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diff --git a/11036-0.txt b/11036-0.txt new file mode 100644 index 0000000..8d34d77 --- /dev/null +++ b/11036-0.txt @@ -0,0 +1,6833 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11036 *** + +Credits: Christine De Ryck and the Online Distributed Proofreading Team. + + + + + +LÉGENDES NORMANDES + + +PAR + + +GASTON LAVALLEY + + + +1867 + + + * * * * * + + + +LÉGENDES NORMANDES + + + + + + +BARBARE + + + + +I + +La Déesse de la Liberté. + + +La petite ville de Bayeux avait mis, ce jour-là, ses habits de fête. +Les rues étaient pleines de monde. De temps en temps, de bruyantes +détonations faisaient trembler les vitres. Le mouvement, le bruit, +l'odeur de la poudre, le parfum des fleurs qu'on foulait aux pieds ou qui +s'épanouissaient en fraîches guirlandes aux étages supérieurs, les drapeaux +qui flottaient au vent, les clameurs de la foule, tout annonçait, tout +respirait la joie. Là, des bandes d'enfants bondissaient, se jetant à +travers les jambes des promeneurs pour ramasser dans la poussière une rose +à moitié flétrie. Ailleurs, des mères de famille donnaient fièrement la +main à de jolies petites filles, blondes têtes, doux visages, beautés de +l'avenir, dont on avait caché les grâces naissantes sous un costume grec du +plus mauvais goût. Et partout de la gaieté, des hymnes, des chansons! A +chaque fenêtre, des yeux tout grands ouverts; à chaque porte, des mains +prêtes à applaudir. + +C'est que, depuis longtemps, on n'avait eu pareille occasion de se réjouir. +La municipalité de Bayeux venait de recevoir trois pierres de la Bastille, +sur lesquelles on avait fait graver _les droits de l'homme_; et l'on devait +profiter de cette circonstance pour inaugurer les bustes de Marat, de Le +Pelletier et de Brutus. + +Tandis que la foule encombrait les abords de l'hôtel de ville et préludait +à la fête officielle par des cris de joie et des chants patriotiques, une +petite maison, perdue dans un des faubourgs les plus retirés de la ville, +semblait protester, par son air paisible, contre cette bruyante +manifestation populaire. + +Les fenêtres en étaient fermées, comme dans un jour de deuil. De quelque +côté que l'oeil se tournât, il n'apercevait nulle part les brillantes +couleurs de la nation. Aucun bruit n'arrivait de l'intérieur; on +n'entendait que le murmure du vent qui se jouait dans les contrevents, ou +qui passait en sifflant dans la serrure. C'était l'immobilité, le silence +de la tombe. Comme un corps, dont l'âme s'est envolée, cette sombre demeure +semblait n'avoir ni battement, ni respiration. + +Cependant la vie ne s'était pas retirée de cette maison. + +Une jeune fille traversa la cour intérieure en sautant légèrement sur la +pointe des pieds, s'approcha d'une porte massive, qu'elle eut grand'peine à +faire rouler sur ses gonds, et entra, à petits pas, sans bruit, et en +mettant les mains en avant, dans une pièce assez sombre pour justifier cet +excès de précaution. + +Un vieillard travaillait dans un coin, auprès d'une fenêtre basse. Le jour +le frappait en plein visage et accusait vivement la maigreur de ses traits. +La jeune fille s'avança vers cet homme, et, lorsqu'elle apparut dans cette +traînée lumineuse, où se baignait l'austère physionomie du vieillard, ce +fut un spectacle étrange et charmant. + +On aurait pu se croire transporté devant une de ces toiles merveilleuses de +l'école espagnole, où l'on voit une blonde tête d'ange qui se penche à +l'oreille de l'anachorète pour lui murmurer de ces mots doux comme le miel, +et qui lui donnent un avant-goût des joies célestes. + +Il est fort présumable, en effet, que le digne vieillard était plus occupé +des choses du ciel que de ce qui se passait sur la terre. A peine la jeune +fille eut-elle posé familièrement la main sur son épaule qu'il se releva +brusquement, comme s'il eût senti la pression d'un fer rouge. + +--Ah! fit-il avec terreur... c'est vous, mademoiselle Marguerite? + +--Eh! sans doute... Je t'ai donc fait peur? + +--Oh! oui... C'est-à-dire non... Ce sont ces gueux de patriotes qui me font +sauter en l'air avec leurs maudites détonations! + +--Au moins ces coups de fusil ne font-ils de mal à personne. + +--Pouvez-vous parler ainsi, mademoiselle!... vous, la fille de monsieur le +marquis! + +--Lorsque les hommes s'amusent, mon bon Dominique, ils ne songent pas à +nuire à leur prochain. + +--Ils insultent à notre malheur! + +--Voyons. Je suis sûre que ta colère tomberait comme le vent, si mon père +te donnait la permission d'aller à la fête. + +--Moi?... j'irais voir de pareils coquins?... + +--Oui... oui... oui... + +--Il faudrait m'y traîner de force! + +--Que tu es amusant! + +--Et encore je ne regarderais pas... Je fermerais les yeux! + +--Tu les ouvrirais tout grands! + +--Ah! mademoiselle, vous me méprisez donc bien? + +--Du tout. Mais je te connais. + +--Vous pouvez supposer?... + +--J'affirme même que tu ne resterais pas indifférent à un tel spectacle... +Une fête du peuple?... Je ne sais rien de plus émouvant! + +--Le fait est, reprit Dominique en se calmant tout à coup, qu'on m'a assuré +que ce serait très-beau! + +--Tu t'en es donc informé?... + +--Dieu m'en garde!... Seulement, en faisant mes provisions, ce matin, j'ai +appris... + +--Si tu fermes les yeux, tu ne te bouches pas les oreilles. + +--Dame! mademoiselle, quand on tient un panier d'une main et son bâton de +l'autre... + +--On est excusable, j'en conviens... Alors, tu as appris?... + +--Qu'on doit porter en triomphe la déesse de la Liberté... Toute la garde +nationale sera sous les armes! + +--Vraiment! + +--Le cortége aura plus d'une demi-lieue de long. Un cortége magnifique!... +Quelque chose comme la promenade des masques au carnaval! + +--Imprudent!... Si l'on nous entendait!... + +--Oh! je ne redoute rien, moi! Les patriotes ne me font pas peur!... Et, si +je ne craignais d'être grondé par monsieur le marquis, j'irais voir leur +fête, rien que pour avoir le plaisir de rire à leurs dépens! + +--Ainsi, sans mon père?... + +--Sans monsieur le marquis, je les poursuivrais déjà de mes huées! + +--Et si je prenais sur moi de t'accorder cette permission? + +--Monsieur le marquis ne me pardonnerait pas cette escapade. + +--S'il l'ignorait? + +--Vous ne me trahiriez pas? + +--A coup sûr... Je serais ta complice. + +--Quoi! mademoiselle, vous auriez aussi l'idée d'aller à la fête? + +--J'en meurs d'envie!... Il y a si longtemps que je suis enfermée dans +cette tombe! S'il est vrai que les morts sortent quelquefois du sépulcre, +les vivants doivent jouir un peu du même privilége. + +--Mademoiselle n'a pas l'intention de se moquer de moi? + +--Regarde-moi, dit la jeune fille. + +A ces mots, elle entra tout entière dans la zone lumineuse qui rayonnait à +travers l'étroite fenêtre. Le vieux domestique poussa un cri de surprise. + +--Mademoiselle en femme du peuple! + +--Tu vois que je pense à tout. Si je fais une folie, on ne m'accusera pas +de légèreté. Tu me donneras le bras, je passerai pour ta fille, et personne +ne songera à nous inquiéter. Viens vite! + +Dominique ne se le fit pas dire deux fois. Il laissa là sa brosse et les +souliers qu'il nettoyait, prit sa casquette, traversa rapidement la cour, +sur les pas de sa maîtresse, et ouvrit avec précaution la porte de la rue. + +--Monsieur le marquis ne se doutera de rien? dit-il à la jeune fille, +lorsqu'ils se trouvèrent dehors. + +--Il fait sa correspondance. Nous avons deux bonnes heures de liberté! +répondit Marguerite. + +Puis elle passa son bras sous celui du vieillard, qu'elle entraîna vers +le centre de la ville. + +Il était temps. Le cortége s'était mis en marche et gravissait lentement la +principale rue de la ville. C'étaient d'abord les bataillons de la garde +nationale. Rien de plus pittoresque et de plus martial que l'aspect de ces +soldats bourgeois. Artisans pour la plupart, ils n'avaient eu ni le temps +ni le moyen de s'enfermer dans un riche uniforme. Mais ils savaient la +patrie en danger. Leurs fils mouraient à la frontière, et, tandis que le +plus pur de leur sang arrosait les bords du Rhin ou grossissait les eaux de +la Loire, ils étaient prêts à sacrifier leur vie pour la défense de leurs +foyers. Et personne alors ne songeait à rire en voyant ce singulier +assemblage de piques, de bâtons, de sabres et de fusils, ces vêtements +déguenillés, ces bras nus, tout noirs encore des fumées de la forge ou de +l'atelier, qu'on venait de quitter, pour saluer en commun l'aurore des +temps modernes! + +Derrière les gardes nationaux marchait une troupe de jeunes gens qui +portaient sur leurs épaules des arbres de la liberté, parés de fleurs et de +rubans. Après eux, les frères de la _Société populaire_, coiffés du bonnet +phrygien, soulevaient au-dessus de leur tête les trois pierres de la +Bastille. Des chars, splendidement ornés et ombragés par des drapeaux, +présentaient aux regards de la foule, comme un double objet de vénération, +des vieillards et des soldats blessés: les victimes de l'âge et les +victimes de la guerre! Sublime allégorie qui enseignait à la fois le +respect qu'on doit à l'expérience et la pitié que mérite le malheur! + +Quelques pas en arrière venait la déesse de la Liberté. Mais ce n'était pas +cette _forte femme qui veut qu'on l'embrasse avec des bras rouges de sang_, +cette femme _à la voix rauque_, cette furie enfantée, dans un moment de +délire, par l'imagination d'un grand poëte. C'était une belle jeune fille, +dont les blonds cheveux se déroulaient avec grâce sur les épaules. Une +tunique blanche serrait sa taille. Elle rougissait sous les regards de la +foule, et cachait son beau corps sous les plis d'un manteau bleu. De petits +enfants semaient des fleurs à ses pieds, et l'un d'eux agitait devant elle +une bannière, sur laquelle on lisait cette devise: _Ne me changez pas en +licence, et vous serez heureux_! Après elle, comme pour montrer qu'elle est +la source de tout bien et de toute richesse, de jeunes moissonneurs, +couchés sur des gerbes de blé, conduisaient une charrue traînée par des +boeufs. + +Un soleil splendide s'était associé à cette fête d'un caractère antique. +Les fleurs s'épanouissaient et versaient autour d'elles le trésor de leurs +parfums; le peuple était joyeux, les enfants battaient des mains, et l'on +aurait pu croire assister à une des fêtes de l'Athènes païenne. + +Marguerite et le domestique s'étaient blottis dans l'embrasure d'une porte, +et, de là, ils voyaient défiler le cortége, sans être trop incommodés par +le flot des curieux qui ondoyait à leurs pieds. + +Dominique avait fait bon marché de ses vieilles rancunes et regardait tout, +en spectateur qui ne veut perdre ni son temps, ni son argent. En toute +autre circonstance, la jeune fille n'eût pas manqué de profiter du riche +thème à plaisanteries qu'aurait pu lui fournir l'ébahissement de l'ennemi +juré des patriotes. Mais elle était trop émue elle-même pour exercer sa +verve railleuse aux dépens du vieillard. L'enthousiasme de la foule est si +puissant sur les jeunes organisations qu'elle se sentait, par moments, sur +le point de chanter avec elle les refrains passionnés de la _Marseillaise_; +et lorsque la déesse de la Liberté vint à passer, elle battit des mains et +ne put retenir un cri d'admiration. + +--La belle jeune fille! dit-elle en montrant la déesse au vieux domestique. + +Tout entière à ce qu'elle voyait, Marguerite ne se doutait pas qu'elle +était elle-même l'objet d'une admiration mystérieuse. Un homme du peuple ne +la quittait pas des yeux, et restait indifférent au double spectacle que +lui offraient la foule et le cortége. C'était une tête puissante, rehaussée +encore par les vives couleurs du bonnet phrygien, qui lui donnait quelque +ressemblance avec le type populaire de Masaniello. Comme le pêcheur +napolitain, le jeune homme paraissait poursuivre un rêve aimé; ses yeux +plongeaient dans le regard limpide de Marguerite comme dans l'azur de la +mer. Tout à coup on le vit se redresser brusquement, comme un homme +réveillé en sursaut, s'élancer d'un seul bond jusqu'aux pieds de la jeune +fille, et se ruer sur un des spectateurs qui venait de ramasser un bijou +dans la poussière. + +--Il y a des aristocrates ici! s'écria cet homme, en montrant à la foule +une petite croix ornée de brillants qui scintillaient au soleil. + +--Tu en as menti! répliqua le mystérieux adorateur de Marguerite, en +prenant l'homme à la gorge et en lui arrachant le bijou. + +--Cette croix est à moi, dit timidement la jeune fille. + +En parlant de la sorte, elle tendait la main pour s'en emparer. + +--Taisez-vous! lui dit à voix basse son protecteur inconnu. Voulez-vous +donc vous perdre?... Sauvez-vous! Il en est temps encore! + +--Il a raison, dit Dominique. + +Puis il ajouta avec intention, mais de manière à n'être entendu que du +jeune homme: + +--Sauvons-nous, ma fille! viens, mon enfant! + +--Au nom du ciel, partez vite! leur dit encore l'homme du peuple. + +Le vieux domestique entraîna la jeune fille. Grâce au tumulte que cette +scène avait occasionné, ils purent disparaître sans attirer l'attention de +leurs voisins. + +Cependant le patriote, humilié de sa chute, s'était relevé, l'oeil menaçant +et l'injure à la bouche. + +--Mort aux aristocrates! dit-il. + +--A la lanterne! à la lanterne! s'écria la foule. + +--Vous n'avez donc pas assez de soleil comme ça? dit le sauveur de +Marguerite en regardant la multitude avec un sourire ironique. Essayez de +me hisser à la place de vos réverbères! + +En même temps, il se rejeta en arrière, par un brusque mouvement, et fit +face à ses adversaires. + +--Il est brave! s'écria-t-on dans la foule. + +--C'est un aristocrate! dit une voix. + +--Pourquoi porte-t-il une croix sur lui? demanda l'homme du peuple qui +s'était vu terrasser. + +--Parce que cela me plaît! répondit le jeune homme, en se croisant les bras +sur la poitrine. + +--C'est défendu! + +--Défendu?... Vous êtes plaisants, sur mon honneur! répliqua l'accusé. Vous +promenez dans vos rues la déesse de la Liberté, et je n'aurais pas le droit +d'agir comme bon me semble? + +--Il a raison, dirent plusieurs assistants. + +--C'est un agent de Pitt et de Cobourg, reprit l'homme du peuple. A la +lanterne, l'aristocrate! + +--Oui! à la lanterne! + +Et la foule resserra le demi-cercle qu'elle formait devant le jeune homme. + +--Pensez-vous m'intimider? dit-il en s'appuyant prudemment contre le mur +d'une maison, pour n'être pas entouré. + +Mais sa noble attitude ne pouvait maîtriser longtemps les mauvais instincts +de la foule. Les sabres, les piques, les baïonnettes s'abaissèrent, et la +muraille de fer s'avança lentement contre le généreux défenseur de +Marguerite. + +--Mort à l'aristocrate! s'écria le peuple en délire. + +Le demi-cercle se rétrécissait toujours et la pointe des piques touchait la +poitrine du jeune homme. Tout à coup une voix de tonnerre se fit entendre. +Un homme, à puissante stature, fendit la foule en distribuant, de droite et +de gauche, une grêle de coups de poing, et vint se placer résolûment devant +la victime qu'on allait sacrifier. + +--Êtres stupides! dit-il avec un geste de colère, en s'adressant aux +agresseurs. Quelle belle besogne vous alliez faire là!... Égorger le plus +pur des patriotes! Barbare, mon ami, un des défenseurs de Thionville! + +--Un défenseur de Thionville! murmura la foule, avec un étonnement mêlé +d'admiration. + +Les agresseurs les plus rapprochés de Barbare, rougissant de l'énormité +du crime qu'ils avaient été sur le point de commettre, baissèrent la tête +avec une sorte de confusion. Cependant l'homme du peuple, que Barbare avait +renversé à ses pieds, n'avait pas encore renoncé à l'espoir de se venger +sur le lieu même témoin de son humiliation. Il ôta respectueusement son +bonnet de laine, et, s'approchant du nouveau venu: + +--Citoyen, lui dit-il, nous avons pleine confiance dans celui qui préside +notre club. Mais tu ne connais pas bien celui que tu défends. C'est un +aristocrate. Il porte une croix sur sa poitrine! + +--Est-ce vrai? demanda le président de la Société populaire, en se tournant +du côté de Barbare. + +Pour toute réponse, le jeune homme prit la petite croix qu'il avait déjà +suspendue à son cou et la montra au peuple. + +--C'est stupide ce que tu fais là! lui dit le président du club à voix +basse. + +--Non! répliqua le jeune homme, de manière à être entendu de tous ceux qui +l'entouraient. Tant que vous laisserez les croix au haut des tours du +temple de la Raison, je me croirai autorisé à porter le même signe sur ma +poitrine. + +Tout en parlant de la sorte, il suspendit la petite croix à son cou. + +--Il parle bien! cria la foule. + +--C'est un bon patriote! + +--Il vaut mieux que nous! + +--A la cathédrale! à la cathédrale! + +--Arrachons les croix! + +Et déjà le peuple se préparait à exécuter sa menace. + +--Attendez! mes enfants, s'écria le président de la Société populaire. Ne +faites rien sans l'assentiment du club. Pour le moment, ne songez qu'à vous +amuser. Retournez à la fête. + +--C'est juste! Rattrapons le cortége! s'écria la foule. + +Et non moins prompte à agir qu'à changer de résolution, elle eut bientôt +abandonné le lieu qu'elle avait failli ensanglanter. + + + + +II + +Le Club. + + +Quelques instants après, la rue se trouva complétement déserte. On +n'entendait plus que le bruit lointain de la fête et le vague murmure de la +foule. Barbare rompit le silence, et, prenant les mains de son compagnon +qu'il serra avec une sombre énergie: + +--Citoyen président, dit-il, tu m'as sauvé la vie! + +--Ne parlons pas de cela! répondit le colosse. + +--Si fait! je veux t'en remercier et je ne souhaite rien tant que d'avoir +l'occasion de te prouver ma reconnaissance. + +--Mais, mon bon ami, je n'ai fait que mon devoir. + +--C'est bien! nous sommes gens de coeur et nous nous comprenons!... +Écoute... j'ai encore un service à te demander. + +--Parle. + +--Nous sommes seuls. Personne ne peut nous voir. Laisse-moi partir. + +--Et la fête? dit le patriote. + +--J'en ai vu assez comme cela. + +--Ah! fit le président du club en souriant... Je devine!... Un rendez-vous +d'amour? + +--Peut-être, répondit Barbare en rougissant. + +--Va, mon garçon, reprit le patriote avec bonté. La République ne défend +pas d'aimer; elle t'excuse par ma bouche; mais n'oublie pas d'assister, ce +soir, à la séance du club. + +--Merci et adieu! dit Barbare en donnant une dernière poignée de main à son +libérateur. + +--Adieu, répondit le président. + +Et le brave homme, après s'être amusé à regarder son protégé qui courait à +toutes jambes, s'empressa de rejoindre le cortége. + +Barbare n'avait pas oublié dans quelle direction le vieillard et la jeune +fille avaient pris la fuite. Il s'engagea dans un vrai labyrinthe de rues +tortueuses et courut tant et si bien, qu'en arrivant aux dernières maisons +de la ville, il aperçut sur la grand'route, à une portée de fusil environ, +Dominique et Marguerite qui s'étaient arrêtés pour reprendre haleine. Il +cria de toutes ses forces et leur fit signe de l'attendre. Mais cette +bruyante manifestation eut un résultat diamétralement opposé à celui qu'il +en espérait. A la vue de cet homme qui semblait les poursuivre, les +fugitifs furent saisis d'une véritable panique et la peur leur rendit des +jambes. Barbare eut beau presser le pas, gesticuler, crier; il ne put +arrêter le vieillard et sa jolie compagne. Il les vit s'approcher de la +petite maison isolée et disparaître derrière la porte, qui se referma avec +fracas. + +Le jeune homme se sentit des larmes dans les yeux. Il s'approcha de la +porte qu'il essaya de pousser, dans l'espoir sans doute que les fugitifs, +en la jetant avec violence, l'auraient laissée entr'ouverte. Mais elle +résista à tous ses efforts. Il se colla l'oeil contre la serrure et +n'aperçut qu'un corridor sombre. Il chercha le cordon de la sonnette ou le +marteau de la porte. Rien! Il frappa contre les planches sonores et prêta +l'oreille. Pas le moindre bruit! Il recula de quelques pas, pour voir toute +la façade de la maison. Peut-être découvrirait-il une figure curieuse, une +main derrière un rideau? Hélas! le soleil lui-même ne visitait plus cette +triste demeure. Et les fenêtres; ces yeux de la maison, s'étaient voilées +sous leurs contrevents, comme l'oeil sous la paupière. + +Barbare éprouva un affreux serrement de coeur. Il eût donné sa vie, en cet +instant, pour revoir ce frais visage, cette charmante apparition dont il +était encore ébloui. Elle était là, pourtant, à deux pas de lui, derrière +cette muraille!... Comme la mère qui rôde, le soir, devant la prison où +gémit son enfant, et qui se demande si quelque barreau de fer ne lui +livrera pas un passage, le jeune homme ne pouvait se décider à partir et +s'en remettait au hasard, cette dernière consolation des désespérés! Il +attendit longtemps encore. Mais la patience l'abandonna. Se sentant jeune +et fort, il se révolta à la pensée que quelques planches, à peine jointes, +lui opposaient un obstacle. Il s'élança vers la porte, bien déterminé à +l'ébranler sous un dernier effort. Mais il recula bientôt en rougissant. + +--Qu'allais-je faire? pensa-t-il. Ce seuil est inviolable! Il n'y a là ni +barreaux, ni soldats pour le défendre. Et je ne dois y entrer que par la +volonté de celle que j'aime! + +Alors il tira de son sein la petite croix, ornée de diamants, la baisa avec +respect et, l'agitant au-dessus de sa tête: + +--C'est votre croix! dit-il, votre croix que je vous rapporte! + +Deux fois il fit le même geste et poussa le même cri. Mais la maison ne +sortit pas de son sommeil. Le jeune homme, après avoir caché la petite +croix sur son coeur, reprit tristement le chemin de la ville. + +Lorsqu'il entra dans le faubourg, on allumait déjà les réverbères, dont les +lanternes huileuses se balançaient, avec un grincement sinistre, et +faisaient, en quelque sorte, danser le jour et la nuit entre les noires +façades des maisons. Les bruits de la fête avaient cessé. Tout était rentré +dans le silence. On n'entendait guère que le pas sonore du promeneur +attardé qui regagnait son foyer, ou le sourd grognement de l'ivrogne qui +luttait avec une borne, dans un coin obscur. Tout ce qu'il y avait de +paisible ou de craintif s'était prudemment renfermé derrière une porte bien +close, et la vie politique ne battait plus qu'au coeur même de la cité, +dans une des salles basses de l'ancien évêché. C'était là que se donnaient +rendez-vous les plus purs et les plus ardents patriotes de la ville. + +Barbare n'avait pas oublié la recommandation que lui avait faite le +président de la société populaire. Pour rien au monde, il n'aurait voulu +manquer à l'engagement qu'il avait pris. D'ailleurs, il ne se sentait pas +dans une disposition d'esprit à rechercher la solitude. Dans les temps de +révolution, l'amour,--ce sentiment raffiné qui trouve tant de charmes à se +replier sur lui-même et qui met tant de complaisance à caresser même la +pensée d'un revers,--l'amour semble se ressentir de la fièvre des passions +politiques. Il fuit la rêverie, il marche, il court vers le but et, s'il +éprouve un échec, il demande à la vie publique un instant d'oubli et de +distraction. Aussi, Barbare se dirigea-t-il en toute hâte vers l'ancien +évêché. + +Son entrée dans la salle du club fut un vrai triomphe. + +--Vive Barbare! cria la foule. + +--Ah! fit le jeune homme en promenant autour de lui un regard ironique, il +paraît qu'on n'a plus envie de me hisser à la lanterne. Le moment serait +pourtant mieux choisi que tantôt. Car vous êtes bien mal éclairés! + +Un éclat de rire général accueillit cette saillie, et chacun montra en +plaisantant à son voisin les deux chandelles qui fumaient tristement au +pied de l'estrade où montaient les orateurs. + +--Citoyen Barbare, répondit une voix énergique, si la République n'a pas le +moyen de se payer des flambeaux, elle compte sur la bonne volonté des +patriotes. Nos fils, qui sont à la frontière, n'ont pas de souliers pour +marcher à l'ennemi; nous n'avons pas le droit d'être difficiles, et nous +saurons défendre les intérêts de la patrie avec les seules lumières de +notre raison. + +--Bien répondu! dit la foule. + +Le jeune homme tressaillit; car il venait de reconnaître la voix de l'homme +auquel il devait la vie. Il fendit les rangs serrés des auditeurs et +s'approcha respectueusement du magistrat populaire. + +--Citoyen président, dit-il, je n'ai pas eu l'intention d'offenser la +majesté de la République. J'ai déjà versé mon sang pour elle et je suis +prêt à lui donner une nouvelle preuve de mon dévouement. Je demande la +parole. + +--Je te l'accorde, répondit le président d'un ton bref. + +D'un bond puissant, Barbare escalada la tribune, comme s'il eût monté à +l'assaut. Du haut de ces misérables tréteaux, où l'éloquence populaire +agitait tant de questions sérieuses ou plaisantes, grotesques ou sublimes, +le jeune homme contempla un instant toutes ces têtes qui se balançaient +au-dessous de lui, dans un demi-jour. C'était un tableau digne des maîtres +flamands. Au premier plan, des ouvriers encore armés de leurs instruments +de travail, des femmes, des enfants, des mendiants avec leurs besaces, des +rôdeurs de nuit, chaos étrange, mer de haillons dont chaque flot +s'éclairait d'un rouge reflet ou retombait dans les ténèbres, suivant que +le caprice du vent ravivait ou menaçait d'éteindre la flamme des +chandelles; et plus loin, au fond de la salle, un pâle rayon de la lune, +glissant à travers les vitraux d'une fenêtre et venant entourer d'une douce +lumière les cheveux blancs des frères de la Société populaire. + +Une rumeur sourde s'éleva de tous les coins de la salle, lorsqu'on vit le +jeune homme escalader les degrés de l'estrade. Mais, peu à peu le bruit +cessa pour faire place au silence de l'attente. Barbare se pencha sur le +bord de la balustrade, et, s'adressant à la foule: + +--Citoyens, dit-il d'une voix ferme, vous avez déjà deviné sans doute le +sujet de ma motion. Je demande que la municipalité tienne une récompense +toute prête pour celui qui aura le courage de monter aux tours de la +cathédrale et d'en enlever les croix. + +--Bravo! bravo! vive Barbare! cria la foule. + +Barbare descendit précipitamment au milieu des acclamations, et se dirigea +vers la porte de la salle basse. Au moment où il allait en franchir le +seuil, la voix d'un nouvel orateur lui causa une telle surprise qu'il +s'arrêta sur-le-champ et se retourna, pour voir si ses sens ne l'avaient +pas trompé. Il regarda du côté de la tribune et reconnut l'homme du peuple +qu'il avait terrassé, le matin. + +--Citoyens, disait cet homme, on conspire dans la ville contre la +République. + +--Qui ça? demanda la foule avec des cris furieux. + +--Je ne sais. Mais je puis affirmer qu'il y a des aristocrates... + +--Où donc? reprit encore la foule, dont la colère augmentait en raison de +son impatience. + +--A la sortie de la ville, dans une petite maison isolée, à peu de distance +de la rivière. + +Barbare sentit un frisson passer dans tous ses membres. + +--Dans la _Vallée aux Prés_? demanda la foule. + +--Oui, répondit l'orateur. Les contrevents de la maison sont fermés nuit et +jour. Aucun bruit! jamais de lumière! apparences suspectes. A coup sûr, ce +sont des royalistes; et l'on devrait charger un citoyen, bien connu pour +son patriotisme, de s'introduire dans l'intérieur de cette maison. + +--Mort aux aristocrates! s'écrièrent les plus ardents des patriotes. + +--Hélas! pensa Barbare, cette jeune fille et son père sont perdus, si je +n'interviens! + +Il entra dans la salle. Mais ses jambes tremblaient et le sang lui affluait +au coeur. + +--Allons! Pas de faiblesse! se dit-il en essayant de vaincre son émotion. +Du courage! de l'audace! je la sauverai encore une fois! + +Puis, l'oeil étincelant et l'air résolu, il passa de nouveau à travers la +foule et s'approcha de la tribune. + +--Citoyen, dit-il à l'orateur, en le regardant en face, es-tu sûr de ce que +tu avances? + +--Moi?... Moi? balbutia l'homme du peuple, que l'air menaçant de son +interlocuteur troubla profondément... Je n'ai que des soupçons... et, +d'ailleurs, je n'habite pas le quartier où se trouve la maison suspecte. + +--Eh bien! moi, je suis aux premières places pour surveiller les gens que +tu accuses si légèrement. Je m'engage à pénétrer dans l'intérieur de la +maison, et, dans deux jours, au plus tard, je dirai à tous les bons +patriotes qui m'entourent s'il y a vraiment lieu de s'inquiéter. + +--Vive Barbare! cria l'assemblée. + +--Comptez sur moi, dit le jeune homme en remerciant du geste tous les +auditeurs. Je me montrerai digne de votre confiance. + +A ces mots, il se pencha vers le président de la Société populaire, qui lui +tendait la main, et sortit du club au milieu des applaudissements. A peine +arrivé dans la rue, il tira de son sein la petite croix de Marguerite et la +baisa avec amour, en s'écriant par deux fois: + +--Je la sauverai!... Je la sauverai!... + + + + +III + +Le Proscrit. + + +Le lendemain, vers neuf heures du soir, un homme, enveloppé dans un long +manteau, se promenait devant la façade intérieure de la maison qu'on avait +signalée la veille à la défiance du club. A la manière dont cet homme +marchait dans les allées du jardin, tantôt s'avançant d'un pas rapide, +tantôt s'arrêtant et levant la tête pour contempler le ciel, il eût été +facile de se former une opinion vraisemblable sur ses habitudes et sur son +caractère. Cela ne pouvait être qu'un amant, qu'un fou, ou un poëte. +Lorsqu'il regardait le ciel, son oeil semblait se baigner avec délices dans +cette mer étoilée. + +La soirée était belle d'ailleurs et invitait à la rêverie. Les fleurs, +avant de s'endormir, avaient laissé dans l'air de douces émanations. Un +vent frais courait à travers les peupliers d'Italie qui sortaient, comme de +grands fantômes, du milieu de la haie qui séparait le jardin des prairies +voisines. Ces géants de verdure frissonnaient sous le souffle aérien et +ressemblaient, avec leurs branches rapprochées du tronc, à un homme qui +s'enveloppe dans les plis de son manteau pour se préserver de l'air malsain +du soir. + +Le promeneur s'arrêta au milieu d'une allée. + +--Mon Dieu! dit-il en laissant tomber ses bras avec découragement, la +nature ne semble-t-elle pas rire de nos passions? Quel calme! Pas un nuage! +Des étoiles, des mondes en feu; rien de changé au ciel, tandis que des +hommes, nés pour s'aimer, s'égorgent comme des bêtes sauvages! Moi-même, +moi, ministre d'une religion de paix et d'amour, je dois me cacher, et ma +tête est mise à prix! Des milliers d'hommes sont proscrits ou persécutés, +et Dieu ne parle pas! Il ne commande pas aux éléments d'annoncer sa +vengeance, pour nous prouver au moins qu'il ne voit pas sans colère le +spectacle de tant d'iniquités. La maison garde encore quelques traces des +hôtes qui ont vécu sous son toit; et la terre ne s'inquiète pas de l'homme +qui l'habite! Et la nature ne prendrait pas le deuil, quand l'humanité +souffre et pleure! La Providence ne serait-elle qu'un mot? + +Le proscrit s'était remis machinalement en marche, et le hasard de la +promenade l'avait conduit dans une petite allée qu'un mur, de peu +d'élévation et qui tombait en ruine, séparait de la grand'route. Tout à +coup le prêtre recula de plusieurs pas et poussa un cri de terreur. + +Un homme, qui venait d'escalader le mur, tomba presque à ses pieds, au +milieu de l'allée. Le visiteur nocturne ne fut guère moins effrayé que +celui dont il avait interrompu si brusquement la rêverie. + +--Rassurez-vous, citoyen, dit-il à voix basse au jeune prêtre, et +gardez-vous bien de jeter l'alarme dans le voisinage. Je n'en veux ni à +votre bourse, ni à votre vie. + +--Vous avez pourtant, monsieur, une manière de vous présenter... + +--Qui peut donner de moi la plus fâcheuse idée, reprit le voleur présumé en +achevant la pensée de son interlocuteur. Les apparences sont contre moi, je +le sais; et cependant je ne me suis introduit chez vous que dans +l'intention de vous être utile. + +--Je vous en suis reconnaissant! répliqua le proscrit avec une froide +ironie. + +--On m'avait chargé de vous espionner... + +--Vous faites-là un joli métier, monsieur! interrompit le prêtre, en +ramenant avec soin autour de lui les plis de son manteau. + +--Croyez bien que c'est par patriotisme... + +--Vous ne me l'auriez pas dit que je l'eusse deviné! interrompit encore le +prêtre. + +--Vous avez tort de me persifler, citoyen, répliqua l'homme du peuple avec +un accent ferme et digne, qui parut impressionner son interlocuteur, car il +l'écouta cette fois avec un religieux silence. Je vous rends un vrai +service, et si la Société populaire eût confié à tout autre que moi la +mission que je remplis en ce moment, vous n'auriez peut-être pas eu lieu de +vous en réjouir. + +--Mais, enfin, que veut-on? demanda le prêtre. + +--On vous soupçonne d'avoir des relations avec Pitt. + +--On nous fait trop d'honneur, dit le proscrit en souriant. + +A ce moment la lune sortit d'un nuage et éclaira vivement le visage du +prêtre. Barbare--le lecteur l'a déjà reconnu--ne put se défendre d'un +étrange sentiment d'inquiétude. + +--Ah! citoyen, dit-il d'une voix émue, vous êtes jeune! + +--Oui, répondit le prêtre. Mais qu'y a-t-il là d'étonnant? + +--C'est que, pour être persécuté à votre âge... + +--La République s'est bien défiée des enfants! dit le proscrit avec +mélancolie. + +--Vous êtes donc obligé de vous cacher? demanda Barbare. + +--Voilà mon interrogatoire qui commence! dit le prêtre avec amertume. +Tenez, monsieur, si la République a besoin d'une nouvelle victime, je ferai +volontiers le sacrifice de ma vie. Mais, au nom du ciel, sauvez les +personnes qui habitent cette maison! Elles me sont chères, et c'est une +prière que je vous fais du fond du coeur! Vous parliez de ma jeunesse? Eh +bien! vous êtes aussi à cet âge généreux où le pardon est doux et le +dévouement facile. Épargnez mes amis. Sauvez-les, et, s'il vous faut du +sang enfin, prenez ma vie! Je me livre à vous! + +Barbare devint horriblement pâle. + +La jalousie s'empara de tout son être, et un frisson lui glaça le coeur. + +--Vous aimez donc bien ce vieillard et cette jeune fille? dit-il d'une voix +étranglée. + +--De toute mon âme! + +--Ah! fit l'homme du peuple en jetant un regard étincelant sur celui qu'il +regardait déjà comme un rival, vous les aimez? + +--Comme on aime son père et sa soeur. + +--Pas autrement? demanda encore le patriote. + +Le proscrit parut surpris de cette question; et, pour la première fois, il +osa regarder en face l'homme du peuple qui ne put supporter, sans se +troubler, ce coup d'oeil pénétrant. + +--Vous préparez votre réponse? dit Barbare, qui s'impatientait de ce long +silence et de ce pénible examen. Vous ne voulez pas m'avouer que vous êtes +l'amant de cette jeune fille? + +--Oh! fit le prêtre avec un vif sentiment d'indignation, je vous jure!... + +--Que me fait votre serment? dit Barbare en haussant les épaules. + +--C'est juste, reprit le proscrit. Rien ne vous force à ajouter foi à mes +paroles. Il vous faudrait une preuve matérielle? + +--Oui! dit Barbare avec explosion. + +Il y eut, dans la manière dont il accentua ce simple mot, tant de haine, +d'inquiétude et de jalousie, que sa figure même sembla s'éclairer du feu +intérieur qui le consumait. Le prêtre put lire dans son coeur et juger de +l'état de son âme, comme on voit un ciel d'orage à la lueur d'un éclair. + +Le proscrit mesura aussitôt toute l'étendue du danger qui menaçait le +marquis et sa fille. Mais il était déjà prêt au sacrifice. + +--Écoutez! dit-il à l'homme du peuple. Je ne peux pas être l'amant de cette +jeune fille... Il y a entre elle et moi un obstacle insurmontable. + +--Lequel? demanda vivement Barbare. + +--Les devoirs de mon ministère, répondit le proscrit. + +En même temps il entr'ouvrit son manteau et laissa voir les plis de sa +soutane. + +--Un prêtre! s'écria Barbare avec joie. + +--Vous le voyez! dit simplement le ministre de Dieu. Je vous ai fait le +maître de ma vie. Doutez-vous encore de ma parole? + +--Non, certes! dit Barbare. + +Cependant il baissa la tête et ses traits s'assombrirent. + +--Eh bien! demanda le proscrit, vous n'êtes pas encore convaincu? + +--Aux termes de la Constitution, dit Barbare, les prêtres ont le droit de +se marier. + +--Pauvre insensé! dit le jeune prêtre en souriant avec tristesse, si +j'avais reconnu l'autorité de cette loi, est-ce que je serais obligé de me +cacher? + +--C'est vrai! je suis fou! s'écria joyeusement Barbare. Vous êtes un noble +coeur, citoyen! et personne, tant que je vivrai, n'osera troubler votre +solitude et menacer votre vie. Permettez-moi de vous regarder comme un ami! + +--Volontiers, dit le prêtre en serrant avec effusion la main que le jeune +homme lui tendait. + +Après cette étreinte cordiale, Barbare se disposa à escalader le mur. + +--Ne vous exposez pas de nouveau, lui dit le prêtre avec bonté, et +suivez-moi. + +En même temps, il le conduisit vers le fond du jardin, et ouvrit une petite +porte qui donnait sur la campagne. + + + + +IV + +Une crise domestique. + + +Lorsque le patriote fut sorti, le proscrit ferma la porte à double tour et +s'arrêta quelques instants comme un homme accablé sous le poids de pénibles +pensées. + +Puis il doubla le pas, traversa rapidement le jardin, entra dans la cour, +monta l'escalier et frappa à la porte de M. de Louvigny. + +--Entrez, dit une voix de jeune fille. + +--Ah! pensa l'abbé avec douleur, mademoiselle Marguerite est avec son père. + +Néanmoins il entra chez le marquis. M. de Louvigny tenait sa fille sur ses +genoux. Tout en écoutant l'innocent bavardage de Marguerite, il jonglait +avec les boucles soyeuses de ses cheveux, qu'il se plaisait à faire sauter +dans sa main. + +--Eh bien! cher abbé, dit le marquis avec son aimable sourire, est-ce qu'il +faut tant de précautions pour entrer chez ses amis? + +--Je vous croyais au travail et je craignais de vous déranger, répondit le +jeune prêtre en faisant de grands efforts pour cacher son émotion. + +--Il est neuf heures du soir, observa M. de Louvigny, et vous n'ignorez pas +que c'est à partir de ce moment que je consens à perdre mon temps. + +--C'est joli ce que vous dites-là, mon père! s'écria Marguerite en quittant +les genoux du marquis. + +--J'ai dit une sottise? demanda M. de Louvigny en remarquant la petite mine +boudeuse que faisait Marguerite. + +--Je vous en fais juge, monsieur l'abbé, dit Marguerite. Tenir sa fille +dans ses bras, l'embrasser, l'écouter causer, est-ce là perdre son temps? + +--Expliquons-nous, Marguerite, reprit le marquis. + +--Non. Je ne veux rien entendre, je ne veux pas être complice de votre +paresse! + +--Allons, viens ici. + +--Non! je vous laisse travailler. + +--Je t'en prie! dit M. de Louvigny d'une voix caressante. + +--Ne me tentez pas! reprit la jeune fille, qui ne demandait qu'à répondre +aux instances paternelles. + +--Je te tiens cette fois! s'écria joyeusement le vieillard en saisissant la +jeune fille par le bas de sa robe. Viens m'embrasser. + +--Vous n'obtiendrez rien par la violence, dit Marguerite en détournant la +tête. + +--Je te rends la liberté, répliqua le marquis en lâchant le bas de la robe +et en ouvrant les bras. + +--Et voilà l'usage que j'en fais, dit Marguerite en sautant au cou de son +père. Je tiens ma vengeance, et je vais vous faire perdre toute votre +soirée! + +Le prêtre avait contemplé cette scène avec tristesse. Il pleurait sur cette +joie qu'il savait devoir se changer en deuil, sur cette étroite communion +de deux âmes qu'on allait séparer. + +--Eh bien! l'abbé, vous ne parlez pas? dit M. de Louvigny. Approchez donc. +Vous avez l'air de nous bouder! + +L'abbé s'avança vers le marquis et serra avec émotion la main qu'il lui +présentait. + +--Vous n'êtes pas déplacé dans cette chambre, ajouta le marquis. Celui qui +a assisté mon fils à ses derniers moments est, à mes yeux, comme son +remplaçant dans la famille. Si j'avais encore ma fortune et mes dignités, +vous seriez de toutes nos fêtes. Il ne me reste plus que ma fille. Elle est +tout mon trésor, tous mes honneurs, toute ma joie! Partagez la seule +richesse qu'on m'ait laissée, en vous mêlant à nos entretiens et en voyant +comme nous nous aimons!... Quoi! vous pleurez? + +--Pour cela non, monsieur le marquis, répondit le jeune homme. + +--Ne vous en défendez pas, poursuivit M. de Louvigny. Ce que je vous dis là +n'est pas gai d'ailleurs. + +--Ce n'est pas là ce qui fait pleurer monsieur l'abbé, interrompit +Marguerite, qui depuis un instant observait les efforts que faisait le +prêtre pour retenir ses sanglots. Monsieur l'abbé nous cache quelque +malheur!... + +--Mademoiselle Marguerite se trompe! dit le prêtre en se troublant de plus +en plus. + +--Ma fille a raison, au contraire, répliqua le marquis en faisant lever +Marguerite. + +Il se leva à son tour et saisit vivement la main de l'abbé. + +--Votre émotion m'effraie, lui dit-il à voix basse. + +--Je vous assure, dit le prêtre en se défendant... + +--Votre main est glacée! continua le vieillard en se penchant à l'oreille +de l'abbé... Je comprends! vous n'osez pas parler devant ma fille. + +Marguerite n'avait rien perdu de cette pantomime inquiétante. Lorsque son +père se retourna de son côté, ce ne fut pas sans un vif étonnement qu'elle +aperçut le gai sourire qui s'épanouissait sur les lèvres du vieillard. + +--L'abbé est un poltron, ma chère Marguerite, dit M. de Louvigny. +Rassure-toi. Ce n'est rien... Quelques affaires d'intérêts... une nouvelle +pauvreté qui vient se greffer sur l'ancienne! Nous allons avoir quelques +comptes à régler... Tu serais bien aimable d'aller demander à Dominique le +registre où il note ses dépenses. + +--J'y vais, mon père, dit Marguerite. + +Avant de sortir, elle se retourna vers le marquis, mit un doigt sur sa +bouche et fit un signe de tête que le vieillard n'eut pas de peine à +traduire ainsi: + +--J'obéis, mais je n'ignore pas qu'on me trompe! + +Le marquis ferma lui-même la porte de la chambre. Lorsqu'il se trouva seul +en face de l'abbé, tout son calme sembla l'abandonner. + +--Parlez maintenant! dit-il d'une voix émue. Qu'y a-t-il? + +--On s'est introduit ce soir dans le jardin. + +--Un maraudeur? + +--Un espion envoyé par le Club. + +--Nous sommes donc découverts? + +--Pas encore. Mais on croit que nous sommes des agents de Pitt. + +--Si ce n'est que cela, dit le marquis en souriant, rassurez-vous, cher +abbé; nous en serons quittes pour la peur. Je me charge de rassurer ces +messieurs de la Société populaire. + +--C'est toujours un danger de paraître devant eux. + +--Sans doute. Toutefois, personne ne nous connaît ici. Nous n'avons rien à +craindre. + +--Pardon. + +--Qui donc? + +--L'homme du peuple que le Club a envoyé, ce soir, en éclaireur. + +--Il nous en veut donc beaucoup? + +--Au contraire. + +--Il est bien disposé pour nous? + +--Trop bien. + +--Ma foi! dit le marquis en badinant, voilà le premier républicain qui nous +ait montré de la bienveillance! + +--Et ce sera peut-être celui qui vous aura fait le plus de mal! dit l'abbé +d'un air sombre. + +Le marquis devint sérieux. + +--Expliquez-vous, dit-il avec gravité. Il y a dans vos propos une +incohérence qui ne peut se concevoir. Si cet homme n'a pas de motif de +haine contre moi, pourquoi songerait-il à me nuire? + +--Il vous nuira sans le savoir, répondit l'abbé. Car il faut tout craindre +des amoureux; et cet homme aime mademoiselle Marguerite. + +--Ma fille! s'écria le marquis avec une expression de surprise et de +colère, que le pinceau serait seul capable de rendre et de fixer. + +--Oui, reprit l'abbé, cet homme aime sérieusement votre fille. + +--Mais, dit le marquis, Marguerite ne sort jamais; elle ne se montre jamais +aux fenêtres. Comment cet homme a-t-il pu la voir? + +--Je ne sais. Mais je vous affirme que je ne vous dis que l'exacte vérité. + +--Il vous a donc ouvert son coeur? + +--A peu près. Je peux même vous assurer qu'il est jaloux. + +--Alors il faut fuir! dit le marquis avec éclat. Il faut passer en +Angleterre. + +Puis, se promenant avec agitation dans la chambre: + +--Moi, dit-il, qui me croyais si bien en sûreté dans cette petite ville! + +A cet instant la porte s'ouvrit. Marguerite entra avec le vieux domestique, +qui tenait sous son bras le grand livre de dépense. + +--Mes amis, dit le marquis aux nouveaux venus, nous allons partir cette +nuit même. Que chacun prépare ses malles. Demain nous faisons voile pour +l'Angleterre. + +--Ah! fit Marguerite en sautant au cou de son père, je savais bien que vous +me cachiez la vérité. Un danger vous menace? + +--Il faut bien te l'avouer, répondit M. de Louvigny: nous sommes dénoncés. + +Et, s'adressant au vieux domestique qui paraissait attéré: + +--Voyons! Dominique, ajouta-t-il, il doit te rester encore quelque argent? + +--Hélas! dit le vieux serviteur, nous avons tout dépensé le jour de la fête +de mademoiselle. Monsieur le marquis peut vérifier les comptes. Voici le +registre. + +--C'est inutile, répondit M. de Louvigny en repoussant le livre que lui +présentait le domestique. Je m'en rapporte bien à toi. C'est un espoir de +moins... Voilà tout! + +Sans une parole de reproches, sans un geste d'impatience, sans un mouvement +de dépit, le marquis s'approcha avec calme de son secrétaire, dont il +ouvrit les tiroirs les uns après les autres. + +L'abbé, Marguerite et le domestique l'observaient en silence. + +Le marquis fouillait scrupuleusement dans tous les coins de chaque tiroir +et comptait son argent au fur et à mesure. Lorsqu'il fut au bout de son +travail, il laissa tomber sa tête dans ses mains et demeura immobile. +Marguerite courut auprès de lui et écarta doucement ses mains, qu'il tenait +serrées contre son visage. + +--Quoi! dit-elle avec un cri douloureux, vous pleurez, mon père? + +Le marquis ne répondit rien. Il compta de nouveau son argent, le réunit en +pile, et, le montrant à l'abbé et au vieux domestique: + +--Mes amis, dit-il d'une voix émue, voici toute notre fortune... Quarante +écus! + +--C'est assez pour vous sauver! lui dit Marguerite en l'enlaçant dans ses +bras. + +--Et toi, mon enfant? dit le vieillard en fondant en larmes. + +--Moi? fit Marguerite. Je ne peux pas porter ombrage à la République. Je +resterai avec le bon Dominique. + +--Non! c'est à toi de partir, reprit le marquis. Nous sommes habitués au +danger, nous autres hommes. + +Et se tournant, les mains jointes, vers les deux témoins de cette scène: + +--N'est-ce pas, l'abbé? dit-il; n'est-ce pas, Dominique? + +--Oui, nous resterons avec vous, répondirent le jeune prêtre et Dominique. + +--Et moi aussi! dit Marguerite avec fermeté; car je ne me séparerai jamais +de mon père. + +A ces mots, la noble fille se jeta dans les bras du marquis, et il se fit +dans la chambre un si grand silence qu'on n'entendait guère que le bruit +des sanglots que chacun cherchait à étouffer. + +Tout à coup le vieux Dominique sortit de son immobilité. Il s'essuya les +yeux du revers de la main et s'approcha respectueusement du fauteuil du +marquis. Son front avait quelque chose d'inspiré, et sa physionomie +vulgaire avait le rayonnement qu'on admire dans une tête de génie. + +Chacun, en effet, peut avoir ici-bas ses jours de triomphe. Quelquefois les +esprits les moins délicats trouvent l'occasion de s'élever, sur les ailes +du dévouement, jusqu'à ces hauteurs sublimes où planent les intelligences +supérieures. S'il y a une couronne sur le front des poëtes, il y a une +auréole sur celui des hommes simples, dont le sacrifice est sans éclat et +la mort sans gloire. + +--Monsieur le marquis?... dit timidement le vieux domestique. + +--Que me veux-tu, mon bon Dominique? + +--Monsieur le marquis me permettra-t-il de le sauver? + +--Toi?... Nous sauver?... Et comment? s'écria M. de Louvigny, qui pensa un +instant que son domestique n'avait plus sa raison. + +--Ne m'interrogez pas, monsieur le marquis! répondit Dominique. Donnez-moi +liberté pleine et entière, et je vous sauverai peut-être! + +--Tu ne courras aucun danger? se hâta de demander M. de Louvigny. + +--Ne m'interrogez pas! dit encore le vieillard, mais à voix basse et de +manière à n'être entendu que de son maître. + +--Je comprends! répondit le marquis. Je serais seul, que je ne +t'accorderais pas l'autorisation que tu me demandes; car tu vas peut-être +exposer ta vie. + +--Ainsi, dit Dominique avec joie, vous me permettez?... + +--Oui! reprit le marquis en serrant la main de son domestique avec énergie. +Va! que Dieu t'accompagne! et, si je ne puis te récompenser, le ciel est +là! + +--Oh! merci, monsieur le marquis, dit le vieux domestique en baisant la +main de son maître; merci! + +Il se dirigea vers la porte de la chambre. + +--Je sauverai donc mademoiselle Marguerite! se disait-il en tournant la +clef dans la serrure. + +Et il sortit précipitamment, pour ne pas laisser voir les larmes qui +tombaient de ses yeux. + + + + +V + +Désespoir de Dominique. + + +Le vieux Dominique était allé s'enfermer dans sa mansarde, où il attendait +impatiemment le retour du soleil. Il était en proie à une agitation +cruelle. + +Enfin, le jour parut. Dominique sauta à bas du lit et traversa les +corridors avec précaution, afin de ne réveiller personne. Quand il se +trouva dans le chemin, il hâta le pas pour gagner le centre de la ville. + +Huit heures sonnaient au beffroi de la cathédrale, lorsqu'il arriva sur la +place de l'Hôtel-de-Ville. Il s'approcha d'un mur où l'on placardait les +affiches, et toute son attention parut se concentrer sur elles. + +--C'est bon! dit-il en se frottant les mains: l'affiche y est encore! c'est +que personne ne s'est présenté... J'arrive à temps! + +Il entra dans l'Hôtel-de-Ville et se dirigea vers la salle des +délibérations des membres du District. Comme la porte en était fermée, il +descendit chez le concierge, où il apprit que la séance ne serait ouverte +qu'à onze heures du matin. Il lui fallut donc, bon gré mal gré, mettre un +frein à son impatience, et il s'assit dans l'embrasure d'une fenêtre en +attendant l'arrivée des patriotes qui avaient la direction des affaires de +la cité. + +A cette époque de lutte, il n'était pas rare que la salle des délibérations +fût envahie par les frères de la Société populaire, qui venaient y proposer +des motions et prononcer des harangues. Souvent la foule se glissait à leur +suite. C'est ainsi que le domestique réussit à s'introduire dans le lieu où +se discutaient les intérêts de la ville. + +Lorsque le citoyen président et les membres du District se furent assis +devant une table en demi-cercle, Dominique pensa qu'il était temps d'agir. +Il se fit une trouée à travers les assistants. Jusque-là, sa fermeté ne +l'avait pas abandonné. Mais quand il se trouva dans l'espace qui restait +vide entre l'auditoire et le conseil, il perdit toute assurance. Il eût +mieux aimé affronter le feu d'un peloton que ces milliers de regards, dont +l'éclat lui causait une sorte de vertige. + +--Que veut cet homme? demanda le citoyen président à l'huissier. + +--Parle, dit l'huissier en s'approchant du vieillard. + +--Monsieur le président, balbutia Dominique sans oser lever les yeux... + +Un rire moqueur courut dans les rangs de la foule. L'huissier se sentit +pris de pitié pour ce pauvre homme qui frissonnait et lui souffla tout bas +à l'oreille: + +--Dis donc: Citoyen président! + +--Citoyen président, reprit Dominique en acceptant la correction qu'on lui +indiquait, j'ai une proposition à vous faire. + +--A te faire, imbécile! souffla encore l'huissier. + +Mais déjà toute la salle riait aux éclats. Le vieux domestique était +horriblement pâle, et de grosses gouttes de sueur roulaient sur ses tempes. + +--Laisse-moi l'interroger, dit le président à l'huissier. + +Et, s'adressant directement au vieillard: + +--Voyons! que demandes-tu, mon brave homme? + +--Je demande à gagner la récompense, répondit Dominique. + +--La récompense? fit le président avec surprise. + +--Oui! reprit le vieux domestique: la récompense que la municipalité promet +à celui qui enlèvera les croix de la cathédrale. + +--Tu aurais la prétention de monter aux tours du temple de la Raison? dit +le président en riant. + +--Oui, répondit simplement Dominique. + +A la vue de ce petit vieillard, maigre, efflanqué, qu'un souffle aurait +jeté à terre, et qui voulait tenter une ascension devant laquelle les plus +audacieux avaient reculé, les assistants ne gardèrent plus de mesure dans +leur hilarité, et ce furent des cris et des huées à couvrir la voix même du +tonnerre. + +Sur un signe du président, l'huissier s'approcha de Dominique et l'invita à +sortir. Mais le vieillard opposa une vive résistance. + +--Tu persistes encore dans ton projet? lui demanda le président. + +--Oui! répondit Dominique avec assurance. + +--Tu es bien maître de ta raison? + +--Oui. + +--Mais, reprit l'officier de l'état civil, as-tu réfléchi sérieusement à +cette entreprise? Tu peux te tuer? + +--Je le sais! répondit le vieillard avec un admirable sang-froid. + +Sa voix était ferme, son front rayonnait, son oeil était étincelant. + +Personne ne songea plus à rire. Le vieux domestique avait tiré ce mot-là du +fond de son coeur; et la foule n'est jamais insensible à la véritable +éloquence. Cependant si Dominique avait captivé l'attention du président et +des membres du District, la position nouvelle qu'il venait de se faire +n'était pas sans danger. On voulut savoir le motif de sa détermination; et +son interrogatoire commença. A toutes les questions qui lui furent posées, +il ne sut répondre que ces seuls mots: + +--Je veux sauver mon maître! + +Le président s'impatienta. + +--Tonnerre! s'écria-t-il en frappant du poing sur la table, la République +ne connaît pas de maîtres! Cet homme est fou... Qu'on le fasse sortir. + +Aussitôt deux huissiers s'approchèrent du vieillard. Ils le prirent chacun +par un bras, et, malgré ses cris, malgré sa résistance, ils le poussèrent à +la porte au milieu des vociférations et des huées de la foule. + +--Je suis fou!... Ils ont dit que je suis fou! répétait le domestique en +descendant les marches du grand escalier de l'Hôtel-de-Ville. + +Il traversa la place presque en courant, et se jeta au hasard dans la +première rue qui se trouva devant lui. En ce moment, le pauvre homme +semblait donner raison à ceux qui l'avaient jugé si défavorablement. Il +allait en trébuchant le long des maisons, comme un homme ivre, et +s'arrêtait de temps à autre pour s'écrier, en battant l'air de ses bras: + +--Plus d'espoir! Mes maîtres sont perdus!... Que faire? Comment me +représenter devant eux? + +Alors il se mit à courir. + +Il se trouva tout à coup dans la campagne; et ce fut alors qu'il songea à +regarder autour de lui. L'habitude a sur nos actions une telle puissance +que, sans préméditation aucune et comme par instinct, il était arrivé sur +la route qui conduisait à la maison du marquis. Des massifs d'arbres verts +la lui cachaient en partie, mais il en apercevait encore le toit, dont les +ardoises brillaient comme un miroir au soleil. Une légère fumée montait en +serpentant au-dessus de la cheminée, comme pour lui rappeler qu'il était +temps de rentrer, afin de couvrir le feu et de ménager le bois _de ses +maîtres_. + +Le vieillard laissa tomber sa tête dans ses mains, et, pour la première +fois depuis sa sortie de l'Hôtel-de-Ville, il pleura amèrement. + +--Non! dit-il en s'armant d'une résolution soudaine, non! je ne rentrerai +pas dans cette maison, d'où je suis sorti avec des paroles d'espérance et +où je ne rapporterais que des nouvelles de mort! + +Et se frappant le front, comme pour y réveiller la mémoire: + +--Monsieur le marquis n'a-t-il pas dit qu'il lui restait encore quarante +écus?... Oui! je me le rappelle maintenant... Eh bien! avec cela ils +peuvent se sauver tous les trois... et qui sait ce que prépare l'avenir? Si +je retournais à la maison, M. le marquis voudrait me garder auprès de +lui... Il ne faut pas de bouche inutile... Je ne rentrerai pas! + +A ces mots, l'héroïque serviteur s'enfonça dans un petit chemin ombragé qui +conduisait aux prairies voisines. A mesure qu'il avançait, il entendait +plus distinctement le bruit de la rivière qui tombait avec fracas du haut +d'un déversoir. Au bout de quelques minutes, il arriva au bord de l'eau. + +Le courant était rapide et charriait des flots d'écume. + +Le vieillard suivit le bord de la rivière et s'éloigna de cette scène +tumultueuse, comme s'il eût voulu chercher des eaux plus calmes. Lorsqu'il +se crut à une assez grande distance de la ville, il s'arrêta dans un site +sauvage et s'agenouilla près d'un saule, au pied duquel la rivière s'était +creusé un bassin paisible et profond. Il pria longtemps avec ferveur, se +redressa lentement, et, levant les yeux au ciel: + +--Mon Dieu, dit-il, pardonnez-moi! + +Il s'élança. + +Au même instant, deux bras vigoureux l'enveloppèrent comme dans un cercle +de fer. + +Le vieillard poussa un cri et tomba sans connaissance sur le gazon. +Lorsqu'il revint à lui, il aperçut, à genoux à ses côtés, un jeune homme +qui lui jetait de l'eau sur le visage. + +--Ah! monsieur, s'écria Dominique avec douleur, pourquoi m'avez-vous +arrêté? Je n'aurai peut-être pas une seconde fois le courage d'en finir +avec la vie! + +--Il ne faut plus songer à mourir, dit le jeune homme en aidant au vieux +domestique à se relever. + +--Mais je suis abandonné de tout le monde! s'écria Dominique d'un air +désespéré. + +--Vous voyez bien qu'il vous reste encore des amis, puisque je vous ai +empêché de vous noyer. + +--Je ne vous connais pas! fit naïvement Dominique. + +--Pardon. Si vous avez oublié mes traits, vous reconnaîtrez du moins cet +objet. + +Le jeune homme mit une petite croix sous les yeux du domestique. + +--La croix de Marguerite! s'écria le vieillard avec joie. + +--Oui, la croix de votre fille que vous alliez follement laisser sans +protecteur. + +--Ma fille? répéta Dominique comme s'il sortait d'un rêve... Ah! je me +rappelle tout maintenant... C'est vous qui nous avez protégés contre la +fureur du peuple? vous qui nous avez prudemment conseillé de prendre la +fuite? + +--C'est cela même, répondit Barbare. + +--Soyez béni, monsieur! s'écria le domestique avec une profonde émotion. + +Puis il ajouta tristement: + +--Vous m'avez sauvé deux fois la vie. Je voudrais pouvoir vous récompenser +comme vous le méritez; mais, hélas! je suis sans ressources. + +--Les dettes du coeur se payent avec le coeur, dit Barbare avec fierté. + +--Vous nous aimez donc bien? demanda Dominique. + +--Moi! s'écria le jeune homme avec enthousiasme... Je n'ai vu mademoiselle +Marguerite qu'une seule fois, et, ce jour-là, j'ai risqué ma vie pour +elle... Eh bien! si le plaisir de la revoir devait m'exposer au même péril, +je n'hésiterais pas à braver de nouveau la mort. + +--Oh! pensa Dominique, le jeune homme est amoureux de ma petite maîtresse! + +Enchanté de sa pénétration, le bon domestique résolut d'employer le +dévouement de Barbare au service de ses maîtres. Pour y arriver, il lui +sembla prudent de l'entretenir dans son erreur et de se faire passer à ses +yeux pour le père de Marguerite. + +--Ma fille et moi nous sommes réduits à la plus profonde misère, dit-il en +baissant la tête. + +--Je l'avais déjà deviné, reprit Barbare. J'assistais à la séance du +conseil et j'ai tout compris: votre détresse et votre admirable +dévouement... Allez embrasser et rassurer votre fille. Dans quelques jours +je vous porterai l'argent dont vous avez besoin. + +--Est-ce que vraiment vous pourriez nous prêter?... + +--Que la foudre me frappe! interrompit Barbare, si, dans quatre jours, je +ne vous apporte pas cinq cents livres. + +Dominique s'attendait si peu à une telle réussite qu'il ne trouva pas une +seule parole de remerciement à adresser au jeune homme. Il se mit à pleurer +comme un enfant. + +--Je ne sais quoi vous dire, s'écria-t-il... mais laissez-moi vous +embrasser! + +Et il sauta au cou du jeune homme. + +Quelques instants après, Dominique reprenait, en s'appuyant sur le bras de +son sauveur, le chemin qu'il avait suivi pour courir à la mort; et ses +idées alors étaient gaies comme les fauvettes qui sautaient en chantant +dans les branches. + +Lorsqu'on fut arrivé sur la grande route, Barbare prit congé du vieux +domestique. + +--Dans quatre jours, dit-il, trouvez-vous à huit heures du soir à la porte +de votre jardin, et je vous remettrai la somme que je vous ai promise. + +--Oui, répondit Dominique. Que Dieu vous bénisse, comme je vous bénis +moi-même! + +A ces mots, ils se séparèrent. + + + + +VI + +Le Pont de cordes. + + +Lorsque Barbare eut perdu de vue l'homme auquel il avait sauvé deux fois la +vie, il se mit à courir à toutes jambes. Il traversa rapidement une partie +de la ville, et, comme le courrier qui vint annoncer aux Athéniens la +victoire de Marathon, il entra, tout pâle et tout couvert de sueur, dans la +salle des délibérations du conseil. + +On allait lever la séance. + +Mais, à l'arrivée de Barbare, la foule se rangea respectueusement devant +lui, et le jeune homme put se présenter assez à temps pour qu'on lui donnât +audience. + +--Citoyens, dit-il, en s'adressant aux conseillers, voilà trois jours que +vous avez promis une récompense à celui qui enlèverait les croix qui +dominent les tours du temple de la Raison, et personne, si ce n'est un +vieillard infirme, personne n'a répondu à votre appel! C'est une honte pour +votre ville, et je demande pour moi le périlleux honneur d'arracher ces +emblèmes de réprobation. + +Les applaudissements éclatèrent de tous les points de la salle, et la +proposition de Barbare fut accueillie avec enthousiasme. + +Le jeune homme fit alors ses conditions. Il fut convenu que la ville lui +fournirait tous les instruments nécessaires pour mener à bonne fin son +entreprise, et qu'on lui donnerait cinq cents livres pour chaque +expédition. + +L'enlèvement de la croix, qui couronnait la tour centrale de l'église, ne +présentait pas de grandes difficultés; Barbare l'accomplit dès le lendemain +sans encombre. Il n'en était pas de même des deux tours qui se dressaient, +en pyramides gigantesques, des deux côtés du portail principal de la +cathédrale. L'une d'elles était alors inaccessible, et celle qui regarde le +Nord était à peine suffisamment garnie de crampons de fer pour en permettre +impunément l'escalade. Mais Barbare était doué d'une agilité merveilleuse +et d'un sang-froid à toute épreuve. D'ailleurs son amour lui faisait voir +au-delà du danger. Il porta des planches, une à une, jusqu'au sommet de la +tour septentrionale et les attacha solidement entre elles au pied de la +croix. Ce travail vertigineux lui demanda deux jours, et l'on devine +aisément avec quelle avidité la foule suivait, d'en bas, les moindres +mouvements de cet étrange aéronaute. + +Le lendemain, de grand matin, la nouvelle se répandit dans la ville que +Barbare allait opérer son ascension définitive. Quoique la fureur des paris +ne fût pas encore importée d'Angleterre, grand nombre de gens avaient +engagé de gros enjeux pour ou contre le succès de cette audacieuse +entreprise. Les uns avaient pleine confiance dans la souplesse étonnante +dont Barbare avait déjà fait preuve; les autres calculaient toutes les +chances qu'ils avaient de le voir tomber du haut des tours. + +Tandis que ces honnêtes industriels posaient mentalement leurs chiffres et +faisaient leur charitable problème, des rues voisines, la foule se +répandait à flots tumultueux sur la place où se dresse le portail de la +cathédrale. On ne savait pas au juste à quelle heure la représentation +devait commencer. Mais l'important était de ne pas manquer de place; et +chacun s'était muni de tout ce qu'il faut pour tromper les ennuis de +l'attente ou satisfaire l'aiguillon de la faim. + +Tout à coup une grande rumeur se fit dans la multitude. Toutes les têtes se +dressèrent, et chacun se haussa sur la pointe des pieds pour voir le héros +de la fête. Mais la curiosité publique fut trompée. Au lieu de l'audacieux +gymnaste qu'on attendait, on n'aperçut qu'un petit vieillard qui se +débattait entre deux soldats. + +--Je veux lui parler! disait-il avec des larmes dans les yeux. Au nom du +ciel, laissez-moi lui parler! + +--Il n'est plus temps! répondit l'un des soldats. + +--Lâchez-moi! disait le vieillard en essayant de prendre la fuite. Il me +reconnaîtra bien moi... il ne refusera pas de me voir! + +Malgré ses prières, les deux soldats l'entraînèrent, le conduisirent contre +une des maisons de la place et l'y gardèrent à vue. + +--C'est horrible cela! s'écriait le vieillard en pleurant de rage... Il va +se tuer!... Je ne permettrai pas qu'il monte aux tours! + +Il y eut des murmures dans les groupes voisins. + +--Le pauvre homme! disait-on. + +--Le connaissez-vous? + +--Non. + +--C'est le père, sans doute. + +--Je le plains de tout mon coeur! + +--Songez donc... si son fils allait se tuer! + +--Cela fait frémir, rien que d'y penser! + +--Je voudrais bien n'être pas venu! + +--Ah! tenez!... tenez! + +--Le voilà!... le voilà! + +Une immense clameur fit résonner les fenêtres des maisons et les vitraux du +portail. La foule respira bruyamment, comme un monstre gigantesque. Puis un +silence de mort plana au-dessus de toutes les têtes, et l'on n'entendit +plus que les sanglots et les hoquets du petit vieillard. + +Barbare venait de paraître. + +Il était sorti en rampant de la trappe qui s'ouvrait, à une hauteur de cent +pieds environ, dans la tour septentrionale. Des cordes de toute dimension +s'enroulaient autour de son cou, comme les anneaux d'un serpent. Il saisit +un crampon de fer à la base de la pyramide, et, sûr de son point d'appui, +il se décida à sortir tout entier de la trappe. Alors il monta légèrement +d'un crampon à l'autre, sans plus d'effort apparent que s'il eût posé les +pieds sur une échelle ordinaire. Dix minutes après, il était installé sur +son échafaudage, au pied de la croix, et chantait un refrain de la +_Marseillaise_. + +Des applaudissements partirent d'en bas, et la foule reprit en choeur +l'hymne patriotique. + +--Allons! se dit Barbare en sentant trembler les planches sous ses pieds, +il est temps de se hâter. Voilà le vent qui fraîchit. Dans une heure +peut-être, la place ne sera plus tenable. + +Il déroula les cordes qu'il avait apportées et attacha, à chacune de leurs +extrémités, une grosse balle de plomb. + +Le peuple suivait ses moindres mouvements avec anxiété. Comme la manoeuvre +de Barbare durait longtemps, et que d'ailleurs il leur était impossible +d'en juger les progrès, ni même d'en deviner l'utilité, les spectateurs +s'impatientèrent. + +--Il hésite! disaient les uns. + +--Il a peur! ajoutaient les autres. + +Les murmures grandirent, s'élevèrent et montèrent jusqu'à l'audacieux +gymnaste. + +--Ah! dit Barbare, en regardant avec un sourire toutes ces têtes qui +brillaient en bas comme des têtes d'épingles sur une pelote, il paraît que +je me fais attendre! + +Cependant son travail touchait à sa fin. D'une main il retint l'extrémité +d'une des cordes; de l'autre, il saisit une des balles de plomb qu'il lança +devant lui avec une adresse si merveilleuse qu'elle fit plusieurs fois le +tour de la croix, qui couronnait la pyramide méridionale. Barbare roidit la +corde, pour s'assurer qu'elle était solidement enroulée au sommet de la +tour qu'il avait en face de lui. + +Les dix mille spectateurs qu'il avait sous les pieds retenaient leur +respiration. Personne ne songeait à murmurer. + +--Ils se taisent maintenant! se dit Barbare... Ils ont donc compris! + +Alors il lança une nouvelle balle de plomb. Quand il en eut envoyé ainsi +une trentaine, il tressa les cordes et les attacha fortement au bas de la +croix qui soutenait son échafaudage. + +Avant de s'engager sur son pont aérien, il jeta un regard plein de +mélancolie sur les riches campagnes qui s'étendaient à perte de vue autour +de lui, et des larmes s'échappèrent de ses yeux; car la nature ne se montre +jamais avec plus d'attraits que lorsqu'on est exposé à mourir. + + * * * * * + +Cependant le jeune homme chassa bien vite ces tristes pensées. D'ailleurs, +la foule murmurait de nouveau. + +Barbare leva les yeux au ciel. Après avoir contemplé cette voûte d'azur qui +s'arrondissait à l'infini au-dessus et autour de lui: + +--Ma mère, dit-il, respectait ce signe que je vais arracher... Mais ne +sert-il pas de ralliement aux ennemis de la Révolution? + +Tout en parlant de la sorte, il tira de son sein la petite croix de +Marguerite. Il la tint longtemps, avec amour, sur ses lèvres; puis il la +remit religieusement sur son coeur. + +Quelques minutes après, Barbare était suspendu par les mains, à deux cents +pieds au-dessus du sol. + +Un cri d'effroi s'échappa de toutes les poitrines. Les femmes se couvrirent +les yeux. + +Barbare avançait toujours, en s'aidant des pieds et des mains. Il était +déjà arrivé au milieu de sa course, lorsqu'il sentit la corde fléchir +insensiblement sous son poids. Il lui sembla même que la tour méridionale +se penchait et s'avançait rapidement sur lui; et ce n'était pas l'effet de +la peur, car le sommet de la pyramide s'écroulait! + +Barbare aperçut les pierres qui se détachaient. Il les entendit se heurter, +en roulant le long de la tour. Il se raidit, serra convulsivement la corde +et s'écria par deux fois, en se sentant lancé dans le vide: + +--Marguerite! Marguerite! + +Tous les spectateurs avaient instinctivement détourné la tête ou fermé les +yeux. + +Lorsque les plus intrépides, ou les plus curieux, osèrent regarder, un cri +de surprise et d'admiration sortit de toutes les bouches. + +Barbare, toujours cramponné à sa corde, se balançait dans l'air, comme la +boule d'un pendule immense. Doué d'une énergie merveilleuse et d'un +sang-froid sans borne, le jeune homme avait eu la présence d'esprit de +tourner les pieds dans la direction de la tour septentrionale, contre +laquelle, sans cette précaution, il eût été infailliblement écrasé. Le +premier choc fut terrible, et Barbare fut renvoyé violemment en arrière. +Mais, peu à peu, les oscillations de la corde s'apaisèrent, et elle +s'arrêta contre les parois de la pyramide[1]. + + [Note 1: Tous les détails de l'ascension de Barbare sont + historiques. Je les tiens de la bouche même d'un contemporain, qui + fut témoin de cette héroïque imprudence. + + (_Note de l'auteur._)] + +Barbare était encore suspendu par les mains. Il demeura ainsi quelque temps +pour reprendre haleine; puis on le vit remonter le long de la corde, gagner +son échafaudage et s'y reposer un instant. Il se releva, et, saluant les +spectateurs de la main: + +--Barbare n'est pas mort! s'écria-t-il. Vive la République! + +Alors il redescendit à l'aide des crampons de fer et disparut par la +trappe, d'où il était sorti deux heures auparavant. + +La foule avait suivi avec trop d'intérêt toutes les péripéties de ce drame +pour s'occuper du petit vieillard, dont l'arrestation avait été en quelque +sorte le prologue du spectacle. Mais, lorsque le danger fut passé, les +groupes les plus rapprochés commencèrent à reporter sur lui toute leur +attention. + +--Il ne bouge pas plus qu'une statue! + +--On croirait même qu'il est mort! + +--Le pauvre homme! + +--Si c'est le père, ça se comprend! + +On s'approcha du vieillard, et les deux soldats, qui avaient eu le temps de +l'oublier pendant l'expédition de Barbare, songèrent à le conduire en lieu +sûr. + +--Allons! réveillez-vous, bonhomme, lui dirent-ils. Il faut nous suivre. + +Mais le prisonnier ne donnait pas signe de vie. + +Un des assistants s'approcha de lui et lui cria à l'oreille: + +--Consolez-vous, brave homme. Votre fils est sauvé! + +--Il est sauvé! s'écria le vieillard, en sortant de sa stupeur. + +Il se releva en répétant plusieurs fois ce mot qui l'avait ranimé, et il +demanda à être conduit près de Barbare. Les soldats lui répondirent par un +refus et voulurent l'entraîner au poste voisin. Mais la foule prit fait et +cause pour lui. Elle repoussa ses deux gardes et lui fit une escorte +jusqu'à l'entrée de l'église. + +Au même instant, Barbare essayait, en s'échappant par une des portes +latérales, de se dérober aux acclamations de la multitude. Mais il fut +reconnu, et son nom retentit de tous côtés, au milieu des applaudissements. + +Le vieillard l'aperçut et s'avança à sa rencontre. + +A la vue de Dominique, le jeune homme poussa un cri de surprise et fendit +les flots serrés des spectateurs, pour se rapprocher de celui qu'il +regardait comme le père de Marguerite. + +--C'est le ciel qui vous envoie! dit-il au vieillard en se jetant dans ses +bras. + +Les deux hommes s'embrassèrent avec effusion. + +--C'est son père! s'écrièrent plusieurs assistants. + +A ces mots, la foule se recula discrètement, attendant, pour le porter en +triomphe, que son héros eût d'abord obéi aux élans naturels de son coeur. + +--Quoi! demanda Barbare, lorsqu'il eut retrouvé la parole, vous avez tout +vu? + +--Tout! répondit Dominique d'une voix tremblante, et j'en frémis encore!... +S'il vous était arrivé malheur, je ne m'en serais jamais consolé... car je +venais vous prier de ne pas risquer votre vie, et je ne me suis pas assez +hâté... + +--Est-ce que?... + +--Ne me questionnez pas! dit le vieux domestique. Puisque vous avez échappé +au danger, ma conscience est en repos. Ne me demandez rien de plus... Il +faut que je vous quitte. Prenez cette lettre, et jurez-moi de ne l'ouvrir +que dans deux heures. + +--Je le jure! dit Barbare en saisissant le billet... Mais, je ne vous le +cacherai pas, ce que vous faites-là me trouble profondément. Je suis plus +ému qu'au moment où je me suis senti rouler dans le vide!... Ne me +cachez-vous point quelque malheur? + +--Ne me questionnez pas, répéta Dominique en détournant la tête, et +laissez-moi partir. + +Il serra une dernière fois la main du jeune homme, et il se perdit dans la +foule sans oser regarder derrière lui. + +--Sa main était couverte d'une sueur froide! se dit Barbare en le suivant +des yeux. Mon Dieu! que s'est-il donc passé? + +Cependant la foule ne le laissa pas longtemps aux prises avec cette cruelle +incertitude. Le triomphe était prêt! + +Lorsque Barbare put échapper à ses admirateurs, il se hâta de sortir de la +ville et se dirigea, en attendant que le délai fatal fût expiré, vers la +maison isolée qui renfermait toutes ses espérances. Tout à coup il s'arrêta +au milieu de la route. Quatre heures venaient de sonner au beffroi du +temple de la Raison. C'était le signal! + +Barbare brisa fiévreusement le cachet de la lettre. + +Et il lut ce qui suit: + + «Monsieur, + + «Mon bon Dominique, un serviteur dans lequel j'ai la plus grande + confiance, m'a dit ce que vous vouliez faire pour nous. Je ne + trouve pas de mots pour vous exprimer ma reconnaissance. Secourir + des proscrits, par cette seule raison qu'on les sait malheureux, + voilà une pensée admirable, un dévouement qui ne peut partir que + d'un grand coeur! Pardonnez-moi, si je viens vous supplier + aujourd'hui de ne rien tenter pour nous. Grâce à Dieu! nous avons + reçu un secours inespéré! Un des amis de mon père lui a envoyé la + somme dont nous avions besoin pour passer à l'étranger. Je sais + qu'il n'est pas de plus grand supplice, pour une âme généreuse, que + de perdre une occasion de se dévouer. Aussi je vous prie encore de + me pardonner! S'il est possible de trouver une compensation au mal + que je vais vous faire, gardez la petite croix que vous avez + ramassée à mes pieds. Un orfèvre en ferait peu de cas peut-être; + mais, à mes yeux, elle a une valeur inestimable, car elle me fut + donnée par mon frère. + + «MARGUERITE DE LOUVIGNY.» + +Barbare lut cette lettre tout d'un trait, comme un homme décidé à mourir +boit avidement le poison qui doit abréger ses tourments. Il porta +instinctivement la main à son coeur, poussa un cri et leva les yeux au +ciel, comme pour se plaindre à lui de ses angoisses. + +Cependant le jeune homme eut encore une lueur d'espérance. Il courut vers +la maison où demeurait Marguerite. Il écouta à la porte. Comme il +n'entendait aucun bruit, il s'approcha du mur du jardin qu'il franchit sans +peine, sauta par dessus les plates-bandes, entra dans la cour, monta +l'escalier et parcourut toutes les chambres, dont on avait laissé les +portes toutes grandes ouvertes. + +--Ah! fit-il en tombant sur un fauteuil, j'étais fou d'espérer encore!... +Ils sont partis!... Je ne reverrai plus Marguerite! + +Alors il laissa tomber sa tête dans ses mains et pleura jusqu'au soir. + + * * * * * + +Huit mois plus tard, pendant cette merveilleuse campagne qui permit à +quatre armées de la République de se donner la main depuis Bâle jusqu'à la +mer, en suivant la ligne du Rhin, et qui se termina par la conquête +inespérée de la Hollande, l'armée de la Moselle, attaquée à l'improviste +par les Prussiens, perdit quatre mille hommes près du village de +Kayserslautern. + +Le soir de ce combat désastreux, lorsque les soldats républicains se mirent +en devoir d'enterrer leurs morts, deux d'entre eux furent très-étonnés, en +dépouillant un de leurs frères d'armes, de trouver sur sa poitrine une +petite croix en or. + +Il leur parut si étrange qu'un soldat de la République gardât sur lui un +pareil signe, qu'ils en firent part à leurs chefs. Une enquête fut ouverte, +et, toute vérification faite, il fut constaté que le mort s'appelait +Fournier, mais qu'il était plus connu dans son régiment sous le nom de +guerre de Barbare. + + * * * * * + + + + + + +MICHEL CABIEU + + + + +I + + +Dans la nuit du 12 au 13 juillet, peu de temps avant la signature du traité +de Paris qui mit fin à la guerre de sept ans, une escadre anglaise, en +croisière dans la Manche, débarqua trois détachements d'environ cinquante +hommes chacun à l'embouchure de la rivière d'Orne. Ces troupes avaient +l'ordre d'enclouer les pièces des batteries de Sallenelles, d'Ouistreham et +de Colleville. Si l'expédition réussissait, l'ennemi brûlait, le lendemain, +les bateaux mouillés dans la rivière, remontait l'Orne jusqu'à Caen, +assiégeait la ville et s'ouvrait un chemin à travers la Normandie. + +L'audace d'un homme de coeur fit échouer le projet des Anglais et sauva le +pays. + +Voici le fait dans toute sa grandeur, dans toute sa simplicité. + +A cette époque, Michel Cabieu, sergent garde-côte, habitait une petite +maison située à l'extrémité nord d'Ouistreham. Dans son isolement, cette +maison ressemblait à une sentinelle avancée qui aurait eu pour consigne de +préserver le village de toute surprise nocturne. Ses fenêtres s'ouvraient +sur les dunes et sur la mer. En plein jour, pas un homme ne passait sur le +sable, pas une voile ne se montrait à l'horizon, sans qu'on les aperçût de +l'intérieur de la chaumière. + +Mais l'ennemi avait bien choisi son temps. La nuit était profonde. Il n'y +avait plus de lumières dans le village. Les Anglais laissèrent quelques +hommes pour garder les barques et se divisèrent en deux troupes, dont l'une +se dirigea vers Colleville, tandis que l'autre se disposa à remonter les +bords de la rivière d'Orne. + +Ce soir-là, Michel Cabieu s'était couché de bonne heure. Il dormait de ce +lourd sommeil que connaissent seuls les soldats préposés à la garde des +côtes et obligés de passer deux nuits sur trois. A ses côtés, sa femme +luttait contre le sommeil. Elle savait son enfant souffrant et ne pouvait +se décider à prendre du repos. De temps en temps elle se soulevait sur un +coude et se penchait sur le lit du petit malade pour écouter sa +respiration. L'enfant ne se plaignait pas; son souffle était égal et pur, +et la mère allait peut-être fermer les yeux, lorsqu'elle entendit tout à +coup un grognement, qui fut suivi d'un bruit sourd contre la porte +extérieure de la maison. + +--Maudit chien! murmura-t-elle. Il va réveiller mon petit Jean. + +Des hurlements aigus se mêlaient déjà à la basse ronflante du dogue en +mauvaise humeur. Il y avait dans la voix de l'animal de la colère et de +l'inquiétude. Encore quelques minutes, et il était facile de deviner qu'il +allait jeter bruyamment le cri d'alarme. + +La mère n'hésita pas; elle sauta à bas du lit, ouvrit doucement la fenêtre +et appela le trop zélé défenseur à quatre pattes. + +--Ici, Pitt! ici! dit la femme du garde en allongeant la main pour caresser +le dogue. + +Le chien reconnut la voix de sa maîtresse et s'approcha. C'était un de ces +terriers ennemis implacables des rats, et qui ne se font pardonner leur +physionomie désagréable que pour les services qu'ils rendent dans les +ménages. Il avait appartenu autrefois au fameux corsaire Thurot, qui +l'avait trouvé à bord d'un navire anglais auquel il avait donné la chasse. +En changeant de maître, il avait changé de nom. On l'appelait Pitt, en +haine du ministre anglais qui avait fait le plus de mal à la marine +française. + +--Paix! monsieur Pitt! paix! répétait la femme de Cabieu en frappant +amicalement sur la tête du chien. + +Mais celui-ci, comme son illustre homonyme, ne rêvait que la guerre. Il +n'était pas brave cependant, car il s'était blotti, en tremblant, contre le +bas de la fenêtre. Mais, comme les peureux qui se sentent appuyés, il éleva +la voix, allongea le cou dans la direction de la mer et fit entendre un +grognement menaçant. + +--Il faut pourtant qu'il y ait quelque chose, pensa la mère. + +Elle se pencha et regarda dans la nuit. Mais elle ne put rien apercevoir +sur les dunes. A peine distinguait-on, sur ce fond obscur, l'ombre plus +noire des buissons de tamaris agités par le vent. Au-dessus des dunes, une +bande moins sombre laissait deviner le ciel. La femme de Cabieu crut même +apercevoir une étoile. Puis l'astre se dédoubla. Les deux lumières +s'écartèrent et se rapprochèrent, pour se rejoindre encore. + +--Ce ne sont pas des étoiles! se dit la mère avec épouvante. Ce sont des +feux de l'escadre anglaise. Ils nous préparent quelque méchant tour. + +Tandis qu'elle faisait ces réflexions, le chien se mit à aboyer avec +fureur. + +La femme du garde regarda de nouveau devant elle. Il lui sembla voir remuer +quelque chose sur le haut de la dune. + +--C'est l'ennemi! dit-elle en pâlissant. + +Elle courut auprès du lit et réveilla son mari. + +--Michel! Michel! cria-t-elle d'une voix tremblante, les Anglais! + +--Les Anglais! répéta le sergent en écartant brusquement les couvertures. +Tu as le cauchemar! + +--Non. Ils sont débarqués. Je les ai vus. Ils vont venir. Nous sommes +perdus! + +--Nous le verrons bien! dit Cabieu en sautant dans la chambre. + +Il chercha ses vêtements dans l'obscurité et s'habilla à la hâte. Le chien +ne cessait d'aboyer. + +--Diable! diable! fit le garde-côte en riant, ils ne doivent pas être loin. +M. Pitt reconnaît ses compatriotes. Depuis qu'il est naturalisé Français, +il aime les Anglais autant que nous. + +--Peux-tu plaisanter dans un pareil moment, Michel! dit la femme du +sergent. + +En même temps elle battait le briquet. Une gerbe d'étincelles brilla dans +l'ombre. + +--N'allume pas la lampe! dit vivement le garde-côte; tu nous ferais +massacrer. Si les Anglais s'aperçoivent que nous veillons, ils entoureront +la maison et nous égorgeront sans brûler une amorce. + +--Que faire? dit la femme avec désespoir. + +--Nous taire, écouter et observer. + +--Le chien va nous trahir. + +--Je me charge de museler M. Pitt. + +A ces mots, le sergent entre-bailla la porte et attira le dogue dans la +maison; puis il alla se mettre en observation derrière la haie de son +jardin. + +La mère était restée auprès du berceau. L'enfant dormait paisiblement et +rêvait sans doute aux jeux qu'il allait reprendre à son réveil. Il ne se +doutait pas du danger qui le menaçait. Il songeait encore moins aux +angoisses de celle qui veillait à ses côtés, prête à sacrifier sa vie pour +le défendre. + +Cabieu ne revenait pas. Sa femme s'inquiéta; les minutes lui paraissaient +des siècles. Elle voulut avoir des nouvelles et sortit en refermant +doucement la porte derrière elle. A l'autre bout du jardin elle rencontra +son mari. + +--Eh bien? lui dit-elle. + +--Ils sont plus nombreux que je ne le pensais. Vois! + +La femme regarda entre les branches que son mari écartait. + +--Ils s'éloignent! dit-elle avec joie. + +--Il n'y a pas là de quoi se réjouir, murmura Cabieu. + +--Pourquoi donc? Nous en voilà débarrassés. + +--C'est un mauvais sentiment cela, Madeleine! Il faut penser aux autres, et +je suis loin d'être rassuré. Je devine maintenant l'intention des Anglais. +Ils vont essayer de surprendre la garde des batteries d'Ouistreham. +Heureusement qu'en route ils rencontreront une sentinelle avancée qui peut +donner l'alarme. Si cet homme-là fait son devoir, nos artilleurs sont +sauvés. + +Cabieu se tut un instant pour écouter. + +--Ventrebleu! s'écria-t-il avec colère. + +--Qu'y a-t-il? demanda Madeleine. + +--Quoi! tu n'as pas entendu? + +--J'ai entendu comme un gémissement. + +--Oui, et la chute d'un corps. Ils ont poignardé la sentinelle. Ce +gredin-là dormait. Tant pis pour lui! Je m'en soucie peu... Mais ce sont +ces gueux d'habits rouges qui n'ont plus personne pour les arrêter!... Ils +tueront les artilleurs endormis, ils encloueront les pièces!... Comment +faire? comment faire?... Ah!... + +Cabieu cessa de se désespérer. Il avait trouvé une idée et, sans prendre le +temps de la communiquer à sa femme, il s'élança vers la maison. + +Madeleine connaissait l'intrépidité de son mari. Elle le savait capable de +tenter les entreprises les plus désespérées. Elle résolut de le retenir à +la maison et traversa le jardin en courant. Elle trouva le sergent occupé à +remplir ses poches de cartouches. + +--Michel, dit-elle, en enlaçant ses bras autour du cou de son mari, tu n'as +pas l'idée d'aller tout seul à la rencontre des Anglais? + +--Pardon. + +--Mais, malheureux, tu t'exposes à une mort certaine. + +--Probable. + +--Tu n'as donc pas pitié de moi? + +--J'en aurais pitié si tu avais un mari assez lâche pour manquer à son +devoir. + +--Pourquoi tenter l'impossible? Les Anglais arriveront avant toi. + +--Je connais mieux le pays qu'eux; et je compte bien prendre le chemin le +plus court. + +--Et si tu les rencontres en route? + +--J'ai mon fusil; il avertira nos artilleurs. + +--Tu te feras tuer, voilà tout! Les Anglais se vengeront sur toi de leur +échec... Oh! je n'aurais pas dû te réveiller! + +Madeleine se lamentait, suppliait. Cabieu continuait ses préparatifs et +répondait aux objections de sa femme par des plaisanteries dites avec +fermeté, ou par des mots sérieux prononcés en souriant. En même temps il +réfléchissait et combinait son plan. Tout à coup il éclata de rire. Une +idée étrange venait de surgir dans son esprit. Il entra dans un cabinet et +reparut avec un tambour, qu'il jeta sur son épaule. + +--Si la farce réussit, dit-il en mettant sa carabine sous son bras, on +n'aura jamais joué un si joli tour à nos amis les Anglais! + +Il se pencha sur le berceau et embrassa l'enfant qui dormait. Quand il se +releva, ses yeux étaient humides. Madeleine s'aperçut de son émotion. Elle +essaya d'en profiter pour le faire renoncer à son projet. + +--Michel, dit-elle en se plaçant entre la porte et son mari, tu n'auras pas +le coeur de nous abandonner, moi et ton enfant! Nous sommes sans défense! + +--L'ennemi ne pense pas à vous. Vous n'avez rien à craindre. + +--Si tu pars, Michel, je suis sûre que je ne te reverrai plus. J'en ai le +pressentiment! + +--N'essaie pas de m'attendrir, Madeleine. Je ne changerai pas de +résolution. Allons! dis-moi adieu. Nous avons déjà perdu trop de temps. + +La jeune femme fondit en larmes et se jeta dans les bras de son mari. + +--Reste! lui dit-elle d'une voix brisée. + +--Tu veux donc me déshonorer? dit Cabieu avec sévérité. + +--Non, tu ne seras pas déshonoré. On ne saura pas que je t'ai réveillé dans +la nuit. On croira que tu dormais. On ne te fera pas de reproches. + +--Et ma conscience? dit le garde-côte. Allons! Madeleine, embrasse-moi et +laisse-moi partir. + +Il serra sa femme contre son coeur, la poussa doucement de côté et ouvrit +la porte. + +--Et ton fils! s'écria Madeleine en cherchant à retenir son mari avec cette +dernière prière. Il est si jeune. Si tu ne reviens pas, il n'aura pas connu +son père. + +--Tu lui diras plus tard pourquoi je ne suis pas revenu; et il apprendra à +me connaître, s'il a du coeur... Adieu, Madeleine, adieu! + +Et l'on n'entendit plus dans la nuit que les sanglots de la femme et le +bruit des pas de Cabieu qui s'éloignait. + + + + +II + + +A quelque distance de sa maison, Cabieu sauta dans le creux d'un fossé qui +séparait les dunes de la campagne. Il espérait ainsi échapper aux regards +de l'ennemi. Après avoir couru quelques minutes, il arriva au bord d'un +chemin qui conduisait à la mer. Tout à coup un homme se présenta devant +lui. Le sergent épaula sa carabine et coucha en joue l'inconnu. + +--Arrête! lui cria-t-il, ou tu es mort! + +L'homme s'arrêta au milieu de la route, et Cabieu marcha à sa rencontre. + +--Il paraît, mon drôle, lui dit le garde-côte, que tu comprends bien le +français? + +--Aussi bien que vous le parlez, répondit l'étranger sans le moindre +accent; et c'est pour cela que j'ai cru devoir vous obéir. J'ai deviné que +j'avais affaire à un ami. + +--Tu es donc un de mes compatriotes? + +--Mieux que cela, un de tes parents. Je t'ai reconnu à la voix. Si tu es +moins habile ou plus défiant que moi, approche et regarde. Je suis sans +armes. + +Le sergent examina l'homme de plus près. + +--C'est toi, Baptiste! s'écria-t-il avec joie. + +--Oui, c'est moi, ton frère! + +--On m'avait assuré que l'ennemi t'avait fait prisonnier. + +--On ne t'avait pas trompé. Avant-hier, dans une descente qu'ils ont faite +sur la côte de Colleville, les Anglais ont enlevé quatre garde-côtes, ton +serviteur et un autre soldat du régiment de Forez. + +--Comment te trouves-tu ici? + +--Par cette raison bien simple qu'il y a deux jours, j'étais fait +prisonnier, et qu'aujourd'hui je suis libre. + +--Ce n'est pas le moment de plaisanter. L'ennemi est à deux pas de nous. + +--Je le sais. Écoute-moi, et fais ton profit de ce que je vais te dire. Ce +soir, le capitaine de la frégate, où j'étais aux fers, m'a fait monter sur +le pont. Plusieurs barques étaient déjà à la mer. On me promet la liberté +si je consens à servir de guide aux troupes qu'on allait débarquer sur la +côte. + +--Tu as accepté? + +--Parbleu! Sans cela, aurais-je le plaisir de te parler à cette heure?... +On débarque. Je suis placé sous la garde de deux grands habits rouges. Nous +marchons sur Colleville. J'étais à la tête de la compagnie, pour servir +d'éclaireur. Mon premier soin est de conduire les Anglais sur le bord d'une +mare bourbeuse. Un de mes gardiens y tombe consciencieusement, sans en être +prié. J'y pousse l'autre, et je me sauve à la faveur de la nuit, laissant +le reste de la troupe en tête-à-tête avec les grenouilles du marécage. Ils +n'ont pas osé me tirer des coups de fusil, dans la crainte de jeter +l'alarme dans le pays... Et me voilà! + +--Où allais-tu? + +--Chez toi. Je voulais t'avertir de l'arrivée de l'ennemi. + +--Et me conseiller de l'attaquer? + +--Sans doute. + +--Touche-là, Baptiste! dit le sergent avec émotion. + +Les deux frères se serrèrent la main. + +--Tu es l'homme qu'il me fallait, ajouta Cabieu. A nous deux, nous sommes +de force à repousser les Anglais. + +--Si on nous aide, dit le soldat du régiment de Forez. Où sont tes hommes? + +--Les voilà! répondit le sergent en frappant successivement sur sa poitrine +et sur celle de son frère. + +--Quoi! tu n'as pas rassemblé tes garde-côtes? + +--Ils sont au diable! + +--Et tu venais ainsi, tout seul?... Ah! mon cher, tu es fou! + +--Pas si fou que cela, puisque j'ai eu l'esprit de te rencontrer... Es-tu +décidé à te venger des Anglais? L'occasion est bonne. + +--Hum! ils sont au moins un cent. + +--Qu'importe! si nous avons cent fois plus de courage qu'eux. + +--Nous n'aurons pas autant de fusils. + +--Tu hésites? N'en parlons plus... J'entends du bruit sur la dune. Ils +approchent. Voici le moment de les arrêter. Adieu! + +Cabieu s'éloigna. Son frère courut après lui. + +--Michel, dit le soldat d'un air triste, tu pars sans moi? Tu me méprises +donc bien? + +--Je savais que tu me suivrais, répondit Cabieu en riant. Je n'ai pris les +devants que pour t'empêcher de faire des phrases. Tu as le malheur d'être +bavard. Ce soir, il faut se taire et agir. + +--Bon! Donne-moi une arme. + +--Je n'ai que mon fusil. + +--En ce cas, j'ai bien peur, si je ne laisse pas mes os sur la dune, de +retourner sur l'escadre anglaise. Avec quoi veux-tu que je me batte? Avec +les poings? + +--Avec cela, dit Cabieu. + +Sans s'arrêter, il prit le tambour qu'il portait sur l'épaule et le +suspendit au cou de son frère. Celui-ci reçut les baguettes en hochant la +tête. + +--J'espère bien, dit-il, que nous ne nous servirons pas de ce tambour? + +--Pardon. + +--Autant vaudrait appeler l'ennemi et le prier tout de suite de nous +entourer et de nous passer par les armes! + +--Chut! dit Cabieu d'une voix brève. + +On entendit, derrière la dune, un bruit d'armes et le cliquetis des galets +qui roulaient sous les pieds. + +--C'est ma troupe de Colleville, murmura le soldat. Ils n'ont pas pu +trouver le chemin de la batterie. Ils reviennent. + +A cet instant, une traînée de feu monta en serpentant dans le ciel. + +--Ils tirent des fusées, dit Cabieu. On va bientôt leur répondre. + +En effet, sur leur droite, à trois cents pas environ, les deux frères +aperçurent la lueur d'une autre fusée. + +--C'est la troupe d'Ouistreham, dit le soldat. + +--Oui, répondit Cabieu, celle-là continue les signaux, tandis que les +autres cessent de lancer des fusées. Ils vont évidemment se rallier sur les +bords de la rivière. Ce hasard nous donne la victoire. + +Cabieu se leva précipitamment. Il avait le visage radieux. + +--Reste-là, dit-il à son frère. + +--Je veux t'accompagner. + +--Je t'ordonne de rester ici, reprit le sergent d'une voix impérieuse. Qui +a conçu le plan? Moi. Je suis donc ton chef. Si tu ne m'obéis pas, si tu +violes la consigne, tu es traître à ton pays! + +--Tu as l'air de parler sérieusement, Michel; et cependant je suis sûr que +tu vas faire une folie. + +--Si tu exécutes fidèlement mes ordres, dans une heure, les Anglais auront +rejoint leur escadre. + +--Que faut-il faire? + +--Rester ici. + +--Bien. + +--Et, lorsque tu auras entendu l'explosion de ma carabine, battre la +générale à tour de bras et en courant dans la direction des Anglais... +Puis-je compter sur toi, Baptiste? + +--Comme sur toi-même, Michel. + +Cabieu visita l'amorce de sa carabine et partit d'un pas rapide. + + + + +III + + +Le soldat regarda avec tristesse son frère qui s'éloignait. Il pensait +qu'il ne le reverrait plus. + +Mais le sergent des garde-côtes avait plus de confiance que cela dans la +réussite de son entreprise. Il marchait sur l'ennemi avec la certitude de +le mettre en fuite. Il ne craignait pas d'être aperçu. La nuit était si +profonde qu'il entendait déjà les Anglais sans les voir. + +Cabieu quitta la dune et se jeta dans la campagne. Il voulait tourner les +Anglais et revenir sur eux à l'improviste, en s'abritant derrière une haie +de saules qui poussaient dans le voisinage de la rivière. La connaissance +qu'il avait du pays le servit autant que son audace. + +Le garde-côte s'accroupit derrière un buisson, à dix pas de l'ennemi. Il +coula le canon de sa carabine entre les feuilles, ajusta le groupe et resta +en observation. + +Les Anglais parlaient entre eux avec animation. Les uns tendaient la main +du côté de la mer, comme s'ils eussent donné l'avis de se rembarquer au +plus vite. Les autres se tournaient vers la batterie d'Ouistreham, comme +s'ils eussent voulu exciter leurs camarades à ne pas laisser leur +entreprise inachevée. On devinait à leurs gestes, à leur air indécis, qu'il +y avait dans leur conseil deux courants d'idées contraires. La compagnie +qui avait marché sur le village de Colleville se croyait trahie et +craignait une surprise; les autres paraissaient décidés à tenter tous les +hasards. + +Cabieu retenait sa respiration, voyait et écoutait tout. Quand il fut +convaincu que le parti des audacieux l'emportait, il coucha en joue +l'officier qui s'était mis à la tête du détachement. En même temps, il +s'écria d'une voix formidable: + +--Qui vive? + +A ce mot, un grand trouble se fit dans les rangs des Anglais. Ils se +pressèrent les uns contre les autres, formèrent le carré et regardèrent +avec inquiétude dans les ténèbres. + +--Voilà le moment de jouer ma comédie, se dit Cabieu. + +Il tourna la tête en arrière, comme s'il eût adressé un commandement à une +troupe de soldats. + +--Nom d'un tonnerre! s'écria-t-il, ne tirez pas! ne tirez pas! Je vous le +défends! + +Les Anglais dressaient l'oreille et cherchaient dans l'ombre à apercevoir +leur ennemi. + +Cabieu fit résonner la batterie de son fusil. + +--Sacrebleu! fit-il d'un ton furieux, n'armez pas, caporal; j'ai défendu de +tirer. + +Et, changeant de voix: + +--Capitaine, reprit-il, il faut en finir avec ces gueux d'habits rouges. Si +nous faisons feu, il n'en échappera pas un. + +--Silence! répondit Cabieu. Obéissez à la consigne. + +--Capitaine, continua-t-il sur un autre ton, mes hommes sont impatients. +Ils ne veulent plus rester au port d'armes. + +--Gredin! s'écria Cabieu, ce sont les mauvais chefs qui font les mauvais +soldats. + +Et, comme s'il eût parlé au reste de sa troupe imaginaire: + +--Qu'on emmène cet homme! dit-il avec colère. Il n'est pas digne de se +mesurer avec l'ennemi. Qu'on le conduise en prison. + +Il se leva, marcha avec bruit et frappa plusieurs fois la terre de la +crosse de son fusil, comme pour faire croire à une lutte. + +Tout en jouant cette scène, Cabieu ne perdait pas de vue les Anglais. +Ceux-ci paraissaient consternés. + +--Eh bien! s'écria de nouveau le rusé sergent, il me semble qu'on a murmuré +dans les rangs! Auriez-vous la sottise de regretter le départ de cet homme? +Sachez-le: ce n'est pas le nombre qui fait la force d'une armée, c'est la +discipline. D'ailleurs n'êtes-vous pas assez nombreux pour mettre en fuite +trois fois plus d'ennemis qu'il n'y en a là à combattre?... Allons! arme +bras!... Que personne ne tire avant le commandement. Les garde-côtes +d'Ouistreham et de Colleville sont avertis. Ils vont venir. Attendons-les. +Nous prendrons l'ennemi entre deux feux. Pas un Anglais ne remettra le pied +sur l'escadre! + +En disant cela, il ajusta l'officier qui avait fait quelques pas dans la +direction de la haie. Il lâcha la détente; le buisson s'enflamma et, quand +la fumée se fut dissipée, Cabieu aperçut sa victime qui se débattait sur le +sable de la dune. + +Les Anglais firent un feu de peloton sur la ligne des saules. Les balles +sifflèrent aux oreilles de Cabieu et cassèrent des branches autour de lui. + +--Canailles! s'écria Cabieu d'une voix furieuse, comme s'il eût parlé à ses +hommes, ne vous avais-je pas défendu de tirer? Heureusement que rien n'est +perdu. Nous n'avons personne de tué, et voici les garde-côtes qui arrivent. + +En effet, au loin, on entendit le son d'un tambour qui battait la générale. +Le bruit se rapprochait; il était formidable. On aurait dit un régiment qui +s'avance au pas de course. + +--Voilà les nôtres! cria Cabieu. Ne tirez pas encore. A la baïonnette! mes +amis, à la baïonnette! + +Il avait rechargé sa carabine et il tira un second coup de feu dans la +masse des Anglais. + +--A la baïonnette! reprit-il d'une voix courroucée. + +A ces mots il agita les touffes de saules; puis il traversa bravement la +haie et s'élança à la rencontre des Anglais. + +--Sauve qui peut! s'écria l'ennemi qui se croyait attaqué par des forces +supérieures. + +De tous les côtés à la fois les Anglais gagnèrent le haut de la dune, se +précipitèrent sur le rivage et se jetèrent dans les barques. + +Cabieu eut encore le temps de leur envoyer deux coups de fusil, avant +qu'ils eussent pris la mer. + +Son frère le rejoignit sur les bancs de sable; il battait toujours du +tambour. + +--Tu peux te reposer, lui dit Cabieu en riant, ils sont partis. La farce a +réussi. + +--Tiens, Michel, dit le soldat du régiment de Forez en sautant au cou de +son frère, s'il y avait en France dix généraux comme toi, M. Pitt n'oserait +plus nous faire la guerre. + + + + +IV + + +A cet instant, les deux frères entendirent des gémissements derrière eux. +Ils remontèrent sur la dune, et, après avoir cherché quelque temps au +hasard dans les ténèbres, ils trouvèrent un homme qui se débattait sur le +sable. + +Ils se penchèrent sur le blessé et ils constatèrent qu'il avait une cuisse +cassée et l'autre percée par une balle. Ils le soulevèrent et le +transportèrent dans la maison du garde-côte. + +--Les Anglais sont partis, dit Cabieu en embrassant sa femme. Nous amenons +un prisonnier qu'il faut soigner comme si c'était l'un des nôtres. + +Ils le soignèrent si bien qu'au bout de deux jours le blessé recouvra sa +connaissance. Il se nomma. C'était un bas officier qui commandait un des +détachements, et qui, selon toute apparence, était fort estimé; car le +commandant de l'escadre le fit demander en offrant de renvoyer les quatre +garde-côtes et le deuxième soldat du régiment de Forez que les Anglais +avaient faits prisonniers. La proposition fut acceptée, et l'échange eut +lieu. + +Quelques jours après, l'escadre anglaise mit à la voile, et les côtes de la +basse Normandie ne furent plus inquiétées jusqu'à la signature du traité de +Paris. + +L'esprit et le courage de Cabieu avaient sauvé le pays. + +Le ministre lui accorda une gratification de deux cents livres et lui +écrivit une lettre de satisfaction pour sa manoeuvre. + +Ce fut tout. Mais l'opinion publique fut plus généreuse que le Trésor +royal. L'exploit de l'humble garde-côte eut un grand retentissement dans la +Normandie, et le peuple ne le désigna plus que sous le nom de général +Cabieu. + +«Il aurait vécu heureux de ce souvenir, dit M. Boisard dans ses notices +biographiques sur les hommes du Calvados, si un incendie ne fût venu +augmenter sa détresse et celle de sa famille. + +«La pitié qu'il inspira réveilla le souvenir du service qu'on avait oublié. +A la sollicitation du duc d'Harcourt, le ministre de la guerre lui accorda +une gratification annuelle de 100 francs. Mais la reconnaissance nationale +lui réservait d'autres dédommagements. Il les obtint aussitôt qu'elle put +se manifester sans recourir au patronage des grands. Le grade de général +fut solennellement conféré à Cabieu dans les premières années de la +Révolution, et nous l'avons vu en porter les insignes. L'État lui accorda +en outre une pension de 600 francs.» + +Michel Cabieu mourut à Ouistreham, le 4 novembre 1804. Ce petit coin de +terre, qui n'est sur la carte qu'un point insignifiant, vit naître et +mourir obscurément un de ces héros auxquels la Grèce élevait des statues. + + * * * * * + + + + + + +LE MAÎTRE DE L'OEUVRE + + + + +PROLOGUE + +Les deux touristes. + + +Une des nombreuses voitures, qui faisaient alors le service de Caen à +Bayeux, venait de s'arrêter à Bretteville-l'Orgueilleuse. Deux jeunes gens +sautèrent de l'impériale plutôt qu'ils n'en descendirent, emportant avec +eux tout leur bagage: un sac en toile, un bâton, un album; avantage +inappréciable qui n'appartient qu'aux célibataires. + +A peine arrivés, nos voyageurs se dirigèrent vers l'église avec un +empressement qui dénotait, sinon une certaine exaltation religieuse, du +moins un goût prononcé pour l'archéologie. Ils firent le tour du monument; +en visitèrent l'intérieur, et sortirent bientôt pour se consulter sur +l'emploi de leur journée. + +--Il est midi, dit l'un des touristes en tirant sa montre, et j'ai plus +faim de beefsteak que d'architecture. + +--J'allais te faire la même réflexion, répondit l'autre. Il faut déjeuner +au plus vite. + +Tous deux se précipitèrent dans la cuisine de l'hôtel du _Grand-Monarque_ +et s'assirent devant une petite table en sapin. Les fourchettes se +dressent, les mâchoires s'entrechoquent, le silence le plus complet +s'établit entre les deux compagnons de route. C'est le moment de vous dire +en peu de mots ce qu'ils sont, pourquoi nous les voyons attablés dans +l'hôtel du _Grand-Monarque_, et ce qu'ils se proposent de faire. + +Le premier répond au nom de Léon Vautier. Ses traits ne sont pas +précisément réguliers, mais ses yeux sont pleins de feu et d'intelligence. +S'il sourit devant vous, vous comprenez immédiatement que vous ne parlez +pas à un sot. Sorti de l'école des Beaux-Arts, Léon Vautier avait travaillé +sous la direction d'un architecte du gouvernement. Au moment où nous le +rencontrons, il venait d'être chargé par la commission des monuments +historiques, instituée près le ministre de l'intérieur, de l'inspection de +quelques-uns des édifices religieux de la Basse-Normandie. + +Son compagnon s'appelait Victor Lenormand. Il n'avait pas de mission du +gouvernement, mais c'était le fidèle Achate du jeune architecte. Comme il +avait une jolie fortune et des prétentions, peu justifiées, à la peinture, +il se faisait un plaisir de suivre son ami dans ses pérégrinations +officielles, croquant un paysage par-ci, un monument par-là, et se +composant des cartons qui devaient, selon ses espérances, le conduire au +Temple de mémoire. Il est vrai qu'il avait déjà essayé de faire parler les +cent bouches de la renommée en exposant son fameux tableau du _Quos ego_. +Son Neptune, avec sa barbe inculte et mélangée d'herbes marines, avait bien +l'air de dignité qui convient au souverain des eaux. Seulement notre +artiste avait eu la malencontreuse idée de mettre dans la main du dieu un +poisson que le jury ne trouva pas de son goût. Victor se consola de ce +premier pas de clerc en rimant force épigrammes contre ses juges; mais la +blessure n'en était pas moins douloureuse, et le moindre mot qui lui +rappelait son tableau du _Quos ego_ faisait saigner la plaie mal fermée de +son amour-propre. + +Le déjeuner fini, Léon se fit indiquer par la servante de l'auberge le +chemin qui conduit au petit village de Norrey; et les deux amis reprirent +leur bagage. L'architecte ayant levé machinalement les yeux vers l'enseigne +du _Grand-Monarque_ partit d'un grand éclat de rire. + +--Ce chef-d'oeuvre vaut bien un coup d'oeil, dit-il en montrant du doigt la +figure du héros d'Ivry, enluminé comme un ivrogne qui sort du cabaret. + +--En effet, ce n'est pas mal! Il a l'air d'avoir abusé du premier de ses +trois talents, le bon Henri! + + Ce diable à quatre + A le triple talent + De boire, etc... + +Je soupçonne l'artiste d'avoir eu des relations avec les ligueurs. C'est +une satire, ce portrait-là! + +--Est-ce tout ce que tu as remarqué? + +--Mon Dieu, oui! + +--Comment! tu n'admires pas sa cotte de mailles? de vraies écailles de +poisson! Le peintre aura vu ton tableau. C'est un plagiaire. + +--Quoi que tu en dises, répliqua Victor en prenant feu, je soutiens que pas +un des membres du jury ne serait capable de donner à Neptune un tel cachet +d'originalité. Ces messieurs sont habitués à se traîner dans les ornières +de la tradition. Ils m'ont trouvé ridicule, et je m'y résigne; mais on sera +bien obligé de reconnaître en moi le courage de défendre un système; ce +dont tu ne saurais te vanter... car tu ne penses encore que par le cerveau +de tes professeurs. + +--Qu'en sais-tu? Je n'ai encore rien produit. + +--Je m'en aperçois bien; car tu n'es guère indulgent pour les autres. Il +n'y a pas de critiques plus aboyeurs que ceux qui n'ont rien imaginé. Je +crois que tu suivras la loi commune. Imbu, nourri des idées de tes maîtres, +tu seras tout surpris de copier là où tu croyais créer. L'architecture est +morte!... + +--Oui: _Ceci tuera cela_! Voir Notre-Dame de Paris! + +--Vous n'avez plus, continua Victor en s'échauffant, ce sentiment +patriotique et religieux, ce souffle divin qui inspirait les architectes du +moyen âge. Si vous construisez une église, vous faites une mauvaise +imitation de nos salles de spectacle, vous copiez un temple grec, ou vous +construisez une espèce de gare de chemin de fer. Et chacun connaît le maçon +qui bâtit ces masures, tandis que les noms de ceux qui ont élevé les +cathédrales de Noyon, de Chartres, de Reims, l'admirable façade de +Notre-Dame, ne nous sont pas conservés! + +--_Sic vos non vobis!_ soupira mélancoliquement une voix de basse-taille +derrière les deux amis. + +--Qui se permet d'écouter aux portes? dit Victor en se retournant vers le +nouveau venu. + +--Vous vous parlez en latin? dit Léon Vautier; je ne jouis pas de cet +avantage; mais voici mon camarade qui parle hébreu. La preuve, c'est qu'il +vient de me tenir un long discours dans cette langue. + +--C'est-à-dire que je ne me suis pas bien expliqué! répondit le peintre en +se mordant les lèvres. + +--J'ai pourtant compris, dit l'étranger en s'interposant comme +pacificateur, que votre ami regrette l'oubli qui pèse sur les noms des +_maîtres de l'oeuvre_. + +--On voit que monsieur est versé dans l'histoire de l'architecture, dit +Léon Vautier. + +Et, pour la première fois, il songea à examiner l'étranger. + +C'était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans. Son costume était celui +d'un paysan endimanché: blouse bleue, pantalon de toile, cravate rouge avec +un gros noeud dont les bouts se balançaient au vent, chapeau de paille et +souliers ferrés. Mais, si l'on venait à observer sa toilette, à considérer +plus attentivement sa tournure et ses manières, il sautait aux yeux que ce +personnage devait porter l'habit avec autant d'aisance que la blouse. + +--Si je ne m'abuse, dit-il, j'ai l'honneur de parler à des artistes, et, +comme je les ai en grande estime... + +--Vous avez peut-être été du métier? demanda Victor. + +--Vous désirez savoir mon nom? répondit l'étranger en souriant finement. Au +temps où je me servais de cartes de visite, on y lisait: Louis Landry, et +au-dessous: procureur du... procureur de... procureur imp... suivant les +variations du baromètre politique. J'ai déjà servi,--comme vous le +voyez,--deux ou trois gouvernements. Cela fatigue à la longue. Aussi me +suis-je décidé sans peine à céder la toge à la magistrature militante. J'ai +suivi le précepte de Virgile... je me suis fait paysan! Comme tel, j'aime à +exercer l'hospitalité, et j'espère, si cela ne dérange pas vos projets, +vous amener dîner chez moi. + +On était arrivé devant l'église de Norrey, une des curiosités du pays. + +--Vous désirez la visiter? dit l'ancien magistrat. Je vais chercher les +clefs chez le sonneur. Attendez-moi. + +Il partit et revint bientôt avec les clefs. + +--Voilà un charmant morceau du treizième siècle, s'écria Léon Vautier en +contemplant avec délices la tour élégante de l'église de Norrey. + +--Et voilà un charmant magistrat du dix-neuvième! dit Victor. Il va nous +ouvrir la porte du sanctuaire, en attendant qu'il nous ouvre celle de la +salle à manger. + +Le dialogue fut interrompu par l'arrivée de M. Landry. + +--Un peu de patience, mes amis! dit le Mécène bas-normand en tournant et +retournant la clef dans la serrure. + +On entra dans l'église. + +Léon Vautier en eut pour une bonne heure à satisfaire sa curiosité. Son +regard interrogeait chaque détail d'ornementation avec autant d'ardeur que +l'artiste du moyen âge en avait mis à fouiller la pierre. Quand ils furent +sortis de l'église, les deux jeunes gens s'assirent sur un tertre de gazon, +ouvrirent leurs albums et commencèrent un dessin du monument. + +--Prenez un siège et donnez-vous la peine de vous asseoir, dit gravement +Victor à leur complaisant cicerone. + +--Volontiers! répondit l'ex-magistrat en prenant place entre les deux +jeunes gens; je taillerai les crayons. + +--Non, vous nous raconterez quelque grand scandale de cour d'assises. + +--Y songez-vous? J'ai tout oublié en dépouillant la robe de magistrat. Je +préfère vous raconter une histoire locale. Ce lieu où nous sommes assis +tranquillement a été le théâtre d'un drame sanglant. + +--Vous me faites frémir! Commencez toutefois votre récit; j'adore le +drame... fût-il de M. Dennery! + +--Puisque vous l'exigez, j'appelle à mon secours feu mon éloquence de +ministère public; puisse-t-elle ne pas blesser les oreilles délicates de +mon auditoire! Or donc, voici l'histoire du maître de l'oeuvre de Norrey: + + + + +I + +Pierre Vardouin + + +Tandis que saint Louis régnait à Paris, Pierre Vardouin goûtait à +Bretteville les douceurs d'une royauté non contestée. A coup sûr il n'eût +pas été le second à Rome, mais il était certainement le premier dans son +village. Il suffira d'un mot pour faire comprendre de quel respect, de +quelle vénération on entourait ce grave personnage. Il était: _Maître de +l'oeuvre_. C'était ainsi qu'on désignait les architectes avant le seizième +siècle. Les moindres détails de l'ornementation et de l'ameublement étant +aussi bien de son ressort que la construction des édifices et la direction +des travaux, le maître de l'oeuvre devait joindre à une étude approfondie +de son art des connaissances vraiment encyclopédiques. A lui de bâtir les +châteaux forts des seigneurs; à lui de bâtir les monastères et les églises. +Ce dernier attribut lui donnait aux yeux du vulgaire un caractère sacré, +presque sacerdotal. Aussi les maîtres de l'oeuvre partageaient-ils souvent +les honneurs réservés aux nobles et aux abbés. On plaçait leurs tombeaux +dans l'église qu'ils avaient construite, et le sculpteur n'oubliait pas de +leur mettre des nuages sous les pieds, distinction qu'on n'accordait alors +qu'aux personnes divines. + +Mais il y avait une autre cause à la renommée de Pierre Vardouin. Les +moeurs, le langage, les costumes, le gouvernement changent avec le temps; +mais les préjugés, les petitesses du coeur humain ne suivent pas les +variations du calendrier. Que le treizième ou le dix-neuvième siècle sonne +à l'horloge du temps, les sept péchés capitaux n'en sont pas moins à +l'ordre du jour. On accepte une réputation faite, parce qu'on ne se sent +pas de force à lutter contre l'opinion générale; mais si votre voisin a du +talent, vous en parlez comme d'un homme ordinaire; vous vous feriez tort à +vous-même plutôt que de servir à son élévation. Il est très-difficile +d'avoir du mérite dans la ville qui vous a vu naître. + +Les habitants de Bretteville avaient donc Pierre Vardouin en grande estime, +parce qu'il venait de loin. On ne connaissait pas le lieu de sa naissance, +on ne savait pas au juste dans quel chantier ni sous quel patron il avait +fait son apprentissage; mais il s'était établi tout à coup à Bretteville, +se faisant précéder d'une réputation plus ou moins méritée, répétant à qui +voulait l'entendre qu'il avait travaillé sous les maîtres les plus +illustres et émerveillé les gens du métier par son bon goût, ses nouveaux +procédés et l'élégance de ses constructions. Pourquoi abandonnait-il le +théâtre de ses triomphes? Pourquoi s'enterrait-il dans un village à peine +connu? On ne se le demandait même pas. Il fit si bien son apologie, vanta +si habilement ses connaissances, que son éloge fut bientôt dans toutes les +bouches. Chacun proclama son talent. + +Les notables de Bretteville, entraînés par ce concert de louanges, et +prenant, comme toujours, la voix du peuple pour la voix de Dieu, +demandèrent comme une grâce au nouvel arrivé d'achever l'église du village. +Pierre Vardouin se fit prier quelque temps pour la forme et accepta de +grand coeur des propositions qui venaient flatter si à propos sa vanité. Il +s'installa donc avec sa fille et les maîtres ouvriers dans la maison dite +_de l'oeuvre_, qu'on plaçait habituellement dans le voisinage de l'édifice +en construction. + +S'il n'avait pas l'inspiration de la plupart des artistes de son temps, il +possédait assez bien les ressources du métier et savait remplacer, par la +pratique et l'expérience, ce qui lui manquait en théorie ou en largeur de +vues. Il se mit ardemment à l'ouvrage, ne songeant guère à travailler pour +la gloire de Dieu, mais désirant frapper l'esprit de ses nouveaux +concitoyens et agrandir sa renommée. Son nom était gravé sur sa porte avec +cette orgueilleuse inscription: _vir non incertus_, l'homme illustre! +empruntée à Gilabertus, architecte de Toulouse. + +La tour s'élevait, s'élevait à vue d'oeil et commençait à dominer tout le +village. Chaque habitant pouvait apercevoir, de ses fenêtres ou de son +jardin, les manoeuvres des ouvriers suspendus aux échafaudages. La plupart, +n'osant porter un jugement sur ce qu'ils étaient incapables de comprendre, +se contentaient d'admirer sur la foi de la renommée de Pierre Vardouin. Le +maître de l'oeuvre ne trouvait pas partout la même indulgence. Les esprits +forts de l'endroit,--ces gens qui aiment à critiquer en raison directe de +leur ignorance,--parlaient déjà librement sur son travail à mesure qu'il +approchait de sa fin. On n'aimait pas la forme des gargouilles, qui +vomissaient l'eau du sommet du corps carré; la flèche ne s'annonçait pas +bien, elle était trop massive, elle ne s'élançait pas gracieusement dans +les airs. Ces commentaires ne se faisaient pas à huis clos ou à voix basse; +car le désir de se faire remarquer entre pour beaucoup dans l'esprit de +ceux qui les font. Bien que Pierre Vardouin ne le cédât à personne sous le +rapport du contentement de soi-même, bien qu'il fût convaincu de sa +supériorité, il fut blessé au coeur par ces critiques malveillantes. + +Un dimanche, en revenant de l'office avec sa fille, il passa près d'un +groupe qui s'était formé à l'entrée du cimetière, comme pour mieux examiner +les travaux. Il prêta l'oreille, espérant saisir au vol quelques-uns de ces +mots flatteurs si agréables à la médiocrité. Hélas! l'orateur de la troupe +faisait une satire. Pierre Vardouin hâta le pas et entraîna sa fille sous +le porche de sa maison. Il monta au premier étage, entra dans sa chambre et +se jeta, tout découragé, sur une chaise. Sa fille, une jeune fille de seize +ans, aux cheveux blonds, aux yeux purs comme un beau ciel d'été, une de ces +adorables natures qui vivent de dévouement, devinent vos douleurs et +s'ingénient toujours pour vous consoler, voyant l'accablement du vieillard, +s'approcha de lui, prit ses mains et lui demanda la cause de son chagrin. + +--Je crois savoir; dit-elle, le motif de votre mécontentement. Mais laissez +parler vos ennemis. Leurs amères critiques passeront comme le vent, et +votre ouvrage restera pour dire votre nom et votre gloire aux âges futurs. + +Le vieillard rougit légèrement, en voyant sa pensée si bien mise à nu. Il +regretta de ne pas avoir mieux caché sa faiblesse et ne chercha plus qu'à +dissimuler la honte qu'il en éprouvait. + +--Que tu es jeune, ma pauvre Marie! dit-il en regardant sa fille d'un air +de compassion. Les épigrammes de ces lourdauds ne peuvent que s'aplatir en +m'atteignant. J'ai le droit de les mépriser. Ce que tu as pris pour les +souffrances de l'humiliation, c'était tout simplement une des mille +souffrances de ce misérable corps qui se vieillit. Car je souffre +affreusement! Ma tête est lourde... Le sang me brûle!... je suis altéré. +C'est cela même, ajouta-t-il en voyant sa fille courir vers une armoire et +lui rapporter une coupe pleine de vin. Cela me calmera peut-être. La +fièvre, la pire de toutes les maladies, la fièvre de l'esprit me dévore. La +pensée, quand elle est trop forte, trop fréquente, use et abat le corps le +plus robuste. Et c'est au moment où j'enfante les plus belles conceptions, +où je m'épuise, où je me tue pour la gloire et l'embellissement de ce pays, +c'est à cet instant que ces hommes stupides me crachent l'injure à la +face.--Tiens! regarde, dit-il après avoir amené sa fille près de la +fenêtre, regarde cette tour, cette flèche, dépouille-les, par un effort +d'imagination, de ces échafaudages qui les masquent en partie, et dis-moi +si tu as vu jamais quelque chose de plus léger, de plus simple, mais aussi +de plus solide et de plus gracieux! + +--Vous n'ignorez pas, mon père, répondit naïvement Marie, que j'étais bien +jeune quand j'ai voyagé et que je n'ai pas grande connaissance en fait +d'art? + +--N'importe! tu es ma fille et tu vas me comprendre. Admire l'élégance de +ces fenêtres, longues et étroites. Admire la finesse des colonnettes; vois +comme les quatre pans de l'octogone correspondent bien aux quatre faces de +la tour. Remarque comme chaque détail est étudié, comme tout est prévu, +calculé, proportionné; et dis-moi si ce n'est pas là un travail admirable! + +--Oui, mon père, c'est bien beau. + +--Eh bien! le croiras-tu? ce troupeau d'imbéciles me tourne en ridicule. +Ils disent que l'effet est manqué, que ma tour ressemble au four d'un +potier, que j'ai déshonoré leur village. En vérité, ils mériteraient, les +misérables, que je commandasse à mes ouvriers de démolir leur église et de +ne pas laisser pierre sur pierre de cet édifice de damnation! + +--Plus vous vous emporterez, plus vous augmenterez votre mal, dit Marie. + +Tout en parlant ainsi, la jeune fille prit doucement le bras de son père et +le fit asseoir près de la table. + +--Vous travaillez trop, vous vous fatiguez, reprit-elle. Que ne prenez-vous +quelqu'un pour vous aider? + +--C'est cela! grommela le vieillard avec humeur; je ne suis plus propre à +rien! Vite, il faut faire place à un successeur! Aujourd'hui, +l'imbécillité; demain, la tombe! + +--Je prie assez le bon Dieu et sa douce mère, ma patronne, pour qu'ils me +fassent la grâce de vous conserver longtemps. + +--Je préférerais la mort à une vieillesse honteuse! + +--Vous blasphémez, mon père, dit Marie. Est-ce que vous ne n'aimez plus? +ajouta-t-elle en se suspendant au cou du vieillard. Est-ce que je suis trop +exigeante? Je vous demande de vivre pour moi, de ne pas épuiser vos forces +par un travail opiniâtre, de confier à quelque personne intelligente une +partie de vos entreprises. + +--Voilà justement la difficulté. Qui choisir? Philippe, Robert, Ewrard? Ils +ne manquent pas d'adresse; ce sont d'excellents tâcherons, de bons +tailleurs de pierre, de bons appareilleurs. Mais allez donc leur demander +des projections sur parchemin ou des tracés sur granit, et vous verrez la +belle besogne qu'ils vous feront! Toi, ma fille, tu parles fort à ton aise +de choses que tu n'es pas capable d'apprécier. J'ai des ouvriers, des +hommes qui exécutent bien, mais qui sont impuissants quand il s'agit +d'inventer. Voilà ce qui me condamne à faire tout par moi-même. + +--N'oubliez-vous pas quelqu'un? dit Marie en rougissant. + +Le maître de l'oeuvre jeta un regard perçant sur sa fille et ne put +s'empêcher de partager son trouble. Il ne comprenait que trop bien. Mais, +feignant d'ignorer de qui la jeune fille voulait parler, il demeura les +yeux fixes, comme un homme qui cherche à rappeler ses souvenirs. + +--Celui qui a ciselé la coupe que vous avez entre les mains, reprit Marie. + +--Je ne me souviens pas... + +--Il vous l'a pourtant apportée lui-même, le jour de votre fête, il n'y a +pas un an de cela. Le pauvre François, le fils de cette bonne mère +Regnault, serait bien affligé s'il apprenait que vous faites si peu de cas +de ses attentions pour vous. + +--C'est vrai. Tu as ma foi raison! Mais il est si jeune que je n'aurais +jamais songé à lui, quand tu me parlais de chercher quelqu'un pour me +décharger un peu de mon travail. + +--Il a du talent. + +--Qu'en sais-tu? + +--Mais ses dessins, ses statuettes, vous les connaissez aussi bien que +moi... Que je vous montre encore un de ses derniers ouvrages! + +Marie alla chercher son livre d'heures. Elle l'ouvrit et mit sous les +yeux de son père une feuille de parchemin, enluminée avec cette richesse +de couleurs qu'on ne rencontre plus que dans les manuscrits du moyen âge. + +--Cela pourrait être mieux, dit Pierre Vardouin en répondant par un +jugement sévère à l'enthousiasme de sa fille. Ce sont des enfantillages. +Tout cela me confirme dans mon opinion sur François Regnault. Il ne saura +jamais faire que des images ou des statuettes. Je t'interdis de rien +accepter désormais de ce garçon-là. + +--Est-ce qu'il y a du mal à recevoir un présent? + +--Sans doute, quand celui qui le fait espère un droit de retour. Te voilà +maintenant l'obligée de François, et je ne le veux pas, entends-tu je ne le +veux pas. + +--Vous me grondez, petit père, dit Marie en jouant avec les cheveux du +vieillard et en lui donnant un baiser sur le front. Est-ce que vous avez à +vous plaindre de moi? J'écoute docilement vos leçons; je chante quand vous +m'ordonnez de vous désennuyer; je prie le bon Dieu avec ardeur, matin et +soir, pour que vous soyez illustre et heureux, pour qu'il vous fasse +retrouver en votre fille les vertus qui distinguaient ma pauvre mère. +Enfin--et la jeune fille rendit sa voix encore plus caressante,--je vous ai +promis de me soumettre à vos volontés. Vous choisirez vous-même mon mari, +et je ne me plaindrai pas, s'il a les yeux noirs comme ceux du fils de la +veuve Regnault. Mais voici les vêpres qui sonnent, ajouta Marie avant de +quitter sa position de suppliante; vous ne me laisserez pas partir sans me +promettre d'être plus indulgent pour François? + +--Nous verrons! répondit Pierre Vardouin en embrassant sa fille. + +Et Marie s'échappa des bras du maître de l'oeuvre, emportant avec elle du +bonheur et de l'espérance pour le reste de la journée et s'attachant au +dernier mot de son père, comme l'hirondelle, qui traverse les mers, se +repose sur le mât d'un navire afin d'y prendre la force de continuer son +voyage. + + + + +II + +A propos d'une fleur. + + +Les premiers travaux de Pierre Vardouin à Bretteville avaient été signalés +par un triste événement. Un tailleur de pierre s'était brisé la tête en +tombant du haut d'un échafaudage. Marie, qui n'avait alors que huit ans, +était présente à l'agonie du pauvre ouvrier. La vue du sang la glaça +d'effroi; puis son coeur se gonfla et ses larmes coulèrent, quand on +emporta le corps de la victime et lorsqu'elle entendit les gémissements de +sa femme et de son enfant. Elle suivit son père dans la maison de ces +infortunés. A partir de ce jour, la veuve Regnault et son fils devinrent +les protégés de Pierre Vardouin. François entra comme apprenti chez le +maître de l'oeuvre. En nettoyant les outils, en préparant les mortiers, +l'adolescent n'aurait gagné qu'un faible salaire si son patron ne l'eût +récompensé plus largement en souvenir de ses malheurs. A part cette +charité, Pierre Vardouin s'inquiétait fort peu de son apprenti, le croyant +destiné, comme son père, à mener une vie obscure et laborieuse. + +Une seule personne remarqua ses heureuses dispositions. C'était la petite +Marie. Elle aimait à s'entretenir avec lui; elle lui racontait les belles +légendes des saints qu'elle avait entendu raconter elle-même à sa mère, +tandis que François façonnait de petites statuettes avec de la terre grasse +ou dessinait sur le sable des cathédrales imaginaires. Rien n'était plus +touchant que cette communication d'idées entre deux enfants si jeunes. +Bientôt Marie, sur les instances de son ami, se décida à dérober +quelques-uns des rares manuscrits de son père. Elle les lui remettait en +secret. Une fois rentré chez lui, François les étudiait avec ardeur, +devinant les passages difficiles à comprendre, tant son esprit avait de +sagacité, et reproduisant les dessins et les figures de géométrie. Au bout +de cinq ans, il les savait par coeur. Il critiquait déjà les travaux de son +maître; il traçait des plans de fantaisie, appelant de tous ses voeux le +moment où il commanderait à son tour. Il n'était encore que simple +manoeuvre! Pierre Vardouin fut émerveillé des dispositions de son apprenti; +sa facilité, ses connaissances le frappèrent d'étonnement. Un instant, il +songea à lui confier ses ouvrages les plus délicats: ses tracés; ses +modèles, ses épures; mais, à la réflexion, il eut peur. Il se garda bien +d'encourager et d'aiguillonner ce talent naissant, qui déjà lui portait +ombrage. + +La confidence de Marie réveilla toutes les inquiétudes de Pierre Vardouin. +François Regnault, son apprenti, son protégé, aimé de sa fille! Cette +pensée le faisait frémir. Pour peu que cette passion s'enracinât dans le +coeur de son enfant, il voyait le jour où il serait obligé de céder à son +désir. Son gendre alors deviendrait son rival; sa jeune renommée ferait +pâlir son étoile. Il était grand temps de lui ôter toute espérance, en lui +montrant l'inutilité de ses prétentions. Quant à Marie, il dirigerait son +esprit vers d'autres idées. On mettrait en jeu sa vanité; on lui ferait +comprendre qu'elle ne devait pas avoir d'amours vulgaires et qu'elle +pouvait prétendre aux plus beaux partis. En cherchant à se cacher ainsi la +vérité, Pierre Vardouin en vint à se tromper de bonne foi. Tout en +combattant, par un sentiment d'inquiétude personnel, les voeux de sa fille, +il s'imagina travailler dans l'intérêt de son enfant bien plus que dans +celui de sa présomption. Déjà il caressait la pensée d'une alliance avec un +de ses anciens amis, Henry Montredon, alors employé aux premiers travaux de +l'abbaye de Saint-Ouen. + +Tandis que Pierre Vardouin roulait ces beaux projets dans sa tête, Marie +sortait de l'office en compagnie de la veuve Regnault et de son fils. La +pauvre veuve, fidèle à la mémoire de son mari, allait, tous les dimanches, +prier sur sa tombe dans le cimetière du petit village de Norrey. Marie et +François l'accompagnaient habituellement dans cette pieuse promenade. La +mère pleurait en songeant à la fin malheureuse de son mari; les deux jeunes +gens folâtraient à ses côtés et se jetaient des fleurs. Celle-ci récitait +la prière des morts, ceux-là pensaient à leurs amours et rêvaient le +bonheur dans l'avenir. + +Cependant, on était arrivé dans le cimetière de Norrey. Tous trois +s'agenouillèrent avec respect près d'une humble croix de bois et prièrent +du fond du coeur pour le pauvre ouvrier. Magdeleine, alors, fit signe aux +jeunes gens de se lever. + +--Allez, dit-elle; votre âge n'est pas fait pour de longues douleurs. +Laissez-moi prier seule et promenez-vous sous les grands arbres du bois +sans trop vous éloigner. + +Marie passa son bras sous celui de François. Ils s'éloignèrent lentement +sous l'oeil de la veuve qui, tout en priant pour le mort, demandait au ciel +de leur faire la vie douce et facile. Gais et folâtres, il n'y a qu'un +moment, les jeunes gens avaient dans leur démarche quelque chose de +mélancolique. Le devoir, qu'ils venaient d'accomplir, avait touché leur +esprit. Ou plutôt, purs comme des anges, une voix intérieure leur disait +que, maintenant qu'ils avaient échappé à la surveillance de Magdeleine, ils +devaient agir avec plus de réserve et réprimer les élans passionnés de +leurs coeurs. En échangeant quelques paroles, à de rares intervalles, ils +arrivèrent à l'entrée du bois. Ils en connaissaient déjà les moindres +allées et, sans qu'ils se communiquassent leurs impressions, leur promenade +les ramenait toujours vers un tertre vert, banc rustique dont la nature +avait fait tous les frais et où les deux amants s'asseyaient sur un +moelleux coussin de mousse. + +Le site était ravissant et plein de fraîcheur. A deux pas de là, une petite +source s'échappait de dessous terre, descendait, d'abord libre et dégagée +de toute entrave, sur un terrain légèrement incliné, puis s'enfonçait en +murmurant sous les buissons, comme si elle eût reproché aux herbes et aux +jonquilles de lui barrer le passage. Plus loin, elle prenait possession de +son lit et venait, brillant ruisseau, former de petites cascades sous les +pieds des deux amants. Marie et François, les mains dans les mains, +admiraient sans mot dire ce petit coin de la création qui, pour eux, valait +tout un monde, puisqu'ils y trouvaient le charme d'un beau site et deux +coeurs qui battaient l'un pour l'autre. Ils se plaisaient surtout à lancer +dans le courant des mottes de terre ou des brins d'herbe, dont la chute +faisait ballotter leur image à la surface, écartant ou rapprochant leurs +figures, selon le caprice du flot. + +--Pourquoi ne peut-on passer toute sa vie ainsi? dit Marie en cueillant une +rose sauvage aux branches d'un églantier. + +François la regardait, d'un air rêveur, rouler dans ses doigts la tige de +la rose. + +--Savez-vous, Marie, dit-il en sortant de son extase, que vous êtes la +cause de mes meilleures inspirations. Chacun de vos mouvements m'enchante +et me fait penser. Le sourire de votre bouche, le scintillement de vos +yeux; l'ondulation de vos cheveux, le frémissement de votre robe m'ouvrent +un monde d'idées. En voyant cette rose entre vos mains, je ne goûte pas +seulement le plaisir de vous contempler, je me rappelle comment un grand +_maître_ de l'antiquité inventa l'admirable chapiteau corinthien et je me +dis qu'il ne me serait pas impossible d'attacher aussi mon nom à quelque +découverte. + +--Oui, interrompit Marie, vous pensez beaucoup à moi et encore plus à la +gloire. + +--La gloire? je ne l'atteindrai jamais... Je suis trop pauvre pour cela! Je +pensais cependant que le temps est venu de ne plus emprunter à la +décoration orientale ses palmettes et ses fleurs grasses. Je pensais qu'en +reproduisant les végétaux du pays, en découpant délicatement dans la pierre +ces feuilles si fines, si élégantes, on ferait mieux que de l'art: on +obéirait à la loi de Dieu, dont la main généreuse a si justement réparti +entre tous les climats les productions capables de les embellir, et qui ne +veut pas qu'on délaisse l'humble fleur de nos champs pour les plantes +orgueilleuses de l'Orient. Quand nos pères commencèrent à élever des +églises, ils furent bien obligés de chercher des modèles en terre +étrangère. Les feuilles d'acanthe, les palmettes venaient naturellement +couronner leurs colonnes massives. Ils s'essayaient, ils n'avaient pas +encore trouvé la manière qui convient aux édifices religieux; leurs arcades +s'abaissaient lourdement sur la tête des fidèles et semblaient arrêter +l'élan des âmes vers le ciel. Plus tard, on voulut plus d'espace, plus +d'air, afin que les hymnes et les prières montassent plus librement au +trône du Seigneur. Comment se fit ce changement? Comment les maîtres de +l'oeuvre obtinrent-ils ce progrès? En observant la nature. Voyez, Marie, +comme ces grands arbres s'élèvent majestueusement au-dessus de nos têtes, +comme ils se pressent, se rapprochent à leur sommet et entrelacent leurs +dernières branches en forme de voûte. Et, plus loin, remarquez ce groupe de +chênes rabougris, dont les troncs paraissent abandonner avec regret le sol +qui les nourrit; un cavalier passerait difficilement sous leurs rameaux et, +d'où nous sommes, on pourrait les prendre pour un énorme buisson. Vous avez +là tout le secret de notre art et de celui de nos pères: là des colonnes +écrasées, des arcades en plein-cintre; ici des fûts de colonnettes légères, +des arcades élancées. Eh bien! je vous demande s'il ne serait pas +déraisonnable et contraire à la nature d'attacher des feuilles de palmier à +ces arbres de notre pays, au lieu d'y suspendre des feuilles de saule, de +lierre ou de rosier? + +Il y a des moments où la langue humaine, si riche qu'on la suppose, n'a +plus assez d'images pour exprimer la foule de pensées et de sentiments qui +vous assiègent. Le mieux alors est de s'abandonner à une vague rêverie, +source de toute poésie pour les hommes d'imagination. + +Le jeune homme cessa de parler. Ses yeux, noyés dans l'infini, semblaient +lire dans l'azur du ciel. C'est ainsi que devaient rêver Pythagore, quand +il étudiait le vrai dans le monde physique; Virgile, quand il étudiait le +vrai dans le monde moral. Marie le contemplait avec ravissement. Mais elle +s'inquiéta bientôt de ce silence prolongé. Elle lui passa près du visage la +rose qu'elle tenait encore à la main et dit en souriant: + +--C'est à l'occasion de cette fleur que vous avez imaginé de si belles +choses. Maintenant que vous vous taisez, si j'en cueillais une autre? + +--Ne l'oubliez pas, Marie, reprit l'apprenti: vous êtes pour moi le +principe des plus nobles pensées. L'homme possède en lui d'admirables +facultés; mais tous ces trésors, si quelque hasard heureux ne les met au +jour, sont exposés à rester éternellement cachés dans son âme. Il faut un +rayon de soleil pour que le diamant brille et se distingue, par son éclat, +de la pierre brute qui l'entoure. Vous avez été pour moi cette lumière +bienfaisante. Auparavant, mon âme était remplie de ténèbres. J'ignorais ma +puissance; je ne savais pas ce qu'il y a en moi d'énergie, d'imagination, +de courage. Ma mère m'avait appris à prier, et je ne me rendais pas compte +de ce que peut être Dieu. Depuis, quand l'âge est venu, quand je vous ai +connue, j'ai su pourquoi j'aimais ma mère et Dieu, pourquoi j'avais de +l'intelligence. Et toutes ces notions me venaient de mon amour pour vous. +Je vous voyais bonne et j'eus immédiatement l'idée d'une bonté supérieure à +la vôtre: Dieu m'était révélé! Je vous voyais belle, et j'eus l'idée d'une +beauté plus parfaite encore: j'eus le sentiment du beau! Je remarquai +l'expression toujours variée de vos traits, la mobilité de vos pensées; et +je fus doué d'invention! Les quelques manuscrits de votre père m'ont donné +des connaissances; vous, vous m'avez donné l'inspiration! Vous êtes et vous +serez le principe de tout ce que je ferai, de tout ce que j'imaginerai de +grand et de beau! + +Plus le jeune homme parlait, plus les mots se pressaient harmonieux et +sonores sur ses lèvres. Il s'exprimait avec toute la force d'une âme libre +et convaincue. Le sein de Marie se gonflait d'émotion. La voix de son ami +frappait aussi doucement son oreille qu'une musique céleste. + +--Si j'étais peintre, continua François, j'entourerais votre front d'une +brillante auréole et je vous placerais entre la terre et les astres, sur la +route du ciel. Si j'étais sculpteur, je n'aurais pas assez de ma vie pour +reproduire avec le marbre la finesse de vos traits, le charme de votre +sourire! + +--Et moi, si j'étais reine, répondit Marie en pressant avec effusion la +main du jeune homme, je vous demanderais de me construire un palais, non +pas pour avoir une magnifique demeure, mais pour vous faire élever un +monument qui dirait votre nom aux siècles futurs. Car vous êtes grand, +François! car vous méritez d'être illustre! et je... + +Marie s'arrêta, rougissante. Ce mot charmant à dire, plus charmant à +entendre, ce mot si noble et tant de fois profané, que chaque siècle +prononce et qui ne mourra jamais, ce mot: je t'aime! allait s'échapper de +sa bouche. Mais François l'avait deviné. Ivre de bonheur, il approcha ses +lèvres du front de la jeune fille. C'était le premier baiser. Marie sentit +un frisson de plaisir courir par tous ses membres. En même temps, la sainte +honte de la pudeur colora son visage; et la petite rose d'églantier, +qu'elle tenait à la main, semblait pâlir de jalousie auprès de l'éclat de +son teint. Marie n'avait pas opposé de résistance. Elle ne fit pas non plus +de reproches, parce qu'elle n'était pas coquette et qu'elle aimait de toute +la force de son âme. Elle était heureuse! pourquoi se plaindre? François +éprouvait plus d'embarras que son amie. Il s'était détourné, plein de +confusion et de regrets, s'accusant déjà de trop d'audace. Il ne savait +comment trouver des paroles d'excuse, lorsque, en se retournant, il comprit +à l'air souriant de Marie qu'il était pardonné. Il se rapprocha d'elle, et, +prenant une de ses mains dans les siennes: + +--Marie, dit-il, nous nous aimons. Nous pouvons nous le dire sans crainte +aujourd'hui, parce que nous sommes trop jeunes pour être persécutés... +Mais, plus tard, Marie, si l'on voulait nous séparer, trouveriez-vous la +force de résister? + +--Vous savez que je dépends de mon père, répondit tristement Marie. + +--C'est cela! s'écria François d'une voix pleine d'angoisses. Entre moi, +pauvre ouvrier, et vous, fille d'un maître de l'oeuvre, il y a des +barrières infranchissables! Et pourtant, je vous aime! Je sens que pour +vous posséder je serais capable de tout au monde. J'ai de l'intelligence? +je la cultiverais, je l'agrandirais, je travaillerais, je travaillerais +jusqu'à en mourir! Mais ce sont des voeux inutiles. Esprit, courage, +imagination, travail, tout cela n'est rien sans la naissance. Il me +faudrait un titre, des châteaux, et je n'en ai pas! Tant d'autres ont de +l'or! Pourquoi suis-je parmi les misérables? Est-ce que je ne suis pas +autant, peut-être plus que nos suzerains? Est-ce que je ne pense pas? Oh! +voyez-vous, quand ces idées me montent à la tête, je suis pris d'une haine +immense contre les puissants de la terre. Je voudrais brûler les repaires +de cette race d'oppresseurs! Ou plutôt,--car je ne me sens pas né pour le +meurtre,--je voudrais immortaliser ma vengeance par la pierre, en faisant +grimacer au sommet de nos églises, sous la forme de monstres et de +reptiles, les figures de nos tyrans! + +Le jeune homme s'arrêta, haletant, à bout de forces, épuisé par l'émotion. +Son regard lançait des éclairs de fureur, et les passions grondaient +sourdement dans sa poitrine. Marie le considérait avec un sentiment de +pitié et d'effroi. + +--Est-ce encore moi, dit-elle, qui vous inspire ces paroles de haine et +d'orgueil? + +--Ne me faites pas de reproches, répondit François. Je suis si malheureux! + +--Pourquoi vous décourager? Qui vous dit que Dieu ne viendra pas à votre +secours? Vous êtes malheureux? Est-ce que je ne vous aime plus? Les hommes +vous dédaignent?... Est-ce que mon père ne songe pas à vous? Croyez-vous +qu'il n'apprécie pas votre talent? + +--Vous aurait-il parlé de moi? s'écria François, en interrogeant avidement +la jeune fille de la voix et du regard. + +--Vous savez, répondit Marie, que mon père commence à vieillir. Le travail +le fatigue. Il sentira le besoin d'un aide jeune, intelligent... + +--Mais je travaillerais sous ses ordres, reprit François. Je ne serais pas +son égal; il aurait le droit de me mépriser. Il me refuserait votre main! + +--C'est le démon qui vous fait parler aussi méchamment, François. Prenez +garde! Vous avez de bonnes inspirations, mais l'orgueil vous perdra. +Rappelez-vous l'histoire de Hugues. Il avait du génie, et l'ambition le +conduisit à l'abîme. L'esprit du Seigneur l'abandonna; il dépouilla l'habit +monacal pour se jeter dans une vie de désordre. Dieu, pour le punir, lui +envoya une maladie mortelle... + +--Vous avez raison, Marie. Mais vous oubliez que la Vierge lui apparut au +sommet de la croix. Le globe d'azur qui la dérobait aux regards s'ouvrit +merveilleusement en deux parties, et, dans le milieu, on vit la Reine du +Ciel sous des vêtements fins et ineffables. La mère de Dieu descendit le +long de la croix en semant des étoiles sur sa route. Elle s'assit près du +pécheur et lui rendit la santé... Vous êtes pour moi cette bienheureuse +apparition. Vous avez fait briller l'espérance à mes yeux... Et avec +l'espérance, le calme et le repentir sont entrés dans mon coeur. + +En achevant ces mots, François se jeta aux genoux de Marie et demeura dans +une muette contemplation. Quand il se releva, son visage était rayonnant. +Mais, tout à coup, il poussa un cri de surprise et recula de plusieurs pas, +jusqu'au bord du ruisseau. + + + + +III + +Maître et apprenti. + + +Un homme d'une taille élevée venait de paraître au-dessus du buisson +d'églantier. Au cri de François, Marie s'était rapprochée instinctivement +de son ami et appuyait sa main tremblante sur son épaule. L'étranger +semblait s'amuser de leur effroi. Rien en lui cependant n'était capable +d'exciter la terreur. Ses traits étaient sévères, mais un sourire +bienveillant dessinait le contour de sa bouche. Une barbe longue et +grisonnante, des cheveux qui se déployaient avec grâce sur son cou, après +avoir laissé à découvert un front large et pensif, des yeux pleins de +douceur, donnaient à sa physionomie un caractère de dignité et de bonté. A +son bonnet de peluche, à son petit manteau, à sa robe courte, à ses +chausses fines et collantes, François reconnut bientôt qu'il avait devant +lui un maître de l'oeuvre. Aussi s'inclina-t-il avec respect, quand +l'étranger s'approcha, après avoir franchi d'un pied leste le banc de +gazon. + +--Pardonnez-moi, dit le maître de l'oeuvre, d'avoir surpris vos +confidences. Le hasard seul en est la cause. Ne craignez rien... je suis +discret. D'ailleurs, ajouta-t-il en s'adressant à Marie dont les joues se +coloraient du plus vif carmin, je n'ai rien entendu qui ne vous fasse +honneur à tous deux; et je trouve Pierre Vardouin très-heureux d'avoir une +fille accomplie et un apprenti de si grande espérance. + +Les deux jeunes gens se regardèrent d'un air étonné. + +--Ne soyez pas surpris de m'entendre parler de Pierre Vardouin, reprit +l'étranger en s'empressant de satisfaire leur curiosité. C'est un de mes +anciens et--je puis le dire--de mes meilleurs amis. Je ne voulais pas +quitter le pays sans aller lui serrer la main. Puisque le hasard vous a mis +sur ma route, je compte sur vous pour me conduire chez mon vieux camarade. + +Tous trois reprirent le chemin du petit village de Norrey. + +--Si je ne craignais de blesser votre modestie, continua le vieillard en +serrant cordialement la main de François, je vous dirais que votre manière +d'apprécier notre art m'a vivement ému! Persévérez dans cette voie; +habituez votre esprit à penser, à observer. Il y a beaucoup à faire encore +dans l'étude que vous embrassez de si grand coeur. Le doute, cependant, +s'est glissé dans votre âme. Vous vous plaignez d'être méconnu; votre +patron ne sait pas vous apprécier. Attendez! je connais de vieille date le +caractère de Vardouin; il est avare d'éloges, il n'est pas expansif, mais +il est juste, et je parierais qu'il a déjà remarqué vos heureuses +dispositions. Il est temps--j'en conviens--de placer dans vos mains le +bâton du maître de l'oeuvre et de vous donner des travaux à diriger. J'en +fais mon affaire. Ainsi, plus de découragement. Ne vous lassez pas de +marcher à la recherche du beau. Vous subirez de longues fatigues; mais vous +arriverez enfin au but tant désiré, parce que vous possédez le courage qui +triomphe des obstacles et l'inspiration qui fait les grandes choses! + +Comme il achevait de parler, Magdeleine, inquiète de ne pas voir revenir +ses enfants, se présenta devant eux au détour du sentier. L'étranger se +chargea d'excuser les deux jeunes gens, en prenant sur lui la +responsabilité de leur retard, et les quatre promeneurs se hâtèrent de +gagner Bretteville. Comme Pierre Vardouin n'était pas encore rentré, ils +s'arrêtèrent sous le porche de sa maison. A leurs gestes, à leur +physionomie, il était facile de voir qu'une discussion venait de s'engager. +L'étranger voulait retenir François et sa mère; Marie l'appuyait en +l'encourageant du regard, car elle n'osait manifester librement le désir +qu'elle avait de garder François à souper. Mais la pauvre veuve les +remercia, les larmes aux yeux, prétextant que sa tristesse s'associerait +mal à la joie des convives. François hésitait, partagé entre la crainte de +laisser sa mère dans l'isolement et les voeux qu'il faisait pour passer +encore quelques instants près de son amie. + +--Je sais le moyen de tout arranger, dit l'ancien camarade de Pierre +Vardouin en prenant le bras de l'apprenti. Nous allons, mère Regnault, vous +reconduire jusqu'à votre porte. Peut-être vous déciderez-vous, dans le +trajet, à accepter l'invitation que je me permets de vous faire au nom de +mon vieil ami. En tout cas, je serai bien aise de parler un peu avec +François. Cela donnera à Marie le temps d'apprêter le repas, et à son père +celui de rentrer chez lui. + +Marie applaudit à cette idée et entra dans la maison. Elle donna ses ordres +à la domestique de son père; puis elle courut au jardin cueillir des +fraises et des groseilles qu'elle disposa avec cet art merveilleux, avec +cette poésie que les femmes savent apporter aux plus petits détails du +ménage. Il était huit heures lorsqu'elle rentra dans la chambre du maître +de l'oeuvre, et le soleil, incliné à l'horizon, éclairait l'église de ses +derniers reflets. La table, déjà dressée, attendait les convives. La jeune +fille roula la chaise de réception--le meuble le plus soigné de +l'appartement--près de celle de Pierre Vardouin. Restait à fixer sa place +et celle de François. + +Il était tout simple de rapprocher les escabeaux de la table. Mais une +heureuse idée, une idée qui traverse la tête de tous les amoureux, sans +qu'ils osent se l'avouer, changea sa résolution. Une chaise, un fauteuil +conviennent, plus que tout autre meuble, aux vieillards. Ils y jouissent de +toute la liberté de leurs mouvements et n'ont pas à se défendre contre +l'empiétement de leurs voisins. Ce n'est pas là le compte des amants. Un +canapé, un sofa répondent mieux à leurs désirs. Le rapprochement des pieds +ou des mains, le frôlement du bras contre la robe, quelquefois des boucles +de cheveux qui s'égarent et se confondent, autant de plaisirs, autant +d'innocentes folies qui trompent la surveillance des vieux parents. On ne +connaissait pas au treizième siècle l'usage des canapés et des sofas; mais +des bahuts, couverts de coussins, remplissaient le même rôle que ces +inventions du luxe moderne. + +Voilà comment Pierre Vardouin, revenu de sa promenade, surprit Marie +s'épuisant en efforts inutiles pour déranger l'un de ces meubles. + +--Que signifie tout cet emménagement? dit le maître de l'oeuvre en se +croisant les bras et en regardant sa fille de l'air le plus étonné du +monde. + +--Aidez-moi d'abord à placer le bahut près de la table. Tout va +s'expliquer. + +--Allons, puisqu'il le faut! dit Pierre Vardouin du ton d'un père habitué à +satisfaire les caprices de sa fille. + +--Maintenant, reprit-il en s'asseyant sur le bahut, m'expliqueras-tu ce que +cela veut dire? + +--Vous donnez à dîner. + +--Et je ne connais pas mes convives? La chose est plaisante! + +A cet instant, la vieille servante ouvrit la porte et vint placer sur la +table deux plats copieusement garnis. + +--C'est donc sérieux? dit Pierre Vardouin en prenant un ton sévère. Je +gagerais que tu as invité François et sa mère, sans mon autorisation? + +--Vous vous trompez: je n'ai invité ni François, ni sa mère. Voici ce qui +s'est passé. En revenant de Norrey, la veuve Regnault et moi, nous avons +rencontré un étranger qui nous a priées de le mener près de vous. + +--C'est cela! tu m'amènes un inconnu, un vagabond peut-être? + +--Ni l'un ni l'autre, dit le voyageur qui venait d'entrer dans la chambre +avec François. + +--Serait-il possible! s'écria Pierre Vardouin en pleurant de joie. Toi ici, +Henry Montredon, mon ancien camarade! + +--Moi-même! mon vieil ami, dit l'étranger en pressant avec effusion les +mains du maître de l'oeuvre. Des affaires m'appelaient à Caen. Je n'ai pas +voulu quitter le pays sans embrasser mon bon Pierre Vardouin! + +C'était plaisir de voir ces deux vieillards se donner de touchantes marques +d'affection, après tant d'années d'absence. Marie et François s'étaient +discrètement retirés au fond de la chambre pour les laisser tout entiers à +leur bonheur. Ils auraient pu se parler, et pourtant ils gardaient un +respectueux silence et considéraient cette scène avec attendrissement. +Pierre Vardouin excitait en eux une surprise dont ils ne se rendaient pas +compte. Ils étaient habitués à le voir triste et taciturne. Maintenant il +s'abandonnait à tous les élans de la joie. Ses traits, ordinairement +sévères, prenaient tous les tons dont s'éclairent les natures passionnées. + +--Marie, François, allons donc, petits fainéants! s'écria Pierre Vardouin +en remarquant pour la première fois l'immobilité de sa fille et de son +apprenti. Courez tous les deux chercher du vin, du meilleur et du plus +vieux! Courez vite et mettez, s'il le faut, la maison au pillage. Je veux +fêter dignement le retour de ce cher Henry! + +Les jeunes gens ne se le firent pas répéter. Ils descendirent quatre à +quatre les marches de l'escalier et entrèrent dans le caveau. Quand ils en +sortirent, ils s'arrêtèrent un instant pour reprendre haleine. + +--Quelle heureuse rencontre nous avons faite là! dit François en retenant à +grand'peine contre sa poitrine plusieurs bouteilles de grès. + +Marie portait à la main une lampe à trois becs, qu'elle venait d'allumer. + +--Mon père est d'une humeur charmante, dit-elle. C'est l'occasion de lui +parler de votre avenir. + +--Laissons agir mon nouveau protecteur. Oh! l'excellent homme! Vous ne +sauriez imaginer, Marie, toutes les promesses qu'il m'a faites, toutes les +consolations qu'il a données à ma mère. N'en doutez pas, il décidera mon +patron à me tirer enfin de mon obscurité. Son plan est déjà fait. Il m'a +recommandé seulement de ne pas le contredire. + +--Espoir et prudence! dit Marie en ouvrant la porte de la chambre. + +--Enfin! voilà de la lumière! s'écria Pierre Vardouin. Le jour commence à +tomber, et je ne pouvais distinguer les traits de mon vieil ami. + +--Ah! dame! fit Henry Montredon en souriant, je ne suis plus le robuste +apprenti que tu as connu autrefois!... Nous n'avons pas perdu nos cheveux; +mais ils sont devenus blancs. + +--Bah! interrompit Pierre Vardouin, ce n'est pas encore l'hiver: il neige +quelquefois en automne... La femme que tu choisirais ne serait pas si à +plaindre! Car tu n'es pas marié, je suppose? ajouta-t-il en promenant un +regard inquiet de sa fille à son ami. + +--Flatteur! Si je voulais savoir la vérité, je n'aurais qu'à m'adresser à +Marie... + +--Nous oublions le souper, s'écria Pierre Vardouin, qui avait ses raisons +pour ne pas continuer ce genre de conversation. + +On se mit à table. Les deux maîtres de l'oeuvre s'assirent en face de +l'église. Pierre Vardouin ne se lassait pas de la montrer à son ami, tandis +que Marie et François, placés l'un à côté de l'autre sur le bahut, se +parlaient à voix basse. Cependant le maître de la maison n'oubliait pas ses +convives. Les coupes s'entrechoquaient avec un bruit agréable, au milieu +des voeux qu'on formait pour l'avenir. Les visages étaient colorés d'une +charmante animation. Les bons mots, les réparties, volant de bouche en +bouche, se croisaient, se heurtaient et rebondissaient de l'un à l'autre, +comme une balle dans la main des joueurs. C'était le vrai moment des +confidences et des épanchements. + +--Conviens, mon cher Vardouin, dit Henry Montredon, que tu es un homme +heureux! + +--Je l'avoue! je n'ai pas à me plaindre du sort. + +--Tu as un trésor dans ta maison, continua Montredon en tournant la tête du +côté de Marie; mais il ne faut pas en être avare... + +--C'est-à-dire: est-ce que nous ne marierons pas cette adorable enfant? +voilà ta pensée... pas vrai? Eh bien! j'y ai déjà songé, dit Pierre +Vardouin. Mais chut! reprit à voix basse le maître de l'oeuvre, ma fille +nous écoute... Il ne faut pas la faire rougir. Nous en parlerons plus tard. + +--Ces deux enfants ont l'air de s'entendre à merveille, dit Montredon en +souriant. + +Puis il ajouta à haute voix: + +--J'aime à voir les jeunes gens s'amuser ainsi... C'est plein de promesses +pour l'avenir... Allons! buvons à la santé de Marie et de François! + +Ces quelques mots renversaient tous les projets de Pierre Vardouin. Son +regard haineux alla glacer d'effroi son apprenti. Au lieu de lever sa coupe +à l'exemple des autres convives, il repoussa sa chaise en arrière avec +colère. Mais, se ravisant aussitôt: + +--Au fait, dit-il en serrant la coupe dans ses doigts, tu as raison, mon +cher Henry. Je bois à la santé de François, qui te devra une reconnaissance +éternelle... Je profite de ta présence pour le récompenser de ses services. + +Les deux amants échangèrent un coup d'oeil où se peignaient toutes les +joies de l'espérance. + +--A partir d'aujourd'hui, continua Pierre Vardouin, François n'est plus mon +apprenti. + +Le silence était si grand qu'on entendait distinctement la respiration des +trois témoins de cette scène. + +--Je l'élève, continua Pierre Vardouin avec un sourire ironique, à la +dignité de... maçon! + +Les trois coupes retombèrent avec bruit sur la table. Pierre Vardouin +vidait la sienne d'un seul trait. + +--Mon père!... + +--Vous m'insultez! + +--Vous plaisantez! + +S'écrièrent à la fois Marie, François et Montredon. + +--Je parle sérieusement, répondit Pierre Vardouin avec un calme affecté. Je +ne peux, je ne dois rien accorder à François au-delà de ses mérites. Je +pense qu'il fera un bon ouvrier. Que demande-t-il de plus? Il est aussi +ignorant que mes tailleurs de pierre, et il voudrait déjà tenir dans sa +main le compas du maître de l'oeuvre. Quand on a de si hautes prétentions, +il est au moins nécessaire de les justifier et de donner des preuves de +talent! + +--Me l'avez-vous seulement permis? M'en avez-vous fourni l'occasion? +s'écria François, qui, malgré les efforts de Marie, s'était dressé de toute +sa hauteur et regardait son patron avec une audace dont on l'aurait cru +incapable. + +--Le drôle ose me répliquer! dit Pierre Vardouin en essayant de se lever. + +Henry Montredon le retint cloué à sa chaise. + +--Vous me reprochez mon ignorance? continua François, dont l'indignation ne +connaissait plus de bornes. Vous me demandez des preuves de talent? Eh +bien! je veux vous montrer ce que je sais faire. Je veux vous dire comment +je traiterais le sujet que vous devez sculpter sur les portes de l'église. +Jetez donc un coup d'oeil sur ce modèle, ajouta-t-il en désignant du doigt +un panneau en terre glaise appuyé contre la muraille, dans un coin de la +chambre. Comme symbole de la musique, vous représentez David jouant du luth +aux pieds de Saül. Maintenant voici mon idée, et je la soumets au jugement +de votre vénérable ami. + +--Je te défends de parler! s'écria Pierre Vardouin. + +--François, disait Marie, au nom de notre amitié, gardez le silence... Mon +père ne se connaît plus! + +Mais le jeune homme ne l'écouta pas. + +--Comme l'air est la source du son, dit-il, je le représenterais sous la +forme d'un homme à puissante stature, avec une figure belle comme celle du +Christ. Il aurait dans ses mains les têtes de l'Aquilon et de l'Eurus; sous +ses pieds, celle du Zéphyr et de l'Auster; à ses côtés, Arion et Pythagore; +entre ses jambes, Orphée: c'est-à-dire les trois grands musiciens de +l'antiquité. Les Muses achèveraient l'ensemble en formant un cercle autour +de son corps. Voilà mon projet. Je cours en chercher le dessin, si vous +désirez le comparer au modèle de mon maître. + +Le jeune homme se disposait à sortir. + +A cet instant, Pierre Vardouin crut remarquer sur la physionomie de +Montredon des signes d'admiration. La jalousie le mordit au coeur. Il +s'échappa des mains de son ami et, s'élançant sur François, il lui imprima +sur le visage une de ces flétrissures dont la dignité humaine doit toujours +tirer vengeance. + +François poussa un cri de fureur. Son premier mouvement fut de saisir une +bouteille, qu'il brandit au-dessus de sa tête. Mais, plus prompte que +l'éclair, Marie se précipita devant son père. + +--Frappez-moi! dit-elle en s'adressant à François. + +Le jeune homme trembla comme un enfant. Il laissa tomber le projectile sur +le plancher et s'élança hors de la chambre. + + + + +IV + + Vérité est, et je le di + Qu'amors vainc tout et tout vaincra, + Tant com cis siècle durera. + + HENRY D'ANDELY. + + +François était dans un véritable délire. Il parcourut le village en se +frappant le front avec des gestes de désespoir. Quelques personnes qui le +rencontrèrent eurent pitié de son état et lui offrirent de le ramener chez +sa mère. Mais la vue des hommes lui était à charge, et, sans rien répondre, +il s'enfonça dans le premier chemin qui s'offrit à lui, sans but, sans +réflexion, en proie à une fièvre dévorante, désirant à tout prix la +solitude. + +La lune inondait la campagne d'une douce lumière. Il aperçut bientôt, à peu +de distance, le bois témoin de ses amours. Le hasard--peut-être +l'habitude--avait conduit ses pas vers le lieu ordinaire de ses promenades. +Il entra sous les grands arbres, se laissa tomber près du banc de gazon sur +lequel il s'était assis le jour même avec Marie et s'abandonna à tout +l'excès de sa douleur, s'exagérant, comme tous les malheureux, la portée du +coup qui venait de le frapper. Il se releva soudain, tout pale, tout +défait, et ne sortit du bois que pour commencer à travers champs une course +insensée. Le désespoir, la colère, les mille passions qui l'agitaient +avaient surexcité ses forces, au point qu'il semblait rire des obstacles et +franchissait d'un pied sûr les fossés les plus larges et les haies les plus +élevées. Après avoir couru ainsi pendant plus d'une heure, il fut tout +surpris de se retrouver à l'entrée de Bretteville. Alors seulement il pensa +à sa mère. Mais il craignit de l'effrayer en se présentant subitement +devant elle, et cette crainte allait sans doute lui faire rebrousser +chemin, lorsque l'idée lui vint qu'elle était peut-être endormie. Cet +espoir le décida à rentrer pour prendre du repos; car il se sentait à bout +de forces et de courage. Il s'approcha donc de la maison et prêta +l'oreille; tout était silencieux. Il poussa doucement la porte; la lampe +brûlait encore, et sa mère, agenouillée dans un coin de la chambre, priait +pour lui. Magdeleine l'avait entendu; elle se retourna; sans lui donner le +temps de se lever, François se jeta dans ses bras. Jusque-là, il n'avait +pas versé une seule larme. Maintenant les sanglots déchiraient sa poitrine. +Il pleura longtemps ainsi sur le sein de sa mère. + +--Oh! comme je souffre, ma mère, dit François en s'affaissant sur un +escabeau. + +Alors seulement la pauvre femme s'aperçut de la pâleur de son fils et du +désordre de ses vêtements. + +--Mon Dieu! dit-elle, que t'est-il arrivé? Ton front est couvert de sueur, +tes joues sont pâles, comme si tu allais mourir. Tu n'es pas querelleur +pourtant, et je ne te connais pas d'ennemis... + +--Je n'ai pas été blessé, dit François, et cependant je souffre plus que si +j'étais à mon dernier moment. Je souffre là! reprit-il d'une voix perçante +en prenant la main de sa mère et en la plaçant sur son coeur. + +Puis il baissa la tête et retomba dans un morne silence. + +--Parle-moi, dit Magdeleine. Que puis-je faire pour te soulager? Je t'aime +tant que je trouverai bien le moyen de te consoler. Mais--pour l'amour du +ciel!--ne me regarde pas ainsi fixement, sans me répondre! + +--Nous sommes perdus, ma mère! nous sommes sans ressources! répondit +sourdement François! + +--Ne sommes-nous pas habitués à la misère? dit Magdeleine en souriant +tristement. + +--C'est vrai, interrompit François dont les yeux brillèrent d'un vif éclat; +mais nous avons toujours eu du pain, et nous allons en manquer! + +--Comment cela? s'écria Magdeleine au comble de l'inquiétude; n'es-tu pas +plein d'ardeur au travail? + +--Et si je n'ai pas d'ouvrage? + +--C'est mal, ce que tu dis là, François! tu devrais mieux reconnaître les +bienfaits de Pierre Vardouin. + +--Oh! ne me parlez pas de cet homme! s'écria François avec un geste de +colère. Il m'a insulté, insulté devant son ami, devant Marie! Je ne veux +plus reparaître devant lui, car je serais capable de le tuer. D'ailleurs, +ne m'a-t-il pas chassé ignominieusement de chez lui! + +Et le jeune homme raconta rapidement tout ce qui s'était passé au souper de +Pierre Vardouin: sa querelle avec le maître de l'oeuvre et les +circonstances qui l'avaient amenée. + +--Il est encore possible de le fléchir, dit Magdeleine en s'avançant vers +la porte. Si j'allais me jeter à ses pieds, lui demander ton pardon? + +--Ne le faites pas, ma mère! dit François en étreignant fortement les mains +de Magdeleine dans les siennes... Vous me feriez mourir de honte! + +--Écoute François! reprit la pauvre femme. Si tu as encore quelque amour +pour moi, tu refouleras bien loin dans ton coeur ces sentiments d'orgueil +qui ne conviennent pas à de pauvres gens comme nous, obligés de vivre de +leur travail. Vois, dit-elle en faisant tomber quelques pièces de monnaie +de son escarcelle, voilà tout ce qui nous reste: à peine de quoi vivre une +semaine! Ce n'est pas pour moi que je parle. Je ne me plains pas. Mais je +voudrais te savoir heureux; je voudrais te voir triompher d'un moment de +découragement. Allons, mon fils, de l'énergie, et souviens-toi que si le +devoir du riche est dans la charité, celui du pauvre est dans le travail. + +--Le travail! le travail! répéta François en redressant fièrement la tête, +c'est ce que je demande au ciel! Car je ne suis pas de ceux-là--Dieu +merci!--qui se croisent les bras et se complaisent dans une vie d'oisiveté. +J'ai de la force, du courage, je suis jeune et je veux travailler pour +vous, ma mère. Mais ne me forcez pas à croupir dans Bretteville. Pierre +Vardouin m'a fermé l'entrée de son chantier? Eh bien! j'irai chercher +fortune ailleurs. Je ferai comme tant de maîtres de l'oeuvre qu'on voit +courir le monde, offrant leurs services à qui les veut bien payer. + +--Tu consens donc à abandonner ta mère? + +--Non pas, vous me suivrez; je vous rendrai tous les soins dont vous avez +entouré mon enfance. Et vous serez heureuse, car j'aurai de l'or; et vous +serez fière, car j'aurai de la gloire! + +Les yeux de Magdeleine étaient tournés vers le ciel. Deux grosses larmes +roulèrent sur ses joues, tandis que ses lèvres s'agitaient faiblement, +comme si elle eût adressé à Dieu une fervente prière. + +--Vous pleurez, ma mère? dit François. + +--J'espérais, répondit tristement Magdeleine, mourir à Bretteville et +reposer près de la tombe de mon mari. + +--Je vous promets de revenir tous les ans au pays. Vous pourrez alors +accomplir votre pieux pèlerinage de Norrey. Allons, ma mère, repoussez à +votre tour ces funèbres pensées. Voyez, j'ai presque oublié l'insulte de +Pierre Vardouin et je me sens plein d'ardeur, depuis que j'ai pris une +forte résolution. Avec l'argent qui nous reste, nous irons à Caen. J'y +trouverai de l'ouvrage et nous commencerons bientôt notre tour de France. +Un coup de main, ma mère; vous serez plus habile que moi à empaqueter mes +vêtements. + +--Volontiers, puisque c'est ta volonté bien arrêtée, soupira Magdeleine. + +Et le fils et la mère commencèrent leurs préparatifs de voyage. + +Après la brusque sortie de François, Marie, qui connaissait le caractère +irritable de son père, se décida à quitter la chambre sans avoir essayé de +justifier son amant ou du moins d'implorer son pardon. Cette résolution lui +coûtait cher, car elle se sentait bonne envie de se jeter aux genoux de +Pierre Vardouin et de donner un libre essor à sa douleur. Mais elle pensa +que son père pourrait lui reprocher plus tard, en rougissant, d'avoir été +témoin de son honteux emportement. Cette crainte l'emporta sur son émotion. +Elle refoula ses larmes et, avant de sortir, elle tourna ses yeux humides +du côté d'Henri Montredon, comme pour lui demander son assistance. Le +vieillard lui sourit avec bonté et répondit par un coup d'oeil expressif +qui voulait dire, à ne s'y pas tromper: Courage! je sauverai tout. + +Quand elle se trouva sur le palier de l'escalier, Marie se demanda si elle +rentrerait dans sa chambre; mais son hésitation s'envola, plus rapide que +l'oiseau dont on ouvre la cage. Elle s'arc-bouta des deux mains contre la +muraille, appuya son oreille contre la porte et retint sa respiration, de +manière à ne rien perdre de ce qui allait se dire dans la chambre de son +père. + +La pauvre fille n'avait certes pas le vilain défaut que Walter Scott +impute, à tort ou à raison, à toutes les filles d'Ève. Elle n'était pas +curieuse. Mais elle venait d'entendre son nom et celui de François. C'était +son jugement qu'on allait prononcer; et, de tout temps, on a permis à +l'accusé d'assister aux débats qui décident de son sort. + +Pierre Vardouin marchait à grands pas d'un bout de la chambre à l'autre. + +Montredon, encore assis devant la table et appuyé sur un de ses coudes, +suivait des yeux la pantomime furieuse du maître de l'oeuvre. Il déplorait +la jalousie de son ancien camarade. Il voyait son emportement avec dégoût. +Et cependant il n'était plus maître de son envie de rire, dès que la colère +de Pierre Vardouin se manifestait par un geste ridicule ou par un éclat de +voix pareil à une fausse note. + +Nous sommes ainsi. Commençons-nous à lire dans le coeur humain? Sommes-nous +initiés à ses plus sombres mystères? nous plaignons nos semblables et nous +en rions. Il n'y a pas d'autre secret au drame; et celui-là seul est +méchant, qui ne plaint jamais et qui rit toujours. + +--François! François! répétait sans cesse le maître de l'oeuvre, maudit +soit le jour où je t'ai ouvert pour la première fois la porte de ma maison! + +Henri Montredon savait par expérience qu'il en est de la colère de l'homme +comme de celle des torrents. Opposez-leur un obstacle; aussitôt les eaux +s'y brisent avec impétuosité. Puis elles se divisent en une foule de petits +courants qui perdent de leur force à mesure qu'ils s'étendent sur un +terrain plus large. + +--Voilà une superbe colère! dit-il en plaisantant. Seulement, je me demande +comment François peut en être la cause? + +Pierre Vardouin s'arrêta brusquement et, se croisant les bras devant +Montredon avec ce geste intraduisible d'un homme qui croit répondre à une +grosse absurdité: + +--Pourquoi je suis irrité contre François? dit-il d'une voix éclatante... +Mais le bienfaiteur qui se voit payé d'ingratitude; le maître, dont la +science est mise en doute par l'élève; le père, dont la fille est +compromise par un homme sans honneur, tous ces gens-là ont-ils le droit de +s'emporter? En vérité! il faudrait avoir la patience d'un ange... + +--Pour t'écouter plus longtemps, dit Montredon en bâillant à se briser la +mâchoire. Bonne nuit! + +Il se leva, tout en parlant ainsi, et fit plusieurs pas vers la porte. +Pierre Vardouin l'arrêta par le bras. + +--Enfin, dit-il, tu conviendras toi-même que François est trop jeune pour +qu'on en fasse un maître de l'oeuvre? + +--Certainement, répondit Montredon en se frottant les yeux. + +--Que j'ai bien fait de lui interdire l'entrée de ma maison? + +--É-é-videm-em-ment! balbutia le défenseur de François. + +--Que d'ailleurs il est complétement incapable? + +--Ou-ou-i. + +--Que ma fille est d'un trop haut rang?... + +--Ouf! + +--Pour épouser un si pauvre hère? + +Cette fois, Montredon répondit par un ronflement bien caractérisé. + +--Il dort, l'imbécile! s'écria Pierre Vardouin en le secouant +vigoureusement par les épaules. + +La colère du maître de l'oeuvre avait changé de cours, grâce au système de +_barrage_ d'Henri Montredon. Le rusé vieillard n'eut pas de peine à sortir +de son faux assoupissement. + +--Je suis accablé de sommeil, dit-il, et cependant j'avais à te communiquer +des choses du plus haut intérêt. Tu n'as pas deviné le but de mon voyage +dans ce pays?... Allons, tu frémis encore!... A demain les confidences. + +--Il n'est pas tard, s'écria Vardouin en cherchant à le retenir. + +--Peut-être m'a-t-on récompensé au-delà de mes mérites, poursuivit Henri +Montredon qui joignait la finesse d'Ulysse à l'expérience de Nestor... + +--Tu occupes un poste éminent? demanda Pierre Vardouin vivement intrigué. + +--Il est certain que je jouis d'une grande influence... + +--Vraiment? + +--Et que je puis être utile à mes anciens amis. + +--Tu as toujours aimé à rendre service. + +--Si tu me fais des compliments, je m'échappe, je vais dormir! + +--Sois donc raisonnable, dit Pierre Vardouin: laissons aux petites filles +le soin de se mettre au lit dès que le soleil a quitté l'horizon. +Asseyons-nous devant cette table. Tu ne refuseras pas de trinquer avec un +vieux camarade qui, moins heureux que toi, n'a pas rencontré la gloire sur +son chemin. + +--Dis: plus modeste. + +--Il est vrai que j'aurais pu, comme tant d'autres, offrir mes services à +quelque riche abbaye. + +--Mais tu as préféré l'obscurité au grand jour, le village à la grande +ville. + +--J'ai renfermé en moi-même mes faibles talents. + +--Et personne n'est venu leur ouvrir? + +--On s'en repentira peut-être, répondit fièrement Pierre Vardouin. + +--On s'en est même déjà repenti, dit Montredon en souriant. + +--Que veux-tu dire? + +--Je suis employé, comme tu le sais, aux travaux de l'abbaye de St-Ouen. +Dernièrement, le révérend père abbé me fit appeler près de lui. «Henri +Montredon, me dit-il, je n'ai jamais douté de votre discrétion et de votre +dévouement. Il n'est donc pas surprenant que je vous aie choisi pour une +mission secrète...» Je reçois l'ordre de partir sans retard. J'arrive à +Caen, où je passe deux jours, et me voilà à Bretteville. + +--On avait entendu parler de l'église que je construis? dit Pierre +Vardouin. + +--Sans doute. + +--Et alors?... demanda le maître de l'oeuvre, avec un étranglement dans la +voix. + +--Alors... il a été décidé que l'on en construirait une autre à Norrey. +L'abbé n'a pas voulu que cette succursale de St-Ouen fût moins bien traitée +que le village de Bretteville. + +--C'est folie, reprit Pierre Vardouin, de construire deux églises dans un +si petit espace. L'une fera tort à l'autre. + +--A ce point de vue, la tienne n'a rien à craindre. + +--J'ose m'en flatter. Mais, si l'on continue sur ce pied-là, nous verrons +bientôt plus de clochers que d'habitants dans le pays. + +--J'exécute les ordres de mon supérieur. + +--Et tu vas commencer les travaux? + +--Non pas. Je viens seulement choisir un entrepreneur. J'ai songé à toi, et +me voilà. + +Vardouin était rayonnant. Il lui était doux de penser qu'il aurait encore +une fois l'occasion de mettre ses talents en lumière. + +--Ainsi, dit-il avec une certaine timidité, tu as songé à moi pour la +construction de cette nouvelle église? + +--Non, mon cher! non! pas précisément. + +Pierre Vardouin fit trembler le plancher sous ses pieds, et le sang lui +monta au visage. + +--Tu ne veux pas te railler de moi? dit-il avec colère. + +Henri Montredon ne répondit pas et laissa passer l'orage. Jusque-là, il +avait dirigé l'entretien suivant ses désirs, ménageant les emportements de +Pierre Vardouin avec le calme d'un auteur dramatique qui noue et dénoue, +suivant son caprice, les fils de son intrigue. Mais la pièce devenait +sérieuse; il eut un moment d'inquiétude et d'hésitation. + +Pierre Vardouin avait étudié avec lui le grand art des maîtres de l'oeuvre. +Pendant trois ans ils s'étaient coudoyés dans les mêmes chantiers; ils +avaient mis leurs plaisirs et leurs chagrins en commun; ils se confiaient +leurs projets, se disaient leurs espérances. Refuserait-il maintenant à son +ancien camarade une légère satisfaction d'amour-propre? Il n'avait qu'un +mot à dire pour le voir sauter à son cou et pleurer de joie. D'un autre +côté, qui pouvait lui répondre des moyens de François Regnault, à qui il +commençait à penser sérieusement pour lui confier la direction des travaux +de Norrey? Le jeune homme avait de l'enthousiasme, mais il manquait +d'expérience; il n'avait pas encore fait ses preuves. Les sentiments +d'Henri Montredon allaient de François à Pierre Vardouin qui semblait, en +dernière analyse, être sur le point de faire pencher la balance de son +côté, lorsqu'un sanglot de Marie, entendu seulement de Montredon, vint tout +à coup terminer ce combat intérieur en faveur de François. + +--Elle l'aime, se dit-il; son père est vieux et n'a plus longtemps à vivre; +il est juste que sa vanité se taise devant le bonheur de sa fille. + +Pierre Vardouin s'était levé et avait recommencé sa promenade furieuse. +C'était le moyen qu'il employait d'ordinaire pour dissiper ses +emportements. Henry Montredon l'arrêta au passage en lui appliquant +familièrement la main sur l'épaule. + +--Pierre Vardouin, lui dit-il, consentirais-tu, pour tout l'or du monde, à +faire quelque chose de nuisible à ta réputation? + +--Non, par Saint Pierre; mon patron! + +--Écoute-moi alors... Le maître de l'oeuvre de Saint-Ouen m'a fait mander +qu'il connaît le but secret de ma mission et qu'il saura bien me perdre, si +je confie la construction de l'église de Norrey à un homme de talent. Il +est jaloux! Comprends-tu maintenant pourquoi je ne t'ai pas proposé cette +affaire? + +--Merci! s'écria Pierre Vardouin en serrant énergiquement la main de son +ancien camarade; merci! cela me fait du bien de savoir que mon clocher de +Bretteville n'aura pas à craindre la comparaison. + +--J'ai donc besoin d'un homme incapable, continua Henri Montredon... Où le +trouver? + +--Je ne sais. + +--La chose n'est pas rare cependant. Dans tous les cas, un homme +inexpérimenté ferait bien mon affaire... J'ai pensé à François. + +--Un enfant! s'écria Pierre Vardouin. + +--C'est justement ce qui m'en plaît. + +--Il fera absurdités sur absurdités! + +--Tant mieux. + +--Il est d'un entêtement à toute épreuve + +--A merveille! + +--Il n'écoutera aucun conseil. + +--Bravo! + +--Il est même capable de montrer du talent, pour nous contredire. + +--Pour cela, je l'en empêcherai bien. + +--Comment? demanda Pierre Vardouin. + +Il y avait, dans la manière dont ce mot fut accentué, une telle inquiétude, +un aveu si naïf du mérite de François, que Henri Montredon ne put +s'empêcher de sourire. + +Tu n'ignores pas, dit-il, que François ferait tout au monde pour obtenir la +main de ta fille? + +--Il ne l'aura jamais! + +--On peut la lui promettre. + +--Quitte à ne pas tenir? + +--Pardon. Mais on lui fixera pour terme de son attente le jour où la +croix... + +--Couronnera la pyramide du clocher de Norrey? + +--C'est cela même!... Comprends alors son ardeur à conduire les travaux, à +presser les ouvriers. Laisse agir sa passion, et sois assuré qu'il ne +prendra pas le temps de construire un chef-d'oeuvre. + +En achevant ces mots, Henry Montredon sortit, laissant le maître de +l'oeuvre tout étourdi de cette étonnante confidence. + +Derrière la porte, il trouva Marie. + +--Eh bien, lui demanda-t-il en souriant, je suppose que vous avez tout +entendu... Êtes-vous contente? + +--Pas plus que ne le serait François, s'il eût été à ma place. + +--Est-ce ainsi que vous reconnaissez mon dévouement? + +--Quand on aime vraiment quelqu'un, répondit Marie d'une voix ferme, on le +défend; mais on ne le dégrade pas, en le mettant dans une situation d'où il +ne peut sortir qu'avec honte et déshonneur. + +--Il fallait bien mentir un peu... + +--On n'a pas besoin de mentir lorsqu'on se fait l'avocat d'une bonne cause, +dit noblement Marie. Et moi qui aime François de toutes les forces de mon +coeur, non-seulement je lui refuserais ma main, mais encore je ne lui +accorderais pas un regard de pitié, s'il devait oublier, en faisant un +marché indigne, ce qu'il doit à Dieu et à son art. + +Et Marie s'enfuit, toute rouge d'indignation, à la pensée du rôle humiliant +qu'on voulait faire jouer à François. + +Le lendemain, le soleil se leva radieux à l'horizon. L'espace qu'il allait +parcourir s'étendait devant lui, pur et libre de tout nuage. Il semblait +que le ciel eût voulu célébrer sa bienvenue en écartant tout ce qui pouvait +nuire à son éclat. + +Lorsque François se réveilla, ses yeux furent éblouis par un rayon de +soleil qui, après avoir traversé la fente d'un des contrevents, venait se +briser au-dessus de son lit contre la muraille. Il sauta à terre, presque +honteux de sa paresse, s'habilla lestement et courut ouvrir la fenêtre. Une +brise tiède et chargée d'aromes pénétra dans l'appartement. Le jeune homme +aspira avec force cet air vivifiant. + +--La belle matinée! s'écria-t-il en promenant lentement son regard sur +l'azur du ciel. + +--Hélas! la journée ne lui ressemblera pas! dit tristement la mère de +François, qui s'était approchée sans bruit. + +François saisit les mains de sa mère dans les siennes. Dieu sait seul ce +qu'il y eut de regrets, de douleur dans ce serrement de mains et dans le +regard qu'ils échangèrent tous les deux. Cette nouvelle émotion allait +peut-être ébranler la résolution du jeune homme. Ses rêves d'avenir, ses +projets de voyage, le mystère d'une vie inconnue, tout cela n'avait plus +pour lui le même charme qu'au moment de la colère. Il sentait tout ce qu'il +allait perdre. Il ne voyait pas ce qu'il allait gagner. Il repassa +rapidement dans sa mémoire les événements de la soirée. La conduite de +Pierre Vardouin ne lui paraissait plus aussi odieuse que la veille. Il se +reconnaissait même des torts. Mais, pour rien au monde, il n'eût consenti à +faire les premières avances. La perspective d'une telle humiliation lui +rendit toute son énergie. Il s'approcha du havre-sac qui contenait ses +vêtements et ceux de sa mère. Il le jeta sur son dos, empoigna le bâton +dont son père se servait quand il se mettait en route et, prenant sa plus +grosse voix, afin de dissimuler son envie de pleurer: + +--Ma mère, dit-il, voici l'heure où les travailleurs se rendent aux champs. +Il est temps de partir. + +La veuve se cacha la tête dans les mains. + +--Partons, ma mère! reprit François d'un ton moins assuré. + +La pauvre femme ne répondit pas; elle éclata en sanglots. Son fils lui +tendait la main droite, tandis que de l'autre il retenait ses larmes. + +--Mère, dit-il tout bas, de manière à ne rien laisser voir de la douleur +qui le suffoquait, venez-vous? + +--Quoi! vous partez sans moi? dit une voix douce comme celle qu'on prête +aux anges. + +François et sa mère, dans leur foi naïve, crurent en effet que, touché de +leur douleur, le ciel leur envoyait un de ses messagers. + +Ils se retournèrent et, surpris, reconnurent Marie. + +La jeune fille était encadrée dans la baie de la porte, au milieu de la +vigne vierge, dont les feuilles laissaient percer de place en place quelque +joyeuse petite fleur de clématite. Elle était rayonnante de beauté. Placée +ainsi, elle ressemblait, s'il nous est permis d'emprunter notre comparaison +à une époque plus rapprochée de nous, à ces portraits de jeunes femmes, que +les artistes du dix-huitième siècle se plaisaient à entourer de guirlandes +de fleurs. + +Marie se jeta dans les bras de la veuve Regnault. + +--Méchants! disait-elle en pleurant, méchants qui vouliez abandonner votre +petite Marie! + +François était resté sur le seuil de la porte. Tout à coup il poussa un +grand cri et rentra précipitamment dans la chambre. + +--Qu'y a-t-il? demandèrent les deux femmes. + +--Pierre Vardouin! s'écria François hors de lui. Il s'avance de notre côté. + +--Quel malheur si mon père me surprenait ici! dit Marie. + +--Venez! lui dit la veuve Regnault. + +Elle l'entraîna dans la chambre voisine. + +Lorsqu'il vit le maître de l'oeuvre entrer d'un pas résolu dans la maison, +François porta instinctivement la main à son coeur, comme pour en comprimer +les battements. Il était trop jeune, et ses passions étaient trop vives +pour que son émotion échappât à un oeil aussi exercé que celui de Pierre +Vardouin. L'attitude de l'apprenti n'exprimait pas le défi; mais elle était +pleine de noblesse et de fierté. Il se découvrit, par respect pour les +cheveux blancs du maître de l'oeuvre, et garda le silence. Il attendait une +explication. Pierre Vardouin comprit qu'il n'obtiendrait rien du jeune +homme, s'il ne lui adressait pas les excuses auxquelles il savait, +d'ailleurs, qu'il avait droit. Il s'avança donc à sa rencontre en lui +tendant la main. + +--François, dit-il, l'offense était grave,--je le sais,--mais irréfléchie. +Voici la main qui vous a frappé. Voulez-vous la serrer, comme celle d'un +ami qui reconnaît ses torts? + +Le jeune homme répondit par une étreinte cordiale, mais tout en conservant +une certaine retenue et sans manifester d'étonnement. Cette froideur déplut +au maître de l'oeuvre. + +--Garderais-tu un vieux levain de rancune contre moi? demanda-t-il. + +--Dieu m'en préserve! dit François. Seulement j'ai peine à croire que je +doive la visite de Pierre Vardouin à un but désintéressé. J'attends donc +l'explication de sa démarche. + +--Tu as vraiment une pénétration remarquable pour ton âge, François. +Parlons donc franchement. Veux-tu rentrer dans mon chantier? + +--Non! répondit François avec fermeté. Vous me rendez votre amitié, et je +vous en suis reconnaissant. Mais quant à travailler sous vos ordres, +jamais!... Voyez plutôt, ajouta-t-il en montrant son havre-sac et son bâton +de voyage, je me disposais à partir. + +Un éclair de joie illumina le visage sévère de Pierre Vardouin. + +--Au fait! se dit-il, si je laissais s'envoler l'oiseau, je n'aurais pas la +peine de fermer sa cage. Il emporterait avec lui tous les soucis dont il +était l'occasion. + +Mais une réflexion le ramena à sa première idée. Si François quittait le +pays, Henri Montredon choisirait peut-être quelque habile entrepreneur, +dont l'amour-propre tiendrait à surpasser la renommée de Pierre Vardouin. +Au contraire, s'il obtenait pour François la direction des travaux de +Norrey, il exercerait sur lui une influence toute-puissante. Il +l'écraserait sous ses pieds, plutôt que de permettre à son talent de se +déployer. + +--Tu tiens à ton indépendance? reprit-il en s'adressant au jeune homme. + +--Je suis lassé d'obéir. + +--Et si tu commandais à ton tour? + +--Oh! cela n'arrivera jamais! + +--Plus tôt que tu n'oserais l'espérer. + +--Vous vous jouez de moi... Cela n'est pas sérieux? + +--Tellement sérieux que je viens t'offrir le bâton de maître de l'oeuvre. + +--Quoi! s'écria François, le front rayonnant d'espérance, je conduirais des +ouvriers, je construirais des églises! Tous mes rêves, toutes les belles +choses que j'ai conçues, que j'ai méditées, je pourrais leur donner une +forme, leur donner la vie, les soumettre au jugement des autres? Je me +ferais un nom, je serais assez grand pour qu'on ne me refusât pas la main +de Marie!... Mais non! cela n'est pas vraisemblable, cela est impossible, +je ne suis qu'un insensé; et vous-même, vous ne pouvez vous empêcher de +rire de ma folie! + +--Tu as si bien ta raison, et tout ce que je te dis est si bien +l'expression de la vérité que voilà Henri Montredon... + +--Tout prêt à vous saluer du titre de maître de l'oeuvre, dit le nouveau +venu en entrant. + +--Ah! s'écria François. + +Il ne put trouver une parole; mais il tendit la main à son protecteur et le +remercia par un regard éloquent. + +--J'espère que tu nous construiras une belle église, dit Montredon en lui +frappant amicalement sur l'épaule. + +Il lui expliqua en peu de mots ce dont il s'agissait. + +--Oh! répondit François, je vous ferai quelque chose de beau! + +--Songe, interrompit Pierre Vardouin, que tu n'auras qu'un bref délai pour +construire ton église. + +--Combien de temps? + +--Je ne sais au juste, répondit Pierre Vardouin assez embarrassé du silence +d'Henri Montredon... Mais... tu aimes Marie? + +--Plus que la gloire! + +--Eh bien, je te l'accorderai en mariage... + +Le jeune homme tomba aux genoux du maître de l'oeuvre. + +--Le jour où l'on posera la dernière pierre de l'église de Norrey. + +--Cependant, dit François, je ne puis sans un temps raisonnable... + +--Si tu aimes vraiment ma fille, tu hâteras les travaux, tu presseras les +ouvriers. Rien n'est impossible à l'amour. D'ailleurs je ne reviens pas sur +ma parole. Voilà mes conditions! + +--Et voici les miennes! dit Marie d'une voix assurée en entrant dans la +chambre avec la veuve Regnault. + +Pierre Vardouin devint horriblement pâle. Il voulut saisir sa fille et +l'entraîner. Mais elle glissa dans ses doigts, courut vers François, le +prit par la main et le conduisit devant un Christ en pierre attaché à la +muraille. Les spectateurs de cette scène étaient sous le coup d'émotions si +violentes, que pas un d'entre eux ne trouva la force d'exprimer sa colère, +son étonnement ou son admiration. + +--Voyez-vous cette image du Sauveur? dit Marie en montrant le Christ à +François. Quelle expression de souffrance! quelle résignation divine! +quelle sublime bonté dans ce regard d'agonisant! Celui qui a pu travailler +une matière ingrate, de façon qu'il en ressortît un si poignant emblème de +la passion de Jésus, celui-là,--n'est-ce pas,--devait être un merveilleux +sculpteur, un des princes de son art? Non, c'était un simple ouvrier. Eh +bien! le fils de cet homme inspiré vient d'être nommé maître de l'oeuvre. +Et ce fils... c'est vous, François; car ce Christ est l'ouvrage de votre +père. Ferez-vous injure à sa mémoire? oublierez-vous ses leçons? +consentirez-vous à faire une oeuvre indigne de lui, indigne de vous? Non, +François!... Que votre travail mérite l'admiration des hommes; que votre +amour pour moi devienne une source féconde d'inspirations; qu'il ne soit +pas une entrave au développement de votre génie. Ne vous pressez pas, +consacrez à votre entreprise tout le temps qu'elle exige. Je saurai bien +attendre. Et je vous jure aujourd'hui, en face de cette figure du Christ, +de ne jamais donner ma main à un autre que vous! + +Le rayonnement du bonheur illuminait le front de François. Il tomba aux +genoux de Marie. Il essaya de prendre une de ses mains pour la couvrir de +baisers. Mais la jeune fille se déroba à ces marques d'amour et, se +tournant résolument du côté de Pierre Vardouin: + +--Mon père, dit-elle, je suis à vos ordres. + +Son assurance, la fierté de son attitude en imposèrent au maître de +l'oeuvre. Il donna silencieusement le bras à sa fille et sortit, après +avoir jeté sur François un regard où se peignait toute sa haine. + + + + +V + +Deux martyrs. + + +Huit ans s'étaient écoulés depuis le serment de Marie. Son fiancé avait +noblement répondu à son religieux enthousiasme. La tour de l'église de +Norrey s'élevait, gracieuse et coquette, au-dessus des peupliers les plus +élancés. + +Rien de mieux ordonné que l'ensemble de l'édifice; rien de plus élégant, de +plus achevé que ses moindres détails. On n'y voyait pas les lourds et +massifs piliers de l'époque romane; on n'y voyait pas les formes +contournées, les tours de force qui, plus tard, caractérisèrent +l'architecture dite _flamboyante_. C'était un des types les plus heureux de +cette belle période du treizième siècle, dont la Sainte-Chapelle est +l'idéal. Là, tout est si bien prévu que l'oeil n'est blessé par aucune +défectuosité; tout est si bien à sa place, qu'on ne saurait ajouter ni +retrancher le plus petit ornement sans nuire à l'effet général. Les +colonnettes s'élancent légèrement, des deux côtés du choeur, pour se +rejoindre à la voûte et s'y épanouir en un gracieux bouquet, comme ces +fusées qui décrivent dans l'air leur lumineuse parabole et se terminent par +une gerbe de feux du Bengale. La ténuité des piliers ne vous cause aucun +effroi; car ils sont aussi solides qu'élégants. Ils ne ressemblent pas à +ces géants difformes qui n'ont, pour soutenir leurs grands corps, que des +jambes amaigries, mais à ces hommes bien proportionnés, dont chaque partie +du corps s'est logiquement développée. + +Une ornementation simple, de grandes lignes, l'union intelligente du beau +et de l'utile, voilà ce qui fait le charme et le prix de la petite église +de Norrey. + +Au moment où nous retrouvons François, le jeune maître de l'oeuvre était au +milieu de son chantier. Les ouvriers travaillaient et jasaient autour de +lui, sans que l'idée de les surveiller ou d'écouter leurs propos vînt +troubler sa rêverie. Appuyé contre un bloc de pierre, les yeux fixés sur le +corps carré de la tour qui n'attendait plus que sa pyramide pour que +l'édifice fût dignement couronné, le jeune homme semblait abîmé dans de +profondes réflexions. Une expression de mortelle tristesse était répandue +sur ses traits. Le vent lui fouettait insolemment dans le visage; et il +demeurait, les bras croisés, immobile, et dans un morne accablement. Son +travail lui valait l'admiration des hommes. Mais de combien de douleurs +n'avait-il pas été la source? + +Huit longues années s'étaient passées depuis la promesse de Marie. On lui +avait défendu de la voir. La pauvre fille était enfermée ou surveillée. +Pierre Vardouin l'accompagnait, chaque fois qu'elle mettait les pieds hors +de la maison. Impossible de le fléchir, impossible même de parvenir jusqu'à +lui. Il se barricadait chez lui, comme dans une forteresse. A plusieurs +reprises, François avait envoyé sa mère chez le maître de l'oeuvre de +Bretteville pour essayer de le toucher. Mais Pierre Vardouin ne voulut pas +l'écouter et lui ferma sa porte. Hélas! la pauvre femme n'eut point +l'occasion de tenter une nouvelle épreuve; une courte maladie l'enleva à +l'affection de son fils. + +Ce fut pour François le plus affreux des malheurs. Privé de l'amour de +Marie, privé des consolations de sa mère, il eut un horrible vertige, en se +sentant réduit à ses seules forces morales. Pas un être qui s'intéressât à +lui, pas une bouche amie pour lui dire de ces douces paroles qui sont la +nourriture du coeur; personne à aimer! + +Le jeune homme fut arraché à ses sombres pensées par une petite altercation +qui venait de s'élever entre ses ouvriers. + +--J'imagine, disait un tailleur de pierre, qu'il est fort inutile de +s'exténuer à polir des cailloux, pour que le diable s'amuse à les mettre en +morceaux. + +--Ma foi! je suis de l'avis de Greffin, dit un autre ouvrier. + +--Qui, d'entre nous, aura le courage de garder l'église cette nuit? demanda +un troisième. + +--Pas moi, certes! + +--Ni moi. + +--Il faudrait avoir des griffes au bout des doigts, reprit Greffin, pour +affronter les esprits de l'enfer. + +--Alors ta femme pourrait servir de sentinelle, dit un bouffon de la +compagnie. + +--Je ne comprends pas qu'on plaisante sur les choses sérieuses, répondit +Greffin visiblement contrarié. + +--Vous rappelez-vous la statue de la Vierge, que j'avais portée hier soir +dans la nef? demanda un sculpteur, qui arriva fort à propos pour empêcher +une querelle. + +--Si je me la rappelle! dit un tailleur de pierre: c'est ce que tu as fait +de mieux! + +--Eh bien, voilà! dit le sculpteur. + +Et il se frappa le cou du tranchant de la main. + +--Elle est brisée? demandèrent les ouvriers en choeur. + +--On lui a tranché la tête! répondit le sculpteur. Je savais, ajouta-t-il, +que Kerlaz avait reçu l'ordre de passer la nuit dans l'église. Je +m'apprêtais à y aller pour lui tenir compagnie, lorsque le pauvre garçon +s'est avancé à ma rencontre avec une mine à faire trembler. Une bosse +affreuse lui cachait la moitié d'un oeil. + +--Il est tombé? demanda-t-on. + +--Non; mais il s'est battu. + +--Avec qui? + +--Avec un esprit qui a le poing solide, allez!... Il paraît qu'il +s'éclairait (l'esprit bien entendu) avec une petite lanterne sourde. Il +prenait toutes ses aises, afin de mieux briser ma statue. Alors Kerlaz, qui +est un rude compère et qui n'a pas peur, s'est approché de lui tout +doucement. Mais au moment où il allongeait la main pour l'empoigner, il a +reçu un terrible coup en plein visage. Lorsqu'il a rouvert les yeux: +bonsoir! l'esprit était parti... Il ne restait plus que la bosse. Comme je +ne tiens pas à être défiguré, j'ai pris la ferme résolution de ne pas +monter la garde dans l'église. + +--Je vous éviterai cette peine, dit François qui s'était approché du groupe +des parleurs. Je veillerai moi-même, cette nuit, à la sûreté de l'église. +J'entends que désormais il ne soit plus question de toutes ces histoires +ridicules. Suivez-moi, ajouta-t-il en s'adressant au sculpteur. J'ai besoin +de vous. + +François s'avança à grands pas vers la maison qu'il occupait à l'extrémité +du chantier. Il pria le sculpteur de patienter quelques instants; puis il +s'approcha d'une table et se mit à écrire, sous la dictée de son coeur. Il +ferma sa lettre et la donna à l'ouvrier, qui attendait ses ordres sur le +seuil de la porte. + +--Morbrun, lui dit-il d'une voix émue, vous connaissez la maison de Pierre +Vardouin. Courez à Bretteville, et tâchez de remettre ce billet entre les +mains de Marie. + +--Mais vous n'ignorez pas que le maître de l'oeuvre ne permet à personne +d'approcher de sa maison, encore moins de sa fille? + +--Je m'en rapporte à votre esprit inventif. Rappelez-vous seulement que ce +billet doit passer de vos mains dans celles de Marie. Soyez prudent. + +François s'assit sur un banc placé devant la maison et regarda s'éloigner +Morbrun, qui courait sur la route de Bretteville avec la rapidité d'un +lièvre poursuivi par une meute. + +Ce n'était pas un garçon à sentiments bien vifs. La tête jouait un plus +grand rôle que le coeur dans son affection pour François. Homme d'esprit +lui-même, il se faisait un honneur d'obéir aux volontés d'un maître +intelligent. Bref c'était un de ces caractères portés naturellement au +bien, et chez lesquels la soumission au devoir est un instinct plutôt +qu'une vertu. + +Tandis que Morbrun dévorait ainsi l'espace, il cherchait un moyen ingénieux +pour tromper la surveillance de Pierre Vardouin. Dès qu'il fut devant la +maison du maître de l'oeuvre, il prit la désinvolture et la voix d'un homme +aviné. Tout en trébuchant et maugréant à la façon des ivrognes, il vint +rouler avec force contre la porte extérieure. Le bruit de sa chute attira +du monde. Une fenêtre s'ouvrit au-dessus de lui. + +--Qui est là? dit une voix de jeune fille. + +--Quelqu'un qui désirerait parler à Pierre Vardouin, répondit le sculpteur +avec accompagnement de fioritures d'ivrogne. + +--Il est sorti. + +--C'est ce que je voulais savoir, dit Morbrun en se redressant d'aplomb sur +ses jambes. + +Puis, tirant la lettre de sa poche: + +--Je viens de Norrey, reprit-il, et je vous apporte ce billet, qu'on m'a +chargé de vous remettre. + +Marie poussa un cri de joie et tendit la main pour saisir le billet; mais +la fenêtre était trop élevée au-dessus du sol. Alors elle ôta prestement le +cordon qui faisait plusieurs fois le tour de sa taille. En moins d'une +minute le cordon fut descendu, la lettre attachée et introduite dans la +chambre. Marie fit un geste de remercîment à Morbrun et referma la fenêtre. +Son coeur battit violemment, quand elle décacheta la lettre; et ses yeux se +remplirent de larmes, à mesure qu'elle avançait dans sa lecture. Voici ce +que lui disait François: + + «Que devenez-vous, Marie? Vous rappelez-vous votre promesse? + Pensez-vous toujours à votre ami d'enfance? Oh! vous ne sauriez + imaginer combien de fois j'ai maudit le jour où je me suis engagé, + au pied du Christ, à mériter votre estime et celle des hommes! Que + me sert la gloire? Cette vaine renommée, je la donnerais pour un + instant passé auprès de vous. On répète autour de moi que mon + oeuvre est belle. Les mères seraient jalouses de voir leurs enfants + recueillir les hommages qu'on m'accorde. Mais tout cet encens, tous + ces éloges que j'avais tant désirés, loin de me satisfaire, ils me + brisent le coeur! En m'imposant l'obligation de couronner dignement + mon travail, ils semblent par cela même m'éloigner encore de vous. + Moi qui aurais voulu passer ma vie auprès de vous! Moi qui n'aurais + demandé pour tout bonheur que de vous voir, de vous entendre! + + «Il ne m'est donc plus permis d'écouter votre voix, de serrer votre + main, de vous dire que je vous aime. Et pourtant j'ai soif + d'affection; mon âme est pleine de douleurs, et je n'ai personne + avec qui pleurer!... Ma mère, ma pauvre mère! elle n'est plus là + pour me donner des consolations. Je n'ai même plus la force de la + résignation. Je me sens tout prêt à blasphémer. Je ne sais quelle + voix me crie que vous m'aimez toujours; et cependant le doute, + l'inquiétude me torturent à chaque heure du jour et de la nuit. + J'ai du courage et j'ai peur. Je suis fort et je tremble! Ce n'est + déjà plus un pressentiment. On m'a dit que votre père veut vous + marier. Ce bruit-là est absurde, n'est-ce pas? Ce serait un crime + de vous supposer capable d'un parjure. Mais si votre père vous + enferme comme dans une prison, il peut bien vous conduire de force + à l'autel. Cette pensée me brise le coeur, et je ne me sens plus + maître de ma volonté. Marie, ayez pitié de moi! Il faut que je vous + parle, que j'entende votre voix, que je touche votre robe, + dussiez-vous vous attirer la colère de votre père. Ce soir, je vous + attendrai auprès de l'église de Norrey. Venez, lorsque le soleil + aura disparu à l'horizon, venez rendre le calme au coeur de votre + ami... + + «Oh! ne craignez rien; si sa raison l'abandonne parfois, c'est + quand il désespère de vous voir. Votre présence le guérira. Ne + craignez rien! Nous ne serons pas seuls. Ma mère elle-même nous + entendra, nous surveillera, comme autrefois. Sa tombe sera sous nos + pieds, à côté de celle de mon père. Adieu, Marie! Pardonnez-moi; + mais ne me refusez pas!» + +La jeune fille n'eut pas le loisir de s'abandonner à l'émotion que lui +causaient les plaintes de François. On venait de refermer brusquement la +porte de la rue, et les pas de son père résonnèrent pesamment sur les +degrés de l'escalier. Elle n'eut que le temps de cacher la lettre et de +passer son mouchoir sur ses yeux. Pierre Vardouin était déjà dans la +chambre. + +--Ces pleurs-là n'auront donc pas de fin? dit le maître de l'oeuvre d'une +voix dure. + +--Je pensais aux jours de mon enfance, répondit Marie en essayant de +sourire. + +--Tu auras bien assez de sujets de chagrin dans l'avenir sans en demander +au passé, reprit Pierre Vardouin. Quand tu auras vieilli comme moi, tu +connaîtras le prix des larmes. + +--Je ne suis pas encore endurcie, dit Marie. + +--Voilà précisément le mal, continua Pierre Vardouin en déposant son +manteau. Dans la vie, les parents se contentent des fruits amers et +abandonnent les bons aux enfants. Mauvaise éducation! Ils n'ont plus de +courage dans les jours malheureux. + +--Il y a des exceptions, soupira Marie. + +--De quoi te plains-tu? Je ne te donne pas assez de liberté peut-être? + +--Vous m'enfermez à clef. + +--Par saint Pierre, mon patron! je te sais gré de ta franchise. J'oubliais +que les filles se fatiguent de l'autorité paternelle, quand elles ont +dépassé vingt ans. + +En disant cela, Pierre Vardouin se mit à sourire. Marie, encouragée par son +air affable, eut une lueur d'espérance. Elle courut vers son père et lui +fit mille caresses. + +--Vraiment! mon père, dit-elle en cherchant à lire dans ses yeux, vous +auriez l'intention?... + +--De te marier... Qu'y a-t-il là d'étonnant? + +Marie poussa un cri de joie. Cette révélation répondait au plus cher de ses +désirs. + +--Tu consens donc à quitter ton vieux père? dit le maître de l'oeuvre en +passant doucement la main dans les cheveux de sa fille. + +--Tôt ou tard, mon père, il le faudra bien. + +--Et: mieux vaut tôt que jamais? dit Pierre Vardouin en retournant le +proverbe. + +Marie ne chercha point à répondre à cette plaisanterie. Elle se serait +d'ailleurs mal défendue. Son visage était rayonnant. + +--Vous l'avez donc vu? demanda-t-elle à son père. + +--Aujourd'hui même. + +--Il vous a dit combien il a souffert? + +--Sans doute. Le pauvre garçon attendait depuis si longtemps. Il s'est jeté +à mon cou en pleurant. Alors, pour le consoler: «Dans peu de jours, lui +ai-je dit, dans peu de jours, Louis Rogier, vous serez le plus heureux des +hommes.» + +Les joues de Marie se couvrirent d'une pâleur mortelle. + +--De qui voulez-vous parler? demanda-t-elle avec angoisse. + +--De Louis Rogier, parbleu! du fils de l'échevin. + +--Ce n'est pas lui! s'écria la jeune fille en laissant tomber sa tête dans +ses mains. Ah! vous êtes cruel, mon père. + +--Quoi! tu pensais encore à l'autre? + +--Il a ma parole, répondit simplement Marie. + +--Il n'y tient guère, crois-moi. S'il t'aimait sincèrement, est-ce qu'il +aurait mis huit ans, et plus, à construire l'église de Norrey? + +--Il n'a fait que son devoir. + +--Oui; mais il est plus épris de son oeuvre que de toi, ma pauvre enfant. +On le salue du nom de maître illustre; tout Bretteville va admirer son +travail... On me délaisse moi! pour ce misérable apprenti, qui sait à peine +bégayer son art... La fumée de l'orgueil lui dérobe le souvenir de ce qu'il +nous doit. Il rêve déjà une alliance plus relevée. Il te dédaigne. + +--Je ne le crois pas. + +--Il ne pense plus à toi; j'en ai des preuves. + +Indignée de la conduite de son père, Marie fut tentée de le confondre en +mettant sous ses yeux la lettre de François. Mais elle s'arrêta à temps, +dans la crainte de compromettre son bonheur et celui de son amant. + +--Quel est donc le mérite de François? poursuivit Pierre Vardouin. On lui +prodigue les éloges; mais cela durera-t-il? Quelle est sa fortune? A-t-il +de la naissance? + +--Mais je l'aime! s'écria Marie d'un ton déchirant. + +Pierre Vardouin comprit en cet instant que tout l'avenir de sa fille était +attaché à la satisfaction de son amour pour François. Son premier, son bon +mouvement, celui que lui dictait son instinct de père, allait peut-être lui +arracher un consentement. Marie attendait son arrêt en frémissant, +lorsqu'un bruit de voix, parti de la rue, parvint jusqu'aux oreilles de +Pierre Vardouin et paralysa son élan généreux. + +--Il est impossible, disait-on, de voir quelque chose de plus beau que +l'église de Norrey. La construction de Pierre Vardouin est une bicoque, en +comparaison de celle de François! + +Quand il se fait une perturbation dans les lois de la nature, le physicien +n'a plus qu'à déposer ses instruments d'expérimentation en attendant la fin +du désordre. Ne doit-il pas en être de même du moraliste? Que viendrait +faire sa science en présence des cataclysmes du coeur humain? Sa méthode, +si incertaine d'ailleurs, oserait-elle balbutier une explication des orages +qui troublent le coeur et aveuglent l'esprit, au point d'anéantir les +affections les plus saintes? Qu'il se taise alors; ou, s'il veut faire de +la statistique, qu'il constate une monstruosité de plus. + +La jalousie de Pierre Vardouin s'était réveillée, plus active, plus +effroyable que jamais. Il ne se contentait pas de haïr François de toutes +les forces de son âme. Il embrassait dans son inimitié tout ce qui pouvait +porter quelque intérêt à son ancien apprenti. Il lança un regard terrible à +sa fille et sortit en blasphémant. + +Marie profita de son absence pour s'abandonner librement à sa douleur. Il +était trop évident à ses yeux qu'elle n'avait plus à espérer que dans la +miséricorde de Dieu. Elle attendit avec résignation le retour de son père. +Leur souper fut, comme on l'imagine, d'une tristesse mortelle. Pas un mot +ne fut échangé entre le père et la fille. Marie retenait à peine ses +sanglots. + +Cependant la nuit commençait à remplir tout de son ombre, et l'heure du +rendez-vous approchait. La jeune fille aurait cru commettre un sacrilége si +elle n'eût pas tenté l'impossible pour aller donner des consolations à +François. Elle sentait elle-même le besoin de pleurer avec lui. Son père +sortait habituellement le soir. Elle surveillait donc avec une impatience +fébrile les moindres mouvements du maître de l'oeuvre. + +Enfin il se leva de table plus tôt que de coutume, prit son manteau et +descendit l'escalier avec précipitation. + +Au bruit épouvantable que la porte fit en se refermant, Marie put juger du +degré d'irritation de son père. Elle s'approcha de la fenêtre et le suivit +des yeux aussi longtemps que l'obscurité le lui permit. Puis elle se +demanda par quels moyens elle parviendrait à s'échapper de la maison. Ses +mouvements indécis témoignaient du peu de succès de ses recherches. Soudain +le feu de la résolution brilla dans son regard; elle prit la lampe et +descendit examiner la porte qui donnait sur la rue. Ses yeux se levèrent +vers le ciel avec une admirable expression de reconnaissance. + +--Mes pressentiments ne m'ont pas trompée! s'écria-t-elle. Dans sa colère, +il a oublié ses précautions habituelles... Je suis libre! + +En même temps elle attirait la porte, qui gémit péniblement sur ses gonds. + +--Il me tuera peut-être à mon retour, pensa-t-elle, mais François va savoir +que je l'aime encore! + +Et la courageuse fille se mit à courir dans la direction du village de +Norrey. Elle n'eut pas fait trois cents pas qu'elle entendit marcher à sa +rencontre. Saisie de frayeur, elle se jeta précipitamment de côté et +chercha une cachette derrière une haie d'aubépine. + +Le vent chassait au ciel de grands nuages, aux contours bizarres. De temps +à autre, cependant, la lune apparaissait au milieu de vapeurs irrisées, +brillante comme un miroir d'argent qui réfléterait les rayons du soleil. Au +moment où Marie se croyait le mieux à couvert, un des gros nuages se +déchira, et des flots de lumière se répandirent sur la route et sur la +campagne. + +Deux cris de joie signalèrent cette victoire de l'astre sur les ténèbres. +Dans l'homme qui lui avait causé tant d'effroi, Marie venait de reconnaître +François. + +Les deux jeunes gens échangèrent un rapide regard et se jetèrent dans les +bras l'un de l'autre. + +--Je savais bien que vous ne me refuseriez pas! s'écria François, quand il +se fut rendu maître de son émotion. + +--Douterez-vous de mon amour maintenant? lui demanda Marie. + +--Vous êtes bonne, répondit François en déposant un baiser sur le front de +la jeune fille. + +--Voyons! donnez-moi votre bras, dit Marie. Et promenons-nous gravement, +comme de grands parents. + +--Où faut-il vous mener? + +--A Norrey. Je ne connais pas encore votre chef-d'oeuvre. + +--Vous exagérez... + +--Non pas! reprit Marie. Je compte sur un chef-d'oeuvre, sans quoi je ne +vous pardonnerais pas de m'avoir fait attendre huit ans le plaisir de vous +admirer. + +--En effet, voilà huit ans que je souffre!... + +--Est-ce un reproche? dit Marie. + +--Pour cela, non, répondit François. Vous n'avez fait que votre devoir en +me faisant jurer d'illustrer mon nom. Mais votre père devait-il se montrer +si impitoyable? + +--Oh! ne me parlez pas de mon père! interrompit Marie. Soyons tout entiers +au bonheur de nous voir! + +Ils étaient arrivés au détour du sentier, et l'église se dressait devant +eux dans toute sa magnificence. + +--Dieu, que c'est beau! s'écria Marie. Oh! que je suis contente, que je +suis fière de vous, François! + +En, même temps elle enlaça ses deux bras autour de son cou et lui prodigua +mille caresses, en lui disant les plus douces choses. Ces quelques minutes +de bonheur firent oublier à François ses huit années de souffrance. Ses +yeux, admirables en ce moment d'enthousiasme et de félicité, se promenaient +avec amour de Marie à l'édifice en construction, et ses lèvres cherchaient +en vain des mots qui répondissent aux sentiments qui remplissaient son âme. + +Mais il n'est pas de langue capable de traduire ces sublimes béatitudes, si +fugitives d'ailleurs qu'elles sont bientôt suivies d'une tristesse +mortelle. Le front de François s'inclina, chargé de langueur. + +Et n'est-ce pas le propre des natures élevées d'associer au bonheur présent +un pénible souvenir, de ne jamais goûter une joie, un plaisir sans y +trouver d'amertume, de penser, en voyant l'enfant, à l'aïeul qui n'est +plus! + +--Que je suis heureux! s'écria-t-il d'une voix émue... Si ma mère pouvait +partager ma joie! + +Marie suivit la direction des yeux de son amant. Elle aperçut alors deux +petites croix de bois qui se penchaient l'une vers l'autre, comme pour se +rejoindre, au-dessus de deux tertres couverts de gazon. + +--Prions! dit Marie en tombant à genoux; Dieu pourrait nous punir d'avoir +oublié les morts. + +--Marie, s'écria tout à coup François, n'avez-vous pas entendu du bruit? + +--Je ne sais. Mais je ne puis m'empêcher de trembler. Il me semble que la +nuit est glaciale. L'obscurité augmente de plus en plus... J'ai peur, +François! + +--Tranquillisez-vous; je suis là pour vous protéger, répondit le jeune +homme en couvrant Marie d'un épais manteau qu'il avait tenu jusque-là sur +son bras. + +--Il se fait tard, reprit Marie. Soyons raisonnables, et séparons-nous. Mon +père peut rentrer d'un instant à l'autre. Vous figurez-vous bien sa colère, +s'il ne me trouve pas à la maison? + +--On jurerait qu'il y a de la lumière dans la tour, interrompit François. + +--C'est peut-être un reflet de la lune, dit Marie. + +--Mes yeux me trompent rarement, reprit le jeune homme. + +Il se dirigea vers l'église. + +--Restez! dit Marie avec un tremblement dans la voix. + +--Les ouvriers, continua François, prétendent que ce sont des esprits. Je +croirais plus volontiers à la malveillance. Esprits ou malfaiteurs, je vais +bientôt avoir sondé ce mystère. + +--Ne vous exposez pas! s'écria Marie en cherchant à retenir son ami. + +--Ne craignez rien, répondit-il. Je serai bientôt de retour. + +A ces mots, il entra résolûment dans l'église et prit un ciseau laissé là +sur le sol par les compagnons, pour s'en faire une arme au besoin. + +Marie l'avait suivi dans la nef, en proie à une vive terreur. Elle +s'agenouilla sur une dalle et commença une fervente prière. Le jeune homme +montait rapidement les marches du petit escalier de la tour. + +Arrivé au terme de sa course, son pied heurta contre une masse informe qui +lui barrait le passage. Il se baissa et sentit le corps d'un homme sous ses +doigts. François ne savait pas ce que c'est que la peur. Il empoigna +fortement le bras de l'inconnu et l'entraîna avec vigueur. + +--Je te tiens enfin! s'écria-t-il en prenant pied sur la plate-forme. Si tu +n'es pas un esprit de l'enfer, je vais apprendre au moins comment tu te +nommes. + +Le prisonnier sortit de la pénombre et parut dans un demi-jour. Le jeune +homme lâcha sa proie, en poussant un cri de surprise et d'effroi. + +C'était Pierre Vardouin. + +Il y eut quelques minutes d'un silence mortel. + +--Que faisiez-vous là à cette heure? demanda enfin François, dont la +poitrine se soulevait par bonds violents. + +--N'est-il pas permis au maître de visiter le travail de son élève? + +--Mais vous brisiez des sculptures! reprit François avec indignation. Vous +n'aviez donc pas assez de me briser le coeur, en me refusant la main de +Marie! + +--Proclame partout que ton église a été construite sur mes plans, dit +Pierre Vardouin d'une voix sourde, et demain tu conduiras Marie à l'autel. + +--Que je fasse cette infamie? s'écria le jeune homme, chez qui l'orgueil de +l'artiste se réveilla plus fort que l'amour. J'aimerais mieux mourir! + +--Eh bien, soit! dit Pierre Vardouin avec un sourire affreux. + +Et, plus prompt que l'éclair, il se précipita sur le jeune homme, qu'il +étreignit de ses bras nerveux. François, pris à l'improviste, n'eut pas le +temps d'opposer de résistance. Il fut soulevé et porté sur le bord de la +plate-forme. + +--Réfléchis encore! dit Pierre Vardouin en le tenant suspendu sur l'abîme. + +François ne répondit pas. Il avait réussi à dégager celle de ses mains qui +tenait le ciseau. Mais l'arme ne fit qu'effleurer le front de Pierre +Vardouin, qui lâcha prise. Et François roula dans le vide. Son corps +rencontra un restant d'échafaudage, s'y arrêta un instant, puis rebondit et +vint s'affaisser au pied de la tour avec un bruit sourd. + +Cependant la lune éclairait de ses tristes reflets l'intérieur de l'église. + +Marie continuait de prier pour son amant. L'absence prolongée de François +la frappa de terreur. Elle se leva, pâle comme une morte, et s'approcha, en +chancelant, de la porte qui donnait accès à la tour. + +Au moment où elle mettait le pied sur la première marche, la figure sombre +de Pierre Vardouin s'offrit à ses regards. Elle faillit tomber à la +renverse; mais elle retrouva subitement toute son énergie à la pensée du +danger que François avait couru. Et saisissant une des mains du maître de +l'oeuvre: + +--Vous tremblez, dit-elle. Qu'avez-vous fait de François? + +--Le malheureux s'est tué! balbutia Pierre Vardouin en baissant les yeux +sous le regard pénétrant de sa fille. + +Marie bondit hors de l'église et courut au pied de la tour. + +Le corps de François était étendu à terre. Sa tête reposait sur le tertre +d'une tombe, comme s'il se fût endormi pour toujours sur la couche des +morts. + +Marie se jeta à genoux et posa la main sur le coeur du jeune homme. + +--Il respire! dit-elle en levant les yeux au ciel avec une divine +expression de reconnaissance. + +--Qui est là? soupira faiblement le jeune homme. + +--C'est moi; c'est votre Marie. + +--Je vous attendais, Marie. Je savais bien que vous viendriez me fermer les +yeux. + +--Ne parlez pas ainsi! répondit Marie tout en larmes... Tenez, maintenant +que votre tête repose sur mes genoux, les couleurs semblent vous revenir... +Oh! personne ne m'enlèvera mon trésor! + +--Je le sens, Marie, mon heure est venue... Je souffre!... Ma pauvre +église, je ne l'achèverai donc pas?... Que personne ne la termine... +qu'elle reste inachevée, comme ma destinée! + +--Si vous m'aimez, François, vous reprendrez courage... Mon père est parti +pour chercher du secours... + +--Votre père! s'écria François avec horreur. + +--Quoi? dit Marie plus pâle que son amant. + +--Je lui pardonne tout, murmura François. + +Pas un mot d'accusation ne sortit de sa bouche. Ce sublime effort l'avait +épuisé, et sa tête retomba lourdement sur les genoux de la jeune fille. +Folle de douleur et d'amour, Marie serra François contre sa poitrine et lui +donna un baiser brûlant. Le jeune homme se ranima sous cette étreinte +passionnée, et ses yeux reprirent tout leur éclat. + +--Marie, dit-il; au nom du ciel! laissez-moi. + +--Je vous abandonnerais!... + +--Vous n'avez jamais vu mourir... Je veux vous épargner cet horrible +spectacle. + +--Mais... vos yeux s'animent et votre voix est sonore? + +--Mon père était ainsi quand il tomba du haut de son échafaudage. Il nous +parla avec force... puis... tout d'un coup... + +--Oh! vous me désespérez, François! s'écria Marie en éclatant en sanglots. + +--Voyez-vous comme le ciel s'illumine? reprit François. Toutes ces étoiles +qui brillent au-dessus de nos têtes, ce sont les cierges de mes +funérailles, les funérailles du pauvre... Et pourtant je voudrais si bien +vivre, vivre pour vous, pour mon église, pour ces beaux astres! Nous +aurions eu tant de bonheur! Mais Dieu ne le veut pas, et nous nous +reverrons au ciel. Marie, vous vous rappelez ce petit buisson d'églantier +où vous aviez cueilli une rose?... Vous le planterez sur ma tombe, et tous +les ans... Oh! mes yeux se troublent... Mon Dieu, mon Dieu!... Votre main, +Marie... Encore un baiser! + +Marie approcha ses lèvres de celles du jeune homme. + +Quand elle releva la tête, l'ange de la mort avait passé entre les deux +amants; et l'âme de François était allée rejoindre celle de sa mère. + +Absorbée qu'elle était dans sa douleur, la jeune fille n'entendit pas son +père qui revenait de laver sa blessure à une source voisine. Pierre +Vardouin l'ayant appelée, elle leva vers le maître de l'oeuvre ses yeux +égarés. Un frisson glacial parcourut alors tous ses membres. Elle venait +d'apercevoir le front meurtri de son père; et, de là, son regard s'était +abaissé fatalement sur le ciseau que François tenait encore dans la main +droite. + +L'affreux mystère s'était fait jour dans son esprit. Elle poussa un cri +d'horreur et tomba presque inanimée aux pieds de François. + + * * * * * + +Marie eut le malheur de survivre à son amant. A cette époque, on n'avait +pas encore appris à se soustraire au désespoir par une mort volontaire. + +Douce, affectueuse comme par le passé, la jeune fille continua d'habiter +sous le même toit que son père. Plus elle le voyait triste et rongé par les +remords, plus elle redoublait de soins et d'attentions. En présence d'un +tel dévouement, le maître de l'oeuvre vécut dans la persuasion que sa fille +ne se doutait pas de l'affreuse vérité. + +Cependant Pierre Vardouin ne pouvait se faire à l'idée de voir les plus +belles années de Marie se consumer dans l'isolement. Le bourreau eut pitié +de sa victime. Il voulut lui préparer un avenir heureux. + +Mais, au premier mot de mariage, la jeune fille se révolta. Elle répondit +simplement: + +--L'église de Norrey n'est pas achevée. C'est là le délai que vous m'aviez +imposé pour mon mariage. J'attendrai! + +Ce refus porta un coup funeste au vieux maître de l'oeuvre. Ses facultés +baissèrent rapidement, et cet homme orgueilleux devint la risée et le jouet +des enfants du village. Marie seule avait le don de le distraire. Elle +consentait à mettre ses robes de fête pour amuser le pauvre insensé. + +Il y a certes plus de grandeur à supporter une telle existence qu'à monter +sur le bûcher des persécutions; et les martyrs, dont les religions ont le +plus le droit de s'énorgueillir, sont peut-être ceux-là même qui ont le +courage de vivre tout en ayant la mort dans l'âme. + +A partir de la mort de son père, le temps que Marie ne consacra pas à +visiter les malheureux, elle le passa à prier sur la tombe de François. +Souvent, après l'accomplissement de ce pieux devoir, elle dirigeait ses pas +vers le petit bois, voisin du village de Norrey, et s'asseyait sur le banc +de gazon où nous l'avons vue recevoir le touchant aveu de la passion de +François. Alors sa pensée se reportait vers ces temps de bonheur et +d'espérance, et des larmes amères coulaient de ses yeux. + +Tous, humbles ou puissants, n'avons-nous pas un lieu de prédilection, où +promener nos regrets et exhaler notre douleur? + +On raconte que Marius, lorsqu'il se promenait sur le rivage de Minturnes, +pendant que l'on préparait le navire qui devait protéger sa fuite, tournait +souvent ses regards du côté de la ville éternelle. Que lui disaient alors +ses souvenirs et son immense orgueil inassouvi? Il passait la main sur son +front, comme pour en arracher son angoisse, et, levant vers le ciel ses +yeux humides, il semblait lui demander d'abréger son supplice. + +La prière de Marie fut mieux entendue de la Divinité que celle de +l'ambitieux. + + * * * * * + + + + +ÉPILOGUE. + +Visite chez l'ex-magistrat. + + +--Je remarque avec plaisir que la tour n'a pas été achevée, dit Léon en +sortant du cimetière. Elle attend encore sa pyramide. + +--Les dernières volontés de François ont été respectées, répondit M. +Landry. Seulement, on ne prend pas grand soin de conserver son +chef-d'oeuvre. Vous pouvez en juger d'après le mauvais état de la toiture. + +--Cherchons le moyen de secouer l'apathie des habitants de Norrey, dit +Victor... Si l'on répandait le bruit que l'âme de François vient se +plaindre le soir du triste délabrement de son église? + +--J'y songerai, répondit M. Landry en souriant. Vous avez là une excellente +idée. + +Tout en parlant de la sorte, nos touristes avaient repris le chemin de +Bretteville. Lorsqu'ils furent arrivés à l'extrémité du village, leur +cicérone s'arrêta devant une maison de peu d'apparence précédée d'un +jardin, dont les plates-bandes eussent fait envie à la bonne déesse des +fleurs. + +--Voilà mon Éden, dit M. Landry en leur ouvrant la grille du jardin. Vous +pouvez vous y promener sans crainte. Il n'y a ni serpent, ni arbre de la +science... + +Il les quitta un instant pour aller donner ses ordres à la vieille +Marianne, sa cuisinière. Quand il revint, on lisait sur sa physionomie le +bonheur qu'un solitaire, retiré volontairement du monde, doit goûter +lorsqu'il est arraché à ses méditations par des amis qu'il estime. + +--Ah! dit-il, vous regardez mes pains de sucre? des ifs taillés en forme de +pyramide? Mauvais goût, n'est-ce pas? Mais que voulez-vous? Tels me les a +laissés mon père, tels je les ai conservés. Le brave homme aimait à tailler +ainsi ses arbres. Il trouvait cela d'un bon effet, et d'ailleurs c'était de +mode à l'époque. Par esprit d'imitation, peut-être aussi pour conserver à +cette habitation la physionomie qu'elle avait du temps du vieillard, je me +suis mis à prendre de grands ciseaux et à faire la toilette de ces pauvre +ifs. + +A cet instant, la cuisinière cria du seuil de la porte: + +--Monsieur est servi! + +--En ce cas, messieurs, je vous invite à me suivre au réfectoire, dit M. +Landry en se levant et prenant chacun des jeunes gens par un bras. + +La salle à manger de M. Landry était simple, mais d'un goût parfait. + +On y voyait un dressoir en vieux chêne, admirablement sculpté, une table +monopode avec des guirlandes de fleurs également taillées dans le bois, des +chaises à pieds tordus, dans le genre Renaissance, une horloge dans le même +style, quatre tableaux représentant les saisons et plusieurs vases du +Japon, placés sur la cheminée. + +Le peintre s'empressa naturellement d'aller examiner les tableaux, tandis +que son compagnon promenait un regard complaisant sur tous les objets qui +l'entouraient. + +La conversation s'engagea sur ce ton demi-sérieux, demi-plaisant, qui a +tant de charme entre gens d'esprit. On parla beaucoup des femmes, de l'art, +de la littérature, et fort peu du cours de la rente; ce qui eût paru bien +fade à plus d'un de nos poëtes à la mode et peut-être hélas! à plus d'une +de nos jolies femmes. + +Les deux artistes se retirèrent dans leur chambre, enchantés de leur hôte. +Ils ne tardèrent pas à s'endormir et leur imagination, échauffée par un +repas excellent, les fit assister à des scènes étranges qui auraient pu, à +elles seules, défrayer tout un conte d'Hoffmann. + +Léon voyait la tour de Norrey s'allonger, se coiffer d'une immense pyramide +et commencer autour de lui une ronde dévergondée; Victor voyait avec effroi +la servante de M. Landry s'approcher de son tableau du _Quos ego_, arracher +le poisson que Neptune tenait à la main et le jeter dans la poêle à frire. + +Ils étaient encore sous l'impression du cauchemar, lorsqu'on frappa à leur +porte. Ils se réveillèrent en sursaut. M. Landry venait d'entrer dans la +chambre. + +--Voilà comme je dormais autrefois! dit l'ex-magistrat en souriant. Aussi +m'est-il arrivé souvent de manquer le départ des voitures. + +--Quoi! la voiture serait passée? s'écrièrent les deux jeunes gens en +sautant à bas du lit. + +--Oui. Vous êtes mes prisonniers. + +--Et le geôlier n'aurait pas besoin de fermer les portes pour nous retenir, +répondit Léon, si le peu de temps dont nous pouvons disposer ne nous +faisait un devoir de partir aujourd'hui. + +--Mais la voiture? objecta M. Landry. + +--Nous n'avons pas les mollets aristocratiques du marquis de la Seiglière, +dit Victor; mais nos jambes sont solides. Nous irons à pied. + +--Alors je vous accompagnerai. + +--Nous n'y consentirons jamais... + +--L'exercice est salutaire à tout âge, interrompit M. Landry. Pendant que +vous achèverez votre toilette, j'improviserai un déjeuner. + +Trois heures après, nos voyageurs arrivaient aux premières maisons de +St-Léger. M. Landry s'arrêta et saisit avec émotion les mains des deux +artistes. + +--C'est ici qu'il faut nous séparer, dit-il tristement. + +--Déjà! s'écria Victor. + +--Vous êtes fatigué? dit Léon. + +--Il m'est pénible de vous quitter, répondit M. Landry, car je commençais à +vous aimer. Je me serais bientôt arrogé le droit de vous donner des +conseils; de vous dire, à vous, Léon, de combattre avec énergie votre +malheureuse disposition au découragement; à vous, Victor, de savoir mettre +parfois un frein à votre imagination. Mais il ne faut pas y songer. Hélas! +mes amis, se rencontrer, sympathiser, s'estimer, se dire qu'on ne voudrait +jamais se quitter et se quitter aussitôt, n'est-ce pas la vie? Nous aurions +le ciel sur la terre si les âmes qui sympathisent entre elles n'étaient +jamais condamnées à se séparer. Encore! ajouta M. Landry, en allongeant le +bras dans la direction du cimetière de St-Léger, encore doit-on se croire +heureux, lorsque la mort n'est pas la cause d'une cruelle séparation. + +Les deux artistes n'insistèrent pas davantage pour retenir M. Landry. + +Ils avaient compris qu'il avait dans le voisinage un souvenir douloureux. + +Ils lui serrèrent une dernière fois la main, lui dirent un dernier adieu et +se remirent tristement en route. + + * * * * * + + + + + + +L'HÔTEL FORTUNÉ + + + + +I + +Le Rêve. + + +A moitié route environ de Caen à Bayeux, le voyageur qui se dirige vers +cette dernière ville rencontre sur la droite, au bas de deux côtes assez +roides, une maison dont la façade, tournée du côté du chemin, regarde une +prairie qui semble s'étendre à perte de vue dans la direction d'Audrieu. Le +site n'a rien d'enchanteur; mais il a cela de bon qu'il repose un peu les +yeux de l'aspect monotone des terres en labour. + +Tout un peuple d'animaux domestique s'agite et murmure dans la cour qui +sépare la ferme du grand chemin. Dans une mare alimentée par un petit +ruisseau, les canards jouissent des délices du bain, tandis que les porcs, +moins délicats, disparaissent jusqu'au grouin dans la bourbe noire des +engrais. Ailleurs les oies dorment tranquillement sur une patte, le cou +replié et caché sous l'aile, dans le voisinage d'un dindon qui fait la roue +auprès de sa femelle. Plus loin, c'est un chat qui jongle avec une souris +avant de lui donner le dernier coup de dent. Auprès de la barrière, c'est +un chien de garde qui tend sa chaîne en aboyant. + +Seul, au milieu de tout ce bruit, de tout ce mouvement, un âne ne semble +préoccupé que du soin de se laisser vivre. Il rêve, bien décidé à +n'abandonner sa méditation que lorsqu'on l'y contraindra par la violence. +Mais voilà que l'apparition de la redoutable maîtresse Gilles vient jeter +l'alarme dans son coeur. Rien à l'extérieur ne trahit son émotion; il +demeure impassible. Mais tout porte à croire qu'il a perdu le fil de ses +idées; l'étude de la philosophie exigeant une parfaite possession de +soi-même. + +--Bah! s'écrie la grosse fermière avec étonnement, Jacquot est déjà revenu +des champs! Il est même débridé, comme si cette paresseuse d'Élisabeth +s'était levée avant le jour pour aller traire les vaches!... C'est à n'y +pas croire! + +Tout en parlant de la sorte, dame Gilles se renversait en arrière pour +chercher des yeux une petite lucarne qui s'ouvrait sur la campagne +d'Audrieu. + +--Élisabeth! Élisabeth! cria maîtresse Gilles d'une voix qui retentit dans +la cour et dans tous les coins de la maison. + +--Que voulez-vous, maîtresse? demanda une jolie jeune fille qui pencha la +moitié du corps en dehors de la fenêtre de la mansarde. + +--Vous êtes bien matinale aujourd'hui! répondit maîtresse Gilles. + +--Excusez-moi, dit la jeune fille qui avait ses raisons pour voir une +ironie dans ces simples paroles... je suis prête à l'instant. + +--Très-bien! vous ferez maintenant deux toilettes comme les dames de la +ville, répliqua la fermière. + +--Je m'habille pour la première fois. + +--Par l'âme de feu ma mère! j'aurais dû m'en douter! s'écria maîtresse +Gilles avec colère; la paresseuse!... la paresseuse! + +Tandis que la fermière exhalait sa rage dans de véhémentes imprécations, +Élisabeth s'empressait de descendre et entrait dans la cour. + +--Me voilà, dit la jeune fille en s'avançant timidement vers sa maîtresse. + +--Vous voilà! vous voilà! Vous attendez peut-être qu'on vous complimente? +reprit maîtresse Gilles avec amertume. Voyez un peu l'innocente colombe qui +se lève deux heures après le soleil pour aller traire les vaches! Vous +n'êtes qu'une fainéante, une propre à rien, qui n'a pas honte de voler le +pain d'honnêtes gens! + +--Maîtresse, j'étais souffrante... + +--Souffrante? jour de Dieu! c'est par trop risible! Est-ce que je vous paye +dix écus tous les ans, à la Saint-Clair, pour que vous soyez souffrante? +s'écria maîtresse Gilles avec indignation. Il n'y a que les gens riches qui +aient le temps d'être malades,--entendez-vous?--mais les gens de votre +espèce doivent bien se porter. M'avez-vous jamais entendue me plaindre, +moi? continua maîtresse Gilles en appuyant fièrement ses deux poings sur +ses hanches, de manière à faire ressortir sa large poitrine. Ai-je jamais +reculé devant la besogne ou regretté que la moisson fût trop abondante? +Ai-je bonne mine, oui ou non? Voilà pourtant soixante ans que je me passe +du médecin; et j'espère bien que ce ne sera pas lui qui me fera mourir. Le +lendemain du jour où je mis mon gros Germain au monde, je ramassais de la +luzerne pour les chevaux; et c'est ce que vous ne ferez jamais, vous, parce +que, si vous savez être coquette avec les garçons, vous n'apprendrez jamais +comment il faut travailler pour élever sa petite famille et lui laisser du +pain tout cuit quand le bon Dieu nous appelle là-haut. + +Sentant que ses joues se couvraient d'une rougeur subite, Élisabeth courba +la tête et se mit à pleurer. + +--Des larmes maintenant! s'écria la fermière. Ah! pleurez donc; et croyez +que je vais vous plaindre!... Vous ne connaissez pas maîtresse Gilles, +allez!... Je ne voudrais pourtant pas donner à entendre que je ne saurais +pas m'attendrir à l'occasion: j'ai pitié des boiteux, des manchots et +surtout des aveugles. Mais quand on a, comme vous, ses jambes et ses bras, +on n'a pas le droit de mendier; car autant vaudrait demander l'aumône que +de ne pas faire sa besogne! + +--Maîtresse Gilles, répondit Élisabeth en s'essuyant les yeux du coin de +son tablier, je tiens à gagner le pain que je mange... + +--On ne s'en aperçoit guère! + +--Si je viens de pleurer, c'est uniquement le souvenir de ma mère... + +--Ce n'est pas un mal de penser à sa mère, interrompit maîtresse Gilles sur +un ton moins rude; mais il faut choisir le moment. Allons, voilà déjà trop +de bavardage; il est temps de partir et je veux bien vous aider à seller +Jacquot... Mais où diable est-il? Je suis sûre de l'avoir vu là, à deux pas +de moi, il n'y a pas cinq minutes. + +--Je l'aperçois, dit Élisabeth en allongeant le doigt dans la direction +d'une charrette placée à l'autre extrémité de la cour. + +--Il se cache!... Il est aussi paresseux que vous, dit maîtresse Gilles. +Mais nous allons le saisir entre la charrette et la haie du jardin... +Courez vite. + +La jeune fille essaya d'exécuter les ordres de la fermière. Mais elle fut +bientôt obligée de s'arrêter. Elle sentait que les jambes lui manquaient, +et elle appuya la main contre son coeur, de manière à en comprimer les +battements. Ce que voyant, maître Jacquot, en tacticien consommé, laissa +maîtresse Gilles s'approcher à deux pas de lui, s'embarrasser les jambes +dans les bras de la voiture et tendre la main pour le saisir par le cou. +Aussitôt il ne fit qu'un bond et décampa, par l'espace qui restait libre, +entre la haie du jardin et la charrette. Maîtresse Gilles poussa un cri de +colère en apercevant Jacquot qui faisait de joyeuses gambades au milieu de +la cour. Mais le malin animal avait tort de se réjouir sitôt de sa +victoire. Un garçon de ferme, qui revenait des champs, le surprit par +derrière, le saisit fortement à la croupe et le tint dans cette position +humiliante jusqu'à ce que maîtresse Gilles et Élisabeth eussent apporté les +cannes[1] à lait, qu'on lui fixa sur le dos, et le mors, qu'on lui passa +dans les dents. + + [Note 1: La _canne_ est un grand vase en cuivre dont on se sert en + basse Normandie pour traire les vaches.] + +--Et surtout que je ne vous voie pas monter sur Jacquot! dit sévèrement +maîtresse Gilles en mettant les guides dans les mains de la jeune fille. +Les vaches ne sont pas si loin que vous ne puissiez aller à pied. + +Trop prudente pour répondre et trop fière pour recevoir des ordres +humiliants, Élisabeth prit le parti le plus sage en feignant de ne pas +avoir entendu la dernière injonction de sa maîtresse. Elle passa les guides +à son bras et s'empressa de gagner la grande route, en tirant derrière elle +le récalcitrant Jacquot. Lorsque la jeune fille fut arrivée au haut de la +côte, moitié pour reprendre haleine, moitié pour s'abandonner à ses tristes +pensées, elle s'arrêta à l'entrée du petit chemin qui devait la conduire +dans l'herbage où paissaient les vaches; et, s'appuyant les coudes sur le +dos de Jacquot, enchanté du répit qu'on voulait bien lui accorder, elle se +prit à réfléchir. Un vieux chêne, qui se dressait sur la crête du fossé et +se penchait sur la route, protégeait la jeune fille contre les rayons déjà +brûlants du soleil. Les yeux d'Élisabeth suivaient tristement les nuages +cotonneux qui effaçaient de temps à autre le bleu du ciel. Comme eux, sa +pensée traversait l'espace et cherchait la terre regrettée, le pays où +s'étaient passées ses jeunes années. Elle revoyait la maison où filait sa +mère, où son père, revenu de sa rude journée de travail, la soulevait dans +ses bras pour la porter à ses lèvres et oublier sa fatigue dans ce doux +baiser paternel. Tout à coup le refrain d'une ronde champêtre la fit +tressaillir au milieu de son isolement, comme le bruit d'une arme à feu +réveille les échos d'une solitude. Elle se retourna et aperçut une vachère +qui sortait du champ voisin. + +--Bonjour, Élisabeth, dit cette fille. + +--Bonjour, Françoise, répondit-elle. Vous m'avez fait bien peur. + +--Je ne suis pourtant pas effrayante... quoique je n'aie pas un si bel +amoureux que vous, reprit Françoise avec une nuance de jalousie. Au +surplus, je ne m'en plains pas; car, à ce jeu-là, on perd souvent sa +tranquillité. + +--Viens, Jacquot, dit Élisabeth en tirant l'âne par la bride. + +--Vous êtes bien fière maintenant! continua Françoise avec un méchant +sourire. Vous avez l'air de fuir le monde et vous ne venez plus danser, le +soir, sous les grands marronniers. Vous avez pourtant la taille plus fine +que moi; vous ne devriez pas avoir honte de la montrer. + +Élisabeth détourna la tête, car elle se sentait horriblement rougir. Elle +s'éloigna le plus vite possible, entraînant Jacquot qui ne comprenait rien +à ce changement subit d'allure. Françoise la poursuivait encore de ses +railleries. Élisabeth hâta le pas et, lorsqu'elle fut arrivée près de la +barrière de l'herbage où reposaient ses vaches, elle se prit à pleurer +amèrement. + +--Mon Dieu, que je suis malheureuse! dit-elle: me voilà forcée de rougir +devant Françoise, qui passe pour la plus mauvaise fille du pays. Je suis +donc perdue! je n'ai plus qu'à mourir, si, malgré mes précautions, je n'ai +pu cacher... Mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir? + +Comme elle pleurait, elle entendit le beuglement bien connu de ses vaches +qui l'avaient aperçue, près de la barrière, et attendaient impatiemment +qu'on vint les débarrasser de leur fardeau. + +--Les pauvres bêtes! ne croirait-on pas qu'elles m'appellent? se dit +Élisabeth. + +Elle essuya ses larmes, ouvrit la barrière et entra dans l'herbage, suivie +de Jacquot, qui ne se contenta pas de tondre du pré la largeur de sa +langue. Les vaches quittèrent le bas de l'herbage pour venir à la rencontre +de la jeune fille. Élisabeth vit une preuve d'attention dans cet +empressement, qu'il était plus simple d'attribuer au besoin qu'elles +ressentaient d'être délivrées du trop plein de leurs mamelles. Mais au +coeur blessé tout est sujet de consolation, et ceux qui ont à se plaindre +des hommes trouvent souvent un charme inconnu dans les soins qu'ils ont +l'habitude de donner aux animaux. Dans les jours tranquilles, on ne songe +guère à son chien que pour lui jeter, d'une façon peu polie, les quelques +bribes qui composent son dîner; mais, vienne un jour d'affliction, l'animal +délaissé devient un bon serviteur; on s'aperçoit alors, mais alors +seulement, qu'il lit votre douleur dans vos yeux, qu'il a ses jappements de +joie ou de tristesse, comme vous avez vos cris d'allégresse ou de +désespoir; on aime sa taciturnité et ses airs mélancoliques; on le +rapproche de soi, on lui donne les morceaux les plus délicats de sa table, +on le caresse affectueusement; on lui parle même de ses maux, comme s'il +pouvait vous comprendre. Ces vers: + + «O mon chien! Dieu sait seul la distance entre nous; + Seul, il sait quel degré de l'échelle de l'être + Sépare ton instinct de l'âme de ton maître!...» + +ces mots charmants, Jocelyn ne les aurait pas dits s'il n'eût pas été +malheureux. Élisabeth obéissait donc à cette loi mystérieuse de notre être, +qui nous fait trouver, aux temps de persécution, un véritable plaisir dans +la société des animaux. Tous les jours elle allait traire ses vaches, et +l'idée ne lui était pas encore venue que ces pauvres bêtes lui étaient +reconnaissantes des soins qu'elle leur donnait. Maintenant, il lui semblait +qu'elles la regardaient avec affection; elle passait la main sur leur +museau humide, elle leur parlait comme à de vieilles amies dont elle aurait +méconnu jusque-là les bons sentiments. + +--Pauvres bêtes! disait-elle; vous, du moins, vous ne faites de mal à +personne. + +Et le lait jaillissait et tombait dans les grandes cannes de cuivre qui +reluisaient au soleil, tandis que les bons animaux se battaient les flancs +de leur queue pour en chasser les mouches. Lorsque sa besogne fut achevée, +lorsqu'elle voulut remettre les cannes dans les hottes de bois que l'âne +portait sur son dos, Élisabeth s'aperçut que Jacquot était allé brouter les +jeunes pousses de la haie qui entourait l'herbage. Elle eut beau appeler, +crier, Jacquot fit la sourde oreille. Alors elle courut du côté de l'animal +indocile. Mais bientôt ses forces la trahirent; car le terrain allait en +montant, la chaleur augmentait de minute en minute, et elle sentait de +grosses gouttes de sueur qui roulaient le long de ses joues. Elle s'assit +sur l'herbe pour reprendre haleine. Mais il se fit en elle une si grande +lassitude qu'elle se coucha sur le côté, son bras gauche replié sous sa +tête. Une brise chaude courait dans les herbes, après avoir passé dans les +grands arbres, dont les feuilles bruissaient comme de petites vagues qui +viennent mourir au rivage; un doux bourdonnement d'insectes s'échappait des +haies voisines; la terre était brûlante, l'air était rempli de vagues +murmures, tout invitait au sommeil, et la pauvre fille ne tarda pas à +s'endormir sous la voûte d'azur. + +Qui pourra déterminer l'instant de raison où commence le sommeil, où finit +la veille? Qui pourra dire ce qui distingue le rêve de la rêverie? s'ils +sont séparés par un abîme, ou s'ils sont unis étroitement?... Élisabeth +s'était reportée par la pensée aux jours de son enfance; on l'interrompt +dans sa rêverie, elle dit adieu au monde des songes, elle marche, elle +agit, elle fait sa tâche journalière, puis elle se repose; et, sitôt que le +sommeil a fermé ses yeux, la voilà de nouveau dans la maison de son père. +Le temps a bruni le chaume que, tout enfant, elle avait vu prendre à la +première moisson dont elle eût gardé le souvenir. Sa mère ne file plus près +du foyer demi-éteint, dont elle remuait les cendres pour préparer le repas +du soir. C'est Élisabeth qui remplit la petite chambre de son mouvement, +c'est elle qui nettoie l'aire, c'est elle qui ranime le feu mourant, c'est +elle qui va chercher les légumes dans le jardin, c'est elle qui console et +qui soigne son vieux père invalide; car il s'est passé de grands événements +depuis qu'Élisabeth est devenue jeune fille, et, comme les empires, les +chaumières ont aussi leurs révolutions. La mère d'Élisabeth repose sous le +vieil if du cimetière; son père n'a plus la force de travailler; c'est à +elle de le nourrir. Mais, comme elle ne trouve pas de place dans le +village, il faut s'expatrier. Aussi, par une belle matinée de juillet, +voilà qu'Élisabeth sort de la pauvre maison en donnant le bras au +vieillard. Ils se dirigent lentement vers une grande avenue où la foule +afflue. C'est là que, de tous les environs, accourent les jeunes paysans +qui vendent leur travail aux fermiers. Élisabeth se mêle au groupe des +jeunes filles, et, comme ses compagnes, elle porte un bouquet à son corsage +pour indiquer qu'elle veut entrer en condition; il y a toujours des fleurs +pour cacher les misères de la vie. Un beau jeune homme s'arrête devant +elle, la considère un instant, puis s'adresse au vieillard et règle avec +lui les conditions du marché. C'est le fils d'un riche fermier de +Sainte-Croix; son père l'a chargé de lui ramener une servante pour traire +les vaches; Élisabeth paraît pouvoir remplir ces fonctions. Le jeune homme +monte sur sa bonne jument normande et fait asseoir la jeune fille derrière +lui. Le vieux père embrasse encore une fois sa fille et, avant de regagner +sa maison déserte, il jette un dernier regard au fils du fermier, regard où +se peignaient toutes ses angoisses et qui disait: «Je te confie mon enfant, +c'est mon bien le plus précieux; respecte-la comme tu respecterais ta +soeur; le bon Dieu saura bien t'en récompenser!» Puis la jument prend son +trot habituel, emportant le dernier lien qui rattachait le vieillard à la +vie... Élisabeth avait le coeur gros et faisait de grands efforts pour +retenir ses larmes. Son compagnon de route respecta sa douleur; il ne se +retourna pas une seule fois pendant toute la durée du voyage; et c'était +chose vraiment singulière de voir ces deux jeunes gens si près l'un de +l'autre, et pourtant si indifférents, comme s'ils eussent ignoré que Dieu +leur avait réparti la jeunesse et la beauté. Mais les jours se succédèrent, +et la grande douleur s'effaça. Puis vint le temps de la moisson; les blés +étaient superbes, abondants. Aussi quel mouvement, et comme la sueur +roulait sur les joues, et comme on apportait de la gaîté aux repas qu'on +prenait en plein air! Maîtres et domestiques vivaient dans une douce +familiarité. Mêmes travaux, mêmes peines, même table! c'était la famille du +temps des rois pasteurs; c'était l'égalité dans toute sa plénitude. Souvent +la même coupe de terre servait à deux convives, et le breuvage n'en +paraissait pas plus amer à Germain quand les lèvres d'Élisabeth s'y étaient +déjà trempées. Élisabeth à son tour ne pouvait s'empêcher de comparer +Germain aux choses qui l'entouraient, et elle trouvait que les cheveux de +Germain étaient plus blonds que les épis dorés, et elle trouvait que les +yeux de Germain étaient d'un plus bel azur que le bleu du ciel... Puis +vinrent les veillées; le vieillard s'asseyait sous la grande cheminée et +rappelait à ses contemporains les choses de son temps, et tous riaient à +ces doux souvenirs. Mais Germain et Élisabeth ne riaient pas; ils se +regardaient, tout en feignant d'écouter; puis, quand l'histoire avait été +reprise, abandonnée et reprise une dernière fois, quand le narrateur +s'endormait à la suite de son auditoire, le fils du riche fermier et la +pauvre servante s'échappaient sans bruit... Puis vinrent les beaux jours, +et l'on dansa sous les grands marronniers du village; mais Élisabeth ne s'y +montra pas; les cris de joie l'attristaient... + +Et là sans doute finissaient les souvenirs heureux, pour faire place à des +pensées qui étreignaient cruellement la jeune fille endormie; car sa +respiration devenait haletante, son sein se soulevait par bonds inégaux, et +sa main se crispait comme si elle eût voulu repousser avec force +l'agression d'un ennemi. Ses doigts en effet rencontrèrent un obstacle. +Élisabeth se réveilla en sursaut et aperçut le gros chien de la ferme, qui +semblait trouver, à lui passer la langue sur le visage, le plaisir que +prend un enfant gourmand à lécher un bouquet de fraises. + +--Tu ne te gênes pas, mon bon Fidèle, dit Élisabeth en s'amusant à mêler +ses doigts dans les poils soyeux du chien. Au surplus, tu m'as rendu un +véritable service en me réveillant; car je rêvais des choses bien +tristes!... Ah! tu regardes de côté?... Ton maître ne doit pas être loin. +En effet, le voilà. + +La jeune fille se leva et repoussa doucement le chien, qui s'en alla +rejoindre son maître pour le précéder de nouveau en aboyant joyeusement. +Elle attacha l'extrémité de son tablier à sa ceinture et alla prendre une +des cannes à lait qu'elle posa sur son épaule. Germain était déjà à ses +côtés. + +--Que faites-vous là, Élisabeth? demanda-t-il. + +--Vous le voyez: je remplis ma tâche de tous les jours. + +--Quand je suis arrivé, vous étiez assise, et vous vous êtes levée +subitement à mon approche... + +--Comme doit le faire une pauvre servante lorsqu'elle est sous l'oeil du +maître, interrompit Élisabeth. + +--Croyez-vous que je veuille vous reprocher de vous être reposée?... +Élisabeth, Élisabeth! depuis quelques jours j'ai douté de vous; je vous ai +vue plus d'une fois me lancer des regards où se peignait plutôt la haine +que l'amitié. Je ne m'étais donc pas trompé! vous m'en voulez? vous ne +m'aimez plus? + +--Mon coeur n'a pas changé, répondit Élisabeth; mais on m'a fait comprendre +la distance qu'il y a entre nous. Vous êtes mon maître, je suis votre +servante; vous avez le droit de me surveiller et de me gronder quand +j'oublie mes devoirs. + +La jeune fille appuya la courroie de la canne contre sa tête et fit +quelques pas en pliant sous son fardeau. + +--Élisabeth! s'écria Germain avec un accent douloureux, vos yeux sont +rouges: vous avez pleuré? + +--Je ne dis pas non; mais il n'est pas défendu à une servante de pleurer, +pourvu qu'elle fasse sa besogne. + +--Au nom du ciel! ne me parlez pas ainsi, reprit Germain en essayant +d'arrêter la jeune fille. + +--Laissez-moi, répondit-elle; on va trouver que je suis restée trop +longtemps aux champs. Je serai grondée. On m'a déjà reproché ce matin de +voler le pain que je mange. + +--Qui a pu dire cela? s'écria Germain. + +--Votre mère, dit Élisabeth. Vous voyez bien que vous avez tort de vous +intéresser à une voleuse! + +--Voyons, Élisabeth, ne vous fâchez pas ainsi. Vous n'ignorez pas que ma +mère est un peu vive... + +--Je ne l'ignore pas. + +--Au fond, c'est une bonne femme... + +--Je n'en doute pas. + +--Et, malgré ses brutalités, elle vous aime. + +--Oui... qui aime bien châtie bien, dit Élisabeth avec amertume. + +--Elle vous excuserait, si elle connaissait votre état de souffrance... + +--Elle ne le saura jamais, s'écria Élisabeth; j'aimerais mieux tomber morte +à cette place que de faire un pareil aveu! + +--Mais moi, reprit Germain, moi, qui suis le vrai coupable, si j'allais me +jeter aux pieds de ma mère, lui avouer notre faute, lui demander pardon +pour vous et pour moi? + +--Elle vous pardonnerait, Germain, car elle est votre mère; mais elle me +mettrait honteusement à la porte... Oh! que cela ne vous surprenne point, +ajouta Élisabeth en remarquant le mouvement d'indignation du jeune homme; +la scène qui s'est passée ce matin entre votre mère et moi m'a ouvert les +yeux. Malheur à moi d'avoir été jeune! malheur à moi d'avoir manqué +d'expérience! Je ne devais pas accepter les fleurs que vous m'apportiez; je +ne devais pas m'apercevoir que vous me regardiez avec tendresse; je ne +devais pas vous savoir gré des attentions que vous aviez pour moi, des +peines que vous m'épargniez; je ne devais pas surtout vous laisser voir ma +reconnaissance, ni vous avouer ma préférence pour vous, ni vous sourire, +non! Germain, je ne devais pas vous aimer, parce que vous étiez mon maître! +Malheur à moi! car vous êtes riche et vos parents voudront vous marier à +une riche fermière. Et vous aurez beau dire que vous m'aimez, on ne vous +écoutera pas; et vous aurez beau chercher à me retenir près de vous, moi je +vous fuirai, parce que si je cédais à vos instances, on m'accuserait de +vous avoir aimé pour votre fortune. Vous-même, vous le croiriez peut-être +plus tard... O ma mère! Si j'avais eu ma mère près de moi, si elle avait +existé seulement! L'idée de me représenter devant elle après ma faute me +l'eût fait éviter... car elle m'avait élevée honnêtement, et je n'étais pas +née mauvaise. Mais Dieu me l'a enlevée trop tôt, et le souvenir des morts +n'est pas assez puissant pour nous arrêter... O ma mère! ma mère! que +n'étiez-vous-là! + +Germain était profondément ému. Il s'approcha de la jeune fille, prit une +de ses mains dans les siennes et lui dit avec une rude franchise: + +--Élisabeth, regardez-moi bien... Je vous aime et vous pouvez compter sur +moi! + +Les deux jeunes gens tombèrent dans les bras l'un de l'autre. + +Cependant Jacquot s'était rapproché insensiblement du groupe formé par le +chien et par les deux amants. Il eut la malheureuse idée de vouloir se +mirer de trop près dans la canne à lait, et Fidèle, qui avait un +merveilleux instinct pour défendre la propriété, s'élança en aboyant à la +tête du voleur. Germain se retourna, aperçut l'âne et l'arrêta par le cou +au moment où il s'apprêtait à fuir. Puis, après avoir placé les cannes à +lait dans les hottes de bois, il invita Élisabeth à monter sur l'âne. + +--Je ne monterai pas, dit Élisabeth. + +--Sérieusement? + +--Sérieusement. + +--Vous êtes fatiguée? + +--J'en conviens; mais votre mère m'a défendu de monter sur Jacquot. + +--Encore ma mère! dit Germain en haussant légèrement les épaules. C'est un +tort de ne voir jamais que le mauvais côté des choses, ma chère Élisabeth. +Ma mère n'est pas méchante; elle a le défaut de tenir trop rigoureusement à +son droit. Ne vous sachant pas souffrante, elle s'est imaginée que c'est +par paresse que vous êtes descendue si tard de votre chambre, et, pour vous +punir de votre prétendue fainéantise, elle vous a condamnée à marcher à +pied. Allons, j'espère que vous la connaîtrez mieux un jour, et que vous +serez toute surprise de la trouver bonne et compatissante... + +--Toute surprise en effet, interrompit Élisabeth avec un peu de malice. + +Puis elle monta gaiement sur Jacquot; car elle n'eut pas de mal à se rendre +aux raisons de son amant et à reconnaître qu'elle pouvait bien, en somme, +avoir porté sur maîtresse Gilles un jugement téméraire. Tant le coeur a +d'empire sur le raisonnement! + + + + +II + +Le renvoi. + + +Après le départ d'Élisabeth, au moment où maîtresse Gilles se disposait à +rentrer dans sa cuisine, une commotion subite ébranla l'air et fut suivie +immédiatement d'un bruit sourd et prolongé. La fermière fit un bond, +s'arrêta sur le seuil de sa porte et considéra avec inquiétude l'état du +ciel. Le soleil brillait dans toute sa splendeur, l'horizon était pur; +seulement de petits nuages blancs paraissaient à de longs intervalles dans +l'azur, comme si un peintre maladroit eût laissé tomber son pinceau sur le +fond de cette toile immense. + +--Il n'y a pas la moindre apparence d'orage; ça ne peut pas être le +tonnerre. Les oreilles m'auront tinté! + +Rassurée par cette réflexion, maîtresse Gilles entra dans une grande pièce +enfumée, qui servait à la fois de cuisine et de salle à manger. Elle versa +de l'eau dans la marmite, agaça les tisons avec le bout des pincettes et se +mit à gratter consciencieusement des légumes avec la lame de son couteau, +lorsque les vitres de la croisée résonnèrent d'une façon étrange. + +--Encore le même bruit! s'écria la fermière en sautant malgré elle. + +Elle prêta l'oreille et, comme elle n'entendait plus rien, elle se remit à +la besogne: Mais les vitres de résonner bientôt, et maîtresse Gilles de +sauter en l'air. + +--J'y suis cette fois! s'écria maîtresse Gilles, enchantée de sa +découverte; boum! boum! c'est bien ça... c'est le canon. + +Elle alla chercher son almanach dans son armoire et se rapprocha de la +fenêtre pour le feuilleter. Aussitôt les vitres de crier: + +--Boum! boum! boum! + +--Toujours le même bruit! dit maîtresse Gilles en tressaillant et tournant +difficilement les pages avec son pouce qu'elle mouillait pourtant à ses +lèvres; voyons... nous sommes dans le mois de juin. + +--Boum! boum! boum! crièrent encore les vitres. + +--Bon! voilà que je tremble comme une poule mouillée... Ah! nous y voilà: +22 juin 1786. + +--Boum! boum! boum! + +--Mais, s'écria maîtresse Gilles après avoir bien réfléchi, ce canon-là +perd la tête; car le 22 juin, c'est un jour tout à fait ordinaire. + +--Du tout, ce n'est pas un jour ordinaire, maîtresse Gilles, du tout, du +tout! dit maître Gilles en entrant. + +--Imbécile! répliqua immédiatement maîtresse Gilles. + +Le fermier ne fit pas la moindre attention à l'apostrophe malveillante de +sa femme et s'avança, le rire sur les lèvres, jusqu'au milieu de la +cuisine. + +Ce n'était pas un bel homme que maître Gilles, et le fameux roi Frédéric ne +l'eût certes pas choisi pour en faire un de ses grenadiers: Mais, s'il +n'avait pas une grande taille, en revanche il avait une de ces bonnes +physionomies qui ont le précieux privilége de pouvoir voyager partout sans +passe-port. Blonds probablement dans le principe, ses cheveux, en +vieillissant, avaient pris une teinte rousse qui se rapprochait +merveilleusement de la couleur de certaines sauces au beurre dont on a le +secret en Basse-Normandie. Ses yeux étaient petits et d'un bleu pâle. Il +était douteux qu'ils se fussent jamais animés; mais ils avaient une +expression de douceur et de bonté qui faisait oublier la vie qui leur +manquait. Un nez en trompette, une large bouche qui souriait toujours, +quelques brins de barbe qui couraient de l'oreille au menton complétaient +l'ameublement de ce visage d'honnête homme. Maître Gilles portait une +blouse d'un vert foncé qui lui descendait jusqu'aux genoux. Des guêtres +blanches emprisonnaient le bas de ses jambes dont les mollets étaient +allés, je ne sais où, faire un voyage de long cours, et ses gros souliers +étaient couverts de poussière; car il était sorti avant le jour pour se +rendre au marché de Bretteville-l'Orgueilleuse. + +Il se tenait debout devant sa femme, la regardait en ricanant et se +frappait en même temps le bout du pied avec son bâton. Les vitres +résonnèrent de nouveau et répétèrent en coeur: + +--Boum! boum! boum! + +--Ah! tu trouves que je dis des bêtises! reprit maître Gilles en se moquant +de la fermière, que la dernière explosion avait fait sauter sur sa chaise. +Crois-tu qu'on va s'amuser à tirer le canon à Caen pour faire peur aux +moineaux qui mangent les cerises de notre jardin? + +--Es-tu sûr que ce soit le canon? + +--Parbleu! + +--Je viens de regarder dans l'almanach, et ce n'est pas un jour de fête... + +--Non, mais un jour de réjouissance, interrompit maître Gilles d'un air +fin. + +--Tu as bien de l'esprit aujourd'hui, répliqua la fermière; il faut que tu +sois allé au cabaret? + +--Je n'aurais guère eu le temps d'y aller, puisque me voilà déjà revenu de +Bretteville. + +--Qu'est-ce que tu as fait à Bretteville? + +--J'y ai appris pourquoi l'on tire le canon à Caen. + +--Pourquoi? + +--Devine, toi qui as de l'esprit et qui sais lire dans l'almanach. + +--Les Anglais ne sont pas débarqués? demanda maîtresse Gilles avec +inquiétude. + +--Si pareil malheur était arrivé, je ne te répondrais pas en riant. + +--Alors, c'est un événement heureux? + +--En peux-tu douter?... Le roi est à Caen! + +--Le roi de France! s'écria maîtresse Gilles avec admiration. + +--Lui-même. + +--Louis XVI? + +--Louis XVI: un bien brave homme, à ce qu'on dit! + +--Alors il faut atteler la jument noire à la charrette, reprit maîtresse +Gilles en s'animant. Je veux voir Louis XVI. Ça doit être bien beau, un +roi? + +--Je n'en ai jamais vu; mais j'imagine que ça doit être tout couvert d'or! + +--Et ça boit et ça mange comme nous? + +--Apparemment, puisqu'on m'a affirmé qu'il a soupé hier chez la duchesse +d'Harcourt. + +--Et tout le monde peut le voir? + +--Tout le monde! On me racontait ce matin, à Bretteville, qu'il ordonne à +son cocher d'aller au pas pour qu'on puisse le voir à son aise. Il +distribue des aumônes aux pauvres; il a même accordé la grâce de six +déserteurs enfermés dans les prisons de Caen. + +--C'est dommage que nous n'ayons pas de déserteurs dans notre famille! +murmura maîtresse Gilles. + +--Qu'est-ce que tu disais? demanda son mari. + +--Rien. + +--Tant mieux; ce sera moins long, pensa maître Gilles. + +En même temps il déposa son bâton sur une chaise, s'assit sur un des bancs +et s'appuya les deux coudes sur le coin de la table. + +--Tu vas me servir à déjeuner, n'est-ce pas, petite femme? + +Cette qualification fut acceptée aussi naïvement qu'elle avait été donnée. +Flattée de l'épithète, maîtresse Gilles s'empressa d'apporter devant le +fermier un morceau de lard froid et du fromage. Elle poussa même la +complaisance jusqu'à tirer du cidre au tonneau. Maître Gilles contemplait +sa femme avec étonnement; et, comme il n'était pas habitué à de pareilles +attentions, il jugea prudent d'en profiter et se laissa verser à boire sans +souffler mot. Cependant la fermière n'eut pas plus tôt rempli le verre +qu'elle releva, par un geste familier, le menton de son mari. + +--Nous allons à Caen, n'est-ce pas, mon petit homme? + +--Pour voir le roi? + +--Sans doute. + +--Il est inutile de fatiguer la jument noire. + +--Alors tu me refuses? + +--Je ne refuse pas; je dis que nous n'avons pas besoin de nous déranger. + +--Pourquoi? + +--Parce que c'est le roi qui se dérange lui-même. + +--Deviens-tu idiot? + +--Pour aller de Caen à Cherbourg, dit tranquillement maître Gilles, il faut +bien passer par ici, à moins qu'on ne prenne la mer. + +--Ainsi, le roi Louis XVI va passer devant notre maison? + +--Aujourd'hui même; dans moins de deux heures peut-être. + +--J'en deviendrai folle! s'écria maîtresse Gilles en se frappant dans les +mains et en sautant comme une enfant. + +--C'est déjà fait, pensa maître Gilles en se versant à boire. + +Car, depuis qu'on n'avait plus besoin de sa jument noire, il fallait bien +qu'il se résignât à se servir lui-même d'échanson. + +--Et le jeune roi n'est pas fier? reprit la grosse fermière. + +--On raconte qu'il s'est laissé embrasser, à l'Aigle, par la maîtresse de +l'auberge où il a dîné. + +--Je donnerais dix ans de ma vie pour qu'il m'en arrivât autant! s'écria +maîtresse Gilles. + +--Il paraît, poursuivit le fermier, qu'il adore le peuple et qu'il +considère ses sujets comme ses enfants. + +--La bonne nature d'homme! + +--Il ressemble peu au feu roi. + +--C'est son fils? + +--Non, son petit-fils; il est aussi bon que son aïeul était méchant. Mais +la méchanceté... c'est comme la goutte: ça saute souvent plusieurs +générations. + +--Je me sens déjà de l'affection pour lui, dit maîtresse Gilles. + +--Et tout le monde est comme toi. La foule pousse des cris de joie sur son +passage et lui jette des fleurs. + +--Et nous, est-ce que nous ne lui offrirons pas quelque chose? demanda la +fermière, qui avait sur le coeur le baiser donné à l'aubergiste de l'Aigle. + +--C'est une idée, ça, ma femme! répondit le paysan en se grattant la tête. + +--Je vais cueillir toutes les fleurs qui sont dans le jardin. + +--Ça n'est pas assez substantiel, les fleurs, remarqua maître Gilles en +réfléchissant profondément. + +--Ah! j'y suis! s'écria la fermière avec enthousiasme. + +--Eh bien? dit le fermier, la bouche béante. + +--Eh bien! j'ai deux beaux chapons... + +--Ça n'est pas assez, dit maître Gilles en hochant la tête. + +--Nous y joindrons le dernier né de nos agneaux. Je vais le savonner, le +savonner, qu'il sera plus blanc que la neige! et lui passer autour du cou +le ruban rouge que je mets les jours de fête. + +--Oui, mais... + +--Mais quoi? + +--Qui l'offrira? + +--Moi. + +--Et les chapons? + +--Moi, dis-je, et c'est assez! répliqua maîtresse Gilles, qui rencontra +sans s'en douter un hémistiche célèbre. + +--Mais... + +--En finiras-tu avec tes _mais_! s'écria la fermière... Est-ce que je ne +saurai pas m'expliquer aussi bien que toi? + +--Je ne dis pas non; mais si tu avais une _jeunesse_ avec toi, ça n'en +ferait pas plus mal. + +--Une _jeunesse_?... et qui donc? + +--Élisabeth, par exemple; elle n'est pas vilaine fille; et, en prenant ses +_habits_ du dimanche... + +--Tais-toi! + +--Elle serait présentable. + +--Tais-toi! tais-toi! s'écria maîtresse Gilles en fermant avec sa main la +bouche de son mari... N'as-tu pas honte de songer à Élisabeth, une méchante +créature qui nous pille, qui nous vole, qui mange notre pain et ne fait pas +le quart de sa besogne! Cette fille-là est indigne de paraître devant le +roi; et, si je n'avais pitié de son père, je l'aurais déjà mise à la porte. + +--Je ne me suis pas encore aperçu qu'il manquât quelque chose à la maison, +dit timidement le fermier. + +--C'est-à-dire que je mens, reprit la fermière en se croisant les bras sur +la poitrine. Tu ne rougis pas de prendre la défense de cette méchante +fille?... Vous êtes tous comme cela, du reste, et je suis bien sotte de +m'en fâcher. Si j'avais dix-huit ans, comme Élisabeth, oh! j'aurais +toujours raison, et l'on serait aux petits soins pour moi. Mais je n'ai pas +dix-huit ans, et j'ai tort, parbleu! Je déraisonne, je perds la tête... +C'est moi pourtant qui dirige ta maison, moi qui fais ta cuisine, moi qui +reçois les voyageurs, moi qui soigne la laiterie, moi qui donne à manger à +la volaille, qui écris les quittances; car tu n'es propre à rien, toi; tu +n'as pas plus de tête qu'une linotte, plus d'énergie qu'une poule mouillée! +Tu as tellement peur d'une querelle que tu te laisserais marcher sur le +pied, voler et jeter à la porte, plutôt que de montrer que tu es un +homme!... Ah! mademoiselle Élisabeth est le modèle des servantes?... +Écoute, voilà dix heures qui sonnent à l'horloge; elle n'est pas encore +revenue des champs, elle n'a pas encore fini de traire les vaches!... Oui, +je te conseille de regarder par la fenêtre; tu pourras y rester longtemps +si tu tiens à la voir revenir... + +--Pas si longtemps, dit le fermier en indiquant du doigt la grande route; +car la voilà avec Germain. + +--Et perchée sur l'âne! s'écria maîtresse Gilles. + +Rouge de colère, elle sauta par-dessus le banc, bouscula son mari, renversa +deux chaises et s'élança dans la cour. + +Au moment où Germain tirait l'âne par la bride pour lui faire passer le +petit pont jeté sur le fossé qui séparait la cour de la route, Élisabeth +aperçut la fermière qui accourait en poussant des cris furieux. + +--Laissez-moi descendre, dit-elle à Germain; autant vaut éviter une +querelle, quand on le peut. + +--Ma mère se calmera, soyez tranquille, répondit le jeune homme. + +Lorsqu'il se retourna, il se trouva face à face avec maîtresse Gilles, qui +ne cessait de crier, bien qu'elle fût tout près des jeunes gens: + +--Descendra-t-elle, la fainéante, la paresseuse! + +Élisabeth n'avait pas attendu cette dernière injonction pour sauter à +terre. Cette prompte obéissance sembla redoubler la colère de maîtresse +Gilles. + +--Je vous avais défendu de monter sur Jacquot, dit-elle en montrant le +poing à la servante. Vous me la tuerez, la pauvre bête! + +--Quant à cela, ma mère, dit Germain avec calme, Jacquot est bien de force +à porter Élisabeth. + +--Jacquot est un vieux serviteur, répliqua vivement la fermière, et l'on ne +doit pas abuser des gens, qui ont passé toute leur vie à travailler, pour +encourager la paresse d'une demoiselle Élisabeth!... Mais, voilà ce que +c'est: on n'a plus d'égards pour la vieillesse quand on ne sait même pas +respecter sa mère. + +--Je ne crois pas vous avoir manqué de respect, répondit simplement +Germain. + +--Je vous répète, poursuivit maîtresse Gilles, que vous ne devez pas aller +contre mes volontés. Or, j'avais défendu ce matin à cette méchante fille de +monter sur Jacquot; quand on se lève à huit heures du matin pour aller +traire les vaches, on peut bien marcher à pied; car il n'y a plus de rosée +dans les champs. + +--Écoutez-moi, ma mère, dit Germain. + +--J'écoute, répondit maîtresse Gilles du ton d'une personne qui a pris la +ferme résolution de se boucher les oreilles tout le temps qu'on lui fera +l'honneur de lui parler. + +--En revenant ce matin de voir nos blés, dit Germain, j'ai rencontré +Élisabeth dans l'herbage où sont les vaches; elle était étendue à terre et +dormait profondément... + +--C'est probablement pour dormir qu'on l'a louée! + +--Elle s'est réveillée à mon approche et m'a dit qu'elle était souffrante. + +--Toujours l'excuse des paresseux! + +--Et comme elle avait grand'peine à marcher, je n'ai cru faire que mon +devoir en l'engageant à monter sur Jacquot. + +--Malgré ma défense! + +--Je ne la connaissais pas... D'ailleurs, je pense que vous en auriez fait +tout autant à ma place, si vous aviez vu sa pâleur et son abattement; car +je vous sais bon coeur. + +--Je le crois pardine bien que j'ai bon coeur!... on en abuse assez! +répondit la fermière qui ne parut pas tout à fait indifférente à ce +compliment. + +Germain s'imaginait avoir gagné la cause d'Élisabeth. Malheureusement +maître Gilles, qui avait observé de la fenêtre de la cuisine ce qui se +passait dans la cour, eut la fâcheuse idée de venir se mêler au débat. A la +vue de son mari, la fermière se rappela la discussion qu'elle avait eue +avec lui, et sa mauvaise humeur prit des proportions telles qu'aucune +puissance humaine n'eût été capable d'arrêter le débordement de paroles qui +sortit de sa bouche. + +--Bon! voilà l'autre, maintenant! s'écria-t-elle en lançant à son mari un +regard furieux... Ne suis-je pas la plus malheureuse des femmes! Mon fils +et mon mari se donnent la main pour me tourmenter. Mais, au lieu de me +faire mourir ainsi à petit feu, mettez-moi à la porte de chez nous!... Vous +pourrez alors garder votre Élisabeth, puisque vous avez besoin de cette +fille-là pour vivre... Oui, oui! c'est une excellente créature; elle n'est +pas paresseuse, elle n'est pas malhonnête, elle ne vole pas ses maîtres, +c'est la brebis du bon Dieu!... Allez donc l'embrasser, Germain; épousez-la +même, si bon vous semble; et vous, maître Gilles, chassez-moi de la maison, +j'irai mendier mon pain sur la grand'route... C'est moi qui suis la +voleuse, c'est moi qui suis la fainéante!... Voyons, poussez-moi sur le +chemin et tâchez de vous remuer un peu! + +La recommandation n'était pas inutile; car maître Gilles et son fils +restaient immobiles et silencieux. + +Chez le fermier, c'était stupéfaction, étourdissement, timidité et habitude +de supporter sans se plaindre les orages domestiques; chez Germain, au +contraire, c'était consternation, désespoir. Ses yeux étaient tournés du +côté d'Élisabeth, qui s'était assise sur le banc de pierre, au pied d'un +poirier dont les branches s'attachaient comme autant de bras au mur de la +maison. La jeune fille avait caché sa tête dans ses mains, et de grosses +larmes roulaient le long de ses joues. Germain entendait de sa place les +sanglots qu'elle cherchait à retenir. Il ne put supporter plus longtemps ce +spectacle et son secret lui échappa. Comme le joueur qui risque sa fortune +sur un coup de dés, il risqua tout, dans un aveu que lui arrachèrent sa +douleur et ses remords, tout, jusqu'à son amour pour Élisabeth, jusqu'à +l'avenir de la pauvre fille. + +--Vous êtes ma mère? dit-il en serrant avec émotion les mains de la +fermière. + +--Pour mon malheur! répondit-elle. + +--Et vous, vous êtes mon père? reprit-il en s'adressant à maître Gilles. + +Habitué à la soumission la plus absolue, le brave homme sembla chercher +dans les yeux de sa femme un signe d'assentiment. + +--Vous devez donc m'aimer comme votre fils? poursuivit Germain. + +--Pour cela, ça ne fait pas de doute! dit le fermier en embrassant le jeune +homme. + +Quant à maîtresse Gilles, elle se tenait toujours sur la défensive. + +--Et vous désirez mon bonheur? continua Germain. + +--C'est encore vrai, dit le fermier. + +--Eh bien! supposez que le bon Dieu, au lieu de vous accorder un garçon, +vous ait donné une fille... + +--Ça m'aurait mieux convenu! interrompit maîtresse Gilles. + +--Supposez encore, poursuivit Germain, que vous soyez dans la pauvreté et +que votre fille soit obligée pour vivre de se louer comme servante dans une +ferme. Votre fille est belle, le fils du fermier s'en aperçoit, il l'aime, +il ne le lui cache pas, et la pauvre enfant l'écoute pour son malheur à +elle... Que doit faire le fils du fermier? + +--Si ce garçon-là a du coeur, dit maître Gilles, il doit en faire sa femme. + +--Et si son père s'y oppose? demanda Germain. + +--Il aurait tort, répondit le brave homme. Il pourrait bien, sans doute, +gronder son fils; mais il ne devrait pas causer, par son refus, la perte de +la jeune fille. + +--Eh bien, mon père, grondez-moi! dit Germain en fondant en larmes et en +tombant dans les bras du vieillard; car le fils du fermier c'est moi, et la +servante c'est Élisabeth. + +Le brave homme serra son enfant contre son coeur avec une grosse émotion. +Cette confidence renversait bien des projets; mais les beaux rêves qu'il +avait caressés s'évanouirent sans peine, sinon sans regrets, pour faire +place aux sentiments d'honnêteté qui faisaient le fond de son caractère; et +le pardon s'échappa de ses lèvres avec le dernier baiser qu'il donna à son +fils. + +Cependant, maîtresse Gilles n'avait pas eu besoin d'attendre la fin de +l'apologue pour en comprendre la moralité; car les femmes, dans quelque +milieu social que le sort les ait placées, surpassent de beaucoup les +hommes en finesse, et rien n'est plus merveilleux que leur aptitude à +deviner les choses les plus impénétrables, pour peu qu'il s'y mêle de +l'amour ou tout autre sentiment délicat. Elle n'eut pas plus tôt entendu +les premiers mots de la confidence que, sans s'inquiéter de la +détermination que prendrait son mari, elle courut rapidement vers la +maison. Elle monta à sa chambre, ouvrit son armoire, compta dix écus dans +sa main et redescendit quatre à quatre les marches de l'escalier. Son +visage, si coloré d'ordinaire, était presque pâle et ses lèvres +tremblaient. Élisabeth était toujours assise sur le banc de pierre et +pleurait. Maîtresse Gilles s'approcha de la jeune fille, dont elle écarta +brusquement les mains, et lui jeta les pièces de monnaie sur les genoux. + +--Voyez, dit la fermière, s'il y a bien dix écus. Je ne vous dois que onze +mois; mais je vous paie l'année entière, afin d'être débarrassée plus tôt +de vous. + +--Vous me mettez à la porte? dit Élisabeth. + +--Ça me paraît clair. + +--Vous êtes mécontente de moi? Je ne travaille pas assez? + +--Il s'agit bien de cela! s'écria maîtresse Gilles avec indignation. + +--Germain a parlé! se dit Élisabeth en retombant sur le banc de pierre, je +suis perdue! + +D'abondantes larmes s'échappèrent de ses yeux, et sa tête s'affaissa sur sa +poitrine, comme une fleur qui plie sous le poids de la rosée. + +--Ramassez votre argent, reprit durement la fermière en montrant les pièces +de monnaie qui avaient roulé à terre. + +Ces paroles rappelèrent Élisabeth au sentiment de sa position; elle fit un +violent effort sur elle-même et se leva. + +--Merci! répondit-elle en détournant la tête. + +--Vous les dédaignez? + +--J'aime mieux vous avoir servie pour rien! + +--Pour rien, dites-vous? répliqua brutalement maîtresse Gilles; et vous +avez fait le malheur de mon fils! + +Ces derniers mots firent tressaillir la jeune fille. Elle leva noblement la +tête et obligea la fermière à baisser les yeux sous son regard. + +--Maîtresse Gilles, dit-elle, apprenez que le malheur n'a frappé chez vous +qu'une seule personne, et cette personne, c'est moi! Si je ne respectais +votre mari, si je ne... pardonnais à Germain, je ne partirais pas d'ici +sans vous maudire... Vous comprendrez plus tard combien vous avez été +injuste et cruelle à l'égard d'une pauvre enfant, qui ne se croyait pas en +danger sous votre toit... Je ne demande pas d'autre vengeance; et, lorsque +je sortirai de cette maison, d'où vous me chassez indignement, pas une +parole de haine ne s'échappera de ma bouche... Je trouverai peut-être même +la force d'appeler sur elle la bénédiction du ciel. + +A ces mots, elle disparut dans l'intérieur de la maison. + +Le fermier et son fils, après le premier épanchement, furent tout surpris +de ne plus voir maîtresse Gilles à leurs côtés; ils l'aperçurent bientôt +près de la porte de la cuisine et marchèrent à sa rencontre. + +--Tu sais tout? dit le fermier en s'essuyant les yeux du revers de sa +manche, et tu pardonnes à Germain? + +--Il le faut bien, répondit la fermière en se baissant pour ramasser les +écus qui étaient restés au pied du banc. + +--Qu'est-ce que c'est que cet argent? demanda maître Gilles? + +--Ce sont les gages d'Élisabeth. + +--Tu la paies d'avance? + +--Je la mets à la porte. + +--Vous la chassez! s'écria Germain. Voyons... vous plaisantez, ma mère? + +--Je ne plaisante pas; je ne veux pas garder une fille de mauvaise vie chez +moi. + +--Mais c'est moi qui ai fait tout le mal! reprit le jeune homme. + +--Et c'est à moi de le réparer, répondit la fermière. + +--Tu as tort, ma femme, hasarda maître Gilles. + +--Tais-toi, lui dit maîtresse Gilles; cela ne te regarde pas. + +--Comment! mon père, vous souffrirez une pareille indignité? dit Germain en +voyant le fermier se préparer à la retraite. + +--Petite pluie abat grand vent, lui répondit maître Gilles à voix basse; +dans moins d'une heure ta mère ne songera plus à renvoyer sa servante. + +--Vous vous trompez, dit la fermière, car la chose est déjà faite. +Élisabeth a reçu son congé. Elle ne dormira pas cette nuit sous mon toit. + +--Ah! ma mère, s'écria Germain en éclatant en sanglots; il eût mieux valu +ne pas me mettre au monde. + + + + +III + +Louis XVI. + + +Les détails que maître Gilles avait recueillis à Bretteville sur l'arrivée +prochaine de Louis XVI étaient exacts. Le jeune roi avait quitté Versailles +le 21 juin 1786, pour se rendre à Cherbourg. Il arriva dans la soirée du 21 +au château d'Harcourt, où il passa la nuit, et le 22, à dix heures du +matin, il s'arrêta à Caen, sur la place des Casernes, et reçut des mains du +comte de Vandeuvre les clefs de la ville. La foule s'était portée au devant +du roi, qui recevait avec bonté les placets qu'on lui faisait parvenir. Ce +fut seulement à l'extrémité de la ville qu'il permit à ses cochers de +lancer les chevaux. Le temps était magnifique. Louis XVI ne se lassait pas +d'admirer les moissons qui couvraient la campagne. Il prenait une joie +d'enfant à passer la tête à la portière, pour mieux respirer la senteur des +champs; et, se retournant vers ses compagnons de route, le prince de Poix, +les ducs de Villequier et de Coigny:--Convenez, messieurs, leur disait-il +gaîment, que Virgile avait raison de conseiller aux Romains de déserter +leurs villas pour aller chercher de douces émotions au sein de la campagne. + +Et les carrosses de la cour passaient si rapides que les arbres de la route +semblaient courir à toutes jambes le long des fossés, et qu'un nuage de +poussière se roulait en tourbillons épais à l'arrière des voitures. Mais, à +chaque village, Louis XVI ordonnait de ralentir la marche et se montrait +aux paysans qui saluaient son apparition par des cris de joie. Lorsqu'on +fut sorti de Bretteville-l'Orgueilleuse, le roi parut regretter de ne pas +s'être arrêté dans ce village. Le grand air lui avait ouvert l'appétit. + +--Sa Majesté trouvera bientôt ce qu'elle désire, dit le duc de Villequier. + +--Vous croyez? demanda Louis XVI. + +--J'en suis certain, car j'ai parcouru cette route à cheval; et, dans moins +de dix minutes, nous rencontrerons une auberge sur la droite, au bas de +deux côtes. + +--A merveille! s'écria joyeusement Louis XVI; nous allons faire un repas en +plein air, comme de vrais bergers. + +Tandis que le roi sortait de Bretteville-l'Orgueilleuse, un silence +solennel régnait dans la grande cuisine de maîtresse Gilles. On n'entendait +que le bruit sec des sabots qui frappaient l'aire ou le tic-tac monotone du +balancier de l'horloge. Mais voilà qu'une rumeur extraordinaire, +accompagnée de convulsions, éclate soudain dans cette petite boîte carrée, +comme si l'être animé qu'elle semblait retenir prisonnier entre ses parois +eût voulu briser ses chaînes... et midi sonna. Ce fut comme un coup de +théâtre,--car c'était l'heure du dîner--et maîtresse Gilles remplit à elle +seule de son mouvement toutes les parties de son immense cuisine. Les +assiettes, qu'on aurait pu considérer comme les pièces principales d'un +vaste échiquier, s'alignèrent sur les bords de la table; les couteaux et +les fourchettes se placèrent à leur droite, en guise de cavaliers; les +verres se posèrent carrément en tête, sur la première ligne, en guise de +pions, et les pots de cidre furent plantés comme des tours aux quatre coins +de la table. Lorsqu'elle vit arriver les hommes de journée, maîtresse +Gilles apporta la soupière, d'où sortait un épais nuage de fumée. Mais +personne n'y toucha; on attendait le fermier et son fils. Enfin maître +Gilles parut. Sa physionomie n'avait rien de rassurant; sa bouche, fendue +évidemment pour un sourire perpétuel, se contractait en grimaçant, comme +lorsqu'il avait du chagrin. + +--Tu ne l'as pas trouvé!... je vois bien cela à ta mine, s'écria maîtresse +Gilles, sans donner à son mari le temps de s'expliquer. + +--Que peut-il être devenu, notre pauvre Germain? dit le fermier en se +laissant tomber sur une chaise avec accablement. + +--Vous ne l'avez pas vu, vous autres? demanda maîtresse Gilles aux gens de +la ferme. + +--Non, répondirent les domestiques. + +--Tu ne manges pas? reprit la fermière en se tournant vers son mari. + +--Je n'ai pas faim. + +--Poule mouillée! s'écria dédaigneusement maîtresse Gilles en emplissant +son assiette jusqu'aux bords... Il se retrouvera, ton fils, il se +retrouvera, parbleu!... Il est allé prendre l'air... Ah! mon Dieu! +qu'entends-je? s'écria de nouveau maîtresse Gilles; et, pour la première +fois de sa vie, elle laissa tomber son assiette, qui couvrit l'aire de +soupe et de morceaux de faïence... C'est le roi! + +A ce mot, tous les gens de la ferme quittèrent leur place, jusqu'à maître +Gilles, qui, s'il n'avait pas d'appétit, retrouva du moins des jambes pour +la circonstance; et tout le monde, maîtres et domestiques, se précipita à +l'entrée de la maison. C'étaient bien, en effet, les carrosses de la cour +qui descendaient la côte au grand galop de quatre chevaux. + +--Et mes chapons? s'écria maîtresse Gilles avec désolation. Qu'on aille me +chercher mes chapons! + +Un garçon de ferme se détacha du groupe pour obéir aux ordres de sa +maîtresse. + +--Et mon agneau? + +--Le voici, dit le fermier en saisissant le pauvre petit animal qui passait +à côté de sa mère. Mais il n'est pas décrotté. + +--Tant pis! répondit maîtresse Gilles. + +En même temps elle fit ranger toute sa petite armée de valets et se mit +à leur tête, tandis que son mari, placé modestement à deux pas en arrière, +tenait dans ses bras les chapons et l'agneau. Puis elle se prépara à +marcher au devant des voitures. Mais elle s'arrêta subitement, recula +en trébuchant et ne retrouva son équilibre que sur les pieds de son mari. + +Le roi était descendu de voiture, accompagné de plusieurs seigneurs de sa +suite, auxquels il montrait la maison avec des gestes qui pouvaient faire +penser qu'il avait le désir d'y entrer. Et telle était bien son intention; +car le petit cortége se mit en marche, franchit le pont jeté sur le fossé +et s'avança dans la cour. + +Maîtresse Gilles n'était pas préparée à cet événement. Sa fermeté +l'abandonna. On la vit même trembler et jeter autour d'elle un regard +désespéré, comme si elle eût appelé quelqu'un à son aide. Ce n'était plus +l'arrogante fermière qui faisait retentir la maison de sa voix formidable; +ce n'était plus maîtresse Gilles campée fièrement, les deux poings sur les +hanches, et gourmandant sans pitié les domestiques. Quant au fermier, il +n'était pas étonnant que ses deux genoux se donnassent de fréquents et +involontaires baisers. Le pauvre homme tremblait; la peur lui fit lâcher +les deux chapons, qui s'enfuirent, et l'agneau, qui s'en alla promptement +rejoindre sa mère. + +Cependant le roi approchait toujours. Il n'était plus qu'à vingt pas du +groupe formé par les deux fermiers et leurs domestiques. + +--Et mes mains qui sont encore toutes noires de charbon! s'écria +douloureusement maîtresse Gilles. Voyons, Jean, dit-elle à son mari, tu +peux bien recevoir le roi pendant que je vais aller les nettoyer? + +--Essuie-les à ton tablier, répondit le fermier plus mort que vif. + +--Et mon bonnet que je porte depuis le commencement de la semaine? + +--Et mes souliers tout pleins de poussière! répliqua le paysan. + +--Et mon fichu déchiré! continua la femme. + +--Et mon gilet sans boutons! répondit le mari. + +--Je vous répète que vous êtes superbe comme cela, Jean! s'écria maîtresse +Gilles. + +Aussitôt elle se fit, à coup de coudes, une trouée à travers les +domestiques et disparut dans la maison. + +Le roi n'était plus qu'à six pas de maître Gilles. + +Le pauvre fermier se tordait les mains et la sueur lui roulait sur le +visage. Il essaya d'appeler maîtresse Gilles, Élisabeth, Germain même qu'il +savait absent. Mais la voix lui fit défaut. Comme le roi approchait +toujours, comme la fuite était devenue impossible, le paysan ôta +respectueusement son bonnet de laine et se plia en deux, n'osant ni se +relever, ni détacher les yeux de l'extrémité de ses pieds qu'il trouvait +encore plus laids et plus difformes que de coutume. + +--Allons, brave homme, relevez-vous, dit Louis XVI en lui frappant +amicalement sur l'épaule. + +Mais maître Gilles se baissa encore plus bas, de sorte que ses longs +cheveux roux semblaient prendre racine dans le sol. Sur une nouvelle +invitation du roi, il se décida à se redresser. Seulement son corps se +balança longtemps encore avant de reprendre son équilibre, comme ces +arbustes qu'on a ployés avec la main et qui s'inclinent plus d'une fois +avant de rester immobiles. + +--Vous servez à boire et à manger, comme cela est écrit là-bas au-dessus de +votre porte? reprit Louis XVI après l'avoir rassuré de son mieux. + +--Oui, Ma-ma-majesté, bégaya maître Gilles. + +--Voyons, qu'allez-vous me donner à manger? + +--Ma-majesté, tout ce que nous avons est à votre service. On va tuer toute +la volaille, s'il le faut... + +--Mais il ne le faut pas! dit Louis XVI, que les protestations du fermier +amusaient étonnamment. Je ne voudrais pour rien au monde être la cause d'un +tel massacre! Je n'ai pas, d'ailleurs, l'intention de faire un dîner en +règle. Une simple collation, voilà tout. + +--Mon Dieu! mon Dieu! si ma femme était là seulement! s'écria maître Gilles +au désespoir de ne pouvoir trouver quoi offrir à son souverain. + +--J'aurais été enchanté de la voir, dit Louis XVI; mais, puisque le malheur +veut qu'elle ne soit pas là, je m'en rapporte à vous. Vous désirez me +donner de trop bonnes choses? vous voulez me gâter, j'imagine? Aussi, pour +vous mettre à votre aise, je vous demanderai si vous avez des oeufs? + +--C'est si commun! + +--Pas tant que vous le pensez, s'ils sont frais. + +--Oh! quant à cela, on va les prendre au poulailler. + +--Très-bien. Et du beurre?... en avez-vous? + +--On vient de le faire. + +--Voilà un repas magnifique! s'écria joyeusement Louis XVI. Vous voyez, +brave homme, que je ne suis pas si difficile... Eh bien, qu'y a-t-il +encore? demanda le roi en remarquant que maître Gilles se grattait +l'oreille d'une manière désespérée. + +--C'est que... la cuisine... balbutia maître Gilles, la cuisine est bien +sombre, et Sa Majesté est habituée à manger dans de si beaux appartements! + +--C'est cela qui vous embarrasse?... Mais, y a-t-il à Versailles une salle +à manger avec un plus beau plafond que celui-là? dit Louis XVI en faisant +admirer à ses gentilshommes la pureté du ciel. + +--Sa Majesté consent à manger en plein air? demanda maître Gilles en +ouvrant de grands yeux ébahis. + +--En plein air, mon cher hôte! répondit le roi. Et voici ma place toute +trouvée, ajouta-t-il en se dirigeant vers le banc de pierre placé près de +la porte d'entrée. + +Maître Gilles, devinant l'intention du roi, ôta sa veste, l'étendit avec +soin sur la pierre et entra dans la maison. + +Cependant deux garçons de ferme apportèrent une petite table devant le roi, +et maître Gilles reparut bientôt dans sa belle blouse des dimanches. Il +déposa un couvert sur la table, après avoir eu soin, toutefois, d'essuyer +le verre avec le bas de sa blouse. Puis il demanda au roi quelle boisson il +fallait lui servir. + +--Vous avez donc le choix? dit Louis XVI. + +--Majesté, j'ai encore une vieille bouteille de vin qui nous est restée du +baptême de notre fils. + +--Eh bien! gardez-la pour le jour de son mariage... On aura soin, +ajouta-t-il en s'adressant à ses familiers, de compléter le caveau de ce +brave homme. + +--Alors... nous n'avons plus que du cidre à offrir... + +--Très-bien! Servez-moi du cidre et apportez-moi de votre pain de ménage. +Je me sens un appétit d'enfer! + +Le roi fut promptement obéi. Comme il ouvrait un oeuf après avoir coupé une +tranche de pain, il crut s'apercevoir qu'on lui frappait de temps à autre +sur le bas de la jambe. Il regarda de côté et vit le gros chien de ferme +qui se permettait, contre toutes les lois de l'étiquette, de caresser avec +sa patte les mollets de son souverain. + +--Ah! je devine ce que tu veux, toi! dit Louis XVI en lui jetant un morceau +de pain que le barbet attrapa avec la dextérité d'un jongleur accompli. + +Mais, comme le barbet avait un appétit déréglé, il renouvela ses demandes +avec tant d'insistance que maître Gilles en fut tout scandalisé. + +--Fi donc! vilaine bête! s'écria le fermier; vous devriez rougir de +tourmenter ainsi Sa Majesté! + +Cette apostrophe bien sentie ne paraissant pas toucher le compagnon de +table du roi, maître Gilles s'arma d'un gourdin dont il montra le gros bout +au parasite à quatre pattes. + +--Laissez-le, dit Louis XVI en passant amicalement la main sur la tête de +son protégé; il ne me gêne pas. Comment l'appelez-vous? + +--Sauf votre respect, Majesté, il s'appelle Fidèle. + +--Fidèle? A coup sûr ce n'est pas un chien de cour, dit Louis XVI en +souriant. + +--Pardon, Majesté, répondit maître Gilles, qui n'avait pas compris le jeu +de mots: il n'y a pas son pareil comme chien de garde. + +La nouvelle de l'arrivée de Louis XVI s'était vite répandue, et l'on voyait +accourir de tous côtés les habitants de Sainte-Croix. Ils se tenaient +respectueusement à distance, le cou tendu dans la direction du roi, et +suivant curieusement le moindre de ses mouvements, comme s'ils eussent été +surpris de le voir manger comme un homme ordinaire. Le bruit des cloches se +fit bientôt entendre, et ce signal officiel décida les retardataires à +déserter le village. A cet instant la porte de la cuisine s'ouvrit, et +maîtresse Gilles parut sur le seuil dans ses plus beaux atours. Un grand +tablier de soie, qui miroitait au soleil comme la gorge de ses pigeons, +couvrait sa poitrine et descendait jusqu'au bas de sa jupe d'un rouge +éclatant. Un immense bonnet, en forme de cathédrale, étalait au vent ses +ailes de papillon et couronnait dignement cet imposant édifice. + +La fermière se dirigea vers le groupe des courtisans, qu'elle salua jusqu'à +terre, pensant que le roi devait en faire partie. Mais, lorsqu'en se +retournant, elle aperçut Louis XVI assis à la petite table et étendant +tranquillement son beurre sur une tranche de pain, elle entra dans une +colère impossible à rendre et, saisissant rudement son mari par le collet: + +--Malheureux! s'écria-t-elle, tu as eu la bêtise de laisser Sa Majesté +dehors!... Tu ne sauras donc jamais rien faire comme les autres! + +--Pardon, dit Louis XVI qui avait grand'peine à garder son sérieux, c'est +moi qui l'ai voulu... Vous pouvez lâcher maître Gilles. + +--C'est ma femme, dit le fermier en faisant une sorte de présentation de +maîtresse Gilles, quand il fut échappé de ses griffes. + +--Je l'ai deviné tout de suite, répondit le roi en souriant. Elle a +vraiment bonne mine, votre femme! + +--Sa Majesté est bien honnête, dit maîtresse Gilles en exécutant la plus +belle de ses révérences. + +Mais le roi ne s'occupait déjà plus d'elle. Son attention s'était reportée +sur la foule des paysans qui remplissaient la grande route. + +--Allez avertir ces bons villageois qu'on leur permet d'entrer dans la +cour, dit Louis XVI à une personne de sa suite; s'ils ont quelque demande à +me faire, je suis prêt à les entendre. + +On se rappelle qu'Élisabeth, après la querelle qui s'était élevée entre +maîtresse Gilles et son fils, refusa de recevoir le paiement de ses gages +et alla se réfugier dans sa mansarde. Elle se jeta à genoux devant son lit, +la tête appuyée contre les draps et les mains levées au ciel. Combien de +prières entrecoupées de sanglots montent ainsi chaque jour vers Dieu! Qu'il +est bon de se retrouver ainsi tout seul, loin du monde, et de sonder +impitoyablement les plaies de son âme! + +Qui pourrait songer en ces moments redoutables à se déguiser la vérité? Les +déguisements sont bons pour des chagrins d'enfant; mais, quand toutes les +cordes de la douleur ont vibré en nous, il n'est plus possible d'être +hypocrite envers soi-même. + +Élisabeth pleura amèrement; mais, après le premier tumulte de ses passions, +elle examina plus sérieusement la conduite de la fermière; elle s'avoua que +la plupart des mères eussent agi comme sa maîtresse. Elle se trouvait même +des torts, sans pouvoir toutefois excuser les brutalités et surtout +l'arrogance de la fermière. Car ce qu'on pardonne le plus difficilement +chez les autres, ce sont moins les mauvais traitements que l'orgueil +immodéré qui cherche à nous humilier. Élisabeth était arrivée à cet état +d'abattement physique où l'âme, se détachant de la terre, se rapproche du +ciel par la prière. Alors ses larmes coulèrent moins brûlantes; ses soupirs +ne déchirèrent plus sa poitrine et l'indulgence entra dans son coeur. + +Pleine de résignation, elle se leva pour commencer ses préparatifs de +départ. Au même instant on frappa à la porte de sa petite chambre. + +--Entrez, dit-elle. + +La porte s'ouvrit et Germain tomba aux genoux d'Élisabeth. + +--Oh! pardonnez-moi! s'écria-t-il en sanglotant. Ne me maudissez pas, +Élisabeth! + +--Vous maudire! dit la jeune fille en pâlissant... Il faudrait alors +commencer par me maudire moi-même. Car... vous, du moins, vous aviez pour +excuse le peu d'importance de votre faute, et l'irréflexion de votre âge +vous fermait les yeux sur le reste; tandis que moi, je devais savoir quel +avenir je me préparais!... + +--Ne partez pas, Élisabeth, je vous en supplie, restez près de nous. Ma +mère oubliera tout; elle finira par vous aimer et vous appeler du doux nom +de fille. + +--Ce sont des rêves tout cela, mon bon Germain!... D'ailleurs, je ne +consentirais jamais à être votre femme. + +--Vous ne m'aimez donc plus? + +--Je vous aime toujours. Mais la souffrance m'a vieillie; et j'ai réfléchi +à bien des choses auprès desquelles je passais étourdiment jadis; et je me +suis dit que la femme doit, avant tout, défendre sa pureté... Lorsqu'un +homme a perdu l'honneur, on dit qu'il a été lâche et tout le monde le +méprise. Notre honneur à nous, c'est notre vertu! Lorsque nous n'avons pas +su la garder, nous sommes lâches comme l'homme qui a manqué à l'honneur. Je +ne voudrais pas épouser un homme lâche... Vous ne pouvez épouser une femme +sans vertu. + +--Élisabeth, Élisabeth! dit Germain, ne vous jugez pas ainsi! + +--Je parle comme le monde... + +--Je me moque du monde et de ses jugements. Je ne sais qu'une chose: c'est +que je vous estime, c'est que je vous aime!... Ne partez pas! + +--C'est impossible! on m'a chassée d'ici. + +--Et moi je vous dis d'y rester! Je suis le maître après tout! et ma mère +ne me tiendra pas toujours... + +--Une brouille avec votre mère? Voilà ce que je veux éviter à tout prix. Je +vais partir. + +--Pour aller? + +--Chez mon père. Il n'y a que Dieu et lui qui puissent me pardonner. + +--Mes larmes ne vous fléchiront pas? + +--Ma résolution est prise. + +--Eh bien! vous ne partirez pas seule! dit Germain. + +Et le jeune homme sortit sous le coup d'une terrible émotion. Élisabeth +resta quelques instants immobile, les yeux fixés sur la porte qui venait de +se refermer. Puis elle éclata en sanglots. + +--Mon Dieu! dit-elle, est-ce que la punition ne dépasse pas la faute? + +Elle promena un regard désolé sur les murs de sa petite mansarde, dont +chaque meuble était un souvenir. C'étaient le lit, où elle goûtait un si +doux sommeil, le bénitier de faïence surmonté d'un Christ où elle puisait +pieusement de l'eau bénite tous les matins à son réveil, la petite table +sur laquelle elle lisait le dimanche, la chaise sur laquelle elle se +berçait en pensant à son père infirme, à sa mère qui reposait sous le vieil +if du cimetière, à ses amis d'enfance. Elle se sentait le coeur gros à +l'idée de quitter ces vieilles connaissances qui l'avaient vue rêver, prier +et pleurer! Et cette admirable campagne que l'on apercevait de la fenêtre! +et ce bois sombre qui s'arrondissait à l'horizon comme une épaisse +chevelure! et le clocher d'Audrieu qui se détachait en noir sur le bleu du +ciel! Que de poésie, à l'heure des adieux, dans toutes ces choses qui lui +paraissaient autrefois insignifiantes!... + +Mais voilà que de riches voitures descendent la côte à grand bruit et +viennent troubler sa rêverie. Élisabeth, qui tenait à rester avec ses +pensées, referma la fenêtre. Elle plia soigneusement ses robes et grossit +son paquet de tous les autres objets de toilette. Une rumeur extraordinaire +partait d'en bas et montait jusqu'au toit; mais la jeune fille n'eut pas un +instant l'idée d'ouvrir la fenêtre. Elle prit une dernière fois de l'eau +bénite sous le vieux crucifix, jeta un dernier regard autour d'elle et +descendit lentement les marches de l'escalier. + +Il faut renoncer à peindre sa surprise et son effroi, lorsqu'elle aperçut +la foule qui remplissait la cour. Elle voulut revenir sur ses pas; mais il +n'était plus temps. Françoise, la servante qui s'était moquée d'elle si +méchamment le matin, s'approcha d'elle et, feignant une compassion +hypocrite: + +--Vous avez l'air bien triste? lui dit-elle. Cela ne convient guère dans un +pareil jour! + +La méchante fille avait eu soin d'élever la voix pour être entendue des +personnes qui l'entouraient. Tous les regards se portèrent aussitôt sur la +pauvre Élisabeth, qui, rougissant et pâlissant, subit dans ces courts +instants le plus affreux supplice qu'ait jamais enduré créature humaine. + +Louis XVI avait fini son repas et parlait avec bonté aux paysans. Il fut un +des premiers à entendre la remarque perfide de Françoise. Il regarda +Élisabeth et fut frappé de son air d'abattement. + +--Laissez approcher cette enfant, dit-il. + +La foule ouvrit ses rangs. Mais, soit qu'elle n'eût pas entendu les paroles +de Louis XVI, soit qu'elle n'eût pas la force de faire un mouvement, +Élisabeth demeura debout à la même place, les yeux obstinément fixés sur le +sol. Touché de sa position, le roi s'approcha d'elle et l'interrogea avec +la plus grande douceur. + +--Elle ne mérite pas que Sa Majesté s'occupe d'elle, s'écria maîtresse +Gilles en accourant près du roi. + +--Pourquoi? demanda Louis XVI sans se retourner. + +--Parce que c'est une malheureuse!... + +--Vous devriez savoir, interrompit le roi, qu'il faut toujours avoir pitié +des malheureux! + +Il serait difficile d'imaginer quelle fut la stupeur de maître Gilles quand +il aperçut Élisabeth entre la fermière et le roi. Il eut cependant le +courage de venir au secours de la jeune fille; et on le vit se placer +bravement entre Louis XVI et sa femme qui n'osa ou ne put rien dire, tant +elle fut étonnée d'un pareil trait d'audace. + +--Que puis-je faire pour vous? disait en ce moment Louis XVI à Élisabeth. + +--Tout! Majesté, répondit maître Gilles en avançant sa bonne figure qui +n'eut jamais depuis ce jour un tel air de résolution. Vous pouvez la sauver +du déshonneur! ajouta-t-il à voix basse, de manière à n'être entendu que du +roi. + +--Cette fille a failli chez vous? + +--Chez moi, Majesté. Et mon fils Germain est décidé à l'épouser... + +--Ah! vous avez un fils? Je comprends tout maintenant. Cette enfant est +moins coupable que je ne l'avais pensé... Mais alors, si vous consentez au +mariage, il n'y a plus d'obstacle... + +--Pardon, interrompit maître Gilles, il y a ma femme. + +--C'est vrai, dit Louis XVI en souriant; vous me faites toucher du doigt un +abus que je ne pourrai cependant pas supprimer dans mon royaume. Et quelle +est la cause de son opposition? + +--L'argent, Majesté... Élisabeth n'a pas un sou vaillant. + +--Je m'en doutais, dit Louis XVI. + +Il appela l'un de ses gens et lui parla à voix basse. Quelques instants +après, on apportait au roi une bourse remplie d'or qu'il présenta à +Élisabeth. + +Mais la jeune fille était dans une prostration semblable à celle du +condamné à mort, qui entend les rumeurs de la foule sans pouvoir distinguer +le sens des paroles qui se disent autour de lui. Désespéré de la voir +insensible aux bontés de Louis XVI, maître Gilles s'approcha d'elle et lui +cria de toutes ses forces: «Répondez donc, Élisabeth; c'est le roi de +France qui vous parle!» Elle tressaillit, comme une personne qui sort +brusquement d'un mauvais rêve, leva les yeux et rencontra le regard du roi. + +--Je vous dote en faveur de votre enfant, lui dit Louis XVI; vous pourrez +épouser Germain. + +--Oh! merci! s'écria Élisabeth en tombant à genoux. Je demanderai à Dieu +qu'il vous accorde de longs jours, et mon enfant mêlera votre nom à ses +prières. + +Comme elle achevait de parler, ses forces l'abandonnèrent, et, sans le +fermier, elle fût tombée à terre. Les paysans poussèrent des cris de joie +et firent retentir les airs de leurs acclamations. Une seule personne ne +partageait pas l'allégresse générale: c'était Françoise, qui voyait sa +manoeuvre perfide tourner au profit de son ennemie. + +--Il n'y a que les mauvaises filles comme Élisabeth pour avoir de ces +chances-là! disait-elle en suivant la foule. + +Heureusement que sa voix se perdit dans le bruit de la multitude, comme une +fausse note dans un choeur immense. + +Quant à maîtresse Gilles, elle n'avait pas encore retrouvé la parole et ne +pouvait détacher ses yeux de la bourse que son mari tenait dans ses mains. +Soudain elle se frappa le front, comme une personne qui rappelle ses +souvenirs; puis on la vit courir du côté de l'étable et rapporter un petit +agneau dans ses bras. Mais Louis XVI était déjà rentré dans sa voiture, les +postillons fouettaient vigoureusement les chevaux et, dans dans son +désespoir, maîtresse Gilles crut apercevoir, à travers le nuage de +poussière qui s'élevait de la route, la maîtresse d'auberge de l'Aigle +recevant le baiser du roi. + +A quelque distance de la ferme, Louis XVI aperçut, en se penchant à la +portière, un jeune paysan qui pleurait au bord de la grande route. Il +reconnut le gros chien noir qui était assis auprès du jeune homme. C'était +son compagnon de table; c'était Fidèle qui regardait tristement son maître, +sans oublier toutefois de surveiller en même temps le bâton de voyage et +les habits roulés dans un mouchoir. Louis XVI pensa que la Providence, en +plaçant le maître du barbet sur sa route, ne voulait pas qu'il laissât sa +bonne action inachevée. Il fit arrêter sa voiture et appela le jeune homme. + +--Comment vous appelez-vous? lui dit-il avec bonté. + +--Germain. + +--Vous êtes le fils de maître Gilles? + +--Oui, monseigneur, pour vous servir. + +--Eh bien! ne pleurez plus et retournez à la ferme. Élisabeth vient de +faire un héritage et maîtresse Gilles consent à ce qu'elle devienne votre +femme. + +--Vous avez l'air trop bon, monseigneur, pour vouloir me tromper, dit +Germain. Tout mon bonheur est attaché à l'accomplissement de ce mariage; +et, si vous aviez abusé de ma simplicité pour vous amuser de moi, vous +m'auriez donné le coup de mort! + +--Croyez-moi, reprit Louis XVI: le bonheur vous attend à la ferme. + +--Dieu vous bénisse, monseigneur! s'écria Germain, et vous accorde de longs +jours! + +--Voilà deux fois aujourd'hui que ce souhait m'est adressé, dit le roi à +ses gentilshommes; ne puis-je pas espérer que les voeux d'Élisabeth et de +Germain me porteront bonheur? + +Les chevaux reprirent le galop; et, tandis que Louis XVI courait à ses +destinées, Germain marchait à grands pas, la joie au coeur, vers la ferme +de maître Gilles, que les paysans avaient baptisée, dans leur enthousiasme, +du nom d'_Hôtel fortuné_. Depuis ce jour, bien que la vieille maison +n'offre plus le lit et la table aux voyageurs, on n'a cessé de l'appeler +dans le pays l'_Hôtel fortuné_, comme si le peuple eût voulu perpétuer +ainsi le souvenir du passage de Louis XVI. + + * * * * * + + + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + + + BARBARE + + CHAPITRE I.--La Déesse de la Liberté + -- II.--Le club + -- III.--Le proscrit + -- IV.--Une crise domestique + -- V.--Désespoir de Dominique + -- VI.--Le pont de cordes + + + MICHEL CABIEU + + CHAPITRE I. + -- II. + -- III. + -- IV. + + + LE MAÎTRE DE L'OEUVRE + + PROLOGUE. --Les deux touristes + CHAPITRE I.--Pierre Vardouin + -- II.--A propos d'une fleur + -- III.--Maître et apprenti + -- IV.--... + -- V.--Deux martyrs + ÉPILOGUE... --Visite chez l'ex-magistrat + + + L'HÔTEL FORTUNÉ + + CHAPITRE I.--Le rêve + -- II.--Le renvoi + -- III.--Louis XVI + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Legendes Normandes, by Gaston Lavalley + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11036 *** |
