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+The Project Gutenberg EBook of En ballon! Pendant le siege de Paris
+by Gaston Tissandier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: En ballon! Pendant le siege de Paris
+
+Author: Gaston Tissandier
+
+Release Date: February 11, 2004 [EBook #11038]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIEGE ***
+
+
+
+
+Credits: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders.
+This file was produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+EN BALLON!
+
+PENDANT
+
+LE SIÈGE DE PARIS
+
+
+par Gaston Tissandier
+
+
+AU GÉNÉRAL CHANZY EX-COMMANDANT EN CHEF L'ARMÉE DE LA LOIRE DÉPUTÉ À
+L'ASSEMBLÉE NATIONALE
+
+HOMMAGE DE SINCÈRE DÉVOUEMENT
+
+En souvenir des ascensions captives du Mans et de Laval.
+
+G.T.
+
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Personne ne niera que la découverte des aérostats est une des gloires de
+la physique moderne; nul esprit éclairé ne mettra en doute l'intérêt de
+premier ordre que les voyages aériens offrent aux amis de la nature,
+véritablement soucieux des progrès de la science. Tout le monde, au
+contraire, s'accordera à reconnaître que l'étude des ballons est bien
+faite pour passionner et stimuler la clairvoyance des chercheurs. Mais ce
+qui offre un motif de surprise bien légitimé, c'est l'invariable état de
+_statu quo_ d'une telle invention. Comment! le chemin de fer, la machine
+à vapeur, le télégraphe, nés au commencement du siècle, sont devenus, en
+moins de soixante ans, les plus formidables puissances de l'industrie; on
+les voit sans cesse grandir, s'accroître, se fortifier ... et le ballon
+reste toujours,--aujourd'hui comme hier,--ce qu'il était déjà il y
+bientôt un siècle! Les aérostats seraient-ils donc marqués au sceau
+de l'infécondité? Les aurait-on condamnés, comme Sisyphe, à rester
+invariablement stationnaires, malgré des efforts sans cesse renouvelés?
+
+Pour notre part, nous avons la persuasion que la navigation aérienne ne
+sera pas éternellement un vain mot; car aucun motif plausible ne peut
+faire admettre que les ballons ne soient pas perfectibles, comme toute
+oeuvre humaine. Pourquoi demeureraient-ils à l'état d'une perpétuelle
+enfance?--Rien ne pourra nous empêcher de croire qu'ils grandiront.
+Mais pour qu'ils se modifient, pour qu'ils se transforment en appareils
+nouveaux, il est de toute nécessité qu'ils attirent à eux les hommes
+d'intelligence et d'initiative. Il faut qu'ils cessent d'être la propriété
+exclusive des entrepreneurs de fêtes publiques; il est indispensable
+qu'ils reprennent dans la science le rang qui leur est dû.
+
+Qu'a t-on fait pour les ballons depuis vingt ans? Si l'on excepte les
+admirables travaux de M. Henry Giffard qui a doté l'aérostation, de
+progrès d'une importance capitale, quoique insuffisamment appréciés, qui a
+créé les ballons imperméables à l'hydrogène, les ballons captifs à vapeur,
+où trouve-t-on ailleurs des innovations, des découvertes véritablement
+dignes de ce nom?--Qui s'est attaché à l'aérostation pratique dans ces
+dernières années? A part quelques ascensions remarquables, on cherche en
+vain une étude sérieuse, suivie, propre à conduire à quelque résultat
+saillant.
+
+Un tel état de choses s'explique par l'indifférence que les ballons,
+abandonnés aux spectacles forains, ont fini par rencontrer de toutes
+parts. On ne les considérait plus, comme dignes d'enlever dans les airs
+des Gay-Lussac, des Barrai, des Bixio, des Robertson, des Saccharoft et
+des Glaisher, ces navires aériens, compromis avec les _filles de l'air_ de
+l'Hippodrome et les lauréats de l'école du trapèze! Certes, il n'y a pas
+grand inconvénient à ce que les aérostats concourent à l'amusement des
+badauds du dimanche, et nous ne voudrions pas être accusé de rigorisme en
+condamnant d'une manière absolue les cabrioles aériennes. Il ne faudrait
+pas oublier cependant qu'à côté du frivole, il y a le sérieux et
+l'utile.--Que la pile électrique serve à faire marcher l'horloge magique
+de Robert Houdin, ou le tambour enchanté de M. Robin, rien de mieux; elle
+fait fonctionner aussi le télégraphe. Mais si cette même pile électrique
+ne fournit uniquement son concours qu'aux prestidigitateurs, les
+physiciens n'auront-ils pas le droit de réclamer à bien juste titre?
+
+En 1863, les campagnes aérostatiques du _Géant_ ont attiré l'attention
+du monde entier, prouvant ainsi que l'oeuvre des Montgolfier suscitera
+toujours de nombreuses marques de sympathie; mais M. Nadar, qui voulait
+tuer un principe, et créer sur ses débris une nouvelle machine, n'a réussi
+qu'à fournir à l'histoire des ballons, des aventures aériennes vraiment
+surprenantes, mais infertiles.--M. Flammarion a exécuté, en 1867,
+une série d'ascensions en compagnie de M. Eugène Godard, dans un but
+d'observations météorologiques; M. de Fonvielle et moi, nous nous sommes
+aussi résolûment lancés dans la carrière aérienne, et depuis quelques
+années, nous avons exécuté, soit ensemble, soit isolément, un grand nombre
+d'excursions dans les nuages; nous avons sondé l'atmosphère dans les
+conditions les plus variables, par un ciel serein, comme dans un air
+agité, de jour comme de nuit, au-dessus de la terre et au-dessus de la
+mer[1]. Mais là se bornent,--en plaçant à part, comme ayant une importance
+exceptionnelle, l'exploitation du ballon captif de l'Exposition, et
+en faisant mention de quelques autres ascensions d'aéronautes
+forains,--l'histoire des ballons dans ces dernières années. Était-ce
+assez de ces efforts isolés? Que pouvait-on faire, abandonné à soi-même,
+rencontrant pour ses expériences de nombreux obstacles, n'ayant souvent à
+sa disposition qu'un matériel insuffisant ou en mauvais état?
+
+[Note 1: Consulter à ce sujet le volume des _Voyages aériens_, publié
+par la librairie Hachette, et contenant le récit des ascensions de MM.
+Glaisher, Flammarion, W. de Fonvielle et G. Tissandier.]
+
+Toutefois nous ne cessions de répéter, sans avoir l'ambition ni la
+prétention d'être des révélateurs, que l'aérostation est un art trop
+séduisant, trop admirable, pour qu'il ne soit pas sans cesse étudié,
+cultivé, pour qu'il ne s'entoure pas de nombreux et fervents adeptes.
+Nous disions qu'il faut s'élancer dans les airs pour faire progresser la
+navigation aérienne, que c'est un mécanicien qui a trouvé les organes
+de la machine à vapeur, un physicien qui a inventé le télescope, et que
+l'aéronaute seul, le praticien qui a appris à connaître l'outil qu'il veut
+améliorer, soulèvera quelque jour le coin du voile sous lequel est cachée
+la solution du grand problème! Nous affirmions que les excursions dans
+l'atmosphère offrent à l'artiste des spectacles imposants, des scènes
+sublimes, des tableaux grandioses où la nature se révèle dans toute sa
+grandeur, dans son imposante majesté; fournissent au savant des sources
+d'étude intarissables, bien propres à éveiller son esprit, à le conduire
+à la découverte des lois inconnues qui régissent les mouvements de
+l'atmosphère, qui commandent le mécanisme de la météorologie. Nous
+tâchions de faire comprendre que c'est en s'aventurant dans les plages
+aériennes que les aéronautes fonderont la véritable _science de l'air_,
+comme c'est en s'élançant sur la cime des vagues, que les navigateurs ont
+créé la _science de l'Océan_. Mais l'exemple des touristes aériens ne
+trouvait pas d'imitateurs; à leur grand regret, nul rival ne se présentait
+à eux dans les hautes régions de l'air; aucun savant ne voulait risquer sa
+fortune dans l'empire d'Eole!
+
+Plus tard, nous attirions l'attention sur l'importance de l'organisation
+d'un corps d'aérostiers pour les observations militaires; huit mois avant
+la guerre, nous écrivions les lignes suivantes: «L'Ecole aérostatique de
+Meudon, supprimée dans un moment de mauvaise humeur, ne devrait-elle pas
+être reconstituée? Attendra-t-on qu'une guerre éclate pour former des
+aéronautes, pour improviser des ballons? Ce serait une imprudence, une
+folie des plus grandes, _car dans notre siècle, les guerres vont vite,
+et le sort d'un empire pourrait bien avoir été décidé pendant qu'on
+ajusterait ensemble les fuseaux d'un ballon_[2]!» Mais les paroles le plus
+sensées n'entrent pas dans les oreilles volontairement fermées.
+
+[Note 2: _Voyages aériens_, page 556.]
+
+Comment se rappeler sans un bien légitime étonnement que la France,
+la véritable patrie des ballons, n'a jamais compté depuis Coutelle,
+c'est-à-dire depuis 1794, la moindre école aérostatique où des appareils
+bien confectionnés auraient été mis à la disposition des explorateurs
+audacieux, vraiment épris de la navigation aérienne; que l'Observatoire de
+Paris, dont le devoir est d'étudier les éclipses, les averses d'étoiles
+filantes, n'a jamais eu l'idée, depuis Arago, de recourir aux nacelles
+aériennes pour faciliter les études de ce genre? Comment expliquer le
+dédain des généraux de l'Empire pour les aérostats militaires, qui avaient
+été si efficacement employés, sous la première République, et pendant la
+guerre d'Amérique?
+
+Les infortunés ballons semblaient être les parias du monde scientifique
+et administratif! Les aéronautes qui avaient la passion des aventures
+de l'air, ceux qui avaient la foi, rencontraient bien,--il y aurait
+ingratitude à l'oublier,--quelques précieux appuis de la part d'hommes
+éminents et éclairés, mais c'était pour ainsi dire à l'état d'exception.
+Quand ils osaient demander d'utiliser le ballon _l'Impérial_, pour
+faire des expériences sérieuses et privées, le ministre de la Maison
+de l'Empereur se gardait bien de confier à qui que ce fût le matériel
+aérostatique de l'Empire; il préférait le laisser moisir, sans soin, sans
+nulle surveillance, dans les greniers du Garde-Meuble[3].
+
+[Note 3: Parmi les ballons qui existaient à Paris en septembre 1870,
+_l'Impérial_ est le seul qui n'ait pu être utilisé pendant le siège. C'est
+en vain qu'on essaya de le réparer. Cet aérostat était tombé en lambeaux;
+il avait coûté 30,000 fr.]
+
+Les aérostats, malgré leurs imperfections, sont aujourd'hui les seuls
+appareils, ne l'oublions pas, qui nous permettent de rivaliser avec
+l'oiseau, de sillonner l'étendue de l'atmosphère, de quitter le plancher
+terrestre, où, sans eux, nous serions impitoyablement attachés; ils
+étaient à la veille de périr faute de culture. Sans l'inventeur des
+ballons captifs à vapeur, qui avait toujours quelques ballons dans son
+hangar, comme d'autres ont des chevaux dans leur écurie, sans quelques
+aéronautes, qui malgré leurs modestes ressources, construisaient de temps
+en temps des ballons, personne ne se serait préoccupé de cette grave et
+importante question de la navigation dans l'air; l'aérostat passait peu à
+peu à l'état de bric-à-brac, et nos fils en eussent parlé un jour comme du
+feu grégeois ou de l'émail italien.
+
+Voilà jusqu'où était tombée l'aéronautique sous le second Empire. Le
+gouvernement ne voulait rien faire pour encourager les études aériennes;
+ici comme ailleurs, l'initiative privée, quand elle avait l'audace de se
+montrer, était vite écrasée sous les obstacles qu'on ne manquait pas de
+lui opposer. Une des plus grandes découvertes de notre génie scientifique
+allait peut-être s'éteindre dans la France même; on aurait laissé à des
+étrangers le soin de faire croître ce germe que les Montgolfier avaient
+semé sur le champ des découvertes.
+
+Il a fallu que les Prussiens viennent nous écraser, nous faire sortir
+de notre torpeur; il a fallu que la première métropole du monde soit
+investie, cernée, bloquée par les innombrables légions des barbares
+modernes, pour que l'on s'aperçoive enfin que les ballons valent bien la
+peine d'être gonflés! Après les immenses services qu'ils ont rendus à la
+patrie, est-il permis de croire qu'ils ne seront plus délaissés d'une
+façon vraiment coupable? Est-il permis d'espérer que le gouvernement
+protégera sérieusement les études aériennes, que nos sociétés savantes
+s'en préoccuperont d'une manière efficace?
+
+On ne manquera pas de trouver dans cet ordre d'idées de nombreux
+prosélytes; la navigation aérienne a toujours eu le privilège d'émouvoir
+et d'intéresser le public. Ce ne sont pas les hommes de bonne volonté qui
+feront défaut pour un tel genre d'investigation, car, comme nous le disait
+avec esprit un des plus illustres savants de l'Angleterre: «Le Français
+est essentiellement aéronaute; son caractère aventureux, un peu volage,
+est bien fait pour cet art merveilleux, où l'imprévu joue un si grand
+rôle.»
+
+En effet, les questions aérostatiques ont toujours eu en France le
+privilège de passionner le peuple, et ce fait offre une importance réelle,
+car il y a, au-dessus des appréciations de la science, au-dessus de l'avis
+des hommes du métier, il y a quelque chose d'indéfinissable qu'on appelle
+l'opinion publique. Rarement elle s'égare dans les jugements qu'elle porte
+instinctivement sur les problèmes de ce genre, et nul ne peut nier qu'elle
+n'accorde aux ballons une large part d'admiration. Le peuple, le public,
+si vous voulez, aime les ballons, comme il admire une oeuvre d'art, comme
+il écoute un opéra des maîtres; dans un musée, sans être peintre, le
+public marque du doigt le chef-d'oeuvre; sans être écrivain, il trouve le
+bon livre; sans être savant, il sait flairer les grandes découvertes dans
+les choses de la science. Malgré les hommes spéciaux qui dénigrent à sa
+naissance le gaz de l'éclairage, il accourt aux expériences de Philippe
+Lebon, et les impose à l'administration; il applaudit à l'apparition
+des chemins de fer, en dépit des savants qui les dénigrent. Or, nous le
+répétons, il aime les aérostats, il PRESSENT qu'il y a là un inconnu plein
+de mystère, mais plein d'espérance, il CROIT à la navigation aérienne.
+L'avenir donnera raison à l'intuition populaire, à ce que l'auteur latin
+appelle «_vox populi_.»
+
+Que de progrès à rêver; que de perfectionnements à entrevoir dans
+l'aéronautique comme dans toutes les branches du savoir humain! Mais la
+science est un sol qui, quoique fertile, ne donne une ample moisson qu'à
+ceux qui la cultivent avec acharnement. Et combien la culture a été
+négligée depuis vingt ans! Mais pour notre malheur, ce n'est pas seulement
+l'art des Montgolfier qu'on a laissé dépérir dans une criminelle
+négligence. Il faut avouer et reconnaître que toutes les sciences ont
+subi chez nous une trop visible déchéance; aussi quand l'heure du péril
+a sonné, les hommes supérieurs ont manqué pour recourir aux immenses
+ressources de la nation.
+
+Le 4 septembre 1870, après un nouveau Waterloo, on espérait un autre 1792!
+Mais on oubliait que vers la fin du siècle dernier, la Convention, en
+décrétant la levée en masse pour résister à l'ouragan déchaîné sur nos
+frontières, avait entre les mains un pays riche en génies illustres,
+tellement fertile en intelligences, qu'il marchait dans le monde à la tête
+des sciences et de la philosophie! A cette époque mémorable, en même temps
+que Carnot organise la victoire, les savants créent toute une industrie
+nouvelle. Quand il s'agit de faire de la poudre sans le soufre de Sicile,
+sans le salpêtre de l'Amérique, des inventeurs se lèvent à l'appel du
+pays; ils ont du soufre qu'ils viennent d'extraire des pyrites, ils
+produisent du salpêtre, dont ils ont trouvé les éléments dans les vieilles
+murailles, dans la poussière des écuries. Nicolas Leblanc jette les bases
+de la fabrication de la soude artificielle, Chappe crée le télégraphe
+aérien qui, en quelques minutes, envoie des ordres aux armées.
+L'industrie, privée par le blocus des matières premières indispensables
+à la confection des armes, à la préparation de la poudre, au travail des
+manufactures, se régénère, se transforme pour sauver la nation, et pour
+donner naissance en même temps aux étonnantes opérations de nos usines
+modernes. La science française du XVIIIe siècle prépare les premiers
+triomphes de Valmy et de Jemmapes!--Quel abîme, hélas! sépare cette France
+de 1792 d'avec celle de 1870!
+
+Puissent les grands exemples d'un tel passé nous servir d'enseignements;
+puissent les illustres génies du XVIIIe siècle, trouver bientôt des
+successeurs! Puisse la chimie rencontrer encore des Lavoisier, des
+Fourcroy, des Berthollet, des Guyton de Morveau, les sciences naturelles
+des Cuvier, des Buffon, des Jussieu, des Geoffroy Saint-Hilaire; les
+mathématiques et l'astronomie, des Monge, des Laplace, des Lagrange;
+la géographie des Bougainville et des Lapérouse; la philosophie, des
+Montesquieu, des Voltaire, des Rousseau et des d'Alembert!
+
+Puissent enfin les aérostats trouver d'autres Montgolfier, de nouveaux
+Charles et de nouveaux Pilâtre!
+
+G.T.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+Août 1871. LE CÉLESTE ET LE JEAN-BART
+
+
+
+
+I
+
+
+Paris investi.--Les ballons-poste.--L'aérostat _le Céleste_.--Lâchez
+tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade prussienne.--Les
+proclamations.--La forêt d'Houdan.--Les uhlans.--Descente à Dreux.
+
+30 septembre 1870.
+
+Les historiens qui raconteront les drames du siège de Paris se chargeront
+de juger les crimes de l'Empire, ses négligences inouïes, ses oublis
+insensés; ils diront que la capitale du monde, à la veille d'être cernée
+par l'ennemi, n'avait pas un canon sur ses remparts, pas un soldat dans
+ses forts. Mais ce qu'ils ne manqueront pas d'affirmer, c'est que les
+habitants de Paris, en traversant ces heures les plus néfastes de leur
+histoire, puisaient comme une nouvelle force dans les malheurs qui
+venaient de frapper la France, sans pitiés sans relâche; c'est que leur
+énergie semblait croître en raison directe des dangers qui les menaçaient.
+
+Quand, le 15 septembre, les journaux annoncent que les uhlans sont
+signalés aux portes de Paris, le public accueille cette nouvelle avec
+le sang-froid qui dénote la résignation. On sent que quelque chose de
+terrible est menaçant, que des événements uniques dans les annales des
+peuples vont se produire; il y a dans l'air des nuages épais, précurseurs
+d'une tempête horrible; mais on envisage l'avenir sinon sans émotion, du
+moins sans défaillance ni faiblesse. Tous les coeurs vibrent à l'unisson
+au sentiment de la Patrie en danger.
+
+Rien n'est prêt pour la défense; il faut tout faire à la fois et en toute
+hâte. Chaque enfant de Paris, entraîné par un irrésistible élan, veut
+avoir sa part de travail dans l'oeuvre commune. Les architectes, les
+ingénieurs remuent la terre des bastions; les chimistes préparent des
+poudres fulminantes et des torpilles; les métallurgistes fondent des
+canons et des mitrailleuses, tous les bras s'arment de fusils.
+
+Mais au milieu de cette effervescence, une question de premier ordre,
+question vitale, s'il en fut, vient s'imposer à l'administration. En
+dépit des affirmations du génie militaire, les Parisiens sont bel et bien
+bloqués dans leurs murs. Quelques courriers à pied franchissent d'abord
+les lignes ennemies, mais bientôt, d'autres reviennent consternés, ils
+n'ont pas rencontré un sentier sur quelque point que ce fût, où le «qui
+vive» ennemi ne les ait contraints de rebrousser chemin. M. de Moltke a
+résolu ce problème inouï: investir une ville de deux millions d'habitants,
+faire disparaître sous un cordon de baïonnettes, la plus immense place
+forte de l'univers. La capitale du monde se laissera-t-elle emprisonner
+vivante dans un tombeau? Lui sera-t-il interdit de parler à la France,
+de communiquer au dehors son énergie, sa foi, son courage, d'avouer ses
+déceptions, ses faiblesses, ses inquiétudes, d'affirmer ses joies, sa
+force et ses espérances? Ne pourra-t-elle pas protester à haute voix
+contre un bombardement barbare, contre un assassinat monstrueux de femmes
+et d'enfants? L'ennemi tiendra-t-il au secret une des plus grandes
+agglomérations humaines, sous l'inflexible vigilance d'une armée de
+geôliers? Arrivera-t-il à tuer la France en étouffant la voix de Paris?
+
+Il allait être donné à l'une des plus grandes découvertes de notre génie
+scientifique, de déjouer les projets de nos envahisseurs. Les aérostats si
+oubliés, si délaissés depuis leur apparition, ces merveilleux appareils
+sortis tout d'une pièce du cerveau des Montgolfier et des Charles,
+allaient tout à coup reparaître, pour contribuer à la défense de la
+Patrie, en lui portant par la voie des airs, l'âme de sa capitale. Les
+aéronautes, plus audacieux que l'ancien monarque de Syrie, se préparaient
+à franchir le cercle d'un nouveau Popilius!
+
+Sans les ballons, pas une lettre ne serait sortie de l'enceinte des forts,
+pas une dépêche n'y serait rentrée. Les portes ne se seraient ouvertes
+qu'au mensonge, à la ruse, à l'espionnage. Un silence de cinq mois n'eût
+pas été possible. La grande métropole, baillonnée, aurait vite fait
+entendre un murmure de détresse, puis un cri de grâce! Car n'oublions pas
+que les aérostats n'ont pas seulement emporté les dépêches parisiennes,
+ils ont emmené avec eux les pigeons voyageurs, qui devaient rentrer dans
+les murs de la capitale cernée. Les missives du dedans ont pu recevoir
+ainsi les réponses du dehors. Tours a entendu Paris, Paris a entendu
+Tours. L'Attila des temps modernes, qui avait écrasé des armées, bombardé
+des villes, décimé des populations entières, s'est trouvé impuissant
+devant l'aérostat qui traversait les airs, comme devant l'oiseau qui
+fendait l'espace!
+
+Le premier départ aérien s'exécuta le 23 septembre; Jules Duruof s'élève
+en ballon du la place Saint-Pierre à 8 heures du matin. Deux aérostats le
+suivent dans les airs, le 25 et le 26 du même mois. Mon frère et moi,
+qui avons fait, les années précédentes, un grand nombre d'ascensions en
+artistes et en amateurs, nous offrons nos services à M. Rampont. Paris,
+disons-nous, peut perdre deux soldats pour gagner deux courriers aériens.
+Les gardes nationaux ne manquent pas ici, mais les aéronautes sont rares.
+
+Le jour même du départ de Louis Godard, un des administrateurs de la Poste
+m'appelle auprès de lui.
+
+--Vous êtes prêt à partir en ballon, me dit-il.
+
+--Quand vous voudrez.
+
+--Eh bien! nous comptons sur vous demain matin à 6 heures, à l'usine de
+Vaugirard; votre ballon sera gonflé, nous vous confierons nos lettres et
+nos dépêches.
+
+Le 30 septembre, à 5 heures du matin, je pars de chez moi avec mes deux
+frères qui m'accompagnent. J'arrive à l'usine de Vaugirard, mon ballon est
+gisant à terre comme une vieille loque de chiffons. C'est le _Céleste_, un
+petit aérostat de 700 mètres cubes, que son propriétaire a généreusement
+offert au génie militaire. Pour moi c'est presque'un ami, je le connais
+de longue date; il a failli me rompre les os, l'année précédente. Je le
+regarde avec soin, je le touche respectueusement, et je m'aperçois, hélas!
+qu'il est dans un état déplorable. Il a gelé la nuit; le froid l'a saisi,
+son étoffe est raide et cassante. Grand Dieu! qu'aperçois-je près de la
+soupape? des trous où l'on passerait le petit doigt, ils sont entourés de
+toute une constellation de piqûres. Ceci n'est plus un ballon, c'est une
+écumoire.
+
+Cependant les aéronautes qui doivent gonfler mon navire aérien, arrivent.
+Ils ont avec eux une bonne couturière qui, armée de son aiguille, répare
+les avaries. Mon frère prend un pot de colle, un pinceau, et applique
+des bandelettes de papier sur tous les petits trous qui s'offrent à son
+investigation minutieuse. C'est égal, je ne suis que médiocrement rassuré,
+je vais partir seul dans ce méchant ballon, usé par l'âge et le service;
+j'entends le canon qui tonne à nos portes; mon imagination me montre les
+Prussiens qui m'attendent, les fusils qui se dressent et vomissent sur mon
+navire aérien une pluie de balles!
+
+La dernière fois que je suis monté dans le _Céleste_, je n'ai pu rester en
+l'air que trente-cinq minutes! Toutes les perspectives qui s'ouvrent à mes
+yeux ne sont pas très-rassurantes.
+
+--Ne partez pas, me disent des amis, attendez au moins un bon ballon;
+c'est folie de s'aventurer ainsi dans un outil de pacotille.
+
+Cependant, MM. Bechet et Chassinat arrivent de la Poste avec des ballots
+de lettres. M. Hervé Mangon me dit que le vent est très-favorable, qu'il
+souffle de l'est et que je vais descendre en Normandie; le colonel Usquin
+me serre la main et me souhaite bon succès. Puis bientôt M. Ernest Picard,
+à qui je suis spécialement recommandé, demande à m'entretenir; pendant une
+heure, il m'informe des recommandations que j'aurai à faire à Tours au
+nom du gouvernement de Paris; il me remet un petit paquet de lettres
+importantes que je devrai, dit-il, avaler ou brûler en cas de danger. Sur
+ces entrefaites, le soleil se lève, et le ballon se gonfle. Ma foi, le
+sort en est jeté. Pas d'hésitations! Mon frère surveille toujours la
+réparation du ballon, il bouche les trous avec une attention dont il ne se
+sentirait pas capable, s'il travaillait pour lui-même: la besogne qu'il
+exécute si bien, me rassure. Il est certain que je préférerais un bon
+ballon, tout frais verni et tout neuf, mais je me suis toujours persuadé
+qu'il y avait un Dieu pour les aéronautes. Je me laisse conduire par ma
+destinée, les yeux bien ouverts, le coeur et les bras résolus. Je ne puis
+m'empêcher de penser à mon dernier voyage aérien. C'était le 27 juin 1869,
+au milieu du Champ de Mars. Je partais avec huit voyageurs dans l'immense
+ballon _le Pôle Nord_. Qui aurait pu soupçonner, alors, la nécessité
+future des ballons-poste!
+
+A 9 heures, le ballon est gonflé, on attache la nacelle. J'y entasse des
+sacs de lest et trois ballots de dépêches pesant 80 kilog.
+
+On m'apporte une cage contenant trois pigeons.
+
+--Tenez, me dit Van Roosebeke, chargé du service de ces précieux
+messagers, ayez bien soin de mes oiseaux. A la descente, vous leur
+donnerez à boire, vous leur servirez quelques grains de blé. Quand ils
+auront bien mangé, vous en lancerez deux, après avoir attaché à une plume
+de leur queue la dépêche qui nous annoncera votre heureuse descente. Quant
+au troisième pigeon, celui ci qui a la tête brune, c'est un vieux malin
+que je ne donnerais pas pour cinq cents francs. Il a déjà fait de grands
+voyages. Vous le porterez à Tours. Ayez-en bien soin. Prenez garde qu'il
+ne se fatigue en chemin de fer.
+
+Je monte dans la nacelle au moment où le canon gronde avec une violence
+extrême. J'embrasse mes frères, mes amis. Je pense à nos soldats qui
+combattent et qui meurent à deux pas de moi. L'idée de la patrie en danger
+remplit mon âme. On attend là-bas ces ballots de dépêches qui me sont
+confiés. Le moment est grave et solennel; nul sentiment d'émotion ne
+saurait plus m'atteindre. Lâchez tout!
+
+Me voilà flottant au milieu de l'air!
+
+
+ * * * * *
+
+
+Mon ballon s'élève dans l'espace avec une force ascensionnelle
+très-modérée. Je ne quitte pas de vue l'usine de Vaugirard et le groupe
+d'amis qui me saluent de la main: je leur réponds de loin en agitant
+mon chapeau avec enthousiasme, mais bientôt l'horizon s'élargit. Paris
+immense, solennel, s'étend à mes pieds, les bastions des fortifications
+l'entourent comme un chapelet; là, près de Vaugirard, j'aperçois la fumée
+de la canonnade, dont le grondement sourd et puissant, tout à la fois,
+monte jusqu'à mes oreilles comme un concert lugubre. Les forts d'Issy et
+de Vanves m'apparaissent comme des forteresses en miniature; bientôt je
+passe au-dessus de la Seine, en vue de l'île de Billancourt.
+
+Il est 9 heures 50; je plane à 1,000 mètres de haut; mes yeux ne se
+détachent pas de la campagne, où j'aperçois un spectacle navrant qui ne
+s'effacera jamais de mon esprit. Ce ne sont plus ces environs de Paris,
+riants et animés, ce n'est plus la Seine, dont les bateaux sillonnent
+l'onde, où les canotiers agitent leurs avirons. C'est un désert, triste,
+dénudé, horrible. Pas un habitant sur les routes, pas une voiture, pas
+un convoi de chemin de fer. Tous les ponts détruits offrent l'aspect de
+ruines abandonnées, pas un canot sur la Seine qui déroule toujours son
+onde au milieu des campagnes, mais avec tristesse et monotonie. Pas un
+soldat, pas une sentinelle, rien, rien, l'abandon du cimetière. On se
+croirait aux abords d'une ville antique, détruite par le temps; il faut
+forcer son souvenir pour entrevoir par la pensée les deux millions
+d'hommes emprisonnés près de là dans une vaste muraille! LE CÉLESTE.
+
+Il est dix heures; le soleil est ardent et donne des ailes à mon ballon;
+le gaz contenu dans le _Céleste_ se dilate sous l'action de la chaleur;
+il sort avec rapidité par l'appendice ouvert au-dessus de ma tête, et
+m'incommode momentanément par son odeur. J'entends un léger roucoulement
+au-dessus de moi. Ce sont mes pigeons qui gémissent. Ils ne paraissent
+nullement rassurés et me regardent avec inquiétude.
+
+--Pauvres oiseaux, vous êtes mes seuls compagnons; aéronautes improvisés,
+vous allez défier tous les marins de l'air, car vos ailes vous dirigeront
+bientôt vers Paris, que vous quittez, et nos ballons sauront-ils y
+revenir?
+
+L'aiguille de mon baromètre Breguet tourne assez vite autour de son
+cadran, elle m'indique que je monte toujours..., puis elle s'arrête au
+point qui correspond à une altitude de 4,800 mètres au-dessus du niveau de
+la mer.
+
+Il fait ici une chaleur vraiment insupportable: le soleil me lance ses
+rayons en pleine figure et me brûle; je me désaltère d'un peu d'eau. Je
+retire mon paletot, je m'assieds sur mes sacs de dépêches, et le coude
+appuyé sur le bord de la nacelle, je contemple en silence l'admirable
+panorama qui s'étale devant moi.
+
+Le ciel est d'un bleu indigo; sa limpidité, son ton chaud, coloré, me
+feraient croire que je suis en Italie; de beaux nuages argentés planent
+au-dessus des campagnes; quelques-uns d'entre eux sont si loin de moi,
+qu'ils paraissent mollement se reposer au-dessus des arbres. Pendant
+quelques instants, je m'abandonne à une douce rêverie, à une muette
+contemplation, charme merveilleux des voyages aériens: je plane dans un
+pays enchanté, monde abandonné de tout être vivant, le seul où la guerre
+n'ait pas encore porté ses maux! Mais la vue de Saint-Cloud que j'aperçois
+à mes pieds, sur l'autre rive de la Seine, me ramène aux choses d'en bas.
+Je me reporte vers la réalité, vers l'invasion. Je jette mes regards du
+côté de Paris, que je n'entrevois plus que sous une mousseline de brume.
+
+Une profonde tristesse s'empare de moi; j'éprouve la sensation du marin
+qui quitte le port pour un long voyage. Je pars; mais quand reviendrai-je?
+Je te quitte, Paris; te retrouverai-je? Comment définir ces pensées qui
+se heurtent confusément dans mon cerveau? C'est là-bas, au milieu de ce
+monceau de constructions, de ce labyrinthe de rues et de boulevards, que
+j'ai vu le jour; c'est sous cette mer de brume que s'est écoulée mon
+enfance! C'est toi, Paris, qui as su ouvrir mon coeur aux sentiments
+d'indépendance et de liberté qui m'animent! Te voilà captif aujourd'hui?
+L'heure de la délivrance sonnera-t-elle pour toi? Je sais bien que la foi,
+la constance, ne manqueront jamais à tes enfants; mais qui peut compter
+sans les hasards de la guerre?
+
+Pendant que mille réflexions naissent et s'agitent ainsi dans mon esprit,
+le vent me pousse toujours dans la direction de l'Ouest, comme l'atteste
+ma boussole. Après Saint-Cloud, c'est Versailles qui étale à mes yeux les
+merveilles de ses monuments et de ses jardins.
+
+Jusqu'ici je n'ai vu que déserts et solitudes, mais au-dessus du parc la
+scène change. Ce sont des Prussiens que j'aperçois sous la nacelle. Je
+suis à 1,600 mètres de haut; aucune balle ne saurait m'atteindre. Je
+puis donc m'armer d'une lunette et observer attentivement ces soldats,
+lilliputiens vus de si haut.
+
+Je vois sortir de Trianon des officiers qui me visent avec des lorgnettes,
+ils me regardent longtemps; un certain mouvement se produit de toutes
+parts. Des Prussiens se chauffent le ventre sur le tapis vert, sur cette
+pelouse que foulait aux pieds Louis XIV. Ils se lèvent, et dressent
+la tête vers le _Céleste_. Quelle joie j'éprouve en pensant à leur
+dépit.--Voilà des lettres que vous n'arrêterez pas, et des dépêches que
+vous ne pourrez lire! Mais je me rappelle au même moment qu'il m'a été
+remis 10,000 proclamations imprimées en allemand à l'adresse de l'armée
+ennemie.
+
+J'en empoigne une centaine que je lance par dessus bord; je les vois
+voltiger dans l'air en revenant lentement à terre; j'en jette à plusieurs
+reprises un millier environ, gardant le reste de ma provision pour les
+autres Prussiens que je pourrai rencontrer sur ma route.
+
+Que contenait cette proclamation? Quelques paroles simples disant à
+l'armée allemande que nous n'avions plus chez nous ni empereur, ni roi,
+et que s'ils avaient le bon sens de nous imiter, on ne se tuerait plus
+inutilement comme des bêtes sauvages. Paroles sensées, mais jetées au
+vent, emportées par la brise comme elles sont venues!
+
+Le _Céleste_ se maintient à 1,600 mètres d'altitude; je n'ai pas à jeter
+une pincée de lest, tant le soleil est ardent; car il n'est pas douteux
+que mon ballon fuit, et, sans la chaleur exceptionnelle de l'atmosphère,
+mon mauvais navire n'aurait pas été long à descendre avec rapidité, et
+peut-être au milieu des Prussiens. En quittant Versailles, je plane
+au-dessus d'un petit bois dont j'ignore le nom et l'exacte position. Tous
+les arbres sont abattus au milieu du fourré; le sol est aplani, une double
+rangée de tentes se dressent des deux côtés de ce parallélogramme. A peine
+le ballon passe-t-il au-dessus de ce camp, j'aperçois les soldats qui
+s'alignent; je vois briller de loin les baïonnettes; les fusils se lèvent
+et vomissent l'éclair au milieu d'un nuage de fumée.
+
+Ce n'est que quelques secondes après que j'entends au-dessous de la
+nacelle le bruit des balles et la détonation des armes à feu. Après, cette
+première fusillade, c'en est une autre qui m'est adressée, et ainsi de
+suite jusqu'à ce que le vent m'ait chassé de ces parages inhospitaliers.
+Pour toute réponse, je lance à mes agresseurs une véritable pluie de
+proclamations.
+
+C'est un panorama toujours nouveau qui se déroule aux yeux de l'aéronaute;
+suspendu dans l'immensité de l'espace, la terre se creuse sous la nacelle
+comme une vaste cuvette dont les bords se confondent au loin avec la voûte
+céleste. On n'a pas le loisir de contempler longtemps le même paysage
+quand le vent est rapide; si le puissant aquilon vous entraîne, la scène
+terrestre est toujours nouvelle, toujours changeante. Je ne tarde pas
+à voir disparaître les Prussiens qui ont perdu leur poudre contre moi:
+d'autres tableaux m'attendent. J'aperçois une forêt vers laquelle je
+m'avance assez rapidement. Je ne suis pas sans une certaine inquiétude,
+car le _Céleste_ commence à descendre; je jette du lest poignée par
+poignée, et ma provision n'est pas très-abondante. Cependant je ne dois
+pas être bien éloigné de Paris. L'accueil que m'a fait l'ennemi en passant
+au-dessus d'un de ses camps ne me donne nulle envie de descendre chez lui.
+
+J'ai toujours remarqué, non sans surprise, que l'aéronaute, même à une
+assez grande hauteur, subit d'une façon très-appréciable l'influence du
+terrain au-dessus duquel il navigue. S'il plane au-dessus des déserts de
+craie de la Champagne, il sent un effet de chaleur intense, les rayons
+solaires sont réfléchis jusqu'à lui; il est comme un promeneur qui
+passerait au soleil devant un mur blanc. S'il trace, en l'air, son sillage
+au-dessus d'une forêt, le voyageur aérien est brusquement saisi d'une
+impression de fraîcheur étonnante, comme s'il entrait, en été, dans une
+cave.--C'est ce que j'éprouve à 10 heures 45 en passant à 1420 mètres
+au-dessus des arbres, que je ne tarde pas à reconnaître pour être ceux de
+la forêt d'Houdan.--Ma boussole et ma carte ne me permettent aucun doute à
+cet égard. Mais ce froid que je ressens, après une insolation brûlante,
+le gaz en subit comme moi l'influence; il se refroidit, se contracte,
+l'aérostat pique une tête vers la forêt; on dirait que les arbres
+l'appellent à lui. Comme l'oiseau, le Céleste voudrait-il aller se poser
+sur les branches?
+
+Je me jette sur un sac de lest, que je vide par dessus bord, mais mon
+baromètre m'indique que je descends toujours; le froid me pénètre
+jusqu'aux os. Voilà le ballon qui atteint rapidement les altitudes de
+1000 mètres, de 800 mètres, de 600 mètres. Il descend encore. Je vide
+successivement trois sacs de lest, pour maintenir mon aérostat à 500
+mètres seulement au-dessus de la forêt, car il se refuse à monter plus
+haut!
+
+A ce moment, je plane au-dessus d'un carrefour. Un groupe d'hommes s'y
+trouve rassemblé; grand Dieu! ce sont des Prussiens. En voici d'autres
+plus loin; voici des uhlans, des cavaliers qui accourent par les chemins.
+Je n'ai plus qu'un sac de lest. Je lance dans l'espace mon dernier
+paquet de proclamations. Mais le ballon a perdu beaucoup de gaz, par
+la dilatation solaire, par ses fuites, il est refroidi, sa force
+ascensionnelle est terriblement diminuée. Je ne suis qu'à une hauteur de
+420 mètres, une balle pourrait bien m'atteindre.
+
+Je regarde attentivement sous mes pas. Si un soldat lève son fusil vers
+moi, je lui jette sur la tête tout un ballot de lettres de 40 kilogrammes;
+mon navire aérien allégé de ce poids retrouvera bien ses ailes. Malgré mon
+vif désir de remplir ma mission, je n'hésiterai pas à perdre mes dépêches
+pour sauver ma vie.
+
+Heureusement pour moi le vent est vif; je file comme la flèche au-dessus
+des arbres; les uhlans me regardent étonnés, et me voient passer, sans
+qu'une seule balle m'ait menacé. Je continue ma route au-dessus de
+prairies verdoyantes, gracieusement encadrées de haies d'aubépine.
+
+Il est bientôt midi, je passe assez près de terre; les spectateurs qui me
+regardent sont bel et bien, cette fois, des paysans français, en sabots et
+en blouse. Ils lèvent les bras vers moi, on dirait qu'ils m'appellent à
+eux; mais je suis encore bien près de la forêt, je préfère prolonger mon
+voyage le plus longtemps possible. Je me contente de lancer dans l'espace
+quelques exemplaires d'un journal de Paris que son directeur m'a envoyés
+au moment de mon départ. Je vois les paysans courir après ces journaux,
+qui se sont ouverts dans leur chute, et voltigent comme de grandes
+feuilles emportées par le vent.
+
+Une petite ville apparaît bientôt à l'horizon. C'est Dreux avec sa grande
+tour carrée. Le _Céleste_ descend, je le laisse revenir vers le sol. Voilà
+une nuée d'habitants qui accourent. Je me penche vers eux et je crie de
+toute la force de mes poumons:
+
+--Y a-t-il des Prussiens par ici? Mille voix me répondent en choeur:
+
+--Non, non, descendez!
+
+Je ne suis plus qu'à 50 mètres de terre, mon guide-rope rase les champs,
+mais un coup de vent me saisit, et me lance subitement coutre un
+monticule. Le ballon se penche, je reçois un choc terrible, qui me fait
+éprouver une vive douleur, ma nacelle se trouve tellement renversée que ma
+tête se cogne contre terre.--M'apercevant que je descendais trop vite je
+me suis jeté sur mon dernier sac de lest; dans ce mouvement le couteau que
+je tenais pour couper les liens qui servent à enrouler la corde d'ancre
+s'est échappé de mes mains, de sorte qu'en voulant faire deux choses à la
+fois j'ai manqué toute la manoeuvre. Mais je n'ai pas le loisir de méditer
+sur l'inconvénient d'être seul en ballon. Le _Céleste_, après ce choc
+violent, bondit à 60 mètres de haut, puis il retombe lourdement à terre,
+cette fois j'ai pu réussir à lancer l'ancre, à saisir la corde de soupape.
+L'aérostat est arrêté; les habitants de Dreux accourent en foule, j'ai un
+bras foulé, une bosse à la tête, mais je descends du ciel en pays ami!
+
+Ah! quelle joie j'éprouve à serrer la main à tous ces braves gens qui
+m'entourent. Ils me pressent de questions.--Que devient Paris? Que
+pense-t-on à Paris? Paris résistera-t-il? Je réponds de mon mieux à ces
+mille demandes qu'on m'adresse de toutes parts.--Je prononce un petit
+discours bien senti qui excite un certain enthousiasme.--Oui, Paris
+tiendra tête à l'ennemi. Ce n'est pas chez cette vaillante population que
+l'on trouvera jamais découragement ou faiblesse, on n'y verra toujours que
+ténacité et vaillance. Que la province imite la capitale, et la France est
+sauvée!
+
+Je dégonfle à la hâte le _Céleste_, faisant écarter la foule par quelques
+gardes nationaux accourus en toute hâte. Une voiture vient me prendre,
+m'enlève avec mes sacs de dépêches et ma cage de pigeons. Les pauvres
+oiseaux immobiles ne sont pas encore remis de leurs émotions!
+
+En descendant sur la place, plus de cinquante personnes m'invitent à
+déjeuner, mais j'ai déjà accepté l'hospitalité que m'a gracieusement
+offerte le propriétaire de la voiture. Mon hôte a lu par hasard mon nom
+sur ma valise, il a reconnu en moi un des voisins de son associé de la rue
+Bleue. Je mange gaiement, avec appétit, et je me fais conduire au bureau
+de poste avec mes sacs de lettres parisiennes.
+
+Je les pose à terre, et je ne puis m'empêcher de les contempler avec
+émotion. Il y a sous mes yeux trente mille lettres de Paris. Trente mille
+familles vont penser au ballon qui leur a apporté au-dessus des nuages la
+missive de l'assiégé!
+
+Que de larmes de joie enfermées dans ces ballots! Que de romans, que
+d'histoires, que de drames peut-être, sont cachés sous l'enveloppe
+grossière du sac de la poste!
+
+Le directeur du bureau de poste entre, et parait stupéfait de la besogne
+que je lui apporte. Je vois son commis qui ouvre des yeux énormes en
+pensant aux trente mille coups de timbre humide qu'il va frapper. Il n'a
+jamais à Dreux été à pareille fête. On en sera quitte pour prendre un
+supplément d'employés; mais la besogne marchera vite: le directeur me
+l'assure. Quant au petit sac officiel, je vais le porter moi-même à Tours,
+par un train spécial que je demande par télégramme.
+
+Qu'ai-je à faire maintenant? A lancer mes pigeons pour apprendre à mes
+amis que je suis encore de ce monde, et pour annoncer que mes dépêches
+sont en lieu sûr. Je cours à la sous-préfecture, où j'ai envoyé mes
+messagers ailés. On leur a donné du blé et de l'eau, ils agitent leurs
+ailes dans leur cage. J'en saisis un qui se laisse prendre sans remuer. Je
+lui attache à une plume de la queue ma petite missive écrite sur papier
+fin. Je le lâche; il vient se poser à mes pieds, sur le sable d'une allée.
+Je renouvelle la même opération pour le second pigeon, qui va se placera
+côté de son compagnon. Nous les observons attentivement. Quelques secondes
+se passent. Tout à coup les deux pigeons battent de l'aile et bondissent
+d'un trait à 100 mètres de haut. Là, ils planent et s'orientent de la
+tête, ils se tournent vivement vers tous les points de l'horizon, leur bec
+oscille comme l'aiguille d'une boussole, cherchant un pôle mystérieux. Les
+voilà bientôt qui ont reconnu leur route, ils filent comme des flèches...
+en droite ligne dans la direction de Paris!
+
+
+II
+
+
+Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de retour
+à Paris par voie aérienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage à
+Lyon.--Les nouveaux débarqués du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_.
+
+Du 1er au 15 octobre.
+
+Faire le récit de mon voyage en chemin de fer de Dreux à Tours, par
+Argentan, par le Mans; dire que dans toutes les gares j'étais reçu comme
+le Messie tombé du ciel, questionné toujours, partout, et que les curieux
+m'ont empêché de fermer l'oeil un seul instant pendant mon voyage
+nocturne, n'offrirait pas grand intérêt. Je préfère arriver tout de suite
+à Tours où je suis rendu le 1er octobre à sept heures du matin. Mais Tours
+n'est plus Tours; ce n'est plus la ville paisible et calme que j'ai connue
+jadis; où les affaires s'élaboraient tranquillement et sans bruit.
+
+Les touristes et les flâneurs ont cessé de s'y donner rendez-vous; les
+commis-voyageurs ne s'y rencontrent plus dans les hôtels. Tours est animé,
+regorge de monde; c'est la seconde capitale de France; aussi m'est-il
+complètement impossible d'y trouver un traversin pour y reposer mes deux
+oreilles.
+
+Je fais un somme léger sur un divan de l'_hôtel de la Boule-d'Or_, et
+l'après-midi se passe en visites officielles. J'ai une longue entrevue
+avec l'amiral Fourichon, qui m'explique comment il n'a pas encore envoyé
+de troupes au secours de Paris; je lance sur le pont de Tours mon
+beau pigeon à tête brune, porteur d'une dépêche chiffrée; je vois M.
+Steenackers, M. Laurier, qui m'affirme qu'il a beaucoup de poigne, et que
+la France sera sauvée par son ministère; je vois M. et Mme Crémieux, M.
+Glais-Bizoin, qui me prend pour un député de la droite, et me fait un
+discours d'une heure. Je suis présenté le soir au conseil des ministres,
+et sans être ni médisant, ni méchante langue je ne puis m'empêcher de dire
+que je ne vois nulle part le Carnot qui sauvera la France... Mais je n'ai
+pas la prétention ni l'autorité propres à juger les hommes et les choses.
+
+La politique n'est pas mon affaire, j'ai rempli ma mission, remettant à
+chacun les lettres qu'on m'a confiées, répétant de mon mieux tout ce que
+j'avais à dire; j'ai résolu pendant la guerre d'être aéronaute. Revenons à
+nos ballons!
+
+Quel pouvait être le désir le plus ardent d'un Parisien sorti de Paris
+au-dessus des nuages, c'était de revenir par le même chemin. On avait
+organisé à Tours une commission scientifique chargée d'examiner, d'étudier
+la possibilité de semblables projets; aussi, les trois aéronautes qui
+m'ont précédé et moi, nous sommes immédiatement appelés à donner notre
+avis à ce sujet. MM. Marié Davy de l'Observatoire, M. Serret de l'Institut
+et les autres membres qui pendant la durée de la guerre ont contribué à
+faire naître un grand nombre d'idées utiles et fructueuses, nous parlent
+d'abord de la nuée de mémoires, de projets qu'ils reçoivent des quatre
+coins de la France. Les inventeurs se sont montrés très-nombreux, mais peu
+sérieux. Quels rêves insensés; quelles utopies, quelles bouffonneries!
+
+Je n'oublierai jamais le monsieur qui voulait faire revenir à Paris un
+convoi de cent mille montgolfières, portant cent mille bêtes à cornes,
+et celui qui voulait atteler deux mille pigeons à un aérostat, et des
+centaines d'autres inventeurs qui voulaient diriger les ballons avec
+des voiles latines, des phoques et des mâts, comme un navire. Quant
+aux mémoires sur les ballons-poissons, les ballons-bateaux, les
+ballons-oiseaux, on en formerait dix encyclopédies. Pour ma part je
+suis obsédé par les inventeurs qui me proposent les merveilles de leurs
+conceptions. L'un d'eux surtout me poursuit, il veut munir les ballons
+d'une grande voilure de son système.
+
+--Mais, monsieur, je ne veux pas vous écouter, il n'y a pas de vent en
+ballon, vos voiles ne seront jamais gonflées.
+
+--Ah! voilà bien comme sont les hommes du métier, vous chassez, sans même
+l'écouter, le génie incompris. J'ai déjà fait une grande invention, mais
+l'humanité m'a repoussé. C'était du papier à cigarette fabriqué avec la
+racine même du tabac. Personne n'en a voulu.
+
+Je me sauve, et je cours encore!
+
+Le plan que nous nous proposons de tenter pour rentrer dans Paris par la
+voie des airs n'exige pas des efforts d'intelligence bien extraordinaires.
+C'est celui auquel se sont arrêtés tous les praticiens sensés. Voici en
+quoi il consiste, dans toute sa simplicité:
+
+On va envoyer des ballons et des aéronautes à Orléans, à Chartres, à
+Evreux, à Dreux, à Rouen, à Amiens, dans toutes les villes non occupées
+par l'ennemi, dans toutes celles qui sont proches de Paris, et où le gaz
+de l'éclairage ne fait pas défaut.
+
+Chaque aéronaute aura une bonne boussole, et, connaissant l'angle de route
+vers Paris, observera les nuages tous les matins au moyen d'une glace
+horizontale fixe où sera tracée une ligne se dirigeant au centre de Paris.
+Quand il verra les nuages marcher suivant cette ligne, c'est-à-dire quand
+la masse d'air supérieure se dirigera sur Paris, il gonflera son ballon
+à la hâte, demandera à Tours, par le télégraphe, des instructions, des
+dépêches, et il partira. Son point de départ est à vingt lieues de Paris
+environ; il va chercher une ville qui, en y comprenant les forts, offre
+une étendue de plusieurs lieues; n'a-t-il pas bien des chances de la
+rencontrer dans ces circonstances spéciales? S'il passe à côté, il
+continuera son voyage et descendra plus loin, en dehors des lignes
+prussiennes. Quand le vent sera du nord, le ballon d'Amiens pourra partir;
+lorsqu'il soufflera du sud ou de l'ouest, les aérostats d'Orléans et de
+Dreux se trouveront prêts. Avec une douzaine de stations échelonnées sur
+plusieurs lignes de la rose des vents, les tentatives seront nombreuses.
+
+L'une d'elles aura de grandes chances de succès, surtout si la
+persévérance ne fait pas défaut, et si l'on ne craint pas de renouveler
+fréquemment les voyages. Si un ballon est assez heureux pour passer
+au-dessus de Paris, il descendra dans l'enceinte des forts. Là, la
+campagne est assez vaste pour que l'atterrissage soit facile. Au pis
+aller, il pourra risquer la descente sur les toits si le vent n'est pas
+trop rapide. Enfin, s'il manque l'entrée, il aura la sortie pour lui, où
+de nouveaux forts le protégeront. Dans tous les cas, il lui sera possible
+de lancer par dessus bord des lettres et des dépêches.
+
+Nous verrons plus tard pourquoi ce projet n'a été réalisé que
+très-incomplètement, comment il se fait que mon frère et moi soyons les
+seuls aéronautes assez heureux pour avoir tenté deux fois le voyage. Mais
+n'anticipons pas sur les événements. Disons toutefois dès à présent que la
+commission scientifique a apporté ici son concours le plus utile, et que
+M. Steenackers n'a jamais reculé devant aucun sacrifice pour mener à bonne
+fin une entreprise dont l'influence morale aurait été considérable.
+
+Les ballons de Paris, disions-nous, sont excellents pour un voyage, mais
+leur étoffe est en coton; s'il faut qu'ils restent longtemps gonflés,
+qu'ils supportent un grand vent, ils se déchireront. N'oublions pas
+d'ailleurs que nous sommes seulement dans les premiers jours d'octobre et
+que pas un ballon neuf n'est encore sorti de Paris. Il est décidé qu'on
+fabriquera à la hâte des ballons de soie. Duruof sera chargé de la
+construction avec le concours de Mangin et de Louis Godard; on commencera
+par confectionner un premier type. La commission m'envoie à la hâte à Lyon
+pour acheter l'étoffe nécessaire.
+
+_5 octobre_.--Je m'aperçois que les chemins de fer fonctionnent pendant
+la guerre d'une façon bien singulière. Je passe deux grands jours et deux
+grandes nuits dans mon wagon, avant d'arriver dans la patrie de la soie.
+Les gares sont encombrées partout de troupes, de voyageurs; c'est un
+désordre épouvantable. Je passe à Orléans, où j'apprends que l'armée de
+la Loire, qu'on attend à Paris, n'existe que dans le cerveau des bons
+Français qui voient les événements couleur de rose, mais on me parle
+beaucoup de l'armée du Rhône. À Lyon, j'aperçois le drapeau rouge sur
+l'Hôtel-de-Ville, des braillards dans les rues, des caricatures chez les
+libraires, mais d'armée et de canons, point.
+
+--Ici, me dit-on, nous n'avons pas de troupes, mais, croyez-moi, monsieur,
+l'armée de la Loire est vraiment formidable. Je cours chez tous les
+fabricants de soie de la ville, accompagné d'un membre du conseil
+municipal, qui me sert de guide de la façon la plus obligeante, sous les
+auspices du préfet, M. Challemel-Lacour. Je fixe mon choix sur des pièces
+roses et bleues; ce sont les seules que l'on puisse trouver de suite en
+quantité suffisante.
+
+J'en achète, pour le compte de l'État, deux mille huit cents mètres, à
+quatre francs cinquante, prix très-modéré, que le fabricant appelle avec
+raison un prix patriotique.
+
+Bientôt, à Tours, le nouveau théâtre est transformé eu atelier de
+construction. Je reviens avec mes ballots de soie; Duruof et Mangin ont
+déjà dressé des tables, fait l'épure pour la construction d'un aérostat
+de 1200 mètres cubes. On se prépare à couper l'étoffe, on s'efforce de
+trouver des ouvrières. Quelques jours après, quatre-vingts aiguilles
+marchent sans cesse, car les côtes sont étroites, et la longueur de la
+piqûre qu'il s'agit de faire est considérable. Le travail est lancé avec
+activité, et se terminera dans un délai de quinze jours.
+
+On n'a pas perdu le temps pendant mon absence; le vendredi 7, une
+expérience est faite avec un ballon captif de 20 mètres cubes pour
+connaître à quelle hauteur un ballon est à l'abri des balles de chassepot.
+Un aérostat captif en papier est monté à 400 mètres de haut. Dix-huit bons
+tireurs le visent à cette hauteur. On ramène l'aérostat à terre, il est
+percé de 11 balles. A 500 mètres de haut, pas une balle n'a porté. MM.
+l'amiral Fourichon et Glois-Bizoin assistaient à l'expérience: ce dernier
+fit même le coup de feu avec une grande habileté.
+
+J'utilise mes moments de loisir à publier dans le _Moniteur Universel_ une
+série d'articles sur _Paris assiégé_. On a soif de savoir ce qui se passe
+dans les murs de la capitale, les détails que j'apporte sur la physionomie
+des bastions, sur les travaux effectués au bois de Boulogne, au
+Point-du-Jour, les récits que je fais sur la formation des ambulances,
+sur l'organisation des gardes nationaux, excitent vivement l'attention
+de tous. Mais bientôt, d'autres ballons viennent après moi apporter des
+nouvelles plus récentes.
+
+Les aérostats continuent en effet à attirer l'attention générale. On
+apprend que Gambetta a confié sa fortune à l'esquif aérien, qu'il est
+descendu près d'Amiens, après un voyage émouvant, rempli de dangers
+auxquels il a échappé comme par miracle. En même temps que Gambetta, un
+deuxième aérostat est parti de la place Saint-Pierre, conduit par M.
+Revilliod. L'arrivée du ministre de l'intérieur à Tours, le 11 octobre,
+produit une véritable révolution; on ne doute pas que la face des choses
+va changer, chacun est persuadé qu'une main énergique va enfin imprimer à
+la France l'élan du salut et de la délivrance.
+
+Peu de jours après, les descentes d'aérostats se succèdent. Farcot et
+Tracelet descendent en Belgique le 12 octobre. Bertoux et Van Roosebeke
+tombent à Cambrai, et subissent un traînage périlleux. M. Bertoux est
+grièvement blessé, et Van Roosebeke, roulé dans la nacelle, parvient à
+sauver les pigeons voyageurs qu'il amène de Paris.
+
+On ne peut plus douter, non sans une joie indicible, que le service des
+ballons-poste est définitivement organisé. Cependant je suis profondément
+surpris de ne pas voir mon frère Albert Tissandier parmi les nouveaux
+débarqués du ciel.--Il devait partir le lendemain de mon départ et voilà
+plusieurs ballons qui viennent sans lui; les aéronautes n'ont même pas
+entendu parler de son départ... Ce silence m'inquiète, car je ne puis
+croire que mon frère ait renoncé à son projet.
+
+_Dimanche 16 octobre_.--Je rencontre rue Royale à Tours un de mes amis.
+
+--Vous savez la nouvelle? me dit-il.
+
+--Quoi donc?
+
+--Votre frère Albert est ici. Nous venons de le voir, il vous attend à
+déjeuner, je vous cherche depuis ce matin.
+
+Je trouve mon frère à _l'hôtel de l'Univers;_--nous nous jetons dans les
+bras l'un de l'autre. Il me raconte qu'il a manqué deux départs, que son
+voyage a été retardé, qu'il est parti enfin avec deux voyageurs.
+
+Voici le récit qu'il a publié lui-même de son ascension; j'en reproduis
+les passages les plus intéressants.
+
+VOYAGE DU JEAN-BART.
+
+«Le 14 octobre, à une heure un quart, le ballon le Jean-Bart s'élevait de
+Paris dans les airs, conduisant MM. Rane, maire du 9e arrondissement,
+et Ferrand, chargés d'une mission spéciale du gouvernement. Outre les
+voyageurs confiés à mes soins, j'emportais avec moi 400 kilogrammes de
+dépêches, c'est-à-dire cent mille lettres, cent mille souvenirs envoyés de
+Paris par la voie des airs à cent mille familles anxieuses! Par un soleil
+ardent et superbe, nous passons les lignes des forts, à 1,000 mètres, nous
+distinguons nos ennemis qui en toute hâte se mettent en mesure de nous
+envoyer des balles. Mais nous planons trop loin de la terre, pour que
+l'artillerie puisse nous faire peur; nous entendons les balles qui
+bourdonnent comme des mouches au-dessous de notre nacelle, et nous moquant
+des uhlans, des cuirassiers blancs, et de tous les Prussiens du
+monde, nous nous laissons mollement bercer par les ailes de la brise
+jusqu'au-dessus de la forêt d'Armonviliers.»
+
+«Là un spectacle plein de désolation s'offre à nos yeux. Les maisons, les
+habitations, les châteaux, sont déserts, abandonnés: nul bruit ne s'élève
+jusqu'à nous, si ce n'est celui de l'aboiement rauque et sinistre de
+quelques chiens abandonnés.»
+
+«Plus loin, au milieu même de la forêt de Jouy, c'est un camp prussien qui
+s'étend sous notre nacelle; on remarque des travaux de défense habilement
+organisés pour répondre à toute surprise. Les tentes forment deux lignes
+parallèles aux extrémités desquelles s'élèvent des remparts de gabions et
+de fascines. Près de là nous apercevons un immense convoi de munitions
+qui couvre les routes entières; il est suivi d'une infinité de petites
+charrettes couvertes de bâches blanches; des uhlans l'accompagnent
+en grand nombre. A la vue de notre aérostat, ils s'arrêtent, et nous
+devinons, malgré la distance qui nous éloigne, qu'ils nous jettent un
+regard de haine et de dépit.»
+
+«Cependant le soleil échauffe nos toiles, et dilate le gaz qui les gonfle;
+les rayons ardents nous donnent des ailes, nous bondissons vers les plages
+aériennes supérieures, et bientôt la terre disparaît à nos yeux. Quelle
+splendeur incomparable, quelle munificence innommée dans cette mer de
+nuages que semblent terminer des franges argentées aux éclats vraiment
+éblouissants! Au milieu du silence et du calme, nous admirons ces sublimes
+décors du ciel, et pendant quelques secondes nous perdons de vue les
+misères terrestres. Je charge M. Ferrand de surveiller le baromètre
+pendant que je dessine la scène grandiose qui s'offre à ma vue.»
+
+«Mais voilà la nuit qui couvre de son manteau le ciel et la campagne. Il
+faut songer à revenir à terre, regagner le plancher des braves défenseurs
+de la patrie. Nous voyons accourir des paysans qui nous crient à tue-tête:
+«Il n'y a pas de Prussiens ici! Vous êtes près de Nogent-sur-Seine, à
+Montpothier; descendez vite!» Tous ces cris nous décident enfin, et nous
+tombons pour ainsi dire dans les bras de nos braves amis sans aucune
+secousse.»
+
+«Grâce à leur aide obligeante, à celle de leur curé, dont nous ne saurions
+oublier l'accueil touchant, nous emportons vivement dépêches et ballon.
+«Les Prussiens ne sont pas loin, disent-ils; ils vous ont vu descendre, et
+peuvent vous surprendre. Allez-vous-en au plus vite.» C'est ce que nous
+nous empressons de faire, et nous arrivons chez le sous-préfet de Nogent,
+M. Ebling. Une réception enthousiaste nous est offerte; nous le quittons
+bientôt, ne voulant pas perdre un seul instant pour gagner Tours, où notre
+devoir nous appelle.»
+
+«Nous sommes obligés de faire un détour immense, de passer par Troyes,
+Dijon, Nevers, Bourges, pour arriver enfin à bon port.»
+
+A peine nous sommes-nous retrouvés, mon frère et moi, que nous ne parlons
+plus que du retour à Paris,--notre enthousiasme partagé se multiplie par
+deux, nous voudrions déjà être en l'air!
+
+Comme certains détails d'organisation pour le retour aérien ne marchent
+pas à mon gré, je me décide à demander une entrevue à M. Gambetta.
+J'arrive au ministère, où je suis reçu par M. Cavalié, dit _Pipe-en-Bois,_
+chef du cabinet. Il m'introduit auprès de M. le Ministre de l'intérieur et
+de la guerre, qui m'accueille avec une bonne grâce pleine d'affabilité.
+M. Gambetta me félicite sur mes projets, et m'apprend que M. Steenackers,
+nommé directeur des télégraphes et des postes, se chargera du service des
+ballons. Puis, prenant un papier, il y écrit ces mots:
+
+«Je prie M. Steenackers d'activer le projet si courageux de M.
+Tissandier.»
+
+M. Gambetta me serre la main et me congédie en me disant d'un ton
+dictatorial: «Bonne chance et bon vent!»
+
+Depuis ce jour, tous les chemins nous ont été ouverts pour activer nos
+Projets!
+
+
+III
+
+
+Lettres pour Paris par ballon monté.--Le bon vent souffle à
+Chartres.--Cernés par les Prussiens!--Evasion nocturne.--L'hôtel du
+Paradis.--Allons chercher le vent!
+
+Du 15 octobre au 1er novembre.
+
+Cependant, la nouvelle de la construction d'un ballon s'est répandue à
+Tours; comme nous ne voulons pas renseigner l'ennemi sur nos projets, nous
+nous gardons bien de rien publier à cet égard; aussi l'imagination du
+public se livre-t-elle à toutes les fantaisies. Les mieux renseignés
+prétendent que l'on construit un ballon dirigeable, qui, à coup sûr, va
+rentrer à Paris. L'apparition au bureau du télégraphe d'une vaste boîte
+aux lettres avec cette inscription: LETTRES POUR PARIS PAR BALLON MONTÉ,
+accrédite singulièrement cette manière de voir; j'ai beau dire partout
+que nous voulons seulement essayer un voyage périlleux, incertain, que la
+réussite est douteuse, personne ne veut ajouter foi à cette opinion. On se
+répète de toutes parts: Un ballon va partir pour Paris, il va rentrer à
+Paris. Comment? On l'ignore, mais on oublie que les deux mots tentative et
+succès sont souvent séparés par un abîme; l'esprit humain est ainsi fait
+qu'il croit toujours ce qu'il désire, et souvent, sans réflexion, il se
+plaît à transformer le projet en fait accompli.
+
+Mon frère et moi nous recevons sans cesse de véritables ovations; on nous
+montre du doigt: «Voilà, dit-on, les aéronautes qui vont rentrer à Paris.»
+J'enrage parfois, car je sais bien, hélas! que nous ne sommes pas
+encore dans l'enceinte des fortifications. «Nous n'allons pas à Paris,
+disons-nous, nous allons essayer d'y aller, c'est bien différent.» Mais
+rien n'y fait. Nous recevons des lettres innombrables; ce sont des amis
+et des inconnus qui nous écrivent: «Voulez-vous être assez bons pour vous
+charger de porter à Paris la petite lettre que vous trouverez sous ce
+pli?» En quelques jours, j'ai rempli de lettres pour la capitale tout un
+tiroir de ma commode. Les gens plus osés, plus indiscrets, viennent nous
+voir à l'hôtel et nous demandent à porter des paquets. On se figure qu'à
+nous seuls nous représentons les messageries. Je n'oublierai jamais un
+monsieur que je n'avais jamais vu et qui vient me réveiller à six heures
+du matin. Il me supplie de prendre la clef de son appartement à Paris pour
+visiter ses meubles, et de lui dire à mon retour si son mobilier est
+en bon état. Il me charge en outre de rassurer sa bonne, qui doit être
+très-inquiète sur son sort. Je n'avais jamais fermé une porte sur le nez
+de personne, mais ce jour-là, je me suis offert avec délices cette petite
+satisfaction.
+
+Pendant que les lettres pleuvent sur nos têtes comme la grêle au mois de
+mars, mon frère et moi nous nous occupons de faire tous nos préparatifs.
+La construction du ballon de soie, malgré les efforts de Duruof, traîne en
+longueur; la commission scientifique nous engage à ne pas attendre plus
+longtemps. Mon frère va chercher son ballon le _Jean-Bart_ qui est resté à
+Dijon, et M. Revilliod, qui a appris nos projets, se propose spontanément
+pour tenter un voyage. D'après les renseignements fournis par
+l'Observatoire, il y a des chances pour que le vent sud-ouest règne
+longtemps en France à cette époque; c'est à Chartres que s'exécutera la
+première tentative. La commission me prie de fournir mon concours au
+départ de M. Revilliod, pendant que mon frère court après le ballon qui
+devra plus tard nous servir à nous-mêmes.
+
+Je fais l'acquisition d'une bonne boussole. M. Marié Davy, de
+l'Observatoire, me donne l'angle de route de Paris à Chartres. Nous
+emballons un aérostat, nous prenons une provision de ballons en papier
+qui nous serviront à examiner la direction du vent. Nous allons voir M.
+Steenackers qui nous confie des dépêches, nous donne toutes les lettres de
+recommandations, de réquisitions, propres à faciliter le départ, et
+nous voilà bientôt partis, Revilliod, Gabriel Mangin qui se chargera du
+gonflement et moi. Nous étions loin de soupçonner les aventures qui nous
+attendaient!
+
+_Jeudi 20 octobre_.--Nous sommes à Chartres. L'Observatoire s'est montré
+prophète. Le vent souffle du sud-ouest, Mangin gonfle de suite le ballon.
+Il a fallu se donner bien du mouvement pour obtenir douze cents mètres
+de gaz séance tenante, car les gazomètres, à Chartres, ne sont pas
+volumineux. La veille, le directeur de l'usine a déclaré que le gonflement
+était impossible, mais le préfet a pris notre parti avec beaucoup
+d'énergie, de patriotisme, et nous a tirés d'un grand embarras. Il fait
+venir le directeur de l'usine.
+
+--Il faut absolument, lui dit-il, que vous fournissiez à ces messieurs
+douze cents mètres cubes de gaz.
+
+--Mais, monsieur le préfet, je n'ai que ce volume de gaz dans mes
+gazomètres, et c'est précisément ce que la ville va m'absorber pour
+l'éclairage de la nuit.
+
+--Eh bien! vous n'éclairerez pas la ville, on ne vous fera aucun procès,
+je me charge de tout.
+
+Voilà comment les becs de gaz, à Chartres, n'ont pas été allumés dans la
+nuit du 19 au 20 octobre. Les rues étaient noires comme un four éteint,
+mais personne ne songeait à se plaindre: on savait dans quel but il
+fallait se passer de lumière.
+
+Le jeudi, à midi, le ballon est gonflé, mais le vent est d'une violence
+extrême. Le commandant Duval, qui est à Chartres avec 1,200 marins, nous
+a envoyé une trentaine de matelots, qui ont toutes les peines du monde à
+maîtriser l'aérostat. On nous dit en ville que les Prussiens ne sont pas
+loin, qu'il est temps de partir; d'ailleurs, depuis quelques jours, les
+événements sont accablants, désastreux. Orléans vient d'être pris par
+l'ennemi; Dreux a été envahi; Soissons a capitulé, et au moment où
+nous faisons les préparatifs du départ, Châteaudun est impitoyablement
+bombardé. Mais les nouvelles venues de Paris ont affermi le courage de
+tous; on a foi dans le triomphe final; Gambetta vient de nous dire: «A
+Paris, le peuple, de jour en jour plus héroïque, prépare le salut de la
+France.»
+
+A deux heures, les rafales s'élèvent puissantes et terribles; le ballon
+est tellement torturé, secoué, penché, que c'est un miracle s'il ne crève
+pas. M. Revilliod est calme, plein de résolution; malgré la tempête, il va
+partir. Au moment où il se dispose à monter dans la nacelle, un officier
+nous aborde et nous remet une lettre du commandant, «M. l'aéronaute est
+prévenu que s'il ne peut partir immédiatement, il doit brûler son
+ballon et ses dépêches, s'il veut les sauver des mains de l'ennemi.» Le
+commandant demeure à deux pas; nous courons chez lui. Nous le trouvons
+avec ses officiers.
+
+Un grand feu flambe dans la cheminée, il y jette une quantité de lettres
+et de papiers.
+
+--Messieurs, nous dit-il, j'ai ordre d'évacuer Chartres, qui ne sera pas
+défendu; si vous ne pouvez partir, brûlez tout, les Prussiens peuvent être
+ici dans un quart d'heure.
+
+Nous revenons vers le ballon; les marins sont déjà partis, et les rues
+sont sillonnées de bataillons de mobiles qui se retirent. Par surcroît de
+malheur, le vent a été si violent qu'un accident irréparable est survenu.
+Le ballon, enlevé par la rafale, s'est heurté contre les arbres; les
+caoutchoucs de la soupape ont été enlevés, les clapets se sont ouverts, et
+l'aérostat se vide; Gabriel Mangin achève le dégonflement. On nous avertit
+que les Prussiens vont arriver. Nous nous demandons s'il n'est pas prudent
+de mettre immédiatement le feu à tout le matériel. Mais comment des
+aéronautes auraient-ils le courage de brûler leur navire? Nous préférons
+cacher le ballon dans l'usine, derrière un monceau de charbon. Le
+directeur nous avertit qu'il ne veut pas prendre la responsabilité de
+ce qui surviendra, mais brûler pour brûler, n'est-il pas préférable
+d'attendre au dernier moment?
+
+Nous allons à la gare du chemin de fer.
+
+--Tout est coupé, nous dit-on, les trains ne partent plus.
+
+Le bureau du télégraphe est désert. A la préfecture, nous apprenons que
+le préfet est parti. En ville, on dit partout que les Prussiens cernent
+Chartres, nous voilà pris comme dans une souricière, et en notre qualité
+d'aéronautes, nous ne tenons que médiocrement à être présentés à nos
+ennemis.
+
+C'est ainsi que j'assiste à une première débâcle, bien loin de me douter
+alors que ce spectacle n'est que le prélude insignifiant d'un drame
+épouvantable, dont nous allions voir les tableaux navrants se dérouler
+devant nous pendant quatre mois. Les boutiques se ferment, les habitants
+rentrent, Chartres est un désert, mais derrière chaque porte, les coeurs
+palpitent, les femmes tremblent, et sans défense, sans moyens de secours,
+chacun attend avec anxiété.
+
+Le jour est bientôt à son déclin; il est certain que les Prussiens
+n'entreront ici que demain matin. Nous avons devant nous toute une nuit
+pour nous évader. Malgré l'ordre du commandant, nous voulons au moins
+sauver notre matériel, et nous courons la ville pour trouver une voiture
+à notre usage et une charrette pour le ballon. Mais le problème est bien
+plus difficile à résoudre que nous ne pouvions le croire. Un premier
+loueur nous répond avec beaucoup de flegme:
+
+--Vous comprenez, messieurs, que ma voiture, escortée par un ballon,
+pourra certainement quitter Chartres, mais je ne suis pas bien sûr qu'elle
+y rentre; je préfère la garder dans ma remise.
+
+Le cocher qui entendait ces paroles ajoute avec vivacité:
+
+--D'ailleurs ce n'est pas moi qui me chargerai de vous conduire, les
+Prussiens entourent la ville, nous serons pris!
+
+Malgré nos instances, le loueur de remises est inflexible comme le destin,
+il nous abandonne à notre malheureux sort.
+
+Nous finissons par rencontrer un voiturier intelligent et courageux qui se
+charge de nous tirer d'affaire.
+
+--J'ai un de mes amis, nous dit-il, qui arrive de Dreux, où les Prussiens
+ne sont plus. Je vous affirme que l'on peut passer sur la route de Dreux,
+à moins que les uhlans n'y aient paru depuis deux heures; mais le gros
+de l'armée ennemie est de l'autre côté de Chartres. Nous partirons à dix
+heures du soir, sans lumière, sans bruit, nous trouverons bien quelque bon
+chemin. Je connais le pays.
+
+A 10 heures, Chartres était désert; si vous aviez passé près de l'usine
+à gaz à ce moment, vous auriez vu sur la route un petit omnibus à
+quatre places, attelé d'un bon cheval. Vous auriez aperçu plus loin une
+charrette, sur laquelle une dizaine d'hommes chargeaient un gros ballot
+lourd et massif. C'était notre ballon. Une nuit obscure vint nous donner
+son aide. Nous filons au trot dans l'omnibus, un voiturier nous suit dans
+la charrette chargée de l'aérostat. Nous avons donné nos instructions au
+cocher.
+
+--Si vous voyez des Prussiens, filez au grand galop; s'ils sont en petit
+nombre et s'ils veulent vous arrêter, nos revolvers feront leur service.
+Nous sommes quatre avec l'aide-aéronaute, nous avons vingt-quatre balles à
+notre disposition.
+
+Nous quittons Chartres; nous sommes bientôt arrêtés par un poste de gardes
+nationaux; on nous demande nos papiers; on nous laisse passer. Nous
+continuons notre route au milieu de l'obscurité, et, pendant une heure, le
+silence de la nuit n'est troublé que par le roulement de nos voitures. La
+fatigue nous fait fermer les yeux; nous commençons à nous endormir, quand
+notre véhicule est arrêté brusquement.
+
+--Voilà les Prussiens, s'écrie d'une voix étranglée notre aide-aéronaute.
+
+Je me réveille en sursaut et j'aperçois une dizaine d'hommes couverts de
+grands manteaux blancs. Ils ont saisi notre cheval par la bride!...
+
+Ces Prussiens étaient simplement de braves mobiles normands, qui
+nous prenaient eux-mêmes pour des ennemis, et se figuraient que nous
+emportions, dans notre charrette les richesses de la ville de Chartres.
+
+Nous rions bien de notre double méprise, et nous continuons gaiement notre
+chemin. A une heure du matin, nous arrivons à Dreux, nous traversons la
+ligne des avant-postes français sans que le moindre «qui vive» retentisse.
+
+--Voilà, disons-nous, une ville bien gardée.
+
+Nous arrivons, en effet, sur la place sans rencontrer un factionnaire. Un
+corps de garde s'offre à notre vue. Nous y entrons. Je montre au chef de
+poste nos papiers, les lettres de réquisition s'adressant à l'autorité
+militaire, je le prie de nous aider à trouver un asile. Les chevaux n'ont
+pas mangé, il leur faut une place dans une écurie.
+
+--Dreux est bien encombré, nous dit-on, et je ne sais si vous aurez de
+bons lits, mais on vous donnera toujours bien un abri. Je vais vous mener
+à l'_Hôtel du Paradis_.
+
+Nous frappons à la porte. Une vieille mégère arrive de très-mauvaise
+humeur.--Madame, dit très poliment l'officier qui nous sert de guide, ces
+messieurs ont des lettres de recommandation du gouvernement, ils sont
+chargés d'une mission importante, ils sont fatigués et désirent une
+chambre, une place à l'écurie pour leurs chevaux.
+
+La patronne réplique très-insolemment:--On ne vient pas chez les gens à
+deux heures du matin. Je n'ai pas de place. Et puis je ne connais pas ces
+hommes-là, dit-elle en nous montrant, je ne peux pas loger les premiers
+venus.
+
+L'amabilité de la patronne du _Paradis_ nous fait monter la moutarde au
+nez. Nous ne répliquons rien; l'officier, comme nous, est furieux; nous
+partons et nous revenons avec quatre hommes et un caporal. Nous frappons
+une seconde fois à la porte de l'hôtel, et toujours très-poliment, nous
+disons à la patronne:
+
+--Ouvrez vos portes, nous allons fouiller votre maison. Nous allons voir
+si la place manque.
+
+La dame de l'_Hôtel du Paradis_ est devenue muette sous l'effet d'une
+exaspération rentrée. Mais bientôt sa langue a retrouvé le mouvement.
+
+--Monsieur, dit-elle à l'officier, c'est indigne; je préférerais recevoir
+les Prussiens que tous les mobiles comme vous qui nous maltraitent. Vous
+êtes étranger à Dreux; si vous étiez de la garde nationale, les choses se
+passeraient différemment.
+
+--Vous traitez bien, madame, m'écriai-je, un officier français qui
+vient ici défendre votre ville, votre maison; je vous félicite de votre
+patriotisme.
+
+Cependant, nous nous assurons que l'hôtel est plein; mais il y a bel et
+bien des places à l'écurie, et nos chevaux y prennent le repos jusqu'au
+lendemain, malgré les réclamations de la patronne.
+
+Je n'ai cité cette histoire que pour montrer comment certains Français
+comprenaient la guerre; le fait malheureusement n'est pas isolé, et ce
+n'est pas sans raison que l'on a dit que bien des paysans, bien des
+habitants de province, préféraient ouvrir leurs bras à l'ennemi qu'à ceux
+qui combattent pour la patrie. Nos soldats ont parfois trouvé un mauvais
+accueil, bien des officiers me l'ont affirmé; il aurait fallu, dans ces
+cas-là, ne pas craindre de parler le revolver à la main; on n'aurait pas
+dû avoir de pitié pour les faux Français qui, par un sentiment d'égoïsme
+ignoble, se refusaient d'apporter leur concours à l'oeuvre de la défense
+nationale.
+
+Revilliod, Mangin et moi, nous passons la nuit au poste.
+
+Le lendemain, nous faisons une visite au sous-préfet de Dreux. Il apprend
+avec désespoir que Chartres n'a pas résisté.
+
+--Que voulez-vous que je fasse; je n'ai que 8,000 mobiles à Dreux?
+Chartres avait 12,000 soldats!
+
+--Mais n'y a-t-il pas ici de l'artillerie, des canons? On le dit en ville.
+
+--Chut! s'écrie le sous-préfet en me parlant bas à l'oreille. Nous avons
+deux canons, mais il n'y a de munitions que pour les charger sept fois
+chacun!
+
+Deux jours après, nous étions revenus à Tours. Je retrouve mon frère qui a
+lui-même retrouvé son ballon. Chartres a été occupé le lendemain de notre
+départ.--C'est au Mans que vont maintenant commencer nos tentatives.
+Revilliod et Mangin seront des nôtres; il y aura ainsi deux ballons prêts
+à partir ensemble quand le vent sera favorable.
+
+_22 octobre_.--Nous sommes au Mans dans la nuit, le ballon est débarqué à
+la gare.
+
+--Surveillez-le bien, dis-je au sous-chef de gare. Nous viendrons le
+prendre demain matin de bien bonne heure.
+
+A 6 heures du matin nous demandons le ballon.--Pas de ballon. Un employé
+maladroit l'a expédié à Tours croyant qu'il venait directement de Paris.
+Me voilà forcé d'aller à Tours avec Revilliod. Je commence à avoir une
+véritable indigestion des chemins de fer surchargés de trains qui font des
+courses de lenteur. Il a fallu 40 heures pour aller à Lyon. Nous mettrons
+cette fois 6 heures pour nous rendre à Tours. Chaque gare est encombrée de
+troupes, de francs-tireurs; c'est un remue-ménage inouï; à chaque station,
+on ajoute des wagons, et on attend une heure. Revilliod reprend son ballon
+le _George Sand_ qu'il reporte au Mans.
+
+_23 octobre_.--Nous rejoignons notre collègue aujourd'hui avec le
+_Jean-Bart_. Nous voilà dans le département de la Sarthe, qui est aussi,
+comme nous l'avons appris, la patrie de Coutelle, le célèbre aérostier de
+Fleurus. A une station, nous nous sommes croisés avec les voyageurs
+d'un nouveau ballon descendu récemment. L'un d'eux est un de mes amis
+d'enfance, Gaston Prunières, que je n'avais pas vu depuis 12 ans! Il m'a
+montré le _Journal Officiel_ de Paris, où est insérée une dépêche que
+nous avons envoyée par pigeons, prévenant les Parisiens de donner aide
+et protection aux ballons qu'ils pourront apercevoir au-dessus de leurs
+têtes.
+
+Le lendemain de notre arrivée au Mans, nous rendons visite au préfet, M.
+Georges Lechevalier, qui est un ancien camarade de collège de mon frère;
+il nous accueille de la façon la plus obligeante, et nous prête le plus
+utile concours. Une fois nos dispositions prises pour le gonflement, il
+faut bon gré mal gré patienter, car le vent est défavorable: il souffle du
+nord, et il n'y a guère de chance de le voir tourner rapidement vers le
+sud-ouest. Je ferai remarquer ici que le projet adopté à l'origine n'a
+pas été réalisé. Pendant notre séjour au Mans, le vent ne nous a pas
+favorisés. Mais il aurait dû y avoir un ballon à Amiens, à Rouen, et, à
+cette époque, ceux-là auraient pu plusieurs fois tenter le voyage dans
+d'excellentes circonstances.
+
+Le dimanche 30 octobre, l'aérostat est gonflé sur les bords de la Sarthe.
+On exécute plusieurs ascensions captives pour sonder l'air. Nous enlevons
+dans la nacelle quelques officiers, bien loin de soupçonner alors que
+plus tard nous devions nous retrouver à la même place, comme aérostiers
+militaires, sous les ordres du général Chanzy. Le temps est calme et le
+ballon plane immobile au-dessus de la Sarthe, où il se reflète comme dans
+un miroir. Une foule considérable assiste à nos ascensions captives et
+attend avec impatience le moment du départ. Mais le vent est toujours
+impitoyablement tourné au nord et au nord-ouest.
+
+L'aérostat est confié à la garde d'un poste de zouaves pontificaux; ces
+braves soldats viennent d'arriver de Rome avec Charette.
+
+Les journées se passent et le bon vent n'arrive pas. Toujours vent
+nord-ouest. M. Marié Davy nous télégraphie que les circonstances
+atmosphériques ne changeront probablement pas avant longtemps. «Ah! si
+nous étions à Rouen, nous pourrions partir et les courants aériens nous
+entraîneraient doucement sur Paris.» En faisant cette réflexion, il me
+prend l'idée d'imiter Mahomet qui marche vers la montagne. Le vent ne veut
+pas venir nous trouver. Allons le chercher.
+
+Revilliod et Mangin restent au Mans avec un ballon; et nous voilà partis,
+avec l'aérostat le _Jean-Bart_, qu'il faut traîner péniblement, de gare
+en gare, car le chemin de fer fonctionne difficilement. Le train s'arrête
+toutes les dix minutes, et passant par des voies détournées, il met
+vingt-quatre heures pour gagner le chef-lieu de la Seine-Inférieure.
+
+
+IV
+
+
+Première tentative de retour à Paris par ballon.--Préparatifs du
+voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.-Le
+déjeuner en ballon.--Le vent a tourné.--En ballon captif.
+
+Du 1er au 8 novembre 1870.
+
+Nous arrivons à Rouen, mon frère et moi, le 2 novembre, avec le ballon «le
+_Jean-Bart_.» Le préfet a été prévenu de nos projets; il a eu l'obligeance
+de faire mettre à notre disposition un grand local où l'aérostat
+pourra être ventilé et vernis à neuf. C'est la grande salle de bal du
+Château-Baubet, le Casino de l'endroit, qui se transforme ainsi en atelier
+aérostatique. L'inspecteur du télégraphe envoie ses facteurs qui nous
+aident avec beaucoup de zèle dans l'opération de vernissage, vilaine
+besogne qui consiste à enduire l'aérostat d'huile de lin cuite sur toute
+sa surface. Le ballon ventilé est gonflé à l'air, on pénètre dans son
+intérieur, afin d'examiner, par transparence, l'étoffe dans toute son
+étendue.
+
+Chaque fois qu'un petit trou se montre, il est bouché avec une pièce: la
+plus petite piqûre est cachée sous une feuille de baudruche. C'est mon
+frère qui s'occupe surtout de cette besogne avec un soin scrupuleux;
+il fallait la guerre pour transformer ainsi un architecte de talent en
+réparateur de ballons.
+
+Mais nous sommes seuls; c'est nous qui conduirons notre aérostat: s'il
+fuit, s'il est en mauvais état, qui donc, si ce n'est nous, en subira la
+conséquence? Le voyage sera peut-être long, périlleux; ayons au moins
+un bon aérostat, bien réparé, bien imperméable. S'il arrive un malheur,
+n'ayons aucun reproche à nous faire!
+
+Pendant quelques jours, le vent n'est pas favorable; il souffle plein nord
+et nord-est. La patience est devenue de notre part, une ferme résolution.
+L'accueil que nous recevons à Rouen est si affable, si gracieux, que le
+temps se passe assez vite, malgré les nouvelles de la guerre, toujours
+désastreuses, qui accablent le pays. Nous avons appris au Mans l'infâme
+trahison de Bazaine, qui a soulevé dans toute la foule un cri d'horreur
+et de dégoût[4]. Voilà que Dijon vient de succomber sous les coups d'une
+armée de 10,000 Badois. Quand s'arrêtera donc la série des malheurs qui
+frappent la France sans trêve, sans pitié? Parfois le découragement
+trouble notre esprit, mais ce n'est qu'une impression fugitive; non, la
+France ne peut pas tomber, Paris résiste, et l'ennemi sera écrasé sous ses
+murs. Voilà ce que nous disions tous au mois de novembre. Voilà ce que
+l'on répétait alors dans toute la France!
+
+[Note 4: Ce chapitre a été écrit quelques jours après la proclamation
+de M. Gambetta qui qualifiait lui-même de _trahison_ la conduite du
+maréchal Bazaine. Sans doute aujourd'hui nous ne serions plus si
+affirmatif, nous disant que l'histoire seule sera le grand juge.--Mais
+nous ne voulons pas dénaturer notre récit, ici comme ailleurs, en lui
+ôtant le caractère de l'impression première,]
+
+_6 novembre_.--Le vent a passé momentanément au nord-est. D'après les avis
+de l'Observatoire, il faut ouvrir l'oeil, le vent nord-ouest favorable
+pourrait bien régner d'une façon durable, d'un moment à l'autre.
+
+Pour être prêts à toute heure du jour et de la nuit, nous prenons la
+résolution de gonfler le _Jean-Bart_, afin qu'il puisse partir subitement
+à l'instant voulu. Une foule considérable assiste au gonflement qui
+s'opère dans d'excellentes conditions près de l'usine à gaz. Voilà les
+lettres pour Paris qui recommencent à surgir de toutes parts. On nous suit
+dans la rue, on nous supplie de prendre encore une lettre bien légère. A
+l'hôtel, en rentrant, il y a toujours à notre adresse tout un paquet de
+petites lettres, qui, quoique bien légères, finissent par faire un ballot
+très-lourd. Nous prenons des deux mains, bien heureux de faire des
+heureux, mais ayant toujours soin d'ajouter: «Votre lettre suivra notre
+destinée, il n'y a pas de garantie pour le succès. Nous essayons, voilà
+tout!» Le directeur du bureau de la poste ajoute à ces paquets quatre sacs
+de lettres pesant 250 kilogrammes, ce qui met entre nos mains une centaine
+de mille lettres venant des quatre coins de France. Ah! si nous
+pouvions les apporter à Paris. Que de bénédictions, que de marques de
+reconnaissance nous seraient données! Comment songer sans émotion à cette
+belle perspective!
+
+L'opération du gonflement est assez longue, car nos hommes d'équipe
+improvisés n'ont jamais touché un ballon. Il faut tout surveiller de près.
+J'ai été obligé de préparer le _cataplasme_ aérostatique, formé de suif
+fondu et de farine de lin, et destiné à boucher les joints de la soupape;
+en ma qualité de chimiste, j'ai parfaitement réussi cette petite cuisine.
+Nous descendons nous-mêmes les sacs de lest autour du filet; le ballon est
+couvert d'huile, et nos vêtements ne tardent pas à être aussi luisants que
+notre aérostat. Il n'est décidément pas agréable de seller soi-même le
+cheval qu'on doit monter, et surtout de cirer ses harnais!
+
+Mon frère montre le ballon à un inventeur avec lequel nous avons dîné la
+veillé, à l'_Hôtel d'Angleterre_. Il nous expliquait son système avec un
+enthousiasme fougueux.--«Je veux réunir, disait-il, un grand nombre de
+ballons, dans une charpente légère ayant forme de navire; mon appareil,
+muni de mâts, de voilures, pourra louvoyer dans les airs!» En face de
+nous, un Anglais souriait. J'ai su depuis que c'était un des plus célèbres
+ingénieurs de la Grande-Bretagne.
+
+En voyant le _Jean-Bart_, la ténuité de l'étoffe aérostatique, en
+s'apercevant que l'appareil oscille si facilement sous le moindre souffle
+de l'air, l'inventeur a enfin ouvert les yeux. Il est guéri de sa folie!
+Je ne m'attendais pas à voir mon frère faire une cure aussi merveilleuse!
+
+A cinq heures, le _Jean-Bart_ est gonflé.
+
+J'observe attentivement les nuages, leur direction, ma boussole et
+ma carte à la main. Connaissant l'angle de Rouen avec le méridien
+astronomique, et la déclinaison, je puis tracer sur le sol une ligne
+qui s'étend vers le centre de Paris. Nous partirons quand les nuages se
+dirigeront suivant cette ligne, quand nos petits ballons d'essai prendront
+bien cette direction. Les conditions atmosphériques ne permettent pas
+encore de lancer le ballon dans l'espace. Attendons le nord-ouest;
+beaucoup d'habitants de Rouen regardent comme nous le ciel, les
+girouettes, et se demandent: «Quand le vend nord-ouest soufflera-t-il?»
+
+Les nouvelles que l'on apprend le soir au bureau du télégraphe ne sont
+pas très rassurantes. Les Prussiens sont à sept lieues de Rouen. Si notre
+départ est ajourné, il serait bien possible que les aéronautes soient
+délogés de Rouen, comme ils l'ont été de Chartres. Pendant la nuit, nous
+faisons, mon frère et moi, une série de réflexions tantôt agréables,
+tantôt peu rassurantes. Mais notre imagination ouvre Paris à nos yeux. La
+possibilité du succès fait oublier celle d'un échec. On a fait courir le
+bruit que les Prussiens condamnaient à mort les aéronautes qu'ils avaient
+pris, et, dans nos rêves, nous nous voyons parfois fusillés comme des
+espions! Mais qu'est-ce que la vie à de tels moments? Ne les compte-t-on
+pas par milliers, les héros qui meurent sur le champ de bataille? Ne
+saurons-nous pas, s'il le faut, nous aventurer aussi bien dans la nacelle
+d'un ballon que près de l'affût d'un canon.
+
+Le lendemain, 7 novembre, nous gommes réveillés en sursaut. C'est un
+ancien marin qui a surveillé le gonflement et qui entre précipitamment
+dans notre chambre.
+
+--Messieurs, dit-il tout ému, je crois que le vent souffle vers Paris;
+voyez donc si je ne me trompe pas!
+
+D'un bond je me précipite sur le balcon de l'hôtel où nous logeons. Les
+nuages se reflètent dans la Seine qui s'étend sous mes yeux; ils se
+dirigent bien, en effet, vers le sud-est, mais il est de toute nécessité
+de confirmer cette observation en lançant des ballons d'essai.
+
+Nous courons à l'usine à gaz. Un petit ballon de caoutchouc est gonflé,
+lancé dans l'espace, le vent de terre le jette d'abord au-dessus de nos
+têtes, mais le courant supérieur lui fait décrire dans le ciel une ligne
+parallèle à celle que j'ai tracée sur le sol et qui donne la route de
+Paris! Nos coeurs bondissent de joie, d'émotion, d'espérance.
+
+L'inspecteur du télégraphe est prévenu à la hâte, il annonce à Tours notre
+départ; une heure après on remet entre nos mains la dernière instruction
+du gouvernement[5].
+
+[Note 5: Voici la dépêche qui nous a été remise au moment du départ:
+«Extrême urgence, Rouen de Tours--Directeur général à inspecteur
+Rouen--Dites à Tissandier de partir et de dire à Paris, à nos amis, que
+nous sommes prêts à mourir tous pour sauver l'honneur du pays.»]
+
+Le directeur de la poste ne tarde pas à accourir avec un nouveau sac de
+lettres importantes. Nous rentrons précipitamment à l'hôtel prendre nos
+paquets; notre voiture est suivie dans la rue par une foule considérable,
+et grand nombre de Rouennais nous mettent dans la main leurs dernières
+lettres pour Paris.
+
+A onze heures, mon frère et moi nous montons dans la nacelle. Le vent n'a
+pas varié depuis le matin. Nos sacs de dépêches sont attachés au bordage
+extérieur. Notre malle, nos couvertures pendent au cercle du ballon. Une
+foule si compacte entoure l'aérostat que nous procédons avec peine à
+l'équilibrage. On jette à même dans la nacelle les dernières lettres. Une
+vieille dévote remet à mon frère une médaille bénite et une prière qui,
+dit-elle, nous porteront bonheur.
+
+Un monsieur très-bien mis me donne un papier plié que j'ouvre. C'est le
+prospectus d'une maison d'habillement, d'un BON DIABLE rouennais. Cette
+plaisanterie de mauvais goût me fait fâcher tout rouge, et met fin à la
+pluie de missives. On fait reculer la foule. Les mains qui retiennent
+la nacelle se soulèvent sous nos ordres, le ballon bientôt s'élève avec
+majesté au milieu des cris d'enthousiasme de toute la foule.
+
+Le public suit de terre notre direction et trois quarts d'heure après
+l'ascension, le gouvernement recevait à Tours le télégramme suivant qu'il
+publiait le lendemain dans son _Journal officiel_:
+
+Rouen, 7 novembre, midi.
+
+«Inspecteur Rouen à directeur général Télégraphes à Tours. Le ballon le
+_Jean-Bart_ monté par MM. Tissandier frères est parti à 11 heures et demie
+se dirigeant sur Paris, au milieu des acclamations.
+
+«Vent favorable. Temps brumeux, ils font bonne route. Ces messieurs
+emportent lettres, paquets et dépêches.»
+
+Le ballon le _Jean-Bart_, en quittant terre, passe au-dessus des
+gazomètres de l'usine; il bondit mollement au-dessus des nuages, en
+traçant dans l'espace une courbe gracieuse; puis il s'arrête un instant,
+immobile, hésitant comme l'oiseau qui cherche sa route. Il tourne sur
+son axe, oscille lentement et s'abandonne enfin au courant aérien qui
+l'entraîne.
+
+Nous sommes à 1,200 mètres d'altitude: la ville de Rouen est vraiment
+admirable, vue du haut de notre observatoire flottant. A nos pieds, l'île
+Lacroix d'où nous venons de quitter terre, se baigne dans l'onde azurée de
+la Seine. Plus loin, le fleuve traverse la ville, comme un ruban jeté au
+hasard au milieu des maisonnettes d'une boîte de jouets de Nuremberg. Un
+soleil d'automne colore de tons vigoureux ce délicieux tableau qu'encadre
+un cercle de brume; l'air est semi-transparent, mais le coloris de la
+scène terrestre, pour être moins vif, moins éclatant qu'au milieu de
+l'été, n'en est pas moins pur et moins beau.
+
+La plaine où le ballon s'est gonflé tout à l'heure est littéralement
+cachée sous les têtes humaines, qui toutes sont dirigées vers nous! Les
+hommes lèvent les bras vers le ciel, les femmes agitent leurs mouchoirs.
+Les voeux de tous nous accompagnent! Comment ne pas être profondément ému
+de ces marques de sympathie qui sont envoyées de si loin!
+
+Cependant le _Jean-Bart_ domine bientôt le sommet d'une falaise dont le
+pied est arrosé par les eaux de la Seine. Au même moment, mon frère fait
+une observation qui devient une révélation sans prix! Le ballon plane
+juste au-dessus de la chapelle de Notre-Dame de Bon-Secours, qui, droite
+comme un I, est perchée sur le rocher..., et cette chapelle,--nous l'avons
+remarqué à terre,--est précisément située sur la ligne qui conduit de
+Rouen au centre de Paris!
+
+Mon émotion est si vive, ma joie si grande, que j'en ai la respiration
+momentanément arrêtée. Quant à mon frère, il regarde, ébahi comme moi, le
+clocher dont la pointe aigue apparaît, comme le merveilleux jalon placé
+sur le bord de la route. Tous deux immobiles, silencieux, suspendus dans
+l'immensité céleste, nous avons la même pensée; la même espérance fait
+battre nos coeurs! Notre imagination nous ouvre, dans le lointain,
+l'imposant tableau de la capitale assiégée; elle fait tomber à nos yeux la
+muraille de brume, immense toile de fond qui nous cache l'horizon.
+
+Derrière ce rideau de vapeurs se dressent l'enceinte des forts hérissés
+de canons, la ligne des bastions de Paris couverte de combattants; c'est
+comme une apparition féerique qui surgirait au milieu des nuages....
+Là-bas sont nos amis, nos frères, prêts à mourir pour la patrie; ils nous
+aperçoivent dans le ciel; ils tendent les bras avec attendrissement vers
+la nacelle aérienne qui leur apporte la consolation avec l'espérance,
+comme la colombe au rameau béni!
+
+ * * * * *
+
+Il est midi. Le soleil est au zénith. Il y a bientôt une heure que le
+_Jean-Bart_ plane au-dessus des nuages, nous n'avons pas encore perdu de
+vue la ville de Rouen. Nous marchons dans le bon chemin, mais avec une
+lenteur désespérante! Le ciel au lieu de s'éclaircir se couvre partout
+d'une brume épaisse qui parait s'abaisser lentement vers la terre, comme
+un immense couvercle de vapeurs. Mon frère observe attentivement la carte
+et la boussole pour trouver notre route au milieu des détours de la Seine.
+
+Je ne quitte pas de vue mon baromètre, dont l'aiguille tourne rapidement
+autour de son cadran. La descente est rapide, le _Jean-Bart_, au milieu
+de la brume, s'est couvert d'humidité qui charge ses épaules. Je vide
+par dessus bord un demi-sac de lest, nous remontons bientôt à deux mille
+mètres de haut.
+
+Le ballon est plongé au milieu d'un brouillard foncé, si épais qu'il
+disparaît à nos yeux. Il ne faut pas songer non plus à distinguer la terre
+noyée sous une brume épaisse; impossible de suivre de l'oeil les contours
+de la Seine, précieux points de repère échelonnés sur notre route. Nous
+laissons l'aérostat descendre bientôt pour chercher à revoir le sol; mais
+le brouillard est compacte dans toute l'épaisseur de l'atmosphère.
+
+--Il faut, dis-je à mon frère, attendre patiemment. Dans une heure, nous
+nous rapprocherons de terre pour reconnaître le pays.
+
+Le lest est semé sur notre route pour maintenir le ballon à une altitude
+de 1,800 mètres. Ce n'est plus dans l'air que nous nous trouvons, c'est au
+milieu d'une véritable étuve de vapeur. Il n'y a plus rien à voir, rien à
+faire qu'à attendre ... et à espérer. Car notre marche initiale a été si
+favorable, que nous ne doutons pas encore du succès. Nous causons de
+nos projets, nous nous répétons ce que nous ferons à Paris, ce que nous
+dirons; nous allons même jusqu'à penser à un nouveau départ aérien de la
+gare du Nord ou de la gare d'Orléans. Et cependant nous connaissons la
+_peau de l'ours_ de la fable! Mais on oublie trop souvent dans la vie le
+bonhomme La Fontaine.
+
+Le ballon est équilibré à 2,300 mètres d'altitude. Nous réparons le
+désordre de notre nacelle, le guide-rope est largué, les sacs de dépêches
+et les sacs de lest sont soigneusement rangés, l'appétit ne nous fait pas
+défaut malgré nos émotions: le déjeuner nous attend. Un morceau de poulet
+et un bon verre d'un vin de Sauterne qui nous a été donné par un ami,
+voilà notre repas. Le couvert est simple, il se compose d'un journal
+étalé sur nos genoux, où le repas est servi. Nous mangeons, ma foi,
+très-gaiement, oubliant notre navigation dans les hautes régions de
+l'atmosphère!
+
+Quelle sensation bizarre et charmante tout à la fois, que celle de
+planer dans les airs, au milieu d'un brouillard épais! La nacelle parait
+immobile, et quand on ne remue pas soi-même, pas la moindre trépidation ne
+vous dérange. C'est le sentiment du calme absolu, inconnu sur la terre,
+même dans le désert, où le vent frôle le sable et produit un bruissement
+monotone.
+
+Ici le silence complet règne dans ces régions aériennes, pas un être
+vivant ne trouble là sérénité de ces plaines vaporeuses que l'on sillonne,
+mollement bercé par l'air.
+
+Que ne pouvons-nous fixer là notre demeure, oubliant les misères
+terrestres, la guerre et ses calamités, nous moquant des tyrans qui sèment
+sous leurs pas l'incendie, le meurtre et le pillage!
+
+Je regarde ma montre, et je m'aperçois que le temps s'est écoulé vite;
+il est bientôt deux heures. Il y a une heure que nous voguons dans le
+brouillard, dans une véritable étuve!
+
+Se trouver pendant cinquante ou soixante minutes dans un bain de vapeur
+épais et compact, n'offre rien de bien émouvant. Si l'on a entre les mains
+un baromètre qui vous rappelle que dans votre bain de vapeur vous êtes
+à plus de 2,000 mètres au-dessus de la terre, si l'on se souvient qu'un
+ballon presque caché dans la brume est suspendu au-dessus de votre tête,
+on n'a certes pas encore lieu d'être inquiet, quand on a quelque peu
+l'habitude des voyages aériens.
+
+Mais où l'impression peut changer, c'est quand on vient à se rappeler que
+l'on a quitté une ville, où les Prussiens allaient bientôt entrer; c'est
+quand on se demande si dans le fond de son bain de vapeur on ne trouvera
+pas des fusils ennemis, l'emprisonnement et peut-être l'horrible mort
+d'un espion! Si ce n'est la crainte qui vous agite, c'est au moins une
+curiosité bien légitime qui vous pousse à jeter les yeux sur le plancher
+du commun des mortels.
+
+Aussi, quand, après trois heures de voyage, le _Jean-Bart_ descendit vers
+la terre qu'il avait complètement abandonnée pendant une grande heure, le
+lecteur ne s'étonnera pas quand il apprendra que les deux voyageurs dont
+il suit les péripéties se sont dit mutuellement:
+
+--Si nous laissions revenir l'aérostat en vue de terre? Nous ne serions
+pas fâchés de voir où nous sommes.
+
+Notre ballon descend lentement dans l'atmosphère, il traverse le manteau
+de brouillard qui s'étend sur la campagne; nous apercevons la terre. Une
+inspection rapide nous fait connaître sur les replis de la Seine les
+hauteurs des Andelys. Le _Jean-Bart_ a plané sans presque avancer; il n'a
+guère marché plus vite qu'une mauvaise charrette. Mais la lenteur de notre
+course n'est pas notre seule remarque; le vent a changé de direction, car
+nous avons laissé la Seine déjà bien loin sur la gauche, et c'est toujours
+à notre droite que nous aurions dû l'apercevoir, si nous avions continué
+à nous diriger vers Paris. C'est ainsi que tout à coup, nos beaux rêves
+s'envolent en fumée! Qui peut, hélas! compter sur les courants de l'air
+mobiles et changeants: bien fol est qui s'y fie!
+
+--A quoi bon continuer le voyage? disons-nous; en passant la nuit en
+ballon, nous serons jetés vers le sud, sur Orléans peut-être! Là n'est pas
+notre but. Revenons à terre, peut-être un second essai sera-t-il couronné
+par le succès. Ce n'est que partie remise.
+
+Un coup de soupape nous jette à cent mètres au-dessus des champs; notre
+guide-rope toucha terre; une foule de paysans accourent de toutes parts.
+Le vent est si faible, l'air est si calme qu'ils rattrapent la nacelle en
+courant. Les voilà qui touchent notre câble traînant.
+
+--Tirez la corde! Leur crions-nous.
+
+Une centaine de bras vigoureux font descendre le _Jean-Bart_ lentement,
+sans secousse, sans que nous ayons eu la peine de jeter notre ancre.
+Jamais meilleure descente n'est venue seconder nos efforts; mais combien
+n'aurions-nous pas préféré un traînage, au milieu de la tempête, pourvu
+qu'il ait eu lieu sous les murs de Paris.
+
+Des centaines de spectateurs nous entourent, une nuée de mobiles arrive,
+car la nacelle a touché terre au milieu des avant-postes français. A
+quelques milliers de mètres plus loin nous tombions chez les Prussiens!
+Nous demandons où nous sommes.
+
+--A Pose, nous dit-on.
+
+--Y a-t-il près d'ici une usine à gaz où notre aérostat qui a perdu du gaz
+dans le trajet, puisse s'arrondir?
+
+Un chef d'usine des environs, M.L...., met gracieusement à notre
+disposition sa maison pour nous recevoir, son gazomètre pour nous fournir
+une centaine de mètres cubes de gaz.--Mais pour aller jusque chez lui, il
+faut traverser une ligne de chemin de fer, un fil télégraphique et passer
+la Seine! C'est bien difficile de faire arriver jusque-là un ballon
+captif. Toutefois nous voulons essayer quand même.
+
+Je harangue la foule et lui demande son aide. Mille hourrahs répondent à
+ma proposition. Je descends de la nacelle une corde de 50 mètres,
+pendant que mon frère en attache une autre au cercle. Nous attelons une
+cinquantaine d'hommes à chaque câble et le ballon captif s'élève à trente
+mètres de haut. Après nous être renseignés sur l'itinéraire à suivre, on
+nous traîne dans la nacelle jusqu'au petit village de Pose, où le maire
+reçoit les voyageurs tombés des nues.--Nous voici arrivés sur les rives
+de la Seine, où de vieux bateliers se concertent pour le passage de
+l'aérostat sur l'autre rive. Le temps est calme, et malgré la largeur du
+fleuve, le ballon est attaché par deux cordes à un bachot solide, où huit
+rameurs prennent place. Ils se lancent au large; c'est merveille de nous
+voir dans notre panier d'osier à 30 mètres au-dessus du courant rapide,
+remorqués par les solides biceps de nos mariniers, qui font parvenir le
+_Jean-Bart_ sur l'autre rive, après un travail pénible et plein de danger
+pour eux. Car la moindre brise eût soulevé le ballon et fuit chavirer
+l'embarcation! Mais ces braves gens sont si heureux de venir en aide à des
+aéronautes, qu'ils ne veulent pas connaître d'obstacles!
+
+Nous continuons notre route jusqu'à la voie du chemin de fer où les fils
+télégraphiques se dressent, comme ces dragons des _Mille et une Nuits_ qui
+crient au voyageur téméraire: «Tu n'iras pas plus loin!» Comment en effet
+faire passer un ballon captif retenu par des câbles à travers des fils
+tendus à quelques mètres du sol?--Cet obstacle est surmonté. Suspendus
+dans l'air à une vingtaine de mètres, nous jetons au delà des fils une
+corde que saisissent nos conducteurs, tandis que l'on abandonne le câble
+qui est de l'autre côté des poteaux. Bientôt une petite rivière arrête
+encore notre marche, mais l'aérostat passe ce dernier Rubicon et arrive
+enfin à Romilly-sur-Andelle. Notre ballon est attaché à des masses de
+fonte pesantes, nous le clouons au sol, où des gardes nationaux le
+surveillent. Il passe la nuit dans la prairie, tandis que nous jouissons
+des douceurs de la plus charmante hospitalité que puissent recevoir des
+voyageurs tombés du ciel.
+
+
+V
+
+
+Seconde tentative de retour à Paris.--Le coucher du soleil et le lever
+de la lune.--La Seine et les forêts.--Adieu Paris!--Descente dans le
+fleuve.--Les paysans normands.
+
+Du 8 au 20 novembre.
+
+Le lendemain le _Jean-Bart_ a reçu une petite ration de gaz qui lui
+a donné des ailes. Mon frère et moi nous observons avec attention
+l'atmosphère. Le vent de terre est du sud-est, mais nous croyons remarquer
+que des nuages très-élevés se dirigent dans la direction de Paris. Nous
+sommes dans le feu de l'action, comme les soldats au milieu des fumées
+de la poudre, nous voulons marcher en avant, décidés à tenter un nouveau
+voyage à de grandes hauteurs, sans nous soucier de la nuit qui tombe, ni
+des Prussiens qui nous entourent.
+
+Cette fois, ce n'est plus la même confiance qui anime notre esprit, car le
+courant inférieur est complètement défavorable; mais il semble devoir
+nous pousser sur Rouen, où de toute façon il faut revenir. Dans le cas
+d'insuccès, ce trajet serait accepté comme un pis-aller favorable. Quant
+au courant supérieur, il est très-élevé; comment se dissimuler les
+difficultés à vaincre pour s'y maintenir, pendant un temps d'une longue
+durée? Nous faisons la part du possible et du probable, comptant beaucoup
+sur ce je ne sais quoi, qui parfois vous vient en aide. Partons toujours,
+disons-nous, on avisera en l'air. _Audaces fortuna juvat!_ ce qui veut
+dire, en style aérostatique, qu'il faut s'élever en ballon pour que le bon
+vent vous favorise.
+
+A quatre heures trente minutes, nous prenons les dispositions du départ.
+Nos valises bouclées à la hâte sont attachées au cercle du filet, un
+dernier paquet de lettres qu'apporte le maire de Romilly est placé dans
+la nacelle. Nous montons dans notre esquif d'osier; il fait un temps
+magnifique, de grands nuages blancs se bercent dans l'air, l'heure du
+crépuscule va sonner, la nature est calme et majestueuse.
+
+Le départ s'exécute dans les meilleures conditions, en présence d'une
+foule complètement étrangère aux manoeuvres aérostatiques. Elle manifeste
+son étonnement par le silence et l'immobilité. Tous les spectateurs
+ont les yeux fixés sur l'aérostat; quand il quitte terre, les têtes se
+dressent, les bras se lèvent, les bouches sont béantes.
+
+Je ne me rappelle pas avoir jamais fait d'ascension dans des circonstances
+si remarquables. Nous quittons lentement les prairies verdoyantes, les
+lignes de peupliers qui les encadrent. Une légère vapeur, opaline,
+diaphane, couvre ces richesses végétales, avant que le manteau de la nuit
+ne s'y étende. Une indicible fraîcheur, odorante, pénétrante, monte dans
+l'air comme la plus suave émanation, elle nous enveloppe, jusqu'au moment
+où le _Jean-Bart_ s'enfonce dans la zone des nuages; jamais je n'avais
+éprouvé cette volupté secrète du voyage aérien, ce vertige merveilleux de
+l'esprit qui s'abandonne à la nature.
+
+On croirait en se séparant du plancher terrestre, qu'on y laisse quelque
+chose de soi-même, la partie physique, matérielle: ce qu'on emporte
+avec soi, c'est l'idéal. Lisez Goethe: le poète décrit quelque part,
+l'impression qu'éprouve l'âme lorsqu'elle se sépare du corps au moment du
+trépas; il y a dans cette description poétique, imagée, écrite en un style
+puissant, quelque chose qui rappelle cet abandon des choses terrestres,
+dans la nacelle de l'aérostat!
+
+Nous traversons comme la flèche le massif des nuages. Impression vraiment
+curieuse. Pendant ce passage rapide, c'est une buée légère qui vous
+entoure, une nébulosité semi-transparente. Puis au-dessus, c'est la
+lumière resplendissante, c'est le spectacle du soleil, qui lance ses
+rayons ardents sur les montagnes de vapeurs, Alpes célestes aux mamelons
+escarpés, arrondis. Sous les nuages, nous avons laissé la nature,
+presque endormie, somnolente à l'heure du crépuscule. Au-dessus, nous la
+retrouvons éveillée, pleine de vie, ivre de lumière. Quels tons puissants
+dans ces rayons qui s'échappent du soleil au déclin, quand on les
+contemple à la hauteur de trente pyramides! Quels reflets magiques
+au milieu de ces vallées vaporeuses, aussi blanches que la neige des
+montagnes, aussi étincelantes que des paillettes adamantines!
+
+Dans un de nos précédents voyages, nous avons pu montrer un spectacle
+analogue à un navigateur qui avait sondé tous les coins du globe; juché
+dans la nacelle, il admirait, muet d'étonnement.
+
+--J'ai vu, nous disait-il, le soleil se coucher au milieu des glaciers
+polaires, se perdre dans la mer d'azur de la baie de San-Francisco, j'ai
+vu les grandes scènes que la nature dessine au cap Horn, j'ai fait le tour
+du monde, mais jamais pareille scène ne m'avait tant ému!
+
+Qu'on ne nous accuse pas d'enthousiasme facile, ou d'exagération. Quand
+la nature se mêle de faire du beau dans ce monde aérien, elle enfante
+d'incomparables merveilles. Là haut, il y a toute une révélation de
+couleurs et de lumières, qui défieront à jamais le pinceau des Michel-Ange
+futurs aussi bien que la plume des Goethe de l'avenir.
+
+Peu à peu le soleil s'abaisse à l'horizon. Quand il va se noyer dans la
+mer des nuages, il y jette ses derniers feux. L'immensité s'embrase, pour
+s'éteindre tout à coup.
+
+Ces rayons ardents nous évitent de jeter du lest; mon frère retrace sur
+son album aérostatique, ce tableau céleste aussi fidèlement que crayon
+peut le faire. Quant à moi je surveille l'aiguille du baromètre. Le soleil
+nous aspire, nous appelle à lui, et de couches d'air en couches d'air,
+nous atteignons l'altitude de 3,200 mètres.
+
+A 5 heures, l'obscurité est presque complète. Le froid ne tarde pas à
+se faire sentir; aussi l'aérostat, plus impressionnable que l'organisme
+humain, est brusquement saisi; son gaz se contracte, sa force
+ascensionnelle diminue. Il descend avec une grande rapidité, revient en
+vue de terre, où le vent le jette sur la Seine, qu'il traverse lentement à
+500 mètres de haut. Bientôt nous planons au-dessus d'une campagne couverte
+d'arbres, comprise entre deux bras du fleuve. C'est la forêt de Rouvray,
+qui s'étend à nos pieds comme un immense tapis de verdure.
+
+Le vent parait avoir changé de direction, il nous dirige vers l'Océan. Ce
+n'est pas encore dans l'enceinte des forts de Paris que nous toucherons
+terre! Ayons le courage de faire contre fortune bon coeur, abandonnons nos
+belles espérances, comptant bien les retrouver plus tard.
+
+Nous descendons si près de terre que nos guide-ropes, longs de 200 mètres,
+touchent le sommet des arbres et impriment de violentes secousses à notre
+nacelle. Nous entendons distinctement le frôlement des cordes contre les
+feuilles. Elles glissent dans les branches en imitant le murmure d'un
+ruisseau qui coule sur un lit de cailloux. Quelquefois un bruit sec se
+fait entendre; il est suivi d'un brusque soubresaut de l'aérostat; c'est
+un de nos câbles qui s'est enroulé autour d'une branche qu'il a brisée
+comme un fétu de paille.
+
+L'aspect de la forêt est celui d'un immense lit de mousse, car vus d'en
+haut, les arbres perdent leur grandeur, on n'en aperçoit que les cimes.
+On serait presque tenté de sauter à pied joint sur ce duvet qui repose la
+vue. Au milieu des bois quelques lueurs paraissent comme des étoiles qui
+brilleraient en un ciel sombre. Ce sont des paysans qui allument la lampe
+dans leur chaumière. Se doutent-ils qu'un regard leur est lancé du ciel?
+
+Nous ne voulons pas descendre au milieu de la forêt, dans la crainte de
+mettre en pièces le _Jean-Bart_. Quelques poignées de lest nous font
+remonter à un demi kilomètre dans l'air; mais voilà qu'une circonstance
+inattendue va prolonger malgré nous notre voyage, en nous entraînant
+encore une fois dans les régions supérieures.
+
+La lune vient de se lever au milieu de l'atmosphère. Elle dissipe les
+vapeurs suspendues dans l'air; enlève-t-elle aussi l'humidité fixée
+aux cordages, à l'étoffe du _Jean-Bart_? Nous le supposons, car nous
+remontons, lentement il est vrai, mais sans jeter la moindre parcelle de
+lest, à une hauteur de 2,400 mètres.
+
+La scène qui s'offre à nos regards pour avoir changé d'aspect n'en est
+pas moins belle, moins saisissante. L'astre des nuits trône sous un dais
+d'argent, formé par une voûte de nuages étincelants. Jusqu'à perte de vue,
+ses rayons caressent la surface des vapeurs atmosphériques, les découpent
+comme en écailles irisées, et s'y reflètent sur le fond obscur des régions
+inférieures. Il fait ici un froid pénétrant, intense, nous nous couvrons
+de nos fourrures, mais nos pieds et nos mains sont littéralement gelés.
+L'action de l'abaissement de température se fait sentir d'autant plus
+qu'il y a plus longtemps que nous sommes immobiles, nous finissons par
+subir les épreuves d'un réel malaise. La lueur indécise de la lune lance
+sur notre aérostat de faibles rayons qui ne suffisent plus à éclairer
+notre baromètre. Nous distinguons à peine son aiguille d'acier.
+Navigateurs sans boussole, nous errons au hasard dans l'immensité de
+l'atmosphère.
+
+A 9 heures, nous sommes revenus eu vue de terre; c'est encore un bras de
+la Seine qui se déroule sous nos yeux, comme un serpent d'argent. A 400
+mètres de haut, nous planons au-dessus du fleuve où l'ombre du ballon
+se découpe en une grande tache noire. Sur l'autre rive, nous apercevons
+encore un immense bouquet d'arbres, serrés et touffus, où pas une
+clairière ne se présente pour faciliter notre descente. C'est la forêt de
+Roumare.
+
+La nuit est venue, il faut absolument songer à la descente; mais où
+trouverons-nous une plaine hospitalière pour jeter notre ancre? Voilà la
+Seine qui plus loin, revient sur ses pas, et, au delà, à perte de vue, une
+forêt plus vaste encore que les précédentes, semble nous défier de ses
+cimes touffues et compactes. C'est la forêt de Mauny.--Quelle luxuriante
+campagne nous traversons du haut des airs, où l'eau et la végétation se
+disputent la nature! quel pays riche et verdoyant! Mais quelle déplorable
+contrée pour le navigateur aérien, qui ne rencontre sous sa nacelle que
+récifs, écueils qui le menacent du naufrage!
+
+Semant du lest sur notre route, nous maintenons le _Jean-Bart_ à 300
+mètres de haut. Nous épions une plaine, mais il n'y a sous nos pieds qu'un
+amoncellement d'arbres répandus à profusion sur toute la campagne. Le vent
+est calme, nous sillonnons l'espace avec une extrême lenteur.
+
+A 9 heures 30, nous sommes en vue d'un nouveau bras de Seine que le ballon
+va traverser encore. L'espérance nous fait croire que sur l'autre versant,
+une terre propice à la descente viendra prêter son aide aux aéronautes.
+Nous tombons de Charybde en Scylla.
+
+Le _Jean-Bart_ s'avance en droite ligne vers le milieu de la forêt de
+Bretonne, qui s'étend jusqu'à la mer, où le vent nous dirige, et par
+surcroît de malheur, les rives de la Seine sont hérissées de hautes
+falaises qui nous menacent. Traverser successivement quatre bras de Seine,
+et trois forêts, sans apercevoir un espace vide, c'est comme une fatalité
+qui nous poursuit. Il n'y a peut-être pas d'autres points du globe où
+pareil voyage pourrait se faire. Nous sommes à 100 mètres de haut, le
+ballon peut être brisé contre les rochers, s'il ne gravit pas les hautes
+plages aériennes. Mais s'il remonte, le vent le lancera sur la forêt de
+Bretonne, et le poussera jusqu'à la mer où nous courrons grande chance
+de nous perdre. Tout en faisant ces observations peu rassurantes, le
+_Jean-Bart_ arrive au-dessus de la Seine, en vue de Jumiège. En cet
+endroit le fleuve est d'une grande largeur, il s'étend comme un lac
+immense dont les rayons lunaires font le plus admirable miroir. Le moment
+de l'hésitation est passé, il faut prendre une résolution subite et
+décisive. Le vent va nous lancer sur la rive opposée, contre une falaise
+énorme; en un instant nous nous pendons à la corde de la soupape, elle
+s'ouvre béante, fait entendre une musique étrange: c'est le gaz qui
+s'échappe. Nous rendons la main, les clapets se ferment, avec un bruit
+sonore qu'amplifie la rotondité de la sphère d'étoffe. Nous piquons une
+tête dans la Seine, mais en aéronautes experts, nous avons calculé notre
+chute. Nos cordes tombent dans l'eau, y glissent, et notre nacelle
+s'arrête à 45 mètres au-dessus du fleuve. Sachant imiter le mouvement de
+l'oiseau qui se laisse tomber de haut, pour effleurer la surface liquide,
+le _Jean-Bart_ a évité la noyade.
+
+La falaise est un écran immense qui intercepte le vent, et l'air est si
+calme au-dessus de la Seine, que notre ballon reste complètement immobile
+à quelques mètres au-dessus du fleuve. Le courant frappe les cordes
+traînantes, y clapote avec un léger bruissement; la lune éclaire le
+globe aérien, qui, au milieu de ce tableau nocturne, offre un aspect
+merveilleux.
+
+Nous entendons bientôt des clameurs sur le rivage. Une foule de mariniers
+sont venus, à l'approche de l'aérostat tombé des nues. Parmi les cris de
+tous, on distingue quelques voix féminines qui se détachent de ce concert
+humain, comme les flûtes aiguës d'un orchestre.
+
+--Si ce sont des Prussiens, dit l'une d'elles, nous allons les tenir, ils
+ne nous échapperont pas!
+
+--Tirez les cordes, répondons-nous en criant de toute la force de nos
+poumons. Amenez-les sur le rivage.
+
+Sur ces entrefaites une barque montée par quatre ou cinq hommes vient de
+paraître à la surface de l'eau. L'un d'eux nous crie qu'il arrive à notre
+aide.
+
+Bientôt en effet les rameurs nous ont rejoints au milieu du fleuve, ils
+saisissent un de nos câbles qu'ils amènent péniblement au rivage. On a
+toutes les peines du monde à se faire entendre au milieu des clameurs.
+
+--Silence, silence, crions-nous avec le ton des huissiers à la Chambre,
+écoutez-nous!...
+
+Le bruit se calme en effet, et sur nos ordres, les mariniers que l'on
+distingue difficilement au milieu de la nuit, tirent notre corde, mais ils
+s'y pendent tous avec un enthousiasme qu'il est impossible de modérer.
+Ils s'y cramponnent si brusquement dans leur ardeur, qu'ils impriment au
+_Jean-Bart_ de terribles secousses. Nos protestations sont vaines. Il faut
+nous contraindre à être secoués dans la nacelle comme des feuilles de
+salade qu'on égoutte dans un panier.
+
+En quelques minutes la nacelle a quitté la Seine, nous sommes suspendus
+au-dessus des peupliers qui bordent le chemin de halage. Nous disons aux
+mariniers de conduire le ballon dans un espace libre d'arbres. Ils se
+mettent tous en marche aux cris du «_oh hisse!_» familier aux bateliers.
+Notre ancre est encore pendante et s'accroche à un peuplier, d'où il faut
+la déloger. C'est tout un travail. Mais nous tranchons ce noeud gordien
+comme l'aurait fait Alexandre lui-même. Nous faisons tirer les câbles
+de l'aérostat, par nos remorqueurs, de toute la force de leurs biceps.
+L'arbre cède et se casse, non sans une violente secousse de notre esquif.
+Mais en vrais _loups d'air_, il ne faut pas regarder aux torgnioles!
+
+On arrive enfin au village d'Heurtrauville, dont les maisons assises
+coquettement au pied d'une immense falaise, bordent le cours de la Seine.
+L'aérostat est ramené à terre sur la berge, les sacs de lest vides sont
+remplis de sable, on les entasse dans le panier d'osier, qu'ils rivent au
+sol. Nous mettons pied à terre.
+
+Les femmes, qui nous prenaient pour des Prussiens, se sont vite détrompées
+en nous entendant parler le langage qui leur est familier. Mais elles
+se figurent maintenant que nous sommes envoyés par le gouvernement pour
+enlever _leurs hommes_, et les enrôler dans l'armée. Décidément ces braves
+Normandes voient dans l'aérostat un oiseau de mauvais augure. Il paraît
+que nos mines ne sont pas trop suspectes, car nos explications ne tardent
+pas à rassurer sur nos intentions la plus belle moitié du village
+d'Heurtrauville.
+
+Voilà un groupe de paysans qui s'avance avec la gravité de présidents de
+cour. Ce sont des membres du conseil municipal précédés de M. le maire.
+Ils nous demandent nos papiers. Braves gens les Normands, mais un peu
+méfiants. L'un d'eux prend connaissance des pièces qui nous ont été
+données par le gouvernement, il les examine avec le sérieux d'un changeur
+qui flairerait un faux billet de banque.
+
+--C'est bien, Messieurs, nous sommes à votre disposition.
+
+Nous demandons un piquet de six gardes nationaux pour être de faction
+pendant la nuit autour du ballon, pour empêcher les fumeurs d'y mettre le
+feu, et les curieux de s'en approcher.
+
+M. le maire donne ses ordres au commandant de place. Il nous conduit
+ensuite au _Grand-Hôtel_ de la localité. C'est une humble chaumière, un
+cabaret de village, très propret, fort bien tenu. La patronne nous fait
+les honneurs avec une bonne grâce, ma foi! charmante. Elle nous offre sa
+chambre, pour passer la nuit. De grand coeur nous la remercions, heureux
+de trouver un lit pour nous reposer de nos fatigues et de nos émotions.
+
+Nous dînons dans ce cabaret avec un appétit tout aérien. Mon frère et moi
+nous répondons aux questions des curieux, faisant l'un et l'autre de la
+propagande aérostatique.
+
+--C'est égal, dit un vieux malin, quel fier toupet vous avez pour vous
+promener dans les nuages, avec une telle machine. Bonté divine! il faut
+avoir envie de voir la lune pour monter si haut.
+
+La conversation ne tarde pas à s'engager sur la politique. La nouvelle de
+la levée des hommes mariés n'est pas reçue ici avec tout le patriotisme
+qu'on pourrait attendre. Cependant quelques hommes sont résolus, et dans
+leur langage un peu rude, font preuve d'énergie, de courage.
+
+--Qu'ils y viennent donc ici, les Prussiens, avec nos falaises nous ne les
+craignons pas!
+
+Mais ceux-là malheureusement sont rares, d'autres bien plus nombreux
+protestent contre cette ardeur belliqueuse.
+
+--Il n'y a rien à faire, allez, mes enfants! Les Prussiens sont plus
+malins que nous. S'ils viennent ici, pourvu que nous leur donnions à
+manger et à boire, ils ne nous feront pas de mal. A quoi bon faire brûler
+nos maisons, et nous faire étrangler! Nous serons bien avancés après.
+
+On a beau dire que ce langage est indigne, que l'Alsace et la Lorraine,
+provinces françaises comme la Normandie, sont envahies, qu'il faut
+secourir ses frères, ces raisonnements n'entrent pas dans la tête des
+paysans qui ne voient dans la France que leur toit, leur femme, leurs
+enfants et surtout la vente de leurs produits.
+
+--Que diriez-vous, braves Normands, si votre pays dévasté était en proie
+aux brigandages de l'ennemi et que toute la France vous abandonne?
+
+--Ah ben! Monsieur! je ne suis pas assez savant pour répondre à vos beaux
+discours, mais si les Prussiens viennent chez moi, je leur offrirai un bon
+souper. Je ne connais que ça.
+
+Après notre repas, un des plus anciens membres du conseil municipal
+nous invite à venir chez lui. Nous acceptons, et nous sommes contraints
+d'avaler un grand verre de cidre.--Nous n'avons pas la moindre soif, mais
+comment refuser de trinquer avec une des autorités du pays? Notre hôte est
+un vieux finot, qui n'aime pas le gouvernement, mais il déteste surtout
+de tout coeur le maire d'Heurtrauville, le «maire de Gambetta» comme il
+l'appelle.
+
+--Dans le pays, nous avions d'honnêtes gens pour nous diriger, c'est bien
+autre chose à présent. Not' maire, voyez-vous bien, messieurs, il ne vaut
+pas ça.... Et le vieux faisait claquer l'ongle de son pouce contre ses
+dents, d'un air expressif.
+
+Ne croyez pas qu'il y ait seulement des nuages et des clairs de lune à
+observer en ballon.--Le touriste aérien peut faire en route ample moisson
+d'observations philosophiques et sociales, car je ne sais par quel
+enchantement, partout où il passe, il est reçu comme un personnage. On
+l'accueille, on lui conte ses peines et ses joies, toutes les portes lui
+sont ouvertes, et s'il est _bon enfant_, les coeurs ne tardent pas à
+imiter les portes. Que ne ferait pas un Aroun-al-Raschild, s'il visitait
+ses provinces dans la nacelle d'un ballon! Que de vérités apparaîtraient
+à ses yeux sous une forme saisissante! que d'abus à châtier, que de
+bienfaits à répandre, il trouverait en route! Pour ma part, toutes les
+fois que je suis descendu des plages aériennes j'ai toujours pris plaisir
+à m'asseoir au seuil de Jacques Bonhomme. Lui ai-je appris grand'chose?
+je l'ignore, mais il m'a toujours donné, le verre en main, de précieux
+enseignements!
+
+A 11 heures du soir, nous allons dire bonsoir à notre _Jean-Bart_.--Il
+est là, sur le bord de l'eau, et reluit au clair de lune. Quatre
+factionnaires, l'arme sur l'épaule, montent la garde. Ils ont de grandes
+houppelandes, et le bonnet de coton traditionnel, perché sur leurs têtes
+normandes, remplace le casque ou le képi. Je ne me permettrai jamais de
+railler la garde nationale d'Heurtrauville; aussi je garde mon sérieux,
+tandis que j'aperçois mon frère, caché derrière une muraille comme un
+malfaiteur. Sans être vu, il fixe sur le papier l'image fidèle des quatre
+plus beaux bonnets de coton qu'on puisse rencontrer chez les défenseurs de
+la patrie.
+
+A trois heures du matin, nous sommes réveillés en sursaut, le ballon en
+grande partie dégonflé fait voile sous l'effort du vent qui s'est levé. Il
+menace de se fendre contre un toit.--Un de nos factionnaires nous appelle
+à la hâte.
+
+Le gaz s'est échappé par les fentes mal jointes de la soupape. Il est bien
+à regretter que l'on ait fabriqué à Paris des ballons munis d'appareils
+si grossiers.--Les clapets, une fois ouverts, ne se referment plus
+qu'imparfaitement, car ils ont fait tomber le lut grossier qui bouche les
+joints, souvent très-distants, quand le bois a travaillé. Que n'a-t-on pas
+façonné d'autres soupapes, il aurait été si simple de perfectionner dans
+ses détails le navire aérien. Mais il aurait fallu compter sans l'habitude
+et la routine.--O routine, sainte routine, que de prosélytes se
+prosternent devant toi dans le pays de France! Je sais bien que la
+hâte d'une construction faite à Paris dans des circonstances tout
+exceptionnelles, plaide les circonstances atténuantes. Mais notre
+ballon n'en a pas moins bel et bien perdu en quelques heures le gaz qui
+l'emplissait. Il était resté gonflé deux jours et deux nuits, quand on
+n'avait pas encore ouvert sa soupape.
+
+Au lever du jour le _Jean-Bart_, séparé de son filet, est plié dans la
+nacelle. Après renseignements, le plus sûr chemin pour retourner à Rouen
+avec un ballot de 500 kilog. est la Seine. Nous prendrons un des bateaux à
+vapeur du touage qui passe à 11 heures.
+
+Les gardes nationaux, qui ont fait leur devoir, peuvent rentrer dans leurs
+foyers, je les remercie de leur aide obligeante. Mais voilà que l'un d'eux
+se détache du groupe et me demande un pourboire.--Un pourboire, grand
+Dieu! on n'a donc pas lu nos lettres de réquisitions, la force armée
+doit nous prêter son aide. Paye-t-on le soldat sur le champ de bataille?
+Paye-t-on le factionnaire qui monte sa garde?
+
+Bientôt le maire s'avance, je m'adresse à lui.
+
+--Mon Dieu, me dit-il, ces braves gens ne sont pas habitués au service
+militaire, ils ont _travaillé_ toute la nuit, ils sont dix: Cela vaut bien
+trente francs.
+
+--Toi, mon ami, pensai-je, tu veux faire de la popularité. Ma foi, soyons
+généreux. Je transige pour vingt francs que je donne aux gardes nationaux.
+
+Je pensais bien que l'histoire en finirait là, malgré son étrangeté. Mais
+je comptais sans le vieux conseiller municipal qui avait assisté à cette
+scène. Il se chargea d'en faire jaser dans son Landerneau....
+
+Huit jours après cette aventure, je recevais à Rouen un envoyé du conseil
+municipal d'Heurtrauville.
+
+--Monsieur, me dit-il, le conseil municipal, après avoir entendu la
+réclamation d'un de ses membres, a blâmé très-énergiquement la conduite
+du maire, qui vous a demandé un salaire pour quelques-uns de nos
+compatriotes.--Le conseil municipal n'a pas voulu qu'on puisse dire que
+des Français aient été payés pour un service qu'ils doivent gratuitement
+à l'État, il a décidé qu'on voterait les fonds nécessaires à votre
+remboursement. Voilà vingt francs que je vous apporte, avec toutes nos
+excuses.
+
+A 10 heures du matin, le _Jean-Bart_ est hissé à bord d'un chaland que le
+vapeur du touage va remorquer à Rouen. Le capitaine nous fait déjeuner
+abord, et dans une cabine à peine grande comme la moitié d'une commode,
+nous faisons la cuisine nous-mêmes. Mon frère confectionne une magnifique
+omelette aux oignons, je surveille la cuisson d'un lièvre.
+
+Bientôt le toueur passe, nous accroche à lui, il siffle, il part. Pendant
+sept heures, nous voyageons au milieu de la Seine, admirant ses rivages
+vraiment grandiose, où de belles falaises, couvertes de verdure,
+encaissent le lit du fleuve.--Nous revenons à Rouen, non sans dépit, mais
+nous nous consolons en pensant que les deux voyages que nous venons de
+faire n'ont pas été inutiles à notre entreprise. Ils nous ont montré
+l'aspect du pays que nous devons traverser pour rentrer à Paris, ils nous
+ont initié au louvoiement aérien, au transport terrestre du ballon captif.
+Pour réussir, il faudra sans doute renouveler fréquemment les ascensions
+jusqu'à ce que le dieu des airs nous favorise, jusqu'à ce qu'il nous
+envoie un vent bien franc, bien rapide, nous poussant en droite ligne dans
+la direction de Paris.
+
+_11 novembre_.--Nous trouvons à Rouen un excellent accueil. On nous
+félicite, on plaint nos malheurs. Les journaux que nous lisons parlent de
+nos voyages. Mais ils ont commis une singulière balourdise. Ils ont fait
+descendre les _frères Tissandier_ à Jumiége, en Belgique!
+
+Le soir, une dépêche du gouvernement est placardée à l'Hôtel-de-Ville.
+C'est la victoire de Coulmiers, la reprise d'Orléans qui nous sont
+annoncées. L'enthousiasme ici est énorme. On a presque envie d'illuminer.
+
+_Dimanche 13_.--Nous avons réparé hier les avaries du _Jean-Bart_. Nous
+le reportons sur le lieu de gonflement. Quand le bon vent soufflera, nous
+l'emplirons de gaz immédiatement. Mais une dépêche de l'Observatoire nous
+annonce que le temps n'est pas favorable, que le vent sud-ouest actuel a
+chance de souffler longtemps!
+
+_Lundi 14_.--Vent sud-ouest violent et rapide. Temps brumeux. On parle ici
+d'un mouvement de l'armée de Bretagne commandée par M. de Kératry.
+
+_Mardi 15_.--Pluie battante. Vent sud-ouest. Notre _Jean-Bart_, malgré les
+bâches qui le couvrent est inondé. Il faudra le ventiler et le revernir.
+
+Le directeur du télégraphe nous offre de faire passer une lettre à Paris
+par un courrier, à pied: c'est une bonne fortune.--Nous écrivons quelques
+lignes à notre frère aîné, qui doit être actuellement dans les bataillons
+de marche.
+
+Nous voyons ce brave courrier, qui a déjà fait une tentative, mais à pied,
+il a échoué comme nous en ballon. Les Prussiens l'ont arrêté et l'ont
+fouillé, nu comme ver. Sa dépêche était cachée dans la semelle de ses
+souliers, qu'il avait choisis percés et vieux, car s'ils avaient été
+neufs, on n'aurait pas manqué de les lui prendre[6].
+
+[Note 6: Ce courrier n'a pas réussi, comme je l'ai su plus tard.]
+
+Nous nous disposons à revernir le _Jean-Bart_ aujourd'hui, mais les
+circonstances doivent nous faire abandonner nos projets qui n'ont nulle
+part été tentés par d'autres, à notre grand regret. Ils auraient sans
+doute conduit au résultat voulu, s'ils s'étaient renouvelés, mais comme
+nous l'avons déjà dit, on nous a laissés seuls à Rouen, tandis qu'il
+aurait fallu placer des stations de départ tout autour de Paris.
+
+Le service des ballons-poste est définitivement créé à Paris; depuis notre
+séjour à Rouen, quatorze ballons sont sortis de la capitale, et parmi
+ceux-là on cite le voyage fantastique de M. Rolier à Christiania! Les
+pigeons voyageurs rentrent à Paris, aujourd'hui le retour d'un ballon dans
+l'enceinte assiégée n'offre plus une si grande importance.
+
+En outre notre armée de la Loire vient de chasser l'ennemi d'Orléans qu'il
+avait envahi. Toute la France frémit de joie, d'espérance à la nouvelle
+de la victoire de Coulmiers. C'est sur les bords de la Loire que vont se
+porter les efforts de tous. On songe aux aéronautes, aux ballons captifs
+comme éclaireurs de nos armées. Le ministre de la guerre se rappelle enfin
+Coutelle et les aérostiers militaires de la première République. Mon frère
+et moi, nous sommes appelés à Orléans avec le _Jean-Bart_.
+
+_Vendredi 18_.--Nous partons de Rouen à 11 heures du matin. Nous
+n'arrivons à Tours qu'après 24 heures de voyage.
+
+En wagon, nos compagnons de route sont des officiers français échappés de
+Metz et de Mayence. Leur indignation contre Bazaine est extrême. Ils ne
+doutent pas un instant de la trahison.
+
+La deuxième partie du trajet se passe en compagnie de deux Espagnols qui
+reviennent de Londres.
+
+--Les Anglais, nous disent-ils, sont dans un état de surexcitation
+indicible contre la Russie qui veut déchirer ses traités.--Ils
+applaudissent pour la France.--A l'Alhambra, on chante tous les soirs la
+_Marseillaise_, le _Rhin Allemand_ et on crie _Vive la République_ en
+français!
+
+Mais ces manifestations anglaises ne sauraient plus toucher aucun
+Français. Elles sont trop tardives et trop intéressées!
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+LES AÉROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMÉE DE LA LOIRE.
+
+
+
+
+I
+
+
+Le ballon «la _Ville de Langres_.»--Premières expériences d'aérostation
+militaire à Gidy.--La télégraphie aérienne.--Le _Jean-Bart_ à
+Orléans.--Anecdotes sur les Prussiens.
+
+Du 16 au 29 novembre 1870.
+
+Avant notre arrivée à Orléans, le gouvernement de Tours avait déjà
+organisé une première équipe d'aérostiers destinés à surveiller les
+mouvements de l'ennemi, soit avant l'attaque, soit pendant la bataille.
+
+--Nous sommes toujours surpris à l'improviste, se disait-on; comment ne
+pas profiter de ces ballons, observatoires aériens qui, à 300 mètres de
+haut, ouvrent au regard une campagne de plusieurs lieues d'étendue? Un
+ballon captif au milieu du camp français sera pour le soldat un objet de
+distraction et de sécurité tout à la fois. Quelle ne sera pas sa confiance
+quand il verra qu'une sentinelle aérienne veille sur lui à la hauteur
+de plusieurs pyramides? De quelles ressources ne seront pas des ballons
+captifs au milieu de la mêlée du combat? Un officier d'état major juché
+dans la nacelle pourra dévoiler les manoeuvres de l'ennemi, signaler les
+mouvements tournants. Plus de soixante-dix ans se sont écoulés, depuis le
+jour où Coutelle, du haut des airs, contribuait par ses renseignements à
+la défaite des ennemis. Pourquoi nos aéronautes ne contempleraient-ils pas
+une nouvelle victoire de Fleurus?
+
+Aussi ne négligea-t-on rien pour organiser un service régulier de ballons
+captifs, et pendant nos expéditions de Rouen, Duruof et Bertaux, assistés
+des marins Jossec, Labadie, Hervé et Guillaume, sortis de Paris en ballon,
+avaient été envoyés à Orléans avec le ballon de soie fabriqué à Tours.--Ce
+ballon avait été baptisé la _Ville de Langres_. M. Steenackers avait
+tenu à ce nom, c'était un hommage qu'il rendait à ses électeurs de la
+Haute-Marne.
+
+Mon ami Bertaux a bien voulu me communiquer le récit des expériences
+préliminaires exécutées à Orléans avant notre arrivée; je dois les résumer
+ici, car elles offrent un intérêt réel.
+
+C'est le mardi 16 novembre que fut gonflé pour la première fois le
+ballon la _Ville de Langres_. Dès le matin le gaz de l'usine d'Orléans
+arrondissait les flancs de l'aérostat. A 1 heure précise, deux marins
+montent dans la nacelle, attachent au cercle quatre câbles de 50 mètres de
+haut que retiennent 150 hommes du 39e de ligne. Ils se font élever à 30
+mètres de haut environ, et, fouette, cocher! le ballon se met en marche
+remorqué par les braves soldats.
+
+La _Ville de Langres_ sur son chemin rencontre des obstacles, des ponts où
+les soldats sont obligés de se réunir en un seul groupe qui n'offre
+plus alors qu'un point d'attache unique et moins équilibré, des fils
+télégraphiques, le désespoir des aérostiers obligés de se faire hisser
+dans l'air, et de jeter des câbles au-dessus des poteaux. Heureusement le
+temps est calme; le voyage s'effectue dans de bonnes conditions. Après
+deux heures de marche l'aérostat arrive à Saran près Cercotte, sur les
+derrières de l'armée française. Il est 3 heures, l'équipe se met en mesure
+de faire une première ascension d'essai.
+
+On installe à terre des plateaux de bois chargés de pierres, et munis de
+deux poulies solides, autour desquelles glissent les câbles destinés à
+retenir au sol l'aérostat. A chaque corde une trentaine de soldats font la
+manoeuvre. Suivant qu'ils laissent filer la corde ou qu'ils la tirent, le
+ballon convenablement lesté monte ou descend.
+
+La première ascension s'exécute dans de bonnes conditions à 200 mètres
+de haut, et de cette hauteur, qui est celle de trois tours de Notre-Dame
+superposées, on a sous les yeux un vaste et splendide horizon.
+
+Après cette expérience, une estafette accourt, c'est un aide de camp
+du général d'Aurelies de Paladine dont le quartier général est à
+Saint-Péravy; il vient savoir d'où est parti ce ballon qu'il croit
+libre; le chef de l'armée de la Loire n'a pas encore été prévenu par le
+gouvernement de l'arrivée des aérostiers militaires.
+
+Pendant que des employés du télégraphe envoyés par M. Steenackers
+s'occupent des démarches à faire auprès du général, l'aérostat captif
+continue le lendemain ses ascensions. M. Bertaux s'élève à 180 mètres
+de haut, avec M. Regnault, employé du télégraphe. Un appareil Morse est
+installé dans la nacelle, le fil télégraphique descend jusqu'à terre et
+communique à un autre fil qui va jusqu'à Tours.
+
+Suspendus au milieu des airs en présence de l'armée française, les
+aéronautes correspondent par l'électricité avec le gouvernement de Tours.
+Voici la dépêche qu'ils envoient au directeur des télégraphes:
+
+--Nous sommes en l'air à 180 mètres de haut, nous découvrons fort bien la
+plaine, mais un brouillard épais nous cache la forêt. Nous recommencerons
+expérience par temps plus clair.
+
+Vingt minutes après, le ballon plane toujours dans l'espace retenu à la
+même hauteur par ses deux cordes; l'appareil Morse s'agite, c'est une
+réponse qui vient de Tours.
+
+--Nous vous félicitons, répète l'appareil électrique, tenez-nous au
+courant de tous vos essais.
+
+Le temps est calme, l'air est presque immobile, les ascensions se
+succèdent ce jour-là jusqu'à six fois. M. Aubry, chef de la mission
+télégraphique à l'armée de la Loire, un capitaine d'état-major montent à
+tour de rôle et paraissent ravis de leurs impressions aériennes.
+
+Le 19 novembre, on a reçu l'ordre de porter le ballon en avant jusqu'à
+Gidy, au milieu du camp français. Mais il est neuf et a perdu du gaz, il a
+besoin de recevoir une nouvelle couche de vernis. Duruof prend le parti de
+dégonfler le ballon, de le reporter à Orléans où il est reverni sur toutes
+ses côtes. Le 20, la _Ville de Langres_, bien imperméable, est regonflé,
+mais le vent violent souffle par rafales et le transport est pénible.
+Malgré les lenteurs de la marche, malgré des difficultés de toutes sortes,
+l'aérostat, à la nuit tombante, arrive enfin au milieu du camp français à
+Gidy.
+
+Il est impossible de décrire l'enthousiasme des soldats à la vue de
+ce merveilleux appareil si nouveau pour eux; ils se précipitent à sa
+rencontre et poussent des clameurs de joie, comme pour féliciter le
+nouveau factionnaire qui va monter la garde à 200 mètres au-dessus de
+leurs têtes. C'est bien autre chose encore quand, le lundi 21, ils voient
+l'aérostat s'élever dans les airs: nos braves soldats ne se tiennent plus
+de joie, c'est comme une fête dans tout le camp. Un officier d'état-major
+monte dans la nacelle et ne paraît que fort médiocrement rassuré.
+
+--Je veux descendre, dit-il, à quarante mètres de haut, jetez du lest,
+criait-il à l'aéronaute.
+
+Or, on jette du lest, comme chacun sait, pour monter et non pour revenir
+à terre; mais il paraît qu'on peut être tout à la fois un excellent
+militaire et un très-mauvais aéronaute. Cette ascension, au reste, était
+assez émouvante, le vent était vif et la machine aérienne se penchait
+fréquemment à terre, oscillant au bout de son câble à la façon d'un grand
+pendule retourné. Dans la nuit, l'air devient menaçant, une véritable
+tempête se met à souffler, et le ballon, malgré sa solidité, ne peut
+résister à l'effort de l'ouragan. Le cercle de bois, qui craque comme la
+mâture d'un navire pendant la tourmente, vole en éclats; le ballon, qui
+n'a plus de point d'attache suffisant, va être enlevé. Duruof et les
+marins se jettent sur la corde de soupape et dégonflent la _Ville de
+Langres_.
+
+C'est ce jour-là même que nous arrivons à Orléans, mon frère et moi, avec
+le ballon le _Jean-Bart_. L'accident qu'on nous raconte ne décourage
+personne, nous sommes tous décidés à recommencer ces tentatives avec le
+même enthousiasme, la même ardeur.
+
+Deux jours après, le ballon la _Ville de Langres_, remis en état, était
+gonflé et transporté à quatre kilomètres d'Orléans, sur la pelouse du
+château du Colombier, devenu, comme nous le verrons plus tard, le quartier
+central des aérostiers militaires. On devait rester là en attendant les
+ordres du général en chef de l'armée de la Loire.
+
+_Lundi 21 novembre_.--On se met en mesure de ventiler et de vernir le
+_Jean-Bart_. Pendant que mon frère commence cette besogne avec les marins
+Jossec et Guillaume, je cours la ville pour m'assurer du gaz propre au
+gonflement et faire l'acquisition des cordes nécessaires aux ascensions
+captives.
+
+Ça et là, en chemin, je cause et je fais une moisson d'anecdotes sur
+l'invasion prussienne des premiers jours de novembre. C'est un brave
+cordier du faubourg Banier, qui, le premier, me raconte ses émotions. Il a
+la physionomie d'un bon vieillard, d'un honnête commerçant; je n'oublierai
+jamais l'émotion, l'indignation de son récit.
+
+--«Oh! monsieur, quels gueux, quels misérables que ces soldats barbares!
+Ils étaient dix-sept dans mon magasin, couchant les uns sur les autres,
+sales comme des pourceaux. A l'heure des repas, il fallait les regorger
+de vivres, et ma pauvre femme était obligée de remplir de café toute une
+énorme soupière, où s'entassait ma provision de sucre. S'ils n'étaient pas
+servis en toute hâte, ces soldats me menaçaient; l'un d'eux, monsieur, osa
+lever la main sur moi. Le rouge de la honte et de l'indignation me monta
+au visage. Mais que faire contre la force brutale? Ce sont toutefois de
+ces injures que l'on n'oublie pas. Je dois dire, cependant, que quand on
+menaçait les Prussiens de leurs chefs, ils se tenaient tranquilles.
+Une simple réclamation faite à un sergent les faisait trembler. Et les
+réquisitions, monsieur! quelle ruine pour notre malheureuse ville! Les
+Prussiens sont venus me prendre toutes mes cordes et ils me donnaient en
+raillant un bon à payer pour la mairie.
+
+Un jour, ils dénichent une provision de cordes qu'ils veulent me prendre
+pour leurs attelages. Cette fois je n'y tiens plus, c'est la troisième
+fois qu'on me vole. Je m'arme de résolution et je demande une audience au
+général Von der Tann. Je suis reçu par un colonel, son chef d'état-major,
+je crois.
+
+--Que me voulez-vous? me dit cet officier d'un ton bourru.
+
+--Je viens réclamer, protester contre les vols dont je suis l'objet. Toute
+ma provision de cordes, toute ma fortune est dévalisée pas vos soldats.
+
+--Oh là! mon bonhomme, ne le prenez pas trop haut avec moi. Mais,
+dites-moi, n'avez-vous pas de lettres de réquisition qui vous sont
+données? Après notre départ, c'est la ville qui vous réglera notre compte.
+
+--Tout cela est très-bien, mais pourra-t-on me payer?
+
+--Oh! cela ne me regarde pas, je suis en règle avec vous, allez-vous-en.
+
+Au moment où je partais, l'officier prussien se ravise et m'appelle.
+
+--J'ai une idée, me dit-il; si le maire d'Orléans ne veut pas vous
+payer, vous m'apporterez deux mètres de corde avec laquelle je le ferai
+pendre.--Je me sauve, entendant les éclats de rire du colonel qui a sans
+doute trouvé sa plaisanterie très-fine et très-spirituelle.»
+
+Le brave cordier continue son récit, et sa femme qui l'écoute les larmes
+aux yeux, ne tarde pas à prendre part à la conversation.
+
+--Heureusement nous en sommes débarrassés, de ces Prussiens, dit-elle,
+ils ne reviendront plus maintenant, ces maudits Allemands, car nous avons
+autour de nous les soldats de Coulmiers. Oh! comme ils s'en allaient
+piteux et tristes, les bataillons bavarois; ils ne s'attendaient pas à
+être chassés de notre ville par l'armée de la Loire dont ils se riaient
+tout haut. En quittant Orléans, Von der Tann dit au préfet d'un air
+gouailleur:
+
+--Au revoir, monsieur le préfet, sans adieu, car je reviendrai bientôt.
+
+--Mais il ne reviendra pas, ajouta la brave femme.
+
+Et toute l'armée, tout Orléans, toute la France disait alors: il ne
+reviendra pas.
+
+Hélas! il n'est que trop bien revenu pour frapper Orléans de nouveaux
+malheurs et de nouvelles ruines.
+
+Il faut avoir vu l'occupation prussienne pour se douter des désespoirs,
+des haines qu'elle soulève sur son passage. Les maisons du faubourg
+Banier étaient pillées, et chacun, accablé de soldats à nourrir et de
+réquisitions à payer, voyait la ruine venir de jour en jour.
+
+C'était en outre de perpétuelles taquineries. Les Prussiens étaient
+furieux de l'accueil qui leur était fait. Ils auraient voulu, ces
+Teutons barbares, qu'on les reçût à bras ouverts; ils s'étonnaient qu'on
+n'applaudît pas à leur passage, et que les dames en toilettes élégantes ne
+vinssent pas écouter la musique militaire qu'ils faisaient entendre sur la
+place Jeanne d'Arc.
+
+Tout le monde était en deuil, les rues étaient désertes. Le soir, nul ne
+pouvait circuler dans la ville sans tenir une lanterne à la main. Quelques
+jeunes gens s'amusaient à attacher des lanternes vénitiennes aux pans de
+leurs habits, comme pour gouailler ces ordonnances ridicules de l'autorité
+prussienne. Mais Von der Tann ne goûtait pas la plaisanterie, il fallait
+céder, sous les ordres des barbares, cacher sa haine et son indignation au
+plus profond de son coeur.
+
+ * * * * *
+
+_Mardi 29 novembre_.--Dès six heures du matin, nous commençons le
+gonflement du _Jean-Bart_, qui convenablement plié depuis la veille,
+attend sa ration de gaz. Notre chef d'équipe Jossec, un marin breton,
+a tout _paré_, suivant son expression navale, avec le plus grand soin;
+l'opération s'exécute dans les meilleures conditions. A deux heures de
+l'après-midi, le _Jean-Bart_ arrondi, frais verni, brille au soleil comme
+une énorme pomme de rainette. Il tend ses câbles avec force et ne demande
+qu'à voltiger dans les nuages, mais il est cloué au rivage terrestre par
+des poids qui défient sa force ascensionnelle.
+
+Ce n'a pas été sans peine que nous avons obtenu les réquisitions
+nécessaires à la fourniture du gaz; il a fallu aller voir le préfet, le
+maire, toutes les autorités; selon l'excellent usage administratif, ces
+fonctionnaires ont entravé nos projets d'une foule de petits obstacles
+qui, réunis, deviennent des montagnes à soulever. Mais nos campagnes
+aérostatiques faites sous l'Empire nous ont familiarisés avec les
+difficultés administratives, nous savons amadouer le garçon de bureau,
+qui consent à nous ouvrir le sanctuaire du secrétaire, d'où il n'y a plus
+qu'un pas à franchir pour pénétrer chez le maître. Celui-ci, préfet ou
+maire, ne manque pas de froncer le sourcil à notre demande de gaz; malgré
+les papiers dont nous sommes munis, malgré l'utilité incontestable de
+notre mission, malgré l'urgence commandée par les circonstances, son
+devoir d'administrateur dévoué lui impose des difficultés, qu'il trouve
+toujours.
+
+--C'est très-grave, messieurs; qui payera le gaz? Est-ce la guerre, est-ce
+le département? Revenez dans une heure. Je vais étudier la question avant
+de vous donner la réquisition nécessaire.
+
+On revient une heure après, trop heureux si l'on peut pénétrer dans le
+cabinet du fonctionnaire. Il n'a nullement songé à votre affaire, il y
+répond en homme qui l'a méditée. Il trouve là bien des irrégularités,
+mais, en vrai patriote, il vous donne l'ordre demandé. N'aurait-t-il
+pas été bien plus simple de le donner de suite? Les saintes règles de
+l'administration s'y opposent.
+
+A midi le _Jean-Bart_ va se mettre en marche. Jossec, et son compagnon
+Guillaume, regardent le ballon avec admiration. Tous deux sont sortis de
+Paris en ballon, sans avoir auparavant jamais vu l'admirable appareil
+dû au génie des Montgolfier. Ils ont déjà bravé la tempête et les vents
+furieux, mais l'aérostat leur a laissé un souvenir plus profond que celui
+du navire. Ils nous ont parlé avec enthousiasme de leur premier voyage
+aérien; en hommes énergiques et dévoués, ils sont devenus les plus chauds
+partisans de la navigation aérienne.
+
+--Ah! Monsieur, me disait Jossec, quelle différence entre le ballon et le
+vaisseau!--Il n'y a plus dans la nacelle aérienne ni vent, ni roulis,
+ni tangage, et rien à faire qu'à admirer le ciel. Je veux renoncer à la
+marine et me faire aéronaute.
+
+Mais le brave Jossec parlait des ascensions en ballon libre, il n'avait
+pas encore goûté du ballon captif, il devait voir que le voyage est moins
+agréable, et hérissé de difficultés sans nombre.
+
+Bientôt tout est prêt pour le départ, il faut nous rendre avec notre
+aérostat gonflé au château du Colombier, à côté du ballon la _Ville de
+Langres_, et là nous attendrons les ordres. Quatre cordes sont fixées au
+cercle du ballon. Cent cinquante mobiles empoignent chacune d'elles. Je
+monte dans la nacelle avec Jossec, mon frère reste à terre pour commander
+la marche. Nous vidons par dessus bord un assez grand nombre de sacs de
+lest, jusqu'à ce que le _Jean-Bart_ s'élève; il monte lentement à 40
+mètres de haut où il est retenu par ses quatre câbles, à l'extrémité
+desquels sont pendues des grappes humaines. Le ballon se penche à droite
+et à gauche sous l'effort de la brise. Pauvre aérostat! Fils de l'air; ami
+des nuages floconneux, le voilà rivé au plancher terrestre, il fait crier
+ses cordages et semble souffrir de cette captivité, dont il se plaint par
+le gémissement de la nacelle, tirée dans tous les sens.
+
+Les mobiles attelés aux cordes remorquent le ballon dans la direction
+voulue; c'est merveille de voir cette promenade que nous exécutons à 30
+mètres au-dessus des toits. Jossec et moi, nous sommes bercés dans l'air,
+comme à l'avant d'un navire. Ce mouvement de va-et-vient nous donnerait
+le mal de mer si nous n'avions le pied aussi marin qu'aéronautique.--Les
+habitants d'Orléans qui se sont réunis à la hâte autour de nous, nous
+regardent avec admiration, et montrent, par leur air ébahi, que ce moyen
+de transport leur est complètement inconnu. Ne croyez pas que le ballon
+reste à la même hauteur au bout de ses cordes, le vent le fait osciller à
+la façon d'un grand pendule retourné; il pique une tête jusqu'à proximité
+des toits, pour bondir à 40 mètres; quelquefois le mouvement d'oscillation
+est tel que l'aérostat soulève de terra une corde entière, avec les
+mobiles qui y sont pendus. Ceux-ci sont ravis de cette besogne si nouvelle
+pour eux; ils ont les biceps tendus, et attraperont de bonnes courbatures;
+ils reçoivent quelquefois des horions, sont jetés par terre au milieu des
+éclats de rire de leurs compagnons, mais tout cela n'est-il pas cent
+fois préférable aux obus et aux boîtes à mitraille? Pour le moment ces
+amabilités prussiennes ne sont pas à craindre. Vive la manoeuvre du ballon
+captif! elle vaut mieux que celle du chassepot sous le feu des batteries
+ennemies. Mais ne nous félicitons pas trop à l'avance, l'heure du danger
+sonnera peut-être aussi pour nous!
+
+Si le transport en ballon captif est pittoresque, curieux et dramatique,
+il faut avouer qu'il est d'une lenteur vraiment désespérante. Nous avons
+à passer le chemin de fer et les fils télégraphiques, c'est un travail de
+Romain. Il faut retenir le ballon par deux cordes seulement, en jeter deux
+autres au-dessus des fils, que nos hommes saisissent, recommencer une
+seconde fois la même manoeuvre. Il faut avoir soin, pendant cette
+opération délicate, que les mobiles ne lâchent pas prise tous à la fois,
+car le _Jean-Bart_ ne serait pas long à bondir à 2 ou 3,000 mètres de
+haut, abandonnant et les Prussiens, et l'armée de la Loire. Nous venons à
+bout du passage de notre Rubicon et nous continuons notre route au-dessus
+des champs hérissés d'échalas de vignes. Le vent qui est vif nous est
+contraire, il frappe le ballon sur une surface de 400 mètres carrés, voile
+énorme d'une force surprenante, aussi nos pauvres mobiles dépensent toute
+leur force pour nous traîner avec la vitesse d'une tortue. Il y a une
+heure que nous marchons et nous n'avons fait que deux kilomètres! Nous
+sommes à moitié chemin.... Arrêtons-nous quelques moments au milieu de
+cette verte prairie. «Oh hisse! larguez les cordages!» Le ballon descend
+lentement et vient se reposer mollement sur un tapis de verdure, où nous
+faisons la sieste pendant un bon quart d'heure.
+
+Il fait un froid de loup dans la nacelle, mon frère et le marin Guillaume
+nous y remplacent; bientôt le ballon reprend sa marche avec une lenteur
+plus grande encore, car l'ardeur de nos moblots s'est ralentie; les cris
+et les rires sont plus rares, voilà déjà quelques traînards qui ne veulent
+plus rien traîner du tout. Je fais reprendre les cordes à ces paresseux
+qui se font un peu tirer l'oreille, et qui ne se mettent à l'oeuvre
+qu'avec un enthousiasme bien modéré. Quoi qu'il en soit, nous arrivons au
+château du Colombier. Le ballon passe sans encombre au-dessus d'un rideau
+d'arbres qui entoure une vaste pelouse où le ballon la _Ville de Langres_
+est déjà posé.
+
+La nacelle ramenée à terre est remplie de sacs de lest pleins de terre,
+et de grosses pierres qu'on y entasse. Le _Jean-Bart_ ainsi chargé peut
+passer la nuit sans qu'il y ait crainte de le voir s'envoler.
+
+Nous allons prendre possession des chambres qui nous sont réservées dans
+le château où Duruof et des employés du télégraphe sont déjà installés;
+cette habitation est devenue le quartier général des aérostiers
+militaires.
+
+Quel ne serait pas l'étonnement du propriétaire s'il voyait le sans-gêne
+avec lequel on couche dans ses lits! Mais quelle ne serait pas surtout sa
+douleur, s'il savait comment les Prussiens, qui ont passé par là avant
+nous, ont arrangé son mobilier!
+
+Tous les meubles sont brisés, les tiroirs gisent pêle-mêle, des lettres,
+des papiers, couvrent les parquets. Tout est décimé, mis en pièces. Les
+lits sont d'un aspect repoussant, on voit qu'une armée y a couché avec
+des souliers crottés. On n'a respecté que la batterie de cuisine, où le
+cuisinier des moblots travaille déjà à la préparation de notre dîner. Il
+a déniché un grand tablier dans quelque coin, et il préside à la cuisson
+d'un gigot avec la dignité d'un Vatel émérite. Deux de ses compagnons
+d'armes lui servent de gâte-sauce, et font cuire la soupe. Inutile de leur
+demander s'ils soignent le repas, car ils en mangeront comme nous!
+
+Le capitaine de la compagnie est un charmant homme, très-gai,
+très-affable, nous sommes déjà les meilleurs amis du monde; nous nous
+disposons à mettre le couvert, avec les assiettes qui ont échappé aux
+dévastations prussiennes. Quant au lieutenant, c'est un étudiant du
+quartier Latin, un Parisien comme nous; au milieu des péripéties de
+nos voyages, nous avons plaisir à causer ensemble des souvenirs de la
+capitale, des bonnes parties d'autrefois, de parler de ce temps où
+la France jouissait d'une prospérité factice, inquiétante, que notre
+aveuglement nous montrait comme réelle. Où est le temps où l'orchestre
+du bal Bullier faisait bondir sur un plancher poussiéreux une jeunesse
+insouciante? Notre lieutenant parle de tout cela en connaisseur! Pauvre
+garçon, j'ai les larmes aux yeux en pensant à lui. Quinze jours après
+cette bonne causerie, il devait mourir, et son corps de vingt-deux ans
+allait reposer, à jamais enfoui sous la terre des champs de bataille. O
+guerre horrible, fléau désastreux, où conduis-tu ces milliers de jeunes
+gens, pleins de force, pleins d'enthousiasme? A la mort, à la plus cruelle
+de toutes, celle que le bon sens des peuples pourrait éviter. Combien
+d'entre vous dorment-ils à cette heure dans ces campagnes, où notre ballon
+vient de passer? Que de larmes, que de scènes de désolation sont à jamais
+gravées sur ces prairies, où nous passions alors presque gaiement, avec
+l'espoir du succès! Comme nous étions loin d'envisager l'avenir, à ces
+heures où l'espérance était encore permise! Comme nous pensions peu aux
+malheurs qui allaient impitoyablement s'abattre sur notre malheureux pays!
+Dormez sous les champs de bataille, héros inconnus! Vos petits-fils vous
+vengeront un jour! Vous êtes morts au lendemain de Coulmiers, croyant
+encore à la Victoire. Vous n'avez pas vu de nouveaux et terribles
+désastres, vous ne saurez jamais à quelle honte la France a été condamnée!
+Dormez en paix, dans ces campagnes dévastées! Un Luther, en voyant vos
+ossements, ne manquerait pas de s'écrier, comme au cimetière de Worms:
+«Heureux les morts: ils reposent!»
+
+Pendant que nous dînons, un télégramme nous est remis au nom du directeur
+des télégraphes, qui a pris les ordres du général d'Aurelles de Paladine.
+On nous dit de transporter immédiatement notre ballon au camp de Chilleur,
+éloigné de notre première station de douze kilomètres. Il est décidé que
+nous partirons le lendemain de grand matin, car si le vent est vif, il
+nous faudra peut-être dix ou douze heures pour faire ce trajet. Nous
+étudions notre chemin sur une bonne carte, et nous nous décidons à suivre
+le lendemain une voie de chemin de fer en construction, où les arbres ne
+gêneront pas le transport de notre aérostat.
+
+Après l'examen de notre itinéraire, la soirée se passe dans le salon du
+château, où un piano à queue reste intact: il a besoin d'être accordé,
+mais, malgré les sons de casserole fêlée qu'il fait entendre, il contribue
+à charmer nos loisirs. Un secrétaire, dans la pièce où nous sommes, a été
+forcé, et les lettres dont il était rempli sont entassées sur le parquet.
+Parmi ces débris, nous trouvons un petit paquet soigneusement ficelé, où
+sont écrits ces mots: «Cheveux de ma Virginie.» Un de nous recueille ce
+souvenir cher au propriétaire inconnu, qui nous donne l'hospitalité sans
+le savoir, il se promet après la guerre de le renvoyer sous enveloppe au
+château du Colombier. Est-ce un père qui retrouvera la précieuse relique
+d'une fille morte, ou un mari celle de sa femme? Nous l'ignorons. Mais
+quoi qu'il en soit, une victime des barbaries prussiennes verra qu'une
+main sympathique a passé parmi le pillage et les ruines.
+
+A onze heures, nous nous couchons tout habillés sur nos lits qui ne sont
+guère plus propres qu'une étable. Je m'endors d'un profond sommeil à
+l'idée que les ballons captifs vont pouvoir venir en aide à l'armée de
+la Loire, mes rêves me montrent l'ennemi que j'observe du haut de notre
+observatoire aérien; la vaillante armée de la Loire avance sur Paris, elle
+repousse les légions prussiennes, et bientôt c'est la zone des forts de la
+capitale qui s'offre à sa vue. Encore une illusion que la triste réalité
+devait dissiper bientôt.
+
+
+II
+
+
+Le départ.--Le voyage en ballon captif.--Accident à Chanteau.--Réparation
+d'une avarie.--Arrivée à Rebréchien.--Tempête nocturne.--Le _Jean-Bart_
+est crevé.--Retour à Orléans.--Gonflement du ballon _la République_.
+
+Du 30 novembre au 3 décembre 1870.
+
+Le temps est légèrement brumeux, des nuages opaques se promènent lentement
+dans des régions atmosphériques assez rapprochées de la surface du sol. Le
+ballon a été si bien réparé, si bien verni qu'il est presque aussi rond
+que la veille, c'est à peine s'il accuse une déperdition de gaz par
+quelques plis légers qui rident un peu sa partie inférieure. Vers
+l'équateur, il est toujours tendu par la pression intérieure, et son filet
+forme à sa surface comme un capiton qui défierait la main du plus habile
+tapissier.
+
+Il est 7 heures du matin, il y a grand branle-bas au château du Colombier.
+La compagnie des mobiles a plié ses tentes; les fusils, les sacs sont
+entassés sur des charrettes qui vont nous suivre, car les hommes ont assez
+de besogne à remorquer l'aérostat captif, le moindre fardeau gênerait la
+liberté de leurs mouvements. Le capitaine fait l'appel, il n'y a pas de
+déserteurs.
+
+Nous allons partir, laissant Duruof et la _Ville de Langres_ comme équipe
+de réserve.
+
+Jossec et Guillaume déchargent la nacelle des pierres qu'on y a placées,
+ce n'est pas une petite affaire, car un de nos _moblots_, ancien maçon,
+solide comme Samson, a apporté là de véritables rochers d'un poids énorme.
+
+Nous avons envoyé en avant les plateaux qui nous serviront pour les
+ascensions captives, et la batterie que j'ai fait construire pour
+remplacer, par de l'hydrogène pur, le gaz perdu par la dilatation ou
+l'endosmose. Bertaux, notre capitaine-trésorier, a acheté pour nous
+mille kilog. de zinc et dix touries d'acide sulfurique, qui représentent
+plusieurs rations de vivres pour le _Jean-Bart_. Un bon commandant
+n'envoie pas ses soldats en campagne sans biscuits, par la même raison, un
+aéronaute ne doit pas partir avec son ballon sans une bonne provision de
+gaz. Aussi nous sommes-nous munis de tout le matériel nécessaire pour le
+produire.
+
+Mon frère rassemble les hommes, je monte dans la nacelle qui, suffisamment
+délestée, s'élève. Le ballon est suspendu dans l'espace à la hauteur de
+deux maisons de cinq étages; les quatre cordes qui le retiennent sont
+tendues aux quatre angles d'un grand carré par les mobiles répartis à
+chacune d'elles en nombre égal. On se croirait attaché sous le ballon à
+un grand faucheux à quatre pattes qui rampe sur les champs, car qu'est-ce
+qu'une hauteur de quelques étages pour l'aéronaute qui pourrait compter
+ses étapes verticales par plusieurs dizaines de tours de Notre-Dame
+superposées?
+
+Ah! décidément, le voyage en ballon captif ne ressemble guère à
+l'excursion en ballon libre. C'est la différence qui existe entre la
+prison et le grand air de la liberté. L'aérostat n'aime pas traîner un
+boulet à sa nacelle. Il s'incline sous l'effort du vent, il fait grincer
+ses cordes et sa nacelle. Le voyageur est secoué dans son panier comme un
+nautonnier sur sa barque au sommet des vagues. Le vent siffle violent et
+froid. Tandis que là-haut, en liberté, on plane avec l'air en mouvement,
+que nulle brise ne se fait sentir, ici-bas, en captivité, il faut retenir
+son chapeau des deux mains, si l'on ne veut pas qu'il s'envole.
+
+Au-dessus des nuages, les villages, les villes, les provinces défilent
+sous vos yeux comme un vaste panorama roulant; à la surface du sol, nous
+comptons notre route arbre par arbre. Les mobiles se pendent aux cordages
+et s'évertuent, le moindre coup de vent les soulève de terre. Mais
+patience et persévérance doit être maintenant notre devise. Arrivés au
+camp, nous aurons l'espoir de surveiller les Prussiens de haut, et si
+nous pouvons dévoiler leurs mouvements, quelle récompense de nos efforts,
+quelle compensation apportée à nos fatigues!
+
+A midi, le soleil a paru, il a écarté les nuages de ses rayons brillants,
+mais avec lui la brise s'est élevée. Le vent souffle âpre et froid; il
+imprime des oscillations fréquentes à notre navire aérien. Nous sillonnons
+l'espace au-dessus de la voie de chemin de fer en construction que nous
+avons appris à connaître sur notre carte, mais quelquefois le _Jean-Bart_
+se rapproche de la cime des arbres, véritables récifs du navigateur
+aérien. Il ne faut qu'une branche verticale pour crever l'étoffe du
+ballon, à tous les pas nous redoutons un malheur. Chaque cime est une épée
+de Damoclès retournée sous notre nacelle.
+
+Il est une heure, une clairière s'offre à nous, le ballon y est descendu;
+nos hommes se reposent. Je suis littéralement gelé, et mon frère se
+dispose à faire son quart après moi. Il prend place dans l'esquif avec
+le lieutenant de mobiles, mais à peine le ballon a-t-il été traîné de
+quelques centaines de mètres qu'une voix nous crie de la nacelle: «J'en ai
+assez, faites-moi descendre!» C'est le pauvre lieutenant qui a eu le mal
+de mer. Il est vert comme une pomme en mai et vient de lancer son déjeuner
+pardessus bord en guise de lest! Il revient à terre complètement guéri de
+sa passion aérostatique.
+
+Nous continuons notre marche bien lentement jusqu'à Chanteau. Nous avons
+là à passer un chemin étroit bordé de rideaux d'arbres, que nous allons
+franchir en faisant monter le ballon jusqu'à l'extrémité de ses cordes.
+Mon frère vide deux sacs de lest pour maintenir le ballon à une hauteur
+suffisante, et augmenter par l'accroissement de force ascensionnelle la
+résistance à l'action du vent. Je crie aux mobiles de marcher vite s'ils
+le peuvent, afin de passer rapidement ce détroit dangereux. Le _Jean-Bart_
+se penche, et frise le sommet des premiers arbres, sans les toucher, puis
+il se balance vers ceux qui se dressent de l'autre côté de la route. Il
+oscille de nouveau et redescend vers un chêne élevé... Il s'en rapproche
+rapidement; va-t-il s'y briser? mon coeur bondit d'inquiétude. Patatra!
+C'en est fait du _Jean-Bart_, une branche s'est enfoncée dans l'appendice,
+et l'a crevé comme une peau de tambour! Tout est perdu! pensons-nous.
+Nous ramenons le ballon à terre, nous voyons avec joie qu'il n'en est
+heureusement pas ainsi: l'avarie peut se réparer. L'appendice seul est
+crevé. Jossec monte dans le cercle, et de son cache-nez, étrangle le
+ballon au-dessus du cercle de l'appendice.--Nous l'aidons dans ce travail
+difficile, car perchés dans le cercle, et les mains levées, nous touchons
+à peine la partie malade de l'aérostat. Il faut faire une ligature à bras
+tendu, pendant que le vent nous balance, et nous jette dans les cordages,
+tantôt sur le dos, tantôt à plat ventre. En nous soutenant mutuellement,
+nous cicatrisons la plaie du _Jean-Bart_. Jossec qui sait ce que c'est
+qu'une voie d'eau dans un navire, a appris qu'une voie de gaz ouverte dans
+un aérostat n'est pas moins dangereuse. Mais il a su réparer celle-ci
+en habile aéronaute; il est excellent gabier, et la navigation aérienne
+touche en bien des points à la navigation océanique.
+
+L'air est agité, et le vent augmente d'intensité. Les rafales sifflent, et
+font bondir le ballon qu'elles ont déjà en partie dégonflé. L'étoffe n'est
+plus aussi bien tendue, elle se creuse par moment, en faisant entendre un
+bruit sourd et lugubre.--Il faut attendre que la tourmente ait passé.
+Car le transport devient actuellement impossible. Nous postons quatre
+factionnaires autour du _Jean-Bart_, et nous allons jusqu'au village de
+Chanteau, où nous prenons un modeste repas que nous avons tous bien gagné.
+On remplit de vin deux seaux, et nos moblots y puisent à tour de rôle.
+Cette collation ranime leur ardeur. Ils trouvent que, décidément, il y a
+du bon dans le service des ballons captifs.
+
+En dépit du vent, nous nous décidons à continuer notre route, car nous
+voulons arriver au camp de Chilleur. Nous savons que le général d'Aurelles
+n'est pas bien convaincu de l'utilité des ballons captifs; que dira-t-il
+si ses premiers ordres n'ont pu être exécutés pour cause de vent?
+Qu'importent les obstacles imprévus, l'insuffisance d'un matériel
+improvisé, les difficultés dues à la mauvaise saison? Expliquer toutes ces
+bonnes raisons quand on a échoué, c'est perdre son temps. Il faut réussir
+à tout prix. Un général vaincu est un mauvais soldat. Un ballon dans une
+première tentative a été crevé. Supprimons les ballons. Voilà comme on
+juge aujourd'hui. Nous ne l'ignorons pas, aussi faut-il nous efforcer de
+vaincre le vent, notre ennemi à nous.
+
+Les mobiles se remettent en marche traînant à la remorque le _Jean-Bart_,
+où nous sommes montés tous deux mon frère et moi. Les chemins sont
+couverts d'une boue gluante, qui se colle aux semelles, et nous préférons
+geler dans la nacelle que patauger dans la crotte. D'ailleurs tout à
+l'heure un coup de vent sec, imprévu, a failli faire lâcher prise à tous
+nos hommes à la fois. Nous avons entrevu la possibilité d'une ascension
+libre, faite malgré nous. Dans le cas d'un semblable accident, nous tenons
+à nous trouver ensemble. Nous songeons même que nous n'avons pas d'ancre
+dans la nacelle et qu'en cas de départ dans les nuages, le retour à terre
+ne serait pas facile. Mais nous chassons de notre esprit cette vilaine
+perspective, nous ne pouvons pas, pour le présent, réparer cette omission,
+n'y pensons plus.
+
+Le traînage de l'aérostat devient de plus en plus pénible.--Les mobiles
+sont fatigués.--Nous essayons d'un nouveau moyen de locomotion que nous
+regrettons bientôt de ne pas avoir usité plus tôt, car il est plus
+pratique et moins fatigant. Au lieu de traîner le ballon juché dans l'air
+à 30 mètres de haut, nous le faisons descendre jusqu'à un mètre ou deux de
+la surface du sol, les mobiles le maintiennent presque au-dessus de leurs
+têtes. Dans ces conditions les oscillations ont une amplitude moindre, et
+le travail de traction est plus facile. Il était bien simple de songer de
+suite à ce procédé, mais on n'apprend décidément qu'à ses dépens.
+
+Nous arrivons bientôt au milieu de vastes plaines, où nous n'avons plus
+à craindre les récifs terrestres. Mais le soleil se couche et le vent ne
+s'apaise pas. Il est six heures. Nos hommes sont épuisés. Ils commencent
+à se plaindre, ils ne tirent que mollement, et ont toutes les peines
+du monde à ne pas laisser entraîner le ballon par le vent qui nous est
+toujours contraire. C'est à peine si nous faisons un kilomètre à l'heure.
+
+--Courage, leur crions-nous, nous arrivons bientôt à Rebréchien. Il faut
+aller jusque-là, car en restant ici, il n'y aurait pas de dîner. Et
+là-bas, vous aurez un bon repas!
+
+Nous avons les pieds et les mains littéralement glacés, et le mouvement de
+roulis de la nacelle devient insupportable. Mais nous n'osons rien dire.
+Quel exemple pour les soldats si les chefs se plaignaient déjà!
+
+Bientôt, il fait nuit noire, quelques paysans regardent stupéfaits le
+passage de ce monstre inconnu pour eux. Le ballon se découpe sur le ciel,
+en une vaste silhouette noire qui se balance au-dessus de la plaine; il
+est tiré par des groupes humains qui ressemblent de loin à des ombres
+échappées du monde infernal. Tous ces travailleurs sont fatigués et
+silencieux. On dirait l'apparition fantastique d'une légende.
+
+A 7 heures, la lune se montre et complète le merveilleux de cette scène
+bizarre; elle nous éclaire de ses rayons, et se reflète sur l'aérostat, en
+lui donnant l'aspect d'une grande sphère de métal poli.
+
+S'il fallait continuer quelques heures de plus un semblable voyage, nous
+ne tarderions pas à tomber de fatigue, au milieu des champs. Les pauvres
+mobiles ont les mains coupées par les cordes, ils marchent avec peine
+dans la terre labourée. Depuis que la lune s'est montrée, le froid
+est insupportable.--Une bise glacée nous paralyse dans la nacelle.
+Heureusement nous apercevons dans le lointain le petit village de
+Rebréchien qui allume ses feux du soir.
+
+C'est la terre promise qui s'ouvre à nous. Il faudra demain recommencer le
+voyage. Mais une bonne nuit nous aura rendu nos forces.
+
+A 8 heures, nous faisons arrêter le ballon à l'entrée du village. Il y a
+douze heures que nous sommes traînés en ballon captif, il y a douze heures
+que nos mobiles tirent sur des cordes de toute la force de leurs poignets:
+ma foi ce sont de solides gaillards, et bien d'autres à leur place
+auraient succombé à la tâche. Mais leur bonne volonté est à la hauteur de
+leurs poignes, ils aiment, malgré eux, leur ballon captif qui leur a donné
+tant de mal, car leur instinct leur fait comprendre qu'il y a là quelque
+chose de nouveau, d'inconnu, d'utile. Braves coeurs! Ils aiment la patrie,
+ils sont pleins d'ardeur, pleins de zèle. Que n'aurait-on pas fait avec de
+tels soldats! Mais il aurait fallu savoir les conduire, les soigner. Ils
+travailleront demain avec la même ardeur, mais à condition que ce soir ils
+dîneront et dormiront bien. C'est ce qui ne leur arrive pas tous les jours
+en présence de l'ennemi. Privés de sommeil, privés de nourriture, accablés
+de fatigue, ils fuient sous le feu des batteries prussiennes. Mais qui
+donc tiendrait tête à des solides combattants quand les privations de
+tous genres ont transformé l'homme robuste en un malade, chez lequel
+l'abattement, le découragement ont succédé au courage, à la résolution? Un
+estomac trop longtemps vide ne sait plus avoir d'énergie.
+
+Avant de nous livrer à un repos dont nous avons tous grand besoin, nous
+prenons soin de disposer le ballon de telle sorte que les coups de vent
+violents auxquels il est soumis sans cesse ne puissent l'entraîner au
+loin. Jossec et Guillaume vont chercher des pelles et des pioches; ils
+creusent un trou carré où la nacelle, remplie de pierres et de sacs de
+lest, est enterrée jusqu'au bordage supérieur. Nous ne tardons pas à nous
+apercevoir que ces précautions sont insuffisantes, le ballon qui a perdu
+une quantité appréciable de gaz, est flasque et distendu, son étoffe
+devient concave sous l'effort de l'air agité, et ce qui nous étonne, c'est
+qu'il ne vole pas en lambeaux d'un moment à l'autre. En se creusant ainsi,
+l'aérostat forme voile, et acquiert une force de traction énorme; en
+quelques minutes, il a si bien élargi le trou de la nacelle, qu'il l'en
+retire, et courrait à la surface des champs avec la vitesse d'un train
+exprès si les _moblots_ ne s'étaient jetés à temps sur les cordages; nous
+faisons rentrer la nacelle du _Jean-Bart_ dans sa prison; nous attachons
+au cercle une corde solide à l'extrémité de laquelle nous fixons une ancre
+que nous enfouissons à deux ou trois pieds sous terre. Cette fois le
+_Jean-Bart_, croyons-nous, est cloué au sol, il sera peut-être éventré
+sous l'action du vent, mais il ne se débarrassera pas de ses liens. Hélas!
+L'un et l'autre accidents allaient survenir dans la nuit au plus fort de
+la tempête.
+
+A 6 heures du matin, les rafales sont si puissantes que l'aérostat se
+penche complètement jusqu'à terre; là il roule sur lui-même, son étoffe
+se soulève avec force comme une poitrine opprimée. On dirait le râle d'un
+être vivant qui va succomber, et qui lutte encore contre la mort. Les
+mobiles en faction nous ont éveillés à temps pour assister à cette agonie.
+Mais que faire pour conjurer le mal? Nous sommes de pauvres médecins qui
+viennent trop tard, et qui ont à lutter contre une force qu'ils ne peuvent
+vaincre. Ces tortures du _Jean-Bart_ nous font mal à voir; que de peines,
+que de tourments, que de patience devenus inutiles!--Nous allons échouer
+en vue du port.
+
+Pauvre ballon! Son étoffe est bien solide, car elle est froissée par le
+vent, avec une violence inouïe, l'air s'y engouffre précipitamment, et y
+résonne sourdement. Le _Jean-Bart_ se crispe, s'agite, touche le sol,
+puis se redresse, bondit et s'allonge, comprimé par le poids de l'air
+en mouvement. Tout à coup une rafale siffle dans les arbres avoisinants
+qu'elle fait ployer, elle enlève le ballon comme un fétu de paille, et
+l'entraîne à cent mètres de son point d'attache. Arrivé là, le _Jean-Bart_
+s'affaisse, il a succombé dans cette lutte inégale du faible contre
+le fort, son étoffe s'est fendue de l'appendice à la soupape. Le gaz
+s'échappe en une seconde: Le fier aérostat si beau, si puissant, n'est
+plus qu'un lambeau d'étoffe informe, un amas de chiffons, une guenille. Il
+a perdu sa vie, son âme, il est mort. Mais, contrairement à l'être animé,
+il ressuscitera sous la même forme; une bonne couture, une pièce d'étoffe
+et deux mille mètres cubes d'hydrogène carboné, produiront le miracle.
+
+Les témoins de cette scène étrange sont stupéfaits de cette force de
+l'air, frappant une surface légère, car ils ont assisté à une expérience
+vraiment remarquable. Le ballon a soulevé sa nacelle remplie d'un poids de
+deux à trois mille kilogrammes, il a entraîné son ancre avec lui, en lui
+faisant tracer dans la terre labourée un sillon d'un mètre de profondeur.
+Je crois pouvoir affirmer que cinquante chevaux et peut-être même
+davantage n'auraient pas déraciné ce fardeau.
+
+Cherchez donc la direction des ballons, avec un vent pareil! Où vous
+cacheriez-vous, utopistes et faux inventeurs qui voulez conduire les
+aérostats dans l'air avec une paire de rames, avec une voile, grecque ou
+latine, si vous aviez été là parmi nous à voir succomber le _Jean-Bart_!
+Apprenez à connaître l'outil que vous voulez améliorer, avant de rêver
+pour lui des progrès insensés. Maniez les ballons, montez dans leurs
+nacelles, gravissez les sommets des nuages, conduisez-les à terre et
+en l'air, et dans ces promenades pratiques vous rencontrerez peut-être
+l'inconnu que vous cherchez.--Mais vous ne trouverez jamais rien, en
+faisant de l'aéronautique en chambre. Ce n'est pas assis devant un bureau
+que Watt a trouvé les merveilleux organes de la machine à vapeur, c'est le
+marteau à la main, dans un atelier de mécanicien.
+
+Nous replions l'aérostat, et la foule des paysans qui n'était pas là hier
+à notre arrivée, accourt pour voir le ballon. La figure de quelques-uns
+d'entre eux est vraiment comique.
+
+--Jean-Pierre, tu verras le ballon demain matin, avait dit un témoin de
+notre arrivée à son ami, c'est une grande machine ronde qui se remue,
+souffle, s'agite, qui est deux fois grande comme notre clocher et qui
+traîne dans un panier des messieurs de Paris.
+
+Et Jean-Pierre est ébahi de voir un paquet d'étoffe pliée, qui tient dans
+un panier d'osier. Il se demande si on ne s'est pas moqué de lui. Mais il
+ne sait pas qu'il faut voir un ballon gonflé. Je ne puis m'empêcher
+de comparer le gaz d'un aérostat à la parole de certains avocats; que
+reste-t-il, quand le gaz est sorti?
+
+Nous sommes assez penauds pour notre part, et c'est l'oreille basse que
+nous nous décidons à envoyer un télégramme à Tours où l'on attend de nos
+nouvelles. Nous revenons à pied à Orléans.
+
+Après quatre heures de marche, nous entrons en ville; la réponse à notre
+missive est déjà venue. Sachons rendre justice à l'intelligence du
+directeur des télégraphes qui s'occupe du service des ballons captifs, au
+lieu de bouder, de se plaindre et de nous décourager comme l'auraient fait
+tant d'autres, il nous félicite chaleureusement de nos efforts, et nous
+excite à recommencer. «Je vous envoie six ballons, nous dit-il, crevez-en
+autant que vous voudrez, mais réussissez.» Voilà de bonnes paroles
+qui nous réconfortent, c'est ainsi qu'on fait marcher des hommes
+d'action.--Malgré notre premier échec, on ne nous congédie pas avec
+l'épithète de traîtres.--Nous sommes décidément plus heureux que nos
+généraux.
+
+Du reste, ce n'est pas la persévérance qui nous manquera, mon frère et
+moi, nous avons le défaut ou la qualité d'être têtus comme mulets, quand
+nous avons un projet en tête. Le lendemain nous réparons de bon coeur un
+autre ballon, la _République universelle_, venu de Paris le 14 octobre.
+Nous allons le gonfler au premier signal, et nous pensons bien qu'il n'y
+aura pas de tempête tous les jours aux environs d'Orléans. Pour plus de
+précautions, nous préparerons même aussi un second aérostat, voulant avoir
+deux cordes à notre arc. Je n'oublie pas d'ailleurs un conseil de mon
+ami Gustave Lambert qui a appris à connaître la vie: «Pour réussir, me
+disait-il un jour, il y a un mot qu'il est indispensable de bannir de la
+langue française, c'est le mot découragement.» Quelque modeste que soit
+notre sphère d'action, prenons le parti de le rayer de notre dictionnaire.
+
+Un télégramme envoyé de Tours nous apprend que le mouvement de nos troupes
+est retardé de deux ou trois jours, et que nous avons le temps de prendre
+nos dis-positions avant l'attaque. Cette nouvelle vient à point, car
+l'usine d'Orléans ne pourra nous fournir 2,000 mètres cubes de gaz avant
+le 3 décembre.
+
+En attendant le jour du gonflement, nous faisons une visite au camp
+français accompagnés de quelques amis. Nous sommes reçus d'abord par les
+turcos, dont le campement si bizarre, si pittoresque, doit ressembler aux
+smalas du désert. Ces braves moricauds nous offrent un café excellent, et
+boivent à la santé de la France. Pauvres Arabes, quels vides effroyables
+sont ouverts dans vos rangs par le mécanisme de l'artillerie prussienne!
+L'homme est faible devant la machine impitoyable! Que peut le courage
+contre un projectile aveugle, contre une puissance aussi brutale
+qu'invincible?
+
+_Samedi 3 décembre_.--Nous commençons au lever du jour le gonflement de
+notre nouveau ballon, la _République universelle_. Ce nom un peu long
+n'est pas très-heureux, mais nous ne voulons pas toucher au baptême de
+Paris. Nos marins Jossec et Guillaume, et les mobiles sont à leur poste,
+ils commencent à se familiariser aux manoeuvres aérostatiques, que
+facilitent aujourd'hui un temps calme, un ciel serein.
+
+A 3 heures de l'après-midi, nous nous mettons en route, et bientôt perchés
+dans notre nacelle, nous passons au-dessus des campagnes, remorqués par
+les mobiles, à travers les échalas de vigne. L'air est à peine agité, et
+la _République universelle_ mollement bercée, à l'extrémité de ses cordes,
+ne nous secoue pas trop violemment dans notre panier d'osier. Nous
+dirigeons notre marche à côté du château du Colombier, vers un petit
+village, où nous ferons notre première étape. Demain nous espérons
+arriver, à la fin du jour, au camp de Chilleur, où l'on nous attend.
+
+Duruof avec son ballon restera encore en réserve; il ne se plaint pas de
+son inaction et nous nous demandons s'il ne se félicite pas de se tenir à
+l'abri des projectiles prussiens.
+
+
+III
+
+
+La déroute de l'armée de la Loire.--Les ballons captifs au château du
+Colombier.--Aspect d'Orléans.--Le dernier train.--Les blessés.--Vierzon.
+
+Dimanche 4 décembre 1870.
+
+Après bien des difficultés, analogues à celles que nous avons décrites, le
+ballon la _République_ arrive enfin au terme de sa première étape, près
+d'un petit hameau situé à 4 kilomètre à peine du château du Colombier. Il
+n'y a là que quelques chaumières tristes et monotones. Il est cinq heures,
+le vent assez vif agite l'aérostat qui plie sur son cercle, comme un arbre
+pendant l'orage. Les marins creusent dans le sol un trou profond pour y
+enfouir la nacelle, ils manient la pioche au milieu d'une plaine abritée
+par des peupliers, privés de feuilles et roides comme les mâtures d'un
+navire. On entend au loin le bruit de la canonnade qui fait retentir
+l'air comme le tonnerre pendant la tempête. Depuis deux jours, ce concert
+lugubre frappe sans cesse nos oreilles.
+
+Le capitaine des mobiles préside à la distribution des vivres de ses
+soldats, nos marins cherchent des habitations où ils pourront trouver un
+abri. Quant à nous, l'hospitalité nous est offerte par de braves paysans.
+Ils ouvrent aux aérostiers leur humble maisonnette; un feu flambant
+pétille dans l'âtre; l'hôtesse prépare à notre intention un repas frugal
+composé d'une omelette et de fromage arrosés de vin blanc. Le soir, après
+l'inspection du ballon qui s'agite toujours convulsivement sous le souffle
+de l'air, nous rentrons nous coucher, mon frère et moi, étendus tout
+habillés sur deux matelas placés à terre. Le capitaine et le lieutenant de
+la compagnie de mobiles restent assis au coin du feu. La chambre qui nous
+abrite est ouverte à tous les vents, les carreaux des fenêtres ont été
+brisés par les Prussiens à l'époque de leur première visite à Orléans. Ces
+pillards n'ont rien respecté dans l'humble habitation; quand ils y sont
+entrés, on leur a donné des fromages, du pain et du vin, tous les vivres
+de la campagne, mais ils ont cassé sans pitié les chaises, les commodes,
+ils ont brisé un vieux coucou, précieux souvenir de famille, ils ont mis
+en morceaux une glace, seul objet de luxe de l'ameublement de la pauvre
+chaumière.
+
+A minuit, des pas sonores nous réveillent en sursaut. Ce sont des mobiles
+qui viennent appeler le capitaine.
+
+--Venez, capitaine, disent-ils, on entend au loin un bruit singulier; sur
+toutes les routes c'est comme le roulement de nombreuses voitures, on
+croit apercevoir aussi des cavaliers qui passent sur le sol glacé.
+
+Tout le monde est bientôt sur pied. Rendus à travers champ à la route
+la plus proche, un sinistre défilé s'offre à nos yeux. Des voitures
+d'approvisionnement passent en files serrées, puis ce sont des cuirassiers
+qui trottent au milieu des ténèbres suivis d'une formidable procession de
+canons et de caissons d'artillerie. Çà et là des soldats égarés traversent
+les champs, comme des ombres effarées, sautent par dessus les haies;
+mornes, abattus, ils marchent la tête basse, sans rien dire, sans rien
+voir, leurs vêtements sont en lambeaux, les uns ont la tête enveloppée
+d'un foulard, les autres, demi-nus, se drapent dans de méchantes
+couvertures; ceux-ci boitent et traînent le pas, ceux-là ont le bras en
+écharpe, quelques-uns, maladifs et pâles, s'appuient sur l'épaule d'un
+ami.
+
+--Tout est perdu, nous dit un vieux zouave à barbe grise, les obus tombent
+on ne sait d'où. Dieu me damne, si j'ai rien vu de semblable! Ces maudits
+Prussiens sortent du sol pour nous écraser, nulle résistance n'est
+possible!
+
+Tout en faisant la part de l'exagération des fuyards, nous nous rendons à
+l'évidence, car le lugubre défilé se prolonge à perte de vue, avec
+toute la physionomie d'une déroute. Comment traduire les sentiments qui
+s'agitent dans notre esprit consterné? Quelle tristesse s'empare de notre
+âme au retour dans la pauvre chaumière! C'en est donc fait de la France!
+L'armée de la Loire, victorieuse à ses débuts, est déjà terrassée!
+
+La fatigue est le meilleur palliatif de la douleur; malgré l'émotion qu'a
+fait naître l'horrible tableau du désastre, nos yeux se ferment, et le
+sommeil vient arrêter le souvenir.
+
+_Lundi 5 décembre_.--A 5 heures du matin, tout le monde est sur pied. La
+déroute a duré toute la nuit, le défilé lugubre n'a pas discontinué un
+instant. Au lever du jour, elle s'accentue plus complète encore, et les
+premiers rayons d'un soleil d'hiver éclairent les milliers de voitures qui
+se dirigent vers Orléans. Plus loin, on voit encore des cuirassiers aux
+manteaux rouges, et de nombreuses pièces d'artillerie. Des blessés, le
+teint pâle, l'oeil livide, sont ramenés sur des cacolets.
+
+La _République_ est toujours gonflé au milieu de la prairie. Que faire?
+Nul ordre ne nous est envoyé! Nous laisserons-nous prendre sottement par
+les Prussiens qui approchent? Un mobile court au château du Colombier, où
+est installé un poste télégraphique. Aucune nouvelle, aucun ordre: notre
+devoir nous impose l'obligation d'attendre jusqu'à la fin. Comment se
+décider à plier bagage, en songeant que le ballon peut être utilisé au
+dernier moment.
+
+Que les Prussiens viennent s'ils le veulent! Qu'ils nous cernent, qu'ils
+nous entourent! Il sera toujours temps de couper nos cordes, et de
+lancer la _République_ au-dessus des nuages! Nos mobiles et nos marins,
+débarrassés de leur ballon, trouveront bien à se sauver à pied. Ils ont
+tous des chassepots, des revolvers et sont décidés s'il le faut à en faire
+bon usage.
+
+Attendons. C'est la décision qui est prise au milieu de la panique.
+
+--Attendons si vous voulez, nous crie d'un air insouciant le lieutenant
+des mobiles qui vient de se joindre à nous, mais, pour Dieu! déjeunons.
+
+Et disant ces mots, il nous montre en riant un magnifique lapin qu'il
+vient d'acheter trente centimes à un paysan. Ce brave homme s'est excusé
+de le faire payer un peu cher. Mais les temps sont durs. Hélas! A trente
+lieues d'ici, dans les murs de Paris, ce lapin coûterait à nos amis autant
+de pièces de cinq francs que nous l'avons payé de sous!
+
+A 11 heures, le bruit de la canonnade se rapproche singulièrement, des
+paysans accourent consternés! Les obus, disent-ils, tombent à 1000 mètres
+d'ici.
+
+Qu'allons-nous devenir? L'équipe est vite rassemblée, il faut faire les
+préparatifs de l'ascension. Au même moment, une estafette accourt. On nous
+donne l'ordre de plier le ballon, et de le porter de l'autre côté de la
+Loire, où l'armée se rassemble. Le dégonflement se fait en toute hâte.
+Mais il y a pour une bonne heure de travail.
+
+Voilà une charrette qui passe attelée d'un bon cheval.
+
+--Holà! mon bonhomme, crie le capitaine au charretier, vous êtes vide, je
+mets votre voiture en réquisition, nous en avons besoin.
+
+--Ma foi, mon capitaine, prenez, si vous voulez, la voiture et le cheval
+ne sont pas à moi.
+
+Le filet plié, le ballon, la nacelle, sont hissés sur la charrette qui se
+met en marche. Il était temps: les projectiles ennemis sifflaient dans
+l'air et tombaient à profusion sur le château du Colombier.
+
+Je cours payer notre brave hôtesse, et je vois le lieutenant de mobiles
+devant le foyer de la cheminée. Une cuiller à la main, il fait mijoter son
+lapin.
+
+--Allons, mon lieutenant, en route. Vous avez fait là un joli déjeuner
+pour les Prussiens. Mais consolez-vous, nous mangerons à Orléans!
+
+Le pauvre village va être abandonné. Les ennemis vont venir. Tous les
+paysans sont en proie à la plus violente émotion, on en voit qui se
+sauvent, on en voit d'autres qui se hâtent de cacher les objets qui leur
+sont chers!
+
+Nos 150 mobiles suivent la charrette. On arrive bientôt par un chemin de
+traverse à la grande route qui conduit en ville. Mais nous attendons
+une grande demi-heure pour prendre rang au milieu de la longue queue de
+voitures d'approvisionnement et de troupes qui défilent depuis plus de
+douze heures.
+
+Il faut avoir assisté au spectacle de la retraite de cent mille hommes
+pour se faire une juste idée du chaos, de l'encombrement désordonné qui en
+résulte. Deux files de charrettes suivent la route au milieu des troupes;
+des cavaliers dominent pêle-mêle cet océan humain, chaque charretier veut
+devancer son voisin, à chaque minute la file s'arrête pour ne reprendre
+qu'un pas lent et irrégulier. Tout le monde est silencieux, atterré, comme
+abruti. Tantôt des estafettes courent pour porter des ordres; il faut
+leur ouvrir un passage; des canons remontent le courant pour protéger la
+retraite jusqu'à la nuit.--Cependant le bruit de la canonnade augmente
+d'amplitude, l'ennemi approche! Aura-t-on le temps de traverser la Loire?
+Fasse le ciel que les obus ne tombent pas sur la route, cachée sous un
+ruban de soldats et de voitures!
+
+L'encombrement augmente à mesure qu'on avance. Devant la porte d'Orléans
+le courant s'arrête pendant près d'une heure. La foule serrée, est
+immobile. Chacun est cloué à la même place, sans pouvoir faire un pas en
+avant ou reculer d'une semelle. Je ne sais quoi de triste, de lugubre
+domine ce tableau. Toutes les maisons du faubourg Banier se ferment, les
+ruines du premier envahissement sont encore fumantes et semblent menacer
+les habitations intactes. Les portes sont tirées au dedans, les volets
+sont clos; de temps en temps une tête passe pour voir si ce sont encore
+des pantalons rouges qui défilent!
+
+A trois heures de l'après-midi, les pièces de canon de la marine, placées
+en avant des faubourgs d'Orléans, commencent à tonner au moment où nous
+arrivons place Jeanne d'Arc; nous voyons là un colonel furieux, les yeux
+injectés de sang, qui court après des fuyards un revolver à la main;
+il les rassemble en un peloton. Un tambour résonne, et les lâches sont
+contraints de se porter à l'ennemi. La caisse sonne la charge d'un ton
+lugubre et monotone.
+
+La faim commence à nous faire subir ses angoisses, mais il ne reste plus
+un morceau de pain à Orléans. Cent mille hommes viennent de passer là
+avant nous. Nous courons à la gare où Bertaux, Duruof et son équipe, les
+colombophiles Van Roosebeke et Cassiers sont réunis. Nos ballons sont
+sauvés du naufrage. Nous allons tous partir par le dernier train qui se
+forme sous nos yeux. Il est uniquement composé de fourgons où s'entasse
+une foule énorme.
+
+Jamais je n'oublierai l'épouvantable tableau qu'offre en ce moment la
+gare d'Orléans. Elle est encombrée de blessés, aux yeux hagards, qui se
+traînent jusqu'au train pour s'enfuir. Nôtre fourgon contient six ballons,
+nous sommes dix-sept avec nos équipes, et en outre cinq capitaines de la
+ligue ont pris place accroupis sur les nacelles. De malheureux blessés
+nous supplient de leur donner asile, mais il est de toute impossibilité de
+placer une aiguille parmi nous. Les uns ont la tête ouverte par une balle,
+d'autres ont le bras ballant et inerte, d'autres s'appuient sur les
+épaules d'un camarade. Tous ces soldats sont à demi couverts de vêtements
+en lambeaux, des zouaves n'ont plus ni molletières ni souliers, la plupart
+n'ont pas de capotes, ni de képis, ni de couvertures ... et il gèle à
+pierre fendre!
+
+Le train va partir. C'est le dernier, il est cinq heures Les blessés qui
+ont encore quelque force se hissent sur le toit des fourgons; malgré le
+froid, ils se tiennent là immobiles, couchés à plat ventre. Ceux-là sont
+encore privilégiés, car d'autres, bien plus nombreux, ne partiront pas.
+La captivité les attend! Ils gémissent, ils pleurent, ces malheureux, à
+l'idée d'être enlevés à ce lieu si cher, à la patrie, à la famille, aux
+amis. Le coeur saigne devant de tels tableaux que nulle plume ne saurait
+décrire! Au milieu de tout cela, des têtes affolées crient et s'agitent,
+des paniques s'emparent de la foule.
+
+--Les rails sont coupés, disent les uns, votre train va être brisé!
+
+--Les canons prussiens, disent les autres, vous attendent au tournant de
+la Loire.
+
+A cinq heures et demie, la locomotive siffle. Le train part, au milieu
+du gémissement des blessés exposés sur le toit des fourgons. Le coup de
+collier brusque de la machine a ouvert leurs plaies et leur a arraché des
+cris de douleur. Nous suivons lentement le bord de la Loire; les boulets
+français sifflent à travers les arbres, on aperçoit au loin le pont
+d'Orléans littéralement couvert d'une mer humaine. A côté, un pont de
+bateaux jeté sur le fleuve facilite le mouvement de la retraite. Le soleil
+se couche; son disque, rouge comme du sang, lance ses derniers rayons sur
+cet horrible panorama qu'accompagne le bruit du canon. Au milieu d'une
+telle désolation, je me figure entendre la grande voix du poëte, s'écrier
+comme après Waterloo:
+
+ C'est alors
+ Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée,
+ La déroute géante, à la face effarée,
+ Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons,
+ Changeant subitement les drapeaux en haillons,
+ A de certains moments, spectre fait de fumée,
+ Se lève grandissante au milieu des armées,
+ La déroute apparut au soldat qui s'émeut
+ Et, se tordant les bras, cria: Sauve qui peut!
+
+Nous croisons en chemin le train de M. Gambetta, mais un signal le fait
+arrêter. Il n'est plus temps d'entrer à Orléans. Les rails viennent
+d'être coupés. Le ministre de l'intérieur et de la guerre est obligé de
+rebrousser chemin, de revenir à Tours.
+
+Cependant nous sommes entassés pêle-mêle dans notre fourgon, plongés dans
+une obscurité complète, l'estomac vide et littéralement gelés, car la bise
+glaciale siffle à travers les portes mal jointes. Mais comment oser se
+plaindre en entendant sur nos têtes le bruit que font en frappant du pied
+les malheureux blessés juchés sur le toit du fourgon? Quelques-uns sont
+râlants, la douleur les a vaincus, la mort va les saisir! En effet, à
+minuit, le train s'arrête à Vierzon. On retire des cadavres des voitures.
+Quelques blessés, pendant le voyage, sont morts de froid! Détournons les
+yeux de scènes aussi épouvantables et entrons à Vierzon, où nous devons
+rester jusqu'à quatre heures du matin.
+
+Il fait nuit noire. Pas un passant dans les rues. Un hôtel est en face la
+gare, une lumière y brille. Le marin Jossec frappe à la porte, on ouvre.
+
+Nous entrons dans une grande salle qui est le restaurant de l'endroit.
+
+--Que voulez-vous? nous dit le patron d'un ton grognon, je n'ai pas de
+place ici pour vous loger.
+
+--Nous venons d'Orléans, épuisés de fatigue, de faim. Voilà plus de
+vingt-quatre heures que nous n'avons pas mangé. Donnez-nous à souper et
+allumez un bon feu. Nous partons dans trois heures.
+
+--Impossible, riposte le patron, il est passé minuit et je ferme. Je ne
+peux vous recevoir, retirez-vous.
+
+J'insiste poliment en faisant comprendre à mon interlocuteur que nous
+venons de l'armée, que son patriotisme devrait le mettre dans l'obligation
+de nous mieux accueillir. Il ne veut pas entendre raison.
+
+--Retirez-vous, dit-il insolemment, et il ferme la porte au nez de nos
+marins qui viennent nous rejoindre. Nous commençons à nous fâcher tout
+rouge.
+
+--Ouvrez de suite, disons-nous, ou la porte vole en éclats.
+
+Et voilà nos marins qui frappent au dehors avec violence. Le patron se
+décide à ouvrir, il est furieux.
+
+--Je vais aller chercher le poste, dit-il. D'ailleurs, qui êtes-vous? Je
+ne vous connais pas.
+
+--Votre insolence nous dispenserait de vous donner d'explication, mais
+voici nos papiers bien en règle qui vous montreront d'où nous venons.
+Maintenant, rappelez-vous que nous sommes ici quatorze hommes bien
+décidés, forts de notre droit et de notre argent, à prendre l'asile et le
+dîner que vous refusez.
+
+Cette menace ne produit pas mauvais effet. La patronne est descendue, elle
+appelle son mari dans la cuisine; la bonne arrive. Il se tient là un petit
+conseil de guerre qui se termine en notre faveur.
+
+Le maître d'hôtel se décide à allumer un grand feu, à nous servir un
+excellent repas que nous dévorons avec un appétit de naufragés. Il nous
+fait chauffer du café, nous causons en fumant jusqu'à quatre heures du
+matin, heure à laquelle nous reprenons un train qui nous transporte à
+Tours.
+
+
+IV
+
+
+Organisation définitive des aérostiers militaires à Tours.--Expérience
+d'une montgolfière captive.--Expédition de Blois.--M. Gambetta et le
+chef de gare.--Nouvelle défaite.--Tours et le Mans.--Le camp de
+Gonlie.--Ascensions captives.
+
+Du 6 au 20 décembre 1870.
+
+Tours, que nous retrouvons, n'a pas changé d'aspect. Toujours même
+mouvement dans les rues. On rencontre des officiers de tous les régiments,
+des francs tireurs de tous les costumes, de toutes les espèces, des
+solliciteurs de tous les rangs. Mais le niveau de l'espérance a
+singulièrement baissé, on parle du déménagement du gouvernement; les
+optimistes les plus convaincus ne se dissimulent plus la gravité de la
+situation. Où nous mèneront ces désastres accumulés? Où allons-nous? C'est
+ce que chacun se demande avec anxiété.
+
+Le nouveau théâtre est transformé en un arsenal aérostatique où sont
+amoncelés les ballons venus de Paris. Ils sont réparés, pliés dans leurs
+nacelles, afin qu'il soit possible au moment voulu de les utiliser. La
+famille Poitevin, venue d'Italie, pour offrir ses services aériens à la
+France, critique l'emploi des ballons à gaz pour les usages de l'armée,
+et veut substituer les montgolfières qui, sans exiger une usine pour être
+gonflées, nécessitent seulement quelques bottes de paille enflammées.
+
+M. Steenackers me fait l'honneur de me demander mon avis à ce sujet. Je ne
+lui dissimule pas ma façon de penser:--Certes, lui dis-je, le ballon à
+gaz a contre lui l'embarras du gonflement, mais une fois rempli, il a une
+force ascensionnelle assez considérable pour résister à un vent d'une
+intensité moyenne, il reste gonflé plusieurs jours de suite, toujours prêt
+à transporter l'observateur à deux cents mètres dans l'atmosphère.--La
+montgolfière se gonfle vite, mais elle a une faible force ascensionnelle,
+elle se penchera contre terre sous l'effort de la moindre brise, et vite
+refroidie, elle perdra en un clin d'oeil toute son énergie.
+
+Du reste toute discussion, toute opinion, ne valent pas une expérience.
+Que ceux qui ne partagent pas notre manière de voir sachent nous
+convaincre par les faits; nous ne demandons pas mieux que de changer
+d'avis quand nous aurons vu.
+
+_7 décembre_.--Une montgolfière construite à Tours, se gonfle à midi, dans
+le jardin de la Préfecture. Les membres de la Commission scientifique, M.
+Steenackers, quelques aéronautes assistent à l'expérience. L'appareil est
+suspendu à une corde horizontale fixée à la cime de deux grands arbres;
+on apporte des bottes de paille que l'on allume à sa partie inférieure.
+L'élévation de température produite par la combustion, dilate l'air
+contenu dans la sphère de toile, qui s'arrondit complètement en moins de
+vingt minutes. On attache à la hâte une petite nacelle où le fils Poitevin
+se tient à peine; il jette un peu de lest, et la montgolfière s'élève,
+enlevant avec elle un câble que quelques hommes retiennent à terre. Mais
+c'est bien péniblement que l'appareil se soulève du sol, il monte à dix
+mètres et s'arrête là, haletant, épuisé. L'aéronaute jette un sac de lest,
+puis un second, et tout ce qu'il peut faire, c'est d'atteindre le sommet
+d'un bouquet d'arbres, où il se pose comme un pauvre oiseau auquel on
+aurait coupé les ailes. Déjà la montgolfière se dégonfle, elle est fixée
+à un obstacle terrestre qu'elle ne veut plus quitter.--Le fils Poitevin
+abandonne sa nacelle, et descend de l'arbre de branche en branche. Une
+mauvaise langue lui dit au retour de son humble voyage:--Pour en faire
+autant, il n'est pas besoin de montgolfière. Vous auriez pu monter à
+l'arbre comme vous en êtes descendu!
+
+Pour ma part je m'attendais à ce résultat, et je me demande même comment
+des aéronautes experts ont pu s'engager dans une semblable tentative. Il
+est bien facile de calculer la force ascensionnelle d'un aérostat à gaz ou
+à air chaud, il n'est pas nécessaire d'être mathématicien pour savoir que
+si elle varie, ce n'est certes pas selon la volonté de son aéronaute. Un
+athlète qui est capable de porter 20 kilogrammes à bras tendu, ne s'engage
+jamais à en porter 100. Une montgolfière de 1200 mètres cubes enlève un
+voyageur en liberté, mais elle n'est pas capable de soulever en outre
+la corde qui la retient captive, et de lutter par un excès de force
+ascensionnelle, qu'elle ne possède pas, contre l'impulsion du vent.
+
+Cette expérience a cela de bon, qu'on ne parle plus des montgolfières. On
+en revient aux ballons à gaz, et il est décidé que pour régulariser notre
+situation, on organisera une compagnie d'aérostiers militaires, attachés
+à l'armée et dépendant du ministère de la guerre, car à Orléans nous
+n'avions aucune commission en règle. Si l'ennemi nous avait pris avec nos
+ballons, il n'aurait certainement pas manqué de nous fusiller d'abord. On
+aurait avisé ensuite.
+
+Voici les aéronautes que M. Steenackers a signalés au ministre de la
+guerre, et qui viennent de recevoir les galons de capitaines:
+
+ Gaston Tissandier.
+ Albert Tissandier.
+ J. Revilliod.
+ A. Bertaux.
+ Poirrier.
+ Nadal.
+ J. Duruof.
+ Mangin.
+
+Il est convenu que mon frère et moi, nous prendrons possession du ballon
+de soie la _Ville de Langres_, et du _Jean-Bart_ qui sera réparé. Nous
+aurons, comme chefs d'équipe, Jossec et Guillaume, et quatre autres
+matelots comme aides-manoeuvres.
+
+MM. Revilliod et Poirrier dirigeront les opérations de deux ballons de
+2000 mètres cubes. Leurs chefs d'équipe sont les marins Hervé et Labadie,
+venus de Paris en ballon, qui seront aidés par quatre matelots.
+
+M. Bertaux est choisi comme capitaine trésorier de la compagnie: il sera
+assisté de M. Bidault. M. Nadal sera chargé des démarches à faire pour le
+gonflement, il prêtera son concours aux deux équipes.
+
+MM.J. Duruof et Mangin sont incorporés dans la compagnie, mais ils
+resteront à Bordeaux, chargés de surveiller le matériel de réserve, et de
+préparer ce qui est nécessaire à leurs collègues en activité.
+
+Chaque ballon en campagne sera accompagné de 150 mobiles.
+
+On nous a fait faire un costume très-simple, qui offre quelque analogie
+avec celui de la marine. Seulement les galons sont en argent et l'ancre de
+la casquette est penchée. On nous remet notre nomination du ministère de
+la guerre, et nous touchons le jour même notre solde d'entrée en campagne,
+qui s'élève à 600 francs. Elle est destinée à nos frais d'équipement. Nous
+avons des appointements de 10 fr. par jour.
+
+La compagnie des aérostiers militaires est ainsi parfaitement organisée,
+mais on en complique malheureusement la formation par la nomination d'un
+colonel et d'un commandant.--Rien de mieux, direz-vous?--Sans aucun doute,
+si ces chefs que l'on nous impose ont quelque connaissance pratique qu'ils
+sont à même d'utiliser. Mais leur seul mérite aérostatique est d'être
+parents et amis de hauts fonctionnaires. Ils n'ont jamais été en ballon
+et n'iront probablement jamais, mais ils n'en touchent pas moins de gros
+appointements. On leur donne en outre la direction du service des pigeons
+voyageurs qu'ils ne connaissent pas mieux que les ballons; ils regardent
+faire les hommes spéciaux, Van Roosebeke, Cassiers et leurs collègues
+venus de Paris en ballon avec leurs messagers ailés, mais ils touchent
+encore de ce côté de bonnes et grasses rétributions.--Pendant que nous
+allons gonfler plus tard nos ballons au Mans, à Laval, notre colonel et
+notre commandant resteront à Poitiers, jouant au billard et fumant des
+cigares. Le premier janvier, ils seront nommés chevaliers de la Légion
+d'honneur pour action d'éclat.--Vous riez, n'est-ce pas? Et cependant
+rien n'est plus vrai, les choses se sont passées exactement comme nous le
+disons là. Ce serait comique, si ce n'était navrant, car il est à supposer
+malheureusement que ce fait n'est pas isolé, et que la France a été en
+proie à un désordre, un gaspillage inouïs, élevés à la hauteur d'une
+institution.
+
+Hélas! faut-il qu'aujourd'hui, comme hier, il y ait mêmes abus, mêmes
+faveurs! Est-il donc écrit que les gouvernements doivent se suivre et se
+ressembler! Suivant l'expression d'un de nos plus spirituels journalistes,
+serait-ce bien toujours la même boutique, et n'y aurait-il de changé que
+l'enseigne?
+
+_Vendredi 9 décembre_.--A 8 heures du matin, la compagnie des aérostiers
+militaires part pour Blois. Nous avons à notre disposition deux fourgons,
+où sont nos ballons, une plate-forme roulante où se trouve la batterie
+à gaz; le zinc en lamelles et les touries d'acide sulfurique. Il
+paraît qu'on va se battre dans ces parages et que nous pourrons rendre
+d'importants services.
+
+Nous arrivons à Blois, dans nos fourgons, car il ne faut plus songer aux
+wagons de voyageurs. Du reste, quoique ce mode de locomotion soit peu
+confortable, c'est bien là le cadet de nos soucis.
+
+On ne vit plus réellement dans les temps où nous sommes, les malheurs
+s'abattent sur la France avec une telle rapidité, que l'esprit égaré,
+éperdu, est en proie à un vertige perpétuel qui lui ôte toute réflexion.
+A Blois, nous trouvons une ville bouleversée. Tout le monde parle de
+nouveaux revers, de nouveaux désastres. Dans les rues, on nous apprend que
+les Prussiens sont aux portes, nous courons à la préfecture et ces tristes
+renseignements se confirment.
+
+Le général P.... fait sauter sous nos yeux le pont de pierre. On nous
+apprend ensuite que dans sa précipitation, il a oublié d'envoyer chercher
+les approvisionnements de farine qu'on a laissés de l'autre côté du
+fleuve. On nous affirme que 10,000 soldats qui s'étaient cachés à
+Chambord, pour attaquer les Prussiens à l'improviste, ont été surpris
+eux-mêmes pendant la nuit, que trois batteries de canons ont été prises
+par l'ennemi. Mon Dieu! mon Dieu! quelle confusion, quel désordre!
+
+A la gare, nous voyons revenir des convois chargés de blessés, voilà ce
+qui ne manque plus aux spectacles que nous sommes appelés à voir. Dans
+l'ambulance un jeune soldat a la mâchoire inférieure enlevée, sa bouche
+est devenue béante, son oeil hagard est effrayant. Je détourne la tête.
+C'est horrible à voir. Une soeur de charité panse cette plaie.
+
+Quel tableau pour un grand artiste! Au lieu de nous représenter la guerre
+par des bataillons qui prennent une redoute au milieu d'une fumée de
+poudre et de gloire, qu'il retrace cette scène navrante, et que, dans le
+lointain, il nous montre une mère qui pleure. Ce sera là la véritable
+image de la guerre.
+
+Et nos ballons? Nous n'y songeons déjà plus! Pourquoi nous envoyer ici, il
+est trop tard, il n'y a plus rien à faire.
+
+Voilà un train spécial qui accourt sur la voie ferrée. C'est M. Gambetta
+qui arrive. Il descend précipitamment, avec M. Spuller, son chef de
+cabinet. Il demande le chef de gare qui n'a pas été prévenu de l'arrivée
+du ministre, et qui, au milieu d'un travail incessant, a pris quelques
+minutes de repos.
+
+M. Gambetta s'agite et tempête contre le chef de gare qui ne vient pas.
+Il se promène impatiemment, puis s'arrête en frappant du pied. Il est
+furieux.
+
+Le chef de gare arrive enfin, c'est un vieillard modeste et respectable.
+M. Gambetta le malmène, et lui dit les choses les plus dures, les plus
+humiliantes, devant un public nombreux qui n'approuve nullement du reste
+cette manière d'agir si peu courtoise.
+
+--Pauvre chef de gare, disait un spectateur, un si excellent homme, si
+dévoué, si laborieux, c'est bien triste.
+
+--Ce qui est bien plus triste, répondit quelqu'un, c'est de voir M.
+Gambetta, un ministre, un souverain, humilier injustement un vieillard,
+sans savoir seulement s'il est coupable.
+
+Je me rappelais à ce moment ce qu'un homme d'un grand mérite m'avait dit
+sur notre dictateur: «Il a deux défauts dont il ne guérira jamais, il est
+avocat et méridional.»
+
+M. Gambetta part comme il est venu, et les choses ne vont pas mieux. Le
+chef de gare reçoit dans la soirée l'ordre d'évacuer son matériel de
+guerre. Il nous conseille de partir. Nous voulons attendre, persuadés
+qu'un télégramme va être envoyé, qu'on n'a pu expédier ici les aérostiers
+et leur matériel sans but, sans motif. Nous attendons jusqu'au lendemain
+matin, passant la nuit dans la gare, assistant à la funèbre procession des
+trains chargés de blessés, qui passent de quart d'heure en quart d'heure.
+A l'ambulance de la gare, il y a une soeur de charité et un moine, ils ont
+à soigner des centaines de blessés à la fois. Heureusement que nos
+marins sont là, ils se mettent sous les ordres de la soeur de charité,
+distribuent les bouillons aux malades, et se transforment en infirmiers.
+Les aérostiers à Blois n'auront pas passé tout à fait inutiles.
+
+Le lendemain à 10 heures, il ne reste absolument rien en gare, les
+Prussiens vont arriver, dit-on. Il serait trop maladroit de se laisser
+prendre avec son matériel. Une locomotive est accrochée à nos fourgons,
+elle nous ramène à Tours.
+
+A notre arrivée à Tours, nous apprenons que décidément la délégation
+du gouvernement de la Défense nationale va se _replier_ à Bordeaux.
+Le chef-lieu de l'Indre-et-Loire ressemble à une fourmilière remuée
+fortuitement par un bâton. C'est un mouvement fébrile, une agitation
+sombre et lugubre.
+
+M. Steenackers nous donne l'ordre de gagner le Mans, pour nous mettre à la
+disposition du général Marivaux, commandant l'armée de Bretagne.
+
+_11 décembre_.--Nous partons dans nos fourgons à 8 heures du soir. La gare
+de Tours est envahie par une foule énorme qui abandonne ses foyers. Des
+milliers de wagons, chargés de vivres, de munitions, s'évacuent lentement
+au milieu d'un gâchis indescriptible. Nous sommes obligés de nous tenir
+prêts à partir trois ou quatre heures à l'avance. Si nous avons le malheur
+d'abandonner nos ballons, ils seront enlevés par une locomotive, emportés
+je ne sais où. Il faut rester auprès de notre matériel, et demander de
+quart d'heure en quart d'heure, si le moment d'être attachés à un train
+est arrivé. Personne ne sait plus où donner de la tête. Des officiers,
+chargés de faire partir des fourgons de munitions, se querellent avec les
+employés du chemin de fer, ce sont des discussions, des cris à n'en plus
+finir, il s'élève sur ce flot de têtes qui encombre la gare, un brouhaha
+perpétuel, qui souffle comme un vent d'inquiétude et de désespoir. C'est
+la panique, c'est la débâcle!
+
+Nous sommes entassés dans notre fourgon comme des harengs dans une
+barrique. Les ballons pliés tiennent presque toute la place. Par dessus
+ces ballots, on se perche tant bien que mal, Bertaux, Poirrier, Revilliod,
+mon frère et moi, avec nos quatre chefs d'équipes et nos huit marins. Nous
+sommes plongés dans l'obscurité la plus complète, il fait un froid de
+loup, et six heures de voyage nous séparent du Mans; trop heureux si
+quelque retard imprévu ne nous fait pas faire le tour du cadran dans notre
+prison cellulaire.
+
+Nous arrivons à 2 heures du matin, moulus, brisés, mais nous arrivons,
+c'est l'essentiel. Les jours suivants se passent à chercher un local pour
+nos ballons. L'atelier des bâches à la gare est mis à notre disposition.
+La _Ville de Langres_ y est étalé; nos marins le vernissent à neuf.
+
+Il faut s'occuper à présent des rations de vivres que le ministre de la
+guerre a mises à la disposition des marins aérostiers. Nous avons nos
+commissions en règle, l'intendance ne fera pas de difficultés. Erreur
+profonde. L'intendant n'a pas reçu d'ordre direct, il y a encore quelques
+formalités à remplir; bref, il ne nous donne pas nos vivres, mais il a eu
+soin de nous faire attendre une heure dans son bureau pour arriver à cette
+solution. Heureusement que nous sommes assez riches pour avancer deux
+francs par jour à huit hommes, mais si nous commandions un bataillon, que
+ferions-nous? Il faut le demander aux colonels de notre armée qui se sont
+vu refuser des vivres pour leurs soldats par des intendances, où des
+milliers de pains moisissaient dans la cour. Mais à quoi bon se donner la
+peine d'attaquer l'intendance française? On n'en dira jamais assez à ce
+sujet, c'est chose malheureusement connue et convenue.
+
+Notre ballon est prêt, allons prendre les ordres du général commandant en
+chef l'armée de Bretagne. Le jeudi 15, à 10 heures, nous arrivons au camp
+de Conlie. Est-ce bien un camp? C'est plutôt un vaste marécage, une plaine
+liquéfiée, un lac de boue! Tout ce qu'on a pu dire sur ce camp trop
+célèbre est au-dessous de la vérité. On y enfonce jusqu'aux genoux dans
+une pâte molle et humide. Les malheureux mobiles se sont pourvus de sabots
+et pataugent dans la boue où ils pourraient certainement faire des parties
+de canots. Ils sont là quarante mille, nous dit-on, et tous les jours on
+enlève cinq ou six cents malades. Quand il pleut trop fort, on retrouve
+dans les bas-fonds des baraquements submergés. Il y a eu ces jours
+derniers quelques soldats engloutis, noyés dans leur lit pendant un orage.
+
+Mais, sont-ce bien des soldats ces hommes que nous voyons errer comme
+les ombres du Dante? Comment connaîtraient-ils un métier qu'on ne leur a
+jamais appris? Arrachés à leurs familles, à leurs campagnes, on leur
+a parlé des Prussiens, de l'invasion de la patrie en danger. Ils sont
+partis, pleins de résolution, pleins d'enthousiasme. Ils rêvaient le
+succès, la gloire du combat, le salut de leur pays. On les enferme dans
+un marais où ils sont emprisonnés plusieurs semaines. Jamais ils ne
+manoeuvrent, jamais ils n'apprennent le maniement des armes. Leurs
+souliers sont percés à jour, ils n'ont pas une couverture pour se
+préserver du froid. La nourriture est rare. En ont-ils même tous les
+jours? Ils souffrent, ils s'ennuient, mais ils sont résignés et patients,
+quoiqu'ils se demandent, si c'est bien là ce qu'ils doivent faire pour
+sauver le pays. Les jours se passent au milieu de ces tortures physiques
+et morales, le découragement, la lassitude arrivent. A force d'attendre,
+ils désespèrent. Ils errent dans ce camp si triste sans avoir conscience
+de la vie; ils ne savent plus ce qu'ils font ni ce qu'ils vont faire, ils
+perdent confiance en leurs chefs, ils en arrivent à regarder d'un air
+mélancolique ces malades qu'emportent les civières! Ils sont heureux,
+ceux-là, ils vont mourir!
+
+Un beau jour, le tambour résonne, les bataillons se rassemblent, on va
+partir. Partir où, grand Dieu! Aller à l'ennemi, résister à des troupes
+solides, aguerries, bien nourries, recevoir la mitraille et la pluie
+d'obus!--Mais ces fusils que nous portons sur nos épaules, nous ne savons
+pas les charger, nous n'avons jamais fait brûler une seule cartouche
+dans leurs canons! Nous sommes fatigués, malades, nous ne savons rien
+faire!--Qu'importe, il faut partir, il faut vaincre ou mourir.
+
+Ils reviennent vaincus. Ils ont fui sous le feu de l'ennemi. Qui donc
+oserait leur jeter la pierre?
+
+Nous sommes d'abord reçus par le chef d'état-major qui nous fait conduire
+dans une humble baraque en bois, où nous arrivons en nous tenant en
+équilibre sur des planches qui forment un chemin à travers les lagunes du
+camp. Une construction primitive en planches, forme le quartier général de
+l'armée de Bretagne. Il y a dans la pièce d'entrée un assez grand nombre
+d'officiers qui attendent leur tour; on prend place à côté d'eux.
+
+Bientôt, l'aide de camp me prie d'écrire sur une feuille de papier le but
+de notre visite au général. Je rédige quelques lignes que je soumets à
+l'approbation de mon frère, de mes collègues et que je fais passer à M.
+de Marivaux. Quelques secondes après, le général me fait entrer dans
+son bureau. Je suis reçu avec la plus grande affabilité. Le général me
+félicite sur mes ascensions antérieures dont il a connaissance, il me
+parle aussi de mon frère, dont un de ses voyageurs lui a fait le plus
+grand éloge. Il me questionne longuement sur l'usage des ballons captifs,
+et approuve l'emploi des aérostats dans la guerre. Le général est un
+marin, homme de progrès, d'initiative, il comprend l'importance de ces
+appareils merveilleux, qui peuvent si bien observer les mouvements de
+l'ennemi du haut des airs.
+
+--Je serai très-désireux d'assister à des expériences préliminaires,
+gonflez au Mans un de vos aérostats, je verrai le parti que l'on peut
+tirer des ascensions captives. Du reste, je ne puis prendre encore aucune
+décision, car le camp de Conlie forme une réserve où les Prussiens ne
+viendront pas, et les plans de l'ennemi ne sont pas encore connus. Mais
+attendez patiemment; les occasions ne vous manqueront pas de vous rendre
+utiles.
+
+Nous ne tardons pas à faire tous les préparatifs nécessaires à l'exécution
+de nos ascensions captives. Je me charge de surveiller le transport du
+ballon au lieu de gonflement situé près de l'usine, sur les bords de
+la Sarthe. Mon frère rend visite au préfet, au maire, pour obtenir les
+réquisitions de gaz. Revilliod, Bertaux, Poirrier, vont à l'intendance
+pour demander une tente où nos marins pourront passer la nuit auprès de
+l'aérostat.
+
+_Samedi 17_.--On commence le gonflement de la _Ville de Langres_, mais les
+provisions de gaz de l'usine ne sont pas très-abondantes. Impossible
+de remplir entièrement le ballon. Par bonheur, le temps est favorable,
+l'aérostat, chargé de sacs de lest, dresse son hémisphère supérieur
+au-dessus du sol, l'opération sera terminée demain.
+
+_Dimanche 18_.--A midi, l'aérostat est plein. La nacelle est attachée
+au cercle, il ne reste plus qu'à essayer le matériel par une première
+ascension.
+
+Le système que nous employons est extrêmement simple. Le cercle du ballon
+est muni, aux extrémités, d'un axe en cordage, de deux câbles d'une
+longueur de 400 mètres. Chaque câble s'enroule dans la gorge d'une poulie
+fixée à un plateau de bois, que l'on remplit de pierres, et qui forme
+ainsi un point d appui fixe. Des hommes, au nombre de vingt-cinq, tiennent
+chacune des cordes, qu'ils laissent glisser dans la poulie quand le ballon
+s'élève. En la tirant à eux, ils font descendre l'aérostat.
+
+Le temps est très-calme et la première ascension s'exécute dans les
+meilleures conditions. Je m'élève à une hauteur de 300 mètres. L'aérostat
+plane au-dessus de la Sarthe et s'y reflète comme dans un miroir de
+cristal. Je reste là quelques minutes, suspendu à l'extrémité des
+cordages, et j'admire la belle campagne qui entoure le Mans. Ma vue se
+porte jusqu'à plusieurs lieues tout autour de la ville, je distingue les
+routes, les maisons, les champs; et je verrais facilement le moindre
+bataillon à une très-grande distance. Pour monter et descendre à volonté,
+nous avons une trompe qui sert de signal: un coup de trompe donne le
+signal de l'ascension, deux coups, celui de l'arrêt, trois coups, celui de
+la descente.
+
+Quand je veux revenir à la surface du sol, je donne trois coups de trompe.
+Le chef d'équipe répète à terre le signal, et les cordes, tirées par les
+mobiles, ramènent bientôt l'aérostat dans son enceinte.
+
+Mon frère, assisté de Jossec, fait une seconde ascension, il dépasse la
+hauteur que j'ai atteinte et' s'élève à 320 mètres. Une troisième et une
+quatrième ascensions sont exécutées avec le même succès par Bertaux,
+Revilliod et Poirrier.
+
+_Lundi 19_.--Le ciel est légèrement brumeux, l'horizon est très-borné.
+Le ballon a passé la nuit sans perdre de gaz, il est aussi gonflé que la
+veille.
+
+A une heure, nous exécutons une première ascension. Mon frère, Jossec et
+un de nos matelots sont dans la nacelle. Celui-ci n'a jamais été en ballon
+et paraît ravi de faire ses premières armes aériennes. Nous voulons faire
+monter successivement les huit matelots de l'équipe.
+
+Le vent est assez vif et l'aérostat ne s'élève pas à une grande hauteur.
+Il serait dangereux de le laisser monter comme hier à 300 mètres
+d'altitude.
+
+Je fais une deuxième ascension captive avec deux marins, puis une
+troisième, mais le brouillard est assez épais, et c'est à peine si l'on
+distingue les prairies les plus voisines du Mans.
+
+Ces premiers résultats nous paraissent aussi satisfaisants que possible.
+Le ballon la _Ville de Langres_, en soie double, est d'une grande
+solidité et résiste à des vents intenses sans se détériorer. Il est d'une
+imperméabilité presque complète et paraît remplir toutes les conditions
+d'un aérostat captif transportable. Que ne ferait-on pas avec un semblable
+appareil bien utilisé? Qui empêcherait qu'on n'exécutât des ascensions
+nocturnes en enlevant à bord un fanal électrique qui, de son rayon
+lumineux, sonderait au loin la campagne? Ce n'est pas le désir qui nous
+manque de tenter cette belle expérience, mais le professeur de physique du
+Mans, M. Charault, qui a déjà mis à notre disposition plusieurs appareils,
+n'a pas de bobine de Ruhmkorff suffisante à la production d'une lumière
+intense.
+
+_Mardi 20_.--Nous voyons le général de Marivaux. Il n'a pu assister encore
+à nos ascensions et nous annonce qu'il ne sait pas s'il devra s'en occuper
+à l'avenir. Le général Chanzy va venir au Mans avec son armée.
+
+A une heure, nous nous mettons en mesure de faire quelques ascensions. Le
+temps est limpide et clair. Nous atteignons, au bout de nos câbles, la
+hauteur de 300 mètres. Le spectacle qui s'offre à notre vue est admirable.
+La campagne s'ouvre à nous en un cercle immense qui n'a pas moins de
+quarante à cinquante kilomètres de diamètre.
+
+Jusqu'à perte de vue, nous apercevons des bataillons français qui défilent
+sur les routes et qui reviennent au Mans. C'est l'armée du général Chanzy
+qui se replie de Vendôme.
+
+Des escadrons de cuirassiers aux manteaux rouges, défilent au milieu des
+prés verts, ils offrent l'aspect de rubans de coquelicots. Nous sondons
+le lointain avec notre lunette, mais les mouvements de la nacelle gênent
+l'observation. Toutefois, avec un peu d'application, on arrive à viser
+un point déterminé. Mais que ne ferait-on pas avec la pratique, avec
+l'habitude? L'art des ascensions captives est à faire, c'est une école à
+organiser.
+
+Les soldats lèvent la tête de toutes parts et se demandent quelle est
+cette nouvelle sentinelle juchée dans les nuages. Nous sommes vus à la
+fois par cent mille hommes dont nous dominons les têtes du haut des airs.
+
+Nous profitons du temps clair pour faire monter et descendre la _Ville de
+Langres_, nos collègues Bertaux, Revilliod, Poirrier, nous succèdent à
+tour de rôle dans la nacelle. Un grand nombre d'habitants du Mans, des
+dames, voudraient bien tenter l'ascension, mais nous ne permettons pas
+qu'on se fasse un jeu de notre aérostat. Il appartient à l'armée, quelques
+rares privilégiés seulement prennent part aux ascensions.
+
+A quatre heures, le capitaine de la compagnie des mobiles qui font nos
+manoeuvres, nous apprend qu'il a reçu l'ordre de nous quitter. C'est le
+général Chanzy qui va prendre au Mans le commandement militaire. Il va
+falloir sans doute nous mettre en rapport avec lui.
+
+Les journaux ne parlent qu'en termes assez vagues des mouvements de la
+deuxième armée qui revient au Mans. On s'accorde à rendre hommage à
+l'habileté, à l'énergie de son général en chef. Chacun espère que la
+France a enfin trouvé un sauveur.
+
+
+V
+
+
+Une visite au général Chanzy.--Ascension faite en sa présence.--Accident
+à la descente.--Un peuplier cassé.--Opinion du général sur les ballons
+militaires.
+
+21 décembre 1870 au 11 janvier 1871.
+
+On savait depuis quelques jours que l'armée du général Chanzy allait se
+replier sur le Mans, après de terribles combats qu'elle avait livrés sans
+trêve ni relâche.
+
+C'est le mercredi 21 décembre que l'on apprit l'arrivée du commandant en
+chef de l'armée de la Loire, qui établit son quartier général dans un
+hôtel particulier en face la préfecture.
+
+Notre ballon était gonflé, mais à la suite des mouvements de troupes
+occasionnés par l'approche d'une nouvelle armée, on nous avait retiré les
+mobiles qui aidaient aux manoeuvres des ascensions captives. Nous nous
+décidons à nous adresser au préfet, M. Georges Lechevalier.
+
+Mes collègues aéronautes me désignent pour cette démarche. Le préfet
+m'accueille avec la meilleure grâce.
+
+--C'est au général Chanzy, me dit-il quand je lui eus demandé conseil,
+qu'il faut vous adresser pour utiliser vos ballons; il commande en chef la
+deuxième armée de la Loire campée autour du Mans. Je vais vous donner un
+mot pour lui.
+
+Et le préfet me donne quelques lignes des plus aimables, qui me serviront
+d'introduction auprès du général.
+
+--Traversez la place, me dit M. Lechevalier, le général vous recevra au
+reçu de cette lettre.
+
+Dix minutes après, un officier d'ordonnance m'introduisait auprès du
+général Chanzy, que j'aperçus debout, devant une grande table, décachetant
+des dépêches électriques, et examinant en même temps une grande carte des
+environs du Mans qu'il avait déployée devant lui. Un aide de camp était
+debout à côté de lui.
+
+J'attendis quelques instants: quand le général eut fini d'examiner son
+courrier, il se tourna vers moi. Je pus voir son visage intelligent,
+expressif qui me parut être celui d'un homme affable et _sans pose_, comme
+on dit dans le langage parisien.
+
+--Le gouvernement vous envoie ici avec des ballons captifs, mais dites-moi
+ce que vous pouvez faire avec ces aérostats, et comment je puis les
+utiliser.
+
+--Général, répondis-je, mes collègues et moi nous avons ici cinq aérostats
+tout prêts à être gonflés; une fois remplis de gaz, un de ces ballons peut
+être transporté où bon vous semblera aux environs du Mans. Là nous aurons
+une batterie à gaz pour préparer de l'hydrogène et compenser les pertes
+de gaz dues aux fuites, à l'incomplète imperméabilité de l'étoffe. Notre
+ballon reste ainsi toujours gonflé; à tout moment, il peut monter à 100 à
+200 à 300 mètres de haut, et l'officier d'état-major qui nous accompagnera
+dans nos ascensions pourra voir l'ennemi jusqu'à plusieurs lieues si le
+temps est clair.
+
+--Mais c'est merveilleux, je veux employer tous vos ballons.
+
+--Je dois ajouter cependant, répliquai-je, que des accidents peuvent
+malheureusement survenir, que nos ballons ne résistent pas aux tempêtes,
+et qu'ils ne servent à rien quand le temps est couvert. Mais si le jour de
+la bataille, le ciel est pur, il n'est pas douteux qu'ils donneront les
+renseignements les plus précieux sur les mouvements de l'ennemi.
+
+--Quel malheur, dit le général, que je ne vous aie pas eu avec moi à
+Marchenoir, l'ennemi avait si bien caché ses positions que je ne pouvais
+savoir d'où étaient lancés les obus qui accablaient mes soldats. Je suis
+monté sur un clocher, mais je n'ai pu m'élever assez pour dominer un
+rideau d'arbres qui arrêtait mes regards. Vous en souvient-il? ajouta
+le général en se tournant vers son aide de camp. Ah! ce fut une rude et
+terrible journée.
+
+Il y eut un moment de silence que rompit bientôt le général Chanzy.
+
+--Votre ballon est gonflé? me dit-il.
+
+--Oui, mon général.
+
+--Où est-il?
+
+--Près de l'usine à gaz, sur le bord de la Sarthe.
+
+--Êtes-vous prêt à faire une ascension en ma présence? Je serai curieux
+d'assister à vos expériences.
+
+--Quand vous voudrez, général, mon frère et moi, nous nous élèverons
+devant vous à trois cents mètres de haut.
+
+--Eh bien! je me rends de suite auprès de votre ballon.
+
+Puis le commandant en chef de la deuxième armée dit à son aide de camp:
+
+--Faites seller mes chevaux; je pars de suite.
+
+Je me sauve, en courant de joie, prévenir notre équipe, afin de tout
+disposer pour l'ascension.
+
+--Enfin, m'écriai-je, voilà donc un homme intelligent, qui a oublié la
+routine, la vieille et sainte routine! Il ne m'a pas demandé si je sortais
+de Saint-Cyr ou du génie militaire, il m'a questionné sur ce que je
+pouvais faire, et prend au moins la peine de venir voir des expériences
+aérostatiques. Voilà vingt ans que des aéronautes se présentent aux
+généraux, au gouvernement, s'offrent dans toutes les guerres; mais les
+officiers de cour ont toujours dit avec dédain:
+
+--Vous n'êtes pas de l'armée, mes amis, passez votre chemin!
+
+Ce sont ceux-là même qui disaient aux rudes habitants de l'Ardenne et des
+Vosges:
+
+--Vous n'êtes pas de l'armée, vous n'aurez pas de fusils.
+
+Et aux paysans qui connaissent les ravins, les défilés, les gorges
+escarpées, les bons coins, en un mot:
+
+--Vous n'êtes pas de l'armée, vous ne pouvez pas nous renseigner.
+
+J'accours auprès du ballon.
+
+--Le général va venir, dis-je à mon frère et aux marins, vite à la
+besogne!
+
+Nous voilà tous joyeux, car nous brûlons du désir de nous montrer, d'agir,
+de nous rendre utiles. Et nos braves marins comme ils se mettaient à
+l'ouvrage avec ardeur, car eux aussi ils n'avaient qu'une seule ambition,
+c'était de voir l'ennemi du haut de notre ballon, et de braver plus tard
+au milieu de l'air la pluie d'obus et de mitraille.
+
+On se met en mesure de tout préparer pour l'ascension, mais le vent si
+calme depuis trois jours s'est élevé et souffle par rafales. En outre le
+général de Marivaux nous a retiré nos hommes de manoeuvre. Nous ne voulons
+pas être arrêtés par ces obstacles.
+
+Une foule de francs-tireurs, de flâneurs, de soldats, accourent autour
+de notre aérostat. Le marin Jossec leur adresse quelques paroles et leur
+demande le concours de leurs bras pour tenir les cordes. Tous acceptent
+de grand coeur. Je monte dans la nacelle pour faire une ascension
+préliminaire, mais l'air est agité, le ballon se penche avec violence, il
+ne faut pas songer à s'élever très-haut.
+
+Je suis seul dans mon panier d'osier, je jette par-dessus bord plusieurs
+sacs de lest, pour donner au ballon une force ascensionnelle capable de
+résister à l'effort de la brise. Je parviens à m'élever à 80 mètres de
+haut, mais à cette hauteur un coup de vent me fait décrire au bout des
+câbles un grand arc de cercle qui me jette presque au-dessus des maisons
+avoisinant le point de départ. Deux sacs de lest vidés à propos me
+ramènent sur la verticale.
+
+Cette expérience montre clairement que malgré le vent l'ascension est
+possible, on pourra montrer au général Chanzy ce dont les ballons
+sont capables. A la hauteur où j'ai pu m'élever, les horizons du Mans
+s'étendaient sous mes yeux comme un vaste panorama, au milieu duquel
+j'apercevais distinctement les tentes du camp de Pontlieu.
+
+A peine suis-je revenu à terre, on aperçoit de l'autre côté de la Sarthe,
+un groupe de cavaliers qui accourent au galop.
+
+C'est le général Chanzy et son état-major. Il est monté sur un magnifique
+cheval arabe qui caracole avec grâce, trois aides de camp le suivent, et
+derrière les officiers, galopent des goumiers arabes, aux manteaux rouges
+et blancs: ce sont des grands nègres, qui se tiennent sur leurs selles,
+droits comme des I, et semblent étreindre de leurs jambes, comme dans
+un étau, leurs minces chevaux qui bondissent avec la légèreté la plus
+gracieuse.
+
+En quelques secondes, les chevaux ont passé le pont et s'arrêtent devant
+le ballon. Le général descend de cheval, je vais à sa rencontre en lui
+disant:--Nous sommes prêts, mais le vent est violent, il sera impossible
+d'atteindre une grande hauteur. Vous aurez toutefois une idée des services
+que nous pouvons rendre.
+
+Mon frère saute dans la nacelle, et le ballon s'élève lentement, se
+penche à l'extrémité des câbles qu'il tend avec force, en leur donnant
+la rigidité de barres de fer. Arrivé à 100 mètres de haut, l'aérostat
+s'arrête, il a une force ascensionnelle considérable, par moment il
+oscille dans l'air, en se rapprochant de terre, mais ce n'est que pour
+bondir bientôt au bout de ses cordes. Le général observe le ballon avec
+attention, il se fait expliquer la disposition des câbles, les moyens de
+transport de l'appareil, il me demande ce qu'il nous faudrait de soldats
+pour nous aider, de voitures pour porter nos acides et nos batteries.
+
+--Quand j'aurai besoin de vous, me dit-il, quand je connaîtrai les
+positions de l'ennemi, je vous indiquerai votre poste d'observation.
+Mais, dites-moi, à quelle distance faut-il vous placer de l'ennemi?
+Craignez-vous les balles et les boulets?
+
+--Général, répondis-je, nous ne craindrions pas personnellement de nous
+exposer au danger, et les balles de fusil à 300 mètres de haut ne nous
+feraient pas très-peur. Si le ballon était atteint, il serait percé de
+deux petits trous qui ne l'endommageraient pas sensiblement. Mais il
+est indispensable d'être hors de portée des obus qui incendieraient nos
+ballons.
+
+Sur ces entrefaites, un coup de vent pousse l'aérostat toujours en l'air,
+et le ramène à une trentaine de mètres au-dessus du sol; il décrit un
+grand arc de cercle, et rebondit ensuite comme une balle, en planant d'une
+façon imposante. Le général regarde attentivement, et les Arabes qui sont
+autour de lui paraissent stupéfaits à la vue d'un spectacle si bien fait
+pour exciter leur curiosité.
+
+--Faites revenir à terre l'aérostat, dit le général, afin que j'assiste à
+toute votre manoeuvre.
+
+Trois coups de trompe sont donnés. Les marins font tirer les câbles,
+l'aérostat revient près de terre, mais le mouvement qui lui est imprimé le
+fait osciller, il se penche au-dessus d'un peuplier, et une des cordes qui
+le retiennent s'enroule autour de l'arbre à quelques mètres au-dessous de
+la nacelle. Une nouvelle rafale siffle, et l'arbre se casse en deux comme
+un fétu de paille. Le ballon éprouve une secousse terrible, mais mon frère
+est tellement tranquille et impassible dans la nacelle que personne ne
+pense au danger qu'il y a pour lui de se rompre les os.
+
+Après cet incident, l'aérostat revient dans son enceinte.
+
+--C'est égal, dit le général, il faut un certain sang-froid pour faire ces
+ascensions. Et se tournant en souriant vers un de ses aides de camp:
+
+--Voudrez-vous vous charger de faire les observations avec ces messieurs?
+
+--Ma foi, général, dit l'officier, je vous répondrai franchement:
+Non.--Envoyez-moi contre des canons, j'irai sans sourciller. Mais les
+ballons ne sont pas mon affaire.
+
+--Eh bien! j'irai moi-même, répliqua gaiement le général Chanzy. Au
+revoir, Messieurs, je connaîtrai demain les positions de l'ennemi et
+n'ayez pas peur, ce n'est pas la besogne ni l'émotion qui vous feront
+défaut.
+
+Le général nous entretient encore quelques instants, il se fait présenter
+nos collègues, MM. Revilliod, Bertaux et les marins, puis il s'élance
+légèrement sur son cheval, qui l'emporte avec la rapidité de la flèche.
+
+
+_Jeudi_ 22 _décembre_.--Les nouvelles qui circulent au Mans depuis
+l'arrivée du général Chanzy et de son armée paraissent monter au beau. A
+la gare ce ne sont que convois d'approvisionnement, fourgons de munitions,
+plate-formes d'artillerie qui arrivent sans cesse.
+
+L'atmosphère devient respirable.
+
+La visite du général nous a donné du coeur, nous ne doutons pas que le
+moment de l'action est proche.
+
+Malheureusement on n'a jamais tous les bonheurs à la fois. Le temps est
+mauvais. Le vent est d'une force extrême. Le froid est terrible. Je ne me
+rappelle pas avoir vu d'hiver aussi rigoureux. La _Ville de Langres_ est
+torturé par les rafales. Le ballon gémit et se cabre avec violence. Il va
+crever si cela dure. Il vole en éclats, vers la fin de la journée!
+
+Nous nous mettons eu mesure de le réparer de suite, et de faire gonfler,
+si cela est nécessaire, le ballon de Revilliod et Poirrier.
+
+_Samedi_ 24.--A midi le ballon captif, complètement remis à neuf après un
+travail de 12 heures, est gonflé.--Je cours au quartier du général Chanzy,
+qui me reçoit. Il ne connaît pas la position de l'ennemi, et ne peut
+encore nous assigner aux environs du Mans un poste d'observation.
+
+Le ballon s'agite toujours avec assez de force. Nous essayons de le
+maintenir vertical à l'aide de 16 cordes d'équateur attachées à son filet
+et fixées au sol. Il ne bouge plus, et paraît se fatiguer moins par ce
+procédé d'amarrage.
+
+_Dimanche 25. Noël_.--Froid terrible. Vent du nord très-violent.--Dans
+la journée une bourrasque rompt toutes les cordes d'équateur de notre
+aérostat.--Malgré la tempête, le ballon tient toujours, mais plusieurs
+mailles de son filet sont brisées.
+
+_Lundi 26_.--Le vent est tombé. Dans l'après-midi nous réparons les
+avaries de la _Ville de Langres_. Jossec raccommode le filet, nous
+bouchons des petits trous qui se sont ouverts dans l'étoffe.
+
+On dit que les Prussiens s'éloignent du Mans. On se demande si c'est une
+feinte, pour masquer une attaque prochaine.
+
+_Mardi 27_.--_La Ville de Langres_ fuit. Le ballon est en partie dégonflé.
+Nous y introduisons 200 mètres cubes de gaz qui l'arrondissent.
+
+_Mercredi 28_.--Temps brumeux. Neige. Mon frère et moi nous faisons deux
+ascensions captives à 100 mètres de haut, mais l'horizon est entièrement
+caché par le brouillard.
+
+Le Mans offre une physionomie bien curieuse, surtout le soir. Les cafés
+étaient ces jours-ci encombrés d'officiers, les rues remplies de soldats
+errants. Il a fallu remédier à tout prix à ce relâchement de la discipline
+militaire.--On vient de prendre des mesures rigoureuses. Des patrouilles
+de gendarmes arrêtent tous les soldats, et les mènent aux avant-postes.
+Les cafés, les hôtels sont gardés par des factionnaires qui empêchent
+d'entrer tous les officiers qui ne sont pas munis de cartes spéciales
+émanées du commandant de place.
+
+A table d'hôte les officiers qui dînent à côté de nous sont interrogés par
+des gendarmes qui leur demandent d'exhiber leur carte de circulation.
+
+Il fallait cette surveillance, car le désordre était dans les rangs de
+l'armée. Les officiers, au lieu de rester dans leurs cantonnements,
+venaient en ville. Et les soldats ne tardaient pas à suivre l'exemple
+donné par leurs chefs.
+
+_Jeudi 29_.--Le vent est toujours d'une violence extrême. Le ballon
+souffre et s'use inutilement. Le général Chanzy nous donne l'ordre de le
+dégonfler. Il nous dit qu'il ne suppose pas qu'il y ait de combat avant
+quelque temps. Il nous fera signe au moment voulu.
+
+_Samedi 31_.--Un ballon de Paris vient de tomber aux environs du Mans.
+L'aéronaute, M. Lemoine, est ici. Nous passons la soirée avec lui.
+
+Il nous rapporte que Paris est toujours dans les mêmes conditions, qu'il y
+a encore des vivres pour longtemps, que la physionomie de la ville n'est
+guère changée, que des boutiques du jour de l'an se sont établies sur le
+boulevard, etc.
+
+Nous craignons bien qu'il n'obéisse à un mot d'ordre en donnant partout
+d'aussi merveilleuses nouvelles.
+
+Nous nous séparons à onze heures, nous souhaitant une bonne fin d'année.
+Adieu 1870, année funeste, 1871 te ressemblera-t-il par ses désastres?
+Est-il permis d'espérer des beaux jours!
+
+_Dimanche 1er janvier 1871_.--Nous déjeunons avec nos collègues
+Bertaux, Poirrier, et un capitaine de mobiles, avec qui nous avons fait
+connaissance. La tristesse préside au repas. Depuis notre plus grande
+enfance, c'est le premier _jour de l'an_ qui se passe si loin des nôtres.
+
+Nos marins viennent nous souhaiter la bonne année. Braves gens, ils se
+sont attachés à nous et nous aiment déjà. Mais nous leur rendons bien leur
+affection, leur sympathie.
+
+J'écris une longue lettre à mon frère aîné, par un nouveau procédé
+mystérieux auquel je ne crois guère. Il faut adresser la lettre à Paris
+_par Moulins_ (_Allier_) et l'affranchir avec quatre-vingts centimes de
+timbres-poste.
+
+_Lundi_ 2.--Le Mans est triste. L'armée est cantonnée à Changé et à
+Pontlieue. L'ordre est rétabli. Pas un soldat, pas un officier dans les
+rues. Aucune nouvelle. Rien que le silence du cimetière!
+
+Nous recevons une lettre de Paris. Notre frère aîné nous raconte ses
+campagnes dans les bataillons de marche. Il est campé hors Paris et mène
+une bien dure existence. Mais il est confiant et résolu.
+
+3 _janvier_.--Nous mettons en ordre notre matériel aérostatique, pour être
+prêts à gonfler au premier signal.
+
+A la table d'hôte de l'_hôtel de France_, où nous logeons, nous dînons en
+face d'officiers prussiens prisonniers sur parole. Ils parlent haut, et
+rient bruyamment; leur conduite pleine d'inconvenance nous indigne, mais
+nous sommes trente à table, et il n'y aurait pas grande gloire à faire
+cesser leur insolence. Notre capitaine trésorier Bertaux est malade. Il
+est poitrinaire, le pauvre garçon, et la chute qu'il a faite à la descente
+en ballon lors de sa sortie de Paris, a aggravé son mal.--Nous lui tenons
+compagnie dans sa chambre[7].
+
+[Note 7: A son retour à Paris après l'armistice, M. Bertaux est mort,
+suffoqué dans la nuit par une congestion. Il avait trente ans à peine.]
+
+Grands mouvements de troupes autour du Mans. Arrivée d'une quantité énorme
+de voitures d'approvisionnements, et de troupeaux de boeufs, destinés,
+dit-on, au ravitaillement de Paris.
+
+On annonce que Gambetta va venir.
+
+Voici enfin des nouvelles de Paris. On apprend le bombardement du plateau
+d'Avron et des forts du sud.
+
+Des officiers nous affirment que l'armée française devait marcher en
+avant aujourd'hui même, mais qu'un contre-ordre a subitement arrêté le
+mouvement.
+
+_Mercredi 4 janvier_.--Nous passons une partie de la journée avec notre
+ami M.G... directeur de la compagnie du Touage de la Seine. Il a été
+chargé d'étudier la question du ravitaillement de Paris, et il se fait
+fort de transporter par ses bateaux à vapeur jusqu'à Paris 11,000 tonnes
+de marchandises!
+
+Hélas! que de rêves on fait ainsi d'heure en heure! On parle
+d'approvisionner Paris, de voler à son secours. Mais il y a auparavant
+des combats à livrer, des victoires à remporter! Toutes nos espérances
+se réaliseront-elles? N'est-ce pas folie que d'y ajouter foi? Quelle
+déception quand on s'adresse non plus à l'imagination, mais à la raison!
+
+Nous allons à la gare, où des ouvrières réparent notre ballon de
+soie.--Nous faisons mettre de bonnes pièces neuves dans les parties
+faibles.
+
+_Vendredi 6_.--Le général Chanzy s'informe de l'état de nos ballons. Il
+nous fait dire que l'armée est toujours en repos, mais que bientôt sans
+doute de graves événements vont se dérouler.
+
+_Dimanche 8_.--Des bruits contradictoires de toute nature circulent au
+Mans. On nous affirme au bureau du télégraphe que l'armée du général
+Chanzy va décidément marcher en avant demain matin.
+
+Cette armée compte deux cent mille hommes, cinq cents pièces de canon,
+la victoire n'est pas douteuse. Ah! quand on se souvient de ces époques,
+comme on se rappelle jusqu'où peut aller l'illusion conduite par le désir!
+Après avoir vu les débâcles d'Orléans, de Blois, après avoir touché du
+doigt les causes de désorganisation de l'armée, poussés par l'amour de la
+Patrie, nous espérions encore!
+
+Les Prussiens, nous dit-on le soir, s'avancent du côté de
+Nogent-le-Rotrou.--Les nouvelles de l'armée de Bourbaki, dans l'Est, sont
+favorables.
+
+_Mardi 10_.--On entend des coups de canon. Cette fois, la grande action
+va s'engager. Le bruit de la canonnade est assez éloigné, il est faible,
+c'est le grondement lugubre du tonnerre avant la tempête.
+
+Le soir des paniques courent la ville. On prétend que les Prussiens sont
+à cinq lieues, que nos avant-postes ont été surpris. Mais les gens sensés
+n'ajoutent pas créance à ces bruits de mauvais augure. Il n'est pas
+douteux qu'une grande bataille va s'engager.
+
+
+VI
+
+
+La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le champ
+de bataille.--La déroute.--Laval.--Rennes.
+
+Du 11 janvier au 18 février 1871.
+
+Dans la matinée du 11, on entendait autour du Mans le bruit d'une violente
+canonnade. Tout le monde est surexcité par ce concert lugubre; la grande
+partie est en jeu. Je vole au quartier général, pour recevoir des ordres.
+Le moment n'est-il pas venu de gonfler un ballon, et de surveiller du haut
+des airs les mouvements de l'ennemi?
+
+Mais je crois comprendre, d'après ce qui m'est dit, que l'attaque des
+Prussiens a eu lieu à l'improviste; le général Chanzy, quoique malade, est
+à cheval au milieu du combat. Un de ses officiers m'affirme qu'il a pensé
+aux ballons, et que l'ordre du gonflement va nous arriver d'un moment à
+l'autre, on me conseille toutefois de m'approcher du champ de bataille
+pour choisir un bon poste aérostatique, j'ai le _laissez-passer_ qui me
+permettra de m'avancer jusqu'auprès des batteries.
+
+Le combat a lieu tout près du Mans, au pied des collines que domine
+Yvré-l'Évêque. Je pars à pied, et au sortir de la ville j'aperçois déjà
+des gendarmes postés de distance en distance pour arrêter les fuyards qui
+sont rares aujourd'hui. La canonnade est d'une violence formidable. On
+entend le bruit des mitrailleuses, de pièces de campagne que domine la
+puissante voix des pièces de marine installées sur les hauteurs. Je
+suis la route d'Yvré-l'Évêque, et sur mon chemin je traverse des parcs
+d'artillerie. C'est la réserve qui ne donne pas encore.
+
+La campagne est couverte de neige, le froid est intense, le ciel est d'une
+pureté absolue, j'arrive à 3 kilomètres du Mans, sur le sommet d'une
+colline, où se trouve un groupe de spectateurs. En face de nous, à 600
+mètres environ, nous découvrons le feu d'une batterie qui tonne de
+seconde en seconde. Je me risque à m'avancer jusqu'auprès des canons. Les
+artilleurs me disent que pas un obus n'est encore tombé là, et que je puis
+rester auprès d'eux sans danger.
+
+Le champ de bataille tout entier s'offre à ma vue. Sur une étendue de
+plusieurs lieues, les canons français sont placés sur les hauteurs,
+ils vomissent la mitraille, et lancent dans l'espace des éclairs qui
+illuminent au loin le ciel. En face de nous est le bois d'Yvré-l'Évêque,
+où nos troupes sont en partie massées. A trois heures des colonnes
+prussiennes serrées et compactes se mettent en marche pour forcer la
+vallée d'Yvré-l'Évêque qui ouvre l'entrée du Mans. Elles sont reçues
+par des mitrailleuses et des troupes de ligne, qui font leur devoir. A
+plusieurs reprises les Prussiens reviennent contre cette barrière qu'ils
+veulent enlever, mais ils sont repoussés et reculent. A cinq heures, ils
+cessent d'attaquer ce point qu'ils renoncent à franchir.
+
+Que se passe-t-il sur les autres points du champ de bataille? Je l'ignore.
+Mais il semble que la canonnade ennemie est moins nourrie, moins
+puissante.
+
+Combien je regrette de me trouver là à pied, au milieu de la neige, au
+lieu de gravir l'espace dans la nacelle de notre ballon, pour embrasser
+d'un seul coup d'oeil le champ de bataille.--Mais toutefois la colline où
+je me trouve me paraît un point favorable pour le lendemain.
+
+À 6 heures, le soleil commence à descendre à l'horizon. Le feu des ennemis
+est ralenti, le bruit du canon est affaibli. Nul doute les Prussiens
+s'éloignent! A 7 heures, des signaux lumineux s'élèvent successivement de
+toutes nos batteries qui éteignent leurs feux! Tout à coup le silence de
+la mort succède au vacarme qui a retenti pendant 12 heures. Mais il ne me
+semble pas douteux que la victoire est de notre côté.
+
+Je retourne au Mans. Tout le monde est dans l'enthousiasme; les Prussiens
+sont battus, dit-on, de toutes parts ils reculent. Pas une batterie
+française n'a bougé de place, demain on poursuivra l'ennemi[8].
+
+[Note 8: Le général Chanzy a publié un remarquable ouvrage sur les
+opérations militaires de la 2e armée. On pourra voir, en lisant ce livre,
+que nos appréciations sur les incidents de la bataille du Mans sont
+exactes. Du reste, les Prussiens eux-mêmes, une fois arrivés dans le
+chef-lieu de la Sarthe, ont affirmé que le soir du 11 janvier ils avaient
+reçu l'ordre de battre en retraite, comme nous l'avons appris en passant
+au Mans sous la Commune.]
+
+Nous passons la soirée dans un état d'excitation facile à comprendre.
+Notre joie est encore retenue par des sentiments de doute dont nous ne
+pouvons nous défendre. Car nous avons été si souvent le jouet d'illusions!
+Mais cependant le général Chanzy cette fois a tenu bon, s'il n'a pas
+vaincu, au moins il n'a pas cédé un mètre de terrain.
+
+A minuit, nous commencions à sommeiller quand on nous réveille en sursaut.
+C'est une estafette du général Chanzy qui me remet la lettre suivante,
+dont voici la copie textuelle:
+
+
+«11 janvier 1871.
+
+2e ARMÉE DE LA LOIRE.
+
+_Le général en chef._
+
+Monsieur,
+
+Je crois que le moment est venu de mettre à profit les renseignements que
+l'emploi des ballons captifs peut fournir sur les positions de l'ennemi.
+En conséquence, je vous prie de vouloir bien venir demain au quartier
+général, à 8 heures et demie du matin, conférer avec mon chef d'état-major
+général, au sujet des expériences aérostatiques que vous pouvez organiser
+pour étudier le terrain autour du Mans.
+
+Recevez, monsieur, l'assurance de ma considération.
+
+Le général en chef,
+P.O. Le général chef d'état-major,
+VUILLEMOT.
+
+A M. Tissandier, chargé des reconnaissances aérostatiques de la 2e armée.»
+
+
+_12 janvier_.--A 8 heures je cours au quartier général, la joie dans
+l'âme. La journée d'hier a dû être favorable, comme nous le pensons. Le
+général Chanzy est à la veille de remporter une grande victoire, avec
+quel bonheur nous allons gonfler nos ballons, avec quel enthousiasme nous
+allons procéder à nos ascensions devant l'ennemi!
+
+Nous arrivons mon frère et moi au quartier général, en face la préfecture
+du Mans. Nous entrons dans le salon où se tiennent le chef d'état-major
+et les officiers d'ordonnance; ces messieurs, semblent affairés, navrés,
+abattus. Quelque chose de sinistre est dans l'air.
+
+--Vous voilà, me dit l'un d'eux, vous venez chercher l'ordre du général?
+Eh bien! vous pouvez vous sauver de suite, replier votre matériel, et
+partir à la hâte si vous ne voulez pas être pris par les Prussiens.
+
+--Est-ce une plaisanterie?
+
+--C'est bien la triste réalité. Nos positions ont été tournées cette nuit.
+Les mobilisés ont lâché pied à 4 heures du matin du côté de Pontlieu. La
+retraite a été ordonnée. Elle commence depuis 5 heures du matin. Tout le
+matériel de guerre s'évacue sur Laval. Partez, vous n'avez pas un moment à
+perdre, si vous voulez sauver vos ballons.
+
+--Mais les Prussiens ne peuvent pas entrer au Mans instantanément. Ne se
+bat-on pas encore?
+
+--Je ne puis vous donner des détails. Mais il se pourrait que presque
+toute l'armée soit tournée. Sauvez-vous vite, vous dis-je.
+
+Nous partons la mort dans l'âme! En traversant la place du Mans, une
+affiche qui vient d'être placardée, nous apprend par le ballon _le
+Gambetta_ la nouvelle du bombardement de Paris. Nous lisons que le
+Panthéon, le Val-de-Grâce, le Muséum, sont criblés de projectiles, mais
+que les Parisiens apprenant les succès des armées de province sont pleins
+de courage et de résignation!
+
+C'en est trop cette fois! Des larmes abondantes me mouillent les yeux! Je
+viens d'assister au succès que l'on a appris à l'avance aux habitants de
+Paris!
+
+Nous retournons à l'_hôtel de France_, dire à nos collègues, Bertaux et
+Poirrier, de faire leurs paquets. Sur la place, on saupoudre avec de la
+cendre les pavés rendus glissants par la gelée; c'est pour faciliter le
+passage de notre artillerie. Des troupes défilent déjà et se replient.
+
+Mais les habitants, toujours confiants, croient à un mouvement
+stratégique. Ils ne se doutent pas que c'est la débâcle qui commence!
+
+A 1 heure nos fourgons de ballons sont accrochés à un train, il y a encore
+en gare deux ou trois cents voitures de munitions et de vivres. Aura-t-on
+le temps de les faire partir?
+
+Le train se met en marche au milieu d'un encombrement indescriptible. Par
+surcroît de malheur, la neige a collé les roues contre les rails, et on
+a toutes les peines du monde à faire glisser les wagons. Nous avançons
+lentement, le train passe sur le pont de la Sarthe, de chaque côté
+des masses humaines se pressent et rentrent en ville. Les routes sont
+couvertes de voitures, de canons, de fourgons, de soldats qui se heurtent
+pêle-mêle; c'est un chaos indescriptible.
+
+Au moment où nous quittons le Mans, des obus tombent sur la gare!
+
+A 7 heures du soir, notre train s'arrête à une lieue de Laval. Il y a
+sur la voie, dix trains qui stationnent avec le nôtre. Nous laissons nos
+ballons à la garde de deux marins, et nous entrons à pied à Laval.
+
+_Vendredi 13_.--Nous allons à la mairie, chercher des billets de logement
+pour nous et nos hommes d'équipe.
+
+Dans la journée nous recevons des nouvelles du Mans. La ville a été prise
+une heure après notre départ. L'arrière-garde française s'est battue
+sur la place des Halles. Il y a 10,000 Français faits prisonniers. Les
+Prussiens se sont emparés à la gare de deux cents fourgons, et de trois
+machines à vapeur. Les derniers trains n'ont pas pu marcher, car la voie
+était encombrée par les troupes en débâcle.
+
+Le train qui est parti après le nôtre à 1 heure 30, a été criblé d'obus,
+et plusieurs hommes ont été tués. Pour surcroît de malheurs, il a déraillé
+à 5 kilomètres de Laval. Il y a eu 13 voyageurs écrasés dans les fourgons.
+
+Cette journée est décidément riche en nouvelles horribles. Le ballon le
+_Képler_ vient de tomber aux portes de Laval. Il donne d'épouvantables
+détails sur le bombardement de Paris.
+
+Il parait d'autre part que l'armée de Bourbaki est perdue dans l'Est et
+que celle de Faidherbe, dans le Nord, occupe des positions difficiles.
+
+Que peut-on nous apprendre encore?
+
+_Samedi 14 janvier_.--Mon frère et moi, après avoir passé une excellente
+nuit dans de bons lits, chez M.D., nous retrouvons Bertaux et Poirrier
+à l'_Hôtel de Paris_. Nous allons voir le marin Roux, l'aéronaute du
+_Képler_. Il nous dit que le fort de Rosny n'est pas pris comme on l'a
+affirmé, que Paris à encore des vivres, mais que le bombardement a
+commencé dans le quartier Latin.
+
+Nous rencontrons le général de M... qui nous félicite d'avoir sauvé notre
+matériel. Il regrette que l'on n'ait pas utilisé à temps nos aérostats.
+
+--On retombe toujours dans les mêmes errements, dit-il, fatiguant les
+hommes inutilement, les lassant, les décourageant, et quand le moment est
+venu d'agir, l'énergie, dépensée à l'avance, est épuisée.--L'armée de
+Chanzy a été perdue au Mans par la fuite des 10,000 mobilisés de Pontlieu
+qui ont lâché pied à quatre heures du matin au premier coup de feu. 600
+bons soldats valent bien mieux que ces hommes inexpérimentés, ne sachant
+pas se servir de leurs armes et écoutant les alarmistes qui leur disent
+que leurs fusils ne valent rien. Toujours les mêmes erreurs, on compte sur
+le nombre des hommes, au lieu de ne se baser que sur leur valeur comme
+soldats.
+
+--Mais, général, répondis-je, une lueur d'espoir est-elle encore permise,
+pensez-vous qu'une revanche soit possible?
+
+--Hélas! je ne compte plus sur rien maintenant! la France est perdue!
+Pour la sauver, il n'y a plus à attendre que quelques-uns de ces hasards
+providentiels qui se voient dans l'histoire, espérance bien incertaine.
+
+A six heures, nous dînons, mon frère et moi, chez M.D. Société charmante
+fort distinguée. On parle des événements actuels; que de reproches
+s'entrecroisent dans la conversation sur les préfets du jour, nommés à
+la hâte par Gambetta. La plupart des départements sont honteux des chefs
+qu'ils ont à leur tête, et qui, dit-on, paralysent toute action. A tort ou
+à raison, ce n'est pas à Laval que les récriminations font défaut.
+
+_Dimanche 15 janvier_.--Une panique effroyable règne aujourd'hui à Laval.
+On dit que les Prussiens vont venir, que l'ennemi n'est pas à six lieues
+de la ville. A Sillé-le-Guillaume on s'est battu hier; les armées de
+Mecklembourg et de Frédéric-Charles poursuivraient les Français en
+déroute.
+
+Le soir, à table d'hôte, nous causons avec un officier français échappé de
+Hombourg, après avoir été fait prisonnier à Sedan. Il est arrivé à l'armée
+de Chanzy en passant par le Luxembourg, la Belgique, Londres et Bordeaux.
+
+On dit ce soir que Paris a capitulé. Je ne veux pas croire une telle
+nouvelle. Et cependant, cette terrible catastrophe est imminente.
+
+_Lundi 16 janvier_.--Dès le matin, mon frère apprend à la gare de Laval
+que le matériel de guerre qui s'y trouve va être évacué sur Rennes. Nos
+fourgons de ballons sont accrochés à un train. Il faut partir de suite.
+
+Nous montons dans le train, à 10 heures 25, avec Poirrier, Bertaux et nos
+marins, campés dans nos fourgons, selon notre habitude. Le train s'arrête
+plus d'une heure entre Vitré et Rennes. Le temps se passe dans une petite
+auberge de campagne, où une brave bretonne, coiffée d'un énorme bonnet
+blanc, nous sert des crêpes de sarrasin et du café.
+
+En arrivant à Rennes, à 9 heures, les aérostiers sont l'objet de la plus
+vive curiosité. Nos marins, qui nous suivent avec nos bagages, sont
+arrêtés et questionnés par la foule qui leur demande avec anxiété des
+nouvelles du Mans.
+
+Les journaux d'ici disent que Chanzy s'est battu avec énergie à
+Sillé-le-Guillaume. Les nouvelles de Bourbaki dans l'Est paraissent
+bonnes. Celles de Paris, arrivées par un nouveau ballon, sont favorables.
+
+Fasse le ciel qu'il soit permis d'espérer encore!
+
+On voit passer à Rennes une quarantaine de prisonniers prussiens, dont un
+officier, tous beaux hommes et bien équipés.
+
+En approchant de la gare de Rennes, nous avons compté plus de cinq cents
+fourgons remplis de vivres destiné à l'approvisionnement de Paris. Dans
+les circonstances actuelles, ce spectacle n'est-il pas navrant? Quel
+abîme, hélas! sépare les Parisiens de ces vivres qu'on a amassés pour eux!
+
+En rentrant ce soir dans les rues de Rennes, je me demandais, avec
+mon frère, où j'étais. Notre vie, depuis quatre mois, est vraiment
+extraordinaire. Toujours en mouvement, allant d'émotions en émotions,
+c'est un étourdissement, un rêve perpétuel.
+
+Impossible de coucher trois jours à la même place! Quand je me réveille
+le matin, je ne sais plus où je suis! Je cherche des yeux ma chambre de
+Paris, mon _at home_, ma bibliothèque, et ne retrouvant rien, la triste
+réalité se représente à mes yeux.
+
+_Mardi 17 janvier_.--Il pleut toute la journée. Pas un passant dans les
+rues de Rennes.
+
+Nous envoyons au général Chanzy, dont le quartier général est décidément à
+Laval, le télégramme suivant:
+
+«Compagnie des aérostiers est à Rennes attendant vos ordres.»
+
+Le soir, à dix heures, on m'apporte une réponse envoyée avec une
+exactitude toute militaire.
+
+«Attendez à demain, je vous donnerai des instructions.»
+
+Mais de longues journées devaient se passer dans le silence. La deuxième
+armée prenait de nouvelles positions autour de Laval.
+
+_Vendredi 20 janvier_.--Les nouvelles montent encore une fois au beau.
+Toutes les troupes régulières de Rennes sont rappelées à Laval.
+
+La ville offre une physionomie très-animée, des régiments partent,
+d'autres arrivent. Ceux-ci sont les bataillons des mobilisés qui se sont
+enfuis au Mans; le général Chanzy s'en est débarrassé. Il ne veut plus que
+des soldats sur lesquels il puisse compter.
+
+Le bruit court que la deuxième armée a obtenu quelques avantages.
+Quant aux armées du Nord, de l'Est et de Paris, les nouvelles les plus
+contradictoires circulent, mais en réalité, on ne sait rien.
+
+La compagnie des aérostiers est triste et se plaint de son inactivité
+forcée. Elle ne demande qu'à agir. Rennes est une grande ville, monotone
+et bigote. On y vend des cierges, des gravures de piété et des coeurs de
+Jésus en drap rouge qui arrêtent les balles prussiennes. Qu'on en vende,
+je le conçois, mais qu'on les achète comme _pare à balles_, voilà ce que
+je ne comprends plus.
+
+Nous tuons le temps en faisant de longues promenades aux environs de la
+ville. La conversation revient toujours sur Paris! Quel cauchemar
+sans trêve! Nos yeux se dirigent de ce côté, et malgré nos espérances
+passagères, comment ne pas entrevoir l'horrible situation de la France?
+Chanzy vient d'être battu. Les mouvements de Bourbaki sont arrêtés
+dans l'Est. Quel drame nous attend encore? Ce ne peut être, hélas! que
+l'agonie. On pense à ses amis de Paris, à leurs souffrances. Comme nous,
+ils attendent! s'ils voyaient l'armée de la Loire à cent lieues de leurs
+murs, quelle brèche dans leur courage si résigné!
+
+_Mardi 24 janvier_.--Les journaux parlent enfin de Paris, ils ont reçu des
+nouvelles tombées du ciel par ballon monté. Il est question d'une grande
+sortie, opérée le 19, en avant du Mont-Valérien, mais les résultats ne
+sont pas connus. Quelque chose nous dit que le dénoûment du drame de la
+guerre est proche, mais quel supplice que le silence de mort qui règne
+autour de nous. On ne sait rien d'officiel, c'est l'incertain qui se
+dresse aux yeux de tous, l'inconnu de mauvais augure.
+
+Le soir, encore une nouvelle qui, inopinément, réveille le courage.
+Garibaldi a battu les Prussiens devant Dijon. Nous sommes ainsi faits,
+que dans l'horrible suite de nos malheurs, le plus petit revirement de
+la fortune se transforme en un événement destiné à changer la face des
+choses. Comment ne pas croire aveuglément à ce que l'on désire avec
+ardeur? Le prisonnier, dans son cachot, ne pense-t-il pas à la délivrance,
+quand un rayon de soleil apparaît à ses yeux!
+
+Une lettre reçue de notre frère aîné qui est à Paris dans les bataillons
+de marche, augmente notre joie momentanée. Il nous apprend qu'il a reçu de
+nos nouvelles, par pigeon, pour la première fois, le 15 janvier.
+
+Il raconte ses émotions de soldat, avec entrain, avec animation, et c'est
+les larmes aux yeux que nous lisons le récit du départ des bataillons
+de marche pour les avant-postes. Les sédentaires, musique en tête, les
+femmes, accompagnant jusqu'aux portes des bastions, leurs maris, leurs
+fils, leur insufflant l'énergie des résolutions vaillantes, quel admirable
+tableau, quelle scène touchante et pleine de grandeur! Soldats improvisés,
+Paris a les yeux sur vous, mais, de bien loin aussi, des voeux sincères
+accompagnent vos bataillons.
+
+_Jeudi 26 janvier_.--Le ballon _la Poste de Paris_ apporte des nouvelles
+de la capitale des 19, 20, 21 et 22 janvier. La sortie de Trochu a avorté!
+Voilà des événements aussi funestes que décisifs. Quelle triste et
+lamentable journée! Notre collègue Poirrier nous parle de sa femme, de ses
+filles enfermées à Paris; Bertaux, de ses parents, de ses amis restés dans
+la capitale. Quel avenir va s'ouvrir à la France? Il faut entrevoir le
+jour où Paris affamé ouvrira ses portes aux soldats de Guillaume.
+
+_Vendredi 27 janvier_.--Le général Chanzy s'apprête à une attaque
+énergique. Nous recevons le télégramme suivant qui nous tire de nos
+cauchemars:
+
+«Général Chanzy à Tissandier, aérostier, à Rennes.
+
+«Prière venir ici de suite avec tous les ballons; vous vous entendrez avec
+l'amiral pour observer les mouvements ennemis sur la rive gauche en avant
+de Laval.»
+
+
+VII
+
+
+Les ballons captifs à Laval.--Ascensions
+quotidiennes.--L'armistice.--Nantes.--Bordeaux.--L'Assemblée
+nationale.--Paris!--Vides dans les rangs.
+
+Du 28 janvier au 17 février 1871.
+
+A peine arrivés à Laval, nous allons en toute hâte au quartier du général
+Chanzy. Le commandant en chef de la deuxième armée nous félicite sur notre
+exactitude. Les hostilités vont reprendre plus énergiques et plus actives
+que jamais, il est nécessaire de gonfler de suite trois ballons. Il y en a
+un d'entre eux qui restera à Laval sous les ordres du général Colomb, les
+deux autres seront mis à la disposition de l'amiral Jaureguiberry.
+
+
+_Dimanche 29 janvier_.--Pas une minute n'a été perdue, le préfet, le
+directeur de l'usine à gaz ont tout fait pour activer nos opérations.
+A trois heures de l'après-midi, le ballon _la Ville de Langres_, tout
+arrimé, tout gonflé est prêt à monter dans l'atmosphère.
+
+Il fait un temps magnifique, notre sphère de soie immobile ressemble de
+loin à une grosse toupie qui ronfle. A quatre heures elle va s'envoler au
+bout de ses cordes.
+
+Trois ascensions consécutives s'exécutent dans les meilleures conditions,
+nos marins sont maintenant initiés à la manoeuvre qui s'opère avec la plus
+remarquable précision.
+
+Mon frère et Poirrier ouvrent l'ascension, ils s'élèvent jusqu'à 300
+mètres de haut, et reviennent enthousiasmés de leur voyage. La vue est
+admirable, l'oeil embrasse une campagne d'une étendue énorme.
+
+Je fais une seconde et superbe ascension avec Lissagaray, le commissaire
+extraordinaire de la République, qui trouve un grand charme à ce voyage si
+nouveau pour lui.
+
+Jossec s'élève ensuite avec trois passagers. Jamais _la Ville de Langres_
+n'avait si bien enlevé quatre voyageurs à l'extrémité de ses cordes.
+
+--Bravo, mes amis, m'écriai-je à la descente. Le temps est beau, tout va
+bien. Mais ne flânons pas, demain nous gonflerons s'il est possible les
+deux autres ballons que nous conduirons aux avant-postes de l'armée. Il
+ne sera pas dit que les aérostiers militaires, toujours surpris par les
+déroutes et les désastres, ne recevront pas en l'air le véritable baptême
+de feu!
+
+A peine ai-je ainsi parlé qu'un capitaine de la ligne s'approche de nous.
+
+--Vous ne savez pas la grande nouvelle!
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--La guerre est finie! Un armistice vient d'être signé.
+
+Inutile d'ajouter que toute la ville de Laval est en émoi. On ne parle que
+de l'armistice. Quels sont les termes de cet acte immense?
+
+Mais le fait est-il bien vrai? On a été si souvent trompé que, malgré soi,
+on en arrive à l'incrédulité de saint Thomas lui-même.
+
+
+_Lundi 30 janvier_.--Grand nombre de sceptiques croient que décidément
+l'armistice est un canard. Pour plus de sûreté, occupons-nous toujours
+de notre ballon. Si l'armée doit combattre, elle aura cette fois sa
+sentinelle aérienne.
+
+L'air est d'un calme absolu. On exécute dans l'après-midi cinq ascensions.
+Le ballon s'élève verticalement sans dévier d'une ligne de sa marche
+perpendiculaire au sol. Le préfet, M. Delattre, est monté dans la nacelle,
+il est resté immobile avec mon frère à 350 mètres de haut, ne se lassant
+pas d'admirer l'admirable panorama étalé à ses yeux surpris. Je m'élève
+avec le secrétaire de la Préfecture, et je suis remplacé dans la nacelle
+par un commandant des éclaireurs à cheval, qui demande la perche à 30
+mètres de haut et fait revenir le ballon à terre.
+
+_Mardi 31 janvier_.--L'armistice est confirmé. Il n'y a plus de doute à
+cet égard. Les Prussiens occupent les forts, l'armée de Paris va être
+désarmée.
+
+Voilà le triste dénoûment de ce drame horrible, qui compte trois
+événements également funestes pour la France, et qu'on peut résumer en
+trois mots: Sedan, Metz, Paris!
+
+Nous recevons l'ordre de dégonfler _la Ville de Langres_. Je monte une
+dernière fois dans la nacelle, mais le vent est assez vif, et me lance à
+deux mètres d'une cheminée d'usine, où le ballon manque de se briser.
+
+Bientôt l'aérostat est vidé, plié dans sa nacelle, non sans regrets de
+la part de l'équipe. Pauvre ballon! quand te retrouverons-nous, fier et
+majestueux, gracieusement arrondi dans l'atmosphère!
+
+Nos expériences de ballon captif devaient se terminer là. Les tentatives
+exécutées ailleurs pendant la guerre, n'ont donné lieu à aucune
+expérience. MM. Gilles et Farcot ont été envoyés à Lyon, mais l'occasion
+ne s'est jamais montrée pour eux de gonfler un ballon.
+
+Il en a été de même pour M. Revilliod, qui avait été rejoindre le général
+Bourbaki à Besançon. Le commandant en chef de l'armée de l'Est, comme le
+général Chanzy, approuvait l'usage des ballons militaires, il comptait
+beaucoup sur les services de M. Revilliod. La déroute est venue comme
+partout en France déjouer tous ces projets.
+
+Avant l'expédition dans l'Est, M. Revilliod, accompagné de Mangin, avait
+été à Amiens se mettre aux services de l'armée du Nord. On gonfla le
+ballon _le Georges Sand_, mais il ne fut pas amené à temps sur le champ de
+bataille.
+
+Quelques jours avant l'armistice, MM. Duruof et de Fonvielle avaient été
+chargés de se mettre à la disposition du général Faidherbe avec deux
+ballons.
+
+On a vu par les expériences réitérées que nous avons successivement
+exécutées à Orléans, au Mans, à Laval, que les aérostats sont
+susceptibles, presque par tous les temps, de fournir à un général d'armée
+un observatoire aérien d'où il peut embrasser d'un seul coup d'oeil le
+champ de bataille. Mais, vers la fin de cette guerre malheureuse, on n'a
+trouvé presque nulle part, hélas! un véritable champ de bataille, on n'a
+vu guère que des _champs de déroute_! Il est certain que les aérostats
+pourront être efficaces dans des temps moins désastreux et dans des
+saisons plus clémentes!
+
+_Dimanche 5 février_.--La discipline est rigoureuse à Laval, nul officier
+ne peut, sous quelque prétexte que ce soit, quitter son poste. Cependant
+sachant ce que parler veut dire, nous ne doutons pas que le mot armistice
+dans les circonstances présentes signifie: paix. A quoi bon demeurer
+inutilement ici, nos ballons ne se sauveront pas tout seuls. Faisons nos
+efforts pour quitter Laval, allons à Bordeaux, et nous reverrons bientôt
+Paris! C'était là notre rêve le plus cher.
+
+A force de démarches, de pourparlers, de diplomatie, le chef d'état-major
+consent à nous donner nos feuilles de route pour Bordeaux. Nous partons le
+lendemain, avec nos papiers en règle.
+
+Le voyage s'effectue dans des conditions de lenteur désespérante. Nous
+passons par Rennes, Nantes, Poitiers et Bordeaux. Trois nuits consécutives
+sont passées en chemin de fer.
+
+_Jeudi 9 février_.--Le train s'arrête à Bordeaux à 7 heures du matin.
+Impossible de voir M. Steenackers, il est tout aux élections. Il attend
+avec impatience les résultats du scrutin, et ne se doute certainement pas
+qu'ils ne lui seront pas favorables.
+
+Nous faisons la rencontre de trois aéronautes: MM. Martin, Turbiaux et
+Vibert; ces deux derniers sont venus vers la fin de janvier, ils nous
+racontent leurs intéressants voyages. M. Vibert est parti de Paris le 16
+janvier, dans le ballon _le Steenackers_, il est descendu en Hollande
+après une longue traversée. Il avait avec lui deux caisses de dynamite,
+matière fulminante effroyable, que mon ami M. Paul Champion a si bien
+étudiée pendant le siège. On la destinait, parait-il, à l'armée de
+Bourbaki. M. Turbiaux a quitté la gare du Nord le 18 janvier dans le
+ballon _la Poste de Paris_, sa descente s'est opérée à Venray dans les
+Pays-Bas. Quant à M. Martin, mon frère et moi avions déjà eu le plaisir
+de faire sa connaissance à Tours. Il était parti de Paris le 30 novembre,
+pour descendre à Belle-Ile-en-Mer, après un voyage vraiment dramatique.
+Nous reparlerons plus tard de cette curieuse ascension.
+
+_Vendredi 10 février_.--Mon frère rencontre un de ses anciens camarades
+de l'école des Beaux-Arts, qui lui donne un laissez-passer prussien pour
+Paris. Il part de suite, trop heureux de retrouver après tant d'aventures
+son toit et ses foyers. Je suis présenté par un de mes amis à un avocat
+distingué qui, pendant la guerre, a eu le courage et le dévouement d'aller
+à Berlin même, recueillir des renseignements sur l'organisation militaire
+en Prusse. Il a rapporté avec lui la liste de composition de tous les
+régiments allemands, le nombre des tués et blessés, etc. La discrétion
+m'impose de ne pas trop m'étendre en détails à cet égard. Je me rappelle
+deux chiffres que je puis signaler au lecteur. Le nombre des soldats de
+Bismark s'est élevé en France à un million cent quarante-sept mille. Autre
+fait qui m'est resté gravé dans la tête, à la suite de la conversation si
+intéressante que j'ai eue avec cet intelligent et hardi patriote. «Une des
+causes de la force de l'Allemagne est l'instruction de ses habitants, il
+n'y a dans tous les pays d'outre-Rhin que cinq hommes sur cent qui ne
+sachent ni lire ni écrire. En France on en compte 70 pour cent!» N'est-ce
+pas le cas de dire que les chiffres ont parfois une éloquence brutale,
+mais significative!
+
+_Lundi 13 février_.--La place du Théâtre, à Bordeaux, est couverte d'une
+foule énorme. Des cuirassiers, des gardes nationaux entourent le théâtre
+qu'ils protègent d'un mur vivant. L'Assemblée nationale est en séance!
+C'est ce jour-là que la droite étouffe de ses cris la voix de Garibaldi,
+de l'illustre général qui a prêté à la France le secours de son épée; la
+population est exaspérée à la sortie des députés. On le serait à moins.
+
+_Jeudi 16 février_.--La direction des télégraphes m'a enfin donné un
+laissez-passer pour rentrer à Paris. Je vais partir.
+
+Bordeaux est toujours très-animé. Une haie compacte de gardes nationaux et
+de soldats défend les abords du théâtre. Dans plusieurs rues avoisinantes,
+on voit des nombreux escadrons de lanciers et de cuirassiers.--La
+population est cependant bien calme et bien inoffensive. Elle ne semble
+en aucune façon manifester le désir de faire l'assaut de l'Assemblée
+nationale.
+
+Je pars pour Paris à 6 heures!
+
+_Vendredi 17 février_.--Je viens de passer une nuit fatigante en chemin
+de fer. J'écris tant bien que mal, pour tuer le temps, sur mon carnet de
+voyage.
+
+A 8 heures on s'arrête à La Souterraine. On accroche à notre train
+QUARANTE-CINQ fourgons de marchandises. Je les ai comptés un à un:
+volailles, porcs et boeufs deviennent nos compagnons de voyage. Tout
+le monde fête ces animaux si respectables aujourd'hui. Ils seront
+certainement bien reçus à Paris! On ajoute deux machines à l'avant du
+train, et l'on se met en marche bien péniblement.
+
+Je m'ennuie tellement dans mon wagon, que je pense à calculer le nombre
+d'heures que nous avons passées en chemin de fer, pendant le siège de
+Paris.--J'arrive à un total de 266 heures, soit 11 jours et 11 nuits en
+cinq mois. O merveilles de la statistique, où ne me conduiriez-vous pas,
+si je calculais les minutes et les secondes! Arrivés à 1 kilomètre de
+Vierzon, nous restons en arrêt sur la voie quatre heures consécutives.
+Il faut voir la tête échevelée des voyageurs et des malheureuses femmes,
+chiffonnées par le voyage. Un tel trajet donne un peu l'idée de la prison
+cellulaire.
+
+On est en gare à Vierzon à 10 heures du soir.
+
+--Messieurs, nous dit un chef d'équipe,--vous ne pouvez reprendre un train
+qu'à cinq heures du matin.--Voilà la salle d'attente pour vous reposer.
+
+Les voyageurs ahuris se précipitent comme une avalanche dans les rues de
+Vierzon, où l'on dîne tant bien que mal.
+
+Une heure après, on est revenu dans la salle d'attente, car il n'y a pas
+un lit vide dans toute la ville. Nous sommes deux cents dans une salle
+où l'on tiendrait trente à l'aise. Chacun se perche sur sa valise, ou se
+couche par terre, et on attend là jusqu'à cinq heures du matin.
+
+Le lendemain, nous nous approchons sensiblement de la capitale! A mesure
+que le train avance, l'émotion de tous est visible. Chacun va revoir ceux
+qu'il aime après une longue et terrible absence, après d'épouvantables
+désastres! Je n'oublierai jamais, pour ma part, la fin de ce voyage.
+En passant à travers les environs de Paris, au milieu des campagnes
+dévastées, les pensées les plus sombres dévorent mon esprit. Quel
+spectacle navrant! Quelle douleur, quelle humiliation en voyant ces
+soldats prussiens se promener sur les routes, ou monter la garde dans nos
+gares!
+
+Près de Juvisy, les voyageurs qui sont dans le même compartiment que moi
+me montrent sur la route un convoi d'approvisionnement prussien qui
+attire l'attention générale. Un grand nombre de voitures uniformes, bien
+construites, circulent sur le chemin, tirées par une belle locomotive
+routière. Cette machine à vapeur vient de Berlin, elle fonctionne ici. Et
+voilà dix ans que l'on dit en France que les machines routières ne valent
+rien. Je compare ce convoi prussien, aux méchantes charrettes de l'armée
+de la Loire!
+
+A 2 heures je suis à Paris. La grande ville est sombre et lugubre! Ses
+habitants sont fatigués, abattus et consternés!
+
+Quel triste retour, après mon départ aérien du 30 septembre! C'est comme
+le réveil après un beau rêve!
+
+Je retrouve mon frère Albert et mon frère aîné qui a servi dans les
+bataillons de marche, et qui me raconte ses campagnes; je revois mes amis.
+
+L'un d'eux manque à l'appel. C'est Gustave Lambert, l'intrépide pionnier
+du Pôle Nord. Il s'est engagé comme simple soldat, et une balle stupide,
+lancée par quelque brute, a frappé au coeur cet homme d'élite, cet
+apôtre d'une grande idée de science et d'initiative.--Gustave Lambert
+m'embrassait la veille de mon départ, et se félicitait de voir les ballons
+qu'il affectionnait contribuer à la défense de Paris.
+
+--Au revoir, me disait-il, bon courage, bonne chance! Nous nous
+retrouverons bientôt. Vous continuerez vos ascensions. Quant à moi
+j'irai au Pôle Nord.--Soldat aujourd'hui, je reprendrai demain ma grande
+_toquade_.
+
+Gustave Lambert a été frappé le même jour que l'illustre peintre Regnault.
+Ce jour-là les Prussiens, qui se prétendent les soldats de la science et
+de la civilisation, ont pu se féliciter de leur besogne!
+
+C'est par son souvenir que je termine le récit de mes voyages, car
+la dernière parole que je lui ai entendu prononcer s'appliquait aux
+ballons-poste. «Mon cher ami, me disait-il le 28 septembre, la guerre est
+une chose hideuse, monstrueuse, c'est un grand crime des peuples. Mais
+tout homme de coeur dans ces moments-ci doit se dévouer pour son pays. Je
+vous félicite de votre entreprise. En ballon vous allez rendre à votre
+pays plus de services qu'en étant soldat, et vous êtes sur de ne tuer
+personne.»
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+HISTOIRE DE LA POSTE AÉRIENNE
+
+
+
+
+I
+
+
+Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les
+premiers départs avec l'ancien matériel.--Construction des aérostats.
+
+En retraçant dans les pages qui précèdent mes impressions de voyages
+aériens pendant la guerre, je n'ai eu ni la volonté, ni la prétention de
+me séparer de mes collègues; j'ai pensé que je ne devais pas écrire cet
+ouvrage sans donner les détails que j'ai pu recueillir sur la _poste
+aérienne_, sur les voyages les plus curieux des aéronautes improvisés de
+la République, sur les courageux courriers à pied, qui tous ont droit au
+même titre à la reconnaissance de leurs concitoyens pour les services
+qu'ils ont rendus à la Patrie.
+
+On se rappelle que le 6 septembre 1870, les habitants des environs de
+Paris reçurent l'invitation de rentrer immédiatement dans les murs de
+l'enceinte.--Tous songent au départ, ils emportent les objets qui leur
+sont précieux, brûlent les approvisionnements qu'ils ne peuvent soustraire
+à l'ennemi. Le spectacle de cette émigration restera toujours présent à
+l'esprit des Parisiens qui étaient là, aux portes des bastions, voyant
+défiler les charrettes chargées de meubles, les voitures à bras couvertes
+de paquets, les femmes, les enfants se pressant en files serrées,
+comme dans les scènes bibliques de la fuite en Egypte! Mais il ne nous
+appartient pas de raconter ces épisodes du siège, nous ne voulons rappeler
+ici que des dates.
+
+Les Prussiens ce jour-là, étaient encore éloignés de Paris; avec la
+rapidité foudroyante qui caractérise leurs mouvements, ils ne tardent pas
+à investir la capitale. Le 19 septembre la voiture postale qui la
+veille encore, avait emporté hors Paris des ballots, de dépêches, dut
+rétrograder. Le 20, trois voitures, deux cavaliers, cinq piétons sont
+lancés hors de l'enceinte. Un seul piéton nommé Létoile, parvient jusqu'à
+Evreux, et peut en rapporter sept jours après 150 lettres en risquant
+deux fois sa vie. Le 21, un des employés de la poste nous disait avec
+stupéfaction: «Je n'oserais pas affirmer qu'une souris pourrait maintenant
+franchir les lignes prussiennes!»
+
+La terre est fermée, on songe à l'eau, comme moyen de transport. Des
+bouchons creux seront lancés dans la Seine qui les portera au dehors,
+ou qui les amènera au dedans. Mais des barrages ont été construits par
+l'ennemi qui a tout prévu. Un fil télégraphique a même été retiré par lui
+du fond de la Seine. Les routes aquatiques sont interceptées comme les
+chemins terrestres.
+
+L'air seul reste ouvert. On se souvient que Metz a déjà lancé des ballons
+libres au-dessus des lignes ennemies. Paris enverra ses messagers planer
+au milieu des nuages!
+
+Avant de songer à la poste aérienne, on avait pensé dès le lendemain du 1
+septembre, à organiser des aérostats militaires destinés à surveiller les
+mouvements ennemis au moyen d'ascensions captives.--Le gouvernement
+de l'Empire n'avait même pas voulu répondre aux offres de service des
+aéronautes. M. de Fonvielle et moi, nous avions adressé chacun de notre
+côté des pétitions au ministre de la guerre, nous proposant de suivre
+l'armée du Rhin en ballon captif. Mais le major général Leboeuf ne voulait
+compter que sur son propre génie, il n'aurait su que faire des ballons!
+
+Si le gouvernement du 1 septembre a échoué, on ne peut nier que sa bonne
+volonté n'ait été à la hauteur de ses intentions. MM. Nadar, E. Godard
+et W. de Fonvielle furent accueillis par le nouveau ministère, et
+furent chargés successivement d'organiser trois postes d'observations
+aérostatiques.
+
+Nadar s'installa place Saint-Pierre, avec le ballon _le Neptune_
+appartenant à J. Duruof. Cet aérostat, dans lequel j'avais fait, en 1868,
+l'ascension maritime de Calais et le voyage des Arts-et-Métiers à Laigle,
+était en assez mauvais état, mais Duruof le répara; il put rester gonflé
+quinze jours, et exécuter un grand nombre d'ascensions captives, dont
+quelques-unes ne furent pas sans utilité. Eugène Godard gonfla, au
+boulevard d'Italie, sa _Ville de Florence_, excellent aérostat, fort bien
+construit; en 1869 M. Godard m'avait offert gracieusement l'occasion
+de faire une ascension dans cet aérostat, à Dijon. M. de Fonvielle
+fit réparer _le Céleste_, aérostat de 750 mètres que M. Giffard, son
+propriétaire, avait généreusement offert au génie militaire, et dans
+lequel j'étais encore monté en 1868. M. de Fonvielle fit quelques
+tentatives à l'usine de Vaugirard.
+
+Ces trois postes aérostatiques devaient agir sous la surveillance d'une
+commission présidée par le colonel Usquin. Il était question de me confier
+une quatrième station, quand les nécessités nouvelles créées à la poste
+par l'investissement de Paris, transformèrent ces ballons militaires en
+ballons messagers.
+
+Il y avait encore à Paris six autres aérostats, l'_Impérial_ qui faisait
+partie du mobilier de la couronne, ballon pourri que l'on n'a jamais pu
+réparer, l'_Union_, appartenant à Gabriel Mangin, qui après une tentative
+d'ascension dut renoncer à boucher les trous de son ballon, que ses
+collègues appelaient par ironie le ballon-passoire, tant il était criblé
+de piqûres; le _Napoléon_ et l'_Hirondelle_, deux méchants ballonneaux
+appartenant à Louis Godard, le _Ballon captif de l'Exposition_ construit
+pas M. Giffard. J. Duruof avait encore laissé à Paris un petit aérostat de
+400 mètres cubes, avec lequel M. Nadar fit quelques ascensions captives.
+L'art de l'aérostation était tombé si bas, que la patrie des Montgolfier
+ne comptait que quelques ballons usés par l'âge et le service. Mais on
+tira parti tant bien que mal de tout ce matériel.
+
+Les ballons militaires furent achetés à la Commission, par
+l'administration des Postes, et le premier départ fut organisé par M.
+Nadar à la place Saint-Pierre.
+
+
+PREMIERS DÉPARTS DE PARIS.
+
+1re Ascension. _23 septembre_.--J. Duruof s'éleva seul du pied des
+buttes Montmartre à 8 heures du matin. Il emportait avec lui 125
+kilogrammes de dépêches. La traversée fut heureuse. L'aéronaute descendit
+à 11 heures à Craconville, près Evreux.
+
+
+2eme ASCENSION.--Le 25 du même mois le ballon de M. Eugène Godard,
+_la Ville de Florence_, partait à 11 heures du boulevard d'Italie.
+Il était monté par M. Mangin aéronaute et par M. Lutz, passager. Les
+voyageurs descendirent sans accident à Vernouillet, près Triel, dans le
+département de Seine-et-Oise. Les Prussiens n'étaient pas loin, Mangin dut
+replier son ballon à la hâte, et charger des paysans de le cacher, car
+il était impossible de songer à l'emporter sans courir les plus grands
+dangers.
+
+Pendant que l'aéronaute s'occupe ainsi de son matériel, le voyageur, M.
+Lutz, s'empare des dépêches importantes, court à Vernouillet prévenir les
+autorités de son arrivée de Paris. Il file à Tours, et là il raconte qu'il
+est venu seul, chargé d'une mission du gouvernement. Dans un hôtel, on m'a
+dit qu'il s'était fait passer pour M. Nadar. Quel était le but de toutes
+ces inventions? C'est ce que j'ai toujours ignoré.--Sur ces entrefaites,
+Mangin arrive et se présente comme l'aéronaute de _la Ville de Florence_.
+
+--Mais, lui dit-on, nous l'avons déjà vu, cet aéronaute, il est ici, et
+nous a affirmé qu'il était seul en ballon.
+
+De là des explications, des éclaircissements. On cherche M. Lutz. Il n'est
+plus à Tours. Quelques jours après les journaux donnent de ses nouvelles.
+Il a été arrêté à Dijon, puis on raconte qu'il a été fusillé comme espion.
+Pendant quelques jours, mille récits se croisent au sujet de cet illustre
+Lutz. Quel mystère est caché sous toutes ces aventures? On ne l'a jamais
+bien su. Mais il ressort de tout cela que la conduite du voyageur de la
+_Ville de Florence_ est au moins singulière.
+
+Dans un récit qu'il a publié à Tours sur son voyage, il laisse entendre
+qu'il était seul dans le ballon, et se présente comme _commissaire délégué
+du gouvernement de la Défense nationale_.
+
+_La Ville de Florence_ avait à bord 300 kilogr. de dépêches et trois
+pigeons qui sont revenus à Paris, apportant les nouvelles des aéronautes.
+
+
+3e ASCENSION. _29 septembre_.--Louis Godard part de l'usine à gaz
+de la Villette avec M. Courtin à 10 heures 30. Il a réuni par une grande
+perche les nacelles des deux ballons _le Napoléon_ (800 mèt. cub.) et
+_l'Hirondelle_ (500 mèt. cub.). Ces ballons se touchent à l'équateur et
+ils comprennent entre eux un troisième petit aérostat de 40 mèt. cub.
+L'appareil est un peu baroque, mais il ne s'en enlève pas moins dans de
+bonnes conditions à 10 heures 30 du matin. Les deux ballons attachés qu'on
+a appelés depuis les _États-Unis_, passent au-dessus des buttes Montmartre
+et tombent à Mantes à 1 heure de l'après-midi. Nous donnons le récit du
+voyage d'après le _Moniteur officiel_ de Tours.
+
+«M.J.-G. Courtin, fournisseur de l'armée, chargé de conduire les dépêches
+du gouvernement, est parti jeudi de Paris. L'aéronaute, Louis Godard,
+commandait l'escadrille aérienne, qui se composait de deux ballons et de
+deux nacelles, liés ensemble et marchant de conserve. Le poids total des
+dépêches confiées à M. Courtin s'élevait à 83 kilogrammes.
+
+«Le départ a eu lieu jeudi, à 10 heures du matin, à l'usine à gaz de la
+Villette. Nos voyageurs ont passé sur le Mont-Valérien à 800 mètres de
+hauteur. Après avoir dépassé la forteresse, à deux kilomètres environ,
+ils ont essuyé quelques coups de feu, qui naturellement n'ont point porté
+jusqu'à eux. Ils ont jeté du lest, et se sont élevés jusqu'à 1,500 mètres.
+Ils étaient en ce moment sur la forêt de Saint-Germain, d'où les Prussiens
+ont, avec le même insuccès, tiré sur les ballons. Faute de vent, ils
+ont plané assez longtemps et ont dû redescendre à 800 mètres, afin de
+rencontrer un courant.
+
+«Le reste du voyage aérien s'est accompli sans encombre et sans incidents.
+
+«M.J.-G. Courtin et M. Godard ayant traversé Mantes, ont pris leurs
+dispositions pour atterrir.
+
+«C'est à trois kilomètres de cette ville qu'ils ont touché terre; mais
+ils ont été traînés pendant au moins 150 mètres. Ils étaient dans cette
+position désagréable, quand une troupe de cavaliers est arrivée sur eux
+ventre à terre. Ils ont pris ces hommes pour des Prussiens et se sont crus
+perdus. Heureusement la troupe était commandée par M. Estancelin, qui est
+chargé d'organiser la défense dans le nord-ouest, et qui s'est empressé,
+après avoir aidé nos voyageurs à prendre terre, de donner à l'envoyé du
+gouvernement une escorte pour gagner Mantes, où son arrivée a causé une
+alerte, car les Prussiens étaient d'un côté de la ville pendant que M.
+Courtin y entrait de l'autre.
+
+«Celui-ci a été parfaitement accueilli, et a reçu, avec une ovation, des
+offres de services de tout le monde. Une voiture à deux chevaux a été mise
+immédiatement à sa disposition pour gagner Evreux.»
+
+
+4e ASCENSION. _30 septembre_.--_Le Céleste_, 750 mètres; aéronaute,
+G. Tissandier. Pas de passager. J'ai donné, dans la première partie de cet
+ouvrage, tous les détails de mon ascension, mais je crois devoir rapporter
+ici quelques faits curieux qui se rattachent à l'histoire générale des
+ballons-poste. Je ne devais pas d'abord partir dans _le Céleste_; ce
+ballon était réservé à un autre aéronaute, homme d'affaires généralement
+aussi connu que peu estimé, que je demanderai permission de ne désigner
+que sous le nom de M.X...
+
+X..., avec l'aplomb qui le caractérise, s'en va trouver M. Jules Favre.
+
+--Monsieur le ministre, dit-il, je suis désigné par M. Rampont pour partir
+comme courrier de la poste dans un ballon. Avez-vous des recommandations à
+me faire?
+
+--Certainement, dit M.J. Favre; voici un mot pour le ministre de
+l'intérieur, on vous donnera des instructions et vous reviendrez me voir.
+
+X..., armé de ce document, court chez M. Rampont.
+
+--Monsieur le directeur des postes, dit-il avec un aplomb toujours
+croissant, le ministre des affaires étrangères m'a chargé d'une mission
+importante en province. Voici un mot de sa main qui le prouve. J'ai fait
+des ascensions; voulez-vous me confier la direction d'un de vos ballons?
+
+--Comment donc, dit M. Rampont, vous êtes recommandé par le ministre des
+affaires étrangères, vous partirez de suite.
+
+Malheureusement pour X..., le bout de l'oreille s'est montré au dernier
+moment, on a été aux renseignements, aux informations. La trame qu'il
+avait si bien cousue s'est emmêlée subitement. X... n'est jamais sorti de
+Paris en ballon. Je l'ai remplacé dans _le Céleste_.
+
+La veille de son départ, X... me disait:
+
+--Vous partez après moi. Vous me retrouverez à Tours. Si vous voulez, je
+vous nommerai préfet. J'ai une mission très-importante; je suis chargé de
+désigner des candidats pour les préfectures et les sous-préfectures.
+
+Jusqu'où n'aurait pas été ce trop habile escamoteur, s'il avait pu
+débarquer à Tours? Il avait des lettres des membres du gouvernement. Que
+d'histoires il aurait pu forger, sachant que la vérification de ses récits
+était impossible! X... serait peut-être devenu général en chef.
+
+Pour compléter les informations relatives à la quatrième ascension du 30
+septembre, je donne le texte des proclamations que j'ai jetées au nombre
+de 10,000 sur la tête des Prussiens.
+
+Chaque proclamation était imprimée en deux colonnes sur une feuille
+de papier format in-8°. La colonne de gauche était imprimée en texte
+allemand, celle de droite était la traduction française de ce document.
+
+
+TEXTE FRANÇAIS DES PROCLAMATIONS LANCÉES EN BALLON SUR LES CAMPS
+PRUSSIENS.
+
+«Au commencement de la guerre, la nation allemande a pu croire que la
+nation française encourageait l'Empereur Napoléon III dans ses projets
+d'agression.
+
+«La nation allemande a pu se convaincre depuis la chute de l'Empereur que
+la nation française veut la paix. Elle désire vivre unie avec l'Allemagne,
+sans contrarier son mouvement d'unité, qui profitera aux deux peuples.
+
+«Il semblerait d'abord naturel que les deux nations missent bas les
+armes et cessassent de s'entre-tuer. «La France a reconnu qu'elle était
+responsable des fautes de son gouvernement. Elle a déclaré être prête à
+réparer les maux que ce gouvernement a faits.
+
+«L'Allemagne laissée à elle-même accepterait de grand coeur ces conditions
+honorables. Elle a montré sa vaillance et sa science militaires. Elle n'a
+aucun intérêt à continuer cette lutte qui la ruine et lui enlève ses plus
+glorieux enfants.
+
+«Mais l'Allemagne n'est pas libre.
+
+«Elle est dominée par la Prusse, et la Prusse elle-même est sous la main
+d'un monarque et d'un ministre ambitieux.
+
+«Ce sont ces deux hommes qui ont repoussé la paix qu'on leur offrait. Ils
+veulent satisfaire leur vanité en enlevant Paris. Paris résistera jusqu'à
+la dernière extrémité; Paris peut être le tombeau de l'armée assiégeante.
+
+«Dans tous les cas, le siège sera long; voici l'Allemagne hors de chez
+elle tout l'hiver, et l'absence de la fleur de la population laisse les
+familles dans la misère.
+
+«Jusques à quand les peuples seront-ils la dupe de ceux qui les
+gouvernent? Ce sont les rois et leurs ministres qui les poussent les uns
+contre les autres à des a combats homicides. Commandée par Napoléon, la
+France marchait à la bataille; maintenant que Napoléon est renversé, elle
+ouvre les bras à l'Allemagne. Sans doute elle défendra pied à pied son
+foyer, elle ne se laissera rien enlever de son sol; mais aussi elle prend
+l'engagement de respecter celui de ses voisins. Elle leur propose une
+alliance fraternelle. Que l'Allemagne ne soit pas plus longtemps l'esclave
+d'une ambition aveugle; qu'elle ne lui donne plus ses enfants à égorger.»
+
+On a renoncé à ces proclamations qui ne produisaient sans doute pas grand
+effet sur les Allemands. Il parait en outre que des paysans français, en
+ayant ramassé quelques-unes, avaient cru qu'elles étaient lancées par un
+ballon prussien; ils se seraient empressés de tirer des coups de fusil sur
+l'aérostat.
+
+
+ESSAI D'UN BALLON LIBRE.
+
+Le jour même du départ du _Céleste_, Eugène Godard lançait, au boulevard
+d'Italie, un petit ballon libre muni de sacs de lettres qui devaient
+tomber successivement durant le voyage, au moyen d'un système automatique
+très-simple. Ce début ne fut pas heureux. Le ballonneau tomba près des
+remparts au milieu d'un retranchement prussien.
+
+L'accident ne tarda pas à être connu à Paris, mais il fut singulièrement
+exagéré; quelques journaux racontèrent que les Allemands avaient fait la
+capture d'un ballon monté, le 30 septembre. Cet aérostat ne pouvait être
+que le _Céleste_. La nouvelle parvint aux oreilles de mes amis qu'elle
+émut d'autant plus vivement que mes pigeons sont arrivés à Paris ayant
+perdu leurs dépêches. Heureusement, mon frère Albert avait pu suivre mon
+ballon pendant plus d'une heure, il affirma que je devais être sauvé.
+Mon ami de Fonvielle, dans la _Liberté_, eut l'obligeance de donner
+d'excellentes raisons sur l'improbabilité de ma capture. Il disait vrai.
+
+On renonça aux ballons libres, et il fut décidé que les dépêches de la
+poste ne seraient plus confiées qu'à des aéronautes.
+
+CONSTRUCTION DES BALLONS-POSTES
+
+Les quatre premiers voyages aériens exécutés dans de bonnes conditions du
+23 au 30 septembre, ont réellement fondé la poste aérienne. A compter de
+ce jour, l'administration décida que des ballons neufs, fabriqués dans
+de bonnes conditions, devaient sortir régulièrement de Paris. La plus
+vigoureuse impulsion fut donnée à la construction de ces aérostats.
+
+La direction des postes confia l'organisation de deux ateliers de
+fabrication aérostatique à M. Eugène Godard d'une part, et à MM. Yon et
+Camille d'Artois d'autre part.
+
+M. Eugène Godard est un praticien d'un mérite incontestable; il a exécuté
+dans sa vie plus de 800 voyages en ballon, et construit un nombre
+considérable d'aérostats. On ne pouvait mieux choisir pour accélérer une
+construction si spéciale. Eugène Godard s'installa à la gare du Nord.
+
+MM. Yon et Camille d'Artois organisèrent à leur tour un atelier
+aérostatique à la gare du Nord. M. Yon est l'habile constructeur des
+admirables ballons captifs créés par M. Giffard; c'est en même temps
+un aéronaute distingué. Quant à M. Camille d'Artois, ses ascensions
+publiques, à l'Hippodrome et à bord du _Géant_, lui ont acquis un juste
+renom dans l'art de la navigation aérienne. M. Nadar s'était d'abord
+chargé des opérations aérostatiques de la gare du Nord, mais il se retira
+bientôt.
+
+Voici quelles étaient les conditions des traités acceptés entre ces
+messieurs et l'administration des postes: «Les ballons devaient être de la
+capacité de 2,000 mètres cubes, en percaline de première qualité, vernie
+à l'huile de lin, munis d'un filet en corde de chanvre goudronné, d'une
+nacelle pouvant recevoir quatre personnes et de tous les apparaux
+nécessaires: soupape, ancres, sacs de lest, etc.
+
+«Les ballons devaient supporter l'expérience suivante: Remplis de gaz,
+ils devaient demeurer pendant dix heures suspendus, et, après ce temps
+d'épreuve, soulever encore un poids net de 500 kilogrammes.
+
+«Les dates de livraison étaient échelonnées à époques fixes: 50 francs
+d'amende étaient infligés aux constructeurs pour chaque jour de retard. Le
+prix d'un ballon remplissant ces conditions était de 4,000 francs, dont
+300 francs pour l'aéronaute, que procurait le constructeur. Le gaz était à
+part. C'est ce prix qui a été primitivement payé par la direction générale
+des postes, au comptant, aussitôt l'ascension effectuée, le ballon hors de
+vue. Il a été réduit postérieurement à 3,500 francs, plus 500 francs dont
+300 francs pour le gaz et 200 francs pour l'aéronaute. A ces frais il faut
+ajouter des sommes pour valeur d'accessoires, dont le a montant a varié
+de 300 à 600 francs par ascension, Le _Davy_, ne cubant que 1,200 mètres
+cubes, n'a coûté que 3,800 francs[9].»
+
+[Note 9: Extrait du _Journal officiel_, n° du 2 mars 1871.]
+
+La construction des ballons, une fois mise en train, s'exécuta avec une
+grande rapidité.
+
+Nous croyons devoir donner ici quelques détails techniques sur la
+fabrication des aérostats si peu connus généralement dans la masse du
+public.
+
+L'étoffe qui convient le mieux pour la construction d'un aérostat est sans
+contredit la soie; mais la soie est d'un prix très-élevé; on la remplace
+souvent par un tissu de toile ou de coton qui, une fois verni, est
+suffisamment imperméable pour contenir sans déperdition les masses de gaz
+d'éclairage ou d'hydrogène qui doivent l'emplir. C'est ce qui a été fait,
+comme on l'a vu, pour les nouveaux ballons du siège.
+
+La forme à donner à un aérostat peut être variable; mais il est certain
+que la sphère offre de grands avantages et une incontestable supériorité,
+puisqu'elle est la figure qui offre le moins de surface sur le plus grand
+volume.
+
+Nous n'entrerons pas dans les détails géométriques de la coupe de
+l'étoile; l'épure étant faite, supposons que nous n'avons plus qu'à réunir
+les fuseaux et à les coudre pour former l'aérostat sphérique. Cette
+couture s'exécute aujourd'hui très-facilement à l'aide de la machine à
+coudre, que les aéronautes de profession ont d'abord voulu bannir, mais à
+laquelle ils ont dû bientôt reconnaître une grande supériorité. M. Eugène
+Godard est resté presque seul partisan des coutures à la main. Ses ballons
+étaient cousus par des ouvrières.
+
+Le ballon de coton n'est pas imperméable, et laisse échapper le gaz avec
+une telle rapidité qu'il ne pourrait certainement pas être gonflé, même au
+moyen du gaz de l'éclairage, si on ne prenait soin de le vernir. Le vernis
+employé est tout simplement de l'huile de lin cuite avec de la litharge.
+On a l'habitude de l'employer à chaud et de l'étendre a l'aide de tampons
+sur toute la surface intérieure et extérieure de l'aérostat.
+
+Le ballon est muni à sa partie supérieure d'une soupape qui est destinée à
+laisser échapper du gaz au gré de l'aéronaute, pendant toute la durée de
+l'ascension. Les soupapes sont formées de deux clapets qui s'ouvrent, de
+l'extérieur à l'intérieur, sous la traction d'une corde que l'on tire de
+la nacelle. Pour que la fermeture soit hermétique, on lute les joints avec
+un mélange de suif et de farine de lin que l'on nomme _cataplasme_. On
+voit que cet organe est très-grossier, et qu'il serait bien facile de le
+perfectionner; mais le temps était trop rare pendant le siège pour qu'il
+ait été possible de songer aux innovations qui nécessitent des recherches
+longues et minutieuses.
+
+La sphère d'étoffe, munie de sa soupape à sa partie supérieure, est
+pourvue à sa partie inférieure d'une ouverture que l'on appelle
+_appendice_, et qui reste toujours béante pendant l'ascension, afin de
+permettre au gaz, dilaté par suite de la diminution de pression, de
+trouver une issue. Sans cette précaution, l'aérostat pourrait éclater
+par suite de la force expansive du gaz. Le ballon est recouvert dans sa
+totalité d'un vaste filet attaché à la soupape, et qui se termine vers la
+partie de l'appendice par trente-deux cordes qui servent à y attacher la
+nacelle. Celle-ci se fixe au filet par l'intermédiaire d'un cercle de bois
+pourvu de trente-deux petites olives de bois, appelées _gabillots_,
+qui s'ajustent dans les boucles façonnées à la partie inférieure des
+trente-deux cordes du filet. Huit autres gabillots permettent d'attacher
+la nacelle au cercle par les cordes dont elle est munie. Le cercle
+que nous venons de décrire est un des organes les plus essentiels de
+l'aérostat, il est régulièrement fixé au filet et sert de point d'attache
+à l'ancre, qui est l'engin d'arrêt à la descente. Il répartit uniformément
+les tractions, et donne à tout l'appareil une grande élasticité.
+
+La nacelle est confectionnée en osier souple, flexible. C'est
+incontestablement la meilleure substance à employer pour construire un
+esquif propre à supporter des chocs, des traînages, sans se détériorer
+et sans blesser les touristes aériens qui s'y sont confiés. On tresse un
+véritable panier d'osier avec les huit cordes d'attache, qui passent par
+le plancher de la nacelle et en font, pour ainsi dire, partie intégrante.
+Deux banquettes permettent aux aéronautes de s'asseoir commodément.
+
+Le ballon, tel que nous venons de le décrire, est prêt à gravir l'espace
+quand il est gonflé de gaz de l'éclairage. En effet, ce gaz a une densité
+de 0gr.650, c'est-à-dire qu'un mètre cube dans l'air aura une force
+ascensionnelle de 730 grammes environ. Les ballons du siège ont 2,000
+mètres cubes, ils auront donc une force ascensionnelle de 1,460
+kilogrammes. L'étoffe, le filet et la nacelle réunis ne pèsent guère
+plus de 500 kilogrammes; il nous reste 960 kilogrammes pour le poids des
+voyageurs, du sable de lest et des organes d'arrêt.
+
+Quand un ballon s'élève, il tend bientôt à se mettre en équilibre, il a
+perdu une certaine quantité de gaz par l'appendice; il en perd constamment
+de petites quantités, si, comme il arrive souvent, il n'est pas
+parfaitement imperméable; en outre, il se refroidit, et le gaz, se
+contractant, est encore privé d'une partie de sa force ascensionnelle.
+Livré à lui-même, le ballon, après avoir atteint le sommet de sa course,
+tendrait immédiatement à redescendre et ne tarderait pas à revenir à
+terre. Pour empêcher cette descente, l'aéronaute allège sa nacelle; il
+jette par-dessus bord un corps pesant qu'on appelle le _lest_, et qui se
+compose de sable tamisé. Ce sable forme un nuage floconneux qui ne tombe à
+terre que lentement et sous forme de grains imperceptibles, incapables de
+causer le moindre dégât, comme cela ne manquerait pas d'arriver si l'on
+jetait du haut des airs des pierres ou des corps non divisés.
+
+Pour que la description de l'aérostat soit complète, il faut encore que
+nous parlions des organes d'arrêt, dont on doit se munir pour assurer le
+retour à terre. L'aéronaute emporte à bord une ancre évasée, non pas
+une ancre de marine qui ne mordrait pas dans les champs, mais un engin
+confectionné pour les ascensions aérostatiques. On pourrait encore se
+munir d'un grappin à six branches, qui est même préférable à l'ancre, au
+dire de quelques vieux marins de l'atmosphère. Enfin, il est indispensable
+de ne pas oublier le _guide-rope_, un des engins essentiels du ballon.
+Qu'est-ce que le guide-rope? C'est tout simplement une corde de 150 mètres
+de long, qui s'attache au cercle et que l'on laisse pendre dans l'espace.
+En l'air, elle n'est d'aucun usage; mais il n'en est pas de même au retour
+à terre. D'abord, si l'aéronaute touche terre, il sait qu'il est à 150
+mètres du sol, puisqu'il connaît la longueur de sa corde, et quand il
+revient des hautes régions, l'oeil le plus expert ne sait guère apprécier
+les distances. Ce sera donc un véritable guide, d'où le nom qui lui a
+été donné, _rope_, voulant dire câble en anglais. En outre, si le ballon
+descend, le guide-rope va successivement toucher terre dans toute sa
+longueur, et il délestera l'aérostat, en amortissant le premier choc.
+Cette corde agit donc encore comme un véritable ressort qui empêche
+le retour vers le sol d'être trop brusque. Si l'ancre ne mord pas
+immédiatement, le guide-rope sera traîné à la remorque du ballon; mais
+il tendra à l'arrêter; car il produira contre le sol une résistance de
+frottement considérable; il pourra même s'enrouler autour d'un obstacle,
+d'un arbre, d'un poteau, et enfin offrir prise aux braves paysans qui ne
+manquent pas de venir en aide aux ballons quand ils le peuvent.
+Cette simple corde qui pend après le cercle est donc d'une utilité
+extraordinaire; c'est à l'illustre aéronaute anglais Green que revient
+l'honneur de l'avoir employée le premier. L'invention, direz-vous, est
+bien simple. Sans doute, mais personne n'y avait songé avant lui, et vous
+et moi, peut-être, ne penserions pas au guide-rope sans le vieux Green.
+
+L'armement ainsi opéré est à peu près complet; il ne faut pas oublier de
+mettre dans les bottes de la nacelle un bon couteau, quelques cordelettes,
+des couvertures, et des vivres froids; quelques bonnes bouteilles de vin,
+un carafon d'eau-de-vie, ne sont pas non plus à dédaigner, car l'air des
+nuages donne un appétit d'enfer.
+
+Pour connaître sa route dans l'air, l'aéronaute emporte une boussole; s'il
+voit la terre, il reconnaît le sillage tracé par le ballon et l'aiguille
+aimantée lui donne sa route. Le baromètre indique enfin avec une grande
+précision les altitudes au-dessus du niveau de la mer.
+
+Les constructeurs aérostatiques du siège de Paris fabriquèrent environ
+soixante ballons de 2,000 mètres cubes. L'installation de M. Eugène Godard
+à la gare d'Orléans offrait un aspect merveilleux. D'un côté des femmes
+cousaient les fuseaux du ballon, de l'autre des marins confectionnaient
+les filets. Ailleurs enfin, le vernis s'étalait sur les aérostats cousus.
+
+Au milieu de la gare, quelques ballons gonflés d'air séchaient leur couche
+de vernis. Ils dominaient le sol comme le dos immense de ces cétacés qui
+forment des îles flottantes au milieu de l'Océan.
+
+Les aérostats de M. Godard étaient à côtes bicolores bleues et rouges, ou
+jaunes. Ceux de MM. Yon et Camille d'Artois étaient blancs. Cette couleur
+est la meilleure sans contredit, car elle reflète, au lieu de les
+absorber, les rayons lumineux. Un ballon blanc doit être moins sensible
+aux dilatations et aux contractions brusques qu'un aérostat coloré.
+
+
+L'ASCENSION.
+
+MM. Eugène Godard, Camille d'Artois et Yon étaient chargés de trouver des
+aéronautes destinés à s'élever dans les ballons-poste. Les braves marins
+jouèrent ici un rôle très-important, car sur soixante-quatre ballons, il
+y en eut trente qui furent conduits dans les airs par nos loups de mer,
+transformés en _loups aériens_.
+
+On donnait quelques leçons préliminaires aux novices, mais quelles leçons!
+Une nacelle était pendue à une des poutres de fer de la gare, l'élève y
+grimpait et criait le «lâchez tout.» Mais il va sans dire qu'il restait en
+place. On lui faisait jeter du lest et tirer une corde de soupape. Puis il
+lançait son ancre et simulait l'atterrissage. Singulier apprentissage qui
+rappelle les leçons de natation à calle sèche.
+
+Le jour de l'ascension désigné, les passagers arrivaient au lieu du
+départ, et remettaient leurs destinée entre les mains de l'apprenti
+aéronaute. Ils s'élevaient dans les airs quelquefois par une nuit noire,
+marchant à l'inconnu. Ma foi, quand on a pratiqué les ballons, qu'on a
+souvent gravi les hautes régions de l'air, on ne peut s'empêcher d'admirer
+le courage et le dévouement de ces hardis explorateurs. Ici le mot
+dévouement n'est pas exagéré, car les aéronautes sont partis de Paris en
+ballon pour une somme insignifiante, quelques-uns ne recevaient comme
+gratification pécuniaire que deux cents francs à peine. Je n'oublierai
+jamais la stupéfaction d'un Anglais que j'ai vu à Tours et qui me disait:
+
+--O monsieur! comme on doit vous payer pour entreprendre de tels voyages!
+Une ascension faite au-dessus des Prussiens, cela vaut deux mille livres
+sterling.
+
+--Je ne sais ce que cela vaut, monsieur. Mais en France ces choses-là ne
+se font pas, ou se font pour rien.
+
+Le brave Anglais n'a pas cru un mot de ce que je lui disais.
+
+--Cela vaut cinquante mille francs, répétait-il.
+
+Au moment du départ d'un ballon-poste, MM. Bechet, sous-directeur des
+postes, ou Chassinat, directeur des postes de la Seine, apportaient les
+ballots de lettres et les dépêches. Enfin M. Hervé-Mangon, avec un zèle
+bien louable, donnait les renseignements météorologiques sur la direction
+du vent, son intensité, etc. MM. Bechet, Chassinat et Hervé-Mangon ont
+passé le temps du siège à se lever à trois heures du matin, ou à une
+heure, pour assister aux départs; la part qu'ils ont prise à la poste
+aérienne ne sera pas oubliée: mais que de dérangements inutiles, que de
+peine perdue! Souvent le vent n'était pas assez vif, on ne pouvait pas
+partir; ou il était trop violent, et au dernier moment l'aérostat volait
+en éclats.
+
+L'organisation du service des ballons-poste a été en définitive créée avec
+la plus grande régularité, la plus remarquable précision. Cette
+création restera un vrai titre de gloire pour M. Rampont et pour les
+administrateurs de la poste française.
+
+Dans les circonstances graves, M.E. Picard donnait lui-même des
+recommandations aux aéronautes. Car quelques ballons avaient à porter hors
+Paris les nouvelles les plus importantes que les Prussiens ne pouvaient
+pas intercepter au-dessus des nuages.
+
+Continuons à présent l'énumération des voyages aériens en nous fixant sur
+ceux qui offrent le plus d'intérêt.
+
+
+DÉPARTS DE BALLONS EN OCTOBRE 1870.
+
+VOYAGE DE H. GAMBETTA.
+
+5e et 6e Ascensions. _7 octobre_.
+
+1° L'_Armand Barbès_, 1,200 mèt. cubes. Aéronaute, J. Trichet; passagers,
+MM. Gambetta et Spuller.
+
+2° _Le George Sand_, 1,200 mèt. cubes. Aéronaute, J. Revilliod; passagers,
+deux Américains et un sous-préfet.
+
+Le double départ de l'_Armand Barbès_ et du _George Sand_ s'est effectué
+dans des conditions assez dramatiques, comme l'ont raconté les journaux
+de Paris. Nous cédons la parole au _Gaulois_ du 7 octobre qui a donné des
+détails curieux sur ces mémorables ascensions:
+
+«Une foule énorme attendait ce matin, sur la place Saint-Pierre à
+Montmartre, le départ des ballons l'_Armand Barbès_ et le _George Sand_,
+ce n'était pas un vain sentiment de curiosité qui excitait l'avide anxiété
+de cette population; on venait d'apprendre que chacun de ces aérostats
+emportait des voyageurs entreprenant courageusement ce périlleux voyage
+avec d'importantes missions.
+
+«Dans la nacelle de l'_Armand Barbès_, conduit par M. Trichet, prirent
+place Gambetta et son secrétaire Spuller; dans celle du _George Sand_,
+dirigé par M. Revilliod, montèrent MM. May et Raynold, citoyens
+américains, chargés d'une mission spéciale pour le gouvernement de la
+défense, et un sous-préfet.
+
+«On remarquait dans l'enceinte Charles et Louis Blanc, MM. Rampont et
+Charles Ferry, et le colonel Husquin.
+
+«MM. Nadar, Dartois, et Yon dirigeaient, avec l'autorité et l'entrain
+qu'on leur connaît, le double départ.
+
+«Les dernières poignées de main échangées au milieu de l'émotion générale,
+au cri de «lâchez tout!» les deux ballons s'élevèrent majestueusement.
+
+«Il était onze heures dix minutes.
+
+«Une immense clameur de: «Vive la République!» retentit sur la place et
+sur la butte; les hardis voyageurs agitaient leurs chapeaux et leurs voix
+répétaient comme un écho lointain le cri de la foule.
+
+«Par une illusion d'optique, lorsque les ballons franchirent la butte
+Montmartre, ils se dirigeaient vers le nord-est, l'on crut qu'ils
+descendaient et allaient échouer dans la plaine. La foule désespérée,
+anxieuse, tumultueuse, escalada la butte. Les factionnaires marins eurent
+toutes les peines du monde à la retenir: il fallut qu'elle vit les
+deux ballons continuer leur route poussés par un vent qui (d'après les
+observations faites) filait dix lieues à l'heure.
+
+«On attend impatiemment le retour des pigeons voyageurs qui nous diront où
+les deux aérostats ont atterri.»
+
+Le _Moniteur universel_ du 10 octobre (édition de Tours) peut aujourd'hui
+satisfaire la curiosité de ceux qui n'ont qu'une vague connaissance des
+péripéties du voyage de M. Gambetta. «Poussés par un vent très-faible, dit
+ce journal, les deux aérostats ont laissé Saint-Denis sur la droite; mais
+à peine avaient-ils dépassé la ligne des forts, qu'ils ont été assaillis
+par une fusillade partie des avant-postes prussiens; quelques coups de
+canon ont été aussi tirés sur eux. Les ballons se trouvaient alors à la
+hauteur de 600 mètres, et les voyageurs aériens ont entendu siffler les
+balles autour d'eux; ils se sont alors élevés à une altitude qui les a mis
+hors d'atteinte; mais, par suite de quelque accident ou de quelque fausse
+manoeuvre, le ballon qui portait le ministre de l'intérieur s'est mis à
+descendre rapidement, et il est venu prendre terre dans un champ traversé
+quelques heures avant par des régiments ennemis, et à une faible distance
+d'un poste allemand. En jetant du lest, il s'est relevé, et a continué sa
+route. Il n'était qu'à deux cents mètres de hauteur lorsque, vers Creil,
+il a reçu une nouvelle fusillade, dirigée sur lui par des soldats
+wurtembergeois. En ce moment, le danger était grand; heureusement les
+soldats ennemis avaient leurs armes en faisceau; avant qu'ils les eussent
+saisies, le ballon, allégé de son lest, remontait à huit cents mètres;
+les balles ne l'ont pas plus atteint que la première fois, mais elles ont
+passé bien près des voyageurs, et M. Gambetta a eu même la main effleurée
+par un projectile.
+
+«L'_Armand Barbès_ n'était pas au terme de ses aventures.
+
+«Manquant de lest, il ne se maintint pas à une élévation suffisante; il
+fut encore exposé à une salve de coups de fusils partie d'un campement
+prussien, placé sur la lisière d'un bois, et alla, en passant par dessus
+la forêt, s'accrocher aux plus hautes branches d'un chêne où il resta
+suspendu; des paysans accoururent, et, avec leur aide, les voyageurs
+purent prendre terre, près de Montdidier, à 3 heures moins un quart.
+Un propriétaire du voisinage passait avec sa voiture, il s'empressa de
+l'offrir à M. Gambetta et à ses compagnons, qui eurent bientôt atteint
+Montdidier, et se dirigèrent sur Amiens. Ils y arrivèrent dans la soirée
+et y passèrent la nuit.
+
+«Le voyage du second ballon a été marqué par moins de péripéties. Après
+avoir essuyé la première fusillade, il a pu se maintenir à une assez
+grande hauteur pour éviter un nouveau danger de ce genre; il est allé
+descendre, à 4 heures, à Crémery près de Roye, dont les habitants ont
+très-bien accueilli les voyageurs. M. Bertin, fabricant de sucre et maire
+de Roye, a donné l'hospitalité pour la nuit à l'aéronaute; son adjoint a
+logé chez lui les deux Américains.
+
+«Le lendemain, samedi, l'équipage du second ballon rejoignait celui du
+premier à Amiens, et l'on partait ensuite de cette ville à midi. A Rouen,
+où l'on arriva ensuite, M. Gambetta fut reçu par la garde nationale, et
+prononça un discours qui excita l'enthousiasme. De Rouen, M. le ministre
+et ses compagnons de route se dirigèrent sur le Mans; ils y couchèrent, et
+en partirent le lendemain, dimanche, à 10 heures et demie[10].»
+
+[Note 10: «Le 10 octobre on lisait dans le _Journal officiel_
+de Paris: Le gouvernement a reçu ce soir une dépêche ainsi conçue:
+«Montdidier (Somme), 8 heures du soir. Arrivée après accident en forêt
+à Epineuse. Ballon dégonflé. Nous avons pu échapper aux tirailleurs
+prussiens, et grâce au maire d'Epineuse, venir ici, d'où nous partons dans
+une heure pour Amiens, d'où voie ferrée jusqu'au Mans et à Tours. Les
+lignes prussiennes s'arrêtent à Clermont, Compiègne et Breteuil dans
+l'Oise. Pas de Prussiens dans la Somme. De toutes parts on se lève en
+masse. Le gouvernement de la défense nationale est partout acclamé.»
+
+Cette dépêche avait été apportée par un joli pigeon gris, compagnon de
+voyage aérien du ministre de l'intérieur.--On l'appella depuis Gambetta.]
+
+7e Ascension. _12 octobre_.--Le ballon _le Washington_ (2,000 mèt.
+cub.), conduit par M. Bertaux, reçoit dans sa nacelle M. Van Roosebecke,
+propriétaire de pigeons, et M. Lefebvre, consul de Vienne.--Il porte en
+outre 300 kilogr. de dépêches et 25 pigeons. L'aérostat part de la gare
+d'Orléans à 8 heures 30 du soir et tombe à 11 heures 30 près de Cambrai.
+
+A la descente, le vent est assez violent, l'aéronaute M. Bertaux, en
+jetant l'ancre, tombe de la nacelle et fait une chute terrible dans un
+champ de betteraves. MM. Van Roosebecke et Lefebvre sont emportés dans la
+nacelle avec une violence extrême, ils subissent un traînage périlleux,
+mais le ballon se déchire et s'arrête; les voyageurs en sont quittes pour
+l'émotion.
+
+Quant à M. Bertaux, il était déjà malade, poitrinaire en sortant de Paris.
+Il a fait partie, d'Orléans au Mans, comme nous l'avons raconté, de la
+compagnie des aérostiers militaires. Il a trouvé la mort, en revenant
+à Paris après l'armistice. C'était un jeune homme plein d'avenir;
+littérateur et poëte, il avait composé plusieurs volumes de poésies, il
+s'était lancé avec passion dans les aventures de la navigation aérienne.
+
+
+8e Ascension. _12 octobre_.--Le _Louis Blanc_, 1,200 mèt. cub.,
+conduit par M. Farcot, mécanicien, part à 9 heures du matin, de
+Montmartre. Passager: M. Tracelet, propriétaire de pigeons.--Poids des
+dépêches, 125 kilogr. Nombre de pigeons, 8.
+
+L'aérostat descend à midi 30 à Beclerc dans le Hainaut (Belgique).
+
+
+9e et 10e Ascensions. _14 octobre_.
+
+1° Le _G. Cavaignac_, 2,000
+mèt. cub., dirigé par M. Godard père, reçoit dans sa nacelle M. de Kératry
+et deux passagers, 710 kilogr. de dépêches et 6 pigeons. Il s'élève de
+la gare d'Orléans à 10 heures 15 minutes et descend à 3 heures de
+l'après-midi à Brillon (Meuse).
+
+Le retour à terre s'est exécuté avec une précipitation regrettable. La
+nacelle reçoit un choc des plus violents; M. de Kératry a la tête blessée
+par le cercle qui le frappe, et une jambe contusionnée.
+
+2° Le _Jean-Bart_, 2,000 mèt. cub., qu'on a appelé aussi le _Guillaume
+Tell_ et le _Christophe Colomb_. Aéronaute, Albert Tissandier. Passagers,
+MM. Ranc et Ferrand.
+
+Il y a eu entre le quatrième voyage et le cinquième, un intervalle de
+plusieurs jours, où les tentatives d'ascension ont presque toujours
+avorté. M. Albert Tissandier devait partir le 3 octobre. A 8 heures du
+matin, il se rend à l'usine de Vaugirard. Le _ballon Impérial_ a été
+réparé, il est gonflé, mais il fuit sensiblement. D'ailleurs l'air est
+d'un calme absolu. MM. Hervé-Mangon, Rampont et Chassinat, décident qu'il
+est prudent de remettre le départ.
+
+Le lendemain, à 5 heures du matin, MM. Tissandier et Hervé-Mangon
+s'aperçoivent que le ballon est presque dégonflé. L'empire n'aura même pas
+laissé à la France un ballon en bon état!
+
+On retarde l'ascension. Jusqu'au 7 octobre, les tentatives de départ
+sont vaines. Ce jour-là MM. Gambetta et Spuller s'élèvent de la place
+Saint-Pierre.
+
+M.A. Tissandier est remis au 12 octobre. Il se rend à la gare d'Orléans à
+6 heures du matin. On gonfle un magnifique ballon de 2,000 m. cub. où il
+va partir.--Une rafale survient et met l'aérostat en pièces.--Enfin le
+voyage peut s'exécuter le 14 octobre.
+
+11e et 12e Ascensions. _16 octobre_.
+
+1° Le _Jules Favre_ (1,200 mèt. cub.). Aéronaute, L. Godard
+jeune.--Passagers: MM. Malapert, Ribaut et Béoté.
+Dépêches: 195k. Pigeons: 6.
+L'aérostat quitte la gare d'Orléans à 7h. 20m., il descend à
+Foix-Chapelle (Belgique) à midi 20.
+
+2° Le _Lafayette_, (2,000 mèt. cub.).--Aéronaute: M. Labadie,
+marin.--Passagers: MM. Daru et Barthélemy.
+Dépêches: 270k. Pigeons: 4.
+Départ, gare d'Orléans 9h. 50m.
+Arrivée: Dinant (Belgique) 2h. 45s.
+
+A la descente le ballon est emporté par un vent violent; le marin Labadie
+coupe toutes les cordes de la nacelle, et le ballon s'échappe seul. Les
+voyageurs restent assis à terre dans leur panier devenu immobile comme un
+berceau.--Ce procédé n'est pas très-aérostatique, mais il a réussi. Tant
+mieux pour les passagers.
+
+Labadie est le premier marin qui ait quitté Paris en ballon. On ne saurait
+trop admirer le courage, l'intrépidité de ces braves matelots, qui n'ayant
+jamais vu un ballon osaient se risquer dans les flots invisibles de
+l'air.--Deux de ces praticiens improvisés ont trouvé la mort dans ces
+voyages périlleux. On peut dire qu'il est étonnant que des ballons
+conduits par des mains inexpérimentées n'aient pas donné lieu à plus
+d'accidents. Après l'exemple des ballons du siège, arrivés presque tous à
+bon port, on ne rencontrera plus, espérons-le, tant d'esprits craintifs,
+qui se figurent qu'il faut écrire son testament avant de monter dans la
+nacelle aérienne. Le chemin de fer est tout aussi dangereux que le ballon.
+
+13e Ascension. _18 octobre_.--Le _Victor Hugo_ (1,200 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Nadal.--Pas de passager.
+Dépêches: 440 k. Pigeons: 6.
+Départ: Jardin des Tuileries, 11h. 45m.
+Arrivée: près Bar-le-Duc (Meuse), 5h. 30s.
+
+En quittant terre l'aéronaute a crié: Vive la République démocratique et
+sociale! Plus tard, il s'est mis au service de la Commune comme aérostier
+militaire.
+
+14e Ascension. _19 octobre_.--La _République universelle,_ désigné
+aussi sous le nom de: _Jean Bart_ par quelques journaux (2,000 mèt. cub.).
+Aéronaute: Jossec, marin.--Passagers: Dubost, secrétaire de M. de Kératry,
+et Gaston Prunières.
+Dépêches: 305k. Pigeons: 6.
+Départ: gare d'Orléans, 9h. 10m.
+Arrivée: près Mézières (Ardennes), 11h. 20m.
+
+Le ballon est descendu au-dessus des arbres de la forêt des Ardennes où il
+a été mis en pièces.
+
+15e Ascension. _22 octobre_.--Le _Garibaldi_ (2,000 mèt. cub.).
+Aéronaute: Iglésia, mécanicien, ancien homme d'équipe du grand ballon
+captif de Londres.--Passager: de Jouvencel, ancien député.
+Dépêches: 450k. Pigeons: 6.
+Départ: jardin des Tuileries, 11h. 30m.
+Arrivée: Quincy-Segy (Hollande), 1h. 30s.
+
+16e Ascension. _25 octobre,_--Le _Montgolfier_ (2,000 mèt. cub.).
+Aéronaute: Hervé, marin. Passagers: MM. le Bouedec et colonel Lapierre,
+Dépêches: 390k. Pigeons: 2.
+Départ: gare d'Orléans, 8 h. 30m.
+Arrivée: Holigenberg (Hollande), midi 30.
+
+
+CAPTURE DU BALLON «LA BRETAGNE.»
+
+17e et 18e Ascensions. _27 octobre_.--1° Le _Vauban_ (1,200 mèt.
+cub.). Aéronaute: Guillaume, marin.--Passagers: Reitlinger, photographe;
+Cassiers, propriétaire de pigeons.
+Dépêches: 270k. Pigeons: 23.
+Départ: gare d'Orléans, 9h. m.
+Arrivée: Vignoles (Meuse), 1h. s.
+
+2° _La Bretagne_ (2,000 mèt. cub.), appartenant à une entreprise
+particulière.
+Aéronaute: Cuzon.--Passagers: MM. Woerth, Manceau et Hudin.
+Départ: usine à gaz, la Villette, midi.
+Arrivée: Verdun (Meuse), 3h. s.
+
+La _Bretagne_ et le _Vauban_ sont, comme on le voit, partis le même jour.
+Le premier de ces ballons était destiné à tomber entre les mains des
+Prussiens. Il allait commencer la série des catastrophes aériennes. Nous
+laisserons M. de Fonvielle, qui a pu se procurer des détails sur ces
+voyages, en raconter les émouvantes péripéties.
+
+«Le 27 octobre est un jour fatal à la République; car c'est alors que Metz
+capitula, et que l'armée cernant Bazaine put se rendre autour de Paris
+pour prendre une part active tant à l'investissement de la capitale
+qu'à la défaite des armées de secours. Au point de vue aéronautique, le
+résultat ne fut guère meilleur.
+
+«Le _Vauban_ fut le plus heureux des deux ballons; cependant il alla
+tomber près de Verdun, dans un district occupé par les Prussiens. M.
+Reitlinger, que j'ai vu à Londres, m'a dit qu'il ne s'en serait pas
+tiré sans sa connaissance de la langue allemande, qu'il manie comme le
+français, ce qui n'a rien d'étonnant, puisqu'il est Bavarois de naissance.
+
+«Le marchand de pigeons fut grièvement blessé dans le traînage. Mais les
+péripéties du _Vauban_ ne sont rien auprès de celles de la _Bretagne_, que
+M. Manceau nous a racontées et qui nous serviront à faire comprendre la
+manière dont certaines ascensions ont été conduites.
+
+«Au moment du départ, le vent poussait le ballon vers le nord-est avec une
+certaine stabilité, car la _Bretagne_ et le _Vauban_ ne sont descendus
+qu'à quelques kilomètres l'un de l'autre, quoique partis à trois heures de
+différence de temps.
+
+«Après être resté deux heures à naviguer dans une direction qui n'avait
+rien de bien attrayant, M. Cuzon eut envie de descendre. Malgré les
+protestations de M. Manceau, il donna deux coups de soupape, et le
+ballon ne tarda point à se rapprocher de la surface de la terre... terre
+inhospitalière s'il en fut; car les voyageurs aériens furent reçus par
+une vive mousqueterie. Ils étaient tombés au milieu d'un tas de Prussiens
+qu'ils n'avaient pas vus, quoiqu'ils eussent huit yeux et des lunettes
+à bord! Mais comme on était près de terre, au-dessus d'une prairie, M.
+Woerth s'élance de la nacelle, contrairement aux règles de la discipline
+et de la solidarité.
+
+«Il tombe au milieu des ennemis, auxquels il fait signe en agitant un
+mouchoir blanc au dessus de sa tête. On lui fait grâce de la vie, et on
+l'entraîne en prison.
+
+«Malgré ses pressantes réclamations, celles de sa famille et celles de son
+gouvernement, car il est sujet anglais, il est retenu jusqu'à la fin de la
+guerre. La captivité de M. Woerth a fait beaucoup de bruit en Angleterre,
+et, en effet, cette circonstance est une de celles dans lesquelles le
+gouvernement britannique a le mieux montré combien il était méprisable et
+lâche.
+
+«Le ballon, allégé du poids de ce déserteur, se redressa avec rapidité; il
+aurait remonté à une grande hauteur si M. Cuzon n'avait donné de nouveaux
+coups de soupape. Le ballon ne tarda point à redescendre. Quand M. Guzon
+et M. Hudin se voient à portée, ils se hâtent de sauter à terre, laissant
+dans la nacelle M. Manceau, qui est entraîné avec la rapidité d'une flèche
+dans la région des nuages. Il ne tarde point à pénétrer dans une zone où
+règne une pluie abondante. Il éprouve un froid intense; le sang lui sort
+par les oreilles.... Il a le sangfroid de tirer de toute sa force la
+corde, et il retombe avec rapidité. Bientôt il arrive à une prairie; mais,
+entraîné par l'exemple, il saute. Il a mal calculé la hauteur: il tombe
+de quarante pieds de haut et se casse la jambe. Le ballon rebondit et
+redescend; il s'aplatit à quelque distance.
+
+«Le malheureux Manceau souffre horriblement, il patauge en plein marécage,
+au milieu des ténèbres, car la nuit est venue. Il se traîne péniblement
+moitié nageant, moitié à quatre pattes, vers un endroit où il aperçoit
+de la lumière.... Ce sont des paysans, mais en le voyant sortir de
+l'obscurité, ces brutes veulent le mettre en pièces. Le curé du village
+arrive et le sauve. On le transporte dans une cabane; on le couche; on le
+soigne, et le curé commande une escouade de paysans, qui va à la recherche
+du ballon pour sauver les dépêches. La nuit même, le curé part chargé de
+ce précieux fardeau... et bien lui en prit, car pendant qu'il partait, un
+lâche, un Judas, un traître allait à Corny, au quartier général du prince
+Frédéric-Charles, prévenir de ce qui était arrivé à quelques kilomètres de
+Metz!
+
+«Le lendemain matin, des hommes du 4e uhlans viennent enlever Manceau. Ces
+misérables l'obligent, à coups de crosse de fusil, à se traîner, malgré sa
+blessure. On le mène ainsi à Mayence, où il arrive dans un état affreux.
+Pour le guérir, on le jette dans un cachot où l'on oublie pendant deux
+jours de lui donner à manger. Puis on le fait paraître devant le général
+qui procède à son interrogatoire. Le malheureux était fusillé s'il n'avait
+eu dans sa poche un contrat d'association prouvant qu'il était simple
+négociant.
+
+«Les Prussiens ont fini par s'humaniser, on a donné à Manceau des éclisses
+pour guérir sa jambe cassée, et au lieu de le garder en prison, on l'a
+interné dans la ville. De plus, M. le comte de Bismark, toujours galant,
+a daigné faire prévenir Mme Manceau de la captivité de son mari, tombé
+vivant entre les mains des Prussiens et actuellement détenu dans la
+forteresse de Mayence.
+
+«M. Manceau est de retour à Paris, consolé de ses mésaventures et
+parfaitement guéri de sa blessure[11].»
+
+[Note 11: La _Liberté_, 19 mars, 1871.]
+
+
+19e Ascension. _29 octobre_.--Le _Colonel Charras_ (2,000m. cub.).
+Aéronaute: Gilles.--Pas de passager.
+Dépêches: 460kil. Pigeons: 6.
+Départ: gare du Nord, midi.
+Arrivée: Montigny (Haute-Marne), 5h. soir.
+
+Une plaisante histoire que raconte M. Gilles pendant ses voyages durant le
+siège:
+
+M. Steenackers, au mois de décembre, l'envoie, avec l'aérostat _Colonel
+Charras_, à Lyon, dans le cas d'un investissement de la ville.
+
+Dans le trajet, un préfet a reçu la dépêche suivante:
+
+«Gilles, aéronaute, arrive avec Colonel Charras.»
+
+Le préfet, un peu naïf, comme on va le voir, se présente à l'arrivée du
+train: il trouve M. Gilles, et lui dit:
+
+--Vous êtes seul, monsieur, où est le colonel Charras?
+
+--Il est là, dans le fourgon.
+
+--Pourquoi ne le faites-vous pas descendre?
+
+--Je ne peux pas, monsieur, il pèse 100 kilogrammes!
+
+M. le préfet, le Pirée devait être de vos amis!
+
+
+ASCENSIONS DE NOVEMBRE 1870.
+
+20e Ascension. _2 novembre_,--Le _Fulton_ (2,000m. cub.).
+Aéronaute: Le Gloennec, marin.--Passager: M. Cézanne, ingénieur.
+Dépêches: 250 kil. Pigeons: 6.
+Départ: gare d'Orléans, 8h. 30m.
+Arrivée: près d'Angers (Maine-et-Loire), 2h. 30 soir.
+
+Le marin le Gloennec, huit jours après son arrivée à Tours, est mort d'une
+fluxion de poitrine. Ses funérailles ont été imposantes. Les aéronautes
+présents à Tours, et les délégués des membres du gouvernement ont suivi
+jusqu'au cimetière le corps du jeune et courageux marin.
+
+DEUXIÈME BALLON PRISONNIER.
+
+21e et 22e Ascensions. _4 novembre_.--1° Le _Ferdinand Flocon_
+(2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Vidal.--Passager: Lemercier de Janvelle.
+Dépêches: 130 kil. Pigeons: 6.
+Départ: gare du Nord, 9h. m.
+Arrivée: près Châteaubriant (Loire-Inférieure), 3h. 45 soir.
+
+2° Le _Galilée_ (2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Husson, marin.--Passager: M.
+Etienne Antonin.
+Dépêches: 420 kil. Pas de pigeons.
+Départ: gare du Nord, 2h. soir.
+Arrivée: près Chartres (Eure-et-Loir), 6h. s.
+
+Le _Galilée_ a été pris par les Prussiens, qui se sont emparés de
+l'aéronaute et des dépêches. Le passager M. Etienne Antonin a pu
+s'échapper des ennemis.
+
+23e Ascension. _6 novembre_.--La _Ville de Châteaudun_ (2,000 mèt.
+cub.). Aéronaute: Bosc, négociant.--Pas de passager.
+Dépêches: 455 kil. Pigeons: 6.
+Départ: gare du Nord, 9h. 45m.
+Arrivée: Reclainville, près Voives, 5h. s.
+
+Le lendemain du départ de ce ballon, on recevait, par pigeon, la dépêche
+suivante de l'aéronaute:
+
+«Prussiens tiré sur ballon jusqu'à deux heures et demie sans me toucher.
+Descente heureuse à Reclainville, à cinq heures et demie soir. Remis
+toutes dépêches bureau Voives. Dirigé sur Vendôme où je suis arrivé à
+neuf heures du matin. Transmis immédiatement par télégraphe dépêches
+officielles à destination. Prussiens Orléans, Chartres. Quartier
+général, Patay. Bonne garde faite par nos troupes et francs-tireurs avec
+artillerie. L'ennemi vient réquisitionner à Châteaudun tous les jours.
+Repoussé de cette ville par francs-tireurs, qui ont fait quarante tués et
+autant de prisonniers. Ballon monté par un marin et un voyageur a été pris
+par les Prussiens qui ont fait tout prisonnier.»
+
+24e Ascension. _8 novembre_.--La _Gironde_ (2,000 m. cub.).
+Aéronaute: Gallay, marin.--Passagers: MM. Herbaut, Gambès et Barry.
+Dépêches: 60 kil.
+Départ: gare d'Orléans, 8h. 20 matin.
+Arrivée: Granville (Eure), 3h. 40 soir.
+
+
+TROISIÈME BALLON PRISONNIER.
+
+25e et 26e Ascensions. _12 novembre_. 1° Le _Daguerre_ (2,000 mèt.
+cub.). Aéronaute: Jubert, marin.--Passagers: MM. Pierrou, ingénieur, et
+Nobécourt, propriétaire de pigeons.
+Dépêches: 260 kil. Pigeons: 30.
+Départ: gare d'Orléans, 9h. 45 matin.
+Arrivée: Ferrières (Seine-et-Marne).
+
+2° Le _Niepce_ (2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Pugano, marin.--Passagers:
+MM. Dagron, Fernique, Poisot et Gnochi.
+Départ: gare d'Orléans, 9h. 15 matin.
+Arrivée: Vitry (Seine-et-Marne), 2h. 30 soir.
+
+Cet aérostat emportait des appareils de photographie qui ont servi à la
+préparation des dépêches attachées aux pigeons voyageurs.
+
+La descente s'est opérée non loin des Prussiens, et le sauvetage des
+caisses d'appareil n'a pas duré moins de huit jours.
+
+Le _Niepce_ et le _Daguerre_, partis le même jour, ont tous deux couru
+de grandes péripéties. Le premier ballon, descendu à Ferrières, a été
+poursuivi par les Prussiens et fait prisonnier.
+
+Les deux ballons ont fait route ensemble au-dessus des nuages. Les
+voyageurs des deux nacelles ont pu échanger des signaux dans les airs. Les
+passagers du _Niepce_ ont vu le _Daguerre_ atterrir; ils ont aperçu les
+Prussiens qui se jetaient à sa rencontre pour s'en emparer!
+
+
+II
+
+
+Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages
+aériens.--Voyage extraordinaire de Paris en Norwége.--Descente à
+Belle-Isle-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du siège.
+
+Trois ballons venaient d'être capturés dans un espace de temps
+très-restreint: on se demandait si la poste aérienne n'allait pas
+rencontrer des obstacles imprévus qu'il fallait à tout prix surmonter pour
+éviter de nouvelles captures, pour sauvegarder les aéronautes, ces uniques
+messagers de Paris assiégé. On venait d'apprendre que les Prussiens,
+consternés de voir les courriers de l'air défier leurs armes à feu, passer
+si librement à quelques milliers de mètres au-dessus de leurs lignes
+d'investissement, étudiaient sérieusement les moyens d'arrêter les trop
+audacieux ballons. L'illustre Krupp construisit un engin spécial destiné
+à atteindre les esquifs de l'air, admirable canon dont on attendait
+merveille. Ce _gun balloon_ fut promené triomphalement dans les rues
+de Versailles; c'était une longue bouche à feu mobile autour d'un axe,
+ressemblant bien plus à un télescope qu'à un canon. Les soldats de Bismark
+disaient tout haut qu'ils allaient abattre les aérostats comme des
+perdrix, mais le grand canon destiné à la chasse aux ballons fit plus de
+bruit que de besogne. L'ennemi organisa bientôt un système d'observations
+régulières. Quand un ballon sortait de Paris, des sentinelles examinaient
+la route qu'il suivait, et, par le télégraphe, prévenaient les postes
+prussiens situés dans la ligne probable du voyage. Des uhlans, prévenus
+à temps, couraient la tête en l'air, l'oeil braqué dans le ciel et
+s'efforçaient d'arriver au moment de la descente.
+
+Il fut décidé à Paris que les ascensions se feraient la nuit, au milieu
+des ténèbres. Les ballons, disait-on, vont partir à minuit, ils seront
+cachés à tout regard humain, en planant dans l'obscurité du ciel.
+
+Mais en évitant ainsi le péril de la capture, on courait vers d'immenses
+et nombreux dangers, comme nous allons essayer de le démontrer.
+
+En effet, rien de plus important en ballon, surtout quand on doit éviter
+les surprises d'un ennemi dangereux, que de voir les pays que l'on
+parcourt. Avec un peu d'attention, connaissant son point de départ,
+suivant sur une bonne carte les cours d'eau, les villes que l'on aperçoit
+du haut des airs, à la surface du sol, il est possible d'apprécier sa
+route. Quand on plane à 1,500 mètres de haut, nul projectile n'est à
+craindre, et rien n'empêche l'aéronaute, pour plus de sécurité, de
+naviguer à 2,000 mètres ou à 3,000 mètres au-dessus du niveau des
+Prussiens. En partant au lever du jour, il peut donc impunément examiner
+l'aspect du sol, voir les ennemis, ou s'assurer de leur absence. Même en
+hiver, il a devant lui de longues heures de jour, comprises entre le lever
+et le coucher du soleil, c'est-à-dire au moins 9 heures de voyage. Il
+peut avoir la certitude de trouver dans ce laps de temps une terre
+hospitalière.
+
+En partant à minuit, au contraire, on se lance dans les ténèbres, à
+l'inconnu. Tant que l'obscurité est complète, on n'ose pas descendre, ne
+sachant pas où la brise vous pousse. On attend le lever du jour. Mais le
+soleil levant peut vous montrer trop tard, hélas! que les courants aériens
+vous ont poussé en mer. C'en est fait alors du navire aérien s'il n'est
+sauvé par quelque hasard providentiel!
+
+
+PREMIER DÉPART DE NUIT.
+
+27e Ascension. _18 novembre_.--Le _général Uhrich_ (3,000 mèt.
+cub.). Aéronaute: Lemoine, marin.--Passagers: Thomas, propriétaire de
+pigeons et deux autres voyageurs.
+Dépêches: 80 kil. Pigeons: 34.
+Départ: gare du Nord, 11h. 15 soir.
+Arrivée: Luzarches (Seine-et-Oise), 8h. matin.
+
+Cette première ascension nocturne a été vraiment dramatique; elle a
+vivement impressionné les Parisiens, comme l'attestent les quelques lignes
+suivantes, que nous empruntons au _Gaulois_ paru le lendemain du départ de
+l'aérostat:
+
+«Ceux qui n'ont pas assisté à ce premier départ de nuit ne sauraient
+se figurer ce qu'il y a à la fois de triste, d'émouvant, de beau et de
+vraiment grand dans ce spectacle que le blocus de Paris nous a valu hier
+soir.
+
+«Nous étions là une centaine: des privilégiés; car on n'ébruite plus
+les départs des ballons-poste comme auparavant. L'ennemi, régulièrement
+informé quelques heures à l'avance, envoyait depuis quelque temps sur nos
+ballons des fusées incendiaires qui exposaient les aéronautes aux plus
+graves dangers. Aussi maintenant part-on mystérieusement, la nuit, et
+cette nuit et ce mystère ajoutent singulièrement aux émotions du départ.
+
+«Au milieu d'une vaste cour se trouve le ballon à peu près gonflé.
+«Un ballon énorme en taffetas jaune; les lanternes à réflecteur des
+locomotives l'éclairent étrangement; on le dirait transparent. Des ombres
+immenses courent le long du filet. Tout autour, on fait silence. Seul le
+sifflet aigu de M. Dartois, donnant le signal des manoeuvres, se fait
+entendre à des intervalles réguliers.
+
+«A dix heures et demie, un aide de camp arrive essoufflé.
+
+«--Une dépêche du gouverneur!
+
+«La dépêche est précieusement mise de côté. La nacelle est fixée. On
+entend le sifflet de la... pardon! le «_lâchez tout!_» et lentement,
+majestueusement, le ballon s'élève, c'est-à-dire s'évanouit dans les
+ténèbres. A peine a-t-il dépassé le toit de la gare, déjà nous l'avons
+perdu de vue. Cette masse s'est fondue dans les brouillards[12]!»
+
+[Note 12: Le _Gaulois_, 18 novembre 1870.]
+
+Le voyage exécuté par cet aérostat est des plus curieux. Les voyageurs
+sont restés 10 heures en ballon pour tomber seulement à quelques lieues de
+Paris. Ils croient avoir traversé Paris plusieurs fois pendant la nuit,
+ce qui est possible en admettant la présence dans l'air de courants
+contraires superposés à différentes altitudes.
+
+
+VOYAGE DE NORWÉGE.
+
+28e Ascension. _24 novembre_.--La _Ville d'Orléans_. Aéronaute:
+Rolier, ingénieur.--Passager: M. Deschamps, franc-tireur.
+Dépêches: 250 kil. Pigeons: 6.
+Départ: gare du Nord, 11h. 45 soir.
+Arrivée: Norwége, à cent lieues au nord de Christiania, le lendemain à 1
+h. soir.
+
+Ce voyage est un des plus curieux de l'histoire des ballons. Nous en
+rendons compte d'après une lettre adressée à l'_Indépendance belge_.
+
+«Copenhague, 3 décembre.
+
+«Je vous apporte le récit du merveilleux voyage aérien de MM. Paul Rolier
+et Deschamps.
+
+«Ce sont eux, vous le savez déjà, qui descendirent en ballon auprès de
+Christiania, en Norwége, il y a quelques jours. Je tiens les détails qui
+suivent de la bouche même de l'un des aéronautes.
+
+«Ils sont partis de Paris le 24 novembre, à 11 heures trois quarts du
+soir, espérant se diriger sur Tours. Le ballon atteint bientôt une hauteur
+de 2,000 mètres, hors de portée des balles prussiennes, et il dominait
+alors tout le camp prussien. Puis, il passa successivement au-dessus de
+plusieurs villes du nord.
+
+«Bientôt les aéronautes crurent entendre le bruit d'un grand nombre de
+locomotives; ils étaient sur les côtes de la mer; et c'était le bruit des
+vagues sur les rochers qu'ils pouvaient parfaitement distinguer. Puis ils
+entrèrent dans un brouillard épais, n'ayant aucun moyen de déterminer leur
+rapidité ou le mouvement horizontal de l'aérostat.
+
+«Le brouillard s'étant dissipé, ils se trouvèrent au-dessus de la mer
+et virent successivement un grand nombre de vaisseaux (dix-sept), entre
+autres une corvette française à laquelle ils firent des signaux, qui ne
+furent sans doute pas compris; on ne leur répondit point. Leur intention
+était de se laisser tomber sur la mer et de se tenir là, jusqu'à ce qu'ils
+fussent recueillis par la corvette.
+
+«Plus tard, on tira sur eux, sans doute d'un vaisseau allemand, mais sans
+les atteindre. Ils avançaient toujours vers le nord avec une rapidité
+vertigineuse. Ne voyant nulle part la terre et se trouvant de nouveau dans
+le brouillard, ils expédièrent un de leurs pigeons voyageurs, annonçant
+qu'ils se croyaient perdus. Alors, ils jetèrent une longue corde de la
+nacelle, ce qui ralentit leur marche, le bout de la corde trempant dans
+l'eau. Enfin, ils aperçurent la terre et jetèrent un sac de journaux et de
+lettres. Le ballon, allégé, remonta et prit une nouvelle direction vers
+l'est.
+
+«Ce fut une heureuse inspiration; sans cela, d'après toute probabilité, le
+ballon était conduit vers la mer glaciale. Placé dans ce nouveau courant,
+l'aérostat continua son mouvement sur la terre ferme. Perdant de son lest,
+il s'était relevé à une plus grande hauteur.
+
+«On ouvrit la soupape pour lâcher du gaz et faire descendre le ballon.
+Près de Lifjeld, paroisse de Silgjord, le ballon toucha le sommet des
+arbres. Les voyageurs descendirent à l'aide de la corde qu'ils avaient
+laissée pendre, et arrivèrent à grande peine presque sains et saufs.
+
+«Aussitôt allégé d'une grande partie de son poids, le ballon s'éleva avec
+rapidité sans qu'on pût le retenir. Il était alors 3 heures 40 minutes
+de l'après-midi, d'après le méridien de Paris; c'était le vendredi 25
+novembre. «Quinze heures s'étaient écoulées depuis leur départ de Paris;
+ils ignoraient dans quel pays ils étaient tombés et comment ils y seraient
+reçus.
+
+«Accablés de lassitude, mourant de faim, suffoqués par le gaz qui
+s'échappait du ballon, ils s'évanouirent tous les deux. Bientôt rétablis,
+ils se mirent à marcher en enfonçant profondément dans la neige. Les
+premiers êtres vivants qu'ils rencontrèrent furent trois loups, qui les
+laissèrent passer sans les attaquer. Après cinq ou six heures de marche,
+ils atteignirent une pauvre cabane, où ils s'abritèrent. Le lendemain, ils
+rencontrent une nouvelle cabane. Là, ils trouvèrent des traces de feu et
+comprirent alors qu'ils n'étaient pas éloignés d'un endroit habité.
+
+«Peu après deux bûcherons survinrent; mais il leur fut impossible, à eux,
+Français, de se faire comprendre ou de savoir en quel pays ils étaient. Un
+des bûcherons sortit de sa poche une boîte d'allumettes pour allumer du
+feu. Rolier prit aussitôt la boite et lut dessus Christiania. Plus
+de doute, ils étaient en Norwége, nom que les paysans ne comprirent
+naturellement pas; mais ils se doutèrent pourtant que les étrangers
+voulaient se rendre à Christiania. Ils les conduisirent d'abord à leur
+domicile pour les réconforter et leur donnèrent tous les soins que
+nécessitait leur état, puis ils les menèrent chez le pasteur Celmer,
+où arrivèrent le docteur de l'endroit et l'ingénieur des mines, nommé
+Nielsen. Ce dernier parlait très-bien le français, et ils purent raconter
+leur voyage.
+
+«Le journal de Drammen raconte que des paysans travaillant dans la forêt
+et apercevant le feu, s'élancèrent vers cet endroit, croyant que des
+vagabonds voulaient incendier la cabane.
+
+«Les Français, ajoute-t-il, reçurent nos compatriotes avec des visages
+souriants, battant des mains et criant: Norwégiens! _Normoed_(?) Il faut
+alors qu'ils aient pu calculer qu'ils étaient en Norwége.
+
+«Les voyageurs furent conduits à Kappellangaarden, où l'on ne comprend pas
+le français; mais ils se firent comprendre en dessinant un cercle dans
+lequel ils mirent un point qu'ils appelèrent Paris, expliquant par geste
+l'ascension du ballon et que les Prussiens avaient tiré sur eux. Plus tard
+on les conduisit à Kroasberg, dans la nuit, vers deux heures. Ils étaient
+munis de pièces d'or, dont ils donnèrent dans leur joie quelques-unes à un
+pauvre petit garçon.
+
+«A Drammen, ils reçurent leurs cinq sacs de poste, pesant 230 livres,
+leurs six pigeons voyageurs et leurs autres objets qu'ils avaient laissés
+dans la nacelle: une couverture, deux bouteilles et demie de vin, un
+baromètre, un sextant, un thermomètre, un drapeau de signal, une casquette
+d'officier, etc., etc.
+
+«Ils se déterminèrent à donner à l'université de Christiania le ballon qui
+mesure une hauteur de 2,000 m.c. et qui en quinze heures a fait un trajet
+de plus de 300 lieues.
+
+«Il sera d'abord exposé à Christiania et le profit de la recette sera
+offert aux blessés français.»
+
+M. Rolier nous a fait l'honneur de nous rendre visite tout récemment; nous
+avons pris le plus vif plaisir, à entendre de sa bouche le récit de ses
+périlleuses aventures, vraiment dignes de Jules Verne ou d'Edgard Poë.
+Il n'y a qu'un voyage aérien qui puisse se comparer à celui-là; c'est la
+grande traversée de Green qui, parti de Londres, passa la Manche, franchit
+la France entière, une partie de l'Allemagne, pour descendre vingt heures
+après son départ dans le duché de Nassau. Mais cette grande excursion de
+Green ne s'est pas exécutée dans des circonstances aussi dramatiques.--M.
+Rolier et son compagnon ont eu l'impression d'une perte imminente, presque
+certaine.--Égarés dans les profondeurs de la mer du Nord, ils devaient se
+préparer à la plus horrible des morts!
+
+Une des parties les plus intéressantes du récit de M. Rolier est relatif à
+son séjour à Christiania.--L'enthousiasme des Norvégiens était extrême,
+on fêtait partout les voyageurs; dans des banquets, dans des réunions
+on portait des toasts à la France. Des dépêches télégraphiques étaient
+lancées de toutes les villes du royaume pour féliciter les Français tombés
+des nues. Les dames envoyaient à M. Rolier des souvenirs, des bouquets,
+des cadeaux; l'heureux aéronaute, en descendant du ciel, avait trouvé le
+paradis sur la terre!
+
+
+DE PARIS EN HOLLANDE.
+
+29e Ascension. _24 novembre_.--_L'Archimède_ (2,000 mèt. cub.).
+Aéronaute, J. Buffet, marin.--Passagers: MM. de Saint-Valry et Jaudas.
+Dépêches: 220 kil. Pigeons: 5.
+Départ: gare d'Orléans. Minuit 45.
+Arrivée: Castelré (Hollande), 6h. 45m.
+
+L'aéronaute de l'_Archimède_, M.J. Buffet, n'est pas seulement un marin de
+coeur, c'est aussi un homme distingué, qui a publié dans le _Moniteur_ de
+Tours une lettre très-intéressante, qui mérite d'être publiée. Ce récit
+respire la vérité, et donne une excellente idée des premières impressions
+aériennes.
+
+«Mon cher ami,
+
+«Quelques détails sur le voyage de l'_Archimède_ t'intéresseront sans
+doute; aussi, sans autre préambule, vais-je commencer une petite narration
+de notre traversée.
+
+«Le jeudi 24 novembre, à 4 heures du soir, je recevais l'ordre de partir;
+j'employai le mieux possible le temps qui me restait, car à 10 heures je
+devais m'élancer dans les airs.
+
+«A l'heure dite tout était prêt, quelques papiers importants nous
+manquaient encore, il fallait attendre. Je te fais grâce de toute
+l'opération du gonflement: qu'il te suffise de savoir que tout se passa le
+mieux du monde. J'avais deux passagers, MM. Albert Jaudas et Saint-Valry.
+
+«A minuit et demi, nous étions dans la nacelle. Le fameux _lâchez-tout_
+de Godard ne se fit pas attendre, et bientôt notre aérostat s'élevait au
+milieu des souhaits de bon voyage que nous envoyait la foule;--car il y
+avait foule à la gare d'Orléans. Tout en surveillant l'ascension de mon
+ballon, je regardais émerveillé le panorama qui se déroulait sous nous;
+le silence régnait dans la nacelle, et n'était interrompu que par les
+interjections admiratives qui s'échappaient de nos lèvres. En effet,
+Paris, de nuit et à cette hauteur (nous étions à 2,000 mètres), a quelque
+chose de saisissant; les lumières des remparts se réunissent pour entourer
+la ville comme d'une ceinture de feu, et les rues se dessinent en lignes
+brillantes s'entre-coupant les unes les autres; bientôt tout se confondit,
+Paris ne fut plus qu'une tache brillante, qu'un point, qu'une lueur,
+puis tout s'éteignit. Rien autour de la ville n'indiquait les positions
+prussiennes. L'aérostat suivait rapidement la ligne du sud vers le nord,
+la manoeuvre était facile, le ballon excellent; tous trois nous montions
+pour la première fois et le titre d'aéronaute pesait un peu sur mes
+épaules, fort jeunes en pareille matière.
+
+A une heure nous vîmes distinctement des feux disposés en rectangle et
+régulièrement espacés; nous ne pûmes que faire des conjectures et tout
+nous fit penser que cela devait être des forts ou redoutes destinés
+à protéger l'armée prussienne sur ses derrières. Nous causions, mes
+passagers et moi, de tout ce que nous pouvions apercevoir, et cette
+conversation, faite à trois kilomètres en l'air, avec cet énorme dôme
+suspendu au-dessus de nos têtes, au milieu de ce silence parfait, de
+cette immobilité apparente, avait quelque chose de bizarre; les routes se
+découpaient en lignes blanchâtres sur le fond noir du tableau, éclairé ça
+et là de quelques points lumineux. Les villes, toujours en lignes de feu,
+se succédaient les unes aux autres. Tout à coup la terre nous parait
+illuminée; des lueurs rouges très-rapprochées, s'éteignant et se rallumant
+tour à tour, attirèrent nos regards, des grondements lointains arrivèrent
+jusqu'à nous. C'était, je l'appris depuis, le bassin houiller de
+Charleroi, et les innombrables forges et hauts-fourneaux qui causaient ces
+lueurs et ces bruits effrayants.
+
+La nuit s'écoula avec des alternatives d'ombre et de lumière, et bientôt,
+à la lueur blafarde qui envahit le ciel, nous vîmes que le jour allait
+paraître. Le temps, toujours superbe; aussi je te laisse à penser ce
+qu'était ce lever du soleil, à 2,500 mètres de hauteur et vu dans ces
+conditions-là.
+
+Ce fut un véritable changement à vue, la terre apparut peu à peu; nous
+n'avions pas assez d'yeux pour voir. Silence parfait, et, chose étrange,
+nous entendions distinctement le chant du coq. Je renonce à décrire le
+spectacle auquel nous assistions, ce fut comme un beau tableau dont ou
+soulève peu à peu le voile qui le recouvre. Les bois étaient des touffes
+d'herbe, les maisons des points blancs, çà et là quelques plaques
+brillantes, de l'eau, sans doute; de l'aspect plat et uniforme du pays,
+nous fûmes unanimes à reconnaître les Flandres. Aussi, après avoir prévenu
+nos passagers, je résolus de commencer ma descente.
+
+Mes dispositions prises, mon lest sous la main, je saisis la corde de la
+soupape et j'ouvris: l'aérostat descendit rapidement. A 80 mètres du sol,
+j'arrêtai sa descente, coupai le guide rope (longue corde destinée à
+enrayer la marche du ballon); je me laissai courir à cette hauteur; nous
+filions avec une extrême vitesse, le vent était fort.
+
+Un château apparut à notre gauche; devant nous, une plaine: c'était une
+occasion, je fis descendre le ballon, un toit jaillit derrière un
+rang d'arbres, je n'eus que le temps de jeter deux sacs de lest, nous
+franchîmes heureusement l'obstacle. De l'autre côté, je coupai l'ancre
+et me suspendis à la soupape. Deux chocs violents, puis tout fut dit;
+l'_Archimède_ était vaincu.
+
+Déjà les paysans accouraient de toutes parts.--«Où sommes-nous?»
+m'écriai-je. Impossible de comprendre, mais les cris de joie dont ils
+accueillirent le drapeau français que je fis flotter, nous eurent bientôt
+rassurés.
+
+«Enfin, l'un d'eux, vêtu d'une blouse bleue et coiffé d'une casquette
+à galons, me dit: «Castelré, Hollande.» Un gros soupir de satisfaction
+s'échappa de nos poitrines, en même temps qu'une expression d'étonnement,
+puisqu'on 7 heures nous avions fait près de 100 lieues.
+
+«Aidé de ces bons paysans, j'opérai le dépouillement de l'aérostat; je ne
+puis assez témoigner ma reconnaissance pour le bon vouloir que ces braves
+gens mettaient à m'aider dans une opération si nouvelle pour eux; la seule
+difficulté fut de faire éteindre les pipes. Ces gaillards-là fumaient en
+venant respirer le gaz qui s'échappait de la soupape, et qui les faisait
+reculer à moitié asphyxiés et les yeux pleins de larmes.
+
+«Pendant que j'encourageais par tous les moyens possibles ces braves
+Hollandais à travailler, nous vîmes arriver près de nous deux personnes,
+accourues en toute hâte du château dont j'ai parlé, et qui nous firent les
+offres les plus gracieuses.
+
+«On amena une voiture, la nacelle dedans, le ballon dans la nacelle, le
+filet par-dessus, et tout en remerciant du fond du coeur ces bons amis,
+nous nous acheminâmes vers le château dont nous avions fini par accepter
+l'hospitalité.
+
+«Le château s'appelait Hoogstraeten, et le propriétaire, M. le major de
+Lobel, était absent pour la journée. Les honneurs nous en furent faits
+le plus gracieusement possible par toute la famille présente au château.
+Inutile de raconter les soins dont nous fûmes l'objet. On mit tout en
+réquisition pour nous, et, reposés, restaurés, on fit encore atteler pour
+nous deux voitures; l'une pour les aéronautes, pour nous transporter à
+Turnhout, station belge, et de là rejoindre la France. Les adieux furent
+touchants; nous ne savions que dire.
+
+Enfin nous nous séparâmes, le soir même nous étions à Bruxelles.
+
+Il m'est impossible de te faire un tableau exact de la sympathie que nous
+avons rencontrée sur notre route en Belgique. Chacun, selon ses moyens,
+cherchait à nous éviter quelque peine, et, fonctionnaires et gens du pays,
+tous nous accueillaient avec acclamation. Nous étions fort touchés de ces
+marques d'amitié réelle, et c'est avec bonheur que nous avons pu constater
+que la France est aimée plus qu'on ne croit. Aussi, au nom de nos
+passagers et au mien voudrais-je pouvoir dire assez haut pour être entendu
+partout: Merci, merci, à la Belgique, à la Hollande!
+
+Voilà, mon brave ami, le récit de mon voyage; je n'ai dit que ce que j'ai
+personnellement ressenti, mais je crois résumer notre impression commune.
+
+À bientôt donc et tout à toi.
+
+JULES BUFFET.
+
+Faisons remarquer après le récit de ce voyage que M. Buffet est parti
+le même jour que M. Rolier. Mais il a quitté terre une heure après le
+voyageur de Norwége, ce qui lui a permis au lever du soleil de toucher
+terre à l'extrémité de la Hollande. S'il était parti à la même heure, il
+est probable qu'il aurait quitté les côtes de la Hollande, sans voir
+la mer, et qu'il se serait également égaré!
+
+30e Ascension. _24
+novembre_.--L'_Egalité_ (3,000 mèt. cub.).--Aéronaute: W. de
+Fonvielle.--Passagers: MM. de Viloutray, Bunel, Rouzé et un quatrième
+voyageur.
+Départ: usine à gaz, Vaugirard, 10h. matin.
+Arrivée: Louvain (Belgique), 2h. 15 soir.
+
+Cette ascension est une entreprise particulière organisée par M. de
+Fonvielle, qui a d'abord voulu utiliser l'ancien ballon captif de
+l'Exposition universelle de 1867.
+
+Mais cette première tentative ne fut pas heureuse. L'ex-ballon captif, mal
+gonflé, se sépara de son filet, quand on voulut le baisser contre terre
+pour réparer une fente ouverte dans l'étoffe. Il s'échappa tout seul dans
+les airs, sans filet, sans nacelle, et tomba entre les lignes prussiennes
+et les lignes françaises.--On le voyait de loin, s'agiter contre terre,
+comme une baleine échouée sur le rivage. Mais les postes français ne se
+décidèrent pas à aller le chercher sans une autorisation de la place.
+Quand on obtint la permission, trois jours après, il était trop tard! Les
+Prussiens s'étaient emparés de l'aérostat!
+
+
+PREMIER BALLON PERDU EN MER.
+
+31e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jacquard_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Prince, marin.--Pas de passager.
+Dépêches: 250 kil.
+Départ: gare d'Orléans, 11h. soir.
+Arrivée: lieu inconnu.
+
+Il paraît que lorsque le marin Prince partit en ballon, il s'écria
+avec enthousiasme: «Je veux faire un immense voyage, on parlera de mon
+ascension!» Il s'éleva lentement à 11 heures du soir, par une nuit
+noire.--On ne l'a jamais revu depuis.
+
+Un navire anglais aperçut le ballon, en vue de Plymouth; il se perdit en
+mer. Quel drame épouvantable a dû torturer l'esprit de l'infortuné Prince,
+avant de trouver la plus horrible des morts! Seul du haut des airs, il
+contemple l'étendue de l'Océan où fatalement il doit descendre. Il compte
+les sacs de lest, et ne les sacrifie qu'avec une parcimonie scrupuleuse.
+Chaque poignée de sable qu'il lance est un peu de sa vie qui s'en va.--Il
+arrive, ce moment suprême, où tout est jeté par dessus bord! Le ballon
+descend, se rapproche du gouffre immense!... La nacelle se heurte sur la
+cime des vagues, elle n'enfonce pas, elle glisse à la surface des flots,
+entraînée par le globe aérien, qui se creuse comme une grande voile!
+Pendant combien de temps durera ce sinistre voyage? Il peut se prolonger
+jusqu'à ce que la mort saisisse l'aéronaute, par la faim, par le froid
+peut-être!--Quel épouvantable et navrant tableau, que celui de ce
+voyageur, perdu dans l'immensité de la mer! Il cherche de loin un
+navire..., jusqu'au dernier moment il espère le salut!
+
+Pauvre Prince, brave marin, tu as perdu la vie pour ton pays, l'histoire
+enregistrera ton nom--ainsi que celui de Lacaze qui est mort comme toi, au
+milieu de l'Océan--sur la liste des hommes de coeur, qui dans les moments
+suprêmes savent noblement mourir pour la patrie!
+
+
+VOYAGE DE BELLE-ILE-EN-MER.
+
+32e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jules Favre_ (2,000 mèt.
+cub).--Aéronaute: Martin, négociant.--Passager: M. Ducauroy.
+Dépêches: 50 kil. Pigeons: 10.
+Départ: gare du Nord, 11h. 30 soir.
+Arrivée: Belle-Ile-en-Mer.
+
+Le _Jules Favre_, parti quelques minutes après le _Jacquard_, a échappé
+d'une manière vraiment miraculeuse au sort de ce dernier ballon.
+
+Le récit suivant a été envoyé le 2 décembre au _Phare de la Loire_, il
+donne les épisodes de ce voyage dramatique:
+
+«Nous sortons à l'instant et profondément émus de la chambre où est né
+le général Trochu, et où sont étendus sur leur lit de douleur les deux
+aéronautes qu'un hasard providentiel a jetés sur notre île, point perdu
+de l'Océan, et il est hors de doute que sur mille cas semblables, pas un
+ballon n'échapperait aux vagues, par le vent d'est qui pousse vers la
+grande mer. Nous avons eu l'honneur de serrer la main à ces braves enfants
+de Paris qui apportent à la France l'espoir et même la certitude de sa
+délivrance prochaine. Un de ces messieurs, le moins contusionné, a bien
+voulu nous raconter les péripéties émouvantes du voyage.
+
+«Parti à minuit de Paris, le _Jules Favre_ s'éleva à 2,000 mètres,
+apercevant distinctement les feux prussiens. Ils rencontrèrent une couche
+d'air chaud et tellement calme, qu'ils croyaient faire à peine une lieue
+à l'heure. L'appareil électrique qui devait les éclairer n'ayant pu
+fonctionner, ils ne purent savoir quelle direction suivait le ballon, et
+comme le vent était nord au moment de leur départ, ils étaient persuadés
+aller vers Lyon. Sans s'en douter, ils étaient dans un courant violent qui
+les poussait de l'est à l'ouest. «Vers six heures, ils approchaient de la
+mer. Ils aperçurent alors la petite île d'Hoédic, voisine de Belle-Ile de
+quatre lieues. Sur cette île est un fort, qui fit croire à ces Messieurs
+qu'ils étaient sur une île de la Marne ou de la Seine, tant le ballon
+leur paraissait immobile. J'ai omis de dire que jusque-là ils s'étaient
+toujours trouvés au-dessus d'un épais brouillard.
+
+«Bientôt ils apercevaient la mer, qu'un bruit confus leur avait fait
+pressentir devoir être non loin d'eux. Ils furent poussés vers Belle-Ile
+avec la rapidité d'une flèche et malheureusement vers une de ses
+extrémités ayant à peine cinq kilomètres de largeur; le danger était
+suprême. M. Martin monta dans les cordages, ouvrit en grand la soupape,
+car ils ne pouvaient échapper à la mort que par une descente prompte: s'il
+n'avait ouvert la soupape avant d'atteindre l'île, ils étaient évidemment
+perdus.
+
+«Dans deux minutes, ils descendirent de 2,000 mètres; le premier choc
+fut terrible, le ballon remonta et retomba deux fois encore. En ouvrant
+brusquement la soupape, le ballon se dégonfla à sa partie inférieure, ce
+qui lui fit faire parachute et amortit le choc de la descente. Il était
+dans d'excellentes conditions pour la descente, ayant encore vingt sacs de
+lest sur 26. Au dernier choc, le ballon s'accrocha à un mur d'environ un
+mètre. M. Martin se précipita hors de la nacelle et frappa contre le mur
+où il eut la jambe et la poitrine violemment contusionnées.
+
+«Quant à M.D.C, il fut précipité contre terre à une vingtaine de mètres
+plus loin.
+
+«M. Martin, revenu de son étourdissement, aperçut alors son ami couché sur
+le dos, ayant un masque de sang à la figure; il le crut mort.
+
+«L'intrépide M. Martin nous a avoué que son unique préoccupation dans ce
+danger suprême et même dès la descente vertigineuse, fut le souvenir de
+l'assurance faite à la dame de M.D.C. que nul danger n'existait pour
+l'excellent chef de famille, le citoyen dévoué à sa patrie qui allait le
+suivre.
+
+«Espérons que ces Messieurs sortiront bientôt saufs de leur chute
+effrayante!
+
+«Les dépêches partent cette nuit pour Saint-Nazaire par l'_Euménide_.
+
+«M. JOUAN.»
+
+
+DÉPARTS DE DÉCEMBRE 1870.
+
+_33e Ascension_. _1er décembre_.--_La Bataille de Paris_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Poirrier, professeur de gymnastique.--Passagers: MM.
+Lissajoux et Youx.
+Départ: gare du Nord, 5h. 45 m.
+Arrivée: Grand-Champ (Bretagne), midi.
+
+La descente de cet aérostat a été très-accidentée. L'ancre jetée ne
+mordait pas et les voyageurs étaient entraînés par un vent violent.
+L'aéronaute crut bien faire en sautant de la nacelle à terre pour chercher
+à attacher lui-même le guide-rope à un arbre. Mais il ne peut réussir
+cette manoeuvre. MM. Lissajoux et Youx furent emportés, par l'aérostat
+délesté du poids de l'aéronaute, avec une violence vertigineuse. Le ballon
+se creva à un kilomètre de là; il s'arrêta. Les voyageurs en furent
+quittes pour l'émotion!
+
+La plus indispensable union est rigoureusement commandée à la descente.
+Sauter de la nacelle, c'est risquer d'abord sa propre vie, mais ce qui est
+plus grave encore, c'est compromettre celle des autres!
+
+
+UNE ASCENSION SCIENTIFIQUE.
+
+34e Ascension. _2 décembre_.--_Le Volta_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Chapelain, marin.--Passager: M. Janssen astronome.
+Départ: gare d'Orléans, 6h. m.
+Arrivée: Savenay (Loire-Inférieure), 11h. 30 m.
+
+M. Janssen emportait avec lui les instruments nécessaires pour observer en
+Algérie l'éclipse de soleil.
+
+Ainsi, pendant que l'étranger souillait par sa présence et ses ravages
+le sol de la patrie, l'Académie des sciences, restant en dehors de ces
+monstruosités sociales, portait toujours ses regards vers les grands
+problèmes de la science. Nous croyons devoir reproduire les nobles paroles
+de M. Dumas, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, au sujet de
+l'expédition scientifique organisée pendant le siège.
+
+Dans la séance du 5 décembre 1870, voici comment s'est exprimé l'illustre
+secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences:
+
+«Une éclipse de soleil, totale pour une partie de l'Algérie, aura lieu le
+27 décembre. M. Janssen, si célèbre par les belles découvertes qu'il
+a effectuées dans l'Inde, à l'occasion de l'éclipse de 1868, était
+naturellement désigné de nouveau, pour compléter ses observations, au
+patronage et au concours du bureau des longitudes et de l'Académie, qui,
+avec l'autorisation de M. le ministre de l'instruction publique, se sont
+empressés de les lui accorder.
+
+«M. Janssen est parti de Paris, vendredi à 5 heures du matin, par un
+ballon spécial: le _Volta_. L'administration avait bien voulu se mettre
+entièrement à sa disposition; cet appareil n'emportait que le savant,
+les instruments de la science, et le marin chargé de la manoeuvre. Notre
+confrère, M. Charles Deville et moi, nous assistions au départ de M.
+Janssen, soit pour l'aider dans ses derniers apprêts, soit pour lui donner
+une preuve de plus de l'intérêt que l'Académie porte à ses travaux.
+L'ascension, grâce aux précautions minutieuses de M. Godard aîné, s'est
+accomplie dans les meilleures conditions, et la direction excellente
+prise par l'aérostat, doit faire espérer le succès d'une expédition que
+menacent, il est vrai, des périls de plus d'un genre.
+
+«Les secrétaires perpétuels de l'Académie, il est utile de le déclarer
+publiquement, se portant garants du caractère absolument scientifique de
+l'expédition et de la parfaite loyauté de M. Janssen, l'ont recommandé
+officiellement à la protection et à la bienveillance des autorités et des
+amis de la science, en quelque lien que les chances du voyage l'aient
+dirigé. Il fut un temps, où ce témoignage aurait suffi pour lui assurer un
+accueil chevaleresque dans les lignes ennemies. On nous a appris le doute
+sur ce point. Aussi chacun a-t-il compris que des rigueurs et des menaces,
+non justifiées par les lois de la guerre, aient fait à M. Janssen comme
+un devoir de compter sur son propre courage et non sur la générosité
+d'autrui. Je suis entouré de témoins qui peuvent attester, cependant,
+qu'en pleine guerre, en 1813, Davy, un Anglais, recevait, dans ce palais
+même, l'hospitalité de la France, comme un hommage rendu au génie et aux
+droits supérieurs de la civilisation.
+
+«En suivant du regard notre digne missionnaire dans l'espace, où il se
+perdait peu à peu, j'ai senti ce souvenir se réveiller et renouveler en
+moi le besoin de protester, soit au nom de la science, soit au nom des
+principes eux-mêmes, contre tout empêchement qui pourrait être mis à son
+expédition. Deux inventions françaises, liées aux gloires de l'Académie,
+ont concouru aux opérations de la défense: les ballons que Paris investi
+expédie, les dépêches microscopiques qui lui reviennent sur l'aile des
+pigeons.
+
+«La décision prise par le comte de Bismark de renvoyer devant un conseil
+de guerre les personnes qui, montées dans les ballons, auront, sans
+autorisation préalable, franchi les lignes ennemies, intéresse donc
+l'Académie. Elle ne saurait accepter que des opérations soient punissables
+parce qu'elles reposent sur des principes scientifiques nouveaux; que
+l'homme dévoué qui, dans l'intérêt de la science, passe au-dessus des
+lignes prussiennes, soit coupable de manoeuvre illicite; qu'en donnant,
+enfin, nos soins à l'aéronautique, nous ayons contribué nous-mêmes à
+fabriquer des engins de guerre prohibés.
+
+«Comment! les voies de terre, de fer nous étaient interdites, la voie de
+l'air nous restait seule, inconstante et douteuse; elle n'avait jamais été
+pratiquée; quoi de plus légitime que son emploi! Nous l'avons conquise par
+des procédés méthodiques, et si elle fonctionne régulièrement au profit de
+nos armes, où est le délit?
+
+«Que l'ennemi détruise, s'il le peut, nos ballons au passage; qu'il
+s'empare de nos aéronautes au moment où ils touchent terre, soit; c'est
+son intérêt, c'est chance de guerre. Mais que les personnes, tombant ainsi
+entre ses mains, soient livrées à une cour martiale, au loin, en pays
+ennemi, comme des criminels, c'est un abus de la force....
+
+«Dans Syracuse assiégée, Archimède opposant aussi aux efforts de l'ennemi
+toutes les ressources de la science de son temps, rendait pour les Romains
+l'attaque de plus en plus meurtrière. Marcellus, loin de lui faire un
+crime d'avoir prolongé la défense par ses inventions, ordonna que la
+vie de ce grand homme fût respectée, et, plein de regret pour sa mort
+fortuite, entoura sa famille de soins et d'égards!...»
+
+Ajoutons pour l'honneur de M. Janssen que, lors de son départ, il apprit
+que les savants anglais lui offraient un laisser-passer à travers les
+lignes prussiennes, M. Janssen refusa; il préféra ne rien devoir à
+l'ennemi de son pays, et il aima mieux risquer les chances du voyage
+aérien!
+
+35e Ascension. _4 décembre_.--_Le Franklin_ (2,050 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Marcia, marin.--Passager: M. le comte d'Andrecourt,
+officier d'état-major du général Trochu, il apporte en province les
+nouvelles de la prise du plateau d'Avron.
+Départ: gare d'Orléans, 1h. m.
+Arrivée: près Nantes (Loire-Inférieure), 8h. m.
+
+36e Ascension. _5 décembre_.--_L'armée de Bretagne_ (
+mèt. cub.). Aéronaute: Surrel.--Passager: M. Lavoine, consul à
+Jersey.--Dépêches: 400 kil.
+Départ: gare du Nord, 6h. m.
+Arrivée: Bouillet (Deux-Sèvres). L'aéronaute à la descente a été assez
+grièvement blessé à la tête.
+
+37e Ascension. _7 décembre_.--_Le Denis Papin_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Domalin, marin.--Passagers: MM. Montgaillard, Delort et
+Robert, inventeurs des cylindres sous-aquatiques, pour le transport des
+lettres de province par la Seine.--Dépêches: 55 kil. Pigeons: 3.
+Départ: gare d'Orléans, 4h. m.
+Arrivée: près le Mans (Sarthe), 7 h.m.
+
+38e Ascension. _11 décembre_.--_Le général Renault_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Joignerey, gymnaste.--Passagers: MM. Wolff et
+Lermanjat.--Dépêches: 1,000 kil.--Pigeons: 12.
+Départ: gare du Nord, 3h. 15m.
+Arrivée: (Seine-Inférieure) près Rouen, 5h. 30m., 130 kil. en 3h. 15.
+
+
+QUATRIÈME BALLON PRISONNIER.
+
+39e Ascension. _15 décembre_.--_La Ville de Paris_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Delamarne.--Passagers: Morel, rédacteur _du Gaulois_,
+et Billebault.--Dépêches: 65 kil.--Pigeons: 12.
+Départ: gare du Nord, 4h. m.
+Arrivée: Wertzlur (Prusse), 4h. 5m. Fait prisonnier en Prusse, M.
+Delamarne a failli être fusillé par les Prussiens, et n'a échappé à la
+mort que par miracle. M. Morel a subi des mauvais traitements les plus
+humiliants.
+
+40e et 41e Ascensions. _17 décembre_.--1° _Le Parmentier_ (2,000
+mèt. cub.).--Aéronaute: Paul, marin.--Passagers: M. Desdouet et un
+franc-tireur.--Dépêches: 460 kil.--Pigeons 4.
+Départ: gare d'Orléans, 1h. 15m.
+Arrivée: Gourganson (Marne), 9h. m.
+
+2° _Le Guttemberg _(2,000 mèt. cub.).--Aéronaute: Perruchon,
+marin.--Passagers: MM. d'Alméida, Lévy et Louisy.
+Dépêches 0.--Pigeons: 6.
+Départ: gare d'Orléans, 1h. 30m.
+Arrivée: Montpreux (Marne), 9h. m.
+
+Ces deux ballons furent lancés à peu près en même temps de la gare
+d'Orléans.--Le franc-tireur, monté dans le premier aérostat, M. Lepère,
+ami du général Trochu, devait porter au général Faidherbe l'ordre de faire
+un énergique mouvement en avant pour faciliter une grande sortie. M.
+Lepère avait un signe de reconnaissance, et une mission verbale: son
+message put être délivré avec une étonnante rapidité. Ce fait est un
+admirable exemple de l'utilisation des ballons pendant la guerre.
+
+M. d'Alméida, monté dans _le Guttemberg_ était chargé de coordonner les
+efforts pour communiquer avec la ville assiégée.
+
+42e Ascension. _18 décembre_.--_Le Davy_ (1,000 m.
+cub.).--Aéronaute: Chaumont, marin.--Passager: M. Deschamps.
+Dépêches: 25 kil.
+Départ: gare d'Orléans, 5h. m.
+Arrivée: Chuney près Beaune (Côte-d'Or).
+
+
+CINQUIÈME BALLON PRISONNIER.
+
+43e Ascension. _20 décembre_.--_Le général Chanzy_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Werrecke, gymnaste.--Passagers: MM. de l'Épynay,
+Julliac, Joufryon.--Dépêches: 25 kil.--Pigeons: 4.
+Départ: gare du Nord, 2h. 30 m.
+Arrivée: Rotembery (Bavière), 10h. 45 m. Fait prisonnier en Allemagne.
+
+Cette expédition avait pour but d'organiser en province un corps de
+plongeurs qui à l'aide de scaphandres auraient pu revenir à Paris par la
+Seine.
+
+44e Ascension. _22 décembre.--Le Lavoisier_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Ledret, marin.--Passager: Raoul de
+Boisdeffre.--Dépêches: 175 kil.--Pigeons: 6.
+Départ: gare d'Orléans, 2h. 30m.
+Arrivée: Beaufort (Maine-et-Loire), 9h. m.
+
+M. Raoul de Boisdeffre, officier d'état-major du général Trochu, avait une
+mission importante auprès du général Chanzy. Il venait lui dire que Paris
+cesserait d'avoir des vivres le 20 janvier et que le moment d'agir était
+venu.
+
+45e Ascension. _23 décembre.--La Délivrance_ (2,050 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Gauchet, commerçant,--Passager: M. Reboul.
+Dépêches: 40 k.--Pigeons: 4.
+Départ: gare du Nord, 3h. 30m.
+Arrivée: La Roche (Morbihan), 11h. 45m. 560 kil. en 8h. 30.
+
+46e Ascension. _24 décembre.--Le Rouget de l'Isle_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Jahn, marin.--Passager: M. Garnier.
+Départ: gare d'Orléans, 3h. m.
+Arrivée: Alençon (Orne), 9h. m.
+
+47e Ascension. _27 décembre.--Le Tourville_ (2,050 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Mouttet, marin.--Passagers: MM. Miége et Delaleu.
+Dépêches: 160k.--Pigeons: 4.
+Départ: gare d'Orléans, 4h. m.
+Arrivée: Eymoutiers (Haute-Vienne), 1h. s.
+
+48e Ascension. _29 décembre.--Le Bayard_ (2,045 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Réginensi, marin.--Passager: M. Ducoux.
+Dépêches: 110k.--Pigeons: 4.
+Départ: gare d'Orléans, 4h. m.
+Arrivée: La Mothe-Achard (Vendée), 10h. 10m.
+
+49e Ascension. _30 décembre.--L'Armée de la Loire_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Lemoine.--Pas de passager.
+Dépêches: 250k.
+Départ: gare du Nord, 5h. m.
+Arrivée: près le Mans (Sarthe), 4 h. s.
+
+Ce ballon est tombé au milieu de l'armée de la Loire dont il portait le
+nom.
+
+
+DÉPARTS DE JANVIER 1871.
+
+50e Ascension. _3 janvier.--Le Merlin de Douai_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: L. Griseaux.--Passager: M. Eug. Tarbé.
+Départ: gare du Nord, 4h. m.
+Arrivée: Massay (Cher), 11h. 45m.
+
+Entreprise particulière.
+
+51e Ascension. _4 janvier_.--_Le Newton_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Ours, marin.--Passager: M. Brousseau.
+Dépêches: 310 k.--Pigeons, 4.
+Départ: gare du Nord, 4h. m.
+Arrivée: Digny (Eure-et-Loir).
+
+52e et 53e Ascensions. _9 janvier_.--1° _Le Duquesne_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Richard, quartier-maître et trois marins.
+Départ: gare d'Orléans, 3h. 50m.
+Arrivée: Bizieu près Reims (Marne).
+
+Tentative de direction avec une hélice. (Voir chap. III.)
+
+2° _Le Gambetta_ (2,000 mèt. cub.).--Aéronaute: Duvivier,
+marin.--Passager: M. de Fourcy.
+Dépêches: 240k.--Pigeons: 3.
+Départ: gare du Nord, 3h. 55m.
+Arrivée: Clamecy près Auxerre (Yonne), 2h. 30s.
+
+54e Ascension. _11 janvier_.--_Le Kepler_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Roux, marin.--Passager: M. Dupuy.
+Dépêches: 160k.--Pigeons: 3.
+Départ: gare d'Orléans, 3h. 30m.
+Arrivée: Laval (Mayenne), 9h. 15m.
+
+55e et 56e Ascensions. _13 janvier_.
+
+1° _Le Monge_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Raoul.--Passager: M. Guigné.
+Départ: gare d'Orléans, midi 50.
+Arrivée: Harfeuille (Indre), 8 h. s.
+
+2° _Le général Faidherbe_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Van Seymortier.--Passager: M. Hurel et cinq chiens
+destinés à rentrer à Paris avec des dépêches.
+Dépêches: 60k.--Pigeons: 2.
+Départ: gare du Nord, 3h. 30m.
+Arrivée: Saint-Avit (Gironde), 2h. s.
+
+57e Ascension. 45 _janvier_.--_Le Vaucanson_ (2,000 mèt. Cub.).
+Aéronaute: Clariot, marin.--Passagers: MM. Valade et Delente.
+Dépêches: 75 k.--Pigeons: 3.
+Départ: gare d'Orléans, 3h. M.
+Arrivée:
+Armentières (Belgique), 9h. 15m.
+
+58e Ascension. 16 _janvier_.--_Le Steenackers_ (2,000 mèt. cub.).
+Aéronaute: Vibert, ingénieur.--Passager: M. Goleron.
+Départ: gare du Nord, 7h. m.
+Arrivée: Hynd (Hollande), dans les dunes du Zuyderzée.
+M. Vibert emportait avec lui deux caisses de dynamite, destinées, dit-on,
+À l'armée de Bourbaki, qui commençait à battre en retraite.
+
+59e Ascension. 18 _janvier_.--_La poste de Paris_ (2,000 mèt. Cub.).
+Aéronaute: Turbiaux, mécanicien.--Passagers: MM. Cleray et
+Cavailhon. Dépêches: 70k.--Pigeons: 3.
+Départ: gare du Nord, 3h. m.
+Arrivée: Venray (Pays-Bas).
+
+60e Ascension. 20 _janvier_.--_Le général Bourbaki_ (2,000 mèt. Cubes).
+Aéronaute: Mangin jeune.--Passager: M. Boisenfrey.
+Dépêches: 125 k.--Pigeons: 4.
+Départ: gare du Nord, 5h. m.
+Arrivée: Hasancourt près Reims (Marne).
+
+L'aéronaute, tombé en pays occupé par l'ennemi, peut sauver ses dépêches;
+il brûle son ballon pour le dissimuler aux Prussiens.
+
+61e Ascension. _22 janvier_.--_Le général Daumesnil_ (2,000 mèt.
+cub.).--Aéronaute: Robin, marin.--Pas de passager.
+Dépêches: 280 kil.--Pigeons: 3.
+Départ: gare de l'Est, 4h. m.
+Arrivée: Charleroi (Belgique), 8h. 20m.
+
+62e Ascension. _24 janvier._--_Le Toricelli_ (2,000 mèt. cub.).
+Aéronaute: Bely, marin.--Pas de passager.
+Dépêches: 230 kil. Pigeons: 3.
+Départ: gare de l'Est, 3h. m.
+Arrivée: Fuchemout (Oise), 11h. m.
+
+Ballon caché; dépêches sauvées et remises au bureau de Blanzy.
+
+
+
+DEUXIÈME BALLON PERDU EN MER.
+
+63e Ascension. _27 janvier_.--_Le Richard Wallace_ (2,000 mèt.
+Cub.). Aéronaute: E. Lacaze, soldat.--Pas de passager.
+Dépêches: 220 kil.--Pigeons: 2.
+Départ: gare du Nord, 3h. 30 m.
+Arrivée: inconnu. Ce ballon a été perdu en mer en vue de la Rochelle.
+
+Il est difficile d'expliquer la cause de ce malheur. L'aérostat monté par
+M. Lacaze, a presque touché terre en vue de Niort; on a crié à l'aéronaute
+de descendre, mais il est reparti dans les hautes régions de l'air après
+avoir vidé un sac de lest. Il a été vu à la Rochelle à une grande hauteur;
+au lieu de descendre sur le rivage de la mer, il a continué sa course vers
+l'Océan, où on l'a vu se perdre à l'horizon.
+
+L'infortuné Lacaze n'a-t-il pas pu trouver la corde de soupape pour
+descendre? S'est-il évanoui dans la nacelle? C'est ce que l'on ne saura
+jamais. Ses restes ont aujourd'hui pour tombeau l'immensité des flots!
+
+64e Ascension. 38 _janvier_.--_Le général Cambronne_ (3,000 mèt. cub.).
+Aéronaute: Tristan, marin.--Pas de passager.
+Dépêches: 20 kilogr.
+Départ: gare de l'Est, 6h. m.
+Arrivée: Mayenne (Mayenne), 4h. S.
+
+Cet aérostat a apporté en province la nouvelle de l'armistice.
+
+Tels sont les voyages aériens exécutés pendant le siège de Paris.
+
+Soixante-quatre ballons ont franchi les lignes ennemies. Cinq d'entre eux,
+comme on l'a vu, ont été faits prisonniers, deux autres se sont perdus
+en mer.--Ils ont enlevé dans les airs 64 aéronautes, 94 passagers, 363
+pigeons voyageurs, et 9,000 kilogr. de dépêches représentant trois
+millions de lettres à 3 gr. Nous ne terminerons pas ce chapitre, sans dire
+que les ballons-poste qui ont si puissamment contribué à la prolongation
+du siège de Paris, resteront dans l'histoire un sujet d'admiration pour
+les amis de la France, comme ils susciteront pendant longtemps la jalousie
+de ses ennemis. Un prisonnier de guerre français, retenu à Mayence
+pendant la guerre, m'affirmait récemment que les Allemands avaient été
+profondément surpris des merveilles de la poste aérienne. Pendant le
+siège, il avait entendu dire ces mots à un sujet de Bismark:
+
+--Ces maudits ballons nous font bien du tort, car grâce à eux le
+gouverneur de Paris parle sans cesse aux généraux de province. Décidément
+ces diables de Français sont ingénieux!
+
+
+III
+
+Les pigeons voyageurs.--La Société l'Espérance.--La poste terrestre.--La
+poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables.
+
+Ainsi, grâce aux ballons, Paris parlait à la province, les assiégés
+envoyaient des messages aux amis du dehors; la grande ville n'avait pas
+été bâillonnée. C'était beaucoup, mais ce n'était pas assez. Après avoir
+ouvert le chemin de l'aller, il était nécessaire d'en trouver un pour le
+retour. Le gouvernement fit appel aux inventeurs, aux hommes ingénieux,
+à la science. L'appel fut entendu, mille projets prirent subitement
+naissance, et si beaucoup d'entre eux n'ont pas rempli les promesses
+qu'il était permis d'en attendre, il faut en accuser un ennemi non moins
+puissant que la Prusse, c'était l'hiver, c'était le froid, c'étaient les
+neiges et les glaces.
+
+On fit de nombreuses tentatives de tout genre, dans toutes conditions,
+mais c'est encore l'air qui se montra le plus favorable aux assiégés.--Les
+pigeons voyageurs, emportés de Paris dans la nacelle des ballons,
+rentrèrent dans les murs de la capitale cernée. Si la France n'a pu
+secourir Paris par ses armées, elle n'a cessé de lui tendre la main
+par-dessus les remparts des ennemis!
+
+LES PIGEONS ET LES DÉPÊCHES MICROSCOPIQUES.
+
+L'explorateur Thévenot raconte dans le récit de ses voyages publiés
+vers 1650, que les habitants d'Alep recevaient souvent des nouvelles
+d'Alexandrie par des pigeons voyageurs. Il parait certain que les
+messagers ailés étaient fréquemment usités dans l'antiquité. Cependant
+Aristote et Pline n'en disent rien. Le fait que nous venons de citer
+prouve toutefois que la poste aérienne par pigeon est connue depuis plus
+de deux cents ans. Mais ce n'est guère que depuis le commencement de
+notre siècle que la Belgique a créé le _sport_ des colombes. Plusieurs
+propriétaires de pigeons se réunissaient; chacun d'eux confiait un de ses
+pigeons à un homme sûr, qui les laissait envoler à 20 ou 30 lieues du
+point de départ.--Le premier pigeon revenu au logis gagnait pour son
+maître les enjeux mis sur la tête de tous les autres. Ces pigeons
+servaient souvent aussi pour le commerce, les affaires, et plus d'un
+spéculateur a profité habilement de ces messagers ailés.
+
+Dans les temps modernes on se rappelle sans doute que Venise en 1849,
+assiégée par les Autrichiens, fit un usage efficace des colombes; pour
+porter des dépêches au dehors. Du reste, depuis quelques années, de grands
+perfectionnements ont été apportés dans l'élevage des pigeons par la
+sélection des types et des croisements habilement exécutés. On est
+arrivé à former des individus dont le vol est d'une rapidité vraiment
+extraordinaire. C'est ainsi que l'énorme distance qui sépare Toulouse de
+Bruxelles a été franchie par le _Gladiateur_ des pigeons en une seule
+journée. Généralement la vitesse des pigeons varie entre 1,000 et 1,200
+mètres à la minute, soit environ 60 kilomètres à l'heure. Il va sans dire
+qu'il n'y a rien d'absolu dans cette estimation, et que la vitesse varie
+singulièrement suivant que l'oiseau a le vent _derrière_ ou le vent
+_debout_, comme diraient les marins. Les pigeons voyageurs ont l'oeil
+très-perçant et la mémoire locale extraordinairement développée. On les
+élève dans des pigeonniers où ils sont en liberté; ils accomplissent
+d'eux-mêmes de longues promenades autour de leur habitation, et arrivent
+sans doute à connaître les environs de la ville qu'ils habitent. Les
+brouillards, qui les empêchent de retrouver les points de repère que leur
+a fait observer un merveilleux instinct, rendent presque impossible leur
+retour au colombier. Par une cause qui n'est pas encore expliquée, ils
+perdent aussi leurs facultés, par les temps de gelée, et surtout quand la
+neige couvre le sol. On comprendra que l'hiver exceptionnellement froid de
+1870-1871 a été bien défavorable à la poste par pigeons.
+
+Nous compléterons ces renseignements par quelques lignes extraites du
+_Journal Officiel_ (mars 1871), où se trouvent des détails sur les types
+de pigeons les plus recherchés des amateurs du sport aérien.
+
+«Le pigeon voyageur est élégant et gracieux de forme.
+
+«Le _liégeois_ (1er type) est petit, à tête régulièrement convexe, que
+termine un bec très-court. Les yeux sont saillants et entourés d'une
+membrane nue; l'iris est jaune orange foncé; les caroncules nasales sont
+plus grosses chez le mâle que chez la femelle.
+
+«Le pigeon d'_Anvers_ (2e type) est beaucoup plus gros, plus élancé, plus
+haut sur ses pattes, le cou est long; son vol est très-rapide, mais il est
+moins fidèle à son colombier que le liégeois; sa tête est moins arrondie,
+comme si les lobes cérébraux correspondant à la mémoire étaient moins
+développés; le bec est plus grand, l'iris est entouré d'un cercle
+blanc. «L'_irlandais_ (3e type) est fort; les caroncules nasales sont
+très-grosses; la membrane nue qui entoure l'oeil est large; l'oeil est
+souvent tout noir (en termes techniques, oeil de vesce).
+
+«Le plumage est très-varié, très-doux de nuance, très-fourni: les couleurs
+uniformes, telles que rouge, blanc, noir, sont rares. Les plus communes
+sont le bleu, le bleu étincelé, le rouge étincelé ou taché de noir, et les
+nuances binaires; blanc et bleu, blanc et rouge, et blanc et noir.
+
+«Ce sont ces trois races croisées qui fournissent les meilleurs coureurs,
+réunissant la mémoire, la force, la vue (qui prédominent dans chacune des
+races signalées), à la beauté et à la solidité de la charpente osseuse.»
+
+Il existait à Paris bien avant la guerre une société colombophile, la
+société _l'Espérance_. Quand les premiers ballons du siège s'élevèrent
+dans les airs, les membres de cette société songèrent à leurs pigeons.
+«Les ballons s'envolent, disaient-ils, mais qui nous donnera de leurs
+nouvelles? Qu'ils enlèvent avec eux nos pigeons; ceux-ci se chargeront
+bien de revenir!»
+
+Le vice-président de la Société _l'Espérance_, M. Van Roosebecke, alla
+trouver le général Trochu, vers le 25 septembre, après le départ du
+premier ballon-poste, et lui exposa son projet. Le Gouverneur de Paris
+l'écouta avec intérêt, et le renvoya à M. Rampont.
+
+Le 27, trois pigeons partaient dans le ballon _la Ville de Florence_,
+six heures après ils étaient revenus à Paris, avec une dépêche signée de
+l'aéronaute qui annonçait sa descente près de Mantes.
+
+La poste par pigeons était créée.
+
+On ne tarda pas toutefois à s'apercevoir qu'il fallait une certaine
+habitude des pigeons, pour les bien lancer. Souvent les oiseaux étaient
+mal soignés par les aéronautes, ils ne revenaient pas à Paris, ou
+rentraient après avoir laissé tomber une dépêche mal attachée.
+
+L'administration fit partir successivement les membres de la société
+_l'Espérance_. MM. Van Roosebecke, Cassiers se rendirent à Tours par
+ballon, avec une trentaine de pigeons chacun. Leurs collègues, MM.
+Tracelet, Nobecourt, etc., les rejoignirent plus tard. Ils se mirent à la
+disposition de M. Steenackers vers le milieu d'octobre.
+
+Dix-huit pigeons lancés de Dreux, de Blois, de Vendôme, rentrèrent presque
+successivement à Paris, munis de dépêches photographiques.
+
+Ce succès dépassa toute espérance. Aussi M. Steenackers se décida-t-il à
+ouvrir au public la poste colombophile. On envoyait à Tours les dépêches
+privées pour Paris, elles partaient par pigeon moyennant 0 fr. 50 par mot.
+
+Mais le mauvais temps, le brouillard, la neige, ne tardèrent pas à rendre
+le service très-irrégulier. Un grand nombre de pigeons ne rentrèrent pas à
+Paris.
+
+Trois cent soixante-trois pigeons ont été emportés de Paris en ballon et
+lancés sur Paris. Il n'en est rentré que 37, savoir: 4 en septembre, 18
+en octobre, 17 en novembre, 12 en décembre, 3 en janvier, et 3 en
+février.--Quelques-uns d'entre eux sont restés absents fort longtemps.
+C'est ainsi que le 6 février 1871, on reçut à Paris un pigeon qui avait
+été lancé aux environs d'Orléans le 18 novembre 1870. Il rapporta la
+dépêche n° 26, tandis que la veille un pigeon avait rapporté la dépêche n°
+51.
+
+Le 23 janvier, on reçut un pigeon qui avait perdu sa dépêche et trois
+plumes de la queue. Il avait été sans doute atteint par une balle
+prussienne.
+
+Les Parisiens se rappellent la joie produite par l'arrivée des messagers
+ailés pendant le siège. Quand un pigeon volait au-dessus des toits, quand
+il se posait sur une gouttière, des rassemblements se formaient de
+toutes parts; tous les passants mettaient le nez en l'air. Quel bonheur
+ineffable! Ce sont des nouvelles qui arrivent! Nous ferons observer
+toutefois que généralement le pigeon-voyageur rentre tout droit au
+colombier, sans s'arrêter. Il n'est pas probable que l'attention des
+Parisiens se soit portée sur les pigeons-voyageurs qu'ils n'ont pas dû
+pouvoir remarquer. Il se pourrait bien que les pigeons des Tuileries aient
+obtenu un succès peu légitime.
+
+Le service des pigeons à Tours était placé sous la direction de M.
+Steenackers; MM. Van Roosebecke et Cassiers étaient chargés de lancer les
+messagers ailés, ils s'aventuraient jusqu'auprès des lignes ennemies, pour
+laisser envoler les pigeons le plus près possible de Paris. On ne saurait
+donner trop d'éloges à la belle conduite de ces messieurs et de leurs
+collègues qui ont quitté Paris en ballon pour organiser en province cet
+admirable système de poste aérienne.
+
+A Paris, la surveillance du service administratif de la poste par pigeons
+était confiée à M. Chassinat, directeur des Postes de la Seine; M. Mottet,
+receveur principal, était l'agent d'exécution.
+
+M. Derouard, secrétaire de la société colombophile _l'Espérance_ était
+chargé de surveiller les colombiers, de la réception des pigeons, etc.
+
+La poste colombophile complétait ainsi le service des ballons-poste; mais
+ce qui la rendit surtout utile, ce qui en fit une véritable création
+nouvelle, c'est le système des dépêches photographiques que rapportaient à
+Paris les messagers ailés.
+
+Un pigeon ne peut être chargé que d'un bien faible poids. Il emporte dans
+les airs une feuille de papier, de quatre ou cinq centimètres carrés,
+roulée finement, et attachée à une des plumes de sa queue. Une lettre
+aussi petite est bien laconique. On peut y écrire à la main quelques mots,
+quelques phrases, peut-être,--ce n'est là qu'un télégramme insignifiant.
+
+Dès le commencement du siège on songea aux merveilles de la photographie
+microscopique. On se rappela avoir vu à l'Exposition universelle de
+petites breloques-lunettes, où les 400 députés étaient représentés sur une
+surface de 1 millimètre carré. En regardant à travers la loupe placée à
+une des extrémités, on voyait nettement l'image de tous ces personnages,
+réunis sur la surface d'une tête d'épingle! C'était à M. Dagron que l'on
+devait ce tour de force photographique.
+
+Ce fut lui qui, pendant la guerre, se chargea de réduire les dépêches pour
+pigeons voyageurs.
+
+Grâce aux procédés photographiques, on écrivait à Tours toutes les
+dépêches privées ou publiques sur une grande feuille de papier à dessin.
+On y traçait jusqu'à 20,000 lettres ou chiffres. M. Dagron, par la
+photographie, réduisait cette véritable affiche en un petit cliché qui
+avait à peu près le quart de la superficie d'une carte à jouer. L'épreuve
+était tirée sur une mince feuille de collodion qui ne pesait que quelques
+centigrammes et qui contenait un texte réduit assez considérable pour
+composer un journal entier.
+
+A Paris, la dépêche amenée par pigeon, était placée sur le porte-objet
+d'un microscope photo-électrique, véritable lanterne magique d'une
+puissance extrême. L'image de la dépêche était projetée sur un écran, mais
+amplifiée, agrandie, au point qu'à l'oeil nu, on pouvait lire nettement
+tous les chiffres, toutes les lettres tracés.
+
+N'est-ce pas merveilleux? n'y a-t-il pas lieu d'admirer là, sincèrement,
+les applications étonnantes de la science moderne?
+
+M. Dagron partit en ballon avec son collaborateur, M. Fernique, vers
+le milieu du mois de novembre. Après un voyage des plus périlleux, ces
+messieurs organisèrent tous leurs appareils photographiques avec la plus
+grande habileté.
+
+Quatre cent soixante-dix pages typographiées ont été reproduites par les
+procédés de MM. Dagron et Fernique. Chaque page contenait près de 15,000
+lettres, soit environ 200 dépêches. Seize de ces pages tenaient sur
+une pellicule de 3 centimètres sur 5, ne pesant pas plus de un
+demi-décigramme. La réduction était faite au _huit centième_.
+
+Chaque pigeon pouvait emporter dans un tuyau de plumes une vingtaine de
+ces pellicules, qui n'atteignaient en somme que le poids de 4 gramme. Ces
+dépêches réunies formaient un total de 300,000 lettres, c'est-à-dire la
+matière d'un volume in-12, analogue à celui que le lecteur a sous les
+yeux.
+
+Avant l'arrivée de M. Dagron, rappelons que M. Blaise, photographe à
+Tours, avait déjà reproduit des dépêches photographiques sur papier, sous
+les auspices de MM. Barreswill et Delafolie.
+
+Les dépêches photomicroscopiques étaient en général tirées à 30 ou 40
+exemplaires, et envoyées par autant de pigeons.
+
+PRÈS DE CENT MILLE DÉPÊCHES ont été envoyées ainsi à Paris avant
+l'armistice. En imprimant toutes ces dépêches en caractères ordinaires,
+on formerait certainement une bibliothèque de plus de cinq cents volumes!
+Tout cela a été envoyé par des oiseaux!
+
+Aussitôt que le tube était reçu à l'administration des télégraphes, M.
+Mercadier procédait à l'ouverture en fendant le tube avec un canif. Les
+pellicules étaient délicatement placées dans une petite cuvette remplie
+d'eau, contenant quelques gouttes d'ammoniaque. Au sein de ce liquide, les
+dépêches se déroulaient; on les séchait, on les mettait entre deux verres.
+Il ne restait plus qu'à les placer sur le porte-objet des microscopes
+photo-électriques.
+
+Quand les dépêches étaient nombreuses, la lecture en était assez lente;
+mais la pellicule renfermait 144 pages ou petits carrés, on pouvait la
+diviser, et la lire en même temps avec plusieurs microscopes.--Certaines
+dépêches chiffrées étaient séparées et lues à part par le directeur. Les
+autres étaient lues et copiées par des employés qui les envoyaient de
+suite aux divers bureaux de Paris.
+
+MM. Cornu et Mercadier perfectionnèrent le procédé de lecture des dépêches
+avec le microscope. La pellicule de collodion, intercalée entre deux
+glaces, était reçue sur un porte-glace, auquel un mécanisme imprimait
+un double mouvement horizontal et vertical. Chaque partie de la dépêche
+passait lentement au foyer du microscope. Sur l'écran, les caractères se
+déroulaient suffisamment agrandis pour être lus et copiés.
+
+L'installation, la mise en train durait environ 4 heures; il fallait en
+outre quelques heures pour copier les dépêches. MM. Cornu et Mercadier
+tentèrent de photographier directement les caractères projetés sur l'écran
+par un procédé rapide.--Les progrès auraient marché ainsi à grands pas,
+mais l'hiver, le froid ne tardèrent pas à rendre de plus en plus rare
+l'arrivée des pigeons.
+
+On ignorait les causes de ces retards. L'administration se décida à
+envoyer en province par ballon MM. Levy et d'Alméida, pour mettre en
+oeuvre de nouveaux procédés photographiques. Mais la poste des pigeons
+manquait par la base; les messagers n'arrivaient plus régulièrement.--La
+mauvaise saison de l'hiver leur faisait perdre leurs merveilleuses
+facultés. Nous avons déjà dit qu'il ne rentra à Paris que 2 pigeons dans
+le courant de janvier!
+
+Quoi qu'il en soit les Parisiens n'oublieront jamais les pigeons
+voyageurs. Il est à souhaiter que l'art d'élever ces messagers ailés soit
+cultivé dans notre capitale. On devrait réunir les pigeons voyageurs dans
+un colombier modèle, favoriser les conditions de leur développement,
+organiser en un mot une école colombophile qui certainement trouverait
+des amateurs. Les pigeons du siège ne doivent pas être délaissés; ne
+méritent-ils pas au moins les honneurs que l'ancienne Rome ne refusait pas
+aux oies du Capitole?
+
+
+LES PIÉTONS.
+
+Le fait de l'investissement complet de Paris par l'armée prussienne
+restera dans l'histoire comme un grand sujet d'étonnement. L'esprit
+français, léger, superficiel, est ainsi fait qu'il admet sans contrôle les
+illusions de sa vanité nationale, et qu'il est toujours prêt à
+accepter comme un axiome, un fait douteux qui flatte ses sentiments
+patriotiques.--Si quelqu'un avait dit le 16 septembre que l'armée
+allemande allait bloquer Paris, il se serait fait écharper sur les
+boulevards.--Mais, Monsieur, il est impossible de cerner Paris. Tout le
+monde le dit. Demandez au génie militaire!
+
+Tout au commencement de l'arrivée de l'armée prussienne, des voitures de
+la poste se rendaient jusqu'à Triel. Les conducteurs racontèrent qu'ils
+avaient été arrêtés en route par un poste bavarois. A leur grand
+étonnement, les soldats les accueillirent bien et leur demandèrent des
+cigares. Un officier s'écria à leur vue qu'il était presque Parisien de
+coeur, quoique Allemand d'origine, et qu'il avait fait ses études au
+quartier Latin. Il laissa passer les voitures de la poste. Mais cet état
+de choses ne dura pas, et bientôt la consigne prussienne fut observée
+partout avec la plus stricte sévérité.
+
+A partir du 21 septembre, on s'aperçut qu'un homme si résolu, si habile
+qu'il fût, ne pouvait plus traverser les lignes ennemies.
+
+La Prusse venait de nous réserver cette nouvelle surprise!
+
+Le service des piétons destinés à forcer les lignes ennemies pour
+rapporter ensuite des nouvelles de province, n'en fut pas moins organisé
+par l'administration des postes. Ce n'est ni le dévouement, ni le courage
+qui firent défaut, mais malgré la multiplicité des essais, le nombre des
+réussites est peu considérable.
+
+Sur 28 piétons envoyés le 21 septembre, un seul, le facteur Brare, put
+se rendre à Saint-Germain et y livrer à un fonctionnaire français ses
+dépêches pour Tours, après avoir été momentanément gardé à vue par
+les soldats allemands. Deux autres employés des postes furent faits
+prisonniers ce jour-là même, leurs dépêches furent prises, et ils durent
+rebrousser chemin vers Nanterre. Le facteur Poulain, parti de Paris à la
+même époque, n'est jamais reparu.
+
+«Sept piétons envoyés le 22 et le 23 septembre furent faits prisonniers,
+mais, sur 4 hommes expédiés le 24, le nommé Gême réussit à franchir les
+lignes, à présenter ses dépêches à la mairie de Triel et à revenir le 25.
+Deux de ses camarades, moins heureux que lui, furent faits prisonniers.
+
+«Le 27, les mêmes facteurs, Brare et Gême, tentèrent une nouvelle percée
+et eurent le bonheur d'arriver à Triel et d'en revenir le 28; quatre
+autres piétons avaient renoncé à leur tentative.
+
+«Le 5 octobre, les facteurs Loyet et Chourrier rentrent avec 714 dépêches
+livrées à Triel le 30 septembre.
+
+«Brare fait une nouvelle expédition le 4 octobre, et arrive à Tours après
+avoir été fait prisonnier et s'être évadé.
+
+«Dix-huit autres piétons font encore de vains efforts pour passer les
+lignes. Parmi les seize envoyés dans le reste du mois, le nommé Ayrolles
+est fait prisonnier, jeté dans un cachot et fort maltraité; deux autres
+sont gardés plusieurs jours par l'ennemi, puis mis en liberté.
+
+«Lorsqu'on réfléchit aux difficultés sans nombre qu'ont eu à affronter
+ces braves employés, aux périls auxquels ils se sont exposés sciemment,
+à l'ingéniosité des moyens employés par eux pour faire passer leurs
+missives, toute admiration est au-dessous de ce qui leur est dû.
+Quelques-uns n'ont pas hésité à cacher des dépêches chiffrées sous
+l'épiderme incisé; d'autres ont imaginé de faire évider habilement des
+pièces de dix centimes, de manière à laisser les coins de la monnaie
+intacts; d'autres ont fait forer des clefs à vis forcée pour y introduire
+les missives. L'artifice employé par les nègres indiens pour dissimuler
+les diamants volés dans les laveries, ne put être appliqué, les Allemands
+ne manquant jamais, assurait-on, d'administrer tout d'abord aux suspects
+une purge énergique.
+
+«Le facteur Brare est un de ceux qui ont réussi à passer plusieurs fois
+les lignes prussiennes. Mais il fut victime de son dévouement, de son
+courage. Il finit par être fusillé par les Prussiens à l'île de Chatou. Il
+laisse derrière lui une femme et cinq enfants[13].»
+
+[Note 13: _Journal officiel_, mars 1871.]
+
+Il y eut en dehors de la poste des tentatives qui furent couronnées de
+succès. M. François Oswald du _Gaulois_, quitta Paris à pied dans le
+courant d'octobre, et après avoir été menacé de la mort d'un espion, il
+parvint enfin à s'échapper et à gagner Tours, où il publia le récit de
+ses aventures dramatiques.--M. Lucien Morel parvint aussi à s'échapper de
+Paris à pied.
+
+Il eut l'audace d'essayer d'y rentrer, et profitant d'une nuit de brume,
+sa tentative si hardie, si périlleuse le conduisit au but tant espéré. Il
+pénétra dans la ville assiégée. M. Morel, rentré à Paris, en ressortit
+encore par la voie des airs. Il partit en ballon le 15 décembre, mais le
+vent le poussa en Prusse, où il fut retenu prisonnier jusqu'à la fin de la
+guerre, comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent.
+
+M. Steenackers, directeur des postes et des télégraphes à Tours, envoya
+vers Paris un grand nombre de courriers à pied. Toutes les ruses ont été
+imaginées. Les uns se déguisaient en marchands ambulants, les autres en
+paysans. Ils arrivaient à une première ligne d'occupation où ils étaient
+arrêtés et fouillés, puis on les contraignait de rétrograder.
+
+L'inspection prussienne était pleine de péril. Malheur à celui qui
+laissait prendre sa dépêche, il courait le risque d'être fusillé comme
+espion. Un facteur du télégraphe fait plusieurs fois prisonnier, et
+fouillé à nu, cachait la dépêche chiffrée dont il était porteur dans une
+dent artificielle et creuse. Les Prussiens ne savaient pas dévoiler cette
+cachette ingénieuse, mais quelques journaux commirent l'indiscrétion de
+raconter le fait. Il fallut renoncer à la dent creuse.
+
+Le 12 janvier, MM. Imbert, Roche, Perney, Fontaine et Leblanc, tentèrent
+de franchir les lignes ennemies en suivant sous terre les carrières
+souterraines de la rive gauche. L'entreprise échoua.
+
+Il en fut encore de même pour les plongeurs qui devaient revenir à Paris,
+en suivant le fond de la Seine dans des scaphandres.
+
+Ainsi, Paris, qui recevait quelques mois auparavant des centaines de
+trains de marchandises et de voyageurs, n'était plus accessible à un seul
+piéton portant quelques chiffres sur un carré de papier!
+
+
+LA POSTE FLUVIALE.
+
+«Le 6 décembre, MM. Versoven, Delort et E. Robert s'étaient engagés à
+expédier par eau, au moyen de sphères dont ils étaient les inventeurs,
+les lettres ordinaires ou photo-micrographiques qui pourraient leur être
+confiées dans les départements pour être transmises à Paris. Il leur était
+accordé 1 fr. par lettre close, du poids de 4 grammes; 0 fr. 25 c. par
+dépêche-lettre photographique, et 0 fr, 05 c. par dépêche réponse aux
+cartes-poste. Les lettres ordinaires transportées par ces messieurs
+devaient être affranchies par timbres-poste, conformément au tarif
+en vigueur; il était convenu que les dépêches officielles seraient
+transportées gratuitement.
+
+«Toutes les lettres devaient être concentrées au bureau de poste de
+Moulins (Allier). MM. Delort et Robert partirent le 7 décembre par le
+ballon le _Denis Papin_.
+
+«Une modification fut faite à cette convention par M. Steenackers, dans sa
+dépêche par pigeon du 25 décembre, c'est-à-dire dix-neuf jours après: elle
+portait l'affranchissement de la lettre à 1 fr. pour le poids maximum de 4
+grammes; la taxe à 40 c. par lettre déposée au bureau de Moulins, et à 40
+c. par lettre reçue au bureau de Paris.
+
+«Les journaux ont récemment parlé de cette poste fluviale; les boules de
+zinc de 25 centimètres de diamètre étaient garnies d'ailettes et jetées
+dans la Seine ou dans ses affluents: là elles naviguaient entre deux eaux.
+Les lettres de province sont arrivées au nombre de huit cents par la voie
+de Moulins, après l'armistice; mais pendant l'investissement, c'est-à-dire
+précisément pendant la période où elles étaient si fiévreusement attendues
+et plus d'un mois durant, la pêche aux filets n'a rien produit.
+
+«Il est probable que les barrages ont arrêté le transport, si les boules
+ont été jetées avant l'armistice, ou que les Allemands n'ont laissé passer
+les sphères à hélices de MM. Vorsoven et Cie qu'à partir de la conclusion
+de l'armistice, toute surveillance ayant cessé dès lors.
+
+«Un autre système fort ingénieux avait été présenté également par M.
+Baylard, commis à l'Hôtel-de-Ville et expéditionnaire du Gouvernement. A
+une extrême économie, ce système joignait une grande simplicité et une
+grande facilité d'exécution. Au prix de quinze centimes on pouvait obtenir
+une centaine de petites boules de verre soufflées, creuses et terminées à
+la base par un petit orifice où s'introduisait la dépêche, et qu'on
+jetait ensuite dans l'eau. Ces boules d'un petit diamètre figuraient si
+merveilleusement les bulles d'eau naturelles, qu'il devenait impossible de
+les distinguer, quand on les remuait dans un bassin et qu'on cherchait à
+les saisir. Prenant à cause de leur transparence le reflet même de l'eau
+dans laquelle elles plongent, mobiles et légères, glissant avec la plus
+grande facilité le long des roseaux, des tiges, des plantes et des bords
+de la rivière qui pourraient leur servir d'obstacles, franchissant
+aisément, sans se rompre, les petits ressauts des barrages, échappant par
+leur petite dimension aux grosses mailles des filets prussiens et aux
+mains des pêcheurs ennemis, ces petites boules messagères étaient appelées
+à rendre de grands services à la défense pour le transport des dépêches
+micrographiques. M. Rebou emporta un grand nombre de ces globules en
+ballon et l'idée était en pleine voie d'exécution, lorsque les glaces
+vinrent empêcher le développement de cet ingénieux mode de transport.
+
+«Vers la même époque, M. le directeur des Postes écoutait les propositions
+de M. Delente qui, le 14 janvier, s'engageait à se rendre en province et
+à faire parvenir à Paris, à l'aide d'un bateau sous-marin dont il est
+l'inventeur, des correspondances privées ou autres.
+
+«Le ballon-poste le _Vaucanson_ enleva M. Delente, muni d'un permis
+de parcours général sur tous les chemins de fer, et de lettres qui
+l'accréditaient auprès de la délégation dans les départements, avec
+laquelle il avait à s'entendre pour les conditions de rémunération.
+L'investissement a pris également fin avant que M. Delente ait réussi à
+faire arriver des lettres dans Paris[14].»
+
+[Note 14: _Journal Officiel_, mars 1871.]
+
+LES FILS TÉLÉGRAPHIQUES.
+
+Quand Paris fut complètement bloqué par les Prussiens, que les
+communications furent interrompues de toutes parts, bien des gens se
+dirent: «Pourquoi n'a-t-on pas jeté un câble électrique au fond de la
+Seine? Ce simple fil eût permis d'ouvrir une correspondance occulte!»
+
+Comment n'aurait-on pas songé à ce projet si simple? Ce câble a été en
+effet posé dans la basse Seine, mais la chute d'un pont le brisa quelques
+jours après. Toutes les tentatives faites pour l'utiliser furent vaines.
+On ne put relier les deux bouts de cette unique artère qui aurait permis
+au grand organisme qu'on nomme la France, d'entendre les battements de son
+coeur qu'on nomme Paris!
+
+Quelque temps après cet irréparable accident, on fit un nouvel essai du
+même genre. Depuis longtemps un câble placé sur la route de Fontainebleau,
+se raccordait avec les fils aériens du chemin de fer. Il fallait pour
+utiliser ce fil électrique, faire une tranchée sur la route en avant de
+Juvisy, et souder un fil mince au câble. M. Lemercier de Janvelle, chargé
+de cette mission périlleuse, partit dans le ballon _le Ferdinand Flocon_,
+le 4 novembre; mais sous les yeux de l'ennemi, il ne put accomplir la
+liaison des fils. Il la tenta cependant à trois reprises différentes,
+dans les circonstances les plus difficiles. M. de Janvelle, assisté de M.
+Forivon, capitaine des francs-tireurs, osa pénétrer jusqu'au milieu des
+lignes ennemies. La nuit, il réparait les fils aériens coupés par les
+Prussiens, en les unissant par de petits fils isolés très-minces, placés
+contre terre. Quand on passait là on voyait les poteaux brisés, les fils
+visiblement cassés. On ne soupçonnait pas qu'ils étaient réunis par des
+conducteurs presque invisibles. Mais il fallait pour réussir complètement
+recommencer l'oeuvre de réparation sur d'autres points. Malgré leur
+audace, leur habileté, MM. de Janvelle et Forivon n'ont pu mener à bonne
+fin l'entreprise si ingénieuse qu'ils avaient si bien commencée.
+
+
+LES CHIENS FACTEURS.
+
+N'oublions pas de mentionner le projet de M. Hurel, qui est parti en
+ballon avec cinq chiens destinés à revenir à Paris. C'étaient de
+gros chiens bouviers, de bonnes bêtes, à l'oeil franc, à la figure
+intelligente. Ils étaient fort robustes, et ne se seraient pas embarrassés
+de dévorer un Prussien. Le propriétaire de ces animaux affirmait qu'ils
+sauraient rentrer dans la capitale d'où ils étaient sortis; on leur aurait
+attaché quelques dépêches entre les deux cuirs d'un collier.
+
+Les chiens ont été lancés, mais on ne les a jamais revus. L'expérience n'a
+pas été renouvelée, car peu de temps après le voyage de M. Hurel et de ses
+courriers à quatre pattes, l'armistice est venu mettre un terme au siège
+de Paris.
+
+L'entreprise aurait-elle réussi une seconde fois? Il est permis d'en
+douter. Certains chiens font de grands voyages, s'orientent, reviennent au
+logis, mais ils en sont partis pédestrement, ils ont examiné la route. En
+feraient-ils de même après un voyage en ballon? Auraient-ils l'instinct
+des pigeons voyageurs?
+
+
+DIRECTION DES AÉROSTATS.
+
+Depuis le jour de leur naissance, les ballons n'ont guère fait de progrès.
+Quand les Montgolfier lancèrent dans l'espace un des premiers navires
+aériens, Franklin, qui assistait à l'expérience, s'écria comme on le
+consultait sur cette découverte: «C'est l'enfant qui vient de naître!»
+L'illustre philosophe faisait ainsi entendre que l'enfant, d'abord faible,
+deviendrait homme et puissant. L'enfant n'a pas grandi. Mais il faut
+avouer que son éducation a été singulièrement négligée. Il a couru les
+fêtes publiques, et s'est perdu dans les foires. Depuis cinquante ans, il
+est peu de savants qui aient étudié sérieusement la navigation aérienne.
+
+M. Henry Giffard, un de nos ingénieurs les plus distingués, eut l'honneur
+d'exécuter, en 1852, la première ascension faite dans un ballon de forme
+allongée, muni d'une hélice mise en mouvement par une machine à vapeur. Un
+de nos plus éminents publicistes le désigna alors sous le nom du Fulton de
+la navigation aérienne: il ne tient qu'à M. Giffard de le devenir. Depuis
+cette époque, malgré de nombreuses études, il n'a pas cessé de porter son
+attention sur les questions aériennes. Il a créé les ballons captifs à
+vapeur, que le public n'a pas assez connus. Il a résolu là un problème de
+premier ordre, indispensable à la direction des ballons; il est arrivé à
+construire des BALLONS IMPERMÉABLES AU GAZ.
+
+Le grand ballon captif construit à Londres en 1870 par M. Giffard cubait
+douze mille mètres. Il était rempli d'hydrogène pur, et enlevait 34
+passagers à 650 mètres de haut. L'immense aérostat était retenu dans
+l'espace par un câble pesant 4,000 kilogrammes, que deux machines à vapeur
+de 400 chevaux enroulaient autour d'un treuil gigantesque. Ce ballon,
+malgré le vent, malgré la pluie, est resté gonflé plus d'un mois, _sans
+perdre de gaz_. Son étoffe était formée de plusieurs tissus superposés: 1°
+une étoffe en toile; 2° une couche de caoutchouc naturel; 3° une deuxième
+étoffe de toile; 4° une deuxième couche de caoutchouc vulcanisé; 5° une
+mousseline extérieure; 6° une couche de vernis à l'huile de lin.
+
+Cet étoffe imperméable est d'un poids considérable, mais en augmentant
+le volume des ballons sphériques, on diminue proportionnellement leur
+surface, ce que nous pourrons exprimer plus clairement en disant qu'un
+ballon de 10,000 mètres cubes, construit avec l'étoffe de M. Giffard, a
+une force ascensionnelle bien plus grande que dix ballons ordinaires de
+mille mètres cubes réunis.
+
+La première condition de la direction des ballons, _l'imperméabilité_ de
+l'étoffe, a été résolue par M. Giffard.
+
+Que l'on construise avec le nouveau tissu un ballon de forme allongée,
+muni d'un gouvernail, permettant de s'orienter dans la direction du vent,
+afin d'offrir une surface de résistance aussi petite que possible; qu'on
+le munisse à sa partie inférieure d'une hélice, mise en mouvement par
+une forte machine à vapeur, que l'on recommence, en un mot, dans des
+conditions plus favorables, l'expérience de M. Giffard en 1852, il
+ne parait pas douteux qu'on remontera un courant aérien d'intensité
+moyenne.--L'ascension de M. Giffard a malheureusement été exécutée à une
+époque où il n'avait pas encore l'expérience qu'il a acquise; elle a eu
+lieu par un temps défavorable, avec un appareil d'une faible puissance.
+
+On répondra qu'une machine à vapeur, est un engin pesant pour un ballon;
+mais en construisant des aérostats d'un volume considérable de dix
+à quinze mille mètres cubes, on arrive à leur donner une force
+ascensionnelle énorme. Un ballon de quinze mille mètres cubes dont
+l'étoffe, le filet, etc., pèseraient environ cinq mille kilogr., rempli
+d'hydrogène pur, aurait un excédant de force ascensionnelle de plus de
+huit mille kilogr. Il serait capable d'enlever une machine puissante.
+
+Plusieurs objections des plus sérieuses se présentent ici; nous ne les
+ignorons pas. La première consiste dans l'extrême irrégularité des
+mouvements atmosphériques. Il est des jours ou le vent est faible,
+quelquefois même presque nul; quand il ne souffle qu'avec une vitesse de
+quelques lieues à l'heure, le ballon à vapeur que nous avons succinctement
+décrit, se dirigera. Mais l'air est parfois soumis à des agitations
+violentes; lorsque le vent souffle impétueux et violent, quand il oppose
+un obstacle insurmontable à l'oiseau, nul ballon ne se dirigera. Quoi
+qu'il en soit, la direction obtenue, dans certaines circonstances
+atmosphériques, quoique incomplète constituerait un progrès considérable.
+
+Une autre objection non moins importante consiste dans le combustible que
+nécessite une machine à vapeur. La machine, pour produire de la force,
+brûle du charbon, et beaucoup: si l'effort est continu, énergique, la
+destruction du combustible est énorme. Pour lutter contre l'air, la
+machine aurait vite mangé sa provision.--Il y aurait là deux graves
+inconvénients.--Les conditions d'équilibre de l'aérostat seraient
+changées, puisqu'il aurait perdu le poids de son combustible brûlé. La
+force qui fait agir l'appareil serait anéantie n'ayant plus d'aliment.
+
+Il serait nécessaire, pour résoudre avec efficacité le problème, de
+trouver à alimenter le moteur avec un autre combustible que la houille.
+Le pétrole, en brûlant, forme de l'eau, qui pourrait être condensée,
+recueillie et servirait à la machine. Il offre des qualités précieuses à
+la construction d'une bonne machine aérostatique. Mais il faut, dans ce
+sens, bien des études, bien des progrès, dont l'importance est bien faite
+pour exciter les inventeurs.
+
+Dans la situation de Paris, pendant le siège, il n'était pas nécessaire
+de résoudre tout d'un coup le problème de la direction d'un ballon. Il
+s'agissait de se diriger vers un point donné, vers Tours, par exemple,
+par un temps calme qu'on aurait pu attendre, dans la suite des longues
+journées du siège. Il n'était pas indispensable de faire un bien long
+voyage, on pouvait renoncer à la machine à vapeur comme moteur, et
+s'adresser au bras de l'homme. Un ballon de grande dimension pouvait
+enlever plusieurs manoeuvres qui travaillant alternativement auraient
+produit une force constante. C'est principalement dans ce sens que des
+projets nombreux ont pris naissance.
+
+
+LE BALLON DE M. DUPUY DE LÔME.
+
+M. Dupuy de Lôme a pour but de construire un aérostat de forme allongée,
+muni d'un système d'hélice, mis en mouvement par des hommes. L'inventeur
+n'a la prétention de remonter un courant aérien que s'il a une faible
+intensité; si le vent est fort, il pourra faire dévier l'appareil, à
+droite ou à gauche de la direction du courant aérien. Si le vent souffle
+par exemple du nord vers le sud; le ballon de M. Dupuy de Lôme ne pourra
+pas se remorquer contre le vent et monter au nord; mais il lui sera
+possible de se diriger vers l'est ou l'ouest. Si l'expérience confirmait
+les espérances de l'inventeur, on voit que le résultat obtenu aurait déjà
+une importance de premier ordre.
+
+M. Dupuy de Lôme adopte pour la forme du ballon une forme oblongue,
+«celle d'une surface de révolution engendrée par une courbe spéciale se
+rapprochant d'un arc de cercle de 7 mètres de flèche, et tournant autour
+de sa corde de 42 mètres de longueur. Cette corde constitue l'axe
+horizontal du ballon dont la longueur est réduite à 40 mètres, en
+substituant, pour la solidité de la construction, une petite surface
+sphérique à la pointe des extrémités.
+
+«Le volume est ainsi de 3,860 mètres cubes, et la maîtresse section
+verticale de 154 mètres carrés.
+
+«La résistance à la déformation sous l'action du vent, provenant de la
+vitesse propre à l'aérostat, s'obtient par le maintien dans son intérieur
+d'une tension de gaz sans cesse un peu supérieure (de 3 à 4 dix-millièmes
+d'atmosphère) à celle de l'air ambiant. Pour s'opposer, d'autre part, à la
+déformation sous la traction des suspentes (indépendamment de l'effet de
+la pression intérieure des gaz), la nacelle est d'une forme allongée et
+d'une construction rigide. Pour maintenir le ballon sans cesse gonflé
+en présence des déperditions de gaz sur lesquelles il faut compter, ou
+lorsque l'aéronaute en fera échapper volontairement pour opérer une
+descente partielle ou totale, il sera introduit de l'air atmosphérique
+dans un petit ballon logé à cet effet dans l'intérieur du grand, et
+remplissant ainsi une fonction ayant quelque analogie avec la vessie
+natatoire des poissons.»
+
+La nacelle de l'aérostat est munie d'une hélice de 8 mètres de diamètre
+en arc horizontal. C'est l'appareil propulseur; il est situé à 17 mètres
+environ au-dessous du grand axe de l'aérostat. Pour imprimer au ballon une
+vitesse de deux lieues à l'heure, il suffit de transmettre à l'hélice un
+travail total de 30 kilogrammètres.
+
+«En présence de cette petite puissance motrice, dit M. Dupuy de Lôme, il
+m'a paru avantageux de ne pas recourir à une machine à feu quelconque,
+et d'employer simplement la force des hommes. Quatre hommes peuvent sans
+fatigue soutenir, _pendant une heure_, en agissant sur une manivelle,
+ce travail de 30 kilogrammètres, qui n'exige de chacun d'eux que 7
+kilogrammètres, 5. Avec une relève de deux hommes, chacun d'eux pourra
+travailler une heure, se reposer une demi-heure, et ainsi de suite,
+pendant les dix heures du voyage, qui sont une des conditions de cette
+étude.»
+
+L'aérostat allongé de M. Dupuy de Lôme est muni d'un gouvernail, fixé
+à l'arrière de la nacelle. L'appareil pourra s'orienter. Le ballon est
+rempli de gaz de l'éclairage. Il va sans dire que l'excès de force
+ascensionnelle est calculé pour compenser les poids à enlever, ballon,
+moteur, manoeuvres, etc. «Un appareil de ce genre, ajoute l'inventeur, ne
+permettra d'avancer, vent debout, ou de suivre par rapport à cette surface
+toutes les directions désirées, que quand le vent n'aura qu'une vitesse
+au-dessous de 8 kilomètres. Cela ne sera sans doute pas très-fréquent,
+car cette vitesse n'est que celle d'un vent qualifié _brise légère_. Quoi
+qu'il en soit, cet aérostat ayant une vitesse propre de 8 kilomètres à
+l'heure, lorsqu'il sera emporté par un vent plus rapide, aura la faculté
+de suivre à volonté toute route comprise dans un angle résultant de la
+composante des deux vitesses. Chacun peut se rendre compte d'ailleurs que,
+d'une manière générale, la direction à donner à l'aérostat, par rapport à
+celle du vent, pour obtenir comme résultante des deux vitesses et des deux
+directions le _maximum d'écart possible_, fait avec la direction du vent
+un angle un peu plus ouvert que l'angle droit.»
+
+Tel est le projet présenté par M. Dupuy de Lôme, et pour l'exécution
+duquel le gouvernement a alloué une somme de 40,000 francs. Ce plan offre
+l'inconvénient de ne pas présenter le caractère de la nouveauté. Il
+est difficile de voir en quoi il diffère sensiblement du système de M.
+Giffard. Mais M. Dupuy de Lôme ne connaissait pas les travaux de cet
+ingénieur. Il a chargé M. Yon, le constructeur des ballons captifs à
+vapeur, de fabriquer le nouvel appareil. Les travaux ont été commencés,
+ils ont traîné en longueur; la guerre s'est terminée, la Commune a passé
+sur Paris, ils ne sont pas encore achevés. Nous faisons des voeux sincères
+pour que M. Dupuy de Lôme mette à exécution son projet intéressant, et
+qu'une expérience soit faite prochainement dans de bonnes conditions
+atmosphériques.
+
+
+LES HÉLICES DU BALLON «LE DUQUESNE.»
+
+M. l'amiral Labrousse a pu tenter une expérience de direction, en faisant
+construire une nacelle spéciale pour le ballon _le Duquesne_. Cette
+nacelle était munie d'une hélice, mue par quatre marins. Nous ferons
+remarquer que le ballon _le Duquesne_ cubait 2,000 mètres, il était
+sphérique, forme très-défavorable à toute tentative de direction. Voici un
+extrait de la note que M. Labrousse a adressée à l'Académie des sciences,
+au sujet de cette tentative:
+
+«Le ballon _le Duquesne_ est parti ce matin (9 janvier) des ateliers de
+M. Godard à la gare d'Orléans, armé de l'appareil d'hélice en question,
+construit par les ordres de M. Dorian, ministre des travaux publics.
+
+«Le vent portait directement à l'est, c'est-à-dire chez les Prussiens,
+avec une vitesse approximative de 4 mètres par seconde; c'est pourquoi on
+a recommandé aux hommes de faire agir les hélices de manière à pousser le
+ballon dans la direction du sud. L'impression des personnes présentes a
+été que le ballon gagnait en effet notablement dans cette direction; il
+faut donc espérer qu'au lieu de tomber chez les Prussiens, il viendra
+tomber dans les environs de Besançon, peut-être en Suisse.»
+
+Qu'il nous suffise de dire que le ballon est tombé en pleine direction
+d'est, tout près de Reims, où il a pu s'échapper des Prussiens, et que
+par conséquent les hélices n'ont produit aucun effet efficace. Du reste
+l'expérience a été contrariée pendant le voyage par les rotations
+fréquentes de l'aérostat sphérique. Tous les aéronautes savent que le
+ballon, dans l'air, tourne fréquemment autour de son axe.
+
+
+PROJETS DIVERS DE BALLONS DIRIGEABLES.
+
+Si les inventeurs de ballons dirigeables ont abondé à Tours, comme nous
+l'avons dit dans le courant de cet ouvrage, ils n'ont pas non plus fait
+défaut à Paris. Nous parlerons en quelques mots des différents projets
+soumis à l'Académie des sciences.
+
+M. Sorel (21 novembre 1870) cherche à produire d'abord une différence de
+vitesse entre celle du vent et celle du ballon. Il munit la nacelle de
+deux hélices, l'une à l'arrière, l'autre à l'avant, il la garnit de trois
+voiles latérales. La marche et la direction du ballon devront être la
+résultante des forces combinées du vent agissant sur les voiles et sur
+l'action mécanique de l'hélice latérale, prenant son point d'appui sur
+l'air. L'inventeur oublie dans son système une voile, qui entraînera
+probablement toutes les autres. Cette voile immense, qu'il n'a pas vue,
+c'est le ballon lui-même.
+
+M. Deroïde (28 novembre 1870) munit son ballon d'un plan incliné, il
+s'élève verticalement. Puis, en descendant, il oriente son parachute
+plan-incliné, et lance obliquement l'aérostat dans une direction voulue.
+Il compte se diriger complètement, en renouvelant successivement et à
+plusieurs reprises, ces mouvements d'ascensions verticales et de descentes
+obliques. Pour faire descendre à volonté l'aérostat, M. Deroïde se sert
+de deux gaz, l'hydrogène et l'ammoniaque; il diminuera la force
+ascensionnelle du ballon et le fera descendre, en absorbant l'ammoniaque
+par l'eau.
+
+M. Bouvet (12 et 19 décembre 1870) propose de soumettre le gaz du ballon
+à l'action de la chaleur, pour obtenir à volonté les ascensions et les
+descentes. C'est le gaz du ballon lui-même qui sert de combustible.
+
+Il faudrait prendre garde de ne pas tout enflammer! Voilà un aérostat que
+peu d'aéronautes aimeraient conduire dans les airs.
+
+M. Hir (30 janvier 187l) propose de construire un ballon muni de trois
+hélices. L'une, placée à l'avant, servira d'hélice de propulsion pour
+diriger la marche de l'aérostat, l'autre, placée à l'arrière, tournera
+dans un plan perpendiculaire à l'hélice de marche, et servira de
+gouvernail. La troisième tournera horizontalement au-dessus du ballon, et
+servira à faire monter ou descendre le grand poisson aérien.
+
+Ah! Messieurs les inventeurs! voilà certes des idées ingénieuses en
+théorie, mais que de difficultés pratiques dans les constructions, que
+d'impossibilités que vous n'entrevoyez même pas! Quand vous aurez fait une
+douzaine de bonnes ascensions dans nos aérostats tels qu'ils sont, vous
+connaîtrez le ballon, vous saurez ce que c'est que cet océan immense
+aux flots mobiles et capricieux qu'on appelle l'atmosphère! A votre
+intelligence s'ouvriront des horizons inconnus, des idées nouvelles et
+peut-être fécondes. Montez en ballon, devenez des aéronautes, vous pourrez
+alors perfectionner la machine que vous aurez étudiée. Jacquard, avant de
+construire le métier à tisser, était tisserand lui-même. Bernard Palissy
+s'est fait peintre céramiste avant de trouver le secret de l'émail
+italien. Si vous voulez améliorer les ballons, les modifier, les munir
+d'appareils dirigeables, devenez aéronautes!
+
+
+
+
+CONCLUSION.
+
+
+
+
+LES BALLONS ET LA GUERRE.
+
+
+Quand les frères Montgolfier eurent lancé dans l'espace le premier globe
+aérien, qui lentement se détacha du sol pour prendre possession des plages
+mystérieuses de l'atmosphère, on crut entrevoir, dans le fait de cette
+expérience, une date à jamais célèbre dans les annales de la science.
+L'Institut, représenté par une commission de savants illustres, présidée
+par Lavoisier, essaya de tracer la voie que la nouvelle découverte allait
+suivre dans l'avenir; le célèbre chimiste se chargea, dans un rapport
+remarquable, de faire l'apologie des ballons; il parla des progrès qu'ils
+avaient à compter, des services qu'ils étaient appelés à rendre. Il les
+voyait jouant un rôle important dans les études météorologiques, dans
+certaines entreprises industrielles; mais il ne songea jamais à signaler
+l'usage qu'on en pouvait faire dans ces immenses conflits qui divisent les
+peuples, et qui les portent à se ruer les uns contre les autres pendant la
+guerre.
+
+C'est que le génie de l'invention est essentiellement pacifique; né du
+travail et des rudes labeurs, il ne pense qu'à créer; il n'admet pas que
+l'on puisse détruire. Les Montgolfier, en trouvant le principe qui rendra
+leur nom à jamais impérissable, songeaient aux bienfaits dont il devait
+doter la société. Quelle n'eût pas été leur stupéfaction, si quelqu'un
+leur avait dit alors que les nécessités de la guerre, qui usent de
+toutes les ressources d'un pays, allaient plus tard recourir aux ballons
+eux-mêmes? Sans entrer dans des discussions d'un ordre moral, qui ne sont
+pas de nature à trouver place ici, contentons-nous de constater que la
+guerre, cette grande calamité, ce grand mal, est sans doute nécessaire,
+puisqu'on ne trouve pas, dans l'histoire des peuples, une période de vingt
+ans où elle n'apparaisse avec ses horreurs et ses ravages. Que ceux qui
+rêvent la paix universelle, l'harmonie des peuples, l'âge d'or, aillent
+porter leurs théories dans d'autres planètes, mais sur notre globe, ils
+parleront toujours à des sourds. Comme l'a dit La Bruyère, s'il n'y avait
+que deux hommes sur la terre, et qu'ils aient reçu chacun en partage un
+hémisphère, ils trouveraient encore le moyen de se rencontrer pour se
+battre entre eux.
+
+La guerre a existé hier; elle existera demain. Notre malheureux pays a
+succombé dans une lutte récente et effroyable, mettons tout en oeuvre
+pour qu'il triomphe quand l'heure de la revanche aura sonné. Les hommes
+compétents se chargeront des graves problèmes de la réorganisation
+militaire, de la fabrication des engins meurtriers, des canons, des
+mitrailleuses. Tout cela est une besogne hideuse qui répugne à un peuple
+civilisé, personne n'en disconviendra, mais étant donné ce fait qu'il faut
+se battre, tâchons au moins d'être les plus forts et les plus habiles.
+
+Dans notre humble et modeste sphère d'aérostation, nous avons acquis
+quelque expérience, par une pratique vraiment assidue qui nous permettra
+peut-être d'indiquer, avec quelque efficacité, les ressources que les
+ballons peuvent fournir à la guerre. Les aérostats du siège de Paris ont
+bien amplement prouvé les immenses avantages que la navigation aérienne,
+telle qu'elle est, avec toutes ses imperfections, est capable d'offrir à
+une place assiégée; mais nous croyons être en droit d'affirmer que les
+ballons sont appelés à rendre des services plus grands encore, si on les
+utilise comme moyens d'observation militaire, et même dans certains cas
+comme engins de destruction, en leur confiant la mission de lancer sur
+l'ennemi des bombes incendiaires. Toutefois, avant d'étudier ce qu'on
+pourrait faire, il est utile d'examiner ce qui a été fait, et de passer
+rapidement en revue les expériences exécutées dans le passé.
+
+
+LES AÉROSTIERS MILITAIRES DE LA PREMIÈRE REPUBLIQUE.
+
+En 1793, lors du siège de la ville de Condé, le commandant Chanal,
+homme d'action et d'intelligence, enfermé dans la place-forte investie,
+cherchait à tout prix à donner de ses nouvelles, à envoyer des dépêches au
+colonel Dampierre, qui commandait une division française hors des lignes
+d'investissement. Il recourut aux ballons. Il fit construire un aérostat
+de papier qu'il lança en liberté dans l'espace, avec un petit paquet de
+dépêches. L'appareil tomba juste au milieu du camp ennemi, et fournit au
+prince de Cobourg des renseignements sur la situation de la forteresse.
+Un tel début n'était pas d'heureux présage pour la fortune future des
+aérostats messagers! Mais ce fait isolé passa inaperçu; pendant que le
+commandant Chanal tentait cette expérience, le célèbre chimiste Guyton de
+Morveau envisageait l'usage qu'on pouvait faire des ballons pendant la
+guerre, sous un tout autre aspect. Il songea à organiser des postes de
+ballons captifs pour étudier les mouvements de l'ennemi, pour surveiller
+du haut des airs ses allures et ses changements de position. Guyton de
+Morveau n'était pas un esprit ordinaire, il s'était signalé déjà par de
+remarquables travaux en chimie; homme de science, il s'éprenait de tout
+ce qui touche à la véritable investigation scientifique; il n'avait pas
+laissé passer auprès de lui la découverte des Montgolfier, sans y fixer
+ses regards; il s'était familiarisé avec l'aérostation par de nombreuses
+ascensions, exécutées à Dijon.--Guyton de Morveau avait été nommé
+représentant du peuple à la Convention nationale; il venait d'être choisi
+par le Comité de salut public, avec Monge, Berthollet, Carnot et Fourcroy,
+comme membre d'une commission destinée à faire servir aux besoins de la
+guerre les récentes découvertes de la science.
+
+Guyton de Morveau proposa d'organiser, pour l'armée, des aérostats
+d'observation militaire. Sa proposition fut immédiatement acceptée par
+le Comité de salut public. On marchait vite à cette époque, et tous les
+moyens que suscitait l'esprit scientifique pour la défense du sol de la
+République, étaient mis en action avec la plus étonnante promptitude.
+On ne se payait pas de mots, mais d'actes énergiques; on avait à lutter
+contre toute l'Europe coalisée!
+
+La seule condition qui fut imposée à Guyton de Morveau, c'était de
+préparer l'hydrogène destiné à gonfler ses ballons sans employer d'acide
+sulfurique fabriqué avec le soufre, dont on avait besoin pour faire de la
+poudre. Lavoisier venait de découvrir un nouveau mode de préparation de
+l'hydrogène, par l'action du fer chauffé au rouge sur la vapeur d'eau.
+Guyton de Morveau ne perd pas son temps, il court au laboratoire de
+Lavoisier, fait un essai en grand, qui réussit; il communique ce résultat
+important au Comité de salut public qui l'encourage dans ses essais.
+Aussitôt, le célèbre chimiste s'adjoint un physicien distingué, nommé
+Coutelle, qui était connu à Paris par le beau cabinet de physique qu'il
+avait organisé avec toutes les ressources de la science actuelle.
+
+Coutelle fait fabriquer à la hâte un aérostat de 9 mètres de diamètre, il
+étudie les vernis, les conditions d'une bonne fabrication. Le Comité de
+salut public l'installe aux Tuileries dans la salle des maréchaux, où il
+construit un grand fourneau, muni d'un long tube de fonte au milieu duquel
+la vapeur d'eau se décomposera par le contact de tournure de fer chauffée
+au rouge. Quand tout est prêt, Coutelle fait une première expérience; la
+production de l'hydrogène s'opère dans de bonnes conditions, comme le
+constatent les physiciens Charles et Conté, qui assistent aux détails de
+l'opération.
+
+Dès le lendemain, Coutelle reçoit l'ordre d'aller se mettre à la
+disposition du général Jourdan qui vient de recevoir le commandement de
+_l'armée de Sambre-et-Meuse_. Il part, il arrive à Maubeuge. Mais l'armée
+française a quitté ses positions, il faut courir à six lieues de là, à
+Beaumont, chercher le quartier général. Coutelle arrive enfin près du
+général Jourdan, qui le reçoit d'un air rébarbatif. «Un ballon, dit-il,
+qu'est-ce que c'est que cela? Vous m'avez tout l'air d'un suspect, j'ai
+bonne envie de vous faire fusiller.» Coutelle s'explique. Le général
+Jourdan se calme; il ne demande pas mieux que de faire des essais; il
+appellera l'aérostier dès que le moment sera venu d'agir.
+
+Cependant des expériences se continuent à Paris, avec Conté, cet homme
+si habile que Monge avait pu dire en parlant de lui: «Il a toutes les
+sciences dans la tête et tous les arts dans la main,» et bientôt avec
+Coutelle qui est revenu de Beaumont. Un ballon construit dans de bonnes
+conditions s'élève quelques jours après à 500 mètres à l'état captif, et
+ouvre à l'oeil un espace très-étendu; le Comité de salut public se décide
+à décréter la formation d'une compagnie à'aérostiers militaires.
+
+Voici cette pièce d'un haut intérêt:
+
+ARRÊTÉ DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC, CONCERNANT LA FORMATION D'UNE COMPAGNIE
+D'AÉROSTIERS MILITAIRES.
+
+«13 germinal an II (2 avril 1794).
+
+«Vu le procès-verbal de l'épreuve faite à Meudon, le 9 de ce mois, d'un
+aérostat portant des observateurs, le Comité de salut public, désirant
+faire promptement servir à la défense de la République cette nouvelle
+machine, qui présente des avantages précieux, arrête ce qui suit:
+
+«Art. 1er. Il sera incessamment formé, pour le service d'un aérostat
+près l'une des armées de la République, une compagnie qui portera le nom
+d'aérostiers.
+
+«Art. 2. Elle sera composée d'un capitaine, ayant les appointements de
+ceux de première classe, d'un sergent-major, qui fera en même temps les
+fonctions de quartier-maître; d'un sergent, de deux caporaux et de vingt
+hommes, dont la moitié aura au moins un commencement de pratique dans les
+arts nécessaires à ce service, tels que maçonnerie, charpenterie, peinture
+d'impression, chimie, etc.
+
+«Art. 3. La compagnie sera pour le surplus de son organisation et pour la
+solde à l'instar d'une compagnie, et recevra le supplément de campagne,
+comme les autres troupes de la République, conformément à la loi du 30
+frimaire.
+
+«Art. 4. Son uniforme sera habit, veste et culotte bleus, passe-poil
+rouge, collets, parements noirs, boutons d'infanterie avec pantalon et
+veste de coutil bleu pour le travail.
+
+«Art. 5. L'armement de ladite compagnie consistera en un sabre et deux
+pistolets.
+
+«Art. 6. Le citoyen Coutelle, qui a dirigé jusqu'à ce jour les opérations
+ordonnées à ce sujet par le comité, est nommé capitaine de ladite
+compagnie et chargé de lui remettre incessamment la liste de ceux qui se
+présenteront pour y être admis, et qu'il jugera capables de remplir les
+différents grades.
+
+«Art. 7. Aussitôt que ladite compagnie sera formée, et même avant qu'elle
+soit complète, ceux qui y seront reçus se rendront sur-le-champ à Meudon,
+pour y être exercés aux ouvrages et manoeuvres relatifs à cet art.
+
+«Art. 8. La compagnie des aérostiers, lorsqu'elle sera à l'armée où dans
+une place de guerre, sera entièrement soumise pour son service au régime
+militaire, et prendra les ordres du commandant en chef. Quant à la dépense
+résultant des dépenses relatives à l'aérostat et des appointements de la
+compagnie, elle sera prise sur les fonds à la disposition de la commission
+des armes et poudres, qui fera passer les sommes nécessaires au
+sergent-major et recevra les comptes.
+
+«Signé au registre: les membres du Comité de salut public:
+«C.A. PRIEUR, CARNOT, ROBESPIERRE, LINDET, BILLAUD-VARENNES, BARRÈRE.
+
+«Pour extrait:
+«BARRÈRE, BILLAUD-VARENNES, CARNOT, C.A. PRIEUR.»
+
+Peu de temps après, Coutelle est à Maubeuge, avec son ballon et son
+équipe. La place vient d'être assiégée par les Autrichiens.
+
+Le capitaine aérostier se met en mesure de construire son fourneau à gaz,
+de gonfler l'aérostat qu'il a baptisé l'_Entreprenant_; quand tout est
+prêt, il s'en va prévenir le général commandant en chef et le supplie de
+le faire agir immédiatement. Le lendemain une sortie s'organise contre les
+Autrichiens; Coutelle s'élance dans la nacelle de l'_Entreprenant_, que
+remorquent avec des cordes une poignée de soldats; il s'avance jusque sous
+le feu des ennemis, et deux de ses hommes sont grièvement blessés.
+
+Rentré en ville après cette affaire, le ballon l'_Entreprenant_ exécute
+des ascensions captives deux fois par jour. Du haut des airs, Coutelle
+lance à terre de petites dépêches attachées à un sac de sable, et
+fournissant le récit du spectacle qui s'offre à ses yeux. Chaque jour il
+donne de nouveaux détails sur les travaux des assiégeants qu'il surveille
+du haut de son observatoire aérien.
+
+L'ennemi s'inquiète vivement de ce ballon si nouveau pour lui, qu'il voit
+planer dans l'espace, comme un oeil mystérieux l'épiant sans cesse. Il
+lui tire des coups de canon, mais sans l'atteindre; quelques soldats
+autrichiens sont frappés d'une terreur superstitieuse devant ce globe,
+qu'ils considèrent comme une oeuvre diabolique; parfois ils s'agenouillent
+et se mettent en prières devant un tel prodige[15].
+
+[Note 15: _Mémoire sur Carnot_.]
+
+Peu de temps après, le général Jourdan se dispose à aller investir
+Charleroi, où l'armée hollandaise se prépare contre la France à une rude
+résistance. Il donne l'ordre à Coutelle de transporter son aérostat de
+Maubeuge à Charleroi, qui n'est pas éloigné de moins de douze lieues. Ce
+n'est pas une entreprise facile, mais malgré toutes les difficultés de
+la route, Coutelle arrive à bon port avec l'_Entreprenant_ qu'il a fait
+transporter tout gonflé.
+
+Il a fallu attacher à la hâte, tout autour du ballon, des cordes
+d'équateur, destinées à remorquer l'appareil par des piétons. Il a fallu
+faire passer l'_Entreprenant_ au-dessus des toits de la ville de Maubeuge,
+lui faire franchir des bastions et des fossés, il a fallu enfin tromper la
+vigilance des ennemis, leur dissimuler le passage d'un globe de soie de 40
+mètres de haut; l'entreprise a réussi au prix des plus rudes fatigues!
+
+Quand l'_Entreprenant_ apparaît aux yeux des Français campés autour de
+Charleroi, les soldats courent à sa rencontre en faisant retentir l'air de
+clameurs de joie. Ils lèvent les bras au ciel, en signe d'admiration, et
+bientôt la fanfare militaire retentit pour fêter la bienvenue au nouvel
+appareil.
+
+Avant la fin du jour, Coutelle dirige son ballon captif vers la ville,
+et fait une reconnaissance importante; il a aperçu les assiégés et a pu
+donner des renseignements utiles sur leurs forces et leurs positions. Le
+lendemain l'aérostier de la République reste huit heures consécutives dans
+la nacelle, en compagnie du général Morelot; le surlendemain Charleroi
+capitule. La garnison hollandaise tout entière est faite prisonnière.
+
+Quelques heures après, les Autrichiens accourent au secours de la place
+investie, mais trop tard!
+
+La prise de Charleroi eut une importance capitale dans les opérations
+de l'armée française, et le ballon de Coutelle n'a certainement pas été
+étranger à ce succès, qui prépara pour Jourdan la victoire de Fleurus.
+
+En effet, les Autrichiens s'avancent rapidement vers Charleroi, sous les
+ordres du prince de Cobourg. L'armée française les attend de pied ferme
+sur les hauteurs de Fleurus, d'où elle va se précipiter bientôt pour
+écraser l'ennemi.
+
+L'aérostat l'_Entreprenant_ s'élève dans les airs vers la fin de la
+bataille, et pendant plusieurs heures de suite, Coutelle envoie au général
+en chef des notes précieuses sur les mouvements de l'ennemi.
+
+Jourdan n'hésite pas à reconnaître les services des aérostiers militaires,
+et Carnot, dans ses Mémoires, déclare que sans l'_Entreprenant_, bien
+des opérations de l'armée autrichienne auraient été cachées au général
+français, par des accidents de terrain qui n'arrêtaient pas le regard de
+l'aéronaute juché dans sa nacelle.
+
+Malheureusement, malgré cette brillante campagne, les aérostiers
+militaires devaient bientôt être arrêtés par de nombreux
+obstacles.--Coutelle, après Fleurus, suivit l'armée française avec
+son ballon, mais, arrivé près des hauteurs de Namur, il reconnut que
+l'_Entreprenant_, usé par le service, était hors d'état de rester gonflé.
+
+Pendant que ces événements se passaient, la Convention nationale, ayant
+pris connaissance des premiers résultats fournis par les observations
+aérostatiques, prenait la décision de former une deuxième équipe
+d'aérostiers militaires, qui resterait à Meudon, sous le commandement de
+Conté. Le Comité de salut public transforma bientôt ce dépôt en
+école aérostatique. On avait compris que les ballons ne peuvent être
+efficacement utilisés que sous la condition d'être confiés à des hommes
+initiés à la pratique du gonflement, à la manoeuvre des ascensions,
+habitués à observer du haut des airs une campagne étendue, rompus enfin à
+toutes les nombreuses besognes qui se rattachent à l'art si compliqué de
+l'aéronautique. Le Comité de salut public fit paraître le décret suivant:
+
+ARRÊTÉ DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC RELATIF A L'INSTALLATION D'UNE ÉCOLE
+AÉROSTATIQUE
+
+«10 brumaire an III (31 octobre 1794).
+
+«Le Comité de salut public, considérant que le service des aérostiers
+exige des connaissances et une pratique dans les arts que l'on ne peut
+espérer de réunir qu'en préparant, par des études et des exercices
+appropriés, les hommes qui s'y destinent, et voulant assurer ce service
+et en étendre les ressources, soit auprès des armées, où l'expérience a
+constaté déjà son utilité, soit par l'application que l'on peut faire de
+ce nouvel art pour le figuré du terrain sur les cartes, «Arrête ce qui
+suit:
+
+«Art. 1er. Il sera établi dans la maison nationale de Meudon une école
+d'aérostiers, dans laquelle, indépendamment des exercices pour les former
+à la discipline militaire, et des travaux de construction et de réparation
+des aérostats auxquels ils sont employés, ils recevront des leçons de
+physique générale, de chimie, de géographie, et des différents arts
+mécaniques, relatifs à l'aérostation.
+
+«Art. 2. Cette école sera composée de soixante aérostiers, y compris ceux
+déjà reçus pour entrer dans la nouvelle compagnie que le Comité avait été
+chargé de former. Ils seront logés dans la partie de la maison nationale
+de Meudon qui leur sera assignée; ils auront le même uniforme que celui
+qui a été réglé pour la deuxième compagnie d'aérostiers, et recevront
+également la solde de canonniers de première classe.
+
+«Art. 3. Les soixante aérostiers seront divisés en trois sections, chacune
+de vingt hommes.
+
+«Art. 4. Il y aura, pour chaque section, un officier ayant le grade de
+sous-lieutenant, un sergent et deux caporaux, lesquels seront assimilés
+aux officiers d'artillerie de même grade, et jouiront des traitements et
+soldes qui leur sont attribués.
+
+«Art. 5. L'école des aérostiers aura pour chef un directeur chargé de
+diriger toutes les opérations de construction et de réparation des
+aérostats, de régler et ordonner les exercices et manoeuvres et de
+maintenir l'ordre et la discipline. Il correspondra avec la commission des
+armes et poudres, lui adressera les demandes de matières nécessaires, et
+l'informera de ce qui pourra être mis à sa disposition pour le service des
+aérostats en campagne. Les appointements seront de six mille livres.
+
+«Art. 6. Il y aura un sous-directeur avec appointements de quatre mille
+livres, chargé des mêmes fonctions en l'absence et sous les ordres du
+directeur.
+
+«Art. 7. Il y aura pour les trois sections un quartier-maître chargé du
+décompte et des mêmes dépenses du matériel, pour lesquelles il lui sera
+remis un fonds d'avances sur la proposition de la commission des armes
+et poudres. Il en comptera tous les quinze jours à ladite commission sur
+mémoires visés par le directeur.
+
+«Art. 8. Un tambour est attaché à ladite école.
+
+«Art. 9. Il y aura dans l'école un garde-magasin chargé de tenir registre
+de l'entrée et sortie de toutes matières, soit de consommation, soit
+destinées aux épreuves et constructions, ainsi que de veiller à la
+conservation des meubles, ustensiles, livres et machines, servant à
+l'instruction; il lui sera donné un aide ou sous-garde lorsqu'il sera jugé
+nécessaire.
+
+«Art. 10. Le directeur présentera incessamment à l'approbation du comité
+un règlement sur la distribution du temps pour les leçons et exercices,
+de manière que les élèves aérostiers reçoivent l'instruction qui leur est
+nécessaire dans les sciences physiques et mathématiques, et se forment
+dans la pratique des arts mécaniques, autant néanmoins que le permettront
+les travaux de la fabrication et les exercices des opérations et
+manoeuvres.
+
+«Art. 11. Le citoyen Conté, chargé de la conduite des travaux de Meudon
+relatifs à l'aérostation, est nommé directeur. Le citoyen Bouchard, reçu
+aérostier de la deuxième compagnie dont la levée avait été ordonnée, est
+nommé sous-directeur.
+
+«Art. 12. Le directeur présentera à l'approbation du Comité la nomination
+des citoyens qu'il jugera propres à remplir les places des officiers,
+sous-officiers et garde-magasin.
+
+«Art. 13. Il présentera de même à son approbation la nomination des
+instructeurs pour les diverses parties, lesquels seront pris, autant qu'il
+sera possible, parmi les aérostiers reçus qui ont donné des preuves de
+capacité.
+
+«Art. 14. Le présent arrêté sera adressé aux représentants du peuple, à la
+maison nationale de Meudon, qui sont invités à prendre les mesures
+qu'ils jugeront convenables pour assurer le succès de cet établissement,
+maintenir l'ordre et la discipline de l'école, et empêcher qu'il n'en
+résulte aucun inconvénient pour les autres opérations mises sous leur
+surveillance.
+
+«Art. 15. Expédition du présent arrêté sera pareillement envoyée à la
+commission des armes et poudres, chargée de concourir à son exécution en
+ce qui la concerne.
+
+«Signé:
+«L.-B. GUYTON, FOURCROY, J.-F.-B. DELMAS, PRIEUR, PELET, MERLIN,
+CAMBACÉRÈS.
+
+«Pour copie conforme:
+«_Le directeur de l'Ecole nationale aérostatique_,
+«Signé: CONTÉ.»
+
+
+Bientôt, nous retrouvons Coutelle au siège de Mayence d'où l'armée
+française veut déloger les Autrichiens. L'intrépide aérostier continue ses
+reconnaissances aérostatiques.
+
+Il reçoit un jour l'ordre de s'approcher de la ville avec son ballon
+captif, pour donner des renseignements sur l'état des fortifications. Il
+s'élance dans la nacelle, mais le vent est violent, et à peine parvient-il
+à s'élever dans l'espace, que des bourrasques rabattent violemment
+l'_Entreprenant_ jusque vers la terre. A chaque rafale, les 64 aérostiers
+qui retiennent les câbles sont soulevés du sol. La nacelle par moments se
+heurte contre terre, elle ne tarde pas à se briser sous l'action de ces
+chocs énergiques.
+
+Les généraux autrichiens contemplent de loin ce spectacle dramatique du
+haut des remparts de Mayence. Ils ne peuvent s'empêcher d'admirer ce globe
+aérien, mais ils ne peuvent non plus maîtriser l'émotion que fait naître
+en eux le spectacle des oscillations de la nacelle, où un homme risque sa
+vie avec tant d'héroïsme.
+
+Ils font immédiatement sortir un parlementaire de la place, et l'envoient
+au général français, auquel ils demandent en grâce de faire descendre le
+brave officier de la nacelle aérienne où il expose ses jours: ils lui
+offrent d'entrer dans les lignes autrichiennes, pour examiner librement la
+disposition des fortifications!
+
+Voilà comment la France était traitée par ses ennemis sous la première
+République!
+
+Malgré les efforts de Coutelle, malgré les tentatives renouvelées
+ailleurs, les ballons militaires ne retrouvèrent plus l'occasion de se
+signaler comme à Maubeuge, comme à Fleurus. Après quelques insuccès, après
+quelques accidents, au lieu de persévérer, Hoche se présenta, qui ne
+croyait pas aux ballons et qui demanda le licenciement du corps des
+aérostiers. Cependant l'école de Meudon resta toujours ouverte; elle
+aurait certainement exercé de nombreux aérostiers, organisé des équipes,
+construit des ballons, mais Bonaparte, à son retour de l'expédition
+d'Egypte, la fit fermer sans rémission. Le futur empereur connaissait les
+fondateurs de cette école, Coutelle et Conté, il savait quel était leur
+zèle pour la liberté, leur dévouement pour la République!
+
+L'école aérostatique attend encore sa réouverture!
+
+
+ESSAIS DIVERS.--LES BALLONS MILITAIRES AUX ÉTATS-UNIS.
+
+L'étranger ne manqua pas de profiter des enseignements fournis par le
+ballon de Fleuras. Mais il ne se rencontra nulle part un autre Coutelle
+ou un nouveau Conté, car les différentes entreprises exécutées depuis, ne
+donnèrent aucun résultat. En 1812, les Russes étudièrent les aérostats au
+point de vue militaire; ils ne se décidèrent pas à les utiliser pour les
+reconnaissances, mais ils songèrent à les employer à l'état libre, pour
+faire tomber, du haut des airs, des bombes sur l'armée française. Ils
+modifièrent ensuite ce projet, et firent construire à Moscou un immense
+ballon qui devait pouvoir porter au moins cinquante hommes. Cet aérostat
+ne fut jamais achevé; il est probable du reste qu'il n'aurait jamais pu
+répondre aux espérances qu'il avait fait naître.
+
+En 1815, Carnot, commandant en chef la ville d'Anvers, assiégée par
+l'ennemi, fit exécuter des reconnaissances en ballon captif, mais on
+manque de renseignements précis sur les expériences qui furent exécutées.
+
+En 1826, l'attention du gouvernement français fut sérieusement attirée sur
+la question des ballons militaires, par un ancien professeur de l'école
+militaire, M. Ferry. Une commission fut nommée, elle approuva les projets
+de M. Ferry, et termina son rapport en disant que les premiers travaux des
+aérostiers de la République devaient être continués.
+
+Le gouvernement de la Restauration engloutit le rapport de la commission,
+et le mémoire de M. Ferry dans les profondeurs les plus cachées de ses
+cartons ministériels!
+
+En 1849, les Autrichiens, pendant le siège de Venise, gonflèrent des
+petits ballons de papier, munis de bombes, qui devaient tomber sur la
+ville assiégée. Ils lancèrent deux cents de ces ballonneaux incendiaires.
+Les ballons s'élèvent, ils marchent sur Venise, ils s'élèvent encore, et
+sont pris par un contre-courant qui les ramène sur la campagne occupée par
+l'armée autrichienne, où les bombes incendiaires viennent tomber, sans
+causer de grands dégâts.
+
+Depuis cette époque, on ne retrouva plus les ballons militaires que de
+l'autre côté de l'Atlantique. Pendant la guerre des Etats-Unis, le général
+Mac-Clellan employa successivement, en 1861, les aéronautes La Mountain
+et Allan. Le premier partit un jour du camp de l'Union, il traversa
+Washington en ballon captif, puis coupant ses cordes, il s'éleva en
+liberté. Il embrasse d'un seul coup d'oeil le panorama des positions
+ennemies, il prend des notes minutieuses qu'il communique au général
+Mac-Clellan, après être descendu à Maryland.
+
+M. Allan entreprit sans grand succès des expériences de télégraphie
+aérostatique; mais dans cet ordre de tentatives, d'autres essais
+satisfaisants furent tentés en Amérique, comme nous l'apprend le _Journal
+militaire de Darmstadt_.
+
+«Dans les derniers jours de mai 1862, dit ce journal, l'armée unioniste,
+campée devant Richmond, lança au-dessus de la place un ballon captif. Un
+appareil photographique fut dirigé vers la terre et permit de prendre, en
+perspective, sur une carte, tout le terrain de Richmond à Manchester, à
+l'ouest, et à Chikahoming, à l'est. La rivière qui arrose la capitale, les
+cours d'eau, les chemins de fer, les chemins de traverse, les marais, bois
+de pins, etc., furent tracés; on y porta aussi la disposition des
+troupes, batteries d'artillerie, infanterie et cavalerie. On en tira deux
+exemplaires. On les divisa en 64 parties, comme un champ de bataille, avec
+les signes conventionnels, A, Ae, etc. Le général Mac-Clellan eut un de
+ces exemplaires, le conducteur de ballon eut l'autre.
+
+«L'armée fut d'abord retenue dans le camp, par le mauvais temps, une
+journée tout entière; le 1er juin, l'aérostat s'éleva, vers midi, à une
+hauteur de plus de mille pieds, au-dessus du champ de bataille, et se mit
+en relation avec le quartier-général par un fil télégraphique. Pendant une
+heure, les mouvements de l'ennemi furent signalés avec exactitude. Une
+demi-heure plus tard, la dépêche porta: _Sortie de la maison Cadeys_.
+Mac-Clellan put, en un instant, donner ordre d'avancer au général
+Heinsselmann, et prescrivit au général Summer, qui était déjà au-delà de
+Chikahoming, de marcher tout de suite sur la petite rivière. Les deux
+divisions, réunies en deux heures de temps, faisaient face à l'ennemi, et
+défendaient le champ de bataille. Partout où les assiégés hasardèrent une
+attaque, ils furent repoussés avec des pertes considérables, et furent
+attaqués sur les points les plus faibles par des forces supérieures.
+Ils dirigèrent contre le ballon un canon rayé, d'une énorme portée. Les
+projectiles firent explosion près du ballon, et si près que les aéronautes
+jugèrent prudent de s'éloigner. Le ballon fut descendu à terre, lancé dans
+une autre direction, et assez haut pour être hors de portée des pièces
+ennemies. Il fut mis de nouveau en communication avec la terre ferme, et
+l'armée assiégeante eut avis que de fortes masses de troupes accouraient
+sur le champ de bataille dans une autre direction. Dès qu'elles furent
+arrivées à la portée du canon des fédéraux, elles se virent prévenues avec
+une rapidité qui dut leur paraître inconcevable. Il semblait que le Dieu
+des batailles les eût complètement abandonnées en ce jour. Elles se
+voyaient conduites en avant pour servir de but au canon des Yankees.
+Elles ne pouvaient suivre aucune direction, sans rencontrer un mur de
+baïonnettes impénétrables. Toutes les tentatives de l'armée du Sud pour
+enfoncer les lignes ennemies ayant échoué, Mac-Clellan commanda une
+attaque générale à la baïonnette et repoussa ses adversaires avec une
+perte énorme. Ce général n'eût pu obtenir un succès aussi complet sans le
+secours du ballon, et sans l'appareil dont il était muni[16].»
+
+[Note 16: Extrait d'un article intitulé: _Application des aérostats
+à l'art de la guerre_, publié dans le _Journal militaire_ de Darmstadt,
+traduit par le colonel d'Herbelot.] PROJET D'ORGANISATION DE BALLONS
+MILITAIRES.
+
+Une des modifications les plus importantes à introduire dans la
+construction des ballons captifs destinés aux observations militaires,
+serait de changer leur forme sphérique. L'aérostat, immergé à l'état de
+liberté dans l'atmosphère, fait pour ainsi dire partie intégrante du
+courant aérien qui le transporte, il se déplace avec l'air, il peut, et il
+doit même offrir la forme sphérique; mais s'il est destiné à être remorqué
+à l'état captif, contre le vent, s'il est appelé à s'élever dans l'air,
+retenu par des cibles qui l'attachent à un même point, cette forme, qui
+offre une grande prise à l'effort du vent, devient très-désavantageuse.
+
+Les ballons d'observations devraient présenter un volume géométrique
+allongé, analogue à celui d'un poisson. Le filet s'attacherait au-dessous
+de l'aérostat, à une longue barre transversale, où serait suspendue la
+nacelle. L'appareil muni à l'arrière d'un gouvernail, pourrait être
+orienté dans la direction du vent, l'air n'agirait plus alors que sur une
+petite section du système. Ce ballon se dirigerait toujours dans le sens
+du vent comme une véritable girouette, il s'élèverait aisément dans
+l'espace, sans exiger une force ascensionnelle considérable; son transport
+à terre s'effectuerait avec une grande facilité, il ne se balancerait plus
+à l'extrémité de ses cordes d'attache, comme les ballons ronds.
+
+S'agirait-il de passer une route bordée d'arbres, l'axe de l'aérostat
+allongé serait placé parallèlement à la route, l'appareil y circulerait,
+sans effort de la part des hommes qui le remorquent, sans crainte
+d'accidents pour les aérostiers juchés dans la nacelle. L'étoffe dont il
+serait formé devrait être la soie, qui offre une grande solidité, unie à
+un poids très-faible; son volume n'excéderait pas 1,200 mètres cubes.
+
+On le gonflerait à l'usine à gaz la plus proche des opérations militaires;
+il serait ainsi rempli de gaz d'éclairage, et une fois arrimé, on le
+transporterait au milieu du camp, à la place que le général en chef aurait
+assignée.
+
+Comme il est impossible d'admettre que le ballon d'observations puisse
+arriver juste à heure fixe, au moment de l'action, il devrait être à son
+poste quelques jours à l'avance. Dans ces conditions, il ne manquerait pas
+de perdre peu à peu, par endosmose, une certaine quantité du gaz qu'il
+contient; il serait de toute nécessité de compenser ces pertes, en lui
+fournissant tous les soirs une ration de gaz.
+
+L'expérience nous a démontré qu'un ballon de soie de 1,200 mètres cubes,
+bien construit et bien verni, ne perd que 60 à 80 mètres de gaz par jour.
+Il serait donc indispensable de préparer sur place cette quantité de gaz.
+On aurait recours à l'hydrogène pur, qui prendrait naissance avec la plus
+grande facilité, par la décomposition de l'eau sous l'action du fer et de
+l'acide sulfurique.
+
+La batterie à gaz serait formée d'un grand réservoir en bois placé sur des
+roues; ce qui faciliterait son transport. Une ouverture supérieure, munie
+d'une soupape de sûreté, permettrait l'introduction des réactifs. On
+aurait ainsi une batterie-mobile, placée sur des roues, et munie d'un
+brancard où s'attellerait un cheval. Avec deux voitures semblables, on
+produirait 100 mètres cubes d'hydrogène en moins d'une heure. A la partie
+inférieure de la voiture, on pendrait une caisse où seraient placées les
+provisions de fer et les touries d'acide sulfurique. Avec ce matériel, et
+de l'eau qu'on trouve partout, le ballon pourrait être alimenté tous les
+jours.
+
+Pour bien exposer les différentes manoeuvres du ballon militaire,
+supposons qu'un corps d'armée prenne ses positions en avant d'une ville
+quelconque, de Reims, si vous voulez. Le général en chef dispose de trois
+ballons d'observations qu'il va placer, l'un à l'aile droite de son armée,
+l'autre à l'aile gauche, le troisième au centre. Les aérostiers militaires
+sont à Reims. Dès que l'ordre leur est donné de se porter vers leurs
+postes d'observations, ils gonflent de suite un premier ballon, ce qui est
+fait en une journée. Les deux autres aérostats se remplissent de même le
+lendemain et le surlendemain.
+
+L'équipe du ballon militaire se compose d'un capitaine aérostier, d'un
+lieutenant, d'un chef d'équipe, et de six hommes de manoeuvre. Une
+compagnie de quatre-vingts soldats est chargée du transport de l'aérostat
+à terre et des manoeuvres des ascensions captives.
+
+Le ballon gonflé va se mettre en route; le chef aérostier monte dans
+la nacelle avec son lieutenant; huit cordes sont attachées à la barre
+transversale de l'aérostat, quatre hommes s'attellent à chacune d'elles
+et font avancer l'appareil, en tirant en même temps les quatre cordes de
+droite et les quatre cordes de gauche. On n'utilise ainsi que quarante
+hommes qui, lorsqu'ils ont besoin de repos, peuvent être remplacés par les
+quarante autres. Le ballon est suivi des deux voitures-batteries, pour la
+préparation du gaz, et d'un fourgon, où sont placés les plateaux et les
+cordes d'ascension, des pelles et des pioches pour enfouir la nacelle en
+terre, des tuyaux de gonflement, des cordes pour les réparations, etc.
+
+Arrivé au lieu d'observation, l'aérostat est placé sur le sol. Sa pointe
+est orientée dans le sens du vent, et des cordes d'équateur attachées à
+des pieux, enfoncés en terre, le maintiennent à l'état de repos absolu.
+
+Quand les trois ballons sont installés à leurs postes, ils sont prêts à
+renseigner le général en chef à toute heure du jour. Lorsque l'ascension
+doit s'exécuter, un officier d'état-major monte dans la nacelle avec le
+chef aérostier. Le ballon s'élève à 200 mètres de haut, retenu par deux
+cordes que quarante hommes laissent glisser dans des poulies, amarrées à
+des plateaux de bois remplis de pierres. Tandis que l'aéronaute surveille
+le ballon, jette du lest, s'il le juge nécessaire, l'officier sonde
+l'horizon soit à l'oeil nu, soit à l'aide d'une lunette. Si le temps est
+pur, il aperçoit, sous la nacelle, une immense campagne, d'une étendue de
+plusieurs lieues, il peut distinguer au loin des camps ou des lignes de
+bataille, il étudie minutieusement les positions et les mouvements de
+l'ennemi.
+
+Rien n'empêche de munir les trois ballons d'un appareil électrique. Un
+employé du télégraphe ferait alors partie de la compagnie des aérostiers.
+Juché dans la nacelle, il ferait fonctionner l'appareil Morse sous la
+dictée de l'officier d'état-major; un fil électrique descendrait du ballon
+jusqu'à terre et s'étendrait jusqu'au quartier-général.
+
+Si un combat est livré et que l'aérostat captif plane dans les airs,
+l'observateur voit les bataillons ennemis reculer ou avancer, il surveille
+leur moindre mouvement, il fait part de tout ce qu'il-voit, à l'aide du
+télégraphe. Avec trois aérostats ainsi organisés, un général en chef peut
+connaître à tout moment toutes les phases successives de la grande partie
+qui est en jeu.
+
+Mais, pourra-t-on objecter, le ballon sera le point de mire des ennemis,
+ils lui lanceront une pluie de balles et de mitraille, et finiront
+certainement par l'abattre.
+
+N'oublions pas que l'aérostat captif, à 200 mètres de haut, et à une
+distance de 1,500 mètres des feux ennemis, n'est pas un point de mire
+facile à atteindre; car la hauteur à laquelle il plane rend le tir du
+canon contre lui presque impossible. Quant aux balles de fusil, il ne les
+craint pas à cette distance. S'il était surpris par un détachement ennemi,
+et qu'il se trouvât percé de quelques trous de balles, il perdrait
+rapidement du gaz, et ne pourrait certainement plus continuer ses
+opérations, mais la vie des observateurs ne serait pas compromise pour si
+peu. Si les aéronautes étaient menacés d'être faits prisonniers dans un
+cas de panique, ils auraient la ressource de couper leurs cordes et de
+faire une ascension libre. Enfin, si par malheur un obus atteignait
+l'aérostat, et y mettait le feu, les observateurs seraient, cette fois,
+bel et bien perdus, mais pour ce cas particulier, nous n'aurons qu'à
+dire avec un brave officier qui défendait autrefois la cause des ballons
+militaires: «Au pis-aller, on sauterait, et cela n'arriverait pas tous
+les jours. Ce sont des désagréments dont il est difficile de s'affranchir
+absolument à la guerre.»
+
+Dans le cas où les mouvements de l'armée, pendant le combat, rendent
+nécessaire de porter les ballons d'observation, soit en avant, soit en
+arrière, n'oublions pas qu'ils sont très-facilement transportables. Avec
+une équipe expérimentée, bien rompue aux manoeuvres, les aérostats se
+déplaceraient avec une grande rapidité. Nous pouvons affirmer que
+dans tout ce que nous venons d'exposer sur l'organisation des ballons
+militaires, il n'y a rien qui ne soit parfaitement pratique, rien qui ne
+puisse se réaliser avec les plus grandes chances de succès. Or, étant
+donnée cette possibilité--que nul aéronaute ne mettra en doute,--de
+transporter à l'avance des ballons, au milieu des lignes d'une armée,
+nous avons la persuasion que pas un militaire expérimenté ne pourra nier
+l'efficacité d'observatoires qui lui ouvrent, à 200 mètres de haut, le
+panorama d'un champ de bataille.
+
+Quant à la dépense que nécessiterait une telle organisation, elle est
+presque insignifiante. Les trois ballons de soie d'un corps d'armée ne
+coûteraient pas plus de cent mille francs avec tout leur matériel. Les
+frais de rétribution de l'équipe, les frais de préparation du gaz,
+s'élèveraient pour chacun d'eux à quelques centaines de francs par jour.
+Qu'est-ce qu'une semblable dépense pour une armée, qui coûte des millions
+par jour?
+
+Pour que l'organisation des ballons militaires soit efficace, il serait
+de toute nécessité de créer une école aérostatique, où l'on formerait des
+aérostiers, car il en est de la manoeuvre du ballon, comme de celle du
+canon. On n'improvise pas des aéronautes, pas plus que des artilleurs.
+Dans cette école, on exercerait les hommes d'équipe et les chefs
+aérostiers, au gonflement des aérostats, à leur transport d'un point à un
+autre. Des officiers d'état-major seraient initiés aux ascensions captives
+et libres, ils exerceraient leurs yeux à bien voir du haut des airs, art
+très-compliqué qui nécessite une longue pratique.
+
+Les élèves de l'école aérostatique apprendraient aussi à construire des
+ballons; on les enverrait plus tard, en temps de guerre, dans les places
+assiégées, et ils ne seraient plus embarrassés pour construire des ballons
+messagers de grandes dimensions, ou de petits aérostats libres en papier.
+
+Mais nous n'avons pas l'intention de tracer ici un programme complet, et
+sans parler davantage des ballons d'observations militaires, nous voulons
+dire quelques mots des aérostats incendiaires.
+
+Le procédé qu'ont employé les Autrichiens au siège de Venise est
+évidemment celui qui offre la plus grande chance de succès dans la
+pratique. Rien n'est plus simple que d'attacher à un ballonneau libre,
+un obus fixé à un fil de fer, muni d'une mèche combustible, qui brûle
+lentement, et arrive à enflammer l'aérostat au bout d'un temps déterminé.
+Le ballon brûlé, l'obus tombe. Si l'on attaque une ville, une place
+forte que l'on cerne, on trouvera toujours sur un point de la ligne
+d'investissement un vent favorable, poussant un aérostat vers l'enceinte
+assiégée. On lancera quelques ballons d'essai avec des corps pesants
+inoffensifs, pour s'assurer de la vitesse du vent, du temps que l'aérostat
+met à parcourir pour passer au-dessus de l'ennemi. Si l'on voit qu'un
+premier ballon n'arrive à traverser la ville assiégée que cinq minutes
+après son ascension, on a les conditions nécessaires au succès du
+bombardement; on fixe les bombes successivement à cent ou deux cents
+ballonneaux, on munit ceux-ci de mèches d'une longueur déterminée
+qui brûlent entièrement en cinq minutes, et qui ne peuvent enflammer
+l'aérostat que lorsque leur combustion va s'achever. Ces mèches sont
+préparées à l'avance; on a constaté, par exemple, qu'une longueur de
+10 centimètres a brûlé en 1 minute, on en prendra 50 centimètres, pour
+obtenir la combustion du globe aérien au moment voulu.
+
+Pour plus de sécurité, on ne tentera l'expérience définitive qu'après
+avoir sondé l'atmosphère, par des ballons d'essai, afin d'être bien
+certain qu'il n'existe pas de courants supérieurs capables de ramener les
+projectiles sur ceux qui les ont lancés.--Une fois que les conditions des
+mouvements de l'air sont étudiées, le bombardement par aérostats peut se
+prolonger autant de temps que le vent restera le même.--Pour enlever une
+bombe de vingt kilogrammes, il suffit d'un petit ballonneau de papier de
+25 à 30 mètres cubes, gonflé d'hydrogène pur. Avec quelques hommes initiés
+au gonflement et à la préparation du gaz, on pourrait lancer ainsi, dans
+un temps assez restreint, plusieurs centaines de ballons munis de bombes.
+
+Ce procédé vraiment terrible ne serait surtout efficace que dans l'attaque
+d'une place forte, où l'on peut aller toujours chercher le vent, puisqu'on
+occupe des positions circulaires, où se trouvent compris les quatre points
+cardinaux; cependant il pourrait, dans certains cas, être utilisé en rase
+campagne, quand le vent se dirigerait, du point que l'on occupe, vers les
+lignes ennemies.
+
+En augmentant le nombre des batteries qui serviraient aux aérostats
+d'observation, on aurait toujours le gaz nécessaire pour gonfler les
+ballons de bombardement. Il est vraiment affligeant de parler de l'usage
+si effroyable qu'il serait possible de faire des aérostats, mais nous ne
+devons pas oublier le bombardement de Strasbourg et le bombardement de
+Paris. Que les engins meurtriers décrivent dans l'air une vaste parabole
+dont l'origine est la gueule d'un canon, qu'ils s'échappent des hauteurs
+de l'atmosphère, en tombant d'un aérostat qui brûle, le résultat n'est-il
+pas toujours le même? Je sais bien qu'en France on n'emploiera jamais sans
+répugnance des moyens de destruction vraiment barbares et féroces, mais
+si l'on ne veut pas s'attacher à l'étude des ballons incendiaires, qu'on
+n'oublie pas, au moins, les ballons d'observations militaires, dont il est
+permis de faire usage sans être accusé de franchir les bornes des droits
+de la guerre.
+
+Nous avons rappelé succinctement les expériences aérostatiques du passé;
+il appartient à ceux qui réorganisent l'armée de songer aux ballons
+militaires pour l'avenir. Après 1871, espérons qu'on saura bien
+recommencer ce qui a été fait en 1794, par les aérostiers de la première
+République!
+
+
+
+APPENDICE.
+
+
+
+DÉCRETS DE PARIS.
+
+DÉCRET CONCERNANT LES BALLONS-POSTE.
+
+_Extrait du Journal officiel de Paris._
+27 septembre 1870.
+Direction générale des postes.
+
+AVIS AU PUBLIC.
+
+«Le gouvernement de la défense nationale a rendu, sous la date du 46
+septembre, les deux décrets dont la teneur suit:
+
+PREMIER DÉCRET.
+
+«Art. 1er. L'administration des postes est autorisée à expédier par la
+voie d'aérostats montés les lettres ordinaires à destination de la France,
+de l'Algérie et de l'étranger.
+
+«Art. 2. Le poids des lettres expédiées par les aérostats ne devra pas
+dépasser 4 grammes.
+
+«La taxe à percevoir pour le transport de ces lettres reste fixée à 20
+centimes.
+
+«L'affranchissement en est obligatoire.
+
+«Art. 3. Le ministre des finances est chargé de l'exécution du présent
+décret.»
+
+(_Suivent les signatures._)
+
+
+DEUXIÈME DÉCRET.
+
+«Art. 1er. L'Administration des postes est autorisée à transporter par la
+voie d'aérostats libres et non montés des cartes-poste portant sur l'une
+des faces l'adresse du destinataire et sur l'autre la correspondance du
+public.
+
+«Art. 2. Les cartes-poste sont en carton vélin du poids de 3 grammes au
+maximum et de 11 centimètres de long sur 7 centimètres de large.
+
+«Art. 3. L'affranchissement des cartes-poste est obligatoire.
+
+«La taxe à percevoir est de 10 centimes pour la France et l'Algérie.
+
+«Le tarif des lettres ordinaires est applicable aux cartes-poste à
+destination de l'étranger.
+
+«Art. 4. Le gouvernement se réserve la faculté de retenir toute
+carte-poste qui contiendrait des renseignements de nature à être utilisés
+par l'ennemi.
+
+«Art. 5. Le ministre des finances est chargé de l'exécution du présent
+décret.»
+
+(_Suivent les signatures._)
+
+
+«En exécution des décrets qui précèdent, le directeur général des postes
+a l'honneur d'informer le public que l'ascension des ballons montés ne
+pouvant avoir lieu qu'à des époques indéterminées, des ballons libres
+seront lancés à partir de demain, 28 septembre, si le temps le permet.
+«Les correspondances que le public voudrait tenter de faire parvenir par
+ce moyen devront être écrites sur carton vélin du poids de 3 grammes au
+maximum, et ne dépassant pas les dimensions d'une enveloppe ordinaire,
+savoir: longueur, 11 centimètres; largeur, 7 centimètres. Cette carte sera
+expédiée à découvert, c'est-à-dire sans enveloppe, et l'une de ses faces
+sera exclusivement réservée à l'adresse.
+
+«L'affranchissement en timbres-poste desdites cartes, fixé à 10 centimes
+pour la France et l'Algérie, sera obligatoire; celles qui seraient
+adressées à l'étranger devront être affranchies d'après le tarif des
+lettres ordinaires.
+
+«Le public comprendra qu'il n'est possible de confier aux ballons non
+montés que des correspondances à découvert, à cause du défaut de sécurité
+de ce mode de transport et du risque que courent ces ballons de tomber
+dans les lignes prussiennes.
+
+«Les lettres fermées que le public entendra réserver pour être acheminées
+par les ballons montés devront porter sur l'adresse la mention expresse;
+_par ballon monté_. L'affranchissement en sera également obligatoire,
+d'après les tarifs _actuellement en vigueur_, tant pour l'intérieur _que
+pour l'étranger_. Le poids desdites lettres ne devra pas dépasser 4
+grammes.
+
+«Dans le cas où toutes les lettres recueillies ne pourraient être
+expédiées par le ballon monté en partance, la préférence sera donnée aux
+lettres les plus légères.
+
+«Paris, le 27 septembre 1870.
+«G. RAMPONT.»
+
+A la suite de ces avis la plupart des journaux donnèrent des
+renseignements détaillés sur la forme des lettres, la manière de mettre
+les adresses. Certains papetiers vendirent même du papier à lettre
+pelure, pesant le poids réglementaire, et sur le verso duquel la place de
+l'adresse était marquée à l'avance. Voici le _fac-similé_ du verso de ces
+feuilles de papier à lettre:
+
+[Illustration]
+
+Plus tard un imprimeur, M. Jouaust, eut l'excellente idée de livrer au
+public, des dépêches-ballons, où les nouvelles générales étaient imprimées
+à l'avance; on envoyait cette feuille en province, en y ajoutant sur le
+verso ses nouvelles personnelles.
+
+
+DÉCRET RELATIF AU VOYAGE M. GAMBETTA.
+
+Le jour même de l'ascension, le _Journal officiel_ avait appris aux
+Parisiens le départ de M. Gambetta dans les termes suivants:
+
+«Le gouvernement de la défense nationale,
+
+Considérant qu'à raison de la prolongation de l'investissement de Paris,
+il est indispensable que le ministre de l'intérieur puisse être en rapport
+direct avec les départements, et mettre ceux-ci en rapport avec Paris,
+pour faire sortir de ce concours une défense énergique,
+
+DÉCRÈTE:
+
+«Art. 1er. M. Gambetta, membre du gouvernement, ministre de l'intérieur,
+est adjoint à la délégation de Tours; il se rendra sans délai à son poste.
+
+«Art. 2. M. Jules Favre, ministre des affaires étrangères, est chargé de
+l'intérim du ministère de l'intérieur à Paris.
+
+«En exécution de ce décret, le ministre de l'intérieur est parti ce matin
+même par ballon. Il a emporté la proclamation qui suit à l'adresse des
+départements:
+
+«Français,
+
+«La population de Paris offre en ce moment un spectacle unique au monde.
+
+«Une ville de deux millions d'âmes, investie de toutes parts, privée
+jusqu'à présent, par la criminelle incurie du dernier régime, de toute
+armée de secours, et qui accepte avec courage, avec sérénité, tous les
+périls, toutes les horreurs d'un siège.
+
+«L'ennemi n'y comptait pas. Il croyait trouver Paris sans défense; la
+capitale lui est apparue hérissée de travaux formidables, et, ce qui vaut
+mieux encore, «défendue par 400,000 citoyens qui ont fait d'avance le
+sacrifice de leur vie.
+
+«L'ennemi croyait trouver Paris en proie à l'anarchie; il attendait la
+sédition, qui égare et qui déprave; la sédition, qui, plus sûrement que le
+canon, ouvre à l'ennemi les places assiégées,
+
+«Il l'attendra toujours. Unis, armés, approvisionnés, résolus, pleins de
+foi dans la fortune de la France, les Parisiens savent qu'il ne dépend
+plus que d'eux, de leur bon ordre et de leur patience, d'arrêter pendant
+de longs mois la marche des envahisseurs.
+
+«Français! c'est pour la patrie, pour sa gloire, pour son avenir, que la
+population parisienne affronte le fer et le feu de l'étranger.
+
+«Vous qui avez déjà donné vos fils, vous qui nous avez envoyé cette
+vaillante garde mobile, dont chaque jour signale l'ardeur et les exploits,
+levez-vous en masse, et venez à nous; isolés, nous saurions sauver
+l'honneur; mais avec vous, et par vous, nous jurons de sauver la France!»
+
+Paris, le 7 octobre 1870.
+
+
+DÉCRET CONCERNANT LES DÉPÊCHES PAR PIGEONS.
+
+_Journal officiel de Paris_.
+10 novembre 1870.
+
+Le gouvernement de la défense nationale a rendu, sous la date du 10
+novembre 1870, le décret dont la teneur suit:
+
+«Le gouvernement de la défense nationale, »Considérant la nécessité de
+rétablir dans une certaine mesure les communications postales entre les
+départements et Paris, pendant la durée du siège,
+
+DÉCRÈTE:
+
+«Art. 1er. L'administration des postes est autorisée à faire reproduire
+par la photographie microscopique, et à expédier par les pigeons voyageurs
+ou par toute autre voie, des dépêches que les habitants des départements
+adresseront à Paris et dans l'enceinte fortifiée.
+
+«Art. 2. Ces dépêches pourront consister en quatre réponses, par OUI ou
+par NON, écrites sur cartes spéciales envoyées par le correspondant de
+Paris.
+
+«Les habitants des départements auront en outre la faculté d'expédier,
+sous forme de lettres, des dépêches composées de quarante mots au maximum,
+adresse comprise.
+
+«Art. 3. L'administration des postes mettra en vente dans les bureaux
+de Paris, au prix de 5 centimes, des cartes que les habitants de Paris
+inséreront dans les lettres adressées par eux aux personnes dont ils
+désirent des réponses.
+
+«Art. 4. Le prix de la _dépêche-réponse_ par OUI ou par NON est fixé à 1
+franc, en dehors des 5 centimes montant du prix de la carte.
+
+«Le prix des _dépêches-lettres_ sera de 50 centimes par mot.
+
+«Dans les deux cas, l'affranchissement est obligatoire. Le prix en sera
+perçu, dans les départements, aux guichets des bureaux de poste.
+
+«Art. 5. Des mandats de poste jusqu'à 300 francs inclusivement pourront
+être délivrés à destination de Paris et de l'enceinte fortifiée moyennant
+le payement des droits ordinaires et d'une taxe de 3 francs en sus.
+
+«Art. 6. Les dépêches-réponses, les dépêches-lettres et les mandats à
+destination de Paris seront adressés par les soins des receveurs des
+postes au délégué du directeur général à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme).
+
+«Art. 7. Les dépêches photo-microscopiques seront, à leur arrivée à Paris,
+transcrites par les soins de l'administration des postes et distribuées à
+domicile.
+
+«Art. 8. Le ministre des finances est chargé de l'exécution du présent
+décret.
+
+«Paris, le 10 novembre 1870,»
+(Suivent les signatures.)
+
+FAC-SIMILE D'UNE DÉPÊCHE-RÉPONSE,
+Recto. DÉPÊCHE-RÉPONSE.
+
+(Décret du Gouvernement de la défense nationale en date de 10 novembre
+1870.)
+
+Il est dû, pour le prix de la présente carte, un droit de CINQ CENTIMES.
+Ce droit sera acquitté au moyen d'un timbre-poste qui sera placé dans le
+cadre ci-contre. Les réponses doivent être exprimées par OUI et par NON
+dans les colonnes 4 à 7; elles ne peuvent excéder le nombre de 4. La taxe
+d'affranchissement des réponses, qu'elles atteignent ce nombre ou qu'elles
+y soient inférieures, est uniformément fixée à UN FRANC.
+
+__________________________________________________________________________
+| | INITIALES | NOM ET DOMICILE |RÉPONSES aux quatre |
+|NOM DU PAIS | du prénom | | questions posées. |
+| où | et du nom |en toutes lettres|_____________________|
+|réside l'expéditeur| de | | Q1 | Q2 | Q3 | Q4 |
+| |l'expéditeur| du destinataire.| | | | |
+| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7
+|________________________________________________________________________|
+| | | | | | | |
+| | | | | | | |
+
+
+Verso.
+
+La présente carte, revêtue des réponses par OUI ou par NON qui doivent
+être portées aux colonnes 4 à 7, d'autre part, devra être remise par
+l'envoyeur entre les mains du receveur du bureau de poste d'expédition,
+qui est tenu d'y apposer lui-même, ci-dessous, les timbres-poste destinés
+à en opérer l'affranchissement, et de l'adresser ensuite, par le premier
+courrier, au délégué du Directeur général des postes à Clermont-Ferrand.
+Ces timbres-poste, ainsi que celui de cinq centimes placé au recto,
+devront être laissés intacts; ils seront oblitérés à Clermont-Ferrand.
+
+«Le gouvernement de la défense nationale,
+
+«Vu les propositions faites par M. Dupuy de Lôme, membre de l'Institut,
+membre du conseil de défense, pour la construction de ballons susceptibles
+de recevoir une direction et spécialement applicables aux correspondances
+du gouvernement avec l'extérieur;
+
+«Considérant que ces travaux sont d'un grand intérêt pour la défense
+nationale,
+
+DÉCRÈTE:
+
+«Art. 1er. Un crédit de 40,000 fr. est ouvert au budget extraordinaire du
+ministère de l'instruction publique pour être affecté à la construction
+des ballons.
+
+«Art. 2. M. Dupuy de Lôme est chargé de l'exécution et de la direction des
+travaux, auxquels il imprimera toute l'activité possible.
+
+«Paris le 28 octobre 1870,»
+
+
+DÉCRETS DE TOURS.
+
+CORRESPONDANCE PAR PIGEONS.
+
+_(Moniteur universel de Tours)_
+7 novembre 1870.
+
+«La délégation du gouvernement de la défense nationale,
+
+«Considérant que depuis l'investissement de Paris il a été établi par les
+soins du double service des télégraphes et des postes, au moyen de ballons
+partant de Paris et de pigeons voyageurs partant de Tours, un échange
+spécial de correspondances destiné à suppléer, entre Tours et Paris, aux
+moyens de correspondance ordinaires momentanément suspendus;
+
+«Considérant que cet échange, jusqu'à présent réservé aux communications
+du gouvernement, se trouve aujourd'hui suffisamment assuré pour qu'il soit
+possible d'en faire profiter les particuliers pour leurs relations avec la
+capitale, sans en garantir cependant la parfaite régularité;
+
+«Considérant, toutefois, que ce mode extraordinaire de correspondance,
+d'ailleurs coûteux, n'offre encore que des facilités très-restreintes et
+que les exigences supérieures de la défense nationale ne permettent d'en
+accorder l'usage public que dans d'étroites limites et à des conditions de
+taxe relativement élevées;
+
+«Sur la proposition, du directeur général des télégraphes et des postes;
+
+DÉCRÈTE:
+
+«Art. 1er.--Il est permis à toute personne résidant sur le territoire de
+la République de correspondre avec Paris par les pigeons voyageurs de
+l'administration des télégraphes et des postes, moyennant une taxe de
+cinquante centimes par mot, à percevoir au départ, et dans des limites
+qui seront déterminées par des arrêtés du directeur général de cette
+administration.
+
+«Art. 2.--Les télégrammes destinés à cette transmission spéciale seront
+reçus dans les bureaux de télégraphe et de poste qui seront désignés par
+l'administration, et transmis au point de départ des pigeons voyageurs par
+la poste, ou par le télégraphe, lorsque les exigences du service général
+le permettront.
+
+«Il ne sera perçu aucune taxe complémentaire à raison de la transmission
+postale ou télégraphique, ni à raison de la distribution des télégrammes à
+domicile à Paris.
+
+«Art. 3.--L'État ne sera soumis à aucune responsabilité à raison de ce
+service spécial. La taxe perçue ne sera remboursée dans aucun cas.
+
+«Art. 4.--Le directeur-général des télégraphes et des postes est chargé de
+l'exécution du présent décret.
+
+«Fait à Tours, le 4 novembre 1870.
+«_Léon Gambetta, Fourichon, Crémieux, Glais-Bizoin._
+«Par le gouvernement:
+«_Le Directeur général des télégraphes et des postes,_
+«F. Steenackers.»
+
+
+Arrêté déterminant les conditions d'expédition des dépêches privées
+entre les départements et Paris, au moyen des pigeons voyageurs de
+l'administration des télégraphes et des postes.
+
+«Le directeur général des Télégraphes et des Postes,
+
+«Vu le décret du 4 novembre 1870,
+
+«Arrête:
+
+«Art. 1er.--Les dépêches privées destinées à être transmises à Paris par
+des pigeons voyageurs, seront reçues dans tous les bureaux de télégraphe
+et de poste du territoire de la République, aux conditions de taxe fixées
+par le décret susvisé et d'après les règles ci-après.
+
+«Art. 2.--Ces dépêches devront être rédigées en français, en langage clair
+et intelligible, sans aucun signe ou chiffre conventionnel. Elles ne
+devront contenir que des communications d'intérêt privé, à l'exclusion
+absolue de tout renseignement ou appréciation de politique ou de guerre.
+
+«Art. 3.--Le nombre maximum des mots de chaque dépêche est fixé à vingt.
+
+«Les expressions réunies par un trait d'union ou séparées par une
+apostrophe, seront comptées pour le nombre de mots servant à les former.
+
+«Par exception, dans l'adresse, la désignation du destinataire, celle du
+lieu et du domicile ne compteront chacune que pour un seul mot, bien que
+formées d'expressions composées.
+
+«Il en sera de même de la signature de l'expéditeur.
+
+«Toute lettre isolée comptera pour un mot.
+
+«Les nombres devront être écrits en toutes lettres, et seront comptés
+d'après les règles ci dessus.
+
+«Art. 4.--L'indication du lieu de destination ne sera obligatoire que pour
+les dépêches à distribuer hors de l'enceinte de Paris dans la banlieue
+investie. Les dépêches ne portant aucune indication de cette nature,
+seront considérées comme à destination de Paris même. La mention «rue»
+pourra être supprimée, aux risques et périls de l'expéditeur.
+
+«L'indication de la date et du lieu d'origine n'est pas non plus
+obligatoire.
+
+«Art. 5.--Les dépêches présentées dans les bureaux télégraphiques
+seront traitées, en ce qui concerne la perception de la taxe, comme les
+télégrammes ordinaires. La taxe sera perçue en numéraire. La souche du
+registre des recettes devra porter la mention «pigeons voyageurs.»
+
+«Les dépêches présentées dans les bureaux de poste devront être
+affranchies au moyen de timbres-poste, qui seront oblitérés par les
+receveurs. Elles seront vérifiées au guichet en ce qui concerne
+l'application de la taxe. En cas d'insuffisance d'approvisionnement
+de timbres, l'affranchissement pourra, par exception, avoir lieu en
+numéraire, dans les formes habituelles.
+
+«Art. 6.--Les bureaux soit de télégraphe soit de poste, réuniront sous une
+même enveloppe toutes les dépêches qu'ils auront reçues dans la journée,
+et les adresseront au directeur général des télégraphes et des postes,
+à Tours, avec la mention spéciale: pigeons voyageurs, inscrite au coin
+supérieur droit de l'enveloppe.
+
+«Art. 7.--Les dépêches présentées après le départ du courrier de la poste
+dans les bureaux du télégraphe, où le service de la télégraphie
+privée n'est pas suspendu, pourront être, dans le cas où les lignes
+départementales seraient en mesure de les recevoir sans aucun préjudice
+pour le service public, transmises par le télégraphe au bureau du même
+département qui serait le mieux en situation de les diriger immédiatement
+par la poste sur la direction générale.
+
+«Art. 8.--Tout envoi sera accompagné d'un bordereau portant, avec la date
+de l'envoi et le numéro d'ordre, l'indication du nombre total des dépêches
+transmises, et de la somme totale des taxes perçues pour cet envoi.
+
+«Les envois de chaque catégorie de bureaux, tant de télégraphe que de
+poste, seront faits directement, sans confusion entre les deux services.
+
+«Art. 9.--Les dépêches centralisées à Tours seront dirigées sur Paris, par
+les soins de la direction générale, au fur et à mesure qu'elle disposera
+des moyens d'expédition suffisants, et distribuées à Paris à la diligence
+du service télégraphique central.
+
+«Art. 10.--Conformément à l'article 3 du décret sus-visé, aucune
+réclamation ne sera admise en cas de non remise ou d'erreur de
+distribution, toute taxe perçue demeurant, à raison des difficultés que
+présente ce service spécial, définitivement acquise à l'État.
+
+«Art. 11.--Les dispositions du présent arrêté sont applicables à partir
+du 8 courant. «Tours, le 4 novembre 1870. «Le directeur général des
+télégraphes et des postes,
+
+«F. STEENACKERS.
+«Pour ampliation,
+«Le secrétaire général,
+«LE GOFF.»
+
+
+DOCUMENTS RELATIFS AUX LETTRES DE LA PROVINCE POUR PARIS.
+
+DIRECTION GÉNÉRALE DES TÉLÉGRAPHES ET DES POSTES.
+
+AVIS.
+
+«15 novembre 1870,
+
+«A l'avenir, les lettres à expédier à Paris par ballon monté pourront être
+adressées directement à l'administration centrale des télégraphes et des
+postes, à Tours.
+
+«Ces lettres devront être renfermées dans une enveloppe portant la
+suscription suivante:
+
+ _A. Monsieur
+ Le Directeur général des télégraphes et des postes,
+ à Tours_.
+ (Pour Paris, par ballon monté.)
+
+
+«Le directeur général ayant la franchise illimitée, l'enveloppe portant
+son adresse ne devra pas être munie de timbres-poste. La lettre à expédier
+à Paris sera seule désormais soumise aux droits de poste.
+
+«Sont maintenues les autres conditions qui ont été indiquées dans un
+précédent avis pour l'expédition de correspondances par ballon monté.
+
+«Le directeur général des télégraphes et des postes a fait transmettre,
+par les pigeons voyageurs, pour être inséré dans le _Journal officiel_
+et dans les autres journaux de Paris, un avis portant que les lettres
+envoyées de la capitale, par ballon monté, parviennent généralement à leur
+destination.
+
+
+GRANDEUR ET ASPECT D'UNE DÉPÊCHE MICROSCOPIQUE POUR PIGEONS.
+ ________________________
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ | |_____|_____|_____|
+ |_____|_____|_____|_____|
+
+
+
+NOMINATION DES AÉROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMÉE DE LA LOIRE.
+
+ MINISTÈRE DE LA GUERRE
+
+ Première division.
+
+ BUREAU
+ de la correspondance
+ générale
+ et des opération
+ militaires.
+
+
+LE MINISTRE DE L'INTERIEUR ET DE LA GUERRE,
+informe M.... que, par décision de ce jour, il est attaché en qualité
+d'aéronaute au service des ballons captifs de l'armée de la Loire. «Dans
+cette position M..... recevra une rétribution de 10 fr. par jour, et une
+indemnité d'entrée en campagne de 600 fr.
+
+«Il aura droit, en outre, à une ration et demie de vivres et à 4 rations
+de chauffage.
+
+«Cette lettre lui servira de titre dans l'exercice de ses fonctions.
+
+« Tours, le 1er décembre 1870.
+
+«Pour le ministre de l'intérieur et de la guerre, «_Le général directeur
+par intérim_,»
+
+
+AVIS AU PUBLIC
+
+(RELATIF AUX CYLINDRES POSTAUX ROULANT DANS LA SEINE).
+
+Extrait du _Moniteur_ de Tours:
+
+«27 décembre.
+
+«On a offert à l'administration des postes, à Paris, de faire parvenir des
+lettres des départements à Paris, à l'aide d'un procédé pour lequel les
+inventeurs sont brevetés.
+
+«Ce procédé, pour conserver ses chances de réussite, doit rester secret;
+mais il a été reconnu suffisamment pratique pour être essayé.
+
+«En conséquence, l'administration, dont le devoir est d'utiliser tout
+moyen paraissant propre à la transmission des lettres pour la capitale,
+a cru pouvoir autoriser la mise à exécution du nouveau procédé, sans
+toutefois en endosser la responsabilité.
+
+«Un traité a été conclu à cet effet, entre l'administration des postes, à
+Paris, et les inventeurs du procédé en question. Ce traité a été approuvé
+par un décret du gouvernement de la défense nationale en date du 14
+décembre courant.
+
+«Aux termes dudit décret, les lettres à transporter à Paris devront être
+affranchies au moyen de timbres-poste représentant une taxe d'un franc
+(dont 20 centimes pour l'administration et 80 centimes pour les frais et
+risques de l'entreprise).
+
+«Le poids maximum des lettres est fixé à 4 grammes.
+
+«Les lettres de la France et de l'Algérie pour Paris, que le public voudra
+confier au procédé dont il s'agit, devront, en dehors des conditions de
+poids et d'affranchissement indiquées ci-dessus, porter, en caractères
+très-apparents, sûr la suscription, à la suite de l'adresse du
+destinataire, les mots:
+
+_Paris, par Moulins (Allier)._
+
+»Les expéditeurs ayant ainsi préparé leurs lettres, n'auront qu'à les
+jeter à la boite, comme toute lettre ordinaire.»
+
+ * * * * *
+
+LES BALLONS DE LA COMMUNE.
+
+Le lecteur se rappelle sans doute que la Commune a voulu singer le service
+des ballons-poste, si glorieux pendant le siège. Nous donnons le curieux
+décret qu'ont signé les Cournet, les Delescluze et les Pyat au sujet d'une
+organisation de ballons militaires. Il est à regretter que parmi les
+aéronautes de Paris, il s'en soit trouvé deux qui aient consenti à placer
+leurs noms à côté de celui des odieux personnages de l'insurrection!
+
+_Journal officiel de la Commune._
+«20 avril 1871.
+«La Commune de Paris,
+
+«Considérant:
+
+«Que des dépenses importantes ont été faites par l'ex-gouvernement dit de
+la défense nationale, pour les services aérostatiques postaux;
+
+«Que, par suite de la désertion de l'ex-gouvernement, dit de la défense
+nationale, sur ce point des services publics, comme sur tous les autres,
+une quantité de ballons construits, représentant une dépense de plusieurs
+centaines de mille francs, payés des deniers de la nation, se
+trouvent actuellement disséminés en plusieurs endroits et exposés aux
+détournements;
+
+«Qu'il importe d'urgence de réunir sous le contrôle de la Commune, en des
+mains sûres, d'inventorier et de préserver, ce matériel, auquel sont venus
+s'adjoindre les ballons expédiés en province pendant le siège de Paris;
+«Considérant que l'ex-gouvernement, dit de la défense nationale, qui, en
+fait gouverne toujours à Versailles, a supprimé, dans une intention
+facile à comprendre, tout échange de nouvelles, journaux, correspondances
+privées, toutes communications intellectuelles entre Paris et les
+départements, comptant ainsi se réserver impunément la trop facile
+distribution des calomnies destinées à égarer l'opinion publique en
+province et à l'étranger;
+
+«Que la Commune de Paris a, tout au contraire, le plus grand intérêt à ce
+que la vérité soit connue, et à faire connaître à tous et ses actes, et
+ses intentions;
+
+«Considérant que l'aérostation est naturellement et légitimement appelée
+en ces circonstances à rendre des services en répandant partout la lumière
+salutaire;
+
+«Considérant enfin que, dans l'état de guerre offensive déclarée et
+poursuivie par le gouvernement de Versailles, il est important à
+la défensive d'utiliser les observations aérostatiques militaires,
+systématiquement et intentionnellement repoussées pendant la durée du
+siège de Paris, et alors, en effet, inutiles à ceux qui devaient livrer
+Paris;
+
+ARRÊTE:
+
+«1° Une compagnie d'aérostiers civils et militaires de la Commune de Paris
+est créée;
+
+«2° Cette compagnie se compose provisoirement d'un capitaine, d'un
+lieutenant, d'un sous-lieutenant, d'un sergent, de deux chefs d'équipe et
+douze aérostiers;
+
+«3° La solde du capitaine est de 300 fr., du lieutenant 250 fr., des
+équipiers 150 fr. par mois;
+
+«4° La compagnie des aérostiers civils et militaires de la Commune de
+Paris relève directement du commandement de la commission exécutive; «5°
+Le citoyen Claude-Jules Duruof est nommé capitaine des aérostiers civils
+et militaires de la Commune de Paris.
+
+«Le citoyen Jean-Pierre-Alfred Nadal est nommé lieutenant-magasinier
+général.
+
+«Paris, le 20 avril 1871.
+
+«_La commission exécutive_,
+
+«AVRIAL, F. COURNET, CH. DELESCLUZE, FÉLIX PYAT, G. TRIDON, A. VERMOREL,
+E. VAILLANT.»
+
+«Les aérostiers qui se présenteront pour faire partie de la compagnie
+devront s'adresser, pour leur inscription immédiate, au capitaine Duruof
+seul.»
+
+Terminons en disant que les aéronautes de la Commune, n'ont obtenu aucun
+résultat. L'art de l'aérostation n'a pas servi la cause de l'infamie!
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+LE CÉLESTE ET LE JEAN-BART.
+
+I. Paris investi.--Les ballons-poste.--L'aérostat _le
+Céleste_.--Lâchez-tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade
+prussienne.--Les proclamations.--La forêt d'Houdan.--Les uhlans.--Descente
+à Dreux.
+
+30 septembre 1870
+
+
+II. Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de
+retour à Paris par voie aérienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage
+à Lyon.--Les nouveaux débarqués du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_.
+
+Du 1er au 15 octobre.
+
+
+III. Lettres pour Paris par ballon monté.--Le bon vent souffle à
+Chartres.--Cernés par les Prussiens!--Évasion nocturne.--L'hôtel du
+Paradis.--Allons chercher le vent!
+
+Du 15 octobre au 1er novembre.
+
+
+IV. Première tentative de retour à Paris par ballon.--Préparatifs du
+voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.--Le
+déjeuner en ballon.--Le vent a tourné.--En ballon captif.
+
+Du 1er au 8 novembre 1870.
+
+
+V. Seconde tentative de retour à Paris.--Le coucher du soleil et le lever
+de la lune.--La Seine et les forêts.--Adieu Paris!--Descente dans le
+fleuve.--Les paysans normands.
+
+Du 8 au 20 novembre.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+LES AÉROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMÉE DE LA LOIRE.
+
+I. Le ballon «la _Ville de Langres_.»--Premières expériences d'aérostation
+militaire à Gidy.--La télégraphie aérienne.--Le _Jean-Bart_ à
+Orléans.--Anecdotes sur les Prussiens.
+
+Du 16 au 29 novembre 1870.
+
+
+II. Le départ.--Le voyage en ballon captif.--Accident à
+Chanteau.--Réparation d'une avarie.--Arrivée à Rebréchien.--Tempête
+nocturne.--Le _Jean-Bart_ est crevé.--Retour à Orléans.--Gonflement du
+ballon la _République_.
+
+Du 30 novembre au 3 décembre 1870.
+
+
+III. La déroute de l'armée de la Loire.--Les ballons captifs au château du
+Colombier.--Aspect d'Orléans.--Le dernier train.--Les blessés.--Vierzon.
+
+Dimanche 4 décembre 1870.
+
+
+IV. Organisation définitive des aérostiers militaires à Tours.
+--Expérience d'une montgolfière captive.--Expédition de Blois.--M.
+Gambetta et le chef de gare.--Nouvelle défaite.--Tours et le Mans.--Le
+camp de Conlie.--Ascensions captives.
+
+Du 6 au 20 décembre 1870.
+
+
+V. Une visite au général Chanzy.--Ascension faite en sa présence.
+--Accident à la descente.--Un peuplier cassé.--Opinion du général sur les
+ballons militaires.
+
+21 décembre au 11 janvier 1870.
+
+
+VI. La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le
+champ de bataille.--La déroute.--Laval.--Rennes.
+
+Du 11 janvier au 18 février 1871.
+
+
+VII. Les ballons captifs à Laval.--Ascensions
+quotidiennes.--L'armistice--Nantes.--Bordeaux.--L'assemblée
+nationale.--Paris!--Vides dans les rangs.
+
+Du 28 janvier au 17 février 1871.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+
+Histoire de la poste aérienne
+
+I. Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les
+premiers départs avec l'ancien matériel.--Construction des aérostats.
+
+ Premiers départs de Paris
+ Essai d'un ballon libre
+ Construction des ballons-poste
+ L'ascension
+ Départs de ballons en octobre 1870
+ Voyage de M. Gambetta
+ Capture du ballon la Bretagne
+ Départs de novembre 1870
+ Deuxième ballon prisonnier
+ Troisième ballon prisonnier
+
+II. Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages
+aériens.--Voyages extraordinaires de Paris en Norwége.--Descente à
+Belle-Ile-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du siège.
+
+ Premier départ de nuit
+ Voyage de Norwége
+ De Paris en Hollande
+ Premier ballon perdu en mer
+ Voyage de Belle-Ile-en-Mer
+ Départs de décembre 1870
+ Une ascension scientifique
+ Quatrième ballon prisonnier
+ Cinquième ballon prisonnier
+ Départ de janvier 1871
+ Deuxième ballon perdu en mer
+
+III. Les pigeons voyageurs.--La Société l'Espérance.--La poste
+terrestre.--La poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables.
+
+ Les pigeons et les dépêches microscopiques
+ Les piétons
+ La poste fluviale
+ Les fils télégraphiques
+ Les chiens facteurs
+ Direction des aérostats
+ Le ballon de M. Dupuy de Lôme
+ Les hélices du ballon «Le Duquesne.»
+
+
+
+
+CONCLUSION.
+
+ Les ballons et la guerre
+ Les aérostiers de la première république
+ Essais divers. Les ballons militaires aux Etats-Unis
+ Projet d'organisation de ballons militaires
+
+
+
+
+Appendice
+
+
+
+FIN DE LA TABLE
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of En ballon! Pendant le siege de Paris
+by Gaston Tissandier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIEGE ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
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+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+