombreux +prosélytes; la navigation aérienne a toujours eu le privilège d'émouvoir +et d'intéresser le public. Ce ne sont pas les hommes de bonne volonté qui +feront défaut pour un tel genre d'investigation, car, comme nous le disait +avec esprit un des plus illustres savants de l'Angleterre: «Le Français +est essentiellement aéronaute; son caractère aventureux, un peu volage, +est bien fait pour cet art merveilleux, où l'imprévu joue un si grand +rôle.» + +En effet, les questions aérostatiques ont toujours eu en France le +privilège de passionner le peuple, et ce fait offre une importance réelle, +car il y a, au-dessus des appréciations de la science, au-dessus de l'avis +des hommes du métier, il y a quelque chose d'indéfinissable qu'on appelle +l'opinion publique. Rarement elle s'égare dans les jugements qu'elle porte +instinctivement sur les problèmes de ce genre, et nul ne peut nier qu'elle +n'accorde aux ballons une large part d'admiration. Le peuple, le public, +si vous voulez, aime les ballons, comme il admire une oeuvre d'art, comme +il écoute un opéra des maîtres; dans un musée, sans être peintre, le +public marque du doigt le chef-d'oeuvre; sans être écrivain, il trouve le +bon livre; sans être savant, il sait flairer les grandes découvertes dans +les choses de la science. Malgré les hommes spéciaux qui dénigrent à sa +naissance le gaz de l'éclairage, il accourt aux expériences de Philippe +Lebon, et les impose à l'administration; il applaudit à l'apparition +des chemins de fer, en dépit des savants qui les dénigrent. Or, nous le +répétons, il aime les aérostats, il PRESSENT qu'il y a là un inconnu plein +de mystère, mais plein d'espérance, il CROIT à la navigation aérienne. +L'avenir donnera raison à l'intuition populaire, à ce que l'auteur latin +appelle «_vox populi_.» + +Que de progrès à rêver; que de perfectionnements à entrevoir dans +l'aéronautique comme dans toutes les branches du savoir humain! Mais la +science est un sol qui, quoique fertile, ne donne une ample moisson qu'à +ceux qui la cultivent avec acharnement. Et combien la culture a été +négligée depuis vingt ans! Mais pour notre malheur, ce n'est pas seulement +l'art des Montgolfier qu'on a laissé dépérir dans une criminelle +négligence. Il faut avouer et reconnaître que toutes les sciences ont +subi chez nous une trop visible déchéance; aussi quand l'heure du péril +a sonné, les hommes supérieurs ont manqué pour recourir aux immenses +ressources de la nation. + +Le 4 septembre 1870, après un nouveau Waterloo, on espérait un autre 1792! +Mais on oubliait que vers la fin du siècle dernier, la Convention, en +décrétant la levée en masse pour résister à l'ouragan déchaîné sur nos +frontières, avait entre les mains un pays riche en génies illustres, +tellement fertile en intelligences, qu'il marchait dans le monde à la tête +des sciences et de la philosophie! A cette époque mémorable, en même temps +que Carnot organise la victoire, les savants créent toute une industrie +nouvelle. Quand il s'agit de faire de la poudre sans le soufre de Sicile, +sans le salpêtre de l'Amérique, des inventeurs se lèvent à l'appel du +pays; ils ont du soufre qu'ils viennent d'extraire des pyrites, ils +produisent du salpêtre, dont ils ont trouvé les éléments dans les vieilles +murailles, dans la poussière des écuries. Nicolas Leblanc jette les bases +de la fabrication de la soude artificielle, Chappe crée le télégraphe +aérien qui, en quelques minutes, envoie des ordres aux armées. +L'industrie, privée par le blocus des matières premières indispensables +à la confection des armes, à la préparation de la poudre, au travail des +manufactures, se régénère, se transforme pour sauver la nation, et pour +donner naissance en même temps aux étonnantes opérations de nos usines +modernes. La science française du XVIIIe siècle prépare les premiers +triomphes de Valmy et de Jemmapes!--Quel abîme, hélas! sépare cette France +de 1792 d'avec celle de 1870! + +Puissent les grands exemples d'un tel passé nous servir d'enseignements; +puissent les illustres génies du XVIIIe siècle, trouver bientôt des +successeurs! Puisse la chimie rencontrer encore des Lavoisier, des +Fourcroy, des Berthollet, des Guyton de Morveau, les sciences naturelles +des Cuvier, des Buffon, des Jussieu, des Geoffroy Saint-Hilaire; les +mathématiques et l'astronomie, des Monge, des Laplace, des Lagrange; +la géographie des Bougainville et des Lapérouse; la philosophie, des +Montesquieu, des Voltaire, des Rousseau et des d'Alembert! + +Puissent enfin les aérostats trouver d'autres Montgolfier, de nouveaux +Charles et de nouveaux Pilâtre! + +G.T. + + + + +PREMIÈRE PARTIE + +Août 1871. LE CÉLESTE ET LE JEAN-BART + + + + +I + + +Paris investi.--Les ballons-poste.--L'aérostat _le Céleste_.--Lâchez +tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade prussienne.--Les +proclamations.--La forêt d'Houdan.--Les uhlans.--Descente à Dreux. + +30 septembre 1870. + +Les historiens qui raconteront les drames du siège de Paris se chargeront +de juger les crimes de l'Empire, ses négligences inouïes, ses oublis +insensés; ils diront que la capitale du monde, à la veille d'être cernée +par l'ennemi, n'avait pas un canon sur ses remparts, pas un soldat dans +ses forts. Mais ce qu'ils ne manqueront pas d'affirmer, c'est que les +habitants de Paris, en traversant ces heures les plus néfastes de leur +histoire, puisaient comme une nouvelle force dans les malheurs qui +venaient de frapper la France, sans pitiés sans relâche; c'est que leur +énergie semblait croître en raison directe des dangers qui les menaçaient. + +Quand, le 15 septembre, les journaux annoncent que les uhlans sont +signalés aux portes de Paris, le public accueille cette nouvelle avec +le sang-froid qui dénote la résignation. On sent que quelque chose de +terrible est menaçant, que des événements uniques dans les annales des +peuples vont se produire; il y a dans l'air des nuages épais, précurseurs +d'une tempête horrible; mais on envisage l'avenir sinon sans émotion, du +moins sans défaillance ni faiblesse. Tous les coeurs vibrent à l'unisson +au sentiment de la Patrie en danger. + +Rien n'est prêt pour la défense; il faut tout faire à la fois et en toute +hâte. Chaque enfant de Paris, entraîné par un irrésistible élan, veut +avoir sa part de travail dans l'oeuvre commune. Les architectes, les +ingénieurs remuent la terre des bastions; les chimistes préparent des +poudres fulminantes et des torpilles; les métallurgistes fondent des +canons et des mitrailleuses, tous les bras s'arment de fusils. + +Mais au milieu de cette effervescence, une question de premier ordre, +question vitale, s'il en fut, vient s'imposer à l'administration. En +dépit des affirmations du génie militaire, les Parisiens sont bel et bien +bloqués dans leurs murs. Quelques courriers à pied franchissent d'abord +les lignes ennemies, mais bientôt, d'autres reviennent consternés, ils +n'ont pas rencontré un sentier sur quelque point que ce fût, où le «qui +vive» ennemi ne les ait contraints de rebrousser chemin. M. de Moltke a +résolu ce problème inouï: investir une ville de deux millions d'habitants, +faire disparaître sous un cordon de baïonnettes, la plus immense place +forte de l'univers. La capitale du monde se laissera-t-elle emprisonner +vivante dans un tombeau? Lui sera-t-il interdit de parler à la France, +de communiquer au dehors son énergie, sa foi, son courage, d'avouer ses +déceptions, ses faiblesses, ses inquiétudes, d'affirmer ses joies, sa +force et ses espérances? Ne pourra-t-elle pas protester à haute voix +contre un bombardement barbare, contre un assassinat monstrueux de femmes +et d'enfants? L'ennemi tiendra-t-il au secret une des plus grandes +agglomérations humaines, sous l'inflexible vigilance d'une armée de +geôliers? Arrivera-t-il à tuer la France en étouffant la voix de Paris? + +Il allait être donné à l'une des plus grandes découvertes de notre génie +scientifique, de déjouer les projets de nos envahisseurs. Les aérostats si +oubliés, si délaissés depuis leur apparition, ces merveilleux appareils +sortis tout d'une pièce du cerveau des Montgolfier et des Charles, +allaient tout à coup reparaître, pour contribuer à la défense de la +Patrie, en lui portant par la voie des airs, l'âme de sa capitale. Les +aéronautes, plus audacieux que l'ancien monarque de Syrie, se préparaient +à franchir le cercle d'un nouveau Popilius! + +Sans les ballons, pas une lettre ne serait sortie de l'enceinte des forts, +pas une dépêche n'y serait rentrée. Les portes ne se seraient ouvertes +qu'au mensonge, à la ruse, à l'espionnage. Un silence de cinq mois n'eût +pas été possible. La grande métropole, baillonnée, aurait vite fait +entendre un murmure de détresse, puis un cri de grâce! Car n'oublions pas +que les aérostats n'ont pas seulement emporté les dépêches parisiennes, +ils ont emmené avec eux les pigeons voyageurs, qui devaient rentrer dans +les murs de la capitale cernée. Les missives du dedans ont pu recevoir +ainsi les réponses du dehors. Tours a entendu Paris, Paris a entendu +Tours. L'Attila des temps modernes, qui avait écrasé des armées, bombardé +des villes, décimé des populations entières, s'est trouvé impuissant +devant l'aérostat qui traversait les airs, comme devant l'oiseau qui +fendait l'espace! + +Le premier départ aérien s'exécuta le 23 septembre; Jules Duruof s'élève +en ballon du la place Saint-Pierre à 8 heures du matin. Deux aérostats le +suivent dans les airs, le 25 et le 26 du même mois. Mon frère et moi, +qui avons fait, les années précédentes, un grand nombre d'ascensions en +artistes et en amateurs, nous offrons nos services à M. Rampont. Paris, +disons-nous, peut perdre deux soldats pour gagner deux courriers aériens. +Les gardes nationaux ne manquent pas ici, mais les aéronautes sont rares. + +Le jour même du départ de Louis Godard, un des administrateurs de la Poste +m'appelle auprès de lui. + +--Vous êtes prêt à partir en ballon, me dit-il. + +--Quand vous voudrez. + +--Eh bien! nous comptons sur vous demain matin à 6 heures, à l'usine de +Vaugirard; votre ballon sera gonflé, nous vous confierons nos lettres et +nos dépêches. + +Le 30 septembre, à 5 heures du matin, je pars de chez moi avec mes deux +frères qui m'accompagnent. J'arrive à l'usine de Vaugirard, mon ballon est +gisant à terre comme une vieille loque de chiffons. C'est le _Céleste_, un +petit aérostat de 700 mètres cubes, que son propriétaire a généreusement +offert au génie militaire. Pour moi c'est presque'un ami, je le connais +de longue date; il a failli me rompre les os, l'année précédente. Je le +regarde avec soin, je le touche respectueusement, et je m'aperçois, hélas! +qu'il est dans un état déplorable. Il a gelé la nuit; le froid l'a saisi, +son étoffe est raide et cassante. Grand Dieu! qu'aperçois-je près de la +soupape? des trous où l'on passerait le petit doigt, ils sont entourés de +toute une constellation de piqûres. Ceci n'est plus un ballon, c'est une +écumoire. + +Cependant les aéronautes qui doivent gonfler mon navire aérien, arrivent. +Ils ont avec eux une bonne couturière qui, armée de son aiguille, répare +les avaries. Mon frère prend un pot de colle, un pinceau, et applique +des bandelettes de papier sur tous les petits trous qui s'offrent à son +investigation minutieuse. C'est égal, je ne suis que médiocrement rassuré, +je vais partir seul dans ce méchant ballon, usé par l'âge et le service; +j'entends le canon qui tonne à nos portes; mon imagination me montre les +Prussiens qui m'attendent, les fusils qui se dressent et vomissent sur mon +navire aérien une pluie de balles! + +La dernière fois que je suis monté dans le _Céleste_, je n'ai pu rester en +l'air que trente-cinq minutes! Toutes les perspectives qui s'ouvrent à mes +yeux ne sont pas très-rassurantes. + +--Ne partez pas, me disent des amis, attendez au moins un bon ballon; +c'est folie de s'aventurer ainsi dans un outil de pacotille. + +Cependant, MM. Bechet et Chassinat arrivent de la Poste avec des ballots +de lettres. M. Hervé Mangon me dit que le vent est très-favorable, qu'il +souffle de l'est et que je vais descendre en Normandie; le colonel Usquin +me serre la main et me souhaite bon succès. Puis bientôt M. Ernest Picard, +à qui je suis spécialement recommandé, demande à m'entretenir; pendant une +heure, il m'informe des recommandations que j'aurai à faire à Tours au +nom du gouvernement de Paris; il me remet un petit paquet de lettres +importantes que je devrai, dit-il, avaler ou brûler en cas de danger. Sur +ces entrefaites, le soleil se lève, et le ballon se gonfle. Ma foi, le +sort en est jeté. Pas d'hésitations! Mon frère surveille toujours la +réparation du ballon, il bouche les trous avec une attention dont il ne se +sentirait pas capable, s'il travaillait pour lui-même: la besogne qu'il +exécute si bien, me rassure. Il est certain que je préférerais un bon +ballon, tout frais verni et tout neuf, mais je me suis toujours persuadé +qu'il y avait un Dieu pour les aéronautes. Je me laisse conduire par ma +destinée, les yeux bien ouverts, le coeur et les bras résolus. Je ne puis +m'empêcher de penser à mon dernier voyage aérien. C'était le 27 juin 1869, +au milieu du Champ de Mars. Je partais avec huit voyageurs dans l'immense +ballon _le Pôle Nord_. Qui aurait pu soupçonner, alors, la nécessité +future des ballons-poste! + +A 9 heures, le ballon est gonflé, on attache la nacelle. J'y entasse des +sacs de lest et trois ballots de dépêches pesant 80 kilog. + +On m'apporte une cage contenant trois pigeons. + +--Tenez, me dit Van Roosebeke, chargé du service de ces précieux +messagers, ayez bien soin de mes oiseaux. A la descente, vous leur +donnerez à boire, vous leur servirez quelques grains de blé. Quand ils +auront bien mangé, vous en lancerez deux, après avoir attaché à une plume +de leur queue la dépêche qui nous annoncera votre heureuse descente. Quant +au troisième pigeon, celui ci qui a la tête brune, c'est un vieux malin +que je ne donnerais pas pour cinq cents francs. Il a déjà fait de grands +voyages. Vous le porterez à Tours. Ayez-en bien soin. Prenez garde qu'il +ne se fatigue en chemin de fer. + +Je monte dans la nacelle au moment où le canon gronde avec une violence +extrême. J'embrasse mes frères, mes amis. Je pense à nos soldats qui +combattent et qui meurent à deux pas de moi. L'idée de la patrie en danger +remplit mon âme. On attend là-bas ces ballots de dépêches qui me sont +confiés. Le moment est grave et solennel; nul sentiment d'émotion ne +saurait plus m'atteindre. Lâchez tout! + +Me voilà flottant au milieu de l'air! + + + * * * * * + + +Mon ballon s'élève dans l'espace avec une force ascensionnelle +très-modérée. Je ne quitte pas de vue l'usine de Vaugirard et le groupe +d'amis qui me saluent de la main: je leur réponds de loin en agitant +mon chapeau avec enthousiasme, mais bientôt l'horizon s'élargit. Paris +immense, solennel, s'étend à mes pieds, les bastions des fortifications +l'entourent comme un chapelet; là, près de Vaugirard, j'aperçois la fumée +de la canonnade, dont le grondement sourd et puissant, tout à la fois, +monte jusqu'à mes oreilles comme un concert lugubre. Les forts d'Issy et +de Vanves m'apparaissent comme des forteresses en miniature; bientôt je +passe au-dessus de la Seine, en vue de l'île de Billancourt. + +Il est 9 heures 50; je plane à 1,000 mètres de haut; mes yeux ne se +détachent pas de la campagne, où j'aperçois un spectacle navrant qui ne +s'effacera jamais de mon esprit. Ce ne sont plus ces environs de Paris, +riants et animés, ce n'est plus la Seine, dont les bateaux sillonnent +l'onde, où les canotiers agitent leurs avirons. C'est un désert, triste, +dénudé, horrible. Pas un habitant sur les routes, pas une voiture, pas +un convoi de chemin de fer. Tous les ponts détruits offrent l'aspect de +ruines abandonnées, pas un canot sur la Seine qui déroule toujours son +onde au milieu des campagnes, mais avec tristesse et monotonie. Pas un +soldat, pas une sentinelle, rien, rien, l'abandon du cimetière. On se +croirait aux abords d'une ville antique, détruite par le temps; il faut +forcer son souvenir pour entrevoir par la pensée les deux millions +d'hommes emprisonnés près de là dans une vaste muraille! LE CÉLESTE. + +Il est dix heures; le soleil est ardent et donne des ailes à mon ballon; +le gaz contenu dans le _Céleste_ se dilate sous l'action de la chaleur; +il sort avec rapidité par l'appendice ouvert au-dessus de ma tête, et +m'incommode momentanément par son odeur. J'entends un léger roucoulement +au-dessus de moi. Ce sont mes pigeons qui gémissent. Ils ne paraissent +nullement rassurés et me regardent avec inquiétude. + +--Pauvres oiseaux, vous êtes mes seuls compagnons; aéronautes improvisés, +vous allez défier tous les marins de l'air, car vos ailes vous dirigeront +bientôt vers Paris, que vous quittez, et nos ballons sauront-ils y +revenir? + +L'aiguille de mon baromètre Breguet tourne assez vite autour de son +cadran, elle m'indique que je monte toujours..., puis elle s'arrête au +point qui correspond à une altitude de 4,800 mètres au-dessus du niveau de +la mer. + +Il fait ici une chaleur vraiment insupportable: le soleil me lance ses +rayons en pleine figure et me brûle; je me désaltère d'un peu d'eau. Je +retire mon paletot, je m'assieds sur mes sacs de dépêches, et le coude +appuyé sur le bord de la nacelle, je contemple en silence l'admirable +panorama qui s'étale devant moi. + +Le ciel est d'un bleu indigo; sa limpidité, son ton chaud, coloré, me +feraient croire que je suis en Italie; de beaux nuages argentés planent +au-dessus des campagnes; quelques-uns d'entre eux sont si loin de moi, +qu'ils paraissent mollement se reposer au-dessus des arbres. Pendant +quelques instants, je m'abandonne à une douce rêverie, à une muette +contemplation, charme merveilleux des voyages aériens: je plane dans un +pays enchanté, monde abandonné de tout être vivant, le seul où la guerre +n'ait pas encore porté ses maux! Mais la vue de Saint-Cloud que j'aperçois +à mes pieds, sur l'autre rive de la Seine, me ramène aux choses d'en bas. +Je me reporte vers la réalité, vers l'invasion. Je jette mes regards du +côté de Paris, que je n'entrevois plus que sous une mousseline de brume. + +Une profonde tristesse s'empare de moi; j'éprouve la sensation du marin +qui quitte le port pour un long voyage. Je pars; mais quand reviendrai-je? +Je te quitte, Paris; te retrouverai-je? Comment définir ces pensées qui +se heurtent confusément dans mon cerveau? C'est là-bas, au milieu de ce +monceau de constructions, de ce labyrinthe de rues et de boulevards, que +j'ai vu le jour; c'est sous cette mer de brume que s'est écoulée mon +enfance! C'est toi, Paris, qui as su ouvrir mon coeur aux sentiments +d'indépendance et de liberté qui m'animent! Te voilà captif aujourd'hui? +L'heure de la délivrance sonnera-t-elle pour toi? Je sais bien que la foi, +la constance, ne manqueront jamais à tes enfants; mais qui peut compter +sans les hasards de la guerre? + +Pendant que mille réflexions naissent et s'agitent ainsi dans mon esprit, +le vent me pousse toujours dans la direction de l'Ouest, comme l'atteste +ma boussole. Après Saint-Cloud, c'est Versailles qui étale à mes yeux les +merveilles de ses monuments et de ses jardins. + +Jusqu'ici je n'ai vu que déserts et solitudes, mais au-dessus du parc la +scène change. Ce sont des Prussiens que j'aperçois sous la nacelle. Je +suis à 1,600 mètres de haut; aucune balle ne saurait m'atteindre. Je +puis donc m'armer d'une lunette et observer attentivement ces soldats, +lilliputiens vus de si haut. + +Je vois sortir de Trianon des officiers qui me visent avec des lorgnettes, +ils me regardent longtemps; un certain mouvement se produit de toutes +parts. Des Prussiens se chauffent le ventre sur le tapis vert, sur cette +pelouse que foulait aux pieds Louis XIV. Ils se lèvent, et dressent +la tête vers le _Céleste_. Quelle joie j'éprouve en pensant à leur +dépit.--Voilà des lettres que vous n'arrêterez pas, et des dépêches que +vous ne pourrez lire! Mais je me rappelle au même moment qu'il m'a été +remis 10,000 proclamations imprimées en allemand à l'adresse de l'armée +ennemie. + +J'en empoigne une centaine que je lance par dessus bord; je les vois +voltiger dans l'air en revenant lentement à terre; j'en jette à plusieurs +reprises un millier environ, gardant le reste de ma provision pour les +autres Prussiens que je pourrai rencontrer sur ma route. + +Que contenait cette proclamation? Quelques paroles simples disant à +l'armée allemande que nous n'avions plus chez nous ni empereur, ni roi, +et que s'ils avaient le bon sens de nous imiter, on ne se tuerait plus +inutilement comme des bêtes sauvages. Paroles sensées, mais jetées au +vent, emportées par la brise comme elles sont venues! + +Le _Céleste_ se maintient à 1,600 mètres d'altitude; je n'ai pas à jeter +une pincée de lest, tant le soleil est ardent; car il n'est pas douteux +que mon ballon fuit, et, sans la chaleur exceptionnelle de l'atmosphère, +mon mauvais navire n'aurait pas été long à descendre avec rapidité, et +peut-être au milieu des Prussiens. En quittant Versailles, je plane +au-dessus d'un petit bois dont j'ignore le nom et l'exacte position. Tous +les arbres sont abattus au milieu du fourré; le sol est aplani, une double +rangée de tentes se dressent des deux côtés de ce parallélogramme. A peine +le ballon passe-t-il au-dessus de ce camp, j'aperçois les soldats qui +s'alignent; je vois briller de loin les baïonnettes; les fusils se lèvent +et vomissent l'éclair au milieu d'un nuage de fumée. + +Ce n'est que quelques secondes après que j'entends au-dessous de la +nacelle le bruit des balles et la détonation des armes à feu. Après, cette +première fusillade, c'en est une autre qui m'est adressée, et ainsi de +suite jusqu'à ce que le vent m'ait chassé de ces parages inhospitaliers. +Pour toute réponse, je lance à mes agresseurs une véritable pluie de +proclamations. + +C'est un panorama toujours nouveau qui se déroule aux yeux de l'aéronaute; +suspendu dans l'immensité de l'espace, la terre se creuse sous la nacelle +comme une vaste cuvette dont les bords se confondent au loin avec la voûte +céleste. On n'a pas le loisir de contempler longtemps le même paysage +quand le vent est rapide; si le puissant aquilon vous entraîne, la scène +terrestre est toujours nouvelle, toujours changeante. Je ne tarde pas +à voir disparaître les Prussiens qui ont perdu leur poudre contre moi: +d'autres tableaux m'attendent. J'aperçois une forêt vers laquelle je +m'avance assez rapidement. Je ne suis pas sans une certaine inquiétude, +car le _Céleste_ commence à descendre; je jette du lest poignée par +poignée, et ma provision n'est pas très-abondante. Cependant je ne dois +pas être bien éloigné de Paris. L'accueil que m'a fait l'ennemi en passant +au-dessus d'un de ses camps ne me donne nulle envie de descendre chez lui. + +J'ai toujours remarqué, non sans surprise, que l'aéronaute, même à une +assez grande hauteur, subit d'une façon très-appréciable l'influence du +terrain au-dessus duquel il navigue. S'il plane au-dessus des déserts de +craie de la Champagne, il sent un effet de chaleur intense, les rayons +solaires sont réfléchis jusqu'à lui; il est comme un promeneur qui +passerait au soleil devant un mur blanc. S'il trace, en l'air, son sillage +au-dessus d'une forêt, le voyageur aérien est brusquement saisi d'une +impression de fraîcheur étonnante, comme s'il entrait, en été, dans une +cave.--C'est ce que j'éprouve à 10 heures 45 en passant à 1420 mètres +au-dessus des arbres, que je ne tarde pas à reconnaître pour être ceux de +la forêt d'Houdan.--Ma boussole et ma carte ne me permettent aucun doute à +cet égard. Mais ce froid que je ressens, après une insolation brûlante, +le gaz en subit comme moi l'influence; il se refroidit, se contracte, +l'aérostat pique une tête vers la forêt; on dirait que les arbres +l'appellent à lui. Comme l'oiseau, le Céleste voudrait-il aller se poser +sur les branches? + +Je me jette sur un sac de lest, que je vide par dessus bord, mais mon +baromètre m'indique que je descends toujours; le froid me pénètre +jusqu'aux os. Voilà le ballon qui atteint rapidement les altitudes de +1000 mètres, de 800 mètres, de 600 mètres. Il descend encore. Je vide +successivement trois sacs de lest, pour maintenir mon aérostat à 500 +mètres seulement au-dessus de la forêt, car il se refuse à monter plus +haut! + +A ce moment, je plane au-dessus d'un carrefour. Un groupe d'hommes s'y +trouve rassemblé; grand Dieu! ce sont des Prussiens. En voici d'autres +plus loin; voici des uhlans, des cavaliers qui accourent par les chemins. +Je n'ai plus qu'un sac de lest. Je lance dans l'espace mon dernier +paquet de proclamations. Mais le ballon a perdu beaucoup de gaz, par +la dilatation solaire, par ses fuites, il est refroidi, sa force +ascensionnelle est terriblement diminuée. Je ne suis qu'à une hauteur de +420 mètres, une balle pourrait bien m'atteindre. + +Je regarde attentivement sous mes pas. Si un soldat lève son fusil vers +moi, je lui jette sur la tête tout un ballot de lettres de 40 kilogrammes; +mon navire aérien allégé de ce poids retrouvera bien ses ailes. Malgré mon +vif désir de remplir ma mission, je n'hésiterai pas à perdre mes dépêches +pour sauver ma vie. + +Heureusement pour moi le vent est vif; je file comme la flèche au-dessus +des arbres; les uhlans me regardent étonnés, et me voient passer, sans +qu'une seule balle m'ait menacé. Je continue ma route au-dessus de +prairies verdoyantes, gracieusement encadrées de haies d'aubépine. + +Il est bientôt midi, je passe assez près de terre; les spectateurs qui me +regardent sont bel et bien, cette fois, des paysans français, en sabots et +en blouse. Ils lèvent les bras vers moi, on dirait qu'ils m'appellent à +eux; mais je suis encore bien près de la forêt, je préfère prolonger mon +voyage le plus longtemps possible. Je me contente de lancer dans l'espace +quelques exemplaires d'un journal de Paris que son directeur m'a envoyés +au moment de mon départ. Je vois les paysans courir après ces journaux, +qui se sont ouverts dans leur chute, et voltigent comme de grandes +feuilles emportées par le vent. + +Une petite ville apparaît bientôt à l'horizon. C'est Dreux avec sa grande +tour carrée. Le _Céleste_ descend, je le laisse revenir vers le sol. Voilà +une nuée d'habitants qui accourent. Je me penche vers eux et je crie de +toute la force de mes poumons: + +--Y a-t-il des Prussiens par ici? Mille voix me répondent en choeur: + +--Non, non, descendez! + +Je ne suis plus qu'à 50 mètres de terre, mon guide-rope rase les champs, +mais un coup de vent me saisit, et me lance subitement coutre un +monticule. Le ballon se penche, je reçois un choc terrible, qui me fait +éprouver une vive douleur, ma nacelle se trouve tellement renversée que ma +tête se cogne contre terre.--M'apercevant que je descendais trop vite je +me suis jeté sur mon dernier sac de lest; dans ce mouvement le couteau que +je tenais pour couper les liens qui servent à enrouler la corde d'ancre +s'est échappé de mes mains, de sorte qu'en voulant faire deux choses à la +fois j'ai manqué toute la manoeuvre. Mais je n'ai pas le loisir de méditer +sur l'inconvénient d'être seul en ballon. Le _Céleste_, après ce choc +violent, bondit à 60 mètres de haut, puis il retombe lourdement à terre, +cette fois j'ai pu réussir à lancer l'ancre, à saisir la corde de soupape. +L'aérostat est arrêté; les habitants de Dreux accourent en foule, j'ai un +bras foulé, une bosse à la tête, mais je descends du ciel en pays ami! + +Ah! quelle joie j'éprouve à serrer la main à tous ces braves gens qui +m'entourent. Ils me pressent de questions.--Que devient Paris? Que +pense-t-on à Paris? Paris résistera-t-il? Je réponds de mon mieux à ces +mille demandes qu'on m'adresse de toutes parts.--Je prononce un petit +discours bien senti qui excite un certain enthousiasme.--Oui, Paris +tiendra tête à l'ennemi. Ce n'est pas chez cette vaillante population que +l'on trouvera jamais découragement ou faiblesse, on n'y verra toujours que +ténacité et vaillance. Que la province imite la capitale, et la France est +sauvée! + +Je dégonfle à la hâte le _Céleste_, faisant écarter la foule par quelques +gardes nationaux accourus en toute hâte. Une voiture vient me prendre, +m'enlève avec mes sacs de dépêches et ma cage de pigeons. Les pauvres +oiseaux immobiles ne sont pas encore remis de leurs émotions! + +En descendant sur la place, plus de cinquante personnes m'invitent à +déjeuner, mais j'ai déjà accepté l'hospitalité que m'a gracieusement +offerte le propriétaire de la voiture. Mon hôte a lu par hasard mon nom +sur ma valise, il a reconnu en moi un des voisins de son associé de la rue +Bleue. Je mange gaiement, avec appétit, et je me fais conduire au bureau +de poste avec mes sacs de lettres parisiennes. + +Je les pose à terre, et je ne puis m'empêcher de les contempler avec +émotion. Il y a sous mes yeux trente mille lettres de Paris. Trente mille +familles vont penser au ballon qui leur a apporté au-dessus des nuages la +missive de l'assiégé! + +Que de larmes de joie enfermées dans ces ballots! Que de romans, que +d'histoires, que de drames peut-être, sont cachés sous l'enveloppe +grossière du sac de la poste! + +Le directeur du bureau de poste entre, et parait stupéfait de la besogne +que je lui apporte. Je vois son commis qui ouvre des yeux énormes en +pensant aux trente mille coups de timbre humide qu'il va frapper. Il n'a +jamais à Dreux été à pareille fête. On en sera quitte pour prendre un +supplément d'employés; mais la besogne marchera vite: le directeur me +l'assure. Quant au petit sac officiel, je vais le porter moi-même à Tours, +par un train spécial que je demande par télégramme. + +Qu'ai-je à faire maintenant? A lancer mes pigeons pour apprendre à mes +amis que je suis encore de ce monde, et pour annoncer que mes dépêches +sont en lieu sûr. Je cours à la sous-préfecture, où j'ai envoyé mes +messagers ailés. On leur a donné du blé et de l'eau, ils agitent leurs +ailes dans leur cage. J'en saisis un qui se laisse prendre sans remuer. Je +lui attache à une plume de la queue ma petite missive écrite sur papier +fin. Je le lâche; il vient se poser à mes pieds, sur le sable d'une allée. +Je renouvelle la même opération pour le second pigeon, qui va se placera +côté de son compagnon. Nous les observons attentivement. Quelques secondes +se passent. Tout à coup les deux pigeons battent de l'aile et bondissent +d'un trait à 100 mètres de haut. Là, ils planent et s'orientent de la +tête, ils se tournent vivement vers tous les points de l'horizon, leur bec +oscille comme l'aiguille d'une boussole, cherchant un pôle mystérieux. Les +voilà bientôt qui ont reconnu leur route, ils filent comme des flèches... +en droite ligne dans la direction de Paris! + + +II + + +Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de retour +à Paris par voie aérienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage à +Lyon.--Les nouveaux débarqués du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_. + +Du 1er au 15 octobre. + +Faire le récit de mon voyage en chemin de fer de Dreux à Tours, par +Argentan, par le Mans; dire que dans toutes les gares j'étais reçu comme +le Messie tombé du ciel, questionné toujours, partout, et que les curieux +m'ont empêché de fermer l'oeil un seul instant pendant mon voyage +nocturne, n'offrirait pas grand intérêt. Je préfère arriver tout de suite +à Tours où je suis rendu le 1er octobre à sept heures du matin. Mais Tours +n'est plus Tours; ce n'est plus la ville paisible et calme que j'ai connue +jadis; où les affaires s'élaboraient tranquillement et sans bruit. + +Les touristes et les flâneurs ont cessé de s'y donner rendez-vous; les +commis-voyageurs ne s'y rencontrent plus dans les hôtels. Tours est animé, +regorge de monde; c'est la seconde capitale de France; aussi m'est-il +complètement impossible d'y trouver un traversin pour y reposer mes deux +oreilles. + +Je fais un somme léger sur un divan de l'_hôtel de la Boule-d'Or_, et +l'après-midi se passe en visites officielles. J'ai une longue entrevue +avec l'amiral Fourichon, qui m'explique comment il n'a pas encore envoyé +de troupes au secours de Paris; je lance sur le pont de Tours mon +beau pigeon à tête brune, porteur d'une dépêche chiffrée; je vois M. +Steenackers, M. Laurier, qui m'affirme qu'il a beaucoup de poigne, et que +la France sera sauvée par son ministère; je vois M. et Mme Crémieux, M. +Glais-Bizoin, qui me prend pour un député de la droite, et me fait un +discours d'une heure. Je suis présenté le soir au conseil des ministres, +et sans être ni médisant, ni méchante langue je ne puis m'empêcher de dire +que je ne vois nulle part le Carnot qui sauvera la France... Mais je n'ai +pas la prétention ni l'autorité propres à juger les hommes et les choses. + +La politique n'est pas mon affaire, j'ai rempli ma mission, remettant à +chacun les lettres qu'on m'a confiées, répétant de mon mieux tout ce que +j'avais à dire; j'ai résolu pendant la guerre d'être aéronaute. Revenons à +nos ballons! + +Quel pouvait être le désir le plus ardent d'un Parisien sorti de Paris +au-dessus des nuages, c'était de revenir par le même chemin. On avait +organisé à Tours une commission scientifique chargée d'examiner, d'étudier +la possibilité de semblables projets; aussi, les trois aéronautes qui +m'ont précédé et moi, nous sommes immédiatement appelés à donner notre +avis à ce sujet. MM. Marié Davy de l'Observatoire, M. Serret de l'Institut +et les autres membres qui pendant la durée de la guerre ont contribué à +faire naître un grand nombre d'idées utiles et fructueuses, nous parlent +d'abord de la nuée de mémoires, de projets qu'ils reçoivent des quatre +coins de la France. Les inventeurs se sont montrés très-nombreux, mais peu +sérieux. Quels rêves insensés; quelles utopies, quelles bouffonneries! + +Je n'oublierai jamais le monsieur qui voulait faire revenir à Paris un +convoi de cent mille montgolfières, portant cent mille bêtes à cornes, +et celui qui voulait atteler deux mille pigeons à un aérostat, et des +centaines d'autres inventeurs qui voulaient diriger les ballons avec +des voiles latines, des phoques et des mâts, comme un navire. Quant +aux mémoires sur les ballons-poissons, les ballons-bateaux, les +ballons-oiseaux, on en formerait dix encyclopédies. Pour ma part je +suis obsédé par les inventeurs qui me proposent les merveilles de leurs +conceptions. L'un d'eux surtout me poursuit, il veut munir les ballons +d'une grande voilure de son système. + +--Mais, monsieur, je ne veux pas vous écouter, il n'y a pas de vent en +ballon, vos voiles ne seront jamais gonflées. + +--Ah! voilà bien comme sont les hommes du métier, vous chassez, sans même +l'écouter, le génie incompris. J'ai déjà fait une grande invention, mais +l'humanité m'a repoussé. C'était du papier à cigarette fabriqué avec la +racine même du tabac. Personne n'en a voulu. + +Je me sauve, et je cours encore! + +Le plan que nous nous proposons de tenter pour rentrer dans Paris par la +voie des airs n'exige pas des efforts d'intelligence bien extraordinaires. +C'est celui auquel se sont arrêtés tous les praticiens sensés. Voici en +quoi il consiste, dans toute sa simplicité: + +On va envoyer des ballons et des aéronautes à Orléans, à Chartres, à +Evreux, à Dreux, à Rouen, à Amiens, dans toutes les villes non occupées +par l'ennemi, dans toutes celles qui sont proches de Paris, et où le gaz +de l'éclairage ne fait pas défaut. + +Chaque aéronaute aura une bonne boussole, et, connaissant l'angle de route +vers Paris, observera les nuages tous les matins au moyen d'une glace +horizontale fixe où sera tracée une ligne se dirigeant au centre de Paris. +Quand il verra les nuages marcher suivant cette ligne, c'est-à-dire quand +la masse d'air supérieure se dirigera sur Paris, il gonflera son ballon +à la hâte, demandera à Tours, par le télégraphe, des instructions, des +dépêches, et il partira. Son point de départ est à vingt lieues de Paris +environ; il va chercher une ville qui, en y comprenant les forts, offre +une étendue de plusieurs lieues; n'a-t-il pas bien des chances de la +rencontrer dans ces circonstances spéciales? S'il passe à côté, il +continuera son voyage et descendra plus loin, en dehors des lignes +prussiennes. Quand le vent sera du nord, le ballon d'Amiens pourra partir; +lorsqu'il soufflera du sud ou de l'ouest, les aérostats d'Orléans et de +Dreux se trouveront prêts. Avec une douzaine de stations échelonnées sur +plusieurs lignes de la rose des vents, les tentatives seront nombreuses. + +L'une d'elles aura de grandes chances de succès, surtout si la +persévérance ne fait pas défaut, et si l'on ne craint pas de renouveler +fréquemment les voyages. Si un ballon est assez heureux pour passer +au-dessus de Paris, il descendra dans l'enceinte des forts. Là, la +campagne est assez vaste pour que l'atterrissage soit facile. Au pis +aller, il pourra risquer la descente sur les toits si le vent n'est pas +trop rapide. Enfin, s'il manque l'entrée, il aura la sortie pour lui, où +de nouveaux forts le protégeront. Dans tous les cas, il lui sera possible +de lancer par dessus bord des lettres et des dépêches. + +Nous verrons plus tard pourquoi ce projet n'a été réalisé que +très-incomplètement, comment il se fait que mon frère et moi soyons les +seuls aéronautes assez heureux pour avoir tenté deux fois le voyage. Mais +n'anticipons pas sur les événements. Disons toutefois dès à présent que la +commission scientifique a apporté ici son concours le plus utile, et que +M. Steenackers n'a jamais reculé devant aucun sacrifice pour mener à bonne +fin une entreprise dont l'influence morale aurait été considérable. + +Les ballons de Paris, disions-nous, sont excellents pour un voyage, mais +leur étoffe est en coton; s'il faut qu'ils restent longtemps gonflés, +qu'ils supportent un grand vent, ils se déchireront. N'oublions pas +d'ailleurs que nous sommes seulement dans les premiers jours d'octobre et +que pas un ballon neuf n'est encore sorti de Paris. Il est décidé qu'on +fabriquera à la hâte des ballons de soie. Duruof sera chargé de la +construction avec le concours de Mangin et de Louis Godard; on commencera +par confectionner un premier type. La commission m'envoie à la hâte à Lyon +pour acheter l'étoffe nécessaire. + +_5 octobre_.--Je m'aperçois que les chemins de fer fonctionnent pendant +la guerre d'une façon bien singulière. Je passe deux grands jours et deux +grandes nuits dans mon wagon, avant d'arriver dans la patrie de la soie. +Les gares sont encombrées partout de troupes, de voyageurs; c'est un +désordre épouvantable. Je passe à Orléans, où j'apprends que l'armée de +la Loire, qu'on attend à Paris, n'existe que dans le cerveau des bons +Français qui voient les événements couleur de rose, mais on me parle +beaucoup de l'armée du Rhône. À Lyon, j'aperçois le drapeau rouge sur +l'Hôtel-de-Ville, des braillards dans les rues, des caricatures chez les +libraires, mais d'armée et de canons, point. + +--Ici, me dit-on, nous n'avons pas de troupes, mais, croyez-moi, monsieur, +l'armée de la Loire est vraiment formidable. Je cours chez tous les +fabricants de soie de la ville, accompagné d'un membre du conseil +municipal, qui me sert de guide de la façon la plus obligeante, sous les +auspices du préfet, M. Challemel-Lacour. Je fixe mon choix sur des pièces +roses et bleues; ce sont les seules que l'on puisse trouver de suite en +quantité suffisante. + +J'en achète, pour le compte de l'État, deux mille huit cents mètres, à +quatre francs cinquante, prix très-modéré, que le fabricant appelle avec +raison un prix patriotique. + +Bientôt, à Tours, le nouveau théâtre est transformé eu atelier de +construction. Je reviens avec mes ballots de soie; Duruof et Mangin ont +déjà dressé des tables, fait l'épure pour la construction d'un aérostat +de 1200 mètres cubes. On se prépare à couper l'étoffe, on s'efforce de +trouver des ouvrières. Quelques jours après, quatre-vingts aiguilles +marchent sans cesse, car les côtes sont étroites, et la longueur de la +piqûre qu'il s'agit de faire est considérable. Le travail est lancé avec +activité, et se terminera dans un délai de quinze jours. + +On n'a pas perdu le temps pendant mon absence; le vendredi 7, une +expérience est faite avec un ballon captif de 20 mètres cubes pour +connaître à quelle hauteur un ballon est à l'abri des balles de chassepot. +Un aérostat captif en papier est monté à 400 mètres de haut. Dix-huit bons +tireurs le visent à cette hauteur. On ramène l'aérostat à terre, il est +percé de 11 balles. A 500 mètres de haut, pas une balle n'a porté. MM. +l'amiral Fourichon et Glois-Bizoin assistaient à l'expérience: ce dernier +fit même le coup de feu avec une grande habileté. + +J'utilise mes moments de loisir à publier dans le _Moniteur Universel_ une +série d'articles sur _Paris assiégé_. On a soif de savoir ce qui se passe +dans les murs de la capitale, les détails que j'apporte sur la physionomie +des bastions, sur les travaux effectués au bois de Boulogne, au +Point-du-Jour, les récits que je fais sur la formation des ambulances, +sur l'organisation des gardes nationaux, excitent vivement l'attention +de tous. Mais bientôt, d'autres ballons viennent après moi apporter des +nouvelles plus récentes. + +Les aérostats continuent en effet à attirer l'attention générale. On +apprend que Gambetta a confié sa fortune à l'esquif aérien, qu'il est +descendu près d'Amiens, après un voyage émouvant, rempli de dangers +auxquels il a échappé comme par miracle. En même temps que Gambetta, un +deuxième aérostat est parti de la place Saint-Pierre, conduit par M. +Revilliod. L'arrivée du ministre de l'intérieur à Tours, le 11 octobre, +produit une véritable révolution; on ne doute pas que la face des choses +va changer, chacun est persuadé qu'une main énergique va enfin imprimer à +la France l'élan du salut et de la délivrance. + +Peu de jours après, les descentes d'aérostats se succèdent. Farcot et +Tracelet descendent en Belgique le 12 octobre. Bertoux et Van Roosebeke +tombent à Cambrai, et subissent un traînage périlleux. M. Bertoux est +grièvement blessé, et Van Roosebeke, roulé dans la nacelle, parvient à +sauver les pigeons voyageurs qu'il amène de Paris. + +On ne peut plus douter, non sans une joie indicible, que le service des +ballons-poste est définitivement organisé. Cependant je suis profondément +surpris de ne pas voir mon frère Albert Tissandier parmi les nouveaux +débarqués du ciel.--Il devait partir le lendemain de mon départ et voilà +plusieurs ballons qui viennent sans lui; les aéronautes n'ont même pas +entendu parler de son départ... Ce silence m'inquiète, car je ne puis +croire que mon frère ait renoncé à son projet. + +_Dimanche 16 octobre_.--Je rencontre rue Royale à Tours un de mes amis. + +--Vous savez la nouvelle? me dit-il. + +--Quoi donc? + +--Votre frère Albert est ici. Nous venons de le voir, il vous attend à +déjeuner, je vous cherche depuis ce matin. + +Je trouve mon frère à _l'hôtel de l'Univers;_--nous nous jetons dans les +bras l'un de l'autre. Il me raconte qu'il a manqué deux départs, que son +voyage a été retardé, qu'il est parti enfin avec deux voyageurs. + +Voici le récit qu'il a publié lui-même de son ascension; j'en reproduis +les passages les plus intéressants. + +VOYAGE DU JEAN-BART. + +«Le 14 octobre, à une heure un quart, le ballon le Jean-Bart s'élevait de +Paris dans les airs, conduisant MM. Rane, maire du 9e arrondissement, +et Ferrand, chargés d'une mission spéciale du gouvernement. Outre les +voyageurs confiés à mes soins, j'emportais avec moi 400 kilogrammes de +dépêches, c'est-à-dire cent mille lettres, cent mille souvenirs envoyés de +Paris par la voie des airs à cent mille familles anxieuses! Par un soleil +ardent et superbe, nous passons les lignes des forts, à 1,000 mètres, nous +distinguons nos ennemis qui en toute hâte se mettent en mesure de nous +envoyer des balles. Mais nous planons trop loin de la terre, pour que +l'artillerie puisse nous faire peur; nous entendons les balles qui +bourdonnent comme des mouches au-dessous de notre nacelle, et nous moquant +des uhlans, des cuirassiers blancs, et de tous les Prussiens du +monde, nous nous laissons mollement bercer par les ailes de la brise +jusqu'au-dessus de la forêt d'Armonviliers.» + +«Là un spectacle plein de désolation s'offre à nos yeux. Les maisons, les +habitations, les châteaux, sont déserts, abandonnés: nul bruit ne s'élève +jusqu'à nous, si ce n'est celui de l'aboiement rauque et sinistre de +quelques chiens abandonnés.» + +«Plus loin, au milieu même de la forêt de Jouy, c'est un camp prussien qui +s'étend sous notre nacelle; on remarque des travaux de défense habilement +organisés pour répondre à toute surprise. Les tentes forment deux lignes +parallèles aux extrémités desquelles s'élèvent des remparts de gabions et +de fascines. Près de là nous apercevons un immense convoi de munitions +qui couvre les routes entières; il est suivi d'une infinité de petites +charrettes couvertes de bâches blanches; des uhlans l'accompagnent +en grand nombre. A la vue de notre aérostat, ils s'arrêtent, et nous +devinons, malgré la distance qui nous éloigne, qu'ils nous jettent un +regard de haine et de dépit.» + +«Cependant le soleil échauffe nos toiles, et dilate le gaz qui les gonfle; +les rayons ardents nous donnent des ailes, nous bondissons vers les plages +aériennes supérieures, et bientôt la terre disparaît à nos yeux. Quelle +splendeur incomparable, quelle munificence innommée dans cette mer de +nuages que semblent terminer des franges argentées aux éclats vraiment +éblouissants! Au milieu du silence et du calme, nous admirons ces sublimes +décors du ciel, et pendant quelques secondes nous perdons de vue les +misères terrestres. Je charge M. Ferrand de surveiller le baromètre +pendant que je dessine la scène grandiose qui s'offre à ma vue.» + +«Mais voilà la nuit qui couvre de son manteau le ciel et la campagne. Il +faut songer à revenir à terre, regagner le plancher des braves défenseurs +de la patrie. Nous voyons accourir des paysans qui nous crient à tue-tête: +«Il n'y a pas de Prussiens ici! Vous êtes près de Nogent-sur-Seine, à +Montpothier; descendez vite!» Tous ces cris nous décident enfin, et nous +tombons pour ainsi dire dans les bras de nos braves amis sans aucune +secousse.» + +«Grâce à leur aide obligeante, à celle de leur curé, dont nous ne saurions +oublier l'accueil touchant, nous emportons vivement dépêches et ballon. +«Les Prussiens ne sont pas loin, disent-ils; ils vous ont vu descendre, et +peuvent vous surprendre. Allez-vous-en au plus vite.» C'est ce que nous +nous empressons de faire, et nous arrivons chez le sous-préfet de Nogent, +M. Ebling. Une réception enthousiaste nous est offerte; nous le quittons +bientôt, ne voulant pas perdre un seul instant pour gagner Tours, où notre +devoir nous appelle.» + +«Nous sommes obligés de faire un détour immense, de passer par Troyes, +Dijon, Nevers, Bourges, pour arriver enfin à bon port.» + +A peine nous sommes-nous retrouvés, mon frère et moi, que nous ne parlons +plus que du retour à Paris,--notre enthousiasme partagé se multiplie par +deux, nous voudrions déjà être en l'air! + +Comme certains détails d'organisation pour le retour aérien ne marchent +pas à mon gré, je me décide à demander une entrevue à M. Gambetta. +J'arrive au ministère, où je suis reçu par M. Cavalié, dit _Pipe-en-Bois,_ +chef du cabinet. Il m'introduit auprès de M. le Ministre de l'intérieur et +de la guerre, qui m'accueille avec une bonne grâce pleine d'affabilité. +M. Gambetta me félicite sur mes projets, et m'apprend que M. Steenackers, +nommé directeur des télégraphes et des postes, se chargera du service des +ballons. Puis, prenant un papier, il y écrit ces mots: + +«Je prie M. Steenackers d'activer le projet si courageux de M. +Tissandier.» + +M. Gambetta me serre la main et me congédie en me disant d'un ton +dictatorial: «Bonne chance et bon vent!» + +Depuis ce jour, tous les chemins nous ont été ouverts pour activer nos +Projets! + + +III + + +Lettres pour Paris par ballon monté.--Le bon vent souffle à +Chartres.--Cernés par les Prussiens!--Evasion nocturne.--L'hôtel du +Paradis.--Allons chercher le vent! + +Du 15 octobre au 1er novembre. + +Cependant, la nouvelle de la construction d'un ballon s'est répandue à +Tours; comme nous ne voulons pas renseigner l'ennemi sur nos projets, nous +nous gardons bien de rien publier à cet égard; aussi l'imagination du +public se livre-t-elle à toutes les fantaisies. Les mieux renseignés +prétendent que l'on construit un ballon dirigeable, qui, à coup sûr, va +rentrer à Paris. L'apparition au bureau du télégraphe d'une vaste boîte +aux lettres avec cette inscription: LETTRES POUR PARIS PAR BALLON MONTÉ, +accrédite singulièrement cette manière de voir; j'ai beau dire partout +que nous voulons seulement essayer un voyage périlleux, incertain, que la +réussite est douteuse, personne ne veut ajouter foi à cette opinion. On se +répète de toutes parts: Un ballon va partir pour Paris, il va rentrer à +Paris. Comment? On l'ignore, mais on oublie que les deux mots tentative et +succès sont souvent séparés par un abîme; l'esprit humain est ainsi fait +qu'il croit toujours ce qu'il désire, et souvent, sans réflexion, il se +plaît à transformer le projet en fait accompli. + +Mon frère et moi nous recevons sans cesse de véritables ovations; on nous +montre du doigt: «Voilà, dit-on, les aéronautes qui vont rentrer à Paris.» +J'enrage parfois, car je sais bien, hélas! que nous ne sommes pas +encore dans l'enceinte des fortifications. «Nous n'allons pas à Paris, +disons-nous, nous allons essayer d'y aller, c'est bien différent.» Mais +rien n'y fait. Nous recevons des lettres innombrables; ce sont des amis +et des inconnus qui nous écrivent: «Voulez-vous être assez bons pour vous +charger de porter à Paris la petite lettre que vous trouverez sous ce +pli?» En quelques jours, j'ai rempli de lettres pour la capitale tout un +tiroir de ma commode. Les gens plus osés, plus indiscrets, viennent nous +voir à l'hôtel et nous demandent à porter des paquets. On se figure qu'à +nous seuls nous représentons les messageries. Je n'oublierai jamais un +monsieur que je n'avais jamais vu et qui vient me réveiller à six heures +du matin. Il me supplie de prendre la clef de son appartement à Paris pour +visiter ses meubles, et de lui dire à mon retour si son mobilier est +en bon état. Il me charge en outre de rassurer sa bonne, qui doit être +très-inquiète sur son sort. Je n'avais jamais fermé une porte sur le nez +de personne, mais ce jour-là, je me suis offert avec délices cette petite +satisfaction. + +Pendant que les lettres pleuvent sur nos têtes comme la grêle au mois de +mars, mon frère et moi nous nous occupons de faire tous nos préparatifs. +La construction du ballon de soie, malgré les efforts de Duruof, traîne en +longueur; la commission scientifique nous engage à ne pas attendre plus +longtemps. Mon frère va chercher son ballon le _Jean-Bart_ qui est resté à +Dijon, et M. Revilliod, qui a appris nos projets, se propose spontanément +pour tenter un voyage. D'après les renseignements fournis par +l'Observatoire, il y a des chances pour que le vent sud-ouest règne +longtemps en France à cette époque; c'est à Chartres que s'exécutera la +première tentative. La commission me prie de fournir mon concours au +départ de M. Revilliod, pendant que mon frère court après le ballon qui +devra plus tard nous servir à nous-mêmes. + +Je fais l'acquisition d'une bonne boussole. M. Marié Davy, de +l'Observatoire, me donne l'angle de route de Paris à Chartres. Nous +emballons un aérostat, nous prenons une provision de ballons en papier +qui nous serviront à examiner la direction du vent. Nous allons voir M. +Steenackers qui nous confie des dépêches, nous donne toutes les lettres de +recommandations, de réquisitions, propres à faciliter le départ, et +nous voilà bientôt partis, Revilliod, Gabriel Mangin qui se chargera du +gonflement et moi. Nous étions loin de soupçonner les aventures qui nous +attendaient! + +_Jeudi 20 octobre_.--Nous sommes à Chartres. L'Observatoire s'est montré +prophète. Le vent souffle du sud-ouest, Mangin gonfle de suite le ballon. +Il a fallu se donner bien du mouvement pour obtenir douze cents mètres +de gaz séance tenante, car les gazomètres, à Chartres, ne sont pas +volumineux. La veille, le directeur de l'usine a déclaré que le gonflement +était impossible, mais le préfet a pris notre parti avec beaucoup +d'énergie, de patriotisme, et nous a tirés d'un grand embarras. Il fait +venir le directeur de l'usine. + +--Il faut absolument, lui dit-il, que vous fournissiez à ces messieurs +douze cents mètres cubes de gaz. + +--Mais, monsieur le préfet, je n'ai que ce volume de gaz dans mes +gazomètres, et c'est précisément ce que la ville va m'absorber pour +l'éclairage de la nuit. + +--Eh bien! vous n'éclairerez pas la ville, on ne vous fera aucun procès, +je me charge de tout. + +Voilà comment les becs de gaz, à Chartres, n'ont pas été allumés dans la +nuit du 19 au 20 octobre. Les rues étaient noires comme un four éteint, +mais personne ne songeait à se plaindre: on savait dans quel but il +fallait se passer de lumière. + +Le jeudi, à midi, le ballon est gonflé, mais le vent est d'une violence +extrême. Le commandant Duval, qui est à Chartres avec 1,200 marins, nous +a envoyé une trentaine de matelots, qui ont toutes les peines du monde à +maîtriser l'aérostat. On nous dit en ville que les Prussiens ne sont pas +loin, qu'il est temps de partir; d'ailleurs, depuis quelques jours, les +événements sont accablants, désastreux. Orléans vient d'être pris par +l'ennemi; Dreux a été envahi; Soissons a capitulé, et au moment où +nous faisons les préparatifs du départ, Châteaudun est impitoyablement +bombardé. Mais les nouvelles venues de Paris ont affermi le courage de +tous; on a foi dans le triomphe final; Gambetta vient de nous dire: «A +Paris, le peuple, de jour en jour plus héroïque, prépare le salut de la +France.» + +A deux heures, les rafales s'élèvent puissantes et terribles; le ballon +est tellement torturé, secoué, penché, que c'est un miracle s'il ne crève +pas. M. Revilliod est calme, plein de résolution; malgré la tempête, il va +partir. Au moment où il se dispose à monter dans la nacelle, un officier +nous aborde et nous remet une lettre du commandant, «M. l'aéronaute est +prévenu que s'il ne peut partir immédiatement, il doit brûler son +ballon et ses dépêches, s'il veut les sauver des mains de l'ennemi.» Le +commandant demeure à deux pas; nous courons chez lui. Nous le trouvons +avec ses officiers. + +Un grand feu flambe dans la cheminée, il y jette une quantité de lettres +et de papiers. + +--Messieurs, nous dit-il, j'ai ordre d'évacuer Chartres, qui ne sera pas +défendu; si vous ne pouvez partir, brûlez tout, les Prussiens peuvent être +ici dans un quart d'heure. + +Nous revenons vers le ballon; les marins sont déjà partis, et les rues +sont sillonnées de bataillons de mobiles qui se retirent. Par surcroît de +malheur, le vent a été si violent qu'un accident irréparable est survenu. +Le ballon, enlevé par la rafale, s'est heurté contre les arbres; les +caoutchoucs de la soupape ont été enlevés, les clapets se sont ouverts, et +l'aérostat se vide; Gabriel Mangin achève le dégonflement. On nous avertit +que les Prussiens vont arriver. Nous nous demandons s'il n'est pas prudent +de mettre immédiatement le feu à tout le matériel. Mais comment des +aéronautes auraient-ils le courage de brûler leur navire? Nous préférons +cacher le ballon dans l'usine, derrière un monceau de charbon. Le +directeur nous avertit qu'il ne veut pas prendre la responsabilité de +ce qui surviendra, mais brûler pour brûler, n'est-il pas préférable +d'attendre au dernier moment? + +Nous allons à la gare du chemin de fer. + +--Tout est coupé, nous dit-on, les trains ne partent plus. + +Le bureau du télégraphe est désert. A la préfecture, nous apprenons que +le préfet est parti. En ville, on dit partout que les Prussiens cernent +Chartres, nous voilà pris comme dans une souricière, et en notre qualité +d'aéronautes, nous ne tenons que médiocrement à être présentés à nos +ennemis. + +C'est ainsi que j'assiste à une première débâcle, bien loin de me douter +alors que ce spectacle n'est que le prélude insignifiant d'un drame +épouvantable, dont nous allions voir les tableaux navrants se dérouler +devant nous pendant quatre mois. Les boutiques se ferment, les habitants +rentrent, Chartres est un désert, mais derrière chaque porte, les coeurs +palpitent, les femmes tremblent, et sans défense, sans moyens de secours, +chacun attend avec anxiété. + +Le jour est bientôt à son déclin; il est certain que les Prussiens +n'entreront ici que demain matin. Nous avons devant nous toute une nuit +pour nous évader. Malgré l'ordre du commandant, nous voulons au moins +sauver notre matériel, et nous courons la ville pour trouver une voiture +à notre usage et une charrette pour le ballon. Mais le problème est bien +plus difficile à résoudre que nous ne pouvions le croire. Un premier +loueur nous répond avec beaucoup de flegme: + +--Vous comprenez, messieurs, que ma voiture, escortée par un ballon, +pourra certainement quitter Chartres, mais je ne suis pas bien sûr qu'elle +y rentre; je préfère la garder dans ma remise. + +Le cocher qui entendait ces paroles ajoute avec vivacité: + +--D'ailleurs ce n'est pas moi qui me chargerai de vous conduire, les +Prussiens entourent la ville, nous serons pris! + +Malgré nos instances, le loueur de remises est inflexible comme le destin, +il nous abandonne à notre malheureux sort. + +Nous finissons par rencontrer un voiturier intelligent et courageux qui se +charge de nous tirer d'affaire. + +--J'ai un de mes amis, nous dit-il, qui arrive de Dreux, où les Prussiens +ne sont plus. Je vous affirme que l'on peut passer sur la route de Dreux, +à moins que les uhlans n'y aient paru depuis deux heures; mais le gros +de l'armée ennemie est de l'autre côté de Chartres. Nous partirons à dix +heures du soir, sans lumière, sans bruit, nous trouverons bien quelque bon +chemin. Je connais le pays. + +A 10 heures, Chartres était désert; si vous aviez passé près de l'usine +à gaz à ce moment, vous auriez vu sur la route un petit omnibus à +quatre places, attelé d'un bon cheval. Vous auriez aperçu plus loin une +charrette, sur laquelle une dizaine d'hommes chargeaient un gros ballot +lourd et massif. C'était notre ballon. Une nuit obscure vint nous donner +son aide. Nous filons au trot dans l'omnibus, un voiturier nous suit dans +la charrette chargée de l'aérostat. Nous avons donné nos instructions au +cocher. + +--Si vous voyez des Prussiens, filez au grand galop; s'ils sont en petit +nombre et s'ils veulent vous arrêter, nos revolvers feront leur service. +Nous sommes quatre avec l'aide-aéronaute, nous avons vingt-quatre balles à +notre disposition. + +Nous quittons Chartres; nous sommes bientôt arrêtés par un poste de gardes +nationaux; on nous demande nos papiers; on nous laisse passer. Nous +continuons notre route au milieu de l'obscurité, et, pendant une heure, le +silence de la nuit n'est troublé que par le roulement de nos voitures. La +fatigue nous fait fermer les yeux; nous commençons à nous endormir, quand +notre véhicule est arrêté brusquement. + +--Voilà les Prussiens, s'écrie d'une voix étranglée notre aide-aéronaute. + +Je me réveille en sursaut et j'aperçois une dizaine d'hommes couverts de +grands manteaux blancs. Ils ont saisi notre cheval par la bride!... + +Ces Prussiens étaient simplement de braves mobiles normands, qui +nous prenaient eux-mêmes pour des ennemis, et se figuraient que nous +emportions, dans notre charrette les richesses de la ville de Chartres. + +Nous rions bien de notre double méprise, et nous continuons gaiement notre +chemin. A une heure du matin, nous arrivons à Dreux, nous traversons la +ligne des avant-postes français sans que le moindre «qui vive» retentisse. + +--Voilà, disons-nous, une ville bien gardée. + +Nous arrivons, en effet, sur la place sans rencontrer un factionnaire. Un +corps de garde s'offre à notre vue. Nous y entrons. Je montre au chef de +poste nos papiers, les lettres de réquisition s'adressant à l'autorité +militaire, je le prie de nous aider à trouver un asile. Les chevaux n'ont +pas mangé, il leur faut une place dans une écurie. + +--Dreux est bien encombré, nous dit-on, et je ne sais si vous aurez de +bons lits, mais on vous donnera toujours bien un abri. Je vais vous mener +à l'_Hôtel du Paradis_. + +Nous frappons à la porte. Une vieille mégère arrive de très-mauvaise +humeur.--Madame, dit très poliment l'officier qui nous sert de guide, ces +messieurs ont des lettres de recommandation du gouvernement, ils sont +chargés d'une mission importante, ils sont fatigués et désirent une +chambre, une place à l'écurie pour leurs chevaux. + +La patronne réplique très-insolemment:--On ne vient pas chez les gens à +deux heures du matin. Je n'ai pas de place. Et puis je ne connais pas ces +hommes-là, dit-elle en nous montrant, je ne peux pas loger les premiers +venus. + +L'amabilité de la patronne du _Paradis_ nous fait monter la moutarde au +nez. Nous ne répliquons rien; l'officier, comme nous, est furieux; nous +partons et nous revenons avec quatre hommes et un caporal. Nous frappons +une seconde fois à la porte de l'hôtel, et toujours très-poliment, nous +disons à la patronne: + +--Ouvrez vos portes, nous allons fouiller votre maison. Nous allons voir +si la place manque. + +La dame de l'_Hôtel du Paradis_ est devenue muette sous l'effet d'une +exaspération rentrée. Mais bientôt sa langue a retrouvé le mouvement. + +--Monsieur, dit-elle à l'officier, c'est indigne; je préférerais recevoir +les Prussiens que tous les mobiles comme vous qui nous maltraitent. Vous +êtes étranger à Dreux; si vous étiez de la garde nationale, les choses se +passeraient différemment. + +--Vous traitez bien, madame, m'écriai-je, un officier français qui +vient ici défendre votre ville, votre maison; je vous félicite de votre +patriotisme. + +Cependant, nous nous assurons que l'hôtel est plein; mais il y a bel et +bien des places à l'écurie, et nos chevaux y prennent le repos jusqu'au +lendemain, malgré les réclamations de la patronne. + +Je n'ai cité cette histoire que pour montrer comment certains Français +comprenaient la guerre; le fait malheureusement n'est pas isolé, et ce +n'est pas sans raison que l'on a dit que bien des paysans, bien des +habitants de province, préféraient ouvrir leurs bras à l'ennemi qu'à ceux +qui combattent pour la patrie. Nos soldats ont parfois trouvé un mauvais +accueil, bien des officiers me l'ont affirmé; il aurait fallu, dans ces +cas-là, ne pas craindre de parler le revolver à la main; on n'aurait pas +dû avoir de pitié pour les faux Français qui, par un sentiment d'égoïsme +ignoble, se refusaient d'apporter leur concours à l'oeuvre de la défense +nationale. + +Revilliod, Mangin et moi, nous passons la nuit au poste. + +Le lendemain, nous faisons une visite au sous-préfet de Dreux. Il apprend +avec désespoir que Chartres n'a pas résisté. + +--Que voulez-vous que je fasse; je n'ai que 8,000 mobiles à Dreux? +Chartres avait 12,000 soldats! + +--Mais n'y a-t-il pas ici de l'artillerie, des canons? On le dit en ville. + +--Chut! s'écrie le sous-préfet en me parlant bas à l'oreille. Nous avons +deux canons, mais il n'y a de munitions que pour les charger sept fois +chacun! + +Deux jours après, nous étions revenus à Tours. Je retrouve mon frère qui a +lui-même retrouvé son ballon. Chartres a été occupé le lendemain de notre +départ.--C'est au Mans que vont maintenant commencer nos tentatives. +Revilliod et Mangin seront des nôtres; il y aura ainsi deux ballons prêts +à partir ensemble quand le vent sera favorable. + +_22 octobre_.--Nous sommes au Mans dans la nuit, le ballon est débarqué à +la gare. + +--Surveillez-le bien, dis-je au sous-chef de gare. Nous viendrons le +prendre demain matin de bien bonne heure. + +A 6 heures du matin nous demandons le ballon.--Pas de ballon. Un employé +maladroit l'a expédié à Tours croyant qu'il venait directement de Paris. +Me voilà forcé d'aller à Tours avec Revilliod. Je commence à avoir une +véritable indigestion des chemins de fer surchargés de trains qui font des +courses de lenteur. Il a fallu 40 heures pour aller à Lyon. Nous mettrons +cette fois 6 heures pour nous rendre à Tours. Chaque gare est encombrée de +troupes, de francs-tireurs; c'est un remue-ménage inouï; à chaque station, +on ajoute des wagons, et on attend une heure. Revilliod reprend son ballon +le _George Sand_ qu'il reporte au Mans. + +_23 octobre_.--Nous rejoignons notre collègue aujourd'hui avec le +_Jean-Bart_. Nous voilà dans le département de la Sarthe, qui est aussi, +comme nous l'avons appris, la patrie de Coutelle, le célèbre aérostier de +Fleurus. A une station, nous nous sommes croisés avec les voyageurs +d'un nouveau ballon descendu récemment. L'un d'eux est un de mes amis +d'enfance, Gaston Prunières, que je n'avais pas vu depuis 12 ans! Il m'a +montré le _Journal Officiel_ de Paris, où est insérée une dépêche que +nous avons envoyée par pigeons, prévenant les Parisiens de donner aide +et protection aux ballons qu'ils pourront apercevoir au-dessus de leurs +têtes. + +Le lendemain de notre arrivée au Mans, nous rendons visite au préfet, M. +Georges Lechevalier, qui est un ancien camarade de collège de mon frère; +il nous accueille de la façon la plus obligeante, et nous prête le plus +utile concours. Une fois nos dispositions prises pour le gonflement, il +faut bon gré mal gré patienter, car le vent est défavorable: il souffle du +nord, et il n'y a guère de chance de le voir tourner rapidement vers le +sud-ouest. Je ferai remarquer ici que le projet adopté à l'origine n'a +pas été réalisé. Pendant notre séjour au Mans, le vent ne nous a pas +favorisés. Mais il aurait dû y avoir un ballon à Amiens, à Rouen, et, à +cette époque, ceux-là auraient pu plusieurs fois tenter le voyage dans +d'excellentes circonstances. + +Le dimanche 30 octobre, l'aérostat est gonflé sur les bords de la Sarthe. +On exécute plusieurs ascensions captives pour sonder l'air. Nous enlevons +dans la nacelle quelques officiers, bien loin de soupçonner alors que +plus tard nous devions nous retrouver à la même place, comme aérostiers +militaires, sous les ordres du général Chanzy. Le temps est calme et le +ballon plane immobile au-dessus de la Sarthe, où il se reflète comme dans +un miroir. Une foule considérable assiste à nos ascensions captives et +attend avec impatience le moment du départ. Mais le vent est toujours +impitoyablement tourné au nord et au nord-ouest. + +L'aérostat est confié à la garde d'un poste de zouaves pontificaux; ces +braves soldats viennent d'arriver de Rome avec Charette. + +Les journées se passent et le bon vent n'arrive pas. Toujours vent +nord-ouest. M. Marié Davy nous télégraphie que les circonstances +atmosphériques ne changeront probablement pas avant longtemps. «Ah! si +nous étions à Rouen, nous pourrions partir et les courants aériens nous +entraîneraient doucement sur Paris.» En faisant cette réflexion, il me +prend l'idée d'imiter Mahomet qui marche vers la montagne. Le vent ne veut +pas venir nous trouver. Allons le chercher. + +Revilliod et Mangin restent au Mans avec un ballon; et nous voilà partis, +avec l'aérostat le _Jean-Bart_, qu'il faut traîner péniblement, de gare +en gare, car le chemin de fer fonctionne difficilement. Le train s'arrête +toutes les dix minutes, et passant par des voies détournées, il met +vingt-quatre heures pour gagner le chef-lieu de la Seine-Inférieure. + + +IV + + +Première tentative de retour à Paris par ballon.--Préparatifs du +voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.-Le +déjeuner en ballon.--Le vent a tourné.--En ballon captif. + +Du 1er au 8 novembre 1870. + +Nous arrivons à Rouen, mon frère et moi, le 2 novembre, avec le ballon «le +_Jean-Bart_.» Le préfet a été prévenu de nos projets; il a eu l'obligeance +de faire mettre à notre disposition un grand local où l'aérostat +pourra être ventilé et vernis à neuf. C'est la grande salle de bal du +Château-Baubet, le Casino de l'endroit, qui se transforme ainsi en atelier +aérostatique. L'inspecteur du télégraphe envoie ses facteurs qui nous +aident avec beaucoup de zèle dans l'opération de vernissage, vilaine +besogne qui consiste à enduire l'aérostat d'huile de lin cuite sur toute +sa surface. Le ballon ventilé est gonflé à l'air, on pénètre dans son +intérieur, afin d'examiner, par transparence, l'étoffe dans toute son +étendue. + +Chaque fois qu'un petit trou se montre, il est bouché avec une pièce: la +plus petite piqûre est cachée sous une feuille de baudruche. C'est mon +frère qui s'occupe surtout de cette besogne avec un soin scrupuleux; +il fallait la guerre pour transformer ainsi un architecte de talent en +réparateur de ballons. + +Mais nous sommes seuls; c'est nous qui conduirons notre aérostat: s'il +fuit, s'il est en mauvais état, qui donc, si ce n'est nous, en subira la +conséquence? Le voyage sera peut-être long, périlleux; ayons au moins +un bon aérostat, bien réparé, bien imperméable. S'il arrive un malheur, +n'ayons aucun reproche à nous faire! + +Pendant quelques jours, le vent n'est pas favorable; il souffle plein nord +et nord-est. La patience est devenue de notre part, une ferme résolution. +L'accueil que nous recevons à Rouen est si affable, si gracieux, que le +temps se passe assez vite, malgré les nouvelles de la guerre, toujours +désastreuses, qui accablent le pays. Nous avons appris au Mans l'infâme +trahison de Bazaine, qui a soulevé dans toute la foule un cri d'horreur +et de dégoût[4]. Voilà que Dijon vient de succomber sous les coups d'une +armée de 10,000 Badois. Quand s'arrêtera donc la série des malheurs qui +frappent la France sans trêve, sans pitié? Parfois le découragement +trouble notre esprit, mais ce n'est qu'une impression fugitive; non, la +France ne peut pas tomber, Paris résiste, et l'ennemi sera écrasé sous ses +murs. Voilà ce que nous disions tous au mois de novembre. Voilà ce que +l'on répétait alors dans toute la France! + +[Note 4: Ce chapitre a été écrit quelques jours après la proclamation +de M. Gambetta qui qualifiait lui-même de _trahison_ la conduite du +maréchal Bazaine. Sans doute aujourd'hui nous ne serions plus si +affirmatif, nous disant que l'histoire seule sera le grand juge.--Mais +nous ne voulons pas dénaturer notre récit, ici comme ailleurs, en lui +ôtant le caractère de l'impression première,] + +_6 novembre_.--Le vent a passé momentanément au nord-est. D'après les avis +de l'Observatoire, il faut ouvrir l'oeil, le vent nord-ouest favorable +pourrait bien régner d'une façon durable, d'un moment à l'autre. + +Pour être prêts à toute heure du jour et de la nuit, nous prenons la +résolution de gonfler le _Jean-Bart_, afin qu'il puisse partir subitement +à l'instant voulu. Une foule considérable assiste au gonflement qui +s'opère dans d'excellentes conditions près de l'usine à gaz. Voilà les +lettres pour Paris qui recommencent à surgir de toutes parts. On nous suit +dans la rue, on nous supplie de prendre encore une lettre bien légère. A +l'hôtel, en rentrant, il y a toujours à notre adresse tout un paquet de +petites lettres, qui, quoique bien légères, finissent par faire un ballot +très-lourd. Nous prenons des deux mains, bien heureux de faire des +heureux, mais ayant toujours soin d'ajouter: «Votre lettre suivra notre +destinée, il n'y a pas de garantie pour le succès. Nous essayons, voilà +tout!» Le directeur du bureau de la poste ajoute à ces paquets quatre sacs +de lettres pesant 250 kilogrammes, ce qui met entre nos mains une centaine +de mille lettres venant des quatre coins de France. Ah! si nous +pouvions les apporter à Paris. Que de bénédictions, que de marques de +reconnaissance nous seraient données! Comment songer sans émotion à cette +belle perspective! + +L'opération du gonflement est assez longue, car nos hommes d'équipe +improvisés n'ont jamais touché un ballon. Il faut tout surveiller de près. +J'ai été obligé de préparer le _cataplasme_ aérostatique, formé de suif +fondu et de farine de lin, et destiné à boucher les joints de la soupape; +en ma qualité de chimiste, j'ai parfaitement réussi cette petite cuisine. +Nous descendons nous-mêmes les sacs de lest autour du filet; le ballon est +couvert d'huile, et nos vêtements ne tardent pas à être aussi luisants que +notre aérostat. Il n'est décidément pas agréable de seller soi-même le +cheval qu'on doit monter, et surtout de cirer ses harnais! + +Mon frère montre le ballon à un inventeur avec lequel nous avons dîné la +veillé, à l'_Hôtel d'Angleterre_. Il nous expliquait son système avec un +enthousiasme fougueux.--«Je veux réunir, disait-il, un grand nombre de +ballons, dans une charpente légère ayant forme de navire; mon appareil, +muni de mâts, de voilures, pourra louvoyer dans les airs!» En face de +nous, un Anglais souriait. J'ai su depuis que c'était un des plus célèbres +ingénieurs de la Grande-Bretagne. + +En voyant le _Jean-Bart_, la ténuité de l'étoffe aérostatique, en +s'apercevant que l'appareil oscille si facilement sous le moindre souffle +de l'air, l'inventeur a enfin ouvert les yeux. Il est guéri de sa folie! +Je ne m'attendais pas à voir mon frère faire une cure aussi merveilleuse! + +A cinq heures, le _Jean-Bart_ est gonflé. + +J'observe attentivement les nuages, leur direction, ma boussole et +ma carte à la main. Connaissant l'angle de Rouen avec le méridien +astronomique, et la déclinaison, je puis tracer sur le sol une ligne +qui s'étend vers le centre de Paris. Nous partirons quand les nuages se +dirigeront suivant cette ligne, quand nos petits ballons d'essai prendront +bien cette direction. Les conditions atmosphériques ne permettent pas +encore de lancer le ballon dans l'espace. Attendons le nord-ouest; +beaucoup d'habitants de Rouen regardent comme nous le ciel, les +girouettes, et se demandent: «Quand le vend nord-ouest soufflera-t-il?» + +Les nouvelles que l'on apprend le soir au bureau du télégraphe ne sont +pas très rassurantes. Les Prussiens sont à sept lieues de Rouen. Si notre +départ est ajourné, il serait bien possible que les aéronautes soient +délogés de Rouen, comme ils l'ont été de Chartres. Pendant la nuit, nous +faisons, mon frère et moi, une série de réflexions tantôt agréables, +tantôt peu rassurantes. Mais notre imagination ouvre Paris à nos yeux. La +possibilité du succès fait oublier celle d'un échec. On a fait courir le +bruit que les Prussiens condamnaient à mort les aéronautes qu'ils avaient +pris, et, dans nos rêves, nous nous voyons parfois fusillés comme des +espions! Mais qu'est-ce que la vie à de tels moments? Ne les compte-t-on +pas par milliers, les héros qui meurent sur le champ de bataille? Ne +saurons-nous pas, s'il le faut, nous aventurer aussi bien dans la nacelle +d'un ballon que près de l'affût d'un canon. + +Le lendemain, 7 novembre, nous gommes réveillés en sursaut. C'est un +ancien marin qui a surveillé le gonflement et qui entre précipitamment +dans notre chambre. + +--Messieurs, dit-il tout ému, je crois que le vent souffle vers Paris; +voyez donc si je ne me trompe pas! + +D'un bond je me précipite sur le balcon de l'hôtel où nous logeons. Les +nuages se reflètent dans la Seine qui s'étend sous mes yeux; ils se +dirigent bien, en effet, vers le sud-est, mais il est de toute nécessité +de confirmer cette observation en lançant des ballons d'essai. + +Nous courons à l'usine à gaz. Un petit ballon de caoutchouc est gonflé, +lancé dans l'espace, le vent de terre le jette d'abord au-dessus de nos +têtes, mais le courant supérieur lui fait décrire dans le ciel une ligne +parallèle à celle que j'ai tracée sur le sol et qui donne la route de +Paris! Nos coeurs bondissent de joie, d'émotion, d'espérance. + +L'inspecteur du télégraphe est prévenu à la hâte, il annonce à Tours notre +départ; une heure après on remet entre nos mains la dernière instruction +du gouvernement[5]. + +[Note 5: Voici la dépêche qui nous a été remise au moment du départ: +«Extrême urgence, Rouen de Tours--Directeur général à inspecteur +Rouen--Dites à Tissandier de partir et de dire à Paris, à nos amis, que +nous sommes prêts à mourir tous pour sauver l'honneur du pays.»] + +Le directeur de la poste ne tarde pas à accourir avec un nouveau sac de +lettres importantes. Nous rentrons précipitamment à l'hôtel prendre nos +paquets; notre voiture est suivie dans la rue par une foule considérable, +et grand nombre de Rouennais nous mettent dans la main leurs dernières +lettres pour Paris. + +A onze heures, mon frère et moi nous montons dans la nacelle. Le vent n'a +pas varié depuis le matin. Nos sacs de dépêches sont attachés au bordage +extérieur. Notre malle, nos couvertures pendent au cercle du ballon. Une +foule si compacte entoure l'aérostat que nous procédons avec peine à +l'équilibrage. On jette à même dans la nacelle les dernières lettres. Une +vieille dévote remet à mon frère une médaille bénite et une prière qui, +dit-elle, nous porteront bonheur. + +Un monsieur très-bien mis me donne un papier plié que j'ouvre. C'est le +prospectus d'une maison d'habillement, d'un BON DIABLE rouennais. Cette +plaisanterie de mauvais goût me fait fâcher tout rouge, et met fin à la +pluie de missives. On fait reculer la foule. Les mains qui retiennent +la nacelle se soulèvent sous nos ordres, le ballon bientôt s'élève avec +majesté au milieu des cris d'enthousiasme de toute la foule. + +Le public suit de terre notre direction et trois quarts d'heure après +l'ascension, le gouvernement recevait à Tours le télégramme suivant qu'il +publiait le lendemain dans son _Journal officiel_: + +Rouen, 7 novembre, midi. + +«Inspecteur Rouen à directeur général Télégraphes à Tours. Le ballon le +_Jean-Bart_ monté par MM. Tissandier frères est parti à 11 heures et demie +se dirigeant sur Paris, au milieu des acclamations. + +«Vent favorable. Temps brumeux, ils font bonne route. Ces messieurs +emportent lettres, paquets et dépêches.» + +Le ballon le _Jean-Bart_, en quittant terre, passe au-dessus des +gazomètres de l'usine; il bondit mollement au-dessus des nuages, en +traçant dans l'espace une courbe gracieuse; puis il s'arrête un instant, +immobile, hésitant comme l'oiseau qui cherche sa route. Il tourne sur +son axe, oscille lentement et s'abandonne enfin au courant aérien qui +l'entraîne. + +Nous sommes à 1,200 mètres d'altitude: la ville de Rouen est vraiment +admirable, vue du haut de notre observatoire flottant. A nos pieds, l'île +Lacroix d'où nous venons de quitter terre, se baigne dans l'onde azurée de +la Seine. Plus loin, le fleuve traverse la ville, comme un ruban jeté au +hasard au milieu des maisonnettes d'une boîte de jouets de Nuremberg. Un +soleil d'automne colore de tons vigoureux ce délicieux tableau qu'encadre +un cercle de brume; l'air est semi-transparent, mais le coloris de la +scène terrestre, pour être moins vif, moins éclatant qu'au milieu de +l'été, n'en est pas moins pur et moins beau. + +La plaine où le ballon s'est gonflé tout à l'heure est littéralement +cachée sous les têtes humaines, qui toutes sont dirigées vers nous! Les +hommes lèvent les bras vers le ciel, les femmes agitent leurs mouchoirs. +Les voeux de tous nous accompagnent! Comment ne pas être profondément ému +de ces marques de sympathie qui sont envoyées de si loin! + +Cependant le _Jean-Bart_ domine bientôt le sommet d'une falaise dont le +pied est arrosé par les eaux de la Seine. Au même moment, mon frère fait +une observation qui devient une révélation sans prix! Le ballon plane +juste au-dessus de la chapelle de Notre-Dame de Bon-Secours, qui, droite +comme un I, est perchée sur le rocher..., et cette chapelle,--nous l'avons +remarqué à terre,--est précisément située sur la ligne qui conduit de +Rouen au centre de Paris! + +Mon émotion est si vive, ma joie si grande, que j'en ai la respiration +momentanément arrêtée. Quant à mon frère, il regarde, ébahi comme moi, le +clocher dont la pointe aigue apparaît, comme le merveilleux jalon placé +sur le bord de la route. Tous deux immobiles, silencieux, suspendus dans +l'immensité céleste, nous avons la même pensée; la même espérance fait +battre nos coeurs! Notre imagination nous ouvre, dans le lointain, +l'imposant tableau de la capitale assiégée; elle fait tomber à nos yeux la +muraille de brume, immense toile de fond qui nous cache l'horizon. + +Derrière ce rideau de vapeurs se dressent l'enceinte des forts hérissés +de canons, la ligne des bastions de Paris couverte de combattants; c'est +comme une apparition féerique qui surgirait au milieu des nuages.... +Là-bas sont nos amis, nos frères, prêts à mourir pour la patrie; ils nous +aperçoivent dans le ciel; ils tendent les bras avec attendrissement vers +la nacelle aérienne qui leur apporte la consolation avec l'espérance, +comme la colombe au rameau béni! + + * * * * * + +Il est midi. Le soleil est au zénith. Il y a bientôt une heure que le +_Jean-Bart_ plane au-dessus des nuages, nous n'avons pas encore perdu de +vue la ville de Rouen. Nous marchons dans le bon chemin, mais avec une +lenteur désespérante! Le ciel au lieu de s'éclaircir se couvre partout +d'une brume épaisse qui parait s'abaisser lentement vers la terre, comme +un immense couvercle de vapeurs. Mon frère observe attentivement la carte +et la boussole pour trouver notre route au milieu des détours de la Seine. + +Je ne quitte pas de vue mon baromètre, dont l'aiguille tourne rapidement +autour de son cadran. La descente est rapide, le _Jean-Bart_, au milieu +de la brume, s'est couvert d'humidité qui charge ses épaules. Je vide +par dessus bord un demi-sac de lest, nous remontons bientôt à deux mille +mètres de haut. + +Le ballon est plongé au milieu d'un brouillard foncé, si épais qu'il +disparaît à nos yeux. Il ne faut pas songer non plus à distinguer la terre +noyée sous une brume épaisse; impossible de suivre de l'oeil les contours +de la Seine, précieux points de repère échelonnés sur notre route. Nous +laissons l'aérostat descendre bientôt pour chercher à revoir le sol; mais +le brouillard est compacte dans toute l'épaisseur de l'atmosphère. + +--Il faut, dis-je à mon frère, attendre patiemment. Dans une heure, nous +nous rapprocherons de terre pour reconnaître le pays. + +Le lest est semé sur notre route pour maintenir le ballon à une altitude +de 1,800 mètres. Ce n'est plus dans l'air que nous nous trouvons, c'est au +milieu d'une véritable étuve de vapeur. Il n'y a plus rien à voir, rien à +faire qu'à attendre ... et à espérer. Car notre marche initiale a été si +favorable, que nous ne doutons pas encore du succès. Nous causons de +nos projets, nous nous répétons ce que nous ferons à Paris, ce que nous +dirons; nous allons même jusqu'à penser à un nouveau départ aérien de la +gare du Nord ou de la gare d'Orléans. Et cependant nous connaissons la +_peau de l'ours_ de la fable! Mais on oublie trop souvent dans la vie le +bonhomme La Fontaine. + +Le ballon est équilibré à 2,300 mètres d'altitude. Nous réparons le +désordre de notre nacelle, le guide-rope est largué, les sacs de dépêches +et les sacs de lest sont soigneusement rangés, l'appétit ne nous fait pas +défaut malgré nos émotions: le déjeuner nous attend. Un morceau de poulet +et un bon verre d'un vin de Sauterne qui nous a été donné par un ami, +voilà notre repas. Le couvert est simple, il se compose d'un journal +étalé sur nos genoux, où le repas est servi. Nous mangeons, ma foi, +très-gaiement, oubliant notre navigation dans les hautes régions de +l'atmosphère! + +Quelle sensation bizarre et charmante tout à la fois, que celle de +planer dans les airs, au milieu d'un brouillard épais! La nacelle parait +immobile, et quand on ne remue pas soi-même, pas la moindre trépidation ne +vous dérange. C'est le sentiment du calme absolu, inconnu sur la terre, +même dans le désert, où le vent frôle le sable et produit un bruissement +monotone. + +Ici le silence complet règne dans ces régions aériennes, pas un être +vivant ne trouble là sérénité de ces plaines vaporeuses que l'on sillonne, +mollement bercé par l'air. + +Que ne pouvons-nous fixer là notre demeure, oubliant les misères +terrestres, la guerre et ses calamités, nous moquant des tyrans qui sèment +sous leurs pas l'incendie, le meurtre et le pillage! + +Je regarde ma montre, et je m'aperçois que le temps s'est écoulé vite; +il est bientôt deux heures. Il y a une heure que nous voguons dans le +brouillard, dans une véritable étuve! + +Se trouver pendant cinquante ou soixante minutes dans un bain de vapeur +épais et compact, n'offre rien de bien émouvant. Si l'on a entre les mains +un baromètre qui vous rappelle que dans votre bain de vapeur vous êtes +à plus de 2,000 mètres au-dessus de la terre, si l'on se souvient qu'un +ballon presque caché dans la brume est suspendu au-dessus de votre tête, +on n'a certes pas encore lieu d'être inquiet, quand on a quelque peu +l'habitude des voyages aériens. + +Mais où l'impression peut changer, c'est quand on vient à se rappeler que +l'on a quitté une ville, où les Prussiens allaient bientôt entrer; c'est +quand on se demande si dans le fond de son bain de vapeur on ne trouvera +pas des fusils ennemis, l'emprisonnement et peut-être l'horrible mort +d'un espion! Si ce n'est la crainte qui vous agite, c'est au moins une +curiosité bien légitime qui vous pousse à jeter les yeux sur le plancher +du commun des mortels. + +Aussi, quand, après trois heures de voyage, le _Jean-Bart_ descendit vers +la terre qu'il avait complètement abandonnée pendant une grande heure, le +lecteur ne s'étonnera pas quand il apprendra que les deux voyageurs dont +il suit les péripéties se sont dit mutuellement: + +--Si nous laissions revenir l'aérostat en vue de terre? Nous ne serions +pas fâchés de voir où nous sommes. + +Notre ballon descend lentement dans l'atmosphère, il traverse le manteau +de brouillard qui s'étend sur la campagne; nous apercevons la terre. Une +inspection rapide nous fait connaître sur les replis de la Seine les +hauteurs des Andelys. Le _Jean-Bart_ a plané sans presque avancer; il n'a +guère marché plus vite qu'une mauvaise charrette. Mais la lenteur de notre +course n'est pas notre seule remarque; le vent a changé de direction, car +nous avons laissé la Seine déjà bien loin sur la gauche, et c'est toujours +à notre droite que nous aurions dû l'apercevoir, si nous avions continué +à nous diriger vers Paris. C'est ainsi que tout à coup, nos beaux rêves +s'envolent en fumée! Qui peut, hélas! compter sur les courants de l'air +mobiles et changeants: bien fol est qui s'y fie! + +--A quoi bon continuer le voyage? disons-nous; en passant la nuit en +ballon, nous serons jetés vers le sud, sur Orléans peut-être! Là n'est pas +notre but. Revenons à terre, peut-être un second essai sera-t-il couronné +par le succès. Ce n'est que partie remise. + +Un coup de soupape nous jette à cent mètres au-dessus des champs; notre +guide-rope toucha terre; une foule de paysans accourent de toutes parts. +Le vent est si faible, l'air est si calme qu'ils rattrapent la nacelle en +courant. Les voilà qui touchent notre câble traînant. + +--Tirez la corde! Leur crions-nous. + +Une centaine de bras vigoureux font descendre le _Jean-Bart_ lentement, +sans secousse, sans que nous ayons eu la peine de jeter notre ancre. +Jamais meilleure descente n'est venue seconder nos efforts; mais combien +n'aurions-nous pas préféré un traînage, au milieu de la tempête, pourvu +qu'il ait eu lieu sous les murs de Paris. + +Des centaines de spectateurs nous entourent, une nuée de mobiles arrive, +car la nacelle a touché terre au milieu des avant-postes français. A +quelques milliers de mètres plus loin nous tombions chez les Prussiens! +Nous demandons où nous sommes. + +--A Pose, nous dit-on. + +--Y a-t-il près d'ici une usine à gaz où notre aérostat qui a perdu du gaz +dans le trajet, puisse s'arrondir? + +Un chef d'usine des environs, M.L...., met gracieusement à notre +disposition sa maison pour nous recevoir, son gazomètre pour nous fournir +une centaine de mètres cubes de gaz.--Mais pour aller jusque chez lui, il +faut traverser une ligne de chemin de fer, un fil télégraphique et passer +la Seine! C'est bien difficile de faire arriver jusque-là un ballon +captif. Toutefois nous voulons essayer quand même. + +Je harangue la foule et lui demande son aide. Mille hourrahs répondent à +ma proposition. Je descends de la nacelle une corde de 50 mètres, +pendant que mon frère en attache une autre au cercle. Nous attelons une +cinquantaine d'hommes à chaque câble et le ballon captif s'élève à trente +mètres de haut. Après nous être renseignés sur l'itinéraire à suivre, on +nous traîne dans la nacelle jusqu'au petit village de Pose, où le maire +reçoit les voyageurs tombés des nues.--Nous voici arrivés sur les rives +de la Seine, où de vieux bateliers se concertent pour le passage de +l'aérostat sur l'autre rive. Le temps est calme, et malgré la largeur du +fleuve, le ballon est attaché par deux cordes à un bachot solide, où huit +rameurs prennent place. Ils se lancent au large; c'est merveille de nous +voir dans notre panier d'osier à 30 mètres au-dessus du courant rapide, +remorqués par les solides biceps de nos mariniers, qui font parvenir le +_Jean-Bart_ sur l'autre rive, après un travail pénible et plein de danger +pour eux. Car la moindre brise eût soulevé le ballon et fuit chavirer +l'embarcation! Mais ces braves gens sont si heureux de venir en aide à des +aéronautes, qu'ils ne veulent pas connaître d'obstacles! + +Nous continuons notre route jusqu'à la voie du chemin de fer où les fils +télégraphiques se dressent, comme ces dragons des _Mille et une Nuits_ qui +crient au voyageur téméraire: «Tu n'iras pas plus loin!» Comment en effet +faire passer un ballon captif retenu par des câbles à travers des fils +tendus à quelques mètres du sol?--Cet obstacle est surmonté. Suspendus +dans l'air à une vingtaine de mètres, nous jetons au delà des fils une +corde que saisissent nos conducteurs, tandis que l'on abandonne le câble +qui est de l'autre côté des poteaux. Bientôt une petite rivière arrête +encore notre marche, mais l'aérostat passe ce dernier Rubicon et arrive +enfin à Romilly-sur-Andelle. Notre ballon est attaché à des masses de +fonte pesantes, nous le clouons au sol, où des gardes nationaux le +surveillent. Il passe la nuit dans la prairie, tandis que nous jouissons +des douceurs de la plus charmante hospitalité que puissent recevoir des +voyageurs tombés du ciel. + + +V + + +Seconde tentative de retour à Paris.--Le coucher du soleil et le lever +de la lune.--La Seine et les forêts.--Adieu Paris!--Descente dans le +fleuve.--Les paysans normands. + +Du 8 au 20 novembre. + +Le lendemain le _Jean-Bart_ a reçu une petite ration de gaz qui lui +a donné des ailes. Mon frère et moi nous observons avec attention +l'atmosphère. Le vent de terre est du sud-est, mais nous croyons remarquer +que des nuages très-élevés se dirigent dans la direction de Paris. Nous +sommes dans le feu de l'action, comme les soldats au milieu des fumées +de la poudre, nous voulons marcher en avant, décidés à tenter un nouveau +voyage à de grandes hauteurs, sans nous soucier de la nuit qui tombe, ni +des Prussiens qui nous entourent. + +Cette fois, ce n'est plus la même confiance qui anime notre esprit, car le +courant inférieur est complètement défavorable; mais il semble devoir +nous pousser sur Rouen, où de toute façon il faut revenir. Dans le cas +d'insuccès, ce trajet serait accepté comme un pis-aller favorable. Quant +au courant supérieur, il est très-élevé; comment se dissimuler les +difficultés à vaincre pour s'y maintenir, pendant un temps d'une longue +durée? Nous faisons la part du possible et du probable, comptant beaucoup +sur ce je ne sais quoi, qui parfois vous vient en aide. Partons toujours, +disons-nous, on avisera en l'air. _Audaces fortuna juvat!_ ce qui veut +dire, en style aérostatique, qu'il faut s'élever en ballon pour que le bon +vent vous favorise. + +A quatre heures trente minutes, nous prenons les dispositions du départ. +Nos valises bouclées à la hâte sont attachées au cercle du filet, un +dernier paquet de lettres qu'apporte le maire de Romilly est placé dans +la nacelle. Nous montons dans notre esquif d'osier; il fait un temps +magnifique, de grands nuages blancs se bercent dans l'air, l'heure du +crépuscule va sonner, la nature est calme et majestueuse. + +Le départ s'exécute dans les meilleures conditions, en présence d'une +foule complètement étrangère aux manoeuvres aérostatiques. Elle manifeste +son étonnement par le silence et l'immobilité. Tous les spectateurs +ont les yeux fixés sur l'aérostat; quand il quitte terre, les têtes se +dressent, les bras se lèvent, les bouches sont béantes. + +Je ne me rappelle pas avoir jamais fait d'ascension dans des circonstances +si remarquables. Nous quittons lentement les prairies verdoyantes, les +lignes de peupliers qui les encadrent. Une légère vapeur, opaline, +diaphane, couvre ces richesses végétales, avant que le manteau de la nuit +ne s'y étende. Une indicible fraîcheur, odorante, pénétrante, monte dans +l'air comme la plus suave émanation, elle nous enveloppe, jusqu'au moment +où le _Jean-Bart_ s'enfonce dans la zone des nuages; jamais je n'avais +éprouvé cette volupté secrète du voyage aérien, ce vertige merveilleux de +l'esprit qui s'abandonne à la nature. + +On croirait en se séparant du plancher terrestre, qu'on y laisse quelque +chose de soi-même, la partie physique, matérielle: ce qu'on emporte +avec soi, c'est l'idéal. Lisez Goethe: le poète décrit quelque part, +l'impression qu'éprouve l'âme lorsqu'elle se sépare du corps au moment du +trépas; il y a dans cette description poétique, imagée, écrite en un style +puissant, quelque chose qui rappelle cet abandon des choses terrestres, +dans la nacelle de l'aérostat! + +Nous traversons comme la flèche le massif des nuages. Impression vraiment +curieuse. Pendant ce passage rapide, c'est une buée légère qui vous +entoure, une nébulosité semi-transparente. Puis au-dessus, c'est la +lumière resplendissante, c'est le spectacle du soleil, qui lance ses +rayons ardents sur les montagnes de vapeurs, Alpes célestes aux mamelons +escarpés, arrondis. Sous les nuages, nous avons laissé la nature, +presque endormie, somnolente à l'heure du crépuscule. Au-dessus, nous la +retrouvons éveillée, pleine de vie, ivre de lumière. Quels tons puissants +dans ces rayons qui s'échappent du soleil au déclin, quand on les +contemple à la hauteur de trente pyramides! Quels reflets magiques +au milieu de ces vallées vaporeuses, aussi blanches que la neige des +montagnes, aussi étincelantes que des paillettes adamantines! + +Dans un de nos précédents voyages, nous avons pu montrer un spectacle +analogue à un navigateur qui avait sondé tous les coins du globe; juché +dans la nacelle, il admirait, muet d'étonnement. + +--J'ai vu, nous disait-il, le soleil se coucher au milieu des glaciers +polaires, se perdre dans la mer d'azur de la baie de San-Francisco, j'ai +vu les grandes scènes que la nature dessine au cap Horn, j'ai fait le tour +du monde, mais jamais pareille scène ne m'avait tant ému! + +Qu'on ne nous accuse pas d'enthousiasme facile, ou d'exagération. Quand +la nature se mêle de faire du beau dans ce monde aérien, elle enfante +d'incomparables merveilles. Là haut, il y a toute une révélation de +couleurs et de lumières, qui défieront à jamais le pinceau des Michel-Ange +futurs aussi bien que la plume des Goethe de l'avenir. + +Peu à peu le soleil s'abaisse à l'horizon. Quand il va se noyer dans la +mer des nuages, il y jette ses derniers feux. L'immensité s'embrase, pour +s'éteindre tout à coup. + +Ces rayons ardents nous évitent de jeter du lest; mon frère retrace sur +son album aérostatique, ce tableau céleste aussi fidèlement que crayon +peut le faire. Quant à moi je surveille l'aiguille du baromètre. Le soleil +nous aspire, nous appelle à lui, et de couches d'air en couches d'air, +nous atteignons l'altitude de 3,200 mètres. + +A 5 heures, l'obscurité est presque complète. Le froid ne tarde pas à +se faire sentir; aussi l'aérostat, plus impressionnable que l'organisme +humain, est brusquement saisi; son gaz se contracte, sa force +ascensionnelle diminue. Il descend avec une grande rapidité, revient en +vue de terre, où le vent le jette sur la Seine, qu'il traverse lentement à +500 mètres de haut. Bientôt nous planons au-dessus d'une campagne couverte +d'arbres, comprise entre deux bras du fleuve. C'est la forêt de Rouvray, +qui s'étend à nos pieds comme un immense tapis de verdure. + +Le vent parait avoir changé de direction, il nous dirige vers l'Océan. Ce +n'est pas encore dans l'enceinte des forts de Paris que nous toucherons +terre! Ayons le courage de faire contre fortune bon coeur, abandonnons nos +belles espérances, comptant bien les retrouver plus tard. + +Nous descendons si près de terre que nos guide-ropes, longs de 200 mètres, +touchent le sommet des arbres et impriment de violentes secousses à notre +nacelle. Nous entendons distinctement le frôlement des cordes contre les +feuilles. Elles glissent dans les branches en imitant le murmure d'un +ruisseau qui coule sur un lit de cailloux. Quelquefois un bruit sec se +fait entendre; il est suivi d'un brusque soubresaut de l'aérostat; c'est +un de nos câbles qui s'est enroulé autour d'une branche qu'il a brisée +comme un fétu de paille. + +L'aspect de la forêt est celui d'un immense lit de mousse, car vus d'en +haut, les arbres perdent leur grandeur, on n'en aperçoit que les cimes. +On serait presque tenté de sauter à pied joint sur ce duvet qui repose la +vue. Au milieu des bois quelques lueurs paraissent comme des étoiles qui +brilleraient en un ciel sombre. Ce sont des paysans qui allument la lampe +dans leur chaumière. Se doutent-ils qu'un regard leur est lancé du ciel? + +Nous ne voulons pas descendre au milieu de la forêt, dans la crainte de +mettre en pièces le _Jean-Bart_. Quelques poignées de lest nous font +remonter à un demi kilomètre dans l'air; mais voilà qu'une circonstance +inattendue va prolonger malgré nous notre voyage, en nous entraînant +encore une fois dans les régions supérieures. + +La lune vient de se lever au milieu de l'atmosphère. Elle dissipe les +vapeurs suspendues dans l'air; enlève-t-elle aussi l'humidité fixée +aux cordages, à l'étoffe du _Jean-Bart_? Nous le supposons, car nous +remontons, lentement il est vrai, mais sans jeter la moindre parcelle de +lest, à une hauteur de 2,400 mètres. + +La scène qui s'offre à nos regards pour avoir changé d'aspect n'en est +pas moins belle, moins saisissante. L'astre des nuits trône sous un dais +d'argent, formé par une voûte de nuages étincelants. Jusqu'à perte de vue, +ses rayons caressent la surface des vapeurs atmosphériques, les découpent +comme en écailles irisées, et s'y reflètent sur le fond obscur des régions +inférieures. Il fait ici un froid pénétrant, intense, nous nous couvrons +de nos fourrures, mais nos pieds et nos mains sont littéralement gelés. +L'action de l'abaissement de température se fait sentir d'autant plus +qu'il y a plus longtemps que nous sommes immobiles, nous finissons par +subir les épreuves d'un réel malaise. La lueur indécise de la lune lance +sur notre aérostat de faibles rayons qui ne suffisent plus à éclairer +notre baromètre. Nous distinguons à peine son aiguille d'acier. +Navigateurs sans boussole, nous errons au hasard dans l'immensité de +l'atmosphère. + +A 9 heures, nous sommes revenus eu vue de terre; c'est encore un bras de +la Seine qui se déroule sous nos yeux, comme un serpent d'argent. A 400 +mètres de haut, nous planons au-dessus du fleuve où l'ombre du ballon +se découpe en une grande tache noire. Sur l'autre rive, nous apercevons +encore un immense bouquet d'arbres, serrés et touffus, où pas une +clairière ne se présente pour faciliter notre descente. C'est la forêt de +Roumare. + +La nuit est venue, il faut absolument songer à la descente; mais où +trouverons-nous une plaine hospitalière pour jeter notre ancre? Voilà la +Seine qui plus loin, revient sur ses pas, et, au delà, à perte de vue, une +forêt plus vaste encore que les précédentes, semble nous défier de ses +cimes touffues et compactes. C'est la forêt de Mauny.--Quelle luxuriante +campagne nous traversons du haut des airs, où l'eau et la végétation se +disputent la nature! quel pays riche et verdoyant! Mais quelle déplorable +contrée pour le navigateur aérien, qui ne rencontre sous sa nacelle que +récifs, écueils qui le menacent du naufrage! + +Semant du lest sur notre route, nous maintenons le _Jean-Bart_ à 300 +mètres de haut. Nous épions une plaine, mais il n'y a sous nos pieds qu'un +amoncellement d'arbres répandus à profusion sur toute la campagne. Le vent +est calme, nous sillonnons l'espace avec une extrême lenteur. + +A 9 heures 30, nous sommes en vue d'un nouveau bras de Seine que le ballon +va traverser encore. L'espérance nous fait croire que sur l'autre versant, +une terre propice à la descente viendra prêter son aide aux aéronautes. +Nous tombons de Charybde en Scylla. + +Le _Jean-Bart_ s'avance en droite ligne vers le milieu de la forêt de +Bretonne, qui s'étend jusqu'à la mer, où le vent nous dirige, et par +surcroît de malheur, les rives de la Seine sont hérissées de hautes +falaises qui nous menacent. Traverser successivement quatre bras de Seine, +et trois forêts, sans apercevoir un espace vide, c'est comme une fatalité +qui nous poursuit. Il n'y a peut-être pas d'autres points du globe où +pareil voyage pourrait se faire. Nous sommes à 100 mètres de haut, le +ballon peut être brisé contre les rochers, s'il ne gravit pas les hautes +plages aériennes. Mais s'il remonte, le vent le lancera sur la forêt de +Bretonne, et le poussera jusqu'à la mer où nous courrons grande chance +de nous perdre. Tout en faisant ces observations peu rassurantes, le +_Jean-Bart_ arrive au-dessus de la Seine, en vue de Jumiège. En cet +endroit le fleuve est d'une grande largeur, il s'étend comme un lac +immense dont les rayons lunaires font le plus admirable miroir. Le moment +de l'hésitation est passé, il faut prendre une résolution subite et +décisive. Le vent va nous lancer sur la rive opposée, contre une falaise +énorme; en un instant nous nous pendons à la corde de la soupape, elle +s'ouvre béante, fait entendre une musique étrange: c'est le gaz qui +s'échappe. Nous rendons la main, les clapets se ferment, avec un bruit +sonore qu'amplifie la rotondité de la sphère d'étoffe. Nous piquons une +tête dans la Seine, mais en aéronautes experts, nous avons calculé notre +chute. Nos cordes tombent dans l'eau, y glissent, et notre nacelle +s'arrête à 45 mètres au-dessus du fleuve. Sachant imiter le mouvement de +l'oiseau qui se laisse tomber de haut, pour effleurer la surface liquide, +le _Jean-Bart_ a évité la noyade. + +La falaise est un écran immense qui intercepte le vent, et l'air est si +calme au-dessus de la Seine, que notre ballon reste complètement immobile +à quelques mètres au-dessus du fleuve. Le courant frappe les cordes +traînantes, y clapote avec un léger bruissement; la lune éclaire le +globe aérien, qui, au milieu de ce tableau nocturne, offre un aspect +merveilleux. + +Nous entendons bientôt des clameurs sur le rivage. Une foule de mariniers +sont venus, à l'approche de l'aérostat tombé des nues. Parmi les cris de +tous, on distingue quelques voix féminines qui se détachent de ce concert +humain, comme les flûtes aiguës d'un orchestre. + +--Si ce sont des Prussiens, dit l'une d'elles, nous allons les tenir, ils +ne nous échapperont pas! + +--Tirez les cordes, répondons-nous en criant de toute la force de nos +poumons. Amenez-les sur le rivage. + +Sur ces entrefaites une barque montée par quatre ou cinq hommes vient de +paraître à la surface de l'eau. L'un d'eux nous crie qu'il arrive à notre +aide. + +Bientôt en effet les rameurs nous ont rejoints au milieu du fleuve, ils +saisissent un de nos câbles qu'ils amènent péniblement au rivage. On a +toutes les peines du monde à se faire entendre au milieu des clameurs. + +--Silence, silence, crions-nous avec le ton des huissiers à la Chambre, +écoutez-nous!... + +Le bruit se calme en effet, et sur nos ordres, les mariniers que l'on +distingue difficilement au milieu de la nuit, tirent notre corde, mais ils +s'y pendent tous avec un enthousiasme qu'il est impossible de modérer. +Ils s'y cramponnent si brusquement dans leur ardeur, qu'ils impriment au +_Jean-Bart_ de terribles secousses. Nos protestations sont vaines. Il faut +nous contraindre à être secoués dans la nacelle comme des feuilles de +salade qu'on égoutte dans un panier. + +En quelques minutes la nacelle a quitté la Seine, nous sommes suspendus +au-dessus des peupliers qui bordent le chemin de halage. Nous disons aux +mariniers de conduire le ballon dans un espace libre d'arbres. Ils se +mettent tous en marche aux cris du «_oh hisse!_» familier aux bateliers. +Notre ancre est encore pendante et s'accroche à un peuplier, d'où il faut +la déloger. C'est tout un travail. Mais nous tranchons ce noeud gordien +comme l'aurait fait Alexandre lui-même. Nous faisons tirer les câbles +de l'aérostat, par nos remorqueurs, de toute la force de leurs biceps. +L'arbre cède et se casse, non sans une violente secousse de notre esquif. +Mais en vrais _loups d'air_, il ne faut pas regarder aux torgnioles! + +On arrive enfin au village d'Heurtrauville, dont les maisons assises +coquettement au pied d'une immense falaise, bordent le cours de la Seine. +L'aérostat est ramené à terre sur la berge, les sacs de lest vides sont +remplis de sable, on les entasse dans le panier d'osier, qu'ils rivent au +sol. Nous mettons pied à terre. + +Les femmes, qui nous prenaient pour des Prussiens, se sont vite détrompées +en nous entendant parler le langage qui leur est familier. Mais elles +se figurent maintenant que nous sommes envoyés par le gouvernement pour +enlever _leurs hommes_, et les enrôler dans l'armée. Décidément ces braves +Normandes voient dans l'aérostat un oiseau de mauvais augure. Il paraît +que nos mines ne sont pas trop suspectes, car nos explications ne tardent +pas à rassurer sur nos intentions la plus belle moitié du village +d'Heurtrauville. + +Voilà un groupe de paysans qui s'avance avec la gravité de présidents de +cour. Ce sont des membres du conseil municipal précédés de M. le maire. +Ils nous demandent nos papiers. Braves gens les Normands, mais un peu +méfiants. L'un d'eux prend connaissance des pièces qui nous ont été +données par le gouvernement, il les examine avec le sérieux d'un changeur +qui flairerait un faux billet de banque. + +--C'est bien, Messieurs, nous sommes à votre disposition. + +Nous demandons un piquet de six gardes nationaux pour être de faction +pendant la nuit autour du ballon, pour empêcher les fumeurs d'y mettre le +feu, et les curieux de s'en approcher. + +M. le maire donne ses ordres au commandant de place. Il nous conduit +ensuite au _Grand-Hôtel_ de la localité. C'est une humble chaumière, un +cabaret de village, très propret, fort bien tenu. La patronne nous fait +les honneurs avec une bonne grâce, ma foi! charmante. Elle nous offre sa +chambre, pour passer la nuit. De grand coeur nous la remercions, heureux +de trouver un lit pour nous reposer de nos fatigues et de nos émotions. + +Nous dînons dans ce cabaret avec un appétit tout aérien. Mon frère et moi +nous répondons aux questions des curieux, faisant l'un et l'autre de la +propagande aérostatique. + +--C'est égal, dit un vieux malin, quel fier toupet vous avez pour vous +promener dans les nuages, avec une telle machine. Bonté divine! il faut +avoir envie de voir la lune pour monter si haut. + +La conversation ne tarde pas à s'engager sur la politique. La nouvelle de +la levée des hommes mariés n'est pas reçue ici avec tout le patriotisme +qu'on pourrait attendre. Cependant quelques hommes sont résolus, et dans +leur langage un peu rude, font preuve d'énergie, de courage. + +--Qu'ils y viennent donc ici, les Prussiens, avec nos falaises nous ne les +craignons pas! + +Mais ceux-là malheureusement sont rares, d'autres bien plus nombreux +protestent contre cette ardeur belliqueuse. + +--Il n'y a rien à faire, allez, mes enfants! Les Prussiens sont plus +malins que nous. S'ils viennent ici, pourvu que nous leur donnions à +manger et à boire, ils ne nous feront pas de mal. A quoi bon faire brûler +nos maisons, et nous faire étrangler! Nous serons bien avancés après. + +On a beau dire que ce langage est indigne, que l'Alsace et la Lorraine, +provinces françaises comme la Normandie, sont envahies, qu'il faut +secourir ses frères, ces raisonnements n'entrent pas dans la tête des +paysans qui ne voient dans la France que leur toit, leur femme, leurs +enfants et surtout la vente de leurs produits. + +--Que diriez-vous, braves Normands, si votre pays dévasté était en proie +aux brigandages de l'ennemi et que toute la France vous abandonne? + +--Ah ben! Monsieur! je ne suis pas assez savant pour répondre à vos beaux +discours, mais si les Prussiens viennent chez moi, je leur offrirai un bon +souper. Je ne connais que ça. + +Après notre repas, un des plus anciens membres du conseil municipal +nous invite à venir chez lui. Nous acceptons, et nous sommes contraints +d'avaler un grand verre de cidre.--Nous n'avons pas la moindre soif, mais +comment refuser de trinquer avec une des autorités du pays? Notre hôte est +un vieux finot, qui n'aime pas le gouvernement, mais il déteste surtout +de tout coeur le maire d'Heurtrauville, le «maire de Gambetta» comme il +l'appelle. + +--Dans le pays, nous avions d'honnêtes gens pour nous diriger, c'est bien +autre chose à présent. Not' maire, voyez-vous bien, messieurs, il ne vaut +pas ça.... Et le vieux faisait claquer l'ongle de son pouce contre ses +dents, d'un air expressif. + +Ne croyez pas qu'il y ait seulement des nuages et des clairs de lune à +observer en ballon.--Le touriste aérien peut faire en route ample moisson +d'observations philosophiques et sociales, car je ne sais par quel +enchantement, partout où il passe, il est reçu comme un personnage. On +l'accueille, on lui conte ses peines et ses joies, toutes les portes lui +sont ouvertes, et s'il est _bon enfant_, les coeurs ne tardent pas à +imiter les portes. Que ne ferait pas un Aroun-al-Raschild, s'il visitait +ses provinces dans la nacelle d'un ballon! Que de vérités apparaîtraient +à ses yeux sous une forme saisissante! que d'abus à châtier, que de +bienfaits à répandre, il trouverait en route! Pour ma part, toutes les +fois que je suis descendu des plages aériennes j'ai toujours pris plaisir +à m'asseoir au seuil de Jacques Bonhomme. Lui ai-je appris grand'chose? +je l'ignore, mais il m'a toujours donné, le verre en main, de précieux +enseignements! + +A 11 heures du soir, nous allons dire bonsoir à notre _Jean-Bart_.--Il +est là, sur le bord de l'eau, et reluit au clair de lune. Quatre +factionnaires, l'arme sur l'épaule, montent la garde. Ils ont de grandes +houppelandes, et le bonnet de coton traditionnel, perché sur leurs têtes +normandes, remplace le casque ou le képi. Je ne me permettrai jamais de +railler la garde nationale d'Heurtrauville; aussi je garde mon sérieux, +tandis que j'aperçois mon frère, caché derrière une muraille comme un +malfaiteur. Sans être vu, il fixe sur le papier l'image fidèle des quatre +plus beaux bonnets de coton qu'on puisse rencontrer chez les défenseurs de +la patrie. + +A trois heures du matin, nous sommes réveillés en sursaut, le ballon en +grande partie dégonflé fait voile sous l'effort du vent qui s'est levé. Il +menace de se fendre contre un toit.--Un de nos factionnaires nous appelle +à la hâte. + +Le gaz s'est échappé par les fentes mal jointes de la soupape. Il est bien +à regretter que l'on ait fabriqué à Paris des ballons munis d'appareils +si grossiers.--Les clapets, une fois ouverts, ne se referment plus +qu'imparfaitement, car ils ont fait tomber le lut grossier qui bouche les +joints, souvent très-distants, quand le bois a travaillé. Que n'a-t-on pas +façonné d'autres soupapes, il aurait été si simple de perfectionner dans +ses détails le navire aérien. Mais il aurait fallu compter sans l'habitude +et la routine.--O routine, sainte routine, que de prosélytes se +prosternent devant toi dans le pays de France! Je sais bien que la +hâte d'une construction faite à Paris dans des circonstances tout +exceptionnelles, plaide les circonstances atténuantes. Mais notre +ballon n'en a pas moins bel et bien perdu en quelques heures le gaz qui +l'emplissait. Il était resté gonflé deux jours et deux nuits, quand on +n'avait pas encore ouvert sa soupape. + +Au lever du jour le _Jean-Bart_, séparé de son filet, est plié dans la +nacelle. Après renseignements, le plus sûr chemin pour retourner à Rouen +avec un ballot de 500 kilog. est la Seine. Nous prendrons un des bateaux à +vapeur du touage qui passe à 11 heures. + +Les gardes nationaux, qui ont fait leur devoir, peuvent rentrer dans leurs +foyers, je les remercie de leur aide obligeante. Mais voilà que l'un d'eux +se détache du groupe et me demande un pourboire.--Un pourboire, grand +Dieu! on n'a donc pas lu nos lettres de réquisitions, la force armée +doit nous prêter son aide. Paye-t-on le soldat sur le champ de bataille? +Paye-t-on le factionnaire qui monte sa garde? + +Bientôt le maire s'avance, je m'adresse à lui. + +--Mon Dieu, me dit-il, ces braves gens ne sont pas habitués au service +militaire, ils ont _travaillé_ toute la nuit, ils sont dix: Cela vaut bien +trente francs. + +--Toi, mon ami, pensai-je, tu veux faire de la popularité. Ma foi, soyons +généreux. Je transige pour vingt francs que je donne aux gardes nationaux. + +Je pensais bien que l'histoire en finirait là, malgré son étrangeté. Mais +je comptais sans le vieux conseiller municipal qui avait assisté à cette +scène. Il se chargea d'en faire jaser dans son Landerneau.... + +Huit jours après cette aventure, je recevais à Rouen un envoyé du conseil +municipal d'Heurtrauville. + +--Monsieur, me dit-il, le conseil municipal, après avoir entendu la +réclamation d'un de ses membres, a blâmé très-énergiquement la conduite +du maire, qui vous a demandé un salaire pour quelques-uns de nos +compatriotes.--Le conseil municipal n'a pas voulu qu'on puisse dire que +des Français aient été payés pour un service qu'ils doivent gratuitement +à l'État, il a décidé qu'on voterait les fonds nécessaires à votre +remboursement. Voilà vingt francs que je vous apporte, avec toutes nos +excuses. + +A 10 heures du matin, le _Jean-Bart_ est hissé à bord d'un chaland que le +vapeur du touage va remorquer à Rouen. Le capitaine nous fait déjeuner +abord, et dans une cabine à peine grande comme la moitié d'une commode, +nous faisons la cuisine nous-mêmes. Mon frère confectionne une magnifique +omelette aux oignons, je surveille la cuisson d'un lièvre. + +Bientôt le toueur passe, nous accroche à lui, il siffle, il part. Pendant +sept heures, nous voyageons au milieu de la Seine, admirant ses rivages +vraiment grandiose, où de belles falaises, couvertes de verdure, +encaissent le lit du fleuve.--Nous revenons à Rouen, non sans dépit, mais +nous nous consolons en pensant que les deux voyages que nous venons de +faire n'ont pas été inutiles à notre entreprise. Ils nous ont montré +l'aspect du pays que nous devons traverser pour rentrer à Paris, ils nous +ont initié au louvoiement aérien, au transport terrestre du ballon captif. +Pour réussir, il faudra sans doute renouveler fréquemment les ascensions +jusqu'à ce que le dieu des airs nous favorise, jusqu'à ce qu'il nous +envoie un vent bien franc, bien rapide, nous poussant en droite ligne dans +la direction de Paris. + +_11 novembre_.--Nous trouvons à Rouen un excellent accueil. On nous +félicite, on plaint nos malheurs. Les journaux que nous lisons parlent de +nos voyages. Mais ils ont commis une singulière balourdise. Ils ont fait +descendre les _frères Tissandier_ à Jumiége, en Belgique! + +Le soir, une dépêche du gouvernement est placardée à l'Hôtel-de-Ville. +C'est la victoire de Coulmiers, la reprise d'Orléans qui nous sont +annoncées. L'enthousiasme ici est énorme. On a presque envie d'illuminer. + +_Dimanche 13_.--Nous avons réparé hier les avaries du _Jean-Bart_. Nous +le reportons sur le lieu de gonflement. Quand le bon vent soufflera, nous +l'emplirons de gaz immédiatement. Mais une dépêche de l'Observatoire nous +annonce que le temps n'est pas favorable, que le vent sud-ouest actuel a +chance de souffler longtemps! + +_Lundi 14_.--Vent sud-ouest violent et rapide. Temps brumeux. On parle ici +d'un mouvement de l'armée de Bretagne commandée par M. de Kératry. + +_Mardi 15_.--Pluie battante. Vent sud-ouest. Notre _Jean-Bart_, malgré les +bâches qui le couvrent est inondé. Il faudra le ventiler et le revernir. + +Le directeur du télégraphe nous offre de faire passer une lettre à Paris +par un courrier, à pied: c'est une bonne fortune.--Nous écrivons quelques +lignes à notre frère aîné, qui doit être actuellement dans les bataillons +de marche. + +Nous voyons ce brave courrier, qui a déjà fait une tentative, mais à pied, +il a échoué comme nous en ballon. Les Prussiens l'ont arrêté et l'ont +fouillé, nu comme ver. Sa dépêche était cachée dans la semelle de ses +souliers, qu'il avait choisis percés et vieux, car s'ils avaient été +neufs, on n'aurait pas manqué de les lui prendre[6]. + +[Note 6: Ce courrier n'a pas réussi, comme je l'ai su plus tard.] + +Nous nous disposons à revernir le _Jean-Bart_ aujourd'hui, mais les +circonstances doivent nous faire abandonner nos projets qui n'ont nulle +part été tentés par d'autres, à notre grand regret. Ils auraient sans +doute conduit au résultat voulu, s'ils s'étaient renouvelés, mais comme +nous l'avons déjà dit, on nous a laissés seuls à Rouen, tandis qu'il +aurait fallu placer des stations de départ tout autour de Paris. + +Le service des ballons-poste est définitivement créé à Paris; depuis notre +séjour à Rouen, quatorze ballons sont sortis de la capitale, et parmi +ceux-là on cite le voyage fantastique de M. Rolier à Christiania! Les +pigeons voyageurs rentrent à Paris, aujourd'hui le retour d'un ballon dans +l'enceinte assiégée n'offre plus une si grande importance. + +En outre notre armée de la Loire vient de chasser l'ennemi d'Orléans qu'il +avait envahi. Toute la France frémit de joie, d'espérance à la nouvelle +de la victoire de Coulmiers. C'est sur les bords de la Loire que vont se +porter les efforts de tous. On songe aux aéronautes, aux ballons captifs +comme éclaireurs de nos armées. Le ministre de la guerre se rappelle enfin +Coutelle et les aérostiers militaires de la première République. Mon frère +et moi, nous sommes appelés à Orléans avec le _Jean-Bart_. + +_Vendredi 18_.--Nous partons de Rouen à 11 heures du matin. Nous +n'arrivons à Tours qu'après 24 heures de voyage. + +En wagon, nos compagnons de route sont des officiers français échappés de +Metz et de Mayence. Leur indignation contre Bazaine est extrême. Ils ne +doutent pas un instant de la trahison. + +La deuxième partie du trajet se passe en compagnie de deux Espagnols qui +reviennent de Londres. + +--Les Anglais, nous disent-ils, sont dans un état de surexcitation +indicible contre la Russie qui veut déchirer ses traités.--Ils +applaudissent pour la France.--A l'Alhambra, on chante tous les soirs la +_Marseillaise_, le _Rhin Allemand_ et on crie _Vive la République_ en +français! + +Mais ces manifestations anglaises ne sauraient plus toucher aucun +Français. Elles sont trop tardives et trop intéressées! + + + +DEUXIÈME PARTIE + +LES AÉROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMÉE DE LA LOIRE. + + + + +I + + +Le ballon «la _Ville de Langres_.»--Premières expériences d'aérostation +militaire à Gidy.--La télégraphie aérienne.--Le _Jean-Bart_ à +Orléans.--Anecdotes sur les Prussiens. + +Du 16 au 29 novembre 1870. + +Avant notre arrivée à Orléans, le gouvernement de Tours avait déjà +organisé une première équipe d'aérostiers destinés à surveiller les +mouvements de l'ennemi, soit avant l'attaque, soit pendant la bataille. + +--Nous sommes toujours surpris à l'improviste, se disait-on; comment ne +pas profiter de ces ballons, observatoires aériens qui, à 300 mètres de +haut, ouvrent au regard une campagne de plusieurs lieues d'étendue? Un +ballon captif au milieu du camp français sera pour le soldat un objet de +distraction et de sécurité tout à la fois. Quelle ne sera pas sa confiance +quand il verra qu'une sentinelle aérienne veille sur lui à la hauteur +de plusieurs pyramides? De quelles ressources ne seront pas des ballons +captifs au milieu de la mêlée du combat? Un officier d'état major juché +dans la nacelle pourra dévoiler les manoeuvres de l'ennemi, signaler les +mouvements tournants. Plus de soixante-dix ans se sont écoulés, depuis le +jour où Coutelle, du haut des airs, contribuait par ses renseignements à +la défaite des ennemis. Pourquoi nos aéronautes ne contempleraient-ils pas +une nouvelle victoire de Fleurus? + +Aussi ne négligea-t-on rien pour organiser un service régulier de ballons +captifs, et pendant nos expéditions de Rouen, Duruof et Bertaux, assistés +des marins Jossec, Labadie, Hervé et Guillaume, sortis de Paris en ballon, +avaient été envoyés à Orléans avec le ballon de soie fabriqué à Tours.--Ce +ballon avait été baptisé la _Ville de Langres_. M. Steenackers avait +tenu à ce nom, c'était un hommage qu'il rendait à ses électeurs de la +Haute-Marne. + +Mon ami Bertaux a bien voulu me communiquer le récit des expériences +préliminaires exécutées à Orléans avant notre arrivée; je dois les résumer +ici, car elles offrent un intérêt réel. + +C'est le mardi 16 novembre que fut gonflé pour la première fois le +ballon la _Ville de Langres_. Dès le matin le gaz de l'usine d'Orléans +arrondissait les flancs de l'aérostat. A 1 heure précise, deux marins +montent dans la nacelle, attachent au cercle quatre câbles de 50 mètres de +haut que retiennent 150 hommes du 39e de ligne. Ils se font élever à 30 +mètres de haut environ, et, fouette, cocher! le ballon se met en marche +remorqué par les braves soldats. + +La _Ville de Langres_ sur son chemin rencontre des obstacles, des ponts où +les soldats sont obligés de se réunir en un seul groupe qui n'offre +plus alors qu'un point d'attache unique et moins équilibré, des fils +télégraphiques, le désespoir des aérostiers obligés de se faire hisser +dans l'air, et de jeter des câbles au-dessus des poteaux. Heureusement le +temps est calme; le voyage s'effectue dans de bonnes conditions. Après +deux heures de marche l'aérostat arrive à Saran près Cercotte, sur les +derrières de l'armée française. Il est 3 heures, l'équipe se met en mesure +de faire une première ascension d'essai. + +On installe à terre des plateaux de bois chargés de pierres, et munis de +deux poulies solides, autour desquelles glissent les câbles destinés à +retenir au sol l'aérostat. A chaque corde une trentaine de soldats font la +manoeuvre. Suivant qu'ils laissent filer la corde ou qu'ils la tirent, le +ballon convenablement lesté monte ou descend. + +La première ascension s'exécute dans de bonnes conditions à 200 mètres +de haut, et de cette hauteur, qui est celle de trois tours de Notre-Dame +superposées, on a sous les yeux un vaste et splendide horizon. + +Après cette expérience, une estafette accourt, c'est un aide de camp +du général d'Aurelies de Paladine dont le quartier général est à +Saint-Péravy; il vient savoir d'où est parti ce ballon qu'il croit +libre; le chef de l'armée de la Loire n'a pas encore été prévenu par le +gouvernement de l'arrivée des aérostiers militaires. + +Pendant que des employés du télégraphe envoyés par M. Steenackers +s'occupent des démarches à faire auprès du général, l'aérostat captif +continue le lendemain ses ascensions. M. Bertaux s'élève à 180 mètres +de haut, avec M. Regnault, employé du télégraphe. Un appareil Morse est +installé dans la nacelle, le fil télégraphique descend jusqu'à terre et +communique à un autre fil qui va jusqu'à Tours. + +Suspendus au milieu des airs en présence de l'armée française, les +aéronautes correspondent par l'électricité avec le gouvernement de Tours. +Voici la dépêche qu'ils envoient au directeur des télégraphes: + +--Nous sommes en l'air à 180 mètres de haut, nous découvrons fort bien la +plaine, mais un brouillard épais nous cache la forêt. Nous recommencerons +expérience par temps plus clair. + +Vingt minutes après, le ballon plane toujours dans l'espace retenu à la +même hauteur par ses deux cordes; l'appareil Morse s'agite, c'est une +réponse qui vient de Tours. + +--Nous vous félicitons, répète l'appareil électrique, tenez-nous au +courant de tous vos essais. + +Le temps est calme, l'air est presque immobile, les ascensions se +succèdent ce jour-là jusqu'à six fois. M. Aubry, chef de la mission +télégraphique à l'armée de la Loire, un capitaine d'état-major montent à +tour de rôle et paraissent ravis de leurs impressions aériennes. + +Le 19 novembre, on a reçu l'ordre de porter le ballon en avant jusqu'à +Gidy, au milieu du camp français. Mais il est neuf et a perdu du gaz, il a +besoin de recevoir une nouvelle couche de vernis. Duruof prend le parti de +dégonfler le ballon, de le reporter à Orléans où il est reverni sur toutes +ses côtes. Le 20, la _Ville de Langres_, bien imperméable, est regonflé, +mais le vent violent souffle par rafales et le transport est pénible. +Malgré les lenteurs de la marche, malgré des difficultés de toutes sortes, +l'aérostat, à la nuit tombante, arrive enfin au milieu du camp français à +Gidy. + +Il est impossible de décrire l'enthousiasme des soldats à la vue de +ce merveilleux appareil si nouveau pour eux; ils se précipitent à sa +rencontre et poussent des clameurs de joie, comme pour féliciter le +nouveau factionnaire qui va monter la garde à 200 mètres au-dessus de +leurs têtes. C'est bien autre chose encore quand, le lundi 21, ils voient +l'aérostat s'élever dans les airs: nos braves soldats ne se tiennent plus +de joie, c'est comme une fête dans tout le camp. Un officier d'état-major +monte dans la nacelle et ne paraît que fort médiocrement rassuré. + +--Je veux descendre, dit-il, à quarante mètres de haut, jetez du lest, +criait-il à l'aéronaute. + +Or, on jette du lest, comme chacun sait, pour monter et non pour revenir +à terre; mais il paraît qu'on peut être tout à la fois un excellent +militaire et un très-mauvais aéronaute. Cette ascension, au reste, était +assez émouvante, le vent était vif et la machine aérienne se penchait +fréquemment à terre, oscillant au bout de son câble à la façon d'un grand +pendule retourné. Dans la nuit, l'air devient menaçant, une véritable +tempête se met à souffler, et le ballon, malgré sa solidité, ne peut +résister à l'effort de l'ouragan. Le cercle de bois, qui craque comme la +mâture d'un navire pendant la tourmente, vole en éclats; le ballon, qui +n'a plus de point d'attache suffisant, va être enlevé. Duruof et les +marins se jettent sur la corde de soupape et dégonflent la _Ville de +Langres_. + +C'est ce jour-là même que nous arrivons à Orléans, mon frère et moi, avec +le ballon le _Jean-Bart_. L'accident qu'on nous raconte ne décourage +personne, nous sommes tous décidés à recommencer ces tentatives avec le +même enthousiasme, la même ardeur. + +Deux jours après, le ballon la _Ville de Langres_, remis en état, était +gonflé et transporté à quatre kilomètres d'Orléans, sur la pelouse du +château du Colombier, devenu, comme nous le verrons plus tard, le quartier +central des aérostiers militaires. On devait rester là en attendant les +ordres du général en chef de l'armée de la Loire. + +_Lundi 21 novembre_.--On se met en mesure de ventiler et de vernir le +_Jean-Bart_. Pendant que mon frère commence cette besogne avec les marins +Jossec et Guillaume, je cours la ville pour m'assurer du gaz propre au +gonflement et faire l'acquisition des cordes nécessaires aux ascensions +captives. + +Ça et là, en chemin, je cause et je fais une moisson d'anecdotes sur +l'invasion prussienne des premiers jours de novembre. C'est un brave +cordier du faubourg Banier, qui, le premier, me raconte ses émotions. Il a +la physionomie d'un bon vieillard, d'un honnête commerçant; je n'oublierai +jamais l'émotion, l'indignation de son récit. + +--«Oh! monsieur, quels gueux, quels misérables que ces soldats barbares! +Ils étaient dix-sept dans mon magasin, couchant les uns sur les autres, +sales comme des pourceaux. A l'heure des repas, il fallait les regorger +de vivres, et ma pauvre femme était obligée de remplir de café toute une +énorme soupière, où s'entassait ma provision de sucre. S'ils n'étaient pas +servis en toute hâte, ces soldats me menaçaient; l'un d'eux, monsieur, osa +lever la main sur moi. Le rouge de la honte et de l'indignation me monta +au visage. Mais que faire contre la force brutale? Ce sont toutefois de +ces injures que l'on n'oublie pas. Je dois dire, cependant, que quand on +menaçait les Prussiens de leurs chefs, ils se tenaient tranquilles. +Une simple réclamation faite à un sergent les faisait trembler. Et les +réquisitions, monsieur! quelle ruine pour notre malheureuse ville! Les +Prussiens sont venus me prendre toutes mes cordes et ils me donnaient en +raillant un bon à payer pour la mairie. + +Un jour, ils dénichent une provision de cordes qu'ils veulent me prendre +pour leurs attelages. Cette fois je n'y tiens plus, c'est la troisième +fois qu'on me vole. Je m'arme de résolution et je demande une audience au +général Von der Tann. Je suis reçu par un colonel, son chef d'état-major, +je crois. + +--Que me voulez-vous? me dit cet officier d'un ton bourru. + +--Je viens réclamer, protester contre les vols dont je suis l'objet. Toute +ma provision de cordes, toute ma fortune est dévalisée pas vos soldats. + +--Oh là! mon bonhomme, ne le prenez pas trop haut avec moi. Mais, +dites-moi, n'avez-vous pas de lettres de réquisition qui vous sont +données? Après notre départ, c'est la ville qui vous réglera notre compte. + +--Tout cela est très-bien, mais pourra-t-on me payer? + +--Oh! cela ne me regarde pas, je suis en règle avec vous, allez-vous-en. + +Au moment où je partais, l'officier prussien se ravise et m'appelle. + +--J'ai une idée, me dit-il; si le maire d'Orléans ne veut pas vous +payer, vous m'apporterez deux mètres de corde avec laquelle je le ferai +pendre.--Je me sauve, entendant les éclats de rire du colonel qui a sans +doute trouvé sa plaisanterie très-fine et très-spirituelle.» + +Le brave cordier continue son récit, et sa femme qui l'écoute les larmes +aux yeux, ne tarde pas à prendre part à la conversation. + +--Heureusement nous en sommes débarrassés, de ces Prussiens, dit-elle, +ils ne reviendront plus maintenant, ces maudits Allemands, car nous avons +autour de nous les soldats de Coulmiers. Oh! comme ils s'en allaient +piteux et tristes, les bataillons bavarois; ils ne s'attendaient pas à +être chassés de notre ville par l'armée de la Loire dont ils se riaient +tout haut. En quittant Orléans, Von der Tann dit au préfet d'un air +gouailleur: + +--Au revoir, monsieur le préfet, sans adieu, car je reviendrai bientôt. + +--Mais il ne reviendra pas, ajouta la brave femme. + +Et toute l'armée, tout Orléans, toute la France disait alors: il ne +reviendra pas. + +Hélas! il n'est que trop bien revenu pour frapper Orléans de nouveaux +malheurs et de nouvelles ruines. + +Il faut avoir vu l'occupation prussienne pour se douter des désespoirs, +des haines qu'elle soulève sur son passage. Les maisons du faubourg +Banier étaient pillées, et chacun, accablé de soldats à nourrir et de +réquisitions à payer, voyait la ruine venir de jour en jour. + +C'était en outre de perpétuelles taquineries. Les Prussiens étaient +furieux de l'accueil qui leur était fait. Ils auraient voulu, ces +Teutons barbares, qu'on les reçût à bras ouverts; ils s'étonnaient qu'on +n'applaudît pas à leur passage, et que les dames en toilettes élégantes ne +vinssent pas écouter la musique militaire qu'ils faisaient entendre sur la +place Jeanne d'Arc. + +Tout le monde était en deuil, les rues étaient désertes. Le soir, nul ne +pouvait circuler dans la ville sans tenir une lanterne à la main. Quelques +jeunes gens s'amusaient à attacher des lanternes vénitiennes aux pans de +leurs habits, comme pour gouailler ces ordonnances ridicules de l'autorité +prussienne. Mais Von der Tann ne goûtait pas la plaisanterie, il fallait +céder, sous les ordres des barbares, cacher sa haine et son indignation au +plus profond de son coeur. + + * * * * * + +_Mardi 29 novembre_.--Dès six heures du matin, nous commençons le +gonflement du _Jean-Bart_, qui convenablement plié depuis la veille, +attend sa ration de gaz. Notre chef d'équipe Jossec, un marin breton, +a tout _paré_, suivant son expression navale, avec le plus grand soin; +l'opération s'exécute dans les meilleures conditions. A deux heures de +l'après-midi, le _Jean-Bart_ arrondi, frais verni, brille au soleil comme +une énorme pomme de rainette. Il tend ses câbles avec force et ne demande +qu'à voltiger dans les nuages, mais il est cloué au rivage terrestre par +des poids qui défient sa force ascensionnelle. + +Ce n'a pas été sans peine que nous avons obtenu les réquisitions +nécessaires à la fourniture du gaz; il a fallu aller voir le préfet, le +maire, toutes les autorités; selon l'excellent usage administratif, ces +fonctionnaires ont entravé nos projets d'une foule de petits obstacles +qui, réunis, deviennent des montagnes à soulever. Mais nos campagnes +aérostatiques faites sous l'Empire nous ont familiarisés avec les +difficultés administratives, nous savons amadouer le garçon de bureau, +qui consent à nous ouvrir le sanctuaire du secrétaire, d'où il n'y a plus +qu'un pas à franchir pour pénétrer chez le maître. Celui-ci, préfet ou +maire, ne manque pas de froncer le sourcil à notre demande de gaz; malgré +les papiers dont nous sommes munis, malgré l'utilité incontestable de +notre mission, malgré l'urgence commandée par les circonstances, son +devoir d'administrateur dévoué lui impose des difficultés, qu'il trouve +toujours. + +--C'est très-grave, messieurs; qui payera le gaz? Est-ce la guerre, est-ce +le département? Revenez dans une heure. Je vais étudier la question avant +de vous donner la réquisition nécessaire. + +On revient une heure après, trop heureux si l'on peut pénétrer dans le +cabinet du fonctionnaire. Il n'a nullement songé à votre affaire, il y +répond en homme qui l'a méditée. Il trouve là bien des irrégularités, +mais, en vrai patriote, il vous donne l'ordre demandé. N'aurait-t-il +pas été bien plus simple de le donner de suite? Les saintes règles de +l'administration s'y opposent. + +A midi le _Jean-Bart_ va se mettre en marche. Jossec, et son compagnon +Guillaume, regardent le ballon avec admiration. Tous deux sont sortis de +Paris en ballon, sans avoir auparavant jamais vu l'admirable appareil +dû au génie des Montgolfier. Ils ont déjà bravé la tempête et les vents +furieux, mais l'aérostat leur a laissé un souvenir plus profond que celui +du navire. Ils nous ont parlé avec enthousiasme de leur premier voyage +aérien; en hommes énergiques et dévoués, ils sont devenus les plus chauds +partisans de la navigation aérienne. + +--Ah! Monsieur, me disait Jossec, quelle différence entre le ballon et le +vaisseau!--Il n'y a plus dans la nacelle aérienne ni vent, ni roulis, +ni tangage, et rien à faire qu'à admirer le ciel. Je veux renoncer à la +marine et me faire aéronaute. + +Mais le brave Jossec parlait des ascensions en ballon libre, il n'avait +pas encore goûté du ballon captif, il devait voir que le voyage est moins +agréable, et hérissé de difficultés sans nombre. + +Bientôt tout est prêt pour le départ, il faut nous rendre avec notre +aérostat gonflé au château du Colombier, à côté du ballon la _Ville de +Langres_, et là nous attendrons les ordres. Quatre cordes sont fixées au +cercle du ballon. Cent cinquante mobiles empoignent chacune d'elles. Je +monte dans la nacelle avec Jossec, mon frère reste à terre pour commander +la marche. Nous vidons par dessus bord un assez grand nombre de sacs de +lest, jusqu'à ce que le _Jean-Bart_ s'élève; il monte lentement à 40 +mètres de haut où il est retenu par ses quatre câbles, à l'extrémité +desquels sont pendues des grappes humaines. Le ballon se penche à droite +et à gauche sous l'effort de la brise. Pauvre aérostat! Fils de l'air; ami +des nuages floconneux, le voilà rivé au plancher terrestre, il fait crier +ses cordages et semble souffrir de cette captivité, dont il se plaint par +le gémissement de la nacelle, tirée dans tous les sens. + +Les mobiles attelés aux cordes remorquent le ballon dans la direction +voulue; c'est merveille de voir cette promenade que nous exécutons à 30 +mètres au-dessus des toits. Jossec et moi, nous sommes bercés dans l'air, +comme à l'avant d'un navire. Ce mouvement de va-et-vient nous donnerait +le mal de mer si nous n'avions le pied aussi marin qu'aéronautique.--Les +habitants d'Orléans qui se sont réunis à la hâte autour de nous, nous +regardent avec admiration, et montrent, par leur air ébahi, que ce moyen +de transport leur est complètement inconnu. Ne croyez pas que le ballon +reste à la même hauteur au bout de ses cordes, le vent le fait osciller à +la façon d'un grand pendule retourné; il pique une tête jusqu'à proximité +des toits, pour bondir à 40 mètres; quelquefois le mouvement d'oscillation +est tel que l'aérostat soulève de terra une corde entière, avec les +mobiles qui y sont pendus. Ceux-ci sont ravis de cette besogne si nouvelle +pour eux; ils ont les biceps tendus, et attraperont de bonnes courbatures; +ils reçoivent quelquefois des horions, sont jetés par terre au milieu des +éclats de rire de leurs compagnons, mais tout cela n'est-il pas cent +fois préférable aux obus et aux boîtes à mitraille? Pour le moment ces +amabilités prussiennes ne sont pas à craindre. Vive la manoeuvre du ballon +captif! elle vaut mieux que celle du chassepot sous le feu des batteries +ennemies. Mais ne nous félicitons pas trop à l'avance, l'heure du danger +sonnera peut-être aussi pour nous! + +Si le transport en ballon captif est pittoresque, curieux et dramatique, +il faut avouer qu'il est d'une lenteur vraiment désespérante. Nous avons +à passer le chemin de fer et les fils télégraphiques, c'est un travail de +Romain. Il faut retenir le ballon par deux cordes seulement, en jeter deux +autres au-dessus des fils, que nos hommes saisissent, recommencer une +seconde fois la même manoeuvre. Il faut avoir soin, pendant cette +opération délicate, que les mobiles ne lâchent pas prise tous à la fois, +car le _Jean-Bart_ ne serait pas long à bondir à 2 ou 3,000 mètres de +haut, abandonnant et les Prussiens, et l'armée de la Loire. Nous venons à +bout du passage de notre Rubicon et nous continuons notre route au-dessus +des champs hérissés d'échalas de vignes. Le vent qui est vif nous est +contraire, il frappe le ballon sur une surface de 400 mètres carrés, voile +énorme d'une force surprenante, aussi nos pauvres mobiles dépensent toute +leur force pour nous traîner avec la vitesse d'une tortue. Il y a une +heure que nous marchons et nous n'avons fait que deux kilomètres! Nous +sommes à moitié chemin.... Arrêtons-nous quelques moments au milieu de +cette verte prairie. «Oh hisse! larguez les cordages!» Le ballon descend +lentement et vient se reposer mollement sur un tapis de verdure, où nous +faisons la sieste pendant un bon quart d'heure. + +Il fait un froid de loup dans la nacelle, mon frère et le marin Guillaume +nous y remplacent; bientôt le ballon reprend sa marche avec une lenteur +plus grande encore, car l'ardeur de nos moblots s'est ralentie; les cris +et les rires sont plus rares, voilà déjà quelques traînards qui ne veulent +plus rien traîner du tout. Je fais reprendre les cordes à ces paresseux +qui se font un peu tirer l'oreille, et qui ne se mettent à l'oeuvre +qu'avec un enthousiasme bien modéré. Quoi qu'il en soit, nous arrivons au +château du Colombier. Le ballon passe sans encombre au-dessus d'un rideau +d'arbres qui entoure une vaste pelouse où le ballon la _Ville de Langres_ +est déjà posé. + +La nacelle ramenée à terre est remplie de sacs de lest pleins de terre, +et de grosses pierres qu'on y entasse. Le _Jean-Bart_ ainsi chargé peut +passer la nuit sans qu'il y ait crainte de le voir s'envoler. + +Nous allons prendre possession des chambres qui nous sont réservées dans +le château où Duruof et des employés du télégraphe sont déjà installés; +cette habitation est devenue le quartier général des aérostiers +militaires. + +Quel ne serait pas l'étonnement du propriétaire s'il voyait le sans-gêne +avec lequel on couche dans ses lits! Mais quelle ne serait pas surtout sa +douleur, s'il savait comment les Prussiens, qui ont passé par là avant +nous, ont arrangé son mobilier! + +Tous les meubles sont brisés, les tiroirs gisent pêle-mêle, des lettres, +des papiers, couvrent les parquets. Tout est décimé, mis en pièces. Les +lits sont d'un aspect repoussant, on voit qu'une armée y a couché avec +des souliers crottés. On n'a respecté que la batterie de cuisine, où le +cuisinier des moblots travaille déjà à la préparation de notre dîner. Il +a déniché un grand tablier dans quelque coin, et il préside à la cuisson +d'un gigot avec la dignité d'un Vatel émérite. Deux de ses compagnons +d'armes lui servent de gâte-sauce, et font cuire la soupe. Inutile de leur +demander s'ils soignent le repas, car ils en mangeront comme nous! + +Le capitaine de la compagnie est un charmant homme, très-gai, +très-affable, nous sommes déjà les meilleurs amis du monde; nous nous +disposons à mettre le couvert, avec les assiettes qui ont échappé aux +dévastations prussiennes. Quant au lieutenant, c'est un étudiant du +quartier Latin, un Parisien comme nous; au milieu des péripéties de +nos voyages, nous avons plaisir à causer ensemble des souvenirs de la +capitale, des bonnes parties d'autrefois, de parler de ce temps où +la France jouissait d'une prospérité factice, inquiétante, que notre +aveuglement nous montrait comme réelle. Où est le temps où l'orchestre +du bal Bullier faisait bondir sur un plancher poussiéreux une jeunesse +insouciante? Notre lieutenant parle de tout cela en connaisseur! Pauvre +garçon, j'ai les larmes aux yeux en pensant à lui. Quinze jours après +cette bonne causerie, il devait mourir, et son corps de vingt-deux ans +allait reposer, à jamais enfoui sous la terre des champs de bataille. O +guerre horrible, fléau désastreux, où conduis-tu ces milliers de jeunes +gens, pleins de force, pleins d'enthousiasme? A la mort, à la plus cruelle +de toutes, celle que le bon sens des peuples pourrait éviter. Combien +d'entre vous dorment-ils à cette heure dans ces campagnes, où notre ballon +vient de passer? Que de larmes, que de scènes de désolation sont à jamais +gravées sur ces prairies, où nous passions alors presque gaiement, avec +l'espoir du succès! Comme nous étions loin d'envisager l'avenir, à ces +heures où l'espérance était encore permise! Comme nous pensions peu aux +malheurs qui allaient impitoyablement s'abattre sur notre malheureux pays! +Dormez sous les champs de bataille, héros inconnus! Vos petits-fils vous +vengeront un jour! Vous êtes morts au lendemain de Coulmiers, croyant +encore à la Victoire. Vous n'avez pas vu de nouveaux et terribles +désastres, vous ne saurez jamais à quelle honte la France a été condamnée! +Dormez en paix, dans ces campagnes dévastées! Un Luther, en voyant vos +ossements, ne manquerait pas de s'écrier, comme au cimetière de Worms: +«Heureux les morts: ils reposent!» + +Pendant que nous dînons, un télégramme nous est remis au nom du directeur +des télégraphes, qui a pris les ordres du général d'Aurelles de Paladine. +On nous dit de transporter immédiatement notre ballon au camp de Chilleur, +éloigné de notre première station de douze kilomètres. Il est décidé que +nous partirons le lendemain de grand matin, car si le vent est vif, il +nous faudra peut-être dix ou douze heures pour faire ce trajet. Nous +étudions notre chemin sur une bonne carte, et nous nous décidons à suivre +le lendemain une voie de chemin de fer en construction, où les arbres ne +gêneront pas le transport de notre aérostat. + +Après l'examen de notre itinéraire, la soirée se passe dans le salon du +château, où un piano à queue reste intact: il a besoin d'être accordé, +mais, malgré les sons de casserole fêlée qu'il fait entendre, il contribue +à charmer nos loisirs. Un secrétaire, dans la pièce où nous sommes, a été +forcé, et les lettres dont il était rempli sont entassées sur le parquet. +Parmi ces débris, nous trouvons un petit paquet soigneusement ficelé, où +sont écrits ces mots: «Cheveux de ma Virginie.» Un de nous recueille ce +souvenir cher au propriétaire inconnu, qui nous donne l'hospitalité sans +le savoir, il se promet après la guerre de le renvoyer sous enveloppe au +château du Colombier. Est-ce un père qui retrouvera la précieuse relique +d'une fille morte, ou un mari celle de sa femme? Nous l'ignorons. Mais +quoi qu'il en soit, une victime des barbaries prussiennes verra qu'une +main sympathique a passé parmi le pillage et les ruines. + +A onze heures, nous nous couchons tout habillés sur nos lits qui ne sont +guère plus propres qu'une étable. Je m'endors d'un profond sommeil à +l'idée que les ballons captifs vont pouvoir venir en aide à l'armée de +la Loire, mes rêves me montrent l'ennemi que j'observe du haut de notre +observatoire aérien; la vaillante armée de la Loire avance sur Paris, elle +repousse les légions prussiennes, et bientôt c'est la zone des forts de la +capitale qui s'offre à sa vue. Encore une illusion que la triste réalité +devait dissiper bientôt. + + +II + + +Le départ.--Le voyage en ballon captif.--Accident à Chanteau.--Réparation +d'une avarie.--Arrivée à Rebréchien.--Tempête nocturne.--Le _Jean-Bart_ +est crevé.--Retour à Orléans.--Gonflement du ballon _la République_. + +Du 30 novembre au 3 décembre 1870. + +Le temps est légèrement brumeux, des nuages opaques se promènent lentement +dans des régions atmosphériques assez rapprochées de la surface du sol. Le +ballon a été si bien réparé, si bien verni qu'il est presque aussi rond +que la veille, c'est à peine s'il accuse une déperdition de gaz par +quelques plis légers qui rident un peu sa partie inférieure. Vers +l'équateur, il est toujours tendu par la pression intérieure, et son filet +forme à sa surface comme un capiton qui défierait la main du plus habile +tapissier. + +Il est 7 heures du matin, il y a grand branle-bas au château du Colombier. +La compagnie des mobiles a plié ses tentes; les fusils, les sacs sont +entassés sur des charrettes qui vont nous suivre, car les hommes ont assez +de besogne à remorquer l'aérostat captif, le moindre fardeau gênerait la +liberté de leurs mouvements. Le capitaine fait l'appel, il n'y a pas de +déserteurs. + +Nous allons partir, laissant Duruof et la _Ville de Langres_ comme équipe +de réserve. + +Jossec et Guillaume déchargent la nacelle des pierres qu'on y a placées, +ce n'est pas une petite affaire, car un de nos _moblots_, ancien maçon, +solide comme Samson, a apporté là de véritables rochers d'un poids énorme. + +Nous avons envoyé en avant les plateaux qui nous serviront pour les +ascensions captives, et la batterie que j'ai fait construire pour +remplacer, par de l'hydrogène pur, le gaz perdu par la dilatation ou +l'endosmose. Bertaux, notre capitaine-trésorier, a acheté pour nous +mille kilog. de zinc et dix touries d'acide sulfurique, qui représentent +plusieurs rations de vivres pour le _Jean-Bart_. Un bon commandant +n'envoie pas ses soldats en campagne sans biscuits, par la même raison, un +aéronaute ne doit pas partir avec son ballon sans une bonne provision de +gaz. Aussi nous sommes-nous munis de tout le matériel nécessaire pour le +produire. + +Mon frère rassemble les hommes, je monte dans la nacelle qui, suffisamment +délestée, s'élève. Le ballon est suspendu dans l'espace à la hauteur de +deux maisons de cinq étages; les quatre cordes qui le retiennent sont +tendues aux quatre angles d'un grand carré par les mobiles répartis à +chacune d'elles en nombre égal. On se croirait attaché sous le ballon à +un grand faucheux à quatre pattes qui rampe sur les champs, car qu'est-ce +qu'une hauteur de quelques étages pour l'aéronaute qui pourrait compter +ses étapes verticales par plusieurs dizaines de tours de Notre-Dame +superposées? + +Ah! décidément, le voyage en ballon captif ne ressemble guère à +l'excursion en ballon libre. C'est la différence qui existe entre la +prison et le grand air de la liberté. L'aérostat n'aime pas traîner un +boulet à sa nacelle. Il s'incline sous l'effort du vent, il fait grincer +ses cordes et sa nacelle. Le voyageur est secoué dans son panier comme un +nautonnier sur sa barque au sommet des vagues. Le vent siffle violent et +froid. Tandis que là-haut, en liberté, on plane avec l'air en mouvement, +que nulle brise ne se fait sentir, ici-bas, en captivité, il faut retenir +son chapeau des deux mains, si l'on ne veut pas qu'il s'envole. + +Au-dessus des nuages, les villages, les villes, les provinces défilent +sous vos yeux comme un vaste panorama roulant; à la surface du sol, nous +comptons notre route arbre par arbre. Les mobiles se pendent aux cordages +et s'évertuent, le moindre coup de vent les soulève de terre. Mais +patience et persévérance doit être maintenant notre devise. Arrivés au +camp, nous aurons l'espoir de surveiller les Prussiens de haut, et si +nous pouvons dévoiler leurs mouvements, quelle récompense de nos efforts, +quelle compensation apportée à nos fatigues! + +A midi, le soleil a paru, il a écarté les nuages de ses rayons brillants, +mais avec lui la brise s'est élevée. Le vent souffle âpre et froid; il +imprime des oscillations fréquentes à notre navire aérien. Nous sillonnons +l'espace au-dessus de la voie de chemin de fer en construction que nous +avons appris à connaître sur notre carte, mais quelquefois le _Jean-Bart_ +se rapproche de la cime des arbres, véritables récifs du navigateur +aérien. Il ne faut qu'une branche verticale pour crever l'étoffe du +ballon, à tous les pas nous redoutons un malheur. Chaque cime est une épée +de Damoclès retournée sous notre nacelle. + +Il est une heure, une clairière s'offre à nous, le ballon y est descendu; +nos hommes se reposent. Je suis littéralement gelé, et mon frère se +dispose à faire son quart après moi. Il prend place dans l'esquif avec +le lieutenant de mobiles, mais à peine le ballon a-t-il été traîné de +quelques centaines de mètres qu'une voix nous crie de la nacelle: «J'en ai +assez, faites-moi descendre!» C'est le pauvre lieutenant qui a eu le mal +de mer. Il est vert comme une pomme en mai et vient de lancer son déjeuner +pardessus bord en guise de lest! Il revient à terre complètement guéri de +sa passion aérostatique. + +Nous continuons notre marche bien lentement jusqu'à Chanteau. Nous avons +là à passer un chemin étroit bordé de rideaux d'arbres, que nous allons +franchir en faisant monter le ballon jusqu'à l'extrémité de ses cordes. +Mon frère vide deux sacs de lest pour maintenir le ballon à une hauteur +suffisante, et augmenter par l'accroissement de force ascensionnelle la +résistance à l'action du vent. Je crie aux mobiles de marcher vite s'ils +le peuvent, afin de passer rapidement ce détroit dangereux. Le _Jean-Bart_ +se penche, et frise le sommet des premiers arbres, sans les toucher, puis +il se balance vers ceux qui se dressent de l'autre côté de la route. Il +oscille de nouveau et redescend vers un chêne élevé... Il s'en rapproche +rapidement; va-t-il s'y briser? mon coeur bondit d'inquiétude. Patatra! +C'en est fait du _Jean-Bart_, une branche s'est enfoncée dans l'appendice, +et l'a crevé comme une peau de tambour! Tout est perdu! pensons-nous. +Nous ramenons le ballon à terre, nous voyons avec joie qu'il n'en est +heureusement pas ainsi: l'avarie peut se réparer. L'appendice seul est +crevé. Jossec monte dans le cercle, et de son cache-nez, étrangle le +ballon au-dessus du cercle de l'appendice.--Nous l'aidons dans ce travail +difficile, car perchés dans le cercle, et les mains levées, nous touchons +à peine la partie malade de l'aérostat. Il faut faire une ligature à bras +tendu, pendant que le vent nous balance, et nous jette dans les cordages, +tantôt sur le dos, tantôt à plat ventre. En nous soutenant mutuellement, +nous cicatrisons la plaie du _Jean-Bart_. Jossec qui sait ce que c'est +qu'une voie d'eau dans un navire, a appris qu'une voie de gaz ouverte dans +un aérostat n'est pas moins dangereuse. Mais il a su réparer celle-ci +en habile aéronaute; il est excellent gabier, et la navigation aérienne +touche en bien des points à la navigation océanique. + +L'air est agité, et le vent augmente d'intensité. Les rafales sifflent, et +font bondir le ballon qu'elles ont déjà en partie dégonflé. L'étoffe n'est +plus aussi bien tendue, elle se creuse par moment, en faisant entendre un +bruit sourd et lugubre.--Il faut attendre que la tourmente ait passé. +Car le transport devient actuellement impossible. Nous postons quatre +factionnaires autour du _Jean-Bart_, et nous allons jusqu'au village de +Chanteau, où nous prenons un modeste repas que nous avons tous bien gagné. +On remplit de vin deux seaux, et nos moblots y puisent à tour de rôle. +Cette collation ranime leur ardeur. Ils trouvent que, décidément, il y a +du bon dans le service des ballons captifs. + +En dépit du vent, nous nous décidons à continuer notre route, car nous +voulons arriver au camp de Chilleur. Nous savons que le général d'Aurelles +n'est pas bien convaincu de l'utilité des ballons captifs; que dira-t-il +si ses premiers ordres n'ont pu être exécutés pour cause de vent? +Qu'importent les obstacles imprévus, l'insuffisance d'un matériel +improvisé, les difficultés dues à la mauvaise saison? Expliquer toutes ces +bonnes raisons quand on a échoué, c'est perdre son temps. Il faut réussir +à tout prix. Un général vaincu est un mauvais soldat. Un ballon dans une +première tentative a été crevé. Supprimons les ballons. Voilà comme on +juge aujourd'hui. Nous ne l'ignorons pas, aussi faut-il nous efforcer de +vaincre le vent, notre ennemi à nous. + +Les mobiles se remettent en marche traînant à la remorque le _Jean-Bart_, +où nous sommes montés tous deux mon frère et moi. Les chemins sont +couverts d'une boue gluante, qui se colle aux semelles, et nous préférons +geler dans la nacelle que patauger dans la crotte. D'ailleurs tout à +l'heure un coup de vent sec, imprévu, a failli faire lâcher prise à tous +nos hommes à la fois. Nous avons entrevu la possibilité d'une ascension +libre, faite malgré nous. Dans le cas d'un semblable accident, nous tenons +à nous trouver ensemble. Nous songeons même que nous n'avons pas d'ancre +dans la nacelle et qu'en cas de départ dans les nuages, le retour à terre +ne serait pas facile. Mais nous chassons de notre esprit cette vilaine +perspective, nous ne pouvons pas, pour le présent, réparer cette omission, +n'y pensons plus. + +Le traînage de l'aérostat devient de plus en plus pénible.--Les mobiles +sont fatigués.--Nous essayons d'un nouveau moyen de locomotion que nous +regrettons bientôt de ne pas avoir usité plus tôt, car il est plus +pratique et moins fatigant. Au lieu de traîner le ballon juché dans l'air +à 30 mètres de haut, nous le faisons descendre jusqu'à un mètre ou deux de +la surface du sol, les mobiles le maintiennent presque au-dessus de leurs +têtes. Dans ces conditions les oscillations ont une amplitude moindre, et +le travail de traction est plus facile. Il était bien simple de songer de +suite à ce procédé, mais on n'apprend décidément qu'à ses dépens. + +Nous arrivons bientôt au milieu de vastes plaines, où nous n'avons plus +à craindre les récifs terrestres. Mais le soleil se couche et le vent ne +s'apaise pas. Il est six heures. Nos hommes sont épuisés. Ils commencent +à se plaindre, ils ne tirent que mollement, et ont toutes les peines +du monde à ne pas laisser entraîner le ballon par le vent qui nous est +toujours contraire. C'est à peine si nous faisons un kilomètre à l'heure. + +--Courage, leur crions-nous, nous arrivons bientôt à Rebréchien. Il faut +aller jusque-là, car en restant ici, il n'y aurait pas de dîner. Et +là-bas, vous aurez un bon repas! + +Nous avons les pieds et les mains littéralement glacés, et le mouvement de +roulis de la nacelle devient insupportable. Mais nous n'osons rien dire. +Quel exemple pour les soldats si les chefs se plaignaient déjà! + +Bientôt, il fait nuit noire, quelques paysans regardent stupéfaits le +passage de ce monstre inconnu pour eux. Le ballon se découpe sur le ciel, +en une vaste silhouette noire qui se balance au-dessus de la plaine; il +est tiré par des groupes humains qui ressemblent de loin à des ombres +échappées du monde infernal. Tous ces travailleurs sont fatigués et +silencieux. On dirait l'apparition fantastique d'une légende. + +A 7 heures, la lune se montre et complète le merveilleux de cette scène +bizarre; elle nous éclaire de ses rayons, et se reflète sur l'aérostat, en +lui donnant l'aspect d'une grande sphère de métal poli. + +S'il fallait continuer quelques heures de plus un semblable voyage, nous +ne tarderions pas à tomber de fatigue, au milieu des champs. Les pauvres +mobiles ont les mains coupées par les cordes, ils marchent avec peine +dans la terre labourée. Depuis que la lune s'est montrée, le froid +est insupportable.--Une bise glacée nous paralyse dans la nacelle. +Heureusement nous apercevons dans le lointain le petit village de +Rebréchien qui allume ses feux du soir. + +C'est la terre promise qui s'ouvre à nous. Il faudra demain recommencer le +voyage. Mais une bonne nuit nous aura rendu nos forces. + +A 8 heures, nous faisons arrêter le ballon à l'entrée du village. Il y a +douze heures que nous sommes traînés en ballon captif, il y a douze heures +que nos mobiles tirent sur des cordes de toute la force de leurs poignets: +ma foi ce sont de solides gaillards, et bien d'autres à leur place +auraient succombé à la tâche. Mais leur bonne volonté est à la hauteur de +leurs poignes, ils aiment, malgré eux, leur ballon captif qui leur a donné +tant de mal, car leur instinct leur fait comprendre qu'il y a là quelque +chose de nouveau, d'inconnu, d'utile. Braves coeurs! Ils aiment la patrie, +ils sont pleins d'ardeur, pleins de zèle. Que n'aurait-on pas fait avec de +tels soldats! Mais il aurait fallu savoir les conduire, les soigner. Ils +travailleront demain avec la même ardeur, mais à condition que ce soir ils +dîneront et dormiront bien. C'est ce qui ne leur arrive pas tous les jours +en présence de l'ennemi. Privés de sommeil, privés de nourriture, accablés +de fatigue, ils fuient sous le feu des batteries prussiennes. Mais qui +donc tiendrait tête à des solides combattants quand les privations de +tous genres ont transformé l'homme robuste en un malade, chez lequel +l'abattement, le découragement ont succédé au courage, à la résolution? Un +estomac trop longtemps vide ne sait plus avoir d'énergie. + +Avant de nous livrer à un repos dont nous avons tous grand besoin, nous +prenons soin de disposer le ballon de telle sorte que les coups de vent +violents auxquels il est soumis sans cesse ne puissent l'entraîner au +loin. Jossec et Guillaume vont chercher des pelles et des pioches; ils +creusent un trou carré où la nacelle, remplie de pierres et de sacs de +lest, est enterrée jusqu'au bordage supérieur. Nous ne tardons pas à nous +apercevoir que ces précautions sont insuffisantes, le ballon qui a perdu +une quantité appréciable de gaz, est flasque et distendu, son étoffe +devient concave sous l'effort de l'air agité, et ce qui nous étonne, c'est +qu'il ne vole pas en lambeaux d'un moment à l'autre. En se creusant ainsi, +l'aérostat forme voile, et acquiert une force de traction énorme; en +quelques minutes, il a si bien élargi le trou de la nacelle, qu'il l'en +retire, et courrait à la surface des champs avec la vitesse d'un train +exprès si les _moblots_ ne s'étaient jetés à temps sur les cordages; nous +faisons rentrer la nacelle du _Jean-Bart_ dans sa prison; nous attachons +au cercle une corde solide à l'extrémité de laquelle nous fixons une ancre +que nous enfouissons à deux ou trois pieds sous terre. Cette fois le +_Jean-Bart_, croyons-nous, est cloué au sol, il sera peut-être éventré +sous l'action du vent, mais il ne se débarrassera pas de ses liens. Hélas! +L'un et l'autre accidents allaient survenir dans la nuit au plus fort de +la tempête. + +A 6 heures du matin, les rafales sont si puissantes que l'aérostat se +penche complètement jusqu'à terre; là il roule sur lui-même, son étoffe +se soulève avec force comme une poitrine opprimée. On dirait le râle d'un +être vivant qui va succomber, et qui lutte encore contre la mort. Les +mobiles en faction nous ont éveillés à temps pour assister à cette agonie. +Mais que faire pour conjurer le mal? Nous sommes de pauvres médecins qui +viennent trop tard, et qui ont à lutter contre une force qu'ils ne peuvent +vaincre. Ces tortures du _Jean-Bart_ nous font mal à voir; que de peines, +que de tourments, que de patience devenus inutiles!--Nous allons échouer +en vue du port. + +Pauvre ballon! Son étoffe est bien solide, car elle est froissée par le +vent, avec une violence inouïe, l'air s'y engouffre précipitamment, et y +résonne sourdement. Le _Jean-Bart_ se crispe, s'agite, touche le sol, +puis se redresse, bondit et s'allonge, comprimé par le poids de l'air +en mouvement. Tout à coup une rafale siffle dans les arbres avoisinants +qu'elle fait ployer, elle enlève le ballon comme un fétu de paille, et +l'entraîne à cent mètres de son point d'attache. Arrivé là, le _Jean-Bart_ +s'affaisse, il a succombé dans cette lutte inégale du faible contre +le fort, son étoffe s'est fendue de l'appendice à la soupape. Le gaz +s'échappe en une seconde: Le fier aérostat si beau, si puissant, n'est +plus qu'un lambeau d'étoffe informe, un amas de chiffons, une guenille. Il +a perdu sa vie, son âme, il est mort. Mais, contrairement à l'être animé, +il ressuscitera sous la même forme; une bonne couture, une pièce d'étoffe +et deux mille mètres cubes d'hydrogène carboné, produiront le miracle. + +Les témoins de cette scène étrange sont stupéfaits de cette force de +l'air, frappant une surface légère, car ils ont assisté à une expérience +vraiment remarquable. Le ballon a soulevé sa nacelle remplie d'un poids de +deux à trois mille kilogrammes, il a entraîné son ancre avec lui, en lui +faisant tracer dans la terre labourée un sillon d'un mètre de profondeur. +Je crois pouvoir affirmer que cinquante chevaux et peut-être même +davantage n'auraient pas déraciné ce fardeau. + +Cherchez donc la direction des ballons, avec un vent pareil! Où vous +cacheriez-vous, utopistes et faux inventeurs qui voulez conduire les +aérostats dans l'air avec une paire de rames, avec une voile, grecque ou +latine, si vous aviez été là parmi nous à voir succomber le _Jean-Bart_! +Apprenez à connaître l'outil que vous voulez améliorer, avant de rêver +pour lui des progrès insensés. Maniez les ballons, montez dans leurs +nacelles, gravissez les sommets des nuages, conduisez-les à terre et +en l'air, et dans ces promenades pratiques vous rencontrerez peut-être +l'inconnu que vous cherchez.--Mais vous ne trouverez jamais rien, en +faisant de l'aéronautique en chambre. Ce n'est pas assis devant un bureau +que Watt a trouvé les merveilleux organes de la machine à vapeur, c'est le +marteau à la main, dans un atelier de mécanicien. + +Nous replions l'aérostat, et la foule des paysans qui n'était pas là hier +à notre arrivée, accourt pour voir le ballon. La figure de quelques-uns +d'entre eux est vraiment comique. + +--Jean-Pierre, tu verras le ballon demain matin, avait dit un témoin de +notre arrivée à son ami, c'est une grande machine ronde qui se remue, +souffle, s'agite, qui est deux fois grande comme notre clocher et qui +traîne dans un panier des messieurs de Paris. + +Et Jean-Pierre est ébahi de voir un paquet d'étoffe pliée, qui tient dans +un panier d'osier. Il se demande si on ne s'est pas moqué de lui. Mais il +ne sait pas qu'il faut voir un ballon gonflé. Je ne puis m'empêcher +de comparer le gaz d'un aérostat à la parole de certains avocats; que +reste-t-il, quand le gaz est sorti? + +Nous sommes assez penauds pour notre part, et c'est l'oreille basse que +nous nous décidons à envoyer un télégramme à Tours où l'on attend de nos +nouvelles. Nous revenons à pied à Orléans. + +Après quatre heures de marche, nous entrons en ville; la réponse à notre +missive est déjà venue. Sachons rendre justice à l'intelligence du +directeur des télégraphes qui s'occupe du service des ballons captifs, au +lieu de bouder, de se plaindre et de nous décourager comme l'auraient fait +tant d'autres, il nous félicite chaleureusement de nos efforts, et nous +excite à recommencer. «Je vous envoie six ballons, nous dit-il, crevez-en +autant que vous voudrez, mais réussissez.» Voilà de bonnes paroles +qui nous réconfortent, c'est ainsi qu'on fait marcher des hommes +d'action.--Malgré notre premier échec, on ne nous congédie pas avec +l'épithète de traîtres.--Nous sommes décidément plus heureux que nos +généraux. + +Du reste, ce n'est pas la persévérance qui nous manquera, mon frère et +moi, nous avons le défaut ou la qualité d'être têtus comme mulets, quand +nous avons un projet en tête. Le lendemain nous réparons de bon coeur un +autre ballon, la _République universelle_, venu de Paris le 14 octobre. +Nous allons le gonfler au premier signal, et nous pensons bien qu'il n'y +aura pas de tempête tous les jours aux environs d'Orléans. Pour plus de +précautions, nous préparerons même aussi un second aérostat, voulant avoir +deux cordes à notre arc. Je n'oublie pas d'ailleurs un conseil de mon +ami Gustave Lambert qui a appris à connaître la vie: «Pour réussir, me +disait-il un jour, il y a un mot qu'il est indispensable de bannir de la +langue française, c'est le mot découragement.» Quelque modeste que soit +notre sphère d'action, prenons le parti de le rayer de notre dictionnaire. + +Un télégramme envoyé de Tours nous apprend que le mouvement de nos troupes +est retardé de deux ou trois jours, et que nous avons le temps de prendre +nos dis-positions avant l'attaque. Cette nouvelle vient à point, car +l'usine d'Orléans ne pourra nous fournir 2,000 mètres cubes de gaz avant +le 3 décembre. + +En attendant le jour du gonflement, nous faisons une visite au camp +français accompagnés de quelques amis. Nous sommes reçus d'abord par les +turcos, dont le campement si bizarre, si pittoresque, doit ressembler aux +smalas du désert. Ces braves moricauds nous offrent un café excellent, et +boivent à la santé de la France. Pauvres Arabes, quels vides effroyables +sont ouverts dans vos rangs par le mécanisme de l'artillerie prussienne! +L'homme est faible devant la machine impitoyable! Que peut le courage +contre un projectile aveugle, contre une puissance aussi brutale +qu'invincible? + +_Samedi 3 décembre_.--Nous commençons au lever du jour le gonflement de +notre nouveau ballon, la _République universelle_. Ce nom un peu long +n'est pas très-heureux, mais nous ne voulons pas toucher au baptême de +Paris. Nos marins Jossec et Guillaume, et les mobiles sont à leur poste, +ils commencent à se familiariser aux manoeuvres aérostatiques, que +facilitent aujourd'hui un temps calme, un ciel serein. + +A 3 heures de l'après-midi, nous nous mettons en route, et bientôt perchés +dans notre nacelle, nous passons au-dessus des campagnes, remorqués par +les mobiles, à travers les échalas de vigne. L'air est à peine agité, et +la _République universelle_ mollement bercée, à l'extrémité de ses cordes, +ne nous secoue pas trop violemment dans notre panier d'osier. Nous +dirigeons notre marche à côté du château du Colombier, vers un petit +village, où nous ferons notre première étape. Demain nous espérons +arriver, à la fin du jour, au camp de Chilleur, où l'on nous attend. + +Duruof avec son ballon restera encore en réserve; il ne se plaint pas de +son inaction et nous nous demandons s'il ne se félicite pas de se tenir à +l'abri des projectiles prussiens. + + +III + + +La déroute de l'armée de la Loire.--Les ballons captifs au château du +Colombier.--Aspect d'Orléans.--Le dernier train.--Les blessés.--Vierzon. + +Dimanche 4 décembre 1870. + +Après bien des difficultés, analogues à celles que nous avons décrites, le +ballon la _République_ arrive enfin au terme de sa première étape, près +d'un petit hameau situé à 4 kilomètre à peine du château du Colombier. Il +n'y a là que quelques chaumières tristes et monotones. Il est cinq heures, +le vent assez vif agite l'aérostat qui plie sur son cercle, comme un arbre +pendant l'orage. Les marins creusent dans le sol un trou profond pour y +enfouir la nacelle, ils manient la pioche au milieu d'une plaine abritée +par des peupliers, privés de feuilles et roides comme les mâtures d'un +navire. On entend au loin le bruit de la canonnade qui fait retentir +l'air comme le tonnerre pendant la tempête. Depuis deux jours, ce concert +lugubre frappe sans cesse nos oreilles. + +Le capitaine des mobiles préside à la distribution des vivres de ses +soldats, nos marins cherchent des habitations où ils pourront trouver un +abri. Quant à nous, l'hospitalité nous est offerte par de braves paysans. +Ils ouvrent aux aérostiers leur humble maisonnette; un feu flambant +pétille dans l'âtre; l'hôtesse prépare à notre intention un repas frugal +composé d'une omelette et de fromage arrosés de vin blanc. Le soir, après +l'inspection du ballon qui s'agite toujours convulsivement sous le souffle +de l'air, nous rentrons nous coucher, mon frère et moi, étendus tout +habillés sur deux matelas placés à terre. Le capitaine et le lieutenant de +la compagnie de mobiles restent assis au coin du feu. La chambre qui nous +abrite est ouverte à tous les vents, les carreaux des fenêtres ont été +brisés par les Prussiens à l'époque de leur première visite à Orléans. Ces +pillards n'ont rien respecté dans l'humble habitation; quand ils y sont +entrés, on leur a donné des fromages, du pain et du vin, tous les vivres +de la campagne, mais ils ont cassé sans pitié les chaises, les commodes, +ils ont brisé un vieux coucou, précieux souvenir de famille, ils ont mis +en morceaux une glace, seul objet de luxe de l'ameublement de la pauvre +chaumière. + +A minuit, des pas sonores nous réveillent en sursaut. Ce sont des mobiles +qui viennent appeler le capitaine. + +--Venez, capitaine, disent-ils, on entend au loin un bruit singulier; sur +toutes les routes c'est comme le roulement de nombreuses voitures, on +croit apercevoir aussi des cavaliers qui passent sur le sol glacé. + +Tout le monde est bientôt sur pied. Rendus à travers champ à la route +la plus proche, un sinistre défilé s'offre à nos yeux. Des voitures +d'approvisionnement passent en files serrées, puis ce sont des cuirassiers +qui trottent au milieu des ténèbres suivis d'une formidable procession de +canons et de caissons d'artillerie. Çà et là des soldats égarés traversent +les champs, comme des ombres effarées, sautent par dessus les haies; +mornes, abattus, ils marchent la tête basse, sans rien dire, sans rien +voir, leurs vêtements sont en lambeaux, les uns ont la tête enveloppée +d'un foulard, les autres, demi-nus, se drapent dans de méchantes +couvertures; ceux-ci boitent et traînent le pas, ceux-là ont le bras en +écharpe, quelques-uns, maladifs et pâles, s'appuient sur l'épaule d'un +ami. + +--Tout est perdu, nous dit un vieux zouave à barbe grise, les obus tombent +on ne sait d'où. Dieu me damne, si j'ai rien vu de semblable! Ces maudits +Prussiens sortent du sol pour nous écraser, nulle résistance n'est +possible! + +Tout en faisant la part de l'exagération des fuyards, nous nous rendons à +l'évidence, car le lugubre défilé se prolonge à perte de vue, avec +toute la physionomie d'une déroute. Comment traduire les sentiments qui +s'agitent dans notre esprit consterné? Quelle tristesse s'empare de notre +âme au retour dans la pauvre chaumière! C'en est donc fait de la France! +L'armée de la Loire, victorieuse à ses débuts, est déjà terrassée! + +La fatigue est le meilleur palliatif de la douleur; malgré l'émotion qu'a +fait naître l'horrible tableau du désastre, nos yeux se ferment, et le +sommeil vient arrêter le souvenir. + +_Lundi 5 décembre_.--A 5 heures du matin, tout le monde est sur pied. La +déroute a duré toute la nuit, le défilé lugubre n'a pas discontinué un +instant. Au lever du jour, elle s'accentue plus complète encore, et les +premiers rayons d'un soleil d'hiver éclairent les milliers de voitures qui +se dirigent vers Orléans. Plus loin, on voit encore des cuirassiers aux +manteaux rouges, et de nombreuses pièces d'artillerie. Des blessés, le +teint pâle, l'oeil livide, sont ramenés sur des cacolets. + +La _République_ est toujours gonflé au milieu de la prairie. Que faire? +Nul ordre ne nous est envoyé! Nous laisserons-nous prendre sottement par +les Prussiens qui approchent? Un mobile court au château du Colombier, où +est installé un poste télégraphique. Aucune nouvelle, aucun ordre: notre +devoir nous impose l'obligation d'attendre jusqu'à la fin. Comment se +décider à plier bagage, en songeant que le ballon peut être utilisé au +dernier moment. + +Que les Prussiens viennent s'ils le veulent! Qu'ils nous cernent, qu'ils +nous entourent! Il sera toujours temps de couper nos cordes, et de +lancer la _République_ au-dessus des nuages! Nos mobiles et nos marins, +débarrassés de leur ballon, trouveront bien à se sauver à pied. Ils ont +tous des chassepots, des revolvers et sont décidés s'il le faut à en faire +bon usage. + +Attendons. C'est la décision qui est prise au milieu de la panique. + +--Attendons si vous voulez, nous crie d'un air insouciant le lieutenant +des mobiles qui vient de se joindre à nous, mais, pour Dieu! déjeunons. + +Et disant ces mots, il nous montre en riant un magnifique lapin qu'il +vient d'acheter trente centimes à un paysan. Ce brave homme s'est excusé +de le faire payer un peu cher. Mais les temps sont durs. Hélas! A trente +lieues d'ici, dans les murs de Paris, ce lapin coûterait à nos amis autant +de pièces de cinq francs que nous l'avons payé de sous! + +A 11 heures, le bruit de la canonnade se rapproche singulièrement, des +paysans accourent consternés! Les obus, disent-ils, tombent à 1000 mètres +d'ici. + +Qu'allons-nous devenir? L'équipe est vite rassemblée, il faut faire les +préparatifs de l'ascension. Au même moment, une estafette accourt. On nous +donne l'ordre de plier le ballon, et de le porter de l'autre côté de la +Loire, où l'armée se rassemble. Le dégonflement se fait en toute hâte. +Mais il y a pour une bonne heure de travail. + +Voilà une charrette qui passe attelée d'un bon cheval. + +--Holà! mon bonhomme, crie le capitaine au charretier, vous êtes vide, je +mets votre voiture en réquisition, nous en avons besoin. + +--Ma foi, mon capitaine, prenez, si vous voulez, la voiture et le cheval +ne sont pas à moi. + +Le filet plié, le ballon, la nacelle, sont hissés sur la charrette qui se +met en marche. Il était temps: les projectiles ennemis sifflaient dans +l'air et tombaient à profusion sur le château du Colombier. + +Je cours payer notre brave hôtesse, et je vois le lieutenant de mobiles +devant le foyer de la cheminée. Une cuiller à la main, il fait mijoter son +lapin. + +--Allons, mon lieutenant, en route. Vous avez fait là un joli déjeuner +pour les Prussiens. Mais consolez-vous, nous mangerons à Orléans! + +Le pauvre village va être abandonné. Les ennemis vont venir. Tous les +paysans sont en proie à la plus violente émotion, on en voit qui se +sauvent, on en voit d'autres qui se hâtent de cacher les objets qui leur +sont chers! + +Nos 150 mobiles suivent la charrette. On arrive bientôt par un chemin de +traverse à la grande route qui conduit en ville. Mais nous attendons +une grande demi-heure pour prendre rang au milieu de la longue queue de +voitures d'approvisionnement et de troupes qui défilent depuis plus de +douze heures. + +Il faut avoir assisté au spectacle de la retraite de cent mille hommes +pour se faire une juste idée du chaos, de l'encombrement désordonné qui en +résulte. Deux files de charrettes suivent la route au milieu des troupes; +des cavaliers dominent pêle-mêle cet océan humain, chaque charretier veut +devancer son voisin, à chaque minute la file s'arrête pour ne reprendre +qu'un pas lent et irrégulier. Tout le monde est silencieux, atterré, comme +abruti. Tantôt des estafettes courent pour porter des ordres; il faut +leur ouvrir un passage; des canons remontent le courant pour protéger la +retraite jusqu'à la nuit.--Cependant le bruit de la canonnade augmente +d'amplitude, l'ennemi approche! Aura-t-on le temps de traverser la Loire? +Fasse le ciel que les obus ne tombent pas sur la route, cachée sous un +ruban de soldats et de voitures! + +L'encombrement augmente à mesure qu'on avance. Devant la porte d'Orléans +le courant s'arrête pendant près d'une heure. La foule serrée, est +immobile. Chacun est cloué à la même place, sans pouvoir faire un pas en +avant ou reculer d'une semelle. Je ne sais quoi de triste, de lugubre +domine ce tableau. Toutes les maisons du faubourg Banier se ferment, les +ruines du premier envahissement sont encore fumantes et semblent menacer +les habitations intactes. Les portes sont tirées au dedans, les volets +sont clos; de temps en temps une tête passe pour voir si ce sont encore +des pantalons rouges qui défilent! + +A trois heures de l'après-midi, les pièces de canon de la marine, placées +en avant des faubourgs d'Orléans, commencent à tonner au moment où nous +arrivons place Jeanne d'Arc; nous voyons là un colonel furieux, les yeux +injectés de sang, qui court après des fuyards un revolver à la main; +il les rassemble en un peloton. Un tambour résonne, et les lâches sont +contraints de se porter à l'ennemi. La caisse sonne la charge d'un ton +lugubre et monotone. + +La faim commence à nous faire subir ses angoisses, mais il ne reste plus +un morceau de pain à Orléans. Cent mille hommes viennent de passer là +avant nous. Nous courons à la gare où Bertaux, Duruof et son équipe, les +colombophiles Van Roosebeke et Cassiers sont réunis. Nos ballons sont +sauvés du naufrage. Nous allons tous partir par le dernier train qui se +forme sous nos yeux. Il est uniquement composé de fourgons où s'entasse +une foule énorme. + +Jamais je n'oublierai l'épouvantable tableau qu'offre en ce moment la +gare d'Orléans. Elle est encombrée de blessés, aux yeux hagards, qui se +traînent jusqu'au train pour s'enfuir. Nôtre fourgon contient six ballons, +nous sommes dix-sept avec nos équipes, et en outre cinq capitaines de la +ligue ont pris place accroupis sur les nacelles. De malheureux blessés +nous supplient de leur donner asile, mais il est de toute impossibilité de +placer une aiguille parmi nous. Les uns ont la tête ouverte par une balle, +d'autres ont le bras ballant et inerte, d'autres s'appuient sur les +épaules d'un camarade. Tous ces soldats sont à demi couverts de vêtements +en lambeaux, des zouaves n'ont plus ni molletières ni souliers, la plupart +n'ont pas de capotes, ni de képis, ni de couvertures ... et il gèle à +pierre fendre! + +Le train va partir. C'est le dernier, il est cinq heures Les blessés qui +ont encore quelque force se hissent sur le toit des fourgons; malgré le +froid, ils se tiennent là immobiles, couchés à plat ventre. Ceux-là sont +encore privilégiés, car d'autres, bien plus nombreux, ne partiront pas. +La captivité les attend! Ils gémissent, ils pleurent, ces malheureux, à +l'idée d'être enlevés à ce lieu si cher, à la patrie, à la famille, aux +amis. Le coeur saigne devant de tels tableaux que nulle plume ne saurait +décrire! Au milieu de tout cela, des têtes affolées crient et s'agitent, +des paniques s'emparent de la foule. + +--Les rails sont coupés, disent les uns, votre train va être brisé! + +--Les canons prussiens, disent les autres, vous attendent au tournant de +la Loire. + +A cinq heures et demie, la locomotive siffle. Le train part, au milieu +du gémissement des blessés exposés sur le toit des fourgons. Le coup de +collier brusque de la machine a ouvert leurs plaies et leur a arraché des +cris de douleur. Nous suivons lentement le bord de la Loire; les boulets +français sifflent à travers les arbres, on aperçoit au loin le pont +d'Orléans littéralement couvert d'une mer humaine. A côté, un pont de +bateaux jeté sur le fleuve facilite le mouvement de la retraite. Le soleil +se couche; son disque, rouge comme du sang, lance ses derniers rayons sur +cet horrible panorama qu'accompagne le bruit du canon. Au milieu d'une +telle désolation, je me figure entendre la grande voix du poëte, s'écrier +comme après Waterloo: + + C'est alors + Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée, + La déroute géante, à la face effarée, + Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons, + Changeant subitement les drapeaux en haillons, + A de certains moments, spectre fait de fumée, + Se lève grandissante au milieu des armées, + La déroute apparut au soldat qui s'émeut + Et, se tordant les bras, cria: Sauve qui peut! + +Nous croisons en chemin le train de M. Gambetta, mais un signal le fait +arrêter. Il n'est plus temps d'entrer à Orléans. Les rails viennent +d'être coupés. Le ministre de l'intérieur et de la guerre est obligé de +rebrousser chemin, de revenir à Tours. + +Cependant nous sommes entassés pêle-mêle dans notre fourgon, plongés dans +une obscurité complète, l'estomac vide et littéralement gelés, car la bise +glaciale siffle à travers les portes mal jointes. Mais comment oser se +plaindre en entendant sur nos têtes le bruit que font en frappant du pied +les malheureux blessés juchés sur le toit du fourgon? Quelques-uns sont +râlants, la douleur les a vaincus, la mort va les saisir! En effet, à +minuit, le train s'arrête à Vierzon. On retire des cadavres des voitures. +Quelques blessés, pendant le voyage, sont morts de froid! Détournons les +yeux de scènes aussi épouvantables et entrons à Vierzon, où nous devons +rester jusqu'à quatre heures du matin. + +Il fait nuit noire. Pas un passant dans les rues. Un hôtel est en face la +gare, une lumière y brille. Le marin Jossec frappe à la porte, on ouvre. + +Nous entrons dans une grande salle qui est le restaurant de l'endroit. + +--Que voulez-vous? nous dit le patron d'un ton grognon, je n'ai pas de +place ici pour vous loger. + +--Nous venons d'Orléans, épuisés de fatigue, de faim. Voilà plus de +vingt-quatre heures que nous n'avons pas mangé. Donnez-nous à souper et +allumez un bon feu. Nous partons dans trois heures. + +--Impossible, riposte le patron, il est passé minuit et je ferme. Je ne +peux vous recevoir, retirez-vous. + +J'insiste poliment en faisant comprendre à mon interlocuteur que nous +venons de l'armée, que son patriotisme devrait le mettre dans l'obligation +de nous mieux accueillir. Il ne veut pas entendre raison. + +--Retirez-vous, dit-il insolemment, et il ferme la porte au nez de nos +marins qui viennent nous rejoindre. Nous commençons à nous fâcher tout +rouge. + +--Ouvrez de suite, disons-nous, ou la porte vole en éclats. + +Et voilà nos marins qui frappent au dehors avec violence. Le patron se +décide à ouvrir, il est furieux. + +--Je vais aller chercher le poste, dit-il. D'ailleurs, qui êtes-vous? Je +ne vous connais pas. + +--Votre insolence nous dispenserait de vous donner d'explication, mais +voici nos papiers bien en règle qui vous montreront d'où nous venons. +Maintenant, rappelez-vous que nous sommes ici quatorze hommes bien +décidés, forts de notre droit et de notre argent, à prendre l'asile et le +dîner que vous refusez. + +Cette menace ne produit pas mauvais effet. La patronne est descendue, elle +appelle son mari dans la cuisine; la bonne arrive. Il se tient là un petit +conseil de guerre qui se termine en notre faveur. + +Le maître d'hôtel se décide à allumer un grand feu, à nous servir un +excellent repas que nous dévorons avec un appétit de naufragés. Il nous +fait chauffer du café, nous causons en fumant jusqu'à quatre heures du +matin, heure à laquelle nous reprenons un train qui nous transporte à +Tours. + + +IV + + +Organisation définitive des aérostiers militaires à Tours.--Expérience +d'une montgolfière captive.--Expédition de Blois.--M. Gambetta et le +chef de gare.--Nouvelle défaite.--Tours et le Mans.--Le camp de +Gonlie.--Ascensions captives. + +Du 6 au 20 décembre 1870. + +Tours, que nous retrouvons, n'a pas changé d'aspect. Toujours même +mouvement dans les rues. On rencontre des officiers de tous les régiments, +des francs tireurs de tous les costumes, de toutes les espèces, des +solliciteurs de tous les rangs. Mais le niveau de l'espérance a +singulièrement baissé, on parle du déménagement du gouvernement; les +optimistes les plus convaincus ne se dissimulent plus la gravité de la +situation. Où nous mèneront ces désastres accumulés? Où allons-nous? C'est +ce que chacun se demande avec anxiété. + +Le nouveau théâtre est transformé en un arsenal aérostatique où sont +amoncelés les ballons venus de Paris. Ils sont réparés, pliés dans leurs +nacelles, afin qu'il soit possible au moment voulu de les utiliser. La +famille Poitevin, venue d'Italie, pour offrir ses services aériens à la +France, critique l'emploi des ballons à gaz pour les usages de l'armée, +et veut substituer les montgolfières qui, sans exiger une usine pour être +gonflées, nécessitent seulement quelques bottes de paille enflammées. + +M. Steenackers me fait l'honneur de me demander mon avis à ce sujet. Je ne +lui dissimule pas ma façon de penser:--Certes, lui dis-je, le ballon à +gaz a contre lui l'embarras du gonflement, mais une fois rempli, il a une +force ascensionnelle assez considérable pour résister à un vent d'une +intensité moyenne, il reste gonflé plusieurs jours de suite, toujours prêt +à transporter l'observateur à deux cents mètres dans l'atmosphère.--La +montgolfière se gonfle vite, mais elle a une faible force ascensionnelle, +elle se penchera contre terre sous l'effort de la moindre brise, et vite +refroidie, elle perdra en un clin d'oeil toute son énergie. + +Du reste toute discussion, toute opinion, ne valent pas une expérience. +Que ceux qui ne partagent pas notre manière de voir sachent nous +convaincre par les faits; nous ne demandons pas mieux que de changer +d'avis quand nous aurons vu. + +_7 décembre_.--Une montgolfière construite à Tours, se gonfle à midi, dans +le jardin de la Préfecture. Les membres de la Commission scientifique, M. +Steenackers, quelques aéronautes assistent à l'expérience. L'appareil est +suspendu à une corde horizontale fixée à la cime de deux grands arbres; +on apporte des bottes de paille que l'on allume à sa partie inférieure. +L'élévation de température produite par la combustion, dilate l'air +contenu dans la sphère de toile, qui s'arrondit complètement en moins de +vingt minutes. On attache à la hâte une petite nacelle où le fils Poitevin +se tient à peine; il jette un peu de lest, et la montgolfière s'élève, +enlevant avec elle un câble que quelques hommes retiennent à terre. Mais +c'est bien péniblement que l'appareil se soulève du sol, il monte à dix +mètres et s'arrête là, haletant, épuisé. L'aéronaute jette un sac de lest, +puis un second, et tout ce qu'il peut faire, c'est d'atteindre le sommet +d'un bouquet d'arbres, où il se pose comme un pauvre oiseau auquel on +aurait coupé les ailes. Déjà la montgolfière se dégonfle, elle est fixée +à un obstacle terrestre qu'elle ne veut plus quitter.--Le fils Poitevin +abandonne sa nacelle, et descend de l'arbre de branche en branche. Une +mauvaise langue lui dit au retour de son humble voyage:--Pour en faire +autant, il n'est pas besoin de montgolfière. Vous auriez pu monter à +l'arbre comme vous en êtes descendu! + +Pour ma part je m'attendais à ce résultat, et je me demande même comment +des aéronautes experts ont pu s'engager dans une semblable tentative. Il +est bien facile de calculer la force ascensionnelle d'un aérostat à gaz ou +à air chaud, il n'est pas nécessaire d'être mathématicien pour savoir que +si elle varie, ce n'est certes pas selon la volonté de son aéronaute. Un +athlète qui est capable de porter 20 kilogrammes à bras tendu, ne s'engage +jamais à en porter 100. Une montgolfière de 1200 mètres cubes enlève un +voyageur en liberté, mais elle n'est pas capable de soulever en outre +la corde qui la retient captive, et de lutter par un excès de force +ascensionnelle, qu'elle ne possède pas, contre l'impulsion du vent. + +Cette expérience a cela de bon, qu'on ne parle plus des montgolfières. On +en revient aux ballons à gaz, et il est décidé que pour régulariser notre +situation, on organisera une compagnie d'aérostiers militaires, attachés +à l'armée et dépendant du ministère de la guerre, car à Orléans nous +n'avions aucune commission en règle. Si l'ennemi nous avait pris avec nos +ballons, il n'aurait certainement pas manqué de nous fusiller d'abord. On +aurait avisé ensuite. + +Voici les aéronautes que M. Steenackers a signalés au ministre de la +guerre, et qui viennent de recevoir les galons de capitaines: + + Gaston Tissandier. + Albert Tissandier. + J. Revilliod. + A. Bertaux. + Poirrier. + Nadal. + J. Duruof. + Mangin. + +Il est convenu que mon frère et moi, nous prendrons possession du ballon +de soie la _Ville de Langres_, et du _Jean-Bart_ qui sera réparé. Nous +aurons, comme chefs d'équipe, Jossec et Guillaume, et quatre autres +matelots comme aides-manoeuvres. + +MM. Revilliod et Poirrier dirigeront les opérations de deux ballons de +2000 mètres cubes. Leurs chefs d'équipe sont les marins Hervé et Labadie, +venus de Paris en ballon, qui seront aidés par quatre matelots. + +M. Bertaux est choisi comme capitaine trésorier de la compagnie: il sera +assisté de M. Bidault. M. Nadal sera chargé des démarches à faire pour le +gonflement, il prêtera son concours aux deux équipes. + +MM.J. Duruof et Mangin sont incorporés dans la compagnie, mais ils +resteront à Bordeaux, chargés de surveiller le matériel de réserve, et de +préparer ce qui est nécessaire à leurs collègues en activité. + +Chaque ballon en campagne sera accompagné de 150 mobiles. + +On nous a fait faire un costume très-simple, qui offre quelque analogie +avec celui de la marine. Seulement les galons sont en argent et l'ancre de +la casquette est penchée. On nous remet notre nomination du ministère de +la guerre, et nous touchons le jour même notre solde d'entrée en campagne, +qui s'élève à 600 francs. Elle est destinée à nos frais d'équipement. Nous +avons des appointements de 10 fr. par jour. + +La compagnie des aérostiers militaires est ainsi parfaitement organisée, +mais on en complique malheureusement la formation par la nomination d'un +colonel et d'un commandant.--Rien de mieux, direz-vous?--Sans aucun doute, +si ces chefs que l'on nous impose ont quelque connaissance pratique qu'ils +sont à même d'utiliser. Mais leur seul mérite aérostatique est d'être +parents et amis de hauts fonctionnaires. Ils n'ont jamais été en ballon +et n'iront probablement jamais, mais ils n'en touchent pas moins de gros +appointements. On leur donne en outre la direction du service des pigeons +voyageurs qu'ils ne connaissent pas mieux que les ballons; ils regardent +faire les hommes spéciaux, Van Roosebeke, Cassiers et leurs collègues +venus de Paris en ballon avec leurs messagers ailés, mais ils touchent +encore de ce côté de bonnes et grasses rétributions.--Pendant que nous +allons gonfler plus tard nos ballons au Mans, à Laval, notre colonel et +notre commandant resteront à Poitiers, jouant au billard et fumant des +cigares. Le premier janvier, ils seront nommés chevaliers de la Légion +d'honneur pour action d'éclat.--Vous riez, n'est-ce pas? Et cependant +rien n'est plus vrai, les choses se sont passées exactement comme nous le +disons là. Ce serait comique, si ce n'était navrant, car il est à supposer +malheureusement que ce fait n'est pas isolé, et que la France a été en +proie à un désordre, un gaspillage inouïs, élevés à la hauteur d'une +institution. + +Hélas! faut-il qu'aujourd'hui, comme hier, il y ait mêmes abus, mêmes +faveurs! Est-il donc écrit que les gouvernements doivent se suivre et se +ressembler! Suivant l'expression d'un de nos plus spirituels journalistes, +serait-ce bien toujours la même boutique, et n'y aurait-il de changé que +l'enseigne? + +_Vendredi 9 décembre_.--A 8 heures du matin, la compagnie des aérostiers +militaires part pour Blois. Nous avons à notre disposition deux fourgons, +où sont nos ballons, une plate-forme roulante où se trouve la batterie +à gaz; le zinc en lamelles et les touries d'acide sulfurique. Il +paraît qu'on va se battre dans ces parages et que nous pourrons rendre +d'importants services. + +Nous arrivons à Blois, dans nos fourgons, car il ne faut plus songer aux +wagons de voyageurs. Du reste, quoique ce mode de locomotion soit peu +confortable, c'est bien là le cadet de nos soucis. + +On ne vit plus réellement dans les temps où nous sommes, les malheurs +s'abattent sur la France avec une telle rapidité, que l'esprit égaré, +éperdu, est en proie à un vertige perpétuel qui lui ôte toute réflexion. +A Blois, nous trouvons une ville bouleversée. Tout le monde parle de +nouveaux revers, de nouveaux désastres. Dans les rues, on nous apprend que +les Prussiens sont aux portes, nous courons à la préfecture et ces tristes +renseignements se confirment. + +Le général P.... fait sauter sous nos yeux le pont de pierre. On nous +apprend ensuite que dans sa précipitation, il a oublié d'envoyer chercher +les approvisionnements de farine qu'on a laissés de l'autre côté du +fleuve. On nous affirme que 10,000 soldats qui s'étaient cachés à +Chambord, pour attaquer les Prussiens à l'improviste, ont été surpris +eux-mêmes pendant la nuit, que trois batteries de canons ont été prises +par l'ennemi. Mon Dieu! mon Dieu! quelle confusion, quel désordre! + +A la gare, nous voyons revenir des convois chargés de blessés, voilà ce +qui ne manque plus aux spectacles que nous sommes appelés à voir. Dans +l'ambulance un jeune soldat a la mâchoire inférieure enlevée, sa bouche +est devenue béante, son oeil hagard est effrayant. Je détourne la tête. +C'est horrible à voir. Une soeur de charité panse cette plaie. + +Quel tableau pour un grand artiste! Au lieu de nous représenter la guerre +par des bataillons qui prennent une redoute au milieu d'une fumée de +poudre et de gloire, qu'il retrace cette scène navrante, et que, dans le +lointain, il nous montre une mère qui pleure. Ce sera là la véritable +image de la guerre. + +Et nos ballons? Nous n'y songeons déjà plus! Pourquoi nous envoyer ici, il +est trop tard, il n'y a plus rien à faire. + +Voilà un train spécial qui accourt sur la voie ferrée. C'est M. Gambetta +qui arrive. Il descend précipitamment, avec M. Spuller, son chef de +cabinet. Il demande le chef de gare qui n'a pas été prévenu de l'arrivée +du ministre, et qui, au milieu d'un travail incessant, a pris quelques +minutes de repos. + +M. Gambetta s'agite et tempête contre le chef de gare qui ne vient pas. +Il se promène impatiemment, puis s'arrête en frappant du pied. Il est +furieux. + +Le chef de gare arrive enfin, c'est un vieillard modeste et respectable. +M. Gambetta le malmène, et lui dit les choses les plus dures, les plus +humiliantes, devant un public nombreux qui n'approuve nullement du reste +cette manière d'agir si peu courtoise. + +--Pauvre chef de gare, disait un spectateur, un si excellent homme, si +dévoué, si laborieux, c'est bien triste. + +--Ce qui est bien plus triste, répondit quelqu'un, c'est de voir M. +Gambetta, un ministre, un souverain, humilier injustement un vieillard, +sans savoir seulement s'il est coupable. + +Je me rappelais à ce moment ce qu'un homme d'un grand mérite m'avait dit +sur notre dictateur: «Il a deux défauts dont il ne guérira jamais, il est +avocat et méridional.» + +M. Gambetta part comme il est venu, et les choses ne vont pas mieux. Le +chef de gare reçoit dans la soirée l'ordre d'évacuer son matériel de +guerre. Il nous conseille de partir. Nous voulons attendre, persuadés +qu'un télégramme va être envoyé, qu'on n'a pu expédier ici les aérostiers +et leur matériel sans but, sans motif. Nous attendons jusqu'au lendemain +matin, passant la nuit dans la gare, assistant à la funèbre procession des +trains chargés de blessés, qui passent de quart d'heure en quart d'heure. +A l'ambulance de la gare, il y a une soeur de charité et un moine, ils ont +à soigner des centaines de blessés à la fois. Heureusement que nos +marins sont là, ils se mettent sous les ordres de la soeur de charité, +distribuent les bouillons aux malades, et se transforment en infirmiers. +Les aérostiers à Blois n'auront pas passé tout à fait inutiles. + +Le lendemain à 10 heures, il ne reste absolument rien en gare, les +Prussiens vont arriver, dit-on. Il serait trop maladroit de se laisser +prendre avec son matériel. Une locomotive est accrochée à nos fourgons, +elle nous ramène à Tours. + +A notre arrivée à Tours, nous apprenons que décidément la délégation +du gouvernement de la Défense nationale va se _replier_ à Bordeaux. +Le chef-lieu de l'Indre-et-Loire ressemble à une fourmilière remuée +fortuitement par un bâton. C'est un mouvement fébrile, une agitation +sombre et lugubre. + +M. Steenackers nous donne l'ordre de gagner le Mans, pour nous mettre à la +disposition du général Marivaux, commandant l'armée de Bretagne. + +_11 décembre_.--Nous partons dans nos fourgons à 8 heures du soir. La gare +de Tours est envahie par une foule énorme qui abandonne ses foyers. Des +milliers de wagons, chargés de vivres, de munitions, s'évacuent lentement +au milieu d'un gâchis indescriptible. Nous sommes obligés de nous tenir +prêts à partir trois ou quatre heures à l'avance. Si nous avons le malheur +d'abandonner nos ballons, ils seront enlevés par une locomotive, emportés +je ne sais où. Il faut rester auprès de notre matériel, et demander de +quart d'heure en quart d'heure, si le moment d'être attachés à un train +est arrivé. Personne ne sait plus où donner de la tête. Des officiers, +chargés de faire partir des fourgons de munitions, se querellent avec les +employés du chemin de fer, ce sont des discussions, des cris à n'en plus +finir, il s'élève sur ce flot de têtes qui encombre la gare, un brouhaha +perpétuel, qui souffle comme un vent d'inquiétude et de désespoir. C'est +la panique, c'est la débâcle! + +Nous sommes entassés dans notre fourgon comme des harengs dans une +barrique. Les ballons pliés tiennent presque toute la place. Par dessus +ces ballots, on se perche tant bien que mal, Bertaux, Poirrier, Revilliod, +mon frère et moi, avec nos quatre chefs d'équipes et nos huit marins. Nous +sommes plongés dans l'obscurité la plus complète, il fait un froid de +loup, et six heures de voyage nous séparent du Mans; trop heureux si +quelque retard imprévu ne nous fait pas faire le tour du cadran dans notre +prison cellulaire. + +Nous arrivons à 2 heures du matin, moulus, brisés, mais nous arrivons, +c'est l'essentiel. Les jours suivants se passent à chercher un local pour +nos ballons. L'atelier des bâches à la gare est mis à notre disposition. +La _Ville de Langres_ y est étalé; nos marins le vernissent à neuf. + +Il faut s'occuper à présent des rations de vivres que le ministre de la +guerre a mises à la disposition des marins aérostiers. Nous avons nos +commissions en règle, l'intendance ne fera pas de difficultés. Erreur +profonde. L'intendant n'a pas reçu d'ordre direct, il y a encore quelques +formalités à remplir; bref, il ne nous donne pas nos vivres, mais il a eu +soin de nous faire attendre une heure dans son bureau pour arriver à cette +solution. Heureusement que nous sommes assez riches pour avancer deux +francs par jour à huit hommes, mais si nous commandions un bataillon, que +ferions-nous? Il faut le demander aux colonels de notre armée qui se sont +vu refuser des vivres pour leurs soldats par des intendances, où des +milliers de pains moisissaient dans la cour. Mais à quoi bon se donner la +peine d'attaquer l'intendance française? On n'en dira jamais assez à ce +sujet, c'est chose malheureusement connue et convenue. + +Notre ballon est prêt, allons prendre les ordres du général commandant en +chef l'armée de Bretagne. Le jeudi 15, à 10 heures, nous arrivons au camp +de Conlie. Est-ce bien un camp? C'est plutôt un vaste marécage, une plaine +liquéfiée, un lac de boue! Tout ce qu'on a pu dire sur ce camp trop +célèbre est au-dessous de la vérité. On y enfonce jusqu'aux genoux dans +une pâte molle et humide. Les malheureux mobiles se sont pourvus de sabots +et pataugent dans la boue où ils pourraient certainement faire des parties +de canots. Ils sont là quarante mille, nous dit-on, et tous les jours on +enlève cinq ou six cents malades. Quand il pleut trop fort, on retrouve +dans les bas-fonds des baraquements submergés. Il y a eu ces jours +derniers quelques soldats engloutis, noyés dans leur lit pendant un orage. + +Mais, sont-ce bien des soldats ces hommes que nous voyons errer comme +les ombres du Dante? Comment connaîtraient-ils un métier qu'on ne leur a +jamais appris? Arrachés à leurs familles, à leurs campagnes, on leur +a parlé des Prussiens, de l'invasion de la patrie en danger. Ils sont +partis, pleins de résolution, pleins d'enthousiasme. Ils rêvaient le +succès, la gloire du combat, le salut de leur pays. On les enferme dans +un marais où ils sont emprisonnés plusieurs semaines. Jamais ils ne +manoeuvrent, jamais ils n'apprennent le maniement des armes. Leurs +souliers sont percés à jour, ils n'ont pas une couverture pour se +préserver du froid. La nourriture est rare. En ont-ils même tous les +jours? Ils souffrent, ils s'ennuient, mais ils sont résignés et patients, +quoiqu'ils se demandent, si c'est bien là ce qu'ils doivent faire pour +sauver le pays. Les jours se passent au milieu de ces tortures physiques +et morales, le découragement, la lassitude arrivent. A force d'attendre, +ils désespèrent. Ils errent dans ce camp si triste sans avoir conscience +de la vie; ils ne savent plus ce qu'ils font ni ce qu'ils vont faire, ils +perdent confiance en leurs chefs, ils en arrivent à regarder d'un air +mélancolique ces malades qu'emportent les civières! Ils sont heureux, +ceux-là, ils vont mourir! + +Un beau jour, le tambour résonne, les bataillons se rassemblent, on va +partir. Partir où, grand Dieu! Aller à l'ennemi, résister à des troupes +solides, aguerries, bien nourries, recevoir la mitraille et la pluie +d'obus!--Mais ces fusils que nous portons sur nos épaules, nous ne savons +pas les charger, nous n'avons jamais fait brûler une seule cartouche +dans leurs canons! Nous sommes fatigués, malades, nous ne savons rien +faire!--Qu'importe, il faut partir, il faut vaincre ou mourir. + +Ils reviennent vaincus. Ils ont fui sous le feu de l'ennemi. Qui donc +oserait leur jeter la pierre? + +Nous sommes d'abord reçus par le chef d'état-major qui nous fait conduire +dans une humble baraque en bois, où nous arrivons en nous tenant en +équilibre sur des planches qui forment un chemin à travers les lagunes du +camp. Une construction primitive en planches, forme le quartier général de +l'armée de Bretagne. Il y a dans la pièce d'entrée un assez grand nombre +d'officiers qui attendent leur tour; on prend place à côté d'eux. + +Bientôt, l'aide de camp me prie d'écrire sur une feuille de papier le but +de notre visite au général. Je rédige quelques lignes que je soumets à +l'approbation de mon frère, de mes collègues et que je fais passer à M. +de Marivaux. Quelques secondes après, le général me fait entrer dans +son bureau. Je suis reçu avec la plus grande affabilité. Le général me +félicite sur mes ascensions antérieures dont il a connaissance, il me +parle aussi de mon frère, dont un de ses voyageurs lui a fait le plus +grand éloge. Il me questionne longuement sur l'usage des ballons captifs, +et approuve l'emploi des aérostats dans la guerre. Le général est un +marin, homme de progrès, d'initiative, il comprend l'importance de ces +appareils merveilleux, qui peuvent si bien observer les mouvements de +l'ennemi du haut des airs. + +--Je serai très-désireux d'assister à des expériences préliminaires, +gonflez au Mans un de vos aérostats, je verrai le parti que l'on peut +tirer des ascensions captives. Du reste, je ne puis prendre encore aucune +décision, car le camp de Conlie forme une réserve où les Prussiens ne +viendront pas, et les plans de l'ennemi ne sont pas encore connus. Mais +attendez patiemment; les occasions ne vous manqueront pas de vous rendre +utiles. + +Nous ne tardons pas à faire tous les préparatifs nécessaires à l'exécution +de nos ascensions captives. Je me charge de surveiller le transport du +ballon au lieu de gonflement situé près de l'usine, sur les bords de +la Sarthe. Mon frère rend visite au préfet, au maire, pour obtenir les +réquisitions de gaz. Revilliod, Bertaux, Poirrier, vont à l'intendance +pour demander une tente où nos marins pourront passer la nuit auprès de +l'aérostat. + +_Samedi 17_.--On commence le gonflement de la _Ville de Langres_, mais les +provisions de gaz de l'usine ne sont pas très-abondantes. Impossible +de remplir entièrement le ballon. Par bonheur, le temps est favorable, +l'aérostat, chargé de sacs de lest, dresse son hémisphère supérieur +au-dessus du sol, l'opération sera terminée demain. + +_Dimanche 18_.--A midi, l'aérostat est plein. La nacelle est attachée +au cercle, il ne reste plus qu'à essayer le matériel par une première +ascension. + +Le système que nous employons est extrêmement simple. Le cercle du ballon +est muni, aux extrémités, d'un axe en cordage, de deux câbles d'une +longueur de 400 mètres. Chaque câble s'enroule dans la gorge d'une poulie +fixée à un plateau de bois, que l'on remplit de pierres, et qui forme +ainsi un point d appui fixe. Des hommes, au nombre de vingt-cinq, tiennent +chacune des cordes, qu'ils laissent glisser dans la poulie quand le ballon +s'élève. En la tirant à eux, ils font descendre l'aérostat. + +Le temps est très-calme et la première ascension s'exécute dans les +meilleures conditions. Je m'élève à une hauteur de 300 mètres. L'aérostat +plane au-dessus de la Sarthe et s'y reflète comme dans un miroir de +cristal. Je reste là quelques minutes, suspendu à l'extrémité des +cordages, et j'admire la belle campagne qui entoure le Mans. Ma vue se +porte jusqu'à plusieurs lieues tout autour de la ville, je distingue les +routes, les maisons, les champs; et je verrais facilement le moindre +bataillon à une très-grande distance. Pour monter et descendre à volonté, +nous avons une trompe qui sert de signal: un coup de trompe donne le +signal de l'ascension, deux coups, celui de l'arrêt, trois coups, celui de +la descente. + +Quand je veux revenir à la surface du sol, je donne trois coups de trompe. +Le chef d'équipe répète à terre le signal, et les cordes, tirées par les +mobiles, ramènent bientôt l'aérostat dans son enceinte. + +Mon frère, assisté de Jossec, fait une seconde ascension, il dépasse la +hauteur que j'ai atteinte et' s'élève à 320 mètres. Une troisième et une +quatrième ascensions sont exécutées avec le même succès par Bertaux, +Revilliod et Poirrier. + +_Lundi 19_.--Le ciel est légèrement brumeux, l'horizon est très-borné. +Le ballon a passé la nuit sans perdre de gaz, il est aussi gonflé que la +veille. + +A une heure, nous exécutons une première ascension. Mon frère, Jossec et +un de nos matelots sont dans la nacelle. Celui-ci n'a jamais été en ballon +et paraît ravi de faire ses premières armes aériennes. Nous voulons faire +monter successivement les huit matelots de l'équipe. + +Le vent est assez vif et l'aérostat ne s'élève pas à une grande hauteur. +Il serait dangereux de le laisser monter comme hier à 300 mètres +d'altitude. + +Je fais une deuxième ascension captive avec deux marins, puis une +troisième, mais le brouillard est assez épais, et c'est à peine si l'on +distingue les prairies les plus voisines du Mans. + +Ces premiers résultats nous paraissent aussi satisfaisants que possible. +Le ballon la _Ville de Langres_, en soie double, est d'une grande +solidité et résiste à des vents intenses sans se détériorer. Il est d'une +imperméabilité presque complète et paraît remplir toutes les conditions +d'un aérostat captif transportable. Que ne ferait-on pas avec un semblable +appareil bien utilisé? Qui empêcherait qu'on n'exécutât des ascensions +nocturnes en enlevant à bord un fanal électrique qui, de son rayon +lumineux, sonderait au loin la campagne? Ce n'est pas le désir qui nous +manque de tenter cette belle expérience, mais le professeur de physique du +Mans, M. Charault, qui a déjà mis à notre disposition plusieurs appareils, +n'a pas de bobine de Ruhmkorff suffisante à la production d'une lumière +intense. + +_Mardi 20_.--Nous voyons le général de Marivaux. Il n'a pu assister encore +à nos ascensions et nous annonce qu'il ne sait pas s'il devra s'en occuper +à l'avenir. Le général Chanzy va venir au Mans avec son armée. + +A une heure, nous nous mettons en mesure de faire quelques ascensions. Le +temps est limpide et clair. Nous atteignons, au bout de nos câbles, la +hauteur de 300 mètres. Le spectacle qui s'offre à notre vue est admirable. +La campagne s'ouvre à nous en un cercle immense qui n'a pas moins de +quarante à cinquante kilomètres de diamètre. + +Jusqu'à perte de vue, nous apercevons des bataillons français qui défilent +sur les routes et qui reviennent au Mans. C'est l'armée du général Chanzy +qui se replie de Vendôme. + +Des escadrons de cuirassiers aux manteaux rouges, défilent au milieu des +prés verts, ils offrent l'aspect de rubans de coquelicots. Nous sondons +le lointain avec notre lunette, mais les mouvements de la nacelle gênent +l'observation. Toutefois, avec un peu d'application, on arrive à viser +un point déterminé. Mais que ne ferait-on pas avec la pratique, avec +l'habitude? L'art des ascensions captives est à faire, c'est une école à +organiser. + +Les soldats lèvent la tête de toutes parts et se demandent quelle est +cette nouvelle sentinelle juchée dans les nuages. Nous sommes vus à la +fois par cent mille hommes dont nous dominons les têtes du haut des airs. + +Nous profitons du temps clair pour faire monter et descendre la _Ville de +Langres_, nos collègues Bertaux, Revilliod, Poirrier, nous succèdent à +tour de rôle dans la nacelle. Un grand nombre d'habitants du Mans, des +dames, voudraient bien tenter l'ascension, mais nous ne permettons pas +qu'on se fasse un jeu de notre aérostat. Il appartient à l'armée, quelques +rares privilégiés seulement prennent part aux ascensions. + +A quatre heures, le capitaine de la compagnie des mobiles qui font nos +manoeuvres, nous apprend qu'il a reçu l'ordre de nous quitter. C'est le +général Chanzy qui va prendre au Mans le commandement militaire. Il va +falloir sans doute nous mettre en rapport avec lui. + +Les journaux ne parlent qu'en termes assez vagues des mouvements de la +deuxième armée qui revient au Mans. On s'accorde à rendre hommage à +l'habileté, à l'énergie de son général en chef. Chacun espère que la +France a enfin trouvé un sauveur. + + +V + + +Une visite au général Chanzy.--Ascension faite en sa présence.--Accident +à la descente.--Un peuplier cassé.--Opinion du général sur les ballons +militaires. + +21 décembre 1870 au 11 janvier 1871. + +On savait depuis quelques jours que l'armée du général Chanzy allait se +replier sur le Mans, après de terribles combats qu'elle avait livrés sans +trêve ni relâche. + +C'est le mercredi 21 décembre que l'on apprit l'arrivée du commandant en +chef de l'armée de la Loire, qui établit son quartier général dans un +hôtel particulier en face la préfecture. + +Notre ballon était gonflé, mais à la suite des mouvements de troupes +occasionnés par l'approche d'une nouvelle armée, on nous avait retiré les +mobiles qui aidaient aux manoeuvres des ascensions captives. Nous nous +décidons à nous adresser au préfet, M. Georges Lechevalier. + +Mes collègues aéronautes me désignent pour cette démarche. Le préfet +m'accueille avec la meilleure grâce. + +--C'est au général Chanzy, me dit-il quand je lui eus demandé conseil, +qu'il faut vous adresser pour utiliser vos ballons; il commande en chef la +deuxième armée de la Loire campée autour du Mans. Je vais vous donner un +mot pour lui. + +Et le préfet me donne quelques lignes des plus aimables, qui me serviront +d'introduction auprès du général. + +--Traversez la place, me dit M. Lechevalier, le général vous recevra au +reçu de cette lettre. + +Dix minutes après, un officier d'ordonnance m'introduisait auprès du +général Chanzy, que j'aperçus debout, devant une grande table, décachetant +des dépêches électriques, et examinant en même temps une grande carte des +environs du Mans qu'il avait déployée devant lui. Un aide de camp était +debout à côté de lui. + +J'attendis quelques instants: quand le général eut fini d'examiner son +courrier, il se tourna vers moi. Je pus voir son visage intelligent, +expressif qui me parut être celui d'un homme affable et _sans pose_, comme +on dit dans le langage parisien. + +--Le gouvernement vous envoie ici avec des ballons captifs, mais dites-moi +ce que vous pouvez faire avec ces aérostats, et comment je puis les +utiliser. + +--Général, répondis-je, mes collègues et moi nous avons ici cinq aérostats +tout prêts à être gonflés; une fois remplis de gaz, un de ces ballons peut +être transporté où bon vous semblera aux environs du Mans. Là nous aurons +une batterie à gaz pour préparer de l'hydrogène et compenser les pertes +de gaz dues aux fuites, à l'incomplète imperméabilité de l'étoffe. Notre +ballon reste ainsi toujours gonflé; à tout moment, il peut monter à 100 à +200 à 300 mètres de haut, et l'officier d'état-major qui nous accompagnera +dans nos ascensions pourra voir l'ennemi jusqu'à plusieurs lieues si le +temps est clair. + +--Mais c'est merveilleux, je veux employer tous vos ballons. + +--Je dois ajouter cependant, répliquai-je, que des accidents peuvent +malheureusement survenir, que nos ballons ne résistent pas aux tempêtes, +et qu'ils ne servent à rien quand le temps est couvert. Mais si le jour de +la bataille, le ciel est pur, il n'est pas douteux qu'ils donneront les +renseignements les plus précieux sur les mouvements de l'ennemi. + +--Quel malheur, dit le général, que je ne vous aie pas eu avec moi à +Marchenoir, l'ennemi avait si bien caché ses positions que je ne pouvais +savoir d'où étaient lancés les obus qui accablaient mes soldats. Je suis +monté sur un clocher, mais je n'ai pu m'élever assez pour dominer un +rideau d'arbres qui arrêtait mes regards. Vous en souvient-il? ajouta +le général en se tournant vers son aide de camp. Ah! ce fut une rude et +terrible journée. + +Il y eut un moment de silence que rompit bientôt le général Chanzy. + +--Votre ballon est gonflé? me dit-il. + +--Oui, mon général. + +--Où est-il? + +--Près de l'usine à gaz, sur le bord de la Sarthe. + +--Êtes-vous prêt à faire une ascension en ma présence? Je serai curieux +d'assister à vos expériences. + +--Quand vous voudrez, général, mon frère et moi, nous nous élèverons +devant vous à trois cents mètres de haut. + +--Eh bien! je me rends de suite auprès de votre ballon. + +Puis le commandant en chef de la deuxième armée dit à son aide de camp: + +--Faites seller mes chevaux; je pars de suite. + +Je me sauve, en courant de joie, prévenir notre équipe, afin de tout +disposer pour l'ascension. + +--Enfin, m'écriai-je, voilà donc un homme intelligent, qui a oublié la +routine, la vieille et sainte routine! Il ne m'a pas demandé si je sortais +de Saint-Cyr ou du génie militaire, il m'a questionné sur ce que je +pouvais faire, et prend au moins la peine de venir voir des expériences +aérostatiques. Voilà vingt ans que des aéronautes se présentent aux +généraux, au gouvernement, s'offrent dans toutes les guerres; mais les +officiers de cour ont toujours dit avec dédain: + +--Vous n'êtes pas de l'armée, mes amis, passez votre chemin! + +Ce sont ceux-là même qui disaient aux rudes habitants de l'Ardenne et des +Vosges: + +--Vous n'êtes pas de l'armée, vous n'aurez pas de fusils. + +Et aux paysans qui connaissent les ravins, les défilés, les gorges +escarpées, les bons coins, en un mot: + +--Vous n'êtes pas de l'armée, vous ne pouvez pas nous renseigner. + +J'accours auprès du ballon. + +--Le général va venir, dis-je à mon frère et aux marins, vite à la +besogne! + +Nous voilà tous joyeux, car nous brûlons du désir de nous montrer, d'agir, +de nous rendre utiles. Et nos braves marins comme ils se mettaient à +l'ouvrage avec ardeur, car eux aussi ils n'avaient qu'une seule ambition, +c'était de voir l'ennemi du haut de notre ballon, et de braver plus tard +au milieu de l'air la pluie d'obus et de mitraille. + +On se met en mesure de tout préparer pour l'ascension, mais le vent si +calme depuis trois jours s'est élevé et souffle par rafales. En outre le +général de Marivaux nous a retiré nos hommes de manoeuvre. Nous ne voulons +pas être arrêtés par ces obstacles. + +Une foule de francs-tireurs, de flâneurs, de soldats, accourent autour +de notre aérostat. Le marin Jossec leur adresse quelques paroles et leur +demande le concours de leurs bras pour tenir les cordes. Tous acceptent +de grand coeur. Je monte dans la nacelle pour faire une ascension +préliminaire, mais l'air est agité, le ballon se penche avec violence, il +ne faut pas songer à s'élever très-haut. + +Je suis seul dans mon panier d'osier, je jette par-dessus bord plusieurs +sacs de lest, pour donner au ballon une force ascensionnelle capable de +résister à l'effort de la brise. Je parviens à m'élever à 80 mètres de +haut, mais à cette hauteur un coup de vent me fait décrire au bout des +câbles un grand arc de cercle qui me jette presque au-dessus des maisons +avoisinant le point de départ. Deux sacs de lest vidés à propos me +ramènent sur la verticale. + +Cette expérience montre clairement que malgré le vent l'ascension est +possible, on pourra montrer au général Chanzy ce dont les ballons +sont capables. A la hauteur où j'ai pu m'élever, les horizons du Mans +s'étendaient sous mes yeux comme un vaste panorama, au milieu duquel +j'apercevais distinctement les tentes du camp de Pontlieu. + +A peine suis-je revenu à terre, on aperçoit de l'autre côté de la Sarthe, +un groupe de cavaliers qui accourent au galop. + +C'est le général Chanzy et son état-major. Il est monté sur un magnifique +cheval arabe qui caracole avec grâce, trois aides de camp le suivent, et +derrière les officiers, galopent des goumiers arabes, aux manteaux rouges +et blancs: ce sont des grands nègres, qui se tiennent sur leurs selles, +droits comme des I, et semblent étreindre de leurs jambes, comme dans +un étau, leurs minces chevaux qui bondissent avec la légèreté la plus +gracieuse. + +En quelques secondes, les chevaux ont passé le pont et s'arrêtent devant +le ballon. Le général descend de cheval, je vais à sa rencontre en lui +disant:--Nous sommes prêts, mais le vent est violent, il sera impossible +d'atteindre une grande hauteur. Vous aurez toutefois une idée des services +que nous pouvons rendre. + +Mon frère saute dans la nacelle, et le ballon s'élève lentement, se +penche à l'extrémité des câbles qu'il tend avec force, en leur donnant +la rigidité de barres de fer. Arrivé à 100 mètres de haut, l'aérostat +s'arrête, il a une force ascensionnelle considérable, par moment il +oscille dans l'air, en se rapprochant de terre, mais ce n'est que pour +bondir bientôt au bout de ses cordes. Le général observe le ballon avec +attention, il se fait expliquer la disposition des câbles, les moyens de +transport de l'appareil, il me demande ce qu'il nous faudrait de soldats +pour nous aider, de voitures pour porter nos acides et nos batteries. + +--Quand j'aurai besoin de vous, me dit-il, quand je connaîtrai les +positions de l'ennemi, je vous indiquerai votre poste d'observation. +Mais, dites-moi, à quelle distance faut-il vous placer de l'ennemi? +Craignez-vous les balles et les boulets? + +--Général, répondis-je, nous ne craindrions pas personnellement de nous +exposer au danger, et les balles de fusil à 300 mètres de haut ne nous +feraient pas très-peur. Si le ballon était atteint, il serait percé de +deux petits trous qui ne l'endommageraient pas sensiblement. Mais il +est indispensable d'être hors de portée des obus qui incendieraient nos +ballons. + +Sur ces entrefaites, un coup de vent pousse l'aérostat toujours en l'air, +et le ramène à une trentaine de mètres au-dessus du sol; il décrit un +grand arc de cercle, et rebondit ensuite comme une balle, en planant d'une +façon imposante. Le général regarde attentivement, et les Arabes qui sont +autour de lui paraissent stupéfaits à la vue d'un spectacle si bien fait +pour exciter leur curiosité. + +--Faites revenir à terre l'aérostat, dit le général, afin que j'assiste à +toute votre manoeuvre. + +Trois coups de trompe sont donnés. Les marins font tirer les câbles, +l'aérostat revient près de terre, mais le mouvement qui lui est imprimé le +fait osciller, il se penche au-dessus d'un peuplier, et une des cordes qui +le retiennent s'enroule autour de l'arbre à quelques mètres au-dessous de +la nacelle. Une nouvelle rafale siffle, et l'arbre se casse en deux comme +un fétu de paille. Le ballon éprouve une secousse terrible, mais mon frère +est tellement tranquille et impassible dans la nacelle que personne ne +pense au danger qu'il y a pour lui de se rompre les os. + +Après cet incident, l'aérostat revient dans son enceinte. + +--C'est égal, dit le général, il faut un certain sang-froid pour faire ces +ascensions. Et se tournant en souriant vers un de ses aides de camp: + +--Voudrez-vous vous charger de faire les observations avec ces messieurs? + +--Ma foi, général, dit l'officier, je vous répondrai franchement: +Non.--Envoyez-moi contre des canons, j'irai sans sourciller. Mais les +ballons ne sont pas mon affaire. + +--Eh bien! j'irai moi-même, répliqua gaiement le général Chanzy. Au +revoir, Messieurs, je connaîtrai demain les positions de l'ennemi et +n'ayez pas peur, ce n'est pas la besogne ni l'émotion qui vous feront +défaut. + +Le général nous entretient encore quelques instants, il se fait présenter +nos collègues, MM. Revilliod, Bertaux et les marins, puis il s'élance +légèrement sur son cheval, qui l'emporte avec la rapidité de la flèche. + + +_Jeudi_ 22 _décembre_.--Les nouvelles qui circulent au Mans depuis +l'arrivée du général Chanzy et de son armée paraissent monter au beau. A +la gare ce ne sont que convois d'approvisionnement, fourgons de munitions, +plate-formes d'artillerie qui arrivent sans cesse. + +L'atmosphère devient respirable. + +La visite du général nous a donné du coeur, nous ne doutons pas que le +moment de l'action est proche. + +Malheureusement on n'a jamais tous les bonheurs à la fois. Le temps est +mauvais. Le vent est d'une force extrême. Le froid est terrible. Je ne me +rappelle pas avoir vu d'hiver aussi rigoureux. La _Ville de Langres_ est +torturé par les rafales. Le ballon gémit et se cabre avec violence. Il va +crever si cela dure. Il vole en éclats, vers la fin de la journée! + +Nous nous mettons eu mesure de le réparer de suite, et de faire gonfler, +si cela est nécessaire, le ballon de Revilliod et Poirrier. + +_Samedi_ 24.--A midi le ballon captif, complètement remis à neuf après un +travail de 12 heures, est gonflé.--Je cours au quartier du général Chanzy, +qui me reçoit. Il ne connaît pas la position de l'ennemi, et ne peut +encore nous assigner aux environs du Mans un poste d'observation. + +Le ballon s'agite toujours avec assez de force. Nous essayons de le +maintenir vertical à l'aide de 16 cordes d'équateur attachées à son filet +et fixées au sol. Il ne bouge plus, et paraît se fatiguer moins par ce +procédé d'amarrage. + +_Dimanche 25. Noël_.--Froid terrible. Vent du nord très-violent.--Dans +la journée une bourrasque rompt toutes les cordes d'équateur de notre +aérostat.--Malgré la tempête, le ballon tient toujours, mais plusieurs +mailles de son filet sont brisées. + +_Lundi 26_.--Le vent est tombé. Dans l'après-midi nous réparons les +avaries de la _Ville de Langres_. Jossec raccommode le filet, nous +bouchons des petits trous qui se sont ouverts dans l'étoffe. + +On dit que les Prussiens s'éloignent du Mans. On se demande si c'est une +feinte, pour masquer une attaque prochaine. + +_Mardi 27_.--_La Ville de Langres_ fuit. Le ballon est en partie dégonflé. +Nous y introduisons 200 mètres cubes de gaz qui l'arrondissent. + +_Mercredi 28_.--Temps brumeux. Neige. Mon frère et moi nous faisons deux +ascensions captives à 100 mètres de haut, mais l'horizon est entièrement +caché par le brouillard. + +Le Mans offre une physionomie bien curieuse, surtout le soir. Les cafés +étaient ces jours-ci encombrés d'officiers, les rues remplies de soldats +errants. Il a fallu remédier à tout prix à ce relâchement de la discipline +militaire.--On vient de prendre des mesures rigoureuses. Des patrouilles +de gendarmes arrêtent tous les soldats, et les mènent aux avant-postes. +Les cafés, les hôtels sont gardés par des factionnaires qui empêchent +d'entrer tous les officiers qui ne sont pas munis de cartes spéciales +émanées du commandant de place. + +A table d'hôte les officiers qui dînent à côté de nous sont interrogés par +des gendarmes qui leur demandent d'exhiber leur carte de circulation. + +Il fallait cette surveillance, car le désordre était dans les rangs de +l'armée. Les officiers, au lieu de rester dans leurs cantonnements, +venaient en ville. Et les soldats ne tardaient pas à suivre l'exemple +donné par leurs chefs. + +_Jeudi 29_.--Le vent est toujours d'une violence extrême. Le ballon +souffre et s'use inutilement. Le général Chanzy nous donne l'ordre de le +dégonfler. Il nous dit qu'il ne suppose pas qu'il y ait de combat avant +quelque temps. Il nous fera signe au moment voulu. + +_Samedi 31_.--Un ballon de Paris vient de tomber aux environs du Mans. +L'aéronaute, M. Lemoine, est ici. Nous passons la soirée avec lui. + +Il nous rapporte que Paris est toujours dans les mêmes conditions, qu'il y +a encore des vivres pour longtemps, que la physionomie de la ville n'est +guère changée, que des boutiques du jour de l'an se sont établies sur le +boulevard, etc. + +Nous craignons bien qu'il n'obéisse à un mot d'ordre en donnant partout +d'aussi merveilleuses nouvelles. + +Nous nous séparons à onze heures, nous souhaitant une bonne fin d'année. +Adieu 1870, année funeste, 1871 te ressemblera-t-il par ses désastres? +Est-il permis d'espérer des beaux jours! + +_Dimanche 1er janvier 1871_.--Nous déjeunons avec nos collègues +Bertaux, Poirrier, et un capitaine de mobiles, avec qui nous avons fait +connaissance. La tristesse préside au repas. Depuis notre plus grande +enfance, c'est le premier _jour de l'an_ qui se passe si loin des nôtres. + +Nos marins viennent nous souhaiter la bonne année. Braves gens, ils se +sont attachés à nous et nous aiment déjà. Mais nous leur rendons bien leur +affection, leur sympathie. + +J'écris une longue lettre à mon frère aîné, par un nouveau procédé +mystérieux auquel je ne crois guère. Il faut adresser la lettre à Paris +_par Moulins_ (_Allier_) et l'affranchir avec quatre-vingts centimes de +timbres-poste. + +_Lundi_ 2.--Le Mans est triste. L'armée est cantonnée à Changé et à +Pontlieue. L'ordre est rétabli. Pas un soldat, pas un officier dans les +rues. Aucune nouvelle. Rien que le silence du cimetière! + +Nous recevons une lettre de Paris. Notre frère aîné nous raconte ses +campagnes dans les bataillons de marche. Il est campé hors Paris et mène +une bien dure existence. Mais il est confiant et résolu. + +3 _janvier_.--Nous mettons en ordre notre matériel aérostatique, pour être +prêts à gonfler au premier signal. + +A la table d'hôte de l'_hôtel de France_, où nous logeons, nous dînons en +face d'officiers prussiens prisonniers sur parole. Ils parlent haut, et +rient bruyamment; leur conduite pleine d'inconvenance nous indigne, mais +nous sommes trente à table, et il n'y aurait pas grande gloire à faire +cesser leur insolence. Notre capitaine trésorier Bertaux est malade. Il +est poitrinaire, le pauvre garçon, et la chute qu'il a faite à la descente +en ballon lors de sa sortie de Paris, a aggravé son mal.--Nous lui tenons +compagnie dans sa chambre[7]. + +[Note 7: A son retour à Paris après l'armistice, M. Bertaux est mort, +suffoqué dans la nuit par une congestion. Il avait trente ans à peine.] + +Grands mouvements de troupes autour du Mans. Arrivée d'une quantité énorme +de voitures d'approvisionnements, et de troupeaux de boeufs, destinés, +dit-on, au ravitaillement de Paris. + +On annonce que Gambetta va venir. + +Voici enfin des nouvelles de Paris. On apprend le bombardement du plateau +d'Avron et des forts du sud. + +Des officiers nous affirment que l'armée française devait marcher en +avant aujourd'hui même, mais qu'un contre-ordre a subitement arrêté le +mouvement. + +_Mercredi 4 janvier_.--Nous passons une partie de la journée avec notre +ami M.G... directeur de la compagnie du Touage de la Seine. Il a été +chargé d'étudier la question du ravitaillement de Paris, et il se fait +fort de transporter par ses bateaux à vapeur jusqu'à Paris 11,000 tonnes +de marchandises! + +Hélas! que de rêves on fait ainsi d'heure en heure! On parle +d'approvisionner Paris, de voler à son secours. Mais il y a auparavant +des combats à livrer, des victoires à remporter! Toutes nos espérances +se réaliseront-elles? N'est-ce pas folie que d'y ajouter foi? Quelle +déception quand on s'adresse non plus à l'imagination, mais à la raison! + +Nous allons à la gare, où des ouvrières réparent notre ballon de +soie.--Nous faisons mettre de bonnes pièces neuves dans les parties +faibles. + +_Vendredi 6_.--Le général Chanzy s'informe de l'état de nos ballons. Il +nous fait dire que l'armée est toujours en repos, mais que bientôt sans +doute de graves événements vont se dérouler. + +_Dimanche 8_.--Des bruits contradictoires de toute nature circulent au +Mans. On nous affirme au bureau du télégraphe que l'armée du général +Chanzy va décidément marcher en avant demain matin. + +Cette armée compte deux cent mille hommes, cinq cents pièces de canon, +la victoire n'est pas douteuse. Ah! quand on se souvient de ces époques, +comme on se rappelle jusqu'où peut aller l'illusion conduite par le désir! +Après avoir vu les débâcles d'Orléans, de Blois, après avoir touché du +doigt les causes de désorganisation de l'armée, poussés par l'amour de la +Patrie, nous espérions encore! + +Les Prussiens, nous dit-on le soir, s'avancent du côté de +Nogent-le-Rotrou.--Les nouvelles de l'armée de Bourbaki, dans l'Est, sont +favorables. + +_Mardi 10_.--On entend des coups de canon. Cette fois, la grande action +va s'engager. Le bruit de la canonnade est assez éloigné, il est faible, +c'est le grondement lugubre du tonnerre avant la tempête. + +Le soir des paniques courent la ville. On prétend que les Prussiens sont +à cinq lieues, que nos avant-postes ont été surpris. Mais les gens sensés +n'ajoutent pas créance à ces bruits de mauvais augure. Il n'est pas +douteux qu'une grande bataille va s'engager. + + +VI + + +La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le champ +de bataille.--La déroute.--Laval.--Rennes. + +Du 11 janvier au 18 février 1871. + +Dans la matinée du 11, on entendait autour du Mans le bruit d'une violente +canonnade. Tout le monde est surexcité par ce concert lugubre; la grande +partie est en jeu. Je vole au quartier général, pour recevoir des ordres. +Le moment n'est-il pas venu de gonfler un ballon, et de surveiller du haut +des airs les mouvements de l'ennemi? + +Mais je crois comprendre, d'après ce qui m'est dit, que l'attaque des +Prussiens a eu lieu à l'improviste; le général Chanzy, quoique malade, est +à cheval au milieu du combat. Un de ses officiers m'affirme qu'il a pensé +aux ballons, et que l'ordre du gonflement va nous arriver d'un moment à +l'autre, on me conseille toutefois de m'approcher du champ de bataille +pour choisir un bon poste aérostatique, j'ai le _laissez-passer_ qui me +permettra de m'avancer jusqu'auprès des batteries. + +Le combat a lieu tout près du Mans, au pied des collines que domine +Yvré-l'Évêque. Je pars à pied, et au sortir de la ville j'aperçois déjà +des gendarmes postés de distance en distance pour arrêter les fuyards qui +sont rares aujourd'hui. La canonnade est d'une violence formidable. On +entend le bruit des mitrailleuses, de pièces de campagne que domine la +puissante voix des pièces de marine installées sur les hauteurs. Je +suis la route d'Yvré-l'Évêque, et sur mon chemin je traverse des parcs +d'artillerie. C'est la réserve qui ne donne pas encore. + +La campagne est couverte de neige, le froid est intense, le ciel est d'une +pureté absolue, j'arrive à 3 kilomètres du Mans, sur le sommet d'une +colline, où se trouve un groupe de spectateurs. En face de nous, à 600 +mètres environ, nous découvrons le feu d'une batterie qui tonne de +seconde en seconde. Je me risque à m'avancer jusqu'auprès des canons. Les +artilleurs me disent que pas un obus n'est encore tombé là, et que je puis +rester auprès d'eux sans danger. + +Le champ de bataille tout entier s'offre à ma vue. Sur une étendue de +plusieurs lieues, les canons français sont placés sur les hauteurs, +ils vomissent la mitraille, et lancent dans l'espace des éclairs qui +illuminent au loin le ciel. En face de nous est le bois d'Yvré-l'Évêque, +où nos troupes sont en partie massées. A trois heures des colonnes +prussiennes serrées et compactes se mettent en marche pour forcer la +vallée d'Yvré-l'Évêque qui ouvre l'entrée du Mans. Elles sont reçues +par des mitrailleuses et des troupes de ligne, qui font leur devoir. A +plusieurs reprises les Prussiens reviennent contre cette barrière qu'ils +veulent enlever, mais ils sont repoussés et reculent. A cinq heures, ils +cessent d'attaquer ce point qu'ils renoncent à franchir. + +Que se passe-t-il sur les autres points du champ de bataille? Je l'ignore. +Mais il semble que la canonnade ennemie est moins nourrie, moins +puissante. + +Combien je regrette de me trouver là à pied, au milieu de la neige, au +lieu de gravir l'espace dans la nacelle de notre ballon, pour embrasser +d'un seul coup d'oeil le champ de bataille.--Mais toutefois la colline où +je me trouve me paraît un point favorable pour le lendemain. + +À 6 heures, le soleil commence à descendre à l'horizon. Le feu des ennemis +est ralenti, le bruit du canon est affaibli. Nul doute les Prussiens +s'éloignent! A 7 heures, des signaux lumineux s'élèvent successivement de +toutes nos batteries qui éteignent leurs feux! Tout à coup le silence de +la mort succède au vacarme qui a retenti pendant 12 heures. Mais il ne me +semble pas douteux que la victoire est de notre côté. + +Je retourne au Mans. Tout le monde est dans l'enthousiasme; les Prussiens +sont battus, dit-on, de toutes parts ils reculent. Pas une batterie +française n'a bougé de place, demain on poursuivra l'ennemi[8]. + +[Note 8: Le général Chanzy a publié un remarquable ouvrage sur les +opérations militaires de la 2e armée. On pourra voir, en lisant ce livre, +que nos appréciations sur les incidents de la bataille du Mans sont +exactes. Du reste, les Prussiens eux-mêmes, une fois arrivés dans le +chef-lieu de la Sarthe, ont affirmé que le soir du 11 janvier ils avaient +reçu l'ordre de battre en retraite, comme nous l'avons appris en passant +au Mans sous la Commune.] + +Nous passons la soirée dans un état d'excitation facile à comprendre. +Notre joie est encore retenue par des sentiments de doute dont nous ne +pouvons nous défendre. Car nous avons été si souvent le jouet d'illusions! +Mais cependant le général Chanzy cette fois a tenu bon, s'il n'a pas +vaincu, au moins il n'a pas cédé un mètre de terrain. + +A minuit, nous commencions à sommeiller quand on nous réveille en sursaut. +C'est une estafette du général Chanzy qui me remet la lettre suivante, +dont voici la copie textuelle: + + +«11 janvier 1871. + +2e ARMÉE DE LA LOIRE. + +_Le général en chef._ + +Monsieur, + +Je crois que le moment est venu de mettre à profit les renseignements que +l'emploi des ballons captifs peut fournir sur les positions de l'ennemi. +En conséquence, je vous prie de vouloir bien venir demain au quartier +général, à 8 heures et demie du matin, conférer avec mon chef d'état-major +général, au sujet des expériences aérostatiques que vous pouvez organiser +pour étudier le terrain autour du Mans. + +Recevez, monsieur, l'assurance de ma considération. + +Le général en chef, +P.O. Le général chef d'état-major, +VUILLEMOT. + +A M. Tissandier, chargé des reconnaissances aérostatiques de la 2e armée.» + + +_12 janvier_.--A 8 heures je cours au quartier général, la joie dans +l'âme. La journée d'hier a dû être favorable, comme nous le pensons. Le +général Chanzy est à la veille de remporter une grande victoire, avec +quel bonheur nous allons gonfler nos ballons, avec quel enthousiasme nous +allons procéder à nos ascensions devant l'ennemi! + +Nous arrivons mon frère et moi au quartier général, en face la préfecture +du Mans. Nous entrons dans le salon où se tiennent le chef d'état-major +et les officiers d'ordonnance; ces messieurs, semblent affairés, navrés, +abattus. Quelque chose de sinistre est dans l'air. + +--Vous voilà, me dit l'un d'eux, vous venez chercher l'ordre du général? +Eh bien! vous pouvez vous sauver de suite, replier votre matériel, et +partir à la hâte si vous ne voulez pas être pris par les Prussiens. + +--Est-ce une plaisanterie? + +--C'est bien la triste réalité. Nos positions ont été tournées cette nuit. +Les mobilisés ont lâché pied à 4 heures du matin du côté de Pontlieu. La +retraite a été ordonnée. Elle commence depuis 5 heures du matin. Tout le +matériel de guerre s'évacue sur Laval. Partez, vous n'avez pas un moment à +perdre, si vous voulez sauver vos ballons. + +--Mais les Prussiens ne peuvent pas entrer au Mans instantanément. Ne se +bat-on pas encore? + +--Je ne puis vous donner des détails. Mais il se pourrait que presque +toute l'armée soit tournée. Sauvez-vous vite, vous dis-je. + +Nous partons la mort dans l'âme! En traversant la place du Mans, une +affiche qui vient d'être placardée, nous apprend par le ballon _le +Gambetta_ la nouvelle du bombardement de Paris. Nous lisons que le +Panthéon, le Val-de-Grâce, le Muséum, sont criblés de projectiles, mais +que les Parisiens apprenant les succès des armées de province sont pleins +de courage et de résignation! + +C'en est trop cette fois! Des larmes abondantes me mouillent les yeux! Je +viens d'assister au succès que l'on a appris à l'avance aux habitants de +Paris! + +Nous retournons à l'_hôtel de France_, dire à nos collègues, Bertaux et +Poirrier, de faire leurs paquets. Sur la place, on saupoudre avec de la +cendre les pavés rendus glissants par la gelée; c'est pour faciliter le +passage de notre artillerie. Des troupes défilent déjà et se replient. + +Mais les habitants, toujours confiants, croient à un mouvement +stratégique. Ils ne se doutent pas que c'est la débâcle qui commence! + +A 1 heure nos fourgons de ballons sont accrochés à un train, il y a encore +en gare deux ou trois cents voitures de munitions et de vivres. Aura-t-on +le temps de les faire partir? + +Le train se met en marche au milieu d'un encombrement indescriptible. Par +surcroît de malheur, la neige a collé les roues contre les rails, et on +a toutes les peines du monde à faire glisser les wagons. Nous avançons +lentement, le train passe sur le pont de la Sarthe, de chaque côté +des masses humaines se pressent et rentrent en ville. Les routes sont +couvertes de voitures, de canons, de fourgons, de soldats qui se heurtent +pêle-mêle; c'est un chaos indescriptible. + +Au moment où nous quittons le Mans, des obus tombent sur la gare! + +A 7 heures du soir, notre train s'arrête à une lieue de Laval. Il y a +sur la voie, dix trains qui stationnent avec le nôtre. Nous laissons nos +ballons à la garde de deux marins, et nous entrons à pied à Laval. + +_Vendredi 13_.--Nous allons à la mairie, chercher des billets de logement +pour nous et nos hommes d'équipe. + +Dans la journée nous recevons des nouvelles du Mans. La ville a été prise +une heure après notre départ. L'arrière-garde française s'est battue +sur la place des Halles. Il y a 10,000 Français faits prisonniers. Les +Prussiens se sont emparés à la gare de deux cents fourgons, et de trois +machines à vapeur. Les derniers trains n'ont pas pu marcher, car la voie +était encombrée par les troupes en débâcle. + +Le train qui est parti après le nôtre à 1 heure 30, a été criblé d'obus, +et plusieurs hommes ont été tués. Pour surcroît de malheurs, il a déraillé +à 5 kilomètres de Laval. Il y a eu 13 voyageurs écrasés dans les fourgons. + +Cette journée est décidément riche en nouvelles horribles. Le ballon le +_Képler_ vient de tomber aux portes de Laval. Il donne d'épouvantables +détails sur le bombardement de Paris. + +Il parait d'autre part que l'armée de Bourbaki est perdue dans l'Est et +que celle de Faidherbe, dans le Nord, occupe des positions difficiles. + +Que peut-on nous apprendre encore? + +_Samedi 14 janvier_.--Mon frère et moi, après avoir passé une excellente +nuit dans de bons lits, chez M.D., nous retrouvons Bertaux et Poirrier +à l'_Hôtel de Paris_. Nous allons voir le marin Roux, l'aéronaute du +_Képler_. Il nous dit que le fort de Rosny n'est pas pris comme on l'a +affirmé, que Paris à encore des vivres, mais que le bombardement a +commencé dans le quartier Latin. + +Nous rencontrons le général de M... qui nous félicite d'avoir sauvé notre +matériel. Il regrette que l'on n'ait pas utilisé à temps nos aérostats. + +--On retombe toujours dans les mêmes errements, dit-il, fatiguant les +hommes inutilement, les lassant, les décourageant, et quand le moment est +venu d'agir, l'énergie, dépensée à l'avance, est épuisée.--L'armée de +Chanzy a été perdue au Mans par la fuite des 10,000 mobilisés de Pontlieu +qui ont lâché pied à quatre heures du matin au premier coup de feu. 600 +bons soldats valent bien mieux que ces hommes inexpérimentés, ne sachant +pas se servir de leurs armes et écoutant les alarmistes qui leur disent +que leurs fusils ne valent rien. Toujours les mêmes erreurs, on compte sur +le nombre des hommes, au lieu de ne se baser que sur leur valeur comme +soldats. + +--Mais, général, répondis-je, une lueur d'espoir est-elle encore permise, +pensez-vous qu'une revanche soit possible? + +--Hélas! je ne compte plus sur rien maintenant! la France est perdue! +Pour la sauver, il n'y a plus à attendre que quelques-uns de ces hasards +providentiels qui se voient dans l'histoire, espérance bien incertaine. + +A six heures, nous dînons, mon frère et moi, chez M.D. Société charmante +fort distinguée. On parle des événements actuels; que de reproches +s'entrecroisent dans la conversation sur les préfets du jour, nommés à +la hâte par Gambetta. La plupart des départements sont honteux des chefs +qu'ils ont à leur tête, et qui, dit-on, paralysent toute action. A tort ou +à raison, ce n'est pas à Laval que les récriminations font défaut. + +_Dimanche 15 janvier_.--Une panique effroyable règne aujourd'hui à Laval. +On dit que les Prussiens vont venir, que l'ennemi n'est pas à six lieues +de la ville. A Sillé-le-Guillaume on s'est battu hier; les armées de +Mecklembourg et de Frédéric-Charles poursuivraient les Français en +déroute. + +Le soir, à table d'hôte, nous causons avec un officier français échappé de +Hombourg, après avoir été fait prisonnier à Sedan. Il est arrivé à l'armée +de Chanzy en passant par le Luxembourg, la Belgique, Londres et Bordeaux. + +On dit ce soir que Paris a capitulé. Je ne veux pas croire une telle +nouvelle. Et cependant, cette terrible catastrophe est imminente. + +_Lundi 16 janvier_.--Dès le matin, mon frère apprend à la gare de Laval +que le matériel de guerre qui s'y trouve va être évacué sur Rennes. Nos +fourgons de ballons sont accrochés à un train. Il faut partir de suite. + +Nous montons dans le train, à 10 heures 25, avec Poirrier, Bertaux et nos +marins, campés dans nos fourgons, selon notre habitude. Le train s'arrête +plus d'une heure entre Vitré et Rennes. Le temps se passe dans une petite +auberge de campagne, où une brave bretonne, coiffée d'un énorme bonnet +blanc, nous sert des crêpes de sarrasin et du café. + +En arrivant à Rennes, à 9 heures, les aérostiers sont l'objet de la plus +vive curiosité. Nos marins, qui nous suivent avec nos bagages, sont +arrêtés et questionnés par la foule qui leur demande avec anxiété des +nouvelles du Mans. + +Les journaux d'ici disent que Chanzy s'est battu avec énergie à +Sillé-le-Guillaume. Les nouvelles de Bourbaki dans l'Est paraissent +bonnes. Celles de Paris, arrivées par un nouveau ballon, sont favorables. + +Fasse le ciel qu'il soit permis d'espérer encore! + +On voit passer à Rennes une quarantaine de prisonniers prussiens, dont un +officier, tous beaux hommes et bien équipés. + +En approchant de la gare de Rennes, nous avons compté plus de cinq cents +fourgons remplis de vivres destiné à l'approvisionnement de Paris. Dans +les circonstances actuelles, ce spectacle n'est-il pas navrant? Quel +abîme, hélas! sépare les Parisiens de ces vivres qu'on a amassés pour eux! + +En rentrant ce soir dans les rues de Rennes, je me demandais, avec +mon frère, où j'étais. Notre vie, depuis quatre mois, est vraiment +extraordinaire. Toujours en mouvement, allant d'émotions en émotions, +c'est un étourdissement, un rêve perpétuel. + +Impossible de coucher trois jours à la même place! Quand je me réveille +le matin, je ne sais plus où je suis! Je cherche des yeux ma chambre de +Paris, mon _at home_, ma bibliothèque, et ne retrouvant rien, la triste +réalité se représente à mes yeux. + +_Mardi 17 janvier_.--Il pleut toute la journée. Pas un passant dans les +rues de Rennes. + +Nous envoyons au général Chanzy, dont le quartier général est décidément à +Laval, le télégramme suivant: + +«Compagnie des aérostiers est à Rennes attendant vos ordres.» + +Le soir, à dix heures, on m'apporte une réponse envoyée avec une +exactitude toute militaire. + +«Attendez à demain, je vous donnerai des instructions.» + +Mais de longues journées devaient se passer dans le silence. La deuxième +armée prenait de nouvelles positions autour de Laval. + +_Vendredi 20 janvier_.--Les nouvelles montent encore une fois au beau. +Toutes les troupes régulières de Rennes sont rappelées à Laval. + +La ville offre une physionomie très-animée, des régiments partent, +d'autres arrivent. Ceux-ci sont les bataillons des mobilisés qui se sont +enfuis au Mans; le général Chanzy s'en est débarrassé. Il ne veut plus que +des soldats sur lesquels il puisse compter. + +Le bruit court que la deuxième armée a obtenu quelques avantages. +Quant aux armées du Nord, de l'Est et de Paris, les nouvelles les plus +contradictoires circulent, mais en réalité, on ne sait rien. + +La compagnie des aérostiers est triste et se plaint de son inactivité +forcée. Elle ne demande qu'à agir. Rennes est une grande ville, monotone +et bigote. On y vend des cierges, des gravures de piété et des coeurs de +Jésus en drap rouge qui arrêtent les balles prussiennes. Qu'on en vende, +je le conçois, mais qu'on les achète comme _pare à balles_, voilà ce que +je ne comprends plus. + +Nous tuons le temps en faisant de longues promenades aux environs de la +ville. La conversation revient toujours sur Paris! Quel cauchemar +sans trêve! Nos yeux se dirigent de ce côté, et malgré nos espérances +passagères, comment ne pas entrevoir l'horrible situation de la France? +Chanzy vient d'être battu. Les mouvements de Bourbaki sont arrêtés +dans l'Est. Quel drame nous attend encore? Ce ne peut être, hélas! que +l'agonie. On pense à ses amis de Paris, à leurs souffrances. Comme nous, +ils attendent! s'ils voyaient l'armée de la Loire à cent lieues de leurs +murs, quelle brèche dans leur courage si résigné! + +_Mardi 24 janvier_.--Les journaux parlent enfin de Paris, ils ont reçu des +nouvelles tombées du ciel par ballon monté. Il est question d'une grande +sortie, opérée le 19, en avant du Mont-Valérien, mais les résultats ne +sont pas connus. Quelque chose nous dit que le dénoûment du drame de la +guerre est proche, mais quel supplice que le silence de mort qui règne +autour de nous. On ne sait rien d'officiel, c'est l'incertain qui se +dresse aux yeux de tous, l'inconnu de mauvais augure. + +Le soir, encore une nouvelle qui, inopinément, réveille le courage. +Garibaldi a battu les Prussiens devant Dijon. Nous sommes ainsi faits, +que dans l'horrible suite de nos malheurs, le plus petit revirement de +la fortune se transforme en un événement destiné à changer la face des +choses. Comment ne pas croire aveuglément à ce que l'on désire avec +ardeur? Le prisonnier, dans son cachot, ne pense-t-il pas à la délivrance, +quand un rayon de soleil apparaît à ses yeux! + +Une lettre reçue de notre frère aîné qui est à Paris dans les bataillons +de marche, augmente notre joie momentanée. Il nous apprend qu'il a reçu de +nos nouvelles, par pigeon, pour la première fois, le 15 janvier. + +Il raconte ses émotions de soldat, avec entrain, avec animation, et c'est +les larmes aux yeux que nous lisons le récit du départ des bataillons +de marche pour les avant-postes. Les sédentaires, musique en tête, les +femmes, accompagnant jusqu'aux portes des bastions, leurs maris, leurs +fils, leur insufflant l'énergie des résolutions vaillantes, quel admirable +tableau, quelle scène touchante et pleine de grandeur! Soldats improvisés, +Paris a les yeux sur vous, mais, de bien loin aussi, des voeux sincères +accompagnent vos bataillons. + +_Jeudi 26 janvier_.--Le ballon _la Poste de Paris_ apporte des nouvelles +de la capitale des 19, 20, 21 et 22 janvier. La sortie de Trochu a avorté! +Voilà des événements aussi funestes que décisifs. Quelle triste et +lamentable journée! Notre collègue Poirrier nous parle de sa femme, de ses +filles enfermées à Paris; Bertaux, de ses parents, de ses amis restés dans +la capitale. Quel avenir va s'ouvrir à la France? Il faut entrevoir le +jour où Paris affamé ouvrira ses portes aux soldats de Guillaume. + +_Vendredi 27 janvier_.--Le général Chanzy s'apprête à une attaque +énergique. Nous recevons le télégramme suivant qui nous tire de nos +cauchemars: + +«Général Chanzy à Tissandier, aérostier, à Rennes. + +«Prière venir ici de suite avec tous les ballons; vous vous entendrez avec +l'amiral pour observer les mouvements ennemis sur la rive gauche en avant +de Laval.» + + +VII + + +Les ballons captifs à Laval.--Ascensions +quotidiennes.--L'armistice.--Nantes.--Bordeaux.--L'Assemblée +nationale.--Paris!--Vides dans les rangs. + +Du 28 janvier au 17 février 1871. + +A peine arrivés à Laval, nous allons en toute hâte au quartier du général +Chanzy. Le commandant en chef de la deuxième armée nous félicite sur notre +exactitude. Les hostilités vont reprendre plus énergiques et plus actives +que jamais, il est nécessaire de gonfler de suite trois ballons. Il y en a +un d'entre eux qui restera à Laval sous les ordres du général Colomb, les +deux autres seront mis à la disposition de l'amiral Jaureguiberry. + + +_Dimanche 29 janvier_.--Pas une minute n'a été perdue, le préfet, le +directeur de l'usine à gaz ont tout fait pour activer nos opérations. +A trois heures de l'après-midi, le ballon _la Ville de Langres_, tout +arrimé, tout gonflé est prêt à monter dans l'atmosphère. + +Il fait un temps magnifique, notre sphère de soie immobile ressemble de +loin à une grosse toupie qui ronfle. A quatre heures elle va s'envoler au +bout de ses cordes. + +Trois ascensions consécutives s'exécutent dans les meilleures conditions, +nos marins sont maintenant initiés à la manoeuvre qui s'opère avec la plus +remarquable précision. + +Mon frère et Poirrier ouvrent l'ascension, ils s'élèvent jusqu'à 300 +mètres de haut, et reviennent enthousiasmés de leur voyage. La vue est +admirable, l'oeil embrasse une campagne d'une étendue énorme. + +Je fais une seconde et superbe ascension avec Lissagaray, le commissaire +extraordinaire de la République, qui trouve un grand charme à ce voyage si +nouveau pour lui. + +Jossec s'élève ensuite avec trois passagers. Jamais _la Ville de Langres_ +n'avait si bien enlevé quatre voyageurs à l'extrémité de ses cordes. + +--Bravo, mes amis, m'écriai-je à la descente. Le temps est beau, tout va +bien. Mais ne flânons pas, demain nous gonflerons s'il est possible les +deux autres ballons que nous conduirons aux avant-postes de l'armée. Il +ne sera pas dit que les aérostiers militaires, toujours surpris par les +déroutes et les désastres, ne recevront pas en l'air le véritable baptême +de feu! + +A peine ai-je ainsi parlé qu'un capitaine de la ligne s'approche de nous. + +--Vous ne savez pas la grande nouvelle! + +--Qu'y a-t-il? + +--La guerre est finie! Un armistice vient d'être signé. + +Inutile d'ajouter que toute la ville de Laval est en émoi. On ne parle que +de l'armistice. Quels sont les termes de cet acte immense? + +Mais le fait est-il bien vrai? On a été si souvent trompé que, malgré soi, +on en arrive à l'incrédulité de saint Thomas lui-même. + + +_Lundi 30 janvier_.--Grand nombre de sceptiques croient que décidément +l'armistice est un canard. Pour plus de sûreté, occupons-nous toujours +de notre ballon. Si l'armée doit combattre, elle aura cette fois sa +sentinelle aérienne. + +L'air est d'un calme absolu. On exécute dans l'après-midi cinq ascensions. +Le ballon s'élève verticalement sans dévier d'une ligne de sa marche +perpendiculaire au sol. Le préfet, M. Delattre, est monté dans la nacelle, +il est resté immobile avec mon frère à 350 mètres de haut, ne se lassant +pas d'admirer l'admirable panorama étalé à ses yeux surpris. Je m'élève +avec le secrétaire de la Préfecture, et je suis remplacé dans la nacelle +par un commandant des éclaireurs à cheval, qui demande la perche à 30 +mètres de haut et fait revenir le ballon à terre. + +_Mardi 31 janvier_.--L'armistice est confirmé. Il n'y a plus de doute à +cet égard. Les Prussiens occupent les forts, l'armée de Paris va être +désarmée. + +Voilà le triste dénoûment de ce drame horrible, qui compte trois +événements également funestes pour la France, et qu'on peut résumer en +trois mots: Sedan, Metz, Paris! + +Nous recevons l'ordre de dégonfler _la Ville de Langres_. Je monte une +dernière fois dans la nacelle, mais le vent est assez vif, et me lance à +deux mètres d'une cheminée d'usine, où le ballon manque de se briser. + +Bientôt l'aérostat est vidé, plié dans sa nacelle, non sans regrets de +la part de l'équipe. Pauvre ballon! quand te retrouverons-nous, fier et +majestueux, gracieusement arrondi dans l'atmosphère! + +Nos expériences de ballon captif devaient se terminer là. Les tentatives +exécutées ailleurs pendant la guerre, n'ont donné lieu à aucune +expérience. MM. Gilles et Farcot ont été envoyés à Lyon, mais l'occasion +ne s'est jamais montrée pour eux de gonfler un ballon. + +Il en a été de même pour M. Revilliod, qui avait été rejoindre le général +Bourbaki à Besançon. Le commandant en chef de l'armée de l'Est, comme le +général Chanzy, approuvait l'usage des ballons militaires, il comptait +beaucoup sur les services de M. Revilliod. La déroute est venue comme +partout en France déjouer tous ces projets. + +Avant l'expédition dans l'Est, M. Revilliod, accompagné de Mangin, avait +été à Amiens se mettre aux services de l'armée du Nord. On gonfla le +ballon _le Georges Sand_, mais il ne fut pas amené à temps sur le champ de +bataille. + +Quelques jours avant l'armistice, MM. Duruof et de Fonvielle avaient été +chargés de se mettre à la disposition du général Faidherbe avec deux +ballons. + +On a vu par les expériences réitérées que nous avons successivement +exécutées à Orléans, au Mans, à Laval, que les aérostats sont +susceptibles, presque par tous les temps, de fournir à un général d'armée +un observatoire aérien d'où il peut embrasser d'un seul coup d'oeil le +champ de bataille. Mais, vers la fin de cette guerre malheureuse, on n'a +trouvé presque nulle part, hélas! un véritable champ de bataille, on n'a +vu guère que des _champs de déroute_! Il est certain que les aérostats +pourront être efficaces dans des temps moins désastreux et dans des +saisons plus clémentes! + +_Dimanche 5 février_.--La discipline est rigoureuse à Laval, nul officier +ne peut, sous quelque prétexte que ce soit, quitter son poste. Cependant +sachant ce que parler veut dire, nous ne doutons pas que le mot armistice +dans les circonstances présentes signifie: paix. A quoi bon demeurer +inutilement ici, nos ballons ne se sauveront pas tout seuls. Faisons nos +efforts pour quitter Laval, allons à Bordeaux, et nous reverrons bientôt +Paris! C'était là notre rêve le plus cher. + +A force de démarches, de pourparlers, de diplomatie, le chef d'état-major +consent à nous donner nos feuilles de route pour Bordeaux. Nous partons le +lendemain, avec nos papiers en règle. + +Le voyage s'effectue dans des conditions de lenteur désespérante. Nous +passons par Rennes, Nantes, Poitiers et Bordeaux. Trois nuits consécutives +sont passées en chemin de fer. + +_Jeudi 9 février_.--Le train s'arrête à Bordeaux à 7 heures du matin. +Impossible de voir M. Steenackers, il est tout aux élections. Il attend +avec impatience les résultats du scrutin, et ne se doute certainement pas +qu'ils ne lui seront pas favorables. + +Nous faisons la rencontre de trois aéronautes: MM. Martin, Turbiaux et +Vibert; ces deux derniers sont venus vers la fin de janvier, ils nous +racontent leurs intéressants voyages. M. Vibert est parti de Paris le 16 +janvier, dans le ballon _le Steenackers_, il est descendu en Hollande +après une longue traversée. Il avait avec lui deux caisses de dynamite, +matière fulminante effroyable, que mon ami M. Paul Champion a si bien +étudiée pendant le siège. On la destinait, parait-il, à l'armée de +Bourbaki. M. Turbiaux a quitté la gare du Nord le 18 janvier dans le +ballon _la Poste de Paris_, sa descente s'est opérée à Venray dans les +Pays-Bas. Quant à M. Martin, mon frère et moi avions déjà eu le plaisir +de faire sa connaissance à Tours. Il était parti de Paris le 30 novembre, +pour descendre à Belle-Ile-en-Mer, après un voyage vraiment dramatique. +Nous reparlerons plus tard de cette curieuse ascension. + +_Vendredi 10 février_.--Mon frère rencontre un de ses anciens camarades +de l'école des Beaux-Arts, qui lui donne un laissez-passer prussien pour +Paris. Il part de suite, trop heureux de retrouver après tant d'aventures +son toit et ses foyers. Je suis présenté par un de mes amis à un avocat +distingué qui, pendant la guerre, a eu le courage et le dévouement d'aller +à Berlin même, recueillir des renseignements sur l'organisation militaire +en Prusse. Il a rapporté avec lui la liste de composition de tous les +régiments allemands, le nombre des tués et blessés, etc. La discrétion +m'impose de ne pas trop m'étendre en détails à cet égard. Je me rappelle +deux chiffres que je puis signaler au lecteur. Le nombre des soldats de +Bismark s'est élevé en France à un million cent quarante-sept mille. Autre +fait qui m'est resté gravé dans la tête, à la suite de la conversation si +intéressante que j'ai eue avec cet intelligent et hardi patriote. «Une des +causes de la force de l'Allemagne est l'instruction de ses habitants, il +n'y a dans tous les pays d'outre-Rhin que cinq hommes sur cent qui ne +sachent ni lire ni écrire. En France on en compte 70 pour cent!» N'est-ce +pas le cas de dire que les chiffres ont parfois une éloquence brutale, +mais significative! + +_Lundi 13 février_.--La place du Théâtre, à Bordeaux, est couverte d'une +foule énorme. Des cuirassiers, des gardes nationaux entourent le théâtre +qu'ils protègent d'un mur vivant. L'Assemblée nationale est en séance! +C'est ce jour-là que la droite étouffe de ses cris la voix de Garibaldi, +de l'illustre général qui a prêté à la France le secours de son épée; la +population est exaspérée à la sortie des députés. On le serait à moins. + +_Jeudi 16 février_.--La direction des télégraphes m'a enfin donné un +laissez-passer pour rentrer à Paris. Je vais partir. + +Bordeaux est toujours très-animé. Une haie compacte de gardes nationaux et +de soldats défend les abords du théâtre. Dans plusieurs rues avoisinantes, +on voit des nombreux escadrons de lanciers et de cuirassiers.--La +population est cependant bien calme et bien inoffensive. Elle ne semble +en aucune façon manifester le désir de faire l'assaut de l'Assemblée +nationale. + +Je pars pour Paris à 6 heures! + +_Vendredi 17 février_.--Je viens de passer une nuit fatigante en chemin +de fer. J'écris tant bien que mal, pour tuer le temps, sur mon carnet de +voyage. + +A 8 heures on s'arrête à La Souterraine. On accroche à notre train +QUARANTE-CINQ fourgons de marchandises. Je les ai comptés un à un: +volailles, porcs et boeufs deviennent nos compagnons de voyage. Tout +le monde fête ces animaux si respectables aujourd'hui. Ils seront +certainement bien reçus à Paris! On ajoute deux machines à l'avant du +train, et l'on se met en marche bien péniblement. + +Je m'ennuie tellement dans mon wagon, que je pense à calculer le nombre +d'heures que nous avons passées en chemin de fer, pendant le siège de +Paris.--J'arrive à un total de 266 heures, soit 11 jours et 11 nuits en +cinq mois. O merveilles de la statistique, où ne me conduiriez-vous pas, +si je calculais les minutes et les secondes! Arrivés à 1 kilomètre de +Vierzon, nous restons en arrêt sur la voie quatre heures consécutives. +Il faut voir la tête échevelée des voyageurs et des malheureuses femmes, +chiffonnées par le voyage. Un tel trajet donne un peu l'idée de la prison +cellulaire. + +On est en gare à Vierzon à 10 heures du soir. + +--Messieurs, nous dit un chef d'équipe,--vous ne pouvez reprendre un train +qu'à cinq heures du matin.--Voilà la salle d'attente pour vous reposer. + +Les voyageurs ahuris se précipitent comme une avalanche dans les rues de +Vierzon, où l'on dîne tant bien que mal. + +Une heure après, on est revenu dans la salle d'attente, car il n'y a pas +un lit vide dans toute la ville. Nous sommes deux cents dans une salle +où l'on tiendrait trente à l'aise. Chacun se perche sur sa valise, ou se +couche par terre, et on attend là jusqu'à cinq heures du matin. + +Le lendemain, nous nous approchons sensiblement de la capitale! A mesure +que le train avance, l'émotion de tous est visible. Chacun va revoir ceux +qu'il aime après une longue et terrible absence, après d'épouvantables +désastres! Je n'oublierai jamais, pour ma part, la fin de ce voyage. +En passant à travers les environs de Paris, au milieu des campagnes +dévastées, les pensées les plus sombres dévorent mon esprit. Quel +spectacle navrant! Quelle douleur, quelle humiliation en voyant ces +soldats prussiens se promener sur les routes, ou monter la garde dans nos +gares! + +Près de Juvisy, les voyageurs qui sont dans le même compartiment que moi +me montrent sur la route un convoi d'approvisionnement prussien qui +attire l'attention générale. Un grand nombre de voitures uniformes, bien +construites, circulent sur le chemin, tirées par une belle locomotive +routière. Cette machine à vapeur vient de Berlin, elle fonctionne ici. Et +voilà dix ans que l'on dit en France que les machines routières ne valent +rien. Je compare ce convoi prussien, aux méchantes charrettes de l'armée +de la Loire! + +A 2 heures je suis à Paris. La grande ville est sombre et lugubre! Ses +habitants sont fatigués, abattus et consternés! + +Quel triste retour, après mon départ aérien du 30 septembre! C'est comme +le réveil après un beau rêve! + +Je retrouve mon frère Albert et mon frère aîné qui a servi dans les +bataillons de marche, et qui me raconte ses campagnes; je revois mes amis. + +L'un d'eux manque à l'appel. C'est Gustave Lambert, l'intrépide pionnier +du Pôle Nord. Il s'est engagé comme simple soldat, et une balle stupide, +lancée par quelque brute, a frappé au coeur cet homme d'élite, cet +apôtre d'une grande idée de science et d'initiative.--Gustave Lambert +m'embrassait la veille de mon départ, et se félicitait de voir les ballons +qu'il affectionnait contribuer à la défense de Paris. + +--Au revoir, me disait-il, bon courage, bonne chance! Nous nous +retrouverons bientôt. Vous continuerez vos ascensions. Quant à moi +j'irai au Pôle Nord.--Soldat aujourd'hui, je reprendrai demain ma grande +_toquade_. + +Gustave Lambert a été frappé le même jour que l'illustre peintre Regnault. +Ce jour-là les Prussiens, qui se prétendent les soldats de la science et +de la civilisation, ont pu se féliciter de leur besogne! + +C'est par son souvenir que je termine le récit de mes voyages, car +la dernière parole que je lui ai entendu prononcer s'appliquait aux +ballons-poste. «Mon cher ami, me disait-il le 28 septembre, la guerre est +une chose hideuse, monstrueuse, c'est un grand crime des peuples. Mais +tout homme de coeur dans ces moments-ci doit se dévouer pour son pays. Je +vous félicite de votre entreprise. En ballon vous allez rendre à votre +pays plus de services qu'en étant soldat, et vous êtes sur de ne tuer +personne.» + + + +TROISIÈME PARTIE + +HISTOIRE DE LA POSTE AÉRIENNE + + + + +I + + +Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les +premiers départs avec l'ancien matériel.--Construction des aérostats. + +En retraçant dans les pages qui précèdent mes impressions de voyages +aériens pendant la guerre, je n'ai eu ni la volonté, ni la prétention de +me séparer de mes collègues; j'ai pensé que je ne devais pas écrire cet +ouvrage sans donner les détails que j'ai pu recueillir sur la _poste +aérienne_, sur les voyages les plus curieux des aéronautes improvisés de +la République, sur les courageux courriers à pied, qui tous ont droit au +même titre à la reconnaissance de leurs concitoyens pour les services +qu'ils ont rendus à la Patrie. + +On se rappelle que le 6 septembre 1870, les habitants des environs de +Paris reçurent l'invitation de rentrer immédiatement dans les murs de +l'enceinte.--Tous songent au départ, ils emportent les objets qui leur +sont précieux, brûlent les approvisionnements qu'ils ne peuvent soustraire +à l'ennemi. Le spectacle de cette émigration restera toujours présent à +l'esprit des Parisiens qui étaient là, aux portes des bastions, voyant +défiler les charrettes chargées de meubles, les voitures à bras couvertes +de paquets, les femmes, les enfants se pressant en files serrées, +comme dans les scènes bibliques de la fuite en Egypte! Mais il ne nous +appartient pas de raconter ces épisodes du siège, nous ne voulons rappeler +ici que des dates. + +Les Prussiens ce jour-là, étaient encore éloignés de Paris; avec la +rapidité foudroyante qui caractérise leurs mouvements, ils ne tardent pas +à investir la capitale. Le 19 septembre la voiture postale qui la +veille encore, avait emporté hors Paris des ballots, de dépêches, dut +rétrograder. Le 20, trois voitures, deux cavaliers, cinq piétons sont +lancés hors de l'enceinte. Un seul piéton nommé Létoile, parvient jusqu'à +Evreux, et peut en rapporter sept jours après 150 lettres en risquant +deux fois sa vie. Le 21, un des employés de la poste nous disait avec +stupéfaction: «Je n'oserais pas affirmer qu'une souris pourrait maintenant +franchir les lignes prussiennes!» + +La terre est fermée, on songe à l'eau, comme moyen de transport. Des +bouchons creux seront lancés dans la Seine qui les portera au dehors, +ou qui les amènera au dedans. Mais des barrages ont été construits par +l'ennemi qui a tout prévu. Un fil télégraphique a même été retiré par lui +du fond de la Seine. Les routes aquatiques sont interceptées comme les +chemins terrestres. + +L'air seul reste ouvert. On se souvient que Metz a déjà lancé des ballons +libres au-dessus des lignes ennemies. Paris enverra ses messagers planer +au milieu des nuages! + +Avant de songer à la poste aérienne, on avait pensé dès le lendemain du 1 +septembre, à organiser des aérostats militaires destinés à surveiller les +mouvements ennemis au moyen d'ascensions captives.--Le gouvernement +de l'Empire n'avait même pas voulu répondre aux offres de service des +aéronautes. M. de Fonvielle et moi, nous avions adressé chacun de notre +côté des pétitions au ministre de la guerre, nous proposant de suivre +l'armée du Rhin en ballon captif. Mais le major général Leboeuf ne voulait +compter que sur son propre génie, il n'aurait su que faire des ballons! + +Si le gouvernement du 1 septembre a échoué, on ne peut nier que sa bonne +volonté n'ait été à la hauteur de ses intentions. MM. Nadar, E. Godard +et W. de Fonvielle furent accueillis par le nouveau ministère, et +furent chargés successivement d'organiser trois postes d'observations +aérostatiques. + +Nadar s'installa place Saint-Pierre, avec le ballon _le Neptune_ +appartenant à J. Duruof. Cet aérostat, dans lequel j'avais fait, en 1868, +l'ascension maritime de Calais et le voyage des Arts-et-Métiers à Laigle, +était en assez mauvais état, mais Duruof le répara; il put rester gonflé +quinze jours, et exécuter un grand nombre d'ascensions captives, dont +quelques-unes ne furent pas sans utilité. Eugène Godard gonfla, au +boulevard d'Italie, sa _Ville de Florence_, excellent aérostat, fort bien +construit; en 1869 M. Godard m'avait offert gracieusement l'occasion +de faire une ascension dans cet aérostat, à Dijon. M. de Fonvielle +fit réparer _le Céleste_, aérostat de 750 mètres que M. Giffard, son +propriétaire, avait généreusement offert au génie militaire, et dans +lequel j'étais encore monté en 1868. M. de Fonvielle fit quelques +tentatives à l'usine de Vaugirard. + +Ces trois postes aérostatiques devaient agir sous la surveillance d'une +commission présidée par le colonel Usquin. Il était question de me confier +une quatrième station, quand les nécessités nouvelles créées à la poste +par l'investissement de Paris, transformèrent ces ballons militaires en +ballons messagers. + +Il y avait encore à Paris six autres aérostats, l'_Impérial_ qui faisait +partie du mobilier de la couronne, ballon pourri que l'on n'a jamais pu +réparer, l'_Union_, appartenant à Gabriel Mangin, qui après une tentative +d'ascension dut renoncer à boucher les trous de son ballon, que ses +collègues appelaient par ironie le ballon-passoire, tant il était criblé +de piqûres; le _Napoléon_ et l'_Hirondelle_, deux méchants ballonneaux +appartenant à Louis Godard, le _Ballon captif de l'Exposition_ construit +pas M. Giffard. J. Duruof avait encore laissé à Paris un petit aérostat de +400 mètres cubes, avec lequel M. Nadar fit quelques ascensions captives. +L'art de l'aérostation était tombé si bas, que la patrie des Montgolfier +ne comptait que quelques ballons usés par l'âge et le service. Mais on +tira parti tant bien que mal de tout ce matériel. + +Les ballons militaires furent achetés à la Commission, par +l'administration des Postes, et le premier départ fut organisé par M. +Nadar à la place Saint-Pierre. + + +PREMIERS DÉPARTS DE PARIS. + +1re Ascension. _23 septembre_.--J. Duruof s'éleva seul du pied des +buttes Montmartre à 8 heures du matin. Il emportait avec lui 125 +kilogrammes de dépêches. La traversée fut heureuse. L'aéronaute descendit +à 11 heures à Craconville, près Evreux. + + +2eme ASCENSION.--Le 25 du même mois le ballon de M. Eugène Godard, +_la Ville de Florence_, partait à 11 heures du boulevard d'Italie. +Il était monté par M. Mangin aéronaute et par M. Lutz, passager. Les +voyageurs descendirent sans accident à Vernouillet, près Triel, dans le +département de Seine-et-Oise. Les Prussiens n'étaient pas loin, Mangin dut +replier son ballon à la hâte, et charger des paysans de le cacher, car +il était impossible de songer à l'emporter sans courir les plus grands +dangers. + +Pendant que l'aéronaute s'occupe ainsi de son matériel, le voyageur, M. +Lutz, s'empare des dépêches importantes, court à Vernouillet prévenir les +autorités de son arrivée de Paris. Il file à Tours, et là il raconte qu'il +est venu seul, chargé d'une mission du gouvernement. Dans un hôtel, on m'a +dit qu'il s'était fait passer pour M. Nadar. Quel était le but de toutes +ces inventions? C'est ce que j'ai toujours ignoré.--Sur ces entrefaites, +Mangin arrive et se présente comme l'aéronaute de _la Ville de Florence_. + +--Mais, lui dit-on, nous l'avons déjà vu, cet aéronaute, il est ici, et +nous a affirmé qu'il était seul en ballon. + +De là des explications, des éclaircissements. On cherche M. Lutz. Il n'est +plus à Tours. Quelques jours après les journaux donnent de ses nouvelles. +Il a été arrêté à Dijon, puis on raconte qu'il a été fusillé comme espion. +Pendant quelques jours, mille récits se croisent au sujet de cet illustre +Lutz. Quel mystère est caché sous toutes ces aventures? On ne l'a jamais +bien su. Mais il ressort de tout cela que la conduite du voyageur de la +_Ville de Florence_ est au moins singulière. + +Dans un récit qu'il a publié à Tours sur son voyage, il laisse entendre +qu'il était seul dans le ballon, et se présente comme _commissaire délégué +du gouvernement de la Défense nationale_. + +_La Ville de Florence_ avait à bord 300 kilogr. de dépêches et trois +pigeons qui sont revenus à Paris, apportant les nouvelles des aéronautes. + + +3e ASCENSION. _29 septembre_.--Louis Godard part de l'usine à gaz +de la Villette avec M. Courtin à 10 heures 30. Il a réuni par une grande +perche les nacelles des deux ballons _le Napoléon_ (800 mèt. cub.) et +_l'Hirondelle_ (500 mèt. cub.). Ces ballons se touchent à l'équateur et +ils comprennent entre eux un troisième petit aérostat de 40 mèt. cub. +L'appareil est un peu baroque, mais il ne s'en enlève pas moins dans de +bonnes conditions à 10 heures 30 du matin. Les deux ballons attachés qu'on +a appelés depuis les _États-Unis_, passent au-dessus des buttes Montmartre +et tombent à Mantes à 1 heure de l'après-midi. Nous donnons le récit du +voyage d'après le _Moniteur officiel_ de Tours. + +«M.J.-G. Courtin, fournisseur de l'armée, chargé de conduire les dépêches +du gouvernement, est parti jeudi de Paris. L'aéronaute, Louis Godard, +commandait l'escadrille aérienne, qui se composait de deux ballons et de +deux nacelles, liés ensemble et marchant de conserve. Le poids total des +dépêches confiées à M. Courtin s'élevait à 83 kilogrammes. + +«Le départ a eu lieu jeudi, à 10 heures du matin, à l'usine à gaz de la +Villette. Nos voyageurs ont passé sur le Mont-Valérien à 800 mètres de +hauteur. Après avoir dépassé la forteresse, à deux kilomètres environ, +ils ont essuyé quelques coups de feu, qui naturellement n'ont point porté +jusqu'à eux. Ils ont jeté du lest, et se sont élevés jusqu'à 1,500 mètres. +Ils étaient en ce moment sur la forêt de Saint-Germain, d'où les Prussiens +ont, avec le même insuccès, tiré sur les ballons. Faute de vent, ils +ont plané assez longtemps et ont dû redescendre à 800 mètres, afin de +rencontrer un courant. + +«Le reste du voyage aérien s'est accompli sans encombre et sans incidents. + +«M.J.-G. Courtin et M. Godard ayant traversé Mantes, ont pris leurs +dispositions pour atterrir. + +«C'est à trois kilomètres de cette ville qu'ils ont touché terre; mais +ils ont été traînés pendant au moins 150 mètres. Ils étaient dans cette +position désagréable, quand une troupe de cavaliers est arrivée sur eux +ventre à terre. Ils ont pris ces hommes pour des Prussiens et se sont crus +perdus. Heureusement la troupe était commandée par M. Estancelin, qui est +chargé d'organiser la défense dans le nord-ouest, et qui s'est empressé, +après avoir aidé nos voyageurs à prendre terre, de donner à l'envoyé du +gouvernement une escorte pour gagner Mantes, où son arrivée a causé une +alerte, car les Prussiens étaient d'un côté de la ville pendant que M. +Courtin y entrait de l'autre. + +«Celui-ci a été parfaitement accueilli, et a reçu, avec une ovation, des +offres de services de tout le monde. Une voiture à deux chevaux a été mise +immédiatement à sa disposition pour gagner Evreux.» + + +4e ASCENSION. _30 septembre_.--_Le Céleste_, 750 mètres; aéronaute, +G. Tissandier. Pas de passager. J'ai donné, dans la première partie de cet +ouvrage, tous les détails de mon ascension, mais je crois devoir rapporter +ici quelques faits curieux qui se rattachent à l'histoire générale des +ballons-poste. Je ne devais pas d'abord partir dans _le Céleste_; ce +ballon était réservé à un autre aéronaute, homme d'affaires généralement +aussi connu que peu estimé, que je demanderai permission de ne désigner +que sous le nom de M.X... + +X..., avec l'aplomb qui le caractérise, s'en va trouver M. Jules Favre. + +--Monsieur le ministre, dit-il, je suis désigné par M. Rampont pour partir +comme courrier de la poste dans un ballon. Avez-vous des recommandations à +me faire? + +--Certainement, dit M.J. Favre; voici un mot pour le ministre de +l'intérieur, on vous donnera des instructions et vous reviendrez me voir. + +X..., armé de ce document, court chez M. Rampont. + +--Monsieur le directeur des postes, dit-il avec un aplomb toujours +croissant, le ministre des affaires étrangères m'a chargé d'une mission +importante en province. Voici un mot de sa main qui le prouve. J'ai fait +des ascensions; voulez-vous me confier la direction d'un de vos ballons? + +--Comment donc, dit M. Rampont, vous êtes recommandé par le ministre des +affaires étrangères, vous partirez de suite. + +Malheureusement pour X..., le bout de l'oreille s'est montré au dernier +moment, on a été aux renseignements, aux informations. La trame qu'il +avait si bien cousue s'est emmêlée subitement. X... n'est jamais sorti de +Paris en ballon. Je l'ai remplacé dans _le Céleste_. + +La veille de son départ, X... me disait: + +--Vous partez après moi. Vous me retrouverez à Tours. Si vous voulez, je +vous nommerai préfet. J'ai une mission très-importante; je suis chargé de +désigner des candidats pour les préfectures et les sous-préfectures. + +Jusqu'où n'aurait pas été ce trop habile escamoteur, s'il avait pu +débarquer à Tours? Il avait des lettres des membres du gouvernement. Que +d'histoires il aurait pu forger, sachant que la vérification de ses récits +était impossible! X... serait peut-être devenu général en chef. + +Pour compléter les informations relatives à la quatrième ascension du 30 +septembre, je donne le texte des proclamations que j'ai jetées au nombre +de 10,000 sur la tête des Prussiens. + +Chaque proclamation était imprimée en deux colonnes sur une feuille +de papier format in-8°. La colonne de gauche était imprimée en texte +allemand, celle de droite était la traduction française de ce document. + + +TEXTE FRANÇAIS DES PROCLAMATIONS LANCÉES EN BALLON SUR LES CAMPS +PRUSSIENS. + +«Au commencement de la guerre, la nation allemande a pu croire que la +nation française encourageait l'Empereur Napoléon III dans ses projets +d'agression. + +«La nation allemande a pu se convaincre depuis la chute de l'Empereur que +la nation française veut la paix. Elle désire vivre unie avec l'Allemagne, +sans contrarier son mouvement d'unité, qui profitera aux deux peuples. + +«Il semblerait d'abord naturel que les deux nations missent bas les +armes et cessassent de s'entre-tuer. «La France a reconnu qu'elle était +responsable des fautes de son gouvernement. Elle a déclaré être prête à +réparer les maux que ce gouvernement a faits. + +«L'Allemagne laissée à elle-même accepterait de grand coeur ces conditions +honorables. Elle a montré sa vaillance et sa science militaires. Elle n'a +aucun intérêt à continuer cette lutte qui la ruine et lui enlève ses plus +glorieux enfants. + +«Mais l'Allemagne n'est pas libre. + +«Elle est dominée par la Prusse, et la Prusse elle-même est sous la main +d'un monarque et d'un ministre ambitieux. + +«Ce sont ces deux hommes qui ont repoussé la paix qu'on leur offrait. Ils +veulent satisfaire leur vanité en enlevant Paris. Paris résistera jusqu'à +la dernière extrémité; Paris peut être le tombeau de l'armée assiégeante. + +«Dans tous les cas, le siège sera long; voici l'Allemagne hors de chez +elle tout l'hiver, et l'absence de la fleur de la population laisse les +familles dans la misère. + +«Jusques à quand les peuples seront-ils la dupe de ceux qui les +gouvernent? Ce sont les rois et leurs ministres qui les poussent les uns +contre les autres à des a combats homicides. Commandée par Napoléon, la +France marchait à la bataille; maintenant que Napoléon est renversé, elle +ouvre les bras à l'Allemagne. Sans doute elle défendra pied à pied son +foyer, elle ne se laissera rien enlever de son sol; mais aussi elle prend +l'engagement de respecter celui de ses voisins. Elle leur propose une +alliance fraternelle. Que l'Allemagne ne soit pas plus longtemps l'esclave +d'une ambition aveugle; qu'elle ne lui donne plus ses enfants à égorger.» + +On a renoncé à ces proclamations qui ne produisaient sans doute pas grand +effet sur les Allemands. Il parait en outre que des paysans français, en +ayant ramassé quelques-unes, avaient cru qu'elles étaient lancées par un +ballon prussien; ils se seraient empressés de tirer des coups de fusil sur +l'aérostat. + + +ESSAI D'UN BALLON LIBRE. + +Le jour même du départ du _Céleste_, Eugène Godard lançait, au boulevard +d'Italie, un petit ballon libre muni de sacs de lettres qui devaient +tomber successivement durant le voyage, au moyen d'un système automatique +très-simple. Ce début ne fut pas heureux. Le ballonneau tomba près des +remparts au milieu d'un retranchement prussien. + +L'accident ne tarda pas à être connu à Paris, mais il fut singulièrement +exagéré; quelques journaux racontèrent que les Allemands avaient fait la +capture d'un ballon monté, le 30 septembre. Cet aérostat ne pouvait être +que le _Céleste_. La nouvelle parvint aux oreilles de mes amis qu'elle +émut d'autant plus vivement que mes pigeons sont arrivés à Paris ayant +perdu leurs dépêches. Heureusement, mon frère Albert avait pu suivre mon +ballon pendant plus d'une heure, il affirma que je devais être sauvé. +Mon ami de Fonvielle, dans la _Liberté_, eut l'obligeance de donner +d'excellentes raisons sur l'improbabilité de ma capture. Il disait vrai. + +On renonça aux ballons libres, et il fut décidé que les dépêches de la +poste ne seraient plus confiées qu'à des aéronautes. + +CONSTRUCTION DES BALLONS-POSTES + +Les quatre premiers voyages aériens exécutés dans de bonnes conditions du +23 au 30 septembre, ont réellement fondé la poste aérienne. A compter de +ce jour, l'administration décida que des ballons neufs, fabriqués dans +de bonnes conditions, devaient sortir régulièrement de Paris. La plus +vigoureuse impulsion fut donnée à la construction de ces aérostats. + +La direction des postes confia l'organisation de deux ateliers de +fabrication aérostatique à M. Eugène Godard d'une part, et à MM. Yon et +Camille d'Artois d'autre part. + +M. Eugène Godard est un praticien d'un mérite incontestable; il a exécuté +dans sa vie plus de 800 voyages en ballon, et construit un nombre +considérable d'aérostats. On ne pouvait mieux choisir pour accélérer une +construction si spéciale. Eugène Godard s'installa à la gare du Nord. + +MM. Yon et Camille d'Artois organisèrent à leur tour un atelier +aérostatique à la gare du Nord. M. Yon est l'habile constructeur des +admirables ballons captifs créés par M. Giffard; c'est en même temps +un aéronaute distingué. Quant à M. Camille d'Artois, ses ascensions +publiques, à l'Hippodrome et à bord du _Géant_, lui ont acquis un juste +renom dans l'art de la navigation aérienne. M. Nadar s'était d'abord +chargé des opérations aérostatiques de la gare du Nord, mais il se retira +bientôt. + +Voici quelles étaient les conditions des traités acceptés entre ces +messieurs et l'administration des postes: «Les ballons devaient être de la +capacité de 2,000 mètres cubes, en percaline de première qualité, vernie +à l'huile de lin, munis d'un filet en corde de chanvre goudronné, d'une +nacelle pouvant recevoir quatre personnes et de tous les apparaux +nécessaires: soupape, ancres, sacs de lest, etc. + +«Les ballons devaient supporter l'expérience suivante: Remplis de gaz, +ils devaient demeurer pendant dix heures suspendus, et, après ce temps +d'épreuve, soulever encore un poids net de 500 kilogrammes. + +«Les dates de livraison étaient échelonnées à époques fixes: 50 francs +d'amende étaient infligés aux constructeurs pour chaque jour de retard. Le +prix d'un ballon remplissant ces conditions était de 4,000 francs, dont +300 francs pour l'aéronaute, que procurait le constructeur. Le gaz était à +part. C'est ce prix qui a été primitivement payé par la direction générale +des postes, au comptant, aussitôt l'ascension effectuée, le ballon hors de +vue. Il a été réduit postérieurement à 3,500 francs, plus 500 francs dont +300 francs pour le gaz et 200 francs pour l'aéronaute. A ces frais il faut +ajouter des sommes pour valeur d'accessoires, dont le a montant a varié +de 300 à 600 francs par ascension, Le _Davy_, ne cubant que 1,200 mètres +cubes, n'a coûté que 3,800 francs[9].» + +[Note 9: Extrait du _Journal officiel_, n° du 2 mars 1871.] + +La construction des ballons, une fois mise en train, s'exécuta avec une +grande rapidité. + +Nous croyons devoir donner ici quelques détails techniques sur la +fabrication des aérostats si peu connus généralement dans la masse du +public. + +L'étoffe qui convient le mieux pour la construction d'un aérostat est sans +contredit la soie; mais la soie est d'un prix très-élevé; on la remplace +souvent par un tissu de toile ou de coton qui, une fois verni, est +suffisamment imperméable pour contenir sans déperdition les masses de gaz +d'éclairage ou d'hydrogène qui doivent l'emplir. C'est ce qui a été fait, +comme on l'a vu, pour les nouveaux ballons du siège. + +La forme à donner à un aérostat peut être variable; mais il est certain +que la sphère offre de grands avantages et une incontestable supériorité, +puisqu'elle est la figure qui offre le moins de surface sur le plus grand +volume. + +Nous n'entrerons pas dans les détails géométriques de la coupe de +l'étoile; l'épure étant faite, supposons que nous n'avons plus qu'à réunir +les fuseaux et à les coudre pour former l'aérostat sphérique. Cette +couture s'exécute aujourd'hui très-facilement à l'aide de la machine à +coudre, que les aéronautes de profession ont d'abord voulu bannir, mais à +laquelle ils ont dû bientôt reconnaître une grande supériorité. M. Eugène +Godard est resté presque seul partisan des coutures à la main. Ses ballons +étaient cousus par des ouvrières. + +Le ballon de coton n'est pas imperméable, et laisse échapper le gaz avec +une telle rapidité qu'il ne pourrait certainement pas être gonflé, même au +moyen du gaz de l'éclairage, si on ne prenait soin de le vernir. Le vernis +employé est tout simplement de l'huile de lin cuite avec de la litharge. +On a l'habitude de l'employer à chaud et de l'étendre a l'aide de tampons +sur toute la surface intérieure et extérieure de l'aérostat. + +Le ballon est muni à sa partie supérieure d'une soupape qui est destinée à +laisser échapper du gaz au gré de l'aéronaute, pendant toute la durée de +l'ascension. Les soupapes sont formées de deux clapets qui s'ouvrent, de +l'extérieur à l'intérieur, sous la traction d'une corde que l'on tire de +la nacelle. Pour que la fermeture soit hermétique, on lute les joints avec +un mélange de suif et de farine de lin que l'on nomme _cataplasme_. On +voit que cet organe est très-grossier, et qu'il serait bien facile de le +perfectionner; mais le temps était trop rare pendant le siège pour qu'il +ait été possible de songer aux innovations qui nécessitent des recherches +longues et minutieuses. + +La sphère d'étoffe, munie de sa soupape à sa partie supérieure, est +pourvue à sa partie inférieure d'une ouverture que l'on appelle +_appendice_, et qui reste toujours béante pendant l'ascension, afin de +permettre au gaz, dilaté par suite de la diminution de pression, de +trouver une issue. Sans cette précaution, l'aérostat pourrait éclater +par suite de la force expansive du gaz. Le ballon est recouvert dans sa +totalité d'un vaste filet attaché à la soupape, et qui se termine vers la +partie de l'appendice par trente-deux cordes qui servent à y attacher la +nacelle. Celle-ci se fixe au filet par l'intermédiaire d'un cercle de bois +pourvu de trente-deux petites olives de bois, appelées _gabillots_, +qui s'ajustent dans les boucles façonnées à la partie inférieure des +trente-deux cordes du filet. Huit autres gabillots permettent d'attacher +la nacelle au cercle par les cordes dont elle est munie. Le cercle +que nous venons de décrire est un des organes les plus essentiels de +l'aérostat, il est régulièrement fixé au filet et sert de point d'attache +à l'ancre, qui est l'engin d'arrêt à la descente. Il répartit uniformément +les tractions, et donne à tout l'appareil une grande élasticité. + +La nacelle est confectionnée en osier souple, flexible. C'est +incontestablement la meilleure substance à employer pour construire un +esquif propre à supporter des chocs, des traînages, sans se détériorer +et sans blesser les touristes aériens qui s'y sont confiés. On tresse un +véritable panier d'osier avec les huit cordes d'attache, qui passent par +le plancher de la nacelle et en font, pour ainsi dire, partie intégrante. +Deux banquettes permettent aux aéronautes de s'asseoir commodément. + +Le ballon, tel que nous venons de le décrire, est prêt à gravir l'espace +quand il est gonflé de gaz de l'éclairage. En effet, ce gaz a une densité +de 0gr.650, c'est-à-dire qu'un mètre cube dans l'air aura une force +ascensionnelle de 730 grammes environ. Les ballons du siège ont 2,000 +mètres cubes, ils auront donc une force ascensionnelle de 1,460 +kilogrammes. L'étoffe, le filet et la nacelle réunis ne pèsent guère +plus de 500 kilogrammes; il nous reste 960 kilogrammes pour le poids des +voyageurs, du sable de lest et des organes d'arrêt. + +Quand un ballon s'élève, il tend bientôt à se mettre en équilibre, il a +perdu une certaine quantité de gaz par l'appendice; il en perd constamment +de petites quantités, si, comme il arrive souvent, il n'est pas +parfaitement imperméable; en outre, il se refroidit, et le gaz, se +contractant, est encore privé d'une partie de sa force ascensionnelle. +Livré à lui-même, le ballon, après avoir atteint le sommet de sa course, +tendrait immédiatement à redescendre et ne tarderait pas à revenir à +terre. Pour empêcher cette descente, l'aéronaute allège sa nacelle; il +jette par-dessus bord un corps pesant qu'on appelle le _lest_, et qui se +compose de sable tamisé. Ce sable forme un nuage floconneux qui ne tombe à +terre que lentement et sous forme de grains imperceptibles, incapables de +causer le moindre dégât, comme cela ne manquerait pas d'arriver si l'on +jetait du haut des airs des pierres ou des corps non divisés. + +Pour que la description de l'aérostat soit complète, il faut encore que +nous parlions des organes d'arrêt, dont on doit se munir pour assurer le +retour à terre. L'aéronaute emporte à bord une ancre évasée, non pas +une ancre de marine qui ne mordrait pas dans les champs, mais un engin +confectionné pour les ascensions aérostatiques. On pourrait encore se +munir d'un grappin à six branches, qui est même préférable à l'ancre, au +dire de quelques vieux marins de l'atmosphère. Enfin, il est indispensable +de ne pas oublier le _guide-rope_, un des engins essentiels du ballon. +Qu'est-ce que le guide-rope? C'est tout simplement une corde de 150 mètres +de long, qui s'attache au cercle et que l'on laisse pendre dans l'espace. +En l'air, elle n'est d'aucun usage; mais il n'en est pas de même au retour +à terre. D'abord, si l'aéronaute touche terre, il sait qu'il est à 150 +mètres du sol, puisqu'il connaît la longueur de sa corde, et quand il +revient des hautes régions, l'oeil le plus expert ne sait guère apprécier +les distances. Ce sera donc un véritable guide, d'où le nom qui lui a +été donné, _rope_, voulant dire câble en anglais. En outre, si le ballon +descend, le guide-rope va successivement toucher terre dans toute sa +longueur, et il délestera l'aérostat, en amortissant le premier choc. +Cette corde agit donc encore comme un véritable ressort qui empêche +le retour vers le sol d'être trop brusque. Si l'ancre ne mord pas +immédiatement, le guide-rope sera traîné à la remorque du ballon; mais +il tendra à l'arrêter; car il produira contre le sol une résistance de +frottement considérable; il pourra même s'enrouler autour d'un obstacle, +d'un arbre, d'un poteau, et enfin offrir prise aux braves paysans qui ne +manquent pas de venir en aide aux ballons quand ils le peuvent. +Cette simple corde qui pend après le cercle est donc d'une utilité +extraordinaire; c'est à l'illustre aéronaute anglais Green que revient +l'honneur de l'avoir employée le premier. L'invention, direz-vous, est +bien simple. Sans doute, mais personne n'y avait songé avant lui, et vous +et moi, peut-être, ne penserions pas au guide-rope sans le vieux Green. + +L'armement ainsi opéré est à peu près complet; il ne faut pas oublier de +mettre dans les bottes de la nacelle un bon couteau, quelques cordelettes, +des couvertures, et des vivres froids; quelques bonnes bouteilles de vin, +un carafon d'eau-de-vie, ne sont pas non plus à dédaigner, car l'air des +nuages donne un appétit d'enfer. + +Pour connaître sa route dans l'air, l'aéronaute emporte une boussole; s'il +voit la terre, il reconnaît le sillage tracé par le ballon et l'aiguille +aimantée lui donne sa route. Le baromètre indique enfin avec une grande +précision les altitudes au-dessus du niveau de la mer. + +Les constructeurs aérostatiques du siège de Paris fabriquèrent environ +soixante ballons de 2,000 mètres cubes. L'installation de M. Eugène Godard +à la gare d'Orléans offrait un aspect merveilleux. D'un côté des femmes +cousaient les fuseaux du ballon, de l'autre des marins confectionnaient +les filets. Ailleurs enfin, le vernis s'étalait sur les aérostats cousus. + +Au milieu de la gare, quelques ballons gonflés d'air séchaient leur couche +de vernis. Ils dominaient le sol comme le dos immense de ces cétacés qui +forment des îles flottantes au milieu de l'Océan. + +Les aérostats de M. Godard étaient à côtes bicolores bleues et rouges, ou +jaunes. Ceux de MM. Yon et Camille d'Artois étaient blancs. Cette couleur +est la meilleure sans contredit, car elle reflète, au lieu de les +absorber, les rayons lumineux. Un ballon blanc doit être moins sensible +aux dilatations et aux contractions brusques qu'un aérostat coloré. + + +L'ASCENSION. + +MM. Eugène Godard, Camille d'Artois et Yon étaient chargés de trouver des +aéronautes destinés à s'élever dans les ballons-poste. Les braves marins +jouèrent ici un rôle très-important, car sur soixante-quatre ballons, il +y en eut trente qui furent conduits dans les airs par nos loups de mer, +transformés en _loups aériens_. + +On donnait quelques leçons préliminaires aux novices, mais quelles leçons! +Une nacelle était pendue à une des poutres de fer de la gare, l'élève y +grimpait et criait le «lâchez tout.» Mais il va sans dire qu'il restait en +place. On lui faisait jeter du lest et tirer une corde de soupape. Puis il +lançait son ancre et simulait l'atterrissage. Singulier apprentissage qui +rappelle les leçons de natation à calle sèche. + +Le jour de l'ascension désigné, les passagers arrivaient au lieu du +départ, et remettaient leurs destinée entre les mains de l'apprenti +aéronaute. Ils s'élevaient dans les airs quelquefois par une nuit noire, +marchant à l'inconnu. Ma foi, quand on a pratiqué les ballons, qu'on a +souvent gravi les hautes régions de l'air, on ne peut s'empêcher d'admirer +le courage et le dévouement de ces hardis explorateurs. Ici le mot +dévouement n'est pas exagéré, car les aéronautes sont partis de Paris en +ballon pour une somme insignifiante, quelques-uns ne recevaient comme +gratification pécuniaire que deux cents francs à peine. Je n'oublierai +jamais la stupéfaction d'un Anglais que j'ai vu à Tours et qui me disait: + +--O monsieur! comme on doit vous payer pour entreprendre de tels voyages! +Une ascension faite au-dessus des Prussiens, cela vaut deux mille livres +sterling. + +--Je ne sais ce que cela vaut, monsieur. Mais en France ces choses-là ne +se font pas, ou se font pour rien. + +Le brave Anglais n'a pas cru un mot de ce que je lui disais. + +--Cela vaut cinquante mille francs, répétait-il. + +Au moment du départ d'un ballon-poste, MM. Bechet, sous-directeur des +postes, ou Chassinat, directeur des postes de la Seine, apportaient les +ballots de lettres et les dépêches. Enfin M. Hervé-Mangon, avec un zèle +bien louable, donnait les renseignements météorologiques sur la direction +du vent, son intensité, etc. MM. Bechet, Chassinat et Hervé-Mangon ont +passé le temps du siège à se lever à trois heures du matin, ou à une +heure, pour assister aux départs; la part qu'ils ont prise à la poste +aérienne ne sera pas oubliée: mais que de dérangements inutiles, que de +peine perdue! Souvent le vent n'était pas assez vif, on ne pouvait pas +partir; ou il était trop violent, et au dernier moment l'aérostat volait +en éclats. + +L'organisation du service des ballons-poste a été en définitive créée avec +la plus grande régularité, la plus remarquable précision. Cette +création restera un vrai titre de gloire pour M. Rampont et pour les +administrateurs de la poste française. + +Dans les circonstances graves, M.E. Picard donnait lui-même des +recommandations aux aéronautes. Car quelques ballons avaient à porter hors +Paris les nouvelles les plus importantes que les Prussiens ne pouvaient +pas intercepter au-dessus des nuages. + +Continuons à présent l'énumération des voyages aériens en nous fixant sur +ceux qui offrent le plus d'intérêt. + + +DÉPARTS DE BALLONS EN OCTOBRE 1870. + +VOYAGE DE H. GAMBETTA. + +5e et 6e Ascensions. _7 octobre_. + +1° L'_Armand Barbès_, 1,200 mèt. cubes. Aéronaute, J. Trichet; passagers, +MM. Gambetta et Spuller. + +2° _Le George Sand_, 1,200 mèt. cubes. Aéronaute, J. Revilliod; passagers, +deux Américains et un sous-préfet. + +Le double départ de l'_Armand Barbès_ et du _George Sand_ s'est effectué +dans des conditions assez dramatiques, comme l'ont raconté les journaux +de Paris. Nous cédons la parole au _Gaulois_ du 7 octobre qui a donné des +détails curieux sur ces mémorables ascensions: + +«Une foule énorme attendait ce matin, sur la place Saint-Pierre à +Montmartre, le départ des ballons l'_Armand Barbès_ et le _George Sand_, +ce n'était pas un vain sentiment de curiosité qui excitait l'avide anxiété +de cette population; on venait d'apprendre que chacun de ces aérostats +emportait des voyageurs entreprenant courageusement ce périlleux voyage +avec d'importantes missions. + +«Dans la nacelle de l'_Armand Barbès_, conduit par M. Trichet, prirent +place Gambetta et son secrétaire Spuller; dans celle du _George Sand_, +dirigé par M. Revilliod, montèrent MM. May et Raynold, citoyens +américains, chargés d'une mission spéciale pour le gouvernement de la +défense, et un sous-préfet. + +«On remarquait dans l'enceinte Charles et Louis Blanc, MM. Rampont et +Charles Ferry, et le colonel Husquin. + +«MM. Nadar, Dartois, et Yon dirigeaient, avec l'autorité et l'entrain +qu'on leur connaît, le double départ. + +«Les dernières poignées de main échangées au milieu de l'émotion générale, +au cri de «lâchez tout!» les deux ballons s'élevèrent majestueusement. + +«Il était onze heures dix minutes. + +«Une immense clameur de: «Vive la République!» retentit sur la place et +sur la butte; les hardis voyageurs agitaient leurs chapeaux et leurs voix +répétaient comme un écho lointain le cri de la foule. + +«Par une illusion d'optique, lorsque les ballons franchirent la butte +Montmartre, ils se dirigeaient vers le nord-est, l'on crut qu'ils +descendaient et allaient échouer dans la plaine. La foule désespérée, +anxieuse, tumultueuse, escalada la butte. Les factionnaires marins eurent +toutes les peines du monde à la retenir: il fallut qu'elle vit les +deux ballons continuer leur route poussés par un vent qui (d'après les +observations faites) filait dix lieues à l'heure. + +«On attend impatiemment le retour des pigeons voyageurs qui nous diront où +les deux aérostats ont atterri.» + +Le _Moniteur universel_ du 10 octobre (édition de Tours) peut aujourd'hui +satisfaire la curiosité de ceux qui n'ont qu'une vague connaissance des +péripéties du voyage de M. Gambetta. «Poussés par un vent très-faible, dit +ce journal, les deux aérostats ont laissé Saint-Denis sur la droite; mais +à peine avaient-ils dépassé la ligne des forts, qu'ils ont été assaillis +par une fusillade partie des avant-postes prussiens; quelques coups de +canon ont été aussi tirés sur eux. Les ballons se trouvaient alors à la +hauteur de 600 mètres, et les voyageurs aériens ont entendu siffler les +balles autour d'eux; ils se sont alors élevés à une altitude qui les a mis +hors d'atteinte; mais, par suite de quelque accident ou de quelque fausse +manoeuvre, le ballon qui portait le ministre de l'intérieur s'est mis à +descendre rapidement, et il est venu prendre terre dans un champ traversé +quelques heures avant par des régiments ennemis, et à une faible distance +d'un poste allemand. En jetant du lest, il s'est relevé, et a continué sa +route. Il n'était qu'à deux cents mètres de hauteur lorsque, vers Creil, +il a reçu une nouvelle fusillade, dirigée sur lui par des soldats +wurtembergeois. En ce moment, le danger était grand; heureusement les +soldats ennemis avaient leurs armes en faisceau; avant qu'ils les eussent +saisies, le ballon, allégé de son lest, remontait à huit cents mètres; +les balles ne l'ont pas plus atteint que la première fois, mais elles ont +passé bien près des voyageurs, et M. Gambetta a eu même la main effleurée +par un projectile. + +«L'_Armand Barbès_ n'était pas au terme de ses aventures. + +«Manquant de lest, il ne se maintint pas à une élévation suffisante; il +fut encore exposé à une salve de coups de fusils partie d'un campement +prussien, placé sur la lisière d'un bois, et alla, en passant par dessus +la forêt, s'accrocher aux plus hautes branches d'un chêne où il resta +suspendu; des paysans accoururent, et, avec leur aide, les voyageurs +purent prendre terre, près de Montdidier, à 3 heures moins un quart. +Un propriétaire du voisinage passait avec sa voiture, il s'empressa de +l'offrir à M. Gambetta et à ses compagnons, qui eurent bientôt atteint +Montdidier, et se dirigèrent sur Amiens. Ils y arrivèrent dans la soirée +et y passèrent la nuit. + +«Le voyage du second ballon a été marqué par moins de péripéties. Après +avoir essuyé la première fusillade, il a pu se maintenir à une assez +grande hauteur pour éviter un nouveau danger de ce genre; il est allé +descendre, à 4 heures, à Crémery près de Roye, dont les habitants ont +très-bien accueilli les voyageurs. M. Bertin, fabricant de sucre et maire +de Roye, a donné l'hospitalité pour la nuit à l'aéronaute; son adjoint a +logé chez lui les deux Américains. + +«Le lendemain, samedi, l'équipage du second ballon rejoignait celui du +premier à Amiens, et l'on partait ensuite de cette ville à midi. A Rouen, +où l'on arriva ensuite, M. Gambetta fut reçu par la garde nationale, et +prononça un discours qui excita l'enthousiasme. De Rouen, M. le ministre +et ses compagnons de route se dirigèrent sur le Mans; ils y couchèrent, et +en partirent le lendemain, dimanche, à 10 heures et demie[10].» + +[Note 10: «Le 10 octobre on lisait dans le _Journal officiel_ +de Paris: Le gouvernement a reçu ce soir une dépêche ainsi conçue: +«Montdidier (Somme), 8 heures du soir. Arrivée après accident en forêt +à Epineuse. Ballon dégonflé. Nous avons pu échapper aux tirailleurs +prussiens, et grâce au maire d'Epineuse, venir ici, d'où nous partons dans +une heure pour Amiens, d'où voie ferrée jusqu'au Mans et à Tours. Les +lignes prussiennes s'arrêtent à Clermont, Compiègne et Breteuil dans +l'Oise. Pas de Prussiens dans la Somme. De toutes parts on se lève en +masse. Le gouvernement de la défense nationale est partout acclamé.» + +Cette dépêche avait été apportée par un joli pigeon gris, compagnon de +voyage aérien du ministre de l'intérieur.--On l'appella depuis Gambetta.] + +7e Ascension. _12 octobre_.--Le ballon _le Washington_ (2,000 mèt. +cub.), conduit par M. Bertaux, reçoit dans sa nacelle M. Van Roosebecke, +propriétaire de pigeons, et M. Lefebvre, consul de Vienne.--Il porte en +outre 300 kilogr. de dépêches et 25 pigeons. L'aérostat part de la gare +d'Orléans à 8 heures 30 du soir et tombe à 11 heures 30 près de Cambrai. + +A la descente, le vent est assez violent, l'aéronaute M. Bertaux, en +jetant l'ancre, tombe de la nacelle et fait une chute terrible dans un +champ de betteraves. MM. Van Roosebecke et Lefebvre sont emportés dans la +nacelle avec une violence extrême, ils subissent un traînage périlleux, +mais le ballon se déchire et s'arrête; les voyageurs en sont quittes pour +l'émotion. + +Quant à M. Bertaux, il était déjà malade, poitrinaire en sortant de Paris. +Il a fait partie, d'Orléans au Mans, comme nous l'avons raconté, de la +compagnie des aérostiers militaires. Il a trouvé la mort, en revenant +à Paris après l'armistice. C'était un jeune homme plein d'avenir; +littérateur et poëte, il avait composé plusieurs volumes de poésies, il +s'était lancé avec passion dans les aventures de la navigation aérienne. + + +8e Ascension. _12 octobre_.--Le _Louis Blanc_, 1,200 mèt. cub., +conduit par M. Farcot, mécanicien, part à 9 heures du matin, de +Montmartre. Passager: M. Tracelet, propriétaire de pigeons.--Poids des +dépêches, 125 kilogr. Nombre de pigeons, 8. + +L'aérostat descend à midi 30 à Beclerc dans le Hainaut (Belgique). + + +9e et 10e Ascensions. _14 octobre_. + +1° Le _G. Cavaignac_, 2,000 +mèt. cub., dirigé par M. Godard père, reçoit dans sa nacelle M. de Kératry +et deux passagers, 710 kilogr. de dépêches et 6 pigeons. Il s'élève de +la gare d'Orléans à 10 heures 15 minutes et descend à 3 heures de +l'après-midi à Brillon (Meuse). + +Le retour à terre s'est exécuté avec une précipitation regrettable. La +nacelle reçoit un choc des plus violents; M. de Kératry a la tête blessée +par le cercle qui le frappe, et une jambe contusionnée. + +2° Le _Jean-Bart_, 2,000 mèt. cub., qu'on a appelé aussi le _Guillaume +Tell_ et le _Christophe Colomb_. Aéronaute, Albert Tissandier. Passagers, +MM. Ranc et Ferrand. + +Il y a eu entre le quatrième voyage et le cinquième, un intervalle de +plusieurs jours, où les tentatives d'ascension ont presque toujours +avorté. M. Albert Tissandier devait partir le 3 octobre. A 8 heures du +matin, il se rend à l'usine de Vaugirard. Le _ballon Impérial_ a été +réparé, il est gonflé, mais il fuit sensiblement. D'ailleurs l'air est +d'un calme absolu. MM. Hervé-Mangon, Rampont et Chassinat, décident qu'il +est prudent de remettre le départ. + +Le lendemain, à 5 heures du matin, MM. Tissandier et Hervé-Mangon +s'aperçoivent que le ballon est presque dégonflé. L'empire n'aura même pas +laissé à la France un ballon en bon état! + +On retarde l'ascension. Jusqu'au 7 octobre, les tentatives de départ +sont vaines. Ce jour-là MM. Gambetta et Spuller s'élèvent de la place +Saint-Pierre. + +M.A. Tissandier est remis au 12 octobre. Il se rend à la gare d'Orléans à +6 heures du matin. On gonfle un magnifique ballon de 2,000 m. cub. où il +va partir.--Une rafale survient et met l'aérostat en pièces.--Enfin le +voyage peut s'exécuter le 14 octobre. + +11e et 12e Ascensions. _16 octobre_. + +1° Le _Jules Favre_ (1,200 mèt. cub.). Aéronaute, L. Godard +jeune.--Passagers: MM. Malapert, Ribaut et Béoté. +Dépêches: 195k. Pigeons: 6. +L'aérostat quitte la gare d'Orléans à 7h. 20m., il descend à +Foix-Chapelle (Belgique) à midi 20. + +2° Le _Lafayette_, (2,000 mèt. cub.).--Aéronaute: M. Labadie, +marin.--Passagers: MM. Daru et Barthélemy. +Dépêches: 270k. Pigeons: 4. +Départ, gare d'Orléans 9h. 50m. +Arrivée: Dinant (Belgique) 2h. 45s. + +A la descente le ballon est emporté par un vent violent; le marin Labadie +coupe toutes les cordes de la nacelle, et le ballon s'échappe seul. Les +voyageurs restent assis à terre dans leur panier devenu immobile comme un +berceau.--Ce procédé n'est pas très-aérostatique, mais il a réussi. Tant +mieux pour les passagers. + +Labadie est le premier marin qui ait quitté Paris en ballon. On ne saurait +trop admirer le courage, l'intrépidité de ces braves matelots, qui n'ayant +jamais vu un ballon osaient se risquer dans les flots invisibles de +l'air.--Deux de ces praticiens improvisés ont trouvé la mort dans ces +voyages périlleux. On peut dire qu'il est étonnant que des ballons +conduits par des mains inexpérimentées n'aient pas donné lieu à plus +d'accidents. Après l'exemple des ballons du siège, arrivés presque tous à +bon port, on ne rencontrera plus, espérons-le, tant d'esprits craintifs, +qui se figurent qu'il faut écrire son testament avant de monter dans la +nacelle aérienne. Le chemin de fer est tout aussi dangereux que le ballon. + +13e Ascension. _18 octobre_.--Le _Victor Hugo_ (1,200 mèt. +cub.).--Aéronaute: Nadal.--Pas de passager. +Dépêches: 440 k. Pigeons: 6. +Départ: Jardin des Tuileries, 11h. 45m. +Arrivée: près Bar-le-Duc (Meuse), 5h. 30s. + +En quittant terre l'aéronaute a crié: Vive la République démocratique et +sociale! Plus tard, il s'est mis au service de la Commune comme aérostier +militaire. + +14e Ascension. _19 octobre_.--La _République universelle,_ désigné +aussi sous le nom de: _Jean Bart_ par quelques journaux (2,000 mèt. cub.). +Aéronaute: Jossec, marin.--Passagers: Dubost, secrétaire de M. de Kératry, +et Gaston Prunières. +Dépêches: 305k. Pigeons: 6. +Départ: gare d'Orléans, 9h. 10m. +Arrivée: près Mézières (Ardennes), 11h. 20m. + +Le ballon est descendu au-dessus des arbres de la forêt des Ardennes où il +a été mis en pièces. + +15e Ascension. _22 octobre_.--Le _Garibaldi_ (2,000 mèt. cub.). +Aéronaute: Iglésia, mécanicien, ancien homme d'équipe du grand ballon +captif de Londres.--Passager: de Jouvencel, ancien député. +Dépêches: 450k. Pigeons: 6. +Départ: jardin des Tuileries, 11h. 30m. +Arrivée: Quincy-Segy (Hollande), 1h. 30s. + +16e Ascension. _25 octobre,_--Le _Montgolfier_ (2,000 mèt. cub.). +Aéronaute: Hervé, marin. Passagers: MM. le Bouedec et colonel Lapierre, +Dépêches: 390k. Pigeons: 2. +Départ: gare d'Orléans, 8 h. 30m. +Arrivée: Holigenberg (Hollande), midi 30. + + +CAPTURE DU BALLON «LA BRETAGNE.» + +17e et 18e Ascensions. _27 octobre_.--1° Le _Vauban_ (1,200 mèt. +cub.). Aéronaute: Guillaume, marin.--Passagers: Reitlinger, photographe; +Cassiers, propriétaire de pigeons. +Dépêches: 270k. Pigeons: 23. +Départ: gare d'Orléans, 9h. m. +Arrivée: Vignoles (Meuse), 1h. s. + +2° _La Bretagne_ (2,000 mèt. cub.), appartenant à une entreprise +particulière. +Aéronaute: Cuzon.--Passagers: MM. Woerth, Manceau et Hudin. +Départ: usine à gaz, la Villette, midi. +Arrivée: Verdun (Meuse), 3h. s. + +La _Bretagne_ et le _Vauban_ sont, comme on le voit, partis le même jour. +Le premier de ces ballons était destiné à tomber entre les mains des +Prussiens. Il allait commencer la série des catastrophes aériennes. Nous +laisserons M. de Fonvielle, qui a pu se procurer des détails sur ces +voyages, en raconter les émouvantes péripéties. + +«Le 27 octobre est un jour fatal à la République; car c'est alors que Metz +capitula, et que l'armée cernant Bazaine put se rendre autour de Paris +pour prendre une part active tant à l'investissement de la capitale +qu'à la défaite des armées de secours. Au point de vue aéronautique, le +résultat ne fut guère meilleur. + +«Le _Vauban_ fut le plus heureux des deux ballons; cependant il alla +tomber près de Verdun, dans un district occupé par les Prussiens. M. +Reitlinger, que j'ai vu à Londres, m'a dit qu'il ne s'en serait pas +tiré sans sa connaissance de la langue allemande, qu'il manie comme le +français, ce qui n'a rien d'étonnant, puisqu'il est Bavarois de naissance. + +«Le marchand de pigeons fut grièvement blessé dans le traînage. Mais les +péripéties du _Vauban_ ne sont rien auprès de celles de la _Bretagne_, que +M. Manceau nous a racontées et qui nous serviront à faire comprendre la +manière dont certaines ascensions ont été conduites. + +«Au moment du départ, le vent poussait le ballon vers le nord-est avec une +certaine stabilité, car la _Bretagne_ et le _Vauban_ ne sont descendus +qu'à quelques kilomètres l'un de l'autre, quoique partis à trois heures de +différence de temps. + +«Après être resté deux heures à naviguer dans une direction qui n'avait +rien de bien attrayant, M. Cuzon eut envie de descendre. Malgré les +protestations de M. Manceau, il donna deux coups de soupape, et le +ballon ne tarda point à se rapprocher de la surface de la terre... terre +inhospitalière s'il en fut; car les voyageurs aériens furent reçus par +une vive mousqueterie. Ils étaient tombés au milieu d'un tas de Prussiens +qu'ils n'avaient pas vus, quoiqu'ils eussent huit yeux et des lunettes +à bord! Mais comme on était près de terre, au-dessus d'une prairie, M. +Woerth s'élance de la nacelle, contrairement aux règles de la discipline +et de la solidarité. + +«Il tombe au milieu des ennemis, auxquels il fait signe en agitant un +mouchoir blanc au dessus de sa tête. On lui fait grâce de la vie, et on +l'entraîne en prison. + +«Malgré ses pressantes réclamations, celles de sa famille et celles de son +gouvernement, car il est sujet anglais, il est retenu jusqu'à la fin de la +guerre. La captivité de M. Woerth a fait beaucoup de bruit en Angleterre, +et, en effet, cette circonstance est une de celles dans lesquelles le +gouvernement britannique a le mieux montré combien il était méprisable et +lâche. + +«Le ballon, allégé du poids de ce déserteur, se redressa avec rapidité; il +aurait remonté à une grande hauteur si M. Cuzon n'avait donné de nouveaux +coups de soupape. Le ballon ne tarda point à redescendre. Quand M. Guzon +et M. Hudin se voient à portée, ils se hâtent de sauter à terre, laissant +dans la nacelle M. Manceau, qui est entraîné avec la rapidité d'une flèche +dans la région des nuages. Il ne tarde point à pénétrer dans une zone où +règne une pluie abondante. Il éprouve un froid intense; le sang lui sort +par les oreilles.... Il a le sangfroid de tirer de toute sa force la +corde, et il retombe avec rapidité. Bientôt il arrive à une prairie; mais, +entraîné par l'exemple, il saute. Il a mal calculé la hauteur: il tombe +de quarante pieds de haut et se casse la jambe. Le ballon rebondit et +redescend; il s'aplatit à quelque distance. + +«Le malheureux Manceau souffre horriblement, il patauge en plein marécage, +au milieu des ténèbres, car la nuit est venue. Il se traîne péniblement +moitié nageant, moitié à quatre pattes, vers un endroit où il aperçoit +de la lumière.... Ce sont des paysans, mais en le voyant sortir de +l'obscurité, ces brutes veulent le mettre en pièces. Le curé du village +arrive et le sauve. On le transporte dans une cabane; on le couche; on le +soigne, et le curé commande une escouade de paysans, qui va à la recherche +du ballon pour sauver les dépêches. La nuit même, le curé part chargé de +ce précieux fardeau... et bien lui en prit, car pendant qu'il partait, un +lâche, un Judas, un traître allait à Corny, au quartier général du prince +Frédéric-Charles, prévenir de ce qui était arrivé à quelques kilomètres de +Metz! + +«Le lendemain matin, des hommes du 4e uhlans viennent enlever Manceau. Ces +misérables l'obligent, à coups de crosse de fusil, à se traîner, malgré sa +blessure. On le mène ainsi à Mayence, où il arrive dans un état affreux. +Pour le guérir, on le jette dans un cachot où l'on oublie pendant deux +jours de lui donner à manger. Puis on le fait paraître devant le général +qui procède à son interrogatoire. Le malheureux était fusillé s'il n'avait +eu dans sa poche un contrat d'association prouvant qu'il était simple +négociant. + +«Les Prussiens ont fini par s'humaniser, on a donné à Manceau des éclisses +pour guérir sa jambe cassée, et au lieu de le garder en prison, on l'a +interné dans la ville. De plus, M. le comte de Bismark, toujours galant, +a daigné faire prévenir Mme Manceau de la captivité de son mari, tombé +vivant entre les mains des Prussiens et actuellement détenu dans la +forteresse de Mayence. + +«M. Manceau est de retour à Paris, consolé de ses mésaventures et +parfaitement guéri de sa blessure[11].» + +[Note 11: La _Liberté_, 19 mars, 1871.] + + +19e Ascension. _29 octobre_.--Le _Colonel Charras_ (2,000m. cub.). +Aéronaute: Gilles.--Pas de passager. +Dépêches: 460kil. Pigeons: 6. +Départ: gare du Nord, midi. +Arrivée: Montigny (Haute-Marne), 5h. soir. + +Une plaisante histoire que raconte M. Gilles pendant ses voyages durant le +siège: + +M. Steenackers, au mois de décembre, l'envoie, avec l'aérostat _Colonel +Charras_, à Lyon, dans le cas d'un investissement de la ville. + +Dans le trajet, un préfet a reçu la dépêche suivante: + +«Gilles, aéronaute, arrive avec Colonel Charras.» + +Le préfet, un peu naïf, comme on va le voir, se présente à l'arrivée du +train: il trouve M. Gilles, et lui dit: + +--Vous êtes seul, monsieur, où est le colonel Charras? + +--Il est là, dans le fourgon. + +--Pourquoi ne le faites-vous pas descendre? + +--Je ne peux pas, monsieur, il pèse 100 kilogrammes! + +M. le préfet, le Pirée devait être de vos amis! + + +ASCENSIONS DE NOVEMBRE 1870. + +20e Ascension. _2 novembre_,--Le _Fulton_ (2,000m. cub.). +Aéronaute: Le Gloennec, marin.--Passager: M. Cézanne, ingénieur. +Dépêches: 250 kil. Pigeons: 6. +Départ: gare d'Orléans, 8h. 30m. +Arrivée: près d'Angers (Maine-et-Loire), 2h. 30 soir. + +Le marin le Gloennec, huit jours après son arrivée à Tours, est mort d'une +fluxion de poitrine. Ses funérailles ont été imposantes. Les aéronautes +présents à Tours, et les délégués des membres du gouvernement ont suivi +jusqu'au cimetière le corps du jeune et courageux marin. + +DEUXIÈME BALLON PRISONNIER. + +21e et 22e Ascensions. _4 novembre_.--1° Le _Ferdinand Flocon_ +(2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Vidal.--Passager: Lemercier de Janvelle. +Dépêches: 130 kil. Pigeons: 6. +Départ: gare du Nord, 9h. m. +Arrivée: près Châteaubriant (Loire-Inférieure), 3h. 45 soir. + +2° Le _Galilée_ (2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Husson, marin.--Passager: M. +Etienne Antonin. +Dépêches: 420 kil. Pas de pigeons. +Départ: gare du Nord, 2h. soir. +Arrivée: près Chartres (Eure-et-Loir), 6h. s. + +Le _Galilée_ a été pris par les Prussiens, qui se sont emparés de +l'aéronaute et des dépêches. Le passager M. Etienne Antonin a pu +s'échapper des ennemis. + +23e Ascension. _6 novembre_.--La _Ville de Châteaudun_ (2,000 mèt. +cub.). Aéronaute: Bosc, négociant.--Pas de passager. +Dépêches: 455 kil. Pigeons: 6. +Départ: gare du Nord, 9h. 45m. +Arrivée: Reclainville, près Voives, 5h. s. + +Le lendemain du départ de ce ballon, on recevait, par pigeon, la dépêche +suivante de l'aéronaute: + +«Prussiens tiré sur ballon jusqu'à deux heures et demie sans me toucher. +Descente heureuse à Reclainville, à cinq heures et demie soir. Remis +toutes dépêches bureau Voives. Dirigé sur Vendôme où je suis arrivé à +neuf heures du matin. Transmis immédiatement par télégraphe dépêches +officielles à destination. Prussiens Orléans, Chartres. Quartier +général, Patay. Bonne garde faite par nos troupes et francs-tireurs avec +artillerie. L'ennemi vient réquisitionner à Châteaudun tous les jours. +Repoussé de cette ville par francs-tireurs, qui ont fait quarante tués et +autant de prisonniers. Ballon monté par un marin et un voyageur a été pris +par les Prussiens qui ont fait tout prisonnier.» + +24e Ascension. _8 novembre_.--La _Gironde_ (2,000 m. cub.). +Aéronaute: Gallay, marin.--Passagers: MM. Herbaut, Gambès et Barry. +Dépêches: 60 kil. +Départ: gare d'Orléans, 8h. 20 matin. +Arrivée: Granville (Eure), 3h. 40 soir. + + +TROISIÈME BALLON PRISONNIER. + +25e et 26e Ascensions. _12 novembre_. 1° Le _Daguerre_ (2,000 mèt. +cub.). Aéronaute: Jubert, marin.--Passagers: MM. Pierrou, ingénieur, et +Nobécourt, propriétaire de pigeons. +Dépêches: 260 kil. Pigeons: 30. +Départ: gare d'Orléans, 9h. 45 matin. +Arrivée: Ferrières (Seine-et-Marne). + +2° Le _Niepce_ (2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Pugano, marin.--Passagers: +MM. Dagron, Fernique, Poisot et Gnochi. +Départ: gare d'Orléans, 9h. 15 matin. +Arrivée: Vitry (Seine-et-Marne), 2h. 30 soir. + +Cet aérostat emportait des appareils de photographie qui ont servi à la +préparation des dépêches attachées aux pigeons voyageurs. + +La descente s'est opérée non loin des Prussiens, et le sauvetage des +caisses d'appareil n'a pas duré moins de huit jours. + +Le _Niepce_ et le _Daguerre_, partis le même jour, ont tous deux couru +de grandes péripéties. Le premier ballon, descendu à Ferrières, a été +poursuivi par les Prussiens et fait prisonnier. + +Les deux ballons ont fait route ensemble au-dessus des nuages. Les +voyageurs des deux nacelles ont pu échanger des signaux dans les airs. Les +passagers du _Niepce_ ont vu le _Daguerre_ atterrir; ils ont aperçu les +Prussiens qui se jetaient à sa rencontre pour s'en emparer! + + +II + + +Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages +aériens.--Voyage extraordinaire de Paris en Norwége.--Descente à +Belle-Isle-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du siège. + +Trois ballons venaient d'être capturés dans un espace de temps +très-restreint: on se demandait si la poste aérienne n'allait pas +rencontrer des obstacles imprévus qu'il fallait à tout prix surmonter pour +éviter de nouvelles captures, pour sauvegarder les aéronautes, ces uniques +messagers de Paris assiégé. On venait d'apprendre que les Prussiens, +consternés de voir les courriers de l'air défier leurs armes à feu, passer +si librement à quelques milliers de mètres au-dessus de leurs lignes +d'investissement, étudiaient sérieusement les moyens d'arrêter les trop +audacieux ballons. L'illustre Krupp construisit un engin spécial destiné +à atteindre les esquifs de l'air, admirable canon dont on attendait +merveille. Ce _gun balloon_ fut promené triomphalement dans les rues +de Versailles; c'était une longue bouche à feu mobile autour d'un axe, +ressemblant bien plus à un télescope qu'à un canon. Les soldats de Bismark +disaient tout haut qu'ils allaient abattre les aérostats comme des +perdrix, mais le grand canon destiné à la chasse aux ballons fit plus de +bruit que de besogne. L'ennemi organisa bientôt un système d'observations +régulières. Quand un ballon sortait de Paris, des sentinelles examinaient +la route qu'il suivait, et, par le télégraphe, prévenaient les postes +prussiens situés dans la ligne probable du voyage. Des uhlans, prévenus +à temps, couraient la tête en l'air, l'oeil braqué dans le ciel et +s'efforçaient d'arriver au moment de la descente. + +Il fut décidé à Paris que les ascensions se feraient la nuit, au milieu +des ténèbres. Les ballons, disait-on, vont partir à minuit, ils seront +cachés à tout regard humain, en planant dans l'obscurité du ciel. + +Mais en évitant ainsi le péril de la capture, on courait vers d'immenses +et nombreux dangers, comme nous allons essayer de le démontrer. + +En effet, rien de plus important en ballon, surtout quand on doit éviter +les surprises d'un ennemi dangereux, que de voir les pays que l'on +parcourt. Avec un peu d'attention, connaissant son point de départ, +suivant sur une bonne carte les cours d'eau, les villes que l'on aperçoit +du haut des airs, à la surface du sol, il est possible d'apprécier sa +route. Quand on plane à 1,500 mètres de haut, nul projectile n'est à +craindre, et rien n'empêche l'aéronaute, pour plus de sécurité, de +naviguer à 2,000 mètres ou à 3,000 mètres au-dessus du niveau des +Prussiens. En partant au lever du jour, il peut donc impunément examiner +l'aspect du sol, voir les ennemis, ou s'assurer de leur absence. Même en +hiver, il a devant lui de longues heures de jour, comprises entre le lever +et le coucher du soleil, c'est-à-dire au moins 9 heures de voyage. Il +peut avoir la certitude de trouver dans ce laps de temps une terre +hospitalière. + +En partant à minuit, au contraire, on se lance dans les ténèbres, à +l'inconnu. Tant que l'obscurité est complète, on n'ose pas descendre, ne +sachant pas où la brise vous pousse. On attend le lever du jour. Mais le +soleil levant peut vous montrer trop tard, hélas! que les courants aériens +vous ont poussé en mer. C'en est fait alors du navire aérien s'il n'est +sauvé par quelque hasard providentiel! + + +PREMIER DÉPART DE NUIT. + +27e Ascension. _18 novembre_.--Le _général Uhrich_ (3,000 mèt. +cub.). Aéronaute: Lemoine, marin.--Passagers: Thomas, propriétaire de +pigeons et deux autres voyageurs. +Dépêches: 80 kil. Pigeons: 34. +Départ: gare du Nord, 11h. 15 soir. +Arrivée: Luzarches (Seine-et-Oise), 8h. matin. + +Cette première ascension nocturne a été vraiment dramatique; elle a +vivement impressionné les Parisiens, comme l'attestent les quelques lignes +suivantes, que nous empruntons au _Gaulois_ paru le lendemain du départ de +l'aérostat: + +«Ceux qui n'ont pas assisté à ce premier départ de nuit ne sauraient +se figurer ce qu'il y a à la fois de triste, d'émouvant, de beau et de +vraiment grand dans ce spectacle que le blocus de Paris nous a valu hier +soir. + +«Nous étions là une centaine: des privilégiés; car on n'ébruite plus +les départs des ballons-poste comme auparavant. L'ennemi, régulièrement +informé quelques heures à l'avance, envoyait depuis quelque temps sur nos +ballons des fusées incendiaires qui exposaient les aéronautes aux plus +graves dangers. Aussi maintenant part-on mystérieusement, la nuit, et +cette nuit et ce mystère ajoutent singulièrement aux émotions du départ. + +«Au milieu d'une vaste cour se trouve le ballon à peu près gonflé. +«Un ballon énorme en taffetas jaune; les lanternes à réflecteur des +locomotives l'éclairent étrangement; on le dirait transparent. Des ombres +immenses courent le long du filet. Tout autour, on fait silence. Seul le +sifflet aigu de M. Dartois, donnant le signal des manoeuvres, se fait +entendre à des intervalles réguliers. + +«A dix heures et demie, un aide de camp arrive essoufflé. + +«--Une dépêche du gouverneur! + +«La dépêche est précieusement mise de côté. La nacelle est fixée. On +entend le sifflet de la... pardon! le «_lâchez tout!_» et lentement, +majestueusement, le ballon s'élève, c'est-à-dire s'évanouit dans les +ténèbres. A peine a-t-il dépassé le toit de la gare, déjà nous l'avons +perdu de vue. Cette masse s'est fondue dans les brouillards[12]!» + +[Note 12: Le _Gaulois_, 18 novembre 1870.] + +Le voyage exécuté par cet aérostat est des plus curieux. Les voyageurs +sont restés 10 heures en ballon pour tomber seulement à quelques lieues de +Paris. Ils croient avoir traversé Paris plusieurs fois pendant la nuit, +ce qui est possible en admettant la présence dans l'air de courants +contraires superposés à différentes altitudes. + + +VOYAGE DE NORWÉGE. + +28e Ascension. _24 novembre_.--La _Ville d'Orléans_. Aéronaute: +Rolier, ingénieur.--Passager: M. Deschamps, franc-tireur. +Dépêches: 250 kil. Pigeons: 6. +Départ: gare du Nord, 11h. 45 soir. +Arrivée: Norwége, à cent lieues au nord de Christiania, le lendemain à 1 +h. soir. + +Ce voyage est un des plus curieux de l'histoire des ballons. Nous en +rendons compte d'après une lettre adressée à l'_Indépendance belge_. + +«Copenhague, 3 décembre. + +«Je vous apporte le récit du merveilleux voyage aérien de MM. Paul Rolier +et Deschamps. + +«Ce sont eux, vous le savez déjà, qui descendirent en ballon auprès de +Christiania, en Norwége, il y a quelques jours. Je tiens les détails qui +suivent de la bouche même de l'un des aéronautes. + +«Ils sont partis de Paris le 24 novembre, à 11 heures trois quarts du +soir, espérant se diriger sur Tours. Le ballon atteint bientôt une hauteur +de 2,000 mètres, hors de portée des balles prussiennes, et il dominait +alors tout le camp prussien. Puis, il passa successivement au-dessus de +plusieurs villes du nord. + +«Bientôt les aéronautes crurent entendre le bruit d'un grand nombre de +locomotives; ils étaient sur les côtes de la mer; et c'était le bruit des +vagues sur les rochers qu'ils pouvaient parfaitement distinguer. Puis ils +entrèrent dans un brouillard épais, n'ayant aucun moyen de déterminer leur +rapidité ou le mouvement horizontal de l'aérostat. + +«Le brouillard s'étant dissipé, ils se trouvèrent au-dessus de la mer +et virent successivement un grand nombre de vaisseaux (dix-sept), entre +autres une corvette française à laquelle ils firent des signaux, qui ne +furent sans doute pas compris; on ne leur répondit point. Leur intention +était de se laisser tomber sur la mer et de se tenir là, jusqu'à ce qu'ils +fussent recueillis par la corvette. + +«Plus tard, on tira sur eux, sans doute d'un vaisseau allemand, mais sans +les atteindre. Ils avançaient toujours vers le nord avec une rapidité +vertigineuse. Ne voyant nulle part la terre et se trouvant de nouveau dans +le brouillard, ils expédièrent un de leurs pigeons voyageurs, annonçant +qu'ils se croyaient perdus. Alors, ils jetèrent une longue corde de la +nacelle, ce qui ralentit leur marche, le bout de la corde trempant dans +l'eau. Enfin, ils aperçurent la terre et jetèrent un sac de journaux et de +lettres. Le ballon, allégé, remonta et prit une nouvelle direction vers +l'est. + +«Ce fut une heureuse inspiration; sans cela, d'après toute probabilité, le +ballon était conduit vers la mer glaciale. Placé dans ce nouveau courant, +l'aérostat continua son mouvement sur la terre ferme. Perdant de son lest, +il s'était relevé à une plus grande hauteur. + +«On ouvrit la soupape pour lâcher du gaz et faire descendre le ballon. +Près de Lifjeld, paroisse de Silgjord, le ballon toucha le sommet des +arbres. Les voyageurs descendirent à l'aide de la corde qu'ils avaient +laissée pendre, et arrivèrent à grande peine presque sains et saufs. + +«Aussitôt allégé d'une grande partie de son poids, le ballon s'éleva avec +rapidité sans qu'on pût le retenir. Il était alors 3 heures 40 minutes +de l'après-midi, d'après le méridien de Paris; c'était le vendredi 25 +novembre. «Quinze heures s'étaient écoulées depuis leur départ de Paris; +ils ignoraient dans quel pays ils étaient tombés et comment ils y seraient +reçus. + +«Accablés de lassitude, mourant de faim, suffoqués par le gaz qui +s'échappait du ballon, ils s'évanouirent tous les deux. Bientôt rétablis, +ils se mirent à marcher en enfonçant profondément dans la neige. Les +premiers êtres vivants qu'ils rencontrèrent furent trois loups, qui les +laissèrent passer sans les attaquer. Après cinq ou six heures de marche, +ils atteignirent une pauvre cabane, où ils s'abritèrent. Le lendemain, ils +rencontrent une nouvelle cabane. Là, ils trouvèrent des traces de feu et +comprirent alors qu'ils n'étaient pas éloignés d'un endroit habité. + +«Peu après deux bûcherons survinrent; mais il leur fut impossible, à eux, +Français, de se faire comprendre ou de savoir en quel pays ils étaient. Un +des bûcherons sortit de sa poche une boîte d'allumettes pour allumer du +feu. Rolier prit aussitôt la boite et lut dessus Christiania. Plus +de doute, ils étaient en Norwége, nom que les paysans ne comprirent +naturellement pas; mais ils se doutèrent pourtant que les étrangers +voulaient se rendre à Christiania. Ils les conduisirent d'abord à leur +domicile pour les réconforter et leur donnèrent tous les soins que +nécessitait leur état, puis ils les menèrent chez le pasteur Celmer, +où arrivèrent le docteur de l'endroit et l'ingénieur des mines, nommé +Nielsen. Ce dernier parlait très-bien le français, et ils purent raconter +leur voyage. + +«Le journal de Drammen raconte que des paysans travaillant dans la forêt +et apercevant le feu, s'élancèrent vers cet endroit, croyant que des +vagabonds voulaient incendier la cabane. + +«Les Français, ajoute-t-il, reçurent nos compatriotes avec des visages +souriants, battant des mains et criant: Norwégiens! _Normoed_(?) Il faut +alors qu'ils aient pu calculer qu'ils étaient en Norwége. + +«Les voyageurs furent conduits à Kappellangaarden, où l'on ne comprend pas +le français; mais ils se firent comprendre en dessinant un cercle dans +lequel ils mirent un point qu'ils appelèrent Paris, expliquant par geste +l'ascension du ballon et que les Prussiens avaient tiré sur eux. Plus tard +on les conduisit à Kroasberg, dans la nuit, vers deux heures. Ils étaient +munis de pièces d'or, dont ils donnèrent dans leur joie quelques-unes à un +pauvre petit garçon. + +«A Drammen, ils reçurent leurs cinq sacs de poste, pesant 230 livres, +leurs six pigeons voyageurs et leurs autres objets qu'ils avaient laissés +dans la nacelle: une couverture, deux bouteilles et demie de vin, un +baromètre, un sextant, un thermomètre, un drapeau de signal, une casquette +d'officier, etc., etc. + +«Ils se déterminèrent à donner à l'université de Christiania le ballon qui +mesure une hauteur de 2,000 m.c. et qui en quinze heures a fait un trajet +de plus de 300 lieues. + +«Il sera d'abord exposé à Christiania et le profit de la recette sera +offert aux blessés français.» + +M. Rolier nous a fait l'honneur de nous rendre visite tout récemment; nous +avons pris le plus vif plaisir, à entendre de sa bouche le récit de ses +périlleuses aventures, vraiment dignes de Jules Verne ou d'Edgard Poë. +Il n'y a qu'un voyage aérien qui puisse se comparer à celui-là; c'est la +grande traversée de Green qui, parti de Londres, passa la Manche, franchit +la France entière, une partie de l'Allemagne, pour descendre vingt heures +après son départ dans le duché de Nassau. Mais cette grande excursion de +Green ne s'est pas exécutée dans des circonstances aussi dramatiques.--M. +Rolier et son compagnon ont eu l'impression d'une perte imminente, presque +certaine.--Égarés dans les profondeurs de la mer du Nord, ils devaient se +préparer à la plus horrible des morts! + +Une des parties les plus intéressantes du récit de M. Rolier est relatif à +son séjour à Christiania.--L'enthousiasme des Norvégiens était extrême, +on fêtait partout les voyageurs; dans des banquets, dans des réunions +on portait des toasts à la France. Des dépêches télégraphiques étaient +lancées de toutes les villes du royaume pour féliciter les Français tombés +des nues. Les dames envoyaient à M. Rolier des souvenirs, des bouquets, +des cadeaux; l'heureux aéronaute, en descendant du ciel, avait trouvé le +paradis sur la terre! + + +DE PARIS EN HOLLANDE. + +29e Ascension. _24 novembre_.--_L'Archimède_ (2,000 mèt. cub.). +Aéronaute, J. Buffet, marin.--Passagers: MM. de Saint-Valry et Jaudas. +Dépêches: 220 kil. Pigeons: 5. +Départ: gare d'Orléans. Minuit 45. +Arrivée: Castelré (Hollande), 6h. 45m. + +L'aéronaute de l'_Archimède_, M.J. Buffet, n'est pas seulement un marin de +coeur, c'est aussi un homme distingué, qui a publié dans le _Moniteur_ de +Tours une lettre très-intéressante, qui mérite d'être publiée. Ce récit +respire la vérité, et donne une excellente idée des premières impressions +aériennes. + +«Mon cher ami, + +«Quelques détails sur le voyage de l'_Archimède_ t'intéresseront sans +doute; aussi, sans autre préambule, vais-je commencer une petite narration +de notre traversée. + +«Le jeudi 24 novembre, à 4 heures du soir, je recevais l'ordre de partir; +j'employai le mieux possible le temps qui me restait, car à 10 heures je +devais m'élancer dans les airs. + +«A l'heure dite tout était prêt, quelques papiers importants nous +manquaient encore, il fallait attendre. Je te fais grâce de toute +l'opération du gonflement: qu'il te suffise de savoir que tout se passa le +mieux du monde. J'avais deux passagers, MM. Albert Jaudas et Saint-Valry. + +«A minuit et demi, nous étions dans la nacelle. Le fameux _lâchez-tout_ +de Godard ne se fit pas attendre, et bientôt notre aérostat s'élevait au +milieu des souhaits de bon voyage que nous envoyait la foule;--car il y +avait foule à la gare d'Orléans. Tout en surveillant l'ascension de mon +ballon, je regardais émerveillé le panorama qui se déroulait sous nous; +le silence régnait dans la nacelle, et n'était interrompu que par les +interjections admiratives qui s'échappaient de nos lèvres. En effet, +Paris, de nuit et à cette hauteur (nous étions à 2,000 mètres), a quelque +chose de saisissant; les lumières des remparts se réunissent pour entourer +la ville comme d'une ceinture de feu, et les rues se dessinent en lignes +brillantes s'entre-coupant les unes les autres; bientôt tout se confondit, +Paris ne fut plus qu'une tache brillante, qu'un point, qu'une lueur, +puis tout s'éteignit. Rien autour de la ville n'indiquait les positions +prussiennes. L'aérostat suivait rapidement la ligne du sud vers le nord, +la manoeuvre était facile, le ballon excellent; tous trois nous montions +pour la première fois et le titre d'aéronaute pesait un peu sur mes +épaules, fort jeunes en pareille matière. + +A une heure nous vîmes distinctement des feux disposés en rectangle et +régulièrement espacés; nous ne pûmes que faire des conjectures et tout +nous fit penser que cela devait être des forts ou redoutes destinés +à protéger l'armée prussienne sur ses derrières. Nous causions, mes +passagers et moi, de tout ce que nous pouvions apercevoir, et cette +conversation, faite à trois kilomètres en l'air, avec cet énorme dôme +suspendu au-dessus de nos têtes, au milieu de ce silence parfait, de +cette immobilité apparente, avait quelque chose de bizarre; les routes se +découpaient en lignes blanchâtres sur le fond noir du tableau, éclairé ça +et là de quelques points lumineux. Les villes, toujours en lignes de feu, +se succédaient les unes aux autres. Tout à coup la terre nous parait +illuminée; des lueurs rouges très-rapprochées, s'éteignant et se rallumant +tour à tour, attirèrent nos regards, des grondements lointains arrivèrent +jusqu'à nous. C'était, je l'appris depuis, le bassin houiller de +Charleroi, et les innombrables forges et hauts-fourneaux qui causaient ces +lueurs et ces bruits effrayants. + +La nuit s'écoula avec des alternatives d'ombre et de lumière, et bientôt, +à la lueur blafarde qui envahit le ciel, nous vîmes que le jour allait +paraître. Le temps, toujours superbe; aussi je te laisse à penser ce +qu'était ce lever du soleil, à 2,500 mètres de hauteur et vu dans ces +conditions-là. + +Ce fut un véritable changement à vue, la terre apparut peu à peu; nous +n'avions pas assez d'yeux pour voir. Silence parfait, et, chose étrange, +nous entendions distinctement le chant du coq. Je renonce à décrire le +spectacle auquel nous assistions, ce fut comme un beau tableau dont ou +soulève peu à peu le voile qui le recouvre. Les bois étaient des touffes +d'herbe, les maisons des points blancs, çà et là quelques plaques +brillantes, de l'eau, sans doute; de l'aspect plat et uniforme du pays, +nous fûmes unanimes à reconnaître les Flandres. Aussi, après avoir prévenu +nos passagers, je résolus de commencer ma descente. + +Mes dispositions prises, mon lest sous la main, je saisis la corde de la +soupape et j'ouvris: l'aérostat descendit rapidement. A 80 mètres du sol, +j'arrêtai sa descente, coupai le guide rope (longue corde destinée à +enrayer la marche du ballon); je me laissai courir à cette hauteur; nous +filions avec une extrême vitesse, le vent était fort. + +Un château apparut à notre gauche; devant nous, une plaine: c'était une +occasion, je fis descendre le ballon, un toit jaillit derrière un +rang d'arbres, je n'eus que le temps de jeter deux sacs de lest, nous +franchîmes heureusement l'obstacle. De l'autre côté, je coupai l'ancre +et me suspendis à la soupape. Deux chocs violents, puis tout fut dit; +l'_Archimède_ était vaincu. + +Déjà les paysans accouraient de toutes parts.--«Où sommes-nous?» +m'écriai-je. Impossible de comprendre, mais les cris de joie dont ils +accueillirent le drapeau français que je fis flotter, nous eurent bientôt +rassurés. + +«Enfin, l'un d'eux, vêtu d'une blouse bleue et coiffé d'une casquette +à galons, me dit: «Castelré, Hollande.» Un gros soupir de satisfaction +s'échappa de nos poitrines, en même temps qu'une expression d'étonnement, +puisqu'on 7 heures nous avions fait près de 100 lieues. + +«Aidé de ces bons paysans, j'opérai le dépouillement de l'aérostat; je ne +puis assez témoigner ma reconnaissance pour le bon vouloir que ces braves +gens mettaient à m'aider dans une opération si nouvelle pour eux; la seule +difficulté fut de faire éteindre les pipes. Ces gaillards-là fumaient en +venant respirer le gaz qui s'échappait de la soupape, et qui les faisait +reculer à moitié asphyxiés et les yeux pleins de larmes. + +«Pendant que j'encourageais par tous les moyens possibles ces braves +Hollandais à travailler, nous vîmes arriver près de nous deux personnes, +accourues en toute hâte du château dont j'ai parlé, et qui nous firent les +offres les plus gracieuses. + +«On amena une voiture, la nacelle dedans, le ballon dans la nacelle, le +filet par-dessus, et tout en remerciant du fond du coeur ces bons amis, +nous nous acheminâmes vers le château dont nous avions fini par accepter +l'hospitalité. + +«Le château s'appelait Hoogstraeten, et le propriétaire, M. le major de +Lobel, était absent pour la journée. Les honneurs nous en furent faits +le plus gracieusement possible par toute la famille présente au château. +Inutile de raconter les soins dont nous fûmes l'objet. On mit tout en +réquisition pour nous, et, reposés, restaurés, on fit encore atteler pour +nous deux voitures; l'une pour les aéronautes, pour nous transporter à +Turnhout, station belge, et de là rejoindre la France. Les adieux furent +touchants; nous ne savions que dire. + +Enfin nous nous séparâmes, le soir même nous étions à Bruxelles. + +Il m'est impossible de te faire un tableau exact de la sympathie que nous +avons rencontrée sur notre route en Belgique. Chacun, selon ses moyens, +cherchait à nous éviter quelque peine, et, fonctionnaires et gens du pays, +tous nous accueillaient avec acclamation. Nous étions fort touchés de ces +marques d'amitié réelle, et c'est avec bonheur que nous avons pu constater +que la France est aimée plus qu'on ne croit. Aussi, au nom de nos +passagers et au mien voudrais-je pouvoir dire assez haut pour être entendu +partout: Merci, merci, à la Belgique, à la Hollande! + +Voilà, mon brave ami, le récit de mon voyage; je n'ai dit que ce que j'ai +personnellement ressenti, mais je crois résumer notre impression commune. + +À bientôt donc et tout à toi. + +JULES BUFFET. + +Faisons remarquer après le récit de ce voyage que M. Buffet est parti +le même jour que M. Rolier. Mais il a quitté terre une heure après le +voyageur de Norwége, ce qui lui a permis au lever du soleil de toucher +terre à l'extrémité de la Hollande. S'il était parti à la même heure, il +est probable qu'il aurait quitté les côtes de la Hollande, sans voir +la mer, et qu'il se serait également égaré! + +30e Ascension. _24 +novembre_.--L'_Egalité_ (3,000 mèt. cub.).--Aéronaute: W. de +Fonvielle.--Passagers: MM. de Viloutray, Bunel, Rouzé et un quatrième +voyageur. +Départ: usine à gaz, Vaugirard, 10h. matin. +Arrivée: Louvain (Belgique), 2h. 15 soir. + +Cette ascension est une entreprise particulière organisée par M. de +Fonvielle, qui a d'abord voulu utiliser l'ancien ballon captif de +l'Exposition universelle de 1867. + +Mais cette première tentative ne fut pas heureuse. L'ex-ballon captif, mal +gonflé, se sépara de son filet, quand on voulut le baisser contre terre +pour réparer une fente ouverte dans l'étoffe. Il s'échappa tout seul dans +les airs, sans filet, sans nacelle, et tomba entre les lignes prussiennes +et les lignes françaises.--On le voyait de loin, s'agiter contre terre, +comme une baleine échouée sur le rivage. Mais les postes français ne se +décidèrent pas à aller le chercher sans une autorisation de la place. +Quand on obtint la permission, trois jours après, il était trop tard! Les +Prussiens s'étaient emparés de l'aérostat! + + +PREMIER BALLON PERDU EN MER. + +31e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jacquard_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Prince, marin.--Pas de passager. +Dépêches: 250 kil. +Départ: gare d'Orléans, 11h. soir. +Arrivée: lieu inconnu. + +Il paraît que lorsque le marin Prince partit en ballon, il s'écria +avec enthousiasme: «Je veux faire un immense voyage, on parlera de mon +ascension!» Il s'éleva lentement à 11 heures du soir, par une nuit +noire.--On ne l'a jamais revu depuis. + +Un navire anglais aperçut le ballon, en vue de Plymouth; il se perdit en +mer. Quel drame épouvantable a dû torturer l'esprit de l'infortuné Prince, +avant de trouver la plus horrible des morts! Seul du haut des airs, il +contemple l'étendue de l'Océan où fatalement il doit descendre. Il compte +les sacs de lest, et ne les sacrifie qu'avec une parcimonie scrupuleuse. +Chaque poignée de sable qu'il lance est un peu de sa vie qui s'en va.--Il +arrive, ce moment suprême, où tout est jeté par dessus bord! Le ballon +descend, se rapproche du gouffre immense!... La nacelle se heurte sur la +cime des vagues, elle n'enfonce pas, elle glisse à la surface des flots, +entraînée par le globe aérien, qui se creuse comme une grande voile! +Pendant combien de temps durera ce sinistre voyage? Il peut se prolonger +jusqu'à ce que la mort saisisse l'aéronaute, par la faim, par le froid +peut-être!--Quel épouvantable et navrant tableau, que celui de ce +voyageur, perdu dans l'immensité de la mer! Il cherche de loin un +navire..., jusqu'au dernier moment il espère le salut! + +Pauvre Prince, brave marin, tu as perdu la vie pour ton pays, l'histoire +enregistrera ton nom--ainsi que celui de Lacaze qui est mort comme toi, au +milieu de l'Océan--sur la liste des hommes de coeur, qui dans les moments +suprêmes savent noblement mourir pour la patrie! + + +VOYAGE DE BELLE-ILE-EN-MER. + +32e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jules Favre_ (2,000 mèt. +cub).--Aéronaute: Martin, négociant.--Passager: M. Ducauroy. +Dépêches: 50 kil. Pigeons: 10. +Départ: gare du Nord, 11h. 30 soir. +Arrivée: Belle-Ile-en-Mer. + +Le _Jules Favre_, parti quelques minutes après le _Jacquard_, a échappé +d'une manière vraiment miraculeuse au sort de ce dernier ballon. + +Le récit suivant a été envoyé le 2 décembre au _Phare de la Loire_, il +donne les épisodes de ce voyage dramatique: + +«Nous sortons à l'instant et profondément émus de la chambre où est né +le général Trochu, et où sont étendus sur leur lit de douleur les deux +aéronautes qu'un hasard providentiel a jetés sur notre île, point perdu +de l'Océan, et il est hors de doute que sur mille cas semblables, pas un +ballon n'échapperait aux vagues, par le vent d'est qui pousse vers la +grande mer. Nous avons eu l'honneur de serrer la main à ces braves enfants +de Paris qui apportent à la France l'espoir et même la certitude de sa +délivrance prochaine. Un de ces messieurs, le moins contusionné, a bien +voulu nous raconter les péripéties émouvantes du voyage. + +«Parti à minuit de Paris, le _Jules Favre_ s'éleva à 2,000 mètres, +apercevant distinctement les feux prussiens. Ils rencontrèrent une couche +d'air chaud et tellement calme, qu'ils croyaient faire à peine une lieue +à l'heure. L'appareil électrique qui devait les éclairer n'ayant pu +fonctionner, ils ne purent savoir quelle direction suivait le ballon, et +comme le vent était nord au moment de leur départ, ils étaient persuadés +aller vers Lyon. Sans s'en douter, ils étaient dans un courant violent qui +les poussait de l'est à l'ouest. «Vers six heures, ils approchaient de la +mer. Ils aperçurent alors la petite île d'Hoédic, voisine de Belle-Ile de +quatre lieues. Sur cette île est un fort, qui fit croire à ces Messieurs +qu'ils étaient sur une île de la Marne ou de la Seine, tant le ballon +leur paraissait immobile. J'ai omis de dire que jusque-là ils s'étaient +toujours trouvés au-dessus d'un épais brouillard. + +«Bientôt ils apercevaient la mer, qu'un bruit confus leur avait fait +pressentir devoir être non loin d'eux. Ils furent poussés vers Belle-Ile +avec la rapidité d'une flèche et malheureusement vers une de ses +extrémités ayant à peine cinq kilomètres de largeur; le danger était +suprême. M. Martin monta dans les cordages, ouvrit en grand la soupape, +car ils ne pouvaient échapper à la mort que par une descente prompte: s'il +n'avait ouvert la soupape avant d'atteindre l'île, ils étaient évidemment +perdus. + +«Dans deux minutes, ils descendirent de 2,000 mètres; le premier choc +fut terrible, le ballon remonta et retomba deux fois encore. En ouvrant +brusquement la soupape, le ballon se dégonfla à sa partie inférieure, ce +qui lui fit faire parachute et amortit le choc de la descente. Il était +dans d'excellentes conditions pour la descente, ayant encore vingt sacs de +lest sur 26. Au dernier choc, le ballon s'accrocha à un mur d'environ un +mètre. M. Martin se précipita hors de la nacelle et frappa contre le mur +où il eut la jambe et la poitrine violemment contusionnées. + +«Quant à M.D.C, il fut précipité contre terre à une vingtaine de mètres +plus loin. + +«M. Martin, revenu de son étourdissement, aperçut alors son ami couché sur +le dos, ayant un masque de sang à la figure; il le crut mort. + +«L'intrépide M. Martin nous a avoué que son unique préoccupation dans ce +danger suprême et même dès la descente vertigineuse, fut le souvenir de +l'assurance faite à la dame de M.D.C. que nul danger n'existait pour +l'excellent chef de famille, le citoyen dévoué à sa patrie qui allait le +suivre. + +«Espérons que ces Messieurs sortiront bientôt saufs de leur chute +effrayante! + +«Les dépêches partent cette nuit pour Saint-Nazaire par l'_Euménide_. + +«M. JOUAN.» + + +DÉPARTS DE DÉCEMBRE 1870. + +_33e Ascension_. _1er décembre_.--_La Bataille de Paris_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Poirrier, professeur de gymnastique.--Passagers: MM. +Lissajoux et Youx. +Départ: gare du Nord, 5h. 45 m. +Arrivée: Grand-Champ (Bretagne), midi. + +La descente de cet aérostat a été très-accidentée. L'ancre jetée ne +mordait pas et les voyageurs étaient entraînés par un vent violent. +L'aéronaute crut bien faire en sautant de la nacelle à terre pour chercher +à attacher lui-même le guide-rope à un arbre. Mais il ne peut réussir +cette manoeuvre. MM. Lissajoux et Youx furent emportés, par l'aérostat +délesté du poids de l'aéronaute, avec une violence vertigineuse. Le ballon +se creva à un kilomètre de là; il s'arrêta. Les voyageurs en furent +quittes pour l'émotion! + +La plus indispensable union est rigoureusement commandée à la descente. +Sauter de la nacelle, c'est risquer d'abord sa propre vie, mais ce qui est +plus grave encore, c'est compromettre celle des autres! + + +UNE ASCENSION SCIENTIFIQUE. + +34e Ascension. _2 décembre_.--_Le Volta_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Chapelain, marin.--Passager: M. Janssen astronome. +Départ: gare d'Orléans, 6h. m. +Arrivée: Savenay (Loire-Inférieure), 11h. 30 m. + +M. Janssen emportait avec lui les instruments nécessaires pour observer en +Algérie l'éclipse de soleil. + +Ainsi, pendant que l'étranger souillait par sa présence et ses ravages +le sol de la patrie, l'Académie des sciences, restant en dehors de ces +monstruosités sociales, portait toujours ses regards vers les grands +problèmes de la science. Nous croyons devoir reproduire les nobles paroles +de M. Dumas, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, au sujet de +l'expédition scientifique organisée pendant le siège. + +Dans la séance du 5 décembre 1870, voici comment s'est exprimé l'illustre +secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences: + +«Une éclipse de soleil, totale pour une partie de l'Algérie, aura lieu le +27 décembre. M. Janssen, si célèbre par les belles découvertes qu'il +a effectuées dans l'Inde, à l'occasion de l'éclipse de 1868, était +naturellement désigné de nouveau, pour compléter ses observations, au +patronage et au concours du bureau des longitudes et de l'Académie, qui, +avec l'autorisation de M. le ministre de l'instruction publique, se sont +empressés de les lui accorder. + +«M. Janssen est parti de Paris, vendredi à 5 heures du matin, par un +ballon spécial: le _Volta_. L'administration avait bien voulu se mettre +entièrement à sa disposition; cet appareil n'emportait que le savant, +les instruments de la science, et le marin chargé de la manoeuvre. Notre +confrère, M. Charles Deville et moi, nous assistions au départ de M. +Janssen, soit pour l'aider dans ses derniers apprêts, soit pour lui donner +une preuve de plus de l'intérêt que l'Académie porte à ses travaux. +L'ascension, grâce aux précautions minutieuses de M. Godard aîné, s'est +accomplie dans les meilleures conditions, et la direction excellente +prise par l'aérostat, doit faire espérer le succès d'une expédition que +menacent, il est vrai, des périls de plus d'un genre. + +«Les secrétaires perpétuels de l'Académie, il est utile de le déclarer +publiquement, se portant garants du caractère absolument scientifique de +l'expédition et de la parfaite loyauté de M. Janssen, l'ont recommandé +officiellement à la protection et à la bienveillance des autorités et des +amis de la science, en quelque lien que les chances du voyage l'aient +dirigé. Il fut un temps, où ce témoignage aurait suffi pour lui assurer un +accueil chevaleresque dans les lignes ennemies. On nous a appris le doute +sur ce point. Aussi chacun a-t-il compris que des rigueurs et des menaces, +non justifiées par les lois de la guerre, aient fait à M. Janssen comme +un devoir de compter sur son propre courage et non sur la générosité +d'autrui. Je suis entouré de témoins qui peuvent attester, cependant, +qu'en pleine guerre, en 1813, Davy, un Anglais, recevait, dans ce palais +même, l'hospitalité de la France, comme un hommage rendu au génie et aux +droits supérieurs de la civilisation. + +«En suivant du regard notre digne missionnaire dans l'espace, où il se +perdait peu à peu, j'ai senti ce souvenir se réveiller et renouveler en +moi le besoin de protester, soit au nom de la science, soit au nom des +principes eux-mêmes, contre tout empêchement qui pourrait être mis à son +expédition. Deux inventions françaises, liées aux gloires de l'Académie, +ont concouru aux opérations de la défense: les ballons que Paris investi +expédie, les dépêches microscopiques qui lui reviennent sur l'aile des +pigeons. + +«La décision prise par le comte de Bismark de renvoyer devant un conseil +de guerre les personnes qui, montées dans les ballons, auront, sans +autorisation préalable, franchi les lignes ennemies, intéresse donc +l'Académie. Elle ne saurait accepter que des opérations soient punissables +parce qu'elles reposent sur des principes scientifiques nouveaux; que +l'homme dévoué qui, dans l'intérêt de la science, passe au-dessus des +lignes prussiennes, soit coupable de manoeuvre illicite; qu'en donnant, +enfin, nos soins à l'aéronautique, nous ayons contribué nous-mêmes à +fabriquer des engins de guerre prohibés. + +«Comment! les voies de terre, de fer nous étaient interdites, la voie de +l'air nous restait seule, inconstante et douteuse; elle n'avait jamais été +pratiquée; quoi de plus légitime que son emploi! Nous l'avons conquise par +des procédés méthodiques, et si elle fonctionne régulièrement au profit de +nos armes, où est le délit? + +«Que l'ennemi détruise, s'il le peut, nos ballons au passage; qu'il +s'empare de nos aéronautes au moment où ils touchent terre, soit; c'est +son intérêt, c'est chance de guerre. Mais que les personnes, tombant ainsi +entre ses mains, soient livrées à une cour martiale, au loin, en pays +ennemi, comme des criminels, c'est un abus de la force.... + +«Dans Syracuse assiégée, Archimède opposant aussi aux efforts de l'ennemi +toutes les ressources de la science de son temps, rendait pour les Romains +l'attaque de plus en plus meurtrière. Marcellus, loin de lui faire un +crime d'avoir prolongé la défense par ses inventions, ordonna que la +vie de ce grand homme fût respectée, et, plein de regret pour sa mort +fortuite, entoura sa famille de soins et d'égards!...» + +Ajoutons pour l'honneur de M. Janssen que, lors de son départ, il apprit +que les savants anglais lui offraient un laisser-passer à travers les +lignes prussiennes, M. Janssen refusa; il préféra ne rien devoir à +l'ennemi de son pays, et il aima mieux risquer les chances du voyage +aérien! + +35e Ascension. _4 décembre_.--_Le Franklin_ (2,050 mèt. +cub.).--Aéronaute: Marcia, marin.--Passager: M. le comte d'Andrecourt, +officier d'état-major du général Trochu, il apporte en province les +nouvelles de la prise du plateau d'Avron. +Départ: gare d'Orléans, 1h. m. +Arrivée: près Nantes (Loire-Inférieure), 8h. m. + +36e Ascension. _5 décembre_.--_L'armée de Bretagne_ ( +mèt. cub.). Aéronaute: Surrel.--Passager: M. Lavoine, consul à +Jersey.--Dépêches: 400 kil. +Départ: gare du Nord, 6h. m. +Arrivée: Bouillet (Deux-Sèvres). L'aéronaute à la descente a été assez +grièvement blessé à la tête. + +37e Ascension. _7 décembre_.--_Le Denis Papin_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Domalin, marin.--Passagers: MM. Montgaillard, Delort et +Robert, inventeurs des cylindres sous-aquatiques, pour le transport des +lettres de province par la Seine.--Dépêches: 55 kil. Pigeons: 3. +Départ: gare d'Orléans, 4h. m. +Arrivée: près le Mans (Sarthe), 7 h.m. + +38e Ascension. _11 décembre_.--_Le général Renault_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Joignerey, gymnaste.--Passagers: MM. Wolff et +Lermanjat.--Dépêches: 1,000 kil.--Pigeons: 12. +Départ: gare du Nord, 3h. 15m. +Arrivée: (Seine-Inférieure) près Rouen, 5h. 30m., 130 kil. en 3h. 15. + + +QUATRIÈME BALLON PRISONNIER. + +39e Ascension. _15 décembre_.--_La Ville de Paris_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Delamarne.--Passagers: Morel, rédacteur _du Gaulois_, +et Billebault.--Dépêches: 65 kil.--Pigeons: 12. +Départ: gare du Nord, 4h. m. +Arrivée: Wertzlur (Prusse), 4h. 5m. Fait prisonnier en Prusse, M. +Delamarne a failli être fusillé par les Prussiens, et n'a échappé à la +mort que par miracle. M. Morel a subi des mauvais traitements les plus +humiliants. + +40e et 41e Ascensions. _17 décembre_.--1° _Le Parmentier_ (2,000 +mèt. cub.).--Aéronaute: Paul, marin.--Passagers: M. Desdouet et un +franc-tireur.--Dépêches: 460 kil.--Pigeons 4. +Départ: gare d'Orléans, 1h. 15m. +Arrivée: Gourganson (Marne), 9h. m. + +2° _Le Guttemberg _(2,000 mèt. cub.).--Aéronaute: Perruchon, +marin.--Passagers: MM. d'Alméida, Lévy et Louisy. +Dépêches 0.--Pigeons: 6. +Départ: gare d'Orléans, 1h. 30m. +Arrivée: Montpreux (Marne), 9h. m. + +Ces deux ballons furent lancés à peu près en même temps de la gare +d'Orléans.--Le franc-tireur, monté dans le premier aérostat, M. Lepère, +ami du général Trochu, devait porter au général Faidherbe l'ordre de faire +un énergique mouvement en avant pour faciliter une grande sortie. M. +Lepère avait un signe de reconnaissance, et une mission verbale: son +message put être délivré avec une étonnante rapidité. Ce fait est un +admirable exemple de l'utilisation des ballons pendant la guerre. + +M. d'Alméida, monté dans _le Guttemberg_ était chargé de coordonner les +efforts pour communiquer avec la ville assiégée. + +42e Ascension. _18 décembre_.--_Le Davy_ (1,000 m. +cub.).--Aéronaute: Chaumont, marin.--Passager: M. Deschamps. +Dépêches: 25 kil. +Départ: gare d'Orléans, 5h. m. +Arrivée: Chuney près Beaune (Côte-d'Or). + + +CINQUIÈME BALLON PRISONNIER. + +43e Ascension. _20 décembre_.--_Le général Chanzy_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Werrecke, gymnaste.--Passagers: MM. de l'Épynay, +Julliac, Joufryon.--Dépêches: 25 kil.--Pigeons: 4. +Départ: gare du Nord, 2h. 30 m. +Arrivée: Rotembery (Bavière), 10h. 45 m. Fait prisonnier en Allemagne. + +Cette expédition avait pour but d'organiser en province un corps de +plongeurs qui à l'aide de scaphandres auraient pu revenir à Paris par la +Seine. + +44e Ascension. _22 décembre.--Le Lavoisier_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Ledret, marin.--Passager: Raoul de +Boisdeffre.--Dépêches: 175 kil.--Pigeons: 6. +Départ: gare d'Orléans, 2h. 30m. +Arrivée: Beaufort (Maine-et-Loire), 9h. m. + +M. Raoul de Boisdeffre, officier d'état-major du général Trochu, avait une +mission importante auprès du général Chanzy. Il venait lui dire que Paris +cesserait d'avoir des vivres le 20 janvier et que le moment d'agir était +venu. + +45e Ascension. _23 décembre.--La Délivrance_ (2,050 mèt. +cub.).--Aéronaute: Gauchet, commerçant,--Passager: M. Reboul. +Dépêches: 40 k.--Pigeons: 4. +Départ: gare du Nord, 3h. 30m. +Arrivée: La Roche (Morbihan), 11h. 45m. 560 kil. en 8h. 30. + +46e Ascension. _24 décembre.--Le Rouget de l'Isle_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Jahn, marin.--Passager: M. Garnier. +Départ: gare d'Orléans, 3h. m. +Arrivée: Alençon (Orne), 9h. m. + +47e Ascension. _27 décembre.--Le Tourville_ (2,050 mèt. +cub.).--Aéronaute: Mouttet, marin.--Passagers: MM. Miége et Delaleu. +Dépêches: 160k.--Pigeons: 4. +Départ: gare d'Orléans, 4h. m. +Arrivée: Eymoutiers (Haute-Vienne), 1h. s. + +48e Ascension. _29 décembre.--Le Bayard_ (2,045 mèt. +cub.).--Aéronaute: Réginensi, marin.--Passager: M. Ducoux. +Dépêches: 110k.--Pigeons: 4. +Départ: gare d'Orléans, 4h. m. +Arrivée: La Mothe-Achard (Vendée), 10h. 10m. + +49e Ascension. _30 décembre.--L'Armée de la Loire_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Lemoine.--Pas de passager. +Dépêches: 250k. +Départ: gare du Nord, 5h. m. +Arrivée: près le Mans (Sarthe), 4 h. s. + +Ce ballon est tombé au milieu de l'armée de la Loire dont il portait le +nom. + + +DÉPARTS DE JANVIER 1871. + +50e Ascension. _3 janvier.--Le Merlin de Douai_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: L. Griseaux.--Passager: M. Eug. Tarbé. +Départ: gare du Nord, 4h. m. +Arrivée: Massay (Cher), 11h. 45m. + +Entreprise particulière. + +51e Ascension. _4 janvier_.--_Le Newton_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Ours, marin.--Passager: M. Brousseau. +Dépêches: 310 k.--Pigeons, 4. +Départ: gare du Nord, 4h. m. +Arrivée: Digny (Eure-et-Loir). + +52e et 53e Ascensions. _9 janvier_.--1° _Le Duquesne_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Richard, quartier-maître et trois marins. +Départ: gare d'Orléans, 3h. 50m. +Arrivée: Bizieu près Reims (Marne). + +Tentative de direction avec une hélice. (Voir chap. III.) + +2° _Le Gambetta_ (2,000 mèt. cub.).--Aéronaute: Duvivier, +marin.--Passager: M. de Fourcy. +Dépêches: 240k.--Pigeons: 3. +Départ: gare du Nord, 3h. 55m. +Arrivée: Clamecy près Auxerre (Yonne), 2h. 30s. + +54e Ascension. _11 janvier_.--_Le Kepler_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Roux, marin.--Passager: M. Dupuy. +Dépêches: 160k.--Pigeons: 3. +Départ: gare d'Orléans, 3h. 30m. +Arrivée: Laval (Mayenne), 9h. 15m. + +55e et 56e Ascensions. _13 janvier_. + +1° _Le Monge_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Raoul.--Passager: M. Guigné. +Départ: gare d'Orléans, midi 50. +Arrivée: Harfeuille (Indre), 8 h. s. + +2° _Le général Faidherbe_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Van Seymortier.--Passager: M. Hurel et cinq chiens +destinés à rentrer à Paris avec des dépêches. +Dépêches: 60k.--Pigeons: 2. +Départ: gare du Nord, 3h. 30m. +Arrivée: Saint-Avit (Gironde), 2h. s. + +57e Ascension. 45 _janvier_.--_Le Vaucanson_ (2,000 mèt. Cub.). +Aéronaute: Clariot, marin.--Passagers: MM. Valade et Delente. +Dépêches: 75 k.--Pigeons: 3. +Départ: gare d'Orléans, 3h. M. +Arrivée: +Armentières (Belgique), 9h. 15m. + +58e Ascension. 16 _janvier_.--_Le Steenackers_ (2,000 mèt. cub.). +Aéronaute: Vibert, ingénieur.--Passager: M. Goleron. +Départ: gare du Nord, 7h. m. +Arrivée: Hynd (Hollande), dans les dunes du Zuyderzée. +M. Vibert emportait avec lui deux caisses de dynamite, destinées, dit-on, +À l'armée de Bourbaki, qui commençait à battre en retraite. + +59e Ascension. 18 _janvier_.--_La poste de Paris_ (2,000 mèt. Cub.). +Aéronaute: Turbiaux, mécanicien.--Passagers: MM. Cleray et +Cavailhon. Dépêches: 70k.--Pigeons: 3. +Départ: gare du Nord, 3h. m. +Arrivée: Venray (Pays-Bas). + +60e Ascension. 20 _janvier_.--_Le général Bourbaki_ (2,000 mèt. Cubes). +Aéronaute: Mangin jeune.--Passager: M. Boisenfrey. +Dépêches: 125 k.--Pigeons: 4. +Départ: gare du Nord, 5h. m. +Arrivée: Hasancourt près Reims (Marne). + +L'aéronaute, tombé en pays occupé par l'ennemi, peut sauver ses dépêches; +il brûle son ballon pour le dissimuler aux Prussiens. + +61e Ascension. _22 janvier_.--_Le général Daumesnil_ (2,000 mèt. +cub.).--Aéronaute: Robin, marin.--Pas de passager. +Dépêches: 280 kil.--Pigeons: 3. +Départ: gare de l'Est, 4h. m. +Arrivée: Charleroi (Belgique), 8h. 20m. + +62e Ascension. _24 janvier._--_Le Toricelli_ (2,000 mèt. cub.). +Aéronaute: Bely, marin.--Pas de passager. +Dépêches: 230 kil. Pigeons: 3. +Départ: gare de l'Est, 3h. m. +Arrivée: Fuchemout (Oise), 11h. m. + +Ballon caché; dépêches sauvées et remises au bureau de Blanzy. + + + +DEUXIÈME BALLON PERDU EN MER. + +63e Ascension. _27 janvier_.--_Le Richard Wallace_ (2,000 mèt. +Cub.). Aéronaute: E. Lacaze, soldat.--Pas de passager. +Dépêches: 220 kil.--Pigeons: 2. +Départ: gare du Nord, 3h. 30 m. +Arrivée: inconnu. Ce ballon a été perdu en mer en vue de la Rochelle. + +Il est difficile d'expliquer la cause de ce malheur. L'aérostat monté par +M. Lacaze, a presque touché terre en vue de Niort; on a crié à l'aéronaute +de descendre, mais il est reparti dans les hautes régions de l'air après +avoir vidé un sac de lest. Il a été vu à la Rochelle à une grande hauteur; +au lieu de descendre sur le rivage de la mer, il a continué sa course vers +l'Océan, où on l'a vu se perdre à l'horizon. + +L'infortuné Lacaze n'a-t-il pas pu trouver la corde de soupape pour +descendre? S'est-il évanoui dans la nacelle? C'est ce que l'on ne saura +jamais. Ses restes ont aujourd'hui pour tombeau l'immensité des flots! + +64e Ascension. 38 _janvier_.--_Le général Cambronne_ (3,000 mèt. cub.). +Aéronaute: Tristan, marin.--Pas de passager. +Dépêches: 20 kilogr. +Départ: gare de l'Est, 6h. m. +Arrivée: Mayenne (Mayenne), 4h. S. + +Cet aérostat a apporté en province la nouvelle de l'armistice. + +Tels sont les voyages aériens exécutés pendant le siège de Paris. + +Soixante-quatre ballons ont franchi les lignes ennemies. Cinq d'entre eux, +comme on l'a vu, ont été faits prisonniers, deux autres se sont perdus +en mer.--Ils ont enlevé dans les airs 64 aéronautes, 94 passagers, 363 +pigeons voyageurs, et 9,000 kilogr. de dépêches représentant trois +millions de lettres à 3 gr. Nous ne terminerons pas ce chapitre, sans dire +que les ballons-poste qui ont si puissamment contribué à la prolongation +du siège de Paris, resteront dans l'histoire un sujet d'admiration pour +les amis de la France, comme ils susciteront pendant longtemps la jalousie +de ses ennemis. Un prisonnier de guerre français, retenu à Mayence +pendant la guerre, m'affirmait récemment que les Allemands avaient été +profondément surpris des merveilles de la poste aérienne. Pendant le +siège, il avait entendu dire ces mots à un sujet de Bismark: + +--Ces maudits ballons nous font bien du tort, car grâce à eux le +gouverneur de Paris parle sans cesse aux généraux de province. Décidément +ces diables de Français sont ingénieux! + + +III + +Les pigeons voyageurs.--La Société l'Espérance.--La poste terrestre.--La +poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables. + +Ainsi, grâce aux ballons, Paris parlait à la province, les assiégés +envoyaient des messages aux amis du dehors; la grande ville n'avait pas +été bâillonnée. C'était beaucoup, mais ce n'était pas assez. Après avoir +ouvert le chemin de l'aller, il était nécessaire d'en trouver un pour le +retour. Le gouvernement fit appel aux inventeurs, aux hommes ingénieux, +à la science. L'appel fut entendu, mille projets prirent subitement +naissance, et si beaucoup d'entre eux n'ont pas rempli les promesses +qu'il était permis d'en attendre, il faut en accuser un ennemi non moins +puissant que la Prusse, c'était l'hiver, c'était le froid, c'étaient les +neiges et les glaces. + +On fit de nombreuses tentatives de tout genre, dans toutes conditions, +mais c'est encore l'air qui se montra le plus favorable aux assiégés.--Les +pigeons voyageurs, emportés de Paris dans la nacelle des ballons, +rentrèrent dans les murs de la capitale cernée. Si la France n'a pu +secourir Paris par ses armées, elle n'a cessé de lui tendre la main +par-dessus les remparts des ennemis! + +LES PIGEONS ET LES DÉPÊCHES MICROSCOPIQUES. + +L'explorateur Thévenot raconte dans le récit de ses voyages publiés +vers 1650, que les habitants d'Alep recevaient souvent des nouvelles +d'Alexandrie par des pigeons voyageurs. Il parait certain que les +messagers ailés étaient fréquemment usités dans l'antiquité. Cependant +Aristote et Pline n'en disent rien. Le fait que nous venons de citer +prouve toutefois que la poste aérienne par pigeon est connue depuis plus +de deux cents ans. Mais ce n'est guère que depuis le commencement de +notre siècle que la Belgique a créé le _sport_ des colombes. Plusieurs +propriétaires de pigeons se réunissaient; chacun d'eux confiait un de ses +pigeons à un homme sûr, qui les laissait envoler à 20 ou 30 lieues du +point de départ.--Le premier pigeon revenu au logis gagnait pour son +maître les enjeux mis sur la tête de tous les autres. Ces pigeons +servaient souvent aussi pour le commerce, les affaires, et plus d'un +spéculateur a profité habilement de ces messagers ailés. + +Dans les temps modernes on se rappelle sans doute que Venise en 1849, +assiégée par les Autrichiens, fit un usage efficace des colombes; pour +porter des dépêches au dehors. Du reste, depuis quelques années, de grands +perfectionnements ont été apportés dans l'élevage des pigeons par la +sélection des types et des croisements habilement exécutés. On est +arrivé à former des individus dont le vol est d'une rapidité vraiment +extraordinaire. C'est ainsi que l'énorme distance qui sépare Toulouse de +Bruxelles a été franchie par le _Gladiateur_ des pigeons en une seule +journée. Généralement la vitesse des pigeons varie entre 1,000 et 1,200 +mètres à la minute, soit environ 60 kilomètres à l'heure. Il va sans dire +qu'il n'y a rien d'absolu dans cette estimation, et que la vitesse varie +singulièrement suivant que l'oiseau a le vent _derrière_ ou le vent +_debout_, comme diraient les marins. Les pigeons voyageurs ont l'oeil +très-perçant et la mémoire locale extraordinairement développée. On les +élève dans des pigeonniers où ils sont en liberté; ils accomplissent +d'eux-mêmes de longues promenades autour de leur habitation, et arrivent +sans doute à connaître les environs de la ville qu'ils habitent. Les +brouillards, qui les empêchent de retrouver les points de repère que leur +a fait observer un merveilleux instinct, rendent presque impossible leur +retour au colombier. Par une cause qui n'est pas encore expliquée, ils +perdent aussi leurs facultés, par les temps de gelée, et surtout quand la +neige couvre le sol. On comprendra que l'hiver exceptionnellement froid de +1870-1871 a été bien défavorable à la poste par pigeons. + +Nous compléterons ces renseignements par quelques lignes extraites du +_Journal Officiel_ (mars 1871), où se trouvent des détails sur les types +de pigeons les plus recherchés des amateurs du sport aérien. + +«Le pigeon voyageur est élégant et gracieux de forme. + +«Le _liégeois_ (1er type) est petit, à tête régulièrement convexe, que +termine un bec très-court. Les yeux sont saillants et entourés d'une +membrane nue; l'iris est jaune orange foncé; les caroncules nasales sont +plus grosses chez le mâle que chez la femelle. + +«Le pigeon d'_Anvers_ (2e type) est beaucoup plus gros, plus élancé, plus +haut sur ses pattes, le cou est long; son vol est très-rapide, mais il est +moins fidèle à son colombier que le liégeois; sa tête est moins arrondie, +comme si les lobes cérébraux correspondant à la mémoire étaient moins +développés; le bec est plus grand, l'iris est entouré d'un cercle +blanc. «L'_irlandais_ (3e type) est fort; les caroncules nasales sont +très-grosses; la membrane nue qui entoure l'oeil est large; l'oeil est +souvent tout noir (en termes techniques, oeil de vesce). + +«Le plumage est très-varié, très-doux de nuance, très-fourni: les couleurs +uniformes, telles que rouge, blanc, noir, sont rares. Les plus communes +sont le bleu, le bleu étincelé, le rouge étincelé ou taché de noir, et les +nuances binaires; blanc et bleu, blanc et rouge, et blanc et noir. + +«Ce sont ces trois races croisées qui fournissent les meilleurs coureurs, +réunissant la mémoire, la force, la vue (qui prédominent dans chacune des +races signalées), à la beauté et à la solidité de la charpente osseuse.» + +Il existait à Paris bien avant la guerre une société colombophile, la +société _l'Espérance_. Quand les premiers ballons du siège s'élevèrent +dans les airs, les membres de cette société songèrent à leurs pigeons. +«Les ballons s'envolent, disaient-ils, mais qui nous donnera de leurs +nouvelles? Qu'ils enlèvent avec eux nos pigeons; ceux-ci se chargeront +bien de revenir!» + +Le vice-président de la Société _l'Espérance_, M. Van Roosebecke, alla +trouver le général Trochu, vers le 25 septembre, après le départ du +premier ballon-poste, et lui exposa son projet. Le Gouverneur de Paris +l'écouta avec intérêt, et le renvoya à M. Rampont. + +Le 27, trois pigeons partaient dans le ballon _la Ville de Florence_, +six heures après ils étaient revenus à Paris, avec une dépêche signée de +l'aéronaute qui annonçait sa descente près de Mantes. + +La poste par pigeons était créée. + +On ne tarda pas toutefois à s'apercevoir qu'il fallait une certaine +habitude des pigeons, pour les bien lancer. Souvent les oiseaux étaient +mal soignés par les aéronautes, ils ne revenaient pas à Paris, ou +rentraient après avoir laissé tomber une dépêche mal attachée. + +L'administration fit partir successivement les membres de la société +_l'Espérance_. MM. Van Roosebecke, Cassiers se rendirent à Tours par +ballon, avec une trentaine de pigeons chacun. Leurs collègues, MM. +Tracelet, Nobecourt, etc., les rejoignirent plus tard. Ils se mirent à la +disposition de M. Steenackers vers le milieu d'octobre. + +Dix-huit pigeons lancés de Dreux, de Blois, de Vendôme, rentrèrent presque +successivement à Paris, munis de dépêches photographiques. + +Ce succès dépassa toute espérance. Aussi M. Steenackers se décida-t-il à +ouvrir au public la poste colombophile. On envoyait à Tours les dépêches +privées pour Paris, elles partaient par pigeon moyennant 0 fr. 50 par mot. + +Mais le mauvais temps, le brouillard, la neige, ne tardèrent pas à rendre +le service très-irrégulier. Un grand nombre de pigeons ne rentrèrent pas à +Paris. + +Trois cent soixante-trois pigeons ont été emportés de Paris en ballon et +lancés sur Paris. Il n'en est rentré que 37, savoir: 4 en septembre, 18 +en octobre, 17 en novembre, 12 en décembre, 3 en janvier, et 3 en +février.--Quelques-uns d'entre eux sont restés absents fort longtemps. +C'est ainsi que le 6 février 1871, on reçut à Paris un pigeon qui avait +été lancé aux environs d'Orléans le 18 novembre 1870. Il rapporta la +dépêche n° 26, tandis que la veille un pigeon avait rapporté la dépêche n° +51. + +Le 23 janvier, on reçut un pigeon qui avait perdu sa dépêche et trois +plumes de la queue. Il avait été sans doute atteint par une balle +prussienne. + +Les Parisiens se rappellent la joie produite par l'arrivée des messagers +ailés pendant le siège. Quand un pigeon volait au-dessus des toits, quand +il se posait sur une gouttière, des rassemblements se formaient de +toutes parts; tous les passants mettaient le nez en l'air. Quel bonheur +ineffable! Ce sont des nouvelles qui arrivent! Nous ferons observer +toutefois que généralement le pigeon-voyageur rentre tout droit au +colombier, sans s'arrêter. Il n'est pas probable que l'attention des +Parisiens se soit portée sur les pigeons-voyageurs qu'ils n'ont pas dû +pouvoir remarquer. Il se pourrait bien que les pigeons des Tuileries aient +obtenu un succès peu légitime. + +Le service des pigeons à Tours était placé sous la direction de M. +Steenackers; MM. Van Roosebecke et Cassiers étaient chargés de lancer les +messagers ailés, ils s'aventuraient jusqu'auprès des lignes ennemies, pour +laisser envoler les pigeons le plus près possible de Paris. On ne saurait +donner trop d'éloges à la belle conduite de ces messieurs et de leurs +collègues qui ont quitté Paris en ballon pour organiser en province cet +admirable système de poste aérienne. + +A Paris, la surveillance du service administratif de la poste par pigeons +était confiée à M. Chassinat, directeur des Postes de la Seine; M. Mottet, +receveur principal, était l'agent d'exécution. + +M. Derouard, secrétaire de la société colombophile _l'Espérance_ était +chargé de surveiller les colombiers, de la réception des pigeons, etc. + +La poste colombophile complétait ainsi le service des ballons-poste; mais +ce qui la rendit surtout utile, ce qui en fit une véritable création +nouvelle, c'est le système des dépêches photographiques que rapportaient à +Paris les messagers ailés. + +Un pigeon ne peut être chargé que d'un bien faible poids. Il emporte dans +les airs une feuille de papier, de quatre ou cinq centimètres carrés, +roulée finement, et attachée à une des plumes de sa queue. Une lettre +aussi petite est bien laconique. On peut y écrire à la main quelques mots, +quelques phrases, peut-être,--ce n'est là qu'un télégramme insignifiant. + +Dès le commencement du siège on songea aux merveilles de la photographie +microscopique. On se rappela avoir vu à l'Exposition universelle de +petites breloques-lunettes, où les 400 députés étaient représentés sur une +surface de 1 millimètre carré. En regardant à travers la loupe placée à +une des extrémités, on voyait nettement l'image de tous ces personnages, +réunis sur la surface d'une tête d'épingle! C'était à M. Dagron que l'on +devait ce tour de force photographique. + +Ce fut lui qui, pendant la guerre, se chargea de réduire les dépêches pour +pigeons voyageurs. + +Grâce aux procédés photographiques, on écrivait à Tours toutes les +dépêches privées ou publiques sur une grande feuille de papier à dessin. +On y traçait jusqu'à 20,000 lettres ou chiffres. M. Dagron, par la +photographie, réduisait cette véritable affiche en un petit cliché qui +avait à peu près le quart de la superficie d'une carte à jouer. L'épreuve +était tirée sur une mince feuille de collodion qui ne pesait que quelques +centigrammes et qui contenait un texte réduit assez considérable pour +composer un journal entier. + +A Paris, la dépêche amenée par pigeon, était placée sur le porte-objet +d'un microscope photo-électrique, véritable lanterne magique d'une +puissance extrême. L'image de la dépêche était projetée sur un écran, mais +amplifiée, agrandie, au point qu'à l'oeil nu, on pouvait lire nettement +tous les chiffres, toutes les lettres tracés. + +N'est-ce pas merveilleux? n'y a-t-il pas lieu d'admirer là, sincèrement, +les applications étonnantes de la science moderne? + +M. Dagron partit en ballon avec son collaborateur, M. Fernique, vers +le milieu du mois de novembre. Après un voyage des plus périlleux, ces +messieurs organisèrent tous leurs appareils photographiques avec la plus +grande habileté. + +Quatre cent soixante-dix pages typographiées ont été reproduites par les +procédés de MM. Dagron et Fernique. Chaque page contenait près de 15,000 +lettres, soit environ 200 dépêches. Seize de ces pages tenaient sur +une pellicule de 3 centimètres sur 5, ne pesant pas plus de un +demi-décigramme. La réduction était faite au _huit centième_. + +Chaque pigeon pouvait emporter dans un tuyau de plumes une vingtaine de +ces pellicules, qui n'atteignaient en somme que le poids de 4 gramme. Ces +dépêches réunies formaient un total de 300,000 lettres, c'est-à-dire la +matière d'un volume in-12, analogue à celui que le lecteur a sous les +yeux. + +Avant l'arrivée de M. Dagron, rappelons que M. Blaise, photographe à +Tours, avait déjà reproduit des dépêches photographiques sur papier, sous +les auspices de MM. Barreswill et Delafolie. + +Les dépêches photomicroscopiques étaient en général tirées à 30 ou 40 +exemplaires, et envoyées par autant de pigeons. + +PRÈS DE CENT MILLE DÉPÊCHES ont été envoyées ainsi à Paris avant +l'armistice. En imprimant toutes ces dépêches en caractères ordinaires, +on formerait certainement une bibliothèque de plus de cinq cents volumes! +Tout cela a été envoyé par des oiseaux! + +Aussitôt que le tube était reçu à l'administration des télégraphes, M. +Mercadier procédait à l'ouverture en fendant le tube avec un canif. Les +pellicules étaient délicatement placées dans une petite cuvette remplie +d'eau, contenant quelques gouttes d'ammoniaque. Au sein de ce liquide, les +dépêches se déroulaient; on les séchait, on les mettait entre deux verres. +Il ne restait plus qu'à les placer sur le porte-objet des microscopes +photo-électriques. + +Quand les dépêches étaient nombreuses, la lecture en était assez lente; +mais la pellicule renfermait 144 pages ou petits carrés, on pouvait la +diviser, et la lire en même temps avec plusieurs microscopes.--Certaines +dépêches chiffrées étaient séparées et lues à part par le directeur. Les +autres étaient lues et copiées par des employés qui les envoyaient de +suite aux divers bureaux de Paris. + +MM. Cornu et Mercadier perfectionnèrent le procédé de lecture des dépêches +avec le microscope. La pellicule de collodion, intercalée entre deux +glaces, était reçue sur un porte-glace, auquel un mécanisme imprimait +un double mouvement horizontal et vertical. Chaque partie de la dépêche +passait lentement au foyer du microscope. Sur l'écran, les caractères se +déroulaient suffisamment agrandis pour être lus et copiés. + +L'installation, la mise en train durait environ 4 heures; il fallait en +outre quelques heures pour copier les dépêches. MM. Cornu et Mercadier +tentèrent de photographier directement les caractères projetés sur l'écran +par un procédé rapide.--Les progrès auraient marché ainsi à grands pas, +mais l'hiver, le froid ne tardèrent pas à rendre de plus en plus rare +l'arrivée des pigeons. + +On ignorait les causes de ces retards. L'administration se décida à +envoyer en province par ballon MM. Levy et d'Alméida, pour mettre en +oeuvre de nouveaux procédés photographiques. Mais la poste des pigeons +manquait par la base; les messagers n'arrivaient plus régulièrement.--La +mauvaise saison de l'hiver leur faisait perdre leurs merveilleuses +facultés. Nous avons déjà dit qu'il ne rentra à Paris que 2 pigeons dans +le courant de janvier! + +Quoi qu'il en soit les Parisiens n'oublieront jamais les pigeons +voyageurs. Il est à souhaiter que l'art d'élever ces messagers ailés soit +cultivé dans notre capitale. On devrait réunir les pigeons voyageurs dans +un colombier modèle, favoriser les conditions de leur développement, +organiser en un mot une école colombophile qui certainement trouverait +des amateurs. Les pigeons du siège ne doivent pas être délaissés; ne +méritent-ils pas au moins les honneurs que l'ancienne Rome ne refusait pas +aux oies du Capitole? + + +LES PIÉTONS. + +Le fait de l'investissement complet de Paris par l'armée prussienne +restera dans l'histoire comme un grand sujet d'étonnement. L'esprit +français, léger, superficiel, est ainsi fait qu'il admet sans contrôle les +illusions de sa vanité nationale, et qu'il est toujours prêt à +accepter comme un axiome, un fait douteux qui flatte ses sentiments +patriotiques.--Si quelqu'un avait dit le 16 septembre que l'armée +allemande allait bloquer Paris, il se serait fait écharper sur les +boulevards.--Mais, Monsieur, il est impossible de cerner Paris. Tout le +monde le dit. Demandez au génie militaire! + +Tout au commencement de l'arrivée de l'armée prussienne, des voitures de +la poste se rendaient jusqu'à Triel. Les conducteurs racontèrent qu'ils +avaient été arrêtés en route par un poste bavarois. A leur grand +étonnement, les soldats les accueillirent bien et leur demandèrent des +cigares. Un officier s'écria à leur vue qu'il était presque Parisien de +coeur, quoique Allemand d'origine, et qu'il avait fait ses études au +quartier Latin. Il laissa passer les voitures de la poste. Mais cet état +de choses ne dura pas, et bientôt la consigne prussienne fut observée +partout avec la plus stricte sévérité. + +A partir du 21 septembre, on s'aperçut qu'un homme si résolu, si habile +qu'il fût, ne pouvait plus traverser les lignes ennemies. + +La Prusse venait de nous réserver cette nouvelle surprise! + +Le service des piétons destinés à forcer les lignes ennemies pour +rapporter ensuite des nouvelles de province, n'en fut pas moins organisé +par l'administration des postes. Ce n'est ni le dévouement, ni le courage +qui firent défaut, mais malgré la multiplicité des essais, le nombre des +réussites est peu considérable. + +Sur 28 piétons envoyés le 21 septembre, un seul, le facteur Brare, put +se rendre à Saint-Germain et y livrer à un fonctionnaire français ses +dépêches pour Tours, après avoir été momentanément gardé à vue par +les soldats allemands. Deux autres employés des postes furent faits +prisonniers ce jour-là même, leurs dépêches furent prises, et ils durent +rebrousser chemin vers Nanterre. Le facteur Poulain, parti de Paris à la +même époque, n'est jamais reparu. + +«Sept piétons envoyés le 22 et le 23 septembre furent faits prisonniers, +mais, sur 4 hommes expédiés le 24, le nommé Gême réussit à franchir les +lignes, à présenter ses dépêches à la mairie de Triel et à revenir le 25. +Deux de ses camarades, moins heureux que lui, furent faits prisonniers. + +«Le 27, les mêmes facteurs, Brare et Gême, tentèrent une nouvelle percée +et eurent le bonheur d'arriver à Triel et d'en revenir le 28; quatre +autres piétons avaient renoncé à leur tentative. + +«Le 5 octobre, les facteurs Loyet et Chourrier rentrent avec 714 dépêches +livrées à Triel le 30 septembre. + +«Brare fait une nouvelle expédition le 4 octobre, et arrive à Tours après +avoir été fait prisonnier et s'être évadé. + +«Dix-huit autres piétons font encore de vains efforts pour passer les +lignes. Parmi les seize envoyés dans le reste du mois, le nommé Ayrolles +est fait prisonnier, jeté dans un cachot et fort maltraité; deux autres +sont gardés plusieurs jours par l'ennemi, puis mis en liberté. + +«Lorsqu'on réfléchit aux difficultés sans nombre qu'ont eu à affronter +ces braves employés, aux périls auxquels ils se sont exposés sciemment, +à l'ingéniosité des moyens employés par eux pour faire passer leurs +missives, toute admiration est au-dessous de ce qui leur est dû. +Quelques-uns n'ont pas hésité à cacher des dépêches chiffrées sous +l'épiderme incisé; d'autres ont imaginé de faire évider habilement des +pièces de dix centimes, de manière à laisser les coins de la monnaie +intacts; d'autres ont fait forer des clefs à vis forcée pour y introduire +les missives. L'artifice employé par les nègres indiens pour dissimuler +les diamants volés dans les laveries, ne put être appliqué, les Allemands +ne manquant jamais, assurait-on, d'administrer tout d'abord aux suspects +une purge énergique. + +«Le facteur Brare est un de ceux qui ont réussi à passer plusieurs fois +les lignes prussiennes. Mais il fut victime de son dévouement, de son +courage. Il finit par être fusillé par les Prussiens à l'île de Chatou. Il +laisse derrière lui une femme et cinq enfants[13].» + +[Note 13: _Journal officiel_, mars 1871.] + +Il y eut en dehors de la poste des tentatives qui furent couronnées de +succès. M. François Oswald du _Gaulois_, quitta Paris à pied dans le +courant d'octobre, et après avoir été menacé de la mort d'un espion, il +parvint enfin à s'échapper et à gagner Tours, où il publia le récit de +ses aventures dramatiques.--M. Lucien Morel parvint aussi à s'échapper de +Paris à pied. + +Il eut l'audace d'essayer d'y rentrer, et profitant d'une nuit de brume, +sa tentative si hardie, si périlleuse le conduisit au but tant espéré. Il +pénétra dans la ville assiégée. M. Morel, rentré à Paris, en ressortit +encore par la voie des airs. Il partit en ballon le 15 décembre, mais le +vent le poussa en Prusse, où il fut retenu prisonnier jusqu'à la fin de la +guerre, comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent. + +M. Steenackers, directeur des postes et des télégraphes à Tours, envoya +vers Paris un grand nombre de courriers à pied. Toutes les ruses ont été +imaginées. Les uns se déguisaient en marchands ambulants, les autres en +paysans. Ils arrivaient à une première ligne d'occupation où ils étaient +arrêtés et fouillés, puis on les contraignait de rétrograder. + +L'inspection prussienne était pleine de péril. Malheur à celui qui +laissait prendre sa dépêche, il courait le risque d'être fusillé comme +espion. Un facteur du télégraphe fait plusieurs fois prisonnier, et +fouillé à nu, cachait la dépêche chiffrée dont il était porteur dans une +dent artificielle et creuse. Les Prussiens ne savaient pas dévoiler cette +cachette ingénieuse, mais quelques journaux commirent l'indiscrétion de +raconter le fait. Il fallut renoncer à la dent creuse. + +Le 12 janvier, MM. Imbert, Roche, Perney, Fontaine et Leblanc, tentèrent +de franchir les lignes ennemies en suivant sous terre les carrières +souterraines de la rive gauche. L'entreprise échoua. + +Il en fut encore de même pour les plongeurs qui devaient revenir à Paris, +en suivant le fond de la Seine dans des scaphandres. + +Ainsi, Paris, qui recevait quelques mois auparavant des centaines de +trains de marchandises et de voyageurs, n'était plus accessible à un seul +piéton portant quelques chiffres sur un carré de papier! + + +LA POSTE FLUVIALE. + +«Le 6 décembre, MM. Versoven, Delort et E. Robert s'étaient engagés à +expédier par eau, au moyen de sphères dont ils étaient les inventeurs, +les lettres ordinaires ou photo-micrographiques qui pourraient leur être +confiées dans les départements pour être transmises à Paris. Il leur était +accordé 1 fr. par lettre close, du poids de 4 grammes; 0 fr. 25 c. par +dépêche-lettre photographique, et 0 fr, 05 c. par dépêche réponse aux +cartes-poste. Les lettres ordinaires transportées par ces messieurs +devaient être affranchies par timbres-poste, conformément au tarif +en vigueur; il était convenu que les dépêches officielles seraient +transportées gratuitement. + +«Toutes les lettres devaient être concentrées au bureau de poste de +Moulins (Allier). MM. Delort et Robert partirent le 7 décembre par le +ballon le _Denis Papin_. + +«Une modification fut faite à cette convention par M. Steenackers, dans sa +dépêche par pigeon du 25 décembre, c'est-à-dire dix-neuf jours après: elle +portait l'affranchissement de la lettre à 1 fr. pour le poids maximum de 4 +grammes; la taxe à 40 c. par lettre déposée au bureau de Moulins, et à 40 +c. par lettre reçue au bureau de Paris. + +«Les journaux ont récemment parlé de cette poste fluviale; les boules de +zinc de 25 centimètres de diamètre étaient garnies d'ailettes et jetées +dans la Seine ou dans ses affluents: là elles naviguaient entre deux eaux. +Les lettres de province sont arrivées au nombre de huit cents par la voie +de Moulins, après l'armistice; mais pendant l'investissement, c'est-à-dire +précisément pendant la période où elles étaient si fiévreusement attendues +et plus d'un mois durant, la pêche aux filets n'a rien produit. + +«Il est probable que les barrages ont arrêté le transport, si les boules +ont été jetées avant l'armistice, ou que les Allemands n'ont laissé passer +les sphères à hélices de MM. Vorsoven et Cie qu'à partir de la conclusion +de l'armistice, toute surveillance ayant cessé dès lors. + +«Un autre système fort ingénieux avait été présenté également par M. +Baylard, commis à l'Hôtel-de-Ville et expéditionnaire du Gouvernement. A +une extrême économie, ce système joignait une grande simplicité et une +grande facilité d'exécution. Au prix de quinze centimes on pouvait obtenir +une centaine de petites boules de verre soufflées, creuses et terminées à +la base par un petit orifice où s'introduisait la dépêche, et qu'on +jetait ensuite dans l'eau. Ces boules d'un petit diamètre figuraient si +merveilleusement les bulles d'eau naturelles, qu'il devenait impossible de +les distinguer, quand on les remuait dans un bassin et qu'on cherchait à +les saisir. Prenant à cause de leur transparence le reflet même de l'eau +dans laquelle elles plongent, mobiles et légères, glissant avec la plus +grande facilité le long des roseaux, des tiges, des plantes et des bords +de la rivière qui pourraient leur servir d'obstacles, franchissant +aisément, sans se rompre, les petits ressauts des barrages, échappant par +leur petite dimension aux grosses mailles des filets prussiens et aux +mains des pêcheurs ennemis, ces petites boules messagères étaient appelées +à rendre de grands services à la défense pour le transport des dépêches +micrographiques. M. Rebou emporta un grand nombre de ces globules en +ballon et l'idée était en pleine voie d'exécution, lorsque les glaces +vinrent empêcher le développement de cet ingénieux mode de transport. + +«Vers la même époque, M. le directeur des Postes écoutait les propositions +de M. Delente qui, le 14 janvier, s'engageait à se rendre en province et +à faire parvenir à Paris, à l'aide d'un bateau sous-marin dont il est +l'inventeur, des correspondances privées ou autres. + +«Le ballon-poste le _Vaucanson_ enleva M. Delente, muni d'un permis +de parcours général sur tous les chemins de fer, et de lettres qui +l'accréditaient auprès de la délégation dans les départements, avec +laquelle il avait à s'entendre pour les conditions de rémunération. +L'investissement a pris également fin avant que M. Delente ait réussi à +faire arriver des lettres dans Paris[14].» + +[Note 14: _Journal Officiel_, mars 1871.] + +LES FILS TÉLÉGRAPHIQUES. + +Quand Paris fut complètement bloqué par les Prussiens, que les +communications furent interrompues de toutes parts, bien des gens se +dirent: «Pourquoi n'a-t-on pas jeté un câble électrique au fond de la +Seine? Ce simple fil eût permis d'ouvrir une correspondance occulte!» + +Comment n'aurait-on pas songé à ce projet si simple? Ce câble a été en +effet posé dans la basse Seine, mais la chute d'un pont le brisa quelques +jours après. Toutes les tentatives faites pour l'utiliser furent vaines. +On ne put relier les deux bouts de cette unique artère qui aurait permis +au grand organisme qu'on nomme la France, d'entendre les battements de son +coeur qu'on nomme Paris! + +Quelque temps après cet irréparable accident, on fit un nouvel essai du +même genre. Depuis longtemps un câble placé sur la route de Fontainebleau, +se raccordait avec les fils aériens du chemin de fer. Il fallait pour +utiliser ce fil électrique, faire une tranchée sur la route en avant de +Juvisy, et souder un fil mince au câble. M. Lemercier de Janvelle, chargé +de cette mission périlleuse, partit dans le ballon _le Ferdinand Flocon_, +le 4 novembre; mais sous les yeux de l'ennemi, il ne put accomplir la +liaison des fils. Il la tenta cependant à trois reprises différentes, +dans les circonstances les plus difficiles. M. de Janvelle, assisté de M. +Forivon, capitaine des francs-tireurs, osa pénétrer jusqu'au milieu des +lignes ennemies. La nuit, il réparait les fils aériens coupés par les +Prussiens, en les unissant par de petits fils isolés très-minces, placés +contre terre. Quand on passait là on voyait les poteaux brisés, les fils +visiblement cassés. On ne soupçonnait pas qu'ils étaient réunis par des +conducteurs presque invisibles. Mais il fallait pour réussir complètement +recommencer l'oeuvre de réparation sur d'autres points. Malgré leur +audace, leur habileté, MM. de Janvelle et Forivon n'ont pu mener à bonne +fin l'entreprise si ingénieuse qu'ils avaient si bien commencée. + + +LES CHIENS FACTEURS. + +N'oublions pas de mentionner le projet de M. Hurel, qui est parti en +ballon avec cinq chiens destinés à revenir à Paris. C'étaient de +gros chiens bouviers, de bonnes bêtes, à l'oeil franc, à la figure +intelligente. Ils étaient fort robustes, et ne se seraient pas embarrassés +de dévorer un Prussien. Le propriétaire de ces animaux affirmait qu'ils +sauraient rentrer dans la capitale d'où ils étaient sortis; on leur aurait +attaché quelques dépêches entre les deux cuirs d'un collier. + +Les chiens ont été lancés, mais on ne les a jamais revus. L'expérience n'a +pas été renouvelée, car peu de temps après le voyage de M. Hurel et de ses +courriers à quatre pattes, l'armistice est venu mettre un terme au siège +de Paris. + +L'entreprise aurait-elle réussi une seconde fois? Il est permis d'en +douter. Certains chiens font de grands voyages, s'orientent, reviennent au +logis, mais ils en sont partis pédestrement, ils ont examiné la route. En +feraient-ils de même après un voyage en ballon? Auraient-ils l'instinct +des pigeons voyageurs? + + +DIRECTION DES AÉROSTATS. + +Depuis le jour de leur naissance, les ballons n'ont guère fait de progrès. +Quand les Montgolfier lancèrent dans l'espace un des premiers navires +aériens, Franklin, qui assistait à l'expérience, s'écria comme on le +consultait sur cette découverte: «C'est l'enfant qui vient de naître!» +L'illustre philosophe faisait ainsi entendre que l'enfant, d'abord faible, +deviendrait homme et puissant. L'enfant n'a pas grandi. Mais il faut +avouer que son éducation a été singulièrement négligée. Il a couru les +fêtes publiques, et s'est perdu dans les foires. Depuis cinquante ans, il +est peu de savants qui aient étudié sérieusement la navigation aérienne. + +M. Henry Giffard, un de nos ingénieurs les plus distingués, eut l'honneur +d'exécuter, en 1852, la première ascension faite dans un ballon de forme +allongée, muni d'une hélice mise en mouvement par une machine à vapeur. Un +de nos plus éminents publicistes le désigna alors sous le nom du Fulton de +la navigation aérienne: il ne tient qu'à M. Giffard de le devenir. Depuis +cette époque, malgré de nombreuses études, il n'a pas cessé de porter son +attention sur les questions aériennes. Il a créé les ballons captifs à +vapeur, que le public n'a pas assez connus. Il a résolu là un problème de +premier ordre, indispensable à la direction des ballons; il est arrivé à +construire des BALLONS IMPERMÉABLES AU GAZ. + +Le grand ballon captif construit à Londres en 1870 par M. Giffard cubait +douze mille mètres. Il était rempli d'hydrogène pur, et enlevait 34 +passagers à 650 mètres de haut. L'immense aérostat était retenu dans +l'espace par un câble pesant 4,000 kilogrammes, que deux machines à vapeur +de 400 chevaux enroulaient autour d'un treuil gigantesque. Ce ballon, +malgré le vent, malgré la pluie, est resté gonflé plus d'un mois, _sans +perdre de gaz_. Son étoffe était formée de plusieurs tissus superposés: 1° +une étoffe en toile; 2° une couche de caoutchouc naturel; 3° une deuxième +étoffe de toile; 4° une deuxième couche de caoutchouc vulcanisé; 5° une +mousseline extérieure; 6° une couche de vernis à l'huile de lin. + +Cet étoffe imperméable est d'un poids considérable, mais en augmentant +le volume des ballons sphériques, on diminue proportionnellement leur +surface, ce que nous pourrons exprimer plus clairement en disant qu'un +ballon de 10,000 mètres cubes, construit avec l'étoffe de M. Giffard, a +une force ascensionnelle bien plus grande que dix ballons ordinaires de +mille mètres cubes réunis. + +La première condition de la direction des ballons, _l'imperméabilité_ de +l'étoffe, a été résolue par M. Giffard. + +Que l'on construise avec le nouveau tissu un ballon de forme allongée, +muni d'un gouvernail, permettant de s'orienter dans la direction du vent, +afin d'offrir une surface de résistance aussi petite que possible; qu'on +le munisse à sa partie inférieure d'une hélice, mise en mouvement par +une forte machine à vapeur, que l'on recommence, en un mot, dans des +conditions plus favorables, l'expérience de M. Giffard en 1852, il +ne parait pas douteux qu'on remontera un courant aérien d'intensité +moyenne.--L'ascension de M. Giffard a malheureusement été exécutée à une +époque où il n'avait pas encore l'expérience qu'il a acquise; elle a eu +lieu par un temps défavorable, avec un appareil d'une faible puissance. + +On répondra qu'une machine à vapeur, est un engin pesant pour un ballon; +mais en construisant des aérostats d'un volume considérable de dix +à quinze mille mètres cubes, on arrive à leur donner une force +ascensionnelle énorme. Un ballon de quinze mille mètres cubes dont +l'étoffe, le filet, etc., pèseraient environ cinq mille kilogr., rempli +d'hydrogène pur, aurait un excédant de force ascensionnelle de plus de +huit mille kilogr. Il serait capable d'enlever une machine puissante. + +Plusieurs objections des plus sérieuses se présentent ici; nous ne les +ignorons pas. La première consiste dans l'extrême irrégularité des +mouvements atmosphériques. Il est des jours ou le vent est faible, +quelquefois même presque nul; quand il ne souffle qu'avec une vitesse de +quelques lieues à l'heure, le ballon à vapeur que nous avons succinctement +décrit, se dirigera. Mais l'air est parfois soumis à des agitations +violentes; lorsque le vent souffle impétueux et violent, quand il oppose +un obstacle insurmontable à l'oiseau, nul ballon ne se dirigera. Quoi +qu'il en soit, la direction obtenue, dans certaines circonstances +atmosphériques, quoique incomplète constituerait un progrès considérable. + +Une autre objection non moins importante consiste dans le combustible que +nécessite une machine à vapeur. La machine, pour produire de la force, +brûle du charbon, et beaucoup: si l'effort est continu, énergique, la +destruction du combustible est énorme. Pour lutter contre l'air, la +machine aurait vite mangé sa provision.--Il y aurait là deux graves +inconvénients.--Les conditions d'équilibre de l'aérostat seraient +changées, puisqu'il aurait perdu le poids de son combustible brûlé. La +force qui fait agir l'appareil serait anéantie n'ayant plus d'aliment. + +Il serait nécessaire, pour résoudre avec efficacité le problème, de +trouver à alimenter le moteur avec un autre combustible que la houille. +Le pétrole, en brûlant, forme de l'eau, qui pourrait être condensée, +recueillie et servirait à la machine. Il offre des qualités précieuses à +la construction d'une bonne machine aérostatique. Mais il faut, dans ce +sens, bien des études, bien des progrès, dont l'importance est bien faite +pour exciter les inventeurs. + +Dans la situation de Paris, pendant le siège, il n'était pas nécessaire +de résoudre tout d'un coup le problème de la direction d'un ballon. Il +s'agissait de se diriger vers un point donné, vers Tours, par exemple, +par un temps calme qu'on aurait pu attendre, dans la suite des longues +journées du siège. Il n'était pas indispensable de faire un bien long +voyage, on pouvait renoncer à la machine à vapeur comme moteur, et +s'adresser au bras de l'homme. Un ballon de grande dimension pouvait +enlever plusieurs manoeuvres qui travaillant alternativement auraient +produit une force constante. C'est principalement dans ce sens que des +projets nombreux ont pris naissance. + + +LE BALLON DE M. DUPUY DE LÔME. + +M. Dupuy de Lôme a pour but de construire un aérostat de forme allongée, +muni d'un système d'hélice, mis en mouvement par des hommes. L'inventeur +n'a la prétention de remonter un courant aérien que s'il a une faible +intensité; si le vent est fort, il pourra faire dévier l'appareil, à +droite ou à gauche de la direction du courant aérien. Si le vent souffle +par exemple du nord vers le sud; le ballon de M. Dupuy de Lôme ne pourra +pas se remorquer contre le vent et monter au nord; mais il lui sera +possible de se diriger vers l'est ou l'ouest. Si l'expérience confirmait +les espérances de l'inventeur, on voit que le résultat obtenu aurait déjà +une importance de premier ordre. + +M. Dupuy de Lôme adopte pour la forme du ballon une forme oblongue, +«celle d'une surface de révolution engendrée par une courbe spéciale se +rapprochant d'un arc de cercle de 7 mètres de flèche, et tournant autour +de sa corde de 42 mètres de longueur. Cette corde constitue l'axe +horizontal du ballon dont la longueur est réduite à 40 mètres, en +substituant, pour la solidité de la construction, une petite surface +sphérique à la pointe des extrémités. + +«Le volume est ainsi de 3,860 mètres cubes, et la maîtresse section +verticale de 154 mètres carrés. + +«La résistance à la déformation sous l'action du vent, provenant de la +vitesse propre à l'aérostat, s'obtient par le maintien dans son intérieur +d'une tension de gaz sans cesse un peu supérieure (de 3 à 4 dix-millièmes +d'atmosphère) à celle de l'air ambiant. Pour s'opposer, d'autre part, à la +déformation sous la traction des suspentes (indépendamment de l'effet de +la pression intérieure des gaz), la nacelle est d'une forme allongée et +d'une construction rigide. Pour maintenir le ballon sans cesse gonflé +en présence des déperditions de gaz sur lesquelles il faut compter, ou +lorsque l'aéronaute en fera échapper volontairement pour opérer une +descente partielle ou totale, il sera introduit de l'air atmosphérique +dans un petit ballon logé à cet effet dans l'intérieur du grand, et +remplissant ainsi une fonction ayant quelque analogie avec la vessie +natatoire des poissons.» + +La nacelle de l'aérostat est munie d'une hélice de 8 mètres de diamètre +en arc horizontal. C'est l'appareil propulseur; il est situé à 17 mètres +environ au-dessous du grand axe de l'aérostat. Pour imprimer au ballon une +vitesse de deux lieues à l'heure, il suffit de transmettre à l'hélice un +travail total de 30 kilogrammètres. + +«En présence de cette petite puissance motrice, dit M. Dupuy de Lôme, il +m'a paru avantageux de ne pas recourir à une machine à feu quelconque, +et d'employer simplement la force des hommes. Quatre hommes peuvent sans +fatigue soutenir, _pendant une heure_, en agissant sur une manivelle, +ce travail de 30 kilogrammètres, qui n'exige de chacun d'eux que 7 +kilogrammètres, 5. Avec une relève de deux hommes, chacun d'eux pourra +travailler une heure, se reposer une demi-heure, et ainsi de suite, +pendant les dix heures du voyage, qui sont une des conditions de cette +étude.» + +L'aérostat allongé de M. Dupuy de Lôme est muni d'un gouvernail, fixé +à l'arrière de la nacelle. L'appareil pourra s'orienter. Le ballon est +rempli de gaz de l'éclairage. Il va sans dire que l'excès de force +ascensionnelle est calculé pour compenser les poids à enlever, ballon, +moteur, manoeuvres, etc. «Un appareil de ce genre, ajoute l'inventeur, ne +permettra d'avancer, vent debout, ou de suivre par rapport à cette surface +toutes les directions désirées, que quand le vent n'aura qu'une vitesse +au-dessous de 8 kilomètres. Cela ne sera sans doute pas très-fréquent, +car cette vitesse n'est que celle d'un vent qualifié _brise légère_. Quoi +qu'il en soit, cet aérostat ayant une vitesse propre de 8 kilomètres à +l'heure, lorsqu'il sera emporté par un vent plus rapide, aura la faculté +de suivre à volonté toute route comprise dans un angle résultant de la +composante des deux vitesses. Chacun peut se rendre compte d'ailleurs que, +d'une manière générale, la direction à donner à l'aérostat, par rapport à +celle du vent, pour obtenir comme résultante des deux vitesses et des deux +directions le _maximum d'écart possible_, fait avec la direction du vent +un angle un peu plus ouvert que l'angle droit.» + +Tel est le projet présenté par M. Dupuy de Lôme, et pour l'exécution +duquel le gouvernement a alloué une somme de 40,000 francs. Ce plan offre +l'inconvénient de ne pas présenter le caractère de la nouveauté. Il +est difficile de voir en quoi il diffère sensiblement du système de M. +Giffard. Mais M. Dupuy de Lôme ne connaissait pas les travaux de cet +ingénieur. Il a chargé M. Yon, le constructeur des ballons captifs à +vapeur, de fabriquer le nouvel appareil. Les travaux ont été commencés, +ils ont traîné en longueur; la guerre s'est terminée, la Commune a passé +sur Paris, ils ne sont pas encore achevés. Nous faisons des voeux sincères +pour que M. Dupuy de Lôme mette à exécution son projet intéressant, et +qu'une expérience soit faite prochainement dans de bonnes conditions +atmosphériques. + + +LES HÉLICES DU BALLON «LE DUQUESNE.» + +M. l'amiral Labrousse a pu tenter une expérience de direction, en faisant +construire une nacelle spéciale pour le ballon _le Duquesne_. Cette +nacelle était munie d'une hélice, mue par quatre marins. Nous ferons +remarquer que le ballon _le Duquesne_ cubait 2,000 mètres, il était +sphérique, forme très-défavorable à toute tentative de direction. Voici un +extrait de la note que M. Labrousse a adressée à l'Académie des sciences, +au sujet de cette tentative: + +«Le ballon _le Duquesne_ est parti ce matin (9 janvier) des ateliers de +M. Godard à la gare d'Orléans, armé de l'appareil d'hélice en question, +construit par les ordres de M. Dorian, ministre des travaux publics. + +«Le vent portait directement à l'est, c'est-à-dire chez les Prussiens, +avec une vitesse approximative de 4 mètres par seconde; c'est pourquoi on +a recommandé aux hommes de faire agir les hélices de manière à pousser le +ballon dans la direction du sud. L'impression des personnes présentes a +été que le ballon gagnait en effet notablement dans cette direction; il +faut donc espérer qu'au lieu de tomber chez les Prussiens, il viendra +tomber dans les environs de Besançon, peut-être en Suisse.» + +Qu'il nous suffise de dire que le ballon est tombé en pleine direction +d'est, tout près de Reims, où il a pu s'échapper des Prussiens, et que +par conséquent les hélices n'ont produit aucun effet efficace. Du reste +l'expérience a été contrariée pendant le voyage par les rotations +fréquentes de l'aérostat sphérique. Tous les aéronautes savent que le +ballon, dans l'air, tourne fréquemment autour de son axe. + + +PROJETS DIVERS DE BALLONS DIRIGEABLES. + +Si les inventeurs de ballons dirigeables ont abondé à Tours, comme nous +l'avons dit dans le courant de cet ouvrage, ils n'ont pas non plus fait +défaut à Paris. Nous parlerons en quelques mots des différents projets +soumis à l'Académie des sciences. + +M. Sorel (21 novembre 1870) cherche à produire d'abord une différence de +vitesse entre celle du vent et celle du ballon. Il munit la nacelle de +deux hélices, l'une à l'arrière, l'autre à l'avant, il la garnit de trois +voiles latérales. La marche et la direction du ballon devront être la +résultante des forces combinées du vent agissant sur les voiles et sur +l'action mécanique de l'hélice latérale, prenant son point d'appui sur +l'air. L'inventeur oublie dans son système une voile, qui entraînera +probablement toutes les autres. Cette voile immense, qu'il n'a pas vue, +c'est le ballon lui-même. + +M. Deroïde (28 novembre 1870) munit son ballon d'un plan incliné, il +s'élève verticalement. Puis, en descendant, il oriente son parachute +plan-incliné, et lance obliquement l'aérostat dans une direction voulue. +Il compte se diriger complètement, en renouvelant successivement et à +plusieurs reprises, ces mouvements d'ascensions verticales et de descentes +obliques. Pour faire descendre à volonté l'aérostat, M. Deroïde se sert +de deux gaz, l'hydrogène et l'ammoniaque; il diminuera la force +ascensionnelle du ballon et le fera descendre, en absorbant l'ammoniaque +par l'eau. + +M. Bouvet (12 et 19 décembre 1870) propose de soumettre le gaz du ballon +à l'action de la chaleur, pour obtenir à volonté les ascensions et les +descentes. C'est le gaz du ballon lui-même qui sert de combustible. + +Il faudrait prendre garde de ne pas tout enflammer! Voilà un aérostat que +peu d'aéronautes aimeraient conduire dans les airs. + +M. Hir (30 janvier 187l) propose de construire un ballon muni de trois +hélices. L'une, placée à l'avant, servira d'hélice de propulsion pour +diriger la marche de l'aérostat, l'autre, placée à l'arrière, tournera +dans un plan perpendiculaire à l'hélice de marche, et servira de +gouvernail. La troisième tournera horizontalement au-dessus du ballon, et +servira à faire monter ou descendre le grand poisson aérien. + +Ah! Messieurs les inventeurs! voilà certes des idées ingénieuses en +théorie, mais que de difficultés pratiques dans les constructions, que +d'impossibilités que vous n'entrevoyez même pas! Quand vous aurez fait une +douzaine de bonnes ascensions dans nos aérostats tels qu'ils sont, vous +connaîtrez le ballon, vous saurez ce que c'est que cet océan immense +aux flots mobiles et capricieux qu'on appelle l'atmosphère! A votre +intelligence s'ouvriront des horizons inconnus, des idées nouvelles et +peut-être fécondes. Montez en ballon, devenez des aéronautes, vous pourrez +alors perfectionner la machine que vous aurez étudiée. Jacquard, avant de +construire le métier à tisser, était tisserand lui-même. Bernard Palissy +s'est fait peintre céramiste avant de trouver le secret de l'émail +italien. Si vous voulez améliorer les ballons, les modifier, les munir +d'appareils dirigeables, devenez aéronautes! + + + + +CONCLUSION. + + + + +LES BALLONS ET LA GUERRE. + + +Quand les frères Montgolfier eurent lancé dans l'espace le premier globe +aérien, qui lentement se détacha du sol pour prendre possession des plages +mystérieuses de l'atmosphère, on crut entrevoir, dans le fait de cette +expérience, une date à jamais célèbre dans les annales de la science. +L'Institut, représenté par une commission de savants illustres, présidée +par Lavoisier, essaya de tracer la voie que la nouvelle découverte allait +suivre dans l'avenir; le célèbre chimiste se chargea, dans un rapport +remarquable, de faire l'apologie des ballons; il parla des progrès qu'ils +avaient à compter, des services qu'ils étaient appelés à rendre. Il les +voyait jouant un rôle important dans les études météorologiques, dans +certaines entreprises industrielles; mais il ne songea jamais à signaler +l'usage qu'on en pouvait faire dans ces immenses conflits qui divisent les +peuples, et qui les portent à se ruer les uns contre les autres pendant la +guerre. + +C'est que le génie de l'invention est essentiellement pacifique; né du +travail et des rudes labeurs, il ne pense qu'à créer; il n'admet pas que +l'on puisse détruire. Les Montgolfier, en trouvant le principe qui rendra +leur nom à jamais impérissable, songeaient aux bienfaits dont il devait +doter la société. Quelle n'eût pas été leur stupéfaction, si quelqu'un +leur avait dit alors que les nécessités de la guerre, qui usent de +toutes les ressources d'un pays, allaient plus tard recourir aux ballons +eux-mêmes? Sans entrer dans des discussions d'un ordre moral, qui ne sont +pas de nature à trouver place ici, contentons-nous de constater que la +guerre, cette grande calamité, ce grand mal, est sans doute nécessaire, +puisqu'on ne trouve pas, dans l'histoire des peuples, une période de vingt +ans où elle n'apparaisse avec ses horreurs et ses ravages. Que ceux qui +rêvent la paix universelle, l'harmonie des peuples, l'âge d'or, aillent +porter leurs théories dans d'autres planètes, mais sur notre globe, ils +parleront toujours à des sourds. Comme l'a dit La Bruyère, s'il n'y avait +que deux hommes sur la terre, et qu'ils aient reçu chacun en partage un +hémisphère, ils trouveraient encore le moyen de se rencontrer pour se +battre entre eux. + +La guerre a existé hier; elle existera demain. Notre malheureux pays a +succombé dans une lutte récente et effroyable, mettons tout en oeuvre +pour qu'il triomphe quand l'heure de la revanche aura sonné. Les hommes +compétents se chargeront des graves problèmes de la réorganisation +militaire, de la fabrication des engins meurtriers, des canons, des +mitrailleuses. Tout cela est une besogne hideuse qui répugne à un peuple +civilisé, personne n'en disconviendra, mais étant donné ce fait qu'il faut +se battre, tâchons au moins d'être les plus forts et les plus habiles. + +Dans notre humble et modeste sphère d'aérostation, nous avons acquis +quelque expérience, par une pratique vraiment assidue qui nous permettra +peut-être d'indiquer, avec quelque efficacité, les ressources que les +ballons peuvent fournir à la guerre. Les aérostats du siège de Paris ont +bien amplement prouvé les immenses avantages que la navigation aérienne, +telle qu'elle est, avec toutes ses imperfections, est capable d'offrir à +une place assiégée; mais nous croyons être en droit d'affirmer que les +ballons sont appelés à rendre des services plus grands encore, si on les +utilise comme moyens d'observation militaire, et même dans certains cas +comme engins de destruction, en leur confiant la mission de lancer sur +l'ennemi des bombes incendiaires. Toutefois, avant d'étudier ce qu'on +pourrait faire, il est utile d'examiner ce qui a été fait, et de passer +rapidement en revue les expériences exécutées dans le passé. + + +LES AÉROSTIERS MILITAIRES DE LA PREMIÈRE REPUBLIQUE. + +En 1793, lors du siège de la ville de Condé, le commandant Chanal, +homme d'action et d'intelligence, enfermé dans la place-forte investie, +cherchait à tout prix à donner de ses nouvelles, à envoyer des dépêches au +colonel Dampierre, qui commandait une division française hors des lignes +d'investissement. Il recourut aux ballons. Il fit construire un aérostat +de papier qu'il lança en liberté dans l'espace, avec un petit paquet de +dépêches. L'appareil tomba juste au milieu du camp ennemi, et fournit au +prince de Cobourg des renseignements sur la situation de la forteresse. +Un tel début n'était pas d'heureux présage pour la fortune future des +aérostats messagers! Mais ce fait isolé passa inaperçu; pendant que le +commandant Chanal tentait cette expérience, le célèbre chimiste Guyton de +Morveau envisageait l'usage qu'on pouvait faire des ballons pendant la +guerre, sous un tout autre aspect. Il songea à organiser des postes de +ballons captifs pour étudier les mouvements de l'ennemi, pour surveiller +du haut des airs ses allures et ses changements de position. Guyton de +Morveau n'était pas un esprit ordinaire, il s'était signalé déjà par de +remarquables travaux en chimie; homme de science, il s'éprenait de tout +ce qui touche à la véritable investigation scientifique; il n'avait pas +laissé passer auprès de lui la découverte des Montgolfier, sans y fixer +ses regards; il s'était familiarisé avec l'aérostation par de nombreuses +ascensions, exécutées à Dijon.--Guyton de Morveau avait été nommé +représentant du peuple à la Convention nationale; il venait d'être choisi +par le Comité de salut public, avec Monge, Berthollet, Carnot et Fourcroy, +comme membre d'une commission destinée à faire servir aux besoins de la +guerre les récentes découvertes de la science. + +Guyton de Morveau proposa d'organiser, pour l'armée, des aérostats +d'observation militaire. Sa proposition fut immédiatement acceptée par +le Comité de salut public. On marchait vite à cette époque, et tous les +moyens que suscitait l'esprit scientifique pour la défense du sol de la +République, étaient mis en action avec la plus étonnante promptitude. +On ne se payait pas de mots, mais d'actes énergiques; on avait à lutter +contre toute l'Europe coalisée! + +La seule condition qui fut imposée à Guyton de Morveau, c'était de +préparer l'hydrogène destiné à gonfler ses ballons sans employer d'acide +sulfurique fabriqué avec le soufre, dont on avait besoin pour faire de la +poudre. Lavoisier venait de découvrir un nouveau mode de préparation de +l'hydrogène, par l'action du fer chauffé au rouge sur la vapeur d'eau. +Guyton de Morveau ne perd pas son temps, il court au laboratoire de +Lavoisier, fait un essai en grand, qui réussit; il communique ce résultat +important au Comité de salut public qui l'encourage dans ses essais. +Aussitôt, le célèbre chimiste s'adjoint un physicien distingué, nommé +Coutelle, qui était connu à Paris par le beau cabinet de physique qu'il +avait organisé avec toutes les ressources de la science actuelle. + +Coutelle fait fabriquer à la hâte un aérostat de 9 mètres de diamètre, il +étudie les vernis, les conditions d'une bonne fabrication. Le Comité de +salut public l'installe aux Tuileries dans la salle des maréchaux, où il +construit un grand fourneau, muni d'un long tube de fonte au milieu duquel +la vapeur d'eau se décomposera par le contact de tournure de fer chauffée +au rouge. Quand tout est prêt, Coutelle fait une première expérience; la +production de l'hydrogène s'opère dans de bonnes conditions, comme le +constatent les physiciens Charles et Conté, qui assistent aux détails de +l'opération. + +Dès le lendemain, Coutelle reçoit l'ordre d'aller se mettre à la +disposition du général Jourdan qui vient de recevoir le commandement de +_l'armée de Sambre-et-Meuse_. Il part, il arrive à Maubeuge. Mais l'armée +française a quitté ses positions, il faut courir à six lieues de là, à +Beaumont, chercher le quartier général. Coutelle arrive enfin près du +général Jourdan, qui le reçoit d'un air rébarbatif. «Un ballon, dit-il, +qu'est-ce que c'est que cela? Vous m'avez tout l'air d'un suspect, j'ai +bonne envie de vous faire fusiller.» Coutelle s'explique. Le général +Jourdan se calme; il ne demande pas mieux que de faire des essais; il +appellera l'aérostier dès que le moment sera venu d'agir. + +Cependant des expériences se continuent à Paris, avec Conté, cet homme +si habile que Monge avait pu dire en parlant de lui: «Il a toutes les +sciences dans la tête et tous les arts dans la main,» et bientôt avec +Coutelle qui est revenu de Beaumont. Un ballon construit dans de bonnes +conditions s'élève quelques jours après à 500 mètres à l'état captif, et +ouvre à l'oeil un espace très-étendu; le Comité de salut public se décide +à décréter la formation d'une compagnie à'aérostiers militaires. + +Voici cette pièce d'un haut intérêt: + +ARRÊTÉ DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC, CONCERNANT LA FORMATION D'UNE COMPAGNIE +D'AÉROSTIERS MILITAIRES. + +«13 germinal an II (2 avril 1794). + +«Vu le procès-verbal de l'épreuve faite à Meudon, le 9 de ce mois, d'un +aérostat portant des observateurs, le Comité de salut public, désirant +faire promptement servir à la défense de la République cette nouvelle +machine, qui présente des avantages précieux, arrête ce qui suit: + +«Art. 1er. Il sera incessamment formé, pour le service d'un aérostat +près l'une des armées de la République, une compagnie qui portera le nom +d'aérostiers. + +«Art. 2. Elle sera composée d'un capitaine, ayant les appointements de +ceux de première classe, d'un sergent-major, qui fera en même temps les +fonctions de quartier-maître; d'un sergent, de deux caporaux et de vingt +hommes, dont la moitié aura au moins un commencement de pratique dans les +arts nécessaires à ce service, tels que maçonnerie, charpenterie, peinture +d'impression, chimie, etc. + +«Art. 3. La compagnie sera pour le surplus de son organisation et pour la +solde à l'instar d'une compagnie, et recevra le supplément de campagne, +comme les autres troupes de la République, conformément à la loi du 30 +frimaire. + +«Art. 4. Son uniforme sera habit, veste et culotte bleus, passe-poil +rouge, collets, parements noirs, boutons d'infanterie avec pantalon et +veste de coutil bleu pour le travail. + +«Art. 5. L'armement de ladite compagnie consistera en un sabre et deux +pistolets. + +«Art. 6. Le citoyen Coutelle, qui a dirigé jusqu'à ce jour les opérations +ordonnées à ce sujet par le comité, est nommé capitaine de ladite +compagnie et chargé de lui remettre incessamment la liste de ceux qui se +présenteront pour y être admis, et qu'il jugera capables de remplir les +différents grades. + +«Art. 7. Aussitôt que ladite compagnie sera formée, et même avant qu'elle +soit complète, ceux qui y seront reçus se rendront sur-le-champ à Meudon, +pour y être exercés aux ouvrages et manoeuvres relatifs à cet art. + +«Art. 8. La compagnie des aérostiers, lorsqu'elle sera à l'armée où dans +une place de guerre, sera entièrement soumise pour son service au régime +militaire, et prendra les ordres du commandant en chef. Quant à la dépense +résultant des dépenses relatives à l'aérostat et des appointements de la +compagnie, elle sera prise sur les fonds à la disposition de la commission +des armes et poudres, qui fera passer les sommes nécessaires au +sergent-major et recevra les comptes. + +«Signé au registre: les membres du Comité de salut public: +«C.A. PRIEUR, CARNOT, ROBESPIERRE, LINDET, BILLAUD-VARENNES, BARRÈRE. + +«Pour extrait: +«BARRÈRE, BILLAUD-VARENNES, CARNOT, C.A. PRIEUR.» + +Peu de temps après, Coutelle est à Maubeuge, avec son ballon et son +équipe. La place vient d'être assiégée par les Autrichiens. + +Le capitaine aérostier se met en mesure de construire son fourneau à gaz, +de gonfler l'aérostat qu'il a baptisé l'_Entreprenant_; quand tout est +prêt, il s'en va prévenir le général commandant en chef et le supplie de +le faire agir immédiatement. Le lendemain une sortie s'organise contre les +Autrichiens; Coutelle s'élance dans la nacelle de l'_Entreprenant_, que +remorquent avec des cordes une poignée de soldats; il s'avance jusque sous +le feu des ennemis, et deux de ses hommes sont grièvement blessés. + +Rentré en ville après cette affaire, le ballon l'_Entreprenant_ exécute +des ascensions captives deux fois par jour. Du haut des airs, Coutelle +lance à terre de petites dépêches attachées à un sac de sable, et +fournissant le récit du spectacle qui s'offre à ses yeux. Chaque jour il +donne de nouveaux détails sur les travaux des assiégeants qu'il surveille +du haut de son observatoire aérien. + +L'ennemi s'inquiète vivement de ce ballon si nouveau pour lui, qu'il voit +planer dans l'espace, comme un oeil mystérieux l'épiant sans cesse. Il +lui tire des coups de canon, mais sans l'atteindre; quelques soldats +autrichiens sont frappés d'une terreur superstitieuse devant ce globe, +qu'ils considèrent comme une oeuvre diabolique; parfois ils s'agenouillent +et se mettent en prières devant un tel prodige[15]. + +[Note 15: _Mémoire sur Carnot_.] + +Peu de temps après, le général Jourdan se dispose à aller investir +Charleroi, où l'armée hollandaise se prépare contre la France à une rude +résistance. Il donne l'ordre à Coutelle de transporter son aérostat de +Maubeuge à Charleroi, qui n'est pas éloigné de moins de douze lieues. Ce +n'est pas une entreprise facile, mais malgré toutes les difficultés de +la route, Coutelle arrive à bon port avec l'_Entreprenant_ qu'il a fait +transporter tout gonflé. + +Il a fallu attacher à la hâte, tout autour du ballon, des cordes +d'équateur, destinées à remorquer l'appareil par des piétons. Il a fallu +faire passer l'_Entreprenant_ au-dessus des toits de la ville de Maubeuge, +lui faire franchir des bastions et des fossés, il a fallu enfin tromper la +vigilance des ennemis, leur dissimuler le passage d'un globe de soie de 40 +mètres de haut; l'entreprise a réussi au prix des plus rudes fatigues! + +Quand l'_Entreprenant_ apparaît aux yeux des Français campés autour de +Charleroi, les soldats courent à sa rencontre en faisant retentir l'air de +clameurs de joie. Ils lèvent les bras au ciel, en signe d'admiration, et +bientôt la fanfare militaire retentit pour fêter la bienvenue au nouvel +appareil. + +Avant la fin du jour, Coutelle dirige son ballon captif vers la ville, +et fait une reconnaissance importante; il a aperçu les assiégés et a pu +donner des renseignements utiles sur leurs forces et leurs positions. Le +lendemain l'aérostier de la République reste huit heures consécutives dans +la nacelle, en compagnie du général Morelot; le surlendemain Charleroi +capitule. La garnison hollandaise tout entière est faite prisonnière. + +Quelques heures après, les Autrichiens accourent au secours de la place +investie, mais trop tard! + +La prise de Charleroi eut une importance capitale dans les opérations +de l'armée française, et le ballon de Coutelle n'a certainement pas été +étranger à ce succès, qui prépara pour Jourdan la victoire de Fleurus. + +En effet, les Autrichiens s'avancent rapidement vers Charleroi, sous les +ordres du prince de Cobourg. L'armée française les attend de pied ferme +sur les hauteurs de Fleurus, d'où elle va se précipiter bientôt pour +écraser l'ennemi. + +L'aérostat l'_Entreprenant_ s'élève dans les airs vers la fin de la +bataille, et pendant plusieurs heures de suite, Coutelle envoie au général +en chef des notes précieuses sur les mouvements de l'ennemi. + +Jourdan n'hésite pas à reconnaître les services des aérostiers militaires, +et Carnot, dans ses Mémoires, déclare que sans l'_Entreprenant_, bien +des opérations de l'armée autrichienne auraient été cachées au général +français, par des accidents de terrain qui n'arrêtaient pas le regard de +l'aéronaute juché dans sa nacelle. + +Malheureusement, malgré cette brillante campagne, les aérostiers +militaires devaient bientôt être arrêtés par de nombreux +obstacles.--Coutelle, après Fleurus, suivit l'armée française avec +son ballon, mais, arrivé près des hauteurs de Namur, il reconnut que +l'_Entreprenant_, usé par le service, était hors d'état de rester gonflé. + +Pendant que ces événements se passaient, la Convention nationale, ayant +pris connaissance des premiers résultats fournis par les observations +aérostatiques, prenait la décision de former une deuxième équipe +d'aérostiers militaires, qui resterait à Meudon, sous le commandement de +Conté. Le Comité de salut public transforma bientôt ce dépôt en +école aérostatique. On avait compris que les ballons ne peuvent être +efficacement utilisés que sous la condition d'être confiés à des hommes +initiés à la pratique du gonflement, à la manoeuvre des ascensions, +habitués à observer du haut des airs une campagne étendue, rompus enfin à +toutes les nombreuses besognes qui se rattachent à l'art si compliqué de +l'aéronautique. Le Comité de salut public fit paraître le décret suivant: + +ARRÊTÉ DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC RELATIF A L'INSTALLATION D'UNE ÉCOLE +AÉROSTATIQUE + +«10 brumaire an III (31 octobre 1794). + +«Le Comité de salut public, considérant que le service des aérostiers +exige des connaissances et une pratique dans les arts que l'on ne peut +espérer de réunir qu'en préparant, par des études et des exercices +appropriés, les hommes qui s'y destinent, et voulant assurer ce service +et en étendre les ressources, soit auprès des armées, où l'expérience a +constaté déjà son utilité, soit par l'application que l'on peut faire de +ce nouvel art pour le figuré du terrain sur les cartes, «Arrête ce qui +suit: + +«Art. 1er. Il sera établi dans la maison nationale de Meudon une école +d'aérostiers, dans laquelle, indépendamment des exercices pour les former +à la discipline militaire, et des travaux de construction et de réparation +des aérostats auxquels ils sont employés, ils recevront des leçons de +physique générale, de chimie, de géographie, et des différents arts +mécaniques, relatifs à l'aérostation. + +«Art. 2. Cette école sera composée de soixante aérostiers, y compris ceux +déjà reçus pour entrer dans la nouvelle compagnie que le Comité avait été +chargé de former. Ils seront logés dans la partie de la maison nationale +de Meudon qui leur sera assignée; ils auront le même uniforme que celui +qui a été réglé pour la deuxième compagnie d'aérostiers, et recevront +également la solde de canonniers de première classe. + +«Art. 3. Les soixante aérostiers seront divisés en trois sections, chacune +de vingt hommes. + +«Art. 4. Il y aura, pour chaque section, un officier ayant le grade de +sous-lieutenant, un sergent et deux caporaux, lesquels seront assimilés +aux officiers d'artillerie de même grade, et jouiront des traitements et +soldes qui leur sont attribués. + +«Art. 5. L'école des aérostiers aura pour chef un directeur chargé de +diriger toutes les opérations de construction et de réparation des +aérostats, de régler et ordonner les exercices et manoeuvres et de +maintenir l'ordre et la discipline. Il correspondra avec la commission des +armes et poudres, lui adressera les demandes de matières nécessaires, et +l'informera de ce qui pourra être mis à sa disposition pour le service des +aérostats en campagne. Les appointements seront de six mille livres. + +«Art. 6. Il y aura un sous-directeur avec appointements de quatre mille +livres, chargé des mêmes fonctions en l'absence et sous les ordres du +directeur. + +«Art. 7. Il y aura pour les trois sections un quartier-maître chargé du +décompte et des mêmes dépenses du matériel, pour lesquelles il lui sera +remis un fonds d'avances sur la proposition de la commission des armes +et poudres. Il en comptera tous les quinze jours à ladite commission sur +mémoires visés par le directeur. + +«Art. 8. Un tambour est attaché à ladite école. + +«Art. 9. Il y aura dans l'école un garde-magasin chargé de tenir registre +de l'entrée et sortie de toutes matières, soit de consommation, soit +destinées aux épreuves et constructions, ainsi que de veiller à la +conservation des meubles, ustensiles, livres et machines, servant à +l'instruction; il lui sera donné un aide ou sous-garde lorsqu'il sera jugé +nécessaire. + +«Art. 10. Le directeur présentera incessamment à l'approbation du comité +un règlement sur la distribution du temps pour les leçons et exercices, +de manière que les élèves aérostiers reçoivent l'instruction qui leur est +nécessaire dans les sciences physiques et mathématiques, et se forment +dans la pratique des arts mécaniques, autant néanmoins que le permettront +les travaux de la fabrication et les exercices des opérations et +manoeuvres. + +«Art. 11. Le citoyen Conté, chargé de la conduite des travaux de Meudon +relatifs à l'aérostation, est nommé directeur. Le citoyen Bouchard, reçu +aérostier de la deuxième compagnie dont la levée avait été ordonnée, est +nommé sous-directeur. + +«Art. 12. Le directeur présentera à l'approbation du Comité la nomination +des citoyens qu'il jugera propres à remplir les places des officiers, +sous-officiers et garde-magasin. + +«Art. 13. Il présentera de même à son approbation la nomination des +instructeurs pour les diverses parties, lesquels seront pris, autant qu'il +sera possible, parmi les aérostiers reçus qui ont donné des preuves de +capacité. + +«Art. 14. Le présent arrêté sera adressé aux représentants du peuple, à la +maison nationale de Meudon, qui sont invités à prendre les mesures +qu'ils jugeront convenables pour assurer le succès de cet établissement, +maintenir l'ordre et la discipline de l'école, et empêcher qu'il n'en +résulte aucun inconvénient pour les autres opérations mises sous leur +surveillance. + +«Art. 15. Expédition du présent arrêté sera pareillement envoyée à la +commission des armes et poudres, chargée de concourir à son exécution en +ce qui la concerne. + +«Signé: +«L.-B. GUYTON, FOURCROY, J.-F.-B. DELMAS, PRIEUR, PELET, MERLIN, +CAMBACÉRÈS. + +«Pour copie conforme: +«_Le directeur de l'Ecole nationale aérostatique_, +«Signé: CONTÉ.» + + +Bientôt, nous retrouvons Coutelle au siège de Mayence d'où l'armée +française veut déloger les Autrichiens. L'intrépide aérostier continue ses +reconnaissances aérostatiques. + +Il reçoit un jour l'ordre de s'approcher de la ville avec son ballon +captif, pour donner des renseignements sur l'état des fortifications. Il +s'élance dans la nacelle, mais le vent est violent, et à peine parvient-il +à s'élever dans l'espace, que des bourrasques rabattent violemment +l'_Entreprenant_ jusque vers la terre. A chaque rafale, les 64 aérostiers +qui retiennent les câbles sont soulevés du sol. La nacelle par moments se +heurte contre terre, elle ne tarde pas à se briser sous l'action de ces +chocs énergiques. + +Les généraux autrichiens contemplent de loin ce spectacle dramatique du +haut des remparts de Mayence. Ils ne peuvent s'empêcher d'admirer ce globe +aérien, mais ils ne peuvent non plus maîtriser l'émotion que fait naître +en eux le spectacle des oscillations de la nacelle, où un homme risque sa +vie avec tant d'héroïsme. + +Ils font immédiatement sortir un parlementaire de la place, et l'envoient +au général français, auquel ils demandent en grâce de faire descendre le +brave officier de la nacelle aérienne où il expose ses jours: ils lui +offrent d'entrer dans les lignes autrichiennes, pour examiner librement la +disposition des fortifications! + +Voilà comment la France était traitée par ses ennemis sous la première +République! + +Malgré les efforts de Coutelle, malgré les tentatives renouvelées +ailleurs, les ballons militaires ne retrouvèrent plus l'occasion de se +signaler comme à Maubeuge, comme à Fleurus. Après quelques insuccès, après +quelques accidents, au lieu de persévérer, Hoche se présenta, qui ne +croyait pas aux ballons et qui demanda le licenciement du corps des +aérostiers. Cependant l'école de Meudon resta toujours ouverte; elle +aurait certainement exercé de nombreux aérostiers, organisé des équipes, +construit des ballons, mais Bonaparte, à son retour de l'expédition +d'Egypte, la fit fermer sans rémission. Le futur empereur connaissait les +fondateurs de cette école, Coutelle et Conté, il savait quel était leur +zèle pour la liberté, leur dévouement pour la République! + +L'école aérostatique attend encore sa réouverture! + + +ESSAIS DIVERS.--LES BALLONS MILITAIRES AUX ÉTATS-UNIS. + +L'étranger ne manqua pas de profiter des enseignements fournis par le +ballon de Fleuras. Mais il ne se rencontra nulle part un autre Coutelle +ou un nouveau Conté, car les différentes entreprises exécutées depuis, ne +donnèrent aucun résultat. En 1812, les Russes étudièrent les aérostats au +point de vue militaire; ils ne se décidèrent pas à les utiliser pour les +reconnaissances, mais ils songèrent à les employer à l'état libre, pour +faire tomber, du haut des airs, des bombes sur l'armée française. Ils +modifièrent ensuite ce projet, et firent construire à Moscou un immense +ballon qui devait pouvoir porter au moins cinquante hommes. Cet aérostat +ne fut jamais achevé; il est probable du reste qu'il n'aurait jamais pu +répondre aux espérances qu'il avait fait naître. + +En 1815, Carnot, commandant en chef la ville d'Anvers, assiégée par +l'ennemi, fit exécuter des reconnaissances en ballon captif, mais on +manque de renseignements précis sur les expériences qui furent exécutées. + +En 1826, l'attention du gouvernement français fut sérieusement attirée sur +la question des ballons militaires, par un ancien professeur de l'école +militaire, M. Ferry. Une commission fut nommée, elle approuva les projets +de M. Ferry, et termina son rapport en disant que les premiers travaux des +aérostiers de la République devaient être continués. + +Le gouvernement de la Restauration engloutit le rapport de la commission, +et le mémoire de M. Ferry dans les profondeurs les plus cachées de ses +cartons ministériels! + +En 1849, les Autrichiens, pendant le siège de Venise, gonflèrent des +petits ballons de papier, munis de bombes, qui devaient tomber sur la +ville assiégée. Ils lancèrent deux cents de ces ballonneaux incendiaires. +Les ballons s'élèvent, ils marchent sur Venise, ils s'élèvent encore, et +sont pris par un contre-courant qui les ramène sur la campagne occupée par +l'armée autrichienne, où les bombes incendiaires viennent tomber, sans +causer de grands dégâts. + +Depuis cette époque, on ne retrouva plus les ballons militaires que de +l'autre côté de l'Atlantique. Pendant la guerre des Etats-Unis, le général +Mac-Clellan employa successivement, en 1861, les aéronautes La Mountain +et Allan. Le premier partit un jour du camp de l'Union, il traversa +Washington en ballon captif, puis coupant ses cordes, il s'éleva en +liberté. Il embrasse d'un seul coup d'oeil le panorama des positions +ennemies, il prend des notes minutieuses qu'il communique au général +Mac-Clellan, après être descendu à Maryland. + +M. Allan entreprit sans grand succès des expériences de télégraphie +aérostatique; mais dans cet ordre de tentatives, d'autres essais +satisfaisants furent tentés en Amérique, comme nous l'apprend le _Journal +militaire de Darmstadt_. + +«Dans les derniers jours de mai 1862, dit ce journal, l'armée unioniste, +campée devant Richmond, lança au-dessus de la place un ballon captif. Un +appareil photographique fut dirigé vers la terre et permit de prendre, en +perspective, sur une carte, tout le terrain de Richmond à Manchester, à +l'ouest, et à Chikahoming, à l'est. La rivière qui arrose la capitale, les +cours d'eau, les chemins de fer, les chemins de traverse, les marais, bois +de pins, etc., furent tracés; on y porta aussi la disposition des +troupes, batteries d'artillerie, infanterie et cavalerie. On en tira deux +exemplaires. On les divisa en 64 parties, comme un champ de bataille, avec +les signes conventionnels, A, Ae, etc. Le général Mac-Clellan eut un de +ces exemplaires, le conducteur de ballon eut l'autre. + +«L'armée fut d'abord retenue dans le camp, par le mauvais temps, une +journée tout entière; le 1er juin, l'aérostat s'éleva, vers midi, à une +hauteur de plus de mille pieds, au-dessus du champ de bataille, et se mit +en relation avec le quartier-général par un fil télégraphique. Pendant une +heure, les mouvements de l'ennemi furent signalés avec exactitude. Une +demi-heure plus tard, la dépêche porta: _Sortie de la maison Cadeys_. +Mac-Clellan put, en un instant, donner ordre d'avancer au général +Heinsselmann, et prescrivit au général Summer, qui était déjà au-delà de +Chikahoming, de marcher tout de suite sur la petite rivière. Les deux +divisions, réunies en deux heures de temps, faisaient face à l'ennemi, et +défendaient le champ de bataille. Partout où les assiégés hasardèrent une +attaque, ils furent repoussés avec des pertes considérables, et furent +attaqués sur les points les plus faibles par des forces supérieures. +Ils dirigèrent contre le ballon un canon rayé, d'une énorme portée. Les +projectiles firent explosion près du ballon, et si près que les aéronautes +jugèrent prudent de s'éloigner. Le ballon fut descendu à terre, lancé dans +une autre direction, et assez haut pour être hors de portée des pièces +ennemies. Il fut mis de nouveau en communication avec la terre ferme, et +l'armée assiégeante eut avis que de fortes masses de troupes accouraient +sur le champ de bataille dans une autre direction. Dès qu'elles furent +arrivées à la portée du canon des fédéraux, elles se virent prévenues avec +une rapidité qui dut leur paraître inconcevable. Il semblait que le Dieu +des batailles les eût complètement abandonnées en ce jour. Elles se +voyaient conduites en avant pour servir de but au canon des Yankees. +Elles ne pouvaient suivre aucune direction, sans rencontrer un mur de +baïonnettes impénétrables. Toutes les tentatives de l'armée du Sud pour +enfoncer les lignes ennemies ayant échoué, Mac-Clellan commanda une +attaque générale à la baïonnette et repoussa ses adversaires avec une +perte énorme. Ce général n'eût pu obtenir un succès aussi complet sans le +secours du ballon, et sans l'appareil dont il était muni[16].» + +[Note 16: Extrait d'un article intitulé: _Application des aérostats +à l'art de la guerre_, publié dans le _Journal militaire_ de Darmstadt, +traduit par le colonel d'Herbelot.] PROJET D'ORGANISATION DE BALLONS +MILITAIRES. + +Une des modifications les plus importantes à introduire dans la +construction des ballons captifs destinés aux observations militaires, +serait de changer leur forme sphérique. L'aérostat, immergé à l'état de +liberté dans l'atmosphère, fait pour ainsi dire partie intégrante du +courant aérien qui le transporte, il se déplace avec l'air, il peut, et il +doit même offrir la forme sphérique; mais s'il est destiné à être remorqué +à l'état captif, contre le vent, s'il est appelé à s'élever dans l'air, +retenu par des cibles qui l'attachent à un même point, cette forme, qui +offre une grande prise à l'effort du vent, devient très-désavantageuse. + +Les ballons d'observations devraient présenter un volume géométrique +allongé, analogue à celui d'un poisson. Le filet s'attacherait au-dessous +de l'aérostat, à une longue barre transversale, où serait suspendue la +nacelle. L'appareil muni à l'arrière d'un gouvernail, pourrait être +orienté dans la direction du vent, l'air n'agirait plus alors que sur une +petite section du système. Ce ballon se dirigerait toujours dans le sens +du vent comme une véritable girouette, il s'élèverait aisément dans +l'espace, sans exiger une force ascensionnelle considérable; son transport +à terre s'effectuerait avec une grande facilité, il ne se balancerait plus +à l'extrémité de ses cordes d'attache, comme les ballons ronds. + +S'agirait-il de passer une route bordée d'arbres, l'axe de l'aérostat +allongé serait placé parallèlement à la route, l'appareil y circulerait, +sans effort de la part des hommes qui le remorquent, sans crainte +d'accidents pour les aérostiers juchés dans la nacelle. L'étoffe dont il +serait formé devrait être la soie, qui offre une grande solidité, unie à +un poids très-faible; son volume n'excéderait pas 1,200 mètres cubes. + +On le gonflerait à l'usine à gaz la plus proche des opérations militaires; +il serait ainsi rempli de gaz d'éclairage, et une fois arrimé, on le +transporterait au milieu du camp, à la place que le général en chef aurait +assignée. + +Comme il est impossible d'admettre que le ballon d'observations puisse +arriver juste à heure fixe, au moment de l'action, il devrait être à son +poste quelques jours à l'avance. Dans ces conditions, il ne manquerait pas +de perdre peu à peu, par endosmose, une certaine quantité du gaz qu'il +contient; il serait de toute nécessité de compenser ces pertes, en lui +fournissant tous les soirs une ration de gaz. + +L'expérience nous a démontré qu'un ballon de soie de 1,200 mètres cubes, +bien construit et bien verni, ne perd que 60 à 80 mètres de gaz par jour. +Il serait donc indispensable de préparer sur place cette quantité de gaz. +On aurait recours à l'hydrogène pur, qui prendrait naissance avec la plus +grande facilité, par la décomposition de l'eau sous l'action du fer et de +l'acide sulfurique. + +La batterie à gaz serait formée d'un grand réservoir en bois placé sur des +roues; ce qui faciliterait son transport. Une ouverture supérieure, munie +d'une soupape de sûreté, permettrait l'introduction des réactifs. On +aurait ainsi une batterie-mobile, placée sur des roues, et munie d'un +brancard où s'attellerait un cheval. Avec deux voitures semblables, on +produirait 100 mètres cubes d'hydrogène en moins d'une heure. A la partie +inférieure de la voiture, on pendrait une caisse où seraient placées les +provisions de fer et les touries d'acide sulfurique. Avec ce matériel, et +de l'eau qu'on trouve partout, le ballon pourrait être alimenté tous les +jours. + +Pour bien exposer les différentes manoeuvres du ballon militaire, +supposons qu'un corps d'armée prenne ses positions en avant d'une ville +quelconque, de Reims, si vous voulez. Le général en chef dispose de trois +ballons d'observations qu'il va placer, l'un à l'aile droite de son armée, +l'autre à l'aile gauche, le troisième au centre. Les aérostiers militaires +sont à Reims. Dès que l'ordre leur est donné de se porter vers leurs +postes d'observations, ils gonflent de suite un premier ballon, ce qui est +fait en une journée. Les deux autres aérostats se remplissent de même le +lendemain et le surlendemain. + +L'équipe du ballon militaire se compose d'un capitaine aérostier, d'un +lieutenant, d'un chef d'équipe, et de six hommes de manoeuvre. Une +compagnie de quatre-vingts soldats est chargée du transport de l'aérostat +à terre et des manoeuvres des ascensions captives. + +Le ballon gonflé va se mettre en route; le chef aérostier monte dans +la nacelle avec son lieutenant; huit cordes sont attachées à la barre +transversale de l'aérostat, quatre hommes s'attellent à chacune d'elles +et font avancer l'appareil, en tirant en même temps les quatre cordes de +droite et les quatre cordes de gauche. On n'utilise ainsi que quarante +hommes qui, lorsqu'ils ont besoin de repos, peuvent être remplacés par les +quarante autres. Le ballon est suivi des deux voitures-batteries, pour la +préparation du gaz, et d'un fourgon, où sont placés les plateaux et les +cordes d'ascension, des pelles et des pioches pour enfouir la nacelle en +terre, des tuyaux de gonflement, des cordes pour les réparations, etc. + +Arrivé au lieu d'observation, l'aérostat est placé sur le sol. Sa pointe +est orientée dans le sens du vent, et des cordes d'équateur attachées à +des pieux, enfoncés en terre, le maintiennent à l'état de repos absolu. + +Quand les trois ballons sont installés à leurs postes, ils sont prêts à +renseigner le général en chef à toute heure du jour. Lorsque l'ascension +doit s'exécuter, un officier d'état-major monte dans la nacelle avec le +chef aérostier. Le ballon s'élève à 200 mètres de haut, retenu par deux +cordes que quarante hommes laissent glisser dans des poulies, amarrées à +des plateaux de bois remplis de pierres. Tandis que l'aéronaute surveille +le ballon, jette du lest, s'il le juge nécessaire, l'officier sonde +l'horizon soit à l'oeil nu, soit à l'aide d'une lunette. Si le temps est +pur, il aperçoit, sous la nacelle, une immense campagne, d'une étendue de +plusieurs lieues, il peut distinguer au loin des camps ou des lignes de +bataille, il étudie minutieusement les positions et les mouvements de +l'ennemi. + +Rien n'empêche de munir les trois ballons d'un appareil électrique. Un +employé du télégraphe ferait alors partie de la compagnie des aérostiers. +Juché dans la nacelle, il ferait fonctionner l'appareil Morse sous la +dictée de l'officier d'état-major; un fil électrique descendrait du ballon +jusqu'à terre et s'étendrait jusqu'au quartier-général. + +Si un combat est livré et que l'aérostat captif plane dans les airs, +l'observateur voit les bataillons ennemis reculer ou avancer, il surveille +leur moindre mouvement, il fait part de tout ce qu'il-voit, à l'aide du +télégraphe. Avec trois aérostats ainsi organisés, un général en chef peut +connaître à tout moment toutes les phases successives de la grande partie +qui est en jeu. + +Mais, pourra-t-on objecter, le ballon sera le point de mire des ennemis, +ils lui lanceront une pluie de balles et de mitraille, et finiront +certainement par l'abattre. + +N'oublions pas que l'aérostat captif, à 200 mètres de haut, et à une +distance de 1,500 mètres des feux ennemis, n'est pas un point de mire +facile à atteindre; car la hauteur à laquelle il plane rend le tir du +canon contre lui presque impossible. Quant aux balles de fusil, il ne les +craint pas à cette distance. S'il était surpris par un détachement ennemi, +et qu'il se trouvât percé de quelques trous de balles, il perdrait +rapidement du gaz, et ne pourrait certainement plus continuer ses +opérations, mais la vie des observateurs ne serait pas compromise pour si +peu. Si les aéronautes étaient menacés d'être faits prisonniers dans un +cas de panique, ils auraient la ressource de couper leurs cordes et de +faire une ascension libre. Enfin, si par malheur un obus atteignait +l'aérostat, et y mettait le feu, les observateurs seraient, cette fois, +bel et bien perdus, mais pour ce cas particulier, nous n'aurons qu'à +dire avec un brave officier qui défendait autrefois la cause des ballons +militaires: «Au pis-aller, on sauterait, et cela n'arriverait pas tous +les jours. Ce sont des désagréments dont il est difficile de s'affranchir +absolument à la guerre.» + +Dans le cas où les mouvements de l'armée, pendant le combat, rendent +nécessaire de porter les ballons d'observation, soit en avant, soit en +arrière, n'oublions pas qu'ils sont très-facilement transportables. Avec +une équipe expérimentée, bien rompue aux manoeuvres, les aérostats se +déplaceraient avec une grande rapidité. Nous pouvons affirmer que +dans tout ce que nous venons d'exposer sur l'organisation des ballons +militaires, il n'y a rien qui ne soit parfaitement pratique, rien qui ne +puisse se réaliser avec les plus grandes chances de succès. Or, étant +donnée cette possibilité--que nul aéronaute ne mettra en doute,--de +transporter à l'avance des ballons, au milieu des lignes d'une armée, +nous avons la persuasion que pas un militaire expérimenté ne pourra nier +l'efficacité d'observatoires qui lui ouvrent, à 200 mètres de haut, le +panorama d'un champ de bataille. + +Quant à la dépense que nécessiterait une telle organisation, elle est +presque insignifiante. Les trois ballons de soie d'un corps d'armée ne +coûteraient pas plus de cent mille francs avec tout leur matériel. Les +frais de rétribution de l'équipe, les frais de préparation du gaz, +s'élèveraient pour chacun d'eux à quelques centaines de francs par jour. +Qu'est-ce qu'une semblable dépense pour une armée, qui coûte des millions +par jour? + +Pour que l'organisation des ballons militaires soit efficace, il serait +de toute nécessité de créer une école aérostatique, où l'on formerait des +aérostiers, car il en est de la manoeuvre du ballon, comme de celle du +canon. On n'improvise pas des aéronautes, pas plus que des artilleurs. +Dans cette école, on exercerait les hommes d'équipe et les chefs +aérostiers, au gonflement des aérostats, à leur transport d'un point à un +autre. Des officiers d'état-major seraient initiés aux ascensions captives +et libres, ils exerceraient leurs yeux à bien voir du haut des airs, art +très-compliqué qui nécessite une longue pratique. + +Les élèves de l'école aérostatique apprendraient aussi à construire des +ballons; on les enverrait plus tard, en temps de guerre, dans les places +assiégées, et ils ne seraient plus embarrassés pour construire des ballons +messagers de grandes dimensions, ou de petits aérostats libres en papier. + +Mais nous n'avons pas l'intention de tracer ici un programme complet, et +sans parler davantage des ballons d'observations militaires, nous voulons +dire quelques mots des aérostats incendiaires. + +Le procédé qu'ont employé les Autrichiens au siège de Venise est +évidemment celui qui offre la plus grande chance de succès dans la +pratique. Rien n'est plus simple que d'attacher à un ballonneau libre, +un obus fixé à un fil de fer, muni d'une mèche combustible, qui brûle +lentement, et arrive à enflammer l'aérostat au bout d'un temps déterminé. +Le ballon brûlé, l'obus tombe. Si l'on attaque une ville, une place +forte que l'on cerne, on trouvera toujours sur un point de la ligne +d'investissement un vent favorable, poussant un aérostat vers l'enceinte +assiégée. On lancera quelques ballons d'essai avec des corps pesants +inoffensifs, pour s'assurer de la vitesse du vent, du temps que l'aérostat +met à parcourir pour passer au-dessus de l'ennemi. Si l'on voit qu'un +premier ballon n'arrive à traverser la ville assiégée que cinq minutes +après son ascension, on a les conditions nécessaires au succès du +bombardement; on fixe les bombes successivement à cent ou deux cents +ballonneaux, on munit ceux-ci de mèches d'une longueur déterminée +qui brûlent entièrement en cinq minutes, et qui ne peuvent enflammer +l'aérostat que lorsque leur combustion va s'achever. Ces mèches sont +préparées à l'avance; on a constaté, par exemple, qu'une longueur de +10 centimètres a brûlé en 1 minute, on en prendra 50 centimètres, pour +obtenir la combustion du globe aérien au moment voulu. + +Pour plus de sécurité, on ne tentera l'expérience définitive qu'après +avoir sondé l'atmosphère, par des ballons d'essai, afin d'être bien +certain qu'il n'existe pas de courants supérieurs capables de ramener les +projectiles sur ceux qui les ont lancés.--Une fois que les conditions des +mouvements de l'air sont étudiées, le bombardement par aérostats peut se +prolonger autant de temps que le vent restera le même.--Pour enlever une +bombe de vingt kilogrammes, il suffit d'un petit ballonneau de papier de +25 à 30 mètres cubes, gonflé d'hydrogène pur. Avec quelques hommes initiés +au gonflement et à la préparation du gaz, on pourrait lancer ainsi, dans +un temps assez restreint, plusieurs centaines de ballons munis de bombes. + +Ce procédé vraiment terrible ne serait surtout efficace que dans l'attaque +d'une place forte, où l'on peut aller toujours chercher le vent, puisqu'on +occupe des positions circulaires, où se trouvent compris les quatre points +cardinaux; cependant il pourrait, dans certains cas, être utilisé en rase +campagne, quand le vent se dirigerait, du point que l'on occupe, vers les +lignes ennemies. + +En augmentant le nombre des batteries qui serviraient aux aérostats +d'observation, on aurait toujours le gaz nécessaire pour gonfler les +ballons de bombardement. Il est vraiment affligeant de parler de l'usage +si effroyable qu'il serait possible de faire des aérostats, mais nous ne +devons pas oublier le bombardement de Strasbourg et le bombardement de +Paris. Que les engins meurtriers décrivent dans l'air une vaste parabole +dont l'origine est la gueule d'un canon, qu'ils s'échappent des hauteurs +de l'atmosphère, en tombant d'un aérostat qui brûle, le résultat n'est-il +pas toujours le même? Je sais bien qu'en France on n'emploiera jamais sans +répugnance des moyens de destruction vraiment barbares et féroces, mais +si l'on ne veut pas s'attacher à l'étude des ballons incendiaires, qu'on +n'oublie pas, au moins, les ballons d'observations militaires, dont il est +permis de faire usage sans être accusé de franchir les bornes des droits +de la guerre. + +Nous avons rappelé succinctement les expériences aérostatiques du passé; +il appartient à ceux qui réorganisent l'armée de songer aux ballons +militaires pour l'avenir. Après 1871, espérons qu'on saura bien +recommencer ce qui a été fait en 1794, par les aérostiers de la première +République! + + + +APPENDICE. + + + +DÉCRETS DE PARIS. + +DÉCRET CONCERNANT LES BALLONS-POSTE. + +_Extrait du Journal officiel de Paris._ +27 septembre 1870. +Direction générale des postes. + +AVIS AU PUBLIC. + +«Le gouvernement de la défense nationale a rendu, sous la date du 46 +septembre, les deux décrets dont la teneur suit: + +PREMIER DÉCRET. + +«Art. 1er. L'administration des postes est autorisée à expédier par la +voie d'aérostats montés les lettres ordinaires à destination de la France, +de l'Algérie et de l'étranger. + +«Art. 2. Le poids des lettres expédiées par les aérostats ne devra pas +dépasser 4 grammes. + +«La taxe à percevoir pour le transport de ces lettres reste fixée à 20 +centimes. + +«L'affranchissement en est obligatoire. + +«Art. 3. Le ministre des finances est chargé de l'exécution du présent +décret.» + +(_Suivent les signatures._) + + +DEUXIÈME DÉCRET. + +«Art. 1er. L'Administration des postes est autorisée à transporter par la +voie d'aérostats libres et non montés des cartes-poste portant sur l'une +des faces l'adresse du destinataire et sur l'autre la correspondance du +public. + +«Art. 2. Les cartes-poste sont en carton vélin du poids de 3 grammes au +maximum et de 11 centimètres de long sur 7 centimètres de large. + +«Art. 3. L'affranchissement des cartes-poste est obligatoire. + +«La taxe à percevoir est de 10 centimes pour la France et l'Algérie. + +«Le tarif des lettres ordinaires est applicable aux cartes-poste à +destination de l'étranger. + +«Art. 4. Le gouvernement se réserve la faculté de retenir toute +carte-poste qui contiendrait des renseignements de nature à être utilisés +par l'ennemi. + +«Art. 5. Le ministre des finances est chargé de l'exécution du présent +décret.» + +(_Suivent les signatures._) + + +«En exécution des décrets qui précèdent, le directeur général des postes +a l'honneur d'informer le public que l'ascension des ballons montés ne +pouvant avoir lieu qu'à des époques indéterminées, des ballons libres +seront lancés à partir de demain, 28 septembre, si le temps le permet. +«Les correspondances que le public voudrait tenter de faire parvenir par +ce moyen devront être écrites sur carton vélin du poids de 3 grammes au +maximum, et ne dépassant pas les dimensions d'une enveloppe ordinaire, +savoir: longueur, 11 centimètres; largeur, 7 centimètres. Cette carte sera +expédiée à découvert, c'est-à-dire sans enveloppe, et l'une de ses faces +sera exclusivement réservée à l'adresse. + +«L'affranchissement en timbres-poste desdites cartes, fixé à 10 centimes +pour la France et l'Algérie, sera obligatoire; celles qui seraient +adressées à l'étranger devront être affranchies d'après le tarif des +lettres ordinaires. + +«Le public comprendra qu'il n'est possible de confier aux ballons non +montés que des correspondances à découvert, à cause du défaut de sécurité +de ce mode de transport et du risque que courent ces ballons de tomber +dans les lignes prussiennes. + +«Les lettres fermées que le public entendra réserver pour être acheminées +par les ballons montés devront porter sur l'adresse la mention expresse; +_par ballon monté_. L'affranchissement en sera également obligatoire, +d'après les tarifs _actuellement en vigueur_, tant pour l'intérieur _que +pour l'étranger_. Le poids desdites lettres ne devra pas dépasser 4 +grammes. + +«Dans le cas où toutes les lettres recueillies ne pourraient être +expédiées par le ballon monté en partance, la préférence sera donnée aux +lettres les plus légères. + +«Paris, le 27 septembre 1870. +«G. RAMPONT.» + +A la suite de ces avis la plupart des journaux donnèrent des +renseignements détaillés sur la forme des lettres, la manière de mettre +les adresses. Certains papetiers vendirent même du papier à lettre +pelure, pesant le poids réglementaire, et sur le verso duquel la place de +l'adresse était marquée à l'avance. Voici le _fac-similé_ du verso de ces +feuilles de papier à lettre: + +[Illustration] + +Plus tard un imprimeur, M. Jouaust, eut l'excellente idée de livrer au +public, des dépêches-ballons, où les nouvelles générales étaient imprimées +à l'avance; on envoyait cette feuille en province, en y ajoutant sur le +verso ses nouvelles personnelles. + + +DÉCRET RELATIF AU VOYAGE M. GAMBETTA. + +Le jour même de l'ascension, le _Journal officiel_ avait appris aux +Parisiens le départ de M. Gambetta dans les termes suivants: + +«Le gouvernement de la défense nationale, + +Considérant qu'à raison de la prolongation de l'investissement de Paris, +il est indispensable que le ministre de l'intérieur puisse être en rapport +direct avec les départements, et mettre ceux-ci en rapport avec Paris, +pour faire sortir de ce concours une défense énergique, + +DÉCRÈTE: + +«Art. 1er. M. Gambetta, membre du gouvernement, ministre de l'intérieur, +est adjoint à la délégation de Tours; il se rendra sans délai à son poste. + +«Art. 2. M. Jules Favre, ministre des affaires étrangères, est chargé de +l'intérim du ministère de l'intérieur à Paris. + +«En exécution de ce décret, le ministre de l'intérieur est parti ce matin +même par ballon. Il a emporté la proclamation qui suit à l'adresse des +départements: + +«Français, + +«La population de Paris offre en ce moment un spectacle unique au monde. + +«Une ville de deux millions d'âmes, investie de toutes parts, privée +jusqu'à présent, par la criminelle incurie du dernier régime, de toute +armée de secours, et qui accepte avec courage, avec sérénité, tous les +périls, toutes les horreurs d'un siège. + +«L'ennemi n'y comptait pas. Il croyait trouver Paris sans défense; la +capitale lui est apparue hérissée de travaux formidables, et, ce qui vaut +mieux encore, «défendue par 400,000 citoyens qui ont fait d'avance le +sacrifice de leur vie. + +«L'ennemi croyait trouver Paris en proie à l'anarchie; il attendait la +sédition, qui égare et qui déprave; la sédition, qui, plus sûrement que le +canon, ouvre à l'ennemi les places assiégées, + +«Il l'attendra toujours. Unis, armés, approvisionnés, résolus, pleins de +foi dans la fortune de la France, les Parisiens savent qu'il ne dépend +plus que d'eux, de leur bon ordre et de leur patience, d'arrêter pendant +de longs mois la marche des envahisseurs. + +«Français! c'est pour la patrie, pour sa gloire, pour son avenir, que la +population parisienne affronte le fer et le feu de l'étranger. + +«Vous qui avez déjà donné vos fils, vous qui nous avez envoyé cette +vaillante garde mobile, dont chaque jour signale l'ardeur et les exploits, +levez-vous en masse, et venez à nous; isolés, nous saurions sauver +l'honneur; mais avec vous, et par vous, nous jurons de sauver la France!» + +Paris, le 7 octobre 1870. + + +DÉCRET CONCERNANT LES DÉPÊCHES PAR PIGEONS. + +_Journal officiel de Paris_. +10 novembre 1870. + +Le gouvernement de la défense nationale a rendu, sous la date du 10 +novembre 1870, le décret dont la teneur suit: + +«Le gouvernement de la défense nationale, »Considérant la nécessité de +rétablir dans une certaine mesure les communications postales entre les +départements et Paris, pendant la durée du siège, + +DÉCRÈTE: + +«Art. 1er. L'administration des postes est autorisée à faire reproduire +par la photographie microscopique, et à expédier par les pigeons voyageurs +ou par toute autre voie, des dépêches que les habitants des départements +adresseront à Paris et dans l'enceinte fortifiée. + +«Art. 2. Ces dépêches pourront consister en quatre réponses, par OUI ou +par NON, écrites sur cartes spéciales envoyées par le correspondant de +Paris. + +«Les habitants des départements auront en outre la faculté d'expédier, +sous forme de lettres, des dépêches composées de quarante mots au maximum, +adresse comprise. + +«Art. 3. L'administration des postes mettra en vente dans les bureaux +de Paris, au prix de 5 centimes, des cartes que les habitants de Paris +inséreront dans les lettres adressées par eux aux personnes dont ils +désirent des réponses. + +«Art. 4. Le prix de la _dépêche-réponse_ par OUI ou par NON est fixé à 1 +franc, en dehors des 5 centimes montant du prix de la carte. + +«Le prix des _dépêches-lettres_ sera de 50 centimes par mot. + +«Dans les deux cas, l'affranchissement est obligatoire. Le prix en sera +perçu, dans les départements, aux guichets des bureaux de poste. + +«Art. 5. Des mandats de poste jusqu'à 300 francs inclusivement pourront +être délivrés à destination de Paris et de l'enceinte fortifiée moyennant +le payement des droits ordinaires et d'une taxe de 3 francs en sus. + +«Art. 6. Les dépêches-réponses, les dépêches-lettres et les mandats à +destination de Paris seront adressés par les soins des receveurs des +postes au délégué du directeur général à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme). + +«Art. 7. Les dépêches photo-microscopiques seront, à leur arrivée à Paris, +transcrites par les soins de l'administration des postes et distribuées à +domicile. + +«Art. 8. Le ministre des finances est chargé de l'exécution du présent +décret. + +«Paris, le 10 novembre 1870,» +(Suivent les signatures.) + +FAC-SIMILE D'UNE DÉPÊCHE-RÉPONSE, +Recto. DÉPÊCHE-RÉPONSE. + +(Décret du Gouvernement de la défense nationale en date de 10 novembre +1870.) + +Il est dû, pour le prix de la présente carte, un droit de CINQ CENTIMES. +Ce droit sera acquitté au moyen d'un timbre-poste qui sera placé dans le +cadre ci-contre. Les réponses doivent être exprimées par OUI et par NON +dans les colonnes 4 à 7; elles ne peuvent excéder le nombre de 4. La taxe +d'affranchissement des réponses, qu'elles atteignent ce nombre ou qu'elles +y soient inférieures, est uniformément fixée à UN FRANC. + +__________________________________________________________________________ +| | INITIALES | NOM ET DOMICILE |RÉPONSES aux quatre | +|NOM DU PAIS | du prénom | | questions posées. | +| où | et du nom |en toutes lettres|_____________________| +|réside l'expéditeur| de | | Q1 | Q2 | Q3 | Q4 | +| |l'expéditeur| du destinataire.| | | | | +| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 +|________________________________________________________________________| +| | | | | | | | +| | | | | | | | + + +Verso. + +La présente carte, revêtue des réponses par OUI ou par NON qui doivent +être portées aux colonnes 4 à 7, d'autre part, devra être remise par +l'envoyeur entre les mains du receveur du bureau de poste d'expédition, +qui est tenu d'y apposer lui-même, ci-dessous, les timbres-poste destinés +à en opérer l'affranchissement, et de l'adresser ensuite, par le premier +courrier, au délégué du Directeur général des postes à Clermont-Ferrand. +Ces timbres-poste, ainsi que celui de cinq centimes placé au recto, +devront être laissés intacts; ils seront oblitérés à Clermont-Ferrand. + +«Le gouvernement de la défense nationale, + +«Vu les propositions faites par M. Dupuy de Lôme, membre de l'Institut, +membre du conseil de défense, pour la construction de ballons susceptibles +de recevoir une direction et spécialement applicables aux correspondances +du gouvernement avec l'extérieur; + +«Considérant que ces travaux sont d'un grand intérêt pour la défense +nationale, + +DÉCRÈTE: + +«Art. 1er. Un crédit de 40,000 fr. est ouvert au budget extraordinaire du +ministère de l'instruction publique pour être affecté à la construction +des ballons. + +«Art. 2. M. Dupuy de Lôme est chargé de l'exécution et de la direction des +travaux, auxquels il imprimera toute l'activité possible. + +«Paris le 28 octobre 1870,» + + +DÉCRETS DE TOURS. + +CORRESPONDANCE PAR PIGEONS. + +_(Moniteur universel de Tours)_ +7 novembre 1870. + +«La délégation du gouvernement de la défense nationale, + +«Considérant que depuis l'investissement de Paris il a été établi par les +soins du double service des télégraphes et des postes, au moyen de ballons +partant de Paris et de pigeons voyageurs partant de Tours, un échange +spécial de correspondances destiné à suppléer, entre Tours et Paris, aux +moyens de correspondance ordinaires momentanément suspendus; + +«Considérant que cet échange, jusqu'à présent réservé aux communications +du gouvernement, se trouve aujourd'hui suffisamment assuré pour qu'il soit +possible d'en faire profiter les particuliers pour leurs relations avec la +capitale, sans en garantir cependant la parfaite régularité; + +«Considérant, toutefois, que ce mode extraordinaire de correspondance, +d'ailleurs coûteux, n'offre encore que des facilités très-restreintes et +que les exigences supérieures de la défense nationale ne permettent d'en +accorder l'usage public que dans d'étroites limites et à des conditions de +taxe relativement élevées; + +«Sur la proposition, du directeur général des télégraphes et des postes; + +DÉCRÈTE: + +«Art. 1er.--Il est permis à toute personne résidant sur le territoire de +la République de correspondre avec Paris par les pigeons voyageurs de +l'administration des télégraphes et des postes, moyennant une taxe de +cinquante centimes par mot, à percevoir au départ, et dans des limites +qui seront déterminées par des arrêtés du directeur général de cette +administration. + +«Art. 2.--Les télégrammes destinés à cette transmission spéciale seront +reçus dans les bureaux de télégraphe et de poste qui seront désignés par +l'administration, et transmis au point de départ des pigeons voyageurs par +la poste, ou par le télégraphe, lorsque les exigences du service général +le permettront. + +«Il ne sera perçu aucune taxe complémentaire à raison de la transmission +postale ou télégraphique, ni à raison de la distribution des télégrammes à +domicile à Paris. + +«Art. 3.--L'État ne sera soumis à aucune responsabilité à raison de ce +service spécial. La taxe perçue ne sera remboursée dans aucun cas. + +«Art. 4.--Le directeur-général des télégraphes et des postes est chargé de +l'exécution du présent décret. + +«Fait à Tours, le 4 novembre 1870. +«_Léon Gambetta, Fourichon, Crémieux, Glais-Bizoin._ +«Par le gouvernement: +«_Le Directeur général des télégraphes et des postes,_ +«F. Steenackers.» + + +Arrêté déterminant les conditions d'expédition des dépêches privées +entre les départements et Paris, au moyen des pigeons voyageurs de +l'administration des télégraphes et des postes. + +«Le directeur général des Télégraphes et des Postes, + +«Vu le décret du 4 novembre 1870, + +«Arrête: + +«Art. 1er.--Les dépêches privées destinées à être transmises à Paris par +des pigeons voyageurs, seront reçues dans tous les bureaux de télégraphe +et de poste du territoire de la République, aux conditions de taxe fixées +par le décret susvisé et d'après les règles ci-après. + +«Art. 2.--Ces dépêches devront être rédigées en français, en langage clair +et intelligible, sans aucun signe ou chiffre conventionnel. Elles ne +devront contenir que des communications d'intérêt privé, à l'exclusion +absolue de tout renseignement ou appréciation de politique ou de guerre. + +«Art. 3.--Le nombre maximum des mots de chaque dépêche est fixé à vingt. + +«Les expressions réunies par un trait d'union ou séparées par une +apostrophe, seront comptées pour le nombre de mots servant à les former. + +«Par exception, dans l'adresse, la désignation du destinataire, celle du +lieu et du domicile ne compteront chacune que pour un seul mot, bien que +formées d'expressions composées. + +«Il en sera de même de la signature de l'expéditeur. + +«Toute lettre isolée comptera pour un mot. + +«Les nombres devront être écrits en toutes lettres, et seront comptés +d'après les règles ci dessus. + +«Art. 4.--L'indication du lieu de destination ne sera obligatoire que pour +les dépêches à distribuer hors de l'enceinte de Paris dans la banlieue +investie. Les dépêches ne portant aucune indication de cette nature, +seront considérées comme à destination de Paris même. La mention «rue» +pourra être supprimée, aux risques et périls de l'expéditeur. + +«L'indication de la date et du lieu d'origine n'est pas non plus +obligatoire. + +«Art. 5.--Les dépêches présentées dans les bureaux télégraphiques +seront traitées, en ce qui concerne la perception de la taxe, comme les +télégrammes ordinaires. La taxe sera perçue en numéraire. La souche du +registre des recettes devra porter la mention «pigeons voyageurs.» + +«Les dépêches présentées dans les bureaux de poste devront être +affranchies au moyen de timbres-poste, qui seront oblitérés par les +receveurs. Elles seront vérifiées au guichet en ce qui concerne +l'application de la taxe. En cas d'insuffisance d'approvisionnement +de timbres, l'affranchissement pourra, par exception, avoir lieu en +numéraire, dans les formes habituelles. + +«Art. 6.--Les bureaux soit de télégraphe soit de poste, réuniront sous une +même enveloppe toutes les dépêches qu'ils auront reçues dans la journée, +et les adresseront au directeur général des télégraphes et des postes, +à Tours, avec la mention spéciale: pigeons voyageurs, inscrite au coin +supérieur droit de l'enveloppe. + +«Art. 7.--Les dépêches présentées après le départ du courrier de la poste +dans les bureaux du télégraphe, où le service de la télégraphie +privée n'est pas suspendu, pourront être, dans le cas où les lignes +départementales seraient en mesure de les recevoir sans aucun préjudice +pour le service public, transmises par le télégraphe au bureau du même +département qui serait le mieux en situation de les diriger immédiatement +par la poste sur la direction générale. + +«Art. 8.--Tout envoi sera accompagné d'un bordereau portant, avec la date +de l'envoi et le numéro d'ordre, l'indication du nombre total des dépêches +transmises, et de la somme totale des taxes perçues pour cet envoi. + +«Les envois de chaque catégorie de bureaux, tant de télégraphe que de +poste, seront faits directement, sans confusion entre les deux services. + +«Art. 9.--Les dépêches centralisées à Tours seront dirigées sur Paris, par +les soins de la direction générale, au fur et à mesure qu'elle disposera +des moyens d'expédition suffisants, et distribuées à Paris à la diligence +du service télégraphique central. + +«Art. 10.--Conformément à l'article 3 du décret sus-visé, aucune +réclamation ne sera admise en cas de non remise ou d'erreur de +distribution, toute taxe perçue demeurant, à raison des difficultés que +présente ce service spécial, définitivement acquise à l'État. + +«Art. 11.--Les dispositions du présent arrêté sont applicables à partir +du 8 courant. «Tours, le 4 novembre 1870. «Le directeur général des +télégraphes et des postes, + +«F. STEENACKERS. +«Pour ampliation, +«Le secrétaire général, +«LE GOFF.» + + +DOCUMENTS RELATIFS AUX LETTRES DE LA PROVINCE POUR PARIS. + +DIRECTION GÉNÉRALE DES TÉLÉGRAPHES ET DES POSTES. + +AVIS. + +«15 novembre 1870, + +«A l'avenir, les lettres à expédier à Paris par ballon monté pourront être +adressées directement à l'administration centrale des télégraphes et des +postes, à Tours. + +«Ces lettres devront être renfermées dans une enveloppe portant la +suscription suivante: + + _A. Monsieur + Le Directeur général des télégraphes et des postes, + à Tours_. + (Pour Paris, par ballon monté.) + + +«Le directeur général ayant la franchise illimitée, l'enveloppe portant +son adresse ne devra pas être munie de timbres-poste. La lettre à expédier +à Paris sera seule désormais soumise aux droits de poste. + +«Sont maintenues les autres conditions qui ont été indiquées dans un +précédent avis pour l'expédition de correspondances par ballon monté. + +«Le directeur général des télégraphes et des postes a fait transmettre, +par les pigeons voyageurs, pour être inséré dans le _Journal officiel_ +et dans les autres journaux de Paris, un avis portant que les lettres +envoyées de la capitale, par ballon monté, parviennent généralement à leur +destination. + + +GRANDEUR ET ASPECT D'UNE DÉPÊCHE MICROSCOPIQUE POUR PIGEONS. + ________________________ + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + |_____|_____|_____|_____| + + + +NOMINATION DES AÉROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMÉE DE LA LOIRE. + + MINISTÈRE DE LA GUERRE + + Première division. + + BUREAU + de la correspondance + générale + et des opération + militaires. + + +LE MINISTRE DE L'INTERIEUR ET DE LA GUERRE, +informe M.... que, par décision de ce jour, il est attaché en qualité +d'aéronaute au service des ballons captifs de l'armée de la Loire. «Dans +cette position M..... recevra une rétribution de 10 fr. par jour, et une +indemnité d'entrée en campagne de 600 fr. + +«Il aura droit, en outre, à une ration et demie de vivres et à 4 rations +de chauffage. + +«Cette lettre lui servira de titre dans l'exercice de ses fonctions. + +« Tours, le 1er décembre 1870. + +«Pour le ministre de l'intérieur et de la guerre, «_Le général directeur +par intérim_,» + + +AVIS AU PUBLIC + +(RELATIF AUX CYLINDRES POSTAUX ROULANT DANS LA SEINE). + +Extrait du _Moniteur_ de Tours: + +«27 décembre. + +«On a offert à l'administration des postes, à Paris, de faire parvenir des +lettres des départements à Paris, à l'aide d'un procédé pour lequel les +inventeurs sont brevetés. + +«Ce procédé, pour conserver ses chances de réussite, doit rester secret; +mais il a été reconnu suffisamment pratique pour être essayé. + +«En conséquence, l'administration, dont le devoir est d'utiliser tout +moyen paraissant propre à la transmission des lettres pour la capitale, +a cru pouvoir autoriser la mise à exécution du nouveau procédé, sans +toutefois en endosser la responsabilité. + +«Un traité a été conclu à cet effet, entre l'administration des postes, à +Paris, et les inventeurs du procédé en question. Ce traité a été approuvé +par un décret du gouvernement de la défense nationale en date du 14 +décembre courant. + +«Aux termes dudit décret, les lettres à transporter à Paris devront être +affranchies au moyen de timbres-poste représentant une taxe d'un franc +(dont 20 centimes pour l'administration et 80 centimes pour les frais et +risques de l'entreprise). + +«Le poids maximum des lettres est fixé à 4 grammes. + +«Les lettres de la France et de l'Algérie pour Paris, que le public voudra +confier au procédé dont il s'agit, devront, en dehors des conditions de +poids et d'affranchissement indiquées ci-dessus, porter, en caractères +très-apparents, sûr la suscription, à la suite de l'adresse du +destinataire, les mots: + +_Paris, par Moulins (Allier)._ + +»Les expéditeurs ayant ainsi préparé leurs lettres, n'auront qu'à les +jeter à la boite, comme toute lettre ordinaire.» + + * * * * * + +LES BALLONS DE LA COMMUNE. + +Le lecteur se rappelle sans doute que la Commune a voulu singer le service +des ballons-poste, si glorieux pendant le siège. Nous donnons le curieux +décret qu'ont signé les Cournet, les Delescluze et les Pyat au sujet d'une +organisation de ballons militaires. Il est à regretter que parmi les +aéronautes de Paris, il s'en soit trouvé deux qui aient consenti à placer +leurs noms à côté de celui des odieux personnages de l'insurrection! + +_Journal officiel de la Commune._ +«20 avril 1871. +«La Commune de Paris, + +«Considérant: + +«Que des dépenses importantes ont été faites par l'ex-gouvernement dit de +la défense nationale, pour les services aérostatiques postaux; + +«Que, par suite de la désertion de l'ex-gouvernement, dit de la défense +nationale, sur ce point des services publics, comme sur tous les autres, +une quantité de ballons construits, représentant une dépense de plusieurs +centaines de mille francs, payés des deniers de la nation, se +trouvent actuellement disséminés en plusieurs endroits et exposés aux +détournements; + +«Qu'il importe d'urgence de réunir sous le contrôle de la Commune, en des +mains sûres, d'inventorier et de préserver, ce matériel, auquel sont venus +s'adjoindre les ballons expédiés en province pendant le siège de Paris; +«Considérant que l'ex-gouvernement, dit de la défense nationale, qui, en +fait gouverne toujours à Versailles, a supprimé, dans une intention +facile à comprendre, tout échange de nouvelles, journaux, correspondances +privées, toutes communications intellectuelles entre Paris et les +départements, comptant ainsi se réserver impunément la trop facile +distribution des calomnies destinées à égarer l'opinion publique en +province et à l'étranger; + +«Que la Commune de Paris a, tout au contraire, le plus grand intérêt à ce +que la vérité soit connue, et à faire connaître à tous et ses actes, et +ses intentions; + +«Considérant que l'aérostation est naturellement et légitimement appelée +en ces circonstances à rendre des services en répandant partout la lumière +salutaire; + +«Considérant enfin que, dans l'état de guerre offensive déclarée et +poursuivie par le gouvernement de Versailles, il est important à +la défensive d'utiliser les observations aérostatiques militaires, +systématiquement et intentionnellement repoussées pendant la durée du +siège de Paris, et alors, en effet, inutiles à ceux qui devaient livrer +Paris; + +ARRÊTE: + +«1° Une compagnie d'aérostiers civils et militaires de la Commune de Paris +est créée; + +«2° Cette compagnie se compose provisoirement d'un capitaine, d'un +lieutenant, d'un sous-lieutenant, d'un sergent, de deux chefs d'équipe et +douze aérostiers; + +«3° La solde du capitaine est de 300 fr., du lieutenant 250 fr., des +équipiers 150 fr. par mois; + +«4° La compagnie des aérostiers civils et militaires de la Commune de +Paris relève directement du commandement de la commission exécutive; «5° +Le citoyen Claude-Jules Duruof est nommé capitaine des aérostiers civils +et militaires de la Commune de Paris. + +«Le citoyen Jean-Pierre-Alfred Nadal est nommé lieutenant-magasinier +général. + +«Paris, le 20 avril 1871. + +«_La commission exécutive_, + +«AVRIAL, F. COURNET, CH. DELESCLUZE, FÉLIX PYAT, G. TRIDON, A. VERMOREL, +E. VAILLANT.» + +«Les aérostiers qui se présenteront pour faire partie de la compagnie +devront s'adresser, pour leur inscription immédiate, au capitaine Duruof +seul.» + +Terminons en disant que les aéronautes de la Commune, n'ont obtenu aucun +résultat. L'art de l'aérostation n'a pas servi la cause de l'infamie! + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + + +PRÉFACE + + +PREMIÈRE PARTIE. + + + +LE CÉLESTE ET LE JEAN-BART. + +I. Paris investi.--Les ballons-poste.--L'aérostat _le +Céleste_.--Lâchez-tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade +prussienne.--Les proclamations.--La forêt d'Houdan.--Les uhlans.--Descente +à Dreux. + +30 septembre 1870 + + +II. Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de +retour à Paris par voie aérienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage +à Lyon.--Les nouveaux débarqués du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_. + +Du 1er au 15 octobre. + + +III. Lettres pour Paris par ballon monté.--Le bon vent souffle à +Chartres.--Cernés par les Prussiens!--Évasion nocturne.--L'hôtel du +Paradis.--Allons chercher le vent! + +Du 15 octobre au 1er novembre. + + +IV. Première tentative de retour à Paris par ballon.--Préparatifs du +voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.--Le +déjeuner en ballon.--Le vent a tourné.--En ballon captif. + +Du 1er au 8 novembre 1870. + + +V. Seconde tentative de retour à Paris.--Le coucher du soleil et le lever +de la lune.--La Seine et les forêts.--Adieu Paris!--Descente dans le +fleuve.--Les paysans normands. + +Du 8 au 20 novembre. + + + + +DEUXIÈME PARTIE. + + +LES AÉROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMÉE DE LA LOIRE. + +I. Le ballon «la _Ville de Langres_.»--Premières expériences d'aérostation +militaire à Gidy.--La télégraphie aérienne.--Le _Jean-Bart_ à +Orléans.--Anecdotes sur les Prussiens. + +Du 16 au 29 novembre 1870. + + +II. Le départ.--Le voyage en ballon captif.--Accident à +Chanteau.--Réparation d'une avarie.--Arrivée à Rebréchien.--Tempête +nocturne.--Le _Jean-Bart_ est crevé.--Retour à Orléans.--Gonflement du +ballon la _République_. + +Du 30 novembre au 3 décembre 1870. + + +III. La déroute de l'armée de la Loire.--Les ballons captifs au château du +Colombier.--Aspect d'Orléans.--Le dernier train.--Les blessés.--Vierzon. + +Dimanche 4 décembre 1870. + + +IV. Organisation définitive des aérostiers militaires à Tours. +--Expérience d'une montgolfière captive.--Expédition de Blois.--M. +Gambetta et le chef de gare.--Nouvelle défaite.--Tours et le Mans.--Le +camp de Conlie.--Ascensions captives. + +Du 6 au 20 décembre 1870. + + +V. Une visite au général Chanzy.--Ascension faite en sa présence. +--Accident à la descente.--Un peuplier cassé.--Opinion du général sur les +ballons militaires. + +21 décembre au 11 janvier 1870. + + +VI. La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le +champ de bataille.--La déroute.--Laval.--Rennes. + +Du 11 janvier au 18 février 1871. + + +VII. Les ballons captifs à Laval.--Ascensions +quotidiennes.--L'armistice--Nantes.--Bordeaux.--L'assemblée +nationale.--Paris!--Vides dans les rangs. + +Du 28 janvier au 17 février 1871. + + + + +TROISIÈME PARTIE. + + +Histoire de la poste aérienne + +I. Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les +premiers départs avec l'ancien matériel.--Construction des aérostats. + + Premiers départs de Paris + Essai d'un ballon libre + Construction des ballons-poste + L'ascension + Départs de ballons en octobre 1870 + Voyage de M. Gambetta + Capture du ballon la Bretagne + Départs de novembre 1870 + Deuxième ballon prisonnier + Troisième ballon prisonnier + +II. Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages +aériens.--Voyages extraordinaires de Paris en Norwége.--Descente à +Belle-Ile-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du siège. + + Premier départ de nuit + Voyage de Norwége + De Paris en Hollande + Premier ballon perdu en mer + Voyage de Belle-Ile-en-Mer + Départs de décembre 1870 + Une ascension scientifique + Quatrième ballon prisonnier + Cinquième ballon prisonnier + Départ de janvier 1871 + Deuxième ballon perdu en mer + +III. Les pigeons voyageurs.--La Société l'Espérance.--La poste +terrestre.--La poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables. + + Les pigeons et les dépêches microscopiques + Les piétons + La poste fluviale + Les fils télégraphiques + Les chiens facteurs + Direction des aérostats + Le ballon de M. Dupuy de Lôme + Les hélices du ballon «Le Duquesne.» + + + + +CONCLUSION. + + Les ballons et la guerre + Les aérostiers de la première république + Essais divers. Les ballons militaires aux Etats-Unis + Projet d'organisation de ballons militaires + + + + +Appendice + + + +FIN DE LA TABLE + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of En ballon! Pendant le siege de Paris +by Gaston Tissandier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIEGE *** + +***** This file should be named 11038-8.txt or 11038-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/0/3/11038/ + +Credits: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders. +This file was produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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