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diff --git a/old/11038.txt b/old/11038.txt new file mode 100644 index 0000000..23baf0d --- /dev/null +++ b/old/11038.txt @@ -0,0 +1,9895 @@ +The Project Gutenberg EBook of En ballon! Pendant le siege de Paris +by Gaston Tissandier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: En ballon! Pendant le siege de Paris + +Author: Gaston Tissandier + +Release Date: February 11, 2004 [EBook #11038] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIEGE *** + + + + +Credits: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders. +This file was produced from images generously made available by the +Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +EN BALLON! + +PENDANT + +LE SIEGE DE PARIS + + +par Gaston Tissandier + + +AU GENERAL CHANZY EX-COMMANDANT EN CHEF L'ARMEE DE LA LOIRE DEPUTE A +L'ASSEMBLEE NATIONALE + +HOMMAGE DE SINCERE DEVOUEMENT + +En souvenir des ascensions captives du Mans et de Laval. + +G.T. + + + + + +PREFACE + + +Personne ne niera que la decouverte des aerostats est une des gloires de +la physique moderne; nul esprit eclaire ne mettra en doute l'interet de +premier ordre que les voyages aeriens offrent aux amis de la nature, +veritablement soucieux des progres de la science. Tout le monde, au +contraire, s'accordera a reconnaitre que l'etude des ballons est bien +faite pour passionner et stimuler la clairvoyance des chercheurs. Mais ce +qui offre un motif de surprise bien legitime, c'est l'invariable etat de +_statu quo_ d'une telle invention. Comment! le chemin de fer, la machine +a vapeur, le telegraphe, nes au commencement du siecle, sont devenus, en +moins de soixante ans, les plus formidables puissances de l'industrie; on +les voit sans cesse grandir, s'accroitre, se fortifier ... et le ballon +reste toujours,--aujourd'hui comme hier,--ce qu'il etait deja il y +bientot un siecle! Les aerostats seraient-ils donc marques au sceau +de l'infecondite? Les aurait-on condamnes, comme Sisyphe, a rester +invariablement stationnaires, malgre des efforts sans cesse renouveles? + +Pour notre part, nous avons la persuasion que la navigation aerienne ne +sera pas eternellement un vain mot; car aucun motif plausible ne peut +faire admettre que les ballons ne soient pas perfectibles, comme toute +oeuvre humaine. Pourquoi demeureraient-ils a l'etat d'une perpetuelle +enfance?--Rien ne pourra nous empecher de croire qu'ils grandiront. +Mais pour qu'ils se modifient, pour qu'ils se transforment en appareils +nouveaux, il est de toute necessite qu'ils attirent a eux les hommes +d'intelligence et d'initiative. Il faut qu'ils cessent d'etre la propriete +exclusive des entrepreneurs de fetes publiques; il est indispensable +qu'ils reprennent dans la science le rang qui leur est du. + +Qu'a t-on fait pour les ballons depuis vingt ans? Si l'on excepte les +admirables travaux de M. Henry Giffard qui a dote l'aerostation, de +progres d'une importance capitale, quoique insuffisamment apprecies, qui a +cree les ballons impermeables a l'hydrogene, les ballons captifs a vapeur, +ou trouve-t-on ailleurs des innovations, des decouvertes veritablement +dignes de ce nom?--Qui s'est attache a l'aerostation pratique dans ces +dernieres annees? A part quelques ascensions remarquables, on cherche en +vain une etude serieuse, suivie, propre a conduire a quelque resultat +saillant. + +Un tel etat de choses s'explique par l'indifference que les ballons, +abandonnes aux spectacles forains, ont fini par rencontrer de toutes +parts. On ne les considerait plus, comme dignes d'enlever dans les airs +des Gay-Lussac, des Barrai, des Bixio, des Robertson, des Saccharoft et +des Glaisher, ces navires aeriens, compromis avec les _filles de l'air_ de +l'Hippodrome et les laureats de l'ecole du trapeze! Certes, il n'y a pas +grand inconvenient a ce que les aerostats concourent a l'amusement des +badauds du dimanche, et nous ne voudrions pas etre accuse de rigorisme en +condamnant d'une maniere absolue les cabrioles aeriennes. Il ne faudrait +pas oublier cependant qu'a cote du frivole, il y a le serieux et +l'utile.--Que la pile electrique serve a faire marcher l'horloge magique +de Robert Houdin, ou le tambour enchante de M. Robin, rien de mieux; elle +fait fonctionner aussi le telegraphe. Mais si cette meme pile electrique +ne fournit uniquement son concours qu'aux prestidigitateurs, les +physiciens n'auront-ils pas le droit de reclamer a bien juste titre? + +En 1863, les campagnes aerostatiques du _Geant_ ont attire l'attention +du monde entier, prouvant ainsi que l'oeuvre des Montgolfier suscitera +toujours de nombreuses marques de sympathie; mais M. Nadar, qui voulait +tuer un principe, et creer sur ses debris une nouvelle machine, n'a reussi +qu'a fournir a l'histoire des ballons, des aventures aeriennes vraiment +surprenantes, mais infertiles.--M. Flammarion a execute, en 1867, +une serie d'ascensions en compagnie de M. Eugene Godard, dans un but +d'observations meteorologiques; M. de Fonvielle et moi, nous nous sommes +aussi resolument lances dans la carriere aerienne, et depuis quelques +annees, nous avons execute, soit ensemble, soit isolement, un grand nombre +d'excursions dans les nuages; nous avons sonde l'atmosphere dans les +conditions les plus variables, par un ciel serein, comme dans un air +agite, de jour comme de nuit, au-dessus de la terre et au-dessus de la +mer[1]. Mais la se bornent,--en placant a part, comme ayant une importance +exceptionnelle, l'exploitation du ballon captif de l'Exposition, et +en faisant mention de quelques autres ascensions d'aeronautes +forains,--l'histoire des ballons dans ces dernieres annees. Etait-ce +assez de ces efforts isoles? Que pouvait-on faire, abandonne a soi-meme, +rencontrant pour ses experiences de nombreux obstacles, n'ayant souvent a +sa disposition qu'un materiel insuffisant ou en mauvais etat? + +[Note 1: Consulter a ce sujet le volume des _Voyages aeriens_, publie +par la librairie Hachette, et contenant le recit des ascensions de MM. +Glaisher, Flammarion, W. de Fonvielle et G. Tissandier.] + +Toutefois nous ne cessions de repeter, sans avoir l'ambition ni la +pretention d'etre des revelateurs, que l'aerostation est un art trop +seduisant, trop admirable, pour qu'il ne soit pas sans cesse etudie, +cultive, pour qu'il ne s'entoure pas de nombreux et fervents adeptes. +Nous disions qu'il faut s'elancer dans les airs pour faire progresser la +navigation aerienne, que c'est un mecanicien qui a trouve les organes +de la machine a vapeur, un physicien qui a invente le telescope, et que +l'aeronaute seul, le praticien qui a appris a connaitre l'outil qu'il veut +ameliorer, soulevera quelque jour le coin du voile sous lequel est cachee +la solution du grand probleme! Nous affirmions que les excursions dans +l'atmosphere offrent a l'artiste des spectacles imposants, des scenes +sublimes, des tableaux grandioses ou la nature se revele dans toute sa +grandeur, dans son imposante majeste; fournissent au savant des sources +d'etude intarissables, bien propres a eveiller son esprit, a le conduire +a la decouverte des lois inconnues qui regissent les mouvements de +l'atmosphere, qui commandent le mecanisme de la meteorologie. Nous +tachions de faire comprendre que c'est en s'aventurant dans les plages +aeriennes que les aeronautes fonderont la veritable _science de l'air_, +comme c'est en s'elancant sur la cime des vagues, que les navigateurs ont +cree la _science de l'Ocean_. Mais l'exemple des touristes aeriens ne +trouvait pas d'imitateurs; a leur grand regret, nul rival ne se presentait +a eux dans les hautes regions de l'air; aucun savant ne voulait risquer sa +fortune dans l'empire d'Eole! + +Plus tard, nous attirions l'attention sur l'importance de l'organisation +d'un corps d'aerostiers pour les observations militaires; huit mois avant +la guerre, nous ecrivions les lignes suivantes: "L'Ecole aerostatique de +Meudon, supprimee dans un moment de mauvaise humeur, ne devrait-elle pas +etre reconstituee? Attendra-t-on qu'une guerre eclate pour former des +aeronautes, pour improviser des ballons? Ce serait une imprudence, une +folie des plus grandes, _car dans notre siecle, les guerres vont vite, +et le sort d'un empire pourrait bien avoir ete decide pendant qu'on +ajusterait ensemble les fuseaux d'un ballon_[2]!" Mais les paroles le plus +sensees n'entrent pas dans les oreilles volontairement fermees. + +[Note 2: _Voyages aeriens_, page 556.] + +Comment se rappeler sans un bien legitime etonnement que la France, +la veritable patrie des ballons, n'a jamais compte depuis Coutelle, +c'est-a-dire depuis 1794, la moindre ecole aerostatique ou des appareils +bien confectionnes auraient ete mis a la disposition des explorateurs +audacieux, vraiment epris de la navigation aerienne; que l'Observatoire de +Paris, dont le devoir est d'etudier les eclipses, les averses d'etoiles +filantes, n'a jamais eu l'idee, depuis Arago, de recourir aux nacelles +aeriennes pour faciliter les etudes de ce genre? Comment expliquer le +dedain des generaux de l'Empire pour les aerostats militaires, qui avaient +ete si efficacement employes, sous la premiere Republique, et pendant la +guerre d'Amerique? + +Les infortunes ballons semblaient etre les parias du monde scientifique +et administratif! Les aeronautes qui avaient la passion des aventures +de l'air, ceux qui avaient la foi, rencontraient bien,--il y aurait +ingratitude a l'oublier,--quelques precieux appuis de la part d'hommes +eminents et eclaires, mais c'etait pour ainsi dire a l'etat d'exception. +Quand ils osaient demander d'utiliser le ballon _l'Imperial_, pour +faire des experiences serieuses et privees, le ministre de la Maison +de l'Empereur se gardait bien de confier a qui que ce fut le materiel +aerostatique de l'Empire; il preferait le laisser moisir, sans soin, sans +nulle surveillance, dans les greniers du Garde-Meuble[3]. + +[Note 3: Parmi les ballons qui existaient a Paris en septembre 1870, +_l'Imperial_ est le seul qui n'ait pu etre utilise pendant le siege. C'est +en vain qu'on essaya de le reparer. Cet aerostat etait tombe en lambeaux; +il avait coute 30,000 fr.] + +Les aerostats, malgre leurs imperfections, sont aujourd'hui les seuls +appareils, ne l'oublions pas, qui nous permettent de rivaliser avec +l'oiseau, de sillonner l'etendue de l'atmosphere, de quitter le plancher +terrestre, ou, sans eux, nous serions impitoyablement attaches; ils +etaient a la veille de perir faute de culture. Sans l'inventeur des +ballons captifs a vapeur, qui avait toujours quelques ballons dans son +hangar, comme d'autres ont des chevaux dans leur ecurie, sans quelques +aeronautes, qui malgre leurs modestes ressources, construisaient de temps +en temps des ballons, personne ne se serait preoccupe de cette grave et +importante question de la navigation dans l'air; l'aerostat passait peu a +peu a l'etat de bric-a-brac, et nos fils en eussent parle un jour comme du +feu gregeois ou de l'email italien. + +Voila jusqu'ou etait tombee l'aeronautique sous le second Empire. Le +gouvernement ne voulait rien faire pour encourager les etudes aeriennes; +ici comme ailleurs, l'initiative privee, quand elle avait l'audace de se +montrer, etait vite ecrasee sous les obstacles qu'on ne manquait pas de +lui opposer. Une des plus grandes decouvertes de notre genie scientifique +allait peut-etre s'eteindre dans la France meme; on aurait laisse a des +etrangers le soin de faire croitre ce germe que les Montgolfier avaient +seme sur le champ des decouvertes. + +Il a fallu que les Prussiens viennent nous ecraser, nous faire sortir +de notre torpeur; il a fallu que la premiere metropole du monde soit +investie, cernee, bloquee par les innombrables legions des barbares +modernes, pour que l'on s'apercoive enfin que les ballons valent bien la +peine d'etre gonfles! Apres les immenses services qu'ils ont rendus a la +patrie, est-il permis de croire qu'ils ne seront plus delaisses d'une +facon vraiment coupable? Est-il permis d'esperer que le gouvernement +protegera serieusement les etudes aeriennes, que nos societes savantes +s'en preoccuperont d'une maniere efficace? + +On ne manquera pas de trouver dans cet ordre d'idees de nombreux +proselytes; la navigation aerienne a toujours eu le privilege d'emouvoir +et d'interesser le public. Ce ne sont pas les hommes de bonne volonte qui +feront defaut pour un tel genre d'investigation, car, comme nous le disait +avec esprit un des plus illustres savants de l'Angleterre: "Le Francais +est essentiellement aeronaute; son caractere aventureux, un peu volage, +est bien fait pour cet art merveilleux, ou l'imprevu joue un si grand +role." + +En effet, les questions aerostatiques ont toujours eu en France le +privilege de passionner le peuple, et ce fait offre une importance reelle, +car il y a, au-dessus des appreciations de la science, au-dessus de l'avis +des hommes du metier, il y a quelque chose d'indefinissable qu'on appelle +l'opinion publique. Rarement elle s'egare dans les jugements qu'elle porte +instinctivement sur les problemes de ce genre, et nul ne peut nier qu'elle +n'accorde aux ballons une large part d'admiration. Le peuple, le public, +si vous voulez, aime les ballons, comme il admire une oeuvre d'art, comme +il ecoute un opera des maitres; dans un musee, sans etre peintre, le +public marque du doigt le chef-d'oeuvre; sans etre ecrivain, il trouve le +bon livre; sans etre savant, il sait flairer les grandes decouvertes dans +les choses de la science. Malgre les hommes speciaux qui denigrent a sa +naissance le gaz de l'eclairage, il accourt aux experiences de Philippe +Lebon, et les impose a l'administration; il applaudit a l'apparition +des chemins de fer, en depit des savants qui les denigrent. Or, nous le +repetons, il aime les aerostats, il PRESSENT qu'il y a la un inconnu plein +de mystere, mais plein d'esperance, il CROIT a la navigation aerienne. +L'avenir donnera raison a l'intuition populaire, a ce que l'auteur latin +appelle "_vox populi_." + +Que de progres a rever; que de perfectionnements a entrevoir dans +l'aeronautique comme dans toutes les branches du savoir humain! Mais la +science est un sol qui, quoique fertile, ne donne une ample moisson qu'a +ceux qui la cultivent avec acharnement. Et combien la culture a ete +negligee depuis vingt ans! Mais pour notre malheur, ce n'est pas seulement +l'art des Montgolfier qu'on a laisse deperir dans une criminelle +negligence. Il faut avouer et reconnaitre que toutes les sciences ont +subi chez nous une trop visible decheance; aussi quand l'heure du peril +a sonne, les hommes superieurs ont manque pour recourir aux immenses +ressources de la nation. + +Le 4 septembre 1870, apres un nouveau Waterloo, on esperait un autre 1792! +Mais on oubliait que vers la fin du siecle dernier, la Convention, en +decretant la levee en masse pour resister a l'ouragan dechaine sur nos +frontieres, avait entre les mains un pays riche en genies illustres, +tellement fertile en intelligences, qu'il marchait dans le monde a la tete +des sciences et de la philosophie! A cette epoque memorable, en meme temps +que Carnot organise la victoire, les savants creent toute une industrie +nouvelle. Quand il s'agit de faire de la poudre sans le soufre de Sicile, +sans le salpetre de l'Amerique, des inventeurs se levent a l'appel du +pays; ils ont du soufre qu'ils viennent d'extraire des pyrites, ils +produisent du salpetre, dont ils ont trouve les elements dans les vieilles +murailles, dans la poussiere des ecuries. Nicolas Leblanc jette les bases +de la fabrication de la soude artificielle, Chappe cree le telegraphe +aerien qui, en quelques minutes, envoie des ordres aux armees. +L'industrie, privee par le blocus des matieres premieres indispensables +a la confection des armes, a la preparation de la poudre, au travail des +manufactures, se regenere, se transforme pour sauver la nation, et pour +donner naissance en meme temps aux etonnantes operations de nos usines +modernes. La science francaise du XVIIIe siecle prepare les premiers +triomphes de Valmy et de Jemmapes!--Quel abime, helas! separe cette France +de 1792 d'avec celle de 1870! + +Puissent les grands exemples d'un tel passe nous servir d'enseignements; +puissent les illustres genies du XVIIIe siecle, trouver bientot des +successeurs! Puisse la chimie rencontrer encore des Lavoisier, des +Fourcroy, des Berthollet, des Guyton de Morveau, les sciences naturelles +des Cuvier, des Buffon, des Jussieu, des Geoffroy Saint-Hilaire; les +mathematiques et l'astronomie, des Monge, des Laplace, des Lagrange; +la geographie des Bougainville et des Laperouse; la philosophie, des +Montesquieu, des Voltaire, des Rousseau et des d'Alembert! + +Puissent enfin les aerostats trouver d'autres Montgolfier, de nouveaux +Charles et de nouveaux Pilatre! + +G.T. + + + + +PREMIERE PARTIE + +Aout 1871. LE CELESTE ET LE JEAN-BART + + + + +I + + +Paris investi.--Les ballons-poste.--L'aerostat _le Celeste_.--Lachez +tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade prussienne.--Les +proclamations.--La foret d'Houdan.--Les uhlans.--Descente a Dreux. + +30 septembre 1870. + +Les historiens qui raconteront les drames du siege de Paris se chargeront +de juger les crimes de l'Empire, ses negligences inouies, ses oublis +insenses; ils diront que la capitale du monde, a la veille d'etre cernee +par l'ennemi, n'avait pas un canon sur ses remparts, pas un soldat dans +ses forts. Mais ce qu'ils ne manqueront pas d'affirmer, c'est que les +habitants de Paris, en traversant ces heures les plus nefastes de leur +histoire, puisaient comme une nouvelle force dans les malheurs qui +venaient de frapper la France, sans pities sans relache; c'est que leur +energie semblait croitre en raison directe des dangers qui les menacaient. + +Quand, le 15 septembre, les journaux annoncent que les uhlans sont +signales aux portes de Paris, le public accueille cette nouvelle avec +le sang-froid qui denote la resignation. On sent que quelque chose de +terrible est menacant, que des evenements uniques dans les annales des +peuples vont se produire; il y a dans l'air des nuages epais, precurseurs +d'une tempete horrible; mais on envisage l'avenir sinon sans emotion, du +moins sans defaillance ni faiblesse. Tous les coeurs vibrent a l'unisson +au sentiment de la Patrie en danger. + +Rien n'est pret pour la defense; il faut tout faire a la fois et en toute +hate. Chaque enfant de Paris, entraine par un irresistible elan, veut +avoir sa part de travail dans l'oeuvre commune. Les architectes, les +ingenieurs remuent la terre des bastions; les chimistes preparent des +poudres fulminantes et des torpilles; les metallurgistes fondent des +canons et des mitrailleuses, tous les bras s'arment de fusils. + +Mais au milieu de cette effervescence, une question de premier ordre, +question vitale, s'il en fut, vient s'imposer a l'administration. En +depit des affirmations du genie militaire, les Parisiens sont bel et bien +bloques dans leurs murs. Quelques courriers a pied franchissent d'abord +les lignes ennemies, mais bientot, d'autres reviennent consternes, ils +n'ont pas rencontre un sentier sur quelque point que ce fut, ou le "qui +vive" ennemi ne les ait contraints de rebrousser chemin. M. de Moltke a +resolu ce probleme inoui: investir une ville de deux millions d'habitants, +faire disparaitre sous un cordon de baionnettes, la plus immense place +forte de l'univers. La capitale du monde se laissera-t-elle emprisonner +vivante dans un tombeau? Lui sera-t-il interdit de parler a la France, +de communiquer au dehors son energie, sa foi, son courage, d'avouer ses +deceptions, ses faiblesses, ses inquietudes, d'affirmer ses joies, sa +force et ses esperances? Ne pourra-t-elle pas protester a haute voix +contre un bombardement barbare, contre un assassinat monstrueux de femmes +et d'enfants? L'ennemi tiendra-t-il au secret une des plus grandes +agglomerations humaines, sous l'inflexible vigilance d'une armee de +geoliers? Arrivera-t-il a tuer la France en etouffant la voix de Paris? + +Il allait etre donne a l'une des plus grandes decouvertes de notre genie +scientifique, de dejouer les projets de nos envahisseurs. Les aerostats si +oublies, si delaisses depuis leur apparition, ces merveilleux appareils +sortis tout d'une piece du cerveau des Montgolfier et des Charles, +allaient tout a coup reparaitre, pour contribuer a la defense de la +Patrie, en lui portant par la voie des airs, l'ame de sa capitale. Les +aeronautes, plus audacieux que l'ancien monarque de Syrie, se preparaient +a franchir le cercle d'un nouveau Popilius! + +Sans les ballons, pas une lettre ne serait sortie de l'enceinte des forts, +pas une depeche n'y serait rentree. Les portes ne se seraient ouvertes +qu'au mensonge, a la ruse, a l'espionnage. Un silence de cinq mois n'eut +pas ete possible. La grande metropole, baillonnee, aurait vite fait +entendre un murmure de detresse, puis un cri de grace! Car n'oublions pas +que les aerostats n'ont pas seulement emporte les depeches parisiennes, +ils ont emmene avec eux les pigeons voyageurs, qui devaient rentrer dans +les murs de la capitale cernee. Les missives du dedans ont pu recevoir +ainsi les reponses du dehors. Tours a entendu Paris, Paris a entendu +Tours. L'Attila des temps modernes, qui avait ecrase des armees, bombarde +des villes, decime des populations entieres, s'est trouve impuissant +devant l'aerostat qui traversait les airs, comme devant l'oiseau qui +fendait l'espace! + +Le premier depart aerien s'executa le 23 septembre; Jules Duruof s'eleve +en ballon du la place Saint-Pierre a 8 heures du matin. Deux aerostats le +suivent dans les airs, le 25 et le 26 du meme mois. Mon frere et moi, +qui avons fait, les annees precedentes, un grand nombre d'ascensions en +artistes et en amateurs, nous offrons nos services a M. Rampont. Paris, +disons-nous, peut perdre deux soldats pour gagner deux courriers aeriens. +Les gardes nationaux ne manquent pas ici, mais les aeronautes sont rares. + +Le jour meme du depart de Louis Godard, un des administrateurs de la Poste +m'appelle aupres de lui. + +--Vous etes pret a partir en ballon, me dit-il. + +--Quand vous voudrez. + +--Eh bien! nous comptons sur vous demain matin a 6 heures, a l'usine de +Vaugirard; votre ballon sera gonfle, nous vous confierons nos lettres et +nos depeches. + +Le 30 septembre, a 5 heures du matin, je pars de chez moi avec mes deux +freres qui m'accompagnent. J'arrive a l'usine de Vaugirard, mon ballon est +gisant a terre comme une vieille loque de chiffons. C'est le _Celeste_, un +petit aerostat de 700 metres cubes, que son proprietaire a genereusement +offert au genie militaire. Pour moi c'est presque'un ami, je le connais +de longue date; il a failli me rompre les os, l'annee precedente. Je le +regarde avec soin, je le touche respectueusement, et je m'apercois, helas! +qu'il est dans un etat deplorable. Il a gele la nuit; le froid l'a saisi, +son etoffe est raide et cassante. Grand Dieu! qu'apercois-je pres de la +soupape? des trous ou l'on passerait le petit doigt, ils sont entoures de +toute une constellation de piqures. Ceci n'est plus un ballon, c'est une +ecumoire. + +Cependant les aeronautes qui doivent gonfler mon navire aerien, arrivent. +Ils ont avec eux une bonne couturiere qui, armee de son aiguille, repare +les avaries. Mon frere prend un pot de colle, un pinceau, et applique +des bandelettes de papier sur tous les petits trous qui s'offrent a son +investigation minutieuse. C'est egal, je ne suis que mediocrement rassure, +je vais partir seul dans ce mechant ballon, use par l'age et le service; +j'entends le canon qui tonne a nos portes; mon imagination me montre les +Prussiens qui m'attendent, les fusils qui se dressent et vomissent sur mon +navire aerien une pluie de balles! + +La derniere fois que je suis monte dans le _Celeste_, je n'ai pu rester en +l'air que trente-cinq minutes! Toutes les perspectives qui s'ouvrent a mes +yeux ne sont pas tres-rassurantes. + +--Ne partez pas, me disent des amis, attendez au moins un bon ballon; +c'est folie de s'aventurer ainsi dans un outil de pacotille. + +Cependant, MM. Bechet et Chassinat arrivent de la Poste avec des ballots +de lettres. M. Herve Mangon me dit que le vent est tres-favorable, qu'il +souffle de l'est et que je vais descendre en Normandie; le colonel Usquin +me serre la main et me souhaite bon succes. Puis bientot M. Ernest Picard, +a qui je suis specialement recommande, demande a m'entretenir; pendant une +heure, il m'informe des recommandations que j'aurai a faire a Tours au +nom du gouvernement de Paris; il me remet un petit paquet de lettres +importantes que je devrai, dit-il, avaler ou bruler en cas de danger. Sur +ces entrefaites, le soleil se leve, et le ballon se gonfle. Ma foi, le +sort en est jete. Pas d'hesitations! Mon frere surveille toujours la +reparation du ballon, il bouche les trous avec une attention dont il ne se +sentirait pas capable, s'il travaillait pour lui-meme: la besogne qu'il +execute si bien, me rassure. Il est certain que je prefererais un bon +ballon, tout frais verni et tout neuf, mais je me suis toujours persuade +qu'il y avait un Dieu pour les aeronautes. Je me laisse conduire par ma +destinee, les yeux bien ouverts, le coeur et les bras resolus. Je ne puis +m'empecher de penser a mon dernier voyage aerien. C'etait le 27 juin 1869, +au milieu du Champ de Mars. Je partais avec huit voyageurs dans l'immense +ballon _le Pole Nord_. Qui aurait pu soupconner, alors, la necessite +future des ballons-poste! + +A 9 heures, le ballon est gonfle, on attache la nacelle. J'y entasse des +sacs de lest et trois ballots de depeches pesant 80 kilog. + +On m'apporte une cage contenant trois pigeons. + +--Tenez, me dit Van Roosebeke, charge du service de ces precieux +messagers, ayez bien soin de mes oiseaux. A la descente, vous leur +donnerez a boire, vous leur servirez quelques grains de ble. Quand ils +auront bien mange, vous en lancerez deux, apres avoir attache a une plume +de leur queue la depeche qui nous annoncera votre heureuse descente. Quant +au troisieme pigeon, celui ci qui a la tete brune, c'est un vieux malin +que je ne donnerais pas pour cinq cents francs. Il a deja fait de grands +voyages. Vous le porterez a Tours. Ayez-en bien soin. Prenez garde qu'il +ne se fatigue en chemin de fer. + +Je monte dans la nacelle au moment ou le canon gronde avec une violence +extreme. J'embrasse mes freres, mes amis. Je pense a nos soldats qui +combattent et qui meurent a deux pas de moi. L'idee de la patrie en danger +remplit mon ame. On attend la-bas ces ballots de depeches qui me sont +confies. Le moment est grave et solennel; nul sentiment d'emotion ne +saurait plus m'atteindre. Lachez tout! + +Me voila flottant au milieu de l'air! + + + * * * * * + + +Mon ballon s'eleve dans l'espace avec une force ascensionnelle +tres-moderee. Je ne quitte pas de vue l'usine de Vaugirard et le groupe +d'amis qui me saluent de la main: je leur reponds de loin en agitant +mon chapeau avec enthousiasme, mais bientot l'horizon s'elargit. Paris +immense, solennel, s'etend a mes pieds, les bastions des fortifications +l'entourent comme un chapelet; la, pres de Vaugirard, j'apercois la fumee +de la canonnade, dont le grondement sourd et puissant, tout a la fois, +monte jusqu'a mes oreilles comme un concert lugubre. Les forts d'Issy et +de Vanves m'apparaissent comme des forteresses en miniature; bientot je +passe au-dessus de la Seine, en vue de l'ile de Billancourt. + +Il est 9 heures 50; je plane a 1,000 metres de haut; mes yeux ne se +detachent pas de la campagne, ou j'apercois un spectacle navrant qui ne +s'effacera jamais de mon esprit. Ce ne sont plus ces environs de Paris, +riants et animes, ce n'est plus la Seine, dont les bateaux sillonnent +l'onde, ou les canotiers agitent leurs avirons. C'est un desert, triste, +denude, horrible. Pas un habitant sur les routes, pas une voiture, pas +un convoi de chemin de fer. Tous les ponts detruits offrent l'aspect de +ruines abandonnees, pas un canot sur la Seine qui deroule toujours son +onde au milieu des campagnes, mais avec tristesse et monotonie. Pas un +soldat, pas une sentinelle, rien, rien, l'abandon du cimetiere. On se +croirait aux abords d'une ville antique, detruite par le temps; il faut +forcer son souvenir pour entrevoir par la pensee les deux millions +d'hommes emprisonnes pres de la dans une vaste muraille! LE CELESTE. + +Il est dix heures; le soleil est ardent et donne des ailes a mon ballon; +le gaz contenu dans le _Celeste_ se dilate sous l'action de la chaleur; +il sort avec rapidite par l'appendice ouvert au-dessus de ma tete, et +m'incommode momentanement par son odeur. J'entends un leger roucoulement +au-dessus de moi. Ce sont mes pigeons qui gemissent. Ils ne paraissent +nullement rassures et me regardent avec inquietude. + +--Pauvres oiseaux, vous etes mes seuls compagnons; aeronautes improvises, +vous allez defier tous les marins de l'air, car vos ailes vous dirigeront +bientot vers Paris, que vous quittez, et nos ballons sauront-ils y +revenir? + +L'aiguille de mon barometre Breguet tourne assez vite autour de son +cadran, elle m'indique que je monte toujours..., puis elle s'arrete au +point qui correspond a une altitude de 4,800 metres au-dessus du niveau de +la mer. + +Il fait ici une chaleur vraiment insupportable: le soleil me lance ses +rayons en pleine figure et me brule; je me desaltere d'un peu d'eau. Je +retire mon paletot, je m'assieds sur mes sacs de depeches, et le coude +appuye sur le bord de la nacelle, je contemple en silence l'admirable +panorama qui s'etale devant moi. + +Le ciel est d'un bleu indigo; sa limpidite, son ton chaud, colore, me +feraient croire que je suis en Italie; de beaux nuages argentes planent +au-dessus des campagnes; quelques-uns d'entre eux sont si loin de moi, +qu'ils paraissent mollement se reposer au-dessus des arbres. Pendant +quelques instants, je m'abandonne a une douce reverie, a une muette +contemplation, charme merveilleux des voyages aeriens: je plane dans un +pays enchante, monde abandonne de tout etre vivant, le seul ou la guerre +n'ait pas encore porte ses maux! Mais la vue de Saint-Cloud que j'apercois +a mes pieds, sur l'autre rive de la Seine, me ramene aux choses d'en bas. +Je me reporte vers la realite, vers l'invasion. Je jette mes regards du +cote de Paris, que je n'entrevois plus que sous une mousseline de brume. + +Une profonde tristesse s'empare de moi; j'eprouve la sensation du marin +qui quitte le port pour un long voyage. Je pars; mais quand reviendrai-je? +Je te quitte, Paris; te retrouverai-je? Comment definir ces pensees qui +se heurtent confusement dans mon cerveau? C'est la-bas, au milieu de ce +monceau de constructions, de ce labyrinthe de rues et de boulevards, que +j'ai vu le jour; c'est sous cette mer de brume que s'est ecoulee mon +enfance! C'est toi, Paris, qui as su ouvrir mon coeur aux sentiments +d'independance et de liberte qui m'animent! Te voila captif aujourd'hui? +L'heure de la delivrance sonnera-t-elle pour toi? Je sais bien que la foi, +la constance, ne manqueront jamais a tes enfants; mais qui peut compter +sans les hasards de la guerre? + +Pendant que mille reflexions naissent et s'agitent ainsi dans mon esprit, +le vent me pousse toujours dans la direction de l'Ouest, comme l'atteste +ma boussole. Apres Saint-Cloud, c'est Versailles qui etale a mes yeux les +merveilles de ses monuments et de ses jardins. + +Jusqu'ici je n'ai vu que deserts et solitudes, mais au-dessus du parc la +scene change. Ce sont des Prussiens que j'apercois sous la nacelle. Je +suis a 1,600 metres de haut; aucune balle ne saurait m'atteindre. Je +puis donc m'armer d'une lunette et observer attentivement ces soldats, +lilliputiens vus de si haut. + +Je vois sortir de Trianon des officiers qui me visent avec des lorgnettes, +ils me regardent longtemps; un certain mouvement se produit de toutes +parts. Des Prussiens se chauffent le ventre sur le tapis vert, sur cette +pelouse que foulait aux pieds Louis XIV. Ils se levent, et dressent +la tete vers le _Celeste_. Quelle joie j'eprouve en pensant a leur +depit.--Voila des lettres que vous n'arreterez pas, et des depeches que +vous ne pourrez lire! Mais je me rappelle au meme moment qu'il m'a ete +remis 10,000 proclamations imprimees en allemand a l'adresse de l'armee +ennemie. + +J'en empoigne une centaine que je lance par dessus bord; je les vois +voltiger dans l'air en revenant lentement a terre; j'en jette a plusieurs +reprises un millier environ, gardant le reste de ma provision pour les +autres Prussiens que je pourrai rencontrer sur ma route. + +Que contenait cette proclamation? Quelques paroles simples disant a +l'armee allemande que nous n'avions plus chez nous ni empereur, ni roi, +et que s'ils avaient le bon sens de nous imiter, on ne se tuerait plus +inutilement comme des betes sauvages. Paroles sensees, mais jetees au +vent, emportees par la brise comme elles sont venues! + +Le _Celeste_ se maintient a 1,600 metres d'altitude; je n'ai pas a jeter +une pincee de lest, tant le soleil est ardent; car il n'est pas douteux +que mon ballon fuit, et, sans la chaleur exceptionnelle de l'atmosphere, +mon mauvais navire n'aurait pas ete long a descendre avec rapidite, et +peut-etre au milieu des Prussiens. En quittant Versailles, je plane +au-dessus d'un petit bois dont j'ignore le nom et l'exacte position. Tous +les arbres sont abattus au milieu du fourre; le sol est aplani, une double +rangee de tentes se dressent des deux cotes de ce parallelogramme. A peine +le ballon passe-t-il au-dessus de ce camp, j'apercois les soldats qui +s'alignent; je vois briller de loin les baionnettes; les fusils se levent +et vomissent l'eclair au milieu d'un nuage de fumee. + +Ce n'est que quelques secondes apres que j'entends au-dessous de la +nacelle le bruit des balles et la detonation des armes a feu. Apres, cette +premiere fusillade, c'en est une autre qui m'est adressee, et ainsi de +suite jusqu'a ce que le vent m'ait chasse de ces parages inhospitaliers. +Pour toute reponse, je lance a mes agresseurs une veritable pluie de +proclamations. + +C'est un panorama toujours nouveau qui se deroule aux yeux de l'aeronaute; +suspendu dans l'immensite de l'espace, la terre se creuse sous la nacelle +comme une vaste cuvette dont les bords se confondent au loin avec la voute +celeste. On n'a pas le loisir de contempler longtemps le meme paysage +quand le vent est rapide; si le puissant aquilon vous entraine, la scene +terrestre est toujours nouvelle, toujours changeante. Je ne tarde pas +a voir disparaitre les Prussiens qui ont perdu leur poudre contre moi: +d'autres tableaux m'attendent. J'apercois une foret vers laquelle je +m'avance assez rapidement. Je ne suis pas sans une certaine inquietude, +car le _Celeste_ commence a descendre; je jette du lest poignee par +poignee, et ma provision n'est pas tres-abondante. Cependant je ne dois +pas etre bien eloigne de Paris. L'accueil que m'a fait l'ennemi en passant +au-dessus d'un de ses camps ne me donne nulle envie de descendre chez lui. + +J'ai toujours remarque, non sans surprise, que l'aeronaute, meme a une +assez grande hauteur, subit d'une facon tres-appreciable l'influence du +terrain au-dessus duquel il navigue. S'il plane au-dessus des deserts de +craie de la Champagne, il sent un effet de chaleur intense, les rayons +solaires sont reflechis jusqu'a lui; il est comme un promeneur qui +passerait au soleil devant un mur blanc. S'il trace, en l'air, son sillage +au-dessus d'une foret, le voyageur aerien est brusquement saisi d'une +impression de fraicheur etonnante, comme s'il entrait, en ete, dans une +cave.--C'est ce que j'eprouve a 10 heures 45 en passant a 1420 metres +au-dessus des arbres, que je ne tarde pas a reconnaitre pour etre ceux de +la foret d'Houdan.--Ma boussole et ma carte ne me permettent aucun doute a +cet egard. Mais ce froid que je ressens, apres une insolation brulante, +le gaz en subit comme moi l'influence; il se refroidit, se contracte, +l'aerostat pique une tete vers la foret; on dirait que les arbres +l'appellent a lui. Comme l'oiseau, le Celeste voudrait-il aller se poser +sur les branches? + +Je me jette sur un sac de lest, que je vide par dessus bord, mais mon +barometre m'indique que je descends toujours; le froid me penetre +jusqu'aux os. Voila le ballon qui atteint rapidement les altitudes de +1000 metres, de 800 metres, de 600 metres. Il descend encore. Je vide +successivement trois sacs de lest, pour maintenir mon aerostat a 500 +metres seulement au-dessus de la foret, car il se refuse a monter plus +haut! + +A ce moment, je plane au-dessus d'un carrefour. Un groupe d'hommes s'y +trouve rassemble; grand Dieu! ce sont des Prussiens. En voici d'autres +plus loin; voici des uhlans, des cavaliers qui accourent par les chemins. +Je n'ai plus qu'un sac de lest. Je lance dans l'espace mon dernier +paquet de proclamations. Mais le ballon a perdu beaucoup de gaz, par +la dilatation solaire, par ses fuites, il est refroidi, sa force +ascensionnelle est terriblement diminuee. Je ne suis qu'a une hauteur de +420 metres, une balle pourrait bien m'atteindre. + +Je regarde attentivement sous mes pas. Si un soldat leve son fusil vers +moi, je lui jette sur la tete tout un ballot de lettres de 40 kilogrammes; +mon navire aerien allege de ce poids retrouvera bien ses ailes. Malgre mon +vif desir de remplir ma mission, je n'hesiterai pas a perdre mes depeches +pour sauver ma vie. + +Heureusement pour moi le vent est vif; je file comme la fleche au-dessus +des arbres; les uhlans me regardent etonnes, et me voient passer, sans +qu'une seule balle m'ait menace. Je continue ma route au-dessus de +prairies verdoyantes, gracieusement encadrees de haies d'aubepine. + +Il est bientot midi, je passe assez pres de terre; les spectateurs qui me +regardent sont bel et bien, cette fois, des paysans francais, en sabots et +en blouse. Ils levent les bras vers moi, on dirait qu'ils m'appellent a +eux; mais je suis encore bien pres de la foret, je prefere prolonger mon +voyage le plus longtemps possible. Je me contente de lancer dans l'espace +quelques exemplaires d'un journal de Paris que son directeur m'a envoyes +au moment de mon depart. Je vois les paysans courir apres ces journaux, +qui se sont ouverts dans leur chute, et voltigent comme de grandes +feuilles emportees par le vent. + +Une petite ville apparait bientot a l'horizon. C'est Dreux avec sa grande +tour carree. Le _Celeste_ descend, je le laisse revenir vers le sol. Voila +une nuee d'habitants qui accourent. Je me penche vers eux et je crie de +toute la force de mes poumons: + +--Y a-t-il des Prussiens par ici? Mille voix me repondent en choeur: + +--Non, non, descendez! + +Je ne suis plus qu'a 50 metres de terre, mon guide-rope rase les champs, +mais un coup de vent me saisit, et me lance subitement coutre un +monticule. Le ballon se penche, je recois un choc terrible, qui me fait +eprouver une vive douleur, ma nacelle se trouve tellement renversee que ma +tete se cogne contre terre.--M'apercevant que je descendais trop vite je +me suis jete sur mon dernier sac de lest; dans ce mouvement le couteau que +je tenais pour couper les liens qui servent a enrouler la corde d'ancre +s'est echappe de mes mains, de sorte qu'en voulant faire deux choses a la +fois j'ai manque toute la manoeuvre. Mais je n'ai pas le loisir de mediter +sur l'inconvenient d'etre seul en ballon. Le _Celeste_, apres ce choc +violent, bondit a 60 metres de haut, puis il retombe lourdement a terre, +cette fois j'ai pu reussir a lancer l'ancre, a saisir la corde de soupape. +L'aerostat est arrete; les habitants de Dreux accourent en foule, j'ai un +bras foule, une bosse a la tete, mais je descends du ciel en pays ami! + +Ah! quelle joie j'eprouve a serrer la main a tous ces braves gens qui +m'entourent. Ils me pressent de questions.--Que devient Paris? Que +pense-t-on a Paris? Paris resistera-t-il? Je reponds de mon mieux a ces +mille demandes qu'on m'adresse de toutes parts.--Je prononce un petit +discours bien senti qui excite un certain enthousiasme.--Oui, Paris +tiendra tete a l'ennemi. Ce n'est pas chez cette vaillante population que +l'on trouvera jamais decouragement ou faiblesse, on n'y verra toujours que +tenacite et vaillance. Que la province imite la capitale, et la France est +sauvee! + +Je degonfle a la hate le _Celeste_, faisant ecarter la foule par quelques +gardes nationaux accourus en toute hate. Une voiture vient me prendre, +m'enleve avec mes sacs de depeches et ma cage de pigeons. Les pauvres +oiseaux immobiles ne sont pas encore remis de leurs emotions! + +En descendant sur la place, plus de cinquante personnes m'invitent a +dejeuner, mais j'ai deja accepte l'hospitalite que m'a gracieusement +offerte le proprietaire de la voiture. Mon hote a lu par hasard mon nom +sur ma valise, il a reconnu en moi un des voisins de son associe de la rue +Bleue. Je mange gaiement, avec appetit, et je me fais conduire au bureau +de poste avec mes sacs de lettres parisiennes. + +Je les pose a terre, et je ne puis m'empecher de les contempler avec +emotion. Il y a sous mes yeux trente mille lettres de Paris. Trente mille +familles vont penser au ballon qui leur a apporte au-dessus des nuages la +missive de l'assiege! + +Que de larmes de joie enfermees dans ces ballots! Que de romans, que +d'histoires, que de drames peut-etre, sont caches sous l'enveloppe +grossiere du sac de la poste! + +Le directeur du bureau de poste entre, et parait stupefait de la besogne +que je lui apporte. Je vois son commis qui ouvre des yeux enormes en +pensant aux trente mille coups de timbre humide qu'il va frapper. Il n'a +jamais a Dreux ete a pareille fete. On en sera quitte pour prendre un +supplement d'employes; mais la besogne marchera vite: le directeur me +l'assure. Quant au petit sac officiel, je vais le porter moi-meme a Tours, +par un train special que je demande par telegramme. + +Qu'ai-je a faire maintenant? A lancer mes pigeons pour apprendre a mes +amis que je suis encore de ce monde, et pour annoncer que mes depeches +sont en lieu sur. Je cours a la sous-prefecture, ou j'ai envoye mes +messagers ailes. On leur a donne du ble et de l'eau, ils agitent leurs +ailes dans leur cage. J'en saisis un qui se laisse prendre sans remuer. Je +lui attache a une plume de la queue ma petite missive ecrite sur papier +fin. Je le lache; il vient se poser a mes pieds, sur le sable d'une allee. +Je renouvelle la meme operation pour le second pigeon, qui va se placera +cote de son compagnon. Nous les observons attentivement. Quelques secondes +se passent. Tout a coup les deux pigeons battent de l'aile et bondissent +d'un trait a 100 metres de haut. La, ils planent et s'orientent de la +tete, ils se tournent vivement vers tous les points de l'horizon, leur bec +oscille comme l'aiguille d'une boussole, cherchant un pole mysterieux. Les +voila bientot qui ont reconnu leur route, ils filent comme des fleches... +en droite ligne dans la direction de Paris! + + +II + + +Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de retour +a Paris par voie aerienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage a +Lyon.--Les nouveaux debarques du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_. + +Du 1er au 15 octobre. + +Faire le recit de mon voyage en chemin de fer de Dreux a Tours, par +Argentan, par le Mans; dire que dans toutes les gares j'etais recu comme +le Messie tombe du ciel, questionne toujours, partout, et que les curieux +m'ont empeche de fermer l'oeil un seul instant pendant mon voyage +nocturne, n'offrirait pas grand interet. Je prefere arriver tout de suite +a Tours ou je suis rendu le 1er octobre a sept heures du matin. Mais Tours +n'est plus Tours; ce n'est plus la ville paisible et calme que j'ai connue +jadis; ou les affaires s'elaboraient tranquillement et sans bruit. + +Les touristes et les flaneurs ont cesse de s'y donner rendez-vous; les +commis-voyageurs ne s'y rencontrent plus dans les hotels. Tours est anime, +regorge de monde; c'est la seconde capitale de France; aussi m'est-il +completement impossible d'y trouver un traversin pour y reposer mes deux +oreilles. + +Je fais un somme leger sur un divan de l'_hotel de la Boule-d'Or_, et +l'apres-midi se passe en visites officielles. J'ai une longue entrevue +avec l'amiral Fourichon, qui m'explique comment il n'a pas encore envoye +de troupes au secours de Paris; je lance sur le pont de Tours mon +beau pigeon a tete brune, porteur d'une depeche chiffree; je vois M. +Steenackers, M. Laurier, qui m'affirme qu'il a beaucoup de poigne, et que +la France sera sauvee par son ministere; je vois M. et Mme Cremieux, M. +Glais-Bizoin, qui me prend pour un depute de la droite, et me fait un +discours d'une heure. Je suis presente le soir au conseil des ministres, +et sans etre ni medisant, ni mechante langue je ne puis m'empecher de dire +que je ne vois nulle part le Carnot qui sauvera la France... Mais je n'ai +pas la pretention ni l'autorite propres a juger les hommes et les choses. + +La politique n'est pas mon affaire, j'ai rempli ma mission, remettant a +chacun les lettres qu'on m'a confiees, repetant de mon mieux tout ce que +j'avais a dire; j'ai resolu pendant la guerre d'etre aeronaute. Revenons a +nos ballons! + +Quel pouvait etre le desir le plus ardent d'un Parisien sorti de Paris +au-dessus des nuages, c'etait de revenir par le meme chemin. On avait +organise a Tours une commission scientifique chargee d'examiner, d'etudier +la possibilite de semblables projets; aussi, les trois aeronautes qui +m'ont precede et moi, nous sommes immediatement appeles a donner notre +avis a ce sujet. MM. Marie Davy de l'Observatoire, M. Serret de l'Institut +et les autres membres qui pendant la duree de la guerre ont contribue a +faire naitre un grand nombre d'idees utiles et fructueuses, nous parlent +d'abord de la nuee de memoires, de projets qu'ils recoivent des quatre +coins de la France. Les inventeurs se sont montres tres-nombreux, mais peu +serieux. Quels reves insenses; quelles utopies, quelles bouffonneries! + +Je n'oublierai jamais le monsieur qui voulait faire revenir a Paris un +convoi de cent mille montgolfieres, portant cent mille betes a cornes, +et celui qui voulait atteler deux mille pigeons a un aerostat, et des +centaines d'autres inventeurs qui voulaient diriger les ballons avec +des voiles latines, des phoques et des mats, comme un navire. Quant +aux memoires sur les ballons-poissons, les ballons-bateaux, les +ballons-oiseaux, on en formerait dix encyclopedies. Pour ma part je +suis obsede par les inventeurs qui me proposent les merveilles de leurs +conceptions. L'un d'eux surtout me poursuit, il veut munir les ballons +d'une grande voilure de son systeme. + +--Mais, monsieur, je ne veux pas vous ecouter, il n'y a pas de vent en +ballon, vos voiles ne seront jamais gonflees. + +--Ah! voila bien comme sont les hommes du metier, vous chassez, sans meme +l'ecouter, le genie incompris. J'ai deja fait une grande invention, mais +l'humanite m'a repousse. C'etait du papier a cigarette fabrique avec la +racine meme du tabac. Personne n'en a voulu. + +Je me sauve, et je cours encore! + +Le plan que nous nous proposons de tenter pour rentrer dans Paris par la +voie des airs n'exige pas des efforts d'intelligence bien extraordinaires. +C'est celui auquel se sont arretes tous les praticiens senses. Voici en +quoi il consiste, dans toute sa simplicite: + +On va envoyer des ballons et des aeronautes a Orleans, a Chartres, a +Evreux, a Dreux, a Rouen, a Amiens, dans toutes les villes non occupees +par l'ennemi, dans toutes celles qui sont proches de Paris, et ou le gaz +de l'eclairage ne fait pas defaut. + +Chaque aeronaute aura une bonne boussole, et, connaissant l'angle de route +vers Paris, observera les nuages tous les matins au moyen d'une glace +horizontale fixe ou sera tracee une ligne se dirigeant au centre de Paris. +Quand il verra les nuages marcher suivant cette ligne, c'est-a-dire quand +la masse d'air superieure se dirigera sur Paris, il gonflera son ballon +a la hate, demandera a Tours, par le telegraphe, des instructions, des +depeches, et il partira. Son point de depart est a vingt lieues de Paris +environ; il va chercher une ville qui, en y comprenant les forts, offre +une etendue de plusieurs lieues; n'a-t-il pas bien des chances de la +rencontrer dans ces circonstances speciales? S'il passe a cote, il +continuera son voyage et descendra plus loin, en dehors des lignes +prussiennes. Quand le vent sera du nord, le ballon d'Amiens pourra partir; +lorsqu'il soufflera du sud ou de l'ouest, les aerostats d'Orleans et de +Dreux se trouveront prets. Avec une douzaine de stations echelonnees sur +plusieurs lignes de la rose des vents, les tentatives seront nombreuses. + +L'une d'elles aura de grandes chances de succes, surtout si la +perseverance ne fait pas defaut, et si l'on ne craint pas de renouveler +frequemment les voyages. Si un ballon est assez heureux pour passer +au-dessus de Paris, il descendra dans l'enceinte des forts. La, la +campagne est assez vaste pour que l'atterrissage soit facile. Au pis +aller, il pourra risquer la descente sur les toits si le vent n'est pas +trop rapide. Enfin, s'il manque l'entree, il aura la sortie pour lui, ou +de nouveaux forts le protegeront. Dans tous les cas, il lui sera possible +de lancer par dessus bord des lettres et des depeches. + +Nous verrons plus tard pourquoi ce projet n'a ete realise que +tres-incompletement, comment il se fait que mon frere et moi soyons les +seuls aeronautes assez heureux pour avoir tente deux fois le voyage. Mais +n'anticipons pas sur les evenements. Disons toutefois des a present que la +commission scientifique a apporte ici son concours le plus utile, et que +M. Steenackers n'a jamais recule devant aucun sacrifice pour mener a bonne +fin une entreprise dont l'influence morale aurait ete considerable. + +Les ballons de Paris, disions-nous, sont excellents pour un voyage, mais +leur etoffe est en coton; s'il faut qu'ils restent longtemps gonfles, +qu'ils supportent un grand vent, ils se dechireront. N'oublions pas +d'ailleurs que nous sommes seulement dans les premiers jours d'octobre et +que pas un ballon neuf n'est encore sorti de Paris. Il est decide qu'on +fabriquera a la hate des ballons de soie. Duruof sera charge de la +construction avec le concours de Mangin et de Louis Godard; on commencera +par confectionner un premier type. La commission m'envoie a la hate a Lyon +pour acheter l'etoffe necessaire. + +_5 octobre_.--Je m'apercois que les chemins de fer fonctionnent pendant +la guerre d'une facon bien singuliere. Je passe deux grands jours et deux +grandes nuits dans mon wagon, avant d'arriver dans la patrie de la soie. +Les gares sont encombrees partout de troupes, de voyageurs; c'est un +desordre epouvantable. Je passe a Orleans, ou j'apprends que l'armee de +la Loire, qu'on attend a Paris, n'existe que dans le cerveau des bons +Francais qui voient les evenements couleur de rose, mais on me parle +beaucoup de l'armee du Rhone. A Lyon, j'apercois le drapeau rouge sur +l'Hotel-de-Ville, des braillards dans les rues, des caricatures chez les +libraires, mais d'armee et de canons, point. + +--Ici, me dit-on, nous n'avons pas de troupes, mais, croyez-moi, monsieur, +l'armee de la Loire est vraiment formidable. Je cours chez tous les +fabricants de soie de la ville, accompagne d'un membre du conseil +municipal, qui me sert de guide de la facon la plus obligeante, sous les +auspices du prefet, M. Challemel-Lacour. Je fixe mon choix sur des pieces +roses et bleues; ce sont les seules que l'on puisse trouver de suite en +quantite suffisante. + +J'en achete, pour le compte de l'Etat, deux mille huit cents metres, a +quatre francs cinquante, prix tres-modere, que le fabricant appelle avec +raison un prix patriotique. + +Bientot, a Tours, le nouveau theatre est transforme eu atelier de +construction. Je reviens avec mes ballots de soie; Duruof et Mangin ont +deja dresse des tables, fait l'epure pour la construction d'un aerostat +de 1200 metres cubes. On se prepare a couper l'etoffe, on s'efforce de +trouver des ouvrieres. Quelques jours apres, quatre-vingts aiguilles +marchent sans cesse, car les cotes sont etroites, et la longueur de la +piqure qu'il s'agit de faire est considerable. Le travail est lance avec +activite, et se terminera dans un delai de quinze jours. + +On n'a pas perdu le temps pendant mon absence; le vendredi 7, une +experience est faite avec un ballon captif de 20 metres cubes pour +connaitre a quelle hauteur un ballon est a l'abri des balles de chassepot. +Un aerostat captif en papier est monte a 400 metres de haut. Dix-huit bons +tireurs le visent a cette hauteur. On ramene l'aerostat a terre, il est +perce de 11 balles. A 500 metres de haut, pas une balle n'a porte. MM. +l'amiral Fourichon et Glois-Bizoin assistaient a l'experience: ce dernier +fit meme le coup de feu avec une grande habilete. + +J'utilise mes moments de loisir a publier dans le _Moniteur Universel_ une +serie d'articles sur _Paris assiege_. On a soif de savoir ce qui se passe +dans les murs de la capitale, les details que j'apporte sur la physionomie +des bastions, sur les travaux effectues au bois de Boulogne, au +Point-du-Jour, les recits que je fais sur la formation des ambulances, +sur l'organisation des gardes nationaux, excitent vivement l'attention +de tous. Mais bientot, d'autres ballons viennent apres moi apporter des +nouvelles plus recentes. + +Les aerostats continuent en effet a attirer l'attention generale. On +apprend que Gambetta a confie sa fortune a l'esquif aerien, qu'il est +descendu pres d'Amiens, apres un voyage emouvant, rempli de dangers +auxquels il a echappe comme par miracle. En meme temps que Gambetta, un +deuxieme aerostat est parti de la place Saint-Pierre, conduit par M. +Revilliod. L'arrivee du ministre de l'interieur a Tours, le 11 octobre, +produit une veritable revolution; on ne doute pas que la face des choses +va changer, chacun est persuade qu'une main energique va enfin imprimer a +la France l'elan du salut et de la delivrance. + +Peu de jours apres, les descentes d'aerostats se succedent. Farcot et +Tracelet descendent en Belgique le 12 octobre. Bertoux et Van Roosebeke +tombent a Cambrai, et subissent un trainage perilleux. M. Bertoux est +grievement blesse, et Van Roosebeke, roule dans la nacelle, parvient a +sauver les pigeons voyageurs qu'il amene de Paris. + +On ne peut plus douter, non sans une joie indicible, que le service des +ballons-poste est definitivement organise. Cependant je suis profondement +surpris de ne pas voir mon frere Albert Tissandier parmi les nouveaux +debarques du ciel.--Il devait partir le lendemain de mon depart et voila +plusieurs ballons qui viennent sans lui; les aeronautes n'ont meme pas +entendu parler de son depart... Ce silence m'inquiete, car je ne puis +croire que mon frere ait renonce a son projet. + +_Dimanche 16 octobre_.--Je rencontre rue Royale a Tours un de mes amis. + +--Vous savez la nouvelle? me dit-il. + +--Quoi donc? + +--Votre frere Albert est ici. Nous venons de le voir, il vous attend a +dejeuner, je vous cherche depuis ce matin. + +Je trouve mon frere a _l'hotel de l'Univers;_--nous nous jetons dans les +bras l'un de l'autre. Il me raconte qu'il a manque deux departs, que son +voyage a ete retarde, qu'il est parti enfin avec deux voyageurs. + +Voici le recit qu'il a publie lui-meme de son ascension; j'en reproduis +les passages les plus interessants. + +VOYAGE DU JEAN-BART. + +"Le 14 octobre, a une heure un quart, le ballon le Jean-Bart s'elevait de +Paris dans les airs, conduisant MM. Rane, maire du 9e arrondissement, +et Ferrand, charges d'une mission speciale du gouvernement. Outre les +voyageurs confies a mes soins, j'emportais avec moi 400 kilogrammes de +depeches, c'est-a-dire cent mille lettres, cent mille souvenirs envoyes de +Paris par la voie des airs a cent mille familles anxieuses! Par un soleil +ardent et superbe, nous passons les lignes des forts, a 1,000 metres, nous +distinguons nos ennemis qui en toute hate se mettent en mesure de nous +envoyer des balles. Mais nous planons trop loin de la terre, pour que +l'artillerie puisse nous faire peur; nous entendons les balles qui +bourdonnent comme des mouches au-dessous de notre nacelle, et nous moquant +des uhlans, des cuirassiers blancs, et de tous les Prussiens du +monde, nous nous laissons mollement bercer par les ailes de la brise +jusqu'au-dessus de la foret d'Armonviliers." + +"La un spectacle plein de desolation s'offre a nos yeux. Les maisons, les +habitations, les chateaux, sont deserts, abandonnes: nul bruit ne s'eleve +jusqu'a nous, si ce n'est celui de l'aboiement rauque et sinistre de +quelques chiens abandonnes." + +"Plus loin, au milieu meme de la foret de Jouy, c'est un camp prussien qui +s'etend sous notre nacelle; on remarque des travaux de defense habilement +organises pour repondre a toute surprise. Les tentes forment deux lignes +paralleles aux extremites desquelles s'elevent des remparts de gabions et +de fascines. Pres de la nous apercevons un immense convoi de munitions +qui couvre les routes entieres; il est suivi d'une infinite de petites +charrettes couvertes de baches blanches; des uhlans l'accompagnent +en grand nombre. A la vue de notre aerostat, ils s'arretent, et nous +devinons, malgre la distance qui nous eloigne, qu'ils nous jettent un +regard de haine et de depit." + +"Cependant le soleil echauffe nos toiles, et dilate le gaz qui les gonfle; +les rayons ardents nous donnent des ailes, nous bondissons vers les plages +aeriennes superieures, et bientot la terre disparait a nos yeux. Quelle +splendeur incomparable, quelle munificence innommee dans cette mer de +nuages que semblent terminer des franges argentees aux eclats vraiment +eblouissants! Au milieu du silence et du calme, nous admirons ces sublimes +decors du ciel, et pendant quelques secondes nous perdons de vue les +miseres terrestres. Je charge M. Ferrand de surveiller le barometre +pendant que je dessine la scene grandiose qui s'offre a ma vue." + +"Mais voila la nuit qui couvre de son manteau le ciel et la campagne. Il +faut songer a revenir a terre, regagner le plancher des braves defenseurs +de la patrie. Nous voyons accourir des paysans qui nous crient a tue-tete: +"Il n'y a pas de Prussiens ici! Vous etes pres de Nogent-sur-Seine, a +Montpothier; descendez vite!" Tous ces cris nous decident enfin, et nous +tombons pour ainsi dire dans les bras de nos braves amis sans aucune +secousse." + +"Grace a leur aide obligeante, a celle de leur cure, dont nous ne saurions +oublier l'accueil touchant, nous emportons vivement depeches et ballon. +"Les Prussiens ne sont pas loin, disent-ils; ils vous ont vu descendre, et +peuvent vous surprendre. Allez-vous-en au plus vite." C'est ce que nous +nous empressons de faire, et nous arrivons chez le sous-prefet de Nogent, +M. Ebling. Une reception enthousiaste nous est offerte; nous le quittons +bientot, ne voulant pas perdre un seul instant pour gagner Tours, ou notre +devoir nous appelle." + +"Nous sommes obliges de faire un detour immense, de passer par Troyes, +Dijon, Nevers, Bourges, pour arriver enfin a bon port." + +A peine nous sommes-nous retrouves, mon frere et moi, que nous ne parlons +plus que du retour a Paris,--notre enthousiasme partage se multiplie par +deux, nous voudrions deja etre en l'air! + +Comme certains details d'organisation pour le retour aerien ne marchent +pas a mon gre, je me decide a demander une entrevue a M. Gambetta. +J'arrive au ministere, ou je suis recu par M. Cavalie, dit _Pipe-en-Bois,_ +chef du cabinet. Il m'introduit aupres de M. le Ministre de l'interieur et +de la guerre, qui m'accueille avec une bonne grace pleine d'affabilite. +M. Gambetta me felicite sur mes projets, et m'apprend que M. Steenackers, +nomme directeur des telegraphes et des postes, se chargera du service des +ballons. Puis, prenant un papier, il y ecrit ces mots: + +"Je prie M. Steenackers d'activer le projet si courageux de M. +Tissandier." + +M. Gambetta me serre la main et me congedie en me disant d'un ton +dictatorial: "Bonne chance et bon vent!" + +Depuis ce jour, tous les chemins nous ont ete ouverts pour activer nos +Projets! + + +III + + +Lettres pour Paris par ballon monte.--Le bon vent souffle a +Chartres.--Cernes par les Prussiens!--Evasion nocturne.--L'hotel du +Paradis.--Allons chercher le vent! + +Du 15 octobre au 1er novembre. + +Cependant, la nouvelle de la construction d'un ballon s'est repandue a +Tours; comme nous ne voulons pas renseigner l'ennemi sur nos projets, nous +nous gardons bien de rien publier a cet egard; aussi l'imagination du +public se livre-t-elle a toutes les fantaisies. Les mieux renseignes +pretendent que l'on construit un ballon dirigeable, qui, a coup sur, va +rentrer a Paris. L'apparition au bureau du telegraphe d'une vaste boite +aux lettres avec cette inscription: LETTRES POUR PARIS PAR BALLON MONTE, +accredite singulierement cette maniere de voir; j'ai beau dire partout +que nous voulons seulement essayer un voyage perilleux, incertain, que la +reussite est douteuse, personne ne veut ajouter foi a cette opinion. On se +repete de toutes parts: Un ballon va partir pour Paris, il va rentrer a +Paris. Comment? On l'ignore, mais on oublie que les deux mots tentative et +succes sont souvent separes par un abime; l'esprit humain est ainsi fait +qu'il croit toujours ce qu'il desire, et souvent, sans reflexion, il se +plait a transformer le projet en fait accompli. + +Mon frere et moi nous recevons sans cesse de veritables ovations; on nous +montre du doigt: "Voila, dit-on, les aeronautes qui vont rentrer a Paris." +J'enrage parfois, car je sais bien, helas! que nous ne sommes pas +encore dans l'enceinte des fortifications. "Nous n'allons pas a Paris, +disons-nous, nous allons essayer d'y aller, c'est bien different." Mais +rien n'y fait. Nous recevons des lettres innombrables; ce sont des amis +et des inconnus qui nous ecrivent: "Voulez-vous etre assez bons pour vous +charger de porter a Paris la petite lettre que vous trouverez sous ce +pli?" En quelques jours, j'ai rempli de lettres pour la capitale tout un +tiroir de ma commode. Les gens plus oses, plus indiscrets, viennent nous +voir a l'hotel et nous demandent a porter des paquets. On se figure qu'a +nous seuls nous representons les messageries. Je n'oublierai jamais un +monsieur que je n'avais jamais vu et qui vient me reveiller a six heures +du matin. Il me supplie de prendre la clef de son appartement a Paris pour +visiter ses meubles, et de lui dire a mon retour si son mobilier est +en bon etat. Il me charge en outre de rassurer sa bonne, qui doit etre +tres-inquiete sur son sort. Je n'avais jamais ferme une porte sur le nez +de personne, mais ce jour-la, je me suis offert avec delices cette petite +satisfaction. + +Pendant que les lettres pleuvent sur nos tetes comme la grele au mois de +mars, mon frere et moi nous nous occupons de faire tous nos preparatifs. +La construction du ballon de soie, malgre les efforts de Duruof, traine en +longueur; la commission scientifique nous engage a ne pas attendre plus +longtemps. Mon frere va chercher son ballon le _Jean-Bart_ qui est reste a +Dijon, et M. Revilliod, qui a appris nos projets, se propose spontanement +pour tenter un voyage. D'apres les renseignements fournis par +l'Observatoire, il y a des chances pour que le vent sud-ouest regne +longtemps en France a cette epoque; c'est a Chartres que s'executera la +premiere tentative. La commission me prie de fournir mon concours au +depart de M. Revilliod, pendant que mon frere court apres le ballon qui +devra plus tard nous servir a nous-memes. + +Je fais l'acquisition d'une bonne boussole. M. Marie Davy, de +l'Observatoire, me donne l'angle de route de Paris a Chartres. Nous +emballons un aerostat, nous prenons une provision de ballons en papier +qui nous serviront a examiner la direction du vent. Nous allons voir M. +Steenackers qui nous confie des depeches, nous donne toutes les lettres de +recommandations, de requisitions, propres a faciliter le depart, et +nous voila bientot partis, Revilliod, Gabriel Mangin qui se chargera du +gonflement et moi. Nous etions loin de soupconner les aventures qui nous +attendaient! + +_Jeudi 20 octobre_.--Nous sommes a Chartres. L'Observatoire s'est montre +prophete. Le vent souffle du sud-ouest, Mangin gonfle de suite le ballon. +Il a fallu se donner bien du mouvement pour obtenir douze cents metres +de gaz seance tenante, car les gazometres, a Chartres, ne sont pas +volumineux. La veille, le directeur de l'usine a declare que le gonflement +etait impossible, mais le prefet a pris notre parti avec beaucoup +d'energie, de patriotisme, et nous a tires d'un grand embarras. Il fait +venir le directeur de l'usine. + +--Il faut absolument, lui dit-il, que vous fournissiez a ces messieurs +douze cents metres cubes de gaz. + +--Mais, monsieur le prefet, je n'ai que ce volume de gaz dans mes +gazometres, et c'est precisement ce que la ville va m'absorber pour +l'eclairage de la nuit. + +--Eh bien! vous n'eclairerez pas la ville, on ne vous fera aucun proces, +je me charge de tout. + +Voila comment les becs de gaz, a Chartres, n'ont pas ete allumes dans la +nuit du 19 au 20 octobre. Les rues etaient noires comme un four eteint, +mais personne ne songeait a se plaindre: on savait dans quel but il +fallait se passer de lumiere. + +Le jeudi, a midi, le ballon est gonfle, mais le vent est d'une violence +extreme. Le commandant Duval, qui est a Chartres avec 1,200 marins, nous +a envoye une trentaine de matelots, qui ont toutes les peines du monde a +maitriser l'aerostat. On nous dit en ville que les Prussiens ne sont pas +loin, qu'il est temps de partir; d'ailleurs, depuis quelques jours, les +evenements sont accablants, desastreux. Orleans vient d'etre pris par +l'ennemi; Dreux a ete envahi; Soissons a capitule, et au moment ou +nous faisons les preparatifs du depart, Chateaudun est impitoyablement +bombarde. Mais les nouvelles venues de Paris ont affermi le courage de +tous; on a foi dans le triomphe final; Gambetta vient de nous dire: "A +Paris, le peuple, de jour en jour plus heroique, prepare le salut de la +France." + +A deux heures, les rafales s'elevent puissantes et terribles; le ballon +est tellement torture, secoue, penche, que c'est un miracle s'il ne creve +pas. M. Revilliod est calme, plein de resolution; malgre la tempete, il va +partir. Au moment ou il se dispose a monter dans la nacelle, un officier +nous aborde et nous remet une lettre du commandant, "M. l'aeronaute est +prevenu que s'il ne peut partir immediatement, il doit bruler son +ballon et ses depeches, s'il veut les sauver des mains de l'ennemi." Le +commandant demeure a deux pas; nous courons chez lui. Nous le trouvons +avec ses officiers. + +Un grand feu flambe dans la cheminee, il y jette une quantite de lettres +et de papiers. + +--Messieurs, nous dit-il, j'ai ordre d'evacuer Chartres, qui ne sera pas +defendu; si vous ne pouvez partir, brulez tout, les Prussiens peuvent etre +ici dans un quart d'heure. + +Nous revenons vers le ballon; les marins sont deja partis, et les rues +sont sillonnees de bataillons de mobiles qui se retirent. Par surcroit de +malheur, le vent a ete si violent qu'un accident irreparable est survenu. +Le ballon, enleve par la rafale, s'est heurte contre les arbres; les +caoutchoucs de la soupape ont ete enleves, les clapets se sont ouverts, et +l'aerostat se vide; Gabriel Mangin acheve le degonflement. On nous avertit +que les Prussiens vont arriver. Nous nous demandons s'il n'est pas prudent +de mettre immediatement le feu a tout le materiel. Mais comment des +aeronautes auraient-ils le courage de bruler leur navire? Nous preferons +cacher le ballon dans l'usine, derriere un monceau de charbon. Le +directeur nous avertit qu'il ne veut pas prendre la responsabilite de +ce qui surviendra, mais bruler pour bruler, n'est-il pas preferable +d'attendre au dernier moment? + +Nous allons a la gare du chemin de fer. + +--Tout est coupe, nous dit-on, les trains ne partent plus. + +Le bureau du telegraphe est desert. A la prefecture, nous apprenons que +le prefet est parti. En ville, on dit partout que les Prussiens cernent +Chartres, nous voila pris comme dans une souriciere, et en notre qualite +d'aeronautes, nous ne tenons que mediocrement a etre presentes a nos +ennemis. + +C'est ainsi que j'assiste a une premiere debacle, bien loin de me douter +alors que ce spectacle n'est que le prelude insignifiant d'un drame +epouvantable, dont nous allions voir les tableaux navrants se derouler +devant nous pendant quatre mois. Les boutiques se ferment, les habitants +rentrent, Chartres est un desert, mais derriere chaque porte, les coeurs +palpitent, les femmes tremblent, et sans defense, sans moyens de secours, +chacun attend avec anxiete. + +Le jour est bientot a son declin; il est certain que les Prussiens +n'entreront ici que demain matin. Nous avons devant nous toute une nuit +pour nous evader. Malgre l'ordre du commandant, nous voulons au moins +sauver notre materiel, et nous courons la ville pour trouver une voiture +a notre usage et une charrette pour le ballon. Mais le probleme est bien +plus difficile a resoudre que nous ne pouvions le croire. Un premier +loueur nous repond avec beaucoup de flegme: + +--Vous comprenez, messieurs, que ma voiture, escortee par un ballon, +pourra certainement quitter Chartres, mais je ne suis pas bien sur qu'elle +y rentre; je prefere la garder dans ma remise. + +Le cocher qui entendait ces paroles ajoute avec vivacite: + +--D'ailleurs ce n'est pas moi qui me chargerai de vous conduire, les +Prussiens entourent la ville, nous serons pris! + +Malgre nos instances, le loueur de remises est inflexible comme le destin, +il nous abandonne a notre malheureux sort. + +Nous finissons par rencontrer un voiturier intelligent et courageux qui se +charge de nous tirer d'affaire. + +--J'ai un de mes amis, nous dit-il, qui arrive de Dreux, ou les Prussiens +ne sont plus. Je vous affirme que l'on peut passer sur la route de Dreux, +a moins que les uhlans n'y aient paru depuis deux heures; mais le gros +de l'armee ennemie est de l'autre cote de Chartres. Nous partirons a dix +heures du soir, sans lumiere, sans bruit, nous trouverons bien quelque bon +chemin. Je connais le pays. + +A 10 heures, Chartres etait desert; si vous aviez passe pres de l'usine +a gaz a ce moment, vous auriez vu sur la route un petit omnibus a +quatre places, attele d'un bon cheval. Vous auriez apercu plus loin une +charrette, sur laquelle une dizaine d'hommes chargeaient un gros ballot +lourd et massif. C'etait notre ballon. Une nuit obscure vint nous donner +son aide. Nous filons au trot dans l'omnibus, un voiturier nous suit dans +la charrette chargee de l'aerostat. Nous avons donne nos instructions au +cocher. + +--Si vous voyez des Prussiens, filez au grand galop; s'ils sont en petit +nombre et s'ils veulent vous arreter, nos revolvers feront leur service. +Nous sommes quatre avec l'aide-aeronaute, nous avons vingt-quatre balles a +notre disposition. + +Nous quittons Chartres; nous sommes bientot arretes par un poste de gardes +nationaux; on nous demande nos papiers; on nous laisse passer. Nous +continuons notre route au milieu de l'obscurite, et, pendant une heure, le +silence de la nuit n'est trouble que par le roulement de nos voitures. La +fatigue nous fait fermer les yeux; nous commencons a nous endormir, quand +notre vehicule est arrete brusquement. + +--Voila les Prussiens, s'ecrie d'une voix etranglee notre aide-aeronaute. + +Je me reveille en sursaut et j'apercois une dizaine d'hommes couverts de +grands manteaux blancs. Ils ont saisi notre cheval par la bride!... + +Ces Prussiens etaient simplement de braves mobiles normands, qui +nous prenaient eux-memes pour des ennemis, et se figuraient que nous +emportions, dans notre charrette les richesses de la ville de Chartres. + +Nous rions bien de notre double meprise, et nous continuons gaiement notre +chemin. A une heure du matin, nous arrivons a Dreux, nous traversons la +ligne des avant-postes francais sans que le moindre "qui vive" retentisse. + +--Voila, disons-nous, une ville bien gardee. + +Nous arrivons, en effet, sur la place sans rencontrer un factionnaire. Un +corps de garde s'offre a notre vue. Nous y entrons. Je montre au chef de +poste nos papiers, les lettres de requisition s'adressant a l'autorite +militaire, je le prie de nous aider a trouver un asile. Les chevaux n'ont +pas mange, il leur faut une place dans une ecurie. + +--Dreux est bien encombre, nous dit-on, et je ne sais si vous aurez de +bons lits, mais on vous donnera toujours bien un abri. Je vais vous mener +a l'_Hotel du Paradis_. + +Nous frappons a la porte. Une vieille megere arrive de tres-mauvaise +humeur.--Madame, dit tres poliment l'officier qui nous sert de guide, ces +messieurs ont des lettres de recommandation du gouvernement, ils sont +charges d'une mission importante, ils sont fatigues et desirent une +chambre, une place a l'ecurie pour leurs chevaux. + +La patronne replique tres-insolemment:--On ne vient pas chez les gens a +deux heures du matin. Je n'ai pas de place. Et puis je ne connais pas ces +hommes-la, dit-elle en nous montrant, je ne peux pas loger les premiers +venus. + +L'amabilite de la patronne du _Paradis_ nous fait monter la moutarde au +nez. Nous ne repliquons rien; l'officier, comme nous, est furieux; nous +partons et nous revenons avec quatre hommes et un caporal. Nous frappons +une seconde fois a la porte de l'hotel, et toujours tres-poliment, nous +disons a la patronne: + +--Ouvrez vos portes, nous allons fouiller votre maison. Nous allons voir +si la place manque. + +La dame de l'_Hotel du Paradis_ est devenue muette sous l'effet d'une +exasperation rentree. Mais bientot sa langue a retrouve le mouvement. + +--Monsieur, dit-elle a l'officier, c'est indigne; je prefererais recevoir +les Prussiens que tous les mobiles comme vous qui nous maltraitent. Vous +etes etranger a Dreux; si vous etiez de la garde nationale, les choses se +passeraient differemment. + +--Vous traitez bien, madame, m'ecriai-je, un officier francais qui +vient ici defendre votre ville, votre maison; je vous felicite de votre +patriotisme. + +Cependant, nous nous assurons que l'hotel est plein; mais il y a bel et +bien des places a l'ecurie, et nos chevaux y prennent le repos jusqu'au +lendemain, malgre les reclamations de la patronne. + +Je n'ai cite cette histoire que pour montrer comment certains Francais +comprenaient la guerre; le fait malheureusement n'est pas isole, et ce +n'est pas sans raison que l'on a dit que bien des paysans, bien des +habitants de province, preferaient ouvrir leurs bras a l'ennemi qu'a ceux +qui combattent pour la patrie. Nos soldats ont parfois trouve un mauvais +accueil, bien des officiers me l'ont affirme; il aurait fallu, dans ces +cas-la, ne pas craindre de parler le revolver a la main; on n'aurait pas +du avoir de pitie pour les faux Francais qui, par un sentiment d'egoisme +ignoble, se refusaient d'apporter leur concours a l'oeuvre de la defense +nationale. + +Revilliod, Mangin et moi, nous passons la nuit au poste. + +Le lendemain, nous faisons une visite au sous-prefet de Dreux. Il apprend +avec desespoir que Chartres n'a pas resiste. + +--Que voulez-vous que je fasse; je n'ai que 8,000 mobiles a Dreux? +Chartres avait 12,000 soldats! + +--Mais n'y a-t-il pas ici de l'artillerie, des canons? On le dit en ville. + +--Chut! s'ecrie le sous-prefet en me parlant bas a l'oreille. Nous avons +deux canons, mais il n'y a de munitions que pour les charger sept fois +chacun! + +Deux jours apres, nous etions revenus a Tours. Je retrouve mon frere qui a +lui-meme retrouve son ballon. Chartres a ete occupe le lendemain de notre +depart.--C'est au Mans que vont maintenant commencer nos tentatives. +Revilliod et Mangin seront des notres; il y aura ainsi deux ballons prets +a partir ensemble quand le vent sera favorable. + +_22 octobre_.--Nous sommes au Mans dans la nuit, le ballon est debarque a +la gare. + +--Surveillez-le bien, dis-je au sous-chef de gare. Nous viendrons le +prendre demain matin de bien bonne heure. + +A 6 heures du matin nous demandons le ballon.--Pas de ballon. Un employe +maladroit l'a expedie a Tours croyant qu'il venait directement de Paris. +Me voila force d'aller a Tours avec Revilliod. Je commence a avoir une +veritable indigestion des chemins de fer surcharges de trains qui font des +courses de lenteur. Il a fallu 40 heures pour aller a Lyon. Nous mettrons +cette fois 6 heures pour nous rendre a Tours. Chaque gare est encombree de +troupes, de francs-tireurs; c'est un remue-menage inoui; a chaque station, +on ajoute des wagons, et on attend une heure. Revilliod reprend son ballon +le _George Sand_ qu'il reporte au Mans. + +_23 octobre_.--Nous rejoignons notre collegue aujourd'hui avec le +_Jean-Bart_. Nous voila dans le departement de la Sarthe, qui est aussi, +comme nous l'avons appris, la patrie de Coutelle, le celebre aerostier de +Fleurus. A une station, nous nous sommes croises avec les voyageurs +d'un nouveau ballon descendu recemment. L'un d'eux est un de mes amis +d'enfance, Gaston Prunieres, que je n'avais pas vu depuis 12 ans! Il m'a +montre le _Journal Officiel_ de Paris, ou est inseree une depeche que +nous avons envoyee par pigeons, prevenant les Parisiens de donner aide +et protection aux ballons qu'ils pourront apercevoir au-dessus de leurs +tetes. + +Le lendemain de notre arrivee au Mans, nous rendons visite au prefet, M. +Georges Lechevalier, qui est un ancien camarade de college de mon frere; +il nous accueille de la facon la plus obligeante, et nous prete le plus +utile concours. Une fois nos dispositions prises pour le gonflement, il +faut bon gre mal gre patienter, car le vent est defavorable: il souffle du +nord, et il n'y a guere de chance de le voir tourner rapidement vers le +sud-ouest. Je ferai remarquer ici que le projet adopte a l'origine n'a +pas ete realise. Pendant notre sejour au Mans, le vent ne nous a pas +favorises. Mais il aurait du y avoir un ballon a Amiens, a Rouen, et, a +cette epoque, ceux-la auraient pu plusieurs fois tenter le voyage dans +d'excellentes circonstances. + +Le dimanche 30 octobre, l'aerostat est gonfle sur les bords de la Sarthe. +On execute plusieurs ascensions captives pour sonder l'air. Nous enlevons +dans la nacelle quelques officiers, bien loin de soupconner alors que +plus tard nous devions nous retrouver a la meme place, comme aerostiers +militaires, sous les ordres du general Chanzy. Le temps est calme et le +ballon plane immobile au-dessus de la Sarthe, ou il se reflete comme dans +un miroir. Une foule considerable assiste a nos ascensions captives et +attend avec impatience le moment du depart. Mais le vent est toujours +impitoyablement tourne au nord et au nord-ouest. + +L'aerostat est confie a la garde d'un poste de zouaves pontificaux; ces +braves soldats viennent d'arriver de Rome avec Charette. + +Les journees se passent et le bon vent n'arrive pas. Toujours vent +nord-ouest. M. Marie Davy nous telegraphie que les circonstances +atmospheriques ne changeront probablement pas avant longtemps. "Ah! si +nous etions a Rouen, nous pourrions partir et les courants aeriens nous +entraineraient doucement sur Paris." En faisant cette reflexion, il me +prend l'idee d'imiter Mahomet qui marche vers la montagne. Le vent ne veut +pas venir nous trouver. Allons le chercher. + +Revilliod et Mangin restent au Mans avec un ballon; et nous voila partis, +avec l'aerostat le _Jean-Bart_, qu'il faut trainer peniblement, de gare +en gare, car le chemin de fer fonctionne difficilement. Le train s'arrete +toutes les dix minutes, et passant par des voies detournees, il met +vingt-quatre heures pour gagner le chef-lieu de la Seine-Inferieure. + + +IV + + +Premiere tentative de retour a Paris par ballon.--Preparatifs du +voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.-Le +dejeuner en ballon.--Le vent a tourne.--En ballon captif. + +Du 1er au 8 novembre 1870. + +Nous arrivons a Rouen, mon frere et moi, le 2 novembre, avec le ballon "le +_Jean-Bart_." Le prefet a ete prevenu de nos projets; il a eu l'obligeance +de faire mettre a notre disposition un grand local ou l'aerostat +pourra etre ventile et vernis a neuf. C'est la grande salle de bal du +Chateau-Baubet, le Casino de l'endroit, qui se transforme ainsi en atelier +aerostatique. L'inspecteur du telegraphe envoie ses facteurs qui nous +aident avec beaucoup de zele dans l'operation de vernissage, vilaine +besogne qui consiste a enduire l'aerostat d'huile de lin cuite sur toute +sa surface. Le ballon ventile est gonfle a l'air, on penetre dans son +interieur, afin d'examiner, par transparence, l'etoffe dans toute son +etendue. + +Chaque fois qu'un petit trou se montre, il est bouche avec une piece: la +plus petite piqure est cachee sous une feuille de baudruche. C'est mon +frere qui s'occupe surtout de cette besogne avec un soin scrupuleux; +il fallait la guerre pour transformer ainsi un architecte de talent en +reparateur de ballons. + +Mais nous sommes seuls; c'est nous qui conduirons notre aerostat: s'il +fuit, s'il est en mauvais etat, qui donc, si ce n'est nous, en subira la +consequence? Le voyage sera peut-etre long, perilleux; ayons au moins +un bon aerostat, bien repare, bien impermeable. S'il arrive un malheur, +n'ayons aucun reproche a nous faire! + +Pendant quelques jours, le vent n'est pas favorable; il souffle plein nord +et nord-est. La patience est devenue de notre part, une ferme resolution. +L'accueil que nous recevons a Rouen est si affable, si gracieux, que le +temps se passe assez vite, malgre les nouvelles de la guerre, toujours +desastreuses, qui accablent le pays. Nous avons appris au Mans l'infame +trahison de Bazaine, qui a souleve dans toute la foule un cri d'horreur +et de degout[4]. Voila que Dijon vient de succomber sous les coups d'une +armee de 10,000 Badois. Quand s'arretera donc la serie des malheurs qui +frappent la France sans treve, sans pitie? Parfois le decouragement +trouble notre esprit, mais ce n'est qu'une impression fugitive; non, la +France ne peut pas tomber, Paris resiste, et l'ennemi sera ecrase sous ses +murs. Voila ce que nous disions tous au mois de novembre. Voila ce que +l'on repetait alors dans toute la France! + +[Note 4: Ce chapitre a ete ecrit quelques jours apres la proclamation +de M. Gambetta qui qualifiait lui-meme de _trahison_ la conduite du +marechal Bazaine. Sans doute aujourd'hui nous ne serions plus si +affirmatif, nous disant que l'histoire seule sera le grand juge.--Mais +nous ne voulons pas denaturer notre recit, ici comme ailleurs, en lui +otant le caractere de l'impression premiere,] + +_6 novembre_.--Le vent a passe momentanement au nord-est. D'apres les avis +de l'Observatoire, il faut ouvrir l'oeil, le vent nord-ouest favorable +pourrait bien regner d'une facon durable, d'un moment a l'autre. + +Pour etre prets a toute heure du jour et de la nuit, nous prenons la +resolution de gonfler le _Jean-Bart_, afin qu'il puisse partir subitement +a l'instant voulu. Une foule considerable assiste au gonflement qui +s'opere dans d'excellentes conditions pres de l'usine a gaz. Voila les +lettres pour Paris qui recommencent a surgir de toutes parts. On nous suit +dans la rue, on nous supplie de prendre encore une lettre bien legere. A +l'hotel, en rentrant, il y a toujours a notre adresse tout un paquet de +petites lettres, qui, quoique bien legeres, finissent par faire un ballot +tres-lourd. Nous prenons des deux mains, bien heureux de faire des +heureux, mais ayant toujours soin d'ajouter: "Votre lettre suivra notre +destinee, il n'y a pas de garantie pour le succes. Nous essayons, voila +tout!" Le directeur du bureau de la poste ajoute a ces paquets quatre sacs +de lettres pesant 250 kilogrammes, ce qui met entre nos mains une centaine +de mille lettres venant des quatre coins de France. Ah! si nous +pouvions les apporter a Paris. Que de benedictions, que de marques de +reconnaissance nous seraient donnees! Comment songer sans emotion a cette +belle perspective! + +L'operation du gonflement est assez longue, car nos hommes d'equipe +improvises n'ont jamais touche un ballon. Il faut tout surveiller de pres. +J'ai ete oblige de preparer le _cataplasme_ aerostatique, forme de suif +fondu et de farine de lin, et destine a boucher les joints de la soupape; +en ma qualite de chimiste, j'ai parfaitement reussi cette petite cuisine. +Nous descendons nous-memes les sacs de lest autour du filet; le ballon est +couvert d'huile, et nos vetements ne tardent pas a etre aussi luisants que +notre aerostat. Il n'est decidement pas agreable de seller soi-meme le +cheval qu'on doit monter, et surtout de cirer ses harnais! + +Mon frere montre le ballon a un inventeur avec lequel nous avons dine la +veille, a l'_Hotel d'Angleterre_. Il nous expliquait son systeme avec un +enthousiasme fougueux.--"Je veux reunir, disait-il, un grand nombre de +ballons, dans une charpente legere ayant forme de navire; mon appareil, +muni de mats, de voilures, pourra louvoyer dans les airs!" En face de +nous, un Anglais souriait. J'ai su depuis que c'etait un des plus celebres +ingenieurs de la Grande-Bretagne. + +En voyant le _Jean-Bart_, la tenuite de l'etoffe aerostatique, en +s'apercevant que l'appareil oscille si facilement sous le moindre souffle +de l'air, l'inventeur a enfin ouvert les yeux. Il est gueri de sa folie! +Je ne m'attendais pas a voir mon frere faire une cure aussi merveilleuse! + +A cinq heures, le _Jean-Bart_ est gonfle. + +J'observe attentivement les nuages, leur direction, ma boussole et +ma carte a la main. Connaissant l'angle de Rouen avec le meridien +astronomique, et la declinaison, je puis tracer sur le sol une ligne +qui s'etend vers le centre de Paris. Nous partirons quand les nuages se +dirigeront suivant cette ligne, quand nos petits ballons d'essai prendront +bien cette direction. Les conditions atmospheriques ne permettent pas +encore de lancer le ballon dans l'espace. Attendons le nord-ouest; +beaucoup d'habitants de Rouen regardent comme nous le ciel, les +girouettes, et se demandent: "Quand le vend nord-ouest soufflera-t-il?" + +Les nouvelles que l'on apprend le soir au bureau du telegraphe ne sont +pas tres rassurantes. Les Prussiens sont a sept lieues de Rouen. Si notre +depart est ajourne, il serait bien possible que les aeronautes soient +deloges de Rouen, comme ils l'ont ete de Chartres. Pendant la nuit, nous +faisons, mon frere et moi, une serie de reflexions tantot agreables, +tantot peu rassurantes. Mais notre imagination ouvre Paris a nos yeux. La +possibilite du succes fait oublier celle d'un echec. On a fait courir le +bruit que les Prussiens condamnaient a mort les aeronautes qu'ils avaient +pris, et, dans nos reves, nous nous voyons parfois fusilles comme des +espions! Mais qu'est-ce que la vie a de tels moments? Ne les compte-t-on +pas par milliers, les heros qui meurent sur le champ de bataille? Ne +saurons-nous pas, s'il le faut, nous aventurer aussi bien dans la nacelle +d'un ballon que pres de l'affut d'un canon. + +Le lendemain, 7 novembre, nous gommes reveilles en sursaut. C'est un +ancien marin qui a surveille le gonflement et qui entre precipitamment +dans notre chambre. + +--Messieurs, dit-il tout emu, je crois que le vent souffle vers Paris; +voyez donc si je ne me trompe pas! + +D'un bond je me precipite sur le balcon de l'hotel ou nous logeons. Les +nuages se refletent dans la Seine qui s'etend sous mes yeux; ils se +dirigent bien, en effet, vers le sud-est, mais il est de toute necessite +de confirmer cette observation en lancant des ballons d'essai. + +Nous courons a l'usine a gaz. Un petit ballon de caoutchouc est gonfle, +lance dans l'espace, le vent de terre le jette d'abord au-dessus de nos +tetes, mais le courant superieur lui fait decrire dans le ciel une ligne +parallele a celle que j'ai tracee sur le sol et qui donne la route de +Paris! Nos coeurs bondissent de joie, d'emotion, d'esperance. + +L'inspecteur du telegraphe est prevenu a la hate, il annonce a Tours notre +depart; une heure apres on remet entre nos mains la derniere instruction +du gouvernement[5]. + +[Note 5: Voici la depeche qui nous a ete remise au moment du depart: +"Extreme urgence, Rouen de Tours--Directeur general a inspecteur +Rouen--Dites a Tissandier de partir et de dire a Paris, a nos amis, que +nous sommes prets a mourir tous pour sauver l'honneur du pays."] + +Le directeur de la poste ne tarde pas a accourir avec un nouveau sac de +lettres importantes. Nous rentrons precipitamment a l'hotel prendre nos +paquets; notre voiture est suivie dans la rue par une foule considerable, +et grand nombre de Rouennais nous mettent dans la main leurs dernieres +lettres pour Paris. + +A onze heures, mon frere et moi nous montons dans la nacelle. Le vent n'a +pas varie depuis le matin. Nos sacs de depeches sont attaches au bordage +exterieur. Notre malle, nos couvertures pendent au cercle du ballon. Une +foule si compacte entoure l'aerostat que nous procedons avec peine a +l'equilibrage. On jette a meme dans la nacelle les dernieres lettres. Une +vieille devote remet a mon frere une medaille benite et une priere qui, +dit-elle, nous porteront bonheur. + +Un monsieur tres-bien mis me donne un papier plie que j'ouvre. C'est le +prospectus d'une maison d'habillement, d'un BON DIABLE rouennais. Cette +plaisanterie de mauvais gout me fait facher tout rouge, et met fin a la +pluie de missives. On fait reculer la foule. Les mains qui retiennent +la nacelle se soulevent sous nos ordres, le ballon bientot s'eleve avec +majeste au milieu des cris d'enthousiasme de toute la foule. + +Le public suit de terre notre direction et trois quarts d'heure apres +l'ascension, le gouvernement recevait a Tours le telegramme suivant qu'il +publiait le lendemain dans son _Journal officiel_: + +Rouen, 7 novembre, midi. + +"Inspecteur Rouen a directeur general Telegraphes a Tours. Le ballon le +_Jean-Bart_ monte par MM. Tissandier freres est parti a 11 heures et demie +se dirigeant sur Paris, au milieu des acclamations. + +"Vent favorable. Temps brumeux, ils font bonne route. Ces messieurs +emportent lettres, paquets et depeches." + +Le ballon le _Jean-Bart_, en quittant terre, passe au-dessus des +gazometres de l'usine; il bondit mollement au-dessus des nuages, en +tracant dans l'espace une courbe gracieuse; puis il s'arrete un instant, +immobile, hesitant comme l'oiseau qui cherche sa route. Il tourne sur +son axe, oscille lentement et s'abandonne enfin au courant aerien qui +l'entraine. + +Nous sommes a 1,200 metres d'altitude: la ville de Rouen est vraiment +admirable, vue du haut de notre observatoire flottant. A nos pieds, l'ile +Lacroix d'ou nous venons de quitter terre, se baigne dans l'onde azuree de +la Seine. Plus loin, le fleuve traverse la ville, comme un ruban jete au +hasard au milieu des maisonnettes d'une boite de jouets de Nuremberg. Un +soleil d'automne colore de tons vigoureux ce delicieux tableau qu'encadre +un cercle de brume; l'air est semi-transparent, mais le coloris de la +scene terrestre, pour etre moins vif, moins eclatant qu'au milieu de +l'ete, n'en est pas moins pur et moins beau. + +La plaine ou le ballon s'est gonfle tout a l'heure est litteralement +cachee sous les tetes humaines, qui toutes sont dirigees vers nous! Les +hommes levent les bras vers le ciel, les femmes agitent leurs mouchoirs. +Les voeux de tous nous accompagnent! Comment ne pas etre profondement emu +de ces marques de sympathie qui sont envoyees de si loin! + +Cependant le _Jean-Bart_ domine bientot le sommet d'une falaise dont le +pied est arrose par les eaux de la Seine. Au meme moment, mon frere fait +une observation qui devient une revelation sans prix! Le ballon plane +juste au-dessus de la chapelle de Notre-Dame de Bon-Secours, qui, droite +comme un I, est perchee sur le rocher..., et cette chapelle,--nous l'avons +remarque a terre,--est precisement situee sur la ligne qui conduit de +Rouen au centre de Paris! + +Mon emotion est si vive, ma joie si grande, que j'en ai la respiration +momentanement arretee. Quant a mon frere, il regarde, ebahi comme moi, le +clocher dont la pointe aigue apparait, comme le merveilleux jalon place +sur le bord de la route. Tous deux immobiles, silencieux, suspendus dans +l'immensite celeste, nous avons la meme pensee; la meme esperance fait +battre nos coeurs! Notre imagination nous ouvre, dans le lointain, +l'imposant tableau de la capitale assiegee; elle fait tomber a nos yeux la +muraille de brume, immense toile de fond qui nous cache l'horizon. + +Derriere ce rideau de vapeurs se dressent l'enceinte des forts herisses +de canons, la ligne des bastions de Paris couverte de combattants; c'est +comme une apparition feerique qui surgirait au milieu des nuages.... +La-bas sont nos amis, nos freres, prets a mourir pour la patrie; ils nous +apercoivent dans le ciel; ils tendent les bras avec attendrissement vers +la nacelle aerienne qui leur apporte la consolation avec l'esperance, +comme la colombe au rameau beni! + + * * * * * + +Il est midi. Le soleil est au zenith. Il y a bientot une heure que le +_Jean-Bart_ plane au-dessus des nuages, nous n'avons pas encore perdu de +vue la ville de Rouen. Nous marchons dans le bon chemin, mais avec une +lenteur desesperante! Le ciel au lieu de s'eclaircir se couvre partout +d'une brume epaisse qui parait s'abaisser lentement vers la terre, comme +un immense couvercle de vapeurs. Mon frere observe attentivement la carte +et la boussole pour trouver notre route au milieu des detours de la Seine. + +Je ne quitte pas de vue mon barometre, dont l'aiguille tourne rapidement +autour de son cadran. La descente est rapide, le _Jean-Bart_, au milieu +de la brume, s'est couvert d'humidite qui charge ses epaules. Je vide +par dessus bord un demi-sac de lest, nous remontons bientot a deux mille +metres de haut. + +Le ballon est plonge au milieu d'un brouillard fonce, si epais qu'il +disparait a nos yeux. Il ne faut pas songer non plus a distinguer la terre +noyee sous une brume epaisse; impossible de suivre de l'oeil les contours +de la Seine, precieux points de repere echelonnes sur notre route. Nous +laissons l'aerostat descendre bientot pour chercher a revoir le sol; mais +le brouillard est compacte dans toute l'epaisseur de l'atmosphere. + +--Il faut, dis-je a mon frere, attendre patiemment. Dans une heure, nous +nous rapprocherons de terre pour reconnaitre le pays. + +Le lest est seme sur notre route pour maintenir le ballon a une altitude +de 1,800 metres. Ce n'est plus dans l'air que nous nous trouvons, c'est au +milieu d'une veritable etuve de vapeur. Il n'y a plus rien a voir, rien a +faire qu'a attendre ... et a esperer. Car notre marche initiale a ete si +favorable, que nous ne doutons pas encore du succes. Nous causons de +nos projets, nous nous repetons ce que nous ferons a Paris, ce que nous +dirons; nous allons meme jusqu'a penser a un nouveau depart aerien de la +gare du Nord ou de la gare d'Orleans. Et cependant nous connaissons la +_peau de l'ours_ de la fable! Mais on oublie trop souvent dans la vie le +bonhomme La Fontaine. + +Le ballon est equilibre a 2,300 metres d'altitude. Nous reparons le +desordre de notre nacelle, le guide-rope est largue, les sacs de depeches +et les sacs de lest sont soigneusement ranges, l'appetit ne nous fait pas +defaut malgre nos emotions: le dejeuner nous attend. Un morceau de poulet +et un bon verre d'un vin de Sauterne qui nous a ete donne par un ami, +voila notre repas. Le couvert est simple, il se compose d'un journal +etale sur nos genoux, ou le repas est servi. Nous mangeons, ma foi, +tres-gaiement, oubliant notre navigation dans les hautes regions de +l'atmosphere! + +Quelle sensation bizarre et charmante tout a la fois, que celle de +planer dans les airs, au milieu d'un brouillard epais! La nacelle parait +immobile, et quand on ne remue pas soi-meme, pas la moindre trepidation ne +vous derange. C'est le sentiment du calme absolu, inconnu sur la terre, +meme dans le desert, ou le vent frole le sable et produit un bruissement +monotone. + +Ici le silence complet regne dans ces regions aeriennes, pas un etre +vivant ne trouble la serenite de ces plaines vaporeuses que l'on sillonne, +mollement berce par l'air. + +Que ne pouvons-nous fixer la notre demeure, oubliant les miseres +terrestres, la guerre et ses calamites, nous moquant des tyrans qui sement +sous leurs pas l'incendie, le meurtre et le pillage! + +Je regarde ma montre, et je m'apercois que le temps s'est ecoule vite; +il est bientot deux heures. Il y a une heure que nous voguons dans le +brouillard, dans une veritable etuve! + +Se trouver pendant cinquante ou soixante minutes dans un bain de vapeur +epais et compact, n'offre rien de bien emouvant. Si l'on a entre les mains +un barometre qui vous rappelle que dans votre bain de vapeur vous etes +a plus de 2,000 metres au-dessus de la terre, si l'on se souvient qu'un +ballon presque cache dans la brume est suspendu au-dessus de votre tete, +on n'a certes pas encore lieu d'etre inquiet, quand on a quelque peu +l'habitude des voyages aeriens. + +Mais ou l'impression peut changer, c'est quand on vient a se rappeler que +l'on a quitte une ville, ou les Prussiens allaient bientot entrer; c'est +quand on se demande si dans le fond de son bain de vapeur on ne trouvera +pas des fusils ennemis, l'emprisonnement et peut-etre l'horrible mort +d'un espion! Si ce n'est la crainte qui vous agite, c'est au moins une +curiosite bien legitime qui vous pousse a jeter les yeux sur le plancher +du commun des mortels. + +Aussi, quand, apres trois heures de voyage, le _Jean-Bart_ descendit vers +la terre qu'il avait completement abandonnee pendant une grande heure, le +lecteur ne s'etonnera pas quand il apprendra que les deux voyageurs dont +il suit les peripeties se sont dit mutuellement: + +--Si nous laissions revenir l'aerostat en vue de terre? Nous ne serions +pas faches de voir ou nous sommes. + +Notre ballon descend lentement dans l'atmosphere, il traverse le manteau +de brouillard qui s'etend sur la campagne; nous apercevons la terre. Une +inspection rapide nous fait connaitre sur les replis de la Seine les +hauteurs des Andelys. Le _Jean-Bart_ a plane sans presque avancer; il n'a +guere marche plus vite qu'une mauvaise charrette. Mais la lenteur de notre +course n'est pas notre seule remarque; le vent a change de direction, car +nous avons laisse la Seine deja bien loin sur la gauche, et c'est toujours +a notre droite que nous aurions du l'apercevoir, si nous avions continue +a nous diriger vers Paris. C'est ainsi que tout a coup, nos beaux reves +s'envolent en fumee! Qui peut, helas! compter sur les courants de l'air +mobiles et changeants: bien fol est qui s'y fie! + +--A quoi bon continuer le voyage? disons-nous; en passant la nuit en +ballon, nous serons jetes vers le sud, sur Orleans peut-etre! La n'est pas +notre but. Revenons a terre, peut-etre un second essai sera-t-il couronne +par le succes. Ce n'est que partie remise. + +Un coup de soupape nous jette a cent metres au-dessus des champs; notre +guide-rope toucha terre; une foule de paysans accourent de toutes parts. +Le vent est si faible, l'air est si calme qu'ils rattrapent la nacelle en +courant. Les voila qui touchent notre cable trainant. + +--Tirez la corde! Leur crions-nous. + +Une centaine de bras vigoureux font descendre le _Jean-Bart_ lentement, +sans secousse, sans que nous ayons eu la peine de jeter notre ancre. +Jamais meilleure descente n'est venue seconder nos efforts; mais combien +n'aurions-nous pas prefere un trainage, au milieu de la tempete, pourvu +qu'il ait eu lieu sous les murs de Paris. + +Des centaines de spectateurs nous entourent, une nuee de mobiles arrive, +car la nacelle a touche terre au milieu des avant-postes francais. A +quelques milliers de metres plus loin nous tombions chez les Prussiens! +Nous demandons ou nous sommes. + +--A Pose, nous dit-on. + +--Y a-t-il pres d'ici une usine a gaz ou notre aerostat qui a perdu du gaz +dans le trajet, puisse s'arrondir? + +Un chef d'usine des environs, M.L...., met gracieusement a notre +disposition sa maison pour nous recevoir, son gazometre pour nous fournir +une centaine de metres cubes de gaz.--Mais pour aller jusque chez lui, il +faut traverser une ligne de chemin de fer, un fil telegraphique et passer +la Seine! C'est bien difficile de faire arriver jusque-la un ballon +captif. Toutefois nous voulons essayer quand meme. + +Je harangue la foule et lui demande son aide. Mille hourrahs repondent a +ma proposition. Je descends de la nacelle une corde de 50 metres, +pendant que mon frere en attache une autre au cercle. Nous attelons une +cinquantaine d'hommes a chaque cable et le ballon captif s'eleve a trente +metres de haut. Apres nous etre renseignes sur l'itineraire a suivre, on +nous traine dans la nacelle jusqu'au petit village de Pose, ou le maire +recoit les voyageurs tombes des nues.--Nous voici arrives sur les rives +de la Seine, ou de vieux bateliers se concertent pour le passage de +l'aerostat sur l'autre rive. Le temps est calme, et malgre la largeur du +fleuve, le ballon est attache par deux cordes a un bachot solide, ou huit +rameurs prennent place. Ils se lancent au large; c'est merveille de nous +voir dans notre panier d'osier a 30 metres au-dessus du courant rapide, +remorques par les solides biceps de nos mariniers, qui font parvenir le +_Jean-Bart_ sur l'autre rive, apres un travail penible et plein de danger +pour eux. Car la moindre brise eut souleve le ballon et fuit chavirer +l'embarcation! Mais ces braves gens sont si heureux de venir en aide a des +aeronautes, qu'ils ne veulent pas connaitre d'obstacles! + +Nous continuons notre route jusqu'a la voie du chemin de fer ou les fils +telegraphiques se dressent, comme ces dragons des _Mille et une Nuits_ qui +crient au voyageur temeraire: "Tu n'iras pas plus loin!" Comment en effet +faire passer un ballon captif retenu par des cables a travers des fils +tendus a quelques metres du sol?--Cet obstacle est surmonte. Suspendus +dans l'air a une vingtaine de metres, nous jetons au dela des fils une +corde que saisissent nos conducteurs, tandis que l'on abandonne le cable +qui est de l'autre cote des poteaux. Bientot une petite riviere arrete +encore notre marche, mais l'aerostat passe ce dernier Rubicon et arrive +enfin a Romilly-sur-Andelle. Notre ballon est attache a des masses de +fonte pesantes, nous le clouons au sol, ou des gardes nationaux le +surveillent. Il passe la nuit dans la prairie, tandis que nous jouissons +des douceurs de la plus charmante hospitalite que puissent recevoir des +voyageurs tombes du ciel. + + +V + + +Seconde tentative de retour a Paris.--Le coucher du soleil et le lever +de la lune.--La Seine et les forets.--Adieu Paris!--Descente dans le +fleuve.--Les paysans normands. + +Du 8 au 20 novembre. + +Le lendemain le _Jean-Bart_ a recu une petite ration de gaz qui lui +a donne des ailes. Mon frere et moi nous observons avec attention +l'atmosphere. Le vent de terre est du sud-est, mais nous croyons remarquer +que des nuages tres-eleves se dirigent dans la direction de Paris. Nous +sommes dans le feu de l'action, comme les soldats au milieu des fumees +de la poudre, nous voulons marcher en avant, decides a tenter un nouveau +voyage a de grandes hauteurs, sans nous soucier de la nuit qui tombe, ni +des Prussiens qui nous entourent. + +Cette fois, ce n'est plus la meme confiance qui anime notre esprit, car le +courant inferieur est completement defavorable; mais il semble devoir +nous pousser sur Rouen, ou de toute facon il faut revenir. Dans le cas +d'insucces, ce trajet serait accepte comme un pis-aller favorable. Quant +au courant superieur, il est tres-eleve; comment se dissimuler les +difficultes a vaincre pour s'y maintenir, pendant un temps d'une longue +duree? Nous faisons la part du possible et du probable, comptant beaucoup +sur ce je ne sais quoi, qui parfois vous vient en aide. Partons toujours, +disons-nous, on avisera en l'air. _Audaces fortuna juvat!_ ce qui veut +dire, en style aerostatique, qu'il faut s'elever en ballon pour que le bon +vent vous favorise. + +A quatre heures trente minutes, nous prenons les dispositions du depart. +Nos valises bouclees a la hate sont attachees au cercle du filet, un +dernier paquet de lettres qu'apporte le maire de Romilly est place dans +la nacelle. Nous montons dans notre esquif d'osier; il fait un temps +magnifique, de grands nuages blancs se bercent dans l'air, l'heure du +crepuscule va sonner, la nature est calme et majestueuse. + +Le depart s'execute dans les meilleures conditions, en presence d'une +foule completement etrangere aux manoeuvres aerostatiques. Elle manifeste +son etonnement par le silence et l'immobilite. Tous les spectateurs +ont les yeux fixes sur l'aerostat; quand il quitte terre, les tetes se +dressent, les bras se levent, les bouches sont beantes. + +Je ne me rappelle pas avoir jamais fait d'ascension dans des circonstances +si remarquables. Nous quittons lentement les prairies verdoyantes, les +lignes de peupliers qui les encadrent. Une legere vapeur, opaline, +diaphane, couvre ces richesses vegetales, avant que le manteau de la nuit +ne s'y etende. Une indicible fraicheur, odorante, penetrante, monte dans +l'air comme la plus suave emanation, elle nous enveloppe, jusqu'au moment +ou le _Jean-Bart_ s'enfonce dans la zone des nuages; jamais je n'avais +eprouve cette volupte secrete du voyage aerien, ce vertige merveilleux de +l'esprit qui s'abandonne a la nature. + +On croirait en se separant du plancher terrestre, qu'on y laisse quelque +chose de soi-meme, la partie physique, materielle: ce qu'on emporte +avec soi, c'est l'ideal. Lisez Goethe: le poete decrit quelque part, +l'impression qu'eprouve l'ame lorsqu'elle se separe du corps au moment du +trepas; il y a dans cette description poetique, imagee, ecrite en un style +puissant, quelque chose qui rappelle cet abandon des choses terrestres, +dans la nacelle de l'aerostat! + +Nous traversons comme la fleche le massif des nuages. Impression vraiment +curieuse. Pendant ce passage rapide, c'est une buee legere qui vous +entoure, une nebulosite semi-transparente. Puis au-dessus, c'est la +lumiere resplendissante, c'est le spectacle du soleil, qui lance ses +rayons ardents sur les montagnes de vapeurs, Alpes celestes aux mamelons +escarpes, arrondis. Sous les nuages, nous avons laisse la nature, +presque endormie, somnolente a l'heure du crepuscule. Au-dessus, nous la +retrouvons eveillee, pleine de vie, ivre de lumiere. Quels tons puissants +dans ces rayons qui s'echappent du soleil au declin, quand on les +contemple a la hauteur de trente pyramides! Quels reflets magiques +au milieu de ces vallees vaporeuses, aussi blanches que la neige des +montagnes, aussi etincelantes que des paillettes adamantines! + +Dans un de nos precedents voyages, nous avons pu montrer un spectacle +analogue a un navigateur qui avait sonde tous les coins du globe; juche +dans la nacelle, il admirait, muet d'etonnement. + +--J'ai vu, nous disait-il, le soleil se coucher au milieu des glaciers +polaires, se perdre dans la mer d'azur de la baie de San-Francisco, j'ai +vu les grandes scenes que la nature dessine au cap Horn, j'ai fait le tour +du monde, mais jamais pareille scene ne m'avait tant emu! + +Qu'on ne nous accuse pas d'enthousiasme facile, ou d'exageration. Quand +la nature se mele de faire du beau dans ce monde aerien, elle enfante +d'incomparables merveilles. La haut, il y a toute une revelation de +couleurs et de lumieres, qui defieront a jamais le pinceau des Michel-Ange +futurs aussi bien que la plume des Goethe de l'avenir. + +Peu a peu le soleil s'abaisse a l'horizon. Quand il va se noyer dans la +mer des nuages, il y jette ses derniers feux. L'immensite s'embrase, pour +s'eteindre tout a coup. + +Ces rayons ardents nous evitent de jeter du lest; mon frere retrace sur +son album aerostatique, ce tableau celeste aussi fidelement que crayon +peut le faire. Quant a moi je surveille l'aiguille du barometre. Le soleil +nous aspire, nous appelle a lui, et de couches d'air en couches d'air, +nous atteignons l'altitude de 3,200 metres. + +A 5 heures, l'obscurite est presque complete. Le froid ne tarde pas a +se faire sentir; aussi l'aerostat, plus impressionnable que l'organisme +humain, est brusquement saisi; son gaz se contracte, sa force +ascensionnelle diminue. Il descend avec une grande rapidite, revient en +vue de terre, ou le vent le jette sur la Seine, qu'il traverse lentement a +500 metres de haut. Bientot nous planons au-dessus d'une campagne couverte +d'arbres, comprise entre deux bras du fleuve. C'est la foret de Rouvray, +qui s'etend a nos pieds comme un immense tapis de verdure. + +Le vent parait avoir change de direction, il nous dirige vers l'Ocean. Ce +n'est pas encore dans l'enceinte des forts de Paris que nous toucherons +terre! Ayons le courage de faire contre fortune bon coeur, abandonnons nos +belles esperances, comptant bien les retrouver plus tard. + +Nous descendons si pres de terre que nos guide-ropes, longs de 200 metres, +touchent le sommet des arbres et impriment de violentes secousses a notre +nacelle. Nous entendons distinctement le frolement des cordes contre les +feuilles. Elles glissent dans les branches en imitant le murmure d'un +ruisseau qui coule sur un lit de cailloux. Quelquefois un bruit sec se +fait entendre; il est suivi d'un brusque soubresaut de l'aerostat; c'est +un de nos cables qui s'est enroule autour d'une branche qu'il a brisee +comme un fetu de paille. + +L'aspect de la foret est celui d'un immense lit de mousse, car vus d'en +haut, les arbres perdent leur grandeur, on n'en apercoit que les cimes. +On serait presque tente de sauter a pied joint sur ce duvet qui repose la +vue. Au milieu des bois quelques lueurs paraissent comme des etoiles qui +brilleraient en un ciel sombre. Ce sont des paysans qui allument la lampe +dans leur chaumiere. Se doutent-ils qu'un regard leur est lance du ciel? + +Nous ne voulons pas descendre au milieu de la foret, dans la crainte de +mettre en pieces le _Jean-Bart_. Quelques poignees de lest nous font +remonter a un demi kilometre dans l'air; mais voila qu'une circonstance +inattendue va prolonger malgre nous notre voyage, en nous entrainant +encore une fois dans les regions superieures. + +La lune vient de se lever au milieu de l'atmosphere. Elle dissipe les +vapeurs suspendues dans l'air; enleve-t-elle aussi l'humidite fixee +aux cordages, a l'etoffe du _Jean-Bart_? Nous le supposons, car nous +remontons, lentement il est vrai, mais sans jeter la moindre parcelle de +lest, a une hauteur de 2,400 metres. + +La scene qui s'offre a nos regards pour avoir change d'aspect n'en est +pas moins belle, moins saisissante. L'astre des nuits trone sous un dais +d'argent, forme par une voute de nuages etincelants. Jusqu'a perte de vue, +ses rayons caressent la surface des vapeurs atmospheriques, les decoupent +comme en ecailles irisees, et s'y refletent sur le fond obscur des regions +inferieures. Il fait ici un froid penetrant, intense, nous nous couvrons +de nos fourrures, mais nos pieds et nos mains sont litteralement geles. +L'action de l'abaissement de temperature se fait sentir d'autant plus +qu'il y a plus longtemps que nous sommes immobiles, nous finissons par +subir les epreuves d'un reel malaise. La lueur indecise de la lune lance +sur notre aerostat de faibles rayons qui ne suffisent plus a eclairer +notre barometre. Nous distinguons a peine son aiguille d'acier. +Navigateurs sans boussole, nous errons au hasard dans l'immensite de +l'atmosphere. + +A 9 heures, nous sommes revenus eu vue de terre; c'est encore un bras de +la Seine qui se deroule sous nos yeux, comme un serpent d'argent. A 400 +metres de haut, nous planons au-dessus du fleuve ou l'ombre du ballon +se decoupe en une grande tache noire. Sur l'autre rive, nous apercevons +encore un immense bouquet d'arbres, serres et touffus, ou pas une +clairiere ne se presente pour faciliter notre descente. C'est la foret de +Roumare. + +La nuit est venue, il faut absolument songer a la descente; mais ou +trouverons-nous une plaine hospitaliere pour jeter notre ancre? Voila la +Seine qui plus loin, revient sur ses pas, et, au dela, a perte de vue, une +foret plus vaste encore que les precedentes, semble nous defier de ses +cimes touffues et compactes. C'est la foret de Mauny.--Quelle luxuriante +campagne nous traversons du haut des airs, ou l'eau et la vegetation se +disputent la nature! quel pays riche et verdoyant! Mais quelle deplorable +contree pour le navigateur aerien, qui ne rencontre sous sa nacelle que +recifs, ecueils qui le menacent du naufrage! + +Semant du lest sur notre route, nous maintenons le _Jean-Bart_ a 300 +metres de haut. Nous epions une plaine, mais il n'y a sous nos pieds qu'un +amoncellement d'arbres repandus a profusion sur toute la campagne. Le vent +est calme, nous sillonnons l'espace avec une extreme lenteur. + +A 9 heures 30, nous sommes en vue d'un nouveau bras de Seine que le ballon +va traverser encore. L'esperance nous fait croire que sur l'autre versant, +une terre propice a la descente viendra preter son aide aux aeronautes. +Nous tombons de Charybde en Scylla. + +Le _Jean-Bart_ s'avance en droite ligne vers le milieu de la foret de +Bretonne, qui s'etend jusqu'a la mer, ou le vent nous dirige, et par +surcroit de malheur, les rives de la Seine sont herissees de hautes +falaises qui nous menacent. Traverser successivement quatre bras de Seine, +et trois forets, sans apercevoir un espace vide, c'est comme une fatalite +qui nous poursuit. Il n'y a peut-etre pas d'autres points du globe ou +pareil voyage pourrait se faire. Nous sommes a 100 metres de haut, le +ballon peut etre brise contre les rochers, s'il ne gravit pas les hautes +plages aeriennes. Mais s'il remonte, le vent le lancera sur la foret de +Bretonne, et le poussera jusqu'a la mer ou nous courrons grande chance +de nous perdre. Tout en faisant ces observations peu rassurantes, le +_Jean-Bart_ arrive au-dessus de la Seine, en vue de Jumiege. En cet +endroit le fleuve est d'une grande largeur, il s'etend comme un lac +immense dont les rayons lunaires font le plus admirable miroir. Le moment +de l'hesitation est passe, il faut prendre une resolution subite et +decisive. Le vent va nous lancer sur la rive opposee, contre une falaise +enorme; en un instant nous nous pendons a la corde de la soupape, elle +s'ouvre beante, fait entendre une musique etrange: c'est le gaz qui +s'echappe. Nous rendons la main, les clapets se ferment, avec un bruit +sonore qu'amplifie la rotondite de la sphere d'etoffe. Nous piquons une +tete dans la Seine, mais en aeronautes experts, nous avons calcule notre +chute. Nos cordes tombent dans l'eau, y glissent, et notre nacelle +s'arrete a 45 metres au-dessus du fleuve. Sachant imiter le mouvement de +l'oiseau qui se laisse tomber de haut, pour effleurer la surface liquide, +le _Jean-Bart_ a evite la noyade. + +La falaise est un ecran immense qui intercepte le vent, et l'air est si +calme au-dessus de la Seine, que notre ballon reste completement immobile +a quelques metres au-dessus du fleuve. Le courant frappe les cordes +trainantes, y clapote avec un leger bruissement; la lune eclaire le +globe aerien, qui, au milieu de ce tableau nocturne, offre un aspect +merveilleux. + +Nous entendons bientot des clameurs sur le rivage. Une foule de mariniers +sont venus, a l'approche de l'aerostat tombe des nues. Parmi les cris de +tous, on distingue quelques voix feminines qui se detachent de ce concert +humain, comme les flutes aigues d'un orchestre. + +--Si ce sont des Prussiens, dit l'une d'elles, nous allons les tenir, ils +ne nous echapperont pas! + +--Tirez les cordes, repondons-nous en criant de toute la force de nos +poumons. Amenez-les sur le rivage. + +Sur ces entrefaites une barque montee par quatre ou cinq hommes vient de +paraitre a la surface de l'eau. L'un d'eux nous crie qu'il arrive a notre +aide. + +Bientot en effet les rameurs nous ont rejoints au milieu du fleuve, ils +saisissent un de nos cables qu'ils amenent peniblement au rivage. On a +toutes les peines du monde a se faire entendre au milieu des clameurs. + +--Silence, silence, crions-nous avec le ton des huissiers a la Chambre, +ecoutez-nous!... + +Le bruit se calme en effet, et sur nos ordres, les mariniers que l'on +distingue difficilement au milieu de la nuit, tirent notre corde, mais ils +s'y pendent tous avec un enthousiasme qu'il est impossible de moderer. +Ils s'y cramponnent si brusquement dans leur ardeur, qu'ils impriment au +_Jean-Bart_ de terribles secousses. Nos protestations sont vaines. Il faut +nous contraindre a etre secoues dans la nacelle comme des feuilles de +salade qu'on egoutte dans un panier. + +En quelques minutes la nacelle a quitte la Seine, nous sommes suspendus +au-dessus des peupliers qui bordent le chemin de halage. Nous disons aux +mariniers de conduire le ballon dans un espace libre d'arbres. Ils se +mettent tous en marche aux cris du "_oh hisse!_" familier aux bateliers. +Notre ancre est encore pendante et s'accroche a un peuplier, d'ou il faut +la deloger. C'est tout un travail. Mais nous tranchons ce noeud gordien +comme l'aurait fait Alexandre lui-meme. Nous faisons tirer les cables +de l'aerostat, par nos remorqueurs, de toute la force de leurs biceps. +L'arbre cede et se casse, non sans une violente secousse de notre esquif. +Mais en vrais _loups d'air_, il ne faut pas regarder aux torgnioles! + +On arrive enfin au village d'Heurtrauville, dont les maisons assises +coquettement au pied d'une immense falaise, bordent le cours de la Seine. +L'aerostat est ramene a terre sur la berge, les sacs de lest vides sont +remplis de sable, on les entasse dans le panier d'osier, qu'ils rivent au +sol. Nous mettons pied a terre. + +Les femmes, qui nous prenaient pour des Prussiens, se sont vite detrompees +en nous entendant parler le langage qui leur est familier. Mais elles +se figurent maintenant que nous sommes envoyes par le gouvernement pour +enlever _leurs hommes_, et les enroler dans l'armee. Decidement ces braves +Normandes voient dans l'aerostat un oiseau de mauvais augure. Il parait +que nos mines ne sont pas trop suspectes, car nos explications ne tardent +pas a rassurer sur nos intentions la plus belle moitie du village +d'Heurtrauville. + +Voila un groupe de paysans qui s'avance avec la gravite de presidents de +cour. Ce sont des membres du conseil municipal precedes de M. le maire. +Ils nous demandent nos papiers. Braves gens les Normands, mais un peu +mefiants. L'un d'eux prend connaissance des pieces qui nous ont ete +donnees par le gouvernement, il les examine avec le serieux d'un changeur +qui flairerait un faux billet de banque. + +--C'est bien, Messieurs, nous sommes a votre disposition. + +Nous demandons un piquet de six gardes nationaux pour etre de faction +pendant la nuit autour du ballon, pour empecher les fumeurs d'y mettre le +feu, et les curieux de s'en approcher. + +M. le maire donne ses ordres au commandant de place. Il nous conduit +ensuite au _Grand-Hotel_ de la localite. C'est une humble chaumiere, un +cabaret de village, tres propret, fort bien tenu. La patronne nous fait +les honneurs avec une bonne grace, ma foi! charmante. Elle nous offre sa +chambre, pour passer la nuit. De grand coeur nous la remercions, heureux +de trouver un lit pour nous reposer de nos fatigues et de nos emotions. + +Nous dinons dans ce cabaret avec un appetit tout aerien. Mon frere et moi +nous repondons aux questions des curieux, faisant l'un et l'autre de la +propagande aerostatique. + +--C'est egal, dit un vieux malin, quel fier toupet vous avez pour vous +promener dans les nuages, avec une telle machine. Bonte divine! il faut +avoir envie de voir la lune pour monter si haut. + +La conversation ne tarde pas a s'engager sur la politique. La nouvelle de +la levee des hommes maries n'est pas recue ici avec tout le patriotisme +qu'on pourrait attendre. Cependant quelques hommes sont resolus, et dans +leur langage un peu rude, font preuve d'energie, de courage. + +--Qu'ils y viennent donc ici, les Prussiens, avec nos falaises nous ne les +craignons pas! + +Mais ceux-la malheureusement sont rares, d'autres bien plus nombreux +protestent contre cette ardeur belliqueuse. + +--Il n'y a rien a faire, allez, mes enfants! Les Prussiens sont plus +malins que nous. S'ils viennent ici, pourvu que nous leur donnions a +manger et a boire, ils ne nous feront pas de mal. A quoi bon faire bruler +nos maisons, et nous faire etrangler! Nous serons bien avances apres. + +On a beau dire que ce langage est indigne, que l'Alsace et la Lorraine, +provinces francaises comme la Normandie, sont envahies, qu'il faut +secourir ses freres, ces raisonnements n'entrent pas dans la tete des +paysans qui ne voient dans la France que leur toit, leur femme, leurs +enfants et surtout la vente de leurs produits. + +--Que diriez-vous, braves Normands, si votre pays devaste etait en proie +aux brigandages de l'ennemi et que toute la France vous abandonne? + +--Ah ben! Monsieur! je ne suis pas assez savant pour repondre a vos beaux +discours, mais si les Prussiens viennent chez moi, je leur offrirai un bon +souper. Je ne connais que ca. + +Apres notre repas, un des plus anciens membres du conseil municipal +nous invite a venir chez lui. Nous acceptons, et nous sommes contraints +d'avaler un grand verre de cidre.--Nous n'avons pas la moindre soif, mais +comment refuser de trinquer avec une des autorites du pays? Notre hote est +un vieux finot, qui n'aime pas le gouvernement, mais il deteste surtout +de tout coeur le maire d'Heurtrauville, le "maire de Gambetta" comme il +l'appelle. + +--Dans le pays, nous avions d'honnetes gens pour nous diriger, c'est bien +autre chose a present. Not' maire, voyez-vous bien, messieurs, il ne vaut +pas ca.... Et le vieux faisait claquer l'ongle de son pouce contre ses +dents, d'un air expressif. + +Ne croyez pas qu'il y ait seulement des nuages et des clairs de lune a +observer en ballon.--Le touriste aerien peut faire en route ample moisson +d'observations philosophiques et sociales, car je ne sais par quel +enchantement, partout ou il passe, il est recu comme un personnage. On +l'accueille, on lui conte ses peines et ses joies, toutes les portes lui +sont ouvertes, et s'il est _bon enfant_, les coeurs ne tardent pas a +imiter les portes. Que ne ferait pas un Aroun-al-Raschild, s'il visitait +ses provinces dans la nacelle d'un ballon! Que de verites apparaitraient +a ses yeux sous une forme saisissante! que d'abus a chatier, que de +bienfaits a repandre, il trouverait en route! Pour ma part, toutes les +fois que je suis descendu des plages aeriennes j'ai toujours pris plaisir +a m'asseoir au seuil de Jacques Bonhomme. Lui ai-je appris grand'chose? +je l'ignore, mais il m'a toujours donne, le verre en main, de precieux +enseignements! + +A 11 heures du soir, nous allons dire bonsoir a notre _Jean-Bart_.--Il +est la, sur le bord de l'eau, et reluit au clair de lune. Quatre +factionnaires, l'arme sur l'epaule, montent la garde. Ils ont de grandes +houppelandes, et le bonnet de coton traditionnel, perche sur leurs tetes +normandes, remplace le casque ou le kepi. Je ne me permettrai jamais de +railler la garde nationale d'Heurtrauville; aussi je garde mon serieux, +tandis que j'apercois mon frere, cache derriere une muraille comme un +malfaiteur. Sans etre vu, il fixe sur le papier l'image fidele des quatre +plus beaux bonnets de coton qu'on puisse rencontrer chez les defenseurs de +la patrie. + +A trois heures du matin, nous sommes reveilles en sursaut, le ballon en +grande partie degonfle fait voile sous l'effort du vent qui s'est leve. Il +menace de se fendre contre un toit.--Un de nos factionnaires nous appelle +a la hate. + +Le gaz s'est echappe par les fentes mal jointes de la soupape. Il est bien +a regretter que l'on ait fabrique a Paris des ballons munis d'appareils +si grossiers.--Les clapets, une fois ouverts, ne se referment plus +qu'imparfaitement, car ils ont fait tomber le lut grossier qui bouche les +joints, souvent tres-distants, quand le bois a travaille. Que n'a-t-on pas +faconne d'autres soupapes, il aurait ete si simple de perfectionner dans +ses details le navire aerien. Mais il aurait fallu compter sans l'habitude +et la routine.--O routine, sainte routine, que de proselytes se +prosternent devant toi dans le pays de France! Je sais bien que la +hate d'une construction faite a Paris dans des circonstances tout +exceptionnelles, plaide les circonstances attenuantes. Mais notre +ballon n'en a pas moins bel et bien perdu en quelques heures le gaz qui +l'emplissait. Il etait reste gonfle deux jours et deux nuits, quand on +n'avait pas encore ouvert sa soupape. + +Au lever du jour le _Jean-Bart_, separe de son filet, est plie dans la +nacelle. Apres renseignements, le plus sur chemin pour retourner a Rouen +avec un ballot de 500 kilog. est la Seine. Nous prendrons un des bateaux a +vapeur du touage qui passe a 11 heures. + +Les gardes nationaux, qui ont fait leur devoir, peuvent rentrer dans leurs +foyers, je les remercie de leur aide obligeante. Mais voila que l'un d'eux +se detache du groupe et me demande un pourboire.--Un pourboire, grand +Dieu! on n'a donc pas lu nos lettres de requisitions, la force armee +doit nous preter son aide. Paye-t-on le soldat sur le champ de bataille? +Paye-t-on le factionnaire qui monte sa garde? + +Bientot le maire s'avance, je m'adresse a lui. + +--Mon Dieu, me dit-il, ces braves gens ne sont pas habitues au service +militaire, ils ont _travaille_ toute la nuit, ils sont dix: Cela vaut bien +trente francs. + +--Toi, mon ami, pensai-je, tu veux faire de la popularite. Ma foi, soyons +genereux. Je transige pour vingt francs que je donne aux gardes nationaux. + +Je pensais bien que l'histoire en finirait la, malgre son etrangete. Mais +je comptais sans le vieux conseiller municipal qui avait assiste a cette +scene. Il se chargea d'en faire jaser dans son Landerneau.... + +Huit jours apres cette aventure, je recevais a Rouen un envoye du conseil +municipal d'Heurtrauville. + +--Monsieur, me dit-il, le conseil municipal, apres avoir entendu la +reclamation d'un de ses membres, a blame tres-energiquement la conduite +du maire, qui vous a demande un salaire pour quelques-uns de nos +compatriotes.--Le conseil municipal n'a pas voulu qu'on puisse dire que +des Francais aient ete payes pour un service qu'ils doivent gratuitement +a l'Etat, il a decide qu'on voterait les fonds necessaires a votre +remboursement. Voila vingt francs que je vous apporte, avec toutes nos +excuses. + +A 10 heures du matin, le _Jean-Bart_ est hisse a bord d'un chaland que le +vapeur du touage va remorquer a Rouen. Le capitaine nous fait dejeuner +abord, et dans une cabine a peine grande comme la moitie d'une commode, +nous faisons la cuisine nous-memes. Mon frere confectionne une magnifique +omelette aux oignons, je surveille la cuisson d'un lievre. + +Bientot le toueur passe, nous accroche a lui, il siffle, il part. Pendant +sept heures, nous voyageons au milieu de la Seine, admirant ses rivages +vraiment grandiose, ou de belles falaises, couvertes de verdure, +encaissent le lit du fleuve.--Nous revenons a Rouen, non sans depit, mais +nous nous consolons en pensant que les deux voyages que nous venons de +faire n'ont pas ete inutiles a notre entreprise. Ils nous ont montre +l'aspect du pays que nous devons traverser pour rentrer a Paris, ils nous +ont initie au louvoiement aerien, au transport terrestre du ballon captif. +Pour reussir, il faudra sans doute renouveler frequemment les ascensions +jusqu'a ce que le dieu des airs nous favorise, jusqu'a ce qu'il nous +envoie un vent bien franc, bien rapide, nous poussant en droite ligne dans +la direction de Paris. + +_11 novembre_.--Nous trouvons a Rouen un excellent accueil. On nous +felicite, on plaint nos malheurs. Les journaux que nous lisons parlent de +nos voyages. Mais ils ont commis une singuliere balourdise. Ils ont fait +descendre les _freres Tissandier_ a Jumiege, en Belgique! + +Le soir, une depeche du gouvernement est placardee a l'Hotel-de-Ville. +C'est la victoire de Coulmiers, la reprise d'Orleans qui nous sont +annoncees. L'enthousiasme ici est enorme. On a presque envie d'illuminer. + +_Dimanche 13_.--Nous avons repare hier les avaries du _Jean-Bart_. Nous +le reportons sur le lieu de gonflement. Quand le bon vent soufflera, nous +l'emplirons de gaz immediatement. Mais une depeche de l'Observatoire nous +annonce que le temps n'est pas favorable, que le vent sud-ouest actuel a +chance de souffler longtemps! + +_Lundi 14_.--Vent sud-ouest violent et rapide. Temps brumeux. On parle ici +d'un mouvement de l'armee de Bretagne commandee par M. de Keratry. + +_Mardi 15_.--Pluie battante. Vent sud-ouest. Notre _Jean-Bart_, malgre les +baches qui le couvrent est inonde. Il faudra le ventiler et le revernir. + +Le directeur du telegraphe nous offre de faire passer une lettre a Paris +par un courrier, a pied: c'est une bonne fortune.--Nous ecrivons quelques +lignes a notre frere aine, qui doit etre actuellement dans les bataillons +de marche. + +Nous voyons ce brave courrier, qui a deja fait une tentative, mais a pied, +il a echoue comme nous en ballon. Les Prussiens l'ont arrete et l'ont +fouille, nu comme ver. Sa depeche etait cachee dans la semelle de ses +souliers, qu'il avait choisis perces et vieux, car s'ils avaient ete +neufs, on n'aurait pas manque de les lui prendre[6]. + +[Note 6: Ce courrier n'a pas reussi, comme je l'ai su plus tard.] + +Nous nous disposons a revernir le _Jean-Bart_ aujourd'hui, mais les +circonstances doivent nous faire abandonner nos projets qui n'ont nulle +part ete tentes par d'autres, a notre grand regret. Ils auraient sans +doute conduit au resultat voulu, s'ils s'etaient renouveles, mais comme +nous l'avons deja dit, on nous a laisses seuls a Rouen, tandis qu'il +aurait fallu placer des stations de depart tout autour de Paris. + +Le service des ballons-poste est definitivement cree a Paris; depuis notre +sejour a Rouen, quatorze ballons sont sortis de la capitale, et parmi +ceux-la on cite le voyage fantastique de M. Rolier a Christiania! Les +pigeons voyageurs rentrent a Paris, aujourd'hui le retour d'un ballon dans +l'enceinte assiegee n'offre plus une si grande importance. + +En outre notre armee de la Loire vient de chasser l'ennemi d'Orleans qu'il +avait envahi. Toute la France fremit de joie, d'esperance a la nouvelle +de la victoire de Coulmiers. C'est sur les bords de la Loire que vont se +porter les efforts de tous. On songe aux aeronautes, aux ballons captifs +comme eclaireurs de nos armees. Le ministre de la guerre se rappelle enfin +Coutelle et les aerostiers militaires de la premiere Republique. Mon frere +et moi, nous sommes appeles a Orleans avec le _Jean-Bart_. + +_Vendredi 18_.--Nous partons de Rouen a 11 heures du matin. Nous +n'arrivons a Tours qu'apres 24 heures de voyage. + +En wagon, nos compagnons de route sont des officiers francais echappes de +Metz et de Mayence. Leur indignation contre Bazaine est extreme. Ils ne +doutent pas un instant de la trahison. + +La deuxieme partie du trajet se passe en compagnie de deux Espagnols qui +reviennent de Londres. + +--Les Anglais, nous disent-ils, sont dans un etat de surexcitation +indicible contre la Russie qui veut dechirer ses traites.--Ils +applaudissent pour la France.--A l'Alhambra, on chante tous les soirs la +_Marseillaise_, le _Rhin Allemand_ et on crie _Vive la Republique_ en +francais! + +Mais ces manifestations anglaises ne sauraient plus toucher aucun +Francais. Elles sont trop tardives et trop interessees! + + + +DEUXIEME PARTIE + +LES AEROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMEE DE LA LOIRE. + + + + +I + + +Le ballon "la _Ville de Langres_."--Premieres experiences d'aerostation +militaire a Gidy.--La telegraphie aerienne.--Le _Jean-Bart_ a +Orleans.--Anecdotes sur les Prussiens. + +Du 16 au 29 novembre 1870. + +Avant notre arrivee a Orleans, le gouvernement de Tours avait deja +organise une premiere equipe d'aerostiers destines a surveiller les +mouvements de l'ennemi, soit avant l'attaque, soit pendant la bataille. + +--Nous sommes toujours surpris a l'improviste, se disait-on; comment ne +pas profiter de ces ballons, observatoires aeriens qui, a 300 metres de +haut, ouvrent au regard une campagne de plusieurs lieues d'etendue? Un +ballon captif au milieu du camp francais sera pour le soldat un objet de +distraction et de securite tout a la fois. Quelle ne sera pas sa confiance +quand il verra qu'une sentinelle aerienne veille sur lui a la hauteur +de plusieurs pyramides? De quelles ressources ne seront pas des ballons +captifs au milieu de la melee du combat? Un officier d'etat major juche +dans la nacelle pourra devoiler les manoeuvres de l'ennemi, signaler les +mouvements tournants. Plus de soixante-dix ans se sont ecoules, depuis le +jour ou Coutelle, du haut des airs, contribuait par ses renseignements a +la defaite des ennemis. Pourquoi nos aeronautes ne contempleraient-ils pas +une nouvelle victoire de Fleurus? + +Aussi ne negligea-t-on rien pour organiser un service regulier de ballons +captifs, et pendant nos expeditions de Rouen, Duruof et Bertaux, assistes +des marins Jossec, Labadie, Herve et Guillaume, sortis de Paris en ballon, +avaient ete envoyes a Orleans avec le ballon de soie fabrique a Tours.--Ce +ballon avait ete baptise la _Ville de Langres_. M. Steenackers avait +tenu a ce nom, c'etait un hommage qu'il rendait a ses electeurs de la +Haute-Marne. + +Mon ami Bertaux a bien voulu me communiquer le recit des experiences +preliminaires executees a Orleans avant notre arrivee; je dois les resumer +ici, car elles offrent un interet reel. + +C'est le mardi 16 novembre que fut gonfle pour la premiere fois le +ballon la _Ville de Langres_. Des le matin le gaz de l'usine d'Orleans +arrondissait les flancs de l'aerostat. A 1 heure precise, deux marins +montent dans la nacelle, attachent au cercle quatre cables de 50 metres de +haut que retiennent 150 hommes du 39e de ligne. Ils se font elever a 30 +metres de haut environ, et, fouette, cocher! le ballon se met en marche +remorque par les braves soldats. + +La _Ville de Langres_ sur son chemin rencontre des obstacles, des ponts ou +les soldats sont obliges de se reunir en un seul groupe qui n'offre +plus alors qu'un point d'attache unique et moins equilibre, des fils +telegraphiques, le desespoir des aerostiers obliges de se faire hisser +dans l'air, et de jeter des cables au-dessus des poteaux. Heureusement le +temps est calme; le voyage s'effectue dans de bonnes conditions. Apres +deux heures de marche l'aerostat arrive a Saran pres Cercotte, sur les +derrieres de l'armee francaise. Il est 3 heures, l'equipe se met en mesure +de faire une premiere ascension d'essai. + +On installe a terre des plateaux de bois charges de pierres, et munis de +deux poulies solides, autour desquelles glissent les cables destines a +retenir au sol l'aerostat. A chaque corde une trentaine de soldats font la +manoeuvre. Suivant qu'ils laissent filer la corde ou qu'ils la tirent, le +ballon convenablement leste monte ou descend. + +La premiere ascension s'execute dans de bonnes conditions a 200 metres +de haut, et de cette hauteur, qui est celle de trois tours de Notre-Dame +superposees, on a sous les yeux un vaste et splendide horizon. + +Apres cette experience, une estafette accourt, c'est un aide de camp +du general d'Aurelies de Paladine dont le quartier general est a +Saint-Peravy; il vient savoir d'ou est parti ce ballon qu'il croit +libre; le chef de l'armee de la Loire n'a pas encore ete prevenu par le +gouvernement de l'arrivee des aerostiers militaires. + +Pendant que des employes du telegraphe envoyes par M. Steenackers +s'occupent des demarches a faire aupres du general, l'aerostat captif +continue le lendemain ses ascensions. M. Bertaux s'eleve a 180 metres +de haut, avec M. Regnault, employe du telegraphe. Un appareil Morse est +installe dans la nacelle, le fil telegraphique descend jusqu'a terre et +communique a un autre fil qui va jusqu'a Tours. + +Suspendus au milieu des airs en presence de l'armee francaise, les +aeronautes correspondent par l'electricite avec le gouvernement de Tours. +Voici la depeche qu'ils envoient au directeur des telegraphes: + +--Nous sommes en l'air a 180 metres de haut, nous decouvrons fort bien la +plaine, mais un brouillard epais nous cache la foret. Nous recommencerons +experience par temps plus clair. + +Vingt minutes apres, le ballon plane toujours dans l'espace retenu a la +meme hauteur par ses deux cordes; l'appareil Morse s'agite, c'est une +reponse qui vient de Tours. + +--Nous vous felicitons, repete l'appareil electrique, tenez-nous au +courant de tous vos essais. + +Le temps est calme, l'air est presque immobile, les ascensions se +succedent ce jour-la jusqu'a six fois. M. Aubry, chef de la mission +telegraphique a l'armee de la Loire, un capitaine d'etat-major montent a +tour de role et paraissent ravis de leurs impressions aeriennes. + +Le 19 novembre, on a recu l'ordre de porter le ballon en avant jusqu'a +Gidy, au milieu du camp francais. Mais il est neuf et a perdu du gaz, il a +besoin de recevoir une nouvelle couche de vernis. Duruof prend le parti de +degonfler le ballon, de le reporter a Orleans ou il est reverni sur toutes +ses cotes. Le 20, la _Ville de Langres_, bien impermeable, est regonfle, +mais le vent violent souffle par rafales et le transport est penible. +Malgre les lenteurs de la marche, malgre des difficultes de toutes sortes, +l'aerostat, a la nuit tombante, arrive enfin au milieu du camp francais a +Gidy. + +Il est impossible de decrire l'enthousiasme des soldats a la vue de +ce merveilleux appareil si nouveau pour eux; ils se precipitent a sa +rencontre et poussent des clameurs de joie, comme pour feliciter le +nouveau factionnaire qui va monter la garde a 200 metres au-dessus de +leurs tetes. C'est bien autre chose encore quand, le lundi 21, ils voient +l'aerostat s'elever dans les airs: nos braves soldats ne se tiennent plus +de joie, c'est comme une fete dans tout le camp. Un officier d'etat-major +monte dans la nacelle et ne parait que fort mediocrement rassure. + +--Je veux descendre, dit-il, a quarante metres de haut, jetez du lest, +criait-il a l'aeronaute. + +Or, on jette du lest, comme chacun sait, pour monter et non pour revenir +a terre; mais il parait qu'on peut etre tout a la fois un excellent +militaire et un tres-mauvais aeronaute. Cette ascension, au reste, etait +assez emouvante, le vent etait vif et la machine aerienne se penchait +frequemment a terre, oscillant au bout de son cable a la facon d'un grand +pendule retourne. Dans la nuit, l'air devient menacant, une veritable +tempete se met a souffler, et le ballon, malgre sa solidite, ne peut +resister a l'effort de l'ouragan. Le cercle de bois, qui craque comme la +mature d'un navire pendant la tourmente, vole en eclats; le ballon, qui +n'a plus de point d'attache suffisant, va etre enleve. Duruof et les +marins se jettent sur la corde de soupape et degonflent la _Ville de +Langres_. + +C'est ce jour-la meme que nous arrivons a Orleans, mon frere et moi, avec +le ballon le _Jean-Bart_. L'accident qu'on nous raconte ne decourage +personne, nous sommes tous decides a recommencer ces tentatives avec le +meme enthousiasme, la meme ardeur. + +Deux jours apres, le ballon la _Ville de Langres_, remis en etat, etait +gonfle et transporte a quatre kilometres d'Orleans, sur la pelouse du +chateau du Colombier, devenu, comme nous le verrons plus tard, le quartier +central des aerostiers militaires. On devait rester la en attendant les +ordres du general en chef de l'armee de la Loire. + +_Lundi 21 novembre_.--On se met en mesure de ventiler et de vernir le +_Jean-Bart_. Pendant que mon frere commence cette besogne avec les marins +Jossec et Guillaume, je cours la ville pour m'assurer du gaz propre au +gonflement et faire l'acquisition des cordes necessaires aux ascensions +captives. + +Ca et la, en chemin, je cause et je fais une moisson d'anecdotes sur +l'invasion prussienne des premiers jours de novembre. C'est un brave +cordier du faubourg Banier, qui, le premier, me raconte ses emotions. Il a +la physionomie d'un bon vieillard, d'un honnete commercant; je n'oublierai +jamais l'emotion, l'indignation de son recit. + +--"Oh! monsieur, quels gueux, quels miserables que ces soldats barbares! +Ils etaient dix-sept dans mon magasin, couchant les uns sur les autres, +sales comme des pourceaux. A l'heure des repas, il fallait les regorger +de vivres, et ma pauvre femme etait obligee de remplir de cafe toute une +enorme soupiere, ou s'entassait ma provision de sucre. S'ils n'etaient pas +servis en toute hate, ces soldats me menacaient; l'un d'eux, monsieur, osa +lever la main sur moi. Le rouge de la honte et de l'indignation me monta +au visage. Mais que faire contre la force brutale? Ce sont toutefois de +ces injures que l'on n'oublie pas. Je dois dire, cependant, que quand on +menacait les Prussiens de leurs chefs, ils se tenaient tranquilles. +Une simple reclamation faite a un sergent les faisait trembler. Et les +requisitions, monsieur! quelle ruine pour notre malheureuse ville! Les +Prussiens sont venus me prendre toutes mes cordes et ils me donnaient en +raillant un bon a payer pour la mairie. + +Un jour, ils denichent une provision de cordes qu'ils veulent me prendre +pour leurs attelages. Cette fois je n'y tiens plus, c'est la troisieme +fois qu'on me vole. Je m'arme de resolution et je demande une audience au +general Von der Tann. Je suis recu par un colonel, son chef d'etat-major, +je crois. + +--Que me voulez-vous? me dit cet officier d'un ton bourru. + +--Je viens reclamer, protester contre les vols dont je suis l'objet. Toute +ma provision de cordes, toute ma fortune est devalisee pas vos soldats. + +--Oh la! mon bonhomme, ne le prenez pas trop haut avec moi. Mais, +dites-moi, n'avez-vous pas de lettres de requisition qui vous sont +donnees? Apres notre depart, c'est la ville qui vous reglera notre compte. + +--Tout cela est tres-bien, mais pourra-t-on me payer? + +--Oh! cela ne me regarde pas, je suis en regle avec vous, allez-vous-en. + +Au moment ou je partais, l'officier prussien se ravise et m'appelle. + +--J'ai une idee, me dit-il; si le maire d'Orleans ne veut pas vous +payer, vous m'apporterez deux metres de corde avec laquelle je le ferai +pendre.--Je me sauve, entendant les eclats de rire du colonel qui a sans +doute trouve sa plaisanterie tres-fine et tres-spirituelle." + +Le brave cordier continue son recit, et sa femme qui l'ecoute les larmes +aux yeux, ne tarde pas a prendre part a la conversation. + +--Heureusement nous en sommes debarrasses, de ces Prussiens, dit-elle, +ils ne reviendront plus maintenant, ces maudits Allemands, car nous avons +autour de nous les soldats de Coulmiers. Oh! comme ils s'en allaient +piteux et tristes, les bataillons bavarois; ils ne s'attendaient pas a +etre chasses de notre ville par l'armee de la Loire dont ils se riaient +tout haut. En quittant Orleans, Von der Tann dit au prefet d'un air +gouailleur: + +--Au revoir, monsieur le prefet, sans adieu, car je reviendrai bientot. + +--Mais il ne reviendra pas, ajouta la brave femme. + +Et toute l'armee, tout Orleans, toute la France disait alors: il ne +reviendra pas. + +Helas! il n'est que trop bien revenu pour frapper Orleans de nouveaux +malheurs et de nouvelles ruines. + +Il faut avoir vu l'occupation prussienne pour se douter des desespoirs, +des haines qu'elle souleve sur son passage. Les maisons du faubourg +Banier etaient pillees, et chacun, accable de soldats a nourrir et de +requisitions a payer, voyait la ruine venir de jour en jour. + +C'etait en outre de perpetuelles taquineries. Les Prussiens etaient +furieux de l'accueil qui leur etait fait. Ils auraient voulu, ces +Teutons barbares, qu'on les recut a bras ouverts; ils s'etonnaient qu'on +n'applaudit pas a leur passage, et que les dames en toilettes elegantes ne +vinssent pas ecouter la musique militaire qu'ils faisaient entendre sur la +place Jeanne d'Arc. + +Tout le monde etait en deuil, les rues etaient desertes. Le soir, nul ne +pouvait circuler dans la ville sans tenir une lanterne a la main. Quelques +jeunes gens s'amusaient a attacher des lanternes venitiennes aux pans de +leurs habits, comme pour gouailler ces ordonnances ridicules de l'autorite +prussienne. Mais Von der Tann ne goutait pas la plaisanterie, il fallait +ceder, sous les ordres des barbares, cacher sa haine et son indignation au +plus profond de son coeur. + + * * * * * + +_Mardi 29 novembre_.--Des six heures du matin, nous commencons le +gonflement du _Jean-Bart_, qui convenablement plie depuis la veille, +attend sa ration de gaz. Notre chef d'equipe Jossec, un marin breton, +a tout _pare_, suivant son expression navale, avec le plus grand soin; +l'operation s'execute dans les meilleures conditions. A deux heures de +l'apres-midi, le _Jean-Bart_ arrondi, frais verni, brille au soleil comme +une enorme pomme de rainette. Il tend ses cables avec force et ne demande +qu'a voltiger dans les nuages, mais il est cloue au rivage terrestre par +des poids qui defient sa force ascensionnelle. + +Ce n'a pas ete sans peine que nous avons obtenu les requisitions +necessaires a la fourniture du gaz; il a fallu aller voir le prefet, le +maire, toutes les autorites; selon l'excellent usage administratif, ces +fonctionnaires ont entrave nos projets d'une foule de petits obstacles +qui, reunis, deviennent des montagnes a soulever. Mais nos campagnes +aerostatiques faites sous l'Empire nous ont familiarises avec les +difficultes administratives, nous savons amadouer le garcon de bureau, +qui consent a nous ouvrir le sanctuaire du secretaire, d'ou il n'y a plus +qu'un pas a franchir pour penetrer chez le maitre. Celui-ci, prefet ou +maire, ne manque pas de froncer le sourcil a notre demande de gaz; malgre +les papiers dont nous sommes munis, malgre l'utilite incontestable de +notre mission, malgre l'urgence commandee par les circonstances, son +devoir d'administrateur devoue lui impose des difficultes, qu'il trouve +toujours. + +--C'est tres-grave, messieurs; qui payera le gaz? Est-ce la guerre, est-ce +le departement? Revenez dans une heure. Je vais etudier la question avant +de vous donner la requisition necessaire. + +On revient une heure apres, trop heureux si l'on peut penetrer dans le +cabinet du fonctionnaire. Il n'a nullement songe a votre affaire, il y +repond en homme qui l'a meditee. Il trouve la bien des irregularites, +mais, en vrai patriote, il vous donne l'ordre demande. N'aurait-t-il +pas ete bien plus simple de le donner de suite? Les saintes regles de +l'administration s'y opposent. + +A midi le _Jean-Bart_ va se mettre en marche. Jossec, et son compagnon +Guillaume, regardent le ballon avec admiration. Tous deux sont sortis de +Paris en ballon, sans avoir auparavant jamais vu l'admirable appareil +du au genie des Montgolfier. Ils ont deja brave la tempete et les vents +furieux, mais l'aerostat leur a laisse un souvenir plus profond que celui +du navire. Ils nous ont parle avec enthousiasme de leur premier voyage +aerien; en hommes energiques et devoues, ils sont devenus les plus chauds +partisans de la navigation aerienne. + +--Ah! Monsieur, me disait Jossec, quelle difference entre le ballon et le +vaisseau!--Il n'y a plus dans la nacelle aerienne ni vent, ni roulis, +ni tangage, et rien a faire qu'a admirer le ciel. Je veux renoncer a la +marine et me faire aeronaute. + +Mais le brave Jossec parlait des ascensions en ballon libre, il n'avait +pas encore goute du ballon captif, il devait voir que le voyage est moins +agreable, et herisse de difficultes sans nombre. + +Bientot tout est pret pour le depart, il faut nous rendre avec notre +aerostat gonfle au chateau du Colombier, a cote du ballon la _Ville de +Langres_, et la nous attendrons les ordres. Quatre cordes sont fixees au +cercle du ballon. Cent cinquante mobiles empoignent chacune d'elles. Je +monte dans la nacelle avec Jossec, mon frere reste a terre pour commander +la marche. Nous vidons par dessus bord un assez grand nombre de sacs de +lest, jusqu'a ce que le _Jean-Bart_ s'eleve; il monte lentement a 40 +metres de haut ou il est retenu par ses quatre cables, a l'extremite +desquels sont pendues des grappes humaines. Le ballon se penche a droite +et a gauche sous l'effort de la brise. Pauvre aerostat! Fils de l'air; ami +des nuages floconneux, le voila rive au plancher terrestre, il fait crier +ses cordages et semble souffrir de cette captivite, dont il se plaint par +le gemissement de la nacelle, tiree dans tous les sens. + +Les mobiles atteles aux cordes remorquent le ballon dans la direction +voulue; c'est merveille de voir cette promenade que nous executons a 30 +metres au-dessus des toits. Jossec et moi, nous sommes berces dans l'air, +comme a l'avant d'un navire. Ce mouvement de va-et-vient nous donnerait +le mal de mer si nous n'avions le pied aussi marin qu'aeronautique.--Les +habitants d'Orleans qui se sont reunis a la hate autour de nous, nous +regardent avec admiration, et montrent, par leur air ebahi, que ce moyen +de transport leur est completement inconnu. Ne croyez pas que le ballon +reste a la meme hauteur au bout de ses cordes, le vent le fait osciller a +la facon d'un grand pendule retourne; il pique une tete jusqu'a proximite +des toits, pour bondir a 40 metres; quelquefois le mouvement d'oscillation +est tel que l'aerostat souleve de terra une corde entiere, avec les +mobiles qui y sont pendus. Ceux-ci sont ravis de cette besogne si nouvelle +pour eux; ils ont les biceps tendus, et attraperont de bonnes courbatures; +ils recoivent quelquefois des horions, sont jetes par terre au milieu des +eclats de rire de leurs compagnons, mais tout cela n'est-il pas cent +fois preferable aux obus et aux boites a mitraille? Pour le moment ces +amabilites prussiennes ne sont pas a craindre. Vive la manoeuvre du ballon +captif! elle vaut mieux que celle du chassepot sous le feu des batteries +ennemies. Mais ne nous felicitons pas trop a l'avance, l'heure du danger +sonnera peut-etre aussi pour nous! + +Si le transport en ballon captif est pittoresque, curieux et dramatique, +il faut avouer qu'il est d'une lenteur vraiment desesperante. Nous avons +a passer le chemin de fer et les fils telegraphiques, c'est un travail de +Romain. Il faut retenir le ballon par deux cordes seulement, en jeter deux +autres au-dessus des fils, que nos hommes saisissent, recommencer une +seconde fois la meme manoeuvre. Il faut avoir soin, pendant cette +operation delicate, que les mobiles ne lachent pas prise tous a la fois, +car le _Jean-Bart_ ne serait pas long a bondir a 2 ou 3,000 metres de +haut, abandonnant et les Prussiens, et l'armee de la Loire. Nous venons a +bout du passage de notre Rubicon et nous continuons notre route au-dessus +des champs herisses d'echalas de vignes. Le vent qui est vif nous est +contraire, il frappe le ballon sur une surface de 400 metres carres, voile +enorme d'une force surprenante, aussi nos pauvres mobiles depensent toute +leur force pour nous trainer avec la vitesse d'une tortue. Il y a une +heure que nous marchons et nous n'avons fait que deux kilometres! Nous +sommes a moitie chemin.... Arretons-nous quelques moments au milieu de +cette verte prairie. "Oh hisse! larguez les cordages!" Le ballon descend +lentement et vient se reposer mollement sur un tapis de verdure, ou nous +faisons la sieste pendant un bon quart d'heure. + +Il fait un froid de loup dans la nacelle, mon frere et le marin Guillaume +nous y remplacent; bientot le ballon reprend sa marche avec une lenteur +plus grande encore, car l'ardeur de nos moblots s'est ralentie; les cris +et les rires sont plus rares, voila deja quelques trainards qui ne veulent +plus rien trainer du tout. Je fais reprendre les cordes a ces paresseux +qui se font un peu tirer l'oreille, et qui ne se mettent a l'oeuvre +qu'avec un enthousiasme bien modere. Quoi qu'il en soit, nous arrivons au +chateau du Colombier. Le ballon passe sans encombre au-dessus d'un rideau +d'arbres qui entoure une vaste pelouse ou le ballon la _Ville de Langres_ +est deja pose. + +La nacelle ramenee a terre est remplie de sacs de lest pleins de terre, +et de grosses pierres qu'on y entasse. Le _Jean-Bart_ ainsi charge peut +passer la nuit sans qu'il y ait crainte de le voir s'envoler. + +Nous allons prendre possession des chambres qui nous sont reservees dans +le chateau ou Duruof et des employes du telegraphe sont deja installes; +cette habitation est devenue le quartier general des aerostiers +militaires. + +Quel ne serait pas l'etonnement du proprietaire s'il voyait le sans-gene +avec lequel on couche dans ses lits! Mais quelle ne serait pas surtout sa +douleur, s'il savait comment les Prussiens, qui ont passe par la avant +nous, ont arrange son mobilier! + +Tous les meubles sont brises, les tiroirs gisent pele-mele, des lettres, +des papiers, couvrent les parquets. Tout est decime, mis en pieces. Les +lits sont d'un aspect repoussant, on voit qu'une armee y a couche avec +des souliers crottes. On n'a respecte que la batterie de cuisine, ou le +cuisinier des moblots travaille deja a la preparation de notre diner. Il +a deniche un grand tablier dans quelque coin, et il preside a la cuisson +d'un gigot avec la dignite d'un Vatel emerite. Deux de ses compagnons +d'armes lui servent de gate-sauce, et font cuire la soupe. Inutile de leur +demander s'ils soignent le repas, car ils en mangeront comme nous! + +Le capitaine de la compagnie est un charmant homme, tres-gai, +tres-affable, nous sommes deja les meilleurs amis du monde; nous nous +disposons a mettre le couvert, avec les assiettes qui ont echappe aux +devastations prussiennes. Quant au lieutenant, c'est un etudiant du +quartier Latin, un Parisien comme nous; au milieu des peripeties de +nos voyages, nous avons plaisir a causer ensemble des souvenirs de la +capitale, des bonnes parties d'autrefois, de parler de ce temps ou +la France jouissait d'une prosperite factice, inquietante, que notre +aveuglement nous montrait comme reelle. Ou est le temps ou l'orchestre +du bal Bullier faisait bondir sur un plancher poussiereux une jeunesse +insouciante? Notre lieutenant parle de tout cela en connaisseur! Pauvre +garcon, j'ai les larmes aux yeux en pensant a lui. Quinze jours apres +cette bonne causerie, il devait mourir, et son corps de vingt-deux ans +allait reposer, a jamais enfoui sous la terre des champs de bataille. O +guerre horrible, fleau desastreux, ou conduis-tu ces milliers de jeunes +gens, pleins de force, pleins d'enthousiasme? A la mort, a la plus cruelle +de toutes, celle que le bon sens des peuples pourrait eviter. Combien +d'entre vous dorment-ils a cette heure dans ces campagnes, ou notre ballon +vient de passer? Que de larmes, que de scenes de desolation sont a jamais +gravees sur ces prairies, ou nous passions alors presque gaiement, avec +l'espoir du succes! Comme nous etions loin d'envisager l'avenir, a ces +heures ou l'esperance etait encore permise! Comme nous pensions peu aux +malheurs qui allaient impitoyablement s'abattre sur notre malheureux pays! +Dormez sous les champs de bataille, heros inconnus! Vos petits-fils vous +vengeront un jour! Vous etes morts au lendemain de Coulmiers, croyant +encore a la Victoire. Vous n'avez pas vu de nouveaux et terribles +desastres, vous ne saurez jamais a quelle honte la France a ete condamnee! +Dormez en paix, dans ces campagnes devastees! Un Luther, en voyant vos +ossements, ne manquerait pas de s'ecrier, comme au cimetiere de Worms: +"Heureux les morts: ils reposent!" + +Pendant que nous dinons, un telegramme nous est remis au nom du directeur +des telegraphes, qui a pris les ordres du general d'Aurelles de Paladine. +On nous dit de transporter immediatement notre ballon au camp de Chilleur, +eloigne de notre premiere station de douze kilometres. Il est decide que +nous partirons le lendemain de grand matin, car si le vent est vif, il +nous faudra peut-etre dix ou douze heures pour faire ce trajet. Nous +etudions notre chemin sur une bonne carte, et nous nous decidons a suivre +le lendemain une voie de chemin de fer en construction, ou les arbres ne +generont pas le transport de notre aerostat. + +Apres l'examen de notre itineraire, la soiree se passe dans le salon du +chateau, ou un piano a queue reste intact: il a besoin d'etre accorde, +mais, malgre les sons de casserole felee qu'il fait entendre, il contribue +a charmer nos loisirs. Un secretaire, dans la piece ou nous sommes, a ete +force, et les lettres dont il etait rempli sont entassees sur le parquet. +Parmi ces debris, nous trouvons un petit paquet soigneusement ficele, ou +sont ecrits ces mots: "Cheveux de ma Virginie." Un de nous recueille ce +souvenir cher au proprietaire inconnu, qui nous donne l'hospitalite sans +le savoir, il se promet apres la guerre de le renvoyer sous enveloppe au +chateau du Colombier. Est-ce un pere qui retrouvera la precieuse relique +d'une fille morte, ou un mari celle de sa femme? Nous l'ignorons. Mais +quoi qu'il en soit, une victime des barbaries prussiennes verra qu'une +main sympathique a passe parmi le pillage et les ruines. + +A onze heures, nous nous couchons tout habilles sur nos lits qui ne sont +guere plus propres qu'une etable. Je m'endors d'un profond sommeil a +l'idee que les ballons captifs vont pouvoir venir en aide a l'armee de +la Loire, mes reves me montrent l'ennemi que j'observe du haut de notre +observatoire aerien; la vaillante armee de la Loire avance sur Paris, elle +repousse les legions prussiennes, et bientot c'est la zone des forts de la +capitale qui s'offre a sa vue. Encore une illusion que la triste realite +devait dissiper bientot. + + +II + + +Le depart.--Le voyage en ballon captif.--Accident a Chanteau.--Reparation +d'une avarie.--Arrivee a Rebrechien.--Tempete nocturne.--Le _Jean-Bart_ +est creve.--Retour a Orleans.--Gonflement du ballon _la Republique_. + +Du 30 novembre au 3 decembre 1870. + +Le temps est legerement brumeux, des nuages opaques se promenent lentement +dans des regions atmospheriques assez rapprochees de la surface du sol. Le +ballon a ete si bien repare, si bien verni qu'il est presque aussi rond +que la veille, c'est a peine s'il accuse une deperdition de gaz par +quelques plis legers qui rident un peu sa partie inferieure. Vers +l'equateur, il est toujours tendu par la pression interieure, et son filet +forme a sa surface comme un capiton qui defierait la main du plus habile +tapissier. + +Il est 7 heures du matin, il y a grand branle-bas au chateau du Colombier. +La compagnie des mobiles a plie ses tentes; les fusils, les sacs sont +entasses sur des charrettes qui vont nous suivre, car les hommes ont assez +de besogne a remorquer l'aerostat captif, le moindre fardeau generait la +liberte de leurs mouvements. Le capitaine fait l'appel, il n'y a pas de +deserteurs. + +Nous allons partir, laissant Duruof et la _Ville de Langres_ comme equipe +de reserve. + +Jossec et Guillaume dechargent la nacelle des pierres qu'on y a placees, +ce n'est pas une petite affaire, car un de nos _moblots_, ancien macon, +solide comme Samson, a apporte la de veritables rochers d'un poids enorme. + +Nous avons envoye en avant les plateaux qui nous serviront pour les +ascensions captives, et la batterie que j'ai fait construire pour +remplacer, par de l'hydrogene pur, le gaz perdu par la dilatation ou +l'endosmose. Bertaux, notre capitaine-tresorier, a achete pour nous +mille kilog. de zinc et dix touries d'acide sulfurique, qui representent +plusieurs rations de vivres pour le _Jean-Bart_. Un bon commandant +n'envoie pas ses soldats en campagne sans biscuits, par la meme raison, un +aeronaute ne doit pas partir avec son ballon sans une bonne provision de +gaz. Aussi nous sommes-nous munis de tout le materiel necessaire pour le +produire. + +Mon frere rassemble les hommes, je monte dans la nacelle qui, suffisamment +delestee, s'eleve. Le ballon est suspendu dans l'espace a la hauteur de +deux maisons de cinq etages; les quatre cordes qui le retiennent sont +tendues aux quatre angles d'un grand carre par les mobiles repartis a +chacune d'elles en nombre egal. On se croirait attache sous le ballon a +un grand faucheux a quatre pattes qui rampe sur les champs, car qu'est-ce +qu'une hauteur de quelques etages pour l'aeronaute qui pourrait compter +ses etapes verticales par plusieurs dizaines de tours de Notre-Dame +superposees? + +Ah! decidement, le voyage en ballon captif ne ressemble guere a +l'excursion en ballon libre. C'est la difference qui existe entre la +prison et le grand air de la liberte. L'aerostat n'aime pas trainer un +boulet a sa nacelle. Il s'incline sous l'effort du vent, il fait grincer +ses cordes et sa nacelle. Le voyageur est secoue dans son panier comme un +nautonnier sur sa barque au sommet des vagues. Le vent siffle violent et +froid. Tandis que la-haut, en liberte, on plane avec l'air en mouvement, +que nulle brise ne se fait sentir, ici-bas, en captivite, il faut retenir +son chapeau des deux mains, si l'on ne veut pas qu'il s'envole. + +Au-dessus des nuages, les villages, les villes, les provinces defilent +sous vos yeux comme un vaste panorama roulant; a la surface du sol, nous +comptons notre route arbre par arbre. Les mobiles se pendent aux cordages +et s'evertuent, le moindre coup de vent les souleve de terre. Mais +patience et perseverance doit etre maintenant notre devise. Arrives au +camp, nous aurons l'espoir de surveiller les Prussiens de haut, et si +nous pouvons devoiler leurs mouvements, quelle recompense de nos efforts, +quelle compensation apportee a nos fatigues! + +A midi, le soleil a paru, il a ecarte les nuages de ses rayons brillants, +mais avec lui la brise s'est elevee. Le vent souffle apre et froid; il +imprime des oscillations frequentes a notre navire aerien. Nous sillonnons +l'espace au-dessus de la voie de chemin de fer en construction que nous +avons appris a connaitre sur notre carte, mais quelquefois le _Jean-Bart_ +se rapproche de la cime des arbres, veritables recifs du navigateur +aerien. Il ne faut qu'une branche verticale pour crever l'etoffe du +ballon, a tous les pas nous redoutons un malheur. Chaque cime est une epee +de Damocles retournee sous notre nacelle. + +Il est une heure, une clairiere s'offre a nous, le ballon y est descendu; +nos hommes se reposent. Je suis litteralement gele, et mon frere se +dispose a faire son quart apres moi. Il prend place dans l'esquif avec +le lieutenant de mobiles, mais a peine le ballon a-t-il ete traine de +quelques centaines de metres qu'une voix nous crie de la nacelle: "J'en ai +assez, faites-moi descendre!" C'est le pauvre lieutenant qui a eu le mal +de mer. Il est vert comme une pomme en mai et vient de lancer son dejeuner +pardessus bord en guise de lest! Il revient a terre completement gueri de +sa passion aerostatique. + +Nous continuons notre marche bien lentement jusqu'a Chanteau. Nous avons +la a passer un chemin etroit borde de rideaux d'arbres, que nous allons +franchir en faisant monter le ballon jusqu'a l'extremite de ses cordes. +Mon frere vide deux sacs de lest pour maintenir le ballon a une hauteur +suffisante, et augmenter par l'accroissement de force ascensionnelle la +resistance a l'action du vent. Je crie aux mobiles de marcher vite s'ils +le peuvent, afin de passer rapidement ce detroit dangereux. Le _Jean-Bart_ +se penche, et frise le sommet des premiers arbres, sans les toucher, puis +il se balance vers ceux qui se dressent de l'autre cote de la route. Il +oscille de nouveau et redescend vers un chene eleve... Il s'en rapproche +rapidement; va-t-il s'y briser? mon coeur bondit d'inquietude. Patatra! +C'en est fait du _Jean-Bart_, une branche s'est enfoncee dans l'appendice, +et l'a creve comme une peau de tambour! Tout est perdu! pensons-nous. +Nous ramenons le ballon a terre, nous voyons avec joie qu'il n'en est +heureusement pas ainsi: l'avarie peut se reparer. L'appendice seul est +creve. Jossec monte dans le cercle, et de son cache-nez, etrangle le +ballon au-dessus du cercle de l'appendice.--Nous l'aidons dans ce travail +difficile, car perches dans le cercle, et les mains levees, nous touchons +a peine la partie malade de l'aerostat. Il faut faire une ligature a bras +tendu, pendant que le vent nous balance, et nous jette dans les cordages, +tantot sur le dos, tantot a plat ventre. En nous soutenant mutuellement, +nous cicatrisons la plaie du _Jean-Bart_. Jossec qui sait ce que c'est +qu'une voie d'eau dans un navire, a appris qu'une voie de gaz ouverte dans +un aerostat n'est pas moins dangereuse. Mais il a su reparer celle-ci +en habile aeronaute; il est excellent gabier, et la navigation aerienne +touche en bien des points a la navigation oceanique. + +L'air est agite, et le vent augmente d'intensite. Les rafales sifflent, et +font bondir le ballon qu'elles ont deja en partie degonfle. L'etoffe n'est +plus aussi bien tendue, elle se creuse par moment, en faisant entendre un +bruit sourd et lugubre.--Il faut attendre que la tourmente ait passe. +Car le transport devient actuellement impossible. Nous postons quatre +factionnaires autour du _Jean-Bart_, et nous allons jusqu'au village de +Chanteau, ou nous prenons un modeste repas que nous avons tous bien gagne. +On remplit de vin deux seaux, et nos moblots y puisent a tour de role. +Cette collation ranime leur ardeur. Ils trouvent que, decidement, il y a +du bon dans le service des ballons captifs. + +En depit du vent, nous nous decidons a continuer notre route, car nous +voulons arriver au camp de Chilleur. Nous savons que le general d'Aurelles +n'est pas bien convaincu de l'utilite des ballons captifs; que dira-t-il +si ses premiers ordres n'ont pu etre executes pour cause de vent? +Qu'importent les obstacles imprevus, l'insuffisance d'un materiel +improvise, les difficultes dues a la mauvaise saison? Expliquer toutes ces +bonnes raisons quand on a echoue, c'est perdre son temps. Il faut reussir +a tout prix. Un general vaincu est un mauvais soldat. Un ballon dans une +premiere tentative a ete creve. Supprimons les ballons. Voila comme on +juge aujourd'hui. Nous ne l'ignorons pas, aussi faut-il nous efforcer de +vaincre le vent, notre ennemi a nous. + +Les mobiles se remettent en marche trainant a la remorque le _Jean-Bart_, +ou nous sommes montes tous deux mon frere et moi. Les chemins sont +couverts d'une boue gluante, qui se colle aux semelles, et nous preferons +geler dans la nacelle que patauger dans la crotte. D'ailleurs tout a +l'heure un coup de vent sec, imprevu, a failli faire lacher prise a tous +nos hommes a la fois. Nous avons entrevu la possibilite d'une ascension +libre, faite malgre nous. Dans le cas d'un semblable accident, nous tenons +a nous trouver ensemble. Nous songeons meme que nous n'avons pas d'ancre +dans la nacelle et qu'en cas de depart dans les nuages, le retour a terre +ne serait pas facile. Mais nous chassons de notre esprit cette vilaine +perspective, nous ne pouvons pas, pour le present, reparer cette omission, +n'y pensons plus. + +Le trainage de l'aerostat devient de plus en plus penible.--Les mobiles +sont fatigues.--Nous essayons d'un nouveau moyen de locomotion que nous +regrettons bientot de ne pas avoir usite plus tot, car il est plus +pratique et moins fatigant. Au lieu de trainer le ballon juche dans l'air +a 30 metres de haut, nous le faisons descendre jusqu'a un metre ou deux de +la surface du sol, les mobiles le maintiennent presque au-dessus de leurs +tetes. Dans ces conditions les oscillations ont une amplitude moindre, et +le travail de traction est plus facile. Il etait bien simple de songer de +suite a ce procede, mais on n'apprend decidement qu'a ses depens. + +Nous arrivons bientot au milieu de vastes plaines, ou nous n'avons plus +a craindre les recifs terrestres. Mais le soleil se couche et le vent ne +s'apaise pas. Il est six heures. Nos hommes sont epuises. Ils commencent +a se plaindre, ils ne tirent que mollement, et ont toutes les peines +du monde a ne pas laisser entrainer le ballon par le vent qui nous est +toujours contraire. C'est a peine si nous faisons un kilometre a l'heure. + +--Courage, leur crions-nous, nous arrivons bientot a Rebrechien. Il faut +aller jusque-la, car en restant ici, il n'y aurait pas de diner. Et +la-bas, vous aurez un bon repas! + +Nous avons les pieds et les mains litteralement glaces, et le mouvement de +roulis de la nacelle devient insupportable. Mais nous n'osons rien dire. +Quel exemple pour les soldats si les chefs se plaignaient deja! + +Bientot, il fait nuit noire, quelques paysans regardent stupefaits le +passage de ce monstre inconnu pour eux. Le ballon se decoupe sur le ciel, +en une vaste silhouette noire qui se balance au-dessus de la plaine; il +est tire par des groupes humains qui ressemblent de loin a des ombres +echappees du monde infernal. Tous ces travailleurs sont fatigues et +silencieux. On dirait l'apparition fantastique d'une legende. + +A 7 heures, la lune se montre et complete le merveilleux de cette scene +bizarre; elle nous eclaire de ses rayons, et se reflete sur l'aerostat, en +lui donnant l'aspect d'une grande sphere de metal poli. + +S'il fallait continuer quelques heures de plus un semblable voyage, nous +ne tarderions pas a tomber de fatigue, au milieu des champs. Les pauvres +mobiles ont les mains coupees par les cordes, ils marchent avec peine +dans la terre labouree. Depuis que la lune s'est montree, le froid +est insupportable.--Une bise glacee nous paralyse dans la nacelle. +Heureusement nous apercevons dans le lointain le petit village de +Rebrechien qui allume ses feux du soir. + +C'est la terre promise qui s'ouvre a nous. Il faudra demain recommencer le +voyage. Mais une bonne nuit nous aura rendu nos forces. + +A 8 heures, nous faisons arreter le ballon a l'entree du village. Il y a +douze heures que nous sommes traines en ballon captif, il y a douze heures +que nos mobiles tirent sur des cordes de toute la force de leurs poignets: +ma foi ce sont de solides gaillards, et bien d'autres a leur place +auraient succombe a la tache. Mais leur bonne volonte est a la hauteur de +leurs poignes, ils aiment, malgre eux, leur ballon captif qui leur a donne +tant de mal, car leur instinct leur fait comprendre qu'il y a la quelque +chose de nouveau, d'inconnu, d'utile. Braves coeurs! Ils aiment la patrie, +ils sont pleins d'ardeur, pleins de zele. Que n'aurait-on pas fait avec de +tels soldats! Mais il aurait fallu savoir les conduire, les soigner. Ils +travailleront demain avec la meme ardeur, mais a condition que ce soir ils +dineront et dormiront bien. C'est ce qui ne leur arrive pas tous les jours +en presence de l'ennemi. Prives de sommeil, prives de nourriture, accables +de fatigue, ils fuient sous le feu des batteries prussiennes. Mais qui +donc tiendrait tete a des solides combattants quand les privations de +tous genres ont transforme l'homme robuste en un malade, chez lequel +l'abattement, le decouragement ont succede au courage, a la resolution? Un +estomac trop longtemps vide ne sait plus avoir d'energie. + +Avant de nous livrer a un repos dont nous avons tous grand besoin, nous +prenons soin de disposer le ballon de telle sorte que les coups de vent +violents auxquels il est soumis sans cesse ne puissent l'entrainer au +loin. Jossec et Guillaume vont chercher des pelles et des pioches; ils +creusent un trou carre ou la nacelle, remplie de pierres et de sacs de +lest, est enterree jusqu'au bordage superieur. Nous ne tardons pas a nous +apercevoir que ces precautions sont insuffisantes, le ballon qui a perdu +une quantite appreciable de gaz, est flasque et distendu, son etoffe +devient concave sous l'effort de l'air agite, et ce qui nous etonne, c'est +qu'il ne vole pas en lambeaux d'un moment a l'autre. En se creusant ainsi, +l'aerostat forme voile, et acquiert une force de traction enorme; en +quelques minutes, il a si bien elargi le trou de la nacelle, qu'il l'en +retire, et courrait a la surface des champs avec la vitesse d'un train +expres si les _moblots_ ne s'etaient jetes a temps sur les cordages; nous +faisons rentrer la nacelle du _Jean-Bart_ dans sa prison; nous attachons +au cercle une corde solide a l'extremite de laquelle nous fixons une ancre +que nous enfouissons a deux ou trois pieds sous terre. Cette fois le +_Jean-Bart_, croyons-nous, est cloue au sol, il sera peut-etre eventre +sous l'action du vent, mais il ne se debarrassera pas de ses liens. Helas! +L'un et l'autre accidents allaient survenir dans la nuit au plus fort de +la tempete. + +A 6 heures du matin, les rafales sont si puissantes que l'aerostat se +penche completement jusqu'a terre; la il roule sur lui-meme, son etoffe +se souleve avec force comme une poitrine opprimee. On dirait le rale d'un +etre vivant qui va succomber, et qui lutte encore contre la mort. Les +mobiles en faction nous ont eveilles a temps pour assister a cette agonie. +Mais que faire pour conjurer le mal? Nous sommes de pauvres medecins qui +viennent trop tard, et qui ont a lutter contre une force qu'ils ne peuvent +vaincre. Ces tortures du _Jean-Bart_ nous font mal a voir; que de peines, +que de tourments, que de patience devenus inutiles!--Nous allons echouer +en vue du port. + +Pauvre ballon! Son etoffe est bien solide, car elle est froissee par le +vent, avec une violence inouie, l'air s'y engouffre precipitamment, et y +resonne sourdement. Le _Jean-Bart_ se crispe, s'agite, touche le sol, +puis se redresse, bondit et s'allonge, comprime par le poids de l'air +en mouvement. Tout a coup une rafale siffle dans les arbres avoisinants +qu'elle fait ployer, elle enleve le ballon comme un fetu de paille, et +l'entraine a cent metres de son point d'attache. Arrive la, le _Jean-Bart_ +s'affaisse, il a succombe dans cette lutte inegale du faible contre +le fort, son etoffe s'est fendue de l'appendice a la soupape. Le gaz +s'echappe en une seconde: Le fier aerostat si beau, si puissant, n'est +plus qu'un lambeau d'etoffe informe, un amas de chiffons, une guenille. Il +a perdu sa vie, son ame, il est mort. Mais, contrairement a l'etre anime, +il ressuscitera sous la meme forme; une bonne couture, une piece d'etoffe +et deux mille metres cubes d'hydrogene carbone, produiront le miracle. + +Les temoins de cette scene etrange sont stupefaits de cette force de +l'air, frappant une surface legere, car ils ont assiste a une experience +vraiment remarquable. Le ballon a souleve sa nacelle remplie d'un poids de +deux a trois mille kilogrammes, il a entraine son ancre avec lui, en lui +faisant tracer dans la terre labouree un sillon d'un metre de profondeur. +Je crois pouvoir affirmer que cinquante chevaux et peut-etre meme +davantage n'auraient pas deracine ce fardeau. + +Cherchez donc la direction des ballons, avec un vent pareil! Ou vous +cacheriez-vous, utopistes et faux inventeurs qui voulez conduire les +aerostats dans l'air avec une paire de rames, avec une voile, grecque ou +latine, si vous aviez ete la parmi nous a voir succomber le _Jean-Bart_! +Apprenez a connaitre l'outil que vous voulez ameliorer, avant de rever +pour lui des progres insenses. Maniez les ballons, montez dans leurs +nacelles, gravissez les sommets des nuages, conduisez-les a terre et +en l'air, et dans ces promenades pratiques vous rencontrerez peut-etre +l'inconnu que vous cherchez.--Mais vous ne trouverez jamais rien, en +faisant de l'aeronautique en chambre. Ce n'est pas assis devant un bureau +que Watt a trouve les merveilleux organes de la machine a vapeur, c'est le +marteau a la main, dans un atelier de mecanicien. + +Nous replions l'aerostat, et la foule des paysans qui n'etait pas la hier +a notre arrivee, accourt pour voir le ballon. La figure de quelques-uns +d'entre eux est vraiment comique. + +--Jean-Pierre, tu verras le ballon demain matin, avait dit un temoin de +notre arrivee a son ami, c'est une grande machine ronde qui se remue, +souffle, s'agite, qui est deux fois grande comme notre clocher et qui +traine dans un panier des messieurs de Paris. + +Et Jean-Pierre est ebahi de voir un paquet d'etoffe pliee, qui tient dans +un panier d'osier. Il se demande si on ne s'est pas moque de lui. Mais il +ne sait pas qu'il faut voir un ballon gonfle. Je ne puis m'empecher +de comparer le gaz d'un aerostat a la parole de certains avocats; que +reste-t-il, quand le gaz est sorti? + +Nous sommes assez penauds pour notre part, et c'est l'oreille basse que +nous nous decidons a envoyer un telegramme a Tours ou l'on attend de nos +nouvelles. Nous revenons a pied a Orleans. + +Apres quatre heures de marche, nous entrons en ville; la reponse a notre +missive est deja venue. Sachons rendre justice a l'intelligence du +directeur des telegraphes qui s'occupe du service des ballons captifs, au +lieu de bouder, de se plaindre et de nous decourager comme l'auraient fait +tant d'autres, il nous felicite chaleureusement de nos efforts, et nous +excite a recommencer. "Je vous envoie six ballons, nous dit-il, crevez-en +autant que vous voudrez, mais reussissez." Voila de bonnes paroles +qui nous reconfortent, c'est ainsi qu'on fait marcher des hommes +d'action.--Malgre notre premier echec, on ne nous congedie pas avec +l'epithete de traitres.--Nous sommes decidement plus heureux que nos +generaux. + +Du reste, ce n'est pas la perseverance qui nous manquera, mon frere et +moi, nous avons le defaut ou la qualite d'etre tetus comme mulets, quand +nous avons un projet en tete. Le lendemain nous reparons de bon coeur un +autre ballon, la _Republique universelle_, venu de Paris le 14 octobre. +Nous allons le gonfler au premier signal, et nous pensons bien qu'il n'y +aura pas de tempete tous les jours aux environs d'Orleans. Pour plus de +precautions, nous preparerons meme aussi un second aerostat, voulant avoir +deux cordes a notre arc. Je n'oublie pas d'ailleurs un conseil de mon +ami Gustave Lambert qui a appris a connaitre la vie: "Pour reussir, me +disait-il un jour, il y a un mot qu'il est indispensable de bannir de la +langue francaise, c'est le mot decouragement." Quelque modeste que soit +notre sphere d'action, prenons le parti de le rayer de notre dictionnaire. + +Un telegramme envoye de Tours nous apprend que le mouvement de nos troupes +est retarde de deux ou trois jours, et que nous avons le temps de prendre +nos dis-positions avant l'attaque. Cette nouvelle vient a point, car +l'usine d'Orleans ne pourra nous fournir 2,000 metres cubes de gaz avant +le 3 decembre. + +En attendant le jour du gonflement, nous faisons une visite au camp +francais accompagnes de quelques amis. Nous sommes recus d'abord par les +turcos, dont le campement si bizarre, si pittoresque, doit ressembler aux +smalas du desert. Ces braves moricauds nous offrent un cafe excellent, et +boivent a la sante de la France. Pauvres Arabes, quels vides effroyables +sont ouverts dans vos rangs par le mecanisme de l'artillerie prussienne! +L'homme est faible devant la machine impitoyable! Que peut le courage +contre un projectile aveugle, contre une puissance aussi brutale +qu'invincible? + +_Samedi 3 decembre_.--Nous commencons au lever du jour le gonflement de +notre nouveau ballon, la _Republique universelle_. Ce nom un peu long +n'est pas tres-heureux, mais nous ne voulons pas toucher au bapteme de +Paris. Nos marins Jossec et Guillaume, et les mobiles sont a leur poste, +ils commencent a se familiariser aux manoeuvres aerostatiques, que +facilitent aujourd'hui un temps calme, un ciel serein. + +A 3 heures de l'apres-midi, nous nous mettons en route, et bientot perches +dans notre nacelle, nous passons au-dessus des campagnes, remorques par +les mobiles, a travers les echalas de vigne. L'air est a peine agite, et +la _Republique universelle_ mollement bercee, a l'extremite de ses cordes, +ne nous secoue pas trop violemment dans notre panier d'osier. Nous +dirigeons notre marche a cote du chateau du Colombier, vers un petit +village, ou nous ferons notre premiere etape. Demain nous esperons +arriver, a la fin du jour, au camp de Chilleur, ou l'on nous attend. + +Duruof avec son ballon restera encore en reserve; il ne se plaint pas de +son inaction et nous nous demandons s'il ne se felicite pas de se tenir a +l'abri des projectiles prussiens. + + +III + + +La deroute de l'armee de la Loire.--Les ballons captifs au chateau du +Colombier.--Aspect d'Orleans.--Le dernier train.--Les blesses.--Vierzon. + +Dimanche 4 decembre 1870. + +Apres bien des difficultes, analogues a celles que nous avons decrites, le +ballon la _Republique_ arrive enfin au terme de sa premiere etape, pres +d'un petit hameau situe a 4 kilometre a peine du chateau du Colombier. Il +n'y a la que quelques chaumieres tristes et monotones. Il est cinq heures, +le vent assez vif agite l'aerostat qui plie sur son cercle, comme un arbre +pendant l'orage. Les marins creusent dans le sol un trou profond pour y +enfouir la nacelle, ils manient la pioche au milieu d'une plaine abritee +par des peupliers, prives de feuilles et roides comme les matures d'un +navire. On entend au loin le bruit de la canonnade qui fait retentir +l'air comme le tonnerre pendant la tempete. Depuis deux jours, ce concert +lugubre frappe sans cesse nos oreilles. + +Le capitaine des mobiles preside a la distribution des vivres de ses +soldats, nos marins cherchent des habitations ou ils pourront trouver un +abri. Quant a nous, l'hospitalite nous est offerte par de braves paysans. +Ils ouvrent aux aerostiers leur humble maisonnette; un feu flambant +petille dans l'atre; l'hotesse prepare a notre intention un repas frugal +compose d'une omelette et de fromage arroses de vin blanc. Le soir, apres +l'inspection du ballon qui s'agite toujours convulsivement sous le souffle +de l'air, nous rentrons nous coucher, mon frere et moi, etendus tout +habilles sur deux matelas places a terre. Le capitaine et le lieutenant de +la compagnie de mobiles restent assis au coin du feu. La chambre qui nous +abrite est ouverte a tous les vents, les carreaux des fenetres ont ete +brises par les Prussiens a l'epoque de leur premiere visite a Orleans. Ces +pillards n'ont rien respecte dans l'humble habitation; quand ils y sont +entres, on leur a donne des fromages, du pain et du vin, tous les vivres +de la campagne, mais ils ont casse sans pitie les chaises, les commodes, +ils ont brise un vieux coucou, precieux souvenir de famille, ils ont mis +en morceaux une glace, seul objet de luxe de l'ameublement de la pauvre +chaumiere. + +A minuit, des pas sonores nous reveillent en sursaut. Ce sont des mobiles +qui viennent appeler le capitaine. + +--Venez, capitaine, disent-ils, on entend au loin un bruit singulier; sur +toutes les routes c'est comme le roulement de nombreuses voitures, on +croit apercevoir aussi des cavaliers qui passent sur le sol glace. + +Tout le monde est bientot sur pied. Rendus a travers champ a la route +la plus proche, un sinistre defile s'offre a nos yeux. Des voitures +d'approvisionnement passent en files serrees, puis ce sont des cuirassiers +qui trottent au milieu des tenebres suivis d'une formidable procession de +canons et de caissons d'artillerie. Ca et la des soldats egares traversent +les champs, comme des ombres effarees, sautent par dessus les haies; +mornes, abattus, ils marchent la tete basse, sans rien dire, sans rien +voir, leurs vetements sont en lambeaux, les uns ont la tete enveloppee +d'un foulard, les autres, demi-nus, se drapent dans de mechantes +couvertures; ceux-ci boitent et trainent le pas, ceux-la ont le bras en +echarpe, quelques-uns, maladifs et pales, s'appuient sur l'epaule d'un +ami. + +--Tout est perdu, nous dit un vieux zouave a barbe grise, les obus tombent +on ne sait d'ou. Dieu me damne, si j'ai rien vu de semblable! Ces maudits +Prussiens sortent du sol pour nous ecraser, nulle resistance n'est +possible! + +Tout en faisant la part de l'exageration des fuyards, nous nous rendons a +l'evidence, car le lugubre defile se prolonge a perte de vue, avec +toute la physionomie d'une deroute. Comment traduire les sentiments qui +s'agitent dans notre esprit consterne? Quelle tristesse s'empare de notre +ame au retour dans la pauvre chaumiere! C'en est donc fait de la France! +L'armee de la Loire, victorieuse a ses debuts, est deja terrassee! + +La fatigue est le meilleur palliatif de la douleur; malgre l'emotion qu'a +fait naitre l'horrible tableau du desastre, nos yeux se ferment, et le +sommeil vient arreter le souvenir. + +_Lundi 5 decembre_.--A 5 heures du matin, tout le monde est sur pied. La +deroute a dure toute la nuit, le defile lugubre n'a pas discontinue un +instant. Au lever du jour, elle s'accentue plus complete encore, et les +premiers rayons d'un soleil d'hiver eclairent les milliers de voitures qui +se dirigent vers Orleans. Plus loin, on voit encore des cuirassiers aux +manteaux rouges, et de nombreuses pieces d'artillerie. Des blesses, le +teint pale, l'oeil livide, sont ramenes sur des cacolets. + +La _Republique_ est toujours gonfle au milieu de la prairie. Que faire? +Nul ordre ne nous est envoye! Nous laisserons-nous prendre sottement par +les Prussiens qui approchent? Un mobile court au chateau du Colombier, ou +est installe un poste telegraphique. Aucune nouvelle, aucun ordre: notre +devoir nous impose l'obligation d'attendre jusqu'a la fin. Comment se +decider a plier bagage, en songeant que le ballon peut etre utilise au +dernier moment. + +Que les Prussiens viennent s'ils le veulent! Qu'ils nous cernent, qu'ils +nous entourent! Il sera toujours temps de couper nos cordes, et de +lancer la _Republique_ au-dessus des nuages! Nos mobiles et nos marins, +debarrasses de leur ballon, trouveront bien a se sauver a pied. Ils ont +tous des chassepots, des revolvers et sont decides s'il le faut a en faire +bon usage. + +Attendons. C'est la decision qui est prise au milieu de la panique. + +--Attendons si vous voulez, nous crie d'un air insouciant le lieutenant +des mobiles qui vient de se joindre a nous, mais, pour Dieu! dejeunons. + +Et disant ces mots, il nous montre en riant un magnifique lapin qu'il +vient d'acheter trente centimes a un paysan. Ce brave homme s'est excuse +de le faire payer un peu cher. Mais les temps sont durs. Helas! A trente +lieues d'ici, dans les murs de Paris, ce lapin couterait a nos amis autant +de pieces de cinq francs que nous l'avons paye de sous! + +A 11 heures, le bruit de la canonnade se rapproche singulierement, des +paysans accourent consternes! Les obus, disent-ils, tombent a 1000 metres +d'ici. + +Qu'allons-nous devenir? L'equipe est vite rassemblee, il faut faire les +preparatifs de l'ascension. Au meme moment, une estafette accourt. On nous +donne l'ordre de plier le ballon, et de le porter de l'autre cote de la +Loire, ou l'armee se rassemble. Le degonflement se fait en toute hate. +Mais il y a pour une bonne heure de travail. + +Voila une charrette qui passe attelee d'un bon cheval. + +--Hola! mon bonhomme, crie le capitaine au charretier, vous etes vide, je +mets votre voiture en requisition, nous en avons besoin. + +--Ma foi, mon capitaine, prenez, si vous voulez, la voiture et le cheval +ne sont pas a moi. + +Le filet plie, le ballon, la nacelle, sont hisses sur la charrette qui se +met en marche. Il etait temps: les projectiles ennemis sifflaient dans +l'air et tombaient a profusion sur le chateau du Colombier. + +Je cours payer notre brave hotesse, et je vois le lieutenant de mobiles +devant le foyer de la cheminee. Une cuiller a la main, il fait mijoter son +lapin. + +--Allons, mon lieutenant, en route. Vous avez fait la un joli dejeuner +pour les Prussiens. Mais consolez-vous, nous mangerons a Orleans! + +Le pauvre village va etre abandonne. Les ennemis vont venir. Tous les +paysans sont en proie a la plus violente emotion, on en voit qui se +sauvent, on en voit d'autres qui se hatent de cacher les objets qui leur +sont chers! + +Nos 150 mobiles suivent la charrette. On arrive bientot par un chemin de +traverse a la grande route qui conduit en ville. Mais nous attendons +une grande demi-heure pour prendre rang au milieu de la longue queue de +voitures d'approvisionnement et de troupes qui defilent depuis plus de +douze heures. + +Il faut avoir assiste au spectacle de la retraite de cent mille hommes +pour se faire une juste idee du chaos, de l'encombrement desordonne qui en +resulte. Deux files de charrettes suivent la route au milieu des troupes; +des cavaliers dominent pele-mele cet ocean humain, chaque charretier veut +devancer son voisin, a chaque minute la file s'arrete pour ne reprendre +qu'un pas lent et irregulier. Tout le monde est silencieux, atterre, comme +abruti. Tantot des estafettes courent pour porter des ordres; il faut +leur ouvrir un passage; des canons remontent le courant pour proteger la +retraite jusqu'a la nuit.--Cependant le bruit de la canonnade augmente +d'amplitude, l'ennemi approche! Aura-t-on le temps de traverser la Loire? +Fasse le ciel que les obus ne tombent pas sur la route, cachee sous un +ruban de soldats et de voitures! + +L'encombrement augmente a mesure qu'on avance. Devant la porte d'Orleans +le courant s'arrete pendant pres d'une heure. La foule serree, est +immobile. Chacun est cloue a la meme place, sans pouvoir faire un pas en +avant ou reculer d'une semelle. Je ne sais quoi de triste, de lugubre +domine ce tableau. Toutes les maisons du faubourg Banier se ferment, les +ruines du premier envahissement sont encore fumantes et semblent menacer +les habitations intactes. Les portes sont tirees au dedans, les volets +sont clos; de temps en temps une tete passe pour voir si ce sont encore +des pantalons rouges qui defilent! + +A trois heures de l'apres-midi, les pieces de canon de la marine, placees +en avant des faubourgs d'Orleans, commencent a tonner au moment ou nous +arrivons place Jeanne d'Arc; nous voyons la un colonel furieux, les yeux +injectes de sang, qui court apres des fuyards un revolver a la main; +il les rassemble en un peloton. Un tambour resonne, et les laches sont +contraints de se porter a l'ennemi. La caisse sonne la charge d'un ton +lugubre et monotone. + +La faim commence a nous faire subir ses angoisses, mais il ne reste plus +un morceau de pain a Orleans. Cent mille hommes viennent de passer la +avant nous. Nous courons a la gare ou Bertaux, Duruof et son equipe, les +colombophiles Van Roosebeke et Cassiers sont reunis. Nos ballons sont +sauves du naufrage. Nous allons tous partir par le dernier train qui se +forme sous nos yeux. Il est uniquement compose de fourgons ou s'entasse +une foule enorme. + +Jamais je n'oublierai l'epouvantable tableau qu'offre en ce moment la +gare d'Orleans. Elle est encombree de blesses, aux yeux hagards, qui se +trainent jusqu'au train pour s'enfuir. Notre fourgon contient six ballons, +nous sommes dix-sept avec nos equipes, et en outre cinq capitaines de la +ligue ont pris place accroupis sur les nacelles. De malheureux blesses +nous supplient de leur donner asile, mais il est de toute impossibilite de +placer une aiguille parmi nous. Les uns ont la tete ouverte par une balle, +d'autres ont le bras ballant et inerte, d'autres s'appuient sur les +epaules d'un camarade. Tous ces soldats sont a demi couverts de vetements +en lambeaux, des zouaves n'ont plus ni molletieres ni souliers, la plupart +n'ont pas de capotes, ni de kepis, ni de couvertures ... et il gele a +pierre fendre! + +Le train va partir. C'est le dernier, il est cinq heures Les blesses qui +ont encore quelque force se hissent sur le toit des fourgons; malgre le +froid, ils se tiennent la immobiles, couches a plat ventre. Ceux-la sont +encore privilegies, car d'autres, bien plus nombreux, ne partiront pas. +La captivite les attend! Ils gemissent, ils pleurent, ces malheureux, a +l'idee d'etre enleves a ce lieu si cher, a la patrie, a la famille, aux +amis. Le coeur saigne devant de tels tableaux que nulle plume ne saurait +decrire! Au milieu de tout cela, des tetes affolees crient et s'agitent, +des paniques s'emparent de la foule. + +--Les rails sont coupes, disent les uns, votre train va etre brise! + +--Les canons prussiens, disent les autres, vous attendent au tournant de +la Loire. + +A cinq heures et demie, la locomotive siffle. Le train part, au milieu +du gemissement des blesses exposes sur le toit des fourgons. Le coup de +collier brusque de la machine a ouvert leurs plaies et leur a arrache des +cris de douleur. Nous suivons lentement le bord de la Loire; les boulets +francais sifflent a travers les arbres, on apercoit au loin le pont +d'Orleans litteralement couvert d'une mer humaine. A cote, un pont de +bateaux jete sur le fleuve facilite le mouvement de la retraite. Le soleil +se couche; son disque, rouge comme du sang, lance ses derniers rayons sur +cet horrible panorama qu'accompagne le bruit du canon. Au milieu d'une +telle desolation, je me figure entendre la grande voix du poete, s'ecrier +comme apres Waterloo: + + C'est alors + Qu'elevant tout a coup sa voix desesperee, + La deroute geante, a la face effaree, + Qui, pale, epouvantant les plus fiers bataillons, + Changeant subitement les drapeaux en haillons, + A de certains moments, spectre fait de fumee, + Se leve grandissante au milieu des armees, + La deroute apparut au soldat qui s'emeut + Et, se tordant les bras, cria: Sauve qui peut! + +Nous croisons en chemin le train de M. Gambetta, mais un signal le fait +arreter. Il n'est plus temps d'entrer a Orleans. Les rails viennent +d'etre coupes. Le ministre de l'interieur et de la guerre est oblige de +rebrousser chemin, de revenir a Tours. + +Cependant nous sommes entasses pele-mele dans notre fourgon, plonges dans +une obscurite complete, l'estomac vide et litteralement geles, car la bise +glaciale siffle a travers les portes mal jointes. Mais comment oser se +plaindre en entendant sur nos tetes le bruit que font en frappant du pied +les malheureux blesses juches sur le toit du fourgon? Quelques-uns sont +ralants, la douleur les a vaincus, la mort va les saisir! En effet, a +minuit, le train s'arrete a Vierzon. On retire des cadavres des voitures. +Quelques blesses, pendant le voyage, sont morts de froid! Detournons les +yeux de scenes aussi epouvantables et entrons a Vierzon, ou nous devons +rester jusqu'a quatre heures du matin. + +Il fait nuit noire. Pas un passant dans les rues. Un hotel est en face la +gare, une lumiere y brille. Le marin Jossec frappe a la porte, on ouvre. + +Nous entrons dans une grande salle qui est le restaurant de l'endroit. + +--Que voulez-vous? nous dit le patron d'un ton grognon, je n'ai pas de +place ici pour vous loger. + +--Nous venons d'Orleans, epuises de fatigue, de faim. Voila plus de +vingt-quatre heures que nous n'avons pas mange. Donnez-nous a souper et +allumez un bon feu. Nous partons dans trois heures. + +--Impossible, riposte le patron, il est passe minuit et je ferme. Je ne +peux vous recevoir, retirez-vous. + +J'insiste poliment en faisant comprendre a mon interlocuteur que nous +venons de l'armee, que son patriotisme devrait le mettre dans l'obligation +de nous mieux accueillir. Il ne veut pas entendre raison. + +--Retirez-vous, dit-il insolemment, et il ferme la porte au nez de nos +marins qui viennent nous rejoindre. Nous commencons a nous facher tout +rouge. + +--Ouvrez de suite, disons-nous, ou la porte vole en eclats. + +Et voila nos marins qui frappent au dehors avec violence. Le patron se +decide a ouvrir, il est furieux. + +--Je vais aller chercher le poste, dit-il. D'ailleurs, qui etes-vous? Je +ne vous connais pas. + +--Votre insolence nous dispenserait de vous donner d'explication, mais +voici nos papiers bien en regle qui vous montreront d'ou nous venons. +Maintenant, rappelez-vous que nous sommes ici quatorze hommes bien +decides, forts de notre droit et de notre argent, a prendre l'asile et le +diner que vous refusez. + +Cette menace ne produit pas mauvais effet. La patronne est descendue, elle +appelle son mari dans la cuisine; la bonne arrive. Il se tient la un petit +conseil de guerre qui se termine en notre faveur. + +Le maitre d'hotel se decide a allumer un grand feu, a nous servir un +excellent repas que nous devorons avec un appetit de naufrages. Il nous +fait chauffer du cafe, nous causons en fumant jusqu'a quatre heures du +matin, heure a laquelle nous reprenons un train qui nous transporte a +Tours. + + +IV + + +Organisation definitive des aerostiers militaires a Tours.--Experience +d'une montgolfiere captive.--Expedition de Blois.--M. Gambetta et le +chef de gare.--Nouvelle defaite.--Tours et le Mans.--Le camp de +Gonlie.--Ascensions captives. + +Du 6 au 20 decembre 1870. + +Tours, que nous retrouvons, n'a pas change d'aspect. Toujours meme +mouvement dans les rues. On rencontre des officiers de tous les regiments, +des francs tireurs de tous les costumes, de toutes les especes, des +solliciteurs de tous les rangs. Mais le niveau de l'esperance a +singulierement baisse, on parle du demenagement du gouvernement; les +optimistes les plus convaincus ne se dissimulent plus la gravite de la +situation. Ou nous meneront ces desastres accumules? Ou allons-nous? C'est +ce que chacun se demande avec anxiete. + +Le nouveau theatre est transforme en un arsenal aerostatique ou sont +amonceles les ballons venus de Paris. Ils sont repares, plies dans leurs +nacelles, afin qu'il soit possible au moment voulu de les utiliser. La +famille Poitevin, venue d'Italie, pour offrir ses services aeriens a la +France, critique l'emploi des ballons a gaz pour les usages de l'armee, +et veut substituer les montgolfieres qui, sans exiger une usine pour etre +gonflees, necessitent seulement quelques bottes de paille enflammees. + +M. Steenackers me fait l'honneur de me demander mon avis a ce sujet. Je ne +lui dissimule pas ma facon de penser:--Certes, lui dis-je, le ballon a +gaz a contre lui l'embarras du gonflement, mais une fois rempli, il a une +force ascensionnelle assez considerable pour resister a un vent d'une +intensite moyenne, il reste gonfle plusieurs jours de suite, toujours pret +a transporter l'observateur a deux cents metres dans l'atmosphere.--La +montgolfiere se gonfle vite, mais elle a une faible force ascensionnelle, +elle se penchera contre terre sous l'effort de la moindre brise, et vite +refroidie, elle perdra en un clin d'oeil toute son energie. + +Du reste toute discussion, toute opinion, ne valent pas une experience. +Que ceux qui ne partagent pas notre maniere de voir sachent nous +convaincre par les faits; nous ne demandons pas mieux que de changer +d'avis quand nous aurons vu. + +_7 decembre_.--Une montgolfiere construite a Tours, se gonfle a midi, dans +le jardin de la Prefecture. Les membres de la Commission scientifique, M. +Steenackers, quelques aeronautes assistent a l'experience. L'appareil est +suspendu a une corde horizontale fixee a la cime de deux grands arbres; +on apporte des bottes de paille que l'on allume a sa partie inferieure. +L'elevation de temperature produite par la combustion, dilate l'air +contenu dans la sphere de toile, qui s'arrondit completement en moins de +vingt minutes. On attache a la hate une petite nacelle ou le fils Poitevin +se tient a peine; il jette un peu de lest, et la montgolfiere s'eleve, +enlevant avec elle un cable que quelques hommes retiennent a terre. Mais +c'est bien peniblement que l'appareil se souleve du sol, il monte a dix +metres et s'arrete la, haletant, epuise. L'aeronaute jette un sac de lest, +puis un second, et tout ce qu'il peut faire, c'est d'atteindre le sommet +d'un bouquet d'arbres, ou il se pose comme un pauvre oiseau auquel on +aurait coupe les ailes. Deja la montgolfiere se degonfle, elle est fixee +a un obstacle terrestre qu'elle ne veut plus quitter.--Le fils Poitevin +abandonne sa nacelle, et descend de l'arbre de branche en branche. Une +mauvaise langue lui dit au retour de son humble voyage:--Pour en faire +autant, il n'est pas besoin de montgolfiere. Vous auriez pu monter a +l'arbre comme vous en etes descendu! + +Pour ma part je m'attendais a ce resultat, et je me demande meme comment +des aeronautes experts ont pu s'engager dans une semblable tentative. Il +est bien facile de calculer la force ascensionnelle d'un aerostat a gaz ou +a air chaud, il n'est pas necessaire d'etre mathematicien pour savoir que +si elle varie, ce n'est certes pas selon la volonte de son aeronaute. Un +athlete qui est capable de porter 20 kilogrammes a bras tendu, ne s'engage +jamais a en porter 100. Une montgolfiere de 1200 metres cubes enleve un +voyageur en liberte, mais elle n'est pas capable de soulever en outre +la corde qui la retient captive, et de lutter par un exces de force +ascensionnelle, qu'elle ne possede pas, contre l'impulsion du vent. + +Cette experience a cela de bon, qu'on ne parle plus des montgolfieres. On +en revient aux ballons a gaz, et il est decide que pour regulariser notre +situation, on organisera une compagnie d'aerostiers militaires, attaches +a l'armee et dependant du ministere de la guerre, car a Orleans nous +n'avions aucune commission en regle. Si l'ennemi nous avait pris avec nos +ballons, il n'aurait certainement pas manque de nous fusiller d'abord. On +aurait avise ensuite. + +Voici les aeronautes que M. Steenackers a signales au ministre de la +guerre, et qui viennent de recevoir les galons de capitaines: + + Gaston Tissandier. + Albert Tissandier. + J. Revilliod. + A. Bertaux. + Poirrier. + Nadal. + J. Duruof. + Mangin. + +Il est convenu que mon frere et moi, nous prendrons possession du ballon +de soie la _Ville de Langres_, et du _Jean-Bart_ qui sera repare. Nous +aurons, comme chefs d'equipe, Jossec et Guillaume, et quatre autres +matelots comme aides-manoeuvres. + +MM. Revilliod et Poirrier dirigeront les operations de deux ballons de +2000 metres cubes. Leurs chefs d'equipe sont les marins Herve et Labadie, +venus de Paris en ballon, qui seront aides par quatre matelots. + +M. Bertaux est choisi comme capitaine tresorier de la compagnie: il sera +assiste de M. Bidault. M. Nadal sera charge des demarches a faire pour le +gonflement, il pretera son concours aux deux equipes. + +MM.J. Duruof et Mangin sont incorpores dans la compagnie, mais ils +resteront a Bordeaux, charges de surveiller le materiel de reserve, et de +preparer ce qui est necessaire a leurs collegues en activite. + +Chaque ballon en campagne sera accompagne de 150 mobiles. + +On nous a fait faire un costume tres-simple, qui offre quelque analogie +avec celui de la marine. Seulement les galons sont en argent et l'ancre de +la casquette est penchee. On nous remet notre nomination du ministere de +la guerre, et nous touchons le jour meme notre solde d'entree en campagne, +qui s'eleve a 600 francs. Elle est destinee a nos frais d'equipement. Nous +avons des appointements de 10 fr. par jour. + +La compagnie des aerostiers militaires est ainsi parfaitement organisee, +mais on en complique malheureusement la formation par la nomination d'un +colonel et d'un commandant.--Rien de mieux, direz-vous?--Sans aucun doute, +si ces chefs que l'on nous impose ont quelque connaissance pratique qu'ils +sont a meme d'utiliser. Mais leur seul merite aerostatique est d'etre +parents et amis de hauts fonctionnaires. Ils n'ont jamais ete en ballon +et n'iront probablement jamais, mais ils n'en touchent pas moins de gros +appointements. On leur donne en outre la direction du service des pigeons +voyageurs qu'ils ne connaissent pas mieux que les ballons; ils regardent +faire les hommes speciaux, Van Roosebeke, Cassiers et leurs collegues +venus de Paris en ballon avec leurs messagers ailes, mais ils touchent +encore de ce cote de bonnes et grasses retributions.--Pendant que nous +allons gonfler plus tard nos ballons au Mans, a Laval, notre colonel et +notre commandant resteront a Poitiers, jouant au billard et fumant des +cigares. Le premier janvier, ils seront nommes chevaliers de la Legion +d'honneur pour action d'eclat.--Vous riez, n'est-ce pas? Et cependant +rien n'est plus vrai, les choses se sont passees exactement comme nous le +disons la. Ce serait comique, si ce n'etait navrant, car il est a supposer +malheureusement que ce fait n'est pas isole, et que la France a ete en +proie a un desordre, un gaspillage inouis, eleves a la hauteur d'une +institution. + +Helas! faut-il qu'aujourd'hui, comme hier, il y ait memes abus, memes +faveurs! Est-il donc ecrit que les gouvernements doivent se suivre et se +ressembler! Suivant l'expression d'un de nos plus spirituels journalistes, +serait-ce bien toujours la meme boutique, et n'y aurait-il de change que +l'enseigne? + +_Vendredi 9 decembre_.--A 8 heures du matin, la compagnie des aerostiers +militaires part pour Blois. Nous avons a notre disposition deux fourgons, +ou sont nos ballons, une plate-forme roulante ou se trouve la batterie +a gaz; le zinc en lamelles et les touries d'acide sulfurique. Il +parait qu'on va se battre dans ces parages et que nous pourrons rendre +d'importants services. + +Nous arrivons a Blois, dans nos fourgons, car il ne faut plus songer aux +wagons de voyageurs. Du reste, quoique ce mode de locomotion soit peu +confortable, c'est bien la le cadet de nos soucis. + +On ne vit plus reellement dans les temps ou nous sommes, les malheurs +s'abattent sur la France avec une telle rapidite, que l'esprit egare, +eperdu, est en proie a un vertige perpetuel qui lui ote toute reflexion. +A Blois, nous trouvons une ville bouleversee. Tout le monde parle de +nouveaux revers, de nouveaux desastres. Dans les rues, on nous apprend que +les Prussiens sont aux portes, nous courons a la prefecture et ces tristes +renseignements se confirment. + +Le general P.... fait sauter sous nos yeux le pont de pierre. On nous +apprend ensuite que dans sa precipitation, il a oublie d'envoyer chercher +les approvisionnements de farine qu'on a laisses de l'autre cote du +fleuve. On nous affirme que 10,000 soldats qui s'etaient caches a +Chambord, pour attaquer les Prussiens a l'improviste, ont ete surpris +eux-memes pendant la nuit, que trois batteries de canons ont ete prises +par l'ennemi. Mon Dieu! mon Dieu! quelle confusion, quel desordre! + +A la gare, nous voyons revenir des convois charges de blesses, voila ce +qui ne manque plus aux spectacles que nous sommes appeles a voir. Dans +l'ambulance un jeune soldat a la machoire inferieure enlevee, sa bouche +est devenue beante, son oeil hagard est effrayant. Je detourne la tete. +C'est horrible a voir. Une soeur de charite panse cette plaie. + +Quel tableau pour un grand artiste! Au lieu de nous representer la guerre +par des bataillons qui prennent une redoute au milieu d'une fumee de +poudre et de gloire, qu'il retrace cette scene navrante, et que, dans le +lointain, il nous montre une mere qui pleure. Ce sera la la veritable +image de la guerre. + +Et nos ballons? Nous n'y songeons deja plus! Pourquoi nous envoyer ici, il +est trop tard, il n'y a plus rien a faire. + +Voila un train special qui accourt sur la voie ferree. C'est M. Gambetta +qui arrive. Il descend precipitamment, avec M. Spuller, son chef de +cabinet. Il demande le chef de gare qui n'a pas ete prevenu de l'arrivee +du ministre, et qui, au milieu d'un travail incessant, a pris quelques +minutes de repos. + +M. Gambetta s'agite et tempete contre le chef de gare qui ne vient pas. +Il se promene impatiemment, puis s'arrete en frappant du pied. Il est +furieux. + +Le chef de gare arrive enfin, c'est un vieillard modeste et respectable. +M. Gambetta le malmene, et lui dit les choses les plus dures, les plus +humiliantes, devant un public nombreux qui n'approuve nullement du reste +cette maniere d'agir si peu courtoise. + +--Pauvre chef de gare, disait un spectateur, un si excellent homme, si +devoue, si laborieux, c'est bien triste. + +--Ce qui est bien plus triste, repondit quelqu'un, c'est de voir M. +Gambetta, un ministre, un souverain, humilier injustement un vieillard, +sans savoir seulement s'il est coupable. + +Je me rappelais a ce moment ce qu'un homme d'un grand merite m'avait dit +sur notre dictateur: "Il a deux defauts dont il ne guerira jamais, il est +avocat et meridional." + +M. Gambetta part comme il est venu, et les choses ne vont pas mieux. Le +chef de gare recoit dans la soiree l'ordre d'evacuer son materiel de +guerre. Il nous conseille de partir. Nous voulons attendre, persuades +qu'un telegramme va etre envoye, qu'on n'a pu expedier ici les aerostiers +et leur materiel sans but, sans motif. Nous attendons jusqu'au lendemain +matin, passant la nuit dans la gare, assistant a la funebre procession des +trains charges de blesses, qui passent de quart d'heure en quart d'heure. +A l'ambulance de la gare, il y a une soeur de charite et un moine, ils ont +a soigner des centaines de blesses a la fois. Heureusement que nos +marins sont la, ils se mettent sous les ordres de la soeur de charite, +distribuent les bouillons aux malades, et se transforment en infirmiers. +Les aerostiers a Blois n'auront pas passe tout a fait inutiles. + +Le lendemain a 10 heures, il ne reste absolument rien en gare, les +Prussiens vont arriver, dit-on. Il serait trop maladroit de se laisser +prendre avec son materiel. Une locomotive est accrochee a nos fourgons, +elle nous ramene a Tours. + +A notre arrivee a Tours, nous apprenons que decidement la delegation +du gouvernement de la Defense nationale va se _replier_ a Bordeaux. +Le chef-lieu de l'Indre-et-Loire ressemble a une fourmiliere remuee +fortuitement par un baton. C'est un mouvement febrile, une agitation +sombre et lugubre. + +M. Steenackers nous donne l'ordre de gagner le Mans, pour nous mettre a la +disposition du general Marivaux, commandant l'armee de Bretagne. + +_11 decembre_.--Nous partons dans nos fourgons a 8 heures du soir. La gare +de Tours est envahie par une foule enorme qui abandonne ses foyers. Des +milliers de wagons, charges de vivres, de munitions, s'evacuent lentement +au milieu d'un gachis indescriptible. Nous sommes obliges de nous tenir +prets a partir trois ou quatre heures a l'avance. Si nous avons le malheur +d'abandonner nos ballons, ils seront enleves par une locomotive, emportes +je ne sais ou. Il faut rester aupres de notre materiel, et demander de +quart d'heure en quart d'heure, si le moment d'etre attaches a un train +est arrive. Personne ne sait plus ou donner de la tete. Des officiers, +charges de faire partir des fourgons de munitions, se querellent avec les +employes du chemin de fer, ce sont des discussions, des cris a n'en plus +finir, il s'eleve sur ce flot de tetes qui encombre la gare, un brouhaha +perpetuel, qui souffle comme un vent d'inquietude et de desespoir. C'est +la panique, c'est la debacle! + +Nous sommes entasses dans notre fourgon comme des harengs dans une +barrique. Les ballons plies tiennent presque toute la place. Par dessus +ces ballots, on se perche tant bien que mal, Bertaux, Poirrier, Revilliod, +mon frere et moi, avec nos quatre chefs d'equipes et nos huit marins. Nous +sommes plonges dans l'obscurite la plus complete, il fait un froid de +loup, et six heures de voyage nous separent du Mans; trop heureux si +quelque retard imprevu ne nous fait pas faire le tour du cadran dans notre +prison cellulaire. + +Nous arrivons a 2 heures du matin, moulus, brises, mais nous arrivons, +c'est l'essentiel. Les jours suivants se passent a chercher un local pour +nos ballons. L'atelier des baches a la gare est mis a notre disposition. +La _Ville de Langres_ y est etale; nos marins le vernissent a neuf. + +Il faut s'occuper a present des rations de vivres que le ministre de la +guerre a mises a la disposition des marins aerostiers. Nous avons nos +commissions en regle, l'intendance ne fera pas de difficultes. Erreur +profonde. L'intendant n'a pas recu d'ordre direct, il y a encore quelques +formalites a remplir; bref, il ne nous donne pas nos vivres, mais il a eu +soin de nous faire attendre une heure dans son bureau pour arriver a cette +solution. Heureusement que nous sommes assez riches pour avancer deux +francs par jour a huit hommes, mais si nous commandions un bataillon, que +ferions-nous? Il faut le demander aux colonels de notre armee qui se sont +vu refuser des vivres pour leurs soldats par des intendances, ou des +milliers de pains moisissaient dans la cour. Mais a quoi bon se donner la +peine d'attaquer l'intendance francaise? On n'en dira jamais assez a ce +sujet, c'est chose malheureusement connue et convenue. + +Notre ballon est pret, allons prendre les ordres du general commandant en +chef l'armee de Bretagne. Le jeudi 15, a 10 heures, nous arrivons au camp +de Conlie. Est-ce bien un camp? C'est plutot un vaste marecage, une plaine +liquefiee, un lac de boue! Tout ce qu'on a pu dire sur ce camp trop +celebre est au-dessous de la verite. On y enfonce jusqu'aux genoux dans +une pate molle et humide. Les malheureux mobiles se sont pourvus de sabots +et pataugent dans la boue ou ils pourraient certainement faire des parties +de canots. Ils sont la quarante mille, nous dit-on, et tous les jours on +enleve cinq ou six cents malades. Quand il pleut trop fort, on retrouve +dans les bas-fonds des baraquements submerges. Il y a eu ces jours +derniers quelques soldats engloutis, noyes dans leur lit pendant un orage. + +Mais, sont-ce bien des soldats ces hommes que nous voyons errer comme +les ombres du Dante? Comment connaitraient-ils un metier qu'on ne leur a +jamais appris? Arraches a leurs familles, a leurs campagnes, on leur +a parle des Prussiens, de l'invasion de la patrie en danger. Ils sont +partis, pleins de resolution, pleins d'enthousiasme. Ils revaient le +succes, la gloire du combat, le salut de leur pays. On les enferme dans +un marais ou ils sont emprisonnes plusieurs semaines. Jamais ils ne +manoeuvrent, jamais ils n'apprennent le maniement des armes. Leurs +souliers sont perces a jour, ils n'ont pas une couverture pour se +preserver du froid. La nourriture est rare. En ont-ils meme tous les +jours? Ils souffrent, ils s'ennuient, mais ils sont resignes et patients, +quoiqu'ils se demandent, si c'est bien la ce qu'ils doivent faire pour +sauver le pays. Les jours se passent au milieu de ces tortures physiques +et morales, le decouragement, la lassitude arrivent. A force d'attendre, +ils desesperent. Ils errent dans ce camp si triste sans avoir conscience +de la vie; ils ne savent plus ce qu'ils font ni ce qu'ils vont faire, ils +perdent confiance en leurs chefs, ils en arrivent a regarder d'un air +melancolique ces malades qu'emportent les civieres! Ils sont heureux, +ceux-la, ils vont mourir! + +Un beau jour, le tambour resonne, les bataillons se rassemblent, on va +partir. Partir ou, grand Dieu! Aller a l'ennemi, resister a des troupes +solides, aguerries, bien nourries, recevoir la mitraille et la pluie +d'obus!--Mais ces fusils que nous portons sur nos epaules, nous ne savons +pas les charger, nous n'avons jamais fait bruler une seule cartouche +dans leurs canons! Nous sommes fatigues, malades, nous ne savons rien +faire!--Qu'importe, il faut partir, il faut vaincre ou mourir. + +Ils reviennent vaincus. Ils ont fui sous le feu de l'ennemi. Qui donc +oserait leur jeter la pierre? + +Nous sommes d'abord recus par le chef d'etat-major qui nous fait conduire +dans une humble baraque en bois, ou nous arrivons en nous tenant en +equilibre sur des planches qui forment un chemin a travers les lagunes du +camp. Une construction primitive en planches, forme le quartier general de +l'armee de Bretagne. Il y a dans la piece d'entree un assez grand nombre +d'officiers qui attendent leur tour; on prend place a cote d'eux. + +Bientot, l'aide de camp me prie d'ecrire sur une feuille de papier le but +de notre visite au general. Je redige quelques lignes que je soumets a +l'approbation de mon frere, de mes collegues et que je fais passer a M. +de Marivaux. Quelques secondes apres, le general me fait entrer dans +son bureau. Je suis recu avec la plus grande affabilite. Le general me +felicite sur mes ascensions anterieures dont il a connaissance, il me +parle aussi de mon frere, dont un de ses voyageurs lui a fait le plus +grand eloge. Il me questionne longuement sur l'usage des ballons captifs, +et approuve l'emploi des aerostats dans la guerre. Le general est un +marin, homme de progres, d'initiative, il comprend l'importance de ces +appareils merveilleux, qui peuvent si bien observer les mouvements de +l'ennemi du haut des airs. + +--Je serai tres-desireux d'assister a des experiences preliminaires, +gonflez au Mans un de vos aerostats, je verrai le parti que l'on peut +tirer des ascensions captives. Du reste, je ne puis prendre encore aucune +decision, car le camp de Conlie forme une reserve ou les Prussiens ne +viendront pas, et les plans de l'ennemi ne sont pas encore connus. Mais +attendez patiemment; les occasions ne vous manqueront pas de vous rendre +utiles. + +Nous ne tardons pas a faire tous les preparatifs necessaires a l'execution +de nos ascensions captives. Je me charge de surveiller le transport du +ballon au lieu de gonflement situe pres de l'usine, sur les bords de +la Sarthe. Mon frere rend visite au prefet, au maire, pour obtenir les +requisitions de gaz. Revilliod, Bertaux, Poirrier, vont a l'intendance +pour demander une tente ou nos marins pourront passer la nuit aupres de +l'aerostat. + +_Samedi 17_.--On commence le gonflement de la _Ville de Langres_, mais les +provisions de gaz de l'usine ne sont pas tres-abondantes. Impossible +de remplir entierement le ballon. Par bonheur, le temps est favorable, +l'aerostat, charge de sacs de lest, dresse son hemisphere superieur +au-dessus du sol, l'operation sera terminee demain. + +_Dimanche 18_.--A midi, l'aerostat est plein. La nacelle est attachee +au cercle, il ne reste plus qu'a essayer le materiel par une premiere +ascension. + +Le systeme que nous employons est extremement simple. Le cercle du ballon +est muni, aux extremites, d'un axe en cordage, de deux cables d'une +longueur de 400 metres. Chaque cable s'enroule dans la gorge d'une poulie +fixee a un plateau de bois, que l'on remplit de pierres, et qui forme +ainsi un point d appui fixe. Des hommes, au nombre de vingt-cinq, tiennent +chacune des cordes, qu'ils laissent glisser dans la poulie quand le ballon +s'eleve. En la tirant a eux, ils font descendre l'aerostat. + +Le temps est tres-calme et la premiere ascension s'execute dans les +meilleures conditions. Je m'eleve a une hauteur de 300 metres. L'aerostat +plane au-dessus de la Sarthe et s'y reflete comme dans un miroir de +cristal. Je reste la quelques minutes, suspendu a l'extremite des +cordages, et j'admire la belle campagne qui entoure le Mans. Ma vue se +porte jusqu'a plusieurs lieues tout autour de la ville, je distingue les +routes, les maisons, les champs; et je verrais facilement le moindre +bataillon a une tres-grande distance. Pour monter et descendre a volonte, +nous avons une trompe qui sert de signal: un coup de trompe donne le +signal de l'ascension, deux coups, celui de l'arret, trois coups, celui de +la descente. + +Quand je veux revenir a la surface du sol, je donne trois coups de trompe. +Le chef d'equipe repete a terre le signal, et les cordes, tirees par les +mobiles, ramenent bientot l'aerostat dans son enceinte. + +Mon frere, assiste de Jossec, fait une seconde ascension, il depasse la +hauteur que j'ai atteinte et' s'eleve a 320 metres. Une troisieme et une +quatrieme ascensions sont executees avec le meme succes par Bertaux, +Revilliod et Poirrier. + +_Lundi 19_.--Le ciel est legerement brumeux, l'horizon est tres-borne. +Le ballon a passe la nuit sans perdre de gaz, il est aussi gonfle que la +veille. + +A une heure, nous executons une premiere ascension. Mon frere, Jossec et +un de nos matelots sont dans la nacelle. Celui-ci n'a jamais ete en ballon +et parait ravi de faire ses premieres armes aeriennes. Nous voulons faire +monter successivement les huit matelots de l'equipe. + +Le vent est assez vif et l'aerostat ne s'eleve pas a une grande hauteur. +Il serait dangereux de le laisser monter comme hier a 300 metres +d'altitude. + +Je fais une deuxieme ascension captive avec deux marins, puis une +troisieme, mais le brouillard est assez epais, et c'est a peine si l'on +distingue les prairies les plus voisines du Mans. + +Ces premiers resultats nous paraissent aussi satisfaisants que possible. +Le ballon la _Ville de Langres_, en soie double, est d'une grande +solidite et resiste a des vents intenses sans se deteriorer. Il est d'une +impermeabilite presque complete et parait remplir toutes les conditions +d'un aerostat captif transportable. Que ne ferait-on pas avec un semblable +appareil bien utilise? Qui empecherait qu'on n'executat des ascensions +nocturnes en enlevant a bord un fanal electrique qui, de son rayon +lumineux, sonderait au loin la campagne? Ce n'est pas le desir qui nous +manque de tenter cette belle experience, mais le professeur de physique du +Mans, M. Charault, qui a deja mis a notre disposition plusieurs appareils, +n'a pas de bobine de Ruhmkorff suffisante a la production d'une lumiere +intense. + +_Mardi 20_.--Nous voyons le general de Marivaux. Il n'a pu assister encore +a nos ascensions et nous annonce qu'il ne sait pas s'il devra s'en occuper +a l'avenir. Le general Chanzy va venir au Mans avec son armee. + +A une heure, nous nous mettons en mesure de faire quelques ascensions. Le +temps est limpide et clair. Nous atteignons, au bout de nos cables, la +hauteur de 300 metres. Le spectacle qui s'offre a notre vue est admirable. +La campagne s'ouvre a nous en un cercle immense qui n'a pas moins de +quarante a cinquante kilometres de diametre. + +Jusqu'a perte de vue, nous apercevons des bataillons francais qui defilent +sur les routes et qui reviennent au Mans. C'est l'armee du general Chanzy +qui se replie de Vendome. + +Des escadrons de cuirassiers aux manteaux rouges, defilent au milieu des +pres verts, ils offrent l'aspect de rubans de coquelicots. Nous sondons +le lointain avec notre lunette, mais les mouvements de la nacelle genent +l'observation. Toutefois, avec un peu d'application, on arrive a viser +un point determine. Mais que ne ferait-on pas avec la pratique, avec +l'habitude? L'art des ascensions captives est a faire, c'est une ecole a +organiser. + +Les soldats levent la tete de toutes parts et se demandent quelle est +cette nouvelle sentinelle juchee dans les nuages. Nous sommes vus a la +fois par cent mille hommes dont nous dominons les tetes du haut des airs. + +Nous profitons du temps clair pour faire monter et descendre la _Ville de +Langres_, nos collegues Bertaux, Revilliod, Poirrier, nous succedent a +tour de role dans la nacelle. Un grand nombre d'habitants du Mans, des +dames, voudraient bien tenter l'ascension, mais nous ne permettons pas +qu'on se fasse un jeu de notre aerostat. Il appartient a l'armee, quelques +rares privilegies seulement prennent part aux ascensions. + +A quatre heures, le capitaine de la compagnie des mobiles qui font nos +manoeuvres, nous apprend qu'il a recu l'ordre de nous quitter. C'est le +general Chanzy qui va prendre au Mans le commandement militaire. Il va +falloir sans doute nous mettre en rapport avec lui. + +Les journaux ne parlent qu'en termes assez vagues des mouvements de la +deuxieme armee qui revient au Mans. On s'accorde a rendre hommage a +l'habilete, a l'energie de son general en chef. Chacun espere que la +France a enfin trouve un sauveur. + + +V + + +Une visite au general Chanzy.--Ascension faite en sa presence.--Accident +a la descente.--Un peuplier casse.--Opinion du general sur les ballons +militaires. + +21 decembre 1870 au 11 janvier 1871. + +On savait depuis quelques jours que l'armee du general Chanzy allait se +replier sur le Mans, apres de terribles combats qu'elle avait livres sans +treve ni relache. + +C'est le mercredi 21 decembre que l'on apprit l'arrivee du commandant en +chef de l'armee de la Loire, qui etablit son quartier general dans un +hotel particulier en face la prefecture. + +Notre ballon etait gonfle, mais a la suite des mouvements de troupes +occasionnes par l'approche d'une nouvelle armee, on nous avait retire les +mobiles qui aidaient aux manoeuvres des ascensions captives. Nous nous +decidons a nous adresser au prefet, M. Georges Lechevalier. + +Mes collegues aeronautes me designent pour cette demarche. Le prefet +m'accueille avec la meilleure grace. + +--C'est au general Chanzy, me dit-il quand je lui eus demande conseil, +qu'il faut vous adresser pour utiliser vos ballons; il commande en chef la +deuxieme armee de la Loire campee autour du Mans. Je vais vous donner un +mot pour lui. + +Et le prefet me donne quelques lignes des plus aimables, qui me serviront +d'introduction aupres du general. + +--Traversez la place, me dit M. Lechevalier, le general vous recevra au +recu de cette lettre. + +Dix minutes apres, un officier d'ordonnance m'introduisait aupres du +general Chanzy, que j'apercus debout, devant une grande table, decachetant +des depeches electriques, et examinant en meme temps une grande carte des +environs du Mans qu'il avait deployee devant lui. Un aide de camp etait +debout a cote de lui. + +J'attendis quelques instants: quand le general eut fini d'examiner son +courrier, il se tourna vers moi. Je pus voir son visage intelligent, +expressif qui me parut etre celui d'un homme affable et _sans pose_, comme +on dit dans le langage parisien. + +--Le gouvernement vous envoie ici avec des ballons captifs, mais dites-moi +ce que vous pouvez faire avec ces aerostats, et comment je puis les +utiliser. + +--General, repondis-je, mes collegues et moi nous avons ici cinq aerostats +tout prets a etre gonfles; une fois remplis de gaz, un de ces ballons peut +etre transporte ou bon vous semblera aux environs du Mans. La nous aurons +une batterie a gaz pour preparer de l'hydrogene et compenser les pertes +de gaz dues aux fuites, a l'incomplete impermeabilite de l'etoffe. Notre +ballon reste ainsi toujours gonfle; a tout moment, il peut monter a 100 a +200 a 300 metres de haut, et l'officier d'etat-major qui nous accompagnera +dans nos ascensions pourra voir l'ennemi jusqu'a plusieurs lieues si le +temps est clair. + +--Mais c'est merveilleux, je veux employer tous vos ballons. + +--Je dois ajouter cependant, repliquai-je, que des accidents peuvent +malheureusement survenir, que nos ballons ne resistent pas aux tempetes, +et qu'ils ne servent a rien quand le temps est couvert. Mais si le jour de +la bataille, le ciel est pur, il n'est pas douteux qu'ils donneront les +renseignements les plus precieux sur les mouvements de l'ennemi. + +--Quel malheur, dit le general, que je ne vous aie pas eu avec moi a +Marchenoir, l'ennemi avait si bien cache ses positions que je ne pouvais +savoir d'ou etaient lances les obus qui accablaient mes soldats. Je suis +monte sur un clocher, mais je n'ai pu m'elever assez pour dominer un +rideau d'arbres qui arretait mes regards. Vous en souvient-il? ajouta +le general en se tournant vers son aide de camp. Ah! ce fut une rude et +terrible journee. + +Il y eut un moment de silence que rompit bientot le general Chanzy. + +--Votre ballon est gonfle? me dit-il. + +--Oui, mon general. + +--Ou est-il? + +--Pres de l'usine a gaz, sur le bord de la Sarthe. + +--Etes-vous pret a faire une ascension en ma presence? Je serai curieux +d'assister a vos experiences. + +--Quand vous voudrez, general, mon frere et moi, nous nous eleverons +devant vous a trois cents metres de haut. + +--Eh bien! je me rends de suite aupres de votre ballon. + +Puis le commandant en chef de la deuxieme armee dit a son aide de camp: + +--Faites seller mes chevaux; je pars de suite. + +Je me sauve, en courant de joie, prevenir notre equipe, afin de tout +disposer pour l'ascension. + +--Enfin, m'ecriai-je, voila donc un homme intelligent, qui a oublie la +routine, la vieille et sainte routine! Il ne m'a pas demande si je sortais +de Saint-Cyr ou du genie militaire, il m'a questionne sur ce que je +pouvais faire, et prend au moins la peine de venir voir des experiences +aerostatiques. Voila vingt ans que des aeronautes se presentent aux +generaux, au gouvernement, s'offrent dans toutes les guerres; mais les +officiers de cour ont toujours dit avec dedain: + +--Vous n'etes pas de l'armee, mes amis, passez votre chemin! + +Ce sont ceux-la meme qui disaient aux rudes habitants de l'Ardenne et des +Vosges: + +--Vous n'etes pas de l'armee, vous n'aurez pas de fusils. + +Et aux paysans qui connaissent les ravins, les defiles, les gorges +escarpees, les bons coins, en un mot: + +--Vous n'etes pas de l'armee, vous ne pouvez pas nous renseigner. + +J'accours aupres du ballon. + +--Le general va venir, dis-je a mon frere et aux marins, vite a la +besogne! + +Nous voila tous joyeux, car nous brulons du desir de nous montrer, d'agir, +de nous rendre utiles. Et nos braves marins comme ils se mettaient a +l'ouvrage avec ardeur, car eux aussi ils n'avaient qu'une seule ambition, +c'etait de voir l'ennemi du haut de notre ballon, et de braver plus tard +au milieu de l'air la pluie d'obus et de mitraille. + +On se met en mesure de tout preparer pour l'ascension, mais le vent si +calme depuis trois jours s'est eleve et souffle par rafales. En outre le +general de Marivaux nous a retire nos hommes de manoeuvre. Nous ne voulons +pas etre arretes par ces obstacles. + +Une foule de francs-tireurs, de flaneurs, de soldats, accourent autour +de notre aerostat. Le marin Jossec leur adresse quelques paroles et leur +demande le concours de leurs bras pour tenir les cordes. Tous acceptent +de grand coeur. Je monte dans la nacelle pour faire une ascension +preliminaire, mais l'air est agite, le ballon se penche avec violence, il +ne faut pas songer a s'elever tres-haut. + +Je suis seul dans mon panier d'osier, je jette par-dessus bord plusieurs +sacs de lest, pour donner au ballon une force ascensionnelle capable de +resister a l'effort de la brise. Je parviens a m'elever a 80 metres de +haut, mais a cette hauteur un coup de vent me fait decrire au bout des +cables un grand arc de cercle qui me jette presque au-dessus des maisons +avoisinant le point de depart. Deux sacs de lest vides a propos me +ramenent sur la verticale. + +Cette experience montre clairement que malgre le vent l'ascension est +possible, on pourra montrer au general Chanzy ce dont les ballons +sont capables. A la hauteur ou j'ai pu m'elever, les horizons du Mans +s'etendaient sous mes yeux comme un vaste panorama, au milieu duquel +j'apercevais distinctement les tentes du camp de Pontlieu. + +A peine suis-je revenu a terre, on apercoit de l'autre cote de la Sarthe, +un groupe de cavaliers qui accourent au galop. + +C'est le general Chanzy et son etat-major. Il est monte sur un magnifique +cheval arabe qui caracole avec grace, trois aides de camp le suivent, et +derriere les officiers, galopent des goumiers arabes, aux manteaux rouges +et blancs: ce sont des grands negres, qui se tiennent sur leurs selles, +droits comme des I, et semblent etreindre de leurs jambes, comme dans +un etau, leurs minces chevaux qui bondissent avec la legerete la plus +gracieuse. + +En quelques secondes, les chevaux ont passe le pont et s'arretent devant +le ballon. Le general descend de cheval, je vais a sa rencontre en lui +disant:--Nous sommes prets, mais le vent est violent, il sera impossible +d'atteindre une grande hauteur. Vous aurez toutefois une idee des services +que nous pouvons rendre. + +Mon frere saute dans la nacelle, et le ballon s'eleve lentement, se +penche a l'extremite des cables qu'il tend avec force, en leur donnant +la rigidite de barres de fer. Arrive a 100 metres de haut, l'aerostat +s'arrete, il a une force ascensionnelle considerable, par moment il +oscille dans l'air, en se rapprochant de terre, mais ce n'est que pour +bondir bientot au bout de ses cordes. Le general observe le ballon avec +attention, il se fait expliquer la disposition des cables, les moyens de +transport de l'appareil, il me demande ce qu'il nous faudrait de soldats +pour nous aider, de voitures pour porter nos acides et nos batteries. + +--Quand j'aurai besoin de vous, me dit-il, quand je connaitrai les +positions de l'ennemi, je vous indiquerai votre poste d'observation. +Mais, dites-moi, a quelle distance faut-il vous placer de l'ennemi? +Craignez-vous les balles et les boulets? + +--General, repondis-je, nous ne craindrions pas personnellement de nous +exposer au danger, et les balles de fusil a 300 metres de haut ne nous +feraient pas tres-peur. Si le ballon etait atteint, il serait perce de +deux petits trous qui ne l'endommageraient pas sensiblement. Mais il +est indispensable d'etre hors de portee des obus qui incendieraient nos +ballons. + +Sur ces entrefaites, un coup de vent pousse l'aerostat toujours en l'air, +et le ramene a une trentaine de metres au-dessus du sol; il decrit un +grand arc de cercle, et rebondit ensuite comme une balle, en planant d'une +facon imposante. Le general regarde attentivement, et les Arabes qui sont +autour de lui paraissent stupefaits a la vue d'un spectacle si bien fait +pour exciter leur curiosite. + +--Faites revenir a terre l'aerostat, dit le general, afin que j'assiste a +toute votre manoeuvre. + +Trois coups de trompe sont donnes. Les marins font tirer les cables, +l'aerostat revient pres de terre, mais le mouvement qui lui est imprime le +fait osciller, il se penche au-dessus d'un peuplier, et une des cordes qui +le retiennent s'enroule autour de l'arbre a quelques metres au-dessous de +la nacelle. Une nouvelle rafale siffle, et l'arbre se casse en deux comme +un fetu de paille. Le ballon eprouve une secousse terrible, mais mon frere +est tellement tranquille et impassible dans la nacelle que personne ne +pense au danger qu'il y a pour lui de se rompre les os. + +Apres cet incident, l'aerostat revient dans son enceinte. + +--C'est egal, dit le general, il faut un certain sang-froid pour faire ces +ascensions. Et se tournant en souriant vers un de ses aides de camp: + +--Voudrez-vous vous charger de faire les observations avec ces messieurs? + +--Ma foi, general, dit l'officier, je vous repondrai franchement: +Non.--Envoyez-moi contre des canons, j'irai sans sourciller. Mais les +ballons ne sont pas mon affaire. + +--Eh bien! j'irai moi-meme, repliqua gaiement le general Chanzy. Au +revoir, Messieurs, je connaitrai demain les positions de l'ennemi et +n'ayez pas peur, ce n'est pas la besogne ni l'emotion qui vous feront +defaut. + +Le general nous entretient encore quelques instants, il se fait presenter +nos collegues, MM. Revilliod, Bertaux et les marins, puis il s'elance +legerement sur son cheval, qui l'emporte avec la rapidite de la fleche. + + +_Jeudi_ 22 _decembre_.--Les nouvelles qui circulent au Mans depuis +l'arrivee du general Chanzy et de son armee paraissent monter au beau. A +la gare ce ne sont que convois d'approvisionnement, fourgons de munitions, +plate-formes d'artillerie qui arrivent sans cesse. + +L'atmosphere devient respirable. + +La visite du general nous a donne du coeur, nous ne doutons pas que le +moment de l'action est proche. + +Malheureusement on n'a jamais tous les bonheurs a la fois. Le temps est +mauvais. Le vent est d'une force extreme. Le froid est terrible. Je ne me +rappelle pas avoir vu d'hiver aussi rigoureux. La _Ville de Langres_ est +torture par les rafales. Le ballon gemit et se cabre avec violence. Il va +crever si cela dure. Il vole en eclats, vers la fin de la journee! + +Nous nous mettons eu mesure de le reparer de suite, et de faire gonfler, +si cela est necessaire, le ballon de Revilliod et Poirrier. + +_Samedi_ 24.--A midi le ballon captif, completement remis a neuf apres un +travail de 12 heures, est gonfle.--Je cours au quartier du general Chanzy, +qui me recoit. Il ne connait pas la position de l'ennemi, et ne peut +encore nous assigner aux environs du Mans un poste d'observation. + +Le ballon s'agite toujours avec assez de force. Nous essayons de le +maintenir vertical a l'aide de 16 cordes d'equateur attachees a son filet +et fixees au sol. Il ne bouge plus, et parait se fatiguer moins par ce +procede d'amarrage. + +_Dimanche 25. Noel_.--Froid terrible. Vent du nord tres-violent.--Dans +la journee une bourrasque rompt toutes les cordes d'equateur de notre +aerostat.--Malgre la tempete, le ballon tient toujours, mais plusieurs +mailles de son filet sont brisees. + +_Lundi 26_.--Le vent est tombe. Dans l'apres-midi nous reparons les +avaries de la _Ville de Langres_. Jossec raccommode le filet, nous +bouchons des petits trous qui se sont ouverts dans l'etoffe. + +On dit que les Prussiens s'eloignent du Mans. On se demande si c'est une +feinte, pour masquer une attaque prochaine. + +_Mardi 27_.--_La Ville de Langres_ fuit. Le ballon est en partie degonfle. +Nous y introduisons 200 metres cubes de gaz qui l'arrondissent. + +_Mercredi 28_.--Temps brumeux. Neige. Mon frere et moi nous faisons deux +ascensions captives a 100 metres de haut, mais l'horizon est entierement +cache par le brouillard. + +Le Mans offre une physionomie bien curieuse, surtout le soir. Les cafes +etaient ces jours-ci encombres d'officiers, les rues remplies de soldats +errants. Il a fallu remedier a tout prix a ce relachement de la discipline +militaire.--On vient de prendre des mesures rigoureuses. Des patrouilles +de gendarmes arretent tous les soldats, et les menent aux avant-postes. +Les cafes, les hotels sont gardes par des factionnaires qui empechent +d'entrer tous les officiers qui ne sont pas munis de cartes speciales +emanees du commandant de place. + +A table d'hote les officiers qui dinent a cote de nous sont interroges par +des gendarmes qui leur demandent d'exhiber leur carte de circulation. + +Il fallait cette surveillance, car le desordre etait dans les rangs de +l'armee. Les officiers, au lieu de rester dans leurs cantonnements, +venaient en ville. Et les soldats ne tardaient pas a suivre l'exemple +donne par leurs chefs. + +_Jeudi 29_.--Le vent est toujours d'une violence extreme. Le ballon +souffre et s'use inutilement. Le general Chanzy nous donne l'ordre de le +degonfler. Il nous dit qu'il ne suppose pas qu'il y ait de combat avant +quelque temps. Il nous fera signe au moment voulu. + +_Samedi 31_.--Un ballon de Paris vient de tomber aux environs du Mans. +L'aeronaute, M. Lemoine, est ici. Nous passons la soiree avec lui. + +Il nous rapporte que Paris est toujours dans les memes conditions, qu'il y +a encore des vivres pour longtemps, que la physionomie de la ville n'est +guere changee, que des boutiques du jour de l'an se sont etablies sur le +boulevard, etc. + +Nous craignons bien qu'il n'obeisse a un mot d'ordre en donnant partout +d'aussi merveilleuses nouvelles. + +Nous nous separons a onze heures, nous souhaitant une bonne fin d'annee. +Adieu 1870, annee funeste, 1871 te ressemblera-t-il par ses desastres? +Est-il permis d'esperer des beaux jours! + +_Dimanche 1er janvier 1871_.--Nous dejeunons avec nos collegues +Bertaux, Poirrier, et un capitaine de mobiles, avec qui nous avons fait +connaissance. La tristesse preside au repas. Depuis notre plus grande +enfance, c'est le premier _jour de l'an_ qui se passe si loin des notres. + +Nos marins viennent nous souhaiter la bonne annee. Braves gens, ils se +sont attaches a nous et nous aiment deja. Mais nous leur rendons bien leur +affection, leur sympathie. + +J'ecris une longue lettre a mon frere aine, par un nouveau procede +mysterieux auquel je ne crois guere. Il faut adresser la lettre a Paris +_par Moulins_ (_Allier_) et l'affranchir avec quatre-vingts centimes de +timbres-poste. + +_Lundi_ 2.--Le Mans est triste. L'armee est cantonnee a Change et a +Pontlieue. L'ordre est retabli. Pas un soldat, pas un officier dans les +rues. Aucune nouvelle. Rien que le silence du cimetiere! + +Nous recevons une lettre de Paris. Notre frere aine nous raconte ses +campagnes dans les bataillons de marche. Il est campe hors Paris et mene +une bien dure existence. Mais il est confiant et resolu. + +3 _janvier_.--Nous mettons en ordre notre materiel aerostatique, pour etre +prets a gonfler au premier signal. + +A la table d'hote de l'_hotel de France_, ou nous logeons, nous dinons en +face d'officiers prussiens prisonniers sur parole. Ils parlent haut, et +rient bruyamment; leur conduite pleine d'inconvenance nous indigne, mais +nous sommes trente a table, et il n'y aurait pas grande gloire a faire +cesser leur insolence. Notre capitaine tresorier Bertaux est malade. Il +est poitrinaire, le pauvre garcon, et la chute qu'il a faite a la descente +en ballon lors de sa sortie de Paris, a aggrave son mal.--Nous lui tenons +compagnie dans sa chambre[7]. + +[Note 7: A son retour a Paris apres l'armistice, M. Bertaux est mort, +suffoque dans la nuit par une congestion. Il avait trente ans a peine.] + +Grands mouvements de troupes autour du Mans. Arrivee d'une quantite enorme +de voitures d'approvisionnements, et de troupeaux de boeufs, destines, +dit-on, au ravitaillement de Paris. + +On annonce que Gambetta va venir. + +Voici enfin des nouvelles de Paris. On apprend le bombardement du plateau +d'Avron et des forts du sud. + +Des officiers nous affirment que l'armee francaise devait marcher en +avant aujourd'hui meme, mais qu'un contre-ordre a subitement arrete le +mouvement. + +_Mercredi 4 janvier_.--Nous passons une partie de la journee avec notre +ami M.G... directeur de la compagnie du Touage de la Seine. Il a ete +charge d'etudier la question du ravitaillement de Paris, et il se fait +fort de transporter par ses bateaux a vapeur jusqu'a Paris 11,000 tonnes +de marchandises! + +Helas! que de reves on fait ainsi d'heure en heure! On parle +d'approvisionner Paris, de voler a son secours. Mais il y a auparavant +des combats a livrer, des victoires a remporter! Toutes nos esperances +se realiseront-elles? N'est-ce pas folie que d'y ajouter foi? Quelle +deception quand on s'adresse non plus a l'imagination, mais a la raison! + +Nous allons a la gare, ou des ouvrieres reparent notre ballon de +soie.--Nous faisons mettre de bonnes pieces neuves dans les parties +faibles. + +_Vendredi 6_.--Le general Chanzy s'informe de l'etat de nos ballons. Il +nous fait dire que l'armee est toujours en repos, mais que bientot sans +doute de graves evenements vont se derouler. + +_Dimanche 8_.--Des bruits contradictoires de toute nature circulent au +Mans. On nous affirme au bureau du telegraphe que l'armee du general +Chanzy va decidement marcher en avant demain matin. + +Cette armee compte deux cent mille hommes, cinq cents pieces de canon, +la victoire n'est pas douteuse. Ah! quand on se souvient de ces epoques, +comme on se rappelle jusqu'ou peut aller l'illusion conduite par le desir! +Apres avoir vu les debacles d'Orleans, de Blois, apres avoir touche du +doigt les causes de desorganisation de l'armee, pousses par l'amour de la +Patrie, nous esperions encore! + +Les Prussiens, nous dit-on le soir, s'avancent du cote de +Nogent-le-Rotrou.--Les nouvelles de l'armee de Bourbaki, dans l'Est, sont +favorables. + +_Mardi 10_.--On entend des coups de canon. Cette fois, la grande action +va s'engager. Le bruit de la canonnade est assez eloigne, il est faible, +c'est le grondement lugubre du tonnerre avant la tempete. + +Le soir des paniques courent la ville. On pretend que les Prussiens sont +a cinq lieues, que nos avant-postes ont ete surpris. Mais les gens senses +n'ajoutent pas creance a ces bruits de mauvais augure. Il n'est pas +douteux qu'une grande bataille va s'engager. + + +VI + + +La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le champ +de bataille.--La deroute.--Laval.--Rennes. + +Du 11 janvier au 18 fevrier 1871. + +Dans la matinee du 11, on entendait autour du Mans le bruit d'une violente +canonnade. Tout le monde est surexcite par ce concert lugubre; la grande +partie est en jeu. Je vole au quartier general, pour recevoir des ordres. +Le moment n'est-il pas venu de gonfler un ballon, et de surveiller du haut +des airs les mouvements de l'ennemi? + +Mais je crois comprendre, d'apres ce qui m'est dit, que l'attaque des +Prussiens a eu lieu a l'improviste; le general Chanzy, quoique malade, est +a cheval au milieu du combat. Un de ses officiers m'affirme qu'il a pense +aux ballons, et que l'ordre du gonflement va nous arriver d'un moment a +l'autre, on me conseille toutefois de m'approcher du champ de bataille +pour choisir un bon poste aerostatique, j'ai le _laissez-passer_ qui me +permettra de m'avancer jusqu'aupres des batteries. + +Le combat a lieu tout pres du Mans, au pied des collines que domine +Yvre-l'Eveque. Je pars a pied, et au sortir de la ville j'apercois deja +des gendarmes postes de distance en distance pour arreter les fuyards qui +sont rares aujourd'hui. La canonnade est d'une violence formidable. On +entend le bruit des mitrailleuses, de pieces de campagne que domine la +puissante voix des pieces de marine installees sur les hauteurs. Je +suis la route d'Yvre-l'Eveque, et sur mon chemin je traverse des parcs +d'artillerie. C'est la reserve qui ne donne pas encore. + +La campagne est couverte de neige, le froid est intense, le ciel est d'une +purete absolue, j'arrive a 3 kilometres du Mans, sur le sommet d'une +colline, ou se trouve un groupe de spectateurs. En face de nous, a 600 +metres environ, nous decouvrons le feu d'une batterie qui tonne de +seconde en seconde. Je me risque a m'avancer jusqu'aupres des canons. Les +artilleurs me disent que pas un obus n'est encore tombe la, et que je puis +rester aupres d'eux sans danger. + +Le champ de bataille tout entier s'offre a ma vue. Sur une etendue de +plusieurs lieues, les canons francais sont places sur les hauteurs, +ils vomissent la mitraille, et lancent dans l'espace des eclairs qui +illuminent au loin le ciel. En face de nous est le bois d'Yvre-l'Eveque, +ou nos troupes sont en partie massees. A trois heures des colonnes +prussiennes serrees et compactes se mettent en marche pour forcer la +vallee d'Yvre-l'Eveque qui ouvre l'entree du Mans. Elles sont recues +par des mitrailleuses et des troupes de ligne, qui font leur devoir. A +plusieurs reprises les Prussiens reviennent contre cette barriere qu'ils +veulent enlever, mais ils sont repousses et reculent. A cinq heures, ils +cessent d'attaquer ce point qu'ils renoncent a franchir. + +Que se passe-t-il sur les autres points du champ de bataille? Je l'ignore. +Mais il semble que la canonnade ennemie est moins nourrie, moins +puissante. + +Combien je regrette de me trouver la a pied, au milieu de la neige, au +lieu de gravir l'espace dans la nacelle de notre ballon, pour embrasser +d'un seul coup d'oeil le champ de bataille.--Mais toutefois la colline ou +je me trouve me parait un point favorable pour le lendemain. + +A 6 heures, le soleil commence a descendre a l'horizon. Le feu des ennemis +est ralenti, le bruit du canon est affaibli. Nul doute les Prussiens +s'eloignent! A 7 heures, des signaux lumineux s'elevent successivement de +toutes nos batteries qui eteignent leurs feux! Tout a coup le silence de +la mort succede au vacarme qui a retenti pendant 12 heures. Mais il ne me +semble pas douteux que la victoire est de notre cote. + +Je retourne au Mans. Tout le monde est dans l'enthousiasme; les Prussiens +sont battus, dit-on, de toutes parts ils reculent. Pas une batterie +francaise n'a bouge de place, demain on poursuivra l'ennemi[8]. + +[Note 8: Le general Chanzy a publie un remarquable ouvrage sur les +operations militaires de la 2e armee. On pourra voir, en lisant ce livre, +que nos appreciations sur les incidents de la bataille du Mans sont +exactes. Du reste, les Prussiens eux-memes, une fois arrives dans le +chef-lieu de la Sarthe, ont affirme que le soir du 11 janvier ils avaient +recu l'ordre de battre en retraite, comme nous l'avons appris en passant +au Mans sous la Commune.] + +Nous passons la soiree dans un etat d'excitation facile a comprendre. +Notre joie est encore retenue par des sentiments de doute dont nous ne +pouvons nous defendre. Car nous avons ete si souvent le jouet d'illusions! +Mais cependant le general Chanzy cette fois a tenu bon, s'il n'a pas +vaincu, au moins il n'a pas cede un metre de terrain. + +A minuit, nous commencions a sommeiller quand on nous reveille en sursaut. +C'est une estafette du general Chanzy qui me remet la lettre suivante, +dont voici la copie textuelle: + + +"11 janvier 1871. + +2e ARMEE DE LA LOIRE. + +_Le general en chef._ + +Monsieur, + +Je crois que le moment est venu de mettre a profit les renseignements que +l'emploi des ballons captifs peut fournir sur les positions de l'ennemi. +En consequence, je vous prie de vouloir bien venir demain au quartier +general, a 8 heures et demie du matin, conferer avec mon chef d'etat-major +general, au sujet des experiences aerostatiques que vous pouvez organiser +pour etudier le terrain autour du Mans. + +Recevez, monsieur, l'assurance de ma consideration. + +Le general en chef, +P.O. Le general chef d'etat-major, +VUILLEMOT. + +A M. Tissandier, charge des reconnaissances aerostatiques de la 2e armee." + + +_12 janvier_.--A 8 heures je cours au quartier general, la joie dans +l'ame. La journee d'hier a du etre favorable, comme nous le pensons. Le +general Chanzy est a la veille de remporter une grande victoire, avec +quel bonheur nous allons gonfler nos ballons, avec quel enthousiasme nous +allons proceder a nos ascensions devant l'ennemi! + +Nous arrivons mon frere et moi au quartier general, en face la prefecture +du Mans. Nous entrons dans le salon ou se tiennent le chef d'etat-major +et les officiers d'ordonnance; ces messieurs, semblent affaires, navres, +abattus. Quelque chose de sinistre est dans l'air. + +--Vous voila, me dit l'un d'eux, vous venez chercher l'ordre du general? +Eh bien! vous pouvez vous sauver de suite, replier votre materiel, et +partir a la hate si vous ne voulez pas etre pris par les Prussiens. + +--Est-ce une plaisanterie? + +--C'est bien la triste realite. Nos positions ont ete tournees cette nuit. +Les mobilises ont lache pied a 4 heures du matin du cote de Pontlieu. La +retraite a ete ordonnee. Elle commence depuis 5 heures du matin. Tout le +materiel de guerre s'evacue sur Laval. Partez, vous n'avez pas un moment a +perdre, si vous voulez sauver vos ballons. + +--Mais les Prussiens ne peuvent pas entrer au Mans instantanement. Ne se +bat-on pas encore? + +--Je ne puis vous donner des details. Mais il se pourrait que presque +toute l'armee soit tournee. Sauvez-vous vite, vous dis-je. + +Nous partons la mort dans l'ame! En traversant la place du Mans, une +affiche qui vient d'etre placardee, nous apprend par le ballon _le +Gambetta_ la nouvelle du bombardement de Paris. Nous lisons que le +Pantheon, le Val-de-Grace, le Museum, sont cribles de projectiles, mais +que les Parisiens apprenant les succes des armees de province sont pleins +de courage et de resignation! + +C'en est trop cette fois! Des larmes abondantes me mouillent les yeux! Je +viens d'assister au succes que l'on a appris a l'avance aux habitants de +Paris! + +Nous retournons a l'_hotel de France_, dire a nos collegues, Bertaux et +Poirrier, de faire leurs paquets. Sur la place, on saupoudre avec de la +cendre les paves rendus glissants par la gelee; c'est pour faciliter le +passage de notre artillerie. Des troupes defilent deja et se replient. + +Mais les habitants, toujours confiants, croient a un mouvement +strategique. Ils ne se doutent pas que c'est la debacle qui commence! + +A 1 heure nos fourgons de ballons sont accroches a un train, il y a encore +en gare deux ou trois cents voitures de munitions et de vivres. Aura-t-on +le temps de les faire partir? + +Le train se met en marche au milieu d'un encombrement indescriptible. Par +surcroit de malheur, la neige a colle les roues contre les rails, et on +a toutes les peines du monde a faire glisser les wagons. Nous avancons +lentement, le train passe sur le pont de la Sarthe, de chaque cote +des masses humaines se pressent et rentrent en ville. Les routes sont +couvertes de voitures, de canons, de fourgons, de soldats qui se heurtent +pele-mele; c'est un chaos indescriptible. + +Au moment ou nous quittons le Mans, des obus tombent sur la gare! + +A 7 heures du soir, notre train s'arrete a une lieue de Laval. Il y a +sur la voie, dix trains qui stationnent avec le notre. Nous laissons nos +ballons a la garde de deux marins, et nous entrons a pied a Laval. + +_Vendredi 13_.--Nous allons a la mairie, chercher des billets de logement +pour nous et nos hommes d'equipe. + +Dans la journee nous recevons des nouvelles du Mans. La ville a ete prise +une heure apres notre depart. L'arriere-garde francaise s'est battue +sur la place des Halles. Il y a 10,000 Francais faits prisonniers. Les +Prussiens se sont empares a la gare de deux cents fourgons, et de trois +machines a vapeur. Les derniers trains n'ont pas pu marcher, car la voie +etait encombree par les troupes en debacle. + +Le train qui est parti apres le notre a 1 heure 30, a ete crible d'obus, +et plusieurs hommes ont ete tues. Pour surcroit de malheurs, il a deraille +a 5 kilometres de Laval. Il y a eu 13 voyageurs ecrases dans les fourgons. + +Cette journee est decidement riche en nouvelles horribles. Le ballon le +_Kepler_ vient de tomber aux portes de Laval. Il donne d'epouvantables +details sur le bombardement de Paris. + +Il parait d'autre part que l'armee de Bourbaki est perdue dans l'Est et +que celle de Faidherbe, dans le Nord, occupe des positions difficiles. + +Que peut-on nous apprendre encore? + +_Samedi 14 janvier_.--Mon frere et moi, apres avoir passe une excellente +nuit dans de bons lits, chez M.D., nous retrouvons Bertaux et Poirrier +a l'_Hotel de Paris_. Nous allons voir le marin Roux, l'aeronaute du +_Kepler_. Il nous dit que le fort de Rosny n'est pas pris comme on l'a +affirme, que Paris a encore des vivres, mais que le bombardement a +commence dans le quartier Latin. + +Nous rencontrons le general de M... qui nous felicite d'avoir sauve notre +materiel. Il regrette que l'on n'ait pas utilise a temps nos aerostats. + +--On retombe toujours dans les memes errements, dit-il, fatiguant les +hommes inutilement, les lassant, les decourageant, et quand le moment est +venu d'agir, l'energie, depensee a l'avance, est epuisee.--L'armee de +Chanzy a ete perdue au Mans par la fuite des 10,000 mobilises de Pontlieu +qui ont lache pied a quatre heures du matin au premier coup de feu. 600 +bons soldats valent bien mieux que ces hommes inexperimentes, ne sachant +pas se servir de leurs armes et ecoutant les alarmistes qui leur disent +que leurs fusils ne valent rien. Toujours les memes erreurs, on compte sur +le nombre des hommes, au lieu de ne se baser que sur leur valeur comme +soldats. + +--Mais, general, repondis-je, une lueur d'espoir est-elle encore permise, +pensez-vous qu'une revanche soit possible? + +--Helas! je ne compte plus sur rien maintenant! la France est perdue! +Pour la sauver, il n'y a plus a attendre que quelques-uns de ces hasards +providentiels qui se voient dans l'histoire, esperance bien incertaine. + +A six heures, nous dinons, mon frere et moi, chez M.D. Societe charmante +fort distinguee. On parle des evenements actuels; que de reproches +s'entrecroisent dans la conversation sur les prefets du jour, nommes a +la hate par Gambetta. La plupart des departements sont honteux des chefs +qu'ils ont a leur tete, et qui, dit-on, paralysent toute action. A tort ou +a raison, ce n'est pas a Laval que les recriminations font defaut. + +_Dimanche 15 janvier_.--Une panique effroyable regne aujourd'hui a Laval. +On dit que les Prussiens vont venir, que l'ennemi n'est pas a six lieues +de la ville. A Sille-le-Guillaume on s'est battu hier; les armees de +Mecklembourg et de Frederic-Charles poursuivraient les Francais en +deroute. + +Le soir, a table d'hote, nous causons avec un officier francais echappe de +Hombourg, apres avoir ete fait prisonnier a Sedan. Il est arrive a l'armee +de Chanzy en passant par le Luxembourg, la Belgique, Londres et Bordeaux. + +On dit ce soir que Paris a capitule. Je ne veux pas croire une telle +nouvelle. Et cependant, cette terrible catastrophe est imminente. + +_Lundi 16 janvier_.--Des le matin, mon frere apprend a la gare de Laval +que le materiel de guerre qui s'y trouve va etre evacue sur Rennes. Nos +fourgons de ballons sont accroches a un train. Il faut partir de suite. + +Nous montons dans le train, a 10 heures 25, avec Poirrier, Bertaux et nos +marins, campes dans nos fourgons, selon notre habitude. Le train s'arrete +plus d'une heure entre Vitre et Rennes. Le temps se passe dans une petite +auberge de campagne, ou une brave bretonne, coiffee d'un enorme bonnet +blanc, nous sert des crepes de sarrasin et du cafe. + +En arrivant a Rennes, a 9 heures, les aerostiers sont l'objet de la plus +vive curiosite. Nos marins, qui nous suivent avec nos bagages, sont +arretes et questionnes par la foule qui leur demande avec anxiete des +nouvelles du Mans. + +Les journaux d'ici disent que Chanzy s'est battu avec energie a +Sille-le-Guillaume. Les nouvelles de Bourbaki dans l'Est paraissent +bonnes. Celles de Paris, arrivees par un nouveau ballon, sont favorables. + +Fasse le ciel qu'il soit permis d'esperer encore! + +On voit passer a Rennes une quarantaine de prisonniers prussiens, dont un +officier, tous beaux hommes et bien equipes. + +En approchant de la gare de Rennes, nous avons compte plus de cinq cents +fourgons remplis de vivres destine a l'approvisionnement de Paris. Dans +les circonstances actuelles, ce spectacle n'est-il pas navrant? Quel +abime, helas! separe les Parisiens de ces vivres qu'on a amasses pour eux! + +En rentrant ce soir dans les rues de Rennes, je me demandais, avec +mon frere, ou j'etais. Notre vie, depuis quatre mois, est vraiment +extraordinaire. Toujours en mouvement, allant d'emotions en emotions, +c'est un etourdissement, un reve perpetuel. + +Impossible de coucher trois jours a la meme place! Quand je me reveille +le matin, je ne sais plus ou je suis! Je cherche des yeux ma chambre de +Paris, mon _at home_, ma bibliotheque, et ne retrouvant rien, la triste +realite se represente a mes yeux. + +_Mardi 17 janvier_.--Il pleut toute la journee. Pas un passant dans les +rues de Rennes. + +Nous envoyons au general Chanzy, dont le quartier general est decidement a +Laval, le telegramme suivant: + +"Compagnie des aerostiers est a Rennes attendant vos ordres." + +Le soir, a dix heures, on m'apporte une reponse envoyee avec une +exactitude toute militaire. + +"Attendez a demain, je vous donnerai des instructions." + +Mais de longues journees devaient se passer dans le silence. La deuxieme +armee prenait de nouvelles positions autour de Laval. + +_Vendredi 20 janvier_.--Les nouvelles montent encore une fois au beau. +Toutes les troupes regulieres de Rennes sont rappelees a Laval. + +La ville offre une physionomie tres-animee, des regiments partent, +d'autres arrivent. Ceux-ci sont les bataillons des mobilises qui se sont +enfuis au Mans; le general Chanzy s'en est debarrasse. Il ne veut plus que +des soldats sur lesquels il puisse compter. + +Le bruit court que la deuxieme armee a obtenu quelques avantages. +Quant aux armees du Nord, de l'Est et de Paris, les nouvelles les plus +contradictoires circulent, mais en realite, on ne sait rien. + +La compagnie des aerostiers est triste et se plaint de son inactivite +forcee. Elle ne demande qu'a agir. Rennes est une grande ville, monotone +et bigote. On y vend des cierges, des gravures de piete et des coeurs de +Jesus en drap rouge qui arretent les balles prussiennes. Qu'on en vende, +je le concois, mais qu'on les achete comme _pare a balles_, voila ce que +je ne comprends plus. + +Nous tuons le temps en faisant de longues promenades aux environs de la +ville. La conversation revient toujours sur Paris! Quel cauchemar +sans treve! Nos yeux se dirigent de ce cote, et malgre nos esperances +passageres, comment ne pas entrevoir l'horrible situation de la France? +Chanzy vient d'etre battu. Les mouvements de Bourbaki sont arretes +dans l'Est. Quel drame nous attend encore? Ce ne peut etre, helas! que +l'agonie. On pense a ses amis de Paris, a leurs souffrances. Comme nous, +ils attendent! s'ils voyaient l'armee de la Loire a cent lieues de leurs +murs, quelle breche dans leur courage si resigne! + +_Mardi 24 janvier_.--Les journaux parlent enfin de Paris, ils ont recu des +nouvelles tombees du ciel par ballon monte. Il est question d'une grande +sortie, operee le 19, en avant du Mont-Valerien, mais les resultats ne +sont pas connus. Quelque chose nous dit que le denoument du drame de la +guerre est proche, mais quel supplice que le silence de mort qui regne +autour de nous. On ne sait rien d'officiel, c'est l'incertain qui se +dresse aux yeux de tous, l'inconnu de mauvais augure. + +Le soir, encore une nouvelle qui, inopinement, reveille le courage. +Garibaldi a battu les Prussiens devant Dijon. Nous sommes ainsi faits, +que dans l'horrible suite de nos malheurs, le plus petit revirement de +la fortune se transforme en un evenement destine a changer la face des +choses. Comment ne pas croire aveuglement a ce que l'on desire avec +ardeur? Le prisonnier, dans son cachot, ne pense-t-il pas a la delivrance, +quand un rayon de soleil apparait a ses yeux! + +Une lettre recue de notre frere aine qui est a Paris dans les bataillons +de marche, augmente notre joie momentanee. Il nous apprend qu'il a recu de +nos nouvelles, par pigeon, pour la premiere fois, le 15 janvier. + +Il raconte ses emotions de soldat, avec entrain, avec animation, et c'est +les larmes aux yeux que nous lisons le recit du depart des bataillons +de marche pour les avant-postes. Les sedentaires, musique en tete, les +femmes, accompagnant jusqu'aux portes des bastions, leurs maris, leurs +fils, leur insufflant l'energie des resolutions vaillantes, quel admirable +tableau, quelle scene touchante et pleine de grandeur! Soldats improvises, +Paris a les yeux sur vous, mais, de bien loin aussi, des voeux sinceres +accompagnent vos bataillons. + +_Jeudi 26 janvier_.--Le ballon _la Poste de Paris_ apporte des nouvelles +de la capitale des 19, 20, 21 et 22 janvier. La sortie de Trochu a avorte! +Voila des evenements aussi funestes que decisifs. Quelle triste et +lamentable journee! Notre collegue Poirrier nous parle de sa femme, de ses +filles enfermees a Paris; Bertaux, de ses parents, de ses amis restes dans +la capitale. Quel avenir va s'ouvrir a la France? Il faut entrevoir le +jour ou Paris affame ouvrira ses portes aux soldats de Guillaume. + +_Vendredi 27 janvier_.--Le general Chanzy s'apprete a une attaque +energique. Nous recevons le telegramme suivant qui nous tire de nos +cauchemars: + +"General Chanzy a Tissandier, aerostier, a Rennes. + +"Priere venir ici de suite avec tous les ballons; vous vous entendrez avec +l'amiral pour observer les mouvements ennemis sur la rive gauche en avant +de Laval." + + +VII + + +Les ballons captifs a Laval.--Ascensions +quotidiennes.--L'armistice.--Nantes.--Bordeaux.--L'Assemblee +nationale.--Paris!--Vides dans les rangs. + +Du 28 janvier au 17 fevrier 1871. + +A peine arrives a Laval, nous allons en toute hate au quartier du general +Chanzy. Le commandant en chef de la deuxieme armee nous felicite sur notre +exactitude. Les hostilites vont reprendre plus energiques et plus actives +que jamais, il est necessaire de gonfler de suite trois ballons. Il y en a +un d'entre eux qui restera a Laval sous les ordres du general Colomb, les +deux autres seront mis a la disposition de l'amiral Jaureguiberry. + + +_Dimanche 29 janvier_.--Pas une minute n'a ete perdue, le prefet, le +directeur de l'usine a gaz ont tout fait pour activer nos operations. +A trois heures de l'apres-midi, le ballon _la Ville de Langres_, tout +arrime, tout gonfle est pret a monter dans l'atmosphere. + +Il fait un temps magnifique, notre sphere de soie immobile ressemble de +loin a une grosse toupie qui ronfle. A quatre heures elle va s'envoler au +bout de ses cordes. + +Trois ascensions consecutives s'executent dans les meilleures conditions, +nos marins sont maintenant inities a la manoeuvre qui s'opere avec la plus +remarquable precision. + +Mon frere et Poirrier ouvrent l'ascension, ils s'elevent jusqu'a 300 +metres de haut, et reviennent enthousiasmes de leur voyage. La vue est +admirable, l'oeil embrasse une campagne d'une etendue enorme. + +Je fais une seconde et superbe ascension avec Lissagaray, le commissaire +extraordinaire de la Republique, qui trouve un grand charme a ce voyage si +nouveau pour lui. + +Jossec s'eleve ensuite avec trois passagers. Jamais _la Ville de Langres_ +n'avait si bien enleve quatre voyageurs a l'extremite de ses cordes. + +--Bravo, mes amis, m'ecriai-je a la descente. Le temps est beau, tout va +bien. Mais ne flanons pas, demain nous gonflerons s'il est possible les +deux autres ballons que nous conduirons aux avant-postes de l'armee. Il +ne sera pas dit que les aerostiers militaires, toujours surpris par les +deroutes et les desastres, ne recevront pas en l'air le veritable bapteme +de feu! + +A peine ai-je ainsi parle qu'un capitaine de la ligne s'approche de nous. + +--Vous ne savez pas la grande nouvelle! + +--Qu'y a-t-il? + +--La guerre est finie! Un armistice vient d'etre signe. + +Inutile d'ajouter que toute la ville de Laval est en emoi. On ne parle que +de l'armistice. Quels sont les termes de cet acte immense? + +Mais le fait est-il bien vrai? On a ete si souvent trompe que, malgre soi, +on en arrive a l'incredulite de saint Thomas lui-meme. + + +_Lundi 30 janvier_.--Grand nombre de sceptiques croient que decidement +l'armistice est un canard. Pour plus de surete, occupons-nous toujours +de notre ballon. Si l'armee doit combattre, elle aura cette fois sa +sentinelle aerienne. + +L'air est d'un calme absolu. On execute dans l'apres-midi cinq ascensions. +Le ballon s'eleve verticalement sans devier d'une ligne de sa marche +perpendiculaire au sol. Le prefet, M. Delattre, est monte dans la nacelle, +il est reste immobile avec mon frere a 350 metres de haut, ne se lassant +pas d'admirer l'admirable panorama etale a ses yeux surpris. Je m'eleve +avec le secretaire de la Prefecture, et je suis remplace dans la nacelle +par un commandant des eclaireurs a cheval, qui demande la perche a 30 +metres de haut et fait revenir le ballon a terre. + +_Mardi 31 janvier_.--L'armistice est confirme. Il n'y a plus de doute a +cet egard. Les Prussiens occupent les forts, l'armee de Paris va etre +desarmee. + +Voila le triste denoument de ce drame horrible, qui compte trois +evenements egalement funestes pour la France, et qu'on peut resumer en +trois mots: Sedan, Metz, Paris! + +Nous recevons l'ordre de degonfler _la Ville de Langres_. Je monte une +derniere fois dans la nacelle, mais le vent est assez vif, et me lance a +deux metres d'une cheminee d'usine, ou le ballon manque de se briser. + +Bientot l'aerostat est vide, plie dans sa nacelle, non sans regrets de +la part de l'equipe. Pauvre ballon! quand te retrouverons-nous, fier et +majestueux, gracieusement arrondi dans l'atmosphere! + +Nos experiences de ballon captif devaient se terminer la. Les tentatives +executees ailleurs pendant la guerre, n'ont donne lieu a aucune +experience. MM. Gilles et Farcot ont ete envoyes a Lyon, mais l'occasion +ne s'est jamais montree pour eux de gonfler un ballon. + +Il en a ete de meme pour M. Revilliod, qui avait ete rejoindre le general +Bourbaki a Besancon. Le commandant en chef de l'armee de l'Est, comme le +general Chanzy, approuvait l'usage des ballons militaires, il comptait +beaucoup sur les services de M. Revilliod. La deroute est venue comme +partout en France dejouer tous ces projets. + +Avant l'expedition dans l'Est, M. Revilliod, accompagne de Mangin, avait +ete a Amiens se mettre aux services de l'armee du Nord. On gonfla le +ballon _le Georges Sand_, mais il ne fut pas amene a temps sur le champ de +bataille. + +Quelques jours avant l'armistice, MM. Duruof et de Fonvielle avaient ete +charges de se mettre a la disposition du general Faidherbe avec deux +ballons. + +On a vu par les experiences reiterees que nous avons successivement +executees a Orleans, au Mans, a Laval, que les aerostats sont +susceptibles, presque par tous les temps, de fournir a un general d'armee +un observatoire aerien d'ou il peut embrasser d'un seul coup d'oeil le +champ de bataille. Mais, vers la fin de cette guerre malheureuse, on n'a +trouve presque nulle part, helas! un veritable champ de bataille, on n'a +vu guere que des _champs de deroute_! Il est certain que les aerostats +pourront etre efficaces dans des temps moins desastreux et dans des +saisons plus clementes! + +_Dimanche 5 fevrier_.--La discipline est rigoureuse a Laval, nul officier +ne peut, sous quelque pretexte que ce soit, quitter son poste. Cependant +sachant ce que parler veut dire, nous ne doutons pas que le mot armistice +dans les circonstances presentes signifie: paix. A quoi bon demeurer +inutilement ici, nos ballons ne se sauveront pas tout seuls. Faisons nos +efforts pour quitter Laval, allons a Bordeaux, et nous reverrons bientot +Paris! C'etait la notre reve le plus cher. + +A force de demarches, de pourparlers, de diplomatie, le chef d'etat-major +consent a nous donner nos feuilles de route pour Bordeaux. Nous partons le +lendemain, avec nos papiers en regle. + +Le voyage s'effectue dans des conditions de lenteur desesperante. Nous +passons par Rennes, Nantes, Poitiers et Bordeaux. Trois nuits consecutives +sont passees en chemin de fer. + +_Jeudi 9 fevrier_.--Le train s'arrete a Bordeaux a 7 heures du matin. +Impossible de voir M. Steenackers, il est tout aux elections. Il attend +avec impatience les resultats du scrutin, et ne se doute certainement pas +qu'ils ne lui seront pas favorables. + +Nous faisons la rencontre de trois aeronautes: MM. Martin, Turbiaux et +Vibert; ces deux derniers sont venus vers la fin de janvier, ils nous +racontent leurs interessants voyages. M. Vibert est parti de Paris le 16 +janvier, dans le ballon _le Steenackers_, il est descendu en Hollande +apres une longue traversee. Il avait avec lui deux caisses de dynamite, +matiere fulminante effroyable, que mon ami M. Paul Champion a si bien +etudiee pendant le siege. On la destinait, parait-il, a l'armee de +Bourbaki. M. Turbiaux a quitte la gare du Nord le 18 janvier dans le +ballon _la Poste de Paris_, sa descente s'est operee a Venray dans les +Pays-Bas. Quant a M. Martin, mon frere et moi avions deja eu le plaisir +de faire sa connaissance a Tours. Il etait parti de Paris le 30 novembre, +pour descendre a Belle-Ile-en-Mer, apres un voyage vraiment dramatique. +Nous reparlerons plus tard de cette curieuse ascension. + +_Vendredi 10 fevrier_.--Mon frere rencontre un de ses anciens camarades +de l'ecole des Beaux-Arts, qui lui donne un laissez-passer prussien pour +Paris. Il part de suite, trop heureux de retrouver apres tant d'aventures +son toit et ses foyers. Je suis presente par un de mes amis a un avocat +distingue qui, pendant la guerre, a eu le courage et le devouement d'aller +a Berlin meme, recueillir des renseignements sur l'organisation militaire +en Prusse. Il a rapporte avec lui la liste de composition de tous les +regiments allemands, le nombre des tues et blesses, etc. La discretion +m'impose de ne pas trop m'etendre en details a cet egard. Je me rappelle +deux chiffres que je puis signaler au lecteur. Le nombre des soldats de +Bismark s'est eleve en France a un million cent quarante-sept mille. Autre +fait qui m'est reste grave dans la tete, a la suite de la conversation si +interessante que j'ai eue avec cet intelligent et hardi patriote. "Une des +causes de la force de l'Allemagne est l'instruction de ses habitants, il +n'y a dans tous les pays d'outre-Rhin que cinq hommes sur cent qui ne +sachent ni lire ni ecrire. En France on en compte 70 pour cent!" N'est-ce +pas le cas de dire que les chiffres ont parfois une eloquence brutale, +mais significative! + +_Lundi 13 fevrier_.--La place du Theatre, a Bordeaux, est couverte d'une +foule enorme. Des cuirassiers, des gardes nationaux entourent le theatre +qu'ils protegent d'un mur vivant. L'Assemblee nationale est en seance! +C'est ce jour-la que la droite etouffe de ses cris la voix de Garibaldi, +de l'illustre general qui a prete a la France le secours de son epee; la +population est exasperee a la sortie des deputes. On le serait a moins. + +_Jeudi 16 fevrier_.--La direction des telegraphes m'a enfin donne un +laissez-passer pour rentrer a Paris. Je vais partir. + +Bordeaux est toujours tres-anime. Une haie compacte de gardes nationaux et +de soldats defend les abords du theatre. Dans plusieurs rues avoisinantes, +on voit des nombreux escadrons de lanciers et de cuirassiers.--La +population est cependant bien calme et bien inoffensive. Elle ne semble +en aucune facon manifester le desir de faire l'assaut de l'Assemblee +nationale. + +Je pars pour Paris a 6 heures! + +_Vendredi 17 fevrier_.--Je viens de passer une nuit fatigante en chemin +de fer. J'ecris tant bien que mal, pour tuer le temps, sur mon carnet de +voyage. + +A 8 heures on s'arrete a La Souterraine. On accroche a notre train +QUARANTE-CINQ fourgons de marchandises. Je les ai comptes un a un: +volailles, porcs et boeufs deviennent nos compagnons de voyage. Tout +le monde fete ces animaux si respectables aujourd'hui. Ils seront +certainement bien recus a Paris! On ajoute deux machines a l'avant du +train, et l'on se met en marche bien peniblement. + +Je m'ennuie tellement dans mon wagon, que je pense a calculer le nombre +d'heures que nous avons passees en chemin de fer, pendant le siege de +Paris.--J'arrive a un total de 266 heures, soit 11 jours et 11 nuits en +cinq mois. O merveilles de la statistique, ou ne me conduiriez-vous pas, +si je calculais les minutes et les secondes! Arrives a 1 kilometre de +Vierzon, nous restons en arret sur la voie quatre heures consecutives. +Il faut voir la tete echevelee des voyageurs et des malheureuses femmes, +chiffonnees par le voyage. Un tel trajet donne un peu l'idee de la prison +cellulaire. + +On est en gare a Vierzon a 10 heures du soir. + +--Messieurs, nous dit un chef d'equipe,--vous ne pouvez reprendre un train +qu'a cinq heures du matin.--Voila la salle d'attente pour vous reposer. + +Les voyageurs ahuris se precipitent comme une avalanche dans les rues de +Vierzon, ou l'on dine tant bien que mal. + +Une heure apres, on est revenu dans la salle d'attente, car il n'y a pas +un lit vide dans toute la ville. Nous sommes deux cents dans une salle +ou l'on tiendrait trente a l'aise. Chacun se perche sur sa valise, ou se +couche par terre, et on attend la jusqu'a cinq heures du matin. + +Le lendemain, nous nous approchons sensiblement de la capitale! A mesure +que le train avance, l'emotion de tous est visible. Chacun va revoir ceux +qu'il aime apres une longue et terrible absence, apres d'epouvantables +desastres! Je n'oublierai jamais, pour ma part, la fin de ce voyage. +En passant a travers les environs de Paris, au milieu des campagnes +devastees, les pensees les plus sombres devorent mon esprit. Quel +spectacle navrant! Quelle douleur, quelle humiliation en voyant ces +soldats prussiens se promener sur les routes, ou monter la garde dans nos +gares! + +Pres de Juvisy, les voyageurs qui sont dans le meme compartiment que moi +me montrent sur la route un convoi d'approvisionnement prussien qui +attire l'attention generale. Un grand nombre de voitures uniformes, bien +construites, circulent sur le chemin, tirees par une belle locomotive +routiere. Cette machine a vapeur vient de Berlin, elle fonctionne ici. Et +voila dix ans que l'on dit en France que les machines routieres ne valent +rien. Je compare ce convoi prussien, aux mechantes charrettes de l'armee +de la Loire! + +A 2 heures je suis a Paris. La grande ville est sombre et lugubre! Ses +habitants sont fatigues, abattus et consternes! + +Quel triste retour, apres mon depart aerien du 30 septembre! C'est comme +le reveil apres un beau reve! + +Je retrouve mon frere Albert et mon frere aine qui a servi dans les +bataillons de marche, et qui me raconte ses campagnes; je revois mes amis. + +L'un d'eux manque a l'appel. C'est Gustave Lambert, l'intrepide pionnier +du Pole Nord. Il s'est engage comme simple soldat, et une balle stupide, +lancee par quelque brute, a frappe au coeur cet homme d'elite, cet +apotre d'une grande idee de science et d'initiative.--Gustave Lambert +m'embrassait la veille de mon depart, et se felicitait de voir les ballons +qu'il affectionnait contribuer a la defense de Paris. + +--Au revoir, me disait-il, bon courage, bonne chance! Nous nous +retrouverons bientot. Vous continuerez vos ascensions. Quant a moi +j'irai au Pole Nord.--Soldat aujourd'hui, je reprendrai demain ma grande +_toquade_. + +Gustave Lambert a ete frappe le meme jour que l'illustre peintre Regnault. +Ce jour-la les Prussiens, qui se pretendent les soldats de la science et +de la civilisation, ont pu se feliciter de leur besogne! + +C'est par son souvenir que je termine le recit de mes voyages, car +la derniere parole que je lui ai entendu prononcer s'appliquait aux +ballons-poste. "Mon cher ami, me disait-il le 28 septembre, la guerre est +une chose hideuse, monstrueuse, c'est un grand crime des peuples. Mais +tout homme de coeur dans ces moments-ci doit se devouer pour son pays. Je +vous felicite de votre entreprise. En ballon vous allez rendre a votre +pays plus de services qu'en etant soldat, et vous etes sur de ne tuer +personne." + + + +TROISIEME PARTIE + +HISTOIRE DE LA POSTE AERIENNE + + + + +I + + +Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les +premiers departs avec l'ancien materiel.--Construction des aerostats. + +En retracant dans les pages qui precedent mes impressions de voyages +aeriens pendant la guerre, je n'ai eu ni la volonte, ni la pretention de +me separer de mes collegues; j'ai pense que je ne devais pas ecrire cet +ouvrage sans donner les details que j'ai pu recueillir sur la _poste +aerienne_, sur les voyages les plus curieux des aeronautes improvises de +la Republique, sur les courageux courriers a pied, qui tous ont droit au +meme titre a la reconnaissance de leurs concitoyens pour les services +qu'ils ont rendus a la Patrie. + +On se rappelle que le 6 septembre 1870, les habitants des environs de +Paris recurent l'invitation de rentrer immediatement dans les murs de +l'enceinte.--Tous songent au depart, ils emportent les objets qui leur +sont precieux, brulent les approvisionnements qu'ils ne peuvent soustraire +a l'ennemi. Le spectacle de cette emigration restera toujours present a +l'esprit des Parisiens qui etaient la, aux portes des bastions, voyant +defiler les charrettes chargees de meubles, les voitures a bras couvertes +de paquets, les femmes, les enfants se pressant en files serrees, +comme dans les scenes bibliques de la fuite en Egypte! Mais il ne nous +appartient pas de raconter ces episodes du siege, nous ne voulons rappeler +ici que des dates. + +Les Prussiens ce jour-la, etaient encore eloignes de Paris; avec la +rapidite foudroyante qui caracterise leurs mouvements, ils ne tardent pas +a investir la capitale. Le 19 septembre la voiture postale qui la +veille encore, avait emporte hors Paris des ballots, de depeches, dut +retrograder. Le 20, trois voitures, deux cavaliers, cinq pietons sont +lances hors de l'enceinte. Un seul pieton nomme Letoile, parvient jusqu'a +Evreux, et peut en rapporter sept jours apres 150 lettres en risquant +deux fois sa vie. Le 21, un des employes de la poste nous disait avec +stupefaction: "Je n'oserais pas affirmer qu'une souris pourrait maintenant +franchir les lignes prussiennes!" + +La terre est fermee, on songe a l'eau, comme moyen de transport. Des +bouchons creux seront lances dans la Seine qui les portera au dehors, +ou qui les amenera au dedans. Mais des barrages ont ete construits par +l'ennemi qui a tout prevu. Un fil telegraphique a meme ete retire par lui +du fond de la Seine. Les routes aquatiques sont interceptees comme les +chemins terrestres. + +L'air seul reste ouvert. On se souvient que Metz a deja lance des ballons +libres au-dessus des lignes ennemies. Paris enverra ses messagers planer +au milieu des nuages! + +Avant de songer a la poste aerienne, on avait pense des le lendemain du 1 +septembre, a organiser des aerostats militaires destines a surveiller les +mouvements ennemis au moyen d'ascensions captives.--Le gouvernement +de l'Empire n'avait meme pas voulu repondre aux offres de service des +aeronautes. M. de Fonvielle et moi, nous avions adresse chacun de notre +cote des petitions au ministre de la guerre, nous proposant de suivre +l'armee du Rhin en ballon captif. Mais le major general Leboeuf ne voulait +compter que sur son propre genie, il n'aurait su que faire des ballons! + +Si le gouvernement du 1 septembre a echoue, on ne peut nier que sa bonne +volonte n'ait ete a la hauteur de ses intentions. MM. Nadar, E. Godard +et W. de Fonvielle furent accueillis par le nouveau ministere, et +furent charges successivement d'organiser trois postes d'observations +aerostatiques. + +Nadar s'installa place Saint-Pierre, avec le ballon _le Neptune_ +appartenant a J. Duruof. Cet aerostat, dans lequel j'avais fait, en 1868, +l'ascension maritime de Calais et le voyage des Arts-et-Metiers a Laigle, +etait en assez mauvais etat, mais Duruof le repara; il put rester gonfle +quinze jours, et executer un grand nombre d'ascensions captives, dont +quelques-unes ne furent pas sans utilite. Eugene Godard gonfla, au +boulevard d'Italie, sa _Ville de Florence_, excellent aerostat, fort bien +construit; en 1869 M. Godard m'avait offert gracieusement l'occasion +de faire une ascension dans cet aerostat, a Dijon. M. de Fonvielle +fit reparer _le Celeste_, aerostat de 750 metres que M. Giffard, son +proprietaire, avait genereusement offert au genie militaire, et dans +lequel j'etais encore monte en 1868. M. de Fonvielle fit quelques +tentatives a l'usine de Vaugirard. + +Ces trois postes aerostatiques devaient agir sous la surveillance d'une +commission presidee par le colonel Usquin. Il etait question de me confier +une quatrieme station, quand les necessites nouvelles creees a la poste +par l'investissement de Paris, transformerent ces ballons militaires en +ballons messagers. + +Il y avait encore a Paris six autres aerostats, l'_Imperial_ qui faisait +partie du mobilier de la couronne, ballon pourri que l'on n'a jamais pu +reparer, l'_Union_, appartenant a Gabriel Mangin, qui apres une tentative +d'ascension dut renoncer a boucher les trous de son ballon, que ses +collegues appelaient par ironie le ballon-passoire, tant il etait crible +de piqures; le _Napoleon_ et l'_Hirondelle_, deux mechants ballonneaux +appartenant a Louis Godard, le _Ballon captif de l'Exposition_ construit +pas M. Giffard. J. Duruof avait encore laisse a Paris un petit aerostat de +400 metres cubes, avec lequel M. Nadar fit quelques ascensions captives. +L'art de l'aerostation etait tombe si bas, que la patrie des Montgolfier +ne comptait que quelques ballons uses par l'age et le service. Mais on +tira parti tant bien que mal de tout ce materiel. + +Les ballons militaires furent achetes a la Commission, par +l'administration des Postes, et le premier depart fut organise par M. +Nadar a la place Saint-Pierre. + + +PREMIERS DEPARTS DE PARIS. + +1re Ascension. _23 septembre_.--J. Duruof s'eleva seul du pied des +buttes Montmartre a 8 heures du matin. Il emportait avec lui 125 +kilogrammes de depeches. La traversee fut heureuse. L'aeronaute descendit +a 11 heures a Craconville, pres Evreux. + + +2eme ASCENSION.--Le 25 du meme mois le ballon de M. Eugene Godard, +_la Ville de Florence_, partait a 11 heures du boulevard d'Italie. +Il etait monte par M. Mangin aeronaute et par M. Lutz, passager. Les +voyageurs descendirent sans accident a Vernouillet, pres Triel, dans le +departement de Seine-et-Oise. Les Prussiens n'etaient pas loin, Mangin dut +replier son ballon a la hate, et charger des paysans de le cacher, car +il etait impossible de songer a l'emporter sans courir les plus grands +dangers. + +Pendant que l'aeronaute s'occupe ainsi de son materiel, le voyageur, M. +Lutz, s'empare des depeches importantes, court a Vernouillet prevenir les +autorites de son arrivee de Paris. Il file a Tours, et la il raconte qu'il +est venu seul, charge d'une mission du gouvernement. Dans un hotel, on m'a +dit qu'il s'etait fait passer pour M. Nadar. Quel etait le but de toutes +ces inventions? C'est ce que j'ai toujours ignore.--Sur ces entrefaites, +Mangin arrive et se presente comme l'aeronaute de _la Ville de Florence_. + +--Mais, lui dit-on, nous l'avons deja vu, cet aeronaute, il est ici, et +nous a affirme qu'il etait seul en ballon. + +De la des explications, des eclaircissements. On cherche M. Lutz. Il n'est +plus a Tours. Quelques jours apres les journaux donnent de ses nouvelles. +Il a ete arrete a Dijon, puis on raconte qu'il a ete fusille comme espion. +Pendant quelques jours, mille recits se croisent au sujet de cet illustre +Lutz. Quel mystere est cache sous toutes ces aventures? On ne l'a jamais +bien su. Mais il ressort de tout cela que la conduite du voyageur de la +_Ville de Florence_ est au moins singuliere. + +Dans un recit qu'il a publie a Tours sur son voyage, il laisse entendre +qu'il etait seul dans le ballon, et se presente comme _commissaire delegue +du gouvernement de la Defense nationale_. + +_La Ville de Florence_ avait a bord 300 kilogr. de depeches et trois +pigeons qui sont revenus a Paris, apportant les nouvelles des aeronautes. + + +3e ASCENSION. _29 septembre_.--Louis Godard part de l'usine a gaz +de la Villette avec M. Courtin a 10 heures 30. Il a reuni par une grande +perche les nacelles des deux ballons _le Napoleon_ (800 met. cub.) et +_l'Hirondelle_ (500 met. cub.). Ces ballons se touchent a l'equateur et +ils comprennent entre eux un troisieme petit aerostat de 40 met. cub. +L'appareil est un peu baroque, mais il ne s'en enleve pas moins dans de +bonnes conditions a 10 heures 30 du matin. Les deux ballons attaches qu'on +a appeles depuis les _Etats-Unis_, passent au-dessus des buttes Montmartre +et tombent a Mantes a 1 heure de l'apres-midi. Nous donnons le recit du +voyage d'apres le _Moniteur officiel_ de Tours. + +"M.J.-G. Courtin, fournisseur de l'armee, charge de conduire les depeches +du gouvernement, est parti jeudi de Paris. L'aeronaute, Louis Godard, +commandait l'escadrille aerienne, qui se composait de deux ballons et de +deux nacelles, lies ensemble et marchant de conserve. Le poids total des +depeches confiees a M. Courtin s'elevait a 83 kilogrammes. + +"Le depart a eu lieu jeudi, a 10 heures du matin, a l'usine a gaz de la +Villette. Nos voyageurs ont passe sur le Mont-Valerien a 800 metres de +hauteur. Apres avoir depasse la forteresse, a deux kilometres environ, +ils ont essuye quelques coups de feu, qui naturellement n'ont point porte +jusqu'a eux. Ils ont jete du lest, et se sont eleves jusqu'a 1,500 metres. +Ils etaient en ce moment sur la foret de Saint-Germain, d'ou les Prussiens +ont, avec le meme insucces, tire sur les ballons. Faute de vent, ils +ont plane assez longtemps et ont du redescendre a 800 metres, afin de +rencontrer un courant. + +"Le reste du voyage aerien s'est accompli sans encombre et sans incidents. + +"M.J.-G. Courtin et M. Godard ayant traverse Mantes, ont pris leurs +dispositions pour atterrir. + +"C'est a trois kilometres de cette ville qu'ils ont touche terre; mais +ils ont ete traines pendant au moins 150 metres. Ils etaient dans cette +position desagreable, quand une troupe de cavaliers est arrivee sur eux +ventre a terre. Ils ont pris ces hommes pour des Prussiens et se sont crus +perdus. Heureusement la troupe etait commandee par M. Estancelin, qui est +charge d'organiser la defense dans le nord-ouest, et qui s'est empresse, +apres avoir aide nos voyageurs a prendre terre, de donner a l'envoye du +gouvernement une escorte pour gagner Mantes, ou son arrivee a cause une +alerte, car les Prussiens etaient d'un cote de la ville pendant que M. +Courtin y entrait de l'autre. + +"Celui-ci a ete parfaitement accueilli, et a recu, avec une ovation, des +offres de services de tout le monde. Une voiture a deux chevaux a ete mise +immediatement a sa disposition pour gagner Evreux." + + +4e ASCENSION. _30 septembre_.--_Le Celeste_, 750 metres; aeronaute, +G. Tissandier. Pas de passager. J'ai donne, dans la premiere partie de cet +ouvrage, tous les details de mon ascension, mais je crois devoir rapporter +ici quelques faits curieux qui se rattachent a l'histoire generale des +ballons-poste. Je ne devais pas d'abord partir dans _le Celeste_; ce +ballon etait reserve a un autre aeronaute, homme d'affaires generalement +aussi connu que peu estime, que je demanderai permission de ne designer +que sous le nom de M.X... + +X..., avec l'aplomb qui le caracterise, s'en va trouver M. Jules Favre. + +--Monsieur le ministre, dit-il, je suis designe par M. Rampont pour partir +comme courrier de la poste dans un ballon. Avez-vous des recommandations a +me faire? + +--Certainement, dit M.J. Favre; voici un mot pour le ministre de +l'interieur, on vous donnera des instructions et vous reviendrez me voir. + +X..., arme de ce document, court chez M. Rampont. + +--Monsieur le directeur des postes, dit-il avec un aplomb toujours +croissant, le ministre des affaires etrangeres m'a charge d'une mission +importante en province. Voici un mot de sa main qui le prouve. J'ai fait +des ascensions; voulez-vous me confier la direction d'un de vos ballons? + +--Comment donc, dit M. Rampont, vous etes recommande par le ministre des +affaires etrangeres, vous partirez de suite. + +Malheureusement pour X..., le bout de l'oreille s'est montre au dernier +moment, on a ete aux renseignements, aux informations. La trame qu'il +avait si bien cousue s'est emmelee subitement. X... n'est jamais sorti de +Paris en ballon. Je l'ai remplace dans _le Celeste_. + +La veille de son depart, X... me disait: + +--Vous partez apres moi. Vous me retrouverez a Tours. Si vous voulez, je +vous nommerai prefet. J'ai une mission tres-importante; je suis charge de +designer des candidats pour les prefectures et les sous-prefectures. + +Jusqu'ou n'aurait pas ete ce trop habile escamoteur, s'il avait pu +debarquer a Tours? Il avait des lettres des membres du gouvernement. Que +d'histoires il aurait pu forger, sachant que la verification de ses recits +etait impossible! X... serait peut-etre devenu general en chef. + +Pour completer les informations relatives a la quatrieme ascension du 30 +septembre, je donne le texte des proclamations que j'ai jetees au nombre +de 10,000 sur la tete des Prussiens. + +Chaque proclamation etait imprimee en deux colonnes sur une feuille +de papier format in-8 deg.. La colonne de gauche etait imprimee en texte +allemand, celle de droite etait la traduction francaise de ce document. + + +TEXTE FRANCAIS DES PROCLAMATIONS LANCEES EN BALLON SUR LES CAMPS +PRUSSIENS. + +"Au commencement de la guerre, la nation allemande a pu croire que la +nation francaise encourageait l'Empereur Napoleon III dans ses projets +d'agression. + +"La nation allemande a pu se convaincre depuis la chute de l'Empereur que +la nation francaise veut la paix. Elle desire vivre unie avec l'Allemagne, +sans contrarier son mouvement d'unite, qui profitera aux deux peuples. + +"Il semblerait d'abord naturel que les deux nations missent bas les +armes et cessassent de s'entre-tuer. "La France a reconnu qu'elle etait +responsable des fautes de son gouvernement. Elle a declare etre prete a +reparer les maux que ce gouvernement a faits. + +"L'Allemagne laissee a elle-meme accepterait de grand coeur ces conditions +honorables. Elle a montre sa vaillance et sa science militaires. Elle n'a +aucun interet a continuer cette lutte qui la ruine et lui enleve ses plus +glorieux enfants. + +"Mais l'Allemagne n'est pas libre. + +"Elle est dominee par la Prusse, et la Prusse elle-meme est sous la main +d'un monarque et d'un ministre ambitieux. + +"Ce sont ces deux hommes qui ont repousse la paix qu'on leur offrait. Ils +veulent satisfaire leur vanite en enlevant Paris. Paris resistera jusqu'a +la derniere extremite; Paris peut etre le tombeau de l'armee assiegeante. + +"Dans tous les cas, le siege sera long; voici l'Allemagne hors de chez +elle tout l'hiver, et l'absence de la fleur de la population laisse les +familles dans la misere. + +"Jusques a quand les peuples seront-ils la dupe de ceux qui les +gouvernent? Ce sont les rois et leurs ministres qui les poussent les uns +contre les autres a des a combats homicides. Commandee par Napoleon, la +France marchait a la bataille; maintenant que Napoleon est renverse, elle +ouvre les bras a l'Allemagne. Sans doute elle defendra pied a pied son +foyer, elle ne se laissera rien enlever de son sol; mais aussi elle prend +l'engagement de respecter celui de ses voisins. Elle leur propose une +alliance fraternelle. Que l'Allemagne ne soit pas plus longtemps l'esclave +d'une ambition aveugle; qu'elle ne lui donne plus ses enfants a egorger." + +On a renonce a ces proclamations qui ne produisaient sans doute pas grand +effet sur les Allemands. Il parait en outre que des paysans francais, en +ayant ramasse quelques-unes, avaient cru qu'elles etaient lancees par un +ballon prussien; ils se seraient empresses de tirer des coups de fusil sur +l'aerostat. + + +ESSAI D'UN BALLON LIBRE. + +Le jour meme du depart du _Celeste_, Eugene Godard lancait, au boulevard +d'Italie, un petit ballon libre muni de sacs de lettres qui devaient +tomber successivement durant le voyage, au moyen d'un systeme automatique +tres-simple. Ce debut ne fut pas heureux. Le ballonneau tomba pres des +remparts au milieu d'un retranchement prussien. + +L'accident ne tarda pas a etre connu a Paris, mais il fut singulierement +exagere; quelques journaux raconterent que les Allemands avaient fait la +capture d'un ballon monte, le 30 septembre. Cet aerostat ne pouvait etre +que le _Celeste_. La nouvelle parvint aux oreilles de mes amis qu'elle +emut d'autant plus vivement que mes pigeons sont arrives a Paris ayant +perdu leurs depeches. Heureusement, mon frere Albert avait pu suivre mon +ballon pendant plus d'une heure, il affirma que je devais etre sauve. +Mon ami de Fonvielle, dans la _Liberte_, eut l'obligeance de donner +d'excellentes raisons sur l'improbabilite de ma capture. Il disait vrai. + +On renonca aux ballons libres, et il fut decide que les depeches de la +poste ne seraient plus confiees qu'a des aeronautes. + +CONSTRUCTION DES BALLONS-POSTES + +Les quatre premiers voyages aeriens executes dans de bonnes conditions du +23 au 30 septembre, ont reellement fonde la poste aerienne. A compter de +ce jour, l'administration decida que des ballons neufs, fabriques dans +de bonnes conditions, devaient sortir regulierement de Paris. La plus +vigoureuse impulsion fut donnee a la construction de ces aerostats. + +La direction des postes confia l'organisation de deux ateliers de +fabrication aerostatique a M. Eugene Godard d'une part, et a MM. Yon et +Camille d'Artois d'autre part. + +M. Eugene Godard est un praticien d'un merite incontestable; il a execute +dans sa vie plus de 800 voyages en ballon, et construit un nombre +considerable d'aerostats. On ne pouvait mieux choisir pour accelerer une +construction si speciale. Eugene Godard s'installa a la gare du Nord. + +MM. Yon et Camille d'Artois organiserent a leur tour un atelier +aerostatique a la gare du Nord. M. Yon est l'habile constructeur des +admirables ballons captifs crees par M. Giffard; c'est en meme temps +un aeronaute distingue. Quant a M. Camille d'Artois, ses ascensions +publiques, a l'Hippodrome et a bord du _Geant_, lui ont acquis un juste +renom dans l'art de la navigation aerienne. M. Nadar s'etait d'abord +charge des operations aerostatiques de la gare du Nord, mais il se retira +bientot. + +Voici quelles etaient les conditions des traites acceptes entre ces +messieurs et l'administration des postes: "Les ballons devaient etre de la +capacite de 2,000 metres cubes, en percaline de premiere qualite, vernie +a l'huile de lin, munis d'un filet en corde de chanvre goudronne, d'une +nacelle pouvant recevoir quatre personnes et de tous les apparaux +necessaires: soupape, ancres, sacs de lest, etc. + +"Les ballons devaient supporter l'experience suivante: Remplis de gaz, +ils devaient demeurer pendant dix heures suspendus, et, apres ce temps +d'epreuve, soulever encore un poids net de 500 kilogrammes. + +"Les dates de livraison etaient echelonnees a epoques fixes: 50 francs +d'amende etaient infliges aux constructeurs pour chaque jour de retard. Le +prix d'un ballon remplissant ces conditions etait de 4,000 francs, dont +300 francs pour l'aeronaute, que procurait le constructeur. Le gaz etait a +part. C'est ce prix qui a ete primitivement paye par la direction generale +des postes, au comptant, aussitot l'ascension effectuee, le ballon hors de +vue. Il a ete reduit posterieurement a 3,500 francs, plus 500 francs dont +300 francs pour le gaz et 200 francs pour l'aeronaute. A ces frais il faut +ajouter des sommes pour valeur d'accessoires, dont le a montant a varie +de 300 a 600 francs par ascension, Le _Davy_, ne cubant que 1,200 metres +cubes, n'a coute que 3,800 francs[9]." + +[Note 9: Extrait du _Journal officiel_, n deg. du 2 mars 1871.] + +La construction des ballons, une fois mise en train, s'executa avec une +grande rapidite. + +Nous croyons devoir donner ici quelques details techniques sur la +fabrication des aerostats si peu connus generalement dans la masse du +public. + +L'etoffe qui convient le mieux pour la construction d'un aerostat est sans +contredit la soie; mais la soie est d'un prix tres-eleve; on la remplace +souvent par un tissu de toile ou de coton qui, une fois verni, est +suffisamment impermeable pour contenir sans deperdition les masses de gaz +d'eclairage ou d'hydrogene qui doivent l'emplir. C'est ce qui a ete fait, +comme on l'a vu, pour les nouveaux ballons du siege. + +La forme a donner a un aerostat peut etre variable; mais il est certain +que la sphere offre de grands avantages et une incontestable superiorite, +puisqu'elle est la figure qui offre le moins de surface sur le plus grand +volume. + +Nous n'entrerons pas dans les details geometriques de la coupe de +l'etoile; l'epure etant faite, supposons que nous n'avons plus qu'a reunir +les fuseaux et a les coudre pour former l'aerostat spherique. Cette +couture s'execute aujourd'hui tres-facilement a l'aide de la machine a +coudre, que les aeronautes de profession ont d'abord voulu bannir, mais a +laquelle ils ont du bientot reconnaitre une grande superiorite. M. Eugene +Godard est reste presque seul partisan des coutures a la main. Ses ballons +etaient cousus par des ouvrieres. + +Le ballon de coton n'est pas impermeable, et laisse echapper le gaz avec +une telle rapidite qu'il ne pourrait certainement pas etre gonfle, meme au +moyen du gaz de l'eclairage, si on ne prenait soin de le vernir. Le vernis +employe est tout simplement de l'huile de lin cuite avec de la litharge. +On a l'habitude de l'employer a chaud et de l'etendre a l'aide de tampons +sur toute la surface interieure et exterieure de l'aerostat. + +Le ballon est muni a sa partie superieure d'une soupape qui est destinee a +laisser echapper du gaz au gre de l'aeronaute, pendant toute la duree de +l'ascension. Les soupapes sont formees de deux clapets qui s'ouvrent, de +l'exterieur a l'interieur, sous la traction d'une corde que l'on tire de +la nacelle. Pour que la fermeture soit hermetique, on lute les joints avec +un melange de suif et de farine de lin que l'on nomme _cataplasme_. On +voit que cet organe est tres-grossier, et qu'il serait bien facile de le +perfectionner; mais le temps etait trop rare pendant le siege pour qu'il +ait ete possible de songer aux innovations qui necessitent des recherches +longues et minutieuses. + +La sphere d'etoffe, munie de sa soupape a sa partie superieure, est +pourvue a sa partie inferieure d'une ouverture que l'on appelle +_appendice_, et qui reste toujours beante pendant l'ascension, afin de +permettre au gaz, dilate par suite de la diminution de pression, de +trouver une issue. Sans cette precaution, l'aerostat pourrait eclater +par suite de la force expansive du gaz. Le ballon est recouvert dans sa +totalite d'un vaste filet attache a la soupape, et qui se termine vers la +partie de l'appendice par trente-deux cordes qui servent a y attacher la +nacelle. Celle-ci se fixe au filet par l'intermediaire d'un cercle de bois +pourvu de trente-deux petites olives de bois, appelees _gabillots_, +qui s'ajustent dans les boucles faconnees a la partie inferieure des +trente-deux cordes du filet. Huit autres gabillots permettent d'attacher +la nacelle au cercle par les cordes dont elle est munie. Le cercle +que nous venons de decrire est un des organes les plus essentiels de +l'aerostat, il est regulierement fixe au filet et sert de point d'attache +a l'ancre, qui est l'engin d'arret a la descente. Il repartit uniformement +les tractions, et donne a tout l'appareil une grande elasticite. + +La nacelle est confectionnee en osier souple, flexible. C'est +incontestablement la meilleure substance a employer pour construire un +esquif propre a supporter des chocs, des trainages, sans se deteriorer +et sans blesser les touristes aeriens qui s'y sont confies. On tresse un +veritable panier d'osier avec les huit cordes d'attache, qui passent par +le plancher de la nacelle et en font, pour ainsi dire, partie integrante. +Deux banquettes permettent aux aeronautes de s'asseoir commodement. + +Le ballon, tel que nous venons de le decrire, est pret a gravir l'espace +quand il est gonfle de gaz de l'eclairage. En effet, ce gaz a une densite +de 0gr.650, c'est-a-dire qu'un metre cube dans l'air aura une force +ascensionnelle de 730 grammes environ. Les ballons du siege ont 2,000 +metres cubes, ils auront donc une force ascensionnelle de 1,460 +kilogrammes. L'etoffe, le filet et la nacelle reunis ne pesent guere +plus de 500 kilogrammes; il nous reste 960 kilogrammes pour le poids des +voyageurs, du sable de lest et des organes d'arret. + +Quand un ballon s'eleve, il tend bientot a se mettre en equilibre, il a +perdu une certaine quantite de gaz par l'appendice; il en perd constamment +de petites quantites, si, comme il arrive souvent, il n'est pas +parfaitement impermeable; en outre, il se refroidit, et le gaz, se +contractant, est encore prive d'une partie de sa force ascensionnelle. +Livre a lui-meme, le ballon, apres avoir atteint le sommet de sa course, +tendrait immediatement a redescendre et ne tarderait pas a revenir a +terre. Pour empecher cette descente, l'aeronaute allege sa nacelle; il +jette par-dessus bord un corps pesant qu'on appelle le _lest_, et qui se +compose de sable tamise. Ce sable forme un nuage floconneux qui ne tombe a +terre que lentement et sous forme de grains imperceptibles, incapables de +causer le moindre degat, comme cela ne manquerait pas d'arriver si l'on +jetait du haut des airs des pierres ou des corps non divises. + +Pour que la description de l'aerostat soit complete, il faut encore que +nous parlions des organes d'arret, dont on doit se munir pour assurer le +retour a terre. L'aeronaute emporte a bord une ancre evasee, non pas +une ancre de marine qui ne mordrait pas dans les champs, mais un engin +confectionne pour les ascensions aerostatiques. On pourrait encore se +munir d'un grappin a six branches, qui est meme preferable a l'ancre, au +dire de quelques vieux marins de l'atmosphere. Enfin, il est indispensable +de ne pas oublier le _guide-rope_, un des engins essentiels du ballon. +Qu'est-ce que le guide-rope? C'est tout simplement une corde de 150 metres +de long, qui s'attache au cercle et que l'on laisse pendre dans l'espace. +En l'air, elle n'est d'aucun usage; mais il n'en est pas de meme au retour +a terre. D'abord, si l'aeronaute touche terre, il sait qu'il est a 150 +metres du sol, puisqu'il connait la longueur de sa corde, et quand il +revient des hautes regions, l'oeil le plus expert ne sait guere apprecier +les distances. Ce sera donc un veritable guide, d'ou le nom qui lui a +ete donne, _rope_, voulant dire cable en anglais. En outre, si le ballon +descend, le guide-rope va successivement toucher terre dans toute sa +longueur, et il delestera l'aerostat, en amortissant le premier choc. +Cette corde agit donc encore comme un veritable ressort qui empeche +le retour vers le sol d'etre trop brusque. Si l'ancre ne mord pas +immediatement, le guide-rope sera traine a la remorque du ballon; mais +il tendra a l'arreter; car il produira contre le sol une resistance de +frottement considerable; il pourra meme s'enrouler autour d'un obstacle, +d'un arbre, d'un poteau, et enfin offrir prise aux braves paysans qui ne +manquent pas de venir en aide aux ballons quand ils le peuvent. +Cette simple corde qui pend apres le cercle est donc d'une utilite +extraordinaire; c'est a l'illustre aeronaute anglais Green que revient +l'honneur de l'avoir employee le premier. L'invention, direz-vous, est +bien simple. Sans doute, mais personne n'y avait songe avant lui, et vous +et moi, peut-etre, ne penserions pas au guide-rope sans le vieux Green. + +L'armement ainsi opere est a peu pres complet; il ne faut pas oublier de +mettre dans les bottes de la nacelle un bon couteau, quelques cordelettes, +des couvertures, et des vivres froids; quelques bonnes bouteilles de vin, +un carafon d'eau-de-vie, ne sont pas non plus a dedaigner, car l'air des +nuages donne un appetit d'enfer. + +Pour connaitre sa route dans l'air, l'aeronaute emporte une boussole; s'il +voit la terre, il reconnait le sillage trace par le ballon et l'aiguille +aimantee lui donne sa route. Le barometre indique enfin avec une grande +precision les altitudes au-dessus du niveau de la mer. + +Les constructeurs aerostatiques du siege de Paris fabriquerent environ +soixante ballons de 2,000 metres cubes. L'installation de M. Eugene Godard +a la gare d'Orleans offrait un aspect merveilleux. D'un cote des femmes +cousaient les fuseaux du ballon, de l'autre des marins confectionnaient +les filets. Ailleurs enfin, le vernis s'etalait sur les aerostats cousus. + +Au milieu de la gare, quelques ballons gonfles d'air sechaient leur couche +de vernis. Ils dominaient le sol comme le dos immense de ces cetaces qui +forment des iles flottantes au milieu de l'Ocean. + +Les aerostats de M. Godard etaient a cotes bicolores bleues et rouges, ou +jaunes. Ceux de MM. Yon et Camille d'Artois etaient blancs. Cette couleur +est la meilleure sans contredit, car elle reflete, au lieu de les +absorber, les rayons lumineux. Un ballon blanc doit etre moins sensible +aux dilatations et aux contractions brusques qu'un aerostat colore. + + +L'ASCENSION. + +MM. Eugene Godard, Camille d'Artois et Yon etaient charges de trouver des +aeronautes destines a s'elever dans les ballons-poste. Les braves marins +jouerent ici un role tres-important, car sur soixante-quatre ballons, il +y en eut trente qui furent conduits dans les airs par nos loups de mer, +transformes en _loups aeriens_. + +On donnait quelques lecons preliminaires aux novices, mais quelles lecons! +Une nacelle etait pendue a une des poutres de fer de la gare, l'eleve y +grimpait et criait le "lachez tout." Mais il va sans dire qu'il restait en +place. On lui faisait jeter du lest et tirer une corde de soupape. Puis il +lancait son ancre et simulait l'atterrissage. Singulier apprentissage qui +rappelle les lecons de natation a calle seche. + +Le jour de l'ascension designe, les passagers arrivaient au lieu du +depart, et remettaient leurs destinee entre les mains de l'apprenti +aeronaute. Ils s'elevaient dans les airs quelquefois par une nuit noire, +marchant a l'inconnu. Ma foi, quand on a pratique les ballons, qu'on a +souvent gravi les hautes regions de l'air, on ne peut s'empecher d'admirer +le courage et le devouement de ces hardis explorateurs. Ici le mot +devouement n'est pas exagere, car les aeronautes sont partis de Paris en +ballon pour une somme insignifiante, quelques-uns ne recevaient comme +gratification pecuniaire que deux cents francs a peine. Je n'oublierai +jamais la stupefaction d'un Anglais que j'ai vu a Tours et qui me disait: + +--O monsieur! comme on doit vous payer pour entreprendre de tels voyages! +Une ascension faite au-dessus des Prussiens, cela vaut deux mille livres +sterling. + +--Je ne sais ce que cela vaut, monsieur. Mais en France ces choses-la ne +se font pas, ou se font pour rien. + +Le brave Anglais n'a pas cru un mot de ce que je lui disais. + +--Cela vaut cinquante mille francs, repetait-il. + +Au moment du depart d'un ballon-poste, MM. Bechet, sous-directeur des +postes, ou Chassinat, directeur des postes de la Seine, apportaient les +ballots de lettres et les depeches. Enfin M. Herve-Mangon, avec un zele +bien louable, donnait les renseignements meteorologiques sur la direction +du vent, son intensite, etc. MM. Bechet, Chassinat et Herve-Mangon ont +passe le temps du siege a se lever a trois heures du matin, ou a une +heure, pour assister aux departs; la part qu'ils ont prise a la poste +aerienne ne sera pas oubliee: mais que de derangements inutiles, que de +peine perdue! Souvent le vent n'etait pas assez vif, on ne pouvait pas +partir; ou il etait trop violent, et au dernier moment l'aerostat volait +en eclats. + +L'organisation du service des ballons-poste a ete en definitive creee avec +la plus grande regularite, la plus remarquable precision. Cette +creation restera un vrai titre de gloire pour M. Rampont et pour les +administrateurs de la poste francaise. + +Dans les circonstances graves, M.E. Picard donnait lui-meme des +recommandations aux aeronautes. Car quelques ballons avaient a porter hors +Paris les nouvelles les plus importantes que les Prussiens ne pouvaient +pas intercepter au-dessus des nuages. + +Continuons a present l'enumeration des voyages aeriens en nous fixant sur +ceux qui offrent le plus d'interet. + + +DEPARTS DE BALLONS EN OCTOBRE 1870. + +VOYAGE DE H. GAMBETTA. + +5e et 6e Ascensions. _7 octobre_. + +1 deg. L'_Armand Barbes_, 1,200 met. cubes. Aeronaute, J. Trichet; passagers, +MM. Gambetta et Spuller. + +2 deg. _Le George Sand_, 1,200 met. cubes. Aeronaute, J. Revilliod; passagers, +deux Americains et un sous-prefet. + +Le double depart de l'_Armand Barbes_ et du _George Sand_ s'est effectue +dans des conditions assez dramatiques, comme l'ont raconte les journaux +de Paris. Nous cedons la parole au _Gaulois_ du 7 octobre qui a donne des +details curieux sur ces memorables ascensions: + +"Une foule enorme attendait ce matin, sur la place Saint-Pierre a +Montmartre, le depart des ballons l'_Armand Barbes_ et le _George Sand_, +ce n'etait pas un vain sentiment de curiosite qui excitait l'avide anxiete +de cette population; on venait d'apprendre que chacun de ces aerostats +emportait des voyageurs entreprenant courageusement ce perilleux voyage +avec d'importantes missions. + +"Dans la nacelle de l'_Armand Barbes_, conduit par M. Trichet, prirent +place Gambetta et son secretaire Spuller; dans celle du _George Sand_, +dirige par M. Revilliod, monterent MM. May et Raynold, citoyens +americains, charges d'une mission speciale pour le gouvernement de la +defense, et un sous-prefet. + +"On remarquait dans l'enceinte Charles et Louis Blanc, MM. Rampont et +Charles Ferry, et le colonel Husquin. + +"MM. Nadar, Dartois, et Yon dirigeaient, avec l'autorite et l'entrain +qu'on leur connait, le double depart. + +"Les dernieres poignees de main echangees au milieu de l'emotion generale, +au cri de "lachez tout!" les deux ballons s'eleverent majestueusement. + +"Il etait onze heures dix minutes. + +"Une immense clameur de: "Vive la Republique!" retentit sur la place et +sur la butte; les hardis voyageurs agitaient leurs chapeaux et leurs voix +repetaient comme un echo lointain le cri de la foule. + +"Par une illusion d'optique, lorsque les ballons franchirent la butte +Montmartre, ils se dirigeaient vers le nord-est, l'on crut qu'ils +descendaient et allaient echouer dans la plaine. La foule desesperee, +anxieuse, tumultueuse, escalada la butte. Les factionnaires marins eurent +toutes les peines du monde a la retenir: il fallut qu'elle vit les +deux ballons continuer leur route pousses par un vent qui (d'apres les +observations faites) filait dix lieues a l'heure. + +"On attend impatiemment le retour des pigeons voyageurs qui nous diront ou +les deux aerostats ont atterri." + +Le _Moniteur universel_ du 10 octobre (edition de Tours) peut aujourd'hui +satisfaire la curiosite de ceux qui n'ont qu'une vague connaissance des +peripeties du voyage de M. Gambetta. "Pousses par un vent tres-faible, dit +ce journal, les deux aerostats ont laisse Saint-Denis sur la droite; mais +a peine avaient-ils depasse la ligne des forts, qu'ils ont ete assaillis +par une fusillade partie des avant-postes prussiens; quelques coups de +canon ont ete aussi tires sur eux. Les ballons se trouvaient alors a la +hauteur de 600 metres, et les voyageurs aeriens ont entendu siffler les +balles autour d'eux; ils se sont alors eleves a une altitude qui les a mis +hors d'atteinte; mais, par suite de quelque accident ou de quelque fausse +manoeuvre, le ballon qui portait le ministre de l'interieur s'est mis a +descendre rapidement, et il est venu prendre terre dans un champ traverse +quelques heures avant par des regiments ennemis, et a une faible distance +d'un poste allemand. En jetant du lest, il s'est releve, et a continue sa +route. Il n'etait qu'a deux cents metres de hauteur lorsque, vers Creil, +il a recu une nouvelle fusillade, dirigee sur lui par des soldats +wurtembergeois. En ce moment, le danger etait grand; heureusement les +soldats ennemis avaient leurs armes en faisceau; avant qu'ils les eussent +saisies, le ballon, allege de son lest, remontait a huit cents metres; +les balles ne l'ont pas plus atteint que la premiere fois, mais elles ont +passe bien pres des voyageurs, et M. Gambetta a eu meme la main effleuree +par un projectile. + +"L'_Armand Barbes_ n'etait pas au terme de ses aventures. + +"Manquant de lest, il ne se maintint pas a une elevation suffisante; il +fut encore expose a une salve de coups de fusils partie d'un campement +prussien, place sur la lisiere d'un bois, et alla, en passant par dessus +la foret, s'accrocher aux plus hautes branches d'un chene ou il resta +suspendu; des paysans accoururent, et, avec leur aide, les voyageurs +purent prendre terre, pres de Montdidier, a 3 heures moins un quart. +Un proprietaire du voisinage passait avec sa voiture, il s'empressa de +l'offrir a M. Gambetta et a ses compagnons, qui eurent bientot atteint +Montdidier, et se dirigerent sur Amiens. Ils y arriverent dans la soiree +et y passerent la nuit. + +"Le voyage du second ballon a ete marque par moins de peripeties. Apres +avoir essuye la premiere fusillade, il a pu se maintenir a une assez +grande hauteur pour eviter un nouveau danger de ce genre; il est alle +descendre, a 4 heures, a Cremery pres de Roye, dont les habitants ont +tres-bien accueilli les voyageurs. M. Bertin, fabricant de sucre et maire +de Roye, a donne l'hospitalite pour la nuit a l'aeronaute; son adjoint a +loge chez lui les deux Americains. + +"Le lendemain, samedi, l'equipage du second ballon rejoignait celui du +premier a Amiens, et l'on partait ensuite de cette ville a midi. A Rouen, +ou l'on arriva ensuite, M. Gambetta fut recu par la garde nationale, et +prononca un discours qui excita l'enthousiasme. De Rouen, M. le ministre +et ses compagnons de route se dirigerent sur le Mans; ils y coucherent, et +en partirent le lendemain, dimanche, a 10 heures et demie[10]." + +[Note 10: "Le 10 octobre on lisait dans le _Journal officiel_ +de Paris: Le gouvernement a recu ce soir une depeche ainsi concue: +"Montdidier (Somme), 8 heures du soir. Arrivee apres accident en foret +a Epineuse. Ballon degonfle. Nous avons pu echapper aux tirailleurs +prussiens, et grace au maire d'Epineuse, venir ici, d'ou nous partons dans +une heure pour Amiens, d'ou voie ferree jusqu'au Mans et a Tours. Les +lignes prussiennes s'arretent a Clermont, Compiegne et Breteuil dans +l'Oise. Pas de Prussiens dans la Somme. De toutes parts on se leve en +masse. Le gouvernement de la defense nationale est partout acclame." + +Cette depeche avait ete apportee par un joli pigeon gris, compagnon de +voyage aerien du ministre de l'interieur.--On l'appella depuis Gambetta.] + +7e Ascension. _12 octobre_.--Le ballon _le Washington_ (2,000 met. +cub.), conduit par M. Bertaux, recoit dans sa nacelle M. Van Roosebecke, +proprietaire de pigeons, et M. Lefebvre, consul de Vienne.--Il porte en +outre 300 kilogr. de depeches et 25 pigeons. L'aerostat part de la gare +d'Orleans a 8 heures 30 du soir et tombe a 11 heures 30 pres de Cambrai. + +A la descente, le vent est assez violent, l'aeronaute M. Bertaux, en +jetant l'ancre, tombe de la nacelle et fait une chute terrible dans un +champ de betteraves. MM. Van Roosebecke et Lefebvre sont emportes dans la +nacelle avec une violence extreme, ils subissent un trainage perilleux, +mais le ballon se dechire et s'arrete; les voyageurs en sont quittes pour +l'emotion. + +Quant a M. Bertaux, il etait deja malade, poitrinaire en sortant de Paris. +Il a fait partie, d'Orleans au Mans, comme nous l'avons raconte, de la +compagnie des aerostiers militaires. Il a trouve la mort, en revenant +a Paris apres l'armistice. C'etait un jeune homme plein d'avenir; +litterateur et poete, il avait compose plusieurs volumes de poesies, il +s'etait lance avec passion dans les aventures de la navigation aerienne. + + +8e Ascension. _12 octobre_.--Le _Louis Blanc_, 1,200 met. cub., +conduit par M. Farcot, mecanicien, part a 9 heures du matin, de +Montmartre. Passager: M. Tracelet, proprietaire de pigeons.--Poids des +depeches, 125 kilogr. Nombre de pigeons, 8. + +L'aerostat descend a midi 30 a Beclerc dans le Hainaut (Belgique). + + +9e et 10e Ascensions. _14 octobre_. + +1 deg. Le _G. Cavaignac_, 2,000 +met. cub., dirige par M. Godard pere, recoit dans sa nacelle M. de Keratry +et deux passagers, 710 kilogr. de depeches et 6 pigeons. Il s'eleve de +la gare d'Orleans a 10 heures 15 minutes et descend a 3 heures de +l'apres-midi a Brillon (Meuse). + +Le retour a terre s'est execute avec une precipitation regrettable. La +nacelle recoit un choc des plus violents; M. de Keratry a la tete blessee +par le cercle qui le frappe, et une jambe contusionnee. + +2 deg. Le _Jean-Bart_, 2,000 met. cub., qu'on a appele aussi le _Guillaume +Tell_ et le _Christophe Colomb_. Aeronaute, Albert Tissandier. Passagers, +MM. Ranc et Ferrand. + +Il y a eu entre le quatrieme voyage et le cinquieme, un intervalle de +plusieurs jours, ou les tentatives d'ascension ont presque toujours +avorte. M. Albert Tissandier devait partir le 3 octobre. A 8 heures du +matin, il se rend a l'usine de Vaugirard. Le _ballon Imperial_ a ete +repare, il est gonfle, mais il fuit sensiblement. D'ailleurs l'air est +d'un calme absolu. MM. Herve-Mangon, Rampont et Chassinat, decident qu'il +est prudent de remettre le depart. + +Le lendemain, a 5 heures du matin, MM. Tissandier et Herve-Mangon +s'apercoivent que le ballon est presque degonfle. L'empire n'aura meme pas +laisse a la France un ballon en bon etat! + +On retarde l'ascension. Jusqu'au 7 octobre, les tentatives de depart +sont vaines. Ce jour-la MM. Gambetta et Spuller s'elevent de la place +Saint-Pierre. + +M.A. Tissandier est remis au 12 octobre. Il se rend a la gare d'Orleans a +6 heures du matin. On gonfle un magnifique ballon de 2,000 m. cub. ou il +va partir.--Une rafale survient et met l'aerostat en pieces.--Enfin le +voyage peut s'executer le 14 octobre. + +11e et 12e Ascensions. _16 octobre_. + +1 deg. Le _Jules Favre_ (1,200 met. cub.). Aeronaute, L. Godard +jeune.--Passagers: MM. Malapert, Ribaut et Beote. +Depeches: 195k. Pigeons: 6. +L'aerostat quitte la gare d'Orleans a 7h. 20m., il descend a +Foix-Chapelle (Belgique) a midi 20. + +2 deg. Le _Lafayette_, (2,000 met. cub.).--Aeronaute: M. Labadie, +marin.--Passagers: MM. Daru et Barthelemy. +Depeches: 270k. Pigeons: 4. +Depart, gare d'Orleans 9h. 50m. +Arrivee: Dinant (Belgique) 2h. 45s. + +A la descente le ballon est emporte par un vent violent; le marin Labadie +coupe toutes les cordes de la nacelle, et le ballon s'echappe seul. Les +voyageurs restent assis a terre dans leur panier devenu immobile comme un +berceau.--Ce procede n'est pas tres-aerostatique, mais il a reussi. Tant +mieux pour les passagers. + +Labadie est le premier marin qui ait quitte Paris en ballon. On ne saurait +trop admirer le courage, l'intrepidite de ces braves matelots, qui n'ayant +jamais vu un ballon osaient se risquer dans les flots invisibles de +l'air.--Deux de ces praticiens improvises ont trouve la mort dans ces +voyages perilleux. On peut dire qu'il est etonnant que des ballons +conduits par des mains inexperimentees n'aient pas donne lieu a plus +d'accidents. Apres l'exemple des ballons du siege, arrives presque tous a +bon port, on ne rencontrera plus, esperons-le, tant d'esprits craintifs, +qui se figurent qu'il faut ecrire son testament avant de monter dans la +nacelle aerienne. Le chemin de fer est tout aussi dangereux que le ballon. + +13e Ascension. _18 octobre_.--Le _Victor Hugo_ (1,200 met. +cub.).--Aeronaute: Nadal.--Pas de passager. +Depeches: 440 k. Pigeons: 6. +Depart: Jardin des Tuileries, 11h. 45m. +Arrivee: pres Bar-le-Duc (Meuse), 5h. 30s. + +En quittant terre l'aeronaute a crie: Vive la Republique democratique et +sociale! Plus tard, il s'est mis au service de la Commune comme aerostier +militaire. + +14e Ascension. _19 octobre_.--La _Republique universelle,_ designe +aussi sous le nom de: _Jean Bart_ par quelques journaux (2,000 met. cub.). +Aeronaute: Jossec, marin.--Passagers: Dubost, secretaire de M. de Keratry, +et Gaston Prunieres. +Depeches: 305k. Pigeons: 6. +Depart: gare d'Orleans, 9h. 10m. +Arrivee: pres Mezieres (Ardennes), 11h. 20m. + +Le ballon est descendu au-dessus des arbres de la foret des Ardennes ou il +a ete mis en pieces. + +15e Ascension. _22 octobre_.--Le _Garibaldi_ (2,000 met. cub.). +Aeronaute: Iglesia, mecanicien, ancien homme d'equipe du grand ballon +captif de Londres.--Passager: de Jouvencel, ancien depute. +Depeches: 450k. Pigeons: 6. +Depart: jardin des Tuileries, 11h. 30m. +Arrivee: Quincy-Segy (Hollande), 1h. 30s. + +16e Ascension. _25 octobre,_--Le _Montgolfier_ (2,000 met. cub.). +Aeronaute: Herve, marin. Passagers: MM. le Bouedec et colonel Lapierre, +Depeches: 390k. Pigeons: 2. +Depart: gare d'Orleans, 8 h. 30m. +Arrivee: Holigenberg (Hollande), midi 30. + + +CAPTURE DU BALLON "LA BRETAGNE." + +17e et 18e Ascensions. _27 octobre_.--1 deg. Le _Vauban_ (1,200 met. +cub.). Aeronaute: Guillaume, marin.--Passagers: Reitlinger, photographe; +Cassiers, proprietaire de pigeons. +Depeches: 270k. Pigeons: 23. +Depart: gare d'Orleans, 9h. m. +Arrivee: Vignoles (Meuse), 1h. s. + +2 deg. _La Bretagne_ (2,000 met. cub.), appartenant a une entreprise +particuliere. +Aeronaute: Cuzon.--Passagers: MM. Woerth, Manceau et Hudin. +Depart: usine a gaz, la Villette, midi. +Arrivee: Verdun (Meuse), 3h. s. + +La _Bretagne_ et le _Vauban_ sont, comme on le voit, partis le meme jour. +Le premier de ces ballons etait destine a tomber entre les mains des +Prussiens. Il allait commencer la serie des catastrophes aeriennes. Nous +laisserons M. de Fonvielle, qui a pu se procurer des details sur ces +voyages, en raconter les emouvantes peripeties. + +"Le 27 octobre est un jour fatal a la Republique; car c'est alors que Metz +capitula, et que l'armee cernant Bazaine put se rendre autour de Paris +pour prendre une part active tant a l'investissement de la capitale +qu'a la defaite des armees de secours. Au point de vue aeronautique, le +resultat ne fut guere meilleur. + +"Le _Vauban_ fut le plus heureux des deux ballons; cependant il alla +tomber pres de Verdun, dans un district occupe par les Prussiens. M. +Reitlinger, que j'ai vu a Londres, m'a dit qu'il ne s'en serait pas +tire sans sa connaissance de la langue allemande, qu'il manie comme le +francais, ce qui n'a rien d'etonnant, puisqu'il est Bavarois de naissance. + +"Le marchand de pigeons fut grievement blesse dans le trainage. Mais les +peripeties du _Vauban_ ne sont rien aupres de celles de la _Bretagne_, que +M. Manceau nous a racontees et qui nous serviront a faire comprendre la +maniere dont certaines ascensions ont ete conduites. + +"Au moment du depart, le vent poussait le ballon vers le nord-est avec une +certaine stabilite, car la _Bretagne_ et le _Vauban_ ne sont descendus +qu'a quelques kilometres l'un de l'autre, quoique partis a trois heures de +difference de temps. + +"Apres etre reste deux heures a naviguer dans une direction qui n'avait +rien de bien attrayant, M. Cuzon eut envie de descendre. Malgre les +protestations de M. Manceau, il donna deux coups de soupape, et le +ballon ne tarda point a se rapprocher de la surface de la terre... terre +inhospitaliere s'il en fut; car les voyageurs aeriens furent recus par +une vive mousqueterie. Ils etaient tombes au milieu d'un tas de Prussiens +qu'ils n'avaient pas vus, quoiqu'ils eussent huit yeux et des lunettes +a bord! Mais comme on etait pres de terre, au-dessus d'une prairie, M. +Woerth s'elance de la nacelle, contrairement aux regles de la discipline +et de la solidarite. + +"Il tombe au milieu des ennemis, auxquels il fait signe en agitant un +mouchoir blanc au dessus de sa tete. On lui fait grace de la vie, et on +l'entraine en prison. + +"Malgre ses pressantes reclamations, celles de sa famille et celles de son +gouvernement, car il est sujet anglais, il est retenu jusqu'a la fin de la +guerre. La captivite de M. Woerth a fait beaucoup de bruit en Angleterre, +et, en effet, cette circonstance est une de celles dans lesquelles le +gouvernement britannique a le mieux montre combien il etait meprisable et +lache. + +"Le ballon, allege du poids de ce deserteur, se redressa avec rapidite; il +aurait remonte a une grande hauteur si M. Cuzon n'avait donne de nouveaux +coups de soupape. Le ballon ne tarda point a redescendre. Quand M. Guzon +et M. Hudin se voient a portee, ils se hatent de sauter a terre, laissant +dans la nacelle M. Manceau, qui est entraine avec la rapidite d'une fleche +dans la region des nuages. Il ne tarde point a penetrer dans une zone ou +regne une pluie abondante. Il eprouve un froid intense; le sang lui sort +par les oreilles.... Il a le sangfroid de tirer de toute sa force la +corde, et il retombe avec rapidite. Bientot il arrive a une prairie; mais, +entraine par l'exemple, il saute. Il a mal calcule la hauteur: il tombe +de quarante pieds de haut et se casse la jambe. Le ballon rebondit et +redescend; il s'aplatit a quelque distance. + +"Le malheureux Manceau souffre horriblement, il patauge en plein marecage, +au milieu des tenebres, car la nuit est venue. Il se traine peniblement +moitie nageant, moitie a quatre pattes, vers un endroit ou il apercoit +de la lumiere.... Ce sont des paysans, mais en le voyant sortir de +l'obscurite, ces brutes veulent le mettre en pieces. Le cure du village +arrive et le sauve. On le transporte dans une cabane; on le couche; on le +soigne, et le cure commande une escouade de paysans, qui va a la recherche +du ballon pour sauver les depeches. La nuit meme, le cure part charge de +ce precieux fardeau... et bien lui en prit, car pendant qu'il partait, un +lache, un Judas, un traitre allait a Corny, au quartier general du prince +Frederic-Charles, prevenir de ce qui etait arrive a quelques kilometres de +Metz! + +"Le lendemain matin, des hommes du 4e uhlans viennent enlever Manceau. Ces +miserables l'obligent, a coups de crosse de fusil, a se trainer, malgre sa +blessure. On le mene ainsi a Mayence, ou il arrive dans un etat affreux. +Pour le guerir, on le jette dans un cachot ou l'on oublie pendant deux +jours de lui donner a manger. Puis on le fait paraitre devant le general +qui procede a son interrogatoire. Le malheureux etait fusille s'il n'avait +eu dans sa poche un contrat d'association prouvant qu'il etait simple +negociant. + +"Les Prussiens ont fini par s'humaniser, on a donne a Manceau des eclisses +pour guerir sa jambe cassee, et au lieu de le garder en prison, on l'a +interne dans la ville. De plus, M. le comte de Bismark, toujours galant, +a daigne faire prevenir Mme Manceau de la captivite de son mari, tombe +vivant entre les mains des Prussiens et actuellement detenu dans la +forteresse de Mayence. + +"M. Manceau est de retour a Paris, console de ses mesaventures et +parfaitement gueri de sa blessure[11]." + +[Note 11: La _Liberte_, 19 mars, 1871.] + + +19e Ascension. _29 octobre_.--Le _Colonel Charras_ (2,000m. cub.). +Aeronaute: Gilles.--Pas de passager. +Depeches: 460kil. Pigeons: 6. +Depart: gare du Nord, midi. +Arrivee: Montigny (Haute-Marne), 5h. soir. + +Une plaisante histoire que raconte M. Gilles pendant ses voyages durant le +siege: + +M. Steenackers, au mois de decembre, l'envoie, avec l'aerostat _Colonel +Charras_, a Lyon, dans le cas d'un investissement de la ville. + +Dans le trajet, un prefet a recu la depeche suivante: + +"Gilles, aeronaute, arrive avec Colonel Charras." + +Le prefet, un peu naif, comme on va le voir, se presente a l'arrivee du +train: il trouve M. Gilles, et lui dit: + +--Vous etes seul, monsieur, ou est le colonel Charras? + +--Il est la, dans le fourgon. + +--Pourquoi ne le faites-vous pas descendre? + +--Je ne peux pas, monsieur, il pese 100 kilogrammes! + +M. le prefet, le Piree devait etre de vos amis! + + +ASCENSIONS DE NOVEMBRE 1870. + +20e Ascension. _2 novembre_,--Le _Fulton_ (2,000m. cub.). +Aeronaute: Le Gloennec, marin.--Passager: M. Cezanne, ingenieur. +Depeches: 250 kil. Pigeons: 6. +Depart: gare d'Orleans, 8h. 30m. +Arrivee: pres d'Angers (Maine-et-Loire), 2h. 30 soir. + +Le marin le Gloennec, huit jours apres son arrivee a Tours, est mort d'une +fluxion de poitrine. Ses funerailles ont ete imposantes. Les aeronautes +presents a Tours, et les delegues des membres du gouvernement ont suivi +jusqu'au cimetiere le corps du jeune et courageux marin. + +DEUXIEME BALLON PRISONNIER. + +21e et 22e Ascensions. _4 novembre_.--1 deg. Le _Ferdinand Flocon_ +(2,000 met. cub.). Aeronaute: Vidal.--Passager: Lemercier de Janvelle. +Depeches: 130 kil. Pigeons: 6. +Depart: gare du Nord, 9h. m. +Arrivee: pres Chateaubriant (Loire-Inferieure), 3h. 45 soir. + +2 deg. Le _Galilee_ (2,000 met. cub.). Aeronaute: Husson, marin.--Passager: M. +Etienne Antonin. +Depeches: 420 kil. Pas de pigeons. +Depart: gare du Nord, 2h. soir. +Arrivee: pres Chartres (Eure-et-Loir), 6h. s. + +Le _Galilee_ a ete pris par les Prussiens, qui se sont empares de +l'aeronaute et des depeches. Le passager M. Etienne Antonin a pu +s'echapper des ennemis. + +23e Ascension. _6 novembre_.--La _Ville de Chateaudun_ (2,000 met. +cub.). Aeronaute: Bosc, negociant.--Pas de passager. +Depeches: 455 kil. Pigeons: 6. +Depart: gare du Nord, 9h. 45m. +Arrivee: Reclainville, pres Voives, 5h. s. + +Le lendemain du depart de ce ballon, on recevait, par pigeon, la depeche +suivante de l'aeronaute: + +"Prussiens tire sur ballon jusqu'a deux heures et demie sans me toucher. +Descente heureuse a Reclainville, a cinq heures et demie soir. Remis +toutes depeches bureau Voives. Dirige sur Vendome ou je suis arrive a +neuf heures du matin. Transmis immediatement par telegraphe depeches +officielles a destination. Prussiens Orleans, Chartres. Quartier +general, Patay. Bonne garde faite par nos troupes et francs-tireurs avec +artillerie. L'ennemi vient requisitionner a Chateaudun tous les jours. +Repousse de cette ville par francs-tireurs, qui ont fait quarante tues et +autant de prisonniers. Ballon monte par un marin et un voyageur a ete pris +par les Prussiens qui ont fait tout prisonnier." + +24e Ascension. _8 novembre_.--La _Gironde_ (2,000 m. cub.). +Aeronaute: Gallay, marin.--Passagers: MM. Herbaut, Gambes et Barry. +Depeches: 60 kil. +Depart: gare d'Orleans, 8h. 20 matin. +Arrivee: Granville (Eure), 3h. 40 soir. + + +TROISIEME BALLON PRISONNIER. + +25e et 26e Ascensions. _12 novembre_. 1 deg. Le _Daguerre_ (2,000 met. +cub.). Aeronaute: Jubert, marin.--Passagers: MM. Pierrou, ingenieur, et +Nobecourt, proprietaire de pigeons. +Depeches: 260 kil. Pigeons: 30. +Depart: gare d'Orleans, 9h. 45 matin. +Arrivee: Ferrieres (Seine-et-Marne). + +2 deg. Le _Niepce_ (2,000 met. cub.). Aeronaute: Pugano, marin.--Passagers: +MM. Dagron, Fernique, Poisot et Gnochi. +Depart: gare d'Orleans, 9h. 15 matin. +Arrivee: Vitry (Seine-et-Marne), 2h. 30 soir. + +Cet aerostat emportait des appareils de photographie qui ont servi a la +preparation des depeches attachees aux pigeons voyageurs. + +La descente s'est operee non loin des Prussiens, et le sauvetage des +caisses d'appareil n'a pas dure moins de huit jours. + +Le _Niepce_ et le _Daguerre_, partis le meme jour, ont tous deux couru +de grandes peripeties. Le premier ballon, descendu a Ferrieres, a ete +poursuivi par les Prussiens et fait prisonnier. + +Les deux ballons ont fait route ensemble au-dessus des nuages. Les +voyageurs des deux nacelles ont pu echanger des signaux dans les airs. Les +passagers du _Niepce_ ont vu le _Daguerre_ atterrir; ils ont apercu les +Prussiens qui se jetaient a sa rencontre pour s'en emparer! + + +II + + +Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages +aeriens.--Voyage extraordinaire de Paris en Norwege.--Descente a +Belle-Isle-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du siege. + +Trois ballons venaient d'etre captures dans un espace de temps +tres-restreint: on se demandait si la poste aerienne n'allait pas +rencontrer des obstacles imprevus qu'il fallait a tout prix surmonter pour +eviter de nouvelles captures, pour sauvegarder les aeronautes, ces uniques +messagers de Paris assiege. On venait d'apprendre que les Prussiens, +consternes de voir les courriers de l'air defier leurs armes a feu, passer +si librement a quelques milliers de metres au-dessus de leurs lignes +d'investissement, etudiaient serieusement les moyens d'arreter les trop +audacieux ballons. L'illustre Krupp construisit un engin special destine +a atteindre les esquifs de l'air, admirable canon dont on attendait +merveille. Ce _gun balloon_ fut promene triomphalement dans les rues +de Versailles; c'etait une longue bouche a feu mobile autour d'un axe, +ressemblant bien plus a un telescope qu'a un canon. Les soldats de Bismark +disaient tout haut qu'ils allaient abattre les aerostats comme des +perdrix, mais le grand canon destine a la chasse aux ballons fit plus de +bruit que de besogne. L'ennemi organisa bientot un systeme d'observations +regulieres. Quand un ballon sortait de Paris, des sentinelles examinaient +la route qu'il suivait, et, par le telegraphe, prevenaient les postes +prussiens situes dans la ligne probable du voyage. Des uhlans, prevenus +a temps, couraient la tete en l'air, l'oeil braque dans le ciel et +s'efforcaient d'arriver au moment de la descente. + +Il fut decide a Paris que les ascensions se feraient la nuit, au milieu +des tenebres. Les ballons, disait-on, vont partir a minuit, ils seront +caches a tout regard humain, en planant dans l'obscurite du ciel. + +Mais en evitant ainsi le peril de la capture, on courait vers d'immenses +et nombreux dangers, comme nous allons essayer de le demontrer. + +En effet, rien de plus important en ballon, surtout quand on doit eviter +les surprises d'un ennemi dangereux, que de voir les pays que l'on +parcourt. Avec un peu d'attention, connaissant son point de depart, +suivant sur une bonne carte les cours d'eau, les villes que l'on apercoit +du haut des airs, a la surface du sol, il est possible d'apprecier sa +route. Quand on plane a 1,500 metres de haut, nul projectile n'est a +craindre, et rien n'empeche l'aeronaute, pour plus de securite, de +naviguer a 2,000 metres ou a 3,000 metres au-dessus du niveau des +Prussiens. En partant au lever du jour, il peut donc impunement examiner +l'aspect du sol, voir les ennemis, ou s'assurer de leur absence. Meme en +hiver, il a devant lui de longues heures de jour, comprises entre le lever +et le coucher du soleil, c'est-a-dire au moins 9 heures de voyage. Il +peut avoir la certitude de trouver dans ce laps de temps une terre +hospitaliere. + +En partant a minuit, au contraire, on se lance dans les tenebres, a +l'inconnu. Tant que l'obscurite est complete, on n'ose pas descendre, ne +sachant pas ou la brise vous pousse. On attend le lever du jour. Mais le +soleil levant peut vous montrer trop tard, helas! que les courants aeriens +vous ont pousse en mer. C'en est fait alors du navire aerien s'il n'est +sauve par quelque hasard providentiel! + + +PREMIER DEPART DE NUIT. + +27e Ascension. _18 novembre_.--Le _general Uhrich_ (3,000 met. +cub.). Aeronaute: Lemoine, marin.--Passagers: Thomas, proprietaire de +pigeons et deux autres voyageurs. +Depeches: 80 kil. Pigeons: 34. +Depart: gare du Nord, 11h. 15 soir. +Arrivee: Luzarches (Seine-et-Oise), 8h. matin. + +Cette premiere ascension nocturne a ete vraiment dramatique; elle a +vivement impressionne les Parisiens, comme l'attestent les quelques lignes +suivantes, que nous empruntons au _Gaulois_ paru le lendemain du depart de +l'aerostat: + +"Ceux qui n'ont pas assiste a ce premier depart de nuit ne sauraient +se figurer ce qu'il y a a la fois de triste, d'emouvant, de beau et de +vraiment grand dans ce spectacle que le blocus de Paris nous a valu hier +soir. + +"Nous etions la une centaine: des privilegies; car on n'ebruite plus +les departs des ballons-poste comme auparavant. L'ennemi, regulierement +informe quelques heures a l'avance, envoyait depuis quelque temps sur nos +ballons des fusees incendiaires qui exposaient les aeronautes aux plus +graves dangers. Aussi maintenant part-on mysterieusement, la nuit, et +cette nuit et ce mystere ajoutent singulierement aux emotions du depart. + +"Au milieu d'une vaste cour se trouve le ballon a peu pres gonfle. +"Un ballon enorme en taffetas jaune; les lanternes a reflecteur des +locomotives l'eclairent etrangement; on le dirait transparent. Des ombres +immenses courent le long du filet. Tout autour, on fait silence. Seul le +sifflet aigu de M. Dartois, donnant le signal des manoeuvres, se fait +entendre a des intervalles reguliers. + +"A dix heures et demie, un aide de camp arrive essouffle. + +"--Une depeche du gouverneur! + +"La depeche est precieusement mise de cote. La nacelle est fixee. On +entend le sifflet de la... pardon! le "_lachez tout!_" et lentement, +majestueusement, le ballon s'eleve, c'est-a-dire s'evanouit dans les +tenebres. A peine a-t-il depasse le toit de la gare, deja nous l'avons +perdu de vue. Cette masse s'est fondue dans les brouillards[12]!" + +[Note 12: Le _Gaulois_, 18 novembre 1870.] + +Le voyage execute par cet aerostat est des plus curieux. Les voyageurs +sont restes 10 heures en ballon pour tomber seulement a quelques lieues de +Paris. Ils croient avoir traverse Paris plusieurs fois pendant la nuit, +ce qui est possible en admettant la presence dans l'air de courants +contraires superposes a differentes altitudes. + + +VOYAGE DE NORWEGE. + +28e Ascension. _24 novembre_.--La _Ville d'Orleans_. Aeronaute: +Rolier, ingenieur.--Passager: M. Deschamps, franc-tireur. +Depeches: 250 kil. Pigeons: 6. +Depart: gare du Nord, 11h. 45 soir. +Arrivee: Norwege, a cent lieues au nord de Christiania, le lendemain a 1 +h. soir. + +Ce voyage est un des plus curieux de l'histoire des ballons. Nous en +rendons compte d'apres une lettre adressee a l'_Independance belge_. + +"Copenhague, 3 decembre. + +"Je vous apporte le recit du merveilleux voyage aerien de MM. Paul Rolier +et Deschamps. + +"Ce sont eux, vous le savez deja, qui descendirent en ballon aupres de +Christiania, en Norwege, il y a quelques jours. Je tiens les details qui +suivent de la bouche meme de l'un des aeronautes. + +"Ils sont partis de Paris le 24 novembre, a 11 heures trois quarts du +soir, esperant se diriger sur Tours. Le ballon atteint bientot une hauteur +de 2,000 metres, hors de portee des balles prussiennes, et il dominait +alors tout le camp prussien. Puis, il passa successivement au-dessus de +plusieurs villes du nord. + +"Bientot les aeronautes crurent entendre le bruit d'un grand nombre de +locomotives; ils etaient sur les cotes de la mer; et c'etait le bruit des +vagues sur les rochers qu'ils pouvaient parfaitement distinguer. Puis ils +entrerent dans un brouillard epais, n'ayant aucun moyen de determiner leur +rapidite ou le mouvement horizontal de l'aerostat. + +"Le brouillard s'etant dissipe, ils se trouverent au-dessus de la mer +et virent successivement un grand nombre de vaisseaux (dix-sept), entre +autres une corvette francaise a laquelle ils firent des signaux, qui ne +furent sans doute pas compris; on ne leur repondit point. Leur intention +etait de se laisser tomber sur la mer et de se tenir la, jusqu'a ce qu'ils +fussent recueillis par la corvette. + +"Plus tard, on tira sur eux, sans doute d'un vaisseau allemand, mais sans +les atteindre. Ils avancaient toujours vers le nord avec une rapidite +vertigineuse. Ne voyant nulle part la terre et se trouvant de nouveau dans +le brouillard, ils expedierent un de leurs pigeons voyageurs, annoncant +qu'ils se croyaient perdus. Alors, ils jeterent une longue corde de la +nacelle, ce qui ralentit leur marche, le bout de la corde trempant dans +l'eau. Enfin, ils apercurent la terre et jeterent un sac de journaux et de +lettres. Le ballon, allege, remonta et prit une nouvelle direction vers +l'est. + +"Ce fut une heureuse inspiration; sans cela, d'apres toute probabilite, le +ballon etait conduit vers la mer glaciale. Place dans ce nouveau courant, +l'aerostat continua son mouvement sur la terre ferme. Perdant de son lest, +il s'etait releve a une plus grande hauteur. + +"On ouvrit la soupape pour lacher du gaz et faire descendre le ballon. +Pres de Lifjeld, paroisse de Silgjord, le ballon toucha le sommet des +arbres. Les voyageurs descendirent a l'aide de la corde qu'ils avaient +laissee pendre, et arriverent a grande peine presque sains et saufs. + +"Aussitot allege d'une grande partie de son poids, le ballon s'eleva avec +rapidite sans qu'on put le retenir. Il etait alors 3 heures 40 minutes +de l'apres-midi, d'apres le meridien de Paris; c'etait le vendredi 25 +novembre. "Quinze heures s'etaient ecoulees depuis leur depart de Paris; +ils ignoraient dans quel pays ils etaient tombes et comment ils y seraient +recus. + +"Accables de lassitude, mourant de faim, suffoques par le gaz qui +s'echappait du ballon, ils s'evanouirent tous les deux. Bientot retablis, +ils se mirent a marcher en enfoncant profondement dans la neige. Les +premiers etres vivants qu'ils rencontrerent furent trois loups, qui les +laisserent passer sans les attaquer. Apres cinq ou six heures de marche, +ils atteignirent une pauvre cabane, ou ils s'abriterent. Le lendemain, ils +rencontrent une nouvelle cabane. La, ils trouverent des traces de feu et +comprirent alors qu'ils n'etaient pas eloignes d'un endroit habite. + +"Peu apres deux bucherons survinrent; mais il leur fut impossible, a eux, +Francais, de se faire comprendre ou de savoir en quel pays ils etaient. Un +des bucherons sortit de sa poche une boite d'allumettes pour allumer du +feu. Rolier prit aussitot la boite et lut dessus Christiania. Plus +de doute, ils etaient en Norwege, nom que les paysans ne comprirent +naturellement pas; mais ils se douterent pourtant que les etrangers +voulaient se rendre a Christiania. Ils les conduisirent d'abord a leur +domicile pour les reconforter et leur donnerent tous les soins que +necessitait leur etat, puis ils les menerent chez le pasteur Celmer, +ou arriverent le docteur de l'endroit et l'ingenieur des mines, nomme +Nielsen. Ce dernier parlait tres-bien le francais, et ils purent raconter +leur voyage. + +"Le journal de Drammen raconte que des paysans travaillant dans la foret +et apercevant le feu, s'elancerent vers cet endroit, croyant que des +vagabonds voulaient incendier la cabane. + +"Les Francais, ajoute-t-il, recurent nos compatriotes avec des visages +souriants, battant des mains et criant: Norwegiens! _Normoed_(?) Il faut +alors qu'ils aient pu calculer qu'ils etaient en Norwege. + +"Les voyageurs furent conduits a Kappellangaarden, ou l'on ne comprend pas +le francais; mais ils se firent comprendre en dessinant un cercle dans +lequel ils mirent un point qu'ils appelerent Paris, expliquant par geste +l'ascension du ballon et que les Prussiens avaient tire sur eux. Plus tard +on les conduisit a Kroasberg, dans la nuit, vers deux heures. Ils etaient +munis de pieces d'or, dont ils donnerent dans leur joie quelques-unes a un +pauvre petit garcon. + +"A Drammen, ils recurent leurs cinq sacs de poste, pesant 230 livres, +leurs six pigeons voyageurs et leurs autres objets qu'ils avaient laisses +dans la nacelle: une couverture, deux bouteilles et demie de vin, un +barometre, un sextant, un thermometre, un drapeau de signal, une casquette +d'officier, etc., etc. + +"Ils se determinerent a donner a l'universite de Christiania le ballon qui +mesure une hauteur de 2,000 m.c. et qui en quinze heures a fait un trajet +de plus de 300 lieues. + +"Il sera d'abord expose a Christiania et le profit de la recette sera +offert aux blesses francais." + +M. Rolier nous a fait l'honneur de nous rendre visite tout recemment; nous +avons pris le plus vif plaisir, a entendre de sa bouche le recit de ses +perilleuses aventures, vraiment dignes de Jules Verne ou d'Edgard Poe. +Il n'y a qu'un voyage aerien qui puisse se comparer a celui-la; c'est la +grande traversee de Green qui, parti de Londres, passa la Manche, franchit +la France entiere, une partie de l'Allemagne, pour descendre vingt heures +apres son depart dans le duche de Nassau. Mais cette grande excursion de +Green ne s'est pas executee dans des circonstances aussi dramatiques.--M. +Rolier et son compagnon ont eu l'impression d'une perte imminente, presque +certaine.--Egares dans les profondeurs de la mer du Nord, ils devaient se +preparer a la plus horrible des morts! + +Une des parties les plus interessantes du recit de M. Rolier est relatif a +son sejour a Christiania.--L'enthousiasme des Norvegiens etait extreme, +on fetait partout les voyageurs; dans des banquets, dans des reunions +on portait des toasts a la France. Des depeches telegraphiques etaient +lancees de toutes les villes du royaume pour feliciter les Francais tombes +des nues. Les dames envoyaient a M. Rolier des souvenirs, des bouquets, +des cadeaux; l'heureux aeronaute, en descendant du ciel, avait trouve le +paradis sur la terre! + + +DE PARIS EN HOLLANDE. + +29e Ascension. _24 novembre_.--_L'Archimede_ (2,000 met. cub.). +Aeronaute, J. Buffet, marin.--Passagers: MM. de Saint-Valry et Jaudas. +Depeches: 220 kil. Pigeons: 5. +Depart: gare d'Orleans. Minuit 45. +Arrivee: Castelre (Hollande), 6h. 45m. + +L'aeronaute de l'_Archimede_, M.J. Buffet, n'est pas seulement un marin de +coeur, c'est aussi un homme distingue, qui a publie dans le _Moniteur_ de +Tours une lettre tres-interessante, qui merite d'etre publiee. Ce recit +respire la verite, et donne une excellente idee des premieres impressions +aeriennes. + +"Mon cher ami, + +"Quelques details sur le voyage de l'_Archimede_ t'interesseront sans +doute; aussi, sans autre preambule, vais-je commencer une petite narration +de notre traversee. + +"Le jeudi 24 novembre, a 4 heures du soir, je recevais l'ordre de partir; +j'employai le mieux possible le temps qui me restait, car a 10 heures je +devais m'elancer dans les airs. + +"A l'heure dite tout etait pret, quelques papiers importants nous +manquaient encore, il fallait attendre. Je te fais grace de toute +l'operation du gonflement: qu'il te suffise de savoir que tout se passa le +mieux du monde. J'avais deux passagers, MM. Albert Jaudas et Saint-Valry. + +"A minuit et demi, nous etions dans la nacelle. Le fameux _lachez-tout_ +de Godard ne se fit pas attendre, et bientot notre aerostat s'elevait au +milieu des souhaits de bon voyage que nous envoyait la foule;--car il y +avait foule a la gare d'Orleans. Tout en surveillant l'ascension de mon +ballon, je regardais emerveille le panorama qui se deroulait sous nous; +le silence regnait dans la nacelle, et n'etait interrompu que par les +interjections admiratives qui s'echappaient de nos levres. En effet, +Paris, de nuit et a cette hauteur (nous etions a 2,000 metres), a quelque +chose de saisissant; les lumieres des remparts se reunissent pour entourer +la ville comme d'une ceinture de feu, et les rues se dessinent en lignes +brillantes s'entre-coupant les unes les autres; bientot tout se confondit, +Paris ne fut plus qu'une tache brillante, qu'un point, qu'une lueur, +puis tout s'eteignit. Rien autour de la ville n'indiquait les positions +prussiennes. L'aerostat suivait rapidement la ligne du sud vers le nord, +la manoeuvre etait facile, le ballon excellent; tous trois nous montions +pour la premiere fois et le titre d'aeronaute pesait un peu sur mes +epaules, fort jeunes en pareille matiere. + +A une heure nous vimes distinctement des feux disposes en rectangle et +regulierement espaces; nous ne pumes que faire des conjectures et tout +nous fit penser que cela devait etre des forts ou redoutes destines +a proteger l'armee prussienne sur ses derrieres. Nous causions, mes +passagers et moi, de tout ce que nous pouvions apercevoir, et cette +conversation, faite a trois kilometres en l'air, avec cet enorme dome +suspendu au-dessus de nos tetes, au milieu de ce silence parfait, de +cette immobilite apparente, avait quelque chose de bizarre; les routes se +decoupaient en lignes blanchatres sur le fond noir du tableau, eclaire ca +et la de quelques points lumineux. Les villes, toujours en lignes de feu, +se succedaient les unes aux autres. Tout a coup la terre nous parait +illuminee; des lueurs rouges tres-rapprochees, s'eteignant et se rallumant +tour a tour, attirerent nos regards, des grondements lointains arriverent +jusqu'a nous. C'etait, je l'appris depuis, le bassin houiller de +Charleroi, et les innombrables forges et hauts-fourneaux qui causaient ces +lueurs et ces bruits effrayants. + +La nuit s'ecoula avec des alternatives d'ombre et de lumiere, et bientot, +a la lueur blafarde qui envahit le ciel, nous vimes que le jour allait +paraitre. Le temps, toujours superbe; aussi je te laisse a penser ce +qu'etait ce lever du soleil, a 2,500 metres de hauteur et vu dans ces +conditions-la. + +Ce fut un veritable changement a vue, la terre apparut peu a peu; nous +n'avions pas assez d'yeux pour voir. Silence parfait, et, chose etrange, +nous entendions distinctement le chant du coq. Je renonce a decrire le +spectacle auquel nous assistions, ce fut comme un beau tableau dont ou +souleve peu a peu le voile qui le recouvre. Les bois etaient des touffes +d'herbe, les maisons des points blancs, ca et la quelques plaques +brillantes, de l'eau, sans doute; de l'aspect plat et uniforme du pays, +nous fumes unanimes a reconnaitre les Flandres. Aussi, apres avoir prevenu +nos passagers, je resolus de commencer ma descente. + +Mes dispositions prises, mon lest sous la main, je saisis la corde de la +soupape et j'ouvris: l'aerostat descendit rapidement. A 80 metres du sol, +j'arretai sa descente, coupai le guide rope (longue corde destinee a +enrayer la marche du ballon); je me laissai courir a cette hauteur; nous +filions avec une extreme vitesse, le vent etait fort. + +Un chateau apparut a notre gauche; devant nous, une plaine: c'etait une +occasion, je fis descendre le ballon, un toit jaillit derriere un +rang d'arbres, je n'eus que le temps de jeter deux sacs de lest, nous +franchimes heureusement l'obstacle. De l'autre cote, je coupai l'ancre +et me suspendis a la soupape. Deux chocs violents, puis tout fut dit; +l'_Archimede_ etait vaincu. + +Deja les paysans accouraient de toutes parts.--"Ou sommes-nous?" +m'ecriai-je. Impossible de comprendre, mais les cris de joie dont ils +accueillirent le drapeau francais que je fis flotter, nous eurent bientot +rassures. + +"Enfin, l'un d'eux, vetu d'une blouse bleue et coiffe d'une casquette +a galons, me dit: "Castelre, Hollande." Un gros soupir de satisfaction +s'echappa de nos poitrines, en meme temps qu'une expression d'etonnement, +puisqu'on 7 heures nous avions fait pres de 100 lieues. + +"Aide de ces bons paysans, j'operai le depouillement de l'aerostat; je ne +puis assez temoigner ma reconnaissance pour le bon vouloir que ces braves +gens mettaient a m'aider dans une operation si nouvelle pour eux; la seule +difficulte fut de faire eteindre les pipes. Ces gaillards-la fumaient en +venant respirer le gaz qui s'echappait de la soupape, et qui les faisait +reculer a moitie asphyxies et les yeux pleins de larmes. + +"Pendant que j'encourageais par tous les moyens possibles ces braves +Hollandais a travailler, nous vimes arriver pres de nous deux personnes, +accourues en toute hate du chateau dont j'ai parle, et qui nous firent les +offres les plus gracieuses. + +"On amena une voiture, la nacelle dedans, le ballon dans la nacelle, le +filet par-dessus, et tout en remerciant du fond du coeur ces bons amis, +nous nous acheminames vers le chateau dont nous avions fini par accepter +l'hospitalite. + +"Le chateau s'appelait Hoogstraeten, et le proprietaire, M. le major de +Lobel, etait absent pour la journee. Les honneurs nous en furent faits +le plus gracieusement possible par toute la famille presente au chateau. +Inutile de raconter les soins dont nous fumes l'objet. On mit tout en +requisition pour nous, et, reposes, restaures, on fit encore atteler pour +nous deux voitures; l'une pour les aeronautes, pour nous transporter a +Turnhout, station belge, et de la rejoindre la France. Les adieux furent +touchants; nous ne savions que dire. + +Enfin nous nous separames, le soir meme nous etions a Bruxelles. + +Il m'est impossible de te faire un tableau exact de la sympathie que nous +avons rencontree sur notre route en Belgique. Chacun, selon ses moyens, +cherchait a nous eviter quelque peine, et, fonctionnaires et gens du pays, +tous nous accueillaient avec acclamation. Nous etions fort touches de ces +marques d'amitie reelle, et c'est avec bonheur que nous avons pu constater +que la France est aimee plus qu'on ne croit. Aussi, au nom de nos +passagers et au mien voudrais-je pouvoir dire assez haut pour etre entendu +partout: Merci, merci, a la Belgique, a la Hollande! + +Voila, mon brave ami, le recit de mon voyage; je n'ai dit que ce que j'ai +personnellement ressenti, mais je crois resumer notre impression commune. + +A bientot donc et tout a toi. + +JULES BUFFET. + +Faisons remarquer apres le recit de ce voyage que M. Buffet est parti +le meme jour que M. Rolier. Mais il a quitte terre une heure apres le +voyageur de Norwege, ce qui lui a permis au lever du soleil de toucher +terre a l'extremite de la Hollande. S'il etait parti a la meme heure, il +est probable qu'il aurait quitte les cotes de la Hollande, sans voir +la mer, et qu'il se serait egalement egare! + +30e Ascension. _24 +novembre_.--L'_Egalite_ (3,000 met. cub.).--Aeronaute: W. de +Fonvielle.--Passagers: MM. de Viloutray, Bunel, Rouze et un quatrieme +voyageur. +Depart: usine a gaz, Vaugirard, 10h. matin. +Arrivee: Louvain (Belgique), 2h. 15 soir. + +Cette ascension est une entreprise particuliere organisee par M. de +Fonvielle, qui a d'abord voulu utiliser l'ancien ballon captif de +l'Exposition universelle de 1867. + +Mais cette premiere tentative ne fut pas heureuse. L'ex-ballon captif, mal +gonfle, se separa de son filet, quand on voulut le baisser contre terre +pour reparer une fente ouverte dans l'etoffe. Il s'echappa tout seul dans +les airs, sans filet, sans nacelle, et tomba entre les lignes prussiennes +et les lignes francaises.--On le voyait de loin, s'agiter contre terre, +comme une baleine echouee sur le rivage. Mais les postes francais ne se +deciderent pas a aller le chercher sans une autorisation de la place. +Quand on obtint la permission, trois jours apres, il etait trop tard! Les +Prussiens s'etaient empares de l'aerostat! + + +PREMIER BALLON PERDU EN MER. + +31e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jacquard_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Prince, marin.--Pas de passager. +Depeches: 250 kil. +Depart: gare d'Orleans, 11h. soir. +Arrivee: lieu inconnu. + +Il parait que lorsque le marin Prince partit en ballon, il s'ecria +avec enthousiasme: "Je veux faire un immense voyage, on parlera de mon +ascension!" Il s'eleva lentement a 11 heures du soir, par une nuit +noire.--On ne l'a jamais revu depuis. + +Un navire anglais apercut le ballon, en vue de Plymouth; il se perdit en +mer. Quel drame epouvantable a du torturer l'esprit de l'infortune Prince, +avant de trouver la plus horrible des morts! Seul du haut des airs, il +contemple l'etendue de l'Ocean ou fatalement il doit descendre. Il compte +les sacs de lest, et ne les sacrifie qu'avec une parcimonie scrupuleuse. +Chaque poignee de sable qu'il lance est un peu de sa vie qui s'en va.--Il +arrive, ce moment supreme, ou tout est jete par dessus bord! Le ballon +descend, se rapproche du gouffre immense!... La nacelle se heurte sur la +cime des vagues, elle n'enfonce pas, elle glisse a la surface des flots, +entrainee par le globe aerien, qui se creuse comme une grande voile! +Pendant combien de temps durera ce sinistre voyage? Il peut se prolonger +jusqu'a ce que la mort saisisse l'aeronaute, par la faim, par le froid +peut-etre!--Quel epouvantable et navrant tableau, que celui de ce +voyageur, perdu dans l'immensite de la mer! Il cherche de loin un +navire..., jusqu'au dernier moment il espere le salut! + +Pauvre Prince, brave marin, tu as perdu la vie pour ton pays, l'histoire +enregistrera ton nom--ainsi que celui de Lacaze qui est mort comme toi, au +milieu de l'Ocean--sur la liste des hommes de coeur, qui dans les moments +supremes savent noblement mourir pour la patrie! + + +VOYAGE DE BELLE-ILE-EN-MER. + +32e Ascension. _30 novembre_.--Le _Jules Favre_ (2,000 met. +cub).--Aeronaute: Martin, negociant.--Passager: M. Ducauroy. +Depeches: 50 kil. Pigeons: 10. +Depart: gare du Nord, 11h. 30 soir. +Arrivee: Belle-Ile-en-Mer. + +Le _Jules Favre_, parti quelques minutes apres le _Jacquard_, a echappe +d'une maniere vraiment miraculeuse au sort de ce dernier ballon. + +Le recit suivant a ete envoye le 2 decembre au _Phare de la Loire_, il +donne les episodes de ce voyage dramatique: + +"Nous sortons a l'instant et profondement emus de la chambre ou est ne +le general Trochu, et ou sont etendus sur leur lit de douleur les deux +aeronautes qu'un hasard providentiel a jetes sur notre ile, point perdu +de l'Ocean, et il est hors de doute que sur mille cas semblables, pas un +ballon n'echapperait aux vagues, par le vent d'est qui pousse vers la +grande mer. Nous avons eu l'honneur de serrer la main a ces braves enfants +de Paris qui apportent a la France l'espoir et meme la certitude de sa +delivrance prochaine. Un de ces messieurs, le moins contusionne, a bien +voulu nous raconter les peripeties emouvantes du voyage. + +"Parti a minuit de Paris, le _Jules Favre_ s'eleva a 2,000 metres, +apercevant distinctement les feux prussiens. Ils rencontrerent une couche +d'air chaud et tellement calme, qu'ils croyaient faire a peine une lieue +a l'heure. L'appareil electrique qui devait les eclairer n'ayant pu +fonctionner, ils ne purent savoir quelle direction suivait le ballon, et +comme le vent etait nord au moment de leur depart, ils etaient persuades +aller vers Lyon. Sans s'en douter, ils etaient dans un courant violent qui +les poussait de l'est a l'ouest. "Vers six heures, ils approchaient de la +mer. Ils apercurent alors la petite ile d'Hoedic, voisine de Belle-Ile de +quatre lieues. Sur cette ile est un fort, qui fit croire a ces Messieurs +qu'ils etaient sur une ile de la Marne ou de la Seine, tant le ballon +leur paraissait immobile. J'ai omis de dire que jusque-la ils s'etaient +toujours trouves au-dessus d'un epais brouillard. + +"Bientot ils apercevaient la mer, qu'un bruit confus leur avait fait +pressentir devoir etre non loin d'eux. Ils furent pousses vers Belle-Ile +avec la rapidite d'une fleche et malheureusement vers une de ses +extremites ayant a peine cinq kilometres de largeur; le danger etait +supreme. M. Martin monta dans les cordages, ouvrit en grand la soupape, +car ils ne pouvaient echapper a la mort que par une descente prompte: s'il +n'avait ouvert la soupape avant d'atteindre l'ile, ils etaient evidemment +perdus. + +"Dans deux minutes, ils descendirent de 2,000 metres; le premier choc +fut terrible, le ballon remonta et retomba deux fois encore. En ouvrant +brusquement la soupape, le ballon se degonfla a sa partie inferieure, ce +qui lui fit faire parachute et amortit le choc de la descente. Il etait +dans d'excellentes conditions pour la descente, ayant encore vingt sacs de +lest sur 26. Au dernier choc, le ballon s'accrocha a un mur d'environ un +metre. M. Martin se precipita hors de la nacelle et frappa contre le mur +ou il eut la jambe et la poitrine violemment contusionnees. + +"Quant a M.D.C, il fut precipite contre terre a une vingtaine de metres +plus loin. + +"M. Martin, revenu de son etourdissement, apercut alors son ami couche sur +le dos, ayant un masque de sang a la figure; il le crut mort. + +"L'intrepide M. Martin nous a avoue que son unique preoccupation dans ce +danger supreme et meme des la descente vertigineuse, fut le souvenir de +l'assurance faite a la dame de M.D.C. que nul danger n'existait pour +l'excellent chef de famille, le citoyen devoue a sa patrie qui allait le +suivre. + +"Esperons que ces Messieurs sortiront bientot saufs de leur chute +effrayante! + +"Les depeches partent cette nuit pour Saint-Nazaire par l'_Eumenide_. + +"M. JOUAN." + + +DEPARTS DE DECEMBRE 1870. + +_33e Ascension_. _1er decembre_.--_La Bataille de Paris_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Poirrier, professeur de gymnastique.--Passagers: MM. +Lissajoux et Youx. +Depart: gare du Nord, 5h. 45 m. +Arrivee: Grand-Champ (Bretagne), midi. + +La descente de cet aerostat a ete tres-accidentee. L'ancre jetee ne +mordait pas et les voyageurs etaient entraines par un vent violent. +L'aeronaute crut bien faire en sautant de la nacelle a terre pour chercher +a attacher lui-meme le guide-rope a un arbre. Mais il ne peut reussir +cette manoeuvre. MM. Lissajoux et Youx furent emportes, par l'aerostat +deleste du poids de l'aeronaute, avec une violence vertigineuse. Le ballon +se creva a un kilometre de la; il s'arreta. Les voyageurs en furent +quittes pour l'emotion! + +La plus indispensable union est rigoureusement commandee a la descente. +Sauter de la nacelle, c'est risquer d'abord sa propre vie, mais ce qui est +plus grave encore, c'est compromettre celle des autres! + + +UNE ASCENSION SCIENTIFIQUE. + +34e Ascension. _2 decembre_.--_Le Volta_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Chapelain, marin.--Passager: M. Janssen astronome. +Depart: gare d'Orleans, 6h. m. +Arrivee: Savenay (Loire-Inferieure), 11h. 30 m. + +M. Janssen emportait avec lui les instruments necessaires pour observer en +Algerie l'eclipse de soleil. + +Ainsi, pendant que l'etranger souillait par sa presence et ses ravages +le sol de la patrie, l'Academie des sciences, restant en dehors de ces +monstruosites sociales, portait toujours ses regards vers les grands +problemes de la science. Nous croyons devoir reproduire les nobles paroles +de M. Dumas, secretaire perpetuel de l'Academie des sciences, au sujet de +l'expedition scientifique organisee pendant le siege. + +Dans la seance du 5 decembre 1870, voici comment s'est exprime l'illustre +secretaire perpetuel de l'Academie des sciences: + +"Une eclipse de soleil, totale pour une partie de l'Algerie, aura lieu le +27 decembre. M. Janssen, si celebre par les belles decouvertes qu'il +a effectuees dans l'Inde, a l'occasion de l'eclipse de 1868, etait +naturellement designe de nouveau, pour completer ses observations, au +patronage et au concours du bureau des longitudes et de l'Academie, qui, +avec l'autorisation de M. le ministre de l'instruction publique, se sont +empresses de les lui accorder. + +"M. Janssen est parti de Paris, vendredi a 5 heures du matin, par un +ballon special: le _Volta_. L'administration avait bien voulu se mettre +entierement a sa disposition; cet appareil n'emportait que le savant, +les instruments de la science, et le marin charge de la manoeuvre. Notre +confrere, M. Charles Deville et moi, nous assistions au depart de M. +Janssen, soit pour l'aider dans ses derniers apprets, soit pour lui donner +une preuve de plus de l'interet que l'Academie porte a ses travaux. +L'ascension, grace aux precautions minutieuses de M. Godard aine, s'est +accomplie dans les meilleures conditions, et la direction excellente +prise par l'aerostat, doit faire esperer le succes d'une expedition que +menacent, il est vrai, des perils de plus d'un genre. + +"Les secretaires perpetuels de l'Academie, il est utile de le declarer +publiquement, se portant garants du caractere absolument scientifique de +l'expedition et de la parfaite loyaute de M. Janssen, l'ont recommande +officiellement a la protection et a la bienveillance des autorites et des +amis de la science, en quelque lien que les chances du voyage l'aient +dirige. Il fut un temps, ou ce temoignage aurait suffi pour lui assurer un +accueil chevaleresque dans les lignes ennemies. On nous a appris le doute +sur ce point. Aussi chacun a-t-il compris que des rigueurs et des menaces, +non justifiees par les lois de la guerre, aient fait a M. Janssen comme +un devoir de compter sur son propre courage et non sur la generosite +d'autrui. Je suis entoure de temoins qui peuvent attester, cependant, +qu'en pleine guerre, en 1813, Davy, un Anglais, recevait, dans ce palais +meme, l'hospitalite de la France, comme un hommage rendu au genie et aux +droits superieurs de la civilisation. + +"En suivant du regard notre digne missionnaire dans l'espace, ou il se +perdait peu a peu, j'ai senti ce souvenir se reveiller et renouveler en +moi le besoin de protester, soit au nom de la science, soit au nom des +principes eux-memes, contre tout empechement qui pourrait etre mis a son +expedition. Deux inventions francaises, liees aux gloires de l'Academie, +ont concouru aux operations de la defense: les ballons que Paris investi +expedie, les depeches microscopiques qui lui reviennent sur l'aile des +pigeons. + +"La decision prise par le comte de Bismark de renvoyer devant un conseil +de guerre les personnes qui, montees dans les ballons, auront, sans +autorisation prealable, franchi les lignes ennemies, interesse donc +l'Academie. Elle ne saurait accepter que des operations soient punissables +parce qu'elles reposent sur des principes scientifiques nouveaux; que +l'homme devoue qui, dans l'interet de la science, passe au-dessus des +lignes prussiennes, soit coupable de manoeuvre illicite; qu'en donnant, +enfin, nos soins a l'aeronautique, nous ayons contribue nous-memes a +fabriquer des engins de guerre prohibes. + +"Comment! les voies de terre, de fer nous etaient interdites, la voie de +l'air nous restait seule, inconstante et douteuse; elle n'avait jamais ete +pratiquee; quoi de plus legitime que son emploi! Nous l'avons conquise par +des procedes methodiques, et si elle fonctionne regulierement au profit de +nos armes, ou est le delit? + +"Que l'ennemi detruise, s'il le peut, nos ballons au passage; qu'il +s'empare de nos aeronautes au moment ou ils touchent terre, soit; c'est +son interet, c'est chance de guerre. Mais que les personnes, tombant ainsi +entre ses mains, soient livrees a une cour martiale, au loin, en pays +ennemi, comme des criminels, c'est un abus de la force.... + +"Dans Syracuse assiegee, Archimede opposant aussi aux efforts de l'ennemi +toutes les ressources de la science de son temps, rendait pour les Romains +l'attaque de plus en plus meurtriere. Marcellus, loin de lui faire un +crime d'avoir prolonge la defense par ses inventions, ordonna que la +vie de ce grand homme fut respectee, et, plein de regret pour sa mort +fortuite, entoura sa famille de soins et d'egards!..." + +Ajoutons pour l'honneur de M. Janssen que, lors de son depart, il apprit +que les savants anglais lui offraient un laisser-passer a travers les +lignes prussiennes, M. Janssen refusa; il prefera ne rien devoir a +l'ennemi de son pays, et il aima mieux risquer les chances du voyage +aerien! + +35e Ascension. _4 decembre_.--_Le Franklin_ (2,050 met. +cub.).--Aeronaute: Marcia, marin.--Passager: M. le comte d'Andrecourt, +officier d'etat-major du general Trochu, il apporte en province les +nouvelles de la prise du plateau d'Avron. +Depart: gare d'Orleans, 1h. m. +Arrivee: pres Nantes (Loire-Inferieure), 8h. m. + +36e Ascension. _5 decembre_.--_L'armee de Bretagne_ ( +met. cub.). Aeronaute: Surrel.--Passager: M. Lavoine, consul a +Jersey.--Depeches: 400 kil. +Depart: gare du Nord, 6h. m. +Arrivee: Bouillet (Deux-Sevres). L'aeronaute a la descente a ete assez +grievement blesse a la tete. + +37e Ascension. _7 decembre_.--_Le Denis Papin_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Domalin, marin.--Passagers: MM. Montgaillard, Delort et +Robert, inventeurs des cylindres sous-aquatiques, pour le transport des +lettres de province par la Seine.--Depeches: 55 kil. Pigeons: 3. +Depart: gare d'Orleans, 4h. m. +Arrivee: pres le Mans (Sarthe), 7 h.m. + +38e Ascension. _11 decembre_.--_Le general Renault_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Joignerey, gymnaste.--Passagers: MM. Wolff et +Lermanjat.--Depeches: 1,000 kil.--Pigeons: 12. +Depart: gare du Nord, 3h. 15m. +Arrivee: (Seine-Inferieure) pres Rouen, 5h. 30m., 130 kil. en 3h. 15. + + +QUATRIEME BALLON PRISONNIER. + +39e Ascension. _15 decembre_.--_La Ville de Paris_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Delamarne.--Passagers: Morel, redacteur _du Gaulois_, +et Billebault.--Depeches: 65 kil.--Pigeons: 12. +Depart: gare du Nord, 4h. m. +Arrivee: Wertzlur (Prusse), 4h. 5m. Fait prisonnier en Prusse, M. +Delamarne a failli etre fusille par les Prussiens, et n'a echappe a la +mort que par miracle. M. Morel a subi des mauvais traitements les plus +humiliants. + +40e et 41e Ascensions. _17 decembre_.--1 deg. _Le Parmentier_ (2,000 +met. cub.).--Aeronaute: Paul, marin.--Passagers: M. Desdouet et un +franc-tireur.--Depeches: 460 kil.--Pigeons 4. +Depart: gare d'Orleans, 1h. 15m. +Arrivee: Gourganson (Marne), 9h. m. + +2 deg. _Le Guttemberg _(2,000 met. cub.).--Aeronaute: Perruchon, +marin.--Passagers: MM. d'Almeida, Levy et Louisy. +Depeches 0.--Pigeons: 6. +Depart: gare d'Orleans, 1h. 30m. +Arrivee: Montpreux (Marne), 9h. m. + +Ces deux ballons furent lances a peu pres en meme temps de la gare +d'Orleans.--Le franc-tireur, monte dans le premier aerostat, M. Lepere, +ami du general Trochu, devait porter au general Faidherbe l'ordre de faire +un energique mouvement en avant pour faciliter une grande sortie. M. +Lepere avait un signe de reconnaissance, et une mission verbale: son +message put etre delivre avec une etonnante rapidite. Ce fait est un +admirable exemple de l'utilisation des ballons pendant la guerre. + +M. d'Almeida, monte dans _le Guttemberg_ etait charge de coordonner les +efforts pour communiquer avec la ville assiegee. + +42e Ascension. _18 decembre_.--_Le Davy_ (1,000 m. +cub.).--Aeronaute: Chaumont, marin.--Passager: M. Deschamps. +Depeches: 25 kil. +Depart: gare d'Orleans, 5h. m. +Arrivee: Chuney pres Beaune (Cote-d'Or). + + +CINQUIEME BALLON PRISONNIER. + +43e Ascension. _20 decembre_.--_Le general Chanzy_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Werrecke, gymnaste.--Passagers: MM. de l'Epynay, +Julliac, Joufryon.--Depeches: 25 kil.--Pigeons: 4. +Depart: gare du Nord, 2h. 30 m. +Arrivee: Rotembery (Baviere), 10h. 45 m. Fait prisonnier en Allemagne. + +Cette expedition avait pour but d'organiser en province un corps de +plongeurs qui a l'aide de scaphandres auraient pu revenir a Paris par la +Seine. + +44e Ascension. _22 decembre.--Le Lavoisier_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Ledret, marin.--Passager: Raoul de +Boisdeffre.--Depeches: 175 kil.--Pigeons: 6. +Depart: gare d'Orleans, 2h. 30m. +Arrivee: Beaufort (Maine-et-Loire), 9h. m. + +M. Raoul de Boisdeffre, officier d'etat-major du general Trochu, avait une +mission importante aupres du general Chanzy. Il venait lui dire que Paris +cesserait d'avoir des vivres le 20 janvier et que le moment d'agir etait +venu. + +45e Ascension. _23 decembre.--La Delivrance_ (2,050 met. +cub.).--Aeronaute: Gauchet, commercant,--Passager: M. Reboul. +Depeches: 40 k.--Pigeons: 4. +Depart: gare du Nord, 3h. 30m. +Arrivee: La Roche (Morbihan), 11h. 45m. 560 kil. en 8h. 30. + +46e Ascension. _24 decembre.--Le Rouget de l'Isle_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Jahn, marin.--Passager: M. Garnier. +Depart: gare d'Orleans, 3h. m. +Arrivee: Alencon (Orne), 9h. m. + +47e Ascension. _27 decembre.--Le Tourville_ (2,050 met. +cub.).--Aeronaute: Mouttet, marin.--Passagers: MM. Miege et Delaleu. +Depeches: 160k.--Pigeons: 4. +Depart: gare d'Orleans, 4h. m. +Arrivee: Eymoutiers (Haute-Vienne), 1h. s. + +48e Ascension. _29 decembre.--Le Bayard_ (2,045 met. +cub.).--Aeronaute: Reginensi, marin.--Passager: M. Ducoux. +Depeches: 110k.--Pigeons: 4. +Depart: gare d'Orleans, 4h. m. +Arrivee: La Mothe-Achard (Vendee), 10h. 10m. + +49e Ascension. _30 decembre.--L'Armee de la Loire_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Lemoine.--Pas de passager. +Depeches: 250k. +Depart: gare du Nord, 5h. m. +Arrivee: pres le Mans (Sarthe), 4 h. s. + +Ce ballon est tombe au milieu de l'armee de la Loire dont il portait le +nom. + + +DEPARTS DE JANVIER 1871. + +50e Ascension. _3 janvier.--Le Merlin de Douai_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: L. Griseaux.--Passager: M. Eug. Tarbe. +Depart: gare du Nord, 4h. m. +Arrivee: Massay (Cher), 11h. 45m. + +Entreprise particuliere. + +51e Ascension. _4 janvier_.--_Le Newton_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Ours, marin.--Passager: M. Brousseau. +Depeches: 310 k.--Pigeons, 4. +Depart: gare du Nord, 4h. m. +Arrivee: Digny (Eure-et-Loir). + +52e et 53e Ascensions. _9 janvier_.--1 deg. _Le Duquesne_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Richard, quartier-maitre et trois marins. +Depart: gare d'Orleans, 3h. 50m. +Arrivee: Bizieu pres Reims (Marne). + +Tentative de direction avec une helice. (Voir chap. III.) + +2 deg. _Le Gambetta_ (2,000 met. cub.).--Aeronaute: Duvivier, +marin.--Passager: M. de Fourcy. +Depeches: 240k.--Pigeons: 3. +Depart: gare du Nord, 3h. 55m. +Arrivee: Clamecy pres Auxerre (Yonne), 2h. 30s. + +54e Ascension. _11 janvier_.--_Le Kepler_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Roux, marin.--Passager: M. Dupuy. +Depeches: 160k.--Pigeons: 3. +Depart: gare d'Orleans, 3h. 30m. +Arrivee: Laval (Mayenne), 9h. 15m. + +55e et 56e Ascensions. _13 janvier_. + +1 deg. _Le Monge_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Raoul.--Passager: M. Guigne. +Depart: gare d'Orleans, midi 50. +Arrivee: Harfeuille (Indre), 8 h. s. + +2 deg. _Le general Faidherbe_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Van Seymortier.--Passager: M. Hurel et cinq chiens +destines a rentrer a Paris avec des depeches. +Depeches: 60k.--Pigeons: 2. +Depart: gare du Nord, 3h. 30m. +Arrivee: Saint-Avit (Gironde), 2h. s. + +57e Ascension. 45 _janvier_.--_Le Vaucanson_ (2,000 met. Cub.). +Aeronaute: Clariot, marin.--Passagers: MM. Valade et Delente. +Depeches: 75 k.--Pigeons: 3. +Depart: gare d'Orleans, 3h. M. +Arrivee: +Armentieres (Belgique), 9h. 15m. + +58e Ascension. 16 _janvier_.--_Le Steenackers_ (2,000 met. cub.). +Aeronaute: Vibert, ingenieur.--Passager: M. Goleron. +Depart: gare du Nord, 7h. m. +Arrivee: Hynd (Hollande), dans les dunes du Zuyderzee. +M. Vibert emportait avec lui deux caisses de dynamite, destinees, dit-on, +A l'armee de Bourbaki, qui commencait a battre en retraite. + +59e Ascension. 18 _janvier_.--_La poste de Paris_ (2,000 met. Cub.). +Aeronaute: Turbiaux, mecanicien.--Passagers: MM. Cleray et +Cavailhon. Depeches: 70k.--Pigeons: 3. +Depart: gare du Nord, 3h. m. +Arrivee: Venray (Pays-Bas). + +60e Ascension. 20 _janvier_.--_Le general Bourbaki_ (2,000 met. Cubes). +Aeronaute: Mangin jeune.--Passager: M. Boisenfrey. +Depeches: 125 k.--Pigeons: 4. +Depart: gare du Nord, 5h. m. +Arrivee: Hasancourt pres Reims (Marne). + +L'aeronaute, tombe en pays occupe par l'ennemi, peut sauver ses depeches; +il brule son ballon pour le dissimuler aux Prussiens. + +61e Ascension. _22 janvier_.--_Le general Daumesnil_ (2,000 met. +cub.).--Aeronaute: Robin, marin.--Pas de passager. +Depeches: 280 kil.--Pigeons: 3. +Depart: gare de l'Est, 4h. m. +Arrivee: Charleroi (Belgique), 8h. 20m. + +62e Ascension. _24 janvier._--_Le Toricelli_ (2,000 met. cub.). +Aeronaute: Bely, marin.--Pas de passager. +Depeches: 230 kil. Pigeons: 3. +Depart: gare de l'Est, 3h. m. +Arrivee: Fuchemout (Oise), 11h. m. + +Ballon cache; depeches sauvees et remises au bureau de Blanzy. + + + +DEUXIEME BALLON PERDU EN MER. + +63e Ascension. _27 janvier_.--_Le Richard Wallace_ (2,000 met. +Cub.). Aeronaute: E. Lacaze, soldat.--Pas de passager. +Depeches: 220 kil.--Pigeons: 2. +Depart: gare du Nord, 3h. 30 m. +Arrivee: inconnu. Ce ballon a ete perdu en mer en vue de la Rochelle. + +Il est difficile d'expliquer la cause de ce malheur. L'aerostat monte par +M. Lacaze, a presque touche terre en vue de Niort; on a crie a l'aeronaute +de descendre, mais il est reparti dans les hautes regions de l'air apres +avoir vide un sac de lest. Il a ete vu a la Rochelle a une grande hauteur; +au lieu de descendre sur le rivage de la mer, il a continue sa course vers +l'Ocean, ou on l'a vu se perdre a l'horizon. + +L'infortune Lacaze n'a-t-il pas pu trouver la corde de soupape pour +descendre? S'est-il evanoui dans la nacelle? C'est ce que l'on ne saura +jamais. Ses restes ont aujourd'hui pour tombeau l'immensite des flots! + +64e Ascension. 38 _janvier_.--_Le general Cambronne_ (3,000 met. cub.). +Aeronaute: Tristan, marin.--Pas de passager. +Depeches: 20 kilogr. +Depart: gare de l'Est, 6h. m. +Arrivee: Mayenne (Mayenne), 4h. S. + +Cet aerostat a apporte en province la nouvelle de l'armistice. + +Tels sont les voyages aeriens executes pendant le siege de Paris. + +Soixante-quatre ballons ont franchi les lignes ennemies. Cinq d'entre eux, +comme on l'a vu, ont ete faits prisonniers, deux autres se sont perdus +en mer.--Ils ont enleve dans les airs 64 aeronautes, 94 passagers, 363 +pigeons voyageurs, et 9,000 kilogr. de depeches representant trois +millions de lettres a 3 gr. Nous ne terminerons pas ce chapitre, sans dire +que les ballons-poste qui ont si puissamment contribue a la prolongation +du siege de Paris, resteront dans l'histoire un sujet d'admiration pour +les amis de la France, comme ils susciteront pendant longtemps la jalousie +de ses ennemis. Un prisonnier de guerre francais, retenu a Mayence +pendant la guerre, m'affirmait recemment que les Allemands avaient ete +profondement surpris des merveilles de la poste aerienne. Pendant le +siege, il avait entendu dire ces mots a un sujet de Bismark: + +--Ces maudits ballons nous font bien du tort, car grace a eux le +gouverneur de Paris parle sans cesse aux generaux de province. Decidement +ces diables de Francais sont ingenieux! + + +III + +Les pigeons voyageurs.--La Societe l'Esperance.--La poste terrestre.--La +poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables. + +Ainsi, grace aux ballons, Paris parlait a la province, les assieges +envoyaient des messages aux amis du dehors; la grande ville n'avait pas +ete baillonnee. C'etait beaucoup, mais ce n'etait pas assez. Apres avoir +ouvert le chemin de l'aller, il etait necessaire d'en trouver un pour le +retour. Le gouvernement fit appel aux inventeurs, aux hommes ingenieux, +a la science. L'appel fut entendu, mille projets prirent subitement +naissance, et si beaucoup d'entre eux n'ont pas rempli les promesses +qu'il etait permis d'en attendre, il faut en accuser un ennemi non moins +puissant que la Prusse, c'etait l'hiver, c'etait le froid, c'etaient les +neiges et les glaces. + +On fit de nombreuses tentatives de tout genre, dans toutes conditions, +mais c'est encore l'air qui se montra le plus favorable aux assieges.--Les +pigeons voyageurs, emportes de Paris dans la nacelle des ballons, +rentrerent dans les murs de la capitale cernee. Si la France n'a pu +secourir Paris par ses armees, elle n'a cesse de lui tendre la main +par-dessus les remparts des ennemis! + +LES PIGEONS ET LES DEPECHES MICROSCOPIQUES. + +L'explorateur Thevenot raconte dans le recit de ses voyages publies +vers 1650, que les habitants d'Alep recevaient souvent des nouvelles +d'Alexandrie par des pigeons voyageurs. Il parait certain que les +messagers ailes etaient frequemment usites dans l'antiquite. Cependant +Aristote et Pline n'en disent rien. Le fait que nous venons de citer +prouve toutefois que la poste aerienne par pigeon est connue depuis plus +de deux cents ans. Mais ce n'est guere que depuis le commencement de +notre siecle que la Belgique a cree le _sport_ des colombes. Plusieurs +proprietaires de pigeons se reunissaient; chacun d'eux confiait un de ses +pigeons a un homme sur, qui les laissait envoler a 20 ou 30 lieues du +point de depart.--Le premier pigeon revenu au logis gagnait pour son +maitre les enjeux mis sur la tete de tous les autres. Ces pigeons +servaient souvent aussi pour le commerce, les affaires, et plus d'un +speculateur a profite habilement de ces messagers ailes. + +Dans les temps modernes on se rappelle sans doute que Venise en 1849, +assiegee par les Autrichiens, fit un usage efficace des colombes; pour +porter des depeches au dehors. Du reste, depuis quelques annees, de grands +perfectionnements ont ete apportes dans l'elevage des pigeons par la +selection des types et des croisements habilement executes. On est +arrive a former des individus dont le vol est d'une rapidite vraiment +extraordinaire. C'est ainsi que l'enorme distance qui separe Toulouse de +Bruxelles a ete franchie par le _Gladiateur_ des pigeons en une seule +journee. Generalement la vitesse des pigeons varie entre 1,000 et 1,200 +metres a la minute, soit environ 60 kilometres a l'heure. Il va sans dire +qu'il n'y a rien d'absolu dans cette estimation, et que la vitesse varie +singulierement suivant que l'oiseau a le vent _derriere_ ou le vent +_debout_, comme diraient les marins. Les pigeons voyageurs ont l'oeil +tres-percant et la memoire locale extraordinairement developpee. On les +eleve dans des pigeonniers ou ils sont en liberte; ils accomplissent +d'eux-memes de longues promenades autour de leur habitation, et arrivent +sans doute a connaitre les environs de la ville qu'ils habitent. Les +brouillards, qui les empechent de retrouver les points de repere que leur +a fait observer un merveilleux instinct, rendent presque impossible leur +retour au colombier. Par une cause qui n'est pas encore expliquee, ils +perdent aussi leurs facultes, par les temps de gelee, et surtout quand la +neige couvre le sol. On comprendra que l'hiver exceptionnellement froid de +1870-1871 a ete bien defavorable a la poste par pigeons. + +Nous completerons ces renseignements par quelques lignes extraites du +_Journal Officiel_ (mars 1871), ou se trouvent des details sur les types +de pigeons les plus recherches des amateurs du sport aerien. + +"Le pigeon voyageur est elegant et gracieux de forme. + +"Le _liegeois_ (1er type) est petit, a tete regulierement convexe, que +termine un bec tres-court. Les yeux sont saillants et entoures d'une +membrane nue; l'iris est jaune orange fonce; les caroncules nasales sont +plus grosses chez le male que chez la femelle. + +"Le pigeon d'_Anvers_ (2e type) est beaucoup plus gros, plus elance, plus +haut sur ses pattes, le cou est long; son vol est tres-rapide, mais il est +moins fidele a son colombier que le liegeois; sa tete est moins arrondie, +comme si les lobes cerebraux correspondant a la memoire etaient moins +developpes; le bec est plus grand, l'iris est entoure d'un cercle +blanc. "L'_irlandais_ (3e type) est fort; les caroncules nasales sont +tres-grosses; la membrane nue qui entoure l'oeil est large; l'oeil est +souvent tout noir (en termes techniques, oeil de vesce). + +"Le plumage est tres-varie, tres-doux de nuance, tres-fourni: les couleurs +uniformes, telles que rouge, blanc, noir, sont rares. Les plus communes +sont le bleu, le bleu etincele, le rouge etincele ou tache de noir, et les +nuances binaires; blanc et bleu, blanc et rouge, et blanc et noir. + +"Ce sont ces trois races croisees qui fournissent les meilleurs coureurs, +reunissant la memoire, la force, la vue (qui predominent dans chacune des +races signalees), a la beaute et a la solidite de la charpente osseuse." + +Il existait a Paris bien avant la guerre une societe colombophile, la +societe _l'Esperance_. Quand les premiers ballons du siege s'eleverent +dans les airs, les membres de cette societe songerent a leurs pigeons. +"Les ballons s'envolent, disaient-ils, mais qui nous donnera de leurs +nouvelles? Qu'ils enlevent avec eux nos pigeons; ceux-ci se chargeront +bien de revenir!" + +Le vice-president de la Societe _l'Esperance_, M. Van Roosebecke, alla +trouver le general Trochu, vers le 25 septembre, apres le depart du +premier ballon-poste, et lui exposa son projet. Le Gouverneur de Paris +l'ecouta avec interet, et le renvoya a M. Rampont. + +Le 27, trois pigeons partaient dans le ballon _la Ville de Florence_, +six heures apres ils etaient revenus a Paris, avec une depeche signee de +l'aeronaute qui annoncait sa descente pres de Mantes. + +La poste par pigeons etait creee. + +On ne tarda pas toutefois a s'apercevoir qu'il fallait une certaine +habitude des pigeons, pour les bien lancer. Souvent les oiseaux etaient +mal soignes par les aeronautes, ils ne revenaient pas a Paris, ou +rentraient apres avoir laisse tomber une depeche mal attachee. + +L'administration fit partir successivement les membres de la societe +_l'Esperance_. MM. Van Roosebecke, Cassiers se rendirent a Tours par +ballon, avec une trentaine de pigeons chacun. Leurs collegues, MM. +Tracelet, Nobecourt, etc., les rejoignirent plus tard. Ils se mirent a la +disposition de M. Steenackers vers le milieu d'octobre. + +Dix-huit pigeons lances de Dreux, de Blois, de Vendome, rentrerent presque +successivement a Paris, munis de depeches photographiques. + +Ce succes depassa toute esperance. Aussi M. Steenackers se decida-t-il a +ouvrir au public la poste colombophile. On envoyait a Tours les depeches +privees pour Paris, elles partaient par pigeon moyennant 0 fr. 50 par mot. + +Mais le mauvais temps, le brouillard, la neige, ne tarderent pas a rendre +le service tres-irregulier. Un grand nombre de pigeons ne rentrerent pas a +Paris. + +Trois cent soixante-trois pigeons ont ete emportes de Paris en ballon et +lances sur Paris. Il n'en est rentre que 37, savoir: 4 en septembre, 18 +en octobre, 17 en novembre, 12 en decembre, 3 en janvier, et 3 en +fevrier.--Quelques-uns d'entre eux sont restes absents fort longtemps. +C'est ainsi que le 6 fevrier 1871, on recut a Paris un pigeon qui avait +ete lance aux environs d'Orleans le 18 novembre 1870. Il rapporta la +depeche n deg. 26, tandis que la veille un pigeon avait rapporte la depeche n deg. +51. + +Le 23 janvier, on recut un pigeon qui avait perdu sa depeche et trois +plumes de la queue. Il avait ete sans doute atteint par une balle +prussienne. + +Les Parisiens se rappellent la joie produite par l'arrivee des messagers +ailes pendant le siege. Quand un pigeon volait au-dessus des toits, quand +il se posait sur une gouttiere, des rassemblements se formaient de +toutes parts; tous les passants mettaient le nez en l'air. Quel bonheur +ineffable! Ce sont des nouvelles qui arrivent! Nous ferons observer +toutefois que generalement le pigeon-voyageur rentre tout droit au +colombier, sans s'arreter. Il n'est pas probable que l'attention des +Parisiens se soit portee sur les pigeons-voyageurs qu'ils n'ont pas du +pouvoir remarquer. Il se pourrait bien que les pigeons des Tuileries aient +obtenu un succes peu legitime. + +Le service des pigeons a Tours etait place sous la direction de M. +Steenackers; MM. Van Roosebecke et Cassiers etaient charges de lancer les +messagers ailes, ils s'aventuraient jusqu'aupres des lignes ennemies, pour +laisser envoler les pigeons le plus pres possible de Paris. On ne saurait +donner trop d'eloges a la belle conduite de ces messieurs et de leurs +collegues qui ont quitte Paris en ballon pour organiser en province cet +admirable systeme de poste aerienne. + +A Paris, la surveillance du service administratif de la poste par pigeons +etait confiee a M. Chassinat, directeur des Postes de la Seine; M. Mottet, +receveur principal, etait l'agent d'execution. + +M. Derouard, secretaire de la societe colombophile _l'Esperance_ etait +charge de surveiller les colombiers, de la reception des pigeons, etc. + +La poste colombophile completait ainsi le service des ballons-poste; mais +ce qui la rendit surtout utile, ce qui en fit une veritable creation +nouvelle, c'est le systeme des depeches photographiques que rapportaient a +Paris les messagers ailes. + +Un pigeon ne peut etre charge que d'un bien faible poids. Il emporte dans +les airs une feuille de papier, de quatre ou cinq centimetres carres, +roulee finement, et attachee a une des plumes de sa queue. Une lettre +aussi petite est bien laconique. On peut y ecrire a la main quelques mots, +quelques phrases, peut-etre,--ce n'est la qu'un telegramme insignifiant. + +Des le commencement du siege on songea aux merveilles de la photographie +microscopique. On se rappela avoir vu a l'Exposition universelle de +petites breloques-lunettes, ou les 400 deputes etaient representes sur une +surface de 1 millimetre carre. En regardant a travers la loupe placee a +une des extremites, on voyait nettement l'image de tous ces personnages, +reunis sur la surface d'une tete d'epingle! C'etait a M. Dagron que l'on +devait ce tour de force photographique. + +Ce fut lui qui, pendant la guerre, se chargea de reduire les depeches pour +pigeons voyageurs. + +Grace aux procedes photographiques, on ecrivait a Tours toutes les +depeches privees ou publiques sur une grande feuille de papier a dessin. +On y tracait jusqu'a 20,000 lettres ou chiffres. M. Dagron, par la +photographie, reduisait cette veritable affiche en un petit cliche qui +avait a peu pres le quart de la superficie d'une carte a jouer. L'epreuve +etait tiree sur une mince feuille de collodion qui ne pesait que quelques +centigrammes et qui contenait un texte reduit assez considerable pour +composer un journal entier. + +A Paris, la depeche amenee par pigeon, etait placee sur le porte-objet +d'un microscope photo-electrique, veritable lanterne magique d'une +puissance extreme. L'image de la depeche etait projetee sur un ecran, mais +amplifiee, agrandie, au point qu'a l'oeil nu, on pouvait lire nettement +tous les chiffres, toutes les lettres traces. + +N'est-ce pas merveilleux? n'y a-t-il pas lieu d'admirer la, sincerement, +les applications etonnantes de la science moderne? + +M. Dagron partit en ballon avec son collaborateur, M. Fernique, vers +le milieu du mois de novembre. Apres un voyage des plus perilleux, ces +messieurs organiserent tous leurs appareils photographiques avec la plus +grande habilete. + +Quatre cent soixante-dix pages typographiees ont ete reproduites par les +procedes de MM. Dagron et Fernique. Chaque page contenait pres de 15,000 +lettres, soit environ 200 depeches. Seize de ces pages tenaient sur +une pellicule de 3 centimetres sur 5, ne pesant pas plus de un +demi-decigramme. La reduction etait faite au _huit centieme_. + +Chaque pigeon pouvait emporter dans un tuyau de plumes une vingtaine de +ces pellicules, qui n'atteignaient en somme que le poids de 4 gramme. Ces +depeches reunies formaient un total de 300,000 lettres, c'est-a-dire la +matiere d'un volume in-12, analogue a celui que le lecteur a sous les +yeux. + +Avant l'arrivee de M. Dagron, rappelons que M. Blaise, photographe a +Tours, avait deja reproduit des depeches photographiques sur papier, sous +les auspices de MM. Barreswill et Delafolie. + +Les depeches photomicroscopiques etaient en general tirees a 30 ou 40 +exemplaires, et envoyees par autant de pigeons. + +PRES DE CENT MILLE DEPECHES ont ete envoyees ainsi a Paris avant +l'armistice. En imprimant toutes ces depeches en caracteres ordinaires, +on formerait certainement une bibliotheque de plus de cinq cents volumes! +Tout cela a ete envoye par des oiseaux! + +Aussitot que le tube etait recu a l'administration des telegraphes, M. +Mercadier procedait a l'ouverture en fendant le tube avec un canif. Les +pellicules etaient delicatement placees dans une petite cuvette remplie +d'eau, contenant quelques gouttes d'ammoniaque. Au sein de ce liquide, les +depeches se deroulaient; on les sechait, on les mettait entre deux verres. +Il ne restait plus qu'a les placer sur le porte-objet des microscopes +photo-electriques. + +Quand les depeches etaient nombreuses, la lecture en etait assez lente; +mais la pellicule renfermait 144 pages ou petits carres, on pouvait la +diviser, et la lire en meme temps avec plusieurs microscopes.--Certaines +depeches chiffrees etaient separees et lues a part par le directeur. Les +autres etaient lues et copiees par des employes qui les envoyaient de +suite aux divers bureaux de Paris. + +MM. Cornu et Mercadier perfectionnerent le procede de lecture des depeches +avec le microscope. La pellicule de collodion, intercalee entre deux +glaces, etait recue sur un porte-glace, auquel un mecanisme imprimait +un double mouvement horizontal et vertical. Chaque partie de la depeche +passait lentement au foyer du microscope. Sur l'ecran, les caracteres se +deroulaient suffisamment agrandis pour etre lus et copies. + +L'installation, la mise en train durait environ 4 heures; il fallait en +outre quelques heures pour copier les depeches. MM. Cornu et Mercadier +tenterent de photographier directement les caracteres projetes sur l'ecran +par un procede rapide.--Les progres auraient marche ainsi a grands pas, +mais l'hiver, le froid ne tarderent pas a rendre de plus en plus rare +l'arrivee des pigeons. + +On ignorait les causes de ces retards. L'administration se decida a +envoyer en province par ballon MM. Levy et d'Almeida, pour mettre en +oeuvre de nouveaux procedes photographiques. Mais la poste des pigeons +manquait par la base; les messagers n'arrivaient plus regulierement.--La +mauvaise saison de l'hiver leur faisait perdre leurs merveilleuses +facultes. Nous avons deja dit qu'il ne rentra a Paris que 2 pigeons dans +le courant de janvier! + +Quoi qu'il en soit les Parisiens n'oublieront jamais les pigeons +voyageurs. Il est a souhaiter que l'art d'elever ces messagers ailes soit +cultive dans notre capitale. On devrait reunir les pigeons voyageurs dans +un colombier modele, favoriser les conditions de leur developpement, +organiser en un mot une ecole colombophile qui certainement trouverait +des amateurs. Les pigeons du siege ne doivent pas etre delaisses; ne +meritent-ils pas au moins les honneurs que l'ancienne Rome ne refusait pas +aux oies du Capitole? + + +LES PIETONS. + +Le fait de l'investissement complet de Paris par l'armee prussienne +restera dans l'histoire comme un grand sujet d'etonnement. L'esprit +francais, leger, superficiel, est ainsi fait qu'il admet sans controle les +illusions de sa vanite nationale, et qu'il est toujours pret a +accepter comme un axiome, un fait douteux qui flatte ses sentiments +patriotiques.--Si quelqu'un avait dit le 16 septembre que l'armee +allemande allait bloquer Paris, il se serait fait echarper sur les +boulevards.--Mais, Monsieur, il est impossible de cerner Paris. Tout le +monde le dit. Demandez au genie militaire! + +Tout au commencement de l'arrivee de l'armee prussienne, des voitures de +la poste se rendaient jusqu'a Triel. Les conducteurs raconterent qu'ils +avaient ete arretes en route par un poste bavarois. A leur grand +etonnement, les soldats les accueillirent bien et leur demanderent des +cigares. Un officier s'ecria a leur vue qu'il etait presque Parisien de +coeur, quoique Allemand d'origine, et qu'il avait fait ses etudes au +quartier Latin. Il laissa passer les voitures de la poste. Mais cet etat +de choses ne dura pas, et bientot la consigne prussienne fut observee +partout avec la plus stricte severite. + +A partir du 21 septembre, on s'apercut qu'un homme si resolu, si habile +qu'il fut, ne pouvait plus traverser les lignes ennemies. + +La Prusse venait de nous reserver cette nouvelle surprise! + +Le service des pietons destines a forcer les lignes ennemies pour +rapporter ensuite des nouvelles de province, n'en fut pas moins organise +par l'administration des postes. Ce n'est ni le devouement, ni le courage +qui firent defaut, mais malgre la multiplicite des essais, le nombre des +reussites est peu considerable. + +Sur 28 pietons envoyes le 21 septembre, un seul, le facteur Brare, put +se rendre a Saint-Germain et y livrer a un fonctionnaire francais ses +depeches pour Tours, apres avoir ete momentanement garde a vue par +les soldats allemands. Deux autres employes des postes furent faits +prisonniers ce jour-la meme, leurs depeches furent prises, et ils durent +rebrousser chemin vers Nanterre. Le facteur Poulain, parti de Paris a la +meme epoque, n'est jamais reparu. + +"Sept pietons envoyes le 22 et le 23 septembre furent faits prisonniers, +mais, sur 4 hommes expedies le 24, le nomme Geme reussit a franchir les +lignes, a presenter ses depeches a la mairie de Triel et a revenir le 25. +Deux de ses camarades, moins heureux que lui, furent faits prisonniers. + +"Le 27, les memes facteurs, Brare et Geme, tenterent une nouvelle percee +et eurent le bonheur d'arriver a Triel et d'en revenir le 28; quatre +autres pietons avaient renonce a leur tentative. + +"Le 5 octobre, les facteurs Loyet et Chourrier rentrent avec 714 depeches +livrees a Triel le 30 septembre. + +"Brare fait une nouvelle expedition le 4 octobre, et arrive a Tours apres +avoir ete fait prisonnier et s'etre evade. + +"Dix-huit autres pietons font encore de vains efforts pour passer les +lignes. Parmi les seize envoyes dans le reste du mois, le nomme Ayrolles +est fait prisonnier, jete dans un cachot et fort maltraite; deux autres +sont gardes plusieurs jours par l'ennemi, puis mis en liberte. + +"Lorsqu'on reflechit aux difficultes sans nombre qu'ont eu a affronter +ces braves employes, aux perils auxquels ils se sont exposes sciemment, +a l'ingeniosite des moyens employes par eux pour faire passer leurs +missives, toute admiration est au-dessous de ce qui leur est du. +Quelques-uns n'ont pas hesite a cacher des depeches chiffrees sous +l'epiderme incise; d'autres ont imagine de faire evider habilement des +pieces de dix centimes, de maniere a laisser les coins de la monnaie +intacts; d'autres ont fait forer des clefs a vis forcee pour y introduire +les missives. L'artifice employe par les negres indiens pour dissimuler +les diamants voles dans les laveries, ne put etre applique, les Allemands +ne manquant jamais, assurait-on, d'administrer tout d'abord aux suspects +une purge energique. + +"Le facteur Brare est un de ceux qui ont reussi a passer plusieurs fois +les lignes prussiennes. Mais il fut victime de son devouement, de son +courage. Il finit par etre fusille par les Prussiens a l'ile de Chatou. Il +laisse derriere lui une femme et cinq enfants[13]." + +[Note 13: _Journal officiel_, mars 1871.] + +Il y eut en dehors de la poste des tentatives qui furent couronnees de +succes. M. Francois Oswald du _Gaulois_, quitta Paris a pied dans le +courant d'octobre, et apres avoir ete menace de la mort d'un espion, il +parvint enfin a s'echapper et a gagner Tours, ou il publia le recit de +ses aventures dramatiques.--M. Lucien Morel parvint aussi a s'echapper de +Paris a pied. + +Il eut l'audace d'essayer d'y rentrer, et profitant d'une nuit de brume, +sa tentative si hardie, si perilleuse le conduisit au but tant espere. Il +penetra dans la ville assiegee. M. Morel, rentre a Paris, en ressortit +encore par la voie des airs. Il partit en ballon le 15 decembre, mais le +vent le poussa en Prusse, ou il fut retenu prisonnier jusqu'a la fin de la +guerre, comme nous l'avons dit dans le chapitre precedent. + +M. Steenackers, directeur des postes et des telegraphes a Tours, envoya +vers Paris un grand nombre de courriers a pied. Toutes les ruses ont ete +imaginees. Les uns se deguisaient en marchands ambulants, les autres en +paysans. Ils arrivaient a une premiere ligne d'occupation ou ils etaient +arretes et fouilles, puis on les contraignait de retrograder. + +L'inspection prussienne etait pleine de peril. Malheur a celui qui +laissait prendre sa depeche, il courait le risque d'etre fusille comme +espion. Un facteur du telegraphe fait plusieurs fois prisonnier, et +fouille a nu, cachait la depeche chiffree dont il etait porteur dans une +dent artificielle et creuse. Les Prussiens ne savaient pas devoiler cette +cachette ingenieuse, mais quelques journaux commirent l'indiscretion de +raconter le fait. Il fallut renoncer a la dent creuse. + +Le 12 janvier, MM. Imbert, Roche, Perney, Fontaine et Leblanc, tenterent +de franchir les lignes ennemies en suivant sous terre les carrieres +souterraines de la rive gauche. L'entreprise echoua. + +Il en fut encore de meme pour les plongeurs qui devaient revenir a Paris, +en suivant le fond de la Seine dans des scaphandres. + +Ainsi, Paris, qui recevait quelques mois auparavant des centaines de +trains de marchandises et de voyageurs, n'etait plus accessible a un seul +pieton portant quelques chiffres sur un carre de papier! + + +LA POSTE FLUVIALE. + +"Le 6 decembre, MM. Versoven, Delort et E. Robert s'etaient engages a +expedier par eau, au moyen de spheres dont ils etaient les inventeurs, +les lettres ordinaires ou photo-micrographiques qui pourraient leur etre +confiees dans les departements pour etre transmises a Paris. Il leur etait +accorde 1 fr. par lettre close, du poids de 4 grammes; 0 fr. 25 c. par +depeche-lettre photographique, et 0 fr, 05 c. par depeche reponse aux +cartes-poste. Les lettres ordinaires transportees par ces messieurs +devaient etre affranchies par timbres-poste, conformement au tarif +en vigueur; il etait convenu que les depeches officielles seraient +transportees gratuitement. + +"Toutes les lettres devaient etre concentrees au bureau de poste de +Moulins (Allier). MM. Delort et Robert partirent le 7 decembre par le +ballon le _Denis Papin_. + +"Une modification fut faite a cette convention par M. Steenackers, dans sa +depeche par pigeon du 25 decembre, c'est-a-dire dix-neuf jours apres: elle +portait l'affranchissement de la lettre a 1 fr. pour le poids maximum de 4 +grammes; la taxe a 40 c. par lettre deposee au bureau de Moulins, et a 40 +c. par lettre recue au bureau de Paris. + +"Les journaux ont recemment parle de cette poste fluviale; les boules de +zinc de 25 centimetres de diametre etaient garnies d'ailettes et jetees +dans la Seine ou dans ses affluents: la elles naviguaient entre deux eaux. +Les lettres de province sont arrivees au nombre de huit cents par la voie +de Moulins, apres l'armistice; mais pendant l'investissement, c'est-a-dire +precisement pendant la periode ou elles etaient si fievreusement attendues +et plus d'un mois durant, la peche aux filets n'a rien produit. + +"Il est probable que les barrages ont arrete le transport, si les boules +ont ete jetees avant l'armistice, ou que les Allemands n'ont laisse passer +les spheres a helices de MM. Vorsoven et Cie qu'a partir de la conclusion +de l'armistice, toute surveillance ayant cesse des lors. + +"Un autre systeme fort ingenieux avait ete presente egalement par M. +Baylard, commis a l'Hotel-de-Ville et expeditionnaire du Gouvernement. A +une extreme economie, ce systeme joignait une grande simplicite et une +grande facilite d'execution. Au prix de quinze centimes on pouvait obtenir +une centaine de petites boules de verre soufflees, creuses et terminees a +la base par un petit orifice ou s'introduisait la depeche, et qu'on +jetait ensuite dans l'eau. Ces boules d'un petit diametre figuraient si +merveilleusement les bulles d'eau naturelles, qu'il devenait impossible de +les distinguer, quand on les remuait dans un bassin et qu'on cherchait a +les saisir. Prenant a cause de leur transparence le reflet meme de l'eau +dans laquelle elles plongent, mobiles et legeres, glissant avec la plus +grande facilite le long des roseaux, des tiges, des plantes et des bords +de la riviere qui pourraient leur servir d'obstacles, franchissant +aisement, sans se rompre, les petits ressauts des barrages, echappant par +leur petite dimension aux grosses mailles des filets prussiens et aux +mains des pecheurs ennemis, ces petites boules messageres etaient appelees +a rendre de grands services a la defense pour le transport des depeches +micrographiques. M. Rebou emporta un grand nombre de ces globules en +ballon et l'idee etait en pleine voie d'execution, lorsque les glaces +vinrent empecher le developpement de cet ingenieux mode de transport. + +"Vers la meme epoque, M. le directeur des Postes ecoutait les propositions +de M. Delente qui, le 14 janvier, s'engageait a se rendre en province et +a faire parvenir a Paris, a l'aide d'un bateau sous-marin dont il est +l'inventeur, des correspondances privees ou autres. + +"Le ballon-poste le _Vaucanson_ enleva M. Delente, muni d'un permis +de parcours general sur tous les chemins de fer, et de lettres qui +l'accreditaient aupres de la delegation dans les departements, avec +laquelle il avait a s'entendre pour les conditions de remuneration. +L'investissement a pris egalement fin avant que M. Delente ait reussi a +faire arriver des lettres dans Paris[14]." + +[Note 14: _Journal Officiel_, mars 1871.] + +LES FILS TELEGRAPHIQUES. + +Quand Paris fut completement bloque par les Prussiens, que les +communications furent interrompues de toutes parts, bien des gens se +dirent: "Pourquoi n'a-t-on pas jete un cable electrique au fond de la +Seine? Ce simple fil eut permis d'ouvrir une correspondance occulte!" + +Comment n'aurait-on pas songe a ce projet si simple? Ce cable a ete en +effet pose dans la basse Seine, mais la chute d'un pont le brisa quelques +jours apres. Toutes les tentatives faites pour l'utiliser furent vaines. +On ne put relier les deux bouts de cette unique artere qui aurait permis +au grand organisme qu'on nomme la France, d'entendre les battements de son +coeur qu'on nomme Paris! + +Quelque temps apres cet irreparable accident, on fit un nouvel essai du +meme genre. Depuis longtemps un cable place sur la route de Fontainebleau, +se raccordait avec les fils aeriens du chemin de fer. Il fallait pour +utiliser ce fil electrique, faire une tranchee sur la route en avant de +Juvisy, et souder un fil mince au cable. M. Lemercier de Janvelle, charge +de cette mission perilleuse, partit dans le ballon _le Ferdinand Flocon_, +le 4 novembre; mais sous les yeux de l'ennemi, il ne put accomplir la +liaison des fils. Il la tenta cependant a trois reprises differentes, +dans les circonstances les plus difficiles. M. de Janvelle, assiste de M. +Forivon, capitaine des francs-tireurs, osa penetrer jusqu'au milieu des +lignes ennemies. La nuit, il reparait les fils aeriens coupes par les +Prussiens, en les unissant par de petits fils isoles tres-minces, places +contre terre. Quand on passait la on voyait les poteaux brises, les fils +visiblement casses. On ne soupconnait pas qu'ils etaient reunis par des +conducteurs presque invisibles. Mais il fallait pour reussir completement +recommencer l'oeuvre de reparation sur d'autres points. Malgre leur +audace, leur habilete, MM. de Janvelle et Forivon n'ont pu mener a bonne +fin l'entreprise si ingenieuse qu'ils avaient si bien commencee. + + +LES CHIENS FACTEURS. + +N'oublions pas de mentionner le projet de M. Hurel, qui est parti en +ballon avec cinq chiens destines a revenir a Paris. C'etaient de +gros chiens bouviers, de bonnes betes, a l'oeil franc, a la figure +intelligente. Ils etaient fort robustes, et ne se seraient pas embarrasses +de devorer un Prussien. Le proprietaire de ces animaux affirmait qu'ils +sauraient rentrer dans la capitale d'ou ils etaient sortis; on leur aurait +attache quelques depeches entre les deux cuirs d'un collier. + +Les chiens ont ete lances, mais on ne les a jamais revus. L'experience n'a +pas ete renouvelee, car peu de temps apres le voyage de M. Hurel et de ses +courriers a quatre pattes, l'armistice est venu mettre un terme au siege +de Paris. + +L'entreprise aurait-elle reussi une seconde fois? Il est permis d'en +douter. Certains chiens font de grands voyages, s'orientent, reviennent au +logis, mais ils en sont partis pedestrement, ils ont examine la route. En +feraient-ils de meme apres un voyage en ballon? Auraient-ils l'instinct +des pigeons voyageurs? + + +DIRECTION DES AEROSTATS. + +Depuis le jour de leur naissance, les ballons n'ont guere fait de progres. +Quand les Montgolfier lancerent dans l'espace un des premiers navires +aeriens, Franklin, qui assistait a l'experience, s'ecria comme on le +consultait sur cette decouverte: "C'est l'enfant qui vient de naitre!" +L'illustre philosophe faisait ainsi entendre que l'enfant, d'abord faible, +deviendrait homme et puissant. L'enfant n'a pas grandi. Mais il faut +avouer que son education a ete singulierement negligee. Il a couru les +fetes publiques, et s'est perdu dans les foires. Depuis cinquante ans, il +est peu de savants qui aient etudie serieusement la navigation aerienne. + +M. Henry Giffard, un de nos ingenieurs les plus distingues, eut l'honneur +d'executer, en 1852, la premiere ascension faite dans un ballon de forme +allongee, muni d'une helice mise en mouvement par une machine a vapeur. Un +de nos plus eminents publicistes le designa alors sous le nom du Fulton de +la navigation aerienne: il ne tient qu'a M. Giffard de le devenir. Depuis +cette epoque, malgre de nombreuses etudes, il n'a pas cesse de porter son +attention sur les questions aeriennes. Il a cree les ballons captifs a +vapeur, que le public n'a pas assez connus. Il a resolu la un probleme de +premier ordre, indispensable a la direction des ballons; il est arrive a +construire des BALLONS IMPERMEABLES AU GAZ. + +Le grand ballon captif construit a Londres en 1870 par M. Giffard cubait +douze mille metres. Il etait rempli d'hydrogene pur, et enlevait 34 +passagers a 650 metres de haut. L'immense aerostat etait retenu dans +l'espace par un cable pesant 4,000 kilogrammes, que deux machines a vapeur +de 400 chevaux enroulaient autour d'un treuil gigantesque. Ce ballon, +malgre le vent, malgre la pluie, est reste gonfle plus d'un mois, _sans +perdre de gaz_. Son etoffe etait formee de plusieurs tissus superposes: 1 deg. +une etoffe en toile; 2 deg. une couche de caoutchouc naturel; 3 deg. une deuxieme +etoffe de toile; 4 deg. une deuxieme couche de caoutchouc vulcanise; 5 deg. une +mousseline exterieure; 6 deg. une couche de vernis a l'huile de lin. + +Cet etoffe impermeable est d'un poids considerable, mais en augmentant +le volume des ballons spheriques, on diminue proportionnellement leur +surface, ce que nous pourrons exprimer plus clairement en disant qu'un +ballon de 10,000 metres cubes, construit avec l'etoffe de M. Giffard, a +une force ascensionnelle bien plus grande que dix ballons ordinaires de +mille metres cubes reunis. + +La premiere condition de la direction des ballons, _l'impermeabilite_ de +l'etoffe, a ete resolue par M. Giffard. + +Que l'on construise avec le nouveau tissu un ballon de forme allongee, +muni d'un gouvernail, permettant de s'orienter dans la direction du vent, +afin d'offrir une surface de resistance aussi petite que possible; qu'on +le munisse a sa partie inferieure d'une helice, mise en mouvement par +une forte machine a vapeur, que l'on recommence, en un mot, dans des +conditions plus favorables, l'experience de M. Giffard en 1852, il +ne parait pas douteux qu'on remontera un courant aerien d'intensite +moyenne.--L'ascension de M. Giffard a malheureusement ete executee a une +epoque ou il n'avait pas encore l'experience qu'il a acquise; elle a eu +lieu par un temps defavorable, avec un appareil d'une faible puissance. + +On repondra qu'une machine a vapeur, est un engin pesant pour un ballon; +mais en construisant des aerostats d'un volume considerable de dix +a quinze mille metres cubes, on arrive a leur donner une force +ascensionnelle enorme. Un ballon de quinze mille metres cubes dont +l'etoffe, le filet, etc., peseraient environ cinq mille kilogr., rempli +d'hydrogene pur, aurait un excedant de force ascensionnelle de plus de +huit mille kilogr. Il serait capable d'enlever une machine puissante. + +Plusieurs objections des plus serieuses se presentent ici; nous ne les +ignorons pas. La premiere consiste dans l'extreme irregularite des +mouvements atmospheriques. Il est des jours ou le vent est faible, +quelquefois meme presque nul; quand il ne souffle qu'avec une vitesse de +quelques lieues a l'heure, le ballon a vapeur que nous avons succinctement +decrit, se dirigera. Mais l'air est parfois soumis a des agitations +violentes; lorsque le vent souffle impetueux et violent, quand il oppose +un obstacle insurmontable a l'oiseau, nul ballon ne se dirigera. Quoi +qu'il en soit, la direction obtenue, dans certaines circonstances +atmospheriques, quoique incomplete constituerait un progres considerable. + +Une autre objection non moins importante consiste dans le combustible que +necessite une machine a vapeur. La machine, pour produire de la force, +brule du charbon, et beaucoup: si l'effort est continu, energique, la +destruction du combustible est enorme. Pour lutter contre l'air, la +machine aurait vite mange sa provision.--Il y aurait la deux graves +inconvenients.--Les conditions d'equilibre de l'aerostat seraient +changees, puisqu'il aurait perdu le poids de son combustible brule. La +force qui fait agir l'appareil serait aneantie n'ayant plus d'aliment. + +Il serait necessaire, pour resoudre avec efficacite le probleme, de +trouver a alimenter le moteur avec un autre combustible que la houille. +Le petrole, en brulant, forme de l'eau, qui pourrait etre condensee, +recueillie et servirait a la machine. Il offre des qualites precieuses a +la construction d'une bonne machine aerostatique. Mais il faut, dans ce +sens, bien des etudes, bien des progres, dont l'importance est bien faite +pour exciter les inventeurs. + +Dans la situation de Paris, pendant le siege, il n'etait pas necessaire +de resoudre tout d'un coup le probleme de la direction d'un ballon. Il +s'agissait de se diriger vers un point donne, vers Tours, par exemple, +par un temps calme qu'on aurait pu attendre, dans la suite des longues +journees du siege. Il n'etait pas indispensable de faire un bien long +voyage, on pouvait renoncer a la machine a vapeur comme moteur, et +s'adresser au bras de l'homme. Un ballon de grande dimension pouvait +enlever plusieurs manoeuvres qui travaillant alternativement auraient +produit une force constante. C'est principalement dans ce sens que des +projets nombreux ont pris naissance. + + +LE BALLON DE M. DUPUY DE LOME. + +M. Dupuy de Lome a pour but de construire un aerostat de forme allongee, +muni d'un systeme d'helice, mis en mouvement par des hommes. L'inventeur +n'a la pretention de remonter un courant aerien que s'il a une faible +intensite; si le vent est fort, il pourra faire devier l'appareil, a +droite ou a gauche de la direction du courant aerien. Si le vent souffle +par exemple du nord vers le sud; le ballon de M. Dupuy de Lome ne pourra +pas se remorquer contre le vent et monter au nord; mais il lui sera +possible de se diriger vers l'est ou l'ouest. Si l'experience confirmait +les esperances de l'inventeur, on voit que le resultat obtenu aurait deja +une importance de premier ordre. + +M. Dupuy de Lome adopte pour la forme du ballon une forme oblongue, +"celle d'une surface de revolution engendree par une courbe speciale se +rapprochant d'un arc de cercle de 7 metres de fleche, et tournant autour +de sa corde de 42 metres de longueur. Cette corde constitue l'axe +horizontal du ballon dont la longueur est reduite a 40 metres, en +substituant, pour la solidite de la construction, une petite surface +spherique a la pointe des extremites. + +"Le volume est ainsi de 3,860 metres cubes, et la maitresse section +verticale de 154 metres carres. + +"La resistance a la deformation sous l'action du vent, provenant de la +vitesse propre a l'aerostat, s'obtient par le maintien dans son interieur +d'une tension de gaz sans cesse un peu superieure (de 3 a 4 dix-milliemes +d'atmosphere) a celle de l'air ambiant. Pour s'opposer, d'autre part, a la +deformation sous la traction des suspentes (independamment de l'effet de +la pression interieure des gaz), la nacelle est d'une forme allongee et +d'une construction rigide. Pour maintenir le ballon sans cesse gonfle +en presence des deperditions de gaz sur lesquelles il faut compter, ou +lorsque l'aeronaute en fera echapper volontairement pour operer une +descente partielle ou totale, il sera introduit de l'air atmospherique +dans un petit ballon loge a cet effet dans l'interieur du grand, et +remplissant ainsi une fonction ayant quelque analogie avec la vessie +natatoire des poissons." + +La nacelle de l'aerostat est munie d'une helice de 8 metres de diametre +en arc horizontal. C'est l'appareil propulseur; il est situe a 17 metres +environ au-dessous du grand axe de l'aerostat. Pour imprimer au ballon une +vitesse de deux lieues a l'heure, il suffit de transmettre a l'helice un +travail total de 30 kilogrammetres. + +"En presence de cette petite puissance motrice, dit M. Dupuy de Lome, il +m'a paru avantageux de ne pas recourir a une machine a feu quelconque, +et d'employer simplement la force des hommes. Quatre hommes peuvent sans +fatigue soutenir, _pendant une heure_, en agissant sur une manivelle, +ce travail de 30 kilogrammetres, qui n'exige de chacun d'eux que 7 +kilogrammetres, 5. Avec une releve de deux hommes, chacun d'eux pourra +travailler une heure, se reposer une demi-heure, et ainsi de suite, +pendant les dix heures du voyage, qui sont une des conditions de cette +etude." + +L'aerostat allonge de M. Dupuy de Lome est muni d'un gouvernail, fixe +a l'arriere de la nacelle. L'appareil pourra s'orienter. Le ballon est +rempli de gaz de l'eclairage. Il va sans dire que l'exces de force +ascensionnelle est calcule pour compenser les poids a enlever, ballon, +moteur, manoeuvres, etc. "Un appareil de ce genre, ajoute l'inventeur, ne +permettra d'avancer, vent debout, ou de suivre par rapport a cette surface +toutes les directions desirees, que quand le vent n'aura qu'une vitesse +au-dessous de 8 kilometres. Cela ne sera sans doute pas tres-frequent, +car cette vitesse n'est que celle d'un vent qualifie _brise legere_. Quoi +qu'il en soit, cet aerostat ayant une vitesse propre de 8 kilometres a +l'heure, lorsqu'il sera emporte par un vent plus rapide, aura la faculte +de suivre a volonte toute route comprise dans un angle resultant de la +composante des deux vitesses. Chacun peut se rendre compte d'ailleurs que, +d'une maniere generale, la direction a donner a l'aerostat, par rapport a +celle du vent, pour obtenir comme resultante des deux vitesses et des deux +directions le _maximum d'ecart possible_, fait avec la direction du vent +un angle un peu plus ouvert que l'angle droit." + +Tel est le projet presente par M. Dupuy de Lome, et pour l'execution +duquel le gouvernement a alloue une somme de 40,000 francs. Ce plan offre +l'inconvenient de ne pas presenter le caractere de la nouveaute. Il +est difficile de voir en quoi il differe sensiblement du systeme de M. +Giffard. Mais M. Dupuy de Lome ne connaissait pas les travaux de cet +ingenieur. Il a charge M. Yon, le constructeur des ballons captifs a +vapeur, de fabriquer le nouvel appareil. Les travaux ont ete commences, +ils ont traine en longueur; la guerre s'est terminee, la Commune a passe +sur Paris, ils ne sont pas encore acheves. Nous faisons des voeux sinceres +pour que M. Dupuy de Lome mette a execution son projet interessant, et +qu'une experience soit faite prochainement dans de bonnes conditions +atmospheriques. + + +LES HELICES DU BALLON "LE DUQUESNE." + +M. l'amiral Labrousse a pu tenter une experience de direction, en faisant +construire une nacelle speciale pour le ballon _le Duquesne_. Cette +nacelle etait munie d'une helice, mue par quatre marins. Nous ferons +remarquer que le ballon _le Duquesne_ cubait 2,000 metres, il etait +spherique, forme tres-defavorable a toute tentative de direction. Voici un +extrait de la note que M. Labrousse a adressee a l'Academie des sciences, +au sujet de cette tentative: + +"Le ballon _le Duquesne_ est parti ce matin (9 janvier) des ateliers de +M. Godard a la gare d'Orleans, arme de l'appareil d'helice en question, +construit par les ordres de M. Dorian, ministre des travaux publics. + +"Le vent portait directement a l'est, c'est-a-dire chez les Prussiens, +avec une vitesse approximative de 4 metres par seconde; c'est pourquoi on +a recommande aux hommes de faire agir les helices de maniere a pousser le +ballon dans la direction du sud. L'impression des personnes presentes a +ete que le ballon gagnait en effet notablement dans cette direction; il +faut donc esperer qu'au lieu de tomber chez les Prussiens, il viendra +tomber dans les environs de Besancon, peut-etre en Suisse." + +Qu'il nous suffise de dire que le ballon est tombe en pleine direction +d'est, tout pres de Reims, ou il a pu s'echapper des Prussiens, et que +par consequent les helices n'ont produit aucun effet efficace. Du reste +l'experience a ete contrariee pendant le voyage par les rotations +frequentes de l'aerostat spherique. Tous les aeronautes savent que le +ballon, dans l'air, tourne frequemment autour de son axe. + + +PROJETS DIVERS DE BALLONS DIRIGEABLES. + +Si les inventeurs de ballons dirigeables ont abonde a Tours, comme nous +l'avons dit dans le courant de cet ouvrage, ils n'ont pas non plus fait +defaut a Paris. Nous parlerons en quelques mots des differents projets +soumis a l'Academie des sciences. + +M. Sorel (21 novembre 1870) cherche a produire d'abord une difference de +vitesse entre celle du vent et celle du ballon. Il munit la nacelle de +deux helices, l'une a l'arriere, l'autre a l'avant, il la garnit de trois +voiles laterales. La marche et la direction du ballon devront etre la +resultante des forces combinees du vent agissant sur les voiles et sur +l'action mecanique de l'helice laterale, prenant son point d'appui sur +l'air. L'inventeur oublie dans son systeme une voile, qui entrainera +probablement toutes les autres. Cette voile immense, qu'il n'a pas vue, +c'est le ballon lui-meme. + +M. Deroide (28 novembre 1870) munit son ballon d'un plan incline, il +s'eleve verticalement. Puis, en descendant, il oriente son parachute +plan-incline, et lance obliquement l'aerostat dans une direction voulue. +Il compte se diriger completement, en renouvelant successivement et a +plusieurs reprises, ces mouvements d'ascensions verticales et de descentes +obliques. Pour faire descendre a volonte l'aerostat, M. Deroide se sert +de deux gaz, l'hydrogene et l'ammoniaque; il diminuera la force +ascensionnelle du ballon et le fera descendre, en absorbant l'ammoniaque +par l'eau. + +M. Bouvet (12 et 19 decembre 1870) propose de soumettre le gaz du ballon +a l'action de la chaleur, pour obtenir a volonte les ascensions et les +descentes. C'est le gaz du ballon lui-meme qui sert de combustible. + +Il faudrait prendre garde de ne pas tout enflammer! Voila un aerostat que +peu d'aeronautes aimeraient conduire dans les airs. + +M. Hir (30 janvier 187l) propose de construire un ballon muni de trois +helices. L'une, placee a l'avant, servira d'helice de propulsion pour +diriger la marche de l'aerostat, l'autre, placee a l'arriere, tournera +dans un plan perpendiculaire a l'helice de marche, et servira de +gouvernail. La troisieme tournera horizontalement au-dessus du ballon, et +servira a faire monter ou descendre le grand poisson aerien. + +Ah! Messieurs les inventeurs! voila certes des idees ingenieuses en +theorie, mais que de difficultes pratiques dans les constructions, que +d'impossibilites que vous n'entrevoyez meme pas! Quand vous aurez fait une +douzaine de bonnes ascensions dans nos aerostats tels qu'ils sont, vous +connaitrez le ballon, vous saurez ce que c'est que cet ocean immense +aux flots mobiles et capricieux qu'on appelle l'atmosphere! A votre +intelligence s'ouvriront des horizons inconnus, des idees nouvelles et +peut-etre fecondes. Montez en ballon, devenez des aeronautes, vous pourrez +alors perfectionner la machine que vous aurez etudiee. Jacquard, avant de +construire le metier a tisser, etait tisserand lui-meme. Bernard Palissy +s'est fait peintre ceramiste avant de trouver le secret de l'email +italien. Si vous voulez ameliorer les ballons, les modifier, les munir +d'appareils dirigeables, devenez aeronautes! + + + + +CONCLUSION. + + + + +LES BALLONS ET LA GUERRE. + + +Quand les freres Montgolfier eurent lance dans l'espace le premier globe +aerien, qui lentement se detacha du sol pour prendre possession des plages +mysterieuses de l'atmosphere, on crut entrevoir, dans le fait de cette +experience, une date a jamais celebre dans les annales de la science. +L'Institut, represente par une commission de savants illustres, presidee +par Lavoisier, essaya de tracer la voie que la nouvelle decouverte allait +suivre dans l'avenir; le celebre chimiste se chargea, dans un rapport +remarquable, de faire l'apologie des ballons; il parla des progres qu'ils +avaient a compter, des services qu'ils etaient appeles a rendre. Il les +voyait jouant un role important dans les etudes meteorologiques, dans +certaines entreprises industrielles; mais il ne songea jamais a signaler +l'usage qu'on en pouvait faire dans ces immenses conflits qui divisent les +peuples, et qui les portent a se ruer les uns contre les autres pendant la +guerre. + +C'est que le genie de l'invention est essentiellement pacifique; ne du +travail et des rudes labeurs, il ne pense qu'a creer; il n'admet pas que +l'on puisse detruire. Les Montgolfier, en trouvant le principe qui rendra +leur nom a jamais imperissable, songeaient aux bienfaits dont il devait +doter la societe. Quelle n'eut pas ete leur stupefaction, si quelqu'un +leur avait dit alors que les necessites de la guerre, qui usent de +toutes les ressources d'un pays, allaient plus tard recourir aux ballons +eux-memes? Sans entrer dans des discussions d'un ordre moral, qui ne sont +pas de nature a trouver place ici, contentons-nous de constater que la +guerre, cette grande calamite, ce grand mal, est sans doute necessaire, +puisqu'on ne trouve pas, dans l'histoire des peuples, une periode de vingt +ans ou elle n'apparaisse avec ses horreurs et ses ravages. Que ceux qui +revent la paix universelle, l'harmonie des peuples, l'age d'or, aillent +porter leurs theories dans d'autres planetes, mais sur notre globe, ils +parleront toujours a des sourds. Comme l'a dit La Bruyere, s'il n'y avait +que deux hommes sur la terre, et qu'ils aient recu chacun en partage un +hemisphere, ils trouveraient encore le moyen de se rencontrer pour se +battre entre eux. + +La guerre a existe hier; elle existera demain. Notre malheureux pays a +succombe dans une lutte recente et effroyable, mettons tout en oeuvre +pour qu'il triomphe quand l'heure de la revanche aura sonne. Les hommes +competents se chargeront des graves problemes de la reorganisation +militaire, de la fabrication des engins meurtriers, des canons, des +mitrailleuses. Tout cela est une besogne hideuse qui repugne a un peuple +civilise, personne n'en disconviendra, mais etant donne ce fait qu'il faut +se battre, tachons au moins d'etre les plus forts et les plus habiles. + +Dans notre humble et modeste sphere d'aerostation, nous avons acquis +quelque experience, par une pratique vraiment assidue qui nous permettra +peut-etre d'indiquer, avec quelque efficacite, les ressources que les +ballons peuvent fournir a la guerre. Les aerostats du siege de Paris ont +bien amplement prouve les immenses avantages que la navigation aerienne, +telle qu'elle est, avec toutes ses imperfections, est capable d'offrir a +une place assiegee; mais nous croyons etre en droit d'affirmer que les +ballons sont appeles a rendre des services plus grands encore, si on les +utilise comme moyens d'observation militaire, et meme dans certains cas +comme engins de destruction, en leur confiant la mission de lancer sur +l'ennemi des bombes incendiaires. Toutefois, avant d'etudier ce qu'on +pourrait faire, il est utile d'examiner ce qui a ete fait, et de passer +rapidement en revue les experiences executees dans le passe. + + +LES AEROSTIERS MILITAIRES DE LA PREMIERE REPUBLIQUE. + +En 1793, lors du siege de la ville de Conde, le commandant Chanal, +homme d'action et d'intelligence, enferme dans la place-forte investie, +cherchait a tout prix a donner de ses nouvelles, a envoyer des depeches au +colonel Dampierre, qui commandait une division francaise hors des lignes +d'investissement. Il recourut aux ballons. Il fit construire un aerostat +de papier qu'il lanca en liberte dans l'espace, avec un petit paquet de +depeches. L'appareil tomba juste au milieu du camp ennemi, et fournit au +prince de Cobourg des renseignements sur la situation de la forteresse. +Un tel debut n'etait pas d'heureux presage pour la fortune future des +aerostats messagers! Mais ce fait isole passa inapercu; pendant que le +commandant Chanal tentait cette experience, le celebre chimiste Guyton de +Morveau envisageait l'usage qu'on pouvait faire des ballons pendant la +guerre, sous un tout autre aspect. Il songea a organiser des postes de +ballons captifs pour etudier les mouvements de l'ennemi, pour surveiller +du haut des airs ses allures et ses changements de position. Guyton de +Morveau n'etait pas un esprit ordinaire, il s'etait signale deja par de +remarquables travaux en chimie; homme de science, il s'eprenait de tout +ce qui touche a la veritable investigation scientifique; il n'avait pas +laisse passer aupres de lui la decouverte des Montgolfier, sans y fixer +ses regards; il s'etait familiarise avec l'aerostation par de nombreuses +ascensions, executees a Dijon.--Guyton de Morveau avait ete nomme +representant du peuple a la Convention nationale; il venait d'etre choisi +par le Comite de salut public, avec Monge, Berthollet, Carnot et Fourcroy, +comme membre d'une commission destinee a faire servir aux besoins de la +guerre les recentes decouvertes de la science. + +Guyton de Morveau proposa d'organiser, pour l'armee, des aerostats +d'observation militaire. Sa proposition fut immediatement acceptee par +le Comite de salut public. On marchait vite a cette epoque, et tous les +moyens que suscitait l'esprit scientifique pour la defense du sol de la +Republique, etaient mis en action avec la plus etonnante promptitude. +On ne se payait pas de mots, mais d'actes energiques; on avait a lutter +contre toute l'Europe coalisee! + +La seule condition qui fut imposee a Guyton de Morveau, c'etait de +preparer l'hydrogene destine a gonfler ses ballons sans employer d'acide +sulfurique fabrique avec le soufre, dont on avait besoin pour faire de la +poudre. Lavoisier venait de decouvrir un nouveau mode de preparation de +l'hydrogene, par l'action du fer chauffe au rouge sur la vapeur d'eau. +Guyton de Morveau ne perd pas son temps, il court au laboratoire de +Lavoisier, fait un essai en grand, qui reussit; il communique ce resultat +important au Comite de salut public qui l'encourage dans ses essais. +Aussitot, le celebre chimiste s'adjoint un physicien distingue, nomme +Coutelle, qui etait connu a Paris par le beau cabinet de physique qu'il +avait organise avec toutes les ressources de la science actuelle. + +Coutelle fait fabriquer a la hate un aerostat de 9 metres de diametre, il +etudie les vernis, les conditions d'une bonne fabrication. Le Comite de +salut public l'installe aux Tuileries dans la salle des marechaux, ou il +construit un grand fourneau, muni d'un long tube de fonte au milieu duquel +la vapeur d'eau se decomposera par le contact de tournure de fer chauffee +au rouge. Quand tout est pret, Coutelle fait une premiere experience; la +production de l'hydrogene s'opere dans de bonnes conditions, comme le +constatent les physiciens Charles et Conte, qui assistent aux details de +l'operation. + +Des le lendemain, Coutelle recoit l'ordre d'aller se mettre a la +disposition du general Jourdan qui vient de recevoir le commandement de +_l'armee de Sambre-et-Meuse_. Il part, il arrive a Maubeuge. Mais l'armee +francaise a quitte ses positions, il faut courir a six lieues de la, a +Beaumont, chercher le quartier general. Coutelle arrive enfin pres du +general Jourdan, qui le recoit d'un air rebarbatif. "Un ballon, dit-il, +qu'est-ce que c'est que cela? Vous m'avez tout l'air d'un suspect, j'ai +bonne envie de vous faire fusiller." Coutelle s'explique. Le general +Jourdan se calme; il ne demande pas mieux que de faire des essais; il +appellera l'aerostier des que le moment sera venu d'agir. + +Cependant des experiences se continuent a Paris, avec Conte, cet homme +si habile que Monge avait pu dire en parlant de lui: "Il a toutes les +sciences dans la tete et tous les arts dans la main," et bientot avec +Coutelle qui est revenu de Beaumont. Un ballon construit dans de bonnes +conditions s'eleve quelques jours apres a 500 metres a l'etat captif, et +ouvre a l'oeil un espace tres-etendu; le Comite de salut public se decide +a decreter la formation d'une compagnie a'aerostiers militaires. + +Voici cette piece d'un haut interet: + +ARRETE DU COMITE DE SALUT PUBLIC, CONCERNANT LA FORMATION D'UNE COMPAGNIE +D'AEROSTIERS MILITAIRES. + +"13 germinal an II (2 avril 1794). + +"Vu le proces-verbal de l'epreuve faite a Meudon, le 9 de ce mois, d'un +aerostat portant des observateurs, le Comite de salut public, desirant +faire promptement servir a la defense de la Republique cette nouvelle +machine, qui presente des avantages precieux, arrete ce qui suit: + +"Art. 1er. Il sera incessamment forme, pour le service d'un aerostat +pres l'une des armees de la Republique, une compagnie qui portera le nom +d'aerostiers. + +"Art. 2. Elle sera composee d'un capitaine, ayant les appointements de +ceux de premiere classe, d'un sergent-major, qui fera en meme temps les +fonctions de quartier-maitre; d'un sergent, de deux caporaux et de vingt +hommes, dont la moitie aura au moins un commencement de pratique dans les +arts necessaires a ce service, tels que maconnerie, charpenterie, peinture +d'impression, chimie, etc. + +"Art. 3. La compagnie sera pour le surplus de son organisation et pour la +solde a l'instar d'une compagnie, et recevra le supplement de campagne, +comme les autres troupes de la Republique, conformement a la loi du 30 +frimaire. + +"Art. 4. Son uniforme sera habit, veste et culotte bleus, passe-poil +rouge, collets, parements noirs, boutons d'infanterie avec pantalon et +veste de coutil bleu pour le travail. + +"Art. 5. L'armement de ladite compagnie consistera en un sabre et deux +pistolets. + +"Art. 6. Le citoyen Coutelle, qui a dirige jusqu'a ce jour les operations +ordonnees a ce sujet par le comite, est nomme capitaine de ladite +compagnie et charge de lui remettre incessamment la liste de ceux qui se +presenteront pour y etre admis, et qu'il jugera capables de remplir les +differents grades. + +"Art. 7. Aussitot que ladite compagnie sera formee, et meme avant qu'elle +soit complete, ceux qui y seront recus se rendront sur-le-champ a Meudon, +pour y etre exerces aux ouvrages et manoeuvres relatifs a cet art. + +"Art. 8. La compagnie des aerostiers, lorsqu'elle sera a l'armee ou dans +une place de guerre, sera entierement soumise pour son service au regime +militaire, et prendra les ordres du commandant en chef. Quant a la depense +resultant des depenses relatives a l'aerostat et des appointements de la +compagnie, elle sera prise sur les fonds a la disposition de la commission +des armes et poudres, qui fera passer les sommes necessaires au +sergent-major et recevra les comptes. + +"Signe au registre: les membres du Comite de salut public: +"C.A. PRIEUR, CARNOT, ROBESPIERRE, LINDET, BILLAUD-VARENNES, BARRERE. + +"Pour extrait: +"BARRERE, BILLAUD-VARENNES, CARNOT, C.A. PRIEUR." + +Peu de temps apres, Coutelle est a Maubeuge, avec son ballon et son +equipe. La place vient d'etre assiegee par les Autrichiens. + +Le capitaine aerostier se met en mesure de construire son fourneau a gaz, +de gonfler l'aerostat qu'il a baptise l'_Entreprenant_; quand tout est +pret, il s'en va prevenir le general commandant en chef et le supplie de +le faire agir immediatement. Le lendemain une sortie s'organise contre les +Autrichiens; Coutelle s'elance dans la nacelle de l'_Entreprenant_, que +remorquent avec des cordes une poignee de soldats; il s'avance jusque sous +le feu des ennemis, et deux de ses hommes sont grievement blesses. + +Rentre en ville apres cette affaire, le ballon l'_Entreprenant_ execute +des ascensions captives deux fois par jour. Du haut des airs, Coutelle +lance a terre de petites depeches attachees a un sac de sable, et +fournissant le recit du spectacle qui s'offre a ses yeux. Chaque jour il +donne de nouveaux details sur les travaux des assiegeants qu'il surveille +du haut de son observatoire aerien. + +L'ennemi s'inquiete vivement de ce ballon si nouveau pour lui, qu'il voit +planer dans l'espace, comme un oeil mysterieux l'epiant sans cesse. Il +lui tire des coups de canon, mais sans l'atteindre; quelques soldats +autrichiens sont frappes d'une terreur superstitieuse devant ce globe, +qu'ils considerent comme une oeuvre diabolique; parfois ils s'agenouillent +et se mettent en prieres devant un tel prodige[15]. + +[Note 15: _Memoire sur Carnot_.] + +Peu de temps apres, le general Jourdan se dispose a aller investir +Charleroi, ou l'armee hollandaise se prepare contre la France a une rude +resistance. Il donne l'ordre a Coutelle de transporter son aerostat de +Maubeuge a Charleroi, qui n'est pas eloigne de moins de douze lieues. Ce +n'est pas une entreprise facile, mais malgre toutes les difficultes de +la route, Coutelle arrive a bon port avec l'_Entreprenant_ qu'il a fait +transporter tout gonfle. + +Il a fallu attacher a la hate, tout autour du ballon, des cordes +d'equateur, destinees a remorquer l'appareil par des pietons. Il a fallu +faire passer l'_Entreprenant_ au-dessus des toits de la ville de Maubeuge, +lui faire franchir des bastions et des fosses, il a fallu enfin tromper la +vigilance des ennemis, leur dissimuler le passage d'un globe de soie de 40 +metres de haut; l'entreprise a reussi au prix des plus rudes fatigues! + +Quand l'_Entreprenant_ apparait aux yeux des Francais campes autour de +Charleroi, les soldats courent a sa rencontre en faisant retentir l'air de +clameurs de joie. Ils levent les bras au ciel, en signe d'admiration, et +bientot la fanfare militaire retentit pour feter la bienvenue au nouvel +appareil. + +Avant la fin du jour, Coutelle dirige son ballon captif vers la ville, +et fait une reconnaissance importante; il a apercu les assieges et a pu +donner des renseignements utiles sur leurs forces et leurs positions. Le +lendemain l'aerostier de la Republique reste huit heures consecutives dans +la nacelle, en compagnie du general Morelot; le surlendemain Charleroi +capitule. La garnison hollandaise tout entiere est faite prisonniere. + +Quelques heures apres, les Autrichiens accourent au secours de la place +investie, mais trop tard! + +La prise de Charleroi eut une importance capitale dans les operations +de l'armee francaise, et le ballon de Coutelle n'a certainement pas ete +etranger a ce succes, qui prepara pour Jourdan la victoire de Fleurus. + +En effet, les Autrichiens s'avancent rapidement vers Charleroi, sous les +ordres du prince de Cobourg. L'armee francaise les attend de pied ferme +sur les hauteurs de Fleurus, d'ou elle va se precipiter bientot pour +ecraser l'ennemi. + +L'aerostat l'_Entreprenant_ s'eleve dans les airs vers la fin de la +bataille, et pendant plusieurs heures de suite, Coutelle envoie au general +en chef des notes precieuses sur les mouvements de l'ennemi. + +Jourdan n'hesite pas a reconnaitre les services des aerostiers militaires, +et Carnot, dans ses Memoires, declare que sans l'_Entreprenant_, bien +des operations de l'armee autrichienne auraient ete cachees au general +francais, par des accidents de terrain qui n'arretaient pas le regard de +l'aeronaute juche dans sa nacelle. + +Malheureusement, malgre cette brillante campagne, les aerostiers +militaires devaient bientot etre arretes par de nombreux +obstacles.--Coutelle, apres Fleurus, suivit l'armee francaise avec +son ballon, mais, arrive pres des hauteurs de Namur, il reconnut que +l'_Entreprenant_, use par le service, etait hors d'etat de rester gonfle. + +Pendant que ces evenements se passaient, la Convention nationale, ayant +pris connaissance des premiers resultats fournis par les observations +aerostatiques, prenait la decision de former une deuxieme equipe +d'aerostiers militaires, qui resterait a Meudon, sous le commandement de +Conte. Le Comite de salut public transforma bientot ce depot en +ecole aerostatique. On avait compris que les ballons ne peuvent etre +efficacement utilises que sous la condition d'etre confies a des hommes +inities a la pratique du gonflement, a la manoeuvre des ascensions, +habitues a observer du haut des airs une campagne etendue, rompus enfin a +toutes les nombreuses besognes qui se rattachent a l'art si complique de +l'aeronautique. Le Comite de salut public fit paraitre le decret suivant: + +ARRETE DU COMITE DE SALUT PUBLIC RELATIF A L'INSTALLATION D'UNE ECOLE +AEROSTATIQUE + +"10 brumaire an III (31 octobre 1794). + +"Le Comite de salut public, considerant que le service des aerostiers +exige des connaissances et une pratique dans les arts que l'on ne peut +esperer de reunir qu'en preparant, par des etudes et des exercices +appropries, les hommes qui s'y destinent, et voulant assurer ce service +et en etendre les ressources, soit aupres des armees, ou l'experience a +constate deja son utilite, soit par l'application que l'on peut faire de +ce nouvel art pour le figure du terrain sur les cartes, "Arrete ce qui +suit: + +"Art. 1er. Il sera etabli dans la maison nationale de Meudon une ecole +d'aerostiers, dans laquelle, independamment des exercices pour les former +a la discipline militaire, et des travaux de construction et de reparation +des aerostats auxquels ils sont employes, ils recevront des lecons de +physique generale, de chimie, de geographie, et des differents arts +mecaniques, relatifs a l'aerostation. + +"Art. 2. Cette ecole sera composee de soixante aerostiers, y compris ceux +deja recus pour entrer dans la nouvelle compagnie que le Comite avait ete +charge de former. Ils seront loges dans la partie de la maison nationale +de Meudon qui leur sera assignee; ils auront le meme uniforme que celui +qui a ete regle pour la deuxieme compagnie d'aerostiers, et recevront +egalement la solde de canonniers de premiere classe. + +"Art. 3. Les soixante aerostiers seront divises en trois sections, chacune +de vingt hommes. + +"Art. 4. Il y aura, pour chaque section, un officier ayant le grade de +sous-lieutenant, un sergent et deux caporaux, lesquels seront assimiles +aux officiers d'artillerie de meme grade, et jouiront des traitements et +soldes qui leur sont attribues. + +"Art. 5. L'ecole des aerostiers aura pour chef un directeur charge de +diriger toutes les operations de construction et de reparation des +aerostats, de regler et ordonner les exercices et manoeuvres et de +maintenir l'ordre et la discipline. Il correspondra avec la commission des +armes et poudres, lui adressera les demandes de matieres necessaires, et +l'informera de ce qui pourra etre mis a sa disposition pour le service des +aerostats en campagne. Les appointements seront de six mille livres. + +"Art. 6. Il y aura un sous-directeur avec appointements de quatre mille +livres, charge des memes fonctions en l'absence et sous les ordres du +directeur. + +"Art. 7. Il y aura pour les trois sections un quartier-maitre charge du +decompte et des memes depenses du materiel, pour lesquelles il lui sera +remis un fonds d'avances sur la proposition de la commission des armes +et poudres. Il en comptera tous les quinze jours a ladite commission sur +memoires vises par le directeur. + +"Art. 8. Un tambour est attache a ladite ecole. + +"Art. 9. Il y aura dans l'ecole un garde-magasin charge de tenir registre +de l'entree et sortie de toutes matieres, soit de consommation, soit +destinees aux epreuves et constructions, ainsi que de veiller a la +conservation des meubles, ustensiles, livres et machines, servant a +l'instruction; il lui sera donne un aide ou sous-garde lorsqu'il sera juge +necessaire. + +"Art. 10. Le directeur presentera incessamment a l'approbation du comite +un reglement sur la distribution du temps pour les lecons et exercices, +de maniere que les eleves aerostiers recoivent l'instruction qui leur est +necessaire dans les sciences physiques et mathematiques, et se forment +dans la pratique des arts mecaniques, autant neanmoins que le permettront +les travaux de la fabrication et les exercices des operations et +manoeuvres. + +"Art. 11. Le citoyen Conte, charge de la conduite des travaux de Meudon +relatifs a l'aerostation, est nomme directeur. Le citoyen Bouchard, recu +aerostier de la deuxieme compagnie dont la levee avait ete ordonnee, est +nomme sous-directeur. + +"Art. 12. Le directeur presentera a l'approbation du Comite la nomination +des citoyens qu'il jugera propres a remplir les places des officiers, +sous-officiers et garde-magasin. + +"Art. 13. Il presentera de meme a son approbation la nomination des +instructeurs pour les diverses parties, lesquels seront pris, autant qu'il +sera possible, parmi les aerostiers recus qui ont donne des preuves de +capacite. + +"Art. 14. Le present arrete sera adresse aux representants du peuple, a la +maison nationale de Meudon, qui sont invites a prendre les mesures +qu'ils jugeront convenables pour assurer le succes de cet etablissement, +maintenir l'ordre et la discipline de l'ecole, et empecher qu'il n'en +resulte aucun inconvenient pour les autres operations mises sous leur +surveillance. + +"Art. 15. Expedition du present arrete sera pareillement envoyee a la +commission des armes et poudres, chargee de concourir a son execution en +ce qui la concerne. + +"Signe: +"L.-B. GUYTON, FOURCROY, J.-F.-B. DELMAS, PRIEUR, PELET, MERLIN, +CAMBACERES. + +"Pour copie conforme: +"_Le directeur de l'Ecole nationale aerostatique_, +"Signe: CONTE." + + +Bientot, nous retrouvons Coutelle au siege de Mayence d'ou l'armee +francaise veut deloger les Autrichiens. L'intrepide aerostier continue ses +reconnaissances aerostatiques. + +Il recoit un jour l'ordre de s'approcher de la ville avec son ballon +captif, pour donner des renseignements sur l'etat des fortifications. Il +s'elance dans la nacelle, mais le vent est violent, et a peine parvient-il +a s'elever dans l'espace, que des bourrasques rabattent violemment +l'_Entreprenant_ jusque vers la terre. A chaque rafale, les 64 aerostiers +qui retiennent les cables sont souleves du sol. La nacelle par moments se +heurte contre terre, elle ne tarde pas a se briser sous l'action de ces +chocs energiques. + +Les generaux autrichiens contemplent de loin ce spectacle dramatique du +haut des remparts de Mayence. Ils ne peuvent s'empecher d'admirer ce globe +aerien, mais ils ne peuvent non plus maitriser l'emotion que fait naitre +en eux le spectacle des oscillations de la nacelle, ou un homme risque sa +vie avec tant d'heroisme. + +Ils font immediatement sortir un parlementaire de la place, et l'envoient +au general francais, auquel ils demandent en grace de faire descendre le +brave officier de la nacelle aerienne ou il expose ses jours: ils lui +offrent d'entrer dans les lignes autrichiennes, pour examiner librement la +disposition des fortifications! + +Voila comment la France etait traitee par ses ennemis sous la premiere +Republique! + +Malgre les efforts de Coutelle, malgre les tentatives renouvelees +ailleurs, les ballons militaires ne retrouverent plus l'occasion de se +signaler comme a Maubeuge, comme a Fleurus. Apres quelques insucces, apres +quelques accidents, au lieu de perseverer, Hoche se presenta, qui ne +croyait pas aux ballons et qui demanda le licenciement du corps des +aerostiers. Cependant l'ecole de Meudon resta toujours ouverte; elle +aurait certainement exerce de nombreux aerostiers, organise des equipes, +construit des ballons, mais Bonaparte, a son retour de l'expedition +d'Egypte, la fit fermer sans remission. Le futur empereur connaissait les +fondateurs de cette ecole, Coutelle et Conte, il savait quel etait leur +zele pour la liberte, leur devouement pour la Republique! + +L'ecole aerostatique attend encore sa reouverture! + + +ESSAIS DIVERS.--LES BALLONS MILITAIRES AUX ETATS-UNIS. + +L'etranger ne manqua pas de profiter des enseignements fournis par le +ballon de Fleuras. Mais il ne se rencontra nulle part un autre Coutelle +ou un nouveau Conte, car les differentes entreprises executees depuis, ne +donnerent aucun resultat. En 1812, les Russes etudierent les aerostats au +point de vue militaire; ils ne se deciderent pas a les utiliser pour les +reconnaissances, mais ils songerent a les employer a l'etat libre, pour +faire tomber, du haut des airs, des bombes sur l'armee francaise. Ils +modifierent ensuite ce projet, et firent construire a Moscou un immense +ballon qui devait pouvoir porter au moins cinquante hommes. Cet aerostat +ne fut jamais acheve; il est probable du reste qu'il n'aurait jamais pu +repondre aux esperances qu'il avait fait naitre. + +En 1815, Carnot, commandant en chef la ville d'Anvers, assiegee par +l'ennemi, fit executer des reconnaissances en ballon captif, mais on +manque de renseignements precis sur les experiences qui furent executees. + +En 1826, l'attention du gouvernement francais fut serieusement attiree sur +la question des ballons militaires, par un ancien professeur de l'ecole +militaire, M. Ferry. Une commission fut nommee, elle approuva les projets +de M. Ferry, et termina son rapport en disant que les premiers travaux des +aerostiers de la Republique devaient etre continues. + +Le gouvernement de la Restauration engloutit le rapport de la commission, +et le memoire de M. Ferry dans les profondeurs les plus cachees de ses +cartons ministeriels! + +En 1849, les Autrichiens, pendant le siege de Venise, gonflerent des +petits ballons de papier, munis de bombes, qui devaient tomber sur la +ville assiegee. Ils lancerent deux cents de ces ballonneaux incendiaires. +Les ballons s'elevent, ils marchent sur Venise, ils s'elevent encore, et +sont pris par un contre-courant qui les ramene sur la campagne occupee par +l'armee autrichienne, ou les bombes incendiaires viennent tomber, sans +causer de grands degats. + +Depuis cette epoque, on ne retrouva plus les ballons militaires que de +l'autre cote de l'Atlantique. Pendant la guerre des Etats-Unis, le general +Mac-Clellan employa successivement, en 1861, les aeronautes La Mountain +et Allan. Le premier partit un jour du camp de l'Union, il traversa +Washington en ballon captif, puis coupant ses cordes, il s'eleva en +liberte. Il embrasse d'un seul coup d'oeil le panorama des positions +ennemies, il prend des notes minutieuses qu'il communique au general +Mac-Clellan, apres etre descendu a Maryland. + +M. Allan entreprit sans grand succes des experiences de telegraphie +aerostatique; mais dans cet ordre de tentatives, d'autres essais +satisfaisants furent tentes en Amerique, comme nous l'apprend le _Journal +militaire de Darmstadt_. + +"Dans les derniers jours de mai 1862, dit ce journal, l'armee unioniste, +campee devant Richmond, lanca au-dessus de la place un ballon captif. Un +appareil photographique fut dirige vers la terre et permit de prendre, en +perspective, sur une carte, tout le terrain de Richmond a Manchester, a +l'ouest, et a Chikahoming, a l'est. La riviere qui arrose la capitale, les +cours d'eau, les chemins de fer, les chemins de traverse, les marais, bois +de pins, etc., furent traces; on y porta aussi la disposition des +troupes, batteries d'artillerie, infanterie et cavalerie. On en tira deux +exemplaires. On les divisa en 64 parties, comme un champ de bataille, avec +les signes conventionnels, A, Ae, etc. Le general Mac-Clellan eut un de +ces exemplaires, le conducteur de ballon eut l'autre. + +"L'armee fut d'abord retenue dans le camp, par le mauvais temps, une +journee tout entiere; le 1er juin, l'aerostat s'eleva, vers midi, a une +hauteur de plus de mille pieds, au-dessus du champ de bataille, et se mit +en relation avec le quartier-general par un fil telegraphique. Pendant une +heure, les mouvements de l'ennemi furent signales avec exactitude. Une +demi-heure plus tard, la depeche porta: _Sortie de la maison Cadeys_. +Mac-Clellan put, en un instant, donner ordre d'avancer au general +Heinsselmann, et prescrivit au general Summer, qui etait deja au-dela de +Chikahoming, de marcher tout de suite sur la petite riviere. Les deux +divisions, reunies en deux heures de temps, faisaient face a l'ennemi, et +defendaient le champ de bataille. Partout ou les assieges hasarderent une +attaque, ils furent repousses avec des pertes considerables, et furent +attaques sur les points les plus faibles par des forces superieures. +Ils dirigerent contre le ballon un canon raye, d'une enorme portee. Les +projectiles firent explosion pres du ballon, et si pres que les aeronautes +jugerent prudent de s'eloigner. Le ballon fut descendu a terre, lance dans +une autre direction, et assez haut pour etre hors de portee des pieces +ennemies. Il fut mis de nouveau en communication avec la terre ferme, et +l'armee assiegeante eut avis que de fortes masses de troupes accouraient +sur le champ de bataille dans une autre direction. Des qu'elles furent +arrivees a la portee du canon des federaux, elles se virent prevenues avec +une rapidite qui dut leur paraitre inconcevable. Il semblait que le Dieu +des batailles les eut completement abandonnees en ce jour. Elles se +voyaient conduites en avant pour servir de but au canon des Yankees. +Elles ne pouvaient suivre aucune direction, sans rencontrer un mur de +baionnettes impenetrables. Toutes les tentatives de l'armee du Sud pour +enfoncer les lignes ennemies ayant echoue, Mac-Clellan commanda une +attaque generale a la baionnette et repoussa ses adversaires avec une +perte enorme. Ce general n'eut pu obtenir un succes aussi complet sans le +secours du ballon, et sans l'appareil dont il etait muni[16]." + +[Note 16: Extrait d'un article intitule: _Application des aerostats +a l'art de la guerre_, publie dans le _Journal militaire_ de Darmstadt, +traduit par le colonel d'Herbelot.] PROJET D'ORGANISATION DE BALLONS +MILITAIRES. + +Une des modifications les plus importantes a introduire dans la +construction des ballons captifs destines aux observations militaires, +serait de changer leur forme spherique. L'aerostat, immerge a l'etat de +liberte dans l'atmosphere, fait pour ainsi dire partie integrante du +courant aerien qui le transporte, il se deplace avec l'air, il peut, et il +doit meme offrir la forme spherique; mais s'il est destine a etre remorque +a l'etat captif, contre le vent, s'il est appele a s'elever dans l'air, +retenu par des cibles qui l'attachent a un meme point, cette forme, qui +offre une grande prise a l'effort du vent, devient tres-desavantageuse. + +Les ballons d'observations devraient presenter un volume geometrique +allonge, analogue a celui d'un poisson. Le filet s'attacherait au-dessous +de l'aerostat, a une longue barre transversale, ou serait suspendue la +nacelle. L'appareil muni a l'arriere d'un gouvernail, pourrait etre +oriente dans la direction du vent, l'air n'agirait plus alors que sur une +petite section du systeme. Ce ballon se dirigerait toujours dans le sens +du vent comme une veritable girouette, il s'eleverait aisement dans +l'espace, sans exiger une force ascensionnelle considerable; son transport +a terre s'effectuerait avec une grande facilite, il ne se balancerait plus +a l'extremite de ses cordes d'attache, comme les ballons ronds. + +S'agirait-il de passer une route bordee d'arbres, l'axe de l'aerostat +allonge serait place parallelement a la route, l'appareil y circulerait, +sans effort de la part des hommes qui le remorquent, sans crainte +d'accidents pour les aerostiers juches dans la nacelle. L'etoffe dont il +serait forme devrait etre la soie, qui offre une grande solidite, unie a +un poids tres-faible; son volume n'excederait pas 1,200 metres cubes. + +On le gonflerait a l'usine a gaz la plus proche des operations militaires; +il serait ainsi rempli de gaz d'eclairage, et une fois arrime, on le +transporterait au milieu du camp, a la place que le general en chef aurait +assignee. + +Comme il est impossible d'admettre que le ballon d'observations puisse +arriver juste a heure fixe, au moment de l'action, il devrait etre a son +poste quelques jours a l'avance. Dans ces conditions, il ne manquerait pas +de perdre peu a peu, par endosmose, une certaine quantite du gaz qu'il +contient; il serait de toute necessite de compenser ces pertes, en lui +fournissant tous les soirs une ration de gaz. + +L'experience nous a demontre qu'un ballon de soie de 1,200 metres cubes, +bien construit et bien verni, ne perd que 60 a 80 metres de gaz par jour. +Il serait donc indispensable de preparer sur place cette quantite de gaz. +On aurait recours a l'hydrogene pur, qui prendrait naissance avec la plus +grande facilite, par la decomposition de l'eau sous l'action du fer et de +l'acide sulfurique. + +La batterie a gaz serait formee d'un grand reservoir en bois place sur des +roues; ce qui faciliterait son transport. Une ouverture superieure, munie +d'une soupape de surete, permettrait l'introduction des reactifs. On +aurait ainsi une batterie-mobile, placee sur des roues, et munie d'un +brancard ou s'attellerait un cheval. Avec deux voitures semblables, on +produirait 100 metres cubes d'hydrogene en moins d'une heure. A la partie +inferieure de la voiture, on pendrait une caisse ou seraient placees les +provisions de fer et les touries d'acide sulfurique. Avec ce materiel, et +de l'eau qu'on trouve partout, le ballon pourrait etre alimente tous les +jours. + +Pour bien exposer les differentes manoeuvres du ballon militaire, +supposons qu'un corps d'armee prenne ses positions en avant d'une ville +quelconque, de Reims, si vous voulez. Le general en chef dispose de trois +ballons d'observations qu'il va placer, l'un a l'aile droite de son armee, +l'autre a l'aile gauche, le troisieme au centre. Les aerostiers militaires +sont a Reims. Des que l'ordre leur est donne de se porter vers leurs +postes d'observations, ils gonflent de suite un premier ballon, ce qui est +fait en une journee. Les deux autres aerostats se remplissent de meme le +lendemain et le surlendemain. + +L'equipe du ballon militaire se compose d'un capitaine aerostier, d'un +lieutenant, d'un chef d'equipe, et de six hommes de manoeuvre. Une +compagnie de quatre-vingts soldats est chargee du transport de l'aerostat +a terre et des manoeuvres des ascensions captives. + +Le ballon gonfle va se mettre en route; le chef aerostier monte dans +la nacelle avec son lieutenant; huit cordes sont attachees a la barre +transversale de l'aerostat, quatre hommes s'attellent a chacune d'elles +et font avancer l'appareil, en tirant en meme temps les quatre cordes de +droite et les quatre cordes de gauche. On n'utilise ainsi que quarante +hommes qui, lorsqu'ils ont besoin de repos, peuvent etre remplaces par les +quarante autres. Le ballon est suivi des deux voitures-batteries, pour la +preparation du gaz, et d'un fourgon, ou sont places les plateaux et les +cordes d'ascension, des pelles et des pioches pour enfouir la nacelle en +terre, des tuyaux de gonflement, des cordes pour les reparations, etc. + +Arrive au lieu d'observation, l'aerostat est place sur le sol. Sa pointe +est orientee dans le sens du vent, et des cordes d'equateur attachees a +des pieux, enfonces en terre, le maintiennent a l'etat de repos absolu. + +Quand les trois ballons sont installes a leurs postes, ils sont prets a +renseigner le general en chef a toute heure du jour. Lorsque l'ascension +doit s'executer, un officier d'etat-major monte dans la nacelle avec le +chef aerostier. Le ballon s'eleve a 200 metres de haut, retenu par deux +cordes que quarante hommes laissent glisser dans des poulies, amarrees a +des plateaux de bois remplis de pierres. Tandis que l'aeronaute surveille +le ballon, jette du lest, s'il le juge necessaire, l'officier sonde +l'horizon soit a l'oeil nu, soit a l'aide d'une lunette. Si le temps est +pur, il apercoit, sous la nacelle, une immense campagne, d'une etendue de +plusieurs lieues, il peut distinguer au loin des camps ou des lignes de +bataille, il etudie minutieusement les positions et les mouvements de +l'ennemi. + +Rien n'empeche de munir les trois ballons d'un appareil electrique. Un +employe du telegraphe ferait alors partie de la compagnie des aerostiers. +Juche dans la nacelle, il ferait fonctionner l'appareil Morse sous la +dictee de l'officier d'etat-major; un fil electrique descendrait du ballon +jusqu'a terre et s'etendrait jusqu'au quartier-general. + +Si un combat est livre et que l'aerostat captif plane dans les airs, +l'observateur voit les bataillons ennemis reculer ou avancer, il surveille +leur moindre mouvement, il fait part de tout ce qu'il-voit, a l'aide du +telegraphe. Avec trois aerostats ainsi organises, un general en chef peut +connaitre a tout moment toutes les phases successives de la grande partie +qui est en jeu. + +Mais, pourra-t-on objecter, le ballon sera le point de mire des ennemis, +ils lui lanceront une pluie de balles et de mitraille, et finiront +certainement par l'abattre. + +N'oublions pas que l'aerostat captif, a 200 metres de haut, et a une +distance de 1,500 metres des feux ennemis, n'est pas un point de mire +facile a atteindre; car la hauteur a laquelle il plane rend le tir du +canon contre lui presque impossible. Quant aux balles de fusil, il ne les +craint pas a cette distance. S'il etait surpris par un detachement ennemi, +et qu'il se trouvat perce de quelques trous de balles, il perdrait +rapidement du gaz, et ne pourrait certainement plus continuer ses +operations, mais la vie des observateurs ne serait pas compromise pour si +peu. Si les aeronautes etaient menaces d'etre faits prisonniers dans un +cas de panique, ils auraient la ressource de couper leurs cordes et de +faire une ascension libre. Enfin, si par malheur un obus atteignait +l'aerostat, et y mettait le feu, les observateurs seraient, cette fois, +bel et bien perdus, mais pour ce cas particulier, nous n'aurons qu'a +dire avec un brave officier qui defendait autrefois la cause des ballons +militaires: "Au pis-aller, on sauterait, et cela n'arriverait pas tous +les jours. Ce sont des desagrements dont il est difficile de s'affranchir +absolument a la guerre." + +Dans le cas ou les mouvements de l'armee, pendant le combat, rendent +necessaire de porter les ballons d'observation, soit en avant, soit en +arriere, n'oublions pas qu'ils sont tres-facilement transportables. Avec +une equipe experimentee, bien rompue aux manoeuvres, les aerostats se +deplaceraient avec une grande rapidite. Nous pouvons affirmer que +dans tout ce que nous venons d'exposer sur l'organisation des ballons +militaires, il n'y a rien qui ne soit parfaitement pratique, rien qui ne +puisse se realiser avec les plus grandes chances de succes. Or, etant +donnee cette possibilite--que nul aeronaute ne mettra en doute,--de +transporter a l'avance des ballons, au milieu des lignes d'une armee, +nous avons la persuasion que pas un militaire experimente ne pourra nier +l'efficacite d'observatoires qui lui ouvrent, a 200 metres de haut, le +panorama d'un champ de bataille. + +Quant a la depense que necessiterait une telle organisation, elle est +presque insignifiante. Les trois ballons de soie d'un corps d'armee ne +couteraient pas plus de cent mille francs avec tout leur materiel. Les +frais de retribution de l'equipe, les frais de preparation du gaz, +s'eleveraient pour chacun d'eux a quelques centaines de francs par jour. +Qu'est-ce qu'une semblable depense pour une armee, qui coute des millions +par jour? + +Pour que l'organisation des ballons militaires soit efficace, il serait +de toute necessite de creer une ecole aerostatique, ou l'on formerait des +aerostiers, car il en est de la manoeuvre du ballon, comme de celle du +canon. On n'improvise pas des aeronautes, pas plus que des artilleurs. +Dans cette ecole, on exercerait les hommes d'equipe et les chefs +aerostiers, au gonflement des aerostats, a leur transport d'un point a un +autre. Des officiers d'etat-major seraient inities aux ascensions captives +et libres, ils exerceraient leurs yeux a bien voir du haut des airs, art +tres-complique qui necessite une longue pratique. + +Les eleves de l'ecole aerostatique apprendraient aussi a construire des +ballons; on les enverrait plus tard, en temps de guerre, dans les places +assiegees, et ils ne seraient plus embarrasses pour construire des ballons +messagers de grandes dimensions, ou de petits aerostats libres en papier. + +Mais nous n'avons pas l'intention de tracer ici un programme complet, et +sans parler davantage des ballons d'observations militaires, nous voulons +dire quelques mots des aerostats incendiaires. + +Le procede qu'ont employe les Autrichiens au siege de Venise est +evidemment celui qui offre la plus grande chance de succes dans la +pratique. Rien n'est plus simple que d'attacher a un ballonneau libre, +un obus fixe a un fil de fer, muni d'une meche combustible, qui brule +lentement, et arrive a enflammer l'aerostat au bout d'un temps determine. +Le ballon brule, l'obus tombe. Si l'on attaque une ville, une place +forte que l'on cerne, on trouvera toujours sur un point de la ligne +d'investissement un vent favorable, poussant un aerostat vers l'enceinte +assiegee. On lancera quelques ballons d'essai avec des corps pesants +inoffensifs, pour s'assurer de la vitesse du vent, du temps que l'aerostat +met a parcourir pour passer au-dessus de l'ennemi. Si l'on voit qu'un +premier ballon n'arrive a traverser la ville assiegee que cinq minutes +apres son ascension, on a les conditions necessaires au succes du +bombardement; on fixe les bombes successivement a cent ou deux cents +ballonneaux, on munit ceux-ci de meches d'une longueur determinee +qui brulent entierement en cinq minutes, et qui ne peuvent enflammer +l'aerostat que lorsque leur combustion va s'achever. Ces meches sont +preparees a l'avance; on a constate, par exemple, qu'une longueur de +10 centimetres a brule en 1 minute, on en prendra 50 centimetres, pour +obtenir la combustion du globe aerien au moment voulu. + +Pour plus de securite, on ne tentera l'experience definitive qu'apres +avoir sonde l'atmosphere, par des ballons d'essai, afin d'etre bien +certain qu'il n'existe pas de courants superieurs capables de ramener les +projectiles sur ceux qui les ont lances.--Une fois que les conditions des +mouvements de l'air sont etudiees, le bombardement par aerostats peut se +prolonger autant de temps que le vent restera le meme.--Pour enlever une +bombe de vingt kilogrammes, il suffit d'un petit ballonneau de papier de +25 a 30 metres cubes, gonfle d'hydrogene pur. Avec quelques hommes inities +au gonflement et a la preparation du gaz, on pourrait lancer ainsi, dans +un temps assez restreint, plusieurs centaines de ballons munis de bombes. + +Ce procede vraiment terrible ne serait surtout efficace que dans l'attaque +d'une place forte, ou l'on peut aller toujours chercher le vent, puisqu'on +occupe des positions circulaires, ou se trouvent compris les quatre points +cardinaux; cependant il pourrait, dans certains cas, etre utilise en rase +campagne, quand le vent se dirigerait, du point que l'on occupe, vers les +lignes ennemies. + +En augmentant le nombre des batteries qui serviraient aux aerostats +d'observation, on aurait toujours le gaz necessaire pour gonfler les +ballons de bombardement. Il est vraiment affligeant de parler de l'usage +si effroyable qu'il serait possible de faire des aerostats, mais nous ne +devons pas oublier le bombardement de Strasbourg et le bombardement de +Paris. Que les engins meurtriers decrivent dans l'air une vaste parabole +dont l'origine est la gueule d'un canon, qu'ils s'echappent des hauteurs +de l'atmosphere, en tombant d'un aerostat qui brule, le resultat n'est-il +pas toujours le meme? Je sais bien qu'en France on n'emploiera jamais sans +repugnance des moyens de destruction vraiment barbares et feroces, mais +si l'on ne veut pas s'attacher a l'etude des ballons incendiaires, qu'on +n'oublie pas, au moins, les ballons d'observations militaires, dont il est +permis de faire usage sans etre accuse de franchir les bornes des droits +de la guerre. + +Nous avons rappele succinctement les experiences aerostatiques du passe; +il appartient a ceux qui reorganisent l'armee de songer aux ballons +militaires pour l'avenir. Apres 1871, esperons qu'on saura bien +recommencer ce qui a ete fait en 1794, par les aerostiers de la premiere +Republique! + + + +APPENDICE. + + + +DECRETS DE PARIS. + +DECRET CONCERNANT LES BALLONS-POSTE. + +_Extrait du Journal officiel de Paris._ +27 septembre 1870. +Direction generale des postes. + +AVIS AU PUBLIC. + +"Le gouvernement de la defense nationale a rendu, sous la date du 46 +septembre, les deux decrets dont la teneur suit: + +PREMIER DECRET. + +"Art. 1er. L'administration des postes est autorisee a expedier par la +voie d'aerostats montes les lettres ordinaires a destination de la France, +de l'Algerie et de l'etranger. + +"Art. 2. Le poids des lettres expediees par les aerostats ne devra pas +depasser 4 grammes. + +"La taxe a percevoir pour le transport de ces lettres reste fixee a 20 +centimes. + +"L'affranchissement en est obligatoire. + +"Art. 3. Le ministre des finances est charge de l'execution du present +decret." + +(_Suivent les signatures._) + + +DEUXIEME DECRET. + +"Art. 1er. L'Administration des postes est autorisee a transporter par la +voie d'aerostats libres et non montes des cartes-poste portant sur l'une +des faces l'adresse du destinataire et sur l'autre la correspondance du +public. + +"Art. 2. Les cartes-poste sont en carton velin du poids de 3 grammes au +maximum et de 11 centimetres de long sur 7 centimetres de large. + +"Art. 3. L'affranchissement des cartes-poste est obligatoire. + +"La taxe a percevoir est de 10 centimes pour la France et l'Algerie. + +"Le tarif des lettres ordinaires est applicable aux cartes-poste a +destination de l'etranger. + +"Art. 4. Le gouvernement se reserve la faculte de retenir toute +carte-poste qui contiendrait des renseignements de nature a etre utilises +par l'ennemi. + +"Art. 5. Le ministre des finances est charge de l'execution du present +decret." + +(_Suivent les signatures._) + + +"En execution des decrets qui precedent, le directeur general des postes +a l'honneur d'informer le public que l'ascension des ballons montes ne +pouvant avoir lieu qu'a des epoques indeterminees, des ballons libres +seront lances a partir de demain, 28 septembre, si le temps le permet. +"Les correspondances que le public voudrait tenter de faire parvenir par +ce moyen devront etre ecrites sur carton velin du poids de 3 grammes au +maximum, et ne depassant pas les dimensions d'une enveloppe ordinaire, +savoir: longueur, 11 centimetres; largeur, 7 centimetres. Cette carte sera +expediee a decouvert, c'est-a-dire sans enveloppe, et l'une de ses faces +sera exclusivement reservee a l'adresse. + +"L'affranchissement en timbres-poste desdites cartes, fixe a 10 centimes +pour la France et l'Algerie, sera obligatoire; celles qui seraient +adressees a l'etranger devront etre affranchies d'apres le tarif des +lettres ordinaires. + +"Le public comprendra qu'il n'est possible de confier aux ballons non +montes que des correspondances a decouvert, a cause du defaut de securite +de ce mode de transport et du risque que courent ces ballons de tomber +dans les lignes prussiennes. + +"Les lettres fermees que le public entendra reserver pour etre acheminees +par les ballons montes devront porter sur l'adresse la mention expresse; +_par ballon monte_. L'affranchissement en sera egalement obligatoire, +d'apres les tarifs _actuellement en vigueur_, tant pour l'interieur _que +pour l'etranger_. Le poids desdites lettres ne devra pas depasser 4 +grammes. + +"Dans le cas ou toutes les lettres recueillies ne pourraient etre +expediees par le ballon monte en partance, la preference sera donnee aux +lettres les plus legeres. + +"Paris, le 27 septembre 1870. +"G. RAMPONT." + +A la suite de ces avis la plupart des journaux donnerent des +renseignements detailles sur la forme des lettres, la maniere de mettre +les adresses. Certains papetiers vendirent meme du papier a lettre +pelure, pesant le poids reglementaire, et sur le verso duquel la place de +l'adresse etait marquee a l'avance. Voici le _fac-simile_ du verso de ces +feuilles de papier a lettre: + +[Illustration] + +Plus tard un imprimeur, M. Jouaust, eut l'excellente idee de livrer au +public, des depeches-ballons, ou les nouvelles generales etaient imprimees +a l'avance; on envoyait cette feuille en province, en y ajoutant sur le +verso ses nouvelles personnelles. + + +DECRET RELATIF AU VOYAGE M. GAMBETTA. + +Le jour meme de l'ascension, le _Journal officiel_ avait appris aux +Parisiens le depart de M. Gambetta dans les termes suivants: + +"Le gouvernement de la defense nationale, + +Considerant qu'a raison de la prolongation de l'investissement de Paris, +il est indispensable que le ministre de l'interieur puisse etre en rapport +direct avec les departements, et mettre ceux-ci en rapport avec Paris, +pour faire sortir de ce concours une defense energique, + +DECRETE: + +"Art. 1er. M. Gambetta, membre du gouvernement, ministre de l'interieur, +est adjoint a la delegation de Tours; il se rendra sans delai a son poste. + +"Art. 2. M. Jules Favre, ministre des affaires etrangeres, est charge de +l'interim du ministere de l'interieur a Paris. + +"En execution de ce decret, le ministre de l'interieur est parti ce matin +meme par ballon. Il a emporte la proclamation qui suit a l'adresse des +departements: + +"Francais, + +"La population de Paris offre en ce moment un spectacle unique au monde. + +"Une ville de deux millions d'ames, investie de toutes parts, privee +jusqu'a present, par la criminelle incurie du dernier regime, de toute +armee de secours, et qui accepte avec courage, avec serenite, tous les +perils, toutes les horreurs d'un siege. + +"L'ennemi n'y comptait pas. Il croyait trouver Paris sans defense; la +capitale lui est apparue herissee de travaux formidables, et, ce qui vaut +mieux encore, "defendue par 400,000 citoyens qui ont fait d'avance le +sacrifice de leur vie. + +"L'ennemi croyait trouver Paris en proie a l'anarchie; il attendait la +sedition, qui egare et qui deprave; la sedition, qui, plus surement que le +canon, ouvre a l'ennemi les places assiegees, + +"Il l'attendra toujours. Unis, armes, approvisionnes, resolus, pleins de +foi dans la fortune de la France, les Parisiens savent qu'il ne depend +plus que d'eux, de leur bon ordre et de leur patience, d'arreter pendant +de longs mois la marche des envahisseurs. + +"Francais! c'est pour la patrie, pour sa gloire, pour son avenir, que la +population parisienne affronte le fer et le feu de l'etranger. + +"Vous qui avez deja donne vos fils, vous qui nous avez envoye cette +vaillante garde mobile, dont chaque jour signale l'ardeur et les exploits, +levez-vous en masse, et venez a nous; isoles, nous saurions sauver +l'honneur; mais avec vous, et par vous, nous jurons de sauver la France!" + +Paris, le 7 octobre 1870. + + +DECRET CONCERNANT LES DEPECHES PAR PIGEONS. + +_Journal officiel de Paris_. +10 novembre 1870. + +Le gouvernement de la defense nationale a rendu, sous la date du 10 +novembre 1870, le decret dont la teneur suit: + +"Le gouvernement de la defense nationale, "Considerant la necessite de +retablir dans une certaine mesure les communications postales entre les +departements et Paris, pendant la duree du siege, + +DECRETE: + +"Art. 1er. L'administration des postes est autorisee a faire reproduire +par la photographie microscopique, et a expedier par les pigeons voyageurs +ou par toute autre voie, des depeches que les habitants des departements +adresseront a Paris et dans l'enceinte fortifiee. + +"Art. 2. Ces depeches pourront consister en quatre reponses, par OUI ou +par NON, ecrites sur cartes speciales envoyees par le correspondant de +Paris. + +"Les habitants des departements auront en outre la faculte d'expedier, +sous forme de lettres, des depeches composees de quarante mots au maximum, +adresse comprise. + +"Art. 3. L'administration des postes mettra en vente dans les bureaux +de Paris, au prix de 5 centimes, des cartes que les habitants de Paris +insereront dans les lettres adressees par eux aux personnes dont ils +desirent des reponses. + +"Art. 4. Le prix de la _depeche-reponse_ par OUI ou par NON est fixe a 1 +franc, en dehors des 5 centimes montant du prix de la carte. + +"Le prix des _depeches-lettres_ sera de 50 centimes par mot. + +"Dans les deux cas, l'affranchissement est obligatoire. Le prix en sera +percu, dans les departements, aux guichets des bureaux de poste. + +"Art. 5. Des mandats de poste jusqu'a 300 francs inclusivement pourront +etre delivres a destination de Paris et de l'enceinte fortifiee moyennant +le payement des droits ordinaires et d'une taxe de 3 francs en sus. + +"Art. 6. Les depeches-reponses, les depeches-lettres et les mandats a +destination de Paris seront adresses par les soins des receveurs des +postes au delegue du directeur general a Clermont-Ferrand (Puy-de-Dome). + +"Art. 7. Les depeches photo-microscopiques seront, a leur arrivee a Paris, +transcrites par les soins de l'administration des postes et distribuees a +domicile. + +"Art. 8. Le ministre des finances est charge de l'execution du present +decret. + +"Paris, le 10 novembre 1870," +(Suivent les signatures.) + +FAC-SIMILE D'UNE DEPECHE-REPONSE, +Recto. DEPECHE-REPONSE. + +(Decret du Gouvernement de la defense nationale en date de 10 novembre +1870.) + +Il est du, pour le prix de la presente carte, un droit de CINQ CENTIMES. +Ce droit sera acquitte au moyen d'un timbre-poste qui sera place dans le +cadre ci-contre. Les reponses doivent etre exprimees par OUI et par NON +dans les colonnes 4 a 7; elles ne peuvent exceder le nombre de 4. La taxe +d'affranchissement des reponses, qu'elles atteignent ce nombre ou qu'elles +y soient inferieures, est uniformement fixee a UN FRANC. + +__________________________________________________________________________ +| | INITIALES | NOM ET DOMICILE |REPONSES aux quatre | +|NOM DU PAIS | du prenom | | questions posees. | +| ou | et du nom |en toutes lettres|_____________________| +|reside l'expediteur| de | | Q1 | Q2 | Q3 | Q4 | +| |l'expediteur| du destinataire.| | | | | +| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 +|________________________________________________________________________| +| | | | | | | | +| | | | | | | | + + +Verso. + +La presente carte, revetue des reponses par OUI ou par NON qui doivent +etre portees aux colonnes 4 a 7, d'autre part, devra etre remise par +l'envoyeur entre les mains du receveur du bureau de poste d'expedition, +qui est tenu d'y apposer lui-meme, ci-dessous, les timbres-poste destines +a en operer l'affranchissement, et de l'adresser ensuite, par le premier +courrier, au delegue du Directeur general des postes a Clermont-Ferrand. +Ces timbres-poste, ainsi que celui de cinq centimes place au recto, +devront etre laisses intacts; ils seront obliteres a Clermont-Ferrand. + +"Le gouvernement de la defense nationale, + +"Vu les propositions faites par M. Dupuy de Lome, membre de l'Institut, +membre du conseil de defense, pour la construction de ballons susceptibles +de recevoir une direction et specialement applicables aux correspondances +du gouvernement avec l'exterieur; + +"Considerant que ces travaux sont d'un grand interet pour la defense +nationale, + +DECRETE: + +"Art. 1er. Un credit de 40,000 fr. est ouvert au budget extraordinaire du +ministere de l'instruction publique pour etre affecte a la construction +des ballons. + +"Art. 2. M. Dupuy de Lome est charge de l'execution et de la direction des +travaux, auxquels il imprimera toute l'activite possible. + +"Paris le 28 octobre 1870," + + +DECRETS DE TOURS. + +CORRESPONDANCE PAR PIGEONS. + +_(Moniteur universel de Tours)_ +7 novembre 1870. + +"La delegation du gouvernement de la defense nationale, + +"Considerant que depuis l'investissement de Paris il a ete etabli par les +soins du double service des telegraphes et des postes, au moyen de ballons +partant de Paris et de pigeons voyageurs partant de Tours, un echange +special de correspondances destine a suppleer, entre Tours et Paris, aux +moyens de correspondance ordinaires momentanement suspendus; + +"Considerant que cet echange, jusqu'a present reserve aux communications +du gouvernement, se trouve aujourd'hui suffisamment assure pour qu'il soit +possible d'en faire profiter les particuliers pour leurs relations avec la +capitale, sans en garantir cependant la parfaite regularite; + +"Considerant, toutefois, que ce mode extraordinaire de correspondance, +d'ailleurs couteux, n'offre encore que des facilites tres-restreintes et +que les exigences superieures de la defense nationale ne permettent d'en +accorder l'usage public que dans d'etroites limites et a des conditions de +taxe relativement elevees; + +"Sur la proposition, du directeur general des telegraphes et des postes; + +DECRETE: + +"Art. 1er.--Il est permis a toute personne residant sur le territoire de +la Republique de correspondre avec Paris par les pigeons voyageurs de +l'administration des telegraphes et des postes, moyennant une taxe de +cinquante centimes par mot, a percevoir au depart, et dans des limites +qui seront determinees par des arretes du directeur general de cette +administration. + +"Art. 2.--Les telegrammes destines a cette transmission speciale seront +recus dans les bureaux de telegraphe et de poste qui seront designes par +l'administration, et transmis au point de depart des pigeons voyageurs par +la poste, ou par le telegraphe, lorsque les exigences du service general +le permettront. + +"Il ne sera percu aucune taxe complementaire a raison de la transmission +postale ou telegraphique, ni a raison de la distribution des telegrammes a +domicile a Paris. + +"Art. 3.--L'Etat ne sera soumis a aucune responsabilite a raison de ce +service special. La taxe percue ne sera remboursee dans aucun cas. + +"Art. 4.--Le directeur-general des telegraphes et des postes est charge de +l'execution du present decret. + +"Fait a Tours, le 4 novembre 1870. +"_Leon Gambetta, Fourichon, Cremieux, Glais-Bizoin._ +"Par le gouvernement: +"_Le Directeur general des telegraphes et des postes,_ +"F. Steenackers." + + +Arrete determinant les conditions d'expedition des depeches privees +entre les departements et Paris, au moyen des pigeons voyageurs de +l'administration des telegraphes et des postes. + +"Le directeur general des Telegraphes et des Postes, + +"Vu le decret du 4 novembre 1870, + +"Arrete: + +"Art. 1er.--Les depeches privees destinees a etre transmises a Paris par +des pigeons voyageurs, seront recues dans tous les bureaux de telegraphe +et de poste du territoire de la Republique, aux conditions de taxe fixees +par le decret susvise et d'apres les regles ci-apres. + +"Art. 2.--Ces depeches devront etre redigees en francais, en langage clair +et intelligible, sans aucun signe ou chiffre conventionnel. Elles ne +devront contenir que des communications d'interet prive, a l'exclusion +absolue de tout renseignement ou appreciation de politique ou de guerre. + +"Art. 3.--Le nombre maximum des mots de chaque depeche est fixe a vingt. + +"Les expressions reunies par un trait d'union ou separees par une +apostrophe, seront comptees pour le nombre de mots servant a les former. + +"Par exception, dans l'adresse, la designation du destinataire, celle du +lieu et du domicile ne compteront chacune que pour un seul mot, bien que +formees d'expressions composees. + +"Il en sera de meme de la signature de l'expediteur. + +"Toute lettre isolee comptera pour un mot. + +"Les nombres devront etre ecrits en toutes lettres, et seront comptes +d'apres les regles ci dessus. + +"Art. 4.--L'indication du lieu de destination ne sera obligatoire que pour +les depeches a distribuer hors de l'enceinte de Paris dans la banlieue +investie. Les depeches ne portant aucune indication de cette nature, +seront considerees comme a destination de Paris meme. La mention "rue" +pourra etre supprimee, aux risques et perils de l'expediteur. + +"L'indication de la date et du lieu d'origine n'est pas non plus +obligatoire. + +"Art. 5.--Les depeches presentees dans les bureaux telegraphiques +seront traitees, en ce qui concerne la perception de la taxe, comme les +telegrammes ordinaires. La taxe sera percue en numeraire. La souche du +registre des recettes devra porter la mention "pigeons voyageurs." + +"Les depeches presentees dans les bureaux de poste devront etre +affranchies au moyen de timbres-poste, qui seront obliteres par les +receveurs. Elles seront verifiees au guichet en ce qui concerne +l'application de la taxe. En cas d'insuffisance d'approvisionnement +de timbres, l'affranchissement pourra, par exception, avoir lieu en +numeraire, dans les formes habituelles. + +"Art. 6.--Les bureaux soit de telegraphe soit de poste, reuniront sous une +meme enveloppe toutes les depeches qu'ils auront recues dans la journee, +et les adresseront au directeur general des telegraphes et des postes, +a Tours, avec la mention speciale: pigeons voyageurs, inscrite au coin +superieur droit de l'enveloppe. + +"Art. 7.--Les depeches presentees apres le depart du courrier de la poste +dans les bureaux du telegraphe, ou le service de la telegraphie +privee n'est pas suspendu, pourront etre, dans le cas ou les lignes +departementales seraient en mesure de les recevoir sans aucun prejudice +pour le service public, transmises par le telegraphe au bureau du meme +departement qui serait le mieux en situation de les diriger immediatement +par la poste sur la direction generale. + +"Art. 8.--Tout envoi sera accompagne d'un bordereau portant, avec la date +de l'envoi et le numero d'ordre, l'indication du nombre total des depeches +transmises, et de la somme totale des taxes percues pour cet envoi. + +"Les envois de chaque categorie de bureaux, tant de telegraphe que de +poste, seront faits directement, sans confusion entre les deux services. + +"Art. 9.--Les depeches centralisees a Tours seront dirigees sur Paris, par +les soins de la direction generale, au fur et a mesure qu'elle disposera +des moyens d'expedition suffisants, et distribuees a Paris a la diligence +du service telegraphique central. + +"Art. 10.--Conformement a l'article 3 du decret sus-vise, aucune +reclamation ne sera admise en cas de non remise ou d'erreur de +distribution, toute taxe percue demeurant, a raison des difficultes que +presente ce service special, definitivement acquise a l'Etat. + +"Art. 11.--Les dispositions du present arrete sont applicables a partir +du 8 courant. "Tours, le 4 novembre 1870. "Le directeur general des +telegraphes et des postes, + +"F. STEENACKERS. +"Pour ampliation, +"Le secretaire general, +"LE GOFF." + + +DOCUMENTS RELATIFS AUX LETTRES DE LA PROVINCE POUR PARIS. + +DIRECTION GENERALE DES TELEGRAPHES ET DES POSTES. + +AVIS. + +"15 novembre 1870, + +"A l'avenir, les lettres a expedier a Paris par ballon monte pourront etre +adressees directement a l'administration centrale des telegraphes et des +postes, a Tours. + +"Ces lettres devront etre renfermees dans une enveloppe portant la +suscription suivante: + + _A. Monsieur + Le Directeur general des telegraphes et des postes, + a Tours_. + (Pour Paris, par ballon monte.) + + +"Le directeur general ayant la franchise illimitee, l'enveloppe portant +son adresse ne devra pas etre munie de timbres-poste. La lettre a expedier +a Paris sera seule desormais soumise aux droits de poste. + +"Sont maintenues les autres conditions qui ont ete indiquees dans un +precedent avis pour l'expedition de correspondances par ballon monte. + +"Le directeur general des telegraphes et des postes a fait transmettre, +par les pigeons voyageurs, pour etre insere dans le _Journal officiel_ +et dans les autres journaux de Paris, un avis portant que les lettres +envoyees de la capitale, par ballon monte, parviennent generalement a leur +destination. + + +GRANDEUR ET ASPECT D'UNE DEPECHE MICROSCOPIQUE POUR PIGEONS. + ________________________ + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + | |_____|_____|_____| + |_____|_____|_____|_____| + + + +NOMINATION DES AEROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMEE DE LA LOIRE. + + MINISTERE DE LA GUERRE + + Premiere division. + + BUREAU + de la correspondance + generale + et des operation + militaires. + + +LE MINISTRE DE L'INTERIEUR ET DE LA GUERRE, +informe M.... que, par decision de ce jour, il est attache en qualite +d'aeronaute au service des ballons captifs de l'armee de la Loire. "Dans +cette position M..... recevra une retribution de 10 fr. par jour, et une +indemnite d'entree en campagne de 600 fr. + +"Il aura droit, en outre, a une ration et demie de vivres et a 4 rations +de chauffage. + +"Cette lettre lui servira de titre dans l'exercice de ses fonctions. + +" Tours, le 1er decembre 1870. + +"Pour le ministre de l'interieur et de la guerre, "_Le general directeur +par interim_," + + +AVIS AU PUBLIC + +(RELATIF AUX CYLINDRES POSTAUX ROULANT DANS LA SEINE). + +Extrait du _Moniteur_ de Tours: + +"27 decembre. + +"On a offert a l'administration des postes, a Paris, de faire parvenir des +lettres des departements a Paris, a l'aide d'un procede pour lequel les +inventeurs sont brevetes. + +"Ce procede, pour conserver ses chances de reussite, doit rester secret; +mais il a ete reconnu suffisamment pratique pour etre essaye. + +"En consequence, l'administration, dont le devoir est d'utiliser tout +moyen paraissant propre a la transmission des lettres pour la capitale, +a cru pouvoir autoriser la mise a execution du nouveau procede, sans +toutefois en endosser la responsabilite. + +"Un traite a ete conclu a cet effet, entre l'administration des postes, a +Paris, et les inventeurs du procede en question. Ce traite a ete approuve +par un decret du gouvernement de la defense nationale en date du 14 +decembre courant. + +"Aux termes dudit decret, les lettres a transporter a Paris devront etre +affranchies au moyen de timbres-poste representant une taxe d'un franc +(dont 20 centimes pour l'administration et 80 centimes pour les frais et +risques de l'entreprise). + +"Le poids maximum des lettres est fixe a 4 grammes. + +"Les lettres de la France et de l'Algerie pour Paris, que le public voudra +confier au procede dont il s'agit, devront, en dehors des conditions de +poids et d'affranchissement indiquees ci-dessus, porter, en caracteres +tres-apparents, sur la suscription, a la suite de l'adresse du +destinataire, les mots: + +_Paris, par Moulins (Allier)._ + +"Les expediteurs ayant ainsi prepare leurs lettres, n'auront qu'a les +jeter a la boite, comme toute lettre ordinaire." + + * * * * * + +LES BALLONS DE LA COMMUNE. + +Le lecteur se rappelle sans doute que la Commune a voulu singer le service +des ballons-poste, si glorieux pendant le siege. Nous donnons le curieux +decret qu'ont signe les Cournet, les Delescluze et les Pyat au sujet d'une +organisation de ballons militaires. Il est a regretter que parmi les +aeronautes de Paris, il s'en soit trouve deux qui aient consenti a placer +leurs noms a cote de celui des odieux personnages de l'insurrection! + +_Journal officiel de la Commune._ +"20 avril 1871. +"La Commune de Paris, + +"Considerant: + +"Que des depenses importantes ont ete faites par l'ex-gouvernement dit de +la defense nationale, pour les services aerostatiques postaux; + +"Que, par suite de la desertion de l'ex-gouvernement, dit de la defense +nationale, sur ce point des services publics, comme sur tous les autres, +une quantite de ballons construits, representant une depense de plusieurs +centaines de mille francs, payes des deniers de la nation, se +trouvent actuellement dissemines en plusieurs endroits et exposes aux +detournements; + +"Qu'il importe d'urgence de reunir sous le controle de la Commune, en des +mains sures, d'inventorier et de preserver, ce materiel, auquel sont venus +s'adjoindre les ballons expedies en province pendant le siege de Paris; +"Considerant que l'ex-gouvernement, dit de la defense nationale, qui, en +fait gouverne toujours a Versailles, a supprime, dans une intention +facile a comprendre, tout echange de nouvelles, journaux, correspondances +privees, toutes communications intellectuelles entre Paris et les +departements, comptant ainsi se reserver impunement la trop facile +distribution des calomnies destinees a egarer l'opinion publique en +province et a l'etranger; + +"Que la Commune de Paris a, tout au contraire, le plus grand interet a ce +que la verite soit connue, et a faire connaitre a tous et ses actes, et +ses intentions; + +"Considerant que l'aerostation est naturellement et legitimement appelee +en ces circonstances a rendre des services en repandant partout la lumiere +salutaire; + +"Considerant enfin que, dans l'etat de guerre offensive declaree et +poursuivie par le gouvernement de Versailles, il est important a +la defensive d'utiliser les observations aerostatiques militaires, +systematiquement et intentionnellement repoussees pendant la duree du +siege de Paris, et alors, en effet, inutiles a ceux qui devaient livrer +Paris; + +ARRETE: + +"1 deg. Une compagnie d'aerostiers civils et militaires de la Commune de Paris +est creee; + +"2 deg. Cette compagnie se compose provisoirement d'un capitaine, d'un +lieutenant, d'un sous-lieutenant, d'un sergent, de deux chefs d'equipe et +douze aerostiers; + +"3 deg. La solde du capitaine est de 300 fr., du lieutenant 250 fr., des +equipiers 150 fr. par mois; + +"4 deg. La compagnie des aerostiers civils et militaires de la Commune de +Paris releve directement du commandement de la commission executive; "5 deg. +Le citoyen Claude-Jules Duruof est nomme capitaine des aerostiers civils +et militaires de la Commune de Paris. + +"Le citoyen Jean-Pierre-Alfred Nadal est nomme lieutenant-magasinier +general. + +"Paris, le 20 avril 1871. + +"_La commission executive_, + +"AVRIAL, F. COURNET, CH. DELESCLUZE, FELIX PYAT, G. TRIDON, A. VERMOREL, +E. VAILLANT." + +"Les aerostiers qui se presenteront pour faire partie de la compagnie +devront s'adresser, pour leur inscription immediate, au capitaine Duruof +seul." + +Terminons en disant que les aeronautes de la Commune, n'ont obtenu aucun +resultat. L'art de l'aerostation n'a pas servi la cause de l'infamie! + + + + +TABLE DES MATIERES. + + + +PREFACE + + +PREMIERE PARTIE. + + + +LE CELESTE ET LE JEAN-BART. + +I. Paris investi.--Les ballons-poste.--L'aerostat _le +Celeste_.--Lachez-tout!--L'ascension.--Versailles.--La fusillade +prussienne.--Les proclamations.--La foret d'Houdan.--Les uhlans.--Descente +a Dreux. + +30 septembre 1870 + + +II. Le gouvernement de Tours.--Les inventeurs de ballons.--Projet de +retour a Paris par voie aerienne.--Confection d'un ballon de soie.--Voyage +a Lyon.--Les nouveaux debarques du ciel.--Ascension du _Jean-Bart_. + +Du 1er au 15 octobre. + + +III. Lettres pour Paris par ballon monte.--Le bon vent souffle a +Chartres.--Cernes par les Prussiens!--Evasion nocturne.--L'hotel du +Paradis.--Allons chercher le vent! + +Du 15 octobre au 1er novembre. + + +IV. Premiere tentative de retour a Paris par ballon.--Preparatifs du +voyage.--Le bon vent.--L'ascension.--Le bon chemin.--Le brouillard.--Le +dejeuner en ballon.--Le vent a tourne.--En ballon captif. + +Du 1er au 8 novembre 1870. + + +V. Seconde tentative de retour a Paris.--Le coucher du soleil et le lever +de la lune.--La Seine et les forets.--Adieu Paris!--Descente dans le +fleuve.--Les paysans normands. + +Du 8 au 20 novembre. + + + + +DEUXIEME PARTIE. + + +LES AEROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMEE DE LA LOIRE. + +I. Le ballon "la _Ville de Langres_."--Premieres experiences d'aerostation +militaire a Gidy.--La telegraphie aerienne.--Le _Jean-Bart_ a +Orleans.--Anecdotes sur les Prussiens. + +Du 16 au 29 novembre 1870. + + +II. Le depart.--Le voyage en ballon captif.--Accident a +Chanteau.--Reparation d'une avarie.--Arrivee a Rebrechien.--Tempete +nocturne.--Le _Jean-Bart_ est creve.--Retour a Orleans.--Gonflement du +ballon la _Republique_. + +Du 30 novembre au 3 decembre 1870. + + +III. La deroute de l'armee de la Loire.--Les ballons captifs au chateau du +Colombier.--Aspect d'Orleans.--Le dernier train.--Les blesses.--Vierzon. + +Dimanche 4 decembre 1870. + + +IV. Organisation definitive des aerostiers militaires a Tours. +--Experience d'une montgolfiere captive.--Expedition de Blois.--M. +Gambetta et le chef de gare.--Nouvelle defaite.--Tours et le Mans.--Le +camp de Conlie.--Ascensions captives. + +Du 6 au 20 decembre 1870. + + +V. Une visite au general Chanzy.--Ascension faite en sa presence. +--Accident a la descente.--Un peuplier casse.--Opinion du general sur les +ballons militaires. + +21 decembre au 11 janvier 1870. + + +VI. La bataille du Mans.--Poste d'observation des ballons captifs.--Le +champ de bataille.--La deroute.--Laval.--Rennes. + +Du 11 janvier au 18 fevrier 1871. + + +VII. Les ballons captifs a Laval.--Ascensions +quotidiennes.--L'armistice--Nantes.--Bordeaux.--L'assemblee +nationale.--Paris!--Vides dans les rangs. + +Du 28 janvier au 17 fevrier 1871. + + + + +TROISIEME PARTIE. + + +Histoire de la poste aerienne + +I. Naissance des ballons-poste.--Stations militaires autour de Paris. Les +premiers departs avec l'ancien materiel.--Construction des aerostats. + + Premiers departs de Paris + Essai d'un ballon libre + Construction des ballons-poste + L'ascension + Departs de ballons en octobre 1870 + Voyage de M. Gambetta + Capture du ballon la Bretagne + Departs de novembre 1870 + Deuxieme ballon prisonnier + Troisieme ballon prisonnier + +II. Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages +aeriens.--Voyages extraordinaires de Paris en Norwege.--Descente a +Belle-Ile-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du siege. + + Premier depart de nuit + Voyage de Norwege + De Paris en Hollande + Premier ballon perdu en mer + Voyage de Belle-Ile-en-Mer + Departs de decembre 1870 + Une ascension scientifique + Quatrieme ballon prisonnier + Cinquieme ballon prisonnier + Depart de janvier 1871 + Deuxieme ballon perdu en mer + +III. Les pigeons voyageurs.--La Societe l'Esperance.--La poste +terrestre.--La poste aquatique.--Projets divers.--Les ballons dirigeables. + + Les pigeons et les depeches microscopiques + Les pietons + La poste fluviale + Les fils telegraphiques + Les chiens facteurs + Direction des aerostats + Le ballon de M. Dupuy de Lome + Les helices du ballon "Le Duquesne." + + + + +CONCLUSION. + + Les ballons et la guerre + Les aerostiers de la premiere republique + Essais divers. Les ballons militaires aux Etats-Unis + Projet d'organisation de ballons militaires + + + + +Appendice + + + +FIN DE LA TABLE + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of En ballon! Pendant le siege de Paris +by Gaston Tissandier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN BALLON! PENDANT LE SIEGE *** + +***** This file should be named 11038.txt or 11038.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/0/3/11038/ + +Credits: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders. +This file was produced from images generously made available by the +Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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